The Project Gutenberg EBook of Le songe d'une femme, by Remy de Gourmont

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Title: Le songe d'une femme
       roman familier

Author: Remy de Gourmont

Release Date: March 20, 2020 [EBook #61642]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SONGE D'UNE FEMME ***




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  REMY DE GOURMONT

  Le
  Songe d'une femme

  --_ROMAN FAMILIER_--

  _Deuxime dition_


  PARIS
  SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
  XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV

  M DCCC XCIX




_DU MME AUTEUR_


  CRITIQUE

  _Le Latin mystique_ (tude sur la posie latine du moyen
      ge) (3e dition), 1 vol. in-8 raisin                   10 fr.  
  _L'Idalisme_, 1 vol. in-12 cu                               2 fr. 50
  _Le Livre des Masques_ (Ier et IIe) (gloses et documents
      sur les crivains d'hier et d'aujourd'hui), avec 53
      portraits, par F. Vallotton (2e dition), 2 vol. gr.
      in-18. Chaque volume                                      3 fr. 50
  _Esthtique de la Langue franaise_ (2e dition), 1 vol.
      gr. in-18                                                 3 fr. 50


  ROMAN, THATRE, POMES

  _Sixtine_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18                      3 fr. 50
  _Le Plerin du silence_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18        3 fr. 50
  _Les chevaux de Diomde_ (2e dition), 1 vol. gr. in-18       3 fr. 50
  _D'un Pays lointain_, 1 vol. gr. in-18                        3 fr. 50
  _Lilith_ (2e dition), 1 vol. in-8 cu                       3 fr.  
  _Histoires magiques_ (2e dition), 1 vol. in-12               3 fr. 50
  _Proses moroses_ (2e dition), 1 vol. in-24                   3 fr.  
  _Thodat_, 1 vol. in-12.                                      2 fr. 50
  _Les Saintes du Paradis_, petits pomes avec 29 bois
      originaux de G. d'Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier         6 fr.  




IL A T TIR DE CET OUVRAGE

_Dix exemplaires sur papier de Hollande numrots de 1  10._


JUSTIFICATION DU TIRAGE




Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays, y
compris la Sude, la Norvge et le Danemark.




ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR


Les Tilleuls, 3 juillet 189.

... Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Est-ce donc si rare? Oui, j'ai
t heureuse. Ce que tu appelles un songe, je l'ai vcu, ou je l'ai
dormi, et je ne suis pas rveille. Voici le matin; il y a un peu
d'inquitude dans la douceur de mon sommeil, mais je dors encore. Si
j'ouvre les yeux, ils garderont le charme des yeux qui viennent de
sourire et tu y lirais, j'en suis sre, une si longue litanie de joies
que ton coeur en serait tout enchant et bni. Maintenant tu les
regarderais en vain; ils sont ferms; ils sont ples, presque mornes.
Hier, on me disait que j'ai l'air triste; c'est possible. Je suis si
absurdement heureuse que ma figure a pris un peu de la stupidit des
btes domestiques. C'est parce qu'ils sont heureux que les boeufs
paraissent ruminer avec tant de mlancolie. Ainsi je rumine mon bonheur,
mais ceux qui me parlent avec componction sont vite punis: j'clate de
rire, j'ouvre les bras, je renverse la tte et j'ai l'air d'une pivoine
que le vent relve pour qu'elle reoive la frache onde jusque dans les
derniers replis de sa chair rouge et tendre. Il y a longtemps que M***
s'est aperu qu'il n'est rien de tel que de me plaindre pour me donner
des apptits de volupt. Quand il me demande quel est mon chagrin, je me
sens tout  coup exalte et frissonnante... Que de gens j'ai scandaliss
par la navet de mes gestes, par ma docilit  rpondre  tous les
appels de la vie! Que m'importe, puisque je suis heureuse!...

Anna des Loges




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Les Pins, 8 juillet.

... Mais, ma chre Anna, je te parlais de bonheur et tu me rponds en me
faisant allusion  des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour
rien dans mon existence? Peut-tre que leur absence rendrait le bonheur
impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois... Quelle
humiliation de crier comme une bte folle entre deux jaillissements de
larmes! Ce n'est pas l ton secret. Il est dans ta nature, il est dans
les hasards qui ont arrang ta vie... Plus tu seras heureuse, plus je
t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse?

Claude de la Tour




ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR


Les Tilleuls, 15 juillet.

... Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends  les compter. Il ne
faut pas briser la chane des sensations, ici ou l, selon des caprices
ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussire, si tu
avais voulu te baisser pour le prendre, peut-tre qu' le retourner
entre tes doigts, il t'aurait console d'un chagrin. Un enfant n'en
demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore  son
genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair
innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu ddaignes sont
d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte.
On en fait des colliers qui tiennent chaud au coeur et qui font clater,
comme au milieu de lys, la fracheur rouge des joues. Tu voudrais tre
heureuse, c'est--dire que tu voudrais vivre, et tu mconnais la vie! Tu
secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir
s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gr du vent! Ce
n'est pas ainsi qu'il faut faire, chre Claude. Va et promne-toi le
long de tes rosiers sans penser  rien qu'aux parfums qui peu  peu
aviveront ton dsir, et ta main toute seule ira, sans craindre les
pines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une
qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; te
d'un coup d'ongle chaque pine; mets la fleur  ta ceinture. Il n'y a
qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et
vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes
doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lvres, pour toutes les
charmantes parcelles de toi-mme. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand
nous nous sommes quittes, j'tais envieuse, presque, de la richesse de
ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres!
N'es-tu plus assez desse pour imposer  celui qui t'aime la nuance de
ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beaut et
tu la parais pour toi-mme, idole ironique; et maintenant tu regrettes
de t'tre donne? Alors tu diffres trop de moi pour que je te
comprenne. Si je voulais rflchir sur mon bonheur (mais je ne le veux
pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela,
pour m'tre donne si entire et si nue, si nave et si cordiale, qu'il
me semble que j'ai fondu comme une pche dans la bouche qui m'a mordue.
As-tu entendu parler du nirvna? Je suis dlicieusement anantie...

Anna des Loges




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Les Pins, 20 juillet.

... Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie.
Voil plus d'un an que nous nous crivons et je vois que ce fut, en
effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens
bien de ce que j'tais au Sacr-Coeur, et je crois que je n'ai gure
chang. Je mettrais les mmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant
un peu, malgr ma splendeur. C'est vrai, je suis fort belle; cela fait
ma fiert, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon
portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis
encore diffrente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un
jour que j'aurais oubli mon masque, il me semble que je le harais.
Mais nul ne l'a os, ou l'occasion ne s'est pas prsente: je parais ce
que je devrais tre, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah!
sois-en sre, je ne me promne pas le long des rosiers! Je n'ai rien 
dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum
autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chre amie? Mais je suis fatigue
de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai
dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux
qui l'ont faite: en vrit, je les ai oublis, mme le nom de celui que
je congdiai le mois pass, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me
reprsenter ce que tu entends par cette pche o l'on mord et qui fond
dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je
me suis sentie presque touche par de vilains dsirs, j'ai saut le
foss pour fuir le mufle de la bte. Est-ce qu'une femme trs belle ne
devrait pas tre aime trs purement, comme on aime un marbre ou une
figure de lgende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant
d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et
une grande dignit? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait
livrer tout le bras et peut-tre tout ce que le bras tranerait aprs
lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis tre que bergre, en mes
meilleurs jours. Jamais je n'ai tromp mon mari; il est vrai, je me suis
tudie  ne pas l'aimer, et lui seul m'a respecte; maintenant je le
souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cdant. Je pleure
sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure gure: j'ai tant de
moyens de me distraire et de m'tourdir!...

Claude de la Tour

_P.-S._--N'oublie pas de m'envoyer ton portrait.




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 31 juillet.

... Je reviens donc des Pins o j'ai pass plus d'un mois... Son mari
lui a permis de poser en plein air, dans le petit lot de joncs et de
saules, au milieu du grand tang. Nous y allions tous les matins de
soleil; M. de *** lisait son journal en fumant, l'air dsintress d'un
mari qui n'est l que pour les convenances, mais trs satisfait au fond
d'avoir une si belle femme, d'en jouir et de la pouvoir montrer avec
dcence. La pose est des plus simples. J'avais d'abord song 
l'attitude classique des Ldas clbres; je ne voulais que transposer en
plein air celle de Michel-Ange, que la jouissance accable, ou celle de
Chassriau, dont la volupt plus discrte a aussi quelque chose de plus
lascif et dont la main gauche caresse si joliment un illusoire amant.
Mais il faudrait un modle docile et dress; j'ai donc laiss ma Lda 
son inspiration, ne lui imposant aucun geste, ni surtout l'immobilit,
et j'ai bross avec fivre et avec joie une douzaine d'bauches, une par
sance, auxquelles je ne retoucherai peut-tre pas et que j'exposerai
ensemble, comme Monet a fait pour ses meules, ses peupliers ou ses
cathdrales. Voil ce qui se passait. Arrivs en barque, nous nous
promenions, cherchant un coin  la fois abrit du soleil et des yeux;
l'endroit trouv, j'installais mon chevalet et M. de *** m'emmenait 
l'cart pour me recommander tous les jours la mme discrtion, me faire
jurer un silence tragique. A notre retour, Lda, assise au bord de
l'eau, donnait  manger dans sa main  un grand cygne farouche qui
battait des ailes au moindre bruit, fuyant sur l'eau, revenant avec des
airs de galre vers la jeune femme qui lui tendait les bras. Prs
d'elle, la longue couleuvre s'allongeait, glissait le long de ses jambes
vers la main recule, et parfois, pendant une seconde, l'oiseau couvrait
de ses larges ailes d'ange le corps frissonnant d'une amante; les yeux
d'or du cygne un jour semblrent namours et Lda ferma les siens, dupe
de son rle, prte aux illusoires noces des rves mythologiques. Mais la
bte, ayant mang tout le pain miett par la main tremblante de Lda,
se retourna, disparut en nuage; et, satisfait, il frtillait comme un
canard. Ce fut notre plus belle sance. Madame de *** m'assura depuis
qu'elle avait en effet senti, sous la caresse du plumage tide, quoique
tout mouill, un assez vague dsir de stupre; pendant que l'oiseau
ouvrit les ailes au-dessus de ses jambes, elle tait dcide  ne pas
bouger,  laisser faire... Je ne sais comment son mari a pris cette
exprience assez folle, mais les jours suivants il trouva bon, sans en
avoir l'air, d'effrayer le cygne qui ne quitta pas l'tang et vint 
peine, tout fugitif, picorer au bord de l'eau. J'ai transpos, au
commencement de ma srie, ces trois dernires sances o l'oiseau,
timide amoureux, semble faire sa cour. Lda est admirable; je n'avais
encore jamais vu un nu d'une telle splendeur de forme et d'une nuance
aussi vivante et aussi trouble: je voudrais dire ainsi d'un mot les
mlanges de tons qui couraient sur la chair, l'ivoire ros de la peau
aviv par le reflet bleu du saule, les petites ombres violettes qui
roulaient le long des muscles, le soleil tombant en larges mdailles
d'or sur les paules d'o elles semblaient rejaillir comme de l'eau
vermeille sur les bras, sur les genoux, remonter en tincelles vers le
ventre o un croissant sombre semblait les boire; les seins, sous ce
rseau de lumire, paraissaient plus vivants et plus libres; changeant
de forme  chaque mouvement du corps, ils taient toujours de forme
pure, larges fleurs au coeur d'ambre et de pourpre, perons de galre
tachs du sang des meurtres!... A vrai dire, et pour expier mon lyrisme,
je dois reconnatre que ces perons, s'ils se sont crass contre
beaucoup de poitrines, n'en ont transperc aucune. Ils sont plutt
libertins que cruels; mais cette femme est si belle que si elle
m'appartenait je lui permettrais tout. Je crois qu' un certain degr la
beaut est une idole qui a le droit de donner,  qui lui plat, ses
paules  baiser. Ma Lda n'est pas une de ces jolies petites femmes
dont la petite beaut de hasard est cre presque ligne  ligne par
celui qui la dsire ou qui la caresse; de celles-l on est naturellement
jaloux, puisqu'elles sont vraiment l'oeuvre de nos mains, de nos lvres
et de nos yeux; d'une Lda, ce n'est pas possible: elle est parfaite;
celui qui l'aime n'y peut rien ajouter. On ne donne rien  une pareille
femme, et  peine le plaisir, qu'elle reoit avec ddain,  peu prs
comme un compliment; on n'est pas son amant, on est encore son adorateur
alors qu'elle oublie sa divinit dans nos bras respectueux. Enfin, je
l'ai aime en peintre autant qu'en homme, et je compte ces six semaines
pour les plus belles de ma vie; ce sont des semaines olympiennes. Mais
je n'ai pas la moelle d'un dieu et j'ai tant ador que je suis au lit
avec la fivre...--et voil que l'accs me reprend... Je me suis sauv,
parce que la peinture avant tout, n'est-ce pas?...

P Bazan




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 8 aot.

Je n'tais dj plus  Orglandes quand tu m'as crit. Des gens me
dplaisaient, trop bruyants, des gens du midi, de vritables crcelles,
et comme j'ai besoin de me reposer d'abord, j'ai pri ma mre de me
laisser aller aux Frnes. M'y voici donc depuis une semaine et trs
satisfait de ma fugue. Le premier jour n'avait pas t gai. Que vois-je
en arrivant,  huit heures du matin? Mes deux petites cousines de
Versailles qui s'en reviennent modestement de la messe, un gros livre
sous le bras, suivies de leur dtestable institutrice, la femme-sphinx,
la fausse Joconde qui sourit toujours avec l'air presque aussi bte! Tu
sais  quel point me dplaisaient les deux poupes que j'tais admis 
contempler tous les mois, guindes sur leurs chaises,  la table
familiale et frugale du vnrable conseiller? J'ai un peu chang d'avis,
mais si elle me dplaisent encore, c'est pour un motif tellement
diffrent que j'en suis presque pouvant. Quant  la fausse Joconde, je
l'observe, et mme je la guette: cela pouvait trs bien tre une femme
excessivement femme. Je croyais donc mes cousines de sottes et pieuses
pronnelles et si hors du sicle qu' peine j'osais leur parler. Je suis
gauche avec les femmes auxquelles on ne peut tout dire; je mprise les
prudes ou je les estime tant que je respecte leurs oreilles jusqu' leur
faire hommage de mon silence. Il y a des jeunes filles qui, sans vilaine
immodestie, laissent voir dans leurs yeux clairs la curiosit de
l'amour; on peut leur dire des choses qui les troublent sans les
irriter, et c'est charmant. L'ignorance de l'homme n'est pas l'ignorance
du plaisir. Avec celles-l, on est tout de suite  l'aise, ou mal 
l'aise; cela dpend des moments. Mais elles savent si bien feindre! Les
plus pures souvent jouent  ravir les perverties, et telles qui ont
copi de leur main virginale les sonnets des Amies ont des candeurs
d'agneau. La virginit n'est pas une vertu; c'est un tat; c'est une
sous-division des couleurs: il y a la rousse vierge et la rousse marie
et plusieurs nuances qui ne sont pas moins agrables. J'ai dcouvert que
la fausse Joconde est rousse. A Versailles, elle avait une telle manire
de se coiffer  l'allemande, en bandeaux plats et serrs, qu'elle
semblait avoir les cheveux de ce brun sale et rougi des filles de ferme
qui se lissent le crin avec l'eau de la cruche. Ici, peut-tre pour
plaire au jeune des Fresnes qui la couve de ses yeux de boeuf, elle
apparat bouriffe et d'un roux superbe de palissandre  reflets d'or:
car le fond est presque noir et quand il fait sombre l'or s'amuit et
s'vanouit. La pleur de sa peau est bien d'une rousse; hier, comme elle
se baissait pour ramasser un petit caillou je regardais sa nuque: elle
doit tre des pieds  la tte blanche comme un bol de lait. Tu vois que
je m'amuse! j'aime  tudier les femmes, et parfois je les rsouds si le
problme me reste assez longtemps sous les yeux. Comme je suis sans
passion, comme mon dsir purement sexuel se contente de l'une ou de
l'autre, au hasard, sans rpulsion que pour la laideur, je puis observer
ces tres, qui sont contents d'tre observs, avec un dsintressement
de jardinier: notre vieux Pancrace guettant la pousse des asperges
qu'il ne mangera pas. Si je ne mange pas celle-ci, j'en mangerai une
autre: le monde est un beau harem pour ceux que l'amour ne tient pas en
prison dure. Et je suis libre. Dieu merci! plus libre  mesure que je
m'loigne de la navet de mes vingt ans. Joconde me tenterait, mais
elle a l'air de ne pas encore avoir eu d'amant, malgr ses vingt-sept ou
vingt-huit ans (c'est l'ge que lui donnent ses lves), et comme il y a
sans doute dans cette rserve une saine et honnte ide de mariage,
j'exprimente avec des gants. Tu vois le conseiller la main sur sa Bible
prsidant l'audience de famille o je serais condamn  pouser Joconde?
Il a presque assez d'influence sur ma mre pour obtenir d'elle les plus
ridicules concessions; et pour lui, le vieux huguenot, rien n'existe qui
puisse balancer un commandement de Dieu: il sacrifierait  Jhovah,  la
justice et  la morale, sa famille, sa patrie, sa race, l'humanit
entire. Je plains Anne et Annette si jamais il apprend la moiti de
leurs frasques. Joconde se dit protestante; je ne le crois pas. Les
petites sont papistes, comme leur mre, et cela explique que le
conseiller les ait laisses venir sans lui aux Frnes: il s'est repris
trs fort  sa religion, en vieillissant, et doit considrer ses filles
avec cette sorte de piti amre que les roides calvinistes prouvent
pour les malheureux que l'tat o Dieu les a laisss prdestine 
l'enfer, avec une certitude biblique. Ce qu'elles sont  Versailles et
ce qu'elles sont ici, ds que Joconde, ce qui lui arrive volontiers, les
perd de vue, m'a fait comprendre l'hypocrisie fminine. Je crois que, 
bout de forces et tentes par l'herbe et par la libert du pr, les deux
jolies pouliches ont dcid d'avoir confiance en nous et de se mettre
sous notre sauvegarde. Elles ont eu des mots qui nous ont fait
comprendre  des Fresnes et  moi (nous sommes seuls ici avec le vieux
M. des Fresnes qui agricole toute la journe et la bonne Madame des
Fresnes, qui ne sort pas de ses confitures) que nous avions pendant un
mois charge de leur vie, de leurs plaisirs et de leur humeur. Leur vie
n'est gure en danger, quoique Annette ait manqu se rompre le cou 
bicyclette; mais nous veillons; leurs plaisirs, ils sont champtres,
mais elles rient si gaillardement de tout que cela nous donne de
l'esprit et de l'imagination; leur honneur: des Fresnes est trop gourd
et moi trop fin pour qu'il soit en pril; cependant il nous faut une
certaine force d'me et des diversions (il n'y en a pas de possibles!)
nous seront peut-tre ncessaires. Tu es  Paris, tu viens de passer un
mois sur l'Olympe; je peux donc te raconter tout sans te faire venir la
chair de poule. Permets-moi de te dire que ton histoire du cygne et de
la dame m'a un peu nerv. Et pendant que je la lisais, il y avait entre
moi et Joconde, qui se dshabillait, l'espace d'une porte ferme par une
commode!...

Paul Pelasge




ANNE ET ANNETTE BOURDON A M. AGATHIAS BOURDON


Les Frnes, 8 aot.

... Les Frnes nous plaisent beaucoup, cette anne. Oncle et tante sont
toujours trs aimables pour nous. Le temps est doux et beau.
Mademoiselle nous fait faire de grandes promenades dans la fort. Nous y
rencontrons quelquefois Georges. Paul est venu passer quinze jours ici.
Mademoiselle a reu de bonnes nouvelles des Tilleuls. Sa mre va
beaucoup mieux, surtout du plaisir de l'avoir eue avec elle pendant
presque tout le trimestre. Nous rptons bien nos leons en retard.
Mademoiselle croit que nous pourrons passer notre brevet  la rentre,
moi du moins, et Annette au printemps. Mon oncle a eu beaucoup de foin.
Il est trs content. Ma tante vous embrasse bien et nous aussi. Vos
filles respectueuses,

Anne

Annette

_P.-S._--Ma tante a eu aussi beaucoup de confitures; elle est trs
contente.




ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR


Les Frnes, 8 aot.

... Et que cherches-tu donc en dehors du mariage, chre Claude, si ce
n'est la joie charnelle? Comme tu es sentimentale! Moi, je ne spare pas
en deux moitis, comme une pche, le plaisir de vivre; je ne comprends
ni le coeur sans les sens, ni les sens sans le coeur, et je mange tout
le fruit, le ct du mur avec le ct du soleil. Ds que la chair est
prise, il faut bien que le coeur se prenne aussi. Je t'avouerai (comme 
une soeur) que je parle ici d'aprs mon exprience, et qu'elle n'est pas
trs tendue. N'ayant pas ta vertu, je n'ai pas fui les aventures, et en
toutes j'ai subi l'ascendant du dsir prcis, imprieusement sensuel:
j'ai aim aprs, jamais avant. Maintenant, couche dans ma joie, je ne
sais plus rien. Je songe que je vis et mon songe est vrai, et je suis
heureuse. C'est le mot qui me vient aux lvres quand je me parle 
moi-mme et celui que j'cris quand je me laisse aller  crire selon la
navet et selon la douceur de ma pense. Un jour, bientt si tu
l'exiges, je te raconterai toute ma vie, pour que tu saches quel fut le
pome de mes jours. Et ainsi  mon bonheur de chaque matin et de chaque
soir j'ajouterai le parfum et l'ensoleillement du souvenir. Oh! que je
voudrais te savoir souriante et panouie, toi si belle et si reine! Mais
ne crois pas que je te plaigne! J'aurais trop peur de te dplaire, de te
dpiter contre moi. Quand on est toi, on est ce que l'on veut tre; si
tu n'es pas heureuse, c'est que, tout au fond de ton petit coeur
orgueilleux, le bonheur te parat vulgaire...

Anna des Loges




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Les Pins, 11 aot.

Tu ne me donnes pas ton adresse de voyageuse; je t'cris quand mme,
avant de partir pour l'Auvergne. Je change de montagnes; j'espre
trouver des dserts, une nature pauvre qui n'tale pas devant moi la
joie de ses amours et de sa fcondit. Je voudrais me fatiguer sans
m'ennuyer, dormir ds la nuit, comme mes moissonneuses et oublier le
matin que j'ai vcu la veille et qu'il faut vivre encore toute une
journe. Comme je suis loin de toi, chre Anna! Me diras-tu ton
secret?... Le mois pass, il nous vint une distraction: un peintre mand
par mon mari pour restaurer quelques tableaux de famille. C'est un jeune
homme au-dessus de sa condition et assez spirituel; de beaux yeux, des
mains fines, une tournure presque lgante, un air de sant et de force.
Je suis partiale, parce que je crois qu'il tait amoureux de moi et
qu'il est parti  regret. Peut-tre ce dpart a-t-il augment ma
mlancolie... Je te dis des choses! Enfin, puisque nous nous crivons
pour cela, pour nous faire des confidences!... Un soir il me demanda de
faire mon portrait, mais d'une manire si douce que j'en fus touche. Il
me priait, car je me taisais, avec une insistance grave, parlant de
l'art, de la beaut, de la joie que donne la contemplation des formes
pures... L, je voulus l'interrompre pour lui dire que si mon visage lui
plaisait, je lui accorderais volontiers deux ou trois sances, mais il
s'exaltait, me dessinant toute avec des paroles si prcises que j'eus
peur, un instant, d'tre nue!... Je lui concdai les paules... Le soir
tait tide et odorant; on sentait, au loin, l'herbe fauche et les
sarrasins en fleur; des peupliers bruissaient doucement, et quand ils se
taisaient, l'air tremblait un peu en passant  travers la rude chevelure
des pins: je me levai d'un sursaut, en regrettant mes principes et ma
froideur. Il me reste de cette anecdote un fort joli portrait en rose,
noir et jaune de ton infortune

Claude de la Tour




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 14 aot.

... J'ai montr mes Ldas  Durand, qui m'avait avanc l'argent pour
aller aux Pins. Il m'en a offert des prix extravagants et j'allais
ouvrir la bouche pour accepter avec dlice, quand on sonne: Lda
elle-mme. Et  la revoir  l'improviste, et ici, dans mon triste
atelier o il y a pour fauteuils des amas d'toffes bigarres et, pour
meubles, des toiles cloues au mur, me voil pris d'un accs de
tendresse qui va jusqu'aux larmes; me voyant mu et ple, elle se jette
 mon cou, me dvore, m'crase. J'entends Durand qui chantonne sur un
ton goguenard; je l'expdie et, lui promettant de ne rien vendre sans le
prvenir, je lui emprunte encore dix louis, et me voil redevenu pour un
jour le cygne de la marquise de L... T. Elle a laiss aux Pins son air
d'impratrice qui se prte  l'amour. Nous avons jou comme des enfants
et bu dans mon clbre verre de Venise (celui dont le portrait a eu une
troisime mention). C'tait hier, et ce que j'aime en elle maintenant,
ce n'est plus la beaut nue d'un corps parfait, c'est la femme tout
entire: son sourire autant que ses reins, le son de sa voix, hlas!
plus peut-tre encore que son ventre en bouclier, que ses seins en
perons de galres. Quelle stupidit! Il m'a t agrable de la revoir
vtue d'un triste costume de voyage, pareille aux femmes qu'on rencontre
dans les gares et qui ont des enfants! Elle n'est plus l'impersonnel
dsir; elle n'est plus le beau morceau de nu qu'on veut toucher pour
donner part aux mains de la fte esthtique des yeux; elle est une dame,
qui a un nom, qui va aux eaux, qui se meut dans la vie relle
d'aujourd'hui; elle est une femme, et je l'aime! Mais pourquoi? J'ai vu
et j'ai eu les plus beaux modles, sans aucune motion; pendant trois
semaines Lda a t ma matresse de hasard et de passage; je l'ai
possde froidement, c'est--dire avec un plaisir d'artiste et de
jouisseur, mais non d'amant. Je la quitte, je me sauve, je l'oublie; je
suis en train de trafiquer avec intelligence des tudes  quoi elle
s'est prte parce qu'elle n'avait plus de pudeurs  feindre devant moi.
Je l'oublie enfin et quinze jours y suffisent, et quand je la revois, je
l'aime!... Donne-moi un moyen de me gurir! En connais-tu? Non.
Tais-toi. Laisse-moi. Si tu me disais d'elle ce que j'en dis, je te
dtesterais, et de cela, par exemple, rien ne pourrait me consoler...

P Bazan




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 14 aot.

... Comme je regrette que tu n'aies pas t avec moi hier, au lieu de
des Fresnes. Le spectacle t'aurait enchant et tu aurais appris qu'il y
a encore des naades et tu te serais senti, comme je le fus, rajeuni de
vingt  trente sicles. Nous allmes donc nous promener dans la fort de
l'Aulne, qui commence  deux pas des Frnes et finit trs loin, toujours
la mme, toujours frache et moite, le long de la petite rivire perdue
sous les aunes, les flambes et les reines-des-prs. Il faisait trs
chaud. Joconde pouvante nous avait supplis d'attendre un meilleur
jour; elle nous suivit maussade jusqu'aux premiers arbres, tira de sa
poche un petit cahier rouge et dclara qu'elle nous attendrait l, en
lisant. Nous entrmes dans le taillis, des Fresnes en avant, cherchant
dans le sentier envahi par la mousse et les frondaisons du dernier
printemps, tous  la file et moi le dernier. Les noisetiers, les
bourdaines et les grandes fougres ondulaient  notre passage,
transparentes vagues de cet ocan de verdure; nous tions comme dans une
eau lgre et douce; aucun bruit que le remuement des feuilles et le
claquement des branches repousses par nos bras. Nous laissions un
sillage d'herbes convulses et de fougres rompues. Les deux jeunes
filles semblaient presque inquites dans cette ombre verte; les ronces,
d'ailleurs, leur donnaient quelques soucis: quand des Fresnes avait
abattu de sa canne un de ces grands serpents pineux hrisss sur notre
passage, il fallait garder de ses morsures sa robe, son chapeau et ses
cheveux. Annette, distraite par le bruit furtif d'un cureuil, s'est
laiss prendre dans un vritable filet de ronces; plus elle se
rvoltait, plus le rt rtrcissait ses mailles aigus: alors, pendant
que les autres disparaissaient dans la mer, j'ai dlivr la petite
Andromde. Je coupais les serpents avec un certain plaisir. Elle ne
bougeait pas, me laissant faire. Comme elle vit du sang  ma main, elle
me dit joliment: Prenez garde de vous piquer. Elle devait songer en son
coeur: Le plaisir de manier ma robe, mes cheveux et mon paule, cela
vaut bien deux ou trois piqres. J'en attrapai davantage; elle m'enleva
avec une cruaut charmante une pine qui m'tait entre dans le pouce
assez profondment: nous fmes quittes. Annette est beaucoup plus jolie
que sa soeur: blonde, fine, assez grande, des yeux bleus noys, et comme
vanouis derrire un voile de cils d'or, elle a des gestes trs
gracieux, un art troublant de regarder de ct dans un glissement de
lumire et de sourire. Jusqu' ces jours derniers, je l'avais  peine
regarde et je la croyais anguleuse et revche,  cause du pli ironique
qui met un peu d'ombre aux deux coins de sa bouche; mais les angles,
s'ils furent tels, sont devenus de jolies courbes qui ont encore la
gracilit de l'adolescence et dj la certitude de la jeunesse. Si elle
n'avait pas une pluie de taches de son sur la figure, elle me plairait
beaucoup; cela lui donne un air de paysanne que je n'aime gure, ou un
air de petite fille prcoce qui m'effraie. J'ai voulu lui baiser la
main, en lui disant: Pour ma peine et pour mon sang. Elle a daign ne
pas rire, et moi-mme, le temps du baiser, j'tais presque srieux.
Gamineries! Soit, mais je n'en rougis pas. Il faut prendre la minute,
telle qu'elle s'offre  nous dans sa robe de hasard; celle d'aujourd'hui
ne reviendra jamais; il faut se collectionner des souvenirs et non des
regrets. Si on avait oubli de jouer  l'amour avec ses cousines,
crois-tu qu'on retrouverait cela, un soir  cinq heures sur le boulevard
ou dans le salon de Madame de T***? Je m'y prends mme un peu tard, mais
comme Annette a dix-sept ans, je ne me fais pas de graves reproches. La
crmonie des ronces ainsi conclue, j'ai pris le pas et nous avons
rejoint,  la lisire du taillis, des Fresnes et Anne, qui venaient
seulement de s'apercevoir de notre absence. Anne n'a rien dit, ce qui a
fait que j'ai regard des Fresnes avec une certaine curiosit; mais ce
garon placide avait les yeux fort calmes. Nous nous reposmes un
instant sur un talus de mousse. Un chemin fruste passe l, presque sans
traces d'ornires, car il ne mne nulle part et ne sert qu'aux paysans
qui rcoltent le long de la rivire quelque mauvais foin. La rivire,
elle est l, derrire ce rideau qui la suit, la protge et la cache.
C'est le royaume des aunes  la peau tigre, et aux cheveux blancs quand
le vent les secoue. Des Fresnes nous guide toujours et nous recommenons
 descendre parmi des roches couvertes de lierre, sous le dme crev de
maigres htres; puis nous voil dans l'herbe et prs de l'eau. La
rivire fait un coude aigu o elle s'largit en un bassin  fond de
sable. On voit le fond o des herbes se bercent; des vairons en cercle
rvent en mangeant de l'eau; une petite truite file comme une ombre. Si
nous tions seuls, me dit des Fresnes, j'aurais couru aprs la truite.
Quelle jolie eau blonde! Je m'y suis baign bien des fois, mais jamais
je ne l'ai vue aussi tentante qu'aujourd'hui. La plus grande profondeur
est l-bas, sous les iris, quatre pieds, et partout une alle de
jardin... Cependant Anne et Annette avaient disparu derrire les aunes
et nous les attendions en fumant une cigarette et en agaant du bout de
notre canne les vairons curieux et familiers. Il y avait un parfum de
miel et de cigu dans cette troite valle humide et chaude; les rayons
du soleil pntraient comme des penses jusqu'au coeur de l'eau
transparente; nous entendions, de l'autre bord,  travers les aunes, un
bruit d'herbe broute; nous ne parlions plus, ravis dans le silence, la
chaleur et l'odeur. Mais voici que l'eau paisible se couvre d'ondes et
qu'un remous vient mouiller le bout des herbes penches: nous pensons
(sans doute) qu'un boeuf est venu boire ou fuir les mouches, quand deux
choses apparaissent sur l'eau au tournant de la rivire, deux choses qui
ressemblent  des figures: et nous avons peur. Des Fresnes me saisit la
main, avec cette brusquerie qui commande le silence et l'immobilit; il
tremble un peu, et moi aussi, car nous avons compris. Les faces que
surmonte une couronne de cheveux tordus s'avancent vers nous, lentement,
puis elles virent et nous voyons passer au ras de l'eau deux grandes
fleurs qui semblent des boucliers d'argent. Elles passent, elles virent
encore, elles voguent vers l'autre rive. L, adosses  la rive, o
elles appuient leurs coudes, les deux naades se dressent  mi-corps.
Elles se reposent et regardent par-dessus nos ttes; l'eau ruisselle et
brille sur leurs paules blanches et leurs seins fleuris  peine; elles
ont l'air de sourire; un frisson les secoue, leur peau devient rose,
elles se prennent la main et s'en vont vers les aunes sans repasser
devant nous et sans rentrer dans l'eau. Quand elles ont disparu, nous
regardons encore; enfin des Fresnes me lche le bras et se tourne vers
moi. Elles nous ont vus et elles savaient que nous les verrions, cela
est sr; mais elles comptent que nous aurons l'air d'avoir dormi.
Faisons ainsi; donnons-leur cette preuve dlicieuse de notre discrtion.
Si nous parlons, elles vont nous har, ou mentir si sottement que nous
serons dcontenancs.--Bien, me rpondit des Fresnes. Il ne semblait
pas avoir tout  fait compris; j'insistai; alors il dit cette sottise,
en essayant de rire: C'est trs artiste. Un moment, je crains qu'Anne
n'ait perdu un mari, mais des Fresnes est plus sensuel et moins
prud'homme qu'il ne parat. Anne est une fort agrable crature, un peu
large d'paules, un peu acadmie de Jean Cousin, mais d'une richesse de
formes qui doit tenter un gentilhomme rustique. Pour le rassurer, je
dis: C'est ennuyeux qu'elles ne recommencent pas; je n'ai regard
qu'Annette... Il se lve et se met  rompre  coups de canne les
flambes et les cigus, puis, revenant vers moi: Je vais la tancer,
qu'en pensez-vous? Comme cela, nous aurons une explication... Je
l'approuve. Pourvu que nous parlions sparment de l'aventure, chacun 
une seule des deux soeurs, elles n'auront pas  se plaindre; nous
pourrions tre grossiers: ce n'est pas  cette heure une attitude trs
rare et nous y sommes presque provoqus. Mais l'ide d'allusions
vilaines  ce plaisir si chaste vraiment et si charmant que nous ont
donn ces audacieuses vierges, l'ide de les faire rougir par des
paroles qui seraient des reproches ou des invitations, nous rpugne
galement sans que nous songions  nous en expliquer. Je laisse des
Fresnes libre de son attitude; pour moi, dcidment, j'ai l'intention de
me taire--et de me souvenir.

Les voil. Il n'y a rien de chang en elles. Elles sont un peu rouges,
mais c'est la chaleur et la raction; elles sourient et nous offrent des
fleurs, d'assez vilains bouquets vite cueillis et o il y a beaucoup
d'herbes. La comdie commence, telle que je l'avais prvue:

Nous sommes alles trs loin en suivant la rivire, dit Anne, pourquoi
ne nous avez-vous pas suivies? C'est quand nous nous sommes vues toutes
seules que nous sommes revenues... Des Fresnes ne rpond rien; moi:
Nous avons regard l'eau; c'est joli, l'eau; c'est plein de choses...
Je suis en train de manquer  ma rsolution; j'ai honte de cette petite
moquerie et je continue: ... Tenez, rien que ces drles de poissons qui
semblent attendre qu'on les cueille... Et je me penche sur le bord avec
Annette qui navement retrousse sa manche et enfonce son bras dans
l'eau. Il me semble qu'elle a six ans, et moi aussi; je ne pense plus du
tout que c'est une femme et que je l'ai vue Eve ou Nymphe; nous jouons 
happer les vairons, couchs  plat ventre, mordillant des feuilles. Je
la surprends qui met dans sa bouche une brindille de cigu; c'est une
petite bataille pour la faire dmordre, car j'oublie de lui dire que la
cigu est un poison. Mais j'explique; alors elle crache et se rince la
bouche avec de l'eau que je lui offre au creux de ma main. Elle me fait
boire  son tour, et c'est trs bon, cette eau o on boit aussi un peu
de la coupe. Comme elle veut absolument avoir un vairon, nous faisons la
traditionnelle pche  l'pingle. Quand nous en tenons un, je le
dcroche, elle le prend, regarde sa petite tte de mailloche, rit, et le
remet  l'eau: la bestiole tourne un peu, frtille, puis recommence  se
faire prendre, avec une sottise qui nous dcourage. Nous sommes tout
pareils  ces tourdis, Annette. Vous compterez, quand vous aurez mon
ge (mais les femmes ont-elles jamais l'ge des hommes?), combien de
fois vous aurez t prise  la mme pingle, combien de fois vous aurez
oubli la piqre et ouvert la bouche  la mme illusion... Elle me
regarde; elle cherche dans mes yeux la trace de ce que je ne dis pas;
puis: Eh bien, maintenant, tes-vous  l'abri des piqres et des
illusions?--Oh! non, Dieu merci!--a fait beaucoup de mal, ces
pingles-l?--Quelquefois.--Si on a une peau de rhinocros...--Moi, je
ne suis pas trs sensible.--a viendra.--Ah!--a vient
toujours!--Voulez-vous boire? Moi, j'ai soif! Je bois, mais ses mains
sentent le poisson. Elle boit sans sourciller. Les femmes n'ont pas
beaucoup de got. Cependant elle fait comme moi, qui crase de la menthe
dans mes paumes, et nous nous relevons.

Voici Anne, puis des Fresnes,  une distance. Se sont-ils expliqus? Les
deux soeurs ont un colloque  voix basse, aprs lequel Anne vient vers
moi en souriant. Elle cherche quoi me dire. Tout d'un coup elle enlve
de son corsage une petite pingle  tte de perle et la pique prs du
revers de mon veston,  l'intrieur. Sans l'pingle, c'tait un joli
geste de tire-laine. Je ne comprends pas. Elle prend le bras de sa
soeur; nous remontons vers les arbres. Pendant la traverse du taillis,
Annette m'a dit mystrieusement: Vous savez, Anne vous aime bien mieux
que Georges. Alors, je comprends. Elle a eu sa semonce et je lui plais
de n'avoir rien dit  Annette. Cette petite aventure me donne pour les
deux soeurs l'attitude de l'ami, de celui  qui on peut tout dire, en
qui on a une confiance absolue. Quoique des Fresnes connaisse le pays
beaucoup mieux que moi,  un moment o il hsite sur la direction du
sentier, Anne me consulte et on suit mon avis. Je ne me suis pas tromp,
car j'ai une sorte de facult d'orientation qui me rapproche du pigeon
voyageur ou de l'abeille maonne.

Telle est cette journe que je t'ai conte en si grand dtail. J'avais
tant de plaisir  la revivre et  la fixer ainsi plus solidement dans
mon souvenir!...

Paul Pelasge

_P.-S._--Nous avons retrouv Joconde  la mme place, crivant avec
fivre sur son petit cahier. Elle l'a cach ds qu'elle nous a vus, car
elle n'avait pas entendu notre approche. Est-ce que Joconde aurait des
secrets?

P. P.




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


En Auvergne, 15 aot.

... Me voil si fatigue, chre amie, que je n'ai pas la force de
m'ennuyer. Nous sommes arrivs ce matin sans nous tre arrts  Paris
que pour dner. Je n'aime pas Paris; on y sent trop de respirations,
trop de chair et trop de sueurs: cela me donne le vertige et cela me
trouble le coeur. Si je dois succomber aux dsirs de quelque frntique,
ce sera l, au milieu de ces malsaines odeurs d'amour qui tentent, comme
la bouteille o d'autres vulgarits trouvent des rires. Mais je n'y
connais personne et comme il est peu probable que je me donne au
passant, je garderai ma triste vertu... Le passant! Quel amant pourtant
est suprieur au passant? Il est l'excuse parce qu'il est l'inconnu; il
est le devoir, parce qu'il est le dsir. Voil comment je raisonnerais
si j'avais des sens passionns, mais mon coeur, qui est inquiet, est
froid. Je suis dure et morne comme les roches de granit qui sont l et
d'o surgissent ces pins svres o le vent pleure. cris-moi,
parle-moi, chre Anna. Tche de gurir ton amie; donne-lui un peu de ta
force, un peu de ton rayonnement!...

Claude de la Tour




ANNA DESLOGES A M. AGATHIAS BOURDON


Les Frnes, 15 aot.

... Ces demoiselles sont trs sages et se portent bien. Elles tudient,
font un peu de couture, un peu de musique, se promnent. Nous avons fait
hier une petite excursion dans la fort de l'Aulne, qui est tout prs
des Frnes. Pendant notre halte, je leur ai lu quelques pages de
Marchons, pendant que nous avons la Lumire; cela continue  les
intresser beaucoup. Nous en sommes  la page 77... Monsieur le
conseiller, mes sentiments respectueux.

Anna Desloges




ADJUTOR DES FRESNES A AGATHIAS BOURDON


Les Frnes, 15 aot.

... J'observe nos enfants, mon cher Bourdon, et je crois qu'ils se
plaisent. Il y avait mme hier soir un peu de froideur entre Anne et
Georges; cela est de bon augure, puisque cela suppose qu'ils
s'intressent assez l'un  l'autre pour ressentir vivement une petite
contrarit ou un petit dfaut de caractre. J'ai interrog mademoiselle
Desloges sur l'incident que je supposais, mais elle a d'abord ouvert de
grands yeux, en feignant la surprise, puis elle a souri sans rien dire.
Elle doit tre au courant de tout...

Adjutor des Frnes




L'ABB JOSEPH LECOEUR A M. AGATHIAS BOURDON


Les Frnes, 16 aot.

... Tels sont, monsieur le conseiller, les faits qui m'ont t rapports
hier par un homme dont je puis suspecter l'intelligence, mais non la
bonne foi. Il n'est pas indiscret. Personne ne connatra l'aventure et
aucune rputation n'en souffrira. Je n'ai rien dit  M. des Fresnes, car
vous connaissez la violence de cet homme bon et confiant, ni rien 
Madame des Fresnes; elle en et pleur. C'est  vous qu'il appartient de
faire les remontrances ncessaires  des jeunes filles un moment
gares, et dont l'tourderie aurait pu avoir les plus graves
consquences. Pour moi, ce n'est que cela, une tourderie, une bravade.
Je dois dire qu'il ne semble pas que les jeunes gens aient suivi
l'exemple de ces demoiselles. Cela ne me surprend pas. Combien de fois,
au cours de mon long ministre, n'ai-je pas eu  constater avec
tristesse que les femmes dpassent les hommes en impudence et en
hardiesse! Quand j'aurai l'honneur de vous voir aux Frnes, je vous
conterai  ce propos plus d'une piquante histoire emprunte  notre
chronique locale; mais ce qui est sans importance chez une grossire
paysanne devient trs srieux alors qu'il s'agit de l'honneur de ces
jeunes personnes de bonne famille, dont la modestie ne devrait jamais
tre mise en doute, ni la vertu jamais suspecte. Soyez donc svre,
monsieur le conseiller, et surtout pour l'avenir. Si de pareilles
extravagances taient tolres chez les jeunes filles, elles se
targueraient de la faiblesse paternelle pour aller jusqu'au bout,
jusqu'au prcipice, dans la voie des mauvaises moeurs et de la perdition
de leur me! _D avertant omen!_ O allons-nous, monsieur le conseiller,
si ce sont les filles d'un magistrat minent et respect qui donnent de
tels exemples?...

Il n'y eut en tout ceci aucune faute imputable  mademoiselle Desloges.
D'aprs le mme journalier qui l'a rencontre et lui a parl  l'entre
de la fort, on l'a brusquement abandonne pour se jeter en courant dans
le taillis. Elle n'a pas os s'y aventurer seule, et avec raison, car il
est trs facile de s'y garer et d'y faire une chute dangereuse. Cela
m'est arriv aux premiers temps de mon sjour ici. Mademoiselle Desloges
est d'ailleurs une personne trop srieuse et trop pieuse pour avoir
tolr mme une allusion  pareille folie. Je crois que des jeunes
filles ne peuvent tre en des mains plus sres, plus expertes. Avec la
grce et la puret d'une vierge prudente, elle a la sagesse d'une
matrone et la dignit d'une chanoinesse...

Pardonnez  un vieillard encore tout mu l'expression peut-tre un peu
forte de sa tristesse et croyez-moi...

Joseph Lecueur prtre




M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABB LECOEUR


Versailles, 18 aot.

... Vous avez bien fait, Monsieur le cur, de ne confier qu' moi seul
le rcit de la scne singulire des bords de l'Aulne. Si votre paysan ne
s'est pas tromp, c'est l une extravagance scandaleuse et humiliante
qui mrite un chtiment. Je me renseignerai donc prs des coupables,
quand le moment sera venu de le faire sans danger, c'est--dire quand
elles seront prs de moi et que je pourrai les interroger sans leur
apprendre, si elles en sont innocentes, la possibilit d'une aussi
vilaine tourderie. C'est votre mot. Il serait indulgent, si vous tiez
convaincu de la faute; mais vous ne l'tes pas, grce  Dieu, et c'est 
votre inquitude sacerdotale que j'attribue la svrit des conseils que
vous voulez bien me donner. A parler net, je vous confesserai que je ne
crois pas  cette anecdote. Mes filles sont incapables de s'tre livres
 une dbauche aussi sotte et aussi contraire  l'instinct mme d'une
femme civilise. _Fugit ad salices_,--et, oui, peut-tre n'est-elle
point fche d'avoir t vue; mais elle a t surprise, elle ne s'est
pas montre volontairement. La pudeur, non plus qu'aucune vertu, ne peut
s'exercer en secret. Peut-on en vouloir  une fille de profiter de
l'occasion qui lui permet d'difier son prochain, en lui prouvant la
force de ses principes chrtiens? _Et se cupit ante videri._ Si elle
n'avait pas eu ce dsir, son mrite et t nul et sa vertu
indiffrente. Fuir son dsir, voil la vertu des femmes; et c'est aussi
leur plaisir, puisqu'en somme toutes celles qui valent la peine d'tre
prises sont prises de force. Voulez-vous que je suppose sur les bords de
l'Aulne quelque glogue virgilienne un peu gauche, de celles qui peuvent
charmer un paysan qui vient changer sa vache? Non; il n'y eut pas mme
cela; mes filles ne se sont jamais mises dans le cas de fuir vers les
saules, ou vers les aunes. L'histoire est absurde et mensongre. Anne a
t leve avec une grande svrit par sa mre; Annette, pour qui on a
t plus indulgent, a trouv dans sa tante et dans Mlle Desloges deux
ducatrices maternelles et sres: o auraient-elles pris de pareilles
ides? Laissons cela. Votre sollicitude s'est alarme trop vite. Il ne
faut pas toujours en croire ses propres yeux: il faut rarement se fier
aux yeux d'autrui. Laissons secrtes les actions secrtes et prenons
garde, en voulant moraliser les actes, de rpandre autour de nous la
mauvaise odeur du scandale. Au moment o nous levons la main, au moment
o nous ouvrons la bouche, Dieu nous a dj jugs. Il nous a jugs ds
avant notre naissance; il nous a jugs de toute ternit. Celui que nous
condamnons selon notre justice est peut-tre l'lu de sa prescience, le
favori primitif de sa grce suprme. Chacun suit la voie que Dieu a
dtermine dans sa sagesse; nous sommes libres de nos gestes, mais non
de notre destine. Que mes filles jouissent donc avec dcence de la joie
d'tre jeunes et de n'avoir pas le matin dans la bouche l'amertume de la
vie! Je ne veux pas les contrister sans avoir la certitude qu'elles ont
manqu  leur dignit et  leur caractre. Ces quelques heures matinales
seront peut-tre les plus belles et les seules de leur journe: qu'elles
les vivent en paix et en libert. Dieu a marqu leur place dans le plan
du monde et nul que lui ne sait si c'est du ct de la lumire ou du
ct de l'ombre ternelle. Mais en ce monde nous n'avons rien  faire
qu' nous maintenir dignes de l'amour de Celui qui nous a sauvs, si tel
tait son plaisir, et je ne m'occupe de mes filles que pour les
aimer,--car vous savez que nous ne suivons pas le mme culte, ce qui est
un grand chagrin pour moi... J'irai les chercher aux Frnes  la fin du
mois et je pourrai alors m'expliquer plus amplement avec vous et aussi
vous remercier de votre bont et de votre zle...

Agathias Bourdon




AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES


Versailles, 18 aot.

... Surveille bien mes filles, chre Minette, et tche de les marier. Tu
vois que je ne manque pas une occasion de te rappeler ma promesse d'un
petit mot compromettant. Je te fais crire srieusement par ma soeur des
choses sans intrt. Si je passe huit jours aux Frnes,
retrouverons-nous sans danger nos causeries du soir?...

Ag.




VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES


Versailles, 18 aot.

... Voil donc, chre Mademoiselle, les instructions de mon frre pour
les derniers jours de votre sjour aux Frnes...

Virginia Bourdon




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 18 aot.

... Tu ne m'as pas rpondu et tu as bien fait. Ton silence et l'absence
ont un peu teint ma couleur. Je m'engrisaille et je travaille. Durand
me fait toujours des avances sur mes Ldas et je trafique avec srnit
des charmes de ma bien-aime. Je ne sais ce qu'elle devient, ni si elle
pense encore  moi... Raconte-moi encore de jolies histoires: car tu
dois les inventer. Va toujours: j'illustrerai le volume. J'ai vu assez
de hanches pour trouver dans ma collection de souvenirs--et dans mes
cartons--celles qui doivent voguer  fleur d'eau dans les marges de ton
roman...

P Bazan




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 20 aot.

... Ceci n'est pas un conte. Je n'invente pas; je n'arrange pas; j'cris
 peine. Cependant garde mes lettres. Rien ne vaut les impressions
naves et cordiales pour donner du ton  un roman et prendre les femmes.
Si j'cris des histoires, je ne veux tre lu que par les femmes. Je
voudrais tre un de ces romanciers dont les livres sont les compagnons
de lit des incomprises et des dlaisses.

Joconde nous surveille de moins en moins. Au premier prtexte, le long
de nos promenades, elle nous abandonne et nous la retrouvons presque
toujours penche sur le cahier violet o elle crayonne. L'autre jour je
l'ai surprise couche et cache dans un fourr de jeunes htres. Elle
dormait. Sa jupe s'tait releve sur ses jambes et dans son sommeil,
sans doute, elle avait fait sauter quelques boutons de son corsage; un
peu de chair rose,  chaque prise d'haleine, montait comme une fleur
que le vent remue au-dessus de la dentelle de la chemise, et tout le
buste se gonflait. C'tait fort joli; c'tait bien plus encore: c'tait
mouvant. Je regardai assez longtemps, et avec un trouble presque
douloureux, la beaut de cette vie panouie sous l'ombre des feuilles.
J'avais peur d'tre surpris, car j'aurais eu l'air d'adorer, et je
contemplais. Cependant des souvenirs me revenaient de mauvaises
lectures: je m'enfuis  travers les branches, me demandant quel peut
tre l'tat d'esprit d'une femme qui s'endort seule au pied d'un arbre
et se rveille crase par un homme... Quelques instants aprs, je l'ai
retrouve assise sur un banc, l'air vague et les yeux lointains. Une
flche de soleil faisait une blessure rouge dans ses cheveux sombres; je
m'amusai  ce jeu de lumire, avant de lui parler, puis nous discourmes
sur la couleur des cheveux. Elle avait l'air de moins vivre en parlant
que couche sous les jeunes htres. A quoi songe-t-elle? Et moi, quelle
est ma pense pendant que je lui affirme que ses cheveux sont bai
cerise? Je lui dis encore qu'elle mrite qu'on use en l'honneur de sa
chevelure des termes rservs au chevaux; que la plus belle femme est
moins belle que le plus beau cheval. Elle est surprise, elle ne dit
rien, elle attend. Je lui demande si ses cheveux sont trs longs. Aucune
indignation. Elle rpond: trs longs. Elle me domine par son
indiffrence. Je me sens ridicule, je me tais. Alors elle tourne la tte
vers moi, me regarde un instant et dit: les vtres sont trs courts.
Est-ce de l'ironie ou de la stupidit? Il me semble qu'elle s'est
renverse avec impatience sur le dossier inclin du banc. J'ai envie de
la violer ou de la battre...

Cette fille de mon ge m'intresse plus que les trop jeunes candeurs,
mme un peu perverses. Il y a en elle une plnitude de vie et de chair
qui attire la morsure; elle excite la sensualit ou peut-tre la
gourmandise; je deviens ogre  sentir sous cette robe tendue et
insolente la certitude d'un corps qui m'est d, comme le corps de toutes
les femelles de ma race. Il est vident que, d'aprs les lois de la
nature et de mon dsir, j'ai le droit de la prendre et de la courber
sous mon joug: elle le sait, mais elle sait aussi, et moi-mme, qu'il y
a entre nous une invisible barrire  mailles d'acier et que, seule avec
moi, elle est plus en sret que derrire une muraille de granit. Le
danger n'est ni dans ma main ni sur ma bouche; il est en elle-mme: tout
dpend d'un geste, d'un mot, d'un regard, d'un soupir, de moins que
cela, d'une pense qui, partie de son front, viendrait heurter mon front
et y clater comme une amorce.

Nous ne disons rien. Maintenant je songe  moi. Je dois avoir l'air trs
froid ou trs gauche. C'est que je ne vois en Joconde ni une femme ni
une matresse; elle est pour moi depuis deux ou trois jours, et surtout
depuis une heure, plus ou moins qu'un dsir social: elle est la
substance d'un acte naturel et simple, la branche que je vais rompre, la
fleur que je vais cueillir, le fruit o je vais mordre, l'eau que je
vais boire. Aucune ide d'amour, rien de dlicat, de pudique, de rveur.
Je la dshabillerais sans plus d'motion que moi-mme; je songe  un
accouplement licencieux...

Quel silence! Ce silence est plus lourd que l'orage et plus brlant que
le soleil. Il est quatre heures. Que vais-je faire jusqu'au dner? O
sont les petites? Elles me calmeraient comme des sources. Avec elles je
parle. Je n'ai jamais pu rien dire  Joconde. Si je l'appelais Joconde,
peut-tre que cela la ferait rire. Je ne l'ai jamais vue rire... Voil
qu'elle se lve. Elle s'en va sans me regarder. C'est presque un geste.
J'ai t sot. Elle tait une si jolie bte couche sous le berceau des
jeunes htres...

Voil, cher ami, quelques-unes de mes rflexions, assis sur un banc dans
le parc des Frnes, tte  tte avec l'institutrice des petites Bourdon,
mes cousines. videmment j'ai quinze ans ou soixante ans. Un homme
matre de sa force et de son motion sensuelle et en cette heure chaude
conquis Joconde, si elle est  conqurir. En une heure, un homme
spirituel fait six mois de cour  une femme. Est-ce que je ne pourrais
pas l'aimer, depuis trois ans que je la connais? Il est vrai que je ne
l'avais encore jamais tant regarde, mais elle m'aurait cru puisque je
lui aurais dit ce qu'elle croit dj. Une femme n'est jamais moins
surprise que lorsqu'on lui fait une dclaration; elle tient ceux qui
s'abstiennent pour des sots, des timides, des lches ou des impuissants.
Voil ce que les hommes comprennent mal, eux qui se rsignent 
dplaire; et s'ils le comprennent, cela ne leur sert de rien, parce
qu'ils mentent avec dplaisir et avec mauvaise grce. Je sens trs bien
que mon dsir est trop limit pour que je puisse le faire partager 
Joconde; si je dsirais l'infini, elle s'en serait aperue et elle
m'aurait peut-tre donn ce qui est pour elle l'infini: soi...

Paul Pelasge




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 21 aot.

... Georges est encore absent. Cependant, Madame des Fresnes nous a
permis d'aller jusqu'au viaduc du Moulin, une insignifiante curiosit du
pays, mais dans une valle profonde et toute verte. Ds qu'on aperoit
cette longue maonnerie, Joconde s'arrte, sous le prtexte de la
dessiner, et je descends seul avec les jeunes filles le sentier de
chvres qui dvale au milieu des ajoncs. Responsable du salut de ces
vierges, je deviens paternel et autoritaire; j'arrte les bras qui
s'allongent vers la tentation d'un noeud de chvrefeuille. Annette, qui
a retrouss sa robe, se sent les jambes mordues par les ajoncs; chaque
piquant est une petite fourmi qui passe aprs avoir dit sa colre. Mais
Annette rit de souffrir ainsi. Elle a l'ivresse du vert, cette ivresse
comme balsamique qui masque la fatigue et engourdit la peau. Les ajoncs
parfois deviennent si hauts que le passage est dangereux pour les
figures; mais le terrain change, la terre devient rocheuse, et nous
crasons les airelles noires qui nous font des taches d'encre violette.
Il y a de l'herbe sous les hautes votes du viaduc. Annette se jette
follement au cou de sa soeur tonne et les deux jeunes filles tombent
enlaces; j'entends des baisers. Ah! que c'est bte et triste d'tre un
homme abruti par la civilisation biblique! Leur hystrie me dsire, et
moi aussi j'obis un peu au fil qui me tire vers ces jambes
frmissantes. Pourquoi n'avons-nous pas le droit d'tre des dieux qui
joueraient  se donner des sensations au fond d'un val,  l'abri des
grandes maonneries prhistoriques? Mais je suis l presque un dieu, en
vrit, car je me sens comme invisible. Annette languit et dtache ses
bras des paules qu'ils serraient troitement. Anne se relve. Pour me
calmer, je leur jure qu'elles sont des gamines ridicules et je vais
tendre  Annette une main qu'elle treint de ses deux mains pour se
retrouver debout, rouge et pas du tout confuse. O ai-je lu que des
femelles simulent un combat d'amour pour exciter le mle indiffrent? Je
m'assieds sur un bloc de granit oubli l par les maons. Elles me
regardent en secouant leurs robes fripes. Je deviens dieu de plus en
plus et je prends une pose noble pour fumer une cigarette. Cela doit
tre trs beau un homme aux yeux rveurs et au torse plein vu par des
jeunes filles dont le coeur bat! Quand elles m'ont bien regard, elles
se prennent le bras et s'en vont. Je les suis de l'oeil, berger
soucieux, en mchant une tige amre de centaure. Que nous sommes bien
dompts! Les esclaves ne tranent plus leur chane: ils l'ont avale, et
elle leur pse sur le ventre. Oh! avoir l'immoralit de la nature, sa
cruaut et sa beaut! N'tre pas une chose d'intelligence; sentir des
instincts et violenter le monde plutt que de ne pas les satisfaire! Les
hommes et les femmes ne savent plus qu'tre un tourment les uns pour les
autres; si j'obissais  la loi ternelle du dsir, je serais forc de
me mpriser, ou de me tuer... Ainsi je dclamais, l'me mdiocre,
peut-tre, contre ma propre lchet, lorsque je vis Anne et Annette qui
s'en revenaient vers moi encore srieuses, toutes plies et toutes
jolies dans leurs claires robes taches du vert des ajoncs et du violet
des airelles. Elles avaient l'air de petites bacchantes sages et ruses:
je fus content de les dsirer toujours et je compris la sagesse des
morales qui prolonge le plaisir en dfendant d'ouvrir la bote. Pendant
une minute, je souhaitai de toujours vivre ainsi parmi des filles
auxquelles il ne me serait pas permis de toucher; j'aurais peut-tre des
nuits trop peuples et des minutes de veille un peu troubles, mais la
tentation surmonte je serais pareil aux saints qui vivent leur misre
dans un ciel futur... Les voil assises en face de moi sur une autre
pierre un peu plus basse; nos genoux se touchent presque, nos jambes se
mlent: elles vident sur leurs robes tendues leurs mains pleines
d'humbles fleurs, et elles me questionnent et les doigts frlent les
doigts qui se passent les fleurettes dcolores. Nous faisons de la
botanique, de la plus nave, mais elles en savent moins que moi et je
regarde leurs mains pour me donner des ides. Annette a la main plus
potele; celle d'Anne, sans tre maigre, est plus longue: on voudrait
s'amuser  mettre des bagues bien lourdes  chacun de ces doigts ronds
et souples. Je les regarde trop pendant qu'ils font tourner une
marguerite comme une petite marionnette; je ne sais pas ce que je vais
faire, peut-tre quelque chose d'absurde: je me penche et j'ai touch,
d'un baiser rapide, la longue main blanche... Il me semble qu'Annette a
dit oh! sur un ton de jalousie: je baise aussi la main potele
d'Annette, moins vite, avec une sensualit moins timide. Aprs une
seconde de stupeur, elles se mettent  rire et je puis librement
reprendre les deux mains qu'on m'abandonne et les unir sous ma bouche
dans un baiser durable et passionn. Elles sont mues, mais pleines de
courage; le jeu ira aussi loin que je voudrai, jusque-l o le jeu cesse
de rire; mais je ne veux plus rien ds qu'on m'a donn tout ce que je
peux prendre. Je n'irai pas jusqu'aux lvres qui pourtant s'entr'ouvrent
fivreuses sur les dents; je n'irai pas jusqu' la gorge que pourtant je
vois se gonfler sous l'toffe lgre qui se plisse tour  tour et se
tend comme une voile sous l'effort de la vie... Nous entendons un cri
d'appel. Joconde se dresse l-bas, au-dessus des ajoncs. Anne se lve et
lui fait un signe. Annette, cache par sa soeur, en profite pour me les
tendre, ces lvres que je me refusais, et j'obis, je bois la fracheur
de cette petite bouche rouge et rieuse qui me faisait peur, je bois
longtemps la petite me jeune qui se livre avec une candeur o il y a de
la vanit et de la jalousie: cependant je sens sous ma main inconsciente
et stupide la caresse soudaine d'une fleur dure qui se lve comme une
mauvaise pense... Anne se retourne, mais Annette est dj debout,
juche sur la pierre, et elle gesticule vers Joconde pendant que je
regarde sa robe que le vent retrousse et des talons jaunes sous lesquels
je voudrais mettre la main pour tre cras un peu par cette fillette
qui a le droit de me punir...

Paul Pelasge




ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR


Les Frnes, 21 aot.

Chre Mlancolie, je t'cris encore du chteau des Frnes o la chaleur
a un peu troubl ma joie de vivre; mais j'espre y achever l't dans un
repos voluptueux. Ici tout est d'un vert bien plus tendre qu'
Versailles et aux Tilleuls (o il n'y a pas de tilleuls, mais des ormes
presque noirs) et je vis doucement au milieu de vieilles gens que j'aime
et de jeunes filles dont le rire me plat et me rafrachit. J'achve de
mettre au net les confessions que je t'ai promises, le songe d'une
femme, comme tu dis, incrdule  mon bonheur et  ma destine. Tu le
recevras ds ton retour aux Pins...

Anna des Loges




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 22 aot.

... J'ai relu ce matin tes dernires lettres qui m'avaient d'abord
irrit, car depuis huit jours j'tais sans nouvelles de Lda et je la
pleurais comme un sot. Mais aujourd'hui je me roule dans l'herbe avec
toi, je participe  tes plaisirs innocents et champtres. Lda est
revenue. Ils sont installs  Vichy et il faut vraiment qu'elle m'aime
bien pour s'tre impos la corve de cette rapide course. Blanche
Patraque me posait une scne que m'a commande Durand, et je comparais
l'insolente splendeur de ma Lda  la jolivet dprave du petit modle.
Patraque est bien faite, surtout des reins; couche sur le ventre elle
donne une sphinginette trs agrable, mais c'est un bibelot, tandis que
Lda, en ses formes qui n'ont ni commencement ni fin (tu me comprends?),
semble doue de puissance autant que de grce; elle est souple et forte
comme une belle pe. Enfin je fabriquais ma petite turpitude avec tout
de mme un certain plaisir quand la clef tourne, et voil Lda. Je
m'avance en crmonie; elle me prie de continuer mon travail et elle
s'assied sur un tabouret sans quitter des yeux Patraque, qui se malaxe
les seins en remuant les jambes comme un pantin. Lda prouve-t-elle du
dgot ou de la piti, je n'en sais rien; il y a sur son visage
l'expression d'un sentiment que je ne puis dfinir et, inquiet, je lve
la sance. Patraque se redresse lentement, se tourne et se retourne,
puis s'en va, l'air indiffrent, se rhabiller derrire le rideau: alors
seulement je songe aux mauvaises moeurs de Patraque et j'ai honte. Mais
quand elle est partie, Lda, indulgente, loue la blancheur de cette
petite femme fine et fragile; je suis rassur: c'tait de la curiosit
et non du dgot.

... Je suis trs heureux, mon cher ami, mais pourtant j'ai lu dans les
yeux de Lda je ne sais quoi qui m'a troubl. Elle ne souriait que si je
la regardais et ce sourire tait comme une draperie jete sur un
mannequin: je sentais en dessous quelque chose de morne et de froid. Je
suis trs heureux: c'est--dire mes mains et mes yeux ont t trs
heureux; j'ai ador la desse et la femme par tous les moyens qui sont
au pouvoir d'un homme, par toutes les prires, par toutes les caresses,
par tous les actes de l'esclavage le plus ingnieux et de la luxure la
plus farouche, et je n'ai pu ter des yeux mourants de l'amante une
ombre ironique et tenace, dsir inconnu, nuage au fond de l'eau
silencieuse et bleue... Qu'en penses-tu? C'est la premire fois que
j'aime une femme aussi complique... Je suis trs heureux, mais je
voudrais bien que cela ne m'empche pas de peindre. Or, ce matin, j'ai
envie de songer, d'crire, de dormir, de sortir, mais pas de peindre; et
je sens que je suis content de ne rien faire et de rver aux yeux de
Lda... Est-ce qu'on ne peut donc pas tre heureux tranquillement, sans
que cela drange toute votre vie?...

P Bazan




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Auvergne, 25 aot.

... On m'a renvoy des Pins ta dernire lettre. Je saurai donc le secret
de ta vie heureuse! Hlas! ce pays de vignes, de roches, de sapins et de
chtaigniers est encore trop souriant pour mon ennui... Je ne sais ce
que je voudrais, ou cela est si vague et si trange que je n'y veux pas
songer. Dis-moi bien ton histoire de dix ans et je te dirai la mienne,
plus brivement peut-tre, car je ne sais pas conter, mais avec toute la
sincrit de mon pauvre coeur... Ne nous verrons-nous jamais? Parfois je
te rve comme la seule crature que je pourrais encore aimer... Te
souviens-tu de ma fivre  te serrer dans mes bras quand nous nous
retrouvions aprs une absence? Je t'aime toujours,--et toi?...

Claude




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 25 aot.

... Si je devais m'en rapporter  tes lettres pour juger de ton tat
d'esprit, mon cher Bazan, je serais trs embarrass, car elles se
contredisent assez rgulirement. Mais je crois que tu n'aimes en ta
Lda que sa beaut et sa vanit; sa beaut te plaira tant que tu y
dcouvriras des paysages nouveaux, des coins inexplors, mais ta vanit
se lassera bientt d'un rle qui nie ton orgueil et tu te prfreras le
matre de Patraque que le serviteur de la marquise de La Tour au chteau
des Pins. J'ai lu cette adresse, de la main de Joconde, sur une lettre
qui attendait la venue du facteur. J'ai interrog Joconde. C'est une de
ses amies; encore que je ne devine pas quelle amiti peut lier cette
marquise  la petite institutrice de mes cousines. Tu vois comme tout se
rejoint. C'est admirable! Tche d'apprendre de la marquise ce qu'elle
pense de Joconde: cela m'amusera, car cette fille aux cheveux de bronze
m'intresse toujours, malgr les intermdes champtres qui te font
piti. Ah! que tu as tort! Cette petite Annette est une si jolie
fleurette, si frache! Tu ne comprends donc pas le plaisir qu'il y a
pour un homme de sang-froid, mais intelligent et sensuel,  faire
chanter un peu, rien que deux ou trois notes de prlude, ce violon de
chair et de sensibilit! Elle en est  l'ge o une fille dsire tout
sans rien craindre encore. Je pourrais lentement, ou en une heure,  mon
gr, la mettre au diapason du dsir que je me donnerais; mais je ne me
le donnerai pas; je n'ai pas le got de recommencer la scne vile des
Liaisons. Il y a trop de femmes sur la terre pour que je trompe une
jeune fille. A quoi bon? Au point o nous en sommes et comme il est
crit benotement sur la couverture d'un livre destin aux vierges,
l'imagination fait le reste. Ainsi tout est toujours  recommencer et
le plaisir est toujours devant nous; au lieu de l'entendre pleurer sur
nos talons, nous le voyons qui nous prcde, souriant, rouge et fier. Je
prends l une belle leon de psychologie et de sensualisme dlicat. Elle
serait parfaite si Joconde parfois ne m'irritait... Je sentirai mieux
encore le charme et la valeur de ces jours d'activit sanguine quand ils
se seront un peu loigns de moi; mais je les range ds maintenant parmi
les plus dcisifs de ma vie. Je t'en ai racont quelques pisodes, mais
comment en dire toutes les heures et toutes les minutes? Ni Annette, ni
Joconde elle-mme d'un parfum plus fort, ne m'ont masqu le reste de la
nature, mais j'ai joui plus profondment, mle  ces odeurs de femmes,
de l'odeur ingnue des feuilles et des btes, des ruches et des cigus.
Il n'y a de vie que de nous, peut-tre; un bras nu qui se glisse dans
les rosiers augmente la beaut des roses et l'herbe est plus verte le
long du sillage qu'y laisse une robe de femme; un dsir se lve en notre
coeur vers tout ce qui vit,--et je baisai, je m'en souviens, sur les
lvres d'Annette, les bois, les joncs, les bruyres et les pierres. De
tels souvenirs, si on y mle quelques grains de poivre ironique, sont
sans doute durables. Je verrai bien. Mais je suis sr de ne jamais
oublier le petit cureuil que je vis un matin descendre d'un htre pour
aller dans les noisetiers faire sa provision d'hiver. Il fit quinze
voyages de sa cachette  l'extrmit mme des branches o pendent les
noisettes; il venait par bonds lgers et peureux, la queue en trompette
comme sur les images; on entendait le bruit sec de la cueillette, et
c'tait une fuite brusque vers l'arbre qui est sa forteresse.
Arrache-t-il les noix avec ses dents ou avec ses pattes; je n'en sais
rien: peut-tre avec ses pattes, car les rongeurs sont des petits hommes
qui mangent  peu prs comme nous, en portant  leur bouche leurs mains
griffues... Le soir, sous les mmes htres,  la lisire du bois,
pendant que les limaces grises redescendaient de la cime des htres o
elles passent le jour, j'ai vu les noces des fourmis. Celles qui doivent
s'accoupler ont des ailes et c'est dans l'air que les couples se
joignent; mais sitt que le mle a treint la femelle, leurs ailes se
mlent, leurs nerfs se troublent et les deux bestioles enlaces
tournoient et tombent. Les noces que je vis s'taient exaltes trs
haut, au-dessus des arbres, la pluie d'or rebondissait de feuilles en
feuilles, avec un vrai bruit d'onde, et  mesure qu'un couple touchait
le sol, les deux amants aussitt dsunis rejaillissaient comme les
gouttes d'une cascade et s'en allaient, d'un vol rapide et solitaire,
vers le soleil et vers la mort. Singulire vision et presque effrayante!
Je suis trs fier d'en avoir eu le spectacle et j'ai piti de moi, qui
aime avec tant de prcautions, de dtours et de ruses, quand je songe
aux fourmis qui donnent toute leur vie pour la vie et ne se disjoignent,
les femelles que pour aller porter  la fourmilire le trsor fcond, et
les mles que pour mourir. Je crois mme qu'ils meurent immdiatement
sur place et que les femelles seules prennent leur vol; mais j'tais
comme ivre d'avoir particip  ce mystre et ds que j'eus compris, je
me mis  songer pour comprendre encore mieux...


26 aot.

... Hier soir, aprs dner, par une nuit sans lune, mais claire de tous
les sourires des toiles, nous nous promenions dans le parc, le long de
ce mme bois qui est le refuge nocturne de tous les oiseaux des
environs; l'heure tait douce et le silence des choses nous imposait
silence. Mais Georges frappa dans ses mains et voici qu'un bruit long et
lger, singulier, profond, s'lve d'entre les branches; c'est un ocan
d'ailes surprises, un effarement de peuple en robes de soie, un froissis
dlicieux de plumes gonfles: tous les oiseaux rveills, pour une
seconde dresss sur leur perchoir, inquiets si c'est l'aurore ou si
c'est l'pervier. Je fus tonn, mais Annette eut peur et aussi Joconde
et (sans doute parce que je me trouvais l) elles se jetrent vers moi
dans un tremblement que je calmai en leur ouvrant mes bras. Joconde se
dgagea bientt avec une certaine impertinence, mais, Georges ayant
recommenc (cette fois en allumant un tison), elle se pressa plus
troitement le long de mon corps, ma main rencontra la sienne par-dessus
ses hanches et, rendu audacieux ou peut-tre fou par la nuit que la
lueur avait faite pour nos yeux, j'treignis contre la hanche forte la
main qui s'tait laiss prendre et je frlai de ma joue la figure qui ne
s'loignait pas de la mienne. Ce fut une seconde de possession, de
certitude charnelle... La voix de Georges brisa notre enlacement de
hasard. Annette lui demanda ses tisons et fit des flammes dont les ailes
remues dans les arbres semblaient le crpitement douloureux: Annette,
dit Joconde, laissez dormir ces pauvres oiseaux. Alors nous fmes
encore aveugles et j'atteignis une bouche brlante qui trembla sous mon
baiser; les reins de la femme se cabraient au jeu inconscient de mes
doigts dvoys; j'entendis un oui qui ne rpondait pas  une
question... Elle s'loignait avec Georges et Anne, et Annette avait
repris mon bras que j'tais encore troubl. Venez donc, disait Annette,
laissons dormir les pauvres oiseaux.

Voil donc ma situation, mon cher ami. J'aime Annette, petite me
sentimentale, et j'aime Joconde, chair sensuelle et cheveux violents...
Je te dirai la suite, s'il y a une suite, car je pars dans quatre ou
cinq jours...

Paul Pelasge




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 27 aot.

... Il y a eu une suite le soir mme. J'avais d'abord rsolu de ne pas
te la dire, car je suis moins habitu que toi au nu; je me rsignerais
difficilement  faire, comme un peintre, participer le public aux joies
gostes de mes yeux; au del de certains gestes et d'un certain tat
charnel, j'carte mme un ami, mme toi. Mais je ne t'appelle pas, je ne
te parle pas, je ne t'cris pas; je te communique un cahier de notes que
tu me rendras, aprs avoir cru lire un roman.

Notre petite aventure tait de celles qui exigent le silence, une
explication ou une conclusion. J'aurais prfr tout  une explication
et le silence  la conclusion, car je veux rester libre, et rien ne
pouvait me faire croire que Joconde ft une de ces femmes perfectionnes
qui savent cueillir la fleur sans arracher en mme temps la touffe verte
avec ses racines et sa glbe. Je n'aurais nul got  transplanter ma
libert, alors en pot comme une girofle, dans un giron trop tendre, 
l'abri de bras trop amoureux. Je dsirais Joconde, comme on dsire un
joli enfant rencontr dans la rue, pour le caresser et le faire sourire,
mais non pour l'installer chez soi en prince et en tyran. Alors, comme
je ne voulais pas de conclusion, il n'y en eut pas; mais nous
continumes les prludes interrompus...

Je dplaai doucement la commode et je n'eus qu' tourner un bouton et 
pousser une porte, un peu revche, pour apercevoir, assise dans son lit,
inquite et ple, Joconde, qui avait peru le bruit de tous mes
mouvements et qui attendait. Je fus  genoux, baisant ses doigts
respectueusement (comme dans les mauvais romans) avant qu'un geste et
tent de me faire peur. Je ne lui parlai pas de mon amour, mais de sa
beaut, et j'tais trs timide parce que sa peau n'tait pas aussi
blanche que je l'avais cru. Nous conclmes un pacte de sagesse et je
repris mes fadeurs; je fus descriptif et esthtique; je comparai entre
elles des statues clbres. Un mot d'esprit l'amusa; en voulant
comprimer son rire et rajuster sa chemise qui se dcolletait trop, elle
eut une maladresse qui me livra sa gorge. Je n'en profitai pas et lui
dis qu'elle ressemblait dans cette pose aux femmes de terre rouge qui
gisent  demi-ressuscites sur les lourds tombeaux trusques.--Pas pour
la couleur, j'espre? Et elle se donnait  mes yeux maintenant fixes.
Je ne pus me retenir de toucher ce que mes yeux avaient caress, et
comment imposer  mes mains un itinraire et empcher mes lvres de
connatre aussi ce que mes mains avaient connu? Nous restmes ainsi
longtemps tasss l'un contre l'autre, avec la sauvegarde de mes
vtements. Je sus qu'elle me pardonnait quand sa bouche se dtacha de la
mienne et je m'en allai, ayant bais ses yeux ferms... Que doit-elle
penser de moi si elle n'est pas vierge? Voil ce que je me demandais en
essayant de m'endormir  mon tour.

Je ne l'ai pas revue, ou presque pas. Une lettre, ce matin, l'a rappele
 Versailles; elle vient de partir. Le conseiller est trs malade; mais
on ne veut pas inquiter inutilement les deux jeunes filles... Si
j'avais dix ans de plus, je voudrais marcher sur mes principes et
pouser Annette pour la consoler, car elle va peut-tre se trouver pas
trs riche et elle pleurera beaucoup son pre, pauvre petit coeur! Quant
au dpart de Joconde, il me sauve du ridicule ou d'une folie. Je ne
connatrai pas la pense du sphinx, mais qu'importe? Et puis, le sphinx
pense-t-il autre chose que la pense que je lui prte?

Paul Pelasge




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 6 septembre.

Joconde est revenue, je suis rest. Annette m'a donn tout son coeur et
Joconde toute sa beaut. Je vis dans l'motion d'un double triomphe. Il
me semble que je rgne. Royaume de tragdie dont j'attends le cinquime
acte, peut-tre douloureux. Mais j'irai jusqu'au bout. Quand le
conseiller viendra chercher ses filles, je lui demanderai la main
d'Annette, et Joconde comprendra... C'est elle, en somme, qui est venue
vers moi. Ds le soir de son retour, elle a frapp  la cloison. J'ai
dplac le meuble, je suis entr. Elle m'attendait comme dans les
images. Hier fut la troisime nuit, muette et babylonienne. Sa bouche a
des baisers et non des paroles. Elle me ferait peur si j'avais quelque
navet et si je l'aimais. Je crois qu'il est prfrable de ne pas aimer
une femme pour tre charnellement heureux avec elle. Je ne vois
dcidment en Joconde qu'une des femelles de ma race et je m'enivre, en
respirant ses cheveux, de toute la profondeur des odeurs animales. Je ne
tiens pas sous mes membres une femme ayant un nom, des robes, des gants
et un rang dans le monde; c'est une bte que je courbe  mon dsir, et
nous avons autant de pudeur que les animaux qui hurlent d'amour au fond
des bois... En dehors de ces heures de folie sensuelle, tout le long du
jour, nous nous tenons dans l'attitude la plus indiffrente. Je fais la
cour  Annette devant elle, sans qu'elle dise un mot, sans qu'un de ses
doigts proteste, ou sa pleur. Seulement elle me regarde avec un sourire
teint o il y a une sorte de complicit ironique; elle suit tous nos
mouvements, elle observe et se tait. Si je lui adresse quelques mots,
elle me rpond  peine. On dirait qu'elle cuve sa volupt. Hier
cependant nous avons eu une brve conversation qui t'intressera et j'ai
lu des lettres qui te surprendront sans doute. Sa correspondante est
bien la marquise du Cygne. D'aprs ces lettres, ta Lda serait une femme
mlancolique, froide et vertueuse, tourmente en vain de dsirs
sentimentaux. Cela concorde peu avec tes confidences. Ces deux amies de
pension renouant connaissance sans se revoir, aprs dix ans
d'loignement et de silence, ont d changer d'abord des mensonges. Les
femmes mentent toutes les fois qu'elles n'ont pas  craindre d'tre
contrles et dmenties. Joconde me l'a presque avou. Elle s'est vante
 son amie d'tre admirablement heureuse, de vivre dans un perptuel
songe de joie, d'avoir une vie de scurit et de plnitude: il
s'agissait d'un songe en effet, car le prsent lui tait dur, j'imagine.
Quoique je ne sois pas, comme je l'avais craint, son premier amant, elle
ne semble pas avoir jusqu'ici joui de bien longues et bien douces
amours. Songe d'avenir, ralis pour quelques semaines, qui lui en
assurera la possession certaine et durable? Pas moi, assurment.
J'espre qu'elle n'a pas d'illusion l-dessus, car je serais dsol de
faire souffrir une femme  qui je dois des plaisirs certains...

Paul Pelasge




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 8 septembre.

... Lda vient de rentrer aux Pins, en convoyant son mari assez malade.
Je l'ai  peine vue, quoiqu'elle ait bien voulu encore m'accorder
quelques moments. Mais j'ai senti que c'est la fin et qu'elle a trouv
un instrument plus agrable  ses mains dlicates et fraches. La
vrit, cher ami, c'est qu'elle a emmen Patraque en qualit de
lectrice! Il est vrai que Patraque lit fort bien, qu'elle a pass
quelques mois au Conservatoire, qu'elle a t institutrice. Peut-tre
mme la petite ruse a-t-elle des diplmes, des certificats! Elle a
surtout sa beaut de pervertie, son regard crispant, le mouvement
singulier de ses lvres dont le langage muet est compris de celles qui
veulent comprendre. N'tant pas assez dbauch pour me rjouir d'un
incident qui me donnerait peut-tre deux matresses sans prjugs, si je
le voulais bien, je me tais, un peu humili, et je peins avec une
frocit dsespre. Maintenant que j'ai renonc  Lda, ma suite de
femmes au cygne me semble mdiocre; je ne les exposerai pas et quand
j'aurai extorqu assez d'argent  Durand, j'irai regarder les yeux purs
des Bretonnes en prire...

P Bazan

_P.-S._--Lda a oubli chez moi un petit sac o j'ai trouv ce paquet de
lettres. Je n'ai aucun scrupule  te les envoyer. Celle que j'ai
entr'ouverte est date des Frnes. Il s'agit donc bien de Joconde. Sois
heureux. Je t'crirai de Bretagne.

P B




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Les Pins, 6 septembre.

Me voil, cher Bonheur, rentre aux Pins,--peut-tre pour l'ternit!
Mon mari est fort mal; je suis triste, j'ai le coeur vide et la tte
lourde: que vais-je devenir? J'ai engag, en passant  Paris, une jeune
institutrice qui me fera des lectures et me distraira peut-tre un peu
par son gazouillis. Dcidment incapable d'aimer, de me donner comme on
se jette  l'eau, les yeux ferms, je me rfugie dans le rve et dans
l'idal. On me lira les histoires d'amour que je n'ai pas vcues et je
frlerai la robe des hrones dont j'aurais pu tre la soeur. Ma
lectrice est jolie; du moins, je la trouve agrable  regarder, et cela
me rcre, tout en me donnant la peur d'un enlvement. Moi aussi, je
suis jolie, et mieux encore, et nul n'a su me prendre; mais une
lectrice, cela se cueille comme une branche de lilas... J'ai  t'avouer
une tourderie dont tu me gronderas: j'ai gar en voyage le paquet de
tes lettres et la plus importante et la plus chre, celle o tu me
contais ta vie. Il est vrai que je l'ai tant lue et relue que je la sais
par coeur; je me la rcrirai tout entire une de ces semaines, afin de
jouir encore plus intimement du parfum de ton bonheur... Chre Anna, ne
viendras-tu pas me voir? Chre Anna, je t'aime! Oh! que je voudrais
toucher  tes mains heureuses, baiser tes yeux pleins de joie! Je
voudrais entendre de ta bouche le rcit torturant de tes volupts et de
tes langueurs! Viens me corrompre, viens me rchauffer et m'enflammer!
Toi, seule, tu pourrais me dcider  rompre avec l'ennui,  me violer
moi-mme,  m'offrir au hasard des bras qui se tendent autour de moi...
Mais tu ne viendras pas, puisque tu es heureuse et je ne dchiffrerai
pas dans ton regard le secret de tes heures de paradis... Mais, dis-moi,
est-ce que le bonheur que tu donnes vaut celui qu'on te donne? L'amour
ne serait-il pas un appauvrissement? Je me sens riche et je garde ma
richesse pour ne pas amoindrir ma force et ma beaut. Je ne veux pas
ouvrir la main, je suis sans dsir; je n'aurais pas de plaisir  voir
sourire les yeux ferms qui se rouvriraient d'amour sous mes baisers
distraits. Il faudrait ton exemple et ta prsence pour fondre la cire
qui m'enveloppe comme une larve d'abeille; avant tes confidences, je ne
savais pas... Me comprends-tu? Je savais tout et je ne savais rien.
Viens et je te parlerai avec une entire confiance. Quand j'cris, je
suis rserve; je le suis au point qu'on ne m'entend plus et que
j'aurais l'air de mentir parfois... Mais je ne voudrais rien cacher 
une amie telle que toi et je regarderais sans trembler dans tes
prunelles au milieu des aveux les plus fous. Viens, amie, je te parlerai
comme  un confesseur que je voudrais faire trembler d'amour; je te
dirai ce que j'ai fait et ce que j'ai rv, mais ce ne sera pas comme
toi avec la joie de revivre des actes qui murent toute l'architecture
de mon corps. En te parlant, je ne songerai pas  mon pass, qui n'en
vaut pas la peine, mais  mes jours futurs,  demain, si tu me promets
demain. Tu aimes ta beaut dans les yeux des hommes? Comment as-tu
appris  lire en ces miroirs troubles? Je veux savoir cela. J'aimerai,
en adorant ton regard, le reflet de ce que furent ceux qui crirent sur
ta gorge; c'est par toi que je peux arriver  l'amour des hommes, si
telle est ma destine: elle t'appartient, tu dcideras de mon sort et de
mon coeur. Si je te donne tout, ne me garderas-tu pas tout, dis?... Que
d'extravagances! Vas-tu me reconnatre? J'avais commenc  t'crire,
froide et grave comme je veux tre, et comme je suis quand ma nature
agit d'elle-mme sans influences extrieures; mais le souvenir de ta
confession, et la chaleur orageuse de cette aprs-midi, et le joli
visage de ma lectrice qui regarde, surprise, l'excitation de mon regard,
chaque fois que je lve la tte pour penser  toi, tout cela m'a
trouble... Dis-moi quand tu viens? cris-moi, mais un mot seulement.
Garde pour nos causeries le rcit de ces longues volupts... Il me
semble que je te vois, et je meurs...

Claude




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Paris, 10 septembre.

... Me voil bien guri, cher Pelasge, car c'tait ce que je croyais,
quoique la fugue ait t fort attnue par l'attitude dont se vante,
avec une certaine drlerie, la petite Patraque. Elle m'est arrive, ce
matin, comme j'allais partir, et je l'ai assez mal reue, pour la punir
de la journe qu'elle me fait perdre. Patraque prtend avoir rsist 
la sductrice. Elle a eu un mot superbe: Cela, c'est de la passion, a
ne se paie pas! Cette noblesse de tenue dans la dbauche me rjouit
beaucoup; cependant je ne crois pas  l'histoire. Patraque est trs
jalouse et j'imagine quelque scne prodigieuse avec une femme de
chambre, une amie, je ne sais... Enfin, je pars. Je ne peindrai mme pas
de Bretonnes; je peindrai la mer. Mais la mer est une femme et j'ai peur
de ne pouvoir la contempler sans dgot.

Bazan




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 10 septembre.

... Voil deux jours que Joconde est partie, pour un bref voyage, aprs
en avoir demand, par tlgramme, avec beaucoup de dfrence (c'est moi
qui portai la dpche), la permission au conseiller. Je suis tranquille
et je consulte les pquerettes avec Annette. Ce matin, M. des Fresnes
tant venu dans ma chambre, je lui ai montr en riant le mcanisme
ingnu de la commode et il a t trs surpris. Depuis un quart d'heure
la porte est ferme par le triple tour d'une bonne vieille serrure bien
drouille et bien huile; M. des Fresnes n'en a pas jet la clef dans
l'tang, mais il la dtient parmi un considrable trousseau pendu dans
sa propre chambre. Mon cher ami, la beaut d'une femme dont on n'aime
que cela, c'est bien peu de chose. La plus belle n'a plus de mystres la
septime nuit et la plus perverse n'a plus de secrets. Il n'y a pas de
milieu entre le harem et la vertu, entre toutes les femmes et une seule;
mais l'infini n'est pas dans la varit, l'infini est dans l'unit, il
est dans les yeux de la petite Annette. Elle attend de moi sans doute
beaucoup moins que je ne lui donnerai et moi je sais que je trouverai en
elle, sculpte par ses doigts purs, la statue mme de mon dsir. Nous ne
serons pas tromps. Je ne t'ai pas racont comment nous sommes venus 
nous aimer, aprs mille petites folies qui ne nous engageaient  presque
rien? Non, je ne t'ai rien dit de cela, parce que c'est ineffable.
Ineffable et si divinement absurde! Vu du rivage, c'est absurde; pour
les passagers qui se saisissent par la main au milieu de l'orage, c'est
divin. Il semble qu'on allait prir et que la barque, tout d'un coup,
vogue en eau calme. Il se fait un arrt dans la marche des choses; les
yeux qu'on regarde ont une profondeur de vertige; les paroles qu'on
allait dire meurent dans une magnifique obscure signification; seul le
silence parle dans ce moment grave et il dit tant de choses que les
coeurs, pour mieux le comprendre, clatent en sanglots.--L'ironie, ce
soir-l, prit la fuite, elle avait honte. Reviendra-t-elle? C'est
possible. Je ne la chasserai pas, car je n'en ai pas peur...

Paul Pelasge

_P.-S._--Je te renvoie sans les avoir lues les lettres de Joconde. Cela
ne m'intresse plus.

P B




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 12 septembre.

... Joconde est alle aux Pins! Je comprends ta dernire lettre. C'est
trs curieux. Ne trouves-tu pas singulier cet amour mutuel de nos deux
matresses et que nos caprices aient t sombrer ensemble dans le mme
trou d'enfer. Joli dnouement pour un roman mondain! Ds que j'ai su
d'o elle revenait, je me suis mis  l'observer avec une curiosit
diabolique. Elle avait toujours son mme air calme et repos, mais je
n'ai pas souffert une attitude qui m'apparaissait une moquerie et j'ai
voulu la torturer. Elle a souri et c'est moi qui ai souffert. Voici 
peu prs notre conversation:

Moi: Comment va la marquise de la Tour? Pense-t-elle toujours  mon ami
Pierre Bazan?

Elle: Elle ne m'en a pas parl.

Moi: On dit que sa lectrice est fort jolie.

Elle: Quelle lectrice?

Moi: Une petite Parisienne, toute blonde et blanche. Je l'ai vue dans
l'atelier de Bazan et quand je la dis fort jolie, je parle de ce que
j'ai vu. C'est aussi chez Bazan, et sans plus de voiles, que votre amie
l'a vue--et aime?

Elle: Pas longtemps.

Moi: Vous voyez que je suis renseign.

Elle: Moins bien que moi.

Moi: Sans doute, puisque la lectrice est partie des Pins deux heures
aprs votre arrive.

Elle: C'est moi qui l'ai chasse.

Moi: Vous avez donc des droits sur la marquise?

Elle: Ceux d'une amiti trs ancienne...

Moi: ... Et trs tendre.

Elle: Comme vous le dites.

Moi: Vous me faites horreur!

Elle: Menteur!

Moi: Quoi! Vous croyez que je puis souffrir ce partage quivoque?

Elle: Tout partage est quivoque. Celui-l serait innocent au prix de
ceux que vous avez tolrs, sans doute...

Moi: C'est dgradant.

Elle: ... Mais il n'a pas eu lieu. J'ai t aux Pins consoler une amie
malheureuse, voil tout.

Moi: Consoler! Ne mlez pas ce mot  une turpitude!

Elle: Vous ne pouvez pas m'insulter: je vous aime.

Moi: C'est fini.

Elle: Non. Je vous aime. Je vous aimerai toujours, toujours, cher ami.
Je vous aime assez pour vous permettre toutes les folies, mme celle de
vous marier avec une enfant; mais je vous aime trop pour vous abandonner
jamais,--ni pour permettre que vous m'abandonniez jamais. Il y a
longtemps que je vous aime, allez! Je vous guettais depuis des annes.
Or, je vous tiens, et mes bras sont de fer. J'ai vcu avec votre ombre
un songe long et doux qui commence  se raliser, mais il me semble que
je rve encore, et je ne veux pas me rveiller. Vous tes ma vie, et je
veux vivre. Je suis sre de moi,--et de vous!

Moi: Mais je ne vous aime pas. J'ai voulu vous avoir; je vous ai eue;
mon dsir est pass.

Elle: Brutal!

Moi: Je vous rpte que c'est fini.

Elle: Cela commence  peine.

Moi: Sottise! Vous n'avez pas la prtention de me suivre partout o
j'emmnerai ma femme, je suppose?

Elle: Vous resterez prs de moi, tous les deux.

Moi: Vous croyez peut-tre que M. Bourdon vous gardera comme nourrice de
ses petits-enfants!

Elle: O le malheureux qui ne sait pas que je suis la matresse du
conseiller, et que demain je serai sa femme!

Moi: Mensonge!

Elle: Oh! que non!

Moi: Bien. Il saura qu'il est tromp.

Elle: Soit. Et vous pensez qu'il donnera sa fille  l'amant de sa
matresse? C'est un homme d'ordre et trs religieux. Il m'pousera parce
qu'il me l'a promis; mais s'il mettait sa matresse  la porte, il
fermerait en mme temps sa porte  l'amant de sa matresse. Vous
attendrez d'tre mari pour faire vos rvlations? Je ne vous le
conseille pas. Annette ne serait peut-tre pas trs heureuse d'apprendre
que vous la quittiez le soir, au temps de vos fianailles, pour monter
dans mon lit. D'ailleurs ce n'est pas cette petite fille qui vous
donnera les plaisirs que vous aimez. Il vous faudra une matresse,
ncessairement. Je serai l. Adieu, souvenez-vous que je vous aime.

Le mobile de presque tous les actes des femmes, c'est la jalousie.
Joconde est donc jalouse. Son amour m'ennuie et me gne, mais je ne le
crains gure. C'est une sensuelle: elle oubliera vite et ddaignera
celui qui lui aura refus les joies accoutumes. Ah! quelle bonne
prceptrice le vieux conseiller huguenot a choisie pour ses filles! Sa
matresse, et une femme qui, ncessairement, l'a capt par des
complaisances! Voil l'envers des choses vnrables. Cela me plat.
D'ailleurs, malgr mon sentimentalisme d'aujourd'hui, je sens trs bien
que je n'ai renonc pour l'avenir  aucun de mes vices. Peut-tre au
fond ne suis-je retenu que par un vieux respect conventionnel, la peur
d'un vieux fantme qui se lve en moi parfois, quand je regarde les yeux
innocents d'Annette. Joconde me fait horreur et je ne la dteste pas; je
pense  Annette, en la fuyant, et non  moi. Si j'avais pens  moi,
pendant que sa gorge se soulevait trouble par les invectives, j'aurais
tendu les mains pour comprimer  mon profit le dsarroi de ces beaux
seins aux veines bleues. Dieu! que je suis compliqu! Dis-moi quelque
chose de sens, si tu as des penses. Moi, j'ai peur d'avoir du regret
devant la vieille serrure de notre porte!...

Paul Pelasge




CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES


Les Pins, 12 septembre.

... Pourquoi as-tu fui, chre consolatrice, au moment mme o j'allais
toucher ta beaut et me rgnrer dans ton coeur? Pourquoi n'as-tu pas
voulu comprendre? Tu tais venue, pourtant?... Ah! malheureuse que je
suis, c'est ma faute! je n'ai pas os. Je me suis dresse devant toi
comme une apparition au bord d'un chemin dsert et j'ai attendu... Tu as
eu peur? Mais de quoi s'agissait-il, de quoi? Je n'en sais rien. En
vrit, je ne sais plus ce que je dsirais... Anna! je voudrais tre
heureuse! tre heureuse ou mourir! Oh! voil un cri bien naf. Je le
laisse, puisqu'il reprsente ma sincrit, mais avec un peu de honte. Te
souviens-tu de la lettre o je te disais: Viens me corrompre! Quand je
t'ai crit cela, c'tait fait; j'tais corrompue, c'est--dire que tu
avais dj insinu en moi le poison des esprances sensuelles. Tes
confidences m'ont tourn la tte,  moi qui avais jur de nier,  tout
autre que moi, le secret de mes faiblesses et de mes expriences. Comme
plus d'une femme marie  un mari malade et chagrin, j'ai eu des
tentations auxquelles j'ai cd. Quelques-unes furent agrables, mais
aucune  aucune minute ne me rvla le secret d'Isis: et j'en prenais
mon parti, vivant orgueilleuse et froide jusqu'en mes dbauches quand tu
es venue en ma vie, quand tu m'as fait croire, par tes mensonges, qu'une
femme a dans ses hanches, dans sa poitrine et dans ses lvres un infini
charnel de joie et d'extase. Je sais que non. Alors, que pourrais-tu
tirer, toi, de l'instrument rebelle au chant suprme? Rien de plus sans
doute que mes amants! Quel mystre dtient nos bouches que ne possde la
bouche licencieuse des hommes? Cependant je t'aimais et je tressaillais
d'avance avec complaisance sous le charme doux de tes yeux. Tu m'as
trompe! Tu m'as traite comme une vierge qu'on leurre avec un baiser
sur le front et tu as loign de moi un visage que j'aimais  regarder,
un visage qui allait peut-tre sourire et plir et s'approcher anxieux
de mes joues fraches!... Cependant, Anna, tu peux revenir. Je te hais
assez pour t'aimer encore,--pour aimer, sinon toi-mme, du moins, toutes
les sueurs d'amour dont tu gardes l'odeur, le parfum roux de ceux qui
t'ont fait crier! J'aime les hommes  travers toi. Viens me donner ton
amant.

Claude




ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE


Les Frnes, 12 septembre.

Chre Adlade, je crois que je vais me marier, si mon pre le permet.
Mon fianc est trs beau. Il s'appelle Paul, nom que j'ai toujours
beaucoup aim. Je crois que je l'aime aussi, lui, mais je n'en suis pas
sre parce que je n'ai pas encore pleur. Il me semble que si je
l'aimais, je pleurerais quand il me baise les mains. Mais moi, je ris et
je le regarde bien dans les yeux pour voir s'il est srieux. Je ne sais
pas bien encore lire dans les yeux, mais j'apprendrai, car c'est trs
utile pour deviner les vraies penses de son mari. Voici ce qu'on fait
quand on est fiance, chre Adlade: on pense l'un  l'autre ds le
matin et on se rencontre comme par hasard le long de l'tang o il y a
de grandes fleurs jaunes qui sentent trs bon et beaucoup de mouches; l
on se donne la main et on se dit des choses comme s'en disent les autres
personnes le matin. Seulement il me parle des fleurs et des mouches dont
il sait les noms; cela me parat drle et je ris. Alors il est content
et il me regarde. Dans la matine on se rencontre encore avant djeuner
sous une charmille o il fait frais; on a l'air tonn, puis on entre
dans le jardin et il me choisit une rose ou un oeillet pour mon corsage.
Quand la cloche sonne il rentre par l'alle des tilleuls et moi par la
charmille. Au djeuner, je suis en face de lui; il me contemple, mais
sans oublier de manger, heureusement, car j'ai entendu dire 
Mademoiselle qu'il faut une bonne sant pour se marier. Mademoiselle le
regarde aussi et aussi moi; elle est trs contente de notre mariage.
Pourtant j'avais bien cru m'apercevoir que Paul lui plaisait; mais tu
comprends que Mademoiselle ne peut pas pouser Paul Pelasge. Alors elle
n'y pense plus, car elle est trs raisonnable. Elle a vingt-huit ans; 
cet ge-l, on ne se soucie plus des folies de l'amour. Tout le monde se
promne  l'ombre aprs djeuner, puis je m'en vais dans les avenues
avec Paul et Georges et Anne; Mademoiselle vient aussi. Elle lit un
livre sans faire attention  nous, car je crois que toutes ces
amourettes l'agacent un peu, et si nous nous loignons, nous la trouvons
toujours  la mme place. Ensuite je rentre  la maison avec ma soeur;
quelquefois nous allons nous promener trs loin. C'est plus amusant
parce que le jardin et les avenues m'intimident: une fois, dans un bois,
Paul m'a embrasse; j'tais toute rouge, mais pas trs contrarie. Il
faut bien que je le laisse faire; quand je le repousse, il est triste et
j'ai du regret de la peine que je lui ai cause. Une autre fois, il a
t encore plus hardi avec moi; je ne m'en suis aperue qu'aprs, tant
cela me semblait naturel, mais je ne t'en dirai pas davantage, car cela,
c'est des secrets. Tu m'approuveras quand tu seras fiance. Les hommes
ont des curiosits que je ne comprends pas bien. J'y suis toujours
prise, mais si j'ai un peu honte, je ne suis pas trop fche, au fond,
car ses yeux dans ce moment-l sont contents. C'est tout ce que je puis
lire dans les yeux de Paul; mais je crois que ce n'est pas le plus
difficile. Ds que nous sommes seuls, pendant ces promenades, il se tait
et se rapproche de moi; alors je bavarde pour le dconcerter. J'ai
remarqu qu'il n'aime pas que je parle en certaines circonstances; alors
s'il tient ma main, il la laisse; s'il tendait le bras vers moi, il
oublie ce qu'il voulait faire, sans doute m'attirer  lui et
m'embrasser. J'ai peur aussi d'tre chiffonne et qu'on lise sur ma robe
des choses qui ne regardent que nous. N'est-ce pas?

Enfin, je crois que nous n'abusons pas de notre libert, car je n'ai pas
de grandes motions et je ne sens aucun regret de ce que j'ai permis ou
souffert. C'est le soir qui est le moment tragique, chre Adlade. Nous
nous chappons pour aller nous asseoir un instant seuls sur un banc qui
est bien cach, mais Madame des Fresnes nous y dcouvre rgulirement et
je crois que cela vaut mieux, parce que j'aurais peur si nous restions
trop longtemps seuls. J'prouve parfois  cette heure-l un sentiment de
langueur que je ne comprends pas bien. Je crois que l'odeur des grands
lys qui sont  ct du banc me fait mal  la tte. Pourquoi
n'allons-nous pas sur un autre banc? Je n'en sais rien.

Le banc des lys est notre banc; nous y revenons comme  un gte sans
penser  rien qu' nous asseoir l et  rester l'un prs de l'autre
immobiles et souvent silencieux. Il me prend la main, il me touche les
cheveux, il me dit des choses que je n'ai jamais entendues et que je ne
comprends pas toujours. Mon coeur bat; je laisse sa jambe s'appuyer  la
mienne et quand il m'a bais la main, j'ai envie de baiser la sienne.
Mais je ne le fais pas parce que je rflchis trop longtemps et qu'alors
nous entendons la voix de Madame des Fresnes qui parle trs haut avec
Mademoiselle.

Paul m'a fait des vers  propos des grands lys qui nous regardent en
effet comme des figures. Il me semble que je n'aimerais pas beaucoup ces
vers-l, s'ils ne m'taient pas adresss; ils ne ressemblent pas du tout
 ceux de notre Choix de Lectures. Je te les envoie pour que tu me dises
ton avis:


LES GRANDS LYS PALES

_A Annette._

    Songez au sourire ple des grands lys dans la nuit.
    Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchs;
    Leur regard s'allonge en lueur douce et poursuit
    Ceux qui marchent dans le jardin le front pench.

    Songez que les grands lys coutent les paroles,
    Qui sortent des abmes o sommeillent les coeurs.
    Ils tendent comme des oreilles leurs corolles
    Et ils n'oublient jamais le murmure des coeurs.

    Ils coutent si bien qu'ils entendent le silence;
    Ils entendent le bruit du sang dans les artres,
    Ils entendent les paules frissonner en silence,
    Ils entendent ce qu'on tait et ce qu'on voudrait taire.

    Les lys aux faces tristes entendent les dentelles
    Que le vent et la vie gonflent sur les corsages,
    Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles
    Qu'un souffle agite et tourmente en signe d'orage.

    Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit;
    Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes
    D'avoir os s'unir un instant dans la nuit
    Et leur sourire a des ironies complaisantes,

    Car ils savent ce qu'ignorent les hommes et les femmes
    Et ils pourraient prdire aux mes leurs destins
    Et enseigner aux hommes  lire le coeur des femmes:
    Songez aux grands lys ples indulgents et divins.

PAUL PELASGE.

Voil, chre Adlade, la vie d'une petite fiance au chteau des
Frnes, pendant le mois de septembre 189...

Annette Bourdon




ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR


Les Frnes, 14 septembre.

... Vous savez pourquoi je suis alle vous voir. Il y avait un tel
dsaccord entre le ton de vos lettres et ce qu'avait dit de vous  un de
mes amis quelqu'un qui vous connat bien, que j'ai voulu connatre la
vrit. Nous avons pass deux jours ensemble et alors vous avez t
sincre; cela fait que je vous pardonne, mais je reste humilie d'avoir
t dupe de votre vertu et de votre amiti passionne. Si j'avais su que
vous aviez des amants, si j'avais su qu'on rencontrait chez vous des
filles  tout faire, je ne vous aurais pas crit avec cette confiance
dont vous avez abus. Cette histoire de ma vie que j'crivis pour vous,
vous l'avez perdue, vous l'avez oublie en quelque htel de hasard, et
me voil  la merci du premier curieux qui voudra s'amuser au Songe
d'une femme! En vrit, c'est pour cela que je suis alle chez vous,
pour vous reprendre des lettres o je me suis raconte avec la franchise
d'une me forte, quand je m'adressais  une femme sans courage, sans
volont et sans passion. La lettre o vous m'aimiez trop ne m'a pas fait
reculer, parce que je suis au-dessus de pareilles tentations. Le
souvenir de vos enfantillages de pensionnaires ne me fait pas rougir,
mais ne me donne pas,  cette heure, le dsir de renouveler, en toute
libert, des actes ridicules. Vous avez pu vous apercevoir de ma
froideur ironique  vos minauderies. Je suis assez belle pour n'avoir
pas le dsir de contempler la beaut des autres femmes; je n'aime pas
assez les femmes pour vouloir leur donner du plaisir; et je ne vois pas
bien ce que je pourrais leur demander qu'un homme ne m'ait offert 
genoux. Vous aviez un amant trs convenable et qui vous aimait. M. P. B.
Tchez de le reconqurir. Mais je crains qu'il ne soit trop tard, car il
connat--c'est un de ses modles--la petite que ma visite a chasse, et
il ne se soucie gure, j'imagine, d'avoir pour rival cette joueuse de
mandoline. Je ne vous dteste pas, je vous plains,--surtout quand je
considre la vie, complique peut-tre, mais agrable et sre, que je me
suis organise. Je vous regarde avec piti du haut de mon bonheur, du
bonheur que j'ai voulu, que j'ai cr de mes mains, que je tiens et que
je possde. Et pourtant, en quelles conditions meilleures n'tiez-vous
pas, riche, marie et libre! Moi, j'ai subi tous les esclavages et j'y
suis reste reine. Relve-toi, chre Claude, reprends ton rle de
dominatrice, mets le pied sur les hommes et rjouis-toi de les voir
pleurer sur ton ventre. Le bonheur, c'est a, c'est de les mener par la
main tout le long de soi, comme des fous et de les entendre chanter leur
triomphe  la minute o ils sont prostrs dans la dcrpitude animale.
a, et peut-tre d'en tre dupe, le temps de fermer les yeux. Il n'y a
de lutte et de victoire que d'un sexe  l'autre, que d'un sexe sur
l'autre; toutes les autres rencontres sont des complicits sans
adversaires. Il est ennuyeux, quand on a gagn la partie, qu'il n'y ait
pas de vaincu. Je suis tout en feu, tout en amour et tout en haine! Leur
sang me rafrachit, me console et me venge. Nous n'avons que du lait;
ils ont du sang. Ainsi, tu as quitt ton amant pour l'ombre de toi-mme,
tu as quitt celui qu'on terrasse et qu'on dompte pour celle qu'on
caresse comme un animal hypocrite. L'homme n'est pas hypocrite; il est
orgueilleux, et son orgueil rugit au moment o ses nerfs le couchent
sans force dans ses muscles ptris par nos talons. J'aime les plus
violents et les plus perfides; je les enivre mieux que les faibles et
les humbles. Il y a tant  manger en moi, je suis une telle plnitude de
communion qu'ils se gorgent et se solent avant que le pain charnel ait
fondu tout entier sous leurs dents: la table reste mise et leur dsir,
en mourant, contemple dans un soubresaut la corbeille de pches et de
raisins o ses dents n'ont pas mordu. J'ai un rebelle. Cela m'amuse. Il
se croit rassasi parce qu'il s'est lev de table en tournant le dos 
la table et parce qu'il a vu, de la fentre o il se penche, une haie de
framboisiers. Mais quand il aura got aux framboises aigres de la
maigre virginit, il reviendra aux fruits qui rjouissent les yeux, les
mains et les lvres. J'ai la foi. Je suis heureuse.

Anna




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 14 septembre.

... J'ai oubli de te dire, cher Bazan, ou peut-tre ne le savais-je pas
encore, que Joconde avait t furieuse de la porte barricade. Venant
aprs la conversation que je t'ai rapporte, cet avertissement, donn
d'un ton contrit, lui a crisp la figure. A-t-elle souponn mon
intervention? Je ne le crois pas. Elle a trop de confiance en elle-mme
pour admettre qu'on s'loigne volontairement d'elle, tant que le contact
est obscur et sans danger. Mais je me croyais libr et libre de donner
toute ma pense et toutes mes heures  la petite Annette: jamais je n'ai
t moins libre. Ds que je m'loigne des alles suivies, seul avec
Annette, ds que nous avons commenc  sourire et  jouer avec cette
indiffrence passionne qui est une des marques de l'amour sr de
lui-mme, alors,  quelque dtour de sentier,  la surprise d'un buisson
ou d'un arbre, voici Joconde. Elle ne nous regarde pas, elle est bien
trop fine, elle nous sent; elle ne nous accompagne pas, elle nous suit;
elle ne nous suit pas, elle nous prcde. Nous la trouvons  l'endroit
o nous allions nous asseoir, crasant de sa beaut un peu lourde la
mousse o Annette laisse  peine la trace de ses reins. Elle mordille le
brin de jonc que j'ai rompu la veille pour en extraire en vain la moelle
blanche et fragile; elle achve d'effeuiller la branche de coudrier o
j'avais laiss deux feuilles dchiquetes par mes dents; elle brise en
plus petits morceaux les brindilles de bois mortes que j'avais casses
en regardant Annette qui me regardait. Elle ne regarde pas. Elle regarde
un livre. Mais elle ne voit pas son livre et elle nous voit. Elle nous
guette, elle nous devine, elle nous distance. C'est elle qui a fait
remuer cette fougre, et non le vent; c'est elle, et non un oiseau, qui
a fait osciller cette branche de htre. Elle vient de passer, et
cependant elle va passer encore. Elle est partout dans le taillis qui
tait notre refuge; elle est le vent et les oiseaux, elle est les
cureuils et les chats  la chasse. Annette s'en amuse, sans comprendre.
Elle croit que Mademoiselle est distraite. Mademoiselle est  l'afft.
C'est le fantme du plein jour, la larve de l'aprs-midi, la dame
blanche des crpuscules dors. J'ai envie de tendre sous les feuilles
mortes des piges  femme. Elle empoisonne ma vie, mais j'en ris, car
elle avoue sa jalousie, et cet aveu la prendra un jour ou l'autre.
J'attends. Songes-tu  cela, cher Bazan, que je suis venu presque par
hasard aux Frnes, que je comptais m'y reposer quinze jours dans un
ennui doux, que voil plus de six semaines que j'y suis, que j'y ai aim
deux femmes, que j'y ai trouv une fiance et une matresse, que la
tragdie m'entoure comme un cercle d'orages, et que je ne sais plus si
nous allons sortir tous vivants de ce vieil oasis de paix? Je suis mal 
l'aise pour combiner mes dfenses. Joconde m'a-t-elle dit la vrit? Je
ne sais. Elle me parlait avec une colre ironique o il y avait de
l'amertume et de la franchise. Si elle a dit la vrit, s'il faut que je
compte avec les passions d'un vieillard hypocrite, je ne sais ce qui
arrivera. Je veux sauver Annette, mais moi-mme? Cette Joconde, que je
hais et que je tuerais, est toujours mon plaisir. Plaisir de honte,
plaisir dtest, mais subi peut-tre par diplomatie, peut-tre par
lchet. Mon cher ami, je te dirai tout, pour que tu me juges; elle m'a
forc  drober dans le cabinet de M. des Fresnes la clef de notre porte
maudite. La porte est redevenue la souriante entremetteuse des premiers
jours; elle s'efface comme une procureuse sur le seuil o se paie la
provende; elle se referme doucement quand l'oeil du galant a vu le lit
obscur o une forme de volupt se gonfle comme une vague et droule
autour de ses reins l'cume d'une dentelle que le dsir dchire. Joconde
est plus belle d'avoir t aime. Elle est la femme sans me, o toute
en petites mes de chair; chaque grain de sa peau et chaque duvet de sa
peau ont une sensibilit. Nulle part la main ou les lvres ne
l'attaquent inutilement; le grand serpent blanc se droule et s'exalte,
ses yeux regardent avec un flamboiement doux et suivent avec une
complaisance attendrie tout ce qui se passe le long de lui-mme. Elle
est de la race des courtisanes qui sont nes pour la science. Elle sait,
elle devine et elle imagine. Elle est divine et libertine; elle le sait
et elle dit: les corps sont des visages plus blancs et plus doux. Elle
dit peu de choses. Elle donne et elle prend. Elle est inpuisable et
elle ne rassasie pas. Elle a des mouvements qui rajeunissent les dsirs
et des gestes qui dterminent l'enthousiasme. Il y a de ses
enfantillages qu'on n'accepte pas sans actions de grces et de ses
cruauts qui fanatisent les muscles. Je pense  elle longtemps encore
aprs que j'ai forclos la porte et cach dans ma valise la clef
infernale. Alors, je m'endors dans un harem, car chacune de ses beauts
se dresse en vie et en fleur dans mes rves agits. Une Indienne couleur
de safran, grasse et vtue au-dessous du nombril, m'introduit trs
srieusement dans une grande serre o la lumire est bleue et verte, en
me disant: Ne vous endormez pas, les fleurs vont s'ouvrir. J'entre et je
vois le miracle. Voici des champignons blancs, normes et palpitants; le
sommet de leur chapeau est form d'une coque rose qui se gonfle et se
dgonfle comme une narine entranant tout le champignon qui se met 
battre ainsi qu'une aile. Cela remue, cela tourne, cela devient une jupe
de ballerine d'o sort une femme en maillot rose, puis le maillot se
dchire et tombe comme la robe d'une figue mre, et la femme est nue,
immobile en une pose d'offrande. Mais voil que ses deux seins menus et
aigus s'exasprent et tremblent; ils deviennent des ballons, ils
touffent la femme nue qui s'offrait; ils se couchent sur leur tige
courte; ils sont deux grands champignons blancs surmonts d'une coque
rose, ainsi que des parasols chinois. Et cela recommence et cela se
multiplie, mais je regarde les autres mtamorphoses. Je me promne, je
fais le tour des corbeilles, je juge, je contemple, je respire, je
flatte. Voici la fleur qui est un oeil bleu au bout d'une longue tige
verte que deux feuilles troites coupent au milieu; l'oeil se balance
gouailleur et prometteur; il ne regarde que de ct; son regard filtre
comme un rai dans une cave. Cet oeil a une grande paupire bistre qui
lui pend sur le cou; il la rabat comme un capuchon et je crois qu'il
s'endort. Il y a une autre plante qui ressemble  une orchide. Elle est
effroyable et couleur de boeuf cru. Elle s'ouvre comme un crin; elle
bille comme une pomme rouge lacre par les bouvreuils; puis tout d'un
coup elle se tord, se dchire et ses lvres pendent pareilles  des
oreilles roses; les oreilles se drapent comme autour d'une forme
fminine et c'est encore, dresse sur sa tige, insolente et douce, une
femme qui attend, qui rve ou qui se souvient. Je dtourne les yeux pour
ne pas voir cette jolie femme frle et chaste redevenir la fleur couleur
de boeuf cru qui bille avec l'impudeur de la stupidit. Plus loin,
c'est la tribu des cactes, les tiges qui sont des jambes coupes au
genou ou au bas du ventre comme des colonnes tronques; celles qui sont
des ventres rampants couverts de houppes; celles qui sont des troncs
d'arbres o je devine une palpitation humaine, celles qui sont des ttes
rases, ttes sans organes, toutes rondes, moiti roses et moiti
blanches comme des cochons de lait. Cela devient diabolique; je n'ai
plus peur, j'ai honte, et j'envoie un coup de pied dans un ventre
rampant qui ressemble  un sac de farine. Mais le ventre saute sur les
colonnes tronques; un buste et des bras viennent se coller  sa chair
moite; les bras choisissent une tte, les yeux, une bouche, cueillent
une des fleurs couleur de boeuf et le monstre s'avance en minaudant vers
moi et me tient un discours: Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes
ce que tu aimes et ce que tu viens d'adorer sparment. Nous sommes,
runies  la hte, il est vrai, la beaut mme qui t'a rjoui cette
nuit; nous sommes chaque partie d'elle-mme, chacune des chapelles o tu
t'es mis  genoux avec beaucoup de ferveur. Qu'importe l'ordre de notre
architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des
jambes? Voil. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et
les framboises des seins  la place des yeux? Voil. Regarde. Veux-tu
que la bouche qui te parle, te parle d'entre mes blanches cuisses, mon
mignon? Voil. Regarde. Veux-tu que la tte descende  la hauteur de mon
ventre et que mon ventre soit ma tte? Voil. Regarde. Tu vois je
m'exprime trs bien et pourtant je n'ai pas de dents. En suis-je moins
belle? Nous n'en sommes plus, mon cher,  la spcialisation des organes.
Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti
des anomalies. N'as-tu pas un petit miroir de poche? Donne. Oh! que je
suis jolie! Voil l'ordre vritable des choses, voil l'architecture
dfinitive. L'anomalie est devenue la beaut. Tu m'aimes, dis? Donne-moi
tes lvres, mon amour! Donne-moi ton me. Bois ma pense et ma vie sur
la bouche que je te livre. Viens, prends-moi, serre-moi dans tes bras.
Ah! comme je t'aime! Il n'y a que les femmes trs belles qui savent
aimer. Je suis trs belle et j'aime. O est le petit miroir? Merci. Ah!
je crois que j'ai trouv ma forme dfinitive. Venez toutes, vivez! Et
sans abandonner mes membres o il s'enlaait comme une pieuvre, le
monstre fit un geste de rsurrection et ce fut une monte de larves dont
les suoirs convergeaient vers ma vie... Je criai et je m'veillai.
Crois-tu, cher Bazan, que ce rve ait une signification? En tout cas, il
n'a eu d'influence que sur mes nerfs. J'ai mal dormi, mais je ne me suis
pas repenti. Je m'accoutume  Joconde, jusqu'au jour du dgot
dfinitif. Ce jour-l, je serai trs impitoyable, parce que je suis trs
goste.

Paul Pelasge




ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE


Les Frnes, 19 septembre.

Chre Adlade, mon pre veut bien; Madame Pelasge aussi. Tout le monde
est heureux. Nous nous marions le 25 octobre. Georges pousera ma soeur
le mme jour. Cela sera trs beau. Alors je m'amuse des jours de libert
qui me restent. Comme je suis la plus jeune, on m'obit, mais je ne sais
quoi ordonner. Quand je suis seule avec Paul, je suis contente; cela
n'arrive pas souvent. Mademoiselle, qui croit toujours sans doute que je
suis une petite fille, nous surveille d'une faon ridicule. Elle ne peut
se faire  l'ide de voir le petit Chaperon Rouge se promener avec le
Loup. Elle croit toujours que le loup va me croquer. Entre nous, je
crois qu'il en a bien envie. Te fais-tu une ide claire du mariage,
chre Adlade? Moi pas. Je pense seulement qu'on doit tre trs
heureux, on s'endort en se tenant les mains et on se rveille en
souriant. Cela ne me fait pas peur, mais cela me semble trange.
Pourquoi ne pas dormir chacun dans son lit? Enfin, c'est l'usage.
Cependant toutes les personnes maries que je connais ont chacune leur
chambre. Mademoiselle m'a dit qu'il n'y a que les pauvres qui n'ont
jamais qu'un lit. Aprs la premire grossesse, on se spare. J'aime
mieux cela. Je t'ai promis de te dire tout, voil. Paul m'embrasse sur
les mains, sur les yeux, et sur la bouche, quand je le permets; c'est
trs agrable, surtout la bouche, et cela donne un grand frisson. Je ne
crois pas qu'il y ait rien de plus agrable au monde, mais c'est une
faveur, et je ne donne pas mes faveurs  tort et  travers. Il faut que
Paul ait t bien aimable et bien sage, pour que je lui permette cela.
J'aime mieux souffrir moi-mme que de lui accorder un plaisir que je
partage, quand il ne l'a pas mrit. Tout cela m'occupe beaucoup. Je
rflchis. Mais je n'arrive  rien de dfinitif. Si on ne se mariait que
pour s'embrasser sur la bouche, cela ne demanderait pas tant de
mystres. Le mystre est le lit, c'est certain. Peut-tre alors me
baisera-t-il les bras, les paules, la gorge; mais cela se fait au bal,
dans les petits coins obscurs. Je l'ai vu et cela ne m'a pas beaucoup
scandalise, parce que je savais que les gens qui faisaient a taient
des amis intimes, des personnes qu'on n'invitait jamais l'une sans
l'autre. Je crois maintenant que c'taient des fiancs qui ne pouvaient
pas se marier, parce que Madame *** tait dj marie. Cela, a doit
tre terrible. Si, une fois marie, je venais  en aimer un autre que
Paul, que deviendrais-je, mon Dieu? Il doit y avoir des romans, o on
parle de ces situations-l, les romans dont on m'interdit la lecture.
Ds que je serai marie, je lirai tout ce qui m'a t dfendu; ainsi je
serai renseigne et je saurai ce que je dois faire, en cas de ncessit.
Je suis dcide  tre trs bonne pour mon mari, mais je ne voudrais
faire  personne une peine inutile. Si on me fait la cour, je serai
contente. J'aime qu'on me regarde, et qu'on me parle. Toute seule, je
m'ennuie et parfois j'ai fait des extravagances pour attirer
l'attention. Je t'ai racont celle de la rivire, mais c'est ma soeur
qui en avait eu l'ide. N'importe, je vois que l'ide n'tait pas
mauvaise, car c'est depuis ce moment-l que Paul a commenc  me
regarder avec des yeux tout nouveaux. Moi, si je voyais nager un homme
tout nu  fleur d'eau, cela me ferait peur et je me mettrais  courir.
Les hommes sont plus braves; ils n'ont mme pas peur du tout. Ils
avaient l'air en extase, tous les deux, et je manquai de rire, ce qui
m'aurait fait boire de l'eau et noye. Quel dommage, mais quelle
occasion pour Paul de me repcher et de me tenir dans ses bras, pareille
 une languissante sirne! Enfin, il sera bientt heureux, si c'est cela
qui doit causer son bonheur. Je sais que je suis agrable  regarder,
puisque j'y ai du plaisir moi-mme, et de ce plaisir je ne priverai pas
mon mari, au contraire. Je ne sais si je l'aimerai, je l'espre; mais je
veux qu'il m'aime lui, et je ferai pour lui plaire tout ce qui lui
plaira. Ah! chre Adlade, je suis pleine de rves absurdes et de
penses contradictoires! Je songe  des choses qui me semblent  la fois
douces et vilaines, et j'ai des imaginations qui me font rougir en mme
temps que pleurer! Au moins, je ne m'ennuie pas. Je vis plus en une
heure de ces journes que l'an pass je ne vcus en toute l'anne.
Chaque heure me renouvelle, me grandit et m'panouit. Je me semble un
rosier qui fleurirait  vue d'oeil; je suis frache et parfume; je suis
lgre et forte: j'attends le bonheur. Paul est plus beau que je ne
l'avais encore jamais vu. Il est ple avec de grands yeux pleins de
fivre et d'amour. Je le trouve sublime quand il s'agenouille prs de
moi pour me regarder comme en prire. J'ai envie de le prier aussi,
parfois, et de coucher ma joue sur ses genoux, mais quand j'ai cette
envie-l, je me fche contre moi-mme et je boude contre Paul. Il est
trs difficile de maintenir un homme dans les bornes du respect. Il m'a
tutoye, une fois; je n'ai pas aim cela. Personne ne m'a jamais tutoye
que des femmes. Dans la bouche d'un homme, cette familiarit me
paraissait insupportable. Rien de vulgaire ne me plat. Il faut qu'une
femme soit une reine pour tre tout  fait une femme. C'est l'attitude
que je veux prendre ds maintenant; mme quand je joue  cache-cache, on
sent que je suis une princesse et on ne me tire pas sans prcaution par
ma robe chiffonne. J'ai eu dix-huit ans avant-hier. A cet ge-l, on a
un sceptre ou une baguette de fe. Quand je ris, il y a des yeux qui
sont inquiets; et quand je souris, on me regarde pour participer  mon
sourire. J'ai pris beaucoup d'assurance, depuis que je suis la vie d'un
homme. Je donne ma main  baiser et je commande  Paul des choses
impossibles. Quand il fait semblant de m'obir, cela me suffit. Je crois
que je regretterai que le mariage se fasse si tt, car ces jours
prliminaires sont dlicieux. Je suis dans l'tat d'une me qui va
entrer en paradis. Elle n'est pas encore dans la belle prison lumineuse;
elle cueille les dernires fleurs de sa libert; elle est sre du
bonheur de demain, mais elle n'prouve pas encore le tremblement des
joies suprmes et la certitude ne l'enserre pas dans ses bras divins
mais inflexibles. C'est Paul qui m'a fait cette phrase-l. Moi je dirais
plutt que je suis en face d'une fleur et la main leve pour la
cueillir; je regarde et je ne cueille pas; je m'loigne, je fais cent
tours dans le jardin, je reviens, je regarde encore et je m'arrte
encore. Il est bien certain que quand j'aurai cueilli la grosse rose
blanche que j'aime et que je dsire, je ne pourrai pas la replanter sur
sa branche pour la prendre une seconde fois. La question serait de
savoir si elles sont remontantes, les roses de ce rosier-l. Je crois
que oui, mais cela m'est gal en ce moment. Je songerai  cela plus
tard, si la fleur que je vais mettre  ma ceinture venait  se faner un
jour, un jour d't, un jour de scheresse et d'amertume! Mais que cela
est loin, sans doute! Je sens que je m'embarque pour un long voyage de
plaisance. Tout rit. L'automne lui-mme est printanier, cette anne. Il
y a des langueurs de mois de mai et des fracheurs d'herbe nouvelle. On
dirait qu'il pleut de l'amour toutes les nuits...

Annette Bourdon




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Havoque, 19 septembre.

... Je ne suis pas en Bretagne, cher Pelasge, mais en Normandie, sur le
bord d'un marais hant par les oiseaux de mer. La Bretagne est trop
connue. Il n'y a plus un coin de cte dont le triste touriste n'ait
corrompu le silence et dgrad la beaut. Il en est de la nature comme
des femmes: un amant l'embellit; deux la fatiguent; trois l'abrutissent;
au del, c'est l'avilissement. Les hommes ont avili jusqu'aux granits et
jusqu'aux sables. Un homme qui n'est pas n du sol, comme les
prognitures de Deucalion, est une tache sur le manteau des paysages. Il
y a des chapeaux obscnes et des gants impudiques au Val-Andr comme 
Saint-Lunaire; il y en a aux Sept-Iles,  Batz et  Brhat, les jours de
beau temps. J'en ai vu  Chausey et sur les Minquiers; il y en a
peut-tre, quand la mare est clmente, aux Boeufs et  la Fourquie, aux
Dirouilles et  Taillepied,  Czambre et  la pointe du Groin. Les
imbciles ont choisi ce qui est beau, comme les oiseaux choisissent ce
qui est gras. Ils vont vers les points qui sont piqus en rouge sur les
cartes de la tauromachie circulaire. Ils foncent sur le rouge, la btise
en avant; la btise leur sert de cornes. Ils crvent les paysages et
oublient dans les tourne-bride, o on ne but jamais d'eau, leurs botes
de Vichy-tat. Il n'y pas d'eau en Bretagne et en Normandie. L'eau
baptise, mais n'est pas baptise. L'eau est bue par les btes; elle
contient de la semence de grenouille et donne mauvais caractre. Le
touriste propage l'eau de seltz, le pneu et l'instantan. Il emporte des
rochers qu'il n'a pas vus et des pierres qu'il n'a pas comprises; il
rapporte des choses creves et le dgot d'une nature dont chaque brin
de jonc mdite de lui serrer le cou. Il fait la route comme les filles
font la rue, mais les arbres pleurent de rire sur sa casquette de
domestique. Il est si bte qu'il ne s'aperoit pas que les cailloux
eux-mmes le frappent d'un impt. Il paie pour se fracasser la tte et
pour regarder les filles qui font boire les veaux; il paie pour voir
faucher le foin. Il paie pour s'ennuyer et pour qu'on lui dise la
hauteur des clochers. Il paie et on paie pour lui; c'est sa revanche et
son venin. C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en
saindoux brod de pistaches; c'est pour lui qu'Avranches a construit des
ruines et Granville une caserne; car le touriste aime  prendre des
leons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand
elles sont dans un jardin public, entoures de chanes, et les casernes
lui remmorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des
touristes, les auberges o on affiche l'heure des trains, le portrait
des coquins clbres et les traits enlumins du grand Dab. A Havoque, il
n'y a pas de civilisation. C'est entre Crances, qui est du sable, et
Lessay, qui est une lande. J'y ai achet pour deux cents francs une
maison compose d'une table et un jardin o il pousse des chardons de
mer. Lessay est la Mecque de ce dsert. J'y ai trouv de quoi
m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pcheur me nourrit quand la
mer donne; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de
sarrasin: c'est trs facile. Je resterai l tant que je possderai un
tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces bas-fonds sals o
vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey. Dieu
merci, me revoil  mon mtier. La peinture avant tout, n'est-ce pas?
Raconte-moi tes histoires, Moi, je n'ai plus d'histoire. Les femmes que
je vois sont si diffrentes de celles qui amusent ou troublent ta vie,
qu'il me faut un effort pour comprendre tes plaisirs et tes ennuis. Si
je songe aux femmes dont on baise les mains, je regarde aussitt
Marie-la-Guicharde qui sarcle mes chardons avec la prcaution d'un
moufle, et je ris un peu. Le moment prsent est pour moi la vie entire,
je suis peintre, et comme peintre j'aime autant Marie-la-Guicharde que
la marquise au cygne. C'est plus pittoresque, moins convenu, moins
Galimard. Je ne comprends plus du tout Galimard, ni Chassriau, ni
Gustave Moreau, ses lves, depuis que la Guicharde pluque mes
chardons de mer...

P Bazan




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 20 septembre.

... Bien que tu ne t'intresses plus  rien, cher Bazan, voici une
aventure qui t'appartient; car une femme que l'on a aime reste un vase
cher aux lvres et que les mains ne pourraient plus toucher sans piti
ou sans haine. Voici. Hier matin M. des Fresnes a reu cette dpche:

  La Fresnaye de Carrouges - 642 - 39 - 19 - 9 h. m. =

  Marquise de La Tour passant par la Fresnaye dsire aller voir son amie
  Mademoiselle des Loges au chteau des Fresnes. Prie M. des Fresnes
  agrer ses excuses et ses compliments. = LA TOUR.

M. des Fresnes agra, quoique Mademoiselle et paru marquer peu
d'enthousiasme  cette visite imprvue. M. des Fresnes a une haute ide
de son importance sociale et de ses devoirs de gentilhomme. Sa politesse
est cordiale, fire et raffine. Il ne refuse jamais ce qu'on lui
demande  titre de souverain. Il matrise toujours le pays. Il rgne sur
plus de paysans que son grand-pre avant la Rvolution, et il est plus
aim et plus obi. Onze cents lecteurs sous son influence votent pour
la Rpublique. Il aime ce rgime qui lui maintient ses droits sans le
contraindre  aucun devoir servile. Il est libre parce qu'il reprsente
une force, parce qu'il est doux avec ses fermiers, rude et libral avec
les pauvres, ironique avec le fonctionnaire. C'est le patron des
latifundia romains. Tous ces gens-l, si loin qu'on peut voir du haut de
la tourelle, sont ses enfants. Il n'y a pas hostilit d'intrts entre
M. des Fresnes et les paysans des Frnes. La ruine du chteau
rejetterait sur les fermes les pauvres qu'il nourrit et les vagabonds
qu'il occupe ou qu'il chasse quand ils refusent de faire des fagots, de
casser des pierres ou de vider les tangs. Les Frnes sont une
villgiature pour les misrables; on y fait une saison quand on n'a que
ses bras et une chemise et on reprend les routes avec dix cus et un
ballot sur le dos. Madame des Fresnes n'est pas trs bonne, mais elle a
des principes religieux; elle subit les pauvres comme une croix, mais
elle les subit, elle les soigne, elle les rconforte. Elle les
dtesterait si Jsus n'avait pas exist. C'est trs curieux. Elle croit
qu'il sont tous des lches et des ivrognes, mais elle leur permet de
s'asseoir en buvant du cidre et elle leur donne des sous en criant:
Allez vous soler; vous n'tes bons qu' a! On exploite sa foi et sa
peur, mais on l'estime et plus d'un coquin qu'elle abreuva de bre et
de reproches accepterait pour elle des coups de bton. Un jour d'orage
qu'on rentrait du foin, elle rencontra dans l'avenue les trois mendiants
les plus paresseux du pays; elle les chassa comme des livres vers les
prs o les gens haletaient, silencieux; elle prit une fourche et les
chemineaux travaillrent comme des boeufs. Il faut savoir mener les
hommes. Quelle influence une loi et un gendarme peuvent-ils avoir sur un
vagabond? Celle de la peur disparue aussi vite que le bicorne. Il y a
des matres et des esclaves. Un matre intelligent voit venir  lui les
esclaves, heureux de se raliser selon leur chair, heureux d'obir,
heureux de faire le mtier dont la nature inscrivit le manuel dans leur
cerveau enfantin.

Un mendiant tlgraphierait pour retenir une botte de paille aux Frnes
qu'on lui prparerait sa chambre dans l'table. La voiture qui attendait
la marquise de La Tour depuis onze heures du matin  la gare de La
Fresnaye la ramena vers cinq heures du soir. Joconde tait alle
au-devant d'elle le long de l'avenue; et moi aussi, avec Annette, en
nous cachant derrire les haies, comme des enfants qui reviennent de
l'cole. Je n'aurais pas voulu te le dire, mais c'est invitable: elle
est d'une beaut miraculeuse, et j'ai laiss tomber, quand je l'ai
aperue, la main qu'Annette avait mise dans la mienne. Sa figure est 
la fois presque parisienne et normande; elle est rgulire, spirituelle
et frache. C'est divin. Elle a dn et couch. M. des Fresnes avait eu
le temps de consulter son Magny, d'apprendre sa gnalogie et de
dcouvrir une parent un peu lointaine, mais sre, entre Fresnes et
Pinot par Jean Bzy, qui tait en 1537 seigneur de la Baleine et vicomte
de Percy; le dit Jean Bzy ayant t pre de Madeleine et de
Scholastique qui pousrent l'une Pierre Le Rouge et l'autre Janot
Crvecoeur; ces deux sieurs eurent, entre autres, chacun une fille,
Catherine et Gertrude, lesquelles pousrent respectivement Jean des
Fresnes et Pinot des Marais.

Un Pinot des Marais fut prieur de l'abbaye d'Escouves au XVIIe sicle et
un autre colonel de la marchausse de La Fert, en 1778; le fils an
de celui-l, dlgu du bailliage de Mortagne  l'assemble des
notables, mourut en 1840 aprs avoir pous une Trvire. De ce mariage
naquit Gatan Pinot des Marais, vicomte de Trvire, par substitution,
d'o Claude de Trvire, marquise de la Tour depuis quelques annes. M.
des Fresnes entama ensuite sa propre histoire gnalogique, mais elle me
parut moins lumineuse, peut-tre parce qu'il y mit trop de dtails, la
connaissant trop bien.

Moi, comme on le sait, je descends du clbre hrtique Pelage; je le
fis savoir et cela me valut cette question de la marquise: Et avec
vous, Monsieur, aurais-je aussi un anctre commun?--Oui, rpondis-je
sans hsiter, mais par une autre femme, par lizabeth Colipierre, la
propre soeur de la mre du seigneur Jean Bzy; les dites Colipierre
tant filles de Margot Colipierre, fille de bien vivant sur la
gnralit de Carentan, aux dpens des gens d'glise, et de Jrme
Durot, en religion Dom Curot, prieur de Blanche-Lande. Les armes de Dom
Curot sont sculptes sur des pierres choues au Muse de Saint-L;
celles de Margot Colipierre taient brodes en orfroi sur une belle
ceinture de soie de Padoue: tant vont les mains  la ceinture...--Que la
ceinture?...--... Glisse. Comme on est bte avec une femme que l'on ne
connat pas! Il n'y peut-tre de langage possible entre mle et femelle
que celui des yeux. Ainsi on arriverait doucement au langage des mains
sans avoir  rougir de sa propre sottise; et de l au stade o le
silence devient sublime.

Je comprends ta passion, cher Bazan, mais je ne comprends pas qu'elle
ait dur si peu de jours. La femme est trs belle et la marquise est
spirituelle. Ses mains sont enivrantes. Avant de manger une pche elle
l'a caresse si sensuellement! Il y a un art de la caresse dans ces
longs doigts fins et blancs. J'en ai rougi, non de pudeur, mais de
dsir, et je crois qu'elle se sentait regarde du coin de l'oeil, car
j'ai aperu sa gorge battre un peu. Qu'est-elle venue faire ici?
Peut-tre me voir?...

Paul Pelasge




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 21 septembre.

... Je ne sais comment il se fait que Madame des Fresnes ait pris en
affection cette belle crature qu'elle ne connat pas et dont l'amiti
de Joconde ne certifie pas l'tat social. La marquise a voulu sduire et
elle a sduit. Pourquoi? Enfin elle a consenti a passer toute la journe
d'aujourd'hui et  ne repartir que ce soir par l'express de Paris, 
onze heures. Joconde la considre avec une stupeur souriante; Annette
essaie de la railler, et cela ne me fait pas aimer Annette, qui n'a pas
assez d'esprit pour russir  ce jeu difficile. Je supporte mal qu'on
veuille contester la beaut, la grce ou l'lgance d'une femme. Il y a
toujours dans ces marchandages un ferment vilain d'envie ou de jalousie.
La beaut des femmes est un fait et la seule vrit. Nous sommes crs
pour nous prendre d'abord  ce miroir-l. Le reste de nos activits est
secondaire et presque toujours drisoire. tre riche et possder le plus
grand nombre possible de femmes; mettre son empreinte dans toutes les
cires que la nature a faonnes pour nous, c'est peut-tre,  bien
rflchir, le plus grand et le premier devoir religieux des hommes. On
devrait lever des statues chastes aux mles qui auraient connu le plus
de femmes. Les mille et trois ne sont pas une chimre. En quarante ans
de belle vie sexuelle on pourrait tripler ce chiffre, si l'on tait
assez intelligent, assez fort et assez beau. La beaut aide 
l'accomplissement de l'amour; tre admir et dsir, cela donne aux
esprits animaux une vigueur particulire d'expansion. Moi qui suis loin
mme du chiffre de Don Juan, du chiffre proportionnel de Don Juan, car
j'ai perdu bien des jours  ne pas oser prendre ce qui s'offre toujours,
ou  mordre au mme fruit  satit comme l'enfant qui n'abandonne que
net comme un oeuf le noyau de sa pche, je dsire du moins mettre la
marquise dans mes souvenirs. Il y a des noirceurs sur une peau trs
blanche,  quoi je ne puis songer sans un tremblement. Cette Lda est
bien une femme de plein air, ou du moins de plein soleil et de fentres
ouvertes. Je crois qu'elle doit tre aime avec une impudeur religieuse
et tendre, avec une lenteur de boeuf qui songe entre chaque touffe
d'herbe broute, ou de prtre qui s'extasie entre chaque dizaine de son
chapelet. C'est un autel privilgi; on doit ressentir  toucher ses
pieds nus une bndiction surnaturelle; elle est peut-tre une
nourriture, un breuvage et une absolution. Ses yeux ne parlent pas; ils
coutent. Ils ne m'ont pas encore entendu; ils m'entendront.

Je l'aime parce qu'elle va me dlivrer de Joconde. Annette n'tait pas
assez forte pour dplacer le rocher. C'tait la lutte d'une me contre
un corps; d'un coeur contre un ventre. Annette et Joconde n'taient pas
contradictoires; leurs ombres se mlaient sans se dchirer dans ma tte.
Elles me donnaient des fruits diffrents; elles me faisaient respirer
des fleurs de jardin et des fleurs de serre: je ne pouvais refuser une
des mains sans me priver d'un plaisir. Joconde et Lda, au contraire,
sont de mutuelles ngations. Quand on dsire Lda, on ne dsire plus
Joconde. Une nouvelle sensualit fait ddaigner les anciennes habitudes.
Cependant, comme je me marie dans un mois, si j'tais raisonnable,
j'attendrais la prochaine surgie de la comte. Les comtes reviennent
toujours, mais les femmes qu'on laisse chapper reviennent-elles
jamais?...

Paul Pelasge




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Les Frnes, 22 septembre.

Mon cher Bazan, j'ai toujours l'air de te raconter ta propre aventure,
mais tu me l'as permis et je crois comme toi qu'une femme aussi belle
que Lda appartient lgitimement  tous les hommes dont elle souffre
l'amour... Cependant je ne possde rien que la permission d'esprer et
j'ai perdu... Je ne sais pas encore ce que j'ai perdu.

Enfin voici. Hier soir, avant dner, je me suis trouv seul avec la
marquise dans un coin du jardin, dj sombre. Nous avons parl, nous
avons jou  parler, disant ces mille riens qui meuvent dj
l'piderme, qui font rire d'un rire o il y a du dsir, de l'inquitude,
du peut-tre et de l'impossible. Les sympathies vont vite quand l'heure
de la sparation est connue; les heures valent des journes alors; les
minutes suprmes valent des soires entires. La nature, en ces moments,
abuse les coeurs aussi bien que les sens. On comprend soudain et, en
vrit, on a entendu trs clairement tout ce que les bouches auraient
dit en quinze jours de causeries au hasard. Et il semble qu'une voix
sortie des obscurits de la vie nous souffle les mots qui deviennent
dcisifs quand une femme les a couts sans rien dire. Il n'y a dj
plus de pudeur humaine; mais la pudeur sociale arrte encore le geste
des bras qui cherchent la ceinture pour se poser  l'endroit flexible, 
l'endroit mme o une pression plie comme une touffe de roseaux la femme
qui ne sait plus ce qu'elle veut. Mais ces lans sont rares sans le
prambule de la cour. Je n'osai que ceci: la marquise avait pos sa
main sur une branche basse; je baisai cette main. Rien que cela, mais
Annette nous avait suivis. Nous entendmes un cri et nous vmes une robe
claire s'vanouir dans l'ombre. C'est extraordinaire comme la vie
ressemble  un mauvais roman! Quoi de plus ridicule qu'une telle scne?
Ce cri n'est pas un cri; c'est l'cho des feuilletons. Cependant il me
pera le coeur. Tragdie discrte que je dissimulai  la marquise; elle
dit: On a eu peur; on nous a pris pour des fantmes.--N'en parlez pas,
rpondis-je. Ici, on a peur des revenants.--Et on a peut-tre raison,
reprit-elle. Rentrons. Nous nous reverrons; je vous le promets.

La marquise est partie  dix heures. Annette l'a beaucoup regarde
pendant le dner, tout en vitant mes yeux qui taient suppliants et
probablement trs btes. Je ne sais ce qui va se passer. Je t'cris le
matin. Est-ce que je tiens beaucoup  pouser Annette? Je crois que oui.
Il me semble que je ne suis venu aux Frnes que pour cela; que ce sjour
a t l'une des ncessits de ma destine; que cette enfant tait  moi
de toute ternit. Je crois cela depuis quinze jours. Cela est trs peu
conforme  mon caractre d'avoir une telle croyance; aussi je ne suis
pas rassur. Il est possible que l'explication que je vais avoir avec
Annette m'attendrisse et finisse de me vaincre; il est possible que les
exigences de ce coeur naf et l'excs mme de sa navet me fassent
comprendre le pril des amours enfantines. Comment pourrai-je dominer
cette petite me, rgler ces petits instincts de sensualit
sentimentale, si je ne sais me piloter moi-mme parmi la rgion
dangereuse des rcifs sexuels? Suis-je destin  m'chouer d'le en le,
prostr chaque fois sur des seins nouveaux, ou  rver ternellement, le
front appuy sur les genoux purs de l'unique? L'Unique, c'est moi; ma
proprit est d'attirer toutes les chairs vers la mienne et de vivre
heureux au concert des cris d'amour qui sortent de toutes les poitrines
anxieuses dvoues  ma joie. Pourtant, il m'en cote de renoncer 
Annette. Elle m'a inspir le seul sentiment vrai que j'aie jamais
ressenti; elle m'a rendu capable de mpriser la sensualit et de
prfrer, au ventre qui s'offre au soc, les yeux que l'on cherche pour y
clore sous un scel la pense qu'on voudrait y lire toujours.

J'ai peur, mon cher Bazan, de te dire des choses que j'aurais lues dans
les littratures dcadentes. Je suis terriblement de mon temps. Je hais
le sentiment  l'heure mme o je le subis et je range dans le muse des
niaiseries les fleurs sches que je garde pourtant entre les feuillets
de mes potes. Ma sensualit est stoque. Je veux bien m'incliner  des
fonctions animales et jouir d'tre un chien; je ne puis pas
volontairement mettre plus de posie dans le lit que dans la table.
L'amour, c'est toujours de la gastronomie. Je ne suis dupe ni de la
beaut des femmes ni des piges de l'inconscient. Les femmes sont belles
parce que nous les dsirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu
que le mle. Je sais que si je suis mu au mouvement d'une gorge qui se
gonfle sous les dentelles, c'est parce que le Dieu qui nous leurre
m'impose le souci de perptuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui
en est le moteur. Je sais que ces hanches sont pures parce que je suis
lascif; je sais que ce ventre me trouble parce que je surgis,

    Lys...

je sais que les bras qui me serrent et les aisselles que je respire sont
les chanes qu'a forges Vulcain et le parfum que secrte la fleur ne
de la pierre de Pyrrha. Les Dieux me tiennent en laisse. J'obis aux
mouvements de la chane. Je suis l'esclave du dsir. J'attends...

Paul Pelasge




ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE


Les Frnes, 23 septembre.

... Tout est fini, chre Adlade. La petite fiance est redevenue
l'enfant  personne que j'tais en arrivant aux Frnes, toute pleine de
rires et de joies. Je ne comprends pas bien encore ce qui s'est pass. A
mon ge on ne comprend pas bien. C'est ce que m'a dit mon pre. Je ne
comprends pas, mais je souffre. J'ai de la fivre et des rves. Ds que
je m'endors, je vois passer devant moi, comme si j'tais en chemin de
fer, toutes mes journes de jeu et d'amour; je reconnais tous mes
gestes, mes robes, mes petites aventures dans la campagne, je suis mue,
je souris, je suis heureuse,--et tout d'un coup la terre se met 
trembler, il y a un grand orage, la nuit tombe, je m'vanouis. Quand je
reviens  moi, c'est--dire quand je me rveille, j'ai la sensation
d'une solitude noire et triste. J'ai peur, je tremble et j'attends le
jour en pleurant. Je voudrais bien tre morte, chre Adlade. Il est
parti. Je n'ai pas voulu l'couter, ni mme le regarder. Je n'ai parl
qu' mon pre, qui a plus de colre que de chagrin; cela augmente mon
trouble. Mademoiselle a voulu me persuader que je n'avais rien vu, que
je suis une rveuse. J'avais envie de la battre. Ma soeur a eu du
chagrin, mais non pas  cause de mon chagrin. Elle pense que cette
histoire la prive des huit jours que nous devions encore rester ici;
mais que j'aie le coeur bris, cela ne l'inquite pas. Je suis seule.
Enfin, nous rentrons  Versailles demain; je te raconterai tout. Nous
pleurerons ensemble, dis?

Ton amie inconsolable,

Annette Bourdon




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Havoque, 23 septembre.

... Figure-toi, mon cher ami, que des femmes, des Parisiennes, sont
venues me perscuter jusque dans ma masure de Havoque, proche du Haut
d'Y, sur le havre de Saint-Germain, qui est  la fois un marais et un
dsert. Elles taient alles se promener, cueillir sans doute les
tristes fleurs de la criste marine, et ces fleurettes roses qui
ressemblent  de grosses pquerettes dcolores et ronges par l'eau et
par le sable. Cependant la mer montait; l'Ay,  son goulet, se gonflait
et bruissait dj entre les dunes o il s'est creus un lit. Le marais
blanchissait vers le nord, o le flot pntre plus vite. Je crus prudent
de dguerpir. En me retournant, je vis ces innocentes Parisiennes
assises sur un petit monticule que l'eau commenait  entourer; elles
regardaient. Je criai, mais le vent me coupait la parole, et peut-tre
l'motion, car je connais assez la mer pour savoir combien elle est
srieuse et inexorable. Il me fallut donc courir dans la tangue gluante
et faire un dtour assez dangereux. Quand j'arrivai, la ceinture blanche
se bouclait autour du monticule. Les deux femmes, soudain inquites,
s'taient leves; je surgis, je les pris par le bras; j'tais le
gendarme des grves, je ne lchai mes prisonnires que tombes sur le
sable sec o leurs robes trempes firent des ruisseaux. Elles n'avaient
sans doute pas song  me regarder durant notre course  travers l'herbe
grasse et l'eau sale. Assises en lieu sr, effares, haletantes, serres
l'une contre l'autre, elles levrent en mme temps les yeux sur moi.
J'allumai ma pipe, mais je vis leur surprise que je ne fusse pas un
paysan; je vis aussi que l'une tait toute jeune, l'autre presque
vieille et qu'elles ne se ressemblaient pas. La vieille tremblait de
froid et de peur; la jeune se leva et toute emptre dans sa robe
charge de sable et de limon, les cheveux dfaits, sans chapeau, elle
fit deux pas vers moi et me tendit la main. Je lui montrai un petit dme
vert qui semblait nager sur les eaux grises: Voil o vous tiez. Il
n'y avait aucun danger. Ce point ne couvrira pas aujourd'hui, parce
qu'il n'a pas couvert hier et que la mare est en dcroissance. Je ne
vous ai donc pas sauv la vie. N'exagrons rien. Je vous ai empches de
vous enrhumer, voil tout, car  minuit le chemin sera libre. Seulement
il n'y a pas de lune, le vent est quelquefois mchant et on peut perdre
la tte. Maintenant la seule maison voisine est la mienne. On la voit
presque d'ici. Vous y trouverez la Guicharde qui vous fera du feu.
Adieu. Je vais  Lessay.

La Vieille: Oh! vous n'allez pas nous abandonner comme a, sur cette
plage dserte...

Moi: Comme dans Robinson.

La Vieille: Qu'est-ce que nous allons devenir?

La Jeune: Vous n'allez pas aller  Lessay, mouill comme vous tes. Vous
tes encore plus mouill que nous.

Moi: Naturellement, parce que je vous ai souleves en passant le gu.
J'en ai eu jusqu'au poitrail et vous  peine au-dessus des genoux. Un
rustre comme moi, a a de la force.

La Vieille: Et du coeur.

La vieille veut me flatter, mais je m'ennuie normment. Je prvois une
famille, avec des messieurs dans les affaires, des remerciements, des
invitations, des portraits, des rcits du sauvetage, un plerinage
inconvenant  la masure du grand peintre qui se cache  Havoque pour
mettre la dernire main  un tableau qui sera remarqu au prochain
Salon: l'entre d'une flottille de pirates normands dans la baie de
Saint-Germain-sur-Ay. Je prvois des choses aussi btes que a, sans
compter que la jeune fille va peut-tre se mettre  aimer son sauveur.
Tu as vraiment raison: tout ce qui se passe dans la vie, c'est de la
mauvaise littrature. Est-ce que je vais tre oblig de rentrer  Paris
pour tre tranquille? Cependant il faut prendre une dcision. La vieille
grelotte. Je lui donne la main pour se lever; elle gmit, se redresse
enfin et nous partons. Le chemin est court, mais dur; il n'est pas
agrable de marcher dans le sable avec des chaussures mouilles.

Nous arrivons. La Guicharde pluque toujours mon jardin. Je lui
commande de faire du feu; mais il n'y a pas beaucoup de bois. On brle
les chardons de mer dans la grande chemine qui fume. Cela sent un peu
la fumigation pharmaceutique; mais pourvu que cela n'abme pas ma
peinture? Cependant je n'ai qu'une seule pice. Je prends le moufle de
la Guicharde et je vais pluquer les chardons, pendant que les
naufrages, en attendant que leurs vtements aient sch, respireront
les saines vapeurs de l'iode. Je fais ma toilette sous un hangar, puis
je cueille un chardon et je l'admire; il semble dcoup dans une masse
d'acier bleu; il sonne comme du mtal; il pique comme la pomme pineuse
d'un fouet d'armes. Le chardon me rend un peu de bonne humeur et je
songe sans amertume aux corps fminins qui se dvtent, sous les yeux
innocents de la Guicharde, devant mon feu de joie. Cependant la porte
s'ouvre et la vieille parat sur le seuil. Elle est pleine de
reconnaissance, maintenant qu'elle a chaud et sec. Elle a dj admir
ma peinture; c'tait invitable. La Guicharde lui a dit mon nom: Un
monsieur Basin qui tire le portrait. Elle me permet d'entrer chez moi,
quoique Adlade ne soit pas prsentable, car elle tait bien plus
mouille qu'on ne croyait. Drape maladroitement dans un rideau de
mousseline  fleurs jaunes, Adlade s'est assise dans un coin sombre et
elle songe pareille  une Polymnie de carnaval. Son linge sche
toujours. Comme mon table est vaste, cela n'est pas trop indcent. A
mesure que sa silhouette s'claircit dans l'ombre, Adlade me surprend
par une attitude noble et des lignes pures. Elle est belle sous le
rideau qui lui donne un air japonais; je vois une paule et la naissance
riche d'un bras. Les bras grles m'attristent; les bras puissants
tmoignent de la gloire des hanches et de la plnitude des seins. Elle
est assise sur un coffre de paysan que j'ai mis l. Les pieds nus
battent indiffrents contre les panneaux o des corbeilles de fleurs
sont sculptes; ils sont fins sans mivrerie, cambrs, ramasss,
solides. L'eau de mer les a nacrs de sable fin; ils brillent comme des
pieds de marbre, et aussi haut que le rideau le permet, c'est le mme
grain de peau fin et poudr d'tincelles. Ah! comme j'ai bais
follement, non loin d'ici, il y quelques annes, des jambes adores,
sales par la mer! Mais je regarde Adlade sans trouble et, tout en
coutant le bavardage cordial de la vieille, je crayonne des lignes.
Comme on me laisse faire je trempe un petit pinceau dans de l'eau gomme
et j'achve mon croquis en le saupoudrant d'une tangue figue et nacreuse
qui fait ressembler Adlade  une statue de sel enveloppe d'un chle.
Cela rend mon souvenir plutt que mon impression. Je songe aux jambes
que j'ai aimes et aux baisers qui nous emplissaient la bouche de sable
et de salure. Adlade ne dit rien, regarde par la porte ouverte
l'tendue jaune et bleue des sables, des joncs, des chardons et des
herbes coupantes. Le soleil couchant depuis quelques minutes fait
tinceler ses jambes poudres; le rayon monte, atteint son buste o il
semble sculpter dans de l'or deux seins orgueilleux; il arrondit encore
ses paules graves, donne  la figure la teinte orange des vieux
portraits, aux yeux bruns un ton de flamme et aux cheveux chtains une
transparence fauve. Elle se laisse admirer. Peut-tre me prend-elle pour
un appareil photographique? Attitude bien faite pour me sduire, car
j'aime les femmes que l'on peut regarder, qui sont muettes et respirent
harmonieusement. Si elle pouvait me dtester et me laisser faire son
portrait--dans un rideau sans fleurs--je ne regretterais pas d'avoir
vcu une page de mauvaise littrature. On trouve si difficilement des
modles obissants et silencieux! Si elle pouvait me mpriser assez pour
ne pas m'adresser la parole et me donner deux ou trois matines par
hypocrisie de reconnaissance! Je songe ainsi quand une voix douce, mais
rendue presque mchante, nous dit brusquement, au milieu d'une aurole:
Laissez-moi maintenant. Je vais m'habiller. Tout a une importance dans
les pisodes de la vie sauvage: je me souviens que j'ai du th. Suis-je
 Juan Fernandez ou  Havoque? J'ai du th. Je mets moi-mme une
bouillotte au feu et j'offre  la mre d'Adlade de faire un tour de
jardin. Nous nous promenons dans le sable; je fais apprcier l'tat de
mes travaux de dfrichement; je dvoile  la dame les vastes projets de
mon imagination. En un quart d'heure Havoque est une ville qui rampe
jusqu' l'Y o un phare  clipses orne la jete en estacade. Mais pour
le moment je suis vou au silence et  la retraite. Elle ne sait plus si
monsieur Basin est un peintre de portraits ou un entrepreneur de villes
d'eaux. Elle s'appelle Madame veuve Fairlie. Son mari tait dans les
affaires, ncessairement, associ de la maison O'Clova, de Perth. Elle
me conte sa vie, de ce ton dolent que prennent pour ces narrations les
femmes qui n'ont pas t trs heureuses, et elle insiste sur deux
points: elle n'est pas du tout anglaise; elle est ne  Lessay, dernier
rejeton des Lefvre d'Ectot. Son pre qui tait mdecin tant all se
fixer  Paris, elle rencontra Fairlie qui l'pousa pour sa beaut de
Normande aux yeux clairs: Ma fille me ressemble si peu et a si peu mes
ides! Madame Fairlie me parle de sa fortune qui est encore assez
belle; mais tandis qu'Adlade possde en propre une part d'intrts
considrable dans la maison O'Clova, la vieille dame normande a achet
des terres qui ne lui rapportent pas des revenus tous les ans: Mais la
terre, c'est encore ce qu'il y a de plus solide. Elle passe trois ou
quatre mois par an au manoir de Cavilly. C'est de l qu'elles sont
venues  Lessay cueillir de la criste-marine,--manie hrditaire, sans
doute, qui doit sembler ridicule  Adlade.

Moi: Et vous voudriez retourner  Millires, ce soir? c'est impossible
par le chemin de fer. La Guicharde va aller  Lessay vous louer une
voiture, qui sera ici dans une heure et vous conduira directement 
Cavilly par Crances et Le Buisson. Vous voyez que je connais le pays.

Madame Fairlie: Oh! merci!

Adlade, qui est survenue: Mais non, les chemins sont trop mauvais par
Le Buisson. Nous retournons  pied jusqu' Lessay et de l nous nous
ferons conduire. Nous avons dj tant abus de Monsieur Basin!

Madame Fairlie: C'est que je suis bien fatigue.

Moi: Cela ne vous empchera pas de reprendre la route de Lessay, quoique
le chemin du Buisson soit trs bon et plus court.

Adlade: Ce n'est pas mon avis. Je vais moi-mme  Lessay. Venez au
moins au-devant de la voiture. Cela n'est pas trs amusant, ces
promenades dans le dsert. Adieu, Monsieur. Ma mre vous remerciera. Je
me sauve!

Madame Fairlie, obissante: Je voudrais vous remercier, mais comment?

Je la laisse dire. J'attends le pourboire.

Madame Fairlie: Consentiriez-vous  faire le portrait de ma fille? Voil
longtemps que je cherche un peintre de talent...

Moi,  part: Et pas trop cher...

Madame Fairlie: Vous viendriez passer quelques jours  Cavilly.

Moi: Si je vais  Cavilly, j'en reviendrai le mme jour. Un portrait,
cela peut demander une semaine ou un mois; on ne sait jamais.

Madame Fairlie: C'est que, si vous venez sans prvenir, vous trouverez
rarement ma fille. Elle a une bicyclette et elle s'en sert. Vous ne
l'avez jamais rencontre? Cela est surprenant. Nous avions pens  avoir
une voiturette pour sortir ensemble, mais elle prtend que les chemins
sont trop mauvais...

Moi, comprenant enfin: Les chemins sont bons pour les voitures du pays,
voil tout.

Madame Fairlie: C'est dommage. Les chevaux ne sont pas souvent libres.
J'aimerais pourtant  sortir quelquefois et aussi  surveiller ma fille.

Moi: Elle est distraite?

Madame Fairlie, sans comprendre: Distraite, ou imprudente.

Ainsi tantt...

Moi: Mais vous tiez l!

Madame Fairlie: Je m'en rapporte  elle, toujours. C'est elle qui
commande. Je l'aime tant! Si elle avait t seule, d'ailleurs, elle
n'aurait pas perdu la tte. Elle nage trs bien et rien ne lui fait
peur...

Moi: Alors c'est plutt vous qui auriez besoin d'tre surveille?

Madame Fairlie, riant: Peut-tre bien. Je pense  des choses tristes, 
autrefois,  ma solitude,  tout ce que ma vie a eu d'incomplet, de
born, de gris. Adlade est bien plus heureuse que moi. Je la laisse
libre, trop libre... Elle est trs capable de revenir vous voir toute
seule, si vous lui avez plu. Que pourriez-vous penser de cela?

Moi: Oh! je n'ai pas beaucoup de prjugs, ni beaucoup de politesse.
Peut-tre bien que je ne lui ouvrirais pas. La peinture avant tout,
n'est-ce pas?

Madame Fairlie: Vous raisonnez trs bien... Ah! la voil!... Venez 
Cavilly, je vous attendrai tous les jours.

Madame Fairlie monte dans le grand cabriolet que conduit un enfant.
Adlade me fait un trs lger signe de tte, la voiture vire lof pour
lof et s'loigne...

Bazan




ADLADE FAIRLIE A ANNETTE BOURDON


Cavilly, 25 septembre.

Chre amie, quand tu m'as annonc ton mariage, je t'ai envoy quelques
petits compliments envelopps comme des bonbons douteux dans l'ironie
d'un papier en dentelle. Tu n'as pas compris et tu as cru que mon petit
coeur rvait aux joies discrtes de l'tat de fiance. La vrit est que
j'tais triste et humilie de voir la plus jolie et la plus tendre de
mes amies se jeter ainsi les yeux ferms dans les bras gostes d'un
homme particulirement dtestable. Ma joie a t trs grande d'apprendre
qu'il s'est rendu lui-mme impossible et que tu ne peux plus songer 
lui sans rougir de ton songe enfantin. Tu souffres passionnment, mais
tu mprises. Tu ne souffriras pas longtemps et tu auras appris qu'il ne
faut donner aux hommes que ce qu'ils nous donnent, le caprice d'un dsir
sans amour. Les plus candides dtestent la femme qui n'a plus rien de
nouveau  leur offrir. Tu avais donn ton coeur; tu allais donner ta
beaut et ta virginit! Imprudente qui ne gardais rien  jeter aux
monstres le long de la vie! Chre enfant, il faut au moins garder son
coeur, si on n'a pas la force de garder tout. Le coeur d'une femme, cela
contient son me et son intelligence. Nous comprenons en aimant, nous
autres. Donner l'intgralit de son amour, c'est se rsigner  la
pauvret intellectuelle; c'est se dgrader. Si encore l'homme en valait
la peine! Mais quel homme mrite un tel sacrifice, ou quel homme est
assez noble pour rendre une fille fire de son tat insensible  la
souffrance d'une telle diminution? Y a-t-il une scurit qui vaille la
libert? Vivons libres, chre Annette. Tu m'avais promis de ne jamais
disposer de toi sans me consulter. Renouvelle-moi cette promesse et,
cette fois, jure-moi de la tenir, au nom mme de ta douleur prsente.
Nous resterons ici trs longtemps encore, aussi longtemps qu'il ne fera
pas froid. Je ne sais donc quand je pourrai te voir et te rconforter.
Mais pourquoi ne viendrais-tu pas  Cavilly? On ne peut rien te refuser,
en ce moment, viens! Ta Mademoiselle pourrait te conduire  moiti
chemin et nous irions  ta rencontre. Tu sais que je ne veux pas l'avoir
chez moi: elle n'a pas des yeux comme nous; ils contiennent je ne sais
quoi que j'ignore et que j'ai peur de lire. Viens, chre Annette. Ici,
tu seras libre comme moi, d'une libert sans but, sans obstacles et sans
accidents. Le pays est un dsert d'hommes. Il n'y a que des cultivateurs
et des pcheurs; sur les plages, quelques familles ridicules. Cependant,
j'ai rencontr sur les chemins un monsieur qui n'est pas sot et hier
nous avons, ma mre et moi, fait la connaissance d'une sorte de peintre
excentrique qui pourra nous distraire. Il n'est pas trs intelligent.
C'est un peintre. Mais sa peinture est amusante. Il vit dans une
pauvret bizarre, qui semble volontaire. Ce qui me semble trange, c'est
qu'il a reu hier une lettre timbre de La Fresnaye comme les tiennes.
Je l'ai vue sur sa table. Mais il y a tant de La Fresnaye!

Je t'attends, chre Annette...

Adlade Fairlie de Cavilly




XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRVIRE


La Devise, 25 septembre.

Madame, puisque vous tes revenue de votre Allemagne et puisque ma vie
vous intresse un peu, cette anne, je vous conterai une petite
aventure, inacheve et sans fin possible, qui ne vous en fera pas moins
rougir de jalousie. Car vous rougissez quand vous tes jalouse, et vous
tes jalouse quoique vous ne mettiez jamais en jeu que votre amiti
contre des dsirs que votre beaut rend passionns. Donc, vous le
pardonnerez puisque j'tais loin de vous et hors de l'influence de vos
yeux, j'ai rencontr ici, dans les sables de La Devise, une jeune fille
farouche et errante comme une mouette, qui m'a inspir un sentiment
d'une banalit extravagante. Je sais son nom et sa situation dans le
monde, mais cela m'occupe peu; je l'appelle le Chardon bleu. J'aurais pu
la rencontrer chez vous ou chez votre belle-soeur; je l'ai rencontr sur
la plage dserte de La Devise, cela vaut mieux. Elle se faisait
expliquer l'heure des mares par un pcheur de varech que je connais, le
vieux Guichard: comme elle ne comprenait pas, car le patois de Crances
est une langue fort difficile, je fus interprte. La moindre supriorit
d'un homme lui donne prise sur la femme  qui il a rendu service: les
femmes n'ont pas de vanit contre les hommes. Depuis ce jour, qui date
de plus d'un mois, je la rencontre ici ou l, presque tous les jours. Il
est vrai que ma promenade est quotidiennement la mme. Je suis la marche
de la mer, comme un crabe; je descends et je remonte avec elle.

Vous savez avec quelle joie j'ai quitt Paris cette anne, quand j'eus
trouv le courage d'accepter votre conseil. Cependant le voyage que
j'entreprenais ne devait gure contribuer  me rassrner. Je ne puis
vivre chaste que dans une solitude qui m'est connue, dans la familiarit
d'une tanire habituelle; et quand je ne suis pas chaste, je me mprise
et je m'ennuie aprs. Ce n'est qu'en arrivant  La Devise que j'ai pu
oublier les plaisirs que je fuyais. Mais, soyez jalouse, amie trs sage,
c'est au Chardon bleu que je dois la gurison suprme. Je crois que le
but de la Mademoiselle tait de me faire pouser une des petites Bourdon
et d'instituer ainsi  son profit, car elle rgente la maison, un mnage
 trois ou  quatre dont elle et t, c'est le cas de le dire, la
cheville ouvrire. Un rveur pourrait se laisser prendre  cela tout
comme un dbauch. Je rvais trop; vous m'avez secou le bras, avec
beaucoup d' propos. Je ne sais pourquoi elle n'a pas plutt cherch 
conqurir Pelasge; il aime les femmes dont le dvouement sexuel est
absolu: si elle songe  lui, il s'en tirera difficilement.

Mais je veux vous conter une de mes journes; ce sera les conter toutes,
car je vis dans une monotonie dlicieuse. Sorti de la maison d'argile,
de la chaumire normande aux murs de terre, au toit de paille, je marche
vers la grve. Retire du marais, la mer a laiss  et l de larges
taches d'argent; je les franchis  gu, bravement, comme jadis, sans
plus d'moi que les pcheurs. Le souci du costume, de la tenue m'a tout
 fait abandonn; je suis vtu du mme gros molleton blanc que les
hommes de la cte; c'est la seule toffe qu'on puisse laisser scher sur
soi sans danger. Je m'en vais donc pieds nus, redevenu assez pareil aux
gens du pays, les mains jaunes, la nuque rouge, le front roussi. C'est
vraiment trs agrable. De temps en temps, baiss vers un coquillage, un
silex sculpt par les vagues, je me rjouis d'tre l, puis je
m'abandonne  une inconscience douce. Je suis parfaitement heureux.
D'abord je respire trs bien dans cet air frais, humide et sal;
ensuite, comme si la pense n'tait que le triste produit de
l'empoisonnement du cerveau par le sang mal rafrachi, depuis que je
respire, je ne pense plus. Je pense au vent qui mne le temps et  la
pluie qui contrarie les apparitions de Chardon bleu. Il y a des matines
o ma vie est suspendue  ce fil: va-t-il pleuvoir? Des millions d'tres
humains occupent honorablement leur existence  interroger ainsi la
destine: va-t-il pleuvoir? Moi aussi j'interroge avec anxit la marche
lgre des nuages fleuris qui, comme des hliotropes clestes, semblent
parfois suivre la marche du soleil. Quand les petites mousses lgres,
soudain devenues des ailes, fuient vers l'occident, je me mets en route,
avec la permission de la mer, et ayant franchi le golfe de sable,
d'herbes grasses et d'eau mourante, je gravis, pouss par le vent, les
hautes dunes de sable dont le gazon rude et rare est fait de joncs
coupants et dont les fleurs sont des chardons en acier bleui par le feu
du soleil.

Alors je songe. Pourquoi ne passerais-je pas ici, au bruit de cette mer
que j'aime et qui me berce, les douteuses annes qui me restent  vivre?
Je suis arriv au moment o l'on est qualifi par les femmes
bienveillantes d'homme encore jeune ou dans la force de l'ge; cela
donne des ides nouvelles et raisonnables; cela colore la vie et le ciel
de teintes apaises; cela fait qu'on regarde les jeunes filles avec une
inquitude affable et qu'on n'a plus du tout envie de sourire quand on
voit dans les gares des provinciales gauches roses et jolies. Mais je ne
songe plus longtemps. J'ai perdu la foi; je suis le fidle tide et
triste dont les prires n'ont jamais t exauces. Je sais que l'imprvu
seul se ralise. Je suis prt  tout:  rester,  partir,  aimer, 
mourir ou  siffler dans le vent les derniers couplets de ma vaine
chanson.

Chardon bleu a les sourcils noirs et les cheveux cendrs; elle est assez
grande, mince, trs muscle, souple et nerveuse; elle a l'air insolent
et froid. Il est probable qu'elle cherche un matre, car si elle
cherchait un esclave, elle l'et trouv trop facilement. Je lui ai dit
cela, mais elle m'a rpliqu: Je cherche un gal. C'est un mot, mais
qui est peut-tre plus juste que mon apprciation et qui peint assez
bien son caractre extrieur. Nous causons ainsi en nous promenant le
long des flots verts et blancs, ou bien en suivant les gens qui vont 
la pche sur les rochers noirs qui semblent, comme de vieux navires
engloutis, remonter parfois  la surface de la mer. Hier, notre
causerie, que j'avais voulue plus vive, fut assez curieuse. Je vais vous
conter l'anecdote tout entire; c'est un document sur l'tat d'esprit
des filles d'aujourd'hui, si diffrentes de ce que vous ftes, il y a
quinze ans, quand vous m'aimiez un peu.

Donc, comme j'arrivais au pied des dunes, j'aperus Fairlie (c'est un
autre nom plus vrai), qui venait de surgir et qui me regardait. Je
voulus grimper tout droit la pente raide et fragile; mais le sable
fuyait comme de l'eau sous mes pieds. Arriv au sommet de la pente, au
moment o j'avanais la main, le rebord de sable o je me tenais debout
s'croula doucement et, tel qu'emport par une trappe, je redescendis
avec une certaine majest ridicule jusqu'au bas de la dune. Fairlie
souriait, l'air mchant, avouant la joie de la femme devant
l'humiliation de l'homme. Mais je remontais dj. Alors elle se coucha
sur le sable, prs du bord, la tte en avant, gargouille moqueuse; ses
coudes en angle aigu la faisaient ressembler  l'une des btes de
Notre-Dame: sa poitrine bombe se tendait comme en pierre. Elle
raillait, mais avec la voix assez amicale, maintenant, satisfaite de sa
supriorit.

--Courage! Encore un pas. Non, ne touchez pas  l'herbe, vous allez
vous couper. Donnez-moi la main...

Vous voyez le ton de familiarit innocente et un peu sche.

Nous allmes nous asseoir, les pieds tombants, cte  cte, en face de
la vaste mer plissante, et nous parlmes, mais le vent emportait nos
phrases:

--Vous avez dit? Je n'ai pas entendu. Il fait beaucoup de vent.

Et je rptai:

--Il fait beaucoup de vent!

Elle se mit  rire et son rire dominait le vent; son rire semblait
apport par le vent du fond de la nature; son rire tait vraiment la
rponse ternelle des choses aux questions qui contredisent l'ordre des
saisons.

Qu'avais-je dit? Je crois que j'avais dit ma pense secrte, mais en
termes confus et honteux. Il y a des caractres que l'amour rend trs
lches. Ils savent qu'une moquerie les loignerait  jamais d'une femme
dont ils n'imaginent plus l'absence; ils voudraient qu'on vnt  leur
secours, qu'on dictt leur discours et peut-tre que tout ft devin
sans paroles. Ces caractres ont beaucoup de pudeur sentimentale; c'est
celui des hommes fminins. Le rire de Fairlie, cependant, ne me causa
aucun trouble. Elle voulut descendre.

--Nous marcherons le long des dunes. L, je vous entendrai; le vent
vient de terre.

Cette remarque prcise et juste me plut. Nous nous laissmes glisser
comme des enfants.

--Que de fois j'ai jou, toute seule,  grimper aux dunes et  en
descendre de toutes les faons, mme les mains en avant! J'avais du
sable dans les cheveux pendant huit jours. Ma mre disait que ma tte
ressemblait  ces grosses ponges vertes, alourdies de sable et de
petites coquilles que la mare parfois rejette sur la grve. Oh! il y a
longtemps! J'ai vingt ans aujourd'hui, mais j'aime encore le jeu et
j'aimerai toujours la lutte et la libert. Que disiez-vous?

--Vous le savez.

--Eh bien, oui, je le sais. J'ai entendu. Vous disiez: Il y a une femme
que je voudrais aimer ici, sous ce ciel gris, prs de cette mer vaste,
parmi ce vent; et je voudrais vivre ici avec elle... J'ignore si vous
avez ajout: ... Et y mourir. Il faisait beaucoup de vent. Aimez-vous
cette femme  cause du paysage o vous l'avez rencontre? Ou bien
aimez-vous cette terre  cause de la femme qui l'a peuple pour vous?
Est-ce la terre natale qui s'est dresse devant vous au coin d'une haie
d'pines et vous a mis la main sur l'paule? Que vous a-t-elle dit? Les
choses sont muettes. Est-ce moi qui ai parl? Je suis muette aussi. Du
moins je ne rponds que quand il me plat de rpondre.

--C'est vous assurment. Je n'ai pas la superstition de la terre natale.
La vraie terre natale est celle o l'on a eu sa premire motion forte.
Il s'agit donc de vous, d'abord, mais je n'ai pas encore song 
dissocier votre image d'avec l'image de ce paysage rude et sombre.
Quelle femme, sinon vous, aurait pu me troubler dans ce dsert, parmi
une telle aridit humaine?

--Il faut donc toujours en venir l?

--A quoi?

--A s'expliquer.

--Mais, dis-je, ceci n'est pas une explication. C'est une causerie un
peu plus intime, peut-tre, voil tout. Nous parlons de nous-mmes, au
lieu de parler des vagues et des rochers. Je suis plein de simplicit.

--Et moi aussi, rpondit Fairlie. Je ne ressemble pas aux autres
femmes...

Je ne pus m'empcher d'interrompre avec une grande politesse:

--Aucune femme ne ressemble aux autres femmes...

Elle reprit avec impatience:

--coutez donc. Je ne ressemble pas aux autres femmes, quoique je
ressemble  d'autres femmes. Si vous vous attendiez  trouver en moi les
vertus, les dfaillances, les pudeurs et les coquetteries ordinaires,
vous serez tromp. Je ne ralise pas l'idal de vos prjugs et de vos
habitudes intellectuelles. Je suis le contraire de cet idal, puisque je
suis goste! Vous entendez? Le vieux mot Sacrifice n'a pas plus de sens
pour moi que n'en ont, peles sparment, chacune des huit ou dix
lettres qui le composent. Je suis goste comme un homme. Je veux, comme
un homme, comme vous, vivre ma force, mon intelligence et mes
sensations; je veux vivre ma vie.

Ces ides, vous le savez, me plaisent beaucoup. Je ne fus surpris que de
les entendre de la bouche d'une jeune fille intacte et raisonnable.
Elles sont donc compatibles avec la dignit morale, avec la vertu
pratique; cela m'a rjoui et je l'ai dit. Fairlie, qui croyait sans
doute m'tonner, sembla froisse, moins de mon enthousiasme que de mon
acquiescement. Se juge-t-elle diminue d'avoir t trop bien comprise ou
trop bien explique? Je saurai ce qu'il y a de sincre et ce qu'il y a
de factice dans ce caractre orgueilleux.

Nous marchmes en silence plus d'une heure, le long de la dentelle
d'cume que les vagues rejetaient avec patience sur les paules nues de
la grve dore. Quand elle me quitta, il y avait dans ses yeux cette
inquitude qu'y met le long silence d'une pense unique. Elle reviendra
demain; je l'attendrai  l'endroit mme o elle m'a serr la main sans
mot dire, avec un sourire srieux. J'en suis sr. Elle veut vivre sa
vie, mais elle vit dj un peu la mienne.

Grondez-moi et dites-moi ce qui va arriver. Moi, je n'en sais rien du
tout...

Maupertuis

_P.-S._--J'ai appris qu'il y aurait prs d'ici, cach dans une manire
d'table,  Havoque, un Monsieur Basin, qui tire des portraits.
Serait-ce notre Bazan disparu? Je vais explorer le pays.

XM.




ANNA DES LOGES A PAUL PELASGE


Versailles, 28 septembre.

... Ne perdez pas la tte et ne dsesprez pas. La petite oubliera plus
vite votre tourderie que votre amour. Je crois lui avoir dj fait
comprendre qu'un baiser sur une main gante n'est pas un acte de
trahison; que d'ailleurs vous avez t provoqu par l'attitude de la
marquise; que ce baiser enfin ne fut qu'un baiser de cotillon. En
prenant ainsi votre dfense contre A., je la prends contre moi-mme, car
je n'ai pas t trs flatte, tout d'abord, de votre empressement vers
une femme dont je connais la nature impressionnable et les curiosits
sensuelles. Mais, puisque je ne suis pas jalouse d'A., que vous aimez,
pourquoi le serais-je de C., que vous avez dsire pendant quelques
heures et  qui vous ne pensez peut-tre plus? Sans compter votre
mariage, vous me ferez bien des infidlits, mais moi vous ne
m'oublierez jamais, parce que je suis le parfum qui vous pme et le vin
qui vous enivre. Nous nous retrouverons trs prochainement mme si
Annette ne vous pardonnait pas, car nous sommes destins  vivre l'un
prs de l'autre et  descendre ensemble, jusqu' la mort, toujours plus
bas dans l'abme des joies excessives. Le bonheur est trs profond; je
ne veux pas remonter sans avoir t jusqu'au bout, sans lui avoir
arrach sa dernire touffe d'herbe. J'tais heureuse prs de toi; je
suis heureuse sans toi, car j'entends dj tes pas dans l'escalier. Je
suis heureuse, c'est mon tat, et c'est pour cela qu'on ne peut se
dprendre de moi quand on a got de moi. Je donne le bonheur, parce que
je le possde. Va! Aime les autres femmes! Je veux tre compare pour
tre mieux aime. Je veux tre plus qu'aime, je veux tre choisie,
Adieu, mon lu.

A.




ANNETTE BOURDON A ADLADE FAIRLIE


Versailles, 28 septembre.

... Pourquoi me dis-tu des choses mchantes? Je ne demande qu' tre
raisonnable et  ne pas souffrir. Je suis ne pour sourire et non pour
pleurer.

J'avais eu tant de plaisir pendant ces deux mois! J'avais jou si
ingnument avec les fleurs et avec mon coeur! Les fleurs sont mortes et
mon coeur est malade. Oui, je viens, mais tu m'embrasseras en silence et
si je pleure tu m'essuieras les yeux. Mon pre me traite avec duret et
me parle avec ironie. Je ne vois pas bien pourquoi ce mariage manqu le
contrarie si fort. Il y revient  chaque instant et son imagination, que
je n'aurais pas crue si riche, lui fournit les allusions les plus
cruelles et les plus blessantes. Cependant ma tante reste muette comme 
l'ordinaire, mais il y a je ne sais quelle colre dans ses yeux si beaux
et si rsigns. Mademoiselle me console et me cajole d'une voix
menteuse. Ah! chre Adlade, j'ai peur de commencer  comprendre un peu
la vie; j'ai peur d'avoir appris tout d'un coup  regarder autour de
moi! Enfin, je suis libre. Mon pre m'a permis de partir  peu prs dans
les termes qu'il et choisis pour me chasser. Je ne sais comment je
pourrai vivre l dsormais. Chre Adlade, je suis toute endolorie. Tu
me toucheras avec prcaution, n'est-ce pas?...

Annette




LA COMTESSE DE TRVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS


Paris, 28 septembre.

... Vous, une aventure sentimentale! Et de quel genre! Que signifie ce
dialogue fministe! Avez-vous tant raill pour en venir  adorer une
mancipe? Car vous l'adorez, et elle vous le rend, malheureux! et tous
les deux, tous les jours, vous vous acheminez bien sagement, le coeur
battant,  votre rendez-vous dans les dunes! Quel lieu pour s'adorer que
ces dunes de Pirou, pleines de vent, de soleil et de mouches! Votre
idalisme m'pouvante. Vos rves transformeraient en paradis la cale
d'un caboteur ou la cabane d'un douanier! Vous savez que j'eus le
dsespoir, il y a trois ou quatre ans, de passer un mois dans ce pays
infernal; oubliez donc de m'en vanter la beaut; je le connais et je
souffre  l'ide que vous y tes heureux. Sans cela, oui, je serais
jalouse! J'aurais voulu, mon cher railleur, tre l'ouvrire de votre
mtamorphose et vous entendre, au moins une fois, prononcer sans ironie
des mots tendres. Quelle est donc cette chasseresse des grves mortes
qui va encore me voler un de mes amis? Au moins, ne vous diminuez pas.
Gardez la libert de votre tte. Ne donnez rien de votre intelligence.
J'ai besoin de votre amiti et de votre esprit. Je suis trs abandonne.
Ni Pelasge, ni Bazan ne m'ont crit de tout l't, je ne sais aucune
nouvelle. On dit que Madame de P.-A. est devenue la matresse de mon
mari, j'ai appris cela par les journaux. Voil comme je suis renseigne.
Informez-vous bien si le Monsieur Basin n'est pas l'tre absurde que
nous appelons Bazan? Il me doit des nouvelles de lui-mme, un tableau
qu'il m'a promis et un rcit de son sjour aux Pins. Comme ma
belle-soeur, qui m'avait demand un peintre pour faire son portrait, ne
m'a ni remercie, ni mme crit  ce sujet, j'ai peur qu'il ne se soit
pass l des choses extravagantes. Mon fils est l'hritier du marquis,
mais Claude est capable de tout, mme d'avoir un enfant d'un mari
notoirement incapable. Si le sjour de Bazan avait fait ce miracle, je
serais une sotte et Bazan un monstre. Il est vrai qu'elle a dj eu tant
d'amants! J'en suis  ces calculs bas, mon cher ami, parce que mon mari
me ruine, que j'aime le luxe et les voyages et que j'aurais honte de
restreindre mon train de vie. Ne rougissez pas de moi, puisque je rougis
moi-mme, non de jalousie, hlas! je suis bien morte  tout dsir. J'ai
trop souffert  vivre pour esprer que des heures d'abandon
m'apporteraient une joie dfinitive, et j'ai trop de regrets dans le
coeur pour risquer d'en augmenter encore le nombre. Pensez  moi et
crivez-moi, vous qui savez aimer dans une femme autre chose que sa
nudit et qui pouvez toucher une main chaste sans tenter de la
corrompre. Soyez heureux. J'ai confiance en vous: si vous pousez votre
Fairlie, j'aurai deux amis au lieu d'un...

Trevire




PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN


Orglandes, 10 octobre.

... Nous avons beaucoup d'imagination, tous les deux, cher Bazan, mais
tu m'as vaincu. Sans doute, j'ai vu Annette, j'ai vu Joconde; sans doute
je vois C*** avec les yeux de la complaisance, du dsir, de l'espoir;
mais je ne me suis pas permis cependant, quand je te confiais ma pense,
de considrer comme relles, advenues et inexorables, les aventures qui
n'existaient encore que dans ma volont. Es-tu bien sr, cher ami,
d'avoir toujours eu la mme prudence? J'ai amplifi, j'ai color; es-tu
bien sr de n'avoir jamais invent? Tu sais quel hasard m'a mis sur le
chemin de la marquise de L. T. Comme tu avais rompu avec elle, j'ai
accept sans remords les flches qui me peraient et me rjouissaient;
ce fut comme dans les estampes symboliques du jsuitique dix-septime
sicle; mais les dards de lumire que je renvoyais vers l'audacieuse
nymphe glissaient sur sa poitrine et tombaient  ses pieds. Je l'ai
revue  Paris, je l'ai revue aux Pins o un subterfuge convenu m'a
permis de passer trois jours, et je me sens comme  la premire heure
devant un coeur ironique et hautain qui rit des attaques, quoique prt,
sans doute,  cder sans rvolte et sans tonnement, si quelque trait
frappe  l'endroit sensible, si des gouttes de sang affirment la
blessure et marquent de pourpre le sein orgueilleux et sa gane. Je suis
en pleine bataille, je m'agite dans mon armure, songeant au moment o je
pourrai la dposer et lutter corps  corps, nu  nu, avec cette femme
admirable dont la beaut est un paysage d't par un jour de vent et de
soleil. Je l'adore, sachant bien qu'elle n'a jamais aim et peut-tre
jamais cd, de tout mon rve et de toute ma force de mle: sa vue et
maintenant son image effacent tout le pass et jusqu' la trace des
lvres qui hier encore me marbraient l'paule. Qui a os me mordre
jusqu'au coeur, puisque voici la premire fois que je donne mon
consentement  une telle morsure? Oh! les absurdes femmes qui crurent en
moi, qui aimrent ma chair ou mes yeux ou mes paroles ou mes cris! Elles
ont taill la vigne, voil tout. Une autre en cueillera les grappes, une
autre pressera, pour en tirer le vin ternel, les grains mrs de la
volupt.

Pourtant je me demande encore si je ne serais pas capable d'un retour?
Annette ne m'a rien donn qu'un peu de parfum; Joconde est profonde
comme le dsir. On ne sait jamais  quel degr de la mine on est
descendu et s'il n'y a pas encore des abmes sous le palier o on se
repose. Je n'oublie pas autant que je le voudrais. Chaque femme qui m'a
touch a laiss une marque sur ma poitrine; peut-tre la pointe de leurs
seins est-elle un fer rouge dont le contact s'crit en brlure? Enfin je
n'ai jamais vid jusqu' la dernire goutte aucun flacon d'alcool, et je
crois que ces flacons sont des mamelles et qu'on tire toujours quelque
ivresse lorsqu'on sait les manier et les prier. La dernire est la
favorite; mais toutes ont leur lit dans mon harem et je n'en rpudiai
jamais aucune qui et encore figure de femme et d'amante. N'importe,
Claude est l'empire que je veux rgir. Ce n'est que quand je l'aurai
vaincue que je pourrai savoir si elle est l'unique ou si elle n'est
qu'un nom de plus  crire sur un des divans du dortoir. Aujourd'hui
elle est tout mon dsir... Comme tes lettres, que j'ai relues, me
causaient un certain nervement, je les ai brles...

P. P.




PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRVIRE


Havoque, 12 octobre.

... Je me croyais cach, mais il en est de moi comme des ermites dont
j'ai lu l'histoire. A peine retirs au dsert, ils voyaient venir vers
eux des gens curieux de voir un solitaire, sans songer qu'on ne voit pas
un solitaire, puisque, ds qu'on approche de lui, il cesse d'tre seul.
Les ermitages sont gnralement devenus des monastres, des cits;
l'table de Havoque est dj un lieu de plerinage; Maupertuis veut y
faire construire une cabane, parce que la vue du marais, quand la mer
s'y rue sous la pousse du vent, est un spectacle assez propre  la
contemplation, et Madame Fairlie rve d'riger l une maisonnette: mon
verger de sable et de chardons n'est spar que par une dune de la grve
du bas de l'Y, qui est un petit golfe tide. Je ne suis plus ermite,
mais je ne le fus jamais au point de vous oublier et je vous aurais
crit si j'avais devin votre retour. Depuis mon sjour aux Pins, j'ai
pass quelques semaines  Paris, puis je suis venu ici par la Bretagne,
fuyant les souvenirs, les hommes, et surtout les femmes. Fuite vaine
puisque, outre Mademoiselle Fairlie, voici que j'ai reu hier, parmi les
fresques de mon table, une toute petite mignonne crature qui s'est
mise  pleurer en reconnaissant sur une lettre jete l l'criture de
Pelasge. Et je deviens le solitaire qui rend des oracles, pendant que
Mademoiselle Fairlie se promne au vent avec Maupertuis. Le singulier
tre fragile et doux! C'est la petite Annette Bourdon; je crois l'avoir
aperue chez vous avec sa soeur et une institutrice, l'hiver dernier. Je
ne l'avais pas regarde; je ne regarde que les courbes. Mais il y a
peut-tre des femmes qui ne sont pas des courbes et qui sont tout de
mme des femmes. Celle-l est une chose charmante,  la fois rieuse et
triste, spirituelle et attentive. Je lui ai montr toutes mes peintures
et elle avait l'air de comprendre; elle a mme eu des mots jolis et
d'autres qui n'taient pas btes. C'est un enfant qu'on ne serait pas
trs surpris de voir jouer au cerceau et une femme qui, sans faire
sourire, trace des lignes dans l'air avec son doigt menu. Pourquoi
voulut-elle se marier, chrysalide encore? Pourtant je comprends qu'on
ait voulu l'pouser. C'est un diamant qui grossira  la taille de toute
la lumire qu'il rpandra autour de lui. Je ne sais si je dis bien ma
pense et mon impression. Enfin j'ai commenc son portrait et je
voudrais bien donner cette ide de diamant qui va briller, mais de
diamant dont la gorge serait  demi transparente. Vous savez que
j'entreprends toujours des peintures absurdes et que je mets dans mes
portraits tout ce que j'ai cru lire dans les yeux du modle. Celui de la
marquise de La Tour lui a beaucoup plu; elle m'a mme permis de prendre
d'aprs elle quelques croquis et quelques tudes qui ont dj orn--car
elle est vraiment trs belle--deux ou trois petits tableaux.

Je suis  vos ordres, Madame, et je vous prie de croire  mon amiti
respectueuse et dvoue.

Bazan




PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE


Havoque, 14 octobre.

Mon cher Pelasge, tu as bien fait de brler mes lettres, puisque tu ne
les croyais pas exactes. Je ne sais plus. Ai-je ml des imaginations
d'amant  des ralits de peintre? C'est possible. En tout cas, la
question ne m'intresse plus du tout; et moi je ne me souviens jamais du
pass. Fais de mme. Laisse reposer la source que tu as trouble; oublie
le got de l'eau frache, trop frache, o tu plongeas la main un jour
de chaleur. Voil l'automne. Bois du champagne. Laisse aux coeurs
simples la douceur de leur chagrin innocent. Le got des larmes ne te
convient pas. Il faut pouvoir pleurer soi-mme pour tre mu par une
femme qui pleure.

Oui, je suis sibyllin; mais pour que tu comprennes trs bien mon oracle,
je te dirai que je ne crois pas plus  l'histoire de tes jeux amoureux
avec A. que tu ne veux croire  ma mtamorphose en cygne. Je t'offre
ceci contre cela. Adieu.

P B




XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRVIRE


La Devise, 15 octobre.

... Il plane sur notre dsert une atmosphre de douceur et d'amour.
Raillez, tendre coeur, vous raillez des convertis qui n'ont de regards
que pour la croix et d'oreilles que pour les murmures d'en haut.
Moquez-vous! Je me moque de moi-mme, mais je suis content, moi-mme,
sans trop de honte. Je sais fort bien que je suis dupe, mais je le suis
dans le sens de la vie humaine; le souffle qui me pousse me pousse vers
la maison que je dsire. La vraie mthode pour dominer la vie est de lui
obir. Il faut bien que j'obisse, puisque je veux tre le matre.
Prsentons nos voiles au vent; orientons nos illusions sur le but commun
 tous les dsirs. L'arrive me trompera; sans doute, mais non le
voyage. Croyez-vous qu'on irait voir les Pyramides, si elles taient
dans la plaine Saint-Denis? L'amour est un voyage qui n'est jamais assez
long; et plus il est douteux, plus il est doux. Je ne suis pas devenu
sentimental; ma sensibilit s'est exaspre jusqu' ne plus goter que
les nuances et les finesses de la vie, voil la vrit. L'pilepsie
n'est plus le but de mes promenades et je prfre un verre d'eau frache
 un verre d'eau-de-vie. Enfin, ce pays de dsolation est pour nous une
oasis. La moindre fleur nous semble un jardin; tout roseau nous est un
palmier. Bazan vous a crit; mais il ne sait pas trs bien crire ds
qu'il ne raconte plus ses impressions d'artiste. Il vit depuis quinze
jours dans un tat voisin de la contemplation. Il regarde la petite
Annette, quand il ne la voit pas; et quand il la voit, il l'absorbe en
lui-mme, il la boit d'un regard comme le gant d'une haleine buvait un
ruisseau et tous ses sourires. Elle est charmante d'une beaut indcise
et fragile, charmante d'une innocence passionne. Il y a en elle un tel
apptit de flicit qu'elle en est anglique; une telle impatience de
fleurir qu'elle imprgne de bonheur l'air tout autour de son corps pur.
Ses yeux sont clairs, ses cheveux sont clairs, son teint est clair;
c'est une lumire. Fairlie, un peu sombre, est toute illumine par son
voisinage. Nous nous retrouvons presque tous les jours, l'aprs-midi,
dans l'atelier de Bazan; les autres jours, nous allons  Cavilly, chez
Madame Fairlie, o il y a les seuls beaux arbres du pays. Cet atelier de
Bazan est une table comme en avaient les troupeaux de Sardanapale; le
sol est de la terre battue et les murs sont des songes panouis. Assis
sur des coffres, sur une bancelle, nous parlons des couleurs, de la mer,
du ciel et du sable; les poses des jeunes filles, leurs sourires et
leurs paroles sont les thmes de nos oraisons; nous coutons le bruit
lointain du flot en fureur et le sifflement du vent qui traverse la
toiture avec la rapidit d'une pense. Fairlie voit le bonheur dans la
libert; Annette serait heureuse, aime, mme en esclavage. Elles ne se
comprennent pas, mais elles s'adorent; Fairlie a soin d'Annette comme
d'une plante prcieuse et Annette lve sur son amie de grands yeux doux.
Bazan trace des lignes; il symbolise par des courbes les regards et les
sourires; il retrouve le chemin de la spontanit, perdu depuis trois
sicles, depuis que Lonard, en crant l'analyse, cra le mtier. La
chastet de nos rapports est dlicieuse; elle est si complte qu'il me
semble que je la trouble en y arrtant ma pense.

Est-ce que je vis une heure isole de mon existence, ou cette heure
est-elle suivie d'autres heures se tenant par la main? Est-ce une
journe qui commence? Les minutes prsentes sont agrables, voil tout
ce que je sais; et je sais aussi qu'elles vont finir, mais l'avenir, qui
n'est pas clair dans ma pense, est galement obscur dans mon dsir. Les
sentiments de Fairlie dtermineront les miens. Si elle m'aime, je lui
appartiens; sinon, je rentrerai dans ma tour et j'accrocherai au mur,
parmi les tmoins du pass, le chardon bleu o hier elle se piqua les
doigts...

Maupertuis




ADLADE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS


Paris, 25 octobre.

Venez. Ne restez pas plus longtemps dans la solitude o vous enchane
mon silence. Comme je vous l'ai promis, je parle: venez. Mes penses
s'en vont toutes vers vous. Il faut que je les suive ou que ce soit vous
qui vous rapprochiez de mon coeur. Ami, je suis d'une franchise ingnue
et presque impertinente: je vous aime.

Fairlie




CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE


Nice, 15 novembre.

... Ne soyez pas surpris si je suis absente en ce moment. Une femme
n'est pas toujours matresse de certains mouvements tumultueux. Mon
amiti pour vous tait plus vive que je ne le croyais, et je n'ai pu
consentir  tre tmoin d'un mariage qui va diminuer et peut-tre
rduire  rien la cordialit dj tendre, je l'ai imagin, de nos
relations. Prenez cela comme une crise de nerfs, comme une faiblesse
fminine. Il faut s'vanouir parfois, pour ne pas crier. Quand je serai
revenue  moi, je connatrai la qualit de ma souffrance; j'espre que
je pourrai sourire. Je suis vanouie, je ne suis pas disparue. On me
reverra, toujours la mme, tmoin indulgent des bonheurs que je n'ai pas
su rduire en esclavage. Il faut donner tout pour avoir tout. Je n'ai
jamais voulu changer que des rves et des paroles: c'est pourquoi je me
promne seule sous le soleil de l'automne...

Claude




PAUL PELASGE A CLAUDE DE LA TOUR


Paris, 17 novembre.

... Qui a pu vous annoncer cela? Je ne me marie pas, car je vous aime.
C'est de vous seule que j'attends la joie qu'aucune femme ne peut me
donner. O la prcieuse lettre o j'ai l'aveu si discret, si doux et si
fier de votre tendresse! Quel esclave attendez-vous? puisque je suis l
devant vous,  genoux et la tte baisse...

... Tout le monde en effet se marie autour de moi, sauf moi. La moisson
tait mre; l'amour est venu faucher, battre et engranger. Tout le
monde: mes deux cousines, que vous avez aperues aux Frnes, Anne et
Annette: la premire vient d'pouser Georges des Fresnes; la seconde a
t conquise par mon ami Pierre Bazan. Conquise, oui, conquise sur moi,
mais sans bataille, car, vous ayant vue, je n'aimais plus que vous. Tout
le monde: le vieux conseiller Bourdon qui, ayant mari ses filles, s'est
donn  lui-mme votre amie Anna Desloges. Ne le saviez-vous pas? Est-ce
l l'origine de la confusion? Elle serait singulire. Enfin j'ai appris
encore le mariage de Maupertuis, que je connus quand j'allais chez
Madame de Trvire. Qui aurait eu l'insolence de me confondre avec ce
rveur absurde?...

... Puis-je aller  Nice? Dites?...

P. P.




LA MARQUISE DE LA TOUR A PAUL PELASGE


  Paris de Nice - 860 - 7 - 18 - 3 h. s. =

  Venez. = L. T.




MADAME AGATHIAS BOURDON A PAUL PELASGE


  Paris de Versailles - 930 - 7 - 18 - 3 h. s. =

  Viens. = JOCONDE.




PAUL PELASGE A LA MARQUISE DE LA TOUR


  Nice de Paris - 259 - 55 - 18 - 7 h. s. =

  ... Merci! J'accours au signe de votre main. J'accours aussi vite que
  la vie me le permet. Pensez  moi pour que je souffre moins pendant
  les tortures de l'attente. Je partirai aprs demain; peut-tre la
  semaine prochaine? Passerez-vous l'hiver entier l-bas?... Je vous
  aime.

  P. P.




MADAME AGATHIAS BOURDON A LA MARQUISE DE LA TOUR


  Nice de Versailles - 820 - 9 - 19 - 11 h. m.

  Je suis heureuse. = A.


FIN


_Janvier-Juin 1899._




EDITIONS DV MERCVRE DE FRANCE

Extrait du Catalogue


Roman

    LON BLOY
  La femme pauvre                                                   3 50

    JEAN DE CHILRA
  L'Heure sexuelle                                                  3 50

    LOUIS DELATTRE
  La Loi de Pch                                                   3 50

    ALBERT DELACOUR
  Le Roy                                                            3 50

    EDOUARD DUJARDIN
  L'Initiation au Pch et  l'Amour                                3 50

    LOUIS DUMUR
  Pauline ou la Libert de l'Amour                                  3 50

    GEORGES EEKHOUD
  Le Cycle patibulaire                                              3 50
  Mes Communions                                                    3 50
  Escal-Vigor                                                       3 50

    ANDR FONTAINAS
  L'Ornement de la Solitude                                         2  

    ANDR GIDE
  Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes                               3 50
  Les Nourritures terrestres                                        3 50
  Le Promthe mal enchan                                         2  

    REMY DE GOURMONT

  Le Plerin du Silence. Frontispice d'Armand Seguin                3 50
  Les Chevaux de Diomde                                            3 50
  D'un Pays lointain                                                3 50

    CHARLES-HENRY HIRSCH
  La Possession                                                     3 50

    FRANCIS JAMMES
  Clara d'Ellbeuse                                                 2  

    ALFRED JARRY
  Les Jours et les Nuits, Roman d'un Dserteur                      3 50

    HUBERT KRAINS
  Amours Rustiques                                                  3 50

    CAMILLE LEMONNIER
  Un Mle                                                           3 50
  La Petite Femme de la Mer                                         3 50

    JEAN LORRAIN
  Contes pour lire  la Chandelle                                   2  

    PIERRE LOUYS
  Aphrodite                                                         3 50
  Les Chansons de Bilitis, Roman lyrique                            3 50
  La Femme et le Pantin                                             3 50

    RACHILDE
  Les hors nature                                                   3 50
  La Tour d'amour                                                   3 50

    HUGUES REBELL
  La Nichina                                                        3 50
  Le Magasin d'Auroles                                             2  
  La Femme qui a connu l'Empereur                                   3 50

    HENRI DE RGNIER
  La Canne de Jaspe                                                 3 50
  Le Trfle blanc                                                   2  

    J.-H. ROSNY
  Les Xiphuz                                                       2  

    JEAN DE TINAN
  Penses-tu russir?                                                3 50
  L'exemple de Ninon de Lenclos, amoureuse                          3 50
  Aimienne ou le Dtournement de Mineure                            3 50


Posie

    MAX ELSKAMP
  La Louange de la Vie                                              3 50

    ANDR FONTAINAS
  Crpuscules                                                       3 50

    PAUL GRARDY
  Roseaux                                                           3 50

    A.-FERDINAND HEROLD
  Images tendres et merveilleuses                                   3 50

    FRANCIS JAMMES
  De l'Angelus de l'Aube  l'Angelus du Soir                        3 50

    GUSTAVE KAHN
  Premiers Pomes, prcds d'une tude sur le vers libre           3 50
  Le Livre d'images                                                 3 50

    STUART MERRILL
  Pomes, 1887-1897                                                 3 50

    PIERRE QUILLARD
  La Lyre hroque et dolente                                       3 50

    HENRI DE RGNIER
  Pomes, 1887-1892                                                 3 50
  Les Jeux rustiques et divins                                      3 50
  Premiers Vers et Pomes                                           3 50

    JEHAN RICTUS
  Les Soliloques du Pauvre                                          3 50

    ARTHUR RIMBAUD
  OEuvres de Jean-Arthur Rimbaud, compltes en un volume.
    Portrait de Rimbaud par Fantin-Latour                           3 50

    ALBERT SAMAIN
  Au Jardin de l'Infante                                            3 50
  Aux Flancs du Vase                                                3 50

    MILE VERHAEREN
  Pomes                                                            3 50
  Pomes, nouvelle srie                                            3 50
  Pomes, IIIe srie                                                3 50

    FRANCIS VIELE-GRIFFIN
  Pomes et Posies                                                 3 50
  La Clart de Vie                                                  3 50
  Phocas le Jardinier                                               3 50


Collection d'auteurs trangers.

    E. A. BUTTI
  L'automate, roman, traduit par M. Lcuyer                         3 50

    THOMAS CARLYLE
  Sartor Resartus                                                   3 50

    GERHART HAUPTMANN
  La Cloche engloutie. Trad. de A.-Ferdinand Herold                 3 50

    GUNNAR HEIBERG
  Le Balcon. Traduit par le Comte M. Prozor                         2  

    RUDYARD KIPLING
  Le Livre de la Jungle, traduit par Louis Fabulet et Vicomte
    Robert d'Humires                                               3 50

    A. LACOIN DE VILLEMORIN ET Dr KHALIL-KHAN
  Le Jardin des Dlices, tr. du persan                              3 50

    EMERICH MADACH
  La Tragdie de l'Homme, traduit par Ch. de Bigault de Casanove    3 50

    GEORGE MEREDITH
  Essai sur la Comdie. _De l'Ide de Comdie et de l'Exemple de
    l'Esprit Comique._ Traduit par H.-D. Davray                     2  

    FRDRIC NIETZSCHE
  Pages Choisies                                                    3 50

    WALTER PATER
  Portraits imaginaires, traduit par Georges Khnopff                3 50

    AUGUSTE STRINDBERG
  L'Inferno, roman                                                  3 50
  Axel Borg, roman, traduit par M. L. Littmanson                    3 50
  Margit (La Femme du Chevalier Bengt), trad. par Georges Loiseau   2  

    H. G. WELLS
  La Machine  explorer le Temps (_The Time Machine_) roman,
    traduit par Henry-D. Davray                                     3 50

    OSCAR WILDE
  Ballade de la Gele de Reading, texte anglais. Traduction
    franaise par Henry-D. Davray                                   2  


Thtre

    DOUARD DUJARDIN
  Antonia                                                           3 50

    A.-FERDINAND HEROLD
  Savitr, comdie hroque en deux actes, en vers                  1  

    VIRGILE JOSZ & LOUIS DUMUR
  Rembrandt, drame d'art et d'histoire                              3 50

    MAURICE MAETERLINCK
  Aglavaine et Slysette                                            3 50
  Alladine et Palomides                                             3 50

    SAINT-POL-ROUX
  La Dame  la Faulx                                                3 50


Divers

    EDMOND BARTHLEMY
  Thomas Carlyle. _Essai biographique et critique_                  3 50

    HENRY DETOUCHE
  De Montmartre  Montserrat, illustr. de l'auteur                  3 50

    PAUL FORT
  Ballades Franaises. Prface de Pierre Louys                      3 50
  Montagne (_Ballades Franaises_, 2e srie)                        3 50
  Le Roman de Louis XI                                              3 50

    ANDR GIDE
  Philoctte                                                        4  

    REMY DE GOURMONT
  Le Livre des Masques. Dessins de Vallotton                        3 50
  Le IIe Livre des Masques. Dessins de Vallotton                    3 50
  Esthtique de la Langue franaise                                 3 50

    MAURICE MAETERLINCK
  Le Trsor des Humbles                                             3 50

    FRDRIC NIETZSCHE
  Ainsi parlait Zarathoustra                                       10  
  Par Del le Bien et le Mal                                        8  

    MARCEL SCHWOB
  Mimes                                                             3  
  Spicilge                                                         3 50

    ROBERT DE SOUZA
  La Posie Populaire et le Lyrisme sentimental                     3 50

Envoi franco du CATALOGUE COMPLET sur demande.




  _ACHEV D'IMPRIMER_
  Le vingt octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf.
  PAR
  BLAIS ET ROY
  A POITIERS
  pour le
  MERCVRE
  DE
  FRANCE




Note du transcripteur

Seules les erreurs typographiques ont t corriges; on a conserv
l'orthographe de l'original. Les passages en italiques sont transcrits
_entre souligns_.





End of Project Gutenberg's Le songe d'une femme, by Remy de Gourmont

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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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