The Project Gutenberg EBook of Au pays de Sylvie, by Marcel Boulenger

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Title: Au pays de Sylvie

Author: Marcel Boulenger

Release Date: March 15, 2020 [EBook #61627]

Language: French

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  MARCEL BOULENGER

  Au Pays
  de Sylvie

  _Deuxime dition_


  PARIS

  SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES
  _Librairie Paul Ollendorff_
  50, CHAUSSE D'ANTIN, 50

  1904
  Tous droits rservs.




DU MME AUTEUR


    La Femme baroque, roman.
    Le Page, roman.
    La Croix de Malte, roman.
    Couples, roman.

                   *       *       *       *       *

    Quarante Escrimeurs.


En Prparation:

    Div Isott.
    L'Amazone blesse, roman.

                   *       *       *       *       *


Tous droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les
pays, y compris la Sude, la Norvge, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter,  la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chausse
d'Antin, Paris.




AU PAYS DE SYLVIE




LA TRADITION

_A Fernand Hayem._


I

Ce pauvre abb! Bien qu'il y ft prpar depuis fort longtemps, cette
ncessit, o il se trouva soudain, de partir, le surprit cruellement.
Quoi! quitter ce gracieux pays de Chantilly, ne plus entrer
familirement au Chteau, ne plus trouver son couvert mis ce soir chez
les d'Oinche et demain chez les Lorizon, ne plus enseigner aux deux
petits vicomtes les bonnes lettres latines, ne plus passer pour un
savant homme infiniment spirituel... quelle tristesse!

Enfin, puisque la Providence ne lui avait pas pargn cette preuve,
l'abb Marigot devait se rsigner  prendre cong. Aussi bien, en
vertueux professeur et en honnte chrtien, avait-il assidment
travaill  son malheur depuis quatre ans, et prpar  grand'peine la
catastrophe qui l'loignait: c'est--dire que l'abb Marigot venait de
faire admettre au grade de licenci s-lettres les jeunes vicomtes
Armand d'Oinche et Gilbert de Lorizon, ses lves. Et la douleur que
lui causait cet vnement l'emportait de beaucoup en lui sur l'orgueil,
car les chers enfants n'avaient t reus qu' la faveur de cette
indulgence dont la Facult rserve parfois la surprise aux descendants
des nobles familles; et tandis que l'abb et souhait qu'Armand
d'Oinche et Gilbert de Lorizon se fussent illustrs par de pures tudes
classiques, n'avaient-ils pas t choisir prcisment la licence
d'anglais, sous prtexte qu'ils parlaient ce patois avec facilit?

L'abb Marigot ne conservait d'ailleurs aucune illusion, il faut bien
l'avouer. Il n'ignorait pas que ces adolescents cultivs et suivis avec
tant de sollicitude depuis quatre ans, n'avaient nullement appris  lire
dans le texte Horace ou Rudyard Kipling pour en mieux apprcier les
beauts, mais bien pour viter tout simplement de faire trois ans de
service militaire. Messieurs les comtes d'Oinche et de Lorizon, leurs
pres, estimaient sans doute que se former  marquer le pas ft une
obligation sacre, en gnral, et qu'il fallt au moins trois ans pour
faire un bon soldat, mais qu'en particulier Armand et Gilbert ne
devaient passer que dix mois parmi de crapuleuses promiscuits.

Et c'tait certes bien dommage de les exposer ainsi, eux si rservs, si
simples, si modestes,  ces basses et brutales frquentations
militaires. Car ce dont l'abb pouvait se fliciter avant tout, c'tait
de l'ducation parfaite, sinon de l'instruction profonde qu'il avait su
donner  ses lves. On admirait en effet dans toute l'Ile-de-France et
dans tout le Valois la bonne tenue et la politesse des petits vicomtes.
Ils montaient bien  cheval, s'entendaient en vnerie, savaient parler
sans ncessit, rire  propos, rapporter proprement un commrage, et
dplorer non sans grce un scandale mondain: bref, ils faisaient figure
de chrubins dans la meilleure socit, et il n'y avait pas de bonne
mre qui ne les et souhaits comme gendres rien qu' les voir si
sagement chevaucher cte  cte, deux ou trois fois la semaine, aux
chasses de la contre.

--Demeurez chrtiens et honntes, ce n'est pas si difficile, mes chers
enfants, leur disait l'abb Marigot au moment de les quitter
dfinitivement. Rappelez-vous que la dvotion, comme la vertu, est aise
en somme. Il y suffit d'un peu de tact et de bonne volont. Suivez
d'ailleurs en tout la tradition, voil le plus sr: vous avez eu la
chance de natre, l'un comme l'autre, d'une famille ancienne, fertile en
croyants fidles, fertile en excellents esprits. Souvenez-vous d'eux,
suivez leur exemple autant que possible, ne vous en dtachez jamais...

L'abb tenait innocemment ce discours sous le portrait du clbre
Anselme de Lorizon, jadis protg par Marie-Antoinette, soldat et
petit-matre, agent d'affaires et philosophe, auteur d'un trait sur la
foudre, de vingt-et-un pomes champtres, de quinze tragdies et de
plusieurs dialogues licencieux. Le galant capitaine se trouvait
reprsent dans un beau jardin, en manchettes de dentelles et en habit
militaire, le col ouvert, tenant prtentieusement une plume dans sa main
et souriant  l'Eros grassouillet qui l-bas, sur la pelouse, dcochait
vers son coeur un trait invitable.

Or Gilbert de Lorizon portait en vrit le plus pieux respect au
souvenir de cet arrire-grand-oncle qu'on lui avait appris ds l'enfance
 rvrer. Et l'abb ne voulait voir dans l'illustre Anselme que le
gentilhomme aimable et lettr, non l'effront ni le rou, que le pote
fcond, et non le cadet qui n'eut jamais de patrimoine et vcut bien,
jamais de domicile et dormit au chaud, jamais de cave ni de cuisinier,
et qui cependant tint table ouverte, et traita les plus fins soupeurs
avec les meilleurs gazetiers du temps.

C'tait d'ailleurs le profond moi que lui causait son dpart qui
poussait l'abb Marigot  sermonner ainsi ses lves, d'une manire un
peu profane peut-tre, mais avec plus de chaleur et de persuasion que de
coutume. Quand vous serez au rgiment, ajouta-t-il d'une voix
trangle, gardez-vous des relations imprudentes... Tenez-vous en
rapports perptuels avec vos parents... Enfin, n'oubliez pas trop vos
tudes, et rappelez vous quelquefois votre vieux matre, ou mieux, votre
vieux camarade...

--Monsieur l'abb! s'cria tout d'un coup Armand. Je sais un moyen pour
ne pas nous quitter si vite.

--Et lequel donc?

--Voil ce que nous allons faire: nous vous accompagnerons  Paris,
n'est-ce pas, Gilbert?

--Oh certes, rpondit affectueusement celui-ci, et nous dnerons avec
vous, monsieur l'abb.

--Puis nous vous conduirons  la gare de Lyon, nous vous mettrons en
wagon...

--Et nous reviendrons coucher ensuite chez notre tante Bussat...

--C'est cela!

L'abb, dans le plus grand trouble, balbutia: Mes enfants, mes chers
enfants, que vous tes bons!... Mais votre projet me parat bien
soudain: madame Bussat ne saura peut-tre o vous loger. En outre, elle
n'est point prvenue.

--Notre tante Bussat nous donne toujours l'hospitalit quand nous allons
 Paris, soit au bal, soit dner en ville. Cela ne la drange en rien,
et Gilbert va lui tlphoner.

--Mais avez-vous consult vos parents?

Interrogs sur la dmarche de leurs enfants, MM. d'Oinche et de Lorizon
ne purent que louer le sentiment dlicat qui la dictait. Et voici
comment les jeunes Armand et Gilbert, n'ayant pu se sparer brusquement
de leur excellent matre, le conduisirent jusqu' la gare de Lyon, et
n'eurent pas plus tt vu son train s'loigner qu'ils sautrent en
fiacre, rentrrent se mettre en habit chez leur tante Bussat, allrent
au thtre et finalement firent leur entre vers minuit et demi chez
Maxim, o ils avaient dcid irrvocablement d'attendre le petit jour.


II

Car c'tait l un projet caress depuis longtemps, en effet. Les jeunes
vicomtes n'avaient pas attendu leur majorit pour apprcier les biens de
la vie, qui sont, comme chacun sait, d'acheter de beaux chevaux, de
tutoyer les femmes  la mode et de s'entretenir dans l'oisivet. Ce
dernier plaisir seul leur avait jusqu'alors manqu, car messieurs leurs
pres s'taient appliqus  cultiver et  dvelopper en eux l'honorable
got des chevaux, tandis que l'abb Marigot n'avait su les empcher de
se faire une rputation dans les brasseries de la rive gauche. Mais de
tels succs rpugnaient  l'hritier des d'Oinche comme au dernier des
Lorizon, et c'tait parmi le monde recherch des demoiselles de luxe
qu'Armand surtout, le plus hardi des deux, rvait d'acqurir la
notorit. Aussi avait-il dit  Gilbert, aussitt leur examen pass:
L'abb va partir; nous pourrions le conduire  Paris: cela nous ferait
toujours une nuit.

--C'est une ide.

--Nous irions chez Maxim, o nous trouverions Constant Bussat.

--Amusons-nous, que diable! Aprs, ce sera le rgiment, nous aurons le
temps de ne plus rire.

--Hlas!

Armand et Gilbert taient cousins germains, et le second ayant tmoign
pendant toute son enfance d'un caractre pensif, on s'tait vertu 
lui rpter: Regarde ton cousin: c'est un homme, il parle, lui, il sait
ce qu'il veut. Toi, tu restes toujours l comme un petit sot! Et Madame
de Lorizon de dclarer  Madame d'Oinche, sa soeur: Tu as de la
chance: ton garon fera quelque chose, et le mien ne sera bon  rien.
Aussi bien se ft-elle fche si on ne l'et aussitt contredite. Mais
enfin, il avait rsult de tant d'affectueuses rprimandes que Gilbert
considrait  prsent son cousin comme un chef naturel, propre  dcider
sur tout, et bon  suivre partout.

On louait d'ailleurs cette parfaite entente chez les vicomtes. Il y
avait l un charme lgrement comique dont on leur savait gr. On
souriait d'abord, puis on tait touch de les voir paratre toujours
ensemble, marchant du mme pas un peu dolent, le pas obligatoire pour
quiconque est dou d'une aimable figure et d'un soupon de titre. Et en
vrit, vous les connaissez bien, Armand et Gilbert: de taille gale,
d'allure identique, trs bien mis, avec le chapeau, la cigarette et le
pardessus que vous savez, ils sont deux de ces petits jeunes gens qui
peuplent ternellement en t les champs de courses ou les avenues du
Bois, en hiver les Palais de glace, music-halls, restaurants, bars et
autres lieux o l'on boit, o l'on flne, o l'on entend des tziganes,
et o l'on dit bonjour  de jolies femmes sans prendre la peine de
retirer son chapeau.

Ds qu'ils eurent donc pntr chez Maxim, Armand et Gilbert aperurent
aussitt cet illustre Constant, viveur fameux, fils de leur tante Bussat
et l'objet de leur sincre admiration. C'tait un des premiers bouffons
de Paris: il en usait familirement avec tout le monde, en effet, puis
inventait de ces mots bizarres, rptait de ces phrases tronques, et
surtout se grisait avec cette impudeur et cet clat qui valent 
certains privilgis un mystrieux renom d'esprit, de dbauche
romantique et d'une drlerie que tout le monde ne saurait entendre,
d'une drlerie qui n'est pas pour les pauvres. Au demeurant, il se
montrait bon garon pour ses amis: et qui donc et voulu n'tre pas son
ami?

--Ah! s'cria-t-il en voyant les deux jouvenceaux, vous n'avez plus
votre abb, je me charge de vous. Asseyez-vous l, mes enfants.

Ajoutons que l'lgant ivrogne se trouvait attabl devant une bouteille
et des verres encore nets. Il n'tait pas une heure du matin, la soire
commenait  peine, et il n'y avait autour de sa table rserve que Bob
Milton le duelliste et Maurice de Salisbot, qui se ft cru dshonor
d'tre vu en autre compagnie que celle de Constant Bussat  partir de
minuit.

Quelques personnes graves nourrissent d'tranges prventions contre les
lieux o l'on soupe. Elles ont tort. Le bar, en somme, pour bien des
femmes et pour plus d'un homme, c'est presque un foyer. On y sent
bientt les douces contraintes et la secrte dignit d'une habitude. On
y revient quotidiennement causer devant les mmes cock-tails, veiller
devant les mmes hutres: qui ne goterait ce voluptueux repos dans le
plaisir? C'est aussi pour les tout jeunes gens une cole de galanterie,
en somme. Combien d'entre eux apprirent chez Maxim qu'il n'est pas sans
grce de se montrer parfois dsintress, de se ruiner mme pour une
catin parfume, et qu'on vous en apprcie mieux par la suite, qu'on
devient celui, vous savez, qui a dj mang toute une fortune...
Sduisant personnage, en vrit, favori particulier des autres femmes
qui le plaignent, des vieilles dames qui l'excusent, des jeunes filles
riches enfin qui l'pousent. Et si d'ailleurs toute cette fortune
gaspille s'est change en pierreries, en dentelles, en luxe, en
beaut,--qu'en pouvait-on mieux faire?

N'oublions pas non plus qu'un apprenti sducteur s'exerce l encore 
juger avec prcision ses futures victimes. Vous entendez dire vers
minuit qu'une telle a deux chevaux  sa voiture depuis hier, qu'un
financier l'a prise  son caprice et qu'on travaille beaucoup pour elle
chez Callot. Voil une femme qui embellit aussitt, c'est une valeur en
hausse; envoyez-lui des fleurs, faites une visite, le moindre salut vous
rapportera beaucoup d'estime et d'honneur. Vous savez au contraire que
celle-ci a mis ses bijoux et ses fourrures au clou: mauvaise affaire,
vendez, vendez... Je veux dire, ne saluez mme plus la pauvre fille, son
affection vous perdrait. Comment peut-on croire qu'un jeune homme se
mariera bien et saura trouver  propos la bonne situation, s'il n'a dj
prouv ses talents sur le march de Paris, parmi les courtisanes?

Cependant toutes les tables s'taient peu  peu garnies. Une grande
profusion de seaux  glace et de verres gigantesques couvrait les
nappes, et l'on entendait le fracas des tziganes qui remplace
aujourd'hui partout, avec tant d'avantage, l'ancienne conversation, si
fatigante, et le vieil esprit, si prtentieux.

Armand et Gilbert coutaient avec dlice ce tumulte de fte, auquel
Constant Bussat devait  sa rputation d'ajouter de temps en temps,
ngligemment, quelque plaisanterie souveraine dont toute la salle se
montrait rjouie. Les femmes, les dociles et gracieuses femmes venaient
toutes, l'une aprs l'autre, s'asseoir  la table de Constant: il
fallait qu'on les y vt un moment, cela tait convenable, et aucun
provincial n'aurait seulement regard la malheureuse que n'et point
tutoye Constant Bussat. L'une des plus souriantes demoiselles, nomme
Adeline Demain, s'tant approche  son tour:

--Qu'est-ce que tu fous donc en ce moment? lui demanda svrement
Constant. On ne te voit plus. Il y a justement mon petit ami Armand
d'Oinche, tiens, celui-l, tu vois, qui en soupirait tout  l'heure et
nous disait: mais c'est vrai, on ne la rencontre plus nulle part, la
petite rosse...

Or c'tait la premire fois qu'Armand apercevait Adeline. Mais l'abb
Marigot l'avait si bien lev qu'il rpartit aussitt avec une politesse
involontaire: N'en doutez point, madame, je vous prie. Puis il se tut,
ne sachant qu'ajouter; mais sa courtoisie avait frapp la jeune femme.
Trop aimable, cher monsieur..., dit-elle en minaudant, cependant
qu'elle se plaait, non sans quelque crmonie,  ct de lui.

Adeline Demain tait dlicieusement blonde,  l'ordonnance, comme elles
sont toutes; son grand chapeau Louis XIII, crnement pos sur sa tte,
et les insolentes plaques de Lalique qui garnissaient son cou, sa
poitrine, sa taille, ses poignets, lui donnaient un certain air
guerrier. Mais elle savait se montrer plus douce qu'un ange, s'il le
fallait. Elle se tourna donc vers Armand, rsolue  s'occuper trs
attentivement de cet agrable freluquet qui lui avait parl d'un ton si
correct.

--Et alors vous ne venez pas souvent ici?

--Mon Dieu, non, madame, je n'en ai gure le temps habituellement.

--A quoi donc passez-vous vos soires?

--Je sors beaucoup... je vais dans le monde...

--Ah... et je suis sre que les femmes du monde vous font la cour?

--Peuh, pas tant que a, pas tant que a... D'ailleurs, elles ne vous
valent pas.

Il y a toujours, dans les orchestres tziganes, un damn violoncelle et
de perfides violons qui vous rendraient amoureux de n'importe qui. Le
moyen qu'Armand n'et point cd  ces valses qui l'entranaient, au
champagne dont il avait trop bu, au parfum de cette Adeline, si
pntrant--cette Adeline qui dj lui racontait en confidence qu'elle
tait de bonne famille, que sa mre avait t bien belle, qu'elle-mme
avait eu, il y a trois ans, un amour immense et tragique!

La nuit s'avanant, ils avaient chang de place et murmuraient
maintenant dans un petit coin. Il ne restait plus chez Maxim que les
initis, les habitus, ceux et celles qui ne se couchent jamais avant le
fin matin. On avait retir plusieurs tables, et les tziganes arrachant 
leurs instruments des sons irrsistibles, on dansait. Armand se leva,
saisit voluptueusement la taille d'Adeline, et tourna comme dans un
rve.

--Ecoutez, dit-il tout bas en la ramenant  sa place, tenez-vous 
rester la nuit ici? Si nous partions...

--Qu'est-ce qui vous prend! fit Adeline indigne. Puis sur-le-champ
elle ajouta: Filons, mon chri. Et ils disparurent sans plus attendre.

--Ce petit d'Oinche ira loin, observa Constant.

--Mes parents me l'ont toujours dit, rpliqua Gilbert de Lorizon.


III

Le victorieux Armand ne put malheureusement employer que huit jours 
aller loin cette anne-l. La date de son service militaire devait
mettre fin  une carrire si brillamment commence. Et encore cette
malheureuse huitaine se trouva-t-elle gte par l'incroyable obstination
de son pre, de sa mre et de ses soeurs, lesquels ne pouvaient
comprendre qu'Armand montrt tant de got pour Paris, ni qu'il prtendt
passer toutes ses soires dans cette ville o personne, en novembre, ne
devait tre encore revenu. Les d'Oinche habitaient Chantilly presque
toute l'anne. M. d'Oinche, sans doute, nourrissant dans la capitale de
tendres relations avec une chanteuse qui le trompait, s'y rendait
frquemment; mais il n'admettait pas que son fils pt y aller pour la
mme raison: Il en aura bien le temps plus tard, concluait-t-il
fermement.

Quant  Mme d'Oinche, elle ne concevait nullement le plaisir que cet
trange Armand trouvait dans un lieu dsert par la bonne compagnie.
Quelle est la bonne compagnie? Celle qui chasse. Or, en novembre, elle
se trouve dans les chteaux autour desquels on chasse. Donc, il n'y a
personne  Paris. Alors,  quoi bon y aller?

Les Lorizon, qui habitaient galement Chantilly, pensaient  peu prs de
mme. Ils prouvaient pourtant quelque dpit  constater la fougue
toujours nouvelle d'Armand, sa jeunesse veille, son viril besoin
d'indpendance, alors que cet ingrat petit Gilbert demeurait sans cesse
inactif. Aussi ne se sentaient-ils pas loin de lui en vouloir, et s'ils
ne lui disaient point comme jadis: Regarde ton cousin: il sait ce qu'il
veut; toi, tu restes l comme un nigaud..., c'tait par dcouragement,
en vrit. C'tait peut-tre aussi par prudence, car le comte de
Lorizon, faisant deux fois par semaine une grosse partie  son cercle,
se ruinait l peu  peu, et ne se souciait gure dans ces conditions de
subvenir aux plaisirs de son garon. La pension qu'il lui allouait tait
drisoire, et s'il consentait  certaines dpenses chez le tailleur ou
pour l'curie, vous n'en eussiez pas tir un sou pour autre chose. Et
encore regardait-il  tout: l'avoine tait pese devant lui, le foin
compt, les palefreniers surveills. La comtesse de Lorizon s'habillait
 Senlis, par conomie.

Voil pourquoi Gilbert s'entendit rpondre le plus indulgent des Va,
mon ami, amuse-toi! tandis qu'on accablait Armand de reproches, le soir
o tous deux annoncrent leur dsir formel de passer encore une fois la
nuit chez leur tante Bussat. Armand avait invit Adeline  souper avec
son cousin Gilbert. La jeune femme tenait beaucoup  son petit amoureux:
entre deux amants srieux, il lui donnait la rcration. D'ailleurs,
elle n'avait point de malice. Que lui fallait-il ici-bas? Son poney, son
tonneau, son urbaine, ses fox, de l'argent de poche et des toilettes,
rien de plus. Qu'avec cela on l'coutt calomnier tout  son aise,
traner dans la boue ses meilleures amies, et raconter sur les gens
qu'elle ne connaissait pas des histoires idiotes--elle n'en demandait
pas davantage. Gilbert ne perdit pas un mot des propos d'Adeline et sut
s'en montrer si rempli d'admiration, bref, se conduisit avec tant de
complaisance et de flatterie qu'elle s'cria, ds qu'il fut parti: Mais
tu ne m'avais pas prvenue: c'est un amour, ton cousin!

--Bien sr. Seulement...

--Seulement quoi?

--Eh bien, voil: ce garon-l, vois-tu, n'a pas de volont: il fait
tout ce qu'on lui commande.

--Tu ne lui ressembles pas, toi?

--Non, par exemple!

Enfin, le jour nfaste arriva. Armand et Gilbert durent se rendre 
Fontainebleau, o ils allaient tre instruits pendant dix mois, aux
frais de l'Etat, dans le but de pouvoir un jour dfendre nos frontires,
et les franchir au besoin. On s'tait propos au ministre, ainsi qu'on
se le propose tous les ans, de transformer les conscrits de cette
classe-l en soldats dispos, alertes et zls, un peu pris mme de leur
uniforme--un rien de gloriole messied-il  de jeunes Franais?

Pour atteindre ce but, on commena par les revtir de ce pimpant
costume, de ce pantalon rouge surtout sans lequel l'artillerie
deviendrait inutile, puisqu'elle ne saurait quelle cible dcouvrir, ni
sur quoi tirer dans les champs immenses. On leur enseigna l'ankylose au
moyen d'exercices gradus, et ils furent punis pour ne pas avoir fait
sonner la main contre la cuisse avec une fureur suffisante dans le
maniement d'armes: Vous devriez, leur disait un instructeur indign,
vous devriez y prendre plaisir!

On leur apprit  parler en fixant hroquement leur interlocuteur dans
les yeux; on les initia au charme d'un paquetage bien dress, d'un lit
coquettement carr, d'une toilette vivement faite; on leur dmontra
l'obligation d'habiter la chambre, de considrer comme des frres leurs
informes camarades, de ne point rire en coutant les ordres, ni de
jamais discuter les inspirations divines inscrites au rapport. On les
claustra pour le moindre oubli, on les pouvanta, on les asservit.

Qui donc a prtendu qu'en France les fonctionnaires gagnaient mal leur
argent? Les officiers de ligne, par exemple, se montrent-ils au-dessous
de leur patriotique mission, et les jeunes soldats confis  leurs soins
ne savent-ils pas suffisamment, aprs des mois de dsespoir et de
prison, porter l'arme, la prsenter et la reposer? Ne se trouvent-ils
pas en tat de passer une petite revue, de recevoir mme un gnral de
division, ce qui est, nul ne le niera, le fin du fin de l'art militaire?

Armand et Gilbert cependant apprciaient peu leur nouvelle science. Le
premier surtout avait beau rpandre son argent, corrompre toute sa
compagnie, viter la moindre corve et ne jamais toucher  une brosse ni
 une pomme de terre, il ne pouvait oublier Adeline. Vainement
s'inondait-il de son parfum, de son mlange, vainement montrait-il 
qui voulait une photographie obtenue nagure  grand'peine! Quand le
pauvre troupier, tout en plaisantant, soupirait: Elle m'a chambr,
voyez-vous! il disait vrai, et se rappelait bien tristement le corps
caressant d'Adeline, comme aussi son nom si clbre entre le Tir aux
pigeons, la Madeleine et la place Vendme.

--Vraiment, je ne te comprends pas, lui dit  la fin Gilbert. Comment!
Adeline a pass huit jours avec toi, tu y penses, tu souffres--et tu ne
lui cris pas de venir te voir?

--Elle refusera. En outre, j'ai les cheveux ras, je sens le soldat: a
la dgotera.

--Essaie toujours.

La composition d'une telle lettre exigeait les plus grandes rflexions.
Armand s'y appliqua longtemps. Aprs avoir tch de se montrer
affectueux, voluptueux, clin, spirituel mme, il se rsolut aux pires
excs de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hsiter
qu'il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se
servent, comme nous, d'un langage puis par plusieurs sicles
d'loquence et de littrature: il faut que nous leur parlions comme des
fous  des folles pour qu'elles nous croient. Et telle qui a dclar
dans l'aprs-midi  sa couturire que cette jupe allait ignoblement
mal, et que ce corsage hideux faisait des plis atroces, ne va pas
naturellement s'en remettre  la foi d'un amant qui lui murmure avec
simplicit: Je vous aime, mon cher souci. Non, c'est: Je ne dors
plus, je ne mange plus, je brle d'un dsir torturant, et me meurs de
tendresse autant que de jalousie, qu'on doit dire. Alors seulement une
femme commence  rflchir, et si vous avez le courage de continuer sur
ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c'en est fait
d'elle.

C'en fut ainsi fait d'Adeline. Elle lut la lettre d'Armand, et prit le
train pour Fontainebleau.


IV

A deux mois de l, le capitaine Blondel s'entretenait fort vivement avec
le lieutenant Torigny-Vincent au sujet des soldats d'Oinche et de
Lorizon, dont les excs scandalisaient la ville. M. Blondel, tout
rcemment promu capitaine, tait dans le feu d'un nouveau zle. Quant 
Torigny-Vincent, il tolrait mal qu'Adeline Demain troublt l'ordre
tabli en visitant deux blanc-becs, plutt qu'un lieutenant, par
exemple.

--Et d'abord, faisait le capitaine, qui vient-elle voir, cette femme,
Lorizon ou d'Oinche? On n'en sait rien. C'est ridicule. Si je refuse 
ces godelureaux des permissions pour Paris, c'est nous exposer  les
rencontrer avec leur demoiselle toute la journe du dimanche, en fort
ou dans la ville! Si je leur en accorde et si je les fais conduire  la
gare, ils descendent  Melun et reviennent par le plus court chemin. Il
faut faire cesser cela, Torigny, il le faut!

--Je suis bien de votre avis, mon capitaine, mais je n'en vois pas le
moyen. Ce d'Oinche a trois brosseurs  son service, et une chambre
entire  sa dvotion. A moins de perturber toute la compagnie, on ne
saurait les prendre en faute: ils sont impeccablement tenus, toujours
exacts, manoeuvrent convenablement, marchent comme les autres, tirent
bien...

--Ils ont des chambres en ville.

--Si on leur cherche querelle l-dessus, il faudra tendre cette mesure
 tous nos hommes. Et puis,  l'htel, ces chambres sont-elles  eux, ou
 cette femme?

--Voil du propre! Savez-vous, Torigny? J'ai sous mes ordres Lepol, qui
est anarchiste, Henriaut, qui est une crapule, et Trouvet, qui fait des
romans: eh bien, je les prfre encore  ces deux gommeux-l! A
d'Oinche surtout, car l'autre du moins semble plus rserv, produit
moins de fracas en ville: on le voit passer quelquefois seul...

Ainsi grondaient les chefs courroucs, tandis qu'Armand d'Oinche,
redoutant affreusement la moindre consigne, se conduisait en troupier
modle et faisait travailler toute sa chambre  tenir en tat ses armes
et ses effets, ainsi que ceux de son cousin Gilbert. Il importait en
effet que celui-ci non plus ne ft jamais puni, Armand ayant absolument
besoin de lui tous les dimanches, pour amuser Adeline et causer avec
elle pendant les promenades et les repas. Car il est bien difficile de
soutenir la conversation quand on se trouve seul avec une personne  qui
l'on a dit une fois trs srieusement qu'on l'aimait, et qu'on
l'adorait, et qu'on en mourrait: les autres sujets d'entretien tant
devenus ds lors, et d'un consentement mutuel, indignes d'tre traits,
le seul qu'on se permette ne va pas trs loin. Or si dans une chambre
bien close on finit toujours par se taire avec plaisir, il n'en est plus
de mme aussitt qu'on en sort. Gilbert, inlassablement amical et
patient, tenait donc chaque semaine auprs des deux amants le rle du
compagnon qui fait rire et parler. Puis il lisait ou s'allait promener
pendant qu'Armand revoyait une par une les fossettes d'Adeline. Aussi
celle-ci embrassait-elle au dner son petit Gilbert, pour le
rcompenser, et lui donnait-elle du Mon chri tant qu'il en voulait...

Mais Gilbert souffrait. Pourquoi tait-il sans ressources, lui, tandis
qu'Armand en regorgeait? Pourquoi ne trouvait-il pas les lvres d'une
amie, au crpuscule, pour le consoler d'avoir tant mani son malheureux
fusil durant une interminable journe? Il dplorait sa destine et se
prenait  mpriser furieusement son cousin. Quoi! il n'tait pas laid,
Armand, sans doute, mais naf, mais fat, mais hautain, mais simple
enfin. Et qu'et-il valu sans fortune? Il descendait de ces d'Oinche,
tous des parvenus: il n'y avait pas cinquante ans qu'ils s'appelaient
encore Doinche, et comment eussent-ils montr, eux, quelque portrait
d'anctre charmant, quelque Anselme de Lorizon, peint tout souriant dans
un beau parc, le col ouvert, le calame aux doigts et la fine pe au
ct? Ah, il avait bien su, celui-l, faire succder les marquises aux
filles d'opra, et vivre en rou sans un sou vaillant...

Un dimanche que Gilbert songeait plus tristement que jamais, en errant
dans le parc,  l'injustice du sort, un camarade rencontr par hasard le
prsenta  M. Feuilleuse, bibliothcaire du chteau de Fontainebleau. Le
petit vieillard se promenait le long de l'tang, en attendant l'heure de
son repas. Il et fallu fouiller bien des archives et plus d'une
bibliothque pour trouver un rudit plus bavard que M. Feuilleuse, mais
aussi plus sincrement pris de vers et de posie. Il n'eut pas plutt
connu que le jeune soldat s'appelait Lorizon qu'il lui demanda s'il
descendait du pote Anselme.

--Un distingu polygraphe que votre anctre, monsieur, dit-il 
Gilbert, et non moins plaisant par le ton de ses oeuvres que par ses
diverses fortunes, et les amours qu'il inspira. Combien de femmes
sensibles s'appliqurent  le caresser,  le choyer,  lui rendre la vie
douce et commode... En cet aimable temps, un galant bien tourn ne
risquait pas tant qu'aujourd'hui de mourir de faim.

Puis, Gilbert lui ayant appris qu'il habitait nagure Chantilly: Ah!
monsieur, s'cria le pre Feuilleuse, les nobles jardins qu'il y a l,
les fraches eaux, les profondes alles! Et quel souvenir j'ai gard de
la maison de Sylvie! Ce pavillon cach parmi les arbres, avec sa
terrasse leve sur l'herbe, ses fentres derrire lesquelles on cherche
encore quelle amante attend son tendre ami, m'est apparu comme tout
parfum, aprs trois sicles, du souvenir de Thophile. La duchesse de
Montmorency, l'illustre Sylvie qu'il chanta, adorait son poux, sans
doute, et fut vertueuse, j'en conviens. Mais si elle recueillit notre
Thophile de Viau dans cet asile, si elle l'hbergea, le pensionna, ne
peut-on croire du moins que ce ne fut pas seulement par charit toute
nue? Le pavillon de Sylvie, refuge de Thophile, demeure un lieu sacr
pour moi, monsieur, et je ne me dfends pas de regretter ces grandes
dames amies des lettres, voire ces courtisanes, qui eurent  leurs gages
des potes, des musiciens, des amants,--des charmeurs enfin. Ce n'tait
pas alors de mauvais ton, et ceux-ci acceptaient sans vergogne. La grce
sauvait tout.

A regret, M. Feuilleuse dut quitter Gilbert, qui l'coutait si bien. On
allait clore le parc et il fallait rentrer. Le jeune soldat s'en revint
seul et troubl vers son htel qui brillait l-bas, sur la place,
au-del de la Cour des Adieux dj toute noire, majestueuse et
silencieuse. Gilbert apercevait la chambre claire d'Armand et
d'Adeline, et cette petite fentre lumineuse lui semblait de la dernire
insolence. Comme il s'avanait dans la nuit, l'angelus tinta, et voil
que le dernier des Lorizon se rappela soudain l'abb Marigot et les
suprmes conseils de l'excellent homme: Suivez la tradition... Imitez
vos anctres... Eh bien, qu'et donc fait ici l'ingnieux Anselme?

Cette question qu'il se posa, jointe au souvenir de Sylvie, du pavillon
parmi les arbres, du pote Thophile de Viau, surtout, languissant et
choy, furent cause que Gilbert, ce soir-l, tandis qu'Armand tournait
un instant la tte, demanda tout bas  la folle Adeline, avec un regard
effront: Tu n'as donc pas honte,  la fin, de me laisser toujours
seul? La charit, s'il te plat...

--Tu ne manques pas d'aplomb! murmura-t-elle, mais dj sduite et
souriant, la fourbe!  la seule pense que ce serait assez drle.

Puis, au jardin de l'htel, un peu plus tard, Gilbert gagnait
dfinitivement sa cause par certaines caresses donnes avec un -propos
exquis, c'est--dire dans l'instant mme qu'Armand, de l'autre ct,
s'en permettait de toutes semblables. Voil en effet de ces riens
auxquels une femme rsiste difficilement--et d'ailleurs, comme le disait
M. Feuilleuse, la grce sauve tout. Gilbert, mme soldat, avait de la
grce.


V

Cependant la mauvaise renomme des vicomtes n'avait pas franchi le pays
de Fontainebleau, et MM. d'Oinche et de Lorizon se flicitaient encore
des qualits nouvelles que leurs fils venaient d'acqurir sous les
armes, de ce mle esprit d'initiative surtout que la rude et saine vie
des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqu. Ils s'tonnaient
pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et
vinssent si rarement les voir. Ceux-ci crivaient rgulirement, il est
vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq  Chantilly, et
encore n'arrivaient-ils jamais alors que dans la matine du saint jour,
ayant t retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le
premier  s'inquiter de ces rigueurs extrmes, et il s'en ouvrit mme 
son beau-frre. C'tait au retour de la dernire chasse de l'anne; ces
messieurs s'en revenaient au pas de leurs montures le long d'une
charmille toute abrite dj par les feuilles lgres:

--Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garons se moquent un
peu de nous? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des
femmes dans leur cas. Peut-tre serait-il bon d'aller faire un tour 
Fontainebleau, un de ces dimanches?

Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d'Oinche passait le
plus volontiers l'aprs-midi et la soire avec sa chanteuse, ce projet
ne put lui convenir, et il rpondit avec bonhomie:

--H, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles! Quand ils auraient de
temps en temps l-bas une petite amie, le grand mal que ce serait!

--Le mal viendra s'ils font des dettes et des btises.

--Bah, cela n'ira pas toujours bien loin...

Hol! ici M. de Lorizon cessait de rire. Que les enfants s'amusassent,
aprs tout, soit. Mais qu'il fallt payer, non pas.

--Mon cher, reprit-il svrement, chacun a son opinion l-dessus,
n'est-ce pas. Moi, j'estime nfaste qu'un jeune homme soit gav
d'argent, comme l'est Armand. Et je ne m'tonnerais nullement si quelque
jour vous vous en repentiez.

--Attendons la fin de l'anne, rpondit d'Oinche du ton le plus
indulgent; qui vivra verra...

M. d'Oinche ayant vcu jusqu' l'autre semaine, en effet, vit arriver
chez lui une note considrable de l'htel o Armand avait ses habitudes.
Une lettre anonyme suivit, dans laquelle on l'avertissait que le sjour
de Fontainebleau tait devenu impossible aux femmes honntes, depuis que
Monsieur son fils y vivait publiquement entour de cratures; que ce
galopin parcourait la fort avec des femmes demi-nues, et faisait 
l'htel, dans sa chambre, des repas dgotants.

M. d'Oinche survint  Fontainebleau le dimanche suivant  une heure et
demie de l'aprs-midi. Une porte de communication se ferma brusquement
comme il entrait chez son fils, suivant de prs le garon charg de
l'annoncer.

--Ah, ah, tu ne m'attendais pas, mon gaillard! Et  qui sont ces gants,
cette voilette? Je vois que tu t'amuses, ici, alors que tu es puni,
comme tu nous l'cris chaque semaine. Eh bien, tout ceci va changer, tu
m'entends...

Et il chapitra pendant une heure d'horloge son infortun descendant, lui
annonant qu'il lui coupait compltement les vivres, et le menaant mme
d'une visite chez le colonel, visite que d'ailleurs il ne songeait point
 faire,  cause de l'obligation o il tait de rentrer  Paris pour
dner avec l'ternelle Raymonde, sa chanteuse. Armand demeura
boulevers, atterr, jusqu' ce qu'Adeline, au crpuscule, revnt enfin
de la fort o, ne voulant pas compromettre son pauvre chri, elle
s'tait sauve avec ce bon, ce dvou Gilbert:

--Va, mon gros, tu as un ami en ton cousin, et un vrai, je peux te
l'assurer!

Armand, tout attendri, dit  Gilbert: As-tu pris la voiture que j'avais
commande, au moins?

--Mais oui, mon vieux, puisqu'elle attendait devant la porte. Il tait
inutile que ton pre la vt.

--Et j'espre que tu n'as rien donn au cocher?

--Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dnons, tiens, il est
l'heure...

Et voil comment cette journe tragique ne laissa pas que de s'achever
gament. Mais o Armand commena de ne plus trouver la farce drle, ce
fut lorsque, n'tant plus pays, ses trois brosseurs se relchrent de
leur zle; lorsque les sergents, pour des raisons de ce got-l, se
mirent  le consigner sans piti; et lorsque, trouvant alors plus d'un
prtexte, les officiers n'eurent plus qu' changer la consigne en salle
de police, et cette dernire mesure en tout ce qui leur plairait... Ne
sachant o recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire,
Armand ne lui crivait plus de venir. Il tomba dans le dsespoir, et
sans Gilbert qui allait voir la petite  Paris, et lui en donnait des
nouvelles... Car Gilbert avait t de tout temps mieux vu de ses chefs,
et mme on le traitait avec une faveur particulire aujourd'hui, afin de
vexer davantage ce poseur, ce casse-coeur, cette dangereuse tte de
vicomte d'Oinche.

--Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en
revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de
l'argent et installe-la carrment ici. Il y a des usuriers  Paris.

--Eh, oui, parbleu! Mais emprunter quand on est au rgiment, c'est
compliqu, incommode... et dsastreux.

--Oui, sans doute... Que veux-tu? Quant  moi, tu le sais bien, ma
bourse est toujours vide, et je ne puis t'aider en rien. Les autres
amis, il n'y faut pas compter. Mais, voyons... Adeline? Oui, pourquoi
pas Adeline? Elle t'aime, en somme, elle voudrait bien t'embrasser
aussi, et c'est par dlicatesse pure qu'elle n'ose pas venir. Eh bien,
mets-toi franchement au-dessus des prjugs: elle en vaut la peine. Tu
as besoin d'argent? Avoue-le lui. Elle t'en prtera de bien bon coeur,
et ainsi du moins, tu pourras la revoir.

--Diable! si on l'apprend...

--Et comment veux-tu qu'on l'apprenne, grand idiot? Il n'y aura jamais
qu'Adeline et moi qui le saurons.

Adeline, sincrement touche, rpondit par le courrier suivant: Mon
pauvre loup, ta lettre me va au coeur et me fait piti. Il y a longtemps
que tu aurais d me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les
cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis cris-moi
chaque semaine ce qu'il te faudra, et je te l'enverrai, moi, puisque ta
famille te laisse dans la misre...


VI

Cela dura quelque temps ainsi. Vers la fin de juillet pourtant, il
fallut bien se rendre, et Armand d'Oinche, sduit par un usurier du
plus fin talent, en vint  signer autant de billets qu'il lui en fallait
pour faire bravement le grand seigneur, et recevoir tout Paris en
Seine-et-Marne. On se disait le samedi soir  Armenonville ou  Madrid:
Va-t-on voir demain le gosse  Fontainebleau?

--a tient!

Et le dimanche matin, les automobiles volaient sur la route de Melun.
Dix, quinze personnes dbarquaient  l'htel, Yvonne Saint-Cloud,
Blanche de Rueil, Odette Partout, leurs amants, sous-amants et simples
camarades--tout ce qui n'tait pas  Deauville enfin. Une fois, le gros
duelliste Bob Milton eut la galanterie de venir se battre  Barbizon.
Une aprs-midi de septembre, enfin, la prsence officielle de Maurice de
Salisbot prouva que le divertissement de Fontainebleau tait
dfinitivement class.

Et quelles jolies ftes Armand, aid de son cousin Gilbert, imagina! On
parla longtemps de cette nuit de lune o il dtourna les tziganes de
l'htel, enleva tout son monde et s'en fut donner les violons aux dames
 la Mare-aux-Fes. Une automobile affole traversa la ville, cette
nuit-l, et stoppant devant la caserne avec un bruit affreux, cracha les
deux soldats d'Oinche et Lorizon,  minuit moins deux secondes, juste 
l'instant o ils allaient tre en retard.

Pendant les manoeuvres, les gnraux se demandrent longtemps quels
taient ces deux buggys et cette voiture pleine de malles, qui suivaient
toutes les marches et contre-marches. Yvonne Saint-Cloud et Adeline
Demain participrent aux mois de la guerre, troublant les officiers,
causant avec les estafettes, souriant  l'tat-major. Elles tinrent une
fois en chec toute l'artillerie: Qu'y a-t-il? firent les capitaines,
voyant que la colonne entire s'arrtait.

--C'est le poney d'un des buggys qui est tomb au milieu du pont.

--Fort bien. Attendons.

Un officier de rserve ne put s'empcher de dire  d'Oinche: J'ai
l'honneur de connatre monsieur votre pre, et si j'tais lui...

--Que feriez-vous, mon lieutenant? je suis majeur.

M. d'Oinche fit quelque chose cependant: il pourvut son fils d'un
conseil judiciaire. Mais pendant les mois que ncessita cette
procdure--scnes de famille, dchirements, raccommodements, promesses,
visites chez l'avou--Armand eut encore le temps de mener  Paris une
vie inimitable, de payer  la blonde Adeline les plus rapides trotteurs,
les plus douces voitures, un mobilier empire, une robe par jour et tout
le superflu. On admirait, on enviait le petit vicomte, les femmes se
faisaient prsenter, certains journalistes le tutoyaient, et Constant
Bussat ne le quittait plus: c'tait la gloire.

Et que devenait Gilbert, tandis que son cousin s'illustrait ainsi? Mon
Dieu! Gilbert tait retourn vivre  Chantilly. Il chassait bien
sagement trois ou quatre fois la semaine, et se contentait de prendre le
train pour Paris chaque fois qu'il recevait un billet ainsi conu: Je
djene chez Yvonne... Je passe la journe chez ma couturire... Armand
a un rendez-vous chez l'avou... Ce soir, il dne en ville...

Quand, au milieu de tout le drame du conseil judiciaire, clata une
rclamation nouvelle d'Adeline,--Armand ayant command en son nom les
voitures et les meubles, sign des papiers, formellement promis; quand
on apprit soudain que la jeune femme voulait intenter un procs  la
famille d'Oinche, Gilbert se montra d'une correction et d'une
impntrabilit parfaites. C'tait un jour de chasse: il ne rpondit pas
un mot aux veneurs qui cancanaient, ne manifesta par aucune attitude
mme son sentiment  ce sujet. Il se contenta de murmurer avec une
douleur presque involontaire devant Mlle Dorillat-Marois, qui seule
alors pouvait l'entendre:

--Mon pauvre cousin aura grand'peine  se tirer de l, mais je ne
saurais le plaindre, car il a compromis sa fortune, ce qui dj est une
sottise, et celle de ses parents, ce qui est une mauvaise action.

Or, Mlle Dorillat-Marois fut frappe par ces mots, car cette belle jeune
fille, puissamment riche, avait hrit de son pre le culte de la
fortune: on l'honorait pour ses millions, on souriait  ses moindres
mots, on faisait cercle autour d'elle; aussi entendait-elle conserver le
prestige de son opulence, et n'et point voulu d'un fianc prodigue,
mme marquis, mme duc. Il fallait, pour lui plaire, que l'on tmoignt
d'abord du caractre le plus srieux. Mais comme elle tait trs jeune,
il fallait encore qu'on la surprt, qu'on la charmt, qu'on la troublt.
Gilbert avait beaucoup de grce, on l'a vu.

--Il serait bon, fit un jour  son fils M. de Lorizon, que tu te
dcidasses pourtant  choisir une profession,  t'occuper.

--Pourquoi si vite, rpondit Gilbert. Rien ne presse.

Et, peu de temps aprs, il attendait pendant toute une chasse qu' la
faveur d'un change, Mlle Dorillat-Marois et M. d'Oinche se trouvassent
runis au mme carrefour. Alors, s'approchant de celui-ci, qui rvait:
Mon oncle, fit-il affectueusement, ne vous tourmentez plus, allons!
Personne encore n'a song  moi. Mais je vais tcher de tout arranger.

Le pauvre comte souffrait, en effet, de la plus cruelle anxit. Car
voici maintenant qu'Adeline Demain, furieuse, menaait de donner aux
journaux les lettres par lesquelles Armand lui avait demand de clairs
cus sonnants, et l'avait remercie de ses envois; que dj elle les
prtait  qui voulait, et que l'on en jasait, qu'on en riait, si bien
que le discrdit du fils allait bientt rejaillir sur le pre.

Gilbert vint  Paris, entra chez Adeline le chapeau  la main, et lui
dit simplement: Adieu, Adeline.

--Comment, adieu? Tu pars? Non?... Tu ne veux plus me voir?

--Dame! ma pauvre petite, est-ce possible maintenant, voyons? J'avais
toute confiance en toi, je te savais meilleure que tes semblables, je
t'aimais honntement. Mais tu viens de montrer si peu de tact, de me
faire tant de peine... tiens, que je te quitte. Adieu, Adeline.

--Mais, Gilbert, ils me doivent de l'argent, ces d'Oinche!

--Oui, oui... parfaitement. Rclame ce qu'on te doit, sans plus, c'est
juste. Sois accommodante si tu le peux, ce sera charitable. Je n'ai rien
 dire l-dessus. Mais tu me chagrines et tu me froisses durement, ma
petite Adeline, toi que je croyais si intelligente, quand tu te sers de
ces malheureuses lettres...

L-dessus il lui assure qu'elle ne ressemble pas aux autres demoiselles
galantes, qu'elle a le coeur d'une trs honnte femme, qu'il l'a bien
devine, et ne l'aima que pour cela. Il parle d'enfance, de premire
communion. Sa voix tremble; Adeline pleure.

--Va, dit-elle au milieu de ses larmes, si tu savais comme je m'en
moque de ces btes de lettres! Elles sont l, dans ce tiroir: tu peux
les brler.

--Non pas les brler, Adeline. Mais donne-les moi--comme un gage
d'amour. Elle rpondit tout bas: Prends-les... et se dorlota toute la
journe dans les bras de son petit Gilbert, pour se rcompenser de sa
vertu.

L'effet fut prodigieux  Chantilly. Le comte d'Oinche ayant reu des
propres mains de son neveu les prcieux papiers, informa tout le monde
de sa dlivrance, et chacun de se dire: Eh! mais il est fort, ce petit
Gilbert! On en fit mme tant de contes en fort que les piqueurs du
dpartement se mirent  saluer plus bas M. Gilbert, et les veneurs 
l'entourer, et les matres d'quipage  lui faire coup sur coup les
honneurs. On lui donna trois pieds dans la mme semaine. De sorte que
Mlle Dorillat-Marois ne put s'empcher de lui dire: Pourquoi ne
venez-vous pas me rendre visite  Paris, M. de Lorizon?

--A votre jour, mademoiselle? Non, excusez-moi, je ne puis.

--Et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que je serais perdu dans la foule, et que j'en souffrirais.

Elle feignit de rire et, partant au galop: Venez  mon jour--pour
commencer.

Le printemps n'tait pas arriv qu'ils s'aimaient.

Or, par un bel aprs-midi, tandis que le jeune homme, frais, parfum,
une rose aux lvres, crivait  Germaine Dorillat-Marois, sa fiance, il
levait les yeux vers le portrait de son grand-oncle Anselme, et
murmurait en souriant: L'abb Marigot m'a recommand jadis de suivre la
tradition. Ai-je fait succder ma belle promise aux demoiselles de chez
Maxim tout  fait comme vous ftes avec les filles d'opra et les nobles
marquises, mon cher aeul?

O galant et ingnieux capitaine, vous ne pouviez rpondre, mais il parut
bien  Gilbert que vous regardiez plus doucement, l-bas, sur votre
pelouse peinte, le Cupidon de pierre arm d'un trait invitable.




LE PLUS RARE VOLCELEST DU MONDE

_A Jacques Boulenger._


Quiconque n'a pas assist  l'entre chez Durand, par un beau soir, d'un
lord capitaine des chasses du roi, ignore une prcieuse motion.

Je dnais moi-mme en ce restaurant, trait par mon camarade Jacques
Fouvier, et dans une compagnie qui me faisait beaucoup d'honneur. Car
les deux convives avec lesquels Jacques avait daign me prier, n'taient
autres, en effet, que M. Charles Hirec, de l'Institut, et l'minent Nol
Marion, directeur des fouilles d'Oud Sali.

J'entends souvent prtendre que mon camarade se prpare de la sorte 
recevoir le fameux prix Gobert: il soupe avec des membres de l'Institut.
Mais je me flicite vivement de sa mthode, si elle me vaut la
savoureuse aubaine de goter moi-mme la socit flatteuse de ces
messieurs. Sans doute, je l'avoue, me tenir  la mme table que des gens
clbres, c'est ma faiblesse. Hlas, leur conversation m'chappe
parfois, car je me suis plus avanc jusqu' ce jour dans la connaissance
des usages, des demoiselles et des chevaux, que dans l'habitude des
beaux esprits. Mais mon attention continuelle du moins, et ma dfrente
gravit font de moi, je le sais, un dneur excellent, recherch mme.

Ce fut donc vers huit heures et demie que l'incomparable lord
Bansborough fit son apparition dans la salle du restaurant. C'est un
homme de cinquante ans, grisonnant, glabre, trs grand, trs maigre, et
d'une lgance si complte, d'un geste si hautain, d'une dignit
tellement accuse, qu'il semble plus propre  figurer aux ftes d'un
couronnement perptuel qu' vivre parmi le tiers-tat de notre pauvre
poque. Je vous assure que personne, dans le restaurant, ne fut
insensible  sa prestigieuse allure, et qu'aprs avoir admir la manire
parfaite dont il fit ngligemment choix d'une table et quitta sa
pelisse, chacun dut encore rester saisi par la coupe audacieuse et la
nuance inusite du gilet que ce lord tonnant nous rvla.

Il n'y eut pas jusqu' M. Hirec, de l'Institut, qui ne s'en mt: Quel
est donc, demanda-t-il, ce monsieur si bien mis que tout le monde
regarde?

Jacques n'en savait rien, Nol Marion pas davantage, naturellement.
Alors, comme je subissais l'humiliation de l'ignorer aussi, je crus
pouvoir m'incliner vers le petit Maurice de Salisbot, qui dnait  la
place la plus proche de nous, et l'interroger tout bas. Je ne commettais
du reste l rien d'extraordinaire, puisqu' cet instant la moiti de
l'assistance se trouvait ainsi penche  l'oreille de l'autre moiti; et
l'on n'entendait que ce susurrement lger: Bansborough, lord
Bansborough...

--Mon cher, me rpondit Salisbot, c'est le capitaine des chasses du roi
Edouard VII. Vous rappelez-vous son uniforme lors du couronnement: un
habit soutach, avec de petites trompes brodes sur le col, la culotte
de satin blanc, l'pe? Il portait tous les ordres du royaume, et venait
derrire les pairs, prcd seulement par l'Annonciateur des guerres et
le Maharajah de Rhempoor...

Maurice de Salisbot s'attendrissait; je le pressai.

--Quel est son emploi prs du roi, mon cher? Eh bien, mais il dirige les
deux seuls quipages qui chassent le cerf en Angleterre.

--Deux? Je pensais qu'il n'y en avait qu'un.

--Du tout. Il existe une seconde meute, en Ecosse, qui appartient
galement  Sa Majest, et qui, depuis quatre ou cinq ans, prend chaque
anne une vingtaine d'animaux dans le pays bois de T..., prs de la mer
et non loin de Beaufort-Castle, vous savez...

Pour le coup, oui, je connaissais Beaufort-Castle. J'avais lu bien
souvent ce nom dans les journaux et les revues de sport. Qui donc a pu
s'occuper tant soit peu de courses sans avoir entendu parler de ce
magnifique domaine de Beaufort-Castle, o le richissime Rodolph Jermyn
se retira nagure pour y devenir fou, si ce n'est pire? Et je me
rappelai soudain le mystre tant de fois voqu de cette existence, les
succs prodigieux de cet excentrique Jermyn sur les hippodromes, et son
amour passionn pour sa jument Nausicaa, qui tait morte 
Beaufort-Castle et qu'il avait enterre de ses mains. La propre fin de
Rodolph Jermyn me revint aussi en mmoire, et les commentaires qui
l'avaient suivie, les suppositions que l'on avait faites au sujet de son
clbre parc toujours clos et si jalousement gard...

Je rapportai ces renseignements  M. Hirec, auquel je dois dire qu'ils
importrent mdiocrement. Le nom de Jermyn cependant le frappa: Jermyn,
fit-il, attendez donc... Mais n'est-ce pas lui qui fit acheter au poids
de l'or, en vente publique, voici quelque douze ans, une centaine de
livres et de manuscrits d'une extrme raret, tous marqus sur les plats
d'un _Novasteriana bibliotheca_? C'tait le dernier fragment d'une
vieille collection compose d'ouvrages relatifs aux seuls demi-dieux et
monstres antiques.

Mon camarade Jacques Fouvier se sentait ce soir-l d'une humeur enjoue,
et mme, sembla-t-il, paradoxale:

--Les monstres antiques! s'cria-t-il. Qui sait s'ils ne vcurent point,
aprs tout? Le savant Charles-Victor Langlois n'avoue-t-il pas lui-mme
que l'existence du diable est historiquement prouve d'une faon bien
plus solide que celle de Pisistrate?

--Mon impeccable collgue Langlois, rpartit M. Hirec, a toujours donn
les signes d'un remarquable talent non seulement d'crivain, mais encore
d'humoriste. C'est lui, ne l'oubliez pas, qui dpeignit en termes si
gais la maladie de l'inexactitude, lui qui inventa le sport de
l'emendatio conjecturale... Enfin, ne prenez pas trop  la lettre son
assertion au sujet de Pisistrate, d'autant plus qu'il rpudie
formellement le diable  la page suivante.

--Sans doute, ajouta Nol Marion, le diable ne saurait tre tenu en
considration. Non plus, hlas, que les personnages fabuleux de
l'antiquit, qu'ils soient dieux ou satyres, sirnes ou desses, nymphes
ou cyclopes. Voyez les centaures: les potes latins et grecs ne
s'accordent mme pas sur leur forme. Au temps d'Homre, ce n'taient
encore que des hommes effrayants et brutaux; au temps d'Ovide, les voil
mi-hommes, mi-chevaux, mais leur force est devenue surhumaine, et tels
d'entre eux ont la taille des plus hauts arbres. Leur iconographie ne
semble gure plus certaine, puisque les seules statues qui nous en
restent appartiennent  des poques rcentes: c'est du Pergame thtral
ou du coquet alexandrin. Sur les bas-reliefs, nous ne voyons que des
personnages bachiques, avec des croupes de tout petit cheval. Et puis,
messieurs, quel est ce mythe fauss, quelle est cette race de prtendus
monstres que la seule vue des femmes ou l'odeur du vin jette hors
d'elle-mme, et qui donne naissance  un tre aussi ennuyeux, aussi
monotone et solennel que ce vieux Chiron?

Ici, mon camarade Jacques remplit d'un pommard exquis le verre de Nol
Marion, qui reprit avec un certain lyrisme:

--Ah, quelques-uns de ces animaux divins furent trangement beaux
pourtant, comme ce jeune Cyllare, si bien dcrit par Ovide, et dont je
reconstituai l'image dans l'une des mosaques d'Oued Sali: les longs
cheveux et la barbe dors, un torse d'Herms, un corps de Pgase, le
poil d'un noir de jais, la queue toute blanche, et pareillement quatre
pattes blanches...

--Quatre balzanes, rectifiai-je en rougissant un peu, car Maurice de
Salisbot nous coutait.

Cependant Jacques, soudain devenu grave, dclara: Eh bien, m'accuse qui
voudra de rverie, mais je crois, moi, et selon le tmoignage unanime
des potes, que votre Cyllare a bien rellement foul de ses sabots de
neige le sol de l'Hellade en compagnie de ses frres splendides. Et
aujourd'hui, prenez-y garde, voici que renat et pullule, au dire des
mmes potes, la race farouche des centaures; sous la plume des
crivains comme sous la main charmante des peintres ou des orfvres, de
toutes parts le monstre superbe se cabre et bondit; il envahit peu  peu
les vieux parcs, se laisse voir au jour tombant, parcourt au galop les
solitudes et hante les forts...

--Mais monsieur qui chasse, interrompit Charles Hirec en me dsignant,
et qui connat ces forts mieux que vous, Jacques, n'en a pourtant pas
vu, et peut-tre n'en fera-t-il jamais lever un seul?

                   *       *       *       *       *

Je rentrai chez moi, la tte fort confuse: Cyllare, Ovide, les
centaures, M. Langlois, Pisistrate, tous ces noms que je n'avais point
coutume d'entendre s'entremlaient dans ma mmoire, et j'y joignais
encore lord Bansborough, sans oublier Beaufort-Castle, ni ce Rodolph
Jermyn avec sa Nausicaa.

Peu  peu, il est vrai, l'ordre se fit: c'est--dire que je ne songeai
bientt plus qu'au mystrieux Jermyn. Brusquement, il est vrai, il me
souvint qu'en un livre paru l'an pass, les aventures de l'extravagant
millionnaire et sa fin curieuse taient relates: je dus aller aussitt
chercher le volume en ma bibliothque, et relire d'un trait tout ce long
chapitre. Puis je me couchai, en proie  des conjectures folles.

Ah! l'trange histoire, en vrit! Et quel maniaque, ce Jermyn! Eh quoi!
cet homme avait plus de cent chevaux  la prairie ou  l'entranement,
cet leveur heureux rcoltait tous les prix, ce nabab voyait encore
s'accrotre sa fortune: et tout  coup, aprs les succs triomphaux de
sa jument Nausicaa, voil qu'il s'enferme avec celle-ci dans son domaine
de Beaufort-Castle,  la pointe d'Ecosse, voil qu'il se met  l'cart
du monde, vend son curie, son levage, et demeure prs de vingt ans
clotr, enseveli, dfendu par de hautes murailles et des fosss
profonds!

Nausicaa... Qu'elle dut tre belle, si les portraits qu'on en peut voir
la rendent bien! Elgante et fire, dore de l'oreille aux pieds, la
fine, la puissante bte! On conoit, en vrit, que Jermyn en ait perdu
le sens. Car, l'ai-je dit, le pauvre homme en devint pris: il l'aimait.
Il mangeait avec elle, lui parlait comme  une femme, couchait mme la
nuit dans son box. L'curie de Nausicaa tait un pavillon dont il avait
la clef: n'y entrait pas qui voulait. Comment, avec toutes ces
prcautions, put-on donner un matre  la glorieuse jument?

Vous savez en effet qu'elle devint grosse. Tous les palefreniers de
Beaufort-Castle s'en aperurent et le racontrent aux journaux. Mais par
quel sortilge s'accomplit ce prodige? Quelque ennemi de Jermyn,
parbleu, qui par haine ou par vengeance, aura conduit un ignoble baudet
ou le plus repoussant des chevaux de fiacre  la jument: elle en dut
avoir un poulain monstrueux, tel est le secret de Beaufort-Castle, tout
simplement. Jermyn lui-mme ne l'a-t-il pas avou lorsqu'il licencia
toute sa maison? Mais, lui observait-on, est-ce l'instant de renvoyer
vos lads, quand Nausicaa va donner un poulain?--Ce produit, rpondait
le fou, sera la plus grande douleur de mon existence, et personne, moi
vivant, ne le verra.

Il disait vrai. On ne le vit point. Les grilles de Beaufort-Castle se
fermrent  jamais, on fortifia l'curie, le parc fut enclos d'un mur
outrageant. Quelques curieux tentrent l'escalade: mais un seul en
revint, bgayant et terrifi.

Puis, un beau matin, on trouva toutes les portes ouvertes. Jermyn tait
mort. Deux serviteurs seulement veillaient le corps du matre, et un
testament en rgle lguait le domaine aux pauvres. La belle Nausicaa
tait depuis longtemps enterre sous un mausole de marbre. Quant au
poulain, il avait disparu. Peut-tre erre-t-il  prsent, devenu
sauvage, par les landes voisines...

Et si pourtant cet inconcevable Rodolph Jermyn avait aim sa Nausicaa
d'amour, mais vraiment... tout  fait d'amour? Car enfin, ce poulain...

Il faut croire qu'ici je m'endormis, et que mme je rvais dj, puisque
des formes de centaures commenaient  s'brouer devant mes yeux, et
Cyllare, et Ovide, et M. Langlois, et Pisistrate...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, c'tait la Saint-Hubert. Je me rendis, comme d'habitude,
en fort de Chantilly, dans laquelle le prince D..., matre d'quipage,
consent la grce de me prier  ses chasses. Mais quelle ne fut point ma
surprise, en arrivant au rendez-vous, d'y trouver lord Bansborough
lui-mme, qui de vert sombre vtu et plus magnifique encore que la
veille, se laissait prsenter un par un les veneurs, examinait les
chiens, jugeait les chevaux, observait les piqueurs, et relev la
moindre faute et peut-tre chti la plus lgre incorrection. Vous le
trouviez tellement  l'aise, si comptent, si olympien, qu'il paraissait
davantage recevoir le prince qu'tre son invit.

Je sus bientt que le royal capitaine des chasses tait dj venu
clbrer la Saint-Hubert en fort de Chamant,  quelques lieues de l,
qu'il irait le lendemain pour la mme crmonie aux dserts de Chaalis,
et que c'tait une sorte de mission diplomatique qu'il accomplissait
ainsi dans les principaux quipages des environs de Paris.

J'appris en outre--avec quel ravissement!--que lord Bansborough serait
l'hte ce soir et pour toute la nuit de Jean-Paul Ailly, dont il avait
bien voulu se rappeler l'amiti, et chez lequel il tait de tradition
que je fusse moi-mme convi jusqu'au lendemain chaque fois que l'on
ftait la Saint-Hubert en Chantilly. Ainsi j'allais donc dner avec cet
homme surprenant, je l'entendrais parler, je pourrais ensuite dclarer 
mes amis: Bansborough? je le connais beaucoup. C'est encore lui qui me
disait....

Cette riante certitude m'emplissait de joie. Aussi bien assistai-je peu
souvent  un laisser-courre aussi russi, par un plus gai soleil, et
dans des bois rouills mieux  souhait; il me sembla que jamais le cerf
n'avait saut les routes avec tant de grce, que les chiens n'avaient
jamais pouss sous les futaies sonores de clameurs plus grandioses; je
ne me rappelais point de longtemps avoir galop si aisment, si vite, si
loin, et quand nous emes enfin men la bte hallali, j'eus vraiment
l'illusion d'une belle victoire. La chasse entire tait l, rpandue
sur les bords d'une carrire au fond de laquelle le cerf immobile tenait
toute la meute en respect. Et le matre d'quipage, mu et modeste,
s'avanait dj pour recevoir les compliments que lord Bansborough
allait daigner lui faire.

Ah! pour moi, j'en conviens, je ne l'avais gure quitt, mon
Bansborough. Je dois dire que sa tunique verte et ses culottes noisette
m'avaient fascin; l'clat de ses boutons, celui mme de son chapeau
haut de forme m'attiraient, et je n'avais su me dtacher de cet
impressionnant gentleman, qui changea de cheval quatre fois en deux
heures et galoppait dans cette fort de Chantilly, o il n'tait
peut-tre jamais venu, comme s'il et t dans son propre parc. Il n'y
avait pas jusqu' son piqueur particulier qu'il avait amen
d'Angleterre, dont je ne constatai l'air habitu. Celui-ci est Franais,
d'ailleurs, et s'appelle La Rame. Rarement, vous pouvez m'en croire,
avez-vous vu figure  ce point nergique sur des paules pareillement
trapues.

Enfin, le soir vint. Jean-Paul Ailly nous emmena, lord Bansborough,
quelques convives et moi, en son chteau de Lamorlaye, o la chair fut
exquise et les vins dignes en tout point de l'hte difficile qu'il
recevait. Et maintenant, nous rvions, le dner fini, dans la fume des
cigares et prs d'une haute chemine. Nous coutions lord Bansborough,
qui s'exprimait lentement en fort bon franais. Il discourait volontiers
de vnerie, o sa science ne souffrait gure de rplique. Je ne me
permettais point de distractions, et ce fut bien par mgarde si je
m'aperus des scnes mythologiques figures sur les lourdes et
plantureuses tapisseries qui nous entouraient: je crois me souvenir d'un
cortge qu'on y voyait passer, de personnages mls  des panthres et
brandissant des thyrses, d'une Ariane console qu'un Bacchus caressait,
et prcisment d'un Centaure clatant de jeunesse et de force qui
s'lanait au premier plan, les yeux sanglants et les mains ouvertes.

Lord Bansborough disait:

--Tout le monde, dans mon glorieux pays, chasse le renard: c'est un
sport national. Mais il n'y a l aucune science. On galope, on saute, on
prend, on recommence. N'allons pas voir autre chose l qu'une course au
clocher. L'art de la vnerie est d'ailleurs tout franais, je me plais 
le reconnatre, et si mon exprience put encourager Sa Majest  me
confier la direction de ses deux belles meutes, c'est en vos forts,
messieurs, que j'ai fait mon apprentissage. Mon premier piqueur La Rame
est Franais, et j'exige que, selon une tradition quatre fois sculaire,
on ne parle que franais aux chiens du roi. Mais votre compatriote se
fcherait s'il entendait nommer le renard une bte de vnerie.

--En effet, rpondit premptoirement Maurice de Salisbot, il n'y a que
cinq btes de vnerie: le cerf, le chevreuil, le sanglier, le livre et
le loup.

--Vous vous trompez, monsieur. Il en existe une sixime.

--Comment!

--Je l'ai chasse.

--Pas en Europe, du moins.

--Dans ma patrie mme.

--Mais encore, dites-nous...

--Je ne puis rien vous dire. Je ne sais rien absolument, sinon que j'ai
chass avec mes chiens une sixime espce de bte, un jour, en Ecosse.
Mais je ne l'ai ni prise, ni vue. J'ignore sa forme et son nom. Je l'ai
chasse: c'est tout.

Devant notre surprise et notre moi profond, lord Bansborough se rsolut
 nous dcrire cette chasse unique au monde:

--Eh bien, messieurs, commena-t-il, c'tait  la pointe d'Ecosse, dans
le pays sauvage qui avoisine Beaufort-Castle, et le lendemain mme du
jour que mourut le fameux Rodolph Jermyn, vous vous rappelez?... Il y a
quatre ou cinq ans de cela, et je mettais pour la premire fois les
chiens  la voie dans cette contre. Un cerf fut bientt lanc par La
Rame... Mais attendez donc.

Le lord pria Jean-Paul Ailly de sonner, et de faire entrer La Rame
lui-mme. Il narrerait bien mieux l'histoire, lui.

Ds que ce dernier pntra parmi nous, et connut ce qu'on lui demandait:
Quoi! fit-il rudement en se tournant vers lord Bansborough, milord veut
que je rende compte de cette chasse-l?... une chasse d'essai... une
chasse... Il s'tait beaucoup troubl, et fronait le sourcil.

--Oui, rpondit lord Bansborough, je veux...

Le piqueur alors prit son parti:

--Milord l'exige, commena-t-il, c'est bien. Mon honneur professionnel
est en jeu, pourtant. J'ai, une fois dans ma vie, ce jour-l, autoris
un change; je l'ai suivi moi-mme, ou plutt je n'ai rien compris. Mes
chiens et moi, nous avons t griss. Enfin, voil.

Il n'y avait que milord derrire moi,  cette chasse, et quelques
paysans que nous perdmes presque tout de suite. Je venais de lancer un
mchant daguet qui nous emmena tout d'abord assez loin en ligne droite
quand, tout  coup, l'un de mes meilleurs chiens partit brusquement sur
une autre voie, suivi bientt de quelques autres. Je les arrtai; mais 
partir de ce moment, toute la meute se mit  chasser mollement. Elle
semblait distraite et inquite, si inquite et dsordonne mme qu'une
colre me saisit, milord s'en souvient, et que je m'criai: Des chiens
en folie, parbleu! en folie: nous prendrons tout, ce soir, mais pas le
daguet, bien sr!

--Continuez, La Rame, ordonna lord Bansborough.

--Une heure se passe. Les chiens languissent, se dmeutent, j'en tais 
peine matre. Un moment, je descends de cheval pour vrifier le pied
avec milord, et, soudain, comme nous tournions le dos, un galop retentit
derrire nous et se perd dans le taillis: je ne peux pas dire que les
chiens soient demeurs un quart de seconde, non! Les voil partis sur
cette voie nouvelle en hurlant comme des possds. Que faire? Il faut
bien tcher de les arrter: je bondis  leur suite.

Mais tout de mme j'en voulais avoir le coeur net, et pntrer dans le
fourr o ce qui les emmenait avait saut. Le galop de cette bte nous
avait frapp les oreilles avec une force inaccoutume. Je m'approche: je
vois avec stupeur les branches brises beaucoup plus haut que la tte
d'un cerf ne l'aurait pu faire. Je remarque entre toutes une brindille,
toute mince, et, messieurs...

--Continuez, La Rame, ordonna plus bas lord Bansborough.

--Elle tait non point casse, mais tordue, vous m'entendez, tordue
comme par des doigts! Aucune bte connue ne peut tordre une brindille
ainsi... C'tait donc un tre humain que les chiens chassaient? Je me
sentais devenir fou, fou! A peine sorti du buisson, je m'lance sur la
voie. La meute, l-bas, achevait de rentrer  nouveau sous bois,
fouaillant et criant tant et plus. Et, cette fois, ce fut une poigne de
crins que j'arrachai sur un bouquet de ronces.

--Des crins!

--Je vous le dis, messieurs, des crins longs comme ceux d'une queue de
pur sang, et dors.

--Je ne puis croire, dit Salisbot, que les chiens de Sa Majest aient
chass le pur sang, mme cinq minutes.

--Aussi n'tait-ce pas un cheval, parbleu!

--Vous l'avez donc vu?

--Du tout. Mais, quelque surprise que cela vous cause, messieurs, je
l'ai senti. Un vieux piqueur comme moi a l'odorat plus fin que vous. Je
sens  merveille le cerf sur ses fins. J'ai senti, ce jour-l, que nous
avions devant nous une bte de fort, une bte fauve ou rousse. Et c'est
en dbuchant prs du marais de Kiswet que j'ai relev clairement sur le
sol humide les traces de mon animal de chasse. Bonne Vierge!
l'extraordinaire, l'unique, le diabolique volcelest! Je vivrais mille
ans que j'apercevrais sans cesse devant mes yeux l'empreinte de ce
pied-l! C'tait un sabot, un sabot de cheval en effet, mais non ferr,
et d'une nettet, d'une puret prodigieuse, comme l'et t celui d'un
talon qui n'et jamais port le moindre poids, ni accompli le moindre
travail. Ma foi! quand j'eus bien constat cela, je me remis
passionnment en selle, et, loin d'essayer encore d'arrter la meute,
comme c'tait mon devoir, je la pressai, au contraire, et l'appuyai de
toutes mes forces...

--Allons, La Rame, dites tout, fit sourdement lord Bansborough.

--Ah! messieurs, ce fut une chasse pouvantable. Tous les deux ou trois
milles, je trouvais un chien, deux chiens qui jonchaient le sol. Les uns
avaient les os fracasss comme par une ruade; d'autres gisaient,
trangls et presque dchirs. Peu  peu, ceux qui restaient se
dgotrent, la nuit tomba. Mon cheval n'avanait plus; je le laissai,
couplai les deux derniers chiens qui me prcdaient, et courus  pied,
comme je pus, sur l'incomprhensible voie. Pardieu! je la sentais
moi-mme, la voie, elle n'tait gure difficile  reprendre, et si la
bte avait quelque avance sur nous, nul doute qu'elle ne ft force,
maintenant. Nous l'aurions hallali tout  l'heure. Mais quoi! nous
tions  prsent dans les dunes: la mer rlait non loin, moutonnait
fort, et la voie, l'infernale voie nous y mena droit. Je dus reculer
devant une vague.

--La bte, ajouta ici lord Bansborough, la bte avait pris l'eau. Car
j'avais suivi mon piqueur jusqu' l'immense mer qui, comme il vous l'a
cont, dferlait, horrible et blanche dans la nuit. Il est certain que
l'animal mystrieux entra dans la tempte et s'y noya. Nous ne connmes
jamais l'tre que nous avions si perdument poursuivi, l'tre  coup sr
froce qui avait dchir de ses mains, oui, je dis bien, de ses propres
mains, trente-quatre de nos chiens, et dont,  la lueur d'une torche,
nous relevmes encore la trace sur le sable noir: un sabot non ferr,
d'une nettet divine. C'est le pied le plus dconcertant que j'aie
relev de ma vie, et, je crois bien, le plus rare volcelest du monde.




LE DOIGT


Avant que de mourir, le dernier seigneur de Chantilly avait accord 
Solange et Herminie la permission d'entrer et de se promener  leur gr
dans le parc. Elles taient gamines alors.

Or chacun s'accorde si bien  vnrer la mmoire du vieillard charmant
que fut le dernier seigneur de Chantilly, qu'aujourd'hui encore la
volont du prince dfunt fait loi dans le pays. Monseigneur avait admis
Solange et Herminie  l'ombre de ses arbres: aprs des annes, elles y
venaient librement errer toujours.

Solange et Herminie! Ces deux noms sonnent avec une douceur telle parmi
le charivari et la mascarade des noms de thtre contemporains qu'on se
complat amoureusement rien qu' les crire. Et n'prouve-t-on pas  les
voir imprims dans les compte rendus de premires ou les soires
parisiennes, l'impression troublante qu'on a rencontr par hasard deux
brebis ple-mle avec des vilaines btes, ou deux oiseaux des les  la
basse-cour? Tant la vertu nous touche en certains cas, c'est--dire
quand on pourrait si bien s'en passer, quand on n'y comprend rien, quand
elle est du luxe! Ni Solange, ni Herminie n'avaient en effet d'amant. On
ne leur en attribuait mme pas. Chacune d'elles vivait bien sage et
modeste dans son logis, la plus chtaine au numro 20, la plus blonde au
numro 22 de la mme rue. Aucun directeur de thtre n'et manqu de
coeur au point de les engager sparment. Mme en jouant la comdie,
elles voisinaient de loge  loge pendant les entr'actes, et quiconque en
voulait conter  l'une, devait aussi courtiser l'autre, ou se taire. Si
bien que dans les deux cas, il en tait pour ses frais. On ne l'osait
croire, mais on les disait un peu collet-mont, un peu bgueules enfin.

Qu'importe! Elles taient si aimables, si agaantes avec cette
lgendaire puret, ces yeux candides et ces bouches mystrieuses! On en
et auprs d'elles vieilli de dpit.

Rmy La Nrissaie pourtant s'avisa d'un bon tour et parvint, lui,  les
pousser dans une affaire dont on jasa, et que je vais vous dire. C'tait
du temps que ce joli fourbe achevait de disperser les dernires bribes
d'une fortune ancienne, quelques mois avant cette querelle de cercle 
la suite de quoi il dut quitter Paris. Son parrain, qui faisait courir
et possdait une maison  Chantilly, l'invitait chaque anne  y venir
passer huit jours au coeur de l't. Or notre Rmy avait, comme Solange
et Herminie, la permission de se promener seul dans le parc. Il
connaissait les deux jeunes femmes. Il adorait l'aventure. Il mentait
finement et avec beaucoup de got.

--Etes-vous donc, dit-il  Solange, certaine  ce point de la vertu
d'Herminie?

--Mais... mais oui. Pourquoi pas?

--Parce que toutes les femmes, mme les plus pures, doivent tre
suspectes.

--Allons donc! je rponds bien de mon amie.

--Moi pas.

--Mon cher, quand on affirme ainsi, et qu'on n'est ni mal lev, ni sot,
il faut prouver.

--Je ne demande pas mieux... Faisons la preuve.

--Faisons? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Qu'il est ncessaire pour cela que vous m'aidiez...

Ce colloque avait lieu un jour qu'Herminie s'tait dvoue
charitablement  des parents de province. La malheureuse promenait une
thorie de cousins et de cousines au chteau, tandis que Solange et ce
rou de Rmy dcidaient ainsi de son sort.

On pourrait cependant s'tonner que celui-ci se ft permis de tenir des
propos si libres, touchant Herminie, devant Solange. Mais cet hypocrite
vous avait une telle manire de baisser les yeux, il savait mettre tant
de douceur dans sa voix, dans ses gestes, qu'on lui pardonnait, qu'on le
laissait aller, aller... On n'en prenait pas d'ombrage:  la moindre
rsistance, il cdait; pour la moindre des choses, il rusait.
Finalement, on faisait tout ce qu'il voulait.

Et puis l'heure et le lieu, en vrit, favorisaient les entreprises:
Rmy et Solange s'tant joints par fortune au bout de la plus longue
alle du parc, sous la feuille, en pleine solitude, en plein silence,
exposs  tous les dangers des parfums et de la tideur d'aot:

--Il n'y a qu'une seule tentation, ma petite Solange, poursuivit Rmy,
 laquelle un coeur ne rsiste point. Par curiosit, pour nous
distraire, pour... l'amour de l'art, si vous voulez, ne souffrirez-vous
pas que je la tente sur Herminie? Vous n'auriez qu' trouver quelque
prtexte, qu' vous absenter et passer la journe d'aprs-demain, par
exemple,  Paris. Puis vous me permettrez d'apprendre  votre soeur
lue, ce jour-l, que vous n'avez pas toujours t franche avec elle,
qu'il y a du nouveau, que vous l'avez trompe, que vous avez failli...

--Oh non, pas cela!

--Failli aux devoirs de l'amiti, d'une scrupuleuse amiti, voil tout
ce que je voulais dire, Solange.

--Comment aurais-je donc fait, selon vous?

--Eh bien, vous aurez pris une ou deux fois, je suppose, un autre...
confident intime, un remplaant. M'entendez-vous bien? Et voyez-vous
quelque obstacle  ce que ce trouble-tendresse soit tout bonnement moi?
Je me propose, vous savez, parce que cela s'arrange mieux ainsi, parce
que je me trouve l, enfin. Cela ne signifie rien, n'est-ce pas, puisque
nous jouons?

--Mais Herminie en souffrira, elle sera jalouse...

--Voil, c'est ce qu'il faut. Car je prtends, moi, que la jalousie
aidant, elle commettra par dpit quelque sottise, quelque pch, quelque
erreur au moins.

--Allons donc! jamais de la vie.

--Tenons-nous le pari?

C'est dans des conditions identiques,  la suite galement d'un dfi, au
mme bourdonnement d'abeilles ironiques et selon les conseils non moins
perfides d'un beau jardin en fleurs, qu'une autre Solange en paradis
terrestre cda, ne put se garder de mfaire, et cueillit.

Ma foi, fit Solange, c'est mal peut-tre, mais je consens. Tentez 
votre guise, nous verrons bien.

                                   *

                                 *   *

Trois jours aprs cet entretien mmorable, Solange et Herminie
regardaient agoniser le jour, assises devant un bassin rond. Tout le
parc,  l'approche du soir, avait grandi, et le miroir d'eau qu'elles
contemplaient passait doucement du rose au bleu. A peine si les voix des
deux amies troublaient le crpuscule.

--Mais comment, soupirait Solange, oui, comment a-t-il pu t'enjler 
ce point? Ce n'est pourtant qu'un fat comme les autres, va, ma pauvre
chrie... Que t'a-t-il dit, que t'a-t-il fait?

--Il m'a dit que les hommes taient des rustres et ne nous valaient pas;
que le plus dlicat en arrivait bien vite  montrer le fond de
brusquerie, d'gosme et de tyrannie par quoi il se distinguait mal du
plus grossier...

--Alors?... Je ne te comprends pas, non, vraiment, Herminie.

--Ah, alors... Il m'a tourdie, que veux-tu, et comme environne. Il m'a
spirituellement caresse, sans malice d'abord, et puis un peu plus, un
peu plus encore... Il y a un certain tact en cela, n'est-ce pas, un
doigt. On l'a ou on ne l'a pas. Il l'a. C'est tout.

--Absolument tout?

--Eh bien, non. Puisque tu m'y forces, il m'a dit... Mais je ne l'ai pas
cru.

--Allons, quoi. Raconte son mensonge.

--Il m'a dit... que tu l'avais encourag  te courtiser, depuis
longtemps, en te cachant de moi... Oh! cela m'a fait tant de peine!

--Herminie, coute bien. Rien de tout cela n'est vrai, tu m'entends. Je
te le jure. Je lui avais seulement permis de faire ce conte pour voir ce
que a donnerait, l, et pour t'prouver. C'tait fou. Je le regrette.
Tu m'en veux, hein, maintenant, tu me dtestes?

Herminie venait en effet de se taire, vexe. Ah, on s'tait moqu
d'elle?

Mais le soir tombait dcidment, et tout le feuillage accueillait la
nuit prochaine avec un recueillement voluptueux.

--Peuh, je ne t'en veux pas, rpondit-elle mchamment. C'tait de bonne
guerre, et tu vois que je mritais la leon. Seulement, veux-tu recevoir
un aveu tout nu? Eh bien, Rmy n'avait mme pas besoin de recourir 
tant de prcautions... En un mot comme en cent, ma chre, c'est un
matre.

--Comment cela?

--Il faut qu'on lui cde, je te le rpte, il a le secret, la manire,
le doigt. On ne peut s'en dfendre.

--Tu l'aimes?

--Non. Mais hier, je ne l'aurais, ma foi, prt  personne.

Et Solange, l-dessus, de se mordre  son tour les lvres et de
n'ajouter mot.

Aussi bien, n'osait-on plus mler mme un soupir humain au calme du
parc. Le miroir d'eau apparaissait comme une glace immacule, couverte
seulement d'une poussire d'insectes. Soudain, une petite boule, une
houppe d'ouate venue on ne sait d'o tomba sur cette glace, ne la brisa
point, mais l'effleura, puis disparut: quelque oiseau du soir enlevant
une mouche.

Les deux amies se levrent, et rentrrent au logis. Il tait temps. La
nuit rgnait.

                                   *

                                 *   *

On prvoit le dnouement, j'imagine. Car il tait bien impossible que
Rmy ne ret pas ds le lendemain un rendez-vous de Solange, auquel il
se rendit furtivement. C'tait sous l'une des charmilles lointaines du
pays. Prouver l tout son mrite lui fut ais, tant on s'y prta de
bonne grce.

Aprs quoi, dame! Solange s'en fut rire au nez d'Herminie, bien entendu.
Et tel fut le dernier succs connu de Rmy La Nrissaie. Il devait peu
aprs gagner la province. On ne sait ce qu'il est devenu.




CONTES DE LA PELOUSE

_A Charley Fabens._




UNE RANCUNE


Cette brute de sanglier nous avait conduits vite et loin. Aprs vingt
kilomtres presque en ligne directe, nous galopions moins lgrement, au
retour que fit la bte, et comme nous n'entendions plus de bien-all,
mon camarade Maxime et moi, nous nous arrtmes quelques instants en un
carrefour, pour mieux couter, et pour souffler.

Or, un groom se trouvait l, menant un cheval recouvert entirement
d'une housse orange, sur laquelle s'allongeait avec noblesse un svelte
chiffre blanc. Et au mme moment un galop ayant retenti derrire nous,
le groom jetait bas prcipitamment la couverture, et n'avait que le
temps de tenir l'trier  un grand diable de cavalier dont nous
admirmes la prestesse  changer de monture, puis  repartir droit
devant lui,  belles et longues foules.

--Qui est-ce? fit Maxime surpris.

--C'est M. Gilbert Courtehaie, le clbre leveur. Il possdait lui-mme
rcemment un vautrait en Lorraine, je crois.

--Comment?... Tu dis bien, M. Gilbert...

--Courtehaie, oui. Tu le connais?

--Je le connais.

Et Maxime se tut. Je savais par exprience qu'il tait incapable de rien
ajouter de plus jusqu' ce que l'on et sonn l'hallali, tu la bte et
fait la cure. Ici principalement, en fort de Chantilly, o il venait
chasser pour la premire fois, il ne fallait pas songer  le distraire
une seule minute. Je n'insistai donc point. Et ce ne fut qu'en rentrant,
aprs les dernires fanfares, aprs avoir revu plusieurs fois l'leveur
Courtehaie, aprs avoir considr de nouveau ses chevaux splendides,
observ son air  la fois calme, obstin, svre et doux, que je me
risquai  demander:

--Donc, tu le connais, M. Courtehaie? Et d'o cela? Frquenterais-tu les
courses,  prsent? Je croyais que tu n'y allais jamais!

--Oh! ce n'est point l, en effet, que j'ai pour la premire fois
entendu son nom, mais bien loin de Paris, et mme de Chantilly...

Le soir allait venir. Dj l'ombre naissait dans les broussailles et
tombait des hautes branches. Fut-ce le solennel crpuscule d'hiver,
fut-ce le silence des futaies, fut-ce la voix mme de mon camarade
Maxime, devenu tout  coup singulirement grave, qui me fit paratre
presque tragique ce simple rcit?

--J'avais t convoqu au fin fond de la Lorraine, me dit-il, dans un
rgiment de cavalerie, pour mes vingt-huit jours. C'tait au mois
d'aot. Bien. Arrive l'Assomption: quarante-huit heures de cong. Que
faire? Rentrer dans Paris brlant au coeur de l't? Ma foi non. Un
officier de qui j'tais connu voulait bien me prter l'un de ses
chevaux, une excellente et robuste jument de route: me voil donc parti
 travers le pays. J'avais trac sur le papier un itinraire, et fait
envoyer une valise en un bourg o je comptais coucher.

Tout alla bien le matin que je quittai ma ville de garnison, au tout
petit trot. Des fermes heureuses, des villages en fte, des paysans
endimanchs, les cabarets remplis et bruyants sur mon chemin, je croyais
errer  travers une immense kermesse. Mais bientt j'entrai dans une
fort profonde, et tout changeait; je n'y avais pas chevauch depuis
vingt minutes que trois gardes-chasse dj m'y avaient considr d'un
oeil souponneux, et lorsque j'eus aprs cela franchi par jeu un mchant
foss, un quatrime ne tardait pas  me demander de quel droit je venais
ainsi de pntrer sans permission sur les terres de M. Courtehaie.

Je lui rpondis:

--J'ignorais. Je vais  X... N'est-ce point la route directe?

--Sans doute. Mais il vous faut traverser tout notre domaine. Si vous
tiez du pays, je vous dresserais procs-verbal. Cependant, je vois 
qui j'ai affaire. Je vais vous donner un laisser passer.

Et il me remit un petit carton. Un laisser-passer! Dans une fort! J'en
compris vite l'utilit d'ailleurs: il y avait des gardes partout. Chacun
d'eux venait  moi, vrifiait mon carton.

--Suis-je toujours, demandai-je, chez M. Courtehaie?

--Oui, monsieur.

Et plus loin, tant sorti du bois pour m'aventurer  travers des terres
incultes, des herbages dserts, des solitudes:

--Ces prairies, ces jachres, seraient-elles toujours  M. Courtehaie?

--Sans doute.

--Et cette route de sable  perte de vue?

--Egalement.

Je songeais au marquis de Carabas.

Cependant, quelle tristesse, quelle dsolation! Pas un paysan, pas le
moindre btail, personne. Rien que les gardes. L'herbe tait puissante,
le terrain dfonc, les sentes recouvertes, les chemins barrs par des
troncs d'arbres chus. J'arrivai devant un ancien pavillon, au bord d'une
alle; il n'avait plus ni vitres, ni toit. A deux cents mtres de l, de
vastes ruines s'tendaient, des poutres tombes les unes par dessus les
autres, parmi lesquelles bondirent des centaines de lapins.

Non loin de ces dcombres enfin, effrayant et isol, le chteau
s'levait. Le chteau! Un grand pouvantail, veux-je dire, un refuge 
hiboux, sans portes ni fentres, aux escaliers arrachs, aux murailles
effondres par endroits...

Le soir seulement, au bourg de X..., o je dnai, j'eus le mot de
l'nigme.

--Ah! monsieur, me dit l'aubergiste, c'est une catastrophe pour le pays.
Mais, que voulez-vous, on l'a tant embt, ce pauvre M. Courtehaie!
Paysans, petits propritaires, gardes champtres, fonctionnaires,
dputs, tout le monde lui reprochait sa richesse. Il tait un assez bon
bougre, pourtant; lorsqu'il gagna le derby, voil six ans, il distribua
plus de quarante mille francs dans nos communes. Mais il n'y a pas de
grandes fortunes par ici; ce board qui galopait  travers ses deux ou
trois forts de chasse, qui mettait ses poulinires au pr sur des
pelouses o tant de vaches se fussent engraisses  l'aise, qui avait
fait tracer, draner et sabler une lieue en ligne droite pour entraner
ses chevaux, ce potentat les rendit tous enrags d'envie, que diable! Ce
fut la guerre gnrale contre lui. Ds qu'un de ses sangliers paraissait
 la lisire des forts, pan! il tait tir comme un simple livre. La
dernire fois que l'quipage  tunique orange dcoupla, un fermier
coucha en joue l'un des piqueurs; celui-ci dgana... Bref, un beau
matin, et malgr les centaines de mille francs dpenss en terrassements
et en constructions, M. Courtehaie est parti brusquement d'ici; en moins
de huit jours tous ses meubles furent expdis je ne sais o, ses portes
et fentres descelles et enleves, ses curies jetes bas, sa meute
vendue, ses chevaux de course transports ailleurs...

Depuis ce temps il s'obstine, par vengeance,  ne vouloir rien cder de
son domaine en friche, et se borne  y entretenir un rgiment de gardes
occups uniquement  dresser des procs-verbaux et  guerroyer contre
les braconniers. Ses terres forment comme un cadavre norme, une
gigantesque charogne au milieu des champs. Ses forts de chasse n'ont
plus t loues. Un hameau forestier a cess de vivre. Deux villages
riverains ont perdu un tiers de leurs habitants. C'est un malheur
public. M. Gilbert Courtehaie, tout seul, boycotte plusieurs communes de
Lorraine. Il se ruine peut-tre, mais peu lui en chaut...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lorsque je croisai  la chasse suivante le terrible leveur, je le
saluai trs respectueusement, en vrit. Je ne saurais m'empcher de
rendre les plus grands honneurs aux entts qui nourrissent de
srieuses, de longues, de divines rancunes.




UN FAMEUX DOPING


Ce fut la veille mme du raid que l'illustre vtrinaire chantillois
Choudens se spara de son aide, M. Gustave. Celui-ci tait indign des
lettres que, depuis huit jours, son terrible matre ne cessait
d'adresser aux gazettes: Je m'engage formellement, lisait-on dans la
dernire et la plus impudente,  faire arriver n'importe quel cheval,
grce au doping dont je tiens le secret...

M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s'tait
cri: Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, 
l'appliquer, ce doping! C'est de la folie, permettez-moi de vous le
dire.

La scne ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volont
sans pareille de l'inventeur Choudens, qui dclara schement que la dose
serait encore double si bon lui semblait; qu'au surplus, les
aides-vtrinaires sortaient chaque anne d'Alfort par dizaines, et que
M. Gustave et  se retirer sur le champ: il serait remplac dans
quarante-huit heures.

Toutefois, le matre Choudens partit seul de Chantilly le lendemain, et
gagna Paris seul encore, puis le contrle de la premire tape, Rouen.

Il avait refus de prendre officiellement part aux dlibrations du
jury, mais en amateur, en curieux, toujours nigmatique et froid, il
examinait les btes et ne soufflait mot.

Or, la rserve singulire de M. Choudens devant les plus belles btes,
celles qui taient parvenues  Rouen dans le meilleur tat de fracheur
et de sant, inquitait fort les propritaires. Ce grand vieillard, avec
ses yeux jaunes et sa bouche pince, cet oracle redout de tous les
maquignons de France, cet omnipotent Choudens rpandait la terreur parmi
les moins timides concurrents du raid.

--Enfin, M. Choudens, lui disait-on, ma jument est magnifique de
condition, voyez-la donc...

--Sans doute.

--Je crois que j'ai une bonne chance... n'est-ce pas?

--Peut-tre.

Il ne parut se rveiller un peu que devant deux chevaux, _Brin d'Amour_,
au lieutenant Flotte, et _Hellniste_, au capitaine de Roy, deux animaux
qui cependant faillirent tre disqualifis pour la seconde preuve, tant
ils taient arrivs las, essouffls et piteux. Mais M. Choudens les
considra longuement, dans tous les sens, inspecta leurs yeux, calcula
leurs pulsations, couta leurs flancs:

--Messieurs, fit-il aux deux cavaliers, vos chevaux m'intressent
beaucoup. Je vous suivrai trs attentivement.

Mais quoi? M. Choudens avait-il donc lanc quelque sort aux pauvres
btes? Ces paroles bienveillantes contenaient-elles un sens nfaste?
L'aube du lendemain naissait  peine que le capitaine et le lieutenant
frappaient  sa porte:

--Les chevaux ne vont gure, M. Choudens...

Et, en effet, amens au lieu du dpart, ils montraient un poil terne,
des jambes raides, l'oeil morne. Choudens se frottait les mains. Le
lieutenant Flotte, dsespr, finit par risquer timidement:

--Enfin, M. Choudens, ces annonces que vous avez faites... ce doping...
Nous serions prts, le capitaine et moi,  laisser tenter l'exprience.
_Brin d'Amour_ n'est pas brillant,  mon sens, et _Hellniste_ ne se
prsente, il me semble, pas beaucoup mieux...

--Nous verrons, nous verrons, rpondit le vtrinaire. Laissez-moi bien
rflchir.

Lorsqu'enfin MM. Flotte et de Roy s'apprtrent  se mettre en selle,
l'trange bonhomme s'approcha d'eux, et,  voix basse: Je suis dcid,
fit-il. J'userai du doping en votre faveur, quand le moment en sera
venu. Mais  la condition formelle que vous vous en remettiez absolument
 moi du soin de rgler votre allure. Vous y engagez-vous?

--Accept.

--Vous partirez donc au triple galop, et vous conserverez ce train tant
que ce sera possible.

--Mais...

--C'est  prendre ou  laisser.

Bah! l'infortun _Brin d'Amour_ et le piteux _Hellniste_ taient, comme
on dit, fichus, n'est-ce pas? Ils n'arriveraient point dans les
premiers, sans l'ombre d'un doute. Alors, pourquoi les mnager? Autant
les confier  ce vieux maniaque.

Aussi, ds qu'on donna le signal au troisime groupe, dont faisaient
partie les concurrents Flotte et de Roy, ceux-ci s'lancrent-ils bride
abattue pour la plus grande stupeur de leurs rivaux, qui supputaient
sagement, eux, les 58 kilomtres  parcourir, l'arrive se trouvant 
Dieppe.

Cependant, Choudens poursuivait ses deux champions en automobile.

--Plus vite... plus vite, ordonnait-il de temps  autre. Ne faiblissez
pas... Vous perdez beaucoup de train, monsieur... Au galop, la cte, au
galop...

Le premier groupe et le second furent sems en un instant. On
n'entendait plus sur la route que le double bruit des cavaliers et le
souffle court de l'automobile. Aprs quelque temps, toutefois, de cette
course furieuse, _Brin d'Amour_, qui n'avanait plus depuis quelques
minutes qu' toutes petites foules mlanges d'un trot misrable,
s'arrta presque court et se coucha: Relevez-le! cria Choudens. Et la
bte, presque aussitt, de se redresser sous le bton, en effet; mais un
quart d'heure ensuite, c'tait _Hellniste_ qui se laissait aller par
terre.

Cette fois, l'implacable vtrinaire descendit de sa voiture, et, son
examen rapidement fait: M. de Roy, pronona-t-il, arrtez-vous. Laissez
reposer votre cheval et finissez le parcours au pas. Vous avez le temps.

--Mais le doping?

--Non.

--Pourtant, l'animal est  bout, vous le voyez bien, il agonise!

--Non, vous dis-je. Il respire. C'est encore trop.

Puis, sur ces paroles incomprhensibles, laissant le capitaine
abasourdi, notre Choudens regagna en deux bonds son auto, et le voil
parti sur la trace du lieutenant Flotte.

Hlas, dans quel tat le malheureux _Brin d'Amour_, tremblant, hors
d'haleine, l'oeil inject de sang, les muscles comme ossifis, avec
quelle peine il trottinait maintenant le long de la pnible route! Son
cavalier ayant mis pied  terre, courait au pas gymnastique  ct de
lui. Le cheval s'arrte; il va tomber. Non! Encore un effort, encore un
sursaut... Il retombe. Ah, cette fois, c'est fini: une convulsion, deux
frissons... Il est mort! s'cria le lieutenant. Mais Choudens souriait
avec ddain. Et ce fut alors qu'il tira de sa trousse la petite seringue
o se trouvait son mystrieux et effroyable mlange de cafine, de
strychnine, d'ther et de kola, alors seulement qu'il fit l'injection...

Quand, moins de vingt minutes aprs, on vit arriver seul,  Dieppe, et
prcdant de bien loin tous les autres, le cheval _Brin d'Amour_, mont
par le lieutenant Flotte, et triomphalement escort par le radieux
Choudens, les bravos ne s'arrtrent plus. On acclamait, on voulait
porter en triomphe la monture, le manager et le cavalier.

Un accident vint pourtant gter ce beau succs: tout  coup, _Brin
d'Amour_ s'effondra comme une masse et--circonstance bizarre--son corps
entra immdiatement en dcomposition.

--Parbleu, avouait plus tard M. Choudens  son disciple Gustave,
lequel, repentant et dompt, venait de rentrer en grce, parbleu! ce
n'est pas tonnant. Le cheval tait mort depuis une demi-heure. Tu
comprends, ce doping-l est trop nergique, trop violent: il ne faut pas
l'appliquer aux animaux vivants, il les tuerait. On ne peut le donner
qu'aux morts...




CACOUA


Mon cheval trottait haut, rgulirement, infatigablement. J'tais en
selle depuis dj longtemps, j'allais, j'allais...

Bah! j'avais rencontr par mgarde, la veille,  Paris, ma belle amie en
flagrant dlit de trahison. Mais quoi! cela n'arrive-t-il pas  chaque
instant, et  tout le monde?

Et puis, au diable cela! c'tait plutt l'orage qui me serrait le coeur.
Quand je dbouchai sur la bruyre dsole, quand j'eus gravi la
Butte-aux-Gendarmes, je levai la tte en frissonnant. Le ciel descendait
sur la terre. On touffait.

Partout, sous les nuages de plomb, les champs plissaient. Les sombres
cimes d'Ermenonville ressemblaient  l'Enfer: Laissez toute esprance,
vous qui entrez! Ma foi, je tournai bride et revins  travers la
plaine.

Une lueur enfin fendit le ciel, et le tonnerre suivit. Je me mis au pas.
J'attendais la pluie. Mon cheval tremblait et ruisselait de sueur: il en
est, vous le savez, que l'orage met au supplice.

A quelques pas de l, justement, je voyais un pur sang au pr, qui,
comme poursuivi, trottait en rond, galopait, puis s'arrtait soudain,
hennissait et repartait. Il semblait soit inquiet, soit furieux. C'tait
un grand diable entirement noir, aux mouvements sournois, et qui
portait mal une tte farouche. Comme je m'tais arrt, il me considra
de travers, puis se dressa brusquement vers le ciel dans un lan de
rvolte incroyable, et s'enfuit  l'autre bout de l'enclos.

Mais ici la grle fit rage, se ruant contre le bouquet d'arbres qui
m'abritait. Quelle tempte! Le tonnerre se brisait, redoublait, toujours
plus prs. Il s'approchait, il devait tre sur nos ttes. Aprs un
dernier clair qui m'aveugla, le fracas fut abominable. Oh! cette fois,
la foudre venait srement de tomber. Je me retournai: le grand cheval
noir, inanim, gisait au milieu du champ.

Quelque Zeus irrit n'attendait-il donc que d'avoir foudroy cette bte?
Aussitt, en effet, une claircie se produisit: tout le bruit s'apaisa,
et la pluie se mit  tomber doucement, heureusement. L'orage fondait. Je
revins bon train vers Chantilly.

Quand j'eus quitt pniblement mes bottes et chang de vtements, je
descendis au bar, afin de m'y rchauffer de la bonne manire. Garon,
du sherry! Non, toute la bouteille. Posez-la devant moi. L, c'est
bien. J'en avalai coup sur coup deux fameux verres, puis coutai
rsolument les discours que l'entraneur Foggs tenait  ses amis.

--Oui, disait M. Foggs, Cacoua, c'tait un nom ridicule, j'en conviens.
Mais le baron Joseph, propritaire du cheval, et l'homme le plus entt
de France, l'avait choisi; c'tait donc irrparable. Et je dis bien:
irrparable, car vraiment, on peut croire que ce nom-l, voyez-vous, fit
le malheur du poulain. Allait-on le voir  la prairie, on commenait 
ricaner,  crier des Cacoua!... Cacoua!... Le petit animal effarouch
vous regardait, s'nervait, prenait la peur du genre humain. En box, pas
un imbcile de lad qui ne lui cornt des Cacoua!... aux oreilles,
comme pour mieux l'pouvanter encore. Si bien que la premire fois qu'on
voulut passer un licol au pauvre poulain, ce fut une scne dsastreuse;
il se dbattit, voulut mordre, et resta mchant toute sa vie.

Et s'il n'avait t que mchant! Mais il lui arrivait des accidents 
vous faire mourir de chagrin, il avait la guigne, croyez-moi. A deux
ans, il reoit une poutre sur le dos, et casse en ruant la figure d'un
passant. A trois ans, il borgne un vtrinaire. A l'entranement, il
met le pied dans un trou, et le malheureux gosse qui le conduit se rompt
les deux jambes. Enfin on l'amne un jour  Longchamp. C'tait un bon
cheval. Mais tout le monde le tournait en drision: Cacoua!... Eh
bien, mille mtres aprs le dpart, mon sauvage trouve moyen de
dsaronner son jockey qui se tue net.

Il ne reparut qu'en obstacles un an aprs. On n'osait plus se moquer de
ce nom-l. Or, vous vous rappelez l'aventure: Mac Tory qui le montait
fut rapport avec le crne en bouillie. On entendit alors une clameur
d'effroi quand on ramena au pesage la terrible bte: Cacoua!...
Cacoua!

--Il n'a plus couru depuis!

--On a bien essay. Le baron Joseph ne pouvait se rsigner  abandonner
son cheval tragique. On le rembarque donc un beau jour pour Auteuil.
Bon! en plein Paris, il sait si bien glisser et s'abattre qu'il cause le
plus bel accident d'automobile de l'anne. Un mcanicien et une dame y
sont rests. Ah! Cacoua... Le voulez-vous, il est  vendre?

--Qu'en avez-vous fait, Monsieur Foggs?

--Nous l'avons mis au vert dans un enclos, prs de la
Butte-aux-Gendarmes. C'est un grand diable de cheval, entirement noir,
brusque d'allures, et qui porte assez mal une tte maudite.

Moquez-vous de moi, si bon vous semble, mais je crois  la Fatalit.
Chacun a son mauvais destin. Ainsi, moi, mes belles amies me trahissent.
Mais je leur en veux le moins possible. Ce n'est pas de leur faute.
C'est invitable. C'est crit.




L'ABRICOT


Confortablement vtue de lierre en toute saison, la maison de Thomas
Foggs, entraneur opulent, s'levait  Chantilly au bout de la
pelouse: c'est ainsi qu'on nomme galamment le champ de courses, dans ce
pays o la fort elle-mme est un parc et la campagne un jardin.

Devant la maison de Thomas Foggs, il y avait quelques massifs de rosiers
et un abricotier sans importance, dont nul habituellement ne se
souciait, mais qui venait pourtant de faire natre cette anne un
abricot miraculeux.

Or,  peine l'innombrable famille Foggs se fut-elle aperue d'un tel
prodige que tous, filles et garons, se runirent au pied de l'arbre:
Vous avez vu, Maud?--Quelle merveille, Kate!--Il sera mr pour
dimanche.--Dans quinze jours seulement, damn Bob!--Je le donne pour
dimanche. Trois contre un?--Six.

Le petit Sam, arrt comme les autres, dclara: C'est de la bonne terre
que nous avons l. Et la mmorable madame Foggs, survenant  son tour:
Louons Dieu, mes enfants. Dieu fait bien ce qu'il fait. Courte
allocution qu'elle prononait avec tact chaque fois que la Providence ne
lui inspirait pas de paroles plus prcises, c'est--dire le plus
souvent.

Puis on ne parla pas davantage du bienheureux abricot, parce qu'il y a
tout de mme d'autres soucis dans la vie. Mais on ne l'oublia qu'en
apparence, et chaque matin, quiconque ft pass devant la grille de
l'entraneur, et pu voir quelqu'une des demoiselles Foggs, ou Bob, ou
le petit Sam, qui, ngligemment et comme en flnant, venait vrifier que
tout tait dans l'ordre et que l'arbre ne manquait de rien. M. Foggs, au
repas du soir, n'omettait pas d'en demander des nouvelles. Les
serviteurs commenaient  s'y intresser. Et il n'tait pas enfin
jusqu' miss Elena elle-mme, la fille ane de Thomas Foggs, qui
parfois ne se dranget de ses songeries pour aller s'assurer doucement
que le fruit dj tendre avait encore mri depuis la veille.

On s'tait en effet concert afin que seule Elena et le droit de
toucher  l'abricot sacr, puisque seule elle avait le geste assez
dlicat, et des doigts lgers  ne pouvoir gter la chair la plus
sensible. Et miss Elena se sentait infiniment flatte qu'on ne lui
confit jamais ainsi que des besognes de princesse.

Un soir pourtant, son pre lui dit:

--Il faut pourtant que vous vous dcidiez, Elena. Ned vient encore de me
parler pour vous. Il vous aime, ce garon, ma fille, et il est honorable
et riche.

--Voulez-vous me faire mourir, papa?

--Non, mais je voudrais une rponse, voyez-vous.

Et l-dessus Elena, outre, monte dans sa chambre sans dner. C'tait
par un beau crpuscule de juillet, propice aux larmes. Accoude  sa
fentre, Elena pleura dlicieusement jusqu' ce qu'elle apert Ned
Collins qui s'en venait sur la pelouse, poussait la grille et entrait au
jardin: car elle devait se tenir coite maintenant, si elle ne voulait
pas que le fcheux garon l'entendt soupirer comme une petite fille. Il
faisait un silence extrme.

Pauvre Ned! Il n'tait ni commun, ni laid, certes: son seul dfaut,
c'tait qu'il entrant, lui aussi, comme M. Foggs, au lieu de n'aller
aux courses que pour se distraire, au lieu de pouvoir passer
gracieusement des journes dans l'oisivet. Du moins entranait-il sa
propre curie, car il faisait courir, et le plus souvent montait ses
chevaux. Mais enfin, Ned avait un mtier, Ned travaillait: cela nuit
dans l'esprit des femmes. Pauvre Ned!

Il vit le jardin dsert: les Foggs achevaient de dner. Une douloureuse
angoisse le saisit en songeant que miss Elena l'avait peut-tre encore
refus. Il eut soudain trs chaud, trs soif, et comme le gras abricot
tait l, tout prs,  porte de sa main, que voulez-vous--il le
cueillit machinalement, l'ouvrit et le mangea.

Le premier aprs cela qui s'aperut du dsastre, fut le petit Sam. Il
s'lanait en gambadant dans le jardin, quand, arriv devant
l'abricotier, encore visible dans le jour tombant: Hallo! s'cria-t-il
interdit. Qu'arrive-t-il! firent toutes les filles avec horreur, et
madame Foggs ajoutait, consterne: En vrit, en vrit! Puis le
silence renaquit, terrible.

Ned venait de comprendre soudain l'tendue de son mfait. C'tait plus
qu'une tourderie et moins qu'une indlicatesse, c'tait une faute
obscure, nouvelle, drisoire, indicible et irrparable pourtant. Celui
qui l'avait commise devenait un mlancolique lourdaud. Qu'il et fallu
d'esprit pour se tirer de l! Or, Ned, perdument amoureux, ne pouvait
songer  l'esprit; et d'ailleurs il ne ressentait plus que le violent
besoin, aprs cette bvue ineffaable, de commettre sur le champ
quelqu'un de ces clats qui vous relvent un homme et font dire partout:
Il est fou! On est sauv ds qu'on est fou.

Aussi, quand M. Foggs, traduisant l'indignation publique, lui eut
exprim d'un ton glacial: Franchement, mon garon, vous auriez pu faire
attention! Ned n'essaya-t-il mme pas de murmurer un mot-- quoi bon?
Mais il se retourna tout d'un coup, sortit du jardin et partit dans la
nuit.

Rentr chez lui, il runit ses lads et leur dit: Je vous donne vos huit
jours  tous. Allez-vous-en.

Ensuite, il prit une chambrire, marcha vers les curies, ouvrit
tranquillement les boxes et chassa tous ses chevaux sur la pelouse. Puis
il se munit de billets de banque, et sans que rien pt l'arrter, prit
le train de 10 heures 36 pour Paris, o il se mit le soir mme  se
perdre frntiquement de rputation.

A Chantilly, ce fut toute la nuit une galopade extravagante  travers le
champ de courses. Des hommes avec des torches cherchaient  reprendre
vainement les chevaux pouvants. Un escadron de Walkyries semblait
avoir lch sur l'herbe noire une troupe perdue de cavales et d'talons
tragiques. Et miss Elena, transporte par ce spectacle romanesque,
songeait qu'elle avait t bien sotte et que jamais elle ne retrouverait
un pareil fianc.

C'est pourquoi elle attendit assez longtemps, mais finit par pouser Ned
Collins qui,  jamais oisif dsormais et dgot de tout travail, la fit
languir de chagrin, la trompa, la ruina et la quitta.

Louons Dieu, mes enfants, ne cessait pourtant de rpter Madame Foggs.
Dieu fait bien ce qu'il fait.




HANDS UP!


Hands up! Hands up! Haut les mains! On n'entendait plus que ce cri-l
dans les curies de Thomas Foggs, l'entraneur, depuis que ce mauvais
Trench y tait entr. Ce Trench d'ailleurs tait encore un cadeau du
rvrend Isaac Foggs, le frre an de Thomas, et celui-ci et bien d
se mfier des envois fraternels. Il n'y avait pas quatre ans en effet
que le rvrend avait ainsi envoy  son cadet de France une vingtaine
d'actions pour une oeuvre pieuse au Cambodge, et dix mois  peine qu'il
venait de l'intresser dans la fondation d'une nouvelle glise en
Australie... Mais qu'importe! rien ne pouvait altrer la vnration du
pieux entraneur pour le chef auguste de sa famille, un rvrend, un
saint.

Trench, qui ressemblait  un petit Sioux farouche et se donnait pour
ancien cow-boy, tait donc arriv  Chantilly avec une lettre d'Isaac,
et Thomas, malgr sa rpugnance instinctive, l'avait embauch de suite.
Or, Trench ne se trouvait pas dans l'curie depuis une semaine, que dj
tous les lads affols se boxaient toute la journe, lanaient le couteau
contre toutes les portes, et commenaient pour la plupart  se servir
assez proprement d'un lasso; en outre, il n'y en avait pas un qui ne ft
des conomies pour s'acheter  Christmas un revolver pareil  celui de
Trench. Car ce dernier en possdait un, qu'il s'tait bien gard de
montrer  M. Foggs, son patron, mais dont en secret il faisait
merveille. A la moindre heure de libert, les lads considraient comme
une rare faveur de s'aller promener avec Trench en fort, afin de l'y
voir casser si adroitement des branches avec son prestigieux revolver,
et de l'entendre conter ses pouvantables histoires d'outre-mer, o des
hros cruels finissaient toujours par triompher durement de leurs
adversaires. Et toujours les premiers avaient cri aux seconds, avant le
combat, ce fameux: Hands up! Haut les mains!, c'est--dire: Bas les
armes! Rendez-vous!

Et voil pourquoi le Hands up! retentissait maintenant  tout propos
dans l'curie de Thomas Foggs. Exclamation menaante et formalit de
guerre, aprs laquelle naissaient les batailles. Trench reconnaissait et
honorait le droit du plus fort.

Hands up! avait cri le petit Jack au petit Tod, avant de lui casser
quatre dents  propos d'un balai. Hands up! avait ordonn un jaloux au
pauvre Billy qui, dans un cirque forain, caressait le bras nu de la
jongleuse: Billy eut le front fendu d'un coup de gourdin. Hands up!
gronda enfin cette brute de Jo qui, sur un faux coup de ds, troua de
son couteau la main du partenaire dloyal.

Thomas Foggs, furieux, supportait tous ces mfaits, sachant bien  qui
s'en prendre pourtant, et qu'il fallt renvoyer Trench, mais ne l'osant
 cause du chagrin et du scandale qu'il causerait au rvrend Isaac. Car
imagine-t-on le trouble du digne pasteur, s'il et reu cette lettre:
Mon cher frre, je vous renvoie votre protg, qui fait rgner dans
toute ma maison un esprit de violence, de ruse et de meurtre...?

Une fois pourtant, l'entraneur sut se montrer inflexible envers ce
Trench, qui avait eu vraiment l'audace de lui demander non seulement
huit jours de cong, mais encore cent francs. Vous me les retiendrez
sur mes gages, avait-il dit.--Vous n'aurez ni cong, ni argent, rpliqua
Foggs. Et rentrez maintenant!

Le soir de ce jour-l, Thomas Foggs faisait au cercle son poker
coutumier. Quoique la demie aprs dix heures n'et point encore sonn,
tout Chantilly dormait. Il ne restait plus au cercle dsert que nos
joueurs et un garon qui somnolait dans un coin de la salle. Le bar du
rez-de-chausse tait clos, et n'et t le bruit des jetons ou les
vains monologues des joueurs, vous eussiez entendu le clair de lune
qu'il faisait au dehors, sur la pelouse et la fort prochaine.

Thomas Foggs dclara: Allons, finissons. Il faut se lever demain
matin. Mais soudain: Hands up! crie une voix. Et l'on voit Trench
qui, debout sur le seuil, le revolver au poing, tient en joue toute la
table.

--Haut les mains! fait-il. Si l'un de vous appelle ou baisse un bras
sans que je lui commande, je tire. Alors, on me prend, mais je tue.
Voil, c'est compris. Maintenant, monsieur Foggs, mettez votre argent
sur la table: non, pas la montre. Gardez les montres. Elles trahissent.
L'argent seulement. Et allez dans le fumoir, l-bas, monsieur Foggs;
allez, vous dis-je!

M. Foggs, naturellement rouge de figure, tait devenu fort ple. Il ne
tremblait du reste pas moins de peur que de colre, et sa petite main
trapue jeta sur la table un billet de cent francs et trois louis d'or
comme s'il et pens les lancer ainsi au visage de cet impudent
misrable de Trench, lequel, sans s'arrter  considrer ce geste de
rage, sans sourire, sans crner, en plein travail enfin et tout  son
affaire, attendit que Foggs ft entr dans le fumoir, et s'adressant
alors  son voisin de jeu:

--A vous, monsieur. Veuillez mettre l'argent et rejoindre M. Foggs.
C'est bien. A vous maintenant, monsieur... A vous...  vous... mettez
l'argent...

MM. les entraneurs, muets d'motion, se dpouillent sans hsiter--le
pouvaient-ils?--et se retirent auprs de Foggs, ceux-ci serrant les
poings, ceux-l courbant la tte, mais tous dans la crainte vidente que
le damn revolver ne parte  la fin.

Quand ils se trouvent runis dans le fumoir, Trench tourne son arme
contre le garon pouvant et le conduit  son tour, le revolver aux
yeux, vers la petite salle, o il enferme tous ses prisonniers  double
tour. Puis il escamote tout ce qui se trouve sur la table, descend
quatre  quatre, retrouve dehors son ami Jo qui, mont lui-mme sur une
des plus belles juments de Foggs, tient en main le fameux cheval
Crisoles et attend tranquillement.

--Hop! Jo... fait Trench en sautant en selle. Et tous deux, penchs
en avant, volent comme deux grands oiseaux nocturnes sur la pelouse
inonde de lune.

A ce moment, les prisonniers appelaient au secours et dfonaient la
porte. Des ttes commenaient  se montrer par toutes les fentres.
Chantilly s'veillait. Mais il tait trop tard: connaissant la fort
sente par sente, tenant bien leurs btes et fuyant vertigineusement
vite, les deux malandrins filaient sur les alles d'entranement, unies,
herses, couvertes cette nuit-l d'un sable lumineux, et droites 
l'infini.

Arrivs  la voie ferre: Les chevaux claqueront, dit Jo. Son
compagnon ne rpond pas. Dans la mauvaise descente, sous le viaduc,
Crisoles bute et tombe. Comme Jo s'arrtait: Imbcile, tu manqueras
le train si tu m'attends! Sauve-toi!... fait Trench. Et dj relev, il
repart au trot.

Bref, avant d'atteindre la station, les compres mettent pied  terre,
dbrident leurs montures et les chassent sous bois. Ils prirent le train
 Orry-la-Ville, et nul ne les revit jamais.

On retrouva le lendemain, aux tangs, Crisoles couronn et la jument
claque. Le baron Joseph, propritaire des deux malheureuses btes,
retira sa confiance  Thomas Foggs, et celui-ci, comprenant que son
curie entire avait d se faire sournoisement complice de Trench,
licencia tous ses gens. Alors, devant les boxes vides et la cour
dserte, le pauvre homme sentit lourdement le poids de sa faute: mais
dans son hroque respect fraternel, il craignait sincrement que les
journaux n'apprissent le scandale au rvrend Isaac, et il lui crivit
seulement qu'il s'tait dcid  renvoyer Trench parce que celui-ci
avait donn un galop de trop  Crisoles.




CROQUIS D'AUTOMNE

_A Romain Coolus._


I

Comme je quittais les bois, ce matin, une feuille troue s'est dtache
d'un arbre et m'a touch le visage. Je l'ai recueillie: elle tait
morte. Levant alors les yeux, j'ai vu que tout le feuillage avait bien
mauvaise mine. Il n'en faut plus douter, c'est fini de rire: voici
l'automne.

Du reste, la campagne est compltement envahie par la troupe. Mais mon
vieil ami le pre Thomas se frotte les mains: Ah! mon petit, me
crie-t-il du plus loin qu'il m'aperoit, vivent les manoeuvres! Tout un
peloton va loger ici. Cela me rappelle mon jeune temps...

Et en effet, j'entends bientt le pas des hommes: ils arrivent, ils sont
l. Pourtant, deux d'entre eux se sont incontinent glisss dans le
verger du pre Thomas, o se hisser le long du plus beau noyer et en
casser une branche superbe est pour ces gens de guerre l'affaire d'un
instant.

--Monsieur le lieutenant, fait hroquement le brave vieux, mon
lieutenant, ne les punissez pas. Je leur avais permis de grimper au
noyer...

Profitant aussitt de l'aubaine, les tourlourous se rpandent partout,
froissent en entier le petit jardin, foulent plus loin les choux et les
carottes, mettent  sac le poulailler, ne laissent pas une noix sur
l'arbre, et allument leur feu avec les rameaux briss.

Quand il se retrouva seul, le pre Thomas, plus que troubl, rflchit
pour la premire fois de sa vie. Il ne restait plus autour de lui que
des ruines.


II

Il ne fait pas vilain du tout pour une premire chasse. Ce ciel gris,
avec son soleil d'argent, et puis ce temps froid,  peine humide, tout
me laisse croire que la voie sera bonne, le cerf lger, les chiens
alertes. Je suis trs satisfait. Pourquoi seulement faut-il que mon amie
soupire ainsi et se lamente?

--Emmne-moi, gmit-elle. Que ferai-je ici, toute seule?

--Viens  la chasse en voiture.

--Mais non, j'y veux aller  cheval. La belle distraction que de prendre
un cerf en voiture! On ne peut passer nulle part, on s'nerve... C'est 
cheval,  cheval que je serais si contente de te suivre... Je t'en prie,
je t'en supplie...

--Voyons, ma chrie, le mdecin te l'a dfendu. Et puis tu ne montes pas
trs bien, tu le sais, et Fadette est vive...

Allons, bon! la voil qui pleure. Je ne peux plus rsister, moi,
j'aurais l'air d'un tyran; je cde, et d'une voix rsigne:

--Eh bien! je vais te faire seller Fadette. Advienne que pourra.

Mon amie alors, ayant chang de visage, me rpond avec nettet:

--Ecoute, je consens  t'accompagner  cheval, mais sous la condition
formelle...

Je l'ai embrasse, que voulez-vous!


III

On a beau chanter ou faire des vers sur l'automne, j'aimais mieux le
soleil et les feuilles vertes. La fort maintenant est devenue si peu
hospitalire! Vous n'y entrez plus que gutr et arm jusqu'aux dents.
Les moindres sentiers disparaissent sous deux pieds de rouille, l'herbe
se change en boue, et toutes les oasis de fougres ont brl.

Tout  l'heure, sous la futaie, un grand oiseau planait, les ailes
tendues. D'o venait-il? On en arrive  chercher des yeux les sorcires
qui hantent,  ce que chacun prtend, les bois en agonie. Tiens,
justement, les voici, errantes, misrables, dcrpites et accables par
d'normes fagots...

Ce sont les vieilles femmes de Chantilly qui sont en train de faire leur
bois pour l'hiver. Quand elles se rencontrent, elles s'arrtent,
laissent leur lourd fardeau peser  terre, s'y adossent, croisent les
bras, et causent  voix basse des choses du pays:

--Crois-tu, disent-elles, que _Gouvernant_ arrivera plac demain? Il
parat qu'on l'avait bouscul la dernire fois...


IV

Oh! la gloire, la gloire, quel enivrement, quel rve! Quand cet tonnant
Ted Bartholew est rentr au pesage sur _Blancador_, aprs sa course
merveilleuse, quatre cent mille personnes l'acclamaient! Il avait mont
comme un dieu, avec un tact, une prcision, une nergie!... Les femmes
lui lanaient des baisers, les hommes agitaient leurs chapeaux. Ted
Bartholew, vritablement, rgnait, et s'il avait voulu tenter en ce
moment un coup d'Etat, je crois que la Rpublique et couru bien des
risques.

Seule une dame, jeune encore, n'a point partag l'enthousiasme gnral:
Sans doute, Ted, a-t-elle dit au triomphateur en l'embrassant, voil
qui est bien. Mais vous avez encore ce matin commis plus de cinquante
fautes dans votre dicte. Et vous aurez malgr tout le bonnet d'ne en
rentrant.

Cette dame est la maman de Ted Bartholew, lequel vient d'avoir ses dix
ans la semaine dernire.


V

Les jours ont tellement diminu que la chasse, hier, a fini en pleine
nuit. On a sonn l'hallali dans l'ombre. Quelle fanfare tragique! Je
suis rentr par la fort, au milieu d'un silence horrible. J'aurais
voulu crier, et je sais maintenant ce que doivent tre les loups-garous:
de pauvres diables que la nuit pouvante et qui hurlent pour se
rassurer. Ne tremblez plus, si vous en rencontrez: ils ont bien plus
peur que vous.




SECRET D'HIVER


Approchez-vous, que je vous confie un secret.

C'tait  la fin de dcembre. Nous revenions quatre en fort, aprs une
belle chasse. Nos chevaux fatigus marchaient au pas, tout doucement. Et
nous ne parlions gure, tant par rverie qu' cause du ciel roux et
triste. Il allait neiger, c'tait certain.

Arrivs dans un carrefour, nous nous salumes: mes trois compagnons
poursuivirent devant eux, sous la futaie; ma route au contraire tait 
droite, un chemin creux tout recouvert de branches fines qui, l't,
devaient former une charmille.

Par quel caprice, on ne sait, mais les veneurs qui me laissaient seul,
m'envoyrent en guise d'adieu les plus triomphales fanfares.

Elles retentissaient magnifiquement, et clbraient en s'loignant, me
semblait-il, l'agonie du jour. Car, le ciel s'assombrissant de minute en
minute, la neige enfin se mit  tomber, tandis que les cors, l-bas,
allaient se taire, se taisaient...

Et ce fut alors que j'entendis parfaitement les flocons frapper de
toutes parts le branchage dlicat; oui, que j'entendis de mes oreilles
le bruit lger qu'ils font en descendant sur une fort nue.

En vrit, la neige n'est donc point toujours silencieuse, je vous le
dis. Mais n'abusez pas de ce secret.




LE BASSIN OU SONT LES CARPES DORES ET ARGENTES


_Le bassin o sont les carpes dores et argentes! Il figurait, ainsi
nomm, sur les anciens plans. C'tait une douve profonde, plus longue
que large, qui sparait le Petit Chteau du grand. Cette douve est
comble aujourd'hui. Une cour s'tend, et l'on foule des pavs  la
place o jadis l'eau frissonnait. Mais parfois, en ce mme lieu, accoud
contre la pierre neuve, et rvant au vieux Conntable ou  M. le Prince,
si ce n'est  Sylvie, j'ai cru que le vivier n'avait point disparu. J'y
distinguais soudain l'clat brusque d'un poisson d'or. J'y voyais
grandir la lune, poindre l'aube, tomber le crpuscule. A la fin, j'y
pchais un conte._




DANS LES AIRS


Simon de Meilles s'tait vtu comme pour un mariage. Blanc depuis les
souliers jusqu'au toquet, cambr, joyeux, l'pe dresse et le gant  la
taille, il prorait en plein ciel, sur la dernire plate-forme d'un
vertigineux chafaud. Etienne Auxoust le fauconnier, son ami, l'coutait
en riant. Tout en bas, dans la cour du chteau, grouillaient les
charpentiers et les maons. Mais Simon ne pouvait mme pas apercevoir,
entre les poutres enchevtres, ces chtives fourmis. Il entendait
seulement leur rumeur lgre, jointe aux voix un peu plus proches
d'autres manants qui garnissaient les toits. Tout ce monde s'apprtait 
hisser jusqu'au sommet de la plus haute tour une Vnus de marbre.

Et cette Vnus, Simon de Meilles l'avait glorieusement tire d'un bloc
norme et rude. Laissez-moi faire, Monseigneur, avait-il dit au
Conntable. J'ai vingt-deux ans  peine, mais depuis le berceau, mon
pre m'apprit  dessiner et  ciseler. Je sais peindre un portrait,
cuire un mail, lire en leur langue Tertullien et Cicero, dompter un
cheval turc et pousser mon pe contre qui voudra. Je vous changerai ce
marbre en une figure selon l'antique. Il convient que ce soit une Vnus,
puisqu'elle doit couronner votre logis, qui est celui de Mars. Je lui
mettrai dans les mains un miroir, mais son regard pensif poursuivra par
les airs l'image du guerrier superbe.

Or, aujourd'hui, l'oeuvre amoureusement termine, la Cypris debout et
rveuse, mince, longue, et tenant son miroir comme une fleur fragile, la
merveille enfin allait monter, monter, jusqu'au fate du grand chteau,
dans le firmament, aux pieds mme de Simon de Meilles, qui ne se tenait
plus d'orgueil! En vrit, oui, il se mariait... J'pouse
tout--l'heure la Renomme, avait-il dit  Etienne Auxoust, l-haut, tu
vois, au milieu de l'azur et  deux doigts des douze grands Dieux! Il
faut que tu sois de la noce... Tous deux avaient ainsi grimp jusqu'
cette plate-forme effrayante, o nul ne les voyait plus, et o les
paroles presses de Simon de Meilles se mlaient aux cris dchirants des
hirondelles.

--Lve les yeux, Etienne, faisait-il, et dis-moi si tu ne perds la
tte,  te trouver si prs de l'Olympe ternel?

--Tu m'en contes, rpondit l'autre. Ton ciel, je te le dclare, ne
contient pas d'Olympe, mais toutes sortes de bestioles seulement:
corneilles, palombes, alouettes et cailles, qu'il s'agit de prendre. Le
plancher brle, d'ailleurs, ici, et le soleil aveugle. Nous allons
trpasser d'un coup de sang, si nos gens ne se htent, en bas. La
Cyprine que tu sculptas m'a paru belle, Simon, mais elle est surtout
terrestre,  ce qu'il me semble. Et, ma foi, elle a raison! La terre est
un bon lieu de rjouissance, avec ses forts o le gibier pullule, ses
caves o le vin rafrachit, ses dames qu'il fait bon rencontrer sous une
courtepointe, et mille autres sujets de dlectation.

Tout le domaine de M. de Montmorency, en effet, s'tendait sous les yeux
 perte de vue, touffu, vert et coup d'eaux fraches, l'air heureux. Au
loin, des villages paisibles; tout prs, des btiments neufs, des
constructions, de la pierre amenuise,  la dernire mode...

--Tais-toi, rpartit Simon, tu blasphmes! Notre matre rgne sur ses
vassaux et mne le royaume; bon, qu'il se contente ainsi, puisque c'est
son plaisir. Toi, tu es fauconnier de Montmorency, et tu dis que cela te
suffit? Soit encore. Mais la beaut, sur mon me, la beaut divine est
ailleurs, elle existe, je l'ai vue, de mes yeux vue natre sur la mer et
s'avancer vers nous! Car j'tais au port de Marseille, quand y accosta
la flottille de M. le gnral des galres, dont les nefs contenaient
huit grandes caisses mystrieuses, toutes charges de sceaux, de chanes
et de cordes. Je me trouvais l lorsqu'on rompit les caisses en prsence
de Monseigneur le Conntable: et ce fut alors que, muet d'angoisse et de
respect, j'en vis tirer ces dbris sublimes, ces majestueuses figures de
l'antique Italie, ces bronzes vnrables et ces marbres roux, ce Septime
Svre, ce Caracalla, ce Gta, ce Marc Aurle, ce Vitellius, cet
Hercule, et ce buste d'une femme inconnue que je n'ai plus cess
d'aimer...

Etienne Auxoust avait fait trve  ses bouffonneries.

--Simon, dit-il gravement, tu es mon frre d'armes, et je t'admire.
Embrasse-moi!

--Ah! jurons, Etienne, jurons par le Styx en ce jour d'tonner le monde
avec une amiti que les Homre, les Plutarque et les Virgile eussent
chante. Nous serons Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Nysus et
Euryale...

Mais  ce moment, un coup de sifflet, parti du sol, fit le silence comme
par enchantement. Simon pensa que son coeur allait rompre. Trois grosses
poulies, en face d'eux, gmirent. Des cordes s'taient mises en
mouvement. La statue montait.

Lentement, lentement, avec des -coups, des arrts, des repos, les
cordes roulrent, roulrent. Tout allait bien. Un tage, deux tages,
trois tages taient dpasss sans doute...

Soudain, Simon plit. Il saisit son ami par le bras: Regarde,
regarde... lui dit-il d'une voix touffe. Une des dernires poutres,
au-dessus d'eux, pliait horriblement. Si elle se brisait, l'une des
poulies cderait, les cordes ne supporteraient point le choc, et la
Vnus allait se fracasser sur le sol en mille morceaux...

Simon tait livide. La sueur lui coulait du visage, et ses doigts se
crispaient sur ses yeux. Je ne veux plus rien voir, balbutia-t-il, les
dents serres, mais si la corde casse, je me jette...

Fut-ce pour mieux se rendre compte et rassurer ensuite son ami? Fut-ce
par vertige, par maladresse?... Le fauconnier, qui s'tait un peu trop
aventur sans doute, eut comme un blouissement, glissa, manqua du pied,
tomba d'une planche sur l'autre, se retint  l'une des cordes, trbucha
derechef et se trouva effroyablement suspendu dans le vide...

Simon ne pouvait venir en aide au malheureux: leurs mains ne se fussent
pas rejointes.

D'ailleurs, il ne comprit pas tout de suite ce qui s'tait pass. Il
n'eut que l'ide de lever instinctivement la tte... et soudain,
bondissant:

--Ouvre les mains, hurla-t-il, lche tout!!... La poutre se courbe,
elle n'en peut plus, elle va rompre!!...

Etienne treignait follement au contraire la corde vacillante. Un
craquement eut lieu. Simon de Meilles tira d'un seul coup son pe, dont
il entailla si bien les poings d'Etienne Auxoust que celui-ci desserra
les doigts et disparut...

Une immense clameur s'leva du sol.

Puis, la desse de marbre, longtemps immobile au niveau des toits,
reprit majestueusement son ascension.

Quand le Conntable de Montmorency, revenant en ses terres, l'aperut de
loin, toute gracieuse et blanche, au fate du chteau, il daigna
sourire, le bourru seigneur, puis manda Simon de Meilles, lui fit
prsent d'un collier d'or, et jura qu'il parlerait d'une telle oeuvre en
prsence du Roy.




LE DERNIER JOUR DE THOPHILE


Voici Stphane Gouche qui traverse la Seine en bac, et saute dans la
boue au pied de la Tour de Nesle. On n'y voit goutte. Il s'est crott
des pieds au ventre. Mais peu lui en chaut. Il passe un petit pont,
monte  la berge, gagne les maisons et s'enfonce dans la nuit.
Suivons-le.

Aprs avoir long quatre ou cinq ruelles noires, le pote Gouche
(Stefano Guccio, de son vrai nom) aperoit une auberge, qui de loin lui
parat incruste d'escarboucles plutt que de fentres, et que l'on
entend bruire  la faon des ruches pleines.

C'est l qu'il se rend, au cabaret du _Cerf-qui-brame_. Quiconque joue,
s'empiffre, s'enivre, crie, trousse les Muses et fait de l'esprit,
quiconque tire pension de sa plume ou argent de ses moustaches, s'en
vient au _Cerf-qui-brame_. Stphane Gouche y traite ordinairement dix ou
douze affaires dans sa nuit. Doit-on avouer qu'au fin matin, le plus
souvent, il gt aussi sous la table? Bah! n'y composa-t-il point de bons
sonnets, aprs tout? Moi, je ne monte point au Parnasse, a-t-il coutume
de dire, j'y descends.

Bref, il a pouss la grand'porte: on l'acclame. Mais il salue sans
rpondre, et gravit l'escalier qui mne au premier tage; l, dans une
soupente claire par deux grands flambeaux, Vortas, tout couvert de
dentelles, et Benot-donne-ton-verre, saccageaient plusieurs plats
autour de flacons en nombre. Que la nappe et nagure t propre, on le
doit croire; mais qu'elle dgouttt dj de sauces et de vins, bien que
la soire ft  peine commence, cela ne se pouvait nier non plus. Et
l'odeur des barriques et des graisses fondues se venait ainsi mler
brusquement  ce relent de musc et de petun que Benot et Vortas
tranaient partout. On les sentait  trente pas, ces nourrissons du dieu
Phoebus.

Mais Gouche les regarde  peine, ne dit mot, sinon: Faites-moi boire,
je vous prie... et s'assied vilainement  table, mange, s'essuie la
bouche, mange encore... Il fallait pourtant parler  la fin.

--Vous m'tonnez tous deux, s'crie-t-il soudain. Vous restez-l, fiers
comme des jars,  regarder mrir vos gotres et pousser vos estomacs...
Mais, per Bacco! vous ne songez donc  rien, vous ne prvoyez jamais,
vous ne vous enqurez pas?...

Il vous a du reste une manire si bouffonne de prononcer ses mots 
l'italienne, que les deux compres ne s'en tiennent pas de joie.

--Oh, Dio mio! reprend-il, ils rient, ils rient!!... Mais il n'en sera
plus de mme quand ils tireront la langue devant des cuisines closes!
Moquez-vous de moi, mes goinfres, et un jour cependant je vous verrai
plus sages. Ce sera, Benot et Vortas, au temps prochain, demain
peut-tre, o les stances et les chansons ne nourriront plus leur homme,
o les pensions seront tombes  plat, o ducs et comtes rdigeront
eux-mmes leurs pitaphes, leurs poulets galants et leurs louanges
grotesques... Ah, basta, basta, je n'en veux pas plus dire... Et
cependant, la rage me pousse! Sans doute, vous croyez que cela sera
toujours pay comptant, un sonnet, et or sur la table, un beau vers?
Allons donc! tout, au contraire, s'en va, et l'on nous rogne de mieux en
mieux les ailes. Les seigneurs ne cdent plus mme une bouteille en
change d'un distique qu'Homre n'et point reni, et prs des dames,
vous ne gagnez plus seulement un souper pour toute une lgie. Une
comparaison avec Cypris vaut un denier  peine; avec l'Aurore, une
obole; avec les Nymphes, moins encore, et pas mme un sourire s'il ne
s'agit que de lys ou de roses. Est-ce un mtier, cela, s'il vous plat?

--Les dames, dit Vortas, sont btes  chagrins.

--Et elles nous assomment, ajouta Benot, sous bien des abus.

--Des abus moins encore que des tyrans! rpliqua le fougueux Gouche.
Qu'est-ce, par exemple, je vous prie, que ce Thophile, ce pauvre sire,
ce matre en mlancolie que nous nous sommes donns  nous mmes fort
sottement, avouez-le--sinon un usurpateur, un despote, un Caligula, un
Hliogabale? Madame de Montmorency, une italienne de mon pays pourtant,
une femme du premier choix, payait bien, n'est-ce pas, et vous
accueillait sans difficult? Table ouverte  Chantilly,  Paris, en
voyage, gte et galanteries, une maison princire, des ftes, du bruit,
mille aubaines... Bon, Thophile survient, nous le faisons valoir, on
l'encense, et voil qu'il confisque la place: c'est lui qui nomme la
dame Sylvie; M. le Duc trouve bon que l'on ne s'en puisse plus passer;
et c'est le rgne de Sylvie, les bois de Sylvie, le domaine de Sylvie,
la chasse, la pche de Sylvie, et le regard de Sylvie qui fait battre
les poissons... Tout le temps encore que Thophile fut en prison, nous
emes du repos: mais maintenant que l'en voici dehors, le tintamarre
recommence. On l'hberge, on le choie, on l'environne l-bas; et ses
odes font fureur ici, et _Pyrame_ est crie par les colporteurs, et l'on
nous aura bientt rompu les oreilles avec sa _Maison de Sylvie_... Et
est-il seulement un galant bien brave et reluisant, ce Thophile? Que
nenni! Un pauvre ancien ivrogne, un grimaud tout hve, tout cave, trs
mal en point du reste, parat-il, mourant mme--je l'espre.

--Il faudrait, dit sentencieusement Benot, trouver quelque mrite de
Sylvie  quoi il n'et pas song. L'a-t-il chante toute entire,
l'a-t-il seulement dvtue en quatrains sans rien omettre, ni une grce,
ni un signe...

--Ni une fossette...

--Eh mais, s'crie l'Italien, tu m'y fais penser, Vortas, une
fossette...

Puis un long silence s'ensuit. Les trois potes mditent.

--Voil, reprend Gouche le premier, nous allons crire un recueil de
chansons, d'pigrammes et d'idylles. Il s'appellera _Les fossettes de
Sylvie_. J'y smerai, moi, des vers toscans. Et chaque pice clbrera
quelque douceur cache de l'ingrate qui nous a trahis. Nous placerons
nos fossettes o il nous plaira, aux pires endroits pour la pudeur de
Marie-Flice des Ursins, duchesse de Montmorency...

--M. le duc est homme  compter de clairs cus sonnants afin que
l'ouvrage ne paraisse point.

--A moins qu'il ne nous fasse pourrir en gele.

--En tout cas, observe Vortas en souriant, plus d'un sot nous tiendra
pour frais chapps d'un des grands lits de France, et je sais des
pcores qui en mourront...

--A ta sant, Vortas!

--A ta gloire, mon Gouche!

--Benot, mon croquant,  ta pipe,  ton nez, que le choc de tant de
verres aura rendu plus calleux qu'un poing de galrien! Appelle,
veux-tu, il n'y a plus rien dans les cruches...

Mais  ce moment, la tapisserie est brusquement souleve, et un homme
entre, qui reste debout. Bonjour! fait-il d'une voix touffe. Et il
prend, sans y songer, une coupe qu'on remplit.

--Hlas, Des Barreaux, qu'y a-t-il donc? demande le sensible Vortas.

Jacques de Valle, seigneur des Barreaux, vide sa coupe, puis la laisse
choir  terre; son beau visage fait piti. A le mieux considrer mme,
les trois libertins comprennent qu'il a pleur, lui, cet impudent sans
respect ni foi!

--Il y a, messieurs, rpond-il gravement, il y a que tout--l'heure,
avant souper, le grand Thophile vient de rendre l'me. Oui, Thophile
est mort en l'htel Montmorency, au crpuscule...

A ce coup, Benot, Gouche et Vortas penchent d'un mme mouvement la
tte. Dj maint et maint vers mlodieux chante tout bas en leur
mmoire. Dj voici qu'ils adorent ce Thophile de Viau, qu'ils eussent
crucifi vivant, ce Thophile qui, mme en mourant, servait encore sa
dame. Car il ne fut jamais question du recueil misrable. Et c'est trs
purement qu' bien des annes de l, les vers de Thophile veillaient
au seul nom de Sylvie

    Ce bruit charmeur que les neveux
    Nomment une seconde vie,

cependant mme que l'infortune duchesse de Montmorency s'teignait 
Moulins, aprs l'aventure tragique de son poux, dans la retraite, la
douleur et le deuil.




UNE PENSE


Il y avait promenade ce soir-l dans le Parterre de l'Orangerie. Les
Altesses avaient dcid que chacun aurait le loisir d'errer  son gr
sous la lune, qui tait douce et ronde  merveille. La moindre
contrainte, il est vrai, n'et gure convenu par une si belle nuit.
Couples et groupes allaient donc, de ci, de l, autour des bassins,
parmi les pelouses, au bord des charmilles. Et n'eussent t les jets
d'eau qui s'levaient en suffoquant, n'et t quelque rire menu,
quelque ventail froiss, tantt prs, tantt loin, l'on et distingu,
tel tait le silence, jusqu'au plus lger souffle qui passait sur
l'herbe, offensait une fleur ou touchait l'eau.

D'o vient qu'une femme pourtant, loin de goter cet enchantement,
versait des larmes? Un compagnon de mine peu galante, il faut l'avouer,
lui parlait, assis prs d'elle sur un banc. Le contraste tait grand
entre le buste dlicat de la dame, entre les mains diaphanes qu'elle
agitait au clair de lune, et l'habit rude, le rire sans complaisance,
comme le geste assez brusque de ce gentilhomme.

--Convenez cependant, madame, lui disait-il, que M. de Naives vivra
fort bien dans sa trsorerie d'Auvergne. Il est astreint  y demeurer?
Eh, le grand dommage, en vrit, si l'on songe qu'il s'y trouve
galement condamn  plusieurs mille livres de rentes, non moins qu'
loger en un des plus magnifiques htels de la ville,  possder une
maison des champs et le revenu de trois mtairies! Il a d s'y rendre
sans dlai? Certes, son dpart fut soudain. Mais vous n'ignorez pas que
M. l'vque de Meaux lui-mme, sur ma prire, fit donner cette charge 
M. de Naives: or, ce prlat ne saurait s'accommoder d'un retard, que
ferons-nous  cela? Il vous semble que votre amant soit exil dans une
province si loigne? Que non pas, madame! M. de Naives reverra la Cour
et vous-mme, un jour, bientt sans doute...

--Et vous prtendrez-vous toujours aprs cela, monsieur, li d'amiti
avec moi?

--Ah, tout beau! Je prtends que je vous ai nagure aime, et c'est
vous-mme qui m'avez alors soigneusement dfini votre ami, rien que
votre ami, votre bien bon ami.

--Mais... n'ai-je pas reu M. de Naives de votre main? Vous ne cessiez
de me vanter son esprit, ses mrites, sa figure mme.

--Il vous plaisait, tout votre coeur allait  lui. Je devais, par bon
got, vous entretenir honntement de celui qui m'tait prfr. Et c'est
pour m'en savoir gr, je pense, que vous m'avez trait, soit dit sans
reproche, comme un bonhomme dont on se raille un peu, dont une femme
aime se dit impitoyablement l'amie...

--Vilaine et basse rancune aujourd'hui, que d'avoir fait chasser, 
force d'intrigue, M. de Naives jusqu'en Auvergne!

Et sur cette offense, vous eussiez vu la dame se lever tout d'un coup,
essuyer ses dernires larmes, et s'loigner sans un mot d'excuse 
travers les mandres du Parterre.

Le gentilhomme ainsi malmen demeura l, pensif. Les groupes de
promeneurs disparurent, les couples s'acheminrent peu  peu vers les
terrasses. Les jets d'eau retombrent, puiss, dans les bassins. Il n'y
eut bientt plus que les grands arbres en tout le parc dont une feuille
frmt parfois.

Alors, notre homme quitta son banc, et suivit  son tour, tte basse,
l'une des alles qui ramenaient au chteau. Ses talons y blessaient
lentement le sable ple et fin. En traversant l'eau, unie comme du vif
argent, il s'arrta sur la mince chausse. Ses lvres tourmentes
murmuraient une phrase.

Puis il gagna les btiments, poussa des portes, franchit encore un pont,
gravit des escaliers, enfila des couloirs, trouva sa haute chambre
enfin, y entra, s'enferma; et tirant alors de sa poche une lettre, il
commena de la relire  la lueur d'un flambeau:

Vous seriez fort en peine, Monsieur, disait cette lettre, de rencontrer
quelqu'un qui vous mandt plus vite que moi les nouvelles de Paris. Et
encore ne vous cont-je pas de ces faits de guerre, de ces querelles
publiques, ni de ces vnements mmorables enfin, dont chacun jase en
tout lieu, et qu'un crocheteur ou un mendiant vous rapporterait aussi
bien. Non, je vous apprends le meilleur, le singulier, le savoureux. Je
vous fais savoir que madame de Nouvillon s'est dbarrasse chez la
Sombreuil d'un fardeau bien outrageant pour son veuvage; qu'elle tait
grosse enfin, et qu'elle ne l'est plus. Je vous dcouvre que M. le comte
de Naives n'a point quitt de deux jours et d'autant de nuits la signora
Emilia Garse; que celle-ci vient de rendre un malheureux cornette
tremblant de fivre, couvert d'abcs, perdant ses cheveux et ses dents
au rgiment des cadets d'Anjou...

M. de La Bruyre laissa tomber le billet... Il se pencha sur une feuille
blanche, il crivit:

_C'est une vengeance douce  celui qui aime beaucoup, de faire, par
tout son procd, d'une personne ingrate une trs ingrate._

Peu de moments ensuite, toutes chandelles souffles, il tait au lit, il
dormait. Seule, sur sa table, caresse par un fil de lune, une plume
courbe luisait.




LE ROI CHASSE

(_Extrait des Mmoires de M. du Palois, Premier Veneur de M. le Duc,
aot 1724._)


... Je veux rapporter ce qui arriva hier  la chasse du Roi, non certes
qu'il s'agisse de quelque remarquable fait de vnerie, ni de rien qui
ft grand honneur  M. le Duc, non plus qu' moi; mais parce qu'on y
verra combien les jeunes gens perdent  prsent le respect, aussi bien
qu'ils oublient ou ddaignent trangement tout ce qui nous mettait
nagure  la tte et bien au-dessus des autres cours polies de l'Europe.

Voici trente-deux ans que j'ai l'honneur d'appartenir  la maison de
Cond. J'ai servi sous feu le prince Henry-Jules, puis sous Monseigneur
son fils, dont Dieu ait l'me, et depuis que M. le Duc enfin est venu
par l'hritage naturel en lieu et place de celui-ci, j'ai glorieusement
conduit, j'ose y prtendre, et sans la moindre faute, vingt-quatre
laisser-courre solennels, y compris la chasse que daigna faire cans Sa
Majest en l'an de grce 1722. Je sais mener  ses fins le plus rebelle
animal selon toutes les rgles; je n'ai de ma vie trbuch dans les
contenances qu'on doit observer pour traiter quiconque et lui parler,
que c'et t le dernier hobereau ou le plus impatient des pairs; je
connais enfin la rvrence profonde qu'il faut garder en fort quand le
Roi consent d'y chasser. Et je crois pardieu bien que je serai d'ici peu
le dernier en France qui ait l'entente de ces grandes et dignes
coutumes, au train dont malheureusement se rpand aujourd'hui
l'impertinence et se gte la jeunesse.

Morbleu! je le dirai tout cru: la journe d'hier est une honte, vu que
la chasse faillit manquer! M. le Duc, mon matre, ne m'et point
pardonn d'avoir ainsi prt  rire  l'hte auguste qu'il recevait. Du
Palois, m'avait-il dit, il faut prendre un beau cerf demain, car je
prtends que chez moi Sa Majest s'amuse, tu m'as compris?

Bien avant le petit jour, j'avais donc expdi dj les limiers au bois,
et je me rendais aux chenils pour voir si tous les chevaux taient bien
ferrs, si on leur donnerait assez tt leur pitance, si les chiens se
trouvaient dispos, si les fouets avaient des mches neuves, et s'il ne
manquait aux livres de mes piqueurs, devenus pour un jour ceux du Roi,
ni un bouton, ni un galon, ni un ruban. Il faisait encore nuit, ma foi,
quand je descendis du chteau dans la cour, et le diable m'emporte si
j'aperus seulement dans l'obscurit ce damn M. de Melun qui rentrait,
lui, enfonc sous un grand manteau sombre et marchant  pas de loup! Je
ne compris qu'il y avait quelqu'un devant moi qu'aprs l'avoir heurt de
la plus raide faon et m'en tre all rouler bien loin par terre, 
cause de quatre ou cinq degrs d'un marbre extraordinairement dur,
contre quoi je pensai m'tre cass les reins. Misricorde! si je me
fusse rompu la jambe, au matin d'une chasse royale!

--Monsieur, fis-je  l'inconnu, prenez donc garde: le roi chasse
aujourd'hui! On a besoin de moi. Et qui tes-vous, aussi bien, pour
errer  cette heure au chteau, et d'o venez-vous?

--Que vous importe, matre Du Palois... Je suis M. de Melun. Il suffit!

Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c'tait certain, et la raison
qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien,
en vrit! On le savait secrtement mari  Mlle de Clermont, soeur de
M. le duc, et cela malgr la dfense de celui-ci, et sans le
consentement du Roi: un prtre les avait en grand mystre unis dimanche
dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idoltrait sa
nouvelle pouse, oui, c'tait entendu; et certains mlancoliques
s'attendrissaient fort  ce roman-l, soit... Mais moi, j'avais ma
chasse  mener, mon cerf  prendre, et je donnais  tout l'enfer M. de
Melun, ses quipes nocturnes et son aventure. Je le quittai trs
brusquement.

D'ailleurs, ce gentilhomme tait un rveur, de la race des lunatiques et
des coute-s'il-pleut, taill pour suivre une meute et pousser  la voie
comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d'un air
tnbreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous
n'en eussiez pas vu ses perons bouger davantage que ceux de l'Henry de
bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutt et-il coup la route
aux chiens pour offrir un brin de muguet  quelque pronnelle. Ne
vint-il pas au cours de la journe me demander si je savais o se
trouvait Mlle de Clermont!

--Eh! monsieur, lui criai-je indign, croyez-vous que je sois l pour
garder les dames, quand le Roi chasse!

Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans
une alle,  l'ombre de laquelle il paradait et disait des riens prs
d'un carrosse, celui qu'il avait tant cherch j'imagine.

Vers la troisime heure enfin, aprs qu'avec mille peines,  travers une
fort encombre de peuple, de courtisans, de chevaux, d'quipages et de
laquais, j'eus conduit pourtant un splendide cerf quatrime tte aux
abois, mon Melun mit le comble  sa folie:

--Messieurs, ne cessais-je de rpter, prenez garde. L'animal peut
foncer... Abritez-vous derrire les arbres...

Sa Majest, ainsi que M. le Duc, gars je ne sais o, n'taient point
encore arrivs. Je mourais d'impatience. Mais ce bjaune de M. de Melun,
ayant mis pied  terre et tournant de tous cts des regards
languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui tait si cher,
s'en allait cependant de , de l, tranant comme un amoureux transi
son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient:
Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous! voulus-je crier, voyant que
le cerf baissait le front...

Je n'en eus pas le loisir. Sautant d'un bond hors du cercle des chiens,
la bte furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le
flanc fut ouvert et les intestins rpandus comme par magie. Pour moi,
bien entendu, je n'allais pas demeurer  contempler cet cervel en
agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui
reprennent  grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous
emmne d'une traite  plus d'une demi-lieue de l, pour s'arrter de
nouveau et faire tte  la meute.

Et ce fut alors qu'un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin
irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas,
dsignait dj ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu
devant lui, bien droit et beau sur sa selle: le Roi.

Mais il tait temps, mon Dieu! Quelques minutes de moins, et l'hallali
de Sa Majest se trouvait gt par la faute d'un fcheux qui prenait
indcemment les forts, je pense, pour des salons  rver, et la chasse
du Roi pour une flnerie d'coliers.

Et j'eus bien du mal encore  empcher que le bruit de sa mort ne vnt
troubler la cure, qu'on donna aux chiens devant Sa Majest, en grande
pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu'il renvoyt
d'urgence au chteau le carrosse o Mademoiselle sa soeur, en apprenant
la nouvelle, faillit elle-mme trpasser, m'a-t-on dit.

Le cinquime d'aot, nous courmes un daguet portant son refait...




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE


Il y avait peu d'tres humains qui fussent plus sensibles et plus justes
 la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande
de fleurs champtres dont il orna pieusement le portrait de
Jean-Jacques, le jour que l'on dtruisit la Bastille; mais quand d'autre
part son Altesse Srnissime le prince de Cond, donnant trop vite le
signal de l'migration, quitta ses terres en compagnie de tous les
siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Aprs quoi il ne manqua point,
il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de
La Fayette venait d'inventer,  tous les marmitons et gte-sauces de
Chantilly, car il lui appartenait d'instruire dans la libert ce menu
peuple en sa qualit de Chef des Cuisines de Son Altesse Srnissime.

C'tait, aprs la Vnerie, le service le plus considr dans la maison
de Cond que la Bouche, avec tous les officiers qui en dpendaient:
Matres d'htel, Ecuyers tranchants, Panneterie, Echansonnerie,
Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l'Ecurie
elle-mme, tenant peut-tre ce privilge du malheureux Vatel, dont le
trpas sublime illustre  jamais les fastes chantillois. Quoi qu'il en
ft, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rle fort important au Chteau,
rle dont sa dignit naturelle augmentait encore le prestige, et qui se
vit d'ailleurs confirm par cette circonstance que, presque tous les
officiers et serviteurs de qualit ayant suivi les Cond dans l'exil, il
fallait bien qu'en Chantilly quelqu'un commandt  leur place. Or, le
Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit gnreusement  cette
tche.

Il ne tarda gure  faire rgner dans le domaine un esprit trs touchant
de mansutude et d'humanit. Ce furent un jour tous les galvaudeux et
pastouraux du pays qui se virent autoriss  s'en venir librement, avec
leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs,
pcher les truites des bassins, et danser au son du a ira sous les
ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient
dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets,
et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des
Bohmiens envahissaient quelque partie des communs, qu'ils ne quittaient
jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et
couves. Les Ecuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu,
servaient de lieu d'assemble aux orateurs chantillois, et les mres
d'un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Chteau
lui-mme, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps
tait proche, videmment, o ces mnagres y feraient aussi porter leurs
lits et leurs marmites.

Properce-Mathieu Cathelin, tantt coiff d'un bonnet phrygien, tantt
couronn de feuilles de chne et d'pis de bl, passait en souriant au
milieu de ces groupes vertueux, pinant le menton des commres,
changeant le salut de fraternit avec les hommes, et bnissant d'un
geste auguste les galopins qui l'acclamaient.

Lorsqu'il revint de Paris le 16 juillet 1790, aprs avoir assist 
l'inoubliable fte de la Fdration, notre Cathelin ne se tenait plus
d'amour envers son prochain, et bientt il organisait chaque semaine des
banquets agrestes, frugaux et purs dans la Galerie des Batailles, au
chteau. Ne fallait-il donc point faire participer, en ce monde
renouvel, les humbles laboureurs au luxe prim des grands? N'tait-il
pas bon de fltrir en commun la corruption des riches, les trahisons des
tyrans et la prvoyance de la nature, qui nourrit l'enfant et
l'oiseau?... N'importait-il pas encore au bonheur des campagnes que les
anciens esclaves affranchis pussent boire librement  l'Egalit,  la
Fraternit, et  bien d'autres choses encore? Les princes, en migrant,
n'avaient point emport leur cave.

Que voulez-vous... il arriva qu'un beau matin Properce-Mathieu Cathelin
s'est veill d'un lourd sommeil, tendu de son long sur le plancher, au
milieu de dbris de victuailles, de cristaux briss, de meubles
ventrs, de tableaux dchirs et de plusieurs patriotes qui, pars 
et l, ronflaient de leur mieux. Les braves gens s'taient griss comme
des suisses, avaient tout cass, et cuvaient leur vin sans remords.

A ce spectacle, avouons que Properce-Mathieu ressentit certaines
craintes. Il se leva pniblement, et d'un pas encore alourdi par
l'ivresse, fit une ronde dans les salles voisines: misricorde! les plus
aviss des convives avaient pill comme des larrons...

Allons! pas de faiblesse... C'est aux promptes rsolutions que se
reconnaissent les vrais hros. La situation tait grave. Il ne fallait
rien moins, n'est-ce pas, que sauver l'honneur du peuple?

Properce-Mathieu rveilla les dormeurs  coups de pied et les poussa
dehors, encore tout engourdis qu'ils taient. Puis, il gagna sa chambre,
et svrement, fivreusement, se mit  rdiger un mmoire.

Dans la journe, le plus trange bruit se rpandait en Chantilly: on y
apprenait avec stupeur, sur le rapport crit du citoyen Cathelin, que
des brigands, suscits par les aristocrates, profitant d'une fte
paysanne et familiale donne au chteau, s'taient introduits pendant la
nuit dans le palais des ex-tyrans, afin de s'y livrer  toutes sortes de
dprdations, dgts et vols. Ces brigands taient conduits par des
chefs dissimuls au fond d'une voiture close.

... Quand le dsordre a t  son comble et qu'il n'a plus t possible
de rien dtruire, dclarait en terminant son rapport l'hroque
Cathelin, les brigands se sont retirs en ordre, on ignore la route
qu'ils ont prise; mais on ne peut tre que fort alarm sur les dsordres
qu'il vont commettre. Ils ont  leur tte plusieurs chefs qui se font
conduire en cabriolet. C'est avec raison qu'on souponne que ces chefs
sont des ci-devant seigneurs travestis, qui marchent  la tte de cette
troupe de Mandrins qu'ils ont soudoys, et avec lesquels ils ont dj
dvast de mme plusieurs chteaux dans les autres dpartements.

Ce mmoire, qui forme un petit in-8 de quelques pages, fut imprim 
Paris en cette mme anne 1790. Son titre exact est: _Grand dtail du
pillage et dvastation du chteau de Chantilly par une troupe de
brigands conduits par plusieurs particuliers en cabriolet_.

Il terrifia toute la contre, fut rpandu par milliers dans la capitale,
et servit  tel point la gloire de son auteur que le terrible citoyen
Perdrix eut beaucoup de peine  faire guillotiner Properce-Mathieu
Cathelin, comme suspect, en 1792.




ROMANTISMES


I

_La Baronne Du Rozier  Mgr. Du Rozier, vque de Vernon._

Chteau du Lys, prs Chantilly, 20 juillet 1828.

Ah! Monseigneur, c'en est fait, je n'en puis plus! Votre frre
impitoyable m'aura trop cruellement dlaisse. Comme je vous le mandais
hier encore, mon courage est  bout. Prenez piti de moi,
secourez-moi!... Certes, je ne suis pas sans faute; vous m'entendrez,
vous me jugerez... Mais si votre charit pouvait deviner ce que c'est
que d'attendre, d'attendre, toujours d'attendre!

Sans doute, on me recherche, on me fte; sans doute, on m'attire 
Paris, on m'y aura vue  l'Opra, au bal... mais que le comdien chante,
ou que l'on touche seulement un clavecin, et voici mon esprit qui
s'chappe vers les forts vierges ou les dserts immenses... Avoir un
poux qui est on ne sait o, en danger de mort peut-tre, et dont on
ignore tout depuis plus d'un an! Me parle-t-on en quelque niaise romance
de rossignol ou d'alouette? Je rve aussitt des vautours gants qui,
dans le silence des nuits tropicales, effleurent mon Sbaste de leurs
grandes ailes. Veut-on m'entretenir de guerres ou de chasses? Je songe
aux hordes tatoues, aux animaux monstrueux ameuts sans doute contre le
cher plerin.

Tout ce que j'adorai nagure, je le brle aujourd'hui. Mon existence
n'est plus qu'un long martyre. Et c'est en me flattant du double honneur
d'tre votre parente, Monseigneur, et de me croire aussi votre amie, que
je vous supplie ardemment de me faire admettre au saint repos du
clotre. Je veux esprer que votre bont donnera quelque prompte suite 
cette requte dsespre d'une profondment malheureuse, qui se dit
aujourd'hui et toujours, Monseigneur, votre trs humble

  DELPHINE, baronne DU ROZIER.


II

_Le Baron Du Rozier  Mgr. Du Rozier, vque de Vernon._

Chteau du Lys, prs Chantilly, 9 septembre 1828.

Je le sais, mon cher frre, il peut sembler que je soie fort impertinent
envers toi, si ce n'est mme que j'aie manqu gravement de rvrence en
ta personne au meilleur comme au plus indulgent des prlats! Quoi!
t'avoir laiss sans nouvelles pendant plus d'un an! M'en tre all aux
Iles, aux Indes, au diable, et n'avoir mand  personne, pas mme  toi,
que je fusse mort ou vivant... Allons je vais maintenant m'expliquer.
Consens d'avance  te montrer infiniment misricordieux pour un manque
d'gards qui n'tait point volontaire, et accorde-moi de bon gr, avant
de m'entendre, quelque absolution plnire que tu serais contraint par
esprit de justice de me donner aprs. Est-ce dit? A prsent je me
confesse.

Et tout d'abord, il me faut bien avouer que je ne fus gure aux Indes,
non plus que hors de France, non plus mme que trs loin d'ici. Je me
suis seulement tenu cach quinze mois durant en un coin touffu de la
Lorraine; j'y ai secrtement couru des livres et dtruit des loups; j'y
ai mani des cartes, combin des parties d'checs et suivi des
contredanses  la ville voisine, o nul d'entre ces bonnes gens ne me
disputa le nom imaginaire de comte Guilleran que j'avais choisi, tandis
que mes cheveux teints en roux et des moustaches de demi-solde--le Roi
me pardonne!--me rendaient  souhait mconnaissable... Pourquoi? Ah,
c'est ici, mon cher frre, que le cas devient peut-tre espagnol,
ainsi que l'on dit depuis peu.

Sans doute, l'aventure doit sembler forte, et j'imagine bien qu'elle
prterait quelque sujet de dveloppements drgls aux forcens de la
nouvelle cole, dont je veux esprer que ni messieurs de ton saint
clerg, ni mme tes chers chanoines ne t'auront encore rabattu les
oreilles. En effet, c'est une fureur  la mode aujourd'hui que de tout
porter aux plus brutaux excs. Mais la devise d'un got si pur: Acta,
non verba, que notre valeureux pre, actif et silencieux, avait tant
accoutum de rpter, me donne un grand mpris de ces transports
dclamatoires autant que sauvages. T'en souvient-il, mon frre, de cet
adage? Te souvient-il aussi de ce glorieux et infortun
Toussaint-Louverture, ngre sublime dont le capitaine de frgate Du
Rozier, qui l'avait ramen prisonnier en France, ne cessait de nous
vanter l'nergie, la vie hroque et la fin malheureuse? Acta non
verba!... Ma foi, bien qu'en une circonstance assurment chtive au
regard de Dieu, mais cependant de quelque clat au mien, j'ai tch de
suivre pieusement ce beau prcepte. Et que les potes du rcent ton
m'accusent  leur aise d'une cruaut fodale, je me porte du moins
garant que tu m'approuveras: tu souffriras que ma conscience s'en tienne
l.

Je conterai le fait tout uniment  cette heure. Mme Du Rozier, mon
pouse, donne, hlas, dans les ides des jeunes gens extravagants, et
ceci aura caus... l'accident. Le 5 juin de la dernire anne, j'arrivai
de mon voyage habituel en Poitou une semaine plus tt que je ne l'avais
dcid. Je quittai au crpuscule Paris, o je laissai mes porte-manteaux
et mon quipage de poste, las  l'excs, et m'acheminai incontinent vers
Chantilly dans un cabriolet, au trot gaillard d'un assez bon cheval. Il
faisait un plaisant clair de lune, et tout allait bien, quand presque
sur la lisire de la fort, notre grison se dferre, et voici le cocher
qui refuse d'avancer plus loin, disait qu'il blessera son unique cheval,
dont j'avais pu apprcier le mrite et qui tait toute sa fortune. Bah!
le feuillage scintillant sous la clart blanche et les chemins luisant
comme au plein jour, je rsolus de traverser les bois  pied. J'tais
arm de pistolets, les bandits d'ailleurs ne se montraient gure en ce
pays fort surveill par les gardes-chasse, et je n'avais  parcourir
ainsi qu'une lieue et demie au plus. Le gte et le souper m'en
sembleraient meilleurs. Je pris donc mon parti sous la fort familire:
en route!

Mais... tait-ce un enchantement de la lune? En descendant vers l'tang
de la Reine Blanche, les sons successifs d'une harpe me parurent natre
peu  peu et frapper l'air en cadence, tandis qu'une voix s'levait dans
la nuit, une voix... Je m'approche plus doucement, le coeur serr par
une motion singulire. Le chant se prcise, je me coule, je me glisse 
demi courb jusqu' ce que, dcouvrant enfin dans son entier la surface
de l'eau, je m'arrte brusquement, presque tourdi de surprise et de
colre. Peuh! je crois aujourd'hui, n'et t un sot amour-propre, que
ce spectacle mritait plutt qu'on en rt. Juges-en, Monseigneur: une
barque flottait mollement au milieu du lac argent, suivie par un petit
cygne que la gourmandise sans doute poussait par l; dans la nacelle,
Mme Du Rozier, ma femme, revtue d'un long shall et coiffe  ravir de
quelques plumes,  ce qu'il me sembla, tenait entre ses genoux sa harpe
et chantait, cependant qu'une main sur les rames et l'autre  son
menton, un jeune dandy pensif l'coutait. Sur la rive prochaine, au
pavillon gothique de la Reine Blanche, une fentre s'ouvrait, doucement
claire, par laquelle il me parut bien apercevoir qu'une silhouette de
serviteur passait et repassait, prparant quelque souper, je pense...

Et bien, j'avoue, mon frre, qu'au lieu de rire devant une scne aussi
ridicule, l'indignation me prit  la gorge au contraire; et j'allais me
montrer, certes, quand, le chant s'tant tu, le dandy agita ses mains
blanches, souleva lentement les rames, et poussa l'esquif au bord. Je
les vis descendre, emmenant la harpe, puis entrer au pavillon. Ah! c'en
fut trop, je ne pus tolrer cela!

Mais c'est ici que l'_Acta non verba_ me revint en tte. Tout beau, me
disais-je, ta femme te trompe, tu n'en saurais douter. Une bonne pouse
ne s'en va pas ainsi chanter des romances  la lune sur un tang, puis
boire du th ou prendre des glaces en tte  tte dans un boudoir
gothique. Tu l'as donc perdue: il s'agit de la reconqurir, si tu
l'aimes... Son complice, je l'avais aisment reconnu: c'tait un fat
qui nous venait parfois de Paris, tout perdu des sottises du jour et
vtu d'un pourpoint sous sa redingote, l'oeil fatal et le front
tourment; il se faisait appeler le vicomte Odet de Dunois; je ne
pouvais le prendre au srieux. Avais-je si tort?

Bref, je m'avanai vers le petit castel de la Reine Blanche, j'en ouvris
dlibrment la porte, et sans plus m'arrter au Ciel! Monsieur!...
que poussa dans l'antichambre le domestique, qu'aux Mon Dieu! par
l'Enfer!! dont je fus accueilli au salon, je baisai froidement la main
de ma femme, saluai des doigts le Dunois boulevers, pris une chaise, me
mis  table, et ayant demand un couvert, commenai, tout en mangeant,
le discours suivant, d'une voix qui, je le jure, tremblait  peine un
peu:

--Excusez-moi, ma chre Delphine, d'tre venu sans invitation. Mais ce
que j'ai  vous dire ne saurait tre diffr: je pars pour faire le tour
du monde... Oui, je pars cette nuit mme, tout  l'heure... Que cette
dcision ne vous surprenne point: vous savez que mon enfance fut berce
au rcit des courses marines et des expditions lointaines. Il me semble
d'autre part que vous supporterez mon absence d'une faon trs...
pittoresque. Et il est indispensable aussi que je m'en aille,
voyez-vous, pour oublier certains chagrins dont je vous laisse l'unique
souci de deviner toute l'amertume et l'tendue.

L-dessus, l'abandonnant presque vanouie aux mains de son vicomte, je
bus un dernier coup de vin des les, sortis du pavillon, et prenant la
propre voiture qui les avait amens, me fis conduire  toute poste
jusqu' Paris. Trois jours aprs, j'tais ostensiblement  Boulogne,
puis en Angleterre, d'o je faisais tenir un unique message 
Delphine--et d'o je revins  petites journes, en grand mystre, me
terrer en Lorraine.

J'ai compt sur l'absence pour me rendre tout le prestige que j'avais
perdu, et ma prvision fut juste: car l'pouse que j'ai retrouve se
meurt de passion pour moi. Hlas! je ne l'aime plus. Mais ceci n'a rien
 faire ici. Envoie-moi seulement, Monseigneur, quelque affectueuse
bndiction, et tiens quitte de toute autre confidence ton frre
respectueux

  SBASTE DU ROZIER.


III

_Le Vicomte Odet de Dunois  Mgr Du Rozier, vque de Vernon._

Paris, le 12 septembre 1828.

Monseigneur,

Au temps sublime o l'Eglise dirigeait en souveraine le laboureur et le
crois, l'Empereur et le valet d'arme, le barde divin et l'humble
clerc, le lpreux dans son bouge et la chtelaine en son burg, nulle
autre justice ne semblait plus haute que le saint tribunal de l'vque.
Il n'y avait pas de cause qu'alors on n'ost lui soumettre, ni de cas o
la dcision d'un tel juge ne ft accepte sans appel. Qu'est-ce que le
temps? Un pendule affol qui va et revient. Ce qui a t sera. Comme aux
jours les plus fervents du grand moyen-ge, je me jette  vos pieds, et
viens traduire devant votre justice le baron Stphane Du Rozier, votre
frre, que j'accuse hautement d'abominable duret, d'insulte  une
femme, et d'abus.

Mon crime est grand. Je le proclamerai. Mon amour fut immense.
Je le chanterai. Je conus une passion sacrilge pour la baronne
Du Rozier. Sans doute l'Eglise n'a-t-elle pas assez de foudres et
d'excommunications pour les adultres! Mais la Providence sait
discerner la paillette d'or dans l'immondice, et l'unique diamant
parmi les cailloux du dsert. Delphine m'aima: nous tions damns!
Nous fussions devenus peut-tre des repentis.

Mais l'homme qui avait sur l'autel jur d'associer sa vie  l'ange dont
il devint l'poux, l'homme qui devait tre son protecteur ici-bas et son
pre spirituel, comment remplit-il sa mission? La prserva-t-il d'une
erreur maudite et adore, demeura-t-il  son ct, daigna-t-il seulement
pleurer l'enfant prodigue? Ah, par Satan! rien de cela: il partit!

Il partit! Il mit des ocans, des ciels et des montagnes entre la
malheureuse et lui. Il me fallut assister, impuissant,  des intimes
tortures,  des tourments quotidiens qui, minute par minute, semaine par
semaine, devenaient plus poignants. Quelque troite que soit la porte
cleste, Delphine y peut passer! Ce n'taient, parmi ses larmes, que de
continuelles et infernales questions: Hlas, en ce moment, que fait-il?
A-t-il pri en ces affreux climats? En mourant, m'a-t-il pardonn?
Recevez en votre absolution, Monseigneur, la palpitante convertie!

Cependant le monstre est revenu, tout anim d'un hideux sourire. Il a
repris sa proie extnue, fascine. Que devais-je faire? Le provoquer,
le tuer? Non pas!

Comme aux poques de foi profonde, Monseigneur, je cite seulement 
comparatre devant vous un homme convaincu d'avoir abandonn, puis
tortur par son absence l'pouse qu'il avait choisie, de l'avoir
offense douloureusement, et de s'tre rendu coupable du plus atroce
abus, dans une circonstance tragique, en partant avec mpris pour je ne
sais quel insolent voyage. Ce sont l des moeurs de rou, de classique
et de polisson. Cela n'a plus cours aujourd'hui.

Dans l'attente, Monseigneur, de la rponse que vous daignerez
m'accorder, je vous prie de recevoir mon hommage dfrent, obissant et
tristement fidle.

  Vicomte ODET DE DUNOIS.


IV

_Mgr Du Rozier  son secrtaire particulier, l'abb O. D._

(Au crayon)

Veuillez donc, monsieur l'abb, signaler  la vigilance de M. le chef de
police un certain vicomte Odet de Dunois, parisien, qui  mon avis est
fou. Une enqute paratrait urgente, et je tiens un document de quelque
prix  la disposition des intresss.

  CHARLES, vque de Vernon.




LE PREMIER ENTRAINEUR ANGLAIS


Ce fut en 1832 que le chevalier Durouchoux de la Prouttire commit sa
dernire folie. Il avait alors cinquante-cinq ans, et sa vie mouvemente
se trouvait dj singulirement fertile en traits draisonnables.

Fils d'un marchand de boeufs auquel Mme la Dauphine Marie-Antoinette
avait fait accorder jadis, par bonne amiti, des lettres de noblesse, le
chevalier Lonce Durouchoux de la Prouttire s'tait vu subitement, vers
sa quatorzime anne, jeter  la hte au fond d'une berline de poste qui
l'avait men ainsi que son pre, sa vnrable mre, ses deux soeurs et
quelques portemanteaux, droit aux rives de la mer normande, o une
barque de pche voulut bien prendre et conduire le tout en Angleterre, 
travers mille prils. Le jeune Lonce avait donc dbut dans le monde
comme migr.

Pnible situation! Car, au bout de deux mois  peine, le chef de cette
malheureuse famille, redevenu bien malgr lui le citoyen Durouchoux,
tait apprhend  Paris (o il s'en tait all faire argent de quelques
bijoux) et proprement guillotin par le peuple souverain, dont il
sortait pourtant. Cette mort affreuse achevait de plonger dans la
dtresse l'infortun jouvenceau, qui, ne possdant plus un cu sur le
pav de Londres, et ayant successivement perdu ses deux soeurs, parties
l'une et l'autre  la suite de jolis garons, finit par entrer comme
palefrenier dans les curies d'un mylord puissamment riche, cependant
que sa vnrable mre s'unissait de nouveau par les liens du mariage
avec un planteur mexicain presque ngre.

Le mtier tait dur, l'quitation toute nouvelle, le brouillard lugubre
et l'anglais difficile  parler. Le petit jockei Lonce se figura que
de telles tribulations lui allaient valoir sans doute l'estime et les
secours de quelques grands seigneurs tablis  Londres comme lui, et
qu'on disait amis particuliers de M. le comte d'Artois. Mais ces
gentilshommes lui firent rpondre par leurs secrtaires qu'il tait de
trop humble et surtout trop rcente noblesse, pour oser prtendre  la
faveur de leurs aumnes; qu'ils avaient  soutenir toute la fleur de
France; que des comtesses logeaient dans la boue, tandis que des marquis
se faisaient conducteurs de cabriolets ou matres  danser; et qu'ainsi
devait-il se tenir encore pour bienheureux, lui infime nobliau si
nouvellement dcrass par la savonnette  vilain, d'avoir trouv une
bonne place chez un homme d'une naissance leve, dont la fortune tait
prodigieuse et les chevaux d'un prix considrable.

Une si altire rponse enflamma le coeur de notre chevalier palefrenier.
Il en conut un dvouement sans mesure envers des hommes capables de
parler avec tant de fiert jusque dans l'exil, et, n'imaginant point de
sort plus illustre que de mourir pour eux, il s'engageait bientt en
qualit de volontaire au _Royal-Emigrant_. Comment ensuite il dbarqua
dans la presqu'le de Quiberon, s'y fit bloquer, culbuter et mettre en
droute avec tous les siens par le gnral Hoche, puis sauta dans la
mer, pensa se noyer vingt fois, et n'atteignit qu' grand'peine les
chaloupes anglaises qui louvoyaient en vue du dsastre--l'histoire
devrait nous le dire, si elle avait souci de tous les hros.

Rentr  Londres, son zle royaliste s'accrut encore devant les
magnanimes affronts dont ces indomptables grands seigneurs migrs
abreuvrent le retour de cette racaille, qui s'tait laiss battre  ce
point par les bleus. Aussi, trouva-t-il moyen de se faire choisir entre
tous pour porter en 1796 d'importantes dpches au gnral Pichegru, et
n'chappa-t-il que par miracle  des gendarmes rpublicains qui le
laissrent pour mort dans un champ.

Mais, hlas! voici maintenant Buonaparte! A quoi s'employer dsormais?
La police de cet usurpateur tait active, les ctes fort surveilles, et
ce fut  peine si, chouannant  et l, notre chevalier put revenir
deux ou trois fois en France, prendre part au complot de la machine
infernale, se sauver en Belgique, reparatre derrire les migrs,
manquer d'tre arrt avec Georges Cadoudal, acclamer enfin Louis XVIII,
combattre aux Cent Jours, et se retrouver en 1815  la tte d'une
fortune ronde qu'il s'en fut incontinent jouer au tripot.

M. de la Prouttire l'y tripla quatre fois, devint fashionable, prit des
manires insidieuses, jura aux jeunes femmes de la Chausse d'Antin
qu'elles avaient des amours de nez, aux marquises du faubourg
Saint-Germain que leurs mains n'emplissaient point la guenille barbare
dont leurs gantiers les avaient affliges; il ne mangeait que chez Vry,
gotait chez Girod, flnait  Tortoni, courait les montagnes russes et
les thtres du boulevard dans sa dormeuse de rue, son tilbury rapide ou
son lger traneau attel d'un trotteur anglais, qu'il s'en tait all
acheter en grand mystre au Bourget, le dernier relai sur la route de
Londres... Il parut deux annes de suite  Longchamp, dans une calche 
la daumont devant quoi l'on pma, et engagea des pur-sang qui firent
fureur, aux courses du Champ de Mars, parmi les deux ou trois douzaines
de fous titrs qui se passionnaient pour ces distractions brutales.

Bref, le chevalier Lonce s'tait galamment et compltement ruin quand
la rvolution de 1830 clata. Ajouterons-nous que, tout grison qu'il ft
devenu, rien n'avait pu l'empcher d'aller se faire casser un bras, en
cet illustre mois de juillet,  la prise d'Alger, et que deux ans plus
tard, lorsque Madame la duchesse de Berry tenta en France sa romanesque
quipe, il se faisait encore prendre en Vende bien entendu, comme
agent lgitimiste et presque les armes  la main? Mais, ainsi qu'il
tait dit au dbut, ce fut l sa dernire folie. Le rebelle Durouchoux
de la Prouttire, graci par la faveur du roi Louis-Philippe, revint en
1835,  jamais assagi, et tout  fait gueux, du reste, dans Paris.

Il y arriva par la barrire de l'Etoile, au mois d'octobre, en pleine
nuit. Malgr l'obscurit profonde et le mauvais renom du lieu, il
n'hsita point  se lancer en pleins Champs-Elyses. Ddaignant par
conomie l'Orlanaise, vulgairement appele omnibus, il marchait d'un
pas rsolu. Parvenu  la hauteur de l'alle des Veuves, il s'arrta et,
sortant de sa poche une perruque rousse, en coiffa son crne chauve.
Puis, tirant  gauche vers le Roule, il fit halte pour la seconde fois
devant la masure assez malpropre d'un fripier, y changea quelques bons
habits qui lui restaient contre un carrik  quatre plerines, un petit
chapeau jaune au poil rebrouss, et de confortables bottes  revers.
Aprs quoi il s'en fut ainsi dguis souper non loin et coucher dans une
guinguette.

Le lendemain matin, un quidam  cheveu rouge,  favoris gris, et vtu
comme un maquignon, prenait chez Maucomble fils, rue du faubourg
Saint-Denis, la diligence pour Chantilly. Il s'y trouvait rendu dans
l'aprs-midi et y louait aussitt une table donnant sur la pelouse.
Cette table tait nettoye sur le champ, garnie de paille, et orne
d'un grand criteau portant en hautes lettres: Lionel Prutt, entraneur
public.

En mme temps, une lettre arrivait rue du Helder, au Jockey Club, fond
depuis deux ans  peine et dj clbre. Tous les jeunes fats qui
daignaient y jouer au billard ou au whist sous prtexte de sport,
taient informs par ce billet pompeux qu'un naturel de Newmarket, nomm
Lionel Prutt, venait de s'tablir  Chantilly, et proposait d'entraner
selon les mthodes anglaises, moyennant un prix modique, les chevaux que
messieurs les propritaires se disposaient  faire figurer dans le derby
franais projet pour cette anne 1835.

Quinze jours aprs, Lionel Prutt voyait son table, convenablement
divise en boxes, garnis de six bons chevaux de pur sang. Et c'est ainsi
que le chevalier Lonce Durouchoux de la Prouttire, qui fut le premier
entraneur anglais install en France, finit par mourir dans l'aisance,
vers le temps o fleurit la deuxime Rpublique.

Il avait tout simplement lu dans une gazette, un peu avant son dernier
retour  Paris, en 1834, la nouvelle suivante: Le prince Lobanoff,
matre d'quipage en fort de Chantilly, organise entre les principaux
dandies de son entourage des courses de chevaux sur la pelouse qui
s'tend devant le chteau. La nouvelle Socit pour l'amlioration de
la race chevaline, autrement dit Jockey-Club, ne parle de rien moins
que d'organiser en ce lieu un derby  l'instar ce celui d'Epsom.

Le vieux la Prouttire connaissait le monde et les ressources infinies
de l'anglomanie, voil.

Et s'il n'avait point russi? Eh bien, il et tent autre chose. C'tait
un sage, ne l'oubliez pas. Il n'et jamais dsespr de la sottise
humaine.




CE FAMEUX PRINCE NANI


I

Oui, mes enfants, je l'ai connu, ce fameux prince Nani! C'tait un
filou, mais aussi un homme extraordinaire, et je puis vous conter
comment j'appris jadis l'une et l'autre chose, puisque mes rvlations
ne sauraient plus, hlas! chagriner personne: tous ceux qu'il a tromps
tant morts aujourd'hui, toutes celles qu'il a sduites ayant acquis des
rides, et le dernier de sa famille, un cardinal papable, s'il vous
plat, ne se souciant gure, j'imagine, de mes commrages.

Ce fut en 1856, au Derby de Chantilly, que je passai dans la compagnie
du prince Nani des minutes inoubliables. Rappelez-vous qu'en ce temps-l
le Derby ne consistait pas en un simple aprs-midi, comme  prsent. Au
lieu de prendre vers onze heures un train rapide, ainsi que vous le
faites, et d'tre rentrs sagement  Paris pour dner, nous partions le
plus souvent quelques jours avant cette grande preuve, et parfois de
nuit aprs l'Opra, de faon  nous trouver pour l'aube  Chantilly. Et
c'tait une galante quipe, croyez-moi, que ce trajet nocturne en
poste, dans nos quipages luisants et doux, au son monotone des grelots,
entre la double haie des arbres que la lueur des lanternes allait
frapper tratreusement l'un aprs l'autre.

Puis, ds le lendemain, et pour toute la semaine, la fte commenait
parmi le tohu-bohu des voitures, des arrives et des rencontres, dans la
fivre des paris et du luxe, au milieu d'une sorte de campement en un
village, dont quelques auberges et cent maisons devaient suffire  loger
des multitudes de chevaux avec leurs grooms et leurs cochers, des
vhicules de toutes les formes, hauts et encombrants comme des araignes
 roues, ou vastes et pesants au contraire, sans compter la gentry,
les fashionables, les quarts d'agent de change, ou les jeunes hros
retour de Crime, pour ne rien dire mme des dames qui les
accompagnaient et des folles crinolines au milieu desquelles se
pavanaient ces effrontes. On se casait ple-mle, comme on pouvait, et
soupers, parties fines, feux d'artifice, griseries de champagne et de
jeu, tout cela ne cessait point. Mais quel gouffre aux cus que ce
Chantilly! On s'y ruinait sans y penser.

Comment s'y prenait le prince Asdrubale Nani pour soutenir le train
qu'on lui voyait, qui l'et dit? Cadet d'une famille pimontaise sans
sou ni terres, il blouissait et charmait Paris. Tantt opulent, tantt
gn, il vivait cependant toujours comme un nabab et jouait  nous faire
perdre la tte. J'avais, moi, dix-huit ans  cette poque, et je n'eusse
jamais consenti  adopter une mode que Nani n'en et d'abord donn
l'exemple,  baiser une main d'une faon qui n'tait point la sienne, 
saluer mme une femme qu'il n'et pas connue. Ce fut lui qui m'emmena
dans sa daumont  quatre chevaux pour le Derby de 1856.

Or, il avait dj ralis dans la journe quelques bons bnfices aprs
la double course de Lion, appartenant  l'curie de Beauvau, quand le
comte d'H... nous demanda d'aller passer la nuit dans sa maison, qui
donnait sur la pelouse mme. On s'y rendit aux lanternes. Asdrubale se
sentait dispos.

--Eh! cria-t-il gaiement  lord Councill comme nous entrions dans le
jardin de notre hte, faites attention, Dio santo! Vous marchez sur une
carte: retournez-la, au moins, voyez si elle est bonne.

Une vieille carte  jouer, en effet, gisait l, toute humide et macule.
C'tait un roi de pique. Du pique! fit Asdrubale, mauvais prsage,
pauvre Councill!

Ensuite il s'attabla paisiblement au whist et s'absorba dans les
combinaisons. Moi, je risquais au piquet des sommes ridicules, je
perdais, je me grisais. Un tourdissement me prit  la fin, je demandai
la permission de me retirer et descendis dans l'obscurit du jardin.

Ah! qu'on me raille!--mais que l'on songe plutt  la douceur soudaine
de cette nuit de printemps, aux parfums de la terre assoupie, aux
toiles qui vivaient au ciel,  tout ce champagne qu'on m'avait vers...
Je me laissai choir devant le perron du comte d'H... et me perdis en des
rveries si sublimes et si profondes qu'un irrsistible sommeil, il faut
l'avouer, s'ensuivit.

Un pas furtif, un craquement de gravier, je tressaillis et m'veillai...
Une silhouette obscure, un homme de la taille du prince Nani, se
dirigeait avec d'extrmes prcautions vers le lieu o la carte malfique
avait t retourne par lord Councill, et rejete  terre. Puis, la
silhouette se penchait, ttait le sol avec ses mains, trouvait enfin
ladite carte, s'en emparait, et en tirant de sa poche une autre, la
dchirait un peu, la frottait contre les cailloux, la pitinait, la
dposait ensuite  la place exacte de la premire, et rentrait alors
seulement dans la maison.

Ma foi! trs intrigu, je feignis de m'tre ravis, m'en allai pousser
bruyamment la grille et me prsentai au salon de jeu. Quelle fume,
quelle chaleur il y faisait! L'opulent lord Councill, carlate, vous
avait toute la mine d'un homme plus que troubl par le punch et
l'eau-de-vie.

--Ne jouez donc plus, Councill, lui dit Nani. Vous perdrez tout. L'as de
trfle que vous avez retourn dans le jardin vous porte malechance.

--Dieu vous damne! rpliqua Councill, c'tait un roi de pique!

--Retirez-lui toute boisson, messieurs. Il n'en peut plus supporter, il
est gris.

--Je vous parie vingt guines que c'tait un roi de pique!

A ces mots, Nani se leva, sublime. Un silence effrayant venait de
tomber:

--Monsieur, dclara solennellement Asdrubale, si l'on me conteste, je ne
saurais, par honneur pour le nom que je porte, parier moins de cinquante
mille livres.

Orgueilleux comme un lord, et d'ailleurs compltement hors de lui, cet
absurde Councill tint l'enjeu. On alluma des lanternes, on courut au
jardin. On y trouva l'as de trfle. Le prince Nani gagnait cinquante
mille francs nets.

Oh! parbleu, je le sens bien, que j'aurais d dire quelque chose,
prvenir au moins Councill, le mettre en dfense! Mais l, franchement,
le pouvais-je? Quel rle m'et-on prt, s'il vous plat? On aurait dit
que j'avais sournoisement pi mon camarade dans l'ombre. L'affaire et
couru par les gazettes. Les pamphltaires m'eussent accus de lier
partie avec la police de l'Empire. Et quel admirable sujet pour les
nergumnes de l'opposition! Une aventure dans la haute socit, les
dessous du turf, l'envers du Jockey-Club, les chevaliers
d'industrie  Chantilly, vous entendez d'ici les harangues!

Je savais Councill immensment riche. En quoi le pouvait tant gner
cette perte? Et puis, n'tait-il point joueur effrn, tout ainsi
qu'Asdrubale d'ailleurs, encore que moins habile? L'argent de ces
gens-l va, vient, passe et repasse; on aurait bien tort d'y prendre
garde.

Et puis, quoi! le prince Nani volait comme un artiste... La grce,
voyez-vous, mes enfants, o qu'elle soit, sauvera toujours son homme.


II

... Le lendemain matin cependant, le prince Nani recevait cette lettre
de lord Councill: Monsieur, vous m'avez, hier, gagn cinquante mille
francs. C'tait un pari stupide. Je l'ai perdu. Je m'acquitte. Vous
trouverez ci-joint un papier qui vous permettra de toucher la somme 
Paris, chez mon banquier. Mais, ceci conclu, laissez-moi vous dire que
je vous tiens pour un chevalier d'industrie et un gentilhomme des plus
douteux. Ce sera toujours, d'ailleurs, le grand tort des insoucieux
Franais que d'accepter si vite parmi leur meilleure socit des
aventuriers, monsieur, comme vous.

J'tais l dans l'instant qu'on remit ce billet au prince Asdrubale
Nani. Coiff d'une toque cossaise qui faisait mon admiration, celui-ci
se disposait  enfourcher un poney pour s'en aller visiter l'levage
d'un maquignon,  une demi-lieue de Chantilly. Car il s'intressait, en
vrai dandy, aux galops d'essai, aux croisements, aux talons et aux
poulains.

Eh bien, contre mon attente, Asdrubale, loin de se fcher, se mit 
rire, et, pliant le billet dans son portefeuille: Very well! fit-il
gaiement. Puis il porta le pied  l'trier, en me tendant la main: Mio
caro, ajouta-t-il, vous serez mon tmoin. Et, s'loignant enfin au
petit galop: Very well, rptait-il avec entrain, very well!

Asdrubale Nani jargonnait en anglais par genre, et non sans un accent
italien bien plus prononc alors et bien plus drle que celui dont il ne
pouvait dj se dfaire en parlant franais. Pour moi, je vous l'ai dit,
mes enfants, sa dsinvolture et sa bonne grce me dsarmaient,
m'tourdissaient. Et puis, quoique je fusse en ce temps-l bien jeune
pour tenir un pareil rle, la pense d'assister sur le terrain l'un des
personnages les plus en vue de Paris venait de me remplir d'orgueil.
J'avais donc accept d'enthousiasme, sur-le-champ, sans mme songer, il
faut l'avouer, au singulier danger qu'il y avait  me porter garant de
l'honneur d'Asdrubale.

Une seule question, du reste, me proccupait. Pourquoi donc Nani, au
reu de ces insultes, s'tait-il spontanment panoui, au lieu de
froncer les sourcils? Ah! tenez, je l'ai bien compris plus tard: car
Councill, en somme, et pu contester le pari,  la rigueur, allguer son
tat d'ivresse manifeste, par exemple, au moment qu'il l'avait engag,
en faire matire  procs,  scandale... Au lieu que non seulement ce
lord payait comptant, mais qu'il offrait en outre  son adversaire
l'honorable clat d'un duel, une rhabilitation d'avance, une arme
contre tout soupon. Nani allait recevoir ses 50,000 francs: voil
l'important. Puis il jouerait sa vie, mais quoi! Vous verrez s'il tait
brave.

En 1856, mes enfants, les duels, moins frquents qu'aujourd'hui,
finissaient trop souvent beaucoup plus mal.

Quoiqu'il en ft, nous avions, quelques sportsmen dtermins, plusieurs
demoiselles, Nani et moi, projet de djeuner joyeusement sur l'herbe ce
jour-l... Je me rendis un peu tard au lieu choisi. Or, il faisait un
temps radieux, je m'en souviens, et vous devinez le sduisant tableau,
la nappe couvrant la pelouse, et,  et l, des bouteilles de champagne,
des pts et autres victuailles, des grooms occups  dballer les
fruits; puis ces alles ombreuses de la fort, le petit castel et les
grosses tours rases du chteau qui, devant nous, baignaient en l'eau
dormante; et ces dames vtues de clair, charmantes sous leurs chapeaux
de paille et dans le tourbillon continuel de leurs crinolines, et nos
convives qui dj levaient les fltes emplies de mousse en l'honneur de
celle-ci ou de celle-l... Mais moi, j'tais grave comme un vque, et,
 peine arriv:

--Vous savez la nouvelle? m'criai-je. Nani se bat avec lord Councill.
Je serai l'un des deux tmoins. Mais il en faut un autre.

A ces mots, l'un de ceux qui se trouvaient l, dressa l'oreille et fit
la grimace:

--Comment, comment, grommela-t-il, Nani se bat... Et l'insulte a t
cinglante, dites-vous? Eh mais, c'est que Councill... Fichtre! L'autre
tmoin ce sera moi.

Asdrubale survenant l-dessus, tout fanfaron et pimpant, l'affaire se
trouva conclue, et l'on se remit au champagne. Mon co-tmoin s'appelait
le capitaine Fradin-Varze, et je ne m'tonnai plus, par la suite, de
son zle, en apprenant qu'il venait de prter  Nani onze mille francs,
somme modeste si l'on veut, mais  laquelle il tenait obstinment. Mort
le dbiteur, s'tait-il dit, morte la dette. Halte-l! Il faut que je
m'en mle.

Mais, hlas! que pmes-nous obtenir, quelques heures ensuite, des deux
tmoins de Councill, qui, solennels et presque mprisants, nous
rpondaient:

--Messieurs, que dsirez-vous? Vous tes insults compltement et
irrparablement, nous le reconnaissons. Que faut-il donc au prince Nani?

Ma foi! le capitaine perdit la tte et, devenant tout rouge:

--Il faut au prince Nani, finit-il par s'crier, deux balles  trente
pas, tires  volont, avec le droit de s'avancer sur l'adversaire, et
dans une alle couverte de la fort, demain matin. Voil!

--Messieurs, c'est entendu.

Le capitaine, d'ailleurs, n'eut pas plus tt dcrt ces conditions
effroyables qu'il me regarda, comme frapp de stupeur et atterr. Je ne
l'tais pas moins. Quant  Nani, rien ne peut dcrire la jolie manire
dont il accepta la partie.

--Mon cher, lui balbutia Fradin-Varze, ils nous narguaient...

--Very well! fit le prince.

Aprs quoi, se rhabillant pour la troisime fois, il s'en fut
mystrieusement s'agenouiller  l'glise, o je suis pourtant bien sr
qu'il ne se confessa point.

Vous l'avouerai-je, mes chers amis, je ne fermai l'oeil de la nuit.

Le lendemain, mme soleil clatant que la veille, mme ciel heureux,
mme lumineuse et frache matine. Nous nous rencontrmes tous dans une
longue alle en charmille qui s'tendait  l'infini, et ressemblait  un
tube d'meraude. Je vois encore Nani: il tait vtu d'une redingote
prune qui lui pinait la taille, et portait un grand haut de forme gris
qui coiffait galamment ses cheveux boucls. Il se montrait fort gai, et
mme assez bravache.

--Retirez votre chapeau, lui dit le capitaine; il fait cible.

--Non, certes. J'aurais l'air, per Dio! de me dcouvrir devant ce
rustre.

Enfin, on lui met en main le pistolet. On les place tous deux, Councill
et lui face  face,  trente pas l'un de l'autre.

--Etes-vous prts? demanda Fradin-Varze. Tirez, messieurs.

Ah! le fou!... Une dtonation a clat: c'est Nani qui vient de
dcharger son arme comme un cervel!

Quelle horreur! Councill marche lentement, selon son droit. Il tient
Asdrubale  sa merci, il ne peut pas ne pas le tuer, il vise avec
attention, il avance, il avance, il va tirer...

--Boum!!! s'crie brusquement Nani.

Mes enfants, ce fut la plus forte motion de ma vie. Lord Councill,
saisi par ce cri, lord Councill ressentit une commotion de recul ou
d'moi, fit un brusque geste, pressa involontairement la gchette... et
manqua son adversaire  bout portant. Ses tmoins durent l'emporter,
suffoquant et  demi-mort d'une congestion.

Nani, lui, Nani crnait, riait et s'pongeait avec son fin mouchoir...
Ah! le damn dandy!

--Very well, fit-il. J'ai gagn. Ma voiture est l?

Sa calche, attele en poste, et qui attendait au carrefour, s'avana.
Nous y montmes.

Pardieu, que la route de Paris nous sembla belle! Nous fmes au
boulevard vers midi. Asdrubale y souriait  tout le monde. On le lui
rendait bien. Le pauvre garon, malheureusement, mourut en Milanais
quelques annes plus tard, pendant la guerre d'Italie...

--A Magenta?

--Non, en prison.


FIN




TABLE



                                                     Pages
  LA TRADITION                                           3
  LE PLUS RARE VOLCELEST DU MONDE                       73
  LE DOIGT                                            109
  CONTES DE LA PELOUSE                                 123
    Une rancune                                        125
    Un fameux doping                                   137
    Cacoua                                             149
    L'abricot                                          157
    Hands up!                                        167
  CROQUIS D'AUTOMNE                                    181
  SECRET D'HIVER                                       191
  LE BASSIN O SONT LES CARPES DORES ET ARGENTES     195
    Dans les airs                                      197
    Le dernier jour de Thophile                       207
    Une pense                                         219
    Le roi chasse                                      227
    Notice bibliographique                             237
    Romantismes                                        247
    Le premier entraneur anglais                      267
    Ce fameux prince Nani                              279


Imprimerie de Poissy.--Lejay Fils et Lemoro.




Les Livres du Jour

  _Boule de Suif_ Par GUY DE MAUPASSANT (Illustrations de JEANNIOT)

  _Couples_ Par MARCEL BOULENGER

  _L'Amoureuse Rdemption_ Par ARMAND CHARPENTIER

  _Marchand de Poison_ Par GEORGES OHNET

  _tudes socialistes_ Par JEAN JAURS

  _Jean Coste_ Par ANTONIN LAVERGNE

sont les plus rcents succs

DE LA

Librairie Ollendorff

3435--Paris--Imp. Hemmerl et Cie.





End of the Project Gutenberg EBook of Au pays de Sylvie, by Marcel Boulenger

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DE SYLVIE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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