Project Gutenberg's Simples Contes des Collines, by Rudyard Kipling

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Title: Simples Contes des Collines

Author: Rudyard Kipling

Translator: Albert Savine

Release Date: May 23, 2020 [EBook #62207]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMPLES CONTES DES COLLINES ***




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  Simples Contes
  des
  Collines

  Par
  Rudyard Kipling
  (Traduit de l'anglais par Albert Savine)


  Paris
  Nelson, diteurs
  189, rue Saint-Jacques
  Londres, dimbourg et New-York




[Illustration]




A MON AMI

THODORE CHZE

En bon souvenir.

A. S.




TABLE


                                                                   Pages
  Rudyard Kipling et les Simples Contes des Collines                 9
  Trois et... un Extra                                                15
  Lanc  l'Aventure                                                  27
  Le Sas de Miss Youghal                                             49
  Unie  un Incroyant                                                 65
  Aurore trompeuse                                                    77
  Le Sauvetage de Pluffles                                            99
  Les Flches de Cupidon                                             113
  Sa Chance dans la Vie                                              125
  Montres de Nuit                                                    139
  L'Autre                                                            153
  Consquences                                                       163
  La Conversion d'Aurlien Mac Goggin                                177
  Les trois Mousquetaires                                            191
  Un Destructeur de Germes                                           207
  Enlev                                                             221
  L'Arrestation du Lieutenant Ltourdi                               235
  Dans la Maison de Suddhoo                                          249
  Sa Femme lgitime                                                  269




PRFACE


Quand Rudyard Kipling, en 1888, publia  Calcutta la premire dition
des _Simples Contes des Collines_, il n'avait que vingt-quatre ans et
son bagage littraire se composait d'un seul livre, les _Departmental
Ditties_ (_Chansons administratives_), vers de circonstances et de
socit, qui avaient fait bien augurer de son avenir littraire.

N  Bombay en 1864, il tait, comme on le sait, le fils de John
Lockwood Kipling, directeur de l'cole des Beaux-Arts de Lahore. Il
avait t lev en Angleterre dans le Devon du Nord et n'tait revenu
que six ans avant dans les Indes o il s'tait associ,  titre de
directeur-adjoint  la rdaction de la _Lahore civil and military
Gazette_ dont il fut un moment le correspondant et le reprsentant 
Rajpaitana.

On se souvient encore  Simla du compte-rendu en vers qu'il insra dans
son journal lors de l'ouverture du Gaiety-Theatre.

On n'y a pas oubli le comique du jeu de miss Kipling, sa soeur,
interprtant chez lady Roberts le rle de la nourrice de _Lucie de
Lammermoor_, mais au frre on n'a pas pardonn Mrs Hauksbee, Mrs Reiver
et d'autres de ses portraits trop exacts qui abondent dans les _Simples
Contes_.

A peu prs ignore chez nous, la station de Simla est l'une des villes
des Indes anglaises les plus clbres de l'autre ct de la Manche.

douard Buck a dcrit, il y a deux ou trois ans, les vicissitudes de la
fortune de Simla dans le pass et dans le prsent.

Tout son district, les Collines, contreforts des Himalayas, est un
cordon de sanatoria, vritable prise de possession par la civilisation
europenne des montagnes qui dominent la plaine seme des ruines des
temples resplendissants de l'ancienne civilisation hindoue.

Simla s'lve au point le plus pittoresque de ce paysage enchanteur.
Capitale d't et sanatorium le plus rput, ce sont les sjours des
vice-rois des Indes et de leur cortge de fonctionnaires qui ont fait la
fortune de cette station.

Buck reproduit dans son ouvrage, d'aprs un dessin du temps, le
Kennedy-House, origine du Simla actuel. C'tait un banal cottage
anglais, comme en btissent aujourd'hui par milliers pour deux cent
cinquante  trois cents livres sterling les compagnies de constructions
 bon march qui exploitent la banlieue londonienne. A l'unique chlet
de 1819, avaient succd soixante maisons quand Jacquemont visita Simla.
En 1881, il y en avait onze cent quarante et une et la population
stable, la population hivernale, s'levait  13,200 habitants.

Les paysages de Simla taient depuis longtemps clbres avant mme que
le capitaine J.-P. Thomas ft graver un album des principaux sites de la
rgion. L'automne y est superbe, et la saison des pluies seule s'y
montre impitoyable[1].

  [1] Kipling a dcrit ces orages dans deux contes: _Aurore Trompeuse_
    et _La Conversion d'Aurlien Mac Goggin_.

L't, on menait une vie trs joyeuse  Simla. On s'amusait beaucoup et
le Delhi Sketch Book n'avait pas oubli d'illustrer d'un crayon
malicieux le conseil salutaire: N'allez jamais trop vite aux tournants
de Jakko; Jakko, c'tait, alors comme aujourd'hui, la grand'route qui
contourne en bas de cte la montagne aux flancs boiss de dodoras, de
cdres, de chnes et de rhododendrons. Les tournants en sont un peu
brusques et les couples de cavaliers griss par les motions du site, de
la course, et des doux entretiens risquaient des surprises
compromettantes, surtout dans un milieu dsoeuvr, jaseur et
souponneux.

Le cadre des _Simples Contes_ n'est pas trs vaste, ont dit certains.

Oui, si l'on peut marquer des frontires  cette chose sans limites, le
coeur humain.

C'tait le monde anglo-indien, ce milieu de fonctionnaires nantis de
riches appointements et de grasses sincures qu'envient tous les jeunes
fils d'Albion.

Jusque-l ce monde n'avait eu pour le peindre qu'une littrature floue
et sans vie. Rudyard Kipling lui donnait le verbe.

Le monde anglo-indien se reconnut. Ce fut un scandale et un succs trs
grands.

Ceux qui se jugeaient malmens parce que telle allusion pouvait voquer
leurs noms dans la pense de leurs amis auraient prfr  coup sr que
Kipling se ft uniquement born  des peintures de moeurs indignes ou 
des mises en scne de troupiers. Aussi il fallait les entendre regretter
telle nouvelle, sans intrt  leur gr, et clbrer le merveilleux
talent dploy dans _Les trois Mousquetaires_ ou _Dans la Maison de
Suddhoo_.

La critique finit par s'en mler.

Elle compara Kipling  Lever, ce qui tait vraiment beaucoup d'honneur
pour le vieil crivain irlandais[2] et  Bret-Harte qu'elle lui
prfrait comme portraitiste fminin, ce qui est d'ailleurs fort juste,
comme en jugeront bientt les lecteurs de _Maruja_, mais elle ne se
proccupa gure de savoir si Kipling s'est souci de faire des
portraits.

  [2] Les troupiers des romans de Lever sont d'heureuses crations qui
    ne plissent en effet pas trop  ct des soldats de Kipling.

Et en ralit il n'en avait point fait, pas plus qu'il ne s'tait
attard  mettre en scne les hommes et les femmes des Collines avec
leurs longues pipes en bois et leurs bizarres attitudes.

Kipling n'avait pas crit un livre  cl, besogne plus ou moins facile
de photographe. Il avait agi en artiste et en crateur; la crme de la
crme de l'Angleterre asiatique ne lui avait fourni que le mouvement
gnral et la couleur de son oeuvre, et voil pourquoi elle peut nous
intresser, nous Franais du XXe sicle,  qui ne pourraient plaire la
caricature ou la photographie du high-life du Simla d'il y a vingt ans.

ALBERT SAVINE

Janvier 1906




TROIS ET... UN EXTRA

        _Quand les noeuds coulants au cou et aux jambes ont gliss, ce
        n'est pas avec des btons qu'il faut entrer en chasse mais avec
        la provende._

        (PROVERBE DU PUNJAB)


Aprs le mariage, il se produit une raction, tantt forte, tantt
faible, mais il s'en produit une tt ou tard, et il faut que chacun des
conjoints suive la mare, s'il dsire que le reste de la vie se passe au
gr du courant.

Dans le cas des Cusack-Bremmil, cette raction ne se produisit que la
troisime anne aprs le mariage.

Bremmil tait difficile  mener, mme quand tout marchait pour le mieux,
mais ce fut un mari parfait jusqu' ce que le petit enfant mourut et que
mistress Bremmil se couvrit de noir, maigrit, et s'endeuilla comme si le
fond de l'univers s'tait dessoud.

Peut-tre Bremmil et-il d la consoler. Il essaya, je crois, de le
faire, mais, plus il prodiguait les consolations  mistress Bremmil,
plus elle se dsolait, et par consquent plus Bremmil se sentait
malheureux.

Le fait est qu'ils avaient besoin d'un tonique. Et ils l'eurent.

Mistress Bremmil peut en rire aujourd'hui, mais  cette poque-l la
chose n'avait rien de risible pour elle.

Voyez-vous, mistress Hauksbee apparut  l'horizon, et partout o elle
paraissait, il y avait des chances d'orage. A Simla, on l'avait
surnomme le ptrel des temptes.

A ma connaissance, elle avait mrit cinq fois cette dsignation.

C'tait une petite femme brune, mince, dcharne mme, avec de grands
yeux mobiles, nuancs en bleu de violette, et les manires les plus
douces du monde.

Il vous suffisait de prononcer son nom aux ths de l'aprs-midi pour que
chacune des femmes qui se trouvaient prsentes se redresst et dclart
que cette personne-l n'tait point... une bndiction.

Elle tait intelligente, spirituelle, brillante,  un degr
qu'atteignent rarement ses pareilles, mais elle tait possde par
nombre de diables malicieux et mchants.

Elle tait pourtant capable de gentillesse  l'occasion, mme envers son
propre sexe.

Mais cela, c'est toute une autre histoire.

Bremmil prit le large aprs la mort de l'enfant et le dcouragement
complet qui en fut la suite, et mistress Hauksbee lui passa ses chanes
au cou.

Il ne lui plaisait aucunement de cacher ses prisonniers.

Elle l'enchana publiquement, elle s'arrangea en sorte que le public le
vt.

Bremmil faisait des promenades  cheval avec elle, des promenades  pied
avec elle; il s'entretenait en tte--tte avec elle; il djeunait sur
l'herbe avec elle; il gotait avec elle chez Peliti, si bien qu' la fin
les gens froncrent le sourcil et s'en scandalisrent.

Mistress Bremmil restait chez elle, tournant et retournant les vtements
de l'enfant dfunt et pleurant sur le berceau vide. Elle tait
indiffrente  tout le reste.

Mais quelques dames de ses amies, sept ou huit, trs bonnes, pleines
d'excellentes intentions, lui expliqurent la situation bien en dtail,
de peur qu'elle n'en apprcit point tout le charme.

Mistress Bremmil les laissa dire tranquillement et les remercia de leurs
bons offices.

Elle n'tait pas aussi fute que mistress Hauksbee, mais elle n'tait
point une sotte.

Elle n'en fit qu' sa tte. Elle ne dit pas un mot  Bremmil de ce
qu'elle avait appris.

Cela vaut la peine d'tre remarqu.

Parler  un mari, ou lui faire une scne de larmes, n'a jamais abouti 
rien de bon.

Aux rares heures o Bremmil tait  la maison, il se montrait plus
affectueux que de coutume, et cela laissait voir son jeu. Il se
contraignait  ces dmonstrations, en partie pour apaiser sa propre
conscience, en partie pour adoucir mistress Bremmil. Des deux cts, il
ne russissait point.

Alors l'aide de camp de service reut de Leurs Excellences lord et lady
Lytton l'ordre d'inviter Mr et Mistress Cusack-Bremmil  Peterhoff pour
le 26 juillet,  neuf heures et demie du soir. Au coin de l'invitation,
 gauche, tait inscrite cette mention: On dansera.

--Je n'irai pas, dit mistress Bremmil, il y a trop peu de temps que
cette pauvre petite Florie... Mais il ne faut pas que cela vous
retienne, Tom.

Elle disait bien ce qu'elle voulait dire alors.

Bremmil dclara qu'il se contenterait d'y faire une courte apparition.
Sur ce point il disait ce qui n'tait point, et mistress Bremmil le
savait.

Elle devinait--une intuition de femme est toujours bien plus exacte
qu'une certitude d'homme--qu'il avait eu, ds le premier moment,
l'intention d'y aller, et cela avec mistress Hauksbee.

Elle se mit  rflchir.

Le rsultat de ses rflexions fut que le souvenir d'un enfant mort n'a
pas le prix de l'affection d'un mari vivant.

Elle fit son plan et joua le tout pour le tout.

En cette heure-l, elle comprit qu'elle connaissait  fond Tom Bremmil
et elle agit d'aprs cette conviction.

--Tom, dit-elle, je dnerai chez les Longmore le soir du 26. Vous ferez
mieux de dner au Club.

Cela dispensa Bremmil de chercher une excuse pour s'esquiver et dner
avec mistress Hauksbee. Aussi lui en sut-il bon gr et se sentit-il  la
fois mesquin et petit, ce qui lui fut salutaire.

Bremmil sortit vers cinq heures pour faire une promenade  cheval.

Vers cinq heures et demie du soir, une grande malle couverte en cuir
arriva de chez Phelps pour mistress Bremmil.

C'tait une femme qui savait s'habiller. Elle n'avait point pass une
semaine  dessiner cette toilette, et  la faire piquer, pincer,
retoucher, arranger, rucher, et que sais-je encore, tout cela pour rien.

C'tait une toilette magnifique de demi-deuil. Je ne saurais la dcrire,
mais c'tait ce que le journal _The Queen_ appelle une cration, une
chose qui vous tape tout droit entre les yeux et vous rend tout bahi.

Elle n'avait pas beaucoup le coeur  ce qu'elle tait en train de faire,
mais un coup d'oeil donn dans sa psych lui donna la satisfaction de
savoir qu'elle n'avait jamais t mieux en sa vie.

C'tait une grande blonde, et quand elle le voulait, elle avait un port
superbe.

Aprs le dner chez les Longmore, elle se rendit au bal un peu tard, et
y rencontra Bremmil, qui donnait le bras  mistress Hauksbee.

Cette vue fit affluer le sang  ses joues et comme les hommes
s'empressaient autour d'elle pour l'inviter  danser, elle tait
vraiment magnifiquement belle. Elle inscrivit un engagement pour toutes
les danses, except trois, qu'elle laissa en blanc sur son carnet.

Mistress Hauksbee surprit un coup d'oeil qu'elle lui lanait, et elle
comprit que c'tait la guerre--une vritable guerre entre elles deux.

Elle entrait en lutte handicape, car elle s'tait montre un peu trop
exigeante, pas beaucoup, trs peu, mais enfin un peu trop, avec Bremmil,
et il commenait  juger cela mauvais.

En outre, il n'avait jamais trouv sa femme si charmante.

Il la contemplait batement du seuil des portes, la foudroyait de ses
gros yeux quand elle passait devant lui avec ses cavaliers, et plus il
la regardait, plus il tait pris.

Il ne pouvait se persuader que c'tait bien la mme femme aux yeux
rouges,  la robe d'toffe noire qui pleurait dans ses oeufs  la coque
 djeuner.

Mistress Hauksbee fit de son mieux pour le piquer au jeu, mais, aprs
deux danses, il traversa le salon pour aller retrouver sa femme et
l'inviter.

--Je crains bien que vous ne veniez trop tard, _Monsieur_ Bremmil, lui
dit-elle en clignant des yeux.

Alors il la pria de lui accorder une danse, et elle lui fit la grande
faveur de lui rserver la cinquime valse.

Ils la dansrent ensemble, ce qui produisit un petit brouhaha dans la
salle.

Bremmil se doutait un peu que sa femme savait danser, mais il n'aurait
jamais cru qu'elle dansait ainsi, divinement.

La valse finie, il en demanda une autre--comme une faveur, non comme un
droit--et mistress Bremmil lui dit:

--Montrez-moi votre programme, mon cher.

Il le lui tendit, comme un colier dsobissant livre  un matre les
ptisseries dfendues. Il y avait  et l bon nombre d'_H_, sans parler
d'une _H_ au souper.

Mistress Bremmil ne dit rien, mais elle sourit avec ddain. Elle raya de
son crayon les numros 7 et 9 rservs  des _H_, et rendit la carte
avec son nom crit au-dessus, un petit nom d'amiti, dont elle et son
mari se servaient seuls.

Puis elle le menaa du doigt, et en riant:

--Ah! sot que vous tes, petit sot! fit-elle.

Mistress Hauksbee entendit cela, et--ainsi qu'elle en convint--elle
sentit qu'elle avait le dessous.

Bremmil accepta avec reconnaissance les numros 7 et 9.

Ils dansrent le numro 7 et passrent le numro 9 sous une des petites
tentes. Ce que dit Bremmil et ce que fit mistress Bremmil ne regarde
personne.

Quand l'orchestre attaqua: _Le Roastbeef d'Old England_, tous deux
sortirent sur la vrandah et Bremmil se mit en qute d'un dandy[3] pour
sa femme (c'tait avant le rgne du rickshaw[4]), pendant qu'elle tait
au vestiaire.

  [3] Pousse-pousse hindou.

  [4] La jinrikisha japonaise.

Mistress Hauksbee parut et lui dit:

--Monsieur Bremmil, vous me conduirez  table pour le souper, je pense?

Bremmil rougit et eut l'air tout dcontenanc:

--Ah! Hum! fit-il, je rentre  la maison avec ma femme; je crois qu'il y
a eu un petit malentendu.

tant homme, il parlait comme si mistress Hauksbee en tait uniquement
responsable.

Mistress Bremmil sortit du vestiaire enveloppe d'une sortie de bal en
cygne qui formait nuage blanc autour de sa tte.

Elle semblait radieuse, et elle en avait bien le droit.

Le couple disparut dans l'obscurit.

Bremmil  cheval serrait de trs prs le dandy.

Alors mistress Hauksbee, qui avait l'air un peu fane et vanne  la
lumire des lampes, me dit:

--Vous pouvez m'en croire; la femme la plus sotte peut mener un homme
intelligent; mais il faut qu'une femme soit bien adroite pour mener un
imbcile.

Et sur ce propos, nous allmes souper.




LANC A L'AVENTURE

        _Et quelques-uns boudent, pendant que d'autres veulent plonger.
        (Voyons, tenez ferme! Restez donc tranquille, vous!)
        Quelques-uns de vous doivent se montrer doux, et d'autres
        doivent porter des coups. (L, l! Voyons? qui est-ce qui vous
        parle de vous tuer?) Quelques-uns,--il y a du dchet dans toute
        profession,--auront le coeur bris avant de recevoir la mort et
        d'tre dompts, et se dmneront comme des diables sous la
        morsure de la corde serre, et mourront fous de rage muette dans
        la cour du mange._

        (CHOEUR DANS L'ENCLOS-TOOLUNGALA)


lever un jeune garon dans du coton, comme disent les familles, n'est
point prudent, si le garon doit se lancer dans le monde et y jouer des
coudes. A moins d'tre une exception extrmement rare, il lui faudra
certainement subir bien des crises possibles  viter, et chose fort
probable, endurer d'atroces souffrances simplement par ignorance des
proportions relles des choses.

Laissez un petit chien manger le savon dans la salle de bain ou ronger
une botte qui vient d'tre cire. Il continue  en mcher,  en ronger
jusqu'au jour o il s'aperoit que le cirage et le savon de Windsor
d'Old Brown le rendent trs malade. De l il conclut que le savon et les
bottes ne valent rien pour la sant.

Le vieux chien de la maison lui apprendra bientt qu'il est imprudent de
mordre les oreilles des vieux chiens.

tant jeune, il garde la mmoire de cet enseignement et, g de six
mois, il part  travers le monde, en petite bte bien leve, dont
l'apptit est disciplin.

S'il avait t tenu  distance des bottes, du savon et des oreilles des
gros chiens, puis parvenu au terme de sa croissance, avec toute sa
dentition, s'il se trouvait brusquement en contact avec cette redoutable
trinit, jugez s'il serait cruellement malade, et s'il recevrait des
rosses.

Appliquez ces principes au systme de l'ducation dans du coton, et
voyez ce qui en rsulte.

Cela ne sonne pas bien  l'oreille, mais de deux maux c'est le moindre.

Il y avait une fois un petit garon qui avait t lev selon le systme
du coton; ce systme lui cota la vie.

Il avait pass toutes ses journes avec sa famille, depuis l'heure de sa
naissance jusqu' celle o il alla  Sandhurst se classer presque en
tte de liste. Il avait t admirablement form par un prcepteur
particulier dans tous les exercices au moyen desquels on gagne des bons
points, et il avait encore le mrite spcial de n'avoir jamais caus
une heure d'inquitude  sa famille.

Ce qu'il apprit  Sandhurst en dehors de la routine ordinaire ne vaut
pas qu'on en parle. Il regarda autour de lui, et trouva, si l'on peut
s'exprimer ainsi, trs bon got au savon et au cirage. Il en tta un
peu, et quitta Sandhurst la tte moins haute qu'il n'y tait entr.
Alors il y eut une pause, et une scne avec sa famille, qui attendait
beaucoup de lui. Puis ce fut un an de vie loin des souillures du monde
dans un bataillon du dpt de troisime classe, o tous les jeunes
taient des enfants, tous les anciens, de vieilles femmes. Enfin il
partit pour l'Inde, o il se vit priv du soutien de ses parents, et
n'eut, en temps de difficults, d'autre personne sur qui il pt compter,
que lui-mme.

Or l'Inde est, par-dessus tout, le pays o il ne faut pas prendre les
choses trop au srieux, sauf quand il s'agit du soleil de midi.

Un travail exagr, une nergie trop grande tuent un homme aussi
srement que les excs du vice ou ceux de la boisson. Quant au flirt, il
n'importe gure: tout le monde ne doit-il pas un jour ou l'autre tre
dplac; ds lors _vous_ ou _elle_ quitterez la station, et n'y
reviendrez jamais.

Le travail bien fait ne tire pas non plus  consquence, parce qu'on
mesure un homme d'aprs ce qu'il peut faire le plus mal, et que s'il
faisait mieux, ce serait en gnral un autre qui en aurait tout
l'avantage. Mal travailler n'importe gure, parce que d'autres font plus
mal encore et que l'Inde est plus encombre d'incapables que tout autre
pays.

Les amusements n'ont aucune importance, parce qu'ils recommencent
aussitt aprs que vous les avez termins, et que la plupart du temps,
s'amuser signifie essayer de gagner l'argent d'autrui.

La maladie n'a aucune importance, parce qu'elle est pain quotidien, et
que si vous mourez, un autre prend votre place dans les huit heures qui
s'coulent entre votre mort et votre enterrement.

Rien n'a d'importance que les congs  passer au pays, et les soldes sur
le pied d'activit, parce que les uns et les autres sont rares.

C'est le pays de la ngligence, le pays _Koucha_, o tout le monde
travaille avec des outils imparfaits. Le parti le plus sage est de ne
prendre au srieux ni personnes, ni choses, et de s'en vader, aussitt
qu'on peut, dans un endroit o l'amusement est un amusement et o il
vaille la peine de se faire une rputation.

Mais ce Jeune Garon,--l'histoire est aussi vieille que les
collines,--ainsi expatri, prit tout au srieux.

Il tait gentil; il fut choy.

Il prit au srieux ces gteries, et se fit bien du mauvais sang pour des
femmes qui ne mritaient pas qu'on sellt un poney pour aller leur
rendre visite.

Il trouva beaucoup de charme  la libre vie qu'il gotait dans l'Inde
pour la premire fois. Elle parat attrayante dans le commencement, 
celui qui juge les choses en officier subalterne,--ne voit que poneys,
camarades de jeu, danses, et le reste. Il en tta comme les petits
chiens gotent au savon: seulement il en gota sur le tard et alors que
sa dentition tait complte.

Il n'eut pas l'instinct de l'quilibre, tout comme le petit chien, et ne
put comprendre pourquoi il n'tait pas trait avec autant d'gards que
sous le toit paternel.

Cela heurtait ses sentiments.

Il se prit de querelle avec d'autres garons, et tant sensible jusqu'
la moelle, il garda rancune de ces querelles, il se piqua au jeu.

Il trouva du plaisir au whist, aux gymkhanas, et aux autres choses de
cette sorte, inventes pour se distraire aprs les heures de travail,
mais il les prit aussi au srieux, tout comme il l'avait fait pour
prendre le panache, aprs boire.

Le whist et les gymkhanas lui firent perdre de l'argent parce que tout
cela tait nouveau pour lui.

Il prit au srieux ses pertes, et mit tout autant d'nergie et
d'application  une course dont l'enjeu tait deux mohurs d'or[5] sur
des poneys _ekka_ dbutants, aux crinires tresses, que s'il se ft agi
du Derby. Cela tait d moiti  l'inexprience--de mme que le petit
chien se querelle avec le coin de carpette du foyer--et moiti 
l'tourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au
grand jour et au mouvement d'une vie plus anime. Personne ne lui parla
du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour
certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en dfie suffisamment. Il
tait vraiment pnible de voir le Jeune Garon s'en aller par morceaux 
chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se
couronne quand il chappe au valet d'curie.

  [5] Roupies.

Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine
qu'on sorte des rangs pour y goter, et  plus forte raison qu'on y
coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est--dire tout le
temps de la saison froide.

Alors nous pmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son
argent et estropi ses chevaux calmeraient le Jeune Garon, et qu'il
prendrait de l'aplomb.

C'est ce qui ft arriv dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous
voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.

Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garon
tait sensible, et prenait les choses au srieux, ainsi que j'ai d dj
le rpter au moins sept fois.

Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excs faisaient sur
lui-mme. Ils n'avaient rien qui ft de nature  briser le coeur, rien
qui dpasst la moyenne.

Il pouvait tre financirement ficel pour toute sa vie; il pouvait
avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brl le
souvenir de ses exploits. Un prteur aurait pu l'aider  se remettre 
flot et  sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer  un point
de vue tout diffrent, et se croire ruin sans aucun espoir de
relvement.

Son colonel l'admonesta svrement quand le temps froid fut pass.

Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui
avait lav la tte comme  tout le monde, sans plus.

Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la faon dont nous
tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes
d'autrui.

La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune
Garon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.

Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'tait une cruelle petite
phrase, dcoche avant qu'elle y et song, et qui le fit rougir jusqu'
la racine des cheveux.

Il la garda sur le coeur pendant trois jours; puis il demanda deux jours
de cong pour aller chasser aux environs d'une rsidence de villgiature
de l'ingnieur du canal,  environ trente milles de l.

Il obtint son cong, et ce soir-l, au mess, il fut plus bruyant, plus
encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer le gros gibier et
partit  dix heures et demie dans une _ekka_[6].

  [6] Voiture lgre indigne.

La perdrix,--unique gibier qui se rencontrait aux abords de la
villgiature en question,--n'tait pas du gros gibier, de sorte que tout
le monde riait de sa gasconnade.

Le lendemain, un des majors rentra de cong, et apprit que le Jeune
Garon tait parti pour tirer du gros gibier.

Le major s'intressait quelque peu au Jeune Garon et avait fait
quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros
yeux, quand il apprit l'expdition, et il se rendit dans les chambres du
Jeune Garon, et y fureta.

Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment o je quittais
le jeu au mess.

Il n'y avait personne dans le vestibule.

--Le Jeune Garon est parti  la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut
tuer des _ttur_[7] avec un revolver et un encrier?

  [7] Des perdrix.

--C'est absurde, major, rpondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans
l'esprit.

--Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite.
Je me sens inquiet.

Il rflchit une minute et reprit:

--Savez-vous mentir?

--Vous vous en doutez un peu. C'est mon mtier.

--Trs bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi,
maintenant... tout de suite, dans une _ekka_ du ct du canal, pour
tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite... et
revenez avec un fusil.

  [8] Costume de chasse.

Le major tait un matre homme, et je savais qu'il ne donnait pas
d'ordres sans motif.

Aussi j'obis.

A mon retour je trouvai le major install dans une _ekka_, des tuis 
fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prt pour une
excursion de chasse.

Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-mme. Nous
cahotmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais ds
que nous emes atteint la route poussireuse qui traversait la plaine,
il fit voler le poney.

Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous
couvrmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bte tait
presque morte.

Une fois, je dis:

--Mais, major, pourquoi cette hte vertigineuse?

Il rpliqua d'un ton calme:

--Le Jeune Garon est seul, en tte  tte avec lui-mme depuis... une,
deux... cinq... quatorze heures, maintenant. Je vous le rpte, je ne
suis pas tranquille.

Cette inquitude me gagna, et moi aussi je me mis  fouetter le poney.

Quand nous arrivmes  la maison des champs de l'ingnieur du canal, le
major hla le domestique du Jeune Garon, mais sans obtenir de rponse.
Alors nous approchmes, et nous appelmes le Jeune Garon par son nom.

Toujours pas de rponse.

--Oh! il est parti  la chasse, fis-je.

Juste alors, je vis par une des fentres une petite lampe de jardin qui
brlait.

Il tait quatre heures de l'aprs-midi.

Tous deux nous nous arrtmes court sous la vrandah, retenant notre
souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendmes dans
l'intrieur de la pice les _brr-brr-brr_ d'une multitude de mouches.

Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrmes.

Le Jeune Garon gisait sur le _cadre_ au milieu de la chambre nue et
badigeonne  la chaux. Le coup de revolver lui avait fracass la tte.
Les tuis des fusils n'taient pas ouverts, le matriel de campement pas
dploy et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garon, avec des
photographies. Il tait all trs loin pour mourir, comme un rat
empoisonn.

Le major murmura tout doucement:

--Pauvre garon! pauvre, pauvre diable!

Puis il se dtourna du lit:

--J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.

Comme je voyais que le Jeune Garon s'tait suicid, je me doutais fort
bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai
devant la table, allumai un cigare, et me mis  fouiller dans le buvard,
pendant que le major regardait par-dessus mon paule et rptait  part
lui:

--Nous sommes arrivs trop tard... comme un rat dans un trou... Pauvre
diable! pauvre diable!

Le Jeune Garon avait d passer la moiti de la nuit  crire  sa
famille,  son colonel,  une jeune fille de son pays, et aussitt qu'il
avait fini d'crire, il s'tait fait sauter la cervelle, car il tait
mort depuis longtemps quand nous tions arrivs.

Je lus tout ce qu'il avait crit, et  mesure que j'avais fini une
feuille, je la faisais passer au major.

Nous vmes, d'aprs son rcit, combien il avait pris au srieux toutes
sortes de choses. Il y tait question d'un dshonneur qu'il n'tait pas
capable de supporter, d'une honte ineffaable, d'une folie
criminelle, d'une vie gaspille, etc.

Puis c'taient des choses particulires qu'il disait  son pre,  sa
mre; a n'en finissait pas; c'est trop sacr pour qu'on l'imprime.

La lettre  la jeune fille de son pays tait le morceau le plus
touchant.

En la lisant, j'eus la gorge serre. Le major ne fit nul effort pour
rester les yeux secs.

Cela m'inspira du respect pour lui.

Il lut, il se balana de ct et d'autre, il pleura comme une femme,
simplement, sans chercher  s'en cacher.

Les lettres taient bien terribles, bien dsespres, bien touchantes.
Nous oublimes toutes les sottises du Jeune Garon, et nous ne pensmes
plus qu' la pauvre chose qui gisait sur le _cadre_ et aux feuilles
couvertes d'criture que nous avions dans les mains. Il tait absolument
impossible de laisser des lettres comme celles-l arriver  leur
adresse. Elles auraient bris le coeur de son pre, et auraient tu sa
mre en tuant la foi qu'elle avait en son fils.

Enfin, le major scha ses yeux, toujours franchement, et dit:

--Voil des choses bien commodes  jeter  la tte d'une famille
anglaise! Qu'allons-nous faire?

Sachant pourquoi le major m'avait emmen, je rpondis:

--Le Jeune Garon est mort du cholra. Nous tions ici  ses derniers
moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures... Allons-y.

Alors commena une des scnes les plus terriblement comiques auxquelles
il me soit arriv de prendre part.

Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par crit, confirm par des
preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garon avait au pays.

Je commenai par rdiger un brouillon, o le major semait  et l des
indications, tout en rassemblant les pages crites par le Jeune Garon
et les brlant dans l'tre.

Ce fut par une soire chaude et tranquille que nous nous mmes 
l'oeuvre, et la lampe brlait trs mal.

En y mettant le temps, je btis un canevas satisfaisant, o je dclarais
que le Jeune Garon tait un modle de toutes les vertus, chri du
rgiment, et promettant  tous les points de vue de faire brillamment
son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions
soign pendant sa maladie--ce n'tait pas l'heure des petits mensonges,
vous comprenez,--et comme quoi il tait mort sans souffrance.

J'avais la gorge serre pendant que j'crivais ces choses-l, et que je
pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis  rire de
l'allure grotesque que prenait l'affaire... et le major dit que nous
avions besoin de boire quelque chose.

Je n'ose dire la quantit de whiskey que nous bmes, avant que la lettre
ft finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous
prmes la montre, le mdaillon et les bagues du Jeune Garon.

Enfin le major dit:

--Il faut que nous envoyions une mche de cheveux. C'est une chose 
laquelle tient une femme.

Mais il nous fut impossible de couper une mche de cheveux qui pt tre
envoye. Le Jeune Garon avait les cheveux noirs: heureusement le major
les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mche des
cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que
nous fmes.

Les clats de rire et la sensation d'tranglement me reprirent, et je
fus forc de m'arrter. Le major n'tait gure plus matre de lui-mme,
et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la
besogne.

Nous mmes sous enveloppe le paquet: photographies, mdaillon, anneau et
boucle de cheveux, et nous cachetmes avec la cire  cacheter et le
cachet du Jeune Garon.

Alors le major dit:

--Grand Dieu, allons dehors--hors de cette chambre--et rflchissons.

Nous sortmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal,
manger et boire ce que nous avions apport, jusqu' ce que la lune se
levt.

Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.

Finalement, avec un grand effort nous parvnmes  rentrer dans la
chambre o se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mmes 
la besogne qui nous restait  accomplir.

Je ne veux rien crire  ce sujet: ce fut trop horrible.

Nous brlmes la literie et jetmes les cendres dans le canal, nous
enlevmes les nattes de la pice pour les traiter de la mme faon.

Je me rendis  un village et j'empruntai deux grandes pioches,--car je
ne voulais pas recourir  l'aide des paysans,--tandis que le major se
chargeait... du reste.

Il nous fallut quatre heures de travail acharn pour creuser la fosse.

Tout en travaillant, nous discutmes sur le point de savoir si nous
ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans
la mmoire. Nous arrangemes la chose en rcitant l'Oraison dominicale
et y ajoutant une prire personnelle qui n'avait rien de rituel pour le
repos de l'me du Jeune Garon.

Ensuite nous comblmes la fosse, et nous allmes sous la vrandah, pas
dans la maison, nous livrer au sommeil.

Nous tions  demi morts de fatigue.

Quand nous nous rveillmes, le major dit gravement:

--Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous
lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de trs bonne
heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.

Donc le major tait rest veill toute la nuit,  rflchir.

Il dit:

--Pourquoi n'avons-nous pas rapport le corps aux cantonnements?

Le major rflchit une minute.

--C'est parce que les paysans auront pris la fuite, ds qu'ils ont
entendu parler de cholra. En outre l'_ekka_ nous a lchs.

Cela, c'tait littralement vrai. Nous avions entirement oubli le
poney de l'_ekka_, et il tait retourn  son curie.

Nous passmes donc seuls cette longue journe de chaleur touffante dans
la maison de repos du canal,  examiner et retoucher notre histoire de
la mort du Jeune Garon, pour en voir les points faibles.

Un indigne parut dans l'aprs-midi, mais nous dmes qu'un Sahib tait
mort du cholra, et il se sauva.

Quand vint l'obscurit, le major me raconta toutes ses craintes au sujet
du Jeune Garon, puis des histoires de suicides accomplis ou prs de
l'tre,  faire dresser les cheveux.

Il dit qu'il tait jadis descendu, tout comme le Jeune Garon, dans
cette valle de l'ombre, quand il tait jeune et arriv depuis peu en ce
pays, qu'il comprenait bien comment les ides s'taient livr bataille
dans la tte bouleverse du Jeune Garon. Il dit aussi comment les
nophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs pchs bien
plus graves, bien plus difficiles  effacer qu'ils ne le sont en
ralit.

Nous causmes pendant toute la soire, et nous rptmes l'histoire de
la mort du Jeune Garon.

Ds que la lune fut leve, et que le Jeune Garon _fut enseveli_
conformment  notre version, nous nous mmes en route  travers champs
pour regagner la station.

Nous marchmes de huit heures du soir  six heures du matin, mais bien
que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manqumes pas de nous
rendre dans le logement du Jeune Garon et de remettre dans l'tui le
revolver, avec le nombre rglementaire de cartouches. Et nous replames
aussi sur la table sa papeterie portative.

Nous allmes trouver le colonel pour lui annoncer ce dcs, prouvant de
plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allmes nous
coucher, et nous dormmes pendant tout un tour de cadran, car nous
tions rellement  bout de force.

Le conte trouva crance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze
jours plus tard tout le monde avait oubli le Jeune Garon et ce qui le
concernait.

Nanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le
major s'tait scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour
des funrailles rgimentaires.

Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la
mre du Jeune Garon nous crivit au major et  moi, avec de grandes
taches, qui avaient dlay l'encre, semes sur le papier. Elle nous
crivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre
grande bont, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.

Toutes choses considres, elle nous devait bien quelque chose, mais non
point au sens o elle l'entendait.




LE SAS DE MISS YOUGHAL

        _Quand homme et femme s'entendent, que peut faire le Kazi?_

        (PROVERBE MAHOMTAN)


Certaines gens disent qu'il n'y a pas de roman dans l'Inde.

Ces gens-l se trompent.

Nos existences contiennent du roman autant qu'il nous en faut. Parfois
davantage.

Strickland faisait partie du corps de police, et personne ne le
comprenait. Aussi disait-on que c'tait une trange sorte d'homme et
s'cartait-on de lui.

Strickland ne pouvait se prendre de cela qu' lui-mme.

Il professait cette thorie extraordinaire que dans l'Inde un policeman
doit en savoir sur les indignes autant qu'en savent ceux-ci. Or, dans
toute l'tendue de l'Inde suprieure, il n'y a qu'_un_ homme qui puisse
 son gr se faire prendre pour un Hindou ou un Mahomtan, pour un
_chamar_ ou un _fakir_. Il est un objet de crainte et de respect pour
les indignes depuis le Ghor Kathri jusqu'au Jamma Musjid. Il passe pour
possder le pouvoir de se rendre invisible, et de faire excuter ses
ordres par un grand nombre de diables. Mais cela lui a-t-il valu quelque
faveur du gouvernement? Pas le moins du monde. Il n'a jamais obtenu le
poste de Simla, et son nom est presque inconnu des Europens.

Strickland eut la sottise de prendre cet homme pour modle. Se
conformant  son absurde thorie, il pataugea dans des endroits peu
parfums o nul homme qui se respecte ne songerait  porter ses
explorations, et tout cela en pleine fripouille indigne. Il se fit 
lui-mme une ducation qui prit sept ans, et il n'en fut pas plus
apprci pour cela.

Il partait continuellement en _fantee_ au milieu des indignes, ce qui
naturellement n'inspire aucune confiance  un homme qui a son bon sens.

Il fut bientt initi au Sat Bhai,  Allahabad, o il tait en cong. Il
apprit le chant du lzard des Sansis, ainsi que la danse du Hlli-Hukk,
qui est un cancan religieux de l'espce la plus tonnante. Quand un
homme a appris  danser le Hlli-Hukk, et qu'il sait comment, quand, et
en quel endroit cela se danse, il sait quelque chose dont il a le droit
d'tre fier. Il a pntr le caractre hindou plus avant que la peau.

Mais Strickland n'est point fier, bien qu'une fois,  Jagadhri, il ait
aid  peindre le taureau de la mort, chose qu'un Anglais n'oserait
jamais regarder. Il a appris  fond l'argot des voleurs et des
_chngars_. Il a pris  lui seul un voleur de chevaux d'Eusufzai prs
d'Attock. Il s'est tenu debout sous la chaire d'une mosque de la
frontire, et a prsid  l'office comme l'et fait un mollah sunnite.

Son tour de force le plus extraordinaire, ce fut de passer onze jours
chez un fakir, dans les jardins de Baba-Atal,  Amritsar, et d'y runir
les fils qui devaient conduire  dcouvrir l'assassin dans la grande
affaire de Nasiban. Mais on se dit, non sans raison: Pourquoi donc
Strickland ne reste-t-il pas dans son bureau,  rdiger son journal, 
faire des recrues, et ne se tient-il pas tranquille au lieu de dmontrer
l'incapacit de ses suprieurs? Aussi l'affaire du meurtre de Nasiban
ne lui valut-elle point une bonne note au dpartement?

Mais aprs sa premire crise de rage, il en revint  sa manie naturelle
de mettre le nez dans la manire de vivre des indignes.

Disons en passant, que quand un homme prend got  cet amusement, cela
lui reste pour toute sa vie. C'est la chose la plus attrayante du monde,
sans mme excepter l'amour.

De mme que les autres hommes demandaient dix jours de cong qu'ils
passent sur les collines, Strickland demandait une permission pour ce
qu'il appelait un shikar (une chasse). Il revtait le dguisement qui
lui semblait appropri  la circonstance, s'enfonait dans la multitude
des peaux brunes, et y disparaissait quelque temps.

C'tait un homme encore jeune, d'allure tranquille, de teint fonc,
maigre, avec des yeux noirs, un trs agrable compagnon quand il ne
pensait point  autre chose. C'tait un rgal que d'entendre Strickland
parler de la civilisation des indignes telle qu'il l'avait vue.

Les indignes hassaient Strickland, mais ils avaient peur de lui.

Il en savait trop long.

Quand les Youghal arrivrent  la station, Strickland,--avec l'extrme
gravit qu'il mettait en toutes choses--devint amoureux de miss Youghal,
et elle s'prit de lui, au bout de quelque temps, parce qu'il demeurait
pour elle une nigme.

Alors Strickland fit sa demande aux parents, mais mistress Youghal
rpondit qu'elle n'entendait point marier sa fille dans l'administration
la plus mal paye de l'empire. Le vieux Youghal ajouta en propres termes
que les faons de Strickland ne lui inspiraient aucune confiance et
qu'il lui serait bien oblig de ne plus parler ni crire  sa fille.

--Trs bien! dit Strickland, car il n'entendait point faire de son amour
un lourd fardeau.

Il eut un long entretien avec miss Youghal.

Aprs quoi il n'ouvrit plus la bouche  ce sujet.

En avril, les Youghal se rendaient  Simla.

En juillet, Strickland se fit donner un cong de trois mois pour
affaires personnelles urgentes. Il ferma sa maison, bien que pas un
indigne ne se ft pour rien au monde hasard  porter la main sur ce
qui appartenait  Sahib Estrekin et alla voir un de ses amis, un vieux
teinturier  Tarn Taran.

L on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour o un _sas_, me
rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet
que voici.

  Mon cher vieux,

  Veuillez remettre au porteur une bote de cigares, de prfrence des
  Suprieurs numro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les
  paierai ds que je reparatrai, mais pour le moment je suis en dehors
  de la socit.

  Bien  vous. E. STRICKLAND.

J'en commandai deux botes, que je remis au _sas_ avec mes compliments.

Ce _sas_ l, c'tait Strickland, et il tait au service du vieux
Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss
Youghal. Le pauvre garon souffrait d'tre priv de la fume anglaise,
et savait que, quoi qu'il arrivt, je ne laisserais pas chapper un mot,
jusqu'au dnouement de l'affaire.

Un peu plus tard, miss Youghal, qui tait enthousiaste de ses
domestiques, se mit  parler dans toutes les maisons o elle allait de
son _sas_ modle--l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se
lever de bonne heure pour cueillir des fleurs  mettre sur la table au
djeuner, et qui cirait--au sens littral--les sabots de son cheval
comme l'et fait un cocher anglais.

Le factotum de l'arabe de miss Youghal tait une merveille, un charme.
Dulloo,--c'est--dire Strickland, trouvait sa rcompense dans les jolies
choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener 
cheval. Ses parents taient enchants de voir qu'elle avait renonc 
son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle tait une
bonne fille.

Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticit
furent la plus svre discipline mentale qu'il et jamais reue.

Sans compter ce petit dtail que la femme d'un _sas_ de ses collgues
fut frue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic
parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer 
garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion 
cheval en compagnie d'un homme qui cherchait  lui faire la cour, et
qu'il tait forc de trotter derrire, portant la couverture et ne
perdant pas un mot.

Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il tait interpell en
argot sous le porche du Benmore par un policeman, et particulirement
quand il tait injuri par un Naik qu'il avait recrut au village
d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le
qualifiait de cochon pour ne s'tre pas assez ht de lui faire place.

Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait
d'tudier  fond les moeurs et les voleries des _sas_; et il y en avait
assez, disait-il, pour faire condamner la moiti de la population
_chamar_ du Punjab, s'il avait t de service. Il devint un des gros
joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les _jhampnis_[9]
et un grand nombre de _sas_ pendant qu'ils attendent, les soirs,  la
porte de la maison du gouvernement ou du thtre de la Gat. Il apprit
 fumer du tabac compos aux trois quarts de bouse de vache, et il
profita de l'exprience du Jemadar grisonnant qui tait le doyen des
_sas_ du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.

  [9] Porteurs de palanquin.

Il vit bien des choses qui l'amusrent, et il dclare, sur l'honneur,
que nul ne saurait avoir une ide exacte de ce que c'est que Simla, s'il
ne l'a point regarde du mme point de vue que les _sas_. Il dit aussi
que s'il se dcidait  crire tout ce qu'il a vu, il y a bien des
endroits o on lui casserait la tte.

La description que fait Strickland de ses souffrances pendant les nuits
humides, pendant qu'il entendait la musique et voyait les lumires au
Benmore, que les pieds lui dmangeaient de l'envie de valser, et qu'il
avait la tte emmitoufle d'une couverture de cheval, est assez
amusante.

Un jour ou l'autre, Strickland crira un petit livre sur ses aventures.
Ce livre vaudra la peine d'tre achet, et mme celle d'tre supprim.

Ainsi donc, il servit fidlement, comme Jacob servit pour Rachel, et son
cong touchait  son terme quand l'explosion eut lieu.

Il avait rellement fait de son mieux pour garder son sang-froid en
entendant les flirtations dont j'ai parl, mais  la fin il clata.

Un vieux gnral trs distingu emmena miss Youghal faire une promenade
 cheval et commena cette sorte de flirtation genre: Vous n'tes
qu'une gamine qu'il est si difficile  une femme d'esquiver avec
quelque adresse, et qu'il est si exasprant d'entendre.

Miss Youghal tremblait de peur aux propos qu'il lui tenait  la porte
de l'oreille de son sas.

Dulloo-Strickland supporta cela aussi longtemps qu'il put. Alors il
empoigna la bride du cheval du gnral, et s'exprimant le plus aisment
du monde en anglais, il l'invita  vider la place, sinon il le jetait
par-dessus le foss.

L'instant d'aprs, miss Youghal pleurait, et Strickland vit qu'il avait
compromis sans remde son entreprise et que tout tait fini.

Le gnral eut presque une crise, quand miss Youghal lui raconta en
entrecoupant son rcit de sanglots l'histoire du dguisement et de ses
fianailles en dpit de ses parents.

Strickland pesta, et furieusement, contre lui-mme, et plus encore
contre le gnral pour lui avoir forc la main. Il ne disait mot, mais
il tirait sur la bride du cheval et se prparait  lui administrer une
racle pour se donner une force de satisfaction.

Mais quand le gnral eut parfaitement compris de quoi il s'agissait,
quand il sut qui tait Strickland, il pouffa  perdre haleine, se
tordant sur sa selle, et il riait tellement qu'il fut sur le point d'en
tomber. Strickland, disait-il, mritait la croix de Victoria, rien que
pour avoir port la couverture comme _sas_.

Tantt il s'adressa et  lui-mme des gros mots, et disait qu'il
mritait certainement une racle, mais qu'il tait trop vieux pour la
recevoir de Strickland. Tantt il faisait  miss Youghal des compliments
sur son amoureux.

Le ct scandaleux de l'affaire ne lui apparut pas, car c'tait un bon
vieux fort gentil, et il avait un faible pour les flirts.

Puis il repartit d'un clat de rire, et dclara que le pre Youghal
tait un sot.

Strickland lcha la bride au cheval, et insinua au gnral qu'il ferait
mieux de lui venir en aide, puisqu'il prenait la chose ainsi. Strickland
connaissait le faible de Youghal pour les gens qui ont des titres, et
qui accumulent beaucoup d'abrviations honorifiques  la suite de leur
nom, et qui occupent de hautes situations officielles.

--Ceci ressemble assez  un lever de rideau, dit le gnral, mais
n'importe, je m'en mlerai pour vous faire un succs, ne ft-ce que pour
chapper  la terrible rosse que j'ai mrite. Retournez  la maison,
monsieur le policeman-sas, habillez-vous convenablement, et je prendrai
d'assaut Youghal. Miss Youghal, puis-je vous demander de rentrer au
petit trot, et d'attendre?

Environ sept minutes plus tard, il y avait au Club, un norme tohu-bohu.

Un sas, avec sa couverture, et sa corde autour de la tte demandait 
tous ceux qu'il connaissait:

--Au nom du ciel, prtez-moi des habits convenables.

Comme on ne le reconnaissait pas, il y eut quelques scnes d'un genre
tout nouveau, avant que Strickland pt obtenir un bain chaud, avec de la
soude, une chemise de l'un, un pantalon d'un autre, et ainsi de suite.

Il partit au galop, emportant sur soi la moiti de la garde-robe du
Club, mont sur un poney qui lui tait absolument inconnu, pour se
rendre chez le vieux Youghal.

Le gnral, dans son uniforme rouge de drap fin, l'y avait prcd.

Qu'avait dit le gnral  Youghal, Strickland ne le sut jamais, mais
Youghal reut Strickland avec une civilit modre, et mistress Youghal,
touche du dvouement qu'avait montr le faux Dulloo, fut extrmement
bonne.

Le gnral rayonnait et se frottait les mains.

Miss Youghal entra, et avant mme que le pre Youghal st bien o il
tait, le consentement leur avait t arrach et Strickland se mettait
en route pour le bureau du tlgraphe, accompagn de miss Youghal, pour
se faire expdier ses effets.

Le dernier de ses ennuis, ce fut quand un homme qui lui tait inconnu
l'aborda vivement sur le Mail, et lui rclama un poney vol.

C'est ainsi que Strickland et miss Youghal finirent par se marier,  la
condition formelle que Strickland renoncerait  son ancien systme, et
s'en tiendrait  la routine, qui rapporte plus d'argent et vous fait
plus vite envoyer  Simla.

Strickland tait trop pris de sa femme pour enfreindre son voeu, mais
ce fut pour lui par la suite une pnible preuve, car les rues et les
bazars, et les paroles qui s'y changeaient, taient pleins
d'indications pour Strickland, tout cela l'invitait  faire une fugue, 
reprendre ses prgrinations et ses dcouvertes.

Un de ces jours, je vous apprendrai comment il manqua  sa promesse pour
tirer un ami d'embarras. Mais il y a longtemps de cela, et maintenant il
est presque entirement perdu pour ce qu'il appelait la _chasse_. Il a
oubli l'argot, la langue des mendiants, les marques, les signaux, la
direction des courants de fond, qu'un homme doit rapprendre sans cesse,
s'il veut demeurer un matre.

Mais il remplit ses feuilles statistiques en parfait administrateur.




UNIE A UN INCROYANT

        _Je meurs pour vous, et vous mourez pour un autre._

        (PROVERBE DU PUNJAB)


Quand la locomotive de Gravesend s'loigna du steamer de la Peninsular
and Oriental pour remorquer le train  la ville, elle emporta bien des
gens en pleurs. Mais aucune de ces personnes ne pleurait plus
abondamment, plus sincrement que miss Agns Laiter.

Elle avait bien de quoi pleurer, car le seul homme qu'elle aimt au
monde,--le seul qu'elle pt jamais aimer,  ce qu'elle disait--partait
pour l'Inde, et comme chacun sait, l'Inde est partage par parties
gales entre la jungle, les tigres, les cobras, le cholra et les
cipayes.

Phil Garron, appuy au bastingage du flanc du steamer, sous la pluie, se
sentait aussi fort malheureux, mais il ne pleurait point.

On l'envoyait s'occuper de th. Qu'tait-ce que ce _th_? Il n'en
avait pas la moindre ide, mais il s'imaginait qu'il aurait  monter un
cheval fringant pour parcourir des collines couvertes d'arbrisseaux 
th, qu'il toucherait pour cela une solde magnifique, et il savait trs
bon gr  son oncle de lui avoir procur cette niche.

Il avait sincrement l'intention de rformer ses habitudes de
laisser-aller et de gaspillage. Il mettrait tous les ans de ct une
grande partie de son superbe traitement, et au bout d'un temps trs
court, il reviendrait pouser Agns Laiter.

Phil Garron tait rest trois ans  flner autour de son amie.

Comme il n'avait rien  faire, il ne manqua pas de devenir amoureux.

Il tait fort gentil, mais il manquait de fermet dans ses vues, dans
ses opinions, dans ses principes, et bien qu'il n'allt jamais jusqu'
faire vraiment du mal, ses amis furent trs contents quand il leur dit
adieu et qu'il partit pour cette mystrieuse affaire de _th_, dans les
environs de Darjeeling. Ils dirent: Que Dieu vous bnisse, mon cher
garon, et qu'on ne vous revoie jamais!

Tout au moins c'est l ce qu'on fit entendre  Phil.

Au moment du dpart, il avait en tte un grand projet pour prouver qu'il
valait plusieurs centaines de fois plus qu'on ne l'valuait: il
travaillerait comme un cheval, et il pouserait Agns Laiter.

Outre sa bonne tournure, il avait maintes autres qualits.

Son seul dfaut, c'tait d'tre faible. Oui il l'tait, si peu que ce
ft.

En fait d'conomie, il n'en savait pas plus que le _Morning Sun_, et
cependant vous n'auriez pu mettre le doigt sur un article et dire: En
cette occasion, Phil Garron a fait preuve d'extravagance et
d'tourderie. Et vous n'auriez point trouv en son caractre un seul
vice bien dfini, mais il tait incomplet, et se laissait ptrir comme
du mastic.

Agns Laiter retourna, les yeux rouges,  ses devoirs d'intrieur,--la
famille dsapprouvait cet engagement,--pendant que Phil faisait voile
pour Darjeeling, port situ sur l'Ocan du Bengale ainsi que sa mre
se plaisait  le dire  ses amis.

Il tait fort bien vu  bord, il lia beaucoup de relations, ne fit
qu'une note de boissons assez modre, et envoya de chaque port de
relche d'normes lettres  Agns Laiter.

Puis il se mit  l'oeuvre sur la plantation, situe quelque part entre
Darjeeling et Kangra.

Bien que le salaire et le cheval ne fussent pas tout  fait ce qu'il
avait rv, il russit fort passablement, et s'accorda beaucoup plus
d'loges qu'il n'en mritait pour sa persvrance.

Avec le temps,  mesure qu'il se faisait  son collier et que la tche
prenait un contour plus prcis  ses yeux, la figure d'Agns Laiter
s'effaait de son esprit, et n'y reparaissait que quand il tait de
loisir, c'est--dire rarement. Il oubliait tout ce qui concernait la
jeune fille pendant une quinzaine, puis le souvenir revenant tout 
coup, il sursautait comme un colier qui n'a pas song  apprendre sa
leon.

Elle n'oubliait point Phil, car elle tait de cette sorte de femmes qui
n'oublient jamais.

Seulement, un autre,--un jeune homme qui et t un bien meilleur
parti,--se prsenta  mistress Laiter.

La probabilit d'un mariage avec Phil tait aussi lointaine que jamais.
Les lettres qu'il crivait taient si peu encourageantes. Puis il y eut
de la part de la famille une certaine pression sur la jeune fille! Le
jeune homme tait d'ailleurs un parti rellement avantageux au point de
vue de la fortune.

Bref Agns l'pousa et crivit  Phil dans les rgions sauvages de
Darjeeling une lettre orageuse comme un cyclone, o elle lui disait que
pendant tout le reste de sa vie, elle n'aurait plus un instant de
bonheur.

Et la prophtie se ralisa.

Phil reut cette lettre et se regarda comme injustement trait.

Cela se passait deux ans aprs son dpart; mais  force de concentrer sa
pense sur Agns Laiter, de regarder sa photographie, de se passer une
main caressante sur le dos comme pour se fliciter d'tre un des amants
les plus constants qu'il y ait dans l'histoire, de se monter petit 
petit la tte, il finit rellement par s'imaginer qu'il avait t trait
indignement.

Il se mit  composer une lettre d'adieu, une de ces ptres pathtiques
dans le genre Monde qui ne finira point. Ainsi soit-il, o il
dclarait qu'il serait fidle jusque dans l'ternit, que toutes les
femmes se ressemblaient,  peu de chose prs, qu'il cacherait son coeur
bris, etc... mais que si dans la suite, etc... il pouvait supporter
cette attente, etc... affections restes fidles au mme objet, etc...
elle reviendrait  son premier amour, etc., tout cela en huit pages
d'criture serre.

A un point de vue artistique, c'tait un travail agrable  voir.

Un Philistin ordinaire cependant--au fait de ce qu'prouvait rellement
Phil, et non point de ce qu'il croyait prouver  mesure qu'il
crivait,--et dclar que c'tait l l'lucubration plate, goste,
d'un tre parfaitement plat, goste et faible. Mais un tel verdict et
t injuste.

Phil affranchit sa lettre et prouva, pendant au moins deux jours et
demi, tout ce qu'il avait dcrit.

Ce fut la dernire lueur avant l'extinction totale de la lumire.

Cette lettre rendit Agns Laiter trs malheureuse. Elle pleura, elle
l'enferma dans son bureau pour ne plus la voir, et elle devint mistress
N'importe qui pour complaire  sa famille.

N'est-ce pas le premier devoir de toute jeune fille chrtienne?

Phil reprit sa besogne.

Il ne songeait plus  sa lettre que comme un artiste songe  une
esquisse finement paracheve.

Ses habitudes n'taient point mauvaises, mais elles n'taient pas
absolument bonnes jusqu'au jour o elles le mirent en prsence de
Dunmaya, fille d'un Radjpoute qui avait t subadar-major dans notre
arme indigne.

La demoiselle avait un filet de sang des collines dans les veines, et
de mme que les filles des collines, elle n'tait point
_purdah-nashin_[10].

  [10] Femme vivant derrire le rideau.

O fut-elle aperue pour la premire fois par Phil? Comment entendit-il
parler d'elle? Cela n'a pas d'importance.

C'tait une bonne et belle fille, et fort intelligente, trs roue en
son genre, bien que, naturellement, ce genre ft un peu rude.

Il faut se rappeler que Phil vivait trs confortablement, ne se refusait
aucun luxe, ne mettait pas mme un _anna_ de ct, et que trs content
de lui et de ses bonnes intentions, il perdait l'une aprs l'autre ses
relations en Angleterre en ngligeant de leur crire, et commenait 
regarder de plus en plus l'Inde comme son pays.

Certaines gens dchoient de cette faon et ne sont plus bons  rien.

Le climat de sa rsidence tait sain, et il se demandait s'il avait
rellement un motif quelconque pour retourner au pays.

Il fit ce qu'avaient fait avant lui beaucoup de planteurs. Il se dcida
 prendre femme parmi les filles des collines et  s'installer
dfinitivement. Il avait alors vingt-sept ans, une longue vie 
parcourir, mais pas assez d'lan pour fournir cette carrire.

Ainsi donc il pousa Dunmaya selon les rites de l'glise anglaise.

Quelques camarades, des planteurs comme lui, dclarrent qu'il faisait
une sottise; d'autres trouvrent qu'il avait raison.

Dunmaya tait une fille profondment honnte, et malgr tout le respect
qu'elle prouvait pour son mari anglais, elle ne se faisait pas
d'illusion sur les cts faibles de ce mari. Elle le menait avec
douceur, et en moins d'un an elle reprsentait, par une imitation assez
bien russie, une dame anglaise comme toilette et comme ensemble. Il est
curieux de voir qu'un homme des collines reste homme des collines, mme
aprs toute une vie employe  se transformer, tandis qu'une fille des
collines arrive en six mois  attraper les caractres essentiels de ses
soeurs anglaises.

Il y avait autrefois une femme coolie... Mais c'est une autre histoire.

Dunmaya s'habillait gnralement en noir et jaune, ce qui lui allait
bien.

Et pendant tout ce temps, la lettre restait dans le tiroir d'Agns.

De temps  autre, elle songeait au pauvre Phil, qui s'escrimait de son
mieux, de toute sa rsolution, parmi les cobras et les tigres de
Darjeeling, et travaillait tant qu'il pouvait, dans l'espoir qu'un jour
elle lui reviendrait.

Le mari, qu'elle avait, valait dix hommes comme Phil,  cela prs qu'il
avait un rhumatisme du coeur.

Trois ans aprs son mariage, aprs avoir essay de Nice et de l'Algrie
pour sa maladie, il s'embarqua pour Bombay et il y mourut, ce qui rendit
la libert  Agns.

Comme elle tait dvote, elle considra cette mort et l'endroit o elle
avait eu lieu comme une preuve que la Providence tait personnellement
intervenue, et quand elle se fut remise de l'motion, elle se reprit,
elle relut les lettres de Phil, avec les etc., etc., les gros traits,
les petits traits. Elle les baisa maintes fois.

A Bombay personne ne la connaissait. Elle avait hrit de son mari une
fortune considrable, et Phil tait tout prs d'elle. Certes, c'tait
mal, c'tait inconvenant, mais elle rsolut, comme le font les hrones
de romans, d'aller retrouver son amant de jadis, de lui offrir sa main
et son or, et de passer le reste de sa vie avec lui dans quelque endroit
inaccessibles aux mes incapables de la comprendre.

Elle passa deux mois seule  l'htel Watson, pour parfaire son projet:
c'tait l un joli tableau.

Puis elle se mit  la recherche de Phil Garron, aide dans une plantation
de th dont le nom tait encore plus impossible  prononcer qu'il n'est
habituel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle le dcouvrit. Elle avait employ un mois  cette recherche, car la
plantation n'tait pas du tout dans le district de Darjeeling, mais
plutt aux environs de Kangra.

Phil tait trs peu chang, et Dunmaya se montra fort aimable pour elle.
Mais ce qu'il y a de particulirement affreux, de honteux dans toute
cette affaire, c'est que Phil, tout indigne qu'il soit qu'on pense  lui
deux fois, tait et est encore aim de Dunmaya, et plus qu'aim d'Agns,
dont il semble avoir gt toute l'existence.

Chose pire encore, Dunmaya arrive  faire de lui quelqu'un de
prsentable, et grce aux soins qu'il reoit d'elle, il chappera  la
perdition finale.

Ce qui est une injustice manifeste.




AURORE TROMPEUSE

        _Dieu sait ce qu'apportera le flot de la mare. La terre est
        fourbue et dfaillante, dans l'attente, dans l'insomnie et les
        yeux ouverts, et nous qui avons t tirs de la terre, nous
        vibrons  l'unisson de notre mre souffrante._

        (DANS NOTRE PRISON)


Aucun homme ne saura jamais ce qu'il y a de vrai dans cette histoire.

Des femmes peuvent sans doute se la chuchoter mutuellement aprs une
danse, quand elles s'arrangent les cheveux pour la nuit et qu'elles
comparent les listes de leurs victimes.

Naturellement, un homme n'assiste pas  cette crmonie.

Il faut donc conter la chose extrieurement,--sans y voir clair,--tout
de travers.

Ne faites jamais  une femme l'loge de sa soeur, avec l'espoir que vos
compliments arriveront  la destination que vous vous proposez, et dans
celui de planter des jalons pour vous-mme.

Une soeur est avant tout, femme. Elle n'est soeur qu'ensuite, et vous
reconnatrez que vous vous nuisez  vous-mme.

Saumarez savait cela quand il se dcida  demander sa main  l'ane des
misses Copleigh.

Saumarez tait un homme singulier. Il n'avait gure de mrites visibles
pour les hommes, quoiqu'il ft trs bien vu des femmes et qu'il et de
la prtention assez pour en fournir  un conseil de vice-roi, tout en en
gardant un peu pour le commandant en chef de l'tat-major.

C'tait un civil.

Beaucoup de femmes s'intressaient  Saumarez, peut-tre parce qu'il
tait rude dans ses faons avec elles.

Si vous heurtez les naseaux d'un poney, ds le premier moment o vous
faites sa connaissance, il peut se faire qu'il ne vous prenne pas en
affection, mais il est certain qu'il suivra avec un vif intrt tous les
mouvements que vous ferez par la suite.

L'ane des misses Copleigh tait jolie, boulotte, engageante et
charmante.

La cadette n'tait pas aussi jolie, et  entendre des hommes qui ne
tiennent pas compte du conseil donn ci-dessus, elle inspirait de
l'loignement, elle n'avait aucune attraction. En fait, les deux jeunes
personnes avaient le mme extrieur, et il y avait la plus grande
ressemblance entre leur air et leur voix, bien que le premier venu pt
dire sans hsitation laquelle des deux tait la plus jolie.

Saumarez avait mis dans sa tte, ds qu'elles vinrent  la station de
Bhar, qu'il pouserait l'ane.

Du moins, nous tions tous certains qu'il le voudrait, ce qui revient au
mme.

Elle avait vingt-deux ans et lui en avait trente-trois avec des
appointements et des allocations qui faisaient environ quatorze cents
roupies par mois.

Ainsi cette union, comme nous l'arrangions, tait parfaitement assortie.

Il se nommait Saumarez, et sommaire aussi tait sa nature, ainsi que
l'avait dit quelqu'un.

Ayant rdig sa rsolution, il se forma en comit d'un seul homme pour
en discuter, et son vote fut qu'il choisirait son heure.

D'aprs notre argot inconvenant, les misses Copleigh chassaient
couples.

En d'autres termes, il vous tait impossible d'avoir affaire  l'une
d'elles sans avoir affaire  l'autre.

C'taient des soeurs bien aimantes, sans doute, mais leur affection
mutuelle n'tait pas dpourvue d'inconvnients.

Saumarez tenait la balance en quilibre  l'paisseur d'un cheveu prs,
entre elles, et lui seul et pu dire de quel ct son coeur penchait.
Pourtant chacun le devinait.

Il faisait de frquentes promenades  cheval, et dansait souvent avec
elles, mais il ne russissait jamais  les sparer, un temps
apprciable, l'une de l'autre.

Selon les femmes, c'tait une dfiance profonde qui tenait les deux
soeurs rapproches, chacune d'elles craignant que l'autre ne gagnt
l'avance d'une tape par une marche drobe. Mais cela ne regarde pas un
homme.

Saumarez se taisait,  raison ou  tort, et se donnait l'air aussi
affair qu'il pouvait dans ses attentions, et apportait le mme soin 
son travail et  sa partie de polo.

Il n'tait pas douteux que les jeunes filles ne l'eussent pris en
amiti.

Comme la saison chaude approchait, et que Saumarez ne se dcidait
pas,--les femmes disent qu'on et pu lire dans les yeux des jeunes
filles leur embarras,--elles avaient l'air contraint, anxieux,
irritable.

Les hommes sont absolument aveugles en ces matires,  moins qu'il
n'entre plus de fminin que de masculin dans leur composition, et alors
ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent n'a pas d'importance.

Pour moi, j'affirme que si les joues des misses Copleigh avaient perdu
de leur fracheur, cela tenait  la chaleur des journes d'avril.

On aurait d les envoyer plus tt dans les montagnes.

Personne,--soit homme, soit femme,--ne se sent un ange quand arrivent
les grandes chaleurs.

La cadette devint plus _rosse_,--pour ne pas dire plus aigre--dans ses
faons. Quant aux manires engageantes de l'ane, elles prirent quelque
tranchant. On y sentait quelque effort.

Or, la station o se passaient toutes ces choses n'tait certes pas une
petite station, mais elle tait en dehors de la ligne du chemin de fer,
et prissait dans l'oubli.

Il n'y avait point de jardins, point d'orchestre, aucune distraction qui
valt la peine d'en parler, et il fallait presque une journe de voyage
pour aller danser  Lahore.

Les gens vous savaient gr de la moindre chose qui pt les intresser.

Vers le commencement de mai, juste avant l'exode final des habitus de
stations en montagne, alors qu'il faisait trs chaud et qu'il ne restait
pas plus de vingt personnes  la station, Saumarez organisa un
pique-nique, o l'on devait se rendre  cheval pour souper au clair de
lune, sur une tombe antique,  six milles de l, sur le bord de la
rivire.

C'tait un pique-nique genre Arche de No; et il devait y avoir comme 
l'ordinaire, un intervalle d'un quart de mille entre chaque couple, 
cause de la poussire.

Il vint six couples en tout, y compris les chaperons.

Les pique-niques au clair de la lune sont utiles justement quand la
saison va finir, avant que les jeunes filles ne partent pour les
stations en montagne. Ces pique-niques amnent les coeurs  battre 
l'unisson et les chaperons devraient les encourager, surtout quand leurs
filles ont l'air charmantes en amazones.

J'en ai connu un cas jadis, mais cela c'est une autre histoire.

Ce pique-nique-l fut appel le grand pique-nique dtente, parce qu'on
savait qu'alors Saumarez se dclarerait  l'ane des misses Copleigh,
et outre son affaire, il y en avait une autre qui pourrait se dnouer
aussi heureusement.

L'atmosphre sociale tait charge  haute pression et demandait  tre
dgage.

Nous nous runmes,  dix heures, sur le terrain de manoeuvre.

La nuit tait d'une chaleur terrible.

Les chevaux, bien qu'allant au pas, taient couverts de sueur, mais
plutt que de rester dans nos sombres demeures tout paraissait
supportable.

Quand on se mit en marche sous la pleine lune, nous tions quatre
couples, un groupe de trois, et moi. Saumarez accompagnait  cheval les
misses Copleigh, et je flnais  l'arrire de la procession, en me
demandant avec laquelle Saumarez reviendrait.

Tout le monde tait heureux et content, mais nous nous doutions tous que
quelque chose allait se produire.

Nous allions lentement.

Il tait prs de minuit quand nous arrivmes  la tombe antique, faisant
vis--vis  la pice d'eau en ruines, dans les jardins abandonns o
nous allions boire et manger.

J'arrivai en retard, et avant que j'eusse pntr dans le jardin, je
remarquai  l'horizon, au nord, un coup de lumire indcise, d'un ton
noir fonc. Mais personne ne m'aurait su gr de gter une partie de
plaisir aussi bien organise que ce pique-nique, et un ouragan de
poussire de plus ou de moins ne fait pas grand mal.

On se groupa au bord de la pice d'eau.

Quelqu'un avait apport un banjo--c'est un instrument trs
sentimental--et trois ou quatre d'entre nous chantrent.

Il n'y a pas l de quoi rire. Nous avons un trs petit nombre de
distractions dans les stations lointaines.

Puis, nous causmes par groupes ou ensemble, couchs sous les arbres,
pendant que les roses, grilles par le soleil, laissaient tomber leurs
ptales  nos pieds, en attendant le souper.

Ce fut un beau souper, aussi froid, aussi glac que vous pouviez le
dsirer, et nous prmes notre temps pour le savourer.

J'avais senti l'air s'chauffer de plus en plus, mais personne n'avait
paru s'en apercevoir jusqu'au moment o la lune disparut, o un vent
brlant commena  fouetter les orangers avec un bruit comparable 
celui de la mer.

Avant que nous puissions nous rendre compte de ce qui se passait,
l'orage de poussire fondait sur nous, et faisait de tout ce qui nous
entourait un tourbillon hurlant et sombre.

La table du souper fut emporte par le travers dans la pice d'eau.

Nous n'osions pas nous arrter quelque part aux environs de la vieille
tombe, de peur qu'elle ne ft dracine par une rafale. Aussi
chercha-t-on  se diriger  ttons vers les orangers o nos chevaux
taient  l'attache et  y attendre que l'orage passt.

Alors le peu de lumire qui restait disparut, et on n'aurait pu
distinguer sa main devant sa figure.

L'air tait lourdement charg de poussire et de sable venant du lit de
la rivire. Tout cela remplissait les bottes et les poches, coulait le
long du cou, formait une couche sur les sourcils et les moustaches.

C'tait un des pires orages de sable de l'anne.

Nous tions serrs les uns contre les autres,  ct des chevaux qui
tremblaient, pendant que le tonnerre babillait au-dessus de nous, que
les clairs pleuvaient du ciel, en nappe comme l'eau d'une cluse, de
tous les cts  la fois.

On ne courait aucun danger, certes,  moins que les chevaux ne
rompissent leurs liens.

J'tais debout, la tte tourne du ct oppos  la direction du vent,
les mains sur ma bouche. J'entendais les arbres se fouetter
mutuellement.

Je ne pouvais voir ce qui se trouvait prs de moi que quand il faisait
des clairs.

Alors je reconnus que j'tais terr prs de Saumarez et miss Copleigh
l'ane, avec mon cheval juste devant moi.

Si je reconnus miss Copleigh l'ane, c'est qu'elle avait un
_puggry_[11] autour de son casque, et que la cadette n'en avait pas.

  [11] Turban de gaze ou de mousseline.

Toute l'lectricit qui se trouvait dans l'air avait pass dans mon
corps. J'tais tout frmissant, tout vibrant, de la tte aux pieds, tout
comme lorsqu'un cor vous donne une sensation de battement, une douleur
lancinante, quand le temps est  la pluie.

C'tait une tempte grandiose.

On et dit que le vent ramassait la terre pour la jeter  droite en
grands tas.

La chaleur montait du sol comme le feu du Jugement Dernier.

L'orage s'apaisa un peu au bout de la premire demi-heure, et j'entendis
une petite voix dsespre tout prs de mon oreille. Elle se disait,
comme  elle-mme, comme une me perdue qui volterait emporte par le
vent:

--O mon Dieu!

Alors miss Copleigh, la cadette, chancela entre mes bras en disant:

--O est mon cheval? Trouvez-moi mon cheval. Il faut, il faut que je
rentre  la maison, il le faut. Ramenez-moi  la maison.

Je pensai que les clairs et la noirceur de la nuit l'avaient effraye.
Aussi dis-je qu'il n'y avait aucun danger, mais qu'il fallait qu'elle
attendt la fin de l'orage.

Elle rpondit:

--Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Il faut que je rentre. Oh!
emmenez-moi d'ici!

Je dis qu'elle ne pouvait pas partir avant qu'on y vt clair, mais je
sentis qu'elle me frlait en passant et qu'elle s'loignait.

De quel ct? Il faisait trop noir pour qu'on pt le voir.

Alors tout le ciel se fendit pour livrer passage  un clair effrayant,
comme si la fin du monde arrivait.

Toutes les femmes jetrent un cri aigu.

Presque  l'instant mme, je sentis une main d'homme sur mon paule, et
j'entendis Saumarez hurlant  mon oreille.

Les craquements des arbres et les grondements de la tempte
m'empchrent de comprendre tout de suite ce qu'il disait, mais  la fin
je l'entendis.

--Je me suis tromp de miss! Que faut-il faire?

Saumarez n'avait aucun motif pour me faire cette confidence.

Je n'avais jamais t son ami, et je ne le suis pas devenu, mais je
suppose qu'en ce moment-l, lui et moi, nous n'tions pas dans notre
assiette.

Rest debout, il tremblait d'agitation, et l'lectricit me pntrait
d'une singulire sensation.

Tout ce que je pus trouver  dire, ce fut:

--Vous n'en tes que plus sot d'avoir fait votre dclaration en plein
ouragan de poussire.

Mais je ne voyais pas en quoi cela pouvait arranger les choses.

Alors il cria:

--O est dith, dith Copleigh?

dith tait la soeur cadette.

Tout stupfait, je lui rpondis:

--Que lui voulez-vous?

Le croiriez-vous? Pendant les deux minutes qui suivirent, nous restmes
 nous regarder comme deux fous.

De son ct, il jurait que c'tait  la plus jeune des soeurs qu'il
avait toujours compt faire sa dclaration. Du mien, je lui criai
jusqu' extinction de voix qu'il avait d commettre une mprise.

Tout ce que je pourrais dire pour expliquer cela, c'est qu'en fait nous
avions tous les deux perdu la tte.

Tout m'apparaissait comme un mauvais rve, depuis le pitinement des
chevaux dans l'obscurit, jusqu'au rcit de Saumarez, me contant qu'il
s'tait pris tout d'abord d'dith Copleigh.

Il me tenait toujours solidement par l'paule, et me suppliait de lui
dire o tait dith Copleigh, quand il se fit une nouvelle accalmie, qui
ramena de la lumire.

Alors nous vmes le nuage de poussire qui se formait sur la plaine en
avant de nous. Alors nous comprmes que le plus fort de l'orage tait
pass.

La lune s'tait rapproche de l'horizon, et on apercevait tout juste la
lueur de la trompeuse aurore qui prcde la vraie d'environ une heure.
Mais c'tait une lueur bien faible, et le nuage roux mugissait comme un
taureau.

Je me demandais o tait passe dith Copleigh, et pendant que je me
faisais cette question, je vis simultanment trois choses.

Tout d'abord la figure de Maud Copleigh qui mergeait toute souriante de
l'obscurit, et s'avanait vers Saumarez, debout prs de moi.

J'entendis la jeune fille murmurer.

--Georges!

Elle glissa son bras sous le bras qui n'tait pas employ  me maintenir
par l'paule, et je vis sur la figure de la jeune fille cette expression
qui n'y apparat qu'une ou deux fois dans toute une existence,--quand
une femme est parfaitement heureuse, que l'air est plein de sons de
trompettes, de flammes aux couleurs friques, et que la terre se
dissipe en vapeur, parce qu'on aime et qu'on est aime.

En mme temps, je vis la figure que fit Saumarez en entendant la voix de
Maud Copleigh, et  une cinquantaine de yards du bouquet d'orangers, je
vis une amazone de toile brune qui se remettait en selle.

Ce fut sans doute mon tat de surexcitation qui me porta aussi vite  me
mler de ce qui ne me regardait pas.

Saumarez se dirigeait vers l'amazone, mais je le ramenai en arrire et
lui dis:

--Arrtez-vous, expliquez-vous; je vais la chercher.

Et je courus pour aller chercher mon cheval. J'avais l'ide parfaitement
inopportune que toute chose devait se faire convenablement et avec
ordre, et que Saumarez avait pour premier devoir d'effacer de la figure
de Maud Copleigh cet air de bonheur.

Pendant tout le temps que je mis  rajuster le mors, je me demandai
comment il allait s'y prendre.

Je partis au trot aprs dith Copleigh, comptant la ramener  petits pas
sous un prtexte ou un autre. Mais elle se lana au galop aussitt
qu'elle m'apert, et je fus forc de lui faire une chasse  courre en
rgle.

Elle me cria par-dessus son paule:

--Allez-vous-en; je retourne  la maison, allez-vous-en.

Et cela deux ou trois fois.

Mais mon devoir tait de la rattraper d'abord, de la raisonner ensuite.

Cette chevauche tait bien ce qu'il fallait pour achever le mauvais
rve.

Le terrain tait trs dur, et de temps  autre nous nous lancions 
travers les tourbillons touffants, les diables de poussire qui se
forment  la lisire de l'orage qui se dplace.

Il soufflait un vent d'une chaleur brlante qui nous apportait la
puanteur d'un four  briques moisies, et ainsi tantt dans un demi-jour,
tantt  travers les diables de poussire par la plaine dsole,
voltigeait l'amazone de toile brune sur le cheval gris.

Tout d'abord elle piqua droit vers la station.

Puis, elle fit demi-tour, et partit dans la direction de la rivire en
traversant des couches roussies de l'herbe des jungles, sol assez
mauvais pour vous faire faire panache.

Si j'avais t de sang-froid, je n'aurais jamais eu l'ide de traverser
un pareil pays la nuit, mais cela me paraissait tout naturel, avec
l'clair scintillant au-dessus de moi, et, dans le nez une vapeur puante
qui semblait monter de l'abme.

Je volais, je criais.

Elle se penchait en avant, et fouaillait son cheval, si bien que la
queue de l'ouragan arriva sur nous, en nous enveloppant et nous
emportant dans la direction du vent, comme des bouts de papier.

Je ne sais quelle distance nous parcourmes  cheval, mais le bruit de
tambour que faisaient les fers, les grondements du vent, et la marche
affole de la lune rouge de sang  travers le brouillard jaune, tout
cela me parut durer des annes, des annes.

J'tais littralement tremp de sueur depuis mon casque jusqu' mes
gutres, quand le cheval gris trbucha, reprit son quilibre, et se
remit en marche compltement fourbu.

Ma bte, elle aussi, n'en pouvait plus.

dith Copleigh tait dans un piteux tat, toute cuirasse de poussire,
son casque enlev, et pleurant  chaudes larmes:

--Pourquoi donc ne pas me laisser tranquille? disait-elle. Je ne
demandais qu' partir,  rentrer  la maison! Oh! _je vous en prie_,
laissez-moi aller.

--Maintenant il faut que vous reveniez avec moi, miss Copleigh. Saumarez
a quelque chose  vous dire.

C'tait une bien sotte faon de prsenter la chose, mais je connaissais
 peine miss Copleigh, et bien que j'eusse jou le rle de Providence
aux dpens de mon cheval, je ne pouvais lui rpter en propres termes ce
que m'avait appris Saumarez.

Cela, je pensais qu'il le ferait mieux lui-mme.

Tous ses airs de se dire fatigue, de vouloir rentrer  la maison,
disparurent. Elle se balana de ct et d'autre sur sa selle, tout en
sanglotant, pendant que le vent brlant faisait flotter sa chevelure de
ct.

Je n'ai pas besoin de rpter ce qu'elle dit, attendu qu'elle avait
perdu tout sang-froid.

C'tait bel et bien, je vous en rponds, l'effronte miss Copleigh.

Me voil donc l, moi absolument un tranger pour elle,  tcher de lui
faire entendre que Saumarez l'aimait, et qu'il fallait qu'elle revnt,
pour le lui entendre dire.

Je crois que je parvins  me faire comprendre, car elle peronna le
cheval gris et le fit marcher tout clopinant, tant bien que mal, et l'on
se mit en route vers la tombe, pendant que les roulements de l'orage
descendaient sur Umballah, et que quelques grosses gouttes de pluie
chaude tombaient.

Je dcouvris qu'elle s'tait trouve debout tout  ct de Saumarez
pendant qu'il avait fait sa demande  sa soeur, et qu'elle avait alors
prouv le besoin de rentrer chez elle pour pleurer  son aise, en jeune
fille anglaise qu'elle tait.

Pendant notre trajet, elle s'pongea les yeux avec son mouchoir, et se
mit  me gazouiller son contentement, dans une joie dbordante, comme
convulsive.

Cela tait absolument extraordinaire, mais n'en avait pas du tout l'air,
en ce moment, en cet endroit.

Tout l'univers se rduisait aux deux petites Copleigh,  Saumarez et 
moi, et on et dit que la tche de remettre en ordre cet univers
boulevers m'avait t confie.

Lorsque nous parvnmes  la tombe, dans le calme profond et morne qui
suivit l'orage, l'aube allait bientt paratre. Personne ne s'tait
loign.

On attendait notre retour.

Saumarez surtout.

Sa figure tait ple et tire.

Quand miss Copleigh et moi, nous arrivmes clopin-clopant, il s'avana 
notre rencontre, et lorsqu'il l'eut aide  mettre pied  terre, il
l'embrassa devant toute la troupe.

On et dit une scne joue sur un thtre, et ce qui ajoutait  la
ressemblance, c'tait l'aspect des acteurs tout blancs de poussire,
avec des airs de fantmes, tant les hommes que les femmes, sous les
orangers qui applaudissaient--on et dit qu'ils taient l'auditoire--au
choix de Saumarez.

Je n'ai jamais rien vu en ma vie qui ft aussi peu anglais.

Finalement, Saumarez dit qu'il nous fallait retourner  la station, sans
quoi la station viendrait nous chercher, et... aurais-je la bont
d'accompagner  cheval Maud Copleigh pendant le retour?

--Rien ne me serait plus agrable, rpondis-je.

En consquence, on se forma en six couples, et l'on repartit deux par
deux pendant que Saumarez marchait  pied  ct de miss dith Copleigh,
 qui il avait donn son cheval.

Le ciel s'tait clairci, et peu  peu,  mesure que le soleil
s'levait, je sentis que nous redevenions tout doucement des hommes et
des femmes ordinaires et que le grand pique-nique dtente tait une
chose tout  fait  part, une chose extraterrestre, une chose qui ne se
reproduirait plus.

C'tait parti avec l'ouragan de poussire, avec les vibrations de l'air
brlant.

Je me sentais reint, fourbu et quelque peu honteux de moi-mme lorsque
j'allai prendre un bain et dormir un peu.

Il y a une version fminine de cette histoire, mais elle ne sera jamais
crite...  moins qu'il ne prenne fantaisie  Maud Copleigh de l'crire.




LE SAUVETAGE DE PLUFFLES

        _Ainsi pendant une saison elles se battirent  armes gales,
        elle et sa cousine Mary. Pleines de tact, de talent, de
        bonhomie, elles furent des adversaires accomplies. Mais qu'on ne
        compare jamais des batailles entre hommes avec les implacables
        rencontres entre femmes._

        (DEUX ET UN)


Mistress Hauksbee tait parfois bienveillante pour son propre sexe.

Voici une histoire qui le prouve; vous en prendrez ce qui vous plaira,
pas davantage.

Pluffles tait sous-officier dans les _Inconvenants_.

Il tait nigaud, mme pour un sous-officier; nigaud des pieds  la tte,
comme un serin dont le duvet n'a pas encore cd toute la place aux
plumes.

Le pire de tout, c'est qu'il avait trois fois plus d'argent qu'il n'et
t bon pour lui.

Le pre de Pluffles tait riche, et Pluffles tait fils unique.

La maman de Pluffles l'adorait. Elle tait presque aussi serine qu'il
tait serin, et elle croyait tout ce qu'il disait.

La faiblesse de Pluffles consistait  ne jamais croire ce qu'on lui
disait.

Il aimait mieux s'en rapporter  ce qu'il appelait son propre jugement.

Il avait juste autant de jugement que d'adresse  se tenir en selle ou 
se servir de ses mains, et cette partialit lui valut de tomber une ou
deux fois la tte la premire dans des ennuis.

Mais le plus grand des ennuis que Pluffles se cra de toutes pices, lui
chut  Simla, il y a quelques annes, alors qu'il avait vingt-quatre
ans.

Il dbuta par ne s'en rapporter qu' son propre jugement, selon son
habitude, et le rsultat ce fut d'tre attach pieds et poings lis aux
roues du rickshaw de mistress Reiver.

Il n'y avait qu'une chose de bien dans mistress Reiver, c'tait sa
toilette.

Elle tait mauvaise depuis ses cheveux, qui avaient pouss sur la tte
d'une jeune Bretonne, jusqu'aux talons de ses bottines qui avaient deux
pouces deux tiers de hauteur.

Elle n'tait point loyalement malfaisante comme mistress Hauksbee. Elle
avait une sclratesse de femme d'affaires.

Elle ne prtait jamais le flanc aux mauvais propos. Elle tait trop
dpourvue d'instincts gnreux pour cela.

Elle tait l'exception destine  prouver qu'en rgle gnrale, les
dames anglo-indiennes sont  tous les points de vue aussi charmantes que
leurs soeurs d'Angleterre.

Elle passait sa vie  dmontrer cette rgle.

Mistress Hauksbee et elle se dtestaient cordialement. Elles se
dtestaient bien trop pour se heurter avec fracas, mais elles disaient,
l'une de l'autre, des choses  vous faire tressauter, tant elles taient
fortes.

Mistress Hauksbee tait honnte--honnte comme ses dents de devant--et
sans son got pour les mchants tours, elle et t la perle des femmes.
Mais chez mistress Reiver il n'y avait point d'honntet; rien
qu'gosme.

Et ds le dbut de la saison, le pauvre petit Pluffles devint sa proie.

Elle se donna tout entire  cette tche; et qu'tait Pluffles, pour
rsister? Il persista  ne s'en rapporter qu' son propre jugement, et
ce fut sa perdition.

J'ai vu Stayes se chamailler avec un cheval rtif; j'ai vu un meneur de
tonga venir  bout d'un poney entt, j'ai vu un setter indocile dress
au fusil par un piqueur impitoyable, mais cela ne fut rien  ct du
dressage de Pluffles, sous-officier aux Inconvenants.

Il apprit  aller chercher et  rapporter comme un chien, et aussi 
attendre, comme un chien, un mot de mistress Reiver.

Il apprit  attendre sous l'orme  des rendez-vous o mistress Reiver
n'avait point l'intention d'aller.

Il apprit  accepter avec reconnaissance un tour de danse que mistress
Reiver n'avait point l'intention de lui donner.

Il prit l'habitude de rester une heure et quart  grelotter du ct
expos au vent,  l'lyse, alors que mistress Reiver se disposait 
faire un tour  cheval.

Il apprit  aller en qute d'un rickshaw dans un complet lger, sous
une pluie battante, et  marcher  ct de ce rickshaw quand il l'avait
trouv.

Il apprit  s'entendre adresser la parole comme on fait  un coolie, 
recevoir des ordres comme un cuisinier.

Il apprit tout cela, et bien d'autres choses encore.

Et il paya pour recevoir cette ducation.

Peut-tre s'imaginait-il, d'une faon plus ou moins vague, que c'tait
beau, que cela faisait de l'effet, que cela lui crait une filiation au
milieu des gens, que c'tait prcisment l ce qu'il devait faire.

Avertir Pluffles qu'il agissait imprudemment, cela n'tait l'affaire de
personne.

Cette saison-l, l'allure tait trop correcte pour qu'on y regardt de
prs, et quand on se mle des sottises d'autrui on fait une besogne qui
ne rapporte que des ennuis.

Le colonel de Pluffles l'aurait renvoy  son rgiment, s'il avait su
comment les choses allaient. Mais Pluffles avait trouv le moyen de se
fiancer  une jeune fille en Angleterre, la dernire fois qu'il y tait
all, et s'il y avait une chose que le colonel dtestt avant tout,
c'tait un sous-officier mari.

Il se frotta les mains quand il vit quelle ducation recevait Pluffles,
et dit que c'tait excellent pour former ce garon-l.

Mais cela ne consistait nullement  le former: cela l'amenait  dpenser
au-del de ses ressources, qui taient grandes.

En outre, cette ducation-l tait propre  perdre un garon de force
moyenne, et en faisait un homme de deuxime ordre et d'un caractre
suspect.

Il se risquait dans un mauvais milieu, et on et t surpris de voir 
combien se montait sa petite note chez Hamilton.

Alors mistress Hauksbee surgit au bon moment.

Elle joua sa partie  elle seule, sachant ce que les gens diraient
d'elle, et elle la joua dans l'intrt d'une jeune fille qu'elle n'avait
jamais vue.

La fiance de Pluffles tait sur le point d'arriver, chaperonne par une
tante, en octobre, pour pouser Pluffles.

Au commencement d'aot, mistress Hauksbee reconnut qu'il tait temps
d'intervenir.

Un homme qui monte beaucoup  cheval sait exactement ce qu'un cheval va
faire au moment o il va le faire.

De la mme faon, une femme, aussi exprimente que mistress Hauksbee,
sait au juste comment se conduira un tout jeune homme, dans certaines
circonstances, particulirement quand il s'est amourach d'une femme du
type de mistress Reiver.

Elle se dit que tt ou tard le petit Pluffles romprait ce mariage pour
rien du tout, rien que pour tre agrable  mistress Reiver, et qu'en
rcompense, celle-ci le tiendrait  ses pieds,  son service tout juste
autant de temps qu'elle le trouverait agrable.

Elle disait qu'elle connaissait les symptmes de ces choses.

Si elle ne les connaissait pas, qui donc les et connus.

Alors elle se mit en campagne pour reprendre Pluffles sous les canons
mmes de l'ennemi, tout comme mistress Cusack-Bremmil avait pris Bremmil
sous les yeux de mistress Hauksbee.

Cette lutte-l dura sept semaines.

Nous l'appelmes la guerre de Sept Semaines, et on y disputa le terrain
pouce par pouce des deux cts.

Le compte-rendu dtaill remplirait tout un volume sans tre complet.
Quiconque se connat en ces questions peut suppler par lui-mme aux
lacunes de dtail.

Ce fut une bataille superbe, il n'y en aura jamais de pareille tant que
flotteront les couleurs anglaises, et Pluffles tait le prix de la
victoire.

On disait des choses  faire rougir sur mistress Hauksbee. On ne savait
pas quel tait son jeu.

Mistress Reiver luttait un peu parce que Pluffles lui tait utile, mais
surtout parce qu'elle dtestait mistress Hauksbee, et que c'tait un
essai de leur force respective.

Quant  Pluffles, nul ne sait ce qu'il en pensait. Mme dans ses
meilleurs moments, Pluffles n'avait pas beaucoup d'ides, et le peu
qu'il en avait lui servaient  poser.

Mistress Hauksbee dit:

--Il faut prendre  l'appeau ce garon-l, et la seule faon de le
prendre, c'est de le bien traiter. Aussi le traita-t-elle en homme du
monde et d'exprience aussi longtemps que l'issue fut douteuse.

Peu  peu Pluffles se dgagea de son ancien vasselage et dvia vers
l'ennemi, qui fit grand cas de lui.

On ne l'envoya jamais en service de corve pour courir aprs des
rickshaws. On ne lui promit jamais de danses qu'on ne lui accordait
point. On ne tira plus  jet continu sur sa bourse.

Mistress Hauksbee le menait avec un licol, et aprs le traitement que
lui avait fait subir mistress Reiver, ce lui fut un changement
apprciable.

Mistress Reiver lui avait fait perdre l'habitude de parler de lui, et
l'avait dress  parler de ses mrites  elle.

Mistress Hauksbee s'y prit autrement, et gagna si bien sa confiance
qu'il finit par lui parler de ses fianailles avec la jeune fille de
l-bas, au pays, tout en prsentant la chose en grandes et vastes
phrases comme un coup de folie de jeunesse.

Cela eut lieu un jour qu'il prenait le th chez elle, dans l'aprs-midi,
en causant d'une faon qu'il croyait gaie et charmeuse.

Mistress Hauksbee avait vu la gnration qui avait prcd Pluffles dans
la vie bourgeonner, puis s'panouir, puis se fltrir en devenant des
capitaines gras  lard et des majors ronds comme des tonneaux.

En comptant sans exagration, on aurait pu trouver vingt-trois aspects
divers dans le caractre de la dame.

Certains en eussent vu davantage.

Elle dbuta en tenant  Pluffles des propos maternels, et comme si la
diffrence entre leurs ges et t de trois cents ans, au lieu de
quinze.

Elle parlait avec une sorte de tremblement guttural qui avait un effet
moelleux, bien qu'elle prtendt que son langage n'et rien de moelleux.

Elle faisait remarquer  Pluffles la folie extrme, pour ne pas dire la
bassesse de sa conduite, l'troitesse de ses vues.

Alors il bafouillait je ne sais quoi, signifiant qu'il s'en rapportait
 son propre jugement, comme un homme du monde, et cela prparait les
voies  ce qu'elle avait  dire ensuite.

Ce traitement aurait bientt t us, si Pluffles l'avait reu d'une
autre femme, mais avec le genre de roucoulements qu'employait mistress
Hauksbee, il n'en rsultait autre chose pour lui que la sensation
d'embarras et de remords, comme s'il et t dans une glise frquente
par du beau monde.

Petit  petit, avec grande douceur, avec un charme accompli, elle finit
par enlever  Pluffles sa prtention, tout comme on enlve les baleines
d'un parapluie pour le couvrir de nouveau.

Elle lui dit ce qu'elle pensait de lui et de son jugement, et de sa
connaissance du monde; elle lui dit comme quoi ses exploits avaient fait
de lui la rise des gens, et comme quoi il projetait de lui faire la
cour si elle lui en laissait voir la possibilit.

Alors elle ajouta qu'il lui fallait le mariage pour faire de lui
quelqu'un. Elle traa un petit portrait, tout en teintes de rose et
d'opale, de la future mistress Pluffles, traversant la vie avec toute
confiance dans le jugement et l'exprience mondaine d'un mari qui
n'avait aucun reproche  se faire.

Comment concilier ces deux qualits? Elle seule le savait.

Mais Pluffles ne s'apercevait point qu'elles taient incompatibles.

Son discours fut une petite homlie en rgle--bien meilleure que celle
qu'et pu prononcer n'importe quel clergyman--et elle la termina par de
touchantes allusions  papa et  maman, et  la sagesse qu'il montrerait
en prenant femme.

Alors elle envoya Pluffles faire un tour de promenade, et mditer ce
qu'elle lui avait dit.

Pluffles s'en alla en se mouchant trs fort, et se tenant trs droit.

Mistress Hauksbee se mit  rire.

Quels avaient t les projets de Pluffles au sujet du mariage?

Mistress Reiver tait seule  le savoir, et elle garda son secret
jusqu' la tombe.

J'imagine qu'elle n'et pas t fche, qu'elle et considr comme un
hommage que son mariage et t manqu  cause d'elle.

Pluffles eut le plaisir de s'entretenir bien des fois avec mistress
Hauksbee pendant les quelques jours qui suivirent, et tous ces
entretiens tendirent au mme but; ils soutinrent Pluffles dans le chemin
de la vertu.

Mistress Hauksbee tint  le garder sous son aile jusqu'au dernier
moment.

C'est pourquoi elle dsapprouva son projet de se rendre  Bombay pour se
marier.

--Grands Dieux! disait-elle, qui sait ce qui peut survenir en route?
Pluffles a reu la _maldiction de Ruben_, et l'Inde n'est pas le pays
qu'il lui faut.

Finalement la fiance arriva avec sa tante, et Pluffles ayant mis un
semblant d'ordre dans ses affaires,--ce en quoi il fut encore aid par
mistress Hauksbee,--se maria.

Mistress Hauksbee poussa un soupir de soulagement, quand les mots je le
veux eurent t prononcs des deux cts, et elle s'en alla  ses
affaires.

Pluffles suivit le conseil qu'elle lui avait donn de retourner au pays.

Il quitta l'arme, et maintenant il lve quelque part en Angleterre des
bestiaux de diverses couleurs, dans un parc ferm de barrires peintes
en vert. Je crois qu'il s'en tire trs judicieusement.

Il aurait fini par avoir ici les msaventures les plus dsagrables.

Pour ces raisons, si jamais on tient des propos plus dsobligeants que
de coutume au sujet de mistress Hauksbee, rpondez en racontant le
sauvetage de Pluffles.




LES FLCHES DE CUPIDON

        _Fosse o le bison rafrachissait sa peau ride par l'ardeur du
        soleil et enflamme et dessche; hutte de troncs d'arbres dans
        le ray-grass, cache, solitaire; leve o surgissent parses les
        taupinires du rat de terre; creux sous la berge que longe le
        timide et furtif ruisseau; alos qui poignarde le ventre et les
        talons. lancez-vous, si vous l'osez, sur un talon inconnu. Il
        est plus sr d'aller bien loin, bien loin! coutez du ct o
        les meilleurs cavaliers sont en premire ligne: Garons,
        parpillez-vous! au loin! au loin!._

        (LA CHASSE AU PORA)


Il y avait autrefois  Simla une trs jolie fille, dont le pre tait un
pauvre, mais honnte juge de sessions et de district.

C'tait une trs bonne fille, mais elle ne pouvait faire autrement que
de connatre sa puissance et de s'en servir.

Sa maman tait fort anxieuse au sujet de sa fille, ainsi que doit l'tre
toute bonne maman.

Quand on est commissaire, clibataire, et qu'on a le droit de porter sur
son habit des joyaux  jour en or et mail, et de passer une porte avant
tout le monde, except un membre du conseil, un lieutenant-gouverneur ou
un vice-roi, on est un beau parti.

Du moins, c'est ce que disent les dames.

Il y avait en ce temps-l,  Simla, un commissaire qui tait, qui
portait, et qui faisait tout ce que je viens d'numrer. Il avait la
figure commune. Il tait mme laid. C'tait l'homme le plus laid qu'il y
et en Asie,  deux exceptions prs.

Il avait une figure qui vous faisait rver et qui vous donnait ensuite
l'ide de sculpter une tte de pipe.

Il se nommait Saggott--Barr-Saggott--Anthony Barr-Saggott, suivi de six
lettres[12].

  [12] Les lettres taient les abrviations d'autant de titres et de
    qualits.

Comme fonctionnaire, il tait un des plus capables qu'ait eu le
gouvernement de l'Inde.

Comme particulier, c'tait un gorille aux manires engageantes.

Lorsqu'il adressa ses hommages  miss Beighton, je crois que mistress
Beighton pleura de joie, en voyant quelle rcompense la Providence lui
envoyait dans sa vieillesse.

M. Beighton ne disait rien; c'tait un homme facile  vivre.

Or, un commissaire est un trs riche personnage.

Son traitement dpasse tout ce que peut souhaiter l'avidit. Il est si
norme qu'il permet de mettre de ct, de gratter d'une faon qui ferait
perdre toute considration  n'importe quel membre du Conseil.

La plupart des commissaires sont ladres, mais Barr-Saggott tait une
exception.

Il recevait royalement. Il avait une belle curie; il donnait  danser;
il tait une puissance dans le pays, et il se comportait en consquence.

Considrez que tout ce que j'cris se passait  une poque presque
prhistorique dans le pass de l'Inde anglaise.

Certaines personnes se rappellent les annes o nous jouions tous au
croquet, avant la naissance du lawn-tennis.

Et mme auparavant,--si vous voulez m'en croire, il y et des saisons o
le croquet n'tant pas encore invent,--le jeu de l'arc, ressuscit en
Angleterre en 1844, tait un flau non moins redoutable que le
lawn-tennis de nos jours.

Les gens parlaient doctement de tenir, de lcher, de manier,
d'arcs reploys, d'arcs de 56 livres, d'arcs renforcs, d'arcs en
yeux d'une seule pice, tout comme nous parlons aujourd'hui de
rallies, de voles, de coups durs, de retours, de raquettes de
16 onces.

Miss Beighton tirait divinement, plus loin que la distance des dames,
soit 60 yards, et on la proclamait la meilleure tireuse  l'arc qu'il y
et  Simla.

Les hommes l'avaient surnomme la Diane de Tara-Devi.

Barr-Saggott tait plein d'attentions pour elle, et comme je l'ai dit,
le coeur de sa mre se dilatait en consquence.

Kitty Beighton prenait les choses avec plus de calme.

C'tait charmant que d'tre distingue par un commissaire dont le nom
tait suivi de plusieurs initiales et de remplir de mauvais sentiments
le coeur des autres jeunes filles. Mais il n'y avait pas moyen de nier
le fait: Barr-Saggott tait d'une laideur phnomnale, et les essais
qu'il faisait pour s'embellir ne le rendaient que plus grotesque. Ce
n'tait pas sans motif qu'on l'avait baptis le _Langur_,--ce qui
signifie _singe gris_.

C'tait charmant, se disait Kitty, de l'avoir  ses pieds, mais il tait
plus agrable de le planter l et de s'en aller faire une promenade 
cheval avec ce coquin de Cubbon--un dragon du rgiment en garnison 
Umballa,--le jeune beau soldat, qui n'avait point d'avenir.

Kitty se plaisait plus qu'un peu avec Cubbon. Il ne nia pas une minute
qu'il tait fru d'elle de la tte aux pieds, car c'tait un honnte
garon.

Ainsi Kitty s'enfuyait de temps  autre,  bonne distance des pompeuses
dclarations que lui adressait Barr-Saggott pour aller retrouver le
jeune Cubbon, ce qui lui valait des rprimandes maternelles.

--Mais, maman, disait-elle, M. Saggott est tellement... tellement... si
horriblement laid! vous savez!

--Ma chre enfant, disait pieusement mistress Beighton, nous ne pouvons
tre autrement que ne nous a faits la Providence qui gouverne toutes
choses. En outre, c'est vouloir en savoir plus long que votre mre,
savez-vous bien? Songez  cela et montrez-vous raisonnable.

Alors Kitty relevait son petit menton et tenait des propos
irrvrencieux sur la supriorit maternelle, sur les commissaires, sur
le mariage.

M. Beighton se frottait le sinciput, car c'tait un homme facile 
vivre.

Vers la fin de la saison, Barr-Saggott, quand il jugea l'occasion mre,
mit en train un projet qui faisait le plus grand honneur  ses talents
administratifs.

Il organisa un concours de tir  l'arc pour les dames, et donna comme
prix un magnifique bracelet tout constell de diamants.

Il en rdigea les conditions avec une grande habilet, et chacun comprit
que le bracelet tait un cadeau destin  miss Beighton et qu'en
l'acceptant, elle acceptait aussi la main et le coeur du commissaire
Barr-Saggott.

D'aprs ses rgles, il fallait accomplir une srie dite de Saint
Lonard,--trente-six coups dans le blanc  soixante yards,--en se
conformant aux usages de la Socit toxophile de Simla.

Tout Simla fut invit.

Il y eut des tables  th, trs artistement disposes sous les deodars,
 Annandale, o se trouve aujourd'hui le grand stand, et l, seul dans
toute sa gloire, scintillant au soleil, se voyait le bracelet endiamant
dans un crin de velours bleu.

Miss Beighton tait anxieuse,--trop anxieuse, peut-tre,--de prendre
part au concours.

Dans l'aprs-midi choisi, tout Simla se rendit  cheval  Annandale pour
assister  cette reprsentation du jugement de Pris en sens inverse.

Kitty fit le trajet  cheval en compagnie du jeune Cubbon, et il fut
ais de voir que le petit avait l'esprit troubl.

Il faut le tenir pour innocent de tout ce qui se passa ensuite.

Kitty tait ple et nerveuse, et lorgna longtemps le bracelet.

Barr-Saggott tait habill somptueusement, plus nerveux encore que
Kitty, et plus hideux que jamais.

Mistress Beighton souriait avec condescendance ainsi qu'il convient  la
mre de la toute-puissante Madame l'pouse du Commissaire.

Le tir commena.

Tout le monde tait debout, rang en demi-cercle pour voir venir les
dames l'une aprs l'autre.

Rien de plus ennuyeux qu'un concours  l'arc.

Les dames tiraient, tiraient, tiraient toujours et cela dura jusqu' ce
que le soleil quittt la valle, jusqu' ce que de petites brises
s'levassent parmi les deodars.

On attendait que miss Beighton vnt tirer et gagner.

Le jeune Cubbon tait  un bout du demi-cercle, qui entourait les
tireuses, et Barr-Saggott  l'autre bout.

Miss Beighton tait la dernire sur la liste.

Les coups heureux avaient t rares et on tait certain qu'elle
gagnerait le bracelet,--plus le commissaire Barr-Saggott.

Le commissaire lui banda son arc, de ses mains augustes.

Elle fit quelques pas, regarda le bracelet, et sa premire flche alla
tout droit, avec une prcision parfaite se planter au milieu du rond
dor, coup qui comptait pour neuf points.

Le jeune Cubbon, qui tait du ct gauche, devint tout ple, et le dmon
de Barr-Saggott lui inspira de sourire.

Or, presque toujours les chevaux s'effarouchaient quand Barr-Saggott
souriait.

Kitty vit ce sourire.

Elle jeta un coup d'oeil en avant, un peu  gauche, fit un signe de tte
presque imperceptible  Cubbon, et se remit  tirer.

Je voudrais pouvoir dcrire la scne qui se passa ensuite.

Elle fut absolument extraordinaire et des plus inconvenantes.

Miss Kitty ajustait ses flches avec un soin infini, de telle sorte que
chacun pt voir ce qu'elle faisait. Elle tirait  la perfection, et son
arc de 46 livres tait tout  fait  sa main.

Elle planta avec grand soin quatre flches de suite dans les pieds de
bois qui portaient la cible; elle planta une flche dans le haut du bois
de la cible.

Et toutes les dames de se regarder.

Ensuite elle se livra  un tir fantaisiste sur le blanc, ce qui vous
donne juste un point, chaque fois que vous l'atteignez.

Elle mit cinq flches dans le blanc.

C'tait merveilleux comme tir  l'arc, mais comme il s'agissait pour
elle de mettre dans le rond dor et de gagner le bracelet, Barr-Saggott
devint d'un vert tendre comme celui de la jeune lentille d'eau.

Ensuite elle tira deux fois par-dessus la cible, puis deux fois  une
grande distance sur la gauche,--toujours avec le mme air
dlibr,--pendant qu'un silence glacial pesait sur l'assistance, et que
mistress Beighton tirait son mouchoir.

Ensuite Kitty tira sur le sol devant la cible et cassa plusieurs
flches.

Aprs cela, elle en mit une dans le rouge, ce qui faisait sept points,
rien que pour montrer ce qu'elle tait capable de faire quand elle
voulait, et elle termina ses singuliers exploits en tirant d'une faon
fantaisiste sur les supports de la cible.

Voici le total de ses points, tel qu'il rsulte du compte des flches
plantes:

  Miss Beighton.   {  Or  Rouge  Bleu  Noir  Blanc
                   {  1   1      0     0     5

  Total des mises dans la cible: 7; ensemble: 21.

Barr-Saggott faisait la mme figure que si les deux ou trois dernires
flches avaient t plantes dans ses jambes et non dans les pieds de la
cible.

Le silence profond fut interrompu par une petite fille boulotte, au
visage sem de taches de rousseur,  peine forme, qui dit d'une voix
aigrelette, mais triomphante:

--Alors c'est moi qui ai gagn!

Mistress Beighton tcha de faire bonne contenance, mais elle pleura
devant le monde. Il fallait plus d'exercice qu'elle n'en avait, pour
rsister  un tel dsappointement.

Kitty dtendit son arc d'un geste pervers, et retourna  sa place,
pendant que Barr-Saggott se donnait l'air de prendre grand plaisir 
fermer le bracelet sur le poignet noueux et rouge.

C'tait une scne embarrassante, mme pnible.

Tout le monde s'arrangea de faon  partir en masse et  laisser Kitty
en tte  tte avec sa maman.

Mais ce fut Cubbon qui l'emmena.

Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'imprimer.




SA CHANCE DANS LA VIE

        _Alors il dressa une pile de ttes; il en entassa trente mille
        l'une sur l'autre,--tout cela pour plaire  la jeune Infidle,
        au pays o se rident les eaux de l'Oxus. Et ainsi parla le
        farouche Atulla Khan: C'est l'amour qui a fait de cette chose
        un homme._

        (HISTOIRE D'OATTA)


Oubliez tout net les rceptions, les listes d'invits aux palais du
gouvernement, les bals de corporations commerciales; partez le plus loin
possible de tous les tres, de toutes les personnes que vous connaissez
dans votre milieu respectable,--et tt ou tard vous franchirez la ligne
o s'arrte la dernire goutte de sang blanc, et que bat de ses flots la
mare montante du sang noir.

Il serait plus ais d'entrer en conversation avec une duchesse de
cration rcente, alors qu'elle est sous le coup de l'motion que de
causer avec les habitants de la zone frontire sans enfreindre
quelques-unes de leurs conventions, sans heurter un de leurs sentiments.

Les relations se compliquent de la faon la plus bizarre entre le Noir
et le Blanc.

Parfois le Blanc clate en accs d'orgueil farouche, puril,--qui sont
l'orgueil de race devenu difforme; parfois ce sont chez le Noir des
crises plus farouches encore d'abaissement, d'humilit, des usages 
demi paens, d'tranges, d'inexplicables impulsions criminelles.

Un de ces jours, ces gens-l, entendez-moi bien, il s'agit de gens trs
infrieurs  la classe d'o sortit Derozio, l'homme qui imita
Byron,--ces gens-l donneront naissance  un crivain,  un pote,--et
alors nous saurons comment ils vivent, et ce qu'ils sentent.

Jusqu'alors aucune des histoires qu'on racontera sur eux ne pourra tre
absolument vraie, soit par elle-mme, soit dans les conclusions qu'on en
tire.

Miss Vezzis vint de l'autre ct de la ligne frontire pour soigner
quelques enfants appartenant  une dame, jusqu' ce qu'une nourrice dj
retenue pt arriver.

La dame disait que miss Vezzis tait une bonne incapable, malpropre,
inattentive.

Il ne lui vint jamais  l'esprit que miss Vezzis avait son existence 
diriger, ses propres affaires pour lui donner du souci, et que ces
affaires-l taient la chose la plus importante qu'il y et au monde
pour miss Vezzis.

Bien peu de matresses admettent ce genre de raisonnement.

Miss Vezzis tait aussi noire qu'une botte, et  en juger d'aprs notre
idal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprime
et des souliers  bouts carrs, et quand les enfants lui faisaient
perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontire,
langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indignes.

Elle n'tait point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre,
et tenait  ce qu'on l'appelt miss Vezzis.

Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa
maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil
de canne, enveloppe d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une
vaste maison, sorte de lapinire o pullulaient les Vezzis, les Pereira,
les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de
flneurs.

On y trouvait en outre des dbris du march de la journe, gousses
d'ail, encens vent, habits tranant  terre, jupons pendus  des
cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'tain,
immortelles dessches, ftiches de parias, statuettes en pltre de la
Vierge, chapeaux percs.

Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de
bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant
pour cent qu'il fallait pour tenir le mnage.

Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que
mal le petit mur en terre de la clture, et faisait la cour  miss
Vezzis,  la faon de la frontire, qui est hrisse d'pineux
crmonial.

Michele tait une pauvre crature maladive, et trs noire. Mais il avait
son amour-propre. Pour rien au monde il n'et voulu tre surpris  fumer
un _huqa_, et il regardait les naturels avec le ddain condescendant que
peut seule donner une proportion de sept huitimes de sang noir dans les
veines.

La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.

Elle faisait remonter son origine  un poseur de plaques, anctre
mythique, qui avait travaill au pont sur la Sone, alors que les chemins
de fer taient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis
faisaient grand cas de leur origine anglaise.

Michele tait aiguilleur sur la voie ferre  35 roupies par mois. La
situation d'employ du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente
sur ce que ses anctres laissaient  dsirer.

Il y avait une lgende compromettante--Dom Anna, le tailleur, l'avait
rapporte de Poonani--d'aprs laquelle un juif noir de Cochin aurait
pous une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le
monde, c'tait qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait,  cette
poque mme des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de prs
 la cuisine, dans un club de l'Inde mridionale.

Il envoyait  mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais
elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'tait humiliant pour
la famille.

Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint  bout de
surmonter la rpugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son
consentement au mariage de sa fille avec Michele,  la condition que
Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour dbuter dans la
vie conjugale.

Cette prudence extraordinaire devait tre un dernier et suprme effet du
sang qu'avait apport dans la famille le mystique poseur de rails du
Yorkshire, car de l'autre ct de la frontire, les gens se font une
question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,--et non point
quand ils peuvent.

S'il ne se ft agi que de son avenir comme employ, mistress Vezzis et
tout aussi bien pu demander  Michele de partir et de revenir avec la
lune dans sa poche. Mais Michele tait profondment pris de miss
Vezzis, et cela lui donna de la persvrance.

Il accompagna miss Vezzis  la messe un dimanche, et aprs la messe,
comme il revenait  travers la chaude et fade poussire, en la tenant
par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous
intresseraient gure, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle
lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait
d'une faon assez curieuse: In nomine Sanctissim (quel que pt tre
le nom de cette sainte-l) et ainsi de suite, en finissant par un baiser
sur le front, un sur la joue gauche, et un troisime sur la
bouche,--qu'elle n'oublierait jamais Michele.

La semaine suivante, Michele fut chang de poste, et miss Vezzis laissa
tomber quelques larmes sur le cadre de la portire du compartiment au
moment o il quittait la gare.

Si vous jetez les yeux sur une carte des tlgraphes de l'Inde, vous
verrez une longue ligne qui longe la cte depuis Backergunge jusqu'
Madras.

Michele tait envoy  Tibasu, petite station de second ordre au bout du
premier tiers de cette ligne, pour expdier les dpches entre Berhampur
et Chicacola, y rver  miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner
cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.

Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un
Babou bengali, rien de plus.

Il envoyait  miss Vezzis des lettres folles, o il fourrait des croix
par-dessous la patte de l'enveloppe.

Quand il eut t  Tibasu pendant prs de trois semaines, l'occasion
dcisive se prsenta.

Qu'on ne l'oublie pas:  moins que les signes extrieurs et visibles de
notre autorit ne soient constamment sous les yeux d'un indigne, il est
aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que c'est que l'autorit,
et  quel danger il s'expose en lui dsobissant.

Tibasu tait un petit poste oubli, o habitent quelques Mahomtans de
l'Orissa.

Ces gens-l, n'ayant point entendu de quelque temps parler du
Sahib-Collecteur[13], et mprisant de tout leur coeur le sous-juge
hindou, s'arrangrent pour organiser  leur ide une petite rvolte
genre Mohurrum.

  [13] _Monsieur_ le percepteur.

Mais les Hindous, faisant une sortie, leur cassrent la tte; puis
trouvant que l'tat anarchique avait du bon, Hindous et Musulmans
hissrent en commun une sorte de Donnybrook sans savoir o ils voulaient
en venir, mais rien que pour voir jusqu'o cela irait. Ils se dmolirent
leurs boutiques les uns les autres, et assouvirent leurs rancunes
personnelles, de manire  ne laisser aucun arrir.

C'tait une mchante petite meute, mais pas assez importante pour qu'on
en parlt dans les journaux.

Michele tait dans le bureau, occup  crire, quand il entendit ce
bruit qu'on n'oublie jamais en sa vie,--le _ah-yah_, d'une cohue
irrite.

Quand ce bruit baisse d'environ trois tons, et devient un _ut_ sourd,
bourdonnant, l'homme qui l'entend n'a rien de mieux  faire que de se
sauver, s'il est seul.

L'inspecteur indigne de police entra en courant et dit  Michele que
toute la ville tait en bullition et se prparait  saccager la station
tlgraphique.

Le babou se coiffa de son bonnet, et sortit tranquillement par la
fentre, pendant que l'inspecteur terrifi, mais obissant  l'antique
instinct de race qui devine une goutte de sang blanc, si dilue qu'elle
soit, demandait:

--Quels sont les ordres du Sahib?

Au mot de Sahib, Michele prit son parti.

Malgr l'horrible frayeur qu'il prouvait, il se sentit, lui l'homme qui
avait dans sa gnalogie le juif de Cochin, et l'oncle domestique, il se
sentit donc le seul homme qui reprsentt dans la localit l'autorit
anglaise.

Alors il songea  miss Vezzis, aux cinquante roupies, et il assuma la
responsabilit de la situation.

Il y avait  Tibasu sept policemen indignes, et ils disposaient pour
eux sept de quatre fusils  pistons tout dtraqus. Tous ces hommes
taient gris de peur, mais non au point qu'on ne pt les faire marcher.

Michele lcha la clef de l'appareil tlgraphique, sortit,  la tte de
son arme, pour affronter la foule.

Et comme la cohue venait de tourner l'angle de la route, il mit en joue
et fit feu, les hommes qui taient derrire lui en firent autant, par
instinct.

Toute la foule,--compose jusqu'au dernier homme de lches roquets,
poussa un hurlement et se sauva, laissant par terre un mort et un
mourant.

Michele suait de peur, mais il ne laissa pas percer sa faiblesse.

Il descendit dans la ville, jusqu' la maison o le sous-juge s'tait
barricad.

Les rues taient dsertes.

Tibasu tait plus effray que Michele, car la foule avait t assaillie
au bon moment.

Michele revint au bureau du tlgraphe, et envoya une dpche 
Chicacola pour demander de l'aide.

La rponse n'tait pas arrive, qu'il recevait une dputation des
anciens, venue pour lui dire que ses actes taient absolument
inconstitutionnels et pour essayer de l'intimider. Mais Michele avait
dans la poitrine un grand coeur d'homme blanc,  cause de son amour pour
miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait got pour la
premire fois  la Responsabilit et au Pouvoir.

Ces deux choses runies formaient une boisson enivrante, et elles ont
caus plus de chutes parmi les hommes, que le whiskey n'en produisit
jamais.

Michele rpondit que le sous-juge pourrait dire ce qu'il voudrait, mais
qu'en attendant l'arrive de l'aide-collecteur, l'oprateur du
tlgraphe tait  Tibasu le gouvernement de l'Inde, et que les anciens
de Tibasu seraient tenus pour responsables si l'meute recommenait.

Alors ils courbrent la tte, et dirent: Soyez misricordieux, ou
quelque chose d'approchant, puis ils repartirent, profondment pntrs
de crainte, en s'accusant mutuellement d'avoir excit le dsordre.

Ds les premires heures du jour, aprs avoir fait une patrouille dans
les rues avec ses sept policemen, Michele descendit sur la route, le
fusil en main, allant  la rencontre de l'aide-collecteur, qui tait
mont  cheval pour calmer Tibasu.

Mais en prsence de ce jeune Anglais, Michele se sentait redevenir de
plus en plus indigne, et l'histoire de l'affaire de Tibasu finit, en
mme temps que s'teignait la tension nerveuse du narrateur, par un
dluge de pleurs convulsifs,  la pense douloureuse qu'il avait tu un
homme; d'autant plus que la nuit n'avait nullement allg le poids de
cette honte, et qu'il prouvait un dpit enfantin  sentir que sa langue
se refusait  faire valoir ses grands exploits.

Cela, c'tait la disparition dfinitive de la dernire goutte de sang
blanc que Michele et dans les veines, mais il ne s'en doutait pas.

L'Anglais, lui, le comprit, et quand il eut bien lav la tte aux gens
de Tibasu, quand il eut tenu avec le sous-juge une confrence o cet
excellent fonctionnaire devint tout vert, il trouva le temps ncessaire
pour rdiger un rapport o il faisait connatre la conduite de Michele.

Cette lettre fut transmise  _qui de droit_ par les voies ordinaires, et
aboutit  faire dplacer Michele vers une rsidence plus lointaine
encore, avec l'imprial salaire de 66 roupies par mois.

En consquence son mariage avec miss Vezzis se fit en grande pompe,
selon le rituel antique; et maintenant il y a un grand nombre de petits
D'Cruzes qui se vautrent autour de la vrandah du bureau central de
tlgraphe.

Mais, quand bien mme on lui offrirait comme rcompense tous les profits
du service public o il est employ, Michele ne pourrait jamais, non,
jamais recommencer ce qu'il fit  Tibasu, pour obtenir Miss Vezzis, la
bonne d'enfants.

Cela prouve que quand un homme accomplit une bonne besogne, tout  fait
hors de proportion avec son salaire, c'est, sept fois sur neuf, qu'il y
a une femme, derrire le rideau de sa vertu.

Quant aux deux exceptions, elles peuvent s'expliquer par une insolation.




MONTRES DE NUIT

        _Ce qu'il y a dans les livres du Brahmane se retrouve dans le
        coeur du Brahmane. Ni vous ni moi nous ne savions qu'il y et
        autant de mal dans le monde._

        (PROVERBE HINDOU)


Cela commena par une mystification, mais maintenant c'est all assez
loin, et cela commence  devenir srieux.

Platte, le sous-officier, tant pauvre, avait une montre Waterbury, et
une simple chane en cuir uni.

Le colonel avait aussi une montre Waterbury, mais il se servait comme
chane de la fausse gourmette d'un mors.

Une fausse gourmette, c'est ce qu'il y a de mieux comme chane de
montre. C'est  la fois solide et court. Entre une fausse gourmette et
une autre, il n'y a pas grande diffrence; entre une montre Waterbury et
une autre, il n'y en a aucune.

Tout le monde,  la station, connaissait la fausse gourmette du colonel.

Il n'tait pas un cavalier de premier ordre, mais il aimait  faire
croire aux gens qu'il l'avait t jadis, et il enfilait des histoires
tonnantes, au sujet de la bride de chasse dont avait fait partie la
fausse gourmette en question.

A part cela, il tait religieux au point d'en tre assommant.

Platte et le colonel faisaient leur toilette au club, car tous deux
taient en retard pour leurs invitations, et tous deux taient presss.

On tait en _Kismet_.

Les deux montres taient poses sur une tagre, au-dessous de la glace,
avec la chane pendante. C'tait l de la ngligence.

Platte, qui avait fini le premier, prit au hasard une montre, se regarda
dans la glace, arrangea son noeud de cravate, et sortit en courant.

Quarante secondes aprs, le colonel fit exactement la mme chose.

Chacun avait pris la montre de l'autre.

Vous avez pu remarquer que bon nombre des gens qui ont de la religion
sont extrmement mfiants. On dirait qu'ils en savent bien plus
long,--naturellement, pour des motifs uniquement religieux,--que les
inconvertis, sur les choses du mal. Peut-tre qu'ils taient tout
particulirement criminels avant leur conversion.

En tout cas, quand il s'agit d'mettre des imputations dfavorables, et
de donner l'interprtation la plus cruelle possible aux choses les plus
innocentes, vous pouvez tre sr que certaines catgories de gens
religieux se distingueront par-dessus toutes les autres.

Le colonel et sa femme appartenaient  cette catgorie-l. Mais la femme
du colonel tait la pire des deux. C'tait elle qui fabriquait les
cancans de la station et bavardait avec son ayah!

Il n'est pas besoin d'en dire plus long.

La femme du colonel troubla pour jamais le mnage Laplace.

La femme du colonel fit manquer le mariage Ferris-Haughtrey.

La femme du colonel persuada au pauvre Brexton de laisser sa femme
l-bas dans les plaines pendant la premire anne de leur mariage. Il en
rsulta la mort de la petite mistress Brexton, puis celle de leur bb.

Les griefs contre la femme du colonel ne seront jamais oublis tant
qu'il y aura un rgiment dans le pays.

Nous revenons au colonel et  Platte.

En quittant le salon de toilette, ils allrent chacun de son ct.

Le colonel dna avec deux chapelains, pendant que Platte allait  un
rendez-vous de garons, qui devait tre suivi d'une partie de whist.

Remarquez bien comment les choses arrivent.

Si le sas de Platte avait mis sur la jument la selle toute neuve, les
ttes des anneaux de la selle n'auraient pu traverser le cuir us, et
faire entrer le vieux rembourrage dans le garrot de la bte, alors
qu'elle revenait, vers deux heures du matin.

Elle n'aurait pas ru, saut, elle ne serait pas tombe dans un foss en
faisant verser la carriole, et lanant Platte par-dessus une haie
d'alos jusque sur la pelouse si bien ratisse de mistress Larkyn, et ce
rcit n'aurait jamais t crit.

Mais la jument fit tout cela, et pendant que Platte se roulait et se
roulait sur l'herbe, comme un lapin qui a reu un coup de fusil, la
montre et sa chane s'chapprent de son gilet, tout comme l'pe d'un
major saute hors de son baudrier quand on allume un feu de joie; et la
montre roula, au clair de lune, jusqu' ce qu'elle se ft arrte sous
une fentre.

Platte bourra son mouchoir sous le capiton, remit le vhicule d'aplomb,
et rentra chez lui.

Remarquez encore comment _Kismet_ travaille. C'est une chose qui
n'arrive pas une fois en cent ans.

Vers la fin de son dner avec les deux chapelains, le colonel dboutonna
son gilet et se pencha sur la table pour jeter un coup d'oeil sur
quelques rapports de missionnaires. La barrette de la chane de montre
passa peu  peu  travers la boutonnire, et la montre,--la montre de
Platte,--glissa sans bruit sur le tapis. C'est l que le porteur la
trouva le lendemain, et il la garda.

Alors le colonel partit pour retourner auprs de l'pouse de son coeur,
mais le conducteur de la voiture tait ivre et il s'gara. Aussi le
colonel rentra-t-il  une heure indue, et ses excuses ne furent point
coutes.

Si la femme du colonel avait t un de ces vases ordinaires vous  la
destruction elle aurait compris que quand un homme fait exprs de
s'attarder, il se munit toujours d'une excuse plausible et originale. Et
la simplicit dmesure de l'explication que donnait le colonel tait
une preuve de sa bonne foi.

Mais regardez encore _Kismet_  l'oeuvre!

La montre du colonel, qui tait arrive si brusquement avec Platte sur
la pelouse de mistress Larkyn, jugea bon de s'arrter tout juste sous la
fentre de mistress Larkyn, qui la vit  cet endroit le lendemain matin
de bonne heure, la reconnut et la ramassa.

Elle avait entendu le bruit que faisait la carriole de Platte en
versant,  deux heures de ce matin-l. Elle l'avait entendu apostropher
la jument. Elle connaissait Platte et il lui plaisait.

Ce jour-l, elle lui fit voir la montre, et couta son histoire.

Il tourna la tte de ct, cligna de l'oeil et dit:

--C'est dgotant! Quel vieux polisson! Et avec tant d'talage de
principes religieux encore! Je devrais envoyer la montre  la femme du
colonel et lui demander des explications.

Mistress Larkyn songea une minute aux Laplace--elle les avait connus au
temps o le mari et la femme croyaient l'un  l'autre, et elle rpondit:

--Je l'enverrai; je pense que a lui fera du bien,  elle. Mais
rappelez-vous que nous ne devrons jamais lui dire la vrit.

Platte se douta que sa propre montre tait entre les mains du colonel et
pensa que l'envoi de la Waterbury avec sa fausse gourmette, accompagne
d'un billet rassurant de mistress Larkyn, n'aurait d'autre effet que de
produire une courte agitation, de quelques minutes  peine.

Mais mistress Larkyn voyait plus loin.

Elle savait que la moindre goutte de poison aurait une prise solide sur
le coeur de la colonelle.

Le paquet, accompagn d'un billet contenant quelques dtails sur les
heures tardives o le colonel faisait ses visites, fut envoy  la femme
du colonel.

Elle s'enferma pour pleurer et examiner quelle dcision elle prendrait.

S'il y avait au monde une femme que la colonelle dtestt avec une
sainte ferveur, c'tait bien mistress Larkyn.

Mistress Larkyn tait une personne frivole, et qualifiait la colonelle
de Vieille Chatte.

La femme du colonel soutenait qu'un certain personnage de l'Apocalypse
ressemblait trangement  mistress Larkyn.

Elle citait galement d'autres personnages de l'criture. Elle les
prenait dans l'Ancien Testament.

Mais la femme du colonel tait la seule personne qui voult ou ost dire
quoi que ce soit contre mistress Larkyn.

Tout le monde,  part elle, l'accueillait comme une amusante, une
honnte petite personne.

En consquence,  la pense que son mari tait all semer des montres
sous les fentres de cette crature  des heures maudites, et se
rappelant que la nuit d'avant, mme, il tait rentr fort tard...

Arrive  ce point, elle se leva et se mit en qute de son mari.

Il nia tout, except que la montre tait  lui.

Elle le supplia de songer au salut de son me et de dire la vrit. Il
nia de nouveau, en ajoutant deux gros mots.

Puis, un silence tomba sur la colonelle ptrifie, et pendant ce silence
on aurait pu respirer cinq fois.

Le discours qui suivit ne regarde ni vous ni moi. C'tait un tissu de
jalousie conjugale et fminine. On y devinait l'exprience de la
vieillesse et des joues creuses, une mfiance profonde, base sur le
texte qui dit que les coeurs mmes des tendres bbs sont aussi mauvais
qu'on les fait. Il y avait enfin de la rancune, de la haine contre
mistress Larkyn, tout cela assaisonn des articles de foi que professait
la femme du colonel.

Et par-dessus tout, il y avait la montre Waterbury avec la chane faite
d'une fausse gourmette, cette montre qui faisait tic tac dans le creux
de sa main dessche.

A cette heure-l, je crois bien que la colonelle prouva quelque chose
des soupons contenus qu'elle avait insinus dans l'me du vieux
Laplace, quelque peu des souffrances qu'elle avait causes  la pauvre
miss Haughtrey, quelque peu de la douleur qui rongeait comme un cancer
le coeur de Brexton, pendant qu'il assistait  l'agonie de sa femme.

Le colonel bafouilla; il essaya de donner des explications. Alors il
s'aperut que sa montre avait disparu; le mystre redoubla d'obscurit.

La femme du colonel passa alternativement de la parole  la prire,
jusqu' ce qu'elle ft lasse; et alors elle s'en alla pour aviser aux
moyens de chtier le coeur obstin de son mari. Ce qui se traduit dans
notre argot par lui river son clou.

Comme vous le voyez, elle tait profondment imbue de la doctrine du
pch originel; et elle ne pouvait croire, en prsence des apparences.
Elle en savait bien trop long, et arrivait d'un bond aux pires
conclusions.

Mais c'tait tant mieux. Cela empoisonnait sa vie: elle avait empoisonn
celle de Laplace. Elle avait perdu toute confiance dans le colonel; et
c'tait en cela que le dogme de dfiance faisait sentir son influence.

--Il aurait pu, se disait-elle, il aurait pu commettre bien des fautes,
avant qu'une Providence compatissante, employant un instrument indigne,
cette mistress Larkyn, et tabli sa culpabilit.

C'tait un dbauch, un sclrat en cheveux gris.

On pourrait trouver que c'tait l une raction bien soudaine aprs une
longue vie conjugale, mais s'il est un fait digne de respect, c'est
celui-ci:

Lorsqu'un homme ou une femme se font une habitude, et en mme temps un
plaisir de croire et de mettre en circulation les mauvais propos sur des
gens indiffrents  lui ou  elle, lui ou elle finiront par croire aux
mauvais propos sur des gens trs aims, sur des parents trs proches de
lui ou d'elle.

Vous trouverez peut-tre aussi que le simple incident de la montre tait
trop futile, trop banal pour faire natre cette msintelligence. Mais
une vrit non moins antique, c'est que dans la vie comme aux courses,
les petits fosss, et les barrires les plus basses causent les pires
accidents.

Pour la mme raison, il peut vous arriver de voir une femme, capable
d'tre une Jeanne d'Arc dans un autre pays, dans un autre climat, se
dmolir, tomber en morceaux sous l'influence des soucis les plus terre 
terre de la vie en mnage.

Mais cela, c'est une autre histoire.

La femme du colonel fut tourmente d'autant plus cruellement parce
qu'elle croyait, que cela faisait ressortir plus vivement la vilenie des
hommes.

Quand on se rappelait les mfaits qu'elle avait commis, c'tait un vrai
plaisir que de la voir ainsi misrable, que de voir les efforts
dsesprs qu'elle faisait pour que la station ne s'en apert point.

Mais la station le savait, en riait sans le moindre remords, car on y
avait appris l'histoire de la montre, raconte avec maints gestes
dramatiques par mistress Larkyn.

Une ou deux fois, Platte croyant que le colonel n'tait point parvenu 
se disculper, dit  mistress Larkyn:

--Cette affaire est alle assez loin. Je suis d'avis qu'on apprenne  la
femme du colonel comment c'est arriv.

Mistress Larkyn pina les lvres, hocha la tte, et dclara que la femme
du colonel devait faire de son mieux pour supporter son chtiment.

Or, mistress Larkyn tait une femme frivole, en qui nul n'et pu
souponner une telle profondeur de haine.

En consquence, Platte ne fit aucune dmarche, et en vint  croire,
d'aprs le silence du colonel, que celui-ci avait d courir la
prtantaine quelque part, cette nuit-l, et que ds lors, il aimait
mieux encourir une lgre pnalit pour avoir pntr dans les cltures
des gens en dehors des heures de visites.

Platte finit au bout d'un temps par oublier l'affaire de la montre, et
retourna dans la plaine avec son rgiment.

Mistress Larkyn rentra en Angleterre quand son mari eut achev son temps
de service dans l'Inde. Elle n'oublia jamais.

Mais Platte avait parfaitement raison quand il disait que la
plaisanterie durait un peu trop.

La dfiance, et les scnes de tragdie qu'elle comporte,--toutes choses
que nous autres trangers ne pouvons pas voir, ni croire,--tuent la
femme du colonel, et font au colonel une vie misrable.

Si l'un ou l'autre lisent cette histoire, ils peuvent tre convaincus
que l'affaire y est expose avec vrit. Ils peuvent changer le baiser
de rconciliation.

Shakespeare fait allusion au plaisir qu'on prouve en voyant un
artilleur canonn par sa propre batterie.

Cela prouve que les potes ne devraient pas crire sur des choses
auxquelles ils n'entendent rien.

Le premier venu aurait pu lui apprendre que les sapeurs et les
canonniers appartiennent  des corps parfaitement distincts dans
l'arme. Mais si vous corrigez la phrase, en substituant le mot de
canonnier  celui de sapeur, il en rsultera exactement la mme morale.




L'AUTRE

        _Quand la terre fut malade et que les cieux grisonnrent et que
        les bois eurent t pourris par la pluie, l'homme mort vint 
        cheval, par un jour d'automne, revoir ce qu'il avait aim._

        (VIEILLE BALLADE)


Il y a bien longtemps de cela, du temps des soixante-dix, avant qu'on
et construit aucun difice public  Simla, et la large route qui fait
le tour de Jakko, alors qu'ils habitaient un nid  pigeons dans les
bouges du P. W. D., les parents de miss Gaurey lui firent pouser le
colonel Schreiderling.

Il ne devait pas avoir beaucoup plus de trente-cinq ans de plus qu'elle,
et comme il avait deux cents roupies par mois, et avec cela de la
fortune personnelle, il tait assez  son aise.

Il appartenait  une bonne famille, et quand il faisait froid, il
souffrait d'une affection des poumons. En t, il vacillait sur le bord
de l'apoplexie par insolation, mais jamais elle ne vint  bout de le
tuer.

Entendez-moi bien, je ne blme pas Schreiderling: il tait bon mari,
suivant ses ides, et il ne se mettait en colre que quand on le
soignait, ce qui arrivait environ dix-sept jours par mois.

Il tait trs large avec sa femme sur les questions d'argent, et
c'tait, selon lui, une concession.

Et cependant, mistress Schreiderling n'tait point heureuse.

On l'avait marie quand elle avait moins de vingt ans et qu'elle avait
donn  un autre tout son pauvre petit coeur.

J'ai oubli son nom, mais nous l'appellerons l'Autre.

Il n'avait ni argent, ni avenir; il n'avait pas mme l'air intressant,
et je crois qu'il avait un emploi dans le commissariat ou les
transports. Mais malgr tout cela, elle l'aimait terriblement, et il y
avait entre lui et elle comme des fianailles, lorsque Schreiderling
apparut et informa mistress Gaurey qu'il se proposait d'pouser sa
fille.

Alors l'autre promesse de mariage fut annule, efface par les larmes de
mistress Gaurey.

En effet, cette dame gouvernait sa maison en larmoyant sur la
dsobissance  son autorit, et sur le peu de respect qu'on lui
tmoignait dans sa vieillesse.

La jeune fille ne faisait pas comme sa mre; elle ne pleura jamais: non,
pas mme au mariage.

L'Autre supporta sa perte avec calme, et se fit envoyer dans le poste le
plus mauvais qu'il pt trouver. Peut-tre que le climat le consolait.

Il souffrait de la fivre intermittente, et cela put lui servir  se
distraire de ses autres peines.

Il avait galement le coeur faible. Une des valvules tait atteinte, et
la fivre empirait les choses. Cela se vit bien par la suite.

Puis, plusieurs mois se passrent, et mistress Schreiderling se mit 
tre malade. Elle ne se consumait point de langueur, comme on le voit
dans les livres; mais on et dit qu'elle collectionnait toutes les
formes de maladie qui svissaient  la station, depuis la simple fivre,
et au-dessus.

Mme en ses meilleurs moments, elle n'tait jamais qu'ordinairement
jolie; ces maladies la rendaient laide.

Ainsi s'exprimait Schreiderling.

Il mettait son amour-propre  dire tout ce qu'il pensait.

Quand elle eut perdu sa joliesse, il la laissa s'arranger  son gr, et
retourna dans les bouges o s'tait pass son clibat.

On la voyait trottiner, allant et venant sur la Simla-Mall, d'un air
d'abandon, avec un grand chapeau du Terai qui lui retombait derrire la
tte, et sur une selle en si mauvais tat qu'elle faisait peine  voir.

La gnrosit de Schreiderling s'arrtait au cheval. Il disait que la
premire selle venue tait assez bonne pour une femme aussi nerveuse que
mistress Schreiderling.

On ne l'invitait jamais  danser, parce qu'elle ne dansait pas bien.
Elle tait si terne, si peu intressante qu'il tait extrmement rare
qu'elle trouvt des cartes dans sa bote aux lettres.

Schreiderling disait que s'il avait su qu'elle deviendrait un pareil
pouvantail aprs son mariage, il ne l'aurait jamais pouse.

Il avait toujours mis son amour-propre  dire ce qu'il pensait, ce
Schreiderling!

Il la laissa  Simla un jour du mois d'aot, et retourna  son rgiment.

Alors elle reprit un peu de vie, mais ne retrouva jamais son apparence
d'autrefois.

J'appris au club que l'Autre revenait malade, trs malade, essayer d'une
chance incertaine de gurison. La fivre et l'tat de ses valvules du
coeur l'avaient presque tu.

Elle savait cela, et elle savait aussi une chose que je n'avais aucun
intrt  connatre,  quelle poque il devait arriver.

Il lui avait crit, je suppose.

Ils ne s'taient jamais vus depuis le mois qui avait prcd le mariage.

Et voici maintenant le ct dplaisant de l'histoire.

Une invitation tardive me retint  l'htel Dovedell jusqu' ce qu'il ft
sombre.

Mistress Schreiderling avait arpent le Mall, pendant toute
l'aprs-midi, sous la pluie.

Comme je remontais par la route des voitures, je passai prs d'un tonga,
et mon poney, las d'tre rest longtemps arrt, partit au petit trot.

Tout prs de la route qui allait au bureau des tongas, se trouvait
mistress Schreiderling, trempe de la tte aux pieds, attendant le
tonga.

Je piquai vers les hauteurs, car le tonga n'tait pas mon affaire, et 
ce moment mme, elle se mit  jeter des cris aigus.

Je rebroussai chemin aussitt et je vis, aux lumires qui clairaient le
bureau du tonga, mistress Schreiderling agenouille sur la route tout
humide, prs du sige de derrire du tonga, qui venait d'arriver; elle
poussait des cris affreux.

Et comme je m'approchais, elle tomba la figure dans la boue.

L'Autre tait assis sur le sige de derrire, se tenant trs bien, trs
ferme, une main sur le support de la tente, l'eau dgoulinant de son
chapeau et de sa moustache: il tait mort.

Le voyage de soixante milles dans un vhicule cahotant avait mis sa
valvule  une preuve trop rude,  ce que je pense.

Le conducteur du tonga dit:

--Le sahib est mort  deux stations de Solon. C'est pourquoi je l'ai
attach avec une corde, pour l'empcher de tomber en route, et nous
sommes arrivs comme cela  Simla. Est-ce que le sahib me donnera le
buckshih[14]?... Cet Autre-l, ajouta-t-il, en me montrant le dfunt,
aurait d donner une roupie.

  [14] Pourboire.

L'Autre, toujours assis, avait l'air de ricaner, comme s'il trouvait des
plus plaisantes sa faon d'arriver.

Quant  mistress Schreiderling, toujours dans la boue, elle laissa
chapper un gmissement.

Il n'y avait au bureau que nous quatre, et il pleuvait  verse.

La premire chose  faire tait de ramener mistress Schreiderling chez
elle; la seconde tait de s'arranger pour que son nom ne ft pas ml 
l'affaire.

Le conducteur du tonga reut cinq roupies pour aller au bazar chercher
un rickshaw destin  mistress Schreiderling; ensuite il parlerait au
_babou_ du tonga, au sujet de l'Autre, et le babou arrangerait la chose
le mieux possible.

Mistress Schreiderling fut porte sous le hangar  l'abri de la pluie,
et nous attendmes le rickshaw pendant trois quarts d'heure.

Quant  l'Autre, on le laissa tout juste comme il tait arriv.

Mistress Schreiderling n'tait en tat de rien faire qui pt la tirer
d'embarras, si ce n'est de pleurer.

Ds qu'elle eut repris ses sens, elle essaya de crier, puis elle se mit
 prier pour l'me de l'Autre.

Si elle n'avait t pure comme la lumire du jour, elle aurait aussi
pri pour son me  elle.

Alors je fis de mon mieux pour enlever la boue de ses vtements.

A la fin, le rickshaw arriva, et je l'emmenai, un peu de force.

Ce fut une affaire terrible, du commencement  la fin, mais surtout
quand le rickshaw eut  passer entre le mur et le tonga, alors qu'elle
voyait la main dcharne, jaunie, qui serrait toujours le support de la
tente.

Elle fut ramene chez elle au moment mme o tout le monde partait pour
aller danser  la villa du vice-roi--alors c'tait Peterhoff.

Le docteur dcouvrit qu'elle tait tombe de cheval, que je l'avais
releve derrire Jakko, et que je mritais vraiment d'tre flicit pour
la promptitude avec laquelle je lui avais assur des soins mdicaux.

Elle ne mourut pas: les gens de la trempe de Schreiderling pousent des
femmes qui ne meurent pas aisment: elles durent et s'enlaidissent.

Elle ne dit jamais un mot de son unique rendez-vous, depuis son mariage,
avec l'Autre.

Et quand le refroidissement et le rhume causs par sa sortie en temps de
pluie lui permirent de se lever, elle ne laissa jamais chapper un mot,
un geste indiquant qu'elle m'avait rencontr au bureau du tonga.

Peut-tre ne le sut-elle jamais.

Elle garda son habitude d'aller et venir  cheval sur le Mall, avec
cette mauvaise selle si use. A son air, on et cru qu'elle s'attendait
 rencontrer quelqu'un d'une minute  l'autre, au premier tournant.

Deux ans plus tard, elle retourna en Angleterre, et mourut--
Bournemouth, je crois.

Schreiderling, quand il avait au mess une crise de mlancolie, ne
manquait jamais de dire: Ma pauvre chre femme!

Il mettait toujours son amour-propre  parler comme il pensait, ce
Schreiderling.




CONSQUENCES

        _Les subtilits des Rose-Croix ont pris naissance en Orient.
        Vous pouvez trouver encore ceux qui les enseignent, au pied de
        la colline de Jacatala. Fouillez dans Bombast Paracelsus. Lisez
        ce que nous apprend le chercheur Flood au sujet du Dominant qui
        se meut  travers les cycles du soleil. Lisez mon rcit et voyez
        Luna  son apoge._


Il y a des postes o l'on est nomm pour un an, des postes o l'on est
nomm pour deux ans, des postes o l'on est nomm pour cinq ans  Simla.

Il y a aussi, ou il y avait ordinairement, autrefois, des postes
permanents, que vous conserviez pendant toute la dure de votre vie, et
qui vous assuraient des joues fraches et un revenu respectable.

A la saison froide naturellement, il vous tait permis de descendre, car
alors Simla est fort monotone.

Tarrion venait Dieu sait d'o, de quelque part bien loin, dans une
rgion abandonne de l'Inde centrale, o l'on qualifie Pachmari de
_santarumi_, et o l'on se promne en voiture attele de boeufs
trotteurs.

Il appartenait  un rgiment, mais son but tait avant tout de
s'chapper de son rgiment, et de vivre toujours, toujours  Simla.

Il n'avait aucune prfrence marque, si ce n'est pour un bon cheval et
une jolie femme.

Il se croyait capable de bien faire tout ce qu'il faisait. C'est une
bien belle croyance quand on met toute son me  la garder.

Il s'entendait  bien des choses. Il avait une tournure agrable, et
savait rendre heureux tout son entourage, mme dans l'Inde centrale.

Il vint donc  Simla, et comme il tait adroit et amusant, il se mit
naturellement  graviter dans la direction de mistress Hauksbee, qui
pardonnait tout, sauf la stupidit.

Un jour, il lui rendit un grand service en changeant la date sur une
carte d'invitation  un grand bal, auquel mistress Hauksbee dsirait
paratre. Mais elle ne le pouvait pas, s'tant querelle avec l'aide de
camp. Celui-ci qui avait une me mesquine avait eu la prcaution de
l'inviter  un petit bal qui avait lieu le 6 et non au grand bal qui
tait fix au 26.

Ce fut un faux des plus adroits, et quand mistress Hauksbee tendit 
l'aide de camp sa carte d'invitation, et le taquina doucement sur la
gnrosit qu'il mettait  omettre de se venger, il crut positivement
qu'il s'tait tromp.

Il comprit, et en cela il fit bien--qu'il ne fallait point engager de
lutte avec mistress Hauksbee.

Elle fut reconnaissante pour Tarrion, et lui demanda ce qu'elle pouvait
faire pour lui.

Il rpondit avec simplicit.

--Je suis un lansquenet en cong ici, et je guette tout butin qui sera 
ma porte. Il n'y a pas dans tout Simla un pied carr de terrain qui
m'intresse. Mon nom est inconnu  tous ceux qui disposent des
places--et il me faut une situation qui soit bonne, srieuse, qui enfin
soit _pukka_. Je crois que vous tes capable de russir tout ce que vous
entreprenez. Voulez-vous m'aider?

Mistress Hauksbee rflchit une minute. Elle passa sur ses lvres la
mche de sa cravache, comme c'tait son habitude quand elle
rflchissait.

Puis, ses yeux ptillrent, et elle dit.

--Je veux bien.

Et l'on topa.

Tarrion, qui avait une parfaite confiance en cette grande femme, ne se
proccupa plus du tout de la chose, si ce n'est pour se demander quelle
sorte de place il obtiendrait.

Mistress Hauksbee se mit  calculer le prix de tous les chefs des grands
services, de tous les membres du Conseil qu'elle connaissait, et plus
elle rflchissait, plus elle riait.

Alors elle prit un annuaire du service civil, et jeta les yeux sur
quelques emplois.

Il y a quelques beaux emplois dans le service civil.

A la fin, elle jugea qu'elle ferait mieux d'essayer de caser Tarrion
dans le service politique, bien qu'il ft trop intelligent pour ces
sortes d'emplois.

Quels plans combina-t-elle pour atteindre cette fin? Cela n'importe pas
le moins du monde, car la chance ou la destine taient dans son jeu et
ne lui laissaient plus rien  faire que de suivre le cours des
vnements, et de s'en attribuer le mrite.

Tous les vice-rois,  leur dbut,--ont  traverser une attaque de
secret diplomatique.

Cela leur passe,  la longue, mais dans les premiers temps, ils
l'attrapent tous, parce qu'ils sont nouveaux dans le pays.

Le vice-roi d'alors,--celui qui subissait la crise en ce moment-l,--il
y a de cela bien longtemps, c'tait avant que lord Dufferin revnt du
Canada, ou avant que lord Ripon abandonnt le giron de l'glise
anglicane--le vice-roi, donc, avait une crise trs aigu.

Il en rsultait que les gens qui dbutaient dans le maniement des
secrets d'tat allaient et venaient l'air malheureux; et le vice-roi se
targuait d'avoir su inculquer des notions de discrtion  son
tat-major.

Mais voil, le gouvernement suprme a l'imprudente habitude de relater
ses actes sur des imprims.

Ces papiers traitent de toutes sortes de choses, depuis le paiement de
200 roupies pour renseignements confidentiels jusqu'aux mercuriales
qu'on administre aux vakils[15] et aux motamids[16] des tats de
protectorat, et compris les lettres assez raides qu'on envoie aux
princes indignes pour leur enjoindre de mettre de l'ordre dans leurs
maisons, leur dfendre d'enlever des femmes, de bourrer de poivre rouge
en poudre les coupables, et de commettre d'autres excentricits
analogues.

  [15] Rsidents auprs d'un prince indigne.

  [16] Juges indignes.

Naturellement ce sont l des choses qu'il faut viter de rendre
publiques, parce que, officiellement, les princes indignes sont
infaillibles, et parce que, officiellement, leurs tats sont aussi bien
administrs que nos territoires.

Il y a aussi les sommes donnes de la main  la main  divers
personnages fort singuliers. Ce ne sont pas prcisment des dtails 
mettre dans les journaux, bien qu'on y puisse trouver de temps en temps
matire  une lecture divertissante.

Quand le gouvernement suprme est  Simla, c'est  Simla qu'on prpare
ces papiers, c'est de l qu'ils sont envoys par messager officiel aux
bureaux ou par la poste aux gens qui doivent les voir.

Pour ce vice-roi, le principe du secret n'tait pas moins important que
la pratique, et il tait d'avis qu'un despotisme paternel comme le ntre
ne doit laisser entrevoir qu'en temps opportun mme de menus faits,
comme la nomination d'un employ subalterne.

Il se faisait en tout temps remarquer par ses principes.

Il y avait en prparation  ce moment-l une trs importante liasse de
papiers. Il fallait porter cela  la main pour lui faire traverser Simla
d'un bout  l'autre. Elle ne devait pas tre mise dans une enveloppe
officielle, mais dans une enveloppe grande, carre, de couleur incarnat
clair. Ce qu'elle contenait tait crit  la main sur du papier mince,
plusieurs fois ploy.

C'tait adress au Principal Employ..., etc.

Or, entre le principal employ, etc., etc., et mistress Hauksbee, en
accompagnant ce nom de quelques fioritures, la diffrence n'est pas trs
grande, surtout quand l'adresse est trs mal crite, comme c'tait le
cas.

Le _chaprassi_ qui reut l'enveloppe n'tait pas plus idiot que la
majorit des chaprassis.

Il se contenta d'oublier o il fallait porter cette enveloppe d'aspect
si peu officiel. En consquence, il s'en informa auprs du premier
Anglais qu'il rencontra, et il se trouva que c'tait un homme qui s'en
allait  cheval vers Annandale, d'un air trs press.

L'Anglais jeta  peine un coup d'oeil sur l'adresse et rpondit.

--_Hauksbee, Sahib ki mens._

Et il repartit.

Et le chaprassi en fit autant, parce que cette lettre tait la dernire
de son paquet, et qu'il avait hte de finir sa besogne.

Il n'y avait pas de reu  faire signer. Il jeta la lettre dans les
mains du porteur de mistress Hauksbee, et s'en alla fumer avec un ami.

Mistress Hauksbee attendait justement d'une connaissance l'envoi d'un
patron de costume dcoup sur papier de soie.

Ds qu'elle tint la grande enveloppe carre, elle s'cria en
consquence: Oh! la _chre_ crature! et l'ouvrit avec un couteau 
papier, et toutes les pices crites  la main tombrent  terre.

Mistress Hauksbee se mit  les lire.

J'ai dit que le dossier tait important. C'est bien assez que vous
sachiez cela.

Il y tait question d'une certaine correspondance, de deux mesures 
prendre, d'un ordre premptoire adress  un chef indigne, et d'une ou
deux douzaines d'autres objets.

Mistress Hauksbee resta bouche be,  cette lecture.

Quand le mcanisme du grand gouvernement de l'Inde vous apparat pour la
premire fois tout nu, dpourvu de son cadre, de son vernis, de sa
peinture, de ses grilles, il y a l de quoi impressionner l'homme le
plus stupide.

Et mistress Hauksbee tait une femme pleine d'intelligence.

Elle fut d'abord quelque peu effraye, et il lui sembla d'abord qu'elle
avait pris un clair par la queue et ne savait au juste qu'en faire.

Il y avait des remarques et des initiales sur les marges des papiers, et
certaines de ces remarques taient plus svres encore que le texte
lui-mme.

Les initiales taient celles d'hommes qui maintenant sont tous morts ou
partis, mais qui furent considrables en leur temps.

Mistress Hauksbee continua sa lecture, et tout en lisant, elle rflchit
avec calme.

Alors la valeur de sa trouvaille lui apparut et elle se mit  chercher
le meilleur moyen d'en tirer parti.

A ce moment, Tarrion entra.

Ils parcoururent ensemble tous les papiers.

Tarrion, ignorant comment elle avait mis la main dessus, jura que
mistress Hauksbee tait la femme la plus remarquable qu'il y et au
monde.

C'tait vrai ou peu s'en faut, selon moi,

--Les procds les plus honntes sont toujours les plus srs, dit
Tarrion, quand ils eurent pass une heure et demie  tudier la chose et
 causer. Tout bien considr, le service des renseignements, voil ce
qu'il me faut. Ou bien cela, ou bien le Foreign-Office. Je vais mettre
les Dieux souverains en tat de sige dans leurs temples.

Il n'alla point s'adresser  un petit personnage, ni  un important
petit personnage, ni au chef incapable d'un grand service administratif.

Il alla trouver l'homme le plus considrable, le plus influent que le
gouvernement possdt, et il lui expliqua qu'il dsirait un emploi 
Simla avec de bons moluments.

Cette impertinence  double dtente amusa l'homme considrable, et comme
il n'avait rien  faire  cette heure-l, il couta les propositions de
l'audacieux Tarrion.

--Vous avez, je suppose, certaines aptitudes spciales, en dehors de
votre talent pour vous imposer, pour les emplois auxquels vous
prtendez? dit l'homme considrable.

--Pour cela, dit Tarrion, c'est  vous d'en juger.

Et alors, comme il avait une excellente mmoire, il se mit  citer
quelques-unes des notes les plus importantes qui se trouvaient dans les
papiers,--laissant tomber les mots lentement, un  un, comme un homme
qui verse de la chlorodyne dans un verre.

Lorsqu'il en fut arriv  l'ordre premptoire,--car c'en tait un, un
ordre premptoire,--l'homme considrable fut troubl.

Tarrion reprit:

--Je m'imagine que des connaissances particulires de cette sorte sont
pour obtenir ce que j'oserais appeler, une niche confortable dans le
Foreign-Office, une recommandation aussi puissante, que le fait d'tre
le neveu de la femme d'un officier distingu.

Ce coup droit fit grande impression sur l'homme considrable, car la
dernire nomination qu'il avait faite aux affaires trangres avait t
un cas de favoritisme criant et il le savait.

--Je verrai ce que je puis faire pour vous, dit le grand personnage.

--Grand merci, dit Tarrion, qui prit alors cong.

Et l'homme considrable alla de son ct s'occuper de rendre l'emploi
disponible.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Onze jours se passrent, sans qu'il y et autre chose que des coups de
tonnerre, des clairs et de nombreux envois de dpches tlgraphiques.

L'emploi n'tait pas des plus importants. Il rapportait de cinq  sept
cents roupies par mois, mais, ainsi que le disait le vice-roi, c'tait
le principe du secret diplomatique qu'il fallait maintenir avant tout,
et il tait plus que probable qu'un gaillard qui possdait des
informations spciales mritait de l'avancement.

Aussi l'avana-t-on.

On avait d avoir des soupons sur lui, bien qu'il jurt que ses
informations n'eussent d'autre source que les talents remarquables dont
il tait dou.

Vous pourrez complter vous-mme une bonne partie de cette histoire, y
compris celle qui se produisit ensuite au sujet de l'enveloppe gare,
il y a, en effet, des raisons qui ne permettent pas de l'crire.

Si vous ne connaissez rien aux choses de l-haut, vous ne saurez comment
la complter, et vous direz que cela est impossible.

Ce que dit le vice-roi, quand on introduisit Tarrion devant lui, le
voici:

--Ah! c'est donc le gaillard qui a forc la main au gouvernement indien,
n'est-ce pas? Rappelez-vous, monsieur, que cela ne se fait pas deux
fois.

videmment, il se doutait de quelque chose.

Ce que dit Tarrion quand il lut sa nomination dans la _Gazette_, ce fut
ceci:

--Si mistress Hauksbee avait vingt ans de moins, et que je fusse son
mari, je voudrais tre vice-roi des Indes au bout de quinze ans.

Ce que dit mistress Hauksbee, quand Tarrion vint la remercier, presque
avec les larmes aux yeux, ce fut d'abord: Je vous l'avais dit, et
ensuite: Que les hommes sont btes!




LA CONVERSION D'AURLIEN MAC GOGGIN

        _Montez  cheval avec une vaine cravache, montez  cheval avec
        des perons dents: soit! Mais un jour, d'une faon ou d'une
        autre, il faudra que le poulain apprenne  connatre le coup
        cinglant qui abat, le mors qui serre  briser et la piqre que
        fait la rouille de l'peron._

        (LE HANDICAP DE LA PIE)


Ceci n'est pas un conte, au sens propre; c'est un tract, et j'en suis
immensment fier, composer un tract, c'est faire un tour de force.

Chacun a le droit d'avoir ses opinions religieuses  soi, mais personne,
et  plus forte raison un cadet, n'a le droit de les faire avaler par
force  autrui.

Le gouvernement envoie de temps  autre de fantastiques fonctionnaires,
mais Mac Goggin tait le plus cocasse qu'on et export depuis bien
longtemps.

Il tait intelligent, d'une intelligence brillante, mais cette
intelligence travaillait de travers.

Au lieu de s'en tenir aux ouvrages en langue maternelle, il avait lu
ceux qui ont t composs par un nomm Comte, par un nomm Spencer, par
un professeur Clifford. (Vous trouverez ces livres dans la
bibliothque.) Il est question dans ces ouvrages de l'intrieur des gens
considr au point de vue de ceux qui n'ont point d'estomac.

Il ne lui tait point dfendu, par ordre spcial, de les lire, mais sa
maman et bien d l'en punir par une fesse. Ils fermentaient dans sa
tte et il arriva dans l'Inde avec une religion rarfie qui tait en
dehors et au-dessus de sa besogne.

a ne ressemblait que trs peu  un credo.

Cela prouvait seulement que les hommes n'ont pas d'me, qu'il n'y a
point de Dieu, point d'autre vie, et que vous devez vous mettre en
quatre tout de mme, pour servir l'humanit.

Un des articles secondaires de son credo paraissait tre qu'il existe un
pch plus grand que celui de donner un ordre, c'est celui d'y obir. Du
moins c'est ce que disait Mac Goggin, mais je suppose qu'il avait mal lu
ses lments.

Je ne dis pas un mot contre ce credo.

Il a t fabriqu l-bas,  Londres, o il n'y a rien autre chose que
des machines, de l'asphalte et des btisses, et le tout noy dans le
brouillard. On en vient tout naturellement  croire qu'on n'a personne
au-dessus de soi, et que le bureau de construction de la capitale a fait
toutes choses.

Mais dans ce pays-ci, o vous voyez l'humanit,  cru, tanne, toute
nue,--sans que rien s'interpose entre elle et le ciel de feu, sans rien
sous les pieds que la terre vieillie, surmene, c'est une ide qui ne
tarde pas  s'vaporer, et bien des gens retournent  des thories plus
simples.

Dans l'Inde, la vie ne dure pas assez pour qu'on puisse la gaspiller 
prouver que personne n'est spcialement charg de faire marcher le
monde.

Et en voici la raison.

Le dlgu est au-dessus de l'assistant, le commissaire au-dessus du
dlgu, le lieutenant-gouverneur au-dessus du commissaire, et le
vice-roi est au-dessus d'eux tous quatre, sous les ordres du secrtaire
d'tat, qui est responsable devant l'Impratrice.

Si l'Impratrice n'est pas responsable envers son Crateur; et s'il n'y
a point pour elle de Crateur envers qui elle soit responsable, c'est
que tout notre systme d'administration doit tre mauvais.

Et c'est chose manifestement impossible.

Au pays, l'on est excusable. On est continuellement  l'curie, et on y
devient intellectuellement dru.

Lorsque vous faites prendre de l'exercice  un cheval grossirement
surnourri, il bave, et cume sur le mors au point que vous n'en voyez
plus les cornes. Mais le mors n'en reste pas moins ce qu'il est.

Dans l'Inde, les hommes ne deviennent point drus. Le climat et le
travail s'opposent  ce qu'on joue des briques contre des mots.

Si Mac Goggin avait gard pour lui sa doctrine, avec ses lettres
majuscules, et ses finales en _isme_, personne n'y et pris garde, mais
ses deux grands pres avaient t des prcheurs wesleyens et il avait
dans le sang la tendance  prcher.

Au Club, il avait le besoin d'examiner tout le monde, pour se rendre
compte qu'on manquait d'me, tout comme lui, et il appelait tout le
monde  l'aide pour exterminer son Crateur.

Ainsi que le lui dirent bon nombre de gens, il tait videmment dpourvu
d'me, parce qu'il tait bien jeune, mais il ne s'ensuivait pas que ses
ans fussent aussi arrts dans leur dveloppement. Qu'il y et ou non
un monde  venir, il lui fallait toujours dans le monde prsent un homme
auquel il pt lire ses articles.

--Mais ce n'est point de cela, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, avait
coutume de dire Aurlien.

Les hommes lui jetaient  la tte des coussins de canap et lui disaient
d'aller dans n'importe quel endroit particulier o il pourrait croire.

On l'avait surnomm Blastoderme. Il prtendait descendre d'une famille
de ce nom qui habitait quelque part, dans les ges prhistoriques, et 
force d'injures et de rires on tchait de lui enlever la parole, attendu
qu'il tait un raseur impitoyable au Club et qu'il offusquait les
vieilles gens.

Son dlgu commissaire, qui travaillait sur la frontire pendant
qu'Aurlien se dorlotait sur un oreiller de plume, lui dit que pour si
intelligent garon qu'il ft, il n'en tait pas moins un grand nigaud.

Or vous savez, s'il avait voulu s'appliquer  son travail, il serait
parvenu au secrtariat en peu d'annes.

Il tait exactement conforme  ce type qui arrive ici; tout en tte, peu
de physique et une centaine de thories.

Nul ne s'intressait  l'me de Mac Goggin. Il et pu indiffremment en
avoir deux, n'en point avoir, ou avoir celle d'un autre.

Son affaire tait d'excuter les ordres et de se tenir sur la mme ligne
que les autres hommes de sa file, et non point comme il y parvint, de
faire le vide au Club avec ses _ismes_.

Il accomplissait admirablement sa besogne, mais il lui tait impossible
de recevoir un ordre qu'il n'essayt d'amliorer.

C'tait la faute  sa doctrine. Elle rendait les hommes trop
responsables, et laissait trop de choses  faire  leur honneur.

Vous pouvez parfois monter un vieux cheval sans avoir autre chose qu'une
longe, mais non point un poulain.

Mac Goggin se tourmentait plus au sujet de ses arrts, que ne le fit
aucun des gens de sa promotion. Il a pu se figurer que trente-six pages
de jugements sur des affaires de cinquante roupies, o de part et
d'autre les intresss avaient commis d'affreux parjures, faisaient
progresser la cause de l'humanit.

En tout cas, il se donnait trop de peine, trop de mal, prenait trop 
coeur les reproches qu'on lui adressait. En dehors des heures de
service, on lui fit des leons pour lui ter sa ridicule croyance et il
fallut que le docteur vnt l'avertir qu'il faisait trop de zle.

Nul homme ne peut sans souffrance travailler pour dix-huit annas  la
roupie, au mois de juin. Mais Mac Goggin tait encore _dru_
intellectuellement, et il ngligea l'avis du docteur, il tait fier de
lui et de ses facults.

Il travaillait neuf heures de suite par jour.

--Parfait, disait le docteur, vous tomberez d'un seul coup, parce que
vous avez une machine trop forte pour votre bti.

Mac Goggin tait un nabot.

Un jour la chute se produisit,--d'une faon aussi dramatique que si elle
avait t arrange pour la composition d'un tract.

C'tait juste avant les pluies.

Nous tions assis  la vrandah dans une atmosphre morte, chaude, la
gorge haletante et implorant le ciel pour que les nuages d'un bleu noir
crevassent en ramenant la fracheur.

Au loin, bien loin, se faisait entendre un vague murmure. C'tait le
grondement des pluies se dversant sur le fleuve.

L'un de nous l'entendit, se leva de sa chaise, prta l'oreille, et dit
une parole fort naturelle:

--Dieu merci!

Alors le Blastoderme se retourna  sa place et dit:

--Eh! mais je vous assure que c'est simplement l'effet de causes tout 
fait naturelles, de phnomnes atmosphriques aussi simples que
possible. Ds lors pourquoi en savoir gr  un tre qui n'a jamais
exist, qui n'est qu'une figure...

--Blastoderme, grogna celui qui occupait la chaire voisine, fermez a et
passez-moi le _Pioneer_, nous sommes fixs sur vos thories.

Le Blastoderme se tourna vers la table, prit un journal, il fit un bond
comme si quelque chose l'avait piqu.

Alors il passa le journal.

--Comme je le disais, reprit-il lentement avec effort, c'est d  des
causes naturelles, des causes parfaitement naturelles... Je veux dire...

--H, Blastoderme, vous m'avez donn le _Calcutta Mercantile
Advertiser_.

La poussire s'leva en petits tourbillons pendant que les sommets des
arbres se balanaient et que les vautours sifflaient. Mais personne ne
s'intressait  la venue des pluies. Nous tions tous  regarder avec
stupeur le Blastoderme, qui s'tait lev de sa chaise et luttait contre
une subite difficult d'locution.

Alors il dit, avec plus de lenteur encore:

--Parfaitement concevable... Dictionnaire... chne rouge...
rductible... cause... conserver... girouette... seul...

--Blastoderme est ivre, dit quelqu'un.

Mais le Blastoderme n'tait point ivre.

Il nous regardait d'un air effar, puis il se mit  gesticuler, avec ses
mains, dans la pnombre que formaient les nues en se rassemblant
au-dessus de nous.

Alors, jetant un cri:

--Qu'est-ce que c'est?... Peux pas... Rserve... accessible... march...
obscur...

Alors on et dit que la parole se congelait en lui, et au moment mme o
l'clair lanait deux langues de feu qui dchirrent tout le ciel en
trois morceaux, et o la pluie s'abattait en nappes ondulantes, le
Blastoderme perdit toute facult de parler.

Il resta debout, frappant du pied, renclant, comme un cheval tenu par
une main dure, et les yeux grandis par l'pouvante.

Au bout de trois minutes le docteur arriva, et on lui raconta
l'histoire.

--C'est l'aphasie. Ramenez-le chez lui, dit-il; je _savais_ que
l'effondrement se ferait.

A travers les torrents de pluie, nous reconduismes le Blastoderme  son
logis, et le docteur lui administra du bromure de potassium pour le
faire dormir.

Puis, le docteur revint parmi nous, et nous apprit que l'_aphasie_,
pareille aux avalanches qui s'accumulent sur le sommet du Penjab tait
tombe d'un seul coup, et que jusqu'alors il n'avait rencontr qu'une
fois un cas aussi complet,--celui d'un cipaye.

J'ai vu moi-mme un cas bnin d'aphasie, chez un homme surmen.

Mais ce mutisme soudain avait quelque chose de mystrieux, quoique pour
employer le langage du Blastoderme, les causes en fussent parfaitement
naturelles.

--Il faudra, aprs cela, qu'il demande un cong, dit le docteur. Il ne
sera en tat de reprendre son travail qu'au bout de trois autres mois.
Non, ce n'est pas de la folie, ce n'est rien de semblable; c'est
seulement la perte complte de la facult de gouverner son langage et sa
mmoire. Tout de mme, je m'imagine que cela calmera le Blastoderme.

Deux jours plus tard, le Blastoderme recouvra la parole.

Sa premire question fut celle-ci:

--Qu'est ce que j'ai eu?

Le docteur le mit au fait.

--Mais je ne puis comprendre cela, dit le Blastoderme, je suis tout 
fait bien portant, mais il me semble que je ne puis compter sur mon
intelligence... sur ma mmoire. Le puis-je?

--Allez passer trois mois dans la montagne, dit le docteur, et ne songez
plus  cela.

--Mais je n'arrive pas  le comprendre, dit le Blastoderme. C'tait bien
mon intelligence et ma mmoire.

--Je n'y puis rien, dit le docteur. Il y a bon nombre de choses que vous
ne pouvez pas comprendre et quand vous aurez autant d'annes de service
que moi, vous saurez au juste de combien de choses un homme peut avoir
la tmrit de s'attribuer la possession.

Ce coup terrassa le Blastoderme.

Il ne pouvait arriver  le comprendre.

Tremblant de peur, il se rendit dans la montagne, en se demandant s'il
serait en tat de finir une phrase commence.

Cela lui donna une salutaire sensation de mfiance.

L'explication parfaitement juste qu'on lui avait donne,  savoir son
surmenage, ne le contentait pas.

Un je ne sais quoi avait essuy les paroles sur ses lvres, comme une
mre essuie les gouttes de lait sur les lvres de son enfant, et il
avait peur, horriblement peur.

Aussi, quand il revint, le Club fut-il tranquille.

Et si parfois il vous arrive d'entendre Aurlien Mac Goggin exposer les
lois des choses humaines, il semble du moins n'en pas savoir aussi long
que jadis sur les choses divines.

En tout cas, vous n'avez qu' mettre un instant le doigt sur vos lvres,
et vous verrez alors ce qui se passe.

Ne vous en prenez pas  moi, s'il vous lance un verre  la tte!




LES TROIS MOUSQUETAIRES

        _Et quand la guerre commena, nous fmes la chasse  l'audacieux
        Afghan et nous mmes en fuite le Ghazi tout-puissant, oui, mes
        gaillards. Et nous entrmes dans Kaboul et nous prmes le
        Balar'-Issar et nous leur apprmes  respecter le soldat
        anglais._

        (CHANSON DE CHAMBRE)


Mulvaney, Ortheris et Learoyd sont simples soldats dans la deuxime
compagnie d'un rgiment de ligne et mes amis personnels.

Je crois, mais je n'en suis pas trs sr, que pris en bloc, ce sont les
pires soldats du rgiment, en ce sens qu'ils dploient un vrai gnie 
se montrer ficelles et fortes ttes.

Voici l'histoire qu'ils m'ont conte, l'autre jour, dans la salle de
caf d'Umballa, pendant que nous attendions un train montant.

C'est moi qui payais la bire; si le rcit m'a cot un gallon et demi,
ce fut encore une bonne affaire.

videmment, vous connaissez lord Benira Trig.

C'est un duc, un comte, un personnage sans position officielle. C'est
aussi un pair; c'est enfin un globe-trotter, et tout compte fait, il ne
vaut pas la peine qu'on en parle, comme dit Ortheris.

Il tait venu par ici faire un voyage de trois mois afin de runir des
matriaux pour son livre: _Nos Impedimenta orientaux_ et s'tait
cramponn  tout le monde, comme un Cosaque en tenue de soire.

Son vice particulier,--attendu qu'il est radical,--consistait  mettre
sous les armes les garnisons pour les inspecter.

Puis, il dnait avec l'officier-commandant, et l'injuriait, d'une
extrmit  l'autre de la table du mess, au sujet de l'aspect de ses
troupes.

Telles taient les faons de Benira.

Il mit les troupes sous les armes une fois de trop.

Il arriva au cantonnement d'Helanthami un mardi. Il se proposait de
faire un tour dans les bazars le mercredi, et il _pria_ qu'on mt les
troupes sous les armes le jeudi.

Un _jeu-di_!

L'officier-commandant ne pouvait gure refuser, car Benira tait un
lord.

Les sous-officiers tinrent un meeting d'indignation  la cantine, o
l'on donna au colonel des noms d'oiseaux.

--Mais la vraie dmonstration, dit Mulvaney, c'est nous trois qui
l'avons dirige dans le quartier de la seconde compagnie.

Mulvaney grimpa sur le comptoir, s'installa confortablement  porte de
la bire et commena:

--Quand le chahut fut  son comble, et que la seconde compagnie eut vot
qu'on massacrerait cet individu, ce Trig, sur le champ de
manoeuvre,--alors voil Learoyd qui coiffe son casque, et qui dit...
Quoi donc que t'as dit?

--V'l ce que j'ai dit, fait Learoyd: Aboulez-nous le pognon, que j'ai
dit. Les amis, faites une souscription pour esquiver la parade et si
l'on n'esquive pas la parade, on rendra la braise. V'l ce que j'ai
dit. Toute la seconde compagnie me connaissait. Alors on a fait une
belle souscription. On a rcolt quatre roupies huit annas, et il ne
s'agissait plus que de faire l'affaire. Mulvaney et Ortheris taient de
mche avec moi.

--Nous sommes gnralement trois pour voquer le diable, en tte  tte,
expliqua Mulvaney.

A cet endroit, Ortheris prit la parole.

--Lisez-vous les journaux? demanda-t-il.

--Quelquefois, rpondis-je.

--Nous avons lu les journaux, et nous avons mont une fameuse blague,
une... un plateau.

--Un bateau, idiot, dit Mulvaney.

--Bateau, plateau; a ne fait rien. Bref, nous nous sommes arrangs pour
faire battre la campagne  matre Benira jusqu' ce que le jeudi ft
pass, ou de faon qu'il soit trop occup pour venir nous assommer avec
ses revues. C'est celui-l qu'a dit: Nous tirerons quelques roupies de
l'affaire.

--Nous avons tenu un conseil de guerre, reprit Mulvaney, en nous
promenant dans le quartier de l'artillerie. Moi j'tais prsident,
Learoyd ministre des finances, et le petit Ortheris que voil tait...

--Un Bismarck patant. C'est lui qui a fait russir le coup.

--C'est Benira lui-mme qui a fait tourner l'affaire  notre profit avec
sa manie de se fourrer partout; car, sur mon me, je vous le jure, nous
ne savions  quoi nous arrter aprs la premire minute.

Il se promenait  pied dans le bazar. Il faisait des emplettes. Il
commenait  faire sombre, et nous tions plants l  suivre de l'oeil
ce petit homme, qui entrait dans les boutiques, en sortait, et tchait
d'inculquer aux ngros la connaissance de son bafouillage.

Bientt il sort, les bras chargs de marchandises, et il se met  dire
d'un air imposant, poussant en avant sa petite bedaine:

--Mes amis, qu'il dit, est-ce que vous avez vu la barouche du colonel.

--La broche, fait Learoyd, des broches; il n'y en a pas ici, il n'y a
qu'une ekka.

--Qu'est-ce que c'est que a? demande Trig.

Learoyd lui en montre une au bout de la rue.

Lui, il dit:

--Ah! voil qui est bien oriental. Je serais curieux de voyager  ekka.

Je compris alors que notre saint patron du rgiment tait dispos  nous
livrer Trig, comme qui dirait pieds et poings lis.

Je mets en qute d'une ekka, et je vais parler au diable qui servait de
conducteur.

Je lui dis.

--coute, ngro, voici un sahib qui va demander cette ekka. Il s'est mis
en tte d'aller se balader  la montagne de Padsahi,--c'tait  environ
deux milles,--pour chasser la bcasse--tu vas le mener tambour battant,
compris! C'est pas la peine de faire de boniment au sahib; il ne
comprend mot  ton bafouillage. S'il te dgoise quelque chose, tu cognes
ton cheval et fouette cocher. Va bon train le premier mille, sitt sorti
du cantonnement. Puis, rosse ta bte et guette  tout renverser, fouette
 tours de bras. Ce sahib sera content. Et voici une roupie pour toi.

L'homme  l'ekka comprit qu'il y avait dans l'air quelque chose de pas
ordinaire.

Il rit de toute sa bouche, et dit:

--Je vois de quoi il retourne. J'irai un train d'enfer.

Je priai le ciel pour que la barouche du colonel arrivt trop tard,
quand mon petit Benira serait embarqu,  la grce de Dieu.

Le petit homme fourre toutes ses affaires dans l'ekka, et s'y introduit
lui-mme comme un petit cochon d'Inde, sans avoir la moindre ide de
nous offrir de quoi prendre un verre pour la peine que nous nous
donnions pour le ramener chez lui.

--Et maintenant, que je dis aux autres, le voil en route pour les
montagnes de Padsahi!

--Juste  ce moment, continua Ortheris, arrive le petit Bhuldoo.
Celui-l, c'est le fils d'un des sas de l'artillerie. En voil un qui
aurait fait un fameux camelot sur le pav de Londres, tant il tait
malin et propre  jouer toutes sortes de jeux. Il nous avait regards
mettre Monsieur Benira, dans sa barouche improvise, et il nous dit:

--Qu'est-ce que vous tes en train de faire, sahibs?

Learoyd le prend par l'oreille et lui dit:

--Je lui dis... continua Learoyd... Jeune homme, cet individu prtend
nous passer en revue, un jeudi... macache! Et voici encore de la besogne
pour vous, jeune homme. A prsent, Sitha, prends un tat et un tookri, et
rends-toi  fond de train  la cte de Padsahi. L, quand tu verras
venir cette ekka, tu diras au conducteur, dans ton jargon, que tu es
venu prendre sa place. Le sahib ne sait pas parler notre langue: c'est
un petit homme. Mne la ekka dans la montagne de Padsahi et jette-le en
pleine eau. Laisse le sahib barboter et viens par ici. Voici une roupie
pour toi.

A partir de ce point, Mulvaney et Ortheris prirent la parole
alternativement, Mulvaney dirigeant le rcit.

A vous de faire  chaque narrateur la part qui lui revient,
tirez-vous-en de votre mieux.

--C'tait un petit lutin des plus malins, ce Bhuldoo. En un clin d'oeil
il voit de quoi il retourne, il saisit tout de suite le truc.

--Il flaire qu'il y a de la galette  rcolter.

--Moi, d'ailleurs, je voulais voir comment finirait la campagne.

--Aussi, _lui_, il dit que nous allons doubler le pas pour arriver aux
ctes de Padsahi, et que nous sauverons le petit homme en empchant cet
assassin de Bhuldoo de le livrer aux Dacoits, que nous sortirons tout
d'un coup de quelque part pour voler  son secours, tout comme dans un
mlo au thtre royal de Victoria.

--Aussi nous partons  fond de train pour la montagne et voil que nous
brlons le gazon comme un ouragan pour sauver cette chre existence.

--Que Bobs m'emporte, si Bhuldoo n'avait pas lev une vritable arme de
Dacoits,--afin de faire la chose dans le grand style.

--Et nous courions, et ils couraient en se tordant de rire, si bien que
nous arrivons aux ctes, et nous entendons des sons de dtresse qui
flottaient avec mlancolie sur l'air du soir.

Ortheris devenait pote sous l'influence de la bire.

Le duo reprit, sous la conduite de Mulvaney.

--Alors nous entendons Bhuldoo, le Dacoit, qui hlait le conducteur de
la ekka.

--Un des jeunes diables abat son lakri sur le toit de la ekka, et Benira
Trig, qui tait dedans, se mit  hurler: Au meurtre! A l'assassin!

--Bhuldoo prend les rnes et mne  toute vitesse, comme un fou dans la
direction des ctes, aprs avoir sem le conducteur de la ekka.

L'homme s'approche alors de nous.

--Ce sahib est  moiti mort de terreur, qu'il dit. Dans quelle sale
affaire m'avez-vous entran?

--a va bien, que nous disons, toi enlve ton poney d'ici et marche
devant toi. C'est entendu que ce sahib aura t livr aux Dacoits et que
nous volons  son secours.

--Alors, que fait le conducteur, des Dacoits? Quels Dacoits? En fait de
Dacoits, je ne vois que ce vaurien de Bhuldoo.

--Qu'est-ce que tu nous racontes avec ton Bhuldoo, que nous disons.
C'est un Pathan des montagnes, un des plus sauvages. Et il y en a bien
huit avec lui, qui attaquent le sahib. Rappelez-vous que vous avez
encore une roupie  gagner.

Alors nous entendons crier; Ah, oh! ah, oh! ah, oh! et la ekka verse.

L'eau clapote et Benira supplie Dieu de lui pardonner ses pchs,
pendant que Bhuldoo et ses amis barbotent comme des petits Londoniens
dans la Serpentine.

Et les trois Mousquetaires se remirent simultanment  boire leur bire.

--Eh bien! demandai-je, qu'arriva-t-il ensuite?

--Ensuite? dit Mulvaney, en s'essuyant les lvres. Est-ce que vous
admettez que trois jeunes soldats ont t capables de laisser un des
ornements de la Chambre des Lords se noyer et succomber sous les coups
des Dacoits dans une montagne perdue?

Nous nous formons en ligne, par quart de colonne, et nous descendons sur
l'ennemi.

Pendant cinq bonnes minutes, vous ne vous seriez pas entendu causer. On
se prend aux cheveux et avec Benira et l'arme de Bhuldoo.

Les btons sifflrent autour de la ekka.

Ortheris tambourinait avec les poings sur le toit de la ekka, et Learoyd
hurlait:

--Attention, ils ont des couteaux!

Quant  moi, je lanais des coups  droite,  gauche, et je dispersais
le corps d'arme des Pathans.

Sainte mre de Mose! C'tait pire qu' Ahmid Kheyl et  Maiwund runis.

Au bout d'un moment, Bhuldoo et ses hommes prennent la fuite.

Avez-vous jamais vu un vrai lord essayant de cacher sa noblesse sous un
pied et demi de l'eau sale des collines? Eh bien! a n'est pas plus
brillant qu'une outre perce de porteur d'eau.

Il fallut bien du temps pour prouver  mon ami Benira qu'il n'tait pas
ventr, et encore plus de temps pour tirer la ekka de l.

Le conducteur reparut aprs la bataille en jurant qu'il avait aid 
repousser l'ennemi.

Benira tait malade de peur. Nous l'escortmes au retour. On regagna
trs lentement le cantonnement, car cette alerte et le froid qu'il avait
pris le pntraient jusqu'aux os. a dgouttait. Gloire au saint patron
du rgiment, mais a dgouttait jusque dans le dos du lord Benira Trig.

Et alors Ortheris, crevant de fiert, reprit:

--Vous tes mes gnreux sauveurs, qu'il dit. Vous tes l'honneur de
l'arme anglaise, qu'il dit encore.

Et en mme temps il dcrit l'innombrable arme de Dacoits qui avait
fondu sur lui. Ils taient au moins quarante ou cinquante; il tait
accabl par le nombre, qu'il dit, mais il ne perdit jamais sa prsence
d'esprit, jamais.

Il donna au conducteur de la ekka cinq roupies pour le rcompenser de
son noble courage, et il dit qu'il penserait  nous ds qu'il aurait
parl au colonel, car nous faisions honneur au rgiment. a c'est vrai.

--Et nous trois, dit Mulvaney, avec un sourire anglique, nous avons
attir l'attention toute particulire de Bob Bahadur, et plus d'une
fois. Mais c'est un vraiment bon petit homme, Bob. Continue, Ortheris,
mon garon.

--Alors nous le laissons  la porte du colonel, encore bien malade, et
nous, nous allons tout de suite  la caserne de la deuxime compagnie.

Nous racontons que nous avons sauv Benira d'une mort sanglante, et
qu'il n'est gure probable qu'il y aura revue le jeudi.

Environ dix minutes aprs, arrivent trois enveloppes, une pour chacun de
nous.

Grands Dieux! le vieux bta ne nous envoyait-il pas  chacun un billet
de cinq livres, ce qui fait soixante-quatre dibs, au bazar.

Le jeudi, il tait  l'hpital pour se remettre de sa rencontre
sanglante avec une bande de Pathans, et la deuxime compagnie se
rgalait par escouades  sa sant.

Comme a, il n'y eut pas de revue le jeudi.

Mais le colonel, quand il entendit parler de notre vaillante conduite,
se mit  dire:

--Je sais bien qu'il s'est pass quelque diablerie, quelque part, mais
je ne peux pas vous fourrer dedans, vous trois.

--Et mon impression personnelle, dit Mulvaney dgringolant du comptoir
aprs avoir retourn son verre, c'est que si on avait su la vrit, on
ne nous aurait rien fait. 'aurait t trop d'aplomb d'abord, en face de
la nature, puis en face des rglements, et enfin contre la volont de
Trence Mulvaney, de faire une revue un jeudi.

--Fort bien, mes enfants, dit Learoyd; mais, jeune homme,  quoi vont
servir ces notes que vous avez prises?

--Laisse faire, dit Mulvaney. Vois-tu, le mois prochain, nous serons 
bord du _Serapis_. Ce gentleman va nous donner une gloire immortelle...
Mais il faut garder tout a secret jusqu' ce que nous ne soyons plus 
la porte de mon petit ami Bob Bahadur.

J'ai dfr au dsir de Mulvaney.




UN DESTRUCTEUR DE GERMES

        _Les petits dieux d'tain trouvent bien drle de voir le Grand
        Jupiter sommeiller en hochant la tte. Mais les petits dieux
        d'tain commettent aussi leurs petites maladresses en se
        trompant sur l'instant o le Grand Jupiter se rveille._


En rgle gnrale, il n'y a que des inconvnients  se mler des
affaires d'tat dans un pays o les gens sont grassement pays pour s'en
occuper  votre place.

Le rcit suivant est une exception qui peut se justifier.

Ainsi que vous le savez, tous les cinq ans nous passons un contrat avec
un vice-roi nouveau, et chaque vice-roi importe, avec le reste de ses
bagages, un secrtaire particulier qui peut tre, ou ne pas tre le
vritable vice-roi; cela dpend du destin.

Le Destin a les yeux fixs sur l'Empire indien parce qu'il est grand et
incapable de se dfendre.

Il y avait autrefois un vice-roi qui amena avec lui un turbulent
secrtaire particulier, homme dur avec des faons douces, et une passion
morbide pour le travail.

Le secrtaire se nommait Wonder, John Vennil Wonder.

Le vice-roi n'avait pas de nom  lui,--rien qu'une enfilade de comts,
suivie des deux tiers des initiales de l'alphabet.

Il disait confidentiellement qu'il tait simplement la figure  la
galvanoplastie place au haut d'une administration en or, et il
contemplait d'un air rveur et amus les tentatives que faisait Wonder
pour attirer dans ses mains, des affaires qui taient tout  fait en
dehors de sa sphre d'action.

--Quand nous serons passs tous ensemble  l'tat de chrubins, disait
un jour Son Excellence, mon cher, mon bon ami Wonder se mettra  la tte
d'une conspiration pour arracher une plume aux ailes de Gabriel, ou pour
voler ses clefs  saint Pierre. _Alors_ je ferai un rapport sur lui.

Mais, bien que le vice-roi ne ft rien pour entraver le zle de Wonder,
d'autres tenaient des propos fcheux.

Peut-tre cela commena-t-il par les membres du Conseil; mais tout Simla
fut d'accord qu'il y avait dans ce rgime-l trop de Wonder, et trop
peu de vice-roi.

Wonder mettait toujours en avant Son Excellence, Son Excellence avait
fait ceci... Son Excellence avait dit cela... l'opinion de Son
Excellence tait que... et ainsi de suite.

Le vice-roi souriait, mais il ne s'en mlait pas.

Il disait que tant que ses vieux se chamailleraient avec son cher, son
bon Wonder, on pourrait obtenir d'eux qu'ils laissassent en paix
l'ternel Orient.

--Aucun homme avis n'a de systme, disait le vice-roi. Un systme,
c'est une contribution leve sur les sots par l'imprvu. Je ne suis pas
des premiers, quant au dernier, je n'y crois pas.

Je ne vois pas trs bien ce que cela signifie,  moins qu'il ne s'agisse
d'une police d'assurances. Peut-tre tait-ce la tournure que prenait le
vice-roi pour dire: Restez couchs  terre.

En cette saison, arriva  Simla un de ces hommes  la tte fle qui
n'ont qu'une ide.

Ce sont ces gens-l qui mettent les choses en mouvement, mais ils ne
sont pas d'un entretien agrable.

Cet homme-l se nommait Mellish, et il avait pass quinze ans dans une
proprit  lui, au Bas-Bengale,  tudier le cholra.

Il soutenait que le cholra tait un germe qui se propageait
spontanment en traversant une atmosphre lourde et moite, et restait
accroch aux branches des arbres comme un flocon de laine.

--On pouvait rendre ce germe strile, disait-il, au moyen de la
toute-puissante fumigation de Mellish, poudre lourde, d'un violet
tirant sur le noir, rsultat de quinze ans de recherches, oui, monsieur.

Les inventeurs ont tout  fait l'air d'appartenir  une caste.

Ils causent trs haut, particulirement au sujet des camarillas des
hommes qui ont un monopole. Ils frappent du poing sur la table, et ils
colportent sur eux-mmes des chantillons de leurs inventions.

Mellish prtendait qu'il existait  Simla un trust de mdecins ayant 
sa tte le chirurgien en chef, lequel tait, selon toute apparence, de
connivence avec tous les aides d'hpitaux de l'empire.

Je ne me rappelle plus au juste comment il le dmontrait, mais cela
avait l'air d'une infiltration sournoise dans les montagnes et ce
qu'il fallait  Mellish, c'tait le tmoignage impartial du vice-roi,
reprsentant de notre trs gracieuse Majest la Reine, monsieur.

En consquence, Mellish monta  Simla, avec quatre-vingts livres de sa
drogue  fumigations dans sa malle pour parler au vice-roi, et lui
dmontrer les mrites de l'invention.

Mais il tait plus ais de voir un vice-roi que de l'entretenir,  moins
que vous n'eussiez la chance d'tre un personnage aussi important que
Mellishe, de Madras.

C'tait un homme de six mille roupies, si grand, que ses filles ne se
marirent jamais. Elles contractrent des alliances.

Lui-mme, il n'tait point pay; il recevait des moluments, et ses
voyages dans le pays taient qualifis d'Excursions d'un Observateur.

Son travail consistait  tenir veills les gens de Madras, au moyen
d'une longue perche, comme on fait aller et venir les tanches dans une
mare, et les gens taient obligs de renoncer  leurs bonnes vieilles
habitudes, en se disant d'une voix teinte:

--C'est cela les Lumires et le Progrs! N'est-ce pas superbe?

Alors ils votaient  Mellishe des statues et des guirlandes de jasmin,
avec l'espoir d'tre dlivrs de lui.

Mellishe monta  Simla, afin de confrer avec le vice-roi.

C'tait l un de ses dadas.

Tout ce que le vice-roi savait de lui, c'tait que Mellishe tait une de
ces divinits d'ordre intermdiaire qui paraissent ncessaires au
bien-tre spirituel de ce Paradis des classes moyennes, et que selon
toutes probabilits il avait suggr, organis, fond et dot tous les
tablissements publics de Madras.

Cela prouve que Son Excellence, malgr ses tendances  rver,
connaissait par exprience les faons des gens aux six mille roupies...

Le nom de Mellishe tait E. Mellishe, et celui de Mellish s'crivait E.
S. Mellish.

Tous deux taient installs dans le mme htel, et le Destin qui rgit
l'Empire indien, dcida que Wonder ferait une faute d'orthographe en
omettant l'_e_ final, que le chaprassi y mettrait du sien, et que le
billet ainsi conu:

  Cher Monsieur Mellish,--_pouvez-vous ajourner vos autres invitations,
  et luncher avec nous, demain  deux heures? Son Excellence aura alors
  une heure  vous donner._

serait remis au Mellish de la poudre fumigatoire.

Il faillit pleurer d'orgueil et de joie, et  l'heure convenue, il
trotta dans la direction de Peterhoff, ayant dans une des poches de
derrire de sa redingote un gros paquet de poudre fumigatoire.

Il tenait l'occasion et il entendait en tirer tout le parti possible.

Mellishe, de Madras, avait t si pompeux, si solennel au sujet de sa
Confrence, que Wonder avait arrang un tiffin[17] en tte  tte, non
point avec un aide de camp, non point avec Wonder, mais avec le
vice-roi, qui exprimait d'un ton plaintif sa crainte de se voir seul en
prsence d'un autocrate dmusel, tel que l'tait le grand Mellishe, de
Madras.

  [17] Collation entre le djeuner et le dner.

Mais le vice-roi ne fut point ennuy par son hte.

Loin de l, il fut diverti.

Mellish tait nerveusement proccup d'en venir promptement  son
procd fumigatoire; il causa  tort et  travers au hasard pendant tout
le repas, et Son Excellence l'invita  fumer.

Le vice-roi fut enchant de Mellish, parce que celui-ci ne lui parlait
pas d'affaires du mtier.

Ds que les cigares furent allums, Mellish causa comme un homme; il
commena par sa thorie sur le cholra, dtailla ses quinze annes de
travaux scientifiques, les machinations de la Coterie de Simla, la
supriorit de sa poudre fumigatoire, pendant que le vice-roi
l'observait, les yeux  demi clos, en se disant:

--videmment, il y a une erreur sur l'identit: ce n'est pas le
vritable tigre annonc, mais c'est un animal original.

Mellish tait si anim que ses cheveux se hrissaient et qu'il bgayait.

Puis, il se mit  fouiller dans la poche de derrire de sa redingote, et
avant que le vice-roi et pu se douter de ce qui allait arriver, il
avait jet une grosse poigne de sa poudre dans le grand cendrier
d'argent.

--Ju-jugez-en par vous-mme, monsieur, disait Mellish, Vo-Votre
Excellence en jugera par elle-mme. Absolument infaillible, sur mon
honneur!

Il plongea le bout allum de son cigare dans la poudre, qui se mit 
fumer comme un volcan, en dgageant des tourbillons de vapeur grasse,
salissante, d'une couleur de cuivre.

En cinq secondes, la pice fut remplie d'une odeur trs piquante, trs
coeurante, d'une atmosphre ftide qui vous prenait violemment  la
gorge et vous la fermait comme une trappe.

La poudre sifflait, ptillait, lanait des tincelles bleues et vertes.
La fume s'paissit au point qu'on ne pouvait plus ni voir, ni respirer,
ni ouvrir la bouche.

Quant  Mellish, il y tait habitu.

--Nitrate de strontiane, criait-il, baryte, os calcin, et ctera; mille
pouces cubes de fume par pouce cube de poudre. Pas un germe ne pourrait
rsister, pas un... Excellence!

Mais Son Excellence avait pris la fuite, et toussait au pied de
l'escalier, pendant que tout Peterhoff bourdonnait comme une ruche.

Des lanciers rouges arrivrent, et le chaprassi en chef, qui parle
anglais, arriva, et il arriva aussi des porte-masses, et des dames
descendirent par l'escalier en courant et criant: Au feu! Car la fume
s'insinuait dans toute la maison, filtrait  travers les fentres,
s'enflait le long des vrandahs, se rpandait en grosses vagues, en
guirlandes par les jardins.

Personne ne pouvait pntrer dans la pice o Mellish continua sa
confrence sur son produit fumigatoire, jusqu' ce que son infme poudre
et t consume.

Alors un aide de camp, qui avait grand dsir de la croix de Victoria, se
prcipita  travers les torrents de fume et trana Mellish dans le
hall.

Le vice-roi perdait l'quilibre,  force de rire. Il ne put qu'agiter
faiblement ses mains du ct de Mellish, qui brandissait vers lui un
nouveau paquet de poudre.

--Superbe! Superbe! sanglota Son Excellence. Pas un germe ne peut y
rsister, comme vous le faisiez remarquer avec raison. Je puis en jurer.
Un rsultat magnifique.

Alors il se mit  rire jusqu' ce que les larmes lui vinrent aux yeux,
et Wonder, qui avait pris le vrai Mellishe, tout grondant, sur le Mail,
fit son entre et fut trs choqu de cette scne.

Mais le vice-roi fut charm, parce qu'il comprit que Wonder serait
bientt oblig de partir.

Le Mellish  la poudre fumigatoire fut aussi enchant, parce qu'il tait
certain d'avoir cras la Coterie mdicale de Simla.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bien peu d'hommes savaient raconter une histoire comme Son Excellence,
quand Elle s'en donnait la peine, et son rcit sur L'ami de mon cher,
mon bon Wonder, l'homme  la poudre, fit le tour de Simla, et les gens
frivoles tourmentrent Wonder de leurs remarques.

Mais Son Excellence conta la chose une fois de trop, de trop pour
Wonder.

Et c'tait  dessein.

Cela eut lieu lors d'une partie de campagne,  Seepee.

Wonder tait justement assis derrire le vice-roi.

--Et j'tais rellement persuad, disait pour finir Son Excellence, que
mon cher et bon Wonder avait pay un assassin pour se frayer la voie
jusqu'au trne.

Tout le monde rit, mais il y avait dans le ton de voix du vice-roi une
lgre et mystrieuse vibration, qui fut comprise de Wonder.

Il s'aperut que sa sant s'altrait.

Le vice-roi lui permit de s'en aller et lui dlivra un certificat
magnifique pour qu'on l'utilist chez les grands personnages, en
Angleterre.

--Tout cela est arriv par ma faute, dit Son Excellence, pendant
plusieurs saisons de suite. Mon peu d'application avait d choquer un
homme aussi nergique.




ENLEV

        _Il y a un flux et un reflux dans les affaires des hommes, et
        cela, de quelque ct qu'on le prenne, est chose fcheuse. Par
        l ils sont jets sur des plages, sur des baies dsertes, o
        nulle personne respectable ne se soucie de leur rendre visite;
        vous ne sauriez arrter la mare, mais parfois, de temps 
        autre, il dpend de vous d'arrter un aventurier tourdi qui,
        hum! ne vous sera gure reconnaissant de vos peines._

        (MORALITS, DE VIBART)


Nous sommes une caste suprieure, une race claire, et le mariage entre
enfants est chose rvoltante.

Il en rsulte parfois de singulires consquences.

Nanmoins la manire de voir des Hindous, qui est identique  la manire
de voir des gens du continent, identique  la manire de voir
primitive,--et qui consiste  arranger des mariages sans avoir gard aux
inclinations personnelles des conjoints,--cette manire de voir est
juste.

Qu'on y rflchisse une minute, et l'on verra qu'il doit en tre ainsi,
 moins, naturellement, que vous ne croyiez aux affinits.

Et dans ce cas, vous ferez mieux de ne pas lire ce rcit.

Un homme qui n'a jamais t mari, un homme auquel on ne peut s'en
rapporter pour choisir au premier coup d'oeil un cheval de valeur bien
ordinaire, un homme dont la cervelle est chauffe et bouleverse par
des visions de bonheur domestique, peut-il tre abandonn  lui-mme
pour le choix d'une femme.

Il a beau faire, il ne peut voir droit, penser droit, et tout cela se
retrouve dans les imaginations d'une jeune fille.

Mais quand ce sont des gens mrs, maris, prudents qui arrangent une
union entre un jeune garon et une fillette, ils le font d'une manire
raisonnable, en tenant compte de l'avenir, et par la suite le jeune
couple vit heureux.

Chacun sait cela.

Parlons srieusement.

Le gouvernement devrait tablir un ministre matrimonial, pourvu d'un
personnel capable, avec un jury de matrones, un juge de cour suprme, un
chapelain-doyen, et un avertissement solennel, sous la forme d'un
mariage d'inclination ayant mal tourn qui serait enchan aux arbres de
la cour.

Tous les mariages se feraient par l'intermdiaire de ce ministre, qui
pourrait tre subordonn  celui de l'ducation, et on y appliquerait la
mme pnalit que celle dont on est chti quand on opre un changement
de proprit sans un acte sur papier timbr.

Mais le gouvernement se refuse  entendre aucun conseil; il prtend
qu'il est trop occup.

Cela ne m'empchera pas de consigner mon projet par crit, et de
mentionner l'exemple qui vient clairer cette thorie.

Il y avait une fois un bon jeune homme,--un fonctionnaire de premier
ordre dans son ministre,--un homme qui avait un bel avenir, et dont le
nom serait suivi de ces initiales: K. C. I. E.

Tous ses suprieurs disaient du bien de lui, parce qu'il savait retenir
sa langue et sa plume en temps opportun.

Il y a, actuellement dans l'Inde, onze personnes seulement qui
connaissent ce secret, et tous, un seul except, sont arrivs  de
grands honneurs, et  d'normes revenus.

Ce bon jeune homme tait tranquille et savait se dominer; il tait bien
trop vieux pour son ge.

Et c'est une faute qui entrane toujours avec elle son chtiment.

Si un subalterne, ou le rgisseur d'un planteur de th; si l'un
quelconque de ceux qui jouissent de la vie et n'ont pas le souci du
lendemain, avaient fait ce qu'il essaya de faire, nul ne s'en serait
inquit. Mais la chute de Peythroppe,--du jeune Peythroppe, si
estimable, si vertueux, si conome, si tranquille, si laborieux--causa
un grand moi dans cinq ministres.

Voici comment cette chute se produisit.

Il fit la rencontre d'une miss Castries--le nom tait tout d'abord
D'Castries, mais la famille avait supprim le D', pour des raisons
administratives, et devenu amoureux d'elle, il le fut avec plus
d'nergie encore qu'il n'en mettait  sa besogne.

Entendez-moi bien, il n'y avait pas moyen de dire l'ombre d'un mot
contre miss Castries.

Elle tait bonne personne, trs gracieuse. Elle avait ce teint que les
nafs, en Angleterre, appellent le teint espagnol, avec une paisse
chevelure d'un noir bleu, descendant trs bas sur le front, pour former
comme une pointe de veuve, de grands yeux de nuance violette, sous des
sourcils aussi noirs et aussi droits que les encadrements qu'on voit en
marge sur le numro exceptionnel de la _Gazette_, quand meurt un
personnage important.

Mais... Mais... Mais.

Bref, c'tait une jeune fille trs douce et trs pieuse, mais pour bien
des raisons, elle tait impossible.

C'tait comme cela.

Toutes les bonnes mamans savent ce que veut dire impossible.

Il tait videmment absurde que Peythroppe l'poust.

Pourquoi?

Pour le savoir aussi sr que si la chose et t imprime, il suffisait
d'avoir vu le petit croissant opalin que miss Castries avait  la racine
de ses ongles.

En outre, pouser miss Castries quivalait  pouser un grand nombre
d'autres Castries.--Le lieutenant honoraire Castries, son papa, mistress
Eulalie Castries, sa maman, et toutes les ramifications de la famille
Castries, ayant des revenus qui allaient de 175  470 roupies par mois,
et qui avaient, elles aussi, des femmes et des parents.

Il en et moins cot  Peythroppe de cravacher un commissaire avec un
fouet  chiens, ou d'avoir brl les papiers d'un bureau de
sous-commissaire, que de contracter une alliance avec les Castries.

Cela et pes moins lourd sur son avenir,--mme sous un gouvernement qui
jamais n'oublie, et _jamais_ ne pardonne.

Tout le monde, except Peythroppe, voyait cela.

Il allait pouser miss Castries,--oui, il allait le faire, tant majeur,
pourvu d'un bon revenu, et malheur  la famille qui refuserait ensuite
de recevoir mistress Virginie Saulez Peythroppe avec tous les gards ds
au rang de son mari.

Tel tait l'ultimatum de Peythroppe, et tout ce qu'on lui reprsentait 
ce sujet le mettait en fureur.

Ces folies soudaines s'attaquent surtout aux gens les plus poss.

Il s'en produisit un cas une fois... mais je vous conterai cela plus
tard.

On ne saurait expliquer cette manie qu'en recourant  une thorie
diamtralement oppose  celle qu'on professe dans l'endroit o se font
les mariages.

Peythroppe mettait de la rage  vouloir s'attacher au cou une meule de
moulin, au dbut de sa carrire, et aucun raisonnement n'avait de prise
sur lui.

Il s'tait mis en tte qu'il pouserait miss Castries, et c'tait une
affaire qui ne regardait que lui.

Il vous serait fort oblig, si vous gardiez vos conseils pour vous.

Quand un homme est dans cet tat, les paroles ne servent qu' le rendre
plus obstin dans son projet.

Naturellement, il ne saurait voir que le mariage, dans ces pays
lointains, est une affaire du gouvernement et non point une affaire
individuelle.

Vous rappelez-vous mistress Hauksbee, la femme la plus extraordinaire
qu'il y ait dans l'Inde?

C'est elle qui sauva Pluffles de mistress Reiver, qui fit avoir 
Tarrion sa nomination au ministre des affaires trangres, et qui fut
battue en rase campagne par mistress Cusack-Bremmil.

Elle entendit parler de l'tat lamentable o se trouvait Peythroppe, et
son cerveau conut aussitt le plan qui le sauva.

Elle avait la sagesse du serpent, la logique serre de l'homme,
l'intrpidit inconsciente de l'enfant, et la triple intuition de la
femme.

Jamais, non jamais, tant qu'un tonga cahotera sur les pentes ardues de
Solon, tant que des couples iront en partie questre, de l'autre ct de
la Cte d't, il n'y aura jamais de gnie comparable  celui de
mistress Hauksbee.

Elle assista  la consultation qui eut lieu entre trois hommes sur le
cas de Peythroppe, et elle se dressa, passant sur ses lvres la mche de
sa cravache, et elle parla...

Trois semaines plus tard, Peythroppe dnait avec les trois hommes quand
on apporta la _Gazette de l'Inde_.

Peythroppe fut tout surpris d'y lire qu'on lui accordait un mois de
cong.

Ne me demandez pas comment cela avait t arrang.

Je suis fermement convaincu que si mistress Hauksbee le lui commandait,
toute l'administration de l'Inde marcherait sur les mains.

Les trois hommes avaient aussi chacun un mois de cong.

Peythroppe mit la _Gazette_ dans un coin, et dit de gros mots.

Alors on entendit monter de la clture, le pad-pad assourdi que font
les chameaux en marchant, ces chameaux de voleurs de la race Bikaneer,
qui ne geint et ne hurle pas quand elle se couche et se relve.

Aprs cela, je ne sais ce qui arriva.

Une seule chose est certaine; c'est que Peythroppe disparut,--qu'il
s'vanouit comme de la fume,--et que la chaise longue avec des appuis
pour les pieds, qui se trouvait chez les trois hommes, fut brise en
morceaux.

En mme temps un lit disparut d'une des chambres  coucher.

Mistress Hauksbee dit que M. Peythroppe tait all chasser avec les
trois hommes dans le Radjputana.

Nous fmes donc forcs de la croire.

A la fin du mois, on vit dans la _Gazette_ que le cong de Peythroppe
tait prolong de vingt jours, mais il y eut de la colre et des
lamentations chez les Castries.

Le jour du mariage avait t fix, mais le futur ne revint jamais.

Les D'Silvas, les Pereiras, les Ducketts levrent la voix et raillrent
le lieutenant honoraire Castries de s'tre laiss berner de la manire
la plus basse.

Mistress Hauksbee alla au mariage et fut fort tonne de voir que
Peythroppe ne reparaissait pas.

Au bout de sept semaines, Peythroppe et les trois hommes revinrent du
Radjputana.

Peythroppe tait endurci, raffermi, assez blanc, et plus matre que
jamais de lui-mme.

Un des trois hommes avait sur le nez une coupure, produite par le recul
d'un fusil.

Les fusils de douze ont un recul assez curieux.

Alors le lieutenant honoraire Castries se prsenta, assoiff du sang de
son perfide gendre, qui n'avait pas voulu l'tre.

Il tint des propos--des propos vulgaires impossibles--o perait
l'tre sans ducation, sorti des rangs, et devenu un _honoraire_.

Je m'imagine qu'alors les yeux de Peythroppe se dessillrent.

Quoi qu'il en soit, il garda son calme jusqu' la fin, et dit alors
quelques mots d'un ton bref.

Le lieutenant honoraire Castries ne cherchait qu'un clou pour
accrocher son parti de mourir ou d'intenter un procs pour rupture de
promesse.

Miss Castries tait une excellente fille. Elle dclara qu'elle ne
voulait point d'un procs pour rupture d'engagement.

Elle dit que si elle n'tait point une dame, elle tait assez civilise
pour savoir que les dames gardaient le secret de leur coeur bris, et
comme elle gouvernait ses parents, la chose n'eut pas de suites.

Plus tard, elle pousa un personnage trs honorable et trs distingu.

Il voyageait pour le compte d'une entreprenante maison de Calcutta, et
il avait tout ce qu'il faut pour faire le meilleur des maris.

En consquence, Peythroppe rentra dans son tat d'esprit ordinaire. Il
travailla beaucoup et fut estim de tous ceux qui le connaissaient.

Un de ces jours, il se mariera, mais il pousera une charmante jeune
fille blanche et rose, qui se trouvera sur la liste des personnes qu'on
invite au palais du gouvernement, qui aura un peu d'argent et quelques
parents influents, ainsi que doit faire tout homme prudent.

Et jamais de sa vie il ne lui racontera ce qui s'est pass pendant sa
partie de chasse de sept semaines dans le Radjputana.

Mais songez donc  ce qu'il a fallu de peines et de dpenses,--car la
location d'un chameau cote cher, et ces animaux de la race Bikaneer
mangeaient comme des hommes; et tout cela aurait t conomis s'il
avait exist un ministre des mariages, bien dirig, sous le contrle du
directeur de l'instruction publique, mais correspondant directement avec
le vice-roi.




L'ARRESTATION DU LIEUTENANT LTOURDI

        _--J'ai oubli le mot de passe, qu'il dit._

        _--Ah! vraiment, vous avez oubli? Il a oubli, que je dis._

        _--Mais je suis le colonel, qu'il fait._

        _--Oh vous l'tes, n'est-ce pas? que je fais. Colonel ou pas
        colonel, vous allez attendre ici jusqu' ce qu'on me relve et
        que le sergent fasse son rapport sur votre vieille laide
        bobine._

                   *       *       *       *       *

        _Eh bien! sur mon me, c'tait le colonel en personne. Mais 
        cette poque-l, je n'tais qu'une recrue._

        (AUTOBIOGRAPHIE INDITE DU SIMPLE SOLDAT ORTHERIS)


S'il tait une chose dont Ltourdi tirt vanit plus que de toute autre,
c'tait d'avoir l'air d'un officier et d'un gentleman. Il disait que
c'tait par respect pour le service qu'il mettait tant de soin  sa
toilette, mais ceux qui le connaissaient le mieux disaient que c'tait
seulement parce qu'il tait vain de sa personne.

Il n'y avait rien de mauvais chez Ltourdi,--pas une once. Il
reconnaissait un cheval, quand il en voyait un, et il pouvait faire
quelque chose de plus que de bien se tenir en selle.

Il jouait franc jeu au billard, et c'tait un partenaire digne de
confiance au whist.

Tout le monde avait de l'affection pour lui, et jamais nul n'aurait cru,
mme en rve, qu'un jour on le verrait sur une plate-forme, les menottes
aux mains, comme dserteur.

Et pourtant cette triste chose arriva.

Il revenait de Dalhousie  la fin de son cong, et descendait la route 
cheval.

Il avait profit de son cong jusqu' la dernire minute, et il tait
extrmement press de retourner  son poste.

Il faisait trs chaud  Dalhousie, et sachant ce qui l'attendait l-bas,
il avait pris un uniforme complet en khaki, tout neuf, trs ajust,
d'une dlicate couleur olive; une cravate bleue  reflets changeants, un
col blanc, et un casque _solah_ blanc comme la neige.

Il se faisait un point d'honneur d'avoir l'air bien habill, mme quand
il courait la poste.

Et il avait l'air bien habill; il tait si proccup de sa tournure,
qu'avant son dpart il avait oubli de prendre autre chose qu'un peu de
menue monnaie. Il avait laiss tous ses billets de banque  l'htel.

Ses domestiques taient partis en avant sur la route, pour tre prts 
le recevoir,  Pathankote, avec un nouveau complet.

C'est l ce qu'il appelait voyager avec un petit train.

Il tait fier de son talent d'organisateur, de ce que nous appelons
_bundobust_.

A vingt-deux milles de Dalhousie, il commena  pleuvoir.

Ce n'tait pas un simple orage de montagne, mais un vrai dluge d'eau
tide, comme dans les pays  moussons.

Ltourdi poussa en avant, en regrettant de n'avoir pas pris un
parapluie.

La poussire des routes devint de la fange, et le poney s'embourba
srieusement; il en fut de mme pour les gutres de khaki, que portait
Ltourdi, mais il tint bon, et fit de son mieux pour s'imaginer que la
fracheur tait agrable.

Le poney qui lui chut ensuite tait vicieux au dpart, et comme la
pluie rendait les mains de Ltourdi glissantes, l'animal russit  se
dbarrasser de lui  un tournant.

Ltourdi lui fit la chasse, le rattrapa et se remit en route d'un bon
train.

L'averse n'avait point fait bon effet sur ses habits ni sur son humeur,
et il avait perdu un peron. Il ne laissa pas l'autre inactif.

A ce moment l'tape tait finie; le poney avait pris autant d'exercice
qu'il lui en fallait, et malgr la pluie, Ltourdi suait abondamment.

A la fin d'une autre fcheuse demi-heure, Ltourdi crut voir l'univers
entier se dissoudre devant ses yeux en une pulpe visqueuse.

La pluie avait transform le haut de son vaste casque blanc _solah_, en
une pte mal odorante, et il s'tait referm sur sa tte, comme un
champignon  demi ouvert. La doublure verte commenait aussi  se
dcoller.

Ltourdi ne dit rien, qui mrite d'tre rapport ici.

Il arracha ou remonta tout le rebord qui lui retombait sur les yeux, et
poursuivit sa route pnible.

Le derrire de son casque lui battait dans le cou; les deux cts
adhraient  ses oreilles, mais le ruban de cuir, et la doublure verte
continuaient  maintenir tant bien que mal tous les morceaux, de sorte
que le chapeau, tout en flottant, ne s'tait pas tout  fait fondu.

Bientt la pte et l'toffe verte formrent une sorte de moisissure
visqueuse qui se rpandit sur Ltourdi dans plusieurs directions, soit
sur son dos, soit sur sa poitrine,  son choix.

La teinture de khaki s'pancha aussi,--c'tait vraiment une teinture de
bien mauvaise qualit, de sorte qu'il tait partiellement peint en brun,
avec des plaques violettes, des contours couleur d'ocre, des bandes d'un
rouge de rouille, avec des parties presque blanches, suivant la nature
et les particularits de la teinture.

Lorsqu'il tira son mouchoir pour essuyer sa figure, la couleur verte de
la doublure, et la couleur pourpre qui avait filtr de sa cravate jusque
dans son cou, se mlrent; le rsultat fut tonnant.

Aux environs de Dhar, la pluie cessa. Le soleil de la soire se montra
et le scha un peu, mais en mme temps il fixa les couleurs.

A trois milles de Pathankote le dernier poney se mit  boiter sans
remde, et Ltourdi fut forc d'aller  pied. Il poussa jusque dans
Pathankote pour y trouver ses domestiques.

Il ne se doutait pas alors que son _khitmatgar_ s'tait arrt au bord
de la route pour boire, et reparatrait le lendemain en disant qu'il
s'tait fait une entorse.

Quand il fut entr  Pathankote, il ne put trouver ses domestiques. Il
avait ses bottines raidies et couvertes par la boue, et celle-ci
s'talait sur une grande partie de son vtement.

La cravate bleue avait dteint autant que le khaki.

Aussi l'enleva-t-il avec le col pour les jeter.

Alors il dit quelques mots qui s'appliquaient aux domestiques en
gnral, et tcha de trouver un endroit o se mettre.

Il paya huit annas pour un verre de quelque chose, et s'aperut  cet
instant qu'il lui restait six annas dans la poche, c'est--dire qu'en sa
situation, il tait seul au monde avec six annas.

Il alla trouver le chef de gare pour tcher d'obtenir un billet de
premire classe pour Khasa, o il tait en garnison.

L'employ de la distribution dit un mot au chef de gare; le chef de gare
dit un mot  l'employ du tlgraphe, et tous trois le regardrent avec
curiosit.

Il le prirent d'attendre une demi-heure, pendant qu'ils consulteraient
l'autorit  Umritsar.

Il attendit donc, et ce furent quatre constables qui vinrent et se
grouprent d'une faon pittoresque autour de lui.

Et au moment mme o il allait leur dire de s'en aller, le chef de gare
lui dit qu'il donnerait un billet pour Umritsar, au _sahib_, si le sahib
voulait bien entrer dans le bureau de l'enregistrement.

Ltourdi y entra donc, et la premire chose qu'il vit c'est qu'il avait
un constable attach  chaque bras et  chaque jambe, et que le chef de
gare essayait de lui mettre sur la tte un sac  dpches.

Il en rsulta une mle assez russie dans le bureau d'enregistrement,
o Ltourdi se fit une forte entaille au-dessus de l'oeil, en tombant
contre une table. Mais ces constables vinrent  bout de lui, et le chef
de gare lui mit les menottes solidement.

Ds qu'il fut coiff du sac  dpches, il se mit  sacrer ce qu'il
pensait, et le constable-chef dit:

--Sans aucun doute, c'est le soldat anglais que nous cherchions.
Entendez-vous les gros mots?

Alors Ltourdi demanda au chef de gare ce que signifiait un traitement
pareil, un traitement aussi indigne.

Le chef de gare lui rpondit qu'il tait le soldat John Binkle du ***me
rgiment, cinq pieds neuf pouces, cheveux blonds, yeux gris, tenue en
dsordre et pas de signes extrieurs, qui avait dsert quinze jours
auparavant.

Ltourdi se mit  donner de longues explications; mais plus il en
donnait, moins le chef de gare le croyait.

Il rpondait que jamais lieutenant n'avait eu l'air aussi bandit que
Ltourdi, et qu'il avait pour instruction d'expdier son prisonnier sous
bonne garde  Umritsar.

Ltourdi souffrait de l'humidit, tait fort mal  son aise. Les termes
dont il se servit ne sont pas de nature  tre publis, mme sous forme
expurge.

Les quatre constables le mirent dans un compartiment de troisime
classe, et il passa ses vingt-quatre heures de trajet  les injurier
avec autant de volubilit que le lui permettait sa connaissance du
langage courant.

A Umritsar, on fit de lui un paquet bien ficel qu'on dposa sur une
plate-forme, grce aux bras d'un caporal et de deux hommes du ***me
rgiment.

Ltourdi se redressa et tcha de se tirer d'affaire en prenant un air
suprieur.

Il n'avait gure l'air suprieur, avec ses menottes, quatre constables
derrire lui, et le sang de sa coupure qui s'tait coagul sur sa joue
gauche.

Le caporal n'avait pas non plus l'air de plaisanter.

Ltourdi alla bien jusqu' ces mots: Les amis, c'est une mprise des
plus absurdes, mais arriv l, le caporal lui enjoignit de fermer a
et de marcher.

Ltourdi n'avait aucune disposition  marcher; il demanda  s'arrter, 
s'expliquer.

Il s'expliquait fort bien, en effet, quand le caporal y coupa court en
disant:

--Vous, un officier! Ce sont des gens de votre espce qui dshonorent
les gens comme _nous_. En voil un officier! il est beau, l'officier! Je
le connais votre rgiment. La marche des Canailles, voil le pas
acclr qui vous a amen ici. Vous tes une honte pour l'arme!

Ltourdi se calma, et voulut recommencer ses explications depuis le
point de dpart.

Alors on le ramena sous la pluie jusqu' la cantine, et on lui
recommanda de ne pas faire l'imbcile.

Les hommes devaient le conduire de l au fort Govingdhar, et la conduite
en question, n'tait gure plus solennelle que la Marche de la
Grenouille.

Ltourdi faillit devenir fou de rage, de froid, du malentendu, des
menottes et du mal de tte que lui causait sa coupure au front.

Il se mit donc en devoir de dire tout ce qu'il avait dans l'esprit.

Quand il eut tout dit jusqu'au dernier mot, et qu'il eut la gorge sche,
un des hommes s'expliqua:

--J'ai bien entendu des vagabonds derrire les barreaux du violon, faire
des poses et jacasser, mais je n'en ai jamais entendu un qui fut de la
force de cet _officier_.

Ils ne s'en fchaient point; ils avaient plutt de l'admiration pour
lui.

Ils prirent quelques verres de bire  la cantine, et en offrirent 
Ltourdi, parce qu'il avait jur d'une faon tonnante.

Ils lui demandrent de lui raconter tout ce que le soldat John Binkle
avait fait, depuis qu'il avait pris la clef des champs, et cela irrita
Ltourdi, encore plus que tout le reste.

S'il avait conserv quelque prsence d'esprit, il se serait tenu
tranquille jusqu' l'arrive d'un officier, mais il tenta de s'enfuir.

Or, un coup de la crosse d'un Martini qu'on reoit  la chute des reins
vous fait grand mal et du khaki moisi, dtremp par la pluie se dchire
facilement, quand deux hommes vous secouent par le collet.

Ltourdi se releva, prouvant grand mal au coeur, et un fort vertige,
avec sa chemise dchire sur sa poitrine, et presque sur toute la
longueur de son dos.

Il cda  la fortune, au moment mme o le train descendant de Lahore
arriva amenant un de ses majors.

Voici _in extenso_ la dposition du major:

Il y avait un bruit de lutte dans la salle du buffet de la seconde
classe; j'y suis entr, et j'ai vu le plus affreux vagabond que j'aie
jamais rencontr.

Ses bottines et ses gutres taient couvertes de boue et de taches de
bire.

Il avait sur la tte une sorte de tas de fumier d'un blanc sale, qui
pendait en lambeaux sur ses paules fortement gratignes.

Il tait  moiti couvert d'une chemise presque fendue en deux
morceaux, et il demandait  la garde de regarder le nom, qui tait
marqu sur le pan.

Comme il avait tir sa chemise par-dessus sa tte, je ne pus tout
d'abord voir qui il tait, mais je m'imaginai que c'tait un soldat qui
tait dans le premier cas de dsertion, d'aprs les jurons qu'il lanait
en se dbattant dans ses guenilles.

Quand il se fut retourn, et que j'eus tenu compte d'une bosse aussi
grosse qu'un pain au jambon, qu'il avait au-dessus d'un oeil, de
quelques plaques vertes de peinture de guerre qu'il avait sur la figure,
et des quelques raies violettes qui lui zbraient les paules, je vis
que c'tait Ltourdi.

Il fut trs heureux de me voir, ajoutait le major, et il me dclara
qu'il esprait que je ne soufflerais mot de l'affaire au mess.

Je n'en ai rien dit, mais vous pouvez le faire, si cela vous plat,
maintenant que Ltourdi est retourn au pays.

Ltourdi passa une grande partie de cet t  faire des dmarches pour
qu'on traduist en cour martiale le caporal et les deux soldats pour
avoir arrt un officier et un gentleman.

Naturellement, ils taient navrs de leur erreur.

Mais l'histoire se fit jour jusqu' la cantine du rgiment, et de l
elle fit le tour de la province.




DANS LA MAISON DE SUDDHOO

        _loignez-vous  un jet de pierre sur la droite et sur la gauche
        de cette route bien entretenue o nous marchons et aussitt
        l'univers prend un aspect farouche, trange. Churel et goule, et
        djinn et esprit nous tiendront compagnie cette nuit, car nous
        voici arrivs au plus vieux des pays,  celui que parcourent en
        libert les puissances des tnbres._

        (DU CRPUSCULE DU SOIR AU CRPUSCULE DU MATIN)


La maison de Suddhoo, tout prs de la porte de Taksali, a un tage, avec
quatre fentres en vieux bois brun sculpt, et un toit plat.

Vous pouvez la reconnatre  cinq annonces rouges imprimes  la main et
disposes comme le cinq de carreau sur le badigeon, entre les fentres
du haut.

Bhagwan-Dass l'picier et un homme qui, dit-il, gagne sa vie  graver
des cachets, habitent au rez-de-chausse, avec leur bande d'pouses, de
domestiques, d'amis et de familiers.

Les deux chambres d'en haut taient ordinairement occupes par Janoo et
Azizun, ainsi que par un petit terrier noir et tan, qui avait t vol 
un Anglais et donn  Janoo par un soldat.

Aujourd'hui il ne reste plus que Janoo dans les chambres d'en haut.

Suddhoo couche gnralement sur le toit,  moins qu'il ne dorme dans la
rue, mais, dans la saison froide, il va d'habitude  Peshawar rendre
visite  son fils qui vend des curiosits prs de la porte d'Edwardes;
et alors il dort sous un vrai toit de terre.

Suddhoo est mon grand ami, parce que son cousin a un fils qui, grce 
ma recommandation, a obtenu un emploi de messager en chef dans une
grosse maison de la localit.

Suddhoo dit que Dieu fera de moi un de ces jours, un
lieutenant-gouverneur, et j'ose croire que sa prdiction se ralisera.

Il est trs, trs vieux; il a les cheveux blancs; si peu de dents que ce
n'est pas la peine d'en parler.

Il a survcu  son intelligence; il a survcu en somme  toutes ces
choses, except  son affection pour son fils de Peshawar.

Janoo et Azizun sont des Kashmiriennes, honntes dames de la cit. Leur
profession tait fort ancienne, et plus ou moins honorable; mais Azizun
a depuis pous un tudiant en mdecine du Nord-Ouest. Elle s'est range
et elle mne aujourd'hui une vie des plus convenables, quelque part aux
environs de Bareilly.

Bhagwan-Dass est un usurier et un faussaire.

Quant  l'homme qui prtend gagner sa vie  graver des cachets, il se
donne pour trs pauvre.

Maintenant vous en savez autant qu'il est ncessaire sur les quatre
principaux habitants de la maison de Suddhoo.

Naturellement il y a encore moi, mais je ne joue que le rle du choeur
qui vient au dernier moment donner l'explication des vnements.

De sorte que je ne compte pas.

Suddhoo n'tait pas malin.

L'homme qui se donnait pour un graveur de cachets tait le plus malin de
tous ces gens-l,--except Janoo.

Quant  Bhagwan-Dass, il ne savait que mentir.

Janoo avait en outre la beaut, mais cela c'tait son affaire.

Le fils que Suddhoo avait  Peshawar fut atteint de pleursie, et le
vieux Suddhoo conut de l'inquitude.

Le graveur de cachets apprit l'anxit de Suddhoo, et se rsolut  la
monnayer.

Il tait en avance sur son temps. Il s'arrangea avec un compre de
Peshawar pour se faire tlgraphier jour par jour l'tat de sant du
fils.

Et c'est ici que l'histoire commence.

Un soir, le cousin de Suddhoo m'informa que Suddhoo dsirait me voir,
qu'il tait trop vieux et trop faible pour venir lui-mme, et que si
j'allais lui rendre visite, je ferais  la maison de Suddhoo un honneur
ternel.

J'y allai, mais je pense que vu la grande distance o tait alors
Suddhoo, qu'il aurait bien pu envoyer un autre vhicule qu'une ekka qui
cahotait terriblement, quand il s'agissait d'amener un futur
lieutenant-gouverneur, par une soire de brouillard en avril.

L'ekka ne courait pas trs vite.

Il tait nuit noire quand nous nous trouvmes devant l'entre de la
tombe de Runjet Singh, prs de la porte principale du fort.

L on trouva Suddhoo.

Il dit qu' en juger par ma condescendance, il tait absolument certain
que je deviendrais lieutenant-gnral, avant que mes cheveux eussent
cess d'tre noirs.

Puis nous causmes du temps qu'il faisait, de ma sant, des rcoltes de
bl, pendant un quart d'heure, dans le Hazuri Bagh, sous les toiles.

A la fin, Suddhoo se dcida  aborder le sujet.

Il dit que Janoo l'avait inform que le _Sirkar_ avait lanc un ordre
interdisant la magie, parce qu'on craignait que la magie n'en arrivt
tt ou tard  faire prir l'Impratrice des Indes.

Je n'tais pas au courant de la lgislation sur ce sujet, mais je
m'imaginai qu'il allait advenir quelque chose d'intressant.

Je hasardai donc que la magie, loin d'tre blme par le gouvernement,
tait hautement recommande par lui.

Les fonctionnaires les plus levs de l'tat la pratiquaient.

Si l'expos financier n'est pas de la magie, je ne sais pas ce que
c'est.

Alors pour l'encourager dans ses confidences, je lui dis que s'il se
tramait quelque _jadoo_, je n'hsiterais aucunement  y donner mon appui
et ma sanction, pourvu que ce ft du _jadoo_ pur, de la magie blanche,
et non pas du _jadoo_ impur, qui fait prir les gens.

Il fallut longtemps pour faire avouer  Suddhoo que c'tait prcisment
l le motif pour lequel il m'avait fait venir.

Alors il me dit, par saccades, et d'une voix tremblante que le
soi-disant graveur de cachets tait un sorcier de l'espce la plus pure;
que chaque jour il donnait  Suddhoo des nouvelles de son fils, le
malade de Peshawar, plus vite que l'clair ne volait, et que ces
nouvelles taient toujours confirmes par les lettres.

Il me dit de plus que le sorcier avait appris  Suddhoo qu'un grand
danger menaait son fils, danger qui pouvait tre cart par du _jadoo_
pur, et naturellement par une grosse somme d'argent.

Je commenais  entrevoir exactement ce qui se passait, et je dis 
Suddhoo que moi aussi je me connaissais un peu en _jadoo_  la faon
occidentale, et que j'irais chez lui pour veiller  ce que tout se
passt dcemment et avec ordre.

Nous partmes ensemble.

En route, Suddhoo me dit qu'il avait dj pay au graveur de sceaux
entre cent cinquante et deux cents roupies, et que le _jadoo_ de cette
nuit-ci lui en coterait deux cents de plus.

--C'tait  bon compte, disait-il, vu le danger que courait son fils,
mais je ne crois pas que ce ft son vritable avis.

Toutes les lumires taient voiles sur la faade de la maison, quand
nous arrivmes.

J'entendais fort bien des bruits terribles qui partaient de derrire la
boutique qu'occupait sur la rue le graveur de sceaux.

On et dit un homme occup  rendre l'me  force de geindre.

Suddhoo frissonnait de la tte aux pieds, et pendant que nous montions 
ttons l'escalier, il me dit que le _jadoo_ tait dj commenc.

Janoo et Azizun nous reurent du haut des marches et nous dirent que les
oprations du _jadoo_ avaient lieu dans leur chambre, parce qu'il y
avait plus de place.

Janoo est une dame d'un esprit frondeur.

Elle dit  demi-voix que le _jadoo_ tait une invention pour soutirer de
l'argent  Suddhoo, et que le graveur de sceaux serait log, aprs sa
mort, dans un endroit o il ferait chaud.

Suddhoo tait sur le point de pleurer de crainte et de vieillesse.

Il ne cessait d'aller et venir dans la chambre  demi claire, de
rpter  chaque instant le nom de son fils, et de demander  Azizun, si
le graveur de sceaux ne pourrait pas faire un rabais quand il avait
affaire  son propritaire.

Janoo m'attira dans l'ombre du coin o taient les fentres sculptes de
la tourelle d'angle.

Les lames des persiennes taient remontes, la chambre n'tait claire
que par une toute petite lampe  huile, et en me tenant immobile je ne
courais pas risque d'tre vu.

Bientt les gmissements cessrent au rez-de-chausse, et nous
entendmes des pas qui montaient les marches.

C'tait le graveur de sceaux.

Il s'arrta devant le seuil, pendant que le terrier aboyait, et
qu'Azizun dfaisait la chane; il dit  Suddhoo d'teindre la lampe.

Il en rsulta que la chambre fut plonge dans des tnbres noires comme
du jais, o on distinguait tout juste la lueur rouge des deux
_hukas_[18] de Janoo et d'Azizun.

  [18] Pipes  tuyaux souples.

Le graveur de cachets entra, et j'entendis Suddhoo se jeter  terre en
gmissant.

Azizun retenait son souffle, et Janoo s'appuyait sur un des lits, en
frissonnant.

On entendit un tintement de mtal, et on vit s'lever du sol une ple
flamme d'un bleu verdtre.

On y voyait juste assez pour apercevoir Azizun blottie dans un coin de
la pice, avec le terrier entre ses genoux; et Janoo les mains jointes,
penche en avant, tout en tant assise sur le lit, et Suddhoo, la face
contre terre, tout tremblant, et le graveur de sceaux.

J'espre ne jamais revoir un homme semblable  ce graveur de sceaux. Il
tait nu jusqu' la ceinture, et avait sur la tte une couronne de
jasmin blanc aussi paisse que mon poing, un pagne de couleur saumon
autour des reins, et des anneaux d'acier  chaque cheville.

Cela n'avait rien de bien effrayant. Mais c'tait la figure de cet homme
qui me faisait froid dans le dos.

Tout d'abord elle tait d'un bleu tirant sur le gris. En second lieu les
yeux taient retourns de telle sorte qu'on n'en voyait plus que le
blanc. En troisime lieu ses traits taient ceux d'un dmon, d'une
goule, de tout ce que vous voudrez, except ceux du vieux coquin
brillant de sant,  peau huileuse, que l'on voyait en plein jour
manoeuvrant son tour, au rez-de-chausse.

Il tait tendu  plat ventre, les bras retourns et croiss sur son
dos, comme si on l'avait jet  terre tout ligot.

Sa tte et son cou taient les seules parties de son corps qui ne
touchaient pas le sol. Elles faisaient presque un angle droit avec le
corps, comme la tte d'un cobra qui va bondir.

C'tait d'un fantastique terrifiant.

Au centre de la pice, sur le sol de terre nue, tait pos un large et
profond bassin de cuivre au centre duquel flottait une lueur d'un bleu
vert ple, comme celle d'un feu follet.

L'homme fit trois fois le tour de ce bassin au moyen de contorsions du
corps.

Comment y parvint-il, je ne sais.

Je voyais bien les muscles onduler le long de l'pine dorsale, et se
dprimer ensuite, mais je n'apercevais aucun autre mouvement.

On et dit qu'il n'y avait plus dans ce corps que la tte de vivante,
avec les phases lentes de soulvement et d'affaissement des muscles du
dos qui travaillaient pniblement.

Janoo, assise sur le lit, respirait soixante-dix fois par minute.

Le vieux Suddhoo, cherchant de ses doigts la boue qui tait entre dans
sa barbe blanche, pleurait tout seul.

Ce qu'il y avait d'horrible dans tout cela, c'tait cette chose qui
rampait, rampait,--sans bruit, et qui rampait toujours.

Et puis, souvenez-vous que cela dura bien dix minutes, pendant
lesquelles le terrier gmissait, Azizun frissonnait, Janoo regardait
bouche bante, et Suddhoo pleurait.

Je sentais mes cheveux se dresser sur ma nuque et mon coeur battre comme
la palette d'un appareil anticalorique.

Heureusement le graveur de sceaux se trahit par son tour de force le
plus propre  faire impression, et me rendit ainsi tout mon calme.

Aprs avoir termin ce triple voyage circulaire d'un genre si nouveau,
il redressa la tte en l'cartant du sol autant qu'il put, en lanant
par les narines un jet de flamme.

Or, je sais comment ce jet de flamme s'excute, je suis en tat de le
faire;--je me sentis donc rassur.

Tout tait donc une supercherie.

S'il s'en tait tenu  cette reptation, sans essayer d'augmenter son
effet, que n'aurais-je pas cru? Dieu le sait.

Les deux demoiselles poussrent en mme temps un cri aigu, en voyant ce
jet de flamme, et la tte retomba heurtant le sol du menton, et tout le
corps tendu comme un cadavre dont on aurait ramen les bras en arrire.

Il y eut ensuite une pause de cinq bonnes minutes, et la flamme
bleu-verdtre s'teignit.

Janoo se baissa pour remettre en place un des anneaux de sa cheville
pendant que Azizun se tournait la figure contre le mur, en serrant le
terrier entre ses bras.

Suddhoo tendit machinalement un bras vers le _huka_ de Janoo, qui le
fit glisser sur le sol avec son pied.

Juste au-dessus du corps, sur le mur, il y avait deux portraits de
couleurs criardes, dans des cadres de carton en relief, reprsentant la
reine et le prince de Galles.

Tous deux contemplaient l'opration, et il me semblait que cela
concourait  rendre la crmonie plus grotesque.

Au moment mme o le silence commenait  devenir insupportable, le
corps se retourna, et s'loigna du bassin en roulant sur lui-mme
jusqu' un ct de la pice o il s'arrta, allong sur le dos.

Il y eut un lger bruit plop dans le bassin, tout  fait comme celui
que produit un poisson quand il attrape une mouche, et la lueur verte,
qui avait paru au milieu, se montra de nouveau.

Jetant les yeux sur le bassin, j'y vis une tte d'enfant indigne, avec
les gros yeux saillants, sa peau du crne sche, ratatine, noircie,
les yeux ouverts, la bouche ouverte, le crne-ras.

Et comme la chose s'tait faite brusquement, elle faisait un effet plus
effrayant que le voyage sur le ventre.

Nous n'emes pas le temps de rflchir, que cette tte se mit  parler.

Relisez le rcit o Po vous fait entendre la voix de l'homme qui meurt
magntis, et vous n'aurez au plus que la moiti de la sensation
d'horreur que causait la voix partant de cette tte.

Il y avait un intervalle d'une ou deux secondes entre chacun des mots,
et une sorte de vibration, prolonge comme le son d'une cloche, dans le
timbre de la voix.

Elle tintait lentement, comme si elle se parlait  elle-mme, et il me
fallut plusieurs minutes pour me dlivrer de la sueur froide qu'elle me
causait.

Alors la solution qui m'apportait la dlivrance m'apparut.

Je regardai le corps tendu prs de la porte, et je vis se mouvoir par
saccades, juste  l'endroit o la dpression claviculaire se confond
avec l'paule, un muscle qui n'intervient jamais dans la respiration
rgulire de l'homme.

Tout cela tait une reproduction soigne de ces traphins gyptiens
qu'on trouve mentionns  et l. La voix tait le rsultat d'un
ventriloquisme aussi parfait, aussi terriblement habile qu'on pouvait le
dsirer.

Pendant tout ce temps, la tte continuait  rsonner en faisant vibrer
les flancs du bassin, et  parler.

Elle s'adressait  Suddhoo, toujours geignant la face contre terre, en
parlant de la maladie de son fils, et lui disant dans quel tat il
serait ce soir mme.

J'aurai toujours quelque estime pour le graveur de cachets,  raison du
soin qu'il mettait pour rester d'accord avec les dpches de Peshawar.

La voix se remit  dire que des mdecins expriments veillaient jour et
nuit sur la vie de son homme, et qu'il gurirait bientt,  la condition
de doubler la somme convenue avec le sorcier tout-puissant qui avait 
son service la tte place dans le bassin.

C'tait alors que se produisit l'erreur qui gtait l'effet artistique.

Demander qu'on doublt la somme convenue, et emprunter pour cela la voix
de Lazare qui sort du tombeau, c'est absurde.

Janoo, femme qui a rellement une intelligence masculine, vit cela aussi
promptement que moi.

Je l'entendis dire d'un ton ddaigneux, quoiqu' demi-voix: _Asli
nahin! Fareib_ et au moment mme o elle disait ces mots, la lueur du
bassin s'teignit, la tte se tut, et nous entendmes la porte de la
chambre crier sur ses gonds.

Aussitt Janoo enflamma une allumette, ralluma la lampe, et nous vmes
que tout avait disparu, la tte, le bassin, et le graveur de cachets.

Suddhoo se tordait les mains, et expliquait  qui voulait l'entendre que
quand mme il s'agirait de son salut ternel, il lui serait impossible
de trouver deux cents roupies de plus.

Azizun tait prs d'avoir une crise de nerfs dans le coin, tandis que
Janoo, tranquillement assise sur le lit, tait prte  discuter la
probabilit que toute l'affaire se rduisait  un _bunao_, c'est--dire
 une supercherie.

J'expliquai dans la mesure de mes connaissances les procds employs
par le graveur de cachets, mais son argument,  elle, tait bien plus
simple.

--La magie qui persiste  demander des prsents n'est pas de la vraie
magie, disait-elle. Ma mre m'a appris que les seuls enchantements
amoureux qui aient du pouvoir sont ceux qu'on vous fait connatre par
simple affection. Ce graveur de cachets est un fourbe, un diable. Je
n'ose pas parler, ni agir, ni faire agir un autre, parce que je dois 
Bhagwan-Dass de l'argent pour deux anneaux d'or, et un gros bracelet de
chevilles. Il faut que je fasse venir ma nourriture de sa boutique. Le
graveur de cachets est l'ami de Bhagwan-Dass, et il empoisonnerait ma
nourriture. Voil dix jours qu'on a mis en train un _jadoo_
d'escroquerie, et chaque soir, cela a cot  Suddhoo bien des roupies.
Jusqu' prsent, le graveur de cachets employait des poules noires et
des citrons, et des mantras[19]. Il ne nous a jamais rien fait voir de
pareil  ce qu'il a fait cette nuit. Azizun est une sotte, et bientt
elle sera bonne  faire une _purdah-nashin_[20]. Suddhoo n'a plus ni
force ni intelligence. Voyez-vous, j'avais espr que je tirerais de
Suddhoo bien des roupies pendant sa vie, et bien plus encore aprs sa
mort, et voil qu'il dpense tout au profit de ce mtis d'un diable et
d'une nesse, de ce graveur de cachets.

  [19] Formules magiques rituelles.

  [20] Femme de harem.

En cet endroit, je l'interrompis:

--Mais qu'est-ce qui a dcid Suddhoo  me fourrer dans l'affaire? Je
n'aurais qu' dire un mot au graveur de sceaux et je le forcerais 
dgorger. Tout cela est de l'enfantillage. C'est honteux, cela n'a pas
le sens commun.

--Suddhoo est un vieil enfant, dit Janoo. Il a log sur les toits
pendant soixante-dix ans, et il n'a pas plus de raison qu'une chvre
laitire. S'il vous a amen ici, c'est pour tre certain qu'il ne serait
point en contravention avec un rglement quelconque du Sirkar, dont il a
mang le sel il y a bien des annes. Il se prosterne dans la poussire
sur les traces du graveur de cachets, et ce mangeur de vache lui a
dfendu d'aller voir son fils. Est-ce que Suddhoo sait quelque chose de
vos lois, pas plus que du paratonnerre? Faut-il que je voie son argent
s'en aller pice par pice, sous l'influence de la bte menteuse qui vit
l-dessous?

Janoo frappa violemment du pied sur le sol, tant elle tait colre,
pendant que Suddhoo geignait sous une couverture, dans un coin, et
qu'Azizun essayait de mettre dans la bouche de ce vieil imbcile, le
bout de sa pipe.

Donc, voici o en est l'affaire.

Sans m'en douter, je me suis expos  l'accusation d'avoir, de
complicit avec le graveur de sceaux, tent d'obtenir de l'argent pour
des motifs chimriques, ce qui est interdit par l'article 420 du code de
l'Inde.

Je ne puis rien faire pour plusieurs raisons.

Je ne puis informer la police.

Quels tmoins aurais-je pour confirmer mes dires?

Janoo refuse tout net.

Azizun est une femme voile quelque part aux environs de Bareilly,
perdue dans cette Inde immense qu'est notre domaine.

Je n'ose pas me faire de moi-mme l'excuteur de la loi, et parler du
graveur de cachets, car j'en suis absolument certain, non seulement
Suddhoo refuserait de me croire, mais encore cette dmarche aboutirait 
faire empoisonner Janoo, qui est en quelque sorte, pieds et poings lis
 la discrtion du _bunnia_.

Suddhoo est un vieux radoteur, et chaque fois que nous nous rencontrons
il me marmotte ma plaisanterie idiote que le Sirkar a des faveurs pour
la magie plutt que de l'aversion.

Son fils est remis maintenant, mais Suddhoo est entirement sous
l'influence du graveur de cachets, dont il prend l'air pour rgler
toutes les affaires de sa vie.

Janoo voit filer entre les mains du graveur de cachets tout l'argent
qu'elle esprait soutirer  Suddhoo et chaque jour la rend plus colre,
plus boudeuse.

Elle ne dira jamais rien, parce qu'elle n'ose pas. Mais si rien ne
contrarie ses dsirs, je crains bien que le graveur de cachets ne meure
du cholra,--sous les espces de l'arsenic blanc,--vers le milieu de
mai.

Et c'est ainsi que je me trouverai complice d'un meurtre dans la maison
de Suddhoo.




SA FEMME LGITIME

        _Criez au meurtre au milieu du march et chacun de se retourner
        vers la face anxieuse de son voisin, face qui dit: Est-ce toi
        le meurtrier? Nous avons pourchass Can, il y a quelques
        sicles de cela,  travers le monde. Et c'est de l que nous
        vient la peur qu'entretiennent nos propres mfaits de notre
        temps mme._

        (MORALITS, DE VIBART)


Shakespeare parle quelque part de vers,  moins que ce ne soit de gants
ou d'insectes,--qui se retournent quand vous leur marchez dessus trop
brutalement.

Ce qu'il y a de plus sr, c'est de ne point mettre le pied sur un ver,
pas mme sur le plus humble subalterne arriv d'Angleterre tout
dernirement, avec ses boutons  peine sortis du papier de soie, et les
joues encore toutes rouges du boeuf savoureux de l'Angleterre.

Ici, il s'agit de raconter l'histoire d'un ver qui se retourna.

Afin d'tre bref, nous dsignerons Henri-Auguste Ramsay Faizanne par ce
nom de Ver, bien qu'en ralit ce ft un jeune garon extrmement
gentil, sans un poil sur la figure, avec une taille de jeune fille,
lorsqu'il fut envoy au second rgiment de Shikarris, o on le rendit
malheureux de diverses manires.

Les Shikarris sont des rgiments de haute vole, et il faut savoir y
faire convenablement les choses, jouer du banjo, tre un peu plus que
bon cavalier, tre bon chanteur, bon acteur, afin d'y tre bien vu.

Le Ver ne faisait rien qu'une chose: c'tait de tomber de son poney et
d'enlever des copeaux aux montants des portes avec son harnais.

Et mme on finit par trouver la chose monotone.

Il faisait des faons pour jouer au whist. Il crevait le drap des
billards. Il chantait faux, ne se liait gure. Il crivait au pays,  sa
maman,  ses soeurs.

Sur ces cinq choses, il y en avait quatre que les Shikarris blmaient
comme des vices, et qu'ils entreprirent d'extirper.

Chacun sait comment les sous-officiers sont adoucis par les
sous-officiers leurs collgues, qui ne leur permettent pas de se montrer
froces.

Cela est bon, et salutaire, ne fait de mal  personne,  moins qu'on ne
perde patience; alors il y a des ennuis.

Une fois il tait un...

Mais nous conterons cela un autre jour.

Les Shikarris _Shikarrifirent_ le Ver avec persvrance, et il supporta
tout sans sourciller.

Il tait si bon, si dsireux de s'instruire; il devenait d'un rouge si
vif qu'on coupa court  son dressage et qu'il fut abandonn  lui-mme
par tout le monde, except par le doyen des sous-officiers, qui persista
 faire de la vie un lourd fardeau pour le Ver.

Le doyen des sous-officiers ne voulait pas tre mchant, mais ses
blagues taient grossires, et il ne savait pas toujours s'arrter o il
fallait.

On lui avait fait attendre longtemps sa compagnie, et cela vous aigrit
toujours un homme.

Et en outre, il tait amoureux, ce qui le rendait pire.

Un jour, aprs avoir emprunt la carriole du Ver pour une dame qui
n'avait jamais exist, il s'en tait servi lui-mme pendant toute la
soire, lui avait envoy un billet qui tait cens venir de la dame.

Comme il contait la chose au mess, le Ver se leva et dit de sa voix
tranquille, fminine:

--C'tait une jolie farce, mais je parie un mois de ma solde, contre
votre premier mois de solde, quand vous aurez votre nomination, de vous
en jouer un, de tour, dont vous vous souviendrez pendant toute votre
vie, et qui se contera encore dans le rgiment quand vous serez mort ou
cass.

Le Ver n'tait pas le moins du monde en colre, et le reste du mess
applaudit  grands cris.

Alors le sergent doyen regarda le Ver des pieds  la tte, puis de la
tte aux pieds, et dit:

--C'est entendu, Bb!

Le Ver prit le reste du mess  tmoin que le pari tait engag, et avec
un doux sourire s'enfona dans la lecture d'un livre.

Deux mois se passrent.

Le sergent doyen continuait  dresser le Ver, qui commenait  se donner
un peu plus de mouvement  mesure que le temps devenait plus chaud.

J'ai dit que le sergent doyen tait amoureux.

Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'une jeune fille fut amoureuse du
sergent doyen.

Malgr les propos terribles du colonel, malgr les grognements des
majors, malgr les airs d'inexprimable prudence que prenaient les
capitaines maris, malgr les blagues des jeunes, les fianailles
avaient eu lieu.

Le sergent doyen tait si content d'avoir sa compagnie et en mme temps
d'tre agr, qu'il en oubliait de tourmenter le Ver.

La jeune fille tait jolie, et elle avait sa fortune indpendante. Elle
ne joue aucun rle dans la prsente histoire.

Un soir, au commencement de la saison chaude, tout le mess tait assis
sur la plate-forme qui se trouvait en avant de sa maison, il n'y
manquait que le Ver, qui tait rentr chez lui pour crire des lettres
au pays.

La musique avait fini de jouer, mais personne ne songeait  rentrer.

Il y avait l aussi les femmes des capitaines.

La folie dpasse toutes limites chez un homme amoureux.

Le sergent doyen s'tait tendu,  n'en plus finir, sur les mrites de
la jeune personne  laquelle il tait fianc, et les dames ronronnaient
d'approbation, pendant que les hommes billaient, quand on entendit un
froufrou de robe dans l'obscurit, et une voix lasse et faible se fit
entendre.

--O est mon mari?

Je n'ai pas le moins du monde l'intention de jeter un doute sur la
moralit des Shikarris, mais il est de notorit publique qu'alors
quatre hommes sursautrent comme s'ils avaient reu un coup de fusil.

Trois d'entre eux taient maris.

Peut-tre avaient-ils t terrifis  la pense que leurs femmes taient
arrives d'Angleterre sans les prvenir.

Le quatrime dit qu'il avait obi  une impulsion instantane. Il donna
plus tard des explications sur ce point.

Alors la voix appela.

--Oh! Lionel!

Lionel tait le prnom du sergent doyen.

Une femme entra dans la pice faiblement claire par les bougies
plantes dans les trous des tables.

Elle tendait les mains en ttonnant dans l'obscurit du ct du sergent
doyen, et elle sanglotait.

Nous nous levmes soudain, pressentant qu'il allait se passer quelque
chose, et tout disposs aux pires suppositions.

Dans ce mchant petit univers, qui est le ntre, chacun en sait si peu
sur la vie de son voisin le plus proche,--ce qui d'ailleurs ne regarde
que ce dernier,--qu'on ne montre aucune surprise quand un clat se
produit.

Il peut arriver n'importe quoi dans l'existence de n'importe qui.

Peut-tre que, dans sa jeunesse, le sergent doyen s'tait laiss prendre
au pige.

Il y a comme cela des hommes qui tranent un boulet de ce genre.

Nous ne savions pas, nous tions presss de savoir, et les femmes des
capitaines l'taient autant que nous.

S'il avait t pris au pige, il tait excusable, car cette femme aux
chaussures poudreuses, au costume de voyage gris, qui arrivait de je ne
sais o, tait extrmement jolie, avec ses cheveux noirs, et ses grands
yeux pleins de larmes.

Elle tait grande, avec une tournure fine, et sa voix avait un
tremblement de sanglots qui faisait peine  entendre.

Ds que parut le sergent doyen, elle lui jeta les bras autour du cou,
l'appela Mon chri. Elle dit qu'elle ne pouvait plus supporter de
rester seule en Angleterre  l'attendre, qu'elle ne recevait de lui que
des lettres courtes et froides, qu'elle le suivrait jusqu'au bout du
monde... Est-ce qu'il lui pardonnerait?

Ces propos-l n'taient pas exactement ceux qu'et tenus une vraie lady:
ils taient trop dmonstratifs.

Les choses tournaient au noir.

Les femmes des capitaines, les yeux  demi clos, piaient le sergent
doyen, et la figure du colonel se rembrunissait: on et dit le Jugement
dernier encadr d'une barbe grise tout hrisse.

Pendant un temps, ce fut un silence complet.

Alors le colonel prit la parole, trs brivement.

--Eh bien, Monsieur?

Et les sanglots de la femme redoublrent.

Le sergent doyen tait  moiti trangl par les bras qui lui
enserraient le cou, mais il parvint  dire:

--C'est un affreux mensonge. Jamais de ma vie je n'ai t mari.

--Ne jurez pas, dit le colonel, venez au mess. Il faut tirer cette
affaire au clair.

Et il soupira en apart, car il croyait  ses Shikarris, ce bon colonel.

On s'empila dans l'antichambre, sous la pleine lumire, et alors nous
vmes combien la femme tait belle.

Elle se tenait debout, au milieu de nous, tantt la voix coupe par les
pleurs, tantt prenant l'air dur et fier, et aussitt aprs tendant les
mains vers le sergent doyen.

On et dit le quatrime acte d'une tragdie.

Elle nous raconta que le sergent doyen l'avait pouse dix-huit mois
auparavant pendant un cong qu'il avait pass en Angleterre. Elle
paraissait savoir sur lui tout ce que nous savions, et plus encore, sur
la famille du sergent, sur sa vie d'autrefois.

Il tait ple, d'une pleur cendre. Il faisait de temps en temps un
effort pour arrter ce torrent de paroles.

Quant  nous, en la voyant si charmante, et remarquant combien il avait
l'air en faute, nous le regardions comme un animal de la pire espce.

Toutefois nous en tions un peu fchs pour lui.

Je n'oublierai jamais l'acte d'accusation port contre le sergent doyen
par sa femme.

Lui non plus ne l'oubliera pas.

Cela s'tait produit si brusquement, cela avait surgi des tnbres d'une
faon si inattendue, au milieu de notre monotone existence.

Les femmes des capitaines s'effacrent un peu, mais elles avaient des
lueurs dans les yeux et on y lisait clairement que le sergent doyen
tait jug et condamn.

Le colonel semblait avoir vieilli de cinq ans.

Un des majors, s'abritant les yeux avec la main, dvisageait la femme,
de dessous cet abri.

Un autre mordait sa moustache et souriait tranquillement, comme s'il
assistait  une reprsentation.

Au milieu de l'espace libre qui se trouvait au centre, le terrier du
sergent doyen faisait la chasse  ses puces.

Je me rappelle tout cela aussi nettement que si j'en avais une
photographie  la main. Je me rappelle l'expression d'horreur qui se
trouvait sur la figure du sergent doyen.

Cela faisait  peu prs le mme effet que de voir pendre un homme;
c'tait mme plus intressant.

Pour en finir, sa femme dclara que le sergent doyen avait les initiales
F. M. tatoues deux fois sur l'paule gauche.

Cela nous le savions tous, et dans notre navet, nous tions convaincus
que la question tait tranche par cette preuve-l.

Mais un des majors clibataires dit trs poliment:

--Je crois cependant que votre certificat de mariage ferait mieux
l'affaire.

Cela piqua la femme au vif.

Elle se dressa, regarda le sergent doyen d'un air narquois, comme elle
et regard un chien, et elle tint des propos insolents envers le major,
le colonel, et tout le monde.

Puis elle pleura, et enfin tira de son corsage un papier, et dit, de
l'air d'une impratrice:

--Le voil! Et que ce soit mon mari--mon mari lgitime qui le lise tout
haut,--s'il en a l'audace.

Un silence se fit.

Les hommes changrent des regards.

Le sergent doyen s'avana l'air ahuri, le pas incertain, et prit le
papier.

Tout en regardant avec stupfaction, nous nous demandions s'il n'allait
pas sortir de l quelque chose qui tournerait contre nous un jour ou
l'autre.

Le sergent doyen avait la gorge sche, mais quand il eut parcouru le
papier, il eut comme un gloussement rauque de soulagement, et dit  la
femme:

--Petite canaille!

Mais la femme s'tait esquive par une porte, et sur le papier tait
crit ce qui suit:

Ceci a pour but de certifier que moi, le Ver, j'ai pay intgralement
ma dette au sergent doyen, et en outre, que le sergent doyen est mon
dbiteur, d'aprs la convention conclue le 23 fvrier, ainsi que le mess
en a t tmoin, et que sa dette se monte  un mois de solde de
capitaine, payable en monnaie ayant cours dans l'Empire indien.

Alors une dputation se rendit chez le Ver, et le trouva bien
tranquille, occup  dlacer un corset; le chapeau, la perruque, et le
costume de serge, et le reste sur le lit.

Il revint avec nous tel qu'il tait, et les Shikarris poussrent de tels
cris, que le mess des artilleurs envoya demander si on ne pourrait pas
les admettre  prendre part  la fte.

Je suis d'avis que nous fmes tous,  l'exception du colonel et du
sergent doyen, quelque peu dsappoints de voir que le scandale avait
avort. Mais c'est ainsi qu'est faite la nature humaine.

Il n'y avait pas moyen de mettre en doute le talent du Ver comme acteur:
il avait pouss la chose aussi prs d'un affreux et tragique dnouement,
que le comportait ce genre de factie.

La plupart des sous-officiers le mirent  la question afin de savoir
pourquoi il n'avait pas dit qu'il tait trs fort comme acteur, mais il
rpondit tranquillement:

--Je ne me souviens pas que vous me l'ayez jamais demand. J'avais
l'habitude de jouer des pices  la maison avec mes soeurs.

Mais des pices joues avec des jeunes filles... cela n'tait pas assez
pour expliquer le talent dont le Ver avait fait preuve ce soir-l.

Pour mon compte, je trouve que c'tait de mauvais got. Et en outre
c'tait dangereux. Il ne sert de rien de jouer avec le feu, mme pour
faire des farces.

Les Shikarris l'lurent prsident du club dramatique du rgiment, et
quand le sergent doyen paya sa dette, ce qu'il fit sans se faire prier,
le Ver dpensa tout l'argent  acheter des dcors et des costumes.

C'tait un bon Ver et les Shikarris sont fiers de lui.

Le seul inconvnient de la chose, c'est qu'on lui ait donn le nom de
Mistress Sergent Doyen, et comme il y a maintenant deux mistress
Sergent Doyen dans la garnison, les trangers s'y trompent quelquefois.

Plus tard, je vous conterai un fait qui ressemble un peu  celui-l,
mais o il ne reste rien du ct plaisant, et o tout se passa d'une
faon fcheuse.


FIN


IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN




  COLLECTION NELSON.

  _Chefs-d'oeuvre de la littrature._

  Chaque volume contient de 250  550 pages.

  Format commode.
  Impression en caractres trs lisibles sur papier de luxe.
  Illustrations hors texte.
  Reliure aussi solide qu'lgante.

  Deux volumes par mois.




NELSON, DITEURS,

189, rue Saint-Jacques, Paris.





End of Project Gutenberg's Simples Contes des Collines, by Rudyard Kipling

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMPLES CONTES DES COLLINES ***

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