The Project Gutenberg EBook of Suzanne et le Pacifique, by Jean Giraudoux

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Title: Suzanne et le Pacifique

Author: Jean Giraudoux

Release Date: March 23, 2020 [EBook #61664]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE ET LE PACIFIQUE ***




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  JEAN GIRAUDOUX

  SUZANNE
  ET LE PACIFIQUE


  PARIS
  DITIONS MILE-PAUL, FRRES
  14, RUE DE L'ABBAYE, 14
  PLACE SAINT-GERMAIN-DES-PRS

  1925




OUVRAGES DE JEAN GIRAUDOUX


Chez Bernard Grasset:

    PROVINCIALES.
    L'COLE DES INDIFFRENTS.
    SIMON LE PATHTIQUE.

Chez mile-Paul frres:

    LECTURES POUR UNE OMBRE.
    ELPNOR.
    AMICA AMERICA.
    ADORABLE CLIO.
    JULIETTE AU PAYS DES HOMMES.




_Copyright by_ mile-Paul frres. 1921

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays.




Justification du tirage

N




SUZANNE ET LE PACIFIQUE




CHAPITRE PREMIER


C'tait pourtant un de ces jours o rien n'arrive, o, comme les poules
quand la pluie va durer, sentant que jusqu'au soir la vie sera monotone,
les astres occups d'habitude  la varier sortent sans emploi et
voisinent. Il y avait de tout dans le ciel. Il y avait le soleil; il y
avait, sous une housse, la lune. Nuit, matin, tout tait servi sur les
mmes nappes radieuses. Le vent du Sud tombait sur le vent d'Est,
perpendiculaire, et des souffles Nord-Ouest-Sud-Est vous caressaient
dans l'angle droit. Les cloches sonnaient; quand le battant frappait
leur ct oriental, dj tide, le son tait moiti plus tendre. Tout le
monde tait sur les portes, on mettait son ombre au soleil. Le facteur
allait en zigzag d'un trottoir  l'autre trottoir; il semblait ivre de
beau temps, la rue n'tait pas assez large. Il ne se htait gure, il
regardait dcacheter chaque enveloppe, et chaque nouvelle passer du
secret  un jour aveuglant. Puis il me fit avec le bras ces signes
dfendus pourtant dans les Postes depuis Morse, agita vers moi une
lettre dont je vis le timbre australien...

Je rougis...

Car je rougis toujours quand on me parle d'un pays tranger...

                   *       *       *       *       *

J'avais dix-huit ans. J'tais heureuse. J'habitais, avec mon tuteur, une
maison toute en longueur dont chaque porte-fentre donnait sur la ville,
chaque fentre sur un pays  ruisseaux et  collines, avec des champs et
des chtaigneraies comme des rapiages..., car c'tait une terre qui
avait beaucoup servi dj, c'tait le Limousin. Les jours de foire, je
n'avais qu' tourner sur ma chaise pour ne plus voir le march et
retrouver, vide de ses troupeaux, la campagne. J'avais pris l'habitude
de faire ce demi-tour  tout propos, cherchant  tout passant, au cur,
au sous-prfet, son contrepoids de vide et de silence entre des
collines; et pour changer le royaume des sons, c'tait  peine plus
difficile, il fallait changer de fentre. Du ct de la rue, des enfants
jouant au train, un phonographe, la trompe des journaux, et les
chevreaux et canards qu'on portait aux cuisines poussant un cri de plus
en plus mtallique  mesure qu'il devenait leur cri de mort. Du ct de
la montagne, le vrai train, des meuglements, des blements que l'hiver
on devinait d'avance au nuage autour des museaux. C'est l que nous
dnions l't, sur une terrasse. C'tait parfois la semaine o les
acacias embaument, et nous les mangions dans des beignets; o les
alouettes criblaient le ciel, et nous les mangions dans des pts;
parfois le jour o le seigle devient tout dor et a son jour de
triomphe, unique, sur le froment; nous mangions des crpes de seigle. Un
coup de feu dans un taillis: c'est que les bcasses passaient, allant en
un jour, expliquait mon tuteur pour me faire rougir,  l'Afrique
centrale. Une bergre qui faisait claquer ses deux sabots l'un contre
l'autre: c'tait voil vingt ans l'appel contre les loups, il servait
maintenant contre les renards, dans vingt ans il ne servirait plus que
contre les fouines. Puis le soleil se couchait, de biais, ne voulant
blesser mon vieux pays qu'en ston. On le voyait  demi une minute,
abrit par la colline comme un acteur. Il et suffi de l'applaudir pour
qu'il revnt. Mais tout restait silencieux... Illumins de dos, toutes
les branches et les moindres rameaux semblaient se lever, tous les
arbres se rendre  merci... On les rassurait... On faisait malgr soi un
demi-geste pour les rassurer... Un grand oiseau volait trs haut, seul
clair encore en ce bas monde; on tait mu  le voir comme s'il y
avait chez les oiseaux non des races qui volent haut, mais un pervier
solitaire et toujours lumineux... Un braconnier l-bas pchait les
crevisses et sa lanterne suivait le ruisseau; le vent se levait,
retroussait nos prisonniers chnes, nos prisonniers vergnes, leur
donnant  tous la couleur des saules. On souriait  suivre ce feu qui
taquinait cette eau, cet air qui taquinait la terre, les quatre lments
ensommeills et doucement en jeu. A la premire toile nous abandonnions
notre visage comme une prime, nous reprenant un peu  la seconde. De la
Montagne de Blond un hululement s'levait, c'tait le grand-duc des
Cvennes, le plus grand, disait mon tuteur, aprs celui des Andes. Une
lune ronde, ronde, dont tous les nuages taient rejets, qui parfois
semblait tourner  reculons, comme si allait virer ce que mademoiselle
appelait chaque soir le char de la nuit, une lune qu'il et suffi pour
me faire pleurer, moi et mes pareilles, de dire semblable  celle de
Batavia, montait... On entendait Marie dans la chambre, cornant les lits
pour sa dernire visite... Tout  coup sur la rue s'allumait le gaz, et
le char de la nuit tournait vraiment, chassant les chauves-souris...
C'est alors qu'on sonnait et qu'arrivaient mes amies.

Je vais vous dire leur taille, leur couleur. En les poussant toutes
trois devant moi je pourrai peut-tre enfin commencer ce rcit. Je vais
vous dire la longueur de leur cheveux, leur pointure. Ds que je place
devant moi une feuille blanche, deux personnes dissemblables fuient,
comme sous un bec de gaz nos ombres, mais de moi il ne reste rien. J'ai
d si longtemps, dans une rclusion et une solitude sans exemple, par
besoin ou par jeu, laisser parfois mon coeur, ma volont, jusqu' mon
corps, me dominer et m'effrayer comme ceux d'un tre infiniment plus
grand et plus fort, tant de fois au contraire rprimer des gestes
d'enfant au berceau, rattraper avec peine au fond de moi tout ce qu'il y
a de plus menu comme pense, de plus vgtal comme me, que je ne trouve
d'habitude  choisir, quand je veux raconter mon aventure, qu'entre une
image gigantesque et une image minuscule de moi-mme; j'ai beau
m'installer comme tous les crivains femmes, pour ne pas me sentir 
moi-mme ni trop trange ni trop familire, en face de ma psych; j'ai
beau crire de force une premire phrase, un premier souvenir, saisi au
hasard,--c'est fini, cette personne intraitable en moi m'abandonne
plutt, quand je tire sur elle, sa main ou son bras entier et ma phrase
reste unique. Mais je vais promener aujourd'hui devant elle, pour
l'apprivoiser, le petit troupeau de mes amies, et si c'est aussitt
aprs les avoir dcrites que je parle de moi, vous risquez peut-tre
d'apercevoir  sa vraie taille--deux centimtres de moins que Juliette,
deux pointures au-dessus de Victoria--une me que je ne m'occuperai
plus, dans les autres chapitres, de gonfler ou de contenir.

Victoria avait dix-sept de cheville, trente de mollet. Elle tait ne le
mme jour que moi. Notre vie, depuis dix-huit ans, tait une sorte de
petit match, et chacune s'efforait de le gagner en arrivant une seconde
plus tt  table ou dix centimtres en avance au jardin. Mais je ne la
battais qu' la course. Pour les fumes, les oiseaux, elle les voyait
alors qu'ils taient encore invisibles  nous toutes. Pour les
souvenirs, elle en avait qui remontaient  sa premire anne et
pouvantaient ses parents. La nuit, elle reconnaissait le village d'un
paysan  son pas, qu'elle trouvait diffrent selon la commune. Il et
suffi de bien peu d'tres avec des sens aussi perants pour que la
France ft exactement peuple et que rien, du travail mme des roitelets
et des taupes, n'y ft sous un contrle humain. Aussi, quand elle vous
souhaitait votre fte, vous aviez l'impression d'tre  la minute
anniversaire, exacte, de votre naissance. Quand elle disait:--Vous avez
raison!--on sentait qu'en effet cette petite illumination et ce petit
bien-tre qui sont la raison se dliaient en vous. Sur elle, chaque
objet, chaque trait reprenait sa valeur et sa mission; ses sourcils
taient forts et empchaient bien, quand il pleuvait, l'eau de rouler de
son front dans ses yeux; ils se rejoignaient: le nez aussi tait abrit;
ses cils protgeaient bien ses yeux de la poussire, et s'embotaient
comme un dmloir, au cas o un brin de paille y serait pris; ses
cheveux taient longs, de faon  la vtir, et chtain dor, de faon,
une fois vtue,  la rendre invisible; son index vacillait toujours
comme une boussole, et l'on comprenait, en la voyant  l'afft d'un
livre, accroupie pour bondir, pourquoi les genoux des hommes et des
femmes se replient en dedans et non en dehors.

Juliette Lartigue tait plus vivante encore, mais avec moins d'-propos.
Ses yeux brillaient quand elle avait faim. L'eau lui venait  la bouche
quand on achetait des parfums, et son nez remuait quand on parlait de
Dieu. Elle disposait d'une foule de rflexes, tous faux; elle donnait
des gifles dans les semaines de pit, elle tendait la main pour savoir
s'il faisait beau, et quand un de ses cils glissait sur sa joue, elle le
recueillait et le croquait. La vue d'un animal lui arrachait toujours le
cri d'un animal diffrent, et quand on l'entendait chanter on tait
tranquille, c'est qu'elle avait envie de dormir. Parfois elle se
fardait, minutieusement, c'est que nous allions  l'tang nous baigner.
Elle parlait par phrases jumelles, contradictoires, la premire
commenait par le mot physiquement, et l'autre par moralement.

--Physiquement, il est trs mal, disait-elle. Moralement, il est
parfait. Sensuellement, elle est srieuse. Moralement, elle est lgre.

A propos d'elle-mme aussi, elle faisait depuis son enfance cette
distinction. Une forte rflexion au cours d'une quarantaine l'avait
ainsi  neuf ans coupe en deux, et nous avions pris l'habitude de
l'appeler par son prnom ou par son nom de famille, selon qu'il
s'agissait de Juliette physique ou de sa contraire thre. Elle ne s'y
trompait pas:

--Que penses-tu, Juliette?

Juliette pensait que sa peau, en la frottant, sentait le mort.

--Hol! Lartigue, que penses-tu?

Car nous la surprenions pour qu'elle sortt de son rle. Mais Lartigue,
au milieu de cet moi, et sous notre poids mme, car nous avions bondi
sur elle, pensait justement que l'me est immortelle.

De sorte que nous dirigions sur elle tout ce qui nous semblait d'un
rgne trop physique, crabes, crevisses, araignes, ou tout ce qui
dpassait notre morale, inceste, meurtre, tsaoisme, lui laissant le soin
d'prouver les frontires de notre me. Elle allait ainsi gentiment, une
ou deux fois par minute, du nant  la grce totale. J'oubliais de dire
que sa main gauche tait toujours froide, sa main droite chaude... Celle
de nous qui, en somme, pesait le moins; mais que cependant devant chaque
motion, chaque coucher de soleil, nous appelions vite, comme on met un
gramme dans un plateau pour annuler dans l'autre le poids du
papier-enveloppe et avoir la pese exacte.

Marie-Svre est morte maintenant. Elle tait condamne; on nous avait
prvenues de sa mort subite; nos yeux dix ans la surveillrent sans
relche et l'on ne saurait trop dire combien sur un visage d'amie il est
peu de tressaillements ou de miroitements dont on puisse jurer qu'ils ne
prcdent pas la mort. Chacun de ses dsirs tait pour nous son dernier
dsir, nous nous prcipitions, et nous l'avions rendue autoritaire. Elle
semblait parfois nous cder, mais, ds la fin de sa rponse, avait
repris sa volont...

--Tu n'auras plus de glace, Marie-Svre.

--Non, je n'en aurai plus... J'en veux...

Muette et gne, ds que notre conversation de pensionnaires prtendait
s'lever, que nous parlions de la patrie, des mariages secrets, des
supplices chinois, comme si de tout cela elle avait une exprience
intolrable. Elle est morte chez moi, dans ma chambre, et moi, toute
cette semaine, c'est dans son lit, chez elle, que je couchai, retrouvant
au rveil tous ses vtements, ses meubles, son savon, triste d'habiter
son corps mme. Juliette et Victoria m'vitaient: j'avais son parfum.
Elle mourut lentement, srement, consume comme ceux qui se dvouent et
portent sur eux un sachet de radium, et d'elle toujours oisive, goste,
nous est rest le mme souvenir que si elle s'tait dvoue  une grande
cause. Elle voulait tre prfre de chacune de nous, et  chacune
laissait croire qu'elle la prfrait. Nous tions runies autour d'elle
le jour de sa mort:

--Bonheur de mourir--dit-elle seulement, devant celle qu'on aime!

On devinait qu'il n'y avait pas d'_s_  celle, aussi nettement que si on
l'avait lu.

--Tu ne meurs pas, Marie-Svre!

--Non, je ne meurs pas... Je meurs.

                   *       *       *       *       *

Nos cousins et nos institutrices nous apprenaient la vie. On nous
apprenait  appeler les promenades des randonnes, la mort la camarde,
et  employer le plus possible l'expression grce d'tat. On nous
donnait peut-tre une fausse notion du monde. Je ne veux citer ici que
ce dont nous tions sres, ayant obtenu la preuve par des recoupements.
On nous apprenait qu'en Amrique les prostitues volent les hommes,
restent pures, mais sont en somme des voleuses; qu'en France, au
contraire, les voleuses prfrent se voler entre elles, car elles
tombent amoureuses des victimes chloroformes. On nous apprenait que sur
leur Sude gante de lichen, les Sudoises sont des volcans de neige,
des feux de glace. Que les Petites-Russiennes imitent les critures des
vingt hommes qu'elles dsirent, s'crivent  elles-mmes vingt demandes
en mariage, les refusent par vingt rponses motives, et vont,
mprisantes, par le monde. Que les Amricains, de mme que leurs
tudiants ne viennent apprendre  Paris que l'architecture, viennent
copier dans le coeur des Franaises je ne sais quelle architecture du
bonheur, qu'ils partent ensuite au galop tablir  Minnapolis, dans le
sein de jeunes filles gantes nommes presque toujours Watson. On ne
nous laissait rien ignorer du Turkestan, o le sultan, ennemi des
chenilles et des pucerons, est prcd dans son jardin par trois petites
filles qui les crasent dans leurs doigts; du shah de Perse, de passage
 Paris o il vendait la Perse  l'Angleterre, qui voulait en change,
sous le nom de M. Thran, voler la plus belle danseuse de l'Opra  M.
Sanchez y Toldo. Mon tuteur nous lisait dans les _Dbats_, agac par
nos chuchotements, les nouvelles de l'Arabie, o les femmes se marient 
dix ans;--allions-nous nous taire?--o  dix-sept ans elles sont
difformes; un mot, un mot de plus et nous tions vieilles! De
Monte-Carle, o la duchesse Coupeau met un lorgnon de presbyte pour
placer sa mise, puis un de myope pour suivre la bille, qu'on pouvait
apercevoir tourner toute brillante, si loin qu'elle ft, grce d'tat,
dans l'oeil de la princesse Kohn. On nous apprenait que dans le mtro, 
Paris, une femme honnte peut cependant, avec ce reflet d'elle dans la
vitre, toujours vif  cause du souterrain, sourire au jeune homme d'en
face,--avec le reflet seulement, svre et ddaigneuse quand elle le
regarde elle-mme; et, avec tous nos reflets, nous ne manquions pas de
faire des sourires ou des promesses  l'avenir, au mariage, pudibondes
et dures s'il nous regardait bien en face. Peu Orientales, nous nous
disputions un carr de rahat loucoum comme on se dispute un gteau sec,
le tirant chacune  nous. Parfois de vieux gnraux, affectant une
paternit parfaite, nous prenaient la taille et tiraient  nos tresses,
secouant notre tte sans parvenir  secouer nos yeux, que nous rendions
implacables comme deux disques. Nous avions une matresse de piano
dplorable, mais bonne, de sorte que nous faisions venir de Limoges, 
la drobe, un professeur du Conservatoire; nous avions un vieux
confesseur sourd, de sorte que nous allions une fois par mois nous
confesser en supplment au chanoine de Saint-Martial; mais tous deux
taient contents de nous, nos progrs en piano et en sagesse
dconcertant Bellac, et ravis d'eux-mmes. Nous avions des cousins
revches, peupls de boutons, labours par de jeunes rasoirs, mais tous
les jeudis,  Limoges, des lieutenants de hussards inconnus, cousins
ravissants d'autres filles, nous suivaient. De sorte que la vie et l'me
nous apparaissaient dj doubles. Tout ce qui plus tard deviendrait nos
armes pntrait jusqu' nous par les canaux les plus secrets, le Baume
Salva dans un faux livre, la Crme-de-Beaut cache dans un pain
d'pice, la poudre de riz de l'Empereur de Chine dans une poche de
manchon, comme les instruments qui, runis, scient les barreaux des
prisonniers. Puis, ces choses secrtes, nous nous en barbouillions les
joues, nous les talions sur notre visage et les promenions innocemment
par la Promenade du Coq; les cheveux bourrs d'invisibles pingles
dores, dont parfois une tombait  terre, sans que nous daignions
l'apercevoir, la laissant ramasser par une dugne, comme une reine le
fait d'un amant maladroit; des rubans roses ou noirs sortant tout d'un
coup de nos manches, sur lesquels il et suffi, peut-tre, de tirer pour
nous ouvrir comme des botes  drages. Nous avions des pyjamas, que
nous mettions  minuit, nous nous rveillions avant l'aurore pour les
remplacer par nos chemises, et jamais l'on ne nous surprit dans nos
mtamorphoses. Nous avions dcouvert, aprs quinze annes d'espionnage
et d'exprience, que c'est de trois heures vingt  quatre heures dix que
la fatigue de la vie se faisait sentir chez nos anes, et que leur
surveillance tait en dfaut. Ds trois heures vingt et une nous
respirions  une fiole d'ther, nous fumions  une cigarette ambre,
nous dbouchions une bouteille de Clestins pour contrler si c'est
vraiment l'eau qui a le plus le got de larmes, nous brlions du houx 
la chandelle pour avoir l'odeur exacte de l'opium, et quand  quatre
heures onze le plus mfiant des tres fatigus arrivait, il ne trouvait
que deux portes ouvertes, deux fentres ouvertes, un parfum de
sorcire...

Ainsi, chaque aprs-midi, nous jetions toutes quatre au milieu de nous
nos annes parses, et l'une avait le droit d'en prendre plus que son
compte, devenait soucieuse, l'autre moins que son compte, devenait notre
enfant. Nous nous sentions un corps plein, des sens  peine creuss sur
lui et les dmons ne pouvaient y pntrer plus que la pluie dans une
oreille. Il nous et t bien facile, avec cette Victoria, si proche,
par sa mmoire, de l'existence antrieure, avec cette Marie-Svre si
voisine, elle, de la mort, de faire de notre prsent un terrain plus
rduit encore et plus pathtique que ce trteau sur lequel Norvgiennes
et Russes boxent la vie. Mais nous tions des Franaises. Mais, 
Bellac, on se laisse conduire par la faim et la soif, par la fatigue et
le sommeil, seules mares des campagnes, et par tout ce qui dilate et
rassemble une famille autour de sa maison ou de sa ferme. La courroie
qui unit les deux repas, le rideau qu'on tire le soir, tout fonctionnait
 merveille. Nous ne cherchions pas, comme les snobs  Paris, la
destine ou la politique dans les mots des concierges. Nous ne trichions
pas dans les anecdotes, pour donner au monde un aspect de folie ou de
stupidit, nous ne rencontrions pas le cousin de Kipling le jour o nous
prononcions son nom, notre fabricant de cercueils ne s'appelait pas
Courteline. Nous avions des yeux sans double fond, un coeur ovale et qui
jamais ne se mettait de biais; et ceux qui paraissent aux Parisiens des
tres tranges, les grands-ducs russes qui djeunent en jouant du
tambour, les Amricaines qui se font raser le crne pour porter une
chevelure en tulle, nous voyions que c'tait une malfaon, nous en
avions piti. Point de sort non plus, de maldiction divine sur nos
cousins ou nos parents, et quand ils partaient pour la chasse, entre
deux perdrix, l'une marque de Dieu et l'autre perdrix simple, nous
tions sres que leur fusil se tournerait irrsistiblement vers le
perdreau.

Notre ville tait pose sur la route nationale de Paris  Toulouse, nos
domaines les plus loigns allaient  quelques lieues au sud, et entre
la borne 405 et la borne 420, atteignant ce degr suprme en cas de beau
temps fixe, nous la gotions, comme on l'appelle aussi  Bellac, la vie,
dans sa plnitude. Nous ne revenions point des jardins, tant les paniers
dbordaient, sans qu'on pt trouver notre trace aux cassis, aux
framboises, aux fraises, et ceux des chiens qui aiment mieux les fruits
que les larves nous suivaient de prfrence aux charrues. La nuit, par
la fentre ouverte, on entendait selon la saison des chutes molles ou
dures; c'taient les abricots ou les noix qui tombaient. Parfois, en
t, nos parents couchaient aux domaines et aprs le dner nous
rentrions seules. D'abord raisonnables, par la route de grs, sur
laquelle sonnaient nos talons, puis par les prairies, nos souliers  la
main, puis, les pieds enfin nus, par le ruisseau lui-mme. Nous allions
 la nuit sans laisser de traces. Au ras des champs de bl noir, tout
rouges et noirs, le soleil tait encore assez large pour que s'y
encadrt une de nos ttes, ou, tout entire, celle de nous qui
s'loignait un peu. Nous jouions  nous cacher, oubliant de dsigner la
chercheuse, et chacune restait tendue, sans mot dire, sans un geste,
bientt ignore d'elle-mme. La premire caille rappelait, les signaux
des oiseaux dj taient valables pour nous, nous repartions. Il faisait
nuit. La louange au beau temps tait passe subitement des grillons aux
crapauds. Un vieux paysan nous saluait et s'attirait quatre saluts tout
clairs. Juliette s'appuyait  mon bras, devant l'ombre,  moins que ce
ne ft Lartigue, devant l'inconnu, qui s'appuyt  mon silence. Victoria
voyait le premier hibou; au moment o nous l'apercevions enfin,
entendait son vol; quand nous l'entendions, respirait, pour nous un
mystre, son odeur de fourmi; et des carrires le kaolin glissait
doucement comme le sable d'un sablier.

--La vie!

Que ne promet pas la vie, quand du haut d'une colline,  distance gale
de parents et de grands-parents endormis, on aperoit soudain, toutes
allumes, comme au poste tlphonique, les mille ampoules qui rclament
toutes qu'on leur parle, lancinants, exigeants, les becs lectriques de
Bellac. Des cloches nous appelaient aussi, vieux systme, de tous les
plis dans la plaine et la montagne o les hommes savent le mieux reposer
et dormir. Chaque peuplier frissonnant, chaque ruisseau coulant, chaque
ramier attard s'offrait de lui-mme et s'largissait en nous comme une
mtaphore. Seul moment o nous osions,  travers la nuit comme  travers
des lunettes noires pour dvisager le soleil, regarder en face notre
destin, notre bonheur, et tous ces petits feux en bas et tous ces petits
feux l-haut en semblaient seulement les clats. Nous nous accoudions au
belvdre. Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger,
c'tait une branche de prunier, surcharge, qui cassait, c'tait cent
jeunes fruits vous  la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'tait la
musaraigne saisie par la chouette. Une toile filait. Toutes ces petites
caresses d'une mort purile, ou d'une mort antique et prime,
flattaient notre coeur et lui donnaient une minute son immortalit.
Derrire nous, tout le pass du monde s'accumulait soudain, et nous nous
arc-boutions  la balustrade pour le contenir, faible barrage. Notre
moindre regard retenait en lui tout ce que l'tre peut distiller des
aventures humaines. En nous bougeaient tous les germes de notre vie
future, tous probables, tous contraires, tous dsirables; notre mort
prochaine, immdiate, mais enlace  notre mort lointaine,  notre
ternit; notre coeur toujours calme et notre coeur toujours agit, l'un
prs de l'autre, se chevauchant comme les visages d'poux royaux sur des
mdailles; nos poux, nos amants jouant paisiblement avec notre jalousie
froce, notre confiance aveugle; ces voyages  Borno, ces temptes
dlicieuses, ces beaux naufrages, mais aussi ce sjour bienheureux,
immuable, dans Bellac o nous tions nes; cet tranger brun et chri
auquel nous commandions, implacables, mais avec ce Franais blond un peu
bougon,  grande jaquette, prs de qui nous vivions, passionnes, dans
une fausse crainte; et ces aveux en plein salon  celui qui ne veut pas
comprendre; et cette fuite devant celui qui nous poursuit; et cette
dcision de s'abandonner  tous,-- personne; et cette soif de modestie,
d'effacement; et tous ces millions, et ces orgies, et ces honneurs: tout
cela s'agitait en nous, de la taille  peu prs de souvenirs d'un an.
Appuyes l'une sur l'autre, nous hissant l'une sur l'autre pour aspirer
la nuit, nous nous laissions allaiter par un doux monstre noir; la
bouche ouverte, mais muettes; les yeux largis, mais sans lueurs, et le
gros diamant de Marie-Svre tait notre seule rponse, digne
d'ailleurs, il venait de Tobolsk,  tant d'ombre,  tant d'clat.

Un renard qui mangeait les baies d'un genvrier nous faisait peur. Nous
redescendions vers la ville  grands pas d'homme. L'image du petit
renard qui mange nous rassurait. Autour de chaque maison les gaillardes,
les dahlias, les soleils et les crtes de coq entasss semblaient en
avoir t expulss pour purifier l'air du dormeur. La pleine lune, un
nuage  la place o nous voyions parfois ses yeux, se donnait le secret
d'une lune masque. Nous longions le cimetire dnud et lumineux avec
dans un des coins, debout, les pelles, les pioches, les brancards des
fossoyeurs, et dans l'autre, en bouquet, trois cyprs, les fuseaux,
qu'ventait minuit, des parques de Bellac. Les hliotropes embaumaient,
tout droits, ddaigneux de la lune, persuads que le jour aussi ils
n'obissaient qu' eux-mmes. Au premier coin de rue, notre corps, dj
pntr de tant de clart, tombait sous un bec lectrique, qui nous
semblait donc clairer soudain notre me mme. Puis venaient des maisons
d'amis, o nous tait connue l'orientation de chaque lit, de chaque
dormeur, et nous grattions au volet quand nous savions sa tte toute
proche. Une  une mes compagnes m'abandonnaient, comme des doubles
touchs l'un aprs l'autre par le vent de minuit, je montais  ma
chambre en me htant, poursuivie de tout prs par je ne sais quelle
mtamorphose. Les arbres frissonnaient. C'tait bien minuit. On
entendait au dehors le froissement d'un grand feuillet qu'on tourne: je
prononais mon nom tout haut pour parapher la page frache, mon prnom,
mon nom surtout, plus fragile chez les jeunes filles qu'un prnom; toute
cette toilette de nuit qu'on fait devant un miroir, devant la vitre sans
me voir je l'achevais; les dents serres d'angoisse et parce qu'elles
tenaient une pingle; la tte penche de tendresse et pour ne pas
brouiller mes cheveux dlis. Je laissais les rideaux ouverts. Je
m'endormais, avec de petites enclaves de froid sur mon visage ou sur mes
bras, aux endroits que frappait la lune; et soudain juste aux mmes
places j'avais chaud, j'ouvrais les yeux, j'avais dormi huit heures,
c'tait le soleil!

Alors,--et mon histoire a l'air de ne jamais finir et en fait elle ne
finissait point,--alors, loignes pendant les jours de cette vie
trange  laquelle nous tions secrtement engages, affectant du ddain
pour elle, et pour Verlaine, et pour Loti; remplaant pour la journe
dans notre langue de la nuit le mot soie par le mot coton, le mot
meraude par le mot amthyste, nous flirtions avec la vie mdiocre de la
ville comme avec un jeune cousin. Les petites villes ne sont point des
miroirs dformants. Les vertus, les mouvements de l'univers ne se
refltaient dans Bellac qu'ordonns, et si visibles qu'ils taient
inoffensifs. Janvier y tait toujours froid, Aot toujours torride,
chaque voisin n'avait  la fois qu'une qualit ou qu'un vice; et nous
apprenions  connatre le monde, comme il le faut, en l'pelant, par
saisons et par sentiments spars. Chacune de ces maisons bien crpites
tait dans la rue une note, avarice, vanit, gourmandise: pas de dise,
pas de bmol; pas de gourmand-avare, de vaniteux-modeste; insensibles,
nous frappions  tour de bras sur chacun, ou nous amusant, comme  notre
piano le jour que nous avions pris le morceau o l'on croise les mains,
 des visites alternes, de l'avare au prodigue, de l'envieux au
satisfait... C'tait le 14 juillet, les drapeaux  la fentre le matin
qui font  la fois le bruit de la pluie et le bruit du feu, et les
chevaux de bois qui tournent autour de l'arbre de la libert... C'tait
la foire, et le sommeil troubl par des meuglements, des hennissements
coups court comme si le paysan touffait de ses mains la bouche du
cheval ou du boeuf, des pitinements, la relve mensuelle que font les
animaux vers le travail et la mort. C'tait la Sainte-Hortense, c'tait
le 15 aot, gonfls de soleil et sonores comme des chapelles
dsaffectes. C'tait la mort de madame Parpon, et son mari qui sifflait
toujours, commenant chaque minute un sifflet machinal, s'arrtant ds
la premire note, faisant toute la premire semaine de son deuil le mme
bruit qu'un crapaud le soir: c'tait une faillite, et l'avou failli,
qui hier cartait du pied mon chien couch sur le trottoir, se baissant
pour le caresser et le contournant. C'tait un incendie dvorant le hall
de l'htel; on voyait les boules de verre reflter un moment les
flammes, puis clater, et les palmiers en pot soudain calcins, dus
jusqu'au bout par un pareil climat. Mais tout cela, et ruine, et fte
nationale, et le feu lui-mme nous l'approchions sans en souffrir avec
un masque de mica rose que les deux vieux gnraux touchaient
quelquefois du bout de l'index en hochant la tte. Le frre du roi de
Portugal traversait le Limousin dans un carrosse  douze mules; il
pesait deux cents kilos; le duc de Palmella, son compagnon, cent trente;
mais ce n'tait pas pour nous une dsillusion: notre avenir commenait
encore au del de ce royaume dont les rois prsents sont les extrmes
marques. Nous allions; les parents du fils Merle nous obligeaient 
toucher ses cils qu'il venait de couper au ciseau, on et dit deux
brosses  dents. Jacques Lartigue nous passait les vers que le petit
pote bibliothcaire inlassablement nous ddiait, de petits vers
recourbs, sans rime, dont il changeait seulement les adjectifs pour
chacune de nous, comme s'il pchait  la truite. De sa fentre o il
lisait l'_Odysse_ attribue  Homre (car il contestait toujours
l'existence des auteurs), et l'_Adolphe_ attribu  Constant, M. de
Lardois, depuis qu'il croyait nous avoir prouv l'immortalit de l'me
par les causes finales, souriait  nos robes mortelles, et nous envoyait
mille signes dicts par l'amiti, cause finale de l'amour. Au bord de la
terrasse, nous trouvions madame Blb, toute poudre, les bras nus
fards, tendue devant le soleil, et molle, et faible, comme un pain
avant la fourne. Les deux mdecins se croisaient, le jeune qu'on
appelait pour les vieux, le vieux qu'on appelait pour les jeunes, et
aucun n'eut jamais un client de son ge. M. de Lalautie, qui avait jur
de ne plus dpenser sa fortune en allumettes, enjambait soudain la rue
avec un papier flambant qu'il venait de plonger dans la cuisinire de sa
soeur, qui habitait en face, pour allumer son gaz. L'hiver venait, la
terre brune picote un beau matin de points blancs, comme un oeuf de
vanneau. L'automne, et les rides brunes que les paysans amoureux de la
terre effaaient avec des herses, et les vignobles, qu'ils massaient 
la main. L't, le printemps. Nous allions, versant parfois des larmes
insensibles, brlant notre coeur de fers rouges tout froids, et notre
seule souffrance tait aux deux places, plutt petites, par lesquelles
nous touchions  la terre: les pieds un peu las en juillet, les pieds
tout gels en dcembre.

Or ce jour-l le facteur me remit vraiment une lettre d'Australie.
J'avais gagn le voyage autour du monde offert par le _Sydney Daily_, 
la premire de son concours de la meilleure maxime sur l'ennui. Si un
homme s'ennuie, avais-je crit  Sydney, excitez-le; si une femme
s'ennuie, retenez-la! En change d'un conseil aussi utile pour elle
l'Australie m'appelait, et malgr mon tuteur je partis. Mademoiselle
m'accompagnait. Je quittai Bellac par un train de nuit; si j'avais
laiss brler mon gaz, comme Philas Fogg, j'aurais pu le voir de la
gare. Peut-tre un voyage dans un seul pays et-il attrist mes amies,
mais elles pensaient que chaque pas loin d'elles me ramenait, et quand
le wagon s'arrta, elles me poussrent, elles me hissrent sans trop
pleurer, comme si elles m'levaient simplement  la hauteur o la
vitesse de la terre n'emporte plus, et si elles devaient venir demain 
la mme heure, avides de nouvelles, me dcrocher au passage.




CHAPITRE DEUXIME


Une fois dpasse La Chapelle-Saint-Ursin, terminus de son plus grand
voyage, tout ce que voyait mademoiselle tait nouveau. Elle avait dans
le wagon, comme dans une voiture de paysan, le sentiment des moindres
montes, des moindres descentes. Aux peupliers de Vierzon, aux porteurs
des Aubrais, elle trouvait ces puissantes particularits que les autres
explorateurs ne peroivent plus que sur des baobabs au moins et des
mtis birmans. Elle se pencha au viaduc d'Orlans  voir son reflet dans
l'eau. Les femmes d'tampes dtestaient les corsets, leur gorge tait
belle. Les hommes de Juvisy saluaient chaque fois qu'ils parlaient et se
coiffaient trop juste. Elle voulait descendre  chaque gare comme dans
une escale. Pleine d'attention d'ailleurs pour les voyageurs qui
s'installaient ou qui partaient, poussant leur valise, les protgeant du
soleil, leur offrant du lait coup d'eau, comme si tous ces tres,
jeunes ou vieux, non seulement taient nouveaux pour elle, mais venaient
de natre.

Elle voulut rester un mois  Paris, car ce qui tait sur elle vacillant
ou fragile, deux ou trois dents, une broche qui fermait mal, elle le fit
attacher solidement par des spcialistes en prvision des temptes. Elle
se procura des lunettes quadrilles en prvision des typhons. Tous les
matins nous quittions ensemble notre htel du boulevard Raspail o nous
ne rentrions que le soir (et nous ne cotions ainsi au concierge, 
deux, que juste deux saluts par jour). Par le grand pont o le page est
peru, politesse suprme de Paris, par un aveugle, nous traversions la
Seine en jetant  droite un coup d'oeil  Notre-Dame,  la royaut, 
gauche au Trocadro,  la Rpublique; nous longions vers la Concorde la
balustrade des Tuileries tendue contre le jardin comme le mtre-type de
toutes les promenades, avec ses balustres comme des centimtres, et,
notre pas ainsi talonn, elle me quittait, fuyant pour la journe, vers
une rue, vers une seule rue, la rue Pape-Carpentier, o elle avait
trouv par hasard un dentiste et depuis, avec parti pris, tous ses
autres fournisseurs. Chaque soir elle en revenait avec un membre rpar
et une emplette, un chapeau de duvetine rouge quand sa canine fut lime,
un ventail de friseline verte quand l'ongle de son orteil eut t
redress, si bien qu'elle se vit dans la glace toute neuve et veloute
et clatante le jour o les artistes de la rue Pape-Carpentier l'eurent
libre de ses imperfections caches. Au dner j'avais ses remarques,
qui restaient  peu prs celles de Bellac, car elle avait gard dans
Paris l'oue d'une provinciale: on avait sonn le glas  Saint-Germain;
le tonnerre tait tomb rue Danton; les girouettes de la mairie du VIIe
tait coinces, il fallait aller jusqu'au Panthon pour savoir le vent.
Parfois des quartiers-matres en cong l'abordaient pour lui vendre des
bibelots. Elle acheta une poupe japonaise pour la rapporter au Japon,
pour l'y relcher sans doute, comme elle et fait d'un oiseau, et du
dentiste elle tenait mille renseignements dcisifs pour notre voyage:
les Siamoises ont les dents rouges, les Annamites qui ont les dents
laques noir ne sont pas des Annamites, mais des Tonkinois. Prtextes 
me parler de son deuxime fianc, qui le matin de son dpart pour
l'Indo-Chine lui avait dit,--dernires paroles, adieu suprme, il
l'adorait, le pauvre homme:

--Tu tais bte et mchante, voil que tu enlaidis!

Moi qui ne connaissais pas Paris, je regardais sans ardeur et dignement,
ainsi qu'il sied pour un point de dpart, cette ville qui  tous les
tres est le point d'arrive, et o les gens de l'univers lchant enfin
leurs valises, comme les sauteurs dans les cirques, se sentent pour la
premire fois libres et bondissants. La pudeur qui carte les jeunes
gens des grands hommes m'cartait, moi, des monuments clbres. Cet arc
de Triomphe que les Amricains mettent sur leurs mes comme un binocle 
voir la France, je m'en dtournais, j'aimais ma myopie. Cet arc du
Carrousel, abandonn debout comme un palanquin dans le dsert, je
laissais les Sudois et Danois chercher autour de lui les ossements de
l'animal qui l'avait apport puis qui tait mort l. Cette irritation,
cette dception que l'on prouve dans une fort ptrifie, je l'avais
aussi devant toutes ces pierres qui personnifiaient des gloires ici
rigides, mais dont l'ombre  Bellac ondoyait encore et palpitait, la
colonne Vendme, celle de la Bastille, la Chapelle expiatoire. Dans ce
Louvre, dans ces tableaux o les jeunes filles des pensions viennent
contempler leur image suprme en Cloptre ou en Judith, comme ils sont
recouverts de vitre, c'est surtout mon image en costume de voyage que
j'y contemplais, et les esthtes scandinaves ne comprenaient pas
pourquoi j'ajustais ma blouse, je resserrais ma ceinture devant une
Antiope nue. Ces canaux vnitiens, ces regards lombards qui viennent
vers vous toujours de face, et se dversent en votre coeur sans arrt,
gouttires d'une contre bien charge de nuages; ces bourreaux qui
s'arrangent pour couper un rayon de soleil juste avant la tte du saint,
je les regardais, mais sans insister, comme les cartes postales d'un
pays qu'un jour je verrais moi-mme. Ou bien, tous ces tableaux pendus
l'un  ct de l'autre m'excitaient au bonheur, en gnral, comme les
affiches des gares excitent au voyage. Ou bien ils ornaient pour moi
cette semaine de dpart. Soudain,  la seule ide de Rubens, j'tais
gaie, comme le passager qui voit, le bateau du Havre doublant le mle,
une grosse Normande courir sur le quai. Devant Rembrandt, je me sentais
soudain reconnaissante,  la pense d'une grande me dvoue aux hommes,
comme celui, au lever de l'ancre pour les Indes, qui voit un petit
fonctionnaire barbu sauver de la mer un enfant. Ou aussi j'tais
heureuse comme si c'tait Delacroix qui avait pris mon billet, Manet qui
avait fait enregistrer mes malles; et l'ide de Watteau ou de Chardin se
posait sur ma valise ou sur mon ncessaire... Mais c'tait tout... Mais
ce coeur, que l'avenue des Champs-lyses tenue aux quatre coins comme
une couverture, du moins les Tchques le certifient, lance au ciel, il
tait en moi tranquille. Sur les crneaux de Cluny, sur les visages des
Rodins, roue sans dentelure, il ne mordait pas. Je revenais doucement
boulevard Raspail en remontant la Seine, et quant  cette foule des
gares, ces gyptiens, ces Australiens, ces Japonais qui arrivaient si
pniblement  ce palier d'o nous partions, loin de vouloir les
connatre, il me semblait que j'allais dans je ne sais quel double
merveilleux de leurs fades pays, inconnus surtout  eux-mmes.

L'aprs-midi, j'allais  Chatou,  Joinville. Je prenais des tramways
qui ne quittaient la Seine, grsillants plus que des hydroplanes, que
pour gagner la Marne ou l'Oise, et qui me ramenaient chaque soir 
l'Alma,  la Concorde, au coeur de Paris et au niveau de l'eau. Jusqu'
la porte de Clichy, d'Ivry, de Vincennes, je restais dans mon coin
mfiante. Mais, ds que la muraille de Paris n'tait plus derrire moi
qu'un pauvre pneu clat en vingt places, qu'il et fallu souffler
encore longtemps pour rendre rond et dur; une fois cris par la
receveuse ces noms de grands hommes qui arrtent,  l'exclusion de tous
les autres noms, et brusquement, les tramways dans les banlieues:
Lakanal, Carnot, Zola; une fois double la grille du cimetire des
chiens,  travers laquelle on voit de vieilles dames  fourrure en poil
vgtal,  boas en plume de palmier,  chaussures en cuir de bananes,
terribles pour les vgtaux, sarcler des tombes effroyablement ingales,
perroquets, lphants et levrettes y alternant; une fois franchis tous
ces espaces incroyablement ouverts o se commettent cependant tous les
crimes; o l'on sent se mler, gare de marchandises pour le vide et
l'impalpable, les ondes de la tlgraphie sans fil, o les mridiens
font leurs aiguillages, et, entasss en paquets invisibles, tous ces
frets sans corps qui cherchent Paris; dpasse par les autos dont un
gros parvenu  bagues d'or tient le volant, comme les cocottes quand
elles boivent, en relevant les deux petits doigts; les grands
panneaux-rclame clatants ou dprissants, dans les champs en bordure,
selon que leur marque s'enrichit ou fait faillite; un ruisseau, dans un
bas-fond, sur un seul remous apportant vers la guinguette une touffe de
ronces, plus fier que le Mississipi;  la limite de la zone que
n'atteignent plus les petits bleus, de tristes villes o l'on fait le
savon, toutes parfumes, sans arbres, sans buissons, et o les seuls
oiseaux sont des serins chapps; une fois dpasse la file des petites
villas si neuves qu'en criant tout haut le prnom inscrit dans leur
plaque de marbre, Mado, Nadine ou Colette, on appelle  la fentre la
femme qui l'habite, ou qu'on voit, devant le chalet des Hortensias, dans
un pot de grs ou d'onyx au centre du jardin, aim comme un jet d'eau,
un pied d'hortensia, le parrain; alors, quand la route tourne droit vers
l'est, et que les ormeaux, les panneaux de la Bndictine, inclins par
le vent du nord, s'inclinent soudain tous vers vous; quand elle remonte
au nord, et que dans les terreaux, clairs de face par le soleil, tous
les tessons, toutes les botes de sardines flamboient; quand une bande
de fillettes (les mmes qui gotent leurs larmes depuis qu'on leur a dit
qu'elles sont sales) se prcipitent derrire le train depuis qu'on leur
a dit que les rails deviennent brlants et les touchent; quand le
fleuve, que le remorqueur  bande rouge coupe en son centre exact pour
que le remous use galement les deux rives, coupait la plaine au hasard,
usant au hasard mon coeur; et que vers lui descendaient au loin les
zouaves de Rosny, ceux qui savent le mieux nager marchant le plus vite;
et qu'une rivire dportait vers lui, plus digne que l'Ornoque, sur des
eaux irises par la benzine, des corces de citron, un cano vert et
rouge appel _Youpinskoff_; et que soudain, la route entrant dans des
falaises, on apercevait, surplombant les acacias, au fate des talus, la
dernire range des pis de bl d'un grand champ, les pis de bl les
plus proches de la ville; alors, et comme les jeunes filles, tout ce qui
est autour des passions et de l'amiti elles le reoivent et le
comprennent sans vouloir comprendre les passions, l'amiti, je
comprenais tout cela, je fermais les yeux, je les sentais  l'intrieur,
sales, mes larmes, sans comprendre Paris!

Parfois j'apercevais, rclame de la nature, une autre jeune fille. Je
lui souriais, je lui faisais signe. Elle me rpondait de l-bas en
secouant la tte, en agitant les bras, par un de ces gestes de
sourd-muet qui les livre alors que leur langage est si vide. Parfois,
immobile et encadre par la fentre ou la porte comme jadis une de ces
marques qui indiquaient,  l'insu des propritaires, qu'il fallait tout
y piller ou tout y respecter; ou bien courbes, et nourrissant  deux un
bouvreuil; d'autres renvoyant leur souffle sans l'aspirer jusqu'au fond,
comme les mauvais fumeurs la fume, songeant  peine  respirer,
condamns  mourir au premier oubli; une qui me ressemblait, dont chaque
regard, chaque mouvement ne s'expliquait que par une franchise
intraitable; une qui me ressemblait tout autant, dont tous les gestes ne
s'expliquaient que par une hypocrisie sans bornes; et d'autres qui me
faisaient des sourires d'entente, si bien que je me sentais  la fois
conjure et dnue du mot de passe. Mais un jour je m'aperus que
j'tais suivie moi-mme.

Un jeune homme me suivait. S'il voulait le secret des jeunes filles, il
tombait bien. Chaque matin il m'attendait prs de l'htel, devant une
boutique d'anatomie, avec des poumons vernis en vitrine, des foies en
cire, des ttes demi-dcoupes, mais qui exhalait l'odeur du pain frais,
car il y avait un ptrin dans le sous-sol. On voyait le boulanger tout
blanc au-dessous des squelettes, incolore et gras, fantme bien nourri.
Ds que j'tais passe, l'autre m'escortait  distance, dsormais
indiffrent aux humains et  leurs membres,  leurs globes oculaires,
aux muscles de leur rotule, mais caressant les chats, les chiens, et,
toujours,  la porte d'un caf, une grosse terre-neuve si affectueuse
qu'elle se laissait choir tout entire du ct de la caresse. Bientt il
osa prendre mes tramways jusqu' leur point terminus, inspecta ces
butoirs qui les arrtent  Bonneuil ou  Crteil, revenant avec moi sur
la banquette d'en face, au-dessus du rail qui n'tait pas le mien, aussi
proche et aussi lointain de moi qu'une vie d'une vie parallle, soumis
aux mmes dits de la police des omnibus qu'il lisait sans cesse, aux
mmes humeurs des receveurs, ayant parfois sur cent mille numros de
tickets le numro qui juste suivait le mien...; mais, tant que nos rails
ne se couperaient pas, je n'avais pas mme l'ide qu'il pt m'adresser
la parole. Parfois je le dvisageais, et lui transmettait froidement ce
regard  l'affiche des tarifs extra-urbains. Parfois il tournait les
yeux avec affectation vers un point dans la campagne; j'tais sre
alors, si je l'imitais, de voir quelque tang ou quelque villa bizarre.
Parfois il tournait tout son corps, c'est qu'il m'indiquait plus encore,
un chteau, une ruine; parfois il mettait un lorgnon, il insistait:
j'avais l'impression, comme le cocher de ma grand'mre quand j'tais
assise sur le sige avec lui, qu'il m'orientait la tte de sa main vers
des clochers ou vers des glises. Alors je rsistais et sacrifiais  ma
libert la vue d'un donjon ou d'une cathdrale. Puis,--il faut bien
s'amuser,--je jouais avec lui  notre jeu du pensionnat, qui consistait
 s'occuper des tres les plus indiffrents avec les mots et les
gradations mmes de la passion. J'tais satisfaite de le voir rabrou
par un contrleur pour avoir grignot son billet aprs l'avoir pli en
quatre, puis roul; j'tais charme de voir son reflet dans la
vitre,--en dpit des histoires qu'on nous contait  Bellac,--se conduire
avec mon reflet avec plus d'gards encore qu'avec moi-mme; j'tais
navre et sans force de voir qu'il n'avait ni moustache, ni barbe;
j'tais folle et dlirante que le contrleur le fort  payer de
nouveau. Tout cela au fond m'tait gal, et rentre  Paris, je
l'abandonnais sans plus y penser entre son pain frais et ses cadavres;
un peu vexe cependant d'tre suivie non pour moi-mme, mais, comme un
chien d'arrt, pour je ne sais quel gibier dont je sentais sa
carnassire pleine quand les douaniers l'interrogeaient aux portes. Un
matin d'ailleurs il ne parut point; le lendemain pas davantage; mais en
somme j'tais satisfaite d'tre enfin seule; j'tais charme de sentir
deux guides flotter sur mon cou; j'tais ravie et sans force de
m'asseoir au bord de l'abreuvoir de Marly sans trouver en face l'image
d'un tranger dans l'eau; j'tais folle et dlirante d'avoir effleur
une amiti d'homme, de l'avoir gare pour toujours. Au fond je le
regrettais un peu, et, prive de mon spectateur, comme les grands
joueurs de tennis ou de pelote ds qu'ils n'ont plus de public, je
jouais mal avec Paris, je prenais une voiture pour une autre, je devais
changer  mi-chemin, je dcochais avec moins de sret mes tramways sur
Triel ou sur Pavillons. Un jour je tombai. Je me surpris  la recherche
de quelqu'un qui m'aurait cherche. Un aprs-midi je l'aperus enfin
assis dans un jardin; il ne me voyait pas, il avait les deux bras passs
derrire la barre du banc, une gupe l'attaquait sans cesse. Au moindre
tressaillement il allait tre piqu. J'abattis la gupe et l'crasai.
Puis je m'loignai, d'une ardeur qui me fit tuer une seconde gupe, qui
jamais ne l'et menac, un perce-oreille,  terre cependant et loin de
toute oreille, et je brisai la branche basse d'un arbre bien peu
vnneux, d'un tilleul. Puis,--que risque-t-on quand on part dans quinze
jours pour contourner le monde?--pour la premire fois, de bien plus
loin d'ailleurs que je ne voulais le faire avec le globe, je tournai
autour d'un homme; ennuye de ne pas avoir t leve avec lui depuis
l'ge de deux ans, dsole de ne pouvoir me rappeler au juste la couleur
de ses cheveux, navre de n'avoir pas de miroir pour lui envoyer un rond
de soleil, dsespre de n'tre pas sa fiance, sa femme. Tout heureuse,
si heureuse d'tre libre, et de ne le connatre jamais!

Soudain, sans que mes yeux pourtant se fussent dtourns de lui et comme
ddoubl en un quart de seconde par cette attention que je lui accordais
enfin, je le vis debout et prs d'une jeune fille. Il parlait; elle ne
rpondait pas, double trop rcent encore pour avoir un avis; le soleil
se voilait ou se dcouvrait, elle ouvrait son ombrelle et refermait
comme pour garder un quilibre que chaque mot du jeune homme semblait
menacer. Je ne saurai jamais dcrire un visage parce que je ne sais,
comme pour faire un signe de croix ou une cravate sur un autre, par quel
trait commencer; mais elle avait le type grec avec un nez retrouss, des
cheveux blonds, une bouche ronde; elle tait simple avec tout ce qui
surcharge, des petits noeuds le long de chaque couture, des boucles d'or
sur les souliers, des paniers  sa robe; elle avait une tte et des
mains qui semblaient indcemment nues malgr une dizaine de grosses
turquoises  ses doigts, un collier, des peignes orns de turquoises,
des boucles d'oreille en turquoises. On devinait que c'tait sur elle
une ruption subite de pierres bleues, qu'elle s'en tait couverte ce
jour-l par un amour soudain pour elles, et que c'tait une preuve, non
de mauvais got, mais de courage. Elle appelait le jeune homme Simon et
l'embrassait, de petits baisers furtifs dont il n'avait pas l'air de
s'apercevoir, et sans qu'elle quittt son air noble et railleur. Elle
lui ressemblait un peu. J'avais devant moi un spectacle bien simple, une
rencontre de famille, des fiancs, des cousins; ou affreusement
compliqu, un adultre, un inceste. A travers les grilles du jardin, je
regardais ce monstre sans qu'aucun des sentiments prpars en moi pour
le jour de ma rencontre avec lui pt me servir, comme d'ailleurs pour le
premier lion que je vis. Je les regardais de biais, un peu honteuse
malgr tout, comme ces provinciaux qui se confient  un banquier
parisien, de placer soudain sur ce groupe inconnu tout le dvouement
conomis sou  sou dans Bellac aux dpens de coeurs limousins; et
bientt, comme s'il y avait par l un quatrime spectateur dont l'oeil,
plus puissant que le mien, devait donner au jeune homme deux doubles au
lieu d'un, j'allai vers lui, et il me regarda venir en souriant, sans
surprise, comme ceux auxquels l'univers a l'habitude de fournir des
amies et des taxis. Satisfait de moi ou de lui, il m'accueillit dans ce
jardin public comme un enfant qui vient vers un autre groupe jouer  la
libert,  l'hypocrisie,  la franchise. Moi, satisfaite  la fois et
mcontente que mon joli profil ft du ct d'elle et non de lui, j'eus
la stupidit de demander le boulevard Gambetta.

--Comme cela tombe bien,--dit-il,--nous y allons. Vous tombez sur deux
personnes qui partaient pour le boulevard Gambetta. Venez. Notre voiture
est l.

Il m'entrana. Son amie Anne nous suivait, mais je vis, quand elle monta
dans la voiture, qu'elle n'avait plus de boucles d'oreille et plus de
bagues. On entendait dans sa robe de petits craquements qui taient des
chocs de turquoises.

                                   *

                                 *   *

Quand ils apprirent mon dpart, Anne et Simon voulurent me faire
connatre un soir leurs amis voyageurs. Je vis arriver,  de longs ou
courts intervalles, et comme si c'tait l'arrive mme d'une course
autour de la terre, un jeune homme tout blond, potel, craquel par la
Chine mais toujours rose, qui tait le duc de Sarignon, une vieille
actrice isralite des Franais, qui parlait avec l'accent anglais et
qu'on appelait Ceorelle, un explorateur d'ge, remarquable en tous pays
par ses canines qui taient doubles, le seul qui part avoir tir un
profit naturel de ses voyages, car il avait des perles aux oreilles, une
chane de corail, des boutons en dents de molosse et des photographies
de Lapons dans ses poches; la princesse Marie Belliard, toujours si
curieuse et si tonne de ce que disaient les autres qu'on se demandait
quel chemin elle avait bien pu suivre autour du monde pour viter  la
fois la Sibrie et les Indes, le Brsil et les tats-Unis,--se
retrouvant cependant un peu aux isthmes, Suez, Singapour et Panama, et
sachant le nom du prsident de compagnie qui l'avait reue  l'entre de
chaque canal,--et un grand personnage maigre sur un ami tout rond, qui
tait Toulet sur Curnonsky.

L'explorateur se rua sur les hutres. Rien de plus douloureux,
dclarait-il, que la faim des hutres au centre du Thibet! On voyait
qu'il inventerait une anecdote pour chaque service. Mais Toulet l'avait,
ds son premier mot, pris en haine, l'arrta au potage, juste avant la
description du potage nuptial des Kirghizes (toujours servi bouillant
mais au dehors de la tente et qui s'achve vu la temprature en sorbet),
et lui prodigua les avanies. Il lui prouva, malgr ses dires, demandant
un dictionnaire au matre d'htel, que le Canada tait plus grand que
les tats-Unis; puis, rclamant de la femme de chambre des hmisphres,
que le fameux voyage de l'explorateur par la Sibrie, l'Alaska et
l'Hudson n'atteignait pas en kilomtres le quart du voyage par
l'quateur. Comme l'autre se dfendait, Toulet sut lui rappeler
aigrement qu'il avait ddi son rcit  Soleillet, et fit des allusions
dlicates  un autre Soleillet, qui venait d'assassiner une petite
fille, affectant de les confondre. Comme l'autre insistait encore,
Toulet lui montra bien qu'il n'ignorait pas que ce par quoi ce pauvre
homme avait t soudain pouss aux voyages c'tait l'inconduite de sa
femme: quand l'explorateur prononait le nom de Perm, d'Irkoutsk ou de
Vancouver, il le regardait d'un air  la fois furibond et mprisant
comme si cet homme  barbe blanche avouait sans rougir les pripties de
ses infortunes conjugales: au mot traneau, s'indigna comme jamais
prlat ne le fit en entendant nommer le plus vil objet de toilette; au
mot de pemmican rougit, et plus le malheureux s'enttait  nous
apprendre le passage  pied sec d'Asie en Amrique, par soixante degrs
de gel, plus la mine de Toulet laissait croire qu'il nous contait l une
indigne et discourtoise histoire de femme. Si bien que la transition
parut naturelle  Curnonsky et qu'il nous mima le chant d'amour des
pouses du Labouan, quand l'amant veut partir par le tramway pour Borno
et que les maris le retiennent avec des fleurs.

C'tait le 14 juillet. Toute l'assemble monta pour le feu d'artifice
sur le toit. Assis dans des transatlantiques, sur la terrasse en tle
comme sur une quille de bateau retourn, tous ces Franais chapps du
Pacifique regardrent tirer le plus beau signal que capitaine ait jamais
fait jaillir de son naufrage... Toulet fit teindre le cigare de
l'explorateur, disant que la lumire l'en gnait et troublait
l'obscurit entre les pices d'artifice... Autour de l'Institut, du
Louvre, les rampes de gaz indiquaient de ces palais la vraie
architecture, le vrai squelette... Le collier en feu de Ceorelle, ses
bagues flamboyantes, semblaient de mme correspondre  je ne sais quels
os en cercles, ou quels os tout courts et ronds, diffrents des ntres;
et quand elle entendait un cri dans la foule, elle frmissait,
prtendait que le bton de la fuse venait srement de retomber sur un
crne, de le percer peut-tre s'il tait retomb vertical, comptant
aprs chaque dtonation comme on le fait pour le tonnerre et rassure au
chiffre vingt. Marie Belliard, amie des drogues, inclinait curieusement
son petit nez vers le duc de Sarignon, qui ne mritait pas tant
d'honneur, qui avait tout simplement lav son stylo  l'ther, et qui
nous parlait, avec sa science des rites chinois et des distances
franaises, selon que nous tions rouges, blancs ou verts (il n'y avait
que ces trois couleurs, mme pour le 14 juillet, car les pices taient
italiennes), d'une voix et avec des gards diffrents. J'coutais Toulet
dcrire le ciel ou les feux par des noms de couleurs que je ne
connaissais pas, l'aventurine, l'itra, le latil; d'une voix si tendre
et insinuante qu'il me semblait me farder les yeux. Il y avait ceux qui
parlaient quand la fuse montait, ceux qui parlaient quand elle tait
clate, Ceorelle debout de peur, battant les secondes aussi fort qu'une
horloge de campagne, et l'explorateur poussant un petit cri, un seul,
juste au moment de l'clat. Pourchass par Toulet, il n'avait trouv de
refuge que sur cette seconde de lumire.

Toulet tait maintenant prs de moi, Curnonsky tenant sa droite qu'il
avait garde dans tout leur voyage autour du monde, un peu pench,
paraissant rechercher de ses yeux myopes une signature dans le coin
droit de toutes choses et de tous spectacles, Toulet ne lui cdant
jamais la place centrale,--la signature des Pyramides, des baobabs... De
cette main cruelle qui lana mille piastres de langoustes, une par une,
aux pieuvres de l'aquarium de Malacca, pour qu'on vt la carapace happe
jusqu'au fond par les ventouses remonter vide  la vitesse d'un boulet,
Toulet suivait, bue par la nuit, chaque fuse. Je me sentais prs de lui
satisfaite. Quand on cause dix minutes avec Toulet, horloger des mes,
toujours courb comme sur un rouage, on se sent aller juste pendant
vingt-quatre heures; on ne commet plus de plonasmes, de solcismes, on
n'obit plus  de faux syllogismes; et je n'tais un peu trouble que
par ses yeux inspectant mon visage clair, rparateur qu'il tait aussi
de cadrans solaires! Il me demanda ma province, et se mit alors  me
parler du Limousin comme si c'tait non point mon pays de dpart, mais
mon but et un lointain Eden. Chaque mot que je disais de Bellac, de
Fursac, de Chateauponsac, il le prenait pour je ne sais quel compliment
fait par moi  lui-mme, saluant au mot Eymoutiers, rougissant (de
plaisir cette fois) au mot Crozant,--ou bien comme une rvlation telle,
me baisant la main au mot Rochechouart, le poignet au mot Ambazac, que
je n'osais lui parler de mes villages favoris. M'amusant  ce jeu de mon
enfance, qui tait d'ajouter  chacune de mes rponses, mais tout bas,
un aveu  celui qui me parlait et me plaisait, je lui rvlai qu'entre
toutes nos collines, mon vieux Toulet, il y a non des grs et de la
lave, ainsi que le prtend Reclus, mais de petits lacs,--et il cartait
de plaisir ses lvres, comme celui qui trouve plein de liqueur un bonbon
qu'on dit au nougat; que les rochers de Blond, Toulet aux belles mains,
poussent des plaintes en automne, et il me remerciait, comme s'il
apprenait de moi non pas le mot Montagne-de-Blond, mais le mot plainte,
mais le mot automne; que les bergres, pour chasser, adorable Toulet,
les loups, retirent leurs sabots et les claquent l'un contre l'autre, et
il avait l'air dlivr, comme s'il allait profiter aussitt de la
recette ds qu'il arriverait prs de Saint-Augustin, sa paroisse. Puis,
comme une modiste de Paris vous prend un chapeau de Limoges, le
chiffonne et vous en coiffe  nouveau, il me rendit un pays lgant o
je me connaissais  peine. Dans chacun de mes bourgs mdiocres, il
trouva le moyen de loger un grand homme; cette province que je lui avais
dcrite, toute fire (confuse maintenant), claire  l'lectricit
jusque dans les mtairies et les porcheries, il l'claira soudain, lui,
au gnie; dans Limoges il logea Renoir, m'obligea  dcouvrir que mes
grands-parents s'taient maris alors qu'il y peignait la porcelaine;
que leurs services  caf et de table avaient t dcors, srement, par
Renoir; dans Bellac mme, La Fontaine, qui y aima une jeune veuve, fort
probablement, disait-il, mon aeule; dans Bessines, l'Anglais Young et
la Danoise Yversen, l'amie de Chopin, qui y aima un jeune bourgeois,
blond justement, sans aucun doute mon grand-pre; de sorte qu' ses yeux
je fus bientt la seule descendante du plus grand des potes de France
et de la plus belle romantique d'Europe, et il me traitait comme telle.
Il tenait les yeux ferms, car le feu d'artifice maintenant l'excdait.
Moi, je voyais des soleils tournant de gauche  droite, des lunes
tournant de droite  gauche, Henri IV  cheval comme un fer  repasser
sur la Seine toute lisse. Il me parlait, d'une lumire aussi lointaine
que celle d'o les vieillards parlent  un enfant; aprs un silence,
disant du bien de Bertrand de Born, le troubadour limousin, l'approuvant
aprs tout de n'avoir fait dans toute son oeuvre qu'une mtaphore; aprs
un autre, disant tout ce qui se peut dire d'affectueux, de sensible et
d'quitable sur le kaolin et la pte mi-tendre; aprs un autre, la
vrit ternelle sur les saumons, les chtaignes, et j'tais vaguement
heureuse et bate, agite mollement dans mon pays comme dans un berceau.

Des brlots suivaient maintenant la Seine; Paris tait attaqu par un
faux incendie, couvert d'une vraie fume, et les ombres de ses monuments
se consumaient une par une. Le petit Sarignon m'avait pris le bras et me
disait, je ne sais pourquoi, tout ce par quoi l'on console les rois qui
abdiquent (except les rois de France), que Paris seul est beau,--Paris
et Versailles,--Paris, Versailles et Marly; il ne pouvait plus
s'arrter: Paris, Versailles, Marly, Saint-Cloud. Puis tout fut noir
comme dans les beaux thtres o l'on change le dcor sans baisser le
rideau, et, avec le bruit des grandes eaux, sous la pression de la nuit
la plus comble, tous les jets des pices finales, fontaines parties des
points les plus ptrifis de Paris, du pltre de Montmartre, du pav du
Pont-Neuf, du marbre du Pre-Lachaise, jaillirent. Tant d'clairs
luxueux, tant d'clairs artificiels remuaient imperceptiblement en moi,
mais du moins remuaient, tout ce qu'y rveillait un seul vrai clair
d'orage  Bellac, ces dsirs, ce minimum de dsirs, Sarignon chri,
d'une vingtime mort, d'un troisime sexe, d'une millime vie. Avec le
vieil explorateur dans notre dos qui tressait  la drobe les cheveux
de Ceorelle comme les lutins le font aux crinires des pouliches; avec
Simon et Anne qui me souriaient, tantt rouges, ou verts, ou bleus,
comme des tats diffrents de l'amiti; entre Marie Belliard, qu'on
disait un peu menteuse, qui me murmurait: Je vous dteste, qui
embaumait Un jour d'autrefois, parfum sur elle prometteur, et le petit
duc qui cette fois me donnait avec une seule vraie larme dans un seul
oeil tous ces avis pratiques qu'on donne aux rois qui prennent le
pouvoir, que la beaut seule est belle, le vrai seul est vrai; avec
Curnonsky au coin,  droite, cherchant au lorgnon la signature de cette
nuit; avec toutes ces maisons au bord de l'eau portant tous leurs
habitants dans l'angle de leur plus haute terrasse comme si elles
allaient plonger et s'en dbarrasser pour toujours; avec des femmes
criant vers nous de la rue comme elles crient des fentres  ceux du sol
pendant les vrais incendies; alors, avec Toulet prs de moi comme
Asmode, j'attendais je ne sais quelle science subite et infernale de
Paris, et en effet il leva le bras, et il... Hlas! la nuit revint; l'on
n'entendit plus que les aboiements d'un chien, comme  la campagne, et
tous les astronomes dj s'empressaient vers leurs lunettes pour les
tourner sur un ciel si bien secou.

Tout le monde m'accompagna, car je partais pour Saint-Nazaire le
lendemain, et j'entendis, en ouvrant ma fentre, Toulet qui frappait de
sa canne en buis contre la canne en rhinocros de l'explorateur, de
toutes ses forces, pour me dire un dernier adieu et faire peur au loup.




CHAPITRE TROISIME


C'tait dimanche. changeant leurs dieux, quipages allaient entendre la
messe dans les glises, et citadins aux paquebots. Je m'embarquais. Il y
avait entre mon navire et le quai deux mtres d'ocan incompressible et
deux mtres de lumire entre l'extrme mer et l'horizon. Des voyageurs
retour de Damas qui partaient pour l'Ocanie regardaient avec moi,
symbole de la vie errante, des mouettes qui n'avaient jamais quitt
Saint-Nazaire. Le soleil tincelait. Les flammches et les pavillons
doubls pour le jour saint battaient l'air, et de chaque lment, de
chaque tre aussi l'on sentait double l'pithte, la mme pithte; le
navire tait blanc, blanc; la mer bleue, bleue. Seule, abandonne dans
le dock, parmi ses bagages, une jolie petite femme, au lieu d'tre
brune, brune, tait brune, rose. Je lui proposai mon porteur, dcharg
de ma grosse malle, et qui, de voir ces petits sacs, rapprochait dj
les bras comme un compas:

--Ma soeur Sofia en cherche un,--rpondit-elle.

Nourri de malles en beau cuir, le navire tressaillait dj et poussait
de petits sifflements. Je proposai d'envoyer chercher Sofia.

--Mon mari Naki la cherche,--rpondit-elle.

J'attendis donc encore. Puis je proposai d'envoyer chercher Naki.

--Riko le cherche, mon beau-frre. Nous avons un billet du sous-prfet
pour la cabine de pont qu'a dj obtenue une fois mon cousin Papo...

C'est au mot Papo que je ne rsistai plus, que je fus agrippe, que
cette petite Grecque me prit dans le rouage sans fin de ses parents: je
demandai si Papo tait all loin.

--Papo allait  Rancagua du Chili rejoindre Maria, ma tante. Elle habite
maintenant Lima.

--Elle s'y plat?

C'est ainsi que ma nouvelle amie, d'un mot, vous obligeait, en une
seconde,  demander, sous peine d'tre impoli, les nouvelles d'une veuve
de juge  Lima, d'un pharmacien  Monastir. Je dus donc couter la
dernire lettre de la tante Marika, qui racontait son voyage aux Andes
et s'extasiait d'avoir vu tout un troupeau de lamas qui avait dormi sous
la neige, en surgir, de ses hautes ttes que la foudre atteint plutt
que l'homme. L'oncle Lili avait photographi le rocher d'o partirent
les trois frres Incas, dont le pre...

Car tout se ramenait pour Nenetza, dans l'histoire ou dans le prsent, 
des affaires de famille, et, des mouettes volant autour de nous, elles
distingua parmi elles le pre, la mre, les enfants. Entre les bateaux
qui venaient et sortaient, elle semblait imaginer des liens aussi
naturels que la conception et l'enfantement. Puis le beau Naki arriva,
deux fois haut et large comme elle et qui l'ombrageait comme un mur,
avec une bonne me dont on sentait aussi les flammches doubles en ce
beau dimanche: il tait tranquille, tranquille, il tait fort. Mais sa
femme Nenetza, son pouse, sa compagne, continuait  tre douce,
acerbe... Le temps d'insulter Riko, de l'embrasser quinze fois sur la
bouche, et elle bondit dans notre grosse cousine de navire, dont
toujours elle pronona le nom entier, _Amlie-Ccile-Rochambeau_, car
elle ne donnait de diminutif d'amiti ou d'amour qu'aux noms d'homme.
Dj filait  l'avance vers le large, comme dans une petite course 
pied entre amis pour contrler votre arrive, un gros nuage.

Je retrouvai Nenetza une heure plus tard, accoude au bastingage,
suivant les adieux, insensible  des sparations qui semblaient
dchirantes, mue et atterre devant des gens qui se pressaient
simplement la main, puisqu'elle distinguait sans jamais s'y tromper les
larmes filiales, fraternelles ou seulement avunculaires,--interrogeant
et moi et le steward d'une phrase pourtant simple mais qui ordonnait je
ne sais quelle rponse potique, comme celles de soeur Anne.

--Qui sont-elles ces centaines de voyageurs sans bagage qui gravissent
l'autre bateau?

--Elles sont les forats qui partent pour la Guyane.

C'tait en effet une file par deux de forats. Un morceau de lettre
dchire tranait  terre, tous se bousculaient un peu et ralentissaient
le pas, pour essayer d'y lire.

--Qui est-ce ce type de dame si belle, si hardie?

--Il est la seora Subercaseaux, de Bahia, qui voyage avec ses singes.
La seule qui ait obtenu des chimpanzs en cage. Pour la naissance du
dernier on manda le cinmatographe...

Maintenant nous partions. Comme j'avais trop fortement gonfl ma
poitrine de cet air nouveau, et que j'expirais, je sentis ce nouveau sol
bouger. Le bateau, comme dernire ancre, redonnait  la terre la femme
du commandant, et il tournait par petits coups comme un cheval qu'on
selle. Au lieu de sonner comme d'habitude pour le djeuner du dpart,
puisque c'tait dimanche, le steward sonnait pour la messe. Des affams
s'y trompaient et arrivaient surpris, l'eau  la bouche, en prsence de
Dieu. C'tait une vraie messe, dite dans la salle  manger par un
lazariste qui rentrait au Prou et avait avec lui, faveur spciale  son
ordre, les vases sacrs. Naki refusait de s'y rendre, Nenetza
l'insultait, affirmant que l'me est immortelle; puis, dsole
d'apprendre qu'elle n'avait pas vu le dolmen sur la place de
Saint-Nazaire, ddaignant la dernire verdure, la dernire glise, la
foule endimanche, ne cherchait plus qu' entrevoir la pierre la plus
use et la plus morne d'Europe. Des voisins,  la voir si triste et si
agite, la plaignaient, ne devinant pas qu'elle se sparait seulement
d'un dolmen inconnu. Mais dj le dernier des moineaux venus pour
picorer sur le pont s'envolait...

--Amour!...--disait Nenetza.

Deux cuisiniers en retard, ivres, suivaient le mle en faisant des
signes et des grimaces au navire. Des enfants les imitaient, et
titubaient. De notre place, les gens qui restent  terre semblaient tous
fous, semblaient marcher sur l'erreur. Nous, nous tanguions dj, sur la
seule vrit. A tribord, au milieu de la mer, se dressait une grande
vague toute seule, soeur du dolmen.

--Amour!...--disait Nenetza.

C'tait son mot de rponse  toutes les attentions de la nature, aux
poissons volants, aux oiseaux flottants. Je lui demandais pourquoi elle
employait ce mot: ce n'tait pas un tic, c'est qu'elle pensait bien, me
rpondait-elle,  quelque chose comme Amour... Du moins, grce  cette
petite Grecque, je partis pour un autre monde comme pour un cabotage,
innocemment, et de la France en cherchant  la voir toute, comme une
le...

Nous partions. Tout ceux des passagers qui ne croient pas en un Dieu
trop rancunier et qui avaient manqu la messe, pouvaient voir l'Europe
disparatre. Nous la longions de trs loin, escorts sur notre droite
par le navire des forats, sinistre, car il semblait vide, et soudain,
la rcration sans doute, grouillant de ttes, et que l'on sentait
convoy lui-mme,  tribord,  la mme exacte distance, par le navire
qui porte les crimes mmes. Les premiers grains de beaut faits par les
escarbilles clataient dj sur le visage de ces deux passagres en
chandail qui se promnent sans cesse autour du navire en se tenant le
bras, et dont on regarde aussi les joues ou les cheveux, du fauteuil,
pour voir s'il fait froid ou s'il vente. Le beau Naki retenait nos
chaises longues sur le pont, et tous et toutes arrivaient, avec des
couvertures ou des pelages de la couleur qu'ils eussent choisie tant
des btes, violet  raies brunes, ou gris frapp  taches roses, se
disputant les places o la vue de l'Ocan entier n'tait pas gne par
un fil de fer ou un brin de ficelle; de pauvres ignorants ravis de
trouver libre un espace superbe que l'exprience de dix ans avait rvl
aux stewards inhabitable, et qui runissait on ne sait pourquoi les
inconvnients, chaleur, froid, tristes odeurs, de tous les continents.

Mademoiselle apprenait dans un livre les termes navals, que chaque soir
je lui faisais rciter, et tudiait la carte du ciel, au cas o dans un
naufrage, par la mort de tous les plus qualifis, le commandement du
bateau lui reviendrait. Le capitaine circulait, la tte visse sur la
droite comme un instrument pour observer un astre, et regardait les
groupes, d'un oeil qui intimidait mais qui cherchait seulement les
joueurs de poker. Tous ces petits fils de parent que Nenetza sans s'en
douter avait accrochs de moi  chacune des choses franaises, aux
clochers, aux tramways, commenaient  tirer un peu. Plus loin dj de
cette terre que nous touchions du regard que de la terre amricaine,
nous sentions tous nos arbres d'Europe, les plus touffus encore
visibles, se ranger dans notre mmoire par ordre de grandeur, chne,
orme, peuplier, bouleau, et tous ces sentiments aussi qui poussent sur
terre en taillis, amour, amiti, orgueil; et des animaux franais les
plus grands aussi taient ceux dont la pense nous accompagnait le plus
loin, taureaux, chevaux et boeufs, la tte leve pour nous au-dessus de
cette eau dont ils ne buvaient pas. Plus loin d'hier que notre plus
extrme vieillesse, nous tions attrists. Le jeu tait commenc entre
des passagers inconnus sur ce pont comme sur une table d'checs, chacun
avanant, suivant la convention impose par la mer,  petits pas, comme
un simple pion, ou par bond comme la reine, ou de biais comme le cheval.
Pions aimants, Nenetza et moi nous courions l'une vers l'autre et nous
heurtions  nous faire mal.

Le vent d'ouest souffla deux jours et ce fut mal inclin que le bateau
prit le virage d'Europe. Parfois, il s'enfonait subitement, se
relevait, et Mademoiselle lanait au timonier ce regard dont on punit le
chauffeur, en auto, qui n'a pas prvu un dos d'ne. Nous avions rejoint
ds le premier jour le gros nuage parti deux heures avant nous et qui
tous les soirs recueillait notre soleil dans sa ouate. Prs du fauteuil
de Mademoiselle un fauteuil vide, abandonn par un malade, recevait tous
les passagers qui aiment changer de place et des inconnus en
surgissaient tout  coup la nuit. Tantt Sophie Mayer, de Munich, qui
allait rejoindre son fianc, inventeur  Bogota, toujours vtue de robes
bleues, de foulards, de bas bleu clair, invisible souvent au bastingage,
qui tudiait la grammaire des pays ctoys par le bateau, la franaise
jusqu' un pli dans la mer qui lui fit prendre la grammaire espagnole,
assure en cas de naufrage de ne pas parler en solcismes  ses
sauveteurs, et parfois elle tait secoue d'un frisson, qui devait
mystrieusement correspondre  quelque frmissement d'invention chez son
fianc. Tantt M. Chotard, de Valparaiso, la cravate tenue par une perle
noire qui lui tait reste dans la main d'un collier de Tahiriri, fille
de Pomar, auquel il s'tait accroch en tombant d'une vranda, le jour
o il apporta  la mre, voil cinquante-neuf ans, la paire de bottines
jaunes qu'envoyait en cadeau l'impratrice Eugnie. Tantt la seora
Subercaseaux avec ses histoires de singes et Kikina, sa chimpanz, soeur
de cette Lirila qui avait trouv dans la chapelle du parc les lunettes
noires du pre Antonio, les avait mises, bris une statue neuve de
Lourdes et tait morte folle le soir mme quand revint la nuit, plus
noire encore que les lunettes, pour l'dification des esclaves de
l'hacienda. Tantt un grand Norvgien roux, celui qui avait rattrap
avec son canot  ptrole un pavillon de l'hpital sur pilotis de Colon
qui s'en allait  la drive,--et que Naki prtendait amoureux de sa
femme.

--N'a-t-il pas le droit?--disait Nenetza.--Et toi, pourquoi m'as-tu
choisie parmi toutes les joueuses de tennis de Dlos?

Mon me s'engraissait de ce sel, de ce repos. Tous mes sentiments de
France s'engourdissaient,--et s'agitaient au contraire en moi, mais tout
petits encore, des dsirs subits et limits, celui de sauver une jeune
Grecque d'un naufrage, celui de faire pleurer un Norvgien, d'obliger
une Munichoise  passer un corsage rouge... Parfois tous les passagers
se prcipitaient vers un bord, c'est qu'un petit bateau noir, comme un
rat dans un tlescope, s'tait log entre le soleil couchant et nous.
Parfois arrivait un souffle d'eucalyptus, on l'avait prvu de loin, au
nez des deux femmes en chandail, et Sophie Mayer cherchait la grammaire
portugaise. A tribord,  la place des forats,  la place de ceux qui
ont tu leur fille, dvalis la cathdrale, il n'y avait plus que de
petites barques de pcheurs sans casier judiciaire, des charbonniers
anglais respectueux des vques. Le capitaine passait et repassait,
distribuant aux passagers de marque des phrases  peu prs
incomprhensibles, car il avait la manie d'oublier, en parlant, ces
adverbes ou prpositions que nous oublions parfois en crivant: 
propos de, avec, depuis...

--Ils se sont brouills un chapeau,--disait-il.--J'tais venu un
chien... Je l'avais attendu une statue...

A San Ioo, il fit escale, sous le prtexte de prendre de la glace, en
fait pour amener et retenir  bord le major Almira Peraira d'Heica, le
fameux joueur de poker. Cela nous permit  tous quatre de pousser en
automobile jusqu' Porto avec le Norvgien roux et un gnral anglais
qui rpondait toujours: trs pratique. Je me rappelle des tours de
porcelaine, un palmarium o une jeune Franaise caressait un jeune
palmier, le Douro vert, vert (trs pratique!), les toits chinois rouges,
rouges, et de deux ponts suspendus des reflets partant vers le fleuve,
quand un boeuf tournait la tte,  cause de son diadme de cuivre. On
tait  la veille de la rcolte, le plus jeune porto avait prs d'un an,
c'tait la semaine o l'habitant de Porto le plus fou, si loin du vin
nouveau, est le plus sage. L'un d'eux cria  notre vue: Vivent les
dmocrates! C'est, le guide nous l'expliqua, qu' la mme heure, tant
l'instinct de contradiction est vif entre les deux villes, que quelqu'un
 Lisbonne avait cri: Vivent les libraux! Les collines portaient des
lignes de petits moulins qui moulaient le bl grain par grain.

--Amour!--disait Nenetza.

--Trs pratique,--disait le gnral.

Et nous revnmes  l'_Amlie_ par des avenues o la poussire au lieu de
suivre les autos avait des tourbillons spciaux, et o des placards
prvenaient devant chaque palais que le parc tait dfendu contre les
maraudeurs par des ratires  feu...

Il y eut un jour brumeux, des visages mchants. Le Gulf Stream
n'atteignait plus que quelques coeurs de passagers. La mer semblait
calme mais dtruisait le navire par-dessous, comme une falaise. Puis une
haleine aride nous couvrit de poussire comme si nous avions t sur une
place  Tarascon. Sophie Mayer, n'ayant pas de grammaire arabe, rvait.
Une averse tomba, dgageant du bateau, qui jadis avait t anglais, puis
japonais, puis allemand, toutes les odeurs accumules en lui, et les
passagers les combattaient par mille parfums spars. Enfin vers le soir
le ciel s'ouvrit, et l'on vit au-dessus des mts quelques vraies toiles
isoles et neuves comme celles qu'on aperoit au cinma quand s'ouvre le
plafond de la salle. Le lendemain parut Madre, o le capitaine stoppa,
sous le prtexte de renouveler de l'eau, en fait pour dbarquer (
regret, car nous tions le 21 et il avait des pokers d'as tous les 22)
le major Almira Peraira, gonfl d'argent, au milieu des jets de toutes
les chaudires. Cela nous valut d'tre trans dans un panier du haut de
l'le sur une piste en cailloux ronds. Dj ce n'tait plus l'Europe.
Sur le square  gauche du wharf, les arbres taient couleur de saule, le
gazon bleu, les ruisseaux rouges. Les mendiants assigeaient les
glises, les vieillards comptant sur ceux qui entrent, les enfants
ignorants sur ceux qui sortent. Les passagers achetaient du tabac, les
passagres des timbres et l'on nous rendait des pices de bronze si
lourdes que nos vtements taient tendus. Dans un traneau dor 
boeufs, le vent souleva les rideaux pourpres et l'on vit le Norvgien
embrassant Sophie Mayer. Les gamins taient nus, c'est qu'ils taient de
bonne famille,... couverts de vtements, c'est qu'ils avaient 
s'approcher des Anglais, c'est qu'ils mendiaient. Sur les arbres, prs
de chaque grappe de raisin, il fallait la toucher d'abord et agiter son
parfum avant de cueillir le fruit, une grappe de glycine. Heurt par une
sentinelle maladroite, un boulet de l'arsenal descendait tout seul la
rue  pic, ralenti aux passages  escaliers, poursuivi par le trompette.
Puis la sirne de l'_Amlie_ siffla, le dernier reflet de l'Europe me
sourit; sur le visage d'une fillette accoude au quai, je caressai le
dernier reflet d'Europe, et Naki de ses bras puissants m'arracha  ma
terre.

Pendant deux jours l'Afrique avana encore quelques les sur la mer
comme un enjeu, des Canaries, des Iles Vertes; nous les ddaignions. Ds
lors ce fut l'Ocan du Sud et chaque jour un jour de moins de
vingt-trois heures o mon coeur pourtant tait au large. Le soleil
commenait par nos pieds tendus, poussait peu  peu l'ombre vers le
haut de notre corps comme une teinture, et nous laissait le soir cuits
et dors. Certains petits points, utiles pour l'agrment de la
traverse, sans valeur aprs le voyage, taient maintenant bien fixs:
le Norvgien voulait ne vivre que pour moi, j'habiterais avec Nenetza
toujours, le gnral ferait lever  Sidney pour Juliette Lartigue un
couple de kangourous. Tranquilles dsormais, nous allions chaque matin 
la messe, que disait dans la bibliothque le directeur du Grand
Sminaire de Truxillo, le ciboire pos sur deux Larousse arrachs chaque
fois  Sophie Mayer, tous les ventails des Limniennes et des
Vnzuliennes bruissant,  part une seconde pendant l'lvation. Le
soir, quand l'ombre nous avait pris, par la tte, elle, nous empruntions
son violon  un migrant de seconde classe, et Naki s'accompagnait en
chantant grec, Un doux amour, une le belle: ou bien: C'est tout le
portrait de son pre. Des Italiens sur la proue jouaient de la
mandoline avec deux migrants de Barcelonnette qui jouaient de
l'accordon. C'tait l'heure o Nenetza suppliait qu'on allt dans
l'entrepont voir les trois marmottes; o le gnral mu me parlait de la
France: il avait toujours dsir voir la petite butte devant laquelle la
Loire renonce  aller vers la Manche et tourne  gauche. Du fauteuil
vide s'levait quelqu'un qu'on n'avait pas vu s'y tendre, et que nous
ne connaissions que par un surnom, l'homme rat, ou la cantinire, ou un
philosophe pruvien  barbe blanche qui discutait avec Mayer des
mthodes de travail. Lui, ds qu'il voulait penser, au Prou, il prenait
le funiculaire et montait  cinq mille mtres. L'toile polaire
paraissait, et le Norvgien, d'une ligne droite parmi les cordages et
sous les chanes, faisait vers elle vingt pas rapides, rflexe des
Scandinaves. La chouette, qui tous les soirs sortait de la cale salue
par le mot chouette en toutes les langues du monde, et voltigeait
autour du navire, se posait enfin: le coeur de Mademoiselle se calmait.
Par signaux lumineux, le commandant jouait au poker avec le commandant
du navire-prison. Le blanc des yeux de Naki buvait les toiles comme un
papier buvard. Les toiles s'largissaient, le ciel tait perc comme un
confessionnal, avec la bougie du ct du Pre, et nous nous confessions,
nous plaignant doucement et tous. Je me plaignais de Naki qui pinait
l'paule de sa femme malgr les promesses qu'il m'avait faites. Chotard
se plaignait des mtis d'Iquique, o il devait, les jours de rvolution,
faire escorter sa bonne au march par un Indien pur qui tirait sur les
fentres; Naki se plaignait des Turcs, qui avaient tu sa famille tous
les vingt ans depuis l'ge reconnu moderne par les manuels d'histoire
franais; le gnral, des Balorabari, tribu d'Afghans, qui lui avaient
vol un dogue; Mademoiselle disait son mot sur les punaises. Chacun
geignait comme une petite bte au sujet de la bte son ennemie. Le
commandant venait de nous dire que nous tions au point o le Gulf
Stream faisait son coude, et le gnral curieux se penchait pour tcher
de voir  cause de quelle petite butte. Puis la lune se levait et
Nenetza, hsitant par politesse  la montrer du doigt, nous en parlait,
prtendant que l'me est immortelle.

--Je te dis que non,--disait Naki.--Tout le monde le sait. L'me
est-elle immortelle, mon gnral?

Le gnral l'avait entendu dire  Oxford. A Cambridge on le niait, mais
une me mortelle serait si peu pratique!

Enfin nous nous levions, baissant presque la tte  cause de ces toiles
si proches. On voyait de petits sillages de feu venir  toute vitesse du
navire des forats, o la vaisselle tait finie: c'taient les requins.
Aprs quelques menus dsirs, celui d'tre un gant pour gratter la mer 
ses places irrites et ardentes, celui de tourner le gouvernail, celui
d'tre la nice de Pizarre, aprs un dernier regard jet  tous les
astres comme  un couvert prpar d'avance, nous allions dormir. Nenetza
me dshabillait et me levait le pied comme  une cuyre pour me hisser
dans la couchette. Puis Mademoiselle se glissait au-dessous de moi, se
cramponnant aux courroies jusqu'au matin pour sortir de cette nuit dont
elle avait toujours peur comme Ulysse sous son mouton. Nous entendions
un dernier pas, le philosophe limnien qui descendait de dix mtres pour
trouver le sommeil. Nous dormions. Parfois la nuit, je ne sais quoi
d'inhabituel me rveillait, comme un remords, comme un pli  mon drap,
c'tait la bague de fianailles de Nenetza que j'avais mise par jeu et
oubli de rendre. Parfois le hublot s'ouvrait tout  coup, comme une
portire de wagon quand on arrive.

Un mois passa ainsi, bientt avec des escales toutes les trente heures,
le Venezuela peupl de statues gigantesques leves toutes par Bianco,
toutes de venezueliens inconnus, mais clbres d'tre honors par
Bianco; la Martinique en gradins, avec des ruines, comme une machine 
crire pleine de palmiers dont deux ou trois lettres sont casses;
Colon, o le Norvgien nous montra en rougissant l'annexe de l'hpital
sur pilotis, maintenant tenu par quatre chanes; le canal, coup comme
un tourron, et les couches tertiaires de gauche essayant vainement
d'intriguer avec les couches secondaires de droite; puis, tous sur le
bateau d'ailleurs l'auraient nomm ainsi,--il balanait des corces
d'orange creuses sans les couler, il se retirait doucement de deux
mtres quand du ct de la Chine on le tirait, il lchait les pieds nus
des femmes lgres de Panama, couronnes de chapeaux  plumes,--et mme
nous l'aurions peut-tre appel la Magnanime, le Sr entre tous, l'Ami
vritable,--il semblait de toutes ses vagues ne regarder que vous seule,
comme les yeux des visages dans les rclames,--le Pacifique!

                                   *

                                 *   *

Oui, c'est bien ce que vous pensez. Ce fut bien un rveil  minuit, ma
main qui se baissait vers le commutateur heurtant la main de
Mademoiselle qui se levait vers lui; des pas lgers, si bien que
Mademoiselle crut que c'taient les guenons de la seora Subercaseaux,
dont la passion tait de drober les brosses  dents, et qu'elle les
appela par leur nom; Kalhila, Chinita, les noms les plus tendres de
Lima, capitale des caresses... Il fallait sa navet pour appeler la
mort Kalhila, Chinita.

Oui, ce fut le hublot se fermant soudain, prenant la chemisette de
Mademoiselle qui schait, lave pour la fte du lendemain. Elle se
prcipita, arracha le linge oblitr par un gros cachet d'huile, tout ce
que peut runir d'indignation et de mpris pour le Pacifique un tre de
cent cinquante-deux centimtres et de quarante-neuf kilos, elle
l'assembla. Elle maintenait le hublot comme la paupire d'un gant qui
ne veut pas voir. Il dut voir la chemisette, jadis clbre un jour dans
toute la rue Pape-Carpentier, perdue; il dut me voir, assise sur mon lit
comme  la campagne, quand le mourant d' ct va plus mal. De l'Ocan
montait un sifflement, comme celui du gaz rest ouvert.

--L'quateur!--dit Mademoiselle.

Oui, ce furent les clefs tombant tout  coup des serrures. Le
coupe-papier tombant du Pascal que je lisais. L'aiguille du
rveille-matin sautant, chaque objet se librant de ce qui lui donnait
un usage humain; de chaque phrase de Pascal tombait sur moi, qui avait
compris, son aiguille ou sa clef. Ce fut Pascal, Marc Aurle, et tous
les autres dieux de terre ferme sans force et inutiles.

--Un fantme!--dit Mademoiselle.

Oui, ce fut un marin entrant dans notre cabine, ordonnant de nous
habiller, nous recommandant surtout de prendre nos souliers, comme si
nous avions  faire un long trajet terrestre.

--Une rvolte,--dit Mademoiselle.

Elle s'habillait devant ce Breton placide comme on se vt devant un
corsaire, attachant sa chane d'or  la drobe, touffant le bruit de
ses boutons  pression. Puis l'ampoule clata. Le marin sortit pour
chercher des allumettes. Chacune apercevait de l'autre quelque fantme
secou d'o tombait continuellement un objet mal attach, une pice de
monnaie, une boucle. De moi surtout: les rparateurs de la rue
Pape-Carpentier avaient t consciencieux. J'essayais par de petits mots
insidieux de savoir si ma compagne comprenait que nous tions sur les
rcifs.

--Ils vont fusiller le commandant,--rpondit-elle.

Ce fut la course dans les couloirs vides, jonchs de vitres et
d'assiettes casses. Sans les conseils du matelot, nos pieds eussent t
en sang. Prs de l'office, il fallut pitiner des raisins, des mangues
pourries, enjamber des blocs de glace. Les saisons aussi, tratres aux
hommes, disaient leur petit mot dans ce dsastre. Enfin le ciel apparut,
tout le ciel, si pur, si charg d'toiles que Mademoiselle s'cria, ce
fut presque son dernier mot dans cette tempte:

--Ah! qu'il fait beau!

Puis elle poussa un cri, nous avions oubli les ceintures; elle
m'ordonna de rester l, devant ce canot numro dix, o pour l'exercice
de sauvetage aussi, tous les dimanches matin, nous arrivions les
premires. On avait allum les phares de trois autos places sur le
pont; sous ces toiles cela donnait l'illusion d'une panne, loin d'une
ville,  la campagne. Assise sur des paquets de corde, la tte dans mes
mains, me bouchant les oreilles, me fermant les yeux, je voulais viter
au sort et  mes sens de se compromettre, de recevoir des signes
irrmdiables, et j'essayais en vain d'assembler autour de moi tout ce
que je croyais contenir d'ternit: et cette logique qui rendait si
improbable qu'une jeune fille de Bellac dt mourir au centre du
Pacifique, et cette modestie, qui m'interdisait de croire une
catastrophe clbre ncessaire pour anantir une conscience aussi
faible. Des pianos sous des bches roulaient d'un bout  l'autre avec
des fracas  eux.

--Un incendie,--dit-on  mon oreille.

Car Mademoiselle avait trouv ce dernier moyen de me rendre l'eau moins
redoutable. Je la contemplais. Car ce qu'elle tait alle chercher,
c'tait plus que la ceinture, d'autres yeux, des yeux de naufrage,
d'autres lvres, d'autres mains, des mains dcharnes, et qu'on sentait
assassines pour tout ce qui me menacerait. Elle tira la ceinture d'une
toffe o elle l'avait enveloppe, regardant autour d'elle, et l'on
devinait qu'elle avait appris, dans ces dix minutes d'absence, quels
crimes l'on commet pour une ceinture. Elle voulut me la ceindre
elle-mme, m'entourant de ses bras comme pour une danse, la tte
toujours tourne vers la droite ou la gauche comme justement dans ces
tangos o l'on surveille le rival, l'attachant enfin d'un noeud, non pas
d'une boucle, le signe le plus grand qu'elle pt me donner de dtresse
et d'affection, car dix ans elle m'avait appris  considrer les noeuds
comme une chose hassable et inutile et injuste, puisque la boucle
existe. Elle m'embrassa, de loin,  cause de la ceinture, courbant de
loin la tte comme vers une femme enceinte, sans vouloir effleurer la
ceinture.

--A vous,--dis-je.

Elle rougit, elle s'loignait:

--Je n'ai trouv que la vtre.

Je la saisis par le bras, elle se drobait comme si nous tions dj 
la mer et qu'elle et peur de m'alourdir. J'essayais d'arracher la
ceinture: elle me regardait, tenant  la main un petit paquet pour sa
soeur, qu'elle n'osait plus me confier, puisque j'tais si folle. Je
courais aprs elle; alors elle enjamba le bastingage, et me cria, aveu
terrible, avant de disparatre:

--C'est la tempte!...

                                   *

                                 *   *

Oui, c'est bien que vous pensez. Ce fut Nenetza me relevant,
m'embrassant. Elle m'embaumait, elle avait d briser sur elle son flacon
de parfums. De la terre, de Paris, l'effluve la plus odorante
m'enveloppait. Elle me passait son collier de perles, une de ses bagues.
Naki me maintenait, elle dfaisait sa ceinture et me l'attachait de
force, car on avait d prendre la mienne pendant mon vanouissement.
Elle riait. Son sacrifice, son sang-froid assuraient pour toujours son
triomphe sur Naki, elle le savourait, elle tait heureuse d'avoir eu
finalement raison dans tous ces tournois interminables qu'tait leur
vie. Tous les gestes de Naki, ses yeux, ses lvres, prouvaient qu'il ne
contesterait plus jamais rien dsormais de ce qu'elle avait affirm, que
Merika Arnagos tait moins belle que Basilea Persinellas, que l'me
tait immortelle, que le bordeaux valait le bourgogne, que tribord est
sur la gauche et bbord sur la droite. Nenetza s'panouissait d'aise;
puis, comme j'tais calme et que je pleurais, elle m'embrassa.

--Adieu, chrie,--dit-elle.--Je sens trop bon, hein? Adieu, mon petit
Naki. Tu vois que les flacons de Coty ne sont pas solides. Adieu, Naki
aim. Tu vois qu'il y a parfois des temptes... Oh! regardez cette
toile!

Nous avions lev la tte, nous rabaissions les yeux, trop tard, elle
avait saut.

                   *       *       *       *       *

Oui, des heures, des matins, des soirs, ce fut Naki nageant au pied de
mon radeau. Je le regardais des minutes entires, mon seul secours, ma
seule demeure, qui s'enttait  me sauver, avec son accent grec.
L'aprs-midi je dus tourner la tte,  cause du soleil, et Naki, pour
nourrir mon regard, fit le tour du radeau. On entendait de grands coups
au fond de la mer. Nous avions je ne sais quel espoir comme des mineurs
qu'on va dlivrer. Je lui fis signe de monter sur le radeau: il y posa
un genou,--toujours je le verrai ainsi,--et il se rejeta en arrire avec
le geste des petits Grecs, qu'on chasse du marche-pied de la victoria.

La nuit tomba, je m'endormis. Le jour revint, je m'veillai. Le radeau
s'augmentait de toutes les paves qui passaient  porte de Naki, toute
une collection qui prouvait quelle confiance il avait jusqu'au bout en
mon sort, des bouteilles pour que je puisse boire une fois  terre, une
ombrelle, pour me faire dans cette Ocanie une ombre  moi, une espce
de fourrure pour que je n'aie pas froid quand viendrait l'hiver. Je
dlirais, d'un dlire qui me poussait  l'amour,  la gratitude, comme
une opre au rveil. Je cherchais dans mon esprit tout ce que je savais
pouvoir flatter Naki, et je le lui criais: son pingle de cravate, si
affreuse et dont il tait fier, cette perle rocaille tenue par un
serpent d'or, tenu lui-mme par une main, une main debout sur une tortue
d'meraude, je lui criais combien elle tait simple,--et combien
superbe, combien anglaise sa cravate de smyrne, toute carmin avec des
fleurs de lys et des lisrs verts. Il m'approuvait d'un geste de tte
qui amenait l'Ocan juste au-dessous de sa bouche.

Il nagea soudain  ma hauteur, caressa mon visage dessch de sa main
humide. Qu'ils taient beaux, ses boutons de manchette en malachite
ceinte de dragons! Qu'ils taient simples, ses yeux d'aventurine sur
ivoire encadrs de sourcils bleus touffus comme des palmes! et je ne
compris pas pourquoi il me tendit sa bourse, comme la dame qui fait
payer son invit au restaurant, et pourquoi, car il n'avait pas
d'imagination, il me dsigna soudain quelque chose dans le ciel, comme
Nenetza, bien que ce ft le jour, et me fit dtourner les yeux de lui
une seconde...




CHAPITRE QUATRIME


C'tait la nuit. J'avais d rester vanouie un jour entier, car aussi
loin que pouvaient porter mes mains, je me trouvais sche et tide.
J'eus l'ide de passer le bras  travers les planches du radeau: c'tait
la terre!

--Suzanne!--criai-je.

Ce n'tait pas seulement parce qu'il m'avait sembl, par ce sable, ces
cailloux, retrouver la preuve de moi-mme. Tant de fois j'ai heurt
depuis la terre sans crier mon nom! Mais c'tait le mot que Nenetza
prononait  tout propos; et toutes les manies de langage des amis qui
taient morts pour me sauver, le Je vous promets de Mademoiselle au
lieu de Je vous assure, le pricliter de Naki quand il voulait dire
perdre au jeu, toute cette nuit-l je les eus dans mon oreille comme
si c'taient les derniers cris qu'ils eussent pousss en mourant... Ma
main avait rencontr dans le sable une racine; je somnolais sans la
lcher, mon dernier cble...

--Trs pratique,--dis-je en m'veillant, malgr moi encore...

C'est ainsi que j'appris la mort du gnral...

Il n'y avait pas de lune. Je cherchais vainement  prendre pied dans ce
ciel opaque. Je n'osais sortir de mon radeau;  mon ct droit, la mer
passait et repassait comme une varlope;  mon ct gauche, l'le se
taisait. Pourquoi une le? Je ne sais quoi l'indiquait au toucher. Les
heures s'coulaient. Je reconnaissais chacune des veilles  un bruit
inconnu, mais dont je devinais la traduction. Vers le milieu de la nuit,
un cri de trompette et trois hululements, ce qui devait tre ici le
premier chant du coq; un peu plus tard, ce qui devait tre ici notre
brise de deux heures et ses jasmins et sa glycine: une haleine en
vanille et en poivre; plus tard encore, des fracas de baisers qui firent
taire tous les autres oiseaux, ce qui devait correspondre ici aux
roulades, au rossignol. Je n'osais penser. Deux ou trois mots me
traversaient parfois, le mot la Nuit, le mot la Mer, comme si tous ceux
qui ont prononc ces deux mots-l m'avaient sauve, puis taient
morts... Puis un souffle sec, ardent, ce qui correspondait dans cet
archipel  la rose... Puis la mme angoisse... Puis un coup  ma tte,
un oiseau  gros bec s'enfuit aprs m'avoir blesse, le sang coulait de
mon front... Ce qui correspondait ici  l'appel de Mademoiselle. C'est
ainsi que l'le veillait... En effet une faible lune passa sans hte
sur tout le ciel un enduit blanchtre, et subitement le soleil, derrire
moi, d'un rayon, d'un nuage chiffon fit tout tinceler... Je me
retournai, et vis mon le...

Elle sortait de la brume. Mille arcs-en-ciel levs ou poss de biais
joignaient les criques  des mornes. Des bosquets d'arbres  palmes,
coups de frondaisons carmin, scintillaient dans la vapeur d'eau, plus
immobiles que le zinc... J'entendais soudain, comme celui de jets d'eau
qu'on ouvre au jour, le bruit de cascades... Chaque arbre livrait
l'oiseau rouge ou dor qu'il avait gard toute la nuit en otage pour
l'aurore; et,  dix mtres de moi, je voyais dj runi,--pour que tout
malentendu  ce propos ft dissip ds la premire minute entre la
Providence et moi,--presque  porte de la main comme un djeuner auprs
d'un dormeur,--tout ce qui pourrait jamais apaiser ma faim et ma soif.
Des bananiers offrant autour d'eux mille bananes, comme leurs mille
anses, dont on rompait la plus belle doucement avec la bont d'un
chirurgien qui rompt une cte, heureux aussi au craquement; des
cocotiers plus hauts que les chnes, dont les noix tombaient sur une
mousse ou sur des stalagmites qui les faisaient clater; des manguiers,
et la premire mangue que je cueillis tait juste  point. Depuis des
milliers d'annes, la course entre mon destin et celui de cette mangue
avait t rgle  la seconde. Un beau soleil vaquait derrire fougres
et palmes comme une cuisinire. Ou bien, de rayons spars et croiss
comme les btons d'un Chinois qui mange, il harcelait et me rvlait de
petits ananas et d'normes fraises. Partout des arbres inconnus, mais
qu'on devinait des aliments rbus; il devait me suffire de patience pour
en trouver la solution, pour dcouvrir entre eux quel tait l'arbre
pain, l'arbre lait, peut-tre l'arbre viande. Des arbres sans fruits et
presque sans feuillage, mais cercls de cercles rouges, qu'on devinait
pleins d'abondance, et dont je tapais le ft, pour voir s'ils taient
pleins, de ma main ou d'un bton. Des arbres qui,  mesure qu'il taient
plus striles, offraient plus franchement leurs dons: des trous d'o
sortaient les abeilles, des trous d'o coulait le miel mme; ou bien, 
la hauteur d'appui de cet tre humain qui jamais encore n'tait pass
l, des oeufs d'oiseaux dans des nids. Des tortues, arrtes dans
l'ombre, mais tout prs de la tache de soleil qui couvait leurs oeufs,
comme un oiseau mle prs de sa femelle. Entre des arbustes qu'on
devinait pices, des herbes qu'on devinait lgumes; des fleurs qu'un
instinct me poussait  goter, qui avaient got de porcelet, qui taient
nourrissantes. De grandes fleurs pleines d'eau de pluie  la cannelle o
je pouvais boire par une paille..., et mes mains, aprs une matine dans
l'le, sentaient tout ce que sentent, le premier matin de son
apprentissage au bar, les mains de la barmaid.

Pour que tout malentendu ft dissip aussi entre la Providence des
parfums et moi, la brise me vaporisait de toutes les odeurs de l'le. Il
y en avait de familires, que je retrouvais aussi nettes qu'autour de
leur flacon, Rose d'Orsay, Ambre Antique, le Mouchoir de Monsieur; mais
surtout de plus tranges, que je sentais pour la premire fois et qui
agitaient en moi,  dfaut de vrais souvenirs,  vide, la mmoire d'une
sauvage. Elles s'attachaient  vous, on devinait qu'elles n'taient pas
striles, comme en Europe, qu'elles se dposaient sur vous dans un but
choisi par la nature. Chaque parfum me poussait hors de son bosquet,
comme si j'avais  le fuir. J'allais, prenant sans m'en douter l'le
dans sa longueur, allant d'instinct vers le promontoire qui l'avait
jadis rattache au continent, et soudain au-dessus d'un rivage rompu,
dsespre, en retard de milliers d'annes... Mais la vie montait en moi
avec le jour... Un beau soleil attaquait chaque fleur et la cascade
d'une lance courtoise. L'oiseau-mouche avait le parfum de la dernire
fleur visite et le bec de sa couleur... Des lianes dores, comme des
tuyaux reliaient les massifs, et semblaient y faire circuler entre les
arbres abonns tous les agrments de l'Ocanie. Tout le luxe tait l,
tout le confort que peut se donner la nature par fiert personnelle,
dans de petites les sans visiteurs; une petite source chaude dans un
rocher d'agate, prs d'une petite source froide, dans la mousse; un
geyser d'eau tide, qui montait toutes les heures, prs d'une chute
d'eau glace; des fruits semblables  des savons, des pierres ponces
parses, des feuilles-brosses, des pines-pingles; les simulacres en
quartz d'or d'une grande chemine Louis XV et d'un orgue de style moins
pur; une caverne de cristal de roche, dans laquelle se prenait parfois
un oiseau rouge qui la faisait scintiller comme une ampoule; et, suprme
confort des les, tout comme au fond des beaux sous-sols de Poir et de
Groux, au fond de chaque alle toute droite, pave de corail de deuil et
borde de cocotiers o montaient et descendaient des crabes roses;
amasses contre un petit mont central, des monceaux de plumes rouges et
bleues... C'tait bien une le. Errant le long de la grve, cherchant un
gu, un gu  traverser le Pacifique, le soir j'en avais fait le tour...
Deux milles peut-tre en largeur, trois en longueur; de biais dans
l'Ocan,  ce que le soleil m'indiqua. Le soir mme, j'avais franchi les
sept ruisseaux, oblige, pour le plus rapide et le plus large, de
remonter  leur source; j'avais gravi la montagne, aperu--pour que tout
malentendu ft dissip aussi ds le premier jour avec l'Esprance--
deux ou trois kilomtres au sud une seconde le, un peu plus grande, et,
 mi-chemin entre celle-l et l'horizon, pour que la route n'en part
point  mon regard mme infinie, une troisime, scintillante de grandes
lumires vertes comme les arrts facultatifs des tramways,  Paris...

                                   *

                                 *   *

Je rougis d'avouer  quoi se passa ma premire semaine, quand je compare
cette vie frivole  celle des naufrags classiques. A part le coup de
bec qui m'veillait chaque matin et qui cessa du jour o je surpris et
frappai l'oiseau,  part ce coup au front, pas beaucoup plus fort
d'ailleurs pour celles de mon ge qu'une forte pense, je n'ai pas eu
une douleur dans l'le. Le second jour, je l'occupai  me faire, dans
une des trois niches de la caverne de corail blanc, un lit avec les
plumages dont l'le tait jonche. Le troisime jour, je retirai les
plumes trop dures et amassai les duvets de gros oiseaux de mer, qui les
perdaient en flocons au moindre vol et qu'un regard plumait comme une
vole de plomb. Le quatrime jour, je triai les plumes d'aprs leur
couleur, pour avoir trois divans, jaune, ocre, rouge. Le cinquime jour,
je dus vider ces trois niches comme trois baignoires, pour retrouver une
des bagues de Nenetza, que j'y avais perdue. Le sixime jour, je retirai
certaines plumes vertes qui dteignaient, et certaines pourpres qui
piquaient. Aprs ces six jours de cration, j'tais juste arrive 
faire mon lit... Dj cependant le lait avait jailli pour moi de l'arbre
 lait; flattant l'arbre de la main, gnisse millnaire dont le vent
retournait parfois la crinire vers ma joue, je russissais  emplir ma
bote de conserves; dj je savais que l'on peut boire  mme l'arbre
vin, mais qu'il faut que repose le suc de l'arbre cidre; dj les fruits
que l'on sche et ceux que l'on mange frais. Puis, ma grve balaye d'un
balai en vrai marabout, mon costume de ficelles et de plumes de paradis
achev, une fois tout vrifi, le soleil vrifi avec mes deux loupes
d'o je tirais le feu le plus facile, vrifi le ruisseau plein de ces
poissons qui n'avaient que deux cents mtres pour leurs bats entre
l'eau sale et le roc de la source, vrifis trois chos dont le dernier
rptait douze fois vos paroles, cho pour femme seule, vrifies les
hutres, les moules, excellentes mais dont la nacre tait molle de
nouveaut, vrifie l'herbe qui remplacerait pour moi le cerfeuil, celle
qui serait mon chalote, me sentant pour jamais sans occupation sur
cette le parfaite, j'attendis...

Tant pis si je vous dcris trop tt les tortures de l'attente. Je
passais mes journes au bord mme de la mer, les pieds touchant l'Ocan
par je ne sais quelle superstition qui me condamnait  ne pas perdre son
contact; j'attendais pour le soir mme, pour le lendemain au plus tard.
Parfois, dsespre, je me reculais d'un mtre, d'un pas, c'est que je
n'attendais plus le secours que pour dans six mois, dans un an. Par des
additions, par des chiffres que je vrifiais tout le jour, gagnant
quelquefois une semaine sur le total prcdent, je trouvais le compte
prcis des mois, des annes qu'il me faudrait subir dans l'le,  moins
d'un hasard, avant qu'un navire ft envoy  notre recherche. Mieux
qu'un armateur qui construirait lui-mme son steamer, je connais
maintenant ce qu'un navire cote de peine et de jours... Que de semaines
encore, avant qu'on ait pass le mien au radoub, qu'on ait repeint
(pourvu qu'il fasse soleil en Europe!) sa bande rouge, qu'on ait
rassembl dans son entrepont ces matelots que je voyais en ce moment au
fond d'un cabaret de Saint-Brieuc ou dans un wagon de la gare de Gannat,
sur cette diagonale de Brest  Toulon qui amne les quipages d'une mer
 l'autre avec l'Auvergne pour cluse; avant que ne soient embarqus ces
moutons qui pturaient encore en Nivernais, prs d'une ferme dont on
raserait les haies avant leur vente! Six mois de soleil continu en
Europe m'auraient fait gagner deux ou trois jours! Parfois je croyais
sentir que le navire partait, peut-tre partait-il, on mettait un navire
gigantesque  la mer, j'avais de l'eau soudain jusqu'aux chevilles; mais
un soupon se glissait en moi, un dfaut se glissait en lui, et je me
sentais oblige de le ramener au port. Le boeuf de Salers, qui devait
remplir ses conserves, je le voyais subitement, encore vivant et
paisible, dans un chemin creux de Salers; le troisime anneau de l'ancre
de tribord, je le voyais abandonn sur une cluse du Creusot,--l'ouvrier
avait la grippe, la pneumonie le menaait... Tous ces objets infimes,
mais plus ncessaires pour lui dans l'ternit que ses chaudires et ses
cloisons, le flacon de pickles de la table du commandant, la breloque 
double fond du second mdecin, ils taient celui-l  l'embouteillage,
celle-ci au fond d'un tiroir d'horloger d'Angoulme. Que le second
mdecin n'et pas une panne d'auto sur cette place d'Angoulme, n'et
pas  flner, et j'tais abandonne pour toujours! Enfin mon navire
partait au complet, mais tout subitement m'en paraissait trop neuf; il
fallait qu'avant le dpart trois verres de la cuisine fussent casss,
deux vergues (ah! qu'un orage souffle vite sur l'Europe!) abattues,
qu'un matelot ft amput d'un doigt, un passager du lobe de l'oreille;
dans ma hte j'avais raccol un quipage brillant, mais sans vie, de
fantmes, et je les dbarquais, les relchant vers les morsures et les
accidents d'ascenseurs, vers la vie qui poinonne! Parfois c'tait une
saison entire qui se soulevait contre moi; la glace du garde-manger
tait encore un ruisseau; le vin de l'quipage tait encore raisin... Ou
bien, au milieu du voyage, l'oiseau parti du cap Nord que sa vigie
devait apercevoir au large de Terre-Neuve, l'algue dporte de Cuba qui
devait mme toucher sa quille, la tortue de Patagonie qui devait danser
dans son remous aux environs des Aores n'arrivaient pas  temps sur sa
ligne, et tous les fils de mon destin partaient d'un coup sous cette
navette impuissante. Tant une Franaise du Centre est impuissante 
faire la besogne de Dieu et doit lui remettre sa tche!... Que de fois,
subitement, mon coeur s'est serr: c'est que je venais de voir, grimpant
 un orme en Savoie, le chat sauvage dont la fourrure entourerait le cou
du timonier mon sauveteur, ou, immobile au terme de la Dalcarlie (sur
le fond de neige je ne voyais que les deux ou trois taches de son
corce), le bouleau qui fournirait le papier du premier _Petit Parisien_
que je lirais  bord.

Le soir, quand je m'endormais, et que je ruminais tous les sauvetages,
de nouveaux calculs se posaient, que je ne pouvais non plus rsoudre. Un
sauvage abordait bien l'le, mais il tait dans un canot qui ne pouvait
tenir qu'une personne. Un petit sous-marin apparaissait, mais pas un de
ses trois hommes qui ne ft indispensable  la manoeuvre et pas de place
pour un autre. Un ballon atterrissait, avec une nacelle de onze
passagers, mais pas un, cette fois, qui ne ft indispensable non au
maniement du ballon mais  la vie des dix autres, dans un engrenage plus
ncessaire que celui des bielles, je renonais  sparer la femme du
capitaine de son ami le mcanicien; du cuisinier, le mdecin qui devait
mourir le jour o il n'aurait plus son rgime. Je ne voulais pas tre
cause de tant de dsastres, je renonais  trouver ma place parmi eux,
et seule,  de tels moments, m'aurait remplie de joie sans mlange la
vue du _Lusitania_. Je m'endormais, n'ayant plus d'esprance que dans le
plus grand bateau du monde.

Parfois j'attendais sans parler, sans manger, sans esprer, tendue
devant la mer comme un chien devant une tombe. Ce que j'prouvais? le
remords d'un enfant qui s'est fait craser ou perdre. Toujours
d'ailleurs j'avais t distraite, sans trop d'ordre. Au bord du Rhne,
c'est le Joanne de la Loire que je retrouvais dans ma valise et je
visitais le chteau des Papes avec l'humeur de Chenonceaux. Dans mon
cours de seconde anne, je me passionnais pour les auteurs du troisime,
et j'arrivais  l'examen, non pas avec Racine, avec Fnelon et
Baudelaire, mais avec Dante, Shakespeare et du Bellay, avec de faux
tmoins, qui m'abandonnaient lchement au premier froncement du sourcil
de M. Joubin. Or, ces matins-l, dans mon le, j'avais l'impression, non
pas d'tre spare de tout, mais d'avoir tout gar. Voil que
j'arrivais  vingt ans non avec les poiriers, les rossignols, mais avec
les acajous et les cacatos. J'tais  un faux rendez-vous: j'aurais d
consulter un agent, prendre un bon bateau. Si bien que chaque arbre,
chaque oiseau, je clignais des yeux en les voyant, pour en faire
apparatre un plus vrai  leur place ou leur enlever cette forme
exotique qu'il faut cligner des yeux, en Europe, pour leur donner;
j'avais gar le pain, le vin, les hors-d'oeuvre; j'avais gar les
hommes, les enfants, les femmes; j'avais perdu les animaux, les lgumes.
Quel dsordre!... Du haut du rocher, j'apercevais ces arbres  branches
crases, ces lianes  bout perdu comme l'envers d'une tapisserie;
j'avais mis ma vie du mauvais ct; j'avais retourn la mer sur sa
surface dserte... J'attendais... Dj dans ce temps ternel tout se
dissociait de mon pass. Alors que, les premiers mois, j'avais gard mes
heures de prire, de repos, de repas, que je m'tais crue oblige chaque
jour de djeuner, de dner, de souper,... maintenant je vivais de
bananes ou de mangues heure par heure. J'avais au milieu de la nuit des
heures de veille qui ne me semblaient pas prises sur le sommeil...
J'attendais... Par bonheur les moments qui aiguisent l'attente en Europe
n'existaient point ici. Pas de crpuscule, pas d'aurore. Nuit et jour se
succdaient plus rapidement que par un bouton lectrique. Alors que
prpare  la mlancolie je m'asseyais au bord de la mer, la tirant
doucement  moi d'un mouvement qui devait l-bas dcouvrir un tout petit
peu le Prou, doubler le Chili, face au soleil couchant, attendant
toutes ces fausses couleurs du soir qui dans Bellac donnent  l'me ses
vrais reflets, attendant que la lagune devnt violette, les champs de
nacre orange, les arbres pourpre, le ciel vermillon,  peine le soleil
commenait-il  rougir qu'une main le lchait et que tout n'tait plus
que nuit. Une nuit toujours clatante, laiteuse, qui passait sur le
monde sa couche de nacre, et qui soudain, au bout de douze heures, me
donnait  un jour aussitt pompeux et rutilant. J'tais dverse sans
arrt de cette conque d'argent  cette conque d'or. Toute la nuit
tombait sur le premier appel de la mlancolie. Tout le jour se levait
sur la premire angoisse. Ce monde en laque et en obsidienne n'acceptait
pas plus le chagrin que la pluie. Donc bientt ma tristesse, je
l'oubliai et la laissai en moi s'arranger toute seule comme une tumeur.

Mais il est temps que je vous dcrive mon le...

                                   *

                                 *   *

Vous allez tre dus. Non pas qu'elle ne ft comble des arbres les plus
beaux, de ces minraux qui servent d'talon pour juger les autres
minraux et sont  eux ce qu'aux mtaux est l'or, de ces papillons sur
la prsence desquels se juge une collection. Mais je ne pourrais vous
dire le nom de ces merveilles. On avait nglig  Bellac de m'apprendre
la faune et la flore quatoriales. Sans trop de peine, j'identifiai les
cocotiers, les oiseaux de paradis, mais ce fut tout. J'emploierai donc 
tort, pour vous parler des plantes, tout ce qui me reviendra des mots
exotiques, paltuviers, mandragores, mancenilliers, tout ce que m'a
appris de botanique le grand opra, et pour vous dcrire la plus belle
volire du monde, ou des mots un peu simples: la poule tricolore, la pie
 bavette, ou, pour que le dcor ait l'air situ, les trois ou quatre
mots que l'on retient par drision,  dix ans, aprs une lecture de
voyage en Guine, et qui servent  surnommer des camarades: ptemrops,
gourah Morandi, et Mucuna.

Sur mon le, dessine comme un signal  terre dans les camps d'aviation,
premire bordure en corail et en nacre, seconde ceinture de cocotiers,
troisime de fleurs et de gazons, au centre deux collines dans des
forts vierges, les zones vertes tincelant le jour, celle des
coquillages la nuit,  midi juste deux petits lacs s'allumant au fate
des mornes, tous les oiseaux du Pacifique venaient atterrir. Des
milliers d'oiseaux inconnus flottrent donc autour de moi comme une
langue nouvelle. Toute l'le au moindre vent tait bouriffe. Chaque
fois que je levais trop vite les bras, je semblais secouer un tapis
rouge ou bleu, et, au rveil, en les cartant pour biller, le dcoudre.
Le vent d'Ouest poussait vers la mer des balles de duvet qui flottaient
comme de faux cygnes sur la lagune, jusqu'au point o le courant les
prenait et les emportait compacts, en oreillers, vers le Khouro Shivo...
J'essayai de m'orienter dans cette volire. La prsence de quelque
oiseau reconnu par Jules Verne ou par la classe de leons de choses
m'et appris ma place dans le monde. Je savais que le casoar annonce une
terre toute proche de l'Australie, car il est venu de Tasmanie  pied,
mais je cherchai en vain mon casoar... que l'outarde annonce l'Afrique
du Sud, mais pas d'outarde... que l'quateur peut encore recler des
oiseaux prhistoriques, et quand j'apercevais, m'piant de derrire un
arbre, quelque tte dnude avec un bec en vieille corne, j'avais peur,
me demandant s'il n'y avait pas l pour la soutenir un cou de reptile
avec des poils, issu d'un corps hriss de pointes en sparadrap avec des
pieds palms. Mais cette le tait aussi  jour, pour les espces  la
mode, qu'un jardin d'acclimatation, et, pour ses plumages, qu'une maison
de modes. Partout des paradisiers, des aigrettes, et les plumes de
marabout ou d'autruche piques sur de petits corbeaux. Partout, semblant
pendre aux cocotiers par un fil, comme les poignes d'un cordon  tirer
un rideau, la tte en bas, des perroquets ignorants encore de la langue
humaine et qui ne rptaient que les cris du premier perroquet, ou bien
grimpant  dix par le bec, et s'arrtant chelonns sur le tronc en
ampoules de rsine bleue, jaune ou rouge. Des cacatos qui allaient tous
les soirs coucher dans la seconde le, dlirants  la rencontre des
gourahs qui venaient de l-bas coucher dans la mienne. De-ci, de-l, des
oiseaux dont j'avais vu la photographie dans le _Journal des Voyages_,
celui qu'on appelait l'Oiseau-Muet, et qui se posait toujours juste sur
la branche au-dessus de l'oiseau qui chantait, ouvrant le bec sans
mettre un son; celui qu'on appelait le Plus-laid-du-Monde, que je
reconnus aussitt, le plus laid, car il paraissait avoir toutes les
petites maladies humaines, si humiliantes pour les tenors et les jeunes
maries, des cors  ses pattes, des oignons  son cou, un
compre-loriot, et qui ternuait;--qui s'apprivoisa d'ailleurs le
premier, ayant, comme tous les hommes laids, la beaut de son coeur. Des
moineaux dors, noirs et rouges qui en se posant devenaient des boules
incolores; des merles au vol blanc sale qui se posant devenaient des
poires de pourpre et d'indigo; parfois, sur la grve, je tombais sur une
basse-cour travestie, sur des oies vermillonnes; des canards
bleu-blanc-rouge, des dindes dores et vertes, des paons carmin, et au
moindre de mes gestes toutes ces couleurs changeaient comme dans un
kalidoscope. Des coqs, des poules, des pintades, mais sous la casaque
d'un propritaire milliardaire. Parfois l'arbre o l'on couvait, aim
pour ses branches horizontales; sur toutes des femelles accroupies et le
mle debout, tous comme empaills sur un arbre de Nol, mais leurs
couleurs de plus en plus vives et les espces de plus en plus grosses 
mesure qu'on arrivait plus prs du fate, et aux dernires branches le
nid ne pouvait plus contenir les queues des paradisiers. Parfois une
Mucuna Benettii me heurtait, ou se posait sur moi, c'est qu'elle n'avait
pas vu encore de crature humaine; elle me becquetait, c'est qu'elle
confondait peau et corce; je sentais que certains eussent aim vivre
sur moi, tre pour une femme ce que dans d'autres climats ils taient
pour le crocodile ou le rhinocros, gagns par la douceur d'un grand
tre, ne demandant qu' m'annoncer mes ennemis. Tous familiers
d'ailleurs, se laissant presque tous approcher et caresser, et en ce
point seulement mon aventure ressemblait  un vrai rve. Parfois
d'immenses conciliabules entre les myriades d'oiseaux qui tissent, ceux
qui fauchent, ceux qui cousent et ceux qui scrtent, ceux qui plantent
des joncs et ceux qui plantent des coquilles, comme s'il s'agissait
enfin d'tablir un modle de nid commun. Parfois, au coucher du soleil,
un vol de pigeons nains s'abattant  la hte sur un manguier auquel les
chauves-souris pendaient le jour par grappes et les condamnant  errer
jusqu'au matin. Un perptuel quatre-coins sur chaque arbre, qui laissait
flottantes des centaines d'ailes. Parfois des arbres combles, d'o
j'enlevais  la main le plus gros oiseau, comme un fruit mr, pour
sauver la branche. J'essayais de les effrayer par des cris; tous alors
se tournaient vers moi sur leurs perchoirs, me regardant; par des
gestes, alors tous me tournaient le dos, veuves et paradis fleurissant
soudain l'arbre. Des oiseaux que je croyais terriens tombant soudain
comme des pierres au fond de la lagune. Les grandes attaques des
ptemrops contre les poivriers en fleurs, et leurs jabots ensuite 
caresser, gonfls de grains. Tous mes mouvements, toutes mes habitudes
ayant une escorte ponctuelle de couleurs; quand je mangeais des bananes,
deux perroquets bleus; quand j'ouvrais des hutres, deux plongeurs
bistre; quand je cueillais des mangues, deux bergeronnettes orange qui
volaient toujours l'une avec l'autre, s'levant, se posant  la mme
seconde, spares par le mme espace, pour que chacun de mes regards et
son rayon... Les premiers mois, cette volire me sauva de la solitude,
car la tendresse qu'inspirent les plumages je la prenais encore pour la
tendresse des oiseaux.

Mais peu  peu je dus reconnatre que nous n'tions pas, eux et moi, de
la mme poque du monde. Les vertbrs, les mammifres me manquaient
comme des compagnons de dluge. J'tais lasse de voir inoccups autour
de moi tous ces gouffres d'air o l'on m'avait appris, ds mon enfance,
 loger des esclaves de mon poids, des chvres, des chiens, des chevaux.
Le soir, dans chaque rameau, mille boules dcapites, et seul un oiseau
veillant d'une oreille ronde et visible sur tant de corps sans ttes.
Jamais d'autres compagnons. Jamais de compagnons avec des yeux obliques,
des yeux ovales, des paupires, toujours ces deux petites cymbales qui
se recouvraient la nuit de cuir blanc. Jamais de ruse, de tendresse,
d'intelligence; on sentait que le premier chat, la premire mangouste
n'taient pas encore ns. Jamais, comme je le voyais mue  la campagne,
les corps de femelles peu  peu doucement distendues, les chiennes avec
leurs petits, les larges vaches avec leurs pis, les biches lourdes de
leurs faons, et la vie ne se transmettait dans cette le, entre des
tres toujours maigres, comme une jonglerie, que par des oeufs verts ou
violets piqus de brun. Jamais d'tres pesants, jamais mme de ces
petits animaux qu'on met sur un sentiment qui flotte comme un
presse-papier, le blaireau sur la malice, l'hermine sur la douceur; les
tortues avaient disparu quelques jours aprs mon arrive, et je
craignais, ds que les oiseaux s'assemblaient sur le rivage, ou
s'alignaient sur les lianes comme sur des fils tlgraphiques, qu'ils ne
m'abandonnassent tous en une seconde. Je les sentais  la merci du
moindre souffle qui annoncerait,  faux peut-tre, l'hiver ou le typhon.
J'en avais mis deux en cage, pour qu'il me restt du moins, s'ils
partaient tous, deux compagnons vivants: je les changeais chaque jour,
et je les avais quelques heures plus agits et plus ardents, comme si
c'tait seulement leur air et leurs couleurs que je changeais. C'tait
d'ailleurs peine inutile; tous restaient l, butant  cinquante mtres
de l'le contre une muraille factice. Oiseaux migrateurs au centre des
saisons, affols comme la boussole place sur le ple mme. Un geste de
gant, et tout ce qu'il y avait de vivant dans l'le tait balay, 
part moi. Je me sentais souvent  la merci d'une brouille subite avec
ces oiseaux, qui ne comprenaient pas, et qui le jour o je les aurais
vexs ou effrays  mon insu, sans me laisser justifier partiraient pour
d'autres les, abandonnant leurs oeufs. J'tais douce, avec chaque
espce, et mfiante et souple, comme quand l'on vit avec un dieu
inconnu, flattant hypocritement par des loges l'Oiseau-Laid, flicitant
tout haut le Muet de son chant. Mais, sans le leur dire, feignant de
chercher quelque bijou, du mme regard qui voulait un bateau sur la mer,
je cherchais un animal dans l'le; et il advint que je dcouvris
(c'tait tout ce que le Pacifique avait pu faire pour moi, c'tait mon
seul enfant avec lui) un oiseau qui avait des poils, un bec qui avait
des dents, un bel ornithorynque.

                                   *

                                 *   *

Ce n'est pas vrai qu'un navire passa, un matin,  peu de milles; ce
n'est pas vrai que je n'avais encore rien de prt, ni projecteur, ni
toffe, pour lui faire signe. Je voyais trois bandes blanches  sa
chemine. Je pourrais aujourd'hui retrouver la Compagnie, et savoir les
noms de ceux qui vinrent si prs de moi. Je courus sur la grve en
m'agitant, en faisant de grandes ondes d'oiseaux; muette, sachant
combien mes cris taient inutiles. C'tait l'poque o je portais encore
une tunique; du promontoire, je l'agitai, la plus indigne des hrones;
pour des hommes, qui du moins ne virent pas, je me mis nue.

Ce n'est pas vrai qu'alors je voulus mourir de faim. Que je m'tendis le
corps dans l'eau, pour mourir aussi noye. Que je laissai ma tte hors
de la mer, contre un caillou, pour mourir aussi d'insolation. Que je
pensai  tout ce qu'il y a de plus vil et de plus bas dans le monde,
pour mourir aussi d'indignit. Que j'ouvris autour de moi toutes les
morts comme des tuyaux  gaz, et j'attendis. Mais toutes les morts
s'cartrent, appeles vers des besognes plus riches loin de cette
enfant seule. Le soleil disparut. La mer se retira. Tout le ciel me
donna soudain des nouvelles d'Europe: sur la nuit de grosses toiles
poilues tremblotaient, comme, sur le parapluie du camelot prs de la
Brasserie Universelle, les fausses araignes en laiton... Dieu me promit
que je repasserais prs de l, ctoye par des autobus... Dieu me promit
qu'un jour, dans ce magasin prs de la Madeleine, j'irais acheter pour
mes enfants de fausses araignes, de fausses sauterelles, des cigares
qui clatent... J'tais sauve...

Ce n'est pas vrai que j'usais mes jours  me poncer les jambes et  les
frotter d'une poudre de nacre qui les rendait d'argent mme sous les
rayons du soleil. Bientt ce fut mon corps entier. Je n'avais plus qu'un
grand chapeau ou une ombrelle. Aprs les quelques mois o le plus
confiant s'entte  vivre en naufrag, toujours sur la grve, mesurant
de l'oeil les arbres comme de futurs bateaux, m'obstinant  chercher des
hameons pour ces truites qui se laissaient prendre  la main et des
piges pour ces oiseaux qui ne savaient pour vous viter, comme en
Europe sur votre fusil, que se poser sur votre bras mme, je renonai 
tre autre chose qu'une oisive et une milliardaire. Je tendis des crans
de plumes de cocotiers  cocotiers, y attachant parfois pour quelques
heures des oiseaux vivants, car les plumes des plus beaux
s'assombrissaient une fois tombes. J'eus des centaines d'normes perles
que je pchais  la plonge, que je ne savais pas percer et que je
portais au cou et aux genoux comme des billes dans de petits filets.
J'avais des parfums de rsine frache mle aux pollens; des lotions
obtenues de mon arbre  sucre; toujours trop capiteuses, mais, une fois
enduite dans l'eau de la source et puis sche par le soleil, j'tais
certainement ce qui sentait le meilleur de l'archipel entier... J'avais
mes onze poudres de riz, celle qui me rendait scintillante, de nacre
pile; celle qui m'assombrissait; celle qui me teignait de rouge; celle,
plus chair, que j'eusse mise  Limoges pour le bal du prfet, et je me
schais au buvard dans la grande feuille du bananier gris... Europenne
sacrilge, tout ce par quoi les Polynsiens honorent leurs morts, je le
faisais  moi-mme. Ces chteaux de bois au fate des arbres o se
consument leurs cadavres, je m'y tendais, remuante, sujet d'tonnement
pour de petits perviers venus d'les o l'on mourait; je m'enduisais
d'huile de palme et de mica, et tous ces honneurs et soins qui calment
les fantmes, j'en tais moi-mme adoucie. Si je me ngligeais un jour,
par chagrin, mon fard s'caillait vite, et mes plus petites tristesses
semblaient des sorties d'orgie, mais cela passait vite. Et enfin vint le
premier soir o, de calme, j'allai dormir dans le centre de l'le, au
lieu de m'tendre prs de la mer parallle  je ne sais lequel de ses
mouvements, juste au centre de l'le, sacrifiant par paresse la moiti
des hasards d'un sauvetage...

Ce n'est pas vrai que j'embrassais l'ornithorynque; que je fouillais
dans sa petite poche, que je n'y retrouvai rien, pas de lettre oublie.
Il se plaignait doucement par des cris de canard. Que je grattais le
renflement prs de son crne. Il remuait la queue comme un chien. Que je
le gavais de petits oeufs. Il battait des pattes de devant comme un
castor.

                                   *

                                 *   *

Tous les jours maintenant je contournais l'le  la nage jusqu'au point
d'o j'avais  la traverser dans toute sa largeur pour revenir au
promontoire. Avant d'avoir franchi la zone de sable et de corail,
j'tais dj sche. Puis venaient les cocotiers et cinq minutes d'ombre.
Je faisais un dtour pour aller appuyer ma main, les cinq doigts grands
ouverts, dans cinq petits rameaux carts de la mme branche, qui
formaient  s'y mprendre une main, avec phalanges et phalangettes, car
tout ce qui ressemblait dans l'le  un tre de ma race, j'en avais
maintenant l'inventaire... Puis venait la plaine, coupe des trois
ruisseaux, avec les secteurs alterns de gazons et de catleyas, sems de
champs de tournesols pareils  nos topinambours o tous les perroquets
prenaient leur pture, les plus gourmands se prcipitant, les ailes
dployes, pour manger  mme les soleils. Confondues autour d'un seul
disque jaune, toutes les couleurs parfois de l'arc-en-ciel, chacune avec
son cri. Puis, une fois contourn le balivier bris par la foudre qui
ressemblait  une statue d'homme, presque  un homme, aprs les petits
marais taills en plein corail d'o montaient en jets d'eau, avec un
oiseau voltigeant au-dessus au lieu d'un oeuf, des orchides hautes de
dix mtres, une sorte de pr o mes pas taient touffs, o les oiseaux
se taisaient, o les innombrables fleurs taient sans parfum, et qui me
donnait, surtout  moi si nue et si poudre de nacre, un sentiment
d'inexistence ou de champ des enfers. Des luttes sans bruit, et presque
immobiles, et entre animaux que rien, mme la haine, ne semblait devoir
assembler, des oiseaux-mouches en dbat avec des araignes, de petites
oies le bec pris entre les lvres de grenouilles gantes, des crabes de
palmier enlaant des couleuvres. C'est prs de l que d'un tronc lisse
sortait une hanche, une hanche de femme entire, toujours au soleil,
chaude comme si la mtamorphose venait juste d'avoir lieu, et je la
caressais, un peu curieuse, comme si venait d'avoir lieu,  cette place,
la faute qui vous change en arbre: l'attaque par des dieux lascifs ou
l'accs d'un trop grand orgueil. C'tait l'endroit aussi o le bruit des
cascades tait devenu gal au bruit de la mer sur les rcifs, et la
fort s'ouvrait par mille trous dors comme un gteau de miel. J'y
pntrais, inconsciemment, par celui d'o je voyais sortir le plus gros
oiseau. Je marchais sur des catleyas quatre ou cinq fois plus larges
qu'en Europe, mous et cassants sous mes pieds comme des cpes. Je me
htais suivant une liane de glycine, et arrivais par elle  des
clairires de jasmins et de passeroses o j'aspirais de tout mon
souffle, comme si c'tait cela l'air, des parfums violents  tuer.
Chacune tait un cimetire, l un arbre au pied duquel taient les
cadavres d'normes pies-griches; l, un cercle de gazon sur lequel
finissaient leur vie, aprs mille ans de voyages de l'un  l'autre ple,
les tortues. Il y en avait des dizaines, dont seules subsistaient les
carapaces, toutes de mme exacte grandeur, toutes mortes au mme ge.
L'oeil, le vrai oeil humain encastr dans le mancenillier, avec l'iris
perc par moi, contemplait tout cela... Enfin la clairire centrale,
avec de petits aigles dormant pars de deux taches aux paules et qui
semblaient des scarabes; avec des paonnes tristes gardant  peine
autour du cou un peu de cette braise qui inonderait au printemps tous
les paons de mon le... avec ce rocher d'o tombaient les lichens en
chevelures de femmes; avec,  mes pieds, des morceaux de bois pourris
qui avaient l'air de mchoires, d'arcades sourcilires, de coudes
humains... Tout cela n'tait point seulement imagination. J'ai vu depuis
les noms donns par les savants  ces apparences humaines; l'oeil de
bois fut bien nomm par Littr _nodus oculus_; le lichen _capilla
Irenei_ par Buffon, et ces deux fts lisses et courbs, sur lesquels
j'allais m'asseoir, dont j'enlaais le haut tronc, Blaringhem les
dnomma _osculus Rodini_... C'est de l que j'apercevais, lancs
au-dessus de la fort comme des torches changes par des jongleurs, les
oiseaux de paradis...

                                   *

                                 *   *

Telle tait mon le, trop scintillante, avec des jours o la nacre, les
coquillages taient faits au Brasso ou au Faineuf, et tremblante parfois
de petits tremblements de terre, quand un corail poussait plus vite que
les autres ou que trois madrpores discutaient. Toutes ces couleurs,
tous ces catleyas gants buvaient ma solitude et ma tristesse, je l'ai
dj dit, comme un buvard. Si bien qu'il me semblait souvent non pas
tre gare, mais tre morte. Mais avoir commenc cette migration qui
vous entrane d'astre en astre en modifiant vos molcules. Sur une
toile de millime grandeur, de quatre  cinq kilomtres, j'tais
devenue fille-oiseau. Dj pour dormir je me surprenais  mettre ma tte
sous mon bras, et il ne me restait plus gure, de la contradiction
humaine, que de me sentir, le jour, plutt soeur des oiseaux de nuit, la
nuit, soeur des oiseaux de jour.




CHAPITRE CINQUIME


Cette innocence de l'le, aprs m'en tre rjouie j'en fus due. J'eus
moins de respect pour cette nature; je fis sur elle, pour la taquiner ou
l'insulter, toutes les expriences qui m'auraient cot cher dans cette
France qu'on proclame innocente. Je gotai les baies qui ressemblent 
nos baies empoisonnes, je me repus de belladone, de cigu frite, sre
qu'elles ne contenaient qu'un sucre niais et docile. Je dormis  l'ombre
d'arbres  feuilles de noyer, je gotai  de grands champignons
carlates; en France j'aurais pris la tavele, l'ongle, la paupirite,
mais la solitude vaccine contre tous les maux. C'tait lassant de voir
ces palmiers nafs sur lesquels seul un crabe montait et redescendait,
selon le soleil, comme un poids de pendule. Les larges feuilles
piquantes dans lesquelles j'tendais mon bras jamais ne se refermaient
sur lui, et pas une fleur qui essayt de mordre ou de retenir mme mon
petit doigt. Ces massifs d'hliotropes, ces bosquets de tournesols qui
agitaient lentement et unanimement leurs ttes vers le soleil comme les
girls dans les music-halls, ces perroquets qui faisaient un succs  mes
moindres mots, ces chos, ces paradisiers familiers comme au paradis
mme, ces gourahs qui demeuraient paisibles sur leur branche mme quand
je criais, ou daignaient tout au plus se soulever, par politesse, de la
hauteur dont on soulve un chapeau (pour partir affols ds que leur
parvenait quelque cho d'cho imperceptible pour moi), cette nature en
somme qui ne gardait point ses distances avec un tre humain, paralyse
par le bonheur, par l'impuissance  faire venir des continents ses
conduites de venin, et dont les rflexes, oiseau qui s'envole, lzard
qui fuit, ne fonctionnaient jamais, mme en frappant au bon endroit;
parfois elle m'exasprait. Jamais un rayon coup par un nuage, ou vous
chappant soudain, tous trempant dans l'ocan ou dans la terre et tenus
par un pcheur endormi qui jamais ne les relevait; jamais un poisson
fuyant devant vous, car le soleil ni la mer n'avaient non plus leurs
rflexes, et il fallait chatouiller les truites pour tirer d'elles
quelque vague rvrence. Peut-tre un homme et-il obtenu plus de
raction de cette le qui restait sous moi placide comme un cheval sous
un cavalier-femme. Pourtant je devenais un tre plus fort et habile, je
grimpais, je nageais, de petites boules rondes, des muscles glissaient 
chacun de mes mouvements sous ma peau; mais pour me donner des oiseaux
peureux, des arbres esclaves, il et fallu dix ans au moins de feu ou de
massacre. Toutes ces racines qui taient de la rglisse, toutes ces
herbes folles qui taient de la vanille, ces troncs qui taient du lait,
ces pierres qui taient des perles, il et fallu au moins un couple
humain pour en refaire, comme en Europe, des morceaux de bois striles
ou de l'ivraie. Mon coeur aussi tait devenu inoffensif... l'le s'tait
glisse entre le monde et lui comme un mastic. Rien ne le faisait plus
battre. Il ne s'acclrait mme plus, tant j'tais entrane, si je
courais ou si je nageais. Parfois j'essayais de me raccorder  distance
avec cette tristesse, cette douleur, ces larmes que saisons et villes
distribuent dans le pays sous une infaillible pression. J'allais, dans
mon dsir de souffrir, chercher mes derniers souvenirs au-dessus de mon
naufrage, comme au-dessus de la place o l'on a relev un cble.
J'essayais de croire que par tlpathie, par des clignements, des
frissons, j'tais renseigne sur le mal qui advenait en Europe et les
morts de mes amis; en vain, de toute une anne je ne pus pleurer qu'une
fois et par hasard, le jour o je pensai  une broche (de corail
justement, le premier clat que j'aie vu de cet lment sur lequel je
devais vivre), le premier cadeau qu'on m'et fait, que j'avais chappe
dans une fontaine, qui m'avait fait har une soire entire ces gens qui
ne plongeaient pas pour me la rapporter, car je prvoyais si peu qu'elle
dt s'panouir ensuite dans l'Ocan et me sauver.

                                   *

                                 *   *

Par bonheur aussi, l'le eut  cette poque besoin de moi. Pendant
quelques jours le courant qui contournait les rcifs puis perait la
lagune pour effleurer le promontoire porta des amas de feuilles ou des
lots d'arbres entrelacs, tantt  demi penchs, tantt droits, comme
dans les gravures le Mississipi. Ils avaient de larges fleurs...
Peut-tre le vent ne pouvait-il dtacher leur pollen, peut-tre tait-ce
des espces que la nature devait approcher entires des autres espces
et des autres les, plantes qui s'aimaient  la manire des hommes.
Mais, du plus grand, je vis une liane se dtacher, nager, accoster,
s'enrouler autour d'un arbuste: un boa. Je le tuai le soir mme, dans
son sommeil, mais non sans qu'il et mang deux gourahs... Une semaine
plus tard, c'est par en haut, comme les assigs par les aviateurs, que
je fus ravitaille en crainte; un pervier, qui, lui, avant d'tre
atteint par ma fronde, eut le temps de goter un spcimen de tous mes
oiseaux. Puis, sur un de ces lots drivants, je crus apercevoir une
bte  pelage, ocelot ou couguar, que j'empchai de se jeter vers moi en
le menaant tout le long de la grve d'une branche allume...

J'tais touche des dangers qu'avait enfin courus mon le. La seule
attaque peut-tre que devait y faire le mal, la Providence m'avait
mande de Bellac pour y rpondre. Mon coeur avait battu trois fois,
comme chez ceux qui vont aimer... Un jour aussi, je dcouvris un
alligator de vingt centimtres; je savais qu'il lui fallait bien des
annes pour devenir terrible, dix ans au moins pour mordiller avec fruit
l'ornithorynque, vingt pour saisir par la patte un chassier; jusqu'
nouvel ordre je le gardai dans un bassin, puis il disparut, et il n'y
eut plus d'hypothque, mme  dix ans, sur mon animal ou sur ma main,
mme  vingt ans sur mes oiseaux.

                                   *

                                 *   *

Seule?... Pas tout  fait... Les personnages que nous inventions au
couvent, celui qui claque les volets, qui agite les futaies, et que nous
appelions le Novice...; celui qui brise la vaisselle, qui se prend les
pieds dans les cordes, qui renverse les tubs  minuit dans la villa
endormie, et que mes cousins, du nom du fonctionnaire le plus maladroit
de Limoges, appelaient le Contrleur, ces deux-l, fidles,  travers
Atlantique et Pacifique, tinrent  me rejoindre. Un jour je fus
rveille de ma sieste par des tles tombant d'un toit.

--Le Contrleur!

Toute une semaine en effet le Contrleur svit sur l'le, vite au
courant d'ailleurs, et ce premier bruit inexplicable fut le seul bruit
d'Europe auquel il eut recours. Mais des noix de coco tombrent juste
sur des crabes et les crasrent. Je trouvai une tortue clate, des
oiseaux pris dans des lianes: il avait pass par l... Puis, un jour,
deux petits nuages partis de l'Ouest allrent s'installer  l'Est avec
autant de dignit que pour un quadrille, le vent se mit  souffler, et
le Contrleur passa la main au Novice. Les arbres furent vents
jusqu'au dernier fond de leurs troncs et par tous les trous il en
sortait une fume avec les oiseaux. Tout ce qu'il se permettait en
Limousin avec les feuillages, les ramures, les frondaisons, le Novice le
fit avec les feuilles de bananier, les palmes... Les oiseaux  plumages
ras, seuls, osaient se poser au hasard, mais les queues des paradisiers
et des veuves revenaient en rafale par-dessus leur tte  leur moindre
faux mouvement. Toutes les plaisanteries qu'il se permettait l-bas avec
mes robes, il les essaya sur moi nue. Et bien d'autres ensuite me
visitrent, de ceux qui se nomment dans les pensions de jeunes filles
l'Architecte, Coco ou Casimir, qui pelaient en une seconde des rgimes
de bananes, qui changeaient en glu le sirop d'rable, qui faisaient
reparatre sur moi, par rougeurs inexplicables, des traces de
jarretelles, de corset ou d'paulettes..., dont j'ignorais les noms, et
qu'une vraie sauvage et crs dieux, tant leur malice tait vivante.
Mille souffles, mille petits fracas, mille petites prsences qui
tournoyaient autour de moi, mendiant cette divinit qu'ils savaient par
les livres de Spencer plus facile  obtenir en Polynsie que dans le
reste du monde. J'tais assaillie de leurs ambitions. Je les comprenais
d'instinct. Un bruissement dans les catleyas juste au lever du soleil
qui et voulu tre dieu du rayon rouge. Une fulguration sur les
tournesols, qui et voulu tre desse du rayon vert. Une plainte dans la
fort, qui suppliait, qui demandait presque d'une voix humaine  tre le
dieu du silence. Un rugissement des grosses orchides, comme d'un
phonographe, pour la place de dieux des pollens... Quand je passais sous
l'arbre  racines retombantes toujours un coup sur l'paule, net, et
brutal, de celui qui voulait devenir peut-tre dieu des caresses. Une
ambition sans bornes des moindres reflets dans les eaux, les sources, et
qui gagnait des poissons isols, soudain figs et ridicules. Les
demi-appels, les demi-clats des modestes qui ne voulaient tre que
demi-dieux. Une flatterie unanime qui me conviait  me croire d'essence
royale pour que tous alors sous mon couvert pussent se prcipiter  la
cure des noblesses. Un nuage tout rond, quotidien, qui dfilait vers
midi devant moi, fard et poudr, comme Esther devant son roi, avec la
secrte prtention d'avoir un grade entre les cumuli; les brisants
autour de l'le qui voulaient faire de moi avec leur bruit de feu une
Walkyrie veille; la mer, qui parfois s'cartait de l'horizon comme un
gteau de son moule, que je n'aurais eu dans ces moments qu' retourner,
desse. Je me refusais  combler ces voeux enfantins. Le Novice et le
Contrleur gardrent seuls une existence officielle au milieu de leurs
rivaux du Pacifique. Je me dtournais du nuage, du rayon avec l'humeur
du prince qu'on sollicite. Je me gardais de certains gestes comme s'ils
allaient confrer d'eux-mmes, ainsi qu'il arrive parfois au roi
d'Espagne s'il se couvre ou s'il tutoye, des titres  tous ces dmons.
Je disais vous aux oiseaux,  l'le. Je me mfiais aussi de moi-mme, je
savais que les femmes crent, mme sans l'enfantement, et d'elles-mmes,
des tres toujours plus grands qu'elles. Je ne voulais donner  aucune
crainte,  aucun espoir,  aucun parfum dans l'le le droit de se dire
mon gal. Souvent, le soir, quand toutes les forces dchanes du vent,
de la mer, de l'archipel m'assaillaient; quand je les coutais mendier,
dsoriente malgr tout comme une mre qui n'a pas donn de nom  ses
nombreux enfants; quand, petites et ternelles, elles me dcouvraient
sous mes plumes ou mes feuillages et tiraient sur moi comme sur l'anneau
de la trappe qui leur ouvrirait tout; quand je me redressais au milieu
de leur jubilation; quand elles m'ventaient, me flattaient dans tous
les recoins de mon me, touchaient de vraies mains mon corps, caressant
ma peau par sa doublure, mes yeux par leur envers, voyant dans cette
fille de France leur unique chance d'arriver jamais  la divinit; et
quand les parfums s'en mlaient; et quand l'odeur des glycines devenait
si forte que je fronais les sourcils comme en Europe quand le gaz est
ouvert; et quand chaque futur dmon, croyant me tenter en me laissant
lui choisir jusqu' son sexe, se mettait  ma merci pour son genre
d'amour; quand il et suffi de mon consentement, d'un clignement de mes
yeux pour leur faire cette libert que seule,  mille lieues  la ronde,
je pouvais donner; quand j'entendais soudain, au milieu de leur voix
dj familire, le cri nouveau d'un collgue venu du bout de l'Ocanie,
en m'apprenant ici; quand ils m'assigeaient, ddaigneux de quelque
vraie reine polynsienne d'une le voisine, parce qu'ils me savaient,
lve de la pension Savageon, plus riche en mots magiques, en noms
illustres, plus nourrie de pomes et de gloires et qu'ils dsiraient
tout  coup un titre europen; quand je chassais le vent de la main
comme chez nous un insecte, la mer du pied comme chez nous un chien, mer
imbcile qui s'offrait toute en ce moment mme pour changer son
terrible nom plbien contre un petit mot caressant; quand je leur
disais: tu ne me feras pas dire que tu es ole, que tu es Orphe, tu
n'es que le vent, tu n'es que le catleya, tu n'es que la mer; et que le
soleil et la lune au-dessus de ces vanits, leur nom de Phbus et de
Phb colls sur eux comme un nom sur une gare, m'approuvaient; alors,
parfois, faut-il le dire? un regret me prenait de n'tre point aussi
avide qu'eux, une envie de sacrifier un peu de ces trsors en moi  mon
ternit; seule avec tant de mots merveilleux  mon service, un dsir de
choisir les cent plus beaux pour moi-mme et, pour narguer tous ces
dmons anonymes, de couvrir d'appellations divines mes mains, mes genoux
et jusqu' mes penses. Je succombais une minute  cette couronne qu'on
m'offrait. J'tais malgr moi plus compasse, je me promenais d'un pas
plus noble dans l'le, je forais mon regard  plus d'clat, plus de
domination; toute nue, j'allais comme avec une trane. Dj ruse comme
un faux dieu, connaissant les habitudes des astres ou des lments,
comme les enfants qui comptent trois, pour faire partir le train, je
disais couche-toi au soleil devant mes dmons bahis, quand le soleil
touchait l'horizon. Mais le sentiment hirarchique est le plus fort dans
une me latine. La pense soudaine de ces gens en Europe que je sentais
mes vrais matres, ces receveuses de tramways qui vous garent, ces
agents qui vous martyrisent, ces cochers qui vous enferment en des
botes puantes, ces taxis, refuges et plates-formes o je n'avais t et
ne serais jamais  mon retour qu'une esclave payante, m'gayait et
m'enlevait toute prtention, mme en cachette,  tre dieu. Je sortais
du rayon o malgr moi je m'tais loge, comme d'un dguisement.

Les mois passaient. J'avais vite appris  compter par lunes. Je me
rjouissais des pleines lunes comme d'un salaire, comme chez nous des
fins de mois, heureuse d'avoir roul de mes yeux cette boule  la
maturit. Mais dj j'tais  l'troit dans ces poques trop petites. Ce
dsir trimestriel de vagabondage qui me poussait autrefois aux
couturires, aux modistes, je lui obissais encore, c'tait le dsir de
saisons; mais je n'arrivais pas  en dcouvrir. Rien dans l'le qui
m'et permis encore de distinguer un automne ou un hiver. Parfois une
frange rose aux feuilles d'un arbre semblait indiquer un
arrire-printemps, un t  sa fin, mais l'arbre voisin n'en tait que
plus vert. Parfois la lune tait mince et transparente, on voyait les
toiles au travers comme en t, mais le soleil n'tait pas d'un degr
plus fort, et tous deux ne vivaient pas ici aux dpens l'un de l'autre.
On avait dpos au pied de chaque arbuste une anne entire qu'il
consumait lentement  sa guise. Je crus dcouvrir qu'une sorte de
tilleul perdait son feuillage; je m'en rjouissais; ainsi je verrais du
moins des bourgeons pousser, des rameaux verdir: je venais chaque jour
ramasser chaque feuille, j'allumais le feu  leur tas, de cette loupe
qui me faisait voir toujours deux ou trois fois grandeur nature l'objet
que j'allais dtruire; je pus une minute voir une feuille morte trois
fois plus grande, un automne trois fois plus grand que ceux d'Europe...
mais bientt je compris le malentendu, l'arbre tait mort pour toujours.
Pas de saisons. Je cherchais leurs traces des heures entires, dans les
collines, dans les gazons, obtenant une minute un faux printemps grce 
mille perruches d'un vert nouveau sur un bosquet, un faux hiver toute
une nuit grce au faux givre de la nacre... mais dsoriente dans ma
marche et mes promenades, comme si l'on m'avait enlev, avec elles
quatre, mes quatre points cardinaux.

Or, un matin, je fus veille par des cris d'oiseaux inconnus. L'le
tout entire n'tait que vacarme. J'essayais de voir ces nouveaux htes
qui venaient de s'abattre par myriades autour de moi. Mais je ne
distinguais, immobiles sur leurs branches ou  leur place habituelle,
que les mmes gourahs, les mmes passereaux, les mmes adjudants. Des
improvisations entires de rossignols, des chants de merle, de canari,
mais j'essayais en vain d'apercevoir les chanteurs. Enfin je compris...
Ces cris partaient de mes oiseaux. Ces myriades de chanteurs taient
logs chacun dans un de mes compagnons muets. Ce sifflement  volutes
sortait de ces pigeons qui d'habitude gloussaient. Ces cris de merle, de
la demoiselle  aigrette qui parlait jusqu'ici par des ricanements. Les
paradisiers  cordes vocales en zinc s'taient attendris soudain et
modulaient. Ou j'assistais  un miracle, ou je voyais se dlier une
corde dans le gosier et le coeur des oiseaux, y compris les ptemrops,
qui donnaient un bruit d'accordon. Ou bien (mais quel miracle plus
grand encore!) c'tait le printemps...

J'tais un genou en terre,  l'afft de ma saison. C'tait bien la
lumire si pure qu'un moucheron y paraissait une bulle dans une vitre,
mais les oiseaux s'occupaient bien des moucherons! C'tait bien le
soleil  la fois d'un demi-degr plus frais et plus tide, et le
moucheron, laissant tomber l'le comme un lest, plein d'aventure,
s'envolait directement vers le soleil! Sentant l'herbe pousser, les
branches craquer de sve, les oiseaux vitaient de se poser et
voltigeaient chacun au-dessus de ce qui allait tre un bourgeon nouveau.
Les outardes alanguies couvaient des oignons de renoncules comme des
oeufs. La jeunesse se posait sur les coraux, les perroquets, les
baobabs. Le mot jeune s'ajoutait dans ma pense  chaque mot, comme une
baladeuse, au printemps, s'ajoute  chaque tramway d'Europe: la jeune
Ocanie millnaire, les jeunes vieux cacatos; mon chagrin, mon
dsespoir je les sentais en moi devenir des chagrins, des dsespoirs
jeunes et forts. A un bleu plus ple on reconnaissait les gouffres les
plus profonds du ciel. C'tait l'espoir attach  la queue de chaque
oiseau comme ces papiers rouls dans les classes aux pattes de la
mouche. C'tait l'eau de mon ruisseau le plus placide soudain
frtillante et froide comme une eau de montagne. En une nuit, les
carapaces des tortues, les peaux des lzards, taient plus claires et
frottes que des peignes ou des portefeuilles, ceintes aussi de
gribiches d'argent et d'or. Tout ce avec quoi se fait le printemps en
France, la neige, les glaciers, il semblait qu'un dpt en ft cach au
centre de l'le. Un afflux vert partait de l'attache des feuilles de
bananiers et poussait la sve jaune vers le haut de la feuille, comme
dans une chevelure teinte la vraie couleur, mais  une allure sensible 
l'oeil nu. Tous les insectes  tous les arbres grimpaient droit comme
des coccinelles. Ces carabes lumineux de nuit voletaient en plein jour
comme des lampions qu'on a oubli d'teindre au lendemain d'une fte,
mais leur petite flamme tait la seule chose obscure. Les feuilles des
palmiers s'ouvraient toutes en craquant comme les mains du squelette qui
ressuscite. Les poissons, devinant cette couche de jeunesse abattue sur
la mer, la dchiraient de leur nageoire dorsale toute hors de l'eau.
Dans la coupe des vagues, on apercevait des bancs de harengs affleurer
l'air mme de tous leurs flancs argents, et soudain, preuve
suprme,--de quel oiseau partait ce cri, de quelle grue de Numidie, de
quel colibri, de quel martin-pcheur ou de quel adjudant--j'entendis le
coucou!

Trois jours dura le printemps. Trois jours o les plantes et les oiseaux
s'exasprrent. Tous les feuillages des cocotiers, des paltuviers,
toutes les tiges s'taient releves, et je n'en reconnaissais plus les
ombres. Au-dessous de ces branches retrousses, les oiseaux
apparaissaient plus nus et plus vifs comme des dessous irritants. Les
lianes resserraient une treinte dfaite par l'anne coule d'un
centimtre. Pour la premire fois, les oiseaux-mouches volaient par
couples, le mari signalant les parfums dfendus. Sous les fourrs, de
grosses taches d'un soleil tango, c'taient les roues des coqs qui se
battaient. Parfois, arrte par un de ces fils blancs qui barrent en mai
nos vergers, je ne bougeais plus, je m'enttais  rester prise dans ce
filet d'Europe. Puis, le soir du troisime jour, tous les paradisiers
luttrent; un seul, le plus faible et le plus petit, fut tu, et, comme
si la plus lgre proie de l'le lui avait suffi, le printemps disparut.
Les fleurs dj perdaient de leur clat comme les plumes d'un oiseau
tu. Heureuse encore si d'ici le printemps prochain j'avais trois jours
d'hiver!

                                   *

                                 *   *

D'autres mois passrent. Celui o je fus mordue par un poisson, celui o
je me coupai le doigt, et ils marquaient sur moi comme des coches. Entre
les eaux pures et les fruits j'avais maintenant ces habitudes ou ces
sciences qu'on prend en Europe entre des vins et des cuisines. Il y
avait une source que je prfrais; je savais mon meilleur bananier, ma
meilleure mangue. Ce que l'on ne peut distinguer sans diplme, je le
confondais peut-tre encore; je fus malade, et me crus triste. Je
grelottai de fivre et crus que j'avais froid. Soudain je sentais des
ressorts de mon me, insouponns, clater comme des baleines dans une
toffe qui vieillit, et me rvler mes vraies qualits. Je dcouvris un
jour que j'tais brave, de cette faon,  un craquement en moi.
Dsormais je renonai  la peur. Un autre jour, je me fis honte,--car je
ne souriais plus, j'tais sans vivacit et toute terne, dlaissant mes
poudres et mes onguents; je m'insultai; je me rptai que je n'tais
tout de mme pas une Russe, une Allemande pour prendre ainsi au tragique
ma vie. J'avais  jouer le rle d'une Franaise seule dans une le;
j'avais, en me prenant le pied dans une liane,  faire mille grces aux
lianes; je dcidai qu'un jour par semaine, du lever au coucher, quel que
ft le temps, je serais gaie. Je fixai mme cette premire fois au
lendemain, et j'attendis avec angoisse, comme un rendez-vous avec un
inconnu, cette entrevue avec mon ancienne gat... Nuit longue, visite
par toutes ces ombres qui se prcipitent sur les coeurs un peu
clairs... mais au terme de laquelle je sentis un sourire manger par le
milieu mon visage. Le soleil se levait de la mer sans dbat... Prs des
cacaos embaums, je m'veillai comme jadis prs de mon chocolat... Je
souriais, mes yeux se plissaient, mes joues se pinaient, ma gat se
pendait  mon visage par mille pinces comme un linge qui va flotter...
Mais ce n'tait pas la gat qui me revenait seule, c'tait une pudeur
que je ne connaissais plus. Jamais Amricaine, jamais Italienne seule
dans une le ne regarda avec plus de bienheureuse gne, dans la loupe
son unique glace, son corps, son unique corps. Une mangue que je
pressais trop fort, clata, m'inonda. Jamais Cubaine, jamais Limnienne,
jamais Orientale nue ne reut sur elle avec plus de rougeur une mangue
clate... et toutes les coquetteries qu'une Franaise vtue de plumes
rouges peut faire au soleil levant, je les fis jusqu' midi... C'est
ainsi qu'en moi rien n'obissait plus trs bien aux commandes, que je
trouvai je ne sais quelle varit d'innocence en cherchant la gat, et,
la semaine suivante, en cherchant la pit, je ne sais quelle ardeur
d'architecte qui me fit transporter des arbres, tisser des lianes; puis
de peintre, qui me fit dcouvrir dans cette tendue tincelante les
trois ou quatre points sensibles qu'il fallait percer et par o les
couleurs particulires se donnaient vraiment aux hommes: un coquillage,
qui donnait le vermillon, une fleur, qui donnait le bleu, et une petite
carrire qui donnait un blanc de cruse; car l'le toujours ne se crut
oblige de scrter que cette rsine franaise, et je n'en usai
d'ailleurs que pour accentuer toutes ces apparences dont je vous ai
parl et qui semblaient humaines, pour souligner de violet tous ces yeux
contenus dans les corces; teindre de blanc les branches qui
ressemblaient  des bras; les vers, les chenilles, les insectes furent
tenus par ces couleurs  l'cart des hanches en mancenillier, des cous
en palmes; tous les chemins par o la pense pouvait gagner un corps
humain avaient ainsi leurs criteaux... Pauvre compagnon, pars dans le
bois vivant, yeux, bouches, lvres bousculs par la sve vgtale...
seul compagnon!...

                                   *

                                 *   *

Il devait y avoir plus d'un an que j'tais naufrage, quand je pus enfin
partir pour l'le d'en face. J'tais devenue bonne nageuse, et plusieurs
fois dj j'avais pris ce dpart, mais toujours le courant m'avait
ramene  la grve. Je dcouvris un jour qu'aprs avoir fait le tour de
mon le, ledit courant s'inflchissait  nouveau vers l'autre. C'tait
un chemin facile, indiqu d'ailleurs par des bandes d'oiseaux qui
suivaient les poissons. Je partis curieuse, mais sans espoir. La fume
qui montait de l-bas, j'avais vite devin que c'tait celle d'une
source chaude, comme dans mon le. J'avais seulement l'impression de
changer de plateau dans une balance, pour vrifier je ne sais quelle
pese de moi-mme. Je partis. Tous les ennuis d'ailleurs qui
s'accumulent pour le lancement d'un grand bateau, je ne les vitai pas
avec mon seul corps. Un jour j'eus une crampe et dus rentrer. Le
lendemain, je dchirai mes pieds  un rcif et dus attendre la gurison.
Enfin un matin o le courant se jalonnait d'oiseaux dormants comme de
boues, la mer toute opalise comme de l'eau de Cologne o l'on a vers
de l'eau, trop d'eau, je partis, escorte jusqu'au large par mes oiseaux
favoris. En vidence prs de ma grotte, sur une planche, j'avais crit,
comme la concierge qui s'est absente une minute, en anglais et en
franais,--comme une concierge instruite:--Je suis dans l'autre le, je
reviens...




CHAPITRE SIXIME


Mon voyage fut facile. Pour parler comme les protestants dans leurs
rcits de naufrage, Dieu fit qu'un gros poisson que je croyais torpille
en me heurtant n'clatt pas. Dieu me fit couper des assises de belles
ablettes tages et immobiles comme des lus dans Tintoret. Dieu (non
sans avoir empli ma bouche  deux reprises de sa grande humeur sale) me
fit dcouvrir  travers les rcifs un canal, prendre pied, ma tte
dpassant, sur une lagune, et soudain, comme si Dieu ouvrait enfin ces
deux oreilles condamnes depuis un an au seul chant des oiseaux, Dieu me
laissa entendre aussitt des clameurs, des glapissements, des sifflets
et des aboiements. Puis Dieu, pendant que je secouais ou dbouchais du
petit doigt mes oreilles pleines d'eau, fit miauler, hennir, barrir et
trompeter. Tous les cris des animaux les plus bruyants, celui de
l'hippopotame, du chat, de l'onagre, et des cris inconnus qui devaient
tre ceux de la girafe ou du yack, m'accueillaient, mais ils partaient
du sommet des arbres. J'tais dconcerte de trouver si peu d'harmonie,
pour la premire fois o elle daignait me reparler, dans la voix de la
nature. Ainsi le sourd dont la gurison arrive un jour  la salle de
concert, alors que l'orchestre entame la symphonie dada. Tous les
cocotiers ronflaient comme des tuyaux d'orgue.

--Oh! oh! criai-je... Mais dj j'avais devin. Je n'avais pas peur.

A ma voix l'orchestre se tut. Tous les oiseaux de l'le volrent et se
rfugirent derrire moi; reconnaissant la reine des oiseaux et celle
dont la prsence partage les espces volantes des espces invisibles.
Mais,  l'extrme cime des arbres, reprenait dj son vacarme toute une
faune ventriloque de rhinocros et de zbres. Je levai les bras, et,
comme si ce geste de reddition dclarait ici la guerre, je fus bombarde
aussitt de noix de coco, de bananes, de noisettes et de tous les
chantillons de ce que je pourrais jamais manger dans cette nouvelle
le. Mais je ne pouvais voir aucun des singes. Je ne m'loignais pas du
rivage, prte  plonger si c'tait une race trop grosse. Les plus
gourmands et les moins dvous  la patrie des singes, au lieu de noix
et de bananes pleines, m'envoyaient des coquilles et des pelures qui,
elles, flottaient. Puis j'entendis des cris d'enfant qu'on bat et je
vis, dgringolant de liane en liane sans qu'aucune pt le retenir, un
singe ridicule,  peine plus gros que les singes pour orgues de Barbarie
(le dernier que j'avais vu de cette taille tait habill), qui se
tournait de face vers moi, qui ne put mme garder cet quilibre, et dont
je vis soudain le derrire bleu. Tous les autres, indigns de voir
trahir ainsi  la fois leur prsence et leur secret, s'enfuirent, et la
verdure fut troue de cent taches indigo. Je les vis d'arbre en arbre
sauter, comme un ramoneur surgir de chaque cocotier, se poursuivre
chacun comme le dnonciateur, disparatre. Puis, dans le voisinage, je
les entendis pousser ensemble la mme clameur, une exclamation provoque
srement par quelque autre bte, mais cette fois unanime, et dont
l'accord prouvait que passait l-bas un tre sur lequel les singes ne
sauraient avoir d'avis et de cris mlangs comme en ce qui regarde une
jeune fille de Bellac... un boa peut-tre, ou un fauve... Mais je
n'avais pas peur, j'avanai...

Joie, pour qui ne sait plus ce qu'est un oeil, sans gaine blanche, un
oeil autre que l'oeil des oiseaux, un oeil enfin dcousu par le vrai
canif, pour qui a cherch des semaines un poisson  yeux ovales,
d'apercevoir  chaque minute, n d'une minute de silence, un petit
animal neuf, une paire d'yeux. Des rats, qui bondirent  la mer,
annonant faussement que l'le allait sombrer. Des cobayes. Des
musaraignes. Je les suivais d'un regard tonn d'avoir  ne point
s'lever, habitu par les oiseaux  une vie verticale dont j'tais ce
matin sortie... Sur le sable, sur la partie de l'le o j'aurais eu le
plus de chances de trouver une trace humaine, j'avanais, essayant de la
dmler dans mille empreintes de singes avec la patience de celui qui
cherche, dans un champ de trfle, le trfle  quatre feuilles... De loin
j'entendais d'ailleurs encore les singes,-- nouveau discordants: c'est
qu'ils pensaient  moi... Puis j'entrai, la zone des cocotiers franchie,
dans un haut gazon plant de tiges de rosiers, toutes sches--des hommes
jadis avaient pass l--et partout, au lieu de ces taches colores et
stupides qui m'accompagnaient hier encore, des glissements, et bientt,
me regardant de ce regard par lequel dans mon enfance il avait pris ma
confiance, rabaissant cette oreille qui avait conquis ma tendresse,
remuant ce nez qui lui avait donn mon amour, un lapin... Partout, me
regardant  travers un animal,  travers ce dcor de mon existence
ancienne qu'tait une antilope, un chat, une fouine, les deux yeux d'un
petit acteur. Partout, au lieu de ces bruits frips de plumes, des
bruits de pas, de trot, de galop, un rythme d'Europe qui me redonnait la
lenteur et la vitesse. De beaux oiseaux rouges et verts montaient 
chaque instant sous mes pas, tout droits, comme les fuses italiennes
qu'on lance pour distraire un criminel de son crime, un savant de son
travail, mais je ne levais plus les yeux. Je heurtais du pied de gros
oeufs orange, placs l pour retarder ma course vers le livre ou le
blaireau, mais je ne les ramassais plus. Toute ma journe se passa 
tourner  rebours un cinma de mon enfance qui me rendit les cochons
d'Inde, les cureuils. Quand j'entendais les herbes froisses, quand un
buisson ondulait, au lieu de n'avoir  penser comme dans mon le: c'est
le vent d'Est, c'est le vent d'Ouest,... de ma mmoire s'chappait, la
raclant doucement s'il avait des piquants, un nouvel animal:--C'est un
pcari, me disais-je... C'est un iguane... C'est peut-tre un tatou...
Chaque insecte, chaque plante me donnait, comme  un crateur, l'image,
l'attente de l'animal qui vivait d'eux: des blattes? ma mangouste
n'tait pas loin... Des abeilles? attention aux petits ours... Des
carabes dors? j'allais voir un carabier. De naufrage, d'pave, j'tais
promue Alice aux pays des merveilles. Plus qu'elle encore j'prouvais ce
dlire intrieur que donne l'ide du singe bleu, et cet apitoiement sur
le mal humain que donne le tatou, et ce dvouement pour la patrie que
donne la petite antilope grise, et cet amour des savants, des potes,
que donne l'antilope raye. Chaque motte de l'le tombe  la mer
devenait un rat musqu, une loutre, et la regagnait aussitt, lui
redonnant en vie et en poil tout ce qu'elle perdait de roche et de
feuillage. Un lan encore de l'le, et j'allais voir les racines
plonges dans l'eau s'agiter, devenir des trompes, le tronc tachet des
viellis devenir un cou de girafe. Puis, comme si les fruits taient
vivants, d'un arbre que je secouai, entre vingt fruits, un cureuil
tomba sur mon paule. Dj il avait gliss le long de mon corps, je
n'avais attrap qu'une prune crase, mais j'avais enfin t frle par
autre chose qu'une aile et qu'une caille, par un de ces tres qui
donnent plus  l'homme que des chapeaux et des peignes, par un de ces
tres destins  orner, non plus notre tte, mais notre corps, par un
tre de ma chaleur.

Je vois maintenant qu'il et t trop violent, trop dangereux pour moi
de retrouver tout de suite, sans intermdiaire, des hommes... Mais un
beau soleil, ce jour-l, projecteur d'Europe, projetait sur ces btes de
petits dfauts, de petites qualits qui ne me rendaient qu' une douce
et enfantine humanit. Tous les animaux des fables taient l, qui
m'avaient,  dix ans, quand je croyais les humains sans dfaut, amene 
croire au mal,  la lgret,  l'gosme; les mmes lapins, rats et
belettes. J'tais  nouveau dans un pays o mon esprit et mon coeur
d'autrefois se monnayaient et avaient cours. Que sert-il d'tre bonne,
avec des poissons torpille et des truites arc-en-ciel? D'tre obstine
avec des ptemrops et des gourahs? D'tre voluptueuse avec des
paradisiers et des poules? Je sentais qu'ici, en ce moment, chacun de
mes gestes, observ par mille yeux, servait  faire battre un coeur et 
me rendre desse dans un cerveau d'antilope ou de musaraigne, et je ne
refusais plus sur ce poil la royaut que j'avais ddaigne sur les
moussons et les coraux. Puis une chevrette passa, une patte boiteuse,
mal soude  la cassure mais garnie d'un tampon goudronn: et, comme si
je reconnaissais  une greffe sur un arbre le passage d'un homme, je me
sentis,--le chat sauvage aussi y contribua un peu, surgissant tout 
coup, ouvrant sa gueule rose, crachant vers moi,--inonde de
tendresse...

C'tait bien la tendresse d'Europe qui consiste  caresser un animal
vivant, point celle d'Asie qui est de se tuer pour son chef, point la
tendresse amricaine, qui est de feindre, en dansant, d'avoir le pied
pris  du chewing gum tomb  terre et d'amuser ainsi sa danseuse.
J'essayai de saisir une de ces mille btes. Mais les plus familires 
mon coeur s'enfuyaient le plus vite, et il ne me resta aprs une heure
de course qu'un tatou, dont je ne savais que faire et qui attendait,
stupide, comme au colin-maillard quand on vous a fait prendre un passant
inconnu. Je cherchais,  dfaut d'eux-mmes,  atteindre leurs petits, 
trouver un nid de chats sauvages, de renards, de blaireaux; en vain. Une
sarigue passa, que je ne pus fouiller. Les singes continuaient leur
vacarme, tournant autour de l'le et s'ameutant de distance en distance
comme les fanfares, au premier janvier, dans les bourgs, qui vont
souhaiter la bonne anne aux membres d'honneur. Parfois  un craquement,
je les devinais au-dessus de moi, silencieux et immobiles jusqu' la
seconde o l'un d'eux, aprs un faux geste, devait choir, oblig de
revenir chercher presque jusqu'au sol son adresse de singe. Alors ils
battaient en retraite assourdissante... Mais dj, attire par des
bananes toutes dcortiques dont je semais ma route, par des tranches de
noix de coco entires, une guenon boiteuse me suivait. Je me retournai
vers elle soudain, et alors au lieu de fuir, se roulant sur le dos, de
trois pattes, la patte boiteuse carte de cet honneur, elle me tendit
son enfant. Il criait, mais ne rsistait pas. Il me faisait des
grimaces, mais il m'embrassait. Il me battait, mais regardait dj
par-dessus mon paule comme d'un rempart, et, au premier geste berceur
que je fis, dans un lan pour m'chapper, il s'endormit.

                                   *

                                 *   *

C'tait bien dans la vie que je rentrais, car ma journe du lendemain,
au lieu d'tre faite d'heures interchangeables, se morcela en pisodes,
comme en Europe. Il y eut l'pisode du tremblement de terre, celui de la
mort de la guenon, celui du trsor.

Dj le jour renaissait. Les feuilles de bananier combles de rose
chaviraient l'une aprs l'autre. C'est cette eau que j'aimais boire
chaque matin aprs avoir press un pamplemousse au-dessus de la feuille
mme. Le son mtallique que mon le rendait parfois tait ici plus
marqu encore. Des scies grinaient, les feuilles de palmier se
heurtaient au fracas du zinc; avec les cris des singes autour de moi qui
jouaient  eux seuls toutes les fables de La Fontaine, se rencontrant de
face sur une liane au-dessus d'un gouffre et ne cdant point, tirant par
la queue une guenon sur le dos qui treignait une noix, l'un d'en bas
parlant  l'autre d'en haut qui mangeait une banane, j'avais plus encore
aussi cette impression de me rveiller dans un jardin public, le matin,
non loin d'une usine. Une mangouste passa au galop, j'eus le sursaut
qu'on a au Jardin des Plantes quand la mangouste s'chappe, du regard
cherchant je ne sais quel gardien... Mon petit singe passait de mon
paule  ma poitrine, comme la goutte d'eau d'un niveau, chaque fois que
je me levais ou m'tendais... Je voyais sur la mer ces moutons et ces
flocons que les appartements rendent le matin, gloire des femmes de
mnage. Au-dessus de ces chafaudages invisibles que sans relche
btissaient les singes pour repeindre devant les cocotiers une invisible
faade, avec leurs clameurs quand tombait une planche invisible, prise
dans le filet que traaient autour de moi martres, bigans et hrissons,
les oiseaux-mouches heurtant des sphinx, qui modraient leurs hlices
puis rebondissaient vers le ciel... toute l'le travaillant pour moi
comme un chantier... c'est alors qu'eut lieu le tremblement de terre...

Le soir, quand tout fut calm, quand je n'ignorai plus, pour les avoir
vus perdus, aucun des animaux de l'le, quand les singes attirs par la
lune d'un arbre se penchrent vers la mer, glapissant lorsqu'un singe
ple tendait de l'eau la main vers le plus hardi d'entre eux, quand les
antilopes s'endormirent d'puisement, agenouilles, quand les familles
d'cureuils chasss des troncs d'arbre erraient encore, couchant enfin
chez des oiseaux, quand la mer, toute la journe secoue et battue, fut
saisie aux quatre angles et tire, tendue  craquer; quand le jet d'eau
de la source d'eau chaude baissa peu  peu;  l'heure en somme o
j'aurais d tre expulse de ce jardin public, alors mourut la guenon.

Alors cette le ennemie, dont les petits -coups terribles n'avaient pu
me dsaronner, accroche que j'tais  tous ses arons, aux lianes, aux
racines, voulut se venger ds le lendemain en m'humiliant, et en
m'offrant, joue par des animaux grotesques, la revue des deux grands
jeux humains, que jamais je n'avais vue joue par des hommes mme,
l'amour avec des tatous, la mort avec une guenon. Au milieu d'une
clairire ronde pour l'amour, sur un rivage ouvert pour la mort, avec
toutes les prcautions de clart et d'vidence de la nature quand elle
veut gagner au matrialisme un acadmicien, je vis les tatous s'aimer,
la guenon mourir. Mais du moins la guenon mima en grande actrice ce
qu'est en Europe la mort d'un ami d'un jour. Les amis d'un jour qui
meurent le soir, relient dans leur esprit leur mort et votre rencontre,
croient mourir de cette dernire, vous pardonnent. Ils vous montrent du
doigt la place o ils souffrent... Ils acceptent la banane avec
enthousiasme, la laissent tomber en frmissant de dgot, embrassent
votre main... Ils cherchent par contenance de petits poux sur votre
grand bras nu et lisse... vous supplient on ne sait de quoi, de leur
donner vite un nom, de ne pas les laisser mourir sans avoir du moins,
une minute, un nom; ils pleurent... Cette souffrance que les draps
l-bas cachent et qui s'amasse sur leur tte, je la vis s'emparer du
corps entier de la guenon comme une cigu, ses pieds devinrent froids,
puis ses genoux, ses mains firent le geste de plumer un oiseau, elle
sacrifia un perroquet  son dieu des mdecines, et, mourut, guenon, de
la plus grande mort...

Les traces du naufrag qui m'avait prcde dans cette le taient
videmment du mme homme, mais les unes semblaient dater d'hier et les
autres semblaient centenaires. Des pics, des crochets portaient cent ans
de rouille, mais  certains mouvements des antilopes je croyais voir
qu'elles avaient jadis t caresses. Un des singes donnait l'impression
qu'il avait t battu, un autre d'avoir t humili. Tout ce que cet
homme avait voulu crer en matriaux imprissables, sa maison de troncs
d'arbre, son hangar de marbre, je le trouvais dj mang de mousse ou
croul... mais les deux fossettes d'amiti et de crainte imprimes sur
deux coeurs d'animaux taient encore visibles. Sur quelques plantes
aussi marquait sa marque: les herbes parasites respectaient au centre de
l'le un enclos pel, respectaient trois vieux pis, et les tiges de
tournesols, pendant que leurs figures n'obissaient qu'au soleil,
taient plantes suivant une ordonnance qui obissait d'abord  un
humain. Pas une femme srement, car il s'tait entt aux besognes
pauvres qu'on assigne  l'nergie et au sexe fort dans les les
dsertes: ici, o tout est abondance en fruits et en coquillages, il
avait dfrich et sem du seigle; ici, prs de deux grottes chaudes la
nuit et fraches le jour, il avait coup des madriers et bti une hutte;
ici, o l'on apprend  grimper en deux heures, il avait construit des
chelles, des vingtaines d'chelles ranges au fond d'un vallon comme
les veilles d'assaut ou de cueillettes des olives; ici, o les ruisseaux
coulaient  vitesse diffrente pour tancher les soifs les plus
diverses, il avait amen des conduites en bambou jusqu' sa case; ici,
o partout tait la mer, il y avait une petite piscine en ciment, un
tub; ici, o la nuit s'gale au jour, o le soleil d'un jeu rgulier
avec l'quateur joue  la corde, il y avait des cadrans solaires sur
chaque pierre plate et un vieux squelette de pendule en ressorts 
boudins... Sur le rocher qui dominait la mer, tait grav un mtre
spar en dcimtres... Le Pacifique pouvait mme s'y mesurer au
millimtre. Comme une femme qui succde dans une chambre d'htel  un
homme qui y fuma, j'eus le besoin d'arer cette le, de jeter sur le
banc de pierre, sur la chaise en bambous quelques crans de pleureuses
et quelques divans de plumes. L o tout est solitude et bont, il y
avait grav en latin sur la grotte: Mfie-toi de toi-mme. On y voyait
aussi, dans un petit clos pris sur les champs d'orchides, des fleurs
misrables, des zinias, des balsamines... Prs du tub, je trouvai un sou
italien.

Un sou n'est pas grand'chose, surtout pour qui vient de dcouvrir un
trsor, mais qu'il ft italien, mais que ce ft ce sou qu'on me refusait
enfant dans les ptisseries, et que les vagabonds n'acceptaient que
s'ils allaient vers le Sud, j'en fus atterre. Car j'avais imagin un
Irlandais, un Sudois seul dans une le, mais le dernier de tous, aprs
le Belge, aprs le Luxembourgeois, un Italien... Jamais ma propre
dtresse, ma solitude ne fut claire comme  cette minute o je vis un
Italien  ma place. Ce mot de solitude, supportable si juste avec son
sens cossais ou danois, me fut dcoch soudain d'Italie mme et de sa
capitale. Tout ce que la solitude italienne tient de villas, de
terrasses, de feux d'artifice et de foule, avec les roulements des
chariots; avec les vignes d'o les vendangeuses tout  l'heure
invisibles se relvent  la fois quand vous passez; avec, suprme
solitude, dans un ciel tout bleu, un cur sous un aqueduc qui tend la
main pour voir si l'eau traverse et goutte; et la solitude des conciles;
et le pape, presque seul aussi dans son le, et enfin les grands jardins
o l'on serait seul, si l'on n'tait justement avec la solitude comme
avec un autre que soi; la vision m'en fit comprendre que, si j'avais
support mon le, c'est que justement tout ce qui tait italien en moi,
j'avais eu la force de me le cacher. J'avais soudoy de nacre, pour
qu'elles ne me hantent pas, les terrasses d'onyx et d'albtre; j'avais
soudoy de corail les marais pontins et le Rialto; de fruits rouges gros
comme des citrouilles et d'orchides les cyprs, les piments et les
roses. Solitudes latines qu'hlas je dcouvris grce  ce sou, et sans
les avoir connues; enfant que je n'avais pas eu et dont je retrouvais
pourtant les vtements et les jouets. Solitude portugaise, avec des
pampres au nord si pais sur les routes que les enfants y font des trous
pour voir les aroplanes, et Cintra, o les vautours, conscients eux de
l'altitude, tournoient  dix mtres au-dessus des hommes, qui se croient
toujours au niveau de la mer; avec le bruit des fontaines parfois
assourdi, quand une femme tend devant le jet son pied nu. Solitude
espagnole, avec un grand sol en pierre sur lequel de petites taches de
velours et de soie se promnent, qui sont les hommes et les femmes, un
grand silence de Dieu avec de petits points tendres et amers, qui sont
les guitares et mandolines! Comme on juge un poison sur un tre plus
faible, de l'absinthe sur un lzard, de l'opium sur une chatte, je
versai une seconde cette solitude de l'quateur dans deux grands yeux
italiens tendus au-dessous de moi comme pour recevoir un collyre... Et
je vis mon Italienne blmir, mourir! Une Florentine seule sur un rcif,
mme proche de l'Italie; une Napolitaine seule en Sicile, une Corse,
seule, toute seule dans l'le d'Elbe, quelle piti, alors que de chacune
des Touamotou, des Nouvelles Hbrides et des Bahamas, une Anglaise en
chandail jaillissait au moindre appel!

Rien ne prouvait d'ailleurs que le naufrag ft bien Italien. J'allais 
la recherche d'autres indices, aussi acharne  identifier cet anctre
que si c'tait le mien et que si les hommes se reproduisaient par
marcottage, quelques gnrations aprs leur mort, sans intermdiaires
palpables. C'tait un marin, on le voyait  de petites ancres graves
sur les corces et les pierres; c'tait un homme qui avait quitt l'le,
y tait revenu, on le voyait aux btes dont la prsence ne s'expliquait
que par voyages dans d'autres continents: il y avait des fourmiliers,
mais pas une seule fourmi, et ils mangeaient les corces et les feuilles
comme l'eussent fait les fourmis mmes. Il y avait des mangoustes, mais
pas un seul serpent, et elles se vengeaient sur la seule chose commune
aux autres espces et aux serpents, sur les oeufs. Je trouvai quelques
ossements d'animaux venus dans l'le dj vieux, ou isols et sans
femelle ou mle, un chien, un chat, espces teintes pour moi dsormais,
espces ancestrales. C'tait tout. A part les dix centimes italiens, que
je glissai dans une fente de corail comme pour que toute la mer se mt 
jouer une marche,--l'appareil ne fonctionnait plus, la mer se
taisait,--pas d'autres signes que les ancres, distendues ou chavires
sur les corces, intactes sur les roches, qu'il avait jetes sans arrt
comme dans une tempte, et qui rsistaient, mordant aux acajous, aux
amboines, sans voir qu'il tait parti. En vain essayais-je d'obtenir
quelque preuve de l'antilope aux caresses, lui disant des noms italiens,
lui parlant avec l'accent vnitien, l'accent romain... La nuit dj
revenait... J'levais mes bras pour biller, et les singes me lanaient,
croyant qu'on comble ainsi le sac humain, les fruits qui croissent le
plus haut. De l'autre le, mes oiseaux apprivoiss me faisaient leur
dernire visite de ce jour, oies et canards suivant le courant  cause
des poissons, tous les autres volant tout droit.

                                   *

                                 *   *

J'avais rsolu de nager aussi jusqu' la troisime le, malgr son
aspect. A sept ou huit encablures, inculte comme un cuirass, elle
surveillait ses deux soeurs. Pas un arbre. Le vent soufflait sur elle
les pollens par cuilleres, les duvets de tournesols par quarterons, et
ces oiseaux  bec long par qui se marient les paltuviers, et ces
insectes gonfls de graines de fraisiers qui remplacent en Polynsie le
marcottage, mais on la sentait strile. Elle n'avait pas non plus sa
bague, ses rcifs, ngresse prs des deux favorites, pouse illgitime
du Pacifique, et je n'tais pas sans inquitude sur l'abordage. A mesure
que je nageais vers elle, j'avais dj assez l'instinct de la mer pour
sentir les poissons de moins en moins nombreux. Je traversais des zones
d'un liquide qui me supportait  peine, et qui devait tre du ptrole,
puisqu'en sortant de l'eau, je vis mes tatouages  demi effacs. Je
longeai une heure entire une falaise  pic et qui devait tre en pierre
ponce, puisque mon ct gauche, pour l'avoir effleur trois fois,
redevint blanc comme en Europe; et par un escalier, un vrai escalier en
pas de vis comme ceux qui mnent chez nous dans les caves, je montai,
avec l'impression de m'enfoncer, sur la pointe des pieds et les coudes
au corps, me gardant de petites sources qui devaient tre des acides.
C'est du dernier escalier que je vis les dieux... Ils taient aligns
par centaines comme des menhirs; hautes de cinq, de dix, de quinze
mtres, d'normes ttes contemplaient ma tte encore au ras du sol, avec
des nez tout froncs comme si tous m'avaient dj senti monter, des yeux
caves dont les plus proches de moi pleuraient de petites larmes sches
qui taient des souris effrayes; tous surpris dans une opration
silencieuse, dont il m'avait sembl surprendre les miroitements, les
scintillements. Mais je me sentais rassure, de n'avoir touch leur le
que de mes orteils. Je gravis les dernires marches.

Je les voyais tous de face clairs de dos par le soleil, leur ombre
dans cette revue range  leur pied comme un quipement. Tous l'esprit
et le corps tendus comme le fils de Footit quand son pre lui demande
s'il sait ce que c'est que penser. Tous,  ma vue, se demandant,
cherchant en eux s'ils le savaient. Tous poussireux comme des marbres
de commode, offrant  un kodak une proie superbe, et au cinma juste le
petit mouvement de leur ombre. Tous, par politesse pour un humain,
essayant de m'accueillir par ce qu'ils croyaient la pense; celui-ci par
un oiseau gris rampant qui le parcourait comme un pou; celui-l par une
grenouille dans ses oreilles  rebords qui conservaient une eau plus
pure que celle des orchides; celui-l, en laissant tomber de son corps
gant un petit bras us. Parfois j'avais l'impression qu'ils se
relchaient de leur immobilit, que l-bas on s'inclinait, qu'ici on
remuait. Je poussais un grand cri, et le garde--vous reprenait.

On apprend vite  distinguer les dieux. Un seul tait vraiment beau, un
seul m'et plu, avec une belle raie et une belle pomme d'Adam, comme en
ont  Deauville les joueurs de tennis. Celui-ci d'une le o l'on a des
faux cols. Un seul vraiment intelligent et auquel il et t doux
d'apprendre les quatre saisons, les quatre oprations. Il avait le nez
lev, comme un fox. A mon me un mouvement quand mon regard allait de
celui qui avait un sourire passager  celui qui avait un sourire
ternel. Certains paraissaient faux et truqus comme par des
antiquaires; et ainsi que l'on se campe en face d'une commode Louis XVI,
qu'on la juge vraie si l'on prouve je ne sais quelle motion Louis XVI,
je me plaais en face de chacun d'eux, je le jugeais, j'prouvais je ne
sais quelle horreur caldonienne, quelle tendresse papoue: c'tait de
vrais dieux. Certains que je croyais avoir dj vus, je les retrouvais
loin derrire, souriants de leur farce, parvenus  cette nouvelle place
par une marche oblique ou droite comme le cheval ou le fou. Autour de
quelques-uns, sans que rien pt faire comprendre cette maternit, le sol
couvert de petites idoles. Tous marqus du mme dessin comme un troupeau
de dieux appartenant au mme homme. Celui-l devinant presque, le plus
habile, ce qu'tait la pense: me parlant par la voix d'un crapaud cach
dans sa tte, puis, gt par le succs, sifflant par un serpent cach
dans son pied. Tous gns, humilis d'tre convaincus d'impuissance
vis--vis de cette femme blanche, devant cette mer, cette brise qu'ils
avaient terrorises. Ces deux-l avec des regards si nettement points
vers un coin de l'le que malgr moi, je suivais leur invite, et, au
dernier balcon de la terrasse, je pouvais voir enfin ce vers quoi tous
taient tourns: un ocan sans le, tout ce qu'il y a de plus infini sur
notre petite terre; il me fallut me tourner pour retrouver, derrire
moi, mes deux les comme deux boues marquant le point o s'est englouti
un sous-marin. Tous immobiles comme s'il n'y avait qu'un seul dieu cach
dans leur arme, qu'il s'agissait pour moi de dcouvrir, et qu'en fait
je cherchais, les touchant du doigt, comme Ulysse recherchant Achille
dans le rgiment des filles... Je le trouvai...!

C'est ainsi que le pendule de ma vie, trop tendu, ne battait plus que
des animaux aux dieux. Certes, moi aussi, comme tous, je crais
l'univers. Mais cet appareil si parfait jadis, et qui faisait que pour
moi il n'y avait pas de train en retard, pas de visites en avance, on
pouvait dire qu'il n'tait plus au point. Je ne donnais plus que ces
mouvements lents de l'me qui sont les singes, les perroquets, ou ces
figures clairs qui sont les dieux papous. Bientt le gouffre encore
s'largirait. Je n'aurais plus  un bout de ma pense que l'animal le
plus proche des plantes,  l'autre que Dieu lui-mme. C'taient mes deux
seuls voisins. Le moindre cart me heurtait au tatou ou  la Trinit.
Seule  ne pas avoir un milliard d'hommes  ma droite, un milliard
d'hommes  ma gauche, avec des femmes entre chacun pour amortir encore,
tout ce qui venait de la nature ou du coeur m'atteignait de son premier
choc et me bouleversait. Tous ces frissons qui m'taient arrivs par mes
nourrices ou mes potes, m'arrachant  peine un soupir, ils me jetaient
maintenant  terre, ils me roulaient sanglante sur des pines. Cette
horreur de savoir Strasbourg allemande qui me faisait tout au plus,
autrefois, transmise par mon tuteur, fermer les yeux, elle m'arrachait
maintenant sur une berge tincelante des cris stridents. Cette haine des
cravates Lavallire qui me faisait alors sourire, elle me faisait jeter
contre des blocs de nacre coupante des soles blanchtres. Chacune de mes
penses les plus simples ne s'arrtait qu'aprs avoir atteint son
znith. J'avais beau cligner des yeux, cligner de l'me, rien qui me
redonnt ce monde dont le mouvement tait l'allure Gaumont des cinmas
mdiocres et o j'eusse retrouv mes amis... Parfois j'avais
l'impression qu'il me suffirait de trouver un mot et de le crier tout
haut pour sortir de cet enchantement. Je prononais le premier venu au
hasard, l'essayant sur l'horizon comme sur un coffre-fort, dsirant plus
qu'un sauveteur un simple dictionnaire pour le lire de bout en bout,
certaine ainsi d'avoir  appuyer sur le vrai ressort, sur le mot qui
ouvre Paris, les mansardes allumes, sur celui qui donne l'lectricit,
qui allume le gaz... En vain... Si dans ma sieste un nom me venait 
l'esprit, je m'veillais, je le criais vers la mer...

Rien, un oiseau.

Je me rendais compte que je l'avais dit trop brutalement, qu'il fallait
l'entourer de deux ou trois consonnes indistinctes. Je le logeais dans
cet assemblage... Je le lanais...

Il y avait l-bas un tout petit remous,--mais un vrai petit remous.
Puis, plus rien... Je songeais  mourir.

Mais c'est alors que Calixte Sornin apparaissait et me sauvait. C'tait
le premier nom de mort que j'eusse entendu,  ma premire messe. De
Calixte je ne savais que ce nom. Un paysan sans doute, un ouvrier. Mais
moi seule, sans aucun doute, de tous ceux qui vivaient me le rappelais
encore. Il tait clibataire, il tait orphelin, il avait
quatre-vingt-onze ans, avait dit le cur. J'tais le seul dpositaire de
cette faible mmoire. Moi disparue, alors que pour moi-mme je n'avais
rien  craindre, alors que mon souvenir vivrait encore longtemps dans
Bellac et par Simon dans Paris, moi morte, le dernier reflet de la vie
de Calixte tait ananti. Parfois je me sentais plus responsable de ce
souvenir  son terme que de mon existence mme. Je l'entretenais de
mille promesses. J'obligerais Loti  appeler un livre de son nom. Je
ferais dire une messe haute devant les enfants de Marie et jeter le nom
de Calixte  cinquante mmoires de petites filles, sre que l'une le
prendrait et le nourrirait de sa sve. J'obligerais les gographes 
appeler Ile Calixte mon le, ou mme celle des mille dieux, et  le lier
ainsi, dans les cours des philosophes,  l'ide de Dieu lui-mme...
J'tais plus qu'un savant qui hsite  se tuer parce qu'avec lui meurt
une dcouverte, j'avais la clef, seule j'avais la clef d'une vie
humaine. Un tre par moi mourrait ou vivrait. C'et t de la lchet
envers lui, que de me laisser couler  fond, ou de me pendre, ou de
dsesprer... C'est ainsi que ce nom, qui le premier avait jet sur moi
du deuil, me soutenait au-dessus des temptes, et m'attachait  la
terre, et me maintenait dans cette faible couche d'air, haute de deux
mtres, o l'on vit...




CHAPITRE SEPTIME


    Dans Londres, la grande ville,
    Il est un tre plus seul
    Qu'un naufrag dans son le
    Et qu'un mort dans son linceul.
    Grand badaud, petit rentier.
    Jeanne, voil son mtier.

Aujourd'hui me revenait cette strophe de notre petit cours de morale.
Cette autre aussi:

    A Douvre un original
    Tombe un jour dans le chenal.
    Il appelle au sauvetage.
    Il se cramponne au rcif.
    Mais vers lui nul coeur ne nage...
    Adle, ainsi meurt l'oisif.

Car mademoiselle Savageon, notre matresse, se fournissait exclusivement
dans le Royaume-Uni de nos modles pour vices et qualits. Les toffes,
par contre, taient malheureusement commandes  M. Renon, de Boussac...
Ainsi les oisifs et les rentiers d'Europe taient plus isols que moi!
Je voulais bien le croire. Mais du moins tous l-bas m'avaient sembl
heureux. Peut-tre est-ce que tous fumaient, et je pensai donc  fumer:
j'essayai les roseaux, les herbes sches. Il y avait srement du tabac
dans l'le, mais je n'en avais jamais vu et c'est peut-tre la seule
plante qu'il ne me vint point  l'esprit de brler, alors qu'il est peu
de feuilles et d'arbres, du tournesol au paltuvier, dont j'ignore
maintenant le got. Lasse de fumer, toujours comme les heureux oisifs,
je mchai des racines, dcouvrant parfois le got de quelque mdicament
pris dans mon enfance. La patrie de ma potion Raoul pour raffermir les
os, de ma poudre Richard pour durcir les gencives, c'tait mon le
justement. Puis je fis griller des fleurs, non plus sches, mais
panouies, j'aspirai leur fume, et de l, (ma matresse avait tout
prvu):

    Le grand Chinois de Lancastre
    Vous attire avec des fleurs...
    Puis vous inonde d'odeurs...
    Bientt sa pipe est votre astre!
    Du lys au pavot, Ccile,
    La route, hlas, est docile!

et de l me vint l'ide de plaisirs dfendus. Par un bambou tout vert,
j'aspirai les rtis de la rsine et du pollen. Puis je pensai  la
cocane, contre laquelle pourtant Savageon n'avait mobilis ni
lord-maire de Belfast ni notaire de Bath. Tant pis si je devais en tre
un peu dfigure et si devait en souffrir cette bonne forme physique qui
pendant ces deux annes avait t ma seule ambition, comme si c'tait
par une course  pied que j'arriverais un jour  sortir de l'le. Les
baies que j'avais reconnues poivres ou que je croyais vnneuses, je
les essayai dans mon nez, et, car je me rappelais aussi la morphine,
dans de petites blessures ouvertes avec des artes. Ou bien j'allais,
humant l'air, esprant des sources d'ther. Enfin je dcouvris en moi ce
que j'allais chercher maintenant jusqu'aux fates des arbres..., ce fut
le rve...

Un matin, moi qui jamais ne rve, je sentis en moi un nouveau coeur,
fragile, tout envelopp d'un rseau de ficelles comme ces poles de
Sarreguemines qu'on dmnage. Je n'ouvris pas les yeux, la moindre
lumire allait le mettre en poudre:... j'avais rv... J'avais rv ce
qui en Europe et t  peine un rve, que je me levais, que je
djeunais, que je cousais. La plus humble servante n'et pas compt cela
comme un rve. Je mettais le couvert, je brodais. J'empilais des
assiettes, je coupais du pain. Toutes ces prcautions pour soi-mme,
toute cette dtresse aussi que donne  d'autres un rve de Turkestan, de
Ceylan, je les eus pour toute la journe de ces fourchettes, de ces
assiettes, de ces verres. Le soir je m'tendis sous le mme arbre, sur
le mme ct, dans l'espoir, sinon de visions plus actives, du moins
d'un rve qui me permettrait de revoir et de toucher les objets absents
l'autre nuit, les huiliers, les coquetiers, les cuillers  poisson...

Je rvai d'un homme.

Pas de raviers, pas de porte-couteaux. Un homme qui pleurait. Pas de
couvert  salade, pas de compotier. Un grand jeune homme blond, avec de
grands yeux noirs. Pas de fourchettes  hutres. Un homme qui m'avouait
tout. Il me tenait dans ses bras. Il me portait. C'tait un rapt et en
mme temps un adieu ternel. Nous nous voyions pour la premire fois et
nous dchirions une ternit commune. Pour la premire fois il
m'treignait, et nous avions tous les souvenirs d'un long amour. Pas de
petits coins de verre pour glisser sous les assiettes les jours
d'asperge ou d'artichaut, pas de bols. Mais un homme qui m'treignait...
Pas de cuillers en vermeil, de surtout en or. Mais ce frre fianc qui
pour la premire fois me parlait et dont pas une des phrases ne me
paraissait nouvelle. Il avait le mme geste, au-dessus des marais
stagnants, pour m'incliner et me faire toucher alternativement du pied
et des cheveux le courant imptueux. Il avait la mme manie de placer
chacune de ses paroles en nimbe autour de sa tte, d'changer avec moi
des boules d'ivoire qui glissaient et que nous rattrapions avec
angoisse. Nous allions, dans le sens du fleuve, ddaigneux des chiens
enrags qui eux devaient le remonter. Il avait ce cheval blanc que je
n'avais jamais vu, le mme... Je sanglotais... Notre seule consolation
tait de nous passer et repasser les boules, puis de nous troquer peu 
peu l'un contre l'autre... Qu'il tait drle, avec mes deux petits bras
pendant  ses paules, comme un des dieux de l'autre le... Je
m'veillai!...

    Le lord prvt d'dimbourg
    Dit que l'amour est chimre.
    Mais un jour il perd sa mre...
    Ses larmes coulent toujours.
    Irne, petite Irne,
    L'Amour c'est la grande peine.

Ds lors je ne m'endormis plus que sous cet arbre qui donnait des rves,
habituant les oiseaux  ne plus venir y nicher, pressant mon ct gauche
de la main et pensant  ceux dont je voulais rver. Cette passion dura
des semaines entires. Ce n'tait pas que mes rves fussent varis, je
n'prouvais gure par eux qu'une motion: cette volupt, inconnue de moi
jusque-l, qui mlangeait les sentiments les plus contraires, et que
j'appelais la dsolation. C'tait non la tristesse seule, mais la
dtresse avec tous les triomphes, le bonheur avec tous les dsespoirs;
un sentiment de trouvaille sans gale et de perte irrparable, un
sanglot qui gagnait comme un billement tous les visiteurs saugrenus que
m'apportait la nuit: que ce ft Louis XI, me soulevant d'un geste
d'affection qui me vouait pour toujours  mes rois, ou de pauvres amies
de pension reniflantes, avec cette voix rauque et enroue qu'on a quand
un malade est sauv. Mais toujours en Europe, et la seule diffrence
avec des rves europens tait que le soleil y brillait. Maintenant
encore je suis la seule personne qui voit le soleil en rve.

Puis venait le rveil...

J'coutais... Mais ce n'tait point le pas d'un braconnier sur la route.
Ce n'tait point le meuglement d'une gnisse qu'on amne au boucher, et
qui se refuse de ses quatre sabots, pauvre bte mal renseigne,  la
hauteur de l'picerie. Ce n'tait pas le poulet qu'on attrape encore au
poulailler pour le tuer le soir; et toutes ces petites occupations de
mort qu'claire l'aube des provinces. Hlas! c'tait toutes les fleurs
portes par mon arbre, les siennes, celles de ses lianes, les catleyas
qui sortaient de ses trous, dversant sur moi, chavires par la
brise--dsolation d'un baobab--des pollens de toutes couleurs et si
abondants que la rose tait sche sur moi comme par une poudre...
J'attendais. Comme un bless qui met machinalement la main  sa
blessure, je passais ma main sur mon corps et la portais ensuite  mes
yeux, pour voir de quelle nuance me laissait aujourd'hui l'aurore...
Plus de dsolation heureuse; seule, sans limites, la dtresse. La joie
se dliait soudain du dsespoir, comme un serpent effray de son
camarade de caduce, et disparaissait... Ce n'tait pas les volets qu'on
ouvre et qui claquent, ni la petite pluie du matin sur les brocs des
laitires. C'tait les paradisiers sortant de la nuit comme la
porcelaine d'un four, tous les jours d'un clat que je n'attendais pas
si vif; et c'tait moi-mme, accoude  plus de petits palmiers, de
petits bananiers et d'araucarias, et plus indiffrente  eux et  la vie
que sur sa voiture, boulevard Montparnasse, le commis de Belloir qui
ramne sa flore d'un bal officiel... Je me dressais, secouant toute
pense et tout pollen de ce corps pour eux strile, agace, au sortir
d'un monde mallable et gnreux, de la rsistance de ces arbres, qu'on
ne pouvait traverser, de ces vagues liquides et non solides, de ce
soleil ternel, l'phmre... goste, je maigrissais... Envieuse, je ne
mangeais plus... Menteuse  moi-mme, j'avais des nvralgies. Si bien
que je dcidai de me gurir... Un soir au lieu d'aller me loger, ds la
premire ombre, sous cet arbre, en cette empreinte dans la mousse qui me
recevait maintenant comme une bote-crin sa louche, j'attendis la nuit,
je m'garai en elle, je l'aspirai  grands traits, j'en lavai mes yeux,
j'en fis tout ce que l'on fait des collyres et des contrepoisons; tous
ces personnages, toutes ces motions de mes rves si habitus 
m'assaillir ds cette heure qu'ils pntraient aujourd'hui  vif dans
mon me la prenant pour mon sommeil, je les chassai tant bien que mal;
puis,  la plus grande distance connue d'un arbre dans l'le, je
m'tendis sur le dos, les pieds joints, les mains croises, et je me
donnai  un sommeil sans rve...

Ce fut une passe pnible. Jamais je n'eus une me plus veule, aussi
fane, jamais une vie physique plus aigu. Cette lumire autour de moi
tait juste la plus vibrante avant les rayons ultra-violets; ces
oiseaux, les plus beaux avant les oiseaux invisibles; ces toiles, les
plus proches du globe: celle-l, juste au-dessus, la plus proche; le
crissement de la mer contre les coraux le plus aigu aprs celui des
scies; il n'y avait plus entre moi et le nant des forces que cette
dernire apparence exaspre; les couleurs les plus sombres de la
nature, l'ocre, le noir, taient elles-mmes  leur octave la plus
haute. Pas d'animaux  voix grave (je n'allais que tous les quinze ou
vingt jours dans l'le des singes, n'ayant pas de protection contre
leurs attaques); uniquement les cris suraigus des oiseaux, le bruit
mtallique de leur vol;-- part, le soir, cinq ou dix minutes, seules
petites bouches d'orgue relies  l'Europe, mais qui ne donnaient que
quelques paroles mesures comme par un cble, les grenouilles-taureaux.
C'tait l'poque aussi o les costumes de plumes ne me distrayaient
plus, o j'avais renonc  tout vtement, o il m'tait donn de voir
sur mon corps, dernires contractions de ma vie franaise, ces
mouvements que nous ignorons l-bas, perdus qu'ils sont sous nos robes
et nos blouses, et je n'avais mme pas pour moi la considration qu'un
sauvage a du moins pour sa propre impassibilit. Ma poitrine, mes
paules s'cartaient ds que je me sentais franche et loyale. Je
relevais la tte, je me redressais  l'approche d'un animal, malgr moi,
avec cette dignit qui soulve dans Bellac une bourgeoise de la premire
caste quand apparat une de la seconde. Un jour aussi je dcouvris que
je perdais la mmoire.

Je n'avais pu rsister au dsir d'crire, et le couteau que j'avais
mnag deux ans comme ma seule arme et mon pourvoyeur, j'osai lui faire
graver des phrases sur les arbres et dans le roc. Tous les eucalyptus
aux angles des alles portaient un nom de rue, assez bas, on aurait pu
le lire avec les mains la nuit. Puis, de coraux et de nacres, je
composai dans les clairires des mots immenses, mosaque un peu
prcaire, que je consolidais de rsine, et sur laquelle j'vitai de
marcher, mais chaque mtre perdu pour la promenade tait gagn pour ma
mmoire. L'le fut bientt couverte de noms propres. Certains, selon le
coquillage, brillaient surtout le soir. D'autres, que je croyais des
plus indiffrents, s'empourpraient soudain sans raison, et voulaient me
rvler quelque amiti jusque-l inconnue. J'y trouvais parfois des
oiseaux, pris dans la glu et qui luttaient pour leur vie contre une
voyelle avide, des martins-pcheurs pris dans le mot Hugo, des
rossignols dans le mot Pape-Carpentier. Ils taient confondus le matin
quand la mousson avait souffl. Sur la plage, des mots plus solides en
rochers grenat que j'apportais un  un de la colline, y retournant
chaque minute comme vers l'encrier ceux qui n'ont pas de stylo. Du
promontoire, je les voyais ensuite me parler comme des rclames... Mais
les hsitations qu'on prouve parfois en crivant une lettre, je les
ressentais pour chaque syllabe de cette criture gante. Point de
participes  accorder, mais l'orthographe des mots les plus communs me
devenait bizarre. Je voulus les appeler tout haut: mais jamais pavillon
rouvert aprs des sicles ne rendit des portraits et des meubles plus
vermoulus que ne le fit ma mmoire aprs deux ans de silence. Table!
chaise! bouteille! ces modulations me paraissaient tranges, d'un son
inconnu, ces mots prts  m'chapper,  fuir. Je m'appelai moi-mme, mon
nom flottait autour de moi et ne m'habitait plus, je me tus pour ne
point devenir quelque corps anonyme. J'appelai mes amies; tirs par des
attelages bizarres qui taient les prnoms, les noms de famille
parurent, durs et secs comme des objets. Non seulement le mot le plus
familier ne me revenait qu'aprs un effort, mais, une fois prononc, il
semblait libr, il devenait incolore, il n'agissait plus sur mon
tympan. Je devenais sourde  l'Europe. Je rsolus de me gurir. Je
repris tous ces mots  leur enfance mme, quand rien ne les effarouche
et ne les dissocie, c'est--dire  mon enfance. J'imaginai mes premires
classes. Je repartis, pour planter  nouveau ma mmoire, du lieu o
j'tais ne, des premires leons de gographie ou du catchisme, des
premires phrases apprises par coeur...

Il tait temps... Sur les dix communes du canton de Bellac, l'une dj
m'avait pour toujours chapp, et les autres, Nantiat, Le Breuil-au-Fa,
Blond, tournoyaient dj en moi comme des insectes un peu somnolents
dans une salle dont on ouvre la porte: un peu de soleil, et Nantiat, et
Blond s'envolaient pour toujours. Des pchs capitaux, l'un aussi ne
vint pas et se droba jusqu' ma dlivrance. Vingt fois, cent fois, je
rptai leur liste; parfois au hasard, soudain, dans l'espoir de me
surprendre moi-mme dans je ne sais quel flagrant dlit avec le pch
absent; ou bien essayant d'en dcouvrir un indice dans mes gestes, quand
je me redonnais ce que mes amies et moi nous appelions  la pension
notre mauvais tre: tendue, la tte redresse par un coussin, je
regardais mon corps se gonfler des dfauts de l'air. En vain. Le
mensonge, la paresse, l'immodestie passaient au-dessus de lui comme les
plus lgers nuages; la gourmandise, l'envie, l'orgueil arrivaient sur
lui dans un ordre aussi inoffensif et immuable que celui des couleurs du
prisme. Mais le septime, ce pch capital que l'on commet sans doute
sans arrt dans la dixime commune de Bellac, rsistait  tous ces
hameons que je posais sur mon corps mme et que je croyais agiter en
remuant un doigt, ou la langue. Car si ce n'est justement ce corps, nul
moyen de le retrouver, nul dictionnaire. J'ouvrais les bras, les jambes,
le feuilletant au hasard. En vain. Je regardais mon visage dans l'eau, y
recherchant le pch comme dans ces gravures o les enfants doivent
trouver un poisson sur l'arbre ou un soldat entre les jointures de la
fentre... En vain. Je m'tudiais dans la loupe, car peut-tre
sortirait-il de mon image mille fois rapetisse... Je plongeais ma main,
ma jambe dans une eau courante qui les allongeait, qui les faisait
toutes courtes ou toutes rondes, les soumettant  une torture qui me les
rendait seulement plus souples et plus fraches, laves mme de
l'orgueil et de la paresse. Ou bien, de mme que j'avais retrouv le nom
de l'indigo, oubli lui aussi, en regardant un arc-en-ciel mme, je
prenais une journe d'Europe du lever au coucher, assure qu'il
suffirait de la pencher, de la secouer, comme un prisme justement, pour
que le pch y appart. Mais je tombais sur le souvenir d'une journe
sanctifie, o ne s'offraient  moi, au coin de la rue du Coq, sur la
promenade, sur cette place mal fame elle-mme, que des vertus
thologales et de petits bourgeois  pchs vniels. Ou bien je me
persuadais que je l'atteindrais seulement dans la commune oublie; je
recommenais toutes les promenades de mon enfance, je reprenais toutes
les pistes qui avaient pu m'y conduire; par toutes les portes de Bellac,
je refaisais mes premires sorties vers la campagne, touchant de ma
mmoire,  vingt pas,  quarante pas de la maison, le premier arbre, la
premire picire que j'aie jamais vus; mais commune et pch se
tenaient en dehors de toute route vicinale. Si bien, tant les autres me
paraissaient d'ailleurs bnins dans cette le, tant je me sentais peu
orgueilleuse vis--vis des gourahs, peu menteuse vis--vis des
ptemrops, peu luxurieuse vis--vis de la nacre, et cependant gonfle de
je ne sais quels mal et fautes, que lui seul tait le vrai pch, et
j'en prouvais en moi la prsence terrible.

Des pchs,--suivant d'ailleurs en cela la progression impose par
mademoiselle Savageon,--je passai aux acadmiciens. Mais leurs ruses
sont plus subtiles encore. Car je ne surprendrai personne en disant
combien il tait rare qu'un mouvement de mon corps ou un geste du
ruisseau m'indiqut soudain l'un d'eux. En un jour, j'en eus malgr tout
une cohorte d'une dizaine, que j'accrus peu  peu, les faisant sortir
dans l'ordre de leur coupole,  l'heure que je passais chaque matin 
consolider ma mmoire, et parfois, la mousson soufflant, le ruisseau
coulant, comme vient justement un vers  un acadmicien pote, un nom
neuf d'acadmicien se fichait d'Europe en mon cerveau. Flches lgres,
moins aigus videmment que celles de l'amour, mais qui atteignaient au
moins, autant que la mmoire, une sorte d'amiti. Ainsi arriva  midi,
un paon blanc grattant du bec sa queue qui s'carta en deux gerbes comme
l'eau d'une fontaine sous un doigt,  la seule pense de jet d'eau,
l'acadmicien Henri de Rgnier, qui m'apporta du mme coup tout un monde
auquel je ne pensais plus, le jaspe, le jade, le stuc vnitien, l'onyx,
noms tranges, moins uss pour moi, qui rsistaient mieux aux termites
de ma mmoire que calcaire, grs ou cailloux. Ainsi vint, le soir du
mme jour, en retard d'un jour sur lui  cette course autour du monde,
l'acadmicien Ren Boylesve, grce  une vraie ressemblance forme par
des branches d'arbre, de tous les acadmiciens pour moi le plus
palpable.--Puis, m'atteignant non comme une flchette, celui-l, mais
comme une lastique longuement tire et qui me revint juste en plein
coeur, l'acadmicien Bdier--car soudain, je les avais eux aussi
oublis, son nom me ramena Tristan avec Yseult. Puis, deux oiseaux
carlates s'enchssant, les deux cardinaux. Puis, un jour, o je voyais
un nuage clair rejoindre un nuage sombre, l'acadmicien Rostand que
j'avais vu un jour rejoindre M. Bonnat. Tous ces chefs illustres, qui
couverts du mme titre et du mme uniforme, aux jeunes filles de France
paraissent  peu prs le mme et sont aims en tout cas de la mme
passion, un grand clavier vert et noir, avec des dises qui sont Barrs
et Loti, tous, trange influence de la Polynsie, me semblaient chacun
seul et original. Puis, par l'Acadmie, comme par une grande trappe,
passant des immortels qui vivent aux immortels qui sont morts, je
m'engouffrai dans une rgion o,--ignorante comme je l'tais, seule
comme je l'tais,--je me mis  imaginer notre littrature, et--j'y tais
bien oblige si je voulais en savoir vraiment quelque chose-- la
recrer.

Tous ces noms d'auteurs et de hros, de thories et d'habitudes qui ne
sont gure, pour les lves les plus grandes des pensionnats, que des
paravents, j'essayai de deviner ce qu'ils dissimulaient. Ces noms de
Phdre, de Consuelo qu'on nous jetait vite aux yeux pour nous blouir et
aveugler ds qu'il s'agissait d'amour, ces noms de classiques, Racine,
Corneille, Rotrou, qu'on nous donnait vite tous en bloc comme un
trousseau de clefs emmles pour que nous ne sachions distinguer quel
tiroir de notre coeur chacun pourrait ouvrir, une fois prononcs, ils
flottaient autour de moi, se refusant  rentrer dans mon esprit par le
chemin habituel. Les moindres distiques de Ronsard, de Malherbe, une
fois dclams dans cette le, se cabraient et m'attaquaient doucement
comme un attelage dont on a tremp le museau dans une fontaine
enchante. Ces vers de Lamartine, de Vigny, quand ils me revenaient
soudain dans le vent, mon unique souffleur, souffleur embaum, et dont
la parole m'ventait toute; quand on voyait les toiles, si basses ici,
balances par la brise mme, agacer un quatrain qui ne s'y prenait pas,
mais que je sentais bouger en ma mmoire; quand la nuit, dans un rveil
subit, m'arrivait un vers de Musset, de Shakespeare que je rptais
presque ahurie et meurtrie, comme on tient l'chelon rompu d'une
chelle; quand je m'amusais  runir tous ces noms qui pour moi ne
signifiaient rien mais que je sentais pleins de sens, Syrinx, Paludes,
Thodore, Adolphe, avec le soin d'un milliardaire ignorant qui
collectionne des noms pour ses chevaux de course et ses vaisseaux;
j'tais prise d'une langueur maternelle, en moi poussaient je ne sais
quels germes, et un soir en effet, je me trouvais soudain face 
face,--mes filles aussi  moi,--non plus avec des sonnets dlabrs, des
morceaux de prose bourrs de mastic, mais avec neuf personnes auxquelles
j'avais bien peu pens jusqu'ici, avec les neuf Muses. De mme qu'un
enfant prfre les botes et les crins  leur plus beau contenu,
j'prouvai dsormais mes plus grands plaisirs avec les noms seuls des
genres et de mes nouvelles compagnes. Tragdie, Posie lyrique,
Histoire, aucune ne se droba, aussi loyales que pchs et cantons
limousins sont hypocrites, et je les lchai au milieu de mon
le,--premire fois o des casoars heurtaient la tragdie, des
paradisiers l'pope.

D'ailleurs, tout l'moi des lectures, des dparts aussi diffrents pour
chaque livre que pour des trains pris au hasard, je les connus en
m'engouffrant dans des titres d'oeuvres  moi inconnues et en me
laissant emporter par eux, Sertorius, et les Mnechmes, et Hamlet, et
Aucassin et Nicolette. J'imaginais leurs aventures, je les habillais de
gestes, de costumes si nets qu' mon retour en Europe les vrais m'ont
sembl moins rels. Derrire toutes ces manies et ces cadres de l'esprit
et de l'me, dont nous rptions les noms au pensionnat comme des
perroquets: Scholastique, Marivaudage, Prciosit,...  l'aide de vieux
syllogismes, de vagues restes de leons, j'essayais de les comprendre,
et une source d'agrments nouveaux s'ouvrait en mon coeur comme un bar:
tre prcieuse, c'est dsesprer alors qu'on espre toujours, c'est
brler de plus de feux que l'on n'en alluma, c'est tresser autour des
mots rvrs une toile avec mille fils et ds qu'un souffle, une pense
l'effleure, c'est le coeur qui s'lance du plus noir de sa cachette, la
tue, suce son doux sang. C'est mademoiselle de Montpensier suant le
doux sang du mot amour, du mot amant. C'est mademoiselle de Rambouillet
couvrant de sa blanche main tous les mots cruels, et nous les rendant
ensuite, le mot Courroux, le mot Barbare, inoffensifs comme les
dtectives qui changent le revolver du bandit en un revolver
porte-cigares. Le marivaudage? marivauder? c'est, sur un promontoire,
allonge et nue, regarder le soleil, soupirer, et se dire: tu ne
soupires pas! tu ne regardes pas le soleil! tu as trop chaud,
dcouvre-toi!... Marivauder avec l'Europe, c'est lui tourner le dos,
c'est s'occuper uniquement de suivre sur le baobab les sauts de l'oiseau
vert  ventre rouge qui se retourne  chaque minute comme un disque,
c'est dire: Europe, tu n'existes pas! Tu n'es pas pleine de grands
magasins vitrs o errent les kleptomanes! Que tes villes seraient
belles si on les construisait  la campagne! Et le romanticisme, dit
romantisme,--et l'alexandrinisme, dit hellnisme, et la catachrse, et
la litote, et tous ces noms que nous tendions firement aux examens pour
les faire poinonner comme dans le mtro des tickets de toute premire
classe, je les perais  jour  ma faon, j'eus mon alexandrinisme 
moi, mon romantisme  moi, et des litotes fausses plus belles que vos
vraies. Il est d'ailleurs je ne sais quelles ornires, d'Homre 
Chateaubriand, auxquelles une pense mme ignorante n'a qu' se confier
pour prouver au juste--impression physique--le vrai glissement de toute
la pense humaine. C'est seulement sur la route prsente que je
m'garais. Ma cration devenait confuse ds qu'il s'agissait d'un pote
vivant, et moi,  laquelle obissaient les dociles Eschyle et
Shakespeare, tout mon pouvoir mourait sur Jammes et sur Bergson.

Je m'irritais surtout contre trois noms qui revenaient constamment entre
Simon et ses amis, trois noms d'ailleurs flamboyants mme pour les non
initis, et qu'ils se reprenaient l'un  l'autre de force ou doucement
comme les jongleurs les torches dans les cirques; trois noms dont
j'ignorais presque l'orthographe, mais qui me semblaient cependant,  la
place de Renan, de Barrs, beaux crous un peu desserrs, les seuls 
visser maintenant notre pauvre existence contre le monde et ses
mystres, Mallarm, Claudel et Rimbaud. Je ne savais rien d'eux-mmes,
pas s'ils taient vivants, et pas s'ils taient morts; j'ignorais si le
voisin que je heurterais dans les gares en prenant mon billet, dans les
ptisseries en mangeant des clairs, jamais, hlas! ne serait plus, ou
toujours pourrait tre,  bonheur, Mallarm, Claudel ou Rimbaud. Et la
douceur de voir l'un d'eux en colre contre un cocher et monter de force
dans le fiacre sordide comme dans la gloire! Parfois, de mme que sur
une glise drape pour des funrailles on est inquiet d'apercevoir
l'initiale d'un parent, on craint pour lui soudain,--un parfum, un
souffle, me dsignait l'un des trois, sauvant de la mort les deux
autres. Je ne pensais plus qu' eux trois, je nommai d'aprs eux
ruisseaux et promontoires. Ou bien, chantage hont de Dieu, qui arriva
ainsi  me redonner une morale,--je me persuadai que j'tais responsable
d'eux trois, que si j'tais paresseuse, que si je me plaisais  mon
insomnie, que si je me redonnais  la cocane ou aux rves l'un d'eux
mourait. J'arrivai, pour les maintenir constamment  la vie,  plus de
perfection qu'une vestale; pour les sauver de dents ou de bras casss, 
un vrai souci de moi-mme. Si je laissais mes genoux se durcir au lieu
de les huiler, si je ne ponais mes talons  la minute, Claudel tait
mort depuis longtemps... Si je ne sparais ce cacatos et ce faisan en
querelle, Mallarm mourait. Je levais les bras, j'effrayais les
combattants; le cacatos noir se perchait, suivant de branche en branche
le faisan qui serpentait comme sa projection dore, mais la mort de
Mallarm s'tait du moins leve de trois mtres. Parfois c'est leur
famille qui tait en jeu, et, cruelle, je permis une fois que la soeur
de Rimbaud tombt d'une chelle, une fois que se noyt l'amie de
Mallarm.

C'est le soir surtout, en m'endormant, au-dessous des toiles si proches
et si allumes qu'il me semblait parfois en sentir passer une juste
au-dessus de ma paupire comme une lampe de poche, que je m'acharnais
contre ces purs esprits. C'tait l'heure o je suivais le hurlement
complet de la houle autour de l'le, de la mousson autour des cocotiers
et o cette solitude dans l'espace me donnait, mme  mes propres yeux,
plus de noblesse que ne peut le faire en Europe la solitude du gnie.
gale  ces trois hommes, je les appelais... Je me relevais parfois pour
arranger de mes mains les tisons de mon petit foyer... Si n'en
jaillissait aussitt une grande flamme bleue, suivie d'une flamme rouge,
Rimbaud perdait sa femme... Puis, assoupie, divaguant sur les deux ou
trois phrases que j'avais entendues  leur sujet, je voyais Mallarm
donner aux paroles un pouvoir physique, des arbres pousser  sa voix,
s'arrtant une seconde aux rejets, formant un noeud aux mtaphores;
comme une lotion un vers de Mallarm donner une nouvelle flore  des
coins de jardins,  des tonnelles. Puis,  chaque objet,  chaque arbre,
 chaque humain,  toutes ces apparences enfin que jamais nous ne
pourrons toucher, Claudel, aprs les avoir meurtries en un point
attachait l du moins une comparaison, qui se remplissait aussitt, par
je ne sais quelle loi des vases communicants, de sang, ou de sve, de
rsine, de liquides premiers... Un bruit sourd prs de moi suivi d'une
douce odeur, c'est que la noix de coco en tombant s'tait ouverte...
Toutes les hutres s'ouvraient au fond des eaux et se ripolinaient de
nacre... Une roussette volait du figuier au manguier,... Mallarm ne la
voyait pas... Rimbaud lui prenait la tte, l'orientait de ses mains,
arrivait enfin  la lui faire voir, dans son vol de retour du manguier
au figuier... L'Amour? Devant ce ciel qu'avaient depuis trois ans,
combles de mes astres les plus chers, dbarrass les deux chariots,
pourquoi pensais-je soudain qu'ils avaient pu parler de l'Amour? et
soudain tout ce qu'avait pu en dire Racine ou Musset m'tait
indiffrent, je sentais que c'tait sur ces trois rseaux neufs qu'il
fallait brancher ma pauvre tte-ampoule... Je la secouais dans la nuit,
l'ajustant peu  peu sur le premier fil qui m'arrivait des tnbres; et
tout  coup une pense si aigu, un coup si trange m'atteignait que je
devinais qu'eux aussi l'avaient eu, et  mon rveil je retrouvais mes
mains toutes noires,  cause des tisons, mais aussi comme le serviteur
convaincu, par cette ruse, d'avoir touch au coffre-fort du matre.

C'est cependant  l'aide de ces exercices et de ces joies factices,
grce  ces ombres et  ces surnoms qu'un beau jour (ainsi dans un pays
tranger celui qui en apprend la langue, aprs six mois de surdit
complte, un matin, ds son rveil, comprend tout ce que dit la bonne,
puis le conducteur de tramway, le soir la grande tragdienne) il me
sembla tout  coup comprendre mes confrres les hommes. Une couture cda
dans cette forme ronde et impermable dont inconsciemment je les
enveloppais comme de sachets les raisins aux treilles. J'eus d'eux cette
rvlation que d'autres ont de Dieu, d'ailleurs de moi tout aussi
proche. Tous ces jugements que j'avais appris  porter machinalement sur
leurs vices, leurs vertus furent soudain prims. Desschs par ce
soleil tropical, greffes stupides, prjugs, bon sens et bon got
tombrent par vieillesse de moi. Le soleil se levait. Pour la millime
fois je le voyais monter, et c'tait pourtant comme si je levais pour la
premire fois la mche d'une lampe. Une telle lumire s'installait sur
le monde que tout ce que j'appelais jusqu' ce jour crime ou dfaut ou
turpitude en tait lav. Peut-tre tait-ce que je comprenais seulement
ce jour-l la lumire! Le vol, l'assassinat? Je voyais sur le voleur la
lune adorable; le couchant caresser les bras nus du criminel. Je voyais
un doux rayon accompagner les corps adultres. Je voyais l'clat d'un
bec lectrique sur le visage crisp de la mre dont le fils a chou 
l'examen. Je voyais la lumire d'une lanterne vnitienne clairer le
front du pre qui ne pardonne pas,--et lui tait pardonn. Je voyais
sous leur lampe ces beaux crnes de savants sur lesquels la hache du
pessimiste s'mousse comme sur un noeud dans du chne. Je voyais un bras
nu,--tait-il clair de l'intrieur?--jouer dans la nuit, une hanche
claire par un feu de sarments, et,  lumire qui  vingt mille lieues
 l'heure, aprs dix ans, aprs quinze ans ne m'atteignait
qu'aujourd'hui, les vrais regards de mes amis enfin me parvenaient.

Le jour se levait. Des oiseaux, du milieu des clochettes d'o tombait un
pollen tout rouge, secouaient non leurs plumes, mais leur couleur
elle-mme... Je comprenais les crinolines, les manches  gigot... Je
comprenais tous ces grands mouvements de la terre sur lesquels Copernic
et Newton sont emports soudain avec le commun des mortels, comme dans
les foires les propritaires de manges et de trottoirs roulants. Chre
petite humanit, qui sans ce rveil  rvlation, et toujours pour moi
pass en fraude sur son astre, mais qu'un simple rayon ce matin trouait
comme une aiguille de douanier le voleur cach dans la malle
Innovation... Ne criait-elle pas d'ailleurs un peu? N'entendais-je pas
crier un enfant, un amant? Une douceur en moi inexplicable, une langueur
me saisit, l'odeur des fleurs devint trop forte et me fit dfaillir...
l'humanit s'installait en moi comme un fils... Mes deux paradisiers
apprivoiss, que j'aurais voulu semblables et qui ne l'taient jamais,
car ils ne s'apprivoisaient que par couples, se penchaient chacun sur
une de mes paules, et je chavirais toute du ct du plus lourd... Ah!
que je comprenais ce matin ce fou de Limoges qui ajoutait  chacune de
ses phrases, quel qu'en ft le sens, les trois mots comme un homme ou
comme une femme. Quelles dlices de l'imiter! Je savourais cette heure
comme si c'tait la premire heure du monde, la premire o l-bas trois
cents millions d'hommes dormaient, trois cents millions travaillaient,
trois cents millions mangeaient, avec quelques dizaines de millions
consacrs aux treintes. C'tait ce matin ma cration... j'tais comble
d'amour pour ces belles quipes. Tout ce qui d'elles autrefois m'avait
choqu je l'aimais. J'aimais les barbes rousses, les verrues, les
loupes. J'aimais les ivrognes, les ngociants. Je comprenais ces
magasins d'antiquaires  la sortie du cimetire Montmartre, o je
dtestais jadis voir les hritiers dpenser les premiers mille francs de
leur legs. Je comprenais tous ces mariages le samedi  Saint-Sulpice,
tous  onze heures juste dans les vingt-deux chapelles, et les maris,
les cheveux coups de la veille, ras sur la nuque, assis sur vingt-deux
tabourets, comme pour l'lectrocution. Tous ces regards d'hommes qui
avaient jou dans mes yeux aussi maladroitement que dans une fausse
serrure, il s'y enfonaient maintenant comme une clef de montre, et
remontaient tout le poids de mon coeur... Les jacunas poussaient mille
cris inhumains, comme un homme. Le kouroshivo soulevait lgrement
l'horizon, comme une veine gonfle, comme une femme... Que de piti je
ressentais aussi pour eux, que d'ennuis ils se crent  tort avec les
contrleurs de tramways, les emprunts russes et les ngres! Je leur
souhaitais le bonheur, l'ternit. Je leur souhaitais l'alcool qui
dgrise, la suie qui blanchit... Si bien, quand le soleil sortit de son
toril, harcel par deux gros nuages, ahuri, que c'est eux l-bas, par
milliards, qui me semblaient soudain isols et perdus... Et tout le jour
ma solitude fut quelque chose de poignant, d'angoiss et de doux,--
croire que ce n'tait pas de la solitude, mais de l'amour.

    Qu'as-tu vu dans ton exil?
    Disait  Spencer sa femme,
    A Rome,  Vienne,  Pergame,
    A Calcutta? Rien!... fit-il...
    Veux-tu dcouvrir le monde
    Ferme tes yeux, Rosemonde.




CHAPITRE HUITIME


Un soir de ces rares jours que je ne laissais pas couler anonymes,
comme les milliers d'autres, mais que je rebaptisais de leur nom
d'Europe, tant ils apportaient les gots et jusqu'aux habitudes d'un
jour prcis, le troisime ou quatrime soir dans l'le o j'aie dsir
boire du vin gris, manger des clairs, danser la polka pique, un samedi
soir enfin, il me sembla voir remuer au large. A l'extrme bord de
l'horizon, d'un flot  un flot tout proche, une forme avait couru et
plong, comme un rat  Paris d'une grille d'arbre dans la grille
voisine. Si l'on ne nous avait appris, ds le certificat d'tudes (et en
nous le faisant copier vingt fois comme la chose la plus utile, avec la
distance de la terre  la lune, aux petites filles de Bellac),--que l'on
voit toujours les voiles ou la mture d'un navire avant sa coque,
j'aurais jur voir un navire. Si l'on ne m'avait pas rpt, ds le
brevet simple, que l'espoir largit les clavicules, dilate les
vaso-moteurs, j'aurais jur, mes paules soudain tombantes, mes artres
soudain comprimes, que je venais d'tre traverse par l'espoir. Je me
retournai vers l'le, la regardant comme le visage d'un ami, dans une
fort, quand on entend marcher, mais l'le jamais n'avait paru plus
calme. A moins d'une hypocrisie incroyable de l'le, je m'tais trompe.
Toutes ces manettes, tous ces manomtres dont je vous ai parl tout 
l'heure indiquaient la srnit, la paillette du rocher Rimbaud
tincelait, la petite feuille tait immobile. Je me calmai: je descendis
prendre mon bain du soir. Soudain je dus regagner la lagune, prendre
pied au plus vite, courir jusqu' la grve, comme si la mer tait
subitement devenue un danger. L-bas avaient rsonn deux coups de
canon...

Je n'avais jamais entendu le canon, mais c'tait bien lui. Moi seule
d'ailleurs, l'Europenne, j'avais t atteinte par cette dcharge. Rien
ne bougeait dans l'le. C'tait maintenant la nuit complte. Les
oiseaux, la tte sous leur aile, n'avaient rien entendu... Ainsi des
hommes taient l! j'avais envie de ne pas attendre le jour, de nager
aussitt vers eux, de me donner au kouroshivo comme on se donne au train
omnibus par dpit d'attendre le rapide.--tait-ce un signal? Tout un
navire tirait-il pour me demander conseil? tais-je le seul recours de
cent marins, de cent dtresses... Soudain je vis deux lueurs, et
j'attendis, en comptant avec plus d'angoisse que dans l'attente de deux
obus;--et les deux coups m'arrivrent!

Puis ce fut quatre, ce fut six, puis un silence. Puis vingt, trente: les
lueurs des deux coups nouveaux s'appliquaient juste sur les deux coups
derniers, et j'entendais, et je voyais, avec la mme vitesse. Puis
cinquante, puis cent; on essayait sur le ciel toute la bote
d'allumettes... puis un silence. Parfois un coup unique dont je n'avais
pas vu la lueur, bien que mes yeux n'eussent pas quitt l'horizon. Toute
l'le maintenant tait veille. Il faisait clair de lune, tous les
oiseaux volaient, les oiseaux de jour en longues bandes heurtaient les
oiseaux de nuit stupfaits; leurs couleurs que je voyais toujours
isoles et  la mme altitude, confondues et dsquilibres; les oiseaux
aquatiques planant dans le ciel, les oiseaux-mouches se posant, pour la
premire fois le corbeau orange descendant jusqu' moi. Jamais
kalidoscope ne fut mieux secou que mon le cette nuit-l; pas une des
combinaisons ne fut oublie. Une fuse monta, d'abord ddoublant les
toiles, puis ddoublant la nuit. La dernire fois que j'avais vu une
fuse, c'tait du toit avec Ceorelle, le jour du 14 juillet. Peut-tre
tait-ce encore fte? Ou un fils de roi tait-il n, ou deux jumeaux,
car l'on avait tir plus de cent une fois... Soudain, la gerbe d'un
projecteur se promena sur les flots, avec quelle lenteur, s'immobilisa
btement sur de petits remous qui m'taient familiers et que je savais 
peine creux d'un mtre, tourna et retourna autour d'une cume comme un
cheval autour d'un chapeau, enfin atteignit l'le. Il resta fig une
minute, hbt d'avoir heurt une masse solide; je courus vers lui,
effleure par les oiseaux qui le fuyaient, tendant la main comme un
naufrag vers une corde; il bougeait de quelques mtres, je regagnais 
nouveau le centre de la gerbe, je me faisais traverser par le rayon du
milieu, j'agitais les bras, je me dbattais, je criais. Mais, comme le
regard d'un ami vous touche dans une foule et ne vous reconnat pas,
vous voit toute nue vous dbattre, agiter les bras et ne vous reconnat
pas, il s'leva soudain, se redressa comme la chemine d'un navire qui a
pass sous un pont, se redressa de toute sa taille sous cette arche
obscure, et s'teignit.

En vain j'avais essay avec ma loupe d'allumer une corce  cette lueur.
Il me fallait pour faire un feu attendre le soleil... Soudain un dernier
coup de canon retentit, plus lointain, mais plus sec. Une sorte de coup
de revolver pour achever une bte morte, un homme fusill: le premier
que je compris... Le premier qui m'annona que les rois n'avaient pas de
fils, les capitaines pas d'anniversaires, la France pas de 14 juillet...
qu'il y avait la guerre!

                                   *

                                 *   *

C'est avec le premier rayon de soleil que mon feu fut allum, le plus
pur rayon, le plus froid, mais j'avais prpar mon bcher de feuilles
sches, d'amadou, de lige. Il flamba. Pour la premire fois je laissais
la flamme mordre sur les arbustes, les gazons voisins... J'tais prte 
brler mon le comme d'autres brlrent leurs vaisseaux... Mais du
secret terrible de la veille rien ne transparut sur le jour... Les vols
d'oiseaux, dgags de l'cheveau d'hier, taient redevenus des fils
brillants et droits. Un soleil ignorant brillait. Les ptemrops, les
adjudants avaient tout oubli... Cette peine qui partait de ce matin ne
m'tait plus commune avec l'le et ses habitants, et je me sentais une
nouvelle solitude au coeur mme de mon isolement... Ainsi la guerre de
son regard avait effleur l'le, et disparu sur son navire  la drive,
et sans que j'eusse eu besoin de la menacer d'une perche et d'une gaffe,
comme j'avais d le faire pour le couguar sur son radeau!... Et quelle
guerre? Quelles nations  marines avaient plong pour reparatre l, se
battre devant un seul tmoin, cherchant  meurtrir  coups de canon
leurs grandes oues? En quelle langue disait-on maintenant: Mon fils est
mort, mon pre est mort? En quelle langue disait-on: Ils arrivent, ou
bien: enfin ils partent? En quelle langue un bgue envoy aux nouvelles
annonait-il la... la... annonait-il que l'arme tait... tait...
enfin, tapant du pied, annonait-il la guerre? A mille lieues d'elle, je
me sentais redonne, comme toutes les femmes,  une masse o les hommes
ont le droit de choisir. Quelles races de chevaux, de mulets mouraient
de misre et de cruaut? Quelles villes sur des lacs sentaient l'ther
et l'iode? Dans quelles gares les duchesses soudoyaient-elles l'employ
de la statistique pour qu'il diriget sur leur embranchement des blesss
srieux? Je promenais la guerre sur la carte du monde, l'essayant 
chaque pays comme un couvercle  une bote longue ou ovale, et, en
forant, elle allait presque  tous. En quelle langue disait-on:
Achevez-moi! J'hsitais  choisir, comme si je donnais par ce choix le
signal, j'hsitais entre l'Allemagne et l'Autriche, l'Espagne et les
tats-Unis. La guerre, qui dtachait soudain du blason des grands
empires les animaux hraldiques et les faisait pour moi lutter
silencieusement  mort, la licorne avec l'ours, l'aigle  une tte avec
son collgue  trois ttes!... Puis je pensai, gostement, moindre
moi, pire tendresse, que peut-tre deux petites nations seulement
taient en guerre, Cuba par exemple avec la Bolivie, le Prou avec son
voisin nord, l'quateur comme front. Ou, s'il fallait  tout prix y
mler un peuple europen, peut-tre n'tait-ce que la Norvge contre
Panama, le Danemark contre l'Uruguay...--Toutes les capitales, je
prononai leur nom tout haut, cherchant dans l'air un cadenas secret qui
remuait parfois, impassible au mot Paris... Oui, c'tait bien par le mot
Copenhague, le mot Lima que j'ouvrais en moi une citerne de piti;
pauvres Danois, hissant leurs canons pour une dernire rsistance sur
leur plus haute montagne, haute de cinquante-trois mtres! pauvres mille
Limniennes, quand dans la rue de Lima rsonnait le clairon qui
annonait les listes de morts fermant toutes  la mme seconde leurs
yeux immenses!... Je me calmais un peu  confier la guerre  des mains
aussi innocentes... La guerre, qui rend des nations entires ennemies
soudain d'une couleur qu'elles parpillent dans les champs pour
l'exterminer, l'Allemagne du rouge garance, la Russie du vert turc,
l'Italie du blanc... Tous ces chevaux de cuirassiers qui reviennent,
chacun mangeant la queue de son chef de file, et dans l'escadron il n'y
a plus de crins qu'aux casques! Tous ces millions d'hommes qui partent,
choisissant des armes aseptises et bien tranchantes, chacun
s'encourageant lui-mme, comme si chacun avait  se tuer lui-mme...
Guerre amricaine sans doute, mais je n'arrivais pas cependant  calmer
en moi l'Europe. Certes je voyais la France en paix, et pourtant je
sentais dj mes sentiments envers les autres pays, envers tous,
vaciller, vaciller;--je sentais je ne sais quel poison gagner cet amour
que j'avais des Espagnols, cette confiance en les Anglais, cette amiti
pour la Bavire, et Madrid et Londres et Munich, toutes rondes sur leurs
plateaux, n'taient plus que les cases d'une roulette effleure sans
cesse par une bille qui touchait maintenant Lisbonne, maintenant Tokyo.
Ah! je hassais ce coup de canon, pour toujours peut-tre interrompu,
comme la voix d'une femme qui  la minute de sa mort rvle  son mari
qu'un de ses amis l'a tromp, meurt juste avant d'avoir avou le nom, et
gte pour lui, ternellement, la grande et la petite amiti.

                                   *

                                 *   *

A midi, j'avais l'habitude d'aller au rocher Claudel. Le courant
effleurant l'le juste  ce point, tout ce que m'envoyait l'univers
abordait l, et je m'y rendais comme  la seule distribution de cette
poste, qui jadis m'avait apporte moi-mme. Tous les mois, un dchet de
l'Europe ou un cadeau presque neuf de l'Ocanie m'y attendait, mais le
plus souvent je n'en revenais, au bout d'une ou deux heures, qu'avec mon
ombre. Ce jour-l justement, coll par le flux au rocher, impos par une
mer insistante, flottait un corps de chien. Il tait dj gonfl.
C'tait bien cet animal dont le cadavre est le seul cadavre en France
que l'on voie couramment, qui y rende le pire destin familier aux
enfants, traversant tout Paris, dernire pudeur, toujours par l'arche du
milieu. Mais ici, grce au remous, il s'acharnait  vouloir mettre hors
de l'eau,  tirer  sec ce symbole de la mort. Je l'cartai d'autant de
coups de gaffe qu'un policeman anglais qui voit un vrai chien vivant
aborder en Angleterre. C'tait un caniche. Il s'cartait une seconde,
puis revenait, dans un mouvement de la mer qui remplaait sans le savoir
le rflexe d'un caniche battu. Il drivait enfin, quand j'aperus son
collier: je nageai vers lui, dfis la boucle, et il s'loigna, sa
mission termine, qui tait de m'apporter ces deux mots
incomprhensibles: Volga, Vermeer. Quelques minutes aprs, une masse
plus lourde passa au large, un autre chien, un terre-neuve, qui me donna
lui aussi deux mots: Kismet, Bellerophon. Caniches, terre-neuve, races
fidles, qui venaient me chercher jusque-l, et qu'et escorts srement
le chien de berger s'il n'avait t retenu au milieu de la Brie par son
devoir.

Soudain retentit cet appel de mes oiseaux par lequel ils m'annonaient
qu'un oiseau nouveau avait pntr dans l'le. Mais au lieu de
poursuivre l'intrus de cocotier en baobab par de longs rayons rouges ou
verts termins par les cacatos ngres, les moins rapides, au bord de la
mer ils se pressaient autour d'une pave. Ils la cachaient, mais ils
dessinaient autour d'elle une forme. Je voyais, sous tant d'ailes, une
statue gante, une personne de tapisserie, mais gonfle et palpitante. A
mesure que j'approchais, j'tais moi-mme entoure et drape d'un voile
d'oiseaux excits, je devenais une crature gante aussi, are, avec au
centre un petit corps de femme. J'arrivais. Les premiers de mes
perroquets se confondaient dj avec les perroquets de l'pave. Je me
penchai, je rejetai les oiseaux qui la couvraient, avec mes mains, comme
une couverture. Je vis une paule, aussitt cache par de nouveaux
plumages. Une minute je me battis contre cette enveloppe qui, crevant
par places, me laissa apercevoir un genou, puis une main, puis une
surface lisse, comme s'il y avait au-dessous un sol humain; puis,
j'avais d toucher l'oiseau-agrafe de cette robe, ils s'envolrent tous
 la fois, et, ce vtement vanoui, je vis un homme.

Un homme qui m'arrivait nu, comme aux femmes d'Europe un enfant. Le haut
de son corps tait  sec sur le sable, mais l'eau montait  sa ceinture
et par pudeur, en mourant, il avait pu relever jusque-l la mer. Il
avait les bras carts, il semblait clou par punition sur mon le,
l'Ocanie voulait faire un exemple. Sur ce corps d'homme, le premier que
je voyais, du premier coup d'oeil j'tais stupfaite de dchiffrer sa
vie et ses moindres manies! Avais-je donc une telle science des hommes?
l'index de la main droite tait jaune, c'est qu'il fumait; les talons
uss et culs comme des talons de souliers, c'est qu'il tait
autoritaire; la bouche ouverte sur le ct, il devait s'amuser  cracher
loin; la lvre suprieure avance, c'est qu'il tait gai, c'est qu'il
aimait les calembours; la ceinture plisse et ride par une vraie
ceinture, un gymnaste. Il avait des cheveux roux et ras, la barbe
frache; on avait prvu la bataille, fait raser et tondre l'quipage. Le
nez tait cass; plus tard j'ai song qu'il devait tre boxeur. Sur une
de ses hanches, des cicatrices comme des encoches, de son genou  son
paule, comme si un enfant s'tait mesur chaque anne  lui. Les lvres
juste closes de celui qui vient de parler, mais le visage dur de qui
n'attend plus de rponse: une plaisanterie sans doute sur la torpille
qui venait. Je ne sais quoi aussi d'pars jusque sur la poitrine, les
mains, qui indiquait la ruse, le mensonge. Mais je ne pensai gure  me
demander s'il tait imprudent de me donner un matre rus et menteur, un
matre qui crachait, et dj j'tais courbe sur lui. Je ne pouvais
tirer sa langue, car il tait impossible d'ouvrir ses mchoires, ni le
suspendre par les pieds, car il tait lourd, ni fermer et rouvrir ses
bras, dj trop raides. Une heure je tournai autour de lui, assigeant
ce corps pour lui donner la vie, avec la minutie de celui qui veut tuer
une tortue ou une bte  carapace, cherchant un dfaut  son armure,
essayant de le brler avec ma loupe, comme jadis un ennemi dans un vrai
sige. En vain. Sur le corail o je l'avais tir, tendu et en croix, il
me redonnait seulement  la fois l'talon de ma religion et de ma
race.--Parfois, assise  son chevet, je le gardais comme un typhique. Il
me redonnait les vieilles mesures d'Occident pour juger ce monde o
j'tais devenue la seule norme, le pouce, la coude, l'aune. Parfois je
le caressais au front comme un fivreux. Sur son visage les ombres, 
mesure que le soleil montait, modifiaient  chaque instant ses traits,
sans que jamais cependant il ressemblt  quelqu'un que j'aie connu,
puisant les visages d'une srie d'humains que je n'avais jamais
rencontre. Il tait couvert de tatouages, d'abord indistincts sur son
corps bleutre, mais que le soleil rvla peu  peu comme une encre
sympathique, et je les lisais  mesure qu'ils apparaissaient sur lui.
D'abord son prnom et son nom, cela tait anglais, cela tait le corps
de John Smith. Puis son surnom, cela tait, pour les dames, le corps de
Johnny. Puis une insulte  qui lirait ses tatouages, mais je ne lui en
voulus pas. Puis une phrase de la Bible le ddiant  celui qui fait
bondir les montagnes, qui calme les coeurs, cela tait l'me de Johnny
Smith. Sur son bras gauche,  ct de trois petites ancres en triangle,
marques du vaccin qui libre pour toujours de la misre terrienne, deux
mots en caractres anciens, du dix-septime ou du dix-huitime sicle,
ROYAL NAVY. Puis l o les tatoueurs s'obstinent  croire qu'est le
coeur, juste au milieu du ventre, un coeur grandeur nature avec une
flche. Des noms de femmes pars, Mary, Nelly, Molly, avec des dates et
des villes, Mary de Plymouth, Nelly de So-Paulo, Molly de Dakar. Johnny
tait fidle aux Anglaises quel que ft le continent. Une des jambes
avec le dessin du tibia et du fmur, le pied avec tous les petits os,
et, sur la plante, la signature de l'artiste: MACDONALD, TATOUEUR DU
ROI, JERMYN STREET. Sur la poitrine en lettres de cinq centimtres le
dbut d'une phrase, I AM, que je parvins  lire toute en retournant la
plus lourde page qu'on ait lue en ce bas monde, I AM A SON OF HAPPY
LEEDS. Un fils de l'heureuse Leeds, de la riche Leeds, grouillante
d'pingles  tte et d'pingles  cheveux plus qu'un divan. Je lisais
tout haut, je m'interrompais pour chasser les oiseaux, dans la langue,
malgr moi, de Johnny Smith. Je n'ai parl qu'anglais avec lui. C'est
que je voyais l'Angleterre,  genoux devant lui, plus que si mille
vaisseaux battant l'Union Jack avaient pass au large... Ainsi, par la
loi des probables et des moyennes, c'tait un Anglais que m'apportait la
mer! Des cadavres flottant sur les eaux, le chiffre des Anglais
dpassait au moins d'un celui des marines du monde runies. La loi des
deux tiers valait pour les corps de marins anglais, de chiens caniches
anglais, autant que pour les cuirasss. Au premier coup de canon qui
dchirait  fond mes flots, John Smith m'arrivait, comme sous la charrue
en Berry un crne gaulois; un corps gonfl, une ponge passe sur
l'Angleterre, avec un relent de gin, un buvard sur ces mots de Nelly et
de Molly; un de ces corps anglais, d'une densit plus faible que celle
de l'eau de la mer, huile calmante qu'on rpand autour des bateaux dans
la tempte; un Anglais mort noy... Mais l'ide de John Smith mort noy,
au lieu de troubler, donnait presque autant de calme et de confiance en
le destin que celle d'un Florentin mort poignard ou d'un Suisse mort
centenaire.

La nuit tombait, les oiseaux les plus acharns, gagns par le sommeil,
s'envolaient de notre groupe, allaient mettre sous leur aile le bec qui
avait becquet un humain, et bientt je fus seule avec lui. Je ne
pouvais me rsoudre  le tirer jusqu' l'une de ces baignoires de corail
que je lui dsignais comme tombe. La lune se levait et le repassait et
l'argentait comme un objet de toile. C'tait le premier homme, aprs mon
grand-pre, que j'eusse jamais veill de ma vie; je n'avais pour cet
inconnu de Leeds,  chaque instant, qu'un geste filial. Comme pour mon
grand-pre, je ne pouvais supporter d'tre  son ct, je ne me sentais
utile et sre que debout  ses pieds, sur l'axe mme de cette vie,
formant au-dessus de la Mort, jadis avec ce mourant, ce soir avec ce
noy,  peu prs le mme groupe que l'homme et sa brouette au-dessus du
Niagara. Je n'osais me pencher que vers lui,  cause du vertige. Chaque
flot un peu bruyant, chaque liane glissant, chaque chute de noix me
faisait frissonner comme s'il tait li par des fils invisibles aux
fruits, aux branches, aux oiseaux,--anglais,  chaque vague,--et que
tout bruit tait preuve en lui d'un secret mouvement. Je le contemplais,
j'avais maintenant la science  peu prs complte de son corps, je n'y
dcouvrais que deux petites traces, imperceptibles, de son naufrage et
de la mort, un oeil ferm d'un bourrelet plus fort que l'autre, celui
sans doute qui avait touch l'eau le premier, et une gratignure prs de
l'paule. Blessures fraches que je soignai comme celles d'un vivant!

Quand j'eus tout appris de lui, quand je l'eus puis comme un journal,
quand j'eus tourn autour de lui, de prs ou  distance, comme jamais
Anglaise ne le fit autour d'une statue dans un muse, quand toute mon
le eut t rebtie, comme une ville europenne, et ma pense aussi, 
l'chelle d'un homme, je jetai sur lui des brasses de fleurs qui ne
s'ouvrent que le soir, son dernier vtement, plus vibrant et ajust que
le vtement d'oiseaux, et bientt bruyant car toutes les grosses
abeilles de nuit y vinrent bourdonner. Parfois je m'endormais une
minute; de l-haut un aroplane aurait cru voir dans cette le un couple
dormant; je m'amusais  ce jeu; pour ce spectateur invisible, je
m'tendais prs du corps, je m'asseyais  sa hauteur, je m'endormais
au-dessus de ce bras tendu. Je m'veillais; je reprenais dans ma
pense, en sursaut, possession de ce mort, aussi ardemment qu'on
reprend, en France, la nuit, la main d'une grande soeur. J'attendais le
jour. Je voulais, puisqu'il n'tait plus possible de le sauver des
tnbres, le sauver de cette dernire nuit. Soudain le soleil arriva;
les petits oiseaux, maintenant moins curieux, s'occupaient de leur
repas, et il n'y avait plus, dessinant le corps  une envergure immense,
que quelques vautours perdus dans le ciel et que je n'avais jamais vus
jusqu' ce jour. Je sentais aussi des requins en route d'un fond
lointain, nageant vers nous  la vitesse de la lumire. Je sentais des
mouches appeles d'un autre archipel voler en droite ligne et qui
bientt arriveraient. Je sentais en rumeur toute cette agence du
Pacifique qui veille aux enterrements d'une classe aussi haute. Je
sentais partis,  vingt mille lieues  l'heure, les rayons qui allaient
me le montrer plus livide, plus dcharn, vert et indigne. Je me dcidai
donc, je le tranai jusqu' la baignoire rouge, passant des rondins
au-dessous de son corps pour qu'il roult, et il laissa sur la grve,
mais  contresens, l'empreinte d'un petit canot qu'on lance. Sous le
poids de cet homme, jamais la trace de mes pas n'avait t aussi
distincte et j'eus la mme angoisse,  voir mes empreintes profondes, en
me retournant, qu' voir celles d'un inconnu.

J'avais faim. J'avais faim d'une faim nouvelle. Aprs le premier travail
que j'eusse accompli dans l'le,  cause peut-tre du seul contact avec
cet Anglais carnivore, j'avais envie de plus que d'oranges et de
bananes. J'tais dsespre mais j'avais soudain apptit, rcompense au
labeur, rconfort des enterrements, de pickles, de rosbeef, de poulet
cocotte... Mes oiseaux tournaient autour de moi sans se douter du
changement... Je voulus aller pcher et griller des truites sur du
charbon de bois. Soudain, comme je lanais  la mer un fruit rond qui
m'avait heurte, comme j'essayais en vain de chasser une abeille, comme
je pensais avec tristesse que j'tais l, rptant les gestes, les
mmes, de Nausicaa, de Sakountala et qu'une ombre de mort seule
m'piait, comme je devinais  vif en moi plus de tendresse, de
dvouement qu'il n'en a jamais fallu pour devenir hrone, et en plus
l'art de nager, de grimper, l'art d'atteindre avec une pierre n'importe
quelle noix de coco, et tout cela strile, alors,--comme si regarder
fixement la mort vous la fait voir ensuite cent fois,--soudain (j'eus la
terreur d'un philosophe qui sentirait sa pense non se poursuivre par
chanons et cluses mais se reproduire en grouillant comme une culture),
je vis des cadavres aborder de partout. Ils abordaient l o eussent
abord des hommes vivants; ils taient une vingtaine pars  cet assaut;
de toutes les petites criques par o je sortais de mon bain, sortait en
ce moment un homme. D'autres pris dans le courant passaient au large,
chacun avec sa nage propre, champion dans la mort de l'overarm, des
paules hors de l'eau et des bras dresss, l une tte, l une main,
l-bas un pied, et en rasant la mer  niveau on et eu de quoi me
refaire le corps entier de Johnny. Mais la plupart colls au rivage
s'usaient, inlassables,  la pierre ponce ou  la nacre, avec ces
saccades enfantines que nous donnent  nous les pousses de la mer.

                                   *

                                 *   *

Comme les hommes sont dissemblables,--si lgers, si pesants, si fins, si
grossiers, si vulgaires et si dignes jusque dans la mort, que je devinai
dans ces cadavres les reconnaissants et les ingrats! Aprs chaque
sauvetage, je me reposais, mais dj presque modele par une demi-heure
de contact ou d'treinte  certaine forme d'homme, dsoriente quelques
minutes devant le corps suivant, corps habill alors que l'autre tait
nu, souple quand l'autre tait raide, forant mes bras et ma pit 
pouser vingt formes diffrentes. Parfois la lune clairait le noy, je
m'habituais  son visage; parfois je repchais un corps dans l'ombre, et
plus tard, sur le rivage, je ne le reconnaissais pas, il me semblait
venu sans moi. Parfois une vague inattendue poussait le corps, j'avais
l'impression qu'il s'aidait... Le soleil revint. A chaque corps retir
de la mer, elle avait chang de couleur,... pourpre  l'avant-dernier,
rouge au dernier, et soudain vide de mort, toute bleue. Premier jour
cependant o, depuis des annes, je ne me baignai pas...

Je les comptai; j'en trouvai d'abord dix-sept, puis seize; puis le
disparu revint. Les uns avaient la tte, les autres les pieds tourns
vers la mer. De la tte s'envolait toujours quelque oiseau, plus curieux
que sont les oiseaux des visages que des corps. L'un avait un grelot
dans sa poche, et sonnait. Deux avaient des alliances: j'eus dsormais
deux alliances au mme doigt. Le plus jeune, imberbe, avait un veston
noir avec des boutons d'or comme les collgiens chez nous; rien n'y
manquait, ni la cravate, ni la montre, comme aux collgiens un jour de
grande rentre; c'tait des vtements faits sur mesure, de ceux que la
mer n'arrive pas  enlever au corps, la ceinture tait fixe au drap par
des boutons-agrafes, et le midship retenait de la main sa casquette,
seul objet qu'il et pu perdre dans le dsastre. Toute la douce peur de
perdre sa casquette, mlange  la confiance en son col, en ses
brodequins, illuminait et sanctifiait ce visage. Mais  mesure que le
soleil chauffait, cette troupe que je croyais d'abord uniforme, je la
vis se diviser en deux. L'alliance que tous les noys ont contre la nuit
tait rompue. Il y avait deux sortes de tricots, deux sortes de brets;
c'est qu'il y avait eu deux navires; il y avait deux sortes de ttes, de
mains, mme dans la mort deux attitudes; il y avait deux coupes de
cheveux: c'est qu'il y avait deux races... Alors je vis la guerre.

D'abord la compagnie de sept gants  chair blanche, jeunes tous et de
taille gale comme un peuple mythique, les plus dfigurs et les plus
gonfls, comme s'ils n'avaient pas, eux, l'habitude de cette mort dans
l'Ocan, le visage si gras et leurs petites moustaches blondes si
pommades que l'eau restait sur eux en gouttelettes et n'avait pas
dsuni un poil, l'un avec un maintient-moustache, tous avec des
instruments dans leur poche dont on n'a rien  faire au fond des eaux,
des harmonicas, de petites fltes, tous avec leur nom grav  l'encre
indlbile sur leurs tricots, mais sans tatouages et anonymes ds qu'ils
taient nus, les ongles faits au polissoir, chacun rapportant sur son
visage non pas, comme d'habitude les morts, une ressemblance avec
quelque inconnu entrevu dans un orchestre ou une diligence, mais la
ressemblance exacte avec le camarade d' ct; et dix corps en basane et
en muscles, avec des cous d'otarie, avec des fils de laiton pour
cheveux, de la corne pour ongles, de l'or pour dents, tous divers,
ressemblant tous (avais-je donc oubli  quoi ressemblent les hommes?) 
des chiens,  des chevaux,  des dogues, l'un  un chat, le midship 
une femme, avec des poches toujours vides si ce n'est de tabac et de
pipes, mais dont presque tous les corps portaient le nom et les
aventures, l'un avec la mme Molly de Dakar, l'autre avec toute la
bataille de Hastings, un troisime sa vie dcrite depuis le cou en cinq
ou six lignes, naissance, engagement, naufrage du _Sunbeam_, naufrage du
_Lady-Grey_, et il restait pour inscrire sa mort toute une place
rserve jalousement, sans doute pour des noms de femmes, tout le
sternum; un dernier enfin (rien que cela me poussa  prendre parti entre
les deux races) avec sur le bras: Souvenir de Boulogne et un pavillon
franais. C'tait sept matelots allemands contre dix de la
Grande-Bretagne; c'tait, je pouvais grce  leurs noms nommer ces
tournois, Meyer contre Blakely, Waldkrte contre Parrott. C'tait ces
bouches ouvertes, ces yeux chavirs, ces terriens qui voguaient sur la
mer grce  quelque truc, sans que leur densit y ft pour rien, les
doigts si gros et carts qu'il fallait bien constater qu'ils n'avaient
pas de palmes, contre dix corps aux dents serres, aux yeux ferms, si
amaigris que la mer, au lieu de les gonfler comme les autres
d'elle-mme, semblait les avoir sucs et de chaque Anglais repris un
hritage. Voil ce que l'on faisait sans moi l-bas! C'tait
l'Angleterre contre l'Allemagne... Je m'tonnai soudain de n'avoir pas
t prvenue par un bruit plus formidable... Je prtai l'oreille...

La mer tait  nouveau bleu de roi, colore par ce dernier mort que
personne ne pourra jamais retirer. Le vent allongeait vers moi un flot
qui maintenant me semblait vide, un flot sans humain, cependant
insistant. Tous ces signes par lesquels les chiens veulent annoncer que
leur matre mort ou mourant est l,  ct, s'avanant d'un pas vers un
inconnu, lui lchant les pieds, repartant d'un pas en arrire, se
dtournant vers une direction inutile, l'Ocan me les faisait. Les
fleurs de nuit sur Smith s'taient fltries. Les oiseaux picoraient sur
la plage les jeunes vers, et de chaque noix de coco qui tombait, ds
qu'elle touchait terre, comme d'un obus partaient des flammes
fulgurantes qui taient les paradisiers. Le soleil, selon la pente des
cadavres, atteignait dj quelques visages, et me les dsignait. Il
fallait me hter, dj ces btes que je n'avais jamais vues dans l'le,
arrivant du dernier cadavre d'oiseau  leur premier cadavre d'homme par
un chemin souterrain, cloportes, ncrophores, surgissaient prs de
chacun, et prs de chacun aussi, pour retarder ce dernier dpart, les
oiseaux qui croquaient les insectes... Je ne pouvais  temps creuser
autant de tombes. Je dcidai de jeter tous les corps dans la plus grande
fosse de corail, et je commenai par les Allemands plus proches d'elle.
Ce fut d'eux que je m'enrichis, ils taient chargs de bagues, de
bracelets, de chanes d'or; leurs ceintures, leurs portefeuilles, leurs
poches taient d'un caoutchouc que l'eau n'avait pu entamer, et tous par
loi d'empire taient devenus impermables  la mer, par cette loi qui
leur impose au contraire un visage et un coeur permables, sensible au
vin et aux chteaux, quand ils pntrent dans la France, avides de ses
saisons. Dj je sentais en effet la France menace elle aussi de la
guerre; dans chaque corps, je cherchais un signe qui m'indiqut laquelle
des deux quipes tait morte pour moi; j'esprais le deviner en me
relevant soudain, en les embrassant d'un regard... Rien encore. Pas un
signe. Et je me baissais pour ma rcolte de plaques d'caille, de
pierres prcieuses, d'algues et d'insectes conservs dans des herbiers,
de tout ce que ce rteau  sept dents avait racl du Pacifique. Ce n'est
que dans le portefeuille du dernier Allemand que je trouvai le _Petit
claireur de Shangha_, et un titre en lettres immenses m'apprit qu'en
Champagne,--c'est la premire de nos victoires que je connus, cela
m'aida  supporter la nouvelle,--une de nos patrouilles avait ramen un
prisonnier...

J'tais seule avec mes allis...

Parfois, lasse de tirer sur un corps trop lourd, comme on dlaisse un
lacet qui s'est nou pour dfaire d'abord l'autre soulier, je le
dlaissais pour un plus souple...

                                   *

                                 *   *

Je ne me rveillai que le lendemain, quand le soleil dj dclinait. Ce
fut la seule journe dont je n'ai vu que la moiti dans l'le et que je
puisse soustraire  l'addition des autres. J'tais hbte de sommeil.
Je me laissais parler tout haut,  mon habitude, sachant que ma parole
la plus machinale me renseignait sur moi-mme.

--Suzanne,--dit-elle,--tu es seule...

Et en effet, on avait remont ma solitude comme une horloge. Je me
levai. Il ne restait plus de ceux qui avaient troubl l'le que quelques
tranes lgres comme d'avions qui atterrissent. J'errais sur la grve,
je me mis encore au service de cette guerre qui comptait sur moi pour
toucher l'extrme pointe de ses rayons et la librer de cet homme mort
dont chacun se coiffait. Pas une vague ce jour-l qui n'ait pris sous
mon regard la forme d'un corps... Mais pourquoi aprs tout tre plus
triste qu'avant-hier? J'avais des gourdes pleines de rhum, j'avais des
stylos, de l'encre; je pouvais m'enivrer, je pouvais crire une lettre;
j'avais tout ce qui retient au monde sept marins allemands et leur rend
la vie prfrable  la mort; j'avais une de ces pices de dix pfennigs
avec lesquelles on peut faire le tour de Heidelberg dans un tramway
rouge ou de Munich dans un tramway bleu; un de ces demi-mark qui
suffisent, au muse de Berlin, pour que le gardien chef fasse tourner
pour vous sur son socle  roulettes l'_ve_ de Rodin, alors que les plus
pauvres ne peuvent voir _ve_ que de face, ou doivent tourner autour
d'elle; j'avais un de ces louis d'or avec lesquels on va de Coblentz 
Bingen sur un vieux navire o est trace en silhouette Bettina Brentano,
 la place du pont o elle dormit pour aller voir Goethe. J'avais douze
cartes postales avec les vues de Singapour, et le portrait de cette
pieuvre, la mme,  laquelle Toulet jetait des langoustes... J'avais
cinq harmonicas, deux fltes; je les essayai... J'avais le sifflet
auquel devait rpondre le caniche... J'avais le briquet de celui qui
ressemblait  un Franais et que j'avais enterr l'avant-dernier; le
mouchoir en cachemire du midship, que j'avais enterr le dernier, pour
que ses parents soient tranquilles, pour qu'il ait quitt le dernier son
dernier bord; le couteau  cran de l'Irlandais que j'avais retir par
les pieds de sa vague, le plus lourd, qui tout le jour avait sembl, 
deux pas du rivage, un phoque assomm au moment o il regagne la mer.
J'avais appris tout ce qu'une femme, en rpulsion, en piti, peut
apprendre des hommes; j'avais tout ce que vingt hommes peuvent jeter de
gages, dans un jeu, sur un tablier de jeune fille, anneaux gravs 
Rotterdam, lunettes, et en trousseaux de clefs de quoi ouvrir, d'abord
vingt coffrets et cantines au fond de la mer, puis vingt armoires dans
Wiesbaden ou Cardiff, plus une grande clef comme une clef de cave.
J'avais le portrait de Sophie Silz en dcollet devant cette fausse mer
en toile que les photographes installent pour les amies des marins;
celui de Bertha Krappenau, en travesti, en faux tyrolien, mais auprs
d'un vrai lac, sur une vraie barrire; j'avais le _Petit claireur_.

Je n'avais pas rallum mon feu. Je n'avais pas hiss mon pavillon.
Aujourd'hui j'avais peur des hommes. D'instinct je me protgeais contre
ces cent millions d'ennemis dont j'apprenais l'existence. Cette le qui
avait gagn, par ma prsence, je ne sais quelle vie et quel aspect
franais, en une minute je l'eus sans presque y songer maquille, et
rien n'y et exaspr le capitaine d'un corsaire allemand. Tous ces
perroquets qui parlaient franais je les attirai au centre de l'le par
des graines de tournesol et le rivage en fut libr... Je ne pouvais
lire le _Petit claireur_ que ligne par ligne, et avec des repos, car la
lecture tait un supplice pour mes yeux. Tout ce que j'avais pens
jusqu'ici du bien, du mal, tout mon raisonnement, tous mes gots et
dgots je les contenais, rsolue  donner raison  mon pays. Si mon
pays avait attaqu l'Allemagne, surpris sa frontire, viol la Belgique,
ce tout petit nerf de mon me, infime, qui admet qu'on viole la
Belgique, je lui permettais soudain de crotre. Si les Franais avaient
pill, avaient viol, ce dclic dans mon cerveau,--un peu rouill,--qui
approuve le pillage et le viol du Palatinat, je le dclenchais. Si les
Franais avaient fui, je laissais ce dmon de la droute, cet amour
pouvantable des chariots de blesss versant dans la boue, des chiens
tus d'un coup de baonnette par un caporal nerv, ce got des rvoltes
contre l'officier qui barre le chemin, je le laissais, ce dmon si
faible dans un coeur de jeune fille, s'panouir en moi. Si les Anglais,
leur flotte coule, barraient la mer par des filets et des sous-marins,
ce pli du coeur qui permet les naufrages cruels, je l'admettais; tous
ces ferments mauvais, encore minuscules, ils s'opposaient dj en moi 
ces grandes formes pures et tristes, toujours de grandeur nature dans
les mes de jeunes filles, qui sont la conqute de l'Alsace avec des
clairons, la bont des zouaves pour les prisonniers, l'anarchiste et le
royaliste se portant l'un l'autre  l'hpital, formes soudain immobiles
et exsangues, presque ridicules, et qui attendaient un mot de moi pour
reprendre leur vie.

Mais dj j'avais lu les gros titres, puis les moyens. Dj je savais
que le fils de Kipling tait tu, tu aussi le neveu du premier douanier
de Shangha, M. Boilard, et en plus de ces deux-l tus depuis
longtemps, les deux seuls dont je connusse les noms, une statistique me
disait qu'il y avait huit millions de morts en Europe. J'avais toute la
tristesse, tout le remords surtout, que donne une telle nouvelle... J'y
tais cependant pour si peu! Par quoi avais-je ma part de cause dans
tant d'horreur! Pourquoi me sentais-je un peu coupable? Quels taient
ceux de mes gestes autrefois, celle de mes paroles qui avaient apport
un poids, si lger ft-il,  la guerre? Par quoi avais-je, moi jadis 
Bellac, manqu de prudence et appuy sur le plateau? Tous les arbres de
Picardie coups, disait un titre. Plus de chevaux en France, disait un
autre. Par quoi avais-je amen un arbre, un cheval de France  la mort?
Oui, j'avais deux fois nglig, les deux fois o j'avais eu affaire 
l'Allemagne mme, de l'amadouer, de l'attirer. J'avais dit du mal de
Werther, je l'avais trouv,  mon brevet, plus menteur que sensuel, plus
bourgeois qu'lev; et, une autre fois, j'avais indiqu  un Allemand
sur sa Mercds la route de Limoges quand il demandait la route de
Poitiers. Il avait vu Saint-Martial au lieu de Sainte-Radegonde. Voil
ma petite part dans cette guerre: J'avais irrit contre nous l'ombre de
Werther et un capitaine de rserve...

Je lisais. Je lisais des pages obscures. Je voyais la France guide par
des noms inconnus, Joffre, Ptain; je voyais qu'il y avait eu chaque
jour un communiqu et que le 911e seulement m'arrivait. J'apprenais que
ce gros bateau, le seul sur lequel jadis j'avais compt, le _Lusitania_,
tait coul; je dcouvrais qu'on tue en avion, qu'on lance des gaz.
J'eus une description en quatre colonnes de l'expulsion de M. Dahlen de
l'cole allemande de Shangha, tous les dtails sur la fidlit du Siam
aux Allis, sur le dvouement de la Cochinchine, le nom de tous les
donateurs de la fte de charit de Hano, celui de tous les passagers et
indignes de Macao couls sur le _Tokyohara_. J'appris que le
grand-amiral vivait  terre, le gnral en chef dans une pniche.
J'aurais tout compris de la guerre sans une phrase insoluble qui dans
chaque article contenait le nom de la mme rivire, sans qu'on pt en
saisir le rapport avec le sujet.--Les Allemands sont chez nous, disait
le premier journaliste, mais que disent-ils de la Marne?--Peu de raisin
en France cette anne, disait le second, la Marne suffit aux Franais. A
la page littraire, on se consolait des mfaits des cubistes avec le
mme contrepoison:--Nous avons visit les Indpendants, disait M.
Clapier, le critique, heureusement qu'il y a la Marne... J'tais mme un
peu effraye de voir mon pays dfendu contre les Allemands et les
mauvais arts par ce mot unique comme par un talisman. Que le mot la
Marne devienne vide, prim, et la France et l'Acadmie taient sans
armes! Mot qui semblait valable aussi pour les autres pays, seule
monnaie franaise gale  son change:--Le Brsil est dpossd du
caoutchouc, disait la page financire; il se console avec la Marne; et
pas un journaliste qui se trompt et dit:--La Grce est infidle mais il
y a la Sane.--Les architectes franais sont nuls, mais il y a la
Vire... Sous toutes les lignes du _Petit claireur_ le seul nom de Marne
coulait comme un ruisseau sous les planches  jour d'un pont. Si bien
que machinalement je dis tout haut, essayant sur moi ce baume.--Elle est
seule dans son le, mais il y a la Marne..., et soudain, en effet, la
Marne me promit mon retour, tant je revis nettement  Charenton, sur son
embouchure mme, ce pcheur  la ligne plein de ravissement,--je l'avais
flicit, et il m'avait tendu sa main gauche,--secouer avec la droite,
de son poisson, pour ne pas mouiller trop sa poche, tout ce qu'il
pouvait de cette eau sacre.

Un moineau, apprivois sans doute sur un des navires couls,--les
moineaux sont bien laids et vulgaires, mais il y a la Marne--tait venu
se poser sur mon paule et ne me quitta plus.




CHAPITRE NEUVIME


Mon cher Simon,

Deux lignes de rsum d'abord, pour vous mettre au courant. Je ne suis
pas morte, mais Polynsienne. J'ai protg mon le d'un alligator et
d'un couguar. J'ai refus, malgr des sollicitations, d'tre ma propre
idole. J'entretiens un troupeau de deux cent trente-trois dieux et de
dix-huit fantmes d'hommes. Un ornithorynque suit mes pas, sur lequel
est pos le plus paresseux de mes oiseaux. Je vous cris parce que j'ai
trouv dans la poche d'un marin noy nomm Rudolf Eberlein un tui plein
de stylographes, et que l'encre se rsorbe... Vous savez tout.

Je vous cris d'un promontoire que j'ai dcor avec mille rondelles de
nacre, comme on le fait  Londres pour les becs de gaz et les refuges
qu'on signale aux automobiles. Je suis visible l tous les jours, de
deux heures au moins  six. Je dois mme assurer que jamais tre humain
dans le monde n'a t plus visible; sur deux trpieds  mes cts
brlent des pommes de pin, pour faire deux fumes; du palmier de gauche
au palmier de droite est tendu derrire moi un rideau de plumes rouges,
haut de trois mtres; le pav est de corail noir, et ne devinez-vous pas
aussi, rien qu' ces quelques lignes,--vous en avez l'impression, comme
vous l'avez parfois en tlphonant  une amie qui ne l'avoue pas elle
non plus, mais qui marivaude elle aussi,--que je vous cris nue? J'ai
sur mes genoux une feuille quadrille, et je sens au travers la plume
courir, me creusant aux points et aux virgules d'une si agrable piqre
que je vais multiplier les phrases courtes... Le ciel... La mer... Le
ciel est tout tincelant ou tout rouge, c'est toujours ici la fin d'un
grand incendie; les papillons noirs voltigent en tout point faible de
l'espace comme du papier brl, la mer sur les rcifs fait la chaudire
qui refroidit; les palmes claquent comme des pincettes. Le monde a brl
et j'en suis, tide, le pauvre rsidu.

Ici tout est luxe, Simon. De longs oiseaux  queue vermillonne
remontent les gouffres de lumires par bonds, comme les saumons les
cascades, jusqu' l'clat de soleil dont ils sont ns, de leur queue
reprenant l'lan sur un rayon. Chaque arbuste par moi jadis fut sans
doute si surpris qu'il porte depuis mon naufrage les fruits d'un autre.
Ici les pommiers donnent des oranges, les figuiers des cerises. Ici un
monde o fleurs, oiseaux, animaux et insectes, confondus dans le
bonheur, n'ont pas eu le temps  mon arrive de reprendre leurs
attributs: des btes poilues pondent des oeufs, les poissons couvent.
Tout ce que les potes seuls voient en France, on le voit ici  l'oeil
nu; les arbres boivent  la mer par de vraies trompes qui se contractent
quand elle est trop sale. Tout ce qu'on dit par antiphrase des femmes 
Paris, on peut le dire vraiment de moi; mon teint est nacr, poudr de
vraie nacre, mes lvres sont de corail, poudres de vrai corail. Les
couleurs aussi ont t recolles trop vite, les feuilles sont carmin ou
pourpre, les fruits sont verts ds qu'ils sont mrs.

Ici l'on peut avoir sans peine tous vos sons et vos parfums d'Europe.
Pour couter le bruit des peupliers, je n'ai qu' fermer les yeux,
m'tendre dans la grotte sous-marine, et couter le bruit de la mer sur
les galets. Pour entendre un murmure qui ressemble  celui de la messe,
avec des prie-Dieu qui claquent, je n'ai qu' ne pas dormir la nuit o
les grosse outardes font leurs nids. Pour entendre le clairon ou le coup
de massue qu'on donne dans les foires, afin de gagner la mdaille, il
suffit d'attacher une oie prs d'un arbre vieilli qui s'croule. C'est 
s'y mprendre. Il y a mme un bruit qui non seulement remplace l'autre,
mais est le mme, et je l'coute tant que je peux, car il me rappelle
Bellac et la chemine en peluche: celui d'un coquillage vide  mon
oreille. Et pour revoir certains gestes auxquels l-bas on tenait, c'est
 peine plus difficile. Pour retrouver votre gant jaune que je voyais
sans vous voir vous-mme sur la rampe du palier, quand vous descendiez
mon quatrime, je n'ai qu' me pencher sur la lagune et suivre une
truite jaune qui regagne le fond en cercles toujours plus petits. Le
geste du conducteur qui tire la sonnette pour vous dire que le tramway
est complet, j'ai deux singes qui le font quand je m'approche de leur
palmier. C'est tout  fait l'Europe. Il y a des matins aussi o j'ai la
fatigue, non de ceux qu'vente la mousson, que lave trois fois par jour
le Kouro Shivo, mais de ceux dont les pieds toute la veille ont but
contre des escaliers, dont les paules sont courbes d'avoir voyag
debout dans un train de Ceinture. Ici, devant cette le qui est devenue
de mon me un miroir que je confonds avec elle, devant ces
dalaganpalangs qui ressemblent  une volont que j'ai, cette colline
Bahiki  vids rouge et noir qui contrefait juste une petite peine que
je ressens, ces oiseaux gnanl qui imitent  s'y mprendre la poussire
de pense qui vole autour de mes penses, moi la reine, ma perfection
soudain m'accable, et je souhaite ce corps maladroit comme il l'tait 
Bellac, quand il cassait le douzime verre de chaque service, je
souhaite mon oreille pollue, je voudrais entendre dire: causer 
quelqu'un, se rappeler de quelque chose; entendre madame Blb appeler
ses filles ses demoiselles; je suis lasse de ces invisibles agrafes qui
m'empchent de tomber des plus hauts arbres, de ces poches d'air en moi
qui me maintiennent au fond des eaux; je voudrais toucher un homme ivre,
un typhique, et j'en oublie, quand la nuit vient, d'allumer mes feux de
santal et de commander  mon le trop parfume le clignement qui
attirera un jour le navire coureur.

Seule, Simon; et pourtant, toutes ces places dans mon corps qui
n'taient sensibles qu'au contact des hommes, je les sens s'irriter. Ce
chatouillement dans ma hanche, qui me prenait ds qu'un homme blond
chuchotait  mon oreille, c'est maintenant un vrai sens, une vraie
cicatrice. Cette faiblesse dans mes paules ds qu'un jeune homme brun
me parlait du thtre, je la ressens. Ce petit doigt gauche qui remuait
inlassablement quand une femme un peu frivole me tenait la main droite,
il remue... et tous ces gus dans mon corps, quelqu'un les a passs hier
tous  la fois, quand j'ai dcid de faire sauter dans la seconde le,
avec des cartouches trouves sur un marin allemand, la cachette en
maonnerie de l'inconnu qui m'y prcda. tourdis par l'explosion, comme
leurs frres poissons quand on pche  la dynamite, des oiseaux
restaient accroupis tout autour, et je pus ce jour-l pour la premire
fois saisir le plus sauvage oiseau de l'le. Par la fente ouverte dans
le mur je passais le bras, posant le paradisier prs de moi comme un
paquet. Les dcollant de l'ossature de l'le comme d'une reliure, un par
un, j'en retirais des feuillets. Comme en pension une grande  la
moyenne qu'elle adore, par une fente de sa porte, ce mort me passait des
pomes franais, des pages de roman; quelque brave explorateur
consciencieux qui avait cru que l'on doit vraiment emporter autour du
monde ces dix chefs-d'oeuvre que les _Annales_ font choisir par
plbiscite, la feuille 31 de _Don Quichotte_, la feuille 214 de
Montaigne, 69 de _Jacques le Fataliste_. Je lisais chaque page aussitt,
plus dsole quand je m'apercevais que j'avais lu le verso avant le
recto que si l'on m'avait racont d'avance autrefois le dnouement d'un
roman, trouvant un dbut, un milieu et une conclusion  chacun de ces
passages isols sur l'allure de Rossinante, sur le vol d'une bourse par
Jacques, sur l'gosme, et j'tais comble aprs huit pages, comme si
j'avais lu huit romans. La page 180 de La Rochefoucauld, qui me peina,
sur les femmes, o La Rochefoucauld avait tout prvu, except mon cas,
o il insultait injustement mes fards, ma fidlit, et me montrait la
vieillesse venant d'Europe me rejoindre dans l'le. La page 55 de _Gil
Blas_ qui me rapprit  elle seule bien des noms, les juges, les mulets,
les dugnes, l'ombre-chevalier. Mais, sans parler des noms, c'est
surtout tout un jeu d'adverbes, de conjonctions, d'exclamations qui
revenaient  moi, j'en sentais mon me rajeunie comme un vieux coussin
auquel on remet ses ressorts; j'en bourrais ma pense; j'en sparais
tous ces mots qui peu  peu s'taient rejoints dans mes phrases; je me
promettais de parler devant l'cho avec des soit que, des suivant
que, des encore que. Aprs chaque page, j'enfonais  nouveau le bras
dans la caverne, appuyant de la main libre sur le paradisier qui avait
repris ses sens, qui se dbattait, qui me becqueta, le livrant enfin en
ranon pour un volume que je retirai presque intact, et dont le titre
tait tel que je restai une minute immobile au-dessus comme sur un
miroir: _Robinson Cruso_...

Un mendiant ne comprend son infortune qu'en voyant un mendiant, un
ngre un ngre, un mort qu'en voyant un mort. Jamais il ne m'tait venu
 l'ide jusqu' ce jour, par gosme, de comparer mon sort  celui de
Robinson. Je n'avais pas voulu admettre que sa solitude effroyable ft
la mienne. La vue de cette seconde le ronde comme un ballon d'oxygne
au-dessus de mon le m'avait maintenue dans l'espoir. Mais aujourd'hui
je feuilletai le livre comme un manuel de mdecine sur la maladie qu'on
croit soudain la sienne... c'tait bien la mme... mmes symptmes,
mmes mots... des oiseaux, des btes, un peu de terre entoure d'eau de
tous cts... La nuit tombait, j'allumai deux torches... Seule, seule 
la lisire d'un archipel, une femme allait lire _Robinson Cruso_.

Jusqu'au matin je lus, jusqu' l'heure o les plus grosses toiles se
rassemblent dans un coin du ciel prs d'un cleste gagnant, et o mon
ptemrops apprivois tourne autour de ma tte en cercles gaux comme
autour d'une bote  moudre, avec le grincement son cri... Mais moi qui
cherchais dans ce livre des prceptes, des avis, des exemples, j'tais
stupfaite du peu de leons que mon an homme me donnait. D'abord
c'tait un Allemand de Brme, nomm Kreuzer; j'en tais un peu due,
comme un gelier amricain qui retrouve un ngre ou un Chinois l o il
enferma un superbe Irlandais. Puis, peut-tre  cause de cette mauvaise
foi que me donnait son origine, je le trouvai geignard, incohrent. Ce
puritain accabl de raison, avec la certitude qu'il tait l'unique jouet
de la Providence, ne se confiait pas  elle une seule minute. A chaque
instant pendant dix-huit annes, comme s'il tait toujours sur son
radeau, il attachait des ficelles, il sciait des pieux, il clouait des
planches. Cet homme hardi frissonnait de peur sans arrt, et n'osa qu'au
bout de treize ans reconnatre toute son le. Ce marin qui voyait de son
promontoire  l'oeil nu les brumes d'un continent, alors que j'avais
nag au bout de quelques mois dans tout l'archipel, jamais n'eut l'ide
de partir vers lui. Maladroit, creusant des bateaux au centre de l'le,
marchant toujours sur l'quateur avec des ombrelles comme sur un fil de
fer. Mticuleux, connaissant le nom de tous les plus inutiles objets
d'Europe, et n'ayant de cesse qu'il n'et appris tous les mtiers. Il
lui fallait une table pour manger, une chaise pour crire, des
brouettes, dix espces de paniers (et il dsespra de ne pouvoir russir
la onzime), plus de filets  provisions que n'en veut une mnagre les
jours de march, trois genres de faucilles et faux, et un crible, et des
roues  repasser, et une herse, et un mortier, et un tamis. Et des
jarres, carres, ovales et rondes, et des cuelles, et un miroir Brot,
et toutes les casseroles. Encombrant dj sa pauvre le, comme sa nation
plus tard allait faire le monde, de pacotille et de fer-blanc. Le livre
tait plein de gravures, pas une seule qui me le montrt au repos:
c'tait Robinson bchant, ou cousant, ou prparant onze fusils dans un
mur  meurtrires, disposant un mannequin pour effrayer les oiseaux.
Toujours agit, non comme s'il tait spar des humains, mais comme s'il
tait brouill avec eux, et ne connaissant aucun des deux prils de la
solitude, le suicide et la folie. Le seul homme peut-tre, tant je le
trouvais tatillon et superstitieux que je n'aurais pas aim rencontrer
dans une le. Ne brlant jamais sa forteresse dans un lan vers Dieu, ne
songeant jamais  une femme, sans divination, sans instinct. Si bien que
c'tait moi qui prenais la parole  chaque instant pour lui donner des
conseils, pour lui dire: Va donc  gauche, va donc  droite! Pour lui
dire: L, assieds-toi, pose ton fusil, ton ombrelle et ta canne. Tu es
sur un promontoire, des perroquets t'entourent, cris donc quelques
vers: pourquoi diable n'es-tu pas de Dsseldorf au lieu d'tre de Brme!
Ne travaille pas trois mois  te faire une table: accroupis-toi. Ne
perds pas six mois  te faire un prie-Dieu: l, agenouille-toi. Ne
trouve pas le moyen d'avoir ici des boulements comme dans un pays de
mineurs, des accidents d'lectricit comme dans un sicle futur. Ton
parapluie, ton ombrelle et ton en-cas, tant pis si tu n'arrives pas 
perfectionner le ressort qui les tient ferms, laisse-les tout ouverts 
la porte des forts o tu ne peux pntrer avec eux. Pense plutt  moi,
qui, pour te jouer un tour, aurais appuy de la main, non du pied, sur
le sable de ton le, et disparu. Que diable aurais-tu dit de cette main
de femme! Cet arbre que tu veux couper pour planter ton orge, secoue-le,
c'est un palmier, il te donnera le pain tout cuit; cet autre que tu
arraches pour semer tes petits pois, cueille sur lui ces serpents jaunes
appels bananes, cosse-les. Je t'aime, malgr tout, toi qui parles du
got de chaque oiseau de l'le et jamais de son chant. Que dirais-tu
d'un verre de bire?

Ainsi toute la nuit je lus, jusqu' l'heure o Vendredi, tout noir,
arriva avec le matin. La lune se couchait. Parfois (est-ce une perle qui
prenait une peau au fond de la lagune?) toute la mer se bombait et
devenait opale. La Grande Ourse tait replie devant moi comme un mtre
pliant, ma pauvre le trop petite pour pareille mesure... Ce n'tait pas
un silence d'Ocanie, mais celui d'une gare quand le dernier train est
pass, et la mer sur les rcifs faisait le train qui disparat, et une
noix de coco tombait avec le bruit d'un disque, et, mon pied pris
soudain dans une liane, je n'osai remuer comme si j'allais dranger un
aiguillage... Toute cette petite nergie de femme que l'on avait
minutieusement construite dans mon crne comme un navire dans une
bouteille, au seul mot de Vendredi, se dlabra. Vendredi s'engouffrait
en moi jusqu' mon coeur d'un chemin plus court que celui d'un plongeur
de nacre. Tout ce que pensait Vendredi me semblait naturel, ce qu'il
faisait, utile; pas un conseil  lui donner. Ce got de la chair humaine
qu'il conserva quelques mois encore, je le comprenais. Le moindre de ses
pas en dehors du chemin battu de Robinson, je sentais qu'il et men 
une source ou  un trsor; et tout ce que ce Kreuzer maniaque avait
pass des annes  accomplir devenait justifi par sa seule prsence.
Qu'il devait tre doux en effet de montrer  Vendredi la belle haie de
pierres, de lui apprendre  cosser les haricots dans la jarre numro
quatre; de lui rvler comment le parapluie se ferme, s'ouvre; comment
l'on fait tourner le rti par un systme de six broches et de deux
ficelles. Et Dieu, comment il se tourne et se dtourne? Et la Trinit,
comment elle est triple et unique? Apprendre l'immortalit  Vendredi,
les yeux dans ses yeux, en la lui soufflant dans sa bouche mme comme la
vie  un noy; jouir de son premier triomphe sur les animaux et les
arbres mortels, le voir flatter de la main avec piti le baobab, qui
dans mille ans mourra. Et mes paravents de trente mtres, et mes btes
apprivoises, quel supplice, Simon, de ne pas tre assure qu'un jour je
les montrerai  quelqu'un! A quelqu'un qui se hte un peu. Car je sens,
 trop de plumes qui tombent,  trop de poil qui pousse, qu'arrive
l'anne o mes perroquets auront cent ans, mes gazelles douze ans et
commenceront  mourir.

Voil, Simon, car je tiens  finir ma lettre par un concetto, on nous
l'ordonnait  la pension, comment mon jour le plus triste dans l'le fut
celui o j'y fus rejointe par Robinson.

Adieu. crivez-moi ce qui se passe en Europe.

                                   *

                                 *   *

Simon me rpondit, le soir mme, par une lettre crite de ma main, qu'il
se passait en Europe que la guerre finissait. L'uniforme tait
maintenant grenat avec les pattes d'paules rouges. Lui tait entr le
premier  Strasbourg le jour anniversaire de Bazeilles, et le jour
anniversaire de Sedan nous avions pris Berlin.

Il ajouta quelques phrases pourtant bien simples, mais qui m'murent
presque autant: que le Printemps avait son exposition de duvetine, que
l'omnibus Gare Saint-Lazare tait devenu autobus, que le chasseur de
Larue avait un crpe au bras. Tous les habitus lui serraient la main.

Puis il me dit des phrases plus simples encore, mais avec l'air de me
conter des anecdotes curieuses: que des gens s'aimaient, des gens se
hassaient, des gens se retrouvaient aux gares, que des gens se
mariaient et vivaient ensemble.

Puis, des phrases qui me parurent plus tranges encore, sur les mtiers:
que les tuileries faisaient des tuiles, les piciers des pices, les
ptissiers des pts...

                                   *

                                 *   *

Je lui rpondis:

Cher Simon,

Voil que toutes les hutres et toutes les moules autour de mon le se
referment avec le bruit de baonnettes qu'on remet au fourreau. Voil
l'heure o l'on me disait jadis que le soleil s'enfonait dans la mer,
que le soleil prenait son bain; moi je ne disais rien, je l'ai toujours
jug tellement au del!

Je sors d'un grand danger. Hier matin, j'ai manqu ne plus tre dans
mon le comme dans une nacelle de ballon, balance entre deux mondes
avec des oiseaux et des plantes qui se sont donns  moi sans noms et
sans conditions. Sur le carnet du naufrag d'en face, j'ai trouv le
plan de mon archipel, sa latitude, le nombre exact de milles qui le
sparent de l'le Palmyre (770), de l'le Rimsky Korsakof (321) et de la
Rakahanga (1.000 juste). Ce fut  peu prs comme si ma vie errante sur
mon radeau tait finie. Je me sentis tenue aux quatre coins de l'horizon
par des cbles. Je pouvais savoir sur ces cartes la profondeur  un
mtre prs de chaque trou de ma mer. Tous ces arbres que j'avais
baptiss taient rangs et dessins dans ce carnet par essence, et me
rendaient peu  peu leurs beaux pseudonymes contre des noms vulgaires ou
latins; je n'avais plus de balisiers, de baobabs, d'angoissiers, mais du
sagou, de la muscade; mon cocotier n'tait que le palmier pincette; mon
petit arbuste vert et rouge tait l'indigo; mes grosses pommes jaunes
taient le cachou maigre. La science allait se poser sur cette tache
ronde au milieu du Pacifique et la boire comme un buvard. Mes oiseaux
allaient prendre les uniformes qu'ils ont au Jardin des Plantes. Hlas!
quelques-uns mme taient dessins; mon favori jaune tait un tarin
mle; mon merle ventail tait le baza gobe-mouches; mon perroquet qui
changeait de plumage et de couleur tous les mois tait un gupier
nubicode. Le naufrag prcisait que pour reconnatre toutes les espces
d'oiseaux il suffit d'inspecter leurs iris, et malgr moi je regardais
ceux qui se posaient dans les yeux. Un dont l'iris tait fait de deux
cercles, le plus grand bleu, le plus petit brun, c'tait le lory papou.
Un autre dont l'iris tait rouge-sang avec une pointe dore, c'tait le
combattant troupiale. Un autre qui tait bigle, c'tait le paradisier
Dupont; et deux planches au lavis ne me permettaient pas non plus
d'ignorer dsormais le nom d'aucun coquillage; dsormais c'tait des
coins d'hammon, des nautiles, des lpas que j'crasais. Toute cette
flore et faune indpendantes, il me suffisait de lire et d'accepter ce
contrat pour l'annexer au reste du monde,  Buffon et  Cuvier. Comme
une baladeuse  la remorque, je me sentis une minute rattache  votre
train. Des vents latins, des courants anglais, un souffle estival
nerlandais, voil ce qu'taient ma mousson et mes douze alizs. Je
n'hsitai plus; comme vous brlez sans les lire les lettres qui vous
apprennent un ancien amour de celle que vous croyiez pure, je jetai
l'inventaire au feu, je relevai mes oiseaux, mes poissons de leur pass,
et le nom stupide de mon le, je ne veux mme pas vous le dire, pour
l'oublier.

Ne m'en veuillez pas de mon orthographe. Il ne faut pas un petit
effort, aprs cinq annes, pour retenir mon stylo aux doubles
lettttttres!

Aujourd'hui, je suis plus calme. Ce qui me calme surtout, quand
j'cris, c'est de tracer soudain un mot en grandes majuscules. Je suis
CALME. Pourquoi vous les crivains en France n'usez-vous pas de ce
procd. Cela CALME comme si l'on avait soudain une loupe devant les
yeux. Essayons, pour voir si le remde est vraiment sr, d'crire un mot
qui me fasse de la peine, le mot gare, le mot armoire  glace, le mot
CHENONCEAUX.

Ne me dites pas que vous m'aimez. Vous me croyez depuis longtemps
dilue dans la mer; peut-tre tout au plus, dans les tres tout jeunes,
imaginez-vous qu'est entre une parcelle de moi et les caressez-vous...
Pourtant, vous qui avez Chenonceaux, Chambord, Valenay, aimez-moi...

Ne dites pas que vous mourrez sans moi. Vous mourrez sans prononcer mon
nom, sans regarder dans mes yeux pour y dcouvrir, comme le naufrag
dans les iris d'oiseaux, ma vraie espce. Vous avez ray de votre
testament la ligne qui tait pour moi... Pourtant vous qui tes l-bas,
vous qui avez les journaux, _le Figaro_, _le Matin_, _l'cho_ et les
_Dbats_, vous qui pourriez avoir par retour du courrier _la Gazette de
Limoges_, aimez-moi...

Ah! Simon. Comme un pharmacien tout  coup au milieu de sa potion
s'arrte, et subitement, sans raison, devine que sa vocation tait
d'tre gomtre, comme  un jockey, sans raison, qui tient par la bride
Dragon-du-Roi, est soudain rvl qu'il tait n pour la mdecine, 
l'instant et sans raison, je devine que j'tais faite pour l'AMOUR, pour
l'AMOUR.

Pour l'amour  Chamonix; je vois la fentre de la chambre d'htel pour
laquelle j'tais cre. Pour l'amour  Saint-Moritz; je vois les
skieurs. Qu'on est bte dans la vie! Je pense que la NEIGE est un
solide, qu'elle doit malgr tout en tombant faire un lger bruit, et
jamais je n'ai eu l'ide de l'couter. Je pense que tous ces tres
humains autour de moi qui s'aimaient, devaient se serrer les mains  les
tordre, s'treindre dans des bow-windows, crier,... et je n'ai jamais
rien remarqu, ni entendu. Pendant mes vingt ans dans le monde, rien qui
ait pu me laisser croire qu'on s'y aimait. Dites-moi ce que vous faisiez
avec Anne, Simon. Parlez-moi sans mensonge!

                                   *

                                 *   *

Simon me rpondit qu'il allait tout me dire. Qu'avec Anne ils
s'embrassaient. Trs souvent, derrire moi. Il n'y avait pas de silence,
car celui qui n'embrassait pas continuait  parler. Qu'il l'tendait sur
mon divan rose de l'htel, vite, pendant que je prparais le th. Ce
bruit de pas, qui m'tonnait, c'tait leurs quatre pieds reprenant
terre, eux se levant. Qu'il se penchait sur elle, et ce cri, qu'il avait
 demi couvert en renversant le cache-pot en cuivre ondul, ce cri qui
m'avait fait accourir toute ple, et que j'avais cru stupidement, comme
si les causes suivent les effets, un cri d'effroi, c'tait...

Ici je dchirais sa lettre.

                                   *

                                 *   *

Cher Simon,

Hlas! oui, il m'arrive de dire tout haut, quand un nuage blanc s'lve
soudain:--Le train part! et de crier parfois, quand j'ai faim:--A table!

C'est pour m'viter ces visites douloureuses de mots franais que j'ai
pris l'habitude de me faire des mots et que j'ai maintenant une langue 
moi seule. Aux arbres et aux oiseaux j'ai retir mme ces surnoms
europens dforms dont je les avais affubls au hasard, comme de gibus
et de corsets un roi peul. Plus de prunicotiers, d'adonisiers, de
kerikerisiers. J'ai bien deux cents mots qui jamais ne me portent hors
de l'le o ils sont ns, mme ceux qui signifient Nostalgie ou Attente.
Langage fluide, car toujours paresseuse, je me suis pargn jusqu' la
peine d'y loger des _x_ et des nasales. Pas de ces _h_ aspirs non plus
que j'ai toujours dtests et qui collent le mot sur votre visage comme
un masque pour opration. Langage sans suffixes, ni prfixes, ni
racines, o les tres qui se ressemblent le plus ont les noms les plus
diffrents. Noms sifflants toujours suivis d'une belle pithte qui les
nourrit comme un tender. Noms roulants dont je forge beaucoup devant
l'cho, les criant et les modifiant jusqu' ce qu'il me revienne du
rocher un nom sans alliage... Glaa, le sentiment que l'on prouve quand
toutes les feuilles rouges du manguier sont retournes par le vent et
deviennent blanches; Kirara, le mouvement de l'me quand les mille
chauves-souris, pendues  un arbre mort comme des figues, se dtachent
une  une; Hiroza, quand elles partent toutes ensemble et prennent un
oiseau dans leur groupe. Ibili, la rencontre d'une liane qui s'est
glisse jusqu' la grve et qu'on pourrait lier  un cble. Koiva, pour
tous les gestes faits par un bras humain; et des noms identiques pour
les dsirs les plus diffrents: Youli pour la faim  la fois et le
sommeil, Azi pour cette caresse sur moi, incessante, des ailes
d'oiseaux, et pour l'amour. Moi, je suis Veloa, la reine, et il ne faut
pas me confondre avec Velloa, le manque de cassis et d'eau de coings.
Puis, cela me fait moins seule, les mots les plus fminins de l'ancien
monde, je les mets au masculin; la mer, la terre, la nuit sont devenus
des tres d'un autre sexe que le mien; la lune est Sikol, mot quatre
jours femelle et trois jours mle; imaginez aussi que la mangue, la
cerise, la poire changent de genre pendant que vous les approchez de vos
lvres. J'ai compar mon vocabulaire l'autre jour avec le dictionnaire
des les voisines, trouv dans la grotte. Sur un objet, un seul, mais
sur le plus prcieux du Pacifique, sur le mot soleil, je me suis
rencontre avec leur vraie langue. J'en suis toute fire. Car heureux
qui devine le mot esquimau qui veut dire Glace, le mot anglais qui veut
dire Marmelade, le mot franais qui veut dire Honneur...

Ma lutte contre la solitude? Parfois je la combats en nageant jusqu'
l'le des dieux, en serrant leurs minuscules mains, en caressant leurs
immenses lvres, en me tenant immobile aux places o l'un d'eux manque,
en tenant l'intrim d'un dieu. Parfois, en plantant l'le de mannequins
qui ne font jamais peur aux oiseaux d'ailleurs, leurs oripeaux tant de
plumes. Parfois en me servant de mon ombre; tous les gestes d'amies
qu'elle peut figurer, toutes les poses d'illustres statues, tous les
profils, seul pauvre cinma qui me donne un spectacle d'Europe, je les
essaye sur le sable par le soleil ou sur la nacre par la lune, une
corce de banane sur le nez pour avoir l'ombre de la Montespan. Je
m'amuse aussi  tre successivement deux femmes. Aujourd'hui une
personne qui prend  rebours les forts, trouble les sources, casse des
oeufs; demain, une autre qui suit les valles, habite les clairires,
n'apporte les cinq sens de l'le runis sur son troit visage qu'aux
points chris par le soleil. Chacune a son nom.

La premire est toujours nue, la seconde harnache d'orchides. Mais je
ne les suis, hlas! que tour  tour. Comme ces hrones qui jouent 
elles seules, au cinma, le rle de deux jumelles, ce n'est que par
artifice qu'elles peuvent se rencontrer et se toucher juste du doigt, 
minuit, pour la relve. L'une est capable de tous les exploits, l'autre
de toutes les bassesses. L'une est idoltre, crdule; l'autre raisonne.
L'une a tendance  engraisser, l'autre  maigrir. L'une marche sur la
pointe des pieds, l'autre sur le talon, et elles ne laissent pas les
mmes traces dans l'le. L'une innocente, l'autre perverse, et leurs
bouches ne laissent pas la mme empreinte dans les fruits. L'une qui
caresse les animaux au front, l'autre qui les flatte. En somme, en les
perfectionnant, j'arrive simplement  sparer, comme Dominique
autrefois, et il faut au moins une bonne piqre de gupe ou de cactus
pour les ressouder un moment, mon corps et mon me. Je vis ainsi 
cloche-pied.

Mon me est quelque chose de bien exigu, bien bourgeois, et jamais je
n'y aperois mme l'ombre d'un inconnu. J'ai eu beau tirer sur ces
petits bouts de cruaut, de colre qui autrefois me donnaient l'illusion
que je pouvais tre au besoin impitoyable et sanguinaire. J'ai essay
d'trangler l'oiseau tango, pour connatre les limites de
l'impassibilit; il s'est remis, et est mort quelques semaines aprs
pour prouver qu'il ne mourait que de dsillusion. Mon me est bonne
fille. Mais autour de mon corps, tendu et poudr, sur un mancenillier,
comme un appt, immobile, je sens parfois errer les esprits polynsiens.
Je le farde, pour qu'il m'offre dans l'eau un visage mconnaissable. Je
le cache, je l'ensevelis sous des feuilles, je le colle  un arbre par
des lianes de sa couleur, je connais toutes les places de l'le o il se
loge secrtement. Quel explorateur d'Europe me dcouvrirait dans ces
heures-l, o je suis la femme la mieux cache du globe! Souvent aussi
je dors sur cette mousse qui teint en rouge. Je me relve avec une
moiti de moi colore pour la semaine, spare en deux par une ligne
capricieuse, riche en belles queues d'aronde que j'accentue  la
couleur. J'ai deux mains dissemblables, des jambes ingales, chacune
traite l'autre en trangre, et si je prie, et si je croise mes genoux,
demi-personne, je vis du moins avec une demi-personne moins connue.

A quoi je m'occupe encore, Simon? J'attends.

C'est mon seul travail, un travail vritable, que je ne peux ngliger
une matine ou un aprs-midi sans ressentir le remords que donne chez
nous la paresse: j'attends. C'est mon mtier. tendue ou assise devant
la mer, j'attends. Je ne suis plus qu'un oeil, j'en arrive  ne pas
sourciller pour ne pas perdre le millime d'une chance. Tout mon ciel,
tout mon ocan est tendu comme une toile d'araigne, je suis prte 
bondir sur la barque qui s'y prendra. Parfois, tout au plus, deux
oiseaux qui avaient vol de conserve s'cartant soudain l'un de l'autre,
je sens mon regard se dcoudre et je dois fermer les yeux une seconde.
Ou les secouer parfois, pour attiser deux iris engraisss tout  coup
par deux vagues jumelles. Sans aucune pense, comme les jeunes filles
sur les terrasses attendent un de ces sentiments franais auxquels un
peu de complaisance du soir donnerait forme humaine, j'attends un homme.
J'attends non pas un de ces bateaux transatlantiques qui portent des
hommes  destins mdiocres, aucune ligne n'effleurant ces passages, mais
les deux esquifs qui ont le plus de diffrence et qui portent les tres
les plus lointains, une pirogue d'abord, ou au contraire un yacht. Je
suis au carrefour du bonheur le plus raffin ou de l'ge de fer. Au lieu
du faible cart que fait l'aiguille pour les jeunes filles en France
entre un officier et un fonctionnaire, elle marque ici l'cart complet:
un milliardaire ou un sauvage. Ce n'est plus entre un roux et un brun,
entre un petit  ceinture de gymnastique qui prfre le bordeaux et un
grand  cache-col marquet qui prfre le bourgogne que je me sens
balance, mais entre deux races spares de vingt mille ans, entre la
jeunesse et la vieillesse du monde, entre un lit d'herbes au troisime
tage  droite d'un arbre gant, avec la panthre apprivoise sur le
palier, les crnes vides en sonnettes  la troisime branche  droite,
et tout le lin et la soie de New-York;-- moins encore que l'homme
n'arrive de cette le de forats qu'on m'a dit voisine, un vad avec
des oeufs durs dans des journaux... A la vie avec un sauvage,
prfrerais-je la mort? Un sauvage que je ne tutoyerais jamais, auquel
enfin j'accorderais, aux yeux de ses frres, cette demi-divinit que je
refuse aux dmons de l'le, qui croirait vraiment que je le rends
immortel, et que le jour de sa mort (ce serait le plus dur), je
feindrais de ne plus aimer et de punir?... Et cet Anglais poli qui m'et
dit, en me tendant  moi, toute nue, sa main pour notre premier
shake-hand: Excusez mes gants? Et ce pasteur amricain qui vite me
photographierait avec le drapeau de son universit pour robe? Et cet
Allemand plein d'amour, qui m'et installe  une table pliante avec de
la bire de Pilsen, me condamnant  un baiser chaque fois que
j'oublierais de refermer le chapeau en tain du verre?

Les jours o je sens trop que le dpart n'est pas pris vers moi entre
les messieurs du monde, j'attends le vent...

Cette le, comme dans une auto l'on reconnat simplement  un petit tube
rouge devant ou  un petit tube bleu  gauche si elle a son huile ou son
essence, je sais maintenant  quels objets minuscules on voit qu'elle a
son plein de soleil ou de vent. Je sais l'aboutissant des rouages du
Pacifique. Cette paillette d'argent dans un trou du coin gauche du
rocher Rimbaud, si elle miroite, c'est que la lune est  sa maturit.
Cette tranche d'arbre abattu soudain couleur sang de boeuf, c'est la
pluie pour le surlendemain. Ces abeilles sortant de l'arbre par le
sommet, c'est un tremblement de terre pour le dbut du jour suivant. Ce
nnuphar remuant trois fois, c'est un phnomne plus rare, annuel  peu
prs, le passage dans l'le de l'ornithorynque. Ainsi je n'ai qu'
surveiller certaines ombres, certains miroitements comme des compteurs
de taxi, et pour savoir si le vent, ou la mousson, ou la tempte sont
vers moi en route, il me suffit de jeter les yeux sur une feuille de
palmier, qu'un ignorant n'et pas distingue des autres, mais qui est
mon manomtre et qui tremblote toute seule, une heure avant le moindre
souffle. Je la consulte sans relche, due quand elle reste trop de
jours immobile... Soudain elle frissonne... De la mer o je me baigne je
me hisse alors sur la plate-forme du promontoire; ce que je faisais
petite fille avec mon doigt mouill pour savoir d'o venait le vent, j'y
emploie l-haut mon corps entier. Il arrive par rafales, attaquant selon
l'poque mon ct caressant ou mon ct implacable, dposant brutalement
sur moi la premire, sur moi strile, les plus avides de ces parfums et
de ces graines invisibles qui eussent fructifi si j'avais t terreau
et non pas chair: vent protestant, collant sur moi soudain une feuille
entire, de forme inconnue; il arrive tendrement, me lchant par ondes,
d'en haut parfois, comme par une fentre d'atelier ouverte, d'en bas,
comme d'une bouche de chaleur dans un muse. Puis, l'oiseau qui annonce
la fin du vent pousse son cri, cri presque imperceptible au milieu des
ramages, la vague qui annonce la houle pour minuit et quart me couvre
d'cume; le hron qui s'envole trente-cinq minutes avant la fin du jour
s'lve; plus un souffle; l'obscurit complte qui annonce la nuit
m'enveloppe, et je dsespre sur mon le en panne...

On s'occupe, seule dans une le!...




CHAPITRE DIXIME


J'avais t rveille brusquement, mais par quoi? Par un rve? ou
plutt, pendant la dernire seconde de mon sommeil, le canon n'avait-il
pas tonn, un projecteur ne m'avait-il pas illumine? Je scrutais  la
fois, pour dcouvrir la cause de ce sursaut, mon esprit, mon corps et
l'horizon. Je ttonnais dans l'le obscure, appuyant sur les plus
sensibles de mes oiseaux, cognant aux arbres creux, appelant l'cho,
comme dans un salon o l'on cherche le bouton lectrique. J'obtins
seulement que le soleil se levt. Du fond de ma grotte enfin, comme
celui qui a perdu sa bague, qui s'est replac, aprs avoir retourn la
maison entire, sur la dernire chaise o il l'avait encore, raisonne,
se lve, et va droit au bon tiroir, je m'lanai, je grimpai au cocotier
le plus proche, je cherchai la fume du geyser de l'autre le... J'avais
trouv... deux fumes montaient.

Ce n'tait pas un mirage. Il y avait deux fumes, et pas quatre les, et
pas deux lignes de brisants. Sur cette aube encore frache, je voyais
s'imprimer l'haleine des hommes... Les hommes vivaient encore... Si
j'avais eu de meilleurs yeux, peut-tre aurais-je pu apercevoir une
troisime fume, toute petite, celle d'une cigarette ou d'une pipe!...
Au fate de mon cocotier, je fus soudain inerte, comme si c'tait l que
je me maintenais depuis cinq ans; quelques minutes encore, et je
n'aurais plus support la solitude; que la fume et paru  huit heures,
et non  sept, et il et t trop tard, j'avais lch tout. Si bien que
je le lchai vraiment, et tombai, le plus mr de ses fruits... J'tais
au bord de la mer, je me jetai dans le Kouro-Shivo comme dans un taxi.

J'tais trop lgre ce jour-l pour l'eau sale. J'en sortais parfois
tout entire. Je me retenais et me faisais lourde, par peur qu'on ne
m'apert de l'autre rivage. Le livre du naufrag m'avait rvl les
coutumes des archipels voisins et de leurs races, et il y avait de quoi
me rendre mfiante. Si c'tait le vent d'Ouest qui avait souffl la
nuit, l'arrivant venait de Haha, o l'on divinise les blanches. Mais
s'il avait souffl de l'Est, c'tait de l'le Meyer, o on les mange
farcies, et, du Nord, de Samua Bay o les Papous coupent les ttes. Je
tins mon bras tout droit hors de l'eau pour voir d'o tait venu ce vent
qui allait me rendre esclave ou reine. Il ne soufflait pas, les fumes
taient toutes droites, mon visiteur venait du centre de la terre. Mon
visiteur, l'ide m'en vint soudain, tait venu dans un yacht  vapeur.
Mais c'est la maladresse des Europens qui alors m'pouvanta: ils
taient capables de croire, au renflement de l'eau, que c'tait un
requin et de tirer. J'essayais en vain, car ils taient capables aussi
de tirer sur lui  mitraille, de chasser le nuage de perroquets qui
volait juste au-dessus de moi, parlant ma langue et dcelant ma
prsence. Soudain, comme un ballon d'enfant que j'aurais lch, ce nuage
s'leva... L'tranger avait d faire un geste. Puis, dans la seconde
le, je vis deux gerbes de paradisiers rouges monter, puis des roses,
des violets; quelqu'un attisait ce beau feu, l'tranger avait d tirer;
mais j'tais dj prs des brisants, et l'oreille droite dans la mer
comme un coquillage, je n'avais pu entendre qu'elle. Enfin, je fus dans
la lagune, et j'entendis un blement, puis un jappement; l'tranger
avait d prendre mon cerf par la corne, mon singe par la queue. Les
poissons de cette eau tranquille aussi taient effars. Aucun n'habitait
plus le fond de sa couleur, les ablettes roses sur le corail, les
tanches sur les fonds stris, mais ils croyaient  tort gagner la
scurit en changeant de dcor, et les dors taient sur la nacre, les
verts sur le sable blanc. Tous agits d'un mouvement rgulier qui les
poussait chaque seconde un millimtre en avant, et bientt en effet,
j'entendis le bruit d'un moteur... Trop tard... car, au moment o je
prenais pied, je vis un canot  ptrole prendre la passe entre les
rcifs et piquer justement vers mon le. Je jouais aux quatre coins avec
plus que ma vie. Je le regardais partir, pour la premire fois haineuse,
ruisselante et n'ayant de sec que les yeux... Soudain des larmes en
jaillirent...

Un regard d'homme! J'avais vu un regard d'homme! Un regard d'homme, sans
me voir, comme jadis le rflecteur m'avait touche! Sur un visage hl,
aussi peu habiles  se cacher que tout  l'heure les poissons, deux yeux
bleus. C'tait tout; le bord du canot coupait la tte juste au-dessous.
Je n'avais pas vu de nez humain, de bouche humaine. Le menton, le cou,
les paules, je n'avais rien vu de tout cela. Mais j'avais vu des
sourcils, un front, des oreilles. J'avais vu des cheveux noirs et
touffus. Je n'avais pas vu cligner ces paupires, car tout avait t
trop rapide, mais j'avais vu une main s'lever du canot et caresser ces
cheveux; une autre main, qui toucha doucement l'oreille. Un homme tout
entier tait l, et dont chaque partie du corps caressait les autres!

A ce moment, j'aperus un manteau accroch  un arbre. La brise s'tait
leve, une brise d'Est, qui allait amener trop tard le chef qui devait
me rtir, mais agitait ce vtement et lui commandait des gestes de
pantin qui me rappelrent aussitt, comme si je les avais oublis, tous
les gestes des hommes. Le bras se balanait, le col s'ouvrait, c'tait
le manteau d'un homme qui marche, qui respire. Je le palpai, je le
cueillis au point mme o il tenait  l'arbre, pour ne pas l'abmer,
comme un fruit. J'tais sre qu'on viendrait  sa recherche: ce n'tait
pas un de ces manteaux qu'on abandonne dans une le, c'tait un de ces
chefs-d'oeuvre en homespun blanc et bistre pour lequel on n'hsite pas 
dranger le soir la femme dj endormie et sur lui assise, doubl de
soie bise; qu'on adore, avec des revers aux manches et une martingale.
Mais on ne le retrouverait pas sans moi, car je m'en enveloppai! Comme
en Orient les amants dans les tapis des harems, on ne le ramnerait pas
sans moi chez ce M. Billy Kinley, qui tait son matre d'aprs
l'tiquette. Je m'attachai  tout ce qu'il contenait. Je nouai  mon
poignet un foulard or et gris, qui sentait le benjoin,  mon genou un
mouchoir de soie vert qui sentait la bergamote. De deux parfums d'homme,
je me fis deux amarres. Je fouillai les poches, avide de toucher enfin
les rsidus du monde qu'un homme porte sur soi; toutes taient vides,
mais du moins chacune avait son odeur, l'une sentant le tabac blond,
l'autre le chocolat, la petite sur la poitrine la menthe. J'aspirai ces
flacons de sels, aprs cinq ans je revins  la vie, l'Europe avec ses
parfums passa  ma porte... Je me prcipitai  mes chos, pour y crier
l'appel que j'avais si souvent rpt sur eux; je courus  l'cho
quadruple, ddaignant le double et le triple; le vent avait tourn et
venait de l'Ouest, trop tard, car que m'importait maintenant d'tre
desse  Haha! Je courais, effrayant mes tatous, qui regagnaient leurs
terriers, mes singes qui remontaient aux arbres. Les animaux me
laissaient tout le sol pour cette entrevue humaine... J'tais au centre
de la petite presqu'le ronde quand je vis le canot aborder  nouveau,
sans doute  ma recherche. L'homme appela. Puis sur ma droite, dans les
cocotiers, j'entendis un autre homme qui chantait. Puis, loin derrire
moi, un banjo. Un quatrime homme sifflait prs de la mer. J'entendais 
la fois les quatre harmonies que peuvent faire les humains; et, ds que
l'cho eut rejet quatre fois mon appel, je sentis cette circonfrence
se resserrer, l'assaut donn  ma solitude par quatre hommes avec des
fusils, des revolvers, des haches; dj les branches craquaient, et
soudain, quand la pression humaine fut trop forte pour moi,--vingt
mtres, trente mtres, tant j'y tais devenue sensible,--ne t'vanouis
pas, Suzanne!--je m'vanouis...

                                   *

                                 *   *

Je ne me dcidais ni  bouger ni  rouvrir les yeux. Une  une,
reconnaissante  chacune comme si un tre nouveau se crait pour mon
usage, j'avais entendu leurs trois voix... Ils taient tout prs,
penchs sur moi... Sur mon corps je percevais leur haleine, l'une
atteignait ma main, l'autre ma joue, l'autre ma gorge. Tout le reste de
mon corps tait glac, ces trois points bouillants. Chacun de leurs mots
aussi atteignait en moi une fibre prcise, un muscle de ma jambe, un
point de mon cerveau, et quelquefois une partie de moi-mme que je
devinais spirituelle et non sensuelle. Trois voix aussi diffrentes que
pour un opra, la basse, la moyenne, la haute, et je fis voeu ds que
toutes trois se seraient unies pour une phrase en trio, d'ouvrir les
yeux. Mais chacun ne parlait qu' son tour. Paroles anglaises dont je
comprenais certes le sens, mais qui surtout donnaient  ma mmoire un
mouvement sans rapport avec leur contenu, et chacune ouvrait en moi une
vision d'Europe et l'puisait comme une glande...

La voix de basse disait:

--Les pieds me droutent. Tout est mystre dans ces les. Voici la
trente-unime race  ajouter aux trente races de Wellney. Mais qu'il y
ait des pieds cambrs en Polynsie, c'est la ruine de Spencer et de
Heurteau!

Je comprenais tout cela, mais que mes penses taient autres!

L'arrive aux gares, pensais-je! quand le train dcrit une toute petite
courbe pour entrer dans le hall, quand l'approche de Paris rend si
sensible qu'on devine au-dessous de soi chaque aiguillage. L'arrive 
Saincaize, juste  la sortie du tunnel et qu'on jette des noyaux de
cerise sur les voyageurs qui dbarquent du train de Bourges!

La voix haute dit:

--Mais cette peau?

--Farde et nacre. La peau s'explique dans Wellney. Mais les pieds me
confondent.

Moi je pensais:

Le vin, dont peut-tre une bouteille tait l, toute proche! Les ceps,
sur les pentes autour des chalas comme de beaux bigoudis la veille des
confirmations! Les vendanges,  l'poque des pches, quand on les ouvre
et qu'on remplace le noyau par un raisin de muscat!...

La voix du baryton demanda:

--C'est une jeune fille?

--Tout ce qu'il y a de plus jeune fille. Depuis l'le Rimsky on arrache
le lobe droit  celles qui ne sont plus vierges. A Salou, on tatoue une
main ouverte sur la plante de leur pied. Mais allez tatouer une main sur
ces pieds-l!

La limonade, la gazeuse,  la saccharine! la bouteille vente qu'on
retrouve dans un placard un mois aprs le passage des petites Elichade!
l'eau de Couzan, l'eau de Prier, le champagne!

--Abandonne dans l'le. Toutes les fillettes accuses de divination
sont isoles pour quatre ans d'aprs Wellney. Songez qu'on leur arrache
le lobe  quinze ans. A neuf dans l'le Barr. Celle-l a vingt ans.

Les chteaux, les glises, les canaux, les jardins, les routes, les
chemins, les sentiers, les traces..., la montagne, la neige, les
glaciers, les traces, les sentiers, les chemins, les routes, les autos,
la rivire enfin, et le grand pont!

--Mais sa peau, Billy.

--Farde et nacre.

Tant Billy s'tait ht de rpondre, la voix haute et la voix basse
s'taient confondues!...

Les hommes, les petits, les grands, les bgues, les sourds, ceux 
moustaches, ceux rass, ceux en veston, ceux dont le chapeau s'envole et
un balayeur le maintient avec son balai... Je n'avais qu' ouvrir les
yeux pour voir tout cela... Mais la voix haute se fchait...

--Farde et nacre, voil tout ce que tu sais dire. Mais au-dessous du
fard?

Les chiens, les chats,--les cages et les aquariums surveills par les
chats, les chats en porcelaine qui dorment avec des taches dores et
leur nom crit au-dessous au crayon!

--Peau brune. Type Wellney. Je passe un peu d'acide sur son bras.
Regardez...

Alors quelque chose me piqua. Il frottait du doigt mon bras au creux du
coude. Entre les hommes et moi, par un acide qui ronge, le contact tait
repris pour toujours... J'ouvris les yeux... Je les vis tous trois.

--Jack, elle pleure,--dit la voix haute.--Console-la.

Alors Jack, celui qui m'avait touche dj (j'avais vu sur moi
l'empreinte de ses mains), celui qui avait dj l'habitude de mon corps
et m'avait porte, celui (je voyais sur sa chemise de soie bleue une
trane nacre comme celle que laisse la lune) qui savait mon poids, mon
parfum, s'approcha, souleva ma tte, et enfin je pus parler, et
reprendre aprs tant d'annes ma conversation avec les hommes, et dire
mon premier mot franais qui fit reculer Jack stupfait et s'approcher
les deux autres:

--Un mouchoir!--dis-je.

                                   *

                                 *   *

Maintenant, c'tait le soir de cette journe et nous nous taisions tous
quatre. Mes oiseaux tonns de me voir rester dans la seconde le,
regagnaient par vols la premire, volant presque  reculons. Chaque
rayon aussi nous quittait pour se dposer une minute sur mon vrai
royaume et s'teindre. J'tais vtue maintenant d'un pyjama de soie
noire; j'avais une gourmette d'or  la cheville, je reprenais la vie
d'Europe par ses modes les plus snob. J'avais repris les gots d'Europe
par leur degr le plus aigu, le rhum, le champagne, les pickles. J'tais
un peu ivre, la terre pour moi recommenait de tourner.

Maintenant je savais tout de la guerre. J'hsitais encore,  cause de
l'accent anglais de mes amis, sur les noms de leurs marchaux, Ptain,
Foch, mais je savais toutes leurs aventures. Jack, qui me semblait le
stratge, avait tenu  m'indiquer la manoeuvre de la Marne, qui sauva la
France: flanc droite, puis flanc gauche; la manoeuvre de Bouchavesne,
qui sauva la mairie de Bouchavesne: flanc gauche, puis flanc droite;
enfin la manoeuvre de ses patrouilles  lui, par laquelle il fit
prisonnier deux uhlans, combinaisons merveilleuses des deux victoires
prcdentes, flanc gauche-droite, puis flanc droite-gauche. D'Hawkins
qui tait dans l'tat-major, j'avais appris tous les potins de toutes
les armes, la visite de lady Abbley dguise en garon boucher; son
voyage en auto avec Clemenceau dont il attendait avec admiration des
confidences et qui lui dit seulement, aprs deux jours de silence,
montrant des vaches dans un pr: Si l'on donnait du caf aux vaches, on
trairait du caf au lait. Sa stupeur dans la salle  manger de lord
Asquith en apercevant un an aprs le dbut de la guerre le portrait de
l'empereur Guillaume en pied. Pour Billy, il parlait peu et portait sur
lui tous ses souvenirs, dans la main un morceau de grenade qui
l'empchait de prendre la boussole et lui avait fait commettre, sur le
yacht, de grandes erreurs de compas; un ordre de service sign  la fois
par un gnral anglais qui s'appelait French et un gnral franais qui
s'appelait Langlais. Puis, comme il avait t lieutenant d'tapes, il
put m'indiquer,  mesure que je lui fournissais des noms limousins,
quelles troupes anglaises y avaient camp,  Saint-Sulpice les Hindous,
 Limoges les No-Zlandais,  Rochechouart les Syriens juifs, et deux
escadrons boers pour garder les Russes rvolts prs d'Ussel. J'appris
aussi les modes de l'anne, ils me montrrent _Vogue_ et _Feuillets
d'art_, et, pour me prouver combien ils m'estimaient et me jugeaient de
leur monde, ils m'numrrent les derniers mariages, unanimes  blmer
Perscilla Bandenby qui se mariait sans amour et en jaune.

Maintenant, par la grce de cette soie, de ces foulards, tous mes
penchants m'taient revenus et plus intraitables que jadis. Depuis douze
heures  peine je revoyais les hommes, et, au lieu de tout approuver
d'eux et de leurs crations, comme je le croyais, je me sentais aussi
intransigeante qu' la pension. A nouveau il tait des couleurs que je
dtestais, le violet, par exemple de la chemise d'Hawkins; j'tais sans
piti pour les cravates  initiales, j'tais irrite par les souliers
d'homme  empeignes trop grandes; il y avait dj un champagne que je
prfrais. J'obligeai Billy  changer ses chaussettes, qui taient de
raies concentriques. Les petites pipes  queue courte et droite, je les
aimais aux dpens des pipes  queue courbe. Autant les cheveux blonds 
l'argentine, les grandes mains fortes me semblaient dignes de nos
caresses, autant je mprisais les cheveux noirs avec raie au milieu et
les mains petites et souples. Je prfrais le platine  l'or, les
palmers aux biscuits secs, la moutarde Dearly  la moutarde ordinaire,
toutes ces vrits qu'une gnration atteint en vingt ans, j'en tais
redevenue matresse en un aprs-midi. Moi qui ce matin eusse dfailli de
joie  l'ide d'un trafiquant, d'un ngociant, je trouvais naturel que
mes trois sauveurs fussent de jeunes astronomes millionnaires venus ici
 leurs frais pour suivre des clipses. Moi qui souhaitais presque
indiffremment l'arrive d'un Papou, d'un Chinois ou d'un ngre, entre
ces trois jeunes lords, dont le premier tait duc, le troisime vicomte,
il y en avait un qui me rendait la prsence des autres presque inutile,
par hasard le plus titr, le plus riche: un penchant invincible me
portait vers Jack.

Je ne savais me contenir. Chaque fois qu'il se levait, j'avais peine 
ne pas le suivre comme un chien. Parfois je voyais mes compagnons rire
tous trois; c'tait (car je gardai longtemps encore l'habitude de penser
tout haut), que je venais de librer une de ces phrases  l'infinitif
qui me tenaient lieu de raisonnement; je venais de dire: Tenir Jack dans
mes bras,--le faire boire,--tourner son bracelet d'identit jusqu' ce
qu'il crit! Jack n'en tirait pas d'orgueil et mme ne s'en mouvait
pas: il avait eu pour voisin  l'hpital un trpan qui parlait comme
moi. Il me soignait comme le trpan;  chacune de mes paroles
inconscientes il s'approchait et voulait me pousser un nouveau coussin
sous la tte. La nuit tait tombe. Le chauffeur du canot vint aux
ordres, comme un chauffeur d'auto avant le thtre  Paris (Refaire le
plastron de la chemise du chauffeur, cousu  l'envers! Teindre en vert
la mche blanche que le chauffeur avait dans sa perruque!), mes amis
s'tendirent tous trois l'un prs de l'autre (Cogner doucement leurs
trois ttes entre elles!), et chacun, aprs un certain nombre de
milliards d'toiles, s'endormit. J'avais peur; ces trois astronomes
tendus et immobiles parsemaient l'le d'ombres nouvelles qui
marchaient; mais je n'osai les rveiller, la nuit n'est pas une clipse.

Je ne pouvais m'loigner de Jack. J'avais ramp vers lui. Je me disais
en vain tout ce que m'et dit Mademoiselle: que pour la premire fois de
ma vie je n'tais plus une jeune fille bien leve, qu'une jeune fille
bien leve ne prend pas une main d'homme, n'embrasse pas un front, ne
couvre pas de petits galets, un  un, pour atteindre le poids
maximum o sa respiration s'oppresse, une poitrine chancre
d'astronome-lieutenant. Prs de ce corps endormi, d'ailleurs, pour la
premire fois, je me rendais compte de la ruse et de l'agilit que
j'avais gagne dans l'le. Je voyais tout malgr la nuit. Ce jeune homme
mfiant qu'un oiseau veillait, je le piquai d'une pine pour le voir
remuer, soupirer. Je replaais sous sa tte sans qu'il s'en apert ses
coussins. Je faisais le sige de ce sommeil. Je fardai son visage, je
peignis ses lvres. Je mis prs de lui cette herbe qui fait rver; il
claqua la langue pour exciter un cheval, il remua le troisime doigt de
la main droite, mon herbe polynsienne le fit rver d'une promenade en
charrette sur Riverside. Grimpe dans le mancenillier juste au-dessus de
lui, je le surveillais, comme les tigres qui se laissent tomber sur le
passant; au moment o son rve parut le tourmenter, je me laissai tomber
prs de lui, cartant le cauchemar sans l'veiller lui-mme. Vtue de
nacre dans cette dbauche lunaire comme un rat d'htel dans l'obscurit
vtu de noir, quoiqu'une jeune fille bien leve ait ordre de ne pas le
faire, je fouillai ses poches. De quelle joie je partageais avec lui
chaque chose, chaque arbre, chaque oiseau de ce monde hier encore si
terriblement indivisible! Mais comme il dormait! Dj cependant ces
perroquets qui n'taient plus grce  lui que mes demi-perroquets, ces
passereaux mes demi-passereaux commenaient  tournoyer. Mes mille
demi-toiles bougeaient doucement, mon demi-Pacifique ne comblait plus
juste l'horizon, c'tait l'heure o le monde a du jeu, c'tait le matin;
la scie sur les rcifs crissait comme  la fin d'une bche. tendue
enfin, mais aussi mal  l'aise sur le sol de cette le o je n'avais
jamais dormi que sur un lit nouveau, j'attendais avec impatience:
j'avais oubli de leur demander la saison. J'attendais leur rveil pour
savoir si c'tait le printemps ou l't. Et enfin (je n'attendis pas sa
part!), mon demi-soleil parut!

Alors je me prcipitai sur Jack, je le secouai en riant, je russis avec
son corps le contraire de ce que j'avais fait avec les dix-sept corps de
l'an pass; je le tirai par les bras et les cheveux jusqu' la lagune;
je le prcipitai dans l'eau frache couverte de rose o seuls les
poissons de nuit remuaient encore. Ses camarades, veills par ses cris,
riaient, et, unis  lui par ce fil qui joint les amis et les alpinistes,
ils se prcipitrent aprs nous.

                                   *

                                 *   *

Que vous dire encore? C'est au moment o Billy m'annona le djeuner que
j'prouvai pour lui le mme sentiment que pour Jack. Mme dsir de le
toucher, de l'embrasser. Mme amour pour ses parents et sa famille, mme
sympathie intarissable pour le moindre de ses gestes, dvouement pour
ses vertus. J'touffais sous ma main des paroles que tous trois
croyaient encore des aveux  Jack, mais qui taient bel et bien des
hymnes  Billy. C'est vers Billy, dos  Jack, que je me tournai pendant
la sieste. Je m'attaquai  son sommeil de jour comme au sommeil de nuit
de Jack. De la mme pine, de la mme caresse, sans voir cette fois son
visage, malgr le soleil, car il l'avait recouvert d'un foulard. Mais
c'tait bien en moi le mme dsir, ressenti avec Jack la nuit, que Billy
ait une soeur, une maison. Le mme, exactement, de voyager  ses cts,
de voir Billy en silhouette sur un volcan jetant des flammes; de voir,
la main de Billy dans ma main, de jeunes crocodiles descendre le Gange,
le museau imperceptiblement orient  chaque groupe de plerins vers
l'enfant le plus gras. Jack derrire moi s'tait veill; il m'agaait
d'une palme, en homme qui se croyait toujours aim, et, me retournant
enfin, je m'aperus avec pouvante que d'ailleurs il l'tait encore. Ma
pense, malgr ma passion pour Billy, ne dpouillait pas Jack de tous
ces charmes dont je l'avais charg  chaque tage de son corps comme un
arbre de Nol. J'aimais Billy et Jack. Que pouvait bien signifier tout
cela? Ou la Providence rglait trop bien les choses, et elle me
dlivrait par les deux seuls hommes au monde qui pouvaient me plaire. Ou
mon coeur, cinq ans rouill, n'tait plus qu'un moulin.

Mais que me fallut-il penser le soir, quand Hawkins, modestement, car il
voyait les autres prfrs, me demanda d'couter le phonographe. Comme
il tournait l'aiguille et de la main appuyait sur le disque, fermant les
yeux pour que son doigt pert mieux les empreintes, comme il allait
s'asseoir ensuite, et hsitait, ne trouvant que des places ( part les
touffes de cactus) ornes de nacre, d'orchides, de corail et aucune
pour laquelle l'homme ft un ornement; comme il restait debout, tir
d'embarras une minute, car Jack et Billy avaient choisi la
_Marseillaise_ et devaient se lever pour l'entendre, un tic des sourcils
d'Hawkins jeta tout vif cet ami dans mon coeur. Un amour plus fort
encore que pour les autres, puisque des membres plus lointains de sa
famille en taient touchs. Visiter le grand-pre d'Hawkins un jour o
la neige tombe sur Londres, donnant  l'Angleterre la seule ressemblance
qu'elle pt avoir avec ma plage en nacre! Nager dans le Gange avec le
filleul de la soeur de Hawkins, prs de grands bateaux avec des oiseaux
mouvants dans leur mture immobile, des poissons dormants dans leurs
remous! Aller  Compigne en auto avec le cousin issu de germain de
Hawkins, avoir peur, car il conduit les yeux fixs sur moi! Hawkins,
maintenant, cherchait de nouveau  s'asseoir, car la musique en avait
fini avec les hymnes nationaux. Le phonographe jouait _Sous les ponts de
Paris_. Hawkins me faisait expliquer les paroles franaises, puis
chantait le refrain, mchonnant l'air de ces mots pour lui nouveaux
comme avec de nouvelles dents. Puis ce fut un tango, et sur son visage
tout ce qu'un tango peut suggrer  la pense d'un tudiant d'Oxford, je
m'tonnais de le lire dans ses moindres dtails. Cinq annes de solitude
m'avaient appris  deviner d'aprs les crispations de lvres ou les
reflets sur les joues quels noms propres ou quels noms de ville
traversent une pense d'homme... Rien d'ailleurs que de logique dans la
rverie d'Hawkins. En cette premire seconde, il songeait  la Havane,
il voyait un passager, au transbordement, effar de voir tomber sa malle
 chapeau dans la mer. En cette deuxime seconde,  deux statues du port
de Bahia, dont les oreilles taient des coquillages gigantesques; l'un
d'ailleurs tait faux et l'on n'y entendait pas la mer. En cette
seconde,  Madrid,  la caissire bigle du Palace Htel,  Goya, 
Vlasquez. Puis, soudain, le tango fini,  pas grand'chose,  rien...
Que je l'aimais!

Et la nuit revint. Le phonographe, la lampe lectrique du canot 
travers les cocotiers, un cri de singe au loin, tout cela donnait  mon
me le mal que donne un jardin public de banlieue, et devant un miroir
j'aurais pu d'aprs mon visage deviner quels mots terribles traversaient
en me dchirant toute: le Vsinet, La Garenne-Bezons, peut-tre
Bois-Colombes... Sur la grve, le mcanicien sifflotait les airs dj
jous, mais en retard de deux ou trois disques. Je savais qu'il
s'occupait  runir tout ce qu'il y avait de bleu, de blanc et de rouge
dans le vestiaire pour mettre  la poupe un pavillon franais, mais
j'hsitais  aller le voir: je n'tais pas sre de ne pas l'aimer! Il
vint enfin, se courbant devant moi, m'offrant le drapeau boursoufl sur
ses deux mains comme un lange avec un enfant. Il avait ce langage
assur, ces yeux  iris carr, ce dandinement des paules qui
vous rendent, avec leur cravate jaune et bleu clair, les
chauffeurs-mcaniciens plus chers que l'amour.

                                   *

                                 *   *

Billy, qui tait seulement chasseur d'antilopes et de couguars, et qui
dtestait l'astronomie, avait song  me ramener au yacht, ancr 
Rimsky-Korsakov, dans le dsir, je crois, de me montrer ds le lendemain
sa collection de peaux et de cornes, mais je dcidai de ne partir
qu'avec eux tous et d'attendre l'clipse. Ils m'approuvrent, car ils
craignaient qu'elle ne ft accompagne d'un typhon, et j'eus tout le
temps de leur prsenter mon le. Elle tait prte... Au fond, le souci
de cette rception avait guid tous mes actes durant ces cinq annes;
j'avais fait de l'le un parc, un salon, astiquant les grves de nacre,
polissant les rcifs, colorant de rouge vif par des injections dans les
racines des bosquets entiers, que je bordais ensuite d'orchides ngres,
essuyant sur les cavernes marines cette poussire que donne l'Ocan avec
autant de profusion qu'une route en Provence, ayant ddaign aussi
d'encombrer ma demeure d'objets qui pouvaient tre utiles, mais qui
l'eussent ridiculise le jour de mon sauvetage, tables, chaises ou
baquets; c'tait un jardin sans un journal sur les pelouses, sans une
feuille morte, l'le en somme la mieux cire de Polynsie, et Billy
glissait sur le corail. Aux oiseaux mmes j'avais donn des habitudes de
volire, les nourrissant aux mmes ronds-points, relguant les
nids-jardins des oiseaux jardiniers dans un seul pr tout plant
maintenant de leurs maisons ouvrires, pelant les mousses des
paltuviers, seule laideur de mes arbres, pour qu'ils ne fussent pas
surpris dans cette flanelle, et tendant le long des alles mes rideaux
de plumes (tout semblables, disait Hawkins, aux rideaux dont on
camouflait les routes prs du front, avec la diffrence qu'ils taient
en plumes de paradis). La rception avait tard, les arbustes taient
devenus arbres, les perroquets parlaient une langue humaine, mais cette
heure de th dans quatre tasses en noix de coco semblait justifier aux
yeux de Dieu, et justifiait en tous cas aux miens, cinq annes de drames
et de malheur.

Puis l'clipse eut lieu, augmentant l'irritation de Billy, qui ne
pouvait comprendre l'motion des deux astronomes, et en quoi les
phnomnes terrestres sont prims par les solaires et les lunaires. Il
s'indignait, tandis que nous trois, par ce voile jet sur la lune, comme
les serins quand on cache leur cage, nous nous taisions. Il comparait
chacun des astres  une des btes qu'il chassait, et ne pouvait arriver
 le lui prfrer. Il criait contre tous ces instruments qu'Hawkins et
Jack braquaient sur le ciel sans jamais tirer, soudain apais et
interloqu par une toile filante, frappe par eux au coeur. Il
disparut, et je l'aperus plus tard gravant des mots au chalumeau
oxydrique sur le rocher du promontoire; il avait l'air d'un cambrioleur
qui forait les secrets de l'le; en fait il lui en ajoutait un, il
crivait:

  CETTE ILE EST L'ILE SUZANNE
  OU LES DMONS DE POLYNSIE
  LES TERREURS
  L'GOISME
  FURENT VAINCUS PAR UNE JEUNE FILLE
  DE BELLAC

                   *       *       *       *       *

C'est le lendemain que le canot partit, face au soleil. Pas de typhon.
La mer tait puissamment calme comme celui qui a renonc  une colre.
J'tais assise face  mon le. Peu  peu elle s'arrondit; pour la
premire fois je la vis d'un peu plus loin, de loin, de l'horizon. Elle
tincelait, elle n'tait plus que rubis et topaze, tous ces rayons dans
lesquels j'avais t prise six ans ne m'atteignaient plus que par leur
sommet, ma tte seule tait encore illumine par eux; un mille encore,
et je reprenais ma lumire terne d'Europenne, sous la vraie poudre de
riz que m'avait prte Hawkins. Mais surtout mon le semblait habite.
Dans les frondaisons, dans les formes des collines, il y avait, par moi
seule apporte, cette harmonie que quarante millions de Franais ont
juste achev d'imposer  leurs montagnes et forts. Mon le tait use
juste comme la France. Au-dessus d'elle, c'tait par ces vols rguliers
et nombreux qui aboutissaient  un tre humain comme la queue  sa
comte, que volaient les oiseaux, plus pars au-dessus des autres les
que des poussires dans une eau Saint-Galmier. Parfois un arbre que
j'avais toujours cru confondu avec les autres m'apparaissait tout seul
et me faisait un adieu isol. Les places que je croyais mes cachettes
les plus sres apparurent aussi pour la plupart: c'est quand je pleurais
ou je priais que j'avais t le plus visible. Puis la seconde le se
rapprocha d'elle, lui glissa un reflet qu'elle accepta et cacha, comme
une femme qui mne au train son ami le billet de l'ami qui reste. Puis
un choc au canot, c'tait le dernier ressaut de la houle contre mes
rcifs; puis une contraction de mon coeur, c'tait sans doute la ligne
d'o les Canaques qu'on arrache  leur patrie se prcipitent  la mer.
Deux ou trois de mes oiseaux favoris m'accompagnrent longtemps, puis, 
je ne sais quelle autre limite, dsols mais contraints,
m'abandonnrent. Je pleurais. Billy pour la premire fois maudissait la
terre, et me dtourna de ses bras vers l'avant juste  la seconde o mon
le disparut, comme on dtourne la tte d'un enfant au moment exact o
le monsieur dans le lit meurt.

Ainsi je quittai l'le. Parfois je frissonnais, croyant tre effleure 
nouveau par un de mes oiseaux; mais c'tait le vent qui emportait une
des mille dpouilles de paradisiers entasss sur le pont. Avec des yeux
aussi gonfls de larmes qu'une pensionnaire qui va au couvent, je
surveillais les glissades de la mallette que mes amis m'avaient prte.
Petit trousseau de pension qui ne contenait que des litres de perles...
Billy essayait de me distraire, me parlant de Wilson, de Victor Hugo, de
Verlaine, comme on m'et parl, fillette, des pions et des
sous-matresses que j'allais avoir en Europe... Hawkins qui avait la
meilleure vue de tous et qui s'tait tourn vers l'arrire resta une
demi-heure ainsi avec une jumelle, puis me prit par la main et me dit
tout  coup:

--C'est fini: on ne la voit plus...

C'est ainsi que mon le devint invisible...

                   *       *       *       *       *

Que vous dire maintenant?

Comment, le soir mme, j'aperus une autre terre, puis une autre avec
des collines, puis une autre avec des montagnes, et j'avais l'impression
que la mer, que le dluge, descendaient? Comment Billy (rien en moi sans
doute n'tant solaire ou lunaire) devint  son tour amoureux et ne me
lcha plus? Comment mon sauvetage me plaait au point le plus loign de
son pays o puisse parvenir une Franaise? De plus loin de la France,
disait Jack, il n'y avait que Lelestra, l'toile la plus proche.
Comment, par peur d'un raz signal par notre antenne, nous fmes relche
deux jours dans une autre le inhabite?... Au fond, le sort m'avait
gte, mon le tait meilleure; ici les fruits taient plus aigres, les
noix de coco plus difficiles  briser... Comment je repris l'habitude de
dormir dans un lit, d'abord devant le lit sur le parquet, puis sur le
tapis, puis sur des coussins, regagnant le sommeil par degr comme une
favorite le trne? Comment Billy pleurait, chaque soir,  neuf heures,
car il tait exact comme une montre, quand je refusais sa main? Nous
tions tendus dans des hamacs sur le pont. De grandes toiles pendaient
jusqu' nous et se relevaient subitement, mais nous ne jouions pas  ce
jeu stupide. Nous jouions au loto, seul jeu qui ft  bord. Dj les
toiles, les oiseaux redevenaient pour moi des molcules trangres...
Plusieurs fois le yacht essaya d'annoncer par radio que j'tais
retrouve, mais l'appareil manquait de puissance, et seuls quelques
braves colons ou recruteurs isols pour six mois dans les archipels
purent s'en rjouir. Parfois un canot retourn; c'tait un Canaque, me
disait-on, enfui d'un navire et qui devait tre pris dans le banc
au-dessous. Puis un jour une golette dont le vieux capitaine se mit 
danser en rond quand il apprit mon sauvetage. Son chargement tait de
whisky et de bordeaux, il nous signala qu'il allait me fter.

--pousez-moi,--disait Billy.--Vous m'aimez!

--Non, Billy.

--pousez-moi,--reprenait Billy qui me tentait avec tous les noms
propres qui signifient luxe et beaut,--nous aurons un yacht Kauderlen,
toute la vaisselle sera de la vaisselle d'argent Keller. Quel beau bruit
dans les temptes! Vous m'aimez!

Mais j'aimais tout le monde. Cette vague indiffrence que nous prouvons
pour nos semblables, ma solitude l'avait hausse de ton, et elle
commenait  l'amour. Dans toute l'le Lewis j'essayai de trouver un
tre humain que je n'aimerais pas... Mais allez contempler cinq minutes
l'iris, devenu minuscule  cause des plonges, d'un pcheur de perles,
la malice dans la prunelle d'un vque, dans la pupille d'un Canaque la
foi en un dieu plus beau que le plus beau Canaque, et ne pas se sentir
par eux transporte d'amour! L'approche de chaque tre humain me donnait
l'ivresse d'une pipe d'opium. Je me retenais pour ne pas l'embrasser et
aspirer son souffle, ses yeux crpitant. Devant chaque tte humaine je
m'arrtais comme devant une cage et je sifflais aux oiseaux. Mme dans
l'le Rateau o les gens vivent avec avidit, se partageant l'air avec
des soufflements, assemblant au sommet de leur visage tous leurs yeux,
nez et bouches comme des parasites, comme s'ils allaient plonger et s'en
dlivrer en enfonant peu  peu la tte, je n'en pus trouver un qui me
ft horreur. Mme en Papouasie... Cette aube sur les rives de la Fly!
Tout dormait,  part de petits chassiers qui marchaient sur les
feuilles de nnuphar sans enfoncer... Un grand arc lunaire s'levait
avec les sept couleurs de l'autre (voulez-vous que je les rcite?) plus
une dore. Un casoar accroupi prs de moi lanait en l'air sa tte
encore aveugle comme une lastique, retirait les peaux blanches de ses
yeux et, me voyant, s'enfuyait sur les immenses pattes qui ont men ses
anctres d'le en le depuis la Tasmanie. Jeannot le canaque, que nous
appelions Rpublique, car il avait t condamn  mort avec sursis 
Nouma, pour insulte  la Rpublique--nous le tenions par ce mot; la
moindre incartade et sa condamnation reprenait force!--Jeannot allait au
bain, et laissait derrire lui en secouant les lianes de jasmin une
trace plus parfume que celle de la Premire de chez Guerlain, et vous
envoyait ensuite par son plongeon une bouffe de vin chaud et de
cannelle qui tait l'odeur de la Fly. Enfin le docteur Albertino parut,
poursuivi par les femmes du chef papou qui lui vendaient des insectes
rares pour vingt francs (que la vie devient chre!). Il avait une grande
barbe noire  travers laquelle apparaissait parfois une petite main
blanche, qui gesticulait, la sienne. Le soir,  la fte du village, pour
que les Papous continuassent  le croire sorcier, il enflamma un peu,
trs peu de son alcool (il le mnageait pour confire ses nouveaux
serpents) et il avala les flammes. Il avait de petits complets d'alpaga
blanc excuts, disait-il, par M. Tomasini, le seul tailleur au monde
que n'inquite pas le problme des bretelles. Et je l'aimai! et je fus
due de l'aimer, comme je l'tais autrefois de n'prouver que de
l'indiffrence.

C'est le 1er juillet 1918 que j'arrivai  Honolulu, o la fille de
l'vque, apprenant que je n'avais pas de robe, m'envoya la plus belle
des siennes pour la rception et, hasard ou habitude hawaenne, vint
m'attendre au palais dans la robe jumelle. C'tait la premire femme
vtue que je voyais, je me prcipitai dans ses bras, nous ne fmes une
minute que la mme forme en soie verte. Du yacht, Billy avec sa
longue-vue pouvait croire qu'on ne redonne pas impunment une femme 
son sexe et que je m'tais fondue en lui ds la premire rencontre. Il
fallut partir au bout d'une heure: jamais le choeur des Hawaens n'avait
eu  chanter  aussi peu d'intervalle l'hymne de la jeune fille qui
arrive et l'hymne de la jeune fille qui part.

A New-York, M. Cazenave donna un dner en mon honneur chez Sherry. Il y
avait l enfin un commandant franais, qui avait une main de fer, un
lieutenant qui avait un gantelet mcanique, et la premire chair
franaise que je pus serrer tait un mtal affreux. Le capitaine avait
un clapet d'argent sur le crne; je retrouvais mes compatriotes comme
aprs l'explosion d'une chaudire. Un quatrime, comme je lui demandais
d'un peu loin combien leur mission comprenait d'officiers, leva la main
en l'cartant pour m'indiquer qu'ils taient cinq, oubliant qu'il
n'avait plus que quatre doigts. Mais la guerre avait juste pargn en
chacun d'eux le trait par lequel il pouvait me plaire, et j'tais
heureuse de penser que j'aimais dans les hommes la part la moins
prissable. J'tais la seule personne au monde qui n'et pas entendu
encore de rcits de guerre; vous pensez s'ils en profitrent. Le
commandant, un peu familier, me touchait parfois de son crochet de fer,
doucement, comme pour irriter sans le dtruire un beau feu. Plus heureux
que s'ils rvlaient  la Belle au Bois Dormant aprs son rveil
l'invention de la poudre, de l'imprimerie, des truffes et du champagne,
ils m'expliqurent les tranches, les fils de fer crnels, les sacs
barbels, se souriant au mot cavalerie. C'est  ce moment, tout  fait
par hasard, que mes yeux se portrent sur Edwin Marion, mon vis--vis...
Mon regard passa d'abord sur cette face distraitement, et je n'y
rapportai pas l'angoisse que j'prouvai. Une minute aprs, mme
serrement de coeur, et je me souvins avoir regard Marion une seconde
fois... Alors, cinq fois, dix fois, je recommenai l'exprience... et je
compris... j'avais bien devant moi le premier homme en qui je ne
trouvais rien  aimer...

C'tait pourtant cette heure des repas o chacun se dcouvre et s'aime
en son voisin. M. Cazenave dcouvrait dans un jeune Irlandais un cousin
de son beau-frre, l'embrassait, dcouvrait l'Irlande. Miss Pond
dcouvrait que Sargent est un grand pote et Hugo un grand peintre. Mrs
Dallmore dans le _Star-spangled banner_ retrouvait deux mesures de
Beethoven. Mr Hoover, entrepris par un de nos agents de propagande,
dcouvrait que l'Algrie, la Tunisie sont des colonies franaises, et
s'extasia... Mais moi, sur la tte d'Edwin j'puisais mes regards. Tous
les gestes par lesquels un caractre se dvoile, il les faisait pourtant
en moins d'une minute. En une minute je le vis rire, parler, boire,
manger, hoqueter, se curer les dents, les oreilles, les ongles. On et
dit que sa seule occupation tait de se dlivrer des alluvions dont le
recouvrait chaque seconde. Je le vis distrait, morne, gai, dbordant de
sant et minant des deux genoux un pied de table, portant la main  son
front, malade... Sur son visage de mtis amricain, o chaque trait
ancestral prenait successivement le commandement des autres, je le vis
cossais, Juif, Hollandais, Bostonien. Je le vis, car il avait les yeux
vairons et les cheveux diffrents de couleur comme s'il y avait sur son
crne un ct Sud et un ct Nord, selon le profil qu'il m'offrait, roux
avec un oeil bleu, gris sel avec un oeil obscur. Je le vis tendre une
main vers son verre, hypocrite, rampante, pour surprendre son verre,
saisir une des franges de la nappe et la dchirer peu  peu; il jetait
son pain sous la table, puis, les alluvions se dposant  nouveau, d'un
mouchoir humect il se lavait le menton et les doigts. M. Cazenave qui
s'amusait de ma rpulsion, me dit que tous comme moi trouvaient Edwin
antipathique mais qu'il tait un homme de gnie, que les lgendes de ses
dessins taient clbres, qu'aucun trne ne rsistait  ses caricatures;
que d'ailleurs, quand il tait par trop arrogant, il suffisait de lui
parler de la mort. Il se taisait aussitt, il s'enfuyait, comme un
couguar auquel on montre une allumette.

Edwin maintenant avait ferm les yeux. Il avait le privilge de
s'endormir ds qu'il voulait. Il avait gliss sur sa chaise, sa barbe
dpassait, il dormait, avec pour drap une nappe surcharge de vingt
femmes, d'argent, de fleurs et de liqueurs et sur laquelle on voyait la
trace de ses doigts, car ils marquaient comme son fusain. Parfois  un
clignement,  un sursaut, on devinait que cheminait en lui, comme une
aiguille dans le corps d'un enfant, une de ses futures lgendes, un de
ses sarcasmes futurs... qui soudain effleura un organe vital (le foie,
car il devint tout jaune), et l'veilla...

Il m'observait maintenant d'un oeil souponneux, comme s'il comprenait
qu'on m'avait renseigne sur lui pendant son sommeil. De temps  autre,
pour fter son dessin de la veille dans le Sun, dj clbre, qui
reprsentait un navire dans une tempte, toutes les fois qu'il tait
parl prs ou loin de la mer ou de la marine, on se tournait vers lui et
la table lui souriait avec honneur. Il m'adressa soudain la parole, et
me flicita d'avoir t dcouverte dans mon le. J'tais dcide 
dcouvrir en lui, par la parole, ce point faible et sympathique qu'aucun
regard n'avait pu trouver. Je lui souris...

--Et vous,--dis-je,--qui vous dcouvrira jamais dans la vtre?...

--Je suis dcouvert,--rpondit-il.--J'ai une femme abrutie et trois
enfants idiots.

Je ne pus rpondre, car M. Vinocht vantait une dition fameuse de la
Tempte de Coleridge, et tout son groupe en profitait pour se tourner et
s'incliner vers Edwin. Une dame pltre continua  remuer la tte, comme
un magot chinois, jusqu' ce qu'Edwin l'arrtt d'une grimace. Il me dit
qu'elle vivait de la proprit du plus beau cimetire de Saint-Louis,
dont elle vendait les places fort cher, car il tait au centre du jardin
public. Elle passait mme pour enlever les dents en or de ses
pensionnaires...

--Voil un cimetire que vous devrez viter,--dis-je.

Car il avait trois dents en or. Il me regarda, mfiant, se demandant si
l'on ne m'avait pas prvenue de sa phobie, surveillant dsormais le
moindre de mes gestes, attendant la moindre de mes paroles, comme celui
qui sait le revolver de l'autre charg, m'offrant des asperges 
l'huile, me disant du mal de la sauce blanche, avec toute la bassesse de
quelqu'un qui a peur d'un spectre; me livrant la plus belle femme de
l'assemble en me contant sa passion pour son chauffeur, employant plus
de vilenies pour viter le seul mot de mort et me distraire que bien
d'autres pour carter la mort mme; recourant pour me gagner  des ruses
qui pouvaient faire croire  sa franchise, me disant du bien de
l'Allemagne, du mal de la France, et il ne pensait ni l'un ni l'autre.
Je lui parlais de Daumier, qui tait mort, de Degas, qui venait de
mourir, mais lui me questionnait sur Vuillard, sur Bonnard, sur tous
ceux qui avaient longtemps  vivre, comme celui qui remplace les vraies
cartouches par des fausses dans le revolver sur la table, affectant,
jusqu'au moment o j'insistai, de croire Degas encore vivant, tomb en
enfance, mais vivant, dans le coma mais vivant... L-bas l'orchestre
jouait _le Vaisseau fantme_, et tous  nouveau lui souriaient et
s'inclinaient vers lui... Moi j'abandonnai la partie... La vue,
l'odorat, l'oue s'taient en vain puiss; de noble en lui, de digne,
il ne pouvait plus y avoir qu'un mtal entr par hasard, un louis d'or
aval, un pharynx d'argent... Peut-tre encore le toucher
m'indiquerait-il... Comme il avanait les doigts vers une carafe, par un
geste  dessein maladroit, j'effleurai sa main; elle tait froide,
lisse, dure; il me regarda, le mme regard faux dans ses yeux vairons,
devinant ce que j'allais dire, rejetant dj sa serviette, presque
lev... Je le dis...

--Vous avez des mains de mort...

Il me salua, pour dtourner quelque malfice, et partit...

Alors je me tournai vers les autres, et soudain je m'aperus qu'eux
aussi, par l'effet de cette immonde vertu, ils avaient t retirs de
mon coeur. Cette chane que chacun accrochait de mon regard  l'un de
ses traits ou l'un de ses gestes, Edwin l'avait dcroche pour s'enfuir.
Ils taient l, devant moi, russis videmment dans leur genre, comme
des petits pts cuits  point; un peu plus de cuisson, et le rouge de
madame Blumenoll fondait, et le coeur de Mrs Baldwann. Quelques-uns
restaient sympathiques, mergeaient au-dessus des autres, je les
repchais comme jadis mes paves. Je regardai Billy, je vis un grand
enfant blond et rose, bon, beau, spirituel, riche et doux,--un pauvre
enfant! Il me sourit, lui le milliardaire qui pensait en cette minute 
notre automobile Pic-Pic en or, notre villa Plumet en vermeil,  notre
existence Rolls Royce en diamant. Mais je fermai les yeux... J'avais
perdu aussi Billy... L-bas on parlait du _Lusitania_ et tous se
tournaient vers la place d'Edwin avec des sourires flatteurs, tonns de
la trouver vide.

Maintenant j'tais sur la terrasse du Plazza. tendu dans un casier,
quatorze tages au-dessus de moi, pauvre bouteille humaine, Billy,
averti de ma dcision, pleurait. Je voyais de grandes raies lumineuses
quadriller la cit comme un gteau, les unes entailles jusqu'au
macadam, les autres l-bas appuyes  peine; il faudrait tirer l-bas
pour arracher sa part, qui viendrait avec des lambeaux de parquets
couverts d'enfants endormis, de couples... Je voyais les ombres des
arbres, selon les becs de gaz, se confier aux arbres mmes ou les fuir
de toutes leurs forces. Je voyais les grandes roues et les rclames de
Broadway tourner selon des lois astrales. Jamais reflet plus brutal ne
fut donn de la Voie lacte que ce soir par Broadway. Mme dans cette
nuit, mme dans ce repos, je sentais que j'avais dclin le droit, prt
 moi par Dieu, de voir sur chaque humain ce privilge qui le rend
suprieur  tous les autres; et les animaux, et les objets eux-mmes
retombaient pour moi  leur lot commun qui est de plaire ou de dplaire;
et parmi ces chauves-souris qui volaient, une seule, qui passait, qui
revint, me plut; et parmi les veilleurs de nuit, un cercle de lumire
autour d'eux, qui circulaient dans l'ombre comme des les, un seul, qui
s'arrtait chaque fois que je comptais dix, excita mon amour, ma peine.
Le champagne aussi m'nervait, et, comme la terrasse s'emplissait de
monde, un gros financier et sa femme, un snob et sa fiance, deux
soeurs, deux frres, ma pense, toute la journe, si droite et si pure,
se perdait en ces couples, finissait dans la nuit par eux comme par un
delta... De mille clignements les toiles racolaient pour l'ternit...
Le vent soufflait sur elles et sur moi et sur les cdres prissables...
Comme celui qui veut se suicider au Niagara et, soudain modeste, rentre
 l'htel se noyer dans sa baignoire, confuse soudain de la solitude
royale de mon le, jusqu'au matin, je me donnai  ces deux pauvres
mtres carrs de solitude entre sept millions d'hommes...

                                   *

                                 *   *

Je viens de traverser l'Ocan sans corail et sans requins. Prs de
l'Europe un dirigeable a jet sur le yacht des journaux pleins de
photographies. L'armistice vient d'tre sign par Lloyd George qui
ressemble  un caniche, par Wilson qui ressemble  un colley et par
Clemenceau qui ressemble  un dogue. L'Europe a les plus beaux espoirs
de cette paix signe par des hommes qui ressemblent aux chiens.

C'est la nuit encore. Mais j'ai voulu, ds qu'a t signale la premire
cte de France, que le yacht m'y dbarqut seule au hasard et m'y
laisst. Dans le mme canot automobile qui m'a prise  mon le, Billy
m'a accompagne. A travers des pins, des ombres, j'ai entendu le bruit
du mme moteur qui m'a veille dans les palmiers et les coraux. Billy a
voulu me munir d'un litre de gin, d'un cake, d'un chle de Manille. J'ai
refus tout cet attirail tranger. Aussi j'ai soif, j'ai froid, et j'ai
faim.

Maintenant j'attends, comme le matin de mon naufrage, debout tout 
l'heure, puis assise, sur cette France qui va m'enliser avant le jour.
Je n'en reconnais rien encore. Billy m'a dit que La Rochelle devait tre
tout proche, mais j'pie en vain un de ces bruits ou de ces signes
qu'une prfecture devrait donner vers minuit. L'Ocan seul a de grands
et petits fracas si particuliers que je les reconnais saintongeois. Le
ciel seul a une forme connue dont je me coiffe comme de la seule toque
qui enfin, aprs six ans, me va. Cette assurance d'quilibre seule qu'on
a en caressant de la main la terre, le grain de sa patrie, me pntre.
Le silence seul a cette sonorit de mon enfance qui me donne soudain
pour oreilles toute la nature et la nuit. Mais ces gestes que j'avais
dj prvus (et mme rpts dans ma cabine) pour les arbres et les
oiseaux de France, ces arbres auxquels je n'aurai plus  monter, cette
retenue aussi vis--vis des feuillages caducs, des fleurs phmres,
cette modestie avec forts et parterres, elle est jusqu'ici sans objet.
Je n'aperois  travers l'ombre que des pins semblables  ceux de l'le;
le parfum que je respire, c'est celui des magnolias, comme l-bas; et ma
main qui se glisse dans le premier buisson que je croyais de vergnes ou
d'rables plus tendrement que dans une chevelure, ne rencontre que des
fusains, des fougres. En mon absence mon pays a d vieillir, se durcir,
renoncer aux espces  feuilles mortelles, ne plus confier sa flore  la
chance du printemps... Tant pis, je me confie  la chance du jour!

Mais voil que la chouette vole doucement autour de moi. Voil que la
musaraigne, chasse par elle, pousse son cri. Voil un souffle, un vent
lger qui ne m'a jamais effleure qu'aux heures o je revenais en
voiture, la marie enfin couche, des noces du Dorat ou de Bessines.
Voil qu'il me force  lui prsenter mon visage. Voil que je suis
replace, oriente par lui, dans une des veilles de la nuit en France.
Voici l'ordre invariable qui me prend comme un trottoir roulant, un
pinson qui se plaint, l-bas le chant du coq. Voici fait le point de ma
nuit, j'en connais maintenant l'exacte profondeur. Je suis dans cette
courte veille o le rossignol s'est tu, et se repose avant son dernier
chant. C'est bien lui qui volette prs de moi, qui me frle, modeste,
comme la chanteuse de lieder qui gagne la scne un des figurants; et
voil la dernire veille du rossignol. Jamais rossignol n'a chant plus
prs de moi. Sa gorge s'enfle. Comme au cinma quand on est trop prs de
l'cran, ces ondes de dsolation, de bonheur qui partent d'un rossignol,
je suis  l'intrieur d'elles, je frmis. Voici le vent de trois heures
trois quarts, voici le bruit de grelots de quatre heures. Prs de moi,
l'Ocan est laiteux, humble  la fois et hypocrite et satisfait: un
nouveau million de noys vient sans doute d'tre complt. Mais soudain
un clairon l-bas a sonn le rveil. Aux quatre points cardinaux il
sonne. A tous les Franais de vingt ans tendus vers le Sud, l'Occident,
le Septentrion, il annonce que le soleil va se lever. Il sonne en cette
minute au Levant: tout le fond du clairon doit tre dor.

Voil l'aurore, et ce froid qu'apporte le premier rayon. C'est bien la
France, malgr ce dernier faux dcor de magnolias et de pins. Voici que
du plus gros de ces arbres s'chappe une pie, comme un mot franais
qu'il ne peut plus contenir. Voici deux pies, trois, quatre, voici les
pics verts, voici les sansonnets, voici des phrases entires. C'est bien
la cte sur laquelle viennent s'achever les rivires de mon pays, et je
frmis  leur estuaire comme un jeune saumon. Ce que j'aspire auprs de
ce champ  livres, c'est bien la brume lgre qui attire les
braconniers et ce clair-obscur qui attire les gendarmes. Ce que
j'entends, c'est bien, comme  nos fermes, les animaux veilleurs
changer une minute leurs cris, le chien hululer, la chouette aboyer.
Voil que je t'arrive sans valise,  France, mais avec un corps prpar
pour toi, avec la soif et la faim, un corps  jeun pour ton vin et ton
omelette,--et voici le soleil qui se lve! Je te reconnais, France,  la
grosseur des gupes, des mres, des hannetons et, bonheur d'tre hors de
ce rve qui me donnait pouvoir sur les oiseaux, les oiseaux me fuient!
Un geste vers le rossignol,  bonheur, et il fuit! Des chariots
grincent. Pour la premire fois depuis six ans je suis remise en jeu
comme les autres cratures  chaque aurore par la gravitation, la
pesanteur, le travail. Une batteuse bat. Pour la premire fois, je ne me
sens pas le seul humain inutile de l'univers, et sur lequel, chre
pierre ponce, un autre humain n'aiguise pas sa vie. Un train siffle.
Quelle joie de n'tre pas seule en France! Je me hasarde  la regarder
par-dessus la dune. C'est bien elle. Voici la vache, qui rend inutile
l'arbre-lait, la vigne qui rend inutile l'arbre-vin. Voici l-bas le
mouton, qui rend si mesquin l'arbre-laine. Les corbeaux paissent la
lisire nord du champ, les pies la lisire sud. De La Rochelle toujours
invisible j'entends les rumeurs. Le clairon maintenant sonne le rappel
aux caporaux, aux fourriers, la vie commence en France pour les Franais
de ces grades. Puis le rappel aux chefs de compagnie, la vie est
commence pour les bourgeois. Un froissement gigantesque de soie et de
velours, la bourgeoisie passe son uniforme. Les prfets dchirent leur
courrier. Les prftes s'veillent, alanguies d'orgueil, et par la
fentre entr'ouverte leur parvient le bruit des tramways et des
enclumes. Ah!  ce seul nom de prfet, de conservateur des hypothques,
de receveur de l'enregistrement, voil que ma qualit de Franaise me
revient comme un mtier!

Mais j'entends des pas. Je retiens ce rflexe polynsien qui vous
oblige, quand on entend des pas,  grimper au fate du cdre ou 
plonger au fond des mers. Je me cache dans un arbre creux. J'entends une
voix. Je contiens cette envie polynsienne, qui pousse, pour honorer les
paroles de l'arrivant,  les rpter en chantant  tue-tte... Mais le
voil lui-mme qui chante. Je le vois. Ce premier air que Hawkins m'a
jou sur son phonographe avec des cires et une aiguille, un doigt sur le
coeur il le chante.

Il arrive... Voici donc ce Franais, qui rend inutile l'arbre-treinte!
Voici donc un de ces Franais clbres dans le monde entier pour
traverser de biais sans accident les voies populeuses et la vie! Je le
vois. Je le vois comme vous ne savez pas voir, car je n'ai pas repris
l'habitude de sparer dans mes penses ce que je vois de physique et ce
que je vois de moral. Il a deux grandes moustaches avec un dvouement
sans bornes. Il a une pomme d'Adam qui palpite avec un grand besoin de
confidences. Il a une pingle de cravate en doubl avec une douce
obstination... Il ne bondit pas sur l'arbre, il ne court pas dans l'eau.
Il tient  la terre comme un vase lger dans lequel on a mis du sable
pour en faire une lampe stable. Ses pieds quittent  peine le sol,
vent par sa jaquette, et son visage claire  la mme hauteur buissons
et animaux. Voici le Franais, qui remplace pour l'humanit
l'arbre-lampe. Il va passer sans me dcouvrir. Je tousse, entre le
refrain et le couplet, car je sais de l-bas que ni oiseaux ni hommes
n'entendent quand ils chantent. Il se retourne. Il me voit sortir de mon
arbre. Fils des Latins, des Gaulois, il a encore ces rflexes des gens
qui voient une dryade. Il se dcouvre et lisse sa moustache. Il approche
peu  peu. Il a deux beaux yeux gris avec l'amour des collections de
timbres. Il retire un gant de la poche de sa jaquette. Il me dit:

--Je suis le contrleur des poids et mesures, mademoiselle... Pourquoi
pleurer?


FIN


IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--2684-12-24.--(Encre
Lorilleux).






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