The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5, by 
Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray

Illustrator: Paul Avril

Release Date: May 13, 2020 [EBook #62120]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 4 ***




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  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  TOME QUATRIME

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  _DITION JOUAUST_

  Paris, 1884




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  TOME QUATRIME

  PARIS, M DCCC LXXXIV




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  PAR
  LOUVET DE COUVRAY

  AVEC UNE
  PRFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

  _Dessins de Paul Avril_
  GRAVS A L'EAU-FORTE PAR MONZIS

  [Marque d'imprimeur: IOVAVST]

  PARIS
  LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
  Rue Saint-Honor, 338

  M DCCC LXXXIV




[Illustration: LE SOUFFLET]




LA

FIN DES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS


Hlas! je suis  la Bastille.

J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On
l'a mille fois crit, cependant je me vois forc de l'crire encore[1]:
tous les chagrins sont rassembls dans ce sjour funeste, et de tous les
chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit
et jour  ct de l'inquitude et de la douleur. Je crois que la mort
l'habiteroit bientt seule, s'il toit possible qu'on empcht
l'esprance d'y pntrer. O mon roi! le jour o, dans ton quit, tu
dtruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allgresse.

  [1] C'toit au mois de juillet 1788 que je mlois ainsi mes
    rclamations  celles de tous les citoyens. Comment deviner alors
    qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois
    heures, emporte d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment
    deviner les rapides progrs de la Rvolution qui devoit nous
    assurer, avec la libert individuelle, la libert publique? Grces
    te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jet sur elle un regard
    librateur; tu lui as donn prcisment ensemble tous les hommes et
    tous les vnemens ncessaires  sa rgnration si dsirable et si
    difficile.

Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-tre clairoit le reste
du monde, commenoit  peine  parotre pour nous, malheureux
prisonniers;  peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirig,
frappoit la premire moiti de l'troite et longue _lucarne_  regret
pratique dans l'paisseur d'un norme mur. Mes yeux, qui depuis
longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se
fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler
Sophie ou la mort; tout  coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le
gouverneur entre, qui me crie: Libert, libert! Comment un infortun,
dtenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots
de la Bastille, peut-il entendre ce mot-l sans expirer de joie? Comment
ai-je pu supporter l'excs de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que
je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau,
quand on me reprsenta qu'il falloit au moins prendre le temps de
m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se
fit plus vite.

Je mis peu de temps  gagner la premire porte. Ds qu'elle s'ouvrit, M.
de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon
pre! avec quel plaisir il me reut dans ses bras!

  [2] On se souviendra peut-tre que le baron de Faublas avoit pris le
    nom de Belcour dans la retraite o nous nous tenions cachs prs de
    Luxembourg.

Aprs m'avoir adress les plus doux reproches, aprs m'avoir rendu les
plus tendres caresses, le baron entendit la question dlicate que dj
lui rptoit un poux plein d'inquitude et d'impatience. Ta Sophie, me
dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui
prend l'intrt le plus vif  tout ce qui te touche...

Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir
m'chappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et
souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon pre avoit
t surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me
regarda trs attentivement; puis il reprit:

Cette dame, qui prend un vif intrt  tout ce qui vous touche, m'a
dit...--Vous a dit!... Mon pre, vous l'avez vue? vous lui avez
parl?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parl, mon pre?--Je lui ai parl,
oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout  l'heure vous
en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et
vous croyez, mon pre, qu'elle s'intresse toujours beaucoup...--A vous;
oui, je le crois.--Mon pre, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas
s'toit vue force de quitter son couvent le lendemain du jour o l'on
vous y avoit arrt. Personne n'a pu dcouvrir en quel endroit Lovzinski
l'a cache.--O chre pouse! oh! dans quel tat elle toit, lorsque les
soldats, m'ayant environn, m'accablrent de leur nombre. Je la vis
tomber... vanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est
fini pour moi.--loignez ces ides funestes, mon fils... Sans doute
votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle
quitta son couvent, elle paroissoit bien dsole, bien inquite, mais on
ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous
la retrouverons.--Je le dsire vivement, cependant je n'oserois
l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais
je vous avoue que je commence  dsesprer du succs.--Quoi! mon pre,
elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la
retrouverai, soyez sr que je la retrouverai.

Cependant notre voiture avanoit. Dj sortis des cours de la Bastille,
nous touchions  la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique  cheval,
ayant fait signe  notre cocher d'arrter, me remit une lettre en me
disant: C'est de la part de mon matre, que voici. Il me montroit un
jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse,  l'entre mme
du boulevard. Malgr le chapeau rond dont le joli garon tenoit ses yeux
presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus
l'lgant frac anglais dont il s'toit par dans des temps plus heureux
pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, dsabuser un
amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail  la
petite maison de Saint-Cloud. Je me prcipitai  la portire en criant:
C'est elle! Aussitt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant,
me salua de la main, et prit le galop. Enchant de le revoir et ne
pouvant contenir ma joie, je criois toujours: C'est elle! Le baron
crioit aussi. Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber,
Monsieur, prenez donc garde!--Mon pre, c'est elle!--Qui, elle?--Elle,
mon pre!... cette femme charmante dont nous parlions tout  l'heure.
Regardez.

J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois
 moi, et je dchirois sa manchette. Si vous voulez que je regarde,
rangez-vous un peu, me dit-il. O la voyez-vous donc?--L-bas, l-bas.
Elle est dj un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli
cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme
quelquefois?--Souvent.--Et elle monte  cheval?--Bien, trs bien, avec
infiniment de grce et d'adresse.--Vous tes mieux instruit que moi,
rpondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois
pas cela.--Mon pre, vous permettez que je lise ce qu'elle
m'crit?--Oui, et mme tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.

Je lus tout haut:

  _Jusqu' ce que votre malheureux duel soit entirement oubli,
  Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre pre, qui a bien
  fait de garder le nom qu'il avoit pris  Luxembourg, reparotre dans
  la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de
  Florville, si cela ne vous est pas trop dsagrable, et si vous ne
  trouvez rien de pnible  vous rappeler quelquefois le souvenir d'une
  amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre
  largissement._

Je savois bien qu'elle faisoit des dmarches, interrompit le baron;
mais elle n'esproit pas un si prompt succs. Je n'ai reu que ce matin
l'heureuse nouvelle de votre libert prochaine; encore ne me l'a-t-on
mande que par un crit d'une main inconnue. Continuez votre lecture,
mon ami.

  _Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous
  recevrez une visite de Mme de Montdsir, et vous ferez ce qu'elle vous
  dira... Brlez ce billet._

Le baron me demanda vivement quelle toit cette Mme de Montdsir; je
rpondis que je n'en savois rien. Il y a toujours, me rpliqua-t-il
avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur
dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai ds ce soir
l'explication de tout cela.--Ds ce soir, mon pre?--Oui, ds ce soir,
nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?...
Mais je ne peux pas m'y prsenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son
mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il
est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui
paroissez tre si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne
savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutt comment je le saurois, mon
pre... Il est mort! j'en suis vraiment fch. Pauvre marquis de B...!
c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela  me
reprocher.

M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de
s'arrter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, prs la
place Vendme. Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma
chre Adlade!--Je l'ai mise ici, continua mon pre, pour qu'elle ft
plus prs de nous; tout  l'heure vous remarquerez sans doute avec
plaisir que, des fentres de l'htel o je loge maintenant, vous pourrez
apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de rcration elle se
promnera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il toit
impossible que je continuasse  demeurer rue de l'Universit, et qu'au
contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg
Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adlade, qui ne
sera pas fche de dner avec nous.

Elle vint d'abord au parloir. Comme elle toit embellie depuis plus de
cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et
mieux forme, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je
n'avois pas t ton frre, que n'aurois-je pas fait pour tre ton amant!

Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient
sur ma main, et mon pre nous prodiguoit  tous deux mille douces
caresses. Cependant, c'toit moi qu'il embrassoit le plus souvent. N'en
sois point jalouse, dit-il  ma soeur, qui en fit la remarque avec
l'ingnuit qu'on lui connot, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu
plus que je ne te chris. Depuis plus de six mois peut-tre je souffre
et je m'inquite, et ce n'est pas toi, ma chre fille, ce n'est pas toi
qui me donnes du chagrin. Le baron, pour adoucir cette espce de
reproche, me pressa vingt fois sur son sein.

Du couvent nous nous rendmes, en moins d'une minute,  notre htel, o
mon pre me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit
destin. Je fus charm de retrouver le fidle Jasmin dans mon
antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma
chambre  coucher, trs petite, un seul lit trs troit. Oh! mon pre,
vous avez log le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps
encore gmir dans le veuvage; voici la chambre du clibat. Pour toute
rponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Aprs avoir travers
plusieurs pices trs vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, o
se trouvoient deux alcves et deux lits. Je fis un saut de joie: Voici
le temple de l'hymen. L'amour y ramnera ma femme pour moi; mon pre, je
n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu' ce que ma
femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste;
personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beaut moins digne de
ce lieu ne le profanera par sa prsence. Et ce boudoir, qu'il est joli!
qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y
sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir
n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je
n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...

L'autel, c'toit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois.

Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas!
n'entre pas, ma chre Adlade, je t'en prie... L'accs de ce lieu de
dlices ne doit tre permis qu' ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure
par toi, jamais mortelle ne pntrera dans ce sanctuaire o mes hommages
t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adore, la
divinit que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour.

Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de
Florville toit loin de souponner qu'avant la fin de la journe il
arriveroit grand scandale en ce lieu si tmrairement consacr.

Mon pre me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de
toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel
on trouvoit un escalier drob. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha
de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me
dterminer  passer dans le sien, fut oblig de sourire aux propos
tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement
chacun des petits meubles du charmant boudoir.

Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'coulrent
sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir  Mme de B..., sans que
j'eusse trouv le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'tat
nouveau de cette veuve qui devoit m'tre si chre. Songez qu'Adlade me
parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi
l'absence de ma bien-aime.

Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'htel s'ouvrirent
avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon pre courut  la
fentre; puis il revint  moi: Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle st
trs bien que vous tiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient
apparemment nous demander  dner. J'allois me prcipiter sur
l'escalier, M. de Belcour me retint. Mon fils, vous ne l'irez pas
remercier dans le vestibule; c'est  moi de la recevoir.--Mon pre!--Mon
ami, restez l; restez avec Adlade, je le veux.

Il descendit et remonta le moment d'aprs. En vrit, je m'attendois 
voir parotre la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui
entra. Mon tonnement, dj trs grand, devint extrme lorsque je la vis
accompagne d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'clair, vint
tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serr dans les siens,
vingt fois embrass, vingt fois appel son cher ami, elle s'aperut
qu'il y avoit l deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, trs
surprises de son excessive joie, comme de sa vivacit plus excessive
encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre
impatiemment qu'elle et fini. Pardon, dit-elle  mon pre en le
saluant, je ne vous avois pas remarqu... Mais ce n'est pas ma faute,...
c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis
naturellement un peu prompte; et sans attendre la rponse de M. de
Belcour: Quelle est cette jeune personne? me demanda-t-elle en me
montrant Adlade. Ds que j'eus rpondu que c'toit ma soeur, elle
courut l'embrasser en lui disant: Mademoiselle, je suis bien aise que
vous lui soyez parente d'aussi prs, car je vous trouve bien jolie.

Ma chre Adlade, extrmement trouble, ne put rpondre un seul mot;
mais j'entendis que mon pre,  peine revenu de sa premire surprise,
prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame,
qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne rpondit tout
haut: C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parl
quelquefois de madame la comtesse de Lignolle. Mon pre adressa la
parole  la comtesse: Il me parot que mon fils a l'honneur d'tre
connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, rptoit
la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.

Chacun s'toit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer 
ct d'elle; j'y allois; le baron m'arrta. tourdi que vous tes! me
dit-il; puis, me prsentant Mme de Fonrose: Recevez, Madame la baronne,
les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit,
rpondit-elle: je lui ai promptement ramen une jolie dame pour laquelle
il a sans doute quelque amiti.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela
seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de
lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empresse,
ce matin, d'aller chercher la comtesse, ds que j'ai su par vous que le
chevalier venoit de sortir de sa prison.--Ds que vous l'avez su par
moi! mais vous le saviez, j'espre, avant que je vous l'eusse fait
dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de dmarches pour
obtenir la libert du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est
pas  vous qu'il doit son largissement?--D'honneur, je ne le crois
pas.--Madame, vous m'tonnez, s'cria-t-il avec un peu d'humeur.
Pourquoi vous refuser  la reconnoissance du pre, quand vous sollicitez
celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous,
Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystre de votre heureux
succs, tandis que vous n'avez eu rien de plus press que d'en instruire
le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, rpliqua-t-elle avec impatience,
comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment,
Madame? par une lettre que vous lui avez crite ce matin.--Une lettre!

Maintenant il toit clair pour moi que, pendant toute la matine, il
s'toit fait entre le chevalier de Faublas et son pre un long
quiproquo. Il toit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de
Mme de Fonrose, tandis que celui-l ne songeoit qu' Mme de B... Frapp
de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de
Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne ft trs amoureux d'elle et un
peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot  dire pour justifier la
baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une
querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois
un expdient capable de concilier tous les intrts contraires, Adlade
paroissoit rveuse, Mme de Lignolle inquite, Mme de Fonrose
impatiente, et le baron continuoit.

Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que
nous passions  la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous
plat de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et
dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne
sais quelle dame de Montdsir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez
ce nom-l. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque
impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne
tient qu' vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes
les rveries qui vous passent par la tte?--Avouez simplement,
continua-t-il d'un ton piqu, avouez que, patiemment poste  l'entre
du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le
baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a
pas de quoi me fcher. Tout ce qui pourroit m'tonner un peu, c'est que
vous ayez cru ncessaire de vous enfuir  toute bride lorsque j'ai voulu
mettre la tte  la portire.--A toute bride? l'expression est
excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est
pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'cria-t-il avec une extrme
vivacit,  toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous tiez 
cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, 
cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien  ce que
vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je
vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-mme.--Eh bien, je m'en
rapporte  ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous
avez vue? Je rpondis: Non, Madame.--Comment, non? s'cria M. de
Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon pre, nous nous sommes mal
entendus. Quand vous comptiez qu'il toit question de Madame, je vous
parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...

La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacit, me dit: Je veux
le savoir, moi! J'affectai de rire en rptant: Vous voulez le
savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si presse de
vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a
crit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! srieusement,
continuai-je en jouant l'tonnement, vous voulez que je dise...?--Oh!
que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh!
oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obis, vous ne serez pas
fche?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos rflexions.--Je
perds patience.--Ah ! mais, du moins, je ne le dirai donc qu' vous,
et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et  tout le
monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous
l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que
probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la
bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et  la baronne, en
montrant la comtesse._) C'toit madame.--Cela n'est pas vrai,
s'cria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je
vous jure que ce n'toit pas moi.

Je lui soutins que c'toit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance
et un si grand air de vrit que mon pre le crut fermement. La baronne
elle-mme y fut trompe. Il est vrai, dit-elle  la comtesse, que vous
mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouve
ce matin chez vous, quand j'ai t vous y chercher. Je vous ai attendue
prs d'une heure. Mme de Lignolle, dsole, dsole plus que je ne puis
le dire, crioit en vain: J'tois alle chez ma tante, la marquise
d'Armincour; de ma vie je n'ai mont  cheval, je ne savois pas que le
chevalier dt aussitt obtenir sa libert. En vain crioit-elle,
personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours arm d'un
imperturbable sang-froid bien propre  redoubler sa vive impatience, je
ne cessois de lui rpondre tranquillement: Ah! je vous ai bien
reconnue! Je pense, en vrit, que la comtesse se ft alors jete par
la fentre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa
petite fureur pt tre un peu calme, je l'eusse empche de me pincer
les bras et de me casser son ventail sur les doigts. Vous vous fchez,
Madame, je l'avois bien dit! voil ce que je prvoyois quand je
rsistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur,
pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voil ce que c'est!
vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne.
Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort!
Quelle gaucherie de ma part! En lui parlant ainsi, j'affectois de
baisser la voix, mais en mme temps j'avois soin de prononcer assez
distinctement pour que chacun m'entendt. Ce dernier coup la mit tout 
fait hors d'elle-mme; elle m'alloit battre srieusement, si je ne
m'tois enfui.

O ma Sophie! je courus  ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton
boudoir chercher un asile que je croyois sr.

Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en mme temps que moi.
Trop coupable ou trop tourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir
dans un lieu de dlices, o je pouvois si promptement faire succder aux
cruelles fureurs de la colre les douces fureurs de l'amour. Je la pris
dans mes bras, et du ton le plus tendre: Puisque vous m'assurez que ce
n'toit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant
j'aurois gag toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit
rencontr prs du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux,
cette erreur dont vous tes afflige, que prouve-t-elle? rien autre
chose, assurment, sinon qu'en tout temps proccup de votre souvenir,
l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voil une bonne
raison, rpondit la comtesse aussitt apaise; que ne la disiez-vous
plus tt, je ne me serois pas mise en colre. Elle m'embrassa.

De mes deux sermens, l'un toit dj compltement oubli, puisque Mme de
Lignolle restoit dans le boudoir o je l'avois laisse trop facilement
entrer. L'autre, j'en fais en toute humilit l'aveu pnible, l'autre,
qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu
religieusement et peut-tre aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne
ft tout  coup arrive pour empcher que le mme instant ne me vt
souill d'un double parjure... Hlas!

Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc
faire l? Vous tes aussi trop tourdis. Le baron se fche, il ne veut
pas que sa fille dne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons,
revenez avec moi, rentrons.--Voil, rpondit la comtesse, un joli
boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de
Flourvac, de Florville: car vous tes le jeune homme aux cinquante
noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore;
nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.

Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour
me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. Vous en avez sans doute
une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.

Quand ces dames rentrrent dans le salon, mon pre n'y toit plus. Je
courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adlade. Ma
chre soeur avoit les larmes aux yeux. Voil une dame qui nous fait
bien du mal, mon frre. C'est sans doute  cause d'elle que nous ne
dnons point ensemble; elle est trop familire et trop vive, cette dame;
dfiez-vous-en. Tenez, mon frre, je n'aime pas les femmes qui montent 
cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-l, et
vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir  faire
du mal  un honnte homme, et  retourner  la Bastille? Mon frre,
n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez  ma
bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie,
et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que
cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.

Ainsi, ma chre Adlade me donnoit, sans prtention comme sans finesse,
d'excellentes leons. Mais le moyen de goter sa morale,  prsent que
la comtesse m'attend l-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le
plaisir est l? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que
vous-mme, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands
combats, donner l'exemple avec le prcepte. En attendant, prcheuse
innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touch que de
votre douleur, et, pendant que mon pre vous reconduit, je vole
embrasser ma matresse.

_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l
primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon
baiser. Mais, aprs s'tre prcipitamment jete entre nous, elle ajouta:
Doucement, chers enfans, je suis dsole de sparer les _deux_ jolies
_personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la
fin de l'heureuse charade.

A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis
bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.

Plac entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses
que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son
cours. Il est vrai que, lorsque mon pre revint, je le croyois  peine
sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli;
mais, grce  Mme de Fonrose, le dner s'gaya. Chaque saillie de M. de
Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit
beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me
revoir  sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses
regards satisfaits. Souvent il parla d'Adlade, et, chaque fois qu'il
en parla, le regret de son absence lui cota plus d'un soupir. Oui,
pendant ce dner trop court, oui, mon pre, et je m'en souviendrai toute
ma vie, je n'eus besoin que d'une attention lgre pour discerner que
votre matresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours
vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous tiez heureux
par votre fils. Oui, mon pre, je ne vous observai qu'un moment, et mon
coeur sentit que, malgr les sductions de cet autre amour si puissant,
si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les
plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous toit si doux de
laisser parotre.

Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout  l'heure
instruit de mon largissement, accouroit m'en fliciter. Il me parut que
Mme de Fonrose et dsir qu'il se ft moins press. M. de Valbrun prit
avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir 
l'amant prdcesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les
airs suprieurs d'un rival prfr. Oui, c'est une affaire arrange, me
dit tout bas le vicomte, qui s'aperut que j'observois curieusement
chaque acteur de cette scne pour moi nouvelle, c'est une affaire
arrange, je ne suis plus rien chez la baronne. Hlas! poursuivit-il en
riant, j'ai moi-mme fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre
dtention, le baron revient  Paris, je le prsente  la baronne, et
tout d'un coup l'ingrat me l'enlve. Trop heureux encore si monsieur son
fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine
qui seule occupe en ce moment-ci mon dsoeuvrement.--Monsieur son fils
ne troublera pas vos amours, soyez-en sr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas
trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.

Ce jour n'toit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientt on
saura que je devois encore violer celui-ci.

Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatiente de nous
voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystre?
de Mme de Montdsir?--Mme de Montdsir! rpta le vicomte.--C'est,
reprit la comtesse d'un ton de dpit ml d'ironie, c'est une belle
inconnue qui doit faire ce soir une visite  M. le chevalier; ce matin
elle l'a prvenu par un billet doux. M. de Valbrun, d'un air tonn,
rpta encore les derniers mots de la comtesse: Un billet doux!--Oui,
rpondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est
trs intressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-l.

Je ne fis aucune difficult de confier  M. de Valbrun la lettre de la
marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mle
d'inquitude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre
rflexion. Mais, un instant aprs, quand nous sortmes de table, il me
tira sans affectation dans l'embrasure d'une fentre. Cette lettre, me
dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez trs bien fait
de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant  Mme de Montdsir,
c'est Mme de B... qui... J'interrompis M. de Valbrun. Je le crois
comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurment. Le vicomte
reprit: Pendant votre dtention, qui auroit pu durer trs longtemps,
Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler 
votre libert. Elle a peut-tre quelque chose de trs intressant  vous
apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est l sans doute le motif
de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fch
qu'elle vienne chez vous, puisque cette dmarche peut vous tre utile;
mais, du moins, soyez sage, songez  Mme de Lignolle, songez  Sophie,
n'allez pas...

La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous
joindre, et mit fin  cette conversation, dans laquelle le vicomte et
moi nous avions compris, chacun de diverse manire, plusieurs mots
susceptibles de plusieurs interprtations. Oui, Lecteur, je vous en
demande pardon, c'toit encore un quiproquo.

Cependant la baronne parloit d'aller  l'Opra. M. de Belcour, ds qu'il
sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, dclara qu'il
ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les
moyens de l'carter, et, dsole de le trouver inbranlable, finit par
dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre ct, la comtesse, inquite,
m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soire. Je
serai, disoit-elle d'une voix altre, charme de connotre cette Mme de
Montdsir si prompte  vous donner des rendez-vous. Puis, avec beaucoup
de douceur, elle ajouta: N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose  me
dire en particulier? J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa
tendre vivacit me jetoient dans une perplexit fort trange. Sans doute
je me livrois avec transport  l'espoir charmant que me donnoit cette
question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose  me dire
en particulier?_ mais aussi, flatt d'une esprance plus douce encore,
persuad que, sous un nom suppos, Mme de B... dans un quart d'heure
peut-tre seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me
demandois quel intrt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et
quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offens des
rsolutions violentes qu'elle avoit prises  ce fatal village
d'Hollrisse, mettroit sa gloire  me la rendre ici plus foible que
jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de
Faublas; brlant du dsir de remercier le plus tt et le mieux possible
la bienfaitrice chrie  laquelle il devoit plus d'une espce de
reconnoissance, mais pas  pas suivi d'un empress disciple, qui
sembloit impatiemment attendre la leon que son matre et t bien
fch de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme
oblig d'abord d'carter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire
la belle marquise, et ensuite rduit  la dure ncessit de renvoyer sa
premire matresse pour recevoir sa premire colire; qu'en ce moment
critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui
n'et pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tte comme moi?

Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'chapper du
salon, un instant o la comtesse causoit avec la baronne; je courus 
mon appartement; j'appelai mon domestique. coute, Jasmin, va te mettre
en sentinelle  la porte de la rue; une dame viendra bientt, qui
demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en
prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame;  la faveur
de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez
la cour, et vous monterez par l'escalier drob; cette dame voudra bien
attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumire, parce
qu'il ne faut pas que, des fentres du baron, on puisse s'apercevoir
qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le
chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir
chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton mchant
violon cet air que tu corches si bien: _Tandis que tout sommeille_.
Quand tu croiras que j'ai d t'entendre, tu remonteras ici, o tu
attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui,
Monsieur.--Tu ne veux pas que je rpte?--Non, Monsieur, et vous allez
tre obi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je
le disois bien, que, quand mon jeune matre seroit de retour, l'amour et
les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits
profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de
l'intelligence.

Je n'avois quitt la comtesse qu'une minute, et dj pourtant elle
demandoit qu'un domestique allt voir o je pouvois tre. Il y avoit une
bonne heure que j'attendois prs d'elle le signal convenu, quand Jasmin
le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un mntrier de la foire; mais
c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes
sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous
les doigts de mon laquais, rsonner la harpe du roi-prophte, ou, vous
l'aimerez mieux peut-tre, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion
moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son
instrument des sons plus enchanteurs.

Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire
oublier l'heureux moment qui m'toit annonc. Je me penchai  l'oreille
de la comtesse, et d'un air empress: Quand donc permettrez-vous que je
vous entretienne sans tmoins?--Le plus tt possible, rpondit-elle
navement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous chapper. J'y
vais rver; tchez aussi d'imaginer quelque expdient... Mais, tenez,...
oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle  mon pre, la baronne
m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis
passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie,
Madame?--Volontiers.

Qui demeura trs tonn? ce fut moi. Jouer avec mon pre, quand il
s'agissoit de me donner un tte--tte! Cela me paroissoit une
gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par rflexion: car, si
l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en
pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'vader sans que Mme de
Lignolle elle-mme y prt garde. Mais je me trompois, la petite personne
avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela prs d'elle, me fora de
m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prtexte, de quitter ma place.

Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commenois  m'ennuyer
fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin
recommena son solo. Mon cher confident craignoit peut-tre que je ne
l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage
d'enfer. On conoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon
impatience; je me sentois comme piqu de cent mille pingles, et voyez
quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une
cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une cole, ne trouva pas
non plus cette musique fort mlodieuse; il courut  la fentre, qu'il
ouvrit, et demanda quel toit le maudit racleur qui lui corchoit ainsi
les oreilles. C'est moi, rpondit aussitt Jasmin, sensible au
compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'tourdir
ainsi, lui dit le baron. Et moi, bon fils, par gard pour mon pre qui
s'enrhumoit et s'poumonnoit  la fentre, je criai de toutes mes
forces: Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le
salon comme si vous y tiez: finissez... tout  l'heure,... tout 
l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voil qui est dit. Je vous
entends  merveille.

Touch de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait;
l'tourdie comtesse perdit bientt ses avantages et la partie. Un mal de
tte tout  coup survenu lui fournit le prtexte de refuser sa revanche,
qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitt que
Mme de Fonrose se fut mise  sa place, me joignit dans un coin du salon,
et me demanda tout bas si l'escalier toit clair. --Oui, ma jolie
petite lve.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui,
mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce
que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous
deux en mme temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqu, vous vous
perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occup chez moi, et dans
une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le
faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le
temps ne me parotra pas plus court qu' vous, jolie comtesse; mais, en
vrit, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans.
Voyez, le baron s'est dj retourn plusieurs fois; il nous observe, il
s'inquite.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le
regardent?--Il croit pouvoir se mler des miennes parce que je suis son
fils. Que voulez-vous? presque tous les pres et mres ont cette
ridicule prtention-l.

Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un
chanteur franois, brailler  tue-tte: _Tandis que tout sommeille_.

Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre 
coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus
joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux
que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut
donc vous obir. Ah ! gardez-vous bien de venir avant une
demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!

Je m'lanai comme un trait: Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et
va-t'en au bas de l'escalier drob attendre cette dame, qui ne tardera
pas  redescendre. Tu l'as amene sans qu'on la vt?--Oui, Monsieur.--Tu
la reconduiras avec les mmes prcautions. O est-elle?--Ah! Monsieur,
que vous tes heureux! la jolie femme!--Dis donc o elle est.--Monsieur,
nous sommes entrs dans le cabinet de toilette...--Aprs?--Vous ne me
donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu
aller plus loin. Je l'ai laisse sans lumire, comme vous me l'avez
dit.--Bon! teins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et
ferme les portes sur toi.

_Ferme les portes sur toi!_ La belle prcaution! tourdi! ne m'tre pas
souvenu que la comtesse s'toit empare de ma seconde clef.

Plein d'une scurit fatale, je traversai l'appartement de ma femme
aussi vite que me le permit la profonde obscurit qui m'environnoit, et
j'entrai dans l'heureux boudoir: Chre maman, tendre amie, c'est donc
ici que vous tes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous
possder chez lui! D'une voix touffe elle rpondit: Oui.--Que je
vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je
vous remercie!

Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je
rencontrai m'attirrent; je fus press sur un sein doucement agit; une
bouche empresse vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes
ardens baisers. Aussitt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre
rsistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'
prcipiter le succs de mes rapides entreprises. Le lit de repos
entrana sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois
sa dfaite et plusieurs fois mon triomphe.

Malheur  qui l'ignore! il y a pour l'homme favoris d'une imagination
brlante, il y a dans la vie des momens o le sentiment du bonheur,
devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens o l'me,
avide d'un objet unique, gare par le poignant dsir de sa possession,
le cre, et se l'approprie jusque dans un objet tranger. Le prestige
est alors si tout-puissant qu'aucune facult ne peut plus, pour le
dtruire, exercer son empire particulier; alors la mmoire ne sait plus
se ressouvenir, ni l'esprit rflchir, ni le jugement comparer. Malheur
 qui l'ignore! Cependant, comme on va bientt le voir, j'eus quelques
regrets d'tre tomb dans cette extase-l.

Grands dieux! j'entends du bruit, ma chre maman, sauvez-vous. Comment
se seroit-elle sauve? Elle se trouvoit sans lumire dans un appartement
inconnu, dont les dtours m'toient  moi-mme peu familiers. Je voulus
favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tchai de trouver la
porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du
boudoir s'ouvrit trop tt. Trop favorise du hasard et de l'amour, qui
guidoient dans les tnbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit
le couple amant que son approche pouvantoit. Enfin, c'est vous, mon
ami! dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce
n'toit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout  coup retenue,
n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son
embarras mortels, je me htai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle,
et par consquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit
captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement.
C'est vous, mon ami? rpta-t-elle. Forc de lui rpondre, je fus,
dans mon trouble extrme, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir
avanc l'instant du rendez-vous. Pourriez-vous trouver que je suis trop
tt venue? me rpondit-elle. J'ai vu le baron trs occup de sa partie,
je n'ai pu matriser mon impatience, j'ai profit du moment pour
m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous
presser, il falloit attendre; je vous en avois prie, vous me l'aviez
promis. Mon pre va s'apercevoir de votre vasion, mon pre va venir...

Hlas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment mme.
Un cri d'effroi m'chappa: Ma chre maman, vous tes perdue! Le baron,
arm d'une bougie fatale, s'arrta dans l'embrasure de la porte, et
quelle scne il claira! D'abord lui-mme, qui comptoit ne trouver
qu'une femme avec son fils, ne fut pas mdiocrement tonn d'en voir
deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite,
Mme de Lignolle, galement indigne, honteuse et surprise, montroit
assez sur son visage, o se peignoient les combats de plusieurs passions
contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidlit que sans
doute je venois de lui faire, ni se pardonner  elle-mme les sottes
caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa
rivale, qui, toute droite, plante contre la muraille, ne donnoit pas
signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette trange
scne, je ne fus pas le moins stupfait, lorsqu'un coup d'oeil,
furtivement jet sur l'infortune statue, m'eut fait reconnotre... Je
la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent
pu m'garer  ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle
j'avois cru possder la plus belle des femmes, ce n'toit qu'une
brunette passablement gentille! celle en qui tout  l'heure j'idoltrois
Mme de B..., ce n'toit que Justine!

Beaut, prsent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers,
souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincre, te soumette une
rflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-tre un
blasphme. Puisqu'il est vrai que, tantt exalte par les amours, et
tantt par les dgots fltrie, l'imagination, toujours active et
toujours inconstante, peut,  chaque instant, et dans un instant cent
fois,  son gr, te crer et t'anantir, dis-moi, qu'es-tu donc en
toi-mme? o donc est ton plus grand charme? o rside ta vritable
puissance?

Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru possder la plus belle
des femmes, ce n'toit qu'une brunette passablement gentille! celle en
qui, tout  l'heure, j'idoltrois Mme de B..., ce n'toit que Justine!

Attendez cependant: c'toit peut-tre quelque chose de mieux que
Justine. Cette jolie chaussure, cette robe lgante et riche, ce superbe
chapeau surmont d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours,
ce rouge surtout, ce rouge de qualit, qui jamais ne colora des joues
roturires, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurment rien de ce
brillant attirail n'appartient ni  la femme de chambre de Mme de B...,
ni mme  la prtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de
Montdsir! voyez mon embarras et prenez-en piti: est-ce sous un nom
rcemment vritable que vous vous tes prsente chez moi? Avez-vous,
aux dpens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le prcde et dont
je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas
si bien revtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de
l'oreille dlatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne
sais quelle indcence aussi trop affecte qui trahit la fillette...
Allons, tout bien examin, ce n'toit que Justine.

Elle s'en aperut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard mprisant
parcouroit de la tte aux pieds son indigne rivale. Madame est
apparemment Mme de Montdsir? lui dit-elle. Justine, qui venoit de se
remettre, paya d'effronterie et rpondit d'un petit ton moqueur: A vous
servir, Madame.--Madame est peut-tre marie? reprit la comtesse.--Oh!
tout ce qu'il y a de plus marie, Madame.--Que fait le mari de
madame?--Hlas! tout ce qu'il peut. Et le vtre, Madame?--Rien, rpliqua
la comtesse avec humeur. Vous tes bien hardie de m'interroger; rpondez
seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande
ce que fait votre mari; quel est son tat, son mtier, ce qu'il est,
enfin?--Ce qu'il est?... Mais il est... ce qu'apparemment le vtre est
aussi, Madame.

J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie
de Justine toit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux
clats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis
en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me
punit rigoureusement: elle me donna... Oui, je crois que c'est un
soufflet qu'elle me donna.

On devine que mon pre ne resta pas paisible spectateur d'une scne
aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit
fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette
vigoureusement tire, accourut un domestique  qui M. de Belcour ordonna
d'clairer Mme de Montdsir jusqu' la porte de la rue. Puis il adressa
la parole  la comtesse: Madame, j'ai peut-tre trois fois votre ge,
je suis pre, et vous tes chez moi. Je me vois donc oblig de vous dire
sans dtour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement
inconsidre, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un
reste de mnagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle
est tellement inconsidre que je ne vois d'excuse pour vous que dans
votre extrme jeunesse. Si mon fils a des matresses, Madame, ce n'est
point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque
ide des biensances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au
chevalier, la maison de son pre et l'appartement de sa jeune pouse.
Enfin, Madame, une femme bien leve, une femme de qualit surtout, se
gardera bien de traiter son amant, ft-il vritablement trs coupable et
ft-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le
vtre en ma prsence mme.

Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un
ton moins svre: Toutes les fois que madame la comtesse, seulement
l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire
quelques visites  l'un et  l'autre  la fois, elle les honorera tous
deux galement; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce
seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils,
allez au salon; dites  la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en
aller tout  l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend
dans sa voiture... Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en
bas. La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la
main de mon pre et lui dit: Non, Monsieur, je descendrai bien toute
seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton imprieux
que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez
chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!

Je n'entendis pas ce que M. de Belcour rpondit  cette menace qui dut
l'tonner. Jaloux de rparer du moins par ma docilit les tourderies
dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon pre justement irrit,
je m'acquittois dj de sa commission auprs de la baronne, qui,
surprise du brusque dpart de la comtesse, m'en demanda la cause. Je
protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous
ses dtails, le malheureux vnement qui me privoit si tt du bonheur de
la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je
l'accompagnai jusque dans le vestibule. De l j'entendis l'impatiente
comtesse, pour toute rponse, lui crier sans relche: Ah! le perfide!
ah! l'ingrat!

Mon pre, rest seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, o
je le suivis. Il s'arrta devant la porte du boudoir: Ce matin nulle
mortelle ne devoit pntrer jusque-l, me dit-il, et ce soir deux femmes
y sont entres! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose,
je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'pouvante! une
femme de cet ge! un enfant! dj si entreprenante, si peu rserve, si
hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de
l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'pouvante! je
n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emporte!
Craignez-la; vous tes vous-mme trop tourdi, trop vif, elle peut vous
mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a dj su vous
faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matine pleurer
l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne
peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets
exercent  la fois l'activit de votre me et l'inconstance de vos sens?
Ne serez-vous jamais sage? L'adversit ne vous a-t-elle encore donn que
de trop foibles leons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement
sduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses;
votre intressante femme, si digne d'un fidle amant, n'aura-t-elle
jamais que le plus volage des poux? Ah! Faublas, Faublas!

Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de
consolation. Que le reste de la soire s'coula lentement! Et, quand le
moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pnible d'occuper, tout
prs de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un
lit trs troit! Cependant il faut convenir que j'tois l moins mal
qu' la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le
sommeil que j'invoquai.

Viens, Morphe, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement
pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement
pendant quelques heures. carte de mon lit les tendres sollicitudes, les
impatiens dsirs, le brlant amour; recueille-moi dans ton sein
paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les
langueurs et l'indiffrence, l'abattement et les dgots. Surtout fais
passer jusqu'au fond de mon me l'entier oubli de ma chre moiti. Mais,
quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de
Faublas dans un tat qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure,
ordonne aux rves du matin de venir caresser son imagination repose,
ordonne-leur de lui rapporter une image chrie, permets qu' l'aurore il
se rveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras
donn qu'un rve; mais serai-je le premier clibataire qu'un rve aura
consol? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice
que tu claires, tes plus grossires impostures ne deviennent-elles pas
de trs douces ralits? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon
courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi.
J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme  tout l'univers; et, si
l'amour me seconde, tu me verras bientt ramener au temple de l'hymen la
beaut la plus capable de t'en chasser.

Hlas! pourquoi la fin de mon invocation toit-elle aussi maladroite que
la harangue fameuse de ce Nestor trs radoteur  cet Achille trs
rancunier? Un dieu peut se piquer comme un hros: mon indigne prire fut
rejete; je n'obtins ni le sommeil rparateur, ni les heureux songes, et
pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes  l'absence.

                   *       *       *       *       *




Une lettre qui me fut apporte ds le matin me rendit un peu de gaiet;
lisez ce qu'on m'crivoit.

  _Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez  une pauvre femme le
  temps de se reconnotre. Je devrois tre accoutume  vos manires;
  mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mmoire et
  parce que je perds la tte. Vous, cependant, vous auriez d vous
  souvenir de nos anciennes conditions, qui toient que je commencerois
  toujours par ma commission._

  _Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante.
  Certaine grande dame, dont je n'tois que l'indigne servante quand
  vous passiez pour son fidle serviteur, fche de ce que je n'ai pas
  pu vous parler hier comme elle m'en avoit charge, me prie de vous
  crire aujourd'hui qu'elle dsire avoir avec vous un court entretien.
  Elle sera chez moi dans deux heures... Venez plus tt, si vous voulez
  qu'en l'attendant nous djeunions tte  tte. J'en ai, moi, la plus
  grande envie, car vous aviez de si bonnes faons qu'on n'y peut
  tenir._

  _Toute  vous,_

  DE MONTDSIR.

De Montdsir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La
prosprit change les moeurs; Justine ddaigne le nom de ses obscurs
anctres. Le _toute  vous_ me parot leste; il me semble que la chre
enfant prend le ton de la supriorit... Pourquoi pas? Je suis noble,
mais elle est gentille. A-t-on dcid cette ternelle question, s'il est
plus permis d'tre fier du hasard qui donne la naissance et les
richesses que de celui qui dispense les grces et la beaut? Justine,
pour les doux combats de Vnus, vaut mieux que bien des duchesses; et
moi-mme oserois-je me vanter d'tre l son gal?... Allons, Faublas,
humilie-toi, dpouille une vanit purile, pardonne un peu d'orgueil 
ton vainqueur... Relisons certain passage de sa lettre: _Une grande
dame, dont je n'tois que l'indigne servante_, etc. Mme de B..., trs
certainement! Mme de B... veut me voir dans une maison tierce! Mme de
B... veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit
aussi tendre... Jasmin!--Monsieur!--Attend-on la rponse?--Oui,
Monsieur.--Dites que j'y cours... Ah ! mais elle n'y sera que dans
deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette
petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui: dis que
je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.

En effet, j'tois au Palais-Royal presque aussitt que lui. Ce qui me
frappa chez Mme de Montdsir, ce fut moins la beaut de son logement,
l'lgance de ses meubles, l'air effront de son petit laquais et de sa
laide chambrire, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine
m'honora. Presque couche sur une ottomane, elle jouoit avec un angora,
quand on lui annona ma visite. Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh
bien! qu'il entre; et, sans se dranger, sans abandonner les pattes du
joli chat: C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais
pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du
tout fche d'avoir compagnie. Elle adressa la parole  sa femme de
chambre: Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vrit,
je ne sais  quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez
rien. Mon tour revint: Monsieur, prenez donc un fauteuil,
asseyez-vous, nous causerons. La soubrette attira encore son attention:
Allons, voil qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si
quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.--Madame, mais vous avez
donn parole  votre couturire...--Bon Dieu! Mademoiselle, que vous
tes bte! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de
cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturire? Vous la ferez
attendre.--Madame, et si elle n'a pas le temps?--Je vous dis que vous la
ferez attendre; elle est faite pour a, et vous pour vous taire. Allez,
partez.

J'tois d'abord rest muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un
grand clat de rire. Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la
princesse?--Il est bon, me rpondit-elle, de garder avec ces gens-l, et
devant eux, son _quant  soi_. Ainsi, ne te fche pas du ton
que...--Comment! Justine me tutoie?--Pourquoi non? puisque tu plais 
Mme de Montdsir, et puisque tu l'aimes.--Fort bien, ma petite! en
vrit, voil ce que je me suis dit  moi-mme, il n'y a pas une
demi-heure, en lisant ta familire ptre. Cependant, permets une
observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?--Autrefois? fi donc! je
t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de
chambre.--Et maintenant?--Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et
cette tendresse est plus honnte, plus distingue: car enfin je suis
tablie, j'ai _un tat_.--En effet, Madame, je vous en fais mon
compliment, tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as
fait cette brillante fortune.--Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup
de choses plus intressantes  te dire.

Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me
parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois
mois, et je m'tonnai moins de la mprise qui la veille avoit abus mes
sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas l
quelque nouveau prestige: un joli dshabill agit souvent plus
puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas prouv ne peut
imaginer combien, aux attraits dj connus d'une jeune personne qui fut
longtemps trop nglige dans sa parure, une parure plus lgante ajoute
d'attraits nouveaux. Je dirai mme ce que peut-tre bien des hommes ne
savent pas, mais ce qu' coup sr aucune femme n'ignore, c'est que
mainte fois telle coquette ddaigne ou trahie n'eut besoin, pour
soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter  sa
chevelure une fleur, une frange  sa ceinture, un falbala  sa jupe. Que
voulez-vous? J'en suis fch moi-mme, mais l'amour s'amuse de toutes
ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant
j'espre que vous m'entendrez, j'espre que vous comprendrez de quel
amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.

Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est
vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que
Mme de Montdsir ne pt ni s'en tonner ni s'en plaindre; mais ce fut
uniquement la faute de ma mmoire, et point du tout celle de ma volont,
car en vrit je vous le dirois tout de mme.

Le moment de la confiance et du repos tant arriv, je priai Mme de
Montdsir de m'apprendre quelle espce d'intrt le vicomte prenoit 
son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entire: M. de
Valbrun, bientt dgot de sa petite maison, mais chaque jour plus
attach  sa matresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui
donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans
les cadeaux frquens, sans quelques menues dpenses de maison; et voil
ce que Mme de Montdsir appeloit avoir un _tat_. Ds que je sus qu'elle
toit, dans toute la force du terme, une _fille entretenue_, je la priai
trs srieusement de me considrer comme une _passade_[3], et je tirai
de ma poche quelques louis que je la forai d'accepter. Or, je ne puis,
 cette occasion, m'empcher de soumettre au lecteur une observation
peut-tre utile  l'histoire de nos moeurs. Lorsque autrefois Justine,
femme de chambre de la marquise et renferme dans l'obscurit de sa
servile condition, se donnoit gnreusement, dans ses momens de loisir,
 quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de
l'aimer pour rien; je regardois mme comme un pur effet de ma libralit
les petits prsens dont parfois je rcompensois son ardeur complaisante.
Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdsir trafiquoit de
ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer _gratis_  mon
profit sans blesser la dlicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de
qualit qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de mme;
aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener  la fortune,
le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle
puisse intimement persuader de son mrite, mais un honnte homme qui, le
premier, s'avise d'y mettre un prix.

  [3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opra, elles
    vous diront que c'est le mot technique.

Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdsir, et j'osai lui demander 
djeuner. Il nous fut apport par l'effront laquais. Le drle toit
d'une jolie figure, et je m'aperus d'abord que sa matresse n'avoit pas
pour lui le ton revche, les airs impertinens dont elle accabloit la
pauvre chambrire. Madame de Montdsir, je vous observe, et vous n'y
faites pas assez d'attention, et vous ngligez de garder avec cet
heureux serviteur le fameux _quant--soi_ dont vous m'avez parl! Madame
de Montdsir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs prsentes vous
conservez les premiers gots si dsintresss de votre condition
premire! Justine, ce petit monsieur-l me rappelle _La Jeunesse_... Ah!
Vicomte, cher Vicomte, prenez garde  vous, ceci vous regarde, et
dsormais vous regardera seul: car,  compter de ce moment, je promets
bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre matresse et moi...
Mais ne pensons plus  Mme de Montdsir; il me semble que j'entends Mme
de B...

Mme de B... n'arriva pas du ct par o j'tois entr. Je la vis tout 
coup parotre au fond de la dernire chambre occupe par Mme de
Montdsir; je courus me jeter  ses genoux que j'embrassai. La marquise
se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me
relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me
prsenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empress, de
cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un
hommage. Mais moi, moi charm de tenir encore une fois dans les miennes
cette main depuis si longtemps chrie, je sentis, en lui donnant
plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle toit
trop jolie pour le respect et pour l'amiti. Mme de Montdsir vint faire
sa rvrence  Mme de B...; celle-ci la reut comme autrefois elle
recevoit Justine. Petite, lui dit-elle, je suis contente du zle et de
l'intelligence que vous avez mis dans la prompte excution de mes
ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez
cette porte en sortant, et que personne ne puisse pntrer jusqu'ici.

Ds que Justine eut obi, je tchai d'exprimer  Mme de B... tout
l'excs de ma reconnoissance et de ma joie. Chevalier, rpondit la
marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous
ne m'entendrez point, jouant ici la dlicatesse, affecter de nier ce que
mille gens ne tarderoient pas  savoir et viendroient vous certifier:
c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous.
Peut-tre la petite de Montdsir vous a dj dit  quel point quatre
mois d'assiduits  la cour y ont accru le crdit dont je jouissois, et
je vous assure, mon ami, que la considration de vos malheurs qu'il
falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animrent et me
soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis
maintenant au plus haut degr de faveur que puisse atteindre la fortune
d'un courtisan; et, si votre libert, d'abord presque tous les jours
inutilement sollicite, mais enfin obtenue malgr mille obstacles et
mille ennemis, n'a pas, aussitt que je l'aurois voulu, signal toute
l'tendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en
est la preuve la moins quivoque, et je ne crains pas de vous avouer que
je vois en elle mon plus doux succs. Ne croyez pas cependant que votre
meilleure amie compte borner l ses bons offices. Je sais que, pour
vous, la libert n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas,
quoique sans cesse caress de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux
s'il languit spar de celle qu'il a toujours prfre. Je prtends la
lui rendre, je prtends dcouvrir la retraite de Duportail, ft-elle au
bout de l'univers.--O ma bienfaitrice, m'criai-je,  ma gnreuse
amie! La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua:
Et, quand j'aurai pu runir les deux charmans poux, j'oserai tenter
pour leur flicit commune quelque chose de plus hardi. Je tcherai, si
Faublas rcompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider
sa jeunesse de mes conseils, je tcherai de le prmunir contre les
sductions de mon sexe et les garemens du sien; je tcherai de lui
faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favoris par l'hymen doit
trouver son bonheur dans sa flicit. Gardez-vous d'imaginer que je
m'aveugle sur les difficults de cette entreprise. Non, je n'ignore pas
que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre
impatiente vivacit, qui rarement vous laisse le temps de rsister aux
occasions prilleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui
trop souvent vous force  les aller chercher: voil, Faublas, les
ennemis que je crains; voil ce qui m'effraye plus que les tendres
emportemens de votre tourdie comtesse, plus que les adroites
instigations de la baronne, son intrigante amie. J'interrompis Mme
de B... Quoi! vous connoissez ces dames?... Mais comment
savez-vous...?--M. de Valbrun, me rpondit-elle, a peu de secrets pour
Mme de Montdsir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.

L'air dont Mme de B... me regardoit en appuyant avec une affectation
marque sur ces mots quivoques: _qui depuis trois mois n'en a plus pour
moi_, ne me permit pas de douter du vritable sens qu'elle vouloit leur
donner. Je ne pus m'empcher de rougir; la marquise vit mon trouble et
me dit:

Laissons Justine, tout  l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il
est bon que je vous claire sur le caractre de Mme de Fonrose, et je ne
serai pas fche que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle.

La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de
son esprit, qu'on lui dit tre original, de sa naissance, dont elle ne
sait pas qu'on suspecte la lgitimit; fire aussi des richesses qu'elle
attend et du rang qu'elle espre, forte du hasard qui lui a donn la
plus foible des tantes et le plus imbcile des maris, la petite comtesse
imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. tourdie,
imprieuse, obstine, fantasque et jalouse, elle a tous les dfauts d'un
enfant gt. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de
plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des
matresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera
bientt de son amant son premier valet, comme elle a dj fait de son
mari son dernier esclave. Je vous la garantis galement incapable de
dissimuler ses extravagantes opinions et de rprimer ses passions
dsordonnes; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier
par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous
prdire qu'avec l'inpuisable fonds d'amour-propre dont on la connot
pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices
runis de la nature et de l'ducation.

Quant  la baronne, sa rputation est faite, personne ne l'estime,
parce que tout le monde la connot. Le scandale de ses dbuts a fait
mourir de chagrin M. de Fonrose, un trs galant homme, seulement
coupable d'avoir voulu, dans un rang lev, donner  sa trop noble femme
le got des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaiets,
appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'poque
de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entirement libre, s'est hte
de justifier les brillantes esprances qu'elle avoit donnes. Nous
l'avons vue s'lever au-dessus de toutes les biensances, ternelles
ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoquement
soutenu son grand caractre. En moins de dix ans le nombre de ses
conqutes s'est tellement multipli que, craignant enfin d'en oublier
quelqu'une, elle vient tout rcemment de prendre le trs sage parti d'en
dresser elle-mme l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire,
le nom de monsieur votre pre se trouve peut-tre le millime, et sera
probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vtre. Ce qui
rend plus tonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de
supporter l'affluence perptuelle de tant de gens, c'est qu'elle
accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel
arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle
en gardera trente  la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet
arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperoit
du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le
dserteur revient-il aprs six mois d'absence, il est toujours sr
d'tre bien reu. Au reste, ne croyez pas que ces menus dtails puissent
seuls remplir une tte aussi vaste que celle de la baronne! il faut
encore  cet intrigant gnie des occupations au dehors; dsole des
momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en
favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reoit,
vous la verrez environne de jolis garons qu'elle forme et de jeunes
femmes qu'elle produit.

Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous;
cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir
de votre dfaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux
que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupe ne pourra retenir
plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois
dlicat. Quant  Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrte
quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de
distraction, je prfre  toute autre une enfant capricieuse et lgre,
qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagre comme la sienne. Soyez
donc, en vos jours de dsoeuvrement, la poupe dont elle raffole; mais
songez qu'il faudra, ds que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans
retour avec la comtesse.

J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de
l'intrt qu'elle me tmoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme
aussitt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu
sans chagrin Mme de B... rclamer ma fidlit pour Sophie, et je me
hte, afin que personne ne soit tent d'improuver le vif dplaisir
qu'involontairement je ressentois, je me hte d'avertir tout le monde
que la marquise toit alors, plus que jamais, brillante des agrmens de
sa jeunesse et de l'clat de sa beaut. Je trouvois sa peau d'une
blancheur plus blouissante, les roses de son teint me paroissoient
avoir plus de fracheur, ma mmoire me retraoit d'autres appas que mon
imagination me montroit encore perfectionns; mais aussi je me sentois
forc de reconnotre quelque chose de plus dcent, de plus assur dans
son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme
autrefois remplie de grces, je ne sais quel air de dignit qui
n'appartient point aux amours: j'tois dsespr! Vingt fois je voulus
lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon
bonheur pass; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un
regard, qui sembloient me dire: Plaignez mon malheur, et respectez
votre amie.

Il fallut me rsoudre  la respecter, il fallut me rsoudre  l'couter
quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me dtailla la foule des
moyens qui maintenant toient en son pouvoir et dont elle comptoit user
pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuad que
personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le
pouvoit pas, elle me parla de Justine. Cette petite, me dit-elle, m'a
promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai form de vous
rendre sage; mais je la souponne peu capable de garder constamment une
rsolution dsespre; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre
son courage  de rudes preuves. Vous ne pouvez honntement,
ajouta-t-elle d'un ton plus srieux, lui continuer la longue affection
que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous
convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'tes ni assez fou pour
avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdsir, ni assez lche pour
songer  l'aimer gratuitement. Il parot qu'on est gnralement d'accord
sur ce point qu'il faut un peu moins mpriser le riche libertin qui va
sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait
mtier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus
ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu,
qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a
pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouv, c'est que
quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la
socit de ces sortes de femmes doit bientt, s'il n'y prend garde, y
perdre, avec sa fortune ou sa sant, l'estime des honntes gens et sa
propre estime.

Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce
matin, et tout  l'heure, Mme de Montdsir violoit avec moi sa tmraire
promesse, et mme je lui contai navement quelle douce mprise, pour me
donner la veille un des plus fortuns instans de ma vie, avoit dans mes
bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la
marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer
de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai
risquer, avec une lgre caresse, une insidieuse question: Et vous, ma
chre maman, ne songez-vous donc jamais  moi? jamais un tendre
souvenir... Mme de B..., dj remise, m'interrompit: Devez-vous
demander si je songe  vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas
que votre amie, sans cesse occupe de vos intrts les plus chers...--Il
est donc vrai que vous tes mon amie?... Hlas! vous n'tes plus que mon
amie!--Faublas, vous devriez m'en fliciter.--_Ma chre maman_, je ne
puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut
dire.--Madame,  vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut
cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux,
je suis sensible  votre dfrence.--Ma chre maman, que de
bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce
nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de
l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que
ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de
conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble  Saint-Cloud!

--Bon Dieu! dj midi! s'cria-t-elle en regardant sa montre; Florville,
je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.
Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. J'ai moi-mme
sollicit cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus
mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de
Rosambert,  Bruxelles, o il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut,
sous son nom, reparotre dans la capitale, et mme  la cour. Je vous
permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le
priver  jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient
d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce  ma
vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lche
chtiment ne sera point le prix d'une lche injure. Punir avec noblesse
un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter
bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame...
Serai-je longtemps priv du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je
compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je
puis.--Et bientt?--Le plus tt possible,... dans quelques jours... Vous
serez averti par Justine. Adieu, mon ami.

Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdsir. Dis-moi donc
o communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et
sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a gnreusement pay pour
cela, me rpondit-elle. C'est ici de mme qu'au boudoir de la marchande
de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de mme, il s'en faut
bien.--Quoi donc! notre matresse a-t-elle t cruelle?--Oui, mon
enfant.--Peut-tre parce que vous tes mari.--Crois-tu?--Dame! je sens
qu' sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme
un petit dmon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder
rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la
marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle
d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.

Mme de Montdsir me paroissoit en effet trs dispose  m'en offrir,
mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.

Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose
venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je
commenai par crire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis
porter  la poste, et puis je me rendis chez la baronne.

Quand on lui annona le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un
cri de joie. Elle me conduisit  son cabinet de toilette, m'y plaa
devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais
non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et
des fleurs, la plus lgante coiffure dont une jeune personne ait jamais
pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis par d'une robe de pkin lilas, on
me passa le plus dcemment possible un jupon pareil, et, pour complter
la mtamorphose, mon pied fut enferm dans un petit soulier du _Cadran
bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me
donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de
femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses
propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais
s'avisa de crier de la porte: Monsieur de Belcour.

La baronne, craignant que mon pre ne pntrt jusqu'au cabinet de
toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pice voisine. Je
viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et
vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu
brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout  fait 
vous, Baronne. Vous m'avez amen la plus folle petite personne...--Dites
une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacit, de
gentillesse, d'esprit...--Cela peut tre, Madame; mais...--Point de
mais, interrompit-elle. Cependant il continua: Je vous avoue que je ne
vois pas sans chagrin mon fils embarqu dans une intrigue nouvelle. Il
me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours
absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle
reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-tre, il la
chrira moins; et sa Sophie, en vrit, mrite d'tre heureuse.--Vous
voil! je vous admire!  vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut
trouver son bonheur que dans les perptuelles adorations de son mari; et
vous avez apport du fond de votre province cette ide de l'autre sicle
que tout bon poux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un ternel
amour. Eh mais! Monsieur, d'o venez-vous? Comment! ignorez-vous encore
que maintenant un honnte homme ne se marie qu'afin de se donner une
maison, un tat, un hritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les
honntes gens dont vous parlez n'ont, aprs quelques annes de mariage,
ni tat, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous tes,
rpliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand
vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle  un
domestique.--Vous ne dnez pas chez vous? s'cria mon pre.--Non,
vraiment.--Moi qui comptois passer la soire avec vous!--J'en suis tout
 fait dsole, lui rpondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une
chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrtion, demander o vous
dnez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon
fils, peut-tre?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez,
Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur
votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune
personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous
l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas.
Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais,
j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer
de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez l, Baronne, une
excellente ide.--Et je ferois dfendre ma porte, continua-t-elle, si
vous ne craigniez pas trop l'ennui du tte--tte.--Je crains seulement
que le tte--tte ne soit trop court, rpondit-il en lui baisant la
main.

Un domestique vint dire que les chevaux toient mis. Mlle de Brumont,
presse de revoir sa matresse, trouvoit que le baron causoit trop
longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est  toi que j'en demande
pardon, Faublas rvoit au moyen d'conduire promptement son pre.

Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiff, voulut bien
recevoir un louis d'or et prendre piti de ma peine. Elle me conduisit,
par un petit escalier, dans la cour, o je trouvai le carrosse de la
baronne; puis elle se chargea d'aller dire  sa matresse que Mlle de
Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du
monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa
voiture.

Ma commission fut exactement faite; bientt je vis descendre Mme de
Fonrose: mon pre lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard
curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon
ventail.

Nous partmes. La baronne, qui rioit, me flicita du succs de ma ruse.
Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards
bien tendres, et plus d'une fois me rpta que mon pre pouvoit passer
pour un trs aimable homme, mais que j'tois bien la plus charmante
femme qu'elle et jamais vue.

Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de
Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore trs
irrite, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que
j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens,
des louanges et des caresses.

                   *       *       *       *       *




Monsieur toit avec madame, quand on nous annona chez la comtesse.
Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle! Mme de Lignolle, emporte par
un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout
d'un coup, agite d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son
fauteuil en criant: Je ne veux pas la voir. J'allois partir, Mme de
Fonrose me prvint: Cependant je vous la ramne bien repentante et bien
dsole; je vous assure qu'elle brle de mriter sa grce.--Sa grce,
aprs tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que
mademoiselle s'est permis,  notre gard, un trange procd. Ne rester
ici que deux ou trois jours, et nous planter l sans rien dire!
il falloit au moins qu'elle avertt madame quelques jours
d'avance.--Qu'elle m'avertt! s'cria la comtesse. Il et t fort bon
qu'elle m'avertt! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit
pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut
convenir que mademoiselle toit libre; elle avoit le droit de vous
demander son cong, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans
ce cas-l, je le rpte, on s'avertit mutuellement quelques jours
d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grce de vos rflexions?
Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-tre, je vous avoue que
maintenant elles me fatiguent. Le comte se tut; je pris la parole:
Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les
apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en
effet.--Comment! vous ne m'avez peut-tre pas fait une infidlit?--Et
une infidlit de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans
nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison,
cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de
Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a
paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la libert de
vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profit.--Baronne, vous
voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a
trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espce
de trahison.--Elle m'a sacrifie!--Oui, continua l'poux approbateur,
elle nous a vritablement sacrifis, si elle a t s'tablir
ailleurs.--Justement, Monsieur, s'cria la comtesse, c'est ce qu'elle a
fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez,
interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains,
qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux
et le front. Vous l'entendez! elle a t s'tablir ailleurs, elle-mme
en convient.--Madame, daignez m'couter jusqu' la fin,
permettez...--Elle a t s'tablir ailleurs! rpta douloureusement la
comtesse, qui se mit  pleurer; elle a t s'tablir ailleurs!--Chez une
femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui rpondit
Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacit. Vous faites des
questions!... Il m'adressa la parole: Quelle est cette femme chez
qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse.
Qu'importe en quelle qualit? rpliqua-t-elle encore.--Est-elle noble,
cette femme-l? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'cria-t-elle, comme mon
palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit
la comtesse, dont la colre alloit toujours croissant  chaque
interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de
mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle? Mme de Lignolle s'cria:
Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez,
Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de
mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle
Montdsir!--Montdsir, j'en tois sre; Montdsir!... Elle a pu me
quitter pour une autre!... Elle a t s'tablir chez une madame
Montdsir! Et la comtesse se remit  pleurer. La voil qui
s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner.
Tombez  ses pieds, Mademoiselle, et demandez grce. Je me jetai  ses
genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit
tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux
reproches, une paternelle remontrance.

  [4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il
    faut tre exact.

Vous tes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes
les grces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez
point  rparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si
vous tes inconstante dans vos gots, si vous ne voulez vous attacher 
personne, si vous allez vous tablissant partout, sans pouvoir vous
fixer nulle part. Qui nous avez-vous prfr, je vous prie? Une
roturire, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois.
N'tiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqu
d'gards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant
 ma femme, elle vous aimoit au point d'en tre folle. D'ailleurs, sans
compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un trs grand,
qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des
charades, et d'en faire vous-mme tout  votre aise.

Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernires rflexions
de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba
dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout  coup la sombre
douleur fit place  la joie folle sur ce charmant visage o je vis les
ris et les pleurs ensemble mls. Il m'toit ais de m'apercevoir que
Mme de Fonrose auroit, comme moi, donn de l'or pour qu'il lui ft
permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'tois, comme elle,
retenu par la crainte de donner d'tranges soupons  ce mari qui nous
regardoit, et qui devoit tre galement surpris du violent chagrin de sa
femme et de son excessive gaiet. Le comte, en effet, remarqua ma
contrainte, et voici comment il me rassura:

Vous avez l'air stupfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci
vous tonne. _Aucune affection de l'me ne m'chappe_,  moi: dans votre
absence, la belle humeur de madame s'toit visiblement altre; j'ai
dcouvert qu'il y avoit un moyen sr de lui rendre sa gaiet, je lui ai
parl charade: aussitt voil madame riant comme une folle. J'ai rpt
plusieurs fois l'exprience, et toujours avec le mme succs. Vous en
tes vous-mme tmoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez,
voil un redoublement.

En effet, la comtesse recommena de plus belle, et Mme de Fonrose ne se
gna plus; je fus comme elle entran, et M. de Lignolle lui-mme ne put
voir trois personnes s'gayer de si bon coeur, sans se mettre de la
partie. Nos bruyans clats de rire durent tre entendus de tout le
voisinage.

Cependant, quoique Mlle de Brumont se pmt de rire, le chevalier de
Faublas ne perdoit pas la tte. D'une bouche avide il pressoit les lis
d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit
doucement les plus jolis genoux du monde. Pardonnez-lui, dit  la
comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne
perdoit aucun dtail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, rpta
le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et
par des signes, se baissa deux fois pour me glisser  l'oreille ces
paroles tout  fait encourageantes: Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez
ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'criai-je  mon tour, d'une
voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je
vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, rpondit-elle en m'embrassant,
et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais 
condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdsir.--Oh!
non.--Et que vous n'irez jamais vous tablir ailleurs que chez
moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous
embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous
embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'cria M. de Lignolle, charm de la
joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous
pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.
Il m'honora de plusieurs baisers. Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je
vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart
d'heure vous m'avez bien amuse.

--Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes  rien! reprit le
comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne
humeur, comme la paix s'est faite aussitt que... La comtesse
l'interrompit: A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous
bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la ntre?--Bon! c'est
qu'elle n'est pas exacte, rpondit-il.--Voil une bonne raison! s'cria
Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?
Je lui rpliquai en montrant la comtesse: C'est madame qui l'a
faite.--Oui, rpondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait
faire.--N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut
la recommencer. La comtesse repartit: C'est notre intention,
Madame.--Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.--Cela
vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.--Assurment, Madame, et
beaucoup; je voudrois mme pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir
vous enseigner...--Je vous rends mille grces, interrompit-elle; je ne
veux plus dsormais d'autre prcepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs,
Monsieur, ce seroit peut-tre bien inutilement que vous essayeriez de
devenir le mien.--Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en nigmes
qu'en charades, plus de cinq cents pomes: ce seroit un vrai travail
pour moi de me remettre aux premiers lmens.--Cependant, Monsieur, lui
dis-je, je prendrai la libert de vous observer que madame la comtesse
est jeune, curieuse et presse d'apprendre.--Eh bien! Mademoiselle, vous
n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe
de connotre; vous tes, j'en suis sr, trs en tat de donner
d'excellens principes  votre colire; et, par exemple, quand une fois
vous l'aurez commence, je m'engage volontiers  la finir.--Non pas,
s'il vous plat: je prtends n'en cder  personne la gloire et le
plaisir.--Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empchera pas de
m'intresser vivement aux progrs de votre colire.--Monsieur, ce que
vous avez la bont de me dire est trs propre  m'encourager. Je
donnerai de bonnes leons  madame la comtesse, je vous le
promets.--Donnez, Mademoiselle, donnez.--Je ferai plus d'une charade
avec elle, je vous en rponds!--Faites, Mademoiselle, faites!--Ainsi,
Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous
dplaire, m'occuper de ce petit travail-l.--Eh! bon Dieu, Madame, toute
la journe, si cela vous amuse.--Bon! reprit-elle, je suis contente. Je
m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un
droit que je n'eusse pas; mais,  prsent que vous m'en avez donn la
permission, me voil tout  fait  mon aise.--A la bonne heure; mais je
vous engage  recommencer celle que vous avez seulement bauche
ensemble: car srement je l'aurois devine, si elle avoit t bien
faite... Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise
honte; recommencez cela, faites-le mieux.--J'y tcherai, Monsieur.--De
votre mieux et le plus tt possible.--Ah! tout  l'heure, si madame le
veut.--Non, interrompit la baronne, dnons, dnons, aussi bien vous
aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine. Je crus
avoir mal entendu. Quoi! la quinzaine? lui dis-je.--Vraiment,
rpondit-elle. Le terme vous parot court! je le conois; mais je n'ai
pu obtenir qu'il ft plus long.--Obtenir!...--J'ai tent l'impossible,
Mademoiselle: car je savois combien vous dsiriez prolonger votre sjour
chez la comtesse.--Certainement,... mais...--Mais vos parens sont
demeurs inflexibles.--Vous dites, Madame, que mes parens...?--Ils ne
vous ont accord que quinze jours.--Vous dites que mes parens m'ont
accord...--Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les dterminer  se
priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous possder chez
eux.--Quinze jours, Madame la baronne! Vous tes sre?...--Je suis sre,
Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps;
arrangez-vous d'aprs cela, dans quinze jours je vous remmne, c'est une
chose convenue.--Convenue!--Oui, Mademoiselle, dcide.--Dcide,
Madame!--Irrvocablement dcide, Mademoiselle.--Ah! ah!--En attendant,
je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez
bien.--Oui, Madame.--Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos
parens.--Oui, Madame.--Ainsi vous aurez perptuellement de leurs
nouvelles.--Oui, Madame.--Et ils recevront continuellement des
vtres.--Oui, Madame.--Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre
eux.--Je le sais; c'est mme un de mes grands-parens, celui-l, je
crois?--Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre
absence.--Ah! je vous en serai bien oblige.--Je ne doute pas que
d'abord cette sparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres;
mais je lui ferai entendre raison l-dessus.--Vous me rendrez un vrai
service.--Je vous rponds qu'il ne sera pas fch.--Madame, je m'en
rapporte  vous.

On conoit que je demeurai trs surpris de la manire artificieuse et
hardie dont la baronne venoit de m'tablir, pour ainsi dire malgr moi,
chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien
fch, car peu de gens me croiroient; mais du moins,  ma Sophie!
j'assurerai qu' l'instant mme je pris intrieurement la ferme
rsolution de conserver mes relations avec Mme de B..., pour tre, en
cas de besoin, promptement inform de ses dcouvertes et pour me
conduire en consquence.

Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose,
demanda si mes parens demeuroient maintenant  Paris; la baronne
rpondit qu'ils y toient _incognito_ pour des raisons qu'elle savoit,
mais qu'elle ne pouvoit dire.

Nous allons nous mettre  table: je fus plac entre le mari et la femme;
de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une
main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien.
Aussi M. de Lignolle se ft-il tonn de nos frquentes distractions, si
Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'et vingt
fois relev la conversation prte  tomber, et vingt fois ne nous et
trs habilement avertis de nos imprudences ou tirs de nos rveries. Au
dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit
qu'elle voult me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occup,
soit qu'elle prt quelque plaisir  me tourmenter un peu, la baronne
s'avisa de me porter un coup plus difficile  parer que tous les autres.
A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le
chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.--Qui, le chevalier de
Faublas? demanda le comte.--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce
joli garon qui, sous des habits de femme...--S'est introduit chez le
marquis de B...?--Oui, oui.--Et l'on a remis en libert ce mauvais
sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemur pour le reste de sa
vie?--Comte, vous tes bien svre. On dit que c'est un trs aimable
enfant.--Un fieff libertin, qu'on auroit d fouetter en place
publique! La baronne alors m'adressa la parole: Mlle de Brumont ne dit
mot; est-elle de l'avis de monsieur?--Non, Madame, pas tout  fait,
non... Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable;
il est bien jeune encore:  moins qu'il n'ait commis de ces
fautes...--Il a fait des horreurs, s'cria M. de Lignolle. Vous ne savez
donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il
a quitt les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entr
dans le lit de la marquise de B..., presque sous les yeux de son mari.
N'est-ce pas affreux?--Permettez que je vous arrte, Monsieur; ceci ne
me parot pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble  une
femme si bien qu'on s'y mprenne?--Cela n'est pas ordinaire, mais cela
s'est vu.--Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la
comtesse.--Il faut le croire, rpondit-il, car c'est un fait. Au reste,
ce marquis de B... n'en est pas moins un imbcile avec ses connoissances
physionomiques. C'est la science du coeur humain qu'il faut possder.
Je l'interrompis: Il me parot que, si vous aviez t  la place du
malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous et pas fait sa dupe.--Oh!
soyez-en sre. Je n'ai peut-tre pas plus d'esprit qu'un autre; mais je
suis observateur, je connois le coeur de l'homme, et _nulle affection de
l'me ne m'chappe_.--Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour
revenir  notre mauvais sujet, je vais un peu vous tonner en vous
apprenant qu'il a l'obligation de sa libert  la marquise.--A Mme de
B...? s'cria le comte.--A Mme de B...! s'cria la comtesse avec
beaucoup de vivacit.--A Mme de B...! m'criai-je moi-mme, en jouant
l'tonnement.--A Mme de B..., rpta froidement la baronne. Tout le
monde l'assure. La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole:
Quoi! c'est la marquise?...

Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise,
inquite et fche, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque
imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me htai de
l'interrompre: Adressez-vous  madame la baronne. Qu'allez-vous me
demander,  moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable? M. de
Lignolle daigna me seconder. Une fable, comme dit fort bien
mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait os...--Il
n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une
fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans
reproche, trouve fort scandaleux l'vnement que j'annonce, et que, dans
l'innocence de son coeur, elle refuse d'y croire, cela me parot fort
naturel. Je ne puis mme, en passant, m'empcher de blmer la comtesse,
qui a dj quelque usage du monde, d'avoir t tout  l'heure tente de
questionner, sur certaine matire, une personne aussi inexprimente que
l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme
d'esprit, homme de tte, M. de Lignolle, qui a l'exprience du monde, de
la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond,
excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun
sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et parotra mme
vraisemblable  quiconque connot les moeurs de ce sicle de corruption,
voil ce que je ne conois pas.--Encore, rpondit le comte, faudroit-il
que j'eusse particulirement tudi le caractre de Mme de B... Je ne la
connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.--Et moi,
malheureusement, pour l'avoir souvent rencontre dans mon chemin. Je
pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la
plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le
savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux
tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimule: il faut les
croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-l lui
reconnoissent de grands talens; tous gnralement conviennent qu'elle
est ne pour l'intrigue. Les uns s'tonnent que l'ambition puisse rgner
avec tant d'empire dans un coeur qu'ils croient fait pour des passions
plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupe de plus grands
intrts, ne conoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour
l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un
continuel mlange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce
qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle tonne ses
ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle
les fatigue de sa tranquille patience et de sa persvrance ternelle.
Tantt c'est le tigre irrit qui s'lance sur le chasseur et le
terrasse, et tantt le chat sournois qu'on voit des heures entires tapi
prs de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour
preuve de sa rare capacit que la manire dont elle s'est releve plus
puissante aprs sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier
de Faublas fit tant de bruit, nous la crmes perdue, elle seule eut le
courage de ne pas dsesprer de sa fortune. Vous dire comment elle
persuada  son mari coiff, battu et mcontent, qu'il n'toit pas un
sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui
nous voyons qu'ils vivent trs bien ensemble. Au reste, c'est l le
moindre des succs qu'elle s'toit promis: ds qu'elle eut enchant le
bon poux, elle songea  dlivrer l'ami charmant. Pour cela, que
fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il
jouissoit d'un lger mrite et d'une fortune considrable, M. de ***,
depuis longtemps, toit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit
au ministre. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux
premires places; aprs quatre mois d'efforts elle culbute le ministre,
effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux comptiteur
qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa
bienfaitrice ne ddaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez
tonne, Mademoiselle de Brumont?... Hlas! oui, la belle victime s'est
immole... Elle a gnreusement consomm le grand sacrifice. Ainsi Mme
de B... retrouve son premier crdit, qu'elle augmente encore. Ainsi le
chevalier de Faublas est rendu  la socit, pour y faire, si nous n'y
prenons garde, quelque nouvelle incartade.

Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que
m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale;
fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je
ne trouvois gure probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la
comtesse ft encore amoureux de Mme de B...; cependant j'entendois
s'lever du fond de mon coeur une voix secrte qui me crioit que la
marquise auroit d me laisser en prison. Oui, dans mon dplaisir
extrme, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils
auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours
impriment que l'homme est naturellement ingrat?

Mme de Lignolle, mcontente de mon chagrin, qu'il n'toit pas malais
d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: Vous avez l'air bien
srieux, Mademoiselle?--Vraiment oui, dit le comte. Je ne rpondis rien
 la comtesse parce que la baronne, habile  deviner et prompte 
prvenir les imprudences de son amie, dj s'toit empare d'elle, et
tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre  la retenir et
 la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle
et lui confier un grand secret: Monsieur, si j'ai bonne mmoire, vous
m'avez autrefois tmoign le dsir qu'il ne ft jamais question
d'amourette et de galanterie devant votre jeune pouse. Il me rpondit:
Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de
l'humeur, je me laisse entraner, et j'oublie mes rsolutions. Au reste,
je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais
profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose. Il me tint
cruellement parole; je fus, toute la soire, oblig de deviner des
charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'me.

A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle
appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite  la
comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil  Mlle de Brumont. De ces
deux souhaits si contraires, un seul pouvoit tre exauc: la comtesse
eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu.

Ne vous en tonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce
matin, Justine m'a passablement occup. Songez  ma dtention trop
longue, songez que l'conomique rgime du clibat, rigoureusement gard
pendant cent vingt mortels jours, a d convenablement me prparer aux
excs dispendieux de plusieurs nuits heureuses.

Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontr la satit
dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de
vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez
courage: faites-vous mettre  la Bastille, restez-y quatre mois
seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez
capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos
matresses! Ah! que de fois vous leur direz: Je vous aime, si elles
vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous
les retrouvez fidles!

La mienne l'toit, et jura de l'tre toujours. De mon ct, je la
rassurai si bien que le lendemain matin son coeur ne conservoit aucun
soupon jaloux. Nous fmes ensemble un djeuner charmant, car nous ne
fmes pas gns par la prsence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant
pour Versailles, o il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommand
de tenir fidle compagnie  sa femme et d'avoir bien soin d'elle.

Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangrent mes
cheveux, ses petites mains m'habillrent. Il est vrai que je n'en fus ni
mieux coiff ni mieux vtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je
lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien,  ce
qu'elle disoit, tous les services que j'avois reus d'elle. La matine
tout entire, comme un instant, s'coula dans ces occupations si douces.
Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongrent nos travaux et
les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si
vive, est devenue plus tourdie de moiti; Faublas, que vous connoissez,
seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie,
nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu' quel
point nos caprices peuvent tre amusans, et nos espigleries piquantes.
Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats.
Reprsentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intressant, et nos
raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse,
je viens de faire  ma matresse une malice presque impertinente, et,
pour m'attirer plus srement le chtiment que je mrite, j'ai l'air de
vouloir m'y drober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et
sur mes pas se prcipite dans la sombre alcve o je parois chercher 
me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis dcouverte et
saisie; mais le vainqueur, tout  coup vaincu, reconnot trop tard le
pige qu'on lui tendoit, il tombe et demande grce; je reste inexorable,
et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux
effarouchent, si dans vos svrits vous voulez du moins vous montrer
quitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui
gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en
compte  peine seize; nous sommes deux enfans.

Mme de Lignolle n'avoit pas fait dfendre sa porte pour tout le monde.
Nous remes, dans l'aprs-dner, la visite de Mme de Fonrose, qui
m'apporta des nouvelles de mon pre, et celle de la marquise
d'Armincour,  qui sa nice avoit mand le retour de Mlle de Brumont. La
bonne tante, enchante de me revoir, me prodigua les complimens.
Pntre pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oubli
que je runissois,  l'avantage assez commun de tout connotre, le rare
talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante,
je l'avois puissamment aide  donner  son lonore[5] des instructions
de premire ncessit. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit
tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer  la reconnoissance,
trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui
apparemment me jugeoit ingrat, s'effora, par toutes sortes de moyens,
d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il toit
impossible de l'y dcider, elle prit elle-mme le parti de rester avec
nous. A minuit, nos deux convives se retirrent; la mme jolie femme de
chambre qui m'avoit habille s'empressa de dtruire son ouvrage, et
l'amie de la comtesse redevint son amant.

  [5] Rappelez-vous que c'toit le nom de baptme de la comtesse; nous
    en aurons besoin.

Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je
n'tois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans
l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans droger, se mettre en
condition comme j'y eusse t. Vraiment! le matin prsider  la toilette
de madame, causer l'aprs-dner dans son boudoir, et le soir entrer dans
son lit, je ne vois rien l qu'un jeune homme bien n doive trouver
pnible et ne puisse faire honorablement. Quant  moi, je sais bien que
je remplissois les diffrens devoirs de ma place avec grand plaisir et
sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manires, je me
trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi.

Aussi bien que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non,
mon pre, non. Quoique deux journes seulement se fussent coules
depuis notre sparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma
Sophie! je brlois du dsir d'aller chez Justine savoir si Mme de B...
n'avoit rien appris de ton sort, et l'ide de tes infortunes
empoisonnoit mon coupable bonheur.

Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma matresse un dml
srieux ds que le jour parut. Je crois que tu pleures, s'cria la
comtesse tonne; qu'as-tu donc? Lui avouer que je donnois ces larmes 
l'absence de Sophie, c'et t vraiment une cruaut; j'aimai mieux me
permettre un officieux mensonge. Je m'afflige parce qu'il faut, mon
lonore, que je vous quitte pour quelques heures.--Me quitter! pourquoi
faire?--Une visite...--A qui?--Pas  mon pre, car il me retiendroit, et
je veux revenir; mais  ma soeur.--A ta soeur! mon bon ami, rien ne
presse.--Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.--Tu ne le
peux?--Non.--Absolument?--Absolument.--Eh bien, j'irai avec toi.--Quelle
ide! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu' me
reconnotre.--Nous baisserons les stores.--Oui! ne faut-il pas toujours
descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te
mne  ce couvent?  quoi cela ressembleroit-il?--Je t'attendrai  la
porte.--Eh! non, non.--Vous ne voulez pas?--Je le voudrois de tout mon
coeur; mais...--Vous me trompez.--Ma jolie petite amie, peux-tu le
croire?--Je le crois: vous mditez une infidlit.--lonore!...--Ce
n'est pas chez votre soeur que vous allez, mais chez cette indigne
marquise, ou peut-tre chez cette petite sotte de Montdsir.--Ma chre
lonore!...--Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez:
car je vous dfends de sortir.--Vous me le dfendez?--Oui, je vous le
dfends.--Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra
bien le permettre; quant  moi, je vous dclare que je ne le souffrirai
pas, et que je veux sortir tout  l'heure.--Et moi, Monsieur, je vous
dclare que vous ne sortirez pas.--Je ne sortirai pas?--Non.--Ah! nous
allons voir.

Je fis un mouvement pour me prcipiter hors du lit; de la main droite,
elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de
sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayes
accoururent  sa porte. Elle leur cria: Qu'on dise au suisse qu'il
tienne l'htel exactement ferm et qu'il ne laisse sortir aucune des
femmes de ma maison.

Cette manire de garder un amant me parut si neuve que je fus oblig
d'en rire: ma gaiet plut  la comtesse, qui se mit  rire aussi.
Quelques minutes se passrent dans le dlire de cette joie; nous nous
levmes ensuite, et, quand je fus habille, la querelle recommena.

lonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux
heures je serai de retour.--Mademoiselle de Brumont, je te donne ma
parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.--Quoi! srieusement,
Madame?--Trs srieusement, Monsieur.--Comtesse, je n'essayerai point de
forcer le passage, parce qu'ajouter  votre imprudence une imprudence
encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de
la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le
pouvoir de retenir votre amant chez vous malgr lui, et qu'une fois
libre, il pourra tarder longtemps  venir reprendre un joug que vous lui
aurez rendu pesant.--Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!...
Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... J'irai chez
toutes tes matresses les unes aprs les autres: chez cette Mme de
Montdsir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander 
son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui dclarer que je
suis ta femme aussi... Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est mari
qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment pouse; c'est toi seul,
mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une
infidlit? Pendant que tu tois  la Bastille, je n'avois de
rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler,
m'impatienter et gmir... Est-ce Mme de B... qui t'attend? Avoue-le, je
te le pardonne, si tu n'y vas pas... Quel avantage a-t-elle donc sur
moi, cette Mme de B... que tu me prfres? Est-elle belle? Je suis
jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante
bien, je danse mieux, et je vais tout  l'heure, si tu le veux, te jouer
sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de
l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime
davantage, et je suis plus jeune, plus frache, plus aimable. Je te le
dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et
nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un aprs l'autre,
nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a
pass si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette
journe-ci ne nous parotra pas moins courte que celle d'hier.--Tout
cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde
que votre prisonnier ne vous chappe: car, en quittant sa chane, il la
brisera.--Vous osez rpter encore... Mettez mon courage  cette
horrible preuve, et vous verrez,... perfide! Je vais partout  votre
poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je
me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que
je vous adore, ingrat que vous tes!... Grands dieux! o suis-je? Je ne
me connois plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fch, ne sors pas...
Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens,
regarde, je pleure, je suis  genoux.

Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrmes en
pourparler, nous capitulmes. J'obtins qu'on iroit tout  l'heure lever
chez son suisse la dfense qui me tenoit aux arrts chez elle; mais elle
obtint que je ne sortirois pas.

Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, rsolu de voir
Justine  quelque prix que ce ft, je parlai de ma soeur  la comtesse.
L'interminable dispute alloit s'chauffer, lorsqu'au coup de marteau du
matre, les portes de l'htel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle
accourut  l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit,
il s'cria: Flicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le
brevet d'une pension de deux mille cus.--Pour qui? demanda la
comtesse.--Pour moi, rpondit-il de l'air du monde le plus
satisfait.--Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez
content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?--Je
n'ai pas pu l'obtenir plus forte.--Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un
ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari.
Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'tonne que
vous l'ayez sollicite; vous, Monsieur, qui possdez plus de douze cent
mille livres de biens-fonds, et  qui j'ai apport prs du double en
mariage.--Madame, on n'est jamais trop riche.--Eh! Monsieur, tant
d'honntes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grces
de la cour se rpandre sur ceux qui en ont un vritable besoin?--Il est
vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs
s'toient mis sur les rangs; je n'ai pas t seul favoris. Les brevets
sont: d'Apremont, que vous connoissez...--Une seule de ses terres lui
rapporte vingt mille cus!--Et de Verseuil...--Il est lieutenant d'une
province!--Et d'Hrival, aussi.--Son oncle, ancien ministre, l'a charg
de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.--Et
Flainville, encore.--Il a, par l'agiotage, quadrupl l'opulente
succession de ses pres!--Et puis un monsieur de Saint-Pre... Mais non,
je me trompe, celui-l n'a rien obtenu.--Ah! le brave homme!
m'criai-je. Quel dommage!--Vous le connoissez? me dit la
comtesse.--Oui, Madame. Un vieux officier plein de mrite et de courage!
Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert,
et le rcit des malheurs qui ont renvers sa fortune vous intresseroit
vivement.--Il est pauvre? s'cria-t-elle.--Trs pauvre. On s'est montr
du moins assez juste pour recevoir l'an de ses garons  l'cole
militaire, et sa fille cadette  Saint-Cyr.--Il a beaucoup
d'enfans?--Trois autres demeurent encore  sa charge, et, comme lui,
languissent dans un village du Languedoc...--L! dites-moi, n'est-ce pas
une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence
enlvent  cette famille infortune son honorable et dernire
ressource?... Elle se tourna vers son mari: N'en tes-vous pas
honteux?--Honteux de quoi? rpondit le comte: si ce monsieur est
malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oubli, qu'il se montre. Que
fait-il dans sa province? qu'il vienne  Versailles; qu'il paroisse 
l'OEil-de-Boeuf. Est-ce  moi de l'aller chercher? Il a fait de
malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas t
blesss comme lui? N'est-il pas guri comme eux? A la cour, ce ne sont
pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des
amis, de la patience et de l'importunit. Si rien de tout cela ne manque
 M. de Saint-Pre, son tour viendra. La comtesse repartit avec
vivacit: Mais, sans vous, peut-tre son tour toit venu. M. de
Lignolle, affectant le ton de la supriorit, rpliqua: Que vous tes
enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que,
pour faire place  ce monsieur, je me fusse bonnement retir; d'autres,
moins dlicats, l'auroient cart. D'ailleurs, si dans la vie on toit
arrt par la foule des petites considrations particulires, on ne
songeroit jamais  soi. Mme de Lignolle rougit, plit, frappa des
pieds. Brumont, vous l'entendez! voil de ces raisons qui me mettent
hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!... Monsieur, je ne connois,
comme vous le dites bien, ni le monde, ni le coeur humain, ni, Dieu
merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'coute ma conscience: elle
me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, tromp le roi et
vol des malheureux.--Madame, l'expression...--Oui, Monsieur, vol! Son
mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus
calme elle continua: Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours,
de vous dmettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Pre, je vous
dclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les
ans deux mille cus par une voie indirecte et par forme de
restitution.--Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous
gner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que
vous vous tes rserve pour votre entretien.--Ne vous en flattez pas,
Monsieur, je ne toucherai point  cette portion de mon revenu. Quoique
je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous rpter ce
que je vous ai dj dit cent fois: je ne me consolerois pas de dpenser
follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a
dans nos terres des misrables qui manquent de pain. Je ferai de mes
conomies un emploi selon mon coeur. Quant  la dette que vous venez de
contracter envers M. de Saint-Pre, vous l'acquitterez avec les biens
qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes
diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-pit pour vous,
nous verrons si vous ne les retirerez pas.--Non, Madame.--Non? je pense
que vous osez dire non! Moi, je vous rpte que je le veux, et que cela
sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point
 bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma sparation ne
seroit pas difficile  obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne,
je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets
amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du
monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je
me dispute avec lui pour empcher des lsineries ou des injustices.
Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction
de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique
bonheur est de thsauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui
qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'esprance de
les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatraux:
car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en
aura jamais,...  moins qu'une malheureuse charade...

Depuis un quart d'heure la comtesse toit fort en colre; tout  coup
elle se mit  rire comme une folle. Cependant, aprs un court moment de
rflexion, elle reprit:

A moins qu'une malheureuse charade... ne lui tienne lieu d'un enfant
chri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui cotent
rien  faire... A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les
miens. L'automne dernier, je dsirois aller faire un tour dans le
Gtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que
depuis vous avez fait  ma terre un voyage que vous vouliez que
j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystrieuse visite
m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prtends qu'on ne change rien 
leur condition; je prtends que les vassaux de la marquise d'Armincour
n'aient pas  se plaindre d'tre devenus ceux de la comtesse de
Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'leva parmi vous; elle fit de
vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens
plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit  me chrir,
elle m'apprit  vous respecter, elle m'apprit  tre heureuse de votre
bonheur, fire de votre amour et riche de vos prosprits. Souvent elle
me disoit, je m'en souviens avec dlices, elle me disoit: lonore, ne
trouves-tu pas bien doux d'avoir,  ton ge, autant d'enfans qu'il y a
d'habitans dans ce village? Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens,
je veux vous ramener votre mre. Elle ne vous parotra pas trop vieille
encore, et j'espre que maintenant, comme lorsqu'elle toit plus petite,
vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos
ftes, ouvrir vos bals, prsider  vos banquets, rcompenser vos
laborieux garons, et couronner vos jolies rosires.

Tout  l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se
remplir de larmes.

Monsieur, reprit-elle aussitt avec beaucoup d'imptuosit, je pars
demain.--Demain! Madame, c'est trop tt; la saison...--Pardonnez-moi,
Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramne les beaux jours. Il fait
un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gtinois, j'y reste
quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires
seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en
Franche-Comt. J'ai aussi des enfans dans ce pays-l.--Mais,
Madame...--Monsieur, demain je pars, c'est une chose dcide.
J'emmnerai Mlle de Brumont. Si vous tes prt, vous viendrez avec nous.
Avez-vous affaire? Ne vous gnez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes
travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme galement incapable de
contribuer au bonheur ou de compatir aux misres de personne.

A l'instant mme elle ordonna qu'on prpart ses malles et sa voiture de
campagne. M. de Lignolle s'en alla mcontent et soumis.

Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intrt le
plus tendre rgner sur son visage, o le feu de la colre venoit de
s'teindre: mon coeur se pntroit du sentiment dlicieux dont le sien
paroissoit vivement mu. La sensibilit, fille de la Providence et
quelquefois du malheur, soeur de la commisration et mre de la
bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'ternelle
propagation de notre espce, nous fut accorde  nous autres hommes,
afin que nous pussions tre aims, et  vous, nos douces compagnes, pour
que vous eussiez  tout ge et en tout temps un sr moyen de plaire. Au
moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne
puisse rajeunir son expression touchante; et tel est mme son admirable
pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille
agrmens  la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de
Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son
extrme jeunesse, et soyez moins tonn d'apprendre qu'une cause en soi
digne d'loges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables.

Quelques minutes aprs son dpart, M. de Lignolle revint  l'appartement
de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. Vous vous tes
enfermes? cria-t-il.--Oui, Monsieur, rpondit-elle.--Pourquoi
donc?--Parce que nous recommenons notre charade.--Est-ce une raison
pour que je n'entre pas?--Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous
ai dj dit, Monsieur, que je ne voulois pas tre drange quand je
composois. Revenez dans un quart d'heure, la leon sera peut-tre
finie.

Elle ne dura pas si longtemps, la leon; mais, aprs l'avoir prise et
donne, l'colire et le disciple eurent une petite explication qu'il ne
falloit pas que tout le monde entendt.

lonore, ma charmante amie, tout  l'heure je t'coutois avec
transport prcher  ton mari, qui ne les connot pas, des vertus que
j'idoltre. Tu m'es devenue plus chre, tu me parois plus jolie.--Eh
bien, me rpondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours
elle m'a rpt qu'un air de bont paroit une figure mieux que tous les
chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en
aperoit. Oh! que je suis contente! s'cria-t-elle en faisant un saut de
joie; que je suis contente d'tre bonne, puisqu'en effet cela me rend
plus aimable  tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour
davantage; tiens, mon ami, j'ai mes dfauts comme tout le monde. Je suis
vive, imprieuse, colre; on me croiroit mchante, et dans le fond il
n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu
me dcouvriras des qualits nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu
verras!... Demain, je t'emmne  ma terre, en es-tu bien aise?--J'en
suis enchant, ma petite amie.--Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble:
ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?--Au moins d'un
pouce.--Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sr! Cela te
fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?--Grand plaisir, assurment. Pour
revenir  la question que tu me faisois tout  l'heure, je suis enchant
d'aller  la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il
faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adlade, et que j'y aille
seul.

Ici recommena notre dispute, qui cette fois se termina tout  mon
avantage. J'eus mme le bonheur de faire comprendre  la comtesse qu'il
ne falloit pas qu'elle me donnt son carrosse. On fit avancer un honnte
fiacre,  qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adlade; mais,  quelques
pas de l'htel, je priai mon phaton de me conduire _incognito_ chez
Justine.

La paresseuse toit encore au lit, o M. de Valbrun causoit avec elle.
Tous deux pourtant, ds qu'on eut annonc Mlle de Brumont, lui crirent
d'entrer. Je fus reu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte,
tout  fait exempt de jalousie, trouvoit,  me voir chez sa matresse,
autant de plaisir qu'il mit d'affectation  me l'assurer; mais je sais
bien que Mme de Montdsir faisoit des efforts malheureux pour que M. de
Valbrun ne vt pas qu'elle lui prfroit M. de Faublas. La pauvre
enfant, encore un peu neuve dans son mtier, remplissoit difficilement
sa tche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider  sortir d'embarras
que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fche de m'apprendre
qu'elle n'avoit aucune nouvelle  me donner de la part de la marquise,
et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec
Mme de Lignolle pour le chteau de ***. Le vicomte me promit, de son
ct, qu'il ne diroit point  la baronne en quel endroit il m'avoit
rencontr.

Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma
soeur. Parotre devant elle dans mon nouveau travestissement, c'et t
beaucoup affliger ma chre Adlade et commettre une imprudence inutile.
Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre  la
tourire un petit billet, par lequel j'apprenois  Mlle de Faublas que
son frre alloit passer quelques jours  la campagne.

En effet, le lendemain de bonne heure nous partmes, Mme de Lignolle et
moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit esprer qu'il
lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je
n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune
matresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas
non plus jusqu' quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on
ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il toit
prs de cinq heures lorsque nous arrivmes  son chteau, distant de
Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dn; je sentois un vif
dsir de me mettre  table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre
soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commenmes par aller visiter
l'appartement qu'on lui avoit prpar; elle fit dresser un second lit 
ct du sien. Il toit dsormais dcid que Mlle de Brumont coucheroit
partout o coucheroit Mme de Lignolle.

Cependant, la nouvelle de notre arrive s'tant rpandue dans les
villages dont la comtesse toit seigneur, il y eut le soir mme grand
concours au chteau. Mme de Lignolle ne reut point la triste et
crmonieuse visite d'un campagnard gentilltre, fier de son antique
inutilit, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs
privilges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entire de ces
hommes presque partout ddaigns et partout respectables,  qui la
plupart de nos gens prtendus _comme il faut_ ont persuad que le
premier des arts toit un vil mtier. Moins crdule et plus fortun,
chacun des honntes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la
conscience de ses talens en particulier, et en gnral le noble orgueil
de son tat. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste
assurance; tous toient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les
avoit protgs; tous, en se flicitant du retour de la comtesse,
s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel
qu'il lui plt de rendre  la nice les bienfaits dont la tante les
avoit combls. Presses autour de ma charmante matresse, les femmes
l'accabloient de remerciemens et d'loges, les filles la couvroient de
fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de
l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms,
elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux,  la bonne
Nicole une obligeante question, un compliment flatteur  la jeune Adle,
une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquitoit avec intrt de la
situation des affaires communes; en vrit, vous eussiez dit une tendre
mre tout  l'heure revenue au sein de son heureuse famille.

lonore, lui dis-je, ma chre lonore, vous mritez d'tre l'objet de
l'allgresse gnrale, car vous paroissez la sentir vivement.--Trs
vivement, mon ami, je t'assure, je suis touche jusqu'aux larmes.
Jamais, cet hiver, la plus intressante tragdie ne m'a si fort mue.
Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne
font de bien  personne, courent  Paris s'attendrir, au thtre, sur
des maux factices?--Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos
salles, ce n'est que le _tiers tat_ qui pleure. Les gens prtendus
_comme il faut_ ne savent pas mme quand l'acteur est l; ils vont  la
comdie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors.
Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'tourdissent, pendant
quelques heures, sur l'ennui qui les dvore.--Tu as raison, j'ai cru
moi-mme m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je
passerai la plus grande partie de l'anne dans mes terres; et je veux
employer en bonnes oeuvres l'argent que me coteroit une loge  chacun
des trois spectacles.--Ah! mon amie, que les journes alors te
parotront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu
n'auras pas un moment  perdre. Du ct des plaisirs, tu y gagneras
beaucoup encore, je crois; les scnes intressantes viendront te
chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amuse et
attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs  essuyer et des
transports de joie  contenir?...--Eh bien! s'cria-t-elle, me voil
dcide, je resterai dans mes terres,... pourvu que tu ne me quittes
pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidle...--Comment ne le serois-je
pas, ma charmante amie? O trouverois-je, avec plus de vertus, tant...

Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empcha
d'achever.

Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de
Lignolle.--Toujours.--Tu ne t'occuperas jamais que de moi?--Que de
toi... Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont
jolies.--Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me rpondit-elle.
Vraiment je suis tente de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans,
et de beaux enfans, parce que les pres sont contens de leur sort.--Non,
n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal  l'espce humaine par
les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours
qu'il commande, par les guerres frquentes qu'il ncessite, le commerce
enlve tous les jours des bras  l'agriculture. Un flau destructeur
qu'il amne avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, dcimer
les plus beaux hommes, qu'il prcipite  jamais dans le vaste abme des
capitales, o s'engloutissent les gnrations. Que reste-t-il pour
cultiver nos champs dserts? Quelques tristes esclaves condamns 
l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des
rpartitions, ayant gard pour eux l'oisivet avec la considration, les
exemptions avec les richesses, laissent  leurs vassaux la misre et le
mpris, le travail et les impts. Si la misre avilit l'me, les
chagrins altrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les
visages o ils s'attachent d'ineffaables marques, plus hideuses que les
rides de la vieillesse et que les difformits de la laideur; des marques
de rprobation, qu'un pre malheureux transmet  sa postrit, comme lui
voue  toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abtardit en
mme temps que l'espce diminue. Partout o vous verrez le paysan peu
nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misrable.

Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui
m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de
cent couverts avoient t mis sur une immense table circulairement
dresse dans un salon de verdure aussitt illumin. Les violons aussi
venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous range
attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garon; je
fis de mme, et le bal commena.

L'heure du souper vint trop tt pour les danseuses et pour leurs amans,
mais au grand contentement des mamans et des pres, qui sont toujours,
en pareil cas, plus presss de se mettre  table que les enfans. Mme de
Lignolle voulut que je l'aidasse  faire les honneurs du festin; nous
nous retirmes lorsque aprs que, tous les convives ayant port
plusieurs sants  leur htesse et  sa tante chrie, les vieillards
entonnrent des chansons  Bacchus et les jeunes gens des hymnes 
l'amour.

Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigu de l'exercice des nuits
prcdentes, je ne gotai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre
plaisir que celui de dormir tranquille auprs d'lonore tonne. M. de
Lignolle  ma place n'et fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en
glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour
moi; l'amour, toujours juste, avoit dcid que, dans la matine du
lendemain, ma jeune matresse obtiendroit un ddommagement.

Il n'toit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me
faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit  goter
quelque repos  l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zphyr
balanoit mollement le feuillage du cdre et du saule, de l'rable et du
mlze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches maries et
confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un
ruisseau, tout  l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours,
caressoit de son onde argente les fleurs qui bordoient ses rives. Au
fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le
chvrefeuille et l'aubpine ensemble entrelacs, toit une grotte
mystrieuse, dernier asile de l'amour.

Joyeux, je m'avance; et quel est mon tonnement quand je lis  son
entre cette inscription: _Grotte des charades_! Grotte des charades!
m'criai-je.--Grotte des charades! rpta la comtesse; il ne faut pas
demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le
comte est venu s'exercer ici l'automne dernier; puis, d'un ton
majestueux, elle reprit: _Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y
entrer? Et son oeil plein de feu m'invitoit  rparer les torts de la
nuit dernire. J'eus l'audace de pntrer avec elle dans ce lieu de
dlices; un lit de mousse sembloit y avoir t prpar des mains de
Vnus, il reut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendmes
plus ni les oiseaux, ni le zphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit
de mriter son nom, que, peut-tre, nous allions lui confirmer encore,
lorsque l'approche d'un profane nous fora de suspendre nos transports.

C'toit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque
arrive. Ah! ah! dit-il, c'est que vous tiez en train de travailler
ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans
doute.--En ce cas, le lieu doit vous tre gal.--Parfaitement gal...
Mais, Madame, vous avez l'air embarrasse: est-ce que je serois venu mal
 propos?--Mal  propos... Non,... non, pas tout  fait... Nous nous
occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons
jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le
comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne
s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais
qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame,
ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut.
Monsieur; mais vous saurez peut-tre cela quelque jour... Laissons les
charades... Monsieur, vous tes arriv bien vite? vous avez bien
promptement termin vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je
compte m'en aller aprs-demain. Je suis venu parce que j'tois press...
de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis
nombre d'annes, est assez mal gouverne.--Assez mal! jamais vous ne la
gouvernerez mieux. Je ne prtends pas qu'elle le soit autrement.--Il y
aura pourtant quelques petites rformes  faire.--Aucune! je vous
dclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle
en sortant de la grotte, vous avez peut-tre une charade  composer?
Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la
vtre?--La ntre est faite; nous allions peut-tre en commencer une
seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie!
c'est  moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non,
restez, rpondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y
perdrons rien, soyez tranquille.

L'aprs-dner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux;
nous entrmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse;
elle lui dit: Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te
demander  goter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades?
Est-ce que tu ne m'aimes plus? L'honnte homme baissa les yeux d'un air
embarrass. Sa femme, moins timide, rpondit: Not' homme a dit comme a
qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner  not' dame le plaisir
de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le
coeur de sa peine; et il assure qu'il est sr qu'elle ne la sait
pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la
dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis,
mon enfant, viens t'asseoir l, et parle.

Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: J'ai renouvel mon
bail, votre intendant m'a augment.--Augment! de combien?--De cent
pistoles.--Bastien, dis la vrit: qu'est-ce que tu gagnois avec
moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de
bnfice?--Pas davantage.--Et tu es pre de cinq enfans, je
crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grce de
m'en donner un de plus.--Belle grce pour un pauvre diable qui ne
gagneroit que mille francs! Elle se tourna vers moi: Le pre, la mre,
six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent
malheureuses pistoles! Je sais qu' la rigueur ce n'est pas, dans ce
pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir
jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dpense
qui ne soit pas exactement ncessaire; et enfin, aprs des annes de
travail et de parcimonie, rien pour tablir les garons, rien pour doter
les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont,
fais-moi le plaisir de dire  La Fleur qu'il aille tout  l'heure
avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.

Quand je rentrai, la comtesse disoit: Sois tranquille, Bastien, prends
courage, et va me chercher de la crme, car Mlle de Brumont l'aime
beaucoup, et moi aussi.

Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se ft
donn une indigestion, si l'espiglerie n'et chez elle combattu la
friandise. Elle ne pouvoit se rsoudre  avaler de suite trois
cuilleres du doux liquide; il falloit qu' chaque instant elle en
barbouillt la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit
bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme
deux cerveles, quand l'homme d'affaires arriva.

Aussitt le visage de la comtesse redevint srieux. Je voudrois bien
savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augment le
bail de cet honnte homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les
intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas
song que ce moyen de lui faire votre cour toit celui de me dplaire
souverainement. coutez, je ne prtends pas discuter cette affaire avec
M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est  vous de la rparer. Si
demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les
choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au
chteau.--Madame...--Point de rplique; allez.

Le mari, la femme et l'ane des filles se jetrent aux genoux de la
comtesse, et baignrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon motion
quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de dlicieuses larmes sur les
mains qui serroient les siennes! Emport par le premier mouvement de mon
enthousiasme, je me prcipitai dans ses bras, je la pressai sur mon
sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'criois: Adorable enfant,
tu vas me devenir chre!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est
trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une
dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de
la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.

Ils se levrent, nous partmes; ce qui restoit encore de la crme fut
oubli.

Dt le passage trop rapide d'une scne trs intressante  une scne
trs gaie vous tonner beaucoup, et mme vous fcher un petit moment, il
faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je
n'y puis tenir.

La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui
l'appartement voisin du ntre; mais l'tourdie n'avoit pas remarqu
qu'une simple cloison sparoit son lit du lit o son mari ne dormoit pas
encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit  sa femme, devinez,
dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: Vous tes incommode,
Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous tes
incommode.--Incommode!... Point du tout.--Tout  l'heure je vous
entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas,
Monsieur, je vous assure; vous avez rv cela.--J'ai bien entendu; mais
vous-mme vous rviez peut-tre... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si
vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et
Mlle de Brumont est l, tout prs de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont
s'entendroit-elle  donner des soins  une femme qui...--Mieux que
toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer,
Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Dj!--Oui, et je vous certifie que
mes femmes et vous-mme, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laisse
mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de
me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez,
dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne
commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur,
j'y tche.

Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gmir plus
bas, s'il lui arrivoit de gmir encore, et surtout de ne me pas donner
d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plt de recevoir
quelques nouveaux secours, soit qu'elle crt n'avoir plus que des
remerciemens  me faire.

Le jour toit grand lorsque nous nous rveillmes. Mme de Lignolle me
proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, ds le matin
parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partmes. A peu prs  une
demi-lieue du chteau, nous mmes pied  terre, parce que la comtesse
voulut gravir une colline avec moi. Dj nous touchions  son sommet, et
les gens de Mme de Lignolle toient assez loin derrire nous, quand nous
fmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrter
son cheval ds qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement.
Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre  Mlle
de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre  Mlle de Brumont
elle-mme.--C'est moi. Il lui rpondit: Non, ce n'est pas vous. C'est
_lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_. Il me
jeta le billet et repartit aussi vite qu'il toit venu.

Je dcachetai, je lus. Qu'est-ce donc, Faublas? s'cria-t-elle, tu
plis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.
Avant que j'eusse devin son dessein, elle m'arracha le maudit papier et
le mit dans sa poche.

Nous redescendmes la colline, nous reprmes le chemin du chteau, et,
malgr mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me ft
rendue. Rentre dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi;
puis, s'tant  l'improviste jete dans un cabinet de toilette[6], dont
la porte se ferma sur elle, rien ne l'empcha de lire l'ptre fatale.
C'toit un cartel ainsi conu:

  [6] Faites attention  ce cabinet de toilette, nous y reviendrons
    quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.

  (_Note de l'diteur._)

  _Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont;
  j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie mtier
  de tromper des maris et de sduire des femmes. Il ne tiendroit qu'
  moi d'intresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret;
  mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme,
  tu te rendras dans trois jours, le 10 du prsent mois de mars, dans la
  fort de Compigne, au milieu du second chemin de traverse  gauche.
  J'y serai depuis cinq jusqu' sept heures du soir, sans amis, sans
  domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon pe._

  _Sign_: LE MARQUIS DE B...

Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand
elle revint se prcipiter dans mes bras. Il y faut aller, mon ami, me
dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme  te rien conseiller
contre l'honneur. Nous allons dner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui,
mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as prs de quarante lieues
 faire; il n'y a pas un moment  perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien,
nous arriverons cette nuit  Paris. Tu seras demain sur les cinq heures
du soir  Compigne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis...
Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au
moins, cela est trs essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conois
le danger? Tu conois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien
cruelle que d'ter la vie  quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme
 se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le
seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira
rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite
m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai  Paris... Tu
reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien
j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon
amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me rpond sans m'entendre.

Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effray des malheurs qui
me menaoient, je songeois avec dsespoir qu'un duel alloit une seconde
fois me priver de ma patrie, m'enlever  mes amis,  la marquise,  ma
soeur,  mon pre,... hlas!  ma Sophie,... et, vous le dirai-je? 
cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable
et plus intressante.

Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquite: est-ce parce
qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami,
comme toi, j'en suis dsole; mais cette absence ne sera pas longue. Je
te reverrai aprs-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon
amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du mme ton, Monsieur! Vous ne
m'coutez pas!... Faublas, tu n'coutes pas ton lonore?--Oui, mon
amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc  ce
point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'toit
au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon
amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le
tueras, je te le dis, tu le tueras!... Rponds-moi donc.--Oui, mon
amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me dsespre!...
Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, lonore, vous me faites
mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui
t'inquite!--Ce qui m'inquite! tu le demandes!... lonore, un
duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la
quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans
l'tranger... Et, si on alloit l'arrter, l'emprisonner encore, nous
sparer  jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on
t'arrte, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui
voudroient courir aprs toi. Reviens vite  Paris. Rfugie-toi chez ton
amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils
l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire  moi et  toi, mon ami:
Faublas, je te dfendrai, tu me dfendras, nous serons deux.

Mme de Lignolle me donna, dans son extrme agitation, mille autres
conseils  peu prs semblables, dont il toit difficile que je
profitasse. On vint enfin l'interrompre. Je n'y suis pas,
cria-t-elle.--Madame, lui rpondit-on, c'est monsieur le cur.--Monsieur
le cur? ne le renvoyez pas; qu'il entre. Elle courut ouvrir la porte:
Digne homme, vous venez bien  propos, j'allois envoyer vous prier de
passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'
son dernier voyage ma tante vous a laisss; je n'ignore pas que votre
sagesse gale votre intgrit. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours
seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations
et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah!
pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez
que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvt dans son
domaine un seul homme oblig d'aller en journe pour vivre. J'apprends
que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave
garon, qui n'a jamais mrit les malheurs qui viennent de le rduire 
la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh
bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnte homme ait,
comme tous mes vassaux, son petit champ  cultiver. Ce qui me fait
encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqu dans
la rue Basse que la quatrime chaumire  main droite tomboit en ruines.
Elle appartient, si j'ai bonne mmoire,  Duval, le vigneron.--Vous
n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-tre pas de quoi la
faire rtablir! C'est l'antique domicile de ses pres: il y a vcu
content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dpenserons quelques
louis pour cela. Quant  cette route de traverse qui conduit  la ville
prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu
l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avance?--Non,
Madame.--Hlas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligs de voiturer leurs
denres au march quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des
chevaux dans ce dtestable chemin, et ont eux-mmes de la boue jusqu'
mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs sants... Douze cents francs
suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la
comtesse.--Allons, finissons-la cette anne.

Elle prit une plume, elle crivit un moment, puis elle revint au
respectable ecclsiastique. Tenez, Monsieur le cur, voil un bon de
quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord
prlever l-dessus les sommes dont nous venons d'arrter l'emploi, et le
reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus
ncessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je
sais que mes enfans sont aussi les vtres: croyez que j'aurois eu bien
du plaisir  partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire
indispensable me rappelle  Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse?
s'cria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est
altre... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez  cette gnreuse femme
que des prosprits; le renversement de sa fortune replongeroit cent
familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les
richesses, si vous les tiez  ceux qui en font le meilleur usage! Et
qui donc, sur la terre, pourroit prtendre au bonheur, si tant de vertus
ne l'obtenoient pas!

Quelques heures aprs le dpart du bon prtre, M. de Lignolle revint de
la chasse. Il commena la longue histoire de tous les beaux coups qu'il
avoit faits, quand madame lui annona que nous allions tout  l'heure
dner et partir. Le comte reut cette nouvelle avec tonnement, mais
avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se ft propos de ne retourner
 Paris que le lendemain, il avanceroit trs volontiers son dpart d'un
jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui et
mieux aim ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son
mari se montrt moins poli. Malheureusement il avoit dj calcul que ce
retour commun pargneroit quelques frais de route, et madame,
apparemment, ne crut point que ce ft le cas de frapper un coup
d'autorit.

Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda
pas  se prsenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires
vint, devant sa matresse, prier le comte de signer le nouveau bail de
Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitt se fcha. La
contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de
profonds soupirs, signa.

Enfin, nous nous mmes en route. L'air profondment rveur de Mme de
Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaoient
nos amours, et cependant je crois que j'tois encore plus inquiet, plus
triste qu'elle. Ce combat, rprouv par de justes lois, command par le
tyrannique honneur, ce duel fatal o je courois me tourmentoit
horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit
aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intressant; que
quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus
embarrassante o puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en
mme temps combattu par les vnemens et par ses passions.

Nous avions fait deux lieues. De loin je dcouvrois la ville de
_Nemours_, et prs de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de
Lignolle se sentit incommode. L'indisposition dont elle se plaignoit me
fit en mme temps frmir d'inquitude et de plaisir: c'toit un grand
mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon lonore toit
mre!... Elle l'toit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois
me battre! et dans trois jours peut-tre je me voyois forc d'abandonner
tout  la fois! tout! matresse, enfant, patrie!... Et mon pre?... Et
ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois
toujours!

Ainsi mon esprit recueilloit mille penses diverses; ainsi mon me
prouvoit mille sentimens contraires; et ce n'toit qu'un foible prlude
des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi.

Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-mme je la pressai de
laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle
connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et
l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, o elle
ordonna  son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir
que ses femmes, qui suivoient dans une calche, missent pied  terre
pour l'accompagner. Nous quittmes la grande route, nous descendmes 
travers le village de _Fromonville_, jusqu' l'cluse de ce nom. La
comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur
le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet
endroit les bords du canal[7]. Toujours indispose, ma chre lonore
penchoit de temps en temps sa tte, qui venoit reposer sur mon paule,
et de temps en temps laissoit chapper, avec un soupir tendre, une douce
plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en
m'annonant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la
chrissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutt que ma piti.
Et moi, je l'avoue, moins effray pour le moment des dangers de son tat
que ravi du bonheur d'tre pre, je contemplois avec plus de plaisir que
de crainte l'altration de ce joli visage, devenu plus joli par sa
pleur intressante. Tous deux entirement occups l'un de l'autre, nous
ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit.

  [7] Le canal de Briare, qui commence  la ville de ce nom, et traverse
    vingt-deux lieues de pays, vient finir  Saint-Mamertz. Le pont de
    Montcour est jet sur le canal mme,  six milles de son embouchure.
    On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin.

Tout  coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison
bourgeoise que je n'avois pas mme aperue, frappe mon oreille et vient
jusqu' mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'lance.
J'aperois  travers des barreaux qui me retiennent, j'aperois 
l'autre extrmit d'un grand jardin, sous une alle couverte, une jeune
personne apparemment vanouie, que deux femmes emportent dans un
pavillon assez loign, dont la porte aussitt retombe sur elles. Je
n'ai pu distinguer les traits de l'infortune, mais j'ai vu ses longs
cheveux bruns qui tomboient jusqu' terre! j'ai vu cette taille
enchanteresse qui ne peut appartenir qu' elle! Ce cri de douleur
surtout, j'ai cru le reconnotre. Oui, j'ai cru pour la seconde fois
entendre ce gmissement du dsespoir, ce lamentable accent qu'elle ne
put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares
satellites m'empchrent de mourir dans ses bras. Cramponn sur la
grille bien ferme que j'branle, que je voudrois renverser, je ne cesse
de crier: Elle se trouve mal, elle se trouve mal! et j'entends  peine
Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal
aussi.

Une paysanne vient  passer, qui, voyant mon inquitude, me dit: C'est
qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions
ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui
sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent
pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le
savons pas, comment. Pis que not' cur, qui savont le latin tout comme
son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: a
vous dgoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y
a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-l, Mamselle. Quelquefois
j'en voyons un qui a l'air du pre  tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si
vous voulez; mais, dame! c'est mr.--Parle-t-il franois?--Celui-l? Oh!
c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un
ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanire_, il avont l'air de
vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'tiont pas
jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand
tout ce monde-l demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme a
trois ou quatre...

Mme de Lignolle, hors d'elle-mme, ne la laissa point achever.
Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle,
comptez-vous rester l jusqu'au soir?... Jusqu' ce que nous nous soyons
perdus! Le comte, qui trs heureusement ne comprend pas le vritable
sens de ces paroles quivoques: _Jusqu' ce que nous nous soyons
perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que
nous nous perdissions, mme pendant la nuit, par un chemin fray. Il le
lui dit en vain; elle s'inquite, elle se lamente, elle s'crie: Mon
ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner?
Dans l'tat o je suis, sera-ce la piti des passans qu'il faudra que
j'implore?

Je regardai Mme de Lignolle, et je frmis. Ce n'toit plus cette
intressante figure o le vif plaisir combattoit la foible douleur;
chacun de ses traits sembloit renvers. La brlante colre brilloit dans
ses yeux; la ple terreur dcoloroit son front; ses genoux chancelans ne
la portoient qu' peine; elle frmissoit de tous ses membres.

Ce qu'elle vient de me dire et l'tat o je la vois rappellent enfin ma
raison gare. Je suis  l'instant frapp de la foule des dangers qui
nous environnent dans ce lieu redoutable o je m'obstine  rester. Si
mon oreille ne m'a pas tromp, si l'motion de mon coeur ne m'abuse pas,
c'est ma Sophie que tout  l'heure j'ai entendue gmir, c'est elle que
je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a pouss ce cri de
dsespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidle
poux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec
elle. L'amant dguis de Mme de Lignolle n'chappera point au premier
regard de celui qui vit si souvent les mtamorphoses de l'amant de Mme
de B...; et mon inflexible beau-pre, s'il m'aperoit, ds demain va
changer de retraite et m'enlever encore mon pouse adore,... adore!
quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui dj me demande quel intrt
je prends  ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces
trangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier
mot d'une explication facile autant que funeste, dcouvrir le double
mystre de mon sexe et de mon nom.

La foule de ces considrations terribles vient  la fois m'pouvanter;
et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'lancer loin de la grille, un
aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un
moment, prcipit dessus.

Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main
droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner
si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entrane tous
deux, d'une haleine,  plus de deux cents pas de la prilleuse maison.
L, je m'arrte. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se
porte aux lieux que je fuis... Hlas! une fort de peupliers, peut-tre
favorable, me cache les murs o je laisse au dsespoir ce que j'ai de
plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de
cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.

Cependant la comtesse, qui prtend qu'une marche rapide lui fait du
bien, me presse de l'aider  reprendre sa course. Il me faut en mme
temps soutenir ma malheureuse amie,  chaque instant prte  tomber,
dissimuler mon trouble extrme, et rpondre, d'une manire
satisfaisante,  M. de Lignolle, qui se trane sur nos pas en me
questionnant.

Nous arrivons  Montcour. La comtesse, excde de fatigue, se jette dans
son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander  son cocher de
faire la plus grande diligence jusqu' Fontainebleau, o nous devons
prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essouffl, haletant, pour
mieux goter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin
librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer  mes rflexions
dchirantes.

Faublas, o t'emporte cette voiture rapide? Cruel, o vas-tu si vite?
Qui laisses-tu derrire toi?... Depuis quatre mois, spare de celui
qu'elle idoltre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du
moins les tourmens de l'absence pouvoient tre adoucis par cette
consolante ide qu'un fidle poux en gmissoit comme elle. Maintenant,
beaucoup plus malheureuse, elle est oblige de se dire que l'ingrat la
dlaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chrissoit l'auteur de
ses maux; ce soir, elle doit le har... O Sophie! Sophie! quand tu liras
dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer
encore... Il est vrai que ta rivale est auprs de moi; mais vois la
douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te
porte. Elle est auprs de moi; mais dans quel tat, grands dieux! Tout 
l'heure elle fondoit en larmes! Tout  l'heure, de peur d'clater en
reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser
un mot, un seul mot de plainte... Ses paupires enflammes se sont
appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilit de la mort
l'a frappe!... Ma chre lonore, que je te plains!... que je
t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera
venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma matresse...
lonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus
belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus,
elle a mes sermens... lonore, ne crains pas cependant que ton cruel
ami puisse t'abandonner tout  fait. Ton amant seroit-il assez dnatur
pour oublier qu'il t'a faite mre? Non, mon amie, non. Quelquefois je
viendrai secrtement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons
plus des jours entiers sous le mme toit; mais... Quels projets! Oh! qui
prendra piti de ma situation?... qui fixera mes irrsolutions sans
cesse renaissantes? Oh! qui empchera que ma fatale sensibilit ne fasse
le perptuel malheur de deux objets presque galement adorables?... Mais
o m'gar-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre
elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer  Paris.
Jamais peut-tre je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle 
Compigne,  Compigne o je cours chercher... non pas la mort,... je
verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi runis pour leur
semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus
affreux qu'elle... Excrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un
ennemi justement irrit que je quitte en mme temps deux femmes chries;
c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue
des supplices tout prts n'auroit pu m'y dterminer; un barbare prjug
m'y force!

Mademoiselle, s'cria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous
devinerez celle-ci. Je rpondis tout bas: Que le Ciel extermine la
race entire des charades! et tout haut: Vous prenez mal votre temps,
Monsieur, je suis d'une btise amre.--Voil les femmes! rpliqua le
comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des livres. A la
moindre gratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est
plus tourmente de la peur de son mal que de son mal mme: car ce n'est
pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet
assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un
exercice un peu forc... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec
un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-tre
pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excs de sant, une apoplexie
d'humeurs,... d'humeurs propices,... bnignes,... de bonne humeur...
Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'tat de ma femme n'est
pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son
me qui s'affecte; et son me s'affecte parce que les mes des femmes
sont comme a. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la
comtesse, du moins je le crois, et sans vanit je m'y connois, comme
vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir
bte,...  ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas
prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne
pouvez pas deviner ma charade, parce que votre me aussi s'affecte; et
c'est ainsi que les plus grandes oprations de l'esprit dpendent des
plus petites affections de l'me.--Cela peut tre, Monsieur; mais je
vous supplie de me laisser  mes rveries.

Plus d'une fois je lui rptai la mme prire avant que nous fussions 
Paris, o nous n'arrivmes qu' trois heures du matin. La comtesse,
ayant  peine permis  son mari d'entrer dans son appartement, se hta
de renvoyer aussi ses femmes, et, reste seule avec moi, vint tomber
dans mes bras. Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez
retrouve?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!...
Rpondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de
m'abandonner?--T'abandonner, mon lonore? Eh! le moyen de le pouvoir,
le moyen d'tre aim de toi sans t'adorer, sans brler du dsir de te
revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est prcisment ce que je me dis
quand je pense  toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu
comptes revenir de Compigne ici, sans t'arrter nulle part, sans aller
ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma
femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma
femme...--Qu'elle est heureuse d'tre sa femme, d'avoir des droits
lgitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une glise! car voil toute la
diffrence. Comme elle, vous m'avez trompe, vous m'avez sduite; j'en
suis contente, et je vous idoltre comme elle... Et ce mal de coeur,
croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous
m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en
suis fche! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer,
me perdre peut-tre; je le sais. Mais qu'ils m'enlvent mon rang et mes
richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec
ma libert mon amant... Oui, toute rflexion faite, je suis enchante
d'tre mre, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis
tu dois me mieux aimer, car je te chris davantage. Cependant, ingrat
que vous tes! vous osez penser  me quitter dans l'tat o je
suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-mme ce que je vais
devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir  Paris,
mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le
change: c'est  Fromonville que vous esprez trouver un asile!...
Monsieur, je vous dclare que, si vous y allez, vous m'y tranerez 
votre suite. Je vous dclare que je pars avec vous pour Compigne, que
je vous suis partout, que je m'attache  vos pas comme votre ombre.
Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous
dbarrasser de moi que de m'immoler  ct de votre ennemi.--De grce,
calmez-vous, coutez...--Je n'coute rien. Vous voulez m'abandonner, je
vous conserverai malgr vous; oui, j'emploierai jusqu' la violence.
Nous allons ensemble  Compigne, c'est une chose rsolue; et, quant 
Fromonville, si je ne puis vous empcher d'y retourner, j'espre que
vous ne pourrez pas non plus m'empcher de vous y suivre. Au reste, vous
n'y tes pas encore! Un bon coup d'pe pourra bien ne pas vous
permettre d'y courir si vite,  Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je
dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas
tu. Mon ami, dfends-toi bien, nous verrons aprs qui de Sophie ou de
moi l'emportera; dfends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas
blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutt; oh! je t'en prie,
tue-le... Mon ami, je serai l, je t'aiderai de mes conseils; je
t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi,
devant la mre de ton enfant: tu seras invincible... Hein?...
rponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je rponde, quand vous
n'coutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les
plus insenss?... lonore, ma chre lonore, est-il possible, dis-moi,
que tu viennes  Compigne te donner en spectacle?...--Cela est
possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons
que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un
bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la
poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande 
toi-mme, puis-je souffrir que tu sois tmoin d'une scne sanglante
quand ton tat si critique exige tant de mnagemens?--Tant de
mnagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre 
Compigne, et que vous ne devez point aller  Fromonville. Que
deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre
adversaire,... et peut-tre mon ennemie? A chaque instant du jour,
tourmente des plus affreuses inquitudes, je verrai mon amant infidle
ou mourant. Eh! de quelque manire qu'on me le ravisse, si je le perds,
que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends piti de moi, de
ton enfant, de toi-mme; crains mes fureurs, ne me livre pas  mon
dsespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras
pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.

Elle toit  mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses
larmes. Le plus insensible des hommes n'et pu lui rsister. Je promis
tout ce qu'elle voulut.

Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pmes nous dcider 
rester debout jusqu' son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de
consolations autant que de repos. Nous nous couchmes: je fis
heureusement succder, aux pnibles agitations d'une journe trs
longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse,
extnue de tant de fatigues, finit par s'endormir profondment. C'toit
l tout ce qu'attendoit son malheureux amant,  qui la tendre piti
venoit d'arracher un mensonge, et que l'imprieuse ncessit foroit 
la perfidie.

Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clart de son premier rayon,
je soulve avec prcaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens
gaux et mesurs je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; dj
mes pieds touchent le parquet, ou plutt l'effleurent  peine; la
couverture doucement retombe, et sur cette couche, o l'amour heureux
soupiroit tout  l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonn
va bientt gmir.

Je me suis habill lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit.
Cependant me voil dj prt, je vais partir... Quel frisson mortel me
saisit!... J'entre dans la chambre  coucher de Mlle de Brumont, dans
cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon
coeur dfaillir. Irrsolu, je m'arrte; inquiet, je me retourne, et je
m'loigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands
dieux! me suis-je tromp? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne
m'a-t-elle pas nomm?... coutons!... Oui, cette fois je l'ai bien
entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix touffe,
douloureusement, elle appelle... Aimable et chre enfant!... Pauvre
petite!... un songe l'avertit de mon vasion, un songe affreux l'agite
et n'est pas trompeur!... Attendri, dsol, je me penche sur elle; ma
bouche lui murmure un adieu; mes lvres ont presque press les siennes;
j'ai laiss tomber une larme sur son sein dcouvert... Hlas! et me
voici sur l'escalier drob.

Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de
Lignolle, qui dj montoit en carrosse. Ah! ah! si matin? me
dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle
est fatigue, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre
heures.--Seule,  pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle,
je vous conduirai o vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous
dranger; vous tes press.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le
souffrirai pas.

Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour chapper  ses cruelles
politesses, la comtesse peut se rveiller et faire un clat terrible:
cette rflexion me dtermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de
Lignolle y monte, et me prie de dire  son cocher o je veux qu'on me
mne. Ma premire pense fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout
bien examin, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de
Fonrose.

                   *       *       *       *       *




[Illustration: LE DUEL]




Nous arrivons  la porte de la baronne, je descends de voiture; et,
comme j'allois entrer dans l'htel, M. de Belcour en sortoit
_incognito_.

Il me reconnot, il s'crie: Enfin, vous voil donc? Il faut donc que
ce soit le hasard... Tremblant, je l'interromps: Mon pre, monsieur
que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le prsenter:
c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui... Le
comte, qui nous a entendus, descend  la hte, se jette au col de mon
pre, et le flicite d'avoir une fille pleine d'esprit,  qui l'on ne
peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: Nous vous la
rendons pour vingt-quatre heures; mais nous esprons que demain vous
nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-mme. M. de Belcour s'en
dfend; M. de Lignolle insiste. Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont
revienne, car ma femme est malade... Le baron, qui dj s'impatiente,
rpond: J'en suis fch, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas
que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur;
cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop
d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte,
alerte, vigoureusement constitue... La comtesse n'a pas encore le
temprament si form. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien.
Pourtant, cela deviendroit srieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas,
parce que ma femme, qui l'aime  la folie, en prendroit du chagrin: son
me s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'me d'une femme s'affecte,
votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous rpte que
je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez
donn votre parole.--Mais, de grce!...--Ah! je vous en supplie,
Monsieur de Brumont.

Le baron, emport par sa vivacit, s'cria: Eh! Monsieur! laissez-moi
en repos. Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: N'est-il pas
bien affreux que je sois sans cesse compromis?... Je frmis, je me
prcipitai dans ses bras: O mon pre! souvenez-vous de la
Porte-Maillot.

Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitt il
s'empresst de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens  M. de
Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort tonn de la colre
que le prtendu M. de Brumont venoit de laisser parotre. Pour dissiper
tous ses soupons  cet gard, je me crus oblig de lui faire tout bas,
et d'un ton trs mystrieux, cette insidieuse confidence: Mme de
Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille foroient mon pre
 vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir!
et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis
fch de mon tourderie! dit aussitt le comte au baron.--Et moi, de ma
vivacit, rpondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle,
c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre
mademoiselle votre fille  ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas
la ramener vous-mme, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je
promets, rpliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas 
vous repentir des honntets dont vous me comblez.--Voil qui est dit.
Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je
vous reconduise chez vous? Ce fut moi qui pris la parole: Bien oblig;
il faut que je parle  la baronne, j'espre que mon pre voudra bien
rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier 
lui dire.

Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetmes dans un
fiacre, qui, nous conduisant de l'extrmit du faubourg Saint-Germain 
la place Vendme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rveries.
Uniquement occup du dsespoir o devoit tre ma femme hier dlaisse,
o seroit bientt ma matresse ce matin trahie, j'avois l'air d'couter
attentivement les sages reprsentations que M. de Belcour en ce moment
perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tir de ma
lthargie que par ces derniers mots de la longue rprimande: _Le malheur
de Sophie, que vous oubliez_. Non, je ne l'oublie pas, non... Quant 
son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps...
Demain, oui, demain... Et vous, mon pre, ds aujourd'hui... Ah! pardon.
Je ne sais ce que je dis... Mon pre, vous descendez ici, vous allez
voir Adlade?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me prsenterai point au
parloir dans le costume o je suis. Je vais rentrer  l'htel, changer
d'habits, et puis,... adieu, mon pre. O vous que j'aime autant qu'elle,
adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous
rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon pre, embrassez-moi donc,
pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur,
mon ami; mais je t'en prie...--En vrit, je dsirerois devenir sage,
mais je suis entran... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi,
n'est-il pas vrai?--Tout  l'heure tu feras ta commission
toi-mme.--Oui, mon pre,...  demain.--Que me dit-il! Deviens-tu
fou?--Il est vrai que je parle sans rflexion... Adieu, je suis fch de
vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.

J'arrivai  l'htel. Jasmin faisoit sentinelle  la porte; le faquin
sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdsir a dj
envoy deux fois ce matin pour s'informer si j'tois revenu de la
campagne, et pour recommander qu'on me prit, ds que j'arriverois, de
courir chez elle. Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin,
un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.

Ce ne fut pas long.

Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant
que j'cris, dpche-toi d'apprter tout ce qu'il me faut pour
m'habiller de la tte aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh!
sans doute. Ensuite tu prpareras mon cheval de selle et le
tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me
divertir.--Jasmin, tu me donneras mon pe.--Ah! tant pis. Tant pis, si
c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit
marquis, je crois toujours le voir... l... pan... tomber par terre...
Aussi c'est bien sa faute, car nous le mnagions; a faisoit
trembler!... Puisque celui-l n'est pas mort, il falloit qu'il et l'me
cheville dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc!
nous n'avons pas un moment  perdre... Et surtout ne t'avise pas de
jaser.--J'aimerois mieux tre pendu, Monsieur, que de vous trahir.

Cependant j'crivois  mon pre. Je lui donnois, sur la retraite de
Sophie, tous les renseignemens ncessaires, et ma lettre finissoit
ainsi:

  _Partez, mon pre; ah! je vous en supplie, partez  l'instant pour
  Fromonville. Que Duportail ne vous chappe pas encore une fois. Quels
  que soient ses motifs, voyez mon beau-pre, parlez-lui, flchissez-le:
  qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chre Adlade avec
  vous; de grce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes
  de se revoir! Que la prsence d'Adlade annonce  Sophie le retour de
  Faublas! que les tendres caresses de la soeur la prparent aux
  transports du frre, du frre qu'elle adore, et dont elle est
  idoltre! On ne sauroit trop mnager l'extrme sensibilit de Sophie.
  Mon pre, daignez ne rien pargner pour qu'elle apprenne sans danger
  la nouvelle de notre runion prochaine. Elle est maintenant au
  dsespoir; sa joie la tueroit! Mon pre, je remets en vos mains mes
  plus chers intrts: je vous recommande ce qu'il y a de plus
  respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous
  recommande ma bien-aime._

  _Que ne puis-je aussi tout  l'heure voler  Fromonville! Hlas! je
  vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable
  m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi,
  je serai prs de mon pre et prs de ma femme; je le jure, par elle et
  par vous._

Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut charg de la porter
au couvent d'Adlade, et de la remettre  M. de Belcour. Jasmin reut
l'ordre d'aller m'attendre  la porte Saint-Martin, et je courus chez
Mme de Montdsir.

Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. Enfin,
dit-il, le voil. Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je
remerciai la marquise de m'avoir envoy chercher au moment mme o je
m'inquitois de savoir comment je me procurerois le bonheur de
l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je
rapportois de la campagne une grande nouvelle. Quoi donc?--J'ai vu
Sophie. Elle plit, elle s'cria: Il n'est pas possible!

En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'toit choisie, et
comment un heureux hasard me l'avoit fait dcouvrir. La marquise
m'coutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer
tout  l'heure  Fromonville des gens chargs de veiller sur Duportail,
et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-pre n'et encore
l'intention et ne trouvt le moyen d'chapper  M. de Belcour. Comment!
me demanda-t-elle d'une voix altre, n'y allez-vous pas vous-mme?--Je
ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs. Elle reprit d'un
air plus calme et d'un ton plus ferme: Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle
dj tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache 
Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je
savoir...?--Croyez, ma chre maman, que je ne me console pas d'avoir un
secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de
l'indiscrtion de ma part  pousser les questions plus loin. Je veux
bien penser que je n'ai point  me plaindre de tant de rserve. Je vais
donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gard  vue
ds ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite
sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdsir en mon absence,
ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous
quittez Paris?--Tout  l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je
suis fch de vous perdre, dans ce moment surtout o vos conseils
eussent t si ncessaires! O donc allez-vous?--A Versailles,
d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble,
le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que
vous embellissiez le jour que nous fmes ensemble  Saint-Cloud?--Cela
se peut, dit-elle en affectant de n'en tre pas sre. Oui,... je crois
qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois 
regret force de rpter vos propres expressions: _Croyez que je ne me
console pas d'tre oblige d'avoir un secret pour vous._--Mais encore,
ce voyage doit-il tre bien long?--Peut-tre, mon ami, peut-tre,
dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de
l'entreprendre j'ai vivement souhait de vous faire mes adieux.--Vos
adieux! Maman, ma chre maman, vous m'inquitez: vous paroissez
triste... De grce, confiez-moi... Elle m'interrompit: Respectez mon
secret: je n'ai point tch de surprendre le vtre; je ne veux pas mme
le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il
est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel vnement
se prpare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose
former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se
plus voir!--Grands dieux! vous gmissez, vous avez les larmes aux
yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte
qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive.
N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et
devint elle-mme la victime d'un lche qui se disoit votre ami.
N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am...
l'amiti la plus tendre,... la plus tendre, rpta-t-elle en me serrant
la main.

Elle me donna un baiser, et m'chappa.

Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier
moment de ma surprise, je rptai quelques-unes des expressions qui
venoient d'chapper  Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne
puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus
voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre,
et connot mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne
pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-tre suis-je
excusable, moi, de chercher  pntrer le secret de son coeur, sa pense
la plus cache... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me
reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai
vainqueur d'un combat dont vous tes le prix[8].

  [8]

        _Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix._

  Corneille, LE CID.

Imprudent marquis, quelle audace est la vtre d'appeler Faublas au champ
de l'honneur! Quelle tmrit d'attaquer des jours si bien dfendus! Les
destines de trois femmes charmantes tiennent  mes destines.

Justine, qui survint, avoit peut-tre aussi l'intention de me donner, 
sa manire, quelque _encouragement_; mais il toit dj si tard que je
n'aurois pu l'entendre quand mme j'en aurois eu la fantaisie.

A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit
jusqu'au Bourget; l, je lui ordonnai de ramener mon cheval  Paris, et
je pris la poste.

Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la fort de Compigne, au
lieu dsign. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux
hommes tout  coup m'abordrent et me mirent le pistolet sur la gorge.
Ils me demandrent si j'tois gentilhomme. Je ne balanai point 
rpondre oui. En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce
masque sur votre visage et demeurer tmoin d'un combat que vont se
livrer tout  l'heure ici deux personnes de grande qualit. Donnez votre
parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant
l'action, et, quel que soit l'vnement, d'en garder un profond
secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'tre un homme de grande
qualit; mais il est vrai que je possde, avec quelques richesses, un
ancien nom. J'ai moi-mme rendez-vous ici pour me battre. Peut-tre vous
trompez-vous, peut-tre serai-je l'un des deux acteurs de la
scne malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur
tranquille.--Monsieur, nous saurons bientt si cela doit tre; en
attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.

On conoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.

Prs d'une heure s'toit passe depuis que je me trouvois dans cette
situation, qui commenoit  me parotre inquitante, quand je crus
entendre quelque bruit vers l'extrmit de l'alle qui aboutissoit  la
grande route. Un moment aprs, je vis entrer du mme ct, dans le
chemin de traverse o j'tois, une chaise de poste environne de
plusieurs hommes arms et masqus. Il me parut que cette troupe, que je
crus d'abord toute compose d'assassins, venoit de s'assurer du laquais
et du postillon, et foroit le matre  mettre pied  terre. Tremblant
qu'il ne ft massacr devant moi, je voulus, dans le premier mouvement
d'un zle tmraire, m'lancer  son secours: les deux hommes qui
veilloient sur moi se contentrent de me retenir en me disant: Voici le
moment critique, songez  ce que vous avez promis.

Cependant l'inconnu, toujours entour, avanoit vers nous d'un pas ferme
et d'un air dlibr. Plus il approchoit, plus je croyois reconnotre
les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps.
Lorsqu'il fut  trs peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit 
lui, le pria de s'arrter, et lui dit: Un homme d'honneur se plaint que
vous lui avez fait une mortelle injure, et prtend tout  l'heure en
obtenir la rparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun
dtail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de
ses blessures, il s'engage  revenir dans le mme lieu, aussitt qu'il
sera guri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut tre
compltement vide que par la mort de l'un des deux champions. Prenez
les mmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de
les remplir.--Quoi! rpondit le jeune homme, milord Barrington se fche
de ce que j'ai quitt l'Angleterre sans faire mes adieux  son auguste
pouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple!
Cet poux d'outre-mer, surtout, me parot d'une bonne force: vouloit-il
que je brlasse d'une ternelle flamme pour sa langoureuse moiti?
D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son
pays? Que ne s'est-il ensuite rendu  Bruxelles, o je me suis arrt
longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, aprs
six semaines, avec cet pouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie,
au moment o j'y rentre... Ah ! mais j'espre que ce n'est pas  coups
de poing que nous nous battrons?

A sa voix comme  sa figure,  la gaiet de ses discours comme  son
sourire moqueur, il ne me fut plus permis de mconnotre Rosambert.
Alors seulement je commenai  souponner l'trange vrit. O Madame de
B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien
de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma
surprise extrme et ma terreur profonde: j'tois li par mes sermens.

Dj pourtant on prsentoit  Rosambert un cheval qu'on l'invitoit 
monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-mme. Le comte,
aussitt  cheval, tout en chargeant son arme, dit  ceux qui
l'environnoient: Oui, vous avez raison, voici le combat si cher 
messieurs d'Albion... Au pistolet prs, je dois de grands remerciemens
au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vrit,
Messieurs de la Table ronde, l'hroque parade que le prud'homme nous
fait jouer ici ressemble tout  fait  une aventure du roi Artus. Comme
les preux de son temps, vous arrtez les passans sur les grands chemins
pour les forcer gracieusement  rompre des lances avec vous. En jetant
les yeux sur moi, Rosambert continua: Ce cavalier si joliment tourn,
qui fait bande  part, qui ne dit mot, qui ne se mle en rien de vos
forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je dlivre ou
quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi;
et le gant que je dois pourfendre, le fameux gant, o donc est-il?
L'tranger qui avoit jusqu'alors port la parole dit  Rosambert:
Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de
gentilhomme, Messieurs, s'cria-t-il.

L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vmes
aussitt un cavalier accourir  toute bride, de l'autre extrmit de
l'alle. Rosambert l'attendit sans s'branler; mais, soit qu'il prsumt
beaucoup de lui-mme, soit qu'il ne conservt pas tout le sang-froid
ncessaire en ces occasions, il ft feu de trop loin sur son ennemi,
qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus
d'intrpidit, tira presque aussitt, mais enfin tira le dernier. La
balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses
cheveux, et frappa son chapeau de manire qu'elle le fit sauter. Le
comte, en le reprenant, s'cria: Ceci devient srieux, c'est  ma
cervelle qu'il en veut, le beau masque!

Son adversaire, en effet, s'toit, comme moi, couvert le visage d'un
mince carton; mais je ne pus m'empcher de frmir en reconnoissant le
frac anglois sous lequel, ce matin mme, la marquise avoit paru devant
moi chez Justine!

Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne ft lui,
venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'alle
d'o tout  l'heure il toit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux,
reprit: Voil bien le frac national de milord; mais, de par saint
Georges, ce n'est pas l son paisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il
d'un ton o peroient le dpit et l'audace, je n'aurois point os faire
 la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans
l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais
tcher, m'et-on prudemment dtach le plus habile arquebusier des trois
royaumes, je vais tcher de faire en sorte qu'un tranger, ft-il le
diable, n'ait pas  se glorifier d'avoir remport sur un Franois une
victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au
vol, mon cher Faublas, o es-tu? Que n'ai-je, pour le chtiment d'un
tratre et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton
coup d'oeil si prompt et ta main toujours sre!

Le comte ayant recharg son arme, un nouveau signal fut donn.
Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement
son cheval, et les deux adversaires, s'tant rencontrs  peu prs au
milieu de la lice, se tirrent  la distance de cinq ou six pas. Le
comte ne pera que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus
heureux, lui fracassa l'paule droite et le jeta par terre.

Le vainqueur aussitt, se dmasquant, fit voir au vaincu stupfait le
visage de Mme de B... Tiens, lche, dit la marquise, regarde,
reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu
du courage et de l'adresse que pour l'insulter.

Rosambert parut un moment accabl de la douleur de sa blessure et de
l'ignominie de sa dfaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux
gars. Mais bientt, reprenant son caractre, il lui adressa, d'une
voix teinte, ces mots entrecoups: Quoi! belle dame,... c'est vous...
que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changs!
Cependant... notre dernire... entre...vue... m'amu...sa davantage,...
et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire.
Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de
combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprs de Paris 
Lu...  Luxembourg... pour vous procurer... un... doux...
passe-temps?--Rosambert, lui rpliqua la marquise, tu voudrois en vain
dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis
m'applaudir d'une double vengeance: ton chtiment, qui dj commence,
n'est pas prt  s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi
que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma
victime.

Le comte, soulevant sa tte avec effort, la tourna de mon ct: Ce
jeune homme, dit-il, c'est sre...ment le chevalier de Faublas!...
Fau...blas! J'tai mon masque, je fus  lui. Embrassons-nous d'abord,
continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point
tonn:... ce n'est pas la premire fois qu'elle... m'abat. Et vous,
pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous tiez l qui...
faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est
si... aimable! Venez... me voir...  Paris, si je n'y arrive pas...
justement pour... m'y faire... enterrer.

La marquise alors me prit  l'cart et me dit: Chevalier, pardonnez-moi
le mystre que je vous ai fait du pril o j'allois m'exposer, et la
ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le tmoin. Mon amant,
hlas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit tre prsent  la
rparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant
d'attachement qu'il se ft charg volontiers d'pouser ma querelle; mais
il ne m'et peut-tre point assez estime pour me juger digne de la
soutenir moi-mme.

Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mle de fiert, je viens de
prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus
de mes forces, lorsque, rduite  l'affreuse ncessit de vivre
seulement pour ma vengeance, je jurois de vous tonner en
l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'quivoque
ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de
soi-mme. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me dfendre quand,
les larmes aux yeux, je demandois  mon ami s'il ne seroit pas cruel de
ne se voir plus. Vous concevez de quelle espce d'inquitude j'ai d
sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annona qu'il venoit de la
retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu
vous reconnotre sur la route de Montcour, et je serois vraiment dsole
que ce voyage de Compigne et laiss le temps  votre beau-pre de vous
enlever encore votre pouse. Faublas, si ce malheur toit arriv, n'ayez
pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma
justification, qu'au moment o je vous fis remettre, sous le nom de M.
de B..., ce prtendu cartel, rien ne pouvoit me donner  deviner qu'en
revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il
n'toit plus, ce matin, ncessaire de vous renvoyer  Fromonville,
puisqu'il ne vous et jamais t possible, quelque diligence que vous
eussiez faite, d'y arriver avant les missaires fidles qu'aussitt j'y
ai dpchs avec l'ordre exprs de veiller sur les dmarches de
Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il
l'avoit dj quitte. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez
et...

Mme de B... fut interrompue par des cris perans qui sembloient partir
de la chaise de poste de Rosambert, reste dans le chemin de traverse,
du ct, mais  quelque distance de la grande route. Nous courmes tous
au bruit; il ne resta prs du bless que le chirurgien qui bandoit sa
plaie. En approchant, nous vmes derrire la voiture du comte un
cabriolet dans lequel se dbattoit une femme, retenue par les mmes
hommes qui s'toient assurs du laquais et du postillon de Rosambert.
Grands dieux! s'crioit-elle, des gens masqus! C'en est donc fait! Ils
n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassin!... Ah! dit-elle, en
poussant un cri de joie, le voil! le voil! Puis, d'un ton douloureux:
Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanit de profiter de
mon sommeil?...

La marquise me demanda tout bas si ce n'toit pas la petite comtesse. Je
rpondis oui, et je m'lanai dans les bras de ma matresse.

Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups.
Quels sont ces gens qui m'ont arrte? C'toit  l'pe que vous deviez
vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, o
est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce
monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te
voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir
lchement abandonne!

Ainsi, Mme de Lignolle annonoit, par le dsordre de ses questions, le
dsordre de ses ides; il me sera plus difficile de peindre celui de sa
personne. Dans son regard, tout  l'heure attendri, maintenant terne et
bientt tincelant, vous eussiez vu tour  tour, et presque en mme
temps, les douces erreurs de l'esprance, les mortelles rveries de la
crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi.
Vous eussiez vu sur son visage, dont l'tonnante mobilit m'effrayoit,
toutes les passions imptueuses se livrer de rapides combats. Chaque
muscle sembloit tourment d'un mouvement convulsif; l'expression de
chaque sentiment passoit comme un clair.

Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'tois plus
l! j'ai pu dormir jusqu' midi, mais de quel sommeil! grands dieux!
quels horribles songes le troubloient! tu m'chappois  chaque instant,
et je ne voyois plus auprs de moi que des objets affreux: le marquis,
la marquise, ta femme!... Ta femme! c'est moi qui suis ta femme!
n'est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le
marquis, l'as-tu tu?--Non, mon amie.--Allons, dit Mme de B... que cet
entretien sans doute inquitoit, allons, Florville!  cheval,  cheval!
vous n'avez pas de temps  perdre.--Qu'appelez-vous du temps  perdre?
s'cria la comtesse en lanant un regard terrible au vicomte de
Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est
cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.--Un parent de M. de
B...--Tiens, mon ami, tous ces gens-l me font peur... Oh! que je
souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel
supplice! Perptuellement m'occuper de cette rivale qui veut me
l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as bless?--Non, mon
amie.--Vous ne l'avez pas bless, Monsieur?... Regardez! je le lui avois
tant recommand! Mais, comment!... il n'est donc pas encore arriv, le
marquis?--Florville, reprit Mme de B..., les heures s'envolent, la nuit
s'approche.--Eh! de quoi se mle donc cet tranger? rpliqua la
comtesse... Faublas, ne l'coute pas, reste l... Que je souffre depuis
hier! que l'amour devient fatal, ds qu'il cesse d'tre heureux! que ses
tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partags!--Que
dis-tu, mon lonore! mon coeur est navr de tes peines.--Oui? Eh bien,
si cela est, me voil console. Je suis contente, allons-nous-en. Je
rptai avec elle: Allons-nous-en.

--Chevalier, s'cria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant
vous appelle?--Hlas!--Ce n'est point  Paris que vous tes attendu.

Je me dgageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet
je sautai sur le cheval que me prsentoit la marquise. Il va se battre,
dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux tre prsente  ce
combat! Le vicomte, prompt  la rassurer, lui rpondit: Calmez-vous,
il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.--Fini!
rpta-t-elle douloureusement, fini!... C'est donc  Fromonville?...
L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!

Elle voulut s'lancer aprs moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle
poussa des cris d'inquitude et de fureur; elle tomba sans connoissance
au fond de son cabriolet.

Ah! qui n'et plaint cette enfant trop sensible? qui ne se ft mu de
ses douleurs? qui n'et frmi de son danger? La marquise ne fit aucun
effort pour m'empcher de descendre de cheval et de remonter dans la
voiture de la comtesse: je fus mme extrmement touch de voir Mme de
B... prodiguer ses soins  Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la
tte de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le
visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur
son front. Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont
teints, ces yeux qui brilloient tout  l'heure du plus vif clat!
Quelle pleur couvre ces joues que j'ai vues colores d'un rose si
tendre! Pauvre enfant!--Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous
qu'il y ait du danger?--Du danger?... peut-tre. La comtesse est d'un
caractre violent et parot vous aimer dj beaucoup.--Oh! oui,
beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions lgres,
mais frquentes, des maux de coeur...--Elle seroit dj enceinte! ah!
tant mieux! s'cria Mme de B..., dans l'effusion d'une vive joie; puis
tout  coup elle rprima ce premier mouvement, et d'un ton de
commisration elle reprit: Tant mieux... pour vous;... non pour
elle!... Pour elle, c'est un vnement fcheux qui l'expose de bien des
manires...--Qui l'expose!... Et moi, que je suis  plaindre aussi! Dans
quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule
crainte que je ne la quitte! l'autre est l-bas, qui se dsespre de ce
que je l'ai quitte. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi
quel parti...--Tout  l'heure, interrompit-elle, je vous engageois 
partir; j'avoue que maintenant,  votre place, je me trouverois moi-mme
fort empche. Sans doute il faut consulter votre coeur; mais vous devez
aussi prendre conseil des circonstances.--Consulter mon coeur? je n'y
trouve que des irrsolutions, des combats! Prendre conseil des
circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, galement
inquitantes, pressantes, imprieuses? O mon amie, je vous en conjure,
prenez piti de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexits,
conseillez-moi.--Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois
que le devoir vous impose, elles ne sont point quivoques... Il est vrai
pourtant qu'il parot cruel d'abandonner la comtesse dans l'tat o la
voil... Elle est trs vive,... vous la croyez enceinte,... et la pauvre
petite vous aime... comme il faut vous aimer: beaucoup trop!... Partir
dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer  des agitations qui
peuvent lui coter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un
caractre beaucoup plus doux,... Sophie, accoutume depuis longtemps 
l'absence,...  l'abandon peut-tre,... supportera moins impatiemment...
Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout 
fait possible que votre pouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant
pour toujours dlaisse, en soit au dsespoir.

--Au dsespoir! oui, rpta d'une voix foible Mme de Lignolle qui
reprenoit enfin l'usage de ses sens, au dsespoir! Elle me reconnut;
elle me dit: C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quitte? vous avez
bien fait; restez l, je le veux, restez l. Elle dit  la marquise:
Et toi, farouche tranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent
insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la piti de personne, toi?
tu n'as donc jamais aim?--Si vous saviez  qui vous faites ces
reproches, rpondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez
que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins  plaindre que
l'infortune qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brl de cet amour qui
vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers dlices et ses
inconsolables regrets! Comtesse, infortune comtesse, vous avez encore
beaucoup  souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!

Ici mes yeux rencontrrent ceux de la marquise; ils toient humides, les
siens, et leur regard fit palpiter mon coeur!

Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de vhmence, seroit-il vrai
qu'une divinit maligne prsidt aux humaines destines, et prt un
horrible plaisir  faire de ses dons prcieux la plus ingale
distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul
barbare, elle ne se montrt si prodigue envers un trs petit nombre
d'tres privilgis que pour tourmenter plus srement la foule immense
des autres individus maltraits de son avarice? Quoi! jeune homme trop
favoris, les grces qui attirent, l'esprit qui sduit, les talens qu'on
envie, la beaut qu'on admire, la sensibilit qui plat aux yeux et
charme l'me; toutes ces qualits et mille autres dont l'assemblage n'a
peut-tre jamais brill qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te
les auroit donnes que pour le dsespoir de tes rivaux et le supplice de
tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque  toutes tes
vertus, la constance, il ne te l'auroit refuse, ce dieu jaloux, qu'afin
qu'il n'y et sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande
flicit sans un grand mlange de peines, et dans aucun homme un modle
absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas
encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse,
tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingus,
doivent-ils ncessairement parotre n'avoir encouru que sa disgrce,
quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles
qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt
amour, hlas! et forces au plus long repentir? O destine!

La comtesse avoit cout la marquise avec une attention mle
d'tonnement. Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu.
Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-mme. Me voil un peu
rconcilie avec vous; mais permettez que nous nous quittions.
Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en... Eh bien! vous ne dites mot!
vous ne voulez pas?

Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs dsirs, je jetai
sur la marquise un regard qui lui annonoit mes irrsolutions et le
besoin que j'avois d'tre dtermin par ses avis. Le vicomte me comprit
et s'expliqua: Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois 
Fromonville...--A Fromonville! interrompit la comtesse.--Demain, reprit
l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de
Lignolle.--Voil ce qu'on appelle un bon conseil, s'cria la comtesse;
j'en approuve fort la dernire partie; et toi, Faublas?--Moi aussi, mon
lonore.

Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B..., et,
je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques
minutes, je sentis unies et presses dans mes heureuses mains les mains
de ces deux charmantes femmes.

Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons
vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous
faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystre.
Tout  l'heure vous pleuriez presque: vous tes malheureux en amour, et
c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre prs
de qui le chevalier vous a supplant... Monsieur, poursuivit Mme de
Lignolle, qui ne pouvoit deviner la vritable cause de l'embarras que la
marquise laissoit parotre, vous pardonnerez  son amie d'imaginer qu'en
effet il mritoit la prfrence; mais au moins je crois, et je ne
cherche pas  vous faire un compliment, je crois que vous tiez fait
pour qu'on balant quelque temps entre vous et lui... Monsieur,
reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne
vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le
mien.--Madame, rpondit le vicomte enfin dtermin sur la rponse qu'il
devoit faire  l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se
plaint de mille choses...--Ah! je vous en prie, dites-moi quelle
matresse Faublas vous a...--Madame, je suis, comme monsieur vous le
disoit tout  l'heure, parent de M. de B... J'adorois sa femme...--Sa
femme! ne m'en parlez pas, je la dteste!--Vous tes donc une ingrate,
car elle vous aime.--Qui vous l'a dit?--Elle-mme.--Elle me
connot?--Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.--O
cela?--Voil ce que je ne puis vous dire.--Eh bien, oui, elle a tort de
m'aimer: car, je vous le rpte, je la dteste.--Peut-on vous en
demander la raison?--La raison?... c'est une femme dangereuse...--Ses
ennemis l'assurent.--Intrigante...--Les courtisans le publient...--Pas
assez jolie pour faire tant de bruit.--Les femmes le disent.--Galante
d'ailleurs.--Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit... Comment ne lui
prteroit-on pas quelques aventures?--Quelques! Elle en a eu
mille!--Dsigne-t-on quelqu'un?--Je le crois! Moi qui ne vais pas dans
le monde, je lui en connois trois.--Voulez-vous les nommer?--Le comte de
Rosambert.--Il est bien fat; et elle l'a toujours ni.--La bonne
raison!... Faublas.--Oh! celui-l, je ne conteste pas. Le troisime?--M.
de ***.--M. de ***! rpta la marquise, que je vis dans le mme moment
plusieurs fois rougir et plir.--Oui, M. de ***, le nouveau ministre, 
qui elle s'est donne pour obtenir la libert du chevalier... Ce que je
vous dis l vous fait de la peine?--M. de ***! rpta la marquise avec
moins de trouble et un tonnement plus marqu.--Cela vous fait de la
peine. Je vois que vous tes encore bien pris.--M. de ***! voici une
accusation bien nouvelle.--C'est que l'intrigue n'est pas
ancienne.--Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?--Comment voulez-vous
qu'on en ait? Ils n'ont pas appel de tmoins.--Cependant, Madame, vous
osez assurer cela?--Monsieur, parce que tout le monde l'assure.--Tout le
monde! Chevalier, vous le saviez donc?--Vicomte,... on me l'a dit, mais
je n'y crois pas.--Cela ne fait rien, me rpliqua-t-il d'un air
mcontent, vous deviez m'en avertir.--Oui, dit la comtesse, c'est rendre
service  un galant homme que de l'clairer sur la conduite d'une
coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincrement d'tre
tomb dans les filets de celle-l, vous paroissez mriter de rencontrer
mieux... Mais venons  ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus
d'inquitude?--Pardonnez-moi, Madame.--Voyez-vous, Monsieur? s'cria la
comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise?
demanda-t-elle au vicomte.--Quelquefois.--Voyez-vous, Monsieur? vous y
allez quelquefois!... Il est donc amoureux d'elle encore?--Encore un
peu, je crois.--Voyez-vous, Monsieur? vous en tes amoureux!--Cependant,
reprit la marquise, il ne faut pas tout  fait s'en rapporter  moi: j'y
suis intresse, je vois peut-tre mal.--Oh! vous voyez bien, Monsieur,
vous voyez trop bien!... Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous
empcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!... Nous vous
quittons, poursuivit-elle en s'adressant  Mme de B... Aprs la scne
dont vous venez d'tre tmoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y
compte: car tout en vous, Monsieur, prvient favorablement... S'il y
avoit une troisime place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai
plaisir de vous l'offrir... Je vous avoue que je serai charme de
cultiver votre connoissance. Venez me voir  Paris. Le chevalier
m'obligera, s'il veut bien vous amener;... ou faites mieux, venez seul:
vous n'avez pas besoin d'tre prsent par personne. Venez, et je vous
promets, si cela vous fait dcidment trop de peine, je vous promets de
ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une mchante
femme.

Nous partmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit
 la Croix-Saint-Ouen, o la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne
rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir
acheter la discrtion de son laquais La Fleur, qu'elle s'toit vue
force de faire le compagnon de son voyage, et, par consquent, le
confident de nos amours.

Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de
reproches que je ne mritois plus, et de questions auxquelles il m'toit
impossible de rpondre. En vain je lui reprsentois qu'il devoit lui
suffire que son amant ne ft ni mort, ni bless, ni forc de la quitter
en quittant son pays: elle n'toit pas contente du secret auquel
m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner,
disoit-elle.

La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. Il est
fort aimable, ce jeune homme, s'cria la comtesse, qui paroissoit
observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur
moi.--Fort aimable.--Il a des grces!--Beaucoup.--De la
tournure!--Vraiment.--Une trs jolie figure!--Trs jolie.--Une voix
douce comme toi!--Oui.--La sienne est un peu trop claire cependant, il y
manque quelque chose.--C'est un enfant.--Sans doute; que peut-il avoir?
seize ans?--Tout au plus.--N'importe, reprit-elle avec affectation, il
est charmant!--Charmant.--Il parot plein d'esprit et de
sensibilit!--Comme tu dis, mon amie.

Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et
j'affectois beaucoup d'indiffrence afin d'loigner toute espce de
soupon.

Voulez-vous bien me rpondre autrement? s'cria Mme de Lignolle.--Qu'y
a-t-il donc?--Il y a que votre sang-froid me dsespre!--Mon
sang-froid?...--Oui, j'ai l'air d'avoir remarqu ce jeune homme, j'en
dis beaucoup de bien, tout cela ne vous meut seulement pas!--Je ne vois
pas ce qui pourroit me fcher...--C'est de quoi je me plains. Vous ne
tmoignez point la moindre inquitude!--C'est qu'en vrit, mon amie, je
n'en puis prendre aucune, lui rpliquai-je en riant.--Pourquoi cela,
Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien,
moi!--lonore, je te rpte que le vicomte ne peut m'alarmer.--Ne riez
pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi,
s'il vous plat, pourquoi le vicomte...--Pourquoi?... Parce que c'est...
un enfant.--Et vous? ne diroit-on pas que vous tes vieux?--Et puis, ma
scurit se fonde sur l'estime que tu m'inspires.--L'estime!
l'estime!... Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai
souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et,
maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est
bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous
voulez me plaire.--Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je
n'tois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une
attention...--Voil, interrompit-elle en m'embrassant, voil ce que
j'appelle parler! Voil ce qu'il falloit dire tout de suite...
Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que
pour t'admirer davantage! Je me disois: Il est bien, ce jeune homme,
fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas
une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque
dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi
de plus imposant, de plus fier, qui tonne sans effrayer... Cela ne
m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir... De l'esprit, de la
sensibilit! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que
toi qui toute la journe me fais rire, et de temps en temps me fais
pleurer!... C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques
pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon
ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu
sais pleurer!... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi
suprieur  ce joli garon que lui-mme me parot l'tre  tous ceux que
j'ai vus... Dis-moi, ton pre l'aime-t-il, le vicomte?--Beaucoup.--Eh
bien, il devroit marier ta soeur avec ce jeune homme-l. Cela feroit un
charmant couple.--Voil une ide qui parot toute simple, et que
pourtant je n'aurois pas eue!--Vraiment, je vois  cela quelque
obstacle: le vicomte est engou de cette marquise. C'est bien dommage...
Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engag  venir chez moi? Je vais te le
dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il
est amoureux de Mme de B...: il me dira si tu vas chez elle.--Fort bien
trouv!--Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaiet;
ce n'est pas de bon coeur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de
vous empcher d'aller chez cette mchante femme, et le hasard vient de
m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir nglig.

Cependant nous avancions... du ct de Paris, il est vrai, ma Sophie!
mais console-toi, c'toit aussi du ct de Fromonville. Sophie! j'allois
encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je
trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs
de la nuit prochaine qu'aux dlices du jour qui devoit lui succder, de
ce jour o, dans les bras de ma femme, je pourrois goter enfin le
suprme bonheur depuis si longtemps dsir. Rjouis-toi, ma Sophie: il
est vrai que, dans ce moment mme, je reois un baiser de Mme de
Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la rcompense d'un
soupir qu'lonore vient de surprendre; mais,  ma Sophie! rjouis-toi;
ce soupir si tendre, il ne m'toit pas chapp pour elle.

Nous quittmes la poste au Bourget,  ce mme village o j'avois renvoy
Jasmin: les chevaux de la comtesse y toient rests dans une auberge;
nous les reprmes; ils nous eurent bientt ramens dans Paris. On
conoit que Faublas, maintenant vtu comme il lui convenoit de l'tre
toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant chang d'habits, aller chez
Mme de Lignolle reprsenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de
Fonrose que nous prmes le parti de descendre.

Cruels enfans, dit la baronne, d'o venez-vous donc?--Nous mourons de
faim, rpondit la comtesse; faites-nous donner  souper.

Pendant que nous commencions  dpecer la poularde qu'on venoit
d'apporter, Mme de Fonrose disoit  Mme de Lignolle: Je me suis rendue
chez vous  l'heure du dner. On m'a beaucoup inquite en m'apprenant
que, dsespre de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir
pour l'aller chercher. Il y avoit dj quelques heures, poursuivit-elle
en s'adressant  moi, que M. de Belcour, accompagn de Mlle de Faublas,
toit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour
Fromonville, persuads que vous tiez all vous battre. Ils
n'imaginoient pas qu'un intrt moins cher que celui de l'honneur pt
vous empcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre pouse.
Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler,
seront en proie aux plus mortelles inquitudes, si vous ne les avez pas
rejoints avant le milieu du jour, qui va bientt parotre.

Dj la comtesse ne songeoit plus  son repas  peine commenc. Elle
interrompit la baronne pour lui dclarer qu'elle ne souffriroit pas que
je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit trs tonnant que
Mme de Fonrose, qui se prtendoit son amie, se permt de donner, en sa
prsence mme, de tels conseils  son amant. La baronne ne fut point
embarrasse de se justifier. Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime
le pre; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribu, dans
une circonstance aussi grave,  tenir son fils loign de lui.
D'ailleurs, ma chre enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole
inutilement toutes les biensances. Je suis loin de lui conseiller une
infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver
Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde,
comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour
leurs matresses et les bons procds qu'ils doivent  leurs femmes. Se
conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple,
si le chevalier peut continuer  demeurer chez sa matresse, lorsque sa
femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le
dsespoir de l'une et les bonts de l'autre? En supposant que vous
fussiez assez aveugle par votre passion pour attendre de lui cette
extravagance, et qu'il ft assez foible pour ne vous la point refuser,
je demande si tout le monde ne sauroit pas bientt que M. de Faublas
s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'tre homme chez
lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: esprons que le dieu protecteur
des amans fera pour ce mari-l ce qu'il fait communment pour les
autres; esprons que ce digne poux sera le dernier de Paris qui
apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille
verra-t-elle tranquillement l'ineffaable ridicule dont chaque jour le
couvrira?

--Sa famille! que m'importe sa famille? rpondit la comtesse, qui
n'avoit oppos jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris,
des pleurs, et mille exclamations draisonnables.--Que vous importe?
rpliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier
malgr les gmissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le rclamer
en criant au scandale; malgr l'intarissable bavardage de votre
sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques
principes; malgr le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses
flibustiers pour accourir en poste vous pouvanter de sa large moustache
et de sa longue pe; malgr le public aussi, le public jaloux,
inconsquent, indiscret, qui va sans cesse bruitant les folies qu'il
devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir;
le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-mme,
ridiculise les maris qu'il plaint, protge les femmes qu'il blme, et
condamne svrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et
nourrit sa malignit; enfin, malgr le baron qui...?--Malgr tout
l'univers, Madame.--Quelle rponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou
croyez-vous que j'exagre? M. de Belcour, dont j'allois vous parler,
vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, 
venir reprendre son fils jusque dans votre chambre  coucher!--Et moi,
si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernires
extrmits...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je
vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut
mieux faire un moment le sacrifice d'un bien prcieux, pour le retrouver
ensuite et le possder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant
quelques jours de trop,  mourir de regret de sa perte.

Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous
entendmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit tre que celui
de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un
membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la
baronne.

Un moment aprs, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir  ces dames.
tonn de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'toit pas
de retour  trois heures du matin, il avoit devin qu'elle soupoit chez
la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indispose. Il lui demanda si elle
avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journe. Oui, Monsieur,
rpondit la comtesse, et j'espre qu'elle reviendra chez moi...--Elle y
reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre
 monsieur son pre. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard,
acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien oblige,
rpliqua-t-elle schement, je ne compte pas rentrer avant le jour.

J'aurois pu facilement couter la fin de cette conversation qui me
touchoit d'assez prs... Sophie, des intrts plus chers occupent ma
pense. Un moment la sduction toute-puissante de l'objet prsent cesse
d'agir immdiatement sur moi; et ce moment dcisif peut fixer en ta
faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus  mes
cts pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par
ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas
jusqu' mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir
vanouie, mourante! J'ai contempl tes charmes et me suis pntr de ton
dsespoir! J'ai frmi des maux que tu souffres; l'ide du bonheur qui
nous attend m'a fait tressaillir.

Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu
de temps une jolie femme de chambre m'a coiff prcisment dans ce
cabinet o je me trouve; il doit se souvenir que, press ce jour-l du
dsir de revoir la comtesse et d'chapper au baron, je me suis fait
conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose.
Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon pre et fuir ma matresse,
je cherche  ttons le mme chemin, dans cette partie de la maison dont
je connois un peu les tres. Me voil sur l'escalier drob, puis dans
la cour, et bientt dans la rue.

                   *       *       *       *       *




Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit devin ce que tout
autre qu'un pre n'et pu prvoir. Comme il n'toit pas impossible,
avoit-il dit en partant, que des raisons particulires me forassent 
repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour
m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prte.
On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et
les intrts de l'autre. En arrivant  l'htel, je n'eus qu' monter en
voiture, et mon fidle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi
je trouvois  chaque poste des chevaux tout prpars; les postillons,
grce  mes prodigalits, ne se plaignoient pas d'avoir t rveills
trop tt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous
eussions eu des ailes.

L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voil cette route si
pniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux
changement trente-six heures ont apport dans ma situation! Je ne vais
point, sous un ciel tranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le
remords d'avoir immol tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste
vengeance. C'est  Fromonville que mon pre, tout  l'heure rassur, me
pressera sur son sein! C'est l que tout  l'heure ma femme console...
Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout  l'heure je la
couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le
prix de ma tendresse extrme... Il est vrai qu'Adlade sera l... Ne
pourrons-nous pas la renvoyer, Adlade? Quoi! faudroit-il diffrer
jusqu' la nuit?... Un sicle d'attente!... Mais la nuit! la nuit!
Jamais je n'en aurai pass de plus dlicieuse!... Que ces rosses me
tranent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai
sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie prs de moi! je ramnerai ma
femme  Paris! je l'tablirai dans la maison paternelle! dans la
_chambre de l'hymen_,  ct de celle du _clibat_, qui sera dserte! 
jamais dserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y
passerai mes journes, ma vie! je l'entendrai me faire et me rpter le
long rcit des maux qui l'ont accable pendant l'absence! et moi, moi,
je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs
qui me sont arrivs... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la
marquise est  plaindre, quelle tendre commisration je lui garde:
Sophie, naturellement souponneuse, pourroit s'inquiter; et je veux non
seulement lui conserver la plus exacte fidlit, mais encore lui
pargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus
de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien
tonne, bien triste! elle pleure, elle se dsespre, elle m'accuse de
barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la
prvenir, la prparer... Quel train cet homme me mne! Postillon, tu vas
comme le vent! Un moment donc, un moment! O me conduis-tu si vite? A
Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, rpondit-il en retenant ses
chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville!
bon! Eh bien! quel dmon t'arrte?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde,
que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus
doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu' prsent je n'avois pas
quitt le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami,
tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.

La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles
heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de
Fromonville, deux personnes chries. Bientt je reois leurs
embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas
reu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France.
Non, ma chre Adlade, je ne suis pas bless! Non, mon pre, nous ne
quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous
dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de
moi... Venez, volons, prsentez-lui son poux, soyez tmoins... Quoi!
mon pre, vous baissez les yeux d'un air constern! Quoi! ma soeur, vous
pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a
pu rsister, elle n'est plus!--Elle respire, s'cria le baron,
mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends!
c'est donc pour la troisime fois que son tyran me la ravit!

Tous deux ne me rpondent que par leur silence. Tous deux, attentifs 
prvenir l'effet d'un premier mouvement, empchent que mon dsespoir ne
me cote la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon
pe; Adlade avance un bras tremblant pour soutenir son frre qu'elle
voit plir et chanceler. Ma chre amie, tu n'es pas assez forte! Faublas
vient de tomber presque mourant sur ce mme gazon que, la surveille, il
effleuroit  peine quand, poursuivre une matresse abandonne
maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement
regrette!

Adlade! ah! je t'en conjure, prends piti de ton frre!... Mon pre!
laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enleve! elle me croit
coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait
pas que je donnerois la moiti de ma vie pour qu'il me ft permis de lui
consacrer l'autre moiti... Elle m'est enleve! elle me croit coupable!
laissez-moi, laissez-moi mourir!

Adlade cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus
tendres caresses: les larmes que je lui voyois rpandre adoucissoient
l'amertume de celles que je versois, et mon pre calmoit nos douleurs en
les partageant. Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les
plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta
jeunesse orageuse, et l'adversit, qui depuis quelque temps s'est
charge du soin de te donner elle-mme de cruelles leons, l'adversit
ne veut-elle plus me laisser dsormais que le devoir rigoureux de
t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout  fait impuissantes? O
mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque piti.--Mon pre,
sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son
ravisseur la trane?... Vous ne rpondez rien! Il est donc vrai que je
l'ai tout  fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un
long intervalle nous spare; avant-hier, je l'ai vue l-bas!... l-bas,
ma soeur... Tiens, regarde, ma chre Adlade, regarde, et tes sanglots
vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'branlai
d'une main trop foible, cette grille que j'aurois d briser... Ta bonne
amie toit l! elle toit l, ma bien-aime!... Maintenant un long
intervalle nous spare!... Sophie! Sophie! un Dieu perscuteur prside 
nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton poux, seulement
pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit
qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour rveiller
dans mon coeur le dsespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps
ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous sparer
aussitt... Je fuis  Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures
aprs, elle retrouve un pre qui, le lendemain, l'arrache  son poux! A
travers mille prils je pntre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne
m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit prs
de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est l,
qu'elle me reconnot; moi-mme je l'entrevois, je l'entrevois mourante,
et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale
marquise! ce n'est pas la premire fois que tu fais tous nos
malheurs!... L'honneur imprieux m'entrane; et, quand je reviens, j'ai
tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un pre soit 
ce point dnatur? Le barbare! que reproche-t-il encore  son adorable
et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait rpare
mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expi? Pourquoi veut-il
que deux poux amans prissent consums de leurs vains dsirs? Pourquoi
veut-il prcipiter ses deux enfans dans le mme tombeau? O mon pre! mon
pre!

--Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point loign de nous sans
m'instruire de ses motifs et de ses rsolutions. Une lettre qu'il a
laisse pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami,
commenons par gagner le prochain village.

Nous entrmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire
lui-mme la lettre de mon beau-pre; mais, oblig de cder  mes
instances, il me la confia.

  _Puisque votre fils vient de dcouvrir encore ma retraite, puisqu'il
  s'obstine  poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le
  baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille;
  il faut que je vous apprenne des horreurs._

  _Vous savez dans quel pige, presque invitable, Sophie fut attire;
  vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortun
  Lovzinski retrouva sa Dorliska si dsire, sa Dorliska moins digne de
  blme que de piti, mme au sein du crime. Baron, l'enlvement de
  cette enfant malheureuse autant que respectable n'toit pas le plus
  grand des forfaits de votre indigne fils..._

Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions!
quel horrible mensonge! vous-mme, mon pre, vous-mme frmissez de
cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lave
dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il
est le pre de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon pre, rassurez-vous,
excusez le premier transport de la surprise et de la colre.
Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette
lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!

  _... Le jour que je lui donnais son amante,  l'instant mme o tout
  se prparoit pour leur runion, j'entends dans la principale rue de
  Luxembourg un tranger demander le chevalier de Faublas; et, malgr
  son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la premire forma
  votre fils dans l'art dtestable de corrompre des femmes et de tromper
  des maris. Elle accouroit, comme ils en toient sans doute convenus
  ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._

Grands dieux!... Mon pre, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois
que la marquise dt me suivre  Luxembourg; j'ignorois...--J'aime  le
penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que
Duportail a si promptement supposes. Mais il est pre, et pre
malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le
retrouver et de le flchir. Continuez.

  _... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui
  menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant
  danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au
  temple ne sachant encore si je dois me hter de prendre un parti qui
  me semble extrme. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que
  rien n'tonne, parot presque en mme temps que nous  l'autel de
  l'hymne. La sacrilge qu'elle est! c'est  la face du Dieu qui
  reoit les sermens des poux qu'elle vient sommer celui-ci de violer
  tous les siens!_

  _Cependant qu'esproit-il, votre cruel fils, le digne lve d'une
  femme sans pudeur, le lche suborneur d'une fille sans dfense;
  qu'esproit-il, quand il arrachoit l'une  la respectable retraite que
  ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'clatant
  sacrifice d'un monde corrompu dont elle toit l'idole? Ce qu'il
  esproit! se donner en spectacle  toute l'Europe; s'enivrer de la
  gloire de traner, enchanes au mme char, une fille sduite, une
  femme adultre; associer ses deux matresses  de semblables plaisirs,
   une ignominie pareille; promener de contre en contre Mlle de
  Pontis, partageant un amant banal et le mpris public avec la marquise
  de B...!_

Mlle de Pontis partageant le mpris public avec la marquise de B...!
Ah! mon pre, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphme!...

  _... Tels toient ses desseins, que j'ai prvenus, que j'ai renverss.
  Grce  ma vigilance, Dorliska fut sauve; mais les vnemens ont
  d'ailleurs justifi tous mes soupons. Jamais on n'a su bien
  prcisment ce que la marquise toit devenue pendant les six semaines
  que votre fils a passes dans les environs de Luxembourg: sans doute
  ils y vivoient ensemble..._

Est-ce vrai cela? me dit Adlade.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de
B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'toit
elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon
frre?--Mon amie,... voil ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop
long.--Je ne suis pas contente de cette rponse, rpliqua-t-elle, je la
trouve obscure; ce qui me fche davantage, c'est que M. Duportail ait
quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que
vous avez rellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous
impatiente, mon frre? eh bien, voyons, finissez.

  _... Chacun la vit effrontment reparotre  la cour quelques jours
  aprs le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses
  intrigues ne purent empcher que le chevalier ne ft mis en prison,
  personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient
  de l'en faire sortir..._

En se prostituant!... Non, mon pre, non, je ne puis me le persuader.
Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insens! me rpondit-il. Que
m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir?
Lisez, lisez donc.

  _... Quel usage a-t-il fait de la libert? Sophie ne revenant pas, il
  a fallu qu'une autre prt sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas
  homme  se contenter d'une seule conqute: deux victimes  la fois,
  deux victimes au moins lui sont ncessaires. Ce que je ne comprends
  pas, c'est qu'aprs avoir tout rcemment dcouvert ma retraite, il ait
  jug convenable d'y venir montrer  Sophie la nouvelle rivale qu'il
  lui prfre._

Que je lui prfre! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la
comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gmit!... la
comtesse! Ah! mon pre, si vous saviez combien je lui suis cher! comme
elle est sensible! comme elle est aimable! comme... Le baron
m'interrompit: Monsieur, pensez-vous  ce que vous me dites?--J'ai
tort, mon pre, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la
position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.

  _... Cette inconcevable dmarche, dont je ne devine point les motifs,
  renferme apparemment quelque autre mystre d'iniquit que l'avenir
  dcouvrira. Quelle est cette jeune personne prs de laquelle j'ai
  reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son
  innocence ne pourra sauver, ou une femme sans exprience dont il va
  corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un ge mr qui
  les accompagnoit? un poux malheureux qu'il couvrira de ridicule et
  d'opprobre, ou un pre confiant dont il trahira l'amiti._

  _Baron, vous tes pre aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais
  vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains mnagemens,
  je vous parlerai sans dtour: votre indulgence est inexcusable. Mon
  ami, craignez d'tre bientt rduit  la pleurer en larmes de sang.
  Craignez que le Ciel, enfin lass, ne punisse en mme temps les
  dsordres du fils et l'excessive foiblesse du pre. Craignez qu'un
  jour, dans sa colre, il n'envoie un vengeur  ma fille, et  la vtre
  un sducteur!..._

Un vengeur  sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous
m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop  venir, Faublas l'ira
chercher!--Calmez-vous, s'cria le baron; tout  l'heure vous
promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement,
il ose encore insulter ma soeur!... Un sducteur  ma chre
Adlade!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre
inconsquens et cruels: la seule ide qu'Adlade puisse tre sduite
met son frre en fureur! il ne la pardonne point  celui dont la fille,
pleine d'amour pour la vertu, fut entrane cependant aux plus
condamnables excs d'un amour criminel! Faublas, pour un soupon qu'il
trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-pre; et pourtant, 
Luxembourg, Lovzinski ne songea point  venger sur un tranger ravisseur
les garemens de sa Dorliska!--Permettez, mon pre!... que je sache
enfin ses rsolutions.

  _Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je
  contribuai moi-mme aux garemens du chevalier, et, quoique j'en eusse
  t le complice involontaire, je ne tardai pas  m'en voir puni. Tous
  les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de
  sa fatale matresse, dont je vis tranquillement les criminels amours.
  Bientt, engag dans une injuste querelle, j'eus la douleur
  d'enfreindre la plus sage loi d'un tat hospitalier qui m'avoit rendu
  des amis et presque une patrie: mes mains, souilles du sang de
  l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-mme enfin,
  j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur  la
  dshonorer._

  [9] Rappelez-vous qu' la Porte-Maillot, o je blessai le marquis,
    Duportail tua son adversaire.

  _Ah! combien elle est moins  plaindre que moi, l'pouse adore dont,
  il y a douze ans, je dplorois la fin tragique! Tranquille, elle
  repose dans les forts de la Sula. Une mort prmature l'a soustraite
  aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._

  _Grces cependant te soient rendues, Providence ternelle, dont il
  faut toujours bnir les dcrets! grces te soient rendues, Divinit
  misricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski
  survct  Lodoska pour offrir un jour  sa fille abuse des
  secours,... hlas! bien tardifs, pour empcher du moins sa honte
  complte, son avilissement prochain, pour sauver  Dorliska les
  dernires humiliations que lui gardoit son sducteur impitoyable._

  _Oui, ma fille dshonore ne fut point avilie. Ma fille peut faire
  encore la consolation, la joie, l'orgueil de son pre..._

Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. Oui, m'criai-je ensuite,
l'orgueil de son pre, et de sa famille et de son poux! Puis, en
passant un mot qu'un pre n'auroit d jamais crire, qu'un poux ne
devoit pas rpter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes
ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant
de Sophie pardonnoit  Duportail les horreurs imputes au fils du baron
de Faublas. Je relus:

  _Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la
  consolation, la joie, l'orgueil de son pre. Adorable enfant! Son
  excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle
  donne aux vertus qu'elle n'a plus..._

Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des
regrets! Hlas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter!
voici le coup le plus sensible  mon coeur.

Mes larmes recommencrent  couler avec plus d'abondance. Adlade
pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'ptre
fatale, je me fis violence pour achever sa pnible lecture; et, comme
tout  l'heure, en rptant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en
omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas d s'y trouver.

  _... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et
  le dirai-je? dans la foule des avantages inapprciables dont la nature
  fut prodigue envers son sducteur, envers cet tonnant jeune homme que
  nous eussions tous admir s'il et tent pour le bien la moiti des
  efforts que le mal a d lui coter, s'il et voulu convenablement
  appliquer  l'exercice de la vertu les rares qualits dont il abusa
  pour le crime._

  _Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me
  reste plus qu' vous apprendre mes rsolutions irrvocables._

  _De l'impntrable retraite o je me rfugie, j'aurai toujours les
  yeux ouverts sur mon perscuteur... Ma Dorliska m'est infiniment
  chre; j'adore en elle la vivante image d'une pouse tous les jours
  regrette... Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand
  bonheur... Ah! qu'avec transport j'immolerois  ses plus chers dsirs
  le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui sduisit son
  amante n'obtiendra sa femme qu'aprs l'avoir mrite; et quiconque
  abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon exprience. Que le
  chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris 
  le connatre, j'ai trop appris  redouter son artificieuse matresse,
  pour m'arrter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il
  maintenant la peine d'afficher les bonnes moeurs, je ne verrai dans sa
  conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde.
  Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, part-il
  entirement revenu de ses garemens, ne reverra Sophie qu'aprs que le
  Ciel aura, dans sa justice, ordonn l'emprisonnement ou la mort de Mme
  de B..._

  _Mais je m'arrte  des suppositions qui me flattent sans m'aveugler.
  Je parle d'un amendement que je n'espre pas. Sans doute un Dieu, trop
  quitable pour encourager les grands dsordres par l'impunit, garde 
  la marquise une clatante catastrophe. Mais l'exemple de son
  chtiment, vnt-il en ce jour mme pouvanter toutes celles qui lui
  ressemblent, seroit donn trop tard pour votre fils. Votre fils,
  d'abord corrompu, devint aussitt corrupteur. Il se pervertira de plus
  en plus dans la socit de ses dignes amis, libertins par principes.
  On le verra mditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils
  ont appeles des _roueries_. Au dfaut des poux et des pres, qui
  savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmits, les
  chagrins, attaqueront bientt son adolescence puise. Jeune, il doit
  vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-mme  ses jours, tomber par
  le fer ennemi; il doit prir avant le temps._

  _Moi, cependant, j'aurai travaill sans relche  gurir ma fille de
  sa fatale passion. Le mme Dieu qui poursuit les mchans veille sur
  les justes. Sophie, lorsque son perscuteur descendra, dchir de
  remords, dans la nuit du tombeau, Sophie,  ses propres yeux
  rhabilite, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi
  contribueront  fermer les plaies de son coeur. Aprs d'affreux orages
  je verrai de beaux jours renatre pour elle; ma Dorliska reportera sur
  moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment
  heureux viendra o sa raison pourra lui confirmer ce que dj lui dit
  son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien  regretter quand
  il lui reste un pre tel que moi._

  _Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point
  altre, Monsieur le baron, votre ami,_

  _Le comte_ LOVZINSKI.

L'tonnement, l'inquitude, le dsespoir mme, m'avoient soutenu pendant
cette longue et cruelle lecture. Aprs l'avoir acheve, je recueillis
toutes mes forces pour demander  M. de Belcour jusqu'o ma femme avoit
t suivie, et, ds qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces 
_la Croisire_[10], je me trouvai mal.

  [10] La Croisire est  quatre lieues au-dessous de Montargis.

Cet vanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma soeur; je
repris courage  la voix de mon pre. Mon pre, me flattant d'une
esprance que peut-tre il n'avoit pas, me pressoit de commencer
moi-mme, avec ma soeur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il,
plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tomb presque sous
mes pieds,  ct de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'toit
la lettre de mon beau-pre, que le baron, tout occup de mon tat, avoit
oubli de prendre. Je songeois  m'en emparer sans qu'il en vt rien:
j'y russis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si
j'eusse acquis le plus rare trsor. Elle toit affreuse, cette lettre,
mais elle toit injuste: je m'y trouvois bien maltrait, mais  chaque
ligne on me parloit de Sophie. Cet crit si cruel et si cher, je le
repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! o devois-tu le perdre et le
retrouver!

Cependant un incident imprvu menaoit de nous retenir  Montcour. Comme
nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins
jusqu' ce village de la Croisire, Adlade, trop dlicate pour
supporter en mme temps et les fatigues d'une longue route, et les
chagrins de son frre, et ses propres agitations, ma chre Adlade se
sentit fort indispose.

Mon pre, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont
les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour
arriver dans cette ville, o nous trouverons tous les secours dont ma
soeur peut avoir besoin.

Nous allmes y descendre dans une auberge: il y avoit  peine un quart
d'heure que nous y donnions nos soins  notre chre Adlade, qui
paroissoit trs incommode, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me
remit un billet crit d'une main inconnue, et conu en ces termes:

  _Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville,
  que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitt la poste
   _la Croisire_, l'a cependant reprise  _Montargis_, au milieu de la
  nuit suivante._

Venez, mon pre, courons! volons...--Votre soeur, me dit-il, est-elle
en tat de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille
seule et malade?--Vous avez raison... Que je suis moi-mme fch de la
quitter!... Cependant, mon pre, un intrt si pressant m'appelle!...
permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement
m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon pe; donnez-les 
Jasmin, dfendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respects...
Croyez pourtant que cette prcaution est bien inutile; rendez-moi mes
armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre
le pre de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacit, si je le rencontre;
si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon dsespoir... L'poux
de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification,
par des prires; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce  tout
autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-pre,
soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils,
dt-il tre  jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour
sa soeur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet  son pre!
le chevalier le jure foi de gentilhomme!

M. de Belcour, combattu de plusieurs inquitudes, ne put aussi
promptement que je l'aurois dsir se rsoudre  prendre un parti.
Peut-tre il toit effray du danger de livrer  lui-mme un jeune homme
imptueux, que de nouvelles adversits sembloient devoir prouver
encore; mais sans doute il fut enfin dtermin par la crainte plus
grande des excs auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience,
s'il s'obstinoit  me retenir prs de lui. Il ne m'accorda nanmoins la
permission si vivement sollicite qu'aprs m'avoir fait rpter
plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque dcouverte,
je l'en instruirois aussitt; qu'au contraire je me hterois de revenir
prs de lui ds qu'il deviendroit probable que de plus longues
recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne
laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.

Adieu, ma soeur, ma chre Adlade, adieu. Va! je suis dsol de te
laisser dans l'tat o je te vois... Mon pre, vous aurez la bont de
m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?

Lorsque ainsi je m'inquitois de la sant d'Adlade, la mienne n'toit
gure meilleure. Deux journes remplies par de pnibles exercices, prs
de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux
nuits, l'une entirement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre
trop bien employe dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du
coeur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela
devoit avoir puis mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon
courage et dans mes esprances.

Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivmes qu' sept
heures du soir  Montargis, o nous ne trouvmes pas un cheval dans les
curies de la poste. Le mme malheur venoit de m'arriver  Puy-la-Laude;
mais j'avois forc le postillon de Fontenay  pousser plus loin. Ici,
malgr mes offres, mes prires, mes menaces, le paresseux mille fois
maudit refusa d'avancer, et, l'_ordonnance_  la main, il me fit voir
que je ne pouvois en aucun cas l'obliger  passer deux relais de suite.

Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer  mon secours, je
prenois des informations: le matre de poste me disoit bien qu'en effet
un homme d'un ge mr, une trs jeune fille et deux femmes trangres
toient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernire
nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'toient fait conduire qu' une
demi-lieue de l, dans un chemin de traverse, o ils avoient mis pied 
terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit mens: cet homme, ne
pouvant m'apprendre ce qu'ils toient devenus, offrit du moins de me
conduire prcisment  l'endroit o il les avoit laisss. Il y falloit
aller  pied: je m'y dterminai, quoique excd de fatigue... Hlas! et
je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie!

Triste et dsol, mais ne pouvant renoncer  mon dernier espoir, je
m'efforai de me persuader que, dans la crainte d'tre poursuivi,
Duportail, au moyen de quelques relais disposs exprs, avoit pu faire
un long dtour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin,
sur la mme route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux  la poste
prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible
 telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul
alloit m'y conduire.

Monsieur, me dit la fille de l'htellerie, voulez-vous souper?--J'en
aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une
chambre, de la lumire,... et qu'on me laisse tranquille.

Tranquille! quand l'amour levoit dans mon sein les plus furieuses
temptes! quand la fivre me faisoit dj transir et brler! Tranquille!

O l'irai-je chercher?... Le moment approche qui va dtruire ma dernire
esprance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il parot
n'avoir rien nglig pour chapper  mes poursuites... Je ne la
retrouverai pas.

Ils semblent qu'ils se soient tous runis pour conjurer ma perte... Cet
impertinent matre de poste n'avoit pas un cheval dans ses curies!...
Et cet insolent valet qui refuse de crever  mon service quatre
dtestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne
valent! Mais Jasmin, Jasmin me dsespre plus qu'eux tous! le maraud ne
reviendra point,... les heures prcieuses s'envolent... Je ne la
retrouverai pas.

Les vnemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B... se
fasse une fcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de
ses secours tout-puissans. Il faut que ma soeur tombe malade au moment
o le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'toile qui
veilloit sur mes entreprises m'a retir son influence. Il est  jamais
pass, le temps des succs. La fortune jadis prvenoit mes moindres
dsirs; maintenant elle se plat  contrarier mes plus importans
desseins: moi, dont chacun et envi le sort, il n'y a pas un an, je
vais devenir incessamment l'objet de la piti gnrale.

De la piti gnrale! Oui, je suis en effet le plus infortun des
hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il
travaille, dit-il,  sa gurison; et c'est en m'imputant mille
atrocits... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable?
croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mpris, pire que sa
haine?... Son mpris! le mpris de Sophie! Cette ide me rvolte et
m'accable.

Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une
femme me distingue et m'intresse pour qu'aussitt les hommes, le hasard
et le sort lui dclarent une guerre cruelle... Mme de B..., qu'ils
accusent tous, Mme de B..., que poursuit leur implacable inimiti,
qu'a-t-elle fait de si rprhensible?... Elle m'a trop aim. Voil le
crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme dj trop punie, on
m'impose la loi de ne la plus voir! on prtend me forcer  la dtester!
Ce n'est pas assez que j'aie dshonor sa jeunesse, fltri ses beaux
jours, peut-tre avanc leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on
veut que je lui souhaite une mort prmature! Quelle barbarie!... Leur
jalouse rage attaquera bientt aussi la comtesse: car elle m'adore et je
la chris... La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon
enfant!... Mon enfant? Hlas!... non, jamais. Jamais mon pre ne
l'appellera son fils; ma Sophie ne l'lvera point, Adlade lui
refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa
naissance cotera peut-tre  sa mre l'honneur et la vie!... Mais
celle-ci, dieux cruels, dieux perscuteurs, celle-ci, du moins,
respectez-la! c'est mon amante lgitime! c'est mon pouse idoltre!
c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment dj
son propre pre, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la
calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre  quinze
ans,... et je reconnois mes destins: la plus chre victime devoit tre
immole la premire!

Ainsi l'amour, qui m'avoit donn les plaisirs et promis le bonheur,
l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins
inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai cot la vie  toutes
celles qui m'auront aim!... Malheureux! vengeons leurs premires
douleurs, et prvenons leurs derniers tourmens. Prvenons leur trpas
par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort...
Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en sparant
leurs destines de la mienne!... Du moins je ne prirai pas tout entier.
Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la
comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le
monde, le souvenir de mon dvouement... Cependant les poux, joyeux du
deuil de leurs moitis, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vcu plus
d'un jour. Les pres, effrays pour leurs fils, ne manqueront pas
d'exagrer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se
plairont  remarquer surtout qu' peine j'ai paru sur la terre. Mais que
m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-l, les terreurs et
la fausse piti de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois
seulement, deux amans, dignes de l'tre, deux vrais amans, devant ma
tombe un instant arrts, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le
trpas glorieux qui les aura toutes expies; qu'ils m'accordent une
plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de
leur commisration, ils se disent: Ce gnreux jeune homme, il mourut
pour plusieurs! N'et-il pas mrit de pouvoir n'en aimer qu'une et de
vivre pour son bonheur? Que deux amans le disent, qu'lonore et Sophie
le rptent, mes mnes seront consols.

Mais mon pre, qui le consolera?... Mon pre! pourquoi me laisse-t-il 
moi-mme dans ces momens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on
m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras,
ou ton sang... Insens! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas
mme le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impntrable, Lovzinski
brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est  toi de
mourir!

Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel dsir d'une
vengeance impossible, que vous m'tes insupportables! Comme vous
dchirez un coeur fait pour les passions douces!... Vainement je
voudrois me drober  vos fureurs... Poursuivi d'affreuses penses,...
environn de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les
furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces
extraordinaires! Je me sens une rage gale  mes forces! Cet enfer
qu'ils appellent le monde, je puis l'anantir!... Je puis m'ensevelir
sous ses dbris! Je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu
faire?... Arrte!... lonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie!
ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les
pargner,... ton pre et ta soeur embrassent tes genoux,... ma main
tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud!
que j'ai soif! ah! mon Dieu!

La voil, cette lettre o mon injuste beau-pre lui-mme annonce ma
tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: _Il doit, s'il
n'attente pas lui-mme  ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit
prir avant le temps!_ Barbare, tes prdictions sont des ordres, des
ordres que je vais accomplir! Mais toi-mme, tyran farouche, tu ne
pourras me refuser quelque piti, quand tu verras qu'avant d'excuter
l'arrt fatal, je l'ai presque effac par mes pleurs.

Qu'il est triste, ce calme qui rgne autour de moi! qu'il est effrayant,
ce profond silence!... Un dsespoir concentr,... l'image du trpas...
Pourquoi suis-je seul ici?... O donc est ma soeur? Qui peut retenir mon
pre? Que fait la marquise? Mon lonore, qu'est-elle devenue?...
Comment ne sont-ils pas runis pour empcher qu'il ne me l'arrache
encore,... ou pour le forcer  me la rendre?... Mais tous en mme temps
me dlaissent,... toutes les consolations me manquent  la fois... Je
n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent  moi
m'vitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voil seul,
absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort
est moins affreuse que l'tat o je suis.

                   *       *       *       *       *




O mon pre! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous
m'avez rendus venoit d'tre pos sur une mme table,  ct de la lettre
de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir  contempler,
l'un auprs de l'autre, l'arrt et l'instrument de ma mort. Plong dans
le dernier accablement du dsespoir, je n'prouvois plus ni combats, ni
remords, ni terreur: mon heure, peut-tre, toit venue!

Tout  coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se prcipite vers moi,
qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses,
qui j'accable de mes remerciemens! Regarde, me dit-elle, tu me donnes
volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous
les tiens: ds que tu le peux, tu m'chappes, et je ne me lasse pas de
venir  toi la premire!

Un moment, peut-tre, vous avez espr que j'embrassois la plus chrie
des trois. Hlas! non: Sophie ne m'toit pas rendue. Mais je retrouvois
cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et
malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle!

Vous connoissez mes impatiences et mon tourderie, ma prompte ardeur et
ses vivacits. Doucement serr dans ses bras, pouvois-je encore songer 
m'endormir d'un ternel sommeil? Une autre envie que celle de la
destruction faisoit dj bouillonner mon sang, et la fivre du dsespoir
tournoit tout entire au profit de l'amour.

Tout le monde sait en quel mauvais tat se trouve ordinairement le
meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui
se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un mme dsir
entrana sur le grabat le plus misrable? Je pourrois, pour leur
justification commune, observer que les lits les plus chers  Morphe ne
sont pas les plus agrables  Vnus; mais cette fois je passe
condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des vnemens
ne me foroit  le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part
du ministre et de la victime, une prcipitation galement condamnable.
J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrvrence, immole au pied
d'un autel qui n'avoit pas mme de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant
de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entre du
temple aux profanes.

Nous mourions pour la divinit dont tous les feux nous embrasoient,
quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre
s'ouvrit tout  coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut
avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je
crus reconnotre, laissa d'abord chapper cette exclamation toute
simple: Bon Dieu! que vois-je? Hlas! moi, je ne voyois dj plus
rien; je n'avois pas mme la force de faire un mouvement pour essayer de
regarder celle qui venoit ainsi dranger deux amans. Soit que les
plaintifs accens de cette voix, toujours chre, eussent produit dans
tout mon tre une trop prompte rvolution, ou plutt, soit que la
nature, enfin puise par tant de fatigues extraordinaires en si peu de
jours accumules, demeurt trop foible pour supporter le dernier effort
de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse,
qui, pour le moment plonge dans un vanouissement d'une espce plus
dsirable, se trouvoit hors d'tat de me secourir.

Le bruit d'une berline et ses cahots rappelrent mes esprits. Un clair
de lune favorable me permit de voir dans tous ses dtails la situation
o j'tois: je la trouvois, en vrit, plus douce que ma maladie ne me
sembloit douloureuse. On m'avoit t les habits de mon sexe, on m'avoit
rendu mes habits de femme. J'tois presque couch dans la voiture, sur
le sige du fond. Du mme ct, dans l'encoignure  droite, Mme de
Lignolle, troitement resserre, supportoit la plus grande partie de mon
corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tte appesantie reposoit sur son
sein; ses deux mains couvroient mon front glac; mon visage, que
rchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle
vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque
teinte.

En face d'elle et de moi, sur le sige de devant, presque dans le coin
de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des
signes certains d'une grande altration, soutenoit mes jambes sur ses
genoux, et, se tenant  demi courb, s'appuyoit lgrement sur les
miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans
mes mains arroses de ses larmes. La plus fatigante des attitudes
sembloit ne rien coter  son courage. Il attendoit avec inquitude,
mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payt tous
ses soins d'un regard.

Bonsoir, mon lonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher
vicomte, gnreux Florville, bonsoir.

Toutes deux me rpondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par
l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs esprances.
Vicomte, je ne m'tois donc pas tromp? c'toit vous qui nous
surpreniez?...--C'toit moi, interrompit-il avec un profond
soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de
Lignolle... Heureusement que monsieur savoit  peu prs... Mais
n'importe. Quelle diffrence!... Monsieur, je vous conjure encore de
n'en rien dire  personne,  la marquise de B... surtout; je vous en
conjure: car vous me feriez mourir de chagrin. Il rpondit d'un ton
pntr: Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable
discrtion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de
Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous
habiller: car, enfin, la dcence ne me permettoit pas...--Le voil qui
rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un
cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa
gaiet ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois
il pleure aussi! Mon amant sait pleurer! Le vicomte se contenta de
rpondre: A qui dites-vous cela? Mme de Lignolle, aprs un moment de
rflexion, m'embrassa tendrement. Monsieur, me dit-elle, vous riez de
ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de dcence; mais
pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse,
pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens
accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce
soin-l, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus
en mme temps. Grce  lui, des trangers n'ont pas vu mon dsordre, les
importuns se sont promptement retirs; en un clin d'oeil vous avez t
de la tte aux pieds revtu. On ne sauroit trouver un ami plus empress,
plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte...
Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possdez au suprme degr l'art de
secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'o va
sa prvoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'toit
muni des habits que maintenant tu portes.

J'coutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'loge
de la marquise. Cher vicomte, vous tes en effet le plus
gnreux, le plus dlicat des amis. Comment vous exprimer ma
reconnoissance?--Mnagez-vous, rpondit-il, ne parlez pas, craignez
toute espce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette
auberge?--Non.--Quoi! mon pre et ma soeur, sans y avoir t prpars,
vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont  Nemours:
nous les ferons avertir demain ds le matin.--Demain!... O me
conduisez-vous donc?

J'ignore ce qui me fut rpondu: je retombai dans ma lthargie.

Celle-ci, trouble par des rves affreux, dura plus longtemps que la
premire; il faisoit grand jour et j'tois bien foible quand je me
rveillai.

Je reconnus le chteau du Gtinois, l'appartement de Mme de Lignolle,
son lit, l'heureux lit o l'amant d'lonore avoit dernirement pass
deux nuits avec elle. C'toit l que maintenant Mlle de Brumont
languissoit accable des peines du coeur et des douleurs du corps! A
genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras tendus vers
moi, la tte penche sur l'extrmit de mon traversin, Florville, au
dsespoir, gmissoit  ma droite. Je vis  ma gauche un objet non moins
digne de piti: c'toit mon lonore, les cheveux pars, la pleur sur
le front, les yeux levs au ciel, la mort dans les yeux. C'toit mon
lonore, qui, plutt tendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en
sanglotant: Le cruel! si du moins il ne parloit que de son pouse! mais
il dsire ma rivale la plus dteste! mais sans cesse il appelle cette
Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi
souvent que son lonore! Hlas! je croyois n'avoir  combattre que
l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il et pour la marquise un
vritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi
tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idoltrer
que lui! Quelle femme aurois-je  redouter si l'ingrat vouloit payer mon
amour d'un amour gal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le
vicomte, tout  coup sorti du profond accablement o je l'avois vu
plong. Dj vous avez sur celles que vous appelez vos rivales
l'avantage d'tre mre; bientt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir
sauv ses jours. Il est chez vous; n'tes-vous pas trop heureuse?

--Oui, s'cria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit
compromis, que la marquise auroit abrgs, je les sauverai, moi! j'aurai
le bonheur de les prolonger peut-tre, et de les embellir. C'est  moi
qu'ils seront consacrs, car c'est  moi qu'ils appartiendront... Oui!
sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'tre aime, puisque tous les
autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous
unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne 
l'amour pour m'assurer une prfrence d'ailleurs mrite. Sauvons-les...
Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrs! si
cette fivre a des redoublemens! si, comme tout  l'heure, dans l'accs
d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet
appartement, courir  Sophie, qu'il croit voir,  Mme de B..., qu'il
croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au dsespoir! Le
moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soire si pnible!
une nuit passe dans les plus vives alarmes! je me sens tout  fait
puise!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de
prsence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu,
bien accabl... Hlas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que
du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous
implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah!
vous n'tes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez piti
d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si
Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort  me
reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne matresse, la marquise
de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations;
mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui
le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-l qui brle son sang! c'est
celui-l qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette mchante
femme. Ta passion dsordonne, lui dirai-je, a dtruit ce que le Ciel
avoit cr de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du
mortel que j'idoltrois. Tiens, reois le digne prix de tes
sclratesses! Ds que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le
tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me
poignarderai!

Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'clairoit sur le danger de mon
tat: ce que je prenois pour une lthargie, c'toit l'assoupissement de
la fivre; ce que j'appelois mes rves, c'toit un vritable dlire.

Cependant j'tois excessivement las; et, pour me procurer quelque
soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon
sant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se
jetrent sur moi, me saisirent par les bras, et, runissant leurs
efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. Pourquoi
voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez l, crioit la
comtesse, restez l, m'entendez-vous?--lonore! chre amante! je ne
veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu
me reconnois donc?... Reste l, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin
de toi. Va, tu ne manqueras de rien! J'adressai la parole  Mme de
B...: Et vous aussi, prenez courage, ma gnreuse amie...--Il est
encore dans le dlire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire,
rpondit la marquise, je le crois tout  fait revenu. C'est au vicomte
qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours  la comtesse qu'il
parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit!
Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure
est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon pre?
avez-vous envoy savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit dj tre
revenu, me rpondit-elle.

A l'instant mme nous entendmes du bruit dans le corridor: c'toit La
Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de
son appartement, qu'elle referma ds que le domestique fut entr.

Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon pre
viendroit dans la soire faire une visite  madame la comtesse. Fort
bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien,  qui j'avois
ordonn de monter  cheval pour aller  Paris informer M. de Lignolle de
notre arrive ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures
du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... coute donc, La
Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement
M. Despeisses, qui doit tre rest l-bas.

Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tta le pouls, regarda
mes yeux, me fit tirer la langue, et pronona hardiment qu'il n'y avoit
plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade
avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta
au cou du mdecin, qui fut embrass d'abord, et puis renvoy.

Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livre  de srieuses
rflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner  Mme de Lignolle
un conseil qui n'toit pas absolument dsintress. Heureusement,
dit-elle, il n'est plus ncessaire que nous restions tous deux auprs de
lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout
habille sur le lit de camp dress dans le cabinet?--Mais vous-mme,
Monsieur...--Quant  moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je
suis visiblement moins accabl que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le
temps cette aprs-dne. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la
visite du baron. La comtesse dclara qu'elle ne me quitteroit point; et
je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient t
perdues, si je ne les avois appuyes de mes plus vives instances. Encore
Mme de Lignolle ne nous obit-elle qu'aprs nous avoir fait promettre
que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.

Il y eut quelques momens de silence et de calme; aprs quoi le vicomte
me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans
l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prtexte,  travers les
vitres du cabinet o reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au
chevet de mon lit sa place accoutume: Elle dort, me dit-il  mi-voix.
Et, d'un air inquiet, il ajouta: Chevalier, j'ai mille choses  vous
dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; coutez
seulement. Ici Mme de B..., s'tant un instant recueillie, prit une de
mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement.
Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort!
moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamne au repentir, 
l'indiffrence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible,
celle de contribuer du moins en quelque chose  vos flicits, je viens
de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de
plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chrit le plus!
Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer,
Faublas, dsormais vous allez me har!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc
plus bas, interrompit-elle, ou plutt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon
ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me
har, rpta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prt
encore  l'interrompre, elle se hta d'ajouter: Mais non, non, vous
seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne dsirez point me trouver
coupable, rptez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit
dans la fort de Compigne. Ah! votre amie ne s'en dfend point: pour
qu'elle se trouve un peu moins  plaindre, il lui importe que vous ne
conserviez contre elle aucune espce de ressentiment.--O vous qui m'tes
toujours chre, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une
gnrosit, d'une dlicatesse  laquelle on ne peut rien comparer! et,
le dirai-je? d'un am... Je l'aurois dit; mais la marquise craignit
apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: D'une
amiti qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas,
Faublas; craignez, je vous le rpte, toute espce d'agitation.
Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre
combien je me suis occupe de vous depuis notre sparation dans la
fort. Tourmente de la crainte de ne pouvoir plus empcher le cruel
vnement que je redoutois, je me suis hte d'arriver, du moins, assez
tt pour vous offrir les soins de l'amiti... Elle ajouta d'un ton bien
triste: Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour dj vous
consoloit: une femme plus chrie...--Plus chrie!... n'affirmez pas
cela: car, en vrit, je ne sais qu'en penser moi-mme.--Quoi!
rpondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de
Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme
de Lignolle, ni...

Je crois que j'allois dire: Ni Mme de B... Elle m'en empcha.

Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent
fois?... Faublas, vous rveillerez la comtesse,... vous vous ferez
mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous
tiez hte de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai
point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, ds que Mme
de Lignolle vous eut emmen, ds que Rosambert...--A propos, qu'est-il
devenu?--Je l'ai fait transporter  Compigne mme, dans la maison d'un
ami que j'ai l.--D'un de vos amis,  vous?--A moi. Le chirurgien
parloit de risquer le transport  Paris: je n'ai point voulu qu'on ft
supporter  monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point
souffert qu'on le mt  l'auberge: il n'y auroit peut-tre pas trouv
tous les secours ncessaires; et, dans l'tat o il est, le dfaut de
soins et pu lui causer la mort. Le lche l'a mrite; mais c'est de moi
qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la
vie le soin de son chtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je
dsire le plus...--Mais, coutez donc, ne craignez-vous pas les suites
de cette affaire? tes-vous sre de la discrtion de tant de
gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je
me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai
magnifiquement achet le secret: les promesses et les menaces ont t
prodigues avec l'or.--Ces prcautions ne suffisent pas toujours.--Paix
donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrass...
C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, o j'ai perdu
quelques heures... Mais, ds que je me suis vue libre, j'ai vol du ct
de Fromonville,... o je croyois arriver avant vous, puisque vous
deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moiti chemin, j'ai
rencontr un de mes missaires, qui venoit  Paris me rendre compte de
ce que ses compagnons avoient dcouvert  Montcour. Il avoit, sur sa
route, attentivement examin les voyageurs. Par les divers renseignemens
qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur
moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me prcdoit de
quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoubl de vitesse, et, si je
n'avois pas manqu de chevaux  Puy-la-Laude, j'tois encore  Montargis
avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrive la premire; et mme,
 propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons
surtout... Vous nous avez trouvs... Comment avois-je nglig de fermer
cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grce des dtails; et,
tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de
cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne
parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...

La marquise un moment s'arrta pour chercher l'expression convenable. Ce
fut le mot estime qu'elle pronona d'abord; celui de respect, elle ne le
hasarda qu'aprs, et d'une voix tremblante et d'un air presque humili.

Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup
d'am...--D'amiti, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voil
pleinement rcompense; il ne manque plus  ma tranquillit que la
certitude de votre entier rtablissement... Vous avez beaucoup trop
parl, reposez-vous; tchez de dormir,... ne ft-ce qu'un quart
d'heure... Je vous en prie,... je le veux.

Si elle ne m'en avoit pas donn l'ordre, je me serois vu bientt forc
de lui en demander la permission. Mais le pnible sommeil qui m'accabla
ne dura pas longtemps. Je me rveillai si tt et si brusquement que la
marquise en fut dconcerte: je la surpris versant des larmes sur un
papier qu'elle se hta de drober  ma vue. Quel est donc, osai-je lui
demander, quel est cet crit fatal qui fait ainsi couler vos
pleurs?--Hlas! pourquoi vous le dirois-je? rpondit-elle en
soupirant.--Sans doute, rpliquai-je avec un peu d'amertume, il est
pass le temps o votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des
secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et
celui-l, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il
faudroit, par commisration autant que par dlicatesse, m'aider  le
garder.--Commisration! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes
chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si
maintenant, s'cria-t-elle avec dsespoir, si maintenant plus que jamais
ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne
m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entire
 ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voil
donc ma dernire ressource! et pourtant je me suis estime capable de
soutenir patiemment les dures preuves rserves aux femmes
malheureuses, et  la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de
me croire  jamais prmunie contre les injustices des hommes et les
perscutions du sort. Insense que j'tois!... Du moins je me suis
aujourd'hui, par ma propre exprience, convaincue d'une vrit que
j'avois toujours souponne et qui console ma foiblesse: ce courage
guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les
courages le plus facile, comme le plus commun. Il est ais d'aller, pour
la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est
point de soutenir avec une gale constance plusieurs malheurs
inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prvus,
aussi peu mrits, ne m'avoient pas tout  fait abattue. Pourquoi
celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un norme
poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut
cder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gmir.

Je voulus parler; mais, pour m'en empcher, elle posa sa main sur ma
bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la
baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement mu.

On et dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout 
coup de son cabinet, o je la croyois endormie. Mon premier mouvement
fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours tonnante dans les
occasions pressantes, conserva plus de prsence d'esprit que moi.
Persuade qu'il toit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni
changer de situation. Vous m'auriez laisse dormir jusqu' demain, dit
la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: Qu'y a-t-il
donc?--Une palpitation, rpondit-il froidement.--Une palpitation!...
Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas
ordinairement, mais dans son tat toute agitation peut tre nuisible.
La comtesse m'adressa la parole: Mon ami, vous sentiriez-vous plus
mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que
je revois celle qui m'est chre, celle  qui j'ai donn trop de chagrin,
celle dont la tendresse inquite veille sur mes jours...--C'est assez,
interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle
est paye de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'cria Mme de
Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si
bien!

Quoique la comtesse tmoignt le dsir de me faire causer, je gardois le
silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de
manire que tout le monde avoit t content.

Personne ne le fut quelques momens aprs, car M. de Lignolle arriva
beaucoup plus tt qu'on ne l'attendoit: Julien, dpch vers lui,
l'avoit rencontr sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec
beaucoup d'empressement et d'intrt; mais l'air dont il regardoit la
marquise ne laissa pas de m'alarmer. Monsieur est un intime ami de Mlle
de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperut comme moi de son
inquitude et de son tonnement.--Un ami? rpta-t-il. La marquise se
hta de prendre la parole: Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je
suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-l est nouveau pour
moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que
j'ignore. Il prit un sige, et, regardant la marquise d'un air
ddaigneux, il ajouta: Mais apparemment que votre famille n'est pas
ancienne?--Le grand-pre de mon bisaeul a mont dans les carrosses du
roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre trs humble serviteur. Il
s'toit lev et venoit de saluer la marquise. Vous paroissez bien
jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prt  l'tre?--Oh! j'y
viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il  sa femme, avons-nous le
bonheur de possder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est
que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit
l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous,
s'cria-t-elle.--Voici le fait, rpta Mme de B... Depuis longtemps,
mademoiselle me faisoit esprer que j'aurois le plaisir de lui donner 
dner chez moi. Elle avoit jusqu' prsent diffr de me tenir parole,
parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage  faire...--O demeurez-vous
donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'anne, j'ai un
appartement au chteau. M. de Lignolle s'inclina.

Moi, j'coutois la marquise avec un plaisir ml d'tonnement: cette
femme, qui tout  l'heure, dplorant je ne sais quel malheur nouveau,
paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, touffer ses
gmissemens et rsister  son dsespoir, est-ce bien elle que j'ai vue,
le moment d'aprs, donner avec un admirable sang-froid le change  la
comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et
d'un front tranquille, et du ton de la vrit, faire  M. de Lignolle
une fable impromptue, ingnieuse et vraisemblable? O Madame de B...,
comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre
maintien, scher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin
tout  fait matresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de
justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de
votre force!

Elle continuoit: Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voil,
s'cria le comte en s'adressant  moi, voil cette affaire indispensable
qui vous foroit  sortir pour vingt-quatre heures! c'toit pour une
partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une
indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.

La marquise reprit: Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a
amen madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle  sa femme, vous
avez dn chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous
avoit pas mme invite?--Monsieur, trve de morale, rpondit-elle,
coutez l'histoire jusqu' la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte,
combien la visite de ces dames m'a charm. Hlas! ma joie n'a pas dur
longtemps. Dans l'aprs-dne, mademoiselle s'est sentie mal  son aise,
nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augment.
Nous voil d'abord fort embarrasss, comme vous pensez bien: car il n'y
avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restt chez un garon.
Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de prsence
d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends
justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... o
elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici
plutt qu' Paris? dit le comte  Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi,
demandez  monsieur le vicomte. Celui-ci rpondit aussitt: Parce
qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues  faire et que de
Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.

Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence
pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de
Brumont. Puisque vous tes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous
devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, rpliqua la marquise,
mais pas  prsent, s'il vous plat; je ne m'y sens pas du tout
dispose.

Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumire: il prit la
comtesse  part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous
coutmes attentivement.

Madame, ce jeune homme-l n'est pas l'ami de votre demoiselle de
compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah!
l'excellente ide que vous avez l!--Ne riez pas, Madame, vous savez que
je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut
veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de
prs.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie
figure,... ne parot pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui
trouve je ne sais quoi de trs distingu,... et je l'ai vu quelque
part... Il a tout l'air d'un sducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec
quelle sagacit vous pntrez les gens en un quart d'heure.--Voil ce
que c'est que de connotre le coeur humain, Comtesse!... Je
crains que la petite Brumont ne soit dj la dupe de ce jeune
homme-l.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a pass la
journe chez son pre.--En tes-vous sre?--Oui.--Mais hier, ce dner 
la campagne? cela ressemble furieusement  une partie fine, au
moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine,
Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'toit une
partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous
l'explique aussi: c'est une partie... une partie  deux.--Nous tions
trois.--Aussi je suis persuad que vous les avez beaucoup drangs en y
allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez d auparavant me
consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai dj plusieurs preuves du
penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons!
vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleur; ses yeux ont
pleur, parce que son me s'est affecte; son me s'est affecte, parce
que sa matresse est tombe malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre
logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son me soit
profondment affecte, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne
riez pas, Madame,... ceci est srieux... clairez la conduite de votre
demoiselle de compagnie; donnez-lui son cong pour toujours, ou ne la
quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne
pas la quitter.--Quant  ce jeune homme, je vais le prier poliment de
s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point
de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous
attrape; ces jeunes gens-l vous joueront quelque mchant tour, je vous
en avertis.

                   *       *       *       *       *

Un peu mcontent de sa femme, mais trs content de lui, M. de Lignolle
sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs
remerciemens au vicomte. Vous m'avez, lui dit-elle, trs habilement
tire de l'embarras extrme o j'tois; vous tes, aprs Faublas, le
jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable. Il lui
rpondit: Croyez-moi, ne perdez pas votre temps  me complimenter: vous
tes encore menace d'un danger prochain auquel il faut songer  vous
drober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent,
ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les
suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire  M. de
Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui
parler.--Cependant je prendrai la libert de vous reprsenter...--Tenez,
Monsieur, toute reprsentation est inutile: si le baron ne devoit pas
venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen
d'carter M. de Lignolle.

Elle le fit appeler et lui dit qu'elle dsiroit quelques pices de
gibier. Charm de la demande, le comte se hta de dner et partit pour
la chasse. La marquise alors, tout  fait tranquille, alla prendre, sur
le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une
heure auparavant.

Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi gotions les
douceurs du tte--tte, quand on vint rudement frapper  la porte.
Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'toit M. de Lignolle,
dj revenu de la chasse! Il crioit: Ouvrez, ouvrez vite; je vous amne
Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai
rencontre comme je sortois du parc... Quel bonheur! La comtesse
couroit  la porte.

Un moment, ma chre lonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de
Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens,
mon amie, j'aurois d t'en prvenir plus tt; mais j'tois si malade! je
n'y ai pas song. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurs. Il parot
que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas t maltrait; mais
ils se sont fort mal quitts; ils se dtestent... Ouvre maintenant, car
on frappe encore. Surtout, fais bien attention  ce que tu diras. Ne va
pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].

  [11] Je puis rapporter ici mot  mot l'une des plus singulires scnes
    dont j'aie t le tmoin et l'acteur: il est bien vrai que la
    situation o j'tois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce
    qui fut dit de part et d'autre; mais les dtails qui m'ont alors
    chapp, je les ai sus depuis de la bouche mme de celle que son
    imprudence et son mauvais sort rduisirent  y jouer le principal
    rle.

                   *       *       *       *       *

LE COMTE, _en entrant_.

O est donc le vicomte?

LA COMTESSE.

Chut!

LE COMTE.

Plat-il?

LA COMTESSE.

Taisez-vous.

LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air tonn_.

Est-ce que je vous drange, Comtesse?

LA COMTESSE.

Point du tout.

LA BARONNE, _ Faublas_.

Eh bien! cette chre enfant, comment va-t-elle?

LE COMTE.

Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fivre...

FAUBLAS.

J'ai os me flatter que mon pre...

LE COMTE.

Monsieur votre pre est un homme fort trange, Mademoiselle.

FAUBLAS.

Vous dites, Monsieur?

LE COMTE.

Comment! il m'aperoit de loin! le voil qui tout  coup descend de
voiture et s'enfuit  travers champs, comme s'il et vu le diable. On
n'est pas sauvage  ce point!

LA BARONNE.

Nous vous avons dj dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires
secrtes.

LE COMTE.

Quoi! dans ma terre?

LA BARONNE.

Non, mais dans les environs.

LE COMTE.

Ah! chez M. de Florville, peut-tre?

LA COMTESSE.

Paix donc!

FAUBLAS, _vivement  la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air
tonn_.

Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?

LA BARONNE.

La nuit dernire, un exprs est venu me dire que monsieur votre pre
avoit le plus pressant besoin de mes services.

FAUBLAS.

Ah oui!... ma chre Adlade est-elle mieux?

LA BARONNE.

Beaucoup mieux.

LA COMTESSE, _ Faublas_.

Ne parlez pas trop, mnagez-vous.

LA BARONNE.

Comme une nuit l'a change!

LE COMTE.

Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette
maladie-l vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage
ici, n'ont song qu' se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donn:
toute la journe courir dans le parc! revenir essouffles, hors
d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans!
elles se battoient comme deux coliers! pas un meuble ne pouvoit rester
en place; la nuit... Oh! c'toit bien autre chose la nuit!

LA COMTESSE, _en riant_.

Monsieur, comptez-vous apprendre  la baronne quelque chose de nouveau?

LE COMTE, _sans l'couter_.

La nuit, elles couchoient dans la mme chambre,... et croiriez-vous
qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne
faisoient que a... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au
pied de la lettre, elles ne faisoient que a... Je les entendois bien,
parce que, voyez-vous, nous ne sommes spars que par cette cloison...
Or, toute personne raisonnable conoit que faire toute la journe
beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen
de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant  Paris, s'en est-elle sentie
fort incommode: des migraines, des maux de coeur!

LA BARONNE.

Des maux de coeur, Comtesse?

LA COMTESSE.

Bon! ce n'est rien.

LA BARONNE.

Ah! prenez-y garde!

LE COMTE, _enchant_.

N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle,
plus fortement constitue, a rsist plus longtemps, et peut-tre que,
si elle se ft repose chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de
Florville...

LA COMTESSE.

Taisez-vous donc.

FAUBLAS, _vivement  la baronne, qui parot encore trs tonne_.

Madame la baronne?

LA BARONNE.

Eh bien?

FAUBLAS.

Un secret... (_Tout bas._) Vous avez pass par Nemours?

LA BARONNE, _ mi-voix_.

C'est l que j'ai trouv monsieur votre pre. J'ai laiss ma femme de
chambre auprs d'Adlade.

LE COMTE _reprend_.

Oui, je crois que, si elle n'et pas dn chez le vicomte...

LA COMTESSE.

Il ne se taira pas!

LA BARONNE.

J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut
donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dn 
Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.

FAUBLAS, _faisant  la baronne un signe d'intelligence_.

Madame la baronne le connot, le vicomte?

LA BARONNE, _d'un air fin_.

Si je le connois! la bonne question que vous me faites l!... C'est un
joli garon,... qui a de la tournure,... de l'esprit...

LA COMTESSE, _bas  Faublas_.

Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.

FAUBLAS, _bas_.

C'est qu'elle dissimule; attendez donc.

LA BARONNE.

Le grand-pre de son bisaeul a mont dans les carrosses du roi.

LA COMTESSE, _bas_.

Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.

FAUBLAS, _bas_.

Sans doute.

LA BARONNE.

Avec tout cela, je lui connois un terrible dfaut.

LA COMTESSE.

Ah!

LE COMTE.

C'est...

LA BARONNE.

Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit:
Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.

LA COMTESSE, _riant aux clats_.

C'est peut-tre pour cela que vous lui en voulez?

LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_.

Est-ce que je lui en veux?

FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_.

Certainement! vous tes brouills! allez-vous en faire un mystre?

LA BARONNE, _d'un air fin_.

Allons, nous sommes brouills, j'en conviens; mais c'est qu'en vrit il
a eu de grands torts avec moi.

FAUBLAS, _bas  la comtesse_.

Vois-tu... (_Haut,  la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlt
de lui; mais, puisque monsieur le comte...

LA BARONNE.

Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, aprs un moment de rflexion_)
et franchement, voil ce qui m'a empche hier d'accompagner ces dames,
car elles me l'avoient propos.

FAUBLAS, _ mi-voix,  la baronne_.

A merveille!

LA COMTESSE, _du mme ton_.

Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.

LE COMTE, _ la baronne, en se promenant dans l'appartement_.

Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme
vous. (_A la comtesse._) Mais o est-il donc?

LA COMTESSE.

Il dort.

LE COMTE, _regardant  travers les vitres du cabinet_.

Oui, vraiment, le voil sur le lit de camp: il s'y est jet tout
habill.

LA BARONNE.

Ne le verrai-je pas?

LE COMTE.

Si vous le voulez voir, entrez...

FAUBLAS, _avec imptuosit_.

N'entrez pas!... il est excd de fatigue, il repose.

LA BARONNE, _un peu tonne_.

Bon Dieu! que de vivacit! Mademoiselle, vous vous ferez mal.

FAUBLAS, _avec une tranquillit feinte_.

Mais aussi, quelle ide d'aller dranger ce jeune homme qui a pass la
nuit!

LA BARONNE, _observant le chevalier_.

Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous
faire de la peine?

FAUBLAS, _d'une voix altre_.

Il n'est pas question de moi... Mais si vous le rveillez, si...

LA BARONNE.

Si je le rveille, il se rendormira, voil tout le mal.

FAUBLAS, _embarrass_.

Voil tout le mal! voil tout le mal!... c'en est un grand.

LA BARONNE.

Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis trs
curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que
vous craignez si fort qu'on ne drange. (_Elle se lve._)

LA COMTESSE, _d'un air malin_.

A quoi bon? vous le connoissez trs bien.

LA BARONNE.

Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup chang depuis que je ne l'ai
vu. (_Elle approche du cabinet._)

FAUBLAS, _bas  la comtesse_.

Arrtez-la donc.

LA COMTESSE, _bas_.

Pourquoi? Elle l'aime peut-tre encore, elle veut du moins avoir le
plaisir de le regarder; o est l'inconvnient?

FAUBLAS.

Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scne.

LA COMTESSE.

Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court  Mme de Fonrose._)
Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'veillez point,
car il doit tre las.

                   *       *       *       *       *

Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection
raisonnable  faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqu
de cent mille pingles! Dj la baronne est prs de la porte vitre, et
j'ai peine  dissimuler mon inquitude extrme. Quel heureux obstacle
tout  coup me rassure! Le vicomte s'est enferm dans le cabinet! La
marquise est donc en sret?... Non,... hlas!... non, cette prcaution
ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner  Mme de Fonrose un
passe-partout.

Ds que la baronne fut entre, j'entendis ces mots. Oui, cette figure
est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;...
oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela mme... Eh
bien! j'osois  peine le souponner! L'aventure me paroissoit trop
incroyable! veillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le
vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je
vais... vous donner la main.

Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout,
se soutenoit  peine.

Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tir d'un
sommeil trs profond, a bien senti ce que je vais mal dcrire. On ne
passe pas tout  coup et sans quelques douleurs de cet tat de mort  un
tat de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqus
d'un nuage pais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la
moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dnature; c'est
surtout au cerveau que le trouble est extrme. Le cerveau se trouve en
mme temps charg des ides rcentes que lui laisse un rve tout 
l'heure interrompu, et des ides souvent contraires que lui transmet un
cruel interlocuteur. De ce choc imprvu rsulte une confusion totale.
C'est dans ce moment de dsordre qu'on regarde sans voir, qu'on coute
sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que
j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il
manque une me.

Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutt trane par Mme de
Fonrose, elle arriva dans la chambre o nous tions.

La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupfait.
Quel objet a frapp sa vue? est-ce un rve qui la tourmente?... Sa
bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigus d'un premier
effort, ses yeux se referment. Bientt, pour la seconde fois, ses mains
retombent et se promnent sur ses paupires appesanties qu'elles
entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considrer le fantme femelle
dont la prsence l'tonne. Enfin elle a tout  fait repris l'usage de
ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas
question d'un songe, et qu'elle est rellement tombe dans les mains de
sa plus mortelle ennemie. Au reste, il toit moins malais de surprendre
et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut
elle qui commena le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reut le premier
coup.

                   *       *       *       *       *

LA MARQUISE.

Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la
baronne, enchant de vous voir.

LA BARONNE.

Enchant me parot fort. Je crois que monsieur le vicomte exagre.

LA MARQUISE.

Madame est si modeste!

LA BARONNE.

Monsieur est si poli!

LA COMTESSE, _ la baronne_.

Vous ne l'tes pas, vous; pourquoi l'avoir veill? Je vous avois
prie... Madame, je vous avertis qu'il me dplairoit fort que vous lui
fissiez une scne chez moi.

LA BARONNE, _en riant_.

Grondez-moi, je vous le conseille!

                   *       *       *       *       *

Cependant la marquise, tonne de ce que la comtesse venoit de dire,
sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout
bas la lui donner, la baronne me prvint.

                   *       *       *       *       *

LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_.

Non pas, non pas, s'il vous plat. Je ne doute pas que vous n'ayez bien
des choses  vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela
vous drange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui tes plus
mang!

LA MARQUISE.

Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connot, son
suffrage en vaut mille; sa longue exprience...

LA BARONNE, _d'une voix altre_.

Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?

LA MARQUISE, _jouant l'intrt_.

Ah! pardon, j'ai bless madame.

LA BARONNE.

Bless! point du tout.

LA MARQUISE, _d'un ton railleur_.

Si fait, madame a recul; madame a quitt l'attaque pour s'occuper de la
dfense. Ah! que je suis fch!

LA BARONNE.

Ne le soyez gure, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle
demoiselle, vous ne dites rien?

FAUBLAS.

J'coute, je souffre, et j'attends.

LA COMTESSE, _vivement_.

Et moi aussi, j'attends trs impatiemment la fin de tout ceci.

LE COMTE.

Jusqu' prsent, moi, je n'entends pas grand'chose  la querelle: ce que
je vois, c'est que votre me  tous est affecte.

LA BARONNE, _ la comtesse et  Faublas_.

Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En
montrant le vicomte._) Je suis persuade que monsieur voudra bien le
finir tout  l'heure, en nous disant adieu.

LE COMTE.

Enfin j'y suis. Vous tes de mon avis, c'est une amourette de la jeune
personne?

LA COMTESSE.

Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un  qui j'ai
les plus grandes obligations!

LA BARONNE, _en riant_.

Les plus grandes obligations!

LA COMTESSE, _trs tourdiment_.

Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrte._)

LE COMTE, _avec curiosit_.

Eh bien? tout Montargis?

FAUBLAS, _vivement_.

C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.

LA COMTESSE, _embarrasse_.

Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau...

LA MARQUISE, _ la comtesse_.

Bon! nous y aurions trouv des secours pour mademoiselle. Sans doute il
valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en
sortir, je ne vous ai rendu qu'un trs lger service.

LA COMTESSE, _bas  la baronne_.

Qu'il a d'esprit!

LA BARONNE.

Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire,
m'acqurir des droits  votre ternelle reconnoissance: je veux vous
dbarrasser de monsieur.

LA COMTESSE.

Voil un enttement!...

LA BARONNE.

Ne vous fchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-mme
conviendra...

LA COMTESSE.

Madame, votre conduite est trange, inexcusable! et monsieur vous et-il
fait cinquante infidlits...

LA BARONNE, _riant_.

Des infidlits, lui?

LA COMTESSE.

Certainement.

LA BARONNE.

Des infidlits,  moi, lui?

LA COMTESSE.

Eh oui! lui, des infidlits,  vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a
t votre amant?

LA BARONNE.

Lui! mon amant?

LE COMTE.

Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-l. Je n'aime pas ces sortes de
conversations.

LA COMTESSE.

Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez
pas!

LA BARONNE.

Lui, mon amant! Ah! voil une plaisante histoire! (_En riant aux
clats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite
Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Ruse demoiselle!... Quoi! vraiment,
vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me
faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de rpter devant moi cette
burlesque accusation?

FAUBLAS.

Pourquoi non, si vous m'y obligez?

LA BARONNE.

Bien rpondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le
soutenir? En vrit, pour que l'aventure soit tout  fait comique, il
n'y manque que cela.

LA MARQUISE.

Madame, il y a des conqutes qu'un jeune homme publie par vanit; il y a
des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est  vous de
dcider si je puis tre indiscret.

LA BARONNE.

Vraiment? Je conois que vous seriez dans un trange embarras s'il vous
falloit avouer toutes vos conqutes; sans compliment, je les crois dj
nombreuses; vous tes,  Versailles, en beau chemin...

LE COMTE.

Eh! justement! c'est l que je l'aurai vu.

LA BARONNE.

N'est-ce pas par les femmes que vous avez accs et crdit chez le
ministre?

LE COMTE, _ mi-voix  la baronne_.

Oh! oh! mais, s'il a du crdit chez le ministre, il ne faut pas lui
parler comme vous faites; il faut le mnager.

LA MARQUISE.

Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au
reste, madame vient d'luder ma question; elle n'a pas os dcider si je
devois tre indiscret.

LA BARONNE, _avec humeur_.

Je dcide que vous le devez.

LA MARQUISE.

Vous y mettez de la modestie! je vous rcuse, je demande qu'on recueille
les voix.

LA BARONNE.

J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.

LA MARQUISE.

Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accuse telle
que vous, ce n'est point en petit comit que doit se faire la difficile
enqute; il faut, dans ce cas-l, interroger la cour, la ville et les
provinces.

LA BARONNE.

Ceci est trop impertinent!

LA COMTESSE.

Vous mritez cela. Pourquoi l'avez-vous rveill? Pourquoi voulez-vous
le mettre  ma porte?

LA BARONNE, _ la comtesse_.

Au fond, je ne devrois pas me fcher, car il n'y a que de quoi rire: ce
qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti
pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis
attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le
vicomte ne s'en iroit pas  pied; il est dlicat, je le prie de me
donner la main jusqu' ma voiture,... o il voudra bien accepter une
place. Je m'engage  le reconduire jusqu' Fontainebleau. Est-ce
honnte, cela?

LA MARQUISE.

Je suis trs sensible aux offres tout  fait obligeantes de madame la
baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.

LA COMTESSE.

Vous avez raison.

LA BARONNE, _ la comtesse_.

Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la
marquise._) Parlez-vous srieusement?

LA MARQUISE.

Trs srieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour
mademoiselle, et tant que cela ne gnera pas madame.

LA BARONNE.

Et vous esprez que je vous y laisserai?

LA MARQUISE.

Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.

LA BARONNE, _avec imptuosit_.

Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot 
dire.

LA MARQUISE, _tranquillement_.

Vous ne le direz pas.

LA BARONNE.

Qui m'en empchera?

LA MARQUISE.

Un peu de rflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais
regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux
 qui vous pourriez le confier.

LA COMTESSE, _bas  Faublas_.

Qu'est-ce que cela signifie?

FAUBLAS, _bas_.

Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.

LA MARQUISE, _ la baronne, tout bas, et d'un ton amical_.

La comtesse est une tourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous
demande grce pour elle.

LA BARONNE, _bas_.

Je trouverai moyen d'loigner M. de Lignolle.

LA MARQUISE, _haut_.

Je ne le crois pas.

LA BARONNE, _avec la plus grande vivacit, trs haut_.

Qui m'en empchera donc?

LA MARQUISE.

Madame, mademoiselle et moi.

LA BARONNE.

Monsieur le vicomte, sortons ensemble.

LA MARQUISE.

Non.

LA BARONNE.

Je vais parler.

LA MARQUISE.

Je vous en dfie.

LA BARONNE, _tonne_.

J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mrite; mais
la renomme, qui publie les faits galans dignes de mmoire, et qui
ordinairement exagre...

LA MARQUISE, _avec ironie_.

Ne me flattez pas. Cette renomme-l ne vous a rien dit de moi. Vous
savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que
vous vous mlez de lui donner de l'occupation.

LA BARONNE, _du mme ton_.

Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle
dit qu'aprs avoir tir de la foule l'heureux objet de vos affections...

LA MARQUISE.

Tir de la foule! tant mieux pour ma matresse et pour moi. C'est un
exemple que je donne  certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci,
quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y
confondent.

LA BARONNE, _avec emportement_.

Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez
par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si
bien changer et de ton, et de caractre, et de conduite, et de nom, et
de s...

LA MARQUISE, _vivement_.

Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'tes plus de
sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et
Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement
dangereux de se taire, il y a souvent du pril  parler.

LA BARONNE, _d'un ton plus calme_.

Monsieur le comte, deux mots.

LA MARQUISE, _ la comtesse_.

Croyez-moi, Madame, empchez cette confidence.

LA COMTESSE, _ M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous lui parliez.

LA BARONNE, _ la comtesse_.

Mais...

LA COMTESSE, _ la baronne_.

Vous ne lui parlerez pas.

LA BARONNE, _ M. de Lignolle_.

En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie
de vouloir bien nous laisser un moment.

LA MARQUISE, _ la comtesse_.

Ne souffrez pas qu'il s'en aille.

LA COMTESSE, _ M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous vous en alliez.

LE COMTE, _ mi-voix_.

Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'chappe.
Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'me
affecte; et, quant  ce jeune homme, puisqu'il a du crdit chez le
ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir t
maltrait chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le matre de la
maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester
pour prvenir une scne.

LA MARQUISE.

Oui, restez.

LA COMTESSE.

Restez.

FAUBLAS.

Restez.

LA BARONNE.

Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient trs
plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas.
(_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main.
Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue.

TOUS ENSEMBLE.

Expliquez-vous.

LE COMTE, _en se frottant les mains_.

Oui, je le souponnois confusment, et je le disois  la comtesse: on
l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fch de savoir au
juste comment: expliquez-vous.

LA BARONNE.

Vraiment! on sait trs bien que je ne peux pas m'expliquer... Je
reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage.
(_Elle prend un sige._)

LA MARQUISE.

Madame avoit affaire, ce me semble?

LA BARONNE.

La remarque n'est pas honnte, Monsieur; cependant, en faveur de votre
embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'tois, je l'avoue,
presse de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se dterminer
 vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le
bonheur de rester avec vous.

LA COMTESSE, _avec humeur_.

Comme il vous plaira.

LA MARQUISE, _ M. de Lignolle_.

Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un sige._)

LA BARONNE.

Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excs d'attention.

LE COMTE.

Au contraire, j'y suis trs sensible. (_Il donne un sige  la
marquise._)

                   *       *       *       *       *

Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose  voir que la
contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si
quelquefois elle parot se souvenir que Mme de Fonrose est l, c'est
pour lui marquer son mcontentement par un geste boudeur, ou par un
monosyllabe dsobligeant. M. de Lignolle nglige absolument la baronne;
toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce
jeune homme qui a tant de crdit chez le ministre: il s'en empare, il le
caresse, il l'importune trangement. Le vicomte reoit avec modestie les
remerciemens de _madame_, et presque avec dignit les avances de
_monsieur_. A l'entire scurit qu'il affecte, on diroit qu'il oublie
ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je
prsume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la
baronne un coup d'oeil fier, imprieux, triomphant; cependant ne
seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagrant ses
avantages et s'aveuglant sur sa position, regardt comme entirement
battue l'ennemie qui n'a pas encore quitt le champ de bataille? Pour
moi, guerrier timide, tonn du premier succs, je redoute le second
choc; si le grand courage de mon alli me rassure, l'infatigable
opinitret de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et
l'autre un front humili, j'espre, je tremble, j'admire, j'observe en
silence.

Seule, de son ct, la baronne s'amuse aux dpens de tous. Elle ne punit
le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme
tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lanant 
la drobe un regard  la fois improbateur et caressant, un regard qui
semble en mme temps m'apporter des flicitations et des reproches.
Dfendue par le tmoignage de sa conscience,  l'injuste courroux de la
comtesse elle oppose seulement de longs clats de rire, et quant au coup
d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et
menaant qu'elle le repousse.

Enfin, je la vois un instant se recueillir et mditer, puis elle se
lve, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques
ordres, et rentre en disant assez haut: Que mon cocher se tienne prt.

_Que son cocher se tienne prt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon gnie!
 gnie protecteur de la marquise, je te rends grces: la victoire est 
nous.

Puisque le comte le dsire, et que la baronne le permet, la conversation
tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville 
ne pas ngliger les charades; il lui fait un magnifique loge des
affections de l'me, et de l'me d'un courtisan. Un quart d'heure s'est
pass de la sorte; voil que tout  coup nous entendons un coup de fusil
tir  quelque distance, et dans la cour du chteau quelqu'un s'crie:
Aux armes! aux braconniers! M. de Lignolle,  ce cri de guerre, oublie
les charades, le vicomte et la cour; il se lve, il s'lance, il nous
fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut
courir aprs; Mme de Fonrose l'en empche, et lui dit:

Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout  l'heure imagine pour loigner
votre mari malgr vous, et malgr vous chasser votre rivale.

                   *       *       *       *       *

LA COMTESSE.

Ma...

LA BARONNE.

Eh oui! malheureuse enfant que vous tes! vous vous laissez duper!
Regardez donc ce prtendu jeune homme. A sa taille,  ses traits,
pouvez-vous mconnotre une femme? A son adresse,  sa perfidie surtout,
 son inconcevable audace, pouvez-vous mconnotre...?

LA COMTESSE.

La marquise de B...! grands dieux!

LA MARQUISE, _ Faublas_.

Mon ami, je vous quitte  regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A
Mme de Fonrose, d'un ton menaant._) Baronne, comptez sur ma
reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer
de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._)
Adieu, Madame la comtesse; si vous tes assez raisonnable pour ne garder
au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point
rvler vos foiblesses  la marquise de B...

                   *       *       *       *       *

Elle sortit, suivie de la baronne.

                   *       *       *       *       *




Pour se faire une ide juste des furieux transports de la comtesse, il
ne suffiroit pas d'tre aussi violente, aussi emporte qu'elle, il
faudroit encore avoir brl d'un feu pareil  celui qui la dvoroit.
D'abord l'excs de l'tonnement suspendit l'excs de la rage; mais le
calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de
Lignolle frissonner et plir; tout son corps parut ensuite agit d'un
mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lvres
tremblrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre:
la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds
gmissemens, ses pieds frapprent le carreau, son foible poignet se
meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa mme,
elle osa porter une main sacrilge sur sa figure charmante, d'o le sang
s'chappa bientt par plusieurs gratignures. Quel malheur pour elle et
pour moi! Je n'ai pu prvoir ce cruel effet de son dsespoir... puis
que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye
de me traner jusque auprs d'elle! l'infortune ne m'aperoit seulement
pas! elle s'est lance vers la porte; et, d'une voix touffe: Qu'on
me la ramne, dit-elle, que je me venge!... que je la dchire!... que je
la tue!--lonore! ma chre lonore! Elle m'entend, se retourne, et me
voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-mme, elle accourt: Tu
veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie
jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le
prix de ses sclratesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton
ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je
puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!

[Illustration: FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE]

Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je
tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui chappa; ce n'toit
plus un cri de fureur! Dj la colre avoit fait place  la crainte.
lonore, comment peux-tu penser qu'en cet tat je songe  la
suivre?... Je voulois aller jusqu' toi, mon amie, je voulois me
justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... lonore,
coutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour
de moi, pour l'amour de toi-mme, pargne tant de charmes, pargne cette
peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue
chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprs
si jolie, garde-toi d'altrer l'un de ses plus charmans ouvrages!
Respecte mille appas forms pour ses caresses et ses dlicieux
plaisirs.

Quand on a, par malheur, fch sa matresse, il faut chercher 
l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence,
incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire,
suppler aux vives caresses par les loges passionns, et prter au
discours flatteur toute la chaleur qu'il et mise dans l'action
consolatrice. Voil ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il
m'inspira. Que ce ft seulement cela qui calma la comtesse, je ne
saurois l'affirmer positivement. Il me parot aussi trs plausible que
la crainte, aprs avoir chass la colre, amena la compassion, et que ma
sensible amie, touche de ma situation plus que de mes paroles, oublia
ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de
la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me
soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'tant assise auprs, elle
se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de
ses larmes.

Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea
d'attitude. Eh! bon Dieu! comme la voil faite! s'cria son amie;
puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: Madame,
je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son dsespoir,
pleurer, gmir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes,
quereller son amant et dsesprer son mari; mais elle doit toujours, se
respectant elle-mme, mnager sa personne, et surtout son visage;
cependant je l'aurois gag que dans un premier mouvement vous feriez
quelque enfantillage! Je ne pouvois rester prs de vous. Cette Mme de
B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement
refus mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte
s'toit tout  fait tabli chez vous; il avoit dans votre office un
laquais, sans livre, bien entendu, et deux chevaux dans votre
curie.--Quelle femme! s'cria la comtesse avec une extrme vivacit;
que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je
la trouve  Compigne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de
B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous
m'avez indignement trompe! Qu'y venoit-elle faire,  Compigne?
Rpondez... Vous ne dites mot... Vous tes un tratre! allez-vous-en,
sortez d'ici, sortez tout  l'heure! J'ai la bont de les croire! Elle
nous poursuit sur la route, elle nous joint  Montargis, elle me
trouve... En quel tat, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des
pleurs de honte et de rage... Ce qui me dsespre surtout, c'est d'tre
oblige de reconnotre que, si je fusse arrive quelques momens plus
tard,... oui, quelques momens plus tard, c'toit moi qui surprenois mon
indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles
qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,...
pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de
matresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez
pas de vous justifier. Vous tes un homme sans dlicatesse, sans
probit, sans foi! Sortez tout  l'heure, et que jamais je ne vous
revoie!

Mme de Lignolle reprenoit par degrs sa premire fureur, et je tremblois
que son mari ne revnt. La baronne,  qui je tmoignai mes craintes, les
dissipa. Ce prtendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur,  qui
j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je
l'ai prvenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que
c'toit  lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade.
Je vous rponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du
temps  nous.

Mme de Lignolle ne nous coutoit pas, et poursuivoit: Elle me surprend!
elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots
complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me
laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de
moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, ds que vous l'avez
reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, rpondit-elle.
Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune
considration ne vous et retenue, que vous eussiez clat sur l'heure,
qu' la face mme de votre mari...--Sans doute!  la face de l'univers
entier! j'aurois dmasqu l'insolente, je l'aurois confondue, je
l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser  disputer avec elle,
vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fentre.--Ah! oui,
j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'et fait ni bruit
ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas
song.--L'imposteur! s'cria la comtesse en me regardant, c'est lui qui
nous a joues toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette
femme toit votre amant... S'il m'et avou qu'autrefois vous tiez
homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voil comme il abuse de mon
aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en
aille! je le dteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous
qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est
reste l toute la nuit,... avec moi,... prs de lui! et encore une
grande partie de la journe... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les
ai laisss tte  tte!... pendant une heure!... pendant un sicle!
Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis
que je dormois, que s'est-il pass?--Rien, mon amie, nous avons
caus.--Oui, oui, caus! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la
vrit, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse,
interrompit la baronne en riant, vous le souponnez d'un crime dont,
sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures,
absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je
suis entre, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main...
Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous
bien bon de le souffrir! C'est  moi qu'il est votre coeur, il n'est 
personne qu' moi... Hlas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne
 tout le monde... Je suis sre que pendant mon sommeil... Oui, j'en
suis sre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je
l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de
rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que
vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne.
Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre cong... Oui,
c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la
chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis mme
trs fch d'tre sorti: car vous avez renvoy le vicomte...--Le
vicomte! Monsieur, je vous dclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut
jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous
donc? Votre visage...--Mon visage est  moi, Monsieur, j'en puis faire
tout ce qu'il me plat; mlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure...
Je me repens d'avoir quitt cet appartement, on a profit de mon
absence...

                   *       *       *       *       *

LA BARONNE.

Elle n'a pas t longue. Le braconnier s'est laiss prendre beaucoup
plus tt que je ne l'esprois.

LE COMTE _se jette dans un fauteuil_.

Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le
chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le
diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit
tout comme! il revenoit de mme sur ses voies! on le voyoit  la porte
du pistolet, et zeste!  cent pas de l. Vous l'auriez cru bien loin,
point du tout, il sembloit tout  coup tomber du ciel, presque sur nos
paules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.

LA BARONNE.

Et vous, Monsieur?

LE COMTE.

Moi, c'est autre chose; j'tois toujours le premier sur ses traces.
Aussi le drle s'apercevoit bien  qui il avoit affaire; ds que je le
serrois de trop prs, il s'loignoit  toutes jambes: vous vous seriez
amuse de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai t dix fois sur le point
de l'attraper; mais, malgr cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas;
je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitt la partie. A prsent que
je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous
mes domestiques sur les dents.

LA COMTESSE, _ Faublas_.

Pourquoi ne pas l'avouer?

FAUBLAS.

Mais je vous jure qu'il n'en est rien.

LA COMTESSE.

Convenez-en, ou je vous renvoie!

LE COMTE, _ Faublas_.

Eh bien! convenez-en, donnez  madame cette satisfaction; qu'est-ce que
cela vous cote?

LA BARONNE, _au comte en riant_.

Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?

LE COMTE.

Mais... que le vicomte est un trs aimable jeune homme,... apparemment?

LA BARONNE.

Apparemment! que voulez-vous dire?

LE COMTE.

Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle
trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, rflexion faite,
il n'y a pas de quoi la renvoyer...

LA COMTESSE, _ son mari_.

Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A
Faublas._) Convenez-en.

LE COMTE, _ Faublas_.

Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous.
Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son
dpart m'a caus bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un
sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit  Paris,
soit...

LA COMTESSE.

S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre  ma porte par
les valets.

LE COMTE.

Je ne vous conois pas. Tout  l'heure vous pousiez sa querelle avec
une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-mme.

LA COMTESSE.

Mais, vous-mme, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que
vous tiez d'un avis contraire!

LE COMTE.

Depuis une heure tout est bien chang.

LA BARONNE.

Oh! oui.

LE COMTE, _ la baronne_.

N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque exprience du monde, vous;
et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un
autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville,
quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la
plupart des jeunes gens de son ge, qu'une trs petite existence; or, je
ne voyois pas  quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la
conduire. Quant  moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit
tre, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances,
afin de n'en former jamais que de profitables. coutez bien ceci,
Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous tre utile, tt ou
tard nous devient doublement  charge, parce que, n'ayant jamais rien 
donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrire
de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas  notre marche
l'embarrasse, et par consquent la retarde: voil pourquoi je ne me
souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, 
Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je
n'entre point dans vos petits dmls, je ne me mle pas de querelles de
femme; il ne m'appartient pas mme d'examiner si les moyens que ce jeune
homme emploie  son avancement sont trs dlicats; l'essentiel est
qu'ils soient trs puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce
ct-l, M. de Florville n'a rien  dsirer; il me semble que, favoris
de la nature comme il l'est, et plac de manire  faire valoir ses
avantages, il doit aller vite et loin. Voil donc une connoissance trs
prcieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer  crer sa fortune, et
pour moi, qui suis press d'augmenter la mienne.

LA COMTESSE, _avec emportement_.

Monsieur, allez, vous et tous vos calculs,  tous les... Je suis hors de
moi!... Monsieur, je vous rpte que je ne veux jamais entendre parler
de cette...

LA BARONNE _l'interrompt trs vite_.

Impertinente crature! (_Au comte._) Voil comme maintenant elle le
traite.

LE COMTE, _ la baronne_.

Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'tre absent...
(_A mi-voix._) Pour revenir  mes projets, vous savez qu' Versailles il
faut aller sans cesse sollicitant...

LA BARONNE.

Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.

LE COMTE.

Point du tout! c'est qu' force d'importunits on arrache toujours
quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le
prouve, c'est cette pension que j'ai dernirement enleve. Mais Mme de
Lignolle a exig que je la cdasse  ce M. de Saint-Pre. Oh! c'est un
de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connot
pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille
cus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez,
Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des reprsentations
l-dessus.

LA COMTESSE, _trs haut,  Faublas_.

Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de
tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts.
Convenez-en, ou je vous chasse.

LE COMTE, _assez haut_.

Tchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de
Brumont, elle doit redoubler d'honntets, d'attentions, d'gards, de
tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville  venir le plus
souvent possible...

LA COMTESSE _se lve furieuse_.

Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bont de me laisser
tranquille dans le mien.

LA BARONNE, _au comte_.

Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt  chaque instant; allons
ailleurs.

LE COMTE.

A la bonne heure, je le veux bien, parce qu' vous, Madame, on peut vous
parler raison;... mais attendez...

LA COMTESSE, _ Faublas_.

Convenez-en.

LE COMTE, _ la comtesse et  Faublas_.

Je veux, avant de m'en aller, vous donner  chacune un bon conseil.
Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit tre,
et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par l.
Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne
renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les
affections de votre me; une heure aprs, vous en seriez dsole. Quant
au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.

                   *       *       *       *       *

Nous restmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours  m'arracher
l'aveu de ma prtendue faute; et moi, persuad qu'un mensonge n'toit
ici rien moins que ncessaire, je persistois  soutenir la vrit.
Dsol pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier
effort, que le succs couronna. Mon amie, je te le rpte et je te le
jure, rarement je songe  la marquise, depuis que je songe toujours 
toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B... ne m'appartient plus.
Aujourd'hui comme hier, j'tois son ami seulement, et ce sera demain
comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entran, je pourrois,
auprs de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse
quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualits
qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgr toutes ses connoissances
acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de
tes attraits naissans, de tes grces naves, de ta piquante tourderie,
qu'elle ne se montre belle de son clatante jeunesse, de ses grandes
manires et de son orgueilleuse dignit? A-t-elle surtout, mon lonore,
a-t-elle une me, autant que la tienne, compatissante et gnreuse?
Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux  ton retour, la
reconnoissance de tes fermiers, les loges de ton cur vnrable? Je
l'ai vu, mon coeur en a joui. Tu es ici l'objet du culte gnral, tu es
pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence,  laquelle
il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et
ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul
dont tes bonts feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le
croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me ft permis
d'aller avec lonore, loin de toute autre sduction, passer ma vie dans
la chaumire releve, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle.
Va, cesse de te plaindre et de me souponner, cesse de redouter une trop
foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un
reste d'amiti, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai
qu'autrefois prs d'elle j'ai got quelques doux instans, mais depuis
j'ai trouv prs de toi des jours dlicieux; enfin Mme de B...
maintenant m'offriroit peut-tre encore des plaisirs; mais toi, mon
lonore, tu me donneras le bonheur.

Le bonheur!... Ainsi proccup d'un parallle difficile entre deux
rivales presque galement sduisantes, mais  qui la nature avoit trs
diversement rparti ses dons prcieux, j'oubliois une femme encore plus
favorise, qui, runissant en elle seule toutes les vertus et tous les
charmes, toit infiniment suprieure  tout objet de comparaison.
J'oubliois Sophie, et, dans mon garement, j'allois jusqu' former des
voeux contraires  notre runion. Ah! je n'ose esprer que l'aveu d'une
faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme  mes propres
yeux, la rparer suffisamment.

Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma matresse
avoit lieu d'tre satisfaite. Fort bien! dit la comtesse en se jetant 
mon cou, voil comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitt
persuade! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis
contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidlit, je te
pardonne tout le reste.--Et moi, je ne vous le pardonne point, vous
n'avez pas mnag mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous tes
arrach le visage.--Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois
tort: je suis moins jolie, mais plus intressante.--Je ne veux point de
cet intrt-l. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter 
de pareils excs.--Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun
sujet de colre.--Ah! sur mon honneur!--Eh bien, dit-elle en riant, vois
comme je suis bonne: je m'engage  ne plus me fcher.

Le comte en ce moment rentroit; il s'cria: Dieu soit lou! elle en est
convenue!--Elle en est convenue! rpta la baronne avec
tonnement.--Point du tout! rpondit la comtesse qui frappa ses petites
mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.--Comment! reprit M.
de Lignolle, et vous tes de si belle humeur?--Justement parce qu'elle
n'en est pas convenue, rpliqua l'tourdie.--Voil, s'cria le profond
observateur, une chose qui me passe. J'en dduirai du moins la vrit de
ce principe, que l'me d'une femme est inexplicable dans ses
caprices.--Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en dduirai rien; mais je m'en
vais tranquille et contente.

Le jour d'aprs, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'toit
plus au chteau. Des lettres venues de Versailles, le matin mme,
l'avoient dtermin  nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous
n'eussions pas une aussi grande ide que lui des affaires importantes
qui le rappeloient  la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le
retenir. Mais la baronne, au lieu de fliciter son amie, troubla sa
joie: mon pre avoit charg Mme de Fonrose de me ramener  Nemours, o
m'attendoit avec lui ma chre Adlade, dj parfaitement remise de son
indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que
dsormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut
force de reconnotre que mon pre avoit des droits sur moi, Mme de
Lignolle, appelant M. Despeisses en tmoignage, soutint que ma foiblesse
encore extrme ne permettoit pas qu'on me transportt. Elle dclara
d'ailleurs que, loin de consentir  me laisser aller tant qu'il y auroit
du danger pour ma vie, elle avoit rsolu de veiller elle-mme sur ma
convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit  se sparer
de son amant avant qu'il ft entirement rtabli. Mme de Fonrose, aprs
avoir employ les prires, les reprsentations et les menaces, partit
assez mcontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.

Le lendemain, ce fut mon pre lui-mme qui vint me chercher. Ds qu'on
annona M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut 
mon pre. Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez,
il n'est plus alit, le voil dans un fauteuil, le voil!... Nous venons
de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a
bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous
devez sa conservation  ma vigilance, et son rtablissement  mes soins;
je l'ai sauv de son dsespoir, je l'ai sauv de sa maladie; c'est par
moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour
moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul. Le
baron m'adressa la parole: A quelle dmarche exposez-vous un pre qui
vous aime? toit-ce l ce que vous m'aviez promis? toit-ce ici que je
devois retrouver mon fils?... Mme de Lignolle l'interrompit vivement:
Cruel! auriez-vous mieux aim le trouver mort  Montargis? Quand je
suis venue l'y rejoindre, il toit seul, dans le dlire, un pistolet 
la main... Monsieur, je vous le rpte, je l'ai sauv de son
dsespoir... Hlas! et ce n'toit pourtant pas la douleur de ma perte
qui troubloit sa raison et dchiroit son coeur. Mon pre s'adressa
toujours  moi: Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je
viens moi-mme aujourd'hui...--Il ne m'coute seulement pas!
s'cria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement!
l'ingrat! pas mme une politesse!... Monsieur, si vous refusez  mes
services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe
les gards qu'il mrite, et songez que vous n'tes point ici chez Mlle
de Brumont.--Pour que je me crusse votre oblig, Madame, il faudroit
que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous
avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant  Mlle de
Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de
Faublas et l'poux de Sophie.--De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je
suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille!
ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa;
pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les
tourderies que j'ai faites chez vous la dernire fois que j'y suis
venue; excusez mon inexprience et mes vivacits, souvenez-vous
seulement que je vous... aime et que je l'idoltre. Tenez, je brlois du
dsir de vous revoir, de vous parler;... je vais tout vous dire: depuis
quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement
heureux:... les noeuds qui l'attachent  moi sont maintenant
indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils... coutez-moi,
coutez-moi donc... Oui, ce sera un garon, un joli garon, aimable,
gnreux, sensible, gai, spirituel, intrpide, plein de grce et de
beaut comme son pre... coutez-moi, n'essayez pas de retirer votre
main. tes-vous donc fch que je porte dans mon sein le gage de son
amour, ou pourriez-vous penser...? Oh! c'est son enfant; c'est bien le
sien, soyez-en sr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle
n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit pouse avant
Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne
m'avoit pouse, et personne aprs lui ne m'pousera, je vous le
jure!--Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrme
avoit longtemps rduit au silence, quel transport vous gare? et comment
pouvez-vous me faire  moi de pareilles confidences?--C'est justement 
vous que je dois les faire,  vous qui ne voyez en moi que la matresse
de votre fils,  vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses
lgrets et ses foiblesses, prenez de son caractre l'ide la plus
dfavorable et la jugez  la rigueur. Il est vrai que je me suis laiss
sduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si
je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un
instant; mais voil prcisment ce qui justifie ma dfaite. Ma dfaite,
si je l'avois calcule, et t moins prompte; et peut-tre que je
n'aurois pas du tout succomb si j'avois su ce que c'toit que de
combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien  tout
cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune marie que le nom. En
doutez-vous? Demandez  Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce
fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune
personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu' ses
droits, auroit pu connotre ses devoirs et les respecter? Moi, je pris
un amant, comme j'avois pris un poux, sans rflexion, sans curiosit;
mais pourtant, je l'avoue, dtermine par le dsir de venger le plus tt
possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier,
d'abord parce qu'au moment critique il se trouva l, et puis parce que
je ne sais quel instinct naturel me le fit juger trs aimable. Ainsi,
Monsieur, vous le voyez, pour m'tre gare je ne suis pas criminelle.
Si ds le premier pas j'ai tomb, c'est la faute de ceux qui, me donnant
une nouvelle carrire  parcourir, m'y ont abandonne dans les tnbres,
au lieu de m'instruire et de m'clairer. Si jamais je suis malheureuse
et dshonore, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifie, et celle du
hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert  moi
quelques mois plus tt, celui par qui mon existence devoit commencer!
Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette
Franche-Comt o, pour la premire fois, je m'ennuyois avec ma tante, o
je me sentois agite d'une inquitude nouvelle, consume d'une flamme
inconnue, dvore du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que
lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitt donn ma fortune
et ma main, ma personne et mon coeur; et j'eusse t sa lgitime pouse!
et j'eusse t, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus
heureuse en mme temps et la plus considre. Hlas! il ne vint pas,
_lui_. Un autre se prsenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amne,
on me dit: Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut
rester fille, fais-toi femme. Moi, sans m'informer seulement de quoi il
est question, je promets de le devenir; et voil qu'un soir, au bout de
deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris:
il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les
fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le
titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec
M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier
de ces deux partis galement extrmes, en me couvrant d'un ridicule
ineffaable, et troubl mon repos; le second m'et cot le bonheur en
me rduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas trs mal
de ne point laisser clater mon ressentiment contre l'poux indigne, et
de tmoigner ma satisfaction  l'amant sducteur. Cependant, comment ne
pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au
fond du coeur, ne pas msestimer celui-l de plus en plus? Le moyen de
chasser le dgot et les mpris, quand c'est ce M. de Lignolle qui
continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand
c'est Faublas qui sans cesse l'carte? Ainsi, Monsieur le baron, vous
voyez que je suis pour toujours oblige  garder le mari que je dteste
et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai prsent le tableau
fidle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prvention
injuste et fcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public
claire ma conduite et soit tent de la condamner, vous ne
m'abandonnerez point  la prcipitation de ses jugemens. Ah! je vous en
prie, dfendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est,
dites bien  tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas tre
imputes; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout
en accuser la fatalit!--Madame, rpondit mon pre du ton de l'intrt,
je suis flatt de votre confiance, quoique vous me la donniez trs
tourdiment; je conois que votre extrme ptulance peut, en certains
cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai mme pas que vos
aveux m'ont touch par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blm
vos garemens, je plains aujourd'hui votre passion; mais srement vous
n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand
j'aurois pour vous cet excs d'indulgence, le public, qui ne tient aux
vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit
pas vos fautes avec moins de svrit. Si donc vous comptez son opinion
pour quelque chose, si vous tes jalouse de conserver l'amiti de vos
proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-mme, le respect des
honntes gens, le repos d'une bonne conscience, arrtez-vous sur le
penchant de l'abme, o vous marchez tmrairement entre deux guides
toujours aveugles et souvent perfides, l'esprance et la scurit.
Arrtez-vous, s'il en est temps encore! Quant  moi, Comtesse, mon
devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les
vtres, et, si vous ne m'coutez pas, d'employer l'autorit pour obliger
mon fils  remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied
des autels, jur d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce
n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au mme Dieu de
ne pas vous aimer. On doit un respect ternel aux sermens: les vtres,
pour avoir t dj viols, ne sont point anantis. Faublas ne vous
appartient pas plus que vous n'appartenez  Faublas; et, comme l'amour
dont vous brlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'tre la femme
de M. de Lignolle, de mme les frquentes infidlits dont le chevalier
s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son
poux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.--Non,
Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout  l'heure...
Tenez, coutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'poux d'une autre;
mais aussi, de votre ct, convenez du moins que je suis sa femme,... et
la mre de son enfant... Oui, voil ce qui m'enchante! voil ce qui me
donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur
Mme de Faublas... Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant!
combien elle est mieux que moi partage! Pouvoir s'enorgueillir de
l'avoir pour poux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie
trop favorise, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui
valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre lonore, hlas!
qu'avoit-elle fait de si rprhensible qui lui ait d mriter le
tourment d'pouser ce M. de Lignolle?--Croyez-moi, ne reprochez pas vos
malheurs  la destine, n'en accusez que votre foiblesse, et prparez-en
la fin par une rsolution courageuse. Pour triompher d'une passion
fatale, cessez d'en voir l'objet...--Cesser de le voir? Plutt
mourir!--Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique
moyen d'chapper aux dernires infortunes qui vous menacent.--Plutt
mourir!--Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le
dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pnibles. Je dois,
quand je vous aurai conseill le douloureux sacrifice, et que vous vous
serez obstine  ne le point faire, je dois ne rien ngliger pour vous
forcer de l'accomplir.--Grands dieux!--Tout  l'heure j'emmne le
chevalier!...--Non, vous ne l'emmnerez pas! non, vous n'aurez pas cette
cruaut!--Je l'emmne, il le faut.--Il ne le faut pas! Qui vous y
oblige?--La ncessit de l'arracher  des sductions trop
puissantes.--Et vous auriez le courage de me rduire au
dsespoir?--J'aurai le courage de vous rendre  vous-mme.--Voulez-vous
priver une femme de son amant?--C'est vous qui voulez priver un pre de
son fils.--Moi! rpondit-elle avec une extrme volubilit, point du
tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en
aller? Vous l'aurois-je dit? c'et t sans rflexion. Restez avec nous,
cela me fera le plus grand plaisir et  lui aussi, car... je vous aime
beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous
donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon
mari; et, quant  mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour
elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien
aise de voir sa soeur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la
famille... Que toute la famille vienne s'tablir chez moi! j'ai de quoi
loger toute la famille!... except Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle
en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc  moi
pour l'engager  rester avec nous.--Mais que dit-elle donc? s'cria mon
pre. Permettez-vous que je parle  mon tour?--Il n'y a pas besoin de
faire de longs discours, reprit-elle encore trs vivement; on
rpond simplement: oui.--Non... Madame...--Non? il faut
absolument que le chevalier s'en aille?--Absolument.--Cela est
indispensable?--Indispensable.--En ce cas, je m'en vais avec lui.
Partons tous trois.--Elle perd tout  fait la tte!--Comment! Monsieur,
je perds la tte? pourquoi cela, s'il vous plat? Je voulois bien vous
retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous?
Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...--C'en est fait
de sa raison!... Faublas, prparez-vous  me suivre.--Ne vous en avisez
point, me dit-elle; puis, revenant  mon pre: Monsieur, vous
m'emmnerez ou vous ne l'emmnerez pas!--Comtesse,  quelles extrmits
voulez-vous me rduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la
force?...--La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai,
la force! Ah! cette fois vous n'tes pas chez vous!  mon tour
j'appellerai mes gens!--Madame, s'il toit possible que mes rsolutions
ne fussent pas irrvocablement prises, ce que vous venez de me faire
entendre suffiroit pour les dterminer.--Quoi donc! vous aurois-je
offens? c'et t bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient
 l'esprit, je le dis aussitt. N'imputez qu' ma vivacit ce qui
pourroit vous avoir bless dans mon discours: en vrit, je n'y mets ni
mchancet ni rflexion. Songez que c'est une femme alarme qui vous
parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant  vous! la femme de votre
fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon
pre, ne me retirez pas mon poux,... non, c'est Faublas que je veux
dire; je suis convenue qu'il n'toit point mon poux... N'emmenez pas
Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans
quelles angoisses j'ai pass prs de son lit vingt-quatre mortelles
heures! combien de fois j'ai trembl pour ses jours!... et, quand mes
soins le rendent  la vie, quand je commence  renatre avec lui, vous
auriez la barbare ingratitude de nous sparer!... Hlas! moins
malheureuse s'il ft mort, il m'et t permis du moins de le suivre,...
 la mme heure,... dans le mme tombeau. Monsieur le baron, ne
l'emmenez pas! bientt peut-tre vous auriez  vous en repentir, et vos
regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans
mon dsespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez
pas, prenez piti d'une mre; oui, dit-elle en se prcipitant  ses
genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous
implore!--Que faites-vous! rpondit-il d'une voix trouble,
relevez-vous, Madame!--Ah! mes peines vous ont touch, poursuivit-elle.
Pourquoi vous en dfendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me
repoussez pas, ne dtournez pas le visage, dites un mot seulement.

Mon pre, en effet, trs mu, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un
signe, qui soudain arrta les pleurs de la comtesse et changea son
attendrissement en fureur. Je vous vois! s'cria-t-elle en se relevant;
vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, mchant, ingrat que
vous tes! Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: Mon
fils, ne m'avez-vous pas entendu?--Non, lui rpondit-elle avec
imptuosit, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous,
perfide, impitoyable.--Chevalier, quittez cette chambre.--Garde-toi de
le faire!--Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.--Faublas,
c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner! Le baron, qui
me vit encore incertain, me dit d'un ton trs ferme: Je vous
l'ordonne. La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me
cria: Je te le dfends.

Hlas!  qui des deux me soumettre?... O mon lonore! c'est avec
dsespoir que ton amant te dsobit; mais le moyen qu'un fils rsiste
aux ordres de son pre!... Mme de Lignolle, surprise et dsole de voir
que je me levois pour me traner vers la porte, voulut courir  moi, le
baron l'arrta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il
la retint; elle esproit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main
sur la bouche: aussitt le fauteuil que je venois de quitter la reut
vanouie.

Je voulois revenir; mon pre m'entrana; mon pre me donna le bras, nous
descendmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cache:
c'toit Mme de Fonrose; le baron lui dit: Il n'y a pas un moment 
perdre, courez  votre amie, qui se trouve mal; quant  nous, le temps
presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez  dner chez
la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa
berline.

La baronne aussitt nous quitta, et sur-le-champ nous partmes. Mon pre
resta longtemps plong dans une rverie profonde; puis je l'entendis
pousser un soupir et murmurer ces mots: Pauvre enfant! je la plains!
Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez
ferme, quoique d'une voix encore altre, il me dit: Mon fils, je vous
dfends de revoir Mme de Lignolle.

                   *       *       *       *       *




A Nemours, je trouvai ma chre Adlade dont la douleur renouvela toute
la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de
Lignolle me devnt chaque jour plus chre, vous tiez encore celle que
je prfrois.

Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine 
tirer la comtesse de son vanouissement, et plus de peine encore  lui
persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scne.
La baronne, en s'adressant  mon pre, ajouta: Je la crois capable de
se porter bientt  toutes sortes d'extrmits, si, ne prenant en
considration ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que
ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner  cette
enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son tat un peu
supportable. Mon pre, qu'alors j'observois avec attention, ne rpondit
 ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de
mcontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre,
une nuit fort agite; le lendemain, nous rentrmes  Paris, o dj
trois lettres m'attendoient. La premire me venoit de Justine; mon
lonore avoit crit la seconde; et, quant  la troisime, vous ferez
comme je fus oblig de faire, vous devinerez de qui elle toit.

  _Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie
  de passer chez moi ds qu'il le pourra. Il voudra bien seulement
  m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la
  veille._

  _Votre pre est un mchant; souffrez-vous autant que moi des peines
  qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe 
  mon chagrin, hte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir.
  Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le
  cruel nous a spars, je meurs d'inquitude, d'impatience, d'amour et
  d'ennui._

                   *       *       *       *       *

  _Monsieur le chevalier,_

  _Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir
  s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important  vous
  dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-tre pas le venir
  voir, et il en tremble de peur; voil pourquoi il me charge de vous le
  demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte  un
  malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect,
  vous qui tes,  ce qu'il dit, muni d'un trs joli savoir-vivre envers
  tout le monde, vous auriez dans le coeur une me bien dure de refuser
  si peu de chose  un ami qui n'est pas sans indiffrence pour vous.
  C'est en consquence de ce que je vous attends pour vous prsenter 
  mon matre, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et
  que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit
  toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme
  le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu.
  Par manire d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant,
  par-ci, par-l, sans que a vous drange, quelques bonnes embrassades
  bien serres, puisqu'il s'est mis dans la tte que cela lui feroit du
  bien. Malgr a, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre
  garde de ne pas l'touffer, parce qu'il est trs foible de tout son
  corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens
  contestent que, d'un moment  l'autre, il peut passer dans mes bras
  comme une chandelle. Voil la seule raison pourquoi il lui seroit de
  toute force impossible d'attendre longtemps votre commodit: or, ce
  qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop
  grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut
  nous appelle, il faut, sans tant de faons, quitter la compagnie.
  Voil pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai ds demain sa
  voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son
  lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je
  suis trs respectueusement,_

  _Monsieur le chevalier,_

  _Votre trs humble et trs obissant serviteur, ROBERT, son valet de
  chambre._

J'appelai Jasmin: Tiens, va-t'en tout  l'heure chez Mme de
Montdsir...--Ah! ah! celle-l que vous faites toujours attendre: car
elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu
lui diras qu'elle prsente mes respects  la personne qui le lui a fait
crire, et qu'elle fasse tenir  cette personne la lettre que voici...
Remarque qu'elle est signe Robert... Ou plutt,... je vais la mettre
sous enveloppe... Tu me comprends? c'est  Mme de Montdsir qu'il faut
remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De l tu iras chez Mme la comtesse de
Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drle, si alerte, qui
l'autre jour dans le boudoir vous a donn ce bon soufflet... Il faut que
cette femme-l vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de
mmoire... coute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son
laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa matresse...--Puisque vous
me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait dj.--Il le sait, tu as
raison.--Bon! il est donc ncessaire que M. La Fleur et moi nous soyons
bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui
en deux,...  ma sant... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous
tes le plus aimable et le plus gnreux...--Recommande  La Fleur de
prvenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle ds que j'aurai pu
concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de
femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Trs bonne, cette
commission-l, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le
comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garon bien jovial,
celui-l! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois
m'couter!... Tu parleras  Robert, son valet de chambre, tu lui
annonceras que, malgr ma foiblesse, j'irai voir son matre ds demain.
J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu' me
l'envoyer  dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu
pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma
livre?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis,
l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas rpondu par
crit, parce que je me sentois trop fatigu.--Oui, Monsieur.--Attends
donc. Si M. de Belcour demande o tu es, je rpondrai que je t'ai envoy
chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres
commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, a ne regarde que
vous. Il ne faut pas que monsieur votre pre entre l dedans... Ah ,
mais il trouvera que j'ai t longtemps dehors! Il me fera de mauvaises
raisons!--Eh bien, mon cher, coutez patiemment, et surtout ne rpondez
pas.--Vraiment, voil ce qui me cote. Je n'aime pas qu'on me gronde
quand je fais mon devoir.--Vous serez dfendu par le tmoignage de votre
conscience, imbcile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour
vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois
cent mauvais propos; vous allez voir.

Mon gnreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de
se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur,
il avoua noblement qu'il s'toit amus sur sa route. O mon bon Jasmin,
que ne donneroient pas quantit de jeunes gens de famille pour avoir un
serviteur comme vous!

M. de Belcour, ce soir-l, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit
endormi. Mes chagrins me rveillrent  la pointe du jour. La marquise
eut un soupir; mon lonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille
souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquitude lorsque,
voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me
fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches:
le prcieux papier n'y toit point. Ah! je l'ai sans doute laiss chez
Mme de Lignolle!... et s'il est tomb dans ses mains! grands dieux!

Les gens de Rosambert me vinrent chercher de trs bonne heure. Ce fut
Robert qui m'ouvrit la chambre  coucher de son matre. Vous pouvez lui
parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout  fait
mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit
tout  l'heure une fivre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne
le gnez dans aucune de ses ides, dites tout comme il dira...--A qui
parlez-vous ainsi tout bas? demanda le comte d'une voix presque
teinte. Le valet de chambre rpondit: C'est monsieur le chevalier de
Faublas... Ds qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tte
avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: Je
vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes
derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialit,
convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette
pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de socit, met au
tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?

Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gne,
devint tout  coup ferme, brve et distincte. Cette Mme de B...,
continua-t-il, cette Mme de B..., qui connot si bien le monde et ses
usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les
privilges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que,
grce au succs de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi,
parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle
avoit offens, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous
devions quitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la
premire elle avoit gay le grand oeuvre de notre rupture en une soire
consomme, et par lesquelles ensuite, autoris de son exemple, je
m'tois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la
mme nuit, dans le mme instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la
loi gnrale et ses propres principes, elle ait pris cette trange
rsolution de venir comme une folle, au pril de sa vie, si chre aux
amours, attaquer la mienne, qui ne leur toit pas tout  fait
indiffrente? Qui lui a suggr ce dessein vraiment infernal? L'honneur?
ce n'est pas o j'ai frapp Mme de B... qu'elle se seroit jamais avise
de placer le sien; elle possde trop  fond la science trs diffrente
des mots et des choses. C'est donc le dmon de l'amour-propre! Celui-l,
je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humilie qui ne ft
prte  suivre aveuglment ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois
pas devin qu'il et assez d'empire pour dterminer une belle dame 
tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remport sur elle quelque
avantage dont son petit orgueil se ft trouv bless... Mon ami, je
n'ai, je vous proteste, par rapport  Mme de B..., qu'un regret, celui
de lui avoir fait une trop douce injure. Nanmoins je ne prtends pas
dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout  fait exempte de
reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en
plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entran, je ne vis que le
doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit
chapp, par vingt dtours plaisamment perfides. Les considrations qui
m'auroient pu retenir ne se prsentrent seulement pas  mon esprit,
entirement proccup de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut
qu'aprs avoir repris ma matresse que je me reconnus coupable de
quelques torts envers mon ami. Quel chtiment terrible a cependant suivi
la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est charg de la querelle de
Faublas! et comme il l'a veng! Hlas! Rosambert, pour vous avoir
tourdiment donn quelques passagers chagrins, mritoit-il de mourir 
vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!

Ces dernires paroles furent prononces d'une voix si foible que j'eus
besoin de toute mon attention pour les entendre. La piti naturelle au
coeur des jeunes gens vint mouvoir mon coeur: Rosambert, mon cher ami,
je vous plains.--Ce n'est pas assez, me rpondit-il; il faut que vous me
pardonniez...--Oh! de toute mon me!--Et que vous me rendiez votre
amiti premire...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir
tous les jours, jusqu' celui qui doit terminer...--Quelle ide! la
nature  votre ge a tant de ressources! esprez...--Vraiment! on espre
toujours, interrompit-il; mais cela n'empche pas qu'il ne faille un
beau matin prendre cong de ses amis... Faublas, rptez-moi que vous me
pardonnez...--Je vous le rpte.--Que vous m'aimez comme
autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je
vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien  la
marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu' mon dernier
jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de
gentilhomme.

--Eh bien, s'cria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une
visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me
mettre sur mon sant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon
valet de chambre n'est-il pas un homme  talent? Que dites-vous de son
style? Savez-vous bien que sa lettre m'a cot dix minutes de mditation
profonde? Hier les mdecins m'ont annonc qu'ils rpondoient de moi:
monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas,
pourquoi donc cet air srieux et froid? Seriez-vous fch d'tre sr que
cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me
pardonniez, toit-ce  condition que je me ferois enterrer demain?
Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'hroque femme qui m'a
terrass? Pour que vous fussiez bien veng, falloit-il ncessairement
qu'elle me tut? Je ne l'ai pas tue, moi, lorsque je tenois sa vie dans
mes mains. Je l'ai blesse, la dlicate personne, doucement blesse, oh!
bien doucement! j'tois sr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis
trs fch qu'elle se soit afflige de son petit malheur au point d'en
perdre la tte. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art mme,
falloit-il que, dsesprant  jamais des armes de son sexe, elle prt
celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acqurir
l'immortelle gloire d'avoir presque dmis l'paule de M. de Rosambert:
il y a sans doute  cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit,
je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et
quelque jour peut-tre la marquise elle-mme daignera vous l'avouer: en
changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus
de mal qu' moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de
diffrent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir;
toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans
ennemis, devenus irrconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se
joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte
que l'on croiroit ingale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui
triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lasse, la guerrire un
instant chancelle, le trop heureux athlte s'puise au sein de la
victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une dfaite, ni
la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable aprs une
chute. Hlas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces
avec Mme de B... L'insense! elle a confi nos intrts et sa vengeance
au cruel dieu de la guerre. Vnus ne nous appellera plus ensemble  ses
doux exercices! c'est Mars qui va dsormais nous ordonner les
combats,... les combats srieux et sanglans! Nous aurons donc,  la
place des Amours, les Furies pour tmoins, et pour champ de bataille un
grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mmes, ces armes
courtoises dont elle et moi faisions corps  corps un si loyal usage,
elles seront changes contre des pistolets meurtriers, qui de loin
vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez  Compigne?...--Si
j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre
avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-l.
D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe  quel
Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour
menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en
conscience, oblig?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le
mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient
pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arrach par la
force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon hroque
adversaire se glorifier de ma dfaite que d'aller me commettre avec une
femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'tranger.
Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et
je crois, en vrit, que, si j'tois encore oblig de me battre, la mort
me sembleroit prfrable  l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils
se sont trans lentement les jours de notre sparation! Bon Dieu!
l'assommant pays que celui d'o je viens! Cette Angleterre si prne,
qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la
politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez
contempler, dans l'arne du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs
de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la
loi, et des cimetires au thtre, et des hros  la potence. Courez 
Londres, tchez d'y reconnotre nos manires et nos modes trangement
travesties, ou ridiculement outres par de maladroits singes et de
gauches poupes. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs
petits-matres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si,
nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront
promptement de plaisirs accords sans obstacles, gots sans art,
rpts sans varit! Comme elles vous accableront ensuite de leur
reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie
que, ds la seconde nuit, vous trouvez la satit dans les bras d'une
Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beaut, quand les grces
ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide
que l'amour mme, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne
l'gayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vnus;
mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigu, demain je vous
conterai l'histoire de notre ternelle liaison, qui dureroit encore, si
je n'en avois ht la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].

  [12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit
    l'injustice de me reprocher la manire superficielle et tranchante
    dont le comte de Rosambert juge et dnigre ici la seconde nation de
    l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser
    personne, que c'est un jeune seigneur franois qui parle en 1784.

  [13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis
    d'crire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai
    probablement vous apprendre les aventures de Dorothe. Maintenant,
    cela m'est encore dfendu. _Le temps prsent est l'arche du
    Seigneur._

Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous
revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien,
est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos
pairs, mais chaque matin nous commenons,  la toilette d'une jolie
dame, le procs du roman de la veille et de la pice du lendemain. Nous
ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, dcider au
spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des
milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque
journe rjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par
la noblesse de leur port et la dignit de leur maintien que nos
Franoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait
admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacit
des Nymphes, l'abandon, le got, la lgret des Grces; elles ont en
naissant l'art de plaire et de nous inspirer  tous le dsir de les
aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en
gnral, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours  Londres,
vous mettent une romanesque hrone au tombeau; mais ce sont elles qui
savent comment on doit commencer une intrigue et la finir  temps. Ce
sont elles qui savent provoquer par l'tourderie, luder par la ruse,
avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, prcipiter leur dfaite
quand il s'agit de l'assurer, la diffrer lorsqu'il ne faut qu'en
augmenter le prix, accorder avec grce, refuser avec volupt, tantt
donner et tantt laisser prendre, continuellement exciter le dsir, se
garder de jamais l'teindre, souvent retenir un amant par la
coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin
avec rsignation, sinon l'conduire avec adresse; soit caprice ou
dsoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans
scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui,
chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement
qu'il me sera donn de retrouver des matresses tour  tour volages et
tendres, frivoles et raisonnables, emportes et sages, timides et
hardies, rserves et foibles; des matresses qui, possdant le grand
art de se reproduire  chaque instant sous une forme diffrente, vous
font goter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de
l'infidlit; des matresses dissimules, trompeuses, et mme un peu
perfides; usages, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est
qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de
rencontrer des jeunes gens lgans sans prtention, beaux sans fatuit,
complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par lgret
seulement, inconstans, mais par occasion, sducteurs, mais par instinct;
d'ailleurs infatigables avec une figure effmine; avec un air modeste,
entreprenans jusqu' la tmrit; des jeunes gens qui, n'ayant jamais
trop prsum ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunit des lieux, ni
de la facilit des personnes, surprennent celle-ci par les grands
sentimens, celle-l par la gaiet, cette autre par l'audace; la dfiante
et craintive milie, dans son salon mme o chacun peut entrer  toute
heure; la coquette Arsino, non loin du lit conjugal o veille le
jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'troite alcve o sa
vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favoriss de
la sensibilit la plus expansive, peuvent trs bien idoltrer deux ou
trois femmes  la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme
Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais
je m'arrte; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de
leur associer mon nom trop peu digne.

A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus
m'empcher de sourire. Mon ami, ferai-je seul les frais de
la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et
parlez  votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle
devenue?--Hlas!--Malheureux poux, je vous entends... Et de sa rivale,
qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon!
s'cria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit tre. Il
entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa
premire aventure le met encore en vidence! Il faut bien que les femmes
se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de
Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la
marquise vous retient toujours enchan?--La marquise!... Tenez,
Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point  vous entendre
parler d'elle.

Le ton de ma rponse annonoit un mouvement d'humeur qui fut bientt
calm: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaiet me sduisoit
toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui
m'toit arriv depuis notre sparation. J'eus le courage de lui refuser
toute espce de confidence: la confiance n'toit pas revenue. Voil
bien de la discrtion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prt 
sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je
saurai dsormais tout ce que vous faites. Grce  moi, grce  la
marquise, et surtout grce  vos mrites, ajouta-t-il en riant, car je
ne prtends en rien porter atteinte  votre gloire, grce  vos mrites,
vous voil maintenant un personnage trop considrable pour que le public
ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant
qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous
le rpter: si vous aimez votre pouse, dfiez-vous de Mme de B... Votre
pouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie...
Adieu, Faublas,  demain, car je compte sur votre parole; et la
marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amiti m'est
rendue. Adieu.

Un billet de Mme de Montdsir arriva chez moi comme je venois d'y
rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les mdecins
avoient, ds la surveille, permis le transport, ne devoit pas tre aussi
mal que me l'annonoit la prtendue lettre du prtendu valet de chambre.
Mme de B... me prioit, en consquence, de vouloir bien ne pas faire  M.
de Rosambert la visite sollicite. Je... je ne la ferai pas. Dites que
je ne la ferai pas. Telle fut l'insidieuse rponse que remporta le
tardif commissionnaire.

                   *       *       *       *       *




_Imprim par Jouaust et Sigaux_

POUR LA

PETITE BIBLIOTHQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV




_PETITE BIBLIOTHQUE ARTISTIQUE_


Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8),  170 pap. de Hollande, 20
chine, 20 whatman.

  HEPTAMRON de la Reine de Navarre.--DCAMRON de Boccace,
    grav. de Flameng.                                         _puiss._
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    par Lalauze ou reprod. par l'hliogravure. 10 fasc.           50 fr.
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    grav. par Rajon.                                              20 fr.
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    gravs par Champollion. 4 vol.                                45 fr.
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    Dessins d'Arcos, gravs par Monzis, 2 vol.                   32 fr.
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tome 4/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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