The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5, by 
Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray

Illustrator: Paul Avril

Release Date: May 4, 2020 [EBook #62024]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS ***




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  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  TOME TROISIME

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  _DITION JOUAUST_

  Paris, 1884




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  TOME TROISIME

  PARIS, M DCCC LXXXIV




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  PAR
  LOUVET DE COUVRAY

  AVEC UNE
  PRFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

  _Dessins de Paul Avril_
  GRAVS A L'EAU-FORTE PAR MONZIS

  [Marque d'imprimeur: IOVAVST]

  PARIS
  LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
  Rue Saint-Honor, 338

  M DCCC LXXXIV




[Illustration: C'EST DONC ELLE!]




SIX SEMAINES

DE

LA VIE DU CHEVALIER

DE FAUBLAS


L'auguste crmonie s'achevoit. Dans un discours qui m'avoit paru long,
l'loquent ministre venoit de nous recommander des vertus que je ne
croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son poux; ma bouche rptoit
 Sophie un serment qu'avouoit mon coeur, lorsque la vote sacre
retentit d'un cri lamentable et perant.

Chacun se retourne effray. Dj, loin des spectateurs tonns, s'est
lanc vers les portes du temple un jeune homme dont je n'aperois plus
que l'uniforme bleu.

On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer prcipitamment,
brusquement fendre la foule, s'approcher de l'autel avec la plus grande
agitation. Ses regards sont tombs sur Sophie; d'une voix plaintive il a
dit: _C'est donc elle!_ et puis il a pouss ce long gmissement dont mon
coeur s'est mu. Inquiet et curieux, je veux voler  lui, mon pre s'y
oppose et m'arrte; mais mon gnreux ami, mon cher compagnon d'armes et
d'amour, Derneval, plus libre et moins alarm que moi peut-tre,
Derneval court aussitt sur les traces de l'inconnu.

C'est pendant le tumulte momentan caus par cet vnement trange que
Sophie se penche  mon oreille et me dit en tremblant: _O mon ami,
prends garde  moi!_

J'allois lui rpondre, j'allois l'interroger, quand M. Duportail, un
moment distrait dans le trouble gnral, mais apparemment aussitt
rappel par le mouvement qu'il a vu faire  sa fille, vient reprendre
auprs d'elle la place que peut-tre il se repent d'avoir un instant
quitte. Je le vois lancer un regard svre sur ma timide pouse, qui
baisse les yeux en plissant. Une foule de rflexions cruelles
tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu'emploie le
ministre pour terminer la crmonie.

Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitt de retour!... Eh bien! ce jeune
homme? le connoissez-vous? Quel est-il? que veut-il? que vous a-t-il
dit?--Mon cher Faublas, ses gens lui tenoient dans le clotre un cheval
tout prt, il toit au bout de la rue avant que je fusse  la porte du
temple.--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?--Mon ami, il couroit au
galop, et j'tois  pied:  tout hasard je me serois volontiers jet
dans la voiture qui a conduit Mme de Faublas ici, mais l'indocile cocher
n'a pas voulu marcher.--Derneval, vous ne savez pas combien j'ai
d'inquitude... Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd'hui, ne
partez que demain.--Demain? Si ds aujourd'hui mes perscuteurs...--Je
crois vos dangers possibles, mais les miens sont peut-tre invitables.
Depuis la terrible scne d'hier, depuis que le baron de Gorlitz et Mme
Munich sont partis, Lovzinski s'est empar de sa fille, de sa fille que
je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je n'ai revue qu' l'autel. A peine
a-t-on daign souffrir que je lui adressasse un mot, toute rponse lui
sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de l'ternel qu'elle a pu me
renouveler sa foi, ce n'est qu' ma femme qu'on m'a permis de jurer que
j'adorerois toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez
son visage sombre et soucieux, son regard observateur et dfiant; lui
trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon pre qui
donne  sa fille l'poux dsir? a-t-il, dites-moi, le maintien
noblement orgueilleux d'un homme offens qui pardonne?... Et ma chre
Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de
tristesse profonde je vois sur cette figure cleste que devroit embellir
l'ide d'un bonheur suprme, aujourd'hui lgitime!... Et dans ses yeux
obscurcis une larme qu'elle s'efforce de retenir!... Qui peut donc
altrer sa flicit? Qui peut lui faire d'un jour d'allgresse un jour
de tourment? Quelle crainte ou quel regret...? Ce jeune homme, d'o la
connot-il? que venoit-il faire ici?... Un affreux soupon dchire mon
coeur... Mais non, Sophie ne peut me trahir! Elle va donc succomber
victime d'une trahison? _C'est donc elle?_ a dit l'inconnu; _Prends
garde  moi_, m'a dit Sophie. Mais comment la dfendre? Quels sont nos
ennemis? A quel pril faut-il me prparer? Derneval, je vous en conjure
par notre confraternit, ne m'abandonnez pas dans des circonstances
aussi critiques. Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurit
profonde couvre les desseins de nos ennemis, une incertitude affreuse
enchane toutes mes facults. Comment prvenir des complots que
j'ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment
deviner celui qui peut m'accabler?

Je n'entendis pas la rponse de Derneval, car Sophie, toujours
accompagne de son pre, regagnoit dj les portes du temple. Mon ami,
ne venez-vous pas? me dit-elle. Il y avoit dans son regard tendre une
expression de douleur si forte, il y avoit dans l'inflexion de sa voix
douce une altration si marque, que je sentis s'accrotre encore mon
inquitude mortelle.

Nous arrivons dans le clotre. Est-ce par distraction ou par incivilit
que Lovzinski, sans prendre garde ni  Dorothe ni  mon pre, fait
monter sa fille la premire et se place aussitt  ct d'elle? Pendant
que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portire, et le
cocher, dj prt, donne aux chevaux de grands coups de fouet. La
voiture, rapidement emporte, est  plus de cinquante pas de distance
avant qu'aucun de nous soit sorti de la profonde stupfaction o le
jette cette fuite imprvue. Le premier, je me rveille; plus prompt que
l'clair, je m'lance. La grandeur de la perte que je puis faire,
l'esprance de recouvrer l'inapprciable bien qu'on m'enlve, ajoutent 
ma lgret naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur
plus qu'humaine; bientt j'atteindrai la voiture, bientt j'arracherai
ma femme  son ravisseur... Mais, hlas! Derneval et mon pre sont, trop
tt pour moi, revenus de leur tonnement, et leur activit bruyante va
me devenir plus funeste que la funeste immobilit dans laquelle je les
ai laisss. Tous deux ils me suivent de loin, en criant de toutes leurs
forces: Arrte! Moi, je cours si vite que je ne puis crier. Plusieurs
soldats viennent  passer; en me voyant seul et silencieux brler le
chemin dans mes lans rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on
poursuit. Tout d'un coup le cercle est fait, et me voil environn: je
veux m'expliquer, je parle franois  des Allemands[1]! Dsol de n'tre
pas compris et de perdre en vains discours le temps si prcieux,
j'essaye de forcer la barrire; mais que peut un homme contre dix? Ma
rsistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n'toit rien
que des coups, je les sentois  peine; mais j'entendois le bruit sourd
que faisoit la voiture dj beaucoup plus loigne, et chaque tour de
roue toit un coup de poignard pour mon coeur. Tout en me dbattant, je
jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue 
peine un foible nuage de poussire. Alors, saisi d'un mortel dsespoir,
je sens expirer mon courage et s'anantir mes forces; alors se fait dans
toute la machine branle la plus prompte et la plus affreuse des
rvolutions... Je tombe sans connoissance aux pieds des barbares qui
m'ont arrt, aux pieds de mon pre et de mes amis, qui ont enfin pu me
rejoindre. Je tombe... Ah! Sophie, mon me te suit!

  [1] Il y avoit alors dans Luxembourg une garnison de 7  8,000 hommes
    de troupes de l'Empereur.

Malheureux chevalier! quand tu revins  toi, o tois-tu?

Sur un lit de douleur. Le baron veilloit  mon chevet, qu'il baignoit de
ses larmes; Sophie fut le premier mot que je prononai, quand je
recouvrai ma raison. Voyez comme sa tisane a dj fait son effet! dit
un petit homme que j'aperus derrire le baron. Voil l'accs pass, il
entre demain dans son quatrime jour.--Quoi! Monsieur, je ne suis ici
que depuis trois jours? Quoi! mon pre, il n'y a que trois jours qu'ils
m'ont arrach Sophie?--Oui, mon ami, me rpondit-il en sanglotant, trois
jours se sont couls depuis que ton pre dsol attend que tu le
reconnoisses et que tu le nommes.--Ah! pardon! cent fois pardon... Mais
vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel norme fardeau pse sur
mon coeur, combien je me sens accabl du poids de mon infortune.--Tel
est, mon fils, l'effet ordinaire des passions qui garent la jeunesse
insense. Elles ont d'abord amolli ton me au sein des plaisirs;
maintenant elles te livrent sans force aux coups de l'adversit. A Dieu
ne plaise que je veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort
t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un appui, ce sont des
secours que je prtends te donner. Mon fils, entends ma voix gmissante,
recueille mes consolations paternelles. coute un ami tendre qui souffre
de tes maux, un pre alarm qui frmit pour lui-mme en tremblant pour
toi. Ta Sophie t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, en la
conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la
chercherons. En quelque lieu que nous puissions la dcouvrir, je te
promets de ne rien ngliger pour la tirer de sa retraite, je te promets
de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton
coeur  l'esprance, prends piti de ma peine extrme, et rends-moi mon
fils.--Oui, qu'il continue sa tisane, interrompit le petit homme, et
nous le gurirons.--Mon pre, je vous devrai deux fois la vie.--Et moi,
Monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir?
Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous
administre?--Mon pre, sait-on au moins ce qu'elle est devenue?--Mon
ami, Derneval et Dorothe sont partis avant-hier et m'ont promis de
faire des recherches.--Messieurs, dit encore le petit homme, voil un
entretien qu'il faut finir. Nous gurirons ce jeune homme-l, puisqu'il
parle dj raison, mais qu'il se taise et qu'il continue sa tisane.
Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter. Le petit
homme, en parlant ainsi, alla remplir une norme tasse, et, me
l'apportant d'un air de triomphe, m'invita doucereusement  avaler le
breuvage consolateur. Un amant jeune et vif,  qui l'on vient offrir un
verre de tisane, quand il demande sa matresse enleve, peut bien
ressentir un mouvement d'impatience et n'tre pas exactement poli. Je
pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur la tte
pointue de mon Esculape. L'pais liquide, dcoulant le long de sa face
oblongue, inonda aussitt son maigre corps. Ah! ah! dit froidement le
petit homme, en pongeant sa ronde perruque et son habit court, il y a
encore du dlire! Mais, Monsieur le baron, que cela ne vous inquite
pas, qu'il continue sa tisane; seulement ayez soin de la lui donner
vous-mme, parce que, comme vous tes son pre, il n'osera peut-tre pas
vous la jeter au nez.

Le meilleur mdecin est celui qui, connoissant nos passions, sait les
flatter quand il ne peut les gurir. Aussi les promesses du baron
prparrent mon rtablissement bien plus efficacement que ne l'auroit pu
faire la tisane du petit homme. Ds le lendemain, je me sentois mieux;
je fus transport comme on me l'avoit annonc la veille. Nous allmes au
village de Hollriss, situ  deux lieues de Luxembourg, occuper une
maison bourgeoise que mon Esculape venoit d'acqurir tout rcemment. On
avoit conseill cette retraite au baron. La tranquillit du lieu, sa
gaiet champtre, le charme de la campagne, les travaux de la saison,
tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes distractions ou des
occupations utiles; je pourrois, sans aucun danger, respirer un air
salubre et prendre un exercice modr dans un grand jardin. Mon pre
aussi avoit pens que nous serions beaucoup mieux cachs dans un village
obscur;  la prcaution, peut-tre surabondante, du changement de lieu,
il avoit ajout la prcaution, sans doute plus ncessaire, du changement
de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me nommois M. de Noirval. Le
valet de chambre du baron et mon fidle Jasmin composoient notre
domestique. Mon pre avoit envoy le reste de ses gens sur diverses
routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller 
ce que nous ne fussions pas inquits.

En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous avoit choisi, M. de
Belcourt visita toutes les chambres pour m'y faire donner celle qu'il
jugeroit la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c'est le nom
du mdecin) nous fit remarquer un petit pavillon entre cour et jardin.
Il nous dit qu'il y avoit au premier tage trois chambres fort gaies,
mais que le dernier propritaire s'toit vu forc d'abandonner  cause
des revenans. Noirval, rpondit mon pre en souriant, ne craint pas les
esprits: il a maintenant ses pistolets; quand il se portera mieux, il
aura son pe. On me mit donc en possession d'une des trois pices.
Jasmin s'empara gaiement de l'une des deux autres, et promit de garder
encore la troisime contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son
logement dans le corps de logis, plus considrable, situ sur la rue.

La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissrent tout entier
 mes rflexions douloureuses. O ma jolie cousine!  ma charmante femme!
que je versai de pleurs en songeant  vous!

O son pre l'avoit-il conduite? Pourquoi me l'avoit-il enleve? Quelle
raison assez puissante avoit pu porter  cette extrmit si dangereuse
Lovzinski, naturellement compatissant et doux, Lovzinski, dont le coeur
avoit prouv l'irrsistible empire d'une grande passion vainement
contrarie? L'inconsolable poux de Lodoska devoit-il tre un pre
cruel? D'ailleurs, un prompt hymen n'avoit-il pas rpar ce qu'il
appeloit mes garemens? Que pouvoit exiger de plus l'honneur de sa
maison involontairement compromis? Enfin, n'toit-ce pas  mes fautes
mmes qu'il devoit le bonheur inespr d'avoir retrouv son adorable
fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare ne craignoit pas de
l'immoler! Oui, sans doute, de l'immoler! Accable de ce coup affreux,
Dorliska, l'infortune Dorliska... O ma Sophie! si dj tu n'es plus, du
moins, en me donnant ta dernire pense, tu auras emport le juste
espoir de n'tre pas pour longtemps survcue. Va, je ne tarderai pas 
l'accomplir. Bientt, loin d'un monde jaloux, loin des pres dnaturs,
libre de l'insupportable fardeau des tyranniques biensances, affranchi
du joug odieux des prjugs perscuteurs, j'irai, j'irai, satisfait et
tranquille, me runir  mon pouse heureuse et console. Bientt, au
sein d'une inaltrable paix, dans l'lyse promis aux vrais amans, nos
mes, plus intimement rapproches, s'enivreront des dlices d'un ternel
amour.

Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se nourrissoit des ides les
plus propres  l'augmenter. Le jour m'apportoit quelque repos. Mon pre,
toujours lev avec l'aurore, ne se lassoit pas de me rpter ses
promesses: il me parloit des moyens qu'il comptoit employer avec moi
pour retrouver ma femme, et, ne paroissant pas douter de leur succs, il
me dfendoit de mon dsespoir. Par un de ses dcrets immuables et
bienfaisans, la nature a voulu que la crdulit naqut de l'infortune.
Rarement l'esprance abandonne un mortel malheureux, et plus ses maux
sont grands, plus aisment on lui persuade qu'ils vont bientt finir.

Quelquefois, agit d'un soupon inquitant, je demandois  mon pre ce
qu'il pensoit de ce jeune homme dont je croyois encore entendre le
lamentable cri. M. de Belcourt ne savoit que me rpondre quand je le
priois de me dire comment cet inconnu avoit pu nous suivre  Luxembourg,
quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit connu Sophie, et
pourquoi Sophie ne m'avoit jamais parl de lui.

Quelquefois aussi, reportant ma pense moins triste sur cette foule
d'vnemens qui avoient rempli ma seizime anne, je me plaisois 
donner quelques souvenirs  cette intressante beaut par qui le
commencement de ma carrire, sem de tant de fleurs, m'avoit t si
doux. Pauvre marquise de B...! Qu'est-elle devenue?... Peut-tre
enferme! peut-tre morte! Lecteur quitable, je m'en rapporte  vous:
pouvois-je, sans ingratitude, refuser quelques larmes au sort de cette
femme malheureuse, seulement coupable de m'avoir trop aim?

Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi, M. Desprez,
continuoit  me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me
demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourment; tous les soirs
il me recommandoit de continuer l'_excellente tisane_; mais, quoique je
l'en priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner lui-mme.
J'tois tonn que mon pre m'et choisi cet trange Esculape, qui ne
croyoit qu' sa tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de
Belcourt,  qui j'en parlai. Le plus habile mdecin de Luxembourg,
d'abord consult sur mon tat, avoit ordonn les remdes et le rgime
ncessaires; M. Desprez, instruit qu'on avoit arrt de conduire le
malade  la campagne ds que le transport pourroit se faire sans danger,
toit venu, ds le troisime jour, offrir  mon pre ses services et sa
maison. Le premier mdecin, en applaudissant au choix du lieu, qu'il
connoissoit, avoit rejet la concurrence humiliante et dangereuse d'un
moderne confrre qu'il ne connoissoit pas. M. de Belcourt, pour mettre
les rivaux d'accord, avoit accept les soins de l'un et la maison de
l'autre.

C'toit le mdecin connu de Luxembourg qui me gouvernoit; l'ignor
docteur de Hollriss n'avoit d'autre mrite que celui de nous louer sa
maison fort cher. J'tois le matre de craindre ses revenans; mais je
n'avois rien  redouter de ses ordonnances.

Plus de huit jours cependant s'toient passs, lorsque enfin nous
remes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques
que mon pre avoit envoy sur la route de Paris, crivit qu'en sortant
de Luxembourg il avoit appris  la premire poste qu'on venoit d'y
donner des chevaux  un homme d'un ge mr, accompagn d'une jeune fille
plore. Dupont, ne doutant pas que ce ne ft ma femme et mon beau-pre,
les avoit suivis de prs, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould, o
malheureusement il s'toit dmis la cuisse en tombant de cheval. Cet
accident l'avoit empch de nous faire passer plus tt l'intressant
avis qu'il nous donnoit.

M. de Belcourt, habile  saisir tout ce qui pouvoit flatter mon
esprance, ne manqua pas de m'observer que dsormais l'objet de nos
recherches, devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans l'tendue
du royaume, ou plutt dans l'enceinte de la capitale. M. Duportail,
ajouta-t-il, a bien senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger,
retourner  Paris, o on le connot peu, et qu'en supposant que nous
parvinssions  dcouvrir sa retraite, nous n'oserions l'y venir
troubler.--Je l'oserai, m'criai-je avec transport, je l'oserai, mon
pre, et bientt j'embrasserai ma Sophie.

Le mme jour vint une lettre de M. de Rosambert,  qui M. de Belcourt,
depuis notre changement de demeure et de nom, avoit fait passer les
dtails de ma funeste aventure. Le comte, toujours cach dans l'asile
qu'il s'toit choisi, se portoit dj beaucoup mieux, et comptoit venir
bientt nous joindre et me consoler. Il avoit envoy au couvent savoir
des nouvelles d'Adlade, que notre absence inquitoit beaucoup et
chagrinoit davantage. Le marquis n'toit pas mort; Rosambert ne disoit
pas un mot de Mme de B... Le silence qu'il affectoit sur le compte d'une
femme trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit douter que le
sort incertain ne dt exciter au moins ma vive curiosit, me parut
trange. Je ne fus pas moins surpris qu'il ne m'et pas crit en mme
temps qu' M. de Belcourt; mais, en y rflchissant plus mrement, je
devinai que mon pre, pour le moment peu curieux de me voir occup de
cette correspondance, interceptoit ces lettres.

Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, il n'y avoit rien
d'assez positif pour me rassurer entirement, j'y trouvai du moins de
quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commena. Le petit
docteur contestoit  l'amour et  la nature le mrite de cette prompte
cure, pour en attribuer tout l'honneur  la fameuse tisane si rarement
bue. Une chose seulement lui faisoit croire que quelque divinit propice
veilloit sur nos destines: les revenans ne m'avoient pas encore
tourment depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez
me parloit si souvent de ses revenans qu'enfin je le priai de vouloir
m'apprendre ce qui pouvoit donner lieu  cette ternelle plaisanterie.
Aussitt d'un ton trs srieux il commena ce triste rcit:

Une petite mtairie, dont le fermier s'appeloit Lucas, existoit jadis
sur le terrain mme o nous sommes,  la place de ce petit corps de
logis, qui, par consquent, n'existoit pas.--Votre consquence est
frappante, Monsieur Desprez.--Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette
adoroit son mari Lucas. Si Lucas n'avoit jamais aim que Lisette,
peut-tre que Lisette auroit toujours aim Lucas.--Eh, bon Dieu!
Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!--Monsieur, puisque je
conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.--Vous
avez raison, Docteur, et ne vous gnez pas.--Je vous ai dj fait
entendre fort adroitement que Lisette et Lucas toient maris ensemble.
A prsent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu'un
mariage soit heureux, il faut que les poux fassent bon
mnage.--Excellente remarque, Monsieur Desprez!--Et, pour que les poux
fassent bon mnage, il est ncessaire qu'ils aient des gots d'espce
semblable et des humeurs de qualit pareille.--Bravo, Docteur!--Or, je
vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.--Ah! Monsieur
Desprez, que vous contez bien!--N'est-il pas vrai que je n'oublie
rien?--Et vous vous rptez de peur qu'on n'oublie.--C'est qu'il faut
tre clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant
et peut-tre plus que sa femme, c'toit le bon vin du pays,  trois sols
la pinte, _mesure de Saint-Denis_; et ce got diffrent que la femme
avoit, c'toit celui de l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit
souffrir le jus de la treille.--Comment, Docteur! de la
posie?--Quelquefois je m'en mle, Monsieur. Il y avoit dans le got de
Lucas cet inconvnient que le vin, chauffant les fibres irritables de
son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brl des vapeurs
cres qui faisoient qu'il toit grossier, mchant et brutal, quand il
avoit bu.--Voil, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une dfinition
presque digne du _Mdecin malgr lui_.--Vous m'offensez, Monsieur: moi,
je le suis devenu malgr tout le monde; mon gnie mdical m'a
entran... Et, dans le got tout diffrent de Lisette, il y avoit cet
autre inconvnient tout contraire que l'abondance d'eau, noyant ses
viscres relchs, dlayant trop ses alimens mal cuits, dtruisant enfin
le ton des ressorts, troubloit les digestions, prparoit un mauvais
chyle, causoit les malaises, les insomnies, les billemens, l'ennui, et
portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur
tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que
de l'eau sont en gnral criardes, enttes et revches. Or, vous voyez
bien, Monsieur, qu'il auroit fallu fondre ensemble ces deux gots
extrmes et diffrens pour n'en composer qu'un seul et mme apptit bien
ordonn. Il auroit fallu que Lisette mt un peu de vin dans son eau; que
Lucas mt beaucoup d'eau dans son vin, parce que le temprament du mari
et le temprament de la femme auroient bientt sympathis par un juste
milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouves parfaitement
d'accord; parce que... parce que...--Ne vous tourmentez pas, Docteur, je
devine le reste.--Il demeure donc prouv, Monsieur, que, si les choses
avoient t rgles de la manire que je viens de vous expliquer, il ne
seroit point arriv  ces malheureux poux la funeste catastrophe
dont il me reste  vous entretenir.--Voyons, Docteur, la
catastrophe.--C'toit, Monsieur, l'an 1773, le vendredi 13 octobre, 
huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que
le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.--J'en
faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.--On achevoit alors la
vendange, parce que les vignes avoient mri tard cette anne. Lucas, en
sortant de la cuve o il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins
verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'toit plus un
homme, c'toit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mang
 son dner une petite omelette aux rognons, de treize oeufs, et n'avoit
bu que de l'eau. La digestion s'toit faite pniblement. Lisette, en
voyant Lucas un peu gris, billa, fit la grimace, et tint un propos
aigre. Lucas rpondit par un geste menaant et par un gros mot. Dans un
petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes  la tte de Lucas.
Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de
broc. Quand il la vit morte, il sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme
un dsol sur le _cadavre_, et lui demanda pardon de l'avoir _tue_.
Hlas! s'crioit-il piteusement, voil pourtant la premire fois que
cela m'arrive! Enfin il se releva d'un air rflchi, alla droit  sa
cuve, les bras croiss, et s'y insinua tout doucement la tte la
premire. On l'en retira au bout de treize secondes, il toit dj mort
et noy.--Ah! Docteur, la belle et longue histoire!--Je ne la fais pas,
Monsieur, c'est la _traduction_ du pays. Mais apprenez les suites. La
justice, indigne, prit connoissance de l'affaire. Elle s'empara du
corps de Lucas, qui, trs heureusement pour lui, n'avoit plus d'me;
elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut
mis  l'encan. Celui qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais
habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans,
dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un
changement affreux: la nuit vient, le ciel _plit_, la terre
_frissonne_, les lments _sont en convulsion_, le corps de logis saute
sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de
sang ou de vin. Il se fait dans l'intrieur un horrible charivari. On
croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit
entendre les gmissemens d'une morte et les cris d'un noy!--Monsieur
Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus 
personne; rservez-m'en l'exclusive proprit; je veux, quand je serai
de retour  Paris, en faire, pour l'Opra-Comique, un joli drame bien
rjouissant. J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d'intercaler
dans chaque scne deux ou trois ariettes en vers presque rims: je
retiendrai votre manire, Monsieur Desprez, et je n'crirai pas plus mal
que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi, s'il commence ma
rputation, je tcherai, chaque anne, de traiter aussi heureusement
deux ou trois sujets de cette force-l. Alors les musiciens, qui jugent
toujours si bien, s'arracheront mes pomes; les comdiens, qui ne se
trompent jamais, les proposeront pour modles; certain public, qui
jamais ne s'engoue, demandera l'auteur avec un enthousiasme dcent. Dans
ce sicle de petits talens et de grands succs, mes chefs-d'oeuvre
auront cent reprsentations, s'il le faut. Partout les sots crieront que
je suis un grand homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de
lettres et les gens de got, j'arriverai peut-tre  l'Acadmie.

Assurment ce projet toit noble et vaste; mais, comme on le verra par
la suite, j'eus tant d'autres choses  faire quand je vins  Paris que
je ne pus m'occuper de son excution.

                   *       *       *       *       *




L'pouvantable histoire du crdule docteur avoit-elle un peu drang mon
cerveau? C'est ce que va dcider la judicieuse personne qui me lit.

Dans un rve qui dura deux heures  peu prs, je vis presque
continuellement ma jolie cousine. La marquise de B... se prsenta cinq 
six fois dans les intervalles; et seulement une fois,... ne me grondez
pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante
petite crature chiffonne dont je vous ai parl dans ma premire anne,
cette ingrate Justine, vous savez bien?... Je ne saurois vous dire
laquelle de ces trois beauts m'embrassa; mais ce que je puis vous
certifier, c'est que je fus embrass; je le fus, et si bien, si bien,
que je n'aurois pu l'tre mieux par toutes les trois ensemble! Je me
rveillai en sursaut, le jour commenoit  poindre. D'honneur, je
sentois sur ma lvre brlante la vive impression de cet _cre_[2]
baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux
frmissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu...
Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma
chambre, qui n'est ni trs longue ni trs large... Il n'y a personne,
tout est bien ferm, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les
revenans m'ont donc tourn la tte? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens;
hte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.

  [2] Depuis un quart d'heure je cherchois l'pithte convenable: 
    Jean-Jacques! je te remercie.

Quand MM. de Belcourt et Desprez entrrent chez moi, j'tois encore si
affect du baiser reu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit
embrass. Mon pre sourit et augura sur-le-champ mon entier
rtablissement. Le docteur parut enchant, et cependant me conseilla
quelques rafrachissans.

Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien tonns d'apprendre
que le surlendemain je fus rveill comme je l'avois t la surveille:
j'prouvai la mme sensation, j'entendis le mme bruit: je fis dans ma
chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en
conclure qu'avec mes forces toit dj revenue mon ardente imagination.

O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment
l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois
de presser mon retour  Paris. Malheureusement mon pre venoit de
recevoir des nouvelles fcheuses, qui sembloient apporter 
l'accomplissement de mes voeux d'insurmontables difficults. On ne
parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit
termine. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail
s'toit battu avoit t tu. On le regrettoit gnralement; ses amis,
puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je
ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer  porter ma tte
sur un chafaud. M. de Belcourt paroissoit effray du danger que je
sentois moi-mme, et qui pourtant ne m'et pas arrt, s'il n'et fallu
que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le
pril, au moins devois-je savoir en quel lieu gmissoit ma femme
infortune. Rduit moi-mme  ne pas sortir de la maison que nous
occupions, j'allois toute la journe promener dans le jardin ma douleur
et mes ennuis.

Un soir, en me dshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un
billet soigneusement pli; pour adresse toient crits ces mots:
_Noirval, renvoie ton domestique, et lis._ Je renvoyai Jasmin et je lus:

  _S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les
  revenans, qu'il brle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond
  silence, quoi qu'il lui arrive._

Voil, m'criai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher
docteur. Je brlai le mystrieux papier, j'teignis ma lumire, je me
couchai, et je m'endormis.

Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne
devoit pas rsister  l'impression accoutume de ce baiser si vif qui
brloit mes lvres et faisoit palpiter mon coeur. Pour cette fois un
songe vain ne m'abusoit plus, ce n'toit plus une ombre fugitive qui
m'embrassoit; dans mon lit mme, et bientt dans mes bras, se trouvoit
un corps bien vivant dont le voluptueux contact... Mais doucement donc!
tourdi que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, qui dj
se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus dcente.

Aussitt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attir
par une charmante petite main... que je baisai, ne vous en dplaise:
car, avec tous vos scrupules, si vous vous tiez trouv o je me
trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas sducteurs ne vous
auroient pas t vainement offerts, comme moi vous auriez promen sur
tant de charmes une main caressante et curieuse; enchant du rsultat de
vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur
que votre domestique ne vous entendt dans la pice voisine: Charmant
revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!

Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, j'aurois voulu prouver
plus d'une fois qu'il toit sincre. Vains dsirs! un convalescent, s'il
peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mmes discours,
rpte malaisment les mmes actions. Le doux combat venoit de
s'engager; il n'toit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien
que mon adversaire s'y complaisoit. Hlas! Faublas s'y trouva trop peu
prpar! Faublas y fut presque aussitt vaincu. Encore, si le revenant,
moins taciturne, avoit bien voulu causer familirement avec moi! mais il
s'obstinoit  ne pas rpondre un mot. C'toit un sr moyen de me
rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez  parler quand je
n'ai rien  faire.

Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de parotre, et j'tois seul
dans ma chambre. J'y recommenai mes perquisitions dj plusieurs fois
inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fentres se trouvoient
bien exactement fermes, aucune fausse porte n'toit pratique dans les
murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au
plafond. Par o donc le revenant femelle pntroit-il chez moi? Le cher
docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'toit habite que par des
hommes. D'o venoit donc l'esprit tentateur dont le sexe m'toit bien
connu? Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se
venger du pauvre Lucas? Une fermire dans mes bras! fi donc! j'aimois
mieux me croire le _Tithon_ rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne
_Endymion_ de quelque fire desse humanise. O ma Sophie! de tout temps
peut-tre il toit crit que ton poux prdestin ne pourroit seulement
pendant trois semaines te demeurer fidle; mais au moins l'encens qui
t'appartenoit ne devoit brler que pour une divinit!

Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert,
dont il toit bien tonnant que je ne reusse aucune nouvelle directe.
La lettre que je lui crivis avoit trois grandes pages. En vrit, dans
les deux premires, il n'toit question que de ma Sophie; j'avois
resserr dans la troisime l'inconcevable histoire du joli revenant.

Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitime nuit.
Press du vif dsir de connotre la nocturne beaut qui me visitoit, je
lui demandai comment elle s'appeloit, car, nymphe ou desse, elle avoit
un nom; depuis quand elle m'aimoit, car, sans fatuit, je pouvois me
flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontr, car
elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs
autres moins embarrassantes ne me valurent aucune rponse. Alors, de
tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus
dcisif; mais le malin dmon femelle, avec une prsence d'esprit
imperturbable, puisa toutes mes ressources sans se permettre mme une
exclamation. Je m'obstinois d'autant plus que ce silence impoli
devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me
comportois assez bien pour obtenir un remercment. Tous mes efforts
furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde,
quoique trs sensibles aux bons procds, n'ont pas, dans les occasions
intressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart
des femmes de ce monde-ci.

Ennemie du jour dlateur, ma discrte amante n'attendit pas chez moi le
lever de l'aurore. Quand je l'entendis prparer son dpart, j'essayai de
la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite, sur
mon coeur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis,
m'chappant avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais par
o. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvroit,
et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avois mal entendu,
car je visitai mes quatre murailles ds qu'il fit jour, et le simple
papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m'offrit aucune
trace de dchirement; mes portes et mes fentres toient bien exactement
fermes.

Le mme soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet:

  _Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de
  Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative
  pour me retenir. Qu'il me rponde par le mme courrier._

Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon
docile commissionnaire fut charg de mes courtes dpches, qui
contenoient la promesse qu'on exigeoit de moi.

Il vint enfin ce dimanche, peut-tre impatiemment attendu! Bientt elle
alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable
dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dner s'toit absent,
revint sur la brune. Ds qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle
imprvue de l'arrive de Rosambert; le comte s'toit arrt 
Luxembourg, d'o il avoit secrtement dpch vers Jasmin, pour de
grandes raisons qu'il me diroit lui-mme; il ne pouvoit venir 
_Hollriss_ qu'une heure avant minuit, il importoit extrmement que
personne ne le vt entrer dans la maison; j'tois donc instamment pri
de lui ouvrir moi-mme,  onze heures prcises, la petite porte du
jardin.

Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fch que je
le quittasse plus tt qu' l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez
rpondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frapp
que par la suite: Laissez aller ce convalescent, dit-il  mon pre, il
a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.

Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin.
Rosambert m'attendoit  la petite porte. Oh! bonsoir, mon ami, o est
ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son
pre? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma soeur? Que dit-on de
ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant?
Pourquoi ne m'avez-vous pas crit? Comment vous portez-vous?--De
Noirval, un moment donc! que de vivacit! quelle impatience! Vous
ressemblez beaucoup  ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant
dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi
d'apporter dans mes rponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis
dans vos questions. Mes vigilans missaires ont vu M. Duportail  Paris,
ils suivront ses traces jusqu' ce qu'ils aient dcouvert la retraite de
sa fille, on nous en rendra bon compte.--O ma Sophie, je te
reverrai!--Doucement, mon ami; ne m'touffez pas. Mme de B... est
apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni  la cour ni 
la ville.--Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!--Peut-tre: ne vous
chagrinez pas... Le marquis, dont la blessure n'est pas juge mortelle,
ne dsire sa gurison que pour vous aller chercher en quelque lieu
que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnotra
partout.--Rosambert, on ne sait pas o elle est?--Apparemment dans une
de ses terres, mon ami.--Oui, Mme de B...; mais Sophie?--Ah! dans Paris
trs probablement.--Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme  lui
pardonner?--Pardonner  la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas
commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un
peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme  lui faire entendre raison
l-dessus.--Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse
le forcer  me la rendre?--Comment! forcer le marquis  vous rendre sa
femme?--Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son pre que je vous
parle.--M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera trs
certainement.--Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!--Au
contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la
reverrez.--Mon ami, je pensois  cette femme si malheureuse.--Mon ami,
vous tes toujours le mme, le mariage ne vous a pas chang... Mais
permettez qu' mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je
vois que vous tes  peu prs rtabli.--L'esprance de revoir bientt ma
Sophie...--Oui! oui! ma Sophie! _et puis cette femme si
malheureuse?_...--La marquise? je vous assure que mon intention n'est
pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends
m'occupant d'elle, mais c'est que...--Sans doute, Chevalier, je vous
entends; c'est qu'on n'est pas matre de cela. Malgr lui, un jeune
homme bien n se rappelle les bons procds d'une femme jeune et belle
qui a form son adolescence.--Rosambert, toujours vous plaisantez!
Dites-moi,... auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite
Justine...?--Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au coeur? Ah!
c'est que vous l'avez forme, celle-l. Mais vous m'avez dit, ce me
semble, que La Jeunesse...--Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai
tort, ne parlons pas de cela.--Non, mon cher Faublas, parlons de ce
revenant...--Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant?
N'est-elle pas singulire cette femme qui jamais ne dit mot et toujours
se comporte  merveille?

N'est-il pas drle ce petit dmon qui entre chez moi je ne sais par
o?--Faublas, il vous visite toutes les nuits?--Non.--Non?--Mais tenez,
justement je l'attends celle-ci.--Tant mieux, nous claircirons le doux
mystre! nous saurons. Mais je me suis amus  crire dans cette auberge
au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.--Attendez, je vais avertir
Jasmin...--Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je
crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir
quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.

Il me quitta, et rapporta un moment aprs une moiti de poularde avec
une bouteille de vin. J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous
souperez avec moi.--Ici?--Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons 
causer, et votre chambre n'est pas sre. D'abord nous boirons  la sant
d'Adlade, dont vous ne m'avez parl qu'une fois.--Ah! ma chre soeur!
je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?--Bien, trs bien.
Toujours plus charmante! Je n'ai pu rsister au dsir de l'aller voir
une dernire fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa
douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son pre, ni
son frre, ni sa bonne amie! Faublas, buvons  sa sant, buvons, mon
ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes  la
campagne, et puis des voyageurs... Tenez, prenez un morceau, je ne puis
souper seul, vous le savez bien.--Rosambert, je suis charm de vous voir
ici... Mais  quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystre?--Parce que
je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a
dj intercept les lettres que je vous crivois, se seroit d'abord
empar de moi; parce qu'il m'auroit sans doute pri d'altrer selon ses
vues les nouvelles que j'apporte.--Vous avez raison.--Et puis ce
revenant,... croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?... Faublas,  la sant
de Sophie.--Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous
allez me griser!--A la sant de Sophie, vous ne pouvez vous en
dispenser.--Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas
la premire fois que tu m'auras fait perdre la raison!

Rosambert, voil du vin terriblement fort, il me casse la tte!
Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la
crmonie...--Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle
amante, de cette nocturne beaut qui vous aime avec tant de discrtion.
Faublas, la croyez-vous jolie?...--Belle, mon ami.--Une femme qui fuit
le jour!...--Belle, j'en suis sr.--Allons, il est encore amoureux de
celle-l.--Amoureux! Non.--Faublas, je parie, moi, qu'elle est
laide!--Cent louis qu'elle est charmante!--Va, cent louis sur
parole.--Comte, voil qui est dit... Ah ! mais comment ferai-je pour
la voir?... Et puis vous vous en rapporterez donc  moi?--Volontiers,
s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de
connotre... Depuis que vous m'avez crit votre aventure, je brle du
dsir de contribuer  la mettre  fin. Preux chevalier, votre frre
d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!... Faublas, nous
allons monter chez vous sans lumire et sans bruit. Vous vous coucherez
vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai cach dans votre ruelle.
Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir  propos, et, si
le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a.
Chevalier, encore une sant! vous avez oubli quelqu'un...--Oui, la
belle marquise.--Fidle poux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous
la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.--Vous vous
moquez, mon ami... Charmante femme!... Versez tout plein.

Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette
_indlicate_ exclamation, lecteur justement irrit, je ne vois qu'un
moyen de vous calmer un peu, c'est de rclamer toute votre indulgence
pour un convalescent que les sants prcdentes avoient dj mis en
gaiet.

Celle-ci m'acheva, je tombai tout  coup dans le dlire de l'ivresse.
Dj chaque objet me paroissoit dplac, mobile et double. Je parlois
sans me faire entendre, ou plutt je bgayois au lieu de parler.
Bientt, rveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps
s'affaissa, mes paupires s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit
fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperut, me pria de le conduire 
ma chambre, non sans me rpter plusieurs fois qu'il falloit ne pas
faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il
recommanda  Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se
retirer sans lumire et sans bruit. Nous arrivmes, clairs seulement
par la lanterne sourde, que nous laissmes dans le corridor. Comme
j'entrois  ttons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin
une chaise longue, sur laquelle le comte m'tendit, afin, me disoit-il
tout bas, de me dshabiller avec plus de facilit. Prudemment je
laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son
emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui
plt de finir, je tombai dans un assoupissement profond.

Une heure de sommeil ayant abattu les fumes du vin capiteux qui m'avoit
t la raison, je fus veill par un bruyant clat de rire. Enfin!
s'cria Rosambert; me voil compltement veng! je veux qu'on m'assomme
si ce n'est pas elle! Au mme instant j'entendis un gmissement sourd,
suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue,
plac de manire qu' travers ma porte entre-bille j'apercevois au
fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitt,
dtermin par l'inquitude autant que par la curiosit, je cours dans ce
corridor et rentre brusquement la lanterne  la main. Je promne sur les
objets environnans sa lumire tremblante; je vois... Hlas! aujourd'hui
mme, comment le raconter sans gmir!... Je vois sur mon lit, dont il
s'toit empar,  ma place, qu'il usurpoit, Rosambert  peu prs nu,
tenant troitement embrasse, dans la moins quivoque des situations,
une femme... O Madame de B..., que vous me partes belle encore, quoique
vous fussiez vanouie!

Le comte, ds qu'il put croire qu'aucun dtail de cette cruelle
pantomime ne m'toit chapp, abandonna sa victime, et, reprenant ses
habits  la hte, il me dit en riant: Adieu, Faublas, je vous laisse
avec cette belle dsole, je crois que vous allez avoir une singulire
explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'tiez pas
d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne
 Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.

Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible
action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon
pe et le forcer  me faire raison de son infme procd, lorsque Mme
de B... se releva tout  coup, me saisit par le bras et me retint.

Rosambert eut tout le temps de s'loigner; la marquise alors prit ma
main, aussitt couverte de baisers et baigne de larmes. Oh! de quel
poids je me sens soulage! me dit-elle. Oh! qu'il m'a t consolant
d'entendre que vous ne participiez point  cette infamie!

Mme de B... vouloit continuer; mais son extrme agitation ne le lui
permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis,
redoublant de pnibles efforts, d'une voix entrecoupe, elle reprit:

Faublas, si vous aviez t capable de me livrer  cet indigne homme, si
vous m'aviez  ce point mprise, plus grande que tous mes revers, ma
dernire infortune et entran ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est
possible de vivre et de n'tre pas tout  fait inconsolable, puisque,
dans mon avilissement profond, je puis encore esprer votre estime,
puisque dans mon malheur extrme je dois au moins compter sur votre
piti.--Si pour adoucir votre peine amre il suffit de la partager, ma
chre maman, mon aimable amie...--Que je suis malheureuse!--Et que je
vous plains!--Comme le perfide, aid par un hasard fatal, s'est jou de
ma vaine prudence! comme un instant a renvers mes projets les plus srs
et dtruit mon plus cher espoir!

A ces mots, la marquise laissa retomber sa tte sur mon oreiller, ses
bras s'tendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs
s'arrtrent. Insensible  mes soins, sourde  mes discours, elle
paroissoit, dans le recueillement du dsespoir, se pntrer de l'horreur
de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet
effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin:
Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprs de moi, ne craignez
rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer  vous tout
entire, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois forms,
et quelles immuables rsolutions je viens de prendre, vous saurez
prcisment jusqu' quel point vous devez me plaindre et me blmer.

M. de B... venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi
furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages rcens, et
m'annonce sa prochaine vengeance. tonne du cruel abandon o vous me
laissez dans un moment galement fatal  mon amour et  mon honneur, je
suis force de me dire qu'un intrt plus pressant, qu'un objet plus
cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve
pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affid de mes
serviteurs, celui-l mme qui fait ici le personnage de Desprez, je le
charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui
renferme Mlle de Pontis, et d'clairer vos dmarches jusques au
lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en
sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'
Jalons, o il perd vos traces. Il ne revient pas assez tt pour tre le
premier qui m'apprenne deux enlvemens, dont le bruit s'est dj
confirm dans tout Paris.

Dumont,  son retour, trouve mes dispositions dj faites. J'ai
rassembl mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis
revtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-mme
je vole  Jalons. Tandis que j'y questionne le matre de poste, arrive
un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre
retraite. C'toit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le
suis, toujours  quelque distance, et comme lui j'arrive  Luxembourg le
lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de parotre; je
cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure
entire, l'heure la plus prcieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'
l'instant mme il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui
tranoit  sa suite une fille enleve... C'en est assez, je n'coute
plus rien, je vole au temple, je me prcipite... On venoit de vous
unir!... Un cri m'chappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me
drobe  votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir
o; bientt l'amour, plus fort, me ramne  Luxembourg; il me dit qu'il
faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vrit, la joie
que je ressentis en apprenant que ma rivale vous toit arrache fut
moins vive que l'inquitude o me jeta le dangereux dlire dont on vous
disoit atteint. Anime du double dsir de veiller sur les jours de mon
amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je btis aussitt mon
plan.

  [3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laisse  Vivrai pour
    courir  franc trier sur les traces de Sophie.

Dumont m'accompagnoit, nous parcourmes les environs de Luxembourg.
Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que
je vous destinois, je fis promptement quelques changemens ncessaires 
l'excution de mes desseins. La marquise de B..., dtermine  tout
souffrir pourvu qu'elle ne vous perdt pas, alla s'enfermer dans un
misrable grenier de l'autre corps de logis.

Votre pre vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon
amant, presque sous le mme toit, de le voir sous mes yeux revenir  la
vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son
haleine et sentir palpiter son coeur... Sans doute j'aurois d, pour
m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence
ft plus affermie; mais le moyen de rsister sans cesse au charme de ta
prsence! le moyen de combattre des dsirs toujours renaissans!... Eh!
de quoi lui parl-je?... Faublas, l'instant approchoit o mes desseins
alloient s'accomplir. Dans trois jours je dchirois le voile presque
magique dont je m'tois enveloppe; dans trois jours je me dcouvrois
sans mystre. Je vous montrois la marquise de B... songeant  peine 
son rang perdu pour vous, et ne dsirant autre chose que de vous donner
des jours heureux dans quelque retraite ignore. Si mon amant savoit
m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat
m'osoit rsister... Chevalier, mon parti toit pris, je vous enlevois
malgr vous; malgr vous je vous conduisois... Que sais-je? peut-tre au
bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensit des mers entre mon perfide
amant et ma rivale prfre!

La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exalte, mit
dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir
quelques signes d'tonnement qu'elle remarqua.

Rassurez-vous, me dit-elle; vous tes dsormais libre, et me voil pour
toujours enchane. Il est pass pour moi le temps des passions
tendres!... Je ne dois maintenant prouver que la plus imptueuse, la
plus implacable de toutes... L'amour s'enfuit chass par l'opprobre.
Comment, en effet, remettre en vos bras une femme  vos yeux fltrie,
avilie  ses propres yeux?... Amene par le malheur, excite par la plus
lche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon
coeur dj rong de son fiel empoisonn... Faublas, j'aime  croire, et
j'ai vu que vous seriez prt  servir mon juste ressentiment; mais
Rosambert, dans ce combat, dont le succs ne seroit pas douteux, auroit
encore  se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une
trop foible rparation de l'irrparable affront qu'il vient de me
faire... Chevalier, son chtiment me regarde, et, je vous le jure,
j'accomplirai son chtiment!

Mme de B..., le visage enflamm, l'oeil furieux, s'exprimoit avec tant
de rage que je craignis pour elle les suites d'un tat aussi violent.
Mon infortune matresse vit que j'allois l'interrompre, et se hta de
poursuivre:

Vous essayeriez en vain de changer ma rsolution. Un lche l'a rendue
trop ncessaire pour qu'elle vous paroisse tonnante, ou pour que je
m'arrte pouvante des foibles dangers qu'elle entrane... Hlas! je
n'ai plus rien  perdre. Le perfide vient de combler mon dshonneur et
de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le rpte, je vous dfends
d'pouser ma querelle. Seule je prtends la soutenir. Je serois
dsespre qu'un autre m'enlevt le plaisir de la vengeance... On sait
ce que peut une femme outrage; on verra ce que peut une femme telle que
moi. Oui; je le jure par mon amour fltri, par mon honneur perdu, un
jour, dans votre tonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde
et pu venger la marquise de B... mieux qu'elle-mme.

Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser;
mes larmes se rpandirent sur son sein dcouvert. Elle rpara
promptement son dsordre qu'apparemment elle n'avoit point encore
aperu, et d'un ton moins agit, mais non moins douloureux, elle me dit:

Oh! oui, prenez piti de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je
vous quitte, demain nous allons nous sparer, nous sparer pour
longtemps peut-tre; je retourne  Paris...--A Paris!--Oui, mon ami. Ce
ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'toit point
pour me cacher que je volois  Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes
dsirs, vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma
fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le
sacrifice... Je retourne  Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand
une femme, qui n'est pas tout  fait sans esprit et sans attraits, ne
s'tonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'poux le plus
justement aigri. Pour russir dans cette entreprise dlicate, il me
reste  moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur.
Comme tant d'autres, je puis me borner  pallier ce que mon aventure a
de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser
ingnument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beaut
conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grce qui ne
me sera pas refuse. Mais ce parti, toujours extrme, quelquefois bon 
prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvniens.
Pour le repos de M. de B... lui-mme, je ne veux point qu'il puisse
jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre
ternellement de sa jalousie, me souponner d'avoir fil dix intrigues
quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-tre me contester la lgitime
naissance du seul enfant que je lui ai donn. D'ailleurs, pourquoi
demanderois-je humblement un pardon que je puis firement arracher? Non,
non; j'aime mieux user de l'irrsistible ascendant qu'un esprit ferme a
toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la premire qu'on aura
vue, force  des mensonges invraisemblables, nier hautement une
infidlit prouve. Peut-tre me sera-t-il moins difficile que vous ne
pourriez le croire de faire entendre  M. de B... que le chevalier de
Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas
le marquis, je tcherai du moins de l'embarrasser de manire  le
laisser indcis.

Je sais bien que le public mchant, qui, loin de s'aveugler sur les
torts vritables, est toujours prt  en supposer, ne prend pas le
change aussi aisment qu'un mari crdule. Je sais bien que je dois
m'attendre  l'humiliante clbrit qui suit les aventures galantes,
quand elles sont extraordinaires. Nos lgans, presque beaux esprits,
vont me chansonner; nos douairires converties me dchireront. Dans les
cercles, si j'ose y parotre, je me verrai l'objet des chuchotemens
affects, des malins regards, des sarcasmes dtourns, des plaisanteries
quivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots
petits-matres, les froids mpris des prudes inexorables, les ddains
concerts des prtendues femmes honntes, l'accueil confraternel des
beauts les plus mal fames. Aux spectacles et dans les promenades
publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un
essaim de jeunes tourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi,
murmurera: La voil! c'est elle!... Eh bien, Faublas, ce rle si
pnible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le
remplirai par ncessit. Comme elles, peut-tre, hardie dans mon
maintien, libre dans mes discours, stoquement environne de mon
ignominie, je pourrai m'accoutumer  repousser la honte par
l'effronterie et le blme par l'impudence.

Voil donc  quel excs d'avilissement m'aura, par degrs, conduite une
passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable  bien des
gards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'tre jamais malheureuse, il
faut toujours svrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en
impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-mme tombe, 
quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connot pas. Ses
parens[4] lui ont dit: La naissance, le rang et l'or constituent le
bonheur; tu ne peux manquer d'tre heureuse, puisque, sans cesser d'tre
noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut tre qu'un homme de
mrite, puisqu'il est homme de qualit. La jeune pouse, trop tt
dsabuse, ne trouve que ridicules et vices o elle attendoit talens
agrables et qualits brillantes; le luxe qui l'environne, les titres
qui la dcorent, offrent  ses ennuis des distractions bien
insuffisantes, bien passagres. Dj, peut-tre, ses yeux ont distingu,
son coeur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie.
Alors, si le matre imprieux qu'elle s'est donn prtend encore user
quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens
repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortune victime, caressant
jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gmira de prostituer 
celui qui le profane un bien qu'un autre mriteroit sans doute et
sauroit mieux apprcier. L'poux volage, au contraire, aprs l'avoir
longtemps nglige, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il
faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un clibat prmatur,
ou qu'elle s'expose aux plaisirs prilleux de l'union vivement
souhaite. Retenue par ses devoirs, mais domine par son penchant,
tourmente de plus d'une crainte, mais vivement sollicite par l'amour,
s'imposera-t-elle longtemps des privations pnibles sans aucun
ddommagement? Supposons qu'elle rsiste, le hasard ne lui garde-t-il
pas, comme  moi, quelque sduction toute-puissante, quelque invitable
danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs
annes de combats, elle le perdra sans retour: car, aprs la premire
faute, quelle femme peut s'arrter? Faublas, elle adorera celui qui la
lui fit commettre. Rassure par quelques prcautions inutiles, elle
ngligera les plus ncessaires. Ses prils, devenus plus imminens, ne
l'effrayeront plus. Bientt compromise par un vnement imprvu,
peut-tre immole par un lche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet
cher  son coeur, et se verra publiquement diffame! Voil, mon ami,
voil quel est le sort des femmes, dans cette France o l'on prtend
qu'elles rgnent!

  [4] Dcrtez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier
    leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chane ds le
    lendemain.

Ainsi je me vis sacrifie, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus
entrane quand vous partes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si
douce, qui m'et dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abme au
fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le dsespoir?...
Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hlas! vous brlez de
vous runir  ma rivale fortune. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui
demeurer toujours fidle! que celle-l du moins ne soit pas
malheureuse!... Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps
livr aux perfides insinuations de l'infme Rosambert. Gardez-vous de
l'couter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami,
le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa socit le got des
occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit
l'art dtestable des sductions, des perfides noirceurs, des trahisons
lches... Peut-tre il vous parot trange d'entendre Mme de B... vous
moraliser; mais c'est encore une de ces singularits que vous
rservoient votre heureux destin et ma bizarre toile. Faublas, je vous
l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altrer au
sein de l'oisivet corruptrice et de la dbauche avilissante les dons
prcieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de
dvelopper. Eh! mon ami, tant d'hommes trs ordinaires savent corrompre
des beauts qui ne demandent qu' cder. Ds que tu le voudras, je le
sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des
femmes; mais il te convient d'ambitionner des succs plus dignes d'un
grand coeur. Un jeune homme tel que toi peut prtendre  tout et tout
embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire
t'attend dans nos armes: descends dans la carrire, et marche  pas de
gant; que tes ennemis se voient rduits au silence; que tes rivaux
soient forcs  l'admiration. Tes premiers succs apporteront  ma
douleur un premier adoucissement; les loges que tu mriteras, je
croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra
l'estime de moi-mme; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire
oprera ma rhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai
dire partout: Oui, je l'avoue, je me suis dshonore, mais c'toit pour
lui!

Mme de B... venoit de faire passer dans mon me le noble enthousiasme
dont la sienne toit enflamme: entran par une force suprieure,
j'allois me prcipiter dans ses bras, elle me retint.

Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me
souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma
jeunesse, tourmente de tant de peines cruelles, eut quelques beaux
jours, ce fut  vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur
la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le
moins prvu m'a claire en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale
exprience! il ne faut point esprer de trouver le bonheur dans un
attachement illgitime. Chevalier, la foible marquise de B... n'est
plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque nergie,
uniquement occupe du soin d'assurer sa vengeance et de prparer votre
avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse. Elle me
donna un baiser sur le front, et s'en alla par la chemine.

Oui, c'toit par l qu'elle entroit chez moi: au fond de l'tre, la
plaque, en tombant, dcouvroit une espce de soupirail assez large pour
que la marquise passt librement. Eh! que des gens qui ne savent rien
n'aillent pas attribuer  ma belle matresse cette ingnieuse invention:
dans ce sicle fcond en dcouvertes utiles, longtemps avant Mme de
B..., une chemine fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beaut
captive, dont le nom, devenu clbre, ne prira point.

Le jour qui succda  cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes
nouvelles: avant midi je reus de Rosambert une lettre que d'abord je ne
voulus pas lire. Le seul Desprez toit chez moi quand on me la remit.
Tenez, Dumont, voil une criture que je reconnois, faites-moi le
plaisir de porter  Mme de B... cette lettre: dites-lui que je ne veux
pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer  son gr.

Dumont partit pour revenir un quart d'heure aprs. Madame la marquise me
faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de
m'tre aperu que j'avois eu trois tages  monter, et je me serois
probablement bris la tte contre les lambris de son nouvel appartement,
si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me
trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B..., sa tristesse,
son abattement, sa pleur. Je lui demandai comment elle avoit pass la
fin de la dernire nuit. Hlas! dit-elle, comme j'en passerai dsormais
beaucoup d'autres; et, me prsentant un papier baign de ses larmes,
elle ajouta: Voici la digne ptre de mon lche perscuteur: mon ami,
j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez,
lisez tout haut.--Tout haut!--Ce sera de votre part une cruelle
complaisance, mais je l'exige.--Permettez...--Faublas, accordez-moi
cette dernire grce.--Cependant...--Chevalier, je le veux.

  _Respectez enfin votre matre, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu
  frapper un grand coup mdit depuis plus d'un mois. Lisez et admirez.
  Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu
  est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps aprs,
  vous-mme m'crivez qu'un revenant  la fois discret et familier vous
  rend des visites intresses; moi qui connois bien l'entreprenante
  marquise, je conjecture, je souponne et je m'informe: bientt je sais
  et je me garde bien de vous dire que Mme de B... a disparu le jour
  mme de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous
  et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisment les torts d'une aussi
  aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le coeur sa piquante
  infidlit._

Mon infidlit? s'cria la marquise; comme si jamais... Le fat!
l'insolent!... Mais continuez, mon ami, continuez.

  _J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complte et douce
  autant que difficile; je me hte de gurir et je prends la poste. Pour
  amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon
  ami; je me suis vu forc d'employer cette petite ruse innocente, que
  sans doute vous me pardonnez._

  _Ce matin, pourtant, je suis inquiet: aprs mon dpart, qu'a-t-elle
  dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile  saisir le
  seul parti convenable  la circonstance, elle aura jou la douleur
  touchante, le dsespoir inquitant, l'intressant repentir. Je parie
  que, toujours crdule et compatissant au mme degr, il aura
  sincrement partag la tribulation de son innocente matresse
  tratreusement viole. Je parie que l'ingrat ne souponne pas encore
  l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je
  l'arrache  la matresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage 
  l'pouse qu'il chrit._

  _Faublas, par un juste dcret du sort, Mme de B... revient  son
  premier matre._

A son premier matre, interrompit Mme de B..., cela n'est pas vrai!

  _Un adroit voleur s'toit depuis dix mois tabli chez moi. Je l'en ai
  chass par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentr
  dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vtre; Sophie
  attend son librateur, Mme de Faublas gmit enferme dans le couvent
  de ***, faubourg Saint-Germain,  Paris. Vous devinerez pourquoi je
  n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez,
  mon ami, dguisez-vous, courez  la capitale; et, quand vous
  embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle
  doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitt revu. Je
  suis votre ami, etc._

Ma femme au couvent de ***,  Paris! m'criai-je en finissant la
lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!--Cruel
enfant, me rpondit-elle avec un mouvement passionn qui exprimoit et
son amour et son dsespoir; cruel enfant! c'toit donc vous qui deviez
me porter le dernier coup!

                   *       *       *       *       *

J'allois tomber  ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon
tourderie; mais, son trouble s'tant  l'instant dissip, elle me
demanda avec plus de fermet ce que je comptois faire et quels services
j'attendois de son amiti. Je lui tmoignai le vif dsir de retourner 
Paris; elle parut pouvante des prils qui m'y attendoient, et me parla
des inquitudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que
vraisemblablement je quittois mon pre pour une quinzaine seulement, et
qu'en usant de quelques prcautions sages je pouvois esprer d'chapper
aux prils que mon retour dans la capitale entranoit effectivement. Mme
de B... ne se rendoit pas. Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme,
dsespre, se meurt peut-tre; je ne connois pour moi-mme aucun danger
plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la
secourir.--Ce n'est point  moi, rpondit-elle en soupirant, qu'il
convient de blmer les imprudences que la plus imprieuse des passions
fait commettre. Puiss-je, devenue la confidente de vos tmrits, ne
jamais regretter en secret le temps, peut-tre heureux, o j'en hasardai
de pareilles! Allez, mon cher Faublas,  travers mille prils, chercher
cette jeune Sophie dont la beaut m'a cot tant de larmes. O destine
vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous runir, prendre autant
de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous sparer.
L'inquite amiti, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidr. Je
veux, autant qu'il me sera possible, carter les dangers dont je vous
vois environn, et prparer les beaux jours qui vous sont promis. De
toutes les prcautions, la premire et la plus ncessaire est celle de
votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et
convenable; je me charge de tous les apprts de votre dpart. Le mien,
dont l'heure toit fixe, sera remis  demain  cause de vous.
Quittez-moi, mon ami, dites  Desprez qu'il monte me parler;
attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.

Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte.
D'abord elle me fit ter mon habit, et d'un petit paquet mystrieusement
ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitt affubl.
Une _batiste_ menteuse, avec art dispose, parut recler le trsor d'un
sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, dj couvert d'un
bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et lger,  travers
lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui
me dguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et
plaisir je l'entendis touffer un soupir douloureux et tendre! que de
fois ses yeux mouills de larmes se baissrent pour viter la rencontre
des miens! que de fois sa main tremblante s'arrta sur quelque partie de
mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette
main si jolie n'toit pas encore assez lente; moi qui, doucement pench
sur mon intressante amie, jouissois en silence de son motion
dlicieuse  mon coeur, comme je me sentis press du vif dsir
d'teindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma
Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus ncessaire
 ma vertu chancelante, et mme je dois, pour m'en punir, l'avouer
franchement, si j'avois t bien intimement persuad que Mme de B...,
non moins foible que moi... Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre,
et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gr de n'avoir pas mis
 cette rude preuve le courage de la marquise et la fidlit de ton
poux.

Mme de B..., quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien  mon
dguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me
dit: Adieu, partez, rentrez en France, volez  Paris; dans deux heures
je vous suis, deux heures aprs vous j'entre dans la capitale...
Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la mme ville va
nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je
veillerai sur vous, je prviendrai le pril, ou je l'carterai; ma
tendresse inquite... Vous verrez, vous verrez si je suis vritablement
votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honor  l'htel
de _l'Empereur_; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part
quelqu'un  qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier,
coutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas
d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me
rcompenser de mes soins: c'est de n'en pas dtruire l'effet par de
folles tmrits. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la
route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-tre! Tenez,
mon ami,  tout hasard, prenez vos pistolets. Quant  ce meuble,
ajouta-t-elle en me montrant mon pe pendue au chevet de mon lit, ce ne
peut jamais tre celui d'une religieuse, permettez-moi de me
l'approprier.

J'allai la dtacher et la lui prsentai: elle la saisit avec transport,
la tira promptement, parut prendre plaisir  considrer sa fine trempe;
puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'tant empare de ma main
qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable:
Grand merci, me dit-elle du ton le plus vhment, je serai digne de ce
prsent.

Sans attendre ma rponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous
descendmes en silence; sans bruit nous traversmes le jardin dont la
petite porte s'ouvrit ds que nous parmes: je vis une chaise de poste
qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me
fermrent la bouche; j'esprois au moins lui rendre ses tendres
caresses, mais, plus prompte que l'clair, elle s'arracha de mes bras,
ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis,
je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que
d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre
runion!

                   *       *       *       *       *




Il toit  peu prs cinq heures du matin: nous entrmes  la pointe du
jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays o il
s'est fait une fcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le
reconnot; il lui semble impossible que son inquitante aventure, crite
sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il toit
tout simple qu'une religieuse courant la poste ft curieusement
remarque. Voil ce que je me dis  moi-mme aux environs de Longwy,
premire place frontire, o je crus m'apercevoir que j'tois observ.
Ces belles rflexions m'ayant rassur, je me livrai aux trompeuses
douceurs d'un sommeil, hlas! trop court;  quelques centaines de pas,
ma chaise fut environne; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent
mes portires brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me
reconnotre, on se prcipita dans la voiture, on me saisit, on me lia;
les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent
un reste de considration pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils
imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment
ils ne croyoient point arme, ne me fouillrent pas; mais la troupe
sacrilge osa souiller ma sainte _tamine_, en l'enveloppant d'un
manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bnit sous une
toile grossire et profane. Leur chef s'assit cavalirement prs de moi,
le postillon eut ordre d'avancer.

O me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui
veilloit sur moi n'toit pas plus touch de mes questions que de mes
plaintes. L'espce de serviette dont ma tte restoit enveloppe ne me
laissoit parvenir qu'une lumire trop foible pour que je pusse rien
distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et
j'en augurois trs raisonnablement que, pour plus grande sret, des
soldats m'escortoient. Une fois mme, tandis que la troupe, un instant
arrte, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis
quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. O me
conduisoit-on?

La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai
calcul que nous avions fait route pendant trente-six heures  peu prs:
trente-six sicles ne parotroient pas plus longs! Que d'affreuses
inquitudes m'agitoient!  quelles rflexions j'tois livr! Je me
voyois environn de juges! j'entendois prononcer l'arrt terrible,
j'apercevois le fatal chafaud! quelle situation!... Ce n'toit pas pour
moi seul que je frmissois: non, mon pre, je songeois  cette lettre
que j'avois laisse pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous
promettois de revenir bientt.

Hlas! peut-tre votre fils ne devoit plus vous embrasser!

Ce n'toit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune
pouse, non, je songeois  tes appas encore naissans,  notre hymne si
court,  nos doux liens sitt rompus. En supposant que ma dplorable fin
n'entrant pas ta fin prmature, du moins, j'en tois sr, tu
resterois fidle  ma mmoire; jamais personne n'auroit  se glorifier
d'avoir pous la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur
le sort d'une enfant de quinze ans, condamne aux ennuis d'une viduit
qui pouvoit durer plus d'un demi-sicle, et rduite  regretter si
longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.

Enfin nous arrivmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois
deviner o. Je ne pouvois,  travers la toile dont mon visage toit
couvert, et dans les tnbres de la nuit, examiner les lieux. Au dfaut
de mes yeux, j'exerois mes oreilles, j'coutois avec autant de
curiosit que d'inquitude. J'entendois le fracas des portes, le bruit
des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs
personnes accourues de divers cts. L'endroit o l'on me dposa me
parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois;
assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'toit impossible
d'entendre; et mes oreilles toient seulement frappes de cette espce
de gmissement sourd et prolong que produit dans un lieu vaste,
ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutum de plusieurs voix
runies.

Quelqu'un, s'tant approch, se pencha  mon oreille, et, d'un ton fort
doux, m'adressa ces paroles en mme temps consolantes et terribles:
Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?

L'instant d'aprs j'entendis le son d'une cloche funbre; il me sembla
que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au
tumultueux brouhaha d'une grande assemble, succda tout  coup un
profond silence qui dura quelque temps. Mon me s'en mut, mon
imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu...

Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.

Une voix grle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un
_Ave Maria_. Un _Ave Maria_! Trois fois je me fis rpter cet trange
commandement, et trois fois ma langue embarrasse refusa d'obir: je ne
pus, dans mon trouble extrme, me rappeler une syllabe de l'oraison
demande. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit rpter mot pour mot.
Ensuite commena le court interrogatoire dont voici l'exact
procs-verbal:

D'o venez-vous?--Que sais-je? Demandez-le  ceux qui m'ont
amen.--Qu'avez-vous fait depuis que vous tes sorti d'ici?--Ici? Je n'y
suis peut-tre jamais venu! O suis-je?--N'avez-vous pas sduit Mlle de
Pontis?--Mlle de Pontis! O Sophie!...--Oui, Sophie de Pontis: vous la
connoissez?--J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je
l'aurois adore et non sduite.--Connoissez-vous le chevalier de
Faublas?--Ce nom-l est venu jusqu' moi.--Derneval, le
connoissez-vous?--Non.

Ce non, rpt par plusieurs voix, circula dans l'assemble. Ne vous
appelez-vous pas Dorothe?--Non.

Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit
reprit: Qu'on lui te cette serviette, et qu'on lve son voile.

L'ordre aussitt s'excute, et quel spectacle vient m'tonner! Devant un
autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont
ranges  la file plus de cinquante... Mes yeux ne me trompent-ils pas?
Non, ce n'est pas un rve de mon imagination gare. Plus je regarde, et
plus je vois que cinquante religieuses sont l qui m'examinent; je les
entends mme s'crier en choeur: Ce n'est pas elle!

Ce n'est pas elle! rpta celle qui paroissoit prsider l'assemble.
L'affaire est embarrassante, continua-t-elle aprs un moment de
rflexion; il faut en crire ds ce soir  nos suprieures. Demain nous
recevrons leur rponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que
l'une de nos soeurs veille auprs d'elle.

Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportrent. Je n'avois garde
de rsister: j'tois li d'abord, et puis je trouvois la voiture assez
douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois
plaisir  les regarder. Dans le grand nombre de ces visages fminins,
j'en voyois de trs respectables par leur forme, et de trs prcieux par
leur antiquit. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris,
jaune, vert plus ou moins fonc; celui-ci toit commun, celui-l
singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'oeil j'en
lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'loigner les
ides funestes qui tout  l'heure portoient l'pouvante au fond de mon
me, et, quoique ma situation ft encore inquitante, ma foi! je n'y
songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune
circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je
n'ai pu voir de prs plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues
distractions.

Cependant on me promenoit,  la clart des flambeaux, dans un long
souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprs on ouvrit
une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'toit une espce de
cellule o se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut
allume, on fit donner une chaise  la soeur Ursule,  qui les
vnrables, en s'en allant, recommandrent de prier religieusement prs
de moi jusqu'au lendemain matin.

O mon toile! grces te soient rendues! De tous les jolis visages que
j'avois distingus, celui d'Ursule toit le plus charmant. Quel teint!
quel clat! quelle fracheur! que de douceur dans son regard timide! que
d'innocence sur son front ingnu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie,
on ne voit pas de ces figures-l dans le monde; et du jour que, dans les
bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des
femmes, Ursule dut tre proclame la plus jolie des filles.

Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquitude que celle dont il
falloit ressentir le vif attrait prs de cette beaut si touchante.
Quoique trs fatigu, je n'prouvai plus le besoin du sommeil; et puis
il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de
Rosambert, docile lve de Mme de B..., c'est ici qu'il te faut montrer
digne de tes matres. Le triomphe peut te parotre difficile, mais enfin
la carrire est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que
le hasard propose en ce moment  l'loquence: une fille charmante et la
libert! Si jamais sduction fut excusable, assurment voici le cas.

Prlat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dvotement ce mchant
livre, si vous tes aussi tourdi que son jeune auteur, composez de quoi
remplir les six pages suivantes; mais prenez garde  la censure, elle ne
permet pas de tout imprimer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de
charger ses mains des liens dont elle avoit dbarrass les miennes; je
prparois  regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. Un
moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous rpter vos dernires
instructions, qu'il faut bien retenir. Guid par la foible lueur de
cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de
parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir,
vous dtournerez  gauche; bientt vous arriverez  cette trappe que
nous avons eu tant de peine  lever; tout prs de l, sous le hangar de
la petite cour, vous prendrez l'chelle du jardinier; enfin, avec cette
clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et
veuille le Ciel vous prserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore
une prcaution ncessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que
moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employ la force afin de
vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter  l'entre du
cachot l'un des deux pistolets que la marchausse vous a si
heureusement laisss. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est dj tard.
Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes
paroles, le feu de ton regard brle mon coeur, mon me repose dans la
tienne. Couvre-moi le visage, et hte-toi de sortir d'ici.

J'eus quelque peine  ne pas lui dsobir; il fallut bien m'y dcider
pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de
manire  faire croire qu'on avoit ainsi envelopp le visage de la
pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu
de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libratrice,
 peu prs tranquille sur son sort, quoi qu'il pt arriver, mais encore
fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque,
aprs avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe,
travers la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que
je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnot aussi.

Cette partie du mur o je place l'chelle que je porte est celle que
Derneval et moi nous avons si souvent escalade ensemble; derrire est
la rue ***; c'est par l que je compte m'en aller. Voici le pavillon;
voici l'alle couverte: votre coeur n'est-il pas mu? Le mien palpite,
et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade
chrie o soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'prouve! un
trouble religieux, un saint respect ml d'attendrissement! Ces lieux
sont pleins de sa prsence et des monumens de nos amours. Elle rvoit
ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut l qu'elle se trouva
mal; ce fut l-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle
venoit s'asseoir dans les heures de rcration, pour que nous pussions
nous voir  travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place o je la
joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel panchement, nous
confondions souvent nos soupirs et nos pleurs... Plus loin... Oui, le
voil, c'est lui!... Je l'ai salu d'un cri de reconnoissance et de
joie; ne le voyez-vous pas, le _marronnier propice_, cet arbre consacr
par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses
rameaux tutlaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon
chiffre et celui de ma femme... De ma femme! ah! nous tions amans, et
nous vivions runis! nous sommes poux, et nous languissons spars!
spars!... Je vole vers elle... Grand Dieu! le jour va bientt
parotre, et, si l'on me dcouvre ici, je suis perdu.

Je courus  mon chelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, 
cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affubl.
Dj cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du
ct de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je
redescendis prcipitamment, fort embarrass de savoir par o je
sortirois. Il ne falloit pas songer  me sauver chez M. Fremont, o
j'tois trop connu, et je ne savois par qui toit habite la maison que
je voyois  ct de la sienne; mais, quel qu'en ft le propritaire,
aucun sjour ne pouvoit tre plus dangereux pour moi que celui du
couvent: je me dterminai donc  planter mon chelle le long du mur
mitoyen.

Pour faire avec moins de difficult ma prilleuse incursion, je songe 
quitter l'ample vtement qui gne tous mes mouvemens; mais un lger
bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps  me
dshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant
promptement  califourchon sur le chaperon, j'enlve l'chelle, que je
veux planter de l'autre ct. A l'instant o je la tiens en l'air, je
crois apercevoir quelqu'un prs de la grille du jardin que je quitte.
Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'chelle m'chappe et tombe; me
voil, dans un quipage trs incommode,  cheval sur un mur.
Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'pouvanter; le
temps presse, il n'y a pas  dlibrer, je me prcipite.

Au bruit de la double chute de mon chelle et de mon individu, une jeune
fille, en joli caraco, est sortie de derrire une charmille o elle se
tenoit cache. D'abord elle venoit droit  moi; soudain elle s'arrte,
comme si elle toit aussi pouvante que surprise, et elle se couvre le
visage de ses deux mains avant que je sois assez prs d'elle pour
distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en
implorant son secours, je baise, l'une aprs l'autre, les deux petites
mains que je voudrois carter pour voir la figure apparemment jolie
qu'elles me cachent.

Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se dguise ainsi! Ah!
faquin, je vous apprendrai  venir en conter  ma matresse.

Comme je me retourne pour regarder d'o part la voix menaante, je sens
mes paules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me
rgaloit de coups de bton. Il est vrai que j'en reus plusieurs avant
d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez
dcider si mon honneur, involontairement outrag, fut suffisamment veng
par la rparation  laquelle je forai mes brusques agresseurs.

Ils toient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, ds qu'aprs avoir
recul quelques pas j'eus montr le redoutable instrument dont je venois
de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit 
peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits
enfans de jolie figure, un de ces jockeys lgans, qui, majestueusement
courbs sur le fate menaant d'un cabriolet colossal, font de gentilles
grimaces aux passans que leur matre clabousse, ou d'une voix douce et
fute crient _gare_  ceux qu'il crase. Je ne donnai qu'un coup d'oeil
au second: c'toit un de ces grands coquins insolens et lches que le
luxe enlve  l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons
pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renverses prs
des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de
nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de _monsieur_;
pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de _madame_. Le
troisime s'attira toute mon attention; sa mise toit en mme temps
simple et recherche, indcente et jolie; il avoit dans son maintien
quelque noblesse et beaucoup de grce; son air conservoit quelque chose
d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il toit le matre des
deux autres. Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous
permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre rsistance,
je vous tue. Faites-moi la grce de me rpondre. tes-vous
gentilhomme?--Oui, Monsieur.--Votre nom?--Le vicomte de
Valbrun.--Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on
m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure,
dont le commencement m'a t si dsagrable, finira-t-elle heureusement
pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas  moi que vous en
vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outrag:
Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offens veut du
sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet;
cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre diffrend sans
sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre
domestique et votre jockey.

M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'loignrent. Soudain je
fus au matre, et, lui prsentant un de mes poings ferm: Il y a l
dedans, Monsieur, quelques pices de monnoie: _pair_ ou _non_. Si vous
devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez  bout portant. Si
vous ne devinez pas, Vicomte, je vous dclare que vous tes
mort.--_Pair_, dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontr juste...
Adieu, mon pre!  ma Sophie! adieu, pour jamais!... M. de Valbrun, en
prenant le pistolet que je lui prsentois, s'cria: Non, Monsieur, non;
vous reverrez votre pre et Sophie. Il tira son coup en l'air, et,
tombant  mes genoux: tonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc
tes-vous? Que de noblesse et d'intrpidit! Je serois trop inexcusable
si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard
qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon. Je
m'efforois de le relever. Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point
cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassur sur vos
dispositions.--Vicomte, vous me demandez grce quand vous m'avez laiss
la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai
charm d'obtenir votre amiti.--A qui ai-je le bonheur de parler?--Je ne
puis vous le dire; je me ferai connotre dans un temps plus heureux,
souffrez que je me retire.--Comment! avec cette robe de religieuse?
Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un
moment.

En effet, il toit impossible que je sortisse dans l'quipage o je me
trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.

                   *       *       *       *       *




Cependant la jeune fille qui avoit caus tout le dsordre toit demeure
 quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle
vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. Quelle pudeur!
lui dit le vicomte, comme cela est intressant! Vous concevez, ma mie,
que je ne suis pas la dupe de cet air-l! Je voulois bien, comme cela se
pratique dans une petite maison, vous cder quelquefois  d'honntes
gens qui sont mes amis; mais nous tions convenus que vous ne vous
donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre matre ne se
soucie point d'tre le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau
monsieur qui vous plat, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Ds ce
soir nous nous sparerons, Mademoiselle Justine...

[Illustration: APPARITION DE JUSTINE]

A ce nom qui sonnoit si doucement  mon oreille, j'interrompis M. de
Valbrun: Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier... Monsieur
le vicomte, me permettez-vous d'claircir un doute? Il m'assura que je
lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'cartai ses
mains trop discrtes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pt
bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure
chiffonne, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donn du souci.

FAUBLAS.

Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?

JUSTINE.

Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.

LE VICOMTE DE VALBRUN.

Monsieur de Faublas!... Il est joli, noble, vaillant et gnreux. Il
croyoit toucher  son heure suprme et nommoit Sophie! Cent fois
j'aurois d le reconnotre. (_Il vint  moi et me prit la main._) Brave
et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manires votre
rputation brillante: je ne suis point tonn qu'une charmante femme se
soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment tes-vous
ici? comment, aprs l'clat du plus fcheux duel, osez-vous parotre
dans la capitale? Il faut qu'un grand intrt vous y entrane...
Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le
vicomte de Valbrun comme le plus dvou de vos amis. D'abord, o
allez-vous?

FAUBLAS.

A l'htel de _l'Empereur_, rue de Grenelle.

LE VICOMTE.

Un htel garni! et dans le quartier de Paris le plus habit!
gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous tes connu: vous
oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt
pas sans tre arrt.

                   *       *       *       *       *

Le vicomte avoit raison peut-tre; mais je ne sentois que le vif dsir
de hter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. Eh
bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille  la
dcouverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez
monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez
soin qu'il ne manque de rien.

Ds que le vicomte fut sorti, je demandai  Justine quel toit
prcisment son emploi dans le lieu o je la rencontrois. C'est ici, me
dit-elle en bgayant, la petite maison de M. de Valbrun.--J'entends! tu
es, dans ce temple de la volupt, l'idole qu'on encense! Mademoiselle,
vous tes assez jolie pour cela.--Monsieur de Faublas, vous me faites
des complimens.--Comment ta fortune a-t-elle si fort chang en si peu de
temps?--Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espce de
rputation, c'toit  qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les
prtendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable...--Le plus aimable!
et dj tu lui fais de mauvais tours!--Moi! point du tout, je vous
assure; c'est qu'il est trs jaloux, monsieur le vicomte!--Mais ce
coiffeur?--Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe
d'un tre comme celui-l!--Comment donc! Justine, de la fiert!... Mais
que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?--Prendre
l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se
fche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrasse de trouver des
places...--Oui, des places, dans des petites maisons?--Dame, je veux
faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie?
J'aime bien mieux tre la matresse de quelque seigneur qui me fera un
sort honnte, et...--Voil ce qui s'appelle solidement penser, Justine.
Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lchement nos amours,
perfide... Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.--Oh! non,
rpondit-elle d'un ton caressant, je suis charme de votre retour et de
cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sr d'tre aim
chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on
se montrera jamais intresse.--Voil, mon enfant, un discours bien
tendre et un procd bien noble; il me reste pourtant quelque doute.
Tiens, ce La Jeunesse...--N'en parlons point.--Si fait, parlons-en, et
ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu
inhumainement sacrifi ton prtendu?--Srement, dit-elle en riant; je
n'pouse plus que des gens de qualit, moi!

J'allois rpondre quand M. de Valbrun rentra. Ne vous avisez pas de
sortir, me dit-il, la rue est certainement garde. J'ai vu plusieurs
escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rder dans les
environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journe ici,
je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine,
je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me
rendre un vritable service, vous accepterez dans mon htel un asile qui
ne sera pas viol. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de
ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me
traiteriez moi-mme, et je vous pardonne,  sa considration, vos
promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon
jockey et La Jeunesse.--Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin
dont vous tiez accompagn au jardin, c'est La Jeunesse?--Le
connoissez-vous?--Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B...
Parle donc, Justine, n'est-ce pas le mme?--Oui,... Monsieur de
Faublas... Un bon sujet... Un excellent domestique...--C'est toi qui
l'as donn  monsieur le vicomte?--Oui, Monsieur de Faublas.--Bien, mon
enfant, trs bien. Tu lui as fait l un vritable cadeau.

Le vicomte, en me disant adieu, me prvint qu'avant de sortir il alloit
soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de
n'ouvrir  qui que ce ft.

Ds que nous fmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle
espce d'amusement je comptois remplir ma matine. Mon enfant, je
djeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir.
Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me rveillant je
trouve  dner. Elle plit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton
dolent: Vous tes donc fch contre moi?--Non, ma petite, je ne suis
pas fch; mais j'ai grand besoin de repos. Elle soupira plus fort, me
prit par la main, et me conduisit dans une chambre  coucher, commode,
recherche, galante plus que le galant boudoir de Mme de B... Et moi
aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de rminiscence. Justine,
reste l, paroissoit rflchir et m'examinoit attentivement. Je la
priai de se retirer; elle se le fit rpter deux fois, et m'obit enfin
en me lanant un regard qui disoit plus que bien des reproches.

Il n'y avoit pas longtemps que j'tois couch, quand on m'apporta une
tasse de chocolat. Sensible  cette attention de la matresse du logis,
je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer,
seulement vtue d'une gaze lgre. Dj voluptueuse comme une grande
dame, non moins dlicate dans ses plaisirs raffins, la petite crature
faisoit fermer les volets de manire que le plus foible jour ne pt
pntrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirs, on plaa les
bougies devant les glaces, l'encens brla dans la cassolette. Tout cela
se faisoit sans qu'on daignt rpondre un mot  mes frquentes
questions; mais, ds que le jockey se fut retir, Justine me dit que son
premier devoir toit d'obir  monsieur le vicomte, et sa plus douce
envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus
prompte que l'clair, elle s'lana prs de moi; plus caressante que le
zphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La
Jeunesse, et... Ne crains rien, ma charmante femme; prs d'un aussi
mprisable nom je ne placerai pas ton nom rvr.

Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends dtailler
la foule des motifs que j'avois de rsister; mais des moyens, vous n'en
parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi:
l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous
ne sachiez pas succomber  des tentations aussi prochaines, aussi
pressantes, dites-moi donc comment vous faites.

Peut-tre, comme je fis, hlas! vous laissez chapper l'occasion, aprs
avoir multipli d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis
 tes appas, qui le mritoient moins que jamais, jolie petite Justine!
et assurment ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante,
patiente, empresse, autant que tu me trouvas foible, languissant et
malheureux. Pour se voir rduit  cet excs d'abattement qui faisoit
alors ma honte et le dsespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi
couru la poste pendant trente-six heures, cahot dans une mchante
voiture, tourment de mille inquitudes, nourri seulement de bouillon;
il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un
entretien trs vif avec une nonne charmante,... et trs bavarde, bavarde
comme on l'est au clotre en pareil cas!

Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa
surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve chang! Il me
parut que, si cette exclamation chappe  la tendre vracit de Justine
renfermoit l'amre critique du prsent, elle offroit aussi, dans son
double sens, l'obligeant loge du pass; mais, comme je me sentois aussi
plus capable de mriter le compliment que de me justifier du reproche,
je pris le sage parti de m'endormir sans observations prparatoires.

Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment
que, si elle prenoit la peine de me rveiller, ce seroit trs
gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment prs de moi,
puisqu'en me rveillant je la sentis  mes cts: je ne la vis pas, car
les bougies toient teintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que
je dormois. Il me sembla qu'il toit temps de dner, je sentois le vif
aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier
dsir, je priai Justine de me faire apporter  manger. Elle se prparoit
 me quitter, quand je me surpris quelque vellit de rparer mes torts
envers elle; je crus mme qu'il falloit commencer par l, et je lui fis
part de cette seconde rflexion, qui me parut lui tre plus agrable que
la premire. Elle accueillit ma proposition avec une ptulance qui ne
lui toit pas ordinaire, ce qui me fit prsumer que sans doute elle
imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps  perdre. Quelque diligence
qu'elle ft pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il toit
dcid qu'aprs avoir essentiellement manqu  tout le beau sexe des
_Petites Maisons_, dans la personne d'une des plus gentilles cratures
qui jamais s'y ft trouve, je me verrois contraint de quitter ma
dsole compagne avant d'avoir pu rtablir sa rputation et la mienne, 
la fois compromises. Au moment o cette fille si attentive, si digne de
rcompense, alloit peut-tre recevoir le prix de ses soins gnreux, il
se fit  la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit 
coups redoubls. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altre, nous dit
qu'on demandoit  entrer au nom du roi.

Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite,
donne-moi le temps de me sauver.--Vous sauver! o?--Je n'en sais rien,
mais qu'on n'ouvre pas.--Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire
porter une chelle, escaladez le mur  droite; et, si notre voisine la
_dvote_, Mme Desglins, est tente de vous recevoir aussi bien que moi,
efforcez-vous de la rcompenser mieux.--Justine, coute donc.--Eh
bien?--Tche de faire passer de mes nouvelles  Mme de B... J'ignore ce
que je vais devenir, mais c'est gal; mande-lui toujours que je suis 
Paris, que tu m'as vu.

Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumire, je me
suis promptement empar de la pice la plus essentielle de l'habillement
masculin, pice dont l'exacte biensance m'ordonne de vous laisser
deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre,
_le vtement ncessaire_. Comme je me prpare  m'en couvrir, j'entends
le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.

Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait
prparer, je ne prends que l'pe de M. Valbrun; en une seconde, ma main
droite est arme du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un
bouclier, porte le vtement ncessaire. Je m'lance sur l'escalier, je
me prcipite dans la cour, je vole au bout du jardin.

La Jeunesse me suit avec une chelle; il la plante, je monte. A la vue
de plusieurs hommes qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la
cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant  perdre; et, sans
m'amuser  considrer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrois
reconnotre parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de
l'autre ct du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour la petite
contusion que je viens de me faire  la jambe?

Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au
moins dix heures du soir; je suis environn d'paisses tnbres, dans un
jardin que je ne connois pas; la seule chemise dont je me trouve couvert
ne me garantit pas du vent de bise qui souffle avec violence; je suis
tourment de mille inquitudes et je meurs de froid.

Cependant pourquoi perdre courage? A Paris comme ailleurs il n'y a pas
de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent;  plus
forte raison un enfant de famille, quand il a sa bourse pleine d'or et
l'pe  la main. Va donc, Faublas, va donc examiner un peu la maison
que tu entrevois  quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as t bien
prs de tomber.

J'avance  pas compts, sans bruit j'arrive, et doucement je ttonne.
Comment donc se fait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conois pas; mais
enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois plus de lumire,
j'entre avec confiance.

C'est vous, Monsieur le chevalier? me dit-on alors tout bas. Aussitt
je dguise ma voix en l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi
mystrieux que le sien, je rponds: Oui, c'est moi. Elle avance au
hasard sa main, qui rencontre la garde de mon pe. Vous avez l'pe 
la main?--Oui.--Est-ce qu'on vous poursuit?--Oui.--Est-ce qu'on vous a
vu passer par la brche?--Oui.--Ne le dites pas  ma matresse, elle
auroit peur.--O est-elle?--Qui? ma matresse?--Oui.--Vous le savez
bien; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur
est all  Versailles accoucher une grande dame; il ne reviendra que
demain.--Bon. Mne-moi chez ta matresse.--Ne savez-vous pas les
tres?--Oui; mais j'ai eu peur, ma tte n'y est plus; conduis-moi... L,
bien, par la main.

A peine avons-nous fait quatre pas que la femme de chambre, en ouvrant
une seconde porte, dit: Madame, c'est lui.

La dame du logis m'adresse la parole: Tu viens bien tard ce soir, mon
cher Flourvac.--Impossible plus tt.--Ils t'ont retenu?--Oui.--Eh bien!
o donc es-tu?--Je viens.--Qui t'arrte?--Je me dshabille.

Vous savez que je n'avois pas besoin de me dshabiller, vous  qui j'ai
cont que ma main gauche portoit mon unique vtement; mais convenez que
je ne devois marcher qu'avec beaucoup de prcaution et de lenteur dans
une chambre pour moi nouvelle o, trs heureusement, il n'y avoit plus
ni feu ni lumire. Enfin, parvenu jusqu'au pied du lit, je dpose
doucement par terre le vtement ncessaire et mon pe; puis, soulevant
une molle couverture dont l'dredon propice va me rchauffer, je tombe
dans les bras d'une inconnue, qui commence par me donner le baiser le
plus tendre.

Oh! que tu as froid! me dit-elle.--Il gle si fort!--Mon cher
chevalier!--Ma douce amie!--La rigueur de la saison ne t'empchera pas
de venir?--Srement non.--Toutes les fois que M. Desglins
dcouchera?--Oui.--Bathilde, pour t'avertir, fera toujours comme
aujourd'hui.--Bien.--N'est-ce pas ingnieusement imagin, ce petit
lampion allum sur sa fentre?--Oui.--Et ce pan de mur que j'ai fait
abattre?--Oui, j'ai pass par la brche.--Et tu y passeras plus d'une
fois, car nos voisins les _Magntiseurs_ ne la feront pas rparer de
l'hiver.--Sans doute.--N'es-tu pas content d'tre venu loger chez
eux?--Trs content.--Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est
all...--A Versailles, oui.--Nous pouvons passer ensemble la nuit
entire.--Tant mieux.--J'tois sre qu'il en seroit bien aise, mon
chevalier.--O mon amie!--Tu m'aimes toujours, Flourvac?--Tendrement.--Je
t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette aprs-dne, mon
ange.--Pourquoi?--Tu n'es pas venu me joindre au
sermon.--Impossible.--Mais ce matin j'tois bien contente; et
toi?--Ravi.--La messe ne t'a pas paru longue?--Oh! non.--Que j'avois de
plaisir  te regarder!--Et moi!--Que tu as bien fait de mettre ta chaise
 ct de la mienne!--N'est-il pas vrai?--Mais tu as mal fait de me
parler.--La raison?--Toutes ces dames qui me connoissent et qui
m'estiment, qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'glise avec un
jeune officier?--Je conois.--Tiens, mon coeur, ne viens plus me trouver
 l'glise.--Parce que?--Parce que, dans le fond, cela n'est pas bien.
Oh! vraiment, ma conscience n'est pas tranquille.--Bon!--Faire l'amour
jusque dans la maison du Seigneur!--Il est vrai que...--Prfrer
la crature au Crateur!--Vraiment!...--Et un militaire
encore!--Comment?--Si du moins c'toit un abb!--Mais...--A propos
d'abb, mon ange, as-tu fait ma commission?--Laquelle?--Tu l'as
oublie?--Laquelle?--Tu sais que le maigre m'incommode.--Eh bien?--Quoi!
Flourvac, vous ne vous souvenez pas que je vous avois pri d'aller
consulter...--Eh! oui, un mdecin.--Point du tout, un prtre.--Oui, oui,
je me rappelle...--Un prtre, pour lui demander la permission...--Il te
l'accorde.--A moi?--A qui donc?--Vous m'avez nomme, moi?--Non, une
parente.--Ah! bon... Ainsi, mon coeur, je puis donc faire gras le
vendredi et le samedi?--Oui.--Ah! que je suis aise! ah! que je te
remercie!

Le baiser qu'alors la dvote me donna me parut le plus vif de tous. J'en
avois reu beaucoup d'autres, pendant qu'occup du soin de soutenir une
conversation difficile, je m'tois efforc de ne rpondre que par de
courts monosyllabes aux questions que multiplioit l'inconnue trompe.
Cependant ses appas, quoique toujours dfendus par une toile modeste,
agissoient sur moi plus efficacement que l'dredon le plus chaud; et,
mon sang s'tant ranim, je me retrouvois ces dispositions heureuses
dont, quelques minutes auparavant, Justine et profit, si des gens
ennemis de son bonheur n'toient venus mchamment nous interrompre.
Aussitt j'essayai de prouver ma reconnoissance  l'hospitalire beaut
qui me faisoit si compltement les honneurs de chez elle. Mais qui de
vous,  ma place, s'y seroit attendu, Messieurs? on m'opposa la plus
srieuse rsistance.

Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,... vous savez nos
conventions... Ce n'est pas ainsi... Non,... non,... je ne le souffrirai
point,... je ne le veux pas.

Trs surpris de l'trange caprice de cette femme inconcevable qui, dans
l'hiver et par un temps affreux, fait escalader des murs  son amant
pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprs d'elle, je me remets 
ses cts sans dire un mot, et bientt je vais m'endormir. Bientt aussi
je l'entends qui sanglote; et, toujours  voix basse, je lui demande ce
qu'elle a. Ce que j'ai! rpond-elle, ingrat, vous ne m'aimez plus, vous
oubliez nos conditions... Prs de moi vous restez immobile... Mes
embrassemens ne vous paroissent plus dsirables, s'ils ne sont, comme
ceux des femmes vulgaires, impudiques et criminels.

Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvois pntrer le
sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la
voix qu'elle m'enseigna ce que peut-tre vous serez tonns d'apprendre.
Mes dsirs avoient t repousss d'abord, parce que j'avois
malhonntement exprim mes dsirs; parce que, d'une main profane,
j'avois voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de
cette beaut toujours modeste devoient rester envelopps. Il falloit,
sans carter, sans dranger la fine toile artistement ouverte; il
falloit, le moins indcemment et le mieux possible, embrasser de toutes
les femmes la plus vive et la plus chaste en mme temps.

Et vous, que la nature n'a favorises qu' demi, vous, qui portez une
superbe tte sur un corps trs ordinaire, ne vous moquez pas de ma
jansniste. Si vous aviez prudemment employ le moyen dont elle usoit,
peut-tre que vos poux ne vous auroient pas si vite abandonnes,
peut-tre que vos amans vous seroient demeurs plus longtemps fidles.

J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce
moyen-l que lorsqu'il ne lui en reste aucun autre; j'avoue que, pour
mon compte, je ne l'aime pas. En vain la dvote, d'une voix entrecoupe,
bgayoit entre mes bras ces mots inusits, quoique expressifs: Divins
transports! bonheur des lus! joie du paradis! je ne partageois que
mdiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vants.

Peu curieux de rechercher encore une demi-flicit, je reprends  ct
de Mme Desglins une place que je suis presque fch d'avoir quitte, et
je ne songe plus qu' l'adroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour
que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle
veuille bien me donner elle-mme de quoi chasser l'apptit dvorant dont
je me sens atteint. Mais j'aurois pu me dispenser de mettre mon esprit 
la torture: il toit dcid que j'irois souper ailleurs.

On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?... Quoi!... C'est la
voix... Cela ne se peut pas... Mais pourtant... Bon Dieu! oui, c'est la
voix du chevalier,... de mon amant... Comment cela se fait-il?... Un
inconnu! ah! l'horreur!... je suis perdue!

Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers mots qu'elle a
prononcs, je me suis jet hors du lit. Tandis qu'elle flotte
incertaine, je mets prcipitamment le _vtement ncessaire_, non pas 
mon bras gauche comme tout  l'heure, mais en son vritable lieu. Je
prends mon pe, j'avance  ttons, je pousse une porte entre-bille;
et, si je calcule bien, je dois tre maintenant dans la premire pice
o m'a d'abord reu la femme de chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui
confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui
dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais trs distinctement,
rpte sans cesse: Bathilde, ouvre-moi donc!

Cependant Mme Desglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre 
coucher, elle s'avance dans la pice o je suis; d'une voix touffe,
elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui rpondre, je
m'arrte, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher,
elle a pass tout  l'heure auprs de moi. Qui que vous soyez, dit-elle
alors, veuillez au moins m'entendre: ne me perdez pas tout  fait, fuyez
sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me
gardez le secret.

C'toit mon intention; je comptois m'lancer dehors ds que la porte
seroit ouverte; mais l'infortune dvote l'ouvre trop tard. Aprs que
Mme Desglins a tourn deux fois la clef dans la serrure,  l'instant
mme o M. de Flourvac pousse l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est
point encore couche, Bathilde, attire par le bruit qu'elle entend,
parot avec de la lumire. Quel spectacle pour chacun de nous!

La scne est dans une espce de salle  manger. Dans le fond, sur ma
gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns aprs les
autres en roulant de grands yeux bahis; en face de moi, sur le seuil de
la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile
d'tonnement; dans l'espace intermdiaire, Mme Desglins, consterne,
tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas
fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours
entirement occup de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable
de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je
m'crie: Elle est, ma foi, gentille!--La perfide! rpond l'officier
furieux; scrupuleuse dvote, il vous en faut plusieurs!

Je veux parler, je veux justifier Mme Desglins; mais le jeune homme,
peut-tre trop vif, ne m'coute pas et tire son pe, que rencontre
aussitt la mienne. Aux premires bottes, je sens que le jeune Flourvac
n'est pas fait pour lutter avec moi; bientt serr de prs, il se voit
forc de faire plusieurs pas en arrire; le jardin devient le thtre du
combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une
prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris
d'tre si vigoureusement pouss, recule toujours. Nous arrivons 
l'entre d'une alle qui me parot spacieuse: l, je romps brusquement
la mesure et je m'chappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu
redoutable, me poursuit; et, l'obscurit ne me permettant pas de courir
vite, il va bientt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de
nouveau; celui de l'ennemi, gouvern par un poignet trop foible, saute 
dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le
vaincu; le vainqueur se jette derrire une charmille et fuit.

Je vais le long du mur, cherchant la brche dont je me souviens que Mme
Desglins m'a parl: je la trouve enfin, je grimpe, et me voil dans
l'enclos _des voisins les Magntiseurs_.

Puisqu'il s'agit de vous intresser, lectrices compatissantes, je ne
dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma
position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me
plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique
davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages pais, qui
se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma
chemise, hlas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune
homme  qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par
quel temps et dans quel costume il est rduit  faire, de jardin en
jardin, la plus pnible des promenades!

Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au
bout du vaste enclos des _Magntiseurs_, arrt par une grille qui le
fermoit. Aussitt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon pe,
et d'estoc et de taille je me mis  espadonner contre les barreaux, de
manire  tout renverser s'il toit possible.

Au vacarme que je faisois un mtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans
ton norme gueule o rsonnoit une pleine basse-taille dont les chos
circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgr mon espadon,
peut-tre je serois demeur dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait
ce qu'alors on et fait de moi, suppos qu'on m'y et encore trouv
vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. En voil encore un!
s'cria-t-il; comme il est fagot! queu vtement pour l'hiver! et pis
c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois
de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout!
comme si nos anctres, qu'avoient cent fois pus d'ides que nous,
n'avoient pas inventori les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez,
Monsieur le _priambule_, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout
du moins le repos de la nuit  un pauvre portier que vous perscutisez
tout le temps que dure la sainte journe du bon Dieu. Je vous le demande
de votre grce, Monsieur _le sozambule_, allez vous coucher avec tous
ces autres... Non, pas par l,... tenez donc, par ici...

Je ne savois si je devois rpondre, quand une femme furieuse vint 
nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entranant avec elle:
Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur
qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai btise! que de
balivernes!... gni en a pas un, va, de ces chiens de _cornambules_, qui
nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.

Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai
l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de dcouvrir quelque
coin solitaire et commode o je pusse me scher et me rchauffer,
j'allai, toujours furetant, jusqu'au second tage, o, dans une immense
salle claire par des lanternes, une porte entre-bille me laissa voir
beaucoup de lits rangs  la file, et dont aucun ne paroissoit vide.
Cependant j'en dcouvris un qui l'toit; tant de besoins si pressans me
faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'
lui. L, je me dpouillai promptement du _vtement ncessaire_; il toit
tout mouill; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trsor,
je pris la sage prcaution de le cacher sous mon chevet, prs duquel je
mis mon pe; ensuite j'tai vite et je posai sur une chaise ma chemise
imprgne de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon
individu dj presque inond, et, tout nu que j'tois, je m'tendis
dlicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai
dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire
adage qui tous les jours nous dit: _Le plaisir vient de la douleur._

Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est pass, la
foule des douleurs plus petites ne tarde pas  vous assiger, et le
plaisir est promptement dtruit. Ds qu'une chaleur progressive eut
ranim mon sang, ds que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu
dgourdis, les inquitudes de l'esprit succdrent aux fatigues du
corps; je considrai avec effroi la foule des dangers qui
m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-tre menac au
dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espce de
maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la
peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment
satisfaire ce vif apptit, un moment oubli pendant mes plus grandes
anxits, mais  prsent revenu pour me crier sans relche qu'aprs les
fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la
journe qu'une tasse de chocolat?... O ma Sophie! sans doute je dois des
larmes  ton sort! tu gmis spare de l'objet de ta tendresse; mais au
moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au
moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vtemens. Il est
bien plus  plaindre, ton malheureux poux! Le moyen que sans nourriture
il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge,
sans habit et sans souliers!

Je demeurois livr  ces rflexions dsolantes, lorsque plusieurs
personnes, tant brusquement entres, s'approchrent de mon lit, qui fut
aussitt environn. Que faire en ce pril extrme? Puisqu'il n'y avoit
pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de parotre
plong dans un profond sommeil, dont les douceurs toient bien loin de
moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de
plus prs, on me mit une lumire devant les yeux. Figurez-vous quel fut
mon tonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs
tranquillement dialoguer ainsi:

Je ne le connois pas.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi, dit-elle;
mais attendez donc... Si fait, si fait,... je... je sais qui c'est,...
un nouveau venu.--De ce soir?--Oui.--Tant mieux.--Il n'a pas mauvaise
mine.--Pas du tout.--Bien! trs bien! un peu fatigu pourtant.--Cela
n'est pas tonnant, vous l'avez mis au baquet, Madame.--Oui,
rpond-elle.--C'est cela; le baquet, la dite!...--Sans doute, sans
doute.--Son sommeil est-il bien naturel?--Il n'y a qu' le lui
demander.--Oui, s'il veut le dire.--Essayons.--Soit; parlez-lui.

--Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?... Il ne rpond
pas.--Faites-lui une autre question, Madame.--Jeune homme, reprit-elle,
pourquoi tes-vous venu ici?... Allons, il ne dira mot.--Eh bien,
faisons-lui l'opration, Madame.--C'est mon avis.--Et le mien.--Et le
mien.--Et le mien.

A ce mot _opration_ je frissonnai, une sueur froide me prit quand je
sentis qu'on levoit ma couverture. Eh! bon Dieu, s'cria-t-elle
en la rejetant aussitt, il est tout nu.--Il est tout nu!
rptrent-ils.--Tenez, sur cette chaise sa chemise!--Toute
mouille!--Trempe comme si on l'avoit mise dans l'eau!--Oui, ma
foi!--Tant mieux, c'est qu'il a transpir.--C'est qu'il a
transpir.--C'est qu'il a transpir.--Effets d'une crise.--Crise trs
heureuse!--Sans nous il avoit une fivre inflammatoire.--Putride.--Ou
une apoplexie.--Ou une catalepsie.--Ou une paralysie de poitrine.--Ou
une sciatique dans la tte.--Et il couroit grand danger!--Et il toit
perdu!--Et il seroit mort!--Oh! oui, il seroit mort.--Il seroit mort.

Pendant plus d'une minute, tandis que je commenois  me rassurer, ils
rptrent en choeur que je serois mort.

L'un d'eux interrompit le funbre chorus pour dire: C'est pourtant 
vous, Madame, qu'appartient l'honneur de cette cure!--En vrit, je
le crois, rpondit-elle.--Puisque cela va si bien, que ne
recommencez-vous? rpliqua-t-il. Elle lui rpondit: Trs volontiers;
mais faites-lui donc donner une chemise.

Aprs qu'on m'eut pass la chemise, aussitt apporte, on me posa sur
mon lit de manire que mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans,
furent ensuite supports par le premier bton d'une chaise, sur laquelle
il me parut que s'toit assise la dame que l'on venoit de prier de se
mettre en _rapport_[5]. Elle le fit  l'instant mme; elle serra mes
deux jambes dans les deux siennes, promena doucement sur plusieurs
parties de mon corps sa main, que je trouvois familire, et d'une faon
tout  fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop
prudent pour tmoigner combien cette _opration_ de nouvelle espce
toit de mon got, je feignois toujours de dormir. Voil, dit
quelqu'un, un sommeil bien opinitre.--Oui, qui tient de
la lthargie.--Tant mieux, il produira plus srement le
_somnambulisme_.--Sachons donc s'il parleroit maintenant.--Madame,
voulez-vous bien l'interroger?

  [5] Mot technique.

--Beau jeune homme, me dit-elle, le magntisme agit-il sur vous? Je ne
rpondis pas un mot, mais je trouvai la question presque impertinente.
Me demander si le magntisme agissoit sur moi, sur moi dont
l'imagination si promptement s'allume, dont le sang s'enflamme si
aisment!... Espigle femelle, qui me faisiez cette interpellation
maligne, srement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit sur moi, le
magntisme; srement, du coin de l'oeil, vous aperceviez son effet le
moins quivoque: car tout d'un coup vous cesstes vos chatouilleux
attouchemens, et d'un ton triomphant vous dtes  ceux qui vous
entouroient: Messieurs, sous huit jours, au plus tard, je vous garantis
ce jeune homme-l radicalement guri; il y a plus, je reviendrai le
questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera dj
somnambule et qu'il me rpondra.

Ds que les mdecins se furent loigns de mon lit, je me htai d'ouvrir
les yeux pour examiner la jeune dame qui, tout  l'heure, avant de me
quitter, m'avoit, ce me semble, un peu serr la main. Sa voix ne m'toit
pas inconnue; mais je ne pouvois me dire o j'avois t frapp de ses
doux accens. Malheureusement la dame me tournoit dj le dos quand je la
regardai; mais il me sembla que j'avois vu quelque part cette taille
lgante et svelte qui dj m'enchantoit.

Je la suivois toujours des yeux, quand on vint lui annoncer que Mme
Robin demandoit  la voir. Elle ordonna qu'on la ft monter, et puis
elle dit  ceux qui l'entouroient: Messieurs, Mme Robin est une brave
femme; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoy ce
soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous rgalerons demain.

Une dinde aux truffes! Hlas! j'entendois parler d'une dinde aux
truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommod d'un bon
morceau de pain sec!

Bonsoir, Madame Robin, lui dit-elle. L'autre rpondit: Votre trs
humble servante, Madame Leblanc.--Vous venez, Madame Robin, pour voir la
fille chrie?--Oui, Madame.--Eh bien, passons dans ce cabinet.

Ce cabinet toit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte;
j'coutai et j'entendis: Jeune Robin, dormez-vous? Elle rpondit d'une
voix basse et d'un ton mystrieux: Oui.--Cependant vous parlez?--Parce
que je suis somnambule.--Qui vous a initie?--La prophtesse Mme Leblanc
et le docteur d'Avo.--Quel est votre mal?--L'hydropisie.--Le remde?--Un
mari.--Un mari pour l'hydropisie! dit la mre Robin.--Oui, Madame, un
mari; la somnambule a raison.--Un mari avant quinze jours, reprit Mlle
Robin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari
qui soit capable de l'tre, j'en connois qui n'en auroient que le nom.
Point de ces vieux garons maigres, secs, dcharns, dents, rabougris,
vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.--Boiteux,
interrompit Mme Robin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui
la demande.--Paix donc, Madame Robin, s'cria quelqu'un; tant que la
somnambule parle, il faut couter sans rien dire.--Fi de ces gens-l!
reprit Mlle Robin, ils n'ont d'autre mrite que de prendre une fille
sans dot; ils font trembler une pauvre vierge ds qu'ils parlent de
l'pouser.--Ah! pourtant...--Paix donc, Madame.--Mais un jeune homme de
vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, oeil noir,
bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds
sept pouces, bien taill, bien portant, alerte et gai.--Ah! dit Mme
Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un
pauvre diable... Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour
t'tablir! Tout d'un coup, au bruit de plusieurs _chut_, _chut_,
prolongs, il se fit un profond silence. Silence, dit Mme Leblanc, le
dieu du magntisme m'a saisie, il me brle, il m'inspire! Je lis dans le
pass, dans le prsent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le pass
que la mre Robin nous a envoy ce soir une dinde aux truffes.--Cela est
vrai, rpondit-elle.--Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.--Je vois
qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garon
Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux...--Un bien aimable
homme, cependant...--Paix donc, Madame Robin.--Je vois que la fille
Robin a distingu le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taill,
bien portant, alerte et gai...--Oui; mais si pauvre, si pauvre...--Paix
donc, Madame Robin.--Je vois dans le prsent que la mre Robin tient
cachs, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents
doubles...--Mon Dieu!--Cinq cents doubles...--N'achevez pas.--Cinq cents
doubles louis en vingt rouleaux.--Pourquoi l'avoir dit!...--Mais paix
donc, Madame Robin.--Je vois dans l'avenir que, si la mre Robin ne
dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux...--Huit
rouleaux!--Paix donc, Madame Robin.--De huit rouleaux au moins pour
l'tablissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf... Je vois...
L'avenir m'pouvante... Pauvres Robin fille et mre! couple infortun,
que je vous plains!... On ouvrira l'armoire de la mre, le coeur de la
fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mre, on aura ravi
l'honneur de la fille; la mre mourra de chagrin d'avoir t vole; la
fille, dsespre, ira dans un pays tranger accoucher d'un garon!--Ah!
s'cria Mme Robin, saisie d'pouvante, je la marierai! je la marierai la
semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle pousera ce coquin de
Tubeuf. Mme Robin, ainsi dtermine, s'en alla, et l'un des docteurs la
reconduisit poliment.

Ce que j'cris l, je le croyois  peine, quoique je l'eusse entendu. Un
rve imposteur me beroit-il de ses chimres, ou n'y avoit-il pas un
grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scne le
hasard venoit de me rendre tmoin! D'une part, quel mlange
d'effronterie, d'extravagance et de charlatanisme! que d'ignorance et
d'imbcillit de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous tes de
grands enfans! il est donc vrai qu'avec sa gibecire le premier joueur
de gobelets... Je mditois sur cette ternelle vrit, dans un de ces
momens courts et rares o la sagesse paroissoit vouloir se rapprocher de
moi; mais la sagesse, ne trouvant pas  loger dans ma folle tte,
s'loigna promptement; et, comme son brusque dpart ne me permit point
alors d'avoir la rflexion solide et profonde, je ne puis aujourd'hui
finir la phrase philosophique, pigrammatique et morale.

On va voir que mes ides prirent un cours tout diffrent; je me fis des
reproches peu dlicats, mais naturels dans la circonstance: un homme
affam n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'tois-je pas ml de
la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avois-je point rpondu
quand on m'interrogeoit? Avec toute ma sagacit, je ne savois rien
deviner d'abord; avec ma belle prudence, je m'tois conduit comme un
poltron! C'toit bien la peine d'chapper  la fureur des lmens
conjurs, pour venir sur ce misrable grabat mourir de peur et de faim!
Je mriterois que la faute ft irrparable... Allons, Faublas, elle ne
l'est pas; allons, mon ami, de la tte et du coeur! un peu d'adresse et
beaucoup d'audace! Il s'agit de te procurer un bon repas, bien
ncessaire, et peut-tre d'obtenir encore une douce nuit.

Il faut convenir que l'obligeante prophtesse m'aida merveilleusement
dans l'excution de ce projet louable. Je suis sr que Mme Robin toit 
peine au bas de l'escalier, quand Mme Leblanc dit aux docteurs de
retourner  mon lit. A leur approche, je me htai, comme la premire
fois, de fermer les yeux. Bientt la prophtesse accourut, commanda le
silence, et d'une voix renforce rendit l'oracle effrayant: Quelle
puissance suprieure me transporte au-dessus des nuages! je plane dans
l'immensit des cieux, mon regard parcourt l'univers, ma vaste science
embrasse les sicles couls, le moment qui passe, et l'ternit. Je
vois dans le pass que l'adolescent ici couch fut toujours un petit
libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en mme temps une
belle dame et une jolie demoiselle, il a encore os, dans une rencontre
assez singulire, souffler une aimable nymphe  monsieur le baron, son
trs honor pre. Je vois dans le prsent que cet enfant gt s'appelle
_de Blasfau_... Je vois dans l'avenir qu'il ne sera pas longtemps
malade, et que tout  l'heure il va me rpondre et somnambuliser.

A mon vritable nom que disoit la prophtesse, en le dguisant par la
simple transposition des deux syllabes qui le composent;  l'histoire de
mes amours qu'elle me faisoit en abrg; surtout  l'anecdote secrte
qu'elle me rappeloit malignement, je reconnus enfin..., savez-vous qui?
Non; eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me plat
qu'auparavant vous coutiez les rponses que je vais faire aux questions
de Mme Leblanc.

Beau jeune homme, dormez-vous?--Oui; mais je parle, parce que je suis
somnambule.--Qui vous a initi?--La plus aimable des femmes, celle dont
je tiens la jolie main, la prophtesse.--Quelle est votre maladie?--Ce
matin c'toit puisement et dgot excessif; ce soir, au contraire, il y
a plthore et faim dvorante.--Que faut-il faire  cela?--Me donner le
plus tt possible une bouteille de perpignan et un morceau de dinde aux
truffes.--Ah! ah!--Et cela, dans l'appartement de la prophtesse, qui
voudra bien m'accorder un entretien particulier.--Ah! ah!--Je lui
rvlerai maintes choses essentielles  la propagation... du
magntisme.--Ah! ah!

O Vnus, Vnus! tu voulus, pour l'amusement du beau sexe et de ma longue
adolescence, tu voulus qu'on vt dans Faublas, g de dix-sept ans, la
runion de plusieurs qualits ordinairement incompatibles. Avec la jolie
figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me
donnas la gentillesse et la vivacit, l'enjouement et les grces,
l'esprit du jour et l'loquence du moment, l'adresse qui fait natre
l'occasion, la patience qui l'pie, l'audace qui la brusque, mille
agrmens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit davantage, et
peut-tre useroit moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouv
ma reconnoissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels
adors j'ai prodigu les sacrifices! Cependant, si tu m'as rserv  des
travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir  multiplier sur ma route
les obstacles et les tentations, tu veux que, depuis le couvent du
faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, je
sois arrt de maison en maison, et sans relche forc d'y choisir entre
une infidlit passagre ou une ternelle sparation; desse, je te
dclare que je suis prt, que rien ne m'tonne; que, duss-je prir, je
tenterai d'aller jusqu' Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es
belle, proportionne les moyens aux difficults, vois la peine extrme de
ton favori, tu ne l'as pas encore assez dou. Vnus, vous le savez, il
ne s'agit ici ni des charmes prissables de votre effmin chasseur[6],
ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron[7]; il faut,  qui
doit courir ma brillante carrire, la force prodigieuse de votre
immortel amant[8], ou les talens fabuleux de l'poux des cinquante
Soeurs[9].

  [6] Adonis.

  [7] Vulcain.

  [8] Mars.

  [9] Hercule.

Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande. O divinit
bienfaisante, vous n'tes pas seulement la reine des plaisirs, on vous
dit aussi la mre de l'Amour! Deux poux, quand ils sont encore amans,
peuvent donc ne pas vous parotre indignes de votre protection. Du haut
de l'empyre, contemplez sans jalousie une mortelle aussi belle que
vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son
chevalier d'un regard favorable, venez  mon secours, prvenez mes
prils, cartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu' l'asile dsir;
daignez me runir  la plus chre moiti de moi-mme. Alors sera brl
sous vos auspices un encens dlectable et pur; alors vous sera fait, en
actions de grces, un dlicieux sacrifice galement digne du ministre,
de la victime et de l'idole.

Pendant que je fais cette potique invocation, la prophtesse achve sa
tourne dans le dortoir; bientt elle descend chez elle et m'envoie
chercher; il est inutile de dire que je mets le _vtement ncessaire_,
et que je laisse mon pe.

Eh! bonsoir, mon aimable _beau-fils_!--Eh! bonsoir, ma charmante
_belle-mre_!--Faublas, dis-moi donc quelle aventure...--Conte-moi,
Coralie, par quelle mtamorphose...--Monsieur, je suis marie.--Je suis
mari, Madame.--Mais cet vnement-ci me fait trembler pour l'honneur de
M. Leblanc!--Mais,  ma Sophie! je crains bien de succomber encore 
l'occasion!--Tiens, mon joli garon, franchement tu arrives  propos,
car un poux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux.--Tiens,
Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie
femme ne peut jamais me dplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un
habit et d'un souper.

Mme Leblanc me fit donner une robe de chambre et commanda qu'on me
servt. On m'apporta la bouteille si ncessaire et la volaille tant
dsire. Je bus avec l'empressement du musicien le moins sobre qui,
depuis trois heures d'horloge, concertant sans relche en bonne maison,
n'a pas trouv le moment de se rafrachir. Je mangeai avec la constante
avidit de tel maigre auteur qui, tous les lundis sans faute, admis  la
table de tel gras libraire, y dne priodiquement pour le reste de la
semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps de la manire la plus
utile, Coralie me contoit en peu de mots son histoire.

Quelques jours aprs la comique catastrophe qui me ravit en mme temps
le pre et le fils, un grave docteur est amen chez moi; M. Leblanc me
fait la cour, tombe srieusement amoureux, et m'offre sa foi, que je ne
puis refuser, puisqu'il est riche. Je l'pouse donc...--Tu
l'pouses!--Oui, je l'pouse!  l'glise! et je te dirai mme quelque
chose de plus fort: c'est que depuis trois mois je suis fidle; mais
cela commenoit  m'incommoder. Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite
pour tre rduite au calendrier des vieillards.--Madame, en ce cas, je
crains bien de n'tre pas arriv chez vous aussi  propos que vous me
faites l'honneur de le croire.--Bon! est-ce que tu veux des complimens?
Ne sois donc pas si modeste, Chevalier. Pour revenir  M. Leblanc, je
l'pouse donc. Il m'amne dans cette maison, que je trouve pleine de
malades imaginaires et de prtendus docteurs. Mon mari, que chaque jour
le magntisme enrichit davantage, m'enseigne la _fameuse doctrine_, que
je pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. Tu sais, mon ami,
que je suis ne rieuse, et que toujours je me suis divertie aux dpens
de ceux que j'attrapois. D'ailleurs, on m'leva pour les trteaux, et le
somnambulisme est presque une comdie publique. D'honneur, au mariage
prs, ma nouvelle condition ne me dplat pas: Coralie ne danse plus,
mais elle magntise; elle prophtise, au lieu de dclamer: tu vois qu'il
me reste toujours un rle  jouer, et que dans le fond je n'ai fait que
changer de thtre.--Fort bien, Coralie; mais,  prsent que j'ai soup,
parlons srieusement: tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?--Assurment
non.--Tu consens  passer la nuit avec moi, malgr l'hymen?--Malgr
l'hymen! dis donc  cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit, et je
suis oblige de te dire que celui qui paye et le mari, c'est la mme
chose; et puis j'ai lu quelque part qu'on avoit toujours du got pour
son premier mtier. Je n'ai pas oubli le mien, Faublas; je sais
d'ailleurs que depuis longtemps les honntes femmes s'en mlent: je te
rponds que jamais aucune ne s'en sera mle plus volontiers que moi et
pour un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse.

Je rendis  Mme Leblanc son baiser, et repris ainsi la conversation un
moment interrompue:

Ton mari o est-il?--A Beauvais, pour des affaires de famille.--Et ta
femme de chambre ne causera-t-elle pas?--Tu as raison: que je suis
tourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.

A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa matresse lui dit:
Tenez, voil un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de
dire  mon mari que monsieur a couch avec moi: car je rponds que vous
en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse. Allez.

Aprs avoir prononc du ton le plus majestueux cette harangue vraiment
hroque, Mme Leblanc entra dans son lit, o bientt elle me reut.

Hlas! ce fut inutilement: le magntisme, toujours trompeur, ne tint pas
sa promesse, et Vnus, apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain,
pour amener l'heureux moment dont elle avoit conu l'esprance au
dortoir, Coralie puisa les ressources de son ancien mtier et de son
art nouveau: comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son
dsespoir, ce reproche amer  mon coeur: _Ah! chevalier de Faublas, que
je vous trouve chang!_ D'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n'aurois
pas prophtis celui-l.

Et moi, qui ne me souciois point d'entrer dans les dtails d'une longue
justification, je fis avec Mme Leblanc ce que j'avois fait auprs de
Mlle de Valbrun: je m'endormis sans rpondre un mot.

Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez  mon histoire de ne renfermer
aucune leon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la
moralit qui sort ici du fond mme du sujet! Admirez avec combien de
justice et par quelle invitable fatalit les deux plus indignes rivales
de Sophie se sont trouves, l'une aprs l'autre et de la mme manire,
prcisment punies par o elles avoient pch.

Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'tre fidle, dt
cet ouvrage en parotre un peu moins moral, n'imputons pas  la _fameuse
doctrine_ un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la
_science_, que ce fut surtout par le secours du magntisme qu' la
pointe du jour la prophtesse obtint de son malade une premire preuve
de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'tre rigoureusement
exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la
crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une
seconde fois.

Il toit  peu prs huit heures du matin, quand Mme Leblanc me fit
endosser un large habit noir qu'elle venoit de choisir dans la
garde-robe de son mari. Avant de dterminer le parti qui me restoit 
prendre, il toit bon de faire dire  M. de Valbrun quel asile ma bonne
fortune m'avoit offert. La commission toit dlicate: Coralie voulut
bien s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle toit
partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte,
mit les verrous, et d'un air effray m'apprit que, prte  sortir, elle
avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroups. L'un
d'eux, en prenant le marteau de la porte cochre, avoit dit: Cette
religieuse ne peut tre loin, il faut faire perquisition dans les
maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chnon; toi,
Griffard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici
avec moi: nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une
maison publique. Coralie, en me donnant cette fcheuse nouvelle,
m'avoit conduit vers un escalier drob. Chevalier, me dit-elle alors,
tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppts de la police y
sont dj.--Ils y sont, Coralie!--Oui, mon ami. Tout en donnant ses
ordres, l'exempt a frapp, mon portier a tir le cordon; je n'ai eu que
le temps de voler ici pour t'avertir du pril.--Mais par o donc leur
chapperai-je?--Par l, Faublas. Monte tout au haut de ce petit
escalier, grimpe sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te
casser le col.--N'aie pas peur.

Aussitt je m'lance, je monte, je monte, j'arrivai aux mansardes, je
passe par la fentre, je saute sur une gouttire, et je marche avec
cette prcaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'ingalit du
terrain que je parcours. Il y avoit quelques minutes que je me promenois
de prcipice en prcipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma
vue plongeoit, je dcouvris un homme qui, m'ayant aperu, donnoit
l'alarme. Je me htai de chercher un asile au fond d'un taudis dont
l'entre toit seulement dfendue par un mauvais chssis garni de
carreaux de papier. L, sur quelques brins de paille, gmissoit un jeune
homme qui, d'une voix foible, me dit: Que viens-tu faire ici? Que me
veux-tu? Toujours victime de l'injuste mpris des hommes, j'aurai donc
vainement espr pouvoir du moins drober mes derniers tourmens  leur
insultante piti! Rponds, indiscret tranger, rponds: pourquoi
viens-tu, par ta prsence, augmenter l'horreur de mon heure
suprme?--Infortun! que me dites-vous! je suis loin de vouloir
redoubler vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne puis-je
vous offrir quelque consolation!--Je n'en veux pas, laisse-moi; je suis
trop heureux de mourir, si je puis mourir sans tmoins.--Vous me faites
trembler! tes-vous dvor d'un mal si honteux que vous ne puissiez
l'avouer  personne?--Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais
mille fois moins que ne le seroit l'humiliant aveu qu'en vain tu
prtendrois m'arracher. Laisse-moi.

Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas aperu, couch prs de
lui, se rveilla, me tendit les bras, et cria: J'ai faim.--Pourquoi
donc ne pas lui donner  manger?--Pourquoi? rpondit le jeune homme;
pourquoi? Et d'un ton douloureux, de ce ton qui perce le coeur et
dchire les entrailles, l'enfant me crioit: J'ai faim!--Ah! pauvre
malheureux! quoi! la misre...--La misre, interrompit le jeune homme,
la misre! il est donc vrai qu'elle peut tout fltrir, tout, jusqu' la
vertu mme! Est-ce ma faute  moi si, jet par le hasard de la naissance
dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmente de
mille besoins et condamne  toutes les privations? Est-ce ma faute si,
faisant ensuite d'inutiles efforts pour flchir l'ingrate fortune, je ne
me suis livr qu' des travaux mal pays, parce qu'ils toient pnibles;
qu' des entreprises choues, parce qu'elles toient honntes; qu' des
dangers ignobles, parce qu'ils toient infructueux? Et lorsque, parvenu
depuis  m'lever jusqu'au barreau, j'ai cru m'tre ouvert une carrire
galement utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontr
que des confrres intresss  nuire au talent qu'ils souponnent; que
des procureurs incapables d'apprcier un mrite qu'on ne leur vante pas;
que des amis hors d'tat de me prter dix louis pour acheter _une grande
cause_? Suis-je coupable pour m'tre associ une compagne d'infortune
lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet apptit sensuel qui est le
plaisir des gens riches et le besoin des pauvres gens? Me blmera-t-on
de ce que, docile  la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art
destructeur par lequel nos belles dames trompent le premier de leurs
voeux, mon honnte femme m'a donn cet enfant par qui notre misre s'est
augmente? M'accusera-t-on d'avoir trop dpens pour la maladie de mon
pouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de mdecin? Hlas!
si ma vie fut, dans son misrable cours, traverse de mille accidens,
agite de chagrins sans nombre, voue  des tourmens de toute espce,
qui osera dire que la faute en est  moi? Cependant je me suis vu
l'objet de leur drision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations
m'ont t prodigues, il m'a fallu supporter la menace et dvorer les
affronts; on m'a charg de maldictions et d'opprobres, tous enfin se
sont loigns de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche
les souilloit, comme si je portois sur mon front dtest le signe de la
rprobation publique! Grand Dieu, qui m'avez tant prouv! Dieu
puissant, qui lisez dans les coeurs, vous savez si jamais ma conduite a
justifi le mpris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce
que j'ai pu pour que ma pauvret ft du moins respectable!--Quoi!
personne ne vous a secouru?--Une fois seulement, press de ma dtresse
extrme, dtermin par les dangers de cet enfant, je me fis cette
violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disoit mon
protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle
barbarie il leva la voix, comme il me jeta son aumne devant un monde
de valets!... Sans doute j'ai mrit qu'on me traitt de cette manire,
j'ai souffert que quelqu'un m'ost protger! j'ai t chercher la
bienfaisance dans le palais d'un riche! on n'y trouve jamais que la
charit! J'ai souill, par une bassesse, ma vie jusqu'alors
irrprochable... Toi qui m'coutes, si la nature t'a dou d'une me
forte, si tu as conserv cette fiert de caractre que donne et justifie
la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvois, quelque
pressant que ft mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours
accord de la sorte; tu sens que de tous mes affronts le plus
insupportable devoit tre le dernier; que la mort devenoit mon unique
ressource... Non,... gnreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus
temps pour moi... Je revins ici dsespr!... depuis trente-six heures
trois pommes de terre ont nourri mon enfant... Non, gnreux inconnu, je
vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps... Mais,
je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent... O
mon enfant! si, comme moi, tu tois rserv aux plus pnibles preuves;
si, comme moi, tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et la
faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses entran dans ma
tombe; mais le Ciel t'envoie un librateur. O mon fils! je me sens plus
tranquille, je te laisse  ton pre adoptif; il est, je le vois,
sensible et bienfaisant... Monsieur, veillez sur son enfance, et
laissez-moi mourir.--Pourquoi mourir? quel aveugle dlire prcipite
votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que
vous fit un homme impitoyable, votre coeur se seroit-il ouvert  cette
vanit condamnable et petite qui refuse avec ddain tout secours
tranger, qui rejette orgueilleusement celui que prsente une main
inconnue? ou me souponneriez-vous d'insulter intrieurement aux
douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes?--Non. Le plus tendre
intrt rgne dans vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est
encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment
d'humanit.--Eh bien, vivez pour la socit, que son injustice envers
vous n'a point prive du droit de rclamer vos talens, dont l'exercice
lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, qu'une mort prmature
livreroit sans dfense aux coups du sort qui vous outragea trop
longtemps; vivez pour moi... Oui, srement, votre enfant sera le mien;
oui, je le reverrai, mais je veux vous revoir tous deux... Mon ami, ne
vous obstinez point  garder une rsolution funeste,... ne me refusez
pas,... coutez-moi... Depuis plus d'un an, jet dans un monde nouveau,
continuellement distrait par les plaisirs d'une vie trs dissipe, j'ai
nglig des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser de remplir. Je vous
l'avoue, uniquement occup de moi, j'ai tout  fait oubli ceux de mes
frres  qui j'aurois d songer tous les jours. Que de familles
honntes, maintenant ruines sans ressource, j'aurois peut-tre
soutenues avec une partie de l'argent prodigu dans mes vains amusemens!
et que de malheureux sont peut-tre pris, que j'aurois pu sauver de
leur dsespoir! Mon ami, daignez m'aider  rparer cette faute que je ne
me pardonnerai point... Je ne prtends pas vous offrir un foible secours
qui ne vous arracheroit que pour un moment  l'horreur de votre
situation dplorable: deux cents louis sont dans cette bourse,
empruntez-m'en la moiti...--La moiti!...--Empruntez, je vous en
supplie. Cent louis pourvoiront  vos besoins les plus urgens, vous
mettront  porte de perfectionner vos talens, vous donneront le temps
d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connotre enfin.
Cent louis commenceront peut-tre votre fortune! Eh bien, mon ami, quand
vous serez  votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs 
consoler, et, la premire fois qu'un malheureux vous aura d la vie,
vous aurez acquitt votre dette envers moi.--O bienfaisance! 
gnrosit!--Allons, mon ami, reois cet argent, reprends courage,
embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misre n'est
honteuse que lorsqu'elle est le fruit de l'inconduite; et presque
toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait l'loge
de celui qui le reoit.--O mon ange librateur!... C'est la
Providence... Oui, c'est Dieu,... c'est Dieu lui-mme qui t'envoya pour
nous sauver... Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai
remercier l'ternel,... j'irai,... j'appellerai sur toi les bndictions
du Ciel.

Sa voix toit entrecoupe par des sanglots, et l'enfant promenoit sa
petite main caressante sur mon visage baign des larmes de son pre. O
moment plein de charmes! comment exprimer vos dlices!

Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'toit ranime, daignez
m'apprendre  qui je dois la vie.--Je ne puis.--Vous refusez de me
dire... Monsieur, reprenez votre or.--Mais...--Vous voulez vous drober
 ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.--Mais
auparavant sachez les raisons...--Monsieur, je n'accepte pas.--Eh bien,
je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le
chevalier de Faublas.--Le chevalier de Faublas! _O tant de vertu
va-t-elle se nicher[10]?_--Comment!...--O mon bienfaiteur! pardon, mille
fois pardon; je vous offense bien involontairement.--Mes premires
aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez
d'abord; peut-tre tes-vous un peu trop prompt, un peu trop svre. O
mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de
la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me
connoissez pas encore.--Ah! pardonnez vous-mme une exclamation sans
doute indiscrte. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime.
Vous vous corrigerez, j'en suis sr; avec un excellent coeur on ne peut
s'garer longtemps.

  [10] On sait que ce mot de Molire est devenu proverbe.

Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui
demandai son nom. Florval, me dit-il.

--Florval, j'aime votre noble franchise; tes-vous sincrement dispos 
m'honorer de votre amiti?--Quelle question!--Je vous reverrai donc dans
un temps plus heureux?--Quoi!...--Florval, il faut que je me cache, je
ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.--On vous poursuit!
Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage
tre confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a dj vu peut-tre?
Que n'en prenez-vous un autre!--Lequel?--Tenez, dans ce coin, ces
guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu
toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai
pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en
donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous
dguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus
laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont
encore assez poudrs.

Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire
 Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de rpondre.

Ainsi vous tes avocat, Florval?--Hlas! oui, Monsieur.--J'avois
toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnte.--Ah! Monsieur,
quel mtier! Forcer un pauvre diable  vous payer d'avance pour n'tre
pas oblig de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des
requtes  deux sous la page! tous les matins mentir aux
petites audiences pour un cu! Ah! Monsieur, quel mtier! quel
mtier!--Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez
tre occups tous?--On le croiroit; mais d'abord _l'ordre, l'ordre
fameux_, est compos de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus
que de renomme. J'ai vu tel confrre en vogue, caressant la fortune qui
lui sourioit, mais ngligeant la gloire qu'il pouvoit esprer, dans la
mme journe griffonner des requtes, compiler des consultations,
brocher des factums, entasser des mmoires, plaider  toutes les
chambres, et, par cette activit meurtrire, sucer le sang de cinquante
cliens amaigris, dvorer la substance de cinquante confrres affams!
Ah! Monsieur, quel mtier!--Allons, Florval, tchez de vous faire
connotre, et...--Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dgots
ils me donneront, par combien de _remises_ ils fatigueront ma patience,
avec quelle adresse ils environneront mes dbuts de difficults presque
insurmontables!--Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute;
songez aux orateurs clbres: ils eurent, comme vous, des obstacles 
vaincre...--Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant:
la sublimit des grands modles fait son dsespoir, moins pourtant que
ne le dgotent les inconcevables succs de certaines gens si petits, si
petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littrature des rputations
usurpes? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mrite timide rougit
et se cache, tandis que l'audacieuse mdiocrit se produit, sollicite,
manoeuvre, se prne, parvient, et brille d'un clat qui n'est pas
toujours phmre. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le coeur,
je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrre
E..., toujours enivr de succs pendant sa vie, mouroit-il d'une
indigestion sous ses lambris dors? Ah! Monsieur, quel mtier! quel
mtier!--N'en est-il donc aucun parmi vous qui mrite sa rputation?--On
peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables
honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore
toujours; que jamais les haines secrtes, enfantes par les rivalits
journalires et la basse envie, ennemie ne de tous les succs, ne
s'attachent  leurs pas pour oprer leur ruine et fltrir leur gloire!
Ah! Monsieur, quel mtier! quel mtier! Je l'ai vu de trop prs. Eh! qui
voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin
quelque malheureux  dfendre, au risque d'tre _ray du
tableau_!--Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.--Il est
vrai, me rpondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage
pas les choses du ct le plus beau, quand on a faim depuis deux
jours... Monsieur le chevalier, vous voil bientt prt... Je ne puis
descendre dans la rue... Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne
prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.--Mon ami, j'y
cours.

Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manire que sa vtust
ft un peu moins remarquable. Chacun des cts toit dchir par en bas,
j'eus soin de retrousser lgamment chacun des cts; comme si j'avois
eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins
l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine 
dcouvert; je fis un grand rempli et mis artistement des pingles. Quant
au dos, les trous se trouvoient cachs sous les plis; ainsi tout alloit
au mieux, le petit avocat venoit de disparotre, j'avois l'air d'un
procureur-syndic. Adieu, Florval; si par hasard on vous
questionne...--Plutt souffrir le dernier supplice que de vous exposer
au moindre pril!... Mais serai-je longtemps sans vous revoir?--Je n'en
sais rien, Florval.--Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur
de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.--Florval,
je n'oublierai pas mon ami.--Adieu, mon bienfaiteur; ange librateur,
adieu.

Et, comme j'tois au bout du long corridor, l'enfant, forant sa petite
voix claire, me cria: Adieu, mon papa.

Son papa! et le pre m'appelle son ange librateur! et j'arrache  la
mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouills des plus douces
larmes qu'ils aient jamais verses! et mon coeur est plein d'un
sentiment dlicieux! O plaisir ineffable que l'on gote  faire une
bonne action!  bonheur suprme, dont je n'avois qu'une foible ide!
Mais qu'est-ce que donner de l'argent  un homme de confiance pour qu'il
le distribue?... Il faut aller soi-mme... O ma Sophie! un jour nous
monterons ensemble dans les greniers, nous pntrerons dans les rduits
du pauvre; l, nous saurons dcouvrir la misre qui se cache, prvenir
ses pnibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les
douleurs par les consolations; l, ma charmante femme, vingt malheureux,
nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton coeur. Oh!
que tu me parotras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur
leurs peines secrtes, quand tu reviendras fire de leurs bndictions!
A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main
qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange
librateur!... Tu en as la figure cleste, chacun de tes traits atteste
une me divine... O ma Sophie! tu soutiendras les pres de famille, les
orphelins, les pauvres veuves, les filles dlaisses... Les veuves! les
filles!... Faublas, loin de vous cette horrible ide!... Respectez la
beaut malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez  tout sentiment
d'honneur, et demeurez  jamais charg de la juste excration des
hommes.

Je m'en allois rflchissant ainsi jusqu' la porte de la rue, o les
prils qui m'environnoient fixrent mes ides sur des objets tout
diffrens. Je quittois  peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes
me suivoient dj. L'un d'entre eux surtout m'pouvanta d'abord d'un
coup d'oeil scrutateur; puis, d'un air tantt irrsolu, tantt dcid,
reportant alternativement son louche regard sur ma figure plie et sur
les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les
consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: C'est lui! Je vis le
moment o j'tois pris. Persuad que je ne pouvois chapper au danger
qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma
mmoire m'ayant  propos servi, je rptai  haute voix le nom que
m'avoit dit Mme Leblanc. Griffart! m'criai-je. Le vilain monsieur qui
m'inquitoit, c'toit justement ce monsieur Griffart! _Qu'est-ce que y
a?_ me dit-il.--Comment! tu ne me reconnois pas?--_Je ne sais pas
encore._--Et vous, Messieurs?--_Pis qui n' sait pat, lui_, rpondit l'un
d'eux, _nous n' savons pat itou_. Alors je pris noblement un air
ddaigneux, par-dessus mon paule je passai toute la troupe en revue, je
toisai le chef de la tte aux pieds, enfin je laissai tomber de ma
bouche ces mots: Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le
fils du commissaire Chnon? A ce nom rvr, vous eussiez vu tous mes
coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou
bonnets de coton, d'une faon gentille empoigner leurs toupets,
subtilement rejeter leurs pieds droits en arrire, et me faire ainsi,
avec de trs humbles excuses, la rvrence de crmonie. D'un signe de
tte, je tmoignai que j'tois content, et, m'adressant  Griffart: Eh
bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?--_Pat encore, note
mate, mais y a gros que a n' tardera pas. Je crois que nous l'avons
reluque sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dgringole.
Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'gal, je dis quoique
a qu'elle n' gourera pas Griffart._--Et si elle se prsente au bout de
la rue?--_Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11] z'avec les
enfans perdus._--Et de ce ct-l?--_Tout de mme pour changer.
Trouve-tout bat l'antif avec les lurons._--Avec les lurons! tenez, mes
enfans, allez djeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter
tout de suite un bon morceau de pain, une pice de rti et une bouteille
de vin  un sieur Florval qui demeure l,... dans cette alle, au
cinquime tage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au
cabaret le boire avec tes camarades.

  [11] En termes d'argot, _allumer_ signifie guetter; _battre l'antif_
    veut dire rder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre
    n'est pas instructif!

Tous ces gens-l s'puisrent en remerciemens plus grossiers
qu'nergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dgotans que
ridicules, et leur joie m'attristoit; elle toit ignoble comme eux. Ds
qu'ils m'eurent quitt, je m'interrogeai moi-mme: d'un ct,
Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre, Trouve-tout et les
lurons... Oserai-je y aller?... m'exposerai-je  un second examen?...
J'ai peur... Cette prtendue religieuse qu'ils poursuivent a,
disent-ils, pris des habits d'homme... Si je pouvois me dguiser en
femme!... Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'pouvantent!...
Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la
fentre du second tage, appelle poliment tous ceux qui passent?...
Allons-y... Peut-tre qu'avec de l'argent... Allons-y,... nous verrons;
toujours serai-je le matre, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout
de la rue prsenter aux lurons le fils du commissaire... Allons,
montons... C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui
peut.

J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laiss sa porte
entre-bille. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri
perant qu'elle poussa dut tre entendu de toutes les pratiques qu'elle
avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur
les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me htai, pour
la rassurer, de me dpouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se
dissipa ds qu'elle m'entendit protester que je n'tois pas monsieur le
commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma
bourse un double louis: le plus doux espoir brilla sur sa figure
maintenant rassrne.

Mademoiselle, ces deux louis sont  toi...--Je le veux bien,
interrompit-elle; et, plus prompte que l'clair, elle courut  sa porte
qu'elle ferma;  sa fentre, sur laquelle elle tendit une toile
vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient un rideau;  son
alcve... Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si
vous aviez voulu m'entendre jusqu' la fin, vous vous seriez pargn
d'inutiles dmonstrations qui doivent coter  votre amour-propre autant
qu' votre pudeur... En vrit, mon enfant, tu as mal interprt mes
intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que
tu me fournisses des vtemens de femme et que tu m'aides 
m'habiller.--Je le veux bien, rpondit-elle.--Cela est charmant! Tu veux
tout ce qu'on veut, toi!--Dame! il faut bien faire son tat.--Que me
donnes-tu l? Un jupon prtendu blanc, plein de crotte du haut en
bas!--C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un
mauvais temps.--Et ce caraco tout dchir?--Je l'ai arrang comme a
lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me
payer.--Et ce fichu tout sale?--C'est un vieux moine qui me l'a
chiffonn.--Et cette baigneuse toute roussie?--C'est que mon amoureux,
dans un accs de jalousie, l'avoit jete au feu.--Allons, Mademoiselle,
reprenez vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi
tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux
louis sont pour le secret.--Voil qui est parler! foi d'honnte fille,
_Fanchette_ va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement
du Panthon; tenez. Je vous le cderai au prix cotant: quatre louis. Et
par-dessus le march vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son
panache, et puis les preuves de mon amiti, si vous voulez, parce que
vous tes bien gentil.--Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien
oblig du reste.

Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine  me
la fournir mdiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine  ne pas
outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit
ensuite m'alloit aussi bien que si on l'et faite pour moi. Comme cet
habit vous sied! disoit Fanchette. En vrit, reprit-elle aprs un
moment de rflexion, je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus
joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux. Et, si je ne m'tois ht
d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser trs indcemment. Non,
Mademoiselle, non, vous dis-je...

Tiens, Fanchette, voil les six louis que je te dois. Fais-moi le
plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras
dedans jusqu' la porte du Luxembourg. En te quittant l, je te donnerai
encore quelques petits cus pour ta course; mais dpche-toi surtout, et
garde-toi bien de dire un mot  personne.--Je vous le promets. Je vous
aime, parce que...--Va, Fanchette, va vite.

Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle toit partie, quand j'entendis la
clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi
lorsque, la porte s'tant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non
moins familier que s'il et t chez lui, me dit bonjour sans me
regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperus que
ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit
frquemment des tours sur lui-mme, qu'il accrochoit les meubles et
battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit
 peine; ses dents toient mles; il prit une chaise et s'assit  ct;
puis, en se relevant, il se fit  lui-mme, aprs quelque jurement
prparatoire, cette judicieuse remarque: Je me suis tromp. Il ajouta:
Fanchette, je suis sr que tu as t inquite de ce que je ne suis pas
revenu c'te nuit avant ce matin,... t'as enrag de a comme d' juste...
Ah! c'est qu'y avoit z'un monde  c't htel d'Angueleterre!... Qu
plaisir dans cet endroit-l!... y a des personnes qui s'y ruinent...
avec z'un agrment!... c'est charmant d' les voir... Mais c'est qu'i
sont contens!... Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!... except
z'un qui en a tu z'un autre, mais v'l tout...

A ces mots il se leva pour venir droit  moi; mais sans le vouloir il
prit  gauche, et se jeta sur la croise, dont il brisa quelques vitres.
Aprs bien des dtours, il parvint pourtant jusqu' moi, et pendant
quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit
beaucoup amus si j'avois eu moins d'inquitude. C'est moi, reprit-il
enfin, c'est toi... Voil ben ta chambre z'et ta belle robe... Mais j'
suis gris... Oh , je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois
bleus!... t'es blonde, et tu me sembles brune!... t'es petite, et j' te
trouve grande!... Ah ! j' suis dedans, c'est clair... Mais, quoique
a, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton
z'amoureux.

Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint,
je fis un geste menaant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis
deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute
entrana la mienne. Le chevalier de Faublas, tendu sur le plancher,
roula dans la poussire avec le vil amant d'une fille publique! Ce qui
faillit  rtablir en faveur de mon adversaire l'ingalit de cet
indigne combat, c'est que je n'tois pas commodment vtu pour faire le
coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu longtemps balancer
incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manire d'escrimer cette
diffrence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je
tchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme
un cocher, ngligeoit la parade et ne cherchoit qu' me frapper et  me
retenir: on juge donc que le plus braillard n'toit pas le moins
maltrait; mais, avant que je fusse parvenu  me dgager, les voisins
accoururent au bruit qu'il faisoit. Charms de trouver cette occasion de
se dbarrasser de leurs odieux locataires, ils commencrent par nous
charger d'imprcations et de coups; ensuite ils nous sparrent, nous
descendirent, et nous livrrent  la garde que l'un d'entre eux avoit
t chercher.

Deux soldats mirent les menottes  mon camarade, deux soldats me
donnrent la main; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de
la rue, je passai triomphant au milieu des _lurons_, qui n'attendoient
pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortge, leur
prtendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous
courmes  pied! que de boue, en chemin ramasse, souilla le bel habit
du Panthon! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec
quelle brutalit me tranrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres
filles, Dieu vous prserve de la garde de Paris!

Dieu vous prserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du
magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!... Un pesant
caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestrent ce qu'ils
n'avoient point vu; plusieurs tmoins crirent que j'tois femme
publique et que je rossois mes amis; le clerc, expditif, comprenant peu
de chose, mais crivant tout, ferma le procs-verbal avant mme qu'on
et daign s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de dfense;
et tout  coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, mana
cet arrt sans appel: Le garnement  l'htel de la Force; la fille 
Saint-Martin.

A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai
que de tous les adolescens le plus prcoce, celui qui plusieurs fois, en
certains cas, s'toit montr si suprieur  tant d'hommes faits, celui
dont les succs galans occupoient encore la capitale tonne, le
chevalier de Faublas enfin, proclam fille par un jugement public, se
vit enferm dans une succursale de l'hpital, pour y attendre
apparemment le grand jour o le chef de la police le feroit, avec cent
compagnes prostitues, transfrer  la mtropole!

Aussi pourquoi m'tois-je laiss traner dans cette affreuse prison?
Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'et-il pas attir
une foule de questions auxquelles je me serois vu trs embarrass de
rpondre? Dans tous les cas, ce moyen extrme ne me restoit-il pas
toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque
aussi faciles m'pargneroient le danger de celui-l? Avec de l'adresse
et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisment que
celles de la Bastille... Mais je devois surtout me hter; un instant
pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la
seconde fois le thtre de ma gloire et de mes infortunes, mille
accidens pouvoient dcouvrir les traces que le chevalier de Faublas
venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons  mon secours
quelques amis... Des amis? je n'ai plus  Paris que des connoissances...
Rosambert... Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin.
Derneval est plus loin encore... Mme de B... n'est peut-tre pas
arrive... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la
compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme?... c'est  elle...
Eh oui! c'est  elle qu'il faut mander... Non. Duportail est l qui sans
doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dpches et m'enlever
encore... Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose  me priver de
voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas  sa petite
maison qu'il faut envoyer; je ne sais o est son htel; le
commissionnaire s'informera, crivons au vicomte.

Ce que je vous dis l en trente lignes, ce fut le rsultat de deux
heures de rflexion; aussi ma lettre au vicomte n'toit pas acheve
quand on vint appeler Fanchette.

Saisi d'effroi, je ne me dcidai qu'avec peine  gagner le premier
guichet. L je vis une lgante qui, m'ayant jet deux ou trois coups
d'oeil ddaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la
prison s'ouvrirent, ma fire protectrice monta gravement dans sa
voiture, et d'un signe de tte m'annona que j'y pouvois prendre place
sur le devant. J'obis, nous partmes; alors, m'adressant  l'inconnue:
Madame, que de remerciemens...--Vous ne m'en devez pas,
interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tire de ce bel endroit o
vous n'tiez pas trop dplace, je pense; mais ce n'a pas t pour
vous obliger personnellement, je vous assure.--Cependant,
Madame...--Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.--Pourquoi
refuseriez-vous le juste hommage...--Bon Dieu! cela fait des phrases! Je
ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en
prie.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas
quelle toit cette incivile libratrice qui me rendoit un si grand
service et me traitoit si mal, o m'engageroit cette nouvelle aventure,
et ce que j'allois devenir.

La belle dame, qui m'avoit ordonn de me taire, m'ordonna bientt de
parler. Savez-vous lire? me demanda-t-elle.--Un peu, Madame.--Et crire
aussi?--Tout de mme.--Vous coiffez?--Les femmes?--Eh mais, sans
doute.--Assez passablement, Madame. Est-ce l tout ce que...--En voil
assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me
questionner.

Bientt la voiture s'arrta devant un trs bel htel. L'inconnue,
m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer 
mes rflexions dans une espce de cabinet de toilette o je restai seul
pendant quelques minutes, qui me parurent des sicles. Enfin, ma
libratrice reparut: elle m'apportoit elle-mme des habits qu'elle
m'ordonna d'changer contre les miens, car je faisois horreur,
disoit-elle; et, sans attendre ma rponse, elle commena par m'enlever
mon fichu. Je me doutois bien, s'cria-t-elle alors en plongeant sur ma
poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque dfaut
secret dparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main
n'est pas plus unie que cela.

A la surprise qui d'abord me saisit succda bientt un sentiment plus
pnible: cette grande dame si fire, si imprieuse, et pourtant femme de
chambre aussi alerte qu'observatrice exprimente, m'inquitoit par ses
soins autant que par ses remarques, et ne me dsoloit pas moins par ses
bienfaits que par ses durets. J'essayai de me drober  ses bons
offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint
aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.

Un bout de cordon passoit, elle le tira trs habilement, et du mme
temps me dbarrassa de mon premier jupon. Bon Dieu!... Madame, vous
abaisserez-vous  servir votre servante?--Eh mais, rpondit-elle, si je
veux bien en supporter la peine et la honte?--Madame, je ne le
souffrirai pas!... Je ne le puis souffrir... Vous tes trop
bonne.--Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement
modeste qu'opinitre?

Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que
sa main; de sorte que je vis presque aussitt, malgr mes prcautions
trop vaines, tomber une seconde jupe, hlas! et c'toit la dernire.

Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont
j'esprois n'tre pas aisment dpouill. Que d'enttement! quelle
sotte rserve! dit la dame irrite. Sans doute, si j'tois homme,
Mademoiselle y feroit moins de faon. A peine avoit-elle dit, qu'elle
passa derrire moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide,
remontant de mes reins jusqu' mes paules, elle mit en deux l'infortun
caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.

O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre
Fanchette trop succinctement vtue, et d'autant plus embarrasse que,
l'unique voile qui lui demeure ayant t nagure et trop longtemps
promen dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai
besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui prsidoit  ma
toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise
qu'elle m'ordonna de passer. C'toit l surtout l'opration que je
redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus
pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement
maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous,
la dextrit qu'il faudroit pour cacher  des yeux clairvoyans le jeune
garon trop visible? Je ne sais par quelle fatalit mon imagination,
jusqu'alors endormie, se rveille plus ardente: elle m'lectrise, elle
m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore
la main prompte et lgre, dont le regard me poursuit toujours, dont le
tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit
en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet
ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux
heures auparavant Coralie n'osoit plus esprer, mme  l'aide du
magntisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen
garder mon secret?

Le parti que je pris va vous tonner, lecteur. Vous en rirez  mes
dpens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il
faut aussi vous avouer mes mfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas
qu'il y et rien de mieux  faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos
 l'ennemi.

Le procd n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voil d'tranges
manires, auxquelles on ne m'a point accoutume.

Au ton dont ces paroles furent prononces, je crus m'apercevoir que la
personne outrage, loin de cder aux mouvemens de l'impatience et de la
colre, ressentoit une joie maligne et ne m'pargnoit pas l'ironie. Un
coup d'oeil que je hasardai furtivement me confirma dans cette ide. Je
vis qu'on n'touffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands clats de
rire presss de s'chapper. Ce fut alors, et c'est encore  ma honte que
je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que
depuis un grand quart d'heure j'tois pris pour dupe, que depuis un
grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout  son aise un
innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique.
Cette dcouverte me causa d'abord un dpit vritable; mais je me
consolai presque aussitt, pressentant bien la douce vengeance que me
promettoit ma msaventure.

Ah! qui que vous soyez, m'criai-je, vous n'tes pas faite pour de
telles incivilits. Oui, j'en suis sr, vous ne devez pas tre plus
accoutume  les souffrir que je ne le suis moi-mme  me les permettre,
et c'est bien sincrement que je vous en demande pardon!--Pardon!
rpta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne
s'accorde qu' l'audace, pensez-vous l'avoir mrit?--Assurment non,
rpliquai-je, un peu tourdi du reproche.--Eh bien donc, reprit-elle
avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une vritable
offense...

Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et
surtout son maintien, o respiroit une rare assurance, tout en elle se
runissoit pour tonner d'abord le plus intrpide, mais ensuite pour
donner du coeur au plus timide. Aussi, me prcipitant devant elle, dans
cette humble et redoutable posture, si commode  l'amant, si menaante
pour la matresse, je lui fis, du ton le plus dcid, cette dclaration
d'amour et de guerre: Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas
longtemps, Madame. Sans s'mouvoir, elle rpliqua: Quoi que vous
puissiez dire, je ne dois pas vous croire tmraire. D'ailleurs, je vous
prviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce
sont les beauts foibles qui croient  toutes les menaces.

La rponse toit claire; il ne falloit rien moins que des effets  cette
dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit  peu
prs qui j'tois, que le danger de ma prsence et de mon accoutrement si
simple ne l'tonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit
sans indiscrtion, et devoit mme se montrer.

On l'accueillit avec une grce infinie. Son triomphe complet ne fut
disput que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pt trouver
encore de quelque prix. Cependant j'tois au sein de la victoire et sur
le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-mme alloit
partager, lorsqu'une importune voiture fit gmir le pav de la cour.
Dj le vicomte! dit mon inconnue; dpchons-nous,... dpchons-nous
d'achever cette plaisanterie.

Elle se dpchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-mme
quelque intrt  me dpcher, elle m'y foroit, pour ainsi dire.

Grce  ma promptitude, et surtout  la sienne, ce que l'originale
personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers
incommode,  qui tout ceci n'et peut-tre pas paru trs plaisant, se
faisoit entendre assez prs de nous; et ma fire protectrice, qui
n'avoit apparemment nulle envie qu'on st de quelle manire elle
plaisantoit avec ses protgs, ne se bornoit pas  rparer son dsordre;
elle me faisoit signe de ramasser mes hardes parses et de me jeter dans
un cabinet voisin.

Je venois de m'y prcipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop
prompte visite m'y relguoit entra. Il est l qui change d'habits, lui
dit-elle.--Sans le secours de votre femme de chambre? demanda-t-il.
Elle rpondit: S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais
pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue ncessit, mettrions-nous
un tiers dans son secret?

Alors il vint  moi: c'toit M. de Valbrun. Bonjour, mon cher Faublas,
me dit-il en m'embrassant. N'tes-vous pas content du zle que madame la
baronne de Fonrose a mis  vous servir?--Content? m'criai-je; mais
c'est, en vrit, trop peu dire.--Ah! je l'ai bien inquit, votre cher
Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense;
demandez-lui si je n'ai pas dj commenc la vengeance de mon sexe.
Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en
moi qu'une fe secourable qui vient de vous enlever  des enchanteurs;
et, ds que vous serez rhabill, venez respectueusement, en signe de
reconnoissance, me baiser la main.

Tandis qu'elle parloit, je la regardois  travers une vitre. Son
maintien avoit tout d'un coup tellement chang qu'il n'y rgnoit plus
qu'une dignit froide, et le calme parfait de sa figure sembloit
annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne
toit une excellente comdienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse
 la considrer dans son nouveau rle, je ne pus lui donner qu'une
courte attention. Tout cet accoutrement fminin dont il falloit
m'affubler encore ne me causoit pas un lger embarras: c'toit pour moi
l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit dur jusqu'au soir, si Mme de
Fonrose n'toit venue, sur l'invitation ritre du vicomte, m'aider 
l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la
complaisance jusqu' rparer, de sa noble main, le dsordre de ma
chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'criai: Monsieur de
Valbrun, partons.--Pour aller o?--Voir Sophie.--Sophie est-elle 
Paris?--Dans ce faubourg mme, au couvent de ***, rue ***.--Tant mieux;
mais pour un instant modrez votre impatience; coutez-moi: je dois vous
dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me
reste  faire.--Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois d
commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.--tes-vous jaloux
de me la prouver?--N'en doutez pas.--Eh bien, faites-moi le plaisir de
m'entendre.--De tout mon coeur; mais partons.--Quelle ptulance! De
grce, coutez-moi!--Ma Sophie!--Nous en parlerons tout  l'heure.
Chevalier, au milieu de la nuit dernire, je suis revenu  ma petite
maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui
s'toit pass, m'a donn de grandes inquitudes pour vous. Ne sachant ce
que vous alliez devenir, et voulant demeurer  porte de vous donner
quelque secours si l'occasion s'en prsentoit, j'ai pris le parti de
rester avec Justine. Cette petite, qui me parot vous aimer beaucoup,
toit continuellement  la fentre de la rue. Deux fois, dans la
matine, elle a cru vous voir sous deux habits diffrens. Il y a deux
heures enfin, elle m'a cri que la garde vous emmenoit; qu'elle vous
reconnoissoit trs bien malgr votre nouveau travestissement. Aussitt
s'est ml, dans la cohue qui vous suivoit, un fidle missaire, charg
de revenir le plus tt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A
son retour, je n'ai pas t moins enchant que surpris de savoir qu'un
jugement _tnbreux_ venoit d'envoyer la prtendue Fanchette 
Saint-Martin. Aussitt j'ai vol chez Mme de Fonrose...--Moi, d'abord,
interrompit-elle, je ne pouvois que m'intresser beaucoup au sort d'un
jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous rclamer 
l'htel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du
mandat qui ordonnoit votre libert.--Madame, recevez tous mes
remerciemens...--Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, coutez-moi
jusqu' la fin.--Sophie m'attend.--Bientt nous parlerons d'elle;
coutez-moi jusqu' la fin. Pendant que madame la baronne alloit  la
police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des
informations; il n'y est plus question de Dorothe, on ne parle partout
que du chevalier de Faublas.--Comment! dj?--Pouvez-vous en tre
tonn? la dclaration de je ne sais quelle soeur Ursule, qui a,
dit-elle, t maltraite par les ravisseurs de la religieuse, ne
prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout dcouvert, c'est la
plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir t attaqu
dans l'enclos des _Magntiseurs_ par un jeune homme qui se sauvoit en
chemise et l'pe  la main; c'est la rsistance qu'a faite aux
officiers de la police Mme Leblanc, qui a mieux aim laisser enfoncer la
porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la dposition que
s'est vue force de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son
taudis, y a t _interroge sur faits et articles_. Le concours de tant
d'vnemens extraordinaires vous a trahi, les plus tonnantes aventures
ont t mises sur le compte du plus tonnant jeune homme. Dans deux
heures peut-tre on ira vous chercher  Saint-Martin pour vous
transfrer  la Bastille. Madame sera sans doute inquite; mais elle
est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille
sur tout le reste. Les amis du comte de la G..., que l'un de vos seconds
a tu, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je
jouis de quelque crdit, nous pourrons assoupir cette affaire. En
attendant...--En attendant, je veux voir ma Sophie, duss-je me
perdre!--Vous vous perdriez sans la voir!--Sans la voir!--Si vous osez
faire un pas dehors, vous tes arrt. Il ne faut pas douter que tout ce
que la police a de plus vigilans suppts ne soit aujourd'hui sur pied.
De grce, attendez quelques jours.--Quelques jours! les jours sont des
sicles!--Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'tat, et
lorsqu'on vous auroit enlev jusqu' l'esprance de revoir votre
matresse?--Elle est ma femme, Monsieur le vicomte. La baronne nous
interrompit: Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous
en flicite.--Trs vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en
trouver une qui mritt d'tre adore comme elle!...--Je vous
crois.--Une qui ft plus digne de la tendresse et des respects de son
heureux poux!...--Chevalier, reprit le vicomte, permettez...--Une
qui...--De grce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi
de ne pas vous exposer.--Hlas! je ne la verrai donc pas
aujourd'hui!--Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais
que, si vous tiez une fois prisonnier, je ne rpondrois plus de rien.
Chevalier, vous rflchissez; eh bien?--Vicomte, vous me voyez pntr
de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins,
et je saurai l'exprimer mieux; c'est ds aujourd'hui vous en donner une
preuve que de me rendre  vos conseils. Monsieur de Valbrun, rglez ma
conduite, et j'obirai.--Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un
asile chez moi, parce qu'on viendra srement vous y chercher.--Pourquoi
monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitt la baronne.--Parce qu'il
n'y seroit gure plus en sret, Madame.--Vous croyez, Vicomte?--Mais je
vous le demande  vous-mme, qu'en pensez-vous?--Moi, je ne vois pas
trop...--Quoi! Madame, aprs la dmarche que vous venez de faire!--Oh!
mais, Vicomte...--Vous m'tonnez, Madame, rpliqua-t-il encore avec un
peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier,
je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intrt pour lui; vous
savez que je ne suis point jaloux.--J'aime cependant, lui rpondit-elle,
le petit ton piqu dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi
plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser parotre. Messieurs,
ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle  manger, o nous ne
resterons pas longtemps, et pendant le dner chacun de nous trois voudra
bien rver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes
les femmes et l'amant de la sienne.

Mme de Fonrose me prsenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus
prompt que moi; nous allmes nous mettre  table. La baronne, qui
n'toit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps
en temps, la baronne rompit le silence par un grand clat de rire. Le
vicomte lui demanda la cause de cette gaiet subite. Je vais vous
l'expliquer dans le salon, rpondit-elle en se levant. Je fus presque
afflig de cette brusque incartade, car, au vif apptit qui me restoit
encore, je sentois que j'aurois fort bien achev mon dner.

Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place
qui lui convient merveilleusement de toutes les manires.--Une place?
s'cria le vicomte.--Une place, oui. Factotum femelle, elle sera
demoiselle de compagnie, secrtaire et lectrice chez Mme de
Lignolle.--La petite comtesse?--Oui.--Une demoiselle de compagnie  la
petite comtesse! On en rira.--Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une;
celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.--Mais 
cause de M. de Lignolle...--M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort
vilain homme  qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies
lui reproche des torts,... de ces torts qu'une femme ne pardonne point.
Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je
vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu
tourdie, trs vive, imprieuse  l'excs, capricieuse aussi; je lui
connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de
vouloir tre prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde
ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries
les plus ordinaires, et l'instant d'aprs vous l'entendez vous tenir,
d'un air trs indiffrent, un propos trs leste. Au reste, elle a des
travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son ge elle fuit le
monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le
bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est
pas fch de cette conomique retraite; mais ce n'est pas lui qui
l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous
charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut
mettre dans la socit.--Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma
Sophie!--Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortun que dangereux,
si le bruit public ne m'a pas trompe sur votre caractre et sur vos
talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je
ne vous dirai que deux mots de son sot poux. C'est un homme pais, mal
fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-tre belle
dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs
femmes ont tent de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait
aime. Ce monsieur a consacr sa vie aux muses; il est du nombre de ces
petits beaux-esprits de qualit dont Paris fourmille, de ces nobles
littrateurs qui croient aller au temple de Mmoire par des quatrains
priodiquement imprims dans les papiers publics. Il raffolera de vous,
si vous prenez la peine de dclamer contre la philosophie moderne et de
deviner des nigmes.--Voil, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait
fait de main de matre; je reconnois le pinceau d'une femme
offense.--Vicomte, rpondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce ft moi
qui eusse  me plaindre de lui.--Maintenant je le jurerois,
rpliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?

Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: Au lieu
d'tre femme chez la comtesse, ne puis-je pas tre femme ailleurs?
Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pntrasse dans le couvent de
ma Sophie?--Aujourd'hui, rpondit le vicomte, le pril seroit extrme,
et puis le moyen de rester? La baronne l'interrompit: Attendez, car je
m'intresse  sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'ide d'un
projet dont le succs est infaillible. Demain, oui demain, je vous le
promets, j'irai moi-mme au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit
pas une chambre...--Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous
chargeriez d'amener aprs-demain, Madame la baronne?--Aprs-demain, non,
mais  la fin de la semaine.--O ma Sophie!...--Ne sautez donc pas, me
dit Mme de Fonrose; vous allez vous dcoiffer. Elle ajouta: J'admire
ce stratagme autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce ft
un mari qui s'en avist.--Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir,
il fait nuit; mais croyez-vous que Mme de Lignolle prenne sa demoiselle
de compagnie ds ce soir?--Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.--Et M.
de Lignolle ne s'opposera point  cette fantaisie de sa femme?--Vous
savez bien que monsieur n'a pas de volont quand madame parle; vous
savez bien que, quand la comtesse a prononc le fatal _je veux_, il faut
que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous
nommerez Mlle de Brumont.

Nous descendmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaoit
une malle derrire. Elle renferme votre trousseau, me dit la baronne.
Je priai le vicomte de me venir voir chez Mme de Lignolle le lendemain;
il me promit qu'il s'y rendroit  l'entre de la nuit pour m'informer de
ce que Mme de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai  son oreille
pour lui faire cette confidence: Je crois Mme de B... revenue chez
elle... Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles
et me donner des siennes?--Soit, je l'en chargerai. C'est--dire que Mme
de B... vous intresse encore?--Non de la manire dont vous l'entendez,
non, parole d'honneur; mais je suis trs impatient de savoir comment le
marquis l'aura reue.--Je m'arrangerai de manire  pouvoir vous le dire
demain.

M. de Valbrun, quoiqu'il prtendt n'tre pas jaloux, ne nous quitta
qu' la porte de l'htel du comte.

                   *       *       *       *       *




[Illustration: LES CHARMES DE Mme DE LIGNOLLE]




Monsieur de Lignolle toit chez madame quand on nous annona. La
baronne, en me prsentant  la comtesse, lui dit: Je vous amne cette
jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualits ncessaires
aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit,
crit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes tudes, mais
c'est l son moindre mrite. Je lui connois des inclinations honntes,
des gots tout  fait louables, et surtout des talens solides qu'on a
rarement dans un ge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne
croyez pas que j'exagre, Comtesse, bientt vous deviendrez l'intime
amie de votre aimable lectrice, et vous dcouvrirez en elle un vrai
trsor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.--Je vous en
remercie d'avance, rpondit la comtesse, sur votre recommandation je
n'hsite pas.--Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des
demoiselles de compagnie comme celle-l, reprit la baronne; mais j'ai
senti que je vous devois la prfrence; et puis il faut tout dire, c'est
un prsent que j'ai voulu faire  M. de Lignolle.

La comtesse renouvela ses remerciements  la baronne et lui dit que ds
ce soir... Ds ce soir! interrompit le comte, attendez donc.--Monsieur,
je n'attends pas.--Mais...--Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours
que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que
j'attendisse encore, je tomberois malade.--Si dans le monde on trouve
ridicule...--Que m'importe, Monsieur?--On vous blmera, Madame,
car...--Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces _car_ dont
vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout
quand vous me contrariez, Monsieur; ds ce soir, Mademoiselle...--Mais,
Madame, je vous observe...--Oh! que je suis malheureuse!--Je vous
observe que si...

La comtesse, irrite, prit une attitude fire, regarda M. de Lignolle
avec majest, et du ton le plus imprieux lui dit: Je le veux.--Puisque
vous le prenez ainsi, Madame, rpondit le comte, il faut bien que cela
soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne
permettra seulement que j'examine un peu sa protge, car souvent on
parle de bonnes tudes, et Dieu sait ce qu'on entend par l. J'en ai vu
de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient
remport tous les prix de l'universit, et ne savoient seulement pas
trouver le mot d'une nigme. Jugez donc ce que c'et t si on les avoit
pris d'en faire une!... Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez
plus instruite, car... votre figure,... vos manires... Comment vous
nommez-vous, Mademoiselle?--De Brumont, Monsieur.--Vous n'tes pas
philosophe, j'espre?--Non, Monsieur, je suis honnte fille.--Belle
rponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous tes de bonne famille
apparemment?--Monsieur, je suis noble.--Bon encore cela! bon! Je vois
que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous tes
arrive ici dans un moment prcieux; quand on vous a annonce, je limois
le dernier vers d'une charade... Oh! c'est que c'est une vraie charade,
celle-l!... coutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.

Devinez, Mademoiselle, devinez.

Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacit peu
commune. Monsieur le comte n'toit pas heureux dans l'art des
dfinitions; mais, en revanche, chaque expression, grce  la place
qu'il lui donnoit, devenoit une nigme. Elle l'a, ma foi, devine!
s'cria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous
avez raison, c'est une fille vraiment tonnante!--Monsieur, je suis fort
aise, rpliqua Mme de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est
surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre
ainsi.--D'honneur, rpta-t-il, une fille tonnante! Elle vient de
deviner ma plus belle charade,... une charade dont le plan seul m'a
cot cinq jours de mditation!... une charade dont j'ai travaill le
style pendant neuf jours et demi... Enfin, j'ai chang dix-huit fois le
premier vers,... oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en
dormant.--Comme Voltaire, Monsieur le comte.--Ah! Mademoiselle, Voltaire
n'a jamais fait de charades, et puis c'toit un philosophe. Revenons 
mon ouvrage; comment le trouvez-vous?--Trs saillant, Monsieur, et plein
de charmantes antithses.--De charmantes... Vous nommez cela des
antithses? Je savois bien que je faisois des antithses, moi!... Je
n'ai pourtant pas achev ma rhtorique; mais voil de ces choses que
certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne
des antithses... Mesdames, cela s'appelle des antithses.

--Point du tout, Monsieur, rpondit la comtesse entirement occupe de
ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des btises.--Comment,
Madame, des btises?--Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous
mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons,
s'appellent des btises.--Ah! Madame, s'cria-t-il, quelle rponse! Il
revint  moi: Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour
vous, car, d'honneur, vous m'tonnez; mais les femmes sont bien petites
avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagn la confiance de la comtesse,
ajouta-t-il tout bas, tchez de lui donner des gots solides,
chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades
et des antithses...--Laissez-moi faire, Monsieur le comte;
que j'aie seulement le bonheur de lui plaire...--Vous lui
plairez!--Croyez-vous?--Vous lui plairez, j'en suis sr.--Eh bien, je
lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en
donne ma parole.--Et vous me rendrez, Mademoiselle, un vritable service
dont je serai trs reconnoissant.--Vous avez trop de bont, Monsieur:
une autre vous remercieroit; moi, je suis tente de vous en vouloir.
Ailleurs j'ai quelquefois occup la place que vous m'invitez  prendre
chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter  remplir auprs de
sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en
paroissoit dsagrable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant
 vous, toujours dsintresss, je vous jure.--Revenons  mon ouvrage.
Vous le trouvez?--Surprenant! d'une simplicit... sublime! Mais,
Monsieur, comment faites-vous?...--D'abondance, interrompit-il; mes plus
longs vers ne me cotent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je
compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de
Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le
faut: aussi mes vers sont trs faciles.--Et vos charades ont le mrite
d'tre faites en bouts-rims.--Justement: chaque pote a son faire, et
voil le mien.--Vous ne me disiez pas cela!--Diantre! c'est mon
secret!--Il est mal gard, Monsieur le comte; presque tous les beaux
esprits du jour le possdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que
chaque semaine voit natre et mourir, sous le titre orgueilleusement
modeste de _Mes fantaisies_, _Mes souvenirs_, _Mes essais_, _Mes
dlassemens_, _Mes caprices_, _Mes loisirs_, etc.; lisez les petites
chansons de socit dont ils rgalent leurs amis aux bons jours de
ftes, et qu'ensuite ils adressent  la postrit, dans ces almanachs
prtendus potiques qu'on achte au jour de l'an pour les oublier avant
la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opras-comiques, de nos
petits opras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comdies  la
mode; lisez nos odes _germaniques_, nos pouvantables tragdies; lisez,
Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait  peu prs  votre
manire, et que la posie moderne a sur l'autre l'avantage d'tre toute
en bouts-rims.

Je vis qu'il prenoit un air srieux, et je lui rendis sa belle humeur en
l'accablant d'loges. L, srieusement, reprit-il bientt, ma charade
vous a sduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer
cela?--Assurment, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance
publique.,

Il prit une plume, et sous le mot _malpropre_ il crivit: Par M.
Jean-Baptiste-Emmanuel-Frdric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de
Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du
rgiment de ***, en garnison  ***, chevalier de l'ordre royal et
militaire de Saint-Louis,  Paris, rue ***, htel de ***.--Quoi!
Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!--Mademoiselle, c'est
l'usage... L!... vous lirez cela dans le _Mercure_ de la semaine
prochaine.

Le comte, enivr de mon approbation, alla dire  la baronne qu'elle
verroit bientt quelque chose de sa faon dans les papiers publics;
ensuite, il s'adressa  la comtesse: Madame, vous pouvez prendre Mlle
de Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez trs satisfaite; je
vous la donne pour une fille rare dont on ne connot pas tout le mrite.
Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!--Monsieur, rpondit la comtesse,
je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais dj c'toit une
affaire arrange.

M. de Lignolle revint  moi, et, me tirant un peu  l'cart, il me dit
bien bas: Mademoiselle de Brumont, j'ai une grce  vous
demander.--Monsieur, parlez.--Je ne puis douter que vous n'ayez de
bonnes moeurs, puisque vous tes noble et ennemie des philosophes; mais
tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des
aventures galantes et les rpte.--Fi donc! Monsieur.--Bon! vous me
comprenez: je dsire que vous n'ayez jamais de ces sortes de
conversations avec la comtesse.--Cela n'est pas facile, Monsieur, car
les jeunes femmes...--Oui, aiment en gnral  causer de mille fadaises
qui leur gtent l'esprit, qui leur donnent une ide fausse du monde! et
je vous supplie d'viter cela tant que vous le pourrez.--Monsieur, je
suis franche, je ne puis vous rpondre...--Tchez; j'ai de bonnes
raisons pour vous en prier.--Je le crois, Monsieur.--D'ailleurs, vous
n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande
rserve.--Je n'en suis pas fche.--Et puis, ses lectures sont choisies;
elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui
instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans
tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.--Oui, ces messieurs nous
assomment! c'est une chose bien dsagrable!--Mademoiselle, chez moi pas
plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et
l'amour...

La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me
fit perdre le trs beau parallle que j'allois entendre. Mademoiselle,
me dit Mme de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une
maison fort agrable, o tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'
compter de ce moment-ci vous appartenez  madame la comtesse; qu'il
s'agit non seulement d'excuter ses volonts, mais encore de prvenir
ses dsirs; et qu'enfin, dussiez-vous mme, en certains points,
dsobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire  madame. Je
crois que ce ne sera pour vous une chose ni dsagrable ni difficile; il
y va de votre honneur de justifier l'opinion trs avantageuse que j'ai
conue de vous: efforcez-vous donc de mriter le plus promptement
possible les bonts d'une aussi charmante matresse, et souvenez-vous
bien que je lui cde tous mes droits.

Aprs m'avoir sermonn de la sorte, mon auguste protectrice me donna un
baiser sur le front et s'en alla. Ds qu'elle fut partie, je priai la
comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle
insistoit pour que je restasse, mais un _je le veux_ de madame lui ferma
la bouche. La comtesse elle-mme me conduisit au petit appartement
qu'elle m'avoit destin; c'toit une espce de cabinet pratiqu au fond
de sa chambre  coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir
d'un ton trs affectueux, et Mme de Lignolle, en me donnant un baiser
sur le front, me dit avec beaucoup de vivacit: Bonne nuit,
Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?

Me voil seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sre,
o probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis prs de
quatre jours, que de prils m'ont environn! combien d'aventures,
d'inquitudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!... Des
plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?... loin d'elle? Heureusement
l'espace qui nous sparoit se trouve beaucoup diminu. Plus de soixante
lieues toient entre nous; maintenant elle est loigne de cinq cents
pas tout au plus. La mme enceinte nous renferme, nous respirons, pour
ainsi dire, le mme air... hlas! et je ne puis l'aller joindre tout 
l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai
que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa
couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me
l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, ds le soir je
pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je
m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de rcompenser sa tendre
sollicitude et de consoler sa douleur!... Oui, j'irai; je chercherai le
pril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois
de payer de ma libert quelques instans de volupt suprme, je ne me
plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrte qu'au retour.

Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant,
la comtesse!... une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune!
de la vivacit! mais d'un caractre imprieux! Oh! le petit dragon!...
A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?... Mais  quelles ides me
livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de
ces bagatelles que j'ai demand  la comtesse la permission de me
retirer? O mon pre, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime:
c'toit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie
femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner
de ses nouvelles!

Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entire la lettre tendre
et respectueuse.

  _Mon pre_,

  _Peut-tre en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruaut; je
  vous ai dlaiss dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais
  vous n'ignorez pas quelle passion consume un coeur que vous avez fait
  trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frapp
  l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon pre,
  en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que
  vous auroit caus mon absence devoit tre bientt effac; ma femme, au
  contraire, gmissoit comme moi dans les tourmens d'une sparation que
  pouvoit rendre ternelle le dsespoir de l'un des deux amans. Mon
  pre, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu' demi; mais je
  n'aurois pu vivre loin de ma Sophie._

  _J'ai su qu'elle toit  Paris, j'ai vol. Mon pre n'a point reu mes
  adieux, parce qu'il ne m'et point permis de braver les dangers qui
  m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne
  m'est arriv; mais j'ai couru plus d'un pril que je n'avois pas
  prvu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le
  premier moment de ma libert; je le consacre  celui qui seroit ce que
  j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas._

  _Je comptois retourner vers vous, mon pre, et je vous supplie de
  revenir ici. Vous ne pouvez craindre,  Paris, que les dangers qui me
  menacent, et bientt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis dj
  fait des amis puissans, qui, runis aux vtres, assoupiront, je crois,
  ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espre, sous trois jours au plus
  tard, me rfugier dans un lieu sr. Revenez, de grce; revenez, je
  vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour o le chevalier de Faublas
  et sa femme embrasseront leur pre chri!_

  _En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'crire un mot pour me
  tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de
  ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon pre, figurez-vous ma joie:
  votre rponse me trouvera prs de Sophie. De grce, crivez
  promptement, mon pre, crivez._

  _Je suis avec un profond respect, etc._

  P.-S. _Il m'a t jusqu' prsent impossible de voir ma chre
  Adlade; j'enverrai  son couvent aussitt que je le pourrai._

Maintenant que j'ai cachet cette lettre et que j'ai mis l'adresse  M.
de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit
appartement. Cette porte donne dans la chambre  coucher de la comtesse;
cette autre, sur un escalier drob qui descend dans la cour. Elle est
commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie
d'aller visiter Mme de Lignolle?... Je n'en ferai rien; va, sois
tranquille, ma Sophie... Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?... Que
m'importe? Quelle ide me vient l?... Le grand mal aprs tout! je n'y
mets pas un vif intrt;... c'est simplement de la curiosit... Oui,
mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les poux font
lit  part... Je ne vois qu'un lit dans la chambre  coucher de madame;
mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'et pas son
appartement spar... Comment faire pour m'en instruire?... Parbleu!
guetter le moment et regarder par le trou de la serrure... Bon! il n'est
que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront
point avant minuit! J'attendrois l cinq heures d'horloge!... Je meurs
de fatigue... Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de
vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.

Je le fis aussitt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mme de
Lignolle fut oblige de me faire appeler pour que j'assistasse  son
lever.

Comment avez-vous pass la nuit, Mademoiselle de Brumont? me
demanda-t-elle avec vivacit.--Parfaitement bien; et Madame?--J'ai mal
dormi.--Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.--Je
vous assure que j'ai mal dormi, rpondit-elle en souriant.--C'est
peut-tre la faute de monsieur le comte?--Comment cela?... Rpondez
donc, Mademoiselle: comment cela?--Madame...--Expliquez-vous, je veux
savoir...--Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-tre
dplu par cette plaisanterie pourtant innocente.--Point du tout; mais je
ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dpchez-vous, car je n'aime pas 
attendre.--Madame...--Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le
veux.--Madame, je vais vous obir. Il est vrai que monsieur le comte
atteindra bientt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute
jeune, je crois.--J'ai seize ans.--Il est vrai que monsieur le comte
parot d'une sant bien foible; mais madame la comtesse est jolie.--Sans
compliment, le trouvez-vous?--Je ne fais srement que rpter  madame
ce qu'elle a coutume d'entendre.--Vous tes tout  fait polie,
Mademoiselle de Brumont, mais revenons  ce que vous me disiez
d'abord.--Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de
madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme,
je pense?--Il y a deux mois.--J'ai conclu de tout cela que M. de
Lignolle, encore amoureux de sa charmante pouse, avoit pu...--Eh bien!
dites donc ce qu'il avoit pu.--Venir cette nuit chez madame.--Jamais
monsieur ne vient chez moi la nuit.--Ou bien, hier au soir, y rester un
peu plus tard qu' l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la
comtesse.--Me tourmenter!  quoi bon?--Quand je dis la tourmenter,
j'entends lui faire ces caresses qui sont trs permises entre deux
poux.--Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne
dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrasse
cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce
singulier propos!

A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet
de toilette, et me dit qu'elle alloit bientt revenir. Rest seul, je me
mis  rflchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble.
Cette femme m'tonne! aurois-je mal jou l'embarras? s'amusoit-elle 
mes dpens? Non, elle parloit srieusement, elle avoit l'air de
l'innocence, c'toit le ton de la candeur!... Quoi donc! une jeune
personne, aprs deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'tre pas plus
instruite  certains gards que deux mois auparavant? Elle toit si
claire cette phrase: _C'est peut-tre la faute de monsieur le comte._
Pourquoi s'obstiner  ne pas l'entendre? Est-ce une manire polie
qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne
lui plaisoit pas? J'en doute. Imprieuse et vive comme elle est, elle
m'et simplement dit: Cela me dplat. Et, tout au contraire, c'est
elle qui exige une explication difficile que j'hsitois  lui donner,
dont elle affecte encore de ne pas saisir le vritable sens, et aprs
laquelle, du ton le plus naf, elle me fait cette quivoque rponse:
_Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon
mari m'auroit embrasse cinq ou six fois?_ Ma foi! Madame la comtesse,
comment l'entendez-vous? J'avoue qu' mon tour je m'y perds; j'avoue que
je ne puis concilier ensemble votre tat de nouvelle marie, vos airs de
vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.

Mme de Lignolle, prompte  me tenir parole, revint bientt dans un
dshabill trs simple, passa dans son boudoir, o elle me pria de la
suivre, et demanda le chocolat. Nous allions djeuner, quand M. de
Lignolle accourut en criant: Non, non, je ne ferai point de grce, je
serai inexorable.--Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colre! jamais
je ne vous ai vu dans cet tat. Qu'y a-t-il donc?--Ce qu'il y a, Madame!
une chose affreuse!--Comment?--Cette nuit vous dormiez tranquille, un
sducteur toit auprs de vous!--Vous ne rvez que sducteurs, Monsieur;
mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.--Sans moi, sans le
hasard qui me l'a fait dcouvrir...--Ce hasard-l ne m'a rien dcouvert,
 moi.--Le malheureux vous ravissoit l'honneur.--Quoi! l'aurois-je
souffert? ou ne m'en serois-je pas aperue?--Fiez-vous dsormais  ceux
qui se disent...--D'ailleurs, pourquoi le mien plutt que le vtre,
Monsieur?--A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prtendus amis
qui vous l'ont donn?--Qui? quoi? qu'est-ce?--Qui vous ont
rpondu...--Monsieur...--De sa sagesse...--Voulez-vous enfin...--De sa
conduite...--Vous expliquer?--De son honntet.--Oh! je perds
patience.--Et qui...

Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser
directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colre lui
arrachoit, ne me regardoit mme pas, et peut-tre ignoroit encore que
j'tois l. Cependant quelques-unes de ses rflexions malhonntes
sembloient tellement applicables  ma situation prsente qu'il s'en
falloit beaucoup que je fusse  mon aise. La jeune de Lignolle,
bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au
collet son mari tout tonn, et, le secouant avec force, elle lui
disoit: Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que
depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquez-vous, je le
veux.--Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration
secrte je me suis avis d'entrer tout  l'heure dans votre antichambre;
en la traversant, j'aperois sur le pole une brochure ouverte,
j'approche, je lis un livre affreux, Madame!... le plus dangereux, le
plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!--Ah! nous y
voil.--Le _Discours sur l'origine de l'ingalit parmi les hommes_.

Dsormais rassur sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de
Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur
des femmes et ce _Trait de l'ingalit des hommes_. Oui, oui, s'cria
la comtesse, apprenez-moi cela.

--Ce qu'il y a de commun, Madame! rpondit le comte avec beaucoup de
chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se
lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes,
et vous ne tremblez pas?--Que pourroit-il en arriver, Monsieur?--Des
dsordres de toute espce, Madame. Un laquais, ds qu'il est philosophe,
corrompt tous ses camarades, vole son matre et sduit sa
matresse.--Sduire, toujours sduire! avec quoi, Monsieur,
et pourquoi?--Aussi je viens de faire maison nette dans
l'antichambre.--Vous congdiez tous nos gens?--Oui, Madame.--Je
n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable,
renvoyez-le, j'y consens.--Je les renverrai tous, Madame.--Non,
Monsieur.--Tous sont dj perdus; il ne faut qu'une demi-heure  un
philosophe.--Monsieur, finirez-vous de m'tourdir ainsi?--Oui, je
l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les _Penses
philosophiques_, ou le _Dictionnaire philosophique_, ou le _Discours sur
la vie heureuse_, ou le _Discours sur l'origine de l'ingalit parmi les
hommes_, etc., je suis trs effray, et je ne me crois nullement en
sret dans ma maison.

Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la premire fois, sans
doute, M. de Lignolle osoit lui dsobir, l'impatiente comtesse venoit
de se jeter dans un fauteuil. L, tout entire  son impuissante fureur,
elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps
en temps crioit comme une folle. Insensible  son comique dsespoir, le
comique antiphilosophe continuoit toujours:

Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce sicle
n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides
en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misre
n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et
plaignant ses erreurs, tre l'ami d'un homme partisan de la fausse
philosophie; mais rien ne pourra m'engager  garder des laquais
philosophes[12].

  [12] Voyez un gros livre intitul: _La Religion considre_; c'est
    l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.

--Monsieur, s'cria la comtesse avec beaucoup de fiert, vous garderez
pourtant ceux-l, car je le veux. A ce mot dcisif, le bon poux, comme
atterr, perdit sa fureur passagre, et rpondit trs modrment:
Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais,
du moins, permettez quelques observations.--Faites-m'en grce, Monsieur,
interrompit-elle, et que je ne sois pas oblige de rpter que je le
veux.--Fort bien, Madame, rpliqua-t-il en secouant la tte, fort bien!
cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous
donneront des leons. Il n'y en a pas un, j'en suis sr, qui ne soit
dj philosophe dans l'me; par consquent, vos laquais deviendront
ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera
vos chevaux; votre cocher crasera les passans; votre cuisinier manquera
ses sauces; votre matre d'htel renversera les plats sur la nappe et
sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs
enfleront leurs mmoires; votre intendant vous volera; vos femmes de
chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle
de compagnie fera un enfant chez vous.

Il partit, et fit bien: j'aurois t fch de rire aux clats devant
lui.

Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un
malheur rel venoit de nous arriver: le chocolat s'toit refroidi. Jugez
de mon chagrin,  moi qui, la veille, aprs un dner trop court, avois
encore t me coucher sans souper! Et la cruelle comtesse parloit de
renvoyer le djeuner  l'office! Mlle de Brumont, tremblant qu'il n'en
revnt pas, le reversa promptement dans la chocolatire, qu'elle fit
mettre auprs du feu, dans le boudoir mme. A la bonne heure, dit Mme
de Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit rchauff.

Cette lettre toit pour une chre tante qui avoit lev son enfance.
Nous fmes  peu prs trente lignes de complimens respectueux,  quoi
nous ajoutmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept
lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas.
Dsol de voir qu'il falloit entamer la quatrime page de l'interminable
ptre, je me permis d'observer  madame la comtesse que le chocolat
devoit tre chaud. Je le crois, rpondit-elle; mais finissons cela
d'abord.

Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de
ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que
je ne pouvois me rsoudre  regarder en face une seconde fois, tant elle
toit laide, rdoit sans cesse autour de la chemine. Il y avoit dans la
constitution gnrale de cet individu je ne sais quoi de _philosophique_
qui me faisoit trembler pour le djeuner; un secret pressentiment aussi
m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient
de continuelles distractions.

Mme de Lignolle, dont la lettre n'avanoit pas, s'tant aperue
plusieurs fois de mes inquitudes mal dguises, finit par me demander
avec humeur si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment o
l'impatiente matresse me faisoit cette question, la fatale chambrire,
en farfouillant dans l'tre, couchoit la chocolatire sur la cendre. Je
vis le dsastre, la plume chappa de mes mains et mes yeux se portrent
vers le ciel, ma tte fut jete en arrire par un mouvement presque
convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse  la renverse. Ah!
Madame, m'criai-je, le chocolat! le chocolat! et la comtesse, si vive
alors qu'il ne falloit pas l'tre, trop douce maintenant qu'elle et d
se fcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'oeil du ct de la chemine,
ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un hros[13], dans son
imperturbable tranquillit, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa
cette rponse  jamais mmorable: Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun
le chocolat avec la lettre que je vous dicte?

  [13] Tout le monde connot ce mot de Charles XII  l'un de ses
    secrtaires: Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je
    vous dicte?

Emport par mon dsespoir, je lui rpondis je ne sais quoi d'assez peu
mesur. Cette vivacit sympathique ne me dplat pas trop,
rpliqua-t-elle; puis, s'adressant  l'indigne servante, elle ajouta:
Dites  l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte. Cet
ordre gnreux porta jusqu'au fond de mon me le baume de la
consolation. Je sentis mes forces renatre, mes ides revenir, mon style
se ranimer, et, Mme de Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinit
de jolies choses  la chre tante.

La lettre est acheve, je ferme le secrtaire, je vois le djeuner
revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont places l'une
vis--vis de l'autre, le liquide restaurateur est vers, la comtesse
vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis--vis d'elle, je touche
au moment heureux!... mais,  revers plus insupportable que le premier!
un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperoit le
timbre. _Besanon!_ dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lve
imptueusement, et, frappant de ses deux cuisses  la fois la table trop
lgre, elle me l'envoie sur les deux jambes. coutez le cri que je
pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma lgre blessure
qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas
que je regrette ni le petit meuble dmantibul, ni les porcelaines
brises, ni la chocolatire bossue, ni mon plus beau jupon gt. Non,
je ne vois que le chocolat coulant  grands flots sur le parquet.
Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps  demi courb, les
yeux fixs sur le papier chri, les mains tremblantes, la parole
entrecoupe, lit:

  _Tu conois, chre petite nice que j'ai eu tant de plaisir  lever,
  combien j'ai souffert de ne pouvoir venir  ton mariage; mais enfin le
  parlement de Besanon m'a juge, j'ai gagn mon procs, je pars,
  j'arrive aussitt que ma lettre, j'arrive le 15._

Le 15! c'est aujourd'hui! s'crie la comtesse; et, tout en brisant le
papier prcurseur, elle continue: O bonne nouvelle!  ma chre tante!
je vais vous voir, et j'en suis charme! A l'instant j'aperois sous un
fauteuil un dbris prcieux; je m'lance, je le saisis, je le baise, et
je lui dis: O bon petit pain!  secourable reste, dsormais mon unique
espoir, je te tiens, et j'en suis ravi! Cependant je vais m'asseoir
dans un petit coin o je dvore mon insuffisante proie, tandis que Mme
de Lignolle, tour  tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son
boudoir maintes et maintes gambades.

Enfin elle sonne un laquais: Saint-Jean, dites au suisse que je suis
aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.
Puis elle se retourne vers moi: Mademoiselle de Brumont, je vous ai
drange de bien bonne heure; mais vous pouvez maintenant disposer du
reste de la matine. Je fis  la comtesse une profonde rvrence qui me
fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement.
Le lecteur sait  peu prs tout ce que je pus dire  ma chre Adlade 
qui j'crivis.

Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme
de chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa matresse. Maudit
visage bourgeonn, tu ne vaux pas le djeuner que tu me cotes, et dont
tu as la couleur! Vous concevez qu'tant naturellement poli, je ne fis
pas cette rflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi
que, docile et prudent au mme degr, je livrai ma tte et fermai les
yeux. Il faut pourtant rendre justice  la pauvre Jeannette: disgracie
de la nature, elle avoit eu recours  l'art; je lui trouvai la main
assez lgre et le coup de peigne moelleux; mais combien les talens
acquis valent moins que les dons naturels! Combien dans ce moment je
regrettai ma petite Justine!

Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne m'offrit pas ses
services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez
cependant, si c'et t Justine! Justine seroit reste sans attendre que
je l'en priasse: d'abord elle auroit peut-tre un peu retard ma
toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagn le
temps perdu! Avec quelle intelligence l'adroite friponne et prsid 
l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un
accoutrement fminin presque complet! Il fallut me charger seul du
pnible soin de m'habiller en femme de la tte aux pieds, trop heureux
encore d'en tre venu  bout, aprs y avoir mis plus de temps et de
rflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une
matine d'hiver,  s'endimancher pour aller avec sa bonne maman 
l'office paroissial.

Cependant trois heures alloient sonner, la marquise toit arrive. M. de
Lignolle, apparemment toujours fch, nous avoit fait dire qu'il
dneroit en ville; un domestique annona que nous tions servis. A
table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me
prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes
rponses souvent quivoques, leur crdulit, ma confiance, les louanges
dont je payois leurs loges, tout cela peut-tre mriteroit d'tre
rapport; mais je me sens press de raconter le plus intressant.

O muse de l'Histoire, tonnante pucelle qu'ils ont si souvent viole,
desse loquente et vridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse,
fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant
d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque! Puisque
vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les
aventures qui ont amus mon ardente jeunesse, celle que je vais 
prsent raconter n'est pas la moins folle; aussi le galant rcit que
j'en dois faire me cause-t-il une vritable inquitude. O trouver la
gaze, en mme temps lgre et dcente,  travers laquelle il faut que la
vrit se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins
dlicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis l'expression, je la
dnature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire
la curiosit de tout le monde? O chaste desse! jetez un regard de piti
sur le plus embarrass de vos serviteurs pour le secourir, descendez du
ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de
tailler.

Fort bien, mon enfant, dit Mme d'Armincour  Mme de Lignolle; mais, 
prsent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles.
Es-tu contente de ton mari?--Mais, oui, Madame la marquise,
rpondit-elle.--Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te
saluerai d'un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre
nous! va, tu es l'enfant que j'ai leve, mon enfant chrie; dis: Ma
tante, et je dirai: Ma nice. Rponds-moi, comptes-tu bientt me
donner un petit-neveu?--Je ne sais pas, ma tante.--C'est--dire, tu n'en
es pas sre?--Je ne sais pas, ma tante.--Tu n'aperois donc pas dans ta
sant ces changemens... hein?--Plat-il, ma tante?--Tu n'as pas eu
quelques absences?--Des absences! Est-ce que j'tois sujette  avoir des
absences?--Non, pas quand tu tois fille; mais depuis que tu es
femme?--Eh bien! les femmes deviennent-elles folles?--Folles! il est
bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-l, ma
nice.--Que me demandez-vous donc, ma tante?--Je demande,... je
demande... Pourquoi donc affecter?... Mlle de Brumont ne doit pas te
gner: elle est ton ane, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit
sage, n'ignore plus certaines choses.--Je ne vous comprends pas, ma
tante.--Ma nice, trouvez-vous mes questions indiscrtes?--Non,
srement. Parlez, ma tante, parlez.--coute, mon enfant, si je m'en
mle, c'est par intrt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu
n'aurois pas pous M. de Lignolle. Je le trouvois trop vieux. Un homme
de cinquante ans... Je sais bien qu' cet ge-l M. d'Armincour toit un
pauvre sire... Mais enfin on prtend qu'il y en a... Dis-moi: le comte
remplit-il son devoir?--Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je
veux.--Tout ce que tu veux?... et tous les jours?--Tous les jours.--Je
t'en flicite, ma nice, tu es fort heureuse... Ah ! mais pourtant, ma
petite, il faut prendre garde...--A quoi, ma tante?--Il faut mnager ton
mari.--Comment?--Comment, ma nice? Il ne faut pas vouloir trop
souvent.--Vouloir quoi, ma tante?--Ce dont il est question, ma
nice.--Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante.--De
rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu' l'ge de M.
de Lignolle aller ce train-l, c'est s'puiser?--S'puiser?--Sans doute.
Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les
hommes ne rsistent pas.--Des fatigues?--Assurment, et puis vos ges
sont trs diffrens, ma nice.--Mais que fait l'ge?...--Cela fait tout,
ma petite, et ne va pas tuer ton mari.--Tuer mon mari?--Oui, le tuer,
mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir.--Mourir de
quoi, ma tante?--De cela, ma nice.--De cela! de faire les volonts de
leurs femmes!--Oui, ma nice, quand les volonts de leurs femmes sont
infinies.--Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal.--Tant
mieux, ma nice; mais, je vous le rpte, prenez-y garde, parce que cela
ne dureroit pas.--Je voudrois bien voir!... Vous riez, ma tante?--Oui,
je ris, avec ton _je voudrois bien voir!_ Que ferois-tu, je t'en
prie?--Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux.--Ah! voil du
nouveau!--Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arriv dj plus
d'une fois.--Et cela t'a russi?--Certainement. Quand M. de Lignolle
hsite, je me fche.--Ah! ah!--Quand il refuse, je commande.--Et il
obit?--Il murmure; mais il s'en va.--Mais, s'il s'en va, il ne fait
donc pas ce que tu veux?--Pardonnez-moi, ma tante.--Il revient donc?--Il
revient ou ne revient pas: que m'importe?--Comment?--Pourvu qu'il
obisse.--Mais.--Et que je sois la matresse.--Mais...--De faire tout ce
qui me plat.--Ah , ma nice, il y a donc une demi-heure que nous
nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela
m'impatiente?--Comment, ma tante?--Eh! oui, ma nice, je vous dis blanc,
vous rpondez noir: il semble que je vous parle hbreu.--Ce n'est pas ma
faute.--Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et
vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de
Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.--Fort bien, ma tante.--Et,
quand vous me rpondez qu'il fait vos volonts, je crois que vous voulez
dire vos volonts de femme...--Justement, ma tante.--De femme
marie.--Sans doute, ma tante.--D'une femme jeune, vive, et qui aime le
plaisir.--Prcisment, ma tante.--Ainsi, vous m'entendiez?--Oui, ma
tante.--Et vous rpondiez  ce que je vous demandois?--Oui, ma
tante.--Vous rpondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de
mari?--Oui, ma tante.--Tous les jours?--Oui, ma tante.--Eh bien, ma
nice, je trouve cela fort tonnant et fort heureux. Mais, mon enfant,
je te le rpte, il faut user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et
tu le tueras.--Voil ce que je n'entends pas, ma tante.--Comment! tu
n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa
vie, satisfaire une trs jeune femme dont les apptits sont
immodrs?--Il ne s'agit pas d'apptits, ma tante.--Les dsirs, si vous
voulez.--Et qui vous dit que mes dsirs sont immodrs?--Vous-mme, ma
nice, puisque vous prtendez que vous devez tre la matresse sur ce
point...--Eh bien, ma tante?--Et que tous les jours vous forcez votre
mari  faire une sottise.--En vrit, ma tante, je vous trouve
aujourd'hui d'une humeur!...--Voil bien les jeunes femmes, quand on les
contrarie sur cet article.--Ma tante, voulez-vous...?--Elles ne voient
que cela de bon dans le monde...--Voulez-vous, ma tante...?--Cela seul
est pour elles le souverain bien.--Voulez-vous me forcer  quitter la
place?--Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie.--Oh!
que je m'impatiente!--Oui, oui, ma nice, je n'ignore pas que vous tes
trs vive; mais enfin, je suis votre mre, il faut m'couter.--Mon
Dieu!--Non pas, non pas, restez et coutez-moi: je veux que vous me
promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle  faire tous les jours ce
que vous appelez votre volont.--Eh! pourquoi donc, ma tante, me
laisserois-je gouverner un jour plutt qu'un autre?--Le beau
raisonnement, ma nice!--Pourquoi ne ferois-je point aujourd'hui ce que
j'ai fait hier?--Mais, avec cette belle manire de calculer, ma nice,
il n'y auroit pas de raison pour que cela fint jamais.--C'est aussi
comme je l'entends; je prtends bien que cela ne finisse pas.--Que
rpond-elle donc?--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne
souffrirai pas que mon mari me manque.--Voyez l'cervele!--Ni qu'il me
mne.--Mais quel galimatias!--Non, je ne l'empche pas de se conduire 
sa manire...--Elle perd la tte!--Mais qu'il me laisse de mon ct
faire tout ce qui me plaira.--Comment! de votre ct! cela ne se peut
pas! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnte femme...--Avec lui, quand
cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux.--Fi, ma nice!
quels principes!--L'essentiel est qu'il ne me gne en rien...--Ma nice,
je ne vous comprends pas.--Et que je fasse en tout ma volont.--Ma
nice, vous voulez donc que je m'en aille?--Ma tante, vous voulez donc
que je quitte la place?--Cela est insupportable!--Cela est
dsesprant!--Conduisez-vous par mes conseils, ma nice.--Parlez-moi
raison, ma tante, je ne suis plus une enfant.

Toutes deux s'toient leves, toutes deux se fchoient. Cependant, aux
questions trs claires de la tante, la nice avoit fait avec tant
d'innocence et de vrit des rponses si ingnues, si quivoques, si
extraordinaires, que je commenai  souponner d'tranges choses.
J'essayai de calmer Mme d'Armincour en lui disant: Il y a tout lieu de
penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse
dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est
aussi loin de mriter vos reproches que de les comprendre.--Vous croyez?
rpliqua-t-elle: eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et
voyons si vous en pourrez tirer quelques claircissemens. Je m'adressai
 la nice. Madame la comtesse permet-elle?... Elle m'interrompit
vivement: Trs volontiers, Mademoiselle.

--M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la
comtesse?--Non.--Jamais?--Jamais.--Y entre-t-il la nuit?--Jamais.--Y
vient-il le matin?--Oui, quand je suis leve.--S'enferme-t-il dans la
journe avec madame la comtesse?--Non.--Le soir, reste-t-il un peu tard
chez madame la comtesse?--Aprs le souper, cinq minutes tout au
plus.--Ces cinq minutes,  quoi les emploie-t-il?--A me dire
bonsoir.--Comment dit-il bonsoir  madame la comtesse?--En
m'embrassant.--Comment embrasse-t-il madame la comtesse?--Comme on
embrasse; il me donne quelques baisers.--O cela, Madame la
comtesse?--Dame, o cela se donne.--Mais encore?--Sur le front, sur les
yeux, sur le menton.--Voil tout?--Voil tout.--Absolument?--Absolument.
Que voulez-vous de plus?--Eh bien! Madame la marquise, qu'en
pensez-vous?

--Je pense, rpondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien
affreux... Elle courut promptement  Mme de Lignolle: Dis-moi, ma
nice, es-tu femme ou fille?--Femme, puisque je suis marie.--Es-tu
marie?--Certainement, puisque M. de Lignolle m'a pouse.--tes-vous
sre, ma nice, qu'il vous ait pouse?--Je vous le demande, ma
tante.--O t'a-t-il pouse?--A l'glise.--Et pas ailleurs?--Est-ce
qu'on pouse ailleurs, ma tante?--Dis-moi, ma petite, le jour de tes
noces... Va, je suis bien fche de n'avoir pas pu me trouver  Paris le
jour de tes noces... Je me dfiois de ce M. de Lignolle et de ses
cinquante ans... Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun...
J'avois trs expressment recommand qu'on te donnt du moins quelques
instructions prliminaires... Dis-moi, ma chre enfant, la nuit de tes
noces, que t'est-il arriv?--Rien, ma tante.--Rien! Mademoiselle de
Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arriv!--Pauvre petite,
ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais
rponds-moi:... la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit prs de
toi, ton mari?--Oui, ma tante.--Eh bien, aprs?--Aprs, ma tante, il m'a
souhait une bonne nuit et il s'est en all.--Il s'est en all! rptoit
la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en all! Ah! ma charmante
petite nice, ta jolie figure ne mritoit pas cela.--Bon Dieu! ma tante,
vous m'inquitez!--Pauvre enfant! la voil vierge encore, aprs deux
mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel!--En vrit, ma tante, vous
me faites peur! expliquez-vous.--Mon enfant,... je ne puis,... je ne
puis... Ma douleur me suffoque... Vous, Mademoiselle de Brumont, qui
vous exprimez avec tant de facilit, dites-lui... ce que c'est,...
expliquez-lui comment... Vous n'tes pas ignorante comme elle, sans
doute?... vous devez savoir...--A peu prs, Madame la marquise. J'en ai
entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres.--En ce cas, faites-moi
le plaisir de la mettre au fait.--Madame la comtesse permet-elle? Elle
me rpondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas rpter: je
le lui dis... Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or
donc,  vous qui le savez, je ne le dirai pas...

                   *       *       *       *       *

Quoi! reprit Mme de Lignolle merveille de ce qu'elle venoit
d'entendre, quoi! vous ne plaisantez point?--Je ne prendrois pas cette
libert avec madame la comtesse.--Quoi! ma tante, tout ce que Mlle de
Brumont vient de dire est vrai?--Trs vrai, ma nice, et cette aimable
fille t'a expliqu tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de
sa vie.--Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit d m'pouser
de cette manire, ma tante?--Oui, ma pauvre enfant; depuis deux mois
monsieur le comte t'insulte.--Il m'insulte?--Oui, tu ne sens pas
cela?--Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps.--Il
t'insulte, ma nice. Ngliger tes charmes, c'est leur faire outrage,
c'est dire qu'ils ne mritent pas d'tre subjugus. Te laisser vierge,
c'est te faire sentir de la faon la plus cruelle que ta fleur ne vaut
pas la peine qu'on se donneroit  la cueillir.--Ah! ah!--Te laisser
vierge, ma pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles une
malheureuse femme puisse tre expose, tu prouves aujourd'hui la plus
grande.--Il n'est pas possible!--Trop possible, ma chre enfant, trop
possible. Te laisser vierge! c'est te dclarer qu'il te trouve bte,
maussade, dgotante.--Grand Dieu!... Ma tante, vous n'exagrez
pas?--Demande, ma petite, demande  Mlle de Brumont.

Aussitt je pris la parole, et, m'adressant  la jeune femme outrage:
Assurment, par cet abandon que je ne conois pas, monsieur le comte
signifie trs positivement  madame la comtesse qu'elle est
laide...--Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage,
ainsi...--Qu'elle n'est pas bien faite...--Il en a menti. Voyez ma
taille; est-elle mal prise?--Qu'elle a le bras carr...--Il en a menti.
Attendez, que j'te mon gant.--Un grand vilain pied...--Il en a menti.
Me voici dchausse...--La jambe grosse...--Il en a menti. Voyez.--La
gorge...--Il en a menti. Regardez.--La peau rude...--Il en a menti.
Ttez.--Le genou cagneux...--Il en a menti. Jugez vous-mme.

J'aimois la manire franche et dcisive dont la comtesse repoussoit les
imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois  faire parler.
Curieux d'essayer jusqu'o le juste dsir d'une justification trs
facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: C'est lui dire enfin
qu'elle a quelque difformit secrte. Un geste expressif que fit Mme de
Lignolle, un geste aussi prompt que sa pense, m'annona qu'elle alloit
encore donner la preuve justificative en mme temps que le dmenti
formel. Mme d'Armincour aussi devina trs aisment le dessein de la
comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle
accourut assez tt pour en empcher l'entire excution. Va, ma chre
amie, ce n'est pas la peine, dit-elle  sa nice; moi, qui depuis ton
enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mlle
de Brumont s'en rapporte  toi. Au reste, il ne faut pas non plus te
fcher si fort...--Ne pas me fcher!--Ton mari...--Est un impudent
menteur...--N'est peut-tre pas si coupable...--Un insolent...--Que nous
l'imaginions d'abord.--Un lche!--Il se peut qu'une longue
indisposition...--Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux
mois.--Ou quelque chagrin domestique...--Point de chagrin pour un homme
trop heureux de m'pouser!--Ou quelque grand malheur...--Oui! le progrs
de la philosophie!--Ou quelque travail important...--Des charades!
Tenez, ma tante, ne le dfendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je
conois maintenant toute l'indignit de sa conduite; et, ds qu'il
rentrera... Ds qu'il rentrera, laissez-moi faire... Il s'expliquera, il
me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,... il
m'pousera sur l'heure, ou nous verrons.

Cependant le jour commenoit  tomber. Ce ne fut pas sans peine que
j'obtins de la comtesse un moment de libert. J'allai m'enfermer dans ma
chambre, o je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte
m'apprit qu'un homme sr, charg d'aller  l'htel de B... remettre 
madame la marquise elle-mme la lettre de Justine, avoit rapport cette
rponse: Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'tois pas
tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles.
Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires
de cette personne,  laquelle je m'intresse vritablement. Vous pouvez
ajouter que M. de B..., qui d'abord m'avoit assez mal reue, vient de
reconnotre ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret,
elle est bien la matresse de le dire  quiconque peut m'en fliciter.

M. de Valbrun ajouta: Mme de Fonrose est alle maintenant au couvent de
Mme de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que
nous avons fait. Aprs avoir remerci le vicomte comme je le devois, je
lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent
d'Adlade, et de faire mettre l'autre  la grande poste. Il voulut
bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout  l'heure faire
lui-mme les deux commissions. Fatale lettre  M. de Belcourt,
n'aurois-je pas d prvoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!

Maintenant je me demande pourquoi Mlle de Brumont, sans avoir en tte
d'autre objet dtermin que celui de se rapprocher de Sophie, sentit
pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque
dplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme
tant d'autres, appel par l'amour  rparer les inexcusables torts dont
l'hymen se rend journellement coupable envers la beaut, le chevalier de
Faublas, entran malgr lui, ne faisoit qu'obir  l'impulsion de son
gnie. Je me demande aussi pourquoi la nice, ne recevant plus qu'avec
distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant
sur moi des regards dont tous mes sens toient mus, ne montroit pas un
vif empressement  retenir chez elle, le reste de la soire, Mme
d'Armincour, d'ailleurs si chrie! C'est qu'ils existent en effet, ces
atomes inhumainement rejets par nos philosophes modernes, ces atomes
sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brlant d'un adolescent
vif, et dans la mme seconde mans des nubiles attraits d'une jeune
fille, se cherchent, se mlent et s'accrochent pour ne faire bientt,
des deux individus doucement attirs, qu'un seul et mme individu. C'est
qu'il agissoit dj sur la gentille brune, le charme dont toit possd
le joli garon. C'est que, dj guide par les puissans rayons de la
bienfaisante lumire que j'avois fait luire  ses yeux, et plus encore
par cet instinct naturel  tout le beau sexe, dont le tact, en certaines
matires surtout et dans certains cas, est  la fois dlicat, prompt et
sr, Mme de Lignolle se sentoit intrieurement avertie de la nullit
d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que
machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir
l'offense et ddommager l'offense. Je me demande encore pourquoi Mme
d'Armincour, quoique favorise de son antique exprience, ne parut pas
s'apercevoir qu'elle toit de trop, et s'obstina, malgr les frquentes
distractions de sa nice,  lui tenir fidle compagnie jusqu'au retour
de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute ternit
spcialement destins  gner l'aimable jeunesse, peut-tre afin que ses
dsirs contraris devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus
malgr les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je
ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle  mes
propositions, qui ne sont peut-tre pas trop vraies. Plus d'une fois
j'ai cru m'apercevoir que, ds qu'une femme entroit pour quelque chose
dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes ides. De l vient que
souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de l vient que
souvent je draisonne au lieu de philosopher.

Quoi qu'il en soit, Mme d'Armincour nous honora de sa prsence  souper.
Elle me parla beaucoup de la province o elle avoit lev sa nice, de
son bon chteau qu'il ne falloit rparer qu'une fois par an, de ses
beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle
nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans
offenser personne, me parut tre celui de ses gens qu'elle connoissoit
le mieux. Je crois qu'il et t question du bon _Andr_ jusqu'au
lendemain matin; mais,  minuit pass, la voiture du comte se fit
entendre. Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus
dsagrable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle
charade?...--Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise
d'Armincour, ma tante. Le comte, un peu surpris, commena pour la
marquise un long compliment, qu'elle n'couta pas jusqu'au bout.
Bonsoir, dit-elle brusquement  sa nice, bonsoir, ma chre
lonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espre
qu'enfin je souhaiterai le bonjour  madame la comtesse de Lignolle.
Adieu, Monsieur, fit-elle schement  M. de Lignolle. Elle lui fit, en
sortant, une de ces rvrences froides que les femmes rservent pour
certains hommes qu'elles n'estiment point. Vous savez bien ma belle
charade? reprit le comte ds qu'elle fut partie...--Mademoiselle de
Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer
chez vous.

  [14] C'toit le nom de fille de la comtesse.

J'obis sans rpondre, mais je restai coll derrire ma porte et prtant
l'oreille avec la plus grande attention...

Vous savez bien ma belle charade? reprit encore M. de Lignolle. Madame
l'interrompit de nouveau: Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne
se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des
enfans.--Comment! Madame...--Comment! Monsieur, toit-ce  moi de vous
l'apprendre?--Comment?--Si ma tante et Mlle de Brumont ne m'avoient pas
instruite, je serois donc reste fille?--Madame, vous ne m'entendez pas.
Je savois tout comme un autre quel devoir...--Vous le saviez, Monsieur?
Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que
vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis
l'objet de vos mpris?... O allez-vous, Monsieur?

J'entendis Mme de Lignolle courir  la porte et la fermer.

Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que vous n'ayez rpar vos
outrages.--Mes outrages?--Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en
ne m'pousant pas, vous m'avez insulte; mais vous m'pouserez! vous
m'pouserez tout  l'heure... Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce
n'est pas un grand mal pour vous, j'espre. Au reste, c'est votre
devoir, qu'il vous soit agrable ou non: remplissez-le. Je le veux et je
vous l'ordonne.--Mais, Madame...--Point de mais, Monsieur. Je vous
trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille
pas?... On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des
charades?... Vous me ferez un enfant, Monsieur... Vous m'en ferez un!...
Vous me le ferez! vous me le ferez tout  l'heure!... tout  l'heure,...
ici!... l,  cette place-l.

La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrire
les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet,
dans un petit espace que laissoit dcouvert le _lampasse_ devenu trop
court, vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era pi
dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul
punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.

Quel personnage je fais l, cependant! que le rle d'observateur est, en
ce cas, humiliant et pnible! Ah! tante bavarde autant que maudite,
pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tt? Eh bien!
Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis  toi-mme? Quoi! tu dsespres
de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton gnie protecteur ne
t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une
aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. coute ce que dit la
comtesse, et fais un saut de joie.

Pardon, Monsieur, peut-tre que j'ai tort, peut-tre qu'en effet ma
tante et Mlle de Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise
plaisanterie. Je comptois vous inviter  passer chez moi la nuit
entire; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je
crois que c'est vous rendre service que de vous engager  vous retirer
dans votre appartement.--Madame, je vous demande le secret; j'espre
qu'une autre fois je serai plus heureux.--Une autre fois! reste  savoir
si je voudrai...--Madame, dans tous les cas, je compte sur votre
discrtion.--Monsieur, je ne promets rien.--Madame...--Monsieur, je vous
prie de me laisser libre.

Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma ds qu'il fut dehors.
Aussitt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: Ah!
Madame, que je suis aise!...--Pourquoi donc cette folle joie?
interrompit-elle.--Madame, vous ne pouvez concevoir...--Mademoiselle,
interrompit-elle encore du ton le plus srieux, si vous pouviez vous
faire une juste ide de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez
qu'entre lui et moi, tout  l'heure, il n'a pu rien se passer dont on
doive se rjouir et me fliciter; rien dont je doive me
rjouir.--Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre
peine qui fait ma joie?--Ce que je dirois, Mademoiselle!...--Que
diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit
chez vous un vengeur?--Un vengeur!--Si je vous dclarois que vous voyez
 vos pieds un jeune homme...--Un jeune homme!--Qui vous aime...--Qui
m'aime!...--Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration
pour vos charmes!--Vous tes un jeune homme! et vous m'aimez!--Ah! ce
n'est pas de l'amour, c'est...--Mademoiselle de Brumont, tes-vous bien
sre d'tre un jeune homme?--Jolie comtesse, en vrit, je ne puis avoir
l-dessus aucune espce de doute.--Eh bien, venez, venez, vengez-moi,
pousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!--Ah! vous
n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante lonore, je ne
demande pas mieux.

Elle avoit raison d'tre fche contre son mari! J'avois raison d'tre
content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait... que
tout me restoit  faire! Mais, dans les entreprises de la nature de
celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage
prouv: le mien s'accrut par les difficults, et bientt quelques
sourds gmissemens,  la fois douloureux et tendres, annoncrent mon
triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqu par un dernier cri.
Triomphe vraiment dlicieux, o le vainqueur, dans l'ivresse du succs,
s'applaudit des transports du vaincu charm de sa dfaite! Victoire la
plus douce de toutes  quiconque, au sein de son propre bonheur, sait
jouir encore du bonheur d'autrui!

Il faut rendre justice  la prsence d'esprit de la comtesse: aussitt
que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'tois. Prpar 
cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'et sans doute
adresse plus tt, je ne fis pas attendre la rponse: Charmante
lonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes,
uniquement jaloux d'assurer une grande fortune  mon an barbare, m'ont
voulu forcer  me faire _gnovfain_...--Ils vouloient vous faire moine!
s'cria-t-elle; mais vous n'auriez jamais pous personne! Oh! que c'et
t dommage!--Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse
que je n'avois pas la moindre vocation pour ce mtier-l. Assurment je
ne devinois pas que le destin propice me rservoit l'avantage peu commun
de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois
confusment que j'tois n pour pouser. Je me suis donc chapp du
couvent o l'on me tenoit renferm. Mon ami, le vicomte de Valbrun,
indign de la lchet de mon frre et de la cruaut de mes parens, m'a
recueilli, m'a conseill ce dguisement, m'a fait chercher un asile plus
sr que sa maison, et chaque jour je rendrai grces au hasard favorable
qui m'a conduit auprs d'une femme jeune, jolie et vierge.--Le sort ne
m'a pas favorise moins que toi, mon cher Flourvac, rpondit la comtesse
en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu' ce que tes parens
soient morts.--Quel engagement vous prenez l, ma chre lonore! mon
pre est encore jeune...--Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble
plus longtemps. Restez avec moi jusqu' ce que tous vos parens soient
morts; restez, Flourvac, je le veux.

Pendant que je faisois  Mme de Lignolle l'indispensable mensonge que
vous venez de lire, je l'aidois  dpouiller des vtemens incommodes
dont je ne l'avois pas dbarrasse d'abord, tant elle m'avoit paru
presse d'tre venge! tant j'avois jug convenable la prompte excution
de ses ordres formels!

A prsent, lecteur, parlez sans dguisement; n'auriez-vous pas quelque
envie de prendre ma place auprs de la comtesse, dans le lit nuptial o
je suis avec elle?

Je ne vous dirai pas tout  fait comment j'y passai les plus douces
heures de ma vie; mais je vous dirai bien  quels souvenirs enchanteurs
j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pense. Prs de l'aimable
disciple que je formois, je me rappelai le matre plus aimable qui
m'avoit form. L comme ici, aujourd'hui comme alors, des vnemens
inattendus et peu communs, prparant mon bonheur, m'avoient, presque
sous les yeux d'un poux ridicule, pour ainsi dire jet dans les bras de
sa vive moiti! Je me trouvois  la place de M. de Lignolle, enseignant
 la jolie comtesse les premiers lmens de l'auguste science que
j'avois apprise de la belle Mme de B..., sous les auspices du marquis.
Mais, hlas! des deux femmes rares que m'avoit donnes mon toile
singulirement propice, l'une dj m'toit ravie, l'autre bientt se
verroit abandonne... Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je
quittois ma gentille lve sans avoir parfaitement achev son ducation!
Quel matre plus favoris du hasard put jamais s'applaudir d'une
colire suprieure  Mme de Lignolle! Charmante enfant, sujet prcieux,
chez qui se trouvoient runis les moyens sduisans et les dispositions
heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilit je lui trouvai!
combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activit! La
mme nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction
complte; et cette nuit sera toujours compte dans le nombre de mes plus
courtes nuits.

Le jour ne devoit pas tarder  parotre, quand tous deux, enfin lasss,
nous nous endormmes. Lorsque je me rveillai, ma montre marquoit midi:
Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du
matin?... Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondment,
et, presque nu que j'tois, je courus  ma chambre, j'ouvris la petite
porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!... Heureusement je
vis dans ma serrure un petit papier qui dbordoit. Le vicomte, avec un
crayon rouge, avoit griffonn ces mots, que j'eus beaucoup de peine 
dchiffrer:

  _Je frappe, et vous ne rpondez pas. O tes-vous, Mademoiselle de
  Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle
  agrable nouvelle je vais porter  la baronne! A deux heures je
  reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle leve  deux heures?_

Je rveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprs d'elle. Le
regard qu'elle me lana me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu
de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'toit pas tout
 fait dsintresse; j'entendis, avec de frquens soupirs, quelques
mots  demi prononcs. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon
colire attendoit sa dernire leon. Qui de vous, Messieurs, l'et
refuse, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa
rudement  la porte de la chambre  coucher. Je quittai brusquement le
poste que j'occupois, et je me prparois  sortir du lit de la comtesse,
mais elle me fit signe de rester  ses cts, et, d'une voix ferme, elle
demanda: Qui va l?--C'est moi, rpondit M. de Lignolle; ne vous
levez-vous pas aujourd'hui?--Pas encore, Monsieur.--Il est tard
cependant, Madame.--Oui, Monsieur, mais je suis occupe.--A quoi,
Madame?--Monsieur, je compose.--Qui vous apprend  composer?--Mlle de
Brumont.--Je voudrois bien assister  la leon.--Cela ne se peut pas,
Monsieur; vous ne feriez srement rien, et vous nous empcheriez de
faire quelque chose.--Et que faites-vous donc, Madame?--Des enfans qu'on
puisse croire les vtres, Monsieur.--Que voulez-vous dire?--Que je finis
une charade.--Une charade! voyons donc.--Vous avez envie de chercher le
mot?--Oui, vraiment.--Eh bien, attendez une minute.

Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complte. Je
veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans
encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement
interrompu nos doux exercices. Elle ne m'en dit pas davantage, mais un
regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre
l'_exercice cruellement interrompu_. Docile avec plaisir, j'obis, sans
me permettre la plus lgre observation. Alors, pour me prouver, aprs
Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique,
embrasser  la fois plusieurs occupations difficiles, peut en mme temps
trs consquemment agir et trs distinctement parler, Mme de Lignolle
leva la voix, et dit au comte: Monsieur, coutez-vous  la porte?--Il
le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.--Bon! voici
ma charade: _Amo 'l primo mio._ (Piano a Faublas abbracciandolo.) _L'amo
di molto._--Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.--_Signor, s_,
soggiunse ella. _M'ama 'l secondo mio._ (Piano a Faublas.) _M'ami! Ah!
m'ami  vero?_ Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l
Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: M'ama 'l secondo
mio.--_Bravo, signor!_ disse la contessina. _Il mio integrale, bench
composto da due, nondimeno fa pi ch'uno._ (Piano a Faublas.) _Deh! non
 la... la verit? la verit,... ben' mio!_--Ma, disse Lignolo, dunque
in prosa la fate?--_Signor,... s... in pro..._ Esta volta sulle labbra
della svenuta la parola mor.

Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son
mari, qui vouloit absolument deviner, et cess de rpter: _Mon tout,
quoique form de deux personnes, ne fait qu'un._ Monsieur, reprit la
jeune cervele, plus contente que si elle et fait un pome pique et
une bonne action, je dois, en conscience, vous prvenir d'une chose
essentielle: c'est que ma charade est une espce d'nigme qui a deux
mots. Je vous dclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je
crois que vous ne les devinerez pas.--Je ne les devinerai pas! ah! je
vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une
demi-heure.--Dans une demi-heure, soit; je serai leve.

Il revint effectivement une demi-heure aprs. Assis  ct de la
comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que
cette fois j'avois demande sans faon. Mesdames, vous savez bien, ma
plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a
critique. On l'a critique, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru
cela?--Oui, Monsieur le comte.--Oui?--Sans doute; l'envie!--L'envie,
vous avez raison. Mais que je vous conte un vnement tout aussi
dsagrable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une
charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le
disons en mme temps; chacun flicite mon rival, et personne ne me fait
le moindre compliment. Cette injustice m'a donn de l'humeur, et je me
suis,  propos de cela, rappel certain projet qui m'est venu vingt fois
dans la tte. Dans le _Mercure de France_, Mademoiselle, on imprime au
bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de
la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien,
parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une
chose affreuse qu'un homme qui emploie rgulirement trois ou quatre
jours de la semaine  la recherche des mots du logogriphe, de l'nigme
et de la charade de chaque numro, ne soit jamais pay de ses travaux
par un peu de gloire? Assurment, c'est l de l'ingratitude, ou je ne
m'y connois pas. A prsent, Mademoiselle, coutez mon projet: je veux
proposer aux rdacteurs du _Mercure_ d'ouvrir une souscription dont le
produit sera destin  l'impression d'une grande pancarte qui parotra
toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui
auront devin le logogriphe, l'nigme et la charade de la semaine
prcdente.--Fort bien vu, Monsieur, rpondit la comtesse; mais, puisque
nous parlons de charade, avez-vous devin la mienne?--Pas encore,
Madame, rpliqua-t-il d'un air confus. Mme de Lignolle aussitt lui
repartit: Monsieur, si vous venez  bout de trouver les deux mots, je
vous promets, en attendant l'excution de votre grand projet, je vous
promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insrer dans le
_Mercure_ ma charade, son explication, mon nom  moi qui l'ai compose,
votre nom  vous qui l'aurez devine, et mme je tcherai qu'on apprenne
au public comment et pourquoi je l'ai faite.--Madame, ce que vous me
dites l m'excite encore...

Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un
laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra
prcipitamment, fut droit  sa nice, et lui dit: Eh bien, mon cher
coeur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?...
Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigu, vous avez les yeux
battus... Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y
connois!... Je t'en flicite de toute mon me, ma petite. Et vous,
Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix,
embrassons-nous... Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf
mois!--Un petit-neveu dans neuf mois, rpta la comtesse, cela se
pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le
bonjour  Mlle de Brumont.

Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se
pencher  l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant couter la tante,
j'coutai le mari; il disoit  sa femme: Madame, pargnez-moi, laissez
 la marquise une erreur...--Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle,
n'tes-vous pas content de moi?--Au contraire, Madame, je vous rends
grces de votre discrtion.--Et vous avez tort, Monsieur, elle est
naturelle et ncessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.

M. de Lignolle, bien rassur, vint  moi. A propos, Mademoiselle, me
dit-il, je vous rends grces, vous voulez bien enseigner  la comtesse
des choses difficiles.--Difficiles! mais non, Monsieur le comte.--Oh!
que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment
sensible  votre complaisance. Alors, pour payer le trop honnte
compliment du mari, je lui rptai mot  mot l'quivoque rponse que sa
femme venoit de faire: _Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle
et ncessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela._

Aprs ces politesses rciproques, la conversation devint gnrale, et de
part et d'autre il ne fut rien dit qui mrite d'tre rapport; mais 
deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. Qu'on fasse
entrer, dit la comtesse. Je lui reprsentai qu'apparemment c'toit M.
de Valbrun. Eh bien! rpliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.--Cela ne se
peut gure, Madame.--Allez donc chez vous, mais ne tardez pas 
revenir.

Je courus  ma petite porte: Bonjour, Monsieur le vicomte.--Bonjour,
Monsieur le chevalier.--Eh bien! la lettre  ma soeur?--Je l'ai fait
porter au couvent.--Celle  mon pre?--C'est moi-mme qui l'ai mise hier
 la poste.--Et ma Sophie?--La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre
est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqu.--Partons,
Vicomte, partons!--Comment! partons?--Oui, tout  l'heure...--Ne
sommes-nous pas convenus d'attendre?...--Je n'attends pas un
moment.--Mais songez donc...--Je ne songe  rien.--Aux prils...--Je
n'en connois plus... O ma Sophie! je diffrerois d'un jour le bonheur de
te voir?--Cependant, il faut diffrer...--Vicomte, si vous ne voulez pas
m'y conduire, j'irai seul.--Mais...--J'irai seul. Plutt prir cent fois
que de ne pas la voir aujourd'hui!--Chevalier de Faublas, et la
comtesse?--De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il
s'agit de Sophie?--Et vos ennemis?--Je les dfie tous.--Ainsi nulle
considration ne peut plus vous arrter?--Nulle considration, Monsieur
le vicomte; et, je vous le rpte, si vous m'abandonnez, je pars seul...
Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point
altre.--Puisque rien ne peut changer vos rsolutions, je me rends;
mais je vous demande une grce.--Parlez, et croyez...--Attendez au moins
jusqu' la nuit.--Jusqu' la nuit!--coutez-moi: dans un quart d'heure
je dne avec la baronne,  six heures du soir je l'amne ici. Ds que
vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sr que mon carrosse vous
attend  la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me
joindre, et vous serez bien accompagn jusqu'au couvent, je vous le
promets.--A six heures prcises, Vicomte?--Chevalier, je vous en donne
ma parole.

Au moment o M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-mme
me chercher. L'aimable enfant, trop abuse, se crut sans doute l'objet
de la profonde rverie dans laquelle on me vit plong pendant tout le
dner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et
sans distraction, vous occupiez alors mon coeur et ma pense?

Aprs le dessert, cependant, en prenant le caf dans le salon, je fixai
plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrrent les
siens. Mes regards enfin s'arrtrent volontairement sur tant d'appas.
Que de vivacit! que de fracheur! la belle peau!... la jolie bouche!...
Ah! charmante petite femme, vous ne mritiez pas d'tre abandonne le
lendemain de vos noces.

Ces rflexions toient l'effet tout simple d'une commisration trop
naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement,
dans la situation o je me trouvois, une rflexion fait natre une ide
promptement suivie d'une autre rflexion, qu'une autre ide remplace
aussitt, et voil comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce
qui toit bon dans son principe devient blmable dans ses consquences.
Qui de vous pourtant, prsumant assez de lui-mme, oseroit, en pareil
cas, aprs avoir assign le point juste o il faudroit s'arrter,
oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc
votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa
franchise accoutume, un aveu dlicat et pnible.

J'approchai de la comtesse, et, me penchant  son oreille, je lui dis
bien bas: Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir
seule au boudoir? Mme de Lignolle se leva. Madame la marquise,
dit-elle  sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?--Oui,
oui, rpondit Mme d'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont
toujours...--Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le
comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!--Eh! Monsieur,
rpliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne
dfends pas notre ouvrage, il nous a si peu cot! Mais quiconque est
galement incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce
me semble, le droit de se fcher ni de s'gayer  nos dpens.

A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et,
quoique nous n'y fussions pas rests longtemps, la charade toit faite
quand nous en sortmes.

Cependant mes voeux htoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup
 venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annona la baronne, je
pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient  peine, j'eus  peine
la force de faire  ma _protectrice_ une inclination lgre; mais,
aussitt que cette extrme agitation fut calme, je pris le chemin de ma
chambre. Je m'tois flatt que la comtesse, qui faisoit  la baronne les
premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon vasion; mais aucun des
mouvemens de l'objet chri n'chappe  l'oeil vigilant d'une amante. Mme
de Lignolle me vit sortir et cria: Vous partez, Mademoiselle de
Brumont?...--Oui, Madame.--Mais vous allez revenir, j'espre?--Oh!
oui,... Madame,... je... re...vien...drai,... oui, je t...che...rai,...
oui, Madame, le plus tt possible!

J'avoue que ma voix toit entrecoupe, j'avoue que je tremblois en lui
adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!

Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement
l'escalier drob, je franchis le seuil de la porte cochre, je me
prcipitai dans la voiture du vicomte.

Cinq minutes aprs j'arrive au couvent,  cet asile dsir. Une
religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. La veuve
Grandval.--Je vais vous conduire  votre chambre, ma soeur.--Non, ma
soeur, dites-moi o sont maintenant rassembles toutes vos
pensionnaires.--Au _salut_, ma soeur.--O dit-on le _salut_?--Mais...
dans la chapelle.--Et la chapelle?--Est devant vous.

Je cours  la chapelle, et mon coup d'oeil inquiet en embrasse toute
l'tendue. Beaucoup de femmes sont en prires; une d'entre elles se
distingue par son recueillement plus profond. Mon coeur s'est mu, mon
coeur palpite. Voil ses longs cheveux bruns, sa taille lgre, ses
grces enchanteresses... Je fais quelques pas, je la vois! grand
Dieu!... Faublas, heureux poux, matrisez la violence de ce premier
transport: allez doucement vous mettre  genoux tout  ct d'elle.

Mme de Faublas toit si proccupe qu'elle ne s'aperut pas qu'une
trangre venoit de prendre place  ses cts. J'coutai la fervente
prire qu'elle adressoit au Ciel. Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai
que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa
lgitime pouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la
foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas flchie; si,
dans l'auguste svrit de tes jugemens, tu as dcid que mon crime ne
pouvoit s'expier que par une ternelle sparation, Dieu puissant, Dieu
de bont, qui te plais  faire clater jusque dans les chtimens ta
misricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hte-toi de
frapper, prends ma vie: un prompt trpas sera pour ta victime un signal
bienfait; et, si tu daignes combler son dernier voeu, tu permettras qu'
son heure suprme elle entrevoie encore son poux une fois, une fois
seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupire et
reoive son dernier soupir.

J'entendis sa prire: mon premier mouvement fut de me prcipiter devant
elle et de lui montrer son poux. Je conservai pourtant assez de
prsence d'esprit pour sentir qu'un clat nous perdroit, et assez de
courage pour modrer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que
l'office ft dit, et que je pusse me dcouvrir  Sophie quand elle
seroit seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.

Le _salut_ vient de finir, Sophie se lve, et ne me voit seulement pas,
parce que, tout entire  sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui
l'environnent. Je rgle mes pas sur les siens, et je la suis lentement
par derrire. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la
cour. Au moment o j'y mets le pied, plusieurs hommes[15], tout  coup
sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et se jettent sur
moi. La surprise et l'effroi m'arrachent un cri, un cri terrible qui va
retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se
retourne, trop tt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir.
Moi-mme je l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois me
tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayes qui
l'environnent... Hlas! o sont mes armes? o sont mes amis?... Les
barbares satellites m'accablent de leur nombre; ils m'entranent loin de
ma femme! loin de ma femme vanouie!... Dieu cruel, impitoyable Dieu,
aurois-tu reu la prire que tout  l'heure elle t'adressoit?

  [15] Lecteur pntrant, souvenez-vous de la lettre  mon pre, mise
    hier  la poste, et conjecturez.

Vains emportemens d'une fureur impuissante! Rien ne peut me sauver.
Elles viennent de se rouvrir, les portes de ce couvent o je suis si
tmrairement entr! On m'a jet dans une voiture, qui soudain part et
ne roule pas fort longtemps. J'entends d'immenses portes crier sur
d'normes gonds; je vois un chteau fort, le pont-levis s'abaisse devant
moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires dcors m'y
reoivent... Hlas! je suis  la Bastille.


_Au Public._

Il ne tient qu' vous que j'en sorte, Monsieur, mais il faut pour cela
que vous ayez encore le dsir de voir une nouvelle suite de mes
aventures. Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer  cet essai
l'indulgence dont vous avez honor le premier, je me verrai condamn 
finir mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup de
compagnons d'infortune, que le triste avantage de savoir pourquoi l'on
m'y a mis et pourquoi j'y reste.

                   *       *       *       *       *




_Imprim par Jouaust et Sigaux_

POUR LA

PETITE BIBLIOTHQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV




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tome 3/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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