The Project Gutenberg EBook of Les naufrags, by Edmond Haraucourt

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Title: Les naufrags

Author: Edmond Haraucourt

Release Date: February 23, 2020 [EBook #61489]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGS ***




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  EDMOND HARAUCOURT

  LES
  NAUFRAGS

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1902
  Tous droits rservs.




EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS

DU MME AUTEUR

Dans la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

 3 fr. 50 le volume.


  L'Ame nue, posies                                             1 vol.
  Amis, roman                                                    1 vol.
  Seul, posies                                                  1 vol.

  Le XIXe Sicle, prix de posie de l'Acadmie franaise,
    en 1901                                                      1 fr. 

THATRE

  Shylock, pice en 5 actes, en vers                            2 fr. 50
  La Passion, mystre en 2 chants et 6 parties, en vers         2 fr. 50
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  Don Juan de Manara, drame en 5 actes, en vers                 2 fr. 50


_Il a t tir de cet ouvrage 10 exemplaires numrots sur papier de
Hollande._

Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays, y
compris le Danemark, les Pays-Bas, la Sude et la Norvge.


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.




ENVOI


    paves que le flot emporte, il est des vies
    Que le flot de la vie emporte on ne sait o
    Et qui voguent  la drive, d'un air fou,
    Loin des hvres connus et des routes suivies.

    Loques d'espoirs, lambeaux d'mes inassouvies,
    Vieilles planches portant la blessure d'un clou,
    Elles s'en vont couler  pic dans quelque trou
    Avec tout ce qui fut leurs voeux ou leurs envies.

    On les voit s'agiter au creux des tourbillons,
    Puis, douloureusement grotesques, ces haillons
    S'enfoncent, et plus rien ne reste  la surface.

    Courages morts, projets dfunts, rves dus,
    Tout disparat: le flot qui passe les efface,
    Et le grand flot des jours repasse par-dessus...




LES NAUFRAGS




MADAME HLNE


Madame Bonnavent, ne de Romell de Candeleus, mprisait son mari.

                                   *

                                 *   *

Elle atteignait vingt ans lorsqu'on lui donna cet poux.

Orpheline et fille unique, n'ayant connu ni pre ni mre, elle sortait
alors du couvent, o son enfance et sa jeunesse avaient grandi dans une
longue pit. Elle ne savait rien du monde, mais elle possdait sur les
choses des ides catgoriques, qui taient droites, plates et solides
comme des murs.

Avec son teint mat et ses yeux noirs, sa chevelure opaque et sa taille
lance, elle pouvait paratre jolie, mais sans charme. Elle s'inclinait
toute, par l'habitude de la prire et de l'humilit, tenait le dos
courb, le cou tendu, ne regardait que le sol, jamais rien autour
d'elle, glissait  petits pas, et semblait toujours s'loigner dans
l'ombre d'un couloir; parfois, elle risquait vers les gens un coup
d'oeil rapide et en-dessous, aussitt rabaiss vers la terre; elle
parlait peu, souriait court, et s'habillait de noir.

Qu'elle ft ne pour devenir la compagne d'Eugne Bonnavent, cela
n'tait gure probable.

Avant leurs fianailles, elle n'et pas daign le saluer dans la rue;
l'aristocratique demoiselle, hritire des preux, se ft tenue pour
offense par un simple regard de ce plbien, et jamais le millionnaire
sans-culotte, fils d'un industriel et petit-neveu d'un conventionnel,
n'et t accueilli dans sa maison, s'il n'y ft entr comme poux.

Mais Monseigneur l'vque et le Chanoine de Saint-Grme avaient combin
ce mariage, fort convenable  tous points de vue, puisqu'il allait
runir, sous la tutelle de l'glise, deux familles notables du
dpartement, et, du mme coup, englober dans la Socit Bien-Pensante,
la grosse fortune industrielle des Bonnavent.

D'ailleurs, un projet de Monseigneur et de M. le Chanoine ne pouvait
tre que de haute sagesse, et indiscutable; une jeune fille,  peine
sortie du couvent, n'avait qu' entendre, sans le discuter, l'avis de
ces graves personnages, alors qu'ils voulaient bien s'occuper d'elle.
C'est pourquoi, en apprenant la dcision de l'vch, Hlne de Romell
n'prouva qu'un tonnement respectueux.

Elle ne protesta pas d'un seul mot: ses principes, joints  son
excellente ducation, ne l'eussent pas permis. On daigna lui exposer les
raisons d'ordre suprieur qui rendaient souhaitable cette union: elle
s'honora doublement d'une confidence piscopale qui la flattait, et d'un
mariage qui prenait  ses yeux l'importance des ncessits politiques;
par-del son bon plaisir, elle entrevit l'intrt de la Foi: c'tait
plus qu'il n'en fallait pour la convaincre. Elle avoua, en souriant, que
le prtendu, personnellement, lui agrait peu, et que jamais elle n'et
song  lui; mais elle s'empressa d'ajouter que ce dtail tait de
minime importance.

Elle ne pensa point qu'on la sacrifiait, mais elle se plut  croire
qu'elle se sacrifiait un peu, en faisant abstraction de ses gots, pour
le bien de la religion et de la socit. Elle avait appris de longue
date l'horreur qu'il convient de professer pour les tentations de Satan,
surtout pour la plus honteuse et la plus avilissante, ce pch qu'on
n'ose mme pas nommer dans les saints lieux, et que les libertins du
monde ont appel l'_Amour_. Heureusement pour elle, et par faveur
spciale, elle allait se mettre  l'abri de tout danger, en pousant un
homme antipathique  sa nature, dont la dtournaient tous les instincts
de son coeur et de son esprit. Auprs d'un tre si infrieur  elle, par
la naissance, par l'me, par l'ducation, fils de roturiers enrichis, la
noble et sainte fille n'aurait pas  craindre les surprises de l'amour
terrestre, et jamais son intimit avec un homme tel ne la mettrait en
pril de dchoir. Leur union resterait catholique, austre, sans
souillure; dans cette existence cte  cte, la femme demeurerait libre,
indemne de toute contagion basse, et sa supriorit mme, grce  Dieu,
lui assurerait une domination sans conteste, qui serait utile  tous.
Pour les cas difficiles, Monseigneur et le Chanoine ne lui refuseraient
pas leurs lumires: elle en demanda l'assurance, elle en obtint la
promesse: ds lors, sre et tranquille, elle considra que tout
s'organisait au mieux.

Elle s'enquit de savoir s'il ne serait pas inconvenant de rencontrer son
prtendu dans quelque runion familiale, avant le mariage, et de causer
avec lui. Tout le monde approuva ce dsir, et la tante de Conflans
organisa une soire intime o l'on chanterait peut-tre une romance.

Hlne y parut sans contrainte ni malaise: sa parfaite innocence en
matire conjugale ne lui suggrait aucun souci qui pt alarmer la pudeur
d'une novice, et la vierge se prsenta sans rougir ni baisser les yeux.
Elle ne voyait, dans le futur poux, qu'un parent futur, une sorte de
cousin ajout sur le tard aux membres de la famille, un associ, son
collaborateur dans une affaire grave; ils auraient ensemble des devoirs
 remplir, des dcisions  prendre, des intrts  grer, toutes choses
svres. La blanche Hlne, en regardant le lustre, songeait aux jours
passs,  l'heureuse insouciance du couvent, aux bonnes soeurs qui
parlent bas et sourient, rondes et glabres sous leurs coiffes, et qu'il
fallait quitter maintenant, pour vivre parmi les tres sans idal qui
dansent, boivent, rient, remuent, et ne vont  la messe qu'une fois par
semaine.

D'ailleurs, mademoiselle de Romell constata sans dplaisir que son
fianc, bien qu'indigne et mprisable, n'tait pas repoussant.
L'arrire-neveu d'un Rgicide pouvait tre une brute abreuve de sang:
Hlne s'tonna de le trouver simplement lourd et commun.

C'tait un solide garon masqu de barbe jusque sous les cils, casqu de
cheveux jusque vers les sourcils; ses yeux, au fond de cette
broussaille, taient bleus, doux et timides; on n'y lisait qu'une sant
heureuse, la srnit canine: tout de suite, et surtout pour un regard
de femme, l'ensemble de cet homme dgageait l'impression d'une faiblesse
morale enferme dans une force physique, et tout de suite Hlne sentit
qu'elle rgnerait.

De cela, d'ailleurs, elle avait la volont ferme: non pas qu'elle ft
despotique par nature; mais sa conviction de possder la vrit lui
crait un devoir d'inculquer cette vrit tout entire dans les
cratures que Dieu confierait  son gouvernement.

L'poux, premier disciple, lui parut mallable  souhait: elle comprit
la profonde sagesse qui avait inspir les combinaisons de Monseigneur et
de M. le Chanoine; elle les admira d'avoir invent une union si bien
assortie, et le rapide examen du jeune homme la confirma dans sa
rsolution d'obir aux sacrs conseils.

Elle voulut donner aussitt une marque publique de son consentement, et,
pour bien prouver que d'ores et dj elle classait M. Bonnavent dans une
catgorie particulire, elle ne lui adressa aucune parole. Lorsque, par
deux fois, le malheureux garon essaya d'entamer avec elle une
conversation banale, elle ne lui rpondit que par une silencieuse
inclinaison de tte, et se dtourna de lui.

--Allons, disait la tante, a va bien...

Et la famille entire se rjouissait et louangeait le tact d'une jeune
fille bien leve, qui se fait comprendre en vitant de se commettre.

--On a beau dire: une bonne ducation, cela se reconnat toujours.

Lors de la deuxime rencontre, mademoiselle de Romell de Candeleus se
maintint dans cette significative rserve. Mais la troisime fois, sans
transition, elle parla catgoriquement  son fianc, et, comme une
matrone, elle formula ses dogmes, posa ses conditions, organisa
l'avenir. On et dit qu'elle numrait les articles d'un pacte appris
par coeur, et certainement sa monastique cervelle n'avait pas,  elle
seule et sans aide, analys ainsi les prvisions de l'existence ou
l'installation d'un foyer: la prudence du clerg se manifestait dans ses
propos, relatifs  la belle ordonnance d'une famille; le futur coutait,
abasourdi, ravi, balbutiait des assentiments, acquiesait aux projets.
Quand cette virginale crature lui dclara qu'elle entendait se rserver
l'ducation des filles et des fils, une subite lueur gaie crpita dans
les yeux du mle. Mais Hlne, en son ignorance des choses, ne vit dans
cet clair qu'un frmissement d'enthousiasme, et fut toute fire d'avoir
clair un esprit sur les beauts de la saine ducation. La petite
flamme qui aurait d l'inquiter ne lui donna que la certitude de ses
prochains triomphes. Mademoiselle de Romell de Candeleus tendit la main
 M. Bonnavent, et neuf jours aprs les bans se publirent.

La noce fut somptueuse. Monseigneur officia lui-mme. Toute la ville
tait sur pied, et l'on vint des trois arrondissements. Pour la premire
fois, on vit le prfet entrer  la cathdrale, o sa dame, d'ordinaire,
allait seule. La fille du gnral fut au nombre des quteuses, et les
robes de soie verte, puce, bleue, violette, resplendissaient sur le
parvis.

Aprs le lunch, la marie exigea que M. Bonnavent vnt avec elle saluer
la Suprieure du couvent.

--Ma premire visite doit tre pour celle que j'ai toujours appele: Ma
mre...

La sainte femme reut ces enfants avec bont. Elle embrassa Hlne qui
l'embrassa, et toutes deux pleuraient; le mari, correct et debout,
souriait niaisement, portant le poids de son corps sur une jambe et sur
l'autre, alternativement; la bonne religieuse fit  sa chre Fille des
recommandations vagues sur les devoirs multiples, et se retira pour
prier Dieu de bnir cette union.

Nulle autre voix n'instruisit la brune orpheline, car personne ne se
souciait de scandaliser l'innocence, et c'est pourquoi, le lendemain,
ds la pointe du jour, l'pouse, rasant les murs et cache sous un
voile pais, revenait sonner au couvent.

--Ma mre ayez piti de moi! J'ai pous un fou! Je ne peux pas vous
dire la preuve, mais il est fou, ma mre! Il va falloir qu'on l'enferme,
et c'est affreux, si vous saviez!

Sans savoir, la bonne Soeur souponnait un peu la vrit; par crainte
d'en apprendre trop, elle conseilla  la douloureuse enfant de se rendre
au tribunal de la pnitence, et le Chanoine entendit la confession d'une
nuit de noces.

Hlne s'en revint honteuse et dsole, ne comprenant plus rien au
monde.

Le digne Chanoine lui avait enseign que l'glise ne rprouve point
l'oeuvre de chair, entre les poux bnis par Elle; mais cette assurance
dconcertante, qui bouleversait toutes les notions de la pieuse fille,
arrivait trop tard. L'atroce attentat de la nuit, outrageant ses
pudeurs, rvoltant sa conscience, l'avait emplie d'horreur et
d'pouvante: elle avait cru se dbattre sous les attaques d'une bte
sauvage, et les angoisses de ce cauchemar avaient t si vives, qu'un
frisson de froid la glaait toute,  la seule pense qu'il faudrait les
subir encore.

Ah! non, certes, elle n'aurait pas accept le mariage, si elle avait
souponn  quelles profanations il condamne une femme! Surtout, elle
n'aurait pas accept ce mariage-ci, et du moins elle aurait choisi un
homme de son monde, car l'insulte n'et alors offens qu'elle seule,
sans dshonorer toute une race! Et trs navement, la noble fille
souffrait pour ses aeux presque autant que pour sa pudeur.

Une chose vidente, c'est qu'on avait abus de son ignorance:
Monseigneur, en cela, n'avait pas bien agi. Il aurait d comprendre, et
l'avertir! Dans son indignation, elle osait juger un prlat, et mme
elle se demanda si les vques de la Rpublique n'taient pas, peu ou
prou, entachs d'hrsie: ce qui expliquerait tout, mme les trahisons.

Cette pense lui fit du bien; non parce qu'elle s'y complut, mais au
contraire parce qu'elle la rprouva bientt, comme une irrvrence dont
elle se sentit coupable: la notion de sa faute l'amena promptement 
conclure qu'il y avait pril  penser toute seule, et elle rsolut de
s'en rfrer toute aux conseils de son directeur.

Elle s'en retournait vers lui, presque chaque matin; le rvrend, alors,
travaillait de son mieux  calmer les scrupules de sa pnitente, lui
assurait que le Seigneur nous conduit dans ses voies par des preuves
auxquelles nous devons nous soumettre, et lui recommandait la patience,
la douceur, l'amnit, l'obissance: ce mot rvoltait la fiert
d'Hlne; le Chanoine en proposa un autre, et dsormais il ne conseilla
plus que la rsignation.

Quant  l'poux, bien sain, quelque peu sot, content de tout, mme de
lui, invitant des amis et saluant les dames, allant de son automobile au
Cercle et du Cercle au lit conjugal, il savourait le prsent et
attendait l'avenir.

                                   *

                                 *   *

Vainement, sur ses premires cartes de visite, elle avait joint, au nom
roturier des Bonnavent, l'illustre nom de ses propres anctres: le
pauvre garon n'y avait rien gagn, et rustre il demeurait, malgr son
million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait  son
aristocratique pouse: l'hritire des preux ne voyait en lui qu'un
homme de la race destine  produire les fermiers ou les fournisseurs;
on et dit qu'elle le tolrait dans sa maison,  la manire d'un parent
pauvre recueilli par condescendance, d'un majordome inamovible, chef des
domestiques, intermdiaire entre la dame et les serviteurs. Elle ne
parvenait pas  s'accoutumer aux familiarits de cet intrus, et ses
manques de tact, son oubli des convenances, des distances, la
torturaient sans cesse. Non seulement elle ne le tutoya jamais et l'ide
ne lui en serait pas venue, mais elle souffrait comme d'un affront,
chaque fois qu'il la tutoyait, en public ou en tte--tte. Pour un peu,
elle et souhait qu'il lui parlt  la troisime personne, et quand le
solide gaillard s'approchait de cette pouse pour lui tmoigner sa
tendresse, quand elle sentait venir vers sa poitrine presque nue une
main de serf enrichi, elle souffrait pour ses aeux presque autant que
pour sa pudeur. Mais elle se rptait alors les exhortations du
Chanoine, et, soumise au devoir, elle fermait les yeux, avec une
rpugnance visible, acceptait son martyre comme une pnitence, et disait
sa prire en attendant la fin.

--Elle se formera! Les femmes, c'est comme le vin: a ne se fait qu'avec
le temps.

Hlne ne se faisait pas.

Sche, froide, elle gardait la rancoeur de la premire nuit; mme ce fut
en elle une recrudescence d'horreur, quand un soir elle crut, pendant sa
prire d'absence, percevoir au fond de son tre le trouble stupfiant
d'un plaisir qui naissait.

Elle s'indigna contre elle-mme, et pleura de honte.

--Suis-je donc tombe si bas, Seigneur, par ma promiscuit avec
l'ordure, et suis-je donc coupable pour avoir obi, puisque vous me
chtiez, Seigneur, par cette humiliation nouvelle?

Hlne se confessa, ds le matin venu, et sans doute Dieu lui pardonna
son pch, car aussitt elle reut avis d'une maternit prochaine.

Le soir, elle en informa gravement son poux, qui fut d'abord trs
satisfait, mais qui le fut moins quand Mademoiselle de Romell lui
dclara que, les fins du Crateur se trouvant dsormais atteintes, M.
Bonnavent ne l'approcherait plus. Le gros garon, hilare, protesta, et
sa femme lui sut mauvais gr de plaisanter en de telles circonstances,
sur de telles matires: cette suprme indcence d'ailleurs, ne l'tonna
nullement de la part d'un rustre et d'un impie; dans la querelle qui
suivit, elle rappela fort  propos le forfait du grand oncle qui avait
vot la mort de Louis XVI; enfin, elle congdia son mari avec hauteur,
ajoutant que toute tentative analogue, renouvele quand Dieu venait de
bnir leur union, serait considre par elle comme une offense envers le
Ciel, offense double d'ingratitude.

Eugne Bonnavent se rsigna sous la boutade, pendant une semaine
entire; au bout de huit jours, il tenta de renouveler l'offense; mais
son audace n'eut d'autre rsultat que d'installer, au coeur de la pieuse
dame, une aversion dfinitive.

Donc, quatre mois aprs son mariage, Eugne Bonnavent prit une
matresse, et les trois arrondissements furent d'accord pour s'apitoyer
sur l'pouse trompe. La piti publique alla mme jusqu' souffrir que
Madame Bonnavent ignort ses malheurs, pendant toute la dure de sa
grossesse. Mais aprs les relevailles, on lui laissa connatre la vrit
entire.

Hlne en fut plus mue qu'elle n'aurait pens devoir l'tre, et son
dplaisir ne manqua pas de lui occasionner une surprise: quel que ft
son mcontentement, elle n'imagina point de l'attribuer  la jalousie,
car elle ignorait l'existence de ce sentiment, et mme la signification
de ce vocable. Elle pensa seulement qu'on lui infligeait une avanie de
plus, avanie publique, et elle offrit sa peine au Seigneur, en expiation
de ses fautes.

Pour le surplus, elle se rjouit d'avoir dornavant un prtexte qui
l'autorisait  refuser son corps aux devoirs d'incongruit.

Comme il sied  une nature droite et sans complaisance, qui aime les
situations nettes et qui prtend faire porter  chacun la responsabilit
de ses fautes, elle provoqua une explication entre elle et son mari.
Trs froidement, elle lui dclara qu'elle connaissait sa conduite, et ne
daigna point la lui reprocher; mais elle l'informa que dornavant il
n'tait plus qu'un tranger, et qu'elle se considrait comme veuve. Le
mari, honteux, essaya, par son humilit, d'attnuer les choses, mais il
parlait  une statue. Pendant qu'il s'excusait, la statue se retira avec
dignit.

Le gros garon resta en plan, sur ses phrases inacheves. Il fit une
moue, hocha la tte, mit les mains dans ses poches; mais comme, au fond,
tout cela lui importait peu, il en prit son parti, et vogue la galre!

--Chacun de son ct! C'est peut-tre le mieux.

M. Bonnavent vcut au dehors, et Mademoiselle de Romell de Candeleus,
son pouse, purifie du mariage pass par la maternit prsente, rentra,
comme aprs un voyage au loin, dans le recueillement heureux de sa
jeunesse.

Des attaches mondaines, elle ne connaissait plus que son rle de mre;
encore devait-elle s'efforcer pour donner des marques de tendresse  cet
enfant du rprouv qui ressemblait trop  son pre, et qui, vivant
souvenir du cauchemar, portait au front la tache originelle: il ne
fallut rien moins que le baptme pour que sa mre l'agrt,  l'exemple
du Rdempteur, et l'enfant de sa chair n'eut grce devant elle que comme
un chrtien dont le Ciel lui commettait la garde.

L'enfant mourut bientt. La mre ressentit un chagrin noble et sans
violence.

--Dieu l'avait donn, Dieu l'a repris.

Bonnavent pleurait. Il montra le dsespoir aigu et dplac d'un
matrialiste qui ne sait pas d'o nous viennent les coups, et qui entre
en rbellion contre le Ciel.

Hlne ne lui sut aucun gr de sa douleur, et ce deuil ne les rapprocha
point. Au contraire, elle perut l un dcret de la Providence qui avait
voulu, en brisant ce frle lien, ratifier la sparation de deux tres
mal assortis.

Elle fut dfinitivement la veuve autant que l'orpheline; seule dsormais
sur la terre, elle fit de l'glise sa vritable maison, et le
confessionnal fut l'unique endroit o l'on parle.

                                   *

                                 *   *

Des annes passrent ainsi. Replie sur elle-mme et concentrant son
me, Madame Hlne, vtue de noir, devenait maigre avec des yeux
ardents, et sa religion s'exaltait jusqu'au mysticisme.

Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient, amenant les nuits
d'insomnie, et des visions la hantrent. Trop pieuse pour concevoir et
surtout pour admettre que l'me est susceptible de se mdicamenter par
l'hygine, elle garda pour la confession le secret de ses troubles, de
ses rves et de ses extases.

Cependant, le vieux Chanoine tait mort.

Un prtre barnais, violent, pre, d'loquence chaude et rude, l'avait
remplac, et sa parole terrorisait les coeurs dvots. Son arrive dans
le pays ayant concid avec l'ouverture du Carme, ses premiers sermons
avaient merveill la ville, et les sceptiques eux-mmes voulurent
l'entendre: les membres de la magistrature et du barreau furent unanimes
 reconnatre son talent, et ceux qui pensaient bien lui donnrent du
gnie.

--Il ira loin, celui-l!

Cet homme de trente-cinq ans tait large d'paules, haut de taille; il
avait le teint brun, le front blanc, le nez droit, les yeux profonds, la
bouche hautaine; il marchait avec majest; on le sentait ddaigneux, sr
de lui, et n pour le commandement.

Hlne lui prsenta sa conscience.

Elle avait peur de lui, quand elle s'agenouilla pour la premire fois au
confessionnal, prs de cette grille derrire laquelle frmissait, au
fond des tnbres, une me trop puissante pour compatir aux misres des
femmes. Mais sa surprise n'en fut que plus rassurante, lorsqu'elle
entendit la grande voix du prdicateur se faire douce et fraternelle: il
lui sembla que le noble esprit se baissait vers elle pour la comprendre,
et la pauvre femme coutait les mots d'apaisement qui tombaient en
murmure, dans l'ombre, du haut de la bouche inspire.

Une suave quitude pntra tout son tre; elle sortit du confessionnal
avec une sensation pareille  celle qu'on prouve au retour de la
Sainte-Table: elle marchait, allge, toute neuve, le coeur panoui; une
lumire paisible baignait ses penses, et le monde lui parut meilleur.

On et dit que la nature elle-mme s'clairait de cette fte intrieure.
C'tait un matin de printemps, un jeudi. Hlne se promena dans son
jardin, ce qu'elle faisait rarement, et cueillit des fleurs, ce qu'elle
ne faisait jamais. Plusieurs fois, elle s'arrta pour respirer
largement, avec la joie inconnue jusqu'alors de sentir qu'elle
respirait.

Elle regarda le ciel, o passaient de fins nuages blancs, et elle les
vit.

Il lui parut que des choses s'veillaient autour d'elle, changeant de
formes ou de couleurs. Elle calcula qu'elle aurait trente ans bientt,
et, sans savoir de quoi elle se trouvait heureuse, elle remercia Dieu de
l'avoir mise en ce bas monde.

On put,  partir de ce jour, constater que Madame Bonnavent devenait une
autre femme. On la vit moins svre, plus affable, presque gaie. La
ville fut unanime  reconnatre qu'elle gagnait beaucoup, au moral, au
physique.

Depuis qu'un prtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait.
Son me catholique, faite  la fois pour l'obissance et l'exaltation,
tait comme un miroir o les images se grossissent: aussi longtemps
qu'un vieux chanoine y avait reflt sa quitude snile, elle tait
reste morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en
s'approchant d'une flamme, elle frmit toute, et s'illumina.

L'abb Gilbert, du premier coup d'oeil, avait aperu les ressources
profondes de cette nature, encore ignore d'elle-mme, et qui n'avait
vcu ni pour elle, ni pour autrui; il s'tait pris de piti pour une
existence strile, que la religion congelait, et son esprit dominateur
n'hsitait point  rprouver la froide influence des nonnes et du
chanoine, qui s'taient succd pour rduire  l'inertie l'me ardente
et riche d'une femme. La tche d'teindre une crature lui apparaissait
comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait:
Le prtre ne doit point touffer l'oeuvre du Crateur; toutes les
forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un
pril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu
l'quilibre de la nature, et l'quilibre rompu expose  tous les
dangers.

Dans cette certitude, il rsolut de rparer lentement l'homicide de ses
devanciers, de ranimer l'me engourdie qu'il venait de dcouvrir, de
l'appeler  la vie,  la lumire,  la chaleur, de la rgnrer, de la
recrer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite.

Il crut que la tche serait dlicate et ardue,  cause du bouleversement
qu'il allait apporter dans les ides de sa pnitente. Mais il eut la
surprise d'tre compris ds qu'il parlait.

A vrai dire, il avait espr beaucoup du crdit que la parole d'un
prtre trouve au fond des mes chrtiennes, toujours prtes  rsonner
comme un cho. Mais l'influence dpassa tout espoir. Sa pense entrait
dans cet esprit comme si rien n'y et t mis autrefois; il s'y avanait
en ttonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clart du
soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pntrait partout, et ne
rveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent,
du couvent au mariage, avait vcu trente ans de solitude sans rien
apprendre de la famille, ni de l'amiti, ni de l'amour, tait neuve 
tous les mois intrieurs. Le prtre constata bientt que de Dieu mme
la pauvre dvote n'avait point connaissance, sinon par des formules de
catchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte
superstitieux.

Il claira les mots, il vivifia les sentences. Aprs les textes, il fut
le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix,
pour devenir des ides qui vibraient, et les choses mortes s'animrent;
les prceptes que maintes fois la pieuse femme avait rpts dans ses
prires tout  coup chantaient en elle avec un sens rvlateur, par cela
seul qu'il les profrait. Le Seigneur, dont elle avait ador les
statues, apparut dans son humanit divine, et elle l'entendit, et elle
le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant
des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant l, prs
de la Vierge et de la Madeleine, mle aux saintes Femmes, et Femme pour
la premire fois!

Le vicaire suivait avec complaisance les progrs de son oeuvre, et il en
tait heureux sans vanit: qui ne se passionnerait pour les destines
qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait  sa crature, et,
bien que la pnitente ft tout juste de cinq ans moins ge que le
prtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit.

Hlne, avec avidit, s'assimilait la pense du matre: cette esseule,
qui, pour la premire fois, venait de communier avec une me vivante, se
livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait,
elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait,
elle tendait son me  la fcondation, comme d'autres tendent leurs
corps...

Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur,
craignant les secousses de son pas, vitant les gestes, fuyant les
rencontres, apprhendant tout ce qui pouvait exposer le trsor qu'elle
emportait en elle: et le verbe, en frmissant, s'irradiait au fond de
son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'aptre tait devenue sa vie,
le fleuve de vie qui rchauffait le sang de ses veines, courait en elle
et l'inondait de son flot. L'abb Gilbert,  ses yeux, tait plus qu'un
homme, et dj aussi plus qu'un prtre: manation directe du Sauveur,
l'envoy spcial, un don du ciel, le pourvoyeur de grce entre la
Providence et la Pcheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait,
celui qui peut, celui qui daigne, un rdempteur!

Malgr ce caractre hiratique, elle ne l'adorait pas; elle ne se
permettait mme pas de l'aimer: dire qu'elle le vnrait, ce serait trop
peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mlait  sa dfrence; et
ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dpit de sa propre
indignit, tout proche d'elle et presque  elle...

N'tait-elle pas devenue, pour lui, un peu, et peu  peu, l'me qu'on
distingue entre toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de devenir
plus tard une amie, une confidente, un peu la soeur cadette, rien qu'un
peu... Un grand orgueil,  cette pense, lui gonflait le coeur.

Il lui parlait, en effet, comme  nulle autre! Il avait pour elle des
regards affectueux qui rconfortent les timides, et, sous la tideur de
cette sympathie tutlaire, elle se sentait plus sre, heureuse,
meilleure, dlivre!

De quel danger la sauvait-il donc? A quelle dtresse l'avait-il
arrache? Elle ne savait pas, mais elle avait la sensation d'tre
sauve, et sa confiance l'panouissait.

                                   *

                                 *   *

Enfin, un jour, l'abb Gilbert lui fit honneur d'une visite.

Alors, sa maison mme se fit autre, plus belle, plus intime, et le seuil
en fut purifi. Le petit salon, o elle l'avait reu, dsormais fut un
sanctuaire, et le fauteuil dans lequel il s'tait assis devint une
relique. Le sige vide ne changea plus de place. Elle s'installait en
face, avec son ouvrage sur les genoux, et, pendant des heures, elle
travaillait en sa compagnie, levant parfois les yeux vers le visage
absent, et souriant  une prsence qu'elle revoyait.

Parfois, aussi, quand elle redressait la tte, ses lvres remuaient
imperceptiblement: dans ces minutes-l, elle posait des questions,
demandait des avis, et pour attendre la rponse, son aiguille restait en
l'air. Lorsque l'absent avait parl et qu'elle avait compris, elle
rabaissait le front vers la tapisserie, et l'aiguille  nouveau se
piquait dans le canevas.

Car elle rpondait pour lui: elle s'tait si bien assimil son me
qu'elle pouvait trouver d'elle-mme les rpliques qu'il et faites, et
donner  sa place les conseils qu'elle souhaitait. Il tait proprement
une conscience qu'elle avait substitue  la sienne. Elle l'interrogeait
comme une voix intrieure, qui ne se trompe pas et ne trompe jamais.
Quand un doute la prenait sur quelque devoir  remplir, elle ne se
demandait point: Ceci est-il bien? Cela est-il mal? Mais: Que
penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela? De la sorte, elle
rpondait sans hsitation ni incertitude; car elle concevait ce qu'il
et pens plus aisment qu'elle ne lisait en sa propre pense. Cette
substitution avait un charme exquis, mystrieux, et candidement Hlne
connut l'ivresse d'tre possde.

L'abb revint la voir. Ils se connurent mieux.

Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir tout le pays, elle
coutait, perdue dans la foule. Elle reconnaissait les ides, les
accents, pour les avoir entendus dj ou devins, elle les prvoyait et
les saluait. Au milieu d'un peuple attentif  la belle loquence du
prdicateur, elle croyait encore tre seule avec lui, dans l'intimit du
confessionnal ou du petit salon, et c'est elle qu'il enseignait. Des
phrases de lui avaient pour elle un sens qui chappait  tous...

Un jour, bien videmment, il lui parla du haut de la chaire: il
paraphrasait une conversation antrieure, et quand il profra: Mais,
direz-vous... elle eut l'motion d'entendre gronder, sous les votes de
la cathdrale, les paroles qu'elle avait dites; elle rougit jusqu'aux
oreilles, baissa la tte, et crut que la ville entire avait les yeux
fixs sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors un grand trouble
lui vint,  la pense dlicieuse qu'il y avait entre elle et lui un
secret ignor du monde, un invisible lien qu'ils cachaient tous les
deux, une entente inavoue, presque un mensonge, et srement du mystre.

Les mots de soeur et de frre hantaient son imagination.

Elle s'en faisait une gloire,  cause du gnie reconnu de ce noble
orateur; elle s'en faisait une dlectation,  cause du dsir dj
naissant d'tre utile  son tour, si peu que ce ft.

--Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il besoin?

L'instinct du dvouement maternel, imprescriptible au coeur des femmes,
s'veillait dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait de
plus en plus, et dj la femme s'vertuait inconsciemment  trouver dans
l'homme fort une faiblesse qu'elle pt secourir.

Hlne s'abandonnait sans crainte  un sentiment si pur: la charit
chrtienne est un commandement de Dieu! C'est si bon de servir son
prochain, et la gratitude envers ceux qui nous ont fait du bien, c'est
un devoir!

Pendant toute une anne, elle chercha le moyen d'tre utile: enfin, elle
le dcouvrit. Dans un de ces jours veules qui affadissent les mes les
mieux trempes, l'abb Gilbert avait parl de lui, et racont la
solitude de son enfance, celle de sa maturit, les mesquines envies
qu'il rencontrait dans le clerg, les petitesses, les rancunes, les
entraves...

Hlne coutait, avec une stupeur dsole.

Pour la premire fois, devant elle, quelqu'un profrait sur les gens
d'glise des propos irrvrencieux. Les assertions de l'abb Gilbert,
dans toute autre bouche, l'eussent indigne, mais elle les accueillait
de lui comme une vrit sans conteste. Jamais encore elle n'avait
imagin qu'il y et, dans les saints prtres, des hommes, et elle hocha
la tte tristement.

L'abb Gilbert,  ses yeux, ne participait pas encore de cette humanit.
Cependant, Hlne eut piti de lui: d'un geste machinal, elle posa, sur
la main de l'abb, le bout de ses doigts.

--Ne vous dsolez pas, soyez digne de vous...

Elle retira presque aussitt ses doigts minces et blancs.

Le grand homme parla encore, plus vhment et plus navr.

De nouveau, Hlne tendit le bras, et posa sa main de nouveau, mais
elle ne la retira plus.

--Voyons, mon ami...

Elle avait dit cela, dans un lan de son coeur apitoy, et sans le
vouloir, car elle n'aurait pas os un tel propos, pour peu qu'elle y et
rflchi tout d'abord. Mais il y avait dans sa voix tant de tendresse et
de chagrin que le vicaire s'arrta, mu, et tous les deux se regardrent
en silence.

Puis, d'une voix ferme, il dit:

--Merci!

Il serra loyalement cette main amie, et reprit en souriant:

--Vous voyez, chacun a ses misres.

Ensuite, il se tut, parla de choses indiffrentes, et sortit peu
d'instants aprs.

Quand elle fut seule, Hlne, debout dans le salon, regarda longuement
sa main.

Et cette nuit-l, elle ne put dormir.

                                   *

                                 *   *

L'abb Gilbert faisait  madame Bonnavent de Romell de frquentes
visites.

La profonde pit d'Hlne, aussi bien que l'austrit du vicaire, les
mettaient tous deux  l'abri des mdisances provinciales, et la
raillerie et t mal venue. On trouvait naturel que cette demi-nonne,
pouse dlaisse, et mre dont l'enfant tait mort au berceau, et
inspir au jeune prtre une commisration spciale; on approuvait chez
lui cette condescendance pour une femme si digne d'intrt, et, dans le
monde bien pensant, le salon de madame Hlne gagnait une considration
nouvelle, depuis qu'on y rencontrait l'orateur catholique.

Cette maison tait la sienne; il y trnait, dans le prestige de sa
gloire naissante et du haut avenir qu'on annonait pour lui. Les hommes
vritablement suprieurs restent simples sans qu'il leur en cote, car
la simplicit est pour eux un repos; mais le public s'tonne volontiers
de les voir naturels et semblables  tous; c'est pourquoi le monde
savait gr  l'abb Gilbert de se montrer si diffrent de ce qu'il
apparaissait dans l'glise; mme, on savait gr  madame Bonnavent
d'avoir procur  tout un cnacle l'occasion d'approcher le grand homme,
et les dames le ftaient  l'envi.

Hlne, fire de le voir adul, jouissait plus que lui de la
respectueuse dfrence dont l'aristocratie entourait ce beau front. Elle
triomphait en lui; il tait son unique orgueil. Lorsqu'il parlait,
attentive aux moindres mots, elle les enregistrait pieusement en elle.
Pour qu'on ne jast point de son admiration et que son culte demeurt
ignor, elle feignait alors de s'occuper de quelque menu soin, et
tendait l'oreille, concentrant son attention dans l'effort de ne laisser
perdre aucune des phrases prcieuses; puis, ds qu'elle tait seule,
elle descendait dans son trsor et reprenait l'une aprs l'autre les
perles recueillies, ainsi qu'un joaillier qui se cache au fond d'une
cave. Au reste, comme un peu d'gosme toujours s'insinue dans les plus
pures abngations, elle s'exaltait de joie  la pense d'occuper, elle,
si humble et si indigne, une place, sa petite place, parmi les grandes
ides qui peuplaient ce cerveau puissant.

M. Bonnavent n'aimait point l'abb Gilbert, et se donnait le tort d'tre
injuste, tout seul. Les sots se plaisent  mpriser le gnie; ils n'en
ont le droit que lorsqu'ils sont en nombre. M. Bonnavent commettait la
faute d'tre seul quand il affectait l'indpendance d'un homme qu'on
n'pate pas pour si peu. Tous ceux qui s'inclinaient le blmrent de se
refuser  ce qu'ils faisaient eux-mmes. Comme il traitait d'gal  gal
avec le vicaire, lui tapait familirement l'paule, lui jetait des
objections lourdes, et, pour l'embarrasser, tirait au comique et mme au
graveleux, on tomba d'accord sur le manque de tact de M. Bonnavent; en
constatant l'infriorit de cet homme, chacun put aisment devenir
suprieur, et n'y manqua pas. On convint que le gros Eugne ne se
rendait pas compte de la distinction qu'une clbrit future apportait 
sa maison, et, ds lors, l'abb Gilbert put y pntrer  toute heure,
aussi souvent qu'il lui convenait, sans que personne y trouvt rien 
reprendre: au contraire.

On disait de M. Bonnavent: C'est un parvenu!

Il disait de l'abb: C'est un poseur.

Quand Hlne entendit ce mot, elle en reut un choc, comme si on l'et
frappe; sous l'insulte, elle sursauta et plit. Mais,  la rflexion,
ce mpris formul par un lourdaud qu'elle mprisait lui parut un nouvel
honneur, comme la couronne d'pines au front du Christ; finalement,
l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux
hommes, et parce qu'une offense inflige chez elle  son grand ami lui
crait le devoir d'en rparer l'ignominie, et de la compenser par plus
de dvouement.

Elle ne songeait pas  se dfier d'elle-mme.

Bien que l'abb occupt sa pense constante, et bien que le nom de
Gilbert, prononc devant elle, lui donnt une palpitation suave, elle
tait loin d'imaginer que cette obsession pt tre ou devenir coupable;
on l'et indigne en lui rvlant que cette hantise tait de l'amour,
l'immonde amour. La prude femme prouvait pour le pch la plus haineuse
rpugnance: comment et-elle pu assimiler, sous un nom commun, le
sentiment qui l'levait et le vice qui avilit les humains?

Dans cette scurit, elle vivait joyeuse: l'influence du prtre,
pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grce  lui, elle allait vers
la saintet, par un chemin de lumire, et dans sa gratitude pour
l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un lu qui la
conduisait.

Aussi fut-elle grandement tonne, le jour o l'abb dclara qu'il lui
serait dsormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession.

--Pourquoi?

--Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux
amis, je dirais volontiers: d'un frre et d'une soeur.

Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abb continua:

--Nous avons perdu, l'un vis--vis de l'autre, le caractre impersonnel
du prtre et de la pnitente; par la confidence de mes soucis et de mes
petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car
cette amiti m'est douce, mais je ne confesserai plus celle  qui je me
confesse.

Elle essaya de protester.

--N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible
d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien
d'entrer ici en ami trop intime. Rflchissez, et choisissez vous-mme.

Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers.

Un matin, il rencontra Hlne sous le porche de l'glise. Elle baissa
les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura:

--Je sors de confesse...

Ce fut pour tous les deux une motion poignante: elle tremblait au fond
d'elle, comme une coupable; et il reut, au fond de lui, la furtive
secousse d'une colre. Il lui sembla qu'on l'avait vol ou trahi. Et,
pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les loignait, ils aperurent
ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume
de cette sparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les
rapprochait.

Il demanda:

--Confesse... prs de M. le cur?

--De M. le second vicaire.

Il le dtesta aussitt.

                                   *

                                 *   *

Dsormais, il revint plus librement chez madame Hlne. Mais il s'y
montrait diffrent de lui-mme, plus rserv, plus froid, et comme
soucieux.

La curiosit publique en fut bientt avertie, et les dames, en visite,
supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune
prdicateur commenait  trouver le temps long, et que sans doute,
ambitieux comme le sont tous les gens de mrite, il rvait  son talent
un thtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothse
s'accrdita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une dmarche
que l'abb avait faite auprs de l'archevque; et l'on en douta moins
encore, car,  dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et
d'humeur acaritre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent.

Son beau sermon sur les mes qui se partagent entre Dieu et le monde fut
d'une loquence froce et terrifia les dvotes: on n'y retrouva plus
rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs.

--Vous souffrez? demanda Hlne.

--Souffrir? Pourquoi?

--Je le sens. Je vous sens.

--J'ignore.

--Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous
pouvez dire...  votre soeur...

Il lui prit la main, et la serra fort, sans rpondre.

Alors commena une re nouvelle.

La voix qui rconforte, ce fut celle d'Hlne; la parole qui apaise,
c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme
conduisit.

Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abb Gilbert.

--Que vous a-t-on fait encore?

--Rien. Je ne sais pas. Je suis mal  l'aise, toujours.

--Vous couvez quelque maladie?

--Je le crois.

--Mon Dieu!

Elle le choya davantage; elle fut la mre; parce qu'il avait besoin de
secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait
plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce
fut en elle une joie savoureuse.

Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils
s'accoutumaient  ces attitudes nouvelles. Hlne se crut une Soeur des
Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remdes, en
proposant des soins.

--Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous
couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous,  la campagne, cet
t? Cela vous ferait du bien...

L'ide leur parut attrayante. Dj Hlne se faisait fte de l'avoir
auprs d'elle, et de veiller sur lui.

Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il
s'efforait de rendre ferme, il profra:

--Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent.

Elle se rcria. Elle dut s'asseoir.

Il poursuivit:

--coutez bien, ma soeur. Par votre supriorit morale vous m'avez
intress  vous; par les misres de votre existence, vous m'avez
inspir la compassion qui veut gurir, et par mes propres misres, j'ai
connu votre bont. Mais le Dmon est fin: il se sert de Dieu contre
Dieu, et notre route est seme de ses embches.

--Que dites-vous l?

--Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus.

Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras
bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parl si bas qu'il
n'entendit point son nom, et Hlne ne tendit point les bras.

Elle restait atterre sur son sige. Longtemps il se tint debout devant
elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle clata en sanglots.

Il dit:

--Vous voyez bien...

Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les
siennes.

Puis il s'en alla.

C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras.

Durant trois mois, l'abb Gilbert demeura invisible, sinon dans
l'glise, aux offices.

On disait: Il crit un livre. On disait encore: L'abb Gilbert
travaille trop; il se fatigue, il change.

Et, plus tard, on disait: Avez-vous vu l'abb Gilbert? Il n'est pas
reconnaissable.

Hlne guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononait le nom du
vicaire, elle prouvait une angoisse, comme si quelque dsastre et
menac son ami. Elle souffrait sans cesse.

Elle apprhendait la saison des vacances, qui davantage les loignerait
l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vt plus, elle respirait du moins
l'air de la mme ville.

L't, cependant, tait venu: Hlne retardait son dpart, de jour en
jour.

Les riches dsertaient la ville, intolrable de chaleur. Bonnavent tait
parti depuis une semaine. Hlne inventait des prtextes.

Enfin, elle se dcida, et fixa son dpart au lendemain.

Elle se demanda si elle n'crirait pas  Gilbert un petit mot d'adieu,
un simple mot, trois lignes. N'tait-ce pas bien de le faire? N'tait-ce
pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blmerait-il? Elle y
rflchissait sans raisonner, au hasard, implorant une rponse plus
qu'elle ne cherchait un devoir.

Puis, brusquement, elle se rsolut, crivit.

Sa lettre,  force de discrtion et de crainte, tait sche; Hlne la
dchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes
recommencrent.

Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle
tournait et retournait entre ses doigts.

La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra.

Dieu! qu'il avait chang!

Hlne sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit
pas un mot, elle n'eut pas un cri.

C'tait vers le soir; une clart indcise, entrant par l'unique fentre,
se tamisait dans les rideaux verts.

Hlne regardait Gilbert, maigre, blme, les yeux brls au fond de
leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croiss se
crispaient de douleur.

Il fit trois pas vers elle, et s'arrta.

Ses paroles furent celles-ci:

--Avant votre dpart, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le
pouvions.

Elle balbutia:

--Oui.

Il ajouta:

--Nous ne nous verrons plus, ma soeur...

--Nous ne...

--Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quitte.

--Vous l'...

--J'ai demand mon dplacement. Il le faut ainsi.

--Vous...

--Je pars et je vous dis adieu, chre soeur, jusqu'en l'autre monde.

Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir.
Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'paule
de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inacheves,
sans suite:

--M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'tre plus toute
seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans
toi... Charit, piti!... Je ne pourrai pas... Reste!...

Insensiblement son bras gauche avait accroch le cou de Gilbert, et se
cramponnait au jeune homme, pour l'empcher de partir.

Il dit avec douceur: Adieu, n'est-ce pas, pour toujours?

Elle se serra plus prs. Il reprit, dsolment: Tu vois bien...

Elle n'entendait plus. Sa tte glissa sur le ct, et ce ne fut plus des
mots qui bruissaient entre ses lvres, mais un zzaiement de syllabes,
un sifflement doux et faible, et le prtre en sentait la tideur
au-dessous de son oreille. Les cheveux noirs d'Hlne lui effleuraient
la joue. Un peu, il tourna la tte vers elle, et vit sa face
douloureuse, toute baigne de larmes.

Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit les paupires: ses yeux
renverss ressemblaient  ceux des Madeleines en prire.

Il murmura:

--Ma sainte!

Elle le serra plus fort, se souleva vers lui et leurs lvres se
touchrent. Ils voulurent fuir, tous les deux, et dj ils
s'treignaient. Le crpuscule, dans la chambre, s'tait fait ple et
recueillant.

C'est ainsi qu'ils faillirent.

                                   *

                                 *   *

Stupfaits tous les deux du gouffre o ils taient tombs, ravis
d'extase et d'pouvante, ils s'taient relevs en pleurant, dans la
double rvlation du bonheur et du crime: 'avait t en eux une minute
d'ivresse terrifie, le vertige d'une horreur suave, un monde qui venait
de s'ouvrir au bord du paradis perdu! Dans cette folie de gratitude et
d'angoisse, ils se cachaient la face, et chacun d'eux bnissait l'autre
en le plaignant, comme son bienfaiteur et sa victime.

--Par ma faute, disait-il.

--Par ma faute, disait-elle.

Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et n'osaient pas se regarder.

Gilbert partit comme un voleur. Hlne resta seule.

--Orgueil, criait le prtre, orgueil! Voil o tu nous mnes. J'ai voulu
faire mieux qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te confiais en ta
force, voil ton oeuvre! Tu as damn deux mes!

L'abb Gilbert et madame Hlne ne se revirent plus.

L't fut lourd et long.

Le 18 aot, jour de sainte Hlne, le vicaire clbra un office des
morts. Le 15, pour l'Assomption, il tait mont en chaire. On estima
gnralement que le grand orateur commenait  faiblir, et que son gnie
s'puisait. Erreur: il s'affinait, au contraire, et dans l'humiliation
il venait de grandir en se faisant plus humain; une tendresse mue
tremblait dans sa parole; il ne prchait que les pardons, et sa voix
n'osait plus tonner dans l'glise. Mais comme il faisait moins de bruit,
on crut qu'il avait moins de mrite.

Hlne avait rsist  l'envie de l'entendre; elle pria chez elle, quand
elle sut qu'il devait parler. Sa campagne, pourtant, n'tait pas loin de
la ville, mais aucune raison ne l'aurait dcide  sortir de sa retraite
pour se rapprocher de lui. Elle attendait, dans son obissance aveugle,
un ordre. Puisqu'il ne se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus la
voir: elle acceptait la dcision du matre, sans la discuter ni se
plaindre. Elle ne plaignait que lui.

--Il doit souffrir tant!

Cette pense tait son unique remords. Quant au repentir de la faute
elle-mme, elle ne l'prouvait nullement, et ne songeait mme pas 
s'tonner du calme que le pch avait mis dans sa conscience.

Elle tait calme, en effet, et plus qu'auparavant.

Le souci d'avoir tromp la foi conjugale ne l'effleura pas une fois: son
mari n'avait rien  voir en ce drame; le mariage depuis trop d'annes,
n'tait plus entre eux qu'une association d'intrts o les mes
n'avaient nulle part, et jamais l'poux ni l'pouse n'avaient prouv
l'un pour l'autre qu'une antipathie rciproque: Hlne en arrivait donc
tout naturellement au sophisme de croire que son mari, n'ayant rien
possd, n'tait dpossd de rien. Un reproche de lui n'et constitu
qu'une injure de plus, et une sottise grossire ajoute  tant d'autres.
Libre, elle avait us de sa libert; sans appui et seule au monde, elle
s'tait unie, de par son droit: leur acte appartenait  eux seuls, et
relevait de Dieu seul! Certes, la faute tait atroce d'avoir gar un
serviteur du Christ, et de s'tre fait dans l'glise l'instrument du
Dmon! Elle se frappait la poitrine, dsespre d'avoir achet son
bonheur par la damnation d'autrui: et qui, celui-l? Un saint! Le
bien-aim!

--Mon Dieu! suis-je donc,  mon Dieu! d'une immonde gosme, pour me
sentir heureuse aprs un tel forfait?

Car au fond de son coeur, malgr elle, malgr son remords, elle adorait
l'instant phmre qui rayonnait sur sa vie, et malgr elle, malgr son
remords, elle retournait sans cesse au souvenir qui la remplissait de
dlices.

S'il ft venu lui dire: Partons ensemble, elle serait partie, avec
srnit, sans honte, et sans regarder en arrire. Elle y songeait
parfois, et presque le souhaitait.

--Peut-tre dcidera-t-il cela? Peut-tre jugera-t-il qu'il ne lui
convient plus de rester dans les ordres? Il est le matre: il sait.

Elle attendait, prte  tout.

Mais les semaines passrent, et firent un mois, deux mois.

Hlne attendait toujours, soumise et sans impatience.

Chaque soir, au crpuscule, elle se rappelait l'instant: elle n'aspirait
pas  le revivre, ne sachant pas que cet moi profond de toute la chair
veille pt se renouveler une seconde fois au cours des existences:
elle imaginait, dans sa candeur, qu'il tait la minute unique,
l'hymne, l'accord de deux mes, la secousse intime, irrvocable, que
les tres prouvent, le jour o ils s'attachent l'un  l'autre pour la
vie. Donc, elle tait  lui; elle n'avait jamais t qu' lui. Donc,
elle attendait: peut-tre ne se rejoindraient-ils qu'en l'autre monde?
Sans doute, il dciderait ainsi. Elle commenait  le croire, devant son
absence obstine. Elle se rsignait: c'tait bien.

L'automne arriva. Hlne revint en ville. Elle apprit que l'abb Gilbert
tait parti depuis trois jours.

--En voyage?

--Non: parti.

--Tout  fait?

--Oui.

Une mare de tristesse lui noya le coeur, malgr sa rsignation.

Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur, et l'vque se rcria:

--Comment? Il ne vous a point aviss, vous, ses meilleurs amis? Il
devient bizarre, vraiment. Il a sollicit de moi sa nomination  une
cure de village, et j'ai tent de faire valoir auprs de lui les
intrts de la religion,  qui ses talents sont utiles dans une grande
cit plus que dans un petit bourg. Il a rpondu: J'ai pch par orgueil
et j'en dois faire pnitence. J'ai rsist autant que j'ai pu, mais
monseigneur l'Archevque, aprs avoir reu la confession de l'abb,
approuvait son voeu, et je me suis inclin.

Hlne, semblablement, s'inclina devant les dcisions de son matre, et
elle le bnit dans son coeur. Elle dit:

--Ce sera donc pour l'autre monde...

--Quoi? demanda l'vque.

Hlne le regarda sans rpondre, tonne d'avoir parl tout haut.

                                   *

                                 *   *

L'abb Gilbert tait dans un village perdu de la montagne: toutes les
photographies qu'elle put trouver de ce pays, Hlne les acheta et en
dcora le petit salon, pour voir sans cesse les sites qu'il voyait.

L'hiver s'coula, et le Carme vint. Hlne, afin de ne dire  personne
le secret de sa vie, ne se confessa pas. Pour la premire fois, 
Pques, elle ne s'approcha point de la Sainte-Table.

Ce fut, dans son me, une profonde misre, et dans la ville un scandale.

Ds lors, on ne la rencontra plus nulle part. Elle fermait sa porte. Le
dimanche de Quasimodo, on ne la vit pas  la messe, et les dimanches qui
suivirent, on ne la vit pas davantage.

--Que se passe-t-il?

L'vque la visita, et seul, il fut reu.

--Elle n'est pas bien.

Un matin, le bruit courut que madame Bonnavent tait sortie de chez
elle, allant vers la cathdrale...

C'tait l'anniversaire de l'hymne: elle le passa tout entier dans
l'glise, en prires, et ne rentra que pour l'heure du crpuscule:
alors, elle s'enferma dans le petit salon, et agenouille prs du divan,
elle pria longuement.

Le lendemain, elle dut garder la chambre; elle voulut se lever et n'en
eut pas la force. Le mdecin diagnostiqua une grave neurasthnie, avec
une anmie profonde. On apprit, des servantes, que madame jenait depuis
des mois et portait un cilice.

Elle languit pendant un semestre. Le docteur exprima de srieuses
inquitudes.

La malade ne s'pouvantait nullement: elle tmoigna d'une admirable
srnit.

--Docteur, dites-moi, je vais mourir, n'est-ce pas?

--Non, madame, non certes!...

Il eut le sourire professionnel de la confiance, mais elle insista.

--Pour raisons importantes, docteur, il faut absolument que je sache si
je suis condamne, et pour quelle poque,  peu prs.

--Mon Dieu, madame...

--Me reste-t-il trois semaines, quinze jours, un mois?

--Peut-tre... Mais, rassurez-vous, j'ai de l'espoir.

Elle sourit  son tour, et rpondit: Moi aussi, j'ai l'espoir.

Elle fit un testament charitable. Puis, elle eut apparemment des accs
de dlire, car on l'entendit maintes fois qui marmonnait:

--Dans l'autre monde...

Elle avait cependant conserv toute sa raison. Elle le prouva en
exprimant le souhait que l'abb Gilbert ret sa confession suprme.

Elle pensait:

--Viendra-t-il?

Toutes les deux heures, elle demandait:

--A-t-on prvenu l'abb Gilbert? Est-ce bien sr?

Elle ajoutait:

--Il faut se dpcher.

Ou encore:

--J'irai bientt dans l'autre monde.

Le deuxime jour, elle eut une fivre violente, dans l'angoisse de
mourir sans confession. On lui proposa d'appeler le second vicaire, mais
cette ide l'effraya tellement que le docteur dut intercder et
prescrire le repos.

--Je vivrai bien jusqu' demain, docteur? Je vous en supplie, jusqu'
demain...

Le troisime jour enfin, la servante entra et dit:

--Voici l'abb Gilbert.

Il parut dans le cadre de la porte.

Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut tendre ses bras, qui
taient si maigres, mais elle n'en eut pas la force.

Elle le contemplait avidement: il lui parut grandi.

L'abb attendait que la servante et la garde se fussent retires. Seule
alors, en prsence de l'aim, Hlne lui sourit, et de nouveau elle
essaya de tendre ses pauvres mains.

Mais il dit, grave et de loin:

--Ma soeur, rcitez votre _Confiteor_.

Aussitt, elle rpondit:

--_In nomine patris et filii_...

Elle vit, du coin de l'oeil, qu'il s'tait maci, et ses prunelles, au
fond de l'orbite, taient plus noires.

Elle continua:

--_Confiteor Deo omnipotenti_...

Il fixait quelque chose, droit devant lui, sans la voir.

--_Mari Virgini_...

Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer son regard, une fois, avant
de mourir...

Malgr cela, lorsqu'elle eut fini la prire et qu'il fallut dire sa
faute, elle ferma les yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa son
amour pour un homme qui n'tait pas libre, et elle n'osait dire qu'il
ft prtre. Le confesseur, immobile et les yeux clos, attendait. Enfin,
elle avoua cette chose... Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une
minute, la faiblesse imprvue...

--Lui, l'avez-vous revu?

--Jamais, mon pre...

--Vous tes tous deux de grands coupables, et lui, plus que vous.

--Non, mon pre, c'est moi!

--Inclinez-vous, sans discuter! C'est le pch d'orgueil qui vous a
perdus tous les deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez pas!
Inclinez-vous dans la pnitence. Dieu vous juge. Puisse-t-il pardonner,
au moins  vous, qui comparaissez devant lui.

Elle dit: _Amen_.

Il reprit: Mais vous n'avez pas offens que le Seigneur. Un homme a
pti par ce crime, et c'est l'poux qui se reposait en votre foi reue
au pied des autels. Vous ne devez vous prsenter au Tribunal de Dieu
qu'avec le pardon de celui-l!

--Mon...

--Humiliez-vous, pcheresse d'orgueil, par l'aveu de la faute  celui
que la faute offensait! C'est la pnitence que je vous impose. Je ne
vous donnerai l'absolution qu' ce prix.

--Mon pre... j'avouerai.

--Achevez le _Confiteor_.

--Mon pre... devrai-je dire... aussi, le nom... de Lui?

--Vous direz le nom du coupable. Achevez le _Confiteor_.

--_Ideo precor_...

Il l'entendait  peine; elle termina la prire, et se tut. Il lui donna
l'absolution.

Ensuite, s'tant lev, il ouvrit la porte et appela une servante.

--Priez M. Bonnavent de venir.

Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougrent ni l'un ni l'autre.

Hlne haletait. Elle entrouvrait et refermait ses lvres sches. Elle
passait ses doigts sur son front.

Le mari entra, silencieux, gn.

--Monsieur, dit le prtre, votre pouse souhaite, avant la mort, de vous
faire un aveu et d'obtenir votre pardon.

Hlne rassembla toutes ses forces pour se soulever sur les coussins.

Le prtre s'agenouilla au pied du lit, et, les mains jointes sur la
poitrine, il baissa la tte, dans l'attitude de l'amende honorable.

Bonnavent les examinait, mal  l'aise et tchant de comprendre.

Hlne murmura:

--Monsieur... j'ai failli... Pardonnez-moi... s'il vous plat...

Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots pour dire le reste. Le prtre
attendit; puis, comme elle ne parlait plus, il releva un peu le visage,
et ordonna:

--Continuez.

Hlne, obissante, reprit, avec effort:

--Monsieur... j'ai failli... avec... l'abb Gilbert.

Elle retomba sur son lit, puise.

--Je sais, dit Bonnavent.

Hlne poussa un sanglot faible, et se cacha la face dans les mains,
prise de honte  l'ide que, de tout temps, un regard profane avait
viol son auguste secret.

Le mari ajouta: Calmez-vous... Je savais, depuis des annes.

Hlne cria: Non! et l'abb se redressa, sous l'injure du soupon qui
les avait calomnis longtemps avant la faute.

Mais il rabattit son orgueil, se frappa la poitrine, et dit:

--_Me culpa!_

La moribonde frissonna toute et voulut se lever encore; elle put crier,
comme une protestation:

--_Me culpa!_

Puis, de nouveau, elle tomba.

Bonnavent se rapprocha du lit.

--Pauvre femme! dit-il.

--Monsieur, demanda l'abb, pardonnez-vous  votre pouse?

Bonnavent rpondit:

--Je lui pardonne.

Il se pencha au chevet, et rpta:

--Je vous pardonne, Hlne, vraiment.

Elle fit signe, des paupires, qu'elle entendait.

On annona le vicaire, avec les Saintes Huiles...

M. Bonnavent sortit de la chambre, parce qu'il pleurait.

Madame Hlne se tourna lentement vers l'abb Gilbert.

Elle balbutia:

--Dans l'autre monde...

Puis, elle mourut en souriant, et l'abb lui ferma les yeux.




LA MARATRE


Ma chre amie, je t'cris parce que je suis trop malheureuse, parce que
je deviens folle. Il faut que je me confie et que tu m'aides. J'ai honte
de moi, j'ai peur de moi. Je ne suis pourtant pas mchante, n'est-ce pas
et tu le sais bien?

Je dois remonter loin, pour que tu me comprennes.

Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenrent
mon mariage, si imprvu, si brusquement dcid. Tu m'accusais
alors,--oh! gentiment, et je ne te reproche rien,--d'tre une amie peu
confiante, dissimule; tu te trompais, car j'tais simplement une femme
heureuse, et d'un bonheur inespr, que je n'osais pas dire, osant 
peine y croire.

On s'est rencontr, on s'est aim, alors que ni lui ni moi n'attendions
plus rien de la vie.

Moi, tu le sais, pauvre, ayant vcu tristement ma jeunesse, dans le
travail, la solitude, sans amour, j'avais dj vingt-sept ans, et trop
de raison pour esprer quoi que ce ft de l'avenir.

Lui, au contraire, avait eu l'esprance, et dix ans de flicit, mais la
mort tragique de sa femme avait tout bris en lui, autour de lui, et,
par un chemin de fleurs il tait arriv  la mme dtresse morale o dix
annes de souffrance m'avaient si lentement conduite...

Alors, nous nous sommes rencontrs sur le bord de la mer, dans le cadre
odieux d'une villgiature bourgeoise, o le mdecin m'envoyait pour
rtablir mes forces, o le mdecin l'envoyait pour soigner son enfant.
Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une
maman; et moi aussi, je vivais  l'cart, n'ayant aucun got pour les
ragots de la plage et les niaises mdisances de ces gens qui trouvent
moyen de se jalouser, quand ils mritent si peu de faire envie.

Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant
devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intressait en ce pays, mais
nous ne nous parlions pas, et mme il ne m'avait point remarque: je ne
songeais nullement  m'en offusquer, car je ne suis gure coquette, et
ce couple d'un pre et d'un enfant m'inspirait tout juste la
commisration que l'on a pour un malheur rencontr dans la rue.

Le petit tre surtout me faisait peine  voir.

Il tait si joli, si beau, avec ses cheveux boucls et ses yeux o le
rire ne durait qu'un instant; il avait des gravits subites, le pauvre
baby, comme s'il et compris son malheur de n'avoir pas de mre: et
j'aurais voulu l'embrasser.

J'ai toujours ador les enfants, et peut-tre ma grande tristesse de
vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturit
sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupes,  la
pension? J'tais le modle des mres. Hlas! je donnais, par avance, 
des chrubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'tre
interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de
ma chair. Peut-tre est-ce par une revanche de cette passion due, et
pour vivre auprs des enfants, que j'ai choisi,  l'heure de gagner mon
pain, le dur mtier d'institutrice?

Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dpche. Un
matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je
courus le relever. Son pre accourait aussi. L'enfant pleura trs fort
et le pre en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer
un homme, toi? Je fus toute bouleverse, et quand nos regards se
croisrent, j'en eus au coeur une secousse. Je dis: Oh! monsieur,
rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal. M. Lanjorais me
remercia beaucoup, et s'loigna.

Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser.

Un jour, on se rencontra dans le bois. J'tais assise et je lisais,
quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le pre
s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous
plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que
l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait dur
gure, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu
cart, et je lui sus gr de sa discrtion. Tout de mme, pour la
premire fois de ma vie, je m'tais trouve seule au fond d'un bois, en
prsence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression,
faite d'un peu de malaise avec un peu de charme...

Tu devines que dsormais on se parla frquemment, sur la plage. Nous y
trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des
banalits ou des sottises profres autour de nous, et de notre ennui.

L'enfant m'adorait. Sitt qu'il m'avait aperue, son petit air rveur se
changeait en gaiet; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha
beaucoup. Au bord de la mer, l'intimit se fait vite. Notre sympathie
devint bientt une confiance. L'un aprs l'autre, j'avais racont tous
mes pauvres secrets, et ma solitude, ma rsignation; je me montrais sans
arrire pense, comme  toi, et tu seras peut-tre jalouse si je t'avoue
que je trouvais  ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont
jamais procur  ce point, quand je les faisais  ton amiti de femme.

Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait  son tour: c'tait comme
d'entendre ma peine formule par une autre voix, et je me reconnaissais
en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa dtresse.
Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amiti, et je n'y
souponnais aucun pril, n'ayant jamais pens qu'un homme veuf ft un
homme libre. J'imaginais navement que nous avions agrment, l'un par
l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon dpart, je fus
toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui
m'pouvantait dj. Le petit Albert pleura, cria: Je ne veux pas que tu
t'en ailles! Je veux que tu restes!

Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions l, devant lui, son
pre et moi, gns, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous
regarder l'un l'autre.

Ce soir-l, il m'a dit: Je vous aime. J'ai failli m'vanouir, en
entendant ces trois mots, dits pour moi, dits  moi, et que je croyais
ne devoir jamais entendre que dans les vers des potes, ou sur la scne
des thtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperue que je
l'aimais.

Ce fut une grande joie douce, une espce d'ivresse sereine, et je
n'avais rien prouv de tel, depuis le jour de ma premire communion. Je
me suis jete sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais
dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et mme
un peu follement, bais son mince cou blanc et ses joues roses, brunies
de hle marin. Je n'tais plus une exile, dans le monde. J'tais une
autre femme, presque une mre. La vie s'ouvrait, dlicieuse, et je
venais de natre. Comme c'est bon, d'avoir gard toute la puret de son
coeur, de sa pense, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour!
Il m'a sembl qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie
passe, et le but de la route solitaire que j'avais dsesprment
suivie, sans savoir o j'allais.

Voil comment nous nous sommes maris. J'tais pauvre, et mon fianc,
sans tre riche, possdait le ncessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni
l'autre, pens  ces choses. Il a chang d'appartement, car tous deux,
et sans en rien dire, nous le souhaitions galement, lui pour ne pas
m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter
aux perptuels souvenirs de celle qui m'avait prcde.

Je n'tais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute  mon bonheur.

Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie tait
dlicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec
reconnaissance, car ma flicit me semblait tre un peu son oeuvre.

Puis, tout a chang. Brusquement? Petit  petit? Je ne sais pas, je ne
peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous,
lentement: on ne s'aperoit de rien, et le travail se continue; un beau
jour il est fini.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens:
j'allais parler du petit Albert.

Comment ai-je pu en venir  dtester ce pauvre enfant?

coute! Je t'en prie, avant de me condamner, coute-moi!

Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait  sa mre,
crois-moi, beaucoup trop.

D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour,
moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon
mari, il tait mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon dsir! Il
tait tout!

Or voil que, peu  peu, je sentais une dissonance entre nous, et une
gne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes o j'avais
honte d'aimer: oui, honte, devant lui,  cause de lui! Une pudeur me
prenait tout  coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais
pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos coeurs ne battaient pas
ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il rpondait par une
affectueuse camaraderie. Nous tions deux cratures qui ne parlent pas
la mme langue. C'est tout. Et c'est atroce.

Oh, bien sr, je n'en ai pas souffert, au commencement... Comment
veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien  ces choses? On
va de toute son me, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru
condamne pour la vie  n'en jamais connatre aucun!

C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aide  comprendre. Te rappelles-tu
cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me rvoltait si
fort? Tu prtendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chastet,
qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les
amne  se croire pris d'une femme, alors que simplement ils ont le
dsir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes
pour m'tonner: Vois-tu, ma chre, on est sre d'tre dsire, la
veille; mais on n'est sre d'tre aime que le lendemain.

Cette phrase-l m'est revenue  la mmoire, un jour; et, depuis lors,
elle m'a hante. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, aprs un
an de veuvage, hallucin par la solitude physique, ne s'est pas leurr
sur lui-mme et la nature des sentiments qu'il prouvait pour moi?
Peut-tre a-t-il pris pour un amour ce qui n'tait qu'un besoin, et son
erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la
vrit nous apparat... A tous deux, elle apparat, mais trop tard, et
nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en
souffrirons: lui par ma prsence qui le fatigue, par mon amour qui
l'obsde, et moi par sa froideur, par son visible effort d'tre aimable,
poli!

Poli! Comprends-tu ce mot-l! La politesse d'amour! Oh, l'excrable
ide! Elle est entre en moi, cette ide-l, comme un poison, et je la
chassais, sans pouvoir m'en dfaire.

Je me dfendais contre moi-mme, et je me disais: Il est froid, voil
tout; sa nature est ainsi faite.

Mais j'ai appris, un jour, que sa nature tait tout au contraire, et
qu'il pouvait connatre, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi,
l'exaltation, l'ardente folie, le double lan de l'me et de la chair,
l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien!

Prs d'une autre, hlas!

Je te jure que je n'ai rien cherch, et que le hasard seul m'a fait
trouver des lettres adresses par lui  sa premire femme.

Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai rsist pendant trois
jours. J'ai pass des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je
refermais, sans pouvoir m'en aller de l. Sur la premire enveloppe, je
voyais mon propre nom, crit par la main de Charles: Madame
Lanjorais... Je palpais le lien de soie, l'paisseur du paquet de
lettres, et je me sauvais en tremblant.

A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu...

Oh! ces lettres! Elles me brlaient les doigts et les yeux! Il les avait
crites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix
fois chaque jour, taient dates d'heure en heure, pour marquer mieux la
perptuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait
pas, il murmurait: Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et
plus que tu ne m'aimes...--Quand on me force  t'oublier un instant, je
ne vis plus; ds qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi
donne la vie...--Avant d'entrer dans ce lit d'htel, je ferme les yeux,
et je te rve couche l, endormie; puis, je m'approche doucement, et je
me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes
lvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: rveille-toi, ma mie, et
vois que je suis l! Tu sens le th, ma fleur de th!...--Je me suis
assis sur le bord du foss, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les
ai presses, les fraises roses, bien fort entre mes lvres, mais elles
n'ont pas dit: Encore!...--Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour
crier ma joie, quand je pense  ce retour; il faudrait pleurer...

Je les ai tant lues ces phrases, que je les sais par coeur. L'autre
aussi les avait bien lues, car les feuilles sont toutes froisses: elles
ont gard les plis du corsage o cette femme les cachait, sur son coeur,
et, si elles ont pu se refroidir avec le temps, c'est parce que la femme
est morte!

Eh bien, non! Elle vit!

Elle vit, te dis-je! Elle est prsente malgr la tombe, comme elle
l'tait malgr l'absence!

--Il l'aime encore!

J'en ai eu la preuve, et j'ai vu.

Ce que j'ai vu? Il l'a embrasse devant moi!

Oui, il l'a baise sur les paupires, devant moi!

C'tait un soir. Le petit allait se coucher. Mon mari, assis devant la
chemine, regardait les tisons; il se souvenait, sans doute, il pensait
 elle... Tir de sa rverie par l'enfant qui l'appelait, il releva la
tte avec cette stupeur des gens endormis qu'on rveille; il contempla
son fils, et tout  coup il se mit  le serrer dans ses bras, comme s'il
le retrouvait: il le serra si fort que l'enfant eut un cri.

Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux yeux, longuement, et lorsque
l'hritier de la morte, enfin, eut dgag sa tte et qu'il tourna vers
moi ses prunelles tonnes, il avait un regard de femme: les yeux de sa
mre, ressuscits, et je sentis que leur tonnement venait de me voir
l!

                   *       *       *       *       *

Maintenant, je le dteste, leur petit!

Mon Dieu! N'tait-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait
souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords
d'excrer une crature innocente?

Car c'est pouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refrner et
d'touffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni
la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je
soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mre, et qui
m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la
morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il
n'est point jusqu' sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue 
imaginer qu'il a la voix de sa mre, comme il en a les yeux, et ds
qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me
narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le
corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgr cette
douleur physique, j'prouve une volupt maladive  l'entendre crier ou
pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge!

Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment
peut-on changer ainsi?

L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me
reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherche un peu moins. Ensuite, il a
pris peur de moi, vaguement, et bientt, il m'vitait. Ces ruptures-l
vont trs vite, avec les enfants et les btes. Il s'est mis  me
craindre tout  fait: maintenant, il me fuit.

Son loignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voil qu'un jour je
l'ai battu!

Son pre tait l. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu trs
ple. Il a pris son enfant, il l'a embrass et l'a emmen. Il l'a couch
lui-mme, et je n'osais bouger.

J'avais peur de me retrouver en prsence de mon mari. J'ai pleur
beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les
larmes. J'ai demand pardon, bien sincrement. Il a t trs bon et m'a
calme avec des paroles indulgentes. Moi-mme, j'ai confess toutes mes
peines, leurs causes, ma misre.

Ce fut alors entre nos mes une espce de rapprochement glacial, une de
ces rencontres trop brusques  la suite desquelles on est plus loin l'un
de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre:
l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui,
et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus.

A cause de ce petit!

Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas
rancune? Est-ce que je suis matresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent,
on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui
est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me dsoler, il a
pris de jour en jour une importance plus terrible et presque
fantastique: il n'est plus maintenant,  mes yeux, une simple vocation
de sa mre, il est devenu elle; elle-mme, entends-tu? l'Autre, celle 
cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empche d'tre aime, qui
m'en empchera toujours, la morte qui me fait veuve!

Je suis folle, peut-tre? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne
pas l'tre? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est bris, et
voil ce qui me rvolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit  du
bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherch: on est venu me
l'offrir, et l'on m'a dit: Voil ta part! Alors, j'ai cru, et je me
suis donne toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus
seule qu'auparavant, puisque je l'ai touche et que j'ai cru
l'treindre, la flicit qui m'chappe!

Plains-moi!

Je t'embrasse.

  LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chre amie, j'ai bien tard  te rpondre.

Tu me demandes comment je vais?

Mal: la douleur m'a rendue impressionnable  tout, et nerveuse. Ajoute 
cela que j'ai maintenant l'apprhension d'une grossesse qui commence. Je
ne suis pas encore bien certaine du fait, et dj pourtant cette ide me
trouble et me tracasse.

D'ailleurs, c'est une chose rgle: tout est pour moi un sujet
d'inquitude, et je redoute tout ce que je prvois. Je ne pense aux
choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rve et je me
rveille en sursaut. Pendant la nuit, des ides tournent dans ma tte,
vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfivrent; je
cherche des remdes  mon mal, des arrangements  notre vie, des
hypothses qui ramneraient le calme dans mon esprit, des drames o mon
dvouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort  mon ct.
J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais
le petit, et je dirais, en le rapportant  son pre: Tu me le dois un
peu, aime-moi donc aussi.

Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein
jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y
arrive avec des nerfs crisps, un cerveau las qui tournoie encore: la
fatigue des nuits me fait des journes dolentes, et personne ne vient 
moi.

On a raison, car je suis irritable; mais,  force d'tre exile, je
deviens plus acaritre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien,
prs de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie;
je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop,
et ma tte s'en va. J'ai des colres subites qui me laissent dans le
crne une grande souffrance.

Et puis, il y a maintenant une ide qui me harcle et qui me revient ds
que je l'ai chasse. Je me dis: Si l'enfant n'tait plus l! Alors,
j'imagine une maison calme, une existence  deux, et l'amour reconquis,
et la paix dans mon coeur...

--Si l'enfant n'tait plus l!...

Et je voudrais qu'il dispart, ce vivant portrait de la morte! Je le
voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi,
et de cette ide fixe.

Au revoir. cris-moi un peu.

Ton amie,

  LOUISE.

                   *       *       *       *       *

J'ai reu tes lettres, ma chre amie. Merci, pour tes bonnes paroles,
pour la bonne amiti. Je te sais gr de la peine que tu as prise de me
donner des conseils: mais ils taient inutiles, vois-tu, et bien
dangereux aussi. Imagine un peu les malheurs nouveaux que tu pouvais
amener dans mon mnage, si mon mari avait lu des phrases dans lesquelles
tu plaides pour l'enfant de sa premire femme: on dirait que tu me
dissuades de le tuer, ce chrubin! Mon Dieu, quelle horreur! Se peut-il
que mes pauvres lettres t'aient donn de moi une semblable ide?
Brle-les vite, alors, et qu'il n'en reste rien! N'est-ce pas, tu vas
les brler? Jette encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de mes
misres, puisque je les explique si mal...

Je t'embrasse.

  LOUISE.

_P.-S._--J'en ai maintenant la certitude: je suis enceinte.

  L.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ma chre, ma chre, je t'avais menti, je mentais honteusement, lorsque,
il y a six mois, je protestais contre un soupon trop juste, contre des
conseils trop sages. Si je t'ai demand de brler mes lettres, c'tait
dj pour dtruire des preuves, et je me reprochais d'avoir crit, parce
que je commenais  entrer dans le crime.

Je t'pouvante? Ah! quand tu sauras tout!

J'ai appel la mort, lchement, sournoisement, une mort tratresse qui
venait en cachette, et que j'appelais sans risques. Tu ne peux pas
supposer  quel point je fus infme dans la persvrance, et je veux le
dire  prsent, et je veux que tu le saches, pour me chtier devant
quelqu'un, et ne plus tre seule  porter le poids d'un secret qui me
pse trop. Dis-moi vite que je peux me confesser  toi! J'en ai besoin.
Aprs la hantise du meurtre, c'est maintenant celle du remords! Ah! je
suis une malheureuse femme! Maudis-moi, mais plains-moi!

  LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux.

Des semaines, j'ai lutt. Je ne pensais, je ne pouvais penser  aucune
autre chose. C'tait une obsession de toutes les minutes. Je marchais
comme dans un rve, et tout le monde constatait mon air gar.

Nul ne songeait  attribuer mes bizarreries  un commencement de
grossesse, car on ignorait mon tat.

Cependant, un jour, mon mari en eut l'ide, et il m'interrogea. Mais je
niai, et mme avec nergie, presque avec colre.

--Vous tes tonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous
n'avons pas une me, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, 
vous entendre, que toutes nos penses dpendent de notre sant, et quand
nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez
malades!

Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser.

Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrire, il me semble qu'en ce
temps-l je n'ai pas vcu moi-mme, et qu'une autre crature s'agitait 
ma place, qu'une autre me habitait mon cerveau, et commandait mes
gestes. Ce temps-l, c'est une espce de trou noir, dans ma vie: j'y
vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne
sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourt!

Alors je me suis mise  le tuer.

Comment? Il me fallait une arme qui n'veillt point de soupon.

Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de
tuberculeux...

J'ai cach cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le
matelas, sous la tte; et puis, j'ai attendu.

J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps,
fermentait. Il a ferment pendant des mois, et je regardais, en
attendant.

J'attendais sans impatience, et j'tais tranquille, comme on devient
quand on est sr.

A vrai dire, mes mains avaient trembl, et mon coeur avait failli, au
moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'tais retourne
brusquement.

--On me voit!

Le portrait de la mre, accroch au mur, me surveillait, d'un regard
froid. Je m'tais sauve dans ma chambre. J'avais lav mes mains et mes
bras jusqu'au coude, dans une eau sublime, et cet moi pass, j'tais
redevenue tout  fait calme.

Depuis lors, je n'prouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de
bien-tre, la sensation d'une dlivrance. Je n'avais plus rien  faire.
La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration,
je me disais: Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe o elle
veut; on est atteint, on meurt, on en rchappe. Qu'y peut-on?

J'arrivais ainsi  me persuader que je n'tais pas coupable! Me
persuader? Non. Pas mme! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me
rfugiais pas derrire un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre.
Je me sentais innocente! Et j'attendais.

Se peut-il donc que le crime apaise et rassrne? Il est un fait
constant, certain, c'est que,  dater du mouchoir, je cessai de
souffrir. Mes nerfs reposs ne me faisaient plus ces horribles nuits de
fivre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me
paraissait meilleure, possible, arrange; je me montrais beaucoup plus
douce; mme, l'enfant, peu  peu, me redevenait sympathique, et tout au
moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur
tat, se rjouissait et se rapprochait; j'annonai ma grossesse: ce fut
une joie! Nous emes ensemble,  nous trois, des soirs d'intimit et de
gaiet, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais...

Dans cette srnit monstrueuse, je me suis dit un jour: Voil. Si le
petit en rchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre
existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au
contraire il est pris par le mal, tant pis. Voil.

Par cette manire de raisonnement, je me dgageais encore mieux de toute
responsabilit, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant
de choisir, les laissant matres de me donner tort ou raison,
d'approuver ma conduite ou de la blmer, et, s'ils me donnaient tort, de
tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant!

J'ai attendu, je te dis, pendant des mois.

Je demandais: Comment vas-tu, mon petit, ce matin?

Il allait bien.

Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses cheveux boucls autour de
son visage, pour qu'il ne ft point chatouill par les petites mches,
et qu'il ft joli en dormant; il me souriait du fond de ce trou blanc,
avec les yeux de sa mre.

Alors, je lui disais: Dors bien, mon petit.

Puis, je tirais sur lui les rideaux de la couchette, afin de l'enfermer
avec la mort, et pour que rien ne ft perdu.

Le lendemain, au rveil, je demandais encore:

--Comment vas-tu, mon petit, ce matin?

Un jour il a touss, en s'veillant.

Cela m'a fait quelque chose. Je suis devenue trs ple, et une sueur m'a
mouill les tempes. Je me suis en alle. Je me suis cache dans ma
chambre. J'avais froid. Mon coeur battait fort, puis s'arrtait. J'ai eu
des frissons, un vertige. Je me suis jete sur mon lit dfait, et
j'avais peur de la lumire.

Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que c'tait le rveil de la
conscience! Un simple effroi devant la mort apparue, et voil tout.
Quand cet instant-l fut pass, je suis retombe dans mon impassibilit
de bte repue, et je concluais: Dieu a opt pour la mort.

Cependant, j'eus besoin ce matin-l d'aller  l'glise et de prier. Mais
j'achevais chaque prire en rptant: La volont de Dieu soit faite!

Ensuite, je rentrai dans mon calme, et, de nouveau, j'attendis pour voir
si vritablement le petit avait le germe du mal.

Le pre, d'abord, n'apprhendait rien, qu'un rhume. Moi, je guettais.
Bientt, nous vmes l'enfant dprir. Il se fanait, comme une fleur dans
un vase. Sa peau devint terne. Il eut un air grave et vieillot. En
vieillissant ainsi, il ressemblait davantage  sa mre: ce fut tout 
fait, sur l'oreiller, le visage d'une femme, avec des boucles blondes et
des yeux qui brillaient trop. Mais cette ressemblance ne me torturait
plus comme autrefois. J'attendais.

Le pre voulut consulter un mdecin, et je l'approuvai.

Je l'approuvai sincrement. Je n'aurais pas moi-mme propos l'examen
mdical, parce que cette initiative, venant de moi, comportait une
rpugnante hypocrisie. Mais j'acceptais trs volontiers. N'est-ce point
bizarre, ces contradictions-l? Je tue, avec la plus lche fourberie, et
dans l'impunit. Mais jouer la comdie de rclamer un docteur, fi donc!
Cela serait dshonorant.

Que le mdecin vienne, s'il veut, et qu'il gurisse le malade, s'il
peut. C'est leur affaire. Qu'on se dbrouille! Et j'attendais.

Le mdecin diagnostiqua la tuberculose, prescrivit la suralimentation,
le repos, le grand air.

Alors, je devins une garde-malade indiffrente, correcte, qui
remplissait toutes les fonctions de son rle. Je faisais le ncessaire,
tout le ncessaire: entre la mort et la vie, je ne voulais pas prendre
parti.

J'avais retir le mouchoir, devenu inutile, et maintenant, pour rien au
monde je n'eusse consenti  aider le mal: j'aurais considr tout
mauvais soin comme une action coupable, et la seule. Je faisais mon
devoir d'pouse; je soignais l'enfant de mon mari, avec loyaut, sans
dvouement.

On m'admirait pourtant, et l'on disait autour de moi: Une mre ne
ferait pas davantage. Ces loges me laissaient froide, ne me causant ni
joie d'avoir tromp les gens, ni honte de mon cynisme, ni remords de mon
crime. En vrit, ma folie tait, je crois, de ne plus rien sentir;
j'avais perdu ma conscience.

Nous avions retir les rideaux du lit, et l'enfant dormait avec la
fentre entr'ouverte.

Un soir, debout prs de sa couchette, je le regardais dormir: sa
respiration pnible soulevait le bord de sa couverture, entre-billait
ses lvres, et ses pommettes taient roses. Je l'examinais,
tranquillement, et, je te dis, j'tais debout; puis je me penchai pour
mieux voir.

Alors, dans ce mouvement, je sentis, au fond de mes entrailles, un choc
brusque, comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait donn au dedans de moi.
Je me relevai, pour appuyer ma main sur mon ventre douloureux, et je
compris...

Mon enfant avait remu! J'allais tre mre! Moi, mre d'un tout petit,
plus frle encore, et frre de celui-ci qui sommeillait, tout doux et
tout mourant, dans sa couchette.

Alors, je vis clair, je vis tout!

Stupfaite de ce que j'avais pu vouloir et accomplir, folle,--oui, folle
de ne plus l'tre,--je tombai  genoux, dans ma douleur, et je tendis
les mains vers l'autre mre, en murmurant: Pardon...

Crois-tu qu'elle pardonnera?

Et toi, me permets-tu encore de signer

Ton amie,

  LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu ne m'as pas rpondu. Je te fais horreur? Ne t'en dfends pas, car je
te comprends. Excuse-moi si j'ai troubl ton repos avec le rcit de mes
crimes. J'avais tant besoin, ma pauvre amie, d'entendre un cri d'horreur
qui ne ft pas celui de ma conscience!

J'ai attendu ta rponse: elle n'est pas venue. Alors, je me suis sentie
trop seule. J'avais peur de me jeter aux pieds de mon mari, d'avouer
tout.

Je suis alle  confesse, et, dans l'ombre, j'ai dit au prtre les
choses qui sont.

Il m'a dit:

--Dieu vous claire enfin.

Il m'a prescrit, pour toute pnitence, de vouer mes jours et mes nuits 
sauver ma victime.

Certes, je n'avais pas besoin d'un tel ordre! J'excre mon aberration
ancienne, et j'ai beau me dire que je n'tais pas moi, que j'ai travers
une crise de folie, que les commencements de ma grossesse, peut-tre,
ont dsquilibr mon cerveau, que je n'ai rien de commun avec la
misrable  laquelle il fut possible de concevoir et d'excuter ce que
j'ai fait... Des mots! C'est des mots, tout cela! Un crime a t, il
est, et je l'ai conu avec mon esprit, je l'ai excut avec mes mains!
Oh! tuer un petit, dans sa couchette, quand il dort! Une femme a pu
cela, et je suis cette femme! Il me semble que j'ai souill la terre,
et, quand je rencontre mon visage dans un miroir, j'prouve une horreur
qui est presque de l'pouvante!

Mon mari, maintenant, trouve que je me fatigue trop, et que mon
dvouement passe la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse de
dclarer que j'avais besoin de grands mnagements, que j'tais faible,
et que mon systme nerveux, surmen, exigeait le repos? S'il savait, cet
homme! Mais il ne peut pas savoir que la fatigue, et mme la mort, me
seraient douces comme une expiation, et que je me plais  voir ma sant
dprir, tandis que celle du pauvre petit s'amliore  mesure.

Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux; et parfois, je me demande si,
par un miracle, ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui, et pour
reconstituer la sienne. Cette pense me fait du bien, comme un pardon
qui descendrait de Dieu.

Je t'embrasse...

  LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un bien douloureux vnement, depuis ma dernire lettre! J'ai mis au
monde un enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas, la main de Dieu?
Le mdecin, pauvre savant, s'imagine et affirme que l'excs des fatigues
m'avait mis hors d'tat de supporter les labeurs d'une grossesse. Ah!
que la science des hommes est courte! Ne me plains pas trop. J'ai mrit
le malheur qui m'arrive. Je bnis la bont qui me frappe. Dieu est
juste. C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort d'un enfant; la
mort est venue  mon appel: c'est mon enfant qu'elle a pris. La volont
de Dieu soit faite!

  LOUISE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: Tu n'as pas le droit
de te plaindre! J'ai pleur pendant des nuits, la face sur l'oreiller.

Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de
honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il
y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et
des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari
est de ceux-l! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur
crier la vrit, et j'touffe!

On a fini par comprendre que de tels propos me sont pnibles, et on me
dispense de les entendre.

Maintenant, je vais mieux. J'ose presque esprer. D'ailleurs, tu ne sais
pas tout. Il s'est fait peut-tre un miracle, dans notre maison, mais
personne ne s'en doute, except moi.

Le jour mme o mourut mon enfant, on vit une grande amlioration dans
la sant de l'autre. Ne dis pas que c'est une concidence. Laisse-moi
croire que je paie ma dette  l'autre mre. Moi, dont le rve tait de
bercer une petite crature qui ft mienne, je me suis, par un crime,
interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus
avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai
pas d'autre que celui de la morte, et, dsormais, je sens qu'il est 
nous deux,  elle,  moi, et presque autant  moi, puisque sa vie
nouvelle, par la grce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifie
du mien.

J'ai demand qu'on accrocht dans ma chambre le portrait de la morte que
j'avais tant hae. La peinture est en face de mon lit, en pleine
lumire, et je la vois. Je lui parle.

Sans doute tu vas penser que je suis reste un peu folle, aprs cette
crise. Peut-tre. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et
j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mre plus que je ne l'ai dteste.

A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler
avec mes yeux, les siens ont fini par me rpondre. Le croirais-tu? Elle,
qui sait tout, ne me dteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous.
Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!

On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mre
pardonne le meurtre de son petit?

Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle rpond:

--C'est un rve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve,
c'est que je te confie mon enfant: je te le lgue, il est  nous,
partageons-le, et remplace-moi prs de lui, ma soeur!

Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je
l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, 
cause de sa bont, et dans mon coeur elle passe mme avant toi. Plus que
toi, elle est devenue ma soeur,  cause de notre enfant commun, qui fait
d'elle et de moi deux tres en un seul.

Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle
n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prire entre nous deux,  genoux
au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voil que,
l'autre jour, il a demand  Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a
trouv cela tout seul, le chrubin! Quand je l'ai entendu, une grande
motion m'a parcourue tout entire, une motion si tide, si longue, que
j'en restais alanguie et stupfaite: c'tait comme un sang nouveau qui
venait de couler au fond de moi, de la tte aux pieds, et, du mme coup,
j'tais une autre femme, pardonne, lave par le mot d'un enfant!

Mon mari tait l, debout, dans la chambre. Malgr sa prsence, je n'ai
pu me contenir. Je me suis tourne vers le mur, parce que j'clatais en
sanglots.

M. Lanjorais s'est approch de moi, et il me parlait doucement, avec des
mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait
la main sur ma tte. Enfin, je me suis retourne, et j'ai vu le petit,
qui me contemplait avec tonnement.

Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleur dans
ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais:

--Merci!

Il ne comprenait pas, et son pre ne comprenait qu' demi, bien qu'il
et entendu le dernier mot de la prire. Sans doute, il attribuait mon
moi  l'impressionnabilit d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que
j'allais avouer tout, dans un lan de mon coeur, et dj j'ouvrais la
bouche pour parler.

Mais, alors, j'ai vu la mre qui du haut de son cadre, regardait son
enfant serr sur ma poitrine; et son regard disait:

--Tais-toi, ne trouble plus la vie.

J'ai ferm les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta
pauvre amie ait jamais connu en ce monde.

Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les
quatre, et nous resterons heureux!

  LOUISE.




LA BEAUT


Jamais un visiteur n'avait pntr dans la maison ni dans le parc,
depuis dix ans que cette villa tait construite. On racontait qu'un jour
des architectes et des artistes taient venus de Londres, avec des plans
et de l'or, et qu'ils avaient bti, sur le bord du lac, ce merveilleux
palais, dans un lieu de beaut, choisi par un acheteur inconnu.

Le cirque des Alpes, alentour, s'tageait depuis les eaux du lac
jusqu'aux nuages du ciel, pour faire  la demeure un gigantesque rempart
contre le monde. Le palais, tournant le dos  la ville, ne lui
prsentait qu'un vaste mur sans fentres, un mur de forteresse qui ne
voulait rien voir de la vie extrieure et qui lui dfendait d'entrer. La
vue ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses de marbre blanc
regardaient un paysage de sublime recueillement, o l'on ne percevait
que des montagnes et du ciel, et puis encore, rpts dans le miroir des
eaux plates, du ciel et des montagnes.

Personne ne connaissait les deux habitants du chteau. Ils taient
arrivs dans une voiture close, et n'taient plus sortis. Les
serviteurs, nombreux et tous venus de l'tranger, parlaient peu aux gens
du pays. La porte ne s'entre-billait que pour un vieux prtre qui,
chaque dimanche, venait dire la messe dans une troite chapelle
construite au fond du parc, et cette chapelle tait difie sur un
caveau, dont la dalle portait deux noms: Ellen, Ary.

Agenouills sur la pierre de leur propre tombeau, les deux htes de la
villa coutaient l'office, et communiaient deux fois l'an. Par le vieux
prtre, on savait donc qu'ils taient pieux, riches, jeunes, mais on ne
savait rien de plus, et dix ans de curiosit n'avaient rien appris
davantage. Le nom mme de ces mystrieux chtelains tait ignor;
personne ne leur crivait, ni d'Angleterre ni d'aucun point du monde, et
les affaires de toute nature se rglaient par l'entremise d'un majordome
silencieux, qu'on appelait M. Pite. Quand les autorits, sous prtexte
de bonne police, voulurent essayer quelque indiscrtion officielle, M.
Pite leur demanda le dlai d'une semaine pour se procurer les pices
qui leur donneraient pleine satisfaction. Toute la ville espra qu'elle
allait savoir. Mais, avant le terme fix, les autorits reurent un
ordre suprieur et formel d'avoir  s'abstenir dsormais de toute
enqute intempestive.

Alors, aux pithtes acquises, faute de mieux on ajouta une pithte
nouvelle: on dclara que ces deux tres taient puissants, taient des
princes, et la considration s'augmenta de quelque dfrente inquitude.

On n'osa plus inspecter que de loin. Les barques en promenade sur le lac
ne manquaient jamais d'observer les fentres et les terrasses du
chteau. Souvent on aperut les deux silhouettes rveuses accoudes aux
balustrades blanches, ou bien assises sur les gazons, ou cheminant dans
les alles, et toujours finissant par se perdre dans le refuge des
arbres. Les lorgnettes braques avaient pu,  la longue, discerner les
visages: on savait enfin que la dame tait belle et que l'homme tait
beau: mme, on les disait tous deux d'une admirable beaut, si parfaite
et si pure que les mots ne l'exprimaient pas et qu'elle ressemblait  du
rve plutt qu' une ralit...

Chaque soir,  l'heure o le soleil se couche, les deux htes
apparaissaient, debout sur une terrasse, contemplant la lumire et
s'abreuvant de splendeur: quiconque les avait vus ainsi, dans le
majestueux dcor de leurs montagnes, ayant au-dessus d'eux le coucher du
soleil, et devant eux le plat miroir du lac, illumin de nuages, avait
cru voir, entre deux ciels, un couple de divinits amantes.

Parfois, sous les toiles, la femme chantait au bord du lac, et sa voix
emplissait toute la nuit; les notes de son chant couraient en
rebondissant sur l'eau, pareilles  un vol de sylphides qui se
pourchassent en dansant; ceux qui avaient entendu cette voix en
demeuraient hants, comme d'avoir surpris le mystre d'une religion
dfendue, et viol le secret d'un dieu.

A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en tait venu  cette
sorte de vnration craintive, o le respect se mlange d'effroi, et,
lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu' voix basse. On
en menaait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de
passion aussi se dgageait de ce mystre que, malgr la pit des deux
amants, on vitait d'y faire allusion en prsence des jeunes filles.

Car une lgende s'tait forme, peu  peu.

Cette lgende racontait que deux tres trs beaux, trs riches,
puissants dans leur pays, deux tres d'lection, et peut-tre royaux,
avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait 
eux-mmes. Ils avaient donc rsolu de se retrancher des villes et de
rfugier leur bonheur dans un clotre d'amour. Ils avaient choisi, pour
la beaut de leur corps, de leurs mes et de leur tendresse, le plus
beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu  toutes les choses, 
tous les hommes,  toutes les vanits, et seuls dans leur cadre beau,
ils vivaient de leur beaut.

Amants, poux? Peu importait, car,  vrai dire, ils taient plus que
maris, et n'taient qu'une seule vie en deux corps. Une effrne
passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion
inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les
dmes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perptuel amour
exhalait des murmures extasis.

Les bourgeois de la ville prtendaient mme,  voix plus basse, que,
pendant une chaude nuit d'aot, un pote curieux avait russi 
dbarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout prs, des
choses, et entendu.

Les deux amants, dans une anse retire, au clair de lune, se baignaient,
nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient  deux statues de marbre qui,
tout  coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudit tait si
merveilleusement pure que le pote avait pu contempler la femme sans que
sa propre chair ost se troubler un instant. Devant la majest
surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle  l'animation
d'un pome vivant. Et le pome avait parl.

Ary disait:

--Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinit
de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je
t'apprends toujours, car ton geste est ternellement nouveau. J'ai
recueilli dans ma pense tous les aspects de toi, dans toutes les poses
de ta vie. Ils sont l, sous mon front, et cent mille statues peuplent
ce muse de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi,  ma beaut,
que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon me
immortelle perptuerait par le souvenir les cent mille images de ta
chair, que je porte et garde pour l'ternit tout entire!

Ellen rpondait:

--Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous sparerait pas. Nos
mes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que
les ntres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mmoire
la religion de nos baisers.

Et l'amant rptait:

--Mourir n'est rien.

Elle alors s'tait crie:

--Mais vieillir est la dchance, et je ne veux pas, Ary, je ne veux pas
tre laide devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux chres visions de
notre amour se substitue une image honteuse de la dcrpitude...

--Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles qui profanent! Ellen, il est
des mots interdits  toute phrase o se trouve le nom d'Ellen!

--Ami, si l'un de nous mourait, je le sens bien, l'autre mourrait aussi,
et la tombe,  cause de cela, n'est pas  craindre. Mais
qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps, nous restions sur la
terre, cte  cte, tous les deux, et si la mort nous oubliait? Dieu
dfend qu'on se tue: comment donc ferons-nous pour ne jamais vieillir,
et ne jamais nous voir vieillir? Pour empcher le temps de nous dparer
jour par jour, et de nous cacher nos prcieux souvenirs en leur
superposant de sniles laideurs, ami, comment ferons-nous?

Le jeune homme, pench vers l'oreille de la jeune femme, murmura une
rponse qui devait tre consolante et douce, car l'amante sourit.

--Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier cheveu blanc qui vienne 
l'un de nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse restera intacte en ton
me, et nos mmoires ternelles n'emporteront que des souvenirs de
beaut.

Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au clair de lune: des perles
d'eau glissaient, comme des larmes de tendresse, sur leurs corps
magnifiques.

                   *       *       *       *       *

Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes amants s'taient crev les
yeux.




LE COEUR


Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant.
L'illustre tragdienne adorait ce petit tre: elle avait concentr sur
lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rle de mre
comme elle les tenait tous, passionnment. Par respect pour cette
crature issue d'elle, la comdienne avait rform sa vie, et la
prsence d'un berceau avait donn  toute sa maison un caractre
auguste; l'amante folle avait prtendu devenir une mre sainte, et le
baptme du petit avait t, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus,
dans New-York, que vtue d'toffes svres, marchant avec gravit, et
rpondant aux saluts par un sourire plein de rserve.

Toutes les capitales de l'Amrique connurent et lourent cette
conversion; l'Europe, plus sceptique, railla un peu; les potes des deux
mondes crivirent des vers sur l'enfant faiseur de miracles, et le
premier-n de Clara, dans tous les journaux de la terre, reut un plus
important accueil que s'il et t le fils unique d'un empereur,
hritier prsomptif de quelque grand royaume.

Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et
si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l'importance d'un
vnement international. Plusieurs rois et des reines adressrent 
l'actrice des tlgrammes de condolances qu'elle lut  travers ses
larmes, et qu'elle jeta ostensiblement sur des meubles.

--Campbell, n'est-ce pas, vous rpondrez  Sa Majest? Je n'en ai pas la
force...

Elle fit embaumer le corps de son petit ange d'aprs les procds
gyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture ost attenter 
cette chair cre de sa chair; sans grande peine, elle obtint
l'autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour
lequel un clbre joaillier cisela une double cassette de verre et d'or.

Elle dcidait toutes ces choses d'une voix nette et sacerdotale, la
seule qui ft convenable entre deux crises de douleur.

Mais lorsque le petit mort apparut, couch dans son cercueil de bois
prcieux, avec sa mignonne tte qui mergeait des dentelles, l'actrice
fut admirable de dsespoir. Agenouille devant la bire, elle trouva des
attitudes et des mimiques gniales, qu'elle n'avait pas besoin de
chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanes, tant la
situation l'inspirait.

Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, ple, et parut
grandie; elle leva les deux bras, d'un geste symtrique, et ses doigts
raides taient carts en toile; elle s'vanouit, et tomba, d'une
ligne, comme un mt de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et
sublime. Les privilgis qui eurent la bonne fortune d'assister  cette
scne gardrent le souvenir d'un inoubliable spectacle. Jamais l'art,
aid de la nature, n'avait encore donn une plus complte formule de la
perfection dans l'anantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le
sujet de son _Andromde_, qui devait tre la gloire de sa vie. Quant au
pote Hardywill, il admirait, mu, ayant choisi dans un coin de la
chambre une place commode d'o il pt aisment tout voir, et se
recueillir sans tre drang par les poignes de main ou les paroles
d'un importun; il mditait, enregistrait, immobile dans la pnombre: les
choses vues, les choses entendues se dposaient en lui, dans les
profondeurs fcondes de son me, et dj ce drame vcu se transposait en
matire d'art; car, devant cette bire enfantine, il venait de concevoir
la pense premire de sa _Clytemnestre  Aulis_, oeuvre qui allait faire
de lui le Prince des Tragiques amricains, et lui valoir l'honneur
d'tre compar  Shakespeare.

Aprs les funrailles, tout le monde se mit  l'oeuvre, et les fruits
que devait porter la mort de cet enfant commencrent  germer: Smithson
modelait, Hardywill crivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma
le thtre o elle jouait, et le public, priv cependant d'un plaisir,
se rsigna sans protester; mme, il se rjouit d'une privation qui
permettait  tous de prendre part au deuil de leur comdienne favorite.
Aprs une semaine, le thtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point;
on salua son absence par une manifestation aussi discrte que la pouvait
faire, en telle occurrence, l'amiti de tout un peuple.

Puis, les vnements reprirent leur cours; et cependant le bruit se
rpandait que Clara Clarck avait pour toujours renonc au thtre.

Hardywill, nanmoins, travaillait  sa tragdie, destinant  la mre
douloureuse le rle maternel de Clytemnestre, et, dans de frquentes
causeries, l'auteur s'ingniait  exciter l'attention de la tragdienne
pour la pice et pour le rle.

Il disait:

--C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui
travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit tre, afin que
la postrit se souvienne de votre dsolation, qui fut si grande et si
belle.

--Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux
plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparatre sur la scne. Je
prtends dsormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me
consacre  mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.

Sans doute, elle tait sincre, mais le psychologue savait que les
sincrits se succdent dans l'me, et qu'elles peuvent tre
contradictoires sans tre incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le
loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre.

Il se permettait donc de rpondre:

--Au monument que mon art veut lever  l'angoisse maternelle, la mre
refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon
amie, vous ne rcuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour
de mre et votre gnie d'artiste! Vous devez  votre enfant ce sacrifice
momentan de vos gots gostes pour la rclusion, et c'est un sacrifice
 faire sur sa tombe, hommage de l'art  la maternit! Vous jouerez
comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'oeuvre d'art une
prire. Vous serez la prtresse qui officie sur une mmoire, et votre
rle, fiez-vous  moi, sera le chant funbre d'un souvenir qui devient
culte.

Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frmissante
l'coutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les
beauts la secouaient malgr elle, et, languissamment assise en son
fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du
Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient
vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous
le voile des pleurs.

--Ah! s'cria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont
personne n'a tu l'enfant, de qui me vengerai-je?

--De Dieu!

Cette exclamation, qui n'avait point de sens, leur fournit pourtant
l'ide d'une scne qui devait tre la plus belle du drame, celle o
Clytemnestre menace tout l'Olympe de sa colre maternelle.

Ds lors, Clara Clarck s'intressa davantage au pome, qui devenait un
peu son oeuvre. L'auteur sentait cause gagne.

--Ne sera-ce pas un bel effort de mre que d'associer le monde entier
aux funrailles d'un enfant? De toute l'Amrique et d'Europe, on viendra
vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pice
faite pour elle, commande par elle, crite avec ses mots, stnographie
par le tmoin de sa souffrance. On saura qu'aprs cette pice Clara
Clarck n'en jouera plus d'autre, et que doivent accourir tous ceux qui
veulent l'entendre une dernire fois. Le succs sera prodigieux, et vous
vous retirerez du thtre en laissant sous le ciel une grande lgende:
celle de la mre qui convia les peuples  clbrer son enfant, et
disparut ensuite!

La tragdienne souriait. Enfin, elle rpondit:

--Je jouerai.

Aussitt la nouvelle, lectriquement, courut de capitale en capitale;
l'moi fut norme. De tous les points du globe, les tlgrammes
retinrent des loges pour la premire. La concurrence fit monter  des
prix fabuleux les plus misrables places de la salle; la location
atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la
reprsentation d'ouverture; ds que la date fut arrte, les bureaux
transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et
les couchettes de troisime classe, bientt, firent prime.

Les htels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua,
pour cent dollars par jour, la chambre d'un cocher.

Personne ne devait regretter son argent ni ses peines.

Le rideau se leva devant un cnacle d'univers.

Clara Clarck fut de tout point sublime.

Ds le premier acte, la scne o Clytemnestre amuse Iphignie et met une
robe neuve  la poupe d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras,
sortit avec une motion si touchante et si vraie que la salle entire
fut tordue d'un spasme, au moment o la mre disait: Dodo, petite
poupe!... On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde
de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul
applaudissement fut des coeurs qui battaient.

Au Deux, elle apparut magnifique d'pouvante et d'incomprhension, quand
le devin Calchas lui annona que sa fille tait condamne. Les
supplications du Trois, lorsqu'elle se trane aux pieds d'Agamemnon,
exprimrent une telle folie d'anxit que les mdecins prsents
craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la
reprsentation ne pt aller plus avant.

Mais la beaut pure et complte, la restitution de la vie par le gnie,
la cration vraiment divine fut au Quatrime acte, dans les deux scnes
dchirantes de l'adieu avant la mort et du dsespoir maternel sur le
cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majest des
minutes vcues, et, les ressuscitant par l'vocation, les souffrit 
nouveau devant la terre assemble. Une formidable pouvante pesait sur
les crnes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la
peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'et pas t pire si le
thtre avait pris feu. On emporta des femmes vanouies.

Aprs une telle magie, on se demanda ce que pourrait tre le Cinq:
l'motion humaine, porte au comble, ne pouvait rien donner au del,
vraiment! Dj les critiques, qui, seuls, avaient gard possession
d'eux-mmes, affirmaient que la pice, mal construite, devait tre
arrte ici, et qu'aprs ce triomphe, il fallait baisser le rideau.

L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, ple,
songeait, comme un homme perdu,  l'norme rserve de chaleur et de
forces qui serait ncessaire pour mettre en valeur la violence des
imprcations finales.

Clara Clarck, elle-mme, s'tait mfie de ses propres forces et n'avait
pas examin sans apprhension le danger de cette scne, o elle maudit
et menace les dieux.

Mais toutes les craintes se dissiprent, et l'angoisse reprit les
spectateurs quand la tragdienne apparut, blme, puise par les actes
prcdents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son
corps, au bout de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait les
cendres de son Iphignie.

Elle se trana vers l'autel, et sa colre aux dieux, que l'auteur et la
foule s'attendaient  voir sortir dans la vhmence, s'exhala en plainte
sourde d'une crature sans force: menace d'autant plus lugubre que notre
humanit la sentait impuissante.

Un seul cri, mais il fut horrible!

Clytemnestre,  la fin de ses imprcations, se redressait, folle, pour
jeter l'urne cinraire contre la statue de Diane, et la mre vengeresse
s'exclamait dans le dernier vers du pome:

Que retombent sur ta face,  desse cruelle, les cendres de mon
enfant!

Clara Clarck brandissait l'urne au sommet de ses bras: mais les forces
lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que
l'urne, faiblement lance, alla tomber sur le sol, au pied de la statue,
et fut brise, tandis que la mre s'vanouissait vritablement.

Alors on vit que la tragdienne, pour s'inspirer d'une douleur plus
authentique, avait, dans l'urne du thtre, cach son coffret de verre
et d'or,--le coeur de son enfant, qui roula sur la scne.




LE TMOIN


--Un lche, dites-vous? Je suis un lche? Non, monsieur, je ne suis pas
un lche! J'aime ma tranquillit, voil tout, et j'en ai bien le droit.
J'ai assez vcu pour apprendre que la meilleure faon de vivre en paix
est de passer inaperu: quand on ne s'occupe pas des gens, les gens ne
s'occupent pas de vous. A se mler de leurs affaires on ne gagne que des
coups, et je n'ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon
pre de famille, qui tient honntement son commerce, et je peux dire que
je n'ai jamais fait tort  personne, d'un sou, non, monsieur, pas mme
d'un sou. J'lve mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mre,
sans qu'on puisse dire a sur mon compte! Et j'irais,  mon ge, me
fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d'assises, oui,
monsieur, de cour d'assises, au risque de voir mon nom sur les journaux?
Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'tais appel en
justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se
faire appeler en justice, mme comme tmoin. C'est mettre le doigt entre
l'arbre et l'corce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je
veux lguer  mes enfants un nom honorable, qu'on n'a jamais imprim
dans les journaux ni appel en cour d'assises!

Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-l? Est-ce que je
savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez
pas mieux que moi. Mais vous voulez que j'aille prendre parti pour l'un
contre l'autre, dans les difficults qu'ils ont ensemble. Jamais,
monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m'introduire  l'aveugle, dans
un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense... Un lche? Mais vous
en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l'espre
pour vous.

Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai pay ma place, et qu'est-ce que
je demande? A tre port l o je vais. Le reste ne me regarde pas. A
l'autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c'est son droit. Il
va o il veut, il est ce qu'il peut, a ne me regarde pas, et pourvu
qu'il ne se mette pas  fumer, je n'ai rien  dire. Car je ne dteste
pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fume des autres.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de a. Ce monsieur a un air trs
convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au moment o le train va se
mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portire, entre, et
s'assied: tout cela trs vite. Il est press, il a failli manquer son
train ou du moins on peut le supposer: cela arrive  tout le monde, je
veux dire  tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui
s'en vont en tourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un
compagnon de voyage, que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai jamais,
calcule mal son temps et dispose mal l'emploi de sa journe, au risque
d'arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache
grise et ses cheveux gris: Voil un individu auquel l'exprience de la
vie n'a pas suffisamment appris que toute chose a son heure. Il porte
un lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La petite lumire tremblante
du wagon, avec sa fixit, m'est tout  fait dsagrable, et je ne peux
pas trouver mal que les autres s'en garantissent en portant des lunettes
bleues. Je ne suis pas charg de surveiller les habitudes du monde.
Donc, c'est fini, je ne m'occupe plus de rien, je pense  mes affaires,
et que chacun se dbrouille.

Nous voil partis, mes deux voisins s'endorment, et, ma foi, peu  peu,
j'en fais autant. Quand je dis que je m'endors, j'exagre un tantinet,
car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer.
Sommeiller, oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un seul nom ne
m'chappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de
ces idiots qui laissent passer leur gare et se rveillent dans un pays
o ils n'ont rien  faire que d'attendre en grelottant un autre train
qui les ramne au point o ils auraient d descendre. Mais quoi? C'est
une qualit que j'ai l, une qualit commode, utile, pratique, et vous
n'allez pas prtendre que j'use de mes avantages naturels pour m'attirer
des ennuis!... Donc, j'entends tout, et nous tions partis depuis une
heure, quand le monsieur  moustache grise fit un lger mouvement que
j'entendis d'abord, et que je vis aussitt. Car je vois tout: il ne se
passe gure dix minutes, que je n'entr'ouvre les paupires, pour me
rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par
curiosit, je vous prie de le croire, car a ne me regarde pas, ce que
font les autres: tout de mme, quand on voyage avec des gens qu'on ne
connat pas, il n'est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais,
encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne des
dsagrments ou des dangers, puisqu'au contraire je n'ai cette prudence
que pour les viter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous
n'avez rien  rpondre...

Le monsieur  moustache grise se dplaait tout doucement de ct. A la
fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu'auriez-vous fait  ma
place? Engager une discussion? --Je veux de la lumire,
monsieur!--Monsieur, la lumire me gne!--Et moi, monsieur, elle me
manque! Je n'aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec
personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque
de se prendre  de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les
choses au pire, en se fchant tout rouge, et qui vous font des menaces.
Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvnient 
tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai dit, la lumire
m'incommode et me tire l'oeil.

D'ailleurs, le monsieur  moustache grise revint s'asseoir, trs
discrtement, d'autant plus discrtement qu'il s'loignait de moi pour
se rapprocher de l'autre voyageur, et j'aimais autant cela. Il ne me
plat gure, en wagon, de sentir trop prs de moi les individus
suspects.

Celui-l, en effet, commenait  me paratre suspect. Je ne sommeillais
plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les
paupires qu'imperceptiblement, et sans bouger, pour qu'il ne se doutt
de rien.

Il ne bougeait pas non plus, ou si peu... Il faisait semblant d'tre
immobile, mais, en ralit, ses mains seules bougeaient, et toutes les
deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout
 fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir
ainsi, et cela ne me concernait en aucune faon.

Je n'tais pas bien sr, pourtant, que cela ne me concernt point, car
le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en
temps vers moi un coup d'oeil oblique, mais rapide, qui se croisait avec
le mien, et j'prouvais une sorte de secousse lectrique lorsque nos
deux regards s'accrochaient l'un  l'autre,  mi-chemin. Je ne me suis
jamais battu en duel, et, pour cause, mais j'imagine que les combattants
doivent ressentir une impression analogue quand les deux pes se
touchent pour la premire fois. Je pensai que l'inconnu pourrait bien
sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne
me souciais nullement qu'il me demandt compte d'une surveillance 
laquelle je n'avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la
police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour pier les voyageurs! Je
refermai l'oeil, et ne le rouvris qu'au bout d'un instant, pour
m'assurer que je ne courais aucun danger.

Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fivreux, et
j'aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a
beau se dsintresser des affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas?
s'inquiter du mange bizarre d'un compagnon de route qui travaille dans
l'ombre  prparer un mauvais coup.

J'aurais t une bte, en effet, si je n'avais pas compris qu'il
s'agissait d'un mauvais coup... Brusquement, les deux mains sortirent de
la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir pli, ou autre chose, cela
ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller.
L'tranger, en mme temps, fut debout, et, dj, il se penchait vers
l'autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche.

J'prouvai une relle satisfaction, alors, celle de constater que je
n'tais pas en cause, bien que l'inconnu,  chaque seconde, tournt les
yeux de mon ct, partageant son attention entre moi et celui que je
pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur
pharmaceutique, et je crois bien que c'tait l'odeur de l'ther, mais je
n'en suis pas sr, et je n'avais rien  y voir.

Au surplus, j'avais referm l'oeil, et, pour mieux tmoigner de ma
complte indiffrence, j'aurais ronfl, si je n'avais eu peur d'attirer
l'attention.

Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupire,  peine, pour
surveiller les distances, et m'assurer que je ne courais toujours aucun
risque personnel.

A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l'autre voyageur,
et en retirait une pice qu'il paraissait connatre, puisqu'il l'examina
rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l'habit, et, en mme
temps, je refermai l'oeil. Je ne me souciais pas qu'un homme, qui ne
semblait gure scrupuleux, me souponnt de l'avoir vu arranger ses
petites affaires. Mettez-vous  ma place! Aussi, je ne me risquai pas de
longtemps  rouvrir l'oeil.

Dire que le coeur ne me battait pas un peu, a, c'est autre chose; car,
en somme, on n'assiste pas sans sourciller  un assassinat; l'individu,
par prudence, peut vous rgler votre compte, au moindre geste qu'on
fait, s'il se mfie de vous. Et le gaillard se mfiait. Il ne me
quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je
le sentais! Mais je fus hroque et je n'ai pas bronch. Car j'ai du
caractre, voyez-vous, de la force, et quand il s'agit de faire face aux
vnements, je ne perds pas mon assiette.

Tout de mme, le temps me semblait long, et je ne savais plus gure o
j'en tais de ma route. Il se passa peut-tre dix minutes, peut-tre un
quart d'heure. J'entendais l'homme bouger, mais loin de moi, toujours 
sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et
quand je compris qu'on allait s'arrter. Je coulai un regard sous ma
paupire: le monsieur  moustache grise avait les cheveux noirs, la
figure imberbe, trente ans  peine: grand bien lui fasse! Il ne portait
plus de lorgnon, et, ds qu'on s'arrta, il descendit du train.

J'en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon sant et
je regardai l'autre homme qui n'avait pas boug d'une ligne. Cela
n'allait pas tre drle de voyager avec un dfunt! Car je ne savais pas,
moi, si cet individu tait mort ou vif, et il tait permis de supposer
n'importe quoi, mme la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un coup, je
me dcidai  descendre, pour changer de wagon.

Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma
valise  la main, je m'aperus que j'tais arriv moi-mme! J'avais
failli passer la station o je me rendais, et c'est bien l'unique fois
de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m'avait un peu tourn
la tte.

Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, install dans
l'omnibus de l'htel. J'en fus quitte pour prendre un autre vhicule,
afin de ne pas gner ce garon, mais surtout par prudence, et je ne l'ai
jamais revu.

J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait t trouv mort,  ce qu'on
disait, de congestion. Je me suis bien gard, comme vous pensez, de
corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des
leons,  qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est
que l'affaire est classe depuis dix ans.

Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mler de la Justice; je
paie l'impt, pour que l'on paie des magistrats, et ils font leur
mtier, mais je n'ai pas  le faire pour eux. Mlez-vous-en! Si l'accus
est condamn, cela vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitt, il
sait bien vous retrouver un jour!

Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit?

Il dit: Un tel... Ah! oui... Celui qui a t ml  une affaire
d'assassinat!

Personne ne sait plus si vous tiez complice ou tmoin, et, dans notre
partie, monsieur, il faut un nom sans tache, si on ne veut pas dtourner
la clientle... Chacun chez soi! Voil ma rgle, monsieur.

Pratiquez-la comme moi, et vous vous en trouverez bien, comme moi.




TOUTE L'OEUVRE


Personne ne contestait, au richissime Goldenstock, son got clair pour
les Arts: on ne lui reconnaissait pas seulement, comme  tant d'autres,
la passion d'un collectionneur ou les notions d'un amateur. Il avait, en
outre, cette espce de science inne, divinatoire, suprieure  toutes
les connaissances acquises, et qui est l'instinctive comprhension du
beau. Il flairait les chefs-d'oeuvre, ainsi qu'un chien de chasse flaire
le gibier, et faisait lever les talents inconnus. On entrait dans sa
galerie avant d'entrer dans la gloire: il acqurait ainsi,  peu de
frais, les oeuvres les plus remarquables des jeunes. Mais nul ne
songeait  se plaindre de lui avoir, pour peu d'argent, cd sa
meilleure toile: car c'tait plus qu'une bonne fortune, que de vendre 
Goldenstock, et c'tait dj la fortune; l'accueil de cet homme qui
n'agrait que l'Admirable, et qui ne s'tait jamais tromp, valait mieux
sur la place que toutes les mdailles, et cotait un artiste, comme une
valeur en Bourse: son choix tait un critrium d'infaillible avenir, et
les marchands de Londres, de Berlin, de New-York, de Chicago, de Paris
et de Vienne surveillaient les lus de Goldenstock pour les adopter 
leur tour.

Il tait d'ailleurs gnreux, au besoin, et, lorsqu'il dsirait
s'approprier une oeuvre, il savait la payer cher, et trs cher, s'il
fallait: il payait mme sans tristesse. Au surplus, il ne trafiquait
point, n'achetant jamais pour revendre, mais pour garder: ce qui entrait
dans sa galerie n'en sortait plus. Il mettait son orgueil  organiser
chez lui le Muse du XXe sicle,  y concentrer toute la gloire d'une
poque, et  laisser derrire lui ce monument de son clectisme et de sa
richesse. En parlant des oeuvres rassembles par lui, il disait: Mon
oeuvre, et l'on ne sut jamais si ce mot tait, dans sa bouche, un trait
de modestie ou de vanit.

L'dification de son immense fortune semblait le flatter moins, mais on
peut croire que cette attitude n'tait nullement sincre, et que s'il
affectionnait l'art, comme un luxe, il ne vnrait que l'or, comme une
force.

Il avait gagn des millions dans le commerce des conserves, et sa marque
tait la plus rpute du monde: du Sahara aux deux ples, on lisait son
nom sur le fer-blanc de ses botes, et, par ce temps d'explorations
enrages, de caravanes, de missions et de colonies, il pouvait se vanter
de nourrir l'univers. Il s'en vantait, avec un gros rire sonore, qui lui
donnait un air de bonhomie, bien qu'il ne ft bonhomme en aucune faon.

On le disait sournois, et il mettait toute son tude  paratre, au
contraire, d'une brutale franchise. Dur, net, sec en affaires,
impitoyable, il traitait, signait, touchait, soldait et, hormis la
peinture, n'aimait rien ni personne. A cause de ses conserves et de son
muse, on l'avait surnomm le Conservateur. Il avait, en apparence, du
moins, l'inamovible srnit de l'emploi. Il n'admettait sur terre que
trois existences: son intrt, sa galerie, et la loi, c'est--dire son
droit.

On ne savait pas que jamais aucune motion l'et secou, ni de piti, ni
de douleur, ni mme de joie. Il encaissait les deuils ou les bonheurs,
sans sourciller, et les portait en compte-courant. De mme, il se
montrait sans compassion pour les misres d'autrui, sans indulgence pour
les faiblesses.

Son fils unique mourait?

--Que voulez-vous? C'est la nature.

Un de ses plus dvous agents, aide et compagnon de ses dbuts, un ami,
osait, dans une heure d'garement et de besoin, prendre  la caisse une
somme qu'il pensait restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait
arrter, condamner, et ruinait cette famille.

--Que voulez-vous? C'est la loi!

Sa femme le trompa et s'enfuit avec un peintre dj illustre.

--Que voulez-vous? C'est la femme!

En cette circonstance pourtant, on admira la conduite du Conservateur,
et on se demanda avec tonnement s'il ne conviendrait pas de lui
reconnatre une grande me. Il fit montre, en effet, d'un stocisme peu
commun, et marqua bien qu'il mettait l'Art au-dessus de tout, mme de
ses rancunes.

Les gens de Bourse furent les plus surpris de son indulgence, car ils le
connaissaient pour tenace dans ses haines, et plus d'une fois il en
avait donn la preuve; on savait que Goldenstock parvient toujours  se
venger du tort qu'on a pu lui faire ou lui vouloir, et que mme, afin de
dcourager les agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement.

--Que voulez-vous? C'est la lutte!

Mais, de la sduction de sa femme, il ne se vengea point. Peut-tre y
tait-il indiffrent? On le supposa, ou tout au moins on crut que
Goldenstock voulait paratre tel. Au lieu de dcrier le peintre qui le
ridiculisait, il affecta de lui conserver son admiration tout entire;
la vilaine trahison n'empchait pas l'immense talent:

--Que voulez-vous? c'est l'homme!

Goldenstock continua donc  rechercher les oeuvres du jeune matre,
malgr le surcrot de dpense que lui cotait la ncessit de les
acqurir de seconde main.

Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.

Leur femme mourut, et l'homme d'affaires profita de la circonstance pour
se rapprocher de l'artiste: excellente combinaison qui, du mme coup,
lui donnait un rle noble, et supprimait, entre le producteur et
l'acheteur, l'intermdiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux
fois.

Ce fut un pardon solennel, donn loyalement dans une poigne de main,
devant tmoins. La scne ne manquait de grandeur ni de simplicit; le
coupable en fut mu... Il avait sincrement aim madame Goldenstock, et
la main du mari lui fut bonne  presser, comme un vivant souvenir de
l'absente: il trouva dans l'amiti du veuf une consolation  son propre
veuvage, et sa tendresse dserte se rfugia prs de lui. Dans les
premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis
ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude.

Rien pourtant, si ce n'est la mmoire de la morte, ne semblait devoir
rapprocher ces deux hommes.

Clment Gonthaud tait un noble caractre, nature d'enthousiasme et
d'idal, incapable d'un calcul ou d'une arrire-pense, silencieux, et
probablement timide. Pote autant que peintre, il joignait  la matrise
de son pinceau,  la subtilit de son oeil, une me. Elle
transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le
dessin savant et la palette prcieuse, une indfinissable motion
faisait la beaut de ses oeuvres; par del ce qu'on voit, il y avait en
elles quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on sentait, comme si le
peintre et ml, dans sa pte, de l'amour et de la tristesse.

Cette posie se fit plus intense, dans les tableaux qu'il composa aprs
la perte de son amie, et toutes les rivalits jalouses s'inclinrent
devant lui. Gonthaud tait vraiment le Matre incontest: dans l'ouvrage
de son deuil, il avait synthtis l'me anxieuse de l'poque, toute la
morbidesse du XXe sicle, et ses pangyristes pouvaient dire  bon droit
qu'un si pur monument de beaut tiendrait sa place dans l'histoire de
l'Art.

Goldenstock avait accapar ce gnie.

A part une seule oeuvre, vendue en Amrique pendant leur brouille, et un
tableau mdiocre acquis autrefois par l'tat, le banquier possdait
tout: il avait, dans sa galerie, consacr  Gonthaud un salon spcial,
connu dans les deux mondes sous le nom de Salle Gonthaud.

Il disait au peintre:

--Je veux tout, mon ami, toute votre oeuvre! Je crois vous avoir
suffisamment tmoign combien j'admire votre gnie, n'est-ce pas? Vous
m'en rcompenserez, j'espre, en ne donnant vos productions qu' moi.
Nous ne discuterons jamais, et le prix qu'il vous plaira de fixer, mon
ami, vous l'aurez, pourvu que vous me donniez tout.

Goldenstock savait bien qu'il se risquait peu  parler de la sorte, et
que Gonthaud n'tait pas homme  le faire chanter. Nanmoins, par
prudence, il ajoutait: N'est-ce pas aussi un bonheur, pour le grand
artiste, que de voir son oeuvre rassemble, de faon  constituer un
tout, qui affirme la personnalit complte? Vous appartenez au pays, 
qui je veux lguer ce trsor, quand je mourrai.

Cependant il restait, dans la salle Gonthaud, en pleine vidence, au
dessus de la grande chemine du XVIe, une place vide.

Aprs l'enlvement de madame Goldenstock, le peintre avait vendu en
Amrique le seul tableau qu'il et fait pendant ces mois heureux: la
_Transfiguration_, plus qu'un portrait, tait un chant d'amour;
Buller-Smith, le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six ou huit mille
dollars, achet ce chef-d'oeuvre: sans nul doute, il refuserait
invariablement de le cder; mais Goldenstock ne dsesprait pas. Il
proposa vingt mille, trente mille dollars, sans succs. Gonthaud, pour
combler la place vide, voulut offrir  son ami une toile importante
qu'il venait d'achever, mais le commerant refusa ce cadeau.

--Non, non, cher ami! La place est vide par votre faute, excusez-moi de
vous le dire; il faut qu'elle reste telle. Nous appellerons ce vide-l,
s'il vous plat, le reproche.

Gonthaud baissa la tte; le richard lui posa la main sur l'paule, et
reprit:

--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je vous remercie de votre
pense, mais que je ne puis accepter ce prsent? Vous auriez l'air de me
payer, entendez-vous, de me payer, moi, et nous serions quittes,
n'est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent vos oeuvres, ce ne serait
pas assez payer, mon ami!

Il mit tant d'amertume dans l'intonation de ces paroles blessantes, que
Gonthaud, offens, releva la tte et regarda en face l'homme qui lui
parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lvres pinces. Mais
aussitt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta:

--Ne nous dsolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir
d'Amrique, ce chef-d'oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce
que je veux. Puisqu'il a pass l'eau, il la repassera. On y mettra le
prix, que diable!

Il ne mentait pas. Deux ans aprs, la place vide tait comble: le
Roi-du-Fer avait cd aux offres du Roi-des-Conserves.

--Voil. Vous me cotez un million, mon ami. Vos amours se paient cher,
n'est-ce pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et j'en ai le moyen...
L, l... Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais l
n'tait point pour vous chagriner. Mettons que j'ai manqu de
dlicatesse et de gnrosit, pour une fois. Chacun son tour. Que
voulez-vous? C'est le sang! J'ai parl dans un moment d'humeur; on ne
m'y reprendra plus, et je vous garantis qu' l'avenir vous n'entendrez
de moi qu'une seule allusion, une seule, la dernire... Ne m'interrogez
pas; j'ai mon petit secret; je le garde... Je le garde.

Puis, pour effacer l'impression de cette phrase nigmatique, il
continua, doucereux:

--Vous n'imaginez pas combien j'prouve de plaisir  possder enfin le
tableau de Buller-Smith! Toute l'oeuvre! J'ai toute l'oeuvre de
Gonthaud, maintenant, toute l'oeuvre!

Il se frottait les mains et sa face rougissait.

--C'est une chose unique dans l'humanit, que j'ai faite l! Ah! si
Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un
Goldenstock! Au fond, je suis trs fier de mon ouvrage, vous savez, mon
ami! J'accroche ma gloire  la tienne, homme illustre! Vous emmnerez
mon nom avec le vtre dans l'immortalit, et des potes raconteront le
roman d'un grand peintre et d'un riche marchand.

Gonthaud, pendant trois annes encore, donna toutes ses toiles 
Goldenstock, qui payait largement. Mais l'artiste, bientt, ne travailla
plus gure: la force,  la fin, lui manquait. Son me avait brl son
corps, et la vie qu'il avait mise dans ses oeuvres, peu  peu, s'tait
retire de lui.

Il languit deux autres annes, sans rien faire, et triste, dans les
villes d'eaux, sur les montagnes, en gypte, en Provence, il allait dans
les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serr dans un chle, et,
de ses yeux caves, il contemplait longuement la beaut du monde.

Goldenstock lui avait princirement envoy un carnet de chques, afin
qu'il ne manqut de rien.

Mais Clment Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le
marchand l'attendait  la gare, et l'emmena chez lui, pour qu'il ft
mieux soign, qu'il pt mourir au milieu de ses toiles, au milieu de
lui-mme. Il poussa l'ingnieuse bont jusqu' faire dresser le lit du
moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la _Transfiguration_
qu'on dcrocha pour allumer du feu dans la haute chemine Renaissance:
on dressa le chef-d'oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la
mort.

Au bout d'une semaine, le mdecin dclara que son malade avait encore
une journe  vivre, au plus.

Goldenstock congdia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud  se
lever.

Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s'appuyait au bras
du bienfaiteur. Longtemps ils s'arrtrent devant la _Transfiguration_:
la face idalise de Mme Goldenstock souriait  son peintre, du fond de
l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire hochait la tte. Le
mourant regagna son lit.

--Je vois, disait-il... C'est bien... Quand on est  moiti dans la
tombe, on juge de loin, sans vanit ni parti pris. Je suis sr
maintenant que c'est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir.

De sa main dessche, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura:

--Merci!

Mais l'autre se rcria:

--Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu'on me remercie!
Vous n'avez pas  me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour
lui-mme. Que voulez-vous? C'est ma joie.

Du centre de la salle, il regarda les murs.

--Toute l'oeuvre de Clment Gonthaud!

Il riait.

Il aida le peintre  se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta
dans l'tre une bche de chne.

--Vous voyez, je vous soigne, mon brave!

L'artiste, dj haletant, rpondit: Vous tes bon... Le
Roi-des-Conserves clata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du
long tendu, s'tira faiblement; sur l'oreiller, son masque, mergeant
des draps blmes, tait jaune, et de ses deux mains remontes aux
paules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts
replis.

Il dit: Je ne me relverai plus.

Goldenstock s'assit prs du chevet.

--Non, grand homme, vous ne vous relverez plus! Vous ne ferez plus de
chefs-d'oeuvre, et vous n'enlverez plus la femme d'autrui, et plus
jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts
que vous! Non, grand homme!... Ne rpondez pas; vous vous fatigueriez...

De nouveau, il clata de rire, violemment, et plein la chambre vide.
Puis il se leva.

Gonthaud essayait de comprendre, troubl. On vit ses pieds qui remuaient
au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la chemine, et s'accroupit
pour attiser le feu.

--J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette
malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas?

Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint prs de lui.

--Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai  vous dire un secret. Je l'ai
promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien mu et vous
respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez
bien encore une heure  vivre, que diable!...

Il examinait le moribond. Aprs un silence, il reprit:

--L... Cela va mieux?... Vous ftes un homme de gnie, mais un homme de
rve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la
puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je
possde, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clment
Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une
banalit acquise par l'tat, et l'avenir vous ferait tort s'il vous
jugeait d'aprs cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait
que cela, vous feriez une pitre figure devant la postrit!...

Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et
dit:

--Eh bien, voil: je vais brler le reste, mon ami.

Le mourant, immobile, hagard, dj rigide, regardait droit devant lui.
La bche de chne, dans la chemine Renaissance, flambait  hautes
flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif  manche d'or.

--Vous m'avez pris ma femme: c'tait votre plaisir. Je prends votre
oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft!
Une flamme, une fume, une mauvaise odeur, et voil ce qu'il reste de
vous: les valets ouvriront les fentres pour tablir un courant d'air,
et vous disparatrez du monde, dans le courant d'air!

Clment Gonthaud ne bougeait pas.

Craignant qu'il ne ft mort et qu'il n'entendt plus, Goldenstock se
rapprocha.

L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur
la face.

--Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur
la place. Je ferai comme je t'ai dit, et ds ce soir, mon garon. J'ai
pay! Mes bibelots sont  moi. J'en use comme il me plat. J'ai pay!...
Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leon
servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle rclame, mon cher!

Il s'loigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.

--Que voulez-vous? C'est mon droit!

La tte de Gonthaud se tourna, trs lentement, et elle vit l'homme
debout prs du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait
clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui
filait le long du cadre, avec un bruit.

--Regarde!

Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait
comme un tablier mouill.

--Un million, a! cria-t-il, une flambe d'un million! Mais quelle
rclame!

Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de
statue, tait ptrifi, avec des yeux troubles.

Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour couter: il
lui parut qu'une imperceptible haleine rlait encore sur les lvres du
grand artiste. Peut-tre les prunelles n'avaient pas cess de voir?

Bien vite il dcoupa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au
feu. Le travail dura longtemps.

Mais, avant la fin, Clment Gonthaud tait mort.




SUPRME IDYLLE


L't finissait ce soir-l: c'tait le printemps de l'automne. Quelques
feuilles, dj, se dtachaient des branches, et, balances un instant
dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de
jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurres
par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait
recommencer dans la saison des vignes.

Les ceps chargs de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de
pourpre les collines qui dvalent largement vers le fleuve: d'en haut,
on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'taler par
endroits, pour se perdre tout  coup dans le fouillis des arbres roux et
des lots, et rapparatre ailleurs, et se perdre  nouveau, faisant,
sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vespre,
sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.

Aucun souffle de vent: une tideur pntrante enveloppait les choses et
les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la
transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'ployait
sur les paysages recueillis, et versait de la pit, car le printemps
est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les
mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpit avec la
vie universelle, c'est avec notre me que communie l'me du monde
automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mr reconnat
son image: il les aime d'tre semblables  lui, comme il a aim tous les
dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est
encore lui qu'il rvre et qu'il aime...

A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le
sentier qui serpente parmi les herbes drues.

Ses cheveux grisonnaient  ses tempes, et des rides prmatures
traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient.
C'tait un homme des villes, jeune encore, mais charg d'une vie
nombreuse, et d'motions passes. Il marchait tte nue, baissant et
relevant le front, regardant tour  tour la terre humide et l'ample
horizon; peut-tre, ne savait-il pas lui-mme si plus il jouissait ou
souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle
crasait son coeur.

Dans une clairire, il s'arrta.

L'espace, alentour, tait rose. L'homme se sentait regard par la
compassion du soir; toute son me se tendait pour embrasser la nature
fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort
sereine du jour et de l't, ses lvres remuaient comme pour des paroles
qui doivent n'tre plus prononces...

Et voil que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa
silhouette dj brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.

Il s'approcha.

La femme, sans prendre garde  lui, demeurait immobile. Elle tait belle
et triste, et ressemblait au soir. Vtue de couleurs mourantes, elle
incarnait cette heure, et sa riche maturit, dans ce monde peupl
d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.

Il vint plus prs de l'inconnue, qui ne se dtourna point.

Enfin, elle le regarda.

Parce qu'il pensait les mmes choses, elle n'eut pas honte d'tre
surprise dans sa pense intime, et la pudeur de son me ne fut pas
pouvante.

Il salua. Elle rpondit  peine. Mais, dans leurs yeux qui se
rencontraient pour la premire fois, ils se reconnurent sans s'tre
jamais vus: c'est pourquoi il resta debout  ct d'elle, ayant senti
qu'elle permettait sa prsence. Mme, chacun d'eux avait peur que
l'autre s'loignt, parce que, sans le savoir, ils s'taient esprs
l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord,
leur crainte mutuelle d'tre trop tt abandonns. Cependant, comme ils
sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur
recueillement, et dj le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus
qu'une seule me.

Longtemps, ils demeurrent ainsi, fixes et cte  cte, dans leur muette
adoration; par instants, ils changeaient un sourire presque chagrin et
presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.

L'astre descendait plus vite; une vapeur se balanait au-dessus de
l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait
encore...

Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.

Lorsque le bord du disque se dchira sur la colline, brusquement, un
mme sanglot leur chappa.

Ils se rapprochrent, dans la peur d'tre seuls, et leurs mains se
prirent.

Le soleil diminuait: leurs doigts se crisprent.

Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'paule de
l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avana la tte; le visage de la
femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait 
lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence,
quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.

Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout prs des
cheveux, ses lvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En mme
temps, ils avaient ferm les yeux.

Enfin, elle releva la tte, un peu, et la renversa en arrire, comme
pour le regarder  travers ses paupires toujours closes; il se pencha
sur elle et leurs bouches s'unirent.

Le soleil tait  demi consum; des brumes violettes se tranaient avec
tristesse sur les herbes grasses, qui taient maintenant d'un vert pais
et sombre.

Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'treignait.

L'homme perut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui
s'lanait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme
si les jambes eussent dfailli. Il vit trembler les cils, frmir les
tempes. Il salua dans son me la dernire bien-aime, et, la posant sur
le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait
vers sa nuque, et qui se refermait.

Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la pit du crpuscule, des
sanglots montrent comme un encens, et Vnus alluma son toile qui
tremblait au-dessus des coteaux...

Quand leurs lvres se dsunirent, tous deux, sans prononcer une parole,
se tournrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.

Graves, leurs yeux se cherchrent.

Prs des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyrent;
chacun reconnaissait si bien l'me de l'autre, que leurs deux gratitudes
se souriaient avec mlancolie.

Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'tait
acheve dans ce dernier soir, ils mditaient ensemble sur la navrante
douceur de s'tre donn l, natures puises et vieilles avant l'heure,
le baiser du suprme amour.

Elle posa sa tte sur le bras qui tenait son paule.

Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel tait rose
encore; mais  leur ct le fleuve refltait, entre les sureaux et les
saules, des pans de lumire azure, glaciale.

Lorsqu'il la crut assoupie, il se dtacha d'elle avec des soins trs
lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laiss, tout 
l'heure, glisser  ses pieds, et l'tendit sur les genoux de l'inconnue.

Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombe de la
nuit, les suprmes fleurs de septembre.

Il cueillit les blanches aquiles et les rapontics roses; les
calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des
tanaisies, des trfles et des caille-lait; comme des toiles mauves sous
un nuage, les chicores et les asters d'automne s'teignaient parmi le
blond duvet des clmatites viornes, et par-dessus, dans un effort de
joie, les potentilles secouaient leurs grles clochettes.

Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la
grappe noire des hybles; il rencontra une touffe d'agonisantes
anmones, qu'un vent de hasard avait semes l, et reconnut son bonheur
d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits...

Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle.

Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantt les avait abrits, il
ne la vit plus.

Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foule, et c'tait triste...
C'tait comme le pristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil
est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs
d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les
branches.

Il appuya sa main sur leur couche rcente, pour en retrouver la tideur;
mais l'herbe tait dj froide de rose.

Il voulut appeler: il n'osa point,  cause du silence.

Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il dposa son bouquet
d'automne.

En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et
frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier rle de
lumire.




L'HROINE


Le pote Pierre Dufaure rsolut d'crire un roman.

L'poque semblait propice  cette tentative: il n'avait point de
matresse et son cerveau tait libre. Ses premiers vers avaient reu bon
accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire
s'annonait; son esprit dlicat, fin, subtil et souple, paraissait
devoir s'adapter  des genres divers; son imagination vive et nette
voquait des visions prcises, et son oeil, qui savait dcouvrir le
rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'me des hommes.
Bien qu'il s'enthousiasmt volontiers, on le trompait malaisment. Il
tait mondain et regardait la vie: il prenait plaisir  la comprendre,
et surveillait les manges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir
d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.

Nanmoins, il restait, par-dessus tout et malgr lui, pote:  cause de
cela sans doute, il dsira prouver qu'il tait autre chose, pour
affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette vise, un peu
inconsquente au fond, ne laissait point cependant d'tre noble,
puisqu'elle tendait  la glorification de la volont, fruit de l'effort,
plus honorable dans l'homme que le gnie lui-mme, fruit de nature.

Pendant l'automne o, prcisment, Pierre Dufaure se livrait  ces
remarques, il fut tmoin d'un drame intime qui se droulait prs de lui;
il assista aux sournoises menes d'une sduction, vit la femme se
complaire d'abord, et s'inquiter ensuite, hsiter, reculer, s'affoler
et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il
connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant
qu'il mprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il
entrevit la dsillusion progressive de la crature trop confiante qui
s'tait livre  un pleutre; par la pense, il conduisit la malheureuse
jusqu' la comprhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans
les angoisses d'une rvlation tardive.

Dj il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspir sa
verve, et dj il lui substituait une crature grandie, potise, digne
du plus bel amour.

Il eut froid au coeur, rien qu' concevoir le frisson glacial dont la
pauvre femme allait tre prise, lorsqu'il lui serait impossible de
douter davantage: il la vit prisonnire dans l'ombre d'une cave, comme
un damn du Dante, et blme au fond des tnbres, avec des yeux rougis,
grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle
de terreur, avec les cheveux pars, et toujours cherchant une issue:
mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!

Telle qu'il la conut, elle aimait avec du mpris, du dgot, des
rvoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle
aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant
toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son me douloureuse
planait au-dessus de ces hontes. L'me pure contemplait l'avilissement
inluctable, et se dsolait dans l'impuissance.

Belle tude  faire, que celle de l'tre double, qui voudrait et qui ne
veut pas, qui aspire vers l'idal et s'enlve plus haut pour replonger
plus avant dans la boue, ange aux ailes englues de vice!

Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force,
pourrait trouver un infini de volupts perverses  dmontrer la veulerie
de toute rbellion, et l'omnipotence de sa matrise. Afin de prouver
qu'on ne se dbarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que
la pudeur, plus fort que le rve, il s'amuserait de traner sa victime
jusqu' la promiscuit des bouges: il lui imposerait, l'une aprs
l'autre et peu  peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et
tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:

--Qu'en pensez-vous, ma chre?

Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen
banal et de pitre lgance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus
gure autoris qu' la rubrique des faits divers. La mort de l'hrone
apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un
dsespoir exaspr jusqu' ce point de lyrisme infernal. Il faudrait
chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le dveloppement de cette maladie
psychologique n'amnerait pas de lui-mme, et par la liaison des ides,
un dnouement mathmatique, invitable, mais encore invisible dans les
brumes du scnario?

De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du pote et se prcisait:
par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre,
l'Ide s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles
parasites et pompait de la vie.

Pierre Dufaure tait possd.

Cette emprise s'opra dans la nuit, au retour d'un bal o le psychologue
avait rencontr ses modles, surveill leurs gestes, examin leurs
consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et
rsolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gner en lui le libre
dveloppement de l'Ide.

Il marchait  grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards
retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le
trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa
demeure, hagard, avec la gorge sche, les lvres tremblantes et crispes
de mots, les yeux fixs droit devant lui et pleins de visions.

Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent
une ville, se traaient d'elles-mmes, et les tats d'me s'y logeaient
par familles...

Il vit l'oeuvre acheve.

Trois parties! Primo, la rencontre et la sduction, toute cette lutte
d'une Tantale qui n'a jamais aim, et qu'on sollicite d'amour; puis, en
fin de bataille, la chute.

Secundo, l'panouissement d'un tre, la chair extasie, l'me ravie, la
rvlation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit!
Mais, par degrs, l'tonnement se glissait dans ce coeur de femme, 
cause des paroles vilaines qu'elle avait  entendre et des sentiments
troubles qui la froissaient d'abord et bientt l'inquitaient; alors
pour elle commencerait une marche effraye dans les arcanes du matre
qu'elle avait pris; et c'tait, enfin, la dcouverte,  ttons, d'un
gout. Je me suis trompe! Mais le cri venait trop tard. Il fermait la
seconde partie.

Tertio, le gouffre, l'impossibilit de fuir! Ici, le gnie du pote
allait se donner carrire. Le roman tournait  l'pope, descendait
l'chelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des
luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au del, du
lupanar  la messe noire, le couple infernal dgringolait
fantastiquement  travers les tapes de l'horreur. Mais l'me de la
victime, emporte dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et
dans les volupts se faisait douloureuse!

L'esprit du pote s'enfivrait de ce concept.

Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin,
il jeta des notes, nota des cris, vcut son drame, entendant de toutes
parts des paroles profres autour de lui par les enfants de sa pense,
qui allaient et venaient, trpidants autour de sa table,
l'interpellaient, touchaient son paule, trempaient sa plume.--Et puis
ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot
encore!... Press, harcel, ne sachant auquel entendre, il renonait 
rien placer en ordre, occup seulement de saisir au vol les richesses
qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui
fuyaient, et courant aprs elles, se retournant pour en recevoir
d'autres, il enregistrait tout, voyait tout  la fois, tour  tour,
brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une poque
 l'autre, entremlait les angoisses de la troisime partie et les
candeurs de la premire, les suaves tendresses et la fume des bouges,
crivait, crivait, ahuri de visions, et fou lui-mme comme ses fous!

Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemard.

Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, srement, avec
ses bases fortes, l'oeuvre s'chafauda dans l'harmonie de l'art.

Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.

Devant la premire page blanche, il demeura sans rien pouvoir crire,
effray du labeur auquel il s'attelait:  cette tche, il allait donner
sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son
moi, pour revtir deux mes trangres; il renonait  son calme heureux
pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de
compte peut-tre, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une
flambe dans l'tre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son
visage devenu ple. Haletant, puis, il reposa la plume, et sortit dans
la rue.

Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre,
il crivit des lignes: sans qu'il y prt garde, l'oeuvre tait
commence.

Il esquissa d'abord le portrait de Rene. L'hrone, veuve, tendre,
due, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle
qu'il rvait de la rencontrer pour lui-mme, doue des vertus qui lui
plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouves en aucune
matresse. Car ses matresses, vraiment, jusqu' ce jour, on peut
l'avouer, s'taient montres d'une platitude irrprochable! Parmi la
niaise multiplicit des amours faciles, il avait promen son
dilettantisme ennuy, et certes il en tait las.

Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur:
elle fut l'introuvable.

Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante,
tide d'avoir germ dans la chaleur d'un rve. Plus d'une fois, les
larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle tait. Il se
complut  dire le prcdent mariage, et la jeune fille aussi, et mme
l'enfant qu'elle avait t autrefois. A mesure qu'il la prsentait, il
la reconnaissait: elle tait lui, la fleur de lui!

Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un pre jaloux, qui serait
en mme temps une mre passionne. mu des paroles naves qu'elle disait
en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la
voir et l'entendre. Bientt, elle vcut d'une vie propre, qu'elle ne lui
devait pas.

Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin
d'tre prs d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de
ce papier o l'exquise crature se manifestait en souriant.

Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait:
Bonjour, Rene. Il la sentait auprs de lui. On changeait des
phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des
anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initie
 tous les secrets de son pote. Ils devinrent amis, et dans les
occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa
chute prochaine.

Ds lors, il prit plaisir  manger seul. Mais il n'tait pas seul:
invisible en face de lui, la petite amie tait une compagne, et on
riait. Les camarades du pote, surpris de ses dsertions frquentes,
pensrent qu'il avait gagn des gots de luxe et de confort goste, car
on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets  la mode. Ils
se trompaient: Pierre Dufaure tait en partie fine avec Rene, et la
ftait.

Cependant, et malgr l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait
point  se corser, et l'oeuvre restait aux prambules.

Chaque fois que le pote essayait d'introduire en scne le second de ses
personnages, un dgot le prenait devant cette figure sinistre et
dteste par avance. Il renvoyait ce drle comme un importun, et,
dlivr de lui, s'attardait  nouveau parmi les grces de Rene.

Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant
au jour, le montra, dpouill du mensonge mondain et des oripeaux
lgants, tout nu. Avec haine, il crivit cette page comme on se venge,
et le sang du bltre giclait sous les verges de son juge.

Il en fut soulag, comme d'avoir fait tout  la fois un acte de justice,
de probit, et une heureuse affaire. Il revint  Rene.

--Tu as entendu? Je l'ai trait de belle faon, comme il le mrite!

Il sentit  son cou les bras de Rene qui le remerciait, sauve: la
femme avait compris le pril, et, devant le tentateur dmasqu, se
reculait avec dgot. Elle ne pouvait plus faillir.

Quand l'auteur voulut continuer d'crire, il se prit la tte dans les
mains, et chercha. O donc aller? Toutes les routes tait fermes!
N'tait-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une
si noble crature  des tourments qu'il pouvait empcher, et de se
faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de
son rival!

Car il l'aimait, son hrone, la trop vivante Rene, et ne pouvait plus
tolrer qu'un profane y toucht.

C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant
de joies en ce monde, qu'il faille bnvolement sacrifier un bonheur qui
passe, tout fleuri de rves...

Le pote rangea ses papiers dans un carton o Rene demeura veuve, dans
sa puret, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais crit.




LE FIANC


Mon avis? La matire est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous
autres mdecins,  plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers!
Assurment, la lgislation actuelle doit tre et sera modifie:
l'intrt gnral qui, dans les socits futures, prvaudra de plus en
plus sur les intrts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous
sera-t-il permis alors de dnoncer l'tat de nos clients, lorsqu'ils
sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'tiez pas n
que j'attendais dj.

Alors, j'avais votre ge, et je jugeais de tout passionnment, avec
cette intransigeante probit qui incite la jeunesse aux plus nobles
actions et aux pires sottises.

Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'tais install en
plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientle future, que des espoirs
et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-l ne nous demandent
pas d'tre clbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit
dans une maison riche; ma russite date de ce jour, et vous imaginez
avec quelle ardeur je me dvouais  dlivrer ces capitalistes de leurs
moindres malaises.

C'taient de braves gens, simples et bons, voire mme compatissants,
malgr leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent
cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur
temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci
taient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous
les mrites sans savoir qu'ils possdaient les deux plus grands: la
sant et la bont. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais
pour eux le culte qu'on doit aux ftiches, de la reconnaissance et mme
de la tendresse.

La mre seule tait de constitution dlicate; la fille, le pre,
auraient dcourag toute une Acadmie de Mdecine, par l'insolence de
leur superbe sant. Ah! la belle crature, que cette fille, le splendide
chef-d'oeuvre! La nature et la socit se mettent rarement d'accord pour
doter un tre complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent
les bienfaits concds par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le
charme et la beaut, un organisme admirable dans une enveloppe exquise,
un cerveau sr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac
d'autruche derrire une poitrine de desse, des dents de loup, blanches,
et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de
l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!

Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement,
comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de
vnration que mritent les forces, et que le paganisme grec accordait 
ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma
profession, ayant eu la prudence et le bon got de me tenir, avec cette
famille, sur une extrme rserve, et de ne point abuser du gracieux
accueil qu'on me faisait dans la maison.

Or, un jour, je reus trois lignes du clbre professeur R..., dont
j'avais t l'interne pendant une anne,  Lourcine: il m'invitait  lui
rendre une prompte visite. J'accourus.

--Mon cher enfant, me dit-il, les dbuts d'un jeune mdecin sont une
affaire dlicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil.
Rpondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientle, une
jeune fille riche et qui va se marier?

--Il est vrai, mon cher matre, que je donne mes soins dans une famille
fort cossue, et qui possde, en outre, une fille d'ge nubile.

--On ne vous a parl d'aucun projet matrimonial?

--D'aucun.

--Faites qu'on vous en parle et tchez qu'on ajourne. Le fianc est mon
client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est
dans un pouvantable tat. Il m'a demand s'il pouvait se marier, et je
lui ai rpondu qu'il ferait plus honntement d'assassiner quelqu'un sur
la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot
le tente: il a dit: J'attendrai. Il n'attendra pas, je le sens. Il a,
pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du
mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherch  connatre
le nom de sa future, mais il a prononc le vtre. Je vous avertis.

--Vous m'effrayez, mon cher matre. La jeune fille  laquelle je pense
est un prodige de sant...

--Sauvez-la donc.

--Que puis-je faire?

--Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie
entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il nat des enfants, pauvres
petits, je les plains!

--Je vais...

--Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous
oblige  parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile:
obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune
homme ne vous a pas livr le secret de sa maladie, et vous tes libre
devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.

Je revins  pied, pour rflchir mieux: la marche aide la pense.
J'allais d'abord trs lentement, et cela vous indique que je ne savais 
quoi me rsoudre; au bout d'une heure, je marchais dlibrment, et cela
prouve que j'avais enfin une ide nette, un but certain. Quand vous
voulez savoir si une action vous plat sans rserve, observez vos pas:
ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles
par dextre ou par senestre: lorsque vous vitez les passants en appuyant
sur votre gauche, l'action est veule, l'me indcise; mais quand vous
poussez  droite, tout va bien, et vous tes fort.

J'arrivai chez le pre: je n'eus pas grand mal  obtenir l'aveu du
mariage projet, car le brave homme en tait tout heureux. Je me permis
cependant quelques discrtes objections, relatives  l'ge de la
fiance, aux prils d'une maternit htive.

--Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.

Je me rabattis sur un autre thme: je parlai du jeune homme, du clibat,
de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de
la circonspection qui s'impose au pre de famille...

--coutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais
gr, comme d'un tmoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et
je ne doute pas qu'il consente  vous rendre visite: confessez-le.

Deux jours aprs, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun,
solide, lgant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche,
de parole hsitante, et qui ne me plut gure. Il m'apprit, avec un
sourire fat, qu'il allait prochainement pouser ma jeune cliente et
qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il dsirait de
moi; il rpondit, net et vite, comme on rcite une leon:

--Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-pre a paru
souhaiter cette dmarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en
pareil cas, sont trop lgitimes pour qu'un galant homme se refuse 
l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai dj pass plusieurs, car le
sicle est aux examens, et je ne m'attendais point  celui-ci.
Nanmoins, disposez de moi.

Je le retins une heure. Il se prta aux plus minutieuses enqutes. Son
tat sanitaire me parut tre irrprochable. Cependant, je ne pouvais
concevoir que la vieille et sre exprience de mon matre se ft trompe
dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'tais alarm
 tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec
le fianc de ma belle cliente.

--Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avis que nous ne
pensions: il nous a prudemment lancs sur une fausse piste, et n'a donn
mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misrable, mais
c'est un malin.

Je communiquai au pre le rsultat de ma consultation: il fut charm. Le
mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les mdecins se rendaient aux
mariages et aux baptmes, ils s'obligeraient du mme coup  frquenter
les enterrements, o leur prsence est mal venue.

Les nouveaux poux partirent en voyage, et huit mois se passrent.
J'oubliais cette histoire.

Brusquement, on m'appela auprs de la jeune femme, que je trouvai chez
son pre.

Je la vis, mconnaissable. Elle tait enceinte: maigre, avec un teint de
cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lvre ronge.
L'effondrement de cette beaut m'atterra. Quant  la nature du mal,
dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une
angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilit. Eh quoi? J'avais
donc mal examin l'assassin dnonc par mon professeur, et je n'avais
rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement,
ma prsomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous
prie de croire que j'ai pass l le plus cruel instant de ma carrire
mdicale!

J'aurais tu le mari, pour me venger de moi!

Par bonheur, le bandit ne se montra point.

J'examinai la malheureuse: son enfant tait mort. Il fallait, en toute
hte, procder  la dlivrance. Je demandai le secours d'un
professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours aprs
l'opration. Je reus son dernier soupir.

Le pre et la mre sanglotaient, aux deux extrmits de la chambre, sur
des fauteuils, esprant encore, quand leur fille tait dj morte. Au
bord du lit, un petit homme terreux et blond,  genoux, pleurait. Quant
au mari, il persistait sagement  demeurer invisible. J'hsitais 
porter aux parents la dsesprante nouvelle.

--Monsieur, dis-je au pre, je dsirerais parler  votre gendre.

--Est-ce que... elle est... elle est... perdue?

--Votre gendre, monsieur, s'il vous plat?

Le pre tendit la main dans la direction du petit homme agenouill prs
du lit, et je ne comprenais pas.

Tout  coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme
blond et lui touchai l'paule: il se redressa.

--Vous tes, monsieur, l'poux de...

Il se leva, faisant de la tte un signe affirmatif, et je le vis en
face.

--Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reu dans mon cabinet.

Il remua la tte, de droite  gauche, pour dire: Non.

--Alors, monsieur, vous m'avez envoy quelqu'un  votre place?

Il remua la tte, de haut en bas, pour dire: Oui.




LE BALLON


Il y a quarante annes de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier.
J'avais neuf ans.

Je n'ai jamais connu ma mre, ou du moins il ne m'en reste aucune
mmoire. Quant  mon pre, il tait assurment trs bon, trs tendre, et
je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre
lui et moi, mme lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation
d'une distance inexplicable, mais que je m'explique  prsent: cette
distance, c'tait sa pense.

Mon pre, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-mme, avec son
ide, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans
pouvoir pntrer en lui. On raconte que, au dcs de ma mre, on l'avait
laiss seul prs du cercueil, avant la leve du corps: lorsqu'on vint
les sparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers pars et
couverts de chiffres, avec mon pre qui travaillait.

Pourtant, il nous chrissait. Mais quand l'Ide s'installait en lui,
elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous coutait
sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en
souffrais  la manire des enfants, qui prouvent les douleurs sans les
analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans mme savoir qu'ils
les ont vues, ressentent toute entire la tristesse de les comprendre.

Lorsque, le soir, mon pre venait border mon lit et me baisait au front,
j'apercevais ses yeux fixs sur la muraille, et les fleurs peintes du
papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et
je pleurais dans l'ombre, aprs son dpart. Alors, tant seul, j'osais
lui parler et me plaindre; je me confessais  lui, je lui jetais au cou
mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et
de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et,
le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.

Un jour cependant, mon secret clata, avec mes sanglots, tout d'un coup:
c'tait pendant le djeuner. Mon pre, me voyant pleurer fort, m'examina
avec tonnement.

--Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?

--Non, pre...

--Mais si, tu as mal, puisque tu pleures...

--J'ai de la peine...

Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes,
vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'tais seul, le soir, dans
l'ombre, car,  l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je
ne voyais pas mon pre, qui ne rpondait rien et me laissait parler.

A la fin, je relevai la tte en tendant vers lui mes mains trempes de
pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures
gomtriques. Je me tus instantanment. Le chagrin de n'tre pas compris
est trs profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de
pleurer en mme temps que de parler. Mon pre n'avait rien entendu. Tout
tait  refaire,  redire, et je sentis nettement que dsormais je ne
pourrais plus renouveler la tentative.

Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon pre
m'inspirait une vnration religieuse. Je retins mon souffle, pour
contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les
traait, et le front inclin du chercheur.

Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumire au sommet; je
le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le sige
de la pense est l, et c'tait l-dedans que je voulais entrer,
l-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me
semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller,
comme un rayonnement de la pense intrieure.

Je me disais:

--Jamais je n'entrerai l; je n'en suis pas digne; quand mon pre mourra
comme ma mre, il partira sans savoir combien je l'ai aim.

Mon pre avait, parat-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter
brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumire sur le
crne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'teindrait un jour.
Enfin, elle se dplaa: mon pre avait redress son visage et me
souriait. Il dcouvrait ma prsence. Puis il se souvint.

--a va mieux, mon petit?

Je rpondis bravement:

--Oui, pre.

--Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.

--Dans le ballon?

--Oui, mon petit.

Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de
bonheur.

--coute, dit-il.

Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins trs heureux
moi-mme et trs fier: une confidence de mon pre allait descendre
jusqu' moi.

Il dit:

--Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouv! Jeudi sera un plus grand
jour: j'essaierai!

--Avec moi?

--Oui, mon petit, avec toi.

Cette fois-l, je me jetai  son cou et je m'y accrochai; mon pre aussi
me serrait fort. Il m'treignait sur sa poitrine, non pas comme un fils,
mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son
effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa russite. Non,
ce n'tait pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe?
J'tais le premier prs de lui: il m'associait  son front! Ah! le
souvenir de cette minute-l m'exalte encore de joie et d'orgueil! De
pareils instants effacent tous les chagrins passs.

Naturellement, mon pre ne me donna aucun dtail sur sa rcente
invention. Il avait trouv: cet avis suffisait  ma curiosit; il
m'emmenait; cette promesse suffisait  mon orgueil,  ma gratitude, et
j'en dlirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon
dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer  la ralisation d'un
rve humain! Doter le monde d'une victoire sur les lments! Je
concevais dj la porte de cette chose avec une prcision que mon pre
lui-mme ne souponnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent
jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne
daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des
hommes, et sentent mieux.

Mon pre tint sa promesse. Le jeudi, nous partmes.

Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne
parlait pas. Il amnageait des choses, vrifiait des outils, des
ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se
relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de
la crainte. On devisait  voix basse. On me montrait. J'tais fier.

Mon pre cria:

--Lchez tout!

Je me sentis lanc en l'air, comme par une fronde, et la respiration me
manqua: j'avais ferm les yeux, cramponn mes deux mains au rebord du
panier, flchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.

Je voulus murmurer:

--Pre...

Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lvres. Aprs un instant, j'osai
respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupires, timidement: entre
les brins d'osier, j'aperus des toits qui fuyaient; je refermai les
yeux. J'entendais, derrire moi, les pas de mon pre, qui allait d'un
objet  l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lchet: j'ouvris les
yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le
sommet de ma tte dpassait  peine la rampe. Je me haussai sur la
pointe des pieds...

L-bas,  gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux
vagues d'un petit lac, et les rues taient minces, entre les maisons
crases. Un beau fleuve s'en allait trs loin, avec des courbes.
Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous
parvenait encore de la ville. C'tait si beau, si grand, ce spectacle,
que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je
voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des btes, et ces
reptiles blancs me semblaient tre les seuls habitants de la terre
azure. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon pre: il me parut un
dieu.

Il avait les sourcils froncs, les narines dilates; il travaillait,
sans me voir, sans rien voir. Nous montions. Nous courions, ports par
le vent. Les heures passaient, et les pays.

--Pre...

--Quoi?

--Je voudrais faire pipi.

--Fais.

J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant que les hommes, sur la
terre, diraient:

--Il pleut.

Le soir, nous vmes la mer: le soleil s'y couchait.

--Oh! pre, que c'est beau!

Il ne m'entendait pas.

Cependant je respirais avec difficult. Je ne savais pas que l'air se
rarfie dans les hauteurs. Je me crus malade, et aussitt je regrettai
d'avoir encombr mon pre de ma prsence. Je n'osais l'occuper de moi,
l'appeler  mon aide. Je le vis debout, arrt, la main gauche  plat
sur sa poitrine.

--Pre! Tu as mal?

--Oui, c'est le coeur.

Moi aussi, je commenais  souffrir. Mes tempes battaient. Le dos me
faisait mal. Ayant pass la main sur ma bouche, je constatai avec
pouvante qu'elle tait pleine de sang.

--Pre!

Il ne rpondit pas. Affair, il appuyait sur des manivelles, et ses
gestes taient htifs, fivreux. Il se leva pour saisir un filin: au
dernier rayon du soleil, je vis son front trs ple, et deux taches de
sang sur le coin de sa bouche.

--Pre!

Il ne rpondit pas. Il tirait sur la corde, de toutes ses forces, et
respirait bruyamment. Je tendis les bras vers lui, et je voulus me
rapprocher de lui. tait-ce pour l'aider ou pour implorer son secours?
Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien: une torpeur m'avait
pris. Je crois que je tombai en avant.

Un bambin de neuf ans n'a pas la rsistance d'un homme. Sans doute, je
suis rest longtemps vanoui...

Quand je revins  moi, il faisait nuit. Un balancement doux me berait
dans l'obscurit. J'eus d'abord quelque peine  comprendre o je me
trouvais. Dans les tnbres bleues, l'enveloppe de notre ballon,
illumine d'un ct, dessinait, au-dessus de ma tte, un norme
croissant de lune, horizontalement couch.

Peu  peu, je me rappelais: l'invention de mon pre, notre dpart au
matin, la journe dans l'espace. Je crus avoir dormi, et que mon pre
dormait encore. Mais, tout  coup, je me souvins de sa silhouette
dresse dans le soir, des gestes violents que ses bras avaient faits
pour tirer une corde, et de son masque angoiss.

J'appelai: Pre!

Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tte
penchait sur son paule.

Je me tranai vers lui. Je le touchai. Ds que je l'eus seulement
effleur, il tomba sur le ct. Son front, en heurtant le plancher,
sonna. J'avanai le bras pour lever sa tte, et je commenais  le
glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec
horreur. La peau tait glace. Tout de suite, j'eus la sensation que mon
pre tait mort.

Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me
donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage.

La mer, en bas, trs loin, comme un grand cirque, tait toute ronde
au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages
blancs qui rampaient sur elle.

Ai-je pens quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec
les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumire livide de la lune
vint tomber sur le front de mon pre. Ses yeux, rests dans l'ombre,
taient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le
froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de
sang, aux deux coins de la bouche, taient durcis et violets.

Je me reculai au bord oppos de la nacelle, pour tre loin, pour ne pas
voir: mais chaque fois que j'essayais de dtourner mon regard, les
prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient
imprieusement.

Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renvers la tte, et j'attachais
mon attention  suivre, derrire le globe du ballon, la disparition des
toiles qu'il cachait en passant. Mais la course des toiles me donnait
le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher  ces clous, d'y
dchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel.

Toujours l'oeil me rappelait.

Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon pre s'tait
insensiblement dplac; la moiti de sa face se perdait dans l'ombre;
mais l'oeil gauche, rest en lumire, paraissait briller davantage: il
avait,  lui seul, l'clat des deux ensemble. Il tait plus terrifiant
encore, et depuis que l'autre s'tait teint dans les tnbres,
j'imaginais que mon pre venait de mourir un peu plus.

Des heures s'coulrent, sans doute. Je grelottais de froid et
d'pouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourn, ne
dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'tait
apparu au rveil; mais,  force de la contempler, je trouvais  cette
masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me
vriller au parquet; son poids cauchemardant m'crasait la poitrine. Je
ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de
mon pre, fixe, devant moi.

Mon regard allait de l'une  l'autre, mais ma pense engourdie
n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre
ces deux visions, une espce d'alliance qui les rapprochait jusqu' les
unir,  les confondre, et l'une devenait l'me de l'autre. Comment
dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientt il me
fut impossible de sparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon
petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire,
d'une lucidit plus grande? L'oeil du mort,  force de fixit, semblait
vouloir donner un ordre...

Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon
pre m'hypnotisait, et que j'ai obi  sa volont, plus qu' la mienne.

Car je me mis, sans l'avoir dcid,  refaire le dernier geste qu'il
avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de
m'vanouir... Je pris la corde, que je tirai  moi.

Aussitt, je perus une descente brusque; mais en mme temps un bruit
lugubre, pareil  un rle, souffla sur ma tte, et je sentis dans mes
cheveux l'haleine tide de quelqu'un qui serait survenu au milieu des
toiles.

Vous devinez bien que le gaz du ballon s'tait chapp par la soupape;
mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce pouvante que m'avaient
cause ce gmissement funbre et cette haleine fade, je m'tais enfui
vers un coin, derrire les caisses: je m'accroupis, et le temps passa.
L'oeil me regardait toujours.

Longtemps aprs, le ciel plit. Le froid se fit plus intense. Puis, le
soleil surgit. Comme c'est bon, la lumire! Elle dlivre. Je me crus
sauv. Les premiers rayons me rchauffaient dj. La mer, au-dessous des
nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de
feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumire.
Mais j'touffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil,
clair, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et,
comme j'avais fait dj, timidement, pour obir, je pesai sur la corde:
nous descendmes.

Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et
trois fois je recommenai. Je respirais plus  l'aise. Je compris que
cette corde, tire en bas, faisait descendre le ballon, et je m'tonnais
de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je
comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais
compte de la volont que mon pre avait eue de me sauver en me donnant
son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouette par le
vent, s'veillait avec colre.

--Si je descends encore, je me noierai...

Mais l'oeil ordonnait sans rplique.

--Mon pre le veut!

J'obis autant qu'il ordonna.

Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand
nous rencontrions la crte d'une lame, l'eau se prcipitait en
bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas.
Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et,
d'un saut brusque, nous remontions, pour tre raccrochs bientt. A
chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains dchires
s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon
mouill. Dans les minutes de rpit, je me laissais crouler sur le
plancher, rsign  mourir. Mais ds qu'une autre lame me submergeait,
ma pauvre petite vie se rvoltait encore, et de nouveau je me
redressais, tendant la tte et les bras hors de l'eau. A peine dlivr,
je reperdais courage et je souhaitais la mort.

Je fis nanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus
en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup
de houle ayant emport deux de nos caisses, le ballon s'enleva
sensiblement, et cet heureux accident me donna l'ide de jeter  l'eau
quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'tais puis
de fatigue. Je ne lanais par dessus bord que des choses lgres.
Pourtant,  force de patience, j'allgeai la charge du ballon. Les lames
ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me
croyais tranquille, quand l'orage clata dans toute sa fureur. Entre la
mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frle
esquif d'osier fuyait obliquement.

Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais
les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux,
c'est la brlure des clairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles
et me zigzaguait sous le crne. Je me cachai les yeux aux replis de mes
bras; instantanment je m'endormis dans la tempte.

J'ai dormi pendant des heures, rveill mille fois par les ballottements
et les chocs, et me rendormant aussitt: des rves affreux harcelaient
mon sommeil. J'ai rv que mon pre ressuscitait pour me rveiller, et
me grondait de son regard mort; il me secouait les paules, me poussait
de son poing, de son pied, et me battait pour la premire fois... A la
fin, je me rveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se
sauvait aprs m'avoir frapp, et qui roulait sur le plancher, dans la
tempte finissante, allant d'un bord  l'autre, heurtant les caisses,
s'enlaant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant
encore, dmenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face
tout corche.

--Pre, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!

Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tte prise
entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle
chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter  la mer. Mais
j'en tais trop loin, et je n'osai pas. Dj la chaleur de midi, sous
les nuages disperss, avait regonfl le ballon, et l'emportait.

L'ide de remonter l haut, avec le cadavre mchant, m'affolait
d'pouvante; le bleu du ciel vide, comme un prcipice  l'envers, me
donnait le vertige.

Je criais: Non! Non! Plus!

Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-l, je n'avais
craint que de mourir, mais devant ce gouffre cleste qui s'ouvrait sur
ma tte et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que
nous y remontions pour l'ternit, et que durant tous les sicles des
sicles j'allais vivre avec ce cadavre. Frntiquement, je me jetai sur
la corde. Nous descendmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du
spectre, j'escaladai le bord de la nacelle...

Alors, j'entendis des clameurs. Un navire tait l, tout proche, et le
ballon courait dessus.

On me cria: A l'eau! Saute!.

Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, dlest de mon
poids, s'tait enlev, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le
soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allum de reflets l'enveloppe
luisante et plisse. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'tendit,  demi
mort, sur le pont du navire, et couch sur le dos, j'aperus mon pre
qui s'enfonait dans les derniers nuages.




LA VISION


Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas,
que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables  l'excs! Mais,
quand vous m'aurez trait d'hallucin, de visionnaire, m'empcherez-vous
de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la
hurle pas, jour et nuit, cette vrit: Tu es fou, inepte et fou,
imbcile et fou! Mais je souffre quand mme, et les jours vont leur
train.

Pauvre Marguerite! Douce et chre victime!

Je l'aimais trop! De toute mon me, et de toute ma chair, surtout! Il me
semblait qu'elle ft, non seulement le premier amour de ma vie, mais le
seul. J'avais aim, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne
m'avait si profondment possd, envahi, et je sentais que toutes les
fibres de moi, toutes les particules de mon tre, les plus obscures, les
plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de
mon sang, individuellement, taient pleins d'elle, vivaient par elle, et
n'aspiraient qu' elle.

Je sentais aussi que la mme passion la tenait tout entire, comme moi,
et mme quand nous tions loin, nos deux corps, en dpit de la distance,
ne faisaient qu'un seul corps; elle tait pour ainsi dire la partie
femelle de moi, et l'ide qu'elle pt appartenir  un autre homme ne
venait pas  mon esprit, puisque son infidlit m'et en quelque sorte
livr moi-mme et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais
bien qu'elle n'et prouv, entre les bras d'un autre, que la honte et
la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se ft-elle point trahie
en mme temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lvres d'un passant
sur sa chair ne l'auraient-elles pas dsole aussi bien que les baisers
d'une trangre sur son amant, puisque nous n'tions qu'un seul tre? Je
n'avais donc aucune jalousie, aucune dfiance, et je me livrais sans
rserve, comme elle se livrait.

J'tais le premier qu'elle aimt: non seulement aucune caresse ne
l'avait effleure, mais aucun dsir, aucune pense d'amour ni de
coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une
retraite quasiment claustrale, vcu sans connatre ni souponner la vie:
son me tait toute neuve et sa chair ignorante; navement, son amour
l'avait donne  moi, avec toute la candeur et la simplicit des tres
trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la
mfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'tait
livre, sans croire que ce ft mal ou qu'il pt en tre autrement: et
tout de suite elle s'tait panouie d'extase, si bien qu'elle pensait
avoir reu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos treintes,
elle offrait de la gratitude, au lieu d'en rclamer.

Ah! l'amour d'une vierge est une chose dlicieuse et terrible, car la
femme qui n'appartint jamais qu' un seul homme reste pour lui
perptuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la
premire fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre gosme,
il nous plat de croire que cette chastet survit  nos caresses, et
qu'elle ne pourrait tre souille que par les approches d'un autre.
Quant  moi, j'prouvais cette illusion avec une intensit toute
particulire; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul tre, sa
puret ne pouvait pas plus tre entache par notre enlacement que par
aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, tant le
principe mme de la vie, ne souillait pas en faisant vivre.

Subtilits, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'me humaine: les uns
prouvent des sentiments qui restent ignors des autres, et toutes les
motions, toutes les croyances, tous les apptits qui se manifestent en
nous ne sont jamais qu'une rsultante logique et spontane de nos forces
individuelles.

Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en
venir o je suis?

Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupon, d'une crainte, et qui
n'apprhendais pas mme les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu
entendre impunment toutes les dnonciations et recevoir toutes les
preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude
heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brle  prsent
et qui dvore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous
sommes deux auprs d'elle! Marguerite n'est plus  moi seul, l'innocente
n'est plus impeccable: la fidlit est morte, et la saintet pollue!

Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce dsastre!

Nous avions pass, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimit,
dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et
qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient  leur fin:
l'poque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer  Paris
o l'existence nous prendrait la moiti de nos heures. Nous en
prouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite,
toute de douceur, s'humiliait dans la rsignation, tandis que la mienne,
nerveuse et maladive peut-tre, s'irritait.

Un soir,--c'tait le 12 septembre, je m'en souviens,--l'orage qui pesait
sur les arbres, sans pouvoir clater, me tourmentait comme eux, et le
malaise physique se joignait  mon dplaisir.

Je m'endormis pniblement, la peau fivreuse et les nerfs agits. Je fis
un rve pouvantable.

Je sais maintenant que c'tait un rve, je l'ai mme su pendant que je
rvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et
prcise, que je ne parvenais pas  me convaincre de leur irralit.

En ce rve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue,
longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne
la suivait: d'ordinaire, sa dmarche est droite, franche, et son regard
vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et
dans ses yeux, elle tmoignait d'une incertitude presque semblable  de
la fausset. Cet aspect si nouveau me stupfia, puis me troubla; et je
fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque pril l'et
menace; et voil que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai
pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrire ce front blanc, aussi
bien que derrire les autres. Je reus, de cette pense brusque, un choc
si violent qu'il me rveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait,
trs calme,  mon ct, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour
mettre sur le front calomni un baiser repentant comme une excuse, et je
me rendormis bientt.

La vision revint.

Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupires baisses, sans doute
afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour
qu'elle levt les yeux sur moi: elle ne rpondait point, et je compris
que, par une de ces magies coutumires au rve, j'tais invisible  ct
d'elle.

Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais  travers les
obstacles, ayant la lgret d'un corps fluidique.

Tout  coup, elle tourna sur sa gauche, avec la prcision des gens qui
font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long
corridor tait obscur et gras.

Elle monta des tages. J'avais beau crier: O vas-tu? Elle continuait
l'ascension. Je m'entremlais  sa marche, dans l'troit escalier; elle
ne me sentait pas, et je criais plus fort: O vas-tu? Mais ce cri
d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un
souffle d'enfant oppress.

Enfin, elle s'arrta sur un palier: toute inquitude avait disparu de
son visage, et je revoyais dans ses yeux  demi-clos, sur ses lvres
entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant 
l'approche de nos ivresses.

Elle sonna; le bruit strident me rveilla pour la seconde fois.
Marguerite dormait toujours  mon ct; ses lvres entr'ouvertes avaient
le mme sourire, et je ne baisai pas son front. Pench sur elle, je la
regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait,
perceptible  peine, haletant un peu, et dans cette musique tide, je me
rendormis encore.

Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le clin murmure de son
haleine, qui devint pareil  un roucoulement de tourterelle. Je la
connaissais bien, cette mlodie de volupt! Moi seul savais la faire
natre dans la gorge palpitante de la bien-aime, et la faire onduler
sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcve, dont elle
emplissait l'atmosphre! C'tait notre bain d'amour, cette musique: je
m'tais baign dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il
me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis!

Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affols, les petits doigts
qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et
l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je
ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme?

--Rouvre tes yeux qui se rvulsent! Je suis l! Je te vois! Tu ne sens
donc pas que je suis prs de vous?

Certes, il la possdait, comme moi, et elle se donnait toute, comme 
moi, avec les mmes rles, les mmes gestes, la mme extase! Elle le
pouvait donc, ce crime, et sa chair consentait, et son me voulait! Ce
n'tait donc pas vrai, que nous fussions un seul tre, et cette foi de
ne pas ressembler aux autres couples, cette foi dont nous avions vcu
tous deux, c'tait donc un mensonge?

--Lve-toi! Je te vois!

Mes cris ne la troublaient pas plus que si des murs pais eussent t
entre nous.

--Marguerite!

Quand mme des millions de lieues nous eussent spars, elle aurait d
m'entendre, elle aurait d sentir que je criais! Pour que ma douleur
n'arrivt point  elle, il fallait donc que plus rien ne subsistt, rien
de commun entre nos mes, et qu'il ft mort, qu'il ft oubli, l'tre
unique et double que nous tions, que nous avions t?

C'tait bien elle, pourtant! Mais il me sembla qu'elle avait vieilli un
peu, de quelques annes  peine, comme si cette chose se passait dans
l'avenir...

Est-ce que je voyais, ou bien je prvoyais?

--Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends donc pas?

La belle fille nue tourna lentement la tte dans la direction de mes
cris; entre ses cils qui tremblaient, son regard teint coula vers moi,
et se reposa sur mes yeux, avec tranquillit: elle me vit  son tour, et
me sourit, comme  un souvenir...

Puis elle dtourna son visage, et furieusement lana ses bras au cou de
son nouvel amant.

Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher de ma place, courir vers
le lit: mais j'tais une statue de plomb, pour assister  leurs
infatigables baisers, qui recommenaient toujours.

Je me disais: Je dors, je rve. Je tendais toute ma volont, je
crispais tous mes muscles, pour sortir du cauchemar, m'veiller, me
dlivrer. Mais tout aussitt, le spectacle d'amour me reprenait, par
l'intensit de sa vie et l'atroce prcision des gestes, qui m'imposaient
de croire  leur ralit.

                   *       *       *       *       *

Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne peux plus ne pas voir. Je vois
sans cesse.

Surtout quand elle s'abandonne, quand son haleine roucoule entre ses
dents lumineuses, quand ses petits doigts se crispent pour s'agripper au
ciel, quand son regard teint coule entre les cils qui tremblent, je me
rappelle!

Elle m'a tromp! Devant moi, malgr mes supplications, sans piti pour
ma torture, elle m'a tromp, et certes elle ne peut pas dire que je
n'existais plus, puisqu'elle a souri vers mon souvenir, et qu'elle s'est
souvenue pour mieux embrasser l'autre.

Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible est possible, et la foi, c'est
un leurre? La foi, c'est un mensonge?

Le rve seul, direz-vous, a menti? J'ai rv; rien de plus, et je tiens
pour ralits les mirages d'une imagination qui dlirait...

Oui, j'ai rv, et le rve n'est qu'une ide. Mais la confiance n'est
qu'une ide aussi, une simple conception du cerveau, ne de moi tout
comme mes songes, semblable  eux et n'ayant pas plus qu'eux une ralit
tangible.

C'est simple: une ide a tu l'autre. La foi est morte. L'illusion de
jadis, qui peut-tre tait mensongre, n'existe plus; elle est remplace
par une illusion nouvelle, qui peut-tre est trompeuse. L'ancienne
valait mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai jamais eu le choix:
ceci s'est substitu  cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons
pas en arrire. J'en souffre beaucoup.

Marguerite souffre autant que moi, et mme davantage: je lui ai tout
avou, aprs m'en tre longtemps dfendu. Elle pleure, ce qui la
vieillit imperceptiblement et la fait ressembler plus encore  la femme
dont les yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au moment...

C'est bien triste de songer qu'elle me trompera!

Cependant, chaque mois je souffre un peu moins, tandis qu'elle souffre
un peu plus.

Je sais bien que je suis injuste, et je lutte. A force de lutter sans
rsultat, je m'nerve dans l'impuissance, et j'en garde contre la pauvre
fille une espce de rancune obscure.

Je crois que je l'aime moins. Elle le sent.

Notre bonheur est cass. Un de ces jours, videmment, on se quittera.




CURIEUSE


Voil ce qui vous trompe! J'ai t amoureux: non pas  chaque printemps,
comme vous, qui comptez par vos passions les annes de votre jeunesse et
qui changez d'amours autant de fois que les jardins changent de fleurs.
J'ai aim une femme, une seule, mais avec autant d'extase que vous avez
pu en dpenser pour toutes les vtres ensemble. Je l'ai chrie
tendrement et dsire ardemment, mais ne l'ai jamais possde, et
l'histoire fut assez tragique pour me dgoter de renouveler cette
preuve.

Comment cela me vint-il? Au bal.

Nous sommes, nous autres marins, des espces de moines qui vivent dans
le rve, et notre vaisseau, exil pendant des mois sur le dsert des
ocans, ressemble  un clotre plus qu' une caserne: on y peut mditer
dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en
face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les
exaspre dans l'inaction. Car l'espace, tour  tour, nous invite par sa
magnificence et nous repousse par son immensit; ds qu'il nous a
grandis, il nous rapetisse jusqu'au nant, il nous appelle hors de nous
pour aussitt nous refouler en nous, et notre misrable essor ne
s'lance vers lui que pour se replier humblement.

Avec la constante notion de n'tre qu'un atome, comment entretenir,
devant la mer, devant le ciel, les mesquines proccupations du monde?
Elles n'osent remonter  fleur d'me, et elles meurent de honte, dans
leur nuit... Alors, avec nos aspirations sans but et nos apptits sans
pture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que
vraiment nous sommes des concentrations d'humanit et les thsauriseurs
de nous.

C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par
excellence, trs riches et trs nafs, et si j'tais femme un peu
idaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin...

Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R..., entre
deux valses, au bal de l'Amiraut. Cette tonnante jeune fille me charma
par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matires, des
comprhensions rapides, subtiles, et une pntration psychologique bien
rare pour son sexe et son ge; ce qu'elle ne savait pas, elle le
devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demand les
raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour
qu'elle achevt le travail, si bien que sa prompte intelligence
terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore.

Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de
gentillesse et de gaiet; on ne percevait en elle aucune prtention,
aucune vanit, mais un besoin de se dpenser, d'aller vite, d'en finir,
et cette hte avait le charme d'une confidence: auprs d'elle, on
pensait  deux, on tait deux, on tait ensemble et amis.

Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne
sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis  lui rpondre ce
qu'on ne rpond qu' soi-mme. Sans me souvenir que j'avais devant moi
une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut
d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en
apercevoir.

Elle tait curieuse de la vie, des motions inconnues d'elle et des pays
lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait
pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubrance de la sve
emmagasine dans ce petit tre en attente de la vie. Ah, cette enfant
et fait un beau marin! On la sentait dcide, hroque, capable de tous
les courages, prte  tous les assauts, avide d'agir, et impatiente!

Coquette? Nullement. Trs vivante, et c'est tout: peut-tre un peu trop
vivante pour une fille.

Huit jours, sans relche, je pensai  elle; et, quand je la revis, je
lui dis:

--Je vous aime.

Elle eut un instant d'moi, et frona un peu les sourcils,  peine,
comme on fait en recevant un choc lger, mais imprvu. Puis elle se
moqua de moi, gentiment, battit de l'ventail son genou, les plis de sa
robe, et bientt parla d'autre chose.

Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant:

--Et ce grand amour?

Je rpondis:

--Je vous aime.

J'tais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai
d'autre chose.

Mademoiselle R., m'avait prsent  ses parents, braves gens blouis
d'elle, qui lui obissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant
qu'au bien, laissaient  leur fille une libert trop grande. L'enfant
gte allait et venait  son gr, sans contrle, et ces trois tres
s'aimaient bien. Une complaisance perptuelle rglait tous leurs
rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimit de ce foyer
tait reposante et douce; je me plaisais  y revenir. De leur ct, le
pre et la mre m'accueillaient avec bienveillance, et des liens
d'amiti s'tablirent bientt entre eux et moi. Me considraient-ils
comme un gendre possible? Je crois que tout calcul tait absent de leur
esprit et que d'ailleurs ils apprhendaient le mariage de leur enfant
bien plus qu'ils ne le dsiraient.

Leur sympathie tait sans arrire-pense. Ils me tmoignaient de la plus
entire confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures,
 la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma
rserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une
libert plus grande.

Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais
plus  rsister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que
j'avais pu voir et juger des siens achevait ma dcision, et je ne
souhaitais rien tant que d'tre agr comme un fils dans une famille si
tendrement unie et de simplicit si probe.

Tout  coup, mademoiselle Lucie devint triste.

Oui, tout  coup. Du jour au lendemain, ce fut une autre femme. Elle ne
riait plus, n'interrogeait plus; elle pensait en dedans, et m'vitait.
Elle vitait sa mre. Elle qui, d'habitude, se prcipitait vers tout,
soudainement semblait se dtourner de tout. On la crut malade: elle en
avait l'apparence. On voulut appeler un mdecin, mais elle protesta
violemment, avec une terreur qui nous tonnait.

Sa mre me dit:

--Je l'ai entendue pleurer, cette nuit.

J'essayai de questionner la jeune fille, qui m'avait questionn tant;
mais son regard fuyait devant le mien.

--Mademoiselle Lucie, coutez. Vous dsolez vos amis. De quoi
souffrez-vous? Parlez! N'avez-vous point confiance en moi? Je vous aime,
Lucie...

Des larmes me montaient aux yeux; elle les vit et se retint de pleurer.
Elle posa sa main sur la mienne, puis, avec effort, elle murmura:

--Ne m'aimez pas...

Ce fut une parole  peine distincte, et je repris:

--Voulez-vous tre ma femme, Lucie?

Ses paules eurent un frmissement, et son front devint douloureux. Elle
me regarda en face, et dit: Merci.

Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta:

--Non.

--Pourquoi?

Elle s'loigna sans rpondre.

A quelques jours de l, je lui dis encore:

--Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma femme.

Elle rpondit:

--Non.

Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus me semblait charg de
regrets.

J'essayai, pendant plusieurs semaines, d'accepter mon chec et de me
rsigner. Je n'y parvenais pas. Je rsolus de me dclarer  la mre, qui
fut toute surprise et joyeuse. Elle me promit de parler  sa fille.

Le lendemain, on nous laissa ensemble, comme il arrivait souvent.
J'tais plus mu qu' l'ordinaire, car je sentais qu'un vnement grave
allait se produire, et que les paroles dites cette fois seraient
irrvocables.

Aprs un long silence, je hasardai timidement une phrase:

--Votre mre vous a dit?...

Elle tremblait. Elle rpondit:

--Vous le voulez donc?

--Je vous aime.

Je tremblais comme elle. Lucie se jeta dans mes bras, et vivement, dans
un lan de son coeur, elle dit tout bas  mon oreille:

--Ne pleure pas! Je t'aime!

Elle ajouta encore:

--Je ne voulais pas, cependant.

--Pourquoi, Lucie?

--Je ne voulais pas, mais je vous aime.

Ds lors, tout changea. Ce fut, en la jeune fille, une joie de dcision
prise, et quelque chose comme la fin d'une lutte pnible. Une ombre,
parfois, revenait encore sur ce petit front ador, mais Lucie reprenait
ses couleurs, et le got de vivre,  nouveau, crpitait dans ses yeux.
Cette renaissance nous comblait tous de joie: je devins un dieu pour
l'excellente mre et pour le brave homme de pre.

Le temps de nos fianailles fut une poque dlicieuse, si douce que je
n'arrive  me la rappeler qu'avec pouvante.

Je suis bien sr que Lucie m'aimait: de cela, je ne peux pas douter, je
n'en ai pas le droit. Elle m'aimait de tout son coeur jeune, avec
tendresse, avec emportement, avec reconnaissance, et mme avec respect;
que dis-je? mme aussi avec de la crainte. Ma fiance avait des
alternances de joie et de tristesse, et sa joie tait du bonheur, mais
sa tristesse parfois ressemblait  de l'angoisse.

Elle me dit, un jour:

--Vous auriez bien de la peine, si je mourais?

Souvent, elle me baisait les mains; elle rptait souvent: Pauvre
ami... Mais ensuite, elle riait, toujours un peu fbrile, et, comme aux
premiers jours, m'interrogeait sur mille choses, avec une hte nerveuse
de connatre et de possder.

C'est ainsi qu'elle exigea d'tre conduite chez un de mes amis,
mdecin-major qui s'occupait de radiographie: elle voulait voir sa tte
de mort, et battait des mains  cette ide.

--Vous regarderez bien, pauvre aim, et quand je serai dans la terre,
vous pourrez mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel aspect.

--Il pourrait mme, dit le major, avoir sur son coeur la photographie de
votre gracieux squelette.

Elle s'cria:

--Oui, oui! Je le veux!

Il fallut se rsigner  ce caprice, et nous fmes le clich macabre.

--Mademoiselle, dit le major, je le dvelopperai ce soir et vous aurez
demain votre terrible image.

Elle se rcria: Non! Pas vous! Lui, seulement... Nous deux, seulement,
nous le verrons. Trs grave, elle ajouta: Demain. Puis, en riant: Ne
faites-vous donc pas aux femmes l'honneur d'tre tant soit peu jaloux,
vous qui livrez  vos amis les mystres d'une fiance?

On enferma soigneusement le clich dans une bote que je pris.

Lucie tait contente, au retour, et, avec sa jolie voix de fauvette,
elle conta l'escapade  sa mre; mais la bonne dame dsapprouva
l'exprience, tout doucement, et je pensais comme elle.

Lucie cajolait:

--Ne gronde pas, maman! C'est si amusant de savoir!

--Ah! curieuse, dis-je, la curiosit vous jouera quelque mchant tour.

Nous remarqumes alors que Lucie tait blme: je n'imaginai pas une
minute qu'un propos si banal pt avoir le moindre rapport avec ce
malaise subit; il dura peu, d'ailleurs. Ma fiance reprit son entrain
naturel, et jamais elle ne s'tait montre pour moi plus affectueuse ni
meilleure.

Elle me prit dans un coin et me parla  voix basse:

--Je vous dirai quelque chose, demain. Il faut que je vous dise quelque
chose... Vous ne serez pas trop mchant?

Je rpondis:

--Je vous aime, Lucie.

Elle dit:

--Je t'aime et n'ai jamais aim que toi.

Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait et le dernier soir du
bonheur.

A peine avais-je quitt la maison de ma fiance que, dans la rue mme,
j'appris une terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne m'et caus
que de la joie, et qui sonna dans mon coeur comme une annonce de mort:
l'escadre, commande en hte, partait pour l'Afrique australe, le
lendemain! Pour combien de temps? Des mois, et c'tait la guerre
imminente.

Comment,  Lucie encore souffrante, porter cette nouvelle? Immdiatement
et en secret, j'avisai la mre, qui fut pouvante.

A la pointe du jour, quand je dormais encore, ma porte, dont la clef
restait toujours  la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut:

--Vous, ici!

Elle se jeta dans mes bras en pleurant.

--Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas!

Elle tait folle; elle m'treignait, sur mon lit.

--Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus, si tu pars! Dfends-moi!
Sauve-moi!

J'avais pris sa pauvre tte dans mes mains, et je baisais ses yeux en
larmes, son front malade, en essayant de trouver et de dire ces vagues
paroles qui veulent consoler.

Mais elle:

--C'est des mots! C'est des mots! Je suis perdue!

--Douce chrie, je reviendrai...

--Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me trouveras plus!

--Pourquoi dire cela?

--Pour t'apprendre la vrit!

--Calmez-vous, Lucie.

--Il ne veut pas entendre! Je te dis que je la porte l, ma mort, l!
Tiens, l, ma mort, l!

Elle frappait son flanc de sa main gauche.

--Et je te dis encore que tu peux me gurir, toi, et que tu le pourrais,
si tu voulais, et que sans toi, je vais mourir!

--Lucie, tu m'pouvantes...

--Alors, reste!

--Je dois partir.

Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante, elle balbutia:

--Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi toute, avant que je meure!

Mon Dieu! Comme cette prire tait chaste, et douloureuse, et navrante!
Je pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir, dans l'affolement de son
angoisse.

--Pour que je puisse te dire le secret de mon coeur, le secret qui
m'emporte, prends-moi, et je te le dirai, si bas, si prs...

Vous pensez bien que je n'eus pas la lchet de trahir cette dtresse,
en abusant d'une vierge. Elle profrait des paroles dnues de sens:

--Je mourrai plus contente si tu connais ma peine et si tu m'as dit de
mourir... L'ordre de toi, et je mourrai heureuse!

Ses petits poings battaient le lit, battaient son front.

--Piti! Prends-moi! Je mourrai contente si je meurs de t'appartenir.

Je parvins  la transporter sur un fauteuil, o elle demeura, les bras
pendants, la tte renverse, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, et
toute la face baigne de pleurs. A travers des sanglots, elle rlait:
Morte... je suis morte... je l'aimais pourtant bien... Je ne le verrai
plus...

Je la ramenai chez elle. La scne des adieux fut terrible. Lucie
s'accrochait  mon vtement. Elle criait: Retiens-le, maman, si tu veux
que je vive!

Je partis.

J'appris sa mort, par le premier courrier qui nous vint de France. Je ne
me marierai jamais.

Durant des mois, j'ai promen ma dsolation sur les mers. Le monde tait
vide. L'horizon nu me navrait,  force de ressembler  ma vie.

A quoi bon changer de place et filer devant soi, puisque la compagne
promise n'tait plus au bout du chemin? Je ne concevais sans elle aucune
existence possible. J'ai souhait la mort. La mort ne vient jamais 
ceux qui la demandent.

Nous rentrmes en France. J'allai voir les parents de Lucie, qui
m'embrassrent en pleurant. A certains propos de la mre dsole, je
crus comprendre que Lucie, elle-mme, avait voulu disparatre...
S'tait-elle donc tue? Je crus le comprendre,  certains propos de la
mre. La pauvre femme avait compt sur moi pour l'clairer; elle se
torturait l'esprit  chercher une raison plausible du drame,  dcouvrir
la cause.

Un jour, parce que la petite me en avait exprim le voeu, je rsolus de
dvelopper le clich radiographique. N'avait-elle pas dit: Ainsi, vous
me verrez telle que dans la tombe...

Lentement, sur la plaque, apparut l'image du petit squelette, et je
songeais: Telle, en effet, tu gis maintenant sous la terre, pauvre
chrie, sans avoir vu ta sinistre image que tu voulais connatre, 
curieuse qui voulus tout connatre, mme la mort.

Mais, tandis que j'examinais le clich et que, de plus en plus
nettement, la silhouette lugubre se dessinait dans les brumes, une
horreur me serra la gorge, et je me penchai pour mieux voir...

Je doutai d'abord, et bientt je ne pus douter plus longtemps. La vrit
surgissait, prcise, et je compris pourquoi Lucie s'tait tue avant mon
retour.

Car, entre les deux os iliaques, tout menu et repli sur lui-mme, un
squelette d'enfant dormait dans le ventre de sa mre.




STRILIT


Que ma femme m'ait tromp, je ne le nie point; mais que je lui en
veuille ou que je l'en blme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai
mrit ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je
serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la
plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus,
elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gt, par ma sottise, la
vie de cette chre et dlicieuse enfant dont j'avais la garde et le
soin; cette pauvre petite me, si pure, si honnte, si navement
sincre, je l'ai dprave sans le vouloir, je l'ai conduite  sa misre.
Ah! je suis un bien grand coupable!

Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai
pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse tre  la fois et
capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit
clair, sagace, pntrant: on a bien tort, et si l'importance de mon
oeuvre scientifique m'a rendu clbre, si elle profite au monde entier,
si les qualits de mon intelligence ont servi  tous, elles ont du moins
desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il
ne faut pas trop de logique avec les femmes!

Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vcu dans l'tude et dans
l'abstraction. Niaisement, j'ai considr la sensibilit fminine comme
une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algbre; mais
j'oubliais une _donne_, et le savant travaillait en colier.

Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement
loyal. Jugez-en.

                                   *

                                 *   *

Madeleine tait beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute
petite. Son pre tait mon compatriote et mon an de dix ans: il
installait sa vie quand la mienne commena. L'existence parisienne,
aprs nous avoir rapprochs tout d'abord, bientt nous loigna, et
quand, par hasard, nous nous retrouvmes, sa fille tait grande et
belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succs que vous savez,
et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie
relle, la russite de mes efforts.

Que de malheurs on et vits, si cette sympathie avait pu tre moins
vive et moins sincre! La jeune fille, habitue  n'entendre prononcer
mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait  me considrer
comme un phnix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les
vertus: j'tais le plus noble caractre, l'esprit le plus droit, l'me
la plus franche qu'on pt rencontrer par le monde, un type de beaut
morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prtait devant elle, nulle
ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette
piti que m'inspire la souffrance des tres, toujours victimes, jamais
coupables: sa bont naturelle s'enchantait de mes thories
philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prtre ou d'aptre,
prchant par la science un dogme de charit, et pour elle je revtais le
prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes
esprits.

Ces imaginations n'allaient pas sans me dcerner, du mme coup, un
physique idoine  mon rle de prophte, et la fillette de quinze ans me
croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courb sur un bton et dj vers
la terre. Aussi fut-elle stupfaite de voir un homme dans la force de sa
trente-cinquime anne; je ne bnficiai que trop de ce contraste:
presque je parus jeune et beau.

Aprs une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris
entre le pre de Madeleine et moi: nous tions l'un et l'autre charms
de nous revoir; je frquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La
malheureuse jeune fille, peu  peu, s'prit du philosophe. Je ne
songeais nullement  elle. Son ge et sa grande fortune n'en faisaient
point une fiance pour moi, qui suis pauvre et de gots modestes.
D'ailleurs, l'ide du mariage ne m'occupait en aucune faon, et, pour
que je devinsse un poux, il fallut bien qu'on y penst  ma place.

Jusqu' dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'tonnait.
Sa mre, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le pre me
raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille
en fut blesse. Comme je ne me souciais point de troubler la
tranquillit de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares,
et finalement je les supprimai tout  fait.

Mais j'avais choisi, parat-il, le meilleur moyen d'tre dsir
davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on
nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa
vingtime anne.

Nous fmes bien heureux.

Madeleine tait douce, tendre, dvoue, point jalouse de mes travaux,
plus ardente que moi-mme  les voir russir. Elle m'aimait
perptuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle piait mes
gots, m'entourait de soins, attentive  ne rien laisser paratre de son
dvouement; toutes les proccupations de son esprit se concentraient sur
moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content...

Oui, j'avais un peu honte d'tre aim de la sorte; j'avais honte de ne
rpondre qu'imparfaitement  une tendresse si jeune et si complte; je
me sentais indigne d'un amour que ma nature froide tait incapable de
rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra
pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aim d'autre
femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune
savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprs de cette exquise floraison
que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant,
l'unique amour d'une me neuve?

Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, o je
lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon
de l'avoir fait pleurer.

--Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne
m'aimes-tu pas? Je te dfends de me plaindre!

                                   *

                                 *   *

Une chose pourtant manquait  notre intimit, et voil que peu  peu un
vide se prcisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.

Depuis quatre annes, Madeleine esprait sans cesse, et je commenais 
dsesprer. Admirablement femme, elle tait, avant tout, une mre, et
mme avec moi, plus g qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son
physique la dmontrait voue aux tches maternelles. Elle avait les
flancs larges et les seins magnifiques de la fcondit. Cependant, elle
s'accusait, pauvre petite: C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne
puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?

Pendant cinq ans nous attendmes.

--Si on savait que, bien sr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on
n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?

Elle y pensait  tout propos.

Je me demandais, de mon ct, si la cause n'tait point en moi:
frquemment, les crbraux meurent sans postrit, comme si la nature se
reposait d'une fcondit intellectuelle par une strilit physique.
Cette ide me devint une hantise, et j'aurais donn toute mon oeuvre,
pour le vagissement d'un berceau.

Car Madeleine me dsolait: la chre enfant, obsde par les voeux
secrets de tout son tre, tombait en mlancolie, et rien qu' l'couter
se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle
m'avait apport, avec le don de sa jeunesse, me semblait goste,
criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette
douce crature allait tre, jusqu' la mort, une ranon de mon
bien-tre!

A force de supposer que la strilit de notre union pt venir de mon
fait, j'arrivais  n'en plus douter, et la misre de Madeleine
m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais
voulu tre mort, pour qu'elle recomment la vie! Oui, vraiment, tre
mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est
nuisible: qu'elle cesse!

Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont
des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractre de
Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les cratures
de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la dchance et
la vilenie, c'est la duplicit de l'me, plus que le fait brutal: une
femme viole par un bandit est-elle une femme coupable, une pouse
infidle? J'imaginais des romans de Calabre, o les brigands arrtent
les diligences, et je me demandais: Madeleine serait-elle diminue 
mes yeux par l'outrage d'une brute? Non, certes, et je la plaindrais,
sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut sparer le
fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rvais d'immacules
conceptions...

Nous avons peut-tre, nous autres savants, une morale  nous, et
l'habitude de rechercher les origines premires de tout effet,
probablement, nous porte  envisager les droits et les devoirs humains
d'une faon qui n'est pas la vtre. Nous prouvons, en matire de
responsabilit morale, des indulgences qui sont peut-tre la vrit de
l'avenir, et peut-tre ne sont que des erreurs professionnelles.
Mprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilit, que la vie
de Madeleine, et sa joie, eussent t plus prcieuses pour moi que les
conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de
Madeleine et t cher  mon coeur, comme une portion d'elle, et que je
l'eusse aim, cet enfant issu de sa chair, ce petit tre bienfaisant qui
l'et dlivre de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aim
comme un sauveur!

Madeleine dprissait. Elle s'anmiait de plus en plus: sa vie parut en
danger. Cette situation durait trop. Je rsolus de savoir. Je consultai
un ami, mdecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me
renseigner nettement sur mon cas. Sa rponse fut navrante: je devais
renoncer  tout espoir d'tre pre.

Je m'attendais  cette rvlation, et je l'apprhendais; mais quand elle
se prsenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut
toute neuve, imprvue, et si lourde de consquences que j'en demeurais
cras. L'annonce de ma fin prochaine m'et terrifi moins, et ce fut
l, bien sr, le plus grand chagrin de ma vie.

Ds ma rentre  la maison, et malgr l'effort que je faisais pour
dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperut.

--Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arriv?

--Rien, mon enfant.

--Oh! si, je le vois bien! Il est arriv quelque chose! Tu me caches
quelque chose!

--Je t'assure...

J'avais envie de pleurer. Je fis effort,  table, pour manger, et
sourire, et paratre indiffrent, tranquille. Madeleine m'examinait  la
drobe avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquitude. Comprenant
que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question
nouvelle. Mais lorsque mous fmes au lit et que la lampe fut teinte,
aprs le bonsoir, aprs un long silence de nous deux, elle parla tout
doucement dans la nuit.

D'une voix comme un souffle, elle demanda:

--Tu dors?

Je rpondis, trs bas:

--Non, Madeleine.

Pourquoi parlions-nous si bas? Nous tions seuls, et n'avions  craindre
de rveiller personne, sinon le secret de nos mes. videmment, nous
avions peur tous deux, sans peut-tre savoir de quoi. Nous sentions,
dans les tnbres, une heure terrible et sacre; elle nous oppressait,
et, de nouveau, on se tut.

Puis,  voix basse toujours, Madeleine dit encore:

--Parle-moi.

--Oui, Madeleine...

--Dis-moi...

--Quoi, Madeleine?

--Ton chagrin, Jacques.

--Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.

Et, ds que j'eus prononc ces mots, je me mis  pleurer.

Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me bera la
tte sur son paule, dans ses cheveux, comme elle et fait d'un petit
enfant.

Peu  peu, elle se mit  articuler une syllabe monotone, et ce n'tait
d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu  peu, j'entendis qu'elle
disait en berant ma tte:

--L, l... L, l... Dodo...

Toujours mre, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix
d'une mre, et, de l'entendre ainsi, c'tait pour moi comme un rappel de
toute sa vie brise par moi, un reproche inconscient et rsign.

--Dodo, dodo...

Je ne pus rsister davantage: mes sanglots clatrent, et mes larmes
coulaient si fort que ses cheveux et son paule en taient tout
mouills.

pouvante, elle cria:

--Jacques! Quoi? Dis vite quoi!

Je ne rpondais pas.

--Jacques! Il faut que tu dises!...

--Madeleine, Madeleine...

--Quoi?

--Pauvre petite Madeleine!...

--Quoi?

--Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur.

--Pourquoi pleures-tu?

--Pour toi.

--Je t'ai fait de la peine?

--Oh! non, chrie, mais j'ai de la peine pour toi.

--Je ne comprends pas!

--coute... Tout bas, je dirai, Madeleine...

Je pris sa chre tte entre mes deux mains, et je sentais, sous
l'enveloppe des cheveux, la rondeur tide de son crne. Une tte de
femme, quand on la tient, ne ressemble pas  celle qu'on a vue; sa
petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de
fragilit qui inquite: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son
me tait l-dedans, avec toutes les ides, tous les rves, tous les
espoirs, son me prise dans la cavit de mes paumes! Et j'allais verser
l de l'pouvante et du tourment, de la dsolation pour une vie entire!
Je n'eus plus le courage de parler.

Madeleine dit:

--Eh bien?

--Je...

--Tu me fais mourir de peur! Achve!

--Je... n'ose plus... Je ne peux pas.

--C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!

--J'ai vu...

--Quoi? Qui?

--Un mdecin.

--Mon Dieu! Tu es malade?

--Non. Je l'ai consult... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il
m'a dit... de ne pas esprer que...

--Je t'en supplie!... Dis vite!

--Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.

Elle ne rpondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tte, entre mes
mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau bless. Puis elle
ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cesst de respirer. Pendant
quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence
qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre
tte, toujours tide et toujours pareille dans le creux de mes paumes...

Madeleine, pourtant, fut la premire  reprendre sa force.

--Mon aim, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous
n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis
ton enfant, moi, n'est-ce pas, chri? Tu me dorlotes, tu me gtes...
Est-ce que je ne te suffis pas?

Dj ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux
russir, s'efforait de dplacer les peines, en discutant mes regrets,
afin qu'on oublit de constater les siens.

--Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit,
Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui
voudrais tant avoir un tout petit  bercer dans tes bras! Pour toi, dont
je fais l'me dsole, pour toi dont la vie est dserte, et je le sais
bien, et je le sais trop...

Elle voulut rpondre, mais elle ne trouva rien  dire, et je repris:

--Ne me dmens pas! N'essaie pas de me dmentir, mme par charit, car
je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas,
ton rve, dont j'ai fait un dsespoir? Il te ronge et tu dpris. Je ne
veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez,
c'est dj trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on
te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remde, le seul remde capable
de gurir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternit.

--Mais...

--Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile 
dire! Madeleine, voil des mois que je sais la vrit, en ce qui te
concerne, et que j'y rflchis, et que je discute avec moi-mme, sans
oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout
examin. J'ai bien pes, vois-tu, les droits que tu m'as donns sur ta
vie, et qui me font un devoir de te protger contre tous, mme contre
moi, mme contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te
sauver, c'est facile  comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me
dclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est dfendu de
l'esprer, quant  moi... Alors, Madeleine, il faut que...

--Que?

--Que j'y renonce,  cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je
t'aime assez pour renoncer  mon bonheur, car c'est un bonheur goste.

--Tais-toi!

--Assez pour te rendre libre comme tu l'tais, et m'loigner, s'il le
faut...

--Jacques!

--Et tu pourrais recommencer ta vie...

--Mchant! Ne parle plus!

--J'arriverai  me consoler, peut-tre, en te voyant heureuse.

--Piti! Tais-toi!

--Heureuse, mme par un autre...

--Tu me fais mal! Tais-toi!

--Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine...

--Non! Tu es mchant! Tu ne m'aimes pas!

--Je ne t'aime pas!

Je la serrai si fort, dans un tel lan de mon coeur, et ses deux bras me
rendirent si tendrement l'treinte, que nous sentmes ensemble la
puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un  l'autre, pour
toujours. Le mme mot nous monta aux lvres, en mme temps: Je t'aime!
Et nous pleurmes ensemble, dlicieusement.

--Jamais nous ne nous quitterons!

--Non, jamais!

Dans les baisers, et chacun  son tour, on murmurait:

--Merci!

--Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse!

--Je t'aime!

--Je t'aime!

Adorable instant, qui suffirait  payer toute une existence de misres
et de regrets!

Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous tions plus prs
encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la
croire en voie de gurison.

--Pauvre aim, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons  la
campagne, cet t, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les
bois, comme des fiancs: les fiancs n'ont pas d'enfants, et ils sont
heureux tout de mme...

S'efforait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de
trois mois, toute sa gaiet tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine
devint nerveuse, impressionnable.

Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tte sur mon paule, et je
disais:

--Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un  l'autre,
Madeleine, que rien ne peut nous sparer, nous loigner, nous troubler.
Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton
amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut,
tu l'avais, Madeleine...

Je l'entendis haleter. Elle murmurait: Que dis-tu?

--Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait
encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sr... Songe
donc! Un enfant qui t'aurait sauve, et qui serait l'enfant de
Madeleine!

Elle fit un cri, faible; puis sa tte sur mon paule devint lourde et ne
bougea plus.

Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la
faute, et que d'tre victime on n'est pas responsable; que devant une
ncessit de sa maladie, mon gosme devait se taire; qu'un besoin de la
nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne
peut pas tre jaloux d'un remde, etc...

Je parlais, et, sur mon paule, la tte, immobile et lourde, paraissait
couter avec attention. Je n'entendais mme plus la respiration de
Madeleine, et, lorsque aprs avoir parl longtemps, je sollicitai enfin
une rponse, un mot, je m'aperus que la malheureuse tait vanouie.

Mes soins la ranimrent enfin.

En me voyant pench vers elle, ma femme eut un visage d'pouvante et
d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'cria:

--Laissez-moi!

Elle regardait loin devant elle, fixe et dure.

--Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?...

Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dgagea encore.

--Vous m'avez offense gravement. Laissez-moi. Sortez.

--Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fches...

--Sortez.

Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les
contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine.

J'tais triste, mais pas un instant, l'ide ne me vint que j'avais pu
gter notre vie toute entire, en une seule minute. Je me disais: Elle
a mal interprt ma pense; un bon sommeil la calmera. Mais le
lendemain, ma femme m'vitait: j'essayai de lui parler, le plus
doucement du monde:

--Madeleine...

Elle se dtourna sans rpondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers
la porte, je dis:

--Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au
revoir, mon petit?

J'coutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris:

--Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.

Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue
de cette enveloppe et de la chre criture, j'eus peur. Quand les femmes
crivent ce qu'elles ont  dire, il faut trembler. Je ne le savais pas,
mais je le sentis, rien qu' dcacheter l'enveloppe. Et je lus:

Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez
trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le
pardonne  cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je
ne le pourrais pas, mme si je le voulais. Je ne souponnais point qu'il
y et sur la terre un homme capable de proposer  sa femme la honte et
l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire
illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approch. Le souvenir de
notre intimit me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je
parle dans la colre. Vous avez bris quelque chose en moi, et ce n'est
pas seulement l'amour que je portais  mon mari, c'est encore ma
jeunesse et ma vie, toutes les fierts de mon me que j'avais confie 
votre garde, et que vous avez salie  tout jamais, par la rvlation du
vice. Oh! je sais bien ce que vous rpondez! Vous ne comprenez mme pas
votre crime. Vous aviez le dsir de prserver ma sant contre je ne sais
quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos mdecins ont dclar
qu'une maternit serait ncessaire  ma gurison, parce que leur
prtendue science (qui me rpugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse
l'espoir d'tre pre vous-mme, vous avez eu cette ingnieuse ide, bien
logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose
mme pas crire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc
fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la mprise et je la
dteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes
secrets, et qui ose formuler des remdes infmes pour les mystres de
l'intimit et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc profrer ce mot-l,
en parlant de vous? Oui, je l'excre, la science, qui a dprav votre
sens moral, jusqu' ce point! Elle a tu en vous toute dlicatesse et
tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, cr par Dieu,
vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grce de
penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder 
travers le matrialisme de vos thories a pu seule vous conduire  cette
dpravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez
vous abstenir de les dvelopper vous-mme. Elles ne feront pas,
d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'attnuer mon
dgot, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux
mourir cent fois, plutt que de me prter  vos combinaisons cyniques.
Vous n'avez rien compris de moi, pas mme ma tendresse, et j'ai vcu
quatre annes prs de vous, sans que la curiosit vous vnt de savoir
qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez
mme pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant
quatre ans, alors que je me croyais aime, j'ai t votre chose et votre
jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir  ce que
n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous
et qui n'avait,  vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction
naturelle! O suis-je tombe? Maintenant je le sais: tandis que vous
m'entraniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma
stupide navet s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon
me! Je me croyais au paradis, et j'tais dans la fange! Quel rveil!
Non, vous ne m'avez jamais aime, et vous ignorez ce que c'est que
l'amour! Vous m'avez trompe et joue pendant quatre ans! C'est fini. Je
vois clair en vous comme dans mon pass, et je voudrais tre morte sans
l'avoir vcu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez
tue. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le
sachiez, afin de m'pargner toute tentative d'explication ou de
plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous dteste mme pas. Et je
ne vous dis mme pas adieu, car vous n'existez dj plus. Je vous dis
seulement ma dcision...

Ici, la lettre s'arrtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus
calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonait
sa dcision, ne la connaissait pas elle-mme, et qu'elle avait d
s'interrompre pour rflchir.

Et moi, arriv  ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et
douloureuse, cherchant dans sa pauvre tte malade; et je voyais son
visage ple et dfait, ses yeux plus bleus qu' l'ordinaire, dans leurs
orbites bistres par la fatigue; et je voyais ses cheveux dnous,
coulant sur son peignoir,  flots; et ils coulaient comme des larmes.

Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: Mon
Dieu! Atterr, je songeais, sans pouvoir penser, et j'tais plein
d'pouvante, plein de remords aussi, car, bien videmment, j'avais fait
du mal, et je m'en apercevais trop tard.

Comme Madeleine s'arrtant d'crire, j'avais arrt ma lecture: les
lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps
dans une sorte d'hbtude. Puis, machinalement, je poursuivis.

Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme dclarait ne point vouloir
demander le divorce, contraire  ses principes. Elle se retirerait dans
sa famille et ne me verrait plus...

Elle avait sign la lettre de son nom ancien, le nom de son pre, et du
prnom ador, elle n'avait mis que l'initiale...

C'est bizarre: la sincrit dgage, sans nul doute, une lectricit
psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper
et de reconqurir Madeleine. Une sensation d'irrvocable m'avait pris et
me possdait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans
fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec
Madeleine, et pourtant spar d'elle, au fond de ce gouffre: et nous
tions morts tous les deux.

Ah! ma vie, jusqu'alors, avait t trop belle, trop bonne! Faut-il
qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux tres  la
fois?

Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de
Madeleine. Je vous ai dit que je n'esprais pas la flchir mais j'allais
tout de mme. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait
comme une bte. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma dfense,
puisqu'on se comprenait si mal?

La chambre de Madeleine tait vide. La servante me dit:

--Madame est sortie.

--Quand rentrera-t-elle?

--Madame n'a rien dit.

Je courus chez mon beau-pre.

--Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort,
mon ami. La pauvre enfant est toute bouleverse. Vous n'allez pas vous
affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en
quilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voil que vous vous nervez
comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout
s'arrangera. Je connais les femmes.

Hlas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela
existe, les femmes? Est-ce qu'on peut tablir, dans la classification
des tres, une catgorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme
pour son compte, et ne ressemble pas aux autres.

Bien plus, je crois que chacune est,  elle seule, plusieurs femmes tour
 tour, et que des mes nouvelles se succdent en chacune.

La mienne en a donn la preuve.

Brusquement, elle est devenue autre; une seconde me s'est installe en
elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine tait morte! Une secousse
trop violente avait renvers son esprit, qui se rnova.

Quand la crise de douleur fut passe, elle ne parut garder aucun regret,
aucun souvenir. On m'a rapport qu'elle se montrait calme, et mme gaie,
plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensrent, d'abord, qu'elle jouait
une comdie de srnit. Mais ils se trompaient: cette tranquillit
tait sincre, et bientt on le reconnut.

--Je n'y comprends rien, disait son pre.

Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre.

J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais.

Mon beau-pre essaya de nous rapprocher, mais vainement.

--Ce sera pour plus tard, dit-il.

--Oui, rpondis-je, plus tard...

J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne
croit pas?

J'appris avec bonheur que la sant de Madeleine s'amliorait de jour en
jour.

L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un
peu: je l'avais connue casanire, et jalouse de recueillement.

--C'est tonnant comme elle change, disait son pre.

Elle dnait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soires
dansantes, et dansait...

Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adopte par elle, n'tait-ce
pas au mieux? Je me disais: Elle n'est point heureuse, mais, du moins,
elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul  souffrir, et c'est une
consolation.

Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et
mme paraissait ne plus penser  moi.

J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins.

Au bout d'un an, je sus que la pauvre chrie devenait de plus en plus
mondaine, joyeuse de tout, accueillante  tous les plaisirs; d'elle, on
citait des mots alertes, et souvent mme un peu lgers.

Les gens concluaient: Elle a beaucoup d'esprit.

Son pre avouait: Elle rit sans cesse.

Cependant, elle se fcha une fois, quand il lui demanda: Eh bien,
Madeleine, n'est-ce pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas en
pnitence depuis assez longtemps? Son visage, parat-il, devint dur,
et, d'une voix sche, ma femme rpliqua: Vous m'aviez laiss esprer
que jamais le nom de cet homme ne serait prononc devant moi. Si je
pensais que le fait dt se produire  nouveau, je prfrerais me
retirer.

J'avais peine  croire que Madeleine et ainsi parl  son pre.

--Si, me dit-il, elle l'a fait.

--Je ne la reconnais plus dans ces mots-l.

--Ni moi. J'ai une autre fille.

--Peut-tre je n'ai plus de femme...

--Vraiment, mon ami, je commence  le craindre.

Nous parlions ainsi,  mi-voix, comme dans une chambre mortuaire. Le
pre de Madeleine tait aussi triste que moi.

--Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai rien; je le sens: il y a
quelque chose de cass.

Je rpondis:

--C'est bien vrai, qu'elle est morte...

Il hochait la tte. Nous nous tmes alors, tous les deux; le silence
tait pnible;  la fin, mon beau-pre reprit:

--Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre. Ce sexe-l n'est pas fait
comme le ntre. Il a des mtamorphoses profondes: vous avez connu la
jeune fille, et, maintenant, la femme est sortie de la chrysalide.

Assis face  face, nous tions gns l'un et l'autre. Il partit enfin,
et resta six mois sans reparatre.

Un jour, il arriva chez moi.

--Je dois venir, mon cher ami, si pnible que ce soit, vous apprendre...

--Quoi?...

Il m'apprit que Madeleine tait enceinte.




UNE CRATURE BIZARRE


La villa de ses parents tait proche de la ntre. Elle, mon frre Octave
et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand
nous tions petits. Chaque t, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne
l'ai jamais aime,  vrai dire. Mme, elle me dplaisait fort, et nous
nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A
dix ans, Olga s'aperut qu'elle avait de grands yeux verts et des
cheveux trs blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et
les gens disaient: Oh! la jolie fillette! Invariablement, quelqu'un
rpondait: Elle est bizarre. Olga entendait tout, et pensait:

Je suis bizarre. Si elle apercevait son visage dans une glace, elle
concluait: Il est bien vrai que j'ai une tte bizarre.

En effet, l'extrme blancheur de son teint, la rare pleur de ses
cheveux, l'tonnante limpidit de ses yeux glauques constituaient un
ensemble d'tranget prcieuse, inquitante. Ses yeux clairs taient
impressionnables  tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient
de couleur, selon qu'on tait dans un bois ou sur le bord de la mer:
quand Olga s'habillait de noir, ils taient verts; une robe bleue les
rendait bleus, et le soir, aux lumires, ils devenaient jaunes, en or
liquide.

A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait
dj dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de
parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons,
au hasard; mais bientt elle s'tudia  les choisir pour donner  ses
regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prvoyait
pour la journe. Au moment de sa premire communion, elle ne porta que
du bleu, pour mettre dans ses prunelles une puret cleste: elle fut la
plus anglique des communiantes, et le succs qu'elle obtint en revenant
de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle rsolut alors de
cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-l, le
cabotinage, pour toujours, s'installa dans son me.

Elle rsolut d'tre bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses
yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas  tout le monde, rien ne lui parut
plus dsirable que de ne ressembler  personne. A quinze ans, elle
dcrta l'horreur de la banalit, en conut la haine, et dlibra de ne
rien admettre en elle de ce qu'on admet  l'ordinaire. Elle s'y appliqua
avec soin.

A vrai dire, elle tait doue. Tout cela n'et t que des mots si la
nature ne l'avait, par avance, organise merveilleusement pour la
perversit. Son grand-pre maternel tait mort en odeur d'alcoolisme, et
sa mre,  qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur
demeurer fidle.

L'ducation d'Olga avait t fort nglige; elle se dveloppa elle-mme,
c'est--dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures,
plutt scabreuses, et certes, elle savait  quoi s'en tenir sur toutes
matires. Comparant alors la rserve du monde et sa bonne tenue aux
renseignements plus sincres qu'elle avait recueillis dans les
feuilletons et les manuels de mdecine, elle conclut que la vie possde
deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie
sociale lui fut ainsi rvle, et, comme elle avait dcid de ne point
ressembler aux autres, elle dtesta l'hypocrisie.

Dsormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune
cerveau, le mpris des autres, de tous et de tout.

Elle s'attacha particulirement  constater la polygamie relle de nos
moeurs sous notre apparente monogamie: elle y russit maintes fois. Elle
tudia les auteurs qui ont mpris l'homme: elle se dtourna des romans,
parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes
amers, aux potes gastralgiques; les philosophes eux-mmes compltrent
son initiation. Mais cette pture pre tait trop violente pour elle:
elle perdit peu  peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une aprs
l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement
femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilit qui la grisait:
ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crne tournoya d'orgueil, au
son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues
et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises,
et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, prouver la
jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits.

--Je suis bizarre!

Pourtant la malheureuse, qui se prtendait nourrie de grandes ides,
n'en tait que vtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle,
comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son
tre, il n'y avait plus que le vide.

Sur cette solide base de nant, elle dressa l'chafaudage de son
existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considrait une chose
accepte par le monde comme une erreur  rprouver, une hypocrisie 
fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de
savoir ce que prescrit la socit humaine, et d'agir  l'inverse; toutes
les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos
droits, et ce que le monde dfend, on peut tre assur que la raison le
souhaite.

Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant trs fort de
scandaliser la famille et la bourgeoisie.

--Je suis une rvolte!

Au dbut, elle n'avait formul ses thories que pour le plaisir
d'tonner, mais  force de les entendre rpter par sa douce voix, elle
finissait par les vnrer: car la jeunesse, en dpit de tout, a besoin
d'une sincrit quelconque.

Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de
se coucher et quand elle tait nue, (puisque les jeunes filles ne se
mettent point nues), elle contemplait dans sa psych cette crature
bizarre, spciale, unique, ce monstre dlicieux et dconcertant qu'elle
allait tre dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se
rcompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait  son
image, et s'aimait.

Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du
monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensment!
Faute d'crire, elle aussi, des oeuvres subversives, elle en mettrait
toute l'me dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore!

--On s'ennuie tant et l'existence est si banale!

Elle s'efforait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de
thtre, suprieurement littraires, et elle poussait au drame les
moindres aventures, afin de se rcrer en des motions insolites,
violentes, s'il tait possible. En rve, elle combinait pour son avenir
des chances anormales et s'arrangeait une destine illustre: son passage
trange sur la terre devait marquer dans la mmoire des sicles!
Pourquoi non? Elle en mritait l'honneur, elle qui diffrait de la foule
 la manire des grands hommes! Elle dcida d'tre hrone, sans
nanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni mme si elle aurait
le rle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dvergondes,
ou par sa froide austrit: peu importait pourvu qu'elle se distingut.
L'existence de Batrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge,
et la belle Olga ne considrait point comme inadmissible l'hypothse
d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre.

Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit. Il lui plaisait de se
confesser, et de me raconter ses ides ou ses rves; non pas qu'elle et
besoin d'panchement: elle rvlait ses penses intimes, parce que
d'ordinaire on les cache.

J'tais d'ailleurs devenu, sur le tard, son confident, son ami, son
frre d'lection: elle m'accorda ce titre, un soir, tout  coup, prs
d'une fentre ouverte, et nous emes, ds lors, des rendez-vous
frquents: on se retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite, et
l'on y devisait de questions transcendantes, puisque d'autres couples
eussent diffremment profit de la solitude. Ds le premier jour,
j'avais cru devoir, par politesse, tenter quelques approches; mais Olga
m'avait repouss: Fi! disait-elle, que c'est banal!

On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement retrousse, se baigna
devant moi, jusqu'aux genoux.

--Que penseraient les imbciles, dit-elle, s'ils nous voyaient?

Alors je m'enflammai tout de bon, et la coquette fit de son mieux pour
me troubler davantage.

Mais, ds le premier geste, elle m'accabla de ddains:

--Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui vous esprais diffrent des
autres!

Le souvenir de ce que j'avais entrevu m'obsda durant quatre nuits, et,
la saison aidant, je devins amoureux. Quand elle le sut, elle clata de
rire:

--Est-il possible? Je ne suis pas une de ces femmes que l'on aime!

--Vous?

--Je suis de celles que l'on adore.

Je faisais fausse route et je le compris.

J'affectai dsormais l'indiffrence. Au bout d'une semaine, elle
s'impatienta.

--Eh bien, cher? Comment se porte votre amour?

--Il diminue, il s'en va. Je suis un sage.

--Tu mens! Car je rends fou.

Ce jour-l, elle se baigna toute nue, et m'ordonna de l'essuyer, au
sortir de l'eau. Elle reut mes soins avec autant de calme que si
j'eusse t une vieille nourrice. J'pongeais sur son corps lumineux les
brillantes gouttelettes, et quand mes lvres venaient au secours de mes
mains, elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir.

Je dis: Nous sommes, auprs du ruisseau, Daphnis et Chlo.

--Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui furent chastes.

Avec le plus grand srieux, elle me pria de me retirer  l'cart, pour
qu'elle pt se vtir dcemment. Sa froideur me parut blessante pour
l'honneur de mon sexe, et je rsolus d'y rpondre avec dignit: je pris
la mine d'un homme qui ne regrette rien, et je m'loignai en allumant
une cigarette.

Aprs quelques minutes, elle me rejoignit, et profra sentencieusement:

--Tu me plais. J'y rflchirai.

Mais elle commenait  me dplaire, et je revins  Paris.

De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis parler d'Olga, et je
l'oubliais, lorsque, au printemps, elle m'crivit. Elle dsirait me
voir, me parler d'une affaire grave, et m'annonait sa visite, pour
mardi, trois heures.

Trs exacte, et mme avec deux minutes d'avance (puisque les femmes
arrivent en retard), je la vis qui descendait de voiture: elle tait
enveloppe d'une longue pelisse rose, comme au sortir d'un bal. Elle
entra, s'assit, ta son chapeau.

--Je viens, ami, t'annoncer une grande nouvelle: je me marie.

--Ah?

--Point de compliments: j'pouse un sot. Il est riche et m'adore. Pour
prouver la puissance de ma domination, je lui ai dclar qu'il ne
serait pas mon premier amant. Il a pleur, se rsigne et persiste. Donc,
il m'aime comme j'entends tre aime: c'est bien, et je l'pouse. Mais
je ne veux pas avoir menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot ait ma
virginit. Je te l'apporte.

Tranquillement, elle dnoua son manteau rose et l'ouvrit tout grand:
elle tait, en dessous, compltement nue.

Son visage et ses yeux restaient graves, sans motion. Elle me regardait
la regarder, et savourait mon tonnement.

Puis, elle dit avec simplicit:

--N'est-ce pas que je suis une crature bizarre?

                                   *

                                 *   *

Olga s'tait donne  moi, vierge, et c'tait l, certes, un superbe
prsent; mais elle me le reprit aussitt. Au moment du dpart je
demandai, comme on fait d'ordinaire:

--Quand te reverrai-je?

Elle rpliqua:

--Jamais.

--Quoi? Jamais plus!

--Jamais plus, dans le sens biblique... Mais en soires ou  dner, chez
moi.

--Tu veux?...

--Je ne veux rien, au contraire, et vous montrerez du tact en ne me
tutoyant pas, mon ami. Vous savez que les lois du monde m'offusquent et
me rvoltent; je proteste contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon
baiser virginal qu' un homme de mon choix, et digne d'une telle
offrande: mon fianc ne la mritait point, et je suis bien tranquille,
car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous?

J'imaginais l'avoir blouie d'extase, et lgrement vex, je rpondis:

--J'ai fait de mon mieux pour vous servir.

--Et je vous remercie. Mais que nous recommencions ce jeu, et que vous
deveniez mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalit navrante. Je
n'y consentirai pas.

Elle me tendit la main, comme un galant homme aprs le duel, et ajouta:

--Nous redevenons amis, n'est-ce pas, et tout est effac? Je vous
estime: j'aurai sans doute besoin de vos conseils, et vous ne me les
refuserez pas; mon futur mari est un sot, je vous l'ai dit, et je
prvois certaines questions dlicates  rsoudre. Au revoir.

Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser, mais, en devinant mon
geste, elle recula d'un pas.

--Non, fit-elle.

Puis, elle sourit avec indulgence.

--Je vous pardonne, homme que vous tes, d'oublier dj nos conventions.
Ne recommencez plus, je vous en prie, car vous me peineriez.

De nouveau, elle me tendit la main, mais en femme, cette fois, et je
posai mes lvres sur le bout de ses doigts.

--Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que vous me comprenez.

--Vous tes une crature bizarre.

--Oh! oui!

Elle se tint promesse, et, quand je la revis, elle m'accueillit avec le
calme et la politesse d'une indiffrente.

--Olga, Olga, je n'en parle pas, mais j'en rve!

--Il est permis de rver.

--Je vous en supplie, revenez...

--O donc, mon ami?

--Dans la petite chambre, Olga...

--Depuis quand propose-t-on des rendez-vous aux jeunes filles? Vous vous
mprenez, mon cher, et si vous tenez tant soit peu  ma sympathie, vous
viterez de m'offenser davantage par des invitations blessantes.

--Blessantes, Olga? Elles ne le seraient plus...

Olga daigna sourire, et baissa les yeux.

--Avez-vous donc gard, mon amie, un mauvais souvenir de l'heure?...

Elle m'interrompit:

--J'ai fait un rve, de mon ct; et, puisque votre vanit s'y
intresse, je veux bien avouer que ce rve fut agrable et charmant, que
je le renouvellerais sans douleur.

--Alors?...

--Vous savez bien que j'ai horreur de la banalit. Parlons d'autre
chose.

--Soit, mademoiselle.

--Vous tes un ami dplorable. Vous ne me demandez mme pas des
nouvelles de mon mariage!

--Comment se porte votre mariage, mademoiselle?

--Bien; on publie les bans dans huit jours.

--J'ignore quel est l'heureux mortel...

--Ceci est un secret.

--Mme vis--vis de moi?

--Pourquoi non? Je dirais volontiers: vis--vis de vous bien plus que
nul autre.

Elle baissa les yeux pour la seconde fois, et sourit. Puis, toujours
souriante, elle me regarda en face:

--Mes parents et mon fianc sont, avec moi, les seuls  connatre le
projet arrt, car mon fianc n'a ni pre, ni mre, ni autres
ascendants.

--Comme moi. Serait-ce moi?

--Je vous refuserais, mon cher, car nous ferions ensemble le plus
sinistre mnage. D'ailleurs, je vous ai dit que j'pousais un sot.

Je saluai:

--Vous tes trop bonne.

Elle fit une rvrence:

--Je suis juste.

--Donc, l'lu de ce petit coeur...

--De cette petite main, c'est assez.

--L'lu vous obit?...

--Aveuglment comme il me plat tre obie, et militairement, car il est
soldat.

--Je n'imagine gure, pour une Olga, l'existence des garnisons et des
garnis.

--Mon futur dmissionne, pour m'obir.

--Compliments!... Et ce fils de Mars garde en face de tous le secret de
son bonheur prochain?

--De tous, comme j'ai prescrit. La publicit qu'on a coutume de donner
aux noces est une chose rvoltante, et qui froisse la pudeur. Il faut
ragir contre les moeurs barbares du temps pass; il appartient aux gens
tels que nous de proposer le bon exemple  leurs contemporains, qui
l'imiteront tt ou tard. C'est pourquoi nous serons assists de nos
quatre tmoins, qui suffisent.

--Je n'aurai donc pas cette joie de vous contempler  l'autel, dans
votre robe blanche?

--Qui sait?

--Songeriez-vous  m'offrir l'honneur d'tre votre tmoin?

--Qui sait?

--A moins que vous me destiniez le rle d'assister votre poux?

--Peut-tre.

--Merci bien! Je connais votre amour du bizarre, mais, quant  ces
fonctions-l, ne comptez pas sur moi. Je refuserais.

--Qui sait?

Elle souriait. Mais il y eut alors un silence de gne, et, pour y mettre
fin, je cherchai quelque chose  dire.

--Vos parents, ma chre Olga, se prtent  cette fantaisie d'un mariage
en catimini?

--Ils se prtent  tout ce que je dsire, mon cher, et je m'tonne,
quand vous les connaissez depuis quinze ans, que vous posiez une
question si banale.

--Le prtendu, sans doute, est riche?

--L'pouserais-je s'il tait pauvre?

--Vingt-mille, trente mille francs de rente?

--Quinze.

--Comme moi! Dcidment, il me ressemble beaucoup, ce fianc.

--Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous importe s'il vous ressemble un
peu?

--Vrai? Il me ressemble?

--J'ai dit: Un peu.

--La taille?

--Sensiblement la mme.

--C'est un bel homme. Les yeux?

--Bruns, comme les vtres: plus de douceur et moins de finesse.

--La barbe et les cheveux?

--Sont pareils, mais la coupe en diffre. Nous ne portons que les
moustaches.

Une ide brusque me traversa l'esprit; je la repoussai bien vite, comme
ridicule et folle. Mais l'angoisse avait t forte, et je croyais
l'avoir chasse, que dj elle revenait. Aussi, presque malgr moi, je
posai une question dernire:

--Et la voix, Olga?

--Oh! la voix, toute pareille!

Je m'tais lev, anxieux.

--Olga!

--Qu'y a-t-il, cher ami?

--Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce pas?

--Beaucoup.

--Olga, vous voulez rire?

--Oui.

--Et ce fianc mystrieux, dont vous cachez le nom, n'est pas,
j'espre...

Elle reprit avec hauteur:

--Quand je cache ce nom, chercherez-vous  le connatre?

Un peu vivement peut-tre, je la saisis par le coude.

--Dites-moi!

Mais d'une secousse violente, elle m'chappa.

--Monsieur!... De quel droit, je vous prie, osez-vous porter la main sur
ma personne?...

Elle ajouta, froide, ironique et sche:

--Je vous demande pardon, monsieur, d'avoir  vous fausser compagnie; je
suis attendue chez ma couturire, et vous imaginerez bien qu'une femme
ne consente pas volontiers  manquer de tels rendez-vous.

Elle m'honora d'une rapide inclinaison de tte, et sortit, me laissant
l, seul.

Je revins chez moi, fort inquiet d'une hypothse.

--Cette fille est capable de tout!

Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit par une phrase qui me
fit peur:

--Le capitaine attend monsieur.

Mon frre tait l, en effet, et tout de suite il me dit:

--Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles: je dmissionne et je me
marie!

--Tu pouses...?

--Ne me demande pas son nom; j'ai promis le secret. Rassure-toi: elle
est d'excellente famille, et tu la connais. Mais, par une pudeur que
j'approuve, elle ne veut personne  sa noce. Nous nous marions dans un
mois; je l'aime  la folie, et tu es mon premier tmoin.

L'habitude du commandement porte les militaires  s'exprimer en des
formules dcisives qui souvent font passer un petit frisson dans le dos.
Jamais, d'ailleurs, mon frre n'avait parl si net.

--Dis-moi, Octave, n'est-ce point... Olga... que tu pouses?

--Qui te l'a dit?

--Un soupon...

--Eh bien, oui! J'pouse Olga.

Son verbe pre et ferme indiquait une de ces rsolutions martiales
contre lesquelles on ne lutte point. Il disait: J'pouse Olga, comme
il et dit: Je prends le bastion! Et cela signifiait: J'y laisserai
ma peau, s'il est besoin, mais la chose sera!

Le pire, c'est que mon frre, nature passionne, mais timide avec les
femmes, n'avait dans son pass que des aventures faciles, sourires de
garnison,  tant par heure, et que la belle Olga s'imposait en lui avec
toute la puissance du premier amour complet: exquisement femme, elle le
tenait par l'admiration autant que par le dsir.

--Il est dcid depuis longtemps, ce mariage?

--Quinze jours ce soir.

J'tais l'amant d'Olga depuis quatorze jours. Elle m'avait donc choisi
le lendemain de ses fianailles, et uniquement parce qu'elle pousait
mon frre; elle n'avait cach ce projet de mariage que pour nous placer
tous les trois en prsence d'un fait accompli. Maintenant, elle
regardait: nous allions, Octave et moi, lui donner une comdie des
Atrides, nous entre-dvorer pour elle.

--Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon fianc. Dbrouillez-vous.

Les personnages tant poss, elle attendait le dnouement.

Mais que dire, moi? Avouer tout, et trahir le secret d'une femme?
Parbleu! je l'aurais os sans scrupule, car Olga ne mritait gure les
mnagements d'un honnte homme. Mais mon frre tait capable, en
rentrant chez lui, de se faire sauter la tte, et c'tait assurment l
une des solutions prvues par l'hrone: Un amant s'est tu pour moi!

D'angoisse, de rage concentre, d'impuissance, je tremblais devant
Octave, et je lui dis,  la fin:

--coute, rflchis bien; j'ai peur pour toi. Olga ne me semble pas tre
la compagne qu'il te faut...

--Je l'aime.

--L'existence de province, la vie de garnison, pour elle, seront
pnibles...

--Je dmissionne.

--Tu brises ton avenir...

--Je l'installe.

--Aprs ta dmission, que feras-tu?

--Un heureux.

--Voyons, permets-moi de te dire... Olga, es-tu bien sr?...

--De quoi?

--De son pass.

Il devint sombre, et s'effora de sourire en rpondant:

--J'en suis trop sr.

Alors, comme je me dtournais de lui, il se rapprocha, et, d'une voix
sifflante, il me demanda:

--Pourquoi poses-tu cette question? Tu sais quelque chose? On sait
quelque chose?

--Mon Dieu... Non... C'est--dire...

--Parle!

--Eh bien! je ne crois pas...  franchement parler... que... Je crois...

--Tu ne sais rien! Tu supposes!

--Oui, voil le mot: je suppose!

--Je ne tolre pas qu'on suppose!

--Si pourtant Olga...

--Je t'autorise  dire: Mademoiselle Olga!

--Eh! Demoiselle! qui sait?

Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra de toute sa force, et, les
sourcils froncs, menaant, il dit,  voix plus basse encore:

--Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que je le veux! Et, si le terme
n'est pas juste, c'est affaire entre elle et moi, entends-tu? Une
affaire qui ne regarde personne, pas mme toi, entends-tu?

--Mais, Octave, tes propos mme... On penserait que, toi, tu sais
quelque chose?

--Tu as voulu me le faire dire, et tu finasses! Je ne suis pas de taille
 lutter avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je sais! Et je sais
parce qu'Olga, plus honnte que vous tous, m'a dit la vrit!

--Elle t'aurait avou?...

--Tout!

--Quand cela?

--Loyalement, le jour de nos fianailles!

Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle avait confess la faute, quand la
faute n'tait pas encore commise, mais seulement rsolue dans son
esprit!

--Et tu acceptes?

--Je pardonne.

--Du moins, elle ne t'a pas cit le nom?

--Je refuse de le connatre! Je tuerais cet homme-l.

Il se fit un silence qui dura des minutes et qui me parut durer une
heure entire. Octave allait par la chambre, prenait sur les meubles des
bibelots qu'il regardait d'un air froce, et qu'il rejetait avec colre.
Tout  coup, il me cria:

--Comment sais-tu? D'o sais-tu? A part l'homme, personne ne sait. Elle
me l'a dit. Il faut donc que l'homme ait parl. S'il a parl, je le tue!
Qui t'a parl?

--Je ne sais rien que d'Olga elle-mme...

--Ah! tu es son confident? son confesseur? Je m'en doutais, mais je ne
me doutais pas que tu gardes si mal les confidences d'une femme!

--Je...

--Assez! Tu joues l un vilain rle, je t'en avertis, et,  ta place, je
me tiendrais pour un pleutre!

Exaspr, j'allais tout dire; mais il me coupa la parole:

--Oui, un pleutre!

Il sortit et claqua la porte.

Dans les cas difficiles, la plupart des hommes, sous prtexte de
rflchir, se tiennent immobiles et ne pensent  rien. Je demeurai une
heure dans mon fauteuil et je conclus finalement qu'une seule chance me
restait d'empcher ce dsastre: il fallait supplier Olga, lui montrer
son crime, la flchir, obtenir d'elle une rupture. J'esprais peu, mais
je courus vers la jeune fille.

Elle me fit attendre un long quart d'heure, crmonieusement, avant de
me recevoir, et, ds les premires phrases, elle m'interrompit:

--Je crains de vous comprendre, dit-elle. N'insinuez-vous pas que j'aie
eu un amant?

--Certes!

--Vous vous trompez, mon ami.

--Quoi! Vous m'osez soutenir en face?

--Ce que soutiendrait comme moi celui que vous souponnez, mon cher,
pour peu qu'il ft galant homme.

Elle se campa avec dignit, les doigts sur le bord d'une table, et
ajouta:

--Un galant homme oublie, surtout s'il en a fait serment.

--Les serments qu'on fait  une crature telle que vous...

--Votre insolence se double de lchet, monsieur, parce que vous croyez
parler  une femme sans dfense. Mais vous vous trompez encore.

Thtralement, elle souleva une portire, et, se tournant vers la pice
voisine, elle profra:

--Venez.

Mon frre entra.

--Octave, lui dit-elle, ceci n'est point combin, puisque je ne vous
attendais ni l'un ni l'autre: mais ce hasard me plat, car j'aime les
situations nettes.

Elle prit un temps, et fit deux pas, comme au thtre.

--Octave, reprit-elle, je vous aime, pour votre droit et simple
caractre. Je vous ai confess ma faute et vous l'avez noblement
pardonne. Un homme indigne de moi a pu m'abuser un jour, et vous
jugerez s'il est galement indigne de votre colre, lorsque vous saurez
qu' prsent il m'ose menacer de vous rvler mon secret.

Je demeurai immobile, ahuri par tant de cynisme. Mon frre, immobile
aussi, regardait sans parler, peut-tre sans comprendre.

Elle nous examina tour  tour, satisfaite, mais grave, puis elle reprit:

--Octave, je vous rends votre parole: vous tes libre de vous retirer,
pour ne plus jamais me revoir. Si, par ma franchise, je perds votre
amour et brise notre bonheur, je garderai au moins la consolation
d'avoir fait mon devoir tout entier. J'achve donc de le remplir.

Elle fit encore deux pas.

--Connaissant ma faute, vous aviez le droit de me demander un nom. Vous
n'avez pas voulu: on me force  vous le rvler. Vous savez maintenant
ce nom.

Elle tendit un bras vers moi, et baissa la tte avec une humilit de
Madeleine repentante.

Mon frre cria:

--Toi! C'est toi!

Je ne rpondis point. Olga releva la tte, puis, lentement,
respectueusement, elle l'inclina de nouveau vers son fianc, et dit:

--Octave, jugez entre nous, et choisissez.

Mon frre me hurla:

--Va-t'en!

Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras tendu, elle, toujours
incline dans l'attitude du respect.

Je ne les ai jamais revus. Ils sont maris, heureux peut-tre. Olga est
si bizarre qu'elle a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre qu'un
autre, de devenir une pouse modle; et ceci l'amuserait sans doute,
elle qui veut ne ressembler  personne, de ne mme plus ressembler 
Olga.




L'APPARITION


Oui, j'ai habit Munich: mais je n'en connais rien, et je serais
incapable de vous en parler pendant la valeur de trois lignes.

J'avais pass mon baccalaurat  la session du printemps. Aussitt mon
pre m'expdia dans cette ville de Bavire pour y apprendre l'allemand,
et je devais rester l quelques mois, pensionnaire d'une famille grave,
dans une maison dont les murs, tout d'abord, m'crasrent d'ennui.

--Oh, oh! ce ne sera pas drle, et un trimestre, c'est bien long!

Le jeune homme de France n'est pas fort curieux des peuples et des
moeurs: c'est chez nous un vice originel que de traverser les pays sans
les voir ni les comprendre, et nous y regardons la silhouette des femmes
beaucoup plus que le gnie des nations.

Je descendis du train, et toutes mes belles imaginations s'croulrent
d'un coup; en wagon, j'avais rv de quelque sentimentale Gretchen
chappe des lgendes, fille de Goethe ou de mon hte, et qui me
potiserait les heures du sjour. Car j'avais dj l'habitude de
devenir,  chaque printemps, amoureux, trs vite, trs fort, et pour la
vie. Mais mon hte n'avait procr qu'un fils, grand dadais stupide, qui
me dplut tout de suite: je me sentis vou  l'irrmdiable solitude.

Ma chambre tait confortable et de mauvais got; sa fentre donnait sur
deux jardins contigus, le ntre et celui d'une maison voisine dont
j'apercevais les fentres juste en face de moi. Cette vue me rendit
quelque espoir: sans doute,  l'une des croises, je dcouvrirais
l'me-soeur...

L'me-soeur apparut sans tarder. Je n'avais pas encore dpli mon bagage
et rang mes bibelots, quand tout  coup, en relevant la tte, je vis 
trente mtres, dans le cadre de sa fentre ouverte, une femme qui me
regardait. Pour la contempler de plus prs, je pris ma lorgnette, et,
m'tant dissimul du mieux que je pouvais, j'examinai cette figure: dans
l'instant, l'univers changea autour de moi.

Vous n'avez jamais vu de plus belle crature: une riche jeunesse
panouissait son corsage et son teint. Comme la Marguerite de Faust,
elle portait une longue natte de cheveux blonds qui pendait sur son
paule. Ses grands yeux, d'un bleu ple, avaient une expression de
douceur, presque de tristesse, et, tout de suite, j'eus l'ide d'une
peine  consoler, d'un chagrin dont j'tais curieux. La brusque
sympathie des jeunes coeurs qui se devinent me pntra ds cette minute,
et dj une piti murmurait au fond de moi: Pauvre amie, qu'avez-vous?
Dites-le, ne craignez rien de moi...

La jeune fille, du reste, ne semblait nullement effarouche. Surprise
beaucoup plus qu'offense, elle regardait droit devant elle, sans
crainte et franchement: parce qu'elle avait aperu un visage nouveau,
elle s'tonnait, et ne le voyant plus, elle attendait pour voir encore;
cette simplicit d'me me parut charmante et me plut comme un indice de
loyaut: une Parisienne se ft cache, comme je faisais moi-mme, pour
se renseigner sans se compromettre. J'avais pris le rle de la femme,
moi, homme, et la femme m'en faisait honte. Je me sentis rougir, et je
quittai ma cachette. Je vins  la fentre, o je m'accoudai, avec l'air
innocent de celui qui examine un paysage.

La jeune fille ne s'loigna pas. Elle me dvisageait tranquillement et
je ne tardai gure  en tre gn. Ma fire assurance tomba devant la
sienne: la nettet de son regard intimidait le mien. Il demandait:

--Qui tes-vous? Que venez-vous faire ici?

--Je viens vous aimer!

J'aurais voulu crier ma rponse, mais dcidment, la jolie Bavaroise,
avec sa franchise trop candide, dsorientait ma fausse vaillance, et je
n'osais plus qu' la drobe risquer un rapide coup d'oeil.

Mon malaise devint tel, sous cette surveillance fixe, que je quittai mon
poste, et, pour me donner contenance, je me remis  dballer mon bagage.
Cela du moins signifiait:

--Constatez que je m'installe; je reste auprs de vous.

Comprit-elle? Je n'en pouvais douter, et mme je conclus qu'elle s'en
rjouissait, car son visage avait,  la fin, perdu toute expression de
tristesse. Mais l'heure du djeuner arriva, et mes htes m'attendaient
en bas. Je dus quitter ma chambre, et je n'en sortis qu' regret, avec
la hte d'y revenir, pressentant dj que j'allais passer entre ses
quatre murs la meilleure partie de mon sjour au pays d'Outre-Rhin, et
restreindre  cette blonde figure mon tude du monde germanique.

Je revins, en effet, ds que le repas fut termin, et, sous prtexte de
lettres  crire, je m'enfermai chez moi.

Ma voisine se promenait dans le jardin, en compagnie d'une dame ge,
qui la suivait pas  pas.

Elle tait plus grande que je n'avais pens; elle marchait avec une
dignit de reine, et trs lente. Elle fit un bouquet: avant de cueillir
une fleur, elle l'examinait minutieusement, et rflchissait; je notai
que parfois, au moment de briser la tige, elle relevait la tte, comme
pour couter un avis ou pour faire un calcul mental, et souvent elle
s'loignait sans avoir pris la fleur.

Abrit derrire mon rideau, j'observais ce mange, qui dura longtemps.
Enfin, la jeune fille remit le bouquet  sa mre, et, s'approchant d'une
petite fontaine qui s'levait au milieu du jardin, elle retroussa ses
manches flottantes jusqu'au-dessus du coude; je pus admirer ses bras,
ronds et blancs, qui brillaient sous le glacis de l'eau, comme des
miroirs.

La mre dit:

--Assez, Roeschen, assez!

--Il fait si chaud, maman!

Sa voix aux notes graves tait mlodieuse, avec la mme tristesse que
j'avais lue sur son visage; elle ne ressemblait pas  la voix des autres
jeunes filles, et je fus mu de l'entendre. La mre, avec une
condescendance exagre rpondit:

--Oui, ma fille, il fait chaud, rentrons.

En effet, cette journe de mai se faisait orageuse et lourde; elle
pesait sur les nerfs, et l'on entendait, au lointain, des grondements
sourds.

Les deux dames rentrrent dans la maison, puis reparurent dans la
chambre. La mre embrassa la fille et s'en alla. Je rouvris ma fentre.

Ma voisine alors tait assise prs de sa table. Au bruit que je fis,
elle dressa la tte, m'aperut, se leva et vint tout droit, comme pour
me rejoindre.

Enhardi, je saluai et je souris. Mais elle resta immobile, et je pus
croire qu'elle ne m'avait pas vu ou qu'elle me supprimait. Mon sourire,
fig sur mes lvres, devint stupide:  nouveau une gne me prit, et
toute mon audace, encore une fois, s'en alla; je ne savais quelle
contenance tenir, et je m'interrogeais, quand la belle Allemande
retourna vers la table, prit son bouquet et revint.

Avec un grand soin, elle choisit un iris, et le contempla longtemps:
puis elle le lana dans ma direction, et la fleur fit une courbe
violette. Instinctivement, j'avais tendu les mains.

--Roeschen!

Sans le vouloir, j'avais cri son nom. Elle parut surprise de
l'entendre, et m'inspecta avec plus d'attention. Mes bras taient
toujours tendus vers la fleur et vers elle. Sans doute, je dus lui
paratre grotesque, car elle clata de rire, fit une rvrence, et ferma
sa fentre.

Un peu vex, je rsolus de sortir avec affectation et de ne plus me
montrer ce jour-l. J'tais d'ailleurs fort intrigu, et je m'expliquais
mal les attitudes de la belle Allemande. Je me disais:

--Les filles, en ce pays, ont des manires tranges.

Au dner, je russis  apprendre de mes htes que la maison voisine
tait habite par d'honntes et riches bourgeois, qui avaient une fille;
trs rservs, ils n'en dirent pas davantage, et je compris que ma
curiosit veillerait des soupons sans me valoir aucun renseignement.

Le soir fut plus orageux encore que le jour.

Dans un tilleul, entre les deux maisons, un rossignol chantait
perdument. Seul, dans ma chambre et sans lumire, je guettai: une
faible lueur jaunissait les rideaux d'en face; et tout  coup, la
croise s'ouvrit: un blouissement me passa dans les yeux, et mon coeur
battit jusque sous ma gorge.

La jeune fille, compltement nue, tait debout. La lueur d'une veilleuse
l'clairait  peine. Mon motion fut telle que je crus m'vanouir; mes
jambes ne me supportaient plus; je tombai sur une chaise. Jamais encore
je n'avais vu d'autre nudit que cette des statues. Celle-ci ne leur
ressemblait pas: elle avait des seins plus amples, des hanches plus
larges, elle tait rose, tide. De ses deux mains, la jeune fille prit
ses cheveux dfaits, puis elle leva les bras vers le plafond, en sorte
que ses cheveux, tamisant la lumire, se dployaient derrire ses
paules comme deux ailes d'or.

Je demeurais en extase, retenant mon haleine. J'tais engourdi de
stupeur. Mes lvres remuaient en baisers. Toute mon me se concentrait
dans mes prunelles; mais,  force de regarder trop intensment, je
finissais par ne plus voir. Des cercles de lumire, violette, orange,
verte, passaient devant mes yeux. Je tremblais, et une grande douleur me
serrait le crne. La belle crature tendait toujours ses deux mains vers
l'espace, et les remuait, comme pour appeler les toiles. Il y avait,
dans son attitude, quelque chose de hiratique et de pieux qui imposait
le respect, presque l'pouvante. A cause de cela, sans doute, il advint
que je glissai sur les genoux, et que je demeurai dans cette posture de
prire, les mains jointes, pour adorer les gestes chastes et
magnifiques.

Je n'eus pas l'ide de prendre ma lorgnette. La pense ne m'en vint que
quand la fentre fut close. Longtemps encore je demeurai sur les genoux,
sans force pour me lever; j'avais les nerfs briss, les paules roues,
et lorsque je voulus enfin me mettre debout, mes jarrets pliaient sous
moi.

Je traversai ma chambre avec une lassitude que je n'avais jamais connue,
et j'tais triste infiniment... Pourquoi donc? A peine dans mon lit,
j'clatai en sanglots; je pleurais dans mon oreiller, en le couvrant de
baisers qui buvaient mes propres larmes.

Je sais maintenant pourquoi j'tais si triste.

J'aimais. La rvlation de la femme, brusquement, m'avait fait homme.
J'aimais pour la premire fois. C'en tait fini dsormais des amourettes
de collgien en vacances et des flirts qui s'amusent d'un baiser furtif,
se contentent d'un billet donn, d'un serrement de mains, ou d'une fleur
offerte.

Un tre nouveau venait de se manifester en moi; je ne me reconnaissais
plus; mes penses avaient chang d'objet, et mon me, en une minute,
avait mri. Cette curiosit vague, cette joyeuse attente de l'adolescent
qui rve de tendresses et de caresses, instantanment s'taient mues en
un sentiment grave, profond et torturant: le dsir.

Oh! la premire femme nue que nous entrevoyons de nos yeux vierges! Elle
ne souponne pas la mystrieuse puissance de son apparition, le trouble
sacr qu'elle infuse, l'angoisse qu'elle rpand dans notre adoration, ni
comment son image se grave au fond de nous pour n'tre jamais oublie!
Elle ressuscite dans l'phbe le premier moi du Paradis terrestre, et
chacun de nous, une fois dans sa jeunesse, connat la stupeur blouie
d'Adam  son rveil, quand la nudit de la femme se rvla dans le
jardin bni, resplendissante de toutes les joies et de toutes les
douleurs qu'elle apportait au monde!

La beaut de cette vierge apparue dans la nuit au bord de sa fentre, de
cette grande vierge nue qui levait ses bras vers le ciel, depuis lors,
emplissait ma pense: je ne voyais qu'elle, je ne songeais qu' elle.
Toute autre notion avait disparu; sa vision se dressait en moi, ainsi
qu'une statue dans son temple, idalement blanche, et le reste du monde,
 l'entour, tait noir. Mes lvres ne savaient plus articuler qu'un mot,
son nom, et sans cesse j'en marmonnais les syllabes, comme un agonisant
en prire:

--Roeschen... Roeschen... Roeschen...

Lorsque, le lendemain, je la revis, vtue de clair,  la mme fentre,
mes mains se joignirent malgr moi. Peut-tre je lui demandais pardon
d'avoir surpris  son insu le secret de sa beaut sainte. Peut-tre...
Je ne sais pas. Je sais seulement que mes mains taient jointes, mes
yeux noys de larmes, et que rien d'impudique ne souillait mon amour. En
la regardant de loin, j'aurais voulu l'treindre sur mon coeur, et
pleurer dans ses cheveux blonds; mais il me semblait que mon treinte
ft reste chaste malgr tout, tant mon dsir tait pntr de respect.

Bien sr, nos sentiments traversent l'espace, mieux que ne feraient les
paroles! Bien sr, d'invisibles fils conduisent d'une me  l'autre les
vibrations manes de nous, et les coeurs entendent les mots qui
jaillissent des coeurs sans que la voix les profre! Nous tions l,
elle dans sa chambre, moi dans la mienne, spars par les deux jardins,
et nous ne nous connaissions pas. Mais nous nous sommes reconnus, et
nous avons caus ensemble, intimement, longuement, et nous nous sommes
compris, nous qui ne parlions pas la mme langue, et tout de suite nous
nous sommes aims!

Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions aux obstacles,  la folie
d'un rve impossible. tranger en Allemagne, je traversais cette ville,
o je n'allais rester que peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne
pouvais prtendre  choisir une femme, et mes seize ans ne
s'appareillaient gure aux dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense
 ces misres-l? Je l'aimais, je l'adorais, je lui vouais ma vie,
offrant ensemble tous les espoirs de mon coeur raliss par elle, tous
les efforts de l'avenir ralisables pour elle! Je la voulais, je la
prenais, je l'avais prise comme elle m'avait pris, et rien ne nous
sparerait plus, sinon la mort, prfrable au dpart!

J'ai pass l, devant elle, d'admirables heures bnies!

Bien tranquille en ma chambre close, cach  tous les yeux et visible
pour elle seule, je m'abmais dans la contemplation d'Elle. Deux fois
chaque jour,  des heures fixes, elle se promenait dans le jardin,
invariablement accompagne de sa mre. Celle-ci lui rendait, dans sa
chambre, de frquentes visites, dont j'tais averti par l'attitude de
Roeschen qui longtemps d'avance coutait  la porte; je me dissimulais
alors: jamais on ne nous surprit. Ds que la vieille dame tait partie,
ma voisine reprenait son poste, prs de la table, un peu  l'cart, sans
doute pour n'tre vue que de moi. Elle travaillait  de menus ouvrages
et levait la tte  chaque instant. Elle me regardait sans contrainte.
Parfois, elle me souriait, tantt avec mlancolie, tantt avec ironie:
et chaque fois son sourire, en pntrant en moi, me parcourait d'un
grand frisson.

Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais pourtant os porter mes deux
mains  mes lvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa rponse.

Roeschen m'avait renvoy mon baiser, et, tout bas, j'avais cri:

--Je vous aime!

Si bas que j'eusse parl, puisque ma propre oreille n'avait pas entendu
les mots, la jeune fille m'avait compris, car aussitt, du mme
mouvement de ses lvres muettes, elle m'avait dit:

--Je vous aime...

Alors, le monde me devint magnifique, et la vie dlicieuse, et l'avenir
superbe!

Je ne tenais plus au sol; mon corps allg s'enlevait de terre.
J'aimais! J'tais aim! Par Elle, la desse du temple, la rose des
nuits, la beaut nue, l'unique femme! Dsormais, j'avais droit 
l'treindre, ce corps de vierge dj possd par mes yeux! Ce que
j'avais vol, elle me le donnait! Ma gratitude criait: Merci! Et ds
lors, entre nous, l'intimit se fit plus grande et trs rapide.

Sur des feuilles de papier, j'crivais en grosses lettres des phrases
allemandes, et je la tutoyais. Roeschen me rpondait par de semblables
pancartes, et quelquefois me tutoyait aussi: mais, la plupart du temps,
elle ne s'exprimait que par des symboles ou des aphorismes, vitant les
formules prcises, les phrases personnelles. J'attribuais cette rserve
 la crainte d'une surprise, puisque sa mre,  tout moment, pntrait
dans la chambre. Nanmoins, ses rponses taient parfois si compliques
que j'avais peine  en pntrer le sens.

Si j'avais dit:

--Chante, pour que j'entende ta voix.

Elle rpliquait:

--L'oiseau chantera.

Mais elle ne chantait pas.

Si j'avais dit:

--Je veux te serrer sur mon coeur.

Elle rpliquait:

--Le coeur bat.

--Montre-moi ton bras nu.

--Les bras embrassent.

Toujours ainsi. Jamais elle n'accorda ce que je demandais, quoi que ce
ft: on et dit qu'elle feignait de ne pas m'entendre. Peut-tre
m'accusait-elle aussi de la mme incomprhension, car souvent elle
m'interpella par une phrase ou par un signe auxquels je ne savais quoi
rpondre. Jouait-elle  me proposer des nigmes? Il lui arriva maintes
fois de me prsenter un objet quelconque, en m'interrogeant du geste;
elle me montra ainsi un portrait, son mouchoir, une carafe, mille
choses: devant mon indcision hbte, elle riait, tournait sur ses
talons et ne s'occupait plus de moi. Un jour, pourtant, elle manifesta
un dpit trs vif et se mit  froisser, jeter, briser tout ce qui lui
tombait sous la main. J'tais profondment dsol de la voir irrite de
la sorte, et je m'efforais de comprendre son ide, la cause de son
courroux; mais je n'y russissais pas, et je m'en affectais comme d'un
malentendu dont j'tais, moi seul, responsable.

Nier qu'elle ft un peu trange, je ne le pouvais, et cependant je
n'tais pas intrigu par ces bizarreries. Je les attribuais  notre
situation fausse,  l'impossibilit d'un rapprochement que nous
dsirions tous les deux,  ce besoin d'un bonheur plus complet, dont le
manque, peu  peu, commenait  me tracasser moi-mme. Loin de mal juger
son caractre, je me disais simplement:

--Pauvre chrie! Comme elle doit tre malheureuse, pour s'exasprer
ainsi!

En fait, je devenais trs malheureux aussi, et impatient comme elle. La
grande joie de se dire qu'on est deux sur la terre, au bout d'une
semaine, ne me suffisait plus.

Roeschen tait  moi, si bien, si peu! Je m'irritais de ne la voir
jamais qu'au loin, et de la sentir mienne sans l'embrasser jamais, de
compter les jours qui passent et de pitiner dans l'attente de rien, de
voir approcher l'atroce date du dpart, et de n'avoir rien fait pour
assurer notre bonheur! Ce souci m'angoissait au point que j'eus peur de
tomber malade.

La nuit, pendant des heures, je surveillais, sur son rideau, la lueur
dore d'une veilleuse...

--Elle dort l!

J'voquais son beau corps et ses seins blancs entre ses bras tendus.

--Tes lvres! Donne-moi tes lvres!

J'envoyais des baisers dans les tnbres, vers le mur pais. Chaque
nuit, le mme rossignol chantait entre nous deux, dans le mme tilleul,
comme au soir de l'apparition; et chaque nuit, dans la mme musique,
pendant des heures, je guettais. Mais l'idole ne se montra plus, et de
nuit en nuit davantage je m'enfivrais d'impatience.

C'est ainsi que l'ide me vint d'aller  elle; la tentation, d'abord, me
parut folle, offensante pour la jeune fille, prilleuse pour moi, et je
la repoussai; mais bientt je ne vis plus que le bienfait de cette
combinaison, les flicits qu'elle promettait; peu aprs, elle me parut
ncessaire, indispensable; finalement, je n'examinai plus que les moyens
pratiques de russir.

La tche ne semblait pas matriellement trs difficile: descendre au
jardin, cela m'tait ais, et quant au mur mitoyen, fait de moellons
irrguliers, je l'escaladerais en un instant; le plus pnible serait
d'atteindre, au premier tage, la fentre de Roeschen. J'examinai
soigneusement,  la lorgnette, la disposition des lieux, et j'tudiai la
muraille, pierre par pierre. Le coeur me battait si fort que la jumelle
tremblait devant mes yeux. Un volet du rez-de-chausse et une gouttire
avec ses crochets de fer devaient faciliter mon escalade. Vingt fois je
la refis en pense: ici, mon pied gauche, l, ma main droite;
rtablissement, la main gauche ici, droite, gauche, et j'atteignais au
bord de la croise; rtablissement: Je t'aime! Et des baisers!

J'crivis:

J'irai te voir, veux-tu?

Elle me jeta une fleur.

Cette nuit, veux-tu?

Elle sauta, joyeuse, et battit des mains.

Tu laisseras la fentre entr'ouverte, veux-tu?

Elle ouvrit sa fentre toute grande.

Oh! l'extase du premier rendez-vous, par une nuit d't, et quand on a
seize ans! Il me semblait que l'univers entier n'existt que pour
attendre l'heure. Est-ce que la raison, est-ce que les prils peuvent
quelque chose contre l'appel d'amour et l'enivrant espoir de l'treinte
promise? Le jour me parut long; le crpuscule tardait tant  venir! Je
guettais au ciel la premire teinte rose du couchant, et, quand elle
apparut enfin, c'est l'aube de ma vie que je saluai dans le soir.

Je t'aime! Je vais te voir! Te voir de prs! Et mes lvres craseront
les tiennes! Et mes bras serreront ton souple torse! Et tes coudes si
blancs, que j'ai vus de loin, je les sentirai sur mon paule! A cet
effleurement rv, ma peau frissonnait toute, et c'tait comme un bain
o j'entrais des pieds  la tte. Je t'aime!

Je ne concevais pas qu'il y et rien de mal dans ce que j'allais faire.
Abusais-je d'une jeune fille? Non, certes! Elle a prs de vingt ans,
elle m'aime, elle m'attend, je l'adore, j'ai vou ma vie  la servir, et
rien ne nous sparera jamais, lorsque nous nous serons rejoints. Je vais
loyalement  elle. Ni les obstacles du monde, ni les difficults de
l'existence, ni l'argent, ni les conventions, ni mme la volont de nos
parents, rien ne pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut, pour nous
unir, attendre que je sois majeur, on attendra, car notre amour est
assez fort, et, d'ici l, je deviendrai riche, pour jeter sous tes
pieds,  ma belle fiance, le tapis somptueux de la vie. Je t'aime!

Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une aprs
l'autre, je vis les fentres s'teindre. Les jardins bleus se remplirent
de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le
parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient
d'un clocher. J'attendais. Tout  coup, la fentre de Roeschen
s'entr'ouvrit. Nous n'tions convenus d'aucun signal, mais je pris cet
acte pour un ordre, et je partis.

L'entreprise n'eut, au dbut, rien d'agrable. Plus que de plaisir, le
coeur me battait d'anxit et presque d'pouvante. Avec les prcautions
d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il
me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison.
Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus gure de rveiller mes
htes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me
hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mtres de
hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aime, sur la
terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le
contact du sol m'lectrisa de joie.

Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison.

J'avais si bien calcul par avance les dtails de mon escalade que tout
s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du
rez-de-chausse, les crochets de la gouttire et le linteau,
j'atteignais dj la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans
prise; mes mains glissaient sur elle; accroch au mur, repouss par lui,
je perdais l'quilibre, et le poids de mon corps m'emportait en
arrire...

L, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmur: Roeschen...
Elle ne vint pas. Pourquoi ne viens-tu pas? Sa main seulement, un pan
d'toffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais quilibre, j'tais
sauv! Adieu, Roeschen!

Ce drame d'agonie n'avait pas dur dix secondes. Je me souviens que
j'avais ferm les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un lan
dsespr, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes
doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y dchirai ma peau.
Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevrent; d'un
coup de reins, je fus au bord de la fentre, et, lentement, je poussai
la croise, et, lentement, ma tte pntra dans la chambre.

La bien-aime me regardait, tranquille, assise au bord de son lit.

--Roeschen!

Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'prouva aucune gne, et,
pourtant, elle tait  demi nue, recouverte seulement d'une ample
chemise qui dgageait son cou et modelait les rondeurs de son corps.

J'tais assurment le plus mu des deux; n'osant avancer, je rptai:

--Roeschen...

Elle se leva et se mit  rire. Elle me parut trs grande. Ses beaux
seins gonflaient sa chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait toute
droite. Ses pieds taient nus. Je m'lanai vers elle et je la pris dans
mes bras. Pour la premire fois de ma vie, une poitrine de femme fut
contre ma poitrine, et je la sentais s'craser sur mon coeur. La grosse
natte de cheveux blonds se trouva juste sous mon baiser, et j'y mordis 
pleines dents.

La bien-aime, entre mes bras, ne bougeait point. Je pensai qu'elle
s'abandonnait; mais elle posa tranquillement ses deux mains sur mes deux
paules et se mit  me repousser avec une force lente, irrsistible, qui
m'tonna de la part d'une femme.

Alors, dgage, elle me demanda:

--Avez-vous accroch la barque?

Je crus avoir mal compris et que mes connaissances de la langue
allemande allaient tre insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs, sans
attendre ma rponse, Roeschen se dirigea vers la fentre, qu'elle ferma,
et dit:

--Le cadenas.

Le loquet de la croise tait en effet muni d'un fort cadenas  lettres
mobiles, qu'elle fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous
emprisonnaient.

--Ne ferme pas! Si l'on venait...

Elle rpondit:

--On m'enferme; mais je connais le mot; on ne sait pas que je connais le
mot.

Puis, elle se mit  rire; mais soudain, avisant mes mains ensanglantes,
elle me les montra avec terreur et recula vers le fond de la chambre, en
criant:

--Tu as tu l'oiseau! Pourquoi avoir tu l'oiseau?

--Plus bas, je t'en conjure!

Elle se jeta  genoux, et son visage exprimait une pouvante atroce;
elle tendait ses mains vers moi et rlait:

--Ne me tuez pas!... Grce!... Ne me tuez pas!...

--Roeschen, on va venir si tu cries! N'aie pas peur, Roeschen, je
t'aime, je t'aime!

Elle se leva, subitement calme, et dit:

--Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer l'oiseau.

--Roeschen, je me suis bless en montant...

--Il ne fallait pas tuer l'oiseau.

Elle hochait la tte, en un reproche muet, comme font les mres pour
gronder leur enfant, et, tout  coup, une sueur me glaa le front, en
mme temps qu'une ide s'installait sous mon crne: Elle est folle!

Me voyant interdit, elle ajouta:

--Oui, tu es mchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais.

Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos  demi. Je regardais sa
nuque penche; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traverss
par la lumire oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour
de sa tte si belle, si jeune, pleine de mort!

Je n'osais plus articuler un mot: la piti, l'angoisse, le dsespoir me
rendaient stupide et sans pense; machinalement mon regard allait de la
bien-aime au verrou de la fentre, et devant mon rve bris, devant mon
bonheur ananti, plus seul que jamais  l'instant d'tre deux, trop
dsol pour rflchir  rien, je ne songeais pas encore au pril de
cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le
verrou.

--Roeschen...

--Mchant, ne me parlez pas!

Elle se tourna tout  fait. Et je demeurais debout,  quatre pas d'elle.
Nous restmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais
la chambre coquette et frache, qui, maintenant, m'pouvantait comme une
tombe, et le lit virginal, la fiance qui n'en tait plus une, toujours
aime, et perdue  jamais.

L'motion tait trop forte pour mon ge, et je me mis  trembler comme
un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou!
Mon pre m'avait dit: Tu seras raisonnable. Des souvenirs me venaient
 l'esprit, de trs loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon
enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause.
Pourquoi pensais-je  tant de minutes oublies?

Je crus respirer de la folie, et, par crainte du poison qui me gagnait
le cerveau, je fermai la bouche avec effort.

La jeune fille bougea la premire: on et dit qu'elle se rveillait. Son
torse, avec une imperceptible lenteur, se redressait, et son visage se
tournait vers la fentre; sa main gauche, en mme temps, montait vers
son oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le signe qui ordonne
d'couter. Puis, d'une voix  peine intelligible, elle murmura:

--Il chante...

Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria:

--Il chante!

Alors seulement j'entendis le rossignol du jardin.

--Tu ne l'as donc pas tu? Ce n'est donc pas vrai, que tu l'as tu?

Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant.

Ah! si la veille on m'avait dit que je la tiendrais, frmissante et nue,
sans avoir d'autre moi qu'un infini chagrin! Elle se crispait et se
collait; du col jusqu'aux genoux, elle adhrait  moi; le haltement de
ses sanglots appuyait sa chair  la mienne, et la tideur de son ventre
me pntrait au fond de l'me...

Horrible et dlicieux instant, o, malgr moi, mon dsir virginal
pantelait vers cette beaut vierge, tandis que ma piti pleurait sur
l'innocente, et sur moi-mme aussi!

Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait, et je n'y pensais mme pas,
et la seule pense, ignominieuse, m'et rvolt d'indignation! Pourtant,
je restais l, prisonnier de ses bras, et quand elle me serrait fort,
une volupt tellement suave m'envahissait et me grisait, que je la
serrais  mon tour, sans le vouloir; mme je baisais ses rondes paules,
et je m'en blmais, et je recommenais, sans force pour fuir, dpensant
toute ma vertu  ne pas me jeter sur ses lvres dont l'haleine
chatouillait mon cou, appelait ma bouche, et c'est moi qui balbutiais:
Non... non... piti... Et le lit tait l, tout prs!

Non, certes, je n'aurais pas abus d'elle! Cependant, peut-tre, je
l'aurais fait, mon Dieu! La preuve, c'est que je disais: Non... non...
Pour rsister et protester, j'y pensais donc et j'en avais donc envie,
malgr tout, et le supplice durait trop!

--coute! dit-elle...

Ses bras se dtendirent. Elle ajouta:

--L'oiseau ne chante plus.

Le rossignol, en effet, s'tait tu.

--Il est all dormir. Il faut dormir. C'est l'heure.

Elle me quitta vivement, s'assit au bord du lit ouvert, enleva ses
jambes, preste, et disparut sous les draps.

--Bonsoir.

Elle se tourna vers le mur.

Alors, un peu de calme se fit dans mes nerfs troubls, et bientt la
piti demeura seule. Mais la piti dura peu: par un retour d'gosme,
une autre anxit me prit: comment sortir de cette chambre verrouille 
secret? La folle consentirait-elle  dcadenasser la fentre?

Je me rapprochai du lit: contre le mur, une masse informe de bte
blottie gonflait les draps, et les cheveux pars sur l'oreiller
dcelaient seuls une prsence humaine. Je n'osais parler, craignant les
mots qui risquaient d'tre mal venus...

--Roeschen...

--Je dors.

--Roeschen, il me faut aller dormir aussi.

--Allez, dit-elle, et refermez la porte.

Sans plus insister, j'examinai le cadenas, esprant qu'elle ne l'avait
pas exactement ferm. Il tait fixe sur ses pitons solides. La
malheureuse pouvait seule me dlivrer. Mais comment la persuader de
venir  mon aide?

--Roeschen...

--Allez dormir.

Par quel subterfuge obtenir son consentement? Je cherchais... J'ai
trouv!

--Roeschen!... La barque est l.

--Quelle barque?

--Celle que j'ai laisse tantt sous la fentre... Celle qui m'a
apport, vous savez bien, Roeschen?

Silence.

--Il faut que je redescende dans la barque.

--Oui, dit-elle.

--Alors, il faut ouvrir la fentre... N'est-ce pas, vous allez ouvrir la
fentre?

--Oui, dit-elle.

Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer le cadenas, ouvrit la
croise; je me prcipitai, enjambant l'appui, et, comme je me retournais
vers elle, pour un suprme adieu, la fentre se referma sur moi:
Roeschen avait disparu, sans mme s'inquiter de savoir comment je
descendais.

En quelques minutes, je fus dans ma chambre. Le lendemain, je quittai
Munich et la Bavire, sans les connatre. Je n'y retournerai jamais
plus.




TABLE DES MATIRES


                            Pages.
    _Envoi_                      1

  Madame Hlne                  3
  La martre                    64
  La beaut                    102
  Le coeur                     111
  Le tmoin                    123
  Toute l'oeuvre               135
  Suprme idylle               153
  L'hrone                    162
  Le fianc                    175
  Le ballon                    186
  La vision                    206
  Curieuse                     219
  Strilit                    236
  Une crature bizarre         269
  L'apparition                 298


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.





End of the Project Gutenberg EBook of Les naufrags, by Edmond Haraucourt

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