The Project Gutenberg EBook of Histoire d'un ruisseau, by lise Reclus

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Title: Histoire d'un ruisseau

Author: lise Reclus

Release Date: March 29, 2020 [EBook #61697]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN RUISSEAU ***




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  HISTOIRE
  D'UN RUISSEAU

  PAR
  LISE RECLUS

  NEUVIME DITION

  [J H]

  BIBLIOTHQUE
  D'DUCATION ET DE RCRATION
  J. HETZEL ET CIE, 18, RUE JACOB

  PARIS
  Tous droits de traduction et de reproduction rservs




9405.--PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE

9, Rue de Fleurus, 9




[Illustration: COLLECTION HETZEL]




HISTOIRE D'UN RUISSEAU




CHAPITRE I

LA SOURCE


L'histoire d'un ruisseau, mme de celui qui nat et se perd dans la
mousse, est l'histoire de l'infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont
travers le granit, le calcaire et l'argile; elles ont t neige sur la
froide montagne, molcule de vapeur dans la nue, blanche cume sur la
crte des flots; le soleil, dans sa course journalire, les a fait
resplendir des reflets les plus clatants; la ple lumire de la lune
les a vaguement irises; la foudre en a fait de l'hydrogne et de
l'oxygne, puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces lments
primitifs. Tous les agents de l'atmosphre et de l'espace, toutes les
forces cosmiques ont travaill de concert  modifier incessamment
l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible; elle aussi est
un monde comme les astres normes qui roulent dans les cieux, et son
orbite se dveloppe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.

Toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son
ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons  la suivre dans
ses dtours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu'
son mlange avec l'eau du grand fleuve ou de l'ocan. Faibles comme nous
le sommes, nous tchons de mesurer la nature  notre taille; chacun de
ses phnomnes se rsume pour nous en un petit nombre d'impressions que
nous avons ressenties. Qu'est le ruisseau, sinon le site gracieux o
nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombrage des trembles, o nous
avons vu se balancer ses herbes serpentines et frmir les joncs de ses
lots? La berge fleurie o nous aimions  nous tendre au soleil en
rvant de libert, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous
suivions  pas lents en regardant le fil de l'eau, l'angle du rocher
d'o la masse unie plonge en cascade et se brise en cume, la source
bouillonnante, voil ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque
tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte.

La source surtout, l'endroit o le filet d'eau, cach jusque-l, se
montre soudain, voil le lieu charmant vers lequel on se sent
invinciblement attir. Que la fontaine semble dormir dans une prairie
comme une simple flaque entre les joncs, qu'elle bouillonne dans le
sable en jonglant avec les paillettes de quartz ou de mica, qui montent,
descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin, qu'elle jaillisse
modestement entre deux pierres,  l'ombre discrte des grands arbres, ou
bien qu'elle s'lve avec bruit d'une fissure de la roche, comment ne
pas se sentir fascin par cette eau qui vient d'chapper  l'obscurit
et reflte si gaiement la lumire? En jouissant nous-mmes du tableau
ravissant de la source, il nous est facile de comprendre pourquoi les
Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrnens et tant d'autres hommes
de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des yeux par
lesquels les tres enferms dans les roches tnbreuses viennent un
moment contempler l'espace et la verdure. Dlivre de sa prison, la
nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d'herbes, les
roseaux qui se balancent; elle reflte la grande nature dans le clair
saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pntrer
d'une mystrieuse tendresse.

De tout temps la transparence de la source fut le symbole de la puret
morale; dans la posie de tous les peuples, l'innocence est compare au
clair regard des fontaines, et le souvenir de cette image, transmis de
sicle en sicle, est devenu pour nous un attrait de plus.

Sans doute, cette eau se souillera plus loin; elle passera sur des
roches en dbris et sur des vgtaux en putrfaction; elle dlayera des
terres limoneuses et se chargera des restes impurs dverss par les
animaux et les hommes; mais ici, dans sa vasque de pierre ou son berceau
de joncs, elle est si pure, si lumineuse, que l'on dirait de l'air
condens: les reflets changeants de la surface, les bouillonnements
soudains, les cercles concentriques des rides, les contours indcis et
flottants des cailloux immergs rvlent seuls que ce fluide si clair
est bien de l'eau, comme le sont nos grands fleuves bourbeux. En nous
penchant sur la fontaine, en voyant nos visages fatigus et souvent
mauvais se rflchir dans cette onde si limpide, il n'est aucun d'entre
nous qui ne rpte instinctivement, et mme sans l'avoir appris, le
vieux chant que les Gubres enseignaient  leur fils:

    Approche-toi de la fleur, mais ne la brise point!
    Regarde et dis tout bas: Ah! si j'tais aussi beau!

    Dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre!
    Regarde et pense tout bas: Ah! si j'tais aussi pur!

Qu'elles sont charmantes, ces ttes de naades,  la chevelure couronne
de feuilles et de fleurs, que les artistes hellnes ont burines sur
leurs mdailles, ces statues de nymphes qu'ils ont leves sous les
colonnades de leurs temples! Combien sont aimables ces images lgres et
vaporeuses que Goujon a su nanmoins fixer pour les sicles dans le
marbre de ses fontaines! Qu'elle aussi est gracieuse  voir, cette
source que le vieil Ingres a saisie et qu'il a presque sculpte de son
pinceau! Rien, semble-t-il, n'est plus fugitif, plus indcis que l'eau
jaillissante entrevue sous les joncs; on se demande comment une main
humaine peut s'enhardir  figurer la source avec des traits prcis dans
le marbre ou sur la toile; mais, statuaire ou peintre, l'artiste n'a
qu' regarder cette eau transparente, il n'a qu' se laisser pntrer
par le pur sentiment qui l'envahit pour voir apparatre devant lui
l'image  la fois la plus gracieuse et la plus ferme de contours. La
voil, belle et nue, souriant  la vie, frache comme l'onde, o son
pied baigne encore; elle est jeune et ne saurait vieillir; dussent les
gnrations s'couler devant elle, ses formes seront toujours aussi
suaves, son regard toujours aussi limpide, l'eau qui s'panche en perles
de son urne brillera toujours du mme clat sous le soleil. Qu'importe
si la nymphe innocente, qui n'a pas connu les misres de la vie, ne
semble point rouler dans sa tte tout un flot de penses! Elle-mme,
heureuse, songe peu; mais sous son doux regard, on songe d'autant plus,
on se promet d'tre sincre et vrai comme elle, et l'on affermit sa
vertu contre le monde hideux du vice et de la calomnie.

Numa Pompilius, nous dit la lgende romaine, avait pour conseillre la
nymphe grie. Seul, il pntrait dans les profondeurs des bois, sous
l'ombrage mystrieux des chnes; il s'approchait avec confiance de la
grotte sacre, et pour sa vue, l'eau pure de la cascade,  la robe
ourle d'cume, au voile flottant de vapeurs irises, prenait l'aspect
d'une femme belle entre toutes et souriante d'amour. Il lui parlait
comme un gal, lui, le chtif mortel, et la nymphe rpondait d'une voix
cristalline,  laquelle le murmure du feuillage et tous les bruits de la
fort se mlaient comme un choeur lointain. C'est ainsi que le
lgislateur apprenait la sagesse. Nul vieillard  la barbe blanchie
n'et su prononcer des paroles semblables  celles qui tombaient des
lvres de la nymphe, immortelle et toujours jeune.

Que nous dit cette lgende, sinon que la nature seule, et non pas le
tumulte des foules, peut nous initier  la vrit; que pour scruter les
mystres de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de
dvelopper son intelligence par la rflexion? Numa Pompilius, grie ne
sont que des noms symboliques rsumant toute une priode de l'histoire
du peuple romain aussi bien que de chaque socit naissante: c'est aux
nymphes, ou pour mieux dire, c'est aux sources, aux forts, aux
montagnes, qu' l'origine de toute civilisation les hommes ont d leurs
moeurs et leurs lois. Et quand bien mme il serait vrai que la discrte
nature et pu donner ainsi des conseils aux lgislateurs, transforms
bientt en oppresseurs de l'humanit, combien plus n'a-t-elle pas fait
en faveur des souffrants de la terre, pour leur rendre le courage, les
consoler dans leurs heures d'amertume, leur donner une force nouvelle
dans la grande bataille de la vie! Si les opprims n'avaient pu
retremper leur nergie et se refaire une me par la contemplation de la
terre et de ses grands paysages, depuis longtemps dj l'initiative et
l'audace eussent t compltement touffes. Toutes les ttes se
seraient courbes sous la main de quelques despotes, toutes les
intelligences seraient restes prises dans un indestructible rseau de
subtilits et de mensonges.

Dans nos coles et nos lyces, nombre de professeurs, sans trop le
savoir et mme croyant bien faire, cherchent  diminuer la valeur des
jeunes gens en enlevant la force et l'originalit  leur pense, en leur
donnant  tous mme discipline et mme mdiocrit! Il est une tribu des
Peaux-Rouges o les mres essayent de faire de leurs enfants, soit des
hommes de conseil, soit des guerriers, en leur poussant la tte en avant
ou en arrire par de solides cadres de bois et de fortes bandelettes; de
mme des pdagogues se vouent  l'oeuvre fatale de ptrir des ttes de
fonctionnaires et de sujets, et malheureusement il leur arrive trop
souvent de russir. Mais, aprs les dix mois de chane, voici les
heureux jours des vacances: les enfants reprennent leur libert; ils
revoient la campagne, les peupliers de la prairie, les grands bois, la
source dj parseme des feuilles jaunies de l'automne; ils boivent
l'air pur des champs, ils se font un sang nouveau et les ennuis de
l'cole seront impuissants  faire disparatre de leur cerveau les
souvenirs de la libre nature. Que le collgien sorti de la prison,
sceptique et blas, apprenne  suivre le bord des ruisseaux, qu'il
contemple les remous, qu'il carte les feuilles ou soulve les pierres
pour voir jaillir l'eau des petites sources, et bientt il sera redevenu
simple de coeur, jovial et candide.

Ce qui est vrai pour les enfants et les jeunes gens ne l'est pas moins
pour toutes les nations, encore dans leur priode d'adolescence. Par
milliers et par milliers, les pasteurs des peuples, perfides ou pleins
de bonnes intentions, se sont arms du fouet et du sceptre, ou, plus
habiles, ont rpt de sicle en sicle des formules d'obissance afin
d'assouplir les volonts et d'abtir les esprits; mais heureusement,
tous ces matres qui voulaient asservir les autres hommes par la
terreur, l'ignorance ou l'impitoyable routine n'ont point russi  crer
un monde  leur image, ils n'ont pas su faire de la nature un grand
jardin de mandarin chinois avec des arbres torturs en forme de monstres
et de nains, des bassins taills en figures gomtriques et des
rocailles au dernier got; la terre, par la magnificence de ses
horizons, la fracheur de ses bois, la limpidit de ses sources, est
reste la grande ducatrice, et n'a cess de rappeler les nations 
l'harmonie et  la recherche de la libert. Telle montagne dont les
neiges ou les glaces se montrent en plein ciel au-dessus des nuages,
telle grande fort dans laquelle mugit le vent, tel ruisseau qui coule
dans les prairies ont souvent plus fait que des armes pour le salut
d'un peuple. C'est l ce qu'ont senti les Basques, ces nobles
descendants des Ibres, nos aeux: afin de rester libres et fiers, ils
ont toujours bti leurs demeures au bord des fontaines,  l'ombre des
grands arbres, et plus encore que leur courage, leur amour de la nature
a longtemps sauvegard leur indpendance.

Nos autres anctres, les Aryens d'Asie, chrissaient aussi les eaux
courantes et leur rendaient un vritable culte ds l'origine des ges
historiques. Vivant  l'issue des belles valles qui descendent de
Pamir, le toit du monde, ils savaient utiliser tous les torrents d'eau
claire pour les diviser en d'innombrables canaux et transformer ainsi
les campagnes en jardins; mais s'ils invoquaient les fontaines, s'ils
leur offraient des sacrifices, ce n'est point seulement parce que l'eau
fait pousser les gazons et les arbres, abreuve les peuples et les
troupeaux, c'est aussi, disaient-ils, parce qu'elle rend les hommes
purs, parce qu'elle quilibre les passions et calme les dsirs
drgls. C'est l'eau qui leur faisait viter les haines et les colres
insenses de leurs voisins, les Smites du dsert, c'est elle qui les
avait sauvs de la vie errante en fcondant leurs champs et en
nourrissant leurs cultures; c'est elle qui leur avait permis de poser
d'abord la pierre du foyer, puis le mur de la ville et d'agrandir ainsi
le cercle de leurs sentiments et de leurs ides. Leurs fils, les
Hellnes, comprenaient quel avait t,  l'origine des socits, le rle
initiateur de l'eau, lorsque plus tard ils btissaient un temple et
dressaient la statue d'un dieu au bord de chacune de leurs fontaines.

Mme chez nous, arrire-descendants des Aryens, un reste de l'antique
adoration des sources subsiste  et l. Aprs la fuite des anciens
dieux et la destruction de leurs temples, les populations chrtiennes
continurent en maints endroits de vnrer les eaux jaillissantes: c'est
ainsi qu'aux sources du Cphise, en Botie, on voit  ct les unes des
autres se dresser les ruines de deux nymphes grecques aux colonnes
lgantes, et les lourdes constructions d'une chapelle du moyen ge.
Dans l'Europe occidentale aussi, des glises, des couvents ont t btis
au bord de quelques fontaines; mais, en plus d'endroits encore, les
sites charmants o les premires eaux s'lancent joyeusement du sol, ont
t maudits comme des lieux hants par les dmons. Pendant les
douloureux sicles du moyen ge, la frayeur avait transform les hommes;
elle leur faisait voir des figures grimaantes l o les anctres
avaient surpris le sourire des dieux; elle avait chang en antichambre
de l'enfer cette terre joyeuse qui pour les Hellnes tait la base de
l'Olympe. Les noirs magiciens, comprenant d'instinct que la libert
pourrait renatre de l'amour de la nature, avaient vou la terre aux
gnies infernaux; ils avaient livr aux dmons et aux fantmes les
chnes qu'habitaient jadis les dryades et les fontaines o s'taient
baignes les nymphes. C'est au bord des eaux jaillissantes que les
spectres des morts revenaient pour mler leurs sanglots au frmissement
plaintif des arbres et au murmure touff de l'eau contre les pierres;
c'est l que les btes fauves se rassemblaient le soir et que le
sinistre loup-garou se tenait en embuscade derrire un buisson pour
s'lancer d'un bond sur le dos d'un passant et en faire sa monture. En
France, que de fonts du diable et de gourgs d'enfer, vits par le
paysan superstitieux, et pourtant ce qu'il trouvait d'infernal dans ces
fontaines redoutes c'tait seulement la sauvage majest du site ou la
glauque profondeur des eaux.

Dsormais c'est  tous les hommes qui aiment  la fois la posie et la
science,  tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur
commun, qu'il appartient de lever le sort jet sur les sources par le
prtre ignorant du moyen ge. Il est vrai, nous n'adorerons plus, comme
nos anctres aryens, smites ou ibres, l'eau qui jaillit en
bouillonnant du sol; pour la remercier de la vie et des richesses
qu'elle dispense aux socits, nous ne lui btirons point de nymphes et
ne lui verserons point de libations solennelles; mais nous ferons plus
en l'honneur de la source. Nous l'tudierons dans son flot, dans ses
rides, dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout; malgr
les tnbres, nous en remonterons le cours souterrain jusqu' la
premire goutte qui suinte  travers le rocher; sous la lumire du jour,
nous la suivrons de cascade en cascade, de mandre en mandre jusqu'
l'immense rservoir de la mer o elle va s'engouffrer; nous connatrons
le rle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire
de la plante. En mme temps, nous apprendrons  l'utiliser d'une
manire complte pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en
oeuvre de nos richesses, nous saurons la faire travailler pour le
service commun de l'humanit, au lieu de la laisser ravager les cultures
et s'garer dans les marcages pestilentiels. Quand nous aurons enfin
compris entirement la source et qu'elle sera devenue notre associe
fidle dans l'oeuvre d'embellissement du globe, alors nous en
apprcierons d'autant mieux le charme et la beaut; nos regards ne
seront plus ceux d'une admiration enfantine. L'eau, comme la terre
qu'elle anime, doit nous sembler de jour en jour plus belle, depuis que
la nature s'est releve, non sans peine, de sa longue maldiction. Les
traditions de nos prcurseurs, les citoyens hellnes, qui regardaient
avec tant d'amour le profil des monts, le jaillissement des eaux, les
contours des rivages, ont t reprises par les artistes pour la terre
entire comme pour la source, et grce  ce retour vers la nature,
l'humanit fleurit de nouveau dans sa jeunesse et dans sa joie.

Lorsque la renaissance des peuples europens eut commenc, un mythe
trange se propagea parmi les hommes. On se racontait que loin, bien
loin par del les bornes du monde connu, il existait une fontaine
merveilleuse, runissant toutes les vertus des autres sources;
non-seulement elle gurissait, mais elle rajeunissait aussi et rendait
immortel. Des multitudes crurent  cette fable et se mirent  la
recherche de l'eau pure de Jouvence, esprant la trouver, non point 
l'entre des enfers, comme l'onde noire du Styx, mais, au contraire,
dans un paradis terrestre, au milieu des fleurs et de la verdure, sous
un ternel printemps. Aprs la dcouverte du Nouveau Monde, des soldats
espagnols, par centaines et par milliers, s'aventuraient avec un courage
inou au milieu des terres inconnues,  travers forts, marcages,
rivires et montagnes,  travers les dserts sans ressources, et les
rgions peuples d'ennemis; ils marchaient, et chacune de leurs tapes
tait marque par la chute de plusieurs d'entre eux; mais ceux qui
restaient avanaient toujours, comptant trouver enfin, en rcompense de
leurs fatigues, cette eau merveilleuse dont le contact leur ferait
vaincre la mort. Encore aujourd'hui, dit-on, des pcheurs descendus des
premiers conqurants espagnols rdent autour des les dans les dtroits
des Bahamas, esprant voir sur quelque plage bouillonner l'eau
merveilleuse.

Et d'o vient que des hommes, jouissant d'ailleurs de tout leur bon sens
et de leur force d'me, cherchaient avec tant de passion la source
divine qui devait renouveler leurs corps et s'exposaient joyeusement 
tous les dangers dans l'espoir de la trouver? C'est que rien ne
paraissait plus impossible  ceux qui avaient vu s'accomplir les
merveilles de la Renaissance. En Italie, des savants avaient su
ressusciter le monde grec avec ses penseurs et ses artistes; dans la
brumeuse Germanie, des magiciens avaient trouv le moyen de faire crire
le bois et le mtal; les livres s'imprimaient tout seuls, et le domaine
sans fin des sciences s'ouvrait ainsi  la masse du peuple, jadis
condamne aux tnbres; enfin, les navigateurs gnois, vnitiens,
espagnols, portugais avaient fait surgir, comme une seconde plante
attache  la ntre, un continent nouveau avec ses plantes, ses animaux,
ses peuples et ses dieux. L'immense renouvellement des choses avait
enivr les esprits; le possible seul paraissait chimrique. Le moyen ge
s'enfuyait dans le gouffre des sicles couls, et, pour les hommes
commenait une nouvelle re, plus heureuse et plus libre. Ceux d'entre
eux qui taient affranchis par l'tude comprenaient que la science, le
travail, l'union fraternelle peuvent seuls accrotre la puissance de
l'humanit et la faire triompher du temps; mais les soldats grossiers,
hros  contre-sens, allaient chercher dans le pass lgendaire cette
grande re du renouveau qui s'ouvrait prcisment par les conqutes de
l'observation et par la ngation du prodige; ils avaient besoin d'un
symbole matriel pour croire au progrs, et ce symbole tait celui de la
fontaine o les membres du vieillard retrouvent la force et la beaut.
L'image qui se prsentait naturellement  leur esprit tait celle de la
source jaillissant  la libert du fond du sol tnbreux et faisant
natre aussitt sur ses rivages les feuilles, les fleurs et la jeunesse.




CHAPITRE II

L'EAU DU DSERT


Pour bien comprendre de quelle importance ont t les sources et les
ruisseaux dans la vie des socits, il faut se transporter par la pense
dans les pays o la terre avare ne laisse jaillir que de rares
fontaines. tendus mollement sur l'herbe de la prairie, au bord de l'eau
qui s'chappe en bouillonnant, il nous serait facile de nous abandonner
 la volupt de vivre, et de nous contenter des charmants horizons de
nos climats; mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les
bornes o s'arrte le regard. Voyageons  notre aise au del des touffes
de gramines qui se balancent  ct de nous, au del des larges troncs
des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de
la colline, au del des ondulations vaporeuses des crtes qui marquent
les frontires de la valle et des blancs flocons de nues qui frangent
l'horizon. Suivons dans son vol par del les montagnes et les mers
l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent. La fontaine en reflte un
instant la rapide image; mais bientt il disparat dans l'espace.

Ici, dans nos riches valles de l'Europe occidentale, l'eau coule en
abondance; les plantes, bien arroses, se dveloppent dans toute leur
beaut; les tiges des arbres,  l'corce lisse et tendue, sont gonfles
de sve; l'air tide est rempli de vapeurs. Par l'appel du contraste, il
est donc tout naturel de penser aux contres moins heureuses, o
l'atmosphre ne laisse point tomber de pluies, o le sol, trop aride,
nourrit seulement une maigre vgtation. C'est l que les populations
savent apprcier l'eau  sa juste valeur. Dans l'intrieur de l'Asie,
dans la Pninsule arabique, dans les dserts du Sahara et de l'Afrique
centrale, sur les plateaux du Nouveau Monde, mme dans certaines rgions
de l'Espagne, chaque source est plus que le symbole de la vie, c'est la
vie elle-mme: que cette eau devienne plus abondante et la prosprit du
pays s'accrot en mme temps; que le jet diminue ou qu'il tarisse
compltement et les populations s'appauvrissent ou meurent: leur
histoire est celle du petit filet d'eau prs duquel se btissent leurs
cabanes.

Les Orientaux, lorsqu'ils rvent de bonheur, se voient toujours au bord
des eaux ruisselantes, et leurs chants clbrent surtout la beaut des
fontaines. Tandis que dans notre Europe bien arrose, on s'aborde
bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la sant ou des
affaires, les Gallas de l'Afrique orientale se disent en s'inclinant:
As-tu trouv de l'eau? En Indoustan le serviteur charg de rafrachir
les demeures en aspergeant le sol, s'appelle le paradisiaque.

Sur les ctes du Prou et de la Bolivie, o l'eau pure est aussi des
plus rares, c'est avec une sorte de dsespoir que l'on regarde souvent
l'tendue sans bornes des vagues sales. La terre est aride et jaune, le
ciel est bleu ou d'une couleur d'acier. Parfois il arrive qu'un nuage se
forme dans l'atmosphre: aussitt la population s'assemble pour suivre
des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tt dans l'espace sans
se condenser en pluie. Cependant aprs des mois et des annes d'attente,
un heureux remous des vents fait enfin crever la nue au-dessus de la
cte. Quelle joie que celle de voir s'crouler cette onde! Les enfants
s'lancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu, et
se baignent dans les flaques avec des cris de joie; les parents
n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact
des molcules humides qui flottent encore dans l'atmosphre. La pluie
qui vient de tomber va rejaillir de toutes parts, non pas en sources,
mais par la merveilleuse chimie du sol, en verdure et en fleurs
clatantes: pendant quelques jours, le dsert se change en prairie. Par
malheur, ces herbes se desschent en peu de semaines, la terre se
calcine de nouveau et les habitants altrs sont obligs d'envoyer
chercher l'eau ncessaire sur les lointains plateaux couverts
d'efflorescences salines. L'eau est verse dans de grandes jarres, et
l'on aime  s'y mirer de mme que sous nos heureux climats nous
regardons notre image dans le cristal des fontaines.

L'tranger qui s'gare dans certains villages de l'Aragon, haut perchs
comme des crtes de rochers croulants sur les contre-forts des Pyrnes,
est surpris  la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des
masures. Il pense d'abord que ce mortier est form de sable rouge; mais
non, les constructeurs, avares de leur eau, ont prfr se servir de
vin. La rcolte de l'anne prcdente a t bonne, les celliers sont
remplis, et si l'on veut faire place  la nouvelle vendange, on n'a qu'
les vider partiellement. Pour aller chercher de l'eau, bien loin dans la
valle au pied des collines, il faudrait perdre des journes entires et
charger des caravanes de mules. Quant  se servir de l'eau de la
fontaine qui s'chappe en rares gouttelettes des flancs du rocher
voisin, ce serait l un sacrilge auquel personne ne peut penser. Cette
eau, les femmes, qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque
jour, la recueillent perle  perle avec un amour religieux.

Combien plus vive encore doit tre l'admiration pour l'eau transparente
et limpide chez le voyageur qui traverse les dserts de roches ou de
sable, et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu
d'humidit dans quelque puits, aux parois formes d'ossements de
chameaux! Il arrive  l'endroit indiqu; mais la dernire goutte a t
bue par le soleil, et vainement il creuse le sol de sa lance, la
fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies.
Comment s'tonner alors que sa pense, toujours obsde de la vision des
sources, toujours tendue vers l'image des eaux, les lui fasse apparatre
soudain? Le mirage n'est pas seulement, ainsi que le dit la physique
moderne, une illusion du regard produite par la rfraction des rayons du
soleil  travers un milieu ingalement chauff, c'est aussi bien
souvent une hallucination du voyageur altr. Pour lui le comble du
bonheur serait de voir s'tendre devant lui un lac d'eau frache dans
lequel il pourrait en mme temps se plonger et s'abreuver, et telle est
l'intensit de son dsir qu'elle transforme son rve en une image
visible. Le beau lac que sa pense lui dpeint incessamment, ne le
voil-t-il pas au loin qui rflchit la lumire du soleil et dveloppe 
perte de vue ses gracieux rivages ombrags de palmiers? Dans quelques
minutes, il s'y baignera voluptueusement, et ne pouvant jouir de la
ralit, il jouit du moins de l'illusion.

Quel heureux moment que celui o le guide de la caravane, dou d'un
regard plus perant que celui de ses compagnons, aperoit  l'extrme
limite de l'horizon le point noir qui lui rvle la vritable oasis! Il
l'indique du doigt  ceux qui le suivent, et tous sentent  l'instant
diminuer leur lassitude: la vue de ce petit point presque imperceptible
a suffi pour rparer leurs forces et changer leur accablement en gaiet;
les montures htent le pas, car elles aussi savent que l'tape va
bientt finir. Le point noir grossit peu  peu; maintenant c'est une
sorte de nuage indcis, contrastant par sa teinte sombre avec la surface
immense du dsert, d'un rouge clatant; puis ce nuage s'tend et
s'lve: c'est une fort, au-dessus de laquelle on commence  discerner
 et l les fuses de verdure des palmiers, semblables  des voles
d'oiseaux gigantesques. Enfin, les voyageurs pntrent sous le joyeux
ombrage, et cette fois, c'est bien de l'eau, de l'eau vraie qu'ils
voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres. Aussi
quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils  utiliser
chaque goutte du prcieux liquide! Ils divisent la source en une
multitude de filets distincts, afin de rpandre la vie sur la plus
grande tendue possible et tracent  toutes ces petites veines d'eau le
chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures.
Ainsi employe jusqu' la dernire goutte, la source ne va point se
perdre en ruisseau dans le dsert: ses limites sont celles de l'oasis
elle-mme: l o croissent les derniers arbustes, l aussi les dernires
artrioles de l'eau s'arrtent dans les racines pour se changer en sve.

trange contraste des choses! Pour ceux qui l'habitent, l'oasis est
presque une prison; pour ceux qui la voient de loin ou qui la
connaissent seulement par l'imagination, elle est un paradis. Assige
par l'immense dsert o le voyageur gar ne peut trouver que la faim,
la soif, la folie, la mort peut-tre, la population de l'oasis est en
outre dcime par les fivres qui s'lvent de l'eau corrompue  la base
des palmiers. Lorsque les empereurs romains, modles de tous ceux qui
les ont suivis, voulaient se dfaire de leurs ennemis sans avoir 
verser le sang, ils se bornaient  les exiler dans une oasis, et bientt
ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu
le service attendu. Et pourtant ce sont ces oasis meurtrires qui, grce
 leurs eaux murmurantes et  leur contraste avec les solitudes arides,
font surgir chez tous les hommes l'ide d'un lieu de dlices et sont
devenues le symbole mme du bonheur. Dans leurs voyages de conqurants 
travers le monde, les Arabes, dsireux de se refaire une patrie dans
toutes les contres o les menaient l'amour de la conqute et le
fanatisme de la foi, ont essay de crer partout de petites oasis. Que
sont en Andalousie ces jardins enferms entre les tristes murailles des
alcazars maures, sinon des miniatures d'oasis, rappelant celles du
dsert? Du ct de la ville et de ses rues poudreuses, les hauts
remparts crnels percs  et l de quelques ouvertures troites,
offrent un aspect terrible; mais quand on est entr dans l'enceinte et
qu'on a dpass les votes, les corridors, les arcades, voici le jardin
entour de colonnes lgantes qui rappellent les troncs lancs des
palmiers. Les plantes grimpantes s'attachent aux fts de marbre, les
fleurs emplissent l'espace troit de leurs parfums pntrants, et l'eau,
peu abondante, mais distribue avec le plus grand art, ruisselle en
perles sonores dans les vasques des fontaines.

A ct des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve
et nous enrichit, nous pouvons nous demander quel est, parmi les grands
agents naturels de la civilisation, celui qui a fait le plus pour le
dveloppement de l'humanit. Est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de
vie, avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes, et sa
nappe infinie conviant le barbare  voyager de rive en rive? Est-ce la
montagne avec ses hautes cimes, qui sont la beaut de la terre, ses
valles profondes o les peuplades trouvent un abri, son atmosphre pure
donnant  ceux qui la respirent une me de hros? Ou serait-ce plutt
l'humble fontaine, fille des montagnes et de la mer? Oui, l'histoire des
nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux
progrs de l'homme plus que l'ocan et les monts et toute autre partie
du grand corps de la terre. Moeurs, religions, tat social dpendent
surtout de l'abondance des eaux jaillissantes.

D'aprs un ancien rcit de l'Orient, c'est au bord d'une fontaine du
dsert que les anctres lgendaires des trois grandes races de l'Ancien
Monde ont cess d'tre frres et sont devenus ennemis. Tous les trois,
fatigus par la marche  travers les sables, prissaient de chaleur et
de soif. Pleins de joie  la vue de la source, ils s'lancrent pour s'y
plonger. Le plus jeune, qui l'atteignit le premier, en sortit comme
renouvel; sa peau, noire comme celle de ses frres avant de toucher
l'eau de la fontaine, avait pris une couleur d'un blanc ros, et des
cheveux blonds brillaient sur ses paules. Mais dj le flot tait 
demi tari, le second frre ne put s'y baigner en entier; toutefois il
s'enfona dans le sable humide, et sa peau se teignit d'une nuance
dore. A son tour le dernier venu plonge dans le bassin, mais il n'y
reste plus une goutte d'eau. L'infortun cherche vainement  boire, 
s'humecter le corps; seulement les plantes de ses pieds et les paumes de
ses mains presses contre le sable en exprimrent un peu d'humidit, qui
les blanchit lgrement.

Cette lgende relative aux habitants des trois continents de l'Ancien
Monde raconte peut-tre sous une forme voile quelles sont les
vritables causes de la prosprit des races. Les nations de l'Europe
sont devenues les plus morales, les plus intelligentes, les plus
heureuses, non parce qu'elles portent en elles-mmes un germe quelconque
de prminence, mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse
de rivires et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus
heureusement distribus. L'Asie, o nombre de peuples, de la mme
origine aryenne que les principales nations d'Europe, ont une histoire
beaucoup plus ancienne, a fait cependant moins de progrs en
civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien
arrose et que de vastes dserts sparent les unes des autres ses
fertiles valles. Enfin l'Afrique, continent informe ceint de dserts,
de plateaux, de plaines brles par la chaleur, de marcages, a
longtemps t la terre dshrite,  cause du manque de fleuves et de
fontaines. Mais, en dpit des haines et des guerres qui durent encore,
les peuples deviennent de plus en plus solidaires, ils apprennent de
jour en jour  se communiquer leurs privilges pour en faire un
patrimoine commun; grce  la science et  l'industrie qui se propagent,
ils savent maintenant faire jaillir de l'eau l o nos anctres
n'auraient su la trouver, et mettre en communication rapide les bassins
fluviaux trop loigns les uns des autres. Les trois premiers hommes se
sont spars ennemis prs de la fontaine de Discorde; mais, ajoute la
lgende, ils se retrouveront un jour prs de la source de l'galit, et
dsormais resteront frres.

Dans les rgions aimes du soleil o mythes et traditions vont chercher
l'origine de la plupart des civilisations nationales, c'est autour de la
source, condition premire de la vie, que devaient ncessairement se
grouper les hommes. Au milieu du dsert, la tribu est comme emprisonne
dans l'oasis; forcment agricole, elle a pour limites de son territoire
les derniers filets d'eau sortis de la fontaine et les derniers arbres
qu'elle arrose. Les steppes herbeux, plus faciles  traverser que le
dsert, ne retiennent point en captivit les populations, et les
pasteurs nomades, poussant leurs troupeaux devant eux, voyagent suivant
les saisons, de l'une  l'autre extrmit de la mer des herbes; mais
leurs points de ralliement sont toujours les fontaines, et c'est de la
plus ou moins grande abondance des sources que dpend la puissance de la
tribu. L'institution du patriarcat, chez les Smites de l'Asie
occidentale et chez tant d'autres races du monde, tait due surtout  la
raret des eaux jaillissantes.

La fire cit grecque, et avec elle cette admirable civilisation des
Hellnes, qui de tout temps restera l'blouissement de l'histoire,
s'expliquent aussi en grande partie par la forme de l'Hellade, o de
nombreux bassins que sparent les uns des autres des collines leves et
des montagnes, ont chacun leur petite famille de ruisselets et de
rivires. Peut-on s'imaginer Sparte sans l'Eurotas, Olympie sans
l'Alphe, Athnes sans l'Illyssus? D'ailleurs les potes grecs ont su
reconnatre ce que devait leur patrie  ces faibles cours d'eau qu'un
sauvage de l'Amrique ne daignerait pas mme regarder. L'aborigne du
Nouveau Monde mprise le ruisseau parce qu'il voit rouler dans leur
terrible majest des fleuves comme le rio Madeira, le Tapajoz ou le
courant des Amazones; mais ces normes masses d'eau, il ne les comprend
pas mme assez pour en clbrer la puissance: en les contemplant, il
reste dans une sorte de stupeur. Le Grec, au contraire, plein de
gratitude envers le moindre filet d'eau, le difiait comme une force de
la nature; il lui btissait des temples, lui levait des statues,
frappait des mdailles en son honneur. Et l'artiste qui gravait ou
sculptait ces traits diviniss, comprenait si bien les vertus intimes de
la source, qu'en en voyant l'image, les citoyens accourus la
reconnaissaient aussitt.

Combien sont grands les noms des ruisselets de l'Hellade et de l'Asie
Mineure ainsi transfigurs par les sculpteurs et les potes! Quand le
voyageur dbarque de l'Hellespont sur la plage o les compagnons
d'Ulysse et d'Achille avaient mis  sec leurs vaisseaux, quand il
aperoit le plateau qui portait autrefois les murs de Troie et voit sa
propre image se reflter, soit dans les sources fameuses du Scamandre,
soit dans l'eau du petit fleuve Simos, o faillit prir le vaillant
Ajax, bien pauvre est son imagination, bien rebelle est son coeur s'il
ne se sent profondment mu  la vue de ces flots que le vieil Homre a
chants! Et que doit-il prouver en visitant ces fontaines de Grce, aux
noms harmonieux, Callirho, Mnmosyne, Hippocrne, Castalie? L'eau qui
s'en coulait et qui s'en chappe encore est celle que les potes
regardaient avec amour comme si l'inspiration s'tait lance du sol en
mme temps que les sources; c'est  ces filets transparents qu'ils
allaient boire en rvant d'immortalit, en cherchant  lire les
destines de leurs oeuvres dans les rides du bassin et les vaguelettes
de la cascatelle.

Quel est le voyageur qui n'aime  reporter sa pense vers ces sources
clbres, s'il a eu le bonheur de les contempler un jour! Quant  moi,
je me rappelle encore avec une vritable motion les heures et les
instants o j'ai pu, discret amant des fontaines, baigner mon regard
dans l'eau si pure des sources de la Sicile grecque et surprendre  leur
joyeuse apparition sous la lumire du soleil les clairs torrents d'Acis
et d'Amenanos, les bouillons transparents de Cyane et d'Arthuse. Certes
toutes ces fontaines sont belles, mais je les trouvais mille fois plus
charmantes  la pense que des millions d'hommes, aujourd'hui disparus,
les avaient admires comme moi: une sorte de pit filiale me faisait
partager les sentiments de tous ceux qui, depuis le sage Ulysse,
s'taient arrts au bord de ces eaux pour y tancher leur soif ou
seulement pour en contempler la profondeur bleue et le ruissellement
cristallin. Le souvenir des populations qui s'taient amasses en foule
autour de ces fontaines, et dont les palais et les temples avaient jet
leurs reflets tremblants dans la nappe ride, se mlait pour moi au
murmure de la source bondissant hors de sa prison de lave ou de
calcaire. Les peuples ont t massacrs; des civilisations diverses se
sont succd avec leurs flux et leurs reflux de progrs et de dcadence;
mais de sa voix claire, l'eau ne cesse de raconter l'histoire des
antiques cits grecques: plus encore que la grave histoire, les fables
dont les potes ont orn la description des sources servent maintenant 
susciter devant nous les gnrations d'autrefois. Le petit fleuve Acis,
que courtisaient Galathe et les nymphes des bois et que le gant
Polyphme ensevelit  demi sous les roches, nous parle d'une antique
ruption de l'Etna, le gant terrible, au regard de feu allum sur le
front comme l'oeil fixe du Cyclope; Cyane ou l'Azure, qui se
couronnait de fleurs quand le noir Pluton vint saisir Proserpine sur
l'herbe pour s'engouffrer avec elle dans les cavernes de l'enfer, nous
fait apparatre les jeunes dieux  l'poque de leurs fianailles avec la
terre vierge encore; la charmante Arthuse, que la lgende nous dit tre
venue de la Grce en nageant  travers les flots de la mer Ionienne,
dans le sillage des vaisseaux doriens, nous raconte les migrations des
colons hellnes et la marche graduelle de leur civilisation vers
l'ouest. Alphe, le fleuve d'Olympie, plongeant  la poursuite de la
belle Arthuse, avait aussi franchi la mer et ml son onde, sur les
rivages de la Sicile,  l'onde chrie de la fontaine. Parfois, disent
les marins, on voit encore Alphe jaillir de la mer  gros bouillons,
tout prs des quais de Syracuse, et dans son courant tourbillonnent les
feuilles, les fleurs et les fruits des arbres de la Grce. La nature
tout entire, avec ses eaux et ses plantes, avait suivi l'Hellne dans
sa nouvelle patrie.

Plus prs de nous, dans le midi de la France, mais encore sur ce versant
mditerranen qui, par ses rochers blancs, sa vgtation, son climat,
ressemble plus  l'Afrique et  la Syrie qu' l'Europe tempre, une
fontaine, celle de Nimes, nous raconte les bienfaits immenses des eaux
de source. En dehors de la ville, s'ouvre un amphithtre de rochers
revtus de pins, dont les tiges suprieures sont inclines par le vent
qui descend de la tour Magne: c'est au fond de cet amphithtre, entre
des murailles blanches aux balustres de marbre, que s'tend le bassin de
la fontaine. A l'entour sont pars quelques restes de constructions
antiques. Au bord se dressent les ruines d'un temple des nymphes que
l'on croyait jadis avoir t consacr  Diane, la chaste desse, sans
doute  cause de la beaut des nuits, alors que sur les eaux, l'orbe de
la lune se reflte en une longue trane frmissante. Au-dessous de la
terrasse du temple, un double hmicycle de marbre borde la fontaine, et
ses marches, o les jeunes filles venaient autrefois puiser l'eau,
descendent sous le flot transparent. La source elle-mme est d'un azur
insondable au regard. Jaillissant du fond d'un gouffre ouvert en
entonnoir, la gerbe d'eau s'panouit en montant et s'tale
circulairement  la surface. Comme un norme bouquet de verdure qui se
reploie hors d'un vase, les herbes aquatiques aux feuilles argentes qui
croissent autour de l'abme et les algues limoneuses aux longs cordages
enguirlands cdent  la pression de l'eau qui s'panche et se
recourbent en dehors vers le pourtour du bassin;  travers leurs couches
paisses le courant s'ouvre de larges dtroits aux rives flottantes et
serpentines. En chappant au bassin de la source, le ruisseau vient de
natre; il s'enfuit au loin sous des votes sonores, s'panche en
cascatelles entre des colonnades ombrages de grands marronniers, puis,
enferm dans un canal de pierre, traverse la cit dont il est l'artre
de vie, et dont plus loin, charg de dbris impurs, il devient l'gout.
Sans la fontaine qui l'alimente, Nimes n'aurait point t fonde; que
les eaux tarissent, et la ville cessera mme d'exister; dans les annes
de scheresse, alors que de l'entonnoir jaillit seulement un maigre
filet, les habitants s'en vont en foule. Sans doute les Nimois
pourraient amener de loin sur leurs places beaucoup d'autres fontaines
et mme y faire couler un bras de l'Ardche ou du Rhne; mais  combien
de travaux futiles ne songent-ils pas avant de se procurer
l'indispensable, c'est--dire de l'eau en abondance apportant avec elle
la propret et le bien-tre! Comme s'ils avaient voulu se moquer avec
grce de leur propre incurie, les Nimois ont mme dress sur leur place
la plus aride et la plus blanche de poussire un groupe magnifique de
fleuves arms des tridents et de rivires couronnes de nnuphars; mais
en dpit de ce faste sculptural, leur unique ressource est toujours la
fontaine vnre, belle et pure comme aux jours o l'anctre gaulois
vint btir la premire cabane  ct de son onde.

Dans nos pays du Nord, presque tous arross avec la plus grande
abondance par fontaines, ruisseaux et fleuves, les sources n'ont point
concentr sur elles comme les fontaines du Midi la posie des lgendes
et l'attention de l'histoire. Barbares qui voyons seulement les
avantages du trafic, nous admirons les fleuves surtout en proportion du
nombre de sacs ou de tonneaux qu'ils transportent dans l'anne, et nous
nous soucions mdiocrement des cours d'eau secondaires qui les forment
et des sources qui les alimentent. Parmi les millions d'hommes qui
habitent les bords de chacun de nos grands cours d'eau de l'Europe
occidentale, quelques milliers  peine daignent, dans une promenade ou
dans un voyage, se dtourner de quelques pas pour aller contempler l'une
des sources principales du fleuve qui arrose leurs campagnes, met leurs
usines en mouvement et porte leurs embarcations. Telle fontaine,
admirable par la clart de ses eaux et par le charme des paysages
environnants est mme compltement ignore par les bourgeois de la ville
voisine, qui, fidles  la vogue, n'en vont pas moins chaque anne, se
saupoudrer sur les grandes routes des cits  la mode. Vivant d'une vie
artificielle, ils ont perdu de vue la nature, ils ne savent pas mme
ouvrir leurs yeux pour contempler l'horizon, ils ne se baissent mme pas
pour regarder  leurs pieds. Que nous importe! Ce qui les entoure est-il
moins beau parce qu'ils y sont indiffrents? Parce qu'ils ne les ont
jamais remarques, sont-elles donc moins charmantes, la petite fontaine
qui ruisselle au milieu des fleurs et la puissante source qui s'chappe
 bouillons des cavernes du rocher?




CHAPITRE III

LE TORRENT DE LA MONTAGNE


Parmi les innombrables ruisseaux qui courent  la surface de la terre et
se jettent dans l'ocan ou se runissent pour former rivires ou grands
fleuves, celui dont nous allons suivre le cours n'a rien qui le signale
particulirement  l'attention des hommes. Il ne sort point des hautes
montagnes charges de glaces; ses bords n'offrent point une splendeur
exceptionnelle de vgtation; son nom n'est point clbre dans
l'histoire. Certes, il est charmant; mais quel ruisseau ne l'est pas, 
moins qu'il ne coule  travers des marcages rendus ftides par les
gouts des villes, ou que ses rivages n'aient t gts par une culture
sans art?

Les monts d'o s'panchent les premires eaux du ruisselet sont d'une
lvation moyenne: verts jusqu'aux sommets, ils sont velouts de
prairies dans tous les vallons, touffus de forts sur tous les
contre-forts, et des pturages,  demi-voils par les vapeurs bleutres
de l'air, tapissent les hautes pentes. Une cime aux larges paules
domine les autres sommets, qui s'alignent en une longue range en
projetant des chanons de collines entre toutes les valles latrales.
Les brusques escarpements, les promontoires avancs ne permettent pas de
comprendre d'un regard l'ordonnance du paysage: on ne voit d'abord
qu'une sorte de labyrinthe o dpressions et hauteurs alternent sans
ordre: mais si l'on planait comme l'oiseau, ou si l'on se balanait dans
la nacelle d'un ballon, on verrait que les limites du bassin
s'arrondissent autour de toutes les sources du ruisseau comme un
amphithtre et que tous les vallons ouverts dans la vaste rondeur
s'inclinent en convergeant l'un vers l'autre et se runissent en une
valle commune. La chane principale des hauteurs forme le bord le plus
lev du cirque; deux autres cts sont des chanons latraux qui
s'abaissent graduellement en s'loignant de la grande arte, et quelques
collines basses se rapprochent pour fermer le cirque paralllement aux
montagnes; mais elles laissent une issue, celle par laquelle chappe le
ruisseau.

Diffrents par la hauteur, les monts le sont aussi par la nature des
terrains, le profil, l'aspect gnral. Le sommet le plus lev, qui
semble le pasteur de tout ce troupeau de montagnes, est un large dme
aux puissants contre-forts: la masse de granit cache sous la verdure se
rvle par le mouvement superbe du relief. D'autres cimes plus humbles
montrent dans le voisinage leurs longues crtes en dents de scie et
leurs dclivits rapides; ce sont des assises schisteuses que le noyau
de granit a redresses en se soulevant. Plus loin apparaissent des
hauteurs calcaires coupes  pic, et se continuant par de vastes
plateaux faiblement arrondis. Chaque sommet a sa vie propre, dirait-on;
comme un tre distinct, il a son ossature particulire et sa forme
extrieure correspondante; chaque ruisselet qui dcoule de leurs flancs
a son cours et ses accidents propres, son babil, son murmure ou son
grondement  lui.

La source qui nat  la plus grande hauteur et fournit la plus longue
course jusqu' la valle, est celle du pic le plus lev. Bien souvent,
dans les journes pluvieuses, ou mme lorsqu'un beau soleil clairait
les campagnes d'en bas, nous avons vu, d'une distance de plusieurs
lieues, la fontaine se former dans les hauteurs de l'air. Une nue
blanche s'lve comme une fume de la cime lointaine, elle grandit,
enveloppe les pturages et s'effrange en flocons pourchasss du vent.
La montagne met son chapeau, dit le paysan, et ce chapeau de nuages
n'est autre chose que la source sous une autre forme: aprs avoir t
nuage, brouillard, pluie tranante, elle va reparatre fontaine 
quelques centaines de mtres plus bas, dans une crevasse de rochers ou
dans un lger pli de terrain.

En hiver et mme au printemps, c'est comme neige que le vent dpose sur
les hauteurs l'eau qui doit rejaillir du sol en source permanente. Les
nues gristres qui s'attachent au sommet ne s'vaporent point sans
avoir laiss de traces de leur passage;  l'endroit o l'on voyait d'en
bas le vert des ptis s'tend maintenant une nappe blouissante de
neiges. Cette blanche couche de flocons, c'est encore sous une nouvelle
forme le nuage de vapeurs qui se condensait dans l'espace, ce sera
bientt le ruisseau qui s'lance joyeusement vers la plaine. Tandis que
la surface de la neige tombe se glace et durcit dans la froide
atmosphre de l'hiver, surtout pendant les nuits, un sourd travail
s'accomplit au-dessous du grand laboratoire de la montagne: les
gouttelettes que le soleil a fondues pendant le jour pntrent dans le
sol jusqu'au rocher et de grain de sable  grain de sable, de cristal de
quartz  molcule d'argile, descendent imperceptiblement le long des
pentes; elles se rapprochent, elles deviennent gouttes, puis, se
runissant les unes aux autres, ce sont des filets liquides qui glissent
souterrainement au-dessous des racines du gazon ou mme dans les
fissures de la roche sous-jacente. Puis quand viennent les premires
chaleurs de l'anne, la neige se fond rapidement en eau pour gonfler les
ruisselets cachs, et l'herbe que l'on dirait torrfie par un incendie,
reparat  la lumire et verdoie de nouveau.

Si la montagne tait fracture de lzardes profondes, les eaux
s'engouffreraient dans ces fentes et ne rejailliraient que bien loin
dans la plaine, ou mme elles ne ressortiraient point de la terre; mais
non, la roche est compacte et fendille seulement  la surface, l'eau
courante ne s'y enfonce pas, et voici que, tout  coup, dans une
dpression du sol, on la voit surgir en petits bouillons qui soulvent
les paillettes du sable fin et balancent mollement les feuilles vertes
du cresson. Certes, elle est peu abondante, la jeune source, surtout
pendant les chaleurs de l't, alors qu'il ne reste plus dans le sol que
l'humidit des pluies et des brouillards; en se couchant par terre pour
boire  la fontaine mme, on la voit diminuer sous ses lvres; mais la
vasque du ruisselet,  demi tarie, se remplit aussitt, et son eau pure
dborde sur la pente des pturages pour commencer son grand voyage dans
le monde extrieur.

La plus haute source et le gazon qui l'entoure, c'est l sur toutes les
montagnes, le lieu dlicieux par excellence! On se trouve sur la limite
entre les deux mondes; d'un ct, par del les promontoires boiss, se
montre la riche valle avec ses cultures, ses maisons, ses eaux
paisibles, et la brume indistincte qui pse au loin sur la ville; de
l'autre ct, s'tendent les pturages solitaires et le pic baign dans
la bleue profondeur des cieux. L'air est fortifiant et lger: on plane
de haut dans l'espace, et quand on voit au loin l'aigle port sur ses
fortes ailes, on se demande presque si l'on ne pourrait comme lui voler
au-dessus des campagnes et des collines, en laissant tomber de haut sa
vue sur les petites oeuvres des hommes. Que de fois, bien plus encore
pour la volupt de voir que pour la douceur du repos, je me suis accoud
prs de la source de la montagne, en reportant mes regards de la
discrte fontaine  ce grand monde infrieur qui se perdait au loin dans
le cercle infini de l'horizon!

De la vasque de la source s'panche un petit filet d'eau qui  et l
disparat dans une rainure du sol entre les touffes de gazon; il se
montre et se cache tour  tour: on dirait une srie de fontaines
superposes. A chaque nouvel lan, le ruisselet prend une autre
physionomie; il se heurte sur une saillie de rocher et rebondit en
paraboles de perles; il s'gare entre les pierres, puis s'tale dans un
petit bassin sablonneux; ensuite, il s'lance en cascatelle et baigne
les herbes de ses gouttes parses. D'autres sources, venues de droite et
de gauche, se mlent au filet principal, et bientt la masse liquide est
assez abondante pour couler sans cesse  la surface: quand elle arrive
sur une roche incline, elle s'tale largement en une vaste nappe, que
l'on peut mme voir de la plaine  des kilomtres de distance. Cette eau
glissante, qui brille au soleil, apparat de loin comme une grande
plaque de mtal.

Descendant, descendant toujours, le ruisseau, qui grossit incessamment,
devient aussi plus tapageur: prs de la source, il murmurait  peine;
mme, en certains endroits, il fallait coller son oreille contre terre
pour entendre le frmissement de l'eau contre ses rives et la plainte
des brins d'herbe froisss; mais voici que le petit courant parle d'une
voix claire, puis il se fait bruyant, et quand il bondit en rapides, et
s'lance en cascatelles, son fracas rveille dj les chos des roches
et de la fort. Plus bas encore, ses cascades s'croulent avec un bruit
tonnant, et mme dans les parties de son cours o son lit est presque
horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et
du fond. Il ne poussait d'abord que de petits grains de sable; puis,
devenu plus vigoureux, il mettait en mouvement des cailloux; maintenant
il roule dans son lit des blocs de pierre qui s'entre-choquent avec un
sourd fracas, il mine  la base les parois de rocher qui le bordent,
fait bouler les terres et les pierrailles, et dracine parfois les
arbres qui l'ombragent.

Ainsi, le filet liquide presque imperceptible s'est chang en ruisselet,
puis en vrai ruisseau. Il se grossit d'un nouveau cours d'eau  l'issue
de chacun des vallons tributaires, et bruyant, imptueux, il chappe
enfin  ses dfils des montagnes pour couler avec plus de lenteur et de
calme dans une large valle que dominent seulement des coteaux arrondis.
L'intrpide marcheur qui l'a suivi dans la partie suprieure, depuis la
haute source des pturages jusqu' l'uniforme surface de la valle, a
vu, durant sa course de descente,  et l dangereuse, les plus brusques
ingalits du sol, les diffrences de pente les plus soudaines: aux
plans o l'eau semble s'endormir succdent les prcipices
perpendiculaires d'o elle s'lance avec fureur; abmes, dclivits plus
ou moins fortes, surfaces horizontales alternent sans ordre apparent, et
cependant lorsque le gographe, ngligeant les dtails, calcule et trace
sur le papier la courbe dcrite par le ruisseau jusqu' la verdoyante
valle, il trouve que cette ligne est d'une rgularit presque parfaite:
le torrent, travaillant sans relche  se creuser un lit  son gr,
abattant les saillies, emplissant de sables et d'argile les petits creux
de la roche, a fini par se dvelopper en une parabole rgulire,
analogue  celle d'un char descendant du haut d'une montagne russe.




CHAPITRE IV

LA GROTTE


Au-dessous d'un promontoire  la base escarpe,  la cime arrondie et
revtue de grands arbres, le torrent de la montagne vient se heurter
contre un autre ruisseau, presque aussi abondant et lanc comme lui sur
une pente trs-incline. Les eaux de l'affluent, qui se mlent  ceux du
courant principal en larges tourbillons bords d'cume, sont d'une
puret cristalline; aucune molcule d'argile n'en trouble la
transparence, et sur le fond de roc nu, ne glisse pas mme un grain de
sable. C'est que le flot n'a pas encore eu le temps de se salir en
dmolissant ses berges et en se mlant aux boues qui suintent du sol; il
vient de jaillir du sein mme de la colline et, tel qu'il coulait dans
son lit tnbreux de rochers, tel il bondit maintenant sous la lumire
joyeuse.

La grotte d'o jaillit le ruisseau n'est pas loigne du confluent: 
peine a-t-on fait quelques pas et dj l'on voit,  travers le branchage
entre-crois, la porte norme et noire qui donne accs dans le temple
souterrain. Le seuil en est recouvert par l'eau qui s'panche en rapides
sur les blocs entasss; mais en sautant de pierre en pierre, on peut
entrer dans la caverne et gagner  ct du courant une troite et
glissante corniche o l'on se hasarde, non sans danger.

Quelques pas ont suffi, et l'on est dj transport dans un autre monde.
On se sent tout  coup saisi par le froid et par un froid humide; l'air
stagnant, o les rayons bien aims du soleil ne pntrent jamais, a je
ne sais quoi d'aigre, comme s'il ne devait pas tre aspir par des
poumons humains; la voix de l'eau se rpercute en longs chos dans les
cavits sonores, et l'on croirait entendre les roches elles-mmes
pousser des clameurs, les unes retentissant au loin, les autres sourdes
et glissant comme des soupirs dans les galeries. Tous les objets
prennent des proportions fantastiques: le moindre trou que l'on voit
s'ouvrir dans la pierre semble un abme, le pendentif qui s'abaisse de
la vote a l'apparence d'une montagne renverse, les concrtions
calcaires entrevues  et l prennent l'aspect de monstres normes; une
chauve-souris qui s'envole nous donne un frisson d'horreur. Ce n'est
point l le palais fantastique et splendide que nous dcrit le pote
arabe des _Mille et une Nuits_; c'est au contraire un antre sombre et
sinistre, un lieu terrible. Nous le sentirons surtout, si pour jouir en
artiste de la sensation d'effroi qui saisit mme l'homme brave  son
entre dans les cavernes, nous osons y pntrer sans guide et sans
compagnons: privs de l'mulation que donne la socit d'amis, de
l'amour-propre qui force  prendre une attitude audacieuse, de
l'enivrement factice que produisent les exclamations, les chos des
voix, la lueur des torches nombreuses, nous n'osons plus marcher qu'avec
le saint effroi du Grec entrant dans les enfers. De temps en temps nous
jetons les regards en arrire pour revoir la douce lumire du jour.
Comme en un cadre, le paysage vaporeux et souriant de lumire apparat
entre les sombres parois, franges  l'entre de lierre et de vigne
vierge.

Mais le faisceau lumineux diminue graduellement  mesure que nous
avanons: soudain, une saillie de rocher nous le cache et seulement
quelques lueurs blafardes s'garent encore sur les piliers et les murs
de la caverne; bientt mme, nous entrons dans le noir sans fond des
tnbres et pour nous guider nous n'avons plus que la lueur incertaine
et capricieuse des torches. Le voyage est pnible et semble long  cause
de l'horreur de l'inconnu qui remplit les gouffres et les galeries. 
et l on ne peut avancer qu'avec la plus grande peine: il faut entrer
dans le lit du ruisseau et se tenir en quilibre sur les pierres
gluantes; plus loin, la vote s'abaisse par une courbe soudaine et ne
laisse plus qu'un troit passage dans lequel il faut se glisser en
rampant; on en sort souill de boue, et l'on vient se heurter sur des
rochers aux troites corniches que l'on escalade en tremblant. Les
salles aux votes immenses succdent aux dfils, et les dfils aux
salles; des amas de blocs tombs du plafond se dressent en monticules au
milieu de l'eau. Le ruisselet, toujours divers et changeant, bondit ici
sur les roches; ailleurs, il s'tend en une lagune tranquille, que
trouble seulement la chute des gouttelettes tombes des fissures de la
vote. Plus haut il est cach sous une assise de pierre, on n'en entend
plus mme le bruit; mais  un dtour soudain, il se montre de nouveau,
sautillant et rapide, jusqu' ce qu'enfin, on arrive devant une
ouverture troite d'o l'eau s'chappe en cascade comme de la bouche
d'un canon. C'est l que s'arrte forcment notre voyage le long du
ruisseau.

Toutefois, la grotte se ramifie  l'infini dans les profondeurs de la
montagne. A droite,  gauche, s'ouvrent comme des gueules de monstres
les noires avenues des galeries latrales. Tandis que dans le libre
vallon, le ruisseau, coulant sans cesse  la lumire, a successivement
dmoli et dblay les couches de pierre qui remplissaient autrefois
l'norme espace laiss vide entre les deux artes parallles des monts,
l'eau des cavernes qui s'attaquait  des roches dures, mais en se
servant de l'acide carbonique pour les dissoudre et les forer peu  peu,
s'est creus  et l des galeries, des bassins, des tunnels, sans faire
crouler les assises de l'immense difice. Sur des centaines de mtres en
hauteur et des lieues de longueur, la masse des rochers est perce dans
tous les sens par d'anciens lits que le ruisseau s'est frays, puis
qu'il a dlaisss aprs avoir trouv quelque nouvelle issue: les salles
sont superposes aux dfils et les dfils aux salles; des chemines,
vides dans le roc par d'antiques cascades, s'ouvrent au plafond des
votes; on s'arrte avec horreur au bord de ces puits sinistres o les
pierres qui s'engouffrent ne laissent entendre le bruit de leur chute
qu'aprs des secondes et des secondes d'attente. Malheur  celui qui
s'garerait dans le labyrinthe infini des grottes parallles et
ramifies, ascendantes et descendantes: il ne lui resterait plus qu'
s'asseoir sur un banc de stalagmites,  regarder sa torche qui s'teint
et  s'teindre doucement lui-mme, s'il a la force de mourir sans
dsespoir.

Et pourtant ces cavernes sombres, o mme en compagnie d'un guide et
sous les reflets lointains du jour, nous avons la poitrine serre par
une sorte de terreur, c'taient les retraites de nos anctres. Dans
notre rvrence du pass, nous nous rendons en plerinage aux ruines des
villes mortes et nous contemplons avec motion d'uniformes tas de
pierres, car nous savons que sous ces dbris gisent les ossements
d'hommes qui ont travaill comme nous et souffert pour nous, amassant
pniblement dans la misre et dans les combats ce prcieux hritage
d'expriences qui est l'histoire. Mais si la reconnaissance envers les
gnrations des anciens jours n'est pas un vain sentiment, avec combien
plus de respect encore nous faut-il parcourir ces cavernes o vivaient
nos premiers aeux, les barbares initiateurs de toute civilisation! En
cherchant bien dans la grotte, en fouillant les dpts calcaires, nous
pouvons retrouver les cendres et les charbons de l'antique foyer o se
groupait la famille naissante;  ct sont des os rongs, dbris des
festins qui ont eu lieu  des dizaines ou  des centaines de milliers
d'annes; puis, dans un coin, gisent les squelettes des festoyants
eux-mmes entours de leurs armes de pierre, haches, massues et
javelots. Sans doute, parmi ces restes humains mls  ceux des
rhinocros, des hynes et des ours, aucun n'enfermait le cerveau d'un
Eschyle ou d'un Hipparque; mais Hipparque ni Eschyle n'eussent exist si
les premiers troglodytes, diviniss par les Grecs sous les traits
d'Hercule, n'avaient d'abord conquis le feu sur le tonnerre ou sur le
volcan, s'ils n'avaient taill des armes pour nettoyer la terre de ses
monstres, et s'ils n'avaient ainsi, par une immense bataille qui dura
des sicles et des sicles, prpar pour leurs descendants les heures de
rpit pendant lesquelles s'labore la pense.

Rude tait le labeur de ces anctres; pleine de terreurs tait leur vie:
sortis de la grotte pour aller  la recherche du gibier, ils rampaient 
travers les herbes et les racines afin de surprendre leur proie, ils se
battaient corps  corps avec les btes froces; parfois aussi, ils
avaient  lutter contre d'autres hommes, forts et agiles comme eux; la
nuit, craignant la surprise, ils veillaient  l'entre des cavernes pour
lancer le cri d'alarme  l'apparition de l'ennemi et donner le temps 
leurs familles de s'enfuir dans le ddale des galeries suprieures.
Cependant, ils devaient, eux aussi, avoir leurs moments de repos et de
joie. Quand ils revenaient de la chasse ou de la bataille, ils prenaient
plaisir  reconnatre le fracas du ruisseau et la plainte de la goutte
qui tombe; comme le bcheron retrouvant sa cabane, ils regardaient avec
pit ces piliers  l'ombre desquels reposaient leurs femmes et ces lits
de pierre o leurs enfants taient ns. Quant  ceux-ci, ils couraient
et gambadaient le long du ruisseau souterrain, dans les lacs glacs,
sous la douche des cascades; ils jouaient  se cacher dans les corridors
de la grotte comme nous aujourd'hui dans les avenues des forts;
peut-tre dans leurs prouesses joyeuses, grimpaient-ils aux parois pour
y saisir les chauves-souris dans ces grappes noires et grouillantes
suspendues  la vote.

Certes, nous n'osons point dire que de nos jours la vie est devenue
moins pnible pour tous les hommes. Des multitudes d'entre nous,
deshrits encore, vivent dans les gouts sortis des palais de leurs
frres plus heureux; des milliers et des millions d'individus parmi les
civiliss habitent des caves et des rduits humides, grottes
artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes
naturelles o se rfugiaient nos anctres. Mais, si nous considrons la
situation dans son ensemble, il nous faut reconnatre combien grands
sont les progrs accomplis. L'air, la lumire entrent dans la plupart de
nos demeures; le soleil y projette par les fentres ses faisceaux de
rayons;  travers les arbres qui se penchent, nous voyons briller de
loin les perles liquides du ruisseau; l'espace appartient  notre regard
jusqu' l'immense horizon. Il est vrai, le mineur habite pendant la plus
longue part de sa vie les galeries souterraines qu'il a creuses
lui-mme, mais ces ombres terribles d'o suinte le feu grisou ne sont
point sa patrie; s'il y travaille, sa pense est ailleurs, l-haut sur
la terre joyeuse, au bord du frais ruisseau qui gazouille dans les
prairies et sous les aunes.

Parfois, quand on nous raconte les guerres lointaines, d'effrayants
pisodes nous rappellent quelle tait la vie de nos anctres
troglodytes, quelle serait la ntre s'ils ne nous avaient prpar des
jours plus heureux que les leurs. Des tribus poursuivies se sont
rfugies dans la caverne qui servait de demeure commune  leurs aeux,
et ceux qui les traquaient, barbares ou prtendus civiliss, noirs ou
blancs, vtus de peaux de btes ou d'uniformes brods de dcorations,
n'ont trouv rien de mieux que d'enfumer les fuyards en allumant de
grands feux  l'entre de la grotte. Ailleurs, les malheureux enferms
ont d se repatre les uns des autres, puis mourir de faim en essayant
de ronger quelque reste d'ossement. Par centaines, les cadavres sont
rests tendus sur le sol, et pendant de longues annes on a pu voir
grimacer leurs squelettes, avant que l'eau tombe des votes ne les et
cachs sous un manteau de blancs stalagmites. Symbole du temps qui
modifie toutes choses, la goutte, charge de la pierre qu'elle a
dissoute, fait disparatre peu  peu les traces de nos crimes.

Les grottes elles-mmes cessent d'exister par l'action du temps. La
pluie qui tombe sur les montagnes et pntre dans les troites fissures
de la roche se charge constamment de molcules calcaires. Quand, aprs
un voyage plus ou moins long, elle vient trembler en gouttelettes  la
vote des cavernes, une partie du liquide s'vapore dans l'air, et une
petite pellicule de pierre, allonge comme la goutte qui la tenait en
dissolution, se suspend au rocher. Une autre gouttelette dpose une
deuxime corce sur la premire, puis il s'en forme une troisime et des
milliers et des millions  l'infini. Comme des arbres de pierre, les
stalactites croissent par couches concentriques durcissant peu  peu.
Au-dessous d'elles, sur le sol de la grotte, l'eau tombe s'vapore
galement, laisse  sa place d'autres concrtions calcaires qui, de
feuillet en feuillet, s'lvent par degrs vers la vote. A la longue,
les pendentifs d'en haut et les cnes d'en bas finissent par se
rejoindre; ils deviennent des piliers, puis s'talent en murs dans toute
la largeur de la galerie, et la grotte obstrue se trouve partage en
une srie de salles distinctes. Dans l'intrieur de la montagne, les
suintements et les filets d'eau qui s'associent pour former le ruisseau
accomplissent ainsi deux travaux inverses: d'un ct, ils largissent
les fissures, percent les roches, se creusent de larges lits; de
l'autre, ils referment les fentes de la montagne, posent des colonnes
sous les votes, et remplissent de pierre les normes vides qu'ils ont
eux-mmes fors des milliers d'annes auparavant.

D'ailleurs, les stalactites, comme toutes choses dans la nature, varient
 l'infini, suivant la forme des grottes, la disposition des fissures,
l'abondance plus ou moins grande des gouttes qui dposent les enduits
calcaires. Malgr l'horreur des tnbres qui les emplissent, des
multitudes de cavernes sont ainsi changes en de merveilleux palais
souterrains. Des rideaux de pierre aux innombrables plis,  et l
colors par l'ocre en rouge et en jaune, se dploient comme des
draperies aux portes des salles;  l'intrieur se succdent jusqu'
perte de vue les colonnes aux soubassements et aux chapiteaux orns de
reliefs bizarres; des monstres, chimres et griffons, se tordent en
groupes fantastiques dans les nefs latrales; de hautes statues de dieux
se dressent isoles, et parfois  la lueur des torches, on dirait que
leur regard s'anime et que, d'un geste terrible, leur bras s'tend vers
vous. Ces draperies de pierre, ces colonnades, ces groupes d'animaux,
ces figures d'hommes ou de dieux, c'est l'eau qui les sculpte, et chaque
jour, chaque seconde, elle est  l'oeuvre pour ajouter quelque trait
gracieux  l'immense architecture.




CHAPITRE V

LE GOUFFRE


Non loin de la caverne, grand laboratoire de la nature o l'on voit un
ruisselet se former goutte  goutte, s'ouvre un vallon tranquille au
fond duquel jaillit une autre source. C'est aussi du rocher qu'elle
sort; mais ce rocher ne se dresse point  pic comme celui de la grande
caverne; il s'est affaiss  la suite de quelque croulement; du gazon,
des plantes sauvages, quelques arbres croissent sur ses pentes;  sa
base, autour de la claire fontaine, se sont assembls de grands arbres
dont le branchage entreml se balance d'un mme mouvement harmonieux et
rhythm, sous la pression de la brise. Tout est calme et charmant dans
ce petit recoin de l'univers. Le bassin est transparent, presque sans
rides, et l'eau, sortie d'une arcade de quelques pouces de hauteur, s'y
panche sans bruit.

Pench sur cette eau qui scintille au soleil, je cherche  pntrer du
regard l'ombre d'o elle jaillit, et j'envie la petite araigne d'eau
qui s'lance en patinant et va fureter dans le creux du rocher. A
l'entre, je vois encore quelques saillies du fond, des cailloux blancs,
un peu de sable qui se meut lentement sous le flot rapide; plus loin, je
distingue les plissements des vaguelettes et les petites colonnes de
pierre qui supportent la vote; claires vaguement par le reflet des
rayons gars, elles paraissent trembloter dans l'ombre: on dirait qu'un
rseau de soie flotte sur elles en lgres ondulations. Au del tout est
noir; le ruisseau souterrain ne se rvle que par son murmure touff.
Quelles sont les sinuosits de l'eau par del le dtour o le premier
reflet de lumire vient la caresser? Ces courbes du ruisseau, je cherche
 les retrouver par l'imagination. Dans mes rves d'homme veill, je me
fais tout petit, haut de quelques pouces  peine, comme le gnome des
lgendes, et sautant de pierre en pierre, m'insinuant au-dessous des
protubrances de la vote, je dpasse tous les confluents des ruisselets
en miniature, je remonte les imperceptibles filets d'eau, jusqu' ce
que, devenu moi-mme un simple atome, j'arrive enfin  l'endroit o la
premire gouttelette suinte  travers le rocher.

Pourtant, sans nous transformer en gnies, comme le faisaient nos pres
aux temps de la fable, nous pouvons en nous promenant au milieu de la
campagne, reconnatre  la surface du sol des indices qui rvlent le
cours de notre ruisseau cach. Un sentier tortueux qui commence au bord
de la source monte sur le flanc de la colline en contournant les troncs
des arbres, puis disparat sous l'herbe dans un pli du terrain, et gagne
le plateau couvert de champs de bl. Bien souvent, quand j'tais un
colier sauvage, je montais  la course, puis je redescendais ce sentier
en quelques bonds; parfois aussi, je m'aventurais  une certaine
distance sur le plateau jusqu' perdre de vue le bosquet de la source;
mais  un angle du chemin, je m'arrtais court, n'osant aller plus
avant. A mes cts, je voyais s'ouvrir un abme en forme d'entonnoir
rempli de broussailles et de ronces entremles. De grosses pierres
jetes par les passants ou bien entranes sur la dclivit par les
fortes pluies, pesaient  et l sur le feuillage poudreux et meurtri;
au fond, se croisaient quelques rameaux; mais entre leurs feuilles
vertes, je distinguais le noir effrayant d'un gouffre. Un bruit sourd
s'en chappait incessamment comme la plainte d'un animal enferm.

Aujourd'hui j'aime  revoir le Grand-Trou; je me hasarde mme  y
descendre, au risque d'effrayer les couleuvres qui droulent prestement
leurs anneaux entre les pierres; mais jadis, avec quelle terreur, nous
tous petits enfants, nous regardions ce puits sinistre au bord duquel
venait s'arrter la charrue! Un soir, par un beau clair de lune, il me
fallut, seul, passer prs de l'endroit fatal. J'en frissonne encore: le
gouffre me regardait, il m'attirait, mes genoux ployaient sous l'effort
et les tiges des arbustes s'avanaient comme des bras pour m'entraner
dans l'ouverture bante. Je passai pourtant en frappant bruyamment de
mes talons le sol caverneux; mais derrire moi un long gant fait de
vapeurs surgit tout  coup: il se pencha pour me saisir et le murmure de
l'abme me poursuivit comme un rire de haine et de triomphe.

Ce gouffre, je le sais maintenant, c'est un soupirail ouvert au-dessus
du ruisseau, et le bruit sourd qui s'en chappe est l'cho lointain de
l'eau clapotant contre les pierres. A une poque inconnue, mme avant
que les premiers documents de proprit n'eussent t rdigs par les
notaires du pays, une des assises de rochers qui recouvrent la valle
souterraine s'tait effondre dans le lit du ruisseau, puis les terres,
manquant de base, avaient t graduellement entranes vers la plaine;
peu  peu le Grand-Trou s'tait creus, et les pluies, courant le long
de ses pentes, lui avaient donn la forme d'un entonnoir  peu prs
rgulier. Les paysans des environs, qui pensent toujours  leurs
rcoltes, l'appellent le Boit-tout, parce qu'il boit en effet toutes
les pluies, toutes les averses qui pourraient fertiliser leurs champs.
L'eau surabondante tombe sur le plateau s'panche dans le trou en
filets jaune d'argile pour reparatre ensuite dans la source, dont elle
trouble pendant quelques heures la puret de cristal.

Le gouffre qui m'effrayait tant dans mon enfance n'est pas le seul qui
se soit ouvert au-dessus des galeries profondes. En suivant la partie la
plus basse d'une sorte de plissement du sol dans le plateau, on passe 
ct de plusieurs autres cavits, qui indiquent aux promeneurs le cours
souterrain des eaux. Ils diffrent tous de forme et de grandeur. Les uns
sont d'normes puisards o des fleuves disparatraient en cataractes,
les autres sont de simples affaissements du sol, charmants petits nids
bien tapisss de gazon, o l'on aime  se chauffer au soleil par les
belles journes d'automne, sans crainte du vent dj froid qui passe en
sifflant sur les herbes frissonnantes du plateau. Quelques-uns de ces
trous s'obstruent et se comblent graduellement; mais il en est aussi que
nous voyons se creuser et qui, chaque anne, s'approfondissent sous nos
yeux. Telle troite ouverture qui nous semblait une retraite de serpent
et dans laquelle, de crainte d'tre mordus, nous n'osions mettre le
bras, tait un commencement d'abme: les pluies et les croulements
intrieurs l'ont largie d'anne en anne; c'est maintenant un prcipice
aux flancs d'argile rouge, ravin par les averses.

De ces puits naturels, le plus pittoresque est prcisment le plus
loign de la source. En cet endroit, le plateau, devenu plus ingal,
s'arrte brusquement au pied d'une muraille rocheuse, de l'autre ct de
laquelle s'ouvre une valle dversant ses eaux dans un fleuve loign.
Les rochers dressent haut en plein ciel leurs beaux frontons dors par
la lumire; mais leur base est cache par un bosquet de chnes et de
chtaigniers; grce  la verdure et  la varit du feuillage, le
contraste trop dur que formerait l'abrupte paroi des rochers avec la
surface horizontale du plateau se trouve adouci. C'est au plus pais de
ce bosquet que s'ouvre le grand abme. Sur ses bords, quelques arbustes
inclinent leurs tiges vers la troue d'azur ouverte entre les longues
branches des chnes; seulement un bouleau laisse retomber au-dessus du
gouffre ses rameaux dlicats. Il faut prendre garde ici, car le sol se
drobe soudain et le puits n'a point de margelle comme ceux que creusent
les ingnieurs! Nous nous avanons en rampant, puis couchs sur le
ventre, appuys sur nos mains, nous plongeons du regard dans le vide.
Les murs du gouffre circulaire,  et l noircis par l'humidit qui
suinte  travers la roche, descendent verticalement;  peine quelques
corniches ingales se projettent-elles en dehors des parois. Des touffes
de fougres, des scolopendres jaillissent des anfractuosits les plus
hautes; mais au-dessous la vgtation disparat,  moins qu'une plaque
rouge entrevue l-bas dans l'ombre, sur une saillie du roc, ne soit une
trane d'algues infiniment petites. Au fond, tout n'est d'abord que
tnbres; mais nos yeux s'accoutument peu  peu  l'obscurit, et nous
distinguons maintenant une nappe d'eau claire sur un lit de sable.

Du reste, on peut descendre dans le puits, et je suis mme de ceux qui
se sont donn ce plaisir. Certes, l'aventure offre un certain agrment,
puisqu'elle est un voyage d'exploration; mais en elle-mme, elle n'a
rien de fort sduisant et nul de ceux qui ont fait cette descente aux
enfers ne tient beaucoup  la renouveler. Une longue corde, prte par
les paysans des environs, est attache solidement  un tronc de chne,
et plongeant jusqu'au fond du gouffre, oscille doucement sous
l'impulsion du filet d'eau dans lequel trempe l'extrmit libre. Le
voyageur arien saisit fortement la corde  la fois des mains, des
genoux et des pieds et se laisse glisser avec lenteur dans la bouche
tnbreuse du puits. Malheureusement, la descente n'est pas toujours
facile: on tournoie sur soi-mme avec la corde, on s'embarrasse dans les
touffes de fougres, que brise le poids du corps, on se heurte maintes
fois contre la roche hrisse d'asprits et l'on essuie de ses
vtements l'eau glace qui suinte des failles de la paroi. Enfin on
aborde sur une corniche, puis, aprs s'tre repos un instant pour
reprendre l'haleine et l'quilibre, on se lance de nouveau dans le vide
et bientt on dbarque sur le fond solide.

Je me rappelle sans joie mon sjour de quelques instants dans le
gouffre. J'avais les pieds dans l'eau; l'air tait humide et froid; la
roche tait couverte d'une sorte de pte gluante consistant en argile
dlaye; une ombre sinistre m'entourait; je ne sais quelle lueur
blafarde, vague reflet du jour, me rvlait seulement quelques formes
indcises, une grotte, des pendentifs bizarres, un large pilier. Malgr
moi, mes yeux se reportaient vers la zone clatante qui s'arrondissait
au-dessus du gouffre; je regardais avec amour la guirlande de verdure
qui s'panouissait  la marge du puits, les grandes branches au
feuillage tal que doraient joyeusement les rayons, et les oiseaux
lointains planant en libert dans le ciel bleu. J'avais hte de revoir
la lumire; je poussai le cri d'appel et mes compagnons me hissrent
hors du trou, tandis que je les aidais en poussant de mon pied les
saillies de la roche.

Naf jeune homme, je me considrais comme une sorte de hros pour avoir
opr ma petite descente aux enfers,  trente mtres de profondeur 
peine, je cherchais dans ma tte quelques rimes sur le pote qui se
hasarde au fond des abmes pour y surprendre le sourire d'une nymphe
emprisonne, et je ne songeais pas aux vrais hros,  ces intrpides
mineurs, qui, sans jamais rciter de vers sur leurs entrevues hardies
avec les divinits souterraines, conversent avec elles pendant des
journes et des semaines entires! Ce sont eux qui connaissent bien le
mystre des eaux caches. A ct de leurs ttes, la gouttelette,
suspendue aux stalactites de la vote, brille comme un diamant  l'clat
des lampes, puis tombe dans une flaque et rejaillit avec un bruit sec,
rpercut au loin dans les galeries retentissantes. Des ruisselets
forms de tous ces suintements de gouttes, coulent sous leurs pieds et
se dversent de rigole en rigole jusque dans le bassin de rception, o
la machine  vapeur, semblable  un colosse enchan, plonge
alternativement ses deux grands bras de fer, en gmissant  chaque
effort. Au bruit des eaux de la mine se mle parfois le sourd grondement
des eaux extrieures qu'un coup de pioche malheureux pourrait faire
s'crouler en dluge dans les galeries. Il est mme des mineurs qui
n'ont pas craint de pousser leurs travaux de sape jusqu'au-dessous de la
mer et qui ne cessent d'entendre le terrible ocan rouler des blocs de
granit sur la vote qui les abrite. Pendant les jours d'orage, c'est 
quelques mtres d'eux que les navires viennent se fracasser contre les
falaises.




CHAPITRE VI

LE RAVIN


En descendant le cours du ruisseau, dans lequel viennent s'unir le
torrent tapageur de la montagne, le ruisselet de la caverne, l'eau
paisible de la source, nous voyons  droite et  gauche vallon succder
 vallon, et chacun d'eux, diffrent des autres par la nature de ses
terrains, par la pente, l'aspect gnral, la vgtation, se distingue
aussi par la quantit des eaux qu'il apporte au lit commun de la valle.

Presque en face d'un petit torrent babillard qui bondit avec joie de
pierre en pierre pour se mler  la masse dj considrable du ruisseau,
s'ouvre un ravin trs-inclin, le plus souvent  sec. Il est probable
que ce ravin, creus dans un sol poreux, est superpos  un lit
souterrain o coule un ruisseau permanent; mais il n'est lui-mme
parcouru des eaux qu'aprs les averses d'orage ou les longues pluies.
Comme tous les vallons latraux, il est tributaire de la valle
centrale, mais tributaire intermittent. D'ailleurs, il est d'autant plus
curieux  visiter, car en se promenant sur le lit dessch, on peut
tudier tout  son aise l'action de l'eau courante.

Un petit sentier, que les sillons du laboureur dtruisent chaque automne
et que le pied des passants ne tarde pas  tracer de nouveau, serpente 
ct de la berge du ravin. Il est vrai que des branches de buisson,
plantes par le propritaire jaloux, dfendent le passage; mais ces
broussailles, humble simulacre du redoutable dieu Terme, n'ont rien qui
terrifie les paysans des environs, et le chemin, fray sans doute pour
la premire fois par les hommes de l'ge de pierre, ne cesse de se
reformer d'anne en anne. Il serait donc facile de remonter le ravin
dans toute sa longueur sans avoir  se servir de ses mains pour une
seule escalade; toutefois, celui qui aime la nature de prs mprise le
sentier battu et se glisse avec joie dans l'troit espace ouvert entre
les berges. Ds les premiers pas, il se trouve comme spar du monde. En
arrire, un dtour de la gorge lui cache le ruisseau et les prairies
qu'il arrose; en avant, l'horizon est brusquement limit par une srie
de gradins d'o l'eau, quand il en coule, descend en cascatelles;
au-dessus, les branches des arbres qui bordent le dfil se recourbent
et s'entre-croisent en vote; les bruits du dehors ne pntrent pas dans
cette sauvage alle presque souterraine.

C'est une grande joie de se retrouver ainsi dans la nature inviole 
quelques pas des champs labours en sillons parallles et d'tre oblig
de se frayer un chemin  travers rochers et broussailles, non loin de
l'honnte bourgeois qui se promne avec placidit, contemplant ses
rcoltes. A chaque dtour du tortueux ravin, l'inclinaison et la forme
du lit changent brusquement: dfils et bassins se succdent en
contrastant de la manire la plus trange. En amont d'un petit fourr
d'arbustes entremls de ronces que l'eau envahit seulement dans ses
plus fortes crues, s'tend une prairie en miniature, large de quelques
mtres et frquemment noye par des inondations d'une heure. Autour de
la prairie et du fourr se dveloppe en demi-cercle une plage de sable
blanc dont tous les matriaux, tnus ou grossiers, se sont dposs en
ordre suivant la force du courant qui les entranait. Le modeste lit
fluvial, d'o l'eau a disparu, est encore tel que l'a model le torrent
phmre, et rvle d'autant mieux les lois de sa formation que plus une
seule flaque d'eau ne le recouvre. Une sorte de fosse, remplie de vase
et de feuilles en dcomposition, montre qu'en cet endroit le ruisseau
tait tranquille et presque sans courant; plus loin, le lit est  peine
creus  cause de la rapidit de l'eau qui fuyait sur la forte pente;
ailleurs les artes parallles d'assises rocheuses traversent
obliquement le fond d'une rive  l'autre, formant autant de petits
barrages sur lesquels le flot se brisait en vaguelettes. Un gros bloc de
pierre a dtourn le cours du ruisselet qui s'est rejet vers la berge
par un brusque mandre et s'y est graduellement creus un lit  sa
taille; plus haut, des branches entranes, des herbes, quelques pierres
ont servi de point d'appui  la formation d'un ou de plusieurs lots,
qu'entourent des lits sinueux, remplis de sable d'une blancheur
clatante. A dix pas de l, l'aspect du ravin est encore chang. L, le
fond n'est plus qu'une rainure scie par l'eau dans une dure argile
presque rocheuse; c'est  grand'peine si je parviens  passer dans le
dfil en m'accrochant  quelques branches qui se balancent au-dessus de
ma tte. Le filet ou la colonne liquide qui, suivant la force du
ruisseau temporaire, murmure doucement ou gronde avec fracas dans
l'troit corridor a gliss en rapides par une succession de degrs, puis
au pied de la chute, elle a excav une sorte de cuve, large bassin o
les pierres roules tournoyaient sous la pression des eaux. Aprs avoir
dpass le dfil, je trouve encore ce qui fut autrefois des les, des
mandres, des rapides, des cascades: je vois mme jusqu' des sources
puises maintenant et reconnaissables  l'humidit du sable et des
fissures rocheuses. Le rebord d'o s'lance une des cascades est form
par deux racines entre-croises, engages seulement par un ct dans
l'paisseur de l'argile.

Ce ravin, dans lequel nous pntrons avec tant de bonheur pour y
contempler en un troit espace le tableau de la nature libre et pour
chapper  l'ennui de cultures monotones et barbares, une multitude
d'animaux et de bestioles, rfractaires comme nous, s'y glissent afin
d'y trouver un abri contre l'homme, le grand perscuteur;
malheureusement, l'pre chasseur les suit aussi dans cette retraite, en
dpit des ronces et des racines. Des terres frachement remues, des
trous noirs ouverts dans les berges nous rvlent les cachettes des
lapins et des renards;  notre approche, les couleuvres enroules
dveloppent prestement leurs anneaux et disparaissent dans les fourrs;
des lzards plus rapides, s'chappent en faisant bruire les feuilles
tombes; les insectes sautillent sur le sable et se balancent aux
herbes; on entrevoit des nids d'oiseaux dans l'paisseur des
broussailles: tout un monde de fugitifs est dans cet asile, o il trouve
 la fois la nourriture et l'abri.

C'est qu'en effet, dans ce petit ravin, large de quelques mtres 
peine, la vgtation est des plus varies; une multitude de plantes,
d'origine et d'attitude diverses, s'y rencontrent, tandis que dans les
champs voisins l'uniformit du terrain de labour laisse germer
seulement, outre les semences jetes par le cultivateur, les graines de
quatre ou cinq mauvaises herbes, banal ornement de tous les sillons.
Dans cette troite fissure, invisible de loin, sauf par la verdure de
ses bords, toutes les qualits du sol, tous les contrastes de scheresse
et d'humidit, toutes les diffrences d'ombre et d'insolation sont
brusquement juxtaposes et par suite nombre de plantes, bannies des
vulgaires terrains de culture, trouvent dans ce coin respect par
l'homme un milieu propice o elles se dveloppent avec joie. Le sable
tamis par les eaux a ses herbes spciales, de mme que les amas de
cailloux bouls et l'argile ocreuse et les interstices de la roche
dure. Les terres vgtales mlanges en diverses proportions ont aussi
leur flore ou leur florule; la pente rapide expose au soleil du midi
est revtue d'herbes et d'arbustes qui se plaisent dans un terrain sec,
le fond humide o ne darde jamais un rayon de soleil a tout une autre
vgtation, la vase o l'eau sjourne encore se distingue aussi dans ce
monde vgtal par des reprsentants qui lui sont propres.

Et pourtant nul dsordre dans cette tonnante diversit! Au contraire,
les plantes groupes librement, suivant leurs affinits secrtes et la
nature du terrain qui les porte, constituent par leur ensemble un
spectacle emplissant l'me d'une impression singulire d'harmonie et de
paix. L, rien d'artificiel ni d'impos comme dans un rgiment de
soldats au geste mcanique, au costume uniforme, mais le pittoresque, le
charme potique, la libert d'attitude et d'allure, comme dans une foule
d'hommes de tous les pays o chacun se rapproche des siens. Il est vrai,
dans ce ravin aussi bien que sur la terre entire, la bataille de la vie
pour la jouissance de l'air, de l'eau, de l'espace et de la lumire ne
cesse pas un instant entre les espces et les familles vgtales; mais
cette lutte n'a pas encore t rgularise par l'intervention de
l'homme, et l'on croirait, au milieu de ces plantes si diverses et si
gracieusement associes, se trouver dans une rpublique fdrative o
chaque existence est sauvegarde par l'alliance de toutes. Mme les
colonies de plantes trangres  la nature libre sont respectes, du
moins pour un temps: sur une corniche de terre qui s'est affaisse et
qui reste suspendue au flanc de la berge, je vois se balancer les hampes
flexibles d'une touffe d'avoine, humble colonie d'esclaves fugitifs
aventurs dans un monde de libres hros barbares.

Aussi bien que le ruisseau de la valle et les grands fleuves de la
plaine, le petit ravin a ses bords ombrags d'arbres. Le tremble s'lve
 ct du htre et du charme; les feuilles si finement dcoupes du
frne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage tal; le tronc
blanc du bouleau resplendit  ct de la rugueuse et sombre corce du
chne. Vers le haut de la pente, l o le ravin n'est plus gure qu'un
plissement du sol, des pins  l'air grave, au feuillage presque noir, se
sont assembls comme pour un concile. Autour d'eux, la terre sans
vgtation a disparu sous une couche paisse d'aiguilles couleur de
rouille, tandis que non loin de l, un joyeux mlze,  la claire
verdure, ne jaillit que par la cime, firement drape de clmatite, hors
d'un fourr d'arbustes et de broussailles. A cause de l'extrme varit
des conditions du sol, l'troit rideau est bien plus riche en espces
diverses d'arbres que des forts entires recouvrant de vastes
territoires. D'ailleurs, en maint endroit, les troncs sont tellement
rapprochs que d'une berge  l'autre, on ne voit pas se glisser un seul
rayon de lumire; du fond des gouffres, les arbres s'lancent comme les
colonnes presses d'un difice, puis au niveau des berges, les branches
s'talent largement, enveloppent de leur verdure les troncs qui
croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air
libre au-dessus des champs labours.

[Illustration: SOUS CES VOUTES D'OMBRE. (PAGE 97)]

Sous ces votes d'ombre, dans les profondeurs du ravin, la temprature
est toujours frache, mme au plus fort de l't; les rameaux
entre-croiss empchent l'atmosphre humide de s'chapper dans l'espace
et, grce  la moite vapeur, les fougres aux grandes feuilles
retombantes, les champignons groups fraternellement en petites
assembles croissent et prosprent sur toutes les berges. L'air est
tellement pntr d'humidit qu'il suffit de fermer les yeux pour se
croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit.
D'ailleurs, l'eau est en effet bien l; c'est en apparence seulement
qu'elle a disparu. Les mousses qui tapissent le fond du ravin et
recouvrent les racines des arbres se sont gonfles de liquide pendant la
dernire inondation: dilates comme des ponges, elles gardent longtemps
cette humidit nourricire, puis,  la moindre pluie, elles se
remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombes.
Ainsi de mousse en mousse et de plante en plante, dans la multitude
infinie des cellules organiques, se retrouve encore le flot continu du
ruisseau, de l'origine  l'issue du ravin. Sans doute on ne le voit pas,
on ne l'entend point murmurer, mais on le devine et l'on jouit de la
douce fracheur qu'il rpand dans l'atmosphre.

Chose admirable et qui m'enchante toujours! ce ruisselet est pauvre et
intermittent; mais son action gologique n'en est pas moins grande; elle
est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible
quantit. C'est le mince filet liquide qui a creus l'norme fosse, qui
s'est ouvert ces entailles profondes  travers l'argile et la roche
dure, qui a sculpt les degrs de ces cascatelles, et, par l'boulement
des terres, a form ces larges cirques dans les berges. C'est aussi lui
qui entretient cette riche vgtation de mousses, d'herbes, d'arbustes
et de grands arbres. Est-il un Mississipi, un fleuve des Amazones qui
proportionnellement  sa masse d'eau, accomplisse  la surface de la
terre la millime partie de ce travail? Si les rivires puissantes
taient les gales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient
des chanes de montagnes, se creuseraient des abmes de plusieurs
milliers de mtres de profondeur, nourriraient des forts dont les cimes
iraient se balancer jusque dans les couches suprieures de l'air. C'est
prcisment dans ses plus petites retraites que la nature montre le
mieux sa grandeur. tendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui
me servent d'appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces
dfils, ces cirques, ces gradins et la sombre vote de feuillage qui me
racontent avec tant d'loquence l'oeuvre grandiose de la goutte d'eau.




CHAPITRE VII

LES FONTAINES DE LA VALLE


A tous les ruisselets visibles et invisibles qui descendent de ravins et
de valles vers le ruisseau principal, s'ajoutent encore par dizaines et
par centaines de petites sources et des veines d'eau, toutes diffrentes
les unes des autres par l'aspect et le paysage de pierres, de ronces,
d'arbustes ou d'arbres qui les entoure, diffrentes aussi par le volume
de leurs eaux et par l'oscillation de leur niveau suivant les mtores
et les saisons. Quelques-unes d'entre elles n'ont mme qu'une existence
temporaire; aprs avoir coul pendant un certain nombre d'heures, elles
tarissent tout  coup; la cascatelle qui s'en panche cesse de murmurer,
les parois de leur bassin se desschent, les herbes qu'elles humectent
se penchent et languissent. Puis, aprs des minutes ou des heures, on
entend un murmure souterrain, et voici l'eau qui s'lance de nouveau de
sa prison de pierre, pour rendre la vie aux racines et aux fleurs; de
son murmure argentin, elle annonce joyeusement sa rsurrection aux
insectes tapis sous le gazon,  tout un monde d'infiniment petits
attendant son rveil pour se rveiller eux-mmes. Les physiciens nous
expliquent la cause de ces intermittences; ils nous disent comment l'eau
s'coule et s'arrte alternativement dans les cavits souterraines
disposes en forme de siphon. Tout cela est joli, mais  ces jeux de la
nature,  ces fontaines qui se montrent et se cachent tour  tour, nous
prfrons la source qui ne nous trompe point, dont nous entendons
toujours le gai babil, et dans laquelle,  toute heure, nous pouvons
voir se reflter la lumire tremblotante. Plus charmante aussi
m'apparat la fontaine, la plus discrte de toutes, qui jaillit au fond
mme du ruisseau et que reconnat seulement l'observateur studieux de la
nature. Au milieu de l'eau transparente, on ne saurait distinguer la
colonne liquide de la source qui s'lve, mais elle ne s'en rvle pas
moins par les ondulations des herbes que caresse son onde ascendante,
par les bulles d'air qui s'chappent du sable et viennent clater  la
surface, par les bouillonnements silencieux qui se produisent sur la
nappe de l'eau et se propagent au loin en rides graduellement
affaiblies.

Ingales par le volume et par le paysage qui les environne, les
fontaines ont aussi la plus grande diversit dans leur teneur en
substances minrales, car toute pure que l'eau de la source paraisse 
nos regards, elle n'est pas seulement, comme nous l'enseigne la chimie,
une combinaison de deux corps simples, l'hydrogne, qui forme, dit-on,
les immenses tourbillons des nbuleuses lointaines, et l'oxygne, qui
pour tous les tres est le grand aliment de la vie, elle contient aussi
d'autres substances, soit roulant dans son lit  l'tat de sable ou de
poussire, soit dissoutes dans la masse liquide et transparentes comme
elle.

Parmi les fontaines tributaires du ruisseau, il en est mme une,
jaillissant de roches dures, qui renferme des paillettes d'or dans ses
alluvions. Si elle en contenait de grandes quantits comme certaines
sources de la Californie, de la Colombie, du Brsil, de l'Oural,
immdiatement une foule d'hommes avides se prcipiteraient vers la
bienheureuse fontaine, tous les sables qu'elle a dposs sur les berges
de son bassin seraient passs au tamis, la roche mme serait attaque au
pic et  la pioche et porte dbris  dbris sous les marteaux de
l'usine; bientt les cabanes d'un village, peuples de mineurs,
remplaceraient les grands arbres et les prairies du vallon. Peut-tre le
pays, en devenant plus riche, plus populeux et plus prospre,
deviendrait-il aussi  la longue plus instruit et plus heureux;
toutefois, c'est avec un sentiment de joie que nous nous promenons sur
les bords inviols de notre Pactole inconnu de la foule et que nous y
retrouvons la solitude et le silence, comme aux premiers jours o nous y
avons vu briller la parcelle d'or. Dans les environs, il n'existe
heureusement qu'un seul chercheur de ppites, vieux gologue qui montre
avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une bote en
carton: c'est l tout le fruit de ses longues recherches.

Une autre source, voisine du petit Eldorado, est bien autrement prodigue
en paillettes clatantes. C'est une eau qui s'chappe de roches micaces
et qui en apporte les dbris  la lumire. Les paillettes, que le
courant fait rouler sur le fond, tourbillonnent un instant sur
elles-mmes, puis se dposent  plat sur d'autres lamelles, de sorte
qu'on en voit toujours luire le reflet sous l'eau frissonnante. Les
enfants du voisinage aiment dans leurs jeux  venir puiser  pleines
mains de ce sable brillant; ils entassent par monceaux les paillettes
d'or et les paillettes d'argent. Heureusement ils savent, pauvres
enfants, que la masse reluisante n'est or ou argent qu'en apparence;
autrement, ils commenceraient peut-tre au bord de la fontaine paisible
cette dure bataille de la vie que plus tard, devenus hommes faits, ils
auront  se livrer les uns aux autres pour s'arracher, sous forme de
monnaie, le pain de chaque jour.

Dans un petit vallon, au pied de rochers calcaires, s'panche une autre
fontaine, qui loin de rouler des paillettes brillantes dans ses eaux,
recouvre au contraire d'une sorte d'enduit gristre les pierres de son
lit, les feuilles, les branchilles tombes des arbustes voisins. Cet
enduit se compose d'innombrables molcules calcaires dissoutes par l'eau
dans l'intrieur de la colline. Arrt dans son cours par un obstacle
quelconque, le ruisseau rend maintenant les particules de pierre dont il
tait satur. A ct du bassin crot une fougre qui balance ses
feuilles vertes dans l'air humide, tandis que la racine baigne par
l'eau est en partie enveloppe d'une gaine de pierre.

Ainsi varient les fontaines par les substances, solides ou gazeuses,
qu'elles entranent ou dissolvent dans leur cours souterrain et portent
au dehors. Il en est qui contiennent du sel, d'autres sont riches en
fer, en cuivre, en mtaux divers; d'autres encore ptillent d'acide
carbonique, ou dgagent des gaz sulfureux. La proportion des mlanges
qui s'oprent ainsi dans le laboratoire des sources diffre pour chacune
d'elles, et le chimiste qui veut connatre cette proportion d'une
manire prcise est oblig de faire une longue analyse spciale, qu'il
recommence plusieurs fois. Puis, quand il a pes les diverses
substances, il lui reste encore, en utilisant les moyens prodigieux que
lui fournit maintenant la science,  tudier les raies colores que
l'eau de la source produit dans un spectre lumineux. Ces raies, qui
permettent  l'astronome de dcouvrir les mtaux dans les astres,
brillant comme un point au fond de l'espace infini, rvlent galement
au chimiste les traces des corps qui se trouvent en quantits
infinitsimales dans la goutte des fontaines. Le jour o deux Allemands
ont signal, arrach pour ainsi dire de la source, par la force de la
science, des mtaux que l'on ne connaissait pas encore est un des grands
jours de l'histoire. Compares  cette date, combien sont insignifiantes
dans les annales de l'humanit les victoires ou la mort du plus clbre
des conqurants!

Diffrentes les unes des autres par les substances qu'elles apportent de
leur voyage dans le monde souterrain les fontaines qui s'coulent vers
le ruisseau sont aussi de tempratures diverses. Il en est dont l'eau a
prcisment la chaleur moyenne de l'atmosphre qui pse sur la contre;
d'autres sont plus froides, parce qu'elles descendent des neiges ou
parce qu'une forte vaporation se produit dans les canaux intrieurs
sous l'influence des courants d'air; d'autres encore sont tides ou
chaudes; on en trouve  tous les degrs entre celui de la glace fondante
et celui de la vapeur en explosion. Par sa temprature, la source nous
donne ainsi comme un rsum de son histoire souterraine: il nous suffit
d'y tremper le doigt et nous apprenons en mme temps quel a t son
voyage dans les gouffres cachs. Au bord d'une eau froide, nous
regardons les monts neigeux et nous nous disons: C'est de l-haut que
descend la fontaine! Mais que l'eau soit tide, c'est,  n'en pas
douter parce qu'elle a d'abord trouv son chemin de faille en faille
jusqu' une grande profondeur et qu'elle s'est rchauffe dans ces
conduits tnbreux avant de remonter  la surface. Enfin, l o la
temprature d'une source approche de celle de la vapeur chaude, nous
savons par cela mme que le ruisseau a coul  deux ou trois kilomtres
au-dessous du sol, car c'est  de pareilles profondeurs seulement que la
temprature des roches est aussi leve que celle de l'eau bouillante.
Nous restons assis  notre aise sur le gazon au bord de la fontaine;
mais l'exprience si pniblement acquise par les mineurs dans leurs
galeries profondes nous permet de suivre par la pense l'itinraire que
le filet d'eau a suivi dans l'paisseur des roches avant de jaillir au
dehors.

Plus encore que les eaux froides, celles qui sont tides ou thermales
travaillent  dissoudre la pierre dans l'intrieur des roches, puis  la
dposer sous une autre forme  leur issue. En maints endroits, les eaux
chaudes qui courent vers le ruisseau s'panchent d'abord dans un large
bassin qu'elles ont elles-mmes apport et sculpt molcule  molcule;
 ct se trouvent d'autres vasques dlaisses, et  et l les fentes
qui s'ouvrent dans le rocher sont bordes de charmantes concrtions,
pareilles aux revtements de marbre plaqus sur les faades de nos
difices. Mais que sont ces faibles dpts siliceux ou calcaires en
comparaison des constructions normes leves en divers pays du monde
par des rivires thermales, comme celles de Holly-Springs aux
tats-Unis! Les voyageurs nous disent que ces eaux chaudes difient de
vritables chteaux, des citadelles, des remparts de plusieurs
kilomtres de longueur. Blancs comme l'albtre, les piliers et les
contre-forts, incessamment grossis par les cascades ruisselantes,
gagnent peu  peu sur la plaine. L'eau, construisant sans relche, se
ferme constamment  elle-mme son propre passage, et sans cesse  la
recherche d'un nouveau lit, laisse derrire elle des bassins, des ponts
inachevs, des colonnades bauches. Des montagnes entires, que le
gologue explore avec admiration, ont t bties par les torrents d'eau
chaude jaillissant des profondeurs.

Mais ces merveilles sont loignes et peu nombreux sont parmi nous ceux
qui peuvent contempler ces rivires chaudes  l'oeuvre dans la
construction de leurs difices marmorens. Plus modestes, les fontaines
de notre petit bassin ne changent point le relief du sol et l'aspect des
paysages en quelques annes; mais si elles mettent des sicles et des
sicles  leur travail, elles n'en finissent pas moins par renouveler
tout l'espace qu'elles arrosent; elles changent peu  peu la pierre et
se donnent ainsi un lit tout diffrent de celui que leur avait prpar
la nature. Le gologue et le mineur qui pntrent de force avec le pic
et le marteau dans l'intrieur des rochers y dcouvrent des veines de
jaspe et d'autres pierres transparentes ou colores. C'est le filet
d'eau thermale, portant de l'argile en dissolution, qui l'a dpose dans
la fissure o il roulait, puis qui changeant de cours, s'est panch par
d'autres failles. Tous ces filons sinueux qui traversent les roches
comme des veines de cristal, c'est  des ruisseaux qu'ils doivent leur
origine: il est vrai que dans la plupart des cas, les eaux jaillissaient
des profondeurs du sol, non sous la forme liquide, mais sous la forme de
vapeurs et  la temprature de plusieurs centaines de degrs, car
autrement elles n'auraient pu dissoudre les matriaux qui tapissent les
parois de leurs anciens lits. Ainsi les minerais d'or et d'argent ont
t souffls du fond des roches par les vapeurs d'un Pactole souterrain.

Fortes de la puissance norme que leur donne le temps, les petites
sources qui dissolvent les rocs et subliment les mtaux, parviennent
aussi quelquefois  secouer les montagnes. Par une belle soire
d'automne, une violente ondulation du sol se fit sentir dans le bassin
du ruisseau; les maisons se mirent  vibrer,  la grande terreur des
habitants, et mme quelques murs dj lzards s'croulrent. Ce furent
l tous les malheurs causs par le tremblement de terre, mais pendant
longtemps ils servirent de sujet d'entretien aux savants et aux
ignorants de nos villages. Les uns parlaient d'une grande mer de feu qui
remplirait la terre et disaient qu'une tempte en avait agit les
vagues; d'autres prtendaient qu'un volcan cherchait  pousser dans le
voisinage et qu'avant peu un cratre allait s'ouvrir; d'autres encore,
qui ne savaient rien du feu central et n'avaient jamais vu ni cratre,
ni coule de laves, pensaient  un groupe de fontaines salines et
gypseuses qui jaillissent dans un vallon au pied d'un coteau rocailleux;
voyant qu'aprs le tremblement de terre, elles avaient coul troubles et
boueuses et que plusieurs d'entre elles s'taient dplaces, ils se
demandaient si ce n'taient pas l les vritables coupables. Peut-tre
bien ces villageois avaient-ils raison. Pendant chaque seconde, pendant
chaque minute, ces sources n'apportent, il est vrai, qu'une quantit
presque infinitsimale de sel, de gypse et d'autres substances solides;
mais aprs des annes et des sicles, il se trouve que les filets d'eau
souterrains ont dissous des assises entires dans les fondements mmes
de la montagne. Les piliers trop faibles qui portent l'immense difice
cdent sous le poids, les votes s'effondrent, le mont en frmit de la
base au sommet, et la terre est agite  des centaines de kilomtres de
distance comme si une explosion terrible en avait disloqu les couches.
Le gant Encelade qui vient de secouer ainsi les montagnes, les collines
et les plaines, c'est l'aimable source dont une touffe d'herbes me cache
 demi le bassin.

Heureusement les fontaines savent se faire pardonner les moments de
terreur qu'elles nous causent parfois en branlant le sol. Elles nous
abreuvent, nous et nos troupeaux, elles arrosent nos champs et font
lever les semences, elles nourrissent les arbres, elles nous apportent
de l'intrieur de la terre des trsors que sans elles nous n'aurions
jamais pu dcouvrir; enfin elles fortifient nos corps, nous rendent la
sant perdue, rtablissent l'quilibre de nos esprits troubls. Telles
sont, au sortir de la terre bienfaisante, les vertus curatives des
fontaines thermales et minrales que dans tous les pays civiliss on
btit des difices au-dessus des bassins pour en emprisonner l'eau et en
mesurer soigneusement l'emploi dans les baignoires et les piscines. Afin
de recueillir jusqu' la dernire goutte du prcieux liquide, les
ingnieurs creusent au loin le rocher et saisissent au passage le filet
qui ruisselle dans les failles, le jet de vapeur qui s'lance des
profondeurs caches. Avides de sant, les malades utilisent tout ce que
la source apporte avec elle et tout ce qu'elle baigne de son eau; ils
respirent le gaz qui s'en chappe, ils se plongent dans les boues noires
qu'elle forme avec le sable ou l'argile, ils vont jusqu' se recouvrir
comme des tritons du limon vert qui s'tend en tapis sur les eaux.
Toutefois ils ne poussent pas la religion jusqu' presser sur leurs
corps les animaux qui naissent et se dveloppent dans la douce tideur
de l'eau thermale. Il est de charmantes couleuvres qui vivent en grand
nombre dans certaines sources; quand la baigneuse aperoit tout  coup
le reptile, droulant  ct d'elle ses gracieux anneaux, elle ne croit
point  l'apparition merveilleuse du serpent d'Esculape; mais, pleine de
terreur, elle s'lance en sursaut et pousse de grands cris.

Autrefois c'tait aux sorciers et aux devins habiles de montrer aux
malades la source o ils trouveraient la gurison ou l'allgement de
leurs maux; aujourd'hui les mdecins et les chimistes, remplaant les
magiciens du moyen ge, nous indiquent avec plus d'autorit l'eau
bienfaisante qui nous rendra les forces et nous donnera une seconde
jeunesse. Quand la science sera faite et que l'homme, sachant
parfaitement quel doit tre son genre de vie, saura en outre quelles
eaux, quelle atmosphre conviennent  la gurison de ses maux, alors
nous pourrons jouir de la plnitude de nos jours et prolonger notre
existence jusqu'au terme naturel, pourvu que notre tat social ne soit
pas toujours de nous entre-har et de nous entre-tuer. En Arabie, les
fanatiques souverains des Wahabites faisaient boucher soigneusement
toutes les fontaines thermales et minrales, de peur que leurs sujets,
assurs de la vertu de ces eaux jaillissantes, oubliassent de mettre
leur confiance en la seule puissance d'Allah. Dans l'avenir, au
contraire, nous saurons utiliser chaque goutte qui s'chappe du sol,
chaque molcule qu'elle amne  la surface de la terre et nous lui
assignerons son rle pour le bien-tre de l'humanit.




CHAPITRE VIII

LES RAPIDES ET LES CASCADES


Mlant tout dans son lit, eaux descendues de la montagne et remontant
des profondeurs, sources froides, tides et thermales, salines,
calcaires et ferrugineuses, le ruisseau grossit, grossit  chaque
tournant de la valle,  chaque nouvel affluent. Rapide et bruyant comme
un jeune homme entrant dans la vie, il mugit et s'lance par bonds
dsordonns; lui aussi se calmera, il ralentira son courant en arrivant
 la plaine horizontale et monotone; maintenant il glisse joyeusement
sur la pente et se hte vers la mer. Il est encore dans la priode
hroque de son existence.

Dans cette partie de son cours, les rapides, les cascatelles, les chutes
sont les grands phnomnes de la vie du ruisseau. Non encore assez fort
pour galiser compltement la pente de son lit, pour creuser toutes les
assises et les saillies des roches, pour rduire en poussire tous les
blocs pars, le ruisseau doit surmonter ces obstacles en s'panchant
par-dessus. Les chutes varient  l'infini, suivant la hauteur des roches
qu'elles ont  franchir, suivant l'inclinaison des pentes, l'abondance
des eaux, l'aspect des berges, la vgtation des bords et des pierres
immerges. Toutes diffrentes les unes des autres, toutes aussi sont
belles, soit par leur grce, soit par leur majest, et c'est avec
bonheur que l'on s'assied  ct d'elles en se laissant mouiller de leur
cume.

Les rapides sont les cascades bauches qui prennent leur lan, puis
s'arrtent et se prcipitent de nouveau. Ici l'eau qui se heurte contre
une pierre moussue l'enveloppe comme d'un globe de verre transparent et
en ceint la base d'un lisr d'cume; l, le courant inclin s'enfuit
rapidement entre deux roches, puis au-dessus d'cueils cachs se plisse
en vagues parallles; plus loin, le flot se divise en plusieurs filets
s'lanant par bonds ingaux. L'eau profonde, la mince nappe, la frange
d'cume se succdent en dsordre jusqu'au bas de la pente, o le
ruisseau reprend son calme et l'galit de son cours.

Et parmi les cascades, quelle tonnante diversit! J'en connais une,
charmante entre toutes, qui se cache sous le feuillage et sous les
fleurs. Avant de se prcipiter, la surface du ruisseau est parfaitement
lisse et pure; pas une saillie de rocher, pas une herbe du fond n'en
interrompent le cours silencieux et rapide; l'eau coule dans un canal
aussi rgulirement taill que s'il avait t creus de main d'homme.
Mais  l'endroit de la chute, le changement est soudain. Sur la corniche
d'o l'eau s'lance en cascade se dressent des massifs de rochers
pareils aux piles d'un pont croul et s'appuyant sur de larges
contre-forts  la base assige d'cume. Des bouquets de saponaires et
d'autres plantes sauvages poussent comme en des vases d'ornement dans
les anfractuosits des pointes qui dominent les cascades, tandis que des
ronces et des clmatites, dployes en rideau, attachent leurs
guirlandes aux saillies de la pierre et voilent les nappes partielles de
la chute. L'pais rseau de verdure oscille lentement sous la pression
de l'air qu'entrane avec elle l'eau plongeante, et les lianes isoles,
dont les extrmits baignent dans les remous cumeux, frmissent
incessamment. L'oiseau vient faire son nid dans ce feuillage et s'y
laisse balancer par le flot. Tout par de fleurs au printemps, orn de
fruits en t et en automne, le rideau suspendu devant la cataracte en
touffe  demi le fracas; on pourrait le croire loign si le soleil,
dardant ses rayons  travers les branches, ne faisait briller  et l
un diamant sous la verdure.

A quelque distance de cette cascade voile sous les feuilles et les
fleurs, une autre assise de roches traverse le ruisseau, mais elle est
fort dure et l'eau n'a gure pu l'entamer pour y creuser son lit. Il lui
a donc fallu s'taler au large, en dblayant pierres et terre vgtale,
et se diviser en de nombreux filets cherchant chacun quelque endroit
favorable pour faire leur plongeon. tendu sur une roche polie qui
s'lve au milieu des cascatelles, nous les voyons bondir de tous les
cts, les unes assez fortes pour entraner des blocs de pierre, les
autres trop faibles pour draciner une touffe de gazon. Ici est une
petite nappe d'eau qui s'tale sur un rocher tout capitonn de limon
vert, puis se glisse sous une assise surplombante borde de fougres, et
s'chappe furtivement entre deux tiges de saules inclins. Plus loin, un
mince filet liquide, contenu dans une sorte de rainure, ruisselle,
scintille et gazouille en tombant. Une autre coule dans une faille
noirtre et l'on n'en voit du dehors que des clairs indistincts; une
autre encore s'lance de et del, se tord comme un serpent aux anneaux
alternativement noirs et argents. A travers les roches, les herbes, les
arbrisseaux, tous les ruisselets spars pour un instant se rapprochent
de nouveau comme une troupe d'enfants  l'appel d'une mre. Et tout cela
rit et chante avec joie. Chaque cascatelle a sa voix, douce ou grave,
argentine ou profonde, et toutes s'accordent en un concert charmant qui
berce la pense et, comme la musique, lui donne un mouvement gal et
rhythm. Enfin tous les filets pars se sont runis dans le lit commun,
ils entre-croisent leurs courants et leurs bordures d'cume, puis
reprennent ensemble le chemin de la plaine.

La cataracte est bien autre chose. Ici, les eaux ne s'talent pas sur un
large espace pour ruisseler comme au hasard, elles se runissent, au
contraire, pour s'lancer en une masse compacte dans l'troit passage
laiss entre deux pointes de roc. Dprim sur les bords et gonfl au
milieu  cause de l'appel du courant, le ruisseau se rtrcit et se
bombe jusqu' la corniche d'o il prend son lan. L'eau, emporte d'une
vitesse extrme, a perdu ses vaguelettes, ses petites ondulations;
toutes ses rides, allonges par la rapidit du flot, se sont changes en
autant de lignes perpendiculaires comme traces par la pointe d'un
stylet. Semblable  une toffe soyeuse qui se dploie, la nappe liquide
se dtache de l'arte du rocher et se recourbe au-dessus d'une noire
alle au fond de laquelle bouillonnent les eaux. A la base de la
cataracte, c'est un chaos d'cume. La masse qui plonge se brise en
vagues entre-heurtes qui reviennent en tumulte au-devant de la gerbe
unie et s'acharnent contre elle comme pour l'escalader. Dans le gouffre
tonnant l'eau et l'air, entrans en mme temps par la trombe, se mlent
confusment en une masse blanche qui s'agite sans fin: chaque flot,
changeant incessamment de forme, est un chaos dans le chaos. En
s'chappant du tourbillon, l'air emprisonn soulve des fuses de
gouttelettes qui s'lancent dans l'espace en brouillards et s'irisent au
soleil. Parfois aussi, enferm sous la gerbe plongeante, il y entrane
avec lui des nappes cumeuses que l'on voit  travers le flot bleu
s'agiter le long du rocher comme des spectres blanchtres. Bien loin
encore en avant de la chute continue le bouillonnement du ruisseau. De
chaque ct tournoient de violents remous au fond desquels
s'entre-choquent des pierres, creusant pour les ges futurs des
marmites de gants. Sous la pression de l'orage qui la poursuit, l'eau
toute blanche et ptillante s'enfuit dans le canal; toutefois, elle se
ralentit peu  peu, elle prend une nuance d'un bleu laiteux comme celle
de l'opale, puis elle n'offre plus que de lgres stries d'cume et
bientt elle retrouve son calme et son azur. Rien ne rappelle plus la
chute soudaine du ruisseau, si ce n'est la fume de gouttelettes que
l'on voit briller au loin sur la masse croulante et le mugissement
continu qui fait vibrer l'atmosphre.

Certes, la modeste cataracte du ruisseau n'est point une mer qui tombe
comme le saut du Niagara; mais, aussi petite qu'elle soit, elle n'en
laisse pas moins une impression de grandeur  celui qui sait la regarder
et ne passe pas indiffrent. Irrsistible, implacable, comme si elle
tait elle-mme pousse par le destin, l'eau qui s'coule est anime
d'une telle vitesse que la pense ne peut la suivre: on croirait avoir
sous les yeux la moiti visible d'une large roue tournant incessamment
autour du rocher:  regarder cette nappe, toujours la mme et toujours
renouvele, on perd graduellement la notion des choses relles. Mais
pour se sentir puissamment treint par tout le vertige de la cascade,
c'est en amont qu'il faut regarder, au-dessus de l'endroit o l'eau
cesse de couler sur le fond et, dcrivant sa courbe, plonge librement
dans l'espace. Les lots d'cume, les feuilles entranes arrivent
lentement sur la masse unie, comme des voyageurs dont rien ne trouble la
quitude; puis, tout  coup, les voil qui frmissent, qui tournent sur
eux-mmes, et de plus en plus rapides, s'lancent dans un pli de l'eau
pour disparatre avec la chute. Ainsi, dans une procession sans fin,
tout ce qui descend  la surface de l'eau obit  l'attraction du
gouffre: on voit ces objets s'enfuir comme des stries rapides, comme des
traits aussitt vanouis qu'entrevus; le regard, entran lui-mme sur
la pente par cette fuite dsordonne des feuilles et des archipels
d'cume, cherche  se reposer dans l'abme vers lequel tout semble
marcher: c'est l, semble-t-il, dans le gouffre mugissant, que doit se
trouver la paix.

Parfois un insecte qui se dbat dans le courant ou qui cherche  monter
sur une feuille flottante arrive, lui aussi, lentement port vers le
prcipice. Il agite les pattes et les antennes en dsespr, il se ploie
et se tord dans tous les sens; mais ds qu'il a senti l'attraction
terrible, ds qu'il a commenc de dcrire avec la masse de l'eau la
grande courbe de la chute, il arrte soudain ses mouvements, il se
laisse entraner et s'abandonne  la destine. C'est ainsi qu'un Indien
et sa femme, ramant dans leur pirogue en amont de la cataracte du
Niagara, furent saisis par un remous violent et ports vers les chutes.
Longtemps ils essayrent de lutter contre la pression terrible;
longtemps, les spectateurs angoisss qui couraient le long du rivage
purent croire que les deux rameurs tiendraient tte au courant et
parviendraient  le remonter; mais non, la pirogue est vaincue dans son
effort; elle cde, cde de plus en plus; elle descend en drive sur le
flot; elle approche de la courbe terrible, tout espoir est perdu. Alors
les deux Indiens cessent de ramer, ils croisent les bras, regardent avec
srnit l'espace qui tourbillonne autour d'eux, et fiers jusque dans la
mort, comme il convient  des hros, ils s'engouffrent dans la trombe
immense.

Vue par le regard de la science dans l'infinit des ges, la cascade
elle-mme n'est pas un phnomne moins fugitif que ces insectes et ces
tres humains emports dans le gouffre, car elle aussi a commenc, elle
aussi doit disparatre. A la surface de la terre, tout nat, vieillit et
se renouvelle comme la plante elle-mme. Toute valle, lorsqu'elle
livra pour la premire fois passage au fleuve ou au ruisseau qui la
parcourt, tait bien plus accidente qu'elle ne l'est actuellement:
succession bizarre de fissures et de bassins, elle n'offrait qu'une
srie de lacs unis et de cascades plongeantes; mais peu  peu la pente
s'est galise, les lacs se sont remplis d'alluvions, les cascades qui
creusent graduellement le rocher se sont changes en rapides, puis en
courants pacifiques. Tt ou tard, le ruisseau s'coulera d'un flot gal
vers la mer. A la fin, toute ingalit devrait disparatre, si la terre,
en vieillissant d'un ct, ne rajeunissait pas de l'autre. S'il est des
montagnes qui s'abaissent, ronges par les intempries, il en est aussi
qui s'lvent, pousses vers la lumire par les forces souterraines;
tandis que des fleuves tarissent lentement, bus par le dsert, des
torrents naissent et grandissent; des cascades s'oblitrent, mais
d'autres, aprs avoir rompu les parois qui les retenaient, s'panchent
de lacs levs et se dploient en voiles lgers ou en puissantes gerbes
sur le flanc des monts.




CHAPITRE IX

LES SINUOSITS ET LES REMOUS


Puisque des rochers de la montagne  la plaine basse, le sol, remani
par les eaux pendant la srie des ges, s'incline en pente rgulire
vers le bord de l'ocan, le ruisseau, semble-t-il, devrait s'couler en
ligne droite, entran par son poids; mais au contraire, son cours est
une succession de courbes. La ligne droite est une pure abstraction de
l'esprit, et comme le point mathmatique, autre chimre, n'a d'existence
que pour les gomtres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les
satellites, les comtes, tourbillonnent en rondes immenses; sur notre
boule plantaire, emporte comme toutes les autres dans une spirale
d'ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les vents, les moindres
souffles de l'atmosphre se propagent en tournoyant; les eaux de la mer
se plissent et se droulent en lames arrondies; toutes les formes
organiques, animaux et plantes, n'offrent dans leurs cellules et leurs
vaisseaux que des surfaces courbes et des sinuosits; mme les durs
cristaux, regards  travers le microscope, n'ont plus ces plans
rguliers, ces artes inflexibles qu'ils ont sous notre oeil nu: les
dents, les flches, les spicules, les stries des minraux et des
organismes infiniment petits rvlent les molles ondulations de leurs
contours sous le regard de l'instrument qui les scrute. Partout o se
produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans tous les autres
corps et dans l'ensemble des mondes, ce mouvement, rsultant de
plusieurs forces, s'accomplit suivant une direction curviligne.

Quant au ruisselet et aux eaux qui l'emplissent, nul besoin n'est de
s'armer les yeux d'un microscope pour en voir les sinuosits et les
tourbillons. Dans le lit, tortueux lui-mme, et sous les arbres qui
l'ombragent, tout se meut en cercles, en remous, en spirales: les herbes
du fond, chevelures onduleuses, les rides de la surface, les libellules
qui volent au-dessus des joncs, qui se rencontrent, puis se sparent
pour se rencontrer encore, les moucherons qui tournoient dans une ronde
sans fin, le vent qui passe en dessinant en noir sur la nappe brillante
des bouffes circulaires; je ne vois que courbes gracieusement
entre-croises, que cercles enlacs, que figures aux contours flottants.
Ainsi que l'indiquent les plongeons et les mersions successives de la
feuille entrane, l'eau qui vient de descendre vers le fond, remonte
par une nouvelle courbe vers la surface, s'tale  la lumire, puis
disparat encore au-dessous de courbes liquides, qui, elles aussi,
viennent de couler sur le fond du lit. Sous l'impulsion du courant, les
molcules d'eau changent incessamment leur position respective; elles se
dirigent vers la droite, mais une autre molcule les faits dvier 
gauche. Dans le lit commun, chaque gouttelette a son cours particulier,
bizarre srie de courbes verticales, horizontales, obliques, comprises
dans les grands mandres du ruisseau: c'est ainsi que les circuits d'une
plante se dveloppent dans l'immense orbite du systme solaire qui les
entrane.

Pris dans son ensemble, le ruisseau tout entier se dplace de ct et
d'autre comme les gouttes qui le composent. Sa masse, arrte par
quelque roche ou par un tronc d'arbre plac en travers du lit, glisse
latralement et va se heurter contre une berge. Repousse par
l'obstacle, elle rebondit vers la rive oppose, la frappe, et de nouveau
rejete obliquement, s'lance en sens inverse. Ainsi le courant se porte
incessamment d'un bord  l'autre par courbes successives: de la source 
l'embouchure, c'est un long ricochet de l'eau entre les deux rivages.
Les rondeurs convexes et concaves alternent le long des bords: c'est un
rhythme, une musique pour le regard.

D'ailleurs, la rgularit des courbes n'est point mathmatique; les
mandres varient de forme  l'infini suivant la nature des terrains, la
dclivit du sol, la violence du courant, les dbris rouls sur le fond
du lit. Entre les parois de rochers, les angles sont faiblement
arrondis, les tournants soudains; l'eau, impuissante  sculpter
profondment les assises de pierre, revient brusquement sur elle-mme:
dans les montagnes surtout, l o la pente du lit est trs-considrable,
le torrent enferm dans les dfils se jette de droite et de gauche par
lans successifs, comme un animal poursuivi qui cherche  djouer le
chasseur. Dans la plaine, les berges consolides par les racines des
grands arbres rsistent aussi pendant longtemps  l'action du courant,
et dans maints endroits le canal du ruisseau n'offre que de faibles
sinuosits sur une longue tendue: en se retenant de la main  une forte
branche et en se penchant au-dessus du flot, on voit se dvelopper au
loin, comme dans une alle, la perspective des troncs et des branches
reflte dans l'eau,  et l raye de lumire; toutefois l aussi,
l'avenue, presque droite en apparence, finit par aboutir  un mandre,
auquel succdent d'autres tours et dtours, jusqu' ce que le ruisseau
se mle aux eaux d'un fleuve pour aller s'engloutir dans la mer.

Les cours d'eau qui prsentent de la manire la plus charmante cette
succession rhythme des anses et des presqu'les sont les torrents
tals  l'aise dans un large lit de sables ou de galets et les
ruisseaux ou les rivires qui coulent dans les prairies, entre des
berges sablonneuses, s'boulant facilement sous la pression du flot.
Tels sont les bords de notre ruisseau dans presque toute la partie de
son cours qui commence au sortir des montagnes. Comme tant d'autres eaux
courantes chantes par les potes, il rappelle  l'imagination le
serpent qui glisse dans l'herbe en droulant ses anneaux. Vu du haut
d'une colline, les mandres brillent  la lumire comme les plis et les
replis de couleuvres aux reflets argents; seulement, plus grands que
les dragons de l'antique mythologie, ces gigantesques serpents ont pour
lit une valle qui s'tend  perte de vue, depuis les montagnes
jusqu'aux plaines basses ou mme aux plages sablonneuses de l'ocan.
Dans presque toutes les contres du monde, les campagnards ont
naturellement eu l'ide d'assimiler la source du ruisseau  la tte de
l'immense animal: la fontaine jaillissante est pour eux le Chef de
l'Eau, _Ras el An_. Ainsi la rivire de Drot, dans le midi de la
France, serpente du village de Cap-Drot ou Chef-Drot, qui le domine  la
source,  celui de Cau-Drot ou Queue-Drot, qu'il baigne  son embouchure
dans la Garonne.

Comme notre ruisseau, comme toutes les rivires et tous les fleuves,
comme ce tortueux Mandre d'Asie qui a donn son nom aux sinuosits des
cours d'eau, les ruisselets de quelques mtres de longueur qui se
creusent sur la plage de l'ocan aprs le reflux de la mare ont aussi
la forme serpentine la plus gracieuse. Chacun de ces petits sillons avec
les affluents presque imperceptibles qui le rejoignent se dessine sur le
sol comme l'image d'un arbuste aux tremblotantes ramures. D'une seule de
ses vagues qui s'croule avec fracas sur le bord, la puissante mer
recouvre d'une couche de sable tous ces petits systmes de fleuves en
miniature; mais les filets d'eau qui redescendent se creusent de nouveau
un chemin, et leurs lits, larges de quelques millimtres  peine, se
dveloppent de nouveau en une srie d'ondulations rgulires. Qu'un trou
se creuse dans le sable au-dessus de quelque dbris roul par le flot ou
de la retraite d'un animal marin, et le petit torrent de gouttelettes
entran vers cet entonnoir y disparat en tournoyant avec un mouvement
analogue  celui d'une vis. De mme quand le microscope nous rvle les
mystres de la simple goutte  peine visible  l'oeil nu, qu'y
voyons-nous, sinon des courants sinueux et des remous circulaires, comme
dans les fleuves et dans le grand ocan? Le voyage de l'eau qui descend
de la montagne vers la mer se fait par un circuit de courbes
s'entre-croisant  l'infini. Est-ce pour cela que la lgende germanique
nous reprsente les ondines des ruisseaux planant la nuit en vastes
rondes et rasant du pied la nappe des fontaines?

C'est au-dessus des remous et des tourbillons que les danses de ces
nymphes entrevues par les potes doivent tre interminables, car l'eau y
tournoie sans fin comme en un cercle qui n'a point d'issue. Au pied
d'une cascade, un promontoire de rocher, assig par le torrent d'cume,
protge de sa masse un bassin tranquille o tournoient ainsi les eaux
rejetes latralement par le flot. Rien de plus gai  premire vue, et
de plus attristant  la longue que le spectacle offert par le mouvement
d'un objet qui s'est gar dans le remous en tombant avec la cascade. Un
gland de chne encore muni de sa cupule vient d'tre entran par la
chute et reparat au milieu de l'cume. Pendant quelques instants, il
semble s'enfuir avec le courant, mais un flot oblique le pousse 
l'cart, il entre dans le remous et, rasant la base du rocher, retourne
peu  peu vers la cascade. Dj il se trouve dans le conflit des eaux
entre-choques, nanmoins il avance toujours, et bientt il arrive sous
le poids du ruisseau qui s'croule; alors, comme anim d'une volont
soudaine, il pirouette et s'engouffre en tournoyant. Plus bas, il
reparat avec les eaux calmes, mais pour recommencer sa ronde, et
s'enfuir encore sous le choc d'une nouvelle douche. Parfois, il s'lance
si loin qu'on le croit sur le point d'chapper dfinitivement  l'appel
du remous; il semble se dcider  partir en compagnie d'un petit flocon
d'cume; mais non, il hsite encore, puis, comme un navire arm de son
gouvernail, il tourne de nouveau le cap vers la cascade et reprend son
mouvement gyratoire. Peut-tre cette ronde sans fin durera-t-elle
jusqu' ce que la cupule se dtache du gland et que celui-ci,
entirement imprgn d'eau, tombe au fond du lit pour s'y dsagrger peu
 peu et s'y transformer en vase. On trouve quelquefois sur le bord du
ruisseau d'tranges boules hrisses de piquants comme des chtaignes
encore sur l'arbre: ce sont des amas d'pines qui se sont agglomres en
tournoyant dans un remous.

Lors des grandes crues du ruisseau, alors que ses eaux entranent au
loin non-seulement des glands de chne, des branchilles et des pines,
mais aussi des arbres entiers, c'est dans le tourbillon du bassin que
finit, du moins pour un temps, l'odysse des troncs voyageurs. Un matin,
quelques amis et moi nous tions alls visiter la cascade pour en voir
briller aux premiers rayons du soleil l'cume nuance de rose. Un grand
sapin, branch par ses chocs contre les pierres, tournoyait lourdement
dans le gouffre. Jeunes et fort ignorants encore des choses de la
nature, nous regardions avec tonnement les soubresauts et les plongeons
de la masse norme. Sans trve, sans repos, le tronc ballott des eaux
allait de la cascade au rocher et revenait du rocher  la cascade: l,
il roulait sur lui-mme, se perdait un instant dans l'ouragan d'eau et
d'cume, puis reparaissait au loin en se dressant hors de l'abme comme
un mt de navire naufrag. Retombant avec bruit, il flottait lentement
jusqu' l'extrmit du bassin, et se heurtait contre une paroi qui le
renvoyait vers la cataracte. Symbole des malheureux que poursuit
l'inexorable destin, il tournait, tournait sans cesse comme la bte
froce enferme dans une troite cage de fer. Pourtant nous attendions
navement qu'il voult bien sortir du cercle fatal et flotter vers la
valle sur le courant; secrtement irrits contre lui de ce qu'il tardt
si longtemps  continuer son voyage, nous nous tions promis d'attendre
son dpart pour aller savourer en triomphe notre djeuner. Mais hlas!
le monstre ne mit point de terme  ses rondes et  ses plongeons, et
presss par la faim, nous dmes nous rsigner  partir honteusement, en
jetant un dernier regard de courroux sur le tronc d'arbre qui tournoyait
toujours. Avant de se dcider au dpart, il attendait que le courant et
chang de niveau.

Non-seulement l'eau s'coule par des sinuosits sans fin, mandres,
tourbillons et remous, mais aussi toute impulsion venue du dehors se
propage en courbes et en rondeurs  la surface du ruisseau. Qu'une
feuille tombe d'un arbre, qu'un grain de sable se dtache de la berge,
et sous le poids du faible objet, l'eau se plisse lgrement. Autour de
la dpression, se dresse un rebord circulaire, entour lui-mme par une
petite fosse. Un second anneau concentrique, puis un troisime, puis un
autre et d'autres encore se forment autour du premier; la surface
entire du ruisseau se couvre de ronds, de plus en plus larges, espacs,
indistincts. En frappant contre le rivage, chaque ourlet de l'eau se
rflchit en sens inverse et croise les vaguelettes qui le suivaient;
d'autres sries de plis produits par la chute d'un nouveau grain de
sable ou par un tourbillonnement de l'onde s'entremlent aux premiers:
une multitude de lignes, se propageant dans tous les sens, s'lvent et
s'abaissent comme les mailles d'un rseau dont le regard exerc peut
seul distinguer la trame. Compares  la largeur du ruisseau, ces
faibles ondulations sont des milliers de fois plus hautes que les plus
fortes vagues roulant  la surface de la mer. Rflchis par la nappe
mouvante, les arbres du bord, les branchages entre-croiss, les nuages
du ciel se balancent, se tordent, se dplacent en ondulations
rhythmiques: l'immensit de l'espace semble danser sur le flot
scintillant.

Si la masse liquide du ruisseau n'tait pas entrane vers la mer et
restait immobile comme celle d'un lac ou d'un tang, chaque vaguelette
concentrique s'y dvelopperait en un rond d'une rgularit parfaite;
mais le courant est rapide, les molcules d'eau se dplacent sans cesse,
et par consquent le cercle rgulier, comme la ligne droite, devient une
pure abstraction. De cette dformation des cercles rsulte une varit
de plus dans l'entre-croisement des rides. Les ingalits du courant qui
entrane le systme entier des ondulations modifient les courbes, soit
en les rapprochant, soit en les loignant les unes des autres: un
obstacle comprime et fronce les vaguelettes; une impulsion rapide les
carte, les allonge, en polit la surface: aux dimensions de chaque
intervalle entre les rides on pourrait calculer exactement la vitesse de
tous les petits courants partiels qui composent le grand courant. Sur
les hauts fonds o chaque caillou sert de digue pour arrter le flot, o
chaque passage entre deux galets est une cluse  travers laquelle l'eau
se prcipite, la nappe du ruisseau se trouve divise en un nombre infini
de petits triangles sphriques, rseau de rides qui est en mme temps un
rseau de lumire et qui fait vibrer et scintiller les pierres
clatantes du fond.

D'ailleurs, ce ne sont pas seulement des corps inertes qui rident la
surface du ruisseau, ce sont aussi des tres vivants qui, en se
dplaant eux-mmes, dplacent constamment le centre des ondulations. Un
poisson qui passe comme un dard donne  l'ensemble des vibrations la
forme d'un ovale trs-allong; l'insecte patineur, qui s'avance par
lans successifs, laisse derrire lui deux sillages obliques enfermant
des cercles ingaux; une autre bestiole, une abeille peut-tre, tombe
du haut d'un arbre, se dbat en tournoyant et en agitant ses ailes d'une
telle vitesse que l'eau est ride d'une myriade de lignes vibrantes
entre-croisant leurs innombrables cercles: la bizarre figure de
gomtrie qui s'agite avec tant de vivacit est lentement emporte par
le fil du courant; mais voici qu'elle disparat tout  coup. D'une
bouche, un poisson vient d'avaler l'insecte et d'arrter tout son
cortge de lignes tournoyantes.

Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles,
je puis varier  l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma
main tremper dans le flot. Je la promne au hasard et chacun de ses
mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides,
les remous, les bouillonnements se dplacent; tout le rgime du cours
d'eau varie  ma volont suivant la position de mon bras, et ces
vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers
le courant, se mler  d'autres ondulations, et de plus en plus
affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant
du ruisseau. La vue de toutes ces rides obissantes  l'impulsion de ma
main rveille en moi une sorte de joie tranquille mle  je ne sais
quelle mlancolie. Les petites ondulations que je provoque  la surface
de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans
l'espace indistinct. De mme toute pense vigoureuse, toute parole
ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la libert
se rpercutent, souvent  l'insu de nous-mmes, d'homme en homme, de
peuple en peuple et pendant la longue suite des ges jusqu'au plus
lointain avenir. Mais si je me place  un autre point de vue et que
j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de
l'humanit tout entire n'est plus, suivant l'expression de Helmholz,
qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps.




CHAPITRE X

L'INONDATION


Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du
courant, et bien rarement la surface du ruisseau change  nos yeux.
C'est toujours aux mmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en
drive entrent dans le remous et plongent en tournoyant; c'est aux mmes
endroits que l'eau s'tale en nappes, se plie en ondulations, se
redresse en vagues, se prcipite en rapides; c'est  la mme hauteur, on
le croirait du moins, que trempent les racines des vergnes et que la
fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente.

Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en mme temps changent
aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations,
la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines
d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du
flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait
la hauteur au moyen d'instruments de prcision. D'ailleurs, si les
oscillations du ruisseau sont trs-faibles pendant les beaux jours,
alors qu'on aime  se promener au bord de l'eau courante, elles sont au
contraire fortes et soudaines aprs les brusques changements de
temprature et les grandes averses. Que malgr la pluie, le vent et
l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive,  l'abri prcaire
qu'offre le tronc d'un saule creus par le temps, et l'on verra combien
le ruisseau peut se gonfler avec rapidit, comment il double la vitesse
de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dpasse les berges
pour se dverser sur les champs en culture.

Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore
bien autrement soudaines. L, les pluies que laissent tomber les nuages
en se dchirant aux artes des rochers glissent aussitt sur les
dclivits; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les
filets d'eau et les torrents, pour se runir en masse norme dans les
grands cirques ouverts  l'origine de presque toutes les valles. A
l'eau de pluie ou mme aux amas de neige  demi fondue que la tide
averse a dtache des pentes, se mlent les dbris fangeux, les
pierrailles, les quartiers de roche tombs des flancs de la montagne;
dans le lit o d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en
cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de
bouillie,  demi liquide,  demi solide, qui est en mme temps un dluge
et un croulement. Ce sont l les phnomnes qui, dans la srie des
temps, abaissent peu  peu les montagnes et les tendent en alluvions
horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des
torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles
renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont dj renvers des
crtes non moins leves, que les gologues nous disent avoir exist
jadis.

Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passe au bord de la Chirua,
petit torrent de la Sierra Nevada, dans les tats-Unis de Colombie. La
journe avait t fort belle; seulement un orage avait clat  quelques
lieues de l dans les gorges suprieures de la montagne, et cet orage
mme avait contribu  la beaut de la soire: le soleil s'tait couch
dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpr avait t
rehausse par l'trange contraste de ces nuages sombres aux reflets
cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'o
l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste,  la tombe de la
nuit, la violence de l'orage tait brise, le tonnerre se tut, les
derniers clairs s'teignirent, et bientt la lune, apparaissant
au-dessus de la crte lointaine, sembla disperser dans le ciel les
lambeaux de nues, de mme qu'un navire carte de sa proue les lots
d'algues flottantes.

Plein de confiance, et fatigu par une longue course, je ne perdis point
mon temps  chercher un gte. La plage de sable fin brillait aux rayons
de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche
agrable, plus douce et moins humide que l'herbe de la fort; en outre
j'tais sr de ne pas mettre dans les tnbres la main sur un serpent
endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver
dans un espace libre d'o je pouvais,  la moindre alerte, discerner mon
ennemi. Je me dbarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je
dbouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis.
Heureusement, les moustiques ne cessrent de troubler mon repos; tout en
dormant d'un sommeil indcis, je laissais mon oreille encore vaguement
ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des
moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu' ce
triste concert se mle tout  coup un murmure grandissant comme celui
d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gmissements, des cris
de dsespoir. Mon rve devient de plus en plus inquiet et se change en
cauchemar; je me rveille en sursaut. Il tait temps: mes yeux,
carquills par la terreur, aperurent en amont une sorte de muraille
mobile prcde d'une masse cumeuse et s'avanant vers moi avec la
vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de
pierres que s'chappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait
rveill. Je ramassai mon bagage  la hte, et en quelques bonds j'eus
gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la dbcle
recouvrait dj l'endroit o je venais de dormir. Les vagues heurtes et
tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, pousss
par les eaux, se dplaaient lentement comme des monstres rveills de
leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres
dracins se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se
brisaient entre les pierres roules; les berges tremblaient incessamment
sous le choc des normes projectiles que lanaient contre elles les eaux
en fureur.

Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas
s'amoindrit peu  peu; l'eau, noire de dbris, devint plus claire, les
lourds rochers que poussait le flot, s'arrtrent au milieu du courant.
Lorsque les rayons du soleil rpandirent  la surface du torrent leurs
premires tranes d'tincelles, il me sembla que l'eau avait assez
dcru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route:
ayant nou mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma
tte, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que
j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes
jambes et flchir mes genoux, des rocs pointus me dchiraient les pieds,
de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les
rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je
regrettai de n'avoir pas eu la bonne ide du paysan autrichien,
attendant navement sur le bord du Danube que le fleuve et cess de
couler: quelques heures aprs mon passage, la Chirua n'tait plus qu'un
filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc
j'aurais pu la franchir en quelques sauts.

Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches
d'eau, changent d'allure  la base des montagnes. Dans la plaine, o la
dclivit du sol est relativement faible et mme tout  fait
inapprciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force
d'impulsion et cesse de pousser devant elle les dbris crouls des
escarpements: les blocs de rochers s'arrtent les premiers, puis les
grosses pierres et les cailloux;  la fin, le torrent devenu ruisseau,
ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en
suspension que le sable fin et l'argile tnue. La fureur du dluge se
calme, surtout aprs qu'il s'est ml  d'autres cours d'eau venus de
rgions distantes o les pluies ne sont point tombes, du moins  la
mme heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse
accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges suprieures,
doit ncessairement s'accumuler en masses plus considrables; il gagne
en largeur et en hauteur, il dborde de son lit trop troit, et
s'panche latralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme
les campagnes riveraines en un vritable lac, o les eaux apportes par
la crue se clarifient peu  peu en laissant tomber leurs alluvions.
Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougetre du lac
remplace la verdure des prairies, jusqu' ce qu'enfin la couche liquide
ait pntr dans le sol, ait t change en vapeur, ou bien soit
rentre, aprs la crue, dans le lit du ruisseau.

Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes
pacifiques, se met  ravager et  dtruire. Il emporte ses ponts,
recreuse son lit, dplace ses remous et ses rapides, nivelle ses
cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent  sa marche, vide
des grottes profondes  la base des falaises. Les herbes du fond sont
arraches, emportes en longs amas, et s'arrtent aux rameaux des
arbres; plus tard on les retrouve enroules  cinq et six mtres du sol,
ou suspendues  l'extrmit des branches comme les nids de certains
oiseaux d'Amrique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau
ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui
s'enfuient  l'aventure, se noient ou sont dvors par les oiseaux de
proie et les btes de la fort; les cultures de l'homme sont dvastes
et couvertes de fange. Pour le dur laboureur, qui a concentr tout son
amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frmissant
au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste,
est le spectacle le plus terrible qu'il soit forc de contempler.

Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces
baisses de niveau, compares aux changements qui se sont accomplis
pendant la srie des ges? A des milliers de sicles d'intervalle, les
fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer
en fleuves; les cours d'eau croissent et dcroissent, se gonflent et se
desschent, oscillent incessamment avec les continents et les climats.
Tout change dans la nature. Le model des montagnes et des coteaux, les
sinuosits des valles, les dentelures du rivage et tous les traits du
grand visage de la terre se modifient d'anne en anne. La chaleur
tantt s'accrot et tantt diminue; les pluies tombent  torrents
pendant un sicle, puis durant une autre priode sont trs-rares ou
manquent presque compltement sur un mme point de la plante. Par suite
changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dpendent
 la fois de toutes les conditions du relief et du climat.

Quant  notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde
rivire. La valle, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui
toute la largeur, tait remplie par les eaux et, sur les pentes opposes
des collines se voient encore d'anciennes berges, sculptes par le
courant. L'espace arien dans lequel les arbres de la rive balancent
librement leurs ttes tait occup, jusqu' vingt et trente mtres du
sol, par une masse liquide norme roulant vers la mer avec une vitesse
de dix kilomtres  l'heure. C'est l du moins ce que nous ont dit des
gologues, aprs avoir fait remuer le sol par des paysans et regard
longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les
cailloux et les argiles charris autrefois par le courant. La Seine,
parat-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que
le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau tait puissant comme le Danube;
il et port des flottes, s'il et exist  cette poque des hommes pour
en construire.

Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il tait  un autre ge de la
plante, il faut nous transporter par la pense sur quelque grand fleuve
de l'Amrique du Sud. Combien le spectacle se trouve chang tout  coup!
Je me trouve seul, oubli, sur un lot de sable, au milieu des eaux. En
amont, en aval, je ne vois plus mme la terre; la courbe vaporeuse de
l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des
rives est tellement loigne que je n'en distingue point les sinuosits
et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une
muraille de verdure. L'autre rive est rapproche; mais la fort empche
de voir les ondulations du sol: l, point d'chappe entre les troncs
qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers; les fts
presss des arbres, les branchages entremls, les lianes et les nappes
de feuilles des plantes parasites bornent compltement la vue. La masse
de verdure, uniforme et grandiose, parat sans limites: on dirait
qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entire de la terre n'offre que
des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable:
bien diffrent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule
vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de
fureur; qu'il rencontre un obstacle, aussitt ses eaux se contournent en
puissants tourbillons o plongent les objets entrans pour reparatre 
une grande distance au del. Des arbres flottants, des herbes, emports
au fil du courant, se suivent en longues processions; parfois un
tonnerre se fait entendre, c'est l'croulement d'un lambeau de fort que
les eaux avaient mine. Travaillant sans cesse  l'oeuvre, le fleuve
dtruit et renouvelle constamment ses rivages, ses les, ses bancs de
sable; comme l'ouragan, comme la tempte, il est une force de la nature
modifiant  vue d'oeil l'apparence extrieure de la terre.

Peut-tre dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est
maintenant un simple ruisseau, se desschera-t-il assez pour qu'un
passereau mme puisse venir le boire. Le changement des rivages
continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrtent les nuages
de pluie et de neige, la marche diffrente que les vents humides
suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs valles
distinctes, enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels
s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour rsultat l'asschement des
sources et la disparition complte du ruisseau. C'est ainsi que dans les
dserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois
considrables, ont cess d'exister: leur lit s'est empli de sable et les
indignes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont
les chrtiens, disent-ils, qui ont fait disparatre ces eaux par leurs
oprations magiques, et les valles seront  jamais dessches si
quelque ncromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces
fleuves maudits du Sahara il en est dont les valles ont des centaines
et des milliers de kilomtres de longueur. L o roulaient autrefois
d'normes masses d'eau qui ont creus le sol, le voyageur dort
paisiblement pendant les nuits; quand il veut tancher sa soif, il n'a
d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher
une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours.




CHAPITRE XI

LES RIVES ET LES ILOTS


Il n'est pas besoin de remonter par l'imagination  des milliers de
sicles en arrire pour voir le ruisseau, si modeste aujourd'hui,
modifier la forme de ses rivages et dplacer son cours. Mme pendant sa
priode d'tiage, alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et
cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques  demi
dessches, il ne cesse de travailler  changer son lit et  renouveler
ainsi, dans la mesure de ses forces, l'aspect de la nature. Si ce n'est
aux endroits o l'homme intervient pour rgulariser la pente, nettoyer
le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et
des digues de pierre, le ruisseau, toujours dsireux de changement,
trouve le moyen de dtruire peu  peu ses bords pour en reconstruire de
nouveaux; mme l o des murailles l'ont dompt en apparence, il n'en
cherche pas moins  faire sa troue: il ronge la pierre, descelle
sournoisement les assises, dchausse les fondations, et tout  coup le
voil, devenu libre, qui recommence  vaguer dans les champs.

Ces incessantes transformations de ses rives, le ruisseau les accomplit
par un double travail: d'un ct, il dmolit en emportant grains de
sable, molcules d'argile, dbris menuiss de rochers, fragments de
racines uses par le flot; de l'autre ct, il difie en dposant tous
ces restes en une couche qui s'lve peu  peu du fond de l'eau. Ainsi
le courant, troubl par les alluvions dont il se charge dans ses
rosions, travaille sans cesse  se clarifier de nouveau; ds qu'il se
ralentit, il s'pure. Peu de spectacles sont plus gracieux  suivre que
celui des nuages d'alluvions transports par le flot: ils cachent le
fond de leurs tourbillons pais et jauntres, mais peu  peu ils
deviennent plus lgers, ce ne sont bientt plus que des brumes
indistinctes, puis ils s'vanouissent et l'eau reprend toute sa
limpidit.

Dans les bassins o l'eau tournoie avec lenteur, l'puration s'accomplit
 la fois sur le fond et  la surface. Les dbris de limon, les
feuilles, les racines, les branches, imprgnes d'eau et tout alourdies,
tombent et se dposent en bancs de vase. A la superficie, les graines
des arbres, le pollen des plantes, les substances organiques en
dcomposition s'amassent en une couche gristre, que grossissent
incessamment les flocons d'cume arrivant en les, en lots, en
archipels pars. Autour de cette couche, assez paisse pour cacher l'eau
profonde, s'tend une pellicule transparente d'une excessive minceur,
forme par des matires huileuses d'origine animale ou vgtale. Sous le
reflet de la lumire, cette pellicule brille de toutes les nuances de
l'arc-en-ciel; elle flotte sur l'eau comme un lger voile d'or, de
pourpre, d'azur, et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien
visible, car les physiciens qui en ont mesur l'paisseur l'valuent 
peine  quelques millionimes de millimtre. Parfois un soudain
bouillonnement rompt cette couche irise, et de petites nappes d'eau
pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond color. Quant aux
strates d'cume, les unes se plissent le long du rivage, les autres se
reploient sur elles-mmes sous l'impulsion du flot tournoyant, se
recourbent en demi-cercles, en spirales, en ondulations bizarres. Par
ses plis et replis d'cume, par ses couleurs diverses, ses taches, ses
mouchetures, la surface du bassin ressemble  une couche de marbre poli,
et, d'ailleurs, nul doute que les couleurs et les dessins si lgants
des marbres et d'autres roches somptueusement nuances, ne soient dus,
comme les sinuosits de l'cume, aux lents mouvements des eaux dposant
leurs alluvions.

Tous ces dbris, aussi lgers qu'ils soient, contribuent  exhausser le
fond, et tt ou tard, aprs des annes ou des sicles, ils mergent de
nouveau, et rgnrant le terrain, se couvrent de vgtation. Ce travail
se fait lentement, mais il ne s'en fait pas moins, et chaque anne,
chaque jour, la forme du lit se trouve change par ces dpts continus.
Partout o un obstacle retarde la force du courant, le flot ralenti
cesse de pousser en avant les grains de sable du fond, et laisse tomber
les molcules d'argile qu'il tenait suspendues. Qu'une pierre boule,
qu'un arbre chou, qu'un paquet de roseaux trouble la rgularit du
lit, aussitt la partie tranquille du ruisseau situe en aval dposera
un petit banc de sable au-devant de cette digue, qui plus tard peut-tre
se transformera en lot. Sur toutes les pointes basses o l'eau glisse
et se trane avec effort, les dpts s'accumulent, les joncs prennent
naissance et les rives exhausses des petites pninsules gagnent
incessamment sur la nappe du ruisseau.

Clarifi sans relche par les asprits du fond et de ses bords, le
courant qu'avaient troubl en amont des eaux de pluie ou des
panchements de boue reprendrait bien vite sa puret complte si dans sa
marche serpentine il ne dmolissait pas d'un ct autant qu'il
reconstruit de l'autre. Il s'attarde et se purifie sur les longues
pointes sablonneuses, mais il se prcipite de tout son lan contre les
hautes berges et les sape  la base pour se charger de nouveaux
matriaux. De courbe en courbe et de rive en rive, il alterne dans sa
besogne. Il rend  droite ce qu'il a pris  gauche: le rhythme des
mandres se complte par celui du travail.

Dans les prairies qui ne sont protges ni par une digue ni par une
range d'arbres contre les efforts du ruisseau, les berges friables sont
facilement dmolies. L'eau qui vient les frapper les creuse en dessous;
mais pendant quelque temps, les racines entremles du gazon retiennent
la couche suprieure surplombant en corniche au-dessus de l'abme.
C'tait notre grande joie,  nous tous, gamins du village, de courir
adroitement le long de cette bordure tremblante, de la faire s'crouler
d'un coup de pied par normes fragments et de nous enfuir assez tt pour
ne pas tre entrans dans sa chute. C'taient de grands cris de joie
lorsqu'une lourde masse de terre se dtachait avec bruit et troublait au
loin le courant; mais plus d'une fois aussi la srie de nos exploits se
termina par un plongeon imprvu et le malheureux naufrag, soudain calm
dans sa folle joie, s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan
pour y faire scher ses habits  un feu de sarments improvis.

Aprs les falaises de roche dure, les rives qui rsistent le mieux  la
force du courant sont celles que dfend une puissante range d'arbres.
Aunes, vergnes ou peupliers, ils servent pendant longtemps de remparts
contre les invasions de l'eau. Leurs racines, enfonces profondment
dans la berge, sont comme autant de pilotis, tandis que les radicelles
s'agitant comme d'tranges chevelures et se dployant en longs faisceaux
du rose le plus tendre, plongent au fond du lit et par leurs milliers de
fibres, s'talent en vritables nattes. Lors des crues, quand la masse
du courant a dissous et enlev une partie de la terre qui entourait ces
bouquets de petites racines, celles-ci n'en retardent pas moins la
vitesse de l'eau, elles arrtent les molcules de limon, les forcent 
se dposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase
le rivage prcdent. Ainsi protges, les berges que menace la violence
du flot se maintiennent longtemps et mme pendant des sicles;
dpourvues de vgtation, elles changeraient constamment.

Nanmoins, le temps fait toujours son oeuvre. Par suite d'un boulis ou
des travaux souterrains de quelque animal, la rive finit par prsenter
un point faible auquel le courant s'attaque pour tourner les palissades
naturelles qui l'arrtent. Les racines des arbres sont dchausses, le
vide se fait au-dessous, et par suite le tronc, priv d'un point
d'appui, se penche vers le ruisseau. Mais alors, c'est l'arbre lui-mme
qui, par sa masse et le poids de son branchage, travaille  sa propre
ruine. Les longues racines qui rampent sous le sol de la prairie doivent
rsister  un effort de plus en plus grand; elles cdent sur un point,
puis sur un autre, et l'arbre s'abaisse d'autant plus. Des lzardes
s'ouvrent dans le sol travaill par la tension croissante des cbles
souterrains qui retiennent le gant; l'eau de pluie s'introduit dans ces
fissures et les largit; autour du tronc se creuse une dpression
circulaire qui facilite encore le dchaussement des matresses racines.
En un jour de tempte ou d'inondation, leur rsistance finit par tre
vaincue: les attaches se brisent, le colosse s'croule avec fracas, en
branchant les arbres de la rive oppose sur lesquels il s'abat;
lui-mme, rompant quelques-uns de ses rameaux suprieurs, en enfonce
profondment les tronons dans le sol branl. Il est devenu maintenant
un gracieux pont rustique sur lequel on peut s'aventurer sans crainte.
Il est vrai que l'accs en est assez difficile. D'un ct, l'entre du
pont est dfendue par l'norme ventail des racines arraches et par
l'amas de terre et de cailloux qui en remplissent les intervalles; de
l'autre, les branches entremles et les clats de bois obstruent le
passage.

Dans une contre vierge, o l'homme laisse, sans y intervenir,
s'accomplir en leur temps les phnomnes de la nature, l'arbre resterait
ainsi couch en travers du ruisseau pendant des annes jusqu' ce que
l'eau changet de cours, ou que le tronc, perc par les insectes,
s'croult en poussire. En nos pays civiliss, c'est le cultivateur qui
dpce les racines  coups de hache, qui enlve le ft de l'arbre et
dbarrasse le sol de ses dbris. Bientt, tout le bois qui peut se
vendre en beaux cus ou s'utiliser dans le foyer est emport: il ne
reste plus que des fragments de racines souterraines; toutefois l'eau,
changeant de cours, finira tt ou tard par entraner la terre qui les
entoure et par les laisser isoles dans le lit du ruisseau. Depuis de
longues annes dj, les branches de l'arbre ont t dtailles en
fagots et le tronc dbit en planches, mais on voit jaillir du milieu de
l'eau les tronons de quelques anciennes racines pareilles  une range
de pieux. La bonne nature a cach sous une gracieuse enveloppe verte les
dchirures du bois: sur ce vieux dbris spongieux une fort de mousses
prospre comme un bosquet de palmiers sur une le de l'ocan. Tel
fragment de souche se revt,  la place de son corce, de tout un monde
de plantes gaies et verdoyantes.

[Illustration: LA PASSERELLE. (PAGE 176.)]

Avant que la hache avide du bcheron ait dtaill en poutrelles, en
pieux et en copeaux l'arbre renvers, nous avons encore bien des jours
heureux pendant lesquels nous pouvons nous hasarder sur la gracieuse
passerelle, toute festonne de guirlandes de lierre trempant dans le
courant. La traverse n'offre point de pril, car le tronc est large et
l'on pourrait au besoin y ramper en s'aidant de ses mains; mais on
prfre passer d'une rive  l'autre en se tenant debout et en se servant
de ses bras comme d'un balancier. C'est une joie de changer ainsi de
rivage  son gr, de s'asseoir tantt  l'ombre des vergnes, tantt au
pied des saules, d'aller de la prairie dj fauche et pleine de la
senteur des foins  la pelouse encore toute diapre de ses fleurs. Et
puis on se revoit par l'imagination aux premiers sicles de l'humanit
naissante, alors que le sauvage, trop inhabile pour construire lui-mme
des ponts sur les ruisseaux, se servait comme nous de ceux que lui
fournissait la bonne nature.

Le voyage arien au-dessus de l'eau que l'on voit s'enfuir rapidement
sous ses pieds n'est pas moins agrable lorsque l'arbre renvers rejoint
l'une des rives  un lot du ruisseau. Les conventions de la vie ont
russi  faire de la plupart d'entre nous des tres guinds et bizarres,
humilis de se sentir heureux d'un rien; aussi faut-il nous reporter aux
jours nafs de notre enfance pour comprendre la joie que nous donnait
cette excursion de quelques pas sur une petite motte de terre entoure
d'eau. L, nous prenions des allures de Robinson: les saules naissant
dans la vase autour du banc de sable taient notre fort; les touffes de
gazon taient pour nous des prairies; nous avions aussi des montagnes,
petites dunes amasses par le vent au centre de l'lot, et c'est l que
nous btissions nos palais avec des branchilles tombes et que nous
creusions des souterrains dans le sable. Les deux bras du ruisseau nous
semblaient de larges dtroits. Pour tre plus srs de notre isolement
dans l'immensit des eaux, nous leur avions mme donn le nom d'ocans:
l'un tait pour nous le Pacifique et l'autre l'Atlantique. Une pierre
isole que venait battre le courant se nommait la blanche Albion, et
plus loin, une chevelure de limon arrte par le sable tait la verte
rin. Il est vrai que par del les les et les mers,  travers le
feuillage des vergnes, nous apercevions sur la colline le toit rouge de
la maison paternelle; mais enchants au fond de la savoir si prs, nous
faisions semblant de ne point nous en douter: nous l'avions laisse de
l'autre ct du globe.

Frquemment, le tronc d'arbre dtach de la rive reste pench au-dessus
du courant et son branchage ploy n'effleure pas encore les hautes
herbes de la rive oppose. Cet arbre  demi tomb est aussi une sorte
d'le o l'on peut s'aventurer sans crainte. Par suite de l'affaissement
des terres, la base du tronc se trouve plonge dans l'eau et ceinte de
roseaux flottants. D'un bond, il est facile de sauter sur cette le
tremblante, puis, en tendant les bras pour maintenir son quilibre, on
monte avec prcaution et  petits pas sur l'arbre, qui s'incline et se
relve comme un tre vivant. Prcisment au-dessus de l'endroit o le
ruisseau est le plus profond et o l'eau fuit sous le regard avec le
plus de rapidit, les grandes branches se sparent du tronc et se
subdivisant elles-mmes en rameaux recourbs par le poids de leurs
feuilles. Que de fois, dj devenu jeune homme et cherchant la solitude,
je me suis assis sur le sige que m'offrait l'cartement des branches et
me suis pench au-dessus du flot en laissant mes jambes se balancer dans
le vide! L, je pouvais  mon aise trouver la joie de vivre ou
m'abandonner en paix  la tristesse. Du haut du belvdre branlant, je
suivais des yeux le fil de l'eau, les petits remous du courant, les les
et les lots d'cume, tantt isols, tantt groups en archipels, les
feuilles tournoyantes, les longues tranes d'herbes, les pauvres
insectes submergs et se dbattant en vain contre l'inexorable flot. De
temps en temps, mon regard entran lui-mme  la drive comme tous ces
objets flottants se reportait plus haut pour se laisser entraner encore
avec une nouvelle procession de roseaux et de flocons d'cume. Joyeux ou
mlancolique, je me laissais fasciner ainsi par le courant, symbole de
ces flots qui nous roulent tous vers la mort, puis, en me dgageant avec
peine de l'attraction de l'eau, j'levais mes yeux vers les arbres
feuillus tout frmissants de vie, vers les riches pturages et vers les
montagnes sereines rayonnant au soleil.




CHAPITRE XII

LA PROMENADE


Dj si charmant et si vari pour le Robinson tendu sur son lot ou
perch sur un tronc d'arbre, l'aspect du ruisseau est bien plus gracieux
encore pour le promeneur qui suit le rivage de mandre en mandre,
cheminant tantt sur les rochers enguirlands de ronces, tantt dans
l'herbe paisse des prairies, ou bien sous l'ombre mobile des rameaux
agits. Tous cependant ne savent pas jouir de cette beaut des eaux
courantes. Le malheureux qui se promne par fainantise et pour tuer
ses heures qu'il n'a pas la force d'employer, voit partout des objets
d'ennui, mme dans la cascade et le remous, dans les tourbillons d'cume
et les herbes serpentines du fond. Pour savourer tout ce qu'offre de
dlicieux une promenade le long du ruisseau, il faut que le droit  la
flnerie ait t conquis par le travail, il faut que l'esprit fatigu
ait besoin de reprendre son ressort  la vue de la nature. Le labeur est
indispensable  qui veut jouir du repos, de mme que le loisir
journalier est ncessaire  chaque travailleur pour renouveler ses
forces. La socit ne cessera de souffrir, elle sera toujours dans un
tat d'quilibre instable, aussi longtemps que les hommes, vous en si
grand nombre  la misre, n'auront pas tous, aprs la tche quotidienne,
une priode de rpit pour rgnrer leur vigueur et se maintenir ainsi
dans leur dignit d'tres libres et pensants.

Ah! baguenauder sur le bord de l'eau, quel repos agrable et quel
puissant moyen pour ne pas retomber au niveau de la brute! Depuis que
j'ai lu, je ne sais o, dans la prose d'un grave auteur latin, que
Scipion le jeune et son ami Loelius aimaient  muser sur le bord de
l'eau, je me sens port de sympathie pour eux. Il est vrai que Scipion
tait un homme de guerre, il a fait tuer et tu lui-mme bien des
honntes gens qui dfendaient leur patrie contre l'envahissante Rome, il
a fait brler et saccager bien des villes; mais en dpit de ces crimes,
qui sont ceux de tous les chasseurs d'hommes, ce n'tait point un
conqurant vulgaire: au lieu de mettre son orgueil  passer dans une
attitude majestueuse devant ses concitoyens, il ne craignait pas de
s'amuser comme un enfant des faubourgs, il jetait des btons dans le
courant et d'un tour de bras faisait glisser les pierres plates en longs
ricochets sur le fleuve. Les graves historiens n'ont pas l'habitude de
rappeler ce titre de gloire du grand guerrier, mais c'est l
certainement ce qui le recommande le mieux  la bienveillance de la
postrit.

Toutefois il n'est pas ncessaire d'aller chercher des exemples dans
l'antiquit romaine pour qu'il nous soit permis de savourer navement
les jouissances de la nature. Inutile de compulser des bouquins poudreux
pour nous convaincre qu'il est doux et bon de suivre le bord des
ruisseaux et d'en contempler l'aspect changeant. Toutes ces images
gracieuses que nous offrent les chutes, les rides entre-croises, les
broderies d'cume nous reposent promptement des ennuis du mtier ou des
lassitudes du travail; elles nous relvent l'esprit, mme quand le
regard fatigu vague au hasard sur les eaux sans s'arrter  aucun objet
prcis. D'ailleurs, la vue du ruisseau nous restaure et nous renouvelle
d'autant mieux que le spectacle lui-mme se modifie de saison en saison,
de mois en mois, de jour en jour. Grce au paysage qui change autour de
nous, nos ides rajeunissent aussi; la vie ambiante qui nous pntre
nous empche de nous momifier avant le temps.

Mme dans la saison o la nature est le plus avare de ses richesses, le
ruisseau nous charme par une physionomie nouvelle. Pendant les grands
froids, ceux d'entre nous qui ne sont pas trop frileux peuvent assister
 la lutte charmante que se livre la glace envahissante et l'eau reste
mobile. De chaque petit caillou, de chaque racine avance, une aiguille
de cristal, puis une deuxime, une troisime et d'autres encore
s'allongent  la surface de l'eau, et de toutes ces lames rayonnent 
droite et  gauche mille flches transparentes: un rseau de glace,
form d'innombrables lamelles, se tisse sur la nappe frmissante.
Bientt une sorte de collerette gracieusement dcoupe oscille autour de
toutes les pointes de la berge, de tous les bouquets de joncs, de toutes
les rondeurs des souches qui baignent dans le flot, et chacune de ces
franges de glace prend tour  tour le ton mat du verre dpoli et l'clat
du diamant, suivant le mouvement des vaguelettes qui l'agitent et la
font reposer tantt sur un coussin d'air, tantt sur la masse mme de
l'eau. Gagnant peu  peu vers le large, la simple collerette de cristal
s'agrandit, et recouvre  une grande distance du bord la partie
tranquille du ruisseau. Seulement un troit chemin, o passe le courant
le plus rapide, reste ouverte entre les minces lames par lesquelles se
terminent les pellicules glaces. Sur les parois des rochers qui bordent
les cascades, les gouttelettes brises s'talent en couches de verglas,
et l'eau qui s'panche lentement des fissures du roc se durcit en longs
pendentifs transparents, plus beaux que les stalactites des cavernes.
Enfin, si la temprature continue de baisser, le ruisseau s'arrte de
l'un  l'autre bord; parfois mme, il se congle jusqu'au fond: il s'est
chang en une chausse d'un marbre verdtre, mouchet de blanc par les
bulles d'air enfermes. Les cascades devenues immobiles sont remplaces
par une masse solide, semblable de loin  un rideau de soie dont les
plis ont cess de flotter.

Mais sous nos climats temprs, il est rare que les hivers soient assez
froids pour congeler ainsi les ruisseaux et les transformer en pierre;
il est mme des annes pendant lesquelles on ne voit  la surface de
l'eau que de simples aiguilles de glace. Dans les hivers ordinaires, les
couches solides ne se rejoignent pas d'un bord  l'autre, et ds la
moindre hausse du thermomtre elles se brisent sous l'effort du courant,
s'miettent en entre-choquant leurs fragments rompus et se fondent dans
le flot qui les roule. La glace ne joue donc qu'un faible rle dans
l'histoire hivernale du ruisseau de nos contres; la vritable
physionomie du cours d'eau lui vient alors de la neige qui recouvre les
campagnes de la plaine.

L'effet de neige est remarquable surtout pendant les journes sans
rayons, alors que le bleu du ciel est entirement voil par les vapeurs
et devient mme presque noirtre par son contraste avec la surface de la
terre clatante. Le ruisseau a la couleur d'un gris de fer; les herbes
du fond ondulent tristement; l'eau, si gaie, si doucement gazouillante
pendant la saison des fleurs et des fruits, a quelque chose de dolent
dans son cours. Quelques vieilles souches situes prs du bord portent
toutes leur turban de neige. Sur les berges, les touffes d'herbe
jaillissent d'un fourreau de flocons blancs, si ce n'est immdiatement
au bord de l'eau, o l'humidit qui suinte d'en bas a fait  et l
s'crouler de petites avalanches. Des arbustes, les uns dj secs depuis
l'automne, les autres encore verts, se balancent faiblement au-dessus du
mol dredon qui les entoure et du bout de leurs rameaux y tracent des
courbes concentriques. Un sapin solitaire retient la neige sur ses
rameaux tals, grands ventails horizontaux, blancs  la surface, verts
en dessous. Les autres arbres  l'corce rugueuse qui dressent leurs
troncs sur la rive ne sont blancs de neige que du ct tourn vers le
vent; le reste de leur ft garde encore la couleur jaune ou brune, et
leurs branches sont parsemes de quelques flocons  peine. Plus beaux
peut-tre qu'au printemps parce que leur fine ramure n'est pas voile
par la multitude des feuilles, ces arbres tout entiers se profilent dans
le ciel avec leurs branches et leurs branchilles nuances d'un violet
dlicat, et ces ramifications innombrables semblent d'autant plus
lgantes que le reste de la nature est enseveli sous la couche monotone
des neiges. Dans la plaine, les champs sont partout recouverts du tapis
uniforme: on n'aperoit de verdure que sur les rares prairies encore
mouilles de l'eau des irrigations. Au loin, sur les hautes collines,
les arbres presss de la fort laissent entrevoir  travers le fouillis
de leurs branches, dj rouges de boutons et de sve, quelque chose de
doux  l'oeil, comme le duvet d'un oiseau: c'est la neige tamise qui
saupoudre les broussailles et les fougres du sous-bois.

Tt ou tard, vers la fin de l'hiver, de petites fleurs percent la neige
et se montrent  nous, modestes et timides, comme la douce promesse d'un
prochain renouveau. C'est qu'il vient en effet; la neige se fond sous
l'air attidi et se filtre dans le sol, ou bien, mle  la boue,
s'coule dans le ruisseau par toutes les fosses et les rigoles; la
vgtation, arrte pendant les froidures, reprend son lan. Tout semble
renatre. Un souffle venu du midi a renouvel la vie de l'arbre, celle
du ruisseau et la ntre elle-mme. Le ple hiver s'est enfui vers le
nord, poursuivi dans l'espace par les rayons joyeux, et de l'homme 
l'insecte, du brin d'herbe  la goutte d'eau, nous nous rjouissons tous
de cette chaleur et de cette lumire que nous verse le soleil du
printemps. Les bourgeons, si bien calfeutrs pendant l'hiver, si
mollement entours de laine, si solidement envelopps d'cailles
gommes, entr'ouvrent avec bonheur leur prison et dardent dans l'air
libre leurs folioles vertes; les oiseaux s'lancent en chantant du nid
que la feuille commence  voiler dj; des moucherons, des libellules,
sortis de leurs larves, tourbillonnent gaiement au soleil, et le long de
l'eau, qui rit et scintille, s'panouissent les fleurs jaunes des
renoncules et des jacinthes; mme les ruines croulantes, toutes revtues
de girofles fleuries, semblent rajeunies, comme si le printemps, non
moins que l'hiver, ne travaillait pas  les dmolir. C'est avec
ravissement que nous contemplons la beaut du ciel, de la verdure et de
l'eau courante. Dans ce renouveau de l'anne, nous nous sentons comme
transports vers la jeunesse du monde,  la naissance de l'humanit.
Malgr le poids des sicles couls, nous nous sentons aussi jeunes que
les premiers mortels s'veillant  l'existence sur le sein de la mre
bienfaisante; nous sommes mme plus jeunes qu'eux, puisque nous avons
pleinement conscience de notre vie. La terre est aussi belle que le jour
o elle nourrissait les Centaures, et nous, de plus que ces monstres,
nous avons un coeur d'homme dans la poitrine.

Ce qui nous enchante surtout, c'est le jeu de la lumire qui pntre
dans les profondeurs de l'eau et nous y montre de si charmants
spectacles incessamment modifis par les rides et les ondulations de la
surface. En nous penchant au-dessus du courant o l'ombre des arbres se
tord en spirales et se ddouble en courbes serpentines, nous apercevons
le fond avec ses cailloux qui semblent frmir, son sable qui frtille et
ses herbes ondoyantes. Des branchilles, des feuilles se suivent sur la
nappe rayonnante de l'eau, et leurs ombres, dformes par la rfraction,
glissent au-dessus du sable et des plantes couches, dont les racines et
les tiges brillent comme des fils d'argent. Quels que soient les
contours de l'objet flottant, ils apparaissent toujours fortement
modifis par la lumire: la feuille, dploye en coeur ou prolonge en
fer de lance, prend sur le fond l'aspect d'un disque ou d'un ovale; la
paille ou le jonc devient une range de petits cercles pareille  un
collier dnou; l'araigne d'eau, patineur insubmersible qui remonte le
courant par des lans soudains, est reprsent sur le lit de sable ou de
vase par cinq rondelles, dont l'une, la plus petite, figure les deux
pattes de devant, tandis que les quatre autres, groupes deux par deux,
se rapprochent ou s'loignent suivant les mouvements de l'animal. Autour
de chaque disque noir ou gristre un cercle de lumire s'arrondit comme
un cercle d'or pur: ombres et rayons, changs ainsi par le milieu qu'ils
traversent, se suivent sur le fond et en varient incessamment l'aspect.

Le ruissellement de la lumire, dj si charmant sur les pierres nues
qui pavent le lit du ruisseau, l'est bien davantage encore l o le fond
est cach par la multitude des plantes aquatiques. Les roches,
recouvertes par l'eau, sont tapisses de mousses d'un vert sombre aux
reflets d'argent; les algues dlicates qui forment le limon sont
souleves en pyramides par les bulles d'air qui se dgagent des sables
et qui, semblables  des ballons envelopps d'immenses cordages,
brillent comme des perles sous le rseau frmissant des fibres soyeuses.
Des faisceaux d'herbes, dploys en longues chevelures, ondulent en
courbes serpentines sous l'effort du courant: avec le flot rapide, elles
frtillent d'impatience; avec les nappes d'eau presque immobiles, elles
se droulent majestueusement; mais, lentes ou presses dans leurs
ondulations, elles fuient sous le regard  cause de leurs nuances
varies, changeant incessamment de la blancheur mate au vert fonc.
Ailleurs, des feuilles, ovales, lancoles, triangulaires, s'lvent en
multitudes au-dessus d'un fouillis de plantes si bien entremles
qu'elles semblent jaillir d'une mme racine, et qu'une seule ride du
ruisseau les agite toutes  la fois. Dans une anse, au fond de laquelle
les remous ont dpos une couche de vase, les nnufars talent leurs
larges disques, o l'eau scintille en perles, et leurs belles fleurs
blanches qui, pour nos anctres les gyptiens et les Indous, taient le
symbole mme de la vie. Plus loin, des joncs poussent en rangs presss
au milieu du ruisseau sur un banc qui se transformera tt ou tard en
lot: les tiges inclines vibrent sous la pression du courant comme par
des mouvements convulsifs, et chacune d'elles s'entoure de vaguelettes
o la lumire et l'ombre s'entre-croisent en un rseau sans cesse agit.
Mme certains arbres du bord contribuent  la richesse de la vgtation
aquatique par d'innombrables radicelles flottantes qui se dploient sur
les racines en longues nattes roses.

Au milieu de ce monde des plantes frmit le monde sans fin des animaux.
Des poissons, gris, bleutres, rouges ou blancs, glissent comme des
clairs dans l'eau pure, ou passent sous les guirlandes des forts
aquatiques comme sous des arcades triomphales. La vie est partout, sur
le fond o des formes bizarres et indistinctes s'agitent dans le sable
et la vase, au milieu du fourr des plantes frissonnant toujours des
secousses que leur imprime une population cache,  la surface o
tournoient les gyrins, o s'lancent les patineurs, parmi les joncs o
brille l'aile diapre des libellules, sous les arbustes de la rive o
resplendit comme un saphir le plumage du martin-pcheur. A qui donc est
ce ruisseau dont nous nous disons les propritaires, comme si nous
tions seuls  en jouir? N'appartient-il pas aussi bien, et mieux encore
 tous les tres qui le peuplent et qui en tirent leur substance et leur
vie? Il est aux poissons et aux nnufars, aux moucherons qui volent en
tourbillons au-dessus des remous, aux grands arbres que l'eau et les
alluvions du ruisseau gonflent de sve. Entre tous ces tres, qui
cherchent  se faire la plus large part, svit une guerre implacable;
chacun, dans sa lutte pour l'existence, vit aux dpens de ses voisins.
Quant  moi, je voudrais bien faire avec tous bon mnage, je tche de
respecter la fleur et l'insecte, et pourtant que de massacres je fais
sans m'en apercevoir! Je dtruis des mondes d'infiniment petits lorsque
j'tends sur l'herbe ma lourde masse; je ravage des forts, j'opre des
cataclysmes dans l'histoire d'une peuplade imperceptible lorsque je
grimpe sur un arbre pour balancer mes jambes au-dessus du ruisseau.
Barbare, que d'atrocits j'ai commises, sans le vouloir, lorsque, dans
mon jeune ge, je faisais l'cole buissonnire, et m'installais dans le
tronc caverneux des saules pour y lire  mon aise quelque roman ou pour
y dclamer des vers d'une voix retentissante!




CHAPITRE XIII

LE BAIN


Quand on aime bien le ruisseau, on ne se contente pas de le regarder, de
l'tudier, de cheminer sur ses bords, on fait aussi connaissance plus
intime avec lui en plongeant dans son eau. On redevient triton comme
l'taient nos anctres.

Mais ce n'est pas chose toujours facile, et durant l'hiver, quand le
vent froid siffle dans les rameaux, quand la neige couvre le sol ou que
des lamelles de cristal se forment  la surface de l'eau, peu nombreux
sont les gens de courage qui se hasardent  prendre leurs bats dans
l'eau glace. Le contact de l'onde ruisselante donne, il est vrai, de la
force  ceux qui ne craignent pas de s'y plonger; toutefois, avant
d'tre accomplie, la crmonie du bain peut nous sembler singulirement
redoutable. Il faut nous dshabiller  la hte derrire un tronc pour
tre  l'abri du vent qui siffle; il faut tcher d'oublier le froid en
nous tourdissant par la rapidit des gestes; mais en vain, l'air nous
saisit et nous rappelle  la dure ralit. A nos pieds, l'eau coule
sombre, rapide; d'avance nous sentons qu'elle est glace; le souffle qui
la ride nous fait frissonner aussi. Pour avoir moins  souffrir des
violentes caresses du flot, il nous faudrait agir avec dcision et nous
lancer brusquement dans le ruisseau; pourtant nous hsitons, et deux ou
trois fois nous prenons notre lan avant de bondir pour le dernier saut.

Enfin, nous avons triomph de nos puriles terreurs, nous dcrivons
notre courbe au-dessous du courant et nous sentons l'air siffler  nos
oreilles; l'eau, qui s'ouvre sous nos ttes, mugit autour de nous: nous
sommes comme perdus dans un abme grondant qui se referme. Toutefois, en
un clin d'oeil, chacun de nous a repouss du pied le fond du lit et
revient  la surface; mais, pour ma part, je ne cesse de me dbattre
contre l'treinte glaciale de l'eau dans laquelle je suis plong: je
nage en dsespr comme pour chapper au courant qui me poursuit; une
fois encore, pour l'acquit de ma conscience, je me submerge en entier;
puis, satisfait d'avoir accompli mon devoir, je me prcipite vers la
berge, que j'escalade  la hte, j'essuie mon corps rougi par le froid,
et je me glisse rapidement dans mes habits encore chauds. A mon
agitation inquite succde la tranquillit d'me: au prix d'une
souffrance de quelques instants, je suis devenu plus fort, plus dispos,
plus heureux, et je promne un regard fier sur ce courant rapide et
noir, qu'une minute auparavant je voyais avec une sorte de terreur.

Bien plus agrable, je l'avoue, est le bain froid lorsqu'on le prend en
plein t dans une vasque profonde du torrent o coulent les premires
eaux du ruisseau, dans la gorge des montagnes. Le flot, qui parat
glacial, mme au simple regard, est de la neige  peine fondue qui ne
s'est point encore adoucie en absorbant de l'air en abondance; elle
garde toute sa crudit premire, et sa couleur d'un bleu dur a je ne
sais quoi d'hostile. D'avance on frmit; toutefois, ce n'est pas
seulement de frayeur, c'est aussi de dsir, et tout anim par la marche
et la fatigue de l'ascension, on se jette avec volupt dans l'eau
glace. Les roches, les sables du fond brillent en jaune ple  travers
l'paisse couche liquide; mais en quelques brasses, on se trouve dj
au-dessus de l'abme; l'eau transparente ressemble  de l'air condens,
et cependant on ne voit plus de fond; on se croirait suspendu dans le
vide et l'on nage avec prcaution comme si tout  coup on devait
s'engouffrer. Puis le froid vous saisit, vous treint de plus en plus et
d'un lan vous allez rejoindre la rive pour rappeler en vous la chaleur
de la vie et jouir de votre vigueur accrue. O lacs aims des Pyrnes et
des Alpes, Sculjo, Doredom, Lauzannier, je vous revois toujours, par
la mmoire, tels que je vous ai vus, alors qu'avec des amis, je glissais
rapidement  votre surface. Je vois les blocs de granit entasss sur le
bord, la fort de sapins qui se reflte dans l'eau ride, les
escarpements, les hautes terrasses de pturages, et plus loin les
glaciers sourcilleux d'o s'lance la courbe ondoyante de la cascade! Je
vous vois aussi, belles sources des grands fleuves, qui allez vous
perdre dans la mer  des centaines de lieues de votre origine. Que je
ferme seulement les yeux et ma pense se reporte aussitt vers un joyeux
torrent, la Vsubie, la Gordolasque, la bruyante Embalire ou vers tel
autre gave de la libre montagne!

Au printemps, le ruisseau de la plaine ne donne plus cette forte volupt
de ragir contre le froid glacial de l'eau, et les plongeons n'ont plus
rien qui puisse pouvanter. La tideur naissante de l'air s'est
communique  la masse liquide et la pntre. Tous, jusqu'aux enfants,
peuvent rester alors  baguenauder dans l'eau frache. Les gamins assis
sur leurs bancs d'cole lvent souvent les yeux de leurs livres d'tude
et regardent avec avidit du ct du sentier qui descend vers le
ruisseau. Puis, quand ils sont libres enfin, comme ils s'lancent avec
joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'battre! En quelques
secondes les voil dlivrs de ceintures et de blouses; chacun d'eux est
devenu un Neptune, branleur de flots; et de toutes ses forces il
travaille  soulever des vagues,  les changer en masses d'cume, 
produire des temptes et des ras de mare en miniature dans le petit
fleuve, qui pour une heure est devenu son domaine.

C'est en t, pendant les tides journes o l'air est immobile, qu'il
est agrable de se faire triton. D'ailleurs, il n'est pas indispensable
d'avoir douze ou quinze ans pour s'battre avec bonheur dans l'eau comme
dans son lment; chacun de nous, si les conventions et les faussets de
la vie ne l'ont pas entirement corrompu, peut retrouver les joies de sa
jeunesse en laissant ses habits sur la berge. Quant  moi, je l'avoue,
je suis encore enfant quand je m'lance dans le ruisseau bien-aim.
Aprs avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant  diverses
reprises les bassins profonds o tournoient les eaux, puis en essayant
de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de
vagues entre-choques, je me repose et me laisse aller tranquillement au
bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante. Quelle joie de
m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle, de
sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir
disparatre sous un manteau d'cume! Quel plaisir aussi de me laisser
entraner par les eaux du rapide jusqu' un cueil o je m'accroche
d'une main, tandis que le reste de mon corps, soulev par les vagues,
flotte  et l sous l'impulsion du courant! Ensuite, je me laisse
emporter encore, et m'en vais chouer comme une pave sur un banc de
sable o les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et
d'argent. Sous la pression de mon corps, le banc se creuse, les grains
de silice, les petits cailloux se dplacent; des courants partiels, de
faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un lot;
nonchalamment accoud, j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent,
au-dessous de la mince couche liquide, les transformations du banc de
sable, rong d'un ct par le courant et grandissant de l'autre par un
apport incessant d'alluvions.

Parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entrane est revtu d'une
fort d'herbes vertes, oscillant en molles sinuosits; elles me
caressent, elles m'enlacent et me font un lit charmant. Est-ce l'eau,
est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulve ainsi et me
fait flotter  la surface du ruisseau? Je ne sais, du reste ma pense se
perd dans une sorte de rve; il me semble mme que je suis devenu partie
du milieu qui m'entoure; je me sens un avec les herbes flottantes, avec
le sable cheminant sur le fond, avec le courant qui fait osciller mon
corps; je regarde avec une sorte d'tonnement les arbres qui se penchent
au-dessus du ruisseau, les troues de ciel bleu qui se montrent 
travers le branchage, et le profil nettement dessin des montagnes que
j'aperois  l'horizon lointain. Tout ce monde extrieur est-il bien
rel? Moi aussi, comme le pcheur de la lgende, je vois la sirne
merveilleuse me faire signe du doigt, je me sens attir par son regard
qui fascine, et j'entends rsonner l'cho de son chant doux et perfide.
Ah! viens, viens avec moi et nous serons heureux. Parfois je suis
tent d'envier le jeune homme qui cde  l'appel de la sinueuse ondine
et dont la chevelure flottante va se mler  celle des limons verts.
Mais je sais qu'en se dbarrassant des amers soucis de la vie, son
existence elle-mme va s'teindre sous les caresses de l'eau pure et les
ondulations de l'herbe frmissante. La nature a pour ses amants des
sductions dont il faut savoir se dfier comme de la voix des sirnes ou
de la beaut de fe Mlusine. En nous faisant trop aimer la solitude,
elle nous entrane loin du champ de bataille o tout homme de coeur a le
devoir de combattre pour la justice et la libert! Oui, la nature est
belle, nous devons en comprendre tout le charme, mais savoir en jouir
avec une joie discrte, ne jamais nous abandonner  ses fatals
enchantements.

Un des grands plaisirs du bain, plaisir dont on ne se rend point
toujours compte, mais qui n'en est pas moins rel, c'est qu'on revient
temporairement  la vie des anctres. Sans tre asservis par l'ignorance
comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous
plongeant dans l'eau; nos membres n'ont plus  subir le contact des
odieux vtements, et avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage
au moins une partie de nos prjugs de profession ou de mtier; nous ne
sommes plus ni ouvriers, ni marchands, ni professeurs, ni mdecins; nous
oublions pour une heure outils, livres et instruments et, revenus 
l'tat de nature, nous pourrions tre tents de nous croire encore  ces
ges de pierre ou de bronze, pendant lesquels les peuplades barbares
dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux. Pareils aux
hommes des anciens jours, nous sommes libres de toute convention, notre
gravit de commande peut disparatre et faire place  la joie bruyante;
nous, civiliss, qu'ont vieillis l'tude et l'exprience, nous nous
retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde.

Je me rappellerai toujours avec quel tonnement je vis pour la premire
fois une compagnie de soldats s'baudir dans la rivire. Encore enfant,
je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits
multicolores, avec leurs paulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de
mtal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cire; je ne
les comprenais que marchant d'un mme pas, en colonnes rectangulaires,
tambours en tte et officiers en flanc, comme s'ils formaient un immense
et trange animal pouss en avant par je ne sais quelle aveugle volont.
Mais, phnomne bizarre, l'tre monstrueux, arriv sur le bord de l'eau,
venait de se fragmenter en groupes pars, en individus distincts;
vtements rouges et bleus taient jets en tas comme de vulgaires
hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples
soldats, je voyais sortir des hommes qui se prcipitaient dans l'eau
avec des cris de joie. Plus d'obissance passive, plus d'abdication de
leur propre personne; les nageurs, redevenus eux-mmes pour quelques
instants, se dispersaient librement dans le flot: rien ne les
distinguait plus des pkins, qui s'battaient  ct d'eux.
Malheureusement, un coup de sifflet se fit entendre, et le triage
s'opra soudain: tandis que nous restions  foltrer dans l'eau, nos
camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits
rouges et leurs boutons numrots, et bientt nous les vmes s'loigner
marchant en rang et au pas sur la route poudreuse.

Depuis j'ai vu, sous d'autres climats que celui de la France, combien
l'hostilit diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se
dpouiller des vtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se
voir et de se har. C'tait prs d'une ville de la cte de Colombie, 
la bouche d'un profond ruisseau, qu'un troit banc de sable o dferlent
incessamment les vagues, spare de l'ocan. Chaque matin, des centaines
d'individus appartenant  deux races presque toujours en guerre se
rencontraient  cette embouchure de ruisseau. D'un ct, c'taient les
descendants plus ou moins mls des Espagnols, qui venaient faire leurs
ablutions quotidiennes; de l'autre, c'taient les Indiens qui
profitaient d'une trve pour se rendre au march de la plage. De rive 
rive, on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte, car on
se souvenait des combats et des massacres, des victimes trangles,
noyes, ensevelies vivantes; mais quand les guerriers rouges,
dpouillant leur tunique, pareille  celle des Hellnes d'autrefois,
apparaissaient dans la beaut resplendissante de leurs formes et
s'lanaient dans la rivire pour la traverser en quelques lans, on
oubliait l'antique haine et l'on se prenait mme  les aimer. Malgr
tout, n'tions-nous pas des frres? Eux aussi, me semble-t-il, nous
regardaient sans colre, mais en abordant la rive, ils secouaient leur
longue chevelure noire, s'loignaient firement sans retourner la tte
et disparaissaient bientt  un tournant de la plage.




CHAPITRE XIV

LA PCHE


Le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du
paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c'est aussi pour la vie
matrielle de l'homme un rservoir d'alimentation, et son eau fconde
nourrit des plantes et des poissons qui servent  notre subsistance.
L'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal
des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre
les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot
rapide comme un rayon de lumire, la plupart d'entre nous ne se
contentent pas d'admirer la forme lance de son corps et la
merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas
avoir saisi l'animal dans son lan et de n'avoir pas la chance de le
faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche arme de dents qui
s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre, au
requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des btes froces.

Dans les sicles d'autrefois, alors que nos anctres ignoraient encore
l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire
lever en pis, l'homme qui n'avait pas recours  l'anthropophagie
n'avait, pour s'alimenter, d'autres ressources que les racines dterres
dans le sol, les pousses des herbes savoureuses, les cadavres d'animaux
tus dans la fort et le poisson saisi dans la mer ou les eaux
courantes. Aussi, press par le besoin, avait-il acquis, comme pcheur,
une adresse qui nous et sembl merveilleuse. Non moins habile que le
brochet ou la loutre, il manquait rarement la proie qu'il avait vise.
Immobile sur le bord, semblable  un tronc d'arbre, il attendait
patiemment que le poisson passt  la porte de sa main, et soudain il
l'avait saisi et lui crasait la tte sur une pierre. De mme les
Indiens encore sauvages de l'Amrique percent  coup sr le poisson du
javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'chappe de leur
sarbacane.

D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves taient jadis bien autrement
riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours. Aprs avoir captur
dans l'eau courante toutes les proies ncessaires au repas de la
famille, le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions
d'oeufs dposs sur le sable ou dans les joncs se dvelopper en paix.
Grce  l'immense fcondit des espces animales, les eaux taient
toujours peuples, toujours exubrantes de vie. Mais l'homme, que les
progrs de la civilisation ont rendu plus ingnieux, a trouv moyen de
dtruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait, en quelques
gnrations, emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide. Dans
son imprvoyance avide, il a mme extermin en entier nombre d'espces
qui vivaient jadis dans les ruisseaux. Non-seulement il s'est servi de
filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la
population, il a eu aussi recours au poison pour dtruire d'un coup des
multitudes et faire une dernire capture plus abondante que les autres.

Toutefois, les vrais pcheurs, ceux qui tiennent  honneur de s'appeler
ainsi, rprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne
demandent ni sagacit, ni connaissance des moeurs du gibier. D'ailleurs,
par un contraste qui semble trange au premier abord, le pcheur aime
toutes ces pauvres btes dont il s'est fait le perscuteur, il en tudie
les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme, il
cherche  leur dcouvrir des vertus et de l'intelligence; comme le
chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier, il s'exalte
 raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite; il les
respecte presque comme des adversaires, il ne veut les combattre que de
franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent  en
dtruire la race.

Souvent, en me promenant le long du ruisseau, j'ai pu tudier  mon aise
le pcheur idal, le tranquille pcheur  la ligne, derrire lequel
l'araigne tend paisiblement ses filets entre les branches. Il se serait
bien pass de ma prsence qui troublait ses rites religieux; il ne
tournait point la tte vers moi et ne faisait pas mme un geste
d'impatience, mais je sentais qu'il m'tait hostile, et, de peur de
soulever sa colre, je marchais sur l'herbe  pas touffs, retenant mon
haleine. Peu  peu, il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage
comme une roche ou un tronc d'arbre, et moi, de mon ct, je pouvais
l'admirer en conscience. Certes, il n'y a point de fraude en lui. C'est
avec une foi sincre qu'il met son appt, qu'il jette sa ligne et
pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavis veuille
bien mordre  son hameon. Rien ne peut le dtourner de son oeuvre; d'un
regard aigu, il perce l'eau profonde; il voit l'imperceptible reflet
luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable, il distingue
la marche du vermisseau sous la vase, il pressent,  certains
frmissements de l'eau, le poisson cach sous l'herbe et qu'il ne voit
pas encore; il interroge  la fois les rides et les remous, les stries
du courant et les souffles de l'air; attentif  tous les bruits,  tous
les mouvements, il promne sa ligne sur le fond ou la fait voleter  la
surface, suivant les conseils que lui donnent les gnies de la nature
assembls autour de lui. En si bonne compagnie, que lui importent les
profanes! Il ne daigne seulement pas leur lancer un regard, bien mieux
employ  deviner le poisson dans sa retraite. Un jour, un aronaute,
enchevtr dans les cordages de la nacelle,  demi-asphyxi par le gaz
qui s'chappait de son ballon dgonfl, tomba au beau milieu de la
Seine, entre les deux ranges de pcheurs, immobiles comme des statues
le long des berges. Aucun ne bougea. Tandis que les bateliers
dtachaient  la hte leurs canots pour oprer le sauvetage du naufrag,
les pcheurs persvrants restaient le bras en arrt au-dessus des
flots, esprant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir
de la capture dsire.

Du reste, nul homme n'a plus de fortitude que le pcheur contre le
mauvais destin. Les poissons ont beau refuser malicieusement de se
laisser prendre, ils ont beau raser le hameon sans le happer, l'homme 
la ligne, silencieux et prudent comme un hron sur patte, n'en tient pas
moins son bras tendu et son regard fix; il ne se lasse point; en
s'asseyant au bord de l'eau, il a laiss derrire lui les passions
humaines de l'impatience et de la colre. Dvou  son oeuvre, il
attend, mme sans espoir. J'ai connu un pcheur que la male chance avait
toujours poursuivi. Il ne prenait ni truite, ni tanche, ni goujon. Fort
de ses douloureuses expriences ngatives, il affirmait mme que la
capture d'un poisson tait impossible et que toutes les histoires de
pches, miraculeuses ou autres, taient de l'invention des mystagogues
et des romanciers. Et pourtant, ds qu'il avait une heure de rpit, ce
sceptique, cet homme dvou au malheur, saisissait sa ligne et, sans
dsillusion, sans naf regain d'espoir, il jetait son hameon au milieu
des poissons moqueurs qui se jouaient en rdant autour de l'inoffensif
appeau.

En revanche, il est des pcheurs qui semblent fasciner le poisson,
l'attirer invinciblement. Le public badaud qui les regarde croit qu'ils
exercent une sorte de magntisme sur leur proie comme la couleuvre sur
la grenouille; on raconte que truites et carpillons, entrans en dpit
d'eux-mmes, vont mordre le hameon fatal. Il n'en est point ainsi, car
c'est  force de science que ces pcheurs sont devenus pour nous des
espces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession
vers le bout de leur ligne. S'ils attirent avec tant de succs le pauvre
poisson hors de son nid d'herbes, c'est qu'ils connaissent tous les
besoins, tous les apptits, toutes les ruses des bestioles, qu'ils
surveillent leurs habitudes et jusqu' leurs tics particuliers; 
premire vue, ils savent quel est le caractre de l'animal. En outre,
ils ont appris par une longue exprience  combiner tous leurs
mouvements; le regard, le bras, la main, la ligne, intelligente elle
aussi, agissent de concert.

Bien rares toutefois sont ces pcheurs de gnie, et l'adepte les
reconnat  je ne sais quel rayon manant de leur tre. En 1815, lorsque
pour la deuxime fois, Paris, puis par quinze annes de servitude
militaire, entendait les canons prussiens rouler dans ses rues, deux
hommes, insouciants de la cause publique, taient tranquillement assis
au bord de la Seine, la ligne  la main. Ils ne s'taient jamais vus
prcdemment, mais chacun d'eux avait entendu clbrer la gloire d'un
rival. Ils se reconnurent, sans mme se regarder, en apercevant
seulement du coin de l'oeil avec quelle sret de geste tait manoeuvr
l'instrument, avec quelle intelligence l'appt allait chercher le
poisson.

Vous tes le clbre X..., sans doute?

--Pour vous servir, et c'est au fameux Y..., n'est-ce pas, que j'ai
l'honneur de rpondre?

Grandville, caricaturiste souvent trop ingnieux, s'tait imagin de
figurer les penses intimes d'un pcheur  la ligne, en montrant le
pauvre homme avec la bote osseuse ouverte et divise en compartiments,
suivant le systme de Gall. Dans chacun des casiers crbraux se tramait
un crime affreux. Le pcheur inoffensif, au visage si pur et plein de
candeur, n'en songeait pas moins  perptrer toutes les atrocits
possibles. Sous la bosse de l'acquisivit, il forait une serrure et
volait des piles d'cus; sous la protubrance de la scrtivit, il
crivait un faux; dans la case de la combativit, il assassinait un
vieillard; dans un autre recoin du crne, il enlevait la femme de son
ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosits imaginables se
rvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pcheur
 la ligne, en lui prtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a
l'oeil fix et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnte homme n'a
point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent
dans sa cervelle; il est fascin par les vaguelettes qui brillent, par
les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson
qu'il attend.

C'est peut-tre  cause de cette trange fascination exerce sur le
pcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a
fait si peu de progrs depuis les temps anciens. Des hommes par millions
cherchent  surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot; bien
peu nombreux, relativement, sont ceux qui cherchent  lever leur proie
en captivit, pour la saisir et la dvorer au moment qui leur convient.
Dans tous les pays dits civiliss, la chasse n'est gure plus qu'un
passe-temps, et la poursuite des btes sauvages a t remplace par
l'lve des animaux de boucherie. Seuls, les hommes de loisir ou de
vanit qui cherchent  maintenir les traditions de leurs anctres ou 
remplir l'oisivet de leurs heures font de la chasse la principale
occupation de leur vie; mais, depuis des milliers d'annes dj, les
peuples aryens ont, d'volution en volution, cess d'tre chasseurs et
se sont mis  cultiver la terre en prenant  la fois pour compagnon et
pour victime le boeuf descendant de cet urus sauvage qu'ils
poursuivaient dans les forts. De nos jours aussi, l'Indien Peau-Rouge,
que l'Amricain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se
disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies, apprend 
mettre le boeuf sous le joug et passe sans transition de l'tat de
chasseur  celui de cultivateur du sol et d'leveur de bestiaux. Mais,
pour l'exploitation de la faune des eaux, les hommes en sont encore
presque partout, si ce n'est en Chine, dans ce pays des gens bien
aviss, aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive. Ils ont
remplac la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse,
ils ont appris  tordre des fils plus minces et plus forts, ils ont
perfectionn les hameons, imagin des appts qui remplacent les
insectes et les vers, mme ils ont modifi le rgime des cours d'eau en
adaptant aux cascades des espces d'escaliers  gradins, par lesquels
les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources
des ruisseaux; mais c'est d'une manire tout exceptionnelle encore
qu'ils s'occupent de renfermer le poisson, de le fconder
artificiellement, de le nourrir  la main et de manufacturer ainsi, par
quintaux et par tonnes, de la chair de carpe, de tanche ou de truite,
comme on fait de la viande de boeuf et de mouton.

 et l cependant des pcheurs et des industriels ont tent de
remplacer la pche par l'lve du poisson; hommes de loisir pour la
plupart, ils ont obtenu des rsultats curieux, trs-utiles pour
accrotre notre connaissance des animaux et de leurs moeurs, mais  peu
prs insignifiants au point de vue conomique. Dans une petite usine de
pisciculture, cache par les murailles d'un parc interdit au promeneur,
j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habilet profondes que
devrait avoir le bon leveur de poisson pour russir dans son oeuvre
sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents. Le
pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prvoir. Il lui faut
connatre la nature du fond et des eaux qui conviennent  chaque espce
de poisson; il observe les phnomnes de l'air et les variations de la
temprature pour saisir le moment favorable  l'extraction artificielle
des oeufs chez la femelle et de la laitance chez le mle; il cherche 
rgler l'impulsion du courant et  lui donner juste le degr de force
calcul d'avance; il tudie les oeufs au microscope pour en extraire
tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence
ncessaires; il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas
suffisamment blanche et fluide. Que sais-je encore? Il apprend  se
servir d'une foule d'instruments dlicats, il nettoie les oeufs avec un
pinceau, enlve les champignons malsains au moyen de pinces, se sert de
pipettes pour transvaser la graine de bote en bote, construit des
frayres artificielles pour les oeufs qui s'attachent aux herbes ou aux
branchilles. Pendant toute la dure de l'incubation, il lui faut veiller
avec soin pour empcher les ennemis de toute espce, brochets, insectes
ou champignons, d'attaquer la population naissante; il lui mesure heure
par heure le courant et la temprature convenables. Aprs l'closion, il
lui faut savoir  temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la
pte qu'elles-mmes auraient cherche. Et puis, quand il aura fait
toutes ces choses, il lui reste encore  prvenir ces cholras terribles
qui tout  coup peuvent clater dans sa couve et l'exterminer en
quelques jours.

Parmi les pisciculteurs, il en est qui russissent  sauver ainsi de
tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons. A la vue
de leur succs, quel triste retour n'a-t-on pas  faire sur les choses
humaines, en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants,
bien constitus pour devenir des hommes, prissent encore au berceau,
tus par l'ignorance et la misre? Certes, les enfants nouveau-ns
devraient nous tenir plus  coeur que les saumoneaux, les carpillons et
tout le fretin possible, et cependant les pidmies les emportent en
foule. Nos hospices d'enfants, bien autrement prcieux que tous les
tablissements de pisciculture, ne sont gure, le plus souvent, que des
vestibules du cimetire. Les oeufs des truites et des tanches
auraient-ils plus de valeur  nos yeux que les malheureux enfants
confis  la socit par leurs parents sans ressources, et devons-nous
les dfendre avec plus de soin contre les chances de mort?

Si jamais on arrive  domestiquer compltement les poissons d'eau douce
et  manufacturer ainsi de la chair  volont pour l'alimentation
publique, certes il faudra s'en rjouir, puisque toutes les vies
infrieures sont encore employes  sustenter la vie de l'homme; mais on
ne pourra s'empcher de regretter le temps o tous ces animaux nageaient
en libert. En voyant les cours d'eau rgulariss et munis de caisses
quadrangulaires o les jeunes poissons s'engraissent et s'habituent 
l'esclavage, nos descendants penseront avec une sorte de tristesse  nos
ruisseaux encore indompts. De mme que le rcit de la vie sauvage dans
les forts vierges nous enchante, de mme ils subiront le charme quand
on leur parlera de la libre rivire o des bandes errantes ramaient
contre le courant en frtillant des nageoires et de la queue, o le
poisson solitaire se dardait d'une rive  l'autre comme un rayon  peine
entrevu, o des forts d'herbes flottantes frmissaient incessamment
avec la foule cache qui les peuplait. Compar au gardien de l'table 
poissons, le pcheur abrit sous l'ombre discrte leur apparatra comme
une sorte de Nemrod, comme un hros des anciens jours.




CHAPITRE XV

L'IRRIGATION


Consolons-nous pourtant: dans l'avenir que nous prpare l'exploitation
scientifique de la terre et de ses richesses, la premire utilit du
ruisseau ne sera pas d'tre une usine de chair vivante, une sorte de
garde-manger conomique. L'eau, qui entre pour une si large part dans
tous les organismes, plantes et animaux, ne cessera de s'employer
surtout, comme elle le fait actuellement,  nourrir le monde vgtal de
ses bords. Bue par toutes les racines qui trempent dans le ruisseau,
l'eau, monte de pore en pore dans les interstices capillaires du sol,
gonfle de sve des multitudes sans fin d'arbres et d'herbages, et sert
ainsi indirectement  la nourriture de l'homme par les tubercules, les
tiges, les feuilles, les fruits, les graines qu'elle dveloppe. C'est
principalement dans le travail agricole que le ruisseau se fait
l'auxiliaire de l'humanit.

Aprs le soleil, qui renouvelle toutes choses par ses rayons, et l'air,
qui par ses vents et le mlange incessant des gaz est comme le souffle
de la plante, l'eau du ruisseau est le principal agent de rnovation.
Dans l'amour infini de changement qui nous possde, c'est avec
ravissement que nous coutons le rcit des mtamorphoses, surtout ceux
d'entre nous qui sont encore enfants et que la connaissance des
inflexibles lois ne trouble pas dans leur crdulit nave. En lisant les
_Mille et une nuits_, notre esprit se complat  voir les gnies se
changer en vapeurs, ou les monstres natre d'une trane de sang; nous
aimons  suivre les objets de la nature dans toutes les formes qu'ils
affectent successivement, de mme que dans l'air chauff du dsert nous
discernons tantt des palais  colonnades ou des armes en marche. Dans
les fables de l'antiquit grecque, dans les mythes persans, dans les
vieux chants indous, ce qui nous sduit aussi, ce sont les
transformations de la pierre et de l'herbe, de l'animal, de l'homme et
du dieu, symboles primitifs de l'enchanement sans fin de la vie dans
l'immense univers. De mme, toute vieille tapisserie s'anime aux yeux de
l'enfant et se peuple pour lui d'tres vivants. Avec quelle foi simple
ne regarde-t-il pas sur quelque toile raille l'image de Syrinx
tendant les bras et dj change  demi en une touffe de roseaux,
Procris prenant racine pour devenir peuplier, ou la nymphe Byblis se
fondant en pleurs pour couler dsormais sous forme de fontaine. Eh bien!
des changements pareils  ceux qu'inventrent l'imagination enfantine
des peuples et les fictions des potes ne cessent de s'accomplir dans le
grand laboratoire de la nature; seulement, c'est par un lent travail
intrieur, par transitions graduelles et non par de soudains miracles
que s'oprent ces innombrables transmissions de vie entre tout ce qui
meurt et tout ce qui renat. La gouttelette d'eau se change en cellule
de plante, elle se change en graine, puis en pain, et dans le corps de
l'homme en parcelle de vie.

Il semble d'abord que le ruisseau ne puisse se transformer ainsi pour
d'autres plantes que celles de ses rives. Sans doute, la vgtation des
berges qui aspire l'humidit par ses racines et boit par ses feuilles
une vapeur abondante, est de beaucoup la plus vivace et la plus joyeuse;
les vergnes, les peupliers, les trembles poussent haut et droit, leur
bois tout gonfl de jus tend l'corce lisse et la fait craquer sous
l'effort; des herbes en touffes paisses, des arbustes remplissent tous
les interstices entre les troncs, le moindre espace vide est assig par
des plantes dsireuses de se rapprocher du ruisseau bienfaisant. Mais
l'eau accomplit aussi son oeuvre loin des rivages. Mme pendant les
scheresses, elle suinte  de grandes distances  travers les berges
pierreuses et sablonneuses et pntre dans le sous-sol o elle abreuve
les radicelles des plantes; aprs les pluies, quand le niveau du
ruisseau s'lve, la percolation souterraine gagne et s'tend au loin
sous les couches superficielles du sol des campagnes; enfin, pendant les
crues, les eaux dbordes renouvellent la terre, la saturent d'humidit,
et fournissent ainsi les lments de vie  la multitude des vgtaux.

Certes, le spectacle est triste des champs envahis par l'inondation. Les
haies, baignes jusqu' mi-hauteur, dsignent encore les limites si bien
connues qui sparent la proprit de celle du voisin; les arbres
fruitiers, penchs en avant par le flot, trempent dans l'eau bourbeuse
l'extrmit de leurs rameaux salis; des courants, des remous ravinent le
sol o croissaient les plus belles rcoltes. Mme sur le bord du lac
temporaire, toutes les dpressions ouvertes par la charrue entre les
sillons sont autant de fosss, et les ados se montrent seuls au-dessus
de l'eau en longues ranges parallles.

L'inondation, qui ruine ainsi l'espoir du paysan, est un grand malheur,
et pourtant, dans ses eaux redoutes, le ruisseau apporte un trsor pour
les annes  venir: en dtruisant la rcolte de l'anne prsente, il
dpose de la boue fertilisante qui nourrira les rcoltes futures. Le sol
de la plaine, constamment sollicit par le travail du laboureur,
s'puiserait bientt si les rochers de la montagne, triturs et tamiss
par le flot, ne s'talaient en couches sur les campagnes pour en
renouveler la fcondit. Ainsi que le montrent les sondages gologiques,
la terre vgtale et le sous-sol tout entier sont des alluvions
successivement amenes de sicle en sicle et dposes sur les assises
de la roche: aucune plante n'aurait pu germer dans la valle si la
montagne ne se dlitait pas sans cesse, et si le ruisseau n'employait
pas chaque anne ces dbris  fournir un nouvel aliment  la vgtation
de ses deux rives. Mais comment faire pour empcher les eaux dbordes
de ravager les cultures et recueillir en mme temps toutes les alluvions
fertilisantes? Comment rgler les oscillations de niveau, de manire 
en profiter sans avoir  en souffrir? Encore bien peu nombreux sont les
agriculteurs qui ont su rsoudre ce problme, qui ont trouv le moyen de
dompter le ruisseau et d'en diriger  leur gr les eaux et la boue. En
t, le courant n'est qu'un petit filet liquide, et le laboureur se
plaint; en d'autres saisons, au printemps ou en automne, suivant les
climats, le ruisseau dborde et le laboureur se plaint encore.

D'ailleurs, il se plaindra toujours, et avec raison, tant qu'il n'aura
pas su s'associer avec son voisin pour utiliser de concert les
ressources que lui offre l'eau courante. Actuellement, l'exploitation de
ces richesses se fait dans le plus grand dsordre et presque au hasard,
suivant les caprices des propritaires riverains, et le rsultat de ces
disparates est trop souvent le dsastre pour tous. L'un goutte le sol
de son domaine en le drainant par des canaux souterrains, et par ces
apports grossit ainsi le volume du ruisseau; un autre l'appauvrit au
contraire en faisant des saignes  droite et  gauche pour arroser ses
champs; un autre encore abaisse le niveau moyen des eaux en nettoyant le
fond et en dtruisant les artes des rapides et des cascades, tandis
qu'ailleurs des usiniers relvent la surface du courant en construisant
des barrages. Ce sont des fantaisies contradictoires, des avidits en
conflit, qui prtendent rgler la marche du ruisseau. Que deviendrait un
pauvre arbre,  quelles maladies monstrueuses ne serait-il pas condamn
si, vivant encore, il tait partag entre plusieurs propritaires, si
des matres nombreux pouvaient exercer le droit d'us et d'abus, qui sur
les racines, qui sur le tronc, les branches, les feuilles ou les fleurs?
Le ruisseau dans son ensemble peut tre compar  un organisme vivant
comme celui de l'arbre. Lui aussi, de ses sources nombreuses  son
embouchure, forme un tout harmonique avec ses fontaines, ses mandres,
les oscillations rgulires de ses eaux, et c'est un malheur public
lorsque la srie naturelle de ses phnomnes est trouble par
l'exploitation capricieuse de riverains ignares. C'est grce  la
science et au concours des efforts aujourd'hui diviss que le ruisseau
pourra rendre aux populations les services qu'elles en attendent.
Richesse commune  tous, c'est le travail associ de tous qui le
transformera pour les campagnes en une vritable artre de vie.

Dj nombre de travaux de drainage, de colmatage, d'irrigation, excuts
 et l sur les bords des cours d'eau, nous permettent de discerner,
dans un avenir plus ou moins loign, quel sera le rgime de notre
ruisseau: d'avance, nous le suivons du regard avec la prvision que nous
donne la science. Comme aux temps anciens, avant l'exploitation brutale
de la fort, des sapins et des htres entremls crotront sur les
flancs de la montagne d'o s'panchent les premires eaux; les racines
saillantes, les mousses qui les recouvrent, les herbes qui les entourent
et que la dent de la chvre ne viendra plus arracher, arrteront dans
leur descente les gouttelettes de pluie et les filets de neige fondue;
au lieu de s'couler en torrents d'une heure, l'eau suintera dans
l'intrieur du sol pendant les pluies, et descendant lentement de pore
en pore, reparatra dans le lit infrieur du ruisseau  l'poque des
scheresses. La porte moyenne du courant sera plus gale, et ne passera
plus soudainement de la disette  la surabondance. Des ravins ne se
creuseront plus sur les versants abrupts, et les prairies des vallons ne
disparatront plus sous des amas de pierrailles. Des rigoles, places en
lignes parallles sur les rondeurs alternativement saillantes et
rentrantes des promontoires et des courbes, porteront la vie et feront
germer les fleurs sur les pentes arides.

Il se pourrait que l'action rgulatrice des forts et l'emploi des eaux
du torrent  l'irrigation des hautes prairies ne sufft pas  prvenir
les crues soudaines lors de la chute des trombes. Mais on saura pourvoir
 ce danger. La valle n'offre pas la mme largeur partout. En certains
endroits son fond nivel s'tale en forme de cercle ou d'ovale,  la
place d'un ancien lac graduellement combl par les alluvions; ailleurs,
les hauteurs rocheuses, qui s'lvent  droite et  gauche du ruisseau,
se rapprochent l'une de l'autre comme pour se rejoindre par une arte
transversale, et ne restent spares que par une troite fissure, au
fond de laquelle s'enfuit l'eau mugissante. C'est l que se trouvait
autrefois la digue que venaient battre les flots du lac. Lors des
grandes pluies, ce rempart arrtait les eaux grossissantes, les forait
 s'taler en amont  la base des collines et ne les dversait qu'
mesure sur les plaines infrieures par le jeu naturel de ses cascades.
La nature, par son incessant travail, a fini par dmolir ce barrage; les
troncs d'arbres, pousss comme des bliers par le courant, ont branl
la roche, l'eau s'est insinue dans les fentes, et tt ou tard le lac a
pu se dverser entre les deux parois de la montagne ouverte. Eh bien! ce
lac, l'homme peut le crer  nouveau, en rgler  son gr la hauteur, la
surface, la contenance; il peut dresser encore le barrage en calculant
avec prcision quelle doit en tre la force pour rsister  la pression
des eaux de crue. Possesseur de ce lac artificiel et de ce rempart 
vannes mobiles, le cultivateur devient ainsi le matre des pluies et des
scheresses; il empche les eaux soudaines des trombes de rouler en
torrents dvastateurs sur les campagnes, il interdit au ruisseau de trop
baisser de niveau pendant les chaleurs, et continue d'alimenter les
canaux d'irrigation qui portent dans les champs la fracheur et la vie.
Les alluvions qui s'amassent au fond du bassin lui serviront, en outre,
 renouveler la vigueur de ses cultures, et, s'il le veut, il chargera
le ruisseau lui-mme de transporter tous ces dbris sur le sol qui doit
tre fcond. Esprons aussi puisque nous songeons  l'avenir et que
nous suivons nos rves, esprons que les ingnieurs prposs  la
rgularisation du ruisseau sauront faire du bassin d'alimentation, non
pas un rservoir vulgaire aux plages malsaines et puantes, mais un lac
charmant et pur, ombrag de grands arbres et bord de plantes
aquatiques. Que l'artiste, aussi bien que le laboureur, ait plaisir 
contempler ces eaux descendues des montagnes!

Le vrai danger dans l'avenir, c'est que l'eau, considre  bon droit
par l'agriculteur comme le plus prcieux de ses trsors, ne soit
utilise jusqu' la dernire goutte. Au lieu de menacer les champs de
ses ravages, le ruisseau, saign par d'innombrables canaux d'irrigation,
pourrait bien tarir compltement et laisser dans la disette les
riverains de son cours infrieur. Tel est le malheur qui arrive dj
dans plusieurs contres du Midi: en Provence, en Espagne, en Italie, en
Indoustan. A son issue des montagnes, le ruisseau tapageur semble
vouloir courir d'une traite jusqu' l'ocan; il cume, il rage contre
les pierres, il bondit de rapide en rapide, il emplit des vasques
profondes d'un insondable azur. Comme un jeune homme entrant dans la vie
et ne doutant de rien, il a devant lui l'espace immense et veut en
profiter; mais  droite,  gauche, de perfides barrages, de petites
cluses enlvent  son courant de minces filets d'eau, qui vont se
ramifier au loin dans les jardins et les prairies. Appauvri d'cluse en
cluse par tous ces emprunts, le ruisseau se transforme en ruisselet,
son eau retarde se trane en serpentant sur les galets, puis disparat
sous les sables, que le laboureur creuse de sa pioche pour recueillir
encore les dernires gouttes du prcieux liquide. A peine est-il arriv
dans les campagnes unies, que le joyeux fils des monts s'est vanoui.

Toutefois, en chappant  son lit, l'eau ruisselante, divise en artres
et en artrioles sans nombre, n'en travaille que mieux. Rduite en
filets assez minces pour tre bue au passage par les radicelles des
plantes, elle entre d'autant plus facilement dans le torrent de la
circulation vgtale pour se changer en sve, puis en bois, en feuilles,
en fleurs, et se rpandre de nouveau dans l'atmosphre en se mlant aux
senteurs des corolles. Dans la plaine, transforme en un jardin immense,
on ne voit d'eau nulle part, et pourtant c'est elle qui donne au gazon
la fougue de croissance et la fracheur; elle qui revt les parterres de
fleurs et les arbustes de feuillage; elle multiplie les branches et
prte ainsi aux avenues ombreuses cette profondeur de mystre qui nous
charme. Sous une autre forme, c'est elle qui nous entoure et qui nous
ravit.  et l, nous entendons  nos pieds un murmure argentin, comme
un bruit de perles roulant sur le pav: c'est le gazouillement de l'eau
qui s'coule dans un canal souterrain, et dont les reflets fugitifs nous
apparaissent vaguement  travers les interstices des dalles. Prs d'une
maisonnette enfouie sous la verdure, un petit jet d'eau s'lance en
aigrette balance du vent, et les gouttelettes du brouillard iris vont
retomber au loin sur les fleurs en rose de diamants.




CHAPITRE XVI

LE MOULIN ET L'USINE


Le vaillant ruisseau ne se borne pas  fertiliser nos terres, il sait
aussi travailler d'une autre faon quand il n'est pas employ en entier
 l'irrigation des champs. Il nous aide dans notre besogne industrielle.
Tandis que ses alluvions et ses eaux se transforment chaque anne en
froment par la merveilleuse chimie du sol, son courant sert  rduire le
grain en farine, de mme qu'il pourrait aussi ptrir cette farine en
pain s'il nous plaisait de lui confier ce travail. Pourvu que sa masse
liquide y suffise, le ruisseau substitue sa force  celle des bras
humains pour accomplir tout ce que faisaient autrefois les esclaves de
guerre ou les femmes asservies  leur brutal mari: il moud le bl, brise
le minerai, triture la chaux et le mortier, prpare le chanvre, tisse
les toffes. Aussi l'humble moulin, ft-il mme rong de lichens et
d'algues, m'inspire-t-il une sorte de vnration: grce  lui, des
millions d'tres humains ne sont plus traits en btes de somme; ils ont
pu relever la tte et gagner en dignit en mme temps qu'en bonheur.

Quel souvenir charmant nous a laiss ce moulin de notre petite bourgade!
Il tait  demi cach--peut-tre l'est-il encore--dans un nid de grands
arbres, vergnes, trembles, saules, peupliers; on entendait de loin son
continuel tic-tac, mais sans voir la maison  travers le fouillis de
verdure. En hiver seulement, les murailles lzardes apparaissaient
entre les branches dpourvues de feuilles; mais dans toute autre saison
il fallait, avant d'apercevoir le moulin, pntrer jusque dans la cour,
dranger le troupeau des oies sifflantes et rveiller dans sa niche le
gros chien de garde toujours grognant. Cependant, protg par l'enfant
de la maison, notre camarade d'cole et de jeux, nous osions nous
approcher du cerbre, nous osions mme avancer la main tout prs de la
terrible gueule et caresser doucement l'norme tte. Le monstre daignait
enfin se radoucir et remuait la queue avec bienveillance en signe
d'hospitalit.

Notre site de prdilection tait une petite le dans laquelle nous
pouvions entrer, soit en passant par le moulin construit
transversalement au-dessus d'un bras du ruisseau, soit en nous glissant
le long d'une troite corniche mnage en forme de trottoir 
l'extrieur de la maison: c'est l que s'ajustaient les pelles et que le
garon meunier allait tous les matins rgler la marche de l'eau. Il va
sans dire que c'tait l notre chemin prfr. En quelques bonds nous
tions dans notre lot sous l'ombre d'un grand chne  l'corce use par
nos frquentes escalades. De l le moulin, les arbres, le ruisseau, les
cascades, les vieux murs se montraient sous leur aspect le plus
charmant. Prs de nous, sur le grand bras du ruisseau, une digue, forme
de madriers pais, barrait le courant; une cascade s'panchait
par-dessus l'obstacle, et des rapides cumeux venaient se heurter contre
les piles d'un pont aux lzardes fleuries. De l'autre ct, la vieille
masure du moulin emplissait tout l'espace, des arbres de la rive  ceux
de l'lot. Du fond d'une sombre arcade mnage au bas des murailles,
l'eau battue s'chappait comme d'une norme gueule, et dans la noire
profondeur de l'ouverture bante nous distinguions vaguement des pilotis
moussus, des roues  demi disloques, s'agitant gauchement comme l'aile
brise d'un oiseau, des palettes plongeantes dversant chacune sa
cascatelle. Autour de l'arcade, un lierre pais recouvrait les murs et,
grimpant jusqu'au toit, enlaait les poutrelles de ses cordages noueux
et frmissait en touffes joyeuses au-dessus des tuiles.

Et dans l'intrieur de la maison, combien tout nous paraissait trange,
depuis l'ne philosophe, ployant sous le fardeau des sacs que l'on
dchargeait prs de la meule, jusqu'au meunier lui-mme  la longue
blouse enfarine! Autour de nous, pas un seul objet qui ne s'agitt
convulsivement ou ne vibrt sous la pression de la cascade invisible qui
grondait  nos pieds et dont nous discernions  et l par les
interstices la fuyante cume. Les murs, le plancher, le plafond,
tremblaient incessamment des puissantes secousses de la force cache:
pour que notre regard chappt un instant  la vue de ce frmissement
universel, il nous fallait fixer les yeux avec effort sur l'azur et les
nues blanchtres de l'espace qui se montraient  travers une lucarne.
Dans un coin sombre du moulin, l'arbre moteur tournait, tournait sans
relche comme le gnie du lieu; des roues dentes, des courroies tendues
d'un bout de la salle  l'autre transmettaient le mouvement aux meules
grinantes, aux trmies oscillant avec un bruit sec,  tous ces engins
de bois ou de mtal qui chantaient, geignaient ou hurlaient dans un
concert bizarre. La farine, qui jaillissait comme une fume des grains
broys, flottait dans l'air de la salle et saupoudrait tous les objets
de sa fine poussire; les toiles d'araignes suspendues aux poutres du
plafond s'taient en partie rompues sous le poids qui les chargeait et
se balanaient comme de blancs cordages; les empreintes de nos pas se
dessinaient en noir sur le plancher.

Dans l'immense brouhaha des voix qui s'chappaient des engrenages, des
meules, des boiseries et des murailles elles-mmes,  peine pouvais-je
entendre ma propre voix et d'ailleurs je n'osais parler, me demandant si
l'habitant de cet trange lieu n'tait pas un sorcier. Son fils, mon
camarade d'cole, me paraissait moins redoutable, et mme  l'occasion
je ne craignais pas de me colleter avec lui; pourtant, je ne pouvais
m'empcher de voir aussi en sa petite personne un tre mystrieux,
commandant aux forces de la nature. Il connaissait tous les secrets du
fond de l'eau; il pouvait nous dire le nom des herbes et des poissons,
discerner dans le sable ou la vase le mouvement imperceptible  nos
regards, rvler des drames intimes visibles  lui seul. Dans notre
pense c'tait un vritable amphibie, et il s'en dfendait  peine: il
s'tait promen sur le lit du ruisseau dans les endroits les plus
profonds et mesurait de mmoire,  un centimtre prs, les gouffres que
nos perches n'taient pas assez longues pour sonder. Il connaissait
aussi sur tous les points la force du courant contre lequel il avait
lutt  la nage ou  la rame: plus d'une fois il avait manqu d'tre
emport par les roues et broy sous les engrenages; familiaris avec le
danger, il le bravait d'autant plus, comptant toujours sur l'effort de
son bras ou sur une corde secourable lance au dernier moment. Un de ses
frres, moins heureux, avait trouv la mort dans un gouffre o l'avait
entran le remous. Effars, nous regardions le trou sinistre. Le pre,
plein d'une horreur sacre, en avait fait murer le fond.

Le mystre qui pour nous entourait le vieux moulin ne planait pas sur la
grande usine, situe beaucoup plus avant dans la plaine,  un endroit o
le ruisseau a dj reu tous ses affluents. D'abord, l'usine est une
norme construction qui, loin de se cacher sous les ombrages, se dresse
au milieu d'un espace nu et dont la puissante masse pourrait tre
presque compare, pour la hauteur, aux coteaux environnants. A ct de
l'difice, une chemine, pareille  un oblisque, s'lve  dix mtres
plus haut dans l'atmosphre et semble encore se prolonger vers le ciel
par les noires volutes de fume qui s'en chappent. Le jour, ses murs
badigeonns dtachent l'usine sur le vert des prairies; le soir, lorsque
le soleil se couche, des centaines de vitres s'allument sur la faade
comme autant de regards flamboyants; la nuit, les lumires de
l'intrieur rayonnent au dehors en faisceaux divergents et, comme la
lueur d'un phare, brillent  dix lieues de distance.

A l'intrieur comme au dehors, l'usine ne prsente que des angles droits
et des lignes gomtriques. Les grandes salles, pleines de la lumire
qui entre  flots par les vastes fentres, ont nanmoins je ne sais quoi
de terrible dans leur aspect. Des piliers de fer, se dressant 
distances gales, soutiennent le plafond; des machines de fer agitent
d'un mouvement rgulier leurs roues, leurs bielles, leurs bras couds;
des dents de fer et d'acier saisissent la matire qu'on leur donne 
diviser,  ronger,  broyer ou  ptrir de nouveau, et la rendent en
pte, en fils, en flocons ou en nue  peine visible, ainsi que le lui
demande la volont matresse. De tous ces engins de mtal qui s'agitent
et grondent comme des monstres froces, l'homme a fait ses esclaves:
c'est lui qui les dchane aprs leur avoir donn la pture; mais, tout
matre qu'il est, il n'en doit pas moins trembler devant cette force
brutale qu'il a dompte. Qu'il oublie seulement un instant de mettre son
propre travail en harmonie parfaite avec celui de la formidable machine,
que, sous l'impression d'un sentiment ou d'une pense, il s'arrte dans
ses va-et-vient rythmiques, et peut-tre le puissant mcanisme qui, lui,
n'a ni regrets ni esprances pour le ralentir ou l'acclrer, va le
saisir et le lancer broy contre la muraille; peut-tre va-t-il
l'entraner par un pan de son vtement, l'attirer dans ses engrenages et
le rduire en une bouillie sanglante. Les roues tournent d'un mouvement
toujours gal, qu'il s'agisse d'craser un homme ou de tordre un fil 
peine visible. De loin, quand on se promne sur les coteaux, on entend
le ronflement terrible de la machine qui fait vibrer autour d'elle le
sol et l'atmosphre.

Cette force discipline, et nanmoins redoutable, des roues et des bras
de fer, n'est autre chose que la puissance transforme du ruisseau,
nagure indompt. Cette eau, qui jadis n'accomplissait d'autre travail
que de renverser des berges et d'en crer de nouvelles, d'approfondir
certaines parties de son lit et d'en lever d'autres, est devenue
maintenant l'auxiliaire direct de l'homme pour tisser des toffes ou
pour broyer du grain. Guid par l'ingnieur, le mouvement brutal de
l'eau a pris la direction qu'on lui traait: il s'est distribu dans les
pinces les plus fines, dans les pinceaux les plus tnus, aussi bien que
dans les engrenages les plus puissants de l'norme machine; il brise et
triture tout ce que l'on met sous le marteau-pilon, tire les barres de
mtal qui s'engagent sous le laminoir; mais il sait aussi choisir et
mler les fils presque imperceptibles, marier les couleurs, velouter les
toffes comme d'un lger duvet, accomplir  la fois les travaux les plus
divers, ceux que ne pouvait mme rver un Hercule et ceux qui
dfieraient les doigts habiles d'une Arachn. En donnant sa force  la
machine, le ruisseau est devenu un gigantesque esclave remplaant  lui
seul ces milliers de prisonniers de guerre et de femmes asservies qui
peuplaient les palais des rois; toute la besogne de ces tristes animaux
enchans, il sait la faire mieux qu'elle ne fut jamais faite, et que de
choses en outre il peut accomplir! Bien utilise, une cataracte comme
celle du Niagara animerait un assez grand nombre de machines pour se
charger du travail d'une nation.

Presque incalculables sont les richesses dont l'usine a gratifi
l'humanit; et chaque anne ces richesses s'accroissent encore, grce 
la force que l'on sait dgager des combustibles, grce aussi  l'emploi
plus savant et plus gnral de l'eau courante qui glisse sur le lit
inclin des ruisseaux. Et pourtant, ces produits si nombreux qui sortent
des manufactures pour enrichir l'humanit tout entire et pour aller,
d'change en change, initier les peuplades les plus lointaines  une
civilisation suprieure, laissent encore bien souvent dans une misre
sordide ceux qui les mettent en oeuvre. Non loin de la puissante usine
dont les monstres de fer ont tant cot, non loin de la magnifique
demeure seigneuriale qu'entourent de beaux arbres exotiques imports 
grands frais de l'Himalaya, du Japon, de la Californie, des maisonnettes
en briques, noircies par la houille, s'alignent au milieu d'un espace
jonch de dbris sans nom et parsem de flaques d'une eau ftide. Dans
ces humbles demeures, moins hideuses, il est vrai, que les tanires de
serfs domines par le chteau du baron fodal, les familles sont
rarement runies autour de la mme table; tantt le mari, tantt la
femme ou les enfants en ge de travail, appels par l'impitoyable cloche
de la manufacture, doivent s'loigner du foyer et se succder au service
des machines, travaillant elles-mmes sans trve ni repos comme le
courant du ruisseau qui les met en mouvement. Parfois, la maison se
trouve tout  fait vide,  moins qu'il ne reste dans un coin quelque
nourrisson rclamant en vain sa mre par des vagissements plaintifs. Le
pauvre enfantelet, envelopp de langes humides, est encore tout chtif,
 cause du manque d'air et de soins; tt ou tard, il sera rong de
scrofules,  moins qu'une maladie quelconque, phthisie, variole ou
cholra, ne l'emporte avant l'ge.

Ainsi, tout n'est pas joie et bonheur sur les bords de ce ruisseau
charmant o la vie pourrait tre si douce, o il semble naturel que tous
s'aiment et jouissent de l'existence. L aussi la guerre sociale est en
permanence; l aussi les hommes sont engags dans la terrible mle de
la concurrence vitale. De mme que les monades ou les vibrions de la
goutte d'eau cherchent  s'arracher la proie les uns aux autres, de mme
sur la berge chaque plante cherche  prendre  sa voisine sa part de
lumire et d'humidit; dans le ruisseau, le brochet s'lance sur
l'pinoche, et celle-ci happe le goujon: tout animal est pour quelque
autre animal au guet un plat dj servi. Parmi les hommes la lutte n'a
plus ce caractre de tranquille frocit; grce  la culture du sol et 
la mise en oeuvre de ses produits, nous n'en sommes plus  nous
entre-manger; mais nous nous regardons encore les uns les autres d'un
oeil oblique, et chacun de nous suit avec envie le morceau de pain que
son frre porte  la bouche. Les spectres de la misre et de la faim se
dressent derrire nous, et pour viter, nous et nos familles, d'tre
saisis par leur effroyable treinte, nous courons tous aprs la fortune,
dt-elle mme tre acquise, d'une manire directe ou indirecte, au
dtriment du prochain. Sans doute nous en sommes attrists; mais saisis
par un engrenage comme le marteau-pilon qui se soulve et qui broie,
nous aussi nous crasons sans le vouloir.

Cette lutte froce pour l'existence entre hommes qui devraient s'aimer
n'aura-t-elle donc pas fin? Serons-nous toujours ennemis, mme en
travaillant cte  cte dans l'usine commune? Parmi tous ceux qui de
leurs mains ou de leurs ttes sont associs de fait  la mme oeuvre,
les uns, de plus en plus enrichis, s'arrogeront-ils  jamais le droit de
mpriser les autres, et ceux-ci de leur ct, condamns  la misre, ne
cesseront-ils de rendre haine pour mpris et fureur pour oppression?
Non, il n'en sera pas toujours ainsi. Dans son amour de justice,
l'humanit, qui change incessamment, a dj commenc son volution vers
un nouvel ordre de choses. En tudiant avec calme la marche de
l'histoire, nous voyons l'idal de chaque sicle devenir peu  peu la
ralit du sicle suivant, nous voyons le rve de l'utopiste prendre
forme prcise pour se faire la ncessit sociale et la volont de tous.

Dj par la pense, nous pouvons contempler l'usine et la campagne
environnante telles que l'avenir nous les aura changes. Le parc s'est
agrandi; il comprend maintenant la plaine entire, des colonnades
s'lvent au milieu de la verdure, des jets d'eau s'lancent au-dessus
des massifs de fleurs, de joyeux enfants courent dans les alles. La
manufacture est toujours l; plus que jamais, elle est devenue un grand
laboratoire de richesses, mais ces trsors ne se divisent plus en deux
parts, dont l'une est attribue  un seul et dont l'autre, celle des
ouvriers, n'est qu'une pitance de misre; ils appartiennent dsormais 
tous les travailleurs associs. Grce  la science qui leur fait mieux
utiliser la puissance du courant et les autres forces de la nature, les
ouvriers ne sont plus les esclaves haletants de la machine de fer; aprs
le travail de la journe, ils ont aussi le repos et les ftes, les joies
de la famille, les leons de l'amphithtre, les motions de la scne.
Ils sont gaux et libres, ils sont leurs propres matres, ils se
regardent tous en face, aucun d'eux n'a plus sur le front la fltrissure
qu'imprime l'esclavage. Tel est le tableau que nous pouvons contempler
d'avance en nous promenant le soir prs du ruisseau chri, quand le
soleil couchant borde d'un cercle d'or les volutes de vapeur chappes
de l'usine. Ce n'est encore l qu'un mirage, mais si la justice n'est
pas un vain mot, ce mirage nous montre dj la cit lointaine,  demi
cache derrire l'horizon.




CHAPITRE XVII

LA BARQUE ET LE TRAIN DE BOIS


Pendant le cours des sicles, les progrs matriels de l'humanit
peuvent se mesurer par les services que l'on a demands au ruisseau.
Actuellement, l'impulsion de son courant se transforme en force vive
dans nos manufactures pour moudre, ptrir ou tisser; ses eaux et ses
alluvions se changent en sve et en tissu vgtal dans nos prairies et
dans nos vergers; il est devenu notre grand auxiliaire dans
l'agriculture et l'industrie. Autrefois, il n'en tait pas ainsi. La
fort sans bornes recouvrait les plaines et les montagnes. Les sentiers
qui serpentaient entre les arbres, de clairire en clairire, taient
rares, mal frays, obstrus d'herbes et de broussailles; aussi le
sauvage utilisait-il la nappe du ruisseau pour en descendre ou remonter
le cours navigable sur le tronc d'arbre creus qui lui servait
d'embarcation.

[Illustration: C'EST POUR L'HOMME UNE RCRATION PHYSIQUE (PAGE 266.)]

De nos jours, grce aux routes, aux chemins, aux sentiers qui traversent
la campagne dans tous les sens, la navigation srieuse a presque
entirement cess sur le ruisseau; on n'y vogue plus que pour le plaisir
de ramer et de se sentir balancer doucement par l'onde ride. C'est l
pour l'homme une rcration physique des plus douces qu'il puisse se
donner:  peine est-il possible de faire un rve de bonheur sans
s'imaginer aussitt qu'on flotte avec des tres aims dans une barque
dont la rame plonge  temps gaux dans le courant. Mme quand on est
seul, c'est une volupt relle de pouvoir animer par son bras un de ces
bateaux effils qui fendent le flot comme des poissons. On se dplace 
son gr: tantt on est prs de la cascade, tantt sur le bassin
tranquille; ici l'on effleure le gazon des berges, plus loin on rase les
troncs des saules; on passe de l'avenue toute noire d'ombre  la nappe
paillete de la lumire qui tombe en pluie  travers le feuillage. Et
puis, ne fait-on pas corps avec le bateau, de manire  former avec lui
comme un trange animal,  la fois homme et dauphin? De ses longues
rames, semblables  de puissantes nageoires, on creuse des remous de
chaque ct de la barque, on fait ruisseler les gouttes en perles  la
surface de l'eau;  sa guise, on ouvre le flot en sillons cumeux, et
derrire soi on laisse un long sillage o vibre la lumire en lignes
serpentines.

Malheureusement, sur le ruisseau les embarcations sont rares. A peine si
des bateaux  une ou deux rames se mirent dans les bassins o les eaux
s'accumulent avant de plonger sous les roues des usines et de mettre en
mouvement meules et engrenages. Ailleurs, un vieux batelet, attach par
une chane  un pieu de la rive, est presque toujours enfoui sous les
lames recourbes des glaeuls et des iris; sans doute il servait jadis 
quelque pcheur; mais aujourd'hui ses planches sont disjointes, l'eau y
pntre de toutes parts, et les seuls navigateurs qui se hasardent 
l'utiliser sont les gamins de l'cole buissonnire: posant chacun de
leurs pieds sur l'un des bordages, ils avancent avec prcaution de
manire  maintenir leur quilibre; puis, se penchant de tout leur poids
sur la gaffe, ils repoussent l'embarcation dlabre au milieu du
courant, et, d'un saut vigoureux, bondissent sur la rive oppose;
parfois ils tombent dans la vase, mais la traverse s'est accomplie tant
bien que mal, et ils s'en vont joyeusement cueillir des fraises ou des
merises dans la fort. C'est  cela que se borne pour les enfants la
grande navigation sur le ruisseau. Toutefois, au printemps, ils
fabriquent aussi de petits navires en creusant une branche de sureau;
ils y plantent un mt portant  son extrmit un fier drapeau rouge ou
bleu, puis, avec des cris de joie, ils le lancent sur le flot en lui
donnant un quipage de hannetons.

Dsormais inutile pour le transport des voyageurs, le ruisseau l'est
devenu galement pour le flottage. Les forts de la plaine ont disparu,
remplaces par les prairies, les champs, les villages, et pour les
arbres coups sur les collines, les chemins ont fourni, des moyens de
transport moins capricieux que le courant des ruisseaux. Pour nous
figurer l'aspect de notre petit cours d'eau et les services que lui
demandaient nos anctres au bon vieux temps de la barbarie primitive, il
nous faut traverser l'Ocan et pntrer, prs des rivages de la mer des
Antilles, dans une de ces forts du Honduras, de la Mosquitie, du
Yucatan, o les Carabes et les Sambos coupent l'acajou, le bois de
rose, le cdre, le campche. Le ruisseau n'est qu'une large rue ouverte
dans l'paisseur de la fort; la nappe liquide, assombrie par le reflet
des votes de feuillage, est unie comme une glace; seulement, les
flches obliques de lumire, qui  et l percent la ramure paisse,
font briller comme des paillettes d'or les plus petits insectes et
jusqu'aux poussires de pollen; les lianes, qui trempent dans le courant
de l'eau, le rayent de minces sillons noirtres o vacille un instant
l'image des branches. Soudain,  un dtour, apparaissent quelques hommes
assis dans un arbre creus et suivis d'un radeau de troncs immergs dans
le courant: c'est le train d'acajou qui glisse silencieusement  la
surface du ruisseau. L'quipage n'a gure qu' se laisser aller  la
drive en accompagnant de sa cantilne la cadence des rames. D'ailleurs,
si quelque obstacle se prsente, si les troncs d'arbre s'arrtent sur un
banc de sable ou sur une roche cache, les athltes carabes, aux
muscles puissants, au large torse de bronze, ont bientt remis  flot le
convoi tout entier, et, quand ils arrivent  la plage o les attendent
les grands navires, un coup d'aviron leur suffit pour aborder. Qu'ils
sont beaux, ces hommes de la nature, lorsqu'aux embouchures fluviales,
et, plus hroquement encore, en pleine mer, ils se hasardent dans leurs
pitpans sur les vagues dansantes, et tantt semblent s'abmer, tantt
reparaissent au milieu de l'cume! Combien aussi ces honntes barbares
sont dvous et sincres, et combien profond reste leur souvenir chez le
voyageur fatigu qui a reu l'hospitalit dans leur cabane! L'histoire
de leur race est celle de longs massacres; il n'est peut-tre pas un de
leurs anctres qui, pendant trois sicles aprs la conqute des
Antilles, n'ait t brutalement massacr par un civilisateur; mais ils
n'ont point gard de haine, et, par leur touchante bont, ils
s'harmonisent avec leur ciel si pur, leur terre si fconde et leurs
ruisseaux aux rives si charmantes.

La tche de nos bcherons d'Europe est bien autrement pnible. La
destruction graduelle des forts de la plaine les a forcs  continuer
leur industrie dans les pres gorges des montagnes. Au lieu de se
laisser bercer doucement par le cours tranquille d'une eau sinueuse, il
faut qu'ils disciplinent le torrent sauvage, qu'ils muslent ce monstre
furieux et tantt l'arrtent, tantt le poussent en avant. Le danger les
menace  chaque heure, et, s'ils vitent la mort, ce n'est que par la
force, la souplesse, la gaiet, un hrosme continuel. L'endroit mme o
ils travaillent a quelque chose de terrible, non durant l't, sous le
chaud rayon du soleil qui dore les feuilles des arbres et fait sourire
jusqu' l'horreur des prcipices; mais dans la froide automne, quand les
nuages passent en courant au-dessus des sombres ravins et laissent aux
cimes des montagnes leurs lambeaux dchirs, quand le vent dj glac
s'engouffre avec fracas dans les valles troites, et, comme un long
tonnerre, va mugir au loin d'cho en cho. L haut, sur les sommets,
s'tend la neige frachement tombe, et souvent les brouillards qui
rampent sur le penchant des monts laissent derrire eux une triple
trane, ici de flocons blancs, plus bas d'un mlange gristre de neige
et d'eau, plus bas encore de pluie. Pourtant, dans cette glaciale
atmosphre, les bcherons suent  grosses gouttes, car ils manient la
coigne, et chaque coup qu'ils portent sur le tronc d'un arbre est lanc
de l'effort de tous leurs muscles. En lutte avec l'norme sapin qui,
depuis des sicles, vivait librement sur le roc de la montagne, ils sont
peu  peu saisis de cette rage qui s'empare toujours de l'homme acharn
 dtruire une autre existence. Comme le chasseur poursuivant une proie,
comme le soldat cherchant  tuer son semblable, l'abatteur d'arbres
s'exaspre dans son oeuvre de destruction parce qu'il sent avoir devant
lui un tre vivant. Le tronc gmit sous la morsure du fer, et sa plainte
est rpte de proche en proche par tous les arbres de la fort, comme
s'ils compatissaient  sa douleur et comprenaient que la hache se
retournera contre eux.

Enfin le sapin vient de tomber lourdement sur le sol en brisant dans sa
chute les branches des arbres voisins. Les bcherons entourent le
colosse renvers; ils en coupent les rameaux et la partie flexible de la
tige, puis, quand ils en ont fait une bille nue, ils le tranent au bord
d'un de ces couloirs qui rayent le flanc de la montagne et par lesquels
s'croulent les neiges de l'hiver et les pierres dsagrges. Des
centaines, parfois des milliers de troncs sont amens successivement
assez prs du prcipice pour qu'une simple pousse suffise  les lancer
sur la pente.

Ds que tous les prparatifs sont achevs, la glissade commence: les
troncs se mettent en mouvement sur le plan inclin; d'abord lents, puis
anims d'une vitesse de plus en plus grande, ils achvent la dernire
partie de leur course avec une rapidit vertigineuse, et, souills de
boue, dpouills de leur corce, entranant avec eux des tourbillons de
pierres, ils plongent dans le profond rservoir d'eau qu'on a form par
des barrages au-dessous du couloir. D'ordinaire, les arbres descendent
ainsi d'un jet; mais parfois la pointe d'un roc, un dbris d'arbre
rompu, les arrte dans leur glissade; ils s'enfoncent dans le sol ou se
placent en travers du canal de chute; il faut alors qu'un bcheron
descende, souvent au pril de sa vie, qu'il dgage le tronc et lui fasse
recommencer sa course vers la valle.

Toutes les billes d'arbres, plus ou moins endommages, sont enfin
runies dans le lac artificiel qu'on leur a mnag; entasses les unes
sur les autres, empiles sans ordre, elles remuent faiblement sous la
pression de l'eau dont on aperoit  et l le cristal bleutre et rid.
Comme des animaux fatigus que le berger vient d'enfermer dans un parc,
elles se reposent en attendant le moment de s'enfuir. Rien de plus
trange la nuit que de voir haleter tous ces grands monstres tendus et
ruisselants de lumire sous les rayons de la lune.

Un beau matin, tous les bcherons, descendus de la montagne, sont
groups sur les rochers du dfil,  ct de la barricade qui retient
les eaux du lac, et sur laquelle le surplus des eaux s'panche en une
mince cascade. Les troncs de sapins, les pieux, les contre-forts qui
consolidaient la digue sont retirs avec soin, puis,  un signal donn,
la traverse qui servait de verrou  cette porte norme est prcipite
dans la gorge, la vanne se lve et la masse imptueuse des eaux, prenant
tout  coup son lan, court avec fureur vers l'issue qu'on vient de lui
ouvrir. Gonfle au centre afin de s'chapper par l'orifice en une
colonne plus puissante, elle se reploie en cataracte pour aller
rejoindre, grossir et changer en une rivire tonnante le paisible filet
d'eau qui coulait sans bruit dans les profondeurs du dfil; mais la
nouvelle rivire ne plonge pas seule, elle s'croule avec les troncs
d'arbre entasss dans le rservoir lacustre. Ceux-ci s'lancent vers la
chute comme d'normes traits; ils se heurtent, roulent et rebondissent,
puis, en s'inclinant sur la cascade, ils s'entre-choquent encore,
tournoient en montrant  travers l'cume les plaies rouges laisses par
la hache, disparaissent un instant dans le gouffre pour surgir plus loin
dans un bouillonnement de flots et s'enfuir en oscillant sur l'eau
rapide. Ainsi se succdent en une srie de plongeons les centaines et
les milliers d'arbres mutils qui nagure se balanaient en fort
murmurante sur le versant de la montagne. Tous les bruits isols se
perdent dans l'immense tonnerre de ce lac et de cette fort qui
s'abattent ensemble dans le dfil sonore.

Lancs par la force de projection de l'immense cluse, les troncs
d'arbres filent par le courant  la suite les uns des autres, et
derrire eux, sur les sentiers pierreux qui descendent en lacets des
promontoires, courent les bcherons. Matelots  leur manire, ils ont 
diriger la navigation des flottilles de bois. Il leur suffit d'abord de
bondir le long du torrent; mais bientt, il faut qu'ils interviennent
directement, et c'est alors que les hardis compagnons ont besoin de
toute la vigueur de leurs jarrets, de toute l'agilit de leurs bras, de
toute la nettet de leur regard, de toute l'nergie de leur volont. Un
tronc d'arbre reste engag dans un remous et tournoie en dsespr
au-dessus d'un gouffre: c'est au bcheron de le dgager de l'treinte du
tourbillon; arm de sa perche au fer pointu, il descend au flanc de la
roche de saillie en saillie, au risque de tomber lui-mme dans le
tournant des eaux, il s'accroche d'une main  une forte racine, et de sa
perche repousse le tronc hors du cercle fatal dans le fil du courant.
Plus loin, un autre arbre s'est butt contre un promontoire et, la tte
prise dans une anfractuosit du roc, vibre sous la pression de l'eau,
impuissant  recommencer sa course. Le sauveteur est oblig d'entrer
dans le flot jusqu' mi-corps et de saisir le tronc pour l'extraire des
tenailles de la roche et le relancer vers le milieu du ruisseau.
Ailleurs, dans un dfil, une bille s'est mise en travers du courant, et
retenue par deux pointes opposes, elle sert de digue pour arrter
toutes les poutres qui la suivaient. Un barrage se reforme, barrage
irrgulier, bizarre enchevtrement de troncs ingaux, les uns flottants
encore, les autres redresss, qui s'accrot sans cesse de tous les
dbris, de toutes les branches que lui apporte le courant. C'est l que
les conducteurs du convoi ont  regarder la mort en face. Les eaux,
retenues par la barrire de troncs entasss, ont lev leur niveau comme
le fait un canal en amont d'une cluse ferme, et s'panchent en rapides
et en cascades par-dessus l'obstacle; le torrent, rejet hors de son
cours normal, s'lance en bouillonnements soudains; les monstres couchs
s'agitent convulsivement et se redressent en faisant grincer et gmir
leur bois meurtri. C'est  ce chaos mouvant qu'il faut s'attaquer pour
lancer de nouveau le convoi. Les vaillants hommes se hasardent sur cet
chafaudage trompeur qui tremble sous leurs pieds; ils dtachent un  un
tous les troncs suprieurs et les font rouler par-dessus la digue dans
la partie libre du courant, mais qu'un arbre  demi dgag se redresse 
l'improviste, que le pied leur glisse sur le bois lisse et mouill,
qu'un jet d'eau, qu'un bouillonnement du flot vienne inopinment les
heurter, qu'une perche tombe dans le courant rebondisse vers eux,
pointue comme une lance, ils risquent toujours d'tre renverss, livides
et sanglants,  ct des sapins morts et de flotter en leur compagnie
sur l'eau du ruisseau. Ceux qui  force de courage, d'adresse et de
bonne chance chappent  tous ces prils, ceux qui, de la plus haute
cluse  la scierie, savent conduire leur flottille de sapins sans qu'il
leur arrive malheur, ont certes raison de se fliciter; mais qu'ils
attendent des semaines et des mois avant d'tre rassurs entirement,
car le cortge des maladies les suit de son pas boiteux.

D'ailleurs, il arrive parfois que leurs efforts sont vains pour amener
les sapins sous la scie qui doit les dpecer en poutrelles et en
planches; l'eau manque dans le ruisseau, et malgr toute l'ingniosit
et la force des travailleurs, ils ne peuvent parvenir  faire flotter
les lourdes masses, qui s'arrtent  et l sur les bancs de galets et
sur les pointes de rochers. Ils sont obligs d'attendre les crues, qui
remettent  flot tous les troncs chous; mais alors ceux-ci, emports
quelquefois trop tt et trop vite, dpassent les berges o on les attend
et vont au loin courir le monde, en dpit des ouvriers qui les
guettaient au passage. Au dbouch des rivires qui descendent des
Apennins dans la Mditerrane, des multitudes de sapins, tout  coup
surpris par les inondations, vont s'garer ainsi dans la mer et y former
des brisants mobiles, que le marin tranger prend de loin pour des
cueils. Les bateliers, qui s'lancent  la poursuite des troncs
chapps, vont les pcher comme des cachalots, et les ramnent attachs
 l'arrire de leur barque.

Tt ou tard, cette industrie du flottage, actuellement relgue dans les
gorges des hautes montagnes les plus difficiles d'accs, aura cess
d'exister. Les routes et les chemins carrossables montent peu  peu du
fond des valles pour escalader les promontoires et pntrer dans les
cirques les plus levs des monts; les chemins de fer, les plans
inclins et tous les engins puissants invents par l'homme viennent se
mettre au service du bcheron pour lui faciliter la tche; les forts,
assiges par les cultivateurs, battent en retraite vers les cimes, et
l o elles se maintiennent, l mme o elles gagnent en tendue, elles
prennent un aspect tout nouveau, car les arbres, au lieu de crotre en
libert, sont plants en quinconces  des distances rgulires et
poussent sous la surveillance de gardes forestiers qui les coupent avant
l'ge. Nos descendants ne connatront plus que par tradition le flottage
des bois, cette rude bauche de la navigation, qui sans doute inspira
aux sauvages anctres de Cook et de Bougainville l'ide de se hasarder
sur les flots de l'ocan. Disciplines dsormais, les eaux des ruisseaux
ne nous rendront plus mme pour le transport le service bourgeois de
charrier dans nos villes des radeaux de bois  brler, sarments, bches
et fagots.




CHAPITRE XVIII

L'EAU DANS LA CIT


Dans nos pays de l'Europe civilise o l'homme intervient partout pour
modifier la nature  son gr, le petit cours d'eau cesse d'tre libre et
devient la chose de ses riverains. Ils l'utilisent  leur guise, soit
pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur bl; mais souvent
aussi, ils ne savent point l'employer utilement; ils l'emprisonnent
entre des murailles mal construites que le courant dmolit; ils en
drivent les eaux vers des bas-fonds o elles sjournent en flaques
pestilentielles; ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir
d'engrais  leurs champs; ils transforment le gai ruisseau en un immonde
gout.

En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de
plus en plus. Les eaux mnagres des maisons qui le bordent se mlent 
son courant; des viscosits de toutes les couleurs en altrent la
transparence, d'impurs dbris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque
le soleil les dessche, une odeur ftide se rpand dans l'atmosphre.
Enfin le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cit, o son premier
affluent est un hideux gout,  l'norme bouche ovale, ferme de
grilles. Presque sans courant,  cause du manque de pente, la masse
boueuse roule lentement entre deux ranges de maisons aux murailles
recouvertes d'algues verdtres, aux boiseries  demi ronges par
l'humidit, aux enduits tombant par cailles. Pour ces maisons, usines
malsaines o travaillent les mgissiers, les tanneurs et autres
industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse
les ouvriers vont y puiser l'eau nausabonde. Les berges ont perdu toute
forme naturelle; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires o
sont mnages  et l quelques marches d'escaliers; les rivages sont
pavs de dalles glissantes; les mandres sont remplacs par de brusques
tournants; au lieu de branches et de feuillage, des vtements sordides
suspendus  des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des
barrires en planches, jetes d'un quai  l'autre quai, marquent les
limites des proprits au-dessus du flot noirtre. Enfin, la masse
boueuse pntre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j'ai vu
jaillir  la lumire, si limpide et si joyeux, hors de la source natale,
n'est plus dsormais qu'un gout dans lequel toute une ville dverse ses
ordures.

A quelques kilomtres d'intervalle, le contraste est absolu. L-haut,
dans la libre campagne, l'eau scintille au soleil, et transparente,
malgr sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les
herbes frmissantes de son lit; elle murmure doucement entre les
roseaux; les poissons s'lancent  travers le flot comme des flches
d'argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en
touffes sur ses bords, des arbres pleins de sve talent au loin leur
branchage, et le promeneur qui suit la rive peut  son aise se reposer 
leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s'tend entre deux
mandres. Combien diffrent est le ruisseau sous le pav retentissant
des villes! L'eau est bien la mme en substance, mais seulement pour le
chimiste; elle est mlange de tant d'immondices qu'elle en est devenue
visqueuse. Plus de lumire dans la sombre avenue, si ce n'est de
distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se
rpercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces tnbres;
elle existe pourtant: des champignons, nourris de pourriture, se
blottissent dans les coins; des rats se cachent dans les trous, entre
les pierres descelles. Les seuls promeneurs qui s'aventurent dans ce
triste sjour sont les goutiers chargs de rtablir le courant en
enlevant les amas de fange, et les ravageurs, famliques industriels
qui, perchs sur le bourbier ftide, le remuent de leurs mains pour y
trouver quelque menue monnaie ou d'autres objets tombs de la rue par
les soupiraux.

Enfin, la masse infecte, aide soit par le rteau des ouvriers, soit par
de soudains orages, arrive  la rivire et s'y dverse lourdement. Noire
ou violace, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l'eau
relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement trace.
Longtemps on la suit du regard, s'coulant  ct de la rivire et
refusant de se mler avec elle; mais les tourbillons, les remous, les
reflux de toute espce causs par les ingalits du fond et les
sinuosits des rives ont pour rsultat de mlanger les eaux; la ligne de
sparation s'efface peu  peu, de gros bouillons transparents surgissent
du fond  travers la masse boueuse; les impures alluvions, plus pesantes
que l'eau qui les entrane, se dposent sur les plages et dans les
dpressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus; mais en mme
temps, il cesse d'tre lui-mme et se perd dans la puissante masse
liquide de la rivire qui l'emporte vers l'ocan. Son courant se divise
en filets, ceux-ci sont partags  leur tour en gouttes et en
gouttelettes, toutes les molcules se confondent. L'histoire du ruisseau
vient de finir, du moins en apparence.

Cependant la bouche du grand gout n'a point vomi dans le fleuve toute
la masse d'eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la
ville et de ses fabriques. Tandis qu'une partie du courant continue de
suivre le lit naturel, transform en foss, puis en canal souterrain par
la main de l'homme, et va se traner lourdement le long des quais, une
autre partie du ruisseau, dtourne de son cours normal, est entre dans
un large aqueduc et s'est dirige vers la cit en suivant le flanc des
collines et en passant par d'normes siphons au-dessous des ravins.
L'eau, protge contre l'vaporation par les parois de pierre ou de
mtal qui l'entourent, emplit  son entre dans la ville un vaste
rservoir maonn, sorte de lac artificiel o le liquide se repose et
s'pure. C'est de l qu'il s'chappe pour se distribuer, de quartier en
quartier, de rue en rue, de maison en maison, d'tage en tage, par des
conduites ramifies  l'infini, sur l'immense surface habite. L'eau est
partout indispensable; il en faut pour nettoyer les pavs et les
demeures; il en faut pour abreuver tous les tres vivants, depuis
l'homme et les animaux qui le servent, jusqu' la fleur modeste qui
s'panouit  la fentre des mansardes et au gazon qu'arrose le
brouillard iris des fontaines. Par ses millions et ses milliards de
bouches et de pores absorbant incessamment veinules, gouttelettes ou
simple humidit drives du ruisseau, la cit devient comme un immense
organisme, un monstre prodigieux engloutissant des torrents d'un seul
trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d'un ruisseau et qui
en boivent  la fois plusieurs, accourant de tous les cts par des
aqueducs convergents. Une capitale,--il est vrai que cette capitale est
Londres, la cit la plus populeuse du monde entier,--ne boit pas moins
d'un demi-million de mtres cubes d'eau par jour, assez pour emplir un
lac o flotteraient  l'aise cent navires de haut bord.

Aprs s'tre ramifie  l'infini dans les rues et les maisons, l'eau des
aqueducs, dsormais salie par l'usage et mlange aux impurets de toute
sorte, doit reprendre son chemin pour s'enfuir de la ville o elle
engendrerait la peste. Chaque dalle, comme une bouche immonde, vomit des
eaux mnagres; chaque rigole roule son petit torrent nausabond; 
chaque angle de rue, une cascade rouge ou noirtre se prcipite dans un
puisard. Ce flot impur, seul ruisseau que puisse tudier le gamin de nos
cits, contribue, plus qu'on ne pense,  lui faire aimer la nature. Il
m'en souvient encore: lorsque des averses abondantes avaient enlev la
vase de la rigole et rempli le lit jusqu'aux bords, nous construisions
des barrages, nous enserrions le courant dans un dfil, nous le
faisions se prcipiter en rapides, nous formions  volont des les ou
des pninsules. Devenus hommes, les petits ingnieurs qui pataugeaient
avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans
plaisir leurs jeux d'enfance; malgr eux ils regardent avec une certaine
motion le filet d'eau bourbeuse qui se trane le long du trottoir.
Depuis leurs jeunes annes, dans l'espace d'une gnration, que de
dbris entrans sur ce courant visqueux ont trouv leur chemin vers la
mer! Jusqu'au sang des citoyens qui s'est ml  cette boue!

De toutes les rigoles latrales les impurets vont rejoindre le grand
gout, qui souvent est le lit de l'ancien ruisseau lui-mme, de sorte
que la ville ressemble  ces polypes dont l'unique orifice s'ouvre  la
fois  la nourriture et aux djections. Toutefois, dans la plupart des
avenues souterraines de nos cits, on a eu le soin d'tablir une
certaine sparation entre les deux courants. Des tubes de fer juxtaposs
servent de lit  deux ruisselets coulant en sens inverse: l'un est le
flot d'eau pure qui va se ramifier dans les maisons, l'autre est la
masse d'eau souille qui s'en chappe. Comme dans le corps de l'animal,
les artres et les veines s'accompagnent; un cercle non interrompu se
forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort.

Malheureusement, l'organisme artificiel des cits est encore bien loin
de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants.
Le sang veineux, chass du coeur dans le poumon, s'y renouvelle au
contact de l'air: il se dbarrasse de tous les produits impurs de la
combustion intrieure et, recevant du dehors l'aliment de sa propre
flamme, il peut recommencer son voyage du coeur aux extrmits, et
rouler la chaleur et la vie d'artre en artriole. Dans nos cits, au
contraire, corps informes o s'bauche l'organisation, l'eau souille
continue de couler dans les gouts et va polluer les fleuves, o elle ne
se purifie que lentement, sans tre reprise par l'industrie humaine pour
alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine. Mais
cette puration, que la science de l'homme a le tort de ne pas
accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les
habitants des eaux. A toutes les bouches d'gout o ne plonge pas sans
cesse l'avide hameon du pcheur  la ligne, des multitudes de poissons,
entasss parfois en vritables bancs comme les harengs de la mer, se
repaissent avec volupt des restes de festins apports par le torrent
boueux; les limons des murailles et des berges, les herbes frmissantes
du fond retiennent aussi et font entrer dans leur substance les
molcules de fange qui les baignent; les dbris les plus lourds
descendent et se mlent au gravier, les paves sont rejetes sur le bord
ou s'arrtent sur les bancs de sable; peu  peu, l'eau se clarifie;
grce  sa faune et  sa flore, elle se dbarrasse mme des substances
dissoutes qui la dnaturaient, et si dans son cours elle n'tait pas
souille de nouveau par d'autres impurets dcoulant des cits
riveraines, elle finirait par reprendre sa puret premire avant
d'atteindre l'ocan.

Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que
feront les hommes. Dj nombre de cits, surtout dans l'intelligente
Angleterre, essayent de se crer un systme artriel et veineux
fonctionnant avec une rgularit parfaite et se rattachant l'un 
l'autre, de manire  complter un petit circuit des eaux, analogue 
celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer
par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d'gout,
aspires par des machines, comme le sang l'est par le jeu des muscles,
se dirigeront vers un large rservoir vot o les ordures entranes se
mleront en un liquide fangeux. L, d'autres machines s'empareront de la
masse ftide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en
diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiques
de distance en distance sur les aqueducs permettront d'en dverser le
trop-plein en quantits mesures d'avance sur tous les champs appauvris
qu'il faut rgnrer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait
la mort des populations, si elle devait sjourner dans les villes ou se
traner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la
vie mme des nations, puisqu'elle se transforme en nourriture pour
l'homme. Le sol le plus infertile et jusqu'au sable pur donnent
naissance  une vgtation luxuriante lorsqu'ils sont abreuvs de ces
liquides; de son ct, l'eau, qui servait de vhicule  toutes les
souillures de l'gout, se trouve dsormais nettoye par les oprations
chimiques des racines et des radicelles; recueillie souterrainement dans
les conduits parallles aux aqueducs d'eau sale, elle peut rentrer dans
la ville pour la nettoyer et l'approvisionner, ou bien couler dans le
fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu'autrefois,
au-dessous de la premire ville dont elle baignait les quais, la rivire
n'tait plus jusqu' l'ocan qu'un immense canal d'gout, elle reprend
de nos jours sa beaut des temps anciens; les difices des cits et les
arches des ponts, qui pendant des sicles ne se sont reflts que sur
une onde trouble, recommencent  se mirer dans un flot transparent.




CHAPITRE XIX

LE FLEUVE


La masse entire du fleuve n'est autre chose que l'ensemble de tous les
ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis: c'est un
ruisseau agrandi des dizaines, des centaines ou des milliers de fois, et
pourtant il diffre singulirement par son aspect du petit cours d'eau
qui serpente dans les valles latrales. Comme le faible tributaire qui
mle un humble courant  sa puissante masse, il peut avoir ses chutes et
ses rapides, ses dfils et ses entonnoirs, ses bancs de cailloux, ses
cueils et ses lots, ses berges et ses falaises; mais il est beaucoup
moins vari que le ruisseau et les contrastes qu'il offre dans son
rgime sont beaucoup moins saisissants. Plus grand, il nous tonne par
le volume de ses eaux, par la force de son courant; mais il reste
uniforme et presque toujours semblable  lui-mme dans sa majestueuse
allure. Plus pittoresque, le ruisseau disparat et reparat tour  tour:
on le voit fuir sous les ombrages, s'taler dans un bassin, puis encore
plonger en cascade comme une gerbe de rayons pour s'engouffrer de
nouveau dans un trou noir. Mais non-seulement le ruisseau est suprieur
au fleuve par l'imprvu de sa marche, par la beaut de ses rivages, il
l'est aussi par la fougue relative de ses eaux: proportionnellement  sa
petite taille, il est bien autrement fort que la grande rivire des
Amazones pour affouiller ses rives, modifier ses mandres, dposer des
bancs de sable ou btir des lots. C'est par ses agents les plus faibles
que la nature rvle le mieux sa force. Vue au microscope, la
gouttelette qui s'est forme sous la roche accomplit une oeuvre
gologique proportionnellement bien plus grande que celle de l'ocan
sans bornes.

De son ct, l'homme a su jusqu' maintenant beaucoup mieux utiliser les
eaux du ruisseau que celles du grand fleuve. A peine la millime partie
de sa force est employe pour l'industrie; ses eaux, loin de se dverser
sur les campagnes en canaux fcondants, sont au contraire bordes de
digues latrales et retenues inutilement dans leur lit. Tandis que le
ruisseau appartient dj dans l'histoire de l'humanit  la priode
industrielle, qui de toutes est la plus avance, le fleuve ne reprsente
gure qu'une poque dj trs-ancienne des socits, celle o les cours
d'eau ne servaient qu' faire flotter des embarcations. Encore, cette
utilit diminue-t-elle constamment de nos jours en importance relative,
 cause des routes carrossables et des chemins de fer qui facilitent les
transports dans les campagnes riveraines. Avant que l'agriculteur et
l'industriel puissent avec confiance faire travailler les eaux du fleuve
 leur profit, il faut qu'ils cessent d'en craindre les carts et soient
matres d'en rgler le dbit suivant leurs besoins. Et mme quand la
science leur fournira les moyens d'apprivoiser le fleuve et de le mener
en laisse, ils seront impuissants tant qu'ils resteront isols dans
leurs travaux et ne s'associeront pas afin de rgulariser de concert la
force encore brutale de la masse d'eau qui coule presque inutile devant
eux. Comme nos anctres, nous sommes toujours forcs de regarder le
fleuve avec une sorte de terreur religieuse, puisque nous ne l'avons pas
dompt. Ce n'est point, comme le ruisseau, une gracieuse naade  la
chevelure couronne de joncs; c'est un fils de Neptune qui de sa
formidable main brandit le trident.

Pour contempler dans toute sa majest un de ces puissants cours d'eau,
et comprendre qu'on a sous les yeux une des forces en mouvement de la
terre, il n'est pas besoin de faire un long voyage, de traverser
l'ancien monde et d'aller visiter prs de leur embouchure le
Brahmapoutrah et le Yant-tse-Kiang, tous les deux fils d'un dieu; il
n'est pas besoin non plus de franchir l'Atlantique et de voyager sur le
Mississipi, sur l'Ornoque ou le fleuve des Amazones, large comme une
mer et sem d'archipels. Il suffit, dans les limites mme du pays que
l'on habite, de suivre les bords d'un de ces cours d'eau qui se
ralentissent et s'talent largement en approchant de l'estuaire o leur
flot tranquille va se mler aux vagues de l'ocan. Qu'on aille visiter
la basse Somme ou la Seine prs de Tancarville, la Loire entre Paimboeuf
et Saint-Nazaire, la Garonne et la Dordogne  l'endroit o elles se
runissent pour former la mer de Gironde! Qu'on aille surtout  la
pointe septentrionale de la Camargue, l o le Rhne se partage en deux
bras!

Le fleuve est immense et calme. La masse norme, large de plus d'un
kilomtre, se divise sans effort entre les deux courants:  peine
quelques remous d'cume tournoient  l'abri d'une jete qui prolonge la
pointe de l'le en forme d'peron. A gauche, le moindre bras, qu'on
appelle le petit Rhne, est nanmoins un puissant cours d'eau, plus fort
que la Garonne, la Loire ou la Seine;  droite, le grand Rhne fuit sous
le regard jusqu' un rivage indistinct bord de saules que recouvre 
demi le vaporeux de l'espace. Dans le cercle immense de l'horizon, on
n'aperoit que l'eau ou bien les terres apportes par le fleuve et
dposes couche  couche, molcule  molcule; seulement  l'est, on
distingue quelques-unes des cimes rocailleuses des Alpines, bleues comme
le ciel, et vers le nord apparaissent vaguement les cimes coniques de
Beaucaire, au pied desquelles commence l'ancien golfe marin que les
alluvions du fleuve ont peu  peu combl. Iles, presqu'les, berges,
tout est compos de sable noirtre dont le Rhne et ses affluents ont
opr le mlange, aprs avoir reu des torrents suprieurs les roches
tritures des Alpes, du Jura, des Cvennes. La grande terre de Camargue,
dont on voit les rivages se profiler au loin entre les deux Rhne, et
qui n'a pas moins de huit cents kilomtres de surface, est elle-mme en
entier un prsent du fleuve, et faisait jadis partie des monts de la
Suisse et de la Savoie. Telle est l'oeuvre gologique du courant, et
cette oeuvre colossale se continue sans cesse. Pourtant le silence le
plus grand pse sur ces puissantes ondes. Assis  l'ombre des saules, on
chercherait vainement  percevoir le murmure de la ville d'Arles, dont
on peut, en se haussant, distinguer dans la brume les arcades romaines
et les tours sarrasines. Le seul grondement qu'on entende, est celui des
locomotives et des wagons qui roulent de l'autre ct du fleuve en
branlant le sol. On ne les voit pas, et leur tonnerre lointain, qui
s'accorde si bien avec l'immensit du Rhne, semble tre la voix du
fleuve. On se figure que le fils de la mer doit avoir, comme l'ocan,
son ternel et formidable bruit.

Au-dessous de leur bifurcation, les deux fleuves droulent chacun de
leur ct les longs mandres de leur cours. Les eaux, rejetes d'une
rive  l'autre, rasent le pied de la dernire colline et refltent les
tours de la dernire cit. Dj les fumes qui s'lvent des maisons se
confondent avec les brumes lointaines, et sur les rivages, bords
d'ypraux  l'corce argente, ne se montrent plus que des cabanes et de
rares villas  demi perdues dans la verdure. Enfin, la dernire maison
est galement dpasse; on se trouverait en pleine solitude, si quelques
noires embarcations, semblables  de grands insectes, ne voguaient sur
le fleuve. Les arbres du bord deviennent de plus en plus rares, et
s'abaissent en hauteur; bientt ce ne sont que des broussailles; puis
celles-ci disparaissent  leur tour: il ne reste plus d'autre vgtation
que celle des roseaux sur le sol encore boueux, affleurant  peine
au-dessus de l'eau terreuse.

Ici, l'antique nature se revoit telle qu'elle existait, il y a des
milliers de sicles, avant le sjour de l'homme sur les bords du fleuve
et des ruisseaux qui s'y dversent. Comme aux temps du plsiosaure, la
terre et l'eau se confondent en une sorte de chaos: des bancs de vase,
des lots mergent  et l, mais  peine distincts de l'eau qui les
pntre, ils brillent comme elle et refltent les nuages de l'espace;
des nappes liquides s'talent entre ces lots, mais elles se mlent  la
boue du fond: ce sont elles-mmes de la fange, plus fluides seulement
que la vase des rives. De toutes parts on est environn de terres en
formation et cependant on se trouve dj comme au milieu de la mer, tant
la surface du sol est unie et l'horizon rgulier. C'est qu'en effet tout
l'espace embrass par le regard tait autrefois la mer. Le fleuve l'a
combl peu  peu; mais le sol rcemment dpos n'est pas encore affermi;
sans d'immenses travaux d'asschement, il ne saurait mme tre appropri
au sjour de l'homme, puisque les miasmes mortels s'chappent de ses
boues et de ses eaux corrompues.

Arriv sur ce domaine qui fut autrefois celui de l'ocan, le fleuve,
graduellement ralenti, s'tale de plus en plus et devient en mme temps
moins profond. Enfin, il approche de la mer, et ses eaux douces,
glissant en nappe tranquille, vont se heurter contre les vagues
cumeuses de l'eau sale, qui se droulent avec un bruit de tonnerre
continu. Dans le conflit des masses liquides entre-choques, l'eau du
fleuve s'est bientt mlange aux flots de l'immense gouffre, mais en se
perdant, elle travaille encore. Tous les nuages de boue qu'elle avait
pris sur ses bords et qu'elle tenait en suspension sont repousss par
les vagues dans le lit fluvial; ne pouvant aller plus avant, ils se
dposent sur le fond et forment ainsi une sorte de rempart mobile
servant de limite temporaire entre les deux lments en lutte. Tout en
se dposant molcule  molcule, le banc, qui obstrue la bouche du
fleuve, ne cesse de se dplacer pour se reformer plus loin; pousses par
le courant fluvial, incessamment grossies par de nouveaux apports, les
boues sont entranes plus avant dans la mer, et peu  peu la masse tout
entire se trouve avoir progress. De sicle en sicle, d'anne en
anne, de jour en jour, ce fleuve, qui semblait impuissant contre
l'immense mer, empite nanmoins sur elle, et l'on peut mme calculer de
combien il avancera dans une priode donne, tant sa marche est
uniforme. Eh bien! cette victoire du fleuve sur l'ocan, ce sont les
mille petits ruisseaux et ruisselets des coteaux et des monts qui la
remportent. Ce sont eux qui ont rong les parois des dfils, eux qui
roulent les quartiers de roches, qui froissent et broient les cailloux,
qui entranent les sables et dlayent les argiles. Ce sont eux qui
abaissent peu  peu les continents pour les taler dans la mer en vastes
plaines o tt ou tard l'homme creusera ses ports et btira ses villes.




CHAPITRE XX

LE CYCLE DES EAUX


De mme que le grand fleuve, Rhne, Danube ou courant des Amazones, la
mer est compose des milliers et des millions de ruisselets qui se
dversent dans ses tributaires. Une premire fois mles dans le fleuve,
ces eaux, accourues de tous les points des continents, se mlent encore
d'une manire bien plus complte dans ces immenses profondeurs du
gouffre marin, assez grand pour contenir l'eau que lui apporteraient
toutes les embouchures fluviales pendant cinquante millions d'annes.
Par ses mouvements de flux et de reflux, ses flots de houle, ses vagues
de tempte, ses courants et ses contre-courants, il promne l'eau de
toutes les rivires de l'une  l'autre extrmit du globe. La
gouttelette, issue du rocher dans un antre des montagnes, fait le tour
de la plante; purifie des alluvions terrestres qu'elle portait, elle
dissout des molcules salines, et de vague en vague, suivant les parages
qu'elle traverse, change de poids spcifique, de salinit, de couleur,
de transparence; la faune d'infiniment petits qui l'habite se modifie
aussi sous les divers climats: tantt ce sont des animalcules
phosphorescents qui la peuplent et la font briller pendant les nuits
comme une tincelle, tantt ce sont d'autres infusoires qui la font
ressembler  une tache de lait. Sa temprature varie galement sans fin.
Dans les mers polaires, la gouttelette se transforme en un petit cristal
de glace; dans les mers quatoriales, elle s'attidit assez pour que les
coraux puissent y dposer leurs molcules de pierre. Compar  l'ocan
sans bornes, le ruisselet des montagnes n'est rien, et cependant ses
eaux, divises  l'infini, se retrouveraient dans toutes les mers et sur
tous les rivages, s'il tait possible au regard de les suivre dans leur
circuit immense.

Pour chaque goutte marine qui coula jadis dans le ruisseau, la dure du
voyage diffre: l'une,  peine entre dans l'ocan, est saisie par les
frondes d'une algue et sert  en gonfler les tissus; l'autre est
absorbe par un organisme animal; une troisime, retenue prisonnire
dans un cristal de sel, se dpose sur une plage sablonneuse; une autre
encore se change en vapeur et monte invisible dans l'espace. C'est l le
chemin que prend tt ou tard chaque molcule aqueuse; libre par son
expansion soudaine, elle chappe aux liens qui la retenaient  la
surface horizontale des mers et s'lve dans l'atmosphre, o elle
voyage comme elle a voyag dans l'ocan, mais sous une autre forme. La
vapeur d'eau pntre ainsi toute la masse arienne, mme au-dessus des
brlants dserts, o sur des centaines de lieues ne coule pas un seul
filet d'eau; elle monte jusqu'aux extrmes limites de l'ocan
atmosphrique,  soixante kilomtres de hauteur perpendiculaire
au-dessus de la nappe marine, et sans doute qu'une partie de cette
vapeur trouve aussi son chemin vers d'autres systmes de plantes ou de
soleils, car les bolides, qui traversent les cieux toils en flches
lumineuses et jettent sur le sol leurs tincelles, doivent en change
emporter avec elles un peu de l'air humide qui oxyde leur surface.

Toutefois la vapeur d'eau qui s'chappe de la sphre d'attraction
terrestre pour aller avec les bolides rejoindre les astres loigns est
relativement peu de chose; la grande mer d'humidit, tenue en suspension
dans l'atmosphre, est destine presque en entier  retomber sur le
globe terraqu. Les innombrables molcules de vapeur restent invisibles
tant que l'air n'en est pas satur: mais que l'accroissement de
l'humidit ou l'abaissement de la temprature dterminent le point de
saturation, aussitt les particules de vapeur se condensent, elles
deviennent gouttelettes de brouillard ou de nue et s'agglomrent avec
des millions d'autres molcules en immenses amas suspendus dans les
hauteurs de l'air. Trop lourds, ces nuages s'coulent en pluies et en
averses dans l'ocan d'o ils sont sortis, ou bien, pousss par les
vents, ils sont emports au-dessus des continents o ils viennent se
heurter contre les escarpements des collines, sur les rampes des
plateaux, aux artes et aux pointes des montagnes. Ils tombent soit en
pluies, soit en neiges; puis gouttes et flocons, diviss  l'infini,
pntrent dans la terre par les cavernes, les fissures des rochers, les
interstices du sol nourricier. Longtemps l'eau reste cache, puis elle
reparat  la lumire en sources joyeuses, et recommence son voyage vers
l'ocan par les lits inclins des ruisseaux, des rivires et des
fleuves.

Ce grand circuit des eaux n'est-il pas l'image de toute vie? n'est-il
pas le symbole de la vritable immortalit? Le corps vivant, animal ou
vgtal, est un compos de molcules incessamment changeantes, que les
organes de la respiration ou de la nutrition ont saisies au dehors et
fait entrer dans le tourbillon de la vie; entranes par le torrent
circulatoire de la sve, du sang ou d'autres liquides, elles prennent
place dans un tissu, puis dans un autre, et dans un autre encore; elles
voyagent ainsi dans tout l'organisme jusqu' ce qu'elles soient enfin
expulses et rentrent dans ce grand monde extrieur, o les tres
vivants, par millions et par milliards, se pressent et se combattent
pour s'emparer d'elles comme d'une proie et les utiliser  leur tour.
Aux yeux de l'anatomiste et du micrographe, chacun de nous, en dpit de
son dur squelette et des formes arrtes de son corps, n'est autre chose
qu'une masse liquide, un fleuve o coulent avec une vitesse plus ou
moins grande, comme en un lit prpar d'avance, des molcules sans
nombre, provenant de toutes les rgions de la terre et de l'espace, et
recommenant leur voyage infini, aprs un court passage dans notre
organisme. Semblables au ruisseau qui s'enfuit, nous changeons  chaque
instant; notre vie se renouvelle de minute en minute, et si nous croyons
rester les mmes, ce n'est que pure illusion de notre esprit.

Aussi bien que l'homme considr isolment, la socit prise dans son
ensemble peut tre compare  l'eau qui s'coule. A toute heure,  tout
instant, un corps humain, simple mille millionime de l'humanit,
s'affaisse et se dissout, tandis que sur un autre point du globe un
enfant sort de l'immensit des choses, ouvre son regard  la lumire et
devient un tre pensant. De mme que dans une plaine, tous les grains de
sable et tous les globules d'argile ont t rouls par le fleuve et
dposs sur ses rives, de mme toute la poussire qui recouvre le globe
a coul avec le sang du coeur dans les artres de nos anctres. D'ge en
ge, les gnrations se succdent en se modifiant peu  peu: les
barbares  la figure bestiale et luttant pour la prminence avec les
animaux froces sont remplacs par des tres plus intelligents, auxquels
l'exprience et l'tude de la nature ont enseign l'art d'lever les
animaux et de cultiver la terre; puis, de progrs en progrs, les hommes
arrivent  fonder les villes,  transformer les matires premires, 
changer leurs produits,  se mettre en rapport d'une partie du monde 
une autre partie; ils se civilisent, c'est--dire leur type s'ennoblit,
leur crne devient plus vaste, leur pense plus tendue, et d'un cercle
de plus en plus large, les faits viennent se grouper dans leur esprit.
Chaque gnration qui prit est suivie par une gnration diffrente,
qui,  son tour, donne l'impulsion  d'autres multitudes. Les peuples se
mlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux, les rivires aux
rivires; tt ou tard, ils ne formeront plus qu'une seule nation, de
mme que toutes les eaux d'un mme bassin finissent par se confondre en
un seul fleuve. L'poque  laquelle tous ces courants humains se
rejoindront n'est point encore venue: races et peuplades diverses,
toujours attaches  la glbe natale, ne se sont point reconnues comme
soeurs; mais elles se rapprochent de plus en plus; chaque jour elles
s'aiment davantage et, de concert, elles commencent  regarder vers un
idal commun de justice et de libert. Les peuples, devenus
intelligents, apprendront certainement  s'associer en une fdration
libre: l'humanit, jusqu'ici divise en courants distincts, ne sera plus
qu'un mme fleuve, et, runis en un seul flot, nous descendrons ensemble
vers la grande mer o toutes les vies vont se perdre et se renouveler.


FIN.




TABLE DES MATIERES.


  Chap. I.     La Source                          1
  Chap. II.    L'Eau du dsert                   22
  Chap. III.   Le Torrent de la montagne         48
  Chap. IV.    La Grotte                         59
  Chap. V.     Le Gouffre                        74
  Chap. VI.    Le Ravin                          87
  Chap. VII.   Les Fontaines de la valle       101
  Chap. VIII.  Les Rapides et les Cascades      119
  Chap. IX.    Les Sinuosits et les Remous     132
  Chap. X.     L'Inondation                     150
  Chap. XI.    Les Rives et les Ilots           166
  Chap. XII.   La Promenade                     182
  Chap. XIII.  Le Bain                          199
  Chap. XIV.   La Pche                         213
  Chap. XV.    L'Irrigation                     231
  Chap. XVI.   Le Moulin et l'Usine             247
  Chap. XVII.  La Barque et le Train de bois    265
  Chap. XVIII. L'Eau dans la cit               234
  Chap. XIX.   Le Fleuve                        298
  Chap. XX.    Le Cycle des eaux                309


Imprimerie gnrale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.





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