The Project Gutenberg EBook of Autour des trnes que j'ai vu tomber, by 
Princess of Belgium Louise

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Title: Autour des trnes que j'ai vu tomber

Author: Princess of Belgium Louise

Release Date: September 9, 2020 [EBook #63161]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DES TRNES QUE J'AI ***




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  PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE

  Autour des trnes
  que j'ai vu tomber

      Die That ist berall entscheidend.

      Goethe.

  ALBIN MICHEL, EDITEUR
  PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS




Il a t tir de cet ouvrage:

10 exemplaires sur papier verg pur fil des PAPETERIES LAFUMA numrots
 la presse de 1  10


Droits de traduction et reproduction rservs pour tous pays.

Copyright 1921 by Albin Michel.




_Je ddie ces pages au grand homme, au grand Roi, que fut mon pre._




Autour des Trnes que j'ai vu tomber




I

POURQUOI J'CRIS CECI


Fille ane d'un grand homme et grand roi, dont la magnifique
intelligence a enrichi son peuple, je n'ai d que des infortunes  mon
origine royale. A peine entre dans la vie, j'ai t due et j'ai
souffert. Je l'imaginais trop belle.

Au soir de mes rves, je ne veux pas rester sous le faux jour o je suis
place.

Sans dsirer m'tendre sur le pass, et refaire le chemin du calvaire
que j'ai gravi, je veux, du moins, puiser dans mes souvenirs et mes
rflexions quelques pages, inspires aussi des vnements qui ont
renvers les trnes prs desquels j'ai vcu. L'empereur d'Autriche,
l'empereur d'Allemagne, le tzar de Bulgarie furent pour moi des figures
familires.

Amene par la guerre  Munich, puis  Budapesth, prisonnire, un moment,
des bolchevistes hongrois, j'ai vcu la tourmente europenne, en voyant
frapp et puni tout ce qui m'avait mconnue et accable.

Et je tremblais, chaque jour, pour ma chre Belgique, si grande par le
courage et le travail, et injuste pour moi. Oh! non le peuple, ce bon
peuple, si naturellement infatigable et hroque, mais certains de ses
dirigeants, abuss sur mon compte.

Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. Ma pense demeure
fidlement et affectueusement attache  ma terre natale, pour l'aimer
et pour l'honorer.

C'est d'elle que je veux parler, avant d'voquer les cours de Vienne, de
Berlin, de Munich, de Sofia, et tant de faits que ces noms me rappellent
et dont certains mritent d'tre mieux connus et mdits.

Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments d'une imprissable
affection. Au plus pnible de mes preuves, pendant l'horrible guerre,
je songeais qu'elle tait encore plus  plaindre que moi.

Le jour o, perquisitionne par les bolchevistes hongrois,  Budapesth,
j'ai entendu un de ces hommes dire, aprs avoir vrifi  quelle
simplicit je me trouvais rduite: Voil une fille de roi encore plus
pauvre que moi! j'ai pens aux malheureuses d'Ypres, de Dixmude, puis
aux malheureuses de France, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et
d'ailleurs, infortunes cratures sans foyer et sans pain, par le crime
de la guerre, et j'ai pleur sur elles, et non sur moi.

Plus d'une, peut-tre, avant 1914, enviait mon sort: j'aurais prfr le
sien!

Marie  dix-sept ans, je croyais trouver dans le mariage les joies que
peuvent donner un mari et des enfants. J'y ai trouv les pires preuves.

La rupture tait invitable entre mes sentiments intimes et ce qui
m'environnait. Je portais en moi trop d'indpendance pour dpendre de ce
qui m'offensait.

Les honneurs sont souvent sans honneur au plus haut de ce qu'ils
semblent. Sauf de rares exceptions, la fortune et le pouvoir dveloppent
en nous l'apptit du plaisir et poussent aux dpravations. Ceux que La
Bruyre appelle les Grands perdent facilement la notion de la condition
humaine. La vie n'est plus pour eux l'preuve mystrieuse d'une me qui
sera rcompense ou punie selon ses oeuvres. La religion ne leur sert
que de masque ou d'instrument.

Ports  juger leurs semblables sur les flatteries, les calculs, les
ambitions, les trahisons qui s'agitent autour d'eux, ils arrivent, par
le mpris des cratures,  l'indiffrence du Crateur, et accommodent
ses lois  leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger avec Lui comme
avec ses ministres.

Quand je fais un retour sur le pass, et que je me remmore les diverses
phases de ma douloureuse existence, je songe que je n'ai jamais
dsespr d'une justice que je n'ai pas rencontre en ce monde: j'ai
toujours cru qu'elle existe autre part. S'il en tait autrement, nous ne
pourrions la concevoir.

Cette confiance, je la tiens des leons que reut mon enfance, et
principalement de celles de la reine, ma mre: Sois toujours, plus
tard, une femme chrtienne, disait-elle. La porte de ces paroles, la
jeunesse ne peut la comprendre, mais les malheurs de la vie se chargent
de l'expliquer.

Rvolte contre tant de choses humaines, je me suis soumise  celles
qu'ordonne une volont suprieure  la ntre, et j'ai connu le bonheur
de ne pas har. Le pardon a toujours suivi ma rvolte.

Je n'ai pas dout que ceux qui me faisaient du mal seraient chtis tt
ou tard, sur la terre ou ailleurs, et j'ai plaint mes perscuteurs.

Je les ai plaints de dtester ma sincrit, ennemie des hypocrisies de
famille et de cour. Je les ai plaints de maudire ma fidlit  une seule
affection, prouve dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout,
d'excrer mon mpris de l'argent, idole vnre.

Dans la conviction o j'tais, non sans fondement, que d'immenses biens
devaient me revenir, ainsi qu' mes soeurs, je prtendais que notre
devoir n'tait pas de vivre sans user largement de nos ressources. Ne
prenaient-elles pas plus de valeur sociale, de leur retour  la
collectivit? Mais cette opinion ne pouvait tre celle, ni d'un mari
enclin  thsauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du changement des
ides et des moeurs, et qui voyait, dans l'aspiration des masses  se
gouverner elles-mmes, une invitable et affreuse catastrophe, de
laquelle il fallait se garer en pargnant le plus possible.

Aussi bien, engage dans une lutte, o, du ct de mes ennemis, je n'ai
jamais rencontr que des procds cruels et, premirement, la calomnie,
pour me perdre aux yeux du monde, je me suis heurte, tout de suite, aux
obstacles qu'imaginent la violence et l'inimiti.

Mise hors d'tat de vivre et d'agir normalement, pour tre ramene par
la force et les privations dans l'obissance et le respect de ce que je
tenais pour mprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister auxquels
j'avais droit. Le soin qu'il tait possible de prendre d'assurer ma
libert sur ma terre natale, dans l'ordre et la dignit que je
souhaitais, tait combattu par ceux-l mmes qui, moralement, y taient
obligs. Il fallait que je fusse prisonnire, ou errante et loigne, et
tenue  l'cart par des difficults de toute sorte. Ainsi je serais plus
aisment prive de ce  quoi je prtendais.

Que serais-je devenue, s'il ne s'tait trouv un homme au monde pour se
dvouer  me sauver des contraintes et des embches, et s'il n'avait
dcouvert, pour le seconder, des tres de dvouement et de bont,
souvent venus des rangs les plus humbles?

Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans noblesse, j'ai aussi
bnfici des dlicatesses les plus nobles, tmoignes par des gens du
peuple, et ma reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce dont je
voudrais tre principalement occupe.

Mais j'ai  coeur de ne pas laisser prendre corps davantage la lgende
qui s'est cre autour de ma personne et de mon nom.




II

MA CHRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI

TELLE QUE JE DOIS TRE


Si, dans un cortge officiel, le personnage principal vient  la fin, la
Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-mme qu'il faut
que je commence.

Je m'y dcide, non sans apprhension, car je songe au portrait que des
mmorialistes clbres ont fait de leur personne, au dbut de leurs
Mmoires,  l'exemple du duc de Saint-Simon.

Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une
prtention dont me prserve le souvenir des matres qui ont eu le talent
ncessaire  se bien dcrire. Je souhaite seulement, si c'est possible,
me montrer telle que je crois tre.

Je m'examine souvent. Plus j'avance en ge, plus j'ai tendance 
m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperue
que l'on devrait toujours se bien connatre avant de se mler de
dchiffrer d'autres nigmes humaines.

Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincre, inexact, apprt,
compliqu. Mon got du simple et du vrai dans les penses et dans les
actes m'a fait qualifier de rvolutionnaire par ma famille, il y a bien
longtemps. C'tait quand je me rvoltais,  Vienne, contre ce que l'on
appelait l'esprit et les moeurs de la cour.

Ma passion du sincre me porte  l'unit de sentiments. J'ai t, je
suis la femme du seul serment que mon coeur pronona en toute libert.

J'ai connu et aim peu de personnes en me laissant approcher d'elles et
bien connatre, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont t
acquises et se sont trouves justifies, je leur suis devenue
invinciblement attache.

Si prive de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possd ce
joyau: la fidlit; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette
fidlit banale et matrielle, toujours plus ou moins passagre, telle
qu'on l'entend gnralement; mais celle si pure, si haute, qui est la
constante prsence d'une pense vigilante et chevaleresque; celle faite
aussi de l'idal des nobles coeurs qu'une injustice rvolte, qu'une
infortune attire. Fidlits diverses, quoique soeurs, merveilleux trsor
dont il faut tre dj riche de soi-mme pour l'enrichir encore des dons
prcieux du prochain.

Obstine dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord
avec l'honneur et la vrit conformes  leur essence divine, et non aux
hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera
plier.

Je tiens  la fois, en cela, de ma mre et de mon pre: de ma mre, pour
ce qui est de l'ordre spirituel; de mon pre, pour ce qui est de l'ordre
matriel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit
aux prescriptions de ma conscience.

Si je suis contrainte par la ncessit de cder un moment, je cde comme
on cde sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquit, la contrainte ne
cre le droit. Elle ne cre que ses rserves, et son recours  la
justice du temps, qui est  Dieu et non aux hommes.

Cette force de rsistance contre le mal, au mpris de l'tiquette qu'il
se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie.

Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidit marque devant
tout ce qui ne m'est pas habituel? On me prsente quelqu'un: je parlerai
 peine, mme si la personne me plat.

Mes bien-aims compatriotes bruxellois, amis toujours prsents  ma
pense, disaient autrefois: La princesse Louise est fire!

Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, rpondre aux
affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais
si accueillantes. Ah! n'tre pas fille de roi, quel bonheur! On ose
parler au commun des mortels, s'il mrite quelque sympathie. Une
princesse ne saurait!

Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que
ferme et muette avec les trangers. J'apprhende les figures nouvelles
et ne fais aucun cas des papotages mondains. Je prfre de beaucoup la
conversation des hommes qui savent quelque chose  celle des femmes qui
ne savent rien.

Je dteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'affterie m'est
insupportable. Les propos qui me dplaisent me suggrent aisment
quelque repartie ou rflexion comme le Roi savait en faire, et qui
touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me
fait parfois me rfrner et me taire, par charit chrtienne.

Dcide dans mon for intrieur, rserve dans les apparences, je suis
faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais  l'extrme. L'extrme
est toujours dans l'me le produit des contrastes, comme dans le ciel le
tonnerre rsulte de deux nues qui se heurtent. Chez moi, l'orage est
subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude
coutumire, n'a pu faire prvoir la dcision qui l'emporte.

Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus
haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis porte par quelque chose qui
est en moi, au-dessus de certaines barrires et de certaines frontires.
J'habite un monde d'ides o je me rfugie.

Bien des fois, aux heures de la perscution implacable que j'ai
longtemps connue, je me plaais devant un miroir et je cherchais  lire
dans mes yeux. J'tais prisonnire, j'tais folle par raison d'Etat. Ne
vais-je pas devenir rellement folle? me disais-je, glace. Suis-je
matresse de ma raison?

--Oui, me rpondait ma conscience, tu es matresse de ta raison, tant
que tu es matresse de toi-mme, et tu es matresse de toi-mme, tant
que tu restes fidle  ton idal d'honneur.

                                   *

                                 *   *

On a dit que j'tais belle. J'ai eu, de mon pre, une taille leve;
j'ai eu aussi de ses traits, et mme de son regard.

Je tiens de ma mre un certain penchant  la rverie, au repliement sur
soi-mme qui fait que si, parfois, une conversation ne m'intresse
point, ou si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis ailleurs, je
m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dvoilent, et si je me reprends,
l'effort que je fais pour revenir  la situation donne  mes traits une
expression fugitive qui m'est particulire.

Les bls ne sont pas plus blonds que j'ai t blonde; aujourd'hui, mes
cheveux sont d'argent. La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui
tient  la fois des yeux de la Reine et des yeux du Roi, mais plutt du
Roi. Comme la sienne, ma voix peut passer d'une tonalit grave,
assourdie, qui lui est ordinaire,  un certain clat.

Je parle comme le Roi, plutt lentement, quelle que soit l'une ou
l'autre des deux langues que j'emploie principalement, et qui me sont
galement familires, la franaise et l'allemande.

Suivant le cas, je pense en franais ou en allemand, mais quand j'cris,
je prfre crire en franais.

Si prise que je puisse tre du simple et du vrai, relatifs, d'ailleurs,
 chaque condition, je pense qu'une femme, o qu'elle soit, doit garder
son rang.

Il faut des degrs en tout. Les rapports entre les hommes tirent leur
suite et leur harmonie des nuances de l'ducation et des rgles des
fonctions sociales.

Indiffrente aux fausses politesses et aux fausses louanges, de mme
qu'aux distinctions des habiles et aux titres des intrigants, je
considre et respecte les mrites. S'ils sont reconnus et rcompenss,
je tiens pour estimables les honneurs qui leur sont accords.

J'aime les arts, et j'ai une prfrence pour la musique. La Reine tait
ainsi. J'ai, de mme, son got du cheval. Les divers sports me semblent
secondaires, en comparaison de l'intrt de l'hippisme sous toutes ses
formes.

A Paris, j'ai t une fidle du Bois;  Vienne, je fus toujours une
habitue du Prater. Je prends encore plaisir  distinguer des quipages
qui sont des quipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. C'est
plus rare qu'on ne pense.

Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. Je lis avec
plaisir les journaux qui valent la peine d'tre lus, et les revues qui
font rflchir.

La politique ne m'a jamais ennuye. Aujourd'hui, elle m'tonne et me
navre. Le dsordre affreux de l'Europe, le trouble profond de la socit
universelle me consternent.

Hostile aux excs du pouvoir monarchique, qui pousse  la dpravation
des favoris, je pense, nanmoins, que les dmocraties arrivent
difficilement  se conduire et se gouverner au mieux des intrts
gnraux. L'tiquette du pouvoir, le nom de Prsident, Consul, Empereur,
Roi ne signifie qu'une chose, c'est qu'il faut dans tout le principe
d'autorit, tempr toutefois par l'influence des femmes. Cette
influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, dans les dmocraties,
s'exercer que d'en bas, et, ordinairement, elle est nfaste. Dans les
monarchies, procdant d'une lite, elle est bienfaisante, sauf le cas
classique d'une favorite sotte ou perverse, qui s'empare de l'autorit
en s'emparant du prince.

De quelque faon qu'on s'y prenne, il est malais de mener les hommes
vers le bonheur. Ceux de notre poque semblent, entre tous, loigns d'y
aller par les haines, ignorances et confusions que la ruine de
l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.

Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, les nouveauts
dont on parle m'attirent. Je suis souvent due.

Goethe est mon auteur prfr, l'ami, le compagnon que j'aime 
reprendre. Les grands auteurs franais me sont familiers, mais aucun
d'eux,  mon avis, n'atteint  la srnit de Goethe et ne me repose
autant.

J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui date de ma jeunesse. Ren
troublera toujours le coeur fminin.

Au nombre des modernes...

Mais c'est surtout quand on parle des littrateurs et des artistes qu'il
faut faire abstraction des personnes prsentes. Ne disons donc rien des
modernes. Je noterai seulement que, de tous les thtres, (Shakespeare
mis  part, comme Dieu dans le ciel), le rpertoire franais demeure,
selon moi, le plus vari, le plus intressant. La facilit que j'ai
d'entendre les principales langues europennes m'a permis d'en bien
juger.

Je parle ici du thtre dramatique.

Les oeuvres et les reprsentations du thtre lyrique me paraissent,
dans l'ensemble, plus remarquables, et les troupes plus consciencieuses,
en Allemagne et en Autriche, voire en Italie, qu'en France.

En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne faut gure s'attendre 
trouver, dans le plus aimable pays du monde, ce qu'on a si bien dans
tant de villes secondaires, en pays germanique: un thtre confortable,
de bonne musique et de bons chanteurs.

Bien tranges, ces diffrentes dispositions des peuples. Celui-ci est
plus musicien; celui-l, plus littraire; celui-ci, plus philosophe;
celui-l, plus imaginatif; comme si la Providence, en mettant des
diversits dans les races et les caractres, avait voulu enseigner aux
hommes qu'ils doivent mettre en commun leurs diffrents dons, pour tre
heureux sur terre.

Mais elle a nglig de les faire moins sots et moins mchants.




III

LA REINE


La Reine tait fille de Joseph-Antoine-Jean, Prince royal de Hongrie et
de Bohme, archiduc d'Autriche (dernier Paladin, grandement vnr des
Hongrois) et de sa troisime femme, Marie-Dorothe-Guillelmine-Caroline,
Princesse de Wurtemberg.

Fiance au prince Lopold, duc de Brabant, hritier du trne de
Belgique, Marie-Henriette d'Autriche l'pousa, par procuration, 
Schnbrunn, le 10 aot 1853, et, en personne, comme dit le Gotha, 
Bruxelles, le 22 du mme mois.

Par ce mariage, la Maison de Belgique, dj apparente aux Maisons de
France, d'Espagne, d'Angleterre et de Prusse, se trouvait allie aux
familles rgnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavire, de Wurtemberg, etc.

La jeune reine tait la fille d'une mre simple et bonne, modle de
vertus. Elle avait pour frres l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut
trois chevaux tus sous lui  Sadowa, et l'archiduc Etienne, idole de
mon enfance, et qui fut proscrit par la cour de Vienne. On le trouvait
trop populaire. Il finit ses jours, exil en Allemagne, au chteau de
Schaumbourg.

Le roi Lopold Ier, mon grand-pre, tant mort le 10 dcembre 1865, le
roi Lopold II et la reine Marie-Henriette montrent sur le trne.

Je revois la Reine, telle que ma tendresse la connut en s'veillant dans
ses bras, telle que mon adoration a vcu prs d'elle, telle, enfin, que
mon espoir dans l'Au-Del lui demeure consacr.

La Reine tait d'une taille moyenne et d'aspect svelte. Sa beaut
n'avait d'gale que sa grce. La puret de ses lignes annonait leurs
richesses et ses paules mritaient l'pithte de royales. Sa dmarche
souple tait d'une femme sportive. Sa voix, d'un timbre pur, veillait
des chos dans les mes. Ses yeux, d'un brun plus fonc que ceux du Roi,
taient d'un lumineux moins aigu et plus chaud. Ils parlaient
loquemment.

Mais combien peu comptaient ses perfections physiques, en comparaison de
ses perfections morales!

Chrtienne accomplie, elle entendait la religion en observant
rigoureusement ses pratiques, sans tre le moins du monde troite
d'esprit. Elle avait, de Dieu et des mystres de l'Infini, une
conception philosophique et assure que la Foi clairait de sa doctrine
et affermissait de ses rgles.

Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu tudier le problme religieux,
se persuadent aisment qu'il est absurde de s'astreindre aux
prescriptions d'une confession,  ses gestes et crmonies. La femme
sincrement chrtienne, la femme qui est, par excellence, la mre et
l'pouse, est, pour ces esprits forts, un tre infrieur, tomb aux
mains des prtres. Mais ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du
foyer!

La religion ne dtournait aucunement la Reine de ses obligations d'tat,
de son got pour les arts et de sa pratique des sports.

Elle recevait, elle prsidait un cercle, elle passait dans une fte avec
un naturel souriant et ail qui n'tait qu' elle et que j'admirais
passionnment,  l'ge o il me fut permis de suivre, dans son sillage.

La Reine s'habillait avec un art spontan qui tait toujours en harmonie
avec les circonstances.

Une femme place en vidence par le sort pour plaire et gagner les
esprits et les coeurs, a, plus qu'une autre, l'obligation de bien
composer sa toilette. La Reine y russissait si heureusement qu'elle
tait donne en exemple,  Paris, par les arbitres des lgances.

En tout temps, la mode est singulire, ou, du moins, le parat. Sans
cela, elle ne serait pas la mode. Elle est d'ailleurs bien moins varie
qu'on ne pense. Ses innovations, rputes toujours nouvelles,
proviennent d'un petit fonds de trouvailles et d'arrangements que, dj,
le serpent, sinon Eve, connaissait dans le Paradis terrestre.

La Reine suivait la mode sans innover. C'est l'affaire d'autres reines,
dites reines de la mode. Elles ont, pour cela, des raisons que la raison
ne connat pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. C'tait
miracle de voir le parti qu'elle tirait des dentelles de fes, gloire et
charme de la Belgique. J'ai gard souvenir d'une certaine robe en soie
cerise, surmonte d'un fichu en Chantilly, qui tait une des plus belles
choses que j'aie vues de ma vie.

Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs fraches ses robes de
rception. Elle savait en tirer un parti incomparable. Et quelle fte,
pour mes soeurs et moi, quand nous tions requises de courir les
parterres ou les serres, et de prparer les guirlandes de roses, de
dahlias ou de reines-marguerites dont notre souveraine chrie allait se
parer.

Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque _czarda_ excute en
virtuose du piano  une mlodie italienne ou un air d'opra qu'elle
interprtait d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice
professionnelle put lui envier.

Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre baryton,
artiste de bonne compagnie et qui tait partout  sa place. Ils furent
merveilleux dans le duo d'_Hamlet_ et dans celui de _Rigoletto_... Tout
cela est bien loin! J'y pense quand mme avec motion!

La Reine recevait  ses runions prives une lite artistique sur le
mme pied que la meilleure socit de Belgique. Elle suivait
attentivement la vie du Thtre de la Monnaie et du Thtre du Parc.
Elle s'intressait aux talents mritants; elle n'ignorait pas les
angoisses et les difficults d'une carrire o l'on vit quatre heures
par jour au sein de l'illusion et vingt heures en face de la ralit.
Frquemment, sa sollicitude pour les artistes s'exera d'une faon aussi
dlicate qu'opportune. Son souvenir est rest dans plus d'une mmoire.
Au thtre, la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. On ne dira
jamais assez combien ce monde, qui parat frivole, compte de coeurs bien
placs. Corneille est toujours, pour lui, derrire quelque portant du
dcor de la vie.

La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une cuyre consomme.
Conduire d'ardentes btes tait son got, dont j'ai hrit. Elle
affectionnait des chevaux hongrois qui n'taient srs que dans ses
guides. Rafrachis de champagne, rconforts, en cours de route, d'un
pain tremp dans du vin rouge, ils dvoraient l'espace. On et dit que
la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait  la
voix.

Elle dressait elle-mme ses chevaux et leur apprenait des tours
extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken,
entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'tait, obissant
simplement aux paroles de ma mre.

Ce qui l'amusait le plus, c'tait, souvent, d'atteler deux ou quatre
btes diffrentes et qui n'avaient jamais t ensemble, si ardentes,
d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait os les mener. A force
de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait
dociles les plus rtives.

Sa vie ordonne lui laissait le temps de tout faire et, en premier lieu,
de s'acquitter de sa charge maternelle; douce charge, o je fus le
premier fardeau.

J'avais prcd d'un an la naissance de mon frre Lopold qui vcut,
hlas! si peu d'annes; de six ans ma soeur Stphanie, et, quand
Clmentine vint au monde, j'avais dj douze ans. Je fus donc, pour la
Reine, l'ane de sa niche, la grande soeur qui doit seconder la mre,
aussi bien sur les marches d'un trne que dans une chaumire. C'tait
moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux frres et soeurs qui
pourraient me suivre. C'tait moi qui bnficierais le plus des leons
maternelles. J'en ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la
prfre, du moins, forcment, la plus favorise par mon ge.

Notre mre nous leva, mes soeurs et moi,  l'anglaise. Nos chambres
ressemblaient plus  des cellules de couvent qu' des appartements
princiers, comme on en voit dans les romans de M. Bourget.

Ds que, pour ma part, je n'ai plus t sous la tutelle de jour et de
nuit d'une gouvernante et des femmes de chambre, j'ai d me tirer
d'affaire moi-mme, et, au saut du lit, prendre  ma porte les brocs
d'eau froide (en toute saison), destins  ma toilette, car, alors, ni
au Palais,  Bruxelles, ni au chteau,  Laeken, le dernier confort
n'avait accompli ses merveilles.

La Reine m'a enseign, ds mon jeune ge,  pouvoir me passer de
domestiques. J'ai appris d'elle, de bonne heure, que l'on peut tre sur
un trne, un jour, et dans la rue, le lendemain.

Combien de mes parents ou allis, aujourd'hui, n'y contrediraient pas?

Mais alors, cette froide raison et rvolt les cours et les
chancelleries.

Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma premire rvlation de
l'existence relle. Je commenai  chercher ailleurs que dans une
couronne et un titre des moyens de supriorit morale et intellectuelle;
une personnalit dfinie; des ides  moi, de telle sorte que, dans la
vie, je pourrais tre moi-mme.

La Reine a form mon esprit par d'abondantes lectures, surtout en
franais et en anglais. Jamais de romans, ou presque jamais,
principalement des Mmoires.

La Reine lisait dlicieusement. Elle mettait en valeur les moindres
traits. Sa faon de lire n'tait nullement celle d'une femme qui sait
dire. C'tait celle d'une intelligence pntrante qu'on entendait, non
pas lire, mais parler, et d'un coeur que l'on sentait tout comprendre.

Dans l'intimit, la Reine tait d'une gaiet et d'un charme simples et
entranants. Elle se montrait ainsi dans les randonnes  la campagne,
les parties de crocket, les soires chez elle, et dans sa loge, au
thtre.

Sa bonne humeur ne rpugnait pas aux fantaisies d'une nature expansive
et gnreuse.

Au jour de ma fte, clbre prs d'elle,  Spa, le 25 aot 1894, elle
voulut marquer cette date heureuse en improvisant une sauterie  l'issue
du djeuner qu'elle avait fait organiser spcialement, non dans sa
villa, mais dans une salle rserve d'un htel de sa rsidence. C'tait
ainsi plus partie d'agrment. Il n'y avait que mes soeurs et moi, la
fille de Stphanie et la mienne, nos plus belles parures alors.

La Reine fit mettre au piano Clmentine, artiste mrite, et, avisant
Grard, son matre d'htel, qui nous avait accompagnes pour diriger le
service (c'tait un de ces domestiques du temps o les serviteurs se
croyaient de la famille, suivant l'tymologie de leur beau titre,
affreusement dform), la Reine dit:

--Grard, en l'honneur de la fte de la Princesse, vous allez valser.

--Oh! Majest!

--Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi et un tour avec la
Princesse.

--Oh! Majest!

--Quoi? Vous ne savez pas valser?

--Si... Majest... un peu.

--Eh bien! Grard, valsez... Allons, Clmentine, une valse.

Le fidle Grard dut obir, rouge et gn, osant  peine effleurer la
personne royale.

Et la Reine de dire en riant:

--Mais n'ayez donc pas peur, Grard. Je ne suis pas une sylphide!

Grard valsa donc avec notre mre et avec moi. Il valsait mme bien.

Le lendemain, il n'en fut pas moins le modle des modles des serviteurs
aims et estims de leurs matres qu'ils aiment et estiment, si ceux
qu'ils servent savent mriter d'tre servis.

La Reine n'eut pas de rle politique en dehors de celui de la
reprsentation de sa charge de souveraine. Sur un homme tel que le Roi,
une influence fminine ne pouvait s'exercer par l'pouse et la mre.

L'impossibilit pour la Reine de trouver dans son mari l'union de
penses, l'intimit d'action, l'entire confiance qui, dans n'importe
quel mnage, sont la condition du bonheur, fut la dception initiale que
d'autres allaient suivre, de plus en plus cruelles.

Entre toutes, l'preuve qui bouleversa la Reine et eut des consquences
poignantes fut la mort de son fils Lopold.

Jamais notre mre ne put se consoler de la perte de l'hritier de la
couronne, de cet enfant de tant de promesses, accord et repris par le
ciel. Ce fut le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son admirable
testament.

A partir de ce jour, sa sant, si florissante, s'altra petit  petit.
Son me, porte  se dtacher des choses de la terre, s'abma de plus en
plus dans la prire et la contemplation. Elle ne vcut plus gure que
dans l'ardente esprance de l'Au-Revoir, l-haut.

La Reine fut toujours une sainte, et bientt une martyre. Elle souffrit
affreusement de la grandeur farouche du Roi, tout  son oeuvre royale,
dont il se dlassait brusquement par un plaisir sans frein, aprs un
labeur sans limite. Nature excessive, et que ne pouvait comprendre une
me tendre. Les malentendus et leurs consquences vinrent de l.

Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant, il n'y
avait rien  tenter. La vie terrestre connat d'implacables fatalits.

Quelle que ft la souffrance de la Reine, elle ne diminua pas sa bont,
inspire du Ciel. Elle put, parfois, cder  la douleur et laisser
entendre la plainte de son me meurtrie; elle put mme tenter de se
dfendre par quelque geste que le public aperut sans le comprendre.
Elle revint bien vite aux pieds du Christ consolateur.

C'est l que je la retrouve et que j'offre le culte de mon amour  cette
mre sublime qui grava en moi l'ide ou plutt la passion des devoirs 
remplir, ainsi dfinis:

D'abord, vis--vis de soi-mme, la saine et totale libert, c'est--dire
la dignit du corps et de l'esprit; puis, la recherche de Dieu, ici-bas,
et l'ascension vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs
humaines.

O mre bien-aime, j'ai pass dans la vie et dans la nature sans
comprendre les mystres qui nous entourent, mais, suivant votre Loi,
j'ai cru, je crois  la prsence du Crateur.




IV

LE ROI


Mon pre a t plus qu'un grand roi: un grand homme.

Un grand roi peut l'tre par le seul art de s'entourer et de tirer parti
des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu,
d'ailleurs, l'essayent. Il faut tre dj trs suprieur, au moins par
le coeur, pour avoir le got des supriorits.

En arrivant au pouvoir, le roi Lopold II ne songea pas  runir autour
de lui une lite qui l'aurait inspir. Il n'avait ni les ressources
d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple dveloppa
dans son royaume. La Belgique tait encore un Etat adolescent et dont la
croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive.

Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort diffrents de
caractre. Ils sont unis par une mme loi. Leur mme politique nationale
est comme une membrane qui doit les tenir assembls. Mais une telle
constitution n'est pas sans inconvnient.

Le Roi avait, ds longtemps, la conviction secrte que, pour durer et se
fortifier, la Belgique avait imprieusement besoin d'un haut dessein qui
ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui
permettrait de prendre une place plus grande dans le monde.

Il avait tudi la carte de la terre et conu le projet inou de doter
son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas
d'argent, il n'avait pas d'arme, il n'avait que son ide. Il s'y
enferma et ne vcut plus que pour elle et par elle.

L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont
le mutisme effraya mon enfance.

La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle
me tient prs d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du
salon sont ouvertes sur les pices voisines, et le Roi va et vient, les
mains derrire le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que
rien le drange de sa mditation interminable. Autour d'elle, le silence
s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accs
de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnires
involontaires de ce prisonnier de sa volont.

Le Roi tait grand et fort. Sa personnalit imposante et sa physionomie
si caractristique sont connues mme des gnrations nouvelles. Elles en
ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression
de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte
brun clair, prenaient,  la moindre contrarit, une fixit qui, arrte
sur nous quand nous tions en faute, mes soeurs et moi, nous terrifiait
plus que les reproches et punitions.

La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'envelopp, et,
par instant, de nasillard, tait, dans la colre, d'une duret de
pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et
de l'motion. On parle encore de la manire dont il pronona le discours
du Trne, aprs la mort de Lopold Ier, et de ce dbut mouvant: La
Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un pre...

S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mlait de
montrer de l'esprit, c'tait un esprit  l'emporte-pice, mais il en
avait, et beaucoup. J'ai gard le souvenir de certains de ses jugements
sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent
encore, et qui seraient trs flatts; il en est d'autres qui le seraient
moins.

Le Roi ne s'occupait gure de mes soeurs et de moi. Ses caresses taient
rares et brves. Nous tions, devant lui, toujours impressionnes. Il
nous paraissait Roi bien plus que pre.

A l'gard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus
lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorb, parlant
peu.

Il va de soi, d'ailleurs, que nous tions rarement en tiers avec nos
parents runis. Moi seule qui, par mon ge et l'avance que j'ai eu sur
mes soeurs, ai pu tre prs de notre pre et de notre mre alors que les
difficults entre eux n'taient pas commences, je n'arrive pas  me
souvenir de quelque douceur ou bont que ma jeunesse aurait remarque.

Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des
fleurs, ne manquait jamais,  une certaine poque (ce devait tre vers
mes onze ans), d'en apporter lui-mme, chaque semaine,  notre mre. Il
tait all les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans
l'appartement de la Reine, charg de sa moisson odorante, et il disait:
Voici, ma bonne femme.

Aussitt, Stphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi,
surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine  aimer et disposer
les fleurs, discrtes compagnes de nos penses, et qui mettent dans le
_home_ des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence
de la terre et du ciel.

Un jour,  Laeken, le Roi m'offrit un gardnia. Je fus blouie. J'avais
 peu prs treize ans. J'ai longtemps espr, mais en vain, que cette
gracieuset paternelle se renouvellerait.

Ce prince de gnie, dont les conceptions politiques et sa faon de mener
les ngociations utiles  la Belgique font l'admiration, sinon de ceux
qui leur ont d tant d'avantages, du moins des comptences d'autres
pays, tait, par certains cts, singulirement minutieux. Il tenait 
ce qu'il portait,  ce qu'il avait personnellement, d'une manire
obstine. Je l'ai vu prendre soin des jardins,  Laeken, avec rigueur.

Des pches normes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en
tait fier. J'avais la passion des pches. J'osai, un soir, me rgaler
d'une d'entre elles qui tait invisible sous les feuilles. Et, cette
anne-l, l'espalier donnait beaucoup de fruits.

Le lendemain, le Roi dcouvrit le larcin. Dramatique affaire.
Promptement souponne, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi
savait le compte de ses pches!

Ce grand ralisateur tait d'esprit raliste et le matrialisme
l'emportait, chez lui, sur l'idalisme. Je ne me permettrai pas de
supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait
une autre ide que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa
faon de penser.

Il allait  la messe le dimanche. C'tait un exemple qu'il devait  la
cour et au peuple. Or, il fut un temps o il escortait la Reine 
l'office, en prenant d'autorit _Squib_, un minuscule _ratler_ que ma
mre affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne:
il l'appelait le _Squib_.

Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien
qui ne bougeait, comme terrifi. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux
entendaient la messe prs de la Reine qui, assurment, ne jugeait pas
que ce ft trs catholique. L'office achev, le Roi, toujours charg du
Squib, allait,  travers les salons, jusqu' la salle  manger o il
dposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.

De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo.
J'ai su, j'ai vcu par ricochet les alternatives de crainte et
d'esprance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque
entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'tait d'ailleurs
 voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le
mieux.

Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impratrice
Charlotte, administre par le Roi, se trouvrent un moment engages, non
sans risque, dans la conqute et l'organisation des possessions que
l'une ou l'autre des grandes Puissances europennes pouvait disputer 
la Belgique. Journes d'angoisse pour le Roi. Il se dbattit habilement
entre les Puissances. L'Histoire connat son oeuvre. Elle dit quel
profond politique il sut tre. La Belgique officielle ne s'en souvient
plus. Mais le peuple n'a pas oubli. J'ai confiance dans l'me belge.
Elle a montr sa grandeur en 1914-1918. Le roi Lopold II aura un jour,
dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il et voulu mieux armer contre
le danger de guerre, les rparations que sa gloire mrite.

Les fautes de l'homme, dans l'ordre priv, n'ont pu faire de tort qu'
lui-mme et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a mme
bnfici, au mpris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au
Roi de lui attribuer, sans rserver la part de ses filles, ainsi
exclues, par lui, de la famille belge.

Ici, nous touchons  un ct du caractre du Roi qualifi de
contre-nature par les psychologues, comme la lgislation dont le
gouvernement belge s'est servi en la circonstance parat, aux lgistes,
contraire au Droit.

L'excuse de la Belgique, s'il en est une  l'illgalit, est que le Roi
voulut passer outre au droit naturel.

J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, ds avant son mariage,
ou peu s'en faut, le Roi annonait qu'il n'accepterait jamais aucun
bnfice de la charge royale et que sa fortune, en tout tat de cause,
ne saurait s'accrotre au bnfice de ses descendants.

Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme
comme un autre: sa charge vaut par les qualits qu'il y montre. Le Roi
pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du gnie, et il
faudrait que ce ft une raison pour que ses enfants aient pu tre bien
et dment dpouills d'une fortune constitue, en partie, sur leur bien
propre, engag dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!

Mais pourquoi le Roi voulut-il dshriter ses filles de son immense
accroissement de richesse? Voil ce qu'il faut prciser.

Le Roi voulut, ds longtemps, nous rduire, mes soeurs et moi, au
minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est--dire
beaucoup moins qu' l'erreur de l'ge et des passions tardives, parce
qu'aprs la mort de notre frre Lopold, il ne vit jamais en nous que
des hritires repousses par son ambition, torture de n'avoir pas de
descendance mle.

Seule de mes soeurs, j'ai pu observer que, dans les annes qui suivirent
la mort de son fils, le Roi,  diverses reprises, se montra d'une humeur
diffrente avec notre mre; il fut mme aimable et plus frquent. J'ai
compris, devenue femme.

Clmentine vint au monde. Sa naissance avait t prcde d'une
esprance due; et l'enfant qui arrivait tait encore une fille!

Le Roi renona, prenant en grippe l'admirable pouse  laquelle Dieu
refusait de rendre un fils. Mystre des preuves humaines.

Quant aux filles nes de l'union royale, elles furent acceptes,
tolres, sans que le coeur du Roi s'ouvrt vraiment pour elles.

Cependant, nous n'en fmes pas totalement exclues. Les sentiments de
notre pre  notre gard varirent selon les circonstances, et pour moi,
notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma soeur Stphanie eut
aussi  en souffrir.

Maries toutes deux, de bonne heure, parties au loin, prives de
l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prtendre  tre
l'objet de sa constante pense. Nous courions le risque d'tre aisment
desservies par des courtisans au service de nos ennemis.

Clmentine fut mieux place. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il
pouvait accorder  l'une de ses trois descendantes, reste prs de lui
et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait  la Maison Royale
les traditions qu' dfaut de la Reine, savait y reprsenter une fille
de la mre que nous avons eue.




V

MA PATRIE ET MA JEUNESSE


Il y a plus de quarante-cinq annes que, ds mon mariage, le sort
m'exila du pays qui m'a vue natre. Je n'y ai plus sjourn qu'en
passant, et dans des circonstances souvent pnibles.

Eh bien! je reviendrais, les yeux ferms, du chteau de Laeken dans
telle alle du parc; j'irais, de mme, dans tel sentier de la fort de
Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit tre encore  sa place,
et tel que je l'ai connu.

Un chne fut plant  Laeken,  la naissance de mon frre et de mes
soeurs, comme  ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs
depuis de longues annes, lorsque je revins en Belgique, pour quelques
jours seulement,  la mort du Roi. Accompagne du vieil ami de mon
enfance, le gouverneur de mon frre, le gnral Donny, je fis une
promenade  Laeken, et retrouvai--avec quels sentiments!--le petit
jardin, jadis plant et cultiv par mon frre et moi, pieusement
conserv. Pense du Roi? Fidlit de serviteurs? Dans mon trouble, je ne
pus questionner. Mes larmes seules parlaient.

Quand je fus devant nos chnes commmoratifs, je n'en vis que trois. On
me dit alors que, par une mouvante concidence, celui qui marqua la
venue de Lopold mourut jeune comme lui... Des autres, le mien tait
fort et dru. Celui de Stphanie a eu le malheur de crotre un peu de
travers; celui de Clmentine est de forme normale.

Je n'ose dire que nos trois chnes sont l'image de notre destine, selon
notre vie intrieure, ignore ou incomprise des hommes, et connue de la
Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chnes, et le quatrime,
disparu de lui-mme, m'ont trouble, le jour o je les ai revus.

Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vcu, ils
vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence mme est si
expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur
voisinage, du moins  l'ombre de chnes pousss comme eux dans ma
patrie.

Puiss-je y finir mes jours, et retrouver ma mre bien-aime et ma
vivante jeunesse dans les forts, les campagnes, les villages o nous
passmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est
ainsi que se rvlaient  moi la nature et la vie belge, l'univers et la
socit. La Reine aimait et me faisait aimer une terre hroque dont
l'histoire de la dfense de ses liberts, au cours des ges, est
peut-tre la plus mouvante des Histoires.

Et j'y puisais l'ardeur de n'tre jamais esclave.

Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproch, comme s'il y
avait eu de ma faute, mon loignement de notre commune patrie. Des
tmoins de ma jeunesse m'ont crue emporte dans un monde trop brillant,
trop tranger, o j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les
scandales o je fus trane sur la claie de l'incomprhension et de la
calomnie m'ont transforme en une coupable  laquelle ce n'tait pas
assez d'interdire de revoir sa mre mourante, en la retenant au fond
d'une maison de fous. Elle mritait d'tre raye de la surface de la
terre.

Ah! pauvre et misrable humanit, tellement porte au mal, que tu ne
vois que lui dans chaque crature, quel tait donc mon crime?

Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais
tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais,  mes enfants,
puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune tant chaque jour
plus forte, j'avais cout l'homme unique, le chevalier d'idal qui
m'avait prserve des garements auxquels j'tais rsolue pour oublier
et faire comme tant d'autres!

J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, tre l'hrone de discrtes
et multiples aventures. C'et t conforme au Code des plus hautes
convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas
cette hypocrite, et j'eus aussitt contre moi toutes celles qui
l'taient. Innombrable lgion! J'eus aussi leurs confidents, irrits et
dus.

Alors, la diffamation entreprit son oeuvre dtestable. La perscution,
se masquant de l'indignation du faux honneur, commena, implacable.

Un de ces plus cruels effets pour moi fut le sige que l'on fit de la
Reine et du Roi et de l'opinion belge.

Est-ce possible? Je me suis trouve exile de ma patrie, emprisonne, et
condamne  devenir folle, car tout fut tent pour que je le devinsse!

C'est  vous, mre sainte, mre martyre, force morale sublime, que j'ai
d de rsister. Vous m'aviez arme pour la lutte, en m'apprenant  ne
jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseigns.
J'y suis reste fidle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour o vous
ne pouviez comprendre ma rvolte. J'tais supprime du monde. Toutes les
apparences, habilement exploites, se tournaient contre moi. On vous
disait: Elle est perdue, c'est une dmente, les mdecins l'ont
dclar!

Quels mdecins, Seigneur! On l'a su par la suite.

Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutt. J'en sais une
pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du
droit commun. La loi de tout le monde n'a t pour elle la loi, que
lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.

Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanit dpasse ce que
la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chre Belgique au
moment o j'ai appris, en dpit de mes perscuteurs, que ma mre mourait
 Spa; je n'ai pu recevoir sa dernire bndiction; je n'ai pu suivre
son cercueil...

Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que
je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y
pensant.

Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvr ma libert par une
vasion qui fut l'oeuvre de l'ami sans pareil qui, une premire fois,
m'ayant sauve de moi-mme, me sauvait de la prison et de la folie,
aprs avoir failli, lui aussi, succomber sous les coups de la haine.

Mais ma libert reconquise fut un nouveau crime, ma fidlit  un idal
incarn en un dvouement unique, un surcrot de forfait.

Quand je vins assister aux funrailles de mon pre, je fus quasi garde
 vue. On me limita le terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma
patrie. La fille ane du grand Roi que la Belgique venait de perdre ne
trouva, comme accueil, que celui d'une police en vtements de cour, et
fleurie de formules polies.

Oh! je n'incrimine personne, pas mme des serviteurs dont je connus la
servilit. Je sais combien il est tentant et profitable d'garer les
princes, et de quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se
pare d'un air de dvouement.

J'explique seulement pourquoi je ne suis pas reste davantage dans ma
patrie bien-aime.

Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain des dbats du
procs de la succession du Roi. Et, pour le coup, j'ai t encore plus
dfinitivement raye de la nation belge. Car,  toutes mes abominations,
j'avais ajout celle de croire qu'il y avait des juges en Belgique.

J'tais prisonnire  Munich, ou peu s'en faut, surprise en Bavire par
les hostilits, et traite en princesse belge, c'est--dire fort mal,
comme on le verra plus loin.

A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, ds l'armistice, proclame
trangre dans la patrie  l'intrt de laquelle j'ai t sacrifie 
dix-sept ans, je me suis vue mise sous squestre..., en prvision,
surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impratrice, ma tante, venait
 mourir.

Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le prince de Cobourg a t
annul en 1907, par sentence du tribunal spcial de Gotha, jugeant
suivant le droit des Princes, dment transmise au Marchalat de la Cour
 Vienne. Le divorce a t acquis dans toutes les formes minutieuses de
la procdure des Cours, et du statut de l'ancienne Maison d'Autriche. Le
Roi m'a rendu officiellement mon titre de Princesse de Belgique.

De cela, qui n'est point rien, il n'a pas t fait cas, 
Bruxelles--simplement.

Il est vrai que la loi hongroise ne reconnat pas le droit des Princes
et la procdure de Gotha. Pour elle, en raison des biens que possde la
famille de Cobourg, en Hongrie, je suis demeure Princesse de Cobourg.

Je me perds dans tous les liens o l'on m'a enchane. Mais le bon sens
me crie que la disparition de la monarchie austro-hongroise et la
sparation de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin  l'tat mixte, a
mis fin  la situation de sujet mixte qui tait celle du Prince de
Cobourg.

Par ses ascendants et de lui-mme, le prince Philippe de Saxe-Cobourg et
Gotha, prince autrichien, est d'origine franco-germanique et non
hongroise. L'union princire rompue, l'union civile abolie, je me sens
dlivre et rentre dans ma nationalit belge, selon la volont mme du
Roi.

On a voulu l'ignorer  Bruxelles. On m'a baptise hongroise parce que le
prince de Cobourg a un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien,
s'il tait propritaire en Turquie ou en Chine, me proclamer Turque ou
Chinoise?

Je questionne. Je ne reproche rien,  qui que ce soit, surtout au
principe suprieur d'autorit, pour la bonne raison que cela se passait
dans un Etat dont le souverain et la souveraine s'taient retirs devant
l'envahisseur, afin de dfendre le pays (on sait avec quel courage et
quelle abngation),  l'extrme frontire, prserve de la conqute
ennemie. Ils rentraient en triomphe, tout  la joie de la victoire. Je
veux penser que l'attitude adopte  mon gard a t une fatalit du
sort qui a voulu me faire trangre dans ma patrie.

Cette patrie, si chre  mon coeur, j'ai pleur sur elle en 1914. J'ai
craint que son erreur,  mon gard, pt ajouter  ses malheurs.

Je savais que l'arrt de Bruxelles me dniant, dans le bien paternel,
jusqu' la quotit disponible, avait dchan d'amres indignations 
Berlin. Mon gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frre de
l'empereur Guillaume II, tait fond  compter sur l'hritage du
grand-pre de sa femme.

Je ne dis point que dans la colre du souverain allemand devant la
rsistance de la Belgique, le souvenir de la dception d'un de ses
proches, pour lequel il fut plutt svre, ait dcid de l'ordre
d'craser le petit peuple qui osait rsister  la violation de sa
neutralit. Mais il ne fut pas fait pour ramener l'irritable Guillaume
II  la raison et  l'humanit, d'autant plus que ce malheureux, que
j'ai connu ds mon enfance, tait convaincu alors de son rle de Flau
de Dieu et d'Invincible Justicier sur le thtre de la guerre.

                                   *

                                 *   *

Oublions un moment ces misres et ces douleurs, pour parler de l'poque
o je fus heureuse dans mon heureuse patrie. C'tait le temps o
j'excursionnais avec la Reine, et dcouvrais le royaume de mes parents.

Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mre. J'avais quatorze
ans  peine; j'tais son lve. Nous partions frquemment en expdition
d'une journe,  travers notre chre Belgique, de l'aube  la nuit
pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine
conduisait le premier quipage; moi, le second; quelque officier ou une
des dames d'honneur, plus tard, ma soeur Clmentine, le troisime. Avec
nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dvou de
la Reine, et qui tait arriv  la cour avec elle; le bon gnral Donny,
le gnral Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres
fidles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La fort de Soignes,
les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans
une clairire, assise sur l'herbe, et mordant  pleine bouche dans un de
ces fameux pistolets fourrs, de Bruxelles, sortis des cantines
royales. Que de bonnes choses il y avait! Le got m'en revient aux
lvres. Comme la Belgique tait bonne alors, et quel air pur nous
rafrachissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir.

Dans ces excursions, souvent lointaines, l Reine emportait la carte et
faisait elle-mme son itinraire, avec la sret d'un officier
d'tat-major, et m'enseignait, ainsi qu' mes soeurs,  savoir nous
orienter.

A cette poque, l'automobile n'avait pas encore ravag le monde. J'ai lu
ce mot stupfiant d'un Franais: La vitesse est l'aristocratie du
mouvement. A ce compte-l, l'irrflexion est l'aristocratie de la
pense.

L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un
flau gnral. A ct de quelques satisfactions et commodits qu'elle
procure, elle bouleverse l'existence en la prcipitant.

Au temps des voitures atteles, nous avions d'autres impressions d'une
journe d'expdition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines
de haltes fivreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de
peupliers, entrecoupes d'apparitions de champs, de toits, de volailles,
dans une trpidation constante sous le vent qui dcoiffe et la boue qui
salit.

Il y a prs d'un demi-sicle, le cheval tait la parure et l'agrment de
la meilleure socit europenne. L'exemple de la Reine y fut pour
quelque chose.

En France, dans la famille d'Orlans, qui est la ntre, le duc et la
duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien  Cannes qu'en
Normandie, et dans la rgion dlicieuse de Chantilly. La duchesse
pratiquait l'quitation en admirable amazone. J'ai gard le souvenir de
ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne
fait de grce naturelle et de distinction inne.

Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, tait d'une galanterie
exquise. Il fut pour moi des plus empresss, ainsi que son frre, le duc
de Montpensier. Nous tions trs gais. Les personnages graves de la
famille nous regardaient d'un oeil svre.

Ceci m'amne au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale,
fidle ami de la Belgique et notre hte bien des fois. Oh! la loyale et
noble physionomie que la France rpublicaine commit la faute de ne pas
utiliser. Il se vengea comme il tait capable de le faire, en comblant
de ses bienfaits son aveugle patrie.

J'ai vcu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me
revois, dans une chambre au rez-de-chausse, donnant sur les douves,
dans ce Chantilly dont l'hte princier, entour de tout ce qui comptait,
en France, lorsqu'il recevait, ajoutait frquemment  sa compagnie la
grande figure du prince de Cond, qu'il avait l'art de faire revivre
pour l'honorer.

La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour l'autre un attachement
rciproque. Lorsque vinrent, pour ma mre, les amertumes d'une situation
rendue difficile, puis impossible par l'oubli, dans le Roi, de ce que
l'homme devait au Prince, le duc d'Aumale fut de ces amis inapprciables
dont la dlicate comprhension et la fidle pense consolent des
dlaissements.

Dvoue au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu aussi la comtesse de Paris,
chez laquelle j'ai sjourn, au chteau d'Eu. C'tait une femme
originale, voire fantasque, mais d'une bont joyeuse et agissante.

Une autre femme de la famille d'Orlans me fut, de bonne heure,
familire: la princesse Clmentine, de mmoire respecte, fille du roi
Louis-Philippe et femme du prince Auguste de Cobourg.

Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son fils an. Mon espoir
fut alors qu'elle serait pour moi une seconde mre. Il ne tint ni  sa
bont, ni  mon dsir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent
s'accorder.

Ma gratitude voque aussi mes trs proches, le comte et la comtesse de
Flandre, et tant de bonts que je n'ai pas oublies. Leur noble vie
connut l'affreuse tristesse de l'croulement d'un avenir tendrement
prpar. Mais Dieu leur avait accord des rserves d'affections et
d'esprances.

J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus tendre enfance: la
Reine Marie-Amlie, veuve du Roi Louis-Philippe.

Cette femme d'lite, qui porta son deuil et son exil avec tant de
dignit, fut mon arrire-grand'mre, et ma marraine. Elle s'tait
retire au chteau de Claremond, en Angleterre.

A la nouvelle de ma venue au monde, une de ses premires questions fut:
A-t-elle de petites oreilles?

Elle tmoigna le dsir que je fusse nomme Louise-Marie, en souvenir de
sa fille, ma vnre grand'mre, premire Reine des Belges.

Je revois la douce et vnrable aeule aux boucles blanches mergeant du
bonnet de dentelle  larges brides. Je revois le petit djener du
matin,  ct de la bergre profonde, et le pain  la grecque donn de
sa main, lorsqu'on avait t sage. Puis le poney, porteur du double
panier dans lequel on nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours,
et moi, pour la promenade quotidienne dans les alles du grand parc.

La Reine avait comme lectrice une demoiselle Mser, une Allemande qui
fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'tais bien jeune
alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gard en
moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrire-grand'mre
Marie-Amlie, Reine des Franais.

De mes deux soeurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps
o nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et
l'autre se sont maries, Stphanie, trs tt, comme moi, Clmentine,
bien plus tard.

Stphanie enfant, jeune fille et jeune femme, tait d'une grande
fracheur et beaut. Clmentine, trs belle aussi, avait plus de charme.
Le destin lui a souri. Son existence prolonge prs du Roi lui a donn
des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a
ses dons et ses chances. Loterie humaine.

Clmentine a pous le prince Victor-Napolon, et les possibilits
diverses qu'un nom aussi clatant porte avec lui. Stphanie a fait un
mariage qui semblait resplendir, non d'ventualits, mais de certitudes.
Je parle du premier, car elle s'est marie deux fois. La premire fois,
elle a eu le bonheur d'pouser un tre chevaleresque, et qui tait,
peut-tre, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui
apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trnes
d'Autriche-Hongrie... Couronne et trnes ont disparu, comme emports par
un magicien infernal, et ma soeur est reste, pour l'Histoire, la veuve
de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il
mourut.

Je n'ai rien dit du dcor au milieu duquel paraissaient les divers
personnages qui parlaient  mon intelligence et  mon coeur,  l'ge o
ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de trs connu.

Le plus intressant pour ma jeunesse, fut le chteau de Laeken. Il ne me
reste aucune impression agrable du Palais de Bruxelles, quoique je
n'aie pas oubli la galerie et les salons dont les beaux tableaux
m'intressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vtu de noir, ple
et noble visage o je croyais lire la mlancolie du destin des Rois.

J'ai vu beaucoup de demeures princires et royales. Elles se ressemblent
toutes comme les Muses, et sont, de mme, en gnral, austres et
fatigantes. Mieux vaut une chaumire et un petit Tniers pour soi seule,
que dix salons et cinq cents toiles qui sont  tout le monde.

Je me plaisais  Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant;
nous avions plus de libert, plus d'espace. Je ne me privais ni de
courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entranant, ds le
bas-ge, mon frre qui tait la fille et moi le garon. J'tais forte,
vive et endiable.

Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon
habitude de poser des questions m'avait fait surnommer _Madame
Pourquoi?_ J'ai toujours aim la logique et la vrit. Mon instinctive
passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma
gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'tais
dans un tel tat que le docteur Wiemmer, appel, voulut en tirer la
cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond,
sinon dans la forme, et que mon caractre tait celui d'une nature
entire dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et
l'quit. On renvoya la gouvernante.

La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur.

Ce mdecin, si dvou  ma famille et trop tt disparu, sauva ma soeur
Stphanie d'une fivre typhode  la suite de laquelle le Roi et la
Reine nous emmenrent  Biarritz. Le changement d'air tait ncessaire 
notre convalescence. Nous occupions la mme chambre donnant sur la mer,
 la villa Eugnie, ma soeur et moi. J'avais treize ans, Stphanie sept.
Je prenais soin d'elle. Il ne fallait pas qu'elle et froid. Une nuit,
un vent de tempte se leva, venant du large et poussant des trombes
d'eau.

Rveille, je cours en chemise  la fentre, qui s'tait ouverte. Le
systme de fermeture ne fonctionne pas ou je suis maladroite: je
n'arrive pas  fermer. Le vent arrivait si furieux qu' chaque moment,
j'tais repousse dans mon effort. Je tremblais: j'avais peur pour
Stphanie. Je continuai de lutter contre le souffle de l'ocan dchan.
Que dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens seulement qu'on me
trouva glace, trempe, grelottante, et qu'on me mit dans un lit chaud.

Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer dire  la Reine:

--Voil toute cette enfant: une autre aurait appel, sonn. Elle n'a pas
voulu d'aide pour protger sa soeur, et la tempte ne l'a pas effraye.
Elle n'coutera qu'elle-mme et ne reculera pas.

Hlas! chacun est fait au gr de la destine.

Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle rigueur fut la mort
de mon frre Lopold.

J'avais pour lui les sentiments d'une soeur aimante et maternelle.
C'tait mon bien, ma chose, mon enfant. Nous grandissions cte  cte,
moi tirant de mes douze mois d'avance une autorit considrable. Et
j'tais respectueusement obie.

Lopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, aimait  jouer avec des
poupes; je prfrais, de beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre
oncle, l'archiduc Etienne, frre de ma mre, un des meilleurs hommes et
des plus distingus que la terre ait ports, nous avait donn deux
poupes hongroises, chef-d'oeuvre du genre.

La mienne fut baptise _Figaro_. Souvenir imprvu de Beaumarchais,
ennemi des cours. Qui l'appela ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire.
Celle de mon frre reut le nom plus modeste et romantique d'_Irma_.

Il fut un temps o Figaro et Irma rjouirent le Palais et Laeken. Ils
dridrent mme le Roi. J'organisais des reprsentations avec Lopold,
Irma et Figaro,  rendre jaloux Bartholo!

Nous tions joyeux et insouciants, mon frre et moi, comme on peut
l'tre  notre ge; et la mort venait. Ce fut un dchirement de mon
tre, cette disparition de mon frre chri, dans sa neuvime anne.
J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier...

Lopold, beau, sincre, tendre, intelligent, rsumait, pour mon coeur,
ce qu'il y avait de plus prcieux dans le monde, aprs notre mre
adore. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans
lumire. Et il partit... Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante
ans de cela!

S'il avait vcu, que de choses changes!

Notre Maison, frappe dans la descendance mle de sa branche ane, ne
devait pas se relever de cet arrt du sort. La Belgique saura se
souvenir de la grande oeuvre accomplie par elle. Mon pre et mon
grand-pre l'ont faite ce qu'elle est.

Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma
grand'mre, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes verses sur sa
mort ont laiss leur trace dans le coeur de la Belgique.

De mon grand-pre, je rpterai ce que lui disait solennellement M.
Delehaye, prsident de la Chambre des Reprsentants, dans l'adresse au
Roi, lors des magnifiques ftes des 21 au 23 juillet 1856, pour clbrer
le 25e anniversaire de son accession  la couronne.

Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie clataient  votre
couronnement, et, cependant, Sire, vous tiez seul alors sur votre
trne, avec vos qualits minentes et la perspective de belles alliances
politiques. Aujourd'hui, vous n'tes pas seul, vous vous prsentez au
pays appuy sur vos deux fils, et sur le souvenir bni d'une Reine aime
et regrette comme une mre, environn de la famille royale, avec
d'illustres alliances contractes, avec la confiance et le sympathique
appui des gouvernements trangers, avec une renomme qui a grandi et
l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renomme. Sire!
Nous pouvons avoir foi dans l'avenir...

Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans
l'avenir?

J'en appelle  mes illustres ascendants; j'en appelle  la Reine, j'en
appelle au Roi, prs de qui je fus trop souvent desservie et trahie...
De ce monde o tout s'illumine pour l'me affranchie de la terre, il
peut voir clair en moi!




VI

MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE

DES FIANAILLES AU LENDEMAIN DES POUSAILLES


Quand on dcida que je serais marie, je venais  peine d'avoir quinze
ans.

Je fus promise officiellement au prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha,
le 25 mars 1874. Le 18 fvrier, j'tais entre dans ma seizime anne.

Mon fianc montrait de la persvrance. Deux fois dj, il m'avait
demande. Sa premire dmarche remontait  deux annes. Le Roi lui avait
rpondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. Puis, il tait
revenu  la charge. De nouveau, on l'avait pri d'attendre.

M'pouser tait chez lui une ide fixe. Quelle sorte d'amour
l'inspirait? S'tait-il pris de la grce de ma chaste jeunesse, ou la
notion prcise de la situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises
enflammait-elle d'un feu positif le coeur d'un homme pris des ralits
d'ici-bas?

Les fianailles faites, les deux familles intresses et, plus
spcialement, la Reine, d'une part, et la princesse Clmentine, de
l'autre, arrtrent que mon mariage ne serait clbr que douze mois
plus tard.

J'tais si jeune!

Mon fianc avait quatorze ans de plus que moi. Quatorze ans, ce n'est
peut-tre pas norme entre une jeune fille de 25 ans et un homme de 39;
c'est beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un amoureux de 31.

Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides passages 
Bruxelles. Nous nous tions dit des choses insignifiantes, comme un
homme de son ge pouvait en dire  une enfant du mien, et en couter
d'elle. Mais il me semblait le bien connatre, et depuis toujours. Nous
tions cousins issus de germains. Premire difficult d'ailleurs: il
fallait l'autorisation de Rome, pour nous marier. On la demanda et on
l'eut. C'est d'usage.

Mon fianc me laissa  mes tudes qu'il convenait de parachever, pour
faire une entre russie dans un monde tranger. Et quel monde! La cour
la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de Charles-Quint et l'ombre
de Marie-Thrse; la solennit espagnole, mle  la discipline
allemande; un empereur que ses malheurs militaires avaient grandi plus
que diminu, tellement il portait bien l'infortune; une impratrice,
souveraine entre les souveraines par d'incontestables perfections.
Autour d'eux, la nue des archiducs et archiduchesses, des princes, ducs
et gentilshommes les plus titrs de la terre.

C'tait fort impressionnant pour une princesse belge, qui ne regrettait
pas ses robes courtes, parce qu'on ne les regrette jamais quand la mode
est aux robes longues, mais qui tait encore bien tonne de se voir
habille en jeune fille.

Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais de rien, considrant
toutes choses  travers les fianailles et le fianc.

J'aurais pous celui-ci, ds le jour que j'eus la premire bague, si on
m'en avait prie. Je veux dire que je serais alle devant le Bourgmestre
et le Cardinal, avec la mme candeur qu'un an plus tard.

Saine et pure, leve en bel quilibre de sant physique et morale par
les soins d'une mre incomparable, prive, par mon rang, des amies plus
ou moins veilles qui font des confidences, je me donnais de tout
l'lan d'une confiance thre au mariage prochain, sans me douter
exactement de ce que cela pouvait tre. Je n'tais plus sur la plante
terre; je crais un astre o mon fianc et moi, nous allions vivre dans
une atmosphre de flicit. L'homme qui serait mon compagnon sur la
route enchante de cette vie dans l'azur, me semblait beau, loyal,
gnreux, virginal comme moi.

Venues plus tard les heures de mon martyre, et des dbats scandaleux o
l'intimit de mon coeur fut livre aux fauves du prtoire, il s'en est
trouv qui ont fait tat de mes lettres de fiance. Elles tmoignaient
beaucoup d'amour. J'crivais  l'lu de mes parents et de mes illusions,
comme j'aurais crit  un Archange appel  m'pouser. Je le parais de
la beaut de mes dsirs; je le transfigurais.

Les fauves en ont effrontment dduit que j'tais une crature
d'incohrence et de duplicit.

Je le demande aux femmes: entre l'amour que nous concevons et celui qui
se prsente, n'y a-t-il pas bien souvent un abme?

J'ai t coupable, criminelle, infme de rouler dans cet abme. Telle
est l'humaine vrit.

Pourquoi ma mre si bonne, pourquoi le Roi si expriment, voulurent-ils
ce mariage, malgr la disproportion d'ge et le peu de titres que
prsentait mon fianc  l'admiration universelle, en dehors de ses
titres nobiliaires?

Premirement, sa mre, justement aime et respecte, plaidait pour lui.
Elle mettait sur sa personne quelque chose de ses mrites.

Secondement, le prince Frdric de Hohenzollern avait exprim
l'intention de me demander en mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne
tenaient pas, pour des raisons de tout ordre,  se rapprocher davantage
de la maison de Berlin. D'autres prtendants, plus ou moins opportuns,
pouvaient survenir. Donc, afin de couper court, je serais fiance comme
je le fus.

La Reine, d'ailleurs, se flicitait d'envoyer sa fille ane  cette
cour de Vienne o elle avait brill. Elle y demeurait influente. J'en
bnficierais. Elle tait encore plus satisfaite de songer que, par le
majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais des attaches solides, dans ce
beau pays cher  son souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre
sa fille, peut-tre mme s'y retirer, car elle prvoyait un avenir de
plus en plus difficile.

Mon fianc reparut. Un an passe vite. La date du mariage approchait. Je
connus les fleurs de rhtorique et les fleurs de serre d'une cour
quotidienne. Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne nous
laissait seuls, l'Archange et moi.

Mon fianc parlait de ses voyages. Il en avait rapport de singulires
collections. Mais je ne les connus que par la suite. Il parlait aussi de
ses plans d'avenir, des nombreuses proprits des Cobourg, etc... Je
m'abandonnais  de douces esprances, et rpondais en disant les
splendeurs de mon trousseau, enrichi des dons feriques de la Belgique,
dentelire et brodeuse sans seconde.

Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous le voile cleste,
chef-d'oeuvre en dentelle de Bruxelles, et je fus reconnue apte 
manoeuvrer une trane, et  faire des rvrences aussi bien que la plus
souple des Demoiselles de Saint-Cyr.

Comble de bijoux, je planais de plus en plus haut, encense d'hommages,
de flicitations et de voeux, sans voir que mon fianc tait d'un an
moins jeune, et que j'avais grandi et pris une espce de personnalit
enferme dans ses rves et ses imaginations.

On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en prose, avec ou sans
musique, et il parat que j'tais une fleur de beaut irradiante. Je
m'en tiendrai  cette citation.

De mon mari, on dut aussi clbrer le maintien, la noblesse, et autres
prestiges. Je sais qu'il avait revtu son uniforme militaire hongrois,
et que nous remes le Bourgmestre de Bruxelles, le clbre M. Anspach,
qui vint nous unir civilement au palais, le 4 fvrier 1875. Puis ce fut
en grand apparat que nous comparmes devant le Cardinal Primat de
Belgique.

Un autel tait dress dans la vaste salle attenant  la salle de bal. Je
passe sur la dcoration. Les chants et les prires me retenaient au
ciel, et je n'oubliais pas, pourtant, que je servais de point de mire 
l'assistance. Si ce n'tait pas un parterre de rois, c'tait un parterre
de princes. A dfaut des souverains, que leur grandeur retient attachs
au rivage, il y avait l tout ce qui comptait sur les degrs des trnes:
le prince de Galles, le kronprinz Frdric, l'archiduc Joseph, le duc
d'Aumale, le duc de Saxe-Cobourg, enfin une tranche norme du Gotha.

Si j'entrais dans le dtail d'une crmonie de cet ordre, je n'en
finirais pas. Mais rien n'offre moins d'attrait,  mon sens. Je suis
toujours surprise quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate
la peine que prennent des gens de talent pour dcrire les somptuosits
rituelles des unions terrestres.

Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce genre: celle de la Belle au
Bois Dormant. Heureuse Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au
moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait pas russi.

Mais o sont les fes du temps o les btes parlaient?

Les fes se sont vanouies, et les btes ne parlent plus, sauf en
nous-mmes, et ce qu'elles disent n'a rien des jolis discours des fables
et des contes. Ce sont de laides ralits.

J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en cote, il faut que
j'arrive  dire des choses qui n'ont jamais t dites, et qui expliquent
le fond du fond du drame de ma vie.

On en a bien murmur quelque chose, jadis, mais je ne m'arrte pas aux
racontars obscurs qui, alors, gayrent plus qu'ils n'attristrent
Bruxelles et la cour.

Je ne suis pas, je le sais, la premire crature qui, aprs avoir vcu
le temps des fianailles dans le bleu, est brusquement, un soir,
prcipite  terre, se relve meurtrie, et s'enfuit en pleurant.

Je ne suis pas la premire qui, victime d'une excessive rserve, base,
peut-tre, sur l'espoir que la dlicatesse du mari et la maternelle
nature se trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend rien, d'une
mre, de ce qu'il faut entendre lorsque sonne l'heure du berger.

Toujours est-il que, venue  l'issue de la soire du mariage au chteau
de Laeken, et tandis que tout Bruxelles dansait aux lumires intrieures
et extrieures des joies nationales, je tombai du ciel sur un lit de
rocs tapisss d'pines. Psych, plus coupable, fut mieux traite.

Le jour allait  peine paratre que, profitant d'un moment o j'tais
seule dans la chambre nuptiale, je m'enfuis  travers le parc, les pieds
nus dans des pantoufles, vtue d'un manteau jet sur mon costume de
nuit, et j'allai cacher ma honte dans l'Orangerie. Je trouvai un refuge
au milieu des camlias, et je dis  leur blancheur, leur fracheur, leur
parfum, leur puret,  tout ce qu'ils taient de doux et de caressant
dans la serre claire par une aube d'hiver, et d'une tideur, un
silence, une beaut qui me rendaient un peu mes paradis perdus, je dis
mon dsespoir et ma souffrance.

Une sentinelle avait vu passer une forme grise qui se htait vers
l'Orangerie. Elle s'approcha et, prtant l'oreille, reconnut ma voix.
Elle courut au chteau. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir.
Dj, l'alarme tait donne discrtement. Un guide monta  cheval et
courut  Bruxelles. Le tlphone n'tait pas invent.

La Reine ne tarda pas  paratre. Dans quel tat, mon Dieu! Et moi-mme,
revenue dans mon appartement sans vouloir me laisser approcher de qui
que ce ft d'autre que mes femmes, j'tais plus morte que vive.

Ma mre se tint prs de moi longuement. Elle fut aussi maternelle
qu'elle pouvait l'tre. Il n'est point de douleur qui, dans ses bras et
 sa voix, ne se serait calme. Je l'coutais me gronder, me cajoler, me
parler de devoirs que je devais comprendre.

Je n'osais objecter qu'ils taient bien diffrents de ceux que j'avais
conus.

Je finis par promettre d'essayer de me dominer, d'tre plus sage et,
comme elle le disait, moins enfant.

J'avais dix-sept ans,  peine commencs; mon mari achevait sa
trente-et-unime anne. J'allais tre son bien et sa chose. On vit,
hlas! ce qu'il fit de moi!




VII

MARIE!


Au lendemain d'un dbut si pnible dans la vie  deux, je ne fus pas
tmoin sans une amre tristesse de l'achvement des prparatifs de mon
dpart pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne m'avait t
plus chre, ni ne m'avait paru plus belle.

J'allai dire adieu, en cachant mes larmes,  tous ceux qui m'avaient
connue enfant, jeune fille, qui m'avaient aime et servie, puis aux
choses familires  mon enfance dans ce chteau de Laeken, o tout
parlait  mon affection. Je ne prvoyais gure, pourtant, que j'y serais
un jour une trangre. Que dis-je? Une ennemie!

Nous partmes, suivant le terme consacr, en voyage de noces. Mais il y
a noces et noces.

J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes femmes. Il n'y fallait pas
songer. Le palais de Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un
lment tranger romprait l'harmonie de cette demeure de haut style. Je
dus me contenter d'une suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin
qui n'tait pas de mes fidles.

Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes gots, mes prfrences,
passeraient aprs ce qui serait dcid en conseil de famille.

Malheureusement, l'austrit qui rgnait dans la salle de ce chapitre,
ne rgnerait pas au Palais  toute heure et dans toutes les pices.
J'allais m'en apercevoir.

En attendant, nous fmes  Gotha, o le duc Ernest de Saxe-Cobourg,
prince rgnant, et sa femme, la princesse Alexandrine, firent un
affectueux accueil  leur nouvelle nice.

Le duc tait un vrai gentilhomme, qui devint un de mes oncles prfrs.
Il parlait volontiers des personnages de son temps, et de son ami, le
comte de Bismarck, et passait aisment  des sujets moins graves, encore
que je fusse curieuse d'tre instruite des hommes et des choses de cette
Allemagne de laquelle je me trouvai si rapproche par mon mariage. J'ai
dit que sa langue tait pour moi un parler aussi naturel que le
franais, comme il est de rgle  la cour de Bruxelles. La Belgique
n'a-t-elle pas tout  gagner  tre bilingue, et  servir
d'intermdiaire entre la rgion latine et la rgion germanique? Moins
que l'Alsace et le Luxembourg, un peu comme eux, cependant, ne doit-elle
pas bnficier des deux cultures?

En quittant Gotha, nous allmes  Dresde, puis  Prague, et enfin 
Budapesth, brlant Vienne. Passons sur ces visites princires et leurs
rceptions identiques,  peu de chose prs. L'intrt est de dire,
puisqu'il faut que j'explique ma vie calomnie, si, tombe du ciel, j'y
remontais.

Nullement, et des annes et des annes devaient s'couler avant que mon
existence ne s'embellisse, de nouveau, d'un rayon d'idal, les joies de
la maternit mises  part.

Le seul souvenir prcis que j'ai gard de ce premier dplacement, en
qualit de princesse de Cobourg est que, chaque soir, au festin de
rigueur, mon mari prenait soin de me faire servir abondamment des vins
gnreux.

Je suis devenue, ultrieurement, capable de distinguer un Volnay d'un
Chambertin, un Voslauer d'un Villanyi, un champagne d'un autre
champagne.

Le corps ainsi entran  la rsistance stomachique et  l'exprience de
la dgustation, l'esprit a d suivre. J'ai tendu le champ de mes
lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clmentine
n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains...

Aux jours de ma rvolte ouverte, on s'est scandalis de certaines
liberts de ton et d'allure que j'ai volontairement exagres. Mais qui
me les avait apprises? Et, encore une fois, o allais-je et que
serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme
incomparable qui, seul, eut le courage de me dire:

--Madame, vous tes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme
chrtienne se venge de l'infamie en s'levant au-dessus d'elle, et non
en descendant  son niveau.

Donc, tourdie, grise de toute faon, je passais en revue la famille de
Cobourg et ses divers palais et chteaux. Je connus, enfin,  Vienne,
celui qui allait me servir de principale rsidence.

J'eus froid en y entrant.

Il a grand air de dehors. Il est lugubre  l'intrieur, surtout
l'escalier. Je n'en ai aim que le salon en point de Beauvais que
firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur.

Ma chambre m'pouvanta. Quoi! C'tait cela qu'on avait prpar pour
recevoir mes dix-sept ans! Un tudiant de Bonn, o le Prince avait fait
ses tudes, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune
femme...

Qu'on imagine une pice moyennement grande, meuble  mi-hauteur de la
muraille de petites armoires en bois sombre, fermes de vitres  rideaux
bleus derrire lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles
taient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une
immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux
empaills  long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en
eus le coeur soulev! Avec cela, pas de dgagements ou annexes
ncessaires, sauf un troit et sombre corridor utilis par les gens de
service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du
Prince, prcde d'une espce de salon rbarbatif. Toutes ces pices se
commandaient et n'avaient pas ombre de got. De vieux meubles massifs,
garnis d'un reps centenaire, voil ce qui s'offrait  ma jeunesse. Tout
tait vieux, mdiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de
confortable, d'intime, d'avenant. Quant  une salle de bains, pas
d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de
style archaque. Et le reste! N'en parlons pas!

Ma premire observation fut sur cette organisation anti-hyginique, et
sur les accessoires indispensables mis  ma disposition immdiate. Leur
exigut me navrait. On me rpondit que d'illustres aeules s'en taient
contentes.

On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clmentine
ne voyait pas ces choses-l, et mme la vitrine aux oiseaux empaills,
en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante.
Elle admirait les collections de son fils sans les connatre toutes, ou
sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth,
je vis les pices rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme
ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur
voile.

Quelle cole!

Cependant, grce au rgime bachique organis par mon mari, les choses
taient alles cahin-caha depuis l'orage du dbut.

Notre incompatibilit foncire se dessina au palais de Cobourg, devant
la princesse Clmentine,  propos du caf au lait. Dj, dans notre
voyage de noces, le Prince m'avait enseign qu'une me bien ne ne
saurait prendre du caf sans lait. Telle est la conviction germanique.
L'Allemagne n'imagine pas plus le caf sans le lait, que le soleil sans
la lune. Or, depuis que j'ai cess, au premier ge, de prendre le sein
de ma nourrice, je n'ai jamais pu boire de lait, je n'en ai jamais bu,
je n'en bois jamais. Mon mari s'tait mis dans la tte de m'en faire
boire, et spcialement dans le caf, faute de quoi les traditions, les
constitutions, les fondements de tout ce qu'il y avait de germanique sur
la terre se trouvaient branls.

La discussion reprit devant la princesse Clmentine, qui mettait du lait
dans son caf. Sa douceur la plus affectueuse ne put venir  bout de
l'opinitret de mon estomac. Je vis bien que je lui faisais de la
peine. Son fils se courroua au point de me dire des choses pnibles. Et
moi de rpliquer du mme ton. La Princesse, quoique sourde, entendit que
les choses se gtaient, et nous calma de son mieux, mais le coup tait
port. Nous emes, dsormais, l'un et l'autre, le caf au lait sur le
coeur.

Je m'arrte  de tels traits, parce que la vie commune est une mosaque
de petites choses que peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts
sentiments, mais qui, en elles-mmes, expriment les ncessits
quotidiennes dont nous sommes esclaves. L'existence humaine est une
pice, comdie ou tragdie, qui se ramne  deux dcors: la salle 
manger et la chambre  coucher. Le surplus est accessoire.

Quel gchage du temps nous faisons presque toutes, ici-bas, dans les
occupations du haut rang et l'obligation de paratre pour tre. Nous
oublions la parole de Franklin: Le temps est l'toffe dont la vie est
faite.

Je me reproche amrement, aujourd'hui, d'avoir si peu vcu, tout en
ayant men une existence tourmente, s'il en fut sur terre. Je n'ai pas
connu assez cette vie vritable qui est celle de la pense. Que de gens
distingus j'aurais d pratiquer! Que d'crivains, de savants,
d'artistes, dont j'aurais d savoir m'entourer!

Mais l'aurais-je pu?

Mes curiosits les meilleures taient critiques, contraries,
repousses. Le Prince mon mari enseignait sur toutes choses, du haut de
l'exprience de son ge.

On s'est tonn, par la suite, de mes dpenses, de mes toilettes
multiplies, saccages... Ah! Seigneur, j'aurais d devenir folle 
force d'tre comprime. Un beau jour, j'ai clat.

Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence o la moindre fantaisie, le
plus petit got de parisianisme import de Bruxelles et, en vrit, dj
bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupon de dcolletage qui
dchanait des jalousies; ce dsir de vivre un peu pour moi-mme, sans
tre soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des
temptes.

Mon Dieu! quand je repense  tout cela, et aux oiseaux empaills, aux
malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux
misres quotidiennes,--et j'estompe!--je me demande comment j'ai pu
rsister si longtemps. C'tait plus affreux,  la longue, que d'tre
enferme comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le
criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de
tous les instants et,  la fin, on s'exaspre. Je ne sais  quelle
extrmit j'aurais pu me porter, si cette vie avait dur.

J'ai toujours considr comme un secours du ciel la force qui me permit
de rompre, au bout de vingt ans de plaisirs forcs, en brisant ma cage
princire. Mme si j'avais pu prvoir  quels excs la haine et la
fureur allaient se porter, j'aurais cass les vitres. Un palais peut
devenir un enfer, et le pire est celui o l'on touffe derrire des
fentres dores.

Les titres n'y font rien. Un mauvais mnage est un mauvais mnage. Deux
tres sont unis; la mme chane les tient sans cesse assembls. Certains
arrivent  s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de
situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des
diffrences qui nous sparaient. Ce conflit permanent, qu'il ft latent
ou dclar, creusait tous les jours entre nous l'abme o tant de choses
devaient disparatre.

Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brod leurs
heures. Toutes, cependant, ne furent pas dsagrables. Les orages ont
parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres!

J'ai dit que je respectais la princesse Clmentine, et que j'tais
attire vers elle. Mais sa surdit, qui aggravait de tristesse sa
naturelle dignit, son esprit d'un autre temps qui la portait  toujours
tre en crmonie et en tiquette, rebutrent souvent les lans de ma
spontanit. Toutefois, mme quand nous sommes arrivs aux difficults
irrparables, le Prince et moi, et que ma belle-mre, par son grand ge,
a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empcher de
garder pour elle les sentiments que je devais  ses anciennes bonts et
 sa supriorit.

On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux
filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme
Rodolphe de Habsbourg devait l'tre, un beau-frre qui tait un frre.
Jusqu' sa mort, survenue, si j'ai bonne mmoire, en 1908,  Paris, o,
sous le nom de comte de Helpa, il vcut avec dlices, got de la
meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais
pour lui.

Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni
physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orlans. En lui, le
sang de France l'avait emport sur le sang germanique.

En Ferdinand, qui devait tre l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais
quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur
son trne  surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia.

Des deux filles, Clotilde et Amlie, celle-ci vit toujours dans mon
coeur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut
de le perdre. Unie  Maximilien de Bavire, cousin de Louis II, Amlie
tait un lys de France gar en Allemagne. Elle eut la chance de
rencontrer  cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne
devait faire le malheur, un tre digne d'elle. Ils s'aimrent et
vcurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien
mourut subitement au cours d'une promenade  cheval. Inconsolable,
Amlie ne put lui survivre.

L'ide ne serait pas venue  son frre Philippe ou  son frre
Ferdinand, ni surtout  sa soeur Clotilde, qu'on pouvait mourir--ou
vivre!--d'amour pour quelqu'un!

Notre double parent avec la Maison de France me valut souvent, au
palais Cobourg, ainsi qu' la campagne, l'heureuse diversion de la
visite de membres de la famille royale que ma jeunesse connaissait dj
plus ou moins. Mon printemps fut combl des marques de leur affection.

J'ai vu natre les esprances de ma nice Dorothe, fille de
l'archiduchesse Clotilde, ma belle-soeur, fiance au duc Philippe
d'Orlans.

Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, tait-ce l'effet de
l'ambiance gnrale, sceptique  l'gard d'une France royaliste, que les
lys d'or brods sur la robe de la belle marie s'envoleraient de sa
trane jusque sur l'Elyse, les Tuileries ou le Louvre. Je ne vis pas,
cependant, sans motion, la couronne ferme dont la future reine tait
coiffe, le jour de son mariage.

Ah! cette couronne, qu'elle tourne de ttes ou, plutt, qu'elle en
tournait! Car,  prsent, il faut rflchir...

Quoique trangre  la politique de la France, et, d'ailleurs, astreinte
 autant de reconnaissance que de considration pour le gouvernement de
la Rpublique prs duquel j'ai trouv, avec la scurit des justes lois,
le respect d au malheur, et la courtoisie que des rpublicains savent
tmoigner, mme aux Princesses, je n'ai pu m'empcher de suivre
curieusement la carrire de Roi expectant de mon neveu le prince
d'Orlans.

Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux de la Garonne ou du Rhne
et des autres cours d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient
tre en reste; mais, pour le mal que je veux  Philippe d'Orlans, je
lui souhaite de n'avoir jamais  changer la casquette de yachtman qui
lui va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il est handicap.
Plus que jamais, aujourd'hui, le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or,
le sort a voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orlans et de
Marie-Dorothe de Habsbourg, qui fut une des joies du palais Cobourg, et
l'occasion d'une de ses plus belles rceptions, ait tourn  l'encontre
de ce qu'il promettait.

A un certain moment, j'ai fait le compte des mnages royaux ou princiers
o soufflait le vent de la msentente. Je suis arrive  un chiffre
effrayant.

A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, la moyenne des gens
parfaitement unis n'est pas leve. Mais plus on se rapproche du peuple,
plus le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et plus sagement
on se tolre, on s'accorde, on se soutient, et l'on finit par connatre
une espce de bonheur qui n'est, peut-tre, que l'habitude de nos
communes imperfections.

Ma vie princire m'aurait t encore plus pnible si, de temps en temps,
elle n'avait t coupe de dplacements et de voyages au loin.

Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai seulement quelques mots
de trois villes o j'ai eu des parents, et sjourn chez eux ou prs
d'eux en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et Budapesth.

D'abord, Budapesth qui tait et qui reste une cit des plus attirantes,
quand le bolchevisme n'y fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien
Orient a laiss sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux de l'Occident
se sont annoncs. J'en ai su quelque chose en 1918!

J'ai aim Budapesth, et j'ai prfr le petit palais Cobourg de la
capitale de la Hongrie et ses aimables rceptions  celui et celles de
la capitale de l'Autriche. L'atmosphre tait autre qu' Vienne, et le
voisinage du bon Archiduc Joseph, frre de ma mre, si cordial, m'tait
cher.

Son palais tait  Bude, et son chteau  quelques heures de la ville.
Ils n'avaient d'autre inconvnient que d'tre aussi l'habitation de ma
tante et belle-soeur, la princesse Clotilde, trs diffrente de
l'affectueuse et sincre Amlie.

L'Archiduc tait un homme bienveillant, et qui ne jugeait pas mes
fantaisies extravagantes.

La premire anne de mon mariage, nous devions clbrer chez lui, 
Alcsuth, mon mari et moi, mon anniversaire de naissance, le 18 fvrier.
Il y avait, au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la veille:

--Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, laissez-moi faire une
promenade en traneau. J'ai une envie folle de conduire un traneau. Ce
sera la premire fois.

L'archiduchesse Clotilde, expansive en son priv, excellait dans cet
alibi des femmes qu'on appelle le collet-mont. Elle fit une moue
svre.

J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant sa soeur, dfendit ma
promenade.

_On me mit au pain sec dans le cabinet noir_: je veux dire qu'il fut
dcrt que je ne sortirais ni  pied, ni  cheval, ni en traneau.

Arrive l'Archiduc, qui tait absent. J'tais encore furieuse... Oh!
certainement, je ne prenais pas les choses par le bon ct. J'ai
toujours eu un caractre que la sottise et la mchancet mettent sens
dessus dessous.

L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire.

--Louise, s'crie-t-il, tu as cent fois raison. D'abord,  ton ge, et
quand on est jolie, on a toujours raison. Nous allons faire tout de
suite une promenade sur la neige.

Il sonne et on attelle  un grand traneau deux trotteurs hongrois
dignes du char d'Apollon, puis l'Archiduc m'installe, dans mes
fourrures. Il prend les rnes et nous filons  grande allure,
accompagns d'un domestique de confiance. J'tais aux anges.

Ma puritaine et mon puritain n'osrent souffler mot.

La socit,  Budapesth, moins soumise au crmonial de cour que celle
de Vienne, avait plus de naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un
certain bal, dans l'le Marguerite, perle de l'crin du Danube, o le
Prince ne dcolra point, ne voulant pas que je valse.

J'tais assaillie d'invitations. Mon mari rpondait pour moi qu' la
cour de Bruxelles, je n'avais appris que les figures du quadrille et le
menuet.

Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de cela. La Hongrie
entendait valser. Et une valse, au bord du Danube, au son des violons
des Tziganes, c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis, et
puis on aura beau importer d'Amrique des bamboulas mornes ou
pileptiques, et les baptiser de tous les noms des animaux trotteurs ou
galopeurs de l'arche de No, la valse sera toujours la reine
incomparable des danses des gens qui savent danser.

Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se paya pas de la dfaite
du Prince et rpondit:

--Son Altesse sait assurment valser.

Et, sur ces mots, je fus entrane d'autorit par cet audacieux, qui
tait Magyar, et lance dans le tourbillon.

Je confesse que je ne m'arrtai plus de la nuit. Le Prince tait
furieux. Mais on l'accablait de compliments sur ma beaut, sur mon
succs; il tait oblig de sourire.

Je m'attendais  une scne, au dpart. Heureusement, nous fmes pris
d'embarquer sur un bateau feriquement illumin, qui nous porta sur le
beau fleuve, jusqu'au dbarcadre le plus rapproch de notre palais, au
son des musiques tour  tour ardentes et langoureuses que l'on n'entend
que dans ce pays-l.

Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphe? Je ne fus pas mise  mort au
soleil levant, comme la pauvre Schhrazade.

Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des histoires?

A Bologne et  Cannes, j'ai vu dfiler une socit aujourd'hui disparue.
Ici, chez la duchesse de Chartres, l chez le duc de Montpensier, au
palais Caprara. En Italie, c'tait certaines des plus nobles figures
italiennes encadres des premiers noms de France; sur la Cte d'Azur,
c'tait un monde plus vivant, plus papillonnant, o resplendissaient
quelques-unes des beauts parisiennes.

O irais-je, si je me laissais aller  voquer les ombres de tant
d'tres que j'ai vus passer, occupant le sicle. Dj le silence s'est
fait, l'oubli a commenc. O vanit des choses...

Au moins, dirai-je combien Cannes,  cette poque, me ravissait par le
got raffin des lgances franaises. La guerre a transform cette
ville, jadis recherche des lites. J'ai lu qu'envahie et bruyante, elle
a perdu le cachet discret qui tait son caractre et son charme. C'est
dommage!

Il y a tout  dire et il n'y a rien  dire de la vie des gens du monde
qui ne sont que des gens du monde. Vraiment oui, je remplirais une
bibliothque si je reprenais par le menu les fastes mondains de mon
pass. Mais de quel intrt, au fond, cela serait-il? Je rpondrais  ce
genre de curiosits que satisfont ces chroniques o la socit qui a
besoin de polir quotidiennement son clat pour briller, jette aux chos
des journaux les noms des gens qu'elle reoit et le dtail des ftes
qu'elle offre. Curiosits banales et qui sont, malheureusement, le fond
mme de la nature humaine, de ses envies et de son amour-propre.

On trouvera mieux, sans doute, que je termine ce rapide crayon de ma vie
de princesse de Cobourg, antrieurement aux vnements qui prparrent
sa fin, par quelques traits sur mes enfants. Je le dois  cette sorte de
confession d'une existence qui a tant souffert des mensonges des hommes.

J'ai t, je crois, une bonne mre. J'ai voulu, j'ai cru l'tre. J'ai le
sentiment, du moins, de l'avoir t longtemps. J'ai prodigu  mes
enfants mes soins et mes tendresses.

Ceci est naturel aux femmes que la maternit fait vraiment femmes, et
c'est leur gloire et leur honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant,
que s'il est parfois plus malais qu'on ne pense d'tre le pre de son
enfant, il est des situations o en tre la mre est d'une difficult
constante.

Heureuses celles qu'une vie paisible et normale laisse  loisir auprs
d'un berceau.

J'ai tout de mme connu ce bonheur avec mon premier-n Lopold, qui vit
le jour en 1878,  notre chteau de Saint-Antoine, en Hongrie.

La Reine tait l, trs heureuse d'tre grand'mre. L'arrive de cet
enfant, un garon, hritier des titres, fonctions et apanages de la
famille, apaisait les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une
accalmie de quelque dure. L'influence de la Reine avait opr sur mon
mari. Moi-mme, pntre de mes devoirs maternels, j'avais pris
d'admirables rsolutions de patience et de sagesse.

Je faisais des rves magnifiques, devant le berceau de mon fils... O
cruaut du sort contre laquelle je serais impuissante: au fur et 
mesure qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il serait de
moins en moins mon enfant. Je l'aurais voulu courageux et loyal. Ne
devait-il pas porter l'pe? Quelle me je souhaitais de lui forger!
Mais son pre revendiqua le droit de le diriger. Bien vite, il ne
m'appartint plus.

Lopold approchait de l'ge de raison lorsque je m'vadai d'une
existence devenue atroce. Il crut qu'en refusant de continuer d'tre
princesse de Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui
devaient, un jour, lui revenir de son grand-pre, et que j'allais les
jeter au vent de mes folies.

Je connus cette haine que la nature se refuse  concevoir: une haine de
fils. J'ai vers sur elle les larmes que versent les mres frappes dans
leur chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu le sait: chaque
fois que mes enfants, affols de cet argent qui est au fond des plus bas
crimes, m'ont fait souffrir, je leur ai pardonn.

Lorsque Lopold est mort d'une manire affreuse que je ne peux que
mentionner, il n'tait plus, pour mon coeur, de ce monde, depuis
longtemps. Ce n'est pas moi qui ai t atteinte par le chtiment
terrible qui a clos, dans le sang, la ligne de l'an des Saxe-Cobourg.
C'est celui qui avait form  son image un fils gar.

Il a survcu, je pense, pour avoir le temps de se repentir.

Lorsque ma fille Dora fut prs de natre, en 1881, j'avais une telle
apprhension de la prsence de son pre, que je fis tout ce que je
pouvais pour cacher l'heure imminente de la dlivrance. Je voulais que
le Prince ne ft pas prs de moi  ce moment pnible, et qu'il sortt,
sans me croire dans les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans
notre palais de Vienne. Je parvins  surprendre mon monde. J'vitai,
dans la souffrance, une prsence qui n'aurait pu que l'accrotre. La
sage-femme, de garde prs de moi, ne put mme pas envoyer chercher 
temps le professeur accoucheur. Il arriva aprs la bataille.

Dora fut mon second et dernier enfant. Elle promettait d'tre jolie.
Devenue jeune fille, encore plus grande que moi, trs blonde et myope,
elle a eu le malheur d'pouser le duc Gunther de Schleswig-Holstein,
frre de l'impratrice Augusta, femme de Guillaume II.

Le malheur... C'est l, dira-t-on, un mot de belle-mre.

On verra par la suite que c'est une vrit conforme  des faits qui
touchent  l'histoire contemporaine, rien de plus.

De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants. Ils auraient appris que
leur grand'mre est la plus coupable des femmes,  moins que ce ne soit
la plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois,  son gendre, comme
au prince de Cobourg, comme  certains dignitaires de Vienne et
d'ailleurs, complices ou agents des perscutions dont elle tait
accable:

--Vous n'avez qu'un but: prendre, en me prenant ma libert, ce que je
peux avoir encore. Mais il y a une justice, et vous serez punis!

Ils l'ont t.

Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser martyriser, certains
des miens taient venus, avaient os ou pu venir  moi, directement, et
en confiance... Je suis femme, je suis mre. Je ne soutiens pas que je
n'ai aucun tort. Je soutiens seulement ceci, qui est vrai: on m'a
toujours menti. On m'a toujours parl d'honneur, de vertu, de famille,
et j'entendais crier plus haut que tout cela: Argent! Argent! Argent!




VIII

LES HOTES DE LA HOFBURG: L'EMPEREUR FRANOIS-JOSEPH, L'IMPRATRICE
LISABETH


Depuis que la dfaite a jet bas, en un jour, les trnes qui taient
comme l'assise d'un monde germanique arrir, j'ai l'occasion, parfois,
de passer du _Ring_ vers le _Graben_, par la Hofburg, ancien palais
imprial de cette ville de Vienne o j'cris ceci. J'aperois, de la
_Fransenplatz_ (la grande cour intrieure), les fentres des salles qui,
jadis, me virent accueillir par la garde et les chambellans avec les
honneurs de mon rang. Elles sont closes, vides, muettes. Ici, tout est
mort. La vieille Hofburg a cess d'tre. La nouvelle, esprance norme
des somptuosits vanouies dans le nant, demeure inacheve. Elle
n'atteste plus que la chute d'un empire.

Seule des princesses et archiduchesses qui furent de la cour disparue,
je suis reste  Vienne, aime, je crois, du peuple, respecte des
gouvernants.

Il y a une ville au monde o l'on m'a vue vivre longuement. Elle a t
le thtre de mes crimes. Cette ville, lorsqu'elle a chass tout ce
qui prtendait reprsenter l'honneur et les honneurs, les vrits et les
vertus, m'a conserv mon droit de cit, et, supprimant les titres, m'a
laiss le mien. Je reste debout devant les ruines du pouvoir qui fut,
pour moi, cruel.

J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur Franois-Joseph. J'ai
appris qu'une Princesse n'a pas droit aux lois faites pour tout le
monde. Il existe des dispositions secrtes qu'on lui applique sans que
les juges aient  s'en mler, ou, s'ils s'en mlent, ils ont des ordres!
On colore cela de prtextes. Dans mon cas, c'tait la folie.

Impossible, aujourd'hui, de taxer de dmence une rvolte de la
conscience. Impossible, si une victime crie au secours! de l'accuser de
scandale. On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans une maison
de fous dont le directeur dit en vain que vous n'tes pas malade; et il
faut qu'il vous garde. Il a des ordres!

On appelait cela une _affaire de cour_!

Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats de ce genre pour
motiver l'arrt de la justice qu'aucune hypocrisie de mots et de gestes,
et aucun appareil de la puissance humaine ne peuvent tromper. Elle
pronona la fin des Habsbourg.

Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une politique immorale et
lche ne soient pas seuls  expier leurs fautes? Tout un peuple expie, 
prsent, la dcadence et la chute de la cour de Vienne. Pauvre peuple,
si bon, si dup, si rsign, si travailleur, si  plaindre!

                                   *

                                 *   *

Quand je suis arrive  la cour d'Autriche, en 1875, Franois-Joseph
avait quarante-cinq ans.

Il tait remarquable,  distance, par sa tenue en uniforme. De prs, il
donnait l'impression d'une certaine bonhomie que dmentait la duret du
regard. C'tait un homme troit, plein d'ides fausses et prconues,
mais qui avait reu de sa formation et des traditions de la politique
autrichienne quelques formules et manires qui lui permirent de surnager
longtemps, avant d'tre englouti dans le sang qu'il fit couler. Sous le
dcor du rang et des crmonies, sous le vocabulaire des rceptions,
audiences et discours, il y avait un tre dpourvu de sensibilit. La
nature, en le mettant au monde, l'avait priv de coeur. Il tait
empereur; il n'tait pas homme. On et dit un fonctionnaire automate,
habill en soldat.

Dans le premier moment, il me fit grand effet, quand mon mari lui
prsenta la nouvelle princesse de Cobourg. Je m'attendais  des phrases
aimables et distingues auxquelles j'aurais bien du mal  rpondre
convenablement. Ce fut si banal que je ne savais plus, en sortant, ce
qu'il m'avait dit. Il devait en tre  peu prs toujours ainsi, sauf
dans une circonstance mmorable que je raconterai plus loin.

Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de Franois-Joseph un mot qui
valt la peine d'tre rapport. Sa conversation, dans le cercle
imprial, tait d'une froideur et d'une pauvret dconcertantes. Il ne
s'animait que pour les potins. Mais cela, c'tait, surtout, du domaine
de l'appartement de Mme S..., son refuge, son plaisir, son vrai chez
soi, o il tait Franz, ou Joseph en libert.

J'ai vu les dbuts de Mme S... au _Burgtheater_. Son influence, si
jamais elle en a eu d'autre que de permettre  l'Empereur de s'vader
prs d'elle des insuffisances, mres des fatalits de sa vie, n'a t
nuisible  personne.

Actrice du thtre qui est la Comdie-Franaise de Vienne, jolie et de
genre honnte, une Brohan, l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il
lui fit un sort paisible et assur, puis, un beau soir, l'introduisit
tranquillement  la Cour o l'Impratrice prit sans peine son parti de
cette impriale hardiesse. Elle fut satisfaite de constater que
Franois-Joseph, mthodique jusque dans ses passions, rduit jusque dans
ses excs, choisissait une confidente de tout repos, qui ne prtendait
qu' tenir gentiment son emploi.

Il y a eu fort loin de Mme S.  Mme de Maintenon. Il y a eu encore plus
loin de Franois-Joseph  Louis XIV.

Physiquement, l'Empereur, si n'avaient t l'uniforme et l'entourage,
aurait pu tre pris pour son premier matre d'htel. A bien l'observer,
il n'avait rien que d'ordinaire.

On remarquait pourtant chez lui deux tics:  la moindre perplexit, il
tapotait et caressait ses ctelettes. A table, il se regardait
frquemment dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, il
buvait, il dormait, il marchait, il chassait, il parlait suivant des
rites accords avec les circonstances, les heures, le temps, le
calendrier, en conformit de rgles bureaucratiques. Elle furent  peine
troubles par quelques rvolutions, diverses guerres et beaucoup
d'infortunes. Il accueillit ces calamits du mme front que la pluie
lorsqu'il devait partir pour Ischl.

Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassine, il ne perdit pas
un pouce de sa taille. Sa dmarche resta aussi ferme, sa barbe aussi
parfaitement dispose. Finies les crmonies, il n'y eut rien de chang
en Autriche. Franois-Joseph continua de parler sur le mme ton de
l'amour de ses peuples pour sa personne et de son amour pour eux.

Et, le soir, il fut chez Mme S.

Ce personnage sans relief, sans courage et sans quit, a fait le
malheur de ma vie. A l'heure o il aurait d remplir vis--vis de moi
son devoir de souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli--par
peur.

Si, en deux circonstances, je l'ai vu diffrent  propos de ce qui
pouvait me toucher, ces circonstances n'taient pas dcisives. On ne
juge pas un homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand vous
descendez de voiture. On le juge si, dans un incendie, il ne recule pas
devant les flammes pour vous sauver.

Franois-Joseph tait incapable de se jeter au feu pour qui que ce ft.
Il ne fallait attendre de lui aucune aide dans le danger. Il aurait
craint d'abmer son uniforme ou de dformer ses favoris.

Ah! j'ai compris sans peine le dsespoir de son fils et de sa femme,
emports vers les sommets, et qui, devant ce nant, ne songeaient qu'
le fuir.

L'Empereur avait un frre, l'archiduc qui fut le point de dpart des
haines de cour dont j'ai t victime. Cet homme a connu les rigueurs
d'un exil dshonorant et il est mort dshonor. Dieu l'a puni. J'ai vu
sa droite atteindre le coupable initiateur des perscutions qui ont
provoqu, renforc, exaspr la principale de celles dont j'ai eu 
souffrir.

Pendant des annes, il m'avait entoure d'hommages. Tout Vienne le
savait. L'Empereur, comme les autres, et mieux que les autres, car ces
histoires taient son pain quotidien. C'tait pour lui une affaire
d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor arriverait  ses fins.

Ce prince pouvait plaire. C'tait une nature d'une certaine ardeur, que
ses curiosits excessives devaient entraner dans le scandale d'un
chtiment public.

Je recevais patiemment ses compliments et ses fleurs. On sait les
exigences du monde. Les assiduits d'un archiduc frre de l'Empereur se
supportent en souriant. Le sourire aussi a t donn  la femme pour
dissimuler sa pense.

Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des sentiments srieux qu'un
autre, qui n'tait pas Prince m'inspirait, s'impatienta et, du jour au
lendemain, objet de ses adulations, je devins celui de son aversion.

J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un got que je tenais du
Roi. Il m'a valu bien des ennemis. L'archiduc fut-il offens de quelque
mot un peu dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui
s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il que j'eus soudain, en
lui, un adversaire dclar. Il proclama qu'il me ferait quitter la Cour.

J'avais inspir des jalousies. Qui n'en inspire? Ces jalousies se
grouprent autour de mon ancien admirateur. La cabale traditionnelle
commena. L'indpendante que j'tais fut mise en joue par quelques
bonnes mes qui ne songrent plus qu' la massacrer avec l'aide du Don
Juan repouss.

Celui-ci ne fut pas long  composer la scne  faire.

On commenait alors  parler de l'attention que j'accordais au galant
homme qui a t le seul que, de ma vie entire, j'ai distingu de toute
la force de ma confiance et de toute l'tendue de mon estime. L'archiduc
Louis-Victor alla raconter  son frre qu'il m'avait vue, de ses yeux
vue, la nuit, dans un restaurant  la mode, en tte  tte avec un
officier de uhlans.

Aussitt, emportes par l'indignation d'un tel oubli de ce que je devais
 mon rang, trois nobles Furies, que je ne veux pas nommer et qui
avaient des droits singuliers  reprsenter la vertu sur la terre,
firent connatre  Sa Majest que, si j'tais prie au prochain bal de
la Cour, elles me tourneraient le dos en plein cercle imprial.

Ma soeur, informe de ce hourvari, me prvint et me questionna. Je n'eus
aucune peine  dcouvrir d'o venait le complot et  dmontrer mon
innocence  Stphanie.

Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'tais pas sortie du Palais
Cobourg. J'ajoute, pour ce chapitre de petite histoire, que je n'ai
jamais, jamais, jamais pris place  une table de restaurant en tte 
tte avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est arriv d'assister  quelque
dner ou souper, en un lieu public, dans un salon rserv ou dans une
salle ouverte  tout le monde, j'ai toujours t accompagne d'une ou
plusieurs personnes de mon entourage.

Bien mieux,  l'heure qu'indiquait le calomniateur, j'tais avec le
Prince mon mari et nous avions une de ces discussions, orage quotidien
de notre existence. Le Prince tait l pour s'en souvenir. Au surplus,
le personnel pouvait attester que je n'avais pas donn l'ordre d'atteler
et que je n'avais point quitt le palais. Enfin, rien de plus simple que
de confondre l'archiduc et ses vertueuses amies.

Ma soeur fut convaincue et, sans vouloir se placer entre l'arbre et
l'corce, elle pensa que je ferais bien de parler  l'Empereur.

La cabale agissait vite. Franois-Joseph me devana en me faisant
convoquer.

Je le vis dans l'appartement de Stphanie. J'tais dans cet tat de
colre indigne que je n'ai jamais pu matriser, hlas! devant
l'infamie.

Je remerciai d'abord le Souverain de son audience et lui dis, en me
possdant difficilement, qu'il devait me dfendre et prendre mon parti;
que j'tais en butte aux attaques d'une misrable cabale et que c'tait
 lui d'y mettre fin en punissant les calomniateurs. Je lui demandais
une enqute. Je l'attendais de sa justice.

On conoit de reste mon discours.

Prvoyant mes paroles, il avait prpar sa rponse selon une formule
d'un des chefs de bureau de la Chancellerie impriale, qui le dressrent
dans son jeune ge. Elle fut celle-ci:

--Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous avez un mari. C'est son
affaire. Je crois que, pour le moment, vous ferez bien de voyager et de
ne pas paratre au prochain bal de la Cour.

--Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites de moi une coupable.

--Madame, j'ai entendu mon frre, et quand Victor a parl...

Il acheva d'un geste qui voulait tre imprial et dfinitif.

Je n'tais pas femme, on le sait,  tenir bon contre tant d'iniquit. Je
cachai mon mpris en prononant:

--L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti, de l'Archiduc ou de moi.

Je fis ma rvrence dans toutes les rgles, et l'Empereur sortit.

Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez mon mari et lui dclarai que
j'attendais de son honneur que, pour dchirer la trame abominable o
j'tais prise, il envoyt ses tmoins  l'archiduc Victor.

Le Prince de Cobourg me rpondit froidement que, si j'avais perdu la
faveur impriale, il n'avait pas envie, lui, de la perdre en se battant
avec un Archiduc, frre du Souverain.

Aprs l'empereur chevaleresque, je tombais sur un autre Galaor!

Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou plutt elle obtint tout
le contraire de ce qu'elle cherchait: le Prince ne voulut plus se
rappeler que j'tais au Palais, le soir dsign par le calomniateur. Il
dclara qu'il ne le contredirait aucunement!

Ce fut la goutte d'eau qui fait dborder le vase. Ds cette heure, ma
rsolution fut prise: je ne resterais plus avec le mari qui
m'abandonnait. J'couterais la voix qui m'avait dit: Vous vous perdez,
Madame, dans le monde o vous vivez. Il est lche et pervers.

Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort que ma colre.

Je dis au Prince:

--Nous devons nous sparer et reprendre chacun notre libert. Mais nous
avons des enfants. Evitons un clat. Voyageons une anne. Si, au bout de
cette anne nous n'avons pas trouv une nouvelle rgle de vie commune,
nous nous quitterons. Vous irez de votre ct, moi du mien.

Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit d'un homme tel que
le Prince de Cobourg, taient les plus terribles qu'il pt apprhender.
La perspective d'une sparation ou d'un divorce annonait la possibilit
du passage des millions du Roi en d'autres mains que celles du pre de
mes enfants. Et cela, jamais!... J'en saurais quelque chose. Je le sus,
en effet.

Puisque je montre le fond du drame, je dois expliquer les raisons
secondes de l'incroyable attitude de Franois-Joseph. Elles touchent 
la politique, et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la sienne moins
qu'une autre. Cependant, j'cris pour essayer d'ajouter quelques traits
 l'Histoire de ce temps aussi bien que pour me dfendre.

Franois-Joseph refusa de me secourir et, du premier coup, m'abandonna,
laissant mon mari libre d'agir  sa guise, parce qu'il avait  le
mnager. Le Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling et de la fin
dsespre de Rodolphe. En outre, le Prince avait un frre, Ferdinand,
plac  l'avant-garde du _Nach Osten_, en Bulgarie. Les Cobourg taient
une puissance. Franois-Joseph pliait devant elle. De deux maux, il
choisissait le moindre, du point de vue de ses calculs, et c'est moi
qu'il sacrifiait.

Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans
tout cela. Le jour o je lui demandai le changement d'un gentilhomme de
la Cour, attach  ma personne et  celle de mon mari, et qui faisait
cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ.

Plus tard, lorsque je suis entre dans la voie d'une vie nouvelle, en
vivant enfin d'un idal suprieur, au mpris des plus sinistres preuves
et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg
s'est vu en face d'un homme d'honneur prt  lui rendre raison. Mon mari
avait l'air de le ddaigner. L'Empereur s'est rappel que l'uniforme de
soldat tait autre chose qu'un vtement de parade. Il prescrivit au
Prince de Cobourg de se battre. Il se battit.

Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remporte par
Franois-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, gnral autrichien,
le seul combat o il ait jamais donn de sa personne.

                                   *

                                 *   *

J'ai song souvent que la Providence fit une grande grce 
l'Impratrice en ne la laissant pas vieillir, rive au boulet qui
entranait l'Empire dans les profondeurs de la btise et de la frocit
humaines.

Dirai-je que ma pense va vers elle comme une prire? Ce fut aussi une
martyre. Elle vient immdiatement aprs la Reine dans mes mditations
quotidiennes.

La diffrence d'ge et de rang me tint,  mon vif regret, plus loin
d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment o j'aurais pu l'approcher
mieux, je me dbattais dans ma vie princire, prise entre mes
aspirations vers un idal de salut et les vanits du monde. Si elle
tait l'Impratrice sereine, je paraissais une princesse tourmente.
J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la
nature et de la libert et le got de Henri Heine.

Sans avoir fait de cet crivain ce que j'ai fait de Goethe, la pense
par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure,
puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration
du pote, philosophe fantaisiste et inspir, Musset de Prusse et de
Jude qui est, par excellence, l'homme d'esprit europen. Prcurseur
tonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apport un ensemble
de dons desquels le mlange promet une race d'hommes affranchis des
frontires, et mus par un mme got de l'ternelle beaut. Annonce de
rapprochements que l'avenir verra peut-tre.

Qu'il ft Juif, c'est possible. Les Aptres aussi! Et je comprends le
culte de l'Impratrice allant le voir  Hambourg, restant aprs sa mort
en relations avec sa soeur et lui rigeant un monument  Corfou.

Rodolphe disait de sa mre: C'est un philosophe sur le trne. C'tait
vraiment un grand esprit.

Le jour o j'eus l'honneur d'tre reue en particulier, pour la premire
fois, par l'Impratrice, fut pour moi un jour sensationnel. Je savais
qu'elle ne portait que du blanc, du noir, du gris et du violet. J'ai
toujours compos mes toilettes sans le secours du couturier et, si j'en
crois les flatteries de la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, aprs
quelques annes de ttonnements. J'avoue qu'alors, si hardie que je
fusse devenue en pareille matire, je pris mon temps pour me dcider.
Enfin, j'optai en faveur d'une robe d'un violet de violette, garnie de
grbe, avec un petit chapeau-toque, comme on en portait alors, tout en
velours, heureusement arrang.

Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette avait t remarque
favorablement.

L'Impratrice fut toute de charme. Elle me parla de la Reine comme d'une
amie prsente  son affection, en termes simples et choisis  la fois.
C'tait sa faon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, de
suprieur et de naturel en mme temps ne tombait de ses lvres qui
s'entr'ouvraient  peine pour laisser passer des mots nettement
prononcs, mais bas, et purs cependant. C'tait une voix d'me: un
cristal touff, mais un cristal.

Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. Il mettait le ciel sur
son visage. Il enchantait et il troublait, tant il tait  la fois doux
et profond.

Elle tait belle d'une beaut de l'Au-del, avec quelque chose
d'immatriel dans la puret des traits et des lignes du corps. Personne
ne marchait comme elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes.
Elle s'avanait en glissant; elle semblait planer  ras de terre. J'ai
lu souvent de quelque femme clbre et adore qu'elle tait d'une grce
inimitable. L'Impratrice Elisabeth avait vraiment cette inimitable
grce, et ses grands yeux bruns, tellement ils apaisaient et parlaient
un noble langage, semblaient exprimer les vertus thologales: la Foi,
l'Esprance et la Charit.

La Bavire qui l'avait vue natre, a gard intacts, au cours des ges,
des lments de la race celtique tablis jusqu'au Danube. L'Allemagne du
Sud a de ce vieux sang europen en abondance.

L'Impratrice avait les caractristiques de la beaut celte la plus
raffine. Elle n'tait pas germanique, du moins comme au del du centre
de l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait  la perfection,
moralement et physiquement, tout ce qui spare et continuera de sparer
Munich et Vienne de Berlin.

                                   *

                                 *   *

Les souvenirs se pressent en foule, quand je reviens par la pense  la
Hofburg. Il faut choisir.

Je songe  l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, du nom d'un des
chteaux de Marie-Thrse sur le Danube, sjour prfr de cet esprit
trange.

Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait fort bien en certaines
choses, il touffait  la cour. Il m'a dit de lui--et de moi--une fois:

--Nous ne sommes pas faits--et toi non plus, d'ailleurs--pour vivre ici.

Il m'intressait, mais je n'aimais pas son esprit sarcastique. Il
n'avait pas la hauteur de penses et de vues de Rodolphe. Lorsqu'il
disparut, je tins pour sa survivance quelque part, en secret, et la
possibilit d'une rapparition. J'ai lu, cette anne, dans les journaux,
qu'un personnage nigmatique, qui pouvait tre l'archiduc Jean, tait
mort  Rome o, depuis vingt ans, il vivait cach. Rome, en effet,
attire les mes solitaires et dsabuses du monde. Si cet inconnu fut
Jean Orth, il put,  loisir, y mditer sur la grandeur et la dcadence
des empires.

Je laisserai cette ombre  son mystre, et parlerai de deux autres
disparus plus rapprochs de nous et des problmes actuels.

Ce disant, je revois le bal o Franois-Ferdinand d'Este montra, par son
empressement pour la Comtesse Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait
et elle l'aimait. Ils s'pousrent. Ce fut un vnement considrable.

La Comtesse tait d'une habile intelligence, et ne dplaisait pas 
l'Empereur. Elle sut ne pas effrayer cet esprit born. Son rle dans les
principaux vnements politiques de l'Europe Centrale, du jour o la
mort de Rodolphe lui permit de rver un trne, ft-ce simplement celui
de Hongrie, ne laissa pas que d'tre plus important qu'on ne l'imagine
ordinairement.

Il m'est revenu plus d'une fois que si la France avait su et pu avoir
une politique autrichienne, elle aurait trouv, dans la Comtesse Chotek,
leve au rang de Duchesse de Hohenberg, des ides diffrentes de celles
de Berlin.

Malheureusement, la France commit la faute,--et qu'elle m'excuse d'oser
le dire en passant--de sparer la politique de la religion, et d'oublier
que la religion est la premire des politiques. Elle se lia elle-mme
les mains, se mit un bandeau sur les yeux, et voulut ainsi avancer en
Europe. Il y avait bien peu de chances pour elle d'arriver au Danube,
qui est la plus importante des routes europennes.

J'ai su combien le Roi,  Bruxelles, dplorait l'aveuglement de la
France, et ce qu'il dit,  ce sujet,  plus d'un Franais distingu. Le
Roi professait que l'inconvnient des gouvernements dmocratiques est
qu'ils ont  faire de nombreuses coles avant de possder le petit
nombre de principes qui, au fond, sont tout le secret du gouvernement
des hommes et des peuples. Le principe religieux n'est pas le dernier.

Dans un pays o les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par
disparatre dans une sottise corruptrice, tueuse de caractres et de
convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une
tte politique.

Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il tait devenu: capable d'nergie. Son
dfaut--et celui de son mari--fut, par crainte de rvler de la
faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bont. L'Archiduc hritier et
sa femme taient d'un strict, dans la dfense de leurs biens, sur leurs
terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'pret.

Il faut peu de chose pour que l'inimiti latente contre les hritiers de
la couronne, dans un Etat naturellement divis, puisse promptement
s'aggraver. Des rivalits, des jalousies, des inquitudes se chargent
d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de Franois-Ferdinand et de
la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploites contre eux. Le
jour de leur mort tant dcid, le terrain se trouva prpar, les
instruments assurs.

Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul
n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler.

L'Archiduc hritier et sa femme avaient contre eux une puissante
camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer
cabale  cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqus, servaient
des desseins extrieurs  la monarchie.

Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont
Vienne tait le champ alors. Ce sera l'oeuvre, plus tard, de quelque
pntrant et impartial gnie qui sera, peut-tre, en situation
d'clairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze
annes d'avant 1914. Il fera connatre un des plus formidables combats
d'intrts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrs.

A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est--dire un
groupe plus ou moins tendu d'ambitions associes autour du souverain,
gardant les avenues, et manoeuvrant le prince au mieux de leurs haines
et avidits. Au fur et  mesure que le vieil empereur tait de plus en
plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de
nouveaux, prs de la puissance naissante. Cette puissance, pour les
petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient
au mariage morganatique de Franois-Ferdinand, au catholicisme ardent de
la duchesse de Hohenberg,  son caractre et  ses rves pour ses
enfants, avait des ennemis  l'intrieur et  l'extrieur.

Il en rsultait une troisime camarilla, la plus secrte et la plus
redoutable, car, dans une cour o les individus se combattaient par
clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait
pas tel ou tel, mais bien la patrie entire.




IX

MA SOEUR STPHANIE POUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT  MAYERLING.


En 1880, ma soeur cadette coulait des jours heureux  Bruxelles. Ses
dix-huit ans taient d'une beaut rayonnante. Sans savoir encore quel
personnage elle pouserait, elle tait porte  penser qu'elle
s'tablirait mieux que sa soeur ane.

Le Roi n'avait jamais t enthousiaste du prince de Cobourg. Il
ambitionnait davantage pour moi. Mais la Reine avait souhait ce
mariage. J'ai rsum ses raisons.

Pour se revancher, le Roi entendait que Stphanie et un trne. Il avait
pens  Rodolphe de Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet hardi.
Pour honorable que ft la Maison Royale de Belgique, elle tait loin de
la grandeur de celle d'Autriche.

Je ne fus pas trangre, comme je l'expliquerai tout  l'heure,  un
mariage qui s'annona sous les plus blouissants auspices et aboutit, en
peu d'annes,  une pouvantable catastrophe.

C'est bien plus cette chute qui intresse l'Histoire que le dtail de
l'union de Rodolphe de Habsbourg et de Stphanie de Belgique. J'irai
donc droit au but, en montrant Rodolphe  la veille de sa mort.

Rodolphe avait trente ans. Il et pu s'appeler le Bien-Aim. La plus
belle cour tait  ses pieds; la plus belle ville du monde aprs Paris
tait comme une demeure o tout lui aurait appartenu. Les peuples de la
monarchie ne formaient pour lui qu'un peuple qui plaait ses esprances
en son avenir. Il avait une pouse que chacun proclamait enviable; une
fille qu'il comblait de caresses; une mre trs noble et trs bonne,
pour laquelle il professait un culte; un pre, enfin, dont le trne
imposant devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, voulait mourir.

Finissons-en une bonne fois avec les lgendes, si tant est qu'il soit
possible d'en finir, ici-bas, avec le mensonge:

Rodolphe de Habsbourg s'est tu.

--La preuve manque, a-t-on dit.

On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout  l'heure.

L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau a t souvent conte. Je
me bornerai  quelques traits indits ou peu connus.

Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc hritier pour Mary Vescera, une
sombre fatalit ou une sinistre influence...

Peu de temps avant que je me dcide  rdiger ces pages, un jour, aprs
avoir rang des papiers qui, justement, me ramenaient  l'poque o
j'tais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis sortie dans Vienne.

Au dtour d'une rue encombre, j'ai aperu, de ma voiture qui allait
lentement, une vieille femme, dans un costume sombre et d'une poignante
rvlation. Comme crase par des calamits multiples, courbe vers le
sol sous le poids d'un accablant fardeau, elle s'avanait obliquement,
rasant les murs, avec quelque chose de morne et d'pouvant dans un
visage ravag de sillons tragiques.

En cette apparition funeste, j'ai cru reconnatre la mre de la Vescera.

Qu'tait-elle devenue, la femme pare que j'entrevis, accompagnant sa
fille, alors dans l'panouissement de son affolant prestige?

Je n'ai qu' fermer les yeux pour revoir aussi cette Mary Vescera,
superbe,  une soire chez le Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne,
dernire et sensationnelle apparition, dans la socit viennoise, de
celle qui allait tre l'hrone de la sanglante nigme de Mayerling.

Bien simple nigme, du reste. Encore fallait-il tre plac pour voir et
pour savoir. Et cela sera toujours difficile aux journalistes,
improvisateurs des versions tendancieuses de l'Actualit, cette
ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera d'y remdier de sa place,
par des imaginations ou des aperus qui varient selon le point de vue.
Si, aprs cela, la vrit est longue  venir, ce n'est pas
extraordinaire. L'tonnant de la Presse n'est pas qu'elle abonde en
fausses nouvelles, c'est que, parfois, elle en donne de vraies.

Je venais d'arriver  l'Ambassade. Le prince de Reuss me quitta pour
aller au-devant de ma soeur et de son mari, qui faisaient une entre de
souverains.

Rodolphe m'aperut, et, laissant Stphanie, vint  moi directement.

--Elle est l-bas, me dit-il sans prambule. Ah! si quelqu'un pouvait
m'en dlivrer!

_Elle_, c'tait sa matresse au masque ardent. J'eus un regard vers la
sductrice. Deux yeux brlants nous fixaient. Un mot suffit  la
dpeindre: une sultane imprieuse, et qui ne craint aucune favorite,
tellement sa beaut pleine et triomphante, son oeil noir et profond, son
profil de came, sa gorge de desse, toute sa grce sensuelle, sont srs
de leur pouvoir.

Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'poust! Leur
liaison durait depuis trois ans.

La famille d'o sortait Mary Vescera tait d'origine grecque, famille
bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu
fortune, elle btissait tout un avenir sur la faveur du prince
hritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-tre, une soeur de l'idole,
qui n'avait point la beaut physique en partage. Son mrite tait d'un
ordre moins prissable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et
son amante, la soeur de la morte disparut dans un couvent.

A la soire du prince de Reuss, je fus frappe de l'nervement de mon
beau-frre. C'tait au dbut de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je
crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui
ne devait pas lui dplaire, et j'observai simplement:

--Elle est bien belle!

Puis je regardai ma soeur, autrement belle, et royalement pare, qui
faisait son cercle... Mon coeur se serra. Tous trois taient malheureux!

Rodolphe s'tait loign sans me rpondre. Un moment aprs, il revint et
murmura:

--Je ne peux plus m'en dtacher!

--Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si
tu es malade d'amour, tu te guriras.

Il eut comme un imperceptible haussement d'paules et ne me parla plus
de la soire. Triste soire! Une atmosphre de malaise pesait sur la
brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionne, que,
rentre chez moi, je ne pus, de la nuit, trouver le sommeil.

J'avais suivi, pour ainsi dire, pas  pas le dveloppement de la passion
de Rodolphe.

Ds mon arrive  la cour, l'Archiduc m'avait plu et il me tmoignait de
l'amiti. Nous tions presque du mme ge. J'ose dire que, par bien des
cts, nous nous ressemblions. Nos ides taient les mmes sur beaucoup
de points. Rodolphe fut confiant avec moi, et je sentis bientt dans sa
confiance quelque chose de plus.

Cela m'arrivait trop souvent, de divers cts, depuis que j'tais 
Vienne, pour que je ne fusse pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors,
j'eus quelque mrite  dire au prince, dans la cordialit du tutoiement
d'usage dans les familles royales et princires que rgit l'esprit
patriarcal allemand:

--Marie-toi... J'ai une soeur qui me ressemble. Epouse-la!

Une premire fois, il s'en fut en me rpondant:

--J'aime mieux Middzi!

C'tait une jolie fille, type parfait de la Viennoise, cette Parisienne
de l'Est europen. Il en eut deux enfants.

Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-tre aussi mon influence, sans
compter que, jeune mre, et puisant dans la maternit le courage de
supporter bien des choses qui, plus tard, aggraves, ne furent plus
supportables, je n'tais encore ni dmente, ni prodigue, ni capable de
toutes les duplicits, au dire de mes perscuteurs.

Bien au contraire, longtemps mes qualits et mes vertus ont t exaltes
par des gens qui devaient ensuite me couvrir d'opprobre. A cette poque,
ma soeur cadette parut devoir tre une rplique heureuse de ce que
j'tais, et Rodolphe prit le train pour Bruxelles. Stphanie devint la
seconde dignitaire de l'Autriche-Hongrie, la future impratrice de la
Double Monarchie.

L'Archiduc n'eut pas de peine  lui plaire. Il avait plus que la beaut:
la sduction. De taille moyenne, bien proportionn, il cachait beaucoup
de rsistance sous une apparence frle. Il faisait songer  un pur-sang:
il en avait le fond, l'aspect lger et les caprices. Sa force nerveuse
galait sa sensibilit. Sur son visage au teint mat se refltaient ses
sentiments. Son oeil, dont l'iris brun et brillant se colorait par
moment de teintes diverses, semblait changer de forme en changeant
d'expression. Il passait promptement de la caresse  la colre, et de la
colre  la caresse. Il tait troublant; il rvlait une me prenante,
diverse et raffine. Le sourire de Rodolphe faisait peut-tre encore
plus d'impression. C'tait le sourire de sphinx anglique, particulier 
l'impratrice, avec, en plus, une faon de parler, de se donner, de
capter qui faisait l'effet d'extrioriser, de livrer la personne
mystrieuse de Rodolphe  son interlocuteur, flatt de possder cet tre
rare et prestigieux.

Trs lettr, trs ouvert au mouvement des ides, l'Archiduc recherchait
la socit des artistes et des savants. Il se plaisait en compagnie
d'hommes comme ces peintres suprieurs Canon et Angeli, et l'minent
physiologue professeur Billroth.

Qu'on n'attende pas de moi,  prsent, un portrait de ma soeur. Il m'est
bien difficile de m'attarder sur elle, en dtails laudatifs, puisque
j'ai dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en mieux,
physiquement.

Rodolphe et Stphanie formaient un couple en apparence bien assorti.
Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui Princesse de Windischgraetz, doit 
la fortune dont elle a hrit de son grand-pre, l'Empereur
Franois-Joseph, une indpendance matrielle qui, jointe  son
indpendance morale, a fait d'elle une jeune femme trs en vue.

Aprs sa naissance, ma soeur, au lendemain des relevailles, eut l'ide
de voyager. Elle avait besoin de se remettre, en allant  la mer. Elle
se rendit  Jersey et y sjourna longuement.

Rodolphe fut contrari de son dpart. Il s'y tait oppos en disant
qu'il fallait qu'elle restt prs de lui qui, retenu par ses obligations
de prince hritier, ne pouvait l'accompagner.

Mais nous sommes d'une famille o, lorsque nous avons dcid quelque
chose, il est bien difficile de nous faire revenir sur notre
dtermination.

Stphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une jeune femme doit rester le
plus possible prs de son jeune mari, surtout quand il est l'homme le
plus expos de la cour de Vienne aux tentations.

Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin autrement vif que la
contrarit d'une absence qui, en somme, pouvait s'excuser,  la
condition de n'tre pas aussi prolonge qu'elle le fut.

L'Archiduchesse hritire de la Couronne tomba malade. Lorsqu'elle
sortit des mains des chirurgiens qui eurent  lui prodiguer leurs soins,
Rodolphe apprit qu'il aurait peu de chances, dsormais, de voir
s'accrotre le nombre de ses enfants lgitimes.

Le coup fut rude. De ce jour, il commena  s'tourdir. Il tait port 
s'oublier au cours des beuveries, des parties de chasse et autres. Ce
penchant s'accentua. Ce fut  ce moment que la Vescera se trouva sur son
chemin.

La premire fois que je fus fixe sur sa beaut, je faillis perdre
contenance, mise dans une situation imprvue et dlicate, qui me fit
apprhender l'excs de la passion dans une nature telle que celle de
Rodolphe.

Il y avait un dner au palais de Cobourg. L'Archiduc hritier tait,
selon son rang,  ma droite, et ma soeur en face de moi.

On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison de Rodolphe et de la
Vescera. Stphanie, quoique silencieuse l-dessus, par dignit de
caractre, devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire  Rodolphe,
aussi doucement que possible, mon opinion sur ce sujet difficile, et
j'avais exprim l'espoir que les racontars exagraient. Je voulais
penser qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voil qu' table, les
valets derrire nous, les convives attentifs  nos moindres gestes, et,
premirement, ma soeur et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans
sa main, cache par le couvert et ses ornements propices, un portrait de
femme en miniature, dissimul dans quelque chose qui me parut tre un
porte-cigarettes.

--C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?

Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir ni vu, ni entendu et,
par-dessus la table, d'adresser la parole  ma soeur.

Mais, ainsi dbrid, que ne ferait pas Rodolphe? On ne fut pas long  le
voir.

Mon beau-frre est mort le 30 janvier 1889, entre six et sept heures du
matin. Trois ou quatre jours auparavant, dans la matine--chose bien
rare--ma soeur vint chez moi. Fatigue, j'tais encore au lit. Stphanie
tait inquite, agite.

--Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling et y rester quelques
jours. Il n'y sera pas seul. Que faire?

Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment sinistre.
Les paroles de l'Archiduc  la soire du Prince de Reuss taient encore
dans mes oreilles.

--Pour l'amour de Dieu! m'criai-je, ne le laisse pas partir seul. Va
avec lui.

Mais tait-ce possible? Hlas! il en fut autrement. Je ne devais revoir
ma soeur que veuve et mon beau-frre, inerte, sur son lit de parade, le
visage exsangue, entour d'un bandeau blanc...

Le 28, dans l'aprs-midi, je faisais une promenade au Prater, seule avec
ma dame d'honneur. C'tait un beau jour d'hiver, et le soleil oriental
semblait s'attarder  Vienne. J'avais fait mettre ma voiture au pas pour
goter la clmence du ciel, mieux regarder les quipages et les
cavaliers, et recevoir et rendre les saluts.

Dans la _Hauptallee_, j'aperus avec tonnement Rodolphe sans suite, 
pied, et qui causait d'une manire anime, avec cette comtesse L..., qui
a beaucoup fait parler d'elle, publi bien des choses, et dont le rle,
prs de Rodolphe, fut tel qu'il ne me convient pas de l'apprcier.

L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrter et vint au
marchepied.

Il allait me parler pour la dernire fois!

Je me suis demand bien souvent pourquoi ses paroles banales, en somme,
me causrent un trouble indfinissable. Leur son est rest en moi, et je
n'ai jamais oubli le singulier regard qui les accompagnait. Rodolphe
tait ple, fivreux,  bout de nerfs.

--Je pars tantt pour Mayerling, pronona-t-il. Dis au gros de ne pas
venir ce soir, mais seulement aprs-demain matin.

Le gros, rvrence parler, c'tait mon mari. Le prince de Cobourg
comptait parmi les plus fidles compagnons de Rodolphe dans ses parties
de chasse et de plaisir.

Je voulus retenir un instant mon beau-frre, essayer de le faire causer
davantage. Je demandai:

--Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps que tu n'es venu.

Il rpondit trangement:

--A quoi bon?

                                   *

                                 *   *

Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au matin  Mayerling, en tte
 tte avec sa matresse. Quand ses invits habituels, ajourns de 36
heures, pour la chasse qui devait commencer  8 heures, arrivrent, la
runion tait comme un de ces banquets o la Mort a t prie par la
volont du Prince, ainsi qu'au temps de Nron ou de Tibre.

Le condamn, ici, c'tait le Prince lui-mme, et il entranait dans
l'abme l'amante imprieuse qui l'y avait pouss.

On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle affreux, et que virent,
les premiers, le Comte Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.

Si la Vescera fut une dominatrice,

    _Et Vnus tout entire  sa proie attache,_

Rodolphe, par un sursaut de dsespoir et de rage, ne lui pardonna pas de
l'avoir mis dans une situation impossible qu'il ne se pardonnait pas non
plus. Au matin d'une nervante orgie, ils moururent tous les deux. Ce
fut le temps d'un clair.

Il ne pouvait continuer  avoir deux mnages. Imptueux et asservi, il
ne supportait plus une liaison qui le paralysait et que, cependant, il
ne pouvait rompre, tant elle tenait  son corps par des fibres
multiples.

Les romanciers ont souvent dpeint cette situation affreuse de
l'esclavage de la matire, et de la protestation perdue de l'esprit qui
ne peut s'vader que dans la mort.

Rodolphe,  trente ans, dsesprait de tout. Il tait excd de vivre
dans l'atmosphre d'une cour o il touffait. Sa mort volontaire eut
diverses causes dont les principales furent celles-ci:

D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui donnait pas ce qu'il en
avait attendu, par la quasi-certitude de rester sans hritier;
l'impossibilit de raliser le voeu de le rompre, voeu impie aux yeux de
ses proches, du Saint-Sige et de la catholicit; enfin, la vision
prcise des chances de longue vie de l'Empereur, tre insensible et qui
s'embaumait, tout vivant, de soins gostes et minutieux.

J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:

--Jamais je ne rgnerai! Jamais _il_ ne me laissera rgner...

Et s'il avait rgn...?

Ah! s'il avait rgn!

J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai que ceci: rien ne
l'effrayait des ides modernes. Les plus hardies l'auraient trouv
adapt. Il avait, de lui-mme, bris dans ses rsolutions l'appareil
dsuet de la monarchie austro-hongroise. Mais comme les pices d'une
invisible armure tenues par des chanes extensibles, les contraintes,
les formules, les conceptions archaques, les ignorances du parti pris
et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, il voulait s'chapper, se
resserrait autour de lui. Sa vie tait un combat perptuel contre une
cour use, finie, aveugle, corrompue, dont les moeurs avaient asservi
son corps sans enchaner son intelligence.

Il fallait qu'il succombt ou qu'il rgnt  temps pour triompher, jeter
bas l'armure de Nessus, ouvrir les fentres, renverser la muraille de
Chine, chasser  coups de fouet la camarilla.

Mais la monarchie austro-hongroise devait prir, plutt que se
transformer. Il fut envoy dans la mort en courrier.

La sinistre nouvelle parvint  Vienne dans la matine du 30. Ce fut un
affolement gnral.

L'aprs-midi, un aide de camp de l'Empereur vint, de sa part, s'informer
prs de moi.

J'tais presque hors d'tat de me tenir et de parler. On tait venu me
dire,  la premire heure, que le prince de Cobourg avait assassin mon
beau-frre!

Il s'tait trouv de bonnes mes, dans Vienne et  la Cour, pour ne pas
admettre que l'affection de Rodolphe ft pour moi fraternelle.

Ah! si l'on savait  quelles ignominies de la jalousie et de la
mchancet, plus on monte, plus on est expos!

Le Prince hritier disparaissant, les imaginations et les vilenies se
donnaient libre carrire!

Je rpondis  l'aide de camp que je ne savais rien, sauf le bruit de la
fin sinistre de Rodolphe et de la Vescera, et que mon mari, parti le
matin mme vers 6 heures, pour la chasse,  Mayerling, n'tait pas
rentr.

Entre temps, j'avais reu une dame d'honneur de Stphanie, qui me
faisait prvenir de la catastrophe.

Me dominant, je me fis conduire  la Hofburg, prs de ma soeur.

Je la trouvai, blme et muette, tenant en main une lettre dont le
secret, aujourd'hui, est d  l'Histoire.

Cette lettre, on venait de la dcouvrir dans le bureau particulier de
Rodolphe,  l'adresse de Stphanie. Elle annonait sa mort.

Tout tait rsolu, quand mon beau-frre me parlait au Prater. La lettre
dbutait ainsi: Je prends cong de la vie...

C'tait trop pour moi de lire cela. Les mots se brouillaient sous mes
larmes.

Sois heureuse  ta faon, disait-il  sa femme.

Et sa recommandation ultime tait pour leur enfant: Prends bien soin de
ta fille. C'est ce qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.

Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de pre, je l'ai plainte bien
souvent, et je la plains plus que jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a
perdu.

Le Prince de Cobourg ne revint au palais que dans la nuit du 31, aprs
de longues heures passes chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le
dsordre de ses traits et la fbrilit de ses paroles disaient quelles
motions il venait de traverser. Je le pressai de me donner des dtails.

--C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu l-bas, pronona-t-il. Mais
je ne puis, je ne dois rien dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.

Il avait prt serment de se taire entre les mains de l'Empereur, de
mme que les autres amis de Rodolphe, venus pour chasser  Mayerling. Le
secret fut bien gard. Les quelques gens de service qui auraient pu
parler eurent aussi de fortes raisons de ne rien dvoiler.

Quand je me rendis prs de l'Impratrice, sur son appel, je fus en face
d'une statue de marbre couverte d'un voile noir.

Je ressentais une motion si forte que j'avais peine  marcher.

Je baisai passionnment la main qu'elle me tendit, et, de sa voix brise
de mre au Calvaire, elle murmura:

--Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?... Oui, je sais que tu l'aimais
bien!

Oh! l'infortune, elle adorait son fils. Il lui faisait supporter
l'ennui de cendre grise que dgageait son pre, si mesquin, prs d'elle,
si grande. Rodolphe ravi  sa tendresse et  l'oeuvre impriale, elle
allait fuir, elle aussi, cette cour dsormais sans avenir pour elle, et
rencontrer la mort. On sait de quel coup subit et cruel elle mourut,
innocente victime des fautes de son rang.

J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la fin de la Maison
d'Autriche, un chtiment cleste. Un pareil enchanement de fatalits
sanglantes, qui nous ramne aux tragdies de Sophocle ou d'Euripide,
n'est pas le simple jeu du hasard. La justice des dieux fut toujours
celle de Dieu. La cour de Vienne devait prir, terriblement frappe.
Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car il n'y restait
rien de haut, mme dans l'intrigue. Ce n'tait plus qu'une basse cuisine
de valets de Berlin. Et, lorsque Franois-Joseph, au fameux Congrs
Eucharistique de la veille de la guerre, avait paru dans le carrosse
imprial et devant les Autels, en Prince de la Foi, il allait, au sortir
de ces pompes, finir platement sa journe en coutant, chez Mme S...,
les potins de Vienne et les racontars de police.

Rodolphe est mort de dgot.




X

FERDINAND DE COBOURG ET LA COUR DE SOFIA


La famille de Cobourg tait  son apoge au temps de Lopold Ier et du
Prince consort.

Elle donnait  l'Europe une srie de princes faits vraiment pour diriger
des peuples. Leur influence, directe en Belgique, indirecte en
Angleterre, mais non moins efficace, crait une priode de paix et
d'entente dont on sait les fructueux rsultats.

Plus tard, au temps o mon pre continua brillamment l'oeuvre du sien,
le duc Ernest, prince rgnant dans le duch de Saxe-Cobourg-Gotha, ne se
montrait pas infrieur  son cousin de Bruxelles. A Vienne, le Prince
Auguste, si parfaitement bon, et que j'eus trop peu comme beau-pre,
avait aussi prouv qu'il tait un homme de valeur.

Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frres de mon mari, taient avec lui
les descendants mles qui devaient continuer le nom et la race.

Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, ex-tsar de
Bulgarie. Je ne m'tendrai pas de nouveau sur la branche de ma famille 
laquelle il appartient. Son rle dans l'Histoire contemporaine est
suffisamment connu.

Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand j'cris ceci, est un des tres
les plus curieux qu'il soit possible d'imaginer.

Pour le dpeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly,  dfaut d'un
Balzac.

Plus ma pense s'est affermie, en vieillissant, et plus j'ai cherch 
comprendre ce personnage trange, moins je l'ai compris, si je le
considrais d'un des points de vue ordinaires  la psychologie humaine.

J'ai lu souvent que la femme est une nigme. Il y a des hommes pires que
des femmes. C'est  se demander si celui-ci ne s'tait pas cr, encore
plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans lequel il a voulu
vivre. Je dirai lequel tout  l'heure.

Je reconnais que l'ducation princire, en excitant par ses respects et
flatteries de tous les jours l'amour-propre des princes, a tt fait de
les rendre singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire ne
fait frein aux excitations de l'orgueil.

Une mre suprieure ne parvint pas  quilibrer les dons incontestables
de Ferdinand. Il tait n  l'automne de la Princesse Clmentine.
C'tait son Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de toutes
nos forces, l'amour des mres, a ses faiblesses. Les mauvais fils sont
ceux qui en abusent, et ceci, suivant cette justice qui ne se laisse
jamais voir, mais qui a ses arrts et ses chtiments, parfois visibles
ici-bas,--ceci doit tre durement expi.

Il avait seize ans lorsque je suis arrive au palais Cobourg. Il tait
lgant et svelte; son visage, clair de deux yeux d'un bleu d'acier,
avait la beaut de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu
de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosit de vivre l'animaient.

Il promettait d'tre diffrent, de toute faon, de son frre an. Au
moral, il paraissait riche des qualits du cadet, le charmant Auguste de
Cobourg, mais elles n'aidrent chez lui qu' cette aisance distingue
qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante
apparence sa nature complexe et tourmente.

J'avais un an de plus que lui. Nous tions la gaiet du vieux palais,
aux moments o je pouvais oublier son ennui et mes rancoeurs. J'tais la
confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon
confident.

Sans qu'il le ft et quoique, plus tard, il dt me tmoigner de
l'hostilit, il se dvouait volontiers  plaire  sa belle-soeur, et 
l'entourer de fleurs, de prvenances et de soins. Or, ceci advint, qui
dura longtemps, qu' cause de moi le premier n et le dernier n des
Cobourg furent des frres ennemis, sous les dehors qu'ils devaient 
leur situation.

Il faut bien dire ces choses-l, car on ne s'expliquerait gure
autrement tant d'inimitis qui, un jour, m'accablrent. Elles
procdaient, du ct masculin, de la mme cause, si misrable et qui
sera ternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et
l'apptit du plaisir, contraris par une rgle morale.

Ferdinand de Cobourg, idoltr par sa mre, accueilli en enfant gt par
la socit, initi de bonne heure aux joies raffines, se laissa
emporter dans un monde singulier par une imagination exalte.

J'ai vu, je vois encore en lui, une espce de ncromant moderne, de
magicien fin de sicle. Il a t cabaliste, comme M. Pladan tait
mage. Et de ces aventures-l, il reste toujours quelque chose qui pse
sur la destine.

Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans
m'expliquer ce qu'ils dcelaient de tendances bizarres, je suis arrive,
par la suite, avec l'exprience des hommes et des choses,  comprendre
pourquoi il tait incomprhensible: il devait tre possd de l'Au-del,
pris  rebours. Il ne croyait pas  Dieu; il croyait au Diable.

Je ne raconte que ce dont je suis sre; je ne dis que ce que j'ai vu.
Pas d'tre plus superstitieux, par certains cts, et plus troublant que
Ferdinand de Cobourg. Je me demande  quelle secte fantastique,  quelle
confrrie sabbatique il fut de bonne heure affili, dans l'ide, sans
doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.

Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de
lui faire de la musique, certains soirs o nous tions seuls. Il voulait
que la pice ft aussi peu claire que possible. Il s'approchait du
piano. Il coutait en silence. Minuit venait, il se levait...

Il se levait avec une espce de solennit, le visage recueilli,
concentr. Il regardait la pendule. Il attendait le premier des douze
coups, et quand il tait proche, il disait:

--Joue la marche d'_Ada_.

Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il prenait une attitude
d'officiant et prononait des paroles incomprhensibles qui
m'effaraient.

Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant les bras, la taille
cambre, la tte rejete en arrire.

Dans ses paroles mystrieuses, revenait le mot _Kopt_ ou _Kofte_; ou
_Cophte_ (?), que je lui ai demand d'crire, un jour. Il a trac des
lettres dont je n'ai point su ce qu'elles taient, sauf que j'ai cru y
reconnatre une sorte de caractres grecs.

Je l'ai questionn aprs ces sances, car, pendant, il fallait se taire
et jouer la marche d'_Ada_. Il m'a rpondu en somme:

--Le dmon existe. Je l'appelle et il vient!

Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne croyais pas  sa visite.
J'avais un peu peur tout de mme. Et, quand mon beau-frre recommenait,
je cherchais  dcouvrir si rien d'insolite ne se rvlait autour de
nous. Mais il n'y avait d'insolite que Ferdinand et ma curiosit--et
notre avenir  tous deux!

Fcond en singularits, il enterrait les gants et les cravates qu'il
avait ports. C'tait encore toute une crmonie  laquelle, parfois,
j'ai d assister. Il avait lui-mme creus la fosse, et il prononait
aussi des paroles tranges, d'un air mystrieux.

Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'ge devait accentuer.

Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il  ce jeu l'esprit de
domination qui devait tre si fort chez lui?

Etait-ce une sorte d'excitation crbrale qu'il cherchait dans des
pratiques o je crois bien qu'on s'auto-suggestionne dangereusement?

Je laisse aux alinistes, aux occultistes et aux casuistes le soin
d'apprcier ce cas. Je suis un tmoin. Rien de plus.

Il n'tait pas encore prince de Bulgarie. On ne voyait en lui qu'un
aimable lieutenant de chasseurs autrichiens, qui venait des hussards
parce qu'il ne sympathisait pas avec cet animal du haut duquel on peut
tomber, et qui passe pour la plus noble conqute de l'homme. J'y mets
des formes, mais je veux dire que Ferdinand de Cobourg tait un
dplorable cavalier.

Qui et pens que ce petit officier mis  pied, bien n, d'ailleurs,
bien apparent et fin, aurait un trne et rverait, un jour, d'tre
empereur de Byzance?

Encore un qui avait prpar sa couronne, son entre, et la crmonie de
couronnement, comme ce malheureux Guillaume qui s'attendait  se
couronner lui-mme _Weltkaiser_, dans Notre-Dame de Paris! Je me suis
mme laiss dire qu'il avait song  une crmonie o le Pape aurait d
venir, bon gr, mal gr, et o toutes les Confessions se seraient
rconcilies dans la personne impriale, auguste et sacre.

C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, d'tre Roi, selon
l'ancienne formule du pouvoir absolu. Ce vin est trop fort. Il monte 
la tte.

Jadis le Prince, mme souverain matre, n'entendait, ne voyait qu'un
petit nombre de fidles qui le gardaient et le tenaient, autant qu'ils
le servaient. Il tait en guerre les trois quarts du temps, et prenait
sa part de la rude vie de soldat. A prsent, il entend mille voix, mille
gens, mille affaires. Il ne se bat plus, de sa personne, et la paix a
des priodes prolonges. Le confort l'entoure et l'amollit. Le trsor
des inventions et dcouvertes a tout chang autour de lui. Et quoique la
valeur et l'aspect de la socit et des individus se soient totalement
modifis, tout est encore  ses pieds!

Il y a de quoi perdre la notion des ralits, comme l'infortun Tzar
Nicolas la perdit, comme Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de
Bulgarie la perdit.

Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en autocrate, et je suis
convaincue qu'il me saura gr de ne pas m'tendre sur sa politique et
les moyens qu'elle employa.

Il tait arriv au trne par les soins de la Princesse Clmentine,
ambitieuse pour ce fils bien-aim. Que n'a-t-elle toujours vcu! Encore
que dans sa passion d'autorit, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque
sur sa mre  laquelle, parfois, cdant  l'orgueil de dominer, il
disait des paroles qu'heureusement sa surdit l'empchait d'entendre, si
elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il et suivi un
meilleur chemin.

Reste  savoir s'il l'aurait coute. Et pourtant, ce fut elle qui gagna
pour lui le trne de Sofia, et qui l'y maintint dans ses dbuts
prilleux. Elle donna des millions intelligents  l'tablissement du
Prince et de la Principaut.

On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contest, puis
reconnu, puis Tzar. Il et pu dire, comme Fouquet: _Quo non ascendam?_
Tout lui russissait. Bientt, il fut si sr de lui, qu'on le vit
remonter  cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses
montures prfres. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'tait un
bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand tait
grand et fort. Il lui fallait un cheval rsistant, mais facile et sage,
et qui ne prt peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares.
Je l'essayai au Prater devant l'envoy du Prince. Nous avions vraiment
trouv un mouton  cinq pattes que j'aurais bien t fche d'avoir pour
moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour
Sofia, o Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bte, avec laquelle,
peut-tre, il rva plus tard d'entrer  Constantinople.

On n'a pas oubli sa guerre contre les Turcs. Il se voyait dj aux
portes de Byzance... Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait.

Je veux plutt clairer d'une lumire nouvelle le drame intime que son
diabolique mpris de la Divinit et des rgles morales de la
civilisation chrtienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et lever ses
fils dans cette religion orthodoxe d'o le bolchevisme devait sortir,
comme la guerre europenne est sortie du luthrianisme, et comme les
plus terribles preuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son
dsordre religieux.

Ferdinand de Bulgarie, n dans la confession catholique, pousa, en
premires noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidle servant de
la foi apostolique et romaine. Ce mariage, clbr alors qu'il tait
dj prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition
que les enfants  venir seraient baptiss et levs dans la religion de
leur mre et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat.
Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que
l'appui de la Russie pouvait tre utile  ses vues sur Constantinople,
il n'hsita pas et, se dgageant  la fois de sa signature et de ses
serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie,
rvolte, frappe dans sa croyance, dchire dans son me, mre de l'me
de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint
 Vienne cacher sa douleur et son pouvante dans les bras maternels de
la princesse Clmentine, non moins crucifie qu'elle par le reniement de
son fils.

Les personnes qui ont quelque ide des questions de conscience et,
particulirement, de celles que les convictions religieuses font natre,
comprendront sans peine l'intensit de ce drame.

J'tais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie
fuyant le lieu o, pour cette mre pieuse, ses enfants innocents
perdaient leur part d'ternit. C'tait, sans doute, beaucoup craindre.
Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprtations de
sa justice, mme inspires de la Rvlation, seront toujours au-dessous
de sa misricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien
dfinir, pas plus que pour expliquer le mystre de la survie des mes.

La pauvre princesse n'en tait pas moins affreusement malheureuse. Je me
souviens de sa pleur, de son angoisse, de son indignation, de son dsir
de voir annuler son mariage en cour de Rome.

De peur que Ferdinand ne vnt la reprendre de force, elle avait voulu
s'installer tout prs de sa belle-mre. On dut lui dresser un lit de
fortune dans une petite pice attenante  la chambre de la Princesse.
Elle ne se sentait en sret que dans cet asile.

La raison d'Etat et l'impossibilit, pour cette mre, de vivre sans voir
ses enfants retenus prisonniers du trne de leur pre, furent plus
fortes que sa rvolte et son dsespoir. Quelques mois plus tard, elle
accepta de revenir  Sofia.

Les Parme taient, comme elle, bouleverss. Le Saint-Sige avait
excommuni Ferdinand. Cette maldiction sacre jetait dans le deuil la
famille si croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance en
lui donnant une de ses filles.

Je revis,  Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. Elle avait
hroquement repris la charge conjugale; elle relevait de couches.

Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en elle? Dvore
d'angoisses intrieures, elle en mourut peut-tre. Elle tait de ces
natures que ronge une plaie d'me. J'ai pens bien souvent  elle. Ce
fut une martyre de son amour pour ses enfants.

Un sjour  Sofia, rest ineffaable dans ma mmoire, nous ramne 
1898.

Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, entre son frre et
lui, quelque chose d'indfinissable et d'indfini qui tait ce que j'ai
prcdemment indiqu.

On ne pouvait tre mieux accueilli que nous ne le fmes. La vie du
Souverain tait suprieurement organise dans ce pays encore primitif.
Au palais, rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y mariaient
confortablement.

Ferdinand me donna, pour garder mon appartement personnel, une sorte
d'honnte brigand revtu d'une livre pittoresque, d'aspect oriental. A
partir du moment o il lui fut dit de veiller sur moi, et de n'obir
qu' mes ordres, il s'installa devant ma porte, et de jour et de nuit,
n'en bougea plus. Mon mari lui-mme ne serait pas entr sans ma
permission.

Je n'ai jamais compris comment cette farouche sentinelle pouvait tre
toujours l.

Mon beau-frre se montra pour moi d'un empressement dlicat et raffin.
Il me fit la reine de ces jours de fte. Je fus comble d'hommages par
tout ce qui l'entourait. Chaque repas tait une merveille de dcoration
et de cuisine. Les Sybarites auraient aim le palais de Sofia.

J'ai toujours apprci les repas qui sont des repas. Il n'en cote gure
plus de bien manger que de mal manger; et c'est une infirmit du corps
et de l'esprit, en mme temps qu'une offense au Crateur, que de
ddaigner les mets accommods avec soin. Si nous avons le don du got,
et si les bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment, que
celles-ci sont faites pour celui-l.

Ferdinand pratiquait cette thorie en picurien.

Aprs le souper, chaque soir, il y avait danse au palais. Les officiers
bulgares taient d'intrpides danseurs. Elevs  Vienne ou  Paris, ils
savaient causer. Ils taient distingus, comme le sont les fils d'une
forte race, essentiellement agricole, dont la vie saine et large donne 
son lite une instinctive noblesse.

Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs de sa capitale et de son
royaume. Nous voquions les souvenirs du palais de Cobourg, et nos
excursions et parties d'autrefois. Nous revenions en esprit dans cette
fort d'Elenthal, si chre  notre jeunesse.

Nous roulions en voiture, accompagns d'une escorte que je ne me lassais
pas d'admirer. J'ignore si les routes se sont amliores, en Bulgarie;
mais alors, elles taient rares et entretenues par la Providence. A peu
de distance de la capitale, elles prenaient l'aspect de pistes.
L'escorte suivait sans broncher, indiffrente aux obstacles de tout
genre qu'elle rencontrait sur les cts du chemin trop troit.

J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles faons, pour les
btes et les gens, de franchir les haies, les murs, les fosss. C'tait
de la sorcellerie  cheval.

Je regardais Ferdinand, superbe d'indiffrence  tout ce qui n'tait pas
sa belle-soeur. Je le regardais, en pensant au sataniste de notre
jeunesse. Il tait toujours trange. Je voyais encore, comme depuis
longtemps, une amulette  sa boutonnire, en guise de dcoration.
C'tait un bouton jaune de marguerite, travaill en un mtal d'une
teinte pareille  celle du coeur de la fleur, et parfaitement excut.
Chaque fois que je l'ai questionn sur ce gri-gri, dont il ne se
sparait pas, il a pris son air grave, et laiss entendre que c'tait l
quelque chose dont il ne convenait pas de parler.

Il nous avait instamment pris de venir passer un peu de temps prs de
lui. Avait-il dans l'ide ce qu'il me dit, un soir, en plein souper, et
qu'il appuya d'un autre ton, au priv? Je ne peux le croire.

Je pense que, par moments, emport par ses sens, il ne se possdait
plus. Je ne sais pas si, comme son frre an le voulait tant, j'ai t
folle, mais je suis bien sre que, souvent, Ferdinand de Cobourg n'avait
pas toute sa raison.

Oui, ce lettr spirituel, cet amateur d'art clair, ce passionn de
fleurs, cet ami dlicieux des oiseaux qu'il choyait dans une volire de
conte bleu, et charmait comme un charmeur de profession, cet homme du
monde accompli, quand il voulait l'tre, ce fils enfin de la princesse
Clmentine et ce petit-fils de la reine Marie-Amlie, disparaissaient
derrire un personnage dmoniaque, et qui s'abandonnait aux instincts du
sabbat.

A ce souper, que je revois comme si j'y tais, il me dit, sans pouvoir
tre entendu de mon mari, plac en face de nous, du ct o la Princesse
absente, tant souffrante, aurait d tre:

--Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses. Eh bien! tout, y
compris mon royaume, je le mets, avec moi,  tes pieds!

Je ne pouvais accueillir cette dclaration de roman qu'en y voyant une
galanterie qui tenait plus de la fantaisie que de la ralit. C'est sur
le ton de la plaisanterie que j'essayai de rpondre. Mais j'avais plus
d'une raison, outre l'expression de son regard qui dmentait l'aisance
de sa voix, de me mfier de son imagination asservie  son dsir.

En effet, le mme soir, aprs le souper, il vint  moi et, m'attirant du
salon de danse dans une pice voisine, vers une des portes-fentres
ouvertes sur la nuit orientale et la paix du petit parc du palais, il me
demanda si j'avais compris ce qu'il m'avait dit  table.

Sa parole tait dure, son regard fixe. Il avait quelque chose
d'imprieux et de fascinateur. J'tais extrmement trouble. Il insista
brutalement:

--C'est pour la dernire fois que je t'offre ce que je t'ai offert.
Comprends-tu?

Mes yeux se reportrent sur le salon. J'aperus le prince de Cobourg, si
diffrent de ce frre encore jeune, imposant, plein de force, beau
d'allure. Mais l'image de la Princesse Marie-Louise passa devant mes
yeux, et aussi celle de la Reine... Je secouai la tte en murmurant un
non effray.

Je devais tre d'une pleur de cire. Ferdinand changea de visage. Ses
traits eurent une expression sinistre; il blmit et, d'un ton rauque,
menaa, dans un ricanement:

--Prends garde! Tu t'en repentiras! Par Kophte... (?)

Il ajouta ces mots incomprhensibles qu'il prononait, lorsqu'il me
demandait de jouer,  minuit, la marche d'_Ada_ dans le salon obscur.

J'ai senti, ce soir-l, que quelque chose de dangereux pour moi venait
de se produire. Il est de fait qu' dater de cette poque, Ferdinand de
Cobourg s'unit  son frre dans son inimiti  mon gard.

Et ce n'tait pas une mince inimiti que la sienne!

Je me rends parfaitement compte que ce rcit, pour bien des gens,
paratra incroyable. C'est de l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable
dans la vie publique et prive de Ferdinand de Cobourg...

Je ne veux pas rappeler le jugement dj port sur lui par l'Histoire,
petite et grande. Mon but n'est pas d'ajouter  son crasement. Mon but
est de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vcu. J'tais dans une
famille o il y avait de tout, du parfait et de l'excrable.
Malheureusement, je n'tais pas libre de suivre le parfait et
d'abandonner l'excrable. J'ai mis vingt ans  m'vader.

Ferdinand de Cobourg a commenc de subir, lui aussi, ici-bas, son
chtiment. Tel que je le connais, je suis certaine qu'il souffre avec
intensit, mme s'il a encore, parfois, les consolations de Lucifer.

Il se prenait, je crois, pour un surhomme.

Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une thorie vieille comme les chemins,
car jadis, les surhommes s'appelrent les chevaliers, les preux, les
hros, les demi-dieux, a tourn un nombre considrable de cervelles,
dans les pays germaniques. Il leur a fait d'autant plus de mal que leur
surhumanit, infeste du matrialisme morbide du sicle, s'est
affranchie de l'idal qui, autrefois, animait les personnages religieux
et les levait vers l'honneur, loin du crime. Leurs buts et leurs moyens
ont donc t misrables, et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'
d'effroyables dfaites matrielles et morales.

Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux ds sa jeunesse, lut
Nietzsche, quand ses thories eurent le retentissement dont on se
souvient. Il y gagna d'tre,  prsent, une des plus notables victimes
de Zarathoustra.




XI

GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN

L'EMPEREUR DE L'ILLUSION


Je veux parler de Guillaume II comme d'un mort. Il n'appartient plus 
ce monde, il appartient  l'autre.

On m'excusera ici d'tre sobre d'anecdotes. Il me serait pnible de
ramener dans la vie et l'action ce disparu. Mon dsir est de me borner 
l'expliquer en connaissance de cause.

C'tait une ide purile de vouloir, sous de grands mots creux, cette
petite chose: l'arrestation et le jugement d'une Domination effondre
dans la honte.

La socit ne peut connatre des crimes contre la Civilisation, oeuvre
divine, puisqu'elle met l'homme au-dessus de la bte.

Guillaume II est tomb du trne, pouss, tenu par une main autrement
puissante que celle d'un policeman. Il a connu la plus dure prison,
l'exil, le rgime le plus affreux, la peur; le plus terrible jugement
sur terre, celui de la conscience.

Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, tratre  son peuple qu'il
bera d'illusions et de mensonges, et mena  la ruine,  la guerre
civile, au dshonneur? Car il ne s'est pas dshonor seul, il a
dshonor l'Allemagne en dshonorant ses armes.

Quel est l'honnte Allemand qui, revenu, aujourd'hui, des intoxications
guerrires, peut, sans frmir, entendre parler de Louvain, du
_Lusitania_, des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la
responsabilit retombe sur Guillaume II?

Il faudra des sicles pour effacer la tache de sa folie meurtrire. Elle
est l'ombre qui, rpandue sur le malheureux Empire, le fait paratre
monstrueux aux nations de l'Entente.

Or, je veux le dire tout de suite, parce que je la connais bien,
l'Allemagne n'est pas ce que la Prusse impriale l'avait faite, et
pourrait la refaire encore.

Victime de sa confiance et de sa candeur, elle a pris pour parole
d'Evangile ce que dclarait, professait, enseignait le Souverain,
hritier des souverains victorieux.

Il est plus difficile d'hriter qu'on ne pense, et je le dis sans
ironie. Guillaume Il n'eut rien de l'humanit de son grand-pre,
s'criant devant le sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: Ah! les
braves gens! Rien de son pre qui mrita le nom de Frdric-le-Noble,
et qui mourut de deux souffrances, celle que le mal mit dans sa gorge,
celle que la fbrile impatience de rgner que tmoigna son fils mit dans
son coeur.

Guillaume II paraissait sduisant au temps de sa jeunesse. Enfant, il
tait un aimable compagnon de jeux. Nous avons saccag ensemble les
fraisiers de Laeken. Sacrilge pardonn  cause de lui!

Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce ft. Je l'ai cru grand; j'ai
beaucoup attendu de sa puissance,  l'exemple, je crois, non seulement
de son peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie
merveilleuse  jouer. Il n'a pas su, il n'a pas pu; il lui a manqu ce
qu'il fallait, et peut-tre, d'abord, une femme habile et bonne. Le fond
n'existait pas chez lui. Une femme et pu l'y mettre ou y suppler.

Franois-Joseph avait t presque brillant au dbut de son existence
active. Il parut mme distingu. Trente ans plus tard, son visage
prenait une expression vulgaire que ses premiers portraits ne faisaient
pas prvoir. Mais il donnait,  distance, l'impression d'tre quelqu'un.
La hauteur morale de l'Impratrice l'levait d'un reflet de son clat.

Moins favoris, plus Guillaume II vcut, plus il se gta d'aspect, de
parole, de tenue. Deux hommes avaient exactement pris sa mesure et
n'auguraient de lui rien de bon: le Prince de Galles, qui fut Edouard
VII, et le Roi mon pre.

L'opinion intime de mon pre m'est revenue bien souvent. Ce serait tout
un chapitre qui nous mnerait loin. Je me bornerai  dire que le Roi
avait prvu que l'Allemagne, grise d'excitations guerrires par
Guillaume II, prdicant du vieux rite prussien, finirait par se jeter
sur la Belgique, sur la France et, au besoin, sur le monde entier.

Les dfenses de la Meuse furent une indication probante de la
proccupation du Roi. Mais on est bien loin de savoir tout ce qu'il dit,
ce qu'il fit, ce qu'il voulut faire  ce sujet.

Malheureusement, certains partis et certains hommes influents en
Belgique, de bonne foi d'ailleurs, dans leur garement, combattirent ses
desseins au lieu de les servir. La patrie en a cruellement souffert.

Comment Guillaume II est-il arriv aux aberrations qui ont entran la
disparition des trnes de l'Europe centrale et tant de calamits? Ce
n'est pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, l'effet
d'une ambiance fatale, cre par les ambitions de l'Allemagne et ses
instincts barbares. L'empereur allemand avait un pouvoir immense; il
tait, en fait, un monarque absolu. Ni le Reichstag, ni le Bundesrath,
ni les Parlements d'Etats ne le gnaient. Le cabinet de l'Empereur
gouvernait l'arme, qui gouvernait la nation. Donc, tout se ramenait 
la personne impriale, fruit magnifique de la discipline et de la force
prussiennes.

Mais dans ce fruit, si impressionnant  voir sur son espalier de parade,
il y avait un ver:

Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il se mentait  lui-mme,
et il mentait sans savoir qu'il mentait. Il vivait continuellement dans
la fiction. C'tait un acteur. Je l'ai laiss entendre, reprenant ce qui
a t dit et qu'on ne saurait trop redire. Mais c'tait le pire des
acteurs: l'amateur, l'homme du monde qui joue la comdie--et le
drame--et qui est tellement fru de ses petits talents qu'il devient
plus acteur qu'un acteur, et qu'il est toujours, et dans tout et
partout, en reprsentation.

Cette passion du thtre est  la fois l'excuse et la condamnation de
Guillaume II. Son excuse, car il entrait si bien dans la peau des
personnages successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il tait
sincre. Sa condamnation, parce qu'un Roi, un Empereur doit tre une
Ralit, une Volont, une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.

De lui-mme, il tait creux et sonore. On a numr ses multiples
talents. Ils se ramenaient  un seul, nfaste: l'art de s'illusionner
sur soi-mme pour illusionner les autres. Sous ce vernis, le vide d'une
me sans critre, sans quilibre,  la merci de n'importe quelle
flatterie, quelle impression, quelle circonstance. Et aussitt, un
discours, des opinions, une attitude, suivant le rle du personnage 
mettre en scne.

Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car il n'tait pas mchant. Il
tait pire: il tait faible. C'est Chamfort, si j'ai bonne mmoire, qui
a crit que les faibles sont l'avant-garde de l'arme des mchants.
Celui-ci a t l'claireur de l'avant-garde. Son tat-major formait
l'arme. Il s'tait empar de ce Jupiter tonnant qui avait peur du
tonnerre, car ce soldat amateur tait bien trop nerveux pour supporter
le bruit de la bataille.

Ds que ses officiers l'eurent persuad, pour le plus grand bien de leur
avancement, de ses talents militaires et maritimes, il ne songea plus
qu' son rle de _Weltkaiser_, et prpara la conqute de la terre.

Pris  leur propre pige, ses fidles se grisrent de la griserie qu'ils
provoquaient. Le Cabinet de l'Empereur fut le thtre d'une orgie
continuelle de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations
s'enflammrent. Le Berlin-Bagdad, la _Mittel-Europa_ ravivaient le _Nach
Osten_ primitif. Toute une camarilla intresse, d'ailleurs, aux
bnfices  venir de ces belles entreprises, le louait passionnment.

L'empereur Franois-Joseph, s'il avait eu encore quelque lueur de raison
et de bont, en 1914, aurait eu conscience des inconnues formidables des
problmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant de mourir aux cris
des victimes d'une guerre.

Guillaume II, abandonn  lui-mme, dchana la barbarie en puissance
dans tous les peuples ramens  la frocit des combats.

Il manquait de fond, ai-je dit. C'tait, en effet l'inconsistance mme.
A force de jouer mille personnages, il n'avait plus aucune personnalit.

Un homme n'est vraiment quelqu'un que par son for intrieur, et non par
une tiquette. Beaucoup de sots et de malhonntes gens arrivent en
place. Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en sont pas moins
sots ou malhonntes, et c'est pour cela que le monde va si mal.

Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, il restait en
lui-mme grossier. On s'en apercevait souvent  ses plaisanteries de
corps de garde.

Il tait priv de tact et de jugement. De tact, effet d'une adolescence
adonne aux beuveries d'tudiant,  Bonn, et d'une jeunesse habitue des
Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanit native que tout
devait dvelopper, comme pour sa perte et celle de l'Allemagne. Le
vaniteux est l'tre qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il
commence par se tromper sur lui-mme. Et c'est ordinairement un
gaffeur.

Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser un compliment:

--Tu ferais un beau grenadier dans ma garde!

Le compliment me sembla pomranien.

Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, il et su avoir une
politique autre que celle de la menace, de la violence, et une
diplomatie bien diffrente de celle  fourberies, dont l'Allemagne, sous
son rgne, s'est trouve afflige.

Incapable de juger son sicle, surcharg qu'il tait d'un
traditionalisme prussien dont son zle de titulaire de l'emploi de roi
de Prusse issu d'une famille venue de la Souabe, en Brandebourg,
s'encombrait, il en tait encore aux Chevaliers Teutoniques, persuad
qu'il consolidait ainsi son prestige. Le moyen ge a eu, sur lui, et,
par lui, sur toute l'Allemagne, une action dsastreuse.

En outre des gares  crneaux et des bureaux de poste  machicoulis,
l'influence moyengeuse ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux
vieilles haines, aux vieilles luttes, aux vieilles ides, comme si le
monde n'et point chang. Le rsultat tait que la science, les
inventions, les dcouvertes devaient premirement servir l'industrie de
la guerre, la continuation des conqutes, le _Faustrecht_ et toutes les
folies que des militaires, des crivains et journalistes militariss, se
sont attachs  servir, y trouvant leur pain quotidien.

Cependant, les peuples rapprochs par le moyen des communications et des
changes d'ides multiplis, commenaient  chercher dans des voies
pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement sorties du
sentier de la guerre, c'est--dire la conservation et le dveloppement
de l'espce humaine, sa meilleure rpartition sur la terre et son
accession  plus de bonheur et de justice.

Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, parce qu'il manquait de
morale. Non qu'il ft immoral. Sans avoir t un saint, il a trs bien
rempli son rle d'poux et de pre. C'tait en tout un amateur zl.
Cependant, il manquait de morale parce que le luthrianisme d'attitude
qui lui permettait de jouer le rle de prdicant ne pouvait tre une
rgle religieuse, seul lien des lois d'une morale. Ses homlies de
_Summus Episcopus_ ne faisaient pas qu'il ft humble, charitable et
juste devant Dieu.

Contrairement  ce que l'on imagine, quand on n'a pas mdit le problme
religieux, le luthrianisme, le calvinisme ne sont pas une religion. Les
belles mes qu'on y rencontre seraient belles dans n'importe quel culte
ou quelle absence de culte. Elles ont des beauts innes qui les
rapprochent du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait tre une
religion. Les schismes sont les accidents de la vie de l'Eglise. Une
dchirure  un costume n'est jamais un costume. Au contraire!

Le luthrianisme,  l'origine, n'est pas un culte, c'est une rvolte, et
cette rvolte fera toujours plus de rvolts que de croyants. Rvolte
contre Rome--_Los von Rom!_--Cri impie. Ce n'est pas seulement:
Dlivrez-nous de Rome! C'est: Dlivrez-nous de la civilisation
chrtienne, de l'unification catholique, autrement dite
universelle,--notre unique chance de paix sur la terre; c'est le
reniement de la latinit et de l'hellnisme; c'est la rgression de
l'Europe centrale vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le monde qui
s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. Ce n'est pas la libre harmonie des
gestes et des penses parmi les hommes, c'est l'uniformit obligatoire
du pas de parade, et du silence dans le rang! de la garde prussienne.

Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralit de la Belgique, de
l'incendie de Louvain, des massacres de Dinant et de tant d'autres
atrocits, n'tait pas mort pour moi, et qu'il me ft donn de le
revoir, je lui dirais:

--Malheureux! As-tu jamais lu Goethe? Peux-tu, un instant, supposer ce
qu'il penserait de toi, celui qui a crit: Tout homme n'est grand que
par le ciel qu'il porte en lui-mme! Toi, le ciel, tu l'as vid de Dieu
avec le Luther de haine et de ngation qui a t le tien, et tu n'as
port en toi que le nant.




XII

LES HOLSTEIN


Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps aprs son mariage
avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impratrice
d'Allemagne,  la cour de Berlin.

Il n'tait pas facile de trouver grce devant elle. Non qu'elle ft, de
parti pris, mchante femme, mais son troitesse d'esprit et ses
prtentions  la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un
juge exempt de bienveillance.

Pessimiste et rigoriste, tout occupe de ses devoirs domestiques et de
sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zle ennemi des
autres dieux, sans la moindre ide de l'immense misricorde et de
l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait difier l'Allemagne.
Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette pouse et
cette mre, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une
magnifique famille.

Mais jugeons l'arbre  ses fruits. Ici, point de drames intimes, nul
conflit moral; tout semble se drouler dans l'ordre et l'honneur. Or,
aucun des enfants ns de l'union de Guillaume II et d'Augusta de
Schleswig-Holstein ne s'est signal  la considration des hommes. Et,
par piti, je n'en dirai pas davantage.

J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de Guillaume Ier. Elle tait
patriarcale. La vieille impratrice Augusta, infirme, apparaissait
corsete, sangle, installe sur un fauteuil que l'on menait aux salons
impriaux jusque derrire un rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle
de cour se formait autour de Sa Majest. Bienveillante, elle m'adressa
la parole en bon franais. Guillaume Ier allait de l'un  l'autre,
simple et affable.

Le Kronprinz Frdric donnait l'impression d'un tre bon, noble,
instruit, et sa femme, fille de la Reine Victoria, attirait par son
naturel ouvert et souriant, et sa vive intelligence.

Le comte de Bismarck et le marchal de Moltke taient les deux figures 
sensation de cette cour sans crmonie. Ma jeunesse les examinait
curieusement. M. de Bismarck faisait du bruit, parlait haut, et souvent
avec une grosse gaiet. M. de Moltke ne disait rien. Il en tait gnant.
Ses yeux perants supplaient  ses paroles et, pour ma part, je n'eus
aucune envie d'affronter ce sphynx.

Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume Ier et la cour
anglo-allemande et phmre de Frdric-le-Noble firent place  une cour
d'un autre genre. La pompe des reprsentations officielles fut largie
et plus frquente. Mais le nouvel empereur eut beau s'entourer d'un
appareil guerrier, la seule prsence d'Augusta de Schleswig-Holstein
ramena toujours les crmonies les plus solennelles de la dernire cour
de Berlin  de banales grandeurs.

A cette poque, l'impratrice avait de la peine  s'habiller et se
coiffer avec art. Il suffisait de la voir sur le trne pour qu'il ft
l'effet d'un fauteuil bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur got.

Guillaume II tant venu  Vienne, fut reu selon son rang. Je me parai
du mieux que je pus pour lui faire honneur.

Si habitu qu'on ft  ses boutades, je ne m'attendais pas  l'entendre
me dire, en franais, qu'il parlait excellemment, jusque dans ses
gallicismes les plus hardis:

--O te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?

--A Paris, quelquefois,  Vienne, gnralement. Je suis la mode et
compose mes toilettes  mon ide.

--Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta et l'aider, pour ses robes.
La pauvre femme est toujours fagote comme l'as de pique.

Voil comment, pendant une assez longue priode, l'Impratrice
d'Allemagne s'est approvisionne  Vienne, chez mes fournisseurs, de
toilettes auxquelles j'ai collabor.

Le chapitre des chapeaux tait hriss de difficults, parce qu'elle a
une de ces grosses ttes difficiles  coiffer.

Je russis, parat-il,  rpondre au dsir de son mari par ce petit
service rendu  sa femme, qui m'en remerciait aimablement, quoiqu'il
ft, au fond, de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous rende.

Les Holstein, d'o venait l'Impratrice, avaient, comme on sait, perdu
leur duch, jadis danois, et tomb aux mains de la Prusse.

Pour marier le prince qui devait tre, un jour, Guillaume II, M. de
Bismarck conseilla de lui donner Augusta de Schleswig, nature calme,
qu'il jugeait capable de compenser les emballements d'un jeune et ardent
poux.

Cette union avait le mrite politique d'associer d'une autre faon que
par le sabre les Holstein  la Maison de Berlin. Elle lgitimait, aux
yeux de l'Europe, la faon un peu brusque dont la Prusse s'tait empar
de leur duch. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point.

La future impratrice, de haute taille et trs blonde, n'tait ni jolie
ni laide, et plutt jolie que laide. On vantait sa pit. Mais il est
des vertus qui, si elles procdent d'une erreur de base, peuvent se muer
en dfauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein
qui, devenue impratrice, exalta dans son mari le prdicant, le _Summus
Episcopus_, l'homme qui, manquant d'clectisme, draisonna promptement
sur Rome, la civilisation chrtienne et la latinit. Or, il et fallu le
retenir, l'clairer, le sortir de ses imaginations luthriennes,
mlanges d'invocations  Wotan et au dieu Thor.

Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruins ou  peu prs,
taient presss de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et,
premirement, tablir son frre Gunther, qui menait la vie d'un officier
allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II
arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas
d'enthousiasme.

Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que prs des gens de cour.
Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur
que celle des fonds dont ils disposent.

Ce n'tait pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de
l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il
entendait les affaires. Il a prsid certains Congrs en homme capable
de savoir et de dire.

Jeune officier, il n'avait pas encore laiss paratre ses dons
pratiques. Il tait ncessaire qu'il ft un beau mariage. Je l'avais vu
 ses dbuts dans la vie de cour,  des chasses, en Thuringe. Il n'tait
pas mal. Il demanda Dorothe. Je consentis.

Sa soeur poussait au mariage avec ma fille. L'ide en tait venue, 
Berlin, pour la mme raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tt,
avait amen le prince de Cobourg  Bruxelles. La fortune du Roi tait, 
prsent, incontestablement tablie. On commenait  calculer ses
rendements futurs, et  parler d'une valeur globale d'un milliard 
partager, un jour, entre trois hritires! Ces perspectives veillaient
d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-l, un milliard, c'tait encore
quelque chose.

Cependant, Dora tait trs jeune. A ce moment-l, son pre et moi, nous
en tions au chapitre douloureux de la rupture dfinitive probable. Je
la voulais sans clat. Ce n'est pas moi qui ai dchan les scandales.

Nous devions sjourner un an hors de Vienne. Nous partmes pour la
Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De l, nous fmes  Paris, o
j'avais emmen ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le
Prince, mon mari, tout le premier, en tait. Ma maison tait la sienne.

Sa compagnie, pour rare qu'elle ft, ne laissait pas que de m'tre
pnible, et je ne pense pas que la mienne lui ft agrable. Aux heures
difficiles, je trouvais prs de ma fille de constantes consolations. Sa
mre tait tout pour elle; mon enfant tait tout pour moi. Au moins,
Dora tait mienne, et, son frre m'ayant depuis longtemps chapp, je la
retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma
tendresse.

Arrive  ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche
des Hohenzollern, et  l'influence que la cour de Berlin allait prendre
sur Dora, et, ainsi, sur ma destine, je ne peux me drober au devoir de
tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idal et de
dvouement qui, aprs avoir assur mon salut moral, avait renouvel ma
vie.

Je n'y contredis nullement: selon les rgles ordinaires du monde, sa
prsence, alors, sur la Riviera, ou  Paris, heurtait des convenances
traditionnelles, respectables.

Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations
que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes
instances de femme dsespre ds qu'elle se sentait isole et  la
merci de l'homme qui tait encore son mari, le comte Geza Mattachich se
trouvait sur la Cte d'Azur en mme temps que moi, et paraissait dans
mon entourage  l'gal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage
prs des Princesses royales, je prie de considrer que mon futur gendre
le trouvait fort bon.

Cela suffit, je crois,  mettre au point les choses.

Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie,
et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que
son courtois envoy eut la chance d'arranger.

Je ne voulais pas me sparer de ma fille avant son mariage, et surtout
la laisser  Vienne dans ce palais Cobourg d'o j'tais partie en disant
aux domestiques rassembls, en larmes, sur mon passage, que je n'y
rentrerais plus.

Je craignais l'influence de ce milieu, o mon malheureux fils fut, plus
tard, perdu et men, par l'inconduite,  finir ses jours atrocement.
Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en
reniant sa mre. Dora resterait donc prs de moi.

Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle ft prsente  sa
future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la
laissais partir quelques jours, accompagne de sa gouvernante. Je pris
acte du serment, et je permis  Dora ce voyage.

Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le dbut dclar du
complot dont les sombres pripties allaient se prcipiter.

Quand ma fille pousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les
journaux dans la maison de fous de Doebling,  Vienne, o l'on venait de
me jeter.

Le complot, ai-je dit. C'tait, en effet, un complot, et le plus vil:
celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abuse, ne pouvait rien
comprendre.

Je n'tais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage
des alins. La folie est contagieuse. Ma perte tait donc rsolue. Car,
folle ou passant pour telle, c'est--dire interdite, mineure, je n'avais
plus la capacit civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce
qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder 
disparatre. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte,
chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hriter d'une
pareille fortune que j'abandonnerais certainement  des mains ennemies,
et qui serait dilapide?

On ne s'tonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient
trouvs d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre,  se
venger des sentiments qu'il m'inspirait.

De son ct, la vengeance ne pouvait se borner  moi-mme. Elle devait
atteindre et briser le comte Mattachich, excr pour l'influence qu'on
lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon
bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des
supriorits de coeurs, des lans d'mes, des aspirations vers l'idal
chappent  leur misrable comprhension de la vie, et ils appellent
infamie ce qui est sacrifice.

Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le
ncessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui
pourrait, sans peur et sans reproche, comparatre devant un tribunal de
soldats, soit enfin connue.

Ici, je me borne  dclarer que, dans le drame inou des perscutions
incessantes dont, jusqu' la victoire de l'Entente, j'ai eu  souffrir
depuis 1897, les maisons impriales de Berlin et de Vienne furent
l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences,
diffamations et calomnies qui auraient d me perdre  jamais, si,
d'instinct, l'opinion publique ne s'tait rvolte.

Et elle ne savait rien du dessous des choses!

Fortifie de sa sympathie, j'ai pu rsister. La justice est lente, mais
elle vient.

Je l'ai fait dire  Guillaume II, lorsque les principaux alinistes
autrichiens, se refusant  me reconnatre folle, on trouva enfin, en
Allemagne, une maison de fous o m'enfermer pour toujours: Complice du
crime, tu en subiras le chtiment.

Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une crature
consciente dans l'abme de la folie, devait tre capable d'autres
abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne ft point puni.

C'est fait.

Le mme coup a frapp la compagne de sa vie, si dure aux fautes des
autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrtienne. Elle
seule, ennemie de son prochain, et suffi  dchaner la guerre, car le
pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolrance.

On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a
t qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse
luthrienne, dvore de l'envie de dominer, de rgir, d'opprimer.

La ngation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix.

Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait
l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point.

On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection.

Les catholiques, non moins gnreux que les socialistes, sincres,
quoique pour la plupart indiffrents au divin, devraient donner
l'exemple des rapprochements ncessaires. Les vques auraient un grand
rle  jouer. Des Congrs religieux, des plerinages illustres
pourraient tre des lieux de rencontre.

Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des
Franais s'unir devant le mme Dieu de bont, dans une mme foi et une
mme esprance et, par amour de sa Loi, changer le baiser de paix.




XIII

LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE


Chaque fois que j'ai sjourn  la cour de Munich, j'ai regrett de ne
pas avoir vu de prs, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connatre,
il tait dj retir dans ses rves et ses chteaux.

Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mpris, non de
l'humanit, mais de ceux qui la mnent. Il ne se rfugia pas dans le
suicide, du moins volontaire. Il se cra un paradis d'art et de beaut,
et prtendit s'y perdre au-dessus de ce qui le sparait de son peuple
qu'il aimait et dont il tait aim.

Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de
gala, prcd de piqueurs fastueux, et seul, trs grand, immobile,
derrire les glaces biseautes encadres d'or.

Apparition tonnante, et que la foule saluait sans qu'il part la voir.

Aprs lui, la cour, oblige  l'conomie, adopta, sans peine d'ailleurs,
une existence bourgeoise.

Le prince rgent Luitpold me rjouissait par ses faons patriarcales. Je
n'avais pas, alors, l'exprience d'un peu de politique et ne voyais
gure que l'corce des choses. La subordination impatiente de la Bavire
 la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divise et pu
tirer tant de parti, m'chappait. Je ne considrais dans le Rgent qu'un
personnage des contes de Topfer.

Le meilleur de son temps, il le consacrait, mme trs vieux, aux
exercices physiques. La chasse et le bain taient ses grandes affaires.
Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands
tangs de sa proprit de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il
allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'ide de son
rang. Je l'ai rencontr, un jour d't,  Vienne, dans une des petites
alles du Prater, derrire le Lusthaus, en manches de chemise, sa
jaquette et son chapeau haut de forme accrochs au bout de sa grosse
canne, passe sur son paule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un
roi.

Son insparable caniche, non moins embroussaill et hriss que lui,
l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope
aurait pu prendre le chien pour le Rgent de Bavire, et le Rgent pour
le chien.

Son fils et successeur, Louis III, hrita de ses gots simples qu'il
crut devoir encore simplifier. Mais l'excs en tout est un dfaut. Son
abus de la simplicit fut,  peu prs, sa seule faon de marquer dans
l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de
Bavire prenant conscience de la place que son pays aurait d tenir,
mais elle pourrait parler de son got des habits dmods, des pantalons
en accordon, des bottines carres  talons en caoutchouc, et des
chaussettes effondres par lesquels ce Souverain voulait tre dmocrate.

Il et mieux fait de penser que le mtier d'un roi est d'lever la rue
au niveau du trne, et non de faire descendre le trne au niveau de la
rue.

Il ne gagna pas d'tre aim a ses faons de mauvais got. Vainement, il
afficha l'amour de la bire, des grosses plaisanteries, des saucisses et
du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II,  la fois
bon et magnifique.

Le peuple est flatt quand un roi qui est un roi vient  lui; mais, s'il
a l'air d'un charretier, il n'prouve nulle fiert de le voir s'avancer
sur le char de l'Etat chang en charrette.

La cour de Bavire, qui s'tait un peu releve avant 1914, tomba de
Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui
de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont d s'vanouir comme
une fume dans la dfaite des ambitions prussiennes.

Il est permis de penser qu'ils seraient encore  Munich, s'ils avaient
servi des ambitions bavaroises, lgitimes, et jug d'elles du point de
vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays.

Il faut reconnatre, cependant, que les monarchies allemandes taient
trs menaces. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller
amorphe de Munich et, entre ces deux extrmes, les genres mixtes, ne
pouvaient longtemps rsister  l'anachronisme de formes uses, et
qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque anne,
plus de voix au socialisme et au rpublicanisme.

Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils
reviennent, sinon les mmes, d'autres peut-tre, mieux adapts. Les
peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement  leur
disposition. La monarchie est celui qui leur plat ou, plutt, qu'ils
supportent le plus souvent. Elle procde du principe familial, prince
ternel. Le vrai roi est un pre. La monarchie peut renatre en
Allemagne et ailleurs, modifie par le sicle et soumise aux contrles
ncessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son
archasme la condamnait.

Seule, l'Eglise a le privilge de ne pas vieillir par un renouvellement
constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies
vieillissent par des hommes de mme sang, de mme nom, de mme
formation, et qui prtendent se perptuer, identiques, dans le
changement des ides. Quand ils tombent, puiss, vient le temps d'une
rpublique. Mais parce que le principe familial est le fond mme de
l'existence de la socit, et que la rpublique favorise plus l'individu
que la famille, la rpublique est,  son tour, amene  disparatre, et
la monarchie reparat. Ainsi va le monde.

L'Allemagne serait la premire  le dire, si elle avait le moins du
monde l'esprit philosophique. Une lgende veut qu'elle l'ait, et rien
n'est plus invincible qu'une lgende. Mais, en vrit, il n'y a pas sur
terre de peuple  la fois plus mtaphysicien et moins philosophe, que le
peuple allemand. La mtaphysique ne lui sert qu' rver et  prendre ses
rves pour des ralits. Elle ne le mne en rien  la clairvoyante
sagesse. Il est all, les yeux ferms,  l'abme creus sous ces pas par
la Prusse impriale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'
jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les matres de l'heure.

Certaines monarchies  panache, presses par le socialisme en veston,
croyaient arriver  s'accommoder de la Sociale-Dmocratie comme la
Sociale-Dmocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver
imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle tait la petite
cour de Tour et Taxis,  Regensburg, qui, sous ce rapport, tait bien la
plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.

On y jouait aux quilles, mais en quel quipage! Nous tions au jeu en
diadme et robe  trane! Etiquette imprvue pour manier une norme
boule et la lancer. Plus d'un diadme chancelait et plus d'une joueuse
gmissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du
corset. Heureusement qu'alors, les toffes avaient quelque importance et
solidit. Si cela se passait en un temps o les femmes sont vtues de
transparences aussi courtes que possible, que ne verrait-on pas?

Et qu'on ne pense pas que c'tait par hasard que j'ai jou aux quilles
en toilette de cour. C'tait toujours ainsi. On allait  la partie en
cortge, et prcd d'un matre de crmonies.

Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'tait
trs drle.

La vie ne manquait pas d'agrment  Regensburg. Le Prince et la
Princesse recevaient avec faste. Le palais y prtait, superbe, meubl
royalement, et entour de jardins tenus avec amour. La cuisine galait
celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'tait, partout, un
crmonial surann, mais si bien rgl que l'on arrivait vite  oublier
certaines outrances pour ne plus sentir que la beaut d'une sorte de
rythme et d'arrangement o revivait la dignit des temps passs.

On allait aux courses en calches d'apparat, excellemment atteles,
prcdes de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des
curies, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture
princire, et les gentilshommes du service taient si empresss que, si
l'on et manqu de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient
voulu galamment y suppler de leur personne.

Si nous allions au thtre, c'tait en toilette, et prcds de porteurs
de flambeaux, jusque dans la loge princire.

Une telle tiquette obligeait  tre constamment en reprsentation. Mais
cela plaisait au Prince et  sa femme; ils ne vivaient que pour
continuer les sicles abolis.

La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche,
avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspir
par la ressemblance accorde  sa femme, voulut offrir  celle-ci une
parure qui aurait appartenu  l'infortune reine de France. Il la
trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y ft rest
quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions 
la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder
le visage de la Princesse  sa parure, on fit venir de Paris, 
l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthric qui coiffa la Princesse
_ la frgate_, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on
et t bien fch de voir partir pour l'chafaud.

Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempte rvolutionnaire en
Allemagne, fut pargn aux princes renverss. Ils partirent pour
l'tranger, et non pour l'chafaud.

La Germanie, livre  elle-mme et non plus grise par Berlin, n'a
massacr aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice,
devrait donner  rflchir  beaucoup de ceux qui en parlent sans la
connatre.

                                   *

                                 *   *

Dans le petit duch de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie tait diffrente de
celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point
de cortges  effet, ni d'tiquette tudie. Simplement une tenue
aimable et distingue qui tait au got de ce Prince allemand de haute
et humaine culture, mon oncle, le duc rgnant Ernest II, dont j'ai dj
dit combien il fut bon pour moi.

Il me gtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine.
Son affection ne varia jamais. Prs du duc et de la duchesse, ma tante,
trs affectueuse, j'ai oubli souvent les tristesses de mon mariage.

Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe,  travers les forts de
sapins et de htres, taient pour moi un plaisir enivrant.

Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'ge ne pesait
pas. Souvent, dans la montagne, j'tais porte par une mule blanche, et
le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le
paysage agreste, la bte et l'amazone.

Le soir, on dnait, par beau temps d't, sous de grands arbres clairs
de lumires heureusement distribues. J'tais ordinairement vtue d'une
robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir pare d'une
guirlande de fleurs qu'il faisait prparer chaque jour, dlicat hommage
du plus courtois des oncles.

Chez la Duchesse Marie, je vcus aussi  la Rosenan des heures gaies et
charmantes. Ses filles taient exquises. Quelle radieuse apparition que
celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne
pouvait l'oublier, ne l'et-on vue qu'une fois.

Cobourg, berceau d'une famille qui a donn tant de rois et de reines, de
princes et de princesses royales et impriales, voyait frquemment s'y
runir les gnrations vivantes.

Un mariage, des fianailles, ou, simplement, l'poque des vacances, les
ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux taient heureux de s'y
retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs
charges, ceux-l le fardeau des tudes.

Parmi les gens d'ge raisonnable, chacun, alors, tendait  tre lui-mme
et  s'galer au commun des mortels.

L'attrait d'une existence normale est trs vif sur ceux qui en sont
privs par leurs fonctions et les devoirs de la reprsentation. Le
public se fait ordinairement une fausse ide des personnes royales. Il
les croit diffrentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent  tre
comme tout le monde.

Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent
 s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanit.
Ils ont perdu la tte  force de prendre des poses devant leur glace, et
d'tre encenss de flatteries. Mais ces dformations sont accidentelles.
Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-tre, dans
n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les
mmes consquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en
plus entoure de contrles, et limite  une fonction symbolique,
ncessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle
pourra tre excellente, efficace, tendue, si le Prince est quelqu'un;
mdiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Aprs lui,
un autre, meilleur peut-tre. Au fond, tout est loterie; et le suffrage
universel et le choix des assembles ne sont pas moins aveugles que le
sort.

Je vis de prs,  Cobourg, l'Impratrice Frdric, due dans ses
ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale
et impriale de Prusse et d'Allemagne passe si tt sur la tte de son
fils d'un oeil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'gosme et la
vanit du personnage l'incitaient  craindre plus qu' esprer. Et
quelle piti dans ses yeux arrts sur la mdiocrit de sa belle-fille!

Les Romanow et leurs proches taient des fidles de Cobourg. Les
Grands-Ducs, frres de la Duchesse Marie, ses belles-soeurs les
Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique
diffremment, apportaient les chos de cette fastueuse et complexe cour
de Russie, cour asiate et que j'ai tt sentie  mille lieues et mille
ans de la comprhension du sicle.

Entre autres crmonies mmorables, dont je fus tmoin au berceau
familial, j'ai gard souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la
Princesse Mlita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le
bonheur semblait de la fte. On avait invit l'Amour, hte rare des
unions princires.

Je n'en dirai pas autant des fianailles du pauvre Niki avec Alice de
Hesse, clbres aussi  Cobourg.

Celui qui devait tre le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif,
insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiance tait
lointaine, absorbe, concentre. Elle inquitait dj son entourage par
son penchant au rve et  l'tranget.

Elle avait remplac la Princesse Batrice, marie au Prince Henri de
Battemberg, auprs de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de
prdilection. La souveraine voulut pour elle le trne de Russie et fit
le mariage dont je vis les fianailles. La vieille reine les prsidait.
Elles furent sans gaiet. Si quelque joie sembla, par moments, y rgner,
ce fut une joie force, factice. On sentait comme un poids peser sur
l'assistance. Mystrieux avis du Destin.




XIV

LA REINE VICTORIA


Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de
Cobourg et moi, nous fmes maintes fois les htes de notre tante et
cousine? Des plus hospitalires, elle se plaisait  la vie de famille,
et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de
prfrence les Cobourg, d'o tait venu feu le Prince Consort.

Quoique de trs petite taille, doue d'un embonpoint plutt dformant,
le visage fort color, elle avait grande allure quand elle faisait son
entre, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel.
Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours
arrang de sorte que les bouts pendaient, dentels. Elle tait, en
gnral, vtue d'une robe de soie noire  petite trane, dcollete en
pointe. Elle portait au cou, en mdaillon, le portrait du Prince, mari
inoubli; sur la tte, le bonnet de veuve, en crpe blanc; rarement des
gants. Dans les grands jours, le _Ko-hi-nor_, ce diamant merveilleux,
trsor des trsors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du
bonnet.

Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle tait expressive de
gestes, de ton, de regard. Son nez avait des faons de frmir qui
rvlaient ses penses. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle
promenait sur le cercle familial form autour d'elle? Le moindre dfaut
de toilette, le moindre manque  l'tiquette tait immdiatement
remarqu. L'observation ou la rprimande suivait aussitt, adresse d'un
air et d'une voix qui ne tolraient aucune rplique. A ce moment, le nez
se plissait, les lvres se pinaient, le visage se colorait davantage,
et toute la personne royale semblait agite de mcontentement.

L'orage pass, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle
et voulu faire oublier sa vivacit.

En arrivant ou en partant, elle saluait  la ronde, d'un petit signe de
tte protecteur.

J'eus le malheur, parfois, de lui dplaire.

Elle dtestait les cheveux boucls en franges cachant le front. On se
souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y tais
conforme. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaant la Reine, elle me
dit, un jour: Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une
manire plus _princesse_.

Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne gotait pas
non plus cette coiffure, et fut tmoin de l'observation de notre tante.
Celle-ci lui aurait donn le _Ko-hi-nor_ qu'il n'aurait pas t plus
satisfait. Je fus aussitt gratifie d'une algarade qui eut pour
rsultat de me dcider  ne point tenir compte du reproche de la Reine.
Mes cheveux irrits demeurrent en franges boucles sur mon front.

A Windsor, comme  l'le de Wight,  la belle saison, la Reine sortait
en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous tions
gnralement admis  l'honneur de l'accompagner.

Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de
l'appartement royal. Enfin, prcdant la Reine, le _plaid_ sur le bras,
le flacon de whisky en bandoulire, paraissait John Brown, le fidle
Ecossais qui tint une place considrable dans la gazette de la cour et
de toutes les cours,  la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.

Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attel de deux gris
pommels, et la promenade, qui devait durer environ deux heures,
commenait.

La nuit venant, John Brown se trmoussait sur le sige. Il se retournait
frquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour.
Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement
qui, malgr le rconfort du whisky, et compromis sa sant, et l'et
empch de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai
remarqu seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au
crpuscule, par temps humide. Elles le rendaient de mchante humeur. Il
ne se gnait pas pour le laisser voir; il ne se gnait en rien, du
reste.

Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mmes en savaient quelque
chose.

Il advint au Prince de Galles, qui devait tre le grand Roi Edouard VII,
de souhaiter d'tre introduit chez sa mre  une heure o il n'tait pas
annonc. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit
simplement: _Not allowed, Sir._

Si, dans l'intimit de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute
crature humaine, ses moments de libert, elle n'en fut pas moins une
grande souveraine et une haute figure. Son Jubil, clbr avec l'clat
dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait
dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en
dlire, la chevauche des rois, des princes, des rajahs indiens et
autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes
constells de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des Mille
et une Nuits.

On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront
s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors,
exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le pass, le
prsent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer.

Qu'on ne dise point: Vanit des vanits! Les pompes ont leurs raisons
d'tre. Une socit sans thocratie, aristocratie, et apparat
proportionn  ces institutions, est une socit qui meurt. Il faudra
toujours en revenir aux quivalences de souverainet, de cour et de
divinit, sans quoi l'difice social, dcouronn, ne sera qu'une grange
ou une ruine.

Ce fut  l'occasion d'une des grandes ftes du Jubil, que, selon ma
fcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang
dans le cortge royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprs de me
faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant
toutes choses, commenait par prdire que je ne serais pas  l'heure.

Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'tre
en toilette de crmonie, juste  la minute dite. Les hommes ne
comprendront jamais cela!

J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais d prendre mieux mes
dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas tre en
faute. La crmonie exigeait que, pour la formation du cortge, personne
ne manqut. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers
la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.

Lorsque j'entrai, j'tais d'une extrme confusion. Mais c'tait l'poque
o je me savais belle et admire. Je vis que tous les yeux, tourns vers
moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards fminins taient
irrits; heureusement, les regards masculins, d'abord svres, ne
tardrent pas  s'adoucir. Je fus comme blouie devant ces soleils
terrestres.

Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire,
tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilit s'taient
faits, dans l'assistance, attentive  l'apparition de la coupable qui
faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis
que mon entre devait tre de celles qui ne russissent gure qu'une
fois dans la vie.

Je pris mon temps, et mis toutes les grces dont je pouvais disposer
dans ma rvrence et mon salut de cour.

Quand je vins baiser la main de ma mre, celle-ci, heureuse du murmure
flatteur qui avait suivi ma faon de me faire pardonner, me dit, en
m'attirant  elle: Tu tais faite pour tre Reine...

Je sens une larme furtive monter du coeur  mes yeux. Etrange nature que
la ntre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trne, on a besoin
de ces succs, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non
seulement le souvenir, mais l'apptit--et le regret!




XV

LE DRAME DE MA CAPTIVIT ET MON EXISTENCE DE PRISONNIRE

LE DBUT DU SUPPLICE


Mes malheurs, hlas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce
n'est pas sur moi qu'ils psent le plus.

La calomnie et la perscution, servis par des moyens puissants, ont eu
beau multiplier leurs coups, une vrit, au moins, s'est fait jour:

Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le
fusse en ont t pour leur honte, et, je l'espre, leur remords.

--Cependant, a-t-on dit, la Princesse est trange.

D'autres, mieux informs, ont prcis:

--Elle est faible d'esprit.

Pas mme, s'il plat  Dieu!

On objecte mes dpenses, mes prodigalits, mes dettes, et mon
abandon  mon entourage de mes intrts et de ma volont.

Raisonnons, en passant, ces trangets et ces faiblesses.

Il est parfaitement exact qu' certains moments, j'ai fait des dpenses
exagres. J'ai dit et je rpte que c'tait un moyen de me revancher
des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.

Certaine, ainsi que je l'ai indiqu, que dans l'ordre naturel des
choses, une fortune considrable devait me revenir, j'ai cd aux
offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation.

On a parl de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dpens
dix millions depuis 1897, poque du dbut dclar de mon effort de
libration.

On a donn des chiffres suprieurs, mais il faut faire la part des
exagrations des spculateurs et usuriers qui sont venus, envoys
souvent par mes ennemis, pour servir leur thse, et tmoigner de mes
folies, aprs m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaills.

On connat l'histoire difiante de ce crancier allemand soutenant, 
Bruxelles, devant les arbitres chargs de payer mes dettes sur des fonds
provenant de la succession du Roi, une rclamation de sept millions de
marks ramens  zro aprs enqute et vrification de ce qu'il prta
rellement et reut par la suite.

Si je m'abaissais  crire l'histoire des manoeuvres de toute sorte,
imagines contre mon indpendance, et tendant  me rejeter dans
l'impossibilit d'tre et d'agir, on dirait: Ce n'est pas possible;
c'est du roman!

Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie
seule se charge de les faire.

Qu'on veuille bien rflchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou
l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la
dfense.

J'ai fui et je me suis dfendue. Mais alors, afin de me reprendre et de
m'abattre, oh m'a d'abord rduite  la portion congrue, puis on m'a
coup les vivres.

J'avais perdu la meilleure des mres; le Roi, tromp, irrit du reste,
parce que, plus politique que je ne l'tais, il mettait, en ce qui me
concerne, les apparences de la correction au-dessus des ralits de la
conscience, le Roi se dsintressait du sort cruel fait  sa fille
ane.

Ds mon internement, mes soeurs et le reste de ma famille avaient eu
plus d'une raison de se rgler sur le Roi. Je me vis donc oublie des
miens, qui commettaient cette faute de ngliger, pendant des annes, de
m'aller voir dans ma maison de sant.

Ou j'tais malade, ou je ne l'tais pas! Et m'abandonner, c'tait
laisser voir que je ne l'tais pas...

La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement.
C'tait si pnible et si embarrassant--pas pour moi!

Quand je m'vadai, la piti affecte fit place  une colre sincre...

Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du
possible les services qui m'taient rendus. Enfin, je fus oblige de
plaider. Nouveau crime.

Ah! ce n'est pas de m'tre rvolte contre un mari et contre un mariage
devenus impossibles, qu'on m'en a voulu... Serais-je par hasard la
premire?... C'est d'avoir montr cet esprit dplorable que le monde ne
pardonne gure: l'esprit combatif, l'esprit de rsistance.

Une femme qui se dfend--mal, je le veux bien; les arcanes de la
procdure et les dessous des affaires m'ont toujours chapp--mais qui
se dfend tout de mme, infatigablement, pour le principe, pour
l'honneur, pour le droit, cette femme est dtestable. Elle veut avoir
raison, contre les autorits tablies; elle fait scandale. Elle crie:
Je ne suis pas folle! Elle crie: On m'a vole! C'est une peste!

Ordinairement, les gens bien levs qu'on enferme et qu'on dpouille ne
font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme
de Prince qui ne veut tre ni dmente, ni dupe!

Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point
parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et
puisqu'elle veut crire, elle crirait un livre  la gloire de la
justice humaine, en Belgique et ailleurs.

Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en dmordrai pas. Je peux
mourir, mconnue, diffame, dpouille: mon ultime parole sera pour
protester.

Ce qu'on me reproche serait  refaire, je le referais. Je n'ai nulle
honte de mes prodigalits passes.

Grce  Dieu, mes victimes sont toujours rentres dans leur argent,
avantageusement pour elles.

Je m'estimerais dshonore si j'avais fait perdre quoi que ce soit de
vraiment d  qui que ce soit. Mme les crocodiles, qui n'taient pas de
l'poque antdiluvienne, et par trop dmesurs, je ne les ai pas renis.

Cela dit de mes dpenses, arrivons  ce prtendu abandon de ma fortune
et de ma volont  mon entourage.

Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a vis une seule personne,
toujours la mme, celle  laquelle j'ai vou ma vie comme elle me voua
la sienne. Ses ennemis lui ont prt les mobiles dont ils taient
anims. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont ni qu'elle ft, par sa
grandeur d'me, au-dessus des misrables calculs de l'intrt. En vain
elle a jet dans le gouffre creus sous nos pas tout ce qu'elle tait,
tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime
renoncement, la haine l'a touff sous ses hideuses inventions.

O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bte hurlante et
monstrueuse?

Sans doute, pas plus que moi, vous n'tiez de taille  lutter contre les
financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui
trahissent. Mais prtendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pes
sur ma volont, gar mes pas, fauss mes actes... Ah! c'est absurde
encore plus qu'infme.

Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de rsistance qui a
tout sacrifi  un idal d'honneur et de libert, et je serais, hors de
cela, une poupe dont on joue, une girouette au vent!

Toute de conscience pour l'essentiel de la dignit humaine, je serais
l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire?

N'est-ce pas insens!

Mais laissons cela, et rsumons, en les clairant de lueurs nouvelles,
les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu dsarmer, jusqu'au
jour o une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un
tournemain des trnes indignement occups, m'a sauve des perscutions
dont j'tais l'objet.

A la veille mme de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie
austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquits dont
j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de
crimes,  leur actif, demeurs ignors! Et quelle corruption  leur
contact!

On sait le dbut des intrigues o j'ai succomb.

J'tais  Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me
fut enleve, comme je l'ai dit, par son fianc liant partie avec le
Prince de Cobourg, au mpris de la parole qu'il m'avait donne.

Le Prince sentait que j'allais lui chapper dfinitivement, et, avec
moi, la fortune  venir du Roi.

Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.

Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne
pouvais m'empcher de me librer de ce qui fut promis  un homme, quand,
de lui-mme, il avait dtruit les raisons qui avaient t la base du
serment prononc, j'hsitais  me librer de ce qui fut jur  Dieu,
invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne perscute.

L'indissolubilit du mariage est une chose; la dissolubilit des liens
de la chair en est une autre. Plus j'ai vcu, plus j'ai pens que le
divorce est un flau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les
cas individuels ne sont rien; seul compte l'intrt de la collectivit.
Tant vaut le mariage, tant vaut la socit. On a fait du mariage quelque
chose de fragile, la socit tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison.
Mais qui de nous ne chancelle et ne mconnat que la rgle divine est
essentiellement une rgle humaine?

Le comte venait de recevoir,  Nice, les tmoins du Prince de Cobourg
que la cour de Franois-Joseph avait dcid  ce cartel. Le duel mit en
prsence les deux adversaires,  Vienne, au mange de cavalerie, en
fvrier 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux
fois, le gnral tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le
lieutenant continua de mnager le gnral, et le toucha d'un coup lger
 la main droite.

Il renfora ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir  son
gard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable
histoire de fausses lettres de change, invente de toutes pices, et
dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice.

Le jugement--inou!--qui prtendit dshonorer le plus noble des hommes
n'et pu tre prononc, si mon tmoignage avait t retenu.

Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma dposition fut touffe, et le
Comte, condamn!

Un homme vit encore, silencieux et cach, et qui, si je calcule bien, a
soixante-quinze ans rvolus, quand j'cris ces lignes qu'il pourra lire,
si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde.

Dans l'instant o mon souvenir l'voque au seuil des maisons de fous o
sa haine me jeta, au seuil des prisons o elle fit enfermer le comte
Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonn.

Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la
justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles
l'pargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous.

Je ne sais mme plus quels furent les instruments de sa vengeance.

On m'a montr, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre tre, aux
trois quarts aveugle, pench vers le tombeau, et l'on a murmur  mon
oreille le nom de l'avocat juif, rprouv par tout ce qui est estimable
dans Isral, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil
de l'implacable fureur acharne  ma perte.

J'ai dtourn les yeux en pensant que ce mme personnage, obstin dans
son systme de rigueurs policires au service de l'abus de pouvoir,
avait arm le bras de la femme qui tua mon fils...

Et bouleverse, je me suis demande:

--Ont-ils compris?

Oui, peut-tre. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils taient. La vie
aussi a d les changer.

Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remmorer hier?

Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite
qu'ils pouvaient nous faire arrter! Je croyais sur parole des
missaires  la solde du Prince. Nous tions en France, o je ne
risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et
protection  la Reine Victoria, qui m'avait donn tant de marques
d'affection.

Ma fidle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et
mes voyages prcipits.

A peine  Londres, nous recevons de mystrieux avis de prtendus amis:
il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi...
Et nous repartons, sans que je cherche  rejoindre la Reine, avec qui
nous venions de nous croiser, car, au mme moment, elle se dirigeait
vers le Midi de la France.

Nous n'tions pas faits pour tre des criminels. Ils sont plus
rsistants.

Traqus par notre propre imagination trop crdule, nous pensmes alors 
trouver un asile prs de la mre du Comte, au chteau de Lobor.

On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en
Croatie, chez la comtesse Keglevich.

Son second mari, pre adoptif du Comte Geza Mattachich, tait membre de
la chambre des Magnats de Hongrie, dput et ami du ban de Croatie. Je
me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit.

Notre aventure avait pris les proportions d'un vnement mondial. Les
journaux de la terre entire en parlaient. Le duel avait mis le comble 
cette publicit terrible. Et comme encore la calomnie et ses manoeuvres
n'avaient pas eu d'effet, nous tions des personnages romanesques dont
la sincrit dsarmait les rigueurs de la critique et ralliait les
sympathies du sentiment.

Quand je pense que j'ai t, ensuite, taxe de duplicit, je ne peux
m'empcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise
d'existence plus tablie que la mienne. Je n'ai jamais dissimul aux
miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai t 
bout de forces, je n'ai pas fait mystre du secours que je trouvais en
un sauveur chevaleresque, plac providentiellement sur mon chemin.

Mais le monde ne pardonne pas  ceux qui ne veulent point porter de
masque, et qui ne cachent pas leur coeur.

Tant de gens ont  dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais
moi... En vrit, o est le crime?

Je peux mourir tout  l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu.

Forts de notre commune loyaut, navement persuads qu'en France, en
Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger,
avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous--ds
Nice, Gunther de Holstein m'avait prvenue, et parlait de me faire
protger par son tout puissant beau-frre... Inoubliable comdie!--nous
arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich,
je serais en sret.

Le comte me confierait  ses parents pour le temps qu'exigerait le
rglement de ma sparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit
s'apaiserait. L'opinion publique tait pour moi, et, premirement, celle
d'Agram, o le comte et les siens jouissaient de l'affection gnrale. A
Vienne, la camarilla ennemie dsarmerait. Nous ne serions plus, bientt,
que deux cratures semblables  tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses
fers briss; celle-l secourable. Et de ce malheur et de ce dvouement,
peut-tre qu'un jour le temps ferait un bonheur rgulier.

O rves,  esprances, nous sommes votre jouet. La lourde ralit surgit
et nous dchire.

Nous n'avions pas prvu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse
accusation viserait le comte.

En un instant, son beau-pre, trs connu  la cour, influent d'ailleurs,
fut dtach de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imput 
son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.

Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit
permis de faire.

L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son
fils et son mari, tait dans une situation poignante.

Et nos ennemis avaient le champ libre  Agram.

Cependant, deux partis se formrent: d'un ct, les tudiants et les
paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangrent la
police et les autorits. Vienne sut qu'une espce de rvolution locale
groupait en notre faveur des partisans.

Ds l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse
et des campagnes, elle fut effraye et livra notre tte. L'avocat du
Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire dlivrer plein
pouvoir. L'Empereur consentit  le laisser agir  sa guise. Il eut en
poche de vritables lettres de cachets.

Je dois dire,  la dcharge de Franois-Joseph, qu'on lui certifia que
le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait rpondu:

--Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra.

Le Prince et ses cratures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures
furent trs bien prises et leur machination bien conduite. Un train
spcial attendait en gare d'Agram celle qui devait tre _dclare_ folle
par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire tait prte
pour celui qui serait _fait_ criminel aux yeux du monde.

Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore!

Un mdecin lgiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu,
mon certificat d'alination mentale tout rdig, m'attendait  Agram,
aux ordres de la police, avec une infirmire de l'asile de Doebling.

Ces gens et une quipe de dtectives restrent aux aguets une semaine.
Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrter
au chteau de Lobor, en pleine campagne, o nos dfenseurs, en un clin
d'oeil, seraient accourus.

Alors, l'autorit militaire convoqua le comte,  Agram. Officier en
cong, il devait rpondre  cet appel.

Nous emes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au chteau,
notre situation tait pnible, par suite du revirement de son possesseur
qui avait pris le parti de s'loigner, emmenant la Comtesse Keglevich,
il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une
dsaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se
rendrait  la convocation reue, et je serais aussi  Agram. Impossible
pour moi de m'loigner d'un danger qui pouvait le menacer.

Nous partmes. Je descendis avec ma dvoue comtesse Fugger  l'htel
Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le
mien. Nous tions arrivs tard, dans la nuit.

Au matin, vers 9 heures, je n'tais pas encore leve, on fora la porte
de ma chambre.

Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vtus et gants
de noir, policiers en tenue de gala. Le mdecin lgiste et l'infirmire
de Doebling les escortaient,  distance.

Le train spcial trpidait en gare. Quelques heures plus tard, sans
avoir eu la possibilit de me reconnatre, raye soudain de la socit
normale, j'tais dans une cellule de Doebling, aux abords de Vienne. Par
un guichet mnag dans la porte, on pouvait me surveiller. La fentre
avait des barreaux normes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.

On m'avait place dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un,
lch, pour changer d'air, dans une petite cour sable, aux parois
matelasses. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.

Je me retirai, horrifie, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai
tomber sur un lit troit, et, sanglotant, je cherchai  me cacher sous
l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.

Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de
Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs.

Cependant,  Agram, le Comte, arrt, lui aussi, apprenait dans les
formes du code militaire autrichien, qui tait encore celui de 1768,
qu'il tait accus--on saura par qui tout  l'heure!--d'avoir ngoci
des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de
Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stphanie.

J'allais tre proclame folle, et il serait proclam faussaire.

Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien,  ct de ce que l'on
ralisa contre lui!

Ah! cette justice de cour que la rvolution a balaye! Ah! ce code d'une
arme, esclave du trne avant d'tre gardienne de la patrie! Quel dfi
au bon sens,  la veille du XXe sicle.

Et l'on s'tonne, ensuite, qu'un peuple se soulve!

Le comte fut mis en prison sur la dnonciation du mme innommable
individu qui se muait pour moi en policier.

Le gouverneur d'Agram tait  ses ordres! Il crut sur parole--ou en eut
l'air--ce petit avocat  tout faire, racontant que le comte Geza
Mattachich avait faussement appos ma signature et celle de ma soeur
Stphanie sur des traites qui taient dj depuis neuf mois chez des
prteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de
la fausset des valeurs.

Or, ma signature tait bien et dment la mienne.

Voil ce qu'il ne fallait pas que je dise.

Celle de ma soeur tait fausse et ajoute aprs coup, mais par qui et
pourquoi?

Voil ce qu'il ne fallait pas que je demande.

Enfin, le comte tait tranger  la ngociation de ces valeurs et 
l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir.

Voil ce qu'il ne fallait pas que je dmontre.

Aussi tais-je sous bonne garde.

Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire
autrichienne, se trouvait en face d'un _auditeur_, magistrat _qui tait
 la fois accusateur, dfenseur_ et _juge_--simplement.

Et celui-ci avait t bien choisi!

--Ce n'est pas croyable, dira-t-on.

Oh! ce n'est pas le plus fort.

Le 22 dcembre 1898, le comte a t condamn  la perte de son grade et
de son titre nobiliaire et  six ans de dtention cellulaire pour avoir
escroqu environ 600.000 florins  des tiers dsigns.

Or, le 15 juin prcdent,  l'chance des soi-disant fausses traites,
les susdits tiers cranciers, _non plaignants d'ailleurs_, avaient t
intgralement rembourss par le Prince de Cobourg tenant ma signature
pour bonne ds lors que j'tais  Doebling, et que le Comte tait perdu.
Oui, bien perdu et  jamais,  ce que pensait, du moins, son bourreau.
En effet, quoique, par des amis zls, le comte et pu obtenir une
dclaration signe des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien 
rclamer et qu'aucun prjudice ne leur avait t caus par le comte Geza
Mattachich, cette pice, l'_auditeur_ la repoussa, la dissimula au
tribunal. Il n'en fut pas fait tat.

Et l'abominable jugement prtendit faire du comte, gentilhomme entre les
gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il ft innocent et que
tout crit son innocence.

Mais je m'attarde  des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait
que l'affaire fut voque, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grce au
parti socialiste indign[1].

Le Comte a t veng, du haut de la tribune parlementaire, et l'espce
de justice qui dshonorait l'arme autrichienne a cess d'exister,
ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps
criminelles.

  [1] Extrait du compte rendu de la sance du Reichsrat, du 17 avril
    1902. Interpellation du dput Daszynski:

    Messieurs, le second jugement qui a t prononc  la suite de la
    demande en rvision du premier procs a admis que M. Mattachich
    n'avait falsifi qu'une seule des signatures!

    Ce verdict du tribunal militaire suprieur est d'une importance
    capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal
    militaire suprieur avait simplement rejet le pourvoi, nous
    pourrions croire encore que Geza Mattachich avait fauss les deux
    signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort  personne,
    puisque les usuriers ont recouvr tout leur argent avec le
    formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de
    l'chance, puisque, de tout cet argent, pas un tratre liard n'est
    entr dans la poche de Mattachich, dtail qui, en effet, n'a pas t
    relev  la dcharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous
    demander quel intrt aurait eu Mattachich-Keglevich-- moins
    d'admettre chez lui un singulier got de perversit-- corroborer
    par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui
    ont t reconnues comme bonnes?

    Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: _Cui
    prodest?_ nous rpondrons que ce ne fut certainement pas 
    Mattachich-Keglevich,--car cela n'a pas eu d'autre rsultat que de
    l'envoyer au pnitencier de Moellersdorf,--mais bien aux bailleurs
    d'argent. Il tait d'une grande utilit pour eux qu'une fausse
    signature ft ajoute  une bonne, car c'est un fait bien connu que
    pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une
    authentique, et je vais vous dire pourquoi.

    Avec une signature vraie, le mari, qui est oblig de faire honneur
     ces sortes de dettes, peut dire: Je consens  payer, mais
    dfalcation faite des bnfices retirs par les usuriers, et c'est
    ainsi que le prince de Cobourg a pay dans bien des circonstances.
    Mais, cette fois, les usuriers ont ripost: Non! Grce  une fausse
    signature, nous avons la possibilit de faire du scandale, de
    menacer; nous avons entre les mains une arme dirige contre le
    prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.

    Messieurs, je vous ai suffisamment prouv que le second jugement
    avait pos l'affaire sur un autre terrain et l'avait claire d'une
    faon tout  fait nouvelle. S'appuyant l-dessus, Mattachich s'tait
    adress  la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a dcid
    qu'aprs examen de la procdure il y avait lieu de confirmer le
    second jugement et de repousser l'appel form par le condamn!

    Or, Messieurs, de nombreuses prsomptions se sont accumules qui
    dmontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a t produit
    notamment une lettre, qui tait fausse galement, et dans laquelle
    on indiquait aux juges la ligne  suivre.

    C'tait une lettre crite en allemand et adresse  Lopold II, roi
    des Belges. Ce document--cela a t surabondamment tabli--tait
    apocryphe. Il avait t crit non point dans l'intrt de
    Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont
    commis ce faux taient bien plus dans l'entourage des usuriers que
    dans celui de Mattachich.

    Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prteurs d'argent.
    Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les
    jugements,  des directeurs d'une maison de commission, mais  des
    hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent  de nombreuses
    personnes de la cour  des taux tout  fait usuraires et  qui les
    signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse
    hritire, veuve Stphanie, sont parfaitement connues.

    Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire dfiler
    devant vous tous les lments du procs, je m'appuie ici non point
    sur de vagues prsomptions, mais sur des dpositions de tmoins, sur
    des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'
    l'vidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au
    pnitencier de Moellersdorf, est un innocent.

    Huit jours avant son arrestation, on consentait  reconnatre par
    acte notari qu'on lui donnerait toute latitude de fuir (_Ecoutez!
    Ecoutez!_)  la condition qu'il consentt  quitter la princesse
    Louise.

    Messieurs, on ne propose pas  la lgre  un homme comme
    Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notari son libre
    dpart pour l'tranger. On voulait simplement se dbarrasser de lui,
    on voulait assouvir la vengeance du prince-poux, et c'est  cause
    de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a t accompli. Et, comme
    si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors prsident
    du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une
    trangre importune du territoire des royaumes et des pays
    reprsents au Reichsrat, bien qu'elle ft la femme d'un gnral
    autrichien. (_Ecoutez! Ecoutez!_) Oui, Messieurs, nous allons livrer
    ce fait  la publicit; lisez demain, dans le compte rendu de la
    sance, mon interpellation  ce sujet et vous y trouverez les dates
    et tous les dtails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intrt de
    certains grands et hauts personnages qui possdent beaucoup
    d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne
    pourraient pas se produire si nous tions un Etat vraiment
    constitutionnel. (_Trs vrai!_)

    Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la
    responsabilit d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour
    que le riche prince de Cobourg pt assouvir sa vengeance?
    Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien
    franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes
    n'auraient jamais prononc une pareille sentence si Mattachich et
    les tmoins avaient comparu devant eux, si l'accus avait pu poser
    des questions aux tmoins, si la presse avait pu faire le compte
    rendu des dbats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement
    dou, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il
    avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les
    gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des
    juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne
    veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai
    d'autre but ici que de dnoncer une institution qui est fatalement
    la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs.

    Et puisque nous avons ici l'occasion de dbattre de pareils faits
    en plein Parlement, je demande  M. le Ministre de la Dfense
    Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme
    d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des
    cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et
    tranquille, assumer sur sa tte la responsabilit des angoisses et
    des tortures infliges  un innocent? Va-t-il garder plus longtemps
    le silence ou va-t-il parler?

    S'il n'est peut-tre pas encore en tat de prendre une dcision
    aujourd'hui, il ne doit pas hsiter plus longtemps  faire la pleine
    clart dans cette mystrieuse affaire.




XVI

SOUS LES TILLEULS DE LA COUR


Imagine-t-on ce que peut tre la souffrance d'une femme qui se voit
raye du monde, et mene de maison de fous en maison de fous,
prisonnire consciente d'un odieux abus de pouvoir?

A Doebling, puis  Purkesdorf, o je fus ensuite, ma torture et t
au-dessus des forces humaines, si j'avais t seule  souffrir. Mais,
avec l'espoir en la justice divine, l'ide qu'un innocent subissait 
cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de
l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais
m'abandonner tandis que le comte rsistait, hroque, avec une dignit 
laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les dbats au
Reichsrat mirent en lumire.

Quelles heures cependant j'ai vcues! Quelles nuits angoisses! Quels
cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en
vain, souvent, de me contenir.

La piti de mes gardiens et gardiennes tait heureusement pour moi, un
rconfort. De mme l'embarras craintif des docteurs et leurs gards
humains.

Sauf deux ou trois misrables ou pauvres diables, acquis  mes ennemis
par cupidit ou sottise, je n'ai gure trouv que des alinistes que ma
folie rvoltait, et qui ne demandaient qu' passer  quelque autre la
responsabilit de me garder parmi les fous.

L'opinion autrichienne tant dcidment trop hostile, mon tortionnaire
et ses complices trouvrent en Saxe une maison de sant complaisante et
de tout repos. Je fus conduite  Lindenhof, dans la petite ville de
Koswig,  moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des
forts.

Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls!
Agrables tilleuls, et qui me ramenaient  _Unter den Linden_,  Berlin,
et aux obligations que je pouvais avoir  mon gendre et  sa famille,
que ma captivit au pays de Saxe rassurait. L'hritage du Roi ne
tomberait pas en mes mains prodigues!

Personne,  prsent, de l'entourage qui m'tait cher, ne restait prs de
moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait d me laisser 
mes geliers. Par compensation, on prtendit faire grandement les choses
 Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le
commencement de la sagesse.

Il ne fallait pas qu'on pt dire, comme des internements prcdents, que
je n'tais traite ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un
pavillon spar, un quipage, des femmes de chambre et une demoiselle
de compagnie. J'eus la permission de sortir, quand le Conseiller de
sant Docteur Pierson, directeur de l'tablissement, ne s'y opposerait
point. Mais mon pavillon tait entour des murs d'une maison de fous;
mais le cocher et le valet de pied taient des policiers; mais la
demoiselle de compagnie n'occupait ce poste que pour me garder
prisonnire, et faire sur moi d'abondants rapports.

Ma cage avait des dorures et quelques chappes sur la campagne, voire
sur la ville proche. C'tait tout de mme une manire de tombeau o je
connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue,  commencer par les
miens.

J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils
mirent des annes  venir visiter la malade que je devais tre. Ils
s'murent quand l'opinion s'tonna de leur indiffrence.

L'iniquit du sort fait au comte Mattachich tait devenue plus forte que
la puissance qui voulait l'anantir. En parlant de lui, la Presse se
souvint de moi. Je vis alors paratre ma fille, puis ma tante la
comtesse de Flandre; enfin, ma soeur Stphanie me donna signe de vie.

J'avais perdu ma mre bien-aime sans la revoir. Ses lettres,  la fois
si bonnes et si cruelles  mon coeur, taient mes reliques les plus
chres. Elles me dchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse
de ma mre tait persuade de ma maladie.

Du Roi, hlas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme  la Reine!
N'tait-il pas convaincu de la culpabilit du Comte? Avec quels soins
son sige n'avait-il pas t fait? Pour mon mari et mon gendre, mon pre
devait tre, avant tout, certain de nos crimes.

Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, prive de
secours et de libert?

Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies  Bruxelles, et
quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme
supplicie. Je ne voyais le salut que du ct de l'infortun qui
souffrait aussi le martyre au pnitencier de Moellersdorf, pour avoir
voulu me sauver d'un enfer et de ses dshonorants abmes.

On s'est tonn ensuite de notre fidlit rciproque. Peu d'tres savent
et sentent que, pour certaines mes, le ciment le plus fort est celui
d'une commune douleur. Nos joies furent phmres, nos peines
prolonges. Nous avons t incompris, mconnus, diffams, torturs. Nous
avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes.
Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilit de savoir,
de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou
des formes d'usage, que la haine et la duplicit savent faire servir 
leurs desseins.

J'tais depuis quatre ans folle par raison d'Etat, quand la Cour de
Vienne, effraye de la clameur publique, se vit contrainte de lcher une
de ses proies: le Comte fut graci. Aussitt, sans rien craindre, il
entreprit de me dlivrer. Prilleuse entreprise, car la police
autrichienne et allemande,  dfaut d'une justice que la peur de la
Presse et des Parlements tiendrait sur la rserve, resterait aux ordres
de mes ennemis.

J'ai dit et je redis frquemment qu'il est incroyable que nous puissions
tre encore de ce monde...

Pour commencer, mon chevaleresque dfenseur se trouva pris dans les
mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir  ses
trousses des espions de tout genre. Quant  moi, je vis Koswig en tat
de sige, Lindenhof entour de gendarmes, et les sapins de la fort
gards  vue.

Fortifie de la prire et de l'esprance, je m'tais, sinon accoutume 
mes chanes, du moins  leur poids. Attache  ce culte de la nature que
j'ai toujours pratiqu, j'aimais les solitudes sylvestres, o il m'tait
permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de
geliers des deux sexes.

Je n'avais qu'un ami, mon chien prfr. Reverrais-je jamais le loyal et
fin visage, et les yeux clairs o, dans un monde de corruption, j'avais
trouv la pure lumire du salut?

Cependant, je ne dsesprais pas! Que resterait-il aux prisonniers
innocents, s'ils ne gardaient quelque esprance?

Ah! ce jour d'automne o je vis reparatre  l'horizon le soleil de la
libert et, avec lui, toutes les possibilits de vrit, de rparation,
de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite!

Il faisait un temps doux et pur. La clart solaire embellissait la
nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses
forestires qui s'tageaient sur la colline o je me plaisais. Ce dsert
de sable, plant de sapins, gay de son petit htel, en plein bois, du
Moulin de la Crte, tait familier  mes promenades en voiture. Ce
jour-l, je conduisais moi-mme, accompagne de ma demoiselle de
compagnie et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire,
et qui frla des roues de mon ct. Il me regardait. Je le reconnus...
C'tait le Comte... J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le
trahir point. Il tait donc libre! Je crus que je le serais le
lendemain!

Trois ans allaient s'couler avant que j'chappe  mes geliers.

L'alarme tait au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On
le chercha vers Koswig.

Ma demoiselle de compagnie qui, passagrement humaine, ou par calcul,
avait permis, les jours suivants, deux brves entrevues du Comte et de
moi devant elle,  l'cart, dans la fort, ne fut pas longue  se
raviser.

Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays tait plein de
policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon
sauveur s'loigna, surtout pour m'viter d'tre prive des promenades
qui, si entoure que je fusse, me procuraient le soulagement d'chapper
quelques heures  ma maison de fous.

Il ne lui restait qu'un moyen de prparer ma dlivrance: proclamer,
tablir que je n'tais point folle; en appeler  l'opinion, et trouver
des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libration.

Un livre parut, o il dmontra son innocence et la cruaut des procds
dont j'tais victime. La Presse du monde entier fit cho  son cri
indign. Et le secours espr nous vint en particulier de la gnreuse
France, o mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un crivain
franais, aussi rput qu'estim, et que je nommerais ici, avec
reconnaissance, si ce n'tait la rserve ordinaire de son caractre,
dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la prparation
d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il
s'informa. Il alla voir le Prsident de Police qui, gn, lui confessa
que j'tais victime d'une affaire de cour. Pour m'approcher, il
n'hsita pas  se faire conduire  Lindenhof, comme s'il tait
neurasthnique. Mais par mfiance, ou sret de diagnostic, on ne voulut
pas de lui dans l'tablissement. Il revint  Paris, et obtint du
_Journal_ que ce puissant quotidien, apprci pour son indpendance,
s'intresst  ma cause. Le comte, eut, ds lors, un appui efficace par
lequel d'autres se trouvrent.

Il ne pouvait reparatre  Lindenhof. Le journaliste franais y vint, et
la premire nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui,
inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jet par un
gamin dans ma voiture, en mme temps qu'une lettre du comte.

Cette lettre, la demoiselle de compagnie la saisit au vol. L'autre
missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policire
tenta de me l'arracher.

Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que
je n'entendais plus gure, et qui tait celle de ma patrie. Mes yeux
emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: _Esprez!_




XVII

COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE A LA LIBERT ET A LA RAISON


Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus grand besoin. Les petites
stations thermales abondent en pays germanique. La difficult n'tait
pas de trouver un lieu salutaire  ma sant, o mes gardiens n'auraient
pas  craindre une foule cosmopolite, et pourraient me tenir prisonnire
et isole.

Cependant, aussitt aprs l'incident des lettres jetes dans ma voiture,
j'appris que je resterais  Lindenhof. La cure promise tait supprime.

Par bonheur, le mdecin professeur, appel pour moi en consultation,
prit parti en ma faveur, consciencieusement, et me promit d'intervenir.
En attendant, mes promenades cessrent. J'acceptai mme de ne point
sortir, dupe des histoires que l'on me raconta, le Docteur Pierson, tout
le premier.

Il me gardait jalousement, mais avec gards. Que je ne fusse point
folle, il le savait bien; mais il savait encore mieux que ma pension
tait d'un prix trs rmunrateur. L'ide de me perdre lui tait
extrmement dsagrable. Il s'ingniait  me conserver autant qu' me
plaire, et se persuadait sans peine que Lindenhof devait tre, pour moi,
un sjour enchanteur.

Si n'avaient t,  mes yeux, ses titres de mdecin aliniste et de
gelier, ses visites n'auraient eu rien de trop dsagrable. Elles ne
manquaient point de courtoisie.

Le Docteur Pierson prenait aisment l'air du dvouement et de la bont.
Il me fit part, du ton le plus sincrement alarm, de certains avis
qu'il disait tenir de source sre, et qu'il m'appartenait de prendre en
considration, si je ne voulais le dsoler: des bandits avaient rsolu
de m'attaquer en fort,  l'improviste, et de me dpouiller des bijoux
que je portais ordinairement. Certes, le Docteur Pierson ne contestait
pas que le comte et pu m'crire. Toutefois, la lettre saisie par ma
Demoiselle de compagnie n'tait pas ce que j'imaginais sans doute.
Elle semblait apocryphe et fort inquitante par son mystre mme. On ne
pouvait me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord  la justice de
la connatre. Je serais sage de remettre celle que j'avais garde. Elle
manait assurment de cette bande qui prparait un attentat o je
pouvais tre vole et assassine.

Effraye de l'entendre, dprime, d'ailleurs, par l'existence qui
m'tait faite, je me laissai convaincre. Je ne voulus pas sortir.
Pendant plusieurs jours, je vcus angoisse, oppresse, incertaine. Le
sommeil me fuyait. A la rflexion, je ne savais plus que croire et que
penser. Supplice ajout au supplice.

On ne peut concevoir la rsistance qu'il faut pour conserver une
certaine lucidit, quand on vit, pendant des annes, dans le voisinage
des alins. La hantise est telle que, si l'on n'a point la force de
s'abstraire du milieu, on succombe, forcment.

Mais Dieu me permettait de m'vader sans cesse, en esprit, et de
rejoindre le sauveur espr. Je finis donc par me reprendre, et
redemandai  sortir. On ne put s'y refuser.

Cependant, je restais impressionne. Je n'osais me faire conduire aussi
loin dans la fort qu'auparavant. Et si j'apercevais un cycliste ou
plusieurs, je m'effrayais, sans rien dire.

Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour me dlivrer?

O Imagination! C'taient de bonnes gens qui allaient tranquillement 
leurs affaires.

Mon mdecin professeur n'avait pas oubli sa promesse. Son intervention
obtint l'effet dsir. Il fut dcrt que j'irais aux eaux de
Bad-Elster, en Bavire. C'est dans la montagne,  un quart d'heure, en
voiture, de la frontire autrichienne. Si je m'chappais de Charybde, je
tomberais en Scylla!

Le pays est agreste, et mriterait d'attirer la clientle cosmopolite.
Mais sa renomme, purement allemande, rassurait d'avance mes geliers.
Personne n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden bavarois. Et si,
d'aventure, mon dfenseur surgissait, il trouverait les avenues gardes.

De fait, l'htel o je descendis avec ma suite de policiers et de
policires fut immdiatement entour, selon les rgles de l'art, d'un
cordon de sentinelles et de surveillants.

Quiconque d'inhabitu, d'inconnu, approchait, tait suivi, observ et
promptement identifi.

Le Comte se garda bien de se montrer, quoique, par les intelligences
qu'il s'tait mnages  Koswig, il et appris sans retard que j'tais
partie pour Bad-Elster.

La police ne signala rien d'insolite  mes gardiens. Personnellement,
j'tais,  mon habitude, sans impatience ni rvolte. Ma demoiselle de
compagnie ne pouvait que rendre hommage  ma gracieuset. Mais, en
moi-mme, je _sentais_ venir la dlivrance.

Cette intuition se trouva promptement confirme:

Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme, dont l'allure, le
chapeau, le costume annonaient un Autrichien. Ses yeux cherchrent les
miens qu'ils fixrent avec insistance, pendant qu'il me saluait avec
respect. J'aurais jur que le regard de cet homme venait de m'annoncer
le Comte!

Je ne me serais point trompe!

Un peu plus tard,  l'htel, je sortais de la salle  manger, prcde
du mdecin de police attach  ma personne, et suivie,  cinq ou six
pas, de ma demoiselle de compagnie, un individu blond me frle et
murmure:

--Attention! On s'occupe de vous!

Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, incapable soudain
d'avancer. Je pus heureusement surmonter ce trouble. Mes deux Cerbres
ne s'aperurent de rien.

Le lendemain,  l'heure du dner, j'arrive, toujours escorte de mes
deux insparables, le Docteur et la suivante. Le Kellner qui,
habituellement, nous servait, tait un peu en retard et achevait de
disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait me regarder qu'avec
discrtion. Je m'aperois que ses yeux me parlent. En mme temps, sa
main passe et repasse sur la nappe, prs de ma place. Il efface un pli,
il tapote le linge, il n'en finit pas. Je m'assieds et, au bout d'un
moment, j'effleure, d'un geste ngligent, l'endroit que le garon
semblait indiquer: je sens craquer un papier sous la nappe...

Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils grenaient des lieux communs
laudatifs. Ils purent me voir approuver d'un gracieux sourire leurs
banalits. Ils redoublrent d'loquence, tout  leur sujet. J'en
profitai pour saisir et faire disparatre une lettre habilement place 
porte de ma main, entre la nappe et le bois, au bord de la table, prs
de moi.

Je lus cette lettre, je la dvorai, ds que je pus tre seule, dans ma
chambre. Elle tait bien de qui je pensais! Elle m'annonait la
dlivrance prochaine. Elle me donnait des explications sur ce qui
s'tait fait, et ce qui allait se faire pour que j'chappe  ma longue
torture. Je devais rpondre par la mme voie. Je pouvais compter sur le
Kellner.

C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne s'tablit entre le Comte
et moi. Je sus bientt, en dtail, quelles mesures je devais prendre,
quelle attitude garder, quels prparatifs effectuer et de qui j'avais 
craindre ou  esprer.

Le gardien de nuit tait gagn  mon vasion. Ce brave homme, comme le
Kellner, risquait gros  ce jeu. On ne saura jamais tous les
dvouements qu'a suscits, que suscite encore l'affreuse perscution
dont j'ai t victime.

J'eus enfin le billet avidement attendu: celui qui me disait: Ce sera
pour demain.

Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un jour  attendre, et je serais
libre... C'tait en aot 1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma
libert; je vivais dans le voisinage immdiat des fous, traite en
folle.

Une pense me glaa d'effroi: le Comte allait sans doute surgir, se
montrer. Or, rcemment, ma demoiselle de compagnie, exhibant un
revolver, m'avait froidement prvenue que, pour sa part, elle avait
l'ordre--de qui?--de tirer sur mon sauveur.

Jamais ma prire ne fut plus ardente. Puis, rassrne, confiante, je
fus toute  mes prparatifs.

J'avais besoin de quelques heures pour ranger mes papiers, dtruire des
lettres, disposer ce que j'emporterais. Comment faire tout cela sans
veiller des soupons?

Je m'avisai de dclarer qu'au lieu de sortir, l'aprs-midi, je me
laverais la tte. Ce soin, auquel je procdais souvent moi-mme, me
laisserait le loisir de rester chez moi en schoir, sans que la
demoiselle de compagnie, infatigable espionne, pt s'alarmer. La femme
de chambre disposa donc tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans
mon appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien soin de garder mes
cheveux secs, de crainte de quelque rhume ou nvralgie qui serait venu
intempestivement diminuer les bonnes conditions o il fallait que je
fusse.

La tte enveloppe, je pris les mesures ncessaires, sans tre drange.
Puis, le soir venu, repose, rafrachie,  m'entendre, par l'opportune
lotion de l'aprs-midi, je me rendis au thtre, avec mon habituelle
escorte.

De toutes les pices que j'ai pu entendre, aucune ne m'a laiss moins de
souvenir que celle dont le petit thtre de Bad-Elster rgalait, ce
soir-l, son honnte auditoire. J'tais, par la pense,  ce qui allait
suivre, et je me disais:

--Advienne que pourra, si la vie est en jeu, jouons la vie!

Le spectacle achev, je revins  mon htel sans rien laisser paratre de
mon agitation intrieure. Le docteur et la suivante furent aimablement
congdis au seuil de ma chambre, et ma dernire phrase put ajouter 
leur tranquillit:

--Nous devons aller au tennis demain un peu tt, dis-je. Je sens que je
passerai une bonne nuit. Retardons d'une heure notre partie.

Comment douter, l-dessus, que j'allais bien sagement m'abandonner au
sommeil? Au surplus, chaque soir, mes chaussures et mes vtements
m'taient enlevs, et si je n'tais pas enferme dans ma chambre,
quoiqu'on y et pens-- mon arrive, les serrures avaient t
renouveles,  cette intention,--le veilleur de nuit ne devait pas
perdre de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient l'htel.

Mais le veilleur tait gagn  ma cause, et, quant aux sentinelles, je
verrais bien ce qu'il en serait! Je craignais beaucoup plus ma
demoiselle de compagnie, loge  ct de moi, fine d'oreille, et
toujours sur le qui-vive.

Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de prdilection, le bon, le
fidle Kiki. Qu'en ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il
aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, je voyais le chemin se
hrisser d'obstacles.

Je ruminais tout cela, tandis que la femme de chambre achevait son
office. Enfin, je fus seule...

J'eus promptement revtu un costume et chauss des bottines que j'tais
parvenue  dissimuler, en prvision du soir de ma fuite. Mon bagage fut
bientt achev. Toute lumire teinte, retenant mon souffle, j'attendis
le signal.

Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'coutais...

Peu  peu, le silence se faisait complet dans ce coin tranquille de
Bavire o le spectacle, comme il est d'usage en Allemagne, prend fin
avant dix heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La calme nuit
enveloppait Bad-Elster, une belle nuit de pleine lune. Un danger de
plus, cette clart lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps
de villgiature touchait  son terme.

Les douze coups de minuit sonnrent, puis la demie, puis le premier coup
de l'heure, et presque aussitt j'entendis  ma porte un grattement de
souris. Kiki se dressa... Mais d'un signe, je lui fis: Chut! Et il
comprit!

J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit se dessina dans le
corridor.

--Me voil, dis-je, trs bas.

--Silence!... Tenez-vous prte. Je viendrai quand il en sera temps.

Il s'loigna.

Je suis reste deux heures, colle  la porte, ma valise prs de moi.
Enfin, j'ai peru un glissement. C'tait le gardien. Je me suis
retourne vers mon chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue  lui.
Les oreilles droites, assis sur son sant, au creux d'un coussin dans un
fauteuil, il comprenait que j'allais partir, et partir sans lui!

Je lui ai dit, en le caressant:

--Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du bruit, je suis perdue!

Il n'a pas boug. Il n'a pas aboy. Il n'a mme pas gmi, comme parfois,
en enfant gt.

Dj, j'tais  ct du gardien, sur le seuil de la porte.

--Il faut ter vos chaussures, murmura-t-il. On vous entendrait.

Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant de mon mince bagage,
il m'entrana, appuye  son bras.

D'un dernier coup d'oeil, j'avais dit adieu aux choses familires que je
laissais dans ma chambre, et recommand le silence  mon bon petit
chien. Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches de la
mienne, les portes de la Demoiselle de compagnie et du docteur. Dieu
merci, elles restrent closes. Un autre corridor nous mena  un escalier
par lequel nous gagnmes le rez-de-chausse. L, dans l'obscurit
presque totale, j'aperus une ombre, un doigt sur la bouche. C'tait le
Comte...

Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder. Il me fit
reprendre mes bottines et nous guida, protgs de la clart lunaire par
l'htel, jusqu' une serre, puis  une terrasse, qui accdait  la
route.

L, deux sentinelles s'taient rejointes et causaient paisiblement,
claires par la lune qui, pour notre perte, illuminait devant nous le
chemin de la dlivrance.

Nous attendions, anxieux. Bientt, les sentinelles se sparrent et
s'loignrent dos  dos... Le Comte, prenant brusquement son parti, me
fit franchir la route en quelques bonds lgers. Il tenait ma valise; le
gardien de nuit tait rest cach sur la terrasse. Nous tions  prsent
sous des arbres, de l'autre ct du chemin. Les sentinelles n'avaient
rien vu, rien entendu!

Restait  atteindre la voiture poste, pour nous,  quelque distance.
C'tait un landau  deux chevaux, quipage local qui pouvait passer
inaperu. Tout autre, inconnu au pays, et pu tre signal.

Catastrophe! La voiture n'tait pas o elle aurait d tre. Nous emes
un moment de dsespoir. Quelle nuit! Quels instants! Tout cela,
fivreusement sous des arbres que traversaient les rayons de la lune et
que les jeux d'ombre et de lumire peuplaient de fantmes effrayants.
Enfin, quelqu'un des gens gagns  mon vasion nous rejoignit et nous
mena vers le landau. J'y montai. Il partit. Mais ses chevaux fatigus
allaient lentement. Soudain, en plein bois, l'quipage s'arrte. Le
cocher confesse qu'il s'est gar et ne connat plus son chemin.

Il nous fallait arriver  un endroit appel les Trois Pierres,
dlimitation de trois royaumes. La Bavire, la Saxe et l'Autriche s'y
rencontrent.

Le cocher tournait le dos  la bonne direction, et revenait vers
Bad-Elster, alors que nous voulions gagner la petite station de Hof, et
monter dans le train de Berlin.

Nous emes la chance d'tre tirs d'angoisse par deux de nos partisans,
inquiets de ne pas nous voir arriver, et qui survinrent  propos.

Bref, nous parvnmes  Hof, et, quelques heures plus tard, nous tions
dans la capitale de la Prusse.

Mon gendre et son imprial beau-frre ne s'en doutrent pas, lorsque
leur arriva la nouvelle de mon vasion. Le bruit fut norme. Les choses
avaient t si bien arranges  Bad-Elster; les braves gens y taient si
sincrement pour moi, que les polices allemande et autrichienne en
furent pour leurs frais de recherches. Je m'tais vanouie, dissipe en
vapeur comme un farfadet. Du comte lui-mme on ne retrouvait plus trace.

Cependant,  Berlin, htes secrets d'un dput socialiste, le Docteur
Sudekum, qui se fit le gnreux dfenseur de ma cause, nous attendions
une accalmie dans la tempte, pour gagner un sol hospitalier.

Tout examin, nous rsolmes d'aller en automobile jusqu' une gare o
s'arrterait le Nord-Express, et de partir pour la France par ce train
de luxe, en traversant la Belgique.

Passons sur une alerte  l'htel,  Magdebourg, o j'aurais t reconnue
et dnonce, si je n'avais appel le Docteur Sudekum mon mari! Nous
parmes subitement trs unis, et il fut vident qu'un clbre socialiste
allemand ne pouvait avoir pour pouse une fille de Roi.

Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, tre seule dans mon
compartiment. Le train roulait  travers l'Allemagne. Le Comte veillait
sur moi, dans le mme wagon, et se tenait le plus possible dans le
couloir. Les heures passrent. J'entendis crier: Herbesthal!

J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma patrie sans oser m'y
arrter. Hlas! le Roi tait du ct du Prince de Cobourg... J'osais 
peine m'approcher de la fentre. Je tremblais. La douane belge passait
dans les wagons.

On heurte  la porte de mon compartiment et, derrire le conducteur, les
douaniers parurent. Mais on leur rpondit pour moi. Ils se retirrent
confiants.

O ironie de la banale question:

--Vous n'avez rien  dclarer?

Que n'avais-je, au contraire,  dclarer, fille ane du grand Roi de
ces braves gens qui ne me reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier
jusqu'au palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui faisait de
moi, partout, une victime et une exile!

J'tais toute  ces penses lorsque passa un vieux contrleur de chemins
de fer belges. Celui-ci ne fit pas comme les douaniers. Il me dvisagea,
et je vis qu'il dmlait sur-le-champ qui j'tais.

Le Comte, en observation dans le corridor, eut comme moi la certitude
que j'tais reconnue. Il suivit le contrleur. Cet homme le regarda, lut
son anxit sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans doute, par les
portraits publis dans les journaux, il s'arrta, puis, bonnement:

--C'est notre Princesse, n'est-ce pas?... N'ayez donc pas peur! Personne
ici ne la trahira.

Je n'ai jamais su le nom de ce fidle et bon compatriote. S'il vit
encore, puisse-t-il apprendre, par ces lignes, que ma gratitude est
alle vers lui bien des fois.

J'arrivai enfin  Paris, saine et sauve. Je n'avais plus rien 
craindre. J'tais sur une terre hospitalire, protge par de justes
lois.

On sait que les plus minents des alinistes franais reconnurent, aprs
de longues sances o je fus minutieusement interroge et examine,
l'inanit des affirmations pseudo-mdicales aux termes desquelles on
avait pu me tenir pour folle, pendant sept ans, et me traiter en mineure
incapable et interdite. Mes droits civils me furent rendus. En mme
temps que ma libert, j'avais miraculeusement recouvr ma raison.

Je devais, hlas! pendant l'affreuse guerre, retrouver sur ma route
l'implacable haine dont j'ai tant souffert.

Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et fut odieuse d'pret. Ce
n'tait plus par avidit des millions de l'hritage du Roi mon pre.
C'tait par apptit d'une autre fortune: celle de l'Impratrice
Charlotte, ma tante infortune, dont le chteau de Boucottes abrite la
vgtative vieillesse. Cette possibilit de biens veillait les mmes
convoitises; elle engendra les mmes procds. Mais, ici encore, je fus
providentiellement sauve.




XVIII

LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCS


Un livre existe, qui a t tir seulement  110 exemplaires,
judicieusement rpartis entre des mains qui ne les ont pas gars.

Ce livre, je dplore qu'on ne l'imprime pas  grand nombre, complt,
par exemple, _de toutes les pices_ du dbat relatif  Niederfullbach,
et des divers arrts rendus contre mes revendications. Tel qu'il est,
par ce qu'il contient et encore plus par ce qu'il ne contient pas, je
serais heureuse de le voir dans les Facults et Ecoles de Droit du monde
entier. Il y serait utile et suggestif. Le grand public lui aussi,
pouvant l'avoir sous les yeux, le consulterait avec intrt.

Que de rflexions il inspirerait, non seulement aux juristes, mais
encore aux philosophes, aux historiens, aux crivains, voire aux simples
curieux des documents par lesquels un sicle, un peuple, un homme se
caractrisent.

Que de trouvailles on y ferait sous la belle ordonnance des mots et des
chiffres. Quelle partie prodigieuse joue dans ce livre par un esprit
gnial entour de collaborateurs dvous  sa grandeur, tant qu'il est
vivant, et qui, enrichis et satisfaits, oublient son oeuvre et son nom,
ds qu'il est mort.

La reconnaissance, disait Jules Sandeau, est comme ces liqueurs d'Orient
qui se conservent dans des vases d'or et qui s'aigrissent dans des vases
de plomb.

Il y a peu de vases d'or parmi les hommes. On sait mme des vases pleins
 dborder de ce prcieux mtal, et qui ne sont que du plomb. Le contenu
ne fait pas le contenant.

Le livre que je voudrais voir diffuser est un fort volume reli en
carton vert, imprim  Bruxelles sous ce titre: Succession de Sa
Majest Lopold II.--Documents produits par l'Etat Belge.

Un des plus notables jurisconsultes de France m'a crit, parlant de ce
recueil:

C'est un trsor norme, une mine inpuisable. Un jour ou l'autre, les
amis du Droit, jeunes et vieux, de quelque pays qu'ils soient,
publieront des thses, des ouvrages, inspirs des documents de la
Succession du roi Lopold II. Ils sont sans prix. On y trouve un
passionnant roman d'affaires, de magnifiques conceptions, d'tonnants
modles de contrats, de statuts et de substitutions de personnes, enfin
un merveilleux dbat juridique o la morale et l'amoralit sont aux
prises. Le tout aboutit  un jugement fantastique, prcd et suivi de
transactions stupfiantes.

On croit ce procs fini. Il recommencera et durera cent ans peut-tre,
sous des formes et dans des conditions que nous ne pouvons prvoir. Il
est impossible que le dfi port par la justice belge au droit naturel
reste sans appel et sans sanction.

Si, comme on le verra tout  l'heure, il est incontestable que le Roi a
libralement transmis  la Belgique l'Etat du Congo form,  l'origine,
de ses deniers et de ses soins, la simple raison ne saurait admettre
qu'un tel don ait pu se faire sans obliger la Belgique  l'gard de la
famille du Souverain et, premirement, de ses enfants.

Que le donateur ait voulu exclure ses filles de sa fortune relle, c'est
non moins incontestable, mais qu'il l'ait pu, en Droit, ce n'est pas, ce
ne sera jamais admis par l'quit. On se heurte  un principe sacr qui
est la base mme de la continuit familiale.

Je citais tout  l'heure l'opinion d'un jurisconsulte. Ses confrres qui
lisent ceci le savent: je pourrais en citer mille.

Il a suffi, pourtant, d'un seul fonctionnaire de la justice belge, assez
puissant pour obtenir, au nom de la raison d'Etat, un jugement
sacrilge.

A la veille de l'arrt qui devait marquer dans ma personne la dfaite de
la lgalit, un de mes avocats se croyait si certain du succs qu'il
tlgraphiait  un autre de mes Conseils, dont les avis avaient t
prcieux, ses flicitations anticipes. Comment douter? Le procureur
royal, vritable lgiste, avait conclu en ma faveur. C'tait un honnte
homme. Il a sauv, ce jour-l, l'honneur de la justice belge.

Mon principal avocat belge tait si convaincu de ne pas tre battu qu'il
s'tait oppos  une transaction, possible peut-tre, et j'y tais
prte. Car, moi qui me suis vue, tant de fois, partie, devant les
tribunaux, j'ai horreur des procs. L comme ailleurs, j'ai t prise et
entrane dans un engrenage fatal. Il serait facile de le dmontrer.
Mais l'intrt n'est pas l. Il est dans l'extraordinaire dbat que j'ai
d soutenir, presque seule, dans le procs de la Succession du Roi.

Ma soeur Clmentine qui, peut-tre n'a pas assez lu Hippolyte Taine,
cdant  des illusions dynastiques a, sans hsiter, fait le sacrifice de
ses revendications. Elle a accept de l'Etat belge ce qu'il lui a plu de
lui offrir. Elle n'a pas considr qu'elle devait s'unir  ses soeurs.
La devise de la Belgique est l'union fait la force. Cette devise n'est
pas celle de toutes les familles belges.

Ma soeur Stphanie a t avec moi, puis s'est retire, puis est revenue,
puis est repartie...

J'ai pu m'obstiner dans l'erreur, on est libre de le penser; j'ai su, du
moins, ce que je voulais. Ma soeur cadette en a paru moins assure.
C'est son affaire. Il n'a pas tenu  moi que ma cause ne ft toujours la
sienne, en tant celle du Droit.

Car je supplie qu'on en soit persuad: je n'ai lutt que pour la
lgalit. Personne ne peut prjuger de ce que j'aurais fait, gagnante.

Jamais il n'a t dans mon intention,  propos du Congo, de prtendre
que mes soeurs et moi, nous pouvions passer outre aux volonts du Roi et
aux lois votes en Belgique pour l'adjonction de la colonie. Mais, entre
la prise en considration de certains faits et l'acceptation totale
d'une exhrdation contre nature et illgale, il y a un espace que
pouvait, que devait remplir une honorable transaction.

L'Etat belge avait un geste  faire, qu'il a timidement esquiss. Mon
principal avocat n'a pas jug cela suffisant. Le peuple belge, livr 
lui-mme, et su mieux faire, comme il et su noblement honorer la
mmoire de Lopold II, s'il ne s'en tait pas remis  ceux qui, jusqu'
ce jour, ont manqu  ce devoir, d'un coeur lger.

Supposons que la Belgique soit une personne vivante, doue d'honneur et
de raison, soucieuse du jugement de l'Histoire et de l'estime
universelle, matresse du milliard congolais et des autres milliards en
puissance dans ce trsor colonial, se croirait-elle dgage de toute
obligation vis--vis des enfants malheureux du donateur de ces biens?

Assurment non.

S'il en tait autrement, elle serait sans honneur, sans raison,
cruellement cynique, et justement mprise.

Tous les arrts du monde ne pourront jamais rien l contre.

J'ai raisonn, je raisonne encore ainsi. Mais je n'tais pas seule, et
mes avocats belges ont eu d'autres raisons que les miennes et qu'ils
croyaient concluantes.

Si je n'ai pas russi dans mes vues, j'ai eu, du moins, la consolation
de voir qu'ils ne perdaient rien  ne pas russir dans les leurs. Ma
cause leur a port chance. Ils sont devenus ministres  l'envi et, de
toute faon, ils n'ont eu qu' se louer de m'avoir dfendue.

Mais donnons la parole aux textes: ils sont plus loquents que je ne
saurais l'tre. Je ne veux qu'tre sincre. L, comme ailleurs, je dis
toute ma pense. Je ne farde ni n'arrange. Je me retiens seulement
d'tre trop vive. On peut me voir telle que je suis.

Je m'exprime de mme faon que si j'tais devant le Roi. C'est lui,
c'est son esprit, c'est son me que je voudrais atteindre et convaincre
dans l'invisible.

En tte de ces pages, j'ai crit son nom demeur cher  mon respect
filial. Je n'ai pas su, pu, os discuter, de son vivant, avec ce pre
tromp et abus sur mon compte. J'en garde l'incessant regret.

                                   *

                                 *   *

Le 18 dcembre 1909, le Moniteur belge publiait l'officielle
communication suivante:

  La Nation belge vient de perdre son Roi!

  Fils d'un Souverain illustre dont la mmoire restera  tout jamais
  comme un symbole vnr de la monarchie constitutionnelle, Lopold II,
  aprs quarante-quatre annes de rgne, succombe en pleine tche,
  ayant, jusqu' sa dernire heure, consacr le meilleur de sa vie et de
  ses forces  la grandeur et  la prosprit de la Patrie.

  Devant les Chambres runies, le 17 dcembre 1865, le Roi prononait
  ces paroles mmorables que, depuis lors, bien des fois l'on s'est plu
   rappeler:

  Si je ne promets  la Belgique ni un grand rgne, comme celui qui a
  fond son indpendance, ni un grand Roi comme Celui que nous pleurons,
  je lui promets, du moins, un Roi belge de coeur et d'me dont la vie
  entire lui appartient.

  Celle promesse sacre, nous savons avec quelle puissante nergie elle
  fut tenue et dpasse.

  La cration de l'Etat africain, qui forme aujourd'hui la Colonie belge
  du Congo et qui fut l'oeuvre personnelle du Roi, constitue un fait
  unique dans les annales de l'Histoire.

  La postrit dira que ce furent un grand rgne et un grand Roi.

  La Patrie en deuil se doit d'honorer dignement Celui qui disparat en
  laissant une telle oeuvre.

  Elle place tout son espoir dans le concours loyal et dj si
  heureusement prouv du Prince appel  prsider dsormais aux
  destines de la Belgique.

  Il saura s'inspirer des exemples illustres de Ceux qui furent, avec
  l'aide de la Providence, les Bienfaiteurs du Peuple belge.

  LE CONSEIL DES MINISTRES:

  _Le Ministre de l'Intrieur et de l'Agriculture_: F. SCHOLLAERT.

  _Le Ministre de la Justice_: Lon DE LANTSHEERE.

  _Le Ministre des Affaires Etrangres_: J. DAVIGNON.

  _Le Ministre des Finances_: J. LIEBAERT.

  _Le Ministre des Sciences et des Arts_: Baron DESCAMPS.

  _Le Ministre de l'Industrie et du Travail_: Arm. HUBERT.

  _Le Ministre des Travaux Publics_: A. DELBEKE.

  _Le Ministre des Chemins de Fer, Postes et Tlgraphes_: G.
  HELLEPUTTE.

  _Le Ministre de la Guerre_: J. HELLEBAUT.

  _Le Ministre des Colonies_: J. RENKIN.

Des signataires de cette mouvante proclamation, certains ont disparu,
certains sont toujours de ce monde.

A ceux qui ne sont plus et  ceux qui sont encore, je dis:

Vous avez crit et sign que la cration de l'Etat africain fut
l'oeuvre _personnelle_ du Roi. Donc, dans sa personne, vous avez compris
l'homme, le chef de famille--et, par voie de consquence, sa famille
elle-mme; ou bien le mot _personnel_ n'a plus de sens... Et, en effet,
soudain, il n'a plus eu de sens. Le Roi, devenu une entit sans attaches
terrestres, a enrichi la Belgique,  l'exclusion de ses enfants dclars
inexistants.

Vous avez crit et sign que la Patrie en deuil se devait d'honorer
dignement Celui qui disparaissait...

Et comment, avec ou sans vous, l'a-t-on honor?

En continuant la fondation Niederfullbach et autres crations du gnial
bienfaiteur?

Oh! nullement:

On a liquid, ralis, dtruit, abandonn ce qu'il avait conu et
ordonn. Je ne veux pas entrer dans le dtail de ce qui s'est pass. Je
ne veux pas descendre  la tristesse des dessous de Niederfullbach et
autres oeuvres du Roi, du jour o elles ont cess d'tre en ses mains.
Je resterai sur le terrain de la faute morale qui me touche le plus.

Onze ans aprs la mort du grand Roi, o est le monument rig  sa
mmoire? O en est le projet?

Les Ostendais, qui lui doivent la fortune et la beaut de leur ville,
n'ont pas mme os donner l'exemple de la reconnaissance. Ils ont craint
d'indisposer les ingrats de Bruxelles, qui prfrent le silence.

Dois-je penser que Lopold II tait trop grand et que son ombre gne?

Sa volont  l'gard du Congo et  l'gard de ses hritires s'est
affirme dans trois documents qu'on trouvera ci-dessous:

Premirement, celui-ci:

  LETTRE EXPLICATIVE DU ROI, EN DATE DU 3 JUIN 1906, AYANT FORME
  TESTAMENTAIRE

  (_Annexe  la pice n 46 du Recueil des Documents produits par l'Etat
  belge_)

  J'ai entrepris, il y a plus de vingt ans, l'oeuvre du Congo dans
  l'intrt de la civilisation et pour le bien de la Belgique. C'est la
  ralisation de ce double but que j'ai entendu assurer en lguant en
  1889 le Congo  mon pays.

  Pntr des ides qui ont prsid  la fondation de l'Etat
  Indpendant et inspir l'Acte de Berlin, je tiens  prciser, dans
  l'intrt du but national que je poursuis, les volonts exprimes dans
  mon testament.

  Les titres de la Belgique  la possession du Congo relvent de ma
  double initiative, des droits que j'ai su acqurir en Afrique et de
  l'usage que j'ai fait de ces droits en faveur de mon pays.

  Cette situation m'impose l'obligation de veiller d'une manire
  efficace, conformment  ma pense initiale et constante,  ce que mon
  legs demeure pour l'avenir utile  la civilisation et  la Belgique.

  En consquence, je dfinis les points suivants en parfaite harmonie
  avec mon immuable volont d'assurer  ma patrie bien-aime les fruits
  de l'oeuvre que, depuis de longues annes, je poursuis dans le
  continent africain avec le concours gnreux de beaucoup de Belges.

  En prenant possession de la souverainet du Congo avec tous les
  biens, droits et avantages attachs  cette souverainet, mon
  lgataire assumera, comme il est juste et ncessaire, l'obligation de
  respecter tous les engagements de l'Etat lgu _vis--vis des tiers,
  et de respecter de mme tous les acte par lesquels j'ai pourvu 
  l'attribution de terres aux indignes,  la dotation d'oeuvres
  philanthropiques ou religieuses;  la fondation du domaine national,
  ainsi qu' l'obligation de ne diminuer par aucune mesure l'intgrit
  des revenus de ces diverses institutions, sans leur assurer en mme
  temps une compensation quivalente_. Je considre l'observation de ces
  prescriptions comme essentielle pour assurer  la souverainet au
  Congo les ressources et la force indispensables  l'accomplissement de
  sa tche.

  _En me dpouillant_ volontairement du Congo et de ses biens en faveur
  de la Belgique, je dois,  moins de ne pas faire oeuvre nationale,
  m'efforcer d'assurer  la Belgique la perptuit des avantages que je
  lui lgue.

  Je tiens donc  bien dterminer que le legs du Congo fait  la
  Belgique devra toujours tre maintenu par elle dans son intgrit. En
  consquence, le territoire lgu sera inalinable dans les mmes
  conditions que le territoire belge.

  Je n'hsite pas  spcifier expressment cette inalinabilit, car je
  sais combien la valeur du Congo est considrable et j'ai, partant, la
  conviction que cette possession ne pourra jamais coter de sacrifices
  durables aux citoyens belges.

  Fait  Bruxelles, le 3 juin 1906.

  LOPOLD.

Nul de sincre ne niera, ayant lu cela, que le Roi parle du Congo comme
d'une proprit prive dont il se dpouille, et qu'il donne  la
Belgique, ce qui est parfaitement son droit, de mme que le droit de la
Belgique est de recevoir ce prsent royal.

Mais il n'y a pas de droit sans devoir.

Je ne demande pas s'il tait ensuite du devoir de l'Etat belge de
m'accabler, exile, prisonnire, calomnie, mconnue; de me dnier la
nationalit belge; de mettre sous squestre un peu d'argent demeur pour
moi en Belgique.

Ceci, je l'ai dit, fut, je crois, l'effet fatal d'une mesure gnrale,
mal interprte, peut-tre, par un fonctionnaire maladroit.

Je ne m'y arrte pas, et demande seulement si l'Etat belge attesterait,
aujourd'hui, qu'il a rempli les conditions  lui imposes par son
bienfaiteur, et notamment l'obligation de respecter... l'intgrit du
revenu des diverses institutions institues par le Roi en faveur du
Congo.

Attendons une rponse, et arrivons aux testaments proprement dits.

  TESTAMENT DU ROI

  (_Document n 42_)

  Ceci est mon testament.

  J'ai hrit de mes parents quinze millions; ces quinze millions, 
  travers bien des vicissitudes, je les ai toujours religieusement
  conservs.

  Je ne possde rien autre.

  Aprs ma mort, ces quinze millions deviennent la proprit lgale de
  mes hritiers, et leur seront remis par mon excuteur testamentaire,
  afin que mes hritiers se les partagent.

  Je veux mourir dans la religion catholique qui est la mienne; je ne
  veux pas qu'on fasse mon autopsie; je veux tre enterr de grand matin
  sans aucune pompe.

  A part mon neveu Albert et ma maison, je dfends qu'on suive ma
  dpouille.

  Que Dieu protge la Belgique et daigne dans sa bont m'tre
  misricordieux.

  Bruxelles, le 20 novembre 1907.

  Sign: LOPOLD.

On a beaucoup crit sur ce testament. L'affirmation: Je ne possde rien
autre que les quinze millions dclars, a fait couler des flots
d'encre.

Elle s'est trouve d'elle-mme sans fondement au dcs du Roi, puisque,
dans l'abondance de biens de toute sorte qu'on a trouvs, l'Etat belge
n'a pu s'empcher de qualifier d'incertains ou litigieux des titres et
sommes qu'il n'a pas cru devoir s'attribuer, et qu'il a laisss  mes
soeurs et  moi. Ces titres et sommes ont presque doubl la fortune
indique pour nous par notre pre.

Qu'on ne dise pas: C'tait considrable. C'est vrai en soi. Mais il ne
faut pas oublier que tout est relatif, et que, si j'explique ici une
affaire de succession unique dans l'Histoire, ce n'est nullement par
avidit d'hritage. C'est, j'y insiste, simplement pour dfendre un
principe de Droit, et clairer dans la mesure de mes faibles moyens un
dbat d'intrt gnral, embrouill et obscurci  plaisir.

Le second testament, reproduit ci-dessous, ne fait que prciser
l'intention du premier:

  AUTRE TESTAMENT DU ROI

  (_Document n 49_)

  18 octobre 1908.

  J'ai hrit de ma mre et de mon pre quinze millions.

  Je les laisse  mes enfants pour qu'ils se les partagent.

  Par mes fonctions, par la confiance de diverses personnes, de fortes
  sommes ont  certaines poques pass par mes mains, mais sans
  m'appartenir.

  Je ne possde que les quinze millions mentionns ci-dessus.

  Laeken, 18 octobre 1908.

  Sign: LOPOLD.

Dans cette pice, le Roi ne dit plus des quinze millions qu'il les
conserva toujours religieusement. On a beaucoup crit aussi l-dessus,
car, d'autre part, et bien souvent, le Roi a dclar de la faon la plus
formelle qu'il engagea, non seulement toute sa fortune, mais encore
celle de sa soeur, ma tante l'Impratrice Charlotte, dans l'entreprise
congolaise.

Il pouvait tout perdre; la Belgique aurait-elle indemnis ses enfants 
sa mort? Certainement non. Heureusement, la Belgique a tout gagn.

Est-il logique que les enfants du Roi lui soient indiffrents?

Pour en finir avec les quinze millions, un seul fait, que je ne peux
absolument passer sous silence, suffirait  infirmer la dclaration si
caractristique du Roi, si n'taient dj les trouvailles faites  sa
mort.

Sur ce fait bien connu, chacun devine d'avance ce que je pourrais
dire...

Il ne saurait me convenir de m'tendre l-dessus. La vieillesse est
excusable dans ses garements, et une soixantaine de millions qui
s'vadent, ici-bas, trouvent bien des complicits.

Mais, vraiment, qui trompe-t-on, et de qui s'est-on jou? Les airs de
vertu sont trangement de circonstance, chez certains qui prtrent la
main  un tonnant favoritisme, au dtriment des hritires naturelles
du Roi.

Oublions cela, cependant. Ne retenons que le fait matriel, qui tablit
que le Roi a _voulu_ dshriter ses filles.

Etait-ce, en droit et en morale,  la Belgique  s'associer  cette
erreur et  cette illgalit?

N'avait-elle pas une autre conduite  tenir  mon gard et  celui de
mes soeurs?

Je le demande au Roi, comme s'il tait l, dans l'entire possession de
ses facults, au Roi, clair par la Mort.

Je le demande aux braves gens, mes compatriotes.

Je le demande aux Juristes du monde entier.

Je le demande  l'Histoire.

Laissons de ct les milliards de l'avenir et les centaines de millions
du pass.

J'ai renonc aux esprances et aux lgendes, d'autant plus aisment que
personne moins que moi ne tient  l'argent. J'aurais voulu faire des
heureux, favoriser de belles oeuvres, crer d'utiles fondations. Dieu
connat tous mes rves. Il a dcid qu'ils ne seraient pas exaucs. Je
me suis rsigne.

Je n'ai plus souhait que dfendre un principe, et obtenir, pour moi, un
minimum de possibilits d'existence libre et honorable, conforme  mon
rang.

Mon action en justice tait-elle donc injustifie?

Qu'tablissent les documents qu'il est ais de consulter, et que je ne
saurais reproduire ici sans donner  ces pages un caractre diffrent de
celui que j'ai voulu leur donner, pour passer sans s'appesantir?

Les documents prouvent que la fortune _personnelle_ du Roi atteignait un
minimum de deux cents millions,  l'poque de sa dernire maladie.

Au dcs du Souverain, cette fortune s'est, en majeure partie,
volatilise. Mes soeurs et moi, nous avons eu douze millions chacune, en
chiffre rond.

Mais le reste?

On nous a dit, et on m'a dit  moi spcialement:

--Quoi? Vous vous plaignez? Vous ne deviez avoir que cinq millions, aux
termes du testament paternel. Vous en avez douze, et vous n'tes pas
satisfaite? Vous plaidez! Vous accusez! Vous rcriminez! Vous serez donc
toujours en guerre contre quelqu'un?

Je n'ai t en guerre contre personne, nommment, dans cette affaire.
J'ai simplement soutenu le droit, en m'imaginant que c'tait mon devoir.

L'Etat, juge et partie, m'a rpondu, par de beaux arrts, que j'avais
tort.

Accepterait-il de soumettre ses jugements  un tribunal arbitral, form
de juristes de pays amis de la Belgique?

Je renonce d'avance aux bnfices de leur dcision, si elle est en ma
faveur.

Accepterait-il une enqute, par leurs soins, sur la fortune _relle et
personnelle_ du Roi  sa mort, et sur ce qu'elle est devenue?

Je suis fixe d'avance. Ces questions indiscrtes ne trouveront qu'un
silence profond.

Ce qui me console dans mon infortune, c'est de savoir que les hommes de
confiance du Roi se sont enrichis  son service. Si mon pre n'a voulu
laisser que quinze millions, j'ai la certitude qu'ils pourront en
laisser beaucoup plus.

J'en suis heureuse pour eux, parce que je trouve naturel que le mrite,
la valeur, la conscience, la fidlit trouvent, ici-bas, des rcompenses
matrielles.

Je ne dplore qu'une chose, qui tient  la nature humaine: l'argent,
hlas! ne la rend pas meilleure. Il durcit les coeurs.

Comment de fidles serviteurs du Roi et de ma famille peuvent-ils tre 
leur aise dans des palais, ou des demeures tout aussi confortables,
lorsque j'en suis rduite  vivre comme je suis oblige de vivre,
incertaine, chaque jour, du lendemain, quoique prise entre deux
fortunes: celle que j'aurais d avoir, celle que je peux avoir encore?

On me dit qu'au lieu de me plaindre, je pourrais continuer de me
dfendre, et qu'il ne sert  rien de gmir sur l'injustice des hommes.

Je n'ignore pas qu'il suffirait que, demain, j'attaque devant la justice
franaise la Socit des Sites, et les biens franais que, par personnes
interposes, le Roi a fait passer  la Belgique, pour qu'une justice,
qui est une justice, condamne une socit fictive, n'en dplaise au
notaire parisien et aux serviteurs de ma famille, qui prtrent leur nom
en la circonstance. La loi est la loi pour tout le monde, en France, et,
lorsque la Socit des Sites fut fonde  Paris, elle le fut au mpris
le plus criant de la lgalit franaise.

Je n'ignore pas non plus que la loi allemande condamnerait ce qui s'est
fait, entre l'Etat belge et les administrateurs de Niederfullbach, si
j'attaquais ceux-ci devant la justice germanique, ainsi que je pourrais
le faire. Les deux Allemands qui comptaient au nombre de ces
administrateurs ont tellement senti le danger qu'ils couraient, ayant
leurs biens et leur situation en Allemagne, qu'en prvision de
revendications prilleuses pour eux, ils se sont fait couvrir par l'Etat
belge, dans l'arrangement qu'ils acceptrent, et qui dpouilla mes
soeurs et moi de sommes considrables.

Je n'ignore pas, enfin, que la donation royale de 1901 est attaquable,
mme en Belgique, en se basant sur la matrialit de l'erreur commise
sur la question de la quotit disponible.

Mais, en vrit, il m'est pnible de rflchir  cela, et d'entrer dans
des dtails de ce genre. Je les donne seulement pour que l'on sache que
j'ai rsist et que je rsiste encore  mes Conseils, assurant que, si
je n'ai pas trouv de justice en Belgique, j'en trouverai ailleurs.

A dire vrai, j'ai cruellement souffert, et je souffre cruellement des
dbats auxquels j'ai t entrane.

Lorsque je relis, parfois, les plaidoiries des avocats de grand talent,
qui me dfendirent ou qui m'attaqurent, lors du procs de la Succession
du Roi, une sorte de vertige me prend. Devant tant de mots, de raisons
pour et contre, je sens bien qu'ici-bas, on peut tout attendre des
hommes, sauf l'quit.

Bien plus, c'est une stupeur pour moi, de penser que trois de mes
avocats sont ministres ou viennent de l'tre, quand j'cris ces pages.
Je n'ai qu' reprendre leurs plaidoiries pour entendre le cri de leur
conscience proclamer mon droit, accuser l'Etat, qu'ils incarnent
aujourd'hui, de collusion, de fraude, en un mot, d'inqualifiables
procds.

Ils ne se souviennent donc pas de ce qu'ils dirent, crivirent,
publirent? Je prte en vain l'oreille de leur ct... Rien, plus un
mot. Je suis morte pour eux.

Je suis malheureuse. Ils le savent, et ils se taisent.

Pas un n'a une pense, un souvenir pour moi, qui leur ai fait confiance.
Ils sont au Pouvoir, et je suis dans la misre; ils sont dans leur
patrie, et je suis exile; ils sont des hommes, et je suis une femme. O
pauvret de l'me humaine!

Je songe encore  tout ce qui a t dit et crit contre moi, dans le
pays qui m'a vue natre, et pour lequel j'ai t sacrifie. Que
d'erreurs! Que d'exagrations, de passions, de partis pris,
d'ignorances! Et pourtant, pris individuellement, ceux qui mdisent,
ceux qui attaquent sont de braves gens, de bonnes gens. Et ils dchirent
des coeurs! Ne savent-ils donc ce qu'ils font?

La Belgique n'a-t-elle donc point de conscience? Si grande aujourd'hui
devant le monde entier, se peut-il qu'elle s'expose  la diminution
morale, dont la menace l'Histoire, examinant de prs le Procs de la
Succession du Roi, et ses suites pour moi? Peut-elle possder en paix ce
qui fut injustement acquis par elle? A tout le moins, trop prement
saisi.

L'Histoire trouvera, comme je les retrouve, entre autres paroles
ineffaables, le discours que pronona, au Snat, M. de Lantsheere,
Ministre d'Etat,  propos de la donation royale de 1901, dont, d'abord,
instinctivement, tout ce qu'il y avait de meilleur dans l'me belge
sentait l'inacceptable.

Ces paroles, je les reproduis ici en finissant, et je les livre aux
mditations des honntes gens.

Voici comment parla M. de Lantsheere, au Snat belge, le 3 dcembre
1901, pour combattre l'acceptation par la Chambre des Reprsentants, de
la donation du Congo, et de tout ce qui, au priv, avait pu enrichir le
Roi:

J'entends demeurer fidle  un principe dont le Roi Lopold Ier ne
s'est jamais dparti, et que j'ai dfendu, il y a vingt-six ans, avec M.
Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont
j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et
Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres aprs moi, ont
dfendu galement. Ce principe, qu'il tait rserv au projet de loi
actuel de dserter pour la premire fois, peut se formuler en deux mots:
_Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal_... Le
projet froisse la justice... Deux des princesses royales se sont
maries. De ces mariages sont ns des enfants. Voil des familles
constitues. Ces enfants se sont maris  leur tour et ont constitu de
nouvelles familles. Ces familles ont pu trs lgitimement compter que
rien ne viendrait restreindre,  leur dtriment, la part hrditaire
lgitime, que le Code dclare indisponible, au profit des descendants...
Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple... vous ne
respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondes les familles, _il
n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront
enrichi la nation des dpouilles des enfants du Roi_... Ne pensez-vous
pas qu'il soit mauvais que la Royaut puisse tre expose au soupon de
vouloir, sous le couvert dcevant d'une grande libralit au pays, se
mnager les moyens, sinon d'exhrder ses descendants, du moins de les
dpouiller au del de ce que permettent non seulement les lois, mais
aussi la raison et l'quit? Je me permets de croire que ceux-l servent
mieux les intrts vrais de la royaut qui demandent qu'elle demeure
soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font
le prsent funeste d'une autorit sans limites. J'ignore videmment si
jamais ces arrire-penses pntreront dans l'esprit de Sa Majest; vous
ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volonts de
l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer
au-dessus de leurs atteintes... _S'il doit se faire que, au moment du
dcs du Roi, le disponible tait entam, vous n'auriez pas le courage
de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes
dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir?_ Ainsi se rvle,
une fois de plus, Messieurs, l'inutilit du projet, en mme temps que
son caractre profondment odieux autant que dangereux... c'est une
monstruosit juridique... Il ne se trouvera pas... dans tout le royaume
de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son pre
des droits plus tendus que n'en auront les filles du Roi dans la
succession de leur pre...




XIX

LA GUERRE ET LES PREUVES QUE J'AI TRAVERSES


La guerre m'a surprise  Vienne. Jusqu'aux premires hostilits, je n'ai
pu me rsoudre  y croire. L'ide que l'Empereur Franois-Joseph, un
pied dans la tombe, pt se lancer sur les champs de bataille, aprs y
avoir t toujours battu, me paraissait folle. Il est vrai qu'une
camarilla aux ordres de Berlin jouait de lui, trs affaibli. Mais que
Berlin voult rellement une guerre qui ne pouvait manquer d'entraner
une conflagration gnrale, pleine d'inconnues terribles, me semblait
encore plus insens.

Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai eu conscience d'une
mystrieuse fatalit qui affolait Berlin et Vienne.

Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus pas l'embarras des
solutions.

Si, pour certains de mes compatriotes de Bruxelles, j'ai le malheur de
n'avoir pas recouvr ma nationalit belge, en dpit du bon sens et de la
volont du Roi mon pre,--nouveau dni de justice et d'humanit contre
lequel je ne saurais trop protester!--j'ai t, ds le premier jour de
guerre, sujette ennemie pour la cour de Vienne, trop heureuse de
trouver une occasion de se distinguer encore  mon gard.

On m'invita  sortir au plus vite du territoire de la double monarchie.
Le Prsident de Police vint, en personne, me signifier cet arrt. Ce
haut fonctionnaire sut, d'ailleurs, tre courtois, mais l'ordre tait
prcis, formel.

Je partis vers la Belgique. Les vnements m'arrtrent  Munich.
L'arme allemande barrait la route, et ma patrie allait connatre les
horreurs dont la Prusse porte la responsabilit initiale.

Jusqu'au 25 aot 1916, j'ai pu vivre dans la capitale de la Bavire,
considre comme Princesse belge, sans avoir trop  souffrir des
rigueurs auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-mme,
l'autorit bavaroise se montrait indulgente. On tolrait que je garde
une femme de chambre franaise, depuis longtemps  mon service. Le
Comte, fidle chevalier dont le voisinage met dans ma vie d'preuves la
consolation et la force du seul appui qui ne m'a jamais manqu, pouvait
rester dans mon entourage.

Mais les victoires allemandes persuadaient mes infatigables ennemis que
j'allais tre  leur merci. Ils agissaient en consquence.

Je suis fire de l'crire: le malheur de la Belgique faisait mon propre
malheur. Elle tait opprime; je l'tais aussi; elle perdait tout, je
perdais la totalit de ce que je pouvais en attendre.

De jour en jour, mes ressources se restreignaient et, autour de moi,
l'atmosphre, d'abord pitoyable, se faisait hostile. Je prenais
inutilement soin de ne pas attirer l'attention et de me soumettre aux
exigences de ma dlicate situation. Les tracasseries, les aigreurs
commenaient quand mme.

Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, n'ignorait rien,--et
pour cause!--des difficults que j'avais  surmonter. Il ne tarda pas 
laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais d'tre mise en tutelle,
et rduite  recevoir de lui mon dernier morceau de pain.

Je ne veux pas m'tendre sur les actes d'un homme qui n'est plus. Si je
publiais les textes et papiers judiciaires que j'ai conservs,
j'ajouterais aux tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant,
 la vrit, de dire sommairement ce qui s'est pass. Rien ne montre
mieux la continuit de la trame dans laquelle mon existence s'est vue
prise,  partir du jour o, pour les miens, j'ai t une fortune qui
leur chappait.

Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitt que l'Allemagne s'est
crue matresse de la Belgique, s'est occup de ce qui pouvait rester de
ma part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, en banque, un
peu plus de quatre millions et demi destins, comme on le sait, au
rglement de mes cranciers par le tribunal arbitral constitu  la
veille de la guerre  cette intention.

Cette somme a t l'objet de la sollicitude de mon gendre. Je laisse 
d'autres le soin de dire ses esprances sur elle, et ses efforts pour
qu'une destine diffrente de celle que j'avais consentie lui ft
assure.

Au demeurant, ces quatre millions et demi n'taient qu'une bien faible
recette, en comparaison de ce que le pass avait promis. Ma chre Patrie
peut se rjouir,--et je m'en rjouis avec elle,--d'avoir chapp, par la
victoire de l'Entente,  une rvision du Procs de la Succession royale.
Elle et t, sans doute, en dehors des rgles du Droit et de l'humaine
quit, au moins autant que l'arrt rendu.

Que n'et-on pas fait en mon nom,  la faveur du triomphe dfinitif des
armes de l'Allemagne, aprs que, rduite par la faim,  Munich,  signer
les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un moment, perdu ma
personnalit et abandonn mes droits et pouvoirs  mes enfants.

Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer ce qui fut dtourn de
l'hritage du Roi ou injustement refus. Ils avaient, en outre, la
certitude de recevoir les trente millions environ que reprsenterait,
aujourd'hui, ma part de l'hritage de S. M. l'Impratrice Charlotte, si
mon infortune tante cdait au poids des ans.

Mes enfants, ds l'heure o l'affreuse pnurie que j'ai connue pendant
la guerre n'a plus t ignore d'eux, n'ont poursuivi qu'un but _sans me
voir, sans m'approcher_, et seulement  l'aide d'intermdiaires  gages:
me faire signer des renoncements.

Pour en finir avec les manoeuvres des hommes de proie dlgus 
l'assaut de ma libert et de mes droits, aussitt que j'eus le malheur
de solliciter l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, me
ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appel devant la justice, 
Munich. Elle a infirm les renonciations arraches  ma misre et  mon
garement des jours sans foyer et sans pain.

Pendant la guerre, je suis arrive, en effet,  ne plus savoir o je
dormirais le soir, et si je dnerais le lendemain.

Je l'cris sans rougir, forte du jugement de ma conscience.

Je n'ai fait de mal  personne; j'ai souffert en silence. Je parle
aujourd'hui, apportant un tmoignage dans un drame priv qui touche 
l'Histoire contemporaine; je parle avec la nettet de la franchise, mais
sans haine. La mchancet diminue. La misre ne m'a pas diminue. Fille
de Roi j'tais, fille de Roi je suis reste. J'ai implor: c'tait pour
mes femmes plus que pour moi-mme. Je voyais plir et pleurer les
cratures dvoues qui, dans mon malheur, taient tout mon soutien.

Le Comte avait d quitter Munich. Brusquement, au matin du 25 aot 1916,
des policiers envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis il fut
conduit jusqu'en Hongrie o on l'interna prs de Budapesth. Il tait
Croate. On le tint pour sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la
dfaite qui devait unir la Croatie  la Serbie. La justice humaine n'est
qu'un mot!

Ce mme 25 aot, Olga, ma principale suivante, une Autrichienne d'un
inapprciable et ancien attachement, fut aussi arrte. On dut la
relcher. Mais j'avais compris: l'ordre tait venu, de haut, de faire le
vide autour de moi. Je pressentis ce qui allait suivre.

Ma femme de chambre franaise, dont les soins m'taient prcieux, fut
interne. Si ma fidle Olga n'tait revenue de la prison o l'on ne put
trouver le moyen de la retenir, je me serais vue compltement isole.

Bientt, je ne sus comment faire pour subvenir aux besoins quotidiens.
Mes derniers bijoux taient vendus. J'avais beau tre pauvre, de plus
pauvres que moi, ou croyant l'tre, m'imploraient!

Que dcider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je pas  toucher le
Duc de Holstein? Il se drobait impitoyablement. Cela se passait en
juillet 1917.

La Providence mit alors sur mon pnible chemin un honorable professeur,
d'origine suisse, que ma situation rvolta.

Il s'offrit gnreusement  me faciliter un voyage en Silsie, o ma
fille se trouvait dans un des chteaux qui lui appartenaient. Ce chteau
est non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans l'espoir de parvenir
jusqu'au sang de mon sang, et d'obtenir un abri temporaire.

Arrive  mon but, j'essayai vainement d'tre reue, coute,
secourue...

Je dus chouer dans un petit village de la montagne silsienne o,
bientt, mes derniers marks disparurent. Le Comte avait pu trouver le
moyen de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la poste allemande les
retint et lui retourna ses plis.

Le petit htel o je m'tais rfugie appartenait  de braves gens, qui
n'taient pas en tat de me garder, si je ne payais point. Je vis venir
l'extrme misre. Mon htelier s'effarait de ma prsence. Il m'avoua
qu'il devait rendre compte de mes faits et gestes  la police, et que
j'tais garde  vue sans que je m'en aperoive.

Il se trompait. J'avais remarqu, avec Olga, que nos moindres pas
taient observs. En pleine campagne, nous n'arrivions point  tre hors
de vue de quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne pas prendre
garde  nous, et qui, cependant, nous piait plus ou moins gauchement.

Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible trame d'une implacable
contrainte qui voulait me pousser vers quelque nouvelle gele, maison de
sant ou prison, ou m'amener  dserter la vie.

En cette extrmit, le ciel eut, une fois de plus, piti de ma
souffrance.

Le jour qui tait, je crois, le dernier que m'accordait ma petite
htellerie, je m'tais laisse tomber sur un sige, devant la maison. Je
me demandais ce que j'allais devenir. Un quipage parut, chose rare en
ce pays peu frquent. Le cocher gesticulait, et j'apercevais dans la
voiture un personnage d'un fort embonpoint, qui semblait en qute de
quelqu'un ou de quelque chose dans le village.

C'tait moi qu'il cherchait!

Je fus bientt prvenue qu'un envoy du Comte arrivait de Budapesth et
demandait  me parler.

A ces mots, je me sentis souleve hors de l'abme. Mes preuves,
pourtant, n'taient point termines...

Le seront-elles jamais?

L'homme de confiance que je reus avait pour mission de m'aider  sortir
d'Allemagne. Il fallait que je traverse l'Autriche et que j'aille en
Hongrie, o je pouvais compter,  prsent, sur des sympathies
agissantes.

Bien des choses et bien des gens n'taient dj plus les mmes dans la
monarchie austro-hongroise.

Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse faire le voyage! D'abord, je
n'avais point de papiers en rgle. La rvlation de mon nom et de mon
titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis l'hte pay, grce au
messager, je ne disposais que de moyens limits. L'Autriche, il est
vrai, n'tait pas loin. Nous y pouvions aller par la montagne et par la
Bohme; mais l'envoy du Comte dclara qu'il tait hors d'tat, faute de
souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers de chvres o,
forcment, nous aurions  passer. Le plus sage tait de gagner Dresde
et, l, de choisir un chemin plus commode.

Le soir venu, notre htelier ferma les yeux sur mon dpart. Il
signalerait seulement le lendemain que j'avais disparu.

Quand il dut le faire, j'tais en Saxe. Mais, de ce ct, le passage
tait encore trop hasardeux, si prs de Lindenhof et dans un royaume o
mon malheur avait fait tant de bruit. Nous songemes  un petit village,
proche de la frontire, du ct de Munich, o tout tait moins rigoureux
que dans la rgion de Dresde, et nous y parvnmes sans inconvnient.

Le difficile n'tait pas de voyager  travers l'Allemagne, c'tait, pour
moi, de sjourner en un lieu retir sans tre dcouverte et signale,
puis de franchir la frontire sans passeport, et enfin de gagner
Budapesth.

Cette odysse ferait un livre. Elle aboutit, pour lors,  un village
bavarois, o je repris haleine. Une bonne dame m'accueillit
charitablement, avec ma fidle Olga.

L'envoy du Comte continuait de veiller sur moi, log dans le voisinage.

De ma fentre, j'apercevais le clocher du village autrichien o je
devais passer pour me diriger ensuite vers Salzbourg, Vienne et la
Hongrie. J'tais au bord de la terre promise. Un petit bois m'en
sparait, au bout duquel passait, en lisire, un mince cours d'eau
familier aux contrebandiers, car il sparait la Bavire de l'Autriche,
et, la nuit, servait de route  la contrebande.

Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le franchisse sur un pont
constamment gard par une sentinelle. Au del de ce pont, je n'tais
plus en Allemagne!

Rapproche de Munich, j'avais pu reprendre deux chiens que
j'affectionnais. On sait ma passion des btes. Je ne voulais pas me
sparer de celles-ci. J'avais l'intuition qu'elles aideraient  ma
fuite. Je pensais avec attendrissement  l'intelligent Kiki demeur
prisonnier  Bad-Elster! Ses successeurs me porteraient bonheur, comme
lui. L'un tait un grand berger, l'autre un petit griffon.

J'hsitai d'abord  m'aventurer jusqu'au pont-frontire, de crainte
d'tre reconnue. Puis, je songeai qu'il tait improbable qu'un homme en
faction, si je restais  quelque distance, ft srieusement attention 
moi. Au demeurant, ma meilleure chance tait de ne pas me cacher des
sentinelles, et de me promener de leur ct, avec mes chiens. Les
soldats, toujours les mmes  tour de rle, s'habitueraient  me voir
dans le paysage. Je serais pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.

L'envoy du Comte me pressait de partir. Je rsistais. Il conseillait
une fuite nocturne. Je n'tais pas de son avis. Je rpondais:

--Je passerai  mon jour,  mon heure, quand j'aurai le pressentiment
que l'instant propice est venu.

J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, des intuitions qui
sont comme un avis intrieur de la dcision  prendre, de la conduite 
tenir. Je leur ai obi, et ce que j'esprais s'est accompli.

Un matin, je me suis veille sous l'empire de cette ide:

--Ce sera pour aujourd'hui  midi!

J'ai fait prvenir le messager. Il pouvait passer sans encombre avec
Olga, grce  des papiers en rgle. Ils ont pris les devants. Je devais
les retrouver au pied du clocher autrichien, l-bas, trs loin et trs
prs  la fois!

Si la sentinelle m'arrtait, si l'on m'interrogeait, j'tais
prisonnire...

Vers midi,  pas lents, mon grand chien gambadant autour de moi, le
petit, dans mes bras, je me suis promene le long du ruisseau. Le soleil
automnal tait encore ardent. La sentinelle s'tait mise  l'ombre, un
peu  l'cart du pont. Je m'y suis engage, d'un air d'habitue qui
flne en rvant. Le soldat ne s'est pas inquit de mon passage. Je me
suis loigne tranquillement, mais mon coeur bondissait dans ma
poitrine. J'tais en Autriche! Arrive au village, j'ai rejoint ma
suite. Un fiacre m'attendait. Il m'a mene  Salzbourg, dans une manire
d'auberge o je pouvais tre en sret.

J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, Me Stimmer, secrtement
inform de mon retour en Autriche et de mon dsir d'aller sous sa
sauvegarde  Budapesth.

Me Stimmer a rpondu  mon appel. Il a pass outre aux considrations de
forme que l'illgalit de ma situation pouvait suggrer. L'humanit
parlait plus haut que l'arrt qui m'avait exclue de la double monarchie
pour me jeter en Allemagne, o j'avais failli succomber  la misre et
aux perscutions. Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connatre des
jours meilleurs, Me Stimmer m'y accompagna.

J'tais  bout de forces, lorsque je cessai d'tre errante, arrive 
Budapesth, dans un htel honorable. Je pus renatre. Les autorits ne
voyaient pas d'inconvnient  ma prsence. Sur ma prire, le Comte eut
la permission de venir de la petite ville o il tait intern, s'occuper
de mes intrts pendant quelques jours,  diffrentes reprises.

Malheureusement, la guerre se prolongeait dsesprment. La vie devenait
de plus en plus difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient plus
d'illusions. Eclaires par la dfaite, elles maudissaient Berlin.
Budapesth entrait en bullition.

Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme passait, furieux, sur
la double monarchie. J'ai vcu en Hongrie ces jours extraordinaires.
J'ai vu de prs les Commissaires et les soldats de la Rvolution. J'ai
connu les visites, les perquisitions, les interrogatoires. Mais tout de
suite, mon infortune a dsarm les farouches champions du communisme
hongrois. J'ai rapport au dbut de ces pages ce mot de l'un d'eux,
vrifiant ma misre: Voil une fille de Roi encore plus pauvre que
moi.

Vivrais-je des sicles, je revivrais toujours, par la pense, les
motions que j'ai traverses dans la tourmente qui renversait les trnes
et jetait au vent les couronnes. Les ges disparus n'ont rien vu d'aussi
formidable.

Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, l'effondrement de la
puissance prussienne et du prestige monarchique avait une ampleur plus
sensible qu'en d'autres points.

Je me demandais si je vivais encore, vraiment, dans le monde que j'avais
connu, et si je n'tais pas le jouet d'un interminable cauchemar.

Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont plus rien dans le
tourbillon des forces et des passions humaines. Je me sentais emporte,
comme tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps nouveaux.




XX

DANS L'ESPOIR DU REPOS


Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable de dire,
puissent ceux qui me liront m'excuser, si j'ai mal exprim ma pense.

Qu'ils m'excusent aussi d'tre sortie du silence que j'ai toujours gard
le plus possible.

Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai pas voulu, je ne l'ai
pas cherch. Il est n de circonstances plus fortes que ma volont.

Nous pouvons peu de choses sur les vnements. Notre vie semble dpendre
plus des autres que de nous-mmes, et d'une fatalit de condition plus
que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et de nos actes.

Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une existence soit
perdue. La mienne l'a t. Mais ce n'est pas moi qui,  l'origine, me
suis trompe, car je n'tais pas d'ge  juger et voir clair.

Pouvais-je vieillir, sans obir au devoir de dfendre la vrit,
outrage par mes ennemis? Pouvais-je vivre jusqu' ma mort, incomprise
et diffame?

Ma vie est une srie de fatalits dont je n'ai pas su ou pu viter
l'accablement.

J'ai dit et je rpte que je ne me tiens pas pour innocente de torts, de
fautes, d'erreurs. Mais il convient de tenir compte de leur cause dans
un mariage dsastreux.

Mes parents crurent bien faire, et principalement la Reine, en me
donnant au Prince de Cobourg, quand je n'tais encore qu'une enfant.

Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage d'tendre des possibilits
d'influences et de rapprochements utiles  son trne et  la Belgique.

La Reine se rjouissait de m'envoyer en Autriche et en Hongrie, d'o
elle venait, et o je la rappellerais, en mme temps que je servirais le
rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du Roi.

J'ai t sacrifie au bien de la Belgique, et celle-ci, aujourd'hui,
compte des Belges qui me reprochent le don de ma jeunesse et de mon
bonheur, essentiellement consenti pour eux.

Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise, d'trangre, et pis encore.
Ingratitude humaine!

Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit, cess volontairement
d'appartenir  ma Patrie, et oubli de l'aimer?

Tout en moi proteste contre cette accusation perfide.

De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir abandonn mon mari et mes
enfants?

Or, j'ai vcu vingt ans  la Cour la plus corrompue de l'Europe. Je m'y
suis garde des tentations et des chutes. J'ai donn le jour  un fils
et une fille et ma tendresse maternelle les allaita et mit en eux son
esprance. On sait ce qu'il advint de mon fils, et comme il m'chappa.
On sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi, sous l'influence de
son mari, et du milieu o elle vivait.

En quoi fus-je rellement coupable?

C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant dans l'ambiance d'un foyer
conjugal odieux, j'allais choir... J'ai t sauve. Je me suis alors
voue  mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire et,  coups
d'argent et de forfait, l'anantir.

Nous avons chapp tous deux aux criminels acharns  nous martyriser.

Suis-je coupable d'avoir lutt, d'tre reste fidle  la fidlit, et
de ne pas tomber?

Peu m'importent les jugements de l'erreur et de la haine. Je suis
demeure telle que j'avais promis d'tre  ma sainte mre: attache  un
idal; et, quoi qu'il semble, j'ai vcu sur les sommets.

Suis-je coupable, selon la vraie morale et la vraie libert?

Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont pas plus  se reprocher!

Qu'y a-t-il encore?

Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les lgistes de tous les pays,
que j'hriterais de mon pre.

L'hritage s'est trouv considrablement rduit, par des manoeuvres
dolosives et des jugements que l'opinion universelle condamne.

Suis-je coupable d'avoir t due et dpouille?

Que dit-on enfin? Que ma famille fut dsunie? Est-ce ma faute?

J'tais faite pour aimer les miens plus que moi-mme. Ai-je manqu  mes
devoirs d'affection et de respect vis--vis de mes parents? N'ai-je pas
t, pour mes soeurs, l'ane qui les chrissait?

Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la Reine, celle-ci convaincue,
par mes perscuteurs, de la gravit de ma maladie, celui-l irrit,
non de mon indpendance, mais du scandale organis autour d'elle?

Suis-je coupable de l'gosme de mes soeurs, l'une cdant  des vues
troites, l'autre  des calculs politiques?

J'en conviens, je me suis rvolte contre la flonie et la contrainte.
Mais pour quels motifs? Pour quels buts? Pour quelles fins?

Mon vrai crime est d'avoir chou dans mon effort de possession de
moi-mme, dans l'attente d'une fortune que je n'ai pas eue.

Le monde n'admire que les victorieux, quels que soient leurs moyens de
vaincre.

Victime ds mes premiers pas de jeune fille, livre hlas!  la
perversit, j'tais condamne aux dfaites.

La bataille s'achve, et je n'ai pas demand grce au mensonge, 
l'injure, au vol,  la perscution.

J'aurais t seule, j'aurais succomb sous le fardeau des infamies et
des violences. Je suis reste debout, parce que je ne luttais pas pour
moi.

Dieu m'a visiblement soutenue, en animant mon coeur d'un sentiment
profond d'estime et de gratitude pour un tre chevaleresque dont je n'ai
jamais entendu une plainte, quelle que ft l'atrocit des intrigues et
des cruauts qui devaient le perdre.

Dans sa bassesse, le monde a jug son dvouement et ma constance du
point de vue le plus misrable. Qu'il sache qu'il est des cratures qui
s'lvent au-dessus des instincts auxquels il s'abandonne, et qui, dans
une aspiration commune vers un idal suprieur, chappent promptement
aux dfaillances terrestres.

Les dernires lignes de cette brve esquisse d'une vie que plusieurs
volumes ne suffiraient pas  conter, seront une affirmation de ma
reconnaissance envers le comte Geza Mattachich.

Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera que, si peu que ce
soit, c'est encore trop. Ce silencieux n'apprcie que le silence.

    Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,

disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts.

Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme vous, m'astreindre  me
taire. Je veux voquer l'heure premire o vous avez dit  ma conscience
les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleille. Depuis lors, cette
lumire m'a guide. J'ai pniblement cherch ma route vers la beaut
morale. Mais vous me prcdiez, et, du fond de ma maison de fous, je me
tournais vers votre cachot, et j'chappais  la folie.

Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises et des hypocrisies.

Nous nous sommes dbattus dans le bourbier; nous nous sommes gars dans
le maquis. Le monde n'a vu que les claboussures et les dchirures de
notre combat. Il en a ignor la cause et sa malveillance ne nous a point
pardonn de sortir de la lutte en vaincus.

Tout cela, qui fut trs amer, je ne le regrette point. Mes souffrances
me sont chres, puisque vous les avez partages, aprs avoir voulu
ardemment me les viter.

Il y a une certaine joie  supporter, par esprit de sacrifice, des
douleurs immrites.

Cet esprit, c'est le vtre. Je ne l'avais point. Vous me l'avez donn.
Aucun prsent ne fut plus prcieux  mon me, et je vous en saurai gr
jusque par del le tombeau.

Moi, qui sais vraiment qui vous tes, et quel culte a t votre raison
de vivre et de ne pas dsesprer, je vous remercie, Comte, au crpuscule
de mes jours, de la noblesse que vous y avez mise.

Connatrai-je, connatrez-vous le repos ailleurs que l o nous
l'obtenons tous?

La justice humaine aura-t-elle, pour vous et pour moi, les rparations
espres?

Demeurerons-nous hors la loi et la vrit, accabls par l'abus de
pouvoir et la mchancet humaine?

Qu'il en soit ce que Dieu voudra!


FIN




TABLE DES MATIRES


  POURQUOI J'CRIS CECI                                                9

  MA CHRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI                                15
    Telle que je dois tre                                            15
    La Reine                                                          25
    Le Roi                                                            37
    Ma Patrie et ma jeunesse                                          47

  MON MARIAGE ET LA COUR D'AUTRICHE                                   69
    Des fianailles au lendemain des pousailles                      69
    Marie!                                                           79
    Les htes de la Hofburg: l'Empereur Franois-Joseph,
      l'Impratrice Elisabeth                                        103
    Ma soeur Stphanie pouse l'Archiduc Rodolphe. Il meurt
       Mayerling                                                    125
    Ferdinand de Cobourg et la Cour de Sofia                         145

  GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN                                  165
    L'Empereur de l'illusion                                         165
    Les Holstein                                                     177
    La Cour de Munich et l'ancienne Allemagne                        191
    La Reine Victoria                                                205

  LE DRAME DE MA CAPTIVIT ET MON EXISTENCE DE PRISONNIRE           213
    Le dbut du supplice                                             213
    Sous les tilleuls de la Cour                                     237
    Comment je fus  la fois rendue  la libert et  la raison      247

  LA MORT DU ROI. INTRIGUES ET PROCS                                265

  LA GUERRE ET LES PREUVES QUE J'AI TRAVERSES                      293

  DANS L'ESPOIR DU REPOS                                             309




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    Empire et la Restauration.--Introduction et notes du
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Princess of Belgium Louise

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
