The Project Gutenberg EBook of Le beau Laurence, by George Sand

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Title: Le beau Laurence

Author: George Sand

Release Date: February 15, 2020 [EBook #61411]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEAU LAURENCE ***




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  LE BEAU
  LAURENCE

  PAR
  GEORGE SAND

  TROISIME DITION

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, DITEURS
  RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

  LIBRAIRIE NOUVELLE
  BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

  1872
  Droits de reproduction et de traduction rservs




MICHEL LVY FRRES, DITEURS

OEUVRES COMPLTES

DE GEORGE SAND

FORMAT GRAND IN-18

                                          vol.
  Les Amours de l'ge d'or.                  1
  Adriani                                    1
  Andr                                      1
  Antonia                                    1
  Le Beau Laurence                           1
  Les Beaux Messieurs de Bois-Dor           2
  Cadio                                      1
  Csarine Dietrich                          1
  Le Chteau des Dsertes                    1
  Le Compagnon du tour de France             2
  La Comtesse de Rudolstadt                  2
  La Confession d'une jeune fille            2
  Constance Verrier                          1
  Consuelo                                   3
  Les Dames vertes                           1
  La Daniella                                2
  La Dernire Aldini                         1
  Le Dernier Amour                           1
  Le Diable aux champs                       1
  Elle et Lui                                1
  La Famille de Germandre                    1
  La Filleule                                1
  Flavie                                     1
  Francia                                    1
  Franois de Champi                         1
  Histoire de ma vie                        10
  Un Hiver  Majorque--Spiridion             1
  L'Homme de neige                           3
  Horace                                     1
  Indiana                                    1
  Isidora                                    1
  Jacques                                    1
  Jean de la Roche                           1
  Jean Ziska.--Gabriel                       1
  Jeanne                                     1
  Journal d'un voyageur pendant la guerre    1
  Laura                                      1
  Llia.--Mtella.--Cora                     2
  Lettres d'un voyageur                      1
  Lucrezia Floriani.--Lavinia                1
  Mademoiselle La Quintinie                  1
  Mademoiselle Merquem                       1
  Les Matres mosastes                      1
  Les Matres sonneurs                       1
  Malgr tout                                1
  La Mare au Diable                          1
  Le Marquis de Villemer                     1
  Mauprat                                    1
  Le Meunier d'Angibault                     1
  Monsieur Sylvestre                         1
  Mont-Revche                               1
  Nanon                                      1
  Narcisse                                   1
  Nouvelles                                  1
  Pauline                                    1
  La Petite Fadette                          1
  Le Pch de M. Antoine                     2
  Le Piccinino                               2
  Pierre qui roule                           1
  Promenades autour d'un village             1
  Le Secrtaire intime                       1
  Les Sept cordes de la Lyre                 1
  Simon                                      1
  Tamaris                                    1
  Teverino.--Lone Loni                     1
  Thtre complet                            1
  Thtre de Nohant                          1
  L'Uscoque                                  1
  Valentine                                  1
  Valvdre                                   1
  La Ville noire                             1


Versailles.--Imp. Crt.




LE

BEAU LAURENCE




I


Laurence avait parl pendant deux heures, et la sympathie qu'il
m'inspirait me faisait prendre un vif intrt  ses aventures; pourtant,
je m'avisai qu'il devait tre fatigu, et je l'emmenai dner  mon
auberge, o, aprs avoir repris des forces, il reprit aussi son rcit.

                   *       *       *       *       *

Nous en sommes rests, dit-il,  mon dpart pour l'Italie avec la troupe
de Bellamare.

Avant de quitter Toulon, j'assistai  une reprsentation de clture qui
me parut fort trange. Lorsque le public tait content d'une troupe qui
avait sjourn quelque temps, il lui tmoignait sa gratitude et lui
faisait ses adieux en jetant des prsents sur la scne. Il y avait de
tout, depuis des bouquets jusqu' des boudins. Chaque mtier donnait un
spcimen de son industrie, des toffes, des bas, des bonnets de coton,
des ustensiles de mnage, des aliments, des souliers, chapeaux, fruits,
objets de coutellerie, que sais-je? Le thtre en tait couvert, et
quelques-uns furent attraps au vol par les musiciens, qui ne les
rendirent pas. Je n'ai pas besoin de vous dire que cet usage patriarcal
est presque oubli aujourd'hui.

Tout alla bien au commencement de notre voyage.

Bellamare, sacrifiant son impatience d'avancer, consentit  traverser
l'Italie, o nous fmes, cette fois, quelques stations assez
fructueuses. Nous y joumes _l'Aventurire_, _Il ne faut jurer de rien_,
_les Folies amoureuses_, _le Verre d'eau_, _la Vie de bohme_, _Adrienne
Lecouvreur_, _un Duel sous Richelieu_, _la Corde sensible_, _Jobin et
Nanette_, je ne sais quoi encore. A cette poque, M. Scribe, qui
commenait  n'tre plus de mode en France, faisait fureur  l'tranger,
et, dans quelques petites localits, nous dmes mettre en vedette sur
l'affiche les noms de Scribe et de Mlesville pour faire passer les
oeuvres de Molire ou de Beaumarchais. De mme, pour faire goter les
_chansonnettes_ burlesques que Marco chantait dans les entr'actes, il
fallut compromettre les noms de Branger et de Dsaugiers.

C'est  Florence que m'arriva une aventure dont le souvenir ne marqua
pas plus en moi que le passage d'un rve. La chose va vous paratre
surprenante; mais, quand vous saurez les vnements qui se succdrent
rapidement au lendemain de cette rencontre, vous comprendrez qu'elle
n'ait pas laiss de traces profondes dans mon esprit.

Au moment o nous quittions cette ville, je reus le billet suivant:

  Je vous ai applaudis tous deux, soyez heureux avec ELLE.

  L'INCONNUE.

Je suppliai Bellamare de me dire si, durant notre sjour  Florence, il
avait vu la comtesse. Il me jura que non, et, comme il ne donnait jamais
en vain sa parole, cela tait certain. Florence n'tait pas alors une
ville assez peuple pour qu'on ne pt aller aux informations avec chance
de succs.

--Veux-tu rester? me dit Bellamare.

J'avais dj, comme on dit, le pied  l'trier, et, bien que je me
sentisse trs-mu, je ne voulus pas tenter l'aventure.

--Vous voyez bien, rpondis-je, qu'_elle_ est toujours persuade que
j'ai voulu la tromper; je ne peux pas accepter cette situation; je ne
l'accepterai pas.

Et je passai outre, non sans effort, je l'avoue, mais en croyant
m'honorer moi-mme par ma fiert.

Il avait t dbattu si nous irions  Venise et  Trieste comme l'anne
prcdente; mais la destine nous emportait  ses fins. Une lettre de M.
Zamorini mettait  notre disposition une grosse vilaine barque, dcore
du nom de tartane, qui devait nous transporter  moiti frais d'Ancne 
Corfou. L, nous pourrions donner quelques reprsentations qui, aux
mmes conditions de partage des dbourss entre l'entrepreneur et nous,
nous permettraient de nous rendre  Constantinople.

Cette embarcation avait trs-mauvaise mine, et le patron, espce de juif
qui se donnait pour Grec, nous parut plus bavard et plus obsquieux
qu'honnte et intelligent; mais nous n'avions pas le choix, il avait
fait march avec Zamorini par l'intermdiaire d'un autre patron de
Corfou qui devait nous transporter plus loin.

Nous donnmes une reprsentation  Ancne, et, comme nous sortions du
thtre, le patron de _l'Alcyon_--c'tait le nom potique de notre
affreuse barque--vint nous dire qu'il fallait mettre  la voile au point
du jour. Nous avions compt ne partir que le surlendemain, rien n'tait
prt; mais il nous objecta que la saison tait capricieuse, qu'il
fallait profiter du bon vent qui soufflait et ne pas attendre des vents
contraires qui pourraient retarder indfiniment le dpart. Nous tions
aux derniers jours de fvrier.

On avertit les femmes de fermer leurs malles et de dormir vite quelques
heures; les hommes de la troupe se chargrent de porter tout le bagage
sur _l'Alcyon_. Nous y passmes la nuit, car ce bagage tait assez
considrable. Outre nos costumes et nos effets, nous avions quelques
pices de dcor indispensables dans les localits o l'on ne trouve au
thtre que les quatre murs, une certaine quantit d'accessoires assez
volumineux, des instruments de musique et des provisions de bouche; car
nous pouvions rester plusieurs jours en mer, et on nous avait informs
que nous ne trouverions rien dans certains ports de relche sur les
ctes de la Dalmatie et de l'Albanie.

Le patron de _l'Alcyon_ avait un chargement de marchandises qui
remplissait toute la cale, ce qui nous fora d'amonceler le ntre sur le
pont, circonstance gnante, mais heureuse, comme la suite vous le
prouvera.

Au lever du jour, harasss de fatigue, nous levmes l'ancre, et, pousss
par un fort vent du nord, nous filmes trs-rapidement sur Brindisi.
Nous allions presque aussi vite qu'un bateau  vapeur. Partis d'Ancne
un jeudi, nous pouvions esprer tre  Corfou le lundi ou le mardi
suivant.

Mais le vent changea vers le soir de notre dpart et nous emporta au
large avec une rapidit effrayante. Nous tmoignmes quelque inquitude
au patron. Son embarcation ne paraissait pas capable de supporter une
lame si forte et de faire ainsi la traverse de l'Adriatique dans sa
plus grande largeur. Il nous rpondit que _l'Alcyon_ tait capable de
faire le tour du monde, et que, si nous ne relchions pas  Brindes,
nous toucherions  la rive oppose, soit  Raguse, soit  Antivari. Il
jurait que le vent tait un peu nord-ouest et tendait  augmenter dans
cette direction. Il se trompait ou il mentait. Le vent nous porta vers
l'est pendant environ quarante heures, et, comme, malgr un tangage
trs-fatigant, nous allions trs-vite, nous prmes confiance, et, au
lieu de nous reposer, nous ne fmes que rire et chanter jusqu' la nuit
suivante. A ce moment, le vent nous devint contraire, et notre pilote
assura que c'tait bon signe, parce que, sur les ctes de la Dalmatie,
presque toutes les nuits, le vent souffle de terre sur la mer. Nous
approchions donc du rivage; mais quel rivage? Nous l'ignorions, et
l'quipage ne s'en doutait pas plus que nous.

Durant la soire, nous ne fmes que ranger  bonne distance les ctes
brises d'une multitude d'lots dont les spectres sombres se dessinaient
au loin sur un ciel blafard. La lune se coucha de bonne heure, et le
patron, qui avait prtendu reconnatre certains phares, ne reconnut plus
rien. Le ciel devint sombre, le roulis remplaa le tangage, et il nous
sembla que nos matelots cherchaient  regagner le large. Nous nous
impatientions contre eux, nous voulions aborder n'importe o; nous
avions assez de la mer et de notre troite embarcation. Lon nous calma
en nous disant qu'il valait mieux louvoyer toute une nuit que
d'approcher des mille cueils sems le long de l'Adriatique. On se
rsigna. Je m'assis avec Lon sur les ballots, et nous nous entretnmes
de la ncessit d'arranger beaucoup de pices de thtre pour la
campagne que nous allions faire. Nous avions moins de chances qu'en
Italie de rencontrer des artistes de renfort, et notre personnel me
semblait bien restreint pour les projets de Bellamare.

--Bellamare a compt sur moi, me rpondit Lon, pour un travail de
mutilation et de remaniement perptuel, et j'ai accept cette horrible
tche. Elle n'est pas difficile. Rien n'est si ais que de gter un
ouvrage; mais elle est navrante, et je me sens si attrist, que je
donnerais pour un ftu le reste de ma vie.

J'essayai de le consoler; mais notre causerie tait  chaque instant
brise. La mer devenait dtestable, et les mouvements de nos matelots
nous foraient de nous dranger sans cesse. Vers minuit, le vent se mit
 pirouetter, et il nous fut avou qu'il tait impossible de gouverner
avec certitude.

Le patron commenait  perdre la tte; il la perdit compltement quand
une secousse, d'abord lgre, suivie d'une secousse plus forte, nous
avertit que nous touchions les rcifs. Je ne sais s'il et t possible
de jeter l'ancre pour attendre le jour ou de faire toute autre manoeuvre
pour nous sauver; quoi qu'il en soit, l'quipage laissa _l'Alcyon_
s'engager dans les cueils. Le pauvre esquif n'y prit pas de longs
bats; un choc violent accompagn d'un craquement sinistre nous fit
rapidement comprendre que nous tions perdus. La cale commena de se
remplir, la proue tait ventre. Nous fmes encore quelques brasses, et
nous nous trouvmes subitement arrts, pris entre deux roches, sur
l'une desquelles je m'lanai, portant Impria dans mes bras. Mes
camarades suivirent mon exemple et sauvrent les autres femmes. Bien
nous en prit de songer  elles et  nous-mmes, car le patron et ses
aides ne songeaient qu' leurs marchandises, et tchaient vainement d'en
oprer le sauvetage sans s'occuper de nous. La tartane, arrte par les
rcifs, bondissait comme un animal furieux; ses flancs rsistaient
encore; nous emes le temps de sauver tout ce qui tait sur le pont, et,
au bout d'une demi-heure consacre  ce travail fivreux, heureusement
couronn de succs, _l'Alcyon_, soulev par des vagues de plus en plus
fortes, se dgagea de l'impasse par un bond de recul, comme s'il et
voulu prendre son lan pour le franchir; puis, lanc de nouveau en
avant, il l'aborda une seconde fois, mais noy jusqu' la moiti, la
quille rompue, les mts rass. Une lame formidable souleva ce qui
restait du misrable btiment, et jeta sur le rocher o nous avions
trouv un refuge une partie du tablier et quelques dbris de la coque;
le reste tait englouti. On n'avait pu rien sauver de ce qui tait dans
la cale.

L'lot o nous nous trouvions et dont je n'ai jamais su le nom,--il n'en
avait peut-tre pas,--pouvait mesurer cinq cents mtres de longueur sur
cent de largeur. C'tait un rocher calcaire blanc comme du marbre et 
pic de tous cts, sauf une chancrure par o la mer entrait et formait
une rade microscopique seme de blocs dtachs, reprsentant en petit
l'aspect de l'archipel dont notre cueil faisait partie.

C'est grce  cette petite rade o le caprice du flot nous avait jets
que nous avions pu prendre pied; mais nous n'emes pas d'abord le loisir
d'tudier le dedans ni le dehors de notre refuge. Au premier moment,
nous nous crmes  terre, et c'est avec surprise que nous nous vmes
prisonniers sur ce roc isol. Quant  moi, je ne compris nullement le
danger de notre situation, je ne doutai pas un instant de la facilit
d'en sortir, et, tandis que Bellamare en faisait le tour pour tcher de
se rendre compte, je cherchai et trouvai un refuge pour les femmes, une
sorte de grande cuvette creuse naturellement dans le roc, o elles
purent s'abriter du vent. Vous pensez bien qu'elles taient terrifies
et consternes. Seule, Impria conservait sa prsence d'esprit, et
s'efforait de relever leur courage. Rgine devenait dvote et disait
des prires, Anna avait des attaques de nerfs, et rendait notre
situation plus lugubre par des cris perants. C'est en vain que
Bellamare, intrpide et calme, lui disait que nous tions sauvs. Elle
n'entendait rien, et ne se calma que devant les menaces de Moranbois,
qui parlait de la jeter  la mer. La peur agit sur elle comme sur les
enfants: elle demanda pardon, pleura et se tint tranquille.

Quand nous fmes srs que personne n'tait bless et ne manquait 
l'appel, car l'obscurit nous enveloppait toujours, nous voulmes nous
concerter avec le patron sur les moyens de sortir de ce maussade refuge.

--Le moyen? nous dit-il d'un ton dsespr; il n'y en a pas! Voici la
cruelle _bora_, le plus pernicieux des vents, qui souffle  prsent,
Dieu sait pour combien de jours, entre la terre et nous. Et puis, mes
chers seigneurs, il y a encore autre chose! La _vila_ nous a fascins,
et tout ce que nous pourrions tenter tournerait contre nous.

--La _vila_? dit Bellamare, est-ce un autre vent contraire? C'tait bien
assez d'un, ce me semble!

--Non, non, _signor mio_, ce n'est pas un vent, c'est bien pire; c'est
la mchante fe qui attire les navires sur les cueils et qui rit de les
voir briss. L'entendez-vous? Moi, je l'entends! Ce ne sont pas les
galets que la mer soulve. Il n'y a pas de galets sur ces ctes
escarpes. C'est le rire de l'infme _vila_, vous dis-je; son rire de
mort, son mchant rire!

--O sommes-nous, voyons, imbcile? dit Bellamare en secouant le
superstitieux patron.

Le malheureux n'en savait rien et rptait sans cesse: _Scoglio
maledetto! pietra del Diavolo!_ si bien que nous tions libres de donner
l'une ou l'autre de ces pithtes dsespres en guise de nom  notre
cueil. Cela ne nous avanait  rien. L'important tait de reconnatre
la cte en vue de laquelle nous devions nous trouver et que ne signalait
aucun phare. Le patron interrogea ses hommes. L'un rpondit Zara,
l'autre Spalatro. Le patron haussa les paules en disant Raguse.

--Eh bien, nous voil fixs, dit en riant tristement Bellamare.

--C'est pas tout a, dit  son tour Moranbois. Quand nous serons  la
cte, nous verrons bien. Ce n'est pas le diable de faire un radeau avec
les dbris de la tartane!

Le patron secoua la tte, ses deux hommes en firent autant, s'assirent
sur les dbris et se tinrent cois.

--Rveillons-les, battons-les, dit Moranbois en jurant. Il faudra bien
qu'ils parlent ou qu'ils obissent.

A nos menaces, ils rpondirent enfin qu'il ne fallait pas bouger, ne pas
se montrer, ne faire aucun bruit, parce que le vent commenait  tomber,
et que, si nous tions du ct d'Almissa, dont l'archipel tait infest
de pirates, nous les attirerions et serions infailliblement pills et
massacrs. Il fallait attendre le jour, ces brigands n'taient hardis
que la nuit.

--Comment! s'cria Lon indign, nous sommes ici dix hommes plus ou
moins arms, et vous croyez que nous craignons les cumeurs de mer?
Allons donc! cherchez vos outils, vite, et mettons-nous  l'oeuvre. Si
vous refusez de nous aider, voici un des ntres qui nous dirigera, et on
se passera de vous.

Il dsignait Moranbois, qui avait assez longtemps vcu sur le port de
Toulon pour avoir des notions suffisantes, et qui se mit  l'oeuvre sans
attendre l'assentiment du patron. Lon, Lambesq, Marco et moi, nous
prmes ses ordres et travaillmes avec activit, tandis que Bellamare
s'occupait de rassembler et de charger les armes. Il pensait que les
craintes du patron n'taient pas tout  fait illusoires, et que notre
naufrage pourrait bien attirer les bandits de la cte, si nous nous
trouvions loin d'un port.

Le patron nous regarda faire. La perte de ses marchandises l'avait
compltement dmoralis. Craignant la mer beaucoup moins que les hommes,
il se lamentait de nous voir allumer la torche et frapper  grand bruit
sur les dbris de l'Alcyon.

--Il ne faut pas nous _mettre le doigt dans l'oeil_, me dit Moranbois;
avec ce mchant bout de tablier et ces paves dtestables nous ne ferons
pas un radeau pour quinze personnes; si nous pouvons en loger quatre, ce
sera le bout du monde. Allons toujours, le radeau ne loget-il que moi,
je vous rponds de m'en servir pour aller chercher du secours.

Dans un moment de rpit, je courus voir ce que devenaient les femmes.
Serres comme des oiseaux dans le nid, elles grelottaient de froid,
tandis que nous tions en sueur. Je les engageai  marcher, aucune ne
s'en sentit le courage, et, pour la premire fois, je vis Impria
abattue.

--Est-ce possible, vous? lui dis-je.

Elle me rpondit:

--Je pense  mon pre; si nous ne russissons pas  sortir d'ici, qui le
nourrira?

--Moi, repris-je en dclamant une rplique tire d'un drame moderne; _il
aura l'amiti de Beppo, s'il en rchappe!_

J'tais gai comme un pinson; mais le reste de la nuit dut paratre
mortellement long  ces pauvres naufrages. Pour nous, il passa comme un
instant, et le soleil nous surprit travaillant depuis quatre heures sans
nous douter du temps coul. Aucun pirate ne s'tait montr, le radeau
tait  flot; Moranbois en prit le commandement et s'y installa avec le
patron et un des matelots. Il n'y avait place que pour trois, et
Moranbois ne se fiait qu' lui-mme pour nous amener de prompts secours.
Nous le vmes avec motion sauter sur cette misrable pave sans vouloir
dire adieu  personne et sans montrer la moindre inquitude. La mer
tait furieuse autour de l'cueil; mais nous apercevions  quelques
milles une longue bande de rochers qui nous semblait tre la cte de
Dalmatie, et nous esprions que la traverse de notre ami serait rapide.
Nous fmes donc surpris de voir que le radeau, au lieu de se diriger de
ce ct, gagnait le large, et bientt il disparut derrire les lames
amonceles qui nous faisaient un trs-court horizon. C'est que le
prtendu rivage n'tait qu'une srie d'cueils pires que celui o nous
nous trouvions; nous pmes nous en convaincre quand la brume du matin se
dissipa. Nous tions dans une vritable impasse, entours d'lots plus
hauts que le ntre et qui nous drobaient entirement l'horizon du ct
de la terre, sauf quelques pointes d'un blanc ros qui nous
apparaissaient au loin; c'tait le sommet des alpes de la Dalmatie que
nous avions dj aperues de la cte d'Italie, et dont il semblait que
la traverse de l'Adriatique nous et  peine rapprochs. Le matelot
qu'on nous avait laiss ne nous renseigna en aucune faon; il ne parlait
qu'un esclavon inintelligible, et, comme Marco l'avait un peu raill en
mer, il ne voulait plus rpondre  nos questions.

Du ct de la pleine mer, nous n'avions que d'troites chappes,
_l'Alcyon_ s'tant but de faon  cacher son dsastre  tous les points
de l'horizon. Le splendide croulement de montagnes submerges qui nous
environnait prsentait un dcor magnifique d'horreur et navrant de
nudit: pas un brin d'herbe sur la roche, pas un varech attach  ses
flancs, aucun espoir fond de pcher quoi que ce soit dans ces eaux
claires et profondes, aucune chance d'en franchir les vagues toujours
irrites, sans un secours du dehors. Nous fmes en vain dix fois le tour
de notre prison. De nulle part on n'apercevait un rivage hospitalier, et
nous consultions en vain nos guides et nos cartes. En vain nous nous
disions que les ctes orientales de l'Adriatique sont semes d'les
habites; il n'y avait pas trace de vie autour de nous.

Nous ne fmes pas encore trop effrays de cette situation. On devait
circuler sur toutes les ctes, et nous ne tarderions pas  voir
apparatre de petites voiles autour de nous; dans tous les cas, le
radeau ne pouvait tarder  en aborder quelqu'une et  lui signaler notre
dtresse.

Avec le retour du soleil, le vent avait compltement chang. Il
soufflait de l'ouest avec violence, circonstance inquitante sous tous
les rapports. Aucune barque de pche ne pouvait se mettre en mer, et
aucune embarcation de voyage ne devait s'aventurer dans le voisinage des
cueils. Moranbois pourrait-il aborder quelque part sans se briser! On
avait lest son radeau d'autant de vivres qu'il avait pu en contenir. Ce
qui nous restait n'tait pas rassurant, et nous jugemes prudent de
retarder le plus possible le moment d'y recourir. La petite mare qui se
fait sentir dans l'Adriatique gagnait l'entre du bassin, et nous
esprions, Marco et moi, qu'elle nous apporterait des coquillages, dont
nous tions rsolus  nous contenter pour ne pas toucher  la soute aux
provisions.

Nous guettmes le flot pour l'empcher de remporter les richesses qu'il
devait nous livrer. Il n'apporta que des coquilles vides. Impria, qui
avait repris son sang-froid, me pria de lui ramasser les plus jolies.
Elle les prit, les tria, et, assise sur une pointe du roc, elle tira de
sa poche la petite trousse  ouvrage d'aiguille qui ne la quittait
jamais, et se mit  enfiler en collier ces tristes joyaux comme si elle
et d s'en parer le soir pour aller au bal. Ple et dj amaigrie par
une nuit de souffrance et d'angoisse mortelle, battue du vent, qui ne
_jouait_ pas avec sa chevelure, mais qui semblait vouloir la lui
arracher, elle tait srieuse et douce comme je l'avais vue dans le
foyer de l'Odon, sortant de maladie et dj travaillant  sa guipure,
en attendant qu'on l'appelt pour travailler sur la scne.

--Tu la regardes, me dit Bellamare, qui la contemplait aussi; cette
fille est certainement  un chelon au-dessus de l'humanit; elle est l
comme un ange au milieu des damns.

--Est-ce que vous souffrez? lui dis-je en le regardant avec surprise.

Je le trouvais si chang, que j'en fus effray. Il comprit et me dit en
souriant:

--Tu n'es pas moins effrayant que moi; nous sommes tous effrayants! Nous
sommes surmens de fatigue. Il faut manger; autrement, nous serons tous
fous dans dix minutes.

Il avait raison. Lambesq commenait  se prendre de querelle avec Marco,
et Purpurin, couch  moiti dans l'eau, rcitait d'un air hbt des
vers qui n'avaient aucun sens.

On courut aux provisions; elles n'taient point avaries, mais, fournies
par le patron de _l'Alcyon_, qui spculait sur tout, elles taient de
trs-mauvaise qualit, sauf le vin, qui tait bon et en quantit
suffisante pour plusieurs jours. Les femmes furent servies les
premires. Une seule mangea de grand apptit, ce fut Rgine, qui but
d'autant, et comme nous n'avions pas d'eau potable, la caisse s'tant
effondre dans le naufrage, elle fut bientt compltement ivre et alla
dormir dans un coin o la vague l'et emporte, si nous ne l'eussions
conduite un peu plus haut sur la falaise.

Lambesq, dj surexcit, s'enivra aussi, et le petit Marco, qui pourtant
tait sobre, fut vite pris d'une gaiet fbrile. Les autres
s'observrent, et je mis de ct une partie de ma ration d'aliments sans
qu'on s'en apert. Je commenais  me dire que Moranbois, s'il n'tait
pas englouti par la mer ou bris  la cte, pouvait tarder  revenir, et
je voulais soutenir les forces d'Impria aux dpens des miennes jusqu'
la dernire heure.

Aucune voile ne nous apparut durant cette journe qui devint brumeuse
vers midi. Le vent tomba et le froid diminua. Nous nous occupmes de
construire un abri pour les femmes en brisant le rocher qui tenait le
milieu entre le marbre blanc et la craie, et nous offrait peu de
rsistance. On y creusa une espce de grotte dont on augmenta l'tendue
avec un petit mur en pierres sches. On leur fit un lit commun avec des
caisses et des ballots, et on couvrit le tout d'une toile de dcor qui,
trange drision de la destine, reprsentait la mer vue  travers des
rochers. Une autre toile, retenue aux parois des rochers vritables par
des cordes, forma le cabinet de toilette et le vestiaire de ces dames.

On s'occupa ensuite d'tablir une vigie qui pt dpasser les cueils du
ct de la mer. Nous guettmes en vain les flots qui battaient notre
prison; ils n'apportrent pas le moindre dbris de la mture de
_l'Alcyon_. Les faibles rouleaux de nos toiles de thtre ne purent
rsister  la plus faible brise de mer; malgr l'art et le soin que nous
mmes  les assujettir, ils furent emports au bout de peu d'instants et
il fallut renoncer  planter le signal de dtresse.

La nuit nous surprit avant que nous eussions pu songer  nous construire
un abri quelconque. Le vent d'est revint et souffla de nouveau
trs-froid et trs-rude. Trois ou quatre fois, nous dmes replacer et
consolider la tente des femmes, qui reposaient quand mme, sauf Anna,
qui rvait et jetait de temps en temps un cri perant; mais les autres
taient trop accables pour s'en proccuper.

Il nous restait bien quelques mauvais copeaux pour allumer du feu;
Bellamare nous engagea  mnager cette ressource pour le moment extrme
et dans le cas o l'un de nous se trouverait malade srieusement. Nous
pouvions tre dlivrs d'un moment  l'autre par l'approche d'une
embarcation; mais il tait vident aussi que nous pouvions tre
prisonniers tant que le vent forcerait les navires  se tenir en pleine
mer, ou tant que le brouillard de la journe nous empcherait d'tre
signals.

Le froid devint si vif vers le matin, que nous sentions tous la fivre
nous envahir. Nous avions encore quelques vivres, mais personne n'avait
faim, et on essayait de se rchauffer avec le contenu du tonneau de vin
de Chypre, qui soulageait un instant et augmentait bientt l'irritation.

Nous n'tions pourtant qu'au dbut de nos souffrances. La journe qui
suivit nous apporta des torrents de pluie dont on se rjouit d'abord.
Nous pmes tancher notre soif et faire une petite provision d'eau douce
dans le peu de vases qu'on avait; mais nous tions glacs, et, la soif
apaise, la faim revint plus intense. Bellamare, second par
l'assentiment de Lon, de Marco et de moi, dcrta que nous devions
rsister le plus longtemps possible avant d'attaquer nos dernires
ressources.

Cette seconde journe de vaine attente amena pour tous la premire
notion d'un abandon possible sur cette roche strile. Le sentiment de
dtresse morale augmenta le mal physique. Nous fmes plus consterns que
nous ne l'avions t au moment du naufrage. Lambesq devint insoutenable
de plaintes inutiles et de vaines rcriminations. Le matelot qui nous
tait rest et qui tait une vritable brute, parlait dj en pantomime
de tirer au sort lequel de nous serait mang.

Le soir, la pluie ayant cess, on brla, pour ranimer Anna qui
s'vanouissait  chaque instant, le peu de bois que l'on avait. Impria,
 qui je fis accepter les aliments que j'avais mis en rserve, les lui
fit prendre; ce qui restait en magasin disparut pendant la nuit, dvor
par Lambesq ou par le matelot, peut-tre par tous les deux. Toute l'eau
douce mise en rserve y passa ou fut gaspille.

Cette troisime nuit fit succder un froid si vif  la pluie qui avait
perc nos vtements, que nous ne pouvions plus parler, tant nos dents
claquaient. On ventra la caisse aux costumes et on revtit au hasard
tout ce qu'elle contenait de pourpoints, de robes, de pelisses et de
manteaux. Les femmes aussi taient mouilles, la pluie avait pntr et
la toile qui leur servait de _velarium_ et la vote de roches
spongieuses que nous leur avions creuse. Cette maudite roche ne gardait
pas l'eau que nous eussions pu mettre en rserve dans des trous, et elle
ne nous protgeait pas.

On voulait brler la caisse qui avait contenu nos oripeaux: Bellamare
s'y opposa. Elle pouvait servir d'abri au dernier survivant.

Enfin le troisime jour ramena le soleil et avec la fin du brouillard
l'esprance d'tre aperus. On se rchauffa un peu, on se fit des
illusions, Anna reprit un peu de forces; l'ivresse consola encore ceux
qui voulurent y recourir. Je ne pus empcher le petit Marco de dpasser
la dose ncessaire. Il dtestait Lambesq, dont l'arrogance et l'gosme
l'exaspraient. Nous emes fort  faire pour les empcher de se battre
srieusement.

Un soudain espoir de salut fit diversion, on apercevait enfin une voile
 l'horizon! On fit les signaux qu'on put faire. Hlas! elle tait trop
loin, et nous tions trop petits, trop masqus par les cueils! Elle
passa! Une seconde, une troisime, deux autres encore vers le soir, nous
jetrent dans un enthousiasme dlirant et dans un accablement dsespr.
Anna s'endormit sans qu'il ft possible de la rveiller pour lui faire
prendre quelques coquillages que nous avions russi  saisir. Lucinde
mit sa tte dans son chle et resta comme ptrifie. Rgine recommena
ses dvotions; une pleur livide avait remplac sur son visage la
rougeur violace de l'ivresse. Nous dmes attacher Purpurin pour
l'empcher de se jeter  la mer et calmer  grands coups de poing le
matelot, qui se jetait sur nous pour boire notre sang.

La soif tait redevenue notre supplice; le vin de Chypre ne faisait plus
que l'exasprer, et il y eut des moments o, la bte prenant le dessus,
je dus prier Bellamare et Lon, encore matres d'eux-mmes, de
m'empcher de m'enivrer jusqu' la mort.

Sans ce vin qui nous brlait le sang et dvorait nos entrailles
affames, eussions-nous moins souffert? Peut-tre; mais peut-tre aussi
aurions-nous pri par le froid et l'humidit avant de recevoir du
secours.

La hutte que nous nous tions btie ne nous prservait gure. La caisse
aux costumes tait assez grande pour contenir une personne accroupie.
Lambesq s'en tait empar, et, blotti dans ce refuge, il criait des
injures et des menaces  quiconque en approchait, tant il craignait d'en
tre dpossd. A force de tirer sur lui le couvercle, au risque
d'touffer, il le brisa et maugra d'autant plus.

--C'est bien fait, lui dit Bellamare, rien ne profite aux gostes. Vous
ferez bien de nous survivre, car, si c'est un autre qui est destin  ce
triste avantage, il ne fera certainement pas votre loge funbre.

Pour ne pas entendre l'aigre rponse de Lambesq, il m'emmena un peu plus
loin et me dit:

--Mon cher enfant, ce que nous souffrons ici n'est rien, si nous devons
en sortir. Je ne veux pas en douter, mais je mentirais si je disais que
j'en suis assur, et, quand mme le fait serait vident, je ne pourrais
secouer le profond chagrin que me cause la mort plus que probable de
Moranbois. C'est la premire fois de ma vie que la tristesse est plus
forte que ma volont. Tu es jeune, tu as du coeur et de l'nergie, Lon
est un stoque muet, Marco est un enfant excellent, mais trop jeune pour
une telle preuve. C'est donc  toi de me donner du courage, si j'en
manque. Veux-tu me promettre d'tre l'_homme_ et le chef de notre pauvre
famille choue, si Bellamare s'teint soit dans la mort, soit dans le
dlire?

--Vous tes ingnieux en tout, lui rpondis-je, mme dans
l'enseignement. J'ai compris... Tout  l'heure, je faiblissais, vous
trouvez le moyen de me ranimer en feignant de faiblir aussi. Merci, mon
ami, je tcherai, jusqu' la dernire heure, d'tre digne de vous
seconder.

Il m'embrassa, et je sentis des larmes sur les joues de cet homme que
j'avais toujours vu rire.

--Laisse-moi pleurer comme une bte, reprit-il avec son sourire
accoutum, qui tait devenu navrant. Moranbois n'aura pas d'autre adieu
que ces larmes d'un ami, peut-tre bientt disparu aussi. Ce rude
compagnon de ma vie errante tait le dvouement personnifi. Il sera
mort comme il devait mourir, celui-l! Tchons aussi de bien mourir, mon
enfant, si nous devons rester sur cet cueil qui prolonge notre agonie.
Il et t facile de prir en sombrant avec la barque. Succomber  la
soif et au froid, c'est plus long et plus grave. Soyons des hommes,
allons! Abstenons-nous de ce vin qui nous exalte et nous affaiblit, j'en
suis sr. J'ai lu bien des relations de naufrages et le rcit de
suicides par inanition. Je sais que la faim cesse au bout de trois ou
quatre jours; nous sommes arrivs  ce terme; dans deux ou trois autres
jours, la soif aussi aura disparu, et ceux de nous qui sont bien
constitus pourront encore vivre quelques jours sans dlirer et sans
souffrir. Arrangeons-nous pour soutenir par l'espoir et la patience les
plus faibles, les femmes surtout. Anna est la plus nerveuse, c'est elle
qui rsistera le mieux. C'est la plus courageuse, c'est Impria qui
m'inquite le plus, parce qu'elle s'oublie pour les autres et ne songe
plus  se prserver de rien. Sache que j'ai cach sur moi un trsor et
que je le lui rserve, une bote de dattes, bien petite, hlas! et une
fiole d'eau douce. N'attendons pas son premier symptme de faiblesse,
car avec ces natures-l, qui ne tombent que pour mourir, les secours
tardifs sont superflus. Va la chercher de ma part, et, quand nous la
tiendrons ici, nous la forcerons de boire et de manger.

J'obis en hte sans dire  Impria de quoi il s'agissait. Nous
l'emmenmes  la pointe de l'lot, et, l, Bellamare lui dit:

--Ma fille, tu vas obir, ou je te donne ma parole d'honneur que je me
jette  la mer. Je ne veux pas te voir mourir de faim.

--Je n'ai pas faim, rpondit-elle, je ne souffre de rien; c'est moi qui
me jetterai  la mer, si vous ne mangez pas tous les deux ce qui vous
reste.

Elle refusait avec obstination, jurant qu'elle tait forte et pouvait
attendre encore longtemps. En parlant ainsi avec animation, elle
s'vanouit tout  coup. Quelques gouttes d'eau la ranimrent, et, quand
elle fut mieux, nous la formes, avec une autorit presque brutale, 
manger quelques dattes.

--N'en mangerez-vous pas aussi? nous dit-elle d'un ton suppliant.

--Rappelez-vous votre pre, lui dis-je, il ne vous est pas permis de
renoncer  la vie.

Le jour suivant, qui fut le quatrime, il faisait encore un temps
magnifique, nous nous rchauffions au soleil. La faiblesse commenait 
nous envahir tous; on tait calme, il n'y avait plus de vin. Lambesq et
le matelot dormaient enfin profondment. Purpurin avait perdu la mmoire
et ne rcitait plus de vers. Nous entrmes, Bellamare, Lon, Marco et
moi, dans la petite enceinte rserve aux femmes. Impria avait russi 
les ranimer par son inaltrable patience. Elle soutenait ses compagnes
comme Bellamare soutenait ses compagnons.

--Restez prs de nous, nous dit-elle, nous ne sommes plus ni malades ni
maussades, voyez! nous nous sommes coiffes et habilles, nous avons
rang notre salon et nous recevons nos amis. Il nous semble impossible 
prsent que le secours n'arrive pas aujourd'hui, il fait si beau!
Rgine, qui est devenue une sainte par la peur de mourir, se figure
qu'elle jene volontairement pour se racheter de ses vieux pchs.
Lucinde a retrouv son miroir gar dans le dmnagement et s'est
convaincue que la pleur lui allait trs-bien. Elle a pris mme la
rsolution de plir son fard quand elle remontera sur les planches.
Notre petite Anna est gurie, et nous avons projet de faire la
conversation comme si nous tions dans un entr'acte, sans nous rappeler
que nous ne sommes pas ici pour notre plaisir.

--Mesdames, rpondit Bellamare trs-gravement, nous acceptons votre
gracieuse invitation, mais c'est  la condition que votre programme sera
srieux. Je propose de faire donner un gage  celui qui parlera de la
mer, ou du vent, ou du rocher, ou de la faim et de la soif, enfin de
quoi que ce soit qui rappelle l'accident dsagrable qui nous retient
ici.

--Adopt! s'cria tout le monde.

Et on pria Lon de rciter des vers de sa faon.

--Non, rpondit-il, mes vers sont toujours tristes. J'ai toujours
considr ma vie comme un naufrage, et il ne faut point parler de cela
ici. Ce serait du plus mauvais got, la chose est dcrte.

--Eh bien, reprit Bellamare, nous allons faire un peu de musique. La
caisse aux instruments est chez vous, mesdames, elle vous sert de lit,
si je ne me trompe; ouvrons-la, et que chacun fasse ce qu'il pourra.

Il me donna le violon et prit la basse, Marco s'empara des cymbales, et
Lon de la flte; nous tions tous un peu musiciens, car, dans les
localits o l'on ne comprenait pas le franais, nous chantions tant
bien que mal l'opra-comique, et, quand les musiciens manquaient 
l'orchestre, l'un de nous dirigeait les amateurs et faisait sa partie.

L'effet de notre concert fut de nous faire fondre tous en larmes. Ce fut
comme une dtente gnrale. Purpurin, attir par la musique, vint
embrasser les genoux de son matre en lui disant qu'il irait avec lui au
bout du monde.

--Au bout du monde! rpondit mlancoliquement Bellamare, il me semble
que nous y sommes assez comme a.

--Un gage! lui cria Impria, on ne fait pas d'allusion ici. Purpurin a
bien parl, nous irons tous au bout du monde, et nous en reviendrons.

Elle se mit alors  chanter et  danser en nous prenant par la main, et
nous suivmes son exemple sans nous souvenir de rien et sans nous
apercevoir de la faiblesse de nos jambes; mais, quelques instants aprs,
nous tions tous couchs et endormis sur la grve.

Je m'veillai le premier. Impria tait prs de moi. Je la saisis dans
mes bras et l'embrassai passionnment sans savoir ce que je faisais.

--Qu'est-ce donc? me dit-elle avec effroi, qu'est-ce qui nous arrive
encore?

--Rien, lui dis-je, sinon que je me sens mourir, et que je ne veux pas
mourir sans avoir dit la vrit. Je vous adore, c'est pour vous que je
me suis fait comdien. Vous tes tout pour moi, et je n'aimerai jamais
que vous dans l'ternit.

Je ne sais pas ce que je lui dis encore, j'avais le dlire. Il me semble
que je lui parlai longtemps et d'une voix forte qui n'veilla personne.
Bellamare, habill en Crispin, tait immobile et inerte  ct de nous;
Lon, en costume russe, avait la tte sur les genoux de Marco, envelopp
d'une toge romaine. Je les regardai avec hbtement.

--Voyez, dis-je  Impria, la pice est finie! tous les personnages sont
morts. C'tait un drame burlesque; nous allons mourir aussi, nous deux;
c'est pour cela que je vous dis le secret, le grand secret de mon rle
et de ma vie. Je vous aime, je vous aime perdument, je vous aime  en
mourir, et j'en meurs.

Elle ne me rpondit pas et pleura. Je devins fou.

--Il faut que cela finisse, lui dis-je en riant.

Et je voulus la lancer dans la mer; mais je perdis connaissance, et des
deux jours qui suivirent je n'ai conserv qu'un vague souvenir. Il n'y
eut plus ni gaiet, ni colre, ni tristesse; nous tions tous mornes et
indiffrents. La mer nous apporta quelques paves charges de misrables
anatifes qui nous empchrent de mourir de faim et que nous ramassions
avec une indolence tonnante, tant nous tions srs de prir quand mme.
Quelques gouttes de pluie tombrent et allgrent  peine la soif;
quelques-uns ne voulurent mme pas profiter de ces minces soulagements
qui rveillaient le dsir assoupi de la vie. Je me souviens  peine de
mes impressions et je ne retrouve que certains retours de l'ide fixe.
Impria tait continuellement dans mes rves, car j'tais
continuellement assoupi; quand Bellamare, qui rsistait encore  cet
accablement, venait me secouer un peu, je ne distinguais plus la fiction
de la ralit, et, croyant qu'il m'appelait pour la reprsentation, je
lui demandais ma rplique d'entre, ou bien je me figurais tre avec lui
dans la fameuse chambre bleue, et je lui parlais bas. Je crois que je
rvlai encore mon amour  Impria, et qu'elle ne me comprit plus. Elle
faisait de la guipure ou croyait en faire, car ses doigts raidis et
transparents de maigreur s'agitaient souvent dans le vide. Un matin, je
ne sais lequel, je sentis que quelqu'un de trs-fort me soulevait et
m'emportait comme un enfant. J'ouvris les yeux, ma figure se trouva prs
d'une figure basane que j'embrassai sans savoir pourquoi, car je ne la
reconnaissais pas; c'tait celle de Moranbois.

Nous avions pass sept nuits et six jours sur l'cueil entre la vie et
la mort. Ce qui advint de ma personne, je ne vous le dirai pas d'aprs
mes impressions personnelles, je fus compltement abruti et comme idiot
pendant une semaine. La plupart de mes camarades subirent la mme
consquence de nos misres; mais je vous tiendrai au courant, d'aprs ce
que je sus par Bellamare et Moranbois,  mesure que je recouvrai la
raison et la sant.

La dernire nuit de notre martyre sur l'_cueil maudit_, Bellamare avait
t rveill en sursaut par le matelot qui voulait l'trangler pour le
manger. Il s'tait dfendu, et le rsultat de la lutte avait t un
plongeon de l'ennemi dans la mer. Il n'avait pas reparu, et personne ne
l'avait pleur; seulement, Lambesq avait exprim quelque regret de ce
que, l'ayant occis en cas de lgitime dfense, Bellamare avait cd aux
poissons les restes de ce misrable. Lambesq ne reculait nullement
devant l'ventualit de manger son semblable, si peu apptissant qu'il
ft, et, s'il s'en ft senti la force, je ne sais  quelle tentative il
se ft port contre nous.

Mais c'est la campagne de Moranbois qui doit vous intresser. Voici ce
qui lui arriva  partir du moment o il s'embarqua sur le radeau.

A peine fut-il sorti du flot qui battait les cueils avec tant de rage,
qu'il se sentit emport au large par un courant extraordinaire et tout 
fait inexplicable. Le patron de _l'Alcyon_ n'y comprenait rien, et
disait que, de mmoire d'homme, on n'avait vu chose pareille sur
l'Adriatique. En gagnant la terre o, aprs vingt heures de lutte
dsespre, il arriva seul et roul sur les rochers avec les dbris du
radeau et les cadavres de ses deux compagnons, notre ami comprit ce qui
s'tait pass. Un tremblement de terre, dont nous n'avions pas eu
conscience au moment de notre naufrage, avait jet l'pouvante sur les
ctes de la Dalmatie, et, changeant peut-tre la configuration
sous-marine des rcifs o nous avions chou, avait produit une sorte de
raz de mare qui dura plusieurs jours.

Moranbois venait d'chouer, lui, sur un pauvre lot habit par quelques
pcheurs, dans les parages de Raguse. Il fut recueilli par eux  demi
mort. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'il put s'expliquer par
gestes, car ils ne comprenaient pas un mot de franais ni d'italien.
Tout ce qu'il put obtenir d'eux, ce fut d'tre conduit dans une autre
le, o il trouva les mmes obstacles pour se faire comprendre, les
mmes difficults pour gagner le continent. Vous savez que ce pays a t
autrefois ravag par de furieux tremblements de terre, dont l'un a mme
dtruit de fond en comble la splendide cit de Raguse, la seconde
Venise, comme on l'appelait alors. Moranbois trouva les habitants du
rivage beaucoup plus effrays pour eux-mmes que presss d'aller au
secours des autres. Il se trana jusqu' Gravosa, qui est le faubourg et
le port de guerre de Raguse, et, l, succombant  la fatigue, au
chagrin,  la colre, il fut si mal, qu'on le porta  l'hpital, o il
crut mourir sans pouvoir nous sauver.

Quand il put se lever et s'aboucher avec les autorits locales, on le
prit pour un fou, tant il tait exalt par la fivre et le dsespoir.
Son rcit parut invraisemblable, et on parla de l'enfermer. Vous devinez
bien que son langage, habituellement peu parlementaire, avait pris en de
telles circonstances une nergie qui ne prvenait pas en sa faveur. On
le souponnait de vouloir emmener une embarcation pour une vaine
recherche de naufrags imaginaires, afin de livrer cette capture  des
pirates. Il fut mme question de le constituer prisonnier, comme ayant
assassin le patron de _l'Alcyon_. Enfin, quand il fut parvenu  prouver
sa sincrit et que le temps fut devenu calme, il russit  louer  tout
prix une tartane dont l'quipage se moquait de lui et le conduisait 
l'aventure, sans se presser et sans consentir  approcher des cueils o
il voulait prcisment la faire entrer. Il louvoya trs-longtemps avant
de reconnatre l'endroit o nous tions et n'y put pntrer qu'avec une
barque de sauvetage dont il s'tait fait accompagner.

Tout ceci vous explique comment il ne put arriver  nous qu'au moment o
nous ne conservions plus ni esprance ni dsir de lutter. Je dois
excepter Bellamare, dont les souvenirs nets nous prouvrent qu'il
n'avait pas cess un instant de veiller sur nous et de se rendre compte
de notre situation.

La tartane nous transporta au port de Raguse, et c'est l seulement
qu'au bout de quelques jours je retrouvai la mmoire du pass et la
notion du prsent. Nous avions tous t trs-malades, mais, avec mon
grand corps jeune, robuste et par consquent exigeant en fait
d'alimentation, j'avais t plus prouv que les autres. Moranbois
s'tait remis en deux jours; Anna tait encore si faible, qu'il fallait
la porter; Lambesq tait mieux que nous tous au physique, mais le moral
tait profondment troubl, et il continuait  se croire sur l'cueil et
 se lamenter stupidement. Lucinde jurait que jamais plus elle ne
quitterait le plancher des vaches, et, colle  son miroir, se
tourmentait de la longueur de son nez, rendue plus apparente par
l'affaissement de ses joues. Rgine, au contraire, n'tait point fche
d'tre maigrie et trouvait encore le mot pour rire, le mot cynique
surtout; elle avait fait des progrs sous ce rapport. Lon avait gard
tout son jugement, mais il souffrait du foie, et, sans se plaindre,
paraissait plus misanthrope qu'auparavant. Marco tait en revanche plus
sensible et plus affectueux, ne parlant que des autres et s'oubliant
lui-mme. Purpurin tait devenu presque muet d'hbtement, et Moranbois
lui souhaitait de rester ainsi.

Quant  Impria, qui m'intressait plus que tous les autres, elle tait
mystrieuse dans l'accablement comme en tout: elle avait moins souffert
physiquement que ses compagnes, grce aux petits secours que Bellamare
et moi l'avions force d'accepter; mais son esprit semblait avoir subi
une commotion particulire. Elle avait t moins malade, elle tait plus
affecte et ne pouvait souffrir qu'on reparlt des souffrances passes.

--Elle a t sublime jusqu'au bout, me dit Bellamare,  qui je
tmoignais ma surprise; elle n'a song qu' nous, nullement  elle. A
prsent, il se fait une raction, elle paye l'excs de son dvouement,
elle nous a tous pris un peu en grippe pour lui avoir caus trop de
fatigue et de souci. Autant je l'ai vue douce et patiente avec les
agonisants que nous tions, autant elle se sent exigeante et irritable
avec les convalescents que nous sommes; elle ne s'en rend pas compte.
Faisons comme si nous ne nous en apercevions pas. Dans quelques jours,
l'quilibre sera rtabli. Dame nature est une implacable souveraine; le
dvouement la dompte, mais elle reprend ses droits quand ce grand
stimulant n'a plus besoin de fonctionner.

Impria retrouva en effet son quilibre en peu de temps, except avec
moi. Elle me semblait mfiante, elle tait mme pilogueuse et railleuse
par moments. Elle se reprenait en me voyant surpris et afflig, mais ce
n'tait plus l'abandon et l'amiti d'auparavant. Que s'tait-il donc
pass durant mes jours de dlire? Je ne pus me rappeler que ce que je
vous ai dit. C'tait bien assez pour la mettre en garde contre moi; mais
l'avait-elle compris? pouvait-elle s'en souvenir? ne devait-elle pas
attribuer mon transport  la fivre qui me dvorait alors? Je n'osai pas
l'interroger, dans la crainte prcisment de lui remettre en mmoire un
fait peut-tre oubli. J'y mis aussi de l'insouciance au commencement.
J'tais trop affaibli pour me sentir amoureux, et j'aimais  me
persuader que je ne l'avais jamais t. Il est certain que nous tions
tous singulirement dpris et calms. Quand nous nous trouvmes runis
pour la premire fois sur la terrasse d'une petite villa qu'on nous
avait loue sur la colline boise qui domine le port, ce ne fut pas la
maigreur et la pleur de nos visages qui me frapprent, ils taient dj
moins effrayants qu'ils n'avaient t sur l'cueil; ce fut une
expression commune  tous et qui tablissait une sorte de ressemblance
de famille sur les traits les plus dissemblables. Nous avions les yeux
agrandis et arrondis, comme terrifis, et, par un contraste douloureux 
voir, un sourire d'hbtement crispait nos lvres tremblantes. Nous
avions tous une sorte de bgaiement et plus ou moins de surdit.
Quelques-uns s'en ressentirent mme longtemps.

Bellamare, qui ne s'tait pas repos un instant, veillant sur nous tous,
contrlant les ordonnances des mdecins du pays qui ne lui inspiraient
pas de confiance, nous administrant lui-mme les mdicaments de sa
pharmacie portative, commenait  ressentir la fatigue au moment o la
ntre se dissipait. Nous tions depuis quinze jours dans ce petit port,
sur un coteau charmant, en vue des belles montagnes d'un gris bleutre
qui l'enserrent, et aucun de nous n'tait encore en tat de travailler
ni de voyager. Depuis Ancne, c'est--dire depuis prs d'un mois, nous
n'avions rien gagn, et nous avions beaucoup dpens, Bellamare n'ayant
rien voulu pargner pour notre rtablissement. La situation financire
s'aggravait chaque jour, et chaque jour aussi se rembrunissait le front
de Moranbois: mais il n'en voulait rien dire, craignant que, pour
organiser des reprsentations  Raguse, Bellamare ne se donnt trop vite
des soucis et des fatigues nouvelles. Y avait-il un thtre  Raguse?
Nous avions sauv nos toiles de fond, et Lon se disposait  les
repeindre, tandis que, Marco et moi, nous occupions nos loisirs  les
_remaroufler_[1]. Je ne m'inquitais de rien, moi. J'avais encore ma
petite fortune en papier dans ma ceinture, et je regardais cette valeur
comme le salut du directeur et de la troupe quand la caisse serait tout
 fait vide.

  [1] Maroufler le dcor, c'est l'encoller en dessous et le garnir de
    papier pour empcher la transparence des toiles.

Mais le salut ne devait pas encore venir de moi. Un soir, comme nous
prenions le caf dans le verger, sous les citronniers en fleur, on nous
annona la visite du propritaire de la villa, qui tait aussi le
propritaire de la tartane que Moranbois avait loue pour aller  notre
recherche. Rien n'tait encore pay.

--Voici le quart d'heure de Rabelais, nous dit Bellamare en regardant
Moranbois, qui jurait entre ses dents.

--Soyez tranquilles, leur dis-je, je suis encore en fonds; recevons
poliment le crancier.

Nous vmes alors apparatre un jeune homme de haute taille, serr  la
ceinture comme une gupe, ruisselant d'or et de pourpre, beau de visage
comme l'antique, et plein de grce majestueuse dans son riche costume de
palikare.

--Lequel de vous, messieurs, dit-il en bon franais et en saluant avec
courtoisie, est le directeur de la troupe?

--C'est moi, rpondit Bellamare, et j'ai  vous remercier de la
confiance avec laquelle le gardien de cette villa m'a, en votre nom,
autoris  m'y installer avec mes pauvres naufrags encore malades, sans
me demander d'arrhes; mais nous sommes en mesure...

--Il ne s'agit pas de cela, reprit le brillant personnage; je ne loue
pas cette maison, je la prte. Je ne fais pas non plus payer  des
naufrags le secours que tout homme doit  ses semblables.

--Mais, monsieur...

--Ne parlez plus de cela, ce serait m'offenser. Je suis le prince
Klmenti, riche en mon pays, ce qui serait pauvret dans le vtre, o
l'on a d'autres besoins, d'autres habitudes, mais aussi d'autres
charges. Tout est relatif. J'ai t lev en France, au collge Henri
IV. Je suis donc un peu civilis et un peu Franais; ma mre tait
Parisienne. J'aime le thtre, dont je suis priv depuis longtemps, et
je considre les artistes comme gens d'esprit et de savoir qui seraient
bien ncessaires  notre progrs. Ma visite n'a pas d'autre objet que
celui de vous emmener passer le printemps dans nos montagnes, o vous
vous rtablirez tous promptement dans un air salubre, au milieu de gens
de coeur que vos talents charmeront, et qui se regarderont, ainsi que
moi, comme vos obligs, quand vous voudrez bien leur en faire part.

Bellamare, sduit par cette gracieuse invitation, nous consulta du
regard, et, se voyant gnralement approuv, promit de se rendre aux
ordres du prince pour quelques jours seulement, aussitt que nous
serions en tat de jouer et de chanter.

--Non, non, reprit le beau Klmenti, je ne veux pas attendre. Je veux
vous emmener, vous donner du bien-tre et du repos chez moi tout le
temps qu'il vous en faudra; vous n'y jouerez la comdie que quand il
vous plaira, et pas du tout, si bon vous semble. Je ne vous considre
encore que comme des naufrags auxquels je m'intresse, et dont je veux
faire mes amis en attendant qu'ils soient mes artistes.

Lon, qui n'aimait pas les protecteurs, objecta que nous tions attendus
 Constantinople et que nous avions pris des engagements.

--Avec qui? s'cria le prince, avec M. Zamorini?

--Prcisment.

--Zamorini est un coquin qui va vous exploiter et vous laisser sans
ressources sur le pav de Constantinople. L'anne dernire, j'ai trouv
 Bucharest une Italienne qu'il avait emmene comme _prima donna_, et
qu'il avait abandonne dans cette ville, o elle tait servante
d'auberge pour gagner son pain; sans moi, elle y serait encore.
Aujourd'hui, elle chante  Trieste avec succs. C'est une personne
distingue, qui a conserv de l'amiti pour moi, et  qui j'ai rendu sa
libert aprs lui avoir demand quelques leons de chant. Je ne vous
demanderai,  vous, que de causer avec moi de temps  autre pour me
drouiller et me perfectionner dans le franais, que je crains
d'oublier. Quand vous serez tous bien portants, vous reprendrez votre
vole, si vous l'exigez, et, si vous tenez  aller chez nos ennemis les
Turcs, je vous en faciliterai les moyens; mais je serais bien tonn si
Zamorini n'a pas fait faillite avant ce moment-l. Il avait une femme
fort belle qui remontait son commerce quand il tait  bas. Elle s'est
lasse d'tre exploite par ce misrable, et l'a quitt afin d'exploiter
pour son propre compte un Russe de la mer Noire, qui l'a emmene il y a
trois mois.

Le beau prince continua de causer ainsi avec cette facilit d'locution
qui est particulire aux Esclavons, car il n'tait point Albanais, comme
nous l'avait fait croire la ressemblance de son costume avec celui de
cette nation. Il se disait Montngrin, mais il tait plutt de
l'Herzgovine ou de la Bosnie par ses anctres. Chose trs-plaisante,
lesdits anctres, dont nous vmes bientt les portraits chez lui,
avaient le type carr et osseux des Hongrois, et il devait son beau type
grec  sa mre qui, nous le smes plus tard, tait une marchande de
modes de la rue Vivienne, pas plus Grecque que vous et moi. Ce
personnage expansif et parfaitement aimable  la surface nous sduisit
presque tous, et, comme il assurait que sa principaut n'tait qu' une
journe de Raguse, nous cdmes au dsir qu'il exprimait de nous emmener
ds le lendemain.

Comme la rade de Gravosa est fort profonde dans les terres, nous fmes
rembarqus avec tout notre matriel dans la tartane qui nous avait
amens, et dont le prince nous fit les honneurs avec beaucoup de
dsinvolture. Il ne parut pas se douter que l'intrieur et pu tre plus
propre, et ce dtail nous donnait  penser sur les habitudes du pays. Du
reste, cette embarcation, dont le prince se servait rarement, et qui le
reste du temps faisait le cabotage  son profit, ne manquait pas de
prtentions quand elle transportait Son Altesse. On la couvrait alors
d'une tente bariole et on y adaptait une sorte de _roof_ dcoup et
dcor dans le got des feries de nos boulevards. Il est vrai que cette
ornementation semblait avoir pass par les mains d'un dcorateur de
Carpentras.

On nous dbarqua pour nous faire gagner en voiture Raguse, o un copieux
djeuner nous attendait, et o il nous fut permis de visiter le palais
des doges avant de remonter dans les voitures de louage. Enfin nous nous
dirigemes vers les montagnes, par une belle route ombrage qui montait
assez doucement, et qui  chaque dtour nous faisait embrasser un pays
admirable. Nous tions redevenus gais, insouciants, prts  tout
accepter. Le voyage en terre ferme tait notre lment, toutes nos
peines s'effaaient comme un rve.

Mais, au bout d'un court trajet, plus de route, un affreux sentier 
pic. Les voitures sont payes et renvoyes. Les caisses et les dcors
sont confis  des gens _ad hoc_, qui les transporteront  bras en deux
jours. Des mules, conduites par des femmes aux haillons pittoresques,
nous attendaient sur le sommet de la montagne, qu'il nous fallut gravir
 pied. Je le fis avec plaisir pour mon compte, en sentant que mes
jambes, loin de refuser le service, s'affermissaient  chaque pas; mais
je craignais pour Bellamare et pour Impria la suite d'un voyage qui ne
s'annonait pas comme sem de fleurs.

Il fut trs-pnible en effet. D'abord, nos femmes eurent peur en se
trouvant perches sur des mules dans des sentiers vertigineux, et
confies  d'autres femmes qui ne cessaient de jaser et de rire, tenant
 peine la bride des montures et leur laissant raser avec insouciance le
bord des prcipices. Peu  peu cependant, nos actrices se firent  ces
robustes montagnardes, qui font tous les durs travaux dont se dispense
l'homme, adonn seulement  la guerre; mais la fatigue fut grande, car
il nous fallut faire ainsi une dizaine de lieues, presque toujours
courbs en avant ou en arrire sur nos montures, et ne pouvant respirer
qu' de courts intervalles sur un terrain uni. Lon, Marco et moi, nous
prfrmes marcher, mais il fallut aller vite; le prince, mont sur un
excellent cheval qu'il maniait avec une maestria blouissante, tenait la
tte de file avec deux serviteurs  longues moustaches, courant  pied
derrire lui, la carabine sur l'paule et la ceinture garnie de coutelas
et de pistolets. Les montagnardes, fires de leur force et de leur
courage, se faisaient un point d'honneur de les suivre  courte
distance. Nous marchions derrire, ennuys et embarrasss de nos mules
et de nos chevaux qui ne se faisaient pas remorquer par la bride,--ils
taient pleins d'ardeur et d'mulation,--mais qui, voulant toujours
passer devant nous, faisaient rouler des avalanches de pierres dans nos
jambes. Lambesq se fcha tout rouge avec son mulet, qui, en vitant ses
coups, perdit la tte et se lana dans l'abme. Le prince et son escorte
n'en prirent pas le moindre souci. Il fallait sortir du dfil avant la
nuit, nous mourions de soif, et le rocher calcaire n'avait pas un filet
d'eau  nous offrir.

Enfin, au crpuscule du soir, nous nous trouvmes sur le gazon d'une
troite valle que surplombaient de tous cts des cimes dsoles. Une
grande maison surmonte d'un dme, et d'o partaient des lumires,
s'tendait sur une colline  peu de distance. Cela avait l'air d'un
vaste couvent. C'tait un couvent en effet. Notre prince avait rang
d'vque, bien qu'il ft laque, et cet antique monastre, o ses oncles
avait rgn en princes, tait devenu la rsidence o il se prlassait en
vque.

Je ne vous expliquerai pas les trangets de cet tat social d'un pays
chrtien qui est cens turc, et qui, toujours en guerre contre ses
oppresseurs, n'obit et n'appartient en somme qu' lui-mme. Nous tions
 la limite de l'Herzgovine et du Montngro. Je n'ai presque rien
compris  ce que j'ai vu l de bizarre et d'illogique selon nos ides.
J'y ai peut-tre port l'insouciance du Franais et la lgret de
l'artiste qui voyage pour promener son esprit  travers des choses
nouvelles sans vouloir se pntrer du pourquoi et du comment. A des
acteurs, tout est spectacle;  des acteurs ambulants, tout mieux encore
est surprise et divertissement. Si le comdien se pntrait en
philosophe des ides d'autrui, les choses ne l'impressionneraient plus
comme il a besoin d'tre impressionn.

Mes camarades taient comme moi sous ce rapport. Rien ne nous parut plus
simple que d'avoir un couvent pour palais, et un guerrier montngrin
pour abb.

Nous nous attendions pourtant  voir apparatre une longue file de
moines sous ces votes romanes. Il n'y avait qu'un seul religieux, qui
gouvernait la pharmacie et la cuisine. Le reste de la communaut grecque
avait t transfr dans un autre couvent que le prince lui avait fait
btir  peu de distance de l'ancien. Celui-ci tombant en ruine, il
l'avait fait rparer et fortifier. C'tait donc aussi une citadelle, et
une douzaine de ttes de mort qui ornaient le couronnement d'une
tourelle d'entre tmoignaient de la justice sommaire du souverain
hobereau. Couper des ttes avec le _chic_ oriental tout en parlant de
Djazet, se battre comme un hros d'Homre tout en imitant Grassot, ces
contrastes vous rsumeront en deux mots l'existence innarrable du
prince Klmenti.

Il avait des vassaux comme un baron du moyen ge, et ces vassaux
guerriers taient plutt ses matres que ses clients. Il tait chrtien
fervent, et il avait un harem de femmes voiles qu'on n'apercevait
jamais. Comme avec le mlange des moeurs et coutumes qui caractrise les
provinces limitrophes il avait cette particularit d'tre Franais par
sa mre et par ses annes de lyce, il offrait le type le plus bizarre
que j'aie jamais rencontr, et je dois vous dire que, sans sa richesse
relative et son patriotisme prouv, il n'et probablement pas t
accept par ses voisins, plus srieusement dramatiques, les chefs
ternellement insurgs du Montngro et de la Bosnie.

Ses sujets, au nombre d'environ douze cents, taient de toutes les
origines et se vantaient d'avoir des aeux mirdites, gugues,
bosniaques, croates, vnitiens, serbes, russes; il y avait peut-tre
aussi des Auvergnats! Ils taient de toutes les religions, juifs,
armniens, coptes, russes, catholiques latins, catholiques grecs; il y
avait mme parmi eux bon nombre de musulmans, et ceux-ci n'taient pas
les moins dvous  la cause de l'indpendance nationale. Le prince
possdait aussi un village, c'est--dire un campement de tchinganes
idoltres, qui sacrifiaient, dit-on, des rats et des chouettes  un dieu
inconnu.

Nous fmes installs tous dans deux chambres, mais si vastes, que nous
aurions pu nous y livrer  des exercices d'hippodrome. Des tapis
d'Orient un peu fans, mais encore trs-riches, divisaient en plusieurs
compartiments la chambre des femmes, leur permettaient d'avoir chacune
un chez-soi. Dans celle des hommes, une norme natte d'alos divisait
l'espace en deux parts gales, une pour dormir, l'autre pour se
promener. En fait de lits, des divans et des coussins  profusion; pas
plus de draps et de couvertures que dans la chambre bleue.

Le prince, aprs nous avoir souhait le bonsoir, disparut, et le moine
cuisinier nous apporta du caf et des conserves de rose. Nous pensmes
que c'tait l'usage avant le repas, et nous attendmes un souper qui ne
vint point. On se jeta sur les confitures, et, comme nous tions
trs-fatigus, on s'en contenta, esprant tre ddommag par le djeuner
du lendemain.

Ds la pointe du jour, me sentant trs-dispos quand mme, je courus voir
le pays avec Lon. C'tait un dcor admirable, une oasis de verdure dans
un cadre d'escarpements grandioses couronns par des cimes encore
couvertes de neige. A une brche de forme particulire, je reconnus ou
crus reconnatre la dentelure d'alpes roses que nous avions eu le loisir
d'admirer dans cette direction durant notre captivit sur l'cueil.

La valle que dominait le manoir n'avait pas deux kilomtres d'tendue,
c'tait une longue prairie que nous franchmes rapidement pour voir au
del. Ce bel herbage bord d'amandiers en fleur semblait ferm par une
muraille calcaire  pic; mais nous avions remarqu dans notre voyage, la
veille, que les innombrables vallons enferms dans le rseau bizarre de
ces alpes communiquaient entre eux par des brches troites, et un peu
d'escalade nous permit de pntrer dans une autre valle plus vaste que
la premire et bien cultive, qui faisait la meilleure partie des
domaines du prince. Un ravissant petit lac y recevait les eaux sortant
d'une grotte et ne les rendait pas  la surface. Lon m'expliqua que
c'tait un _ponor_, c'est--dire un de ces nombreux ruisseaux et fleuves
souterrains qui montrent et cachent de place en place leur cours
mystrieux dans ce pays peu accessible, dont la gographie n'existe pas
encore.

Cette eau faisait la richesse du prince Klmenti, car c'est la
scheresse qui est le flau de ces contres en mme temps que la
garantie de leur indpendance. Il y existe, m'a-t-on dit, des espaces
considrables, de vritables saharas, o, faute d'eau, les troupes
ennemies ne peuvent faire campagne.

En rentrant de notre promenade, nous trouvmes nos actrices faisant une
razzia de soupires et de baquets dans les cuisines. On n'avait pas
souponn que des chrtiens eussent besoin de faire des ablutions, et
les cuvettes et autres vaisseaux de toilette de faence anglaise qui
dcoraient l'office servaient  contenir des pts de gibier.

De son ct, Bellamare rclamait au moine cuisinier un djeuner plus
solide que le souper de la veille. Celui-ci s'excusa avec une politesse
obsquieuse, disant que le repas serait pour midi, et qu'il n'avait pas
d'ordre pour le devancer. On prit encore patience et beaucoup de caf.
Le frre Ischirion, ce cuisinier barbu, en robe noire et en bonnet de
juge, avait bien autre chose  faire que d'couter nos plaintes. C'tait
une sorte de matre Jacques qui, en ce moment, fourbissait des armes et
des mors de chevaux. Comme il parlait italien, il nous apprit que le
prince tait parti de grand matin pour organiser la revue de son arme,
qui devait avoir lieu sur la pelouse  dix heures. Il ajouta que
probablement Son Altesse avait  coeur d'offrir ce divertissement  Nos
illustrissimes Seigneuries. Libre  nous de le croire, mais en ralit
le prince avait de plus srieuses proccupations.

Nos actrices, averties de la solennit qui se prparait, s'habillrent
du mieux qu'elles purent. Leurs toilettes de ville avaient bien prouv
quelques avaries srieuses sur le _scoglio maledetto_; mais, avec le
got et l'adresse des Franaises et des artistes, elles rparrent
lestement le dommage, et purent se montrer dans une tenue qui nous
faisait honneur. Elles nous rendirent le service de recoudre bien des
boutons absents  nos habits et de repasser plus d'un col de chemise
outrageusement dform. Enfin,  dix heures, nous tions assez
prsentables, et, aprs s'tre fait annoncer, le prince nous apparut
dans tout l'clat de son costume de guerre, les jambires blanches
rehausses de galons rouges et or d'un travail merveilleux, la
fustanelle d'un blanc de neige sur des grgues de cachemire carlate, le
dolman de drap rouge chamarr de boutons et de passementeries
tincelantes avec des manches de soie brodes d'or et d'argent, la toque
d'astrakan et de velours surmonte d'une aigrette retenue par une agrafe
de pierreries, la ceinture tout en or, remplie d'un arsenal d'yatagans
et de pistolets qui s'allongeaient en ttes d'oiseaux et de serpents. Il
tait si beau, si beau, qu'il avait l'air de sortir de la bote
enchante de quelque gnie des _Mille et une Nuits_. Il nous conduisit
sur la plate-forme de la tour d'entre, et c'est l que les ttes
coupes, auxquelles nos femmes n'avaient pas encore fait attention, les
frapprent d'horreur et de dgot. Impria,  qui le prince avait offert
son bras et qui s'avanait la premire, touffa un cri, et, quittant son
guide avec prcipitation, s'lana sur l'escalier en spirale en disant 
ses compagnes, qui la suivaient:

--Pas l! n'allez pas l, c'est hideux!

La peur des femmes est toujours accompagne d'une avide curiosit. Bien
que trs-effrayes d'avance, Anna, Lucinde et Rgine voulurent voir, et
revinrent  nous en criant comme des folles. Le prince se mit  rire du
bout des lvres, un peu surpris, un peu bless; mais il ne put les
dcider  rester dans un lieu si empreint de couleur locale. Il eut beau
leur dire que des ttes de Turcs n'taient pas des ttes humaines et
qu'elles taient dessches par le vent, par consquent fort propres;
elles dclarrent qu'elles renonceraient au plaisir de voir la revue
plutt que de la voir en cette compagnie. Klmenti nous conduisit sur
une autre tour, ce qui le contrariait un peu et le forait  modifier
son programme de spectacle, c'est--dire son plan de manoeuvre; puis il
nous quitta, et nous le vmes reparatre sur le pont-levis, piaffant et
rutilant sur un magnifique cheval de montagne qui jetait du feu par
toutes ses ouvertures, et qui semblait vouloir avaler tous les autres.

Le spectacle fut trs-beau. L'arme se composait de deux cent cinquante
hommes, mais quels hommes! Ils taient tous grands et maigres, lgants,
bien costums, arms jusqu'aux dents et cavaliers admirables. Leurs
petits chevaux, hrisss et nerveux comme des chevaux cosaques,
dvoraient le terrain. Ils excutrent plusieurs figures trs-habilement
rendues, imitant surtout des charges de cavalerie, descendant et
remontant du mme galop la pente rapide de la valle, sautant des fosss
normes et se retrouvant en bon ordre de manoeuvre aprs un
steeple-chase  faire frmir. Il y eut ensuite une petite guerre
d'embuscade dans les rochers qui nous faisaient face. Les cavaliers se
serraient sur d'troites plates-formes avec leurs chevaux, qu'ils
tenaient d'une main, tandis que de l'autre ils s'envoyaient des coups de
fusil; ensuite ils s'exercrent  tirer  balle au galop sur des ttes
de Turcs, cette fois postiches.

Le prince prit part  tous ces exercices et y dploya une adresse
accompagne de grce qui donna un nouveau lustre  sa prestigieuse
beaut. Un festin homrique runit ensuite tous les guerriers sur la
pelouse. Vingt moutons y furent servis entiers. Officiers et soldats
assis sur l'herbe, sans distinction de rang, mangrent avec leurs doigts
fort gravement et fort proprement, sans faire une tache  leurs beaux
habits.

La fume de ces viandes nous rappela que nous tions presque  jeun
depuis Raguse, et, bien que l'on ne part point songer  nous, nous nous
invitmes nous-mmes et descendmes de notre observatoire avec la
rsolution de gens qui n'avaient nulle envie de recommencer le jene de
l'cueil maudit.

Le prince, qui prsidait le banquet, tait en train de porter un _toast_
qui dgnrait en _speech_. Nous nous dirigemes droit sur le frre
Ischirion, qui officiait en plein vent, et Bellamare s'empara d'une
casserole qui bouillait sur la cantine et qui contenait la moiti d'un
mouton avec du riz. Le moine voulut s'y opposer.

--Veux-tu que je te crve? lui dit Moranbois en fixant sur lui son
regard d'oiseau de proie.

Le malheureux comprit ce regard  dfaut de la formule de menace,
soupira et laissa faire.

Rfugis et cachs dans un massif de lentisques, nous fmes chre lie,
chacun de nous se dtachant  son tour pour aller s'emparer ouvertement,
qui d'une pice de gibier, qui d'un poisson du lac de la valle voisine.
Le prince s'aperut de notre mange, et, se drobant un moment aux soins
de son empire, il se glissa parmi nous, s'excusant de ne pas nous avoir
invits  ce festin tout militaire, parce que ce n'tait pas l'usage d'y
admettre des trangers, et qu'en tout temps d'ailleurs les femmes ne
mangeaient pas avec les hommes.

--Monseigneur, lui rpondit Bellamare, nous sommes tous Auvergnats, nous
autres, ni hommes ni femmes, c'est--dire tous gaux. Libre  vos
guerriers de l'_Iliade_ de nous prendre pour des tchinganes; mais nous
avions faim et nous ne pouvons pas vivre de confitures sches. Faites
que nous mangions de la viande, ou renvoyez-nous; car, avec le rgime
trop recherch auquel votre ministre des affaires culinaires parat
vouloir nous soumettre, jamais nous ne serons capables de vous rciter
trois vers.

Le prince daigna sourire et nous promettre que ds le lendemain nous
serions traits  l'europenne.

--Il faut, ajouta-t-il, que vous me laissiez cette journe, consacre 
des affaires bien srieuses. Demain, je serai tout  vous.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Moranbois ds qu'il eut tourn les talons,
lestons nos poches pour le reste de la journe.

Et il plongea plusieurs perdrix rties dans sa vaste sacoche de voyage.

Nous allmes passer le reste de la journe au bord du petit lac que Lon
et moi avions dcouvert le matin. C'tait un endroit vraiment dlicieux.
Au milieu, l'eau tait limpide comme du cristal;  l'entre et  la
sortie du torrent souterrain qui l'alimentait, elle bouillonnait dans
des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous
sentmes tous guris dans cette oasis, et on se livra  des accs de
gaiet folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus; mme
Moranbois et Lon se dridrent, et Purpurin essaya de faire de la
posie.

Nous emes un reste de spectacle en voyant dfiler sur le chemin qui
traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donn la
_fantasia_ et qui s'en allaient par groupes, s'enfonant dans divers
angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De
temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs
vertigineuses. L'or de leurs costumes et leurs belles armes tincelaient
au soleil couchant.

--Je n'ai jamais t  l'Opra, dit judicieusement Purpurin, mais je
trouve que ceci est encore plus beau.

Nous nous serions oublis l jusqu' la nuit, quand un grand vieillard 
longues moustaches blanches, les bras nus jusqu' l'paule, et portant
un fusil dmesur en guise de houlette, passa avec un troupeau, s'arrta
en nous saluant d'un air affable et grave, et nous tint un discours
qu'aucun de nous ne comprit; mais, comme il nous montrait avec
insistance tantt le soleil et tantt le monastre, nous devinmes que,
pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en
prit, car on allait lever le pont quand nous nous prsentmes. La petite
forteresse tait rigidement close aussitt que le soleil plongeait
derrire la plus basse des montagnes. Nous ne fmes pas effrays 
l'ide d'tre ainsi prisonniers toutes les nuits: aucun de nous ne
prvoyait que la chose pt devenir trs-dsagrable.

Frre Ischirion tant le seul serviteur avec qui l'on pt s'entendre,
nous essaymes de le faire causer quand il nous apporta l'excellent caf
 la turque et les ternelles confitures qui devaient, selon lui, nous
suffire aprs le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gard
prs de lui les principaux chefs de son arme et qu'il tenait conseil
avec eux dans l'ancienne salle du chapitre.

--Dieu sait, ajouta-t-il, d'un ton emphatique et pntr, quel rayon de
soleil ou quel clat de foudre sortira de cette confrence! la paix ou
la guerre!

--La guerre avec les Turcs? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces
messieurs les attaquent quelquefois?

--Tous les ans, rpondit le moine, et voici bientt la saison propice
pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce
ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera dessch! Les
excellents poissons qu'il nourrit seront rentrs avec lui dans les
cavernes, et l'ennemi, ne trouvant ni  manger ni  boire dans le pays,
ne s'aventurera pas jusque chez nous, au coeur de la montagne.

--De quoi donc vivez-vous durant l't? lui demanda Rgine.

--L't, rpondit le moine, notre gracieux matre, le prince Klmenti,
va  Trieste ou  Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous
mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de
la prairie.

--a n'engraisse pas, dit Rgine, car on voit le jour  travers vos
ctes.

--Il parat, nous dit Bellamare quand le moine fut sorti, que notre
amphitryon veut s'amuser jusqu'au moment d'entrer en campagne. C'est une
singulire ide de nous avoir amens chez lui au milieu de pareilles
proccupations,  moins qu'il ne nous ait racols pour faire partie de
son arme, qui est plus belle qu'elle n'est grosse. Voyons, mes enfants,
est-ce que cela ne vous amuserait pas de faire le coup de fusil contre
les infidles?

--Non certes! s'cria Lambesq. Il ne nous manquerait plus que cela! Nous
serions tombs dans un joli gupier!

--Moi, dit Moranbois, qui aimait comme tout le monde  contrarier
Lambesq, je ne serais pas fch de pointer le canon sur ces petits
remparts et de casser la tte  quelques musulmans.

--Alors, rjouis-toi, dit Lon continuant la plaisanterie; je sais que
l'intention du prince est de nous confier la garde de sa forteresse
quand il entrera en campagne, et il y a dix  parier contre un que nous
aurons  soutenir quelque assaut.

--Je ne m'en sens pas de joie, s'cria Marco, j'ai toujours rv de
jouer le mlodrame au naturel.

La colre et la peur de Lambesq nous remirent en belle humeur, et on se
proposa de passer gaiement la soire; mais avant tout nous voulmes
savoir si nous tions bien chez nous, et si nous pouvions tre bruyants
sans molester notre hte et sans troubler la solennit de son conseil de
guerre. Bellamare, Lon, Marco, Impria, Lucinde et moi, marchant en
tte avec un flambeau, nous rsolmes d'aller  la dcouverte dans ce
romantique monastre que nous n'avions pas encore eu le loisir
d'explorer. Nos chambres avaient accs sur un bastion que dominait une
autre construction crnele sur laquelle une sentinelle se promenait
jour et nuit. Nous pouvions contempler un bel effet de lune plongeant 
travers les lignes aigus des fortifications; mais la prsence de cette
sentinelle et son pas rgulier avaient quelque chose de gnant et
d'irritant. Le dcor n'tait point gai, et la soire tait froide. Nous
voulmes chercher ailleurs un lieu propice  nos bats ou aux douceurs
d'un _farniente_ gnral, quelque chose qui nous rappelt le foyer d'un
grand thtre. A travers de longs clotres  votes surbaisses et des
escaliers mystrieux qui ne conduisaient parfois qu' des portes mures
ou  des effondrements,--car certaines parties intrieures du monastre
taient encore ruines,--nous dcouvrmes la bibliothque, qui tait
fort belle et compltement prive de ses livres vnrables, transports,
ainsi que l'imprimerie, dans le nouveau couvent. Dans une des armoires
erraient seulement quelques volumes dpareills d'Eugne Sue et de
Balzac avec les Chansons de Branger, plus un livre donn en accessit,
au collge Henri IV,  l'lve Klmenti. Une guitare turque prive de
ses cordes ou plutt de sa corde, car la _guzla_ n'en a qu'une, quelques
longs fusils hors de service, de vieux divans placs au hasard, des
escabeaux pour monter aux rayons vides, des tapis rouls, des tables
boiteuses, enfin mille choses d'_en cas_ ou de rebut dans un dsordre
poudreux, tmoignaient de l'entier abandon de cette salle, aussi vaste
qu'une glise et largement claire par de hautes fentres cintres;
mais la lune jetait sur le pav des lueurs de spulcre. Il et fallu un
luminaire de thtre pour gayer ce dsert. Les femmes jurrent qu'elles
y mouraient de peur et qu'il fallait chercher autre chose.

--Attendez! dit Lucinde, voil sur un rayon l-haut une quantit de
cierges qui nous procureraient une illumination. Essayez d'y grimper,
messieurs!

Nous aidmes Marco  rouler un des massifs escabeaux, et dj il
atteignait la provision de cierges, lorsque nous entendmes marcher dans
la galerie qui s'ouvrait au fond de la bibliothque; c'tait le
claquement tranard des sandales du frre Ischirion, et chaque pas le
rapprochait de nous. Comme des coliers en maraude surpris par le pion,
nous teignmes notre lumire, nous nous cachmes tous, qui  qui l,
derrire les divans et les piles de coussins; Marco, accroupi sur le
haut de son escabeau, se tint prt  souffler la lampe du moine, s'il
passait  sa porte. Nous tions dcids  lui faire peur plutt que de
lui laisser constater notre dlit de vagabondage; mais ce fut lui qui
nous glaa le sang par l'trange scne dont il nous rendit tmoins.

Il portait un vaste panier qui paraissait fort lourd et il marchait
lentement, levant sa lampe pour se diriger  travers l'encombrement des
vieux meubles. Quand il fut tout prs de nous, il s'arrta devant
l'armoire qui contenait la mince bibliothque et l'accessit du prince.
L, tenant toujours sa lampe et posant son panier prs de lui, il en
tira une  une les douze ttes dessches que nous avions vues sur la
tour; puis, de ses mains qui prparaient les aliments de son matre et
de ses htes, il plaa et rangea avec soin, on pourrait dire avec amour,
ces hideux trophes sur le rayon le plus apparent; aprs quoi, il les
regarda avec attention, les aligna de nouveau comme il et fait d'une
range de mets sur une table, et avec ses doigts noueux repeigna un peu
les barbes qui pendaient encore  quelques mentons.

Le pauvre diable ne faisait qu'obir au prince, qui, pour complaire 
nos dames, lui avait ordonn de cacher ces ttes, tout en les conservant
avec soin dans son muse; mais le sang-froid qu'il portait dans cette
lugubre occupation irrita Marco, qui, en imitant le cri de la chouette,
lui jeta une brasse de cierges sur le corps et descendit prcipitamment
de l'escabeau avec l'intention de le battre. Nous le retnmes; le
malheureux moine, prostern sur le pav, invoquait d'une voix plaintive
tous les saints et tous les dieux du paradis slave, et s'efforait
d'exorciser les dmons et les sorciers. Sa lampe s'tait chappe de ses
mains et fumait dans les plis de sa robe. Nous pmes nous esquiver sans
qu'il nous vt, mais en imitant le cri de divers animaux, chacun selon
son talent, afin de lui laisser croire qu'il avait affaire aux esprits
de la nuit.

Nous n'avions plus de lumire et nous nous garmes dans les tnbres.
Je ne sais o et comment nous nous trouvmes dans une trave, prs d'une
vote faiblement claire d'en bas. Nous vmes au-dessous de nous, dans
la profondeur d'une sorte de chapelle, le prince debout, dans une petite
chaire, en face d'une douzaine de jeunes et vieux seigneurs ou paysans,
tous galement nobles, officiers de son corps de partisans: c'tait le
conseil de guerre dans la salle du chapitre. Klmenti les haranguait
d'une voix claire et sur un ton de rsolution nergique. Comme nous ne
comprenions pas un mot d'esclavon, nous pmes, comme d'une loge de
quatrime rang, assister sans indiscrtion  cette scne srieuse qui ne
manquait pas de couleur. J'ignore si l'orateur tait loquent. Peut-tre
ne disait-il que des lieux communs, et sans doute il n'en fallait pas
davantage  des gens si convaincus de leurs droits et si bien disposs 
couper des ttes de mcrants; mais sa prononciation tait harmonieuse
et ses inflexions assez bonnes. Quand il eut fini, nous faillmes
l'applaudir. Bellamare nous contint et nous emmena vite, sans qu'on se
ft aperu de notre prsence.

Enfin nous retrouvmes notre appartement, qui tait assez loin et assez
isol pour nous permettre de parler haut et sans contrainte. Cette
certitude tant le but principal de notre expdition, nous rsolmes de
nous en contenter. Nous trouvmes le souper servi dans notre grande
chambre par Moranbois et Rgine, qui avaient tal leurs provisions sur
une table d'un pied de haut entoure de coussins en guise de siges,
selon la coutume orientale. Anna et Purpurin avaient maraud de leur
ct. Ils avaient pntr dans l'office, et, pendant que frre Ischirion
rangeait ses ttes sur le dressoir de la bibliothque, ils avaient fait
main basse sur les gteaux et sur quelques bouteilles de vin de Grce.
Le souper fut donc trs-prsentable, et le caf, les pipes turques, les
quolibets, les chansons nous conduisirent gaiement jusqu' trois heures
du matin.

Je me sentais pourtant un peu troubl intrieurement, en dpit des
lazzis que l'habitude faisait pleuvoir de mes lvres. La beaut du
prince et le prestige de sa fantastique existence avaient, en dpit des
ttes coupes, surexcit les imaginations fminines. La grande Lucinde,
la petite Anna, voire la grosse Rgine, ne se cachaient pas d'tre
follement prises de lui. La discrte Impria interroge avait rpondu
avec le mystrieux sourire qu'elle avait en certaines occasions:

--Je mentirais si je vous disais que je ne trouve pas ce paladin
admirable sur son cheval. Quand il en descend, et surtout quand il parle
franais, il perd un peu. Un homme comme celui-l ne devrait parler que
la langue des temps fabuleux; mais enfin ce n'est pas sa faute s'il est
notre contemporain. Hier, j'tais trop fatigue pour le regarder;
aujourd'hui, je l'ai vu, et, s'il continue  tre ce qu'il a l'air
d'tre, c'est--dire un Tancrde du Tasse doubl d'un Ajax d'Homre, je
dirai, comme ces dames, que c'est un idal; mais...

--Mais quoi? dit Bellamare.

--Mais la beaut qui parle aux yeux, reprit-elle, n'est que le prestige
d'un moment: l'oeil du corps n'est pas toujours celui de l'me.

Il me sembla qu'elle me regardait, et j'en pris du dpit: avec la sant,
l'amour se rveillait en moi, je ne pus dormir. Comme Lon ne dormait
pas non plus, je lui demandai, pour faire diversion  mon inquitude
personnelle, s'il avait remarqu l'enthousiasme d'Anna pour notre hte.
Il me rpondit sur un ton d'amertume qui m'tonna.

--Qu'as-tu contre moi? lui dis-je.

--Contre toi, rpondit-il, rien! J'en ai  la femme en gnral, et 
celle que tu viens de nommer en particulier. C'est la plus cervele et
la plus vaine de toutes.

--Que t'importe? Il faut en rire. Tu ne l'aimes pas, tu ne l'as jamais
aime.

--C'est ce qui te trompe, reprit-il en baissant la voix; je l'ai aime!
Sa faiblesse me semblait une grce; elle tait pure alors, et, si elle
et eu la patience de rester ainsi quelque temps, j'aurais fait
l'immense sottise de l'pouser. Elle a eu celle de cder trop vite  ses
absurdes entranements.

--Ce qui est fort heureux pour toi; tu lui dois de la reconnaissance.

--Non, elle m'a rendu dfiant et misanthrope ds le dbut de ma
carrire. T'avouerai-je tout? c'est pour elle que je m'tais fait
comdien, comme toi pour...

--Pour personne! que dis-tu l?

--Ta prudence et ton silence ne me trompent pas, mon camarade! Nous
sommes blesss tous deux, toi par un amour dompt faute d'espoir, moi
par un amour enterr faute d'estime.

Ce fut la seule fois que Lon m'ouvrit son coeur. J'ai bien vu depuis
que, s'il n'aimait plus Anna, il souffrait toujours de l'avoir aime.

Le jour suivant, frre Ischirion vint nous dire que le prince dsirait
savoir l'heure  laquelle il plairait  ces dames de dner avec lui.
Avant de rpondre, nous voulmes connatre les habitudes de Son Altesse.
Des rponses du moine, il rsulta pour nous que le hros tait  la fois
sobre et glouton. Comme les loups, il pouvait jener indfiniment et, au
besoin, manger de la terre; mais, quand il s'attablait, il mangeait
comme quatre et buvait comme six. En temps ordinaire, il ne faisait
qu'un solide repas par jour,  trois heures de l'aprs-midi. Le matin et
le soir, il se contentait de quelques friandises. Nous rsolmes de nous
conformer au programme,  la condition qu'aux friandises on ajouterait
pour nous des oeufs, du fromage et beaucoup de jambon. Tout ceci dcid,
on demanda au bon frre pourquoi il tait si ple et paraissait si
languissant. Il mit sa fatigue sur le compte du repas monstre qu'il
avait d ordonner la veille et se garda bien de parler de son
hallucination dans la bibliothque. Je me hasardai  lui demander d'un
air ingnu pourquoi les ttes n'taient plus sur la tour. De ple, il
devint livide, fit un signe cabalistique dans l'air et rpondit d'un air
gar en se sauvant:

--Ce que fait le diable, Dieu seul le sait!

--Voil, nous dit Bellamare, une belle occasion de continuer le rle du
diable! allons chercher les ttes, faisons-les disparatre.

--C'est fait, rpondit Marco, je n'ai pas voulu m'endormir sans me
procurer une satisfaction. J'ai pris une pincette de brasero, et je me
suis gliss dans la bibliothque. Le moine, qui s'tait enfui sans
demander son reste, avait laiss sa lampe teinte et son grand panier
bant, j'y ai fourr les ttes et je les ai emportes.

--Et o diable les as-tu mises? s'cria Rgine; pas ici, j'espre?

--Non! je les ai caches dans un trou de vieux mur que j'ai bouch avec
des pierres. Je veux les y garder jusqu' ce que je dcouvre o ce vieux
animal perche. Alors, j'en ornerai son lit; je veux qu'il en crve de
peur; c'est une leon de propret que je compte lui donner.

--Tu ferais mieux, observa Moranbois, d'infliger cette leon-l au
matre qu'au valet.

--J'y songerai, rpliqua gravement le petit bouffon.

A trois heures, le son retentissant d'une effroyable crcelle nous
annona le dner, et un valet en livre, dont le costume europen
contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous
annoncer par gestes que le dner tait servi. Pour la premire fois,
Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilise et apprciant les
choses  sa manire, dclara que ce cosaque du Montngro avait une
fichue tournure dans son habit de crmonie, et qu'il voulait lui donner
une leon de belle tenue et de belles manires. Il courut donc endosser
une vieille livre de thtre  la mode Louis XV, mit une perruque
poudre, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, ds que nous
fmes au rfectoire, il vint se planter, d'un air gracieux et important,
derrire la chaise destine  Bellamare. L'accs de fou rire qui
s'empara de nous et qui se prolongea longtemps, l'agrable surprise que
nous fit prouver la vue d'une table, d'une vraie table servie 
l'europenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas
dchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous
avions grand'faim, que les mets refroidissaient et que le prince se
faisait attendre plus qu'il ne convenait  un homme lev en France.
Enfin la porte du fond s'ouvrit, et nous vmes apparatre d'abord un
petit groom du type parisien le mieux accentu, en costume anglais
irrprochable, puis un grand jeune homme maigre, vtu  l'avant-dernire
mode franaise, c'est--dire de quatre  cinq ans en arrire du
mouvement. Il tait joli garon, mais sans grce, et le bas de son
visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidit. Nous
pensmes que c'tait un secrtaire, peut-tre un parent du prince,
sortant  son tour du collge Henri IV, peut-tre son frre, car il lui
ressemblait. Il parla, s'excusant d'avoir mis trop de temps  une
toilette dont il avait un peu perdu l'habitude... O dception! c'tait
le prince lui-mme rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes
moustaches, ras, coiff, pommad, encravat, les mouvements emprisonns
dans un habit noir, la poitrine rtrcie dans un gilet blanc  boutons
de perles fines accompagn de beaucoup trop de chanes d'or; le prince
tomb du paladin de l'Arioste dans le dandy italien, ou plutt dans le
_Schiavone_ dguis en _monsieur_, dont nous avions vu l'anne
prcdente les types nombreux  Venise, o ils sont insupportables aux
gens tranquilles par leur caquet, leur tourderie et le tapage qu'ils
font dans les thtres.

Notre Klmenti tait plus intelligent et mieux lev que ces petits
seigneurs dpayss qui vont chercher la civilisation hors de chez eux,
et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait
en lui un ct chevaleresque et fodal qui l'empchait d'tre ridicule;
mais, comme l'lment franais transmis par sa mre s'tait atrophi
dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparatre
n'tait ni de la dernire fracheur ni de la premire qualit. Ce revers
de la belle mdaille faisait regretter le profil antique de la veille.
Le came tait redevenu pice de cent sous.

Dpouill de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un
personnage de troisime rle. En toquet  aigrette et en fustanelle, il
nous avait sembl parler notre langue aussi bien que nous; vtu comme
nous, les dfauts d'locution nous sautrent aux oreilles. Il avait un
zzayement dsagrable et se servait d'expressions vulgaires ou
prtentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjou  notre
manire. Il avait mis en rserve depuis son adolescence (et il avait
trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop tran sur
les petits thtres pour nous sembler drles. Les lazzis qu'on
transporte sur la scne sont dj uss dans la coulisse quand on les
abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont pass
par deux ou trois cents reprsentations! Le prince tenait pourtant 
nous les dbiter pour nous faire voir qu'il tait _au courant_, et, au
lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses
aventures, choses qui nous eussent grandement intresss, il nous
entretenait d'Odry dans _les Saltimbanques_ ou des aventures
scandaleuses de certains rats d'Opra dj hors d'ge et parfaitement
oublis.

Il essaya aussi d'tre grillard, bien qu'il ft chaste et froid comme
un homme qui a trois femmes, c'est--dire deux de trop. Il crut plaire 
nos actrices; mais Rgine seule lui tint tte, et il comprit qu'il
faisait fausse route auprs des autres. S'il manquait souvent de got,
il ne manquait pas de finesse.

Le dner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui tait
mangeable. Le reste tait un mlange insens d'aliments scandaliss de
se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caill,
s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les lgumes. Le
prince dvorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire
allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hte tait
_gueulard_ comme l'antique. Le groom parisien, qui tait un malin singe,
l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire
d'approbation. Le drle tait fort rjoui de la figure htroclite de
Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui
compromettaient cruellement la dignit de notre valet de comdie. Les
autres valets, il y en avait une demi-douzaine plants autour de nous,
graves et fiers dans leur costume national, taient l pour la montre et
ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste
comme un lzard, courait de l'un  l'autre, nous versant des flots d'un
champagne fabriqu  Trieste,  Vienne ou ailleurs, qui nous et port
vite  la tte s'il et t assez bon pour nous faire perdre la
prudence. Moranbois n'tait pas difficile, mais il pouvait boire
impunment; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et
Marco, plac prs de Lon, fut contraint par lui  s'observer.

Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se rveillant,
il nous dit quelques mots au dessert sur l'ternelle lutte du pays
contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mlait  son patriotisme,
et il nous donna  entendre qu'il pourrait bien tre nomm chef de
l'insurrection permanente qui avait pour ide fixe l'unit du pays et
son indpendance.

Quelqu'un fit demander  lui parler, et il sortit en nous priant de
l'attendre  table. Alors, le groom, qui tait un rabougri de vingt-deux
ans, ivre de joie de trouver  qui parler et ambitieux de parler  des
comdiens, se mla sans hsiter  notre conversation.

--N'allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous dbite mon matre.
C'est un homme terrible  la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus
que les autres, allez! Ils sont comme a une cinquantaine de princes qui
s'entendent bien pour flanquer des tripotes aux chiens de Turcs, mais
qui voudraient tous commander en premier. Mon matre n'y arrivera pas,
il est trop Franais; sa mre n'tait pas plus noble que moi, et son
pre ne descendait pas tout droit des fameux Klmenti de l'ancien temps.
On ne voit pas de bon oeil les genres europens que se donne monsieur,
et ces gardes du corps que vous voyez l, plants comme des chandelles,
sans entendre un mot de ce que nous disons, nous mprisent; ils
voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut
tre propre pendant quelque temps.

--S'il veut tre propre, c'est pour nous plaire apparemment, dit Rgine;
mais dis-nous, petit! cette moustache coupe prouve que, d'ici  quelque
temps, ton matre ne compte pas sur la guerre, car cette lvre bleutre
ne serait pas d'ordonnance?

--a prouve peut-tre, rpondit le groom, que monseigneur veut tenter un
coup de main sans tre reconnu; on ne sait pas. a m'est gal,  moi: la
paix, la guerre, a se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu'on
n'en voit pas la diffrence.

--Des brigands? s'cria Lucinde; j'ai toujours dsir d'en voir. Il y a
en a donc par ici?

--Il n'y a que de a, mademoiselle, et vous en voyez l autour de vous.

--Allons donc! Ces beaux hommes-l?

--Aussi vrai que je vous le dis! C'est comme les loups: a ne fait pas
de mal quand a n'a pas faim; mais, quand a manque de tout, gare aux
gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes! Ils sont trs-doux
et mme accueillants quand tout va bien chez eux; mais, quand ils sont
trop molests par les Turcs, il faut bien qu'ils prennent aux trangers
de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de mme!
seulement, c'est sauvage et il ne faudrait pas les agacer! Il y a aussi
des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontire,
soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien  se mfier. N'allez
jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez
jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.

Ce garon intelligent et effront, qui s'appelait Colinet et que son
matre avait surnomm Meta, moiti d'homme, et volontiers bavard toute
la nuit; mais le prince rentra et nous emmena prendre le caf dans son
salon, qui tait dlicieusement arrang dans un got bas-empire
trs-intressant. Il nous montra tout l'appartement,--sa chambre 
coucher, dcore  la franaise, avec un lit franais o il ne couchait
pas, prfrant s'tendre sur une peau d'ours en hiver et sur une natte
en t,--son boudoir et son cabinet de travail. Ces pices taient
riches, dores sur toutes les coutures, mais sans caractre ni
confortable srieux. Nous prfrmes rester dans le salon oriental, o
nous attendaient de superbes chibouques et des cigares dtestables; mais
le caf pais commenait  nous paratre dlicieux. On s'y fait, et le
rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu'au
commencement.

Le prince s'en abreuva de manire  tomber dans une torpeur qui
ressemblait beaucoup au sommeil; Impria prit sa guipure; Rgine,
avisant des cartes, dfia Moranbois au besigue; Bellamare dfia Lon aux
checs; Lambesq prit un numro du _Sicle_ qui avait trois semaines de
date, et Marco s'endormit, ce qui lui arrivait toujours quand il ne
pouvait rire et gambader. La soire menaait d'tre trop paisible pour
nous, lorsque le prince, se redressant sur son divan, se mit  rciter
des vers de Racine en feignant de les avoir oublis, pour nous engager 
les dclamer devant lui.

--C'est nous faire payer notre cot un peu vite, me dit tout bas
Bellamare; mais autant vaut payer comptant que de faire des dettes.
Allons-y gaiement. Le prince demandait une scne de _Phdre_. C'tait
l'emploi de Lucinde; mais elle avait pris sur l'cueil une extinction de
voix qui n'tait pas entirement dissipe, et elle tait trop fire de
son bel organe pour consentir  le compromettre; elle engagea Impria 
la remplacer.

--Je n'ai jamais jou qu'Aricie, rpondit Impria. Phdre n'est ni dans
mes moyens, ni dans mes tudes.

--a ne fait rien, dit Bellamare. Tu sais le rle, et, d'ailleurs,
Moranbois est l.

Moranbois avait une mmoire prodigieuse et savait par coeur tout le
rpertoire classique. Il se dissimula derrire un cran, Impria et
Rgine se draprent dans de grands chles de cachemire que leur offrit
le prince, et, se plaant  distance convenable, les lumires bien
disposes et le fauteuil royal mis _en tat_, c'est--dire pos  son
plan, elles commencrent la scne:

    Ah! que ne suis-je assise  l'ombre des forts!

J'tais curieux de voir comment Impria, dont la voix tait cristalline
plutt que tragique, rciterait ces vers de contralto, et comment son
jeu si dlicat et si mesur se plierait  la sombre attitude de la femme
dvore d'amour. Elle avait ri d'avance du _fiasco_ qu'elle allait faire
et nous avait pris de l'applaudir quand mme, afin que le prince, qui
ne devait gure s'y connatre, ne s'apert pas de son insuffisance.

Quelle ne fut pas ma surprise, celle de Bellamare et de tous les autres,
quand nous vmes tout d'un coup Impria changer de figure, et, comme
inspire par la pense du rle, trouver, sans l'avoir jamais cherche,
l'attitude brise et absorbe de la grande victime du destin! Son oeil
se creusa et redevint fixe comme si elle interrogeait encore sur
l'cueil maudit les voiles dcevantes qui s'effaaient  l'horizon. Tout
ce que nous avions souffert nous redevint prsent et un frisson passa
dans nos veines. Elle le sentit vibrer autour d'elle et sa figure prit
une expression que nous ne lui connaissions pas. Son irrprochable
diction s'accentua par degrs, sa froide poitrine palpita, et sa voix
frle, devenue stridente, trouva des accents de dtresse, de rvolte et
d'touffement qui ne ressemblaient  rien de connu. Avait-elle la
fivre? est-ce nous qui avions le dlire? Elle nous fit verser de
vritables larmes, et cette motion, ncessaire sans doute  des gens
qui s'taient efforc de rire jusque dans les affres de la mort, nous
emporta jusqu'au dlire. On applaudit, on cria, on se jeta dans les bras
les uns des autres, on baisa les mains d'Impria en lui disant qu'elle
tait sublime. On fit plus de bruit qu'une salle tout entire. Le prince
fut oubli comme s'il n'et jamais exist.

Quand je me souvins de lui, je vis qu'il nous regardait avec tonnement;
sans doute il nous prenait pour des fous, mais c'tait encore un
spectacle. Il croyait tudier la vie intime des comdiens, dont les gens
du monde sont prodigieusement curieux, et qu'il ne saisissait l que
dans un moment tout exceptionnel.

Il prenait intrt  la chose. Tout ce que nous lui devions, c'tait de
ne pas l'ennuyer. Tout tait donc pour le mieux. Il n'eut pas besoin de
nous demander une autre scne, nous avions tous un besoin enrag de
jouer la tragdie et de nous sentir excits les uns par les autres.
L'hercule Moranbois alla chercher la caisse aux costumes. Le boudoir du
prince servit de vestiaire aux hommes, son cabinet de travail aux
femmes. Il remarqua un peu btement la dcence de nos habitudes, et
Moranbois, qui ne pouvait se contraindre longtemps, lui dit du ton le
plus courtisan qu'il put prendre:

--Alors, Votre Altesse s'tait mis en tte que nous n'tions que des
pignoufs?

Le prince daigna rire aux clats de cette sortie.

En un quart d'heure, nous avions pass nos maillots et endoss nos
draperies. Je faisais Hippolyte, Lambesq faisait Thse, Anna Aricie,
Lon Thramne. Nous joumes toute la pice je ne sais comment; nous
tions tous pris et enlevs au-dessus de terre par le talent qui se
rvlait chez Impria. Il semblait que le naufrage et chang son
temprament d'artiste; elle tait nerveuse, enfivre, admirable
quelquefois, dchirante toujours. Elle se livrait au hasard de
l'inspiration, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait. Elle
tait prise par moments d'une envie de rire qui se rsolvait en
sanglots. Ce besoin de rire commenait aussi  solliciter notre systme
nerveux; c'tait la raction invitable aprs nos larmes. Quand Lon
arriva au rcit de Thramne, qu'il avait en horreur, il prtendit qu'il
ne s'en souvenait plus, et Marco, averti par lui, poussa Purpurin,
costum de la plus dsopilante faon, en face de Thse. Purpurin ne se
fit pas prier. Enchant de montrer son talent dramatique, il commena
ainsi, mlant ses deux tirades de prdilection:

    A peine nous sortions des portes de Trzne.
    C'tait pendant l'horreur d'une profonde nuit,
    Ma mre Jzabel... Ses gardes affligs...

Il n'en put dire davantage. Le prince se renversa en riant sur les
coussins, et ce fut pour nous le signal d'une hilarit exubrante.

Pendant que nous quittions nos costumes, Bellamare eut aussi la comdie,
et ce fut le prince qui la lui donna.

--Monsieur l'imprsario, lui dit ce naf potentat, vous m'avez fait un
mystre, je ne sais pourquoi;... mais enfin je le dcouvre, et vous
allez avouer la vrit. Cette jeune actrice que vous appelez Impria,
c'est un nom de guerre?

--Nous avons tous des noms de guerre, rpondit Bellamare, et cela ne
couvre aucun secret digne d'intresser Votre Altesse.

--Pardonnez-moi. J'ai parfaitement reconnu mademoiselle Rachel.

--Qui? s'cria Bellamare effar de surprise; laquelle?

--Impria, vous dis-je. J'ai vu Rachel une fois, dans _Phdre_
prcisment. C'est sa taille, son ge, sa voix, son jeu... Allons,
convenez-en, ne me mystifiez pas plus longtemps. C'est bien Rachel, qui,
pour me punir de ne l'avoir pas reconnue tout de suite, vous a dfendu
de trahir son incognito.

Bellamare tait trop honnte pour mentir, et en mme temps trop malin
pour renoncer au divertissement que nous promettait l'trange erreur du
prince. Il assura qu'Impria n'tait pas Rachel, mais il l'assura d'un
ton craintif et avec des airs embarrasss qui persuadrent  notre hte
qu'il ne s'tait pas tromp.

Quand Impria rentra au salon, Klmenti lui baisa respectueusement et
tendrement les mains en la suppliant de garder le cachemire qu'elle lui
rapportait. Elle le refusa, disant qu'elle n'avait pas assez de talent
et de rputation pour accepter un tel cadeau. Lucinde, qui survint, la
trouva bien sotte et regretta beaucoup de n'avoir pas jou Phdre.
Rgine lui dit tout bas:

--Prends-le, tu me le donneras, si tu n'en veux pas.

Le prince paraissait bless du refus. Bellamare prit le chle et dit au
prince qu'il le ferait accepter; mais il le replaa adroitement dans la
chambre de Son Altesse, jugeant avec raison qu'il ne fallait pas
exploiter le nom de Rachel, et que le prsent ne serait acceptable que
lorsqu'il serait offert  Impria apprcie pour elle-mme.

Quand nous fmes rentrs chez nous, il nous rgala de l'anecdote, tout
en ajoutant qu'Impria avait rvl ce soir-l des qualits qui
rendaient la mprise de notre hte excusable.

--Taisez-vous, mon ami, rpondit Impria tout  coup attriste. Ce que
j'ai t ce soir, je l'apprcie mieux que vous. Je me suis livre  un
essai, j'ai jou d'inspiration, croyant tre dtestable, et en me
promettant de charger encore, si je vous faisais rire. Je vous ai fait
pleurer parce que vous aviez besoin de pleurer; mais vous rirez demain
si je recommence.

--Non, dit Bellamare, je m'y connais; ce que tu as trouv ce soir tait
vraiment beau; je t'en donne ma parole d'honneur.

--Eh bien, si cela est vrai, reprit-elle, je ne le retrouverai pas
demain, puisque je l'ai fait sans intention.

--On verra! dit Lucinde, qui s'tait laiss entraner comme les autres 
applaudir sa compagne, mais qui en avait assez dj et ne se souciait
pas d'tre mise hors de concours.

--Voyons tout de suite, reprit Bellamare avec la passion qu'il portait
dans son enseignement; si c'est une inspiration fugitive comme tant
d'artistes distingus en ont eu une dans leur vie pour ne plus la
ressaisir, je vais le voir, moi! Recommence moi a!

    Ah! que ne suis-je assise...

--Je suis fatigue, rpondit Impria, cela m'est impossible.

--Fatigue? raison de plus, allons! essaye, je le veux, c'est pour toi,
ma fille! tche de graver ton inspiration sur le marbre avant qu'elle
soit refroidie. Si tu la retrouves, je vais la noter, et je te
l'incrusterai aprs pour que tu ne la perdes plus.

Impria s'assit, essaya de composer son attitude et sa physionomie. Elle
ne retrouva ni son aspect, ni son accent.

--Vous voyez bien, dit-elle, c'tait le passage d'un souffle. Peut-tre
mme n'y avait-il rien en moi. Vous avez eu l'hallucination collective
qui appartient aux imaginations exaltes.

--Ce sera donc comme pour moi? lui dis-je. J'ai eu le feu sacr un
certain soir, et, aprs...

--La chose arrive  tout le monde, rpondit Bellamare. Je me souviens
d'avoir jou Arnolphe tout un soir sans parler du nez. J'avais battu ma
femme le matin, et j'tais radieux comme les astres. De ce qu'on retombe
dans sa nature aprs ces prodiges-l, il n'en rsulte pas qu'on ne
puisse pas les reproduire et les fixer. Ne vous dcouragez jamais,
enfants; Apollon est grand et Bellamare est son prophte!

Le lendemain, Bellamare fut mand par le prince dans son cabinet.

--Il faut, lui dit-il, que vous fassiez acte de courage, fussiez-vous
encore un peu fatigu. J'esprais vous laisser quelques jours de repos;
mais la situation me presse, et, d'ailleurs, la prsence de Rachel parmi
vous... Ne dites pas non, mon groom a caus ce matin avec votre jeune
comique, qui lui a tout avou; c'est bien Rachel qui se cache sous le
nom d'Impria. Je n'aurais pas pu m'y tromper, moi! J'ai encore la voix
de Rachel dans l'oreille et son fin profil devant les yeux. Si elle
persiste  se dissimuler, ne la contrariez pas, nous ferons semblant de
garder son secret; mais le prestige de son vrai nom et la sduction de
son merveilleux talent vont tre d'une grande utilit  ma patrie.
Entendez-moi bien; personne n'est capable de commander une vaste
insurrection. Tous ces petits seigneurs, galement braves et dvous,
manquent tous galement du ncessaire: l'argent et l'intelligence. Je
suis riche, moi, et j'ai reu l'ducation qui tire un homme d'un
sauvage. Le salut gnral est donc dans mes mains, si l'on veut ouvrir
les yeux. Il y a des prventions contre moi prcisment  cause de cette
ducation dont on ne comprend pas les avantages. On me traite de baladin
parce que j'aime les arts! Aidez-moi  sduire et  charmer ces esprits
incultes. Dites-leur de beaux vers dont je leur donnerai la traduction
faite par moi, et dont l'harmonieuse solennit les frappera de respect.
Montrez-leur des costumes srieux, chantez-leur de beaux airs guerriers,
je sais que vous tes tous musiciens... et enfin... enfin, si Rachel
voulait, si Rachel, revenant de trs-peu d'annes en arrire, consentait
 leur chanter cette _Marseillaise_ qui a, dit-on, passionn le peuple
franais... Voyons! je sais qu'elle ne veut plus la chanter; mais ici,
sous un pseudonyme transparent... Impria! impratrice, c'est si clair!
Je sais bien que ce chant la fatigue beaucoup, mais j'ai des pierreries
pour l'indemniser, et de plus beaux cachemires que celui qu'elle a
refus hier. Quant  vous, monsieur l'imprsario, j'en passerai par tout
ce que vous voudrez. Vous ne m'avez pas fait de conditions; voici le
moment, mettez-vous  mon bureau. crivez, et je signerai.

A moins d'tre un coquin, tout autre que Bellamare et t embarrass
d'accepter; mais il savait tre honnte homme et homme d'esprit en mme
temps, il prit son parti sur l'heure, et il crivit ce qui suit:

Le prince Klmenti engage pour un mois la troupe du sieur Bellamare 
mille francs par chaque reprsentation qu'elle donnera dans le chteau
de Son Altesse, avec le concours de mademoiselle Impria. Il sera, en
outre, allou  ladite demoiselle Impria une somme de mille francs par
reprsentation, si,  la fin dudit engagement, le prince Klmenti
persiste  voir en elle l'gale de mademoiselle Rachel dans le chant de
_la Marseillaise_ et dans la tragdie; faute de quoi, il ne sera d 
ladite Impria qu'un prsent  la convenance dudit prince.

Le prince trouva la rdaction ingnieuse, signa et donna mille francs
d'avance. Bellamare, en se retirant, lui dit, pour l'acquit de sa
conscience:

--Je vous jure, Altesse, qu'Impria n'est pas Rachel.

--Parfait! parfait! s'cria le prince en riant. Appelez votre monde et
choisissez votre salle de spectacle. Moi, je vais envoyer mes
invitations pour dimanche.

Il sonna Meta, qui,  son service depuis trois ans, avait appris la
langue du pays, et il lui ordonna de servir de truchement entre la
troupe et les ouvriers qu'elle aurait  employer. De ce moment, Meta,
qui nous aimait avec passion, ne nous quitta plus que pour habiller et
raser le prince.

C'tait un garon intelligent, audacieux et corrompu, un vrai gamin de
Paris, qui se vantait d'avoir jou son rle sur mainte barricade. Il
avait vu Rachel aux spectacles gratis, et, bien certain qu'elle n'tait
point parmi nous, il avait abond malicieusement dans la fantaisie de
son matre, sur lequel il avait l'ascendant qu'on laisse prendre aux
enfants gts. Il tait donc le principal auteur du roman dont nous
allions aborder les aventures.

Lon blma beaucoup le _mezzo termine_ de Bellamare, et prtendit
que nous faisions du nom de Rachel une exploitation jsuitique.
Impria se sentit beaucoup de rpugnance  tre l'objet de cette
supercherie du prince vis--vis de ses invits; mais le prince y
mettait une bonne foi si obstine ou si bien imite, tous nos
efforts pour le dtromper furent tellement vains, que les scrupules
s'envolrent et qu'on se prpara gaiement  jouer du Corneille et
du Racine au couvent-vch-palais-forteresse de Saint-Clment.

Nous ne pouvions trouver mieux que la monumentale bibliothque. Il y
avait place pour un public de quatre cents personnes, maximum indiqu
par le prince, plus pour un joli petit thtre, avec ses coulisses,
vestiaire et dgagements. Les solides rayons qui avaient jadis port des
in-folio manuscrits, des volumes imprims dans toutes les langues,
furent dmonts et rajusts de faon  former une trs-belle estrade
pour le public. Nous avions des ouvriers  discrtion, trs-actifs et
soumis. C'taient des soldats de l'arme du prince. On fit venir du
nouveau couvent deux moines qui, pensant dcorer une chapelle, nous
peignirent  la dtrempe, dans le style grco-byzantin, une fort jolie
devanture et les _manteaux d'arlequin_, c'est--dire les premires
coulisses  demeure qui servent de repoussoir aux autres. Un immense
tapis fit l'office de toile; c'tait un peu lourd, il fallait quatre
hommes pour le manoeuvrer, cela ne nous regardait pas. Moranbois se
chargea de composer le dcor, qu'il entendait mieux que personne. Lon
le dessina, je le peignis avec l'aide de Bellamare et de Marco. La toile
de fond du pristyle classique pour la tragdie avait dj t rpare 
Gravosa. Lambesq rpara de son mieux les instruments qui avaient
souffert. L'orchestre, c'est--dire le quatuor qui nous en tenait lieu,
fut cach dans la coulisse pour que les acteurs en reprsentation
pussent faire de temps en temps leur partie, sans tre vus jouant du
violon ou de la basse en costume d'empereur ou de confident. Bellamare
avait introduit une innovation: un coryphe rcitait en guise de choeur
une pice de vers  la fin ou  l'entre des actes. Ces vers, imits des
anciens textes, taient fort beaux, ils taient de Lon. L'orchestre les
accompagnait en sourdine sur un rhythme grave et monotone que j'avais
compos, c'est--dire pill, mais qui faisait trs-bon effet.

Pendant que nous nous htions ainsi, Impria tudiait _la Marseillaise_,
qu'elle n'avait chante de sa vie et qu'elle n'avait jamais entendu
chanter par Rachel; elle savait seulement que, sans voix et sans aucune
mthode musicale, la grande tragdienne avait compos une sorte de
mlope dramatique qui tait plutt mime et dclame que chante.
Impria musicienne ne pouvait pas faire si bon march du thme musical
et n'esprait point arriver  la beaut sculpturale,  l'accent voil et
terrible de celle qu'on avait appele la _muse de la libert_. Sa voix
pure voulait chanter, mais elle tait trop douce pour _armer des
bataillons_. Elle prit le parti de s'exprimer selon sa nature, dont le
fond tait calme, rsolu et tenace. Elle fit appel aux cordes de sa
volont stoque et fire; elle fut toute simple, elle chanta toute
droite, elle regarda son public en face avec une fixit fascinatrice,
elle marcha sur lui en tendant les bras comme si elle et march  la
mort au milieu des balles avec une indiffrence ddaigneuse. Cette
interprtation fut un chef-d'oeuvre d'intelligence. La premire fois
qu'elle l'essaya devant nous, la premire strophe nous tonna, la
seconde commena de nous agiter, la troisime nous emporta. Ce n'tait
pas un appel  l'enthousiasme, c'tait comme un dfi d'autant plus
excitant qu'il tait froid et hautain.

--C'est cela! dit Moranbois, qui, vous vous en souvenez, tait le juge
infaillible de l'_effet_, par consquent du rsultat. Ce n'est pas _la
Marseillaise_ vocifre aux _titis_, ni drape pour les artistes; c'est
_la Marseillaise_ crache au visage des _capons_.

Nous ne vmes le prince qu' dner durant tous ces prparatifs. Il avait
fort  faire de son ct pour rassembler et attirer son public, dont les
principaux membres taient spars de lui par des montagnes et des
prcipices. Tous ces chefs de clan n'taient pas bien difficiles 
hberger. Une salle commune, des tapis et des coussins, ils n'en
demandaient pas davantage. Ils apportaient tout leur bagage dans leur
ceinture, armes, pipes et tabac. N'admettant pas leurs femmes  se
promener et  se divertir avec eux, ils simplifiaient beaucoup les
embarras de l'hospitalit. Ce public sans femmes nous refroidit d'abord,
mais il excita l'entrain d'Impria pour _la Marseillaise_.

Lucinde avait repris son rle de Phdre, et, sauf le prince et son
groom, tout l'auditoire la prit srieusement pour la clbre Rachel.
Impria rcitait admirablement les tirades du coryphe, mais on n'y
faisait pas grande attention. Quand elle parut  la fin en tunique
courte, manteau rouge et bonnet phrygien, avec un drapeau aux couleurs
de l'insurrection locale, on se ravisa, et _la Marseillaise_ fit le mme
effet qu'elle avait fait sur nous. On couta en silence, puis un murmure
s'leva comme un souffle d'orage, puis une sorte de fureur clata en
cris, en trpignements et en menaces. Un clair passa dans la salle,
c'taient tous les yatagans tirs de la ceinture et brandis au-dessus
des ttes. Toutes ces longues figures imposantes, qui depuis le
commencement de la reprsentation nous contemplaient avec une attention
majestueuse et froidement bienveillante, devinrent terribles: les
moustaches se hrissrent, les yeux lancrent des flammes, les poings
menacrent le ciel, Impria eut peur. Ce public de lions du dsert, qui
semblait vouloir s'lancer sur elle en rugissant et en montrant les
griffes, faillit la faire fuir dans la coulisse; mais Moranbois lui
criait de sa voix rauque au milieu du vacarme:

--Tiens ton effet, tiens-le! toujours, toujours!

Elle fit ce qu'elle croyait ne pouvoir faire de sa vie; elle s'avana
jusque sur la rampe, bravant le public et gardant son impassible audace,
rendue plus mouvante par la dlicatesse de sa taille et de son type
d'enfant. Alors, ce fut un transport de sympathie dans la salle; tous
ces hros de _l'Iliade_, comme les appelait Bellamare, lui envoyrent
des baisers ingnus et lui jetrent leurs charpes d'or et de soie,
leurs chanes d'or et d'argent, et jusqu'aux riches agrafes de leurs
toques: on en eut pour une heure  tout ramasser.

Le prince avait disparu pendant ce tumulte. O tait-il? Trs-naf avec
nous, mais trs-malin avec les gens de son pays, il s'tait mnag son
effet. Il avait reu ses htes en costume franais, prenant plaisir 
les agacer par cette affectation, et voulant les forcer  l'accepter
pour un mtis qui valait tous leurs _pur-sang_. Dans l'entr'acte que lui
mnageait le long et bruyant triomphe d'Impria, il avait t lestement
revtir son plus magnifique costume d'apparat et il avait replac sa
belle moustache de crmonie, qui tait en tout temps postiche, la
sienne tant pauvre naturellement. Il fit ainsi son entre sur la scne
et prsenta  la prtendue Rachel un norme bouquet d'anmones de
montagne et de fleurs de myrte dont la tige tait passe dans un
bracelet de diamants.

Il accompagna cette offrande d'un _speech_ en langue du pays, qu'il
dbita en se tournant vers le public, et qui exprimait l'ardent
patriotisme et l'implacable _vendetta_ nationale que le gnie de
l'artiste avait fait vibrer et tressaillir dans des mes hroques.
Puis, voyant que le public hsitait  accepter les faciles
transformations de sa personne, le prince ajouta quelques mots en
touchant son dolman et sa barbe et en frappant sur son coeur. Cela tait
facile  comprendre. Il leur disait que la valeur d'un homme n'tait pas
dans un costume qu'on pouvait se procurer avec de l'argent, ni dans une
moustache que le barbier pouvait aussi bien replanter qu'abattre, mais
qu'elle tait dans un coeur vaillant que Dieu seul pouvait vous mettre
dans la poitrine. Il accentua si bien ce dernier trait et son geste fut
si nergique, qu'il enleva son effet en matre comdien brleur de
planches. Il avait certes tudi Lambesq, et disait tout aussi bien que
lui dans son idiome. Nous donnmes le signal des applaudissements dans
la coulisse, et le public entran lui fit l'ovation qu'il avait couve.

Impria, rentre au foyer, s'vanouit de fatigue et d'motion. En
reprenant ses esprits, elle vit  ses pieds le monceau d'hommages qui
lui avaient t jets. Elle les fit emporter par Moranbois, comme
appartenant  l'association, et, quoi qu'on pt lui dire, il fallut les
mettre  la caisse commune. Elle n'en garda que deux belles charpes
dont elle fit cadeau  Lucinde et  Rgine, lesquelles n'taient que
pensionnaires. Bellamare exigea pourtant qu'elle reprt le bracelet de
diamants pour le porter devant le prince, qui ne comprenait pas les
refus, et ne les attribuait qu'au ddain pour la valeur de l'objet
offert.

Nous joumes ainsi quatre fois la tragdie en un mois devant un
auditoire toujours plus nombreux, et toujours _la Marseillaise_ excita
les mmes transports et fit pleuvoir une grle de cadeaux. C'tait comme
 Toulon, seulement c'tait plus luxueux, et, comme le prince persistait
 vouloir persuader aux autres et  lui-mme que personne autre que
Rachel n'tait capable de chanter _la Marseillaise_ comme Impria la
chantait, nous nous vmes  la tte d'une belle somme et d'une valeur
ralisable tant en bijoux anciens et en tissus brods qu'en couteaux,
pipes et autres objets riches et curieux. Impria se fchait
trs-srieusement quand on essayait de sparer ses intrts des ntres.
Elle entendait que le trait d'association ft excut  la lettre. Elle
ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle
gratification aux pensionnaires. Lambesq n'en fut point exclu, malgr
tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations
cyclopennes qui avaient produit plus d'effet que le jeu correct et
approfondi de Lon. Il avait donc contribu  nos succs, on lui devait
une rcompense. Il ne s'y attendait pas et se montra trs-reconnaissant.

Le succs, c'est la vie pour le comdien, c'est la scurit du prsent,
c'est l'esprance illimite, c'est la confiance dans la bonne toile.
Nous tions unis comme frres et soeurs; plus de jalousies, plus de
dpits, plus de bourrasques; une obligeance parfaite de tous pour tous,
une gaiet intarissable, une sant de fer. Nous avions cette prodigieuse
exubrance de vitalit et cette imprvoyance enfantine qui caractrisent
la profession quand elle va bien. Nous faisions d'ardentes tudes, nous
introduisions des perfectionnements  notre mise en scne. Bellamare,
n'ayant pas les soucis du dehors, tait tout  nous et nous faisait
faire des progrs rels. Lon n'tait plus triste. Le plaisir d'entendre
bien dire ses vers par Impria le remettait en veine d'inspiration. Nous
menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps tait superbe et
nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoup
d'horreurs splendides et de merveilles caches. Nous n'apercevions pas
l'ombre d'un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer
un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter; nous allions
alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour
djeuner dans les sites les plus sauvages. Nous tions affols de
dcouvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.

Les habitants de la valle nous avaient pris en amiti et nous offraient
une hospitalit touchante. C'tait les plus honntes, les plus douces
gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous
semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrire nous
ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les tudes,
les dissertations littraires, les gais propos, les rires et les
gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n'tions jamais puiss,
jamais las.

Le prince s'absentait souvent et toujours inopinment. Se prparait-il 
un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti
pour en prendre la direction suprme? Meta, qui bavardait plus que nous
ne le lui demandions, prtendait qu'il y avait de grandes intrigues pour
et contre son matre, qu'il y avait un comptiteur plus srieux que lui,
appel Danilo Nigosh, lequel runissait plus de chances dans la
province de la Montagne-Noire, o Klmenti chouerait certainement
malgr ses efforts, ses dpenses, ses rceptions et son thtre.

--Il n'y a, disait-il, qu'une chose qui pourrait le faire russir: ce
serait d'enlever aux Turcs,  lui tout seul, une bonne place de guerre.
C'est comme a dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous
ensemble, font autant les uns que les autres; aussi les ambitieux
voudraient bien faire un coup d'clat sans avertir personne, ou russir
avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient
juge impossible. C'est comme a qu'ils font quelquefois des choses
tonnantes; mais c'est comme a aussi qu'il leur en cuit bien souvent
pour s'tre attaqus  plus fort qu'eux, et c'est toujours 
recommencer.

Le groom avait peut-tre raison; nous ne pouvions cependant nous
empcher d'admirer ces beaux seigneurs, barbares de moeurs et
d'habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en
sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner 
l'ennemi pour aller vivre dans les pays civiliss. Nous sentions plus
d'estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous
semblait que les autres chefs n'avaient point  lui envier sa
littrature et sa barbe d'emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur
vouloir infuser une civilisation dont ils n'avaient aucun besoin, et qui
n'avait servi au prince qu' le dpotiser de moiti.

Peut-tre trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions
trop en artistes, c'est possible. L'artiste s'prend de la couleur
locale et se soucie peu des obstacles qu'elle apporte au progrs. Je
vous l'ai dit, il ne va pas au fond des ides: il s'y noierait; il est
fait d'imagination et de sentiment.

Nous ne discutions pas avec le prince. C'et t fort inutile et il ne
nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver  nos
rptitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous
pressait comme des citrons pour exprimer  son profit notre esprit et
notre gaiet. Avait-il un rel besoin de s'amuser et d'oublier avec nous
sa petite fivre d'ambition, ou s'exerait-il avec nous  jouer le rle
d'un homme frivole, pour endormir les soupons de certains rivaux?

Quelle que ft sa pense, il tait parfaitement aimable et bon enfant,
et nous ne pouvions pas lui refuser d'tre aimables avec lui. Il nous
faisait bien payer notre cot  sa table et gagner l'argent de notre
trait, car il nous demandait trs-souvent la comdie _gratis_ pour lui
seul, et il riait  se tordre devant l'excellent comique de Bellamare et
la gentillesse burlesque de Marco; mais il ne s'tait montr ni dfiant
ni avare, et nous ne voulions pas tre en reste avec lui. S'il n'avait
pas toujours un excellent ton, il avait au moins l'esprit de combler nos
actrices d'attentions et de prvenances sans faire la cour  aucune.
Comme Anna continuait d'avoir la tte fort monte pour lui, nous avions
craint quelque tiraillement dans nos rapports  ce sujet. Nous ne
faisions pas les pdagogues avec ces dames, mais nous dtestions les
gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les
obligent ainsi  faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore
qu'ils ne soient ni l'un ni l'autre. En province et dans une petite
troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n'tions pas
plus disposs  la subir dans un palais d'Orient que dans les coulisses
de Quimper-Corentin. Anna avait t bien avertie que, si le prince lui
jetait le mouchoir, nous ne voulions tre ni confidents ni tmoins.

Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s'abstint de toute
galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens;
il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intrieur, et nous lui en
smes beaucoup de gr. Nous lui avons d un mois de bonheur sans nuage.
J'ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice.
Combien nous tions loin de prvoir par quelle horrible tragdie nous
devions payer sa splendide hospitalit!

Il faut pourtant que j'arrive  ce dchirement,  cette scne atroce
dont le souvenir me fait toujours venir une sueur froide  la racine des
cheveux.

Nous avions rempli notre engagement. Nous avions jou _Phdre_,
_Athalie_, _Polyeucte_ et _Cinna_. Le prince tint ses promesses et nous
fit riches. En rglant avec nous, il nous montra une lettre de
Constantinople o on lui apprenait que Zamorini tait parti pour la
Russie. Cet exploiteur nous faussait compagnie, nous tions dgags
envers lui. Il laissait  notre charge le voyage que nous avions fait,
mais nous tions trop bien ddommags pour nous plaindre, et Bellamare
hsitait  dcider si nous irions  Constantinople pour notre compte, ou
si nous retournerions en France par l'Allemagne. Le prince nous
conseillait ce dernier parti; la Turquie ne nous donnerait que
dceptions, prils et misres. Il nous engageait  nous rendre 
Belgrade et  Pesth, nous prdisant de grands succs en Hongrie; mais il
nous pria de ne prendre aucun parti avant une courte absence qu'il tait
forc de faire. Peut-tre nous demanderait-il encore une quinzaine aux
mmes conditions. Nous prommes de l'attendre trois jours, et il partit
en nous rptant de considrer sa maison comme la ntre. Jamais il ne se
montra plus aimable. Il persistait si bien  prendre Impria pour
Rachel, qu'il lui dit en lui faisant ses adieux:

--J'espre que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de mon sauvage
pays, et que vous direz un peu de bien de moi  vos gnraux et  vos
ministres.

Nous restmes donc fort tranquilles sous la garde des douze hommes de
garnison qui veillaient au service de la maison et  celui de la
forteresse, tour  tour domestiques et soldats. Je vous ai dit que
c'taient de beaux hommes graves qui n'entendaient pas un mot de
franais. Une espce de lieutenant, qui s'appelait _Nikanor_ (je ne
l'oublierai jamais), et qui commandait en l'absence du prince, parlait
trs-bien italien, mais il ne nous parlait jamais. Nous n'avions point
affaire  lui, ses fonctions tant toutes militaires. C'tait un grand
vieillard dont le regard oblique et la lvre mince ne nous plaisaient
pas. Nous nous imaginions, non sans raison, qu'il avait un profond
mpris, peut-tre une secrte aversion pour nous.

Notre service immdiat tait fait par le frre Ischirion et par le petit
Meta, et autant que possible nous nous passions d'eux. Le moine tait
malpropre, curieux, obsquieux et faux. Le groom tait bavard, familier,
_loustic mais canaille_, disait Moranbois.

Ce ne fut donc pas sans dplaisir que nous vmes notre petit Marco se
lier jusqu'au tutoiement rciproque avec ce garon et s'isoler de nous
de plus en plus pour courir avec lui dans les clotres et dans les
offices. Marco rpondait  nos reproches qu'il tait le fils d'un
ouvrier de Rouen, comme Meta tait celui d'un ouvrier de Paris, qu'ils
avaient parl le mme argot ds l'enfance, que Meta avait tout autant
d'esprit que lui, enfin qu'ils n'taient pas plus l'un que l'autre. Il
donnait pour prtexte  son ternelle maraude avec ce Frontin le plaisir
de faire enrager le moine, qui tait une vieille peste et les dtestait
tous les deux. Il tait facile de voir que le moine les avait
effectivement en horreur, bien qu'il ne se plaignt jamais de leurs
malices et part les supporter avec une anglique patience. L'histoire
des ttes de Turcs lui tait reste sur le coeur. Il les avait
retrouves sur l'autel d'un petit oratoire o il faisait ses dvotions
et serrait ses confitures. Il avait fort bien devin l'auteur de cette
profanation. J'ignore s'il s'en tait plaint au prince. Le prince avait
paru ignorer tout, et les ttes n'avaient jamais reparu.

Comme notre table tait dsormais aussi bien servie que le permettaient
les ressources du pays et les notions culinaires d'Ischirion, nous
avions formellement dfendu  Marco et  Meta de drober quoi que ce
soit  l'office, et, s'ils continuaient ce pillage, c'tait pour leur
compte et  notre insu.

Un jour, ils vinrent  la rptition avec des figures toutes
bouleverses, riant d'un rire trange, plutt convulsif que gai. Nous
n'aimions pas que Meta se tnt dans nos jambes pendant l'tude. Il nous
drangeait, touchait  tout et ne faisait que babiller. Bellamare,
impatient, le mit  la porte un peu durement, et gronda Marco qui
s'tait fait attendre et qui rptait tout de travers. Marco se mit 
pleurer. Comme cela ne lui arrivait pas souvent et qu'il tait
rellement en faute, on crut devoir laisser la leon de Bellamare entrer
un peu en lui, et on ne chercha pas  les rconcilier tout de suite.
Aprs la rptition, il disparut. Nous ne nous sommes jamais pardonn
cette svrit, et Bellamare, si sobre de rprimandes et si paternel
avec les jeunes artistes, se l'est reproche comme un crime.

Nous dnions toujours  trois heures dans le grand rfectoire. Ni Marco
ni Meta ne se montrrent. On pensa qu'ils boudaient comme des enfants
qu'ils taient.

--Qu'ils sont btes! dit Bellamare, j'avais dj oubli leurs mfaits.

Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne.
Nous lui demandmes o taient les jeunes gens. Il nous rpondit qu'il
les avait vus sortir avec des lignes pour pcher dans le lac, que sans
doute ils taient revenus trop tard et avaient trouv le pont lev, mais
qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiter. Partout dans le village ils
trouveraient des gens empresss  leur donner l'hospitalit jusqu'au
lendemain.

La chose tait si vraisemblable, nous avions t si bien accueillis
toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne
conmes aucune inquitude. Cependant, nous fmes frapps de ce que
Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous
savions que le prince avait un harem.

--Non pas un harem prcisment, lui rpondit Lon; c'est, je crois, ce
qu'on appelle un _odalik_. Il n'est pas, comme les Turcs, mari  l'une
de ses femmes et possesseur des autres par droit d'acquisition. Il a
tout simplement plusieurs matresses qui sont libres de le quitter, mais
qui n'en ont nulle envie, parce qu'elles seraient vendues  des Turcs.
Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans
les habitudes des femmes de l'Orient, et on les tient caches, parce que
cela est la manire d'aimer ou le point d'honneur des hommes.

--C'est possible, reprit Lambesq; mais savez-vous dans quel coin de ce
mystrieux manoir elles sont mures?

--Mures? dit Bellamare.

--Oui, mures, bien mures. On a supprim toutes les portes qui
communiquaient avec la partie du couvent qu'elles habitent; c'est
l'ancienne buanderie, o il y a une belle citerne. On a fait de cette
buanderie une salle de bains trs-luxueuse, on a plant un petit jardin
dans le prau, on a bti un trs-joli kiosque, et ces trois dames vivent
l sans jamais sortir. Il y a une ngresse pour les servir et deux
gardiens pour surveiller l'unique porte de leur prison, o le prince se
rend la nuit par un couloir pratiqu dans l'paisseur des murs. Ce cher
prince a la lascivet pudique des Orientaux.

--Comment savez-vous ces dtails? lui dit Bellamare avec surprise.
Est-ce que vous auriez eu l'imprudence de rder par l?

--Non; ce serait de mauvais got, rpondit Lambesq, et Dieu sait si ces
dames sont des houris ou des guenons! Enfin je n'ai pas t tent; mais
le petit effront de groom a trouv dans l'appartement du prince la clef
du passage mystrieux, et il s'en est servi plusieurs fois pour voir,
sans tre aperu, ces dames dans le bain.

--Il vous l'a dit?

--Non; c'est Marco qui me l'a dit, et mme...

--Et mme quoi?

--Je ne sais si je dois vous le dire... il me l'a confi un soir qu'il
tait gris et qu'il se rconciliait avec moi plus qu'il n'tait
ncessaire. Je me serais bien pass de sa confiance; mais j'avoue que
j'tais curieux de voir s'il se moquait de moi, et il m'a donn des
dtails qui me prouvent... Enfin je crois qu'il est bon que vous le
sachiez; Meta l'a emmen avec lui voir la toilette des odalisques, et il
en a eu la tte tourne. Je gage qu'il tait l hier quand nous l'avons
attendu  la rptition, et peut-tre la chose n'est-elle pas sans
danger pour lui. Je ne sais pas comment les _icoglans_ du prince
prendraient la plaisanterie, s'ils le pinaient en flagrant dlit de
curiosit.

--Bah! nous ne sommes pas chez les Turcs, reprit Bellamare, on ne
l'empalerait pas pour a; mais le prince serait fort mcontent, je
suppose, et je vais m'opposer svrement  ces escapades. Marco est un
bon et brave enfant; quand il comprendra que ces petites folies-l
peuvent porter atteinte  notre honneur, il y renoncera. Vous avez bien
fait, Lambesq, de me dire la vrit, et je regrette que vous ne me
l'ayez pas dite plus tt.

On se coucha tranquillement, mais je ne sais quel vague pressentiment
troubla mon sommeil et m'veilla avant le jour. Je pensais  Marco
malgr moi, j'aurais voulu qu'il ft rentr.

Il avait tonn dans la nuit et une lourde chaleur s'tait concentre
dans les appartements. Me sentant oppress, je ne voulus pas rveiller
mes camarades; je passai sans bruit sur la terrasse que dominait un
bastion voisin et d'o l'on voyait, un peu plus loin, la tour d'entre
se dessinant sur un ciel charg de nuages. La lueur verdtre du matin
faisait ressortir les formes bizarres de ces nues immobiles. La
forteresse, vue ainsi, prsentait un amas de masses noires
solennellement tristes.

Il y avait,  ce qu'il me sembla, quelques personnes sur la tour, mais
elles ne bougeaient pas. Je pensai que c'tait des groupes de cigognes
endormies sur les crneaux. Cependant, le jour augmentait, et bientt il
me fut impossible de ne pas reconnatre les ttes de Turcs replaces
triomphalement sur leurs tiges de fer. C'tait sans doute une infraction
aux ordres du prince absent, car son intention ne pouvait pas tre de
prsenter ce dfi  la susceptibilit nerveuse de nos actrices; mais
c'tait un dfi de ses gens, peut-tre une menace  notre adresse.
J'allai doucement rveiller Bellamare pour lui faire part de cette
circonstance. Pendant qu'il s'habillait pour venir avec moi s'en
assurer, le jour s'tait compltement dgag de la nuit, et nous vmes
distinctement, entre deux crneaux qui nous faisaient face, Marco et
Meta qui nous regardaient.

--On les a donc faits prisonniers? me dit Bellamare, et on les a forcs
de passer la nuit en compagnie de ces ttes coupes, pour les punir...

La parole expira sur ses lvres, chaque seconde augmentait l'intensit
du rayon matinal. Les deux jeunes gens taient immobiles comme s'ils
eussent t troitement enchans, le menton appuy sur le rebord de la
plate-forme. Leur pleur tait livide, un rictus effrayant contractait
leurs bouches entr'ouvertes, ils nous regardaient d'un oeil fixe. Nos
gestes et notre appel ne leur faisaient aucune impression... Quelques
gouttes de sang suintaient sur la pierre...

--Ils sont morts! s'cria Bellamare en me serrant dans ses mains
crispes, on les a dcapits... Il n'y a l que leurs ttes!

Je faillis m'vanouir, et, pendant quelques instants, je ne sus o
j'tais. Bellamare aussi tournait sur lui-mme et chancelait comme un
homme ivre. Enfin il raffermit sa volont.

--Il faut savoir, me dit-il, il faut chtier... Viens!

Nous rveillmes nos camarades.

--coutez, leur dit Bellamare, il y a quelque chose d'atroce, un meurtre
infme... Marco et Meta!... Taisez-vous! pas un mot, pas un cri...
Songeons  nos pauvres femmes, qui ont dj tant souffert!

Il alla fermer leur porte en dehors, et donna la clef  Lon en lui
disant:

--Tu n'es pas fort, tu ne pourrais pas nous aider. Je te confie les
femmes; si on venait les inquiter, frappe sur notre tamtam, nous
t'entendrons, nous ne sortons pas de la maison. Ne leur dis rien si
elles ne s'veillent pas avant l'heure accoutume et si elles n'essayent
pas de sortir. De leur chambre, elles ne peuvent pas voir cette chose
horrible.--Viens, Moranbois! viens, Laurence! pour les muscles, vous
valez dix hommes  vous deux; moi aussi, je suis fort quand il le
faut.--Et vous, Lambesq, coutez! vous tes trs-solide aussi; mais vous
n'aimiez pas Marco. tes-vous assez gnreux, assez bon camarade, pour
vouloir le venger, mme au pril de votre vie?

--Vous en doutez? rpondit Lambesq avec un accent de bravoure et de
sincrit qu'il n'avait jamais eu sur la scne.

--C'est bien! rpondit Bellamare en lui serrant la main avec nergie.
Prenons des armes, des poignards surtout, nous n'en manquons pas ici.

Moranbois ouvrit la caisse et, en un clin d'oeil, nous fmes arms; puis
nous nous rendmes  la tour d'entre. Elle n'tait pas garde, personne
ne paraissait lev dans cette partie de la forteresse; le pont n'tait
pas encore baiss. Seule, la sentinelle qui veillait sur le bastion
voisin nous regarda d'un oeil indiffrent et n'interrompit pas un
instant ses volte-face monotones. Sa consigne n'avait point prvu notre
dessein.

Avant tout, nous voulions nous assurer de la vrit, quelque vidente
qu'elle ft. Nous montmes l'escalier en vis de la tour, et nous n'y
trouvmes que les ttes sanglantes des deux malheureux enfants. Elles
avaient t tranches net par le damas dont les Orientaux se servent si
cruellement bien, leurs corps n'taient point l.

--Laissons leurs ttes o elles sont, dit Bellamare  Moranbois, dont
les dents claquaient de douleur et de colre. Le prince revient
aujourd'hui, il faut qu'il les voie.

--Eh bien, il les verra, rpondit Moranbois; mais je ne veux pas que ces
innocents restent en la compagnie de ces charognes de Turcs.

Et, comme il avait besoin d'exhaler sa rage, il arracha les ttes
dessches de leurs supports et les jeta sur le pav de la cour, o
leurs crnes se brisrent avec un bruit sec.

--Ceci est inutile! lui disait Bellamare.

Mais il ne put l'empcher, et nous quittmes la tour aprs avoir couvert
de nos foulards ces deux malheureuses figures que nous ne voulions pas
laisser en spectacle drisoire  leurs bourreaux. Nous prmes la clef de
la tour, et, comme nous en sortions, nous vmes que, malgr le soleil
lev, le pont tait toujours dress, contre l'usage; on nous faisait
prisonniers.

--a nous est bien gal, dit Moranbois, ce n'est pas dehors que nous
avons affaire.

Il y avait deux gardes placs sous la herse. Bellamare les interrogea.
Leur consigne leur dfendait de rpondre, ils eurent l'air de ne pas
entendre. En ce moment, le frre Ischirion parut de l'autre ct du
foss. Il portait un panier rempli d'oeufs qu'il avait t chercher dans
le village. Donc, il avait t debout assez matin pour savoir ce qui
s'tait pass la veille ou dans la nuit. Bellamare attendit qu'on l'et
fait rentrer, et, comme Moranbois le secouait rudement pour le faire
parler plus vite, nous dmes prendre sa dfense; il tait l le seul qui
pt nous comprendre et nous rpondre.

--Qui a assassin notre camarade et le groom du prince? dit Bellamare au
moine perdu. Vous le savez, voyons, ne jouez pas la surprise.

--Au nom du grand saint Georges, rpondit le moine, ne cassez pas mes
oeufs, Excellence! ils sont tout frais, c'est pour votre djeuner...

--Je vais t'craser comme une vipre, lui dit Moranbois, si tu fais la
sourde oreille. Est-ce toi qui as assassin ces enfants? Non, tu
n'aurais pas eu ce courage; mais c'est toi qui les as espionns,
dnoncs, livrs, j'en suis sr, et je te rponds que tu ne porteras pas
ta sale tte en paradis.

Le moine tomba sur ses genoux, jurant par tous les saints du calendrier
grec qu'il ne savait rien, et qu'il tait innocent de toute mauvaise
intention. Il mentait videmment; mais les deux gardes, qui regardaient
tranquillement la scne, commenaient  s'mouvoir un peu, et Bellamare
ne voulait pas qu'ils intervinssent avant d'avoir obtenu une rponse du
moine. Il lui fit dclarer que la seule autorit qui pt tre
responsable d'une excution dans la forteresse tait le commandant
Nikanor.

--Et quel autre aurait droit sur les personnes? rpondit le moine. En
l'absence du prince, il faut bien un matre ici: le commandant a droit
de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

--Sur vous, chiens d'esclaves, c'est possible, lui dit Moranbois; mais
sur nous, c'est ce que nous allons voir! O est-elle terre, ta bte
fauve de commandant? conduis-nous  son chenil, vite, et ne raisonne
pas!

Le moine obit en se lamentant sur ses oeufs casss par les mouvements
brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il
nous menait  l'antre du tigre; il esprait sans doute que nous n'en
sortirions pas.




II


A l'extrmit de la seconde cour, dans une salle vote, basse et
sombre, nous trouvmes le commandant couch sur une natte et fumant sa
longue chibouque avec une majest paisible. Il n'tait nullement gard.
Nous considrant comme de vils saltimbanques, il ne lui tait pas venu 
l'esprit que nous pussions lui demander des comptes.

--Est-ce vous qui avez assassin notre camarade? lui dit Bellamare en
italien.

--Je n'ai jamais assassin personne, rpondit le vieillard avec une
douceur imposante qui nous branla un instant. Et, sans quitter sa
nonchalante attitude, il tira une bouffe de tabac de sa pipe et regarda
d'un autre ct.

--Ne jouons pas sur les mots, reprit Bellamare. C'est par votre ordre
qu'on a gorg les deux jeunes gens?

--Oui, rpliqua Nikanor avec le mme sang-froid, c'est par mon ordre. Si
vous n'tes pas contents, adressez-vous au prince, et, s'il me blme,
c'est que je l'aurai mrit; mais je n'ai de comptes  rendre qu' lui.
Soyez prudents et laissez-moi tranquille.

--Nous ne sommes pas venus pour respecter votre repos, reprit Bellamare.
Nous vous interrogeons, il faut rpondre, que la chose vous plaise ou
non. Pourquoi avez-vous condamn ces malheureux?

Nikanor hsita un instant, puis, accentuant la lenteur prtentieuse avec
laquelle il parlait italien, il rpondit:

--C'est pour une offense personnelle au prince.

--Quelle offense?

--Le prince seul le saura.

--Nous voulons le savoir et nous le saurons, s'cria Moranbois de sa
voix enroue, qui devint terrible.

Et, en un clin d'oeil, saisissant Nikanor par la barbe, il lui retourna
la face sur le pav et lui mit son genou sur la nuque.

Le vieillard crut que son heure tait venue, il n'avait pas daign
songer  se dfendre; il se dit sans doute qu'il tait trop tard, et
qu'il allait subir la peine du talion; il garda le silence et ne donna
aucun signe d'espoir ou de frayeur.

--Je te dfends de le tuer, dit Bellamare  Moranbois, qui tait
vritablement hors de lui. Je veux qu'il se confesse.

Il nous fit signe, nous fermmes les portes derrire nous, en poussant
la lourde gchette d'une serrure trs-primitive. Le moine nous avait
suivis par curiosit ou pour appeler au secours, s'il tait ncessaire.
Lambesq, avisant des cordes et des billons qui taient l en
permanence, le garrotta et le billonna lestement. Nous avions dpouill
le commandant de ses armes, et, comme il y avait  une sorte de rtelier
une demi-douzaine des longs fusils de la garnison, nous tions en tat
de soutenir un sige.

--A prsent, dit Bellamare, qui avait relev Nikanor et qui lui tenait
un pistolet sur la gorge, vous parlerez.

--Jamais, rpondit le montagnard inflexible sans quitter son accent
prtentieux et glac.

--Je vais te tuer! lui dit Moranbois.

--Tuez, reprit-il; je suis prt.

Que faire? Nous tions dsarms par ce stoque mpris de la vie. La
vengeance tait d'ailleurs trop facile.

--Tu nous diras au moins, reprit Moranbois, le nom du bourreau?

--Il n'y a pas de bourreau, rpondit le commandant. J'ai tu moi-mme
les coupables avec ce sabre que vous tenez. Si vous vous en servez
contre moi, vous ferez un crime. Moi, j'ai fait mon devoir.

--Je ne te tuerai pas, reprit Moranbois; mais je veux te battre comme un
chien, et je te battrai. Mets-toi en dfense, tu es l'homme le plus fort
du pays, je t'ai vu  l'oeuvre dans les exercices. Allons, dfends-toi.
Je veux te renverser et te cracher au visage. Seulement, pas un cri, pas
un signal  tes gens, ou je te fais sauter la cervelle comme  un lche.

Nikanor accepta le dfi avec un sourire ddaigneux. Moranbois le saisit
 la ceinture, et tous deux restrent embrasss un instant et comme
ptrifis dans la tension de leurs muscles; mais, au bout de cet instant
rapide, Nikanor tait encore une fois sous les pieds de l'hercule qui
lui crachait au visage, et lui coupait les moustaches avec le damas qui
avait tranch la tte de Marco.

Nous assistions immobiles  ce chtiment, le sang de notre camarade
tait entre nous et tout sentiment de piti; mais nous ne pouvions pas
tuer un ennemi dsarm et nous nous tenions prts  empcher Moranbois
de s'enivrer trop de sa propre colre. Tout  coup nous fmes envelopps
d'un nuage de fume, et des balles parties de la fentre du
rez-de-chausse crpitrent autour de nous. Par je ne sais quel miracle,
elles ne frapprent que le malheureux moine, qui eut un bras cass.
Avant que les soldats qui venaient au secours de leur chef pussent
recommencer l'attaque, nous avions pouss devant la fentre troite et
longue le long et troit divan du capitaine. Nous tions assigs, et
nous tions ravis d'avoir quelque chose  faire. On battait la porte,
mais elle tenait bon. Le commandant vanoui ne bougeait plus, le moine
se tordait en vain. Vous pensez bien qu'aucun de nous ne songeait  lui.
Nous nous mnagemes une fente entre le divan et la fentre, et nous
fmes une dcharge qui loigna l'ennemi; mais il revint, il fallut se
renfermer de nouveau et recommencer. Je crois qu'il y eut un homme
bless. On jugea que nous tions inexpugnables de ce ct-l, on runit
tous les efforts contre la porte, qui cda, mais que Moranbois soutint
de manire  ne laisser passage que pour un homme  la fois. Bellamare
saisit le premier qui se prsenta, il l'treignit au cou et le jeta sous
ses pieds; les autres en se prcipitant l'touffrent presque en lui
marchant sur le corps. Je m'emparai du second. Il nous tait facile de
saisir le canon de leurs fusils aussitt qu'ils se prsentaient, de
dtourner le coup et d'attirer l'homme  nous. Cette lutte corps  corps
n'tait nullement prvue par eux. Ils ne nous croyaient pas capables de
rsister ainsi. Ils ne se faisaient pas la moindre ide de cette force
d'lan spontan qui rend le Franais invincible  un moment donn; ils
taient neuf contre nous quatre, mais nous avions l'avantage de la
position. Ils vinrent dix, ils vinrent douze, ils taient tous l; mais
trois ou quatre taient hors de combat, et les autres reculrent... Ils
nous prenaient pour des dmons.

Ils revinrent, ils croyaient que nous avions tu leur commandant, ils
voulaient le venger, dussent-ils prir un  un. Vraiment ils taient
braves, et, en les terrassant, nous ne pouvions nous rsoudre  les
gorger. Nous l'aurions pu. A peine taient-ils dans nos mains que leurs
figures exprimaient non la crainte, mais la stupeur, je ne sais quelle
horreur superstitieuse, et tout aussitt la rsignation du fatalisme
devant une mort qu'ils croyaient invitable. Nous les laissions tendus
par terre et ils ne bougeaient plus, craignant d'avoir l'air de demander
grce.

Je ne sais combien dura cette lutte insense. Aucun de nous n'en eut
conscience. Autant que je pus saisir quelques mots que j'avais appris de
leur langue, ils dirent que nous tions sorciers et parlrent d'aller
chercher de la paille pour nous enfumer; mais ils n'en eurent pas le
temps: une exclamation du dehors et le son d'une voix bien connue arrta
le combat et termina le sige. Le prince arrivait. Il imposa silence,
fit mettre bas les armes et se prsenta en criant:

--C'est moi! qu'y a-t-il? expliquez-vous!

Nous tions trop essouffls pour rpondre. Ruisselants de sueur, noirs
de poudre, les yeux hors de la tte, nous tions tous bgues.

Bellamare, qui s'tait battu comme un lion, fut le plus vite remis, et,
imposant silence  Moranbois qui voulait parler, il conduisit le prince
auprs du commandant qui avait repris connaissance, comme si
l'apparition inespre de son matre l'et rappel  la vie et  la
consigne.

--Monseigneur, dit Bellamare, cet homme a coup de sa propre main la
tte  notre camarade Marco et  votre domestique Meta, deux Franais,
deux enfants, pour une faute, peut-tre une espiglerie qu'il n'a pas
voulu nous dire, et qu'il a jur de ne dire qu' vous. Nous tions fous,
nous tions ivres, nous tions enrags, et pourtant un seul de nous l'a
dfi, renvers par terre et lui a coup la moustache... en lui crachant
au visage, je dois et je veux tout dire: s'il n'est pas content, nous
sommes prts  nous battre en duel avec lui, tous, les uns aprs les
autres. Voil toute la vengeance que nous avons tire de lui, et, si
vous ne la trouvez pas douce, vous en demandez trop  des Franais qui
ont horreur de la lchet froce et qui regardent comme un infme le
meurtrier de sang-froid. Vos soldats sont venus au secours de leur chef;
je ne dis pas qu'ils aient eu tort; ils ont tir sur nous sans
sommation, ce n'est peut-tre pas la coutume chez vous; nous nous sommes
dfendus. Ils ont bless votre cuisinier en voulant nous tuer. Nous n'y
sommes pour rien, il vous le dira lui-mme. Nous aurions pu tuer nos
prisonniers, et nous ne les avons pas mme frapps de nos armes, mais
nous avons jou des poings et des bras. S'il leur en cuit, c'est tant
pis pour eux! Vous ne nous trouvez pas disposs au repentir, et nous
prirons tous avant de dire que vos usages sont humains et que les actes
de rigueur commis en votre nom sont justes. Voil, j'ai dit.

--Et nous t'approuvons, ajouta Moranbois en enfonant sa casquette de
loutre sur son crne.

Le prince avait cout sans manifester la moindre surprise, la moindre
motion. Il tait devant son escorte, devant Nikanor, qui coutait
impassible et muet aussi. Il jouait son rle d'homme suprieur; mais il
tait ple, et son oeil semblait chercher une solution qui satisft
l'orgueil de ses barbares et les exigences de notre civilisation.

Il se renferma encore un instant dans cette mditation silencieuse avant
de rpondre, puis il donna rapidement quelques ordres en langue slavone.
On emporta aussitt le moine, on versa un verre d'eau-de-vie  Nikanor
qui avait peine  se tenir debout, et  qui le prince ne voulait pas
permettre de s'asseoir devant lui; puis tout le monde sortit, et le
prince, s'adressant au commandant, lui dit en italien, d'un ton sec et
glac:

--Avez-vous tu Meta et Marco? Rpondez dans la langue dont je me sers
pour vous interroger.

--Je les ai tus, rpondit Nikanor.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

Nikanor rpondit en esclavon.

--Je vous ai ordonn, reprit le prince, de rpondre en italien.

--Dirai-je cette chose devant des trangers? rpondit le montagnard mu,
en rougissant presque.

--Vous la direz, je le veux.

--Eh bien, matre, le valet et le comdien ont vu tes femmes dans le
bain.

--Est-ce tout? dit le prince froidement.

--C'est tout.

--Et tu les as tus par colre, en les prenant sur le fait?

--Non, j'tais averti que cela durait depuis quelques jours. Je les ai
guetts et saisis dans le couloir de ton appartement, hier,  deux
heures aprs midi. Je les ai mens sans bruit au cachot, et, cette nuit,
en prsence de tes femmes, j'ai fait tomber leurs ttes qui sont
maintenant sur la tour. Nul autre homme que le moine n'a su la cause de
leur mort. Ton honneur n'a pas t souill; j'ai fait ce que tu avais
ordonn, ce que tout homme doit faire, ou commander  son serviteur, ou
attendre de son ami.

Le prince devint ple. Il ne pouvait plus nous cacher la similitude de
ses moeurs chrtiennes avec les moeurs turques, et il en tait
profondment humili. Il essaya pourtant de les justifier  nos yeux.

--Monsieur Bellamare, dit-il en franais, si vous tiez mari, et qu'un
dbauch cynique vnt regarder votre femme nue  travers une porte, lui
pardonneriez-vous cet outrage?

--Non, dit Bellamare. Dans mon premier mouvement, je le jetterais
probablement par la fentre, ou je le prcipiterais la tte en avant
dans les escaliers; mais je ferais cela moi-mme, et, si j'avais affaire
 deux enfants, je me contenterais de les chasser  coups de pied au
derrire. Dans tous les cas, fuss-je encore plus outrag, et-on
dshonor ma femme ou ma matresse, je ne chargerais aucun de mes amis
de couper froidement la tte  mon rival et de la planter en triomphe
sur le toit de ma maison.

Le prince se mordit la lvre, et, se tournant vers Nikanor:

--Vous n'avez jamais compris votre consigne, lui dit-il, et, comme une
brute que vous tes, vous avez interprt  la mode turque les lois et
usages de notre nation. Il y a peine de mort contre ceux qui pntrent
dans notre gynce et qui tablissent des rapports coupables avec nos
femmes; mais ici le cas tait diffrent, vous n'avez surpris personne
dans mon gynce, et vous avez puni du dernier supplice deux trangers
affranchis de notre autorit et coupables seulement envers leur propre
honneur. Allez vous mettre aux arrts, monsieur, en attendant que votre
punition soit dcrte.

Il ajouta d'un ton ferme:

--Justice sera faite!

Mais je crus saisir un regard d'intelligence qui disait au commandant:
Sois tranquille, tu en seras quitte pour quelques jours de prison.

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvions exiger davantage, et aucune
satisfaction  notre dignit ne pouvait rendre la vie  notre pauvre
petit camarade. Nous demandmes seulement au prince, et sur un ton assez
raide, que ses restes nous fussent rendus pour tre ensevelis avec
dcence.

--C'est trop juste, rpondit-il, videmment contrari et troubl de
cette demande; mais je ne puis permettre que l'inhumation ait lieu
ostensiblement; attendez la nuit.

--Et pourquoi donc? dit Moranbois indign. Une infamie a t commise
chez vous, et vous ne voulez pas que la rparation soit franche? a nous
est gal, nous n'avons besoin de personne pour enterrer nos morts; mais
nous voulons le corps de notre pauvre enfant, nous le voulons tout de
suite, et, si on nous le cache, nous le chercherons partout; et, si on
veut nous empcher de le soustraire aux outrages... eh bien, nous voil
reposs, nous recommencerons  houspiller vos janissaires.

Le prince fit semblant de n'avoir pas entendu cette harangue, dont le
dernier mot, qui le comparait  un sultan, dut le blesser beaucoup. Il
se promenait dans la salle du corps de garde d'un air proccup.

--Pardon, dit-il, comme s'il sortait d'une profonde rverie.

Et, en s'adressant  Bellamare:

--Que me demandez-vous?

--Le cadavre de notre camarade, rpondit Bellamare. Votre Altesse
disposera de celui de son malheureux domestique comme elle l'entendra.

--Pauvre enfant! dit le prince avec un profond soupir vrai ou simul.

Et il sortit en nous disant d'attendre un instant. Il ne revint pas;
mais, au bout de dix minutes, deux hommes de son escorte nous
apportrent roul dans une natte le corps mutil de l'infortun Marco.
Moranbois le prit dans ses bras, et, tandis qu'il l'emportait, Lambesq
et moi, nous allmes chercher la pauvre tte livide sur la tour. Nous
portmes ces tristes restes sur notre thtre, on les enveloppa dans la
robe blanche que le jeune artiste avait porte quelques jours auparavant
lorsqu'il avait jou le rle du lvite Zacharie dans Athalie. Nous lui
mmes une couronne de feuillage sur la tte et brlmes des parfums
autour de lui. Moranbois sortit pour lui faire creuser une fosse dans le
cimetire du village, et Bellamare se rendit auprs de nos actrices pour
les informer de ce qu'elles ne devaient plus ignorer. Il tait encore de
bonne heure; nous en tions surpris, nous avions vcu dix ans depuis le
lever du soleil.

Lon avait t en proie  une vive inquitude jusqu'au moment o il
avait vu rentrer le prince. Il avait entendu des coups de fusil; mais on
faisait si souvent l'exercice  feu dans les cours du manoir, qu'il
n'avait pas vu l un indice certain de notre danger, et, comme il avait
donn sa parole de ne pas quitter les femmes, il tait rest  son
poste.

Il vint nous rejoindre avec elles sur ce thtre de tragdie  faade
byzantine, dont nous avions fait une chapelle funraire. Si vous voulez
vous reprsenter une scne dramatique rendue comme on ne la joue jamais
pour le public, figurez-vous le tableau que composaient  leur insu mes
camarades des deux sexes. puis de fatigue morale et physique, je
m'tais laiss tomber dans un coin sur l'estrade, et je les regardais;
les femmes avaient toutes pris le deuil. Impria, debout, dposait un
pieux baiser sur le front de marbre du pauvre enfant. Les autres femmes,
agenouilles, priaient autour de lui. Bellamare, assis sur le bord du
thtre, tait morne et immobile. Je ne l'avais vu ainsi qu'une seule
fois, sur l'cueil. Lon sanglotait, appuy sur un ft de colonne du
dcor. Lambesq, vritablement affect, entretenait les parfums sur un
beau trpied que le prince nous avait prt pour figurer dans la
tragdie, puis il allait de l'un  l'autre comme pour parler, et il ne
disait rien. Il se reprochait sa longue inimiti contre Marco, et
semblait prouver le besoin de s'en accuser tout haut; mais tout le
monde la lui pardonnait intrieurement. Il s'tait vraiment bien conduit
dans notre campagne de la matine, et nous n'avions plus aucune amertume
contre un homme qui voulait se rhabiliter.

Moranbois revint nous annoncer que la fosse tait prte. Nous trouvions
que c'tait nous sparer trop vite de notre pauvre camarade, comme si
nous tions presss de nous dbarrasser d'un spectacle douloureux. Nous
voulions passer la nuit  le veiller. Moranbois partageait nos ides;
mais il nous avertit que nous n'avions pas de temps  perdre pour plier
bagage. Le secret du harem n'avait pas transpir au dehors; mais, bien
que Nikanor ne l'et pas rvl, les gardiens du dedans l'avaient
devin, et commenaient  le faire pressentir aux habitants de la
valle. Le meurtre des deux enfants ne pouvait manquer d'tre regard
comme une chose trs-juste, et leur faute comme excrable. Plus d'une
famille professait  la fois le christianisme et l'islamisme. Dans cet
trange pays, la guerre patriotique fait qu'on oublie les dissidences
religieuses. On commenait  savoir aussi que les ambitions du prince
taient dues, que les chefs des montagnes avaient repouss l'ide de
se donner un matre, et que ses soldats, aprs s'tre flatts d'tre les
premiers dans la confdration, taient humilis de son chec. Ils
l'attribuaient  ses ides franaises et commenaient  prendre ses
histrions en horreur. Voil ce que le prince avait fait entendre 
Moranbois,  qui il venait de parler. Il lui avait donn le conseil
d'ensevelir Marco dans un petit bois de cyprs qui faisait partie de son
domaine particulier, et non dans le cimetire, o il y avait un coin de
rebut pour les supplicis et pour les ennemis de la religion: laquelle?

Moranbois n'avait pas cru devoir rsister. Sachant fort bien que, si
nous blessions les croyances du pays, les restes de notre camarade
seraient outrags ds que nous aurions le dos tourn, il avait accept
l'offre du prince et creus lui-mme la fosse au lieu que celui-ci lui
avait indiqu.

C'tait un massif trs-touffu o l'on pntrait par la porte de derrire
de la chapelle, en suivant une sinueuse alle de lauriers et de
marasques. Nous pmes donc, en plein jour, et sans tre vus du dehors,
transporter notre pauvre mort sous cet impntrable ombrage. Le prince
avait  dessein loign tous ses gens de ce point de ses dpendances et
de la partie du manoir qu'il nous fallait traverser. Nous pmes dposer
quelques instants le corps dans la chapelle grecque; nous voulmes mme
qu'il en ft ainsi, non qu'aucun de nous, sauf Rgine et Anna, ft
trs-bon chrtien; mais nous voulions rendre  la victime d'une coutume
barbare tous les honneurs dont la barbarie peut disposer.

Quand nous emes couch le mort dans son dernier lit, nivel la terre
avec soin, et recouvert la place avec de la mousse et des feuilles
sches, Lon, ple et la tte dcouverte, prit la parole.

Adieu, Marco, dit-il, adieu, toi, la jeunesse, l'espoir, le rire, la
flamme de notre famille errante, le doux et filial compagnon de nos
travaux et de nos misres successives, de nos joies imprvoyantes et de
nos amers dsastres! Voici le plus cruel de nos revers, et nous allons
te laisser ici, seul, sur une terre ennemie, o il nous faut cacher tes
restes comme ceux d'un tre maudit, sans qu'il nous soit permis de
laisser une pierre, un nom, une pauvre fleur, sur la place o tu
reposes.

Pauvre cher enfant, ton pre, un brave ouvrier, ne pouvant s'opposer 
ta brlante esprance, t'avait confi  nous comme  d'honntes gens, et
parmi nous tu as trouv des pres, des oncles, des frres et des soeurs,
car nous t'avions tous adopt, et nous devions te protger et te guider
longtemps dans la carrire et dans la vie. Tu mritais notre affection,
tu avais les plus gnreux instincts et les plus charmantes aptitudes.
Perdu avec nous sur un cueil au milieu des vagues furieuses, tu as t,
malgr ton jeune ge, un des plus dvous. Une mauvaise influence, un
entranement fatal de la pubert, t'ont livr  un pril que tu as voulu
braver,  une folie que tu as expie effroyablement, mais avec vaillance
et rsolution, j'en suis certain, puisque nul cri de dtresse, nul appel
dsespr  tes camarades n'a rompu l'horrible silence de la nuit
maudite qui vient de nous sparer pour jamais.

Pauvre cher Marco, nous t'avons bien aim, et nous te garderons un
souvenir ineffaable, une bndiction toujours tendre! Arbres des
tombeaux, gardez le secret de son dernier sommeil sous votre ombre.
Soyez son linceul, neiges de l'hiver et sauvages fleurs du printemps!
Oiseaux qui traversez le ciel sur nos ttes, voyageurs ails plus
heureux que nous, vous tes les seuls tmoins que nous puissions
invoquer! La nature, indiffrente  nos larmes, rouvrira du moins son
sein maternel  ce qui fut un corps, et reportera  Dieu, principe de la
vie, ce qui fut une me. Esprits de la terre, essences mystrieuses,
souffles et parfums, forces indfinissables, recueillez la parcelle de
gnreuse vitalit que laisse ici cet enfant immol par la frocit des
hommes, et, si quelque malheureux exil comme nous vient par hasard
fouler sa tombe, dites-lui bien bas: Ici repose Pierre Avenel, dit
Marco, gorg  dix-huit ans loin de sa patrie, mais bni et arros des
larmes de sa famille adoptive.

Impria nous donna l'exemple, et nous baismes tous la terre  la place
qui cachait le front du pauvre enfant. Nous trouvmes le prince qui nous
attendait dans la chapelle. Il tait triste, et je crois qu'il nous
parla sincrement cette fois.

--Mes amis, nous dit-il, je suis navr de ce double meurtre, et,
accompli dans de telles conditions, je le regarde comme un crime. Vous
allez emporter de nous une triste opinion; mais faites la part de
chacun. J'ai voulu introduire quelque civilisation dans ce pays sauvage.
J'ai cru qu'il tait possible de faire entrer la notion du progrs dans
des ttes hroques, mais troites et dures. J'ai chou. Prendrai-je ma
revanche? Je l'ignore. Peut-tre remporterai-je la palme au moment o la
balle d'un musulman me couchera par terre. Peut-tre me reverrez-vous en
France, rassasi de prils et de dceptions, me consolant au foyer des
arts et des lettres. Quel que soit l'avenir, gardez-moi un peu d'estime.
Je ne regrette pas de vous avoir associs  une tentative gnreuse. Que
Rachel soit ici ou ailleurs, l'artiste qui m'a charm doit garder en
toute scurit de conscience l'hommage de ma satisfaction et de ma
gratitude. Il faut que dsormais je me prive de plaisirs levs, et je
comprends que ma rsidence vous soit devenue odieuse. N'attendons pas
qu'elle soit impossible, car, vous le voyez, je ne suis pas toujours un
matre aussi absolu que j'ai l'air de l'tre. Je vais donner des ordres
pour que demain,  la pointe du jour, votre dpart s'effectue sans bruit
et sans obstacle. Je vous donnerai une escorte aussi sre que possible,
mais soyez arms  tout vnement. Je ne puis vous accompagner, ma
prsence serait une cause d'irritation de plus contre vous. Je sais que
vous tes braves, terribles mme, car vous avez gravement maltrait
quelques-uns de mes hommes qui se croyaient invincibles. Ceux-l ne sont
point  redouter pour le moment; mais ils ont des parents au dehors, et
la _vendetta_ est autrement redoutable dans nos montagnes que dans
celles de la Corse. Soyez prudents, et, si vous entendez sur votre
passage quelque insulte ou quelque menace, faites ce que je fais
souvent, ayez l'air de ne pas l'entendre.

Il nous demanda ensuite o nous voulions aller; nous n'en savions rien,
mais notre parti fut pris  l'instant de retourner en Italie. Nous
avions horreur de l'Orient, et, dans ce premier moment de consternation
et d'indignation, il nous semblait que nous y aurions toujours 
trembler les uns pour les autres.

--Si vous retournez  Gravosa, dit le prince, ma petite villa est
toujours  votre disposition pour tout le temps que vous voudrez.
N'emportez pas les dcors et les costumes qui pourraient embarrasser et
retarder votre marche dans la montagne; je vous les enverrai demain.

Nous fmes nos paquets dans la soire mme, et le lendemain nous nous
prsentmes ds le jour au pont-levis. Les mules, les chevaux et les
hommes d'escorte taient prts sur les revers du foss; mais, par une
lenteur qui nous parut volontaire, on nous fit attendre longtemps le
pont. Enfin nous franchmes la valle sans voir personne, et nous
entrmes dans le dfil qui s'enfonait dans la montagne. Nous n'tions
pas sans apprhension; si nous avions des ennemis, ils devaient nous
attendre l. Nos guides, au nombre de quatre, marchaient en avant avec
insouciance, leurs chevaux allaient plus vite que nos mules, et, quand
ils avaient de l'avance, ils ne se retournaient pas pour voir si nous
pouvions les suivre, ils continuaient  augmenter la distance entre eux
et nous. Si nous eussions t attaqus, ils ne se seraient probablement
pas retourns davantage.

Pourtant nous ne fmes pas inquits, nous ne rencontrmes aucune figure
hostile, et nous tions vers trois heures de l'aprs-midi aux deux tiers
du chemin, assez prs de la plaine pour nous croire hors de danger. Nous
ne savions pas que le danger tait prcisment  la sortie des tats du
prince.

Il faisait beaucoup plus chaud qu' notre premire traverse dans ces
montagnes, et nos btes firent mine de refuser le service. Notre escorte
s'arrta enfin en nous voyant forcment arrts, et un des cavaliers
nous fit entendre par signes que, si nous voulions boire et faire boire
les animaux, il y avait de l'eau  peu de distance.

Nous n'avions pas soif, nous nous tions munis de fioles; mais les
btes, et surtout celle qui portait notre petite fortune et nos effets
les plus prcieux, se dirigeaient d'elles-mmes avec obstination vers le
lieu indiqu. Il fallait bien les suivre. Quand nous vmes dans quel
prcipice elles nous conduisaient, nous mmes pied  terre et leur
lchmes la bride. Nos guides en avaient fait autant de leurs chevaux;
un seul d'entre eux les suivit en sautant de roche en roche pour les
empcher de rester trop longtemps dans l'eau. Moranbois retint la mule,
qui n'et pu remonter avec son chargement; mais, avant qu'il l'et
dbarrasse de la caisse, c'est--dire de la sacoche qui contenait nos
valeurs, elle s'chappa de ses mains et s'lana dans le ravin.

Moranbois, craignant qu'elle ne perdt nos richesses, la suivit avec
intrpidit. Nous connaissions son adresse et sa force, et l'endroit
tait praticable, puisqu'un autre homme s'y risquait. Pourtant nous
avions l'esprit frapp et nous ne le vmes pas sans inquitude
s'enfoncer et disparatre sous les broussailles qui tapissaient le
talus. Au bout d'un instant, n'y pouvant tenir, je le suivis, sans faire
part aux autres de ma proccupation.

L'abme tait encore plus profond qu'il ne nous avait paru;  la moiti
de son escarpement, il devenait moins difficile, et je commenais  voir
le fond, quand un homme d'un aspect repoussant de salet et arm d'un
fusil dirig sur moi sortit de derrire un rocher et me dit en mauvais
franais:

--Vous pas bouger, pas craindre, pas crier,--ou mort. Vous avancer, vous
voir!

Il me saisit le bras et me fit faire deux pas en avant. Je vis alors
dans une sorte d'entonnoir  pic o coulait, je crois, un filet d'eau,
Moranbois l'intrpide, l'invincible Moranbois, terrass par six hommes
qui le garrottaient et le billonnaient. Autour d'eux, une vingtaine
d'autres, arms de fusils, de pistolets et de couteaux, rendaient tout
espoir de secours impossible. Le guide et les autres montures avaient
disparu. Seule, la mule de Moranbois tait aux mains de ces bandits qui
commenaient  la dpouiller.

Tout cela m'apparut en un clin d'oeil avec une nettet dsesprante. Je
ne pouvais tirer sur les bandits, sans risquer d'atteindre le
prisonnier. Je compris rapidement qu'il fallait me taire.

--Pas faire de mal, reprit l'affreux drle qui me tenait le bras;
ranon, ranon! c'est tout!

--Oui, oui, criai-je de toutes mes forces, ranon, ranon!

Et le truchement cria aussi, rptant probablement le mme mot  ses
compagnons dans leur langue.

Aussitt tous les bras se levrent de notre ct en signe d'adhsion, et
mon interlocuteur reprit:

--Vous, laisser l-haut tout, les btes et les caisses, les armes,
l'argent de poche et les bijoux. Pas de mal  vous.

--Mais lui! m'criai-je en lui montrant Moranbois, lui, je le veux, ou
nous nous ferons tous tuer!

--Aurez lui sain et sauf; faites vite, ou lui mort. Dire l-haut, et
filer! trouver lui au bas de montagne.

Je remontai comme un ouragan. Bellamare et Lon avaient entendu des voix
trangres, ils venaient  ma rencontre.

--Remontons, leur dis-je puis; aidez-moi, remontons!

En trois mots, tout fut compris, et il n'y eut pas un moment
d'hsitation. La dfense tait impossible, les trois guides qui nous
restaient avaient disparu. Sans doute, n'osant se venger eux-mmes, ils
nous avaient conduits et livrs aux brigands de la frontire.

Nous laissmes tout, mme nos manteaux de voyage et nos armes. Nous
jetions tout par terre avec une hte fivreuse, dlirante. Nous n'avions
qu'une pense, courir plus vite au bas de la montagne et retrouver notre
ami. On nous trompait peut-tre! on l'assassinait peut-tre pendant que
nous laissions tout pour le sauver. On allait peut-tre nous assassiner
aussi quand on nous verrait seuls et dsarms. N'importe; une chance de
salut pour Moranbois et cent contre nous, il ne fallait pas hsiter.

Le bandit, qui m'avait suivi, tait l perch sur une roche, le fusil
arm entre les mains. Nous ne faisions aucune attention  lui. Quand il
se fut assur que nous n'emportions rien et que nous y mettions une
conscience exalte, il daigna nous crier: Merci, Excellences! d'un air
de courtoisie drisoire qui nous fit partir d'un rire nerveux.

--Lui, lui! s'cria Impria en tendant au bandit son bracelet de
diamants qu'elle tait sur le point d'emporter  son bras par mgarde.
Ceci pour vous! sauvez notre ami!

Le drle sauta comme un chat, prit le bracelet et voulut baiser la main
qui le lui tendait.

--Lui, lui! rpta Impria en reculant.

--Courez, reprit-il, courez!

Et il disparut.

Il s'en allait  vol d'oiseau, et nous avions un long circuit  faire.
Enfin nous arrivmes perdus au lieu dsign. Moranbois tait l, couch
en travers du sentier, toujours billonn, vanoui, les mains lies.
Nous nous htmes de le dlier et de l'examiner. On nous avait tenu
parole, on ne lui avait fait aucun mal; mais les efforts qu'il avait
faits pour se dgager l'avaient puis. Il fut plus d'une heure sans
reprendre connaissance.

Nous l'avions emport jusqu' la plaine, car nous avions vu de loin une
trentaine de bandits s'abattre sur nos dpouilles, et nous avions peur
qu'il ne leur prt fantaisie de venir nous enlever nos habits, peut-tre
outrager les femmes. videmment ils taient lches, puisqu'ils avaient
agi par ruse; mais nous n'tions plus  craindre, grce au soin qu'ils
avaient pris de nous faire abandonner nos armes.

Quand nous nous trouvmes en vue de quelques misrables habitations,
notre premire pense fut d'y courir; puis nous craignmes de nous
trouver chez des affilis d'une bande qui venait dtrousser les
voyageurs  si peu de distance, nous nous jetmes dans un massif de buis
et de lentisques. Nous ne pouvions plus porter Moranbois, nous ne
pouvions plus soutenir les femmes. Nous nous laissmes tous tomber par
terre. Moranbois revint  lui, et, au bout d'une heure de repos, o nous
n'changemes pas une parole dans la crainte d'attirer de nouveaux
ennemis, nous recommenmes  marcher dans une plaine aride seme de
pierres. Nous voulions gagner un petit bois que nous apercevions devant
nous, sur la droite de la route; quand nous y arrivmes, il faisait
nuit.

--Il faut nous arrter ici ou mourir, dit Bellamare. Demain, au jour,
nous saurons o nous sommes, et nous aviserons. Allons, mes amis,
remercions Dieu! Nous sommes ses enfants gts, nous avons sauv
Moranbois!

Ce mot, dit avec une conviction et une gaiet sublimes, rveilla toutes
les fibres de nos coeurs. Nous nous jetmes dans les bras les uns des
autres en criant:

--Oui! oui! nous sommes heureux, et Dieu est bon!

L'hercule fondit en larmes; c'tait probablement la premire fois de sa
vie.

La nuit fut froide et nous parut longue. Nous n'avions plus de manteaux
pour nous garantir et rien  manger ni  boire aprs une journe de
fatigue et d'motions terribles; mais personne ne songea  se plaindre,
et mme aucun de nous ne consentit  faire part aux autres de son
malaise et de sa souffrance. Les femmes taient aussi stoques que nous.
Le _scoglio maledetto_ nous avait _recuits_, comme disait Moranbois, et
nous pouvions supporter une dure journe et une mauvaise nuit.

Ds le jour, nous nous orientmes. Le chemin qui serpentait dans la
plaine tait bien la route de Raguse; nous n'avions que les montagnes
dalmates  traverser, et nous nous mmes en route, toujours  jeun. Nous
rencontrmes des habitations; nous n'avions pas un sou pour payer un
djeuner quelconque. On se fouilla, on s'plucha; quelques boutons de
manchettes oublis dans le dpouillement opr pour la ranon, quelques
foulards, une boucle d'oreille, c'tait de quoi vivre jusqu' Raguse, et
on se trouvait riche encore pour un jour. Aprs cela, ce serait la mort
ou la mendicit, nouvelle face de cette aventureuse existence qui
semblait vouloir ne nous pargner aucune mauvaise chance.

Nous avisions devant nous une petite ferme qui avait un peu l'aspect
d'une chnaie normande.

--Allons frapper l, dit Bellamare; mais il s'agit de ne pas faire peur
aux gens, et nous avons piteuse mine.--Mesdames, un peu de toilette,
s'il vous plat; redonnez un peu de chic  vos petits chapeaux dforms;
rattachez avec des pingles, si vous avez des pingles, vos jupes
dchires.--Messieurs, refaites le noeud de vos cravates...--Et toi,
Laurence..., rentre ce bout de courroie qui te fait une queue. Les
naturels du pays sont capables de te prendre pour un _Nyam-Nyam_.

Je cherchai et tirai ce bout de courroie; c'tait le reste de la petite
ceinture que je portais toujours sous mon gilet et qui contenait mes
billets de banque. Ne pouvant la dboucler assez vite, je l'avais tire
avec impatience et, comme elle tait fort use, elle s'tait rompue.
J'avais jet sur le tas de nos dpouilles opimes ce qui m'tait venu 
la main, croyant sacrifier ainsi en conscience ma dernire ressource.

Quelle fut ma surprise lorsqu'en regardant la portion qui restait pendue
 mes reins, je vis qu'elle contenait encore mes cinq mille francs  peu
prs intacts!

--Miracle! m'criai-je; mes amis, la fortune nous sourit, et l'toile
des bohmiens nous protge! Voici de quoi retourner en France sans
demander l'aumne. Djeunons richement, s'il se peut. J'ai de quoi
remplacer les boutons de manchettes et les foulards qui vont payer notre
cot, car mon papier n'a pas cours dans ce dsert.

Nous fmes un excellent repas champtre chez des gens trs-hospitaliers
qui nous parlaient par gestes et qui furent si contents de nous, qu'ils
nous firent faire un bon bout de chemin sur une espce de char antique 
roues pleines, qui criait comme un damn. Nos petits cadeaux avaient eu
grand succs.

Nous arrivmes  Raguse moins pimpants que nous n'en tions sortis.
Notre premier soin fut de courir au consulat franais, o j'changeai un
de mes billets et o nous racontmes notre triste aventure. Il nous fut
dit qu'il n'y avait aucun espoir de recouvrer notre fortune; nous tions
bien heureux d'avoir conserv la vie.

Il fallait que les heiduques, c'est le nom que l'on donnait  ces
brigands, fussent trs-nombreux en ce moment et que leurs bandes eussent
peur les unes des autres, puisqu'on n'avait pas pris le temps de nous
dbarrasser de nos habits et mme de nos chemises. Sans doute on ne nous
avait pas massacrs pour ne pas attirer d'autres oiseaux de proie par le
bruit d'un combat; on s'tait content de nous dvaliser en gros plutt
que de partager avec de nouveaux venus les menues dpouilles.

Lambesq, qui tait souponneux, pensa que le prince n'tait pas tranger
 ce coup de main pour rentrer dans ses dpenses; mais aucun de nous ne
voulut partager cette opinion. Le prince n'avait qu'un tort apparent:
c'est de nous avoir donn une escorte aussi peu nombreuse et aussi peu
sre; mais ne nous avait-il pas avertis qu'il ne pouvait mieux faire? Et
puis tions-nous certains d'avoir t trahis par nos guides? Voyant les
bandits en nombre et ne voulant pas se faire tuer pour nous, trois
avaient pris la fuite. Le quatrime, celui qui avait d tre pris avec
Moranbois, ne pouvant faire esprer une ranon pour lui-mme, devait
avoir t tu.

Le chancelier du consulat nous dit que certainement nos bandits taient
trangers au pays. Les indignes tuent par vengeance et ne dvalisent
les morts qu'en temps de guerre. Ils ne connaissent pas la coutume
italienne de la ranon. Je me souvins que le drle avec qui j'avais d
composer avait un type et un accent tout  fait diffrents de ceux des
gens de la contre.

Tous les commentaires taient, du reste, bien inutiles, nous tions
ruins sans retour. Nous nous occupmes du dpart pour le surlendemain.
Nous ne voulions pas exploiter notre msaventure en battant la grosse
caisse pour faire quelque argent dans le pays; nous tions d'ailleurs
trop fatigus pour nous remettre au travail. Le jour suivant, nous vmes
arriver nos costumes et nos dcors que le prince nous renvoyait, sans se
douter de nos revers. Sans doute, s'il les et connus, il nous et
offert quelque ddommagement, et peut-tre l'eussions-nous accept sans
le souvenir de notre pauvre Marco, qui tait dsormais entre nous et ses
largesses. Nous ne voulmes mme pas lui crire ce qui nous tait
arriv. S'il svissait contre nos guides, une rvolte contre lui pouvait
clater. C'tait assez de victimes comme cela.--Nous n'avions qu'une
ide, quitter au plus vite ce pays qui nous avait t si dsastreux.

Nous achetmes quelques nippes et nous retnmes nos places sur le bateau
 vapeur du _Lloyd_ autrichien pour Trieste. En soupant dans l'unique
htel de la ville et en causant de notre dernire aventure, Moranbois
nous dit qu'il nous cotait plus cher qu'il ne valait.

--Tais-toi, lui dit Bellamare; rien ne vaut un homme de coeur, et rien
n'est meilleur pour la sant qu'un bon mouvement!--Voyons, mes cabotins
bien-aims, est-ce que, depuis ce moment-l, nous ne sommes pas plus
heureux que nous ne l'tions en quittant cette forteresse de malheur?
Nous emportions une fortune qui vraiment nous tait trop amre! Nous
avions besoin de dtester les sauvages qui nous l'avaient donne au prix
d'une de nos ttes les plus chres. Chacune des jouissances que cet
argent nous et procures nous et serr le coeur comme un remords, et
nous n'aurions jamais pu nous gayer sans voir au milieu de nous la face
ple de Marco. A prsent, cette figure nous sourira; car, si le brave
enfant pouvait revenir, il nous dirait: Ne pleurez plus, ce que vous
n'avez pu faire pour me sauver, vous l'avez fait pour un autre, et,
cette fois, vous avez russi. Allons, Moranbois, ne sois plus triste.
Est-ce parce que, pour la premire fois de ta vie, tu as _t tomb_,
mon hercule? Avais-tu la prtention de battre  toi seul trente hommes?
Est-ce comme caissier que tu soupires? Qu'est-ce qu'il y a de si drang
dans nos finances? Quand nous sommes partis d'ici, il y a cinq semaines,
nous n'avions pas grand'chose: nous nous sommes trouvs bien fiers de
tant gagner en si peu de temps, ce n'tait pas naturel, a ne pouvait
pas durer; mais nous voil encore sur nos pieds, puisque nous avons nos
instruments de travail, nos dcors et nos costumes. Un de nous retrouve
par miracle le premier fonds de roulement. Nous allons nous reposer en
mer, saluer en passant _lo scoglio maledetto_ et lui faire un pied de
nez; aprs quoi, nous travaillerons, et nous serons tous des talents de
premier ordre, vous verrez! Purpurin lui-mme dira des vers corrects.
Que voulez-vous! nous avons beaucoup souffert ensemble, et les heures de
dvouement nous ont grandis. Nous avons gagn quelque chose de plus que
la richesse, nous sommes devenus meilleurs. Nous nous aimons davantage;
nous nous chamaillerons peut-tre encore aux rptitions, mais nous
sentons bien d'avance que nous nous pardonnerons tout et que nous
pourrions nous battre sans cesser de nous aimer. Allons! depuis le
dpart de Saint-Clment, tout est pour le mieux, et je bois  la sant
des brigands!

La parole de Bellamare gouvernait nos mes, et je ne sais aucun
dcouragement dont elle ne nous et arrachs. Nous tions, comme tous
les artistes, trs-railleurs et trs-factieux les uns avec les autres;
mais lui, le plus factieux et le plus railleur de tous, il avait une
conviction si ardente dans les occasions srieuses, qu'il nous rendait
enthousiastes comme lui.

Nous n'emes donc pas un regret pour notre fortune vanouie, et
Moranbois dut en prendre son parti comme les autres.

Durant la traverse, nous emes tous la proccupation de retrouver _lo
scoglio maledetto_. Nous l'eussions certes reconnu entre mille; mais
nous ne le rencontrmes certainement pas, ou nous le rencontrmes durant
la nuit. En vain interrogions-nous les gens de l'quipage et les
passagers; on ne pouvait nous renseigner, puisque nous avions baptis
notre le au hasard, et qu'aucun de nous n'tait assez gographe pour
mettre les gens comptents sur la trace. Deux ou trois fois, il nous
sembla qu'elle nous apparaissait dans la brume du soir: c'tait un rve.
L o nous pensions voir des formes connues, il n'y avait rien.

--Gardons ce rocher dans notre imagination, nous dit Lon. Il y sera
toujours plus terrible et plus beau que la vision relle ne nous le
rendrait.

--Plus beau! s'cria Rgine: tu l'as trouv beau, toi? Les potes
sont-ils assez fous!

--Non, reprit Lon, les potes sont sages, ils sont mme les seuls sages
qui existent. Quand les autres s'inquitent et s'effrayent, ils rvent
et contemplent; tout en souffrant, ils voient: ils ont, jusqu' la
dernire heure, la jouissance de regarder et d'apprcier. Oui, mes amis,
c'tait un lieu splendide, et jamais je n'ai si bien compris la
fascination de la mer que durant cette semaine d'angoisses o nous
tions seuls face  face et cte  cte avec elle, toujours menacs et
insults par son aveugle colre, toujours protgs par cette roche
qu'elle ronge depuis des sicles incalculables sans pouvoir la dvorer.
Nous tions pourtant en plein dans le ventre du monstre, et j'ai souvent
pens alors  la lgende de Jonas dans la baleine. Sans doute le
prophte tait chou comme nous sur un cueil. Dans son temps, on
racontait tout en mtaphore, et peut-tre son refuge avait-il la forme
fantastique du Lviathan de la Bible; peut-tre, comme nous, y avait-il
pu creuser une grotte pour s'abriter durant ses trois jours et trois
nuits de naufrage.

--Ton explication est ingnieuse, dit Bellamare; mais raconte-nous donc
tes impressions de sept jours et de sept nuits dans le ventre du rocher,
car, pour moi, j'avoue n'avoir pas eu la sagesse d'admirer autre chose
que notre persistance  ne pas vouloir y mourir.

--Raconter les contemplations  chaque instant interrompues par le
spectacle du martyre des autres est impossible, reprit Lon. Vous ne
vouliez pas mourir, vous autres, et chacun de vous tait
providentiellement soutenu par son instinct ou sa pense dominante.
Rgine pensait  faire son salut  la condition de ne plus jener;
Lucinde se sentait encore trop belle pour quitter la partie; Anna...

--Ah! moi, dit Anna, je n'tais soutenue par rien. Je me laissais aller
 mourir.

--Non! puisque tu criais de peur en voyant venir la mort.

--Je criais sans savoir pourquoi; cependant, lorsque je me calmais,
c'tait par la pense de revoir dans un autre monde les deux pauvres
petits enfants que j'ai perdus... Mais parlons des autres, si a ne vous
fait rien!

--Moi, dit Bellamare, je pensais  vous tous, et jamais je ne vous ai si
bien apprcis tous. Mon amiti pour vous se mlait  mon sentiment
d'artiste, et j'ai d rabcher souvent  mon insu cette rflexion qui ne
me sortait pas de la tte: Quel dommage qu'il n'y ait pas l un public
clair pour voir comme ils sont beaux et dramatiques! Srieusement, je
prenais machinalement note de tous les effets. J'tudiais les guenilles,
les poses, les groupes, les aberrations, l'accent, la couleur et la
forme de toutes ces scnes de dsespoir, d'hrosme et de folie!

--Et moi, dit Impria, j'entendais continuellement une musique
mystrieuse dans le vent et dans les vagues. A mesure que je
m'affaiblissais, cette musique prenait plus de suite et d'intensit. Un
moment est venu, c'est durant les derniers jours, o j'aurais pu noter
des motifs admirables et des harmonies sublimes.

--Moi, dit Lambesq, j'tais irrit par le bruit sec que rendaient les
pierres amonceles par nos travaux d'installation quand le vent les
dispersait: c'tait comme les applaudissements drisoires d'un public en
droute, et j'tais furieux contre le chef de claque qui laissait aller
notre succs  la drive.

--Vous voyez bien, reprit Lon, que vous tiez tous rattachs  la vie
par la force de l'habitude et par l'obstination de la spcialit. Il
n'est donc pas tonnant que, jusqu'au moment o j'ai vu la tartane
cingler sur nous et la figure de Moranbois se dresser sur le tillac,
j'aie t proccup et soutenu par le besoin d'admirer et de dcrire.
Cet archipel o nous tions enferms, ces roches dnudes et
dchiquetes qui prenaient  la base tous les reflets glauques de la
mer, et au sommet toutes les nuances thres du ciel, ces formes
bizarres, repoussantes, cruelles des lots dserts que nous ne pouvions
pas atteindre, et qui semblaient nous appeler comme des instruments de
supplice, avides de nous broyer et de nous dchirer sous leurs dents
aigus, tout cela tait si grand et si menaant, que je me sentais avide
de me mesurer, par la posie, avec ces choses terribles. Plus je sentais
notre abandon et notre impuissance, plus j'avais soif d'craser par le
gnie de l'inspiration ces mornes gants de pierre et cette implacable
fureur des flots. Il m'tait indiffrent de mourir, pourvu que j'eusse
eu le temps de composer un chef-d'oeuvre et de le graver sur le rocher.

--Et ce chef-d'oeuvre, tu l'as fait? m'criai-je. Tu vas nous le dire!

--Hlas! rpondit Lon, j'ai cru le faire! N'ayant plus la force
d'corcher la roche avec un canif, je l'ai crit sur mon album. Je l'ai
gard prcieusement sur ma poitrine durant les jours d'hbtement qui
ont suivi notre dlivrance. J'essayais de le relire en cachette; je ne
le comprenais pas, et je me persuadais que c'tait par suite de l'tat
de faiblesse physique o j'tais tomb. Quand je me suis senti guri et
rassur, chez le prince Klmenti, j'ai constat avec pouvante que mes
vers n'taient pas des vers. Il n'y avait ni nombre, ni rime, l'ide
mme n'avait aucun sens. C'tait le produit d'une complte alination
mentale. Je m'en suis consol en me disant que cette fureur de rimer
jusque dans l'agonie m'avait, du moins, rendu insensible  la souffrance
et suprieur au dsespoir.

--Mes enfants, dit Bellamare, si nous ne retrouvons pas notre cueil
dans cette traverse, il est probable que nous n'aurons jamais ni le
temps ni le moyen de le chercher. Ne vous semble-t-il pas inou qu'
deux journes de l'Italie, en pleine Europe civilise, sur une mer
troite frquente  toute heure, explore dans tous les sens, nous
ayons t perdus sur une le inconnue, comme si nous eussions t en
qute d'une terre nouvelle dans un voyage d'exploration vers les ples?
Cette aventure-l est si invraisemblable, que nous n'oserons jamais la
raconter. On ne nous croira pas quand nous dirons que le patron et les
deux matelots qui nous accompagnaient sont morts sans avoir pu dire le
nom de l'cueil, sans le savoir probablement, et que ceux qui sont venus
nous y chercher et qui ont d nous l'apprendre n'ont pas trouv un seul
de nous capable de l'entendre et de le retenir. J'avoue que, pour mon
compte, j'tais tout  fait imbcile. J'agissais toujours machinalement,
je vous soignais tous, et Impria m'aidait. Lon et notre pauvre Marco
s'occupaient aussi des malades; mais il me serait impossible de dire
combien de temps nous avons mis pour gagner Raguse, et j'y ai bien pass
deux jours avant de savoir dans quel pays nous tions et sans songer 
m'en enqurir.

--J'avouerai la mme chose, dit Impria, et Lon a t plus longtemps,
je le parie.

--Savez-vous, reprit Lon, que nous avons peut-tre rv ce naufrage?
Qui peut jurer que ce qu'il voit et entend soit rel?

--J'ai ou parler, dit Bellamare, d'une croyance, d'une mtaphysique ou
d'une religion de l'antique Orient qui enseignait que rien n'existe,
except Dieu. Notre passage sur la terre, nos motions, nos passions,
nos douleurs et nos joies, tout cela n'tait que vision, effervescence
de je ne sais quel chaos intellectuel: monde latent qui aspirait  tre,
mais qui retombait sans cesse dans le nant, pour se perdre dans la
seule ralit, qui est Dieu.

--Je ne comprends rien  ce que vous contez l, dit Rgine; mais je vous
jure que je n'ai pas rv la faim et la soif sur l'cueil maudit. Toutes
les fois que j'y pense, j'ai comme une cloche en branle dans l'estomac.

Nous arrivmes  Trieste sans avoir retrouv l'cueil. L, nous fmes
des recherches et des questions. A l'inspection des cartes dtailles,
nous pensmes et on nous dit que nous devions avoir chou sur _lo
scoglio pomo_, en pleine mer, ou les Lagostini, plus prs de Raguse;
mais nous dmes rester dans une ternelle incertitude, d'autant plus
qu'un savant nous donna une autre version qui plut davantage  nos
imaginations excites. Selon lui, notre naufrage concidant avec la
secousse de tremblement de terre qui s'tait fait sentir sur les ctes
de l'Illyrie, l'cueil irretrouvable devait tre spontanment sorti de
la mer  ce moment et s'y tre replong ensuite. Ainsi nous n'avions pas
t seulement menacs d'y mourir de faim et de froid, mais encore nous
eussions pu,  tout instant, disparatre dans le troisime dessous,
comme les maudits et les dmons d'un dnoment d'opra.

En quittant Trieste, o nous joumes _les Folies amoureuses_, _Quitte
pour la peur_, _les Caprices de Marianne_, _Bataille de dames_, nous
parcourmes le nord de l'Italie en nous adjoignant une troupe franaise
dont quelques sujets taient passables. Ceux qui ne valaient rien
faisaient nombre, et nous pmes tendre notre rpertoire et aborder le
drame  beaucoup de personnages: _Trente Ans ou la Vie d'un joueur_, _le
Comte Hermann_, etc. Nos affaires ne furent pas mauvaises, et le public
se montra trs-content de nous. Cependant, le mtier perdit pour moi
beaucoup de son prestige. Le personnel nouveau tait si diffrent du
ntre! Les femmes avaient des moeurs impossibles, les hommes des
manires intolrables. C'taient de vrais cabotins, dvors de vanit,
susceptibles, grossiers, querelleurs, indlicats, ivrognes. Chacun d'eux
avait un ou deux de ces vices; il y en avait qui les possdaient tous 
la fois. Ils ne comprenaient rien  notre manire d'tre et nous en
raillaient. J'avais t lev avec des paysans assez rudes; ils taient
gens de bonne compagnie en comparaison de ceux-ci. Et tout cela ne les
empchait pas de savoir porter un costume, de se mouvoir en scne avec
une certaine lgance et de dissimuler les hoquets de l'ivresse sous un
air grave ou mu.

Dans la coulisse, ils nous taient odieux. Rgine seule les tenait en
respect par ses moqueries cavalires. Lambesq,  la rptition, leur
jetait les accessoires  la tte. Moranbois en remit quelques-uns  leur
place  la force du poignet. Bellamare les plaignait d'tre tombs si
bas par excs de misre et lassitude de leurs dceptions. Il essayait de
les relever  leurs propres yeux, de leur faire comprendre que le mal de
leur condition venait de leur paresse, de leur manque de conscience dans
le travail et de respect envers le public. Ils l'coutaient avec
tonnement, quelquefois avec un peu d'motion; mais ils taient
incorrigibles.

Il devenait vident pour moi qu'au thtre la mdiocrit conduit
fatalement au dsordre les gens qui n'ont pas une valeur morale
exceptionnelle, et je me demandais si, priv de la direction de
Bellamare et de l'influence d'Impria et de Lon, qui taient, eux, des
tres d'exception, je ne serais pas tomb aussi bas que ces malheureux
acteurs. Le personnel des directeurs de ces troupes ambulantes tait le
pire de tous. L'insuccs presque continuel les rduisait  la faillite
perptuelle. Ils en prenaient leur parti avec une philosophie honteuse
et ne reculaient devant aucun manque de foi pour se rattraper. Ils se
demandaient par quel miracle Bellamare, rest pauvre, avait conserv son
nom sans tache et ses honorables relations. Il ne leur venait pas 
l'esprit de se dire qu'il n'avait pas eu d'autre secret que d'tre
honnte homme, pour trouver en toute occasion l'appui des honntes gens.

Il nous tardait de nous sparer de cet lment htrogne, et, quand
nous nous retrouvmes en France, vis--vis les uns des autres, nous
prouvmes un grand soulagement. Nous remplames Marco par un lve du
Conservatoire qui n'avait pu tre engag  Paris et qui n'avait aucun
talent en propre, puisqu'il se bornait  singer Rgnier. Rgine et
Lucinde nous restrent comme pensionnaires, et Lambesq demanda  tre
associ. Nous n'hsitmes pas  l'admettre. Il avait certes des dfauts
incorrigibles, une immense vanit, une susceptibilit purile et un
amour de sa propre personne qui tait invraisemblable  force
d'ingnuit; mais il avait pourtant trouv un enseignement dans le
malheur, et, aprs nous avoir indigns lors du naufrage, il s'tait
rhabilit  Saint-Clment et dans la montagne. Il avait fait des
rflexions sur les inconvnients de l'gosme. Le fond de son coeur
n'tait pas glac, il s'tait attach  nous. Il alla jusqu' proposer 
Anna de l'pouser, car Anna avait t sa matresse, et dans ce temps-l
elle et voulu tre sa femme; mais depuis elle en avait aim plusieurs
autres, et elle refusa, tout en le remerciant et en lui promettant une
fidle amiti.

A ce propos, Anna, qui avait coutume de ne jamais parler du pass,
s'expliqua avec moi dans un moment de tte--tte amen par le hasard.
Je dsirais savoir ce qu'elle pensait de Lon, et si les regrets
touffs de celui-ci avaient quelque solide raison d'tre.

--Je n'aime pas, me dit-elle,  regarder en arrire. Il n'y a l pour
moi que chagrins et dsillusions. Je suis trs-impressionnable, et je
serais dix fois morte, si je n'avais dans le caractre une ressource
suprme, qui est d'oublier. J'ai cru aimer bien souvent; mais en ralit
je n'ai aim que mon premier amant, ce fou de Lon, qui et pu faire de
moi une femme fidle, s'il n'et t souponneux et jaloux  l'excs. Il
a t trs-injuste avec moi; il s'est cru tromp par Lambesq dans un
moment o il n'en tait rien; je me suis alors donne  Lambesq par
dpit, et puis  d'autres par ennui, par caprice de dsespoir. Songe 
cela, Laurence: on plaisante l'amour quand on peut l'appeler fantaisie;
mais il y a des fantaisies de galanterie qui sont gaies, et il y en a
qui sont tragiques, parce qu'elles ont pour cause l'effroi du souvenir
et l'horreur de la solitude. Ne me raille donc jamais; tu ne sais pas le
mal que tu me fais, toi qui vaux mieux que les autres, et qui, ne
m'aimant pas, n'as pas voulu feindre de m'aimer pour me faire commettre
une faute de plus! Si Lon te parle quelquefois de moi, dis-lui que ma
vie absurde et brise est son ouvrage, et que sa mfiance m'a perdue. A
prsent, il est trop tard... Je n'ai plus qu' pardonner avec une
douceur que l'on prend pour de l'insouciance, et qui finira sans doute
par en tre.

Notre vie recommenait  tre ce qu'elle avait toujours t avant nos
dsastres, un voyage enjou sans pertes ni profits, un ple-mle
d'occupations fivreuses et de temps perdu, un ensemble de bonnes
relations semes de petites brouilles et de chaleureuses
rconciliations. Cette vie sans repos et sans recueillement fait peu 
peu du comdien de province un tre qu'on pourrait considrer, non comme
ivre  l'tat chronique, mais comme toujours entre deux vins. Le thtre
et le voyage alcoolisent comme des spiritueux. Les plus sobres d'entre
nous taient souvent les plus irritables.

Au commencement de l'hiver, je reus une lettre qui brisa ma carrire
d'artiste et dcida de ma vie. Ma marraine, une bonne femme qui est ici
marchande d'piceries, m'crivait:

Viens vite. Ton pre se meurt!

Nous tions alors  Strasbourg. Je pris  peine le temps d'embrasser mes
camarades, et je partis. Je trouvai mon pre sauv. Mais il avait eu une
attaque d'apoplexie  la suite d'une violente motion, et ma marraine me
raconta ce qui s'tait pass.

Personne, dans ma petite ville, ne s'tait jamais dout de la profession
que j'avais embrasse. Les gens de chez nous ne voyagent pas pour leur
plaisir. Ils n'ont point d'affaires au dehors, tant tous issus de cinq
ou six familles attaches au sol depuis des sicles. Si les jeunes vont
quelquefois  Paris, c'est tout. Je n'avais jamais jou la comdie 
Paris, et jamais la troupe, nous disions la socit Bellamare, n'avait
eu occasion d'approcher de mon pays. Je n'avais donc pas mme pris la
peine de cacher mon nom, qui n'avait rien de particulier pour frapper
l'attention et qui se prtait fort bien  mon emploi.

Il arriva pourtant qu'un commis voyageur que j'avais connu  son passage
en Auvergne, aux vacances de l'anne prcdente, se trouva en mme temps
que nous  Turin, et reconnut ma figure sur la scne et mon nom sur
l'affiche. Il essaya de me voir au caf o j'allais quelquefois aprs le
spectacle; mais je n'y allai pas ce soir-l. Il partait le lendemain, et
l'occasion fut perdue pour moi de lui recommander le secret dans le cas
o il repasserait  Arvers.

Il y repassa deux mois plus tard et ne manqua pas de s'informer de moi.
Personne ne put lui dire o j'tais et ce que je faisais. Alors, soit
bavardage, soit dsir de rassurer mes amis inquiets, il leur apprit la
vrit. Il m'avait vu de ses propres yeux sur les planches.

D'abord la nouvelle ne causa qu'une surprise hbte, et puis vinrent
les commentaires et les questions. On voulut savoir si je gagnais
beaucoup d'argent et si je faisais fortune. Faire fortune, c'est en
Auvergne le _criterium_ du bien et du mal. Un mtier qui enrichit est
toujours honorable, un mtier qui n'enrichit pas est toujours honteux.
Le commis voyageur ne se fit pas faute de dire que j'tais sur le chemin
qui mne  mourir de faim, et que, puisque j'aimais  voir du pays,
j'eusse mieux fait de courir pour placer des vins.

La nouvelle fit en un instant le tour de la petite ville et arriva
jusqu' mon pre avant la fin du jour. Vous vous souvenez qu'il appelait
_comdiens_ les meneurs d'ours et les avaleurs de sabre. Il haussa les
paules et traita de menteurs ceux qui me calomniaient de la sorte. Il
vint trouver le commis voyageur  l'auberge o nous voici, et tcha de
comprendre ce dont il s'agissait. Charm de prendre un peu d'importance
aux yeux d'un pre de famille alarm et d'une population bahie, notre
homme me rhabilita un peu en disant que je n'escamotais pas la noix
muscade et que je ne dansais pas sur la corde; mais il dclara que
j'avais une existence bien prcaire, que probablement j'tais en train
d'acqurir tous les vices qu'engendre une vie d'aventures, et que ce
serait me rendre service que de m'arracher  un milieu qui m'entranait
ou m'exploitait.

Mon pauvre pre se retira bien triste et tout rveur; mais il avait en
moi une telle confiance, qu'il ne voulut pas me faire connatre sa
premire impression. Avec cette patience du paysan qui sait attendre que
le bl germe et mrisse, il voulut ne s'en rapporter qu' ma prochaine
lettre. Je lui crivais tous les mois, et mes lettres tendaient toujours
 maintenir sa scurit. Je ne lui avais pas racont mes terribles
aventures, et je n'avais plus qu' lui rendre bon compte de mes tudes
sans lui en dire la nature et le but.

Il se rassura. J'tais un bon fils, je ne pouvais pas le tromper. Si
j'tais comdien, c'tait sans doute quelque chose d'honorable et de
sage qu'il ne pouvait pas juger; mais il lui resta une tristesse sur le
coeur, et il en fut plus assidu  l'glise afin de prier pour moi.

Trs-croyant, il n'avait jamais t dvot. Il le devint, et le cur prit
de l'ascendant sur lui. Alors, peu  peu ses inquitudes furent
rveilles et entretenues. On combattit sa confiante apathie, on me
prsenta  ses yeux comme une brebis gare, puis comme un pcheur
endurci; enfin un jour on lui dclara que, s'il ne m'arrachait aux
griffes de Satan, je serais damn, que j'aurais une mort honteuse,
terrible peut-tre, et que je serais non enseveli en terre sainte, mais
jet  la voirie.

Ce fut le dernier coup pour lui. Il rentra chez lui cras, et le
lendemain on le trouva presque mort dans son lit. Le sacristain, qui
tait son ami particulier, ma pauvre marraine, qui est une bonne bte,
et la mre Ouchafol, qui est une bte mauvaise, n'avaient pas peu
contribu par leurs sots discours et leurs folles ides  dsesprer et
 tuer mon pre.

Quand je le vis hors de danger, je lui jurai que je ne le quitterais
jamais sans sa permission pleine et entire, et il reprit sa bche.
J'imposai silence  nos stupides amis et j'entrepris de faire comprendre
et accepter  mon pre le parti que j'avais pris d'tre comdien. Ce
n'tait pas facile; il avait t frapp de surdit dans sa maladie, et
ses ides ne s'taient pas claircies. Je vis que la rflexion le
fatiguait et qu'une secrte anxit retardait sa gurison complte. Je
me mis  travailler au jardin et feignis d'y prendre grand plaisir; sa
figure s'panouit, et je vis qu'une rvolution complte s'tait opre
dans son esprit. Autrefois, voulant que je fusse un monsieur, il ne me
laissait pas seulement toucher  ses outils. Dsormais, me croyant damn
si je retournais au thtre, il ne voyait plus de salut et d'honneur
pour moi que dans le travail manuel et dans la soudure de mon tre au
coin du sol o il avait riv le sien.

Toutes mes tentatives furent vaines. Il ne trouvait pas un mot pour
discuter avec moi, mais il baissait la tte, devenait ple et s'en
allait bris  son lit. J'y renonai. Cette inaltrable douceur, ce
silence navrant, ne me prouvaient que trop l'impossibilit o il tait
de me comprendre et la puissance invincible de l'ide fixe, la
damnation. Quand une me gnreuse et tendre, comme tait la sienne, a
pu admettre cette odieuse croyance, elle est  jamais ferme.

Les mdecins m'avaient averti de la probabilit d'une ou de plusieurs
rechutes, probablement graves, de la foudroyante maladie. Je ne voulus
pas risquer d'en hter le retour, et je me soumis; je me fis jardinier.

Cependant, je voulais faire mes adieux  mon autre famille,  Bellamare
et  Impria surtout. J'appris par hasard qu'ils taient  Clermont, et,
comme je leur avais laiss une partie de mes effets en garde, j'obtins
facilement de mon pre quelques jours de libert pour terminer mes
affaires au dehors, en lui jurant que je serais de retour au bout de la
semaine.

Je trouvai la troupe au-dessous du _boulottage_ accoutum; on n'avait
pas voulu toucher aux derniers billets de banque que j'avais laisss
dans la caisse. J'exigeai qu'on s'en servt et qu'on ne m'en ft la
restitution que par petites sommes, quand on pourrait, et sans se crer
aucune proccupation  cet gard. Je prtendis que je n'en avais nul
besoin, que, condamn  rester indfiniment dans mon village, j'avais en
propre des ressources plus que suffisantes. Je mentais; il ne me restait
plus absolument rien. Je ne voulais pas l'avouer  mon pre, je ne
voulais lui demander que de partager son abri et son pain pour prix de
mon travail de journalier.

Mais, avant de quitter Impria, je voulus en finir avec la tenace
esprance que je n'avais jamais pu vaincre, et je lui demandai de
m'entendre sans distraction et sans interruption en prsence de
Bellamare. Elle y consentit, non sans une inquitude qu'elle ne put me
dissimuler. Bellamare lui dit devant moi:

--Ma fille, je sais fort bien de quoi il va tre question; j'ai devin
depuis longtemps. Tu dois couter Laurence sans effroi, sans pruderie,
et lui rpondre sans rticence et sans mystre. Je ne connais pas tes
secrets, je n'ai aucun motif et aucun droit de te questionner; mais
Laurence doit les savoir, les apprcier, et en tirer la consquence de
sa conduite future. Sortons tous les trois, allons dans la campagne, je
vous laisserai causer seuls. Je ne veux pas avoir une opinion, une
influence quelconque avant que Laurence t'ait parl librement et  coeur
ouvert.

Nous nous enfonmes dans une petite gorge ombrage o coulait une eau
limpide, et Bellamare nous quitta en nous disant qu'il reviendrait dans
deux heures.

Impria me faisait l'effet d'une victime rsigne  l'preuve
douloureuse d'une confidence redoute depuis longtemps et parfaitement
inutile.

--Je vois bien, lui dis-je, que vous m'avez devin aussi, que vous me
plaignez, et que vous ne m'aimerez jamais; mais un homme qui se noie se
rattrape jusqu'au dernier moment  tout ce qu'il peut saisir, et je vais
entrer dans une existence qui est la mort intellectuelle, si je n'y
porte pas un peu d'espoir. Ne trouvez donc pas inutile que je veuille me
prparer  un naufrage peut-tre pire que celui de l'Adriatique.

Impria mit ses mains sur son visage et fondit en larmes.

--Je sais, lui dis-je en baisant ses mains mouilles, que vous avez de
l'amiti, une vritable amiti pour moi.

--Oui, dit-elle, une amiti profonde, immense. Oui, Laurence, quand tu
me dis que je ne t'aime pas, tu me fais un mal affreux. Je ne suis pas
froide, je ne suis pas goste, je ne suis pas ingrate, je ne suis pas
imbcile. Ton affection pour moi a t bien gnreuse, tu ne me l'as
jamais laiss voir que malgr toi, en de rares moments de fivre et
d'exaltation. Quand tu me l'as exprime avec ardeur sur l'cueil, tu
tais fou, tu tais mourant. Aprs, et presque toujours, tu l'as si bien
renferme et vaincue, que je t'ai cru absolument guri. Je sais que tu
as tout fait pour m'oublier et pour me donner  croire que tu ne pensais
plus  moi. Je sais que tu as eu des matresses de passage, que tu t'es
jet  corps perdu dans des distractions qui n'taient peut-tre pas
bien dignes de toi, et dont tu sortais triste et comme dsespr. Plus
d'une fois,  ton insu, tes yeux m'ont dit: Si je suis mcontent de
moi-mme, c'est votre faute. Il fallait me donner seulement de l'espoir,
j'aurais t chaste et fidle. Oui, mon bon Laurence, oui, je sais tout
cela, et tout ce que tu veux me dire, je pourrais te le dicter.
Peut-tre que... si tu m'avais t fidle sans esprance... Mais non,
non, je ne veux pas te dire cela, ce serait trop romanesque et peut-tre
pas vrai; tu aurais t encore plus parfait que tu ne l'es, tu aurais
t un hros de la chevalerie, j'aurais mme pris de l'amour pour toi,
il aurait fallu le vaincre ou y succomber; le vaincre, ce qui est pour
toi un grand chagrin; y succomber, ce qui et t pour moi un remords et
un dsespoir. coute, Laurence, je ne suis pas libre, je suis marie.

--Marie! m'criai-je; toi, marie! Ce n'est pas vrai!

--Ce n'est pas vrai par le fait; mais  mes yeux je suis irrvocablement
lie. J'ai engag ma conscience et ma vie  un serment qui est ma force
et ma religion. J'aime rellement quelqu'un, et je l'aime depuis cinq
ans.

--Ce n'est pas vrai! rptai-je avec colre; cette fable est use; ce
prtexte ne peut plus servir. Vous avez dit  Bellamare devant moi, 
Paris, un jour o j'tais encore malade et o je feignais de dormir, que
ce n'tait pas vrai.

--Tu as entendu cela! reprit-elle en rougissant. Eh bien... c'est raison
de plus.

--Expliquez-vous.

--Impossible. Tout ce que je peux dire, c'est que je cache mon secret,
surtout  Bellamare. C'est  lui que je mens et que je mentirai tout le
temps ncessaire. C'est lui qui pourrait deviner, et je ne veux pas
qu'il devine.

--Alors, c'est Lon que tu aimes?

--Non, je te jure que ce n'est pas Lon. Je n'y ai jamais song, et,
comme aprs lui il n'y a plus que Lambesq  supposer, je te prie de
m'pargner l'humiliation de m'en dfendre et de ne plus me faire de
questions inutiles. J'ai t sincre avec toi, toujours! ne m'en punis
pas par ta mfiance. Ne me fais pas souffrir plus que je ne souffre.

--Eh bien, mon amie, sois sincre jusqu'au bout; dis-moi si tu es
heureuse, si tu es aime.

Elle refusa de me rpondre, et je perdis l'empire de ma volont; ce
mystre incomprhensible m'exasprait. Je m'en plaignis avec tant
d'nergie, que j'arrachai une partie de la vrit, conforme, hlas!  ce
qu'Impria m'avait dit, d'un ton  demi srieux,  Orlans, sur la route
qui conduisait  la villa Vachard. Elle n'avait jamais rvl son amour
 celui qui en tait l'objet; il ne le pressentait seulement pas. Elle
tait sre qu'il en serait heureux, le jour o elle le lui ferait
connatre; mais ce jour n'tait pas encore venu: elle avait deux ou
trois ans encore  l'attendre. Elle voulait se conserver libre et
irrprochable pour donner confiance  cet homme que le mariage
effrayait. O tait cet homme? que faisait-il? o et quand le
voyait-elle? Impossible de le lui faire dire. Quand j'mis la
supposition qu'il tait non loin du lieu habit par le pre d'Impria,
et qu'elle le rencontrait l tous les ans quand elle allait voir ce pre
infirme, elle rpondit: _Peut-tre_, mais d'un ton qui me parut
signifier: Crois cela, si bon te semble; tu ne devineras jamais.

J'y renonai, mais alors je fis tout ce qui est humainement possible
pour lui remontrer combien sa passion romanesque tait insense. Elle
n'tait sre de rien dans l'avenir, pas mme de plaire, et elle
sacrifiait sa jeunesse  un rve,  un parti pris qui ressemblait  une
monomanie.

--Eh bien, rpondit-elle, cela ressemble  l'amour que tu as pour moi.
Ds le premier jour, tu as su que j'aimais un absent. J'ai dit cela bien
haut la premire fois que, dans le foyer de l'Odon, tu m'as regarde
avec des yeux trop expressifs. Je te l'ai rpt en toute occasion, et
cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amiti. Tu l'as
conquise, tu l'as. Tu t'en es content trois ans, tu n'as pas voulu
l'changer contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure
perte. Tu sais que j'aurais fui! Tu t'es trouv heureux avec nous, mme
 travers les plus grandes misres et les plus douloureuses preuves;
nous nous sommes tous chris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a
eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-tre, o nous tions
si monts, si exalts, que tu t'applaudissais de n'tre que mon ami. Tu
n'aurais pas voulu, dans ces moments-l, me voir changer notre
fraternit chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les
fantaisies o notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s'est
affole comme la tienne; une ide, une prfrence secrte, un rve
d'avenir ont fait de nous deux insenss qui doivent se comprendre et se
pardonner. Tu dis que je suis ton ide fixe; permets-moi d'avoir aussi
ma folie srieuse, incurable. Nous n'avons pas l'existence rellement
sociale, nous autres; nous sommes en dehors de toutes les conventions,
bonnes ou mauvaises, que la raison suggre aux gens prvoyants et
rangs. Leur logique n'est pas la ntre. Le prjug a beau disparatre;
nous faisons bande  part, et ceux qui nous connatraient bien diraient
de nous que nous sommes, avec les dvots mystiques, les derniers
disciples d'un idal extrasocial, extrapratique, extrahumain. A tout
homme li au monde tel qu'il est, on peut dire: O allez-vous?  quoi
cela vous mne-t-il? Cet homme, s'il est en train de faire de grandes
folies, s'arrte perdu et ne voit devant lui que la honte ou le
suicide. Nous, quand on nous demande o nous allons, nous rpondons en
riant que nous allons pour ne pas nous arrter, et notre avenir est
toujours plein de fantmes qui rient plus fort que nous. Le
dcouragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur
le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien,
puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t'es
fait acteur. Il t'a fallu une idole, il m'en avait fallu une avant de te
connatre; nous nous sommes rencontrs trop tard.

Il me sembla qu'elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus mme
embarrass quand elle me demanda o nous en serions, si j'avais russi 
me faire aimer d'elle.

--Est-ce que tu es libre? Est-ce que tu n'appartiens pas  un devoir, 
un pays,  un pre,  un travail diffrent du ntre? N'as-tu pas fait
une grande folie de t'attacher  nous, qui n'avons plus ni pays, ni
famille, ni devoir en dehors de notre _bercail ambulant_? Ne nous as-tu
pas prpar un immense chagrin en nous donnant quelques annes de ta
jeunesse, sachant que tu serais forc de te reprendre? Que ferais-tu de
moi  cette heure, si j'tais ta compagne? J'ignore si tu as rellement
de quoi vivre, et cela me serait fort gal, pourvu que nous pussions
travailler ensemble; mais le pourrions-nous? Pourrais-tu seulement me
donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde? Le
dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mpriser et
d'insulter mademoiselle de Valclos la baladine? Tu vois bien que tu dois
t'estimer heureux de n'avoir pas contract envers moi des devoirs que tu
ne pourrais pas remplir.

--Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main; mais il me
semblait que ton coeur tait libre et que tu pouvais me dire: Espre et
reviens. Mon pauvre pre n'a, m'a-t-on dit, que quelques annes,
peut-tre quelques mois  vivre. Je veux me consacrer  prolonger autant
que possible son existence, et cela sans regret, sans hsitation, sans
impatience. Je ne me sens pas effray de ma tche; je la remplirai, quel
que soit l'avenir; mais l'avenir, c'est toi, Impria, et tu ne veux pas
que mon dvouement aspire  une rcompense? Je t'ai souvent dit que je
devais hriter d'une fortune bien petite, mais bien suffisante pour
faire durer et peut-tre consolider notre association. J'aurais accept
avec joie cette communaut d'intrts avec Bellamare et ses amis...

--Non, dit Impria. Bellamare n'et pas accept. Tout cela est insens,
mon brave Laurence! Ne mlons pas les intrts du monde avec ceux de la
bohme. Bellamare n'empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut
sauver Bellamare.

--Il me serait permis au moins, repris-je, de rester associ  ses
destines et aux tiennes. Tu ne veux donc pas mme me laisser l'espoir
de recommencer nos campagnes et de redevenir ton frre!

--Prochainement, non, dit-elle; tu souffrirais trop de l'explication que
nous venons d'avoir ensemble; mais un jour, quand tu m'auras tout  fait
pardonn de ne pas t'aimer, quand, toi-mme, tu aimeras une autre
femme... mais une autre femme ne voudra pas que tu la quittes, et tu
vois... nous tournons dans un cercle vicieux, car pour ton bonheur 
venir il faut que tu rompes avec le prsent, et que tu rompes sans
arrire-pense. Je serais bien coupable, si je te disais le contraire.

Chacune de ses paroles tombait sur mon coeur comme la pellete de terre
sur un cercueil. J'tais ananti, et tout  coup il se fit en moi une
raction violente. Je fis comme le condamn qui brise ses liens, ne
ft-ce que pour faire quelques pas avant de mourir. Je lui exprimai mon
amour avec la violence du dsespoir, et de nouveau elle pleura amrement
en me disant que j'tais impitoyable, que je la torturais. Sa douleur,
qui tait relle et qui la suffoquait, me donna un moment le change. Je
me persuadai qu'elle m'aimait et qu'elle se sacrifiait  la pense d'un
devoir cruel. Oui, je vous jure qu'elle semblait m'aimer, me regretter
et craindre mes caresses, car elle me retirait ses mains, et si parfois,
vaincue, elle cachait son visage sur mon paule, tout aussitt elle
s'loignait, effraye, comme une femme prs de faiblir. Elle n'tait ni
perfide, ni froide, ni coquette; je le savais, j'en tais sr, aprs une
si longue intimit et tant d'occasions de voir son gnreux caractre 
tous les genres d'preuve. Je devenais fou.

--Sacrifie-moi ton serment, lui dis-je; oublie l'homme  qui tu te dois;
moi, je te sacrifierai tout. Je laisserai mon pre mourir seul et
dsespr. L'amour est au-dessus de toutes les lois humaines, il est
tout, il peut tout crer et tout dtruire. Sois  moi, et que l'univers
s'croule autour de nous!

Elle me repoussa doucement, mais d'un air triste.

--Tu vois, dit-elle, voil o l'on va quand on coute la passion; on
blasphme et on ment! Tu n'abandonnerais pas plus ton pre que je
n'abandonnerais mon ami. Nous les oublierions peut-tre un jour, le
lendemain nous nous quitterions pour les rejoindre, et, si nous ne le
faisions pas, nous nous mpriserions l'un l'autre. Laisse-moi, Laurence,
si je t'coutais, notre amour tuerait notre amiti et notre estime
mutuelle. Je te jure, moi, que, le jour o je perdrai le respect de
moi-mme, je ferai justice de moi, je me tuerai!

Elle alla rejoindre Bellamare, qui reparaissait au fond du ravin, et je
la laissai me quitter sans la retenir. Tout tait fini pour moi, et
j'entrais dans la phase de la plus complte indiffrence de la vie.

Bellamare reconduisit Impria aprs m'avoir pri de l'attendre; il avait
 me parler. Quand il revint, il me trouva clou  la mme place, dans
la mme attitude, les yeux fixs sur le ruisseau, dont je suivais
machinalement les petits remous contre la pierre, sans me souvenir de
moi-mme.

--Mon enfant, me dit-il en s'asseyant prs de moi, veux-tu, peux-tu me
raconter ce qui s'est pass entre elle et toi? Crois-tu devoir me le
dire? Je n'ai pas le droit de la questionner, je te le rpte; n'ayant
jamais t pris d'elle, je ne suis pas autoris  lui demander une
rponse catgorique comme celle que tu viens d'exiger. Elle vient de me
dire, comme toujours, qu'elle ne voulait pas aimer, et... je te dois la
vrit, elle a tant de chagrin, qu'il me semble qu'elle t'aime malgr
elle. Il faut qu'il y ait un obstacle qu'il m'est impossible de deviner.
Si c'est un secret qu'elle t'a confi, ne me le dis pas; mais, si c'est
une simple confidence, prends-moi pour conseil et pour juge. Qui sait si
je ne vaincrai pas l'obstacle et si je ne te rendrai pas l'esprance?

Je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit. Il rva, questionna encore,
chercha consciencieusement et ne trouva rien qui pt expliquer le
mystre. Il en fut mme dpit; lui si intelligent, si expriment, si
pntrant, il voyait devant lui, disait-il, une statue voile avec une
inscription indchiffrable.

--Voyons, reprit-il en se rsumant, il ne faut jamais se dire qu'une
chose est finie. Rien ne finit dans la vie. Il ne faut jamais abjurer
une affection ni enterrer son propre coeur. Je ne veux pas que tu t'en
ailles bris ou dmoli. Un homme n'est ni un mur dont on crase les
pierres sur le chemin, ni une pipe dont on jette les morceaux au coin de
la borne. Les morceaux d'une intelligence sont toujours bons. Tu vas
retourner chez toi et soigner ton pre; tu feras tout ce qu'il veut, tu
arroseras ses plates-bandes, tu tailleras ses espaliers, et tu penseras
 l'avenir comme  une chose qui t'appartient, qui t'est due et dont tu
disposes. Tu sais bien que sur _lo scoglio maledetto_ j'ai fait des
projets jusqu' la dernire heure, et qu'ils se sont raliss. Va donc,
mon enfant, et ne t'imagine pas que j'accepte ta dmission d'artiste. Je
vais travailler pour toi, je vais mettre Impria  la question. A
prsent, je dois et je veux savoir son secret. Quand je le saurai, je
t'crirai: Reste  jamais! ou: Reviens ds que tu pourras. Si elle
t'aime, eh bien, ce n'est pas le diable que de se voir,  l'insu de ton
monde, de temps en temps. Il y a toujours moyen, si ton exil doit se
prolonger, de le rendre supportable, ne ft-ce que par la confiance
rciproque et la certitude de se rejoindre. Va-t'en donc tranquillement,
rien n'est chang  ta situation; ce doute que tu as support trois ans,
tu peux bien le supporter encore trois semaines, car je te rponds de
savoir ton sort au plus tard au bout de ce temps-l.

Cet admirable ami russit  me rendre un peu de courage, et je partis
sans revoir Impria ni les autres, pour ne pas perdre le peu d'nergie
qui me restait. Quand je fus de retour chez moi, je lui crivis pour le
prier de me mnager, s'il acqurait la certitude de mon malheur. Dans ce
cas-l, lui disais-je, ne m'crivez rien. J'attendrai; je perdrai peu 
peu et sans secousse ma dernire esprance.

J'ai attendu trois semaines, j'ai attendu trois mois, j'ai attendu trois
ans. Il ne m'a pas crit. J'ai cess d'esprer...

J'ai eu une consolation: mon pre a repris la sant; il n'est plus
menac d'apoplexie, il est calme, il me croit heureux, et il est
heureux.

J'ai abjur tous mes rves d'artiste, et, voulant en finir avec les
regrets, je me suis fait franchement ouvrier. J'ai travaill  redevenir
le paysan que j'aurais d tre. Je n'ai jamais reproch  mon pre de
m'avoir deux fois sacrifi, la premire  son ambition, la seconde  sa
dvotion. Il n'a pas compris sa faute, il en est innocent; je m'en venge
en l'aimant davantage. J'ai besoin d'aimer, moi; je suis une nature de
chien fidle. Mon pre est devenu l'enfant qu'on m'a confi et que je
garde, ou plutt je suis une nature d'amoureux, j'ai besoin de servir et
de protger quelqu'un; le vieillard s'est donn  moi, c'est mon emploi
de veiller sur lui et de lui pargner tout chagrin, tout danger, toute
inquitude. Je lui suis reconnaissant de ne pouvoir se passer de moi, je
le remercie de m'avoir enchan.

Vous pensez bien que cette rsignation ne m'est pas venue en un jour;
j'ai beaucoup souffert! La vie que je mne ici est l'antipode de mes
gots et de mes aspirations, mais je la prfre aux mesquines ambitions
de clocher qu'on voulait me suggrer. Je n'ai pas voulu du plus mince
emploi; je ne veux pas d'autre chane que celle de l'amour et de ma
propre volont. Celle que je porte me blesse quelquefois jusqu'au sang,
mais c'est pour mon pre que je saigne, et je ne veux pas saigner pour
un sous-prfet, pour un maire, ou mme un contrleur de finances. Si
j'tais percepteur, mon cher monsieur, je vous regarderais comme un
matre, et je ne vous ouvrirais pas mon coeur comme je le fais en ce
moment. Bellamare me l'avait bien dit: quand on s'est donn au thtre,
on ne se reprend plus. On ne peut plus retrouver de place dans le monde;
on a reprsent trop de beaux personnages pour accepter les bas emplois
de la civilisation moderne. J'ai t Achille, Hippolyte et Tancrde par
le costume et la figure, j'ai bgay la langue des demi-dieux, je ne
saurais tre ni commis ni greffier. Je me croirais travesti, et je
serais encore plus mauvais employ que je n'ai t mauvais comdien. Du
temps de Molire, il y avait au thtre un emploi qualifi ainsi: Un
tel reprsente les rois et les paysans. J'ai souvent song  ce
contraste qui rsume ma vie et continue ma fiction, car je ne suis pas
plus paysan que je ne suis monarque. Je suis toujours un dclass,
imitant la vie des autres et n'ayant pas d'existence en propre.

L'amour heureux et fait de moi un homme en mme temps qu'un artiste.
Une belle dame a rv de me transformer entirement; c'tait trop
entreprendre: elle et peut-tre cr l'homme, elle et tu l'artiste.
Impria n'a voulu faire ni l'un ni l'autre, c'tait son droit. Je l'aime
encore, je l'aimerai toujours; mais j'ai jur de la laisser tranquille,
puisqu'elle aime ailleurs. Je me soumets, non passivement, cela ne m'est
possible qu'en apparence, mais par une exaltation secrte dont je ne
fais part  personne. J'y mets peut-tre la vanit du cabotin qui aime
les rles sublimes, mais je joue mon drame sans contrle d'aucun public.
Quand cette exaltation devient trop vive, je me fais le comdien,
c'est--dire le rapsode, le boute-en-train et le chanteur de ballades
villageoises de mes camarades villageois. Je bois de temps en temps pour
m'tourdir, et, quand mon imagination a des lans trop levs, je fais
la cour  des filles laides qui ne sont pas cruelles et qui n'exigent
pas que je mente pour les persuader.

Cela durera autant que la vie de mon pre, et j'ai d me faire une
philosophie bien trempe pour me prserver du dsir sacrilge de sa
mort. Je ne me permets donc jamais de penser  ce que je deviendrai
quand je l'aurai perdu. Sur l'honneur, monsieur, je n'en sais rien et ne
veux pas le savoir.

Voil qui vous explique comment l'homme que vous avez vu  moiti ivre
hier au cabaret est le mme qui vous raconte aujourd'hui une histoire
archiromanesque. Elle est vraie de tous points, et je ne vous en ai dit
que les pripties les plus accuses pour ne pas lasser votre patience.

                   *       *       *       *       *

Laurence termina ici son rcit et me quitta, remettant au lendemain le
plaisir d'couter mes rflexions. Il tait deux heures du matin.

Mes rflexions ne furent ni longues ni gourmes. J'admirais cette nature
dvoue. Je chrissais ce coeur gnreux et droit. Je ne comprenais pas
beaucoup sa persistance  aimer une femme froide ou proccupe. J'tais
un homme plant au beau milieu de l'tat social tel qu'il est. Je
n'avais pas l'instinct romanesque; c'est pour cela peut-tre que le
rcit de Laurence m'avait intress vivement, car l'intrt repose
toujours sur une bonne part d'tonnement, et un narrateur qui serait
compltement au point de vue de son auditeur ne l'amuserait nullement,
j'en suis certain.

La seule observation que j'aurais pu faire  Laurence est celle-ci:
Vous ne finirez certes pas votre vie dans les conditions o vous la
subissez maintenant. Vous ne serez pas plutt libre que vous retournerez
au thtre, ou que vous chercherez  entrer dans le monde. N'atrophiez
pas votre intelligence de gaiet de coeur, n'branlez pas par les excs
votre admirable organisation. Mais il craignait tant d'entendre parler
de l'avenir, ce mot seul le crispait si subitement, que je n'osai pas
mme le prononcer. Je vis bien que son sacrifice tait encore plus
douloureux qu'il ne voulait l'avouer, et que l'ide d'une libert qui ne
pouvait arriver qu' la mort de son pre lui causait une terreur et une
anxit profondes.

Je me permis seulement de lui dire que, dt-il tre jardinier toute sa
vie, il ne fallait pas plus s'abrutir dans cette condition-l que dans
toute autre, et je fus d'autant plus loquent que j'avais t surpris
l'avant-veille par une ivresse bien conditionne. Il me promit de
s'observer et de vaincre ces moments de lchet o il faisait trop bon
march de lui-mme. Il me remercia chaleureusement de la sympathie
trs-relle que je lui exprimais; nous passmes encore deux jours
ensemble, et je le quittai avec chagrin. Je ne pus lui faire promettre
de m'crire.

--Non, me dit-il, j'ai assez remu les cendres de mon foyer en vous
racontant ma vie. Il faut que tout s'teigne  jamais. Si je me faisais
une habitude d'y toucher de temps en temps, je ne serais plus matre de
l'incendie. Je vois bien que vous me plaignez: je me laisserais aller 
me plaindre, il ne faut pas de a!

Je me mis  sa disposition pour tous les services que je pourrais tre 
mme de lui rendre, et je lui laissai mon adresse. Il ne m'crivit
jamais, et ne m'accusa mme pas rception de quelques volumes qu'il
m'avait pri de lui envoyer.

                   *       *       *       *       *

Dix-huit mois s'taient couls depuis mon passage en Auvergne, et
j'tais toujours inspecteur des finances; mes fonctions m'avaient appel
en Normandie, et je me rendais d'Yvetot  Duclair par une froide soire
de dcembre, dans une petite calche de louage.

La route tait bonne, et, malgr un temps trs-sombre, j'aimais mieux
arriver un peu tard  mon gte que d'tre forc de me lever de grand
matin, le point du jour tant la plus cruelle heure du froid.

J'tais en route depuis une heure quand le temps s'adoucit sous
l'influence d'une neige trs-drue. Une heure plus tard, le chemin en
tait tellement couvert, que mon conducteur, qui s'appelait Thomas et
qui tait un vieil homme un peu indolent, avait peine  ne pas me mener
 travers champs. Ses haridelles refusrent plusieurs fois d'avancer, et
enfin elles refusrent si bien, qu'il nous fallut descendre pour dgager
les roues et prendre les btes par la bride; mais ce fut inutilement,
nous tions embourbs dans le foss. C'est alors que M. Thomas m'avoua
qu'il n'tait plus sur la route de Duclair et qu'il croyait tre sur
celle qui retourne vers Caudebec. Nous tions en plein bois, sur un
chemin trs-vallonn; la neige tombait toujours plus paisse et nous
risquions fort de rester l. Pas une voiture, pas un roulier, pas un
passant pour nous aider et nous renseigner.

J'allais en prendre mon parti, me rouler dans mon manteau et dormir dans
la voiture, quand M. Thomas me dit qu'il se reconnaissait et que nous
tions dans les bois entre Jumiges et Saint-Vandrille. Ces deux
rsidences taient trop loignes pour que ses chevaux puiss pussent
nous conduire  l'une ou  l'autre; mais il y avait plus prs un chteau
o il tait trs-connu et o nous recevrions l'hospitalit. J'eus piti
du pauvre homme, qui tait aussi fatigu que ses btes, et je lui promis
de les garder pendant qu'il irait,  travers bois, chercher du secours
au chteau voisin.

C'tait tout prs effectivement, car, au bout d'un quart d'heure, je le
vis revenir avec deux hommes et un cheval de renfort. On nous tira
lestement d'affaire, et un des hommes, qui me parut tre un garon de
ferme, me dit que nous ne pouvions regagner la route de Duclair par ce
mauvais temps. On ne voyait pas  trois pas devant soi.

--Mon matre, ajouta-t-il, serait trs-fch, si je ne vous amenais pas
souper et coucher au chteau.

--Qui est votre matre, mon ami?

--C'est, rpondit-il, M. le baron Laurence.

--Qui? m'criai-je, le baron Laurence le dput?

--C'est, reprit le paysan, son chteau que vous verriez d'ici, si on
pouvait voir quelque chose. Allons, venez, il ne fait pas bon  rester
l. Les btes sont en sueur.

--Passez devant, lui dis-je; je vous suis.

Comme le chemin tait fort troit, je suivis littralement la calche et
les hommes, et je ne pus adresser d'autres questions sur le compte du
baron Laurence; mais c'tait bien l'oncle de mon ami le comdien. Il n'y
avait qu'un Laurence  la Chambre, et j'admirais la destine qui me
conduisait vers ce potentat de la famille. J'tais ds lors rsolu  le
voir,  lui rendre compte de la situation de son neveu,  lui dire tout
le bien que je pensais de ce jeune homme,  lui tenir tte, s'il le
mconnaissait.

La neige, qui allait son train, ne me permit pas de contempler le
manoir. Il me sembla traverser des cours troites entoures de
constructions leves. Je montai un grand perron, et je me vis en face
d'un valet de chambre de bonne mine qui me reut trs-poliment en me
disant qu'on me prparait un appartement, et qu'en attendant je
trouverais bon feu dans la salle  manger.

Tout en parlant, il me dbarrassait de mon paletot couvert de neige et
passait un morceau de serge sur mes bottines. Une grande porte s'ouvrait
en face de moi, et je voyais un autre domestique en train de poser des
victuailles apptissantes sur une table richement servie. Une immense
pendule de Boulle sonnait minuit.

--Je prsume, dis-je au valet de chambre, que M. le baron est couch et
ne se drangera pas pour un voyageur inconnu que cette mauvaise nuit lui
amne. Veuillez lui remettre ma carte demain matin, et, s'il veut bien
me permettre de le remercier...

--M. le baron n'est pas couch, rpondit le domestique, c'est l'heure de
son souper, et je vais lui porter la carte de monsieur.

Il me fit entrer dans la salle  manger et disparut. L'autre domestique,
occup  servir le souper, m'avana poliment un sige prs de la
chemine, y jeta une brasse de pommes de pin et reprit ses occupations
sans mot dire.

Je n'avais pas froid, j'tais en sueur. Je regardai le local. Cette
grande salle ressemblait au rfectoire d'un antique couvent. Je
m'assurai, en regardant de prs, que c'tait, non une imitation moderne,
mais une vraie architecture romane et monastique, quelque chose comme
une succursale de Jumiges ou de Saint-Vandrille, les deux clbres
abbayes qui possdaient jadis tout le pays environnant. M. le baron
Laurence avait transform le couvent en palais, ni plus ni moins que le
prince Klmenti. Les aventures de la troupe Bellamare me revinrent  la
mmoire, et je m'attendais presque  voir entrer le frre Ischirion ou
le commandant Nikanor, quand la double porte du fond s'ouvrit, et un
grand personnage en robe de chambre de satin cramoisi garnie de fourrure
vint  ma rencontre, les bras ouverts. Ce n'tait pas le prince
Klmenti, ce n'tait pas le baron Laurence; c'tait mon ami Laurence,
Laurence en personne, un peu engraiss, mais plus beau que jamais.

Je l'embrassai avec joie. Il tait donc rconcili avec son oncle? il
tait donc l'hritier prsomptif de son titre et de sa richesse?

--Mon oncle est mort, rpondit-il. Il est mort sans me connatre et sans
songer  moi; mais il avait oubli de tester, et, comme j'tais son
unique parent...

--Unique? Votre pre...

--Mon pauvre cher pre!... mort aussi, mort de joie! frapp d'apoplexie
quand un notaire est venu lui dire sans mnagement que nous tions
riches. Il n'a pas compris qu'il perdait son frre. Il n'a vu que le
sort brillant qui m'tait chu, l'unique espoir, l'unique proccupation
de sa vie; ce dsir tait devenu plus intense avec la crainte de ma
damnation. Il s'est jet dans mes bras en disant: Te voil seigneur, tu
ne seras plus jamais comdien! je peux mourir! et il est mort! Vous
voyez, mon ami, que cette fortune me cote bien cher! Mais nous
causerons  loisir; vous devez tre fatigu, refroidi. Soupons, je vous
garde aprs le plus longtemps possible. J'ai besoin de vous voir, de me
reconnatre et de me rsumer avec vous, car, depuis notre connaissance
et notre sparation, je n'ai pas eu une heure d'panchement.

Quand nous fmes  table, il renvoya ses gens.

--Mes amis, leur dit-il, vous savez que j'aime  veiller sans faire
veiller les autres. Mettez-nous sous la main tout ce qu'il nous faut,
assurez-vous que rien ne manque  l'appartement de mon hte, et allez
vous coucher si bon vous semble.

--A quelle heure faut-il rveiller l'hte de M. le baron? dit le valet
de chambre.

--Vous le laisserez dormir, rpliqua Laurence, et vous ne m'appellerez
plus M. le baron; je vous ai dj pri de ne pas me donner un titre qui
ne m'appartient pas.

Le valet de chambre sortit en soupirant.

--Vous le voyez, me dit Laurence quand nous fmes seuls, rien ne manque
 mon dguisement, pas mme les valets de la comdie. Ceux-ci se croient
amoindris de servir un homme sans titre et sans morgue. Ce sont de
grands imbciles qui me gnent plus qu'ils ne me servent, et qui, je
l'espre, me quitteront d'eux-mmes quand ils verront que je les traite
comme des hommes.

--Je crois au contraire, lui dis-je, qu'ils se trouveront peu  peu
trs-heureux d'tre traits ainsi. Donnez-leur le temps de comprendre.

--S'ils comprennent, je les garderai, mais je doute qu'ils s'habituent
aux manires d'un homme qui n'a pas besoin d'tre servi personnellement.

--Ou vous vous habituerez  tre servi ainsi. Vous tes plus aristocrate
d'aspect et de manires, mon cher Laurence, qu'aucun chtelain que j'aie
rencontr.

--Je joue mon rle, cher ami! Je sais comment il faut tre devant les
domestiques de bonne maison. Je sais que, pour tre respect d'eux, il
faut une grande douceur et une grande politesse, car eux aussi sont des
comdiens qui mprisent ce qu'ils feignent de vnrer; mais ne vous y
trompez pas, ceux que vous voyez ici sont des cabotins trs-vulgaires.
Mon oncle tait un faux grand seigneur; au fond, il avait tous les
ridicules d'un parvenu qui dteste son origine. J'ai vu cela 
l'attitude et aux habitudes de ses gens. Leur genre de vanit est de
troisime ordre; quand ils m'auront quitt, j'en prendrai de plus
relevs, et ceux-l me regarderont comme un homme vraiment suprieur,
parce que je jouerai mon rle d'_aristo_ mieux que n'importe quel
_aristo_. Est-ce que tout n'est pas fiction et comdie en ce monde? Je
ne le savais pas, moi! Je me suis demand, en prenant possession de ce
domaine, si je m'y souffrirais huit jours. Je ne craignais pas tant de
m'y ennuyer que d'y paratre dplac et de m'y sentir ridicule; mais,
quand j'ai vu combien il tait facile d'imposer aux gens du monde par
une aisance et une dignit d'emprunt, j'ai reconnu que mon ancien mtier
d'histrion tait une ducation excellente, et qu'on n'en devrait pas
donner d'autre aux fils de famille.

Laurence me dbita encore quelques paradoxes sur un ton de raillerie qui
n'tait pas gai. Il affectait un peu trop de ddain pour sa nouvelle
situation.

--Voyons, lui dis-je, ne jouez pas la comdie avec un homme  qui vous
avez dvoil tous les recoins de votre coeur et de votre conscience. Il
est impossible que vous ne vous trouviez pas plus heureux ici que dans
votre village. Je mets  part la perte de votre pre, qui tait fatale
selon les lois de la nature; ce chagrin ne se trouve pas tellement li 
votre hritage qu'il doive vous empcher d'en apprcier les douceurs.

--Pardonnez-moi, reprit-il, ce mal et ce bien sont troitement lis; je
ne puis l'oublier. Je vous l'ai dit navement autrefois, je vous le dis
aujourd'hui avec la mme sincrit, je suis n acteur. Je n'en ai pas eu
le talent, j'en ai gard la passion. J'ai besoin d'tre plus grand que
nature. Il faut que je pose vis--vis de moi-mme, que j'oublie l'homme
que je suis, et que je plane au-dessus de ma propre individualit par
l'imagination. Toute la diffrence entre l'acteur par mtier et moi,
c'est qu'il a besoin du public, et que, moi, ne l'ayant jamais
passionn, je m'en passe fort bien; mais il me faut ma chimre: elle m'a
soutenu, elle m'a fait accomplir de grands sacrifices. Je me sais
honnte et bon, cela ne me suffit pas, c'est la nature qui m'a fait
ainsi; je prtends sans cesse  tre sublime  mes propres yeux, et 
l'tre par le fait de ma volont. Enfin la vertu est mon rle, et je
n'en veux pas jouer d'autre. Je sais que je le jouerai toujours, ou que
je me prendrai en dgot et en aversion. Vous ne comprenez pas cela?
vous me prenez pour un fou? Vous ne vous trompez pas, je le suis; mais
ma folie est belle, et, puisqu'il m'en faut une, ne cherchez pas 
m'ter celle-l. J'ai t vraiment stoque dans mon village, car tout le
monde m'y a cru heureux, et certes je ne l'tais qu'en de rares moments,
quand je pouvais me dire: Tu as russi  tre grand. La vie de mon
pre, sa scurit, qui tait mon ouvrage, c'tait la raison d'tre de
mon sacrifice. J'en tais arriv  ne plus rien regretter du pass. A
prsent, qu'ai-je  faire ici qui soit digne de moi? Avoir de belles
manires, m'exprimer plus purement, avoir plus de littrature que la
plupart des messieurs qui m'observent et m'auscultent pour savoir s'ils
m'accepteront comme un des leurs? C'est vraiment trop facile, et ce
n'est pas l un idal dont je me sente bien jaloux.

Je lui demandai si l'on savait dans son nouveau pays qu'il et jou la
comdie.

--On l'avait dit, rpondit-il, on le rptait, on n'en tait pas sr,
bien qu'on et vu autrefois  Rouen sur les planches un grand jeune
homme mince qui me ressemblait beaucoup et qui portait sur l'affiche le
mme nom que M. le baron. On n'avait pu supposer alors que je pusse tre
son parent, il ne faisait pas volontiers les honneurs de sa roture.
Quand je me prsentai comme son hritier, on questionna mes gens, qui ne
savaient rien et qui nirent avec indignation. On me questionna plus
adroitement, et je me htai de dire la vrit avec tant de rsolution et
de fiert, qu'on se hta de me rpondre que je _n'en valais pas moins_.
Un homme qui a cent mille livres de rente, car j'ai cent mille livres de
rente, mon cher ami, n'est pas le premier venu en province; c'est une
puissance utile ou nuisible, et tout ce qui l'entoure a besoin de lui
plus ou moins. Je sentis tout de suite qu'il fallait raliser mon
capital et quitter le pays, ou m'imposer par les apparences du mrite.
Cela rentrait dans ma monomanie, et je posai l'homme de mrite sans me
donner la moindre peine.

--Quittez ce ton de persiflage envers vous-mme, mon cher Laurence. Vous
avez t naf en me racontant votre vie, soyez-le encore. Vous tes un
homme de coeur trs-intelligent; donc, vous tes rellement un homme de
mrite. Vous tenez  paratre ce que vous tes, c'est votre droit; je
dirai plus, c'est votre devoir. Je ne vois en vous rien qui sente le
comdien, si ce n'est cette affectation de railler le milieu social o
la destine vous replace et que je commence  comprendre. L'homme qui a
livr tout son tre, intelligence, figure, accent, coeur et entrailles
au contrle d'un public souvent injuste et brutal, a certainement
beaucoup souffert de ce contact direct, et sa fiert a d se rvolter 
l'ide que, pour quelques sous donns  la porte, le premier manant venu
achetait le droit de l'humilier. Je vous avoue qu'avant de vous
connatre, j'avais un grand ddain pour les comdiens. Je ne pardonnais
qu' ceux dont le talent rel a le droit de tout braver et la puissance
de tout vaincre. J'prouvais une sorte de dgot pour ceux qui taient
mdiocres, et je ne surmontais ce dgot que par la compassion que
m'inspiraient leur dtresse, la difficult de vivre en ce monde, le
manque d'ducation premire, l'encombrement du travail dans la socit
moderne. C'est cette difficult toujours croissante de trouver de
l'ouvrage, quand on n'est pas remarquablement dou, qui combat et
dtruit le prjug contre les comdiens, plus que tous les raisonnements
philosophiques, car au fond le prjug a sa raison d'tre. Pour se
prsenter au public fard et costum en comique ou en hros,
c'est--dire en homme qui a la prtention de faire rire ou pleurer une
foule, il faut une audace qui est vaillance ou effronterie, et quiconque
paye a bien le droit de lui crier, s'il est mauvais: Va-t'en, tu n'es
pas beau, ou tu n'es pas drle. Eh bien, mon cher Laurence, vous dites
que vous tiez passable, et voil tout. Vous avez donc souffert de ne
pas tre au premier rang, et vous avez cherch  vous en consoler en
vous disant avec raison qu'en vous l'homme tait suprieur  l'artiste;
et maintenant que vous vous rappelez la froideur des gens de l'autre
ct de la rampe, vous leur gardez rancune  votre insu. Vous vous
efforcez de les traiter de haut, comme ils vous traitaient quand vous
leur apparteniez. Ils ne vous trouvaient pas assez comdien, et vous
avez besoin de leur dire que leur existence  eux est aussi une comdie,
qu'elle est mauvaise et qu'ils y sont mauvais. C'est l un lieu commun
qui ne prouve rien, car tout est affreusement srieux en ralit dans la
comdie du monde et dans le monde de la comdie. Oubliez donc cette
petite amertume. Acceptez franchement votre retour  la libert et 
l'action sociale. Vous avez une grande excuse, une excuse que vous
m'avez sincrement fait admettre, _l'amour_, qui est la grande
absolution de la jeunesse. Cet amour est oubli, je suppose; s'il ne
l'est pas, il peut tout vaincre  prsent, je le suppose encore. Quoi
qu'il en soit, vous n'avez  rougir de rien dans le pass, et c'est pour
cela que vous devez aborder le monde, non comme un transfuge repentant
ou dfiant, mais comme un voyageur qui a profit de son exprience pour
juger impartialement toutes choses, et qui rentre chez lui pour
rflchir et agir en philosophe.

Laurence couta mon petit sermon sans l'interrompre, et, comme c'tait
toujours un coeur d'enfant dans une poitrine virile, il me tendit ses
deux mains avec effusion.

--Vous avez raison, me dit-il, je sens que vous avez raison et que vous
me faites du bien. Ah! si j'avais un ami prs de moi! J'en ai si grand
besoin, et je suis si seul! Tenez, mon ami, ma vie entire est un
vertige, et je suis encore bien jeune; je n'ai pas vingt-huit ans! J'ai
pass par des existences si diverses que je ne sais vraiment plus qui je
suis. Tout est aventure et roman dans cette existence agite. Il y avait
bien vraiment de quoi tre un peu fou. Sans vous, je le serais devenu
tout  fait, car, lorsque vous m'avez rencontr dans un cabaret, j'tais
en train de devenir un viveur de village, peut-tre un ivrogne triste et
rvant le suicide dans les fumes du vin bleu. Grce  vous, j'ai repris
possession de moi-mme, mais l'exaltation a augment, et il tait temps
d'en finir. Mon pauvre pre, pardonne-moi ce que je dis l!

Une larme vint au bord de sa paupire; il se versait machinalement un
second verre de vin de Malvoisie. Il le versa dans le seau  glace, et,
comme je le regardais:

--Je ne bois plus, dit-il, si ce n'est par distraction et sans savoir ce
que je fais. Sitt que j'y pense, vous voyez, je m'abstiens.

--Pourtant, vous soupez ainsi tous les soirs?

--Oui, habitude de comdien qui aime  faire de la nuit le jour.

--Au village, pourtant...

--Au village, je travaillais ds le matin comme un boeuf; mais je
faisais le samedi, le dimanche et le lundi comme les autres, et, ces
jours-l, je ne me couchais pas. Que voulez-vous, l'ennui! J'tais
pourtant un bon ouvrier. Il n'y parat dj plus, voyez! j'ai les mains
blanches, d'aussi belles mains que quand je jouais les amoureux. a ne
fait pas que je m'amuse. Ah! mon ami, je vous parle franchement, ne
prenez pas ceci pour une affectation. Je m'ennuie  avaler ma langue, je
m'ennuie  en mourir.

--N'avez-vous donc pas su vous crer encore des occupations srieuses?

--Srieuses! Dites-moi donc ce qu'il y a de srieux dans l'existence
d'un millionnaire de la veille qui est encore un tranger au milieu des
gens pratiques? Est-ce que je serai jamais pratique, moi? est-ce que je
peux l'tre? coutez le rcit de mes trois mois de villgiature dans ce
chteau; mais c'est assez rester  table. Venez dans ma chambre, nous y
serons mieux.

Il prit un flambeau de vermeil d'un travail exquis, et, aprs m'avoir
fait traverser un salon splendide, un billard immense et un boudoir
merveilleux, il me fit entrer dans une chambre  coucher o je m'criai
tout de suite:

--La chambre bleue!

--Comment! dit-il en souriant, vous vous souvenez assez bien de mon
histoire, mes descriptions sommaires vous ont assez frapp pour que vous
reconnaissiez des choses que vous n'avez jamais vues!

--Mon cher ami, votre histoire m'a tellement impressionn que je me suis
amus  l'crire  mes moments perdus, en changeant tous les noms. Je
vous la lirai, et, si mes souvenirs manquent d'exactitude, si j'ai
altr la couleur, vous corrigerez, vous rectifierez, vous changerez; je
vous laisserai le manuscrit.

Il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir.

--C'est donc l, repris-je, la fameuse chambre bleue?

--C'est une copie aussi exacte que me l'ont permis mes propres
souvenirs.

--Vous tes donc redevenu amoureux de la belle inconnue?

--Mon ami, la belle inconnue est morte; tout est mort dans le roman de
ma vie.

--Mais la fameuse troupe, Bellamare, Lon, Moranbois... et celle que je
n'ose nommer?...

--Ils sont tous morts pour moi. Absents, en Amrique, je ne sais o;
Impria, ayant perdu son pre, les avait suivis au Canada, o ils
taient encore il y a six mois. Bellamare m'crivait qu'il serait en
mesure,  son retour, de me rendre mon argent. Tout le monde se portait
bien. Ne parlons pas d'eux; cela me trouble un peu, et je suis peut-tre
en train d'oublier...

--Dieu le veuille! C'est ce qu'avant tout je dsire pour vous; mais
cette chambre bleue, c'est un souvenir que vous avez voulu, que vous
voulez garder?

--Oui; quand j'ai su que mon inconnue n'tait plus, son souvenir m'a
repinc le coeur, et, comme un grand enfant que je suis, j'ai voulu
lever ce monument intime  sa mmoire. Vous vous souvenez que cette
chambre bleue n'tait pas plus la sienne que la maison renaissance o
j'tais entr par mgarde. Cette demeure charmante, potise pour moi
par une gracieuse et bienveillante apparition, n'en tait pas moins le
seul cadre o je pusse voquer son image voile. J'ai copi la chambre
de mon mieux; seulement, comme celle-ci est plus grande, j'ai pu y
ajouter de bons sofas o nous allons fumer de bons cigares.

Je lui demandai comment et par qui il avait appris la mort de son
inconnue.

--Je vous le dirai tout  l'heure, rpondit-il. Il faut procder avec
ordre. Je reprends mon rcit; ce ne sera plus qu'un court chapitre 
ajouter au roman que vous avez pris la peine de rdiger.




III


Aprs avoir enseveli mon pauvre pre, je partis pour la Normandie dans
la situation d'esprit d'un homme qui voyage  la recherche de choses
nouvelles pour se distraire d'un profond chagrin, nullement avec
l'ivresse d'un pauvre diable qui a gagn  la loterie et qui va toucher
son capital. J'avais gard de ma premire et unique visite  mon oncle
un souvenir trs-maussade. Il ne m'avait pas bien accueilli, vous vous
en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante
m'avait regard de travers. Je retrouvai le manoir tel qu'il l'avait
laiss, c'est--dire en trs-bon tat de rparation. Le vieux garon
tait homme d'ordre, il ne manquait pas une ardoise  son toit, pas une
pierre  ses murs; mais l'ornementation intrieure tait d'un got
dtestable. Il y avait de l'or partout, du style nulle part. Comme on
avait mis les scells, et que jusqu' sa dernire heure il avait t
absolu et mfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que
je l'avais suppos, n'avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre
un immeuble splendide, des fermages trs-productifs, des affaires
trs-bien tablies et de belles sommes en rserve. Je congdiai la
gouvernante en la priant d'emporter les trois quarts du riche et affreux
mobilier, et, cdant  une fantaisie d'artiste,  un irrsistible besoin
de mettre de l'harmonie dans toutes les parties de ce monument d'un
autre ge, je passai tout mon temps  m'installer avec got, avec
science, avec esprit enfin, en m'ingniant  dissimuler le confort sous
l'archologie. Vous verrez a demain au jour; c'est assez bien russi,
je crois, et ce sera mieux quand tout sera termin. Seulement j'ai peur,
quand je n'aurai plus rien  faire chez moi, de ne pouvoir plus y
rester, car, aussitt que je m'arrte un instant, je bille et j'ai
envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que, si je
voulais m'pargner beaucoup de dsagrments et de mfiances, il fallait
que je rpondisse aux politesses qui m'taient adresses. J'avais pris
une liste des amis et connaissances de mon oncle. J'avais adress des
billets de faire part en mon nom, puisque j'tais l'unique reprsentant
de la famille. Je reus beaucoup de cartes, et mme celles des plus gros
bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosit
que de bienveillance; mais il parat que je triomphai d'emble de toutes
les prventions. On me trouva _beaucoup de fond et un ton parfait_. On
sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m'tais conduit en
grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva
occup  rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n'tais pas un
bourgeois ignorant. Mon got et mes dpenses me posrent en savant et en
artiste, mon isolement acheva de me poser en homme srieux. On s'tait
imagin que j'amnerais mauvaise compagnie; quelle compagnie pouvais-je
amener? Des acteurs? Je ne saurais o prendre un seul de ceux que j'ai
connus courant le monde. Des ouvriers de mon village? A moins de leur
faire des rentes, je ne pourrais les enlever  leur travail.

On ne se rendit pas compte de l'isolement extraordinaire o m'avait jet
une destine exceptionnelle; on crut que je m'abstenais volontairement
de camaraderie et de tapage nocturne. On m'en sut un gr infini. On
m'invita  paratre dans le monde du cru. Je rpondis que la mort
rcente de mon pre me rendait encore trop triste et trop peu sociable.
On m'admira d'avoir aim mon pre! Des jeunes gens, mes voisins,
m'invitrent  leurs chasses. Je promis d'y prendre part quand j'aurais
fini mes travaux d'installation. Ils s'tonnrent, en partant pour Paris
 l'entre de l'hiver, que je n'eusse pas de regret de ne pas les y
suivre; ils m'eussent prsent dans le plus beau monde. Je ne voulus pas
poser l'excentricit; je promis d'tre plus tard un homme du
monde.--Mais mon parti est bien pris, mon cher ami! J'ai dj assez vu
la plupart de ces gens-l. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils
sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l'intelligence et
du mrite ont contract dans le bien-tre des habitudes d'oisivet qui
me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines.
Ceux qui ont de l'indpendance dans les ides ne se servent pas de leur
nergie intrieure ou s'en servent mal. Tous prennent au srieux cette
chose sans cohsion et sans but qu'ils appellent le monde, et o je
n'aperois rien qui ait un sens srieux. Non, non, encore une fois, ne
croyez pas que je m'en mfie de parti pris, j'y cherche au contraire
avec anxit le point lumineux qui pourrait m'attirer et me passionner.
Je n'y vois qu'un fourmillement de petites choses effaces, incompltes,
inacheves. Je n'ai encore vu que les rptitions de la pice qu'on y
joue. Eh bien, cette pice est dcousue, incomprhensible, sans intrt,
sans passion, sans grandeur et sans gaiet. Les acteurs que j'ai pu
tudier sont incapables de la dbrouiller, car ceux qui auraient du
talent sont ddaigneux ou blass, ou bien ils sentent que leurs rles
sont irralisables, et ils les jouent froidement. J'ai t nourri, moi,
de nobles tragdies et de beaux drames. La plus mauvaise oeuvre d'art a
d'ailleurs un plan et vise  prouver quelque chose; une soire dans le
monde semble n'avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous
qu'aille faire l un homme habitu devant le public  prciser ses
gestes,  pier ses entres,  ne pas dire un mot inutile,  ne pas
faire un pas au hasard? Reprsenter une action, c'est faire acte de
logique et de raisonnement; dire des riens dont le souvenir s'efface 
mesure qu'on les dit, couter des discussions oiseuses que le bon got
dfend mme d'approfondir, c'est faire preuve d'usage et de
savoir-vivre; mais c'est ne rien faire du tout, et je suis incapable de
me rsigner jamais  ne rien faire.

La morale de ceci n'est pas qu'un comdien soit trop suprieur  la
ralit pour s'identifier  elle: ne me prtez pas cette forfanterie;
mais comprenez donc qu'un artiste quelconque a fait de la ralit un
moule que sa personnalit occupe et remplit. L o son empreinte ne
marque pas, il ne vit plus, il se ptrifie. J'ai besoin d'tre, non pour
qu'on voie qui je suis, mais pour sentir que j'existe. Pour le moment,
je suis archologue, antiquaire, numismate; plus tard, je serai
peut-tre naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou
romancier, ou agriculteur, que sais-je? Il faudra que j'aie toujours une
passion, une tche, une curiosit; mais je ne serai jamais ni dput, ni
prfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thsauriseur,
rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l'on appelle l'homme
pratique. Je verrai si cette maison que je cre m'inspire quelque chose,
sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages; mais j'ai peur de
la solitude en voyage comme j'ai peur de l'oisivet dans la vie
sdentaire. Ce qu'il me faudrait, ce qui est de mon ge, ce que mon
coeur appelle en mme temps qu'il le redoute, c'est l'amour, c'est la
famille. Je voudrais tre mari, car je ne saurai jamais me rsoudre 
me marier. Pourtant la pense m'en est venue plusieurs fois depuis que
je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.

Elle s'appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns onds. Ce sont l ses
seuls dfauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec
Impria, qui s'appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et
j'aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelt en rien celle pour qui
j'ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande
et belle; l'autre tait petite et jolie. Elle n'a pas la voix timbre ni
la prononciation vibrante d'une actrice. C'est une voix douce, un peu
sourde et voile, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une
prononciation qui glisse sans accuser et n'insiste que sur ce qui est
trs-senti. Je dirais volontiers de cette femme que c'est un instrument
garni de ces cordes de soie qui n'ont pas assez de sonorit pour un
orchestre d'opra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavit
dans la _musica di camera_.

Elle est grande et belle, vous disais-je, et j'ajouterai qu'elle est un
peu gauche, ce qui me plat infiniment. Elle ne saurait pas faire trois
pas sur un thtre sans se heurter partout. Cela tient aussi  une vue
courte qui ne lui permet pas de voir  l'oeil nu les dtails des choses.
Pour moi, la source des instincts et des gots est dans le sens de la
vue. Ceux dont l'oeil tendu embrasse tout sont plastiques; au
contraire, ceux qui ont besoin de regarder de prs sont spcialistes. La
spcialit de ma voisine, c'est la vie d'intrieur, une petite activit
qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingnieuse et incessante, une
sollicitude attentive et continue, dlicate et inpuisable pour ceux
dont elle entreprend la gurison. Elle est le contraire de moi, qui sais
pratiquer le dvouement par un grand parti pris de volont, mais qui,
rendu  moi-mme, ne puis plus rien voir qu'au travers de moi-mme. Elle
s'oublie, elle; elle prendrait toutes les empreintes qu'on voudrait lui
donner, elle saurait tre _un autre_, voir par ses yeux, respirer par
ses poumons, s'identifier  lui et disparatre.

Vous le voyez, c'est l'idal de la compagne, de l'amie, de l'pouse.
Joignez  cela qu'elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon ge
 peu prs. Elle est assez riche pour n'avoir aucun souci de ma fortune,
et sa naissance ne diffre pas de la mienne: son grand-pre tait un
paysan. Elle a vu le monde, elle ne l'a jamais aim. Elle veut le
quitter tout  fait, n'ayant rencontr personne qui lui ait fait dsirer
de se remarier. Elle a appris que l'abbaye de Saint-Vandrille tait 
vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de got et
d'instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est
venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le
climat conviendrait  sa sant et si le pays environnant lui assurerait
le genre de vie tranquille et retir qu'elle rve. La maisonnette
qu'elle a loue touche  mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois
par semaine; nous pourrions nous voir tous les jours: l'obstacle, hlas!
vient de moi, de ma pusillanimit, de mes retours vers le pass, de ma
crainte de ne plus savoir aimer malgr le besoin d'amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C'est le
plus prosaquement du monde. J'avais t passer deux jours  Fcamp pour
chercher un matre ouvrier,  l'effet de rparer de vieilles boiseries
admirables, relgues au grenier par mon prdcesseur. Revenu dans la
soire, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fentre,
cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur
sur bois, qui commenait  installer son travail en plein air devant la
salle du rez-de-chausse. Elle tait si simplement vtue qu'il me fallut
de l'attention pour reconnatre en elle une femme d'un certain rang dans
la hirarchie des femmes honntes. Je descendis dans la salle qu'il
s'agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la
manchette, je ne doutai plus. C'tait une Parisienne et une personne des
plus distingues. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et
j'allais respecter son investigation, lorsqu'elle vint  moi avec un
mlange d'usage et de timidit qui donnait un grand charme  son action.

--Je dois, me dit-elle, demander pardon au chtelain de Bertheville
(c'est le nom de mon abbaye) pour le sans-gne avec lequel j'ai franchi
les portes ouvertes de son manoir...

--Pardon? lui rpondis-je, quand j'aurais  vous en rendre grce!

--Voil qui est trs-aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjoue qui
ne l'empcha pas de rougir un peu; mais je n'abuserai pas, je me retire,
et, vous sachant ici, ce que j'ignorais encore, je ne me permettrai
plus...

--Je vais repartir  l'instant mme, si ma prsence vous empche
d'examiner mes travaux.

--J'ai fini... Je venais demander quelques renseignements pour mon
compte.

J'offris de lui donner ceux dont le propritaire dispose, et elle vit
tout de suite que j'allais tre srieux et parfaitement convenable. Elle
ne fit donc pas de difficult pour me dire qu'elle avait envie de
Saint-Vandrille, mais qu'elle tait effraye de la dpense  y faire
pour rendre ce dbris habitable. Elle avait voulu savoir de mon matre
ouvrier le prix de son travail. Il y avait  Saint-Vandrille un
trs-beau revtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.

J'avais dj vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti 
en tirer. Je proposai d'y aller le jour mme et de faire un petit
travail accompagn d'une estimation approximative des dpenses. Elle
accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu'elle enverrait
chercher mon travail, et en ne m'engageant point  le lui porter.

Quand elle me laissa, j'tais un peu tourdi par sa beaut et son air de
franchise; je me ravisai presque aussitt. Je me raillai de l'excs de
mon obligeance, car j'allais perdre ma journe et me donner beaucoup de
peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir; mais j'avais
promis, et deux heures aprs j'tais  Saint-Vandrille. J'y trouvai ma
belle voisine, qui vint  moi en me remerciant de mon exactitude. Je
m'tais inform d'elle dans l'intervalle. Je savais qu'elle s'appelait
madame de Valdre, qu'elle habitait Paris ordinairement, qu'elle venait
de louer tout prs de moi, qu'elle vivait absolument seule avec une
vieille gouvernante, une cuisinire et un domestique, ne connaissant ou
ne voulant encore connatre personne aux environs, passant ses matines
 la promenade et ses soires  broder ou  lire.

Saint-Vandrille est, comme Jumiges, une vaste ruine dans un petit
enclos. Vous connaissez sans doute Jumiges. Si vous ne le connaissez
pas, figurez-vous l'glise de Saint-Sulpice ruine, ventre, au milieu
d'un joli jardin anglais, dont les alles sables circulent  travers de
beaux gazons sous des arcades  jour tapisses de lierre et
enguirlandes de plantes folles. Les deux tours monumentales de l'glise
dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel
normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des
voles d'oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant
sans cesse autour de ces donjons  jour, dont la dentelle protge leurs
nids. Au bas des grandes murailles de la nef dcouverte croissent des
arbres magnifiques et des buissons pleins de grce. Dans un reste des
anciens btiments de service, le propritaire actuel, homme de science
et de got, s'est arrang une demeure encore trs-vaste et dcore dans
le meilleur style. Des dbris retrouvs dans les ruines, il a fait un
muse intressant. C'est une habitation  la fois svre, confortable et
charmante, en face d'un splendide dcor que vivifie et parfume une
admirable vgtation, bien dirige dans sa pittoresque ordonnance.

En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlmes que de Jumiges, dont
l'appropriation tait  mes yeux un chef-d'oeuvre et pouvait servir de
type aux projets de madame de Valdre.

--Je comprends trs-bien, me dit-elle, que l'acquisition de ces
monuments historiques cre des devoirs srieux. Les restaurer
n'appartient qu' des fortunes princires, et je ne vois pas trop o
serait le grand profit pour l'art et la science, qui ont bien assez de
spcimens archologiques encore debout. Je n'attache, d'ailleurs, aucun
prix  ce qui est presque entirement refait  neuf, avec des matriaux
nouveaux et par des mains qui n'ont plus l'individualit du pass. Quand
une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beaut
relative, son grand air d'abandon, son mariage avec la plante qui
l'envahit et la solennit de son enseignement. La prserver de la
dvastation brutale, l'encadrer de verdure et de fleurs, c'est tout ce
qu'on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la
remplirais assez bien, je crois; j'aime les jardins et je m'y entends un
peu; mais l'appropriation de mon habitation personnelle  ce voisinage
exigeant, voil ce qui m'inquite. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans
ce genre de proprit une servitude qui m'effraye: on n'a pas le droit
d'en refuser l'entre aux amateurs et mme aux oisifs et aux
indiffrents. Ds lors, on n'est plus chez soi, et que deviendrai-je,
moi qui chris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines
qu' la condition d'y rencontrer  chaque pas des Anglais ou des
photographes? Si nous tions aux portes de Paris, on aurait des jours et
des heures  sacrifier au public; mais ici a-t-on le droit de refuser la
porte  des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un
monument dont vous n'tes en ralit que le gardien ou le cicerone?

A cela, je n'avais rien  rpondre. Je savais par quelles exigences
indiscrtes, par quelles brutales rcriminations, l'inpuisable
obligeance de notre voisin de Jumiges tait souvent paye. Je
conseillai  madame de Valdre de se construire un chalet au milieu des
bois et de ne plus penser  Saint-Vandrille.

J'aurais d rester sur cette sage conclusion, abandonner mon expertise
et prendre cong d'elle; mais la passion de l'archologie m'entrana.
Saint-Vandrille a une plus belle glise et mieux conserve en beaucoup
d'endroits que Jumiges. Les btiments adjacents sont laids et
incommodes; mais il y a un jardin carr qui descend en terrasses sur de
riantes prairies, et ce jardin de moines, dessin dans l'ancien style,
tait, pour mes rves de dcorateur consciencieux, une grande sduction.
Il y a aussi une immense salle de chapitre trs-entire, tout entoure
d'arcades lgantes. D'une grande tribune qui communique avec le
rfectoire, on plonge dans le vaste vaisseau. Je me revis dans la salle
du chapitre de Saint-Clment, j'y voquai la confrence magistrale du
prince avec ses vassaux, les rapides et dchirantes funrailles de
Marco; puis, mon hallucination suivant sa pente, je crus me retrouver
dans la bibliothque immense o nous avions jou la tragdie devant les
seigneurs montngrins; je revis Impria chantant et mimant _la
Marseillaise_, et, dans une confusion de fantmes et de fictions,
Lambesq hurlant les fureurs d'Oreste, tandis que je dclamais Polyeucte.
La bonne et plaisante figure de Bellamare m'apparaissait dans la
coulisse, d'o la voix caverneuse de Moranbois nous _envoyait le mot_.
Des larmes me vinrent aux yeux, un rire nerveux me crispa la gorge, et
je m'criai involontairement:

--Ah! la belle salle de spectacle!

Madame de Valdre me regardait avec motion, elle crut sans doute que je
devenais fou: elle devint ple et tremblante.

Je crus devoir, pour la rassurer, lui faire la dclaration que j'ai
coutume de lancer  ceux qui m'examinent avec mfiance et curiosit.

--J'ai t comdien, lui dis-je en m'efforant de sourire.

--Je le sais bien, reprit-elle encore mue. Je connais, je crois, toute
votre histoire. N'en soyez pas surpris, monsieur Laurence. J'ai eu 
Blois une jolie petite maison renaissance, au numro 25 d'une certaine
rue o il y avait des tilleuls et des rossignols. Il s'est pass dans
cette maison une singulire aventure dont vous tiez le hros.
L'hrone, qui tait venue l  mon insu et sans ma permission, bien
qu'elle ft mon amie, m'a tout confess par la suite. Pauvre femme! elle
est morte avec ce souvenir.

--Morte! m'criai-je. Je ne la verrai donc jamais!

--C'est tant mieux pour elle, puisque vous ne l'eussiez pas aime.

Je vis que madame de Valdre savait tout. Je la pressai de questions,
elle les luda; ce souvenir lui tait pnible, et elle n'tait nullement
dispose  trahir le secret de son amie. Je ne devais jamais savoir son
nom, ni quoi que ce soit qui pt me faire retrouver sa trace dans un
pass ferm, enseveli sans retour.

--Vous pouvez au moins, lui dis-je, me parler du sentiment qu'elle a eu
pour moi: tait-il srieux?

--Trs-srieux, trs-profond, trs-tenace. Vous n'y avez pas cru?

--Non, et j'ai probablement manqu le bonheur par mfiance du bonheur;
mais a-t-elle souffert de cet amour?... est-ce la cause?...

--De sa mort prmature? non. Elle avait gard l'esprance ou elle
l'avait recouvre, quand elle a su que vous aviez quitt le thtre.
Elle allait peut-tre tenter de vous rattacher  elle quand elle est
morte des suites d'un accident; le feu a pris  sa robe de bal... Elle a
beaucoup souffert; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus
d'elle, je vous en prie; cela me fait beaucoup de mal.

--Cela m'en fait aussi, repris-je, et j'en voudrais parler! Ayez un peu
de courage par piti pour moi.

Elle me rpondit avec bont qu'elle s'intressait  mon regret, s'il
tait rel; mais pouvait-il l'tre? Ne serais-je pas port  ddaigner
au del de la tombe une femme que j'avais ddaigne vivante? tais-je
dispos  couter avec respect ce qu'on me dirait d'elle?

Je jurai que oui.

--Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdre. Je veux connatre vos
sentiments intimes  son gard. Racontez-moi cette aventure sincrement,
 votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez port sur mon
amie et toutes les raisons qui vous ont entran  lui crire que vous
l'adoriez, pour l'oublier ensuite et retourner  la belle Impria.

Je lui racontai fidlement tout ce que je vous ai racont, sans rien
omettre. J'avouai qu'il y avait eu peut-tre un certain dpit dans mon
premier lan vers l'inconnue, et un autre dpit dans mon silence, quand
elle avait dout de moi.

--J'tais sincre, lui dis-je; j'avais aim Impria, mais je me jetais
dans un nouvel amour avec courage, avec loyaut, avec ardeur. Votre amie
et pu me sauver, elle ne l'a pas voulu. Je n'aurais jamais revu
Impria, je l'aurais oublie sans retour et sans regret. Rien ne m'tait
plus facile dans ce moment-l. L'inconnue s'est montre jalouse sous des
formes hautaines dont la froide gnrosit m'a humili profondment.
J'ai eu peur d'une personne exigeante au point de me faire un crime
d'avoir aim avant de la connatre, et matresse d'elle-mme au point de
cacher son mpris sous des bienfaits. J'aurais mieux aim une jalousie
ingnue; j'aurais trouv des paroles mues, des serments vrais pour la
rassurer. J'ai prvu des luttes terribles, une amertume invincible
amasse dans son coeur. J'ai t poltron dans mon orgueil. J'ai renonc
 elle! Et puis sa position et la mienne taient trop disparates.
Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne
craindrais pas de lui paratre ambitieux, et je saurais vaincre sa
mfiance; mais elle n'est plus, ma destine n'tait pas d'tre heureux
en amour. Elle n'a pas su combien je l'aurais aime, et, moi, j'ai t
repouss par Impria, comme si le ciel et voulu me punir de n'avoir pas
saisi le bonheur quand il m'tait offert.

--Oui, reprit madame de Valdre; en cela, vous avez t trs-coupable
envers vous-mme, et vous avez cruellement mconnu une femme aussi
loyale et aussi sincre que vous. Mon amie tait de bonne foi quand elle
vous crivait pour vous offrir son concours auprs d'Impria. Elle
n'tait ni mfiante ni hautaine. Elle tait brise de douleur, elle se
sacrifiait. Elle n'tait point parfaite, mais elle avait la candeur
complte des mes romanesques; en prenant peur de son caractre, vous
avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bvue qu'un
homme d'esprit puisse faire. Elle tait d'une douceur qui dgnrait en
faiblesse, et vous eussiez gouvern comme une enfant cette prtendue
femme terrible.

--J'ai t enfant moi-mme, rpondis-je, et j'en ai t bien puni!

--Sans doute, puisque vous vous tes repris d'amour pour Impria, et que
cet amour est devenu un mal incurable.

--Qu'en savez-vous? m'criai-je.

--Je l'ai vu l tout  l'heure, quand vous vous tes cri: Voil une
belle salle de spectacle! Tout votre pass d'illusions, tout votre
avenir de regrets, taient crits dans vos yeux; vous ne vous consolerez
jamais!

Il me sembla que c'tait un reproche direct, car les yeux de cette belle
femme taient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir
ce que je faisais.

--Ne parlons plus ni d'Impria, ni de l'inconnue, lui dis-je. Il n'y a
plus de pass pour moi, pourquoi n'y aurait-il pas d'avenir?

Je m'aperus,  sa surprise, que je lui faisais une dclaration, et je
me htai d'ajouter:

--Parlons de Saint-Vandrille.

Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et
abandonn, et nous ne parlmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions
toujours  l'inconnue, et je croyais voir qu' force de parler de moi et
de me dpeindre  madame de Valdre, elle avait excit chez celle-ci une
grande curiosit de me voir, peut-tre un intrt plus vif que la
curiosit. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du
moins aussi romanesque, et je commenai  sentir qu'il me serait
trs-facile de m'prendre d'elle, pour peu que j'y fusse encourag.

Je ne le fus point, et je m'pris davantage. Je n'avais pas os lui
demander de me recevoir; elle s'enferma si bien durant quelques jours,
que je rdai en vain autour de sa demeure sans l'apercevoir. C'est alors
que l'ide me vint de transformer en cabinet de travail la chambre 
coucher de mon oncle, et d'installer mes pnates dans le pavillon carr,
qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais
la vritable cratrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait
doublement intressante, et je commenai  y travailler de mmoire avec
beaucoup d'ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commena 
ressembler  l'original, j'crivis  madame de Valdre pour la supplier
de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J'avais t
si obligeant pour elle qu'elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint,
fut trs-surprise, trs-touche mme de ma fantaisie sentimentale, et
dclara que mes souvenirs taient trs-fidles. Elle me permit alors
d'aller la voir, et me montra mes deux lettres  l'inconnue, que
celle-ci lui avait confies en mourant, lui disant de les brler quand
elle les aurait lues.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? lui dis-je.

--Je ne sais, rpondit-elle. J'ai toujours rv que je vous
rencontrerais quelque part et que je pourrais vous les rendre.

Pourtant, elle ne me les rendit pas, et je n'avais aucun motif pour les
rclamer. Je lui demandai si elle n'avait pas un portrait de son amie.

--Non, dit-elle, et, si j'en avais un, je ne vous le montrerais pas.

--Pourquoi? Sa mfiance lui servit; elle vous a dfendu... soit! Je ne
veux plus aimer dans le pass; j'en ai assez, j'en ai t assez
malheureux pour que tout soit expi. J'ai le droit d'oublier mon long
martyr.

--Pourtant la chambre bleue!

--La chambre bleue, c'est vous, rpondis-je. C'est vous, cratrice et
habitante de cette chambre, que dans cette chambre j'ai aime en rve
avant l'apparition de votre amie.

--Alors, c'est aussi le pass?

--Pourquoi ne serait-ce pas le prsent?

Elle me reprocha de venir chez elle pour lui dire des fadeurs.

C'tait de mauvais got, j'en convins; mais que devait-elle attendre
d'un ancien amoureux de thtre?

--Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez! Je vous connais trs-bien;
mon amie avait reu assez de lettres de M. Bellamare pour vous
apprcier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous tes.
N'esprez pas m'en faire douter.

--Qui suis-je, selon vous?

--Un homme srieux et dlicat qui ne fera jamais lgrement la cour 
une femme qu'il estime; un homme qui, pendant trois ans, a cach son
amour  Impria, parce qu'il la respectait. Ds lors, une femme qui se
respecte et qui sait cela n'accepterait pas volontiers le marivaudage
avec vous; convenez-en.

Je ne fis donc pas la cour  madame de Valdre, je ne la lui fais pas;
mais je la vois souvent, et je l'aime. Il me semble qu'elle m'aime
aussi. Peut-tre suis-je un fat, peut-tre n'a-t-elle pour moi que de
l'amiti,--comme Impria! C'est peut-tre ma destine d'inspirer
l'amiti. C'est doux, c'est pur, c'est charmant, mais cela ne suffit
pas. Je commence  m'irriter de cette confiance dans ma loyaut, qui
n'est pas si relle qu'elle le parat, puisqu'elle me cote. Et voil o
j'en suis! Amoureux timide et mfiant, impatient et craintif, parce
que... parce que, faut-il tout vous dire? j'ai autant de peur d'tre
aim que de peur de ne pas l'tre. Je vois que j'ai affaire  une femme
foncirement honnte, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand
elle peut m'appartenir  jamais. J'aspire au bonheur de possder une
telle femme et de l'aimer toujours, comme je me sais capable d'aimer. Il
ne tient qu' moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une
passion vraie, et je reste l depuis bientt deux mois comme un colier
qui craint de se laisser deviner et qui craint qu'on ne le devine pas.
Pourquoi, me direz-vous?...

--Oui, m'criai-je, pourquoi? Dites pourquoi, mon cher Laurence!...
confessez-vous entirement.

--Eh! mon Dieu, rpondit-il en se levant et en se promenant avec
agitation dans la chambre bleue, parce que j'ai contract dans ma vie
errante une maladie chronique trs-grave: le vouloir irralisable, la
fantaisie de l'impossible, l'ennui du vrai, l'idal sans but dtermin,
la soif de ce qui n'est pas et ne peut pas tre! Ce que j'ai rv 
vingt ans, je le rve toujours; ce qui m'a fui, je le cherche toujours
dans le vide.

--La gloire de l'artiste! est-ce cela?

--Peut-tre! J'ai eu  mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis
cru modeste parce que je voulais l'tre; mais ma vanit froisse a d me
ronger, comme ces maladies qu'on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce
doit tre cela! j'aurais voulu tre un grand artiste, et je ne suis
qu'un critique intelligent. Je suis trop cultiv, trop raisonneur, trop
philosophe, trop rflchi; je n'ai pas t inspir. Je ferai trs-bien
un peu de tout, je ne serai matre en rien. C'est une souffrance de
comprendre le beau, de l'avoir analys, de savoir en quoi il consiste,
comment il clt, se dveloppe et se manifeste, et de ne pouvoir le
faire jaillir de soi-mme. C'est comme l'amour, voyez-vous! on le sent,
on le touche, on croit le saisir; il vous chappe, il vous fuit. On
reste devant le souvenir d'un rve ardent et d'une dception glace!

--Impria! lui dis-je, c'est Impria! Vous y pensez toujours!

--Impria insensible et mon ambition due, c'est tout un, rpondit-il.
Ces deux premiers lments de vitalit sont le point de dpart de ma
vie. J'ai perdu les trois plus belles annes de ma jeunesse  les voir
m'chapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-tre des
biens prfrables; mais ce que je ne retrouverai pas, c'est mon coeur
d'enfant, mon espoir obstin, ma confiance aveugle, mes aspirations de
pote, mes jours d'insouciance et mes jours de fivre. Tout cela est
fini, fini! Je suis un homme fait, et j'aime une femme faite. Je suis
excellent, elle est adorable; nous pourrons tre trs-heureux... Me
voil riche comme un nabab et log comme un prince. D'un grabat bourr
de paille, je passe  un lit d'or et de soie. Je peux contenter toutes
mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir
un harem mieux install et mieux cach que celui du prince Klmenti. Je
peux avoir mieux que lui un thtre, une troupe  mes gages; mon oncle
m'a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l'Odon!
J'aurai de l'art pour mon argent, comme j'ai de la posie par droit
d'hritage, une belle nature o je taille et plante  mon gr. Voyez!
n'est-ce pas un site romantique? ajouta-t-il en tirant le rideau ouat
de la fentre et en me montrant le paysage  travers les vitres claires,
diamantes au bord par la gele. Regardez! je n'aime pas les persiennes.
Rien n'est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du
dehors. La neige ne tombe plus que par lgers flocons que la lune
argente mollement. L-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme
un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cdres noirs qui
encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse
leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voil un
beau dcor dlicieusement clair! c'est grand et solennel, c'est morne,
c'est muet comme un cimetire, c'est mort comme moi!... O Impria!

En jetant ce nom, d'une voix dchire qui fit vibrer sur les consoles
les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohme, il frappa du
pied comme un ncromant qui voque un spectre rebelle; tout vibra de
nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui
fit voler en clats toute une tagre charge de prcieux bibelots, puis
se mit  rire en disant avec un sang-froid amer:

--Ne faites pas attention; j'ai souvent besoin de casser quelque chose!

--Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous tes plus malade que je
ne pensais! Ceci n'est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez
beaucoup, et vous vous soignez  contre-sens. Il faut quitter cette
solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut pouser
madame de Valdre et partir avec elle.

--S'il ne s'agissait que de moi, reprit-il, je n'hsiterais pas, car
elle me plat, et je suis sr qu'elle est tendre et dvoue; mais, si je
ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries
l'affligent et la dcouragent! En ce moment, elle ne songe qu' me
gurir du pass; je ne lui cache plus rien, elle l'exige. Tout ce que je
vous dis, elle l'entend; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit;
tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me
devine, elle me fait raconter tous les dtails de ma vie passe et
prsente. Elle s'y intresse, elle me plaint; me console, me gronde et
me pardonne. C'est une amie anglique, elle croit me gurir, et je me
laisse faire; et je m'imagine qu'elle me gurit, et je sens qu'elle me
calme. Elle ne s'inquite pas trop de mes rechutes. Elle a une patience
inoue! Eh bien, oui, elle m'est ncessaire et je ne pourrais plus me
passer du baume qu'elle met sur mes blessures; mais je crains que mon
amour ne soit goste... odieux peut-tre!... car, si on venait un matin
frapper  ma porte en disant: Bellamare est en bas avec Impria, ils
viennent te chercher pour jouer la comdie  Caudebec ou  Yvetot, je
sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de
joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde...
Comment voulez-vous qu'avec cette folie dans le cerveau je jure  une
femme de coeur de ne vivre que pour elle? Quels seraient son humiliation
et son dsespoir d'avoir couv si tendrement cet oeuf de colombe
sdentaire d'o s'chapperait un pigeon voyageur! Non, je ne suis pas
encore mr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hter. Il faut
me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose
est possible!

Il avait raison. Nous nous quittmes  trois heures du matin, je devais
absolument repartir  sept; mais je lui jurai de dpcher mes affaires
et de revenir passer une semaine avec lui.

J'tais depuis deux jours  Duclair, et je djeunais seul  la table
d'hte, n'ayant pu arriver  l'heure accoutume, lorsque je vis entrer
un homme encore jeune, c'est--dire pas trs-jeune, et pas trs-beau,
c'est--dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me
prvinrent en sa faveur. Il s'assit devant moi et mangea  la hte, sans
paratre se soucier de ce qu'on lui servait et tout en consultant un
carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais
quoi d'enjou, de railleur et de bienveillant  la fois me faisait
dsirer qu'il me parlt; mais il paraissait trop bien lev pour entamer
la conversation  tort et  travers, et je pris le parti de le prvenir
en lui demandant, ce que je savais fort bien,  quelle heure passait le
bateau  vapeur pour le Havre.

--Je crois, rpondit-il, qu'il passe  deux heures.

Ce peu de paroles fut un trait de lumire pour moi; il parlait du nez!
Une vague rvlation s'tait dj faite en moi  mon insu. J'avais envie
de lui demander son nom, lorsque je le vis s'approcher d'un encrier et
mettre l'adresse d'une lettre qu'il avait tire de sa poche. J'eus
l'indiscrtion de jeter les yeux sur cette lettre et j'y lus: _A
Monsieur Pierre Laurence,  Arvers_...

--Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne
s'expliquent pas, de regarder le nom que vous criviez, et je crois
devoir vous donner un renseignement. Laurence n'est plus  Arvers.

Il me regarda d'un air pntrant, levant les yeux sans lever la tte,
et, s'tant assur qu'il ne m'avait jamais vu, mais que j'avais une
honnte figure, il me pria de vouloir bien lui donner la nouvelle
adresse de Laurence.

--On l'appelle ici le baron Laurence; mais il n'aime pas qu'on lui donne
ce titre, dont il n'a pas hrit en ligne directe. Il habite son
chteau, le chteau de feu son oncle,  quelques heures d'ici.

--Il a donc hrit?

--Parfaitement, il a cent mille livres de rente.

--Comme il va rire de ma missive! N'importe, veuillez me dire le nom du
chteau.

--Bertheville.

--Ah! c'est vrai, je me souviens, dit l'homme gai en crivant et en
souriant jusqu'aux oreilles. Quel coup du sort! Ce cher enfant! le voil
riche et heureux! Il l'a bien mrit!

--Il n'est peut-tre pas si heureux que vous croyez, monsieur Bellamare!

--Ah ! vous me connaissez donc?

--Vous voyez!

--Et lui?...

--Lui, il est mon ami.

--Oh! alors,--je sais que vous tes inspecteur des finances, on me l'a
dit dans l'auberge,--vous allez avoir la bont de vous charger de a,
une traite de cinq mille francs, que je lui dois depuis des annes. Je
sais qu'il me tiendra quitte des intrts.

--Et de la somme aussi. Je vous jure qu'il ne voudra pas la recevoir!
N'importe, je connais votre dlicatesse, je lui remettrai votre papier.
O pourrai-je vous le renvoyer?

--Je ne veux pas qu'il me le rende. S'il est riche, il doit tre
gnreux. Il y a des pauvres plus pauvres que moi et mes comdiens; mais
est-ce que je ne pourrais pas le voir? Est-ce qu'il ne recevrait pas son
ancien ami, son ancien directeur?... Laurence tait de ces coeurs qui ne
peuvent changer.

--Cher monsieur Bellamare, il ne vous recevrait que trop bien; mais
devez-vous rveiller le feu qui couve sous la cendre?

--Que voulez-vous dire?

--Puis-je vous demander si mademoiselle Impria fait encore partie de
votre socit?

--Impria? mais oui, certes! Je l'attends dans une heure avec le reste
de mes associs.

--Lon, Moranbois, Anna et Lambesq?

--Ah ! vous nous connaissez tous?

--Laurence m'a racont toute sa vie dans les plus grands dtails.
Avez-vous encore Lucinde et Rgine?

--Non, elles ne nous ont pas suivis en Amrique, o nous venons de
passer deux ans et d'organiser, autour de notre petit noyau, des troupes
de rencontre de distance en distance; mais mes cinq associs ne m'ont
jamais quitt.

--Et Purpurin est toujours  votre service?

--Toujours; il mourra prs de moi. Pauvre Purpurin!

--Quoi donc?

--Oh! nous avons eu bien des aventures, c'est notre destine, entre
autres une rencontre avec de prtendus sauvages, convertis par les
missionnaires et civiliss, qui ont voulu nous scalper. Purpurin y a
laiss un peu de sa chevelure, la peau avec. Nous sommes arrivs  temps
pour ravoir le reste. Il est guri; mais cette petite opration et la
peur qu'il a eue n'ont pas apport un dveloppement sensible  son
intelligence. Il a d renoncer  la rclamation, ce qui aprs tout n'est
pas un mal... Mais parlez-moi donc de Laurence. Est-ce qu'il pense
toujours  Impria?

--Plus que jamais.

--Diable!

--Elle ne l'a jamais aim?

--Si fait. Je crois que si.

--Et  prsent?

--Elle nie, comme toujours.

--Pourquoi?

--Ah! voil, pourquoi! je ne puis vous le dire; peut-tre l'effroi d'une
vie qui n'et pas convenu  ses gots et  ses habitudes d'artiste.

--Mais maintenant qu'il est riche...

--Est-ce qu' prsent il l'pouserait?

--J'en suis certain!

Bellamare devint trs-ple et marcha avec agitation le long de la table.

--Perdre Impria, me dit-il, c'est tout perdre, car elle a beaucoup de
talent aujourd'hui, et, par son courage, son amiti, son dvouement, son
intelligence, elle est le nerf, elle est l'me de toutes nos existences.
Nous sparer d'elle, c'est nous briser tous, et moi-mme...

Il s'arrta suffoqu par un sanglot intrieur qu'il touffa en marchant
de nouveau autour de la chambre.

--coutez-moi, lui dis-je, je ne suis pas plus d'avis que vous qu'il
doive pouser mademoiselle de Valclos. L'inconnue de Blois est morte,
mais...

--Morte? quel dommage!

--Mais elle a laiss une amie, une confidente qui aime Laurence, qui
demeure prs de lui, et que Laurence pouserait, s'il pouvait oublier
Impria. Je suis persuad que ce mariage conviendrait beaucoup mieux 
l'un et  l'autre...

--Dites-moi donc, reprit Bellamare m'interrompant avec proccupation,
depuis quand madame de Valdre est morte.

--Madame de Valdre?

--Ah! oui, son nom m'est chapp; mais qu'est-ce que cela fait 
prsent, puisque la pauvre inconnue n'est plus de ce monde? Son roman
tait si pur, c'tait une femme si droite, si chaste et si bonne! Vous
n'tes pas homme  trahir ce secret-l?

--Non, certes; mais je ne comprends rien  ce que vous dites; madame de
Valdre n'est pas du tout morte, c'est elle qui est la voisine, l'amie,
la confidente, presque la fiance de Laurence.

--Eh bien!... Ah! j'y suis... Non, attendez! L'avez-vous vue, cette
voisine?

--Pas encore. Je sais qu'elle est grande, belle...

--Et trs-blonde?

--Non, blanche avec des cheveux bruns,  ce que m'a dit Laurence.

--Oh! des cheveux! on les a de la couleur qu'on veut! Son prnom?

--Jeanne.

--C'est elle! veuve? sans enfants? assez riche? vingt-huit  trente ans?

--Oui, oui, oui! Laurence m'a dit tout cela.

--Eh bien, c'est elle, je vous jure que c'est elle! Et Laurence ne
devine pas que l'amie de son inconnue est son inconnue elle-mme qui se
fait passer pour morte? Ce garon-l sera toujours ingnu et modeste
jusqu' l'aveuglement! Oh! voil qui change bien la situation, cher
monsieur! Laurence est un homme d'imagination. Quand il saura la vrit,
il aimera de nouveau ce qu'il a aim dans des circonstances romanesques.
Il aimera l'inconnue, il oubliera Impria.

--Et ce sera mieux ainsi pour lui, pour elle, pour Impria et pour vous
tous.

--Oui, certes! Il faut avertir madame de Valdre que la feinte a dur
assez longtemps et qu'elle doit se rvler  Laurence, parce qu'il y a
pril en la demeure, parce qu'Impria est de retour... Moi, je ne me
suis fait encore annoncer nulle part. Les journaux de la province n'ont
pas imprim mon nom. Dbarqu au Havre depuis deux jours, je voulais
gagner Rouen sans donner de reprsentations durant le trajet. Je fais
encore mieux, je passe inaperu, je brle Rouen, et je m'en vais
travailler le plus loin possible. Vous ne direz pas notre rencontre 
Laurence, vous ne parlerez pas de moi, il peut pendant quelques mois me
croire encore au Canada... Faites qu'il pouse madame de Valdre dans
quelques semaines, et tout est sauv.

--Alors, il faudrait partir vite; il se peut que Laurence vienne me voir
ici, o il vient souvent. Il peut nous apparatre d'un moment  l'autre.
Que feriez-vous alors?

--Je lui dirais qu'Impria est reste en Amrique, marie  un
millionnaire.

--Mais ne peut-elle pas apparatre au mme instant? Ne m'avez-vous pas
dit que vous l'attendiez?

--Oui, nous devions nous arrter ici; j'avais quelqu'un  voir aux
environs, un ami qui ne m'attend pas, qui ne saura pas que je suis
pass. Voil qui est dcid, je vais au-devant de ma troupe pour qu'elle
n'entre pas dans cette ville. Adieu! merci! Permettez-moi de vous serrer
la main et de me sauver bien vite.

--Reprenez votre argent, lui dis-je, puisqu'il ne faut pas que Laurence
sache notre entrevue. Vous avez le temps de rgler ce compte avec lui.

--C'est juste; adieu encore.

--Est-ce que vous me dfendez de vous suivre? J'avoue que j'ai une envie
folle de voir Moranbois, Lon...

--C'est--dire Impria? Allons, venez; vous les verrez tous, mais ne
leur parlez pas de Laurence.

--C'est entendu.

Je pris mon chapeau, et tous deux de courir vers la campagne. Bellamare,
avisant un loueur de voitures, s'arrta et fit march avec lui pour un
grand omnibus qui fut attel  la hte. Nous sautmes dedans et prmes
la route de Caudebec.

--Cet omnibus, me dit-il, va recevoir mon monde et mon bagage, qui
seront transbords sur le chemin sans que nous ayons  rentrer dans la
ville. Je dirai  mes camarades que l'ami que je voulais voir  Duclair
n'y demeure plus, que l'auberge est mauvaise et chre, et nous filons
tout de suite sur Rouen par Barentin, o nous prenons le chemin de fer.

Au bout d'un quart d'heure de marche, durant lequel je renseignai
amplement Bellamare sur la situation d'esprit o j'avais laiss
Laurence, nous accostmes un autre omnibus qui amenait la _socit_.
Bellamare alla lui donner les explications projetes, et je me mis 
aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l'occasion
de regarder tous ces personnages du _roman comique_ de Laurence qui
m'intressaient vivement.

La premire femme qui sauta lgrement et sans prcaution sur le chemin
encore rempli de neige fut la petite Impria. Elle tait bien petite et
bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans
la vie de mon ami. Serre dans sa petite robe de voyage, les cheveux
rouls sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait
l'apparence d'une fillette qui va en vacances; mais, en la regardant
mieux, je vis qu'elle avait bien trente ans et qu'elle avait perdu toute
fracheur. Malgr ses traits purs et rguliers, elle ne me sembla pas
jolie. Anna la blonde tait un peu grasse pour jouer les ingnues, et
ses joues marbres par le froid taient d'un ton fort triste. Elle
portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entirement chauve et
toujours coiff d'une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser
quand je lui offris de l'aider  porter un gros coffre qui me prouva que
les forces de l'Hercule n'avaient pas diminu malgr le temps, les
voyages et les aventures. Lon, trs-ple et trop bien ras, me parut un
homme us et malade. Il tait d'un type distingu, et son extrme
politesse contrastait avec la brutalit de Moranbois. Lambesq tait gros
et laid; il marchait de ct comme les crabes, et se plaignait d'avoir
encore dans les jambes le roulis de la traverse. Purpurin, scalp,
portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du thtre, et
d'un ton mal assorti  sa chevelure. Vraiment ils n'taient pas beaux,
ces pauvres artistes voyageurs que j'avais vus si intressants et si
caractriss  travers les rcits de Laurence. J'eus le loisir de les
examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait
avec les conducteurs, menaant d'un bras, et de l'autre portant le
poupon d'Anna. Impria s'approcha de Bellamare, qui s'inquitait d'elle,
et lui jura d'un air dcid et enjou qu'elle se portait bien et se
trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, mme des arbres
sans feuilles, aprs vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la
Normandie, elle prfrait dcidment le Nord aux pays chauds. Enfin elle
causa prs de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et
sa puissance. En parlant, elle se transfigurait; ses traits fatigus et
tirs reprenaient leur lasticit. La maigreur disparaissait; la finesse
transparente de la peau se colorait d'une nuance particulire qui tenait
le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents
magnifiques, et ses yeux prenaient un clat pntrant qui pouvait bien
devenir irrsistible. Elle tait de ces tres qui ne frappent pas, mais
qui fascinent.

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment o il
m'tait apparu; en quelques minutes, Lon me fit le mme effet. Je me
rendis compte de ces rsultats d'une vie de surexcitation nerveuse. De
telles gens n'ont pas d'ge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus
vieux qu'ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que
j'aurais voulu pouvoir les suivre pour les tudier davantage, et puis je
m'attendrissais  l'ide de leur misre et de leur probit. Ils
semblaient n'avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient
cinq mille francs  Laurence!

Je rentrai  l'auberge, o Laurence prcisment m'attendait. Qu'il tait
loin de se douter de l'clat de foudre qui venait de passer si prs de
lui! Ce matin-l, il n'tait occup que de madame de Valdre. Elle lui
avait paru triste et dcourage depuis notre entrevue de l'avant-veille.
C'est que lui-mme, agit par ses panchements avec moi, lui avait
laiss voir un redoublement de mlancolie. Maintenant, il avait peur
qu'elle ne se prpart mystrieusement  le fuir pour toujours. Il en
tait furieux et dsol.

--Les femmes, disait-il, n'ont que de l'orgueil; pas de piti vraie!

Il me supplia d'aller demeurer chez lui. Je n'avais d'affaires que
durant quelques heures de la journe. Il me promettait de me conduire et
de me ramener chaque jour dans un quipage rapide comme le vent.

--C'est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui 
Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu'enlevaient trois
chevaux admirables attels de front, c'est un vrai plaisir que de voler
ainsi  travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente
bouilloire, les genoux envelopps dans une fourrure soyeuse.

--Avec un ami prs de soi, me dit-il en me serrant la main; l seulement
est le plaisir de prince, et je suis n paysan. Les cahots d'une
charrette au trot d'une vieille mule valent mieux pour la sant. Je n'ai
plus apptit ni sommeil  prsent. La destine est une folle qui se
trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant
ceux qui l'invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdre et me prsenta comme son
unique ami.

--Unique? Bellamare, Lon... et _les autres_ sont-ils morts?
demanda-t-elle d'un ton mu.

--C'est tout comme, aujourd'hui, rpondit Laurence; je n'ai pas pens 
eux de la journe, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent
ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdre se dtourna pour servir le th, mais je vis un rayon
de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l'avait pas surfaite; sa
beaut, sa fracheur, la perfection de sa forme, l'attrait pntrant de
sa physionomie, taient incontestables; ses cheveux taient bruns
naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et
Bellamare l'avaient vue blonde, elle me raconta qu' cette poque elle
avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d'or, qui
commenait  tre de mode. Cette circonstance avait aid  son
dguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu'elle l'aimait perdument et absolument. Je
dsirais tre seul avec elle, mais c'tait impossible sans que Laurence
s'en apert. Je pris le parti de lui crire sance tenante. Tout en
crayonnant sur un album, je traai ces mots que je lui remis  la
drobe.

  Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vrit
   Laurence. Il le faut!

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu trouble. Elle n'avait
pas l'aplomb et l'exprience de son ge, elle avait encore l'motion et
la candeur de la premire jeunesse; Laurence tait son premier, son
unique amour.

Elle lui demanda un livre qu'il avait promis de lui apporter. Il l'avait
oubli. Il prtendit l'avoir laiss dans la poche de sa pelisse et
sortit comme pour le chercher dans l'antichambre; mais il sortit de la
maison, s'lana  pied  travers la neige et la nuit, et courut chez
lui chercher le livre. Nous l'entendmes sortir.

--Nous sommes seuls, me dit madame de Valdre; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s'tait pass dans la journe.

--Ainsi, me dit-elle, ils sont partis? Impria ne le verra pas, elle ne
saura pas qu'elle est encore aime, qu'elle est riche, qu'elle peut le
rendre heureux? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence
 une surprise,  un mensonge, car le silence en serait un. S'il doit
aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin
s'accomplisse. Il en est temps encore; il ne m'a rien promis, je ne lui
ai fait aucun aveu, ni donn droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez
venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette preuve ne me chasse pas
du coeur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu'il peut
les rejoindre  Rouen. Il ira, j'en suis bien sre... Moi, je
m'loignerai jusqu' ce que je sache mon sort. Quel qu'il soit, je le
subirai avec courage et dignit.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa rsolution. Pourtant,
j'obtins d'elle que Laurence connatrait son inconnue avant d'tre
soumis  l'preuve dcisive. Je lui persuadai d'aller mettre de la
poudre d'or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la
chambre bleue il l'avait entrevue.

Quand elle revint blonde et voile, je lui fis tourner le dos  la porte
par o Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout
haletant apportant le volume. Je lui dis que j'tais pris d'un violent
mal de tte, et que sa voisine m'avait permis de me retirer.

Il rentra fort tard; j'tais couch. Il vint se jeter  mon cou: il
tait ivre d'amour et de bonheur. Bellamare ne s'tait pas tromp.
L'homme d'imagination avait repris son existence normale. Il adorait
deux femmes dans madame de Valdre, l'inconnue qui l'avait fait rver,
l'amie qui avait gnreusement travaill  le gurir. Il voulait
l'pouser ds le lendemain. Il l'et fait, si la chose et t possible.

Lui avait-elle rvl le passage d'Impria? Il ne m'en dit pas un mot,
et je n'osai pas le questionner. J'avoue qu'en voyant l'ivresse de
Laurence et en l'entendant faire les projets d'un millionnaire amoureux
qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de coeur
 la pauvre petite comdienne qui s'en allait, sans gants et presque
sans manteau, sur la neige des chemins,  la recherche d'un cruel
travail, avec son talent, ses nerfs, sa volont, son sourire et ses
larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-l,
j'avais impitoyablement travaill pour sa rivale. Je me surpris 
trouver celle-ci trop facilement heureuse. Rest seul, je ne pus me
rendormir. J'tais en proie  je ne sais quelle incertitude, et je me
demandais si j'avais eu le droit d'agir comme je l'avais fait.

Je m'habillai, et, comme je regardais le lever d'un beau soleil d'hiver
par ma fentre, je vis dans la cour un homme envelopp d'une peau de
bique et coiff d'un bonnet de laine, qui ressemblait  un marinier de
la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de
prs, je reconnus Bellamare.

--Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdre; il faut que je lui
parle  l'insu de Laurence. Je sais qu'il s'est couch tard, nous aurons
le temps. Je vous dirai en route ce qui m'amne.

Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vtement et je le
rejoignis.

--Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. A Barentin, j'ai
embarqu tout mon monde pour Rouen. J'ai march toute la nuit dans une
mauvaise patache; mais j'tais tourment, j'avais la fivre, je n'ai pas
senti le froid. J'avais rsolu de faire une mauvaise action, une
lchet,--par gosme! Je ne peux pas l'accomplir. Ce serait la premire
de ma vie. Impria s'est toujours sacrifie pour ses amis. Elle et pu
tre engage  Paris, y avoir de grands succs, y faire fortune, ou tout
au moins y trouver une existence aise et tranquille. Il y a aux
Franais plus d'une socitaire qui ne la vaut pas. Elle a refus pour ne
pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu'elle tait
comble des dons du prince Klmenti et de ses htes. Vous avez devin
qu'en refusant l'amour de Laurence, c'est encore  nous qu'elle a voulu
se consacrer. Cela ne peut pas durer ternellement. Elle a trente ans 
prsent. Elle est faible, puise. Notre petite socit ne fera jamais
fortune, notre vie sera un ternel tirage. Encore quelques annes, tout
en riant et chantant, elle succombera  la peine; c'est comme a que
nous finissons, nous autres!--et voil qu'elle peut avoir cent mille
livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l'aime toujours, qui
sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais! Non. Je ne
dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdre, car je lui
avais jur autrefois de servir sa cause. Il faut qu'elle sache que je
l'abandonne, que je dois l'abandonner. C'est une femme d'un trs-grand
coeur, je le sais; je l'ai revue plus d'une fois depuis l'aventure de
Blois, et j'avais toujours cru pouvoir lui donner de l'esprance. Tout
est chang depuis l'poque o Impria a congdi Laurence avec une
douleur qu'il lui tait impossible de me cacher. C'est  cette poque-l
que nous sommes partis pour l'Amrique. Je n'ai donc pas revu la
comtesse. Elle voyageait. Je ne savais o lui crire. Il faut qu'elle
sache tout, et que, dans sa suprme dlicatesse, elle prononce. Quant 
moi, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas tromper Impria
et que je ne le veux pas. Aprs cela, que ces deux femmes se disputent
le coeur de mon ancien jeune premier, ou que la plus gnreuse le cde 
l'autre, a ne me regarde plus. J'aurai fait mon devoir.

J'tais trop de l'avis de Bellamare pour le contredire. Nous fmes
rveiller madame de Valdre. Elle nous couta en pleurant et resta sans
force, sans parole, sans rsolution et sans dfense. Elle fut faible et
admirable, car elle n'eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s'occupa
que du bonheur de Laurence et se rsuma ainsi:

--Je sais qu'il m'aime, j'en suis sre  prsent. Il me l'a dit hier
soir avec une passion si persuasive, que je ne l'estimerais pas si j'en
doutais; mais il a eu si longtemps l'esprit et le coeur malades que je
ne serai pas surprise de le voir m'chapper encore. Je n'ai pas le droit
de me rvolter contre cette chose fatale. Je l'ai accepte d'avance en
venant m'tablir prs de lui avec l'intention de me faire aimer pour
moi-mme, sans fiction et sans posie. En me faisant passer pour une
amie de son inconnue, j'ai voulu connatre  fond et bien comprendre le
sentiment qu'il avait eu pour elle. J'ai vu que cet amour n'tait rien
de plus qu'une motion passagre, un chapitre du roman ambulant de sa
vie, quoiqu'il en parlt avec respect et reconnaissance. J'ai craint
alors de lui paratre trop romanesque moi-mme en me trahissant, et,
pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqu, je lui ai
montr que je savais tre une amie dsintresse, gnreuse et tendre.
Il l'a compris; mais cette amiti tait encore trop nouvelle pour
chasser le souvenir d'Impria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais
attendre encore, me conserver libre vis--vis de lui, lui rendre mon
affection ncessaire et ne lui avouer le pass qu'en lui donnant
l'avenir. On m'a force hier de me trahir. Il a t enivr, exalt,...
et moi, j'ai t lche, je n'ai pu me rsoudre  lui avouer qu'Impria
tait l tout prs... Vous venez ce matin me dire qu'il faut tre
sincre et pousser l'preuve jusqu'au bout. Eh bien, vous me brisez.
J'ai t si heureuse en le voyant heureux  mes pieds! N'importe, vous
avez raison. Ma conscience obit  la vtre. Je ferai tout ce que vous
voudrez.

Et de nouveau elle pleura sincrement, et comme qui dirait  plein
coeur; elle fit pleurer Bellamare.

--Voyons, chre madame, lui dis-je, je ne suis pas trs-sensible et pas
du tout romanesque et pourtant je sens que vous tes un ange, le bon
ange de Laurence probablement; mais, dans votre intrt, devons-nous
vous exposer  quelque reproche dans l'avenir, s'il dcouvre la vrit
en trois points, qui est qu'Impria est revenue, qu'elle est libre et
qu'elle l'aime peut-tre? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de
malaise nerveux, un jour de pluie,  la campagne, un de ces jours o
pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence 
tous, et du vtre particulirement?

--Il ne s'agit pas de moi, dit-elle; ne vous occupez pas de moi! Je suis
une nature fidle et recueillie; je ne suis pas une nature exubrante.
J'ai attendu longtemps, et pendant longtemps j'ai vcu d'un rve qui
s'effaait souvent et revenait par crises; je voyageais, je
m'instruisais, je me calmais, je faisais mme d'autres projets, et, si
je n'ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c'est malgr moi.
J'aurais voulu l'oublier. Quoi qu'il arrive, je ne me tuerai pas, et je
me dfendrai du dsespoir violent. J'aurai toujours eu trois mois de
bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de
la nuit dernire. Ce qu'il nous importe de savoir, ce que je veux savoir
absolument, c'est laquelle, d'Impria ou de moi, donnera plus de bonheur
 Laurence.

--Et comment le saurons-nous? dit Bellamare, qui tait retomb dans ses
perplexits. Qui peut lire dans l'avenir? Celle qui le rendra le plus
heureux sera celle qui l'aimera le plus.

--Non, rpondit madame de Valdre, car celle qui l'aimera le plus sera
celle qui se sacrifiera. coutez, il faut sortir de cette impasse, je
veux voir Impria, je veux qu'elle s'explique; j'ai le droit de
prserver Laurence d'une nouvelle douleur, si elle l'aime peu ou point.

--Comment arranger tout cela sans qu'il s'en aperoive? dit Bellamare.
N'est-il pas tous les jours chez vous?

--J'ai en ce moment tout empire sur lui, rpondit la comtesse. Il m'a
supplie hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l'envoyer 
Paris chercher mes papiers. J'aviserai mon notaire, par dpche
tlgraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez  Rouen
chercher Impria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C'est
par moi, par moi seule qu'elle droit apprendre la vrit.

Bellamare jura et repartit  l'instant mme; j'allai veiller Laurence,
qui courut aussitt chez celle qu'il appelait dj sa fiance et dont il
tait dsormais perdument pris. Elle eut le courage de lui cacher ses
agitations, ses terreurs, et de paratre cder  son impatience. Le
soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l'emmenait  Rouen dut croiser celui qui
amenait Bellamare et Impria  Barentin.

Ceux-ci nous arrivrent dans la matine du lendemain. Je les attendais
chez madame de Valdre, prt  me retirer quand ils approcheraient.

--Non, me dit-elle; Impria ne vous connat pas et serait gne pour
s'expliquer devant vous; mais je tiens essentiellement  ce que vous
puissiez rendre compte  Laurence, un compte minutieux et fidle de
cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d'o vous pourrez tout
entendre. coutez-nous, prenez des notes au besoin, je l'exige.

J'obis. Impria entra seule. Bellamare, ne voulant pas gner les
panchements des deux femmes, monta  l'appartement qu'on lui avait
prpar. Madame de Valdre reut Impria en lui tendant les deux mains
et en l'embrassant.

--M. Bellamare, lui dit-elle, a d vous prvenir un peu?

--Il m'a dit, rpondit Impria de sa voix nette et assure, qu'une dame
charmante, bonne, belle et instruite m'avait vue autrefois sur les
planches... je ne sais o! et avait daign me prendre en amiti; que
cette dame, me sachant dans les environs, dsirait me voir pour me faire
une communication importante. J'ai eu confiance, et je suis venue.

--Oui, reprit madame de Valdre, dont la voix tremblait; vous avez eu
raison. J'ai pour vous la plus grande estime;... mais vous tes
fatigue, c'est peut-tre trop tt...

--Non, madame, je ne suis jamais fatigue.

--Vous avez froid...

--Je suis habitue  tout.

--Prenez une tasse de chocolat que j'ai fait prparer pour vous.

--Je vois aussi du th. Je le prfrerais.

--Je vais vous servir; laissez, laissez-moi faire. Pauvre enfant! que
cette vie que vous menez est rude pour une personne si dlicate!

--Je ne m'en suis jamais plainte.

--Vous avez t leve dans le bien-tre pourtant, dans le luxe mme...
Je connais votre naissance.

--Comme vous tes bonne, nous ne parlerons pas de cela; je n'en parle
jamais, moi.

--Je le sais; mais j'ai le droit de vous faire une question. Si vous
recouvriez de la fortune, ne quitteriez-vous pas le thtre avec
plaisir?

--Non, madame, jamais.

--C'est donc une passion?

--Oui, une passion.

--Exclusive de toute autre?

Impria garda le silence.

--Pardonnez-moi, reprit madame de Valdre d'une voix encore plus mue.
Je suis indiscrte, je suis condamne  l'tre. Mon devoir est de vous
interroger, d'obtenir votre confiance sans rserve. Si vous me la
refusez... mais ne voyez-vous pas dj que vous auriez tort, que je suis
une personne sincre?... Tenez! ne me prenez pas pour une
convertisseuse; il s'agit de bien autre chose! Je suis l'amie dvoue
d'un homme qui vous a beaucoup aime, et qui, devenu trs-riche, libre
de tout lien, pourrait vous aimer encore...

--C'est de Laurence que vous me parlez, madame; j'ai appris hier, par
des gens qui causaient dans le wagon o j'tais, que l'ancien comdien
avait hrit d'une grande fortune.

--Ah! eh bien?

--Eh bien, quoi? Je m'en suis rjouie pour lui.

--Et pour vous?

--Pour moi? c'est l ce que vous voulez savoir? Eh bien, non, madame, je
n'ai pas song  moi.

--Vous ne l'avez donc jamais aim? s'cria madame de Valdre, qui ne put
contenir sa joie.

--Je l'ai tendrement aim, et son souvenir me sera toujours cher,
rpondit Impria avec fermet; mais je n'ai pas voulu tre sa matresse,
ne voulant pas devenir sa femme.

--Pourquoi? Avez-vous conserv les prjugs de la naissance?

--Je ne les ai jamais eus.

--tiez-vous rellement engage?

--Vis--vis de moi-mme, oui.

--L'tes-vous encore?

--Toujours.

La comtesse ne put se contenir plus longtemps, elle serra mademoiselle
de Valclos dans ses bras.

--Je vois, madame, lui dit celle-ci, que vous prenez  moi un intrt
dont je ne suis pas l'objet principal. Permettez-moi de vous rassurer
entirement et de vous dire que bien rellement une autre affection me
spare  jamais de Laurence.

--Eh bien, sauvez-le, sauvez-moi tout  fait; voyez-le et dites-le-lui 
lui-mme...

--A quoi bon? Je le lui ai dit si srieusement quand nous nous sommes
vus  Clermont pour la dernire fois!

--Mais vous pleuriez alors, il a cru que vous l'aimiez.

--Il vous a dit cela?

--C'est M. Bellamare qui me l'a dit.

--Ah! oui; Bellamare croit aussi que je l'aimais!

--Et que vous l'aimez encore.

--Il sera bientt dsabus; mais dites-moi, madame, si ma rponse et
t contraire  ce qu'elle vient d'tre, qu'eussiez-vous donc fait?

--Ma chre enfant, j'avais pris une grande rsolution, et je l'aurais
tenue. Je serais partie sans reproche, sans faiblesse et sans
ressentiment contre vous.

--Vous tes l'inconnue de Blois!

--Bellamare vous l'a dit?

--Non, je le devine.

--C'est moi, en effet;  quoi me reconnaissez-vous?

--A votre gnrosit! Ce n'est pas la premire fois que vous tes prte
 agir ainsi. Ne l'avez-vous pas crit  Bellamare? ne l'aviez-vous pas
charg de me parler de vous?

--Oui. Il l'a fait?

--Il l'a fait sans me dire votre nom, que je sais d'aujourd'hui
seulement. Dans le wagon o j'ai appris la brillante position de
Laurence, quelqu'un a dit: Il pousera sa voisine, madame de Valdre.
Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chre madame. J'ai
appris cela avec un grand plaisir. J'aime Laurence comme un frre.

--Jurez-le, chre enfant, c'est comme un frre que vous l'avez pleur?

--Je vois que ces larmes vous resteront sur le coeur; il faut que ma
confiance rponde  la vtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous
connaissez toute ma vie, hormis l'histoire secrte de mes sentiments.

--Dites-moi, dites-moi tout! s'cria madame de Valdre.

Impria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire:

--Vous savez comment et pourquoi je suis entre au thtre. Laurence a
d vous le dire. Je voulais faire vivre mon pre, et, malgr toutes les
vicissitudes de mon existence, j'ai russi  lui donner jusqu' son
dernier jour autant de bien-tre qu'il en pouvait goter dans l'tat de
folie douce o il tait tomb. J'allais le voir tous les ans, il ne me
reconnaissait pas; mais je m'assurais qu'il ne manquait de rien, et je
revenais tranquille. C'est  M. Bellamare que je dois d'avoir pu remplir
ce devoir, et c'est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour
la premire fois, j'allai le trouver secrtement pour lui demander de
faire de moi une artiste, il n'tait pas un inconnu pour moi. Il tait
venu monter et diriger une comdie d'enfants et d'amis intimes que nous
prparions  Valclos pour la fte de mon pauvre pre. J'avais douze ans.
Bellamare tait encore jeune. Sa laideur comique m'gaya beaucoup
d'abord; puis son esprit, sa bont, sa grce tendre avec les enfants,
prirent mon coeur d'enfant et s'en emparrent pour jamais.

--Quoi! s'cria madame de Valdre, c'est Bellamare que vous aimez?
Est-il possible?

--C'est lui, rpondit avec fermet mademoiselle de Valclos, c'est ce
pauvre homme qui a toujours t laid, qui sera bientt vieux et qui
restera toujours pauvre... Regardez-moi; je serai bientt comme lui, le
temps a bien effac les diffrences! Quand j'avais douze ans, il en
avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m'eut fait
rpter mon rle, tudier mes gestes, et qu'il m'eut encourage
paternellement en me disant que j'tais ne artiste, je fus prise d'un
grand orgueil, et le souvenir de l'homme qui m'avait dit le mot de ma
destine s'imprima dans mon cerveau comme le toucher d'un esprit
mystrieux venu d'une autre sphre pour m'avertir de ma vocation. Le
jour o il quitta Valclos, les petits garons qu'il avait fait jouer
dans notre comdie se jetrent  son cou. Il tait si bon, si gai, il
les gouvernait si bien en les amusant, que tous l'adoraient. Il vint 
moi et me dit:

--Mademoiselle Jane, n'ayez pas peur! je ne vous demanderai pas la
permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous tes trop
jolie; mais ma main n'est pas si laide que ma figure, voulez-vous y
mettre votre petite main?

Je fus attendrie, sa main tait trs-belle. J'oubliai sa figure, je lui
jetai les bras au cou et l'embrassai sur les deux joues. Il sentait bon,
il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure tait douce et
unie. Depuis ce moment-l, je ne l'ai jamais vu laid.

Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon pre, qui
tait un homme de mrite, trs-lettr, faisait le plus grand cas de
l'intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme
srieux et le considrait comme un vritable artiste. Bellamare avait
beaucoup de succs dans notre province, o il donnait alors des
reprsentations. Mes parents y assistaient souvent. J'obtins un jour de
les y suivre. Il jouait Figaro. Il tait bien costum, bien grim, plein
de vivacit, d'lgance et de grce; il me parut charmant. Ses dfauts
mmes, son mauvais organe, me plurent. Il m'tait impossible de sparer
ses dsavantages physiques de ses qualits. On l'applaudit
passionnment. Je fus exalte par son succs, on me permit de lui jeter
un bouquet dont la bandelette portait ces mots: _La petite Jane  son
professeur_. Il porta le bouquet  ses lvres en me regardant d'un air
attendri. J'tais ivre de fiert. Mes petits cousins partageaient mon
ivresse; ils connaissaient l'acteur en renom, l'artiste applaudi,
triomphant! Ils avaient jou avec lui, ils l'avaient tutoy, ils les
avait appels gravement: _Mes chers camarades_. On ne put les empcher
d'aller dans l'entr'acte l'embrasser dans les coulisses. Il leur remit
pour moi une photographie qui le reprsentait dans son joli costume de
Figaro, et il leur dit:

--Vous conseillerez  votre cousine de regarder ce museau-l quand elle
aura quelque petit chagrin, a lui rendra l'envie de rire.

Il tait loin d'tre grotesque dans ce rle, et le hasard de la
photographie l'avait encore flatt. Je la reus avec orgueil, je la
gardai avec un soin religieux; non-seulement je ne le voyais plus laid,
mais je le voyais beau.

L'amour est plus prcoce qu'on ne croit chez les jeunes filles. J'tais
une enfant, j'ignorais le trouble des sens; mais mon imagination tait
envahie par un type et mon coeur domin par une prfrence. Je n'en
faisais pas mystre, j'tais trop innocente pour cela. On ne s'en
inquita nullement; on n'y attachait aucune importance, et, comme on ne
parlait de Bellamare que pour vanter sa probit, son talent, son
instruction littraire, son savoir-vivre et le charme de sa
conversation, rien ne combattit mon idal.

Quand vint l'ge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rvais
d'tre actrice et ne m'en vantais pas. Tous les ans, on jouait une
nouvelle comdie pour la fte de mon pre. Bellamare n'tait plus l,
mais je m'efforais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait
remarquable, je croyais l'tre, je m'en rjouissais. Je n'avais de got
que pour la littrature de thtre, j'apprenais et je savais par coeur
tout le rpertoire classique. J'crivais mme de petites comdies bien
niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais
que mon bon pre trouvait admirables. Il encourageait mon got et ne
devinait rien.

Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j'allai trouver
Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette
entrevue secrte, je le vis profondment mu; au premier abord, il
m'avait paru trs-vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit
tout  coup  mes yeux. C'est l seulement que je me rendis compte du
sentiment qu'il m'inspirait, et j'eus un frisson de terreur en sentant
qu'il pouvait me deviner.

Il m'et aime, aime passionnment, je le sais, maintenant que je l'ai
vu aimer d'autres femmes; mais son amour tait un clair et se dissipait
aussitt qu'il tait assouvi. Bellamare est le vritable artiste d'un
autre temps, avec toutes les qualits ardentes, tous les travers
ingnus, tous les entranements, toutes les lassitudes que comporte une
vie d'insouciance et de surexcitation. Il m'et aime et trahie,
secourue et assiste, mais oublie comme les autres. L'euss-je fix, il
ne m'et pas pouse: il tait mari.

Je ne devinai pas tout cela au premier abord; mais j'eus peur de
moi-mme, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermet dans mes
principes d'honneur, qu'il changea tout  coup de visage et d'accent. Il
me jura d'tre mon pre, il m'a tenu parole.

Et moi, je l'ai toujours aim, bien qu'il m'ait fait beaucoup souffrir
en menant sous mes yeux la vie d'un homme de plaisir, ne parlant jamais
de ses aventures,--il a beaucoup de retenue et de pudeur,--mais ne
pouvant pas toujours cacher ses motions. Il y a eu des intervalles
assez longs o j'ai cru ne plus l'aimer et o je me suis applaudie de
n'avoir jamais confi mon secret  personne. Ma fiert, trop souvent
blesse, est la cause bien simple de ma discrtion invincible. Si
j'avais avou la vrit  Laurence ou  tout autre, je les aurais vus
rire amrement de ma folie. Je n'ai pu me rsoudre  tre ridicule. Mon
silence et la persistance de mon affection m'ont empche de l'tre.
Bellamare, ne souponnant pas la nature de mon attachement, n'a jamais
eu de torts envers moi.

Un seul branlement s'est produit dans l'quilibre o je m'tais
maintenue. L'amour de Laurence m'a trouble et fait souffrir. Je vous ai
promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.

La premire fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis
l'enfance, on a fait son type de prdilection d'une physionomie riante
et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression
un peu menaante que donne un amour contenu, causent plus d'effroi que
de sympathie. Je fus trs-sincre en disant de Laurence que je n'aimais
pas les beaux garons.--Je fus touche de son dvouement, j'apprciai
son noble caractre; mais, quand vous l'avez vu  Blois, je ne sentais
absolument rien de plus pour lui que pour Lon, bien que sa socit ft
plus aimable et me plt davantage. Quand il nous quitta, je ne m'en
aperus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade  Paris, je
le soignai comme j'aurais soign Lon ou Moranbois. Les pauvres se
soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes rserves que les
riches peuvent conserver entre eux jusqu'au lit de mort. Nous ne pouvons
gure nous faire remplacer, nous autres; nous nous assistons
personnellement, nous nous aimons peut-tre davantage.

Vous devez d'ailleurs savoir par Laurence quel genre d'amiti
expansive, familire, confiante, fait natre entre camarades de thtre
la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque rconciliation
resserre le lien fraternel; on se blesse pour un rien, on se demande
pardon  l'excs. Notre association prouva de grandes traverses. Vous
savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de
brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances,
toutes les causes d'exaltation qui firent, de cette amiti  plusieurs,
une sorte d'ivresse collective. C'est  cette poque, c'est au retour de
cette mouvante campagne, que l'amour de Laurence commena de me
troubler. Je vis clairement qu'il ne l'avait pas vaincu et qu'il en
souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j'avais,
cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui tait
arriv.

Bellamare m'avait beaucoup fche sans le savoir. Il avait appris la
mort de sa femme. Il avait parl de se remarier pour avoir une amie, une
compagne, une associe  perptuit, et il m'avait ingnument consulte
en me disant qu'il avait song  Anna. Elle tait bien jeune pour lui,
disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle
devait avoir soif d'une vie tranquille, car, par nature, elle tait
sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.

Je ne montrai aucun dpit. Je parlai  Anna, qui se prit  rire aux
clats; elle adorait Bellamare, mais filialement. C'tait une femme de
l'ge et de la tournure de Rgine qui convenait, disait-elle,  notre
bien-aim directeur.

Je baissai la tte; mais, quand je voulus rendre cette rponse 
Bellamare, il sut  peine de quoi je lui parlais. Il avait oubli sa
fantaisie. Il riait du mariage, il se dclarait incapable d'avoir une
femme fidle, parce qu'il et fallu prcher d'exemple. Il disait qu'en
me parlant d'Anna la veille, il tait compltement gris par le rle de
mari qu'il venait de jouer dans la _Gabrielle_ d'Emile Augier. Il avait
rv famille, il adorait les marmots. Il n'en avait jamais eu. C'est
pourquoi il pensait au mariage _au moins une fois tous les dix ans_.

Je me trouvai bien folle et bien humilie. Je jurai qu'il ne se
douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et
sa passion m'tourdit. Je sentis que j'tais femme, que j'tais seule 
jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-tre  moi, que mon refus
tait injuste et cruel, que j'allais briser le coeur le plus gnreux,
le plus fidle et le plus pur. Je faillis dire: Oui, partons ensemble!

Mais cela ne dura qu'un instant, car, pendant que Laurence me parlait,
je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brise, et je me
disais qu'en me donnant  un autre amour il fallait abjurer, ensevelir
pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d'honneur et de
travail. Cet homme que j'aimais depuis mon enfance, qui m'avait aime si
saintement malgr la lgret de ses moeurs, qui me vnrait comme une
divinit et qui ne m'aimait pas parce qu'il m'aimait trop, il fallait ne
jamais le revoir. Cet immense respect qu'il avait eu pour moi, il ne
l'aurait plus pour personne. Ce dvouement  toute preuve que j'avais
eu pour lui, dans quel coeur de femme le retrouverait-il? Quand on
parlait  une autre d'aimer Bellamare, elle riait! Moi seule tais assez
obstine pour vouloir tre la compagne de sa misre, le soutien de sa
vieillesse, la rhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais
jamais inspir de dsirs, je connaissais le ct chaste, religieux et
vraiment grand de cette me mobile, ardemment prise d'idal. Je voyais
son front se dgarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins
franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins
net, ses accs de sensibilit plus nerveux, parfois fantasques.
Bellamare sentait les premires atteintes du dcouragement, car il me
pressait d'pouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de
dsespoir, comme celui d'un pre qui jette sa fille unique dans les bras
de l'poux qui va l'emmener pour jamais.

Je vis l'avenir, la troupe bientt dsunie, l'association rompue,
Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains
des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur
lui et sur les autres, l'appui que j'avais toujours prt aux svres
conomies de Moranbois, la douceur que j'avais mise  calmer les
amertumes secrtes et toujours croissantes de Lon, mes remontrances 
Anna pour l'empcher de s'envoler avec le premier venu, retenaient seuls
depuis longtemps cette chane toujours flottante, dont je rattachais
toujours patiemment les anneaux. Et j'allais quitter cet homme de bien,
ce noble artiste, ce tendre pre, cet ami de quinze ans, parce qu'il
tait moins jeune et moins beau que Laurence!

J'eus horreur de cette pense, je pleurai sottement, sans pouvoir le
cacher  celui que mon gosme regrettait et que ma fermet brisait;
mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de
Bellamare, qui n'y comprenait rien, je renouvelai  Dieu mon serment de
ne le jamais quitter, et je me consolai du dpart de Laurence, car
j'tais contente de moi.

Et maintenant que trois ans se sont encore couls sur mon sacrifice,
trois ans qui ont certainement d gurir Laurence, et durant lesquels
j'ai t plus que jamais ncessaire et utile  Bellamare, car je l'ai vu
enfin mrir, se proccuper du lendemain par affection pour moi, se
priver des vains plaisirs pour me soigner quand j'tais souffrante,
renoncer aux enivrements qui l'avaient domin jusque-l, dans la crainte
de dissiper les ressources personnelles qu'il voulait me consacrer, en
un mot, faire acte d'un homme prvoyant et contenu, la chose la plus
impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au
besoin,--c'est maintenant que je regretterais de ne pas tre riche par
le fait d'un autre? J'avouerais  Laurence que j'aurais pu l'aimer, je
reviendrais  lui parce qu'il a hrit de son oncle? Et vous
m'estimeriez? et il pourrait m'estimer encore? et je n'aurais pas honte
de moi-mme? Non, madame, ne craignez rien; j'ai trop tudi Chimne
dans le texte pour n'avoir pas compris et adopt la devise espagnole:
_Soy quien soy_. Je me souviens trop d'avoir eu un pre honnte homme
pour manquer de dignit. J'ai trop aim Bellamare pour perdre l'habitude
de le prfrer  tout. Vous pouvez dire  Laurence tout ce que je viens
de vous dire, vous pouvez mme ajouter qu' prsent je suis sre de
Bellamare, et qu'au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s'il
est vrai, s'il est possible que Laurence ait encore quelque motion en
se rappelant le pass, soyez sre qu'il aime trop Bellamare pour tre
jaloux de celui qui fut son meilleur ami. A prsent, embrassez-moi sans
effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le coeur le plus
dvou  votre cause, le plus dsintress devant votre bonheur.

--Ah! ma chre Impria, s'cria la comtesse, qui la serrait dans ses
bras, quelle femme vous tes! Dans mes jours d'orgueil, je me suis
souvent pose  mes propres yeux comme une grande hrone de roman! Que
j'ai toujours t loin de vous, moi qui mettais ma gloire  savoir
attendre de loin et sans pril, tandis que vous vous consacriez au
martyre d'attendre, avec le spectacle de tant de dsenchantements sous
les yeux! Quand j'attendais ainsi, je savais que Laurence, retir dans
son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se
rendait  son insu digne de moi... Et vous, attache aux pas de celui
que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misres,
et vous ne vous dcouragiez pas!

--Ne parlons plus de moi, dit Impria, songeons  ce que vous devez
faire pour que nous soyons tous heureux.

--Je veux parler  Bellamare, rpondit vivement madame de Valdre.

C'tait inutile, Bellamare m'avait rejoint dans le boudoir. Il avait
tout entendu, il tait comme suffoqu par la surprise; puis, saisi tout
 coup d'une grande exaltation, il s'lana dans le salon, et,
s'adressant  madame de Valdre et  Impria:

--O femmes honntes! s'cria-t-il, que vous tes cruelles sans le
savoir! Que de fautes, que de souillures vous nous pargneriez si vous
nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prts 
recevoir l'impulsion qu'on leur donne!... Impria! Impria! si j'avais
souponn plus tt... Voil ce que c'est que de se trop dfendre de la
fatuit! voil ce que c'est que de n'tre ni avantageux, ni goste, ni
calculateur en rien! Comme tu m'en as puni, toi qui d'un mot eusses pu
me rendre digne de toi dix ans plus tt! Et me voil vieux, me voil
peut-tre indigne du bonheur que tu veux me donner!... Non, ne le crois
pas, pourtant! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est
soit! Ah! ce rve que je n'ai jamais os dire, je l'ai fait mille fois,
et tu ne t'en es pas doute. Je t'ai aime follement, Impria, mal
aime, j'en conviens, puisque je ne songeais qu' l'oublier ou  m'en
dfendre par tous les moyens. Je voulais te marier  Laurence, je
voulais m'tourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent! Tu en
as souffert quand tu pouvais si facilement m'y soustraire! Qu'est-ce
donc que la fiert de la femme? Une grande et belle chose, j'en
conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne
voyons pas l'utilit. Avoue que tu as trop dout de moi, avoue-le, si tu
veux que je ne me mprise pas d'en avoir trop dout aussi!...--Et vous,
madame, dit-il en s'adressant  la comtesse, vous avez fait comme elle;
c'est donc l le roman de la femme gnreuse! Eh bien, il n'est pas
gnreux du tout, puisqu'il ajourne le bonheur au profit de je ne sais
quel idal que vous cherchez au znith de la vie quand il est sous votre
main!...

--Tu nous grondes, lui dit Impria: ne dirait-on pas que nous sommes les
coupables, et vous...

--Tais-toi, tais-toi! s'cria Bellamare, toujours plus exalt; tu ne
vois pas que je suis fou d'orgueil en ce moment-ci, que je me justifie,
que je me dfends, et, chose qui ne m'est jamais arrive, que je me
chris et m'admire? Puisque tu m'aimes, toi, il faut bien que je sois
quelque chose de grand et d'excellent. Laisse-moi me l'imaginer, car, si
je venais  retomber dans la notion de moi-mme, j'aurais peur pour ta
raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi tre insens, ou il faudra que
j'clate!

Il parla encore un peu au hasard, comme un comdien qui, ne trouvant pas
son rle assez mont au gr de son motion, l'improviserait sans en
avoir conscience. Il tait ais de voir qu'il avait aim Impria plus
nergiquement qu'elle ne l'avait voulu croire, et que la crainte du
ridicule, si puissante sur un esprit faonn  reprsenter les ridicules
humains, avait paralys ses lans en toute occasion. Il finit par
pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et
convenir de quelque chose avec madame de Valdre, il avoua qu'il perdait
la tte et avait besoin de ne penser qu' lui-mme. Il s'enfuit dans les
bois, o nous le vmes courir et parler seul comme un insens. J'admirai
cette puissance de l'motion personnelle dont le foyer, si souvent
excit au profit des autres, brlait encore en lui comme chez un jeune
homme.

Cinq jours aprs, Laurence tait revenu  Bertheville; il y avait trouv
madame de Valdre, qui l'attendait pour lui mnager une grande surprise.
Il rapportait toutes les actes ncessaires  la prochaine publication de
leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets; cette
soire devait tre consacre au bonheur de se revoir et de rsumer le
pass dans une douce quitude.

J'arrivai, comme j'en avais t somm par elle,  la fin du dner.
Non-seulement j'tais initi  ce qui se prparait, mais j'y avais
beaucoup travaill, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant
que la comtesse le quitterait. Elle s'tait fait apporter une toilette
exquise, qu'elle alla passer trs-vite, et, quand elle revint dire 
Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle tait
blouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tte et oublier
l'intressante, mais chtive Impria. Dans le salon, elle lui dit:

--J'ai fait la matresse ici en votre absence comme si j'tais dj chez
moi. Vous allez prendre le caf dans la grande salle du bas, dont j'ai
press la restauration complte. Je tenais  vous faire voir ce bel
ouvrage termin, les boiseries acheves, le parquet brillant, les vieux
lustres poss et allums. On a essay aussi le chauffage, qui est
dlicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n'tes pas content de
ma gestion, ne me le dites pas, j'en aurais trop de chagrin.

Nous passmes dans la grande salle, dont l'emploi n'avait pas encore t
dtermin par Laurence. C'tait une ancienne salle de conseil qui
n'avait rien  envier  celle de Saint-Vandrille. L'architecture en
tait si bien conserve et les boiseries d'un si bon style, qu'il en
avait souhait et opr le rtablissement sans autre but que l'amour de
la restauration. Il admira l'effet gnral et ne demanda pas pourquoi
une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que
cela cachait les chafaudages qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever.
Le secret de nos rapides prparatifs n'avait pas transpir. Il ne se
doutait rellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous
avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile
d'emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paratre une autre
toile rouge et or qu'encadrait la devanture d'un joli petit thtre
improvis. Laurence tressaillit.

--Qu'est-ce donc? dit-il, la comdie? Je ne l'aime plus, je ne pourrai
pas l'couter!

--Ce sera court, lui rpondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez
su vous faire aimer, ont imagin de vous donner ce divertissement: ce
sera trs-naf; soyez-le aussi, sachez-leur gr de l'intention.

--Bah! dit Laurence, ils vont tre prtentieux et ridicules!

Il regarda le programme, c'tait une reprsentation de fragments. On
allait jouer les scnes de nuit III, VIII et IX du cinquime acte du
_Mariage de Figaro_.

--Allons! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens; mais j'ai t un
si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n'ai le droit de siffler
personne.

La toile se leva. Figaro tait en scne. C'tait Bellamare dans un joli
costume, se promenant dans l'obscurit du dcor avec une grce et un
naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite.
Moi, j'hsitais  le reconnatre. Je n'tais pas habitu  ces soudaines
transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout
le secret. Je ne savais pas que l'acteur de talent rajeunit en ralit
par je ne sais quelle mystrieuse opration de son sentiment intrieur.
Bellamare tait admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe
fine, lastique, la ceinture dgage, les paules lgres, la tte bien
proportionne et bien attache. Sa rsille rose mariait adroitement son
ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit oeil noir tait un
fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte
de la nuit simule sur la scne. Il avait trente ans au plus, il me
sembla charmant. Je redoutais d'entendre son organe dfectueux. Il dit
les premiers mots de la scne: _O femme! femme! femme! crature
dcevante!_ et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle
tristesse intrieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de
Samson, qui m'avait tant de fois remu et pntr. Il continua. Il
disait si bien! Ce monologue est si charmant, et il l'avait si finement
creus et compris! Je ne sais si j'tais influenc par tout ce que je
savais du personnage rel, mais l'acteur me parut admirable. J'oubliai
son ge, je compris l'amour obstin d'Impria, j'applaudis avec
enthousiasme.

Laurence tait immobile et muet. Ses yeux taient fixes, il paraissait
chang en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas 
comprendre ce qu'il voyait. La sueur perla  son front quand, passant 
la scne VIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C'tait
Impria! Madame de Valdre tait ple comme la mort. Laurence, devinant
son anxit, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses
lvres tout le temps que dura la scne. C'est un rapide duo d'amour 
teinte chaude. Les deux amis la jourent avec feu. Impria me parut
aussi rajeunie que Bellamare; elle tait pleine de verve et d'animation,
on et dit que la pauvre fatigue avait de la vitalit  revendre.

Lambesq vint ensuite simuler avec plus d'nergie que de distinction la
colre d'Almaviva. Chrubin se montra un instant sous les traits d'Anna,
dont l'embonpoint prcoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec
aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le
grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure ple et
fltrie. Ils ne dirent que quelques mots. Lon avait esquiss un rapide
ensemble qui pt tenir lieu de dnoment et faire oublier les rles qui
manquaient. On n'avait voulu que se montrer tous bien vivants  Laurence
et faire refleurir un instant pour lui les roses d'antan au milieu des
neiges de la saison. Lon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment
fraternel et tendre en quelques vers bien tourns et bien dits.

Laurence alors s'lana vers eux, les bras ouverts, en mme temps qu'ils
sautaient lgrement de l'estrade pour courir  lui. Madame de Valdre
respira en voyant que son fianc embrassait Impria comme les autres,
avec autant de joie et aussi peu d'embarras.

Laurence, en voyant la brave fille embrasser aussi avec effusion madame
de Valdre, comprit ce qui s'tait pass entre elles.

--Nous avons appris ton bonheur, lui dit Impria; nous avons voulu te
dire le ntre. Bellamare et moi, fiancs depuis longtemps, avons dcid
en Amrique de nous marier ds notre retour en France. C'est donc notre
visite de faire part que nous te rendons.

Laurence fit un cri de surprise.

--Et pourtant, dit-il, j'y avais pens vingt fois!

--Et tu ne pouvais pas le croire? lui dit Bellamare. Moi qui n'y avais
jamais pens dans ce temps-l, je ne peux pas le croire encore. C'est si
invraisemblable! Es-tu jaloux de ma chance? ajouta-t-il tout bas.

--Non, rpondit Laurence de mme, tu la mrites, justement parce que tu
ne l'as pas cherche. Si j'tais encore amoureux d'elle, ton bonheur me
consolerait de ma blessure; mais l'inconnue a triomph en se faisant
connatre; je suis  elle, et bien  elle, pour toujours!

Les acteurs allrent se dshabiller. Laurence, aux pieds de la comtesse,
dans le salon o je faillis entrer tourdiment et dont je m'loignai
sans qu'ils m'eussent aperu, bnissait sa dlicate confiance et lui
jurait qu'elle ne s'en repentirait jamais.

J'allai flner un peu curieusement autour des acteurs. Je rencontrai
Impria, rhabille et trs-bien mise, avec une toilette de ville qui
paraissait encore frache, bien qu'elle et jou nombre de fois, me
dit-elle, _la Dame aux camellias_  New-York. Dans une autre chambre, o
j'aperus Moranbois, je crus pouvoir entrer, et reculai de surprise en
voyant Chrubin allaitant son poupon. L'enfant s'interrompait pour rire
en promenant ses gros doigts roses sur la veste  boutons d'or du page.

--Entrez, entrez, me cria l'actrice travestie; venez voir comme il est
beau!

Elle lui ta son lange, et, l'levant dans ses bras, elle couvrit de son
enfant nu sa poitrine nue, purifie par cet embrassement passionn.

--Ne me demandez pas qui est son pre, ajouta-t-elle; ce cher amour ne
le saura pas, et il sera bien heureux. Il n'aura que moi! L'homme  qui
je dois cet enfant-l, et qui ne s'en soucie pas, est un ange pour moi,
puisqu'il me le laisse  moi toute seule!

--Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui tait
magnifique, que cette vie agite ne le fatigue?

--Non, non, reprit-elle. J'en ai perdu deux que l'on m'a fait mettre en
nourrice, sous prtexte qu'ils seraient mieux soigns. J'ai bien jur
que, si j'avais le bonheur d'en avoir un autre, il ne me quitterait pas.
Est-ce qu'un enfant peut tre mal dans les bras de sa mre? Celui-l est
n sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scne. Il est
toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas; il sait dj
qu'il ne faut pas crier l. Il est content de me voir en costume: il
aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge; il adore
les plumes!

--Et il sera comdien? demandai-je.

--Certainement, pour ne pas me quitter... D'ailleurs, si c'est le plus
dur des mtiers, c'est encore celui o l'on a, de temps en temps, le
plus de bonheur.

--Allons! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.

Il prit l'enfant, le traita tendrement de _crapaud_, et le promena dans
les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais
quel air impossible  reconnatre, mais que le marmot gota fort et
essaya de chanter aussi  sa manire.

Un souper exquis et ravissant nous runit tous de minuit  six heures du
matin. Les cristaux de Venise tincelaient de leurs vives couleurs au
feu des bougies. Les fleurs de la serre, tages sur un gradin
circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la
neige continuait  joncher le parc clair par la pleine lune. Nous
tions plus bruyants  nous huit qu'une bande d'tudiants. On parlait
tous  la fois, on trinquait  tous les souvenirs, et puis on se mettait
 couter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence
ne m'avait nullement exagr: sa campagne d'Amrique, une rptition
musicale o l'on avait jur de ne pas s'interrompre ni de manquer la
mesure en franchissant en _steamer_ les rapides du Saint-Laurent, une
nuit de bombance  Qubec o l'on avait soup  la lueur de l'aurore
borale, une nuit de dtresse o l'on s'tait perdu dans la fort
vierge, des jours de fatigue et de jene dans le dsert au del des
grands lacs, une rencontre fcheuse avec des sauvages, une autre avec
des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, o l'on
avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait
enchans par ces rcits, il nous conviait  rire et  chanter; puis on
s'arrtait pour couter le grand silence de l'hiver au dehors, et ces
moments de recueillement pntraient Laurence d'un sentiment de repos
moral, intellectuel et physique, dont il apprciait enfin la solennelle
douceur.

Madame de Valdre fut adorable. Elle s'amusait comme une enfant; elle
tutoyait Impria, qui le lui rendait pour ne pas l'affliger. Par moments
aussi, elle tutoyait Bellamare sans s'en apercevoir. Bellamare tait
dj un vieux ami pour elle, un confident prouv. Entre elle et
Impria, ces deux femmes irrprochables dont il avait t le pre, il se
sentait rhabilit, disait-il, de ses vieux pchs.

Purpurin servait, on l'avait travesti en ngre.

A la fin du souper, Laurence interpella Moranbois en lui donnant son
sobriquet primitif, que l'Hercule ne permettait qu' ses meilleurs amis.

--Cocanbois, lui dit-il, o est ta caisse? Je suis toujours associ, je
veux voir le fond de ta caisse.

--C'est facile, rpondit le rgisseur sans se troubler. Nous sommes
justement venus ici pour te rendre tes comptes.

Et il tira de sa poche un massif portefeuille raill, ferm  clef,
dont il tira cinq billets de banque.

--_On la connat_, ta plaisanterie! reprit Laurence. Passe-moi ton
ustensile.

Il regarda le portefeuille. La somme qu'on lui rapportait prleve, il y
restait trois cents francs.

--ternels _boulotteurs_! dit en riant Laurence, il est bien heureux que
vous ayez enfin jou proprement ce soir!--Allons, ma femme, dit-il en
s'adressant  la comtesse, puisque, ce soir, on se tutoie, va chercher
la recette de nos artistes, c'est  toi de l'apprcier.

Elle l'embrassa au front devant nous tous, prit la clef qu'il lui
tendait, disparut et revint vite.

Quand elle eut rempli et bourr le portefeuille du rgisseur, il y avait
pour deux cent mille francs de valeurs dans la caisse.

--Ne rpliquez pas, dit-elle  Bellamare; ma part est de moiti: c'est
la dot d'Impria.

--Je donne aujourd'hui ma part de recette  mon filleul, dit Moranbois
sans s'mouvoir.

--Et moi la mienne  Bellamare, dit Lon. J'ai hrit aussi d'un oncle,
non pas millionnaire, mais j'ai de quoi vivre.

--Et tu nous quittes? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le
portefeuille. O fortune! si tu nous dsunis, tu n'es bonne qu' nous
allumer le punch!

--Moi, vous quitter! s'cria Lon, ple aussi, mais de l'air inspir
d'un auteur qui a trouv son dnoment, jamais! pour moi, il est trop
tard! L'inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible;
si je deviens un vrai pote, ce sera  la condition de ne pas devenir un
homme sens. Et puis... ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me
semble que ton enfant crie!

Elle se leva et passa dans la pice voisine, o l'enfant dormait dans
son berceau sans s'inquiter de notre tapage.

--Mes amis, dit alors Lon, l'motion de cette nuit d'ivresse et
d'amiti a t si vive pour moi, que je veux ouvrir mon coeur trop
longtemps ferm. Il y a un remords dans ma vie! et ce remords s'appelle
Anna. J'ai t le premier amour de cette pauvre fille, et je l'ai mal
aime! C'tait une enfant sans principes et sans raison. C'tait  moi,
homme, de lui donner une me et un cerveau. Je ne l'ai pas su, parce que
je ne l'ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage
intellectuel pour travailler  une bonne action dont j'aurais recueilli
le fruit. J'tais dans l'ge des hautes ambitions, des rancunes amres
et des illusions folles. A quoi bon, me disais-je, me consacrer au
bonheur d'une femme, quand toutes les autres doivent m'en donner? C'est
ainsi que raisonne la prsomptueuse jeunesse. J'arrive  l'ge mr, et
je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que
dans le ntre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont
moins de dvouement et de sincrit. Les fautes qu'Anna a commises, elle
et pu ne pas les commettre, si j'eusse t patient et gnreux; 
prsent, cette fille gare est une tendre mre, si tendre, si
courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout! Je ne suis pas bien
sr d'tre le pre de son enfant, n'importe! Si je rentrais dans le
monde, pouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie
que nous menons, c'est une bonne action: d'o je conclus que, pour moi,
le thtre sera plus moral que le monde. Donc, j'y reste et je m'y
enchane sans retour. Bellamare, tu m'as souvent reproch d'avoir
profit de la faiblesse d'une enfant et de l'avoir ddaigne pour cette
faiblesse, qui et d m'attacher  elle. Je ne voulais pas accepter ce
reproche. Je sens  prsent qu'il tait mrit, qu'il a t le point de
dpart de ma misanthropie. Je veux m'en dbarrasser, j'pouserai Anna.
Elle croit que j'ai eu pour elle un retour d'amour, mais que je ne le
prends pas au srieux, et que mes ternels soupons rendront notre union
impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m'appartient.
Elle le nie pour me punir d'en douter; eh bien, je ne veux rien savoir.
J'aime l'enfant, et je veux l'lever. Je veux rhabiliter la mre. Je
vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de
garants auprs d'elle: je jure d'pouser Anna...

--Et tu feras bien, s'cria Bellamare, car je suis sr, moi, qu'elle t'a
toujours aim.--Allons! dit-il en s'adressant au jour naissant qui, ml
bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue 
travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus
beau de ma vie! Tous mes amis heureux, et moi... moi! Impria! ma
sainte, ma bien-aime, ma fille! nous allons donc enfin _faire de
l'art_!--coute, Laurence! si j'accepte le capital que tu me prtes...

--Pardon, dit Laurence, j'espre que cette fois il ne sera pas question
de restitution. Je te connais, Bellamare, l'obstacle ternel de ta vie,
c'est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets
dans tes mains, tu te serais tir d'affaire, si tu ne l'avais toujours
d  des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas
avoir cette crainte. Mon offrande ne me gnera mme pas, et, quand elle
me gnerait un peu, quand j'aurais  retrancher quelque chose  ma trop
large opulence... Tu m'as donn trois ans d'une vie bien remplie qui a
emport toute l'cume de ma jeunesse, et dont il ne m'est rest que
l'amour d'un idal dont tu es l'aptre et le professeur le plus
persuasif et le plus persuad... Tu as form mon got, tu as lev mes
ides, tu m'as appris le dvouement et le courage... Tout ce que j'ai de
jeune et de gnreux dans l'me, c'est  toi que je le dois. Grce 
toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grce  toi, j'ai le culte du
vrai, la confiance au bien, la puissance d'aimer. Si je suis encore
digne d'tre choisi par une femme adorable, c'est qu'au travers d'une
vie folle comme un rve, tu m'as toujours dit: Mon enfant, quand les
anges passent dans la poussire que nous soulevons, mettons-nous 
genoux, car il y a des anges, quoi qu'on en dise! Je suis donc  jamais
ton oblig, Bellamare, et ce n'est pas avec un ou deux ans de mon revenu
que je peux m'acquitter envers toi. L'argent ne paye pas de pareilles
dettes! Je t'ai compris; tu veux _faire de l'art_ et non plus du mtier.
Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour complter la tienne et
joue de bonnes pices toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune,
il y a tant de gens qui aiment l'ignoble! mais je te connais, tu seras
heureux dans ta mdiocrit, ds que tu pourras servir la bonne
littrature et appliquer la bonne mthode sans rien sacrifier aux
exigences de la recette.

--Voil! rpondit Bellamare radieux et pntr. Tu m'as compris, et mes
chers associs me comprennent. O idal de ma vie! n'tre plus forc de
faire de l'argent pour manger! Pouvoir dire enfin au public: Viens 
l'cole, mon petit ami. Si le beau t'ennuie, va te coucher. Je ne suis
plus l'esclave de tes gros sous. Nous n'allons pas changer des
balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon
matre, et nous savons fort bien le manger sec plutt que de le tremper
dans la fume de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les
gros profits, apprends que le thtre de Bellamare n'est pas ce que tu
penses. On peut s'y passer de toi quand tu boudes; on peut y attendre
ton retour quand le got du vrai te reviendra. C'est un duel entre nous
et toi. Tu te mets en grve? soit! nous jouerons encore mieux devant
cinquante personnes de got que devant mille tourneaux sans jugement.
Mais... voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paratre blmes toutes
nos figures fatigues du pass, et qui, tout  l'heure, descendant sur
nos fronts, les fera resplendir des joies de l'esprance! C'est le
soleil qui se lve, c'est la splendeur du vrai, c'est la rampe
blouissante qui monte de l'horizon pour clairer le thtre o toute
l'humanit va jouer le drame ternel de ses passions, de ses luttes, de
ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu'histrions, des
oiseaux de nuit, nous autres! Nous rentrons dans l'ombre du nant quand
la terre grouille et s'veille; voici enfin un beau matin qui nous
sourit comme  des tres rels et qui nous dit: Non, vous n'tes pas
des spectres; non, le drame que vous avez jou cette nuit n'est pas une
fiction vaine: vous avez tous saisi votre idal, et il ne vous chappera
plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie;
vous tes  prsent des hommes comme les autres, vous avez des
affections puissantes, des devoirs srieux, des joies durables. Vous ne
les avez pas achets trop cher ni trop tard: regardez-moi en face, je
suis la vie, et vous avez enfin droit  la vie!

L'enthousiasme de Bellamare nous gagna tous, et il n'y eut personne qui
ne penst que le bonheur est dans le sentiment que nous en avons,
nullement dans la manire dont l'avenir tient ses promesses. J'tais
enivr comme les autres, moi qui n'avais pas eu d'autre fonction et
d'autre mrite dans toute cette aventure que de me dvouer durant
quelques jours  hter et  assurer le bonheur des autres.

Quand je me retrouvai seul, plusieurs jours aprs, dans la chane
prosaque de ma vie nomade, ce souper de comdiens dans l'ancien
monastre de Bertheville m'apparut comme un rve, mais comme un rve si
romanesque et si singulier, que je me promis bien de tenir ma promesse 
Laurence, et de le recommencer avec les mmes convives aussitt que les
circonstances le permettraient.


FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Le beau Laurence, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BEAU LAURENCE ***

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