The Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-mme, by 
Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.

Title: Le diable peint par lui-mme

Author: Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy

Release Date: February 3, 2020 [EBook #61311]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MME ***




Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)











LE DIABLE

PEINT

PAR LUI-MME.




OUVRAGES NOUVEAUX

_Qui se trouvent chez le mme libraire_:


DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les dmons, les
fantmes, les spectres, les possds, etc., etc.; 2 vol. in-8, fig.
Prix, 12 fr. et 15 fr.

RALIT DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du
Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8, 3 fr. et 3 fr. 50 c.

HISTOIRE DES FANTMES ET DES DMONS QUI SE SONT MONTRS PARMI LES HOMMES
_ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1
vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.

VOYAGE  TRIPOLI _ou_ Relation d'un sjour de dix annes en Afrique,
etc. 2 vol. in-8 avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c.
franc de port.

VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernire ambassade anglaise  la
Cour de Pkin, 2 vol. in-8, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr.
50 c.

HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol
in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.

DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONN DES TIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE,
des usages du monde, des amusemens, des modes franaises, etc., etc.,
par mad. de Genlis. 2 vol. in-8. Prix, 12 fr. et 15 fr.

ESQUISSE DE LA RVOLUTION DE L'AMRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Rcit de
l'origine, des progrs et de l'tat actuel de la guerre, entre l'Espagne
et l'Amrique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8.
Prix, 5 fr. et 6 fr.

PETITE MDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir
les malades, les blesss, les asphyxis, les empoisonns, les femmes
enceintes, etc., etc., par M. Bsuchet, mdecin, 1 vol. in-12. Prix 3
fr. et 3 fr. 50 c.

LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de
Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort
vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.

LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du
_Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.

NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une
interlinaire, et l'autre suivant le gnie de la langue franaise:
compos d'aprs les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et
des meilleurs matres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr.

MDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publis par M. de Snancour. 1 vol.
in-8, 6 fr. et 7 fr. 50 c.

LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure franaise en
action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.


IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODON.

[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_]




  LE DIABLE
  PEINT PAR LUI-MME,

  OU
  GALERIE
  DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES,
  D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,

  Sur les aventures des dmons, les traits qui les caractrisent, leurs
  bonnes qualits et leurs infortunes; les bons mots et les rponses
  singulires qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils
  ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.

  EXTRAIT ET TRADUIT
  DES DMONOMANES, DES THOLOGIENS, DES LGENDES, ET DES DIVERSES
  CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE.

  Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY,
  AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc.

      Conservez  chacun son propre caractre.

        Boileau, _Art potique_.

      Les dmons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent
      faire le mal.

        Bodin, _Dmonomanie_, liv. 1er, chap. 1er.

  PARIS,
  P. MONGIE AIN, LIBRAIRE,
  BOULEVART POISSONNIRE, N. 18.

  1819.




A MA FEMME.


_Vous trouverez souvent votre portrait dans le hros dont j'cris les
aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts
cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait t entrepris et termin
sous vos yeux. On s'est fait du Diable une ide si fausse, qu'on croit
montrer bien du discernement en le comparant  tout ce qui est mal dans
le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans
rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bont
touchante, la simplicit antique, les manires naves, les vertus
quelquefois stoques, le penchant  obliger, le dsintressement, la
vivacit d'esprit, l'originalit d'imagination, la malice sans
mchancet: il y a dans le Diable mille qualits heureuses, que vous
auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possdiez pas dans un
degr minent._

_C'est sur ces bonnes qualits, qui vous sont communes, que j'ai cru
voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus
difficile de faire le mme rapprochement pour le physique: vous avez
vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts sicles; et ses
traits sont loin des vtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses
ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez
semblable  un cuir bouilli, et gnralement toutes ses difformits,
font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas
non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et  la queue,
n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent
point._

_Enfin, j'tais prs de vous quand cet ouvrage fut conu: pour cela
encore, il est juste que je vous le ddie. Agrez donc cette petite
galanterie d'un poux, qui vous sera fidle jusqu' la fin._




AVERTISSEMENT.


Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est
perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrdit;
et, grces aux lumires du sicle, la philosophie l'emporte enfin sur
les prjugs populaires. Voil les objections qu'on me faisait lorsque
j'ai entrepris l'ouvrage que je prsente au public; et, comme quelques
personnes pourraient me les faire encore, j'y rpondrai d'avance en peu
de mots.

La crainte du Diable et les superstitions ne sont point teintes. Celui
qui voudra montrer de la bonne foi reconnatra bientt que la moiti des
personnes qu'il frquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de
fantmes et de spectres, et consquemment les dmons. On remarquera
aussi que la plupart des gens dont l'ducation a t nglige ou
strile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour
en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles
pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations,
aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites
de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux dmons.

Assurment, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de
leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe
insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse  leur donner l'ide de
prendre tel _numro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.

Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans
leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez
l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prires, qui frappe
les murs  coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer;
heureux encore si vous n'tes pas tmoin de quelque scne de possession,
ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous
nouer l'aiguillette!

Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps pass; mais
elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment
d'lever la voix contre la superstition, pour achever de l'touffer.

Cette entreprise n'est pas aussi aise qu'on le pense; car, tandis que
les amis de l'humanit s'efforcent de lui rendre la paix de l'me et de
dtruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent
avoir pris  tche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de
nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la
crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le
fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un
enfer effroyable, qui prsentent de toutes parts le dmon dchan
contre la France, et qui achveraient la ruine de la religion, si ses
bases n'taient trop solides pour se renverser jamais entirement[1].
Mais je m'arrterai un instant sur quelques crivains, dont la plume
avilie n'a su dfendre que le mensonge et la fraude.

  [1] On sait aussi que plusieurs prtres refusent la spulture aux
    morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans
    confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de
    la superstition la plus brutale.

A leur tte est l'abb Fiard, ex-jsuite, dont les crits, imprims  la
fin du dernier sicle et au commencement de celui-ci[2], tablissent
cette maxime, que le Diable en personne a fait la rvolution, qu'il est
l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le
matre en impit de Voltaire, de Diderot, etc.

  [2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompe par les
    _dmonoltres_ du 18e sicle, etc.

Fort heureusement, l'abb Fiard et ses ples disciples sont de faibles
ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de
la superstition sont admirs des bigots, ils n'obtiennent que la rise
des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les
lire srieusement.

Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut
redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera
que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Rvlations de soeur
Nativit_, que le lecteur ne connat srement pas, qui vivent nanmoins
depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (dition compacte)
comment soeur Nativit a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire;
comment elle a prdit et rvl, il y a vingt-huit ans, les crimes de la
rvolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rtablir les
dmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a
publi ces susdites rvlations et prophties qu'aprs qu'elles ont t
justifies par l'vnement, pour ne pas donner  mordre aux
incrdules...

L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paratre  petit
bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prdictions. Mais, au
moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'vnement.
Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de
l'antchrist, il n'y avait pas de temps  perdre[4].

  [3] _De la Divinit, de l'homme, des diffrentes religions, ides sur
    la fin prochaine et gnrale du monde._

  [4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836.

Un autre crivain a donn, l'anne dernire, une _Explication de
l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le systme de M. le comte de
Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antchrist est
en chemin, que le monde va finir, parce que tous les flaux
avant-coureurs, prdits dans l'Apocalypse, sont dj tombs sur la
France, et que les dmons y font sous main leur commerce. D'autres
thologiens de la mme force rapportent dj des miracles modernes, et
des aventures de possdes, _qui font frmir_.

M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppts de
l'erreur; et, aprs avoir bien regrett les temps fodaux, il gmit de
voir le Diable un peu oubli, attendu _que la peur de cet tre
indfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les
peines_[5]... Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne
beaucoup de moyens pour rtablir cette crainte salutaire, dans une
classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux
sicles prcdens[6]...

  [5] _Nouveau dictionnaire franais_... publi en 1818 et 1819, en 12
    cahiers in-8.

  [6] Cette dernire calomnie est si absurde, qu'elle ne mrite pas de
    rponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a
    faite du dix-huitime sicle, on y verra des moeurs bien plus
    affreuses que les ntres.

Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les
superstitions et les erreurs qu'ils prchent aux autres hommes, et qui
affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le prsentent comme un
pouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint
point; il laisse voir son opinion l-dessus; et il a le coeur assez
_franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de
vertu!... C'est comme s'il disait: Je suis un homme d'esprit et un
honnte homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire.
Mais vous, qui tes des brutes, je vais vous pouvanter. Alors vous vous
laisserez mener o l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien
estimables[7]...

  [7] On n'ose pas s'arrter plus long-temps sur les ouvrages de
    superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La
    nomenclature en serait trop longue, puisque les romans mme sont
    souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les
    Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prne les extases, les
    visions, les prophties, les plerinages, etc.

Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dvots entretiennent
contre les lumires, c'est une nouvelle brochure, qui parat depuis peu
de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou
_Ralit de la Magie et des Apparitions_... Je suis fch que le pieux
auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an aprs le _Dictionnaire
infernal_. En s'annonant plus tt, il aurait pu se flatter d'en
empcher le succs; et alors il et t de mon devoir de dfendre mon
ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement
puis, j'attendrai que le public ait port son jugement sur les cent
dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec
tant d'_nergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai
rpondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les
absurdits qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin.

Jusque-l, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et
que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable
peint par lui-mme_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire
infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqu ses
miracles pour en ter le ridicule; je prierai donc le lecteur de
comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus
facile, que j'ai cit trs-exactement. On verra par l que je ne cherche
qu' rpandre sincrement la vrit.

Aprs avoir pass un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet
veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par
lui-mme_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des
traits qui prsentent les dmons sous un aspect un peu moins noir que le
_Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les
rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art potique (_chant
troisime_):

    Souvent, sans y penser, un crivain qui s'aime
    Forme tous ses hros semblables  soi-mme.




INTRODUCTION,

OU

ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.

      _Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est;
        Qu simul intonuit, proxima quque fugat._

        OVIDE.

      Le malheur avilit; un revers dshonore:
      Quand Satan tait ange, il avait des amis;
      En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre;
      Il rencontre partout des milliers d'ennemis.


Le Diable se prsenta un jour  saint Antoine dans son dsert. Il avait
la figure triste et allonge. L'homme de Dieu lui demanda o il portait
ses chagrins?--Je n'en sais vraiment rien, rpondit le Diable. Je
deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant  me plaindre des
hommes, que je crains bien d'en perdre la tte. Vos solitaires
m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se
querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas
la plus petite pense charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous
les chrtiens sont taills sur le mme modle. Lorsqu'on prononce mon
nom, c'est avec des maldictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me
montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal  personne; car vous
savez que, quand j'aurais l'humeur aussi porte  nuire qu'on le dit,
j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent
donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pcher; qu'on me laisse le peu de
rputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou
visiter mes amis...

Saint Antoine rpondit au Diable:--Quoiqu'on t'ait souvent accus
d'tre un grand menteur, tu viens cependant de dire la vrit. Tu es
ruin de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi
et des tiens... (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]--

  [8] La lgende Dore, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette
    fois-l, le Diable tait d'une taille tout--fait extraordinaire,
    puisque ses pieds touchaient  la terre, et sa tte au ciel. Malgr
    cela, il eut la modestie de dire  saint Antoine qu'_il tait rduit
     rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel
    Diable tait-ce donc autrefois?...

Je venais de lire cette singulire histoire; et je rflchissais
profondment sur la discordance des thologiens et des saints pres.
Tantt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours
agissant; tantt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans
pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'glise le
reprsentent humble, soumis, et hors d'tat d'intriguer dsormais parmi
les hommes[9]. Les thologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses
ressources; et l'abb Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le
dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens privilges; que la
France est peuple de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec
nous, etc... Cependant Jsus-Christ est venu; les oracles ont cess; les
faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de tnbres ont d rentrer
dans l'abme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas
c'tait  l'glise  le condamner; ou l'abb Fiard est un grand
visionnaire, et alors c'est au bon sens  en faire justice...; mais
l'glise a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place
l'abb Fiard au rang des fous...

  [9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros
    chien  l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._

  [10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abb Fiard; avec
    cette ligne de Nicole, pour pigraphe: _Dieu et le Diable; c'est l
    toute la religion!_...

Sur ces penses rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientt je crus
sentir une main un peu froide se promener lgrement sur ma figure. Il
me sembla que je m'veillais, et que ma chambre tait claire d'une
lumire douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis  ma droite un
grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tte touchait presque au
plafond de ma chambre, qui n'a  la vrit que huit pieds de hauteur.
Mais il tait un peu vot, et s'appuyait sur un gros bton, surmont
d'une espce de croissant. Au reste, sa grosseur tait bien
proportionne  sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitige,
le nez extrmement long, les oreilles grosses, les joues et le front
sillonns de rides profondes, le teint ple, et les cheveux d'un beau
noir d'bne.

Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de
la frayeur, je voulus veiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout
seul. L'inconnu m'en empcha, et me prenant la main:--Arrte, me dit-il,
d'une voix un peu casse, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai
bien des choses  te dire... coute-moi sans crainte; je ne suis pas
venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fch de me
connatre.

Le mouvement qu'il fit, en m'arrtant la main, me laissa entrevoir sur
ses paules deux grandes ailes rognes... Cette nouvelle particularit
redoubla mon embarras: Serait-ce un gnie, me disais-je? et les contes
de la cabale et de la ferie auraient-ils quelque fondement?... Je levai
les yeux sur la face du gant: son front tait charg de trois petites
cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un
dmon; et les histoires d'apparitions sont vritables!... Mais l'effroi
n'tait plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait,
paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je
daignasse lui adresser une parole...

Je m'efforai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai
enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il
tait. Il se plaa comme il put sur un petit tabouret; et la forme
abaisse de son sige, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous
trouvmes  peu prs face  face. Une longue queue, qui frtillait au
derrire de l'inconnu, frappa ma vue aussitt qu'il fut assis, et acheva
de fixer mes ides.

--Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en mme-temps?

--Peut-tre ai-je devin de travers, lui rpondis-je; mais je pense que
vous pourriez bien tre le Diable?

--Ou celui que vous appelez de ce nom, rpliqua-t-il; je suis le
souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle prsomption ont fait
exiler du ciel.

--Je vous croyais bien autrement bti...

--Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je
conois ton tonnement. Autrefois j'avais quelque beaut; je l'ai
perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je
gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres,
commander en matre, o je devais obir; et comme bien d'autres, je suis
tomb...

--Cependant vous tes toujours roi?...

--Oui, mais roi d'une triste contre, entour de tristes sujets, rduit
 passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mlais de temps en
temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la
terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approch.

--Ce que vous dites l ne s'accorde ni avec la thologie, ni avec les
dmonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.

--On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort
aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le
pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas mme la
volont[11].

  [11] On trouve vritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la
    puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA
    VOLONT__; dans le tombeau des hrtiques de Georges l'aptre; 3e
    partie.

--Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?

--Oui, mais trs-troits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours
us avec un but honnte.

--Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre?

--Parce que les chrtiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les
aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais
sa bont pour eux n'a pas t bien sentie; on n'a pas compris les
paraboles de l'vangile; on a mal interprt les sentences du messie; et
les thologiens ont toujours fait de moi un pouvantail. Les mchans y
ont trouv leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par
hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misres qui
entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les
hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de
livre un peu dvot, un peu thologique, o je ne sois dfigur  ne me
plus reconnatre. On me donne toutes les formes, tous les noms...

--Et quelle est votre forme naturelle?

--Depuis ma chute, c'est la forme o tu me vois. J'en ai quelquefois
pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours
bizarres.

--Et votre nom?

--Mon vrai nom, depuis que j'ai quitt le ciel, est _Satan_, qui
signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appel _Belzebuth_[12]; les Grecs,
_Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois
_Teutats_[15]; les Thologiens du douzime sicle, _Lucifer_[16]; les
Sorciers, _Lonard_; etc. D'autres peuples m'ont donn d'autres noms,
avec tant de varit qu'on en pourrait faire un volume.

  [12] _Belzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par
    extension, _souverain de l'air et des esprits ails_.

  [13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On
    donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaait son royaume
    au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le matre des
    trsors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que
    Pluton fut un roi d'pire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs
    mines.

  [14] _Arimane_, le _gnie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre.

  [15] _Teutats_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en
    Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _pre du peuple_. Les
    Gaulois se disaient descendans de Teutats, et le traitaient assez
    respectueusement, pour qu'il n'ait pas  se plaindre d'eux.

  [16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumire_. C'est l'toile du
    matin, ou la plante de Vnus, lorsqu'elle parat avant l'aube du
    jour. Lucifer, selon les paens, tait fils de Jupiter et d'Aurore.
    Chez eux, cette divinit devait naissance au sabisme, ou culte des
    astres. Chez les chrtiens, c'est une suite du paganisme; et on ne
    conoit pas pourquoi ils ont appel le Diable _Lucifer_.

--Les sorciers, qui vous nomment _Lonard_, vous nomment aussi _le grand
Ngre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un
bouc hideux?...

--Hlas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai
jamais paru au sabbat. Quant  la peau de bouc, je ne l'ai point encore
revtue. Dieu permettrait-il que des cratures immortelles prissent des
formes d'animaux?...

--Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?

--Il n'y en a jamais eu, mon enfant.

--Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?...

--Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.

--Ces choses-l sont singulires dans votre bouche. Vous vous tes
montr srement, sous des formes animales?...

--Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi
une bte parfaite, on s'est tromp. Un abb ignorant disait  un malade
qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un
ne.--Il y a toute apparence, rpondit le malade, que vous avez eu peur
de votre ombre... On en pourrait dire autant  mille autres, qui m'ont
rencontr en cheval, en mulet, en oison, etc.

--Mais vous avez tant de difformit!... Vos cornes sentent un peu le
bouc?...

--Mes cornes! je ne les ai pas toujours portes. Les femmes et les
nourrices me les ont plantes l, pour effrayer les marmots; et par un
ordre du souverain matre, je suis oblig de recevoir tout ce qu'on me
donne, jusqu' ce qu'on veuille bien me l'ter. Aussi je dois me
rsoudre  porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.

--Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enfles?

--Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs
dchargent sur les joues des possdes rejaillissent sur les miennes. Il
n'y a pas plus d'un sicle que j'avais les oreilles plus grosses que les
fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles dsenflent de jour en
jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientt dans leur forme
naturelle, qui est celle d'un champignon.

--Quant  la queue qui vous pend au derrire, vous l'avez sans doute
depuis le commencement du monde?

--Non pas, s'il vous plat. Les thologiens se sont aviss de me la
mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en mme-temps rogn
les ailes.

--Et votre nez? qui l'a si fort allong?

--S. Dunstan, archevque de Cantorbri, dans le dixime sicle. Tu peux
lire, dans le huitime chapitre de sa vie, et dans la quatrime des
_Pieuses Gaiets_ du rvrend pre Angelin de Gaza, que S. Dunstan tait
forgeron, aussi-bien qu'vque; que j'allais le voir, sans mauvaises
intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lcha
prise qu'aprs l'avoir allong d'un bon pied.

--Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque
pouvoir sur vous?

--Assurment, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le
prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes
doigts qui sont tous brls. Ce mauvais service m'a t rendu par saint
Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je
fus oblig, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il
crivait; et les extrmits de mes doigts, mal guris de leurs brlures,
tmoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.

--On dit encore que vous aimez  _singer Dieu_[17], que vous faites des
prodiges?...

  [17] Le trs-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans
    son _Discours des excrables sorciers_.

--Moi faire des prodiges, et chercher  imiter l'ternel!... C'est comme
si tu disais que l'ne veut singer le rossignol!... Mais le temps
s'avance; si ta curiosit est satisfaite, si tu as de moi meilleure
opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le
sujet qui m'amne.

--Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.

--Eh bien! coute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en
suis pas plus dpourvu qu'un autre. Quoique la terre o vivent les
hommes soit bien loigne de la mienne, je suis las de m'y voir
maltrait. Je viens donc te prier de me prter ta plume, et de dfendre
ma cause... Elle te parat mauvaise... Mais fais bien attention que
toutes les charges qui psent sur moi sont le plus souvent appuyes sur
des contes, et qu'il te sera ais de les rfuter... Parle donc
hardiment. Considre-moi sous mon vritable point de vue, et me dpeins
tel que que je suis.

--Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai
ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles...

--Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que
les mchancets qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et
gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conserv, que tu auras
bien de la peine  en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.

--Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?

--Le premier libraire qui ne sera pas un sot.

--Le public le lira-t-il?

--Les gens d'esprit, oui srement.

--Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas l m'assurer un
succs; et c'est un succs que je demande.

--Ah! je ne puis rien te dire l-dessus.

--Comment! ne savez-vous pas l'avenir?

--Pas le moins du monde.

--Et qui a dict les oracles, s'il vous plat?

--La crdulit humaine.

--Qui a fait parler les sibylles?

--L'imagination.

--Qui inspire les devins?

--L'intrt.

--Mais toutes les prophties qu'on vous attribue?

--Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes
ne connaissent le pass. Pour celui-l, je puis me vanter d'en avoir
quelque teinture; et c'est ma longue exprience qui prte une certaine
sagesse  quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette exprience, je
puis te prdire que si tu fais le livre que je te demande, il en
arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon
royaume, tu y recevras des gards.

--Grand merci; mais  propos o est log votre royaume? car enfin les
uns disent que vous rgnez au centre de la terre; les autres, dans le
vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-l dans la lune...

--Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est
situ sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.

--Ainsi Orphe, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vtin, et
mille autres nous en ont cont, en nous disant qu'ils avaient fait le
voyage aux enfers?

--Certainement. Nul tre mortel ne peut y mettre le pied.

--J'entends par l que vous tes immortel?

--Je le pense; quoique Mnasseh-ben-Isral nous ait condamns  mourir 
la fin des sicles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il
est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques
lecteurs...

--Et si vous pouviez me dicter un peu?

--Cela m'est dfendu.

--Quoi! vous n'avez pas dict des livres de magie?

--Non srement.

--Et l'ouvrage qu'on attribue  Cham, fils de No?... Et ceux de
Zoroastre?... Et celui de Mde?...

--On n'crivait pas, quand ces gens-l ont vcu.

--Mais les livres magiques de Dmocrite, d'Orphe, de Numa,
d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?

--Ces fatras sont supposs. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment
devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.

--Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abb Fiard dit, par
parenthse, que vous tes grand physicien[18]?

  [18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse
    merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un
    crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous
    n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!

--L'abb Fiard, en disant cela, a prouv qu'il ne l'tait pas.

--Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon
travail.

--Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres;
et que je n'en ai pas besoin.

--Et tous les gens que vous avez enrichis?

--La niaiserie que tu dis l (sauf le respect que je te dois), ne fait
pas honneur  ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits
magiciens taient plus gueux que Job dans sa misre.

--Jsus! vous savez la Bible!...

--Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens
que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en
sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amiti de me rciter leurs
ouvrages, de me raconter leur histoire...

--Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir,
vous m'instruirez au moins par de bonnes leons.

--Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire
alliance avec des tres d'une nature autre que la mienne, avec un homme
que je ne suis pas sr de revoir...

--Quoi donc! n'en avez-vous pas contract autrefois avec des milliers de
mortels?...

--Jamais; autrefois on tait plus sot qu' prsent, et les mes simples
du temps pass croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait 
croire. Enfin, je te l'ai dj dit, je ne viens qu'une fois par an sur
la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux annes de suite
dans le mme pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es
pas mort;  moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des
Talapoins, o j'irai l'anne prochaine.

--En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me
contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma
faveur.

--Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.

--Mais les hommes en font bien!

--Dis plutt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase
d'un philosophe qui, pour avoir draisonn quelquefois en parlant de
Dieu et de l'me, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles
choses:--_Je ne crois pas aux tmoins oculaires, quand ils prtendent
avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te
pntrer, pour dfendre ma cause.

--Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-l vous aurait-il perverti?...
Moi, je vous rpondrai, avec l'abb Fiard, que si l'on prenait cet
apophthegme de Voltaire pour rgle de sa conduite, il mnerait
directement  nier toute espce de prodige...

--C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abb
Fiard. Le crateur de tous les mondes a donn  la nature un cours
constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle
continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa
puissance infinie aux ordres d'un insens; et la sagesse ternelle ne se
plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou...
Mais voici bientt l'aurore. Hte-toi de me dire si je puis compter sur
tes bons offices...

--La tche est difficile...

--Elle est neuve...

--Je le sais... et le public aura peut-tre quelque indulgence...

--Assurment. En ce cas, je compte sur toi.

--Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brlera?

--Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.

--Si je tombe entre les mains des dvots?...

--Aprs? tu n'es plus sous ces rgnes o des moines conduisaient l'tat.
Le fanatisme a les ongles bien rogns; et un gouvernement sage ne peut
se fcher, quand on a la vrit dans la bouche, quand on dtruit les
calomnies...

--Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les
hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je
voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas
le sou...

--Ah! tu as aussi l'me vnale!... Je t'avoue que je ne le pensais
pas... Voil ce qui m'a fait rejetter de tous les crivains dont j'ai
dj rclam la plume: je n'ai point d'argent...

Cette grande tristesse, que cause subitement une esprance perdue, se
peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs
malheurs attendrirent mon me. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil,
lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que
vous me demandez; et je suis loin d'tre riche. Cependant je vais
l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.

--A la bonne heure, rpondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu;
compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma rputation,
et...

En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable
s'vanouit, avec la rapidit de l'clair. Il me restait encore bien des
choses  lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les
Talapoins, je me vis forc de m'en rapporter aux livres, qui traitent
des faits et gestes des dmons. Je mis le lendemain la main  l'oeuvre,
et j'offre aux mditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les
jugera suivant son got. J'observerai seulement que je ne lui ai pas
fait l'injure de rfuter des traits qui se rfutent d'eux-mmes, et de
faire des rflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.




LE DIABLE

PEINT

PAR LUI-MME.




CHAPITRE PREMIER.

HISTOIRE DES DMONS.

      _Inquinat egregios adjuncta superbia mores._

        CLAUDIEN.

      L'orgueil trouble souvent la raison la plus saine:
      Demandez  Satan dans quels maux il entrane.


L'existence des dmons n'est constate que dans les livres de thologie.
Chez les anciens, on parlait des pygmes, des sphinx, du phnix, etc.,
et personne ne les avait vus. Parmi nous, on entend sans cesse raconter
les faits et gestes du Diable, dcrire ses formes varies, vanter son
adresse; cependant on ne doit toutes ses aventures qu'aux rves si
souvent insipides de quelques imaginations gares. Nos connaissances
sont trop bornes pour conclure de l qu'il n'existe point de dmons.
Mais, puis qu'il n'a t donn  aucun oeil humain de les voir, tout ce
qui va suivre doit tre considr comme une srie de paradoxes, de
suppositions et de contes.

Les anciens admettaient trois sortes de dmons, les bons, les mauvais et
les neutres[19]; les premiers chrtiens n'en reconnaissaient que deux
classes, les bons et les mauvais. Les dmonomanes ont tout confondu, et
devant eux tout dmon est un esprit malin. Les thologiens de
l'antiquit jugeaient diffremment: les dieux et Jupiter mme sont
appels _Dmons_ dans Homre.

  [19] _Eudmon_, _Dmon_, _Cacodmon_.

L'origine des dmons est des plus anciennes, puisque tous les peuples la
font remonter plus loin que le monde. Aben-Esra prtend qu'on la doit
fixer au second jour de la cration. Menass-ben-Isral, qui a suivi la
mme opinion, ajoute qu'aprs avoir cr l'enfer et les dmons, Dieu les
plaa dans les nuages, et leur donna le soin de tourmenter les
mchans[20]. Cependant l'homme n'tait pas cr le second jour; il n'y
avait point de mchans  punir; et les dmons ne sont pas sortis tout
noirs de la main du crateur, puisqu'ils ne sont que des anges de
lumire, devenus anges de tnbres par leur chute.

  [20] _De resurrectione mortuorum. Lib. III, cap. 6._

Origne et quelques philosophes soutiennent que les bons et les mauvais
esprits sont plus vieux que notre monde, parce qu'il n'est pas probable
que Dieu se soit avis tout d'un coup, il y a seulement sept ou huit
mille ans[21], de tout crer pour la premire fois. La Bible ne parle
point de la cration des anges et des dmons, parce, dit Origne, qu'ils
taient rests immortels aprs la ruine des mondes qui ont prcd le
ntre. Apule pense que les dmons sont ternels comme les dieux[22].
Mans, ceux qu'il a copis, et ceux qui ont adopt son systme, font
aussi le diable ternel, et le regardent comme le principe du mal, ainsi
que Dieu est le principe du bien. Saint Jean dit que _le Diable est
menteur, aussi-bien que son pre_[23]. Il n'y a que deux moyens d'tre
pre, ajoutait Mans, la voie de la gnration, et la voie de la
cration. Si Dieu est le pre du Diable par la voie de la gnration, le
Diable sera consubstantiel  Dieu; cette consquence est impie. Si Dieu
est le pre du Diable par la voie de la cration, Dieu est un menteur;
ce qui est un autre blasphme. Ainsi le diable n'est point l'ouvrage de
Dieu; et, dans ce cas-l, personne ne l'a fait: il est ternel, etc. Les
dcouvertes des autres thologiens et des plus habiles philosophes sont
aussi peu satisfaisantes. C'est pourquoi il faut s'en tenir l-dessus au
sentiment le plus gnral.

  [21] La version des Septante donne au monde quinze ou dix-huit cents
    ans de plus que nous. Les Grecs modernes ont suivi ce calcul; et le
    P. Pezron l'a un peu rveill parmi nous, dans _l'Antiquit
    rtablie_.

  [22] _Lib. de Deo Socratis._

  [23] _Evang. sec. Joann. Cap. VIII, vers. 44._

Dieu avait cr neuf choeurs d'anges: les sraphins, les chrubins, les
trnes, les dominations, les principauts, les vertus des cieux, les
puissances, les archanges, et les anges proprement dits. Du moins c'est
ainsi que l'ont dcid les saints pres, il y a bien douze cents ans.

Toute cette milice cleste tait pure, et non porte au mal. Cependant
quelques-uns se laissrent tenter par l'esprit d'orgueil[24]; ils
osrent se croire aussi grands que leur crateur, et entranrent dans
leur crime les deux tiers de l'arme des anges[25]. Satan, le premier
des sraphins, et le plus grand de tous les tres crs[26], s'tait mis
 la tte des rebelles. Depuis long-temps[27] il jouissait dans le ciel
d'une gloire inaltrable, et ne reconnaissait d'autre matre que
l'ternel. Une folle ambition causa sa perte: il voulut rgner sur la
moiti du ciel, et siger sur un trne aussi lev que celui du
crateur. Dieu envoya contre lui l'archange Michel, avec les anges
rests dans le devoir. Alors il se donna une grande bataille dans le
ciel. Satan fut vaincu et prcipit dans l'abme, avec tous ceux de son
parti[28].

  [24] Voil ce qui embarrassait encore les manichens, et ce qui arrte
    les chrtiens de bonne foi; _Quel tait cet esprit d'orgueil? et qui
    l'avait cr?..._ On doit croire que Dieu donna  toutes les
    cratures, doues d'une me raisonnable, la libert de bien ou mal
    faire. Autrement la vertu serait sans mrite. Mais puisque Dieu est
    juste, et que le libre arbitre existe, on doit rejeter le dogme des
    tentations.

  [25] Csarius d'Heisterbach dit qu'il n'y eut de rebelles, parmi les
    anges, que dans la proportion d'un sur dix; et que leur nombre tait
    nanmoins si grand, qu'ils remplirent dans leur chute tout le vide
    de l'air. (_De Dmonibus, cap. 1._) On a suivi le calcul de Milton
    et des dmonomanes, qui doivent s'y connatre.

  [26] _Quique creatur prfulsit in ordine primus..._

          ALC. AVITI, _poem. lib. II_.

  [27] _Angelus hic dudm fuerat..._ Idem.

  [28] _Apocalypse. Chap. V, vers. 7 et 9._ Il est bon de remarquer que
    l'criture ne fait point connatre la faute des dmons, et que les
    casuistes ont eu l'adresse de la deviner.

De ce moment, la beaut des sditieux s'vanouit; leurs traits
s'obscurcirent et se ridrent; leurs fronts se chargrent de cornes; une
queue sortit de leur croupe; leurs doigts s'armrent de griffes[29]. La
difformit et la tristesse remplacrent sur leurs visages les grces et
l'empreinte du bonheur. Enfin, comme disent les thologiens de bon sens,
leurs ailes d'azur devinrent des ailes de chauve-souris. Car tout
esprit, bon ou mauvais, est ncessairement ail[30].

  [29] Le Diable en parle un peu diffremment, ainsi qu'on l'a vu dans
    _l'Introduction_.

  [30] _Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22._

Dieu exila les anges dchus loin du ciel, dans un monde que nous ne
connaissons point, et que nous nommons l'_enfer_, ou l'_abme_, ou _le
sombre royaume_. L'opinion commune place ce pays au centre de notre
petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pres, et avec
les plus fameux rabbins, que les dmons habitent l'air qu'ils
remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer.
Swinden a voulu dmontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les
ont squestrs dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne
d'Irlande. Jrmie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prtend que
c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholom Tortoletti
dit qu'il y a, _vers le milieu du globe terrestre_, un antre profond,
horrible, o le soleil ne pntre jamais, et que c'est la bouche de
l'abme infernal[31]. Milton,  qui il faudrait peut-tre s'en
rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.

  [31] Quest'  la bocca de l'infernal' arca.

          GIUDITTA VITTORIOSA. Canto III.

Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidles, et repeupler les
cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme,
crature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et
connatre son crateur. Il suivrait de l que nous devons au Diable le
plaisir de natre; ce qui nous obligerait  un petit grain de
reconnaissance, si la conduite postrieure des dmons ne nous forait 
les har. Satan et les siens, ennemis dsormais de Dieu et de ses
oeuvres, rsolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et
ve, nos premiers parens commenaient  jouir de la vie, dans un jardin
de dlices, o tout leur tait permis, hors le plaisir de toucher au
fruit dfendu. Les saintes critures disent que ce fruit poussait sur un
arbre. Plusieurs savans, et aprs eux l'abb de Villars, soutiennent que
le fruit dfendu tait la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme
ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il
en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se dtacha du sjour
o il tait exil: d'o l'on a souvent conclu que le chtiment des anges
superbes n'tait pas effroyable, comme le disent des thologiens
exagrs, et que Satan n'tait pas continuellement sur le gril. Il prit
la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de
finesse[33]. Dguis de la sorte, l'ange, maintenant dmon, se prsenta
devant la femme, et l'engagea  dsobir  Dieu. ve fut sduite en un
instant; elle succomba, et fit succomber son mari.

  [32] _Le comte de Gabalis_, ou _Entretiens sur les sciences secrtes_.
    IVe _Entretien._

  [33] _Cunctis animantibus altior astu._ ALC. AVITI, _poem. lib. II_.

Aprs cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pres,
coupables, furent chasss du jardin, abandonns aux souffrances et
condamns  la mort. Il suit de l que nous devons au Diable et  son
humeur envieuse le dplaisir de mourir; ce qui nous permet  son gard
une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir
tenter le premier homme et la premire femme, eux et leurs descendans 
perptuit, quand bon lui semblerait; il peut mme, en cas de besoin,
dtacher  la piste des humains autant de dmons qu'il le juge
convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois
qu'il cde aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer,
en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflamm. Telles furent, selon
les casuistes, les consquences de la faute que commirent nos premiers
parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme _le pch
originel_.

Depuis cette mmorable poque, les dmons arrivrent de toutes parts sur
notre pauvre terre. Wrius, qui les a compts, dit qu'ils se divisent en
six mille six cent soixante-six lgions, composes chacune de six mille
six cent soixante-six anges tnbreux; il en lve ainsi le nombre 
quarante-cinq millions, ou  peu prs; et leur donne soixante-douze
princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouv la fausset de ce
calcul, en dmontrant que, sans compter les dmons qui n'ont point
d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens
du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls
ont ce privilge, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de
faces humaines... et le nombre des dmons est effroyable.

C'est pourquoi nous ne devons plus nous tonner de voir les fourberies,
les guerres, le dsordre, les abominations rpandus sous les pas des
mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspir par les
dmons; et leur histoire s'est tellement lie  l'histoire de tous les
peuples, qu'il serait impossible de l'crire ici toute entire. Ils ont
inspir le meurtre d'Abel; ils ont souffl tous les forfaits qui
causrent le dluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent
lever des autels chez toutes les nations,  l'exception du petit peuple
juif; et quelquefois mme ils escamotrent l'encens d'Isral. Ils
tromprent les hommes par les oracles, et par mille prestiges
imposteurs, jusqu' l'avnement du Messie. Alors leur puissance devait
s'anantir tout--fait; et cependant on les retrouve depuis, plus
puissans que jamais; on voit des choses auparavant inoues. Les lgions
infernales se montrent  de pieux anachortes; les tentations deviennent
pouvantables; les supercheries du Diable sont multiplies; il excite
les temptes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il
prdit l'avenir, par la bouche des sorcires et des devineresses; il
triomphe au milieu des bchers... et dans ces sicles de lumire, il
envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule
d'escamoteurs, pour nous sduire encore par les charmes de l'enfer...
C'est du moins ce que dit l'abb Fiard; c'est ce que prtendent avec lui
dix mille graves thologiens: que penser de tout cela?...

Malheureusement pour leurs systmes, les dmonomanes se contredisent 
chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les dmons ont conserv
toute leur puissance; qu'ils peuvent tre partout en un instant, parce
qu'ils volent d'un bout de l'univers  l'autre, aussi vite que nous
faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prdisent
la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils
peuvent _examiner les nuages_. La sainte inquisition n'a donc pas tort
de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec
le Diable... Mais ailleurs le mme Tertullien dcide que le Diable a
perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.

  [34] _Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22._

En rapportant les innombrables contradictions des autres thologiens, on
ne ferait que rpter les mmes dogmes; et ce serait fatiguer
inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connat assez pour le triste
ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le mme
Bodin, qui, dans sa _Dmonomanie_, dpeint Satan et ses anges sous les
couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette mme _Dmonomanie_, liv.
1er, ch. 1er: Que les dmons peuvent faire le bien, tout ainsi que les
anges peuvent faillir; que le dmon de Socrate le dtournait toujours de
mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent  la
gloire du Tout-Puissant, comme excuteurs de sa haute-justice;... et
qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu...

Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les dmons,
bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont
les dmons du feu qui en habitent les rgions loignes; les seconds
sont les dmons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir
d'exciter les orages; les troisimes sont les dmons de la terre, qui se
mlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrimes
sont les dmons des eaux, qui habitent la mer et les rivires, pour y
lever des temptes et causer des naufrages; les cinquimes sont les
dmons souterrains, qui prparent les tremblemens de terre, soufflent
les volcans, font crouler les puits et tourmentent les mineurs; les
siximes sont les dmons tnbreux, ainsi nomms, parce qu'ils vivent
loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin
comprenait toute la masse des dmons dans cette dernire catgorie.

  [35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent
    quelquefois pour leur appui, dit formellement: _Tous ces contes de
    dmons qui remplissent les airs, qui rdent autour des hommes, et
    qui dvoilent les choses futures, sont des absurdits que la saine
    raison n'admettra jamais._ De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap.
    8.

On ne sait pas prcisment o Michel Psellus a trouv tant de belles
choses. Mais c'est peut-tre dans ce systme, que les cabalistes ont
imagin les salamandres, qu'ils placent dans les rgions du feu, les
sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans
l'eau, et les gnomes, qui sont logs dans l'intrieur de la terre.




CHAPITRE II.

FORMES ET MTAMORPHOSES.

      _Et mutat faciem, varios sumitque colores._

        ALCIAT.

      Comme les courtisans, et suivant les humeurs,
      Le Diable sait changer de forme et de couleurs.


L'criture a conserv aux dmons le nom d'_anges_; seulement elle les
appelle _anges de tnbres_. On en peut conclure que, malgr les cornes,
la queue et les griffes que nous leur avons donnes, les dmons
conservent encore, un peu altre sans doute, la forme anglique. Quant
 Satan, leur chef, saint Jean l'appelle _le grand dragon_, et le
reprsente sous la figure d'un serpent ail[36]. On l'appelle aussi
l'_ancien serpent_,  cause de sa premire mtamorphose[37]. Milton
donne aux dmons une beaut svre et majestueuse, quoique fltrie
depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien
quarante mille pieds de haut,  sa mesure.

  [36] Apocalypse, chap. 12 et 20.

  [37] Gense, chap. 3.

Selon le pote Palingne, les dmons sont noirs, depuis la pointe des
ailes jusqu' la plante des pieds. Ils ont les dents blanches, et deux
dfenses de sanglier leur sortent de la bouche. Leur figure est
passablement laide; leurs ailes ressemblent  celles des chauves-souris,
leurs pieds  ceux des canards. Ils ont une queue de lion, et sont
couverts de poils d'ours. Le grand roi des dmons est assis sur un trne
superbe. Il a sept crtes et sept cornes sur la tte; les sept cornes
portent chacune une tour. Le feu lui sort par le nez, les oreilles, les
yeux et la bouche; et sa garde est innombrable[38].

  [38] _Palingenii Zodiacus vit, lib. IX. sagittarius._

Le Diable, qui prside au sabbat, et qui se nomme ordinairement
_Lonard_, s'y prsente sous la figure d'un bouc, _ple, triste et
noir_, avec deux visages, l'un sur les paules, l'autre sous la queue,
comme on le sait de bonne part. Quelquefois il ressemble  un lvrier,
ou  un boeuf, ou  un grand oiseau noir, ou  un tronc d'arbre,
surmont d'un visage tnbreux. Ses pieds, quand il en porte au sabbat,
sont toujours des pates d'oie[39]. Dans ces rassemblemens de sorciers et
de dmons, qu'il ne nous est plus donn de voir, les diables subalternes
se dguisent en crapauds ou en chats noirs, pour danser le branle avec
les sorcires[40]. Au reste, les thologiens permettent aux dmons de
prendre toutes sortes de formes.

  [39] Les experts, qui ont vu le Diable au sabbat, observent qu'il n'a
    pas de pieds, quand il prend la forme d'un tronc d'arbre, et dans
    d'autres circonstances extraordinaires.

  [40] _Leloyer_, _Delancre_, _Bodin_, _Boguet_, etc.

--Un choriste de Cteaux (le frre Herman, d'heureuse mmoire), s'tant
lgrement endormi, en chantant les matines, s'veilla en sursaut, et
aperut deux fesses d'ours qui sortaient du choeur. Cette vision
commenait  l'effrayer, quand il vit l'ours tout entier reparatre, et
considrer attentivement tous les novices, comme un officier de police
qui fait sa ronde... Enfin l'ours sortit de nouveau, en disant:--Ils
sont bien veills; je reviendrai tout  l'heure voir s'ils dorment...
C'tait le Diable, qu'on avait envoy pour contenir les frres dans leur
devoir[41].

  [41] Csarii Heisterbach. Miracul. illustrium. lib. V. cap. 49.

--Un autre moine de Cteaux dormait aussi de temps en temps, au lieu de
psalmodier. Plusieurs dmons venaient alors autour de lui, sous des
figures de pourceaux, et les frres les entendaient grogner, pendant que
le moine ronflait[42].--Un frre convers du mme couvent avait
pareillement la mauvaise habitude de dormir au choeur. Un jour donc,
pendant les matines, ses voisins virent le Diable assis sur sa tte,
sous la forme d'un chat noir... Ayant appris cette terrible
circonstance, le dormeur se posta dsormais sur un tabouret qui n'avait
qu'un pied; de manire que, quand le Diable cherchait  l'endormir, il
tombait assez lourdement pour se rveiller[43].

  [42] _Idem._ Lib. 4, cap. 35.

  [43] Csarii ejusdem. lib. IV, cap. 33.

--Une sainte fille du douzime sicle se fit recluse  Aix-la-Chapelle,
pour avoir vu une troupe de Diables assis sur les paules d'une troupe
de moines, avec des visages de singes et des figures de chats; et, ce
qui est encore plus horrible, elle remarqua que cette procession tait
prcde d'une bande de dmons, dguiss en dogues hideux, qui
conduisaient les moines comme des aveugles, ayant, moines et dogues, des
colliers de fer et des chanes au cou[44].

  [44] Csarii supr citati, miracul. lib. V, cap. 50.

--Quand les jsuites portrent la foi dans l'Asie, un pauvre homme de
l'le d'Ormus ( l'entre du golfe Persique), s'tant dcid  embrasser
le christianisme, vit une troupe de dmons, sous des figures de chats et
de rats en colre. C'tait la nuit; il pensa qu'on venait peut-tre lui
tordre le cou. Il appela du secours  grands cris, en faisant le signe
de la croix, et tous ces dmons s'vanouirent[45].

  [45] Epistol indic; epist. Gaspari Belg ad fratres Ormutii 1549.

--Un jurisconsulte, dont on n'a conserv ni le nom ni le pays, ayant
envie de voir le Diable, se fit conduire par un magicien dans un
carrefour peu frquent, o les dmons avaient coutume de se runir. Il
aperut bientt un grand ngre assis sur un trne lev, entour de
plusieurs soldats noirs arms de lances et de btons. Le grand ngre,
qui tait le Diable, demanda au magicien qui il lui amenait?--Seigneur,
rpondit le magicien, c'est un serviteur fidle.--Si tu veux sincrement
me servir et m'adorer, dit le Diable au jurisconsulte, je te ferai
asseoir  ma droite... Mais le proslyte, trouvant la cour infernale
plus triste qu'il ne l'avait espr, fit un grand signe de croix; et les
dmons _s'vanouirent_[46].

  [46] Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 64.

--Olibrius, gouverneur d'Antioche, fit mettre sainte Marguerite en
prison, parce qu'elle tait chrtienne. Marguerite, s'y trouvant seule,
pria le ciel de lui faire voir le Diable. Tout  coup parut devant elle
un norme dragon, qui ouvrit la gueule pour la dvorer. Cette gueule
tait si grande, que la jeune fille ne sut d'abord  qui recourir; de
faon que le dragon, allongeant sa mchoire suprieure sur la tte de
Marguerite, et sa langue sous ses pieds, l'avala d'un seul trait, et
probablement debout. Mais, avant qu'il et pu la digrer, Marguerite fit
le signe de la croix; aussitt le dragon se creva par le milieu du
ventre, la laissa bien portante dans sa prison, et disparut on ne sait
comment[47]. Mais bientt il se remontra sous la figure d'un homme;
Marguerite le reconnut, le saisit au collet, le jeta  terre, lui mit le
pied sur le front, et ne le lcha qu'aprs lui avoir rendu malices pour
malices[48].

  [47] _Os super caput ejus ponens, et linguam subter calcaneum
    porrigens, eam protins deglutivit. Sed dm eam absorbere vellet,
    signo crucis se munivit, et ide draco, virtute crucis, crepuit; et
    virgo illsa exivit._ Aprs cela, l'auteur de la lgende fait cette
    rflexion, extrmement rare dans son livre, que ce passage peut bien
    tre un conte frivole: _Illud autem quod dicitur de draconis
    devoratione apocriphum et frivolum reputatur._ (_Legenda opus
    aureum, etc. Jac. de Voragine, auctum  Claudio  Rot. Leg. 88._)

  [48] Ce dernier trait prouve assez qu'on se trompe historiquement,
    quand on reprsente Ste Marguerite monte sur un dragon.

--Du temps de Philippe-le-Bel, un frre convers, s'tant mis en campagne
de grand matin, aperut le Diable qui venait  lui en courant, sous la
figure d'un arbre couvert de gele. Il fit le signe de la croix, et le
Diable disparut, non sans laisser aprs lui une odeur de soufre et de
fume puante. Le frre continua sa route; mais il tait dit qu'il ne la
ferait pas sans peine; car, pendant tout son voyage, qui dura une
journe, le diable se remontra  lui sous la figure d'un cheval chapp;
puis sous les traits d'un soldat maigre et noir; ensuite sous la forme
d'un petit moine tout rond; un peu aprs sous celle d'un pourceau; puis
sous celle d'un ne; et, aprs avoir caus plusieurs frayeurs  son
homme, l'esprit malin se changea en tonneau, passa sur le ventre du
frre, s'enfuit en riant aux clats[49], et ne reparut plus[50].

  [49] Un tonneau qui rit aux clats doit tre une chose bien tonnante!

  [50] Gaguin, _rgne de Philippe-le-Bel_. M. Garinet, _Histoire de la
    magie en France_. Monstrelet, Shellen, etc.

--Un autre frre convers, dans le douzime sicle, vit le Diable sous
les traits d'un cochon; et, un instant aprs, il l'aperut encore sous
la figure du prieur de son couvent[51].

  [51] _Csarii miracul. lib. V, cap. 48._

--Une jeune femme de la ville de Laon vit le diable sous la forme de son
grand-pre, puis sous celles d'une bte velue, d'un chat, d'un escarbot,
d'une gupe et d'une jeune fille[52].

  [52] _Cornelii gemm, cosmocritic, lib. II, cap. 2._

--Saint Benot vit le Diable sous la figure d'un merle noir, qui
s'envola au signe de la croix[53]. Le dmon qui accompagnait Agrippa, se
montrait sous l'apparence d'un chien noir[54]. Le pape Sylvestre II et
l'enchanteur Faustus avaient pareillement des barbets, qui n'taient que
des dmons[55]. Le Diable qui gardait la porte de Simon le magicien,
ressemblait  un dogue danois[56].

  [53] _Legenda aurea. Jac. de Voragine. Leg. 48._

  [54] Voyez les niaiseries que dbite l-dessus Paul Jove. Wierius, qui
    fut disciple d'Agrippa, dit que ce grand homme avait beaucoup
    d'affections pour les chiens; qu'on en voyait toujours deux dans son
    tude, dont l'un se nommait _monsieur_, et l'autre _mademoiselle_,
    etc.; et l'on a prtendu que ces deux chiens taient deux diables
    dguiss. Si Crbillon et vcu dans le quinzime sicle, on en et
    dit autant de ses chiens. S. Roch est bienheureux d'tre dans la
    lgende, car le sien serait aussi un dmon.

  [55] Platine, et l'histoire du docteur Faustus.

  [56] Cedrenus et St. Clment d'Alexandrie.

--Dans un monastre de l'ordre de Cteaux, le Diable apparut un jour 
un novice, sous la figure d'une queue de veau, qui semblait marcher
comme une couleuvre. Cette queue, aprs avoir tiraill le novice par son
scapulaire, sans trop l'effrayer, lui sauta au nez, et s'vanouit
brusquement... Un autre jour, le mme moine vit un autre diable sous la
figure d'un oeil, gros comme le poing[57].

  [57] Miracul. Csarii Heisterb. lib. VI.

--Saint Grgoire-le-Grand rapporte que le Diable se transforma un jour
en laitue, et qu'une jeune religieuse le mangea en salade; ce qui eut de
graves suites. La religieuse n'avait pas dit son _benedicite_: elle se
trouva possde du dmon. Le saint homme Equitius la dlivra. La lgende
dore observe que, dans les exorcismes, on demanda au Diable pourquoi il
tait entr dans le corps de la jeune vierge, et que le Diable
rpondit:--Je n'y suis point entr; j'tais assis sur une laitue; elle
m'a mordu et aval[58]. Cette circonstance dment un peu saint Grgoire.

  [58] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auct.  Claud.  Rot.
    Leg. 130.

--Un capucin entra dans un cabaret sans la permission du prieur, et se
mit  boire sans avoir fait pralablement le signe de la croix. Le
Diable, qui le guettait, se jeta dans son corps, sous la forme d'un
demi-setier de vin, et rendit le capucin si pesant, qu'il fallut dix
hommes pour l'emporter[59]. Il fut dlivr par saint Dominique.

  [59] _Qui vix  fratribus decem fuit deportatus._ (_Legenda aurea,
    108, de sancto Dominico._)

--Le commentateur de Thomas Valsingham rapporte que le Diable sortit du
corps d'un diacre schismatique, sous la figure d'un ne; et qu'un
ivrogne du comt de Warwick fut long-temps poursuivi par un esprit
malin, dguis en grenouille. Leloyer cite quelque part un dmon qui se
montra,  Laon, sous la figure d'une mouche ordinaire.

--De tous les diables qui tentrent saint Antoine, les plus apparens
s'approchaient de lui, avec toutes les grces des plus belles femmes, ou
sous les formes les plus riches et les plus sduisantes. Il en vit un se
transformer plusieurs fois en lingot[60].

  [60] St. Athanase, vie de St. Antoine, et les dialogues de St.
    Grgoire-le-Grand.

--Un dmon se prsenta un jour devant saint Franois, sous la figure
d'une bourse pleine, laquelle bourse se mtamorphosa en couleuvre, quand
on voulut la ramasser[61].

  [61] Legenda aurea, 144.

--Un religieux assez simple, tant  l'article de la mort, ne cessait de
regarder le ciel de son lit. On lui demanda ce qui l'occupait? Il
rpondit qu'il voyait au-dessus de sa tte le Saint-Esprit sous la forme
d'un pigeon blanc, et le Diable sous l'habit d'un chat noir, qui
guettait la sainte colombe. Heureusement le pigeon blanc s'alla poser
sur un crucifix, et mit le chat noir en dfaut[62].

  [62] Csarii Heisterbach. miracul., lib. VI.

--Pierre le Vnrable raconte que le Diable entra un jour dans un
monastre de l'ordre de Cluni, sous la forme d'un vautour. Un moine, qui
dormait pour digrer son dner, frappa les yeux du dmon. Il s'en
approcha doucement, saisit une grande hache qui se trouvait l, et se
disposa  couper le pied droit du religieux, qui dpassait le bois de
son lit. Le moine eut le bonheur de s'veiller sur l'entrefaite, et vit
en l'air, au-dessus de son pied, un vautour arm d'une hache...
Quoiqu'un pareil phnomne soit assez curieux, le dormeur veill n'y
trouva rien de plaisant, et se hta de faire le signe de la croix.
L-dessus le vautour mit bas les armes, et _s'en alla comme il tait
venu_[63].

  [63] _Petri Venerab. de miraculis, lib. I. cap. 14._ Histoire de la
    magie en France.

--Une dame mondaine, et qui prenait plus de soin de parer son corps que
d'orner son me, fut vue par un saint prtre, escorte de dmons
dguiss en blaireaux et en marmottes, lesquels dmons taient en outre
monts par d'autres esprits malins transforms en singes qui _riaient de
la bouche_[64].

  [64] Pia hilaria Angelini Gazi, in supplem. post Csarium lib. V.
    cap. 7.

--Saint Dominique, voulant convertir des dames hrtiques, leur fit voir
le Diable, pour les dtourner du service d'un si vilain matre. C'tait
dans une glise; aussitt qu'il eut command  l'ange apostat de
paratre, on vit tomber de la vote un horrible chat noir, qui
ressemblait  _un chien_. Il avait de grands yeux enflamms, une langue
longue, large, rouge et pendante, un postrieur extrmement laid, qu'il
montrait continuellement, en faisant ses cabrioles. Aprs avoir saut
quelque temps devant les dames, il saisit la corde de la cloche, et
remonta dans le grenier de l'glise avec la lgret d'un singe. Comme
il laissait aprs lui une mauvaise odeur de grillade, les dames se
convertirent, en se serrant le nez[65].

  [65] Legenda aurea, 108; de S. Dominico.

--Quand le Diable se montre aux Indiens, il le fait toujours avec
quelque noblesse; et il est facile de le voir, pour tous les gens du
pays. Il ne faut pour cela que l'en prier pendant deux ou trois jours,
et lui faire un petit sacrifice. Alors il parat, sous la figure qu'on
l'invite de prendre, resplendissant d'or et de pierres prcieuses,
accompagn d'une belle cour, entour d'un grand nombre de jeunes filles
sduisantes, escort de plusieurs rgimens de cavalerie, et d'une troupe
innombrable d'lphans richement orns. Il offre aux malheureux tout ce
qu'ils dsirent, recommande l'aumne, et ordonne aux Indiens opulens de
donner des festins aux misrables[66].

  [66] _Epistol indic Francisci Xavier, Ignatii  Loyola et aliorum de
    societate Jesu. P. m. Teiscera ad fratres. Go 1560._

--Ces figures diverses, que prennent les dmons pour se faire voir aux
hommes, sont multiplies  l'infini, comme on le verra dans la suite. En
attendant, on remarquera que, quand ils apparaissent avec un corps
d'homme, ce qui est assez ordinaire, on les reconnat aisment  leurs
pieds de bouc ou de canard,  leurs griffes et  leurs cornes, qu'ils
peuvent bien cacher en partie, mais qu'ils ne dposent jamais
entirement. Csarius d'Heisterbach ajoute  ce signalement, qu'en
prenant la forme humaine, le Diable n'a ni dos, ni derrire, ni fesses:
de sorte qu'il se garde bien de montrer ses talons. (_Miracul._ lib.
III.)




CHAPITRE III.

LE BON DIABLE.--PETIT ROMAN[67].

      _Conscia mens recti fam mendacia ridet._

        OVIDE.

      Le vulgaire insens te prte sa malice:
      Fais le bien, en dpit de l'humaine injustice.

  [67] _Ex Csarii Heisterb. miracul. illustr., lib. V, cap. 36; et
    Shellen, de mirandis  Diabolo._


Charles de Luzzen, jeune militaire allemand, d'une famille riche et
noble, cherchait un domestique, sans en pouvoir trouver  son gr,
lorsqu'un dmon se prsenta devant lui, sous la figure d'un jeune homme
extrmement bien fait, et lui offrit ses services. Il avait les traits
si gracieux et la voix si douce, que Charles le retint de suite; et ce
dmon commena  servir son nouveau matre avec tant de soin, tant de
complaisance, tant de fidlit et tant d'enjouement, qu'on en tait tout
tonn. Jamais Charles ne montait  cheval, ou ne mettait pied  terre,
sans trouver son serviteur  son poste, ayant un genou en terre, et lui
tenant l'trier. En gnral, l'aimable dmon montrait toujours une
grande gaiet, beaucoup de discrtion, et une prvoyance plus
qu'humaine.

Un jour que le jeune guerrier et son valet, ou plutt son ami,
voyageaient ensemble  cheval, comme ils ctoyaient les rives d'un grand
fleuve, Charles tournant la tte aperut plusieurs de ses ennemis
mortels, qui venaient  lui.--Nous sommes perdus, dit-il au dmon; voici
mes ennemis qui me poursuivent, et le fleuve m'empche de les viter. Ou
je prirai sous leurs coups, ou je serai leur prisonnier.

--Ne craignez rien, rpondit le fidle serviteur, je connais les gus de
ce fleuve; suivez-moi seulement, nous le traverserons sans
danger.--Personne n'a os jamais se hasarder dans ce torrent, rpliquait
Charles... Mais dj le dmon y pousse son cheval et le passe
heureusement. Le matre suit l'exemple de son valet, et tous deux
parviennent sans msaventure  l'autre bord.

Les ennemis qui taient  leur poursuite arrivrent alors sur la rive du
fleuve: Il n'y a que le Diable qui puisse traverser une onde si rapide,
s'crirent-ils, en voyant ce qui venait de se passer; et ils se
retirrent sans imiter l'imprudence de Pharaon.

Quelque temps aprs, la femme de Charles fut attaque d'une maladie
mortelle. Les mdecins l'abandonnrent, en disant, avec la plus rare
bonne foi, que les ressources de l'art ne pouvaient la sauver. Le dmon
entendant ces paroles, et remarquant qu'elles affligeaient sincrement
le jeune poux, lui dit:--Si ma matresse buvait du lait de lionne, elle
serait bientt gurie.--Hlas! rpondit Charles, o pourrions-nous avoir
de ce lait?--Laissez-moi faire, rpondit le bon serviteur, je vous en
apporterai...

Il sortit en mme temps, et rentra au bout d'une heure avec un grand
vase plein de lait de lionne. On en lava le corps de la malade, on lui
en fit boire: ce qui la ranima si parfaitement, qu'au bout de quelques
jours elle fut en tat de quitter le lit.

Le jeune militaire, enflamm de la plus vive reconnaissance, ne cessait
de remercier son prcieux valet, que pour lui demander o il avait pu
trouver si vite un lait si rare?--Dans les montagnes de l'Arabie,
rpondit-il.--Mais nous en sommes loigns de plusieurs mois de
chemin?--N'importe, en vous quittant, j'ai vol en Arabie, j'ai pntr
dans l'antre d'une lionne, j'ai loign ses petits, j'ai tir le lait de
ses mamelles, et je suis revenu  la hte.

--Qui es-tu donc, s'cria Charles stupfait?--Ne vous embarrassez point
de cela; je suis votre serviteur.--Tu me deviens de jour en jour si
cher, que je veux te connatre!--Eh bien! je suis un de ces anges qui
sont tombs du ciel...--Un dmon!... Mais, si cela est vrai, pourquoi
sers-tu si fidlement un mortel?--Je me suis trouv autrefois parmi les
anges rebelles, sans prvoir les consquences de ma faute; j'ai pch
par inexprience: c'est pourquoi il m'est permis de venir quelquefois
chez les enfans des hommes; et le plaisir de leur tre utile me console
un peu de ma disgrce...

--Cependant, rpliqua Charles, je n'ose plus profiter de tes
services...--N'ayez point de vaines frayeurs; et comptez que, si vous me
laissez prs de vous, il ne vous arrivera jamais le moindre mal, ni de
ma part, ni de la part de mes compagnons d'exil.--Je ne puis m'y
rsoudre; mais exige ce que tu voudras pour ta rcompense, ft-ce la
moiti de mes biens: je la donnerai de bon coeur  celui qui m'a sauv
de la mort, et qui m'a rendu ma femme.

--Puisque je ne peux plus tre avec vous, rpondit tristement le
dmon..., je ne demande pour mes faibles services... que cinq sous...;
et il eut  peine reu cette modique somme, qu'il la rendit  son
matre.--Reprenez-les, lui dit-il, achetez-en une petite cloche; j'en
fais prsent  l'glise de ce pauvre village: le dimanche, au moins,
elle avertira les fidles de l'heure des saints offices... Adieu!...

En achevant ce mot il disparut.--Qui pourrait citer un pareil trait en
l'honneur des hommes?... Ce n'est pourtant pas la millime des bonnes
actions du Diable.




CHAPITRE IV.

SERVICES RENDUS PAR LES DMONS.

      _At tandem melior surgit mortalibus vi._

        BILLIUS.

      On en a dit du mal; mais, au sicle o nous sommes,
      Convenons que le Diable est meilleur que les hommes.


Les bons offices que le peuple infernal rend tous les jours aux habitans
de ce globe, sont peut-tre plus nombreux que les torts dont nous les
accusons. Mais les thologiens ont eu soin de taire les actions
estimables des dmons, pour ne rapporter que des crimes et des
noirceurs. Il y a cependant certains traits que leur authenticit
gnralement reconnue a conservs jusqu'aujourd'hui. Nous rapporterons
les plus saillans, et le lecteur jugera.

--En l'anne 1221, vers le temps des vendanges, le cuisinier d'un
monastre de Cteaux chargea deux domestiques de garder les vignes
pendant la nuit. Un soir, l'un de ces deux valets, ayant grande envie de
dormir, appela le diable  haute voix, et promit de le bien payer, s'il
voulait garder la vigne  sa place. Il achevait  peine ces mots, que le
diable parut.--Me voici prt, dit-il  celui qui l'avait demand; que me
donneras-tu, si je remplis bien ta charge?--Je te donnerai un bon panier
de raisin, rpondit le valet; mais  condition que tu veilleras
soigneusement aux vignes jusqu'au matin, et que tu tordras le cou  tous
ceux qui viendraient y marauder.

Le diable accepta l'offre, et le domestique rentra  la maison pour s'y
reposer. Le cuisinier, qui tait encore debout, lui demanda pourquoi il
avait quitt la vigne?--Mon compagnon la garde, rpondit-il, et il la
gardera bien.--Va, va, reprit le cuisinier qui n'en savait pas
davantage, ton compagnon peut avoir besoin de toi.--Le valet n'osa
rpliquer, et sortit; mais il se garda bien de reparatre dans la vigne.
Il appela l'autre valet, lui conta le procd dont il s'tait avis; et
tous deux, se reposant sur la bonne garde du diable, ils entrrent dans
une petite grotte qui tait auprs de la vigne, et s'y endormirent.

Les choses se passrent aussi-bien qu'on pouvait l'esprer; le diable
fut fidle  son poste, jusqu'au matin. Alors on lui donna le panier de
raisins qu'on lui avait promis; il le prit avec dlicatesse, et
l'emporta avec reconnaissance. La chronique ne dit pas qu'il ait tordu
le cou  personne[68].

  [68] _Csarius Heisterbachcensis, ill. mirac. lib. V._

--L'empereur Trajan se trouvait  Antioche lors de ce terrible
tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, et fit prir
tant de gens. Il fut sauv par un dmon qui se prsenta subitement
devant lui, le prit entre ses bras, sortit avec lui par une fentre, et
l'emporta hors de la ville[69].

  [69] Dion Cassius. lib. 68.

--La jeune Agns du mont Politien, revenant  la maison de son pre, fut
oblige un certain jour de passer devant une grande maison mal renomme
(c'tait alors un habitacle de filles de joie[70]; depuis, ce lieu
changea de destination, et devint un monastre de vierges). Le diable,
dans un moment de pudicit, prit l'alarme pour l'innocence d'Agns;
c'est pourquoi il rassembla bien vite une troupe de dmons, les dguisa
en corbeaux, et, travesti lui-mme de la sorte, il alla se poster avec
sa compagnie sur le toit du futur couvent.

  [70] _Lupanar... ubi tunc public meritrices sui sceleris habitaculum
    possidebant; nunc autem monasterium virginum..._ On a aujourd'hui
    tant d'impit et de malice, qu'on ferait bien des pigrammes, si
    l'on voyait une maison de prostitution publique change en couvent
    de filles.

Lorsque Agns passa prs du guichet de la maison impudique, une bande de
corbeaux fondit sur elle en croassant, et l'obligea  coups d'ongles et
de bec  passer sans regarder derrire elle. Les filles de joie et leurs
honntes amis furent tout stupfaits de voir des corbeaux poursuivre une
jeune innocente. Mais Agns comprit merveilleusement que ces oiseaux
endiabls lui dfendaient par l les plaisirs de la chair. C'est
pourquoi elle prit l'habit religieux, opra la conversion de toutes les
filles publiques, qui ne s'taient pas encore endurcies de coeur dans la
maison infme; et, ayant fait l'acquisition de cette maison mme, elle
la fit purifier, et y fonda un monastre, comme on l'avait prvu[71].
Qu'on dise aprs cela que le diable est constamment impudique, et qu'il
ne cherche qu' faire choir l'innocence!

  [71] _Bollandi Acta Sanctorum, 20 aprilis. Raymundi de Capu, ejusdem
    monast. confess. Agnes de monte Politiano. cap. I._

--En l'anne 1130, un dmon vint passer quelques mois dans la ville
d'Hildesheim, en Basse-Saxe. L'vque d'Hildesheim en tait aussi le
souverain: en raison de ces deux titres, le dmon crut devoir s'attacher
 lui de prfrence. Il se posta donc dans le palais piscopal, et s'y
fit bientt connatre avantageusement, soit en se montrant avec la plus
grande complaisance  ceux qui avaient besoin de lui, soit en
disparaissant avec prudence lorsqu'il devenait importun, soit en
faisant, sans se montrer, des choses importantes et difficiles.

Outre qu'on l'estimait gnralement pour sa conduite sage, humble et
rgulire, il donnait de bons conseils aux puissances, portait de l'eau
 la cuisine, et servait admirablement bien les cuisiniers de l'vque.

On trouvera peut-tre singulier que le conseiller d'un prince soit aussi
son marmiton, et qu'il aille tourner la broche, aprs avoir dit son avis
sur les grands intrts de l'tat. Mais la chose s'est passe dans le
douzime sicle, et les moeurs taient alors plus simples
qu'aujourd'hui; et puis, les dmons n'ont point de prjugs; et celui-l
aimait peut-tre les contrastes. Quoi qu'il en soit, il frquentait plus
la cuisine que la salle; et les marmitons, le voyant de jour en jour
plus familier, se divertissaient grandement en sa compagnie. Mais, un
soir, un garon de cuisine s'mancipa de la trop grande bont du dmon,
et se porta contre lui aux plus graves injures; quelques-uns disent mme
aux voies de fait. L'histoire ne donne point d'excuse  cette mauvaise
conduite du garon de cuisine; ce qui porte  croire qu'il n'y en avait
point  donner. Le dmon, quoique fort en colre, sut pourtant se
contenir, sachant qu'en bonne police nul ne doit se faire justice
soi-mme, surtout quand l'offens est le plus fort; c'est pourquoi il
s'alla plaindre au matre d'htel; mais il n'en reut aucune
satisfaction. Alors il crut pouvoir se venger, puisqu'on tait injuste 
son gard. Il touffa le marmiton coupable, en assomma quelques autres,
rossa vigoureusement le matre d'htel, et sortit de la maison pour n'y
plus reparatre[72].

  [72] Trithme: _Chronique d'Hirsauge_.

C'est ainsi que l'impudence d'un marmiton, et l'injustice d'un officier
de bouche trent  l'vque d'Hildesheim un bon conseiller, et un
serviteur infatigable, autant qu'habile et propre  toutes choses!...

--Antoine venait de perdre la bataille d'Actium: Cassius de Parme qui
avait suivi son parti se retira dans Athnes. L, au milieu de la nuit,
tandis que son esprit s'abandonnait aux inquitudes, il vit paratre
devant lui un grand homme noir, qui lui parla avec beaucoup d'agitation.
Cassius lui demanda qui il tait?--_Je suis ton dmon_[73], rpondit le
fantme... A cette parole, le timide Cassius s'effraya, et appela ses
esclaves. Mais le dmon disparut sans se laisser voir  d'autres yeux.
Cassius, persuad qu'il rvait, se recoucha, et chercha  se r'endormir.
Aussitt qu'il fut seul, le dmon reparut avec les mmes circonstances
que la premire fois. Le faible Romain n'eut pas plus de force que
d'abord; il se fit apporter des lumires, passa le reste de la nuit au
milieu de ses esclaves, et n'osa plus rester seul. Cependant il fut tu
peu de jours aprs, par l'ordre du vainqueur d'Actium[74].

  [73] L'original porte _Cacodaimon_; mais chez les Grecs _Daimon_
    simplement signifiait _un bon gnie_, _un esprit bienfaisant_, _une
    bonne intelligence_, comme le dmon de Socrate, et quelques autres;
    de sorte qu'ils taient obligs d'allonger le mot, en parlant d'un
    dmon infernal. Pour nous, qui donnons le nom d'_anges_ aux
    intelligences clestes, nous devons traduire _Cacodaimon_ comme on
    l'a fait ici, puisque _Dmon_, chez nous, signifie _mauvais ange_.
    Au reste, si l'on s'obstine  traduire _Cacodaimon_, _mauvais
    dmon_, on nous appuie dans la trs-juste ide qu'il y en a de bons;
    et on nous prouve encore, par l'histoire de Cassius, que les mauvais
    dmons ne font pas grand mal aux hommes.

  [74] Georges Bloock, aprs _Valre Maxime_ et d'autres anciens.

Un homme plus clairvoyant et bien vite pris la fuite, comme le
conseillait ou semblait au moins le conseiller ce dmon; et, en fuyant
devant la mort, on et pu, sans se compromettre, remercier l'esprit
d'avoir bien voulu se mettre deux fois en campagne pour une bonne
oeuvre.

--Deux seigneurs lombards, nomms Aldon et Granson, ayant dplu 
Cunibert, roi de Lombardie, ce prince rsolut de les faire mourir. Il
s'entretenait de ce projet magnanime avec son favori, lorsqu'une grosse
mouche vint se planter sur le front royal, et le piqua vivement.
Cunibert chassa l'insecte, qui n'en revint pas moins  la charge, et
importuna le monarque, jusqu' le mettre dans une grande colre. Le
favori, voyant son matre irrit, ferma la fentre pour empcher
l'ennemi de sortir, et se mit  poursuivre la mouche, pendant que le roi
tirait son poignard pour la tuer. Aprs avoir su bien long-temps,
Cunibert joignit l'insecte fugitif, le frappa..., mais il ne lui coupa
qu'une jambe; et la mouche disparut...

Au mme instant, Aldon et Granson, qui se trouvaient ensemble, virent
paratre devant eux une espce d'homme, qui paraissait puis de
fatigue, et qui avait une jambe de bois. Cet homme les avertit du projet
que le roi Cunibert formait contre eux, leur conseilla de fuir, et
s'vanouit. Aldon et Granson, plus senss que Cassius de Parme,
rendirent grces  l'esprit de ce qu'il faisait pour eux; aprs quoi ils
s'loignrent, comme l'exigeaient les circonstances[75].

  [75] _Shellen, de mirand.  Diab. post. Paul. diac. hist. longob._

--Un jeune Espagnol, qui fut depuis mdecin de l'empereur Charles-Quint,
ayant fini ses tudes  la Guadaloup, s'en retournait  pied chez ses
parens qui demeuraient dans la ville de Grenade. Il en tait encore
loign de plusieurs journes, lorsqu'il rencontra sur son chemin un
dmon en habit de moine, mont sur un cheval maigre, et qui paraissait
extrmement harass. Le hasard voulut que ce jeune colier rendit au
cavalier inconnu un petit service qu'on ne dsigne pas; et le dmon
reconnaissant l'invita de monter en croupe sur son cheval. Celui-ci s'en
excusa d'abord sur le mauvais tat de la monture; mais, le cavalier
insistant, il ne se fit pas presser davantage. Ne vous endormez point,
lui dit l'inconnu, quand il se fut plac sur la croupe; nous devons
marcher toute la nuit; et vous serez content de la diligence de mon
cheval.

Ils marchrent en effet avec une grande vitesse, sans que le jeune homme
s'en apert, sans qu'il se fatigut le moins du monde; et le lendemain,
au point du jour, ils se trouvrent sous les murs de Grenade. Comme le
dmon ne voulut point s'y arrter, le jeune homme le quitta en le
remerciant, et entra dans la ville, aussi content que surpris de s'y
trouver si heureusement et sitt[76].

  [76] Torquemada; Hexameron: 3e journe.

On dira peut-tre que ce dmon savait ce qu'il faisait, en obligeant un
mdecin futur. Mais il faudrait pour cela supposer que le diable
connaisse l'avenir. Et puis, le service n'en fut pas moins rendu.

--Un prtre du diocse de Cologne avait fait voeu d'aller en plerinage,
 un certain lieu que l'histoire ne dit pas. Une dame de sa paroisse,
ayant fait par hasard le mme voeu, alla trouver le prtre; et ils
convinrent de faire le voyage ensemble. La veille du dpart, le prtre
promit  sa compagne de se lever de bonne heure, de dire les matines 
la hte, et de partir de grand matin, pour viter la chaleur du soleil.

Vers le milieu de la nuit, le diable se montra aux pieds du lit du bon
cur, et lui cria: Lve-toi; dis tes matines; et hte-toi de partir...
Le prtre se leva aussitt; et, remarquant que l'glise tait claire
de plusieurs lumires, il crut que c'tait l'ouvrage de la dame qui
devait l'accompagner. Il pensait aussi que cette dame tait venue
l'veiller, et il tait loin de se douter que le diable ft de la
partie. C'est pourquoi, comme le coq n'avait pas encore fait entendre
ses premiers chants, il chercha sa compagne, pour lui dire de retourner
au lit, parce qu'il tait trop matin.

Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir  lui un grand
taureau noir. Ce taureau saisit le prtre avec sa langue, le plaa sur
son dos, prit son vol en plein air, et dposa le pauvre homme sur une
tour du chteau d'Isembourg.--As-tu peur, dit le boeuf?--Non, rpondit
le cur, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun
mal.--Rends-moi quelque hommage, reprit le boeuf, je te reconduirai dans
ton presbytre, et je te donnerai de grands biens... Le prtre rejeta
cette proposition.--Eh bien! repartit le boeuf, je te laisse sur cette
tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te dsesprer, tu te
casseras le cou.--Arrte, s'cria le cur, je t'adjure, au nom de
Jsus-Christ, de me reporter sans pril en pleine campagne... Le boeuf
n'osa rien rpliquer; il prit son homme comme la premire fois, le
dposa dans un champ, et le laissa seul.

Comme ce pauvre prtre avait trembl passablement, des paysans qui
allaient  matines le trouvrent vanoui sur leur chemin. On le ranima
comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun couta en
frissonnant, et que personne ne put rvoquer en doute,  cause du ton de
vrit qui caractrise cette admirable histoire[77].

  [77] Csarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.

Il n'est pas besoin de dire que ce boeuf tait le diable. On observera
seulement qu'il fit l une honnte action, en empchant le plerinage
nocturne de la dame et du cur, dont la vertu aurait pu faillir, comme
cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.




CHAPITRE V.

ESPIGLERIES DE QUELQUES DMONS.

                          _Nihil est,
      Quin mal narrando possit depravarier._

        TRENCE.

      Une bouche infidle, en racontant un fait,
      Dans un tour de malice imagine un forfait.


--Un soldat, nomm Cadulus, avait habitude de faire dvotement ses
oraisons dans l'glise de son village. Un jour qu'il priait
attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se
donner le plaisir de le distraire, s'il tait possible. Il se dguisa
donc en valet; et, courant  la porte de l'glise, il se mit  crier:
Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmnent votre cheval et
pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque
chose... Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrtien,
qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78].

  [78] _Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua
    perdere_...

Le diable, tonn d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa
sur le toit de l'glise, fit un trou  la couverture, et se laissa
tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne
peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable  sa barbe.
Puis, pour lui jouer  son tour une malice, il s'alla clotrer dans un
bon monastre. Le diable s'effora alors de le dtourner de sa
rsolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, o vas-tu? que fais-tu,
Cadulus? Le suprieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus
de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses
d'une sotte esprance; tu fais l une niaiserie, Cadulus, etc. Mais,
peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le
capuchon[79].

  [79] _Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus._

--Le bienheureux Pierre le prcheur, ayant rassembl le peuple de
Florence sur une place publique, se disposait  faire un long sermon
touchant les mystres que la foi nous propose. Le diable, tmoin
invisible de ces saints prparatifs, eut la fantaisie de jouer un tour
au saint homme. Il prit donc la forme d'un cheval chapp, et se mit 
courir au grand galop vers la place que la foule remplissait, dans
l'espoir de disperser les auditeurs, et de dranger, par un effroi
subit, la mmoire du frre prcheur. Mais Pierre ne se troubla point;
et, voyant que la foule prenait la fuite, il s'cria: Ne craignez rien,
mes frres, je prends sur moi le danger... En mme temps il leva sa
main, et fit signe au cheval qu'il l'avait reconnu, et qu'il lui
dfendait de nuire  personne.

Le diable eut un pied de nez de se sentir dcouvert; cependant il avait
pris un lan trop rapide pour pouvoir reculer. Il traversa donc la
place, en passant sur la tte des hommes, sur le sein des femmes, en
foulant aux pieds les paules, les reins et le reste, mais avec une
lgret si miraculeuse, que personne n'en sentit rien. Aprs cela il
disparut. Le peuple s'cria que Pierre avait donn  ce cheval la
lgret d'un coussin, qu'il avait chang ses fers en plumes de duvet;
et le bienheureux frre, content d'avoir djou la malice du diable,
reprit le fil de son sermon[80].

  [80] Bollandi Acta Sanctorum, 29 aprilis. Ambr. Tgii B. Petrus mart.
    ord. prdic. cap. 3.

--Il y avait, dans une glise de Bonn, un prtre remarquable par sa
chastet, sa dvotion et sa bonhomie. Le diable se plaisait  lui jouer
des tours de laquais; tellement que, lorsqu'il lisait son brviaire, cet
esprit malin s'approchait aujourd'hui sans se laisser voir, mettait sa
griffe sur la leon du bon cur, et l'empchait de finir; un autre jour,
il fermait le livre, ou tournait le feuillet  contre-temps. Si c'tait
la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable esprait se donner le
plaisir d'impatienter son homme; mais le bon prtre recevait tout cela
comme des tribulations, et gardait si bien son flegme, que l'importun
esprit fut oblig de chercher une autre dupe[81].

  [81] Csarii Heisterbach. illustr. miracul. lib. V, cap. 53.

Cassien parle de plusieurs esprits ou dmons de la mme trempe, qui se
plaisaient  tromper les passans,  les dtourner de leur chemin, et 
leur indiquer de fausses routes, plutt pour s'en divertir, que pour
leur faire aucun mal[82].

  [82] Cassiani Collat. VII, cap. 32.

--Un baladin avait un dmon familier, qui jouait avec lui, et se
plaisait  lui faire des espigleries. Le matin il le rveillait en
tirant les couvertures, quelque froid qu'il ft; et, quand le baladin
dormait trop profondment, son dmon l'emportait hors du lit, et le
dposait bien doucement au milieu de la chambre[83].

  [83] Guillelmi parisiensis. Partis 2. Princip., cap. 8.

--Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le Diable.
Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vtus de
blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
coupaient les cheveux bien proprement, et s'en allaient, aprs les avoir
rpandus sur le plancher[84]. Ce trait ne parat d'abord qu'une malice;
peut-tre est-il moral. Pour peu que l'on connaisse les moeurs dpraves
de ces fameux Romains, on se souviendra que chez eux, certains Adonis
attachaient beaucoup de prix  leur chevelure, comme les Thas[85], les
Ninons, les Duth en attachent  leur teint.

  [84] Pline, lib. 16, epit. 27.

  [85] On sait que Thas fut une prostitue gyptienne, clbre par ses
    talens dans le libertinage, et par une beaut extraordinaire. Elle
    fut convertie par saint Paphnuce. (_les Bollandistes._)

--Le vieux monsieur Santois avait un lutin, ou, si l'on veut, un dmon
familier qui lui jouait de temps en temps des tours assez singuliers. Un
jour qu'il voulait prier Dieu dans ses heures, son dmon s'approcha avec
adresse, et dchira trois fois le feuillet sous la main du bonhomme,
mais si proprement, qu'on ne l'et pas mieux coup avec des ciseaux. M.
Santois tonn, mit ses lunettes, pour examiner la chose plus
attentivement; et  la vue de toute la famille, les lunettes sortirent
du nez du vieillard, firent, en voltigeant le tour de la chambre, et
s'allrent arrter dans le jardin, o on les retrouva avec les trois
feuillets dchirs[86].

  [86] Ce trait est plus longuement rapport dans le Dictionnaire
    infernal: _Prodiges_.

Un autre jour, M. Santois mettait pour la premire fois un habit neuf de
taffetas plein. L'esprit le lui moucheta  vue d'oeil, mieux qu'un
brocheur n'aurait pu faire. Que rpondre  tout cela?... que l'esprit
tait en humeur de jouer quand M. Santois voulut lire ses heures, et
qu'il aimait mieux les habits mouchets que les pourpoints unis[87].

  [87] La fausse Cllie, tome 2, livre 2.

--Un jsuite, dans la description des moeurs japonaises, dit que, dans
ce pays, les plerins portent  leur cou de petites planches, sur
lesquelles leur nom est crit, afin qu'ils puissent se reconnatre. Or,
voici le motif de cette prcaution. Quand les Japonais entreprennent un
plerinage, ils le font toujours en trs-grand nombre, parce qu'aussitt
qu'ils arrivent dans quelque dsert, ils rencontrent une troupe de
dmons, de lemures, de spectres, etc. Cette bande monstrueuse est gale
en nombre  la caravane des plerins; et chaque plerin peut y
reconnatre son dmon particulier, s'il l'a dj vu.

Aprs que ces fantmes ont fait quelque pas avec les pieux Japonais, et
qu'ils les ont bien examins, ils changent tout  coup de forme, et
prennent la figure humaine; mais tellement conforme, que chaque diable
ressemble trait pour trait au plerin qu'il veut accompagner, et que
chaque plerin voit son image bien exacte dans son diable. Cette
mtamorphose subite produit d'abord tant de confusion, que l'homme ne
pourrait plus se reconnatre, ni se distinguer de son dmon, s'il
n'avait son nom au cou. On souffre pendant une heure l'espiglerie des
diables; mais bientt, comme les mprises occasionnent des disputes, et
comme on n'aime pas long-temps  se voir double, les plerins se mettent
 genoux, prient le chef des dmons de rappeler ses gens: toutes les
doublures s'vanouissent aussitt, et la caravane continue paisiblement
sa route[88].

  [88] _Pauli Sanfidii descriptio rituum et morum qu in insul ad
    septentrionalem plagam japan servantur, etc._ On donne cette
    extravagance pour ce qu'elle vaut. Paul Sansfoi la raconte
    trs-srieusement. Le lecteur en fera le cas qu'il jugera  propos.

--On a donn au Diable le nom d'_esprit malin_; s'il tait vraiment
_mchant_, il en porterait l'pithte.




CHAPITRE VI.

L'HEUREUX VALET.--CONTE NOIR[89].

      _Qu mihi prstiteris memini, semperque tenebo._

        MARTIAL.

      Ne soyons point ingrats: ft-il sans bienveillance,
      Le bienfait a ses droits sur la reconnaissance.

  [89] _Ex legend aure Jacobi de Voragine, auct  Claudio  Rot.
    Leg. 26. et ex Mathi Tympii triumpho virtutum christian._


Un vnrable vieillard, nomm radius, de la ville de Csare, en
Cappadoce, avait une fille unique qu'il voulait faire religieuse; mais
les choses tournrent autrement, comme on le verra. Un jeune serviteur
d'radius devint perdument amoureux de la fille de son matre. Comme
elle tait belle, riche, noble, et qu'il n'tait pas probable qu'on
voult la lui donner pour pouse,  lui qui n'tait qu'un valet, il alla
trouver un magicien, et lui promit une belle rcompense, s'il pouvait
l'aider dans son amour. Le magicien lui rpondit: Je ne suis pas assez
puissant pour faire ce que vous me demandez; mais je puis vous envoyer 
mon matre, qui est le Diable. Si vous voulez vous en rapporter  lui,
vous tes sr de russir... Phars (c'est le nom du jeune valet), ayant
rpondu qu'il tait prt  tout, le magicien crivit cette lettre au
Diable:

  MONSEIGNEUR,

  Vous m'avez charg de vous dbaucher autant de chrtiens que j'en
  trouverais de tides, et de les soumettre  votre obissance, afin
  d'augmenter de jour en jour votre empire. C'est pourquoi je vous
  envoie le jeune homme, porteur de la prsente. Il vous dira, sans
  doute, qu'il brle d'un amour violent pour la fille d'radius. Je vous
  prie de vous intresser  sa passion, et de songer que par l vous
  travaillerez  notre gloire commune, en agrandissant la bonne
  rputation de vos serviteurs.

  _Sign_, etc.[90]

  [90] La signature n'est point rapporte dans le livre de Jacques _de
    Voragine_, parce que le signataire est damn, selon toutes les
    apparences. Cependant on voit, dans le procs de Denyse de Lacaille,
    les signatures et griffes des cinq dmons _Lissi_, _Belzbuth_,
    _Satan_, _Motelu_ et _Briffaut_. (Voyez _l'histoire de la Magie en
    France de M. Garinet_. 9e pice justificative.)

Le magicien, ayant appos son cachet sur cette ptre, la donna au valet
d'radius, et lui dit d'aller, au milieu de la nuit, sur le tombeau de
quelque payen, d'invoquer les dmons, de tenir sa lettre  la main, et
d'lever le bras au-dessus de sa tte. Phars excuta ponctuellement
toutes ces choses. Aussitt le roi de l'enfer parut, entour d'une
multitude de dmons. Il prit la lettre, la lut avec attention, et dit au
jeune homme:--Il faut que tu croies en moi, pour que je te rende le
service que tu me demandes.--J'y crois, seigneur, rpondit le
valet.--C'est fort bien, reprit le diable; mais on ne peut pas se fier 
vous autres chrtiens: quand vous avez besoin de moi, vous venez me
trouver; et ds que vos dsirs sont satisfaits, vous retournez  votre
Christ. Si tu veux que je serve ton amour, signe-moi ce pacte, par
lequel tu renonces  la religion chrtienne, et tu te fais mon
serviteur.

Phars signa tout ce qu'on voulut; et aussitt le Diable appela les
dmons qui prsident  la fornication. Il leur ordonna d'aller trouver
la fille d'radius, et d'enflammer son coeur d'un amour violent pour le
jeune valet. Ces dmons remplirent habilement leur mission. La jeune
fille, devenue amoureuse, autant qu'on pouvait le souhaiter, s'alla
jeter aux genoux de son pre, et d'une voix mouille de larmes,
entrecoupe de sanglots, elle lui avoua qu'elle mourait d'amour pour
Phars.

--Ayez piti de votre fille, lui dit-elle, consultez votre coeur, et
montrez-moi que vous tes mon pre, en me donnant pour poux ce jeune
homme qui m'est si cher, et qui me cause de si cruels tourmens. Si vous
tes insensible  mes prires, vous allez me voir expirer; et Dieu vous
demandera compte de ma mort!...

--Malheureux que je suis! s'cria le pre; ma fille est ensorcele! qui
a pu m'enlever mon trsor? qui a teint la douce lumire de mes yeux?
qui a touff toutes mes esprances?... Ma fille, je voulais que tu
fusses religieuse; je comptais que, par ta pnitence, tu gagnerais le
ciel pour toi et pour moi... et tu te livres  un amour charnel...
Laisse-toi guider par ton pre; abjure une dmence pernicieuse; ne
conduis pas mes cheveux blancs dans les enfers, o je n'entrerais
_qu'avec douleur_... Mais la jeune fille ne rpondait que ces mots:--Je
vous en conjure, mon pre, htez-vous de satisfaire mes dsirs, si vous
voulez que je vive!...

Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de coeur, le
vnrable radius se laissa attendrir. Il accorda  sa fille l'poux
qu'elle idoltrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses
biens. Ainsi l'heureux valet d'radius devint son gendre, contre toute
esprance humaine.

Les deux jeunes poux, au comble de leurs voeux, ne songrent d'abord
qu' leur bonheur mutuel, et ne cherchrent qu' se donner des preuves
d'un amour inaltrable. Mais bientt on remarqua que Phars n'entrait
plus  l'glise, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta
 sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'tait pas
chrtien. La jeune dame, pouvante, demanda  son poux si le rapport
qu'on lui avait fait tait vritable? Comme il cherchait  luder la
question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vnt le lendemain 
la messe avec elle, pour fermer la bouche  la mdisance. Phars, voyant
qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son
coeur  sa femme, lui conta tout ce qui avait prcd leur mariage, et
lui avoua, en gmissant, qu'il s'tait donn au Diable.

L'pouse de Phars, consterne, court sur-le-champ trouver l'vque
Basile, qui gouvernait avec gloire l'glise de Csare, et lui expose
son cruel embarras. Basile ne s'amusa point  redoubler des frayeurs
dj trop grandes; il fit venir Phars, et ds qu'il eut appris son
histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?--Hlas!
oui, rpondit Phars; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque
je me suis formellement donn au Diable.--Ne vous en inquitez point,
reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui
est misricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la
dplorez sincrement.

Il fit alors le signe de la croix sur Phars, et l'enferma pendant trois
jours dans une petite chambre. Aprs cela, il lui demanda comment il se
trouvait?--Je suis extrmement faible, rpondit le jeune homme. Pendant
les trois jours que vous m'avez laiss seul, j'ai t accabl des
clameurs et des reproches des dmons. Ils m'ont continuellement entour,
tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donn  leur prince, et me
disant: _Regarde, parjure, cet crit que tu as sign de ton nom... Nous
ne sommes point alls te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver
dans ta dtresse_[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui
donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le
renferma dans la petite chambre, et se mit en prires pour sa
dlivrance.

  [91] _Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc._ (_Legenda aurea_).

Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda
pareillement comment il se trouvait?--Je n'ai plus vu les dmons,
rpondit Phars; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans
l'loignement.--Voil qui va bien, rpliqua Basile; encore un peu de
patience... En mme temps, il lui donna  manger, le signa, l'enferma
pour la troisime fois, et fit pour lui de nouvelles prires.

A la troisime visite, Phars dclara que ses veilles avaient t
paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'vque Basile
combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le
clerg, les moines et le peuple; on fit des prires publiques pour le
jeune poux, et on le conduisit  l'glise.

Le roi de l'enfer y arriva presque aussitt, avec plusieurs troupes de
dmons; et le Diable s'cria:--Vous me faites une injustice, Basile, cet
homme est mon serviteur. Je ne l'ai point sduit; il est venu me
trouver, et voil le pacte qu'il a sign de sa main... Les fidles
chantrent alors le _Kyrie Eleyson_; et Basile dit au Diable qu'il
fallait rendre le pacte. En mme temps, il priait, et tendait la main
pour recevoir le papier en question. Le Diable, forc de cder, s'envola
en gmissant, et lcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le
saint vque le dchira aussitt, et rendit  la fille d'radius son
poux bien-aim, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon
chrtien... Cependant il dut conserver quelque reconnaissance  celui
qui avait fait son bonheur.




CHAPITRE VII.

HONNTES ACTIONS DU DIABLE.

      _Inimici famam, non it ut nata est, ferunt._

        PLAUTE.

      Soyez bon, juste, franc,  vos devoirs soumis:
      Vous n'tes qu'un vaurien, selon vos ennemis.


--Un riche Allemand donnait un festin  une troupe de mendians, dans le
dessein de remplir les devoirs de la charit chrtienne. Parmi les
convives, qui mangeaient de bon apptit, se trouvait un pauvre manant,
qui tait, comme on dit, possd du Diable. Il dcoupait ses morceaux,
aussi bien que ses confrres, et les portait jusqu' sa bouche; mais ils
s'vanouissaient, ds qu'ils touchaient  ses dents, ce qui allongeait
de minute en minute la figure de ce pauvre homme.

Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa dtresse, s'avisa d'apostropher
le Diable, et de lui demander pourquoi il empchait son homme de
manger.--Je ne l'en empcherais pas, rpondit le Diable, s'il pouvait le
faire sans pch. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumne, est
le fruit de la rapine.--Tu mens, s'crirent  la fois tous les
convives; celui qui nous donne  dner est un honnte homme!--Je ne mens
point, rpliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquime
petit-fils d'une vache qui a t vole...

Les dneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol
d'une vache, jusqu' la cinquime gnration, qu'ils n'osrent plus rien
ajouter[92].--Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au
commencement du douzime sicle, dans le village de Hurst, en Allemagne.
Il est probable qu'elle fut grand'mre, au cinquime degr, du veau
susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache tait sans doute le
pre ou l'aeul du riche Allemand qui donne ici le festin.

  [92] _Csarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38._

Or, cette vache appartenait  une bonne veuve, qui se nourrissait de son
lait. Elle eut le malheur de plaire  un vieux soldat allemand qui, sans
se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et
l'emmena chez lui. Peu de temps aprs, la mort vint  son tour prendre
le ravisseur; il expira dans l'impnitence, et alla tout droit en enfer.
La bte qu'il avait vole le suivit dans l'autre monde. L, ce soldat
allemand (qui se nommait Hlie) fut condamn, pour son supplice, 
prsenter ternellement le dos  la vache; et la vache reut ordre de
lui enfoncer ternellement l'chine  coups de cornes[93].

  [93] _Csarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7._

--Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son pre, et
abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes,
dans le jene, la prire et la continence. Comme le travail de leurs
mains suffisait  peine pour les nourrir, bien qu'elles vcussent
pauvrement, le Diable, prenant piti du sort de la fille de Nivelle,
alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son pre, et
l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:--Pourquoi
faites-vous si maigre chre, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis
que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.--Nous
ne le pouvons pas, rpondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie
vole.--Comment! s'cria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai
pris ce gibier dans la basse-cour de votre pre.--N'importe, ajouta la
pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le o tu l'as pris...
Le Diable obit en silence,... et les parens,  qui appartenait l'oison,
affirmrent qu'on l'avait remis fidlement  sa place[94].

  [94] Ejusdem Csarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.

--Un enfant qui avait soif demandait  boire, sans que personne lui en
donnt. Le Diable en eut piti; il prit une forme humaine, pour ne pas
effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme
l'enfant tait press, il but ce qu'on lui prsentait, sans songer 
faire le signe de la croix, et sans dire son _benedicite_. Le Diable,
stupfait de cette ngligence, se rapetissa aussitt et entra dans le
corps du marmot, pour lui apprendre  tre plus circonspect  l'avenir,
et  ne pas ngliger ses dvotions. Les parens, voyant leur fils
possd, l'interrogrent, et connurent bientt la cause de son accident.
Ils le conduisirent donc  saint Euchaire, qui se hta de bnir un
second verre d'eau, et le fit boire au petit dmoniaque. Incontinent le
Diable se retira[95].

  [95] _Surius, histori invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII._

--Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence
impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un oeuf,
 la lumire de sa lampe. L'abb, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le
trou de la serrure, le moine occup de sa petite cuisine, entra
brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux
s'excusant, dit que c'tait le Diable qui l'avait tent, et lui avait
inspir cette ruse. Tout aussitt parut le Diable lui-mme, qui tait
cach sous la table, et qui s'cria, en s'adressant au moine:--Tu en as
menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi
qui viens de me l'apprendre.

--Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre,
et s'affligeait intrieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un
jour qu'il pensait aux bons ragots que l'on mange dans le monde, et
qu'il aurait donn tout ce qu'il possdait pour un petit repas compos
d'autres mets que les navets et les pinards  l'huile, il vit entrer
dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau
poisson. Le moine reut ce prsent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il
voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous
sa main qu'un plat de fiente de cheval... Il comprit qu'il venait de
recevoir une petite leon du Diable; et il fut plus sobre 
l'avenir[96].

  [96] _Csarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87._

--Si quelquefois les dmons mettent des obstacles aux dsirs illicites
des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-tre un peu
svres, quelquefois aussi, ils s'intressent aux vrais besoins des bons
moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de
faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un
petit plat de pois, et se retira, aprs les avoir mis dans l'cuelle.
Avant de tter  la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son
suprieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait
jamais rien mang de mieux accommod[97].

  [97] Ce trait est aussi dans le _Dictionnaire infernal_.

--Puisque les plus pieux personnages sont exposs  mille tentations
dans l'enceinte du clotre, que n'avons-nous pas  craindre, nous autres
faibles chrtiens, au milieu des sductions et des vanits du monde!...
Un novice de Clairvaux, nomm Bernard, tourment par l'aiguillon de la
chair, et ne pouvant se dcider  prononcer des voeux qu'il n'aurait pas
la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de
lui rendre ses habits sculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de
femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau
sermonner son novice, il ne put changer sa rsolution. Seulement, le
Jeune Bernard consentit  diffrer son dpart jusqu'au lendemain.

Mais, au milieu de la nuit, le novice, commenant  s'endormir, aperut
tout  coup, auprs de son lit, un gant horrible, qui tenait  la main
un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il tait suivi
d'un dogue noir. Ce spectacle pouvanta Bernard. Mais il n'tait qu'au
commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main
sur les gnitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand
couteau, les jeta  son chien qui les avala, et disparut.

  [98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, qu mox
    ille devoravit...

Bernard s'veilla aussitt, dans une agitation difficile  peindre, et
plein de la dsolante ide qu'il tait devenu eunuque; heureusement il
n'en tait rien. Il se trouva seulement dlivr de ses tentations, et il
resta dans le couvent, o il vcut dans la pit la plus austre,
jusqu' la fin de sa vie. On dit mme qu'il mourut vierge[99]. Quoi
qu'il en soit, cette histoire tait clbre  Clairvaux; et comme les
anges n'ont pas accoutum de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser 
des fonctions indcentes, les casuistes ont toujours laiss au Diable la
gloire de ce songe, qui conserva un bon frre aux moines de Clairvaux.

  [99] Csarii Heisteibach. _miracul._ lib. IV, cap. 97.

--On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intrts
particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver
le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du
troisime sicle, que nous allons rapporter toute entire, pour la
parfaite intelligence des choses.

Valrien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Diocltien, apprit
que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit
venir, et ordonna qu'on lui administrt la bastonnade. Mais ds les
premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se
desschrent.--Malheureux que je suis! s'cria Valrien; voil ma main
perdue.--Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, rpliqua Vitus, tu verras
s'ils ont le talent de te gurir.--Le pourrais-tu, toi qui parles, dit
le gouverneur?--Certainement, rpondit Vitus. En mme temps il demanda
au ciel la grce d'tre guri de ses coups de bton, et il fut guri 
l'heure mme.

Le gouverneur tonn dit au pre de Vitus: emmenez votre fils, et
chtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien  tout
ceci. Le pre reconduisit son fils  sa maison, et tcha de le sduire
par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laiss
au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il
sortit tout  coup, de la chambre de Vitus, une odeur si dlicieuse,
qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le
pre stupfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges
autour de son fils.--Voil qui va bien, s'cria-t-il; les dieux sont
entrs dans ma maison... mais sa joie ne fut pas de longue dure, car 
peine eut-il achev sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le
gouverneur de la ville accoururent  cette nouvelle, et lui demandrent
ce qu'il avait:--Voil qui va mal, rpondit-il; j'ai vu des dieux
enflamms, et l'clat de leur figure m'a brl les yeux.

On le conduisit alors au temple de Jupiter, o il fit voeu d'immoler un
boeuf couronn de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra
sourd; il s'adressa donc  Vitus son fils, qui le gurit de la ccit
physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce pre ingrat songeait
mme  tuer sa progniture, si l'on en croit la lgende, lorsqu'un ange
du seigneur apparut  Modestus, pdagogue de Vitus, et lui conseilla de
s'embarquer avec son lve. Ils partirent donc pour l'Italie; et un
aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage.

Tandis qu'ils annonaient partout leur prsence par une foule de
prodiges qui dcelaient de saints personnages, le fils de l'empereur
Diocltien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit
possession de sa personne. Diocltien mit tout en usage pour dlivrer
son fils; mais le dmon, bien et dment exorcis par les magiciens de la
cour, rpondit qu'il ne pouvait tre chass que par le jeune Vitus. On
ne conoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les
traits d'un vieux routier, ptri de ruses et de finesses, eut la
bonhomie de faire cette rponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus:
on le trouva; il parut devant l'empereur, tendit les mains sur le jeune
prince, et chassa le dmon sans difficult.

Il parat que dcidment ce malheureux Vitus ne devait obliger que des
ingrats, puisqu'aprs le miracle qu'il venait d'oprer, l'empereur
Diocltien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:--Jeune
homme, si tu tiens  la vie, tu vas maintenant sacrifier  mes dieux...
Vitus rpondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec
Modestus son pdagogue. Tout  coup les chanes qui les attachaient se
brisrent; et la prison s'claira d'une lumire blouissante. On
rapporta ce nouveau prodige  Diocltien, qui l'apprit comme un homme
accoutum aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien
chauff. Mais aussitt que le jeune homme y entra, le four devint frais
comme s'il n'et jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant.

Alors on lcha un lion terrible, affam, qui vint en rugissant sur le
jeune Vitus, pour le dvorer; Vitus caressa le lion, et le lion lcha la
main qu'il avait ordre d'avaler. Diocltien, ennuy de tant de lenteurs,
fit pendre Vitus, avec Modestus son pdagogue, et Crescentia sa nourrice
(car elle se trouvait avec lui, quoique la lgende n'en ait rien dit
d'abord). Aussitt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un
grand vent; la terre trembla; on entendit les clats du tonnerre; les
temples des idoles s'croulrent avec fracas, et plusieurs y prirent.
L'empereur pouvant se poignait la figure, dsol de trouver un jeune
homme plus fort que lui. Cependant un ange dpendit les corps, et les
porta sur le bord d'un fleuve, o ils furent gards par des aigles,
jusqu' ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvs, leur fit rendre les
honneurs de la spulture[100].

  [100] _Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta  Claudio  Rot._
    Leg. 77.

Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient trangers au
sujet de cet ouvrage, on s'est cru oblig de la donner toute entire,
attendu qu'il est impossible d'en rien dtacher.

--Cette autre anecdote peut faire suite  l'histoire du dmon, chass
par saint Vitus. Arthmia, fille de l'empereur Diocltien, fut  son
tour possde d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits
intrts, rpondit aux exorcistes paens:--Votre puissance est nulle
contre moi; je n'obirai qu' Cyriaque, diacre de l'glise romaine.
(C'tait un jeune homme, qu'une saintet prmature et quelques miracles
avaient dj rendu clbre parmi les chrtiens.)

Diocltien le fit venir; et aussitt que Cyriaque fut en prsence du
dmon, il lui ordonna de se retirer.--Si vous voulez que je sorte,
rpondit le dmon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse
entrer.--Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la
permission.--Je ne puis entrer dans ce pot-l, dit le dmon, parce que
toutes les issues en sont closes et bien gardes. Mais si vous ne pouvez
pas faire autrement, envoyez-moi  Babylone, je trouverai l o me
placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage,
je vous en procurerai l'agrment.

Cyriaque consentit  ce que proposait le Diable; et aussitt la
princesse Arthmia fut dlivre. L'empereur Diocltien qui avait fait
pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui
permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un
sort avantageux: trois circonstances bien tonnantes dans un perscuteur
de l'glise.

Quelque temps aprs, Diocltien reut un ambassadeur de la cour de
Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque  Babylone, pour
dlivrer la princesse royale, qui se trouvait possde du Diable;
Diocltien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune
diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, charg de tout
ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut prsent 
la fille du roi de Perse, le dmon demanda  Cyriaque s'il tait
fatigu?...--Il ne s'agit pas de cela, rpondit Cyriaque; sors d'ici, je
te le commande, et rentre avec tes pareils... Le dmon sortit... Le roi,
la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un
bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna  Rome, aprs avoir pass
quarante-cinq jours  Babylone, dans le jene, au pain et  l'eau[102].

  [101] Ad preces igitur Diocletiani...

  [102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de
    Voragine. Leg. 3.




CHAPITRE VIII.

MALICES DE QUELQUES DMONS.

      _Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo._

        PLAUTE.

      Ces crimes de Satan, ces mchancets noires,
      L'envie en inventa les terribles histoires.


--En l'anne 434, un dmon tant soit peu malicieux joua un vilain tour
aux Juifs de l'le de Crte. Ce dmon prit la figure de Mose, et se
prsenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il tait leur ancien
librateur, ressuscit pour les conduire une seconde fois  la terre
promise. Les bons Isralites, ne trouvant rien dans ce prodige qui
surpasst leurs anciens miracles, donnrent tte baisse dans le pige
que leur tendait le Diable. Ils se rassemblrent donc de toutes parts,
autour de leur librateur.

Quand tout fut prt pour le dpart de l'le, l'arme du peuple saint se
rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la
passer  pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes
juives jusqu'au rivage, sans chercher  les dtromper. La foi de ces
bonnes gens tait si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur
conducteur et fait signe  la mer de se fendre. Ils se jetrent en
masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous
leurs pas; malheureusement la verge de Mose n'tait pas l; plus de
vingt mille Juifs se noyrent en plein jour; et le faux Mose ne se
trouva plus[103]... Il fallait qu'il ft ce jour-l un brouillard bien
pais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter
tout un peuple  la mer...,  moins qu'ils n'aient fait le saut tous 
la fois.

  [103] _Cornelii gemm, cosmocritic, lib. I, cap. 8._

--En vertu du pouvoir qu'il a d'exciter les orages, le Diable fait
tonner de temps en temps, et n'y va pas de main morte.

L'an 1565, le vingt-quatrime jour de juillet, la ville de Louvain fut
pouvante par un orage si horrible, que le plus brave n'aurait pas la
force d'en soutenir le tableau sans se pmer. La tempte commena au
coucher du soleil, et alla son train jusqu'au milieu de la nuit. D'abord
il s'leva du sud-est une nue affreuse, bigarre de plusieurs couleurs,
sur un fond noir, et prcde d'un vent violent. L'clair sillonna le
terrible nuage. On et dit qu'il y avait  l'horison une fournaise
ardente, qui lanait des flammes dans l'espace. Quand la nue fut
au-dessus de la ville, grand Dieu! quelles frayeurs!... et quels
bruits!... Le tonnerre roulait sans relche, avec un fracas toujours
croissant; le ciel tait tout en feu; la terre paraissait embrase.
Alors il tomba une grle violente, dont les grains taient aussi gros
que des oeufs de canne.

Toutes ces horreurs n'taient qu'un avant-propos. On entendit bientt
dans les airs de longs hurlemens, d'une espce inconnue. Tous les
auditeurs frissonnrent et sentirent leurs cheveux se hrisser. Les
hurlemens redoublrent, entremls de cris prolongs, semblables aux
cris des chats et des chattes lorsqu'ils sont en chaleur. On distinguait
aussi un son musical qui venait d'en haut, et qui imitait le bruit que
l'on fait en frappant sur un chaudron, ou plutt le son des cloches que
les bonnes gens mettent en branle pour conjurer le tonnerre. Quand le
calme revint, on raisonna sur ces prodiges; et les experts dcouvrirent
qu'un pareil orage tait l'ouvrage des dmons; et que les suppts de
Belzbuth l'avaient excit, en manire de feu d'artifice, pour couronner
une fte, ou une noce, ou quelque bacchanale que nous ne connaissons
pas, et qu'ils clbraient en famille[104].

  [104] _Cornelii gemm, de natur divinis characterismis., lib. II,
    cap. 2, pag. 25._

Il y eut, en 1546, un orage aussi effroyable dans la ville de Malines;
et, ce qu'il y a de pis dans celui-ci, c'est que le Diable y tua environ
cinq cents hommes, sans compter les animaux qu'il touffa, les btimens
qu'il renversa, les arbres qu'il arracha, les plantes qu'il dracina,
etc.[105] Le Diable fit encore plus mchamment en 1619; car il lana le
tonnerre sur la cathdrale de Quimper-Corentin, et brla le clocher
pendant qu'on sonnait les cloches...[106]

  [105] _Ejusdem, ibid., pag. 102._

  [106] Voyez la _Relation_ qui charge Satan de cet incendie. M. Garinet
    raconte, dans son histoire de la Magie en France, que l'vque
    arrta le feu, en brlant des _Agnus Dei_, un pain de seigle de
    quatre sous, et une hostie consacre, le tout tremp d'eau bnite et
    de lait de femme de bonne vie.

--Les choses n'ont pas toujours t comme aujourd'hui; et nos anctres
avaient des visions que nous n'avons plus. On rencontrait autrefois,
dans les mines et dans les cavernes un peu obscures, certaines espces
de dmons vtus comme les mineurs, et dont on raconte beaucoup de
malices. On les voyait courir  et l, chercher les mtaux, piocher la
terre, remuer les grues, et se donner bien du mouvement pour animer les
ouvriers; car ils ne faisaient pas grand'chose, tout en paraissant pres
 la besogne. Ces dmons, que quelques crivains appellent
_montagnards_, n'taient point malfaisans, et entendaient la
plaisanterie. Mais une insulte leur tait sensible, et ils la
souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l'extravagante audace
de dire plusieurs injures  un de ces dmons, et parmi ces injures, il
l'appela plusieurs fois _gibier de potence_. Le dmon indign sauta sur
le mineur, et lui tordit le cou. Cependant, comme il n'avait pas
intention de le tuer, ni de lui causer de grandes douleurs, il s'y prit
si adroitement, que le mineur ne mourut ni ne souffrit point; mais il
eut le cou renvers, et le visage tourn vers les fesses pendant le
reste de sa vie. Il y a eu des gens qui l'ont vu en cet tat tout--fait
remarquable[107].

  [107] Taillepied, apparit. des esprits, page 136.

--On dit que le Diable apparaissait frquemment  saint Hyppolite, sous
la figure d'une femme nue; que cette femme infernale se jetait sur lui
corps  corps; et que plus il la repoussait, plus elle le pressait
impudemment sur son sein. Hyppolite, las d'une longue rsistance contre
l'esprit impur, lui passa son tole au cou et l'trangla. Le Diable
s'vanouit aussitt; et Hyppolite ne trouva dans ses bras qu'un cadavre
bien puant. On crut reconnatre le corps d'une femme morte, dont le
Diable avait pris la forme pour sduire Hyppolite[108]. Malheureusement
tout ce conte n'est qu'un _on dit_, renouvel plusieurs fois pour
dcrier le Diable[109]. Nous n'ajouterons que deux mots pour prouver
combien ces sortes d'anecdotes sont fausses: il n'y a de corruptible que
ce qui a des parties spares l'une de l'autre; ce qui est spirituel est
indivisible; il est donc incorruptible: or les esprits sont
_spirituels_; et les dmons ne peuvent ni puer ni se pourir[110].

  [108] Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 113.

  [109] Guillaume de Paris raconte qu'un soldat, croyant embrasser une
    belle fille, se trouva couch avec une puante carcasse; ce qui tait
    visiblement un trait du diable, si l'on en croit le judicieux
    Thologien.--En 1613, un gentilhomme parisien trouva sous sa porte
    une belle demoiselle, qui cherchait un abri contre la pluie. Il la
    fit entrer dans son appartement, et coucha avec elle. Le lendemain,
    il trouva dans le lit le corps d'une pendue, depuis long-temps
    dfunte. On reconnut que c'tait un diable, qui s'tait revtu de ce
    corps, pour dcevoir ce pauvre gentilhomme, etc. (_Rapport par
    Madame Gabrielle de P***, histoire des fantmes et des dmons,
    etc._)

  [110] Ce petit trait de logique est tir du catchisme de Montpellier,
    tome Ier, avec cette diffrence qu'on applique ici au dmon ce que
    le thologien applique  l'me. Mais l'me et le dmon sont deux
    essences spirituelles. Il y a mme eu des savans qui les ont
    confondues, dans ce systme que les bons dmons taient les mes des
    braves gens dfunts, et les mauvais dmons les mes des mchans
    trpasss, etc.

--La jeune Ida de Louvain, s'tant dcide  mener une vie religieuse,
fut extrmement tourmente par un dmon un peu plus que malin. On ne
conoit vraiment pas sa conduite peu dlicate envers une jeune fille
innocente et belle. Tantt il troublait son sommeil par des bruits
confus et incomprhensibles; tantt il l'effrayait, pendant ses prires,
en offrant  ses yeux des spectres, des fantmes et toutes sortes de
figures hideuses. Un autre jour, il frappait invisiblement sur les
parois de la chambre o couchait Ida, avec tant de force, que toute la
maison en tait branle.

Mais le trait qu'on va lire est le tour le plus pendable qu'il se soit
avis de lui jouer. Un soir, que la jeune Ida faisait ses oraisons dans
le recueillement et le silence, le Diable entra par la fentre, portant
sur ses paules un cercueil d'une longueur dmesure. Il posa la bire
au milieu de la chambre, l'ouvrit sans mot dire. Ida y aperut un grand
corps mort. Pendant qu'elle le considrait avec frayeur, le Diable prit
le mort entre ses bras, le dressa sur ses pieds, l'anima, en se fourrant
dans le corps avec son adresse ordinaire; et le mort se mit  marcher
vers la jeune fille... Il lui prit les mains, les serra dans un morne
silence... Ida, au comble de l'effroi, implora le secours du ciel, et
pronona une prire qui fit vanouir le Diable. Elle en fut quitte pour
la peur, et pour sa _discipline_ que le Diable avait emporte. On pense
bien qu'elle passa le reste de la nuit  prier. Le lendemain, elle
acheta une autre poigne de verges, communia, et fut moins
tourmente[111].

  [111] Bollandi acta sanctorum. 13 aprilis. _Ida_ Lovanensis, ex Mss.
    Hugonis confess.

--Le bienheureux Gilles, de l'ordre des frres prcheurs, s'tant
veill au milieu de la nuit, sortit de sa cellule et entra dans une
glise pour y faire ses oraisons. Pendant qu'il tait en prires, le
Diable, ayant pris une voix de femme, appela Gilles avec tendresse. Le
frre prouva aussitt une tentation si violente, qu'il n'en avait
jamais connue de pareille. Mais il revint bientt  lui-mme, se fouetta
durement pour rprimer les aiguillons de la chair, et reprit un sang
plus calme. Un instant aprs, le Diable s'approcha du frre, et lui
grimpa sur le dos. Comme il ne pouvait le secouer  terre, attendu qu'il
s'tait bien cramponn  son cou, Gilles se trana comme il put au
bnitier, aspergea le Diable par-dessus l'paule et le fit fuir. Mais le
dmon eut l'opinitret de revenir encore, sous une forme horrible,
pouvanter le frre prcheur. Gilles pronona ces paroles: _Pater
noster_; le Diable s'vanouit; et saint Franois observa  Gilles que
ces deux seules paroles chassaient le dmon[112].

  [112] Bollandi acta sanct. 23 aprilis.

--Alexandre _ab Alexandro_, qui vivait dans le quinzime sicle, fit un
jour la partie d'aller coucher avec quelques amis dans une maison de
Rome, que des spectres et des dmons hantaient depuis long-temps. Au
milieu de la nuit, comme ils taient rassembls dans la mme chambre,
avec plusieurs lumires, ils virent paratre un grand spectre, qui les
pouvanta par sa voix terrible et par le bruit qu'il faisait en sautant
sur les meubles, et en cassant les vases de nuit. Un des plus intrpides
de la compagnie s'avana plusieurs fois, avec de la lumire, au-devant
du fantme; mais  mesure qu'il s'en approchait, le spectre s'loignait;
et il disparut entirement, aprs avoir tout drang dans la maison.

Quelque temps aprs, le mme spectre rentra par les fentes de la porte.
Ceux qui le virent se mirent  crier de toutes leurs forces. Alexandre,
qui venait de se jetter sur un lit, ne le vit point d'abord, parce que
le fantme s'tait gliss sous la couchette; mais bientt il aperut un
grand bras noir qui s'allongea sur la table, teignit les lumires,
renversa tout ce qui s'y trouvait, ouvrit la porte, et s'enfuit sans
avoir fait le moindre mal  personne[113].

  [113] _Alexandri_ etc., _lib. V, cap. 23_. Tiraqueau, le commentateur
    d'Alexandre _ab Alex._, traite cette aventure de conte  dormir
    debout.

--Un jour que l'vque Donat clbrait la messe, le diacre laissa tomber
le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait
sa prire, il eut la satisfaction de les voir se runir miraculeusement,
et le calice reprendre sa premire forme. Mais le Diable, que le hasard
avait amen l tout exprs, s'tait jet malicieusement entre le diacre
et l'vque, et il avait emport un petit morceau du vase bris, de
faon que, malgr le miracle, le calice resta perc et imparfait[114].

  [114] _Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110._

--Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux 
Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces
bons religieux apercevaient de leurs fentres le chteau de Vauvert, que
le roi Robert avait fait btir, et que ses successeurs avaient
abandonn. On pouvait en faire un monastre commode, et d'autant plus
agrable, qu'il tait tout prs de Paris.

Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparrent du vieux
palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une
musique enrage et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres
chargs de chanes, des diables de toutes les couleurs, et
principalement un grand dragon vert, qui s'lanait toutes les nuits,
arm d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire dsormais
d'un pareil chteau, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandrent;
saint Louis le leur donna avec toutes ses dpendances. Ils s'y logrent,
en chassrent les diables; et le nom d'_Enfer_ resta  la rue, en
mmoire de tout le vacarme qui s'y tait fait.

Cette aventure, qui est rapporte comme un conte de bonnes femmes, dans
toutes les histoires (except les archives des chartreux), a t
consigne par quelques dvots thologiens dans la longue nomenclature
des mchancets du Diable. On n'opposera  ce sentiment que deux petites
observations: 1 les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les
diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y
faire venir; 2 en admettant que Satan s'y soit camp de son chef, il
n'a fait tort  personne, n'a donn que des peurs, et a su gagner aux
chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit
mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable.

--Le Diable s'avisa un jour de possder une vache, et de la faire courir
dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin,
revenant de Trves, rencontra la vache endiable, qui accourait  lui en
le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bte, cria 
Martin de prendre garde  lui. Mais le saint vque leva la main; et, 
son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable tait 
califourchon sur la bte, invisible aux yeux profanes, mais non  ceux
de Martin. Il gourmanda schement l'esprit malin, lui ordonna de laisser
la vache en paix, et lui dfendit de tourmenter davantage un animal
innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de saintet pour matriser
les dmons; le Diable, soumis  Martin, se retira sans mot dire, et ne
revint plus parmi les btes. La vache, reconnaissante de se voir
dlivre, se mit  genoux devant son librateur pour le remercier
humblement. Martin lui permit de retourner auprs de ses soeurs; ce
qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115].

  [115] _Sulpicii Severi, dialog._ II.




CHAPITRE IX.

LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.

CONTE BLEU[116].

      _Tant ne animis clestibus ir?_

        VIRGILE.

      Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?...
      Un saint homme a-t-il donc le coeur inexorable?...

  [116] Ex vit S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P.
    angelini Gazi pia hilaria.


Un soir que saint Dominique prparait dans le recueillement un de ces
sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout 
coup un lger bruit, et vit tomber de sa chemine, dans sa chambre, un
petit dmon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa
forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutt aperu
Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la
conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique
n'et pu s'empcher d'en rire, s'il se ft donn la peine de l'examiner.
Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncs; et cherchait la
Picardie en Champagne, comme dit le proverbe franais. Son nez tait
retrouss jusqu'au front; ses lvres ressemblaient  des crotes de
pt; tout son corps tait couvert de poils,  l'exception des fesses;
et il puait le bouc  une demi-lieue.

  [117] _Rem suo bonam Gregi!_ St. Dominique prcha la Croisade contre
    les Albigeois, et institua la sainte inquisition.

  [118] Un docteur, du dernier sicle, a cherch long-temps _pourquoi
    les dmons descendent par la chemine?_ Cette savante question est
    rsolue dans le rvrend pre Angelin de Gaza, qui dit pertinemment
    que _les dmons prennent un chemin tnbreux parce qu'ils sont
    noirs_. (_Nigros nigra decent ostia._)

Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comdie entre en
scne, c'est--dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans
raison, tantt  droite, tantt  gauche. Puis, il se mit  marcher
comme les quadrupdes,  jouer de la pate comme les jeunes chats, 
frapper de la tte contre les murailles, comme font les beliers, 
s'asseoir par terre comme les enfans,  s'agenouiller comme les moines,
etc. Tous ces tours taient entremls de grands sauts, et varis 
l'infini.

Comme saint Dominique crivait toujours, sans s'occuper de ce qui se
passait dans sa chambre, le petit dmon s'en approcha par derrire pour
lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe,
le troubler dans son travail, dranger son fauteuil, teindre sa
chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce
que cherchait le dmon: c'est aussi ce qu'il n'osait excuter. Le saint
tait saint; et ces gens-l ne sont pas toujours faciles. Deux fois le
malin singe avana la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois
la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le
fauteuil et mettre le saint  terre: trois fois la peur le fit reculer.

Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le dmon, croyant
qu'il l'piait, se retira au fond de la cellule, en lui lchant les plus
admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un
tambour, de son nez un hautbois, et danse en trpignant avec son ombre.
Ensuite, remarquant que le saint tait immobile, et qu'il pouvait bien
avoir peur aussi, le petit dmon prit plus de hardiesse, et sauta sur la
table o Dominique crivait.

  [119] _Mirus morio figmenta mira factitat miris modis._

Alors enfin le saint prcheur ouvrit la bouche: Reste l sans bouger,
dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne...

Le pauvre Diable est forc d'obir. D'une main il te humblement son
bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue
pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux paules. Mais
sa tte ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle tait encore libre,
le petit dmon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lvres le son
du cornet  bouquin, tendait au saint une langue _d'un pied et demi_,
ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en mme temps  se
dbarrasser de la chandelle; mais ses efforts taient vains; elle
semblait dsormais insparable de sa main.

Nanmoins Dominique ne cessait d'crire en silence; le dmon faisait ses
grimaces, et la chandelle se consumait. Bientt elle approche de sa fin;
elle touche dj les doigts qui la tiennent; brle, pauvre dmon, brle;
c'est ta destine!... Mais la farce devient tragique[120]; le singe
dguis cherche  reprendre sa forme naturelle, et n'y peut russir; il
veut jeter bien loin de lui la mche enflamme, et s'agite inutilement;
il invoque les dmons  son aide: ses cris se perdent, et personne ne
vient. Son dsespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de
sa souffrance et de ses larmes.

  [120] _Comoedus esse desinit; tragdus est Dmon._

  [121] _Sub cucullo ridere._

Enfin Dominique s'attendrit; et, dchargeant un coup de bton sur les
fesses du singe, il lui permet de partir. Le dmon pousse un dernier
cri, et disparat plus vite que l'clair[122].

  [122] Comme la peinture sacre s'emparait autrefois de tous ces sujets
    difians, on voyait au grand clotre des Jacobins,  Paris, St.
    Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empcher
    d'tudier, ainsi qu'on vient de lire, le forait  tenir un petit
    bout de chandelle, qui lui brlait les doigts, sans qu'il ost
    l'teindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme
    dit Sauval. (_Cahier des amours_, page 37.)

Le rvrend pre Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers,
aprs sa msaventure, le petit dmon fut condamn  boire mille pleins
verres de soufre bouillant, et  recevoir cent coups de gaule sur le
dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le rvrend pre Angelin
de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage
d'un pays, dont il dfigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par
l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brls tait
Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas
volontiers fustiger dans son royaume.

La lgende dore ajoute encore  ces beaux traits, qu'avant de renvoyer
le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour
tenter les moines?--Voici la chose en deux mots, rpondit le dmon; ils
vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la
grasse matine, et ils s'occupent la nuit de penses charnelles; ils
mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au rfectoire; ils se
disputent ds qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les
momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous
ces dfauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres thologiens,
vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente
partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].

  [123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108.




CHAPITRE X.

MSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DMONS.

      _Miserere inopum sociorum..._

        JUVNAL.

      Vous tous que le trpas runit aux dmons,
      Pcheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons.


--Soeur lizabeth, du monastre d'Hoven, vit un jour le diable dans son
dortoir. Comme elle le reconnut  ses cornes, elle s'approcha de lui, et
le renvoya avec un soufflet.--Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le
Diable, en ttant sa joue?--Parce que tu m'ennuies, rpondit la
soeur.--Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable,
vous n'auriez pas les joues si grasses... Aprs avoir lach ce mot, il
disparut, et bien lui prit, car la soeur n'tait pas endurante.

Un autre jour, de trs-grand matin, soeur lizabeth, s'tant leve pour
sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumire. L
elle aperut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vtu.
Elle crut d'abord qu'un homme tait entr dans le couvent, et sortant
bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez
tard qu'elle s'avisa d'appeler  son secours; et elle fut quelque temps
malade, tant du trouble qu'elle avait prouv que de la chute qu'elle
avait faite. L'abbesse elle-mme prit tant de part  cet vnement,
qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre 
soeur lizabeth, qu'elle avait eu  faire au Diable:--Ah! si je l'avais
su, s'cria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donn!... Il paratrait
par l, que la bonne soeur prenait coeur au jeu, se fiant sur la
patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124].

  [124] Csarii Heisterbach. _Miracul., lib. V, cap. 45._

--Saint Grgoire le Thaumaturge, ou le faiseur de miracles, se rendant
en sa ville piscopale de Nocsare, fut surpris par la nuit, et par
une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles,
fameux dans le pays,  cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua
d'abord le nom de Jsus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour
purifier le temple, et passa la nuit  chanter les louanges de Dieu,
suivant son habitude.

Aprs que Grgoire fut parti, le prtre des idoles vint au temple, et se
disposa  faire les crmonies de son culte. Les dmons lui apparurent
aussitt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple
depuis qu'un saint vque y avait couch. Il prodigua les encensemens,
et promit bien des sacrifices pour les engager  tenir ferme sur leurs
autels; mais c'tait peine perdue: la puissance de Satan s'clipsait
devant celle de Grgoire. Le prtre, furieux de voir son mtier gt,
poursuivit l'vque de Nocsare, et le menaa de le faire punir
juridiquement, s'il ne rparait le mal qu'il venait de causer. Grgoire,
qui l'coutait sans s'mouvoir, lui rpondit avec le plus grand
sang-froid:--Avec l'aide de Dieu, je chasse les dmons d'o il me plat,
et je les fais entrer o je veux.--Permets-leur donc de rentrer dans
leur temple, dit le sacrificateur. Le saint vque prit alors un papier,
et il crivit cette petite lettre:

  _Grgoire  Satan_:

  RENTRE.

Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel,
fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les dmons y
revenir. Mais, rflchissant ensuite  la puissance de Grgoire, il
retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrtienne. Une
seule chose le choquait, c'tait le mystre de l'incarnation du Verbe.
Grgoire lui dit que cette vrit ne se prouvait point par des raisons
humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.--Eh bien! dit
le sacrificateur, commandez  ce rocher qu'il change de place, et qu'il
saute de l'autre ct de la grande route. Grgoire parla  la pierre,
qui obit comme si elle et t anime. Le sacrificateur, sans dlibrer
davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses
enfans, pour suivre le saint vque et devenir son disciple[125].

  [125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag.
    980.

--Une jeune vierge, nomme Lydvina, aprs avoir pass quelques annes
dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba
dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle et
probablement succomb  l'ennui et  la douleur; mais elle fut visite
par son ange gardien, dont la beaut et la douce conversation lui firent
peu  peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par
la main, la conduisait  une chapelle de la sainte Vierge, o elle
faisait sa prire, et la transportait ensuite dans une campagne
charmante, embaume par les fleurs les plus rares, place sous le plus
heureux climat. Cette petite promenade rtablissait visiblement la sant
de Lydvina.

Vers le mme temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur
de commettre un gros pch, et le bonheur de s'en repentir presque
aussitt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute
imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc firement
trouver la femme pcheresse, et, lui montrant un grand papier: Vois ce
que tu as fait, lui dit-il, ta chute est crite ici; la loi de Dieu te
condamne  venir bientt avec moi. Cette pauvre femme, dsole d'tre
perdue, car elle se croyait damne, et ne voulant pas aller dans un pays
qu'on lui disait si sombre, se rendit  la maison de Lydvina, et lui
demanda ses conseils. Le dmon vous trompe, dit la jeune vierge,
asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En mme temps elle se
mit en prire; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel;
elle y vit la sainte Vierge entoure d'un choeur de vierges, et place 
la droite de Dieu. Satan fut cit devant le tribunal suprme; il
prsenta sa note, et rclama ses droits. Mais,  la prire de Lydvina,
la sainte Vierge dchira le papier du dmon, et en remit les morceaux 
la protectrice de la femme pcheresse; alors le Diable fut baffou et
forc de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre,
donna  la pauvre femme les dbris du billet du Diable, et la renvoya,
en lui conseillant de mieux faire  l'avenir[127].

  [126] _Deriso, explosoque Dmone_... Moqu et mis hors de cour.

  [127] _Joan. Brugmanni Fransciscani, vita Lydwin Virg. et Matthi
    Tympii, prmia virtutum, pag. 290._

--Une nuit que saint Loup tait en prires, il prouva subitement une
soif non accoutume. C'tait probablement dans un temps de jene,
puisqu'il reconnut que cette soif tait une tentation du Diable, et
qu'il prit la secrte rsolution d'attraper le tentateur. Il se fit
apporter un plein vase d'eau froide; le Diable s'y jeta aussitt, pour
entrer dans le corps du saint; mais Loup, saisissant son oreiller, en
couvrit le vase, et y tint le Diable enferm jusqu'au matin, sans se
laisser attendrir par ses cris plaintifs. Le jour venu, il le lcha; et
le Diable, pour se consoler de sa triste aventure, alla semer la
discorde et l'impudicit dans le coeur de quelques jeunes clercs. Loup
parut au milieu d'eux, au moment o ils se querellaient de bonne sorte,
tout en se disposant  pcher avec des femmes de mauvaise vie[128]. Il
les tira du prcipice, et obligea le dmon  retourner directement avec
ses pareils[129].

  [128] _Audit clericos suos rixantes, eo quod cum mulieribus fornicari
    vellent_...

  [129] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 123.

--Un habile exorciste avait enferm plusieurs dmons dans un pot 
beurre. Aprs sa mort, comme les dmons faisaient du bruit dans leur
pot, les hritiers le cassrent, persuads qu'ils allaient y prendre
quelque trsor. Mais ils n'y trouvrent que le Diable assez mal log; il
s'envola avec ses compagnons, et laissa le pot vide[130].

  [130] Legenda aurea, Jac. de Voragine, leg. 88.

--Le saint homme Caradoc s'tant retir dans une petite le du nord,
pour y mener la vie solitaire, le Diable vint lui offrir ses services
sous une forme humaine.--Que me demandes-tu, dit Caradoc? tu n'as rien 
faire ici.--Je ne viens point avec des vues intresses, rpondit le
Diable; vous tes seul, vous n'avez point de serviteur, et je m'offre
pour vous servir, si vous le voulez bien. Observez que je le fais
gratuitement et pour le seul plaisir de vous voir, de profiter en votre
sainte compagnie...--Va-t'en, rpartit Caradoc, je n'ai besoin ni de
toi, ni des tiens... Aprs cela, Caradoc se mit au travail.

Comme il s'chauffait considrablement, il ta sa ceinture. Le Diable,
qui s'tait cach dans un coin, la prit bien vite, et s'amusa 
l'essayer. Quand Caradoc eut achev sa besogne, il chercha sa ceinture;
elle ne se trouva point: mais, en vertu de la sainte perspicacit de ses
yeux, il aperut le Diable qui riait aux clats de se voir ceint de la
courroie de Caradoc, et qui s'occupait continuellement  l'ter,  la
remettre,  singer les faiseurs de tours de passe-passe, et  sauter
par-dessus le vnrable ceinturon, comme les enfans sautent aprs une
corde. Caradoc rclama vigoureusement son cuir; mais il pouvait le
demander sans insulte: le Diable n'avait pas envie de le garder. Il le
rendit au saint homme, et se retira, fch de ne trouver parmi les
mortels que des injures pour des offres de services, et des esprits trop
mal faits pour entendre la plaisanterie[131].

  [131] _Bollandi acta sanctorum, 13 aprilis; legend Joannis Capgravii,
    Caradocus._

--On lit, dans une vieille lgende, que saint Dorothe ayant soif,
commanda  Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui
l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint
Dorothe. Palade, l'ayant vu, en fut tout effray, et courut dire  son
matre: Nous ne pouvons plus boire, mon pre, j'ai vu un aspic au fond
du puits.--Si le dmon jetait des serpens venimeux dans toutes les
fontaines, rpondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?... Il sortit
en mme temps de sa cellule, tira lui-mme de l'eau, et en but, aprs
s'tre sign.--Faites comme moi, ajouta-t-il: _le Diable est sans force
devant un signe de croix._ L'histoire ajoute qu'il avait raison.

--Un religieux vint un jour frapper rudement  la porte de Luther, en
demandant  lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le
rformateur, et lui dit: J'ai dcouvert quelques erreurs papistiques sur
lesquelles je voudrais confrer avec vous.--Parlez, rpond Luther...
L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther
rsout aisment; mais chaque question nouvelle tait plus difficile que
la prcdente, et le moine exposa bientt des syllogismes
trs-embarrassans. Luther offens lui dit brusquement:--Vos questions
sont trop embrouilles; j'ai pour le moment autre chose  faire que de
vous rpondre... Cependant il se levait pour argumenter encore,
lorsqu'il remarqua que le prtendu religieux avait le pied fendu et les
mains armes de griffes.--N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la
naissance du Christ a d briser la tte? Ton rgne passe, ta puissance
est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer... Le Diable,
qui s'attendait  un combat d'esprit, et non  un assaut d'injures, se
retira tout confus, en gmissant sur l'injustice des hommes  son
gard[132].

  [132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I.

--Un grand diable vint un jour offrir ses services  saint Antoine. Pour
toute rponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage.
Le dmon en eut le coeur si gros, qu'il s'vanouit sans mot dire, et
n'osa de long-temps reparatre sur la terre[133].

  [133] _Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21._ On aurait peine
     concevoir que St. Antoine ait trait le Diable si rudement, si
    l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on
    admettra difficilement que St. Antoine ait tant reu d'attaques de
    la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:--Je ne
    crains pas plus le dmon qu'une mouche, et avec un signe de croix je
    suis sr de le mettre en fuite... Saint Athanase, qui a crit la vie
    de St. Antoine, entremle les aventures de son hros avec le Diable,
    de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.--Des
    philosophes, tonns de la grande sagesse d'Antoine, lui demandrent
    dans quel livre il avait puis une si belle doctrine. Le saint leur
    montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:--Voil mes
    livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes
    daignaient tudier comme moi les merveilles de la cration, que de
    traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frapps, et
    leur esprit s'lverait bientt de la cration au crateur...
    Assurment c'est bien l le langage d'un sage.

--Une jeune chrtienne (Julienne tait son nom) venait d'tre marie au
prfet de Nicomdie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher
qu'il n'et embrass le christianisme. On employa vainement prires et
menaces; rien ne put changer ses rsolutions. Son pre irrit
l'abandonna  son mari, pour qu'il la rduist, s'il le pouvait,  son
devoir d'pouse.--Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous
montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mrit que vous me repoussiez
de la sorte?--Faites-vous chrtien, rpondit Julienne; autrement, je ne
reconnatrai jamais vos droits.--Ma chre matresse, reprit le
gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous
obissais, l'empereur me ferait trancher la tte.--Vous redoutez un
empereur mortel, rpliqua Julienne: ne vous tonnez donc point que je
craigne l'ternel... Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez;
mais soyez sr que je ne vous cderai point...

Le gouverneur, dsesprant de soumettre Julienne par des manires
douces, recourut de suite  la violence. Il dshabilla sa chre
matresse, la fit fouetter de verges, et, aprs l'avoir long-temps
tourmente, il la chargea de chanes et l'envoya en prison. Ce fut dans
ce triste gte qu'un ange dchu vint la visiter.--Hlas! lui dit-il,
pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous,
et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie... Comme ce
dmon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne
tonne pria le ciel de lui rvler  qui elle avait  faire. Aussitt
une voix se fit entendre, qui lui dit:--Celui qui te vient voir est en
ta puissance; force-le  te dire qui il est... Julienne prit donc les
mains du dmon, et lui demanda qui il tait?--Je suis un dmon,
rpondit-il; et mon pre m'envoie prs de vous...--Quel est ton pre,
reprit Julienne?--C'est Belzbuth, rpliqua le dmon. Le pauvre diable
nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait
aller au-devant des chrtiens, nous sommes trills si nous sommes
dcouverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal
fait de venir ici.

Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le dmon, lui lia les
mains derrire le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses
forces avec sa chane, quoiqu'il lui crit sans cesse:--Julienne, ma
bonne dame, ayez piti de moi!... Elle ne cessa de le battre que quand
on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en
sortant, elle mit sa chane au cou du dmon, et l'entrana derrire
elle,  corche-cul. Le dmon, dsespr, lui demandait grce, en criant
tristement:--Julienne, ma bonne dame, aprs m'avoir tant fait souffrir,
ne m'exposez pas plus long-temps  la drision de la multitude!... Je
n'oserai plus me montrer nulle part... On dit que les chrtiens sont
compatissans; et vous n'avez aucune piti de moi!... Mais il eut beau
gmir et pleurer, Julienne le trana derrire elle, jusqu' la place
publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]...
Qu'avait-il fait cependant pour mriter un traitement si cruel?...

  [134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se
    trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, _in Flore
    sanctorum_, et dans la Lgende dore. Cette Julienne, que l'glise a
    mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria 
    un paen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs
    conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son poux lui
    fit trancher la tte, aprs avoir tent les autres _moyens_ de la
    sduire. La Lgende dore ajoute que, _dm ad decollandum duceretur
    Juliana, Dmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit;
    cumque Juliana paululm oculos avertisset in eum, Dmon aufugiens
    exclamavit:--Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere
    et ligare_. Legenda 43.

--On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse
du Diable, lorsqu'il a en tte quelque personnage d'importance. Un jour
qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran  son service, il alla le
trouver, et lui dit:--Fais-toi mon serviteur, je te rcompenserai
bien.--Que me donneras-tu, demanda Wulfran?--Je te mettrai dans un beau
paradis, tout brillant d'or, de pierres prcieuses, de cristaux et de
diamans.--Fais-le-moi voir, rpliqua le diacre... Alors le Diable fit un
signe, et aussitt on vit l'entre d'un paradis merveilleux, au milieu
duquel brillait un palais si blouissant, que l'oeil pouvait  peine en
soutenir l'clat.--Voil qui est fort bien, rpliqua Wulfran; si ce
palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur
pied, et je consens  le voir de plus prs; mais si c'est ton ouvrage,
et que tu sois un dmon, comme je le souponne, je te commande, au nom
de Jsus-Christ, de le mettre en ruines... A peine le Diable eut-il
entendu ces mots, qu'il baissa la tte avec douleur. Mais il fallait
obir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en
un clin d'oeil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries
s'vanouirent, comme nos dcorations de thtre, qu'un coup de sifflet
fait disparatre[135].

  [135] Voyez les diverses lgendes, Bollandus, le R. P. Ribadeneira,
    _in Flore sanctorum_, et l'loge de l'enfer, premire partie, art.
    V.

--Un jour que saint Franois tait en oraison, le Diable vint le trouver
et le tourmenta de tentations charnelles. Franois, reconnaissant
l'ennemi, se dshabilla bien vite et se fouetta durement[136]. Aprs
cela, il fit sept petites figures de neige, et, les prenant dans ses
bras, il dit  haute voix:--La plus grande de ces figures est ma femme;
les deux suivantes sont mes fils; la quatrime et la cinquime sont mes
filles; la sixime est mon domestique, et la septime, ma servante.
Htons-nous de les rchauffer, de peur que le froid ne les tue... En
mme temps il se roulait dans la neige... On ne tient gure contre de
pareils traits; le Diable se retira tout confus, et Franois rentra dans
sa cellule[137].

  [136] Cordul durissim.

  [137] _Illic Diabolus confusus recessit; et vir Dei, Deum
    glorificans, in cellam rediit._ (_Legenda aurea Jac. de Voragine.
    Leg. 144._)




CHAPITRE XI.

PETITES LEONS ET CHATIMENS DIVERS INFLIGS PAR LE DIABLE.

      _Deteriores nos omnes fimus licenti._

        TRENCE.

      Nous devenons, dit-on, pires dans la licence.
      Le Diable arrive alors; et, la fourche  la main,
      Il frappe l'impudique, arrte l'assassin,
      Extermine l'impie, et nous rend l'innocence[138].

  [138] Il est vrai qu'il n'y avait ni orgueil, ni luxure, ni
    assassinats, ni impit, ni vices aucuns, dans le temps qu'on avait
    peur du Diable! Les dvots sont bien fchs de ne pouvoir pas
    effacer des chroniques de la superstition le massacre de la
    Saint-Barthlemy, l'assassinat de Henri IV, les guerres excrables
    qui se sont faites sous le voile de la religion, etc. etc. parce
    qu'alors il serait prouv que les sicles, o l'on brlait les
    sorciers et les hrtiques, valaient bien mieux que le ntre;
    attendu que le fanatisme et les terreurs infernales sont tout  fait
    propres  produire une gnration d'honntes gens.


--Un certain jour d't, les convers d'une maison de Cteaux, dormant en
plein midi dans leur dortoir, le Diable y parut sous la figure d'une
jeune religieuse vtue de noir. Cette nonne visita tous les frres,
s'arrtant devant quelques-uns, et passant rapidement devant quelques
autres sans les veiller. En arrivant au lit d'un certain convers,
remarquable par son peu de chastet, elle se pencha sur lui, l'embrassa
tendrement, lui fit des caresses, des attouchemens impudiques, et lui
donna plusieurs baisers sur la bouche.

Un religieux, apparemment veill par le bruit des baisers que se
donnaient le frre et la nonne, courut au lit du convers, tout stupfait
de ce qui se passait dans la cellule. Mais aussitt que le religieux
entra, la nonne disparut, et il ne trouva dans le lit que le convers,
seul, dcouvert, et dans une posture impudique... Sur ces entrefaites,
tout le monde se leva pour aller rciter les vpres; mais le convers
fatigu se sentit malade, et fut oblig de rester au lit... Ce qu'il y a
de plus terrible, c'est qu'il mourut trois jours aprs avoir reu les
caresses de la nonne, qui n'tait, comme on l'a dit, qu'un dmon
dguis[139].

  [139] Csarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 33.

--Deux dames, revenant je ne sais d'o, passaient de nuit dans un
certain village des environs de Cologne. Elles rencontrrent un jeune
laquais, d'une mine fort agrable, qui prit par la main la plus lubrique
de ces dames, et la serra bien amoureusement.--Laissez-moi, dit la dame,
en retirant sa main, je suis presse... L'aimable laquais s'loigna
docilement. Mais la dame commena  se trouver mal.--C'est singulier,
dit-elle  son amie; ce jeune homme m'a serr la main, et j'ai senti
tout  coup une faiblesse de coeur inconcevable. Il me regardait si
amoureusement; il avait les yeux si effronts... Je n'y conois rien...
Ce qu'il y a de plus pouvantable, c'est que cette dame rentra chez
elle, et mourut quelque temps aprs. Le docte et judicieux Csarius
conclut sagement de l, que le laquais grillard ne pouvait tre que le
Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140].

  [140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31.

--Il y a des joueurs qui se ruinent, se dsesprent, et disparaissent un
beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres 
qui le Diable veut bien pargner ces dernires peines. Un militaire
allemand avait une si grande passion pour le jeu de ds, qu'il n'en
reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses ds et
sa bourse, et proposait une partie de jeu  tous ceux qu'il rencontrait.
Au reste, son bonheur galait son adresse, et il tait difficile de ne
pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison,
portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques
parties.

La table fut bientt dresse, l'argent en jeu, et les ds en mouvement.
L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien 
perdre, s'cria avec colre:--Est-ce que tu serais le Diable?...--C'est
assez cela, rpondit l'tranger, en changeant de forme; mais il est
bientt jour; il faut partir... En mme temps, le Diable prit le soldat
allemand, et l'emporta par la chemine. Personne ne fut tmoin de toutes
ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus
l'intrpide joueur, et qu'on ne sut jamais o il avait pass[141].

  [141] _Csarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34._ Une grande partie de
    ce chapitre pourrait convenir au chapitre _de ceux qui ont eu le cou
    tordu par le Diable_, etc.; mais la kirielle en serait alors trop
    longue.

--Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spcialement
charg de punir. Une jeune dame, nouvellement marie, fut invite
d'assister  la ddicace de l'glise de saint Sbastien, dans une ville
d'Italie que la lgende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de
se prparer, par des mortifications,  bien clbrer ce grand jour. Mais
la veille de la fte, elle fut tellement tourmente par les aiguillons
de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui
elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa
maison pour se rendre  l'oratoire, o taient dposes les reliques de
saint Sbastien.

Aussitt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit  la
tourmenter devant tout le peuple. Un bon prtre, dans l'intention de
prvenir le scandale, saisit  la hte le drap qui couvrait l'autel, et
voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait
point tre gn dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prtre;
et voil un second possd!

Les parens de la jeune dame la conduisirent alors  d'habiles
enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs
n'taient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutt commenc
leurs exorcismes, qu'une lgion de six mille six cent soixante-six
dmons entra en masse dans le corps de la dame[142]... Elle tait dans
une situation vritablement dplorable, quand un pieux personnage, nomm
Fortunatus, la dlivra par ses prires. Cette leon dut lui apprendre
que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit pril[143].

  [142] _Legio dmonum sex mille sexingenti sexaginta sex_... il fallait
    que ces six mille six cent soixante-six dmons fussent bien
    petits...

  [143] _Legenda aurea Jacobi de Voragine_, leg. 23, _post Gregorii
    dialog._, lib. I.

--Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha
aussitt du dfunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de
bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisment, il s'y
posta tout de son long, parce qu'il n'tait point enseveli. Or le dfunt
n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des cus;
ds qu'il se sentit ranim, il reprit son mouvement favori; et les
assistans furent tout tonns de voir son bras et sa main s'agiter,
comme s'il et encore compt de l'argent. On envoya chercher un prtre
pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le
prtre accourut et jeta l'eau bnite  grand flots sur le corps. Mais,
comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouv  prendre, le
dfunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bnite qu'on lui
lana par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau
bnite brle les diables et les fait fuir, celui qui s'tait camp dans
le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut trangler le
mort avec une tole pour forcer le Diable  dloger. On doit prsumer
qu'il ne sortit point par la bouche[144].

  [144] Csarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.

--Un avocat, qui ne se piquait pas d'tre incorruptible, vint  mourir.
Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ta la langue qu'il
emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crrent
qu'il avait aval sa langue; mais de plus habiles gens devinrent bien
vite la vrit du fait; et certainement, dit Csarius, cet avocat
mritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145].

  [145] Et merit linguam perdidit moriens, qui illam sp vendiderat
    vivens. _Ejusdem. lib., cap. 46._

--On sait que, dans les campagnes, les proprits sont ordinairement
spares par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait recul les
limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le
Diable au-dessus de sa tte, tenant une grande pierre dont il menaait
de l'craser... Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la
friponnerie de dranger; cette ide lui donna quelque repentir; et il
eut l'avantage de mourir dans la pnitence[146].

  [146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Csarium supra
    citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.

--Lorsqu'on prcha la premire croisade, dans le diocse de Mastricht,
une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux
infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine
somme d'argent, tous les chrtiens un peu tides aimrent mieux planter
leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays
de Turcs et de Maures. Un meunier, nomm Godeslas, qui tait en mme
temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manire, qu'il ne donna que
cinq marcs d'argent pour avoir la libert de rester avec ses nes, et de
soigner son moulin. Ses voisins rapportrent  celui qui levait l'impt,
que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gner, et
sans diminuer l'hritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et
persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son
imposture fut bientt svrement punie.

Un jour qu'il tait au cabaret, et que, raillant les plerins qui
faisaient le saint voyage, il leur disait:--Il faut convenir que vous
tes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger
votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour
cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma
femme, et que j'aurai autant de mrite que vous... Le ciel qui est juste
voulut montrer combien les peines et les dpenses des croiss lui
taient agrables, et livra ce misrable meunier  Satan, pour lui
apprendre  ne pas blasphmer d'avantage[147].

  [147] _Sed justus dominus, ut palm ostenderet quantm placerent labor
    et expens peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satan, ut
    disceret non blasphemare._ Dans plusieurs autres endroits de cette
    histoire, il y a un ridicule qui serait rvoltant dans notre sicle,
    si l'on en donnait une traduction littrale. J'ai vit, autant que
    je l'ai pu, les expressions saintes que Csarius a trop souvent
    employes mal  propos.

La nuit suivante, tant couch auprs de sa femme, il entendit tourner
la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement
d'elle-mme avec le bruit accoutum. Il appela le garon qui conduisait
ses nes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce
garon y alla aussitt; mais il fut si effray, en approchant de la
porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.--Ce qui se passe dans
votre moulin m'a tellement pouvant, rpondit-il, que, quand on
m'assommerait, je n'y retournerais point.--Ft-ce le Diable en personne,
s'cria le meunier, j'irai et je le verrai.

Au mme instant, il saute  bas du lit; il met ses chausses, ses
braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte
de son moulin; il entre... Quel est son effroi  la vue de deux grands
chevaux noirs, et d'un monstre  face humaine, de couleur de ngre, qui
lui dit:--Monte ce cheval, il est prpar pour toi... Le meunier,
tremblant de tout son corps, cherchait  gagner la porte, quand le
Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:--Plus de
retard! te ta robe, et suis-moi... Or, Godeslas portait une petite
croix attache  sa souquenille. Il ne rflchit point que ce signe le
garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ta
sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutt sur le dmon qu'on lui
disait de monter. Le monstre  face humaine se jeta sur l'autre cheval;
et ces quatre personnages arrivrent aux enfers aprs une course de
quelques minutes.

Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son pre, sa mre et ses
autres parens, pour qui il avait nglig de faire dire des prires.
Aprs cela, on lui fit voir une chaise enflamme, o l'on ne pouvait
attendre ni tranquillit ni repos, et on lui dit:--Tu vas retourner dans
ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y
passer l'ternit toute entire sur cette chaise brlante.

A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas  son moulin. Sa femme,
qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout
tonne de voir son mari tendu sur le carreau, mourant de peur. Comme
il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on
pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prtre pour le
rassurer.--Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prtre; mon
sort est fix. Ma chaise est prte, ma mort arrive dans trois jours; ma
peine est invitable... Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans
confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux
enfers...[148].

  [148] Csarii Heisterbach, _de contritione, lib. II, miraculorum, cap.
    7_.

--Dans un certain temps et dans une certaine glise, certains
clercs[149], chantant les psaumes  gorge dploye, un homme pieux, qui
se contentait de psalmodier, aperut, dans un coin de l'glise, un dmon
qui tenait un grand sac  la main gauche, et qui, tendant la main
droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait
dans son sac. Quand l'office fut achev, celui qui avait vu tout le
mange de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur
voix:--Vous avez fort bien chant, car vous avez rempli le sac du
Diable... L-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait
mieux psalmodier dvotement, que de chercher  dployer une belle
voix[150].

  [149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesi qudam...

  [150] Csarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.

--Un prtre du douzime sicle, qui se piquait d'loquence, et qui se
nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le
beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanit que d'onction dans
ses prnes, le Diable eut ordre de le possder. Ds lors l'habile
Sugerus fit et dit des choses si hrtiques et si horribles, qu'on fut
oblig de le lier avec une courroie[151]...

  [151] _Ejusdem_, cap., 10. ibid.

--Un moine paresseux avait toutes les peines du monde  sortir du lit,
quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la
grasse matine, en disant qu'il tait malade et d'une bien faible sant.
Un matin que la cloche l'invitait  se lever, et la paresse  dormir, il
entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:--_Garde-toi
bien de sortir du lit,  prsent que tu as chaud; tu attraperais une
sueur froide_... Le moine, tout honteux d'tre raill par le Diable, se
leva bravement, et forma la rsolution de renoncer  la paresse. On ne
dit pas s'il la tint[152].

  [152] Csarii Heisterbach. miracul., lib. IV, cap. 28.

--Un autre moine, nomm Guillaume, de l'ordre de Cteaux, s'tait
endormi dans le choeur, au lieu de psalmodier. Comme c'tait en plein
jour, ses confrres virent le Diable se promener autour du corps de
l'endormi, sous la figure d'un grand serpent; du moins ils le lui
dirent, et il promit de se corriger[153].

  [153] _Ejusdem_, cap. 32, ibid.

--C'est une chose bien honteuse pour des chrtiens, comme dit le
rvrend pre Angelin de Gaza, que d'entendre si souvent rpter le nom
du Diable sans ncessit. Un pre en colre dit  ses enfans: _Venez
ici, mauvais Diables._ Un grand papa dit  son petit-fils, s'il est un
peu grillard: _Ah! te voil, bon Diable!_ Un homme qui veut se lever,
retourne ses matelats et crie: _O Diable sont mes culottes?_ Celui-ci,
qui a froid, vous l'apprend en disant: _Diable! le temps est rude; je
suis gel._ Celui-l, qui soupire aprs la table, dit _qu'il a une faim
de Diable_. Un autre, qui s'impatiente, souhaite _que le Diable
l'emporte_! Un savant de socit, quand il a propos une nigme, s'crie
bravement: _Je me donne au Diable, si vous devinez cela._ Une chose
parat-elle embrouille, quelqu'un vous avertit que _le Diable s'en
mle_. Une bagatelle est-elle perdue, on dit _qu'elle est  tous les
Diables_. Un homme laborieux prend-il quelque sommeil, un plaisant vient
vous dire que _le Diable le berce_.

Ce qu'il y a de pis, c'est que des gens mal constitus emploient le nom
du Diable en bonne part. Ainsi, on vous dira d'une chose mdiocre: _Ce
n'est pas le Diable!_ Un homme fait-il plus qu'on ne demande, on dit
qu'_il travaille comme le valet du Diable_! Que l'on voie passer un
grenadier de cinq pieds dix pouces, on s'criera: _Quel grand Diable!_
Quelqu'un vous tonne par son esprit, par son adresse, ou par ses talens
divers, vous dites aussitt: _Quel Diable d'homme!_ Dans une joie
subite, une tte irrflchie lche un _ah! Diable!_ qui sonne mal  de
saines oreilles. On dit encore _une force de Diable_, _un esprit de
Diable_, _un courage de Diable_. Un homme franc, ouvert, est _un bon
Diable_! Un homme qu'on plaint, _un pauvre Diable_! Un homme
divertissant, _a de l'esprit en Diable!_ etc. Et une foule de mots
semblables, dont les consquences sont parfois infiniment graves, pour
ceux qui craignent les gens du sombre empire.

De grands malheurs sont advenus aux imprudens qui se sont aviss
d'invoquer le Diable de cette sorte:

Un bon homme qui s'appelait, dit-on, tienne, avait la mauvaise habitude
de parler  ses gens comme s'il et parl au Diable; ce qui tait
malsant, selon la remarque du docte et sapient Mass, dans son trait
des apparitions. Un jour qu'il revenait d'un long voyage, il appela son
valet en ces termes:--_Viens , bon Diable, tire-moi mes chausses._ A
peine eut-il prononc ces paroles, qu'une griffe invisible dlia ses
caleons, fit tomber les jarretires, et tira les chausses jusqu'aux
talons. Le bon homme tienne effray reconnut l-dedans un tour du
Diable, qui ne se fait pas prier long-temps pour accourir; c'est
pourquoi, tremblant pour lui et pour ses chausses, il s'cria:
_Retire-toi, gibier de potence, ce n'est pas toi, mais bien mon
domestique que j'appelle._ Les injures taient inutiles; car l'esprit,
qui voulait seulement donner une petite leon au bon homme, tait assez
benin pour s'en aller au commandement; si bien donc qu'il se retira sans
se montrer, et le bon homme tienne n'invoqua plus le Diable[154].

  [154] Gregorii magni Dialog., lib. III, cap. 20.

Si tous ceux qui ont continuellement ce nom  la bouche sentaient tomber
leurs braguettes, ou tirer leurs chausses, toutes les fois qu'ils le
prononcent, on n'entendrait plus tant d'irrvrences[155].

  [155] Angelini Gazi pia hilaria, pag. 74.

--Un pre en colre dit  son fils:--_Va-t'en au Diable!_ Le fils, tant
sorti peu aprs, rencontra le Diable qui l'emmena; et on ne le revit
plus[156]. Un autre homme, irrit contre sa fille, qui mangeait trop
avidement une cuelle de lait, et qui tait excusable puisqu'elle
n'avait que dix  douze ans, eut l'imprudence de lui dire:--_Puisses-tu
avaler le Diable dans ton ventre!_ La jeune fille sentit aussitt la
prsence du dmon; et elle en fut possde jusqu' son mariage[157]. Un
mari de mauvaise humeur donna sa femme au Diable. Au mme instant, comme
s'il ft sorti de la bouche de l'poux, le dmon entra par l'oreille
dans le corps de cette pauvre dame, et s'y campa solidement. On dit mme
qu'il fut malais de l'en faire dguerpir[158].

  [156] Csarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 12.

  [157] _Ejusdem_, cap. 26, ibid.

  [158] _Ejusdem_, cap. 11, ibid.




CHAPITRE XII.

LA MORT DE RODRIGUE.--HISTOIRE TRAGIQUE.

                  _Adsit
      Regula, peccatis qu poenas irroget quas._

        HORACE.

      Jamais aux chtimens le coupable n'chappe:
      Faible, la loi l'atteint; roi, le Diable le frappe.


L'usurpateur Rodrigue, dernier roi des Goths en Espagne, se rendit
fameux par ses crimes et ses dbauches, au commencement du huitime
sicle. Mais il y eut une fin. Il tait devenu amoureux de la fille du
comte Julien, l'un des plus grands seigneurs de l'Espagne; il la
sduisit, la dshonora, et la renvoya de la cour.

Le comte Julien, qui tait alors en ambassade chez les Maures d'Afrique,
n'eut pas plutt appris sa honte, et le malheur de sa fille, qu'il forma
la rsolution de s'en venger, d'une manire terrible. Il fit venir sa
famille en Afrique, demanda aux Maures leur appui, et promit de leur
livrer toute l'Espagne. Cette proposition fut avidement reue du roi des
Maures, qui fit bientt partir une arme, sous la conduite du prince
Mousa et du comte Julien lui-mme. Ils dbarqurent en Espagne, et
s'emparrent de quelques villes, avant que Rodrigue ft instruit de leur
approche.

Il y avait auprs de Tolde une vieille tour dserte, que l'on appelait
_la Tour enchante_. Personne n'avait os y pntrer, parce qu'elle
tait ferme de plusieurs portes de fer. Mais on disait qu'elle
renfermait d'immenses trsors. Rodrigue, ayant besoin d'argent pour
lever une arme contre les Maures, se dcida  visiter cette tour,
malgr les avis de tous ses sujets.

Aprs en avoir parcouru plusieurs pices, il fit enfoncer une porte de
fer battu, que mille verroux fermaient intrieurement. Il entra dans une
grande cave, o il ne trouva qu'un tendard de plusieurs couleurs, sur
lequel on lisait ces mots: _Lorsqu'on ouvrira cette tour, les barbares
s'empareront de l'Espagne..._

Aboulkacim-Tarista-ben-Tarik, historien arabe, ajoute que, malgr son
effroi, Rodrigue entra encore dans une belle salle, au milieu de
laquelle il vit une statue de bronze, qui frappait la terre d'une
massue, avec un bruit pouvantable. Auprs de cette statue, on lisait
ces paroles, crites sur la muraille: _Malheureux prince, tu seras
dtrn par des nations trangres._ Rodrigue pouvant sortit de la
tour et en fit refermer toutes les portes.

Mais les barbares s'avanaient  grand pas; il marcha  leur rencontre,
avec une arme assez faible et peu nombreuse. La bataille se livra un
dimanche, au pied de la Sira-Morna[159]; l'arme espagnole fut taille
en pices, et Rodrigue disparut du milieu des siens, sans qu'on st ce
qu'il tait devenu... On pensa qu'il avait t emport par le Diable,
puisqu'il fut impossible de dcouvrir son corps aprs le combat; et
qu'on ne trouva que son cheval, ses vtemens et sa couronne, au bord
d'une petite rivire...

  [159] On voyait encore, il n'y a pas deux sicles, plusieurs milliers
    de croix plantes en terre,  l'endroit o s'est livre cette
    fameuse bataille, sur laquelle au reste on ne sait rien de bien
    certain. _Lambertinus, ubi infr._

Ce qui confirme encore cette opinion, dans l'esprit du peuple espagnol,
c'est que, le lendemain de la bataille, trois saints anachortes, qui
vivaient dans la pnitence  quelques lieues de Tolde, eurent ensemble
la vision suivante:

Une heure avant le retour de l'aurore, ils aperurent devant eux une
grande lumire, et plusieurs dmons noirs et cornus, qui emmenaient
Rodrigue, en le tranant par les pieds. Malgr l'altration de sa
figure, il leur fut ais de le reconnatre  ses cris et aux reproches
que lui faisaient les dmons. Les trois ermites gardrent le silence de
l'effroi  ce spectacle; et tout  coup, il virent descendre du ciel la
mre de Rodrigue, accompagne d'un vnrable vieillard, qui cria aux
dmons de s'arrter.

--Que demandez-vous, rpondit le plus grand Diable de la troupe?--Nous
demandons grce pour ce malheureux, rpliqua sa mre.--Il a commis trop
de crimes, pour qu'on l'te de nos mains, s'crirent les dmons. Les
saints seraient honteux de l'avoir en leur compagnie. Nous allons le
mettre avec ses pareils... La mre de Rodrigue, et le vieillard qui
l'accompagnait reprenaient la parole, quand la fille du comte Julien
parut, et dit d'une voix haute:--Il ne mrite point de piti; il m'a
ravi l'honneur; il a port le dsespoir dans ma famille, et la
dsolation dans le royaume. Je viens de mourir, prcipite du haut d'une
tour; et ma mre expire, crase sous un monceau de pierres. Que ce
monstre soit jett dans l'abme, et qu'il se souvienne des maux qu'il a
faits.--Qu'on le laisse vivre quelque temps encore, reprit la mre de
Rodrigue; il fera pnitence... Alors on entendit dans le ciel une voix
clatante, qui pronona ces paroles: _Les jours de Rodrigue sont  leur
terme; la mesure est comble: que la justice ternelle s'accomplisse!_
Et aussitt ceux qui taient descendus d'en-haut y remontrent; la terre
s'entrouvrit; les dmons s'engloutirent avec Rodrigue, au milieu d'une
paisse fume; et les trois pieux anachortes ne trouvrent plus, dans
l'endroit o tout cela venait de se passer, qu'un sol aride et une
vgtation teinte.

Toute cette vision n'est rapporte que par un seul historien,
aujourd'hui peu connu[160]; et bien des gens ne la regarderont que comme
_une vision_. Pour ceux qui en feront un miracle, tout en dplorant le
triste ministre du Diable, qui fait souvent l'office de bourreau, ils
seront au moins forcs de convenir qu'il n'a rien fait l de son chef;
et que mme en tuant Rodrigue de sa pleine autorit, il soulageait la
terre d'un fardeau monstrueux. L'histoire ne parle de lui qu'avec
indignation; sa mmoire, entoure de forfaits et d'opprobre, est 
jamais en horreur; son nom est plus qu'avili pour la postrit[161].

  [160] _Sanctii  Cordub historiarum Hispani antiquarum_, lib. III,
    sect. 12.

  [161] _Nomen ejus in ternum putrescet..._ (_Lambertinus de
    Cruz-Houen, Theatrum regium Hispani ab anno 711, ad annum 717._)




CHAPITRE XIII.

DE CEUX QUI ONT EU LE COU TORDU PAR LE DIABLE; ET DE CEUX QUE LES DMONS
ONT EMPORTS, ETC.

      _Felix criminibus nullus erit di._

        AUSONE.

      Fivres, malheurs, conseils ne touchent point un fou;
      Et le Diable  la fin vient lui tordre le cou.


Nous pourrions faire l-dessus un volume. Nous ne rapporterons que les
traits les plus saillans.

--Il n'est pas besoin de dire ce qu'tait Cham, troisime fils de No.
Tout le monde sait qu'il inventa la magie et les divinations, ou plutt,
qu'il les perfectionna; car ces sciences infernales existaient avant le
dluge, selon Alcimus-Avitus, saint Prosper, saint Augustin, et
plusieurs autres pres de l'glise[162]. On sait encore que No s'tant
enivr, Cham le vit tendu dans une posture indcente, et alla faire
l-dessus de mauvaises plaisanteries auprs de ses frres. Ceux-ci
prirent la chose plus gravement, et couvrirent avec respect la nudit
paternelle. Aussi furent-ils bnis de No quand il se rveilla. Les
crivains, qui parlent de cette aventure, disent que le patriarche donna
sa maldiction  Cham pour son irrvrence. S'ils avaient consult la
Bible, ils auraient vu que No maudit seulement Chanaan, fils de Cham,
suivant les admirables coutumes de nos anciens, qui punissaient les
enfans des crimes de leur pre[163].

  [162] Alcimus-Avitus, qui a fait apparemment plus de _recherches_ que
    les autres thologiens, place l'origine de la magie  la suite du
    pch originel, dans son pome _de Originali peccato_; il range
    ensuite la magie parmi les plus gros pchs qui ont fait noyer le
    monde: pome _de Diluvio mundi, poematum_, lib. 2 et 4.

  [163] _Maledixit ejus puero Chanaan, etc., Genes._, cap. 9.

Mais tous les historiens ne racontent pas cette belle histoire de la
mme faon. Le prtre Brose dit que Cham tait habile dans la magie et
les enchantemens; qu'il n'aimait pas son pre No, parce qu'il s'en
voyait moins aim que ses autres frres; et qu'un jour, ayant trouv le
vieux patriarche plein de vin, il s'en approcha doucement, toucha du
doigt ses parties sexuelles, et les fit tomber par une force magique.
No s'aperut  son rveil qu'il tait eunuque, et qu'il ne pouvait plus
voir de femmes[164]... Le mme antiquaire ajoute que Cham enseignait aux
hommes cette doctrine abominable, qu'on pouvait se joindre charnellement
avec sa mre, sa soeur, sa fille; qu'on ne devait pas mme s'embarrasser
de la diffrence des sexes; et que les animaux pouvaient servir en cas
de besoin[165]... Ces monstruosits que Cham mettait en pratique, lui
attirrent enfin un chtiment terrible. Il fut emport par le Diable, 
la vue de ses disciples[166].

  [164] _Cum Noa pater madidus jaceret, illius virilia comprehendens,
    tacitque submurmurans, carmine magico patri illusit, simul et illum
    sterilem perind atque castratum effecit; neque deinceps Noa
    fmellam aliquam fcundare potuit._

  [165] _Berosi sacerdoti chaldaci Antiquitatum_, lib. III.

  [166] _Suidas, Lexicon_, tom. Ier, dition de Kuster.

Il avait compos cent mille vers sur la magie, selon Suidas, et _trois
cent mille_, selon le commissaire de la Marre[167]... Brose prtend que
Cham est le mme que Zoroastre; et le moine Annius de Viterbe pense que
cet impudique jeune homme pourrait bien tre le _Pan_ des anciens[168].

  [167] Trait de la police, titre VII, chap. Ier.

  [168] _Comment. ad Berosi_, lib. 3.--Wierius, _de prstigiis_, dit que
    Pan est le prince des dmons incubes.

--En 1599, mourut Gabrielle d'Estres, qui cherchait  pouser Henri IV.
Elle tait enceinte de son quatrime enfant, et se trouvait loge dans
la maison de Zamet, fameux financier de ce temps, dont les richesses
galaient celles des plus grands seigneurs. Comme elle se promenait dans
les jardins, elle fut frappe d'une apoplexie foudroyante. Le premier
accs pass, on la porta chez madame de Sourdis sa tante. Elle eut une
mauvaise nuit; et le lendemain elle prouva d'affreuses convulsions qui
la firent devenir toute noire; sa bouche se tourna jusque sur le
derrire du cou; elle expira dans de grands tourmens et horriblement
dfigure. On parla diversement de sa mort; quelques-uns l'attriburent
 Dieu, qui n'avait point permis qu'une matresse ft leve  la
dignit d'pouse. Plusieurs chargrent le Diable de cette oeuvre
charitable; on publia qu'il l'avait trangle, pour prvenir le scandale
et de grands troubles[169].

  [169] M. Garinet, _Histoire de la magie en France_; branche des
    Bourbons.

--Un chanoine revenait, un peu avant l'aurore, d'un village o il avait
commis le pch de fornication avec la femme d'un jeune paysan. Il lui
fallait traverser un fleuve pour rentrer chez lui; il entra donc seul
dans une barque de pcheurs; et tout en ramant, il se mit  rciter les
matines de la Vierge. Lorsqu'il fut au milieu du fleuve, comme il en
tait  ces mots de son office: _Ave Maria, grati plen, Dominus
tecum_, une grande troupe de dmons fondit sur la barque et la renversa.
Le chanoine coula  fond; et les dmons, ouvrant la terre, emportrent
l'me du fornicateur dans l'abme.

Trois jours aprs, la sainte Vierge descendit, escorte par les anges,
dans cette partie de l'enfer o le chanoine expiait ses
crimes.--Pourquoi tourmentez-vous si injustement l'me de mon serviteur,
dit-elle aux dmons?--Elle est  nous, rpondirent-ils, puisque nous
l'avons prise, tandis qu'elle tait dans le pch.--Si l'on doit juger
cet homme, selon ce qu'il faisait quand vous l'avez noy, reprit Marie,
il est  moi, puisqu'il chantait mes matines... En disant ces mots, elle
dispersa les dmons, fit rentrer l'me du chanoine dans son corps; et,
le prenant par la main, elle le tira du fleuve, et lui recommanda de
vivre plus chastement[170].

  [170] _Claudii  Rot, in supplem. ad Legendam auream Jacobi de
    Voragine._ Leg. 185. On trouvera, dans le chapitre _de ceux qui nous
    ont rapport des nouvelles de l'autre monde_, quelques traits qui se
    rapprochent de celui-l. On en a dj cit plusieurs de ce genre,
    dans le _Dictionnaire infernal_.

--Voici ce qui arriva, en l'anne 1553,  Willissaw, petite ville du
canton de Lucerne. Un joueur de profession, nomm Ulrich Schroter, se
voyant malheureux au jeu, profrait des blasphmes qui ne rendaient pas
ses parties meilleures. Les assistans lui firent de vaines
reprsentations; il jura que, s'il ne gagnait pas, dans la chance qui
allait tourner, il jetterait sa dague contre un crucifix qui tait sur
la chemine. Les menaces d'Ulrich n'pouvantrent point celui dont il
outrageait l'image; Ulrich perdit encore. Furieux, il se lve; il lance
sa dague, qui s'vanouit; et aussitt une troupe de diables tombe sur
lui et l'enlve, avec un bruit si pouvantable, que toute la ville en
fut branle. Les judicieux historiens qui rapportent ce miracle,
ajoutent qu'on ne le vit plus, et qu'il est avec les diables. Pour
celui-l, il faut convenir qu'il le mritait bien[171].

  [171] Bodin, _Dmonomanie_, liv. 3, chap. 1er, aprs Job-Fincel et
    Andr-Muscule.

--Pierre-le-Vnrable raconte cette pouvantable histoire, dans son
recueil de miracles: Un jour que le comte de Mcon tait dans son
palais, entour de sa noblesse et de ses gardes, un cavalier inconnu
entra tout  coup; et, sans descendre de cheval, il ordonna au comte de
le suivre, parce qu'il avait  lui parler. Le comte, entran par une
puissance surnaturelle, se lve machinalement et suit l'tranger. Il
trouve dans la cour un cheval prpar pour lui; il le monte; aussitt
les deux chevaux, le cavalier inconnu et le comte s'enlvent dans les
airs. Le comte s'aperoit alors de son malheur; il pousse des cris
dchirans; il implore de vains secours. Bientt on le perd de vue; et
toute la ville, qui venait de le voir enlever par le Diable, ne douta
pas un instant qu'il ne se ft attir cette fin terrible par ses excs
et ses violences. C'tait un homme qui opprimait les ecclsiastiques,
qui pillait les provisions des couvens, qui chassait les chanoines de
leurs glises, et jetait les moines  la porte des monastres[172].

  [172] _Petri venerabilis de miracul._, lib. II, cap. 1. M. Garinet,
    _histoire de la magie en France_. Madame Gabrielle de P***,
    _Histoire des fantmes et des Dmons qui se sont montrs parmi les
    hommes_.

--Une allemande avait contract la gracieuse habitude de jurer et de
dire des mots de corps-de-garde. Elle eut bientt des imitatrices dans
le pays, et il fallut un exemple pour arrter le dsordre. Un jour donc
qu'elle prononait vigoureusement ces paroles qui font frmir:--_que le
Diable m'emporte!_... le Diable arriva aussitt et l'emporta[173].

  [173] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2. Bodin, _Dmonomanie_, lib. 3,
    chap. 1er.

--Le Diable, dguis en avocat, plaidait une cause en Allemagne. Dans le
cours des dbats, la partie adverse, qu'on poursuivait pour avoir vol
son hte, jura qu'elle se donnait au Diable, si elle avait pris un sou.
Le Diable, se voyant tout port, quitte aussitt le barreau, et emporte
le menteur, qui se donnait  lui de si bonne grce[174].

  [174] _Wierius, de prestigiis_, lib. 2; ce trait est dj rapport
    dans le _Dictionnaire infernal_.

--Aprs avoir tran ses fourberies et son charlatanisme dans l'Italie,
la Grce, l'gypte, l'Angleterre, la France, etc., Cagliostro fut arrt
 Rome, et condamn, par la sainte inquisition, comme chef de
franc-maonnerie, et coupable de projets incendiaires contre l'tat et
la religion. La peine de mort, d'abord prononce contre lui, fut commue
en une prison perptuelle, par gard pour sa femme qui, lasse des
friponneries et des bassesses de ce malheureux, avait eu elle-mme la
bassesse de le dnoncer.

C'tait l que le Diable attendait Cagliostro. On le trouva un matin
mort sur son lit; et les chercheurs de vrits miraculeuses, qui
abondent encore dans notre Europe, dcouvrirent que Cagliostro avait eu
le cou tordu par le Diable. (L'abb Fiard n'a pas encore os admettre
cette supposition dans ses dogmes, parce qu'il place Cagliostro au
nombre des plus fameux suppts du Diable, et que l'enfer soutient ses
amis...) On sait d'ailleurs que le Diable n'est pas matre de ses
actions; qu'il ne fait qu'obir quand il tue, et que Cagliostro tait le
plus abject des hommes, et le dernier des escrocs, si l'on en croit
l'auteur italien qui a crit sa vie.

--L'empereur Valens, gagn par les caresses de sa femme, qui tait
arienne, et sduit par l'vque de Constantinople, fit une guerre
ouverte aux catholiques, en faveur de la doctrine d'Arius. Il exila S.
Athanase, S. Mlce et plusieurs autres saints qui tenaient  l'glise
de Rome; il ordonna l'expulsion de tous les prtres qui oseraient blmer
publiquement les opinions de l'empereur.

Le ciel fit plusieurs miracles pour rduire cet esprit indocile; Valens
demeura dans l'endurcissement, ainsi qu'on va le voir. S. Basile ne
pouvait se taire sur l'hrsie arienne, et il annonait la vrit  qui
voulait l'entendre. Valens le mnagea long-temps, par gard pour son ge
et pour son grand mrite. Cependant, comme Basile s'obstinait  crier
contre l'empereur, celui-ci se dcida  signer l'exil du saint; et les
trois plumes qu'il essaya se brisrent entre ses doigts... Valens, saisi
d'tonnement, dchira la pancarte, et laissa en repos le saint vque.
Mais ses yeux ne se dsillrent point... Il fit baptiser son fils par
des prtres ariens: le jeune prince mourut incontinent[175]; et son pre
ne se convertit pas encore...

  [175] Les historiens ecclsiastiques rapportent cela comme un prodige.
    Si c'en est un,  quoi se fier maintenant? Le premier fils de Clovis
    mourut aussitt aprs son baptme, et il tait baptis par des
    prtres catholiques...

Valens croyait  la magie: il fit mourir tous les grands de l'empire,
dont le nom commenait par _Theod_,  cause qu'un sorcier du temps lui
avait prdit que le nom de son successeur commencerait par ces
lettres[176]. Tant d'impits eurent un terme. Valens fut vaincu par les
Goths,  qui il n'avait fait que du bien. Une main invisible le blessa
sur le champ de bataille; et on le porta dans la cabane d'un paysan, o
il eut le dsagrment d'tre brl dans sa cinquantime anne.

  [176] Il n'en eut pas moins _Thodose_ pour successeur, celui-ci
    trouvant un chemin facile au trne,  la faveur de la prophtie.

Les nombreux ennemis de l'ange dchu lui attribuent encore ce trait; et
de graves lgendaires affirment que le Diable mit le feu  la cabane de
sa propre griffe. Mais Lambertinus, et quelques autres historiens
justifient le Diable de cette calomnie, puisqu'ils assurent que Valens
fut brl vif, par ordre de Dieu, qui voulait faire un exemple du
protecteur des ariens[177].

  [177] _Lambertini de Cruz-Houen, Theat. Hispani_, pag. 20.

--La trs-mmorable histoire qui va suivre, nous apprend qu'il est bon
d'avoir des amis partout. Elle prouvera encore que le Diable est sans
force devant les gens de bien. Le roi Dagobert mourut  trente-six ans,
consum de dbauches. Ce prince n'avait su vivre que dans les plus
grands dsordres; mais il avait bti des glises, et enrichi les
monastres. Aussitt qu'il fut mort, un saint ermite, nomm Jean, qui
s'tait retir dans une petite le, voisine des ctes de la Sicile, fut
averti en songe de prier Dieu pour l'me de Dagobert. S'tant donc mis
en oraison, il vit sur la mer l'me du roi de France enchane dans une
barque, et des diables qui la rouaient de coups, en la conduisant vers
la Sicile, o ils devaient la prcipiter dans les gouffres de l'Etna. On
ne sait pas si l'me est, comme le corps, sensible au bton et aux coups
de poing; quoi qu'il en soit, le saint ermite Jean s'apitoya, parce que
l'me du roi Dagobert poussait des cris lamentables, appelant  son
secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Tout  coup le ciel
tonna; les trois saints descendirent, revtus d'habits lumineux, assis
sur un nuage brillant, prcds des clairs et de la foudre. Ils se
jetrent sur les malins esprits, leur enlevrent cette pauvre me, et,
l'ayant place sur un drap triangulaire qu'ils tenaient par les coins,
ils l'emportrent au ciel, en chantant des psaumes[178].

  [178] _Gesta Dagoberti regis_, et M. Garinet: Histoire de la Magie en
    France, premire race.--On trouve, dans ce dernier ouvrage, aprs la
    mort de Dagobert, la description de son mausole, qui fut sculpt
    sous St. Louis. Voici les choses qui mritent le plus d'tre
    remarques: Parmi les quatre diables qui emmnent l'me de Dagobert
    dans la barque, deux ont des oreilles d'nes, dcoration que le
    sculpteur aurait pu garder pour lui. Dans la bande du milieu, les
    deux anges qui accompagnent St. Denis, St. Maurice et St. Martin,
    apportent un bnitier et un goupillon pour exorciser les diables,
    comme s'il y avait de l'eau bnite dans le ciel, et comme si trois
    saints et deux anges ne pouvaient pas chasser quatre dmons. On voit
    sur la troisime bande, le drap o voyage l'me de Dagobert; la main
    du Pre ternel est tendue pour la saisir, pendant qu'un ange lui
    donne des coups d'encensoir... (Pages 27, 28 et 29.) Ce monument
    vient d'tre report  St. Denis. Un architecte, qui se nomme, je
    crois, M. Debray, l'a fait scier en deux, pour donner aux amateurs
    le plaisir de voir  la fois le devant et le derrire.

--Un soldat, nomm tienne, tait afflig d'une maladie qui lui courbait
tout le corps, et lui mettait pour ainsi dire la tte entre les jambes.
Il faisait cependant son service, au grand divertissement de ses chefs,
 qui il prsentait les armes avec une grce toute particulire. On lui
conseilla d'aller prier devant l'image de la sainte Vierge, en le
flattant d'une gurison certaine. Il y fut, et revint au camp droit
comme un jonc.

Ce miracle eut lieu dans la Thrace. Les compagnons d'tienne en furent
si surpris, qu'ils en parlrent bien vite  leur capitaine. Celui-ci en
donna nouvelle au gouverneur, lequel fit conduire tienne 
Constantin-Copronyme, alors empereur d'Orient. Le monarque, peu touch
du prodige, demanda au soldat s'il adorait les images; et celui-ci,
tremblant de dplaire  son souverain, fut assez ingrat pour oublier le
bienfait qu'il venait de recevoir. Il rpondit qu'il tait chrtien pur
et non idoltre.--En ce cas, ajouta l'empereur, je te fais centurion...
Mais tienne ne jouit pas long-temps du prix de son apostasie; il
remontait  cheval pour retourner  son poste, quand le Diable parut,
lui tordit le cou, et le rendit plus courb, plus tortu, plus difforme
qu'auparavant. On dit mme qu'il l'trangla[179].

  [179] _Niceph. Rerum Roman._, lib. 22.--_Damasc. orat. de
    imagin.--Mathi Tympii prmia virtut. christian. imagin. colent.
    13._

Celui-l aussi mritait bien sa peine; cependant Mathieu Tympius purge
le Diable de cette mort, en disant que c'tait une vengeance
divine[180].

  [180] _Ultio divina, et ultrix Dei justitia_, pag. 222.

--Carlostad, archidiacre de Wurtemberg, porta l'impit jusqu' nier la
prsence relle de Jsus-Christ dans l'eucharistie, aprs avoir gag
avec Luther, le verre  la main, qu'il soutiendrait cette erreur. Il
abolit la confession auriculaire, le prcepte du jene, et l'abstinence
des viandes. Il fut le premier prtre qui se maria publiquement. Il
permit aux moines de sortir de leurs monastres et de renoncer  leurs
voeux[181], etc. Tant de dsordres publics devaient subir une punition
clatante. C'est pourquoi le Diable reut ordre d'exterminer Carlostad.
On doit prsumer qu'il obit avec peine, puisque l'archidiacre de
Wurtemberg tait hrtique, et que tout hrtique est fils et camarade
du Diable, comme dit George l'aptre[182].

  [181] Pluquet, Dictionnaire des Hrsies, tome Ier.

  [182] _Le tombeau des hrtiques_, 3e partie.--Un peu plus loin, le
    mme George l'aptre, de trs-spirituelle et charitable mmoire, dit
    que l'hrtique est pire que le Diable, comme il y a des fils qui
    valent moins que leur pre. Le Diable, ajoute-t-il, craint la
    sainte hostie, et l'hrtique s'en moque. Il craint le signe de la
    croix; l'hrtique ne s'en soucie, et est plus assur que tous les
    diables. Le Diable cite la sainte criture sans la corrompre;
    l'hrtique la corrompt en la citant. Le Diable a cru la
    transsubstantiation, baillant des pierres  faire du pain 
    Jsus-Christ, et eux la nient, etc. Aussi tous les hrtiques seront
    damns, aussi-bien que les Juifs, Turcs et Paens. (Ce livre a t
    imprim en 1597.)

Quoi qu'il en soit, voici ce que Mostrovius raconte: Le jour que
Carlostad pronona son dernier sermon, un grand homme noir,  la figure
triste et dcompose, entra dans le temple et vint s'asseoir en face du
prdicateur. Carlostad l'aperut et se troubla. Il dpcha son sermon;
et, au sortir de la chaire, il demanda si l'on connaissait l'homme noir
qui venait d'entrer dans le temple. Mais cet homme avait dj disparu,
et personne ne l'avait vu que le prdicateur. Pendant que ceci se
passait, le mme fantme noir tait all  la maison de Carlostad, et
avait dit au plus jeune de ses fils:--Souviens-toi d'avertir ton pre
que je reviendrai dans trois jours, et qu'il se tienne prt... Quand
l'archidiacre rentra chez lui, son fils lui raconta l'apparition, et lui
rapporta les paroles du spectre. Carlostad pouvant se mit au lit; et,
trois jours aprs, le Diable lui tordit le cou[183]. Cet vnement eut
lieu en l'anne 1541, dans la ville de Ble.

  [183] Cette anecdote se trouve encore dans les crits de Luther, et
    dans un livre assez plat, intitul, _la Babylone dmasque, ou
    Entretiens de deux dames hollandaises, sur la religion
    catholique-romaine_, etc., page 226; dition de Ppie, rue
    St.-Jacques,  Paris, 1727.

--Amalaric, roi d'Espagne, tant tomb dans l'arianisme, se conduisit
indignement envers les chrtiens fidles. Il avait pous la princesse
Clotilde, soeur de Childebert roi de France. Cette pieuse reine
n'approuvait point les hrsies de son mari: le barbare lui fit crever
les yeux... Clotilde envoya  son frre un mouchoir teint de son sang;
et Childebert furieux marcha aussitt avec une arme contre Amalaric.

Mais la justice des hommes fut prvenue par la justice ternelle. Tandis
qu'il s'avanait au-devant de Childebert, Amalaric fut perc d'un trait
lanc par une main invisible. Quelques historiens regardent cette mort
comme un ouvrage du Diable. En admettant cette supposition, on n'aurait
pas le plus petit reproche  faire  l'ange dchu qui n'agissait l, ni
sans motifs graves, ni sans ordres suprieurs. Mais les bons crivains
disent trs-bien que le trait fut lanc d'en-haut, et de la main des
vengeances divines; _stupendum san divin vindict argumentum_[184].

  [184] _Lambertini de Cruz-Houen, Theatrum regium Hispani, ad annum
    510._

--Une petite troupe de pieux cnobites regagnait de nuit le monastre.
Ils arrivrent au bord d'un grand fleuve, et s'arrtrent sur le gason
pour se reposer un instant. Pendant qu'ils tuaient le temps et l'ennui,
en contant des historiettes, ils entendirent plusieurs rameurs qui
descendaient le fleuve avec une grande imptuosit. L'un des moines leur
demanda qui ils taient?--Nous sommes des dmons, rpondirent les
rameurs; et nous emportons aux enfers l'me d'bron, maire du palais,
qui tyrannisa la France, et qui abandonna le monastre de Saint-Gal pour
rentrer dans le monde... Les moines pouvants s'crirent: _Sancta
Maria, ora pro nobis_.--Vous faites bien d'invoquer sainte Marie,
rpliqurent les dmons; car nous allions vous noyer, pour vos dbauches
et votre babil. Les cnobites, sans entrer dans de plus longs colloques
avec des gens qui rendaient si bien la justice, reprirent le chemin du
couvent, et les Diables celui de l'enfer[185].

  [185] _Legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 114._




CHAPITRE XIV.

LA MORT DE JULIEN L'APOSTAT.--HISTOIRE TRAGIQUE.

      _Tu id quod boni est excerpis, dicis quod malis est._

        TRENCE.

      Oublions ses vertus et cherchons ses forfaits.
      Il tait juste, grand, gnreux, sage..., mais
      Hrtique, apostat, d'une conduite impure...
      Il fut tu par Satan, ou bien par saint Mercure.


Ce serait abuser de la complaisance du lecteur, que de lui rapporter ici
l'histoire de Julien l'apostat. On se permettra seulement de comparer en
peu de mots les sentimens de ceux qui ont crit sur son compte.

Selon des gens exagrs, Julien fut grand dans tout ce qu'il fit. Selon
les sages historiens, il fut un peu variable dans sa philosophie,
inconstant dans ses manires de penser et d'agir; au reste, grand
capitaine, bon prince, extrmement instruit et trs-avide de sciences.
On remarque, en lisant ses ouvrages, qu'il n'ignorait rien de ce qu'il
fallait savoir alors, pour tre un savant universel. Mardonius, son
gouverneur, avait pris soin de former son coeur  la vertu et  la
sagesse; et, en cultivant l'esprit de son lve, il s'tait appliqu
surtout  lui inspirer de la modestie, du mpris pour les plaisirs des
sens, de l'aversion pour les spectacles qui dshonoraient les Romains,
de l'estime pour une vie srieuse, et du got pour la lecture. Aussi,
ds son enfance, Julien dploya beaucoup de got pour les sciences, et
montra de bonne heure un gnie vif, ardent, insatiable. Dans ses
expditions militaires, il fit preuve d'une valeur qui allait jusqu' la
tmrit. Il se conduisit en bon gnral, ds sa premire campagne,
quoiqu'il ft sans exprience; mais il avait son gnie et l'tude. En
355, il fut nomm Csar et prfet gnral des Gaules. Il chassa les
barbares qui ravageaient ce pays, et vainquit sept rois allemands auprs
de Strasbourg. Il corrigea aussi les abus qui s'taient introduits dans
le gouvernement des Gaulois, rprima l'avarice des gens en place et se
fit aimer gnralement des soldats et du peuple.

Constance,  qui les succs de Julien donnaient de l'ombrage, voulut lui
retirer une partie de ses troupes; mais le gnral tait aim: les
troupes se mutinrent et proclamrent Julien empereur, malgr sa
rsistance.

Constance, indign de ce qui se passait, songeait  en tirer vengeance,
lorsque la mort vint lui en ter les moyens. Julien se rendit aussitt
en Orient, o il fut reconnu empereur, comme il venait de l'tre en
Occident. Il permit le libre exercice de tous les cultes, et ne
perscuta gure que les sditieux. Il est vrai qu'il se fit paen, aprs
avoir t chrtien hrtique; mais on lui doit un peu de mnagement pour
sa clmence. Par exemple, un jour qu'il consultait Apollon, prs de la
fontaine de Castalie, au faubourg de Daphn,  Antioche, comme les
prtres ne pouvaient rpondre  ses demandes, le dmon qui se trouvait
dans la statue d'Apollon, _s'cria qu'il ne pouvait plus parler_, 
cause des reliques du saint martyr Babylas qui taient auprs du temple.
Julien fut assez sot, pour ne pas voir l de l'impuissance dans ses
dieux, et assez bon pour respecter les reliques. Il fit venir les
chrtiens et leur ordonna d'emporter le corps de Babylas dans un autre
quartier. Ceux-ci enlevrent le cercueil du saint martyr, en chantant
pendant plus d'une heure, aux oreilles mme de Julien, ce septime
verset du psaume 96, qu'ils rptaient en manire de refrain: _Que tous
ceux-l soient confondus, qui adorent des ouvrages de sculpture, et qui
se glorifient dans leurs idoles!_ Julien regarda ces chrtiens comme des
fous qu'il fallait plaindre, et eut la patience d'attendre la fin de
leurs crmonies, pour reprendre les siennes.

Ce qu'il y a de plus tonnant dans cette histoire, c'est la clmence de
l'empereur apostat, l'effronterie sditieuse des chrtiens, et
l'impudence de Sozomne, qui rapporte leur conduite comme un modle de
fermet admirable[186]. On pourrait citer une foule de traits
semblables. Mais ce n'est point ici le lieu. Terminons, en rappelant au
lecteur que Julien, faisant la guerre aux Perses, fut conduit dans une
embuscade, par un de ses gnraux qui le trahissait, et que la mort de
l'empereur ta la victoire aux Romains.

  [186] Histoire ecclsiastique de Sozomne, liv. V, chap. 19.

Voici maintenant ce que racontent les lgendaires: Julien fut un
sclrat. Jacques de Voragine dit qu'il a t moine, et que, quoique
chrtien, il vola  une vieille femme trois pots de terre pleins de
pices d'or... Ds qu'il se vit riche[187], il apostasia...
Saint-Grgoire, qui le connut  vingt-quatre ans, avait prvu (comme il
le dit dans ses oeuvres) qu'il deviendrait un homme dangereux... Pendant
qu'il tait prfet des Gaules, Julien pilla les vases sacrs dans les
glises, et prit le plus grand qui se trouva, pour lui servir de pot de
chambre[188]...

  [187] Notez qu'il tait prince, et neveu du grand Constantin.

  [188] _Et super ea mingens ait: Ecce in quibus vasis Mari filio
    ministratur..._ (_Leg. aurea._)

Mais on se forme en grandissant. Lorsqu'il fut empereur, il pilla les
glises d'Antioche, et, faisant mettre les vases sacrs entre ses
jambes, _super ea sedit, et ignominiam addidit_. Au mme instant le ciel
indign livra Julien aux vers, qui se mirent  ronger le corps imprial,
et dont il ne fut dlivr qu' la mort[189]... De plus, et toujours en
haine des chrtiens (ou plutt parce qu'il protgeait toutes les
religions), Julien voulut rebtir le temple des Juifs; mais il n'en put
venir  bout, vu qu'un feu miraculeux brla les ouvriers qui y
travaillrent. Enfin, lorsqu'il faisait la guerre aux Perses, il fut tu
par une main invisible. Calixte, Pierre Wialbrugt et Jacques de
_Voragine_ disent que ce coup fut port par le Diable, et que Julien
prit de la griffe mme de celui qu'il avait ador[190]... Mais cette
accusation, odieusement intente contre le Diable, tombe d'elle-mme,
parce qu'elle est dnue de preuves. Et Jacques de Voragine, qui l'admet
ici, la rejette ailleurs, par cet esprit de contradiction si ordinaire
dans les thologiens.

  [189] _Jacobus de Voragine, ibidem_. Leg. 120.

  [190] _Calixtus, in histori tripartit. Petrus Wialbrugt, de morte
    apostatarum_, cap. 19. _Jacobus de Voragine, eadem, leg. 120._ La
    citation de Pierre Wialbrugt n'est point garantie; elle a t donne
     l'auteur par un ex-R. P. jsuite.

Voici enfin la vritable et miraculeuse mort de Julien l'apostat. Saint
Basile, tant all de nuit visiter le tombeau de saint Mercure, n'y
trouva plus les armes de ce vaillant martyr de Jsus-Christ (car ce
Mercure-l avait t soldat). Basile, pensant qu'on les avait voles, se
disposait  sortir, lorsqu'il eut une extase, o il vit sainte Marie
entoure d'anges et de vierges. Elle tait assise sur un trne, et
disait:--Appelez-moi sur-le-champ Mercure, et dites-lui qu'il aille tuer
l'empereur Julien, pour les blasphmes qu'il ne cesse de profrer contre
moi et contre mon fils[191]. Saint Mercure parut aussitt, revtu de ses
armes, et prt  remplir sa commission[192]...

  [191] _Vocate mihi cit Mercurium, qui Julianum apostatam occidat, qui
    me et filium meum superb blasphemat._ Leg. 30. _Jacobi de
    Voragine._

  [192] Amphiloque et la chronique d'Alexandrie disent encore que saint
    Mercure, tant parti bien vite, revint au bout d'un peu de temps, et
    s'cria: Julien est perc  mort comme vous me l'avez command.

Saint Basile, sortant alors de son extase, alla de nouveau visiter le
tombeau de saint Mercure, et l'ouvrit: le corps avait aussi disparu. Le
gardien de l'glise l'assura que personne n'y tait entr, et que les
choses taient encore  leur place au commencement de la nuit... Et ce
qui prouve, plus que tout le reste, la vrit de ce miracle, c'est que
le lendemain on retrouva les armes o elles avaient habitude d'tre, le
corps dans le cercueil, et la lance du saint tout ensanglante. Alors
saint Basile publia la mort du tyran... En effet, peu de jours aprs, un
messager arriva, qui apprit la dfaite de l'arme et la fin malheureuse
de l'empereur, tu par un soldat inconnu[193]...

  [193] _Amphiloch. in vit S. Basilii. Chronic. Alex. Sozomen. Hist.
    ecclesiast._, lib. VI, cap. 2. _Fulbertus, in sermone de Deipar.
    Csarius Heisterb._, lib. VIII, cap. 52. _Jacobi de Voragine, auct
     Claudio  Rot. Leg. 30. Mathi Tympii prmia virtut. christian._,
    etc. On n'a pris que la crme de tous ces bons et braves historiens,
    si tant est qu'ils aient jamais rien crit d'historique.

Ne se pourrait-il pas que le gnral qui trahissait Julien, ou quelques
amis de ceux qui dsiraient la mort de ce tyran, eussent rempli ici le
rle du diable, ou plutt de saint Mercure?...




CHAPITRE XV.

LE DMON BIENFAISANT.--PETIT ROMAN[194].

      _Tu ben si quid facias, non meminisse fas est._

        AUSONE.

      De ce brave dmon respectons la mmoire,
      Puisqu'il a fait le bien, sans y chercher de gloire.

  [194] _Ex Csarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, _de Dm._, cap. 37.


Un honnte soldat, nomm vrard[195], tant tomb dangereusement malade,
on fut oblig de lui ouvrir le crne, parce qu'on plaait dans le
cerveau la cause de sa maladie. Mais les chirurgiens oprrent si mal,
que le soldat ne gurit point, et que des accs de dmence vinrent
encore se joindre aux souffrances qu'il endurait. Il avait une jeune
pouse, qu'il chrissait tendrement, avant la malheureuse opration;
depuis qu'il tait devenu fou, ses sentimens d'amour avaient fait place
 une haine si prononce, qu'il ne pouvait plus ni la voir ni
l'entendre.

  [195] _Miles quidam honestus, Everhardus nomine..._ La chose se passe
    dans le onzime sicle; le soldat est Lombard, comme on le verra
    plus loin.

Pendant que la jeune femme se dsolait, le Diable se prsenta, sous une
forme humaine, au pied du lit o gisait le malade.--vrard, lui dit-il,
veux-tu te sparer de ton pouse?--Rien ne me ferait plus de plaisir,
rpondit le soldat.--Eh bien! ajouta le Diable, lve-toi; je te vais
conduire  Rome; nous parlerons au pape, et tu pourras divorcer en
bonnes formes.

L-dessus, le Diable conduisit vrard  Rome, le prsenta au pape, qui
se trouvait alors au milieu de ses cardinaux, et parla si loquemment
pour son protg, qu'il obtint une bulle pontificale, par laquelle le
soldat avait plein pouvoir de divorcer avec sa femme, quand bon lui
semblerait. vrard s'abandonna  des transports de joie, en recevant la
pancarte, qu'il regardait comme l'instrument de sa libert et de son
bonheur.

--A prsent que tes dsirs sont satisfaits, lui dit le Diable, veux-tu
que je te transporte  Jrusalem o ton sauveur a t crucifi? Je te
ferai voir son spulcre, et tous les saints lieux que les chrtiens
souhaitent si ardemment de visiter... Le soldat, que les grandes
complaisances de son protecteur jetaient dans l'embarras, reconnut alors
qu'il avait affaire avec le Diable. Il ne s'en effraya pourtant point,
et accepta cette proposition.

Le Diable enleva donc son compagnon, franchit les airs d'un vol rapide;
et, aprs avoir travers la mer en peu d'instans, il le dposa dans la
basilique du saint spulcre, le conduisit  tous les saints lieux, o il
fit ses oraisons, et lui demanda ensuite s'il voulait voir le sultan
Saladin. vrard rpondit que cela lui ferait plaisir; et, aussitt son
conducteur le porta au milieu du camp des Sarrazins. L, il vit  son
aise, et sans tre vu, le sultan, les princes de sa famille, ses
gnraux et ses armes.

--Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le
Diable?--Volontiers, rpondit vrard, je ne dois pas vous empcher de
vaquer plus long-temps  vos affaires... Au mme instant, les deux
voyageurs se trouvrent en Lombardie.

Ils s'taient arrts au coin d'un bois.--Lve les yeux, dit le Diable 
son compagnon; tu aperois,  deux cents pas de nous, un bon homme mont
sur un ne, qui entre dj dans la fort. C'est un paysan de ton
village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa
famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'paisseur du taillis, et
vont l'assassiner... Veux-tu que je coure  son aide?--Ah! je vous en
supplie, s'cria vrard, et... Le Diable tait dj dans la fort,
tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus
sr...

Aprs cette gnreuse expdition, le soldat fut report chez lui,
jouissant ds lors d'une parfaite sant, tant dans le corps que dans
l'esprit. Le paysan, qui s'tait vu si miraculeusement tir des griffes
des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses
adieux, et s'arracha  leur reconnaissance, ne demandant pour prix de
ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.

Il n'est pas besoin de dire que le soldat vrard reprit, avec son bon
sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et
qu'il ne songea pas  profiter de la bulle, qui lui permettait le
divorce.

Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de
commentaire.




CHAPITRE XVI.

LE CONSEIL INFERNAL--CONTE NOIR[196].

      _Ultima clestum terras Astra reliquit._

        OVIDE.

      La justice a quitt les mortels trop pervers.
      Hlas!  notre honte, on la trouve aux enfers.

  [196] _Ex Csarii Heisterb. miracul._, lib. _V_, cap. 4.


Il y avait, auprs de Tolde, dans une caverne profonde, une cole de
ncromancie, qui fut ferme sous le rgne de Ferdinand V. Dans le
douzime sicle, cette cole tait frquente par des jeunes gens de
tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter  leur matre
des choses prodigieuses sur les apparitions, le prirent de leur faire
voir quelques scnes infernales. Le professeur de ncromancie fit tous
ses efforts, pour teindre dans ses lves un dsir trop dangereux;
mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour
dans un champ cart. L, il traa un grand cercle sur la terre, fit
entrer ses coliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda
d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas tre emports par le
Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des dmons, et de ne
leur rien donner. Aprs cela il se retira  l'cart et fit les
vocations.

Bientt, une troupe de diables parat autour du cercle. Ils taient
vtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travailles.
Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands;
ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrt et l'pe au poing,
pour les pouvanter et les faire sortir du cercle. Les
apprentis-ncromanciens s'effrayrent d'abord; mais leur esprit se
rassura, quand ils s'aperurent que la pointe des armes ennemies ne
dpassait pas la ligne trace par leur matre, et qu'ils taient en
sret dans le rond magique.

Les dmons s'loignrent alors; et ils reparurent au bout d'un instant,
sous des figures de jeunes filles extrmement belles. Ils firent dans ce
dguisement une espce d'entre de ballet; ils formrent des danses
gracieuses, et cherchrent  attirer les jeunes gens, par des postures
sduisantes et lascives.

Une de ces jeunes filles, la plus belle de toutes, remarqua parmi les
coliers le plus aimable, et s'avana vers lui, en dansant avec une
lgret merveilleuse. Quand elle fut auprs du cercle, elle lui
prsenta un anneau de grand prix, et l'engagea, par toutes les
sductions imaginables,  prendre de l'amour pour elle. Le jeune homme
sduit avana la main hors du cercle, pour prendre l'anneau qu'on lui
offrait. La belle fille l'attire aussitt  elle, lui jette les bras au
cou et l'emporte par les airs. Toute la troupe dguise s'envole en mme
temps.

Les disciples du ncromancien poussent alors de grands cris. Leur matre
arrive. On lui conte ce qui vient de se passer.--Je n'en suis point la
cause, dit-il; vous avez voulu voir les dmons; je vous avais prvenu du
pril... Votre camarade ne sortira pas de leurs mains.

Il est probable que la vue du Diable, et la connaissance qu'ils venaient
d'avoir de son pouvoir immense, ne rendirent pas ces jeunes gens
meilleurs chrtiens; car ils rpondirent  leur matre:--Arrangez-vous
comme vous voudrez; mais si vous ne nous rendez pas notre camarade, nous
allons vous tuer...

Le ncromancien aurait pu faire trangler par le Diable ces lves
impudens, qui osaient le menacer de la mort; mais une peur trop subite
drange souvent les ides. Il trembla donc pour sa vie, et considrant
que les Normands sont gens de mauvaise tte, il rpliqua:--Attendez au
moins quelques instans; je vais travailler  ranimer le dfunt.

Aussitt donc, il voqua le prince des dmons, lui reprsenta qu'il
l'avait toujours bien servi, et le pria de rendre aux coliers irrits
le camarade dont ils voulaient venger la perte. Le chef des diables,
touch de compassion, rpondit:--Demain, j'assemblerai pour cela un
concile[197] o tu assisteras, et je tcherai de te satisfaire.

  [197] Le latin porte _concilium_...

Le lendemain, le chef des dmons runit les plus habiles gens de ses
tats, et demanda pourquoi on avait enlev l'colier que rclamait le
professeur de ncromancie? Un dmon rpliqua:--Seigneur, en emportant ce
jeune homme, je n'ai fait ni injustice, ni violence. Il a dsobi  son
matre, en dpassant le cercle o il tait en sret...

Aprs qu'on eut disput quelque temps sur cette question, le prince de
l'enfer dit  un autre dmon, qui sigeait prs de lui:--Olivier, vous
tes plus vers que nous dans la jurisprudence; et vous rendez la
justice, sans avoir gard aux personnes; prononcez donc sur cette cause
importante[198].

  [198] _Olivere, semper curialis fuisti; contr justitiam personam non
    accipis; solve qustionem hujus litis_, etc.

Le dmon Olivier rpondit:--Je pense qu'il faut rendre ce jeune homme 
son matre; car la situation de ce vieillard est vraiment pnible... Le
croira-t-on parmi les mortels? cet avis plein de modration emporta tous
les suffrages; on permit  l'colier de retourner sur la terre; on
apaisa le courroux des autres lves; on sauva de leur fureur le matre
de ncromancie; et tout cela fut l'ouvrage d'un conseil de dmons. Mais
le jeune Normand venait de voir l'enfer, et il n'avait pas envie d'y
revenir. C'est pourquoi il entra dans un monastre de Cteaux.




CHAPITRE XVII.

DE CEUX QUI NOUS ONT RAPPORT DES NOUVELLES DE L'ENFER.

      _Fabula nullius veneris, sine pondere et arte
      Validis oblectat populum..._

        HORACE.

      Un conte absurde, informe, hasard par des sots,
      Est toujours sr de plaire, et trouve ses dvots.


--Quoiqu'on lise dans la Bible que nul mortel n'est revenu des
enfers[199], nous apprenons cependant, par le tmoignage des pieux
thologiens, que plusieurs personnes dignes de foi ont fait ce voyage en
chair et en os, pour nous en rapporter des nouvelles. De ce nombre est
un bon religieux anglais, dont l'histoire a t crite par un moine
dvotieux, par Pierre-le-Vnrable, abb de Cluni, et par Denys le
chartreux[200].

  [199] _Sapienti_, cap. 2.

  [200] _Petri venerabilis, de miracul.; et Dyonisii carthusiani, de
    quatuor novissimis_, art. 47.

Ce voyageur privilgi parle, comme dans les romans,  la premire
personne. J'avais saint Nicolas pour conducteur, dit-il; il me fit
parcourir un chemin plat, jusqu' un espace immense, horrible, peupl de
dfunts qu'on tourmentait de mille manires affreuses. On me dit que ces
gens-l n'taient pas damns, que leur supplice finirait avec le temps,
et que je voyais le purgatoire. Je ne m'attendais pas  le trouver si
rude; tous ces malheureux pleuraient  chaudes larmes, et poussaient de
grands gmissemens. Les uns brlaient dans un feu violent; les autres se
baignaient dans des chaudires de soufre, de poix, de plomb et d'autres
mtaux, qui bouillonnaient vigoureusement et ne puaient pas moins. Les
dmons faisaient frire ceux-ci dans une pole, et des serpens venimeux
mordaient ceux-l avec de longues dents. Depuis que j'ai vu toutes ces
choses, je sais bien que si j'avais quelque parent dans le purgatoire,
je vendrais ma chemise, et je souffrirais mille morts pour l'en tirer.

Un peu plus loin, j'aperus une grande valle o coulait un
pouvantable fleuve de feu, qui s'levait en tourbillons  une hauteur
norme. Au bord de ce fleuve il faisait un froid si glacial, qu'il est
impossible de s'en faire une ide. Saint-Nicolas m'y conduisit, et me
fit remarquer les patiens qui s'y trouvaient, en me disant que c'tait
encore le purgatoire.

En pntrant plus avant, nous arrivmes en enfer. C'tait un champ
aride couvert d'paisses tnbres, coup de ruisseaux de soufre
bouillant, comme on le prsume bien. On ne pouvait y faire un pas sans
marcher sur des insectes hideux, difformes, extrmement gros, et jetant
du feu par les narines. Ils taient l pour le supplice des pcheurs,
qu'ils tourmentaient de concert avec les dmons. Ceux-ci, avec des
crochets de fer ardent, happaient les mes pnitentes et les jetaient
dans des chaudires, o ces pauvres mes se fondaient avec les matires
liquides. Aprs cela on leur rendait leur forme pour de nouvelles
tortures.

Ces tortures se faisaient en bon ordre, avec une varit infinie et une
vitesse surprenante. Il est vrai que chacun tait tourment selon ses
crimes; les sodomites, par exemple, taient obligs de se joindre
charnellement, et d'une manire conforme  leurs anciens gots, avec de
grands monstres brlans,  la mine pouvantable.

Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises
ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolrance, leur
hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau.
J'aperus des religieux  qui les dmons faisaient avaler des charbons,
parce qu'ils avaient mang des pommes et des prunes avec un sentiment de
volupt damnable[201].

  [201] On sait qu'un dvot doit tout manger en rechignant et trouver
    mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en
    question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils taient en
    enfer _pour des prunes_.

Je vis aussi des vques cruellement punis, pour avoir mal gouvern
leurs ouailles et abandonn leur diocse  des vicaires. Je remarquai
plusieurs prtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais
beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de
fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les
uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens,
temporels  la vrit, en punition de ce qu'ils avaient t trop
soigneux de la propret de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps
prcieux  rogner leurs ongles. Les abbs et les abbesses, qui avaient
eu des amours sensuelles, n'taient pas non plus pargns. Je remarquai
mme, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien
rapetiss; et  ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des
Diables, un saint vque dont les reliques faisaient des
miracles...[203]. Aprs plusieurs spectacles aussi terribles je revins
dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.

  [202] _Pauci sacerdotes in purgatorii pnis, respectu eorum qui ubique
    terrarum Castimoniam polluant... Sed pen omnes ternaliter
    damnantur._ (_Dyonisii carth._) Le clerg tait alors bien plus
    corrompu qu'aujourd'hui.

  [203] _Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus... per quem
    etiam Dominus post mortem ipsius fecit qudam miracula; et tamen in
    poenis adhuc fuit, etc._ (_Dyonisii carthus._, art. 47, _de purgat.
    et inferno_).

--Un certain Bertholde, tant all aux enfers, y trouva quarante et un
vques, qu'on faisait geler et bouillir tour  tour. Les plus
tourments appelrent Bertholde:--Recommandez  nos amis, lui
dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice... Bertholde le
promit; et vit un peu plus loin l'me du roi Charles-le-Chauve, qui
tait ronge par les vers.--Priez l'archevque Hincmar de me soulager
dans mes maux, dit Charles  Bertholde.--Volontiers, rpondit celui-ci.
Un peu plus loin, il vit l'vque Jess, que quatre Diables plongeaient
alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau
glace.--Ami, priez le clerg de s'intresser  moi, dit-il 
Bertholde.--Le bon homme s'en chargea; et, aprs avoir vu divers autres
pcheurs qui se recommandrent pareillement aux prires des fidles, il
revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on
pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulags[204].

  [204] _Hincmari archiep. Epist._, tom. II, pag. 806.

--Saint Patrice, primat d'Irlande, avait  faire  de si mauvais sujets,
que les prodiges, les miracles ritrs, les menaces de l'enfer, les
promesses d'un paradis plein de dlices ne pouvaient les convertir  la
foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait  les prcher,
les Irlandais avaient l'impit de rpondre:--Nous ne vous croirons, que
si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de
l'enfer.

Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on
entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pntrer,
particulirement un soldat, nomm Agneus ou Egneus. A peine y eut-il
mis le pied, que les dmons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en
usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger
par un signe de croix. Alors les dmons le conduisirent dans un grand
champ, qu'un docteur extatique appelle _la valle de Misre_. Cette
valle tait pave d'hommes et de femmes nues, fiches ventre  terre
sur le sol, avec de grands clous au derrire. Des bandes de Diables
couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en
temps la discipline.

Aprs cela, Egneus ou Agneus entra dans une autre valle, plus
misrable encore, o se trouvaient des pcheurs, que d'normes dragons
dvoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait
autrefois le vautour de Promthe. D'autres avaient des serpens autour
du corps, et ces serpens cherchaient  leur dchirer le coeur. Plusieurs
taient couchs sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand
crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un
homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-l, qu'un crapaud
se disposait  avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en mme
temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du
Diable. Il parat qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car
ce supplice est souvent rapport dans les relations infernales des bons
moines.

Au partir de l, on conduisit Agneus ou Egneus dans un troisime
dpartement. L il vit une multitude de personnes de tout ge et de tout
sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient  la fois les
rigueurs de la gele et les horreurs du feu. Ceux-l taient si bien
garnis de clous enfoncs dans leur chair, qu'on et difficilement trouv
 placer une tte d'pingle sur tout leur corps.

Agneus ou Egneus entra ensuite dans la quatrime valle, qui tait
celle des pendus. Les uns l'taient par les pieds, les autres par les
mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-l par les oreilles, d'autres par
le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les
parties que la pudeur empche de nommer; et tous avec des chanes de
fer, au milieu des tourbillons enflamms.

On en voyait aussi quelques-uns qui taient au croc, au-dessus d'un bon
brasier bien ardent. D'autres rtissaient sur le gril; d'autres dans la
pole  frire; d'autres  la broche; d'autres enfin buvaient
continuellement du plomb et des mtaux fondus. Tous ces malheureux
poussaient des cris effroyables. Aprs avoir vu encore d'autres
horreurs, le soldat Egneus ou Agneus se trouva sur les bords d'un
fleuve enflamm. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant
comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir.
Agneus ou Egneus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et 
mesure qu'il avana, il trouva le pont plus large. En arrivant  l'autre
bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le sjour des lus.

La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de
ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous
ces excrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte
du Dieu de clmence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneus ou Egneus
_se purgea, dans le purgatoire_, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il
revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].

  [205] Rendez  Csar ce qui appartient  Csar. Ce misrable jeu de
    mots est la proprit de Denis le chartreux.

  [206] _Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis_, art. 48.

--Un moine du neuvime sicle, nomm Vtin ou Gutin, fut conduit par un
ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout--fait
admirables. Il vit,  sa grande surprise, des prlats et des prtres
fornicateurs, attachs  de grandes potences et brls  petit feu, avec
les femmes qui avaient t leurs complices dans le pch. Il reconnut,
dans des botes de plomb, des moines qui avaient t assez impies pour
s'approprier l'argent de leur communaut. Il aperut en purgatoire le
grand empereur Charlemagne. Aprs avoir tout bien examin, il demanda 
l'ange quel tait le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui
rpondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'tait la sodomie.
Vtin le rpta  ses confrres les moines, quand il les revit, et
mourut en racontant les aventures de son voyage[207].

  [207] _Scul. IV. Benedict._ part. I. _Visio Vetini seu Guetini._
    Voyez _le Dictionnaire infernal_ aux mots _Enfer_, _Miracles_,
    _Visions_, etc.

--Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait aprs lui deux
fils  peu prs du mme ge, Louis et Herman. Louis, qui tait l'an et
le plus religieux (puisqu'il mourut dans la premire croisade), publia
cet dit, aprs les funrailles de son pre:--Si quelqu'un peut
m'apporter des nouvelles certaines sur l'tat o se trouve maintenant
l'me de mon pre, je lui donnerai une bonne ferme...

Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver
son frre qui passait pour un clerc distingu, et qui avait exerc
pendant quelque temps la ncromancie. Il chercha  le sduire par
l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.--J'ai quelquefois
voqu le Diable, rpondit le clerc, et j'en ai tir ce que j'ai voulu;
mais le mtier de ncromancien devient trop dangereux, et il y a
long-temps que j'y ai renonc.

Cependant l'ide de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il
appela le Diable, qui parut aussitt et qui demanda ce qu'on lui
voulait.--Je suis tout honteux de t'avoir abandonn depuis tant de
temps, rpondit le ncromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je
reviens  toi. Indique-moi, je te prie, o est l'me du landgrave mon
ancien matre?--Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la
montrerai.--J'irais bien, rpondit le clerc, mais je crains trop de n'en
pas revenir.--Je te jure par le Trs-Haut, et par ses dcrets
formidables, dit le dmon, que, si tu te fies  moi, je te conduirai
sans mchef auprs du landgrave, et que je te ramnerai ici sans
gratignure[208]...

  [208] _Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, qui
    si fidei me te commiseris_, etc.

Le ncromancien, rassur par un serment aussi solennel, monta sur les
paules du dmon, qui prit aussitt son vol, et le conduisit  l'entre
de l'enfer. Le clerc eut le courage de considrer  la porte ce qui s'y
passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperut qu'un pays
horrible, et des damns tourments de mille manires. Il remarqua
surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture
d'un puits, qui tait ferm d'un large couvercle; et ce spectacle le fit
trembler. Cependant le grand Diable cria au dmon qui portait le
clerc:--Que portes-tu l sur tes paules; viens ici que je te
dcharge!--Non, rpondit le dmon; celui que je porte est un de nos
amis; je lui ai jur par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal;
et je lui ai promis que vous auriez la bont de lui faire voir l'me du
landgrave son ancien matre, afin qu' son retour dans le monde, il
publie partout votre grande puissance.

Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son
puits, et sonna du cornet  bouquin[209], avec tant de vigueur et de
force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une
musique fort douce en comparaison. En mme temps, le puits vomit des
torrens de soufre enflamm, et au bout d'une longue heure l'me du
landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons
tincelans, montra sa tte au-dessus du trou, et dit au clerc:--Tu vois
devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton matre, et qui
voudrait maintenant n'tre jamais n...

  [209] _Buccinavit tam valid..._

Le clerc rpondit:--Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites
ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?--Tu sais o j'en suis,
reprit l'me du landgrave, je n'ai plus gure d'esprance; cependant, si
mes fils veulent rendre aux glises certaines possessions que je te vais
nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le
clerc rpondit:--Seigneur, vos fils ne me croiront pas.--Je vais te dire
un secret, rpliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes
fils.

En mme temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les
glises  qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait
prouver la vracit du clerc.

Aprs cela, l'me du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se
referma, et le ncromancien revint dans la Thuringe, mont sur son
dmon. Mais,  son retour de l'enfer, il tait si dfait et si ple,
qu'on avait peine  le reconnatre. Il raconta aux princes de Thuringe
ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point
consentir  restituer les possessions que leur pre les priait de rendre
aux glises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:--Je reconnais
que tu as vu mon pre et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je
donner la rcompense que j'ai promise.--Gardez votre ferme pour vous,
rpondit le clerc; moi je vais songer  mon salut. En effet, il se fit
moine de Cteaux[210].

  [210] Csarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cteaux. _Miracles
    illustres_, liv. 1er, chap. 34.

--Voici encore une histoire bien vritable, dit le P. Angelin de Gaza;
elle est rapporte par le savant Maillard. Un saint homme, tant all
aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un
prince infernal des mieux encorns[211]. Il tait couch sur un matelas
d'airain chauff par le feu; son oreiller, qui tait de fer rouge, se
trouvait rempli de charbons enflamms en guise de plumes; sa couverture
tait _un tissu de soufre bouillant_. Il tait entour de dmons 
longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien
chaude, et des clystres de mme liqueur. On lui donnait aussi des
fricasses de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les
mdecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint
homme de l'infirmerie[212]...

  [211] _Deque cornutissimis..._

  [212] _Angelini Gazi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi._

--Un soldat, nomm Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il
vit et sentit les tourmens qu'on y prouve; et son rcit est d'autant
plus digne de foi, qu'il parle d'aprs sa propre exprience: _experto
crede Roberto_.

L'ange le conduisit dans un grand pays tnbreux, couvert de charbons
ardens. Le ciel de ce pays tait une immense plaque de fer brlant, qui
avait neuf pieds d'paisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs
mes, qu'on mettait dans des pots bien ferms, et qu'on faisait fondre
comme du beurre.

Aprs cela, il arriva au pied d'une haute montagne, charge de neige et
de glaons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre
bouillant sur le flanc gauche. Les mes qui s'y trouvaient passaient
alternativement des bains chauds aux bains glacs, et sortaient de la
neige pour entrer dans la chaudire enflamme. Les dmons de cette
montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec
lesquels ils emportaient les mes d'un lieu  l'autre.

Tondal vit ensuite une grande multitude de pcheurs et de pcheresses,
plongs jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu
plus loin, il se trouva devant une bte terrible, d'une grandeur
extraordinaire. Cette bte se nommait _l'Acheron_[213]. Elle vomissait
des flammes et puait considrablement. On entendait dans son ventre des
cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans
doute ordre de donner  Tondal une petite leon, se retira  l'cart,
sans que ce soldat s'en apert, et le laissa seul devant la bte.
Aussitt une meute de dmons se prcipita avidement sur Tondal, le
saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bte, qui l'avala comme
une lentille.

  [213] _Qu Achron appellabatur..._

Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce
monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrmement triste, compose
d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une
foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les mes, et
n'pargnrent point le malheureux voyageur. Il y reut encore le fouet,
de la main des dmons. Il y prouva assez long-temps les horreurs d'un
grand froid, la puanteur du soufre brl, ainsi que d'autres
dsagrmens, _dont le dtail serait trop long_.

L'ange vint enfin le tirer de l, et lui dit:--Tu viens d'expier tes
petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois vol une vache  un bon
paysan, ton compre: la voil cette vache. Tu vas la conduire de l'autre
ct du lac qui est devant nous... Tondal vit en mme-temps une vache
indompte  quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un tang
bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser
que sur un pont si troit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec
ses deux pieds.

--Hlas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser,
avec une vache, ce pont o je n'oserais me hasarder seul?--Il le faut,
rpliqua l'ange... Alors Tondal, aprs bien des peines, saisit la vache
par les cornes, et s'effora de la conduire au pont. Mais il fut oblig
de la traner; car lorsque la vache tait debout, en disposition de
faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se
relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant
et se relevant tour  tour, en se tranant l'un l'autre, en suant 
grosses gouttes, et en divertissant les dmons, que l'homme et la vache
arrivrent au milieu du pont.

Alors Tondal se trouva nez  nez avec un autre homme qui passait le pont
comme lui. Il tait charg de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de
ne pas payer  son cur, et qu'il tait condamn de porter  l'autre
bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le
conjura de ne pas l'empcher de finir une pnitence qui lui avait dj
tant donn de peines. Mais personne ne voulut reculer; et aprs qu'ils
se furent disputs assez long-temps, ils s'aperurent tous deux,  leur
grande surprise, qu'ils avaient travers le pont tout entier, sans faire
un pas... L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus
intressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son
lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benot chrtien[214].

  [214] _Dyonisii carthusiani_, art. 49.--_Hc prolixis describuntur in
    libello qui VISIO TONDALI nuncupatur_.

--Ce chapitre serait immense, si l'on avait analys ici tous les
_voyages aux enfers_ que les dvots admettent comme authentiques. Mais
on y trouve partout de si horribles dtails, que l'on craint dj d'en
avoir fatigu le lecteur. Celui qui a les nerfs  toute preuve, et qui
dsire connatre des choses mille fois plus affreuses que les supplices
de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le
quatrime livre des _rvlations_ de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise
le latin.

Quelques personnes se flicitent sans doute de vivre dans un sicle o
l'on ne donne plus pour la vrit des monstruosits comme celles qu'on
vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces
personnes lisent, si elles en ont le courage, _les rvlations de soeur
Nativit_, qui viennent de paratre, avec le plus grand succs, chez les
dvots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdits dignes du
treizime sicle, et des impudences incomprhensibles dans le ntre.




CHAPITRE XVIII.

AVENTURES D'UN COLIER.--CONTE NOIR.

              _Omnes una manet nox
      Et calcanda semel via lethi..._

        HORACE.

      Oui, les lois de la mort sont de terribles lois!
      Nous devons tous mourir,... et mourir une fois...
      Morimond, plus heureux, et si digne d'envie,
      Naquit, vcut, mourut, et revint  la vie.


A la fin du douzime sicle, un certain abb Morimond fit parler de lui,
en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir
deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses tudes  Paris; un esprit
obtus, une mmoire  peu prs nulle, la niaiserie et l'incapacit la
plus complte le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne
l'appelaient pas autrement que _l'idiot_.

Comme on n'aime pas  passer pour une bte, quand on apprend  faire de
l'esprit, Morimond se dsolait, non de sa niaiserie, mais du surnom
qu'elle lui attirait.

Un jour qu'il tait malade de chagrin, Satan se prsenta devant lui, et
lui dit:--Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face,
je te donnerai plus de science  toi seul, que n'en possdent tes
camarades et tes matres tous ensemble... Morimond fut tonn d'une
proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgr son peu d'esprit, que
le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans tude, il
rpondit:--Tu n'as rien  faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton
homme; et je ne veux point de toi pour matre; ainsi, va-t'en.

Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amiti, ne
se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions  son
bienfait, il ouvrit la main de l'colier, et lui donna une petite
pierre, en lui disant:--Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main,
tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Aprs cela, il disparut.

Morimond serra la pierre entre ses doigts, et tout surpris de se sentir
un autre homme, il entra dans la classe, soutint des discussions
importantes sur divers sujets, et terrassa tous ses compagnons. Pendant
plusieurs semaines, il dploya, de la mme manire, une loquence, un
jugement, une finesse d'esprit qui jetrent tous les auditeurs dans
l'admiration. Morimond n'avait confi  personne le secret de la
merveilleuse pierre; et nul ne pouvait concevoir par quel miracle il
tait devenu le plus savant de l'cole, aprs en avoir t le plus
idiot.

Mais son trop grand esprit lui donna bientt une grave maladie, que les
mdecins jugrent mortelle. L'approche du jugement suprme fit trembler
Morimond. Il appela un confesseur,  qui il avoua comment il avait reu
du Diable une pierre scientifique.--Ah! malheureux, s'cria le prtre,
si vous ne renoncez  la connaissance du Diable, vous n'aurez jamais la
connaissance de Dieu... Morimond effray jeta aussitt la pierre, qu'il
tenait constamment dans sa main; et en se sparant du talisman infernal,
il redevint aussi idiot que jamais; ce qui ne l'empcha pas de mourir.

Son corps fut mis dans un cercueil, et le cercueil plac au milieu de
l'glise, o tous les coliers vinrent chanter des psaumes. Il est hors
de doute que le dfunt n'avait pas reu l'absolution; car, pendant qu'on
psalmodiait, les dmons enlevrent son me, et l'emportrent dans une
valle profonde, noire, pouvantable, remplie de soufre, de fume et de
flammes.

L, ils se divisrent en deux bandes, et se mirent  jouer  la balle
avec cette pauvre me, la faisant voler  plusieurs pieds de terre, et
la recevant dans leurs griffes, dont les ongles taient incomparablement
plus pointus que des aiguilles. Morimond assura depuis qu'il ne
connaissait aucun tourment gal aux douleurs qu'il souffrit, quand les
Diables le jetaient en l'air,  perte de vue, et le recevaient sur la
pointe de leurs griffes.

Mais enfin le Seigneur eut piti de lui, et envoya je ne sais trop
quelle personne du ciel (c'tait cependant quelqu'un de considrable),
qui dit aux dmons:--coutez ce que vous ordonne le Trs-Haut: laissez
aller cette me, qui n'est en vos mains que parce que vous l'avez
trompe[215]...

  [215] _Miserius illius Dominus misit nescio quam celestem personam,
    virum magn reverenti, qui dmonibus tale nuncium deferebat_, etc.

A ces mots, les Diables, inclinant la tte, laissrent partir l'me de
Morimond, qui rentra dans son corps. Le dfunt s'agita aussitt et
sortit du cercueil. Les assistans pouvants prirent la fuite; mais
quand ils entendirent le rcit de tout ce qui venait de se passer, ils
rendirent grces  Dieu. L'colier idiot, sachant ce que c'est que
l'enfer[216], se fit moine de Cteaux, et devint _abb de Morimond_.

  [216] Csarius pense que les tourmens qu'il prouva taient bien les
    tourmens de l'enfer; parce qu'il n'y a point de dmons, mais bien
    des anges dans le purgatoire. On a vu cependant que Denis le
    chartreux, St. Patrice, etc., mettent le Diable en purgatoire comme
    en enfer.

Ce qu'il y a de plus admirable dans tout ceci, c'est que, pendant qu'on
le jouait  la balle, Morimond vit la figure de son me, qui
ressemblait, dit-il,  un globe de verre poli, luisant et tout couvert
d'yeux. C'est sans doute cette forme qui donna aux dmons l'ide d'en
faire un ballon. Mais voici une autre merveille: en mme temps qu'il
tait aux enfers, et qu'il voyait son me, Morimond examinait ce qui se
passait autour de son cercueil.--Vous, dit-il  quelques coliers de ses
compagnons, vous avez jou aux ds autour de mon corps mort; vous
autres, vous vous tes pris aux cheveux; et vous, vous avez psalmodi
comme il fallait... Au reste, on ne dit pas si l'abb de Morimond fut
plus spirituel aprs qu'avant sa mort[217].

  [217] _Csarii Heisterbach. de conversione_, cap. 32, lib. I.
    _miraculorum_.




CHAPITRE XIX.

DE L'ESTIME QU'ON A EUE POUR LES DMONS; DES HOMMES QUI LEUR ONT DU LEUR
MRITE, etc.

      _Facta ducis vivent, operosaque gloria rerum,
      Hc manet, hc avidos effugit una rogos._

        OVIDE.

      La gloire qui s'attache  des faits honorables,
      Un loge, appuy de titres vritables,
      Vivra, malgr l'envie et la flamme et le temps;
      Car les faits bien prouvs sont des vrais monumens.


--Dans le douzime sicle, on portait en France des vtemens assez
bizarres, mais qui prouvaient, en quelque sorte, un esprit plus riant,
une haine moins brutale contre les dmons, que dans les sicles
prcdens et postrieurs. On se plaisait  se vtir d'toffes plisses,
sur lesquelles on voyait des figures grotesques et de petits Diables de
toutes formes, de toutes couleurs, avec des visages enjous. Les femmes
avaient des robes fort longues, qui se terminaient _en queue de
serpent_. Le concile qui se tint  Montpellier, en 1195, trouvant que
ces modes _insolentes_ tournaient en ridicule des objets redoutables,
dfendit svrement ces sortes de parures... On pensera sans doute que
ces dfenses taient maladroites, puisque la lgret franaise
suffisait pour changer la mode, et que le dcret du concile ne fit qu'en
prolonger la dure.

--On a vu peu de vrais grands hommes regarder le Diable comme un sot.
L'immortel rasme fit connaissance avec Thomas Morus d'une faon assez
singulire, et qui prouve le bon esprit du chancelier anglais. Morus
rencontra un homme qui parlait agrablement, et qui raisonnait
trs-bien. Aprs l'avoir entendu quelque temps, il le considra avec
attention, et s'cria:--_Ou vous tes le Diable, ou vous tes
rasme?_... Il se trouva effectivement que c'tait rasme, dont la
rputation commenait  s'tendre dans l'Europe.

--Jacques Goyon de Matignon, qui servit Henri III et Henri IV avec tant
de fidlit, tait un homme du plus rare mrite. Ses envieux,
apparemment pour le dcrier, disaient que l'esprit, l'habilet, la
prudence, le courage n'taient point naturellement en lui, mais qu'ils
lui venaient d'un pacte qu'il avait fait avec le Diable. Il fallait que
ce Diable ft une bonne crature, dit Saint-Foix, puisque Matignon
donna, dans toutes les occasions, des marques d'un caractre plein de
douceur et d'humanit[218].

  [218] Histoire de l'ordre du Saint-Esprit. _Promotion de 1579_, pag.
    190.

--On a beaucoup vant la belle morale de Socrate, la sagesse de sa
conduite, l'exprience qu'il avait des choses, cette philosophie qui
pura son me de toutes les passions honteuses, son penchant  la vertu,
et cette prudence qui lui faisait prvoir le rsultat ncessaire des
vnemens incertains, qui guidait son choix dans les occasions
douteuses, et lui montrait de loin tous les prils. Les anciens, qui
trouvaient tant de grandes qualits surhumaines, ne les croyaient pas
trangres  l'essence des dmons. Aussi disaient-ils que Socrate avait
un dmon familier, et Proclus soutient qu'il lui dut toute sa
sagesse[219]. Peut-tre les hommes trouvaient-ils leur compte  cet
arrangement. Ils se consolaient d'tre moins vertueux que Socrate, en
songeant qu'ils n'avaient pas un appui comme le sien.

  [219] _Proclus, de anim et dmone._

--L'ingnieux Apule fut accus de magie, parce que, pauvre et dnu de
tout, il pousa une femme extrmement riche; et qu'on attribuait cette
bonne fortune  des charmes surnaturels. Le vrai de la chose, c'est
qu'Apule tait jeune et bien fait, et la femme qu'il pousa vieille et
laide. Quelques dmonomanes regardrent aussi les _mtamorphoses de
l'ne d'or_ comme un ouvrage inspir par le Diable. On alla mme jusqu'
dire que, lorsqu'il travaillait, Apule obligeait sa femme, ou son
dmon,  lui tenir la chandelle. Quoi qu'il en soit, il y avait de la
complaisance dans cette femme, ou dans ce dmon.

--L'immortel Agrippa (Henri-Corneille), que ses plus grands ennemis ont
regard comme un prodige[220], et qui fut appel avec raison le
Trismegiste de son temps, ne pouvait passer pour un homme ordinaire dans
le quinzime sicle. Aussi on dbita qu'il devait tout son gnie  un
dmon familier, qui l'accompagnait sous la figure d'un chien noir.
Bndiction! comme disait Philippe d'Alcrippe, quel digne et bon Diable,
ou quel digne et bon chien!

  [220] _Portentosum ingenium_, Paul Jove, dans ses loges. _Inter
    clarissima sui sculi lumina_, Jacques Gohory, question 16.
    _Venerandum Dominum Agrippam, litterarum litteratorumque omnium
    miraculum, et amorem bonorum_, Ludwigius, Dmonomagie, page 209;
    cits par G. Naud, Apologie, chap. 15.

--Le fameux Cardan,  qui l'on accorde une vaste rudition, un esprit
subtil, et mme du gnie, avait un dmon familier; et il avoue lui-mme,
dans ses ouvrages[221], qu'il devait tous ses talens et ses plus
heureuses ides  son dmon. Or, si Cardan tait quelquefois plus simple
qu'un enfant, comme dit l'historien De Thou, souvent aussi il paraissait
au-dessus de l'homme[222]. Tous nos anciens ne l'ont jug qu'avec une
admiration semblable; et, en faisant l'loge de Cardan, ils ont fait la
part de son dmon familier.

  [221] Dans le dialogue intitul _Ttim_, et dans le trait _de Libris
    propriis_, Cardan confesse que son dmon familier tient de la nature
    de Vnus, de celle de Saturne et de celle de Mercure,
    astrologiquement parlant.

  [222] _Thuani histor._, lib. II.

--Jules Csar Scaliger, si clbre par l'immense tendue de sa science,
par l'originalit de son gnie, par sa supriorit au-dessus des hommes
de son sicle, avait galement un dmon familier,  qui il devait ses
plus belles inspirations. Il lui rend lui-mme cette justice, dans son
Art potique, livre III, chapitre 26.

--L'abb Fiard, qui se dchane si vertement contre le Diable, lui fait
bien souvent plus d'honneur qu'il ne pense. Ce Mesmer, qui opra, dans
le dernier sicle, tant de gurisons surprenantes par le magntisme, ou
plutt par l'empire qu'il sut prendre sur les imaginations, ce Mesmer
qui ne fit que du bien, est mis, par l'abb Fiard et par quelques autres
thologiens de la mme force, au nombre des suppts de Satan. Quel que
soit ce Diable,  qui Mesmer dut le bonheur d'tre utile  l'humanit,
nous ne lui devons que de la reconnaissance.

--Cagliostro est rang pareillement dans le nombre des favoris de
l'enfer, non pour ses fourberies et ses intrigues, mais pour les cures
miraculeuses qu'il opra  Strasbourg, et pour le peu de bienfaits qu'il
eut l'adresse de rpandre dans ses voyages; bienfaits et miracles, qui
ne pouvaient tre que l'ouvrage du Diable, comme le prouve
judicieusement l'abb Fiard[223].

  [223] _Voyez_ la France trompe par les magiciens et dmonoltres du
    18e sicle.

--Quelques dmonomanes ont voulu mettre aussi le philosophe Averros au
nombre des magiciens, et lui donner un dmon familier. La complaisance
de ces messieurs fait honneur au Diable[224]. Mais malheureusement pour
le respect que nous devons  leur autorit, Averros tait un picurien,
qui, quoique mahomtan pour la forme, ne tenait dans le coeur  aucune
religion rvle, et ne croyait pas  l'existence des dmons[225].

  [224] Averros, mdecin arabe, et le plus grand philosophe de sa
    nation, naquit  Cordoue, dans le douzime sicle. Il s'acquit une
    si grande rputation de justice, de vertu et de sagesse, que le roi
    de Maroc le fit juge de toute la Mauritanie. Il traduisit Aristote
    en arabe, et composa plusieurs ouvrages sur la philosophie et sur la
    mdecine.

  [225] _Magiam dmoniacam pleno ore negarunt Averroes et alii epicurei,
    qui, una cum saducis, dmones esse negarunt._ Torreblanca, Dlits
    magiques, liv. II, chap. 5.

--Chicus OEsculanus, qui avana cette hrsie, _que la lune est un globe
habitable comme le ntre_, avait un dmon familier, nomm Floron, de
l'ordre des chrubins damns, qui lui souffla la susdite hrsie et
l'aida dans ses travaux.

--Le systme de Copernic, que tous les peuples instruits ont adopt, fut
condamn, quand il parut, par l'inquisition de Rome, comme une impit
et comme une oeuvre du Diable.

--Jean Faust, l'un des inventeurs de l'imprimerie, fut aussi regard
comme hrtique et magicien, en plein commerce avec les dmons. On fit
des livres sur les merveilles qu'il opra par ses prestiges, et quelques
bons esprits de son sicle l'accusrent d'avoir fait crire par le
Diable les premires Bibles qu'il imprima. Nos anctres faisaient bien
peu d'honneur  l'esprit humain, puisqu'ils le croyaient incapable de
rien inventer, sans le secours du Diable. Si quelqu'un s'amusait  en
faire la recherche, il trouverait probablement toutes les anciennes
dcouvertes qui ont pu causer quelque surprise, attribues aux habitans
de l'empire infernal[226].

  [226] Il y a, par exemple, certaines inventions, dont nous ne pouvons
    nous attribuer l'honneur. Telles sont les poles  frire, les
    broches  embrocher, les grils, les marmites, les chaudires, les
    fourches, les ponts, les disciplines, et autres objets de mme
    acabit, qui sont en usage dans les enfers, depuis que les enfers
    sont sur pied.

--Roger Bacon parut dans le treizime sicle. C'tait un cordelier
anglais. Il fut mis en prison comme magicien damnable, parce qu'il
tudiait les mathmatiques et les autres sciences naturelles. La beaut
de son esprit le fit surnommer _le docteur admirable_. On dit qu'il
inventa la poudre. Il tait vers dans les beaux-arts, et surpassait
tous les moines ses confrres, par l'tendue de ses connaissances et par
la subtilit de son esprit. C'est pourquoi on publia qu'il devait sa
supriorit aux dmons, avec qui il commerait nuit et jour.

--Pierre d'Apone, l'un des plus clbres mdecins du treizime sicle,
se faisait servir par les Diables. Il acquit la connaissance des sept
arts libraux, en quelques leons que lui donnrent sept dmons
familiers. Malheureusement encore pour cette belle histoire, Pierre
d'Apone ne croyait pas aux dmons.

--Dans des circonstances dsespres, une jeune fille, l'immortelle
Jeanne d'Arc, ranima le courage des guerriers franais, releva notre
gloire ternie, nous sauva de l'esclavage... Elle avait fait des
prodiges: on l'accusa d'tre sorcire, de commercer avec les dmons; et
ce fut sous ce prtexte ridicule que la Pucelle fut indignement brle,
 la honte de Charles VII et des Anglais[227].

  [227] Voyez l'_Histoire de Jeanne-d'Arc, par M. Lebrun de Charmettes;
    et l'Histoire de la Magie en France, par M. Jules Garinet_.

--Les Templiers furent extermins comme adorateurs du Diable, avec qui
ils commeraient secrtement, parce que, dans les deux cents ans que
leur ordre exista, ils s'taient couverts de lauriers, et surtout parce
qu'ils avaient amass de grandes richesses. Aussi eut-on bien soin de
confisquer leurs biens... Combien d'autres furent traits comme les
Templiers et la Pucelle d'Orlans!...

--Le Diable n'est point, aux yeux des bons montagnards de la Suisse, un
ennemi malfaisant, ingnieux pour le mal, comme nous le reprsentent
certains hommes _clairs_ de l'Europe. Il est mme assez bonne
personne; et on lui fait honneur de plusieurs chefs-d'oeuvre qui
tonnent l'esprit humain.

Aprs que l'on a suivi pendant quelque temps la route suspendue qui
parcourt la valle de Schellenen, on arrive  cette oeuvre de Satan, que
l'on appelle _le Pont-du-Diable_. Cette construction surprenante est
moins merveilleuse encore que le site o elle est place. Le pont est
jet entre deux montagnes leves, au-dessus d'un torrent furieux, dont
les eaux tombent par cascades sur des rocs briss, et remplissent l'air
de leur fracas et de leur cume[228].--On ne doit pourtant pas s'tonner
excessivement de la hardiesse de cet difice: Denis le chartreux dit que
le Diable est grand architecte; Milton ajoute qu'il excelle  btir les
ponts[229]; et l'abb Fiard dit qu'il est habile, plein de force et de
gnie, et grand physicien[230].

  [228] Nouveau voyage en Suisse, d'Hlne Maria Williams, tome 1er,
    chap. 2.

  [229] On sait que Satan a bti un pont, par lequel on communique de
    l'enfer  la terre. (_Paradis perdu._)

  [230] La France trompe par les magiciens et dmonoltres du 18e
    sicle.

--L'Angleterre et l'cosse taient autrefois spares par une grande et
fameuse muraille, dont quelques dbris ont t jusqu' ce jour respects
par le temps. Le ciment en est si fort, et les pierres si bien jointes,
que les habitans laissent au Diable l'honneur de cette construction; et
on ne l'appelle pas autrement que _la muraille du Diable_.

--Nous ne ferons point ici l'ennuyeuse nomenclature des ouvrages des
dmons. Il nous suffit de prouver qu'on leur a attribu de grandes
choses et accord de grands talens. Quant aux hommes qui ont d leur
mrite au Diable, le nombre en est immense; et on n'a cit que
quelques-uns des plus connus. Qu'on lise un trs-succulent et trs-docte
ouvrage de notre temps: _les Prcurseurs de l'antchrist_; qu'on
s'endorme encore avec _les Superstitions et Dmonoltrie des
philosophes_, etc., imprims chez Rusand,  Lyon; on apprendra que tous
les grands hommes du dernier sicle, tels que Voltaire, Diderot,
Holbach, et autres impies, n'taient purement et simplement que des
dmons, envoys par l'enfer pour prparer la venue de l'antchrist, dont
l'heure est proche. Ceux qui ont hant Voltaire ne se doutaient
peut-tre pas qu'ils commeraient avec le Diable. Mais c'est comme cela;
et maintenant encore, il y a en France bon nombre de dmons, qui y font
des choses que la dcence et la morale empchent de nommer.




CHAPITRE XX.

DES AMOURS DES DMONS AVEC LES MORTELS.

      _Quem non mille fer, quem non Stheneleius hostis
        Non potuit Juno vincere vincit amor._

        OVIDE.

      Un monstre, que l'amour soumet  son empire,
      Sent amollir son coeur et fait tout pour sduire.
      Ne nous dites donc pas qu'un dmon _l'autre jour_,
      trangla son amante, en lui faisant sa cour.


Dans la mythologie ancienne, les dieux frquentaient amoureusement les
mortelles; et quelques hros furent admis  la couche des desses. La
mythologie moderne, qui considre l'amour, et souvent mme les plaisirs
conjugaux, comme des pchs damnables, a laiss aux dmons les
sductions amoureuses et les aventures galantes des anciens dieux.

Wierius et les autres dmonomanes, qui voient dans Jupiter, dans
Vulcain, dans Mercure, dans Apollon, et dans les autres divinits du
paganisme, autant de compagnons de Satan, disent fort srieusement que
Pan est et a toujours t le prince des dmons incubes, ou qui couchent
avec les femmes; Lilith, le prince ou la princesse des dmons succubes,
ou qui couchent avec les hommes, etc., etc. Un homme de bon sens
admettra, avec une pieuse soumission, que les dmons se sont bien
srement montrs parmi les hommes. Mais il se figurera difficilement
l'accouplement d'un esprit avec un tre corporel; car on sait que, quand
le Diable prend un corps, ce corps est toujours compos d'air et de
fume, qui s'vanouit _ordinairement_ au premier signe de croix. Nous ne
rapporterons point les dgotantes ides des dmonomanes  ce sujet;
nous ne dirons point que le Diable prend d'abord le sexe fminin, pour
surprendre dans un homme ce qui peut fconder une femme; et qu'il s'en
sert ensuite, pour parvenir  ses fins avec les dames, etc. Nous
observerons seulement qu'on ne donne aucun sexe aux dmons, et qu'ils
peuvent, selon l'occasion, prendre celui qui leur plat, quoique les
sujets de Pan se prsentent plus souvent aux femmes, et que les dmons
soumis  Lilith sduisent plus particulirement les hommes. Voici donc
quelques contes sur les aventures amoureuses des dmons, avant d'en
venir aux histoires trs-vridiques et trs-merveilleuses.

--Dans un certain monastre de filles, on remarquait une jeune
religieuse, aussi distingue par la saintet de sa vie, que par le soin
qu'elle prenait de sa virginit. Comme elle tait belle, un dmon en
devint amoureux. Il se travestit donc en jeune homme, pntra tous les
soirs dans la chambre de l'aimable vierge, et lui conta fleurette en
galant qui sait son mtier. Il lui donna de grands loges, sur la pieuse
constance qu'elle avait eue de rester vierge jusqu'alors, sur la
saintet anglique de sa vie, sur ses vertus, et sur sa beaut plus
qu'humaine. La jeune religieuse reut avec un secret plaisir tous ces
complimens; elle s'habitua  voir l'amoureux sans en rien dire  ses
soeurs; si bien qu' la fin les actions succdrent aux paroles: elle
cda aux propositions de son amant infernal, et succomba avec lui.

Quelque temps aprs l'amoureux, ayant obtenu tout ce qu'il dsirait, se
retira, comme ils font tous, et ne parut plus. La jeune religieuse,
perce d'un trait cruel, ne sentit d'abord que la perte de ses plaisirs;
bientt elle rflchit sur son crime, et se mit  pleurer sa virginit
perdue... Cependant elle sentait encore frquemment de violentes
tentations charnelles, qui lui taient le repos. C'est pourquoi elle eut
recours  la prire, et se dcida  la pnitence la plus svre.

Malheureusement elle tait devenue grosse. Sa taille commena 
s'arrondir: elle sentit qu'elle portait dans son sein un tmoin innocent
de son crime. Elle fit alors des prires si ferventes, elle se frappa la
poitrine avec tant de repentir, que le ciel eut piti de sa douleur: le
fruit qu'elle portait dans son sein s'vanouit; son ventre diminua peu 
peu; et elle n'eut pas la douleur de perdre sa rputation, et de porter
jusqu'au bout un fruit _criminel_. Elle avait fait voeu de mener une vie
austre, si elle obtenait cette faveur du ciel: elle se mit  jener au
pain et  l'eau. Elle rcita ds lors, trois fois par jour, les cent
cinquante psaumes de David, la premire fois ventre  terre, la seconde
fois  genoux, la troisime debout sur ses pieds. Enfin elle devint une
autre Madeleine[231].

  [231] _Mathi Tympii prmia virtut. christian. pnitenti, 28. post.
    Hist. S. Annon. a Reginhardo. Sigeburgensi._

--On a dj vu qu'une jeune religieuse fut possde du Diable, pour
avoir mang une laitue sans dire son _benedicite_. Il est probable que
ce mot est terrible aux dmons.

Une nonne tait si vhmentement tracasse par le Diable, qu'elle
excitait la piti de toutes les soeurs. Ce n'tait point de ces
espigleries qui ne font qu'exercer la foi et la patience, c'taient des
tourmens insupportables: l'esprit immonde se jetait impudemment sur le
lit de la pauvre nonne, la serrait dans ses bras, et lui faisait toutes
sortes de violences. On avait inutilement consult les experts; tous les
remdes spirituels taient sans effet; et les prires, les confessions,
les signes de croix ne drangeaient pas le moins du monde le dmon
obstin. La religieuse s'adressa enfin  un pieux personnage, qui lui
donna ce conseil:--Quand le Diable voudra s'approcher de vous, dites le
_benedicite_, vous serez dbarrasse,  coup sr. La soeur suivit cette
ordonnance; et vritablement le Diable fut oblig de reculer. On dit
mme qu'il n'osa plus y revenir[232].

  [232] _Csarii Heisterbach. miracul._, liv. V. chap. 46.

--Un prtre de Bonn, nomm Arnold, qui vivait au douzime sicle, avait
une fille extrmement belle. Il veillait sur elle avec le plus grand
soin,  cause des chanoines de Bonn qui en taient amoureux; et toutes
les fois qu'il sortait, il l'enfermait seule dans une petite chambre. Un
jour qu'elle tait enferme de la sorte, le Diable l'alla trouver sous
la figure d'un beau jeune homme, et se mit  lui faire l'amour. La jeune
fille, qui tait dans l'ge o le coeur parle avec force, se laissa
bientt sduire, et accorda  l'amoureux dmon tout ce qu'il dsirait.
Il fut constant, contre l'ordinaire, et ne manqua pas dsormais de venir
passer toutes les nuits avec sa belle amie. Enfin elle devint grosse, et
d'une manire si visible, que force lui fut de l'avouer  son pre; ce
qu'elle fit en pleurant  chaudes larmes. Le prtre, attendri et
afflig, n'eut pas de peine  dcouvrir que sa fille avait t trompe
par un dmon incube. C'est pourquoi il l'envoya bien vite de l'autre
ct du Rhin, pour cacher sa honte, et la soustraire aux recherches de
l'amant infernal. Le lendemain du dpart de la jeune fille, le dmon
arriva  la maison du prtre; et, quoiqu'un Diable doive tout savoir et
se trouver partout en un instant, il fut bien surpris de ne plus revoir
sa belle.--Mauvais prtre, dit-il au pre, pourquoi m'as-tu enlev ma
femme?... En disant cela, il donna au prtre un bon coup de poing dans
l'estomac, duquel coup de poing le prtre mourut au bout de trois jours.
On ne sait pas ce que devint le reste de cette histoire difiante[233].

  [233] _Csarii Heisterb. Miracul._, lib. III, cap. 8.

--Un pieux personnage, nomm Victorin, qui devint par la suite vque de
Pettaw, dans le duch de Stirie[234], s'tant retir dans le dsert, y
fut visit par une belle dame. Malheureusement cette dame tait d'une
grande lubricit. Elle s'insinua avec tant d'adresse dans le coeur de
Victorin, qu'elle s'en fit aimer, et que le solitaire succomba  la
tentation. Aprs que la faute fut commise, Victorin fit un retour sur
lui-mme, et accabla sa complice des plus amers reproches. Celle-ci se
retira ds lors, et alla chercher ailleurs des amans d'une conscience
moins timore.

  [234] C'est du moins ce que dit S. Jrme; Mathieu Tympius prtend
    qu'il fut vque d'Amiterne, prs d'Aquila.

En rflchissant aux sductions qui avaient prcd sa chute, Victorin
reconnut bien vite qu'il n'avait pas eu affaire avec une femme, et qu'il
venait de pcher avec le Diable... C'est pourquoi, dsespr d'avoir
commis le pch de fornication avec un dmon dguis, il lia fortement
ses deux mains ensemble, se dcida  brouter l'herbe, et  ne boire que
de l'eau de fontaine. Il vcut pendant trois ans dans ces austrits;
aprs quoi, il fut lev  l'piscopat, et souffrit le martyre sous
_Nerva le perscuteur_[235].

  [235] _Mathi Tympii prmia virtut. Christian. pnitenti, 27 post
    Eusebii_, lib. III, cap. 22.

--Nicolas Remi raconte l'histoire d'un paysan qui caressa une diablesse,
laquelle diablesse tua le fils de son amant. Hector de Boce fait
l'histoire d'une jeune cossaise, qui accoucha d'un monstre
pouvantable, grosse qu'elle tait du fait du Diable. Delancre parle de
plusieurs dmons, qui furent assez impolis pour tuer leurs bien-aimes,
en leur contant des fleurettes  coups de poing. Csarius d'Heisterbach
dit aussi la mme chose dans plusieurs endroits, et il assure dans son
IIIe livre des Miracles illustres, qu'une jeune fille, engrosse par le
Diable, enfanta bon nombre de petits vers, non par la voie naturelle,
mais par la bouche, et par la partie destine aux djections
excrmentales.

On sent bien que tous ces contes ne mritent pas la moindre confiance.
Les dmons, quoique dchus, sont toujours des anges, qui n'ont point
assez de bassesse pour faire de vilaines choses. On doit donc rejeter
comme apocryphes toutes ces fables de monstres, dont on attribue  Satan
la honteuse paternit. On doit refuser de croire aussi  ces chroniques
qui nous disent que le Diable trangle les femmes dont il abuse, et
qu'il les caresse quelquefois sous des figures de chat, de bouc, d'ours,
d'ne, d'oie, de chien, de serpent, de lvrier, etc. Quant aux histoires
suivantes, c'est autre chose; et on peut les croire, pour peu qu'on ait
de foi  occuper.

--Le fameux Zoroastre, prince et lgislateur des Bactriens, et fondateur
d'une des plus anciennes religions, tait fils du Diable et de la femme
de No. Suidas prtend qu'il fut tu par la foudre; et ceux qui le
confondent avec Cham, disent qu'il fut emport par son pre, aprs avoir
vcu douze cents ans en grande rputation de sagesse. Il est vrai qu'il
avait eu le temps de l'acqurir pendant une si longue vie.

--Celui qui leva la ville de Rome, le fameux Romulus, tait enfant du
Diable, selon la plupart des dmonomanes. Aprs qu'il eut bien tabli
son empire, un jour qu'il faisait la revue de son arme, il fut enlev
dans un tourbillon,  la vue de la multitude[236]; et Bodin observe que
le Diable,  qui il devait le jour, l'emportait dans un autre
royaume[237].

  [236] Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Plutarque, _in Romulo_, etc.

  [237] Bodin, Dmonomanie, liv. III, chap. 1er, et dans la prface.

--Numa Pompilius, successeur de Romulus, fut galement enfant du Diable,
selon quelques-uns, et grand magicien selon tous les dmonomanes. Comme
il est naturel  chacun d'aimer les gens de son pays, Numa entretint
toute sa vie un commerce amoureux avec un dmon femelle, que les anciens
nomment grie. Denys d'Halicarnasse, qui s'entendait assez bien 
recueillir les dcouvertes des bonnes femmes, dit que Numa voquait
habilement les Diables. Ce qui est probable, vu qu'il tait de la
famille.

--Tanaquil, femme de Tarquin-l'Ancien, avait une belle esclave, qui se
nommait Ocrisia. Vulcain en devint amoureux, selon les anciens, et
l'engrossa. Elle accoucha d'un fils, qui se nomma Servius Tullius, et
qui fut roi des Romains. Le Loyer, et d'autres crivains aussi
judicieux, prtendent thologiquement que l'amant d'Ocrisia venait de
l'enfer, et que Servius tait fils du Diable. Les cabalistes
soutiennent, de leur ct, que ce prince fut fils d'un salamandre; et
les incrdules de notre malheureux sicle diront sans doute qu'il tait
fils d'un homme. Quant  moi, je penche pour le Diable, par gard pour
la vertu d'Ocrisia.

--L'empereur Auguste tait aussi enfant du Diable. Delancre assure mme,
en homme qui aurait vu la chose, ou qui la tient de bonne part, que le
dmon, avec qui la mre d'Auguste fabriqua un grand homme, imprima de sa
griffe un petit serpent sur le ventre de cette dame, pour sceller son
oeuvre, et empcher tout autre d'y mettre la main, avant la naissance de
l'enfant.

--On dit encore que Simon-le-Magicien, le premier des hrtiques, et le
plus habile homme  voler sans ailes en plein air, tait enfant du
Diable. Comme il n'y a l-dessus aucune autorit admissible, nous n'en
dirons rien.

--Luther tait fils de Satan par la gnration, comme dit Georges
l'aptre, et tous ses sectateurs sont enfans du Diable par adoption; ce
qu'il faut bien distinguer. En attendant que les rforms veuillent
accepter ce pre adoptif,  la mort de Luther une troupe de dmons en
deuil vint chercher le fils du roi de l'enfer, habills en corbeaux et
en oiseaux noirs. Ils assistrent invisiblement aux funrailles, et
Thyrus ajoute qu'ils emportrent ensuite le dfunt loin de ce monde, o
il ne devait que passer.

--Le grand prophte Merlin, qui prdit avec tant de sagacit, comme on
l'a su depuis, les orageuses destines de l'Angleterre, et qui eut
l'avantage de prophtiser le lendemain de sa naissance, tait fils d'une
religieuse et d'un dmon incube. Merlin fit danser des montagnes, servit
les amours d'Uterpen Dragon, et opra une foule de merveilles. Galfridus
et quelques autres disent qu'il fut emport par le Diable, quand il
n'eut plus que faire ici-bas.

--Apollonius de Thyane, qui ressuscitait les morts et qui comprenait le
chant des oiseaux, tait pareillement fils du Diable. Il dlivrait les
possds, d'autant plus facilement qu'il tait parent des possesseurs,
et qu'il n'avait qu' parler. Il fut enlev par son pre, quand il eut
fait son temps en ce monde.

--Les comtes de Clves descendaient du Diable, en ligne directe, du ct
paternel. La maison de Lusignan descend aussi de la fameuse
Mlusine[238], que les thologiens reconnaissent pour un dmon
femelle.--On voit, par cette nomenclature, que les oeuvres amoureuses du
Diable ne sont pas si mauvaises.

  [238] Voyez son histoire dans le _Dictionnaire infernal_. M. St-Albin
    a rapport, dans ses _Contes noirs_, les _Croyances_ des bonnes
    femmes du Poitou sur cette fe, ou Nymphe, ou Dmon femelle, ou
    Sylphide, etc.

Boguet et d'autres dmonomanes, grandement senss, disent encore que les
enfans du Diable sont difficiles  nourrir, et ne vivent que sept ans.
Les exemples que nous venons de rapporter dmentent assez cette ridicule
opinion, pour qu'il ne soit pas besoin de la combattre.




CHAPITRE XXI.

LE DIABLE PRIS PAR LE NEZ.--CONTE BLEU.

      _Leniter ex merito quidquid patiare ferendum est.
      Qu venit indign poena dolenda venit._

        OVIDE.

      La peine doit toujours se mesurer au crime:
      La mort de l'assassin doit venger sa victime;
      Punissez justement; mais trompez le trompeur,
      Et qu'un tour de laquais vous donne moins d'aigreur.


Saint Dunstan, las de la cour, et dgot du mtier de courtisan, se fit
moine. Il s'enferma dans une petite cellule, pour mortifier son corps
par la pnitence, et se dcida  passer le reste de ses jours dans la
prire, les austrits et les larmes. La saintet de sa vie attira vers
lui plusieurs personnes disposes  se convertir; il leur donna de bons
conseils, et les mit dans la voie du salut, en les enfermant dans des
monastres, o l'on apprenait  mpriser le monde, avec toutes ses
pompes et toutes ses vanits.

Dunstan coulait une vie assez douce dans sa retraite, partageant son
temps entre l'oraison et le travail des mains. Ses occupations favorites
taient la peinture, la sculpture et l'orfvrerie. Tantt il
reprsentait sur la toile les traits angliques des vierges
saintes[239]; tantt il faonnait en pltre des figures de fantaisie. Il
s'tait fait aussi des soufflets, un fourneau; et il s'amusait  forger
de petites statues en or ou en argent, qu'il achevait ensuite avec le
burin. Tous ces petits travaux tuaient le temps, et empchaient le saint
homme de s'ennuyer.

  [239] _Inconcubarum signa bella divarum._

Le Diable, instruit de ces choses, eut envie de jouer un tour  Dunstan.
C'est pourquoi, tout en se curant les dents et en rognant ses ongles, il
avisa aux moyens qu'il devait mettre en usage pour duper le saint
orfvre. Son esprit lui fournit bientt ce qu'il cherchait.--Bon homme,
s'cria-t-il en riant, je te prpare de la besogne et du fil  retordre.

En achevant ces mots, le Diable prit une figure humaine, se prsenta 
la lucarne de la cellule o travaillait Dunstan, et le pria de lui faire
quelque ouvrage de forge, que l'histoire ne dsigne pas. Dunstan alluma
aussitt ses fourneaux, et mit ses tenailles au feu.

Pendant qu'il soufflait son charbon, le Diable prit diverses autres
formes, et vint lui demander une multitude de choses, qui
s'embrouillrent tellement dans la mmoire du saint, qu'il ne savait
plus par o commencer. Cependant tous ces ouvrages qu'on venait de lui
commander pressaient extraordinairement; il les fallait dans la journe,
et il tait impossible de les faire en un mois.

Le Diable, en s'adressant tant de fois  la lucarne de Dunstan, en lui
commandant tant de choses, en l'interrompant si souvent, n'avait que le
dsir de le mettre un peu en colre; aprs quoi, il se serait retir
content; mais il n'eut pas cette satisfaction, car on dit que Dunstan
conserva toujours le plus grand flegme.

Aprs plusieurs autres mtamorphoses, le Diable parut  la lucarne sous
les traits d'un vieillard dent, rid, encapuchonn, avec de petits
yeux rouges, une grande bouche, et une langue infatigable. La couleur de
son nez tait celle d'une crevisse qui a pass par le feu. Sa barbe
tait blanche comme la laine. Il s'appuyait sur un bton, et portait une
bosse sur le dos. Il importuna long-temps le saint, en toussant  ses
oreilles, et en lui contant des gaudrioles et de vieilles niaiseries.
Enfin, il se retira en lui donnant de l'ouvrage.

Un instant aprs, nouveau dguisement: le Diable revient sous la forme
d'un beau jeune homme; il disait des douceurs, avait une jolie bouche,
mais un peu lascive, des yeux brillans, mais un peu fripons, les cheveux
bien friss, les oreilles pares de bijoux; en un mot, c'tait un second
Pris. Il apportait encore de la besogne; mais, voyant que Dunstan le
regardait de travers[240], qu'il tirait vigoureusement ses soufflets, et
qu'il chauffait toujours ses tenailles sans rien rpondre, le jeune
homme s'loigna.

  [240] _Dunstanus oculo contuetur obliquo._

Dunstan commenait  souponner quelque supercherie, et  croire que la
mme tte pouvait bien s'tre coiffe de tous les bonnets qu'il venait
de voir. Or, le Diable est seul capable d'oprer toutes ces
mtamorphoses... Le saint orfvre s'aperut donc qu'il avait affaire
avec le Diable, et se promit bien d'attraper l'ours sous la peau de
contrebande qu'il avait prise.

En ce moment il vit entrer dans sa cellule une jeune fille extrmement
belle. Sa dmarche tait dgage. Elle montrait  dcouvert une gorge
blanche comme la neige, dont l'clat tait encore relev par deux
boutons de rose. Un peigne de grand prix retenait ses cheveux galamment
disposs. Le Diable avait pris cette belle figure, ces lvres fraches,
ces yeux sducteurs, pour veiller au moins dans le coeur de Dunstan une
flamme amoureuse.

Mais Dunstan tait prpar  bien soutenir l'attaque. Ses tenailles
taient brlantes et rouges comme le feu; il les saisit d'un tour de
main, s'lance sur l'ennemi; et, malgr toute sa beaut, il prend
impitoyablement la jeune fille par le nez...

Le Diable, se sentant brl et serr d'un poignet vigoureux, pousse un
grand cri, cherche  battre en retraite, mais en vain: aucune force
humaine ou diabolique ne peut le tirer des tenailles de Dunstan. Il
reprend sa figure infernale, appelle tous les Diables  son secours,
agite ses cornes, frappe l'air de sa queue, de ses poings, de ses cris,
et se met sur les dents, sans avoir rien fait qui vaille. Cependant
Dunstan, qui le tient sous sa main, le fustige impitoyablement, en
poussant de pieux clats de rire[241]... Enfin le malheureux capitule.
On lui permet de regagner ses pnates... Il fuit couvert de honte, avec
la dsolante ide qu'il va se voir en butte aux brocards des autres
dmons[242].

  [241] _Pio risu vinctum flagellans._

  [242] _Angelini Gazi pia hilaria, ex vit Sti. Dunstani_, cap. 8.

Le pre Angelin de Gaza termine ce conte, par cette apostrophe:

    Triomphez, brave Dunstan!
    Vous avez pris le nez du Diable:
    Triomphez, brave Dunstan!
        Honneur durable
        A votre talent!...




CHAPITRE XXII.

DES DMONS QUI ONT CIT L'CRITURE SAINTE, ETC.

      _Virtutem doctrina paret, natura ne donet._

        OVIDE.

      La sagesse adoucit un naturel brutal:
      Celui qui sait le bien ne fait pas toujours mal.


Plusieurs dmons ont cit les saintes critures, et quelques-uns ont
rcit les prires de l'glise. Nous rapporterons peu de ces histoires,
pour ne pas tomber dans des dtails qui paratraient impies aux dvots.
On verra du moins que le Diable connat les bonnes choses, contre l'avis
des thologiens, qui l'accusent de ne savoir que le mal...

--Lorsque saint Bernard prchait la croisade dans le Brabant, une jeune
fille de Nivelle fit voeu de virginit, et se rendit aussi remarquable
par sa vertu, qu'elle l'tait par la beaut de sa figure. Le Diable, la
trouvant  son gr, en devint amoureux. Il se prsenta devant elle, sous
les traits d'un jeune homme bien fait et galamment vtu; il lui fit avec
esprit une dclaration d'amour, lui donna des bijoux prcieux, et loua
adroitement les plaisirs de la fcondit, en ravalant la triste
inutilit des vierges. C'taient ses expressions.

La jeune fille reut les prsens, couta les discours, et rpondit que,
malgr tout, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle prfrait un
amour divin  un amour charnel[243]...

  [243] _Christi amori nuptias carnales postpono et contemno._

Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en oeuvre pour sduire la
jeune fille. Celle-ci, presse de se rendre, voulut avant tout connatre
le bel amoureux, et lui dit:--Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui
vous tes, d'o vous venez, et pourquoi vous avez un si grand dsir de
_copuler_ avec moi[244]? Le dmon, forc de rpondre, fut assez franc
pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dt aprs cela s'attendre
 un mauvais accueil, il confessa ingnument qu'il tait le Diable...

  [244] _Bone Domine, quis vel und estis, qud tanto mihi desiderio
    copulari affectatis?_

La jeune vierge, plus surprise qu'effraye, rpliqua aussitt:--Mais, si
tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les
esprits ne peuvent goter?--Ne t'occupe point de ces subtilits, reprit
le dmon; consens seulement  ce que je te demande?--Non pas, rpondit
la jeune fille de Nivelle, en se ravisant... Et au mme instant, elle
mit le dmon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla 
confesse...

Le dmon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant,
mais  une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin;
et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques
tours d'espigle, pour s'en amuser au moins de quelque manire. Par
exemple, il mit souvent des choses indcentes dans son assiette; il
rpandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les
personnes qui venaient la voir; il rvlait les pchs les plus cachs
des assistans; et tout cela, sans tre vu que de son amante, dont il ne
cherchait plus  gagner le coeur; de faon qu'il passa bientt pour un
dmon redoutable.

Un jour qu'il tait avec sa matresse dans une certaine maison,
quelqu'un lui demanda s'il savait _l'Oraison dominicale_. Il rpondit
qu'oui. On le pria de la rciter. Il le fit de cette sorte:--Notre
pre, qui tes dans les cieux, que votre nom soit glorifi, que votre
volont soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de
chaque jour, et dlivrez-nous du mal[245].

  [245] _Pater noster, qui es in coelis, nomen tuum... fiat voluntas tua
    in terr, panem nostrum quotidianum da nobis hodi, sed libera nos 
    malo..._

On le pria ensuite de rciter la _Salutation anglique_; il rpondit
qu'il la savait, aussi-bien que le _Pater_, mais qu'il ne pouvait la
dire. On lui demanda alors pourquoi il tait enrou? Il rpliqua que le
feu qui le brlait intrieurement en tait la cause.

La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui
apparaissait, son dmon ne se montrait que par-devant. Elle voulut
savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne
sortait qu' reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de
laisser voir son derrire.--Parce que je n'ai point de postrieur,
rpondit-il, et que tous ceux de mon espce, lorsqu'ils prennent la
forme d'un homme, sont obligs de se contenter d'un corps parfait
par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni paules.

Tout cela tait surprenant; mais ses rvlations n'taient pas moins
singulires. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands pchs,
et qui n'osait aller voir ce dmon, de peur qu'il ne dcouvrt ses
turpitudes, se confessa  un prtre, dans l'espoir d'imposer silence au
Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la
pnitence, sans avoir renonc dans son coeur  ses habitudes vicieuses;
aussi, ds qu'il parut devant le dmon:--Ah! c'est toi, notre ami, lui
cria l'esprit malin, viens ... Tu t'es si bien confess, que je vais
rpter tout ce que tu as dit... Il le fit, comme il le promettait,  la
grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur
lui-mme, se confessa d'un coeur contrit, et revint immdiatement
trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.--Voici votre ami
qui revient, dit quelqu'un  l'esprit.--O est-il, demanda le
dmon?--C'est cet homme,  qui vous venez de reprocher des choses si
honteuses.--Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de
reproches  lui faire... Ainsi on crut que le dmon avait menti d'abord;
et la confession sincre de cet homme lui attira une belle rparation
d'honneur.

Dans la maison o ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit,
tenait sa fille sous ses ailes, veillant  la garde de sa virginit, et
la rservant  un poux dj choisi.--Ne te donne pas tant de peine 
veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge.
Demande-le  Ptronille. (Cette Ptronille tait une vieille dugne, qui
avait favoris certaines amours secrtes de la jeune fille.) La mre
indigne repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite 
confesse, et de revenir aussitt obliger le dmon  se rtracter.
Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifie, n'osa plus en dire de
mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accuse
prcdemment, il rpondit:--Je n'ai rien  reprocher  cette jeune
fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien...
C'est ainsi qu'elle dut  la confession l'avantage de ne point passer
pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grces de sa mre.
C'est aussi tout ce qu'on sait du dmon qui frquenta la jeune vierge de
Nivelle[246].

  [246] _Csarii Heisterbach_, lib. III. _Miracul. de confess._ cap. 6.

--Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, charg d'un grand
nombre de pchs qu'il n'avait pas dits  confesse. Satan arriva bientt
et dit:--J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hte de me
l'adjuger.--Quels sont ces droits, demanda-t-on?--Il y a trente ans
qu'il s'est donn  moi, rpondit le Diable; et depuis ce temps il m'a
toujours servi avec constance... Dieu permit alors au pcheur d'exposer
ses moyens de dfense; mais le pcheur n'eut rien  rpliquer.

Le Diable dit alors:--Si cet homme a fait quelque bonne oeuvre, il en a
tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur
mes rclamations... Et le pcheur garda encore le silence. Mais le
Seigneur, considrant son trouble, et ne voulant pas le condamner si
vite, lui accorda un dlai de huit jours pour prparer sa dfense, et
comparatre alors en jugement dfinitif[247].

  [247] _Dominus, nolens contr eum cit proferre sententiam, eidem
    terminum concessit octo dierum, ut octav, coram se compareret, et
    de his omnibus rationem redderet..._

Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une
dame, qui lui dit:--Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta
cause  la prochaine sance.--Qui tes-vous, demanda-t-il?--Je suis _la
Vrit_... Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit
de seconder la premire, et de le bien dfendre contre Satan. Cette dame
lui apprit qu'elle tait _la Justice_.

Le pcheur, qui s'attendait  tre condamn par _la Vrit_ et _la
Justice_, reprit quelque esprance, quand il se vit sr de leur
protection; et il attendit le huitime jour. Alors il comparut de
nouveau devant son juge, et le dmon fit l'expos de ses droits. _La
Vrit_ prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait bris le
pouvoir du Diable, et qu'une me chrtienne devait entrer au ciel. _La
Justice_ ajouta:--Si l'accus a servi le Diable pendant trente ans, on
doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgr lui. L'esprit malin
s'tait empar de son corps, et nous savons qu'il n'obissait qu'en
murmurant  ce mauvais matre... C'est donc Satan qui est coupable de
s'tre post dans le corps d'un chrtien, et d'en avoir fait son
esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement.

Le Diable s'cria:--Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de
bien faire. C'tait  lui de suivre les bons conseils, s'il avait de
bonnes intentions. Vous savez qu'il est crit: _Chacun sera jug selon
ses oeuvres_[248]; et, je le rpte, cet homme a fait tant de mal, qu'on
ne se rappelle pas quel bien il a pu faire... Personne ne se prsenta
pour rfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:--Qu'on
apporte une balance, et qu'on pse les bonnes et les mauvaises actions
de cet homme. L'ordre du souverain juge s'excuta  l'instant. _La
Vrit_ et _la Justice_ dirent au pcheur:--Vous n'avez plus d'espoir
que dans la mre de misricorde, qui est assise auprs de Dieu.
Invoquez-la de tout votre coeur; elle viendra  votre secours. Le pauvre
homme fit sincrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit
sa main sur le bassin de la balance, o taient en petit nombre les
bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au
bassin des pchs, et chercha  l'entraner par tout le poids de son
corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du
Diable. Elle sauva ce pauvre pcheur, et Satan fut oblig de se retirer
les mains vides[249].

  [248] St. Paul, pit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22.

  [249] _Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum  Claud. 
    Rot._ Leg. 114.

--Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient
passablement, ils lirent conversation et firent un bout de chemin
ensemble. Aprs avoir jas sur divers sujets, le Diable se vanta de
savoir _sept versets des psaumes_, qui avaient une vertu si salutaire,
qu'en les rcitant tous les jours, on tait sr d'aller en paradis, sans
se mettre en peine de le mriter autrement.

Saint Bernard, sduit par les heureux effets que promettait cette
recette, fut curieux de connatre les sept versets sanctifians. Le
Diable, qu'on accuse de chercher sans relche  damner les hommes,
voulait pourtant bien sauver saint Bernard; mais il exigeait un petit
salaire; et, comme l'homme de Dieu prtendait ne rien donner, le Diable
s'obstinait  garder sa recette. Malheureusement Bernard en savait plus
long que lui.--Je t'attraperai bien, lui dit-il; car je rciterai tous
les jours le psautier, et par consquent tes sept versets... Le Diable,
admirant la finesse de saint Bernard, lui rvla alors son secret, pour
lui viter l'ennui de rciter les cent cinquante psaumes tous les jours
de sa vie[250].--

  [250] _rasme, loge de la folie_ (aprs quelques lgendes apocryphes;
    comme elles le sont toutes). _Folies des dvots._--Dans une dition
    hollandaise de la folie d'rasme, on admire une caricature d'Holben,
    sur cette entrevue de S. Bernard avec le Diable. Le saint est vtu
    en moine; son air est assur; il tient le livre des psaumes. Le
    Diable a de longues cornes torses, des yeux ronds, un bec d'aigle,
    un corps compos de plusieurs parties incohrentes, moiti oiseau,
    moiti animal, une queue retrousse, des jambes d'autruche, avec le
    pied fourchu; ses bras sont grles et arms de longues griffes; il
    indique avec ses ergots les endroits du psautier, qui mnent en
    paradis; en gnral, il a la mine importante d'un matre d'cole, et
    tout l'air d'un bon homme.

On rapportera ces versets, pour ceux qui seraient curieux d'en profiter.
Ils sont ici au nombre de huit, parce que saint Bernard a voulu ajouter
le sien  ceux du Diable; mais, en ces sortes de choses, un petit
supplment ne gte rien.


OCTO VERSUS SANCTI BERNARDI[251].

  [251] _Dicti aliquoties, sed ignar, versus sancti Bernardini._

_Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte; ne quand dicat
inimicus meus: prvalui adverss eum._ (Psalm. 12).

_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum: redemisti me, Domine
Deus veritatis._ (Psalm. 50).

_Locutus sum in lingu me: notum fac mihi, Domine, finem meum._ (Psalm.
38).

_Et numerum dierum meorum quis est? Ut sciam quid desit mihi._ (Psalm.
38).

_Fac mecum signum in bonum, ut videant qui oderunt me et confundantur;
quoniam tu, Domine, adjuvisti me, et consolatus es me._ (Psalm. 85).

_Diripisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et
nomen Domini invocabo._ (Psalm. 115).

_Periit fuga  me; et non est qui requirat animam meam._ (Psalm. 141).

--_Clamavi ad te, Domine; dixi: Tu es spes mea, portio mea in terra
viventium._ (Psalm. 141).

Comme on ne veut point lever ici de cas de conscience, et que bien
certainement plusieurs personnes seront tentes de gagner le ciel par la
recette du Diable, on ajoutera que, malgr l'autorit des lgendaires,
ces sortes de prires ont t condamnes, et ceux qui en font usage
excommunis par plusieurs conciles[252]...

  [252] Les personnes qui liront cet ouvrage le mettront peut-tre dans
    le nombre des compilations, dont on accable maintenant le public; et
    bien des gens penseront que, pour faire ce livre, il n'a fallu que
    chercher, traduire et rassembler un certain nombre d'anecdotes
    choisies. Outre que les contes, recueillis dans ce volume, sont
    dissmins rarement dans les auteurs ecclsiastiques, parce que les
    thologiens ont mis un soin extrme  toujours mal parler du Diable,
    outre qu'on a t forc de lire une multitude de livres insipides;
    plusieurs anecdotes, comme celle qu'on vient de voir, ont cot plus
    de peine  l'auteur que la composition de cent pages imagines. Il a
    fallu pour celle-ci consulter rasme, et plusieurs lgendes, afin
    d'avoir le trait entier. Aprs cela, on a t oblig de chercher
    ailleurs les versets du Diable, qui sont la partie piquante de
    l'anecdote, et que les lgendaires, ni leurs copistes ne rapportent
    point. On a trouv ces huit versets, dans un recueil d'oraisons
    latines, imprim par Plantin. Mais les versets taient enchans
    l'un  l'autre, sans indication. Il a donc fallu encore parcourir le
    psautier d'un bout  l'autre, pour pouvoir indiquer le psaume de
    chaque verset, et s'assurer qu'on ne trompait point la confiance du
    lecteur. L'auteur n'a point fait cette note pour donner du prix 
    son ouvrage, mais pour se consoler un peu d'un travail extrmement
    pnible.




CHAPITRE XXIII.

LE MAGICIEN AMOUREUX.--CONTE NOIR.

      _Nihil istac opus est arte ad hanc rem...
      Fide et taciturnitate..._

        TRENCE.

      Ne cherchez dans ceci ni sens, ni concordance,
      Lecteur, admirez tout, et croyez en silence.


Il y avait  Antioche, dans le troisime sicle, une jeune vierge,
nomme Justine, qui tait fille d'un prtre des faux dieux. Dans la
maison voisine demeurait un diacre de l'glise, qui forma le pieux
dessein de convertir Justine. Tous les soirs donc le diacre et la jeune
fille se mettaient  leur fentre; et l,  force d'entendre la lecture
du saint vangile, Justine se dcida  embrasser le christianisme.

Sa mre, l'ayant appris, courut au lit de son poux, lui annona le
changement qui s'oprait dans leur fille, et se coucha avec lui pour
dlibrer sur ce qu'il y avait  faire. Pendant que le prtre des idoles
dormait paisiblement avec sa femme, un crucifix leur apparut, environn
de plusieurs anges, et leur dit:--Venez  moi, je vous donnerai le
royaume des cieux... Les poux, s'veillant alors, reurent le baptme
aussi-bien que leur fille.

Cependant Justine tait moleste depuis quelque temps par un certain
Cyprien, magicien insigne, qu'il est important de faire connatre. Ce
jeune homme avait t consacr au Diable, dans sa septime anne, par
ses parens qui taient idoltres; il avait t lev dans la
connaissance intime des secrets de la magie, et il oprait une foule de
prodiges par les forces toutes-puissantes de cet art infernal. On
l'avait vu plusieurs fois changer les dames en jumens, et faire une
foule de miracles pareils, par ses charmes et ses prestiges.

La beaut de Justine l'enflamma, comme bien d'autres, du plus ardent
amour. Il eut recours  la magie, qui lui promettait une jouissance sre
et prompte. Un dmon fut voqu.--Que me veux-tu, dit l'habitant du
sombre royaume, en paraissant aussitt? Me voici prt  te
servir.--J'aime une jeune vierge d'Antioche, rpondit Cyprien; ne
peux-tu pas me l'amener, et faire en sorte qu'elle s'abandonne  mon
amour?

--On prtend que j'ai perdu les hommes, rpliqua le dmon, et que rien
ne m'est impossible quand il s'agit de nuire: nanmoins je n'ai pas
assez de pouvoir, pour obliger une jeune fille  te donner des marques
d'amour, si tu n'en es pas aim[253]. Prends toutefois cette liqueur,
rpands-la autour de la maison de Justine; j'y pntrerai pendant la
nuit, et je ferai tous mes efforts pour la rendre amoureuse.

  [253] Ces propres paroles du Diable dmentent un peu ce qu'on dit de
    certains philtres, qui font aimer  l'extravagance un objet
    naturellement ha.

La nuit suivante, le dmon entra dans la chambre de Justine, et
s'effora d'allumer dans son coeur l'amour libidineux. La jeune fille,
sentant dans son intrieur des mouvemens impurs, souponna la prsence
de l'ennemi, et signa tout son corps du signe de la croix. Le dmon
terrass prit la fuite; et Cyprien lui dit:--Pourquoi reviens-tu sans la
jeune fille que je veux possder?--Elle a fait un signe, rpondit le
dmon; et ce signe redoutable m'a t toutes mes forces.--Va-t'en,
rpliqua le magicien, et envoie-moi un dmon plus puissant que toi.

Le second dmon parut aussitt, et dit:--Je sais ce que tu demandes;
c'est presque une chose impossible. J'essaierai cependant de te
satisfaire. Je cours trouver Justine, et la remplir de dsirs impurs...
Le dmon entra en mme temps auprs du lit de Justine, et employa toute
son adresse pour corrompre son coeur. Mais elle fit bien vite le signe
de la croix, et souffla sur le dmon, qui s'enfuit tout honteux.

--Eh bien! lui dit l'amoureux Cyprien, qu'as-tu fait de Justine?--Je
suis vaincu, rpondit le dmon. Un signe terrible, que je crains de
nommer, ma forc  battre en retraite.--Va-t'en donc aussi, dit Cyprien;
tu n'es qu'un blitre... En achevant ces mots, il voqua le prince des
dmons lui-mme.--Que me veux-tu, dit-il en paraissant? Me voici prt 
t'obir.--Il faut convenir que votre pouvoir est bien mince, rpliqua
Cyprien, puisqu'une jeune fille peut vous vaincre si
facilement!...--Attends quelques instans, interrompit le roi de l'enfer;
je vais moi-mme attaquer celle que tu veux sduire. Je troublerai ses
esprits par la fivre et par toutes les ardeurs d'un amour frntique;
je la sduirai par des illusions et des songes; j'allumerai dans tous
ses sens une flamme impudique, et je te l'amnerai au milieu de la nuit.

Le Diable prit alors la figure et le corps d'une jeune fille. Il alla
trouver Justine, et lui dit:--Je viens  vous, ma soeur, attire par
votre bonne rputation; je veux, pendant quelques jours, profiter de vos
saints avis, et garder comme vous ma virginit... Cependant (ajouta un
instant aprs la fausse vierge), dites-moi, je vous prie, ma soeur,
quelle sera notre rcompense, pour avoir constamment rsist aux
tentations de la chair?--Je ne puis pas vous le dire prcisment,
rpondit Justine; tout ce que je sais, c'est que la rcompense sera bien
au-dessus des peines que nous aurons.--Mais, reprit le Diable, que
pensez-vous de ce commandement de Dieu: _Croissez et multipliez, afin de
peupler la terre_[254]?... Je crains bien, ma bonne amie, qu'en gardant
notre virginit, nous ne devenions rebelles au commandement de Dieu, et
qu'il ne nous punisse un jour de notre dsobissance, au lieu de nous
rcompenser d'une conduite qu'il n'a point approuve...

  [254] _Crescite et multiplicamini, et replete terram. Genes._, chap.
    1.

Tout en parlant de la sorte, le Diable agissait invisiblement. Justine
rflchissait, et sentait natre dans son me les plus violentes ardeurs
de la concupiscence; elle en tait si fort tourmente, qu'elle se leva
pour sortir. Mais, revenant bientt en elle-mme, elle pensa qu'elle
pouvait bien tre encore en face du Diable. Elle s'arma en consquence
du signe de la croix, et souffla sur l'ange de tnbres, qu'elle avait
pris d'abord pour une jeune fille. La fausse vierge s'vanouit 
l'instant, et la tentation se dissipa.

Mais le prince des dmons ne se tint pas pour vaincu. Tandis que Justine
tait couche sur son lit, il rentra sous la figure d'un beau jeune
homme, se jeta effrontment sur le lit de la courageuse vierge, et
s'effora de l'embrasser. Un nouveau signe de croix le fora 
disparatre. Il ne se retira pourtant pas encore; et, avec la permission
de Dieu, il accabla Justine de maladies, et rpandit la mortalit dans
toute la ville d'Antioche. Il fit prdire en mme temps, par les
possds, que cette mortalit ne cesserait que quand Justine
consentirait au mariage. C'est pourquoi on voyait tous les jours une
multitude de malades expirans se traner  la porte de Justine, en la
suppliant de prendre un poux et de sauver le peuple d'Antioche. Mais
Justine ne voulut jamais y consentir, et la mortalit continua ses
ravages pendant sept ans. Alors, comme la ville tait sur le point
d'tre entirement dpeuple, et que le reste des habitans d'Antioche
menaait de tuer la vierge opinitre, Justine pria pour le peuple ( la
fin de la septime anne) et la peste cessa[255].

  [255] _Sed cm Justina nullatens consentiret; et ex hoc mortem eidem
    omnes minarentur, septimo anno mortalitatis, ipsa pro eis oravit, et
    omnem pestilentiam propulsavit_, etc.

Le Diable, voyant qu'il ne gagnait rien, et qu'il ne pouvait sduire
Justine, rsolut de ternir au moins sa rputation. Il prit donc la
figure de cette fille, et se prsenta  Cyprien, avec des regards
amoureux. Le magicien, persuad qu'il voyait celle qu'il aimait,
s'cria:--Soyez la bien venue, charmante Justine... Mais  ce nom, le
Diable, comme s'il et t frapp de la foudre, s'vanouit en fume.

Cyprien stupfait ne perdit pas pour cela son amour. Il se dguisa
tantt en jeune fille, tantt en petit oiseau, et alla faire sa cour
lui-mme pendant plusieurs jours; mais il ne fut pas plus heureux que le
Diable. Cette faiblesse de la puissance infernale contre les chrtiens
l'tonna; il renona  la magie et au commerce de l'enfer. Il embrassa
le christianisme, et mena une conduite si exemplaire, qu'il devint par
la suite vque d'Antioche. L'amour qu'il avait eu pour Justine se
changea en estime et en amiti pures. Il tablit un couvent de filles,
dont Justine fut abbesse; et il put ds lors la voir sans crime[256].

  [256] _Legenda, opus aureum, Jacobi de Voragine, editio Claudii 
    Rot. Rothomagi, 1544, legenda 137._




CHAPITRE XXIV.

CONTRE CEUX QUI NE VEULENT PAS CROIRE AUX DIABLES.--HISTOIRE
DIFIANTE[257].

      _Non laudandus est qui plus credit...
      Qui audiunt, audita dicunt..._

        PLAUTE.

      Le Diable existe.--Soit.--Il a daign paratre.
      --Qui l'a pu voir?--Un moine, une vieille, un bon prtre,
      Un vieux gars, un pcheur, dont j'ai perdu le nom.
      --A ces autorits faut-il nous rendre?... Non.

  [257] _Ex Csarii Heisterb. de Dmonib._, cap. 2.


Un soldat allemand, nomm Henri, ne voulait pas croire qu'il y et des
dmons, et traitait de contes frivoles toutes les aventures infernales
qu'on lui donnait pour de vritables histoires. Mais on le prcha tant
l-dessus, qu'il s'leva des doutes dans son esprit; il alla trouver un
grand clerc, nomm Philippe, qui passait pour un habile ncromancien, et
le pria de lui faire voir le Diable.

Philippe lui rpondit que les dmons taient horribles  voir, qu'on ne
les approchait pas sans danger, et qu'il tait rare et difficile de se
tirer d'avec eux les bragues nettes. Le soldat ne se rebuta point, et
fit de nouvelles instances; c'est pourquoi le ncromancien prit jour
avec lui, pour obliger le Diable  paratre.

Un jour donc, vers l'heure de midi, Philippe conduisit le soldat  un
carrefour loign. L, il traa un cercle sur la terre, y fit entrer son
homme, et lui dit:--Si vous mettez le pied hors de ce cercle, avant mon
retour, vous mourrez, parce que le Diable aura le droit de vous
emporter. Ayez soin aussi de ne lui rien donner de ce qu'il vous
demandera, de ne lui rien promettre, et de ne prendre aucun engagement.
Au reste, ne vous effrayez point de tout ce que vous allez voir; car le
Diable n'a aucun pouvoir sur vous, si vous suivez mes ordonnances.

En disant ces mots, le ncromancien Philippe s'loigna; et le soldat
Henri resta dans le cercle, seul, et assis par terre, pour ne pas
tomber, quand la frayeur viendrait. Un moment aprs, il se vit entour
de torrens et de fleuves dbords, qui inondrent la campagne, mais qui
s'arrtrent au bord du cercle magique, et se retirrent immdiatement.
Ensuite, Henri entendit les grognemens d'une multitude de pourceaux, les
sifflemens de tous les vents dchans, les clats de la foudre, et
plusieurs autres bruits prodigieux, entremls d'apparitions de fantmes
et de spectres, que l'enfer envoyait au soldat curieux pour
l'pouvanter. Mais un bon averti en vaut deux; Henri ne s'effraya point,
et considra avidement tout ce qui se passait sous ses yeux.

A la suite des phnomnes prliminaires, il aperut, dans un bois
voisin, un horrible fantme, beaucoup plus haut que les plus grands
arbres, qui venait au carrefour  pas de gant. Comme il tait ngre, et
vtu d'un habit noir, le soldat reconnut aisment le Diable en personne,
et se prpara  soutenir son aspect. Ds qu'il fut devant le cercle, le
Diable demanda  Henri ce qu'il voulait.

HENRI.

Je souhaitais de te voir, et tu fais bien de te montrer.

LE DIABLE.

Eh! pourquoi voulais-tu me voir?

HENRI.

Parce que j'ai souvent entendu parler de toi.

LE DIABLE.

Que t'en a-t-on dit?

HENRI.

Un peu de bien et beaucoup de mal.

LE DIABLE.

Les hommes me jugent et me condamnent sans me connatre; je n'ai jamais
fait le moindre tort; et mme je me suis rarement veng du mal que me
font la plupart des hommes. Philippe, qui t'a amen ici, me connat
assez bien; demande-lui s'il a  se plaindre de moi; je fais tout ce qui
peut lui plaire: il est vrai qu'il n'en est point ingrat; mais enfin,
c'est encore  sa prire que je suis venu ici.

HENRI.

O tais-tu quand il t'a appel?

LE DIABLE.

J'tais  quelques journes d'ici; et je me suis ht de faire la
course, dans l'espoir d'une petite rcompense; car toute peine mrite
salaire.

HENRI.

Que veux-tu que je te donne?

LE DIABLE.

Donne-moi ton manteau, et je serai content.

HENRI.

Mon manteau? j'en ai besoin.

LE DIABLE.

Alors, donne-moi ta ceinture?

HENRI.

Je suis trop habitu  la porter, pour m'en dessaisir.

LE DIABLE.

Eh bien! donne-moi une brebis?

HENRI.

Le troupeau est complet: je ne veux pas y faire un vide.

LE DIABLE.

Enfin, tu ne me refuseras pas le coq de ton poulailler?

HENRI.

Eh! que feras-tu de mon coq?

LE DIABLE.

Je m'amuserai  entendre ses chants.

HENRI.

Mais, si je te le donnais, comment saurais-tu le prendre?

LE DIABLE.

Sois tranquille, donne-le-moi seulement.

--Je ne te donnerai rien, rpondit Henri; et aprs cette incivile
rponse, il eut l'impudence de faire au Diable de nouvelles questions,
auxquelles celui-ci eut l'inconcevable bont de rpondre, avec sa
douceur ordinaire.--Dis-moi, lui demanda le soldat, d'o te vient la
science universelle que tu possdes?

LE DIABLE.

Je n'ai point la science universelle; je sais un peu le pass, et
particulirement le mal qui s'est fait dans le monde. Pour t'en
convaincre, je te vais dire la ville, l'anne et le jour o tu as perdu
ta virginit; je te rappellerai pareillement toutes les fautes que tu as
commises.

Le Diable tint si bien parole, que Henri en fut tout honteux. Mais
ensuite, voulant encore demander sa rcompense, le fantme tendit une
grande main noire. Henri s'imagina qu'il allait avoir le cou tordu,
tomba de peur  la renverse, et appela Philippe  son secours. Le
ncromancien accourut, et pria le Diable de se retirer. Le soldat rentra
donc chez lui sans msaventure; mais, depuis ce qu'il avait vu, il vcut
saintement dans un monastre, et n'osa plus dire qu'_il n'y a point de
dmons_.




CHAPITRE XXV.

CONTRE CEUX QUI VOIENT LE DIABLE PARTOUT.

PIEUSE FACTIE[258].

      _Sed malus interpres rerum, metus..._

        CLAUDIEN.

      D'un dmon qui nous hait les contes effrayans
      Troublent bien des cerveaux, parmi les bonnes gens:
      Un buisson, dans la nuit, est un spectre effroyable;
      Un homme est un fantme; une femme est un Diable...

  [258] _Ex R. P. Angelino Gazo, inter pia hilaria; et Petri Rausani
    hist._, lib. III.


Un prdicateur, faisant en chaire l'loge de sainte Marguerite,
racontait aux assistans comment le Diable prit un jour la figure
pouvantable d'un horrible dragon, comment il se prsenta sous ce
dguisement hideux  sainte Marguerite, comment il ouvrit une gueule
norme pour l'avaler, comment la sainte brava la colre de la bte
tortue, comment elle lui sauta sur le ventre, et comment elle vainquit
Satan, avec le signe de la croix[259].

  [259] _Ope sacro-sanct Tesser et fidei manu._ En lisant d'abord _ope
    Tesser_, je pensais que la sainte avait gagn le Diable, en jouant
    aux ds ou aux dominos. Mais le reste de la phrase me l'a fait mieux
    comprendre, et je l'ai traduite comme j'ai pu. Le texte que je
    rapporte supplera  mon inexactitude.

Un Lombard coutait avidement cette partie du sermon, la bouche et les
oreilles toutes grandes ouvertes. C'tait un jeune homme plein de pit
pour les petites choses, et grand amateur de miracles. Malheureusement,
avec d'aussi bonnes dispositions, il n'avait pas le plus petit grain
d'esprit, pas la plus petite miette de bon sens[260].

  [260] _Salis una mica deerat ac prudenti._

Si pourtant (disait-il en lui-mme), si ce gibier de potence[261], qui
est le chef aux enfers, se montrait l, devant moi, comme il s'est fait
voir, il y a long-temps,  sainte Marguerite!... comme je l'trillerais
de bon coeur!... comme j'aurais du plaisir  l'reinter...,  lui rogner
la queue!... comme je lui frotterais les oreilles!...

  [261] _Furcifer_; les dictionnaires traduisent _pendard_, _vaurien_,
    _gibier de potence_. L'auteur a peut-tre voulu dire _celui qui
    porte la fourche_.

En causant de la sorte  part lui, et en dressant son plan d'attaque 
tout besoin, il s'achemina vers un grand pr, o il se mit  genoux
derrire une haie, et fit une ardente prire  Dieu, aux anges et  tous
les saints du paradis, les conjurant de lui octroyer la satisfaction de
se battre un peu avec le Diable, et de prouver,  bons coups de poing,
qu'il ne le craignait pas.

Il y avait plus d'une heure qu'il tait en oraison, lorsqu'une vieille
femme arriva  l'autre bout du pr, tenant d'une main une faucille, de
l'autre un lien de paille, et venant scier une botte de foin pour ses
vaches. Elle tait extrmement dcrpite, et branlait la tte sans
relche. La couleur de son visage tenait le milieu entre l'olivtre et
le jaune. Ses yeux taient raills. Ses joues ressemblaient  des
mosaques, tant elles taient rides. Il ne lui restait plus qu'une
dent, mais longue d'un bon pouce, et sortant du milieu de sa bouche,
comme une dfense de sanglier[262]. Elle tait sourde de naissance, et
de plus, muette comme une carpe, ce qui est encore plus triste; de faon
qu'elle ne pouvait se faire entendre que par des gestes et des grimaces.

  [262] Ici, la mtaphore du texte est un peu trop hardie: _ceu
    probosis_, comme une trompe d'lphant...!

Elle avait encore l'habitude de ne se point peigner et de laisser
flotter ses crins au vent. Enfin, la duret de sa peau ne pouvant
s'amollir que sous des griffes, elle laissait crotre ses ongles 
volont, pour pouvoir se gratter en temps et lieu, comme font les
docteurs chinois.

Cette espce de monstre femelle avanait,  pas irrguliers, vers le
jeune homme en prires, ne s'annonant que par une vieille toux bien
enracine (car elle avait toujours dans le corps bonne provision de
catarrhes, et toussait d'autant mieux qu'elle ne s'entendait pas).

L'entendre, la considrer, se lever brusquement, croire qu'il est
exauc, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens
se confondirent dans la tte du Lombard. Il s'avana intrpidement
contre la vieille.--Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied
ferme... Ange rengat, tes finesses sont cousues de fil blanc... Va...,
malgr ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien
 tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue
de paille et une faucille en place de fourche.

En disant ces mots, il crache dans la main qui lui dmange, ferme les
poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner
un air plus brave, et marche tte baisse contre la vieille qu'il prend
pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons
inarticuls... Mais effraye de la mine guerrire du champion, elle
glapit[263] bientt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui
faire peur  son tour... L'intrpide jouvenceau dsarme l'ennemi qu'il
vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et
pousse des clameurs de triomphe.

  [263] _Gannire, more vulpium..._

Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reoit en hurlant,
et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.--Vieux
coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas,
fripon tnbreux, nous nous connaissons  prsent, et tu te souviendras
de moi...

La vieille cependant se dfend avec ses ongles, et donne au Lombard de
vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin,
des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme,  demi-morte, au
jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le
conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamn  mourir, quand
un faiseur de miracles parut. Il prit piti de l'imbcile Lombard, et
obtint sa grce en gurissant la vieille. On se contenta donc de
renvoyer le coupable aprs une bonne correction; et on l'engagea  y
regarder  deux fois, quand dsormais il se croirait en face du Diable.




CHAPITRE XXVI.

LA FAUSSE PRINCESSE.--MLODRAME A METTRE EN SCNE[264].

  [264] C'est le Diable qui joue le rle du tratre. La scne se passe
    dans la maison de l'vque, o le Diable s'introduit.


ACTE PREMIER.

Un pieux vque avait une grande dvotion au bienheureux saint Andr, et
menait une vie exemplaire dans son diocse. Le Diable eut envie de
l'prouver, et il le fit assez adroitement.

Il prit la figure d'une femme extrmement belle, se rendit au palais de
l'vque, et demanda  lui faire la confession de ses fautes. Le prlat
fit rpondre  la dame qu'elle pouvait s'adresser  son vicaire, entre
les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de dlier
les pchs. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument rvler les
secrets de sa conscience qu' l'vque en personne, et qu'elle a ses
raisons pour cela.

Le prlat fut oblig de se rendre, et la belle dame fut introduite dans
l'oratoire piscopal.--Seigneur, dit-elle, en s'avanant avec une
modestie sduisante, daignez me recevoir en commisration. Je suis fille
d'un roi; et, malgr la dlicatesse de mon temprament, je suis venue 
pied jusqu'ici, sous un habit de plerine. Mon pre est un souverain
puissant qui m'a promise en mariage  un grand prince. Mais, comme je ne
puis plus consentir  des unions charnelles[265] depuis que j'ai
consacr ma virginit  Jsus-Christ, j'ai rpondu  mon pre que le lit
conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention 
mes refus; il fallait bientt me rendre  la cruelle volont de mon
pre, et prendre un poux, ou me prparer  subir divers supplices
inous. C'est pourquoi je pris secrtement la fuite, aimant mieux plaire
 Jsus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis
bientt parler de votre saintet, et je me rfugie sous votre
protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la
dvotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de
ce monde.

  [265] _Nunqum possem in carnalem copulam consentire._

Le prlat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et
de beaut, avec une pit si fervente et une loquence si persuasive,
lui rpondit d'une voix bnigne:--Vivez ici, ma fille, dans la scurit
et l'esprance. Celui pour l'amour de qui vous avez mpris si
courageusement votre famille, vos biens et les vanits mondaines, vous
donnera ses grces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans
l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce
que je puis, et tout ce que je possde. Choisissez ici le logement qui
vous plaira, et venez dner avec moi.

La dame rpliqua:--Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en
mdire; et je ne voudrais point gter votre sainte rputation.--Nous ne
serons point seuls  table, rpondit l'vque, car j'ai aujourd'hui
plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons  craindre les
soupons.


ACTE SECOND.

En disant ces mots, l'vque conduisit sa protge dans la salle du
festin, et il la plaa en face de lui. Pendant tout le repas, il ne
cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beaut
ravissante, de faon que les yeux charms n'eurent pas de peine 
sduire le coeur. Le dmon dguis s'en aperut; il lana, avec une
feinte modestie, des oeillades perfides; il employa intrieurement tout
son art  relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et
il enflamma son hte d'un amour si violent, que le prlat ne souhaitait
plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner  ses dsirs impurs et
illicites.


ACTE TROISIME.

Peu de temps aprs, au moment o la vertu chancelante de l'vque tait
sur le bord du prcipice, un tranger vint frapper  sa porte, en
demandant  grands cris qu'on lui ouvrt. On ne lui rpondit point
d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit
que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'vque demanda  la dame qui
tait enferme avec lui, s'il fallait recevoir cet
tranger?--Proposons-lui une nigme, rpondit la fausse princesse; s'il
la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le
chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paratre en votre
prsence.

L'avis fut trouv sage; et on demanda  l'tranger quel tait _le plus
admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses_?
L'tranger rpondit que c'tait _la diversit et la beaut des figures
humaines_; puisque, de tant d'hommes qui ont vcu, qui vivent et qui
vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les
visages soient parfaitement les mmes en tout point; et que, dans un si
petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que
l'on n'en peut compter.

La rponse tait juste, et fut admire. Mais avant d'ouvrir, on proposa
une seconde question plus difficile:--_Quel est le lieu o la terre est
plus haute que le ciel?_--C'est, rpondit l'tranger, _le ciel empyre_,
o rside le corps de Jsus-Christ. Car ce corps divin est compos de
chair et de sang comme le ntre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de
la cration du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu
de terre dtrempe.

Cette seconde rponse fut trouve bonne, comme la premire. Nanmoins,
on voulut encore proposer une troisime nigme, et on demanda, toujours
par le conseil de la belle dame, _quelle distance il y a entre la terre
et le ciel_?--L'vque que je venais voir le sait mieux que moi,
rpliqua l'tranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de
tomber du ciel dans l'abme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme,
ni une princesse, qu'il a reue dans son palais, mais un dmon dguis.

L'vque pouvant jeta les yeux sur sa pnitente, qui disparut 
l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et
voulut voir l'tranger qui avait frapp si long-temps  sa porte; mais
on ne le trouva plus. Alors il fit jener son peuple, et ordonna des
prires publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire
connatre l'inconnu qui l'avait sauv du prcipice. En effet, il apprit
la nuit suivante, par une rvlation d'en-haut, que l'tranger
mystrieux tait saint Andr, en qui il avait tant de dvotion[267]. On
pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brla bien des cierges en
l'honneur de son protecteur.

  [266] _Populum convocavit... prcepit que ut omnes jejuniis et
    orationibus insisterent_, etc.

  [267] Lgende Dore de _Jacobus de Voragine_. Vie de S. Andr, Lg. 2.

C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et
que le dmon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dpenses d'esprit
et de finesse.




CHAPITRE XXVII.

QUATRE HISTOIRES DIFIANTES.


I LES PRESTIGES.

Un hrtique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frre
prcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la
fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de
Jsus-Christ. Cette proposition tait trop sduisante pour que le frre
prcheur et seulement la pense de la refuser: les deux compagnons
prennent jour, et se prparent au voyage. Mais comme le frre prcheur
savait qu'il avait  faire  un hrtique, et qu'on pouvait le tromper
par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans
une petite bote.

Le jour dsign tant venu, le frre alla trouver son conducteur, qui le
fit grimper au sommet d'une montagne trs-leve, et l'introduisit dans
un palais blouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de
pierreries. Les deux compagnons entrrent dans une grande salle, et y
trouvrent, assis sur un trne, un prince tout radieux, couronn
d'toiles et beau comme le jour. Il y avait,  ct de lui, une belle
princesse, et autour du trne un foule d'officiers majestueux et pleins
de grces.

L'hrtique s'inclina profondment, se mit  genoux et adora. Mais le
frre commena par bien examiner les visages qui taient devant lui, car
il se piquait de connatre les gens  la physionomie. Son conducteur,
impatient de le voir si long-temps debout, se retourna vers
lui:--Mettez-vous donc  genoux, lui dit-il  demi-voix, et adorez comme
il faut Jsus-Christ, sa mre, et tous ces saints-l, qui sont nos
suprieurs.--Un instant, rpondit le frre... Alors il fouilla dans sa
poche, tira sa bote, prit son hostie, et dit  la belle princesse, qui
tait auprs du beau prince:--Si vous tes la mre de Dieu, voici votre
fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous
adorerai?...

A peine eut-il prononc ces paroles, que le palais, la salle, le trne,
le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux
compagnons se trouvrent perdus dans une caverne obscure... Ils en
sortirent aprs bien des peines, et l'hrtique rentra dans le sein de
l'glise orthodoxe[268].

  [268] _Libri apum, annus 1231.--Mathi Tympii premia virtut._, pag.
    123.--Pic de la Mirandole raconte une histoire  peu prs semblable
     celle-l; mais au lieu d'tre un moine, son hros est un prtre
    sculier.

Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans
cette reprsentation (car on sent que cette mascarade tait leur
ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laiss tromper! Mais les
frres prcheurs taient d'habiles gens.--Quant  la prcaution de
celui-l, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que
la mfiance est mre de la sret, comme dit La Fontaine.


II MORT DE GUILLAUME LE ROUX.

Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conqurant, et roi d'Angleterre
dans le onzime sicle, tait un prince abominable. Figurez-vous un
tyran sans foi ni loi, athe, blasphmateur, et tout--fait dmoralis.
Il fit autant de mal  l'glise d'Angleterre que son pre lui avait fait
de bien. D'abord il chassa l'vque de Cantorbri, et ne voulut point
que ce sige ft rempli de son vivant, afin de profiter des grands
revenus qui y taient attachs. Ensuite, il laissa les prtres dans la
misre, et condamna les moines  la dernire pauvret. Enfin, il
entreprit des guerres injustes et se fit gnralement dtester. Or de
pareils excs mnent toujours  une mauvaise fin.

Un jour que Guillaume-le-Roux tait  la chasse (en l'anne 1100, dans
la 44e de son ge et la 13e de son rgne), il fut tu d'une flche
lance par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier
soupir, le comte de Cornouailles, qui s'tait un peu cart de la
chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu,
dfigur et perc d'un trait de part en part... Le comte ne s'pouvanta
point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrter, et lui
demanda qui il tait, qui il portait, o il allait? Le bouc
rpondit:--Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais
le prsenter au tribunal de Dieu, o il sera condamn, pour sa tyrannie,
 venir avec nous[269]...

  [269] _Mathi Tympii prmia virtutum.--Mathieu Pris, Historia major_,
    tom. II. Cette aventure, et _la mort du comte de Foulques_, qui se
    trouvera plus loin, auraient d faire partie du chapitre _de ceux
    qui ont eu le cou tordu par le Diable_, etc.; mais puisqu'elles sont
    ici, on voudra bien les y laisser.

Voil ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que,
selon d'autres, le prince Henri, frre de Guillaume-le-Roux et son
successeur, aurait convoit le trne; et que consquemment il aurait
fait tuer son frre par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publi
ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait
reue dans le temps,  cause de la crdulit qui tait grande, et de la
haine qu'on portait gnralement au dfunt.--On en croira ce qu'on
voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous
en occuperons pas davantage.


III L'INTERROGATOIRE.

Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Lon IX,
canonis depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de
certains pchs qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'glise avec la
foule. Aussitt le Diable, qui s'tait post dans son corps, se mit 
crier, par la bouche de cette femme:--O saint Lon! pourquoi voulez-vous
me resserrer si troitement? Je ne vous ai jamais fait de tort...

On conduisit aussitt la possde auprs du corps saint; et les vques
qui se trouvaient l dirent au dmon:--Rponds, maudit; comment t'es-tu
log dans le corps de cette femme? et qui t'a donn le pouvoir de
tourmenter les chrtiens?...

Le dmon rpondit:--Les miens et moi, nous sommes chargs de tenter les
chrtiens, de perdre leurs mes, et de les obsder jusqu' ce qu'ils se
soumettent  nos lois. Quand ils se rendent  nos avis, nous les
possdons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gte
prpar pour nous; mais vous concevez que cela se fait  petit bruit, de
peur d'effrayer les personnes timores.

--C'est trs-bien, rpartit un prtre; mais aprs cela, pourquoi
faites-vous connatre votre prsence? Rponds, sclrat... Le dmon
rpondit:--D'abord, quand nous sommes matres du poste, nous y amenons
l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous
loge passe son temps  dormir et  manger, les choses vont bien, et nous
sommes bien pays de nos prvts. Mais, dans la suite, si l'on nous mne
 l'glise parmi les bons catholiques, nous sommes forcs de nous en
loigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger 
sortir.

--Fort bien, ajouta un vque; je t'adjure maintenant de nous dire si le
pape Lon est parmi les saints?--Ah! vieux sorcier, s'cria le Diable;
tu parles-l de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au
ciel que nous n'en tranons aux enfers. Il nous chasse de tous cts,
nous poursuit partout, et je vois dj qu'il va me faire dtaler d'ici.
C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel...

Comme le Diable disait ces mots, une mchante femme qui se trouvait l
eut l'impit de dire:--Quand le pape Lon chassera les dmons, je serai
reine... Mais elle avait  peine achev son horrible phrase, que le
Diable sortit de la possde de Toscane, et se jeta,  corps perdu, dans
la blasphmatrice, qu'il commena de tourmenter vertement. Il est
probable que saint Lon eut assez d'indulgence pour la dlivrer.
Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].

  [270] _Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX._


IV ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.

Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitul DIEU SEUL, ait dit,
page 136, que _Dieu est le meilleur des pres, et qu'ainsi ce n'est pas
notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis_; comme
l'auteur du trs-admirable livre, intitul PENSEZ-Y MIEUX, a soutenu,
page 4, que _c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des
commenans en dvotion_, nous allons donner encore une description de
l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les
tides qui s'approchent trop inconsidrment du prcipice.

Un homme qui s'appelait _Rpar_, et un soldat qui se nommait _tienne_,
firent, avant de mourir, et par une grce toute spciale, le voyage de
l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques dmons qui
levaient un bcher, pour y brler l'me d'un prtre nomm Tiburce, qui
avait commis de grandes impudicits.

Ils aperurent, un peu plus loin, une maison enflamme, o l'on jetait
un grand nombre d'mes coupables, et ces mes brlaient comme du bois
sec. Il y avait auprs de cette maison une grande place, ferme de
hautes murailles, o l'on tait continuellement expos au froid, au
vent,  la pluie,  la neige, o les patiens souffraient une faim et une
soif perptuelles sans pouvoir rien avaler. On dit  l'homme qui se
nommait _Rpar_, et au soldat qui s'appelait _tienne_, que ce triste
gte tait le purgatoire.

A quelques pas de l, ils furent arrts par un grand feu, qui s'levait
jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un
cercueil sur ses paules. _Rpar_, qui aimait probablement 
s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu.
Mais le dmon qui portait le cercueil, dposa sa charge, et la jeta dans
les flammes, sans dire un mot. La bire se consuma, et on aperut le
corps d'un moine. Alors le Diable dit  _Rpar_:--Vous voyez cet homme
l? Eh bien! il avait fait voeu de chastet; et il a viol une jeune
fille, qui tait venue lui demander le baptme. Aussi nous l'allons bien
corriger.

Les deux voyageurs passrent; et, aprs avoir parcouru divers autres
lieux, o ils remarqurent plusieurs scnes infernales, plus terribles
les unes que les autres, ils arrivrent devant un pont, qu'il fallut
traverser. Ce pont tait bti sur un fleuve noir et bourbeux, dans
lequel on voyait barbotter plusieurs dfunts d'un aspect effroyable. On
l'appelait _le pont des preuves_, parce que celui qui le passait sans
broncher tait juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pcheur
tombait dans le fleuve, avec les gens de son espce.

Quoique ce pont n'et pas six pouces de largeur, on dit que _Rpar_ le
traversa heureusement. Mais le pied d'_tienne_ glissa au milieu du
chemin, et ce pied fut aussitt empoign par des hommes noirs qui
l'attirrent  eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges
arrivrent  tire-d'ailes, qui saisirent tienne par les bras, et le
disputrent aux hommes noirs. Aprs de longs dbats, les anges furent
les plus forts, et emportrent le soldat,  demi disloqu, de l'autre
ct du pont. Vous avez bronch, lui dirent-ils ensuite, parce que vous
tes trop lubrique; et nous sommes venus  votre secours, parce que vous
faites l'aumne.

Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons taient
d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les
renvoyrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce
qu'ils avaient vu[271].

  [271] _Historia tripart. post Gregorii_, dialog. 4.--_G. Bloock, post
    Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio_, art. 20.




CHAPITRE XXVIII.

QUATRE PETITS ROMANS.


I THODORA.

Du temps de l'empereur Znon, il y avait  Alexandrie une jeune dame
nomme Thodora, aussi remarquable par sa beaut que distingue par la
noblesse de sa famille. Elle avait pous un homme riche et craignant
Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.

Le Diable, jaloux de sa saintet, alluma dans le coeur d'un personnage
opulent de la mme ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour
le plus violent pour Thodora. Le riche amoureux lui envoya bientt des
messagres secrtes, charges de lui offrir des prsens magnifiques, si
elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions.
Elles devenaient cependant si frquentes, que cette pauvre femme ne
pouvait plus y tenir.

Enfin, l'amant de Thodora s'avisa de confier le soin de ses affaires 
une vieille sorcire, qui passait pour une personne trs-entendue en
fait de commissions amoureuses. La sorcire alla trouver Thodora; et,
aprs qu'elle se fut insinue dans sa confiance, elle la supplia d'avoir
piti d'un homme qui ne soupirait que pour elle.--Je n'oserais jamais
commettre un aussi grand pch, rpondit Thodora, puisque je suis sous
les yeux de Dieu qui voit tout.--Vous tes dans l'erreur, repliqua la
magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit;
mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.--Dites-vous bien la
vrit?--Certainement; et vous pouvez l-dessus vous en rapporter 
moi.--Eh bien! rpondit la jeune dame rassure, allez dire  celui qui
vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce
qu'il dsire.

L'amoureux enchant se rendit, au commencement de la nuit, dans
l'appartement de Thodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant
l'aurore.

Mais quand le jour parut, l'pouse adultre, rentrant en elle-mme, se
mit  pleurer amrement, dans cette pense qu'elle venait peut-tre de
perdre son me et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la
cause de son chagrin... Pour claircir ses doutes, elle alla dans un
monastre de filles, et demanda  l'abbesse si les crimes commis de nuit
chappaient aux regards du crateur.--Dieu sait tout et voit tout,
rpondit l'abbesse;  toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous
les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la cration.--Ah!
malheureuse que je suis, s'cria la dame pcheresse... Donnez-moi le
livre des vangiles, afin que je consulte le sort[272].

  [272] _Ut sortiar memetipsam_... Cette manire de consulter le sort
    tait autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des vangiles,
    et on regardait le premier mot qui se prsentait,  l'ouverture du
    livre, comme un arrt du ciel. St. Augustin a crit contre cette
    superstition, dans ses ptres _ad Januarium_.

En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: _Quod scripsi
scripsi_[273]... Elle comprit par l que ce qui tait fait tait fait,
et qu'il fallait le rparer par la pnitence. C'est pourquoi elle rentra
dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se
rendit dans un couvent de moines, o elle passa le reste de sa vie,
connue seulement sous le nom de frre Thodore. Le Diable la tenta
encore de plusieurs manires[274]; mais il ne l'empcha pas de mourir en
odeur de saintet[275].

  [273] Ce que j'ai crit est crit. _S. Jean, chap. XIX vers. 22_.

  [274] Les dmons lui apparurent particulirement sous la figure de son
    mari, sous des formes de btes froces, sous des costumes
    militaires, etc.; mais ces mtamorphoses sont trop insipides, pour
    qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.

  [275] _Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum  Claudio 
    Rot_, lg. 87.


II L'ANNEAU.

Un mari, partant pour un long voyage, dit  sa femme:--Je ne sais pas
combien de temps je vais vivre loign de vous. Mais s'il faut que vous
veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance
qui vous prsentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommand  saint
Cme et  saint Damien... Aprs ces mots il embrassa l'pouse en pleurs,
et s'loigna au plus vite.

Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva
prsent  cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni souponn, il
rsolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de
quelques jours, il se prsenta, sous une figure humaine,  la dame en
question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable  celui du
mari:--Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre poux, qui m'a charg
de venir ici en toute diligence, pour vous prvenir qu'il a un besoin
pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance...

La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait
amen; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, 
une heure o ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable
poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval.
On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effraye appela
 son secours saint Cme et saint Damien, qui accoururent bien vite,
chassrent le dmon et reconduisirent la dame  son logis[276].

  [276] _Legenda aurea Jac. de Voragine_, lg. 138.


III LE DANGER DES ENGAGEMENS.

Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la
dpensait en libralits, devint bientt si pauvre qu'il manquait
presque du ncessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir  ses
amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposs  se souvenir de ses
bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore 
l'approche de son jour natal, o il avait coutume de faire quelques
dpenses magnifiques.

En s'occupant de ses chagrins, il s'gara dans une vaste solitude, o il
put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout  coup il vit
paratre devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante,
mont sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point,
lui adressa la parole avec le plus vif intrt, et lui demanda la cause
de sa douleur. Aprs qu'il l'eut apprise, il ajouta:--Si vous voulez me
rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous
n'en avez perdu...

Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps o la
fodalit tait en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit 
l'tranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa
fortune.--Eh bien! reprit le Diable (car c'tait lui), retournez  votre
maison; vous trouverez, _dans tel endroit_, de grandes sommes d'or et
d'argent, et une norme quantit de pierres prcieuses. Quant 
l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici,
dans trois mois, afin que je puisse la voir...

Le militaire s'engagea  cet hommage, sans chercher  connatre celui
qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trsors indiqus,
acheta des palais, des esclaves, et reprit sa gnreuse habitude de se
distinguer par des largesses; ce qui lui ramena ncessairement les bons
amis que le malheur avait loigns.

A la fin du troisime mois, il songea  tenir sa promesse. Il appela sa
femme, et lui dit:--Vous allez monter  cheval, et venir avec moi, car
nous avons un petit voyage  faire. C'tait une dame vertueuse, honnte,
et qui avait une grande dvotion  la sainte Vierge. Comme elle
n'entreprenait rien sans se recommander  sa protectrice, elle fit une
petite prire, et suivit son mari, sans lui demander o il la
conduisait. Aprs avoir march prs de trois heures, les deux poux
rencontrrent une glise. La dame, voulant y entrer, descendit de
cheval, et son mari l'attendit  la porte en gardant les manteaux.

A peine cette dame fut-elle entre dans l'glise, qu'elle s'endormit en
commenant sa prire. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en
mme temps la sainte Vierge descendit auprs d'elle, se revtit de ses
habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa
femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au
rendez-vous du Diable.

Lorsqu'ils arrivrent au lieu dsign, le prince des dmons y parut avec
fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point.
Mais, ds qu'il aperut la dame que le militaire lui amenait, il
commena  trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces
pour s'avancer au-devant d'elle.--Homme perfide, s'cria-t-il, pourquoi
me tromper si mchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnatre mes
bienfaits? Je t'avais pri de m'amener ta femme,  qui je voulais
reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mre
de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!...

Le militaire, stupfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles,
ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au
Diable:--Mchant esprit, oserais-tu bien faire du mal  une femme que je
protge? Rentre dans l'abme infernal, et souviens-toi de la dfense que
je te fais de jamais chercher  nuire  ceux qui mettent en moi leur
confiance...

Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire
descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui,
aprs lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit  l'glise, o
sa femme dormait encore. Les deux poux rentrrent chez eux, et se
dpouillrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en
furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en
donna d'autres abondamment[277].

  [277] _Omnes dmonis divitias cm abjecissent_, etc., _multas
    postmodum divitias, ips largiente virgine, receperunt. Legenda
    aurea Jacobi de Voragine_, lg. 114.


IV LE VOYAGE A ROME.

--Saint Antide, vque de Besanon[278], allant un jour prcher  la
campagne, accompagn de son clerg, aperut, en sortant de sa ville
piscopale, le prince des dmons qui tenait son assemble en plein air,
et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint
vque remarqua particulirement un grand dmon noir et maigre, qui dit
 Satan qu'il revenait de Rome, o il avait entran le pape dans un
pch d'impudicit.

  [278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas
    mme si saint Antide a exist. On le fait vivre vers l'an 400. Les
    Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire,
    le font vque de Besanon, selon l'avis de plusieurs lgendaires.
    Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres lgendes,
    le font vque de Tours.

Pour preuve de ce qu'il avanait, il prsenta  l'assemble la sandale,
autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se
passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le
saint pre le dimanche des Rameaux, c'est--dire, trois jours
auparavant.

Saint Antide, frmissant de ce qu'il venait d'entendre, rsolut d'aller
de suite  Rome, et d'engager le pape  rparer sa faute par la
pnitence. Il dit  son clerg, qui ne voyait rien de toute cette
assemble, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante
l'obligeait de faire un voyage loign, et qu'il ne serait de retour que
la veille de Pques. En mme temps, s'adressant au dmon noir et maigre,
il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter  Rome
aussi vite qu'il se vantait d'en tre venu.

Le dmon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos,
s'lve dans les airs, et le porte rapidement  Rome, o ils arrivent le
jeudi saint, dans la matine. Le pape, quoique coupable d'impuret,
tait prs de monter  l'autel pour clbrer la sainte messe. Aprs
qu'Antide eut fait sa prire, il demanda avec instance  parler au
souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On
l'introduit; il raconte au saint pre ce qu'il a vu, lui montre la
sandale qu'il a tire des griffes du dmon, et l'exhorte  se purger de
son crime. Le pape coute le saint avec le plus profond respect, lui
fait sa confession, et le confesse  son tour. Les deux pieux
personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se
sparent rconcilis. Antide remonte alors sur son dmon, qu'il avait
laiss attach  la porte, et rentre  Besanon le samedi saint, sans
avoir prouv le moindre pril[279].

  [279] _Bollandi, 25 junii mensis_, pag. 43. _Usuar. Martyrolog., junii
    22. Mathi Tympii prmia virtut._, pag. 53, etc.




CHAPITRE XXIX.

QUATRE PETITS CONTES.


I LE SOUPER.

--Saint Germain, vque d'Auxerre, faisant une tourne dans son diocse,
fut forc, par la nuit et le mauvais temps, de coucher dans un petit
village. Aprs qu'il eut fait un souper trs-modeste, il remarqua que
l'on prparait un second repas plus abondant et servi avec plus de soin.
Germain, agrablement surpris du bon ordre de ce second service, demanda
 qui on le destinait, et si l'on allait recevoir nouvelle compagnie. On
lui dit qu'on attendait _ces bonnes femmes qui vont la nuit_[280]. Le
saint n'en demanda pas davantage, et rsolut de veiller pour voir la
suite de cette aventure.

  [280] _Cui cm dicerent quod bonis illis mulieribus qu de nocte
    incedunt prepararent_, etc. _Jac. de Voragine, ubi infr._

Quelque temps aprs, il vit arriver une multitude de dmons, en forme
d'hommes et de femmes, qui se mirent  table devant lui, en tmoignant
leur bonne humeur par de grands clats de rire et des propos pleins de
jovialit. Ces dmons avaient l'air tout--fait benins, et ne montraient
pas le moindre penchant  nuire; mais ils se festoyaient aux dpens des
bonnes gens du village, et saint Germain n'approuvait pas cette libert
_grande_.

C'est pourquoi il leur fit connatre qui il tait, et leur dfendit de
dloger jusqu' nouvel ordre. En mme temps, il appela les gens de la
maison, et leur demanda s'ils connaissaient leurs
convives?--Certainement, rpond le patron; ce sont _tels_ et _telles_ de
nos pays voisins. Les relations qu'ils ont avec les esprits apportent la
bndiction dans toutes les maisons o ils sont reus...

Saint Germain, tonn de cette bonhomie, envoie aussitt dans les
maisons des prtendus voisins, que l'on trouve endormis dans leur lit.
Il commande alors aux dmons de dire la vrit. Le chef de la troupe
infernale dclare, en consquence, que lui et ses gens n'ont pris la
figure des paysans du voisinage, que pour attraper un bon souper; que la
crainte qu'ils inspirent aux hommes, dans leur forme naturelle, les
force  de pareils stratagmes; et que, pour donner de la vraisemblance
 leurs courses nocturnes, ils font croire aux bonnes mes qu'il y a des
sorciers et des sorcires qui vont au sabbat, et autres balivernes
semblables qui ne sont que des gausseries...

Aprs cette confession, les dmons s'vanouirent, laissant leur souper 
moiti mang[281]... Sans doute il est mal de tromper les gens; mais
quand on le fait avec tant de mnagemens, on mrite un peu
d'indulgence...

  [281] Bollandus, 25 juillet. _Legenda aurea Jac. de Voragine_, leg.
    102; et les anciens brviaires d'Auxerre, fte de St. Germain.


II LE CHATEAU MAGIQUE.

Le trs-srieux et trs-excellent historien Thophanes raconte cette
vridique et miraculeuse histoire.--L'an 408 de Jsus-Christ, Cabads,
roi de Perse, apprit qu'il y avait, sur les frontires de ses tats, un
vieux chteau, nomm le chteau de Zoubdadeyer, qui tait plein d'or,
d'argent, de pierreries et de richesses incalculables. Une pareille
dcouverte n'est pas  ngliger: aussi Cabads rsolut-il de se rendre
matre au plus vite d'un trsor si prcieux. Mais tous les biens
d'ici-bas sont accompagns de maux: le chteau de Zoubdadeyer tait
gard par des troupes de dmons, que l'on disait terribles, et qui ne
laissaient avancer aucun mortel auprs des trsors confis  leur garde.

Cabads mit en usage, pour chasser ces dmons, toute l'industrie et tous
les exorcismes des mages et des sorciers juifs qui se trouvaient  sa
cour. Leurs efforts n'eurent pas le moindre succs. Le roi, dsol de se
trouver au milieu de l'abondance sans pouvoir en jouir, se ressouvint
alors du Dieu des chrtiens. Il lui adressa des prires, et fit venir
l'vque qui dirigeait l'glise chrtienne de Perse. Il le pria de se
donner un peu de mouvement en sa faveur, et de le mettre en possession
de ces trsors si bien gards par les dmons. Le prlat offrit le saint
sacrifice, et se rendit au chteau de Zoubdadeyer, aprs avoir pris la
communion. Il exorcisa lui-mme les Diables qui dfendaient l'entre de
ce lieu de richesses, les fora  dloger, et mit le roi Cabads en
paisible possession du chteau magique[282].

  [282] _Thophanis chronographia, anno 408._


III LE PAUVRE PRTRE--CONTE NOIR.

Il y avait, dans le diocse de Cologne, un saint prtre respectable par
sa bonne vie. Le Diable, jaloux de sa pit, et n'osant le tenter
ouvertement, prit la figure d'un ange de lumire, et se prsentant au
bon prtre:--Ami de Dieu, lui dit-il, je viens de la part d'en-haut
t'avertir de te prparer  la mort; car tu mourras cette anne.

Le prtre reut dvotement le conseil et la prophtie; il se disposa 
bien mourir, purifia sa conscience par la confession, affligea son corps
d'abstinences, de jenes et d'austrits, ne ngligea aucune de ses
prires, et donna tout ce qu'il possdait aux pauvres de sa paroisse.
Comme ou lui demandait le motif de cette conduite, il avoua secrtement
 un de ses amis la rvlation qu'il avait eue, et les paroles de l'ange
qui lui annonaient le terme prochain de ses jours. Un pareil secret est
trop pesant pour qu'on le puisse garder: l'ami en question le communiqua
 un autre, qui en fit part  son voisin; et, de cette faon, toute la
paroisse, bientt instruite, attendit le jour o son pasteur devait
mourir, pour l'accomplissement de la prophtie. Mais l'anne tant
coule, le prtre ne mourut pas,  la grande surprise de toutes les
bonnes gens.

Le saint homme, plus stupfait que tous les autres de se voir tromp par
un ange, et de s'tre dbarrass si lgrement de tout son bien,
s'aperut avec douleur qu'il n'avait plus de quoi vivre, et qu'il devait
s'attendre aux railleries de ses amis... C'est pourquoi il abandonna sa
paroisse, et se retira dans un monastre de l'ordre de Cteaux.

Pendant qu'il faisait son noviciat, le Diable lui apparut encore, et
chercha, par ces mots,  regagner sa confiance:--Homme juste, lui
dit-il, ne vous tonnez point de vivre encore, quoique je vous aie
prdit le contraire; Dieu a diffr votre dernire heure, parce que vous
devez servir  l'dification de ceux avec qui vous vivez. Il m'envoie
prs de vous, pour vous aider dans vos peines, vous instruire, et vous
garder contre vos ennemis.

Le novice flatt crut tout cela; et ds lors il reut de frquentes
visites du Diable, qui lui donna bientt de mauvais conseils, sous une
belle apparence; par exemple, lorsqu'il priait trop long-temps, ou qu'il
veillait trop tard, ou qu'il travaillait trop ardemment, son _ange_
avait l'impit de lui dire:--La discrtion est la mre de toutes les
vertus; ne faites rien au-dessus de vos forces; vous pouvez vivre
long-temps encore; mnagez-vous pour le service de Dieu...

Quand le prtre voulait lever un grand fardeau, le Diable se htait de
lui dire:--Cette charge est trop forte; levez ceci, qui est plus
lger...

Enfin, une certaine nuit, le Diable, esprant tirer parti de ses longues
complaisances, entra vers minuit dans la cellule du prtre devenu moine,
et lui dit en l'veillant:--Lve-toi, saint homme; Dieu veut rcompenser
tes pieux travaux et ta constance: pends-toi; tu auras la palme du
martyre...

Le moine, effray de ce blasphme, reconnut alors qu'il tait en
commerce avec le Diable, et s'cria:--Retire-toi, mchant; tu ne me
tromperas plus... En mme temps, il fit un signe de croix qui fora
l'ange imposteur  dtaler. Aprs cela, il s'habilla  la hte, courut
au lit du prieur, l'veilla bien vite, et le pria d'entendre sa
confession. Le prieur,  moiti endormi, rpondit qu'on pouvait bien
remettre cela au lendemain matin; mais, ayant appris le motif d'un
empressement si naturel, il se leva bientt, et entra dans son
confessionnal, o il entendit le pauvre moine, et lui donna une
pnitence; aprs quoi il s'alla recoucher.

Avant d'en faire autant, le prtre, que le Diable avait si long-temps
abus, monta aux lieux d'aisance pour satisfaire  des besoins pressans.
Tandis qu'il tait assis sur l'une des lunettes[283], le Diable,
courrouc de la confession qui venait de se faire, eut l'audace de se
montrer encore, pour effrayer son homme et lui faire commettre quelque
imprudence; il parut tout subitement sous sa propre forme, tenant  la
main un arc band, sur lequel tait une flche dirige contre le
religieux:--Misrable, lui dit-il, tu m'as confondu; mais je te tiens
ici, et tu ne mourras que de ma main.--Retire-toi, maudit, rpondit le
prtre, je ne te crains plus... Il accompagna ces mots d'un signe de
croix; et l'absolution du prieur obligea bien le Diable  ne plus se
montrer[284].

  [283] _Monachus ver, ob necessitatem natur, privatam ascendens, dm
    in un sedium sederet_, etc.

  [284] _Csarii Heisterbachensis miraculorum_, lib. III, _de confess._
    cap. 14.


IV CE QUE L'ON VOUDRA--CONTE BLEU.

L'abb Macaire, rsolu de fuir le monde, s'tait enfonc dans un grand
dsert. Il arriva dans un lieu jadis habit, o il ne trouva plus que
quelques tombeaux de paens. Comme il avait besoin de repos, il ouvrit
un spulchre, tira dehors un cadavre, et le mit sous sa tte pour lui
servir d'oreiller[285].

  [285] _Sub caput suum tanquam plumacium_... c'tait un coussin fort
    agrable!

Les dmons, qui hantaient ces tombeaux, voyant le sang-froid de l'abb
Macaire, rsolurent de le tourmenter un peu. Ils se mirent donc 
crier:--Madame, levez-vous, nous allons au bain... Le Diable, qui se
trouvait dans le cadavre que Macaire avait pris pour dormir, rpondit
aussitt:--J'ai sur le ventre un tranger qui m'empche de vous
suivre...

Macaire, entendant ces mots, eut bien quelque tonnement, mais pas la
moindre frayeur. Il fut mme assez intrpide pour donner des coups de
poing  son oreiller, en lui disant:--Lve-toi, et va-t'en, si tu
peux... Et les dmons stupfaits prirent la fuite, en criant:--Seigneur
tranger, vous tes plus fort que nous...

Les esprits malins n'osrent donc plus attaquer ouvertement l'abb
Macaire; mais ils lui envoyrent, sans se montrer, des tentations
charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et
de pierres, le chargea sur ses paules, et marcha plusieurs jours dans
le dsert, sans quitter son fardeau. Il voulait par l tourmenter son
corps regimbant.

Satan se prsenta  lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux,
vtu d'un habit de lin, et charg de bouteilles.--O vas-tu, lui dit
Macaire?--Mon voyage et mon fardeau sont utiles  quelque chose,
rpondit le Diable. Je porte  boire  mes compagnons.--Et pourquoi
as-tu pris tant de bouteilles?--Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu
que chacun a ses gots, j'ai eu soin de prendre aussi diffrentes
espces de vins. Ce qui ne plaira pas  l'un plaira  l'autre: moi, je
veux que tout le monde soit content.

Aprs ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il
rencontra bientt une tte de mort, et lui demanda sur quel corps elle
avait figur dans le monde?--Sur le corps d'un paen, rpondit la
tte.--O est maintenant ton me?--Dans l'enfer.--Les paens sont-ils
bien bas dans les pays enflamms?--Ils sont enfoncs _dans le coeur de
la terre_, aussi bas que le ciel est haut.--Y a-t-il quelqu'un
au-dessous des paens?--Oui, les Juifs.--Et au-dessous des Juifs?--Les
chrtiens qui ne sont pas dvots. Ceux-l sont au fin fond de
l'enfer[286]...

  [286] _Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum  Claudio 
    Rot_, Leg. 18.




CHAPITRE XXX.

LE DIABLE A CONFESSE.


Un prtre, occup  entendre, dans son glise, les confessions de ceux
de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pques, aperut, parmi les
pnitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se
confesser aussi.

Aprs que tous les paroissiens furent expdis[287], l'tranger
s'approcha du confessionnal, se mit  genoux devant le prtre, et
commena sa confession; mais il raconta des pchs si normes, il avoua
tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures,
tant de blasphmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosits
qu'il disait avoir faites ou inspires, que le prtre, saisi d'horreur 
l'ide d'une conscience si pleine, accabl d'ennui par une confession si
longue, dit au pnitent inconnu:--Quand tu aurais vcu mille ans, tu
aurais  peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.

  [287] _Omnibus expeditis._

--J'ai plus de mille ans, rpondit l'inconnu.--Qui es-tu donc, s'cria
le prtre pouvant?--Hlas! rpliqua le pnitent, je suis un de ces
dmons qui sont tombs avec Lucifer. Je ne vous ai dit l qu'une petite
partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez
m'entendre jusqu'au bout.--Et quel fruit espres-tu en tirer, demanda le
prtre?--J'ai vu plusieurs personnes venir  vous charges de pchs, et
s'en retourner pures, rpondit le dmon; j'ai remarqu que, malgr les
plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie
ternelle: l'espoir de participer  leur bonheur m'a sduit, et j'ai
voulu faire comme eux.

--Eh bien! repartit le prtre, si tu veux remplir sincrement la
pnitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront
remises.--Si cette pnitence est supportable, dit le dmon, je m'y
soumettrai.--Elle sera trs-douce, rpondit le prtre. Va,
prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces
seules paroles:

    Dieu bon! Dieu crateur, qu'on bnit en tout lieu,
    J'ai pch contre vous... Pardonnez-moi, grand Dieu!

--Je ne puis me rsoudre  mettre la face en terre, rpondit le Diable;
c'est trop humiliant.--Monstre! s'cria le prtre indign, si ton
orgueil te dfend de t'abaisser devant ton matre, retire-toi donc... Et
le Diable s'en alla[288]...

  [288] _Csarii Heisterb. Miracul._, lib. III, _de confess._, cap. 26.

Mais le dnoment de cette belle histoire s'accorde trop mal avec la
bonne intention du Diable, pour qu'on puisse y ajouter la moindre foi.
Il y a d'ailleurs une foule de traits qui prouvent dans les dmons plus
d'humilit; et voici une anecdote o l'ange dchu se montre moins
endurci; elle est du mme auteur que la prcdente.

Csarius d'Heisterbach lui-mme se vante d'avoir assist aux exorcismes
d'une possde, lesquels exorcismes furent assez remarquables par la
circonstance suivante. Aprs qu'on eut interrog le Diable sur divers
sujets htroclites, on lui demanda s'il ne regrettait point son ancien
tat de gloire; et le Diable rpondit:--Qu'on lve, de la terre au
ciel, une colonne de fer et de feu, arme de rasoirs et de lames
tranchantes; qu'on me donne un corps de chair; qu'on me tire ensuite du
haut en bas de cette colonne... je consens  endurer ce supplice
jusqu'au jour du jugement dernier, pour regagner le ciel que j'ai
perdu[289]...

  [289] _Ejusdem, Csarii Heisterbach. illustrium miracul._, lib. V,
    cap. 10.

A coup sr, ce n'est pas l le langage d'un tre qui refuse de se
prosterner trois fois devant Dieu pour sortir de l'enfer...




VARITS,

OU

MOSAQUE INFERNALE.


--Plusieurs crivains accordent  l'enfer quelques agrmens, entre
autres celui d'avoir de bons voisinages; et c'est assurment quelque
chose. On sait que les Juifs regardent les mchans voisins comme un mal
trs-fcheux, et qu'ils le mettent au rang des maldictions qu'ils
donnent  leurs ennemis. Or il est impossible d'avoir un voisinage plus
paisible et plus doux que celui des enfers. Ces pays pacifiques sont les
_limbes_, habits par les enfans morts sans baptme, et le _purgatoire_,
o les justes se purifient de leurs fautes vnielles.

Les thologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contres, assurent
que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers sicles du
monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une
tranquillit parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittrent ce sjour,
pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissrent pas
d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs
anciens voisins; ce qui est bien prouv par l'histoire du mauvais riche,
 qui Abraham donne le doux nom de _fils_[290].

  [290] Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes
    qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en
    donnait. Or, Lazare mourut, et fut emport par les anges dans le
    sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer.
    Lorsqu'il tait dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin
    Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'cria: Abraham, _mon pre_, ayez
    piti de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafrachisse d'une
    goutte d'eau. Mais Abraham lui rpondit: _Mon fils_, vous avez eu
    vos biens, pendant votre vie; vous tes maintenant dans la peine.
    D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abme qui nous spare, etc.
    (_Saint Luc, chap. XVI, versets 21-26._)

Quant au purgatoire, plusieurs thologiens orthodoxes nous apprennent
qu'il n'est spar de l'enfer que par une grande toile d'araigne;
d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la
vote. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette
frle sparation n'a jamais t rompue, on peut en conclure que les deux
peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une
parfaite scurit dans son pays[291].

  [291] loge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.

--Un Juif, qui se rendait  Fondi, dans le royaume de Naples, fut
surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gte qu'un temple
d'idoles, o il se dcida, faute de mieux,  attendre le matin. Il
s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans
son manteau, et se disposa  dormir.

Mais au moment o il allait fermer l'oeil, il vit plusieurs dmons
tomber de la vote dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un
grand autel. En mme temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaa
sur un trne lev, et ordonna  tous les Diables subalternes de lui
rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services
qu'il avait rendus  la chose publique; chacun fit l'apologie de ses
talens et l'expos de ses bonnes actions.

Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des dmons, et qui trouvait
leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effray de la mine de ses
voisins et de leurs discours, qu'il se hta de dire les prires et de
faire les crmonies que la synagogue met en usage pour chasser les
esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue taient
passs de mode, et les dmons ne s'aperurent seulement pas qu'ils
taient vus par un homme.

Le Juif, ne sachant plus  quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de
la croix. On lui avait dit que ce signe tait d'une efficacit
incontestable; et il en fut bientt convaincu; car les dmons cessrent
de parler, aussitt que le Juif commena de se signer; et, aprs avoir
bien regard autour de lui, le roi de l'enfer aperut le malencontreux
enfant d'Isral.--Allez voir qui est l, dit-il  un de ses gens... Le
dmon obit; et, lorsqu'il eut examin le voyageur, il retourna vers son
matre.--C'est un vase de rprobation[292], lui dit-il; mais
malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix...--En ce
cas, reprit le grand diable en gmissant, sortons d'ici. Nous ne
pourrons bientt plus tre tranquilles dans nos temples. Si les choses
continuent, on n'aura plus la libert de quitter l'enfer... En disant
ces paroles, le prince des dmons s'envola; tous ses gens disparurent;
et le Juif se fit chrtien[293].

  [292] Le texte porte: c'est un vase, ou un pot vide de grce; _vas
    vacuum_, etc.

  [293] _Historia tripartita_, lib. VI, cap. I.--_Gregorius, in
    dialog._--_Baronii_, tom. III, _anno Christi 327._

--Un pieux cnobite, nomm Lubert, tant  l'article de la mort, se
recommandait particulirement  la sainte Vierge,  saint Jrme et 
saint Grgoire, qu'il avait pris pour ses patrons.

Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un
moine dcd depuis peu, et dit  Lubert qu'il avait tort d'invoquer
seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de
mettre sa confiance en son crateur, et qu'il valait mieux s'adresser 
Dieu qu' ses saints... En entendant ces paroles hrtiques, Lubert
reconnut le tentateur, et se mit  chanter des psaumes.

--Ce que tu dis l n'est pas une prire, interrompit le Diable: c'est le
coeur plus que la bouche qui doit parler  Dieu.--Tu en as menti,
s'cria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et... L-dessus,
il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jug  propos
de les rapporter. Celui-ci se retira tout humili, et laissa au cnobite
le plaisir de mourir comme il l'entendrait.

Lubert se remit donc  psalmodier, et  invoquer de tous ses poumons la
sainte Vierge, saint Jrme et saint Grgoire; tellement qu'en rendant
l'me, il s'cria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa
que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut
en bonne odeur devant ses frres[294].

  [294] _Thom Campensis, liber de vit Luberti; et Mathi Tympii prmia
    virtut. christian._, pag. 303.

--Voici encore une honnte action du Diable. Le trait est peut-tre peu
dcent; mais les personnes pudiques tant prvenues peuvent passer
outre.

Un homme, qui n'avait pas  se plaindre de sa femme, puisqu'elle tait
jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un oeil de
convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari,
puisqu'il tait bien portant et plein de complaisance, fut assez
pcheresse, de son ct, pour accueillir favorablement les oeillades du
voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la
voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une
tache au contrat conjugal...

Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet
adultre impuni. Il se ressouvint de la manire dont Mars et Vnus
avaient t vilipends par Vulcain; il composa bien vite un charme, et
lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de
se sparer... Aprs de longs et inutiles efforts, ils se dcidrent 
demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout
scandalis de la conduite des pcheurs, et tout stupfait de leur
embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prires
publiques et de longues crmonies pour rompre le charme.

On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays o
cela se passa n'est pas nomm, par gard pour les habitans[295].

  [295] _Cornelii Gemm cosmocrit._, chap. 8, liv. I.--_Post plures
    annalium scriptores._

--Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui
croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel.
C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient 
leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre
sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces
pauvres gens se trompaient bien, comme dit le rvrend pre Teiscera,
jsuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'glise,
point de salut. Le Diable tait l qui guettait le vieux brachmane;
aussitt qu'il le voyait embarqu, il crevait le coffre, empoignait son
homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la
bote vide, s'criaient que le vieux brachmane tait all en paradis;
qu'il tait saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de
ses connaissances, etc. Mais _va-t'en voir s'ils viennent_.

  [296] _Epistol indic. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Go_,
    1560.

--Un petit prince d'Allemagne, qui s'tait donn au Diable, et qui
n'avait pas eu  s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie,
sentit enfin les approches de la mort. Il tait alors engag dans une
guerre qu'il aurait bien voulu voir termine. Mais la Mort tait au
chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.

Le petit prince, dsol de partir sitt, pria le Diable de lui procurer
encore un an de vie.--C'est un peu difficile, rpondit le Diable; car tu
n'as plus de forces. Mais enfin, si une anne de vie t'oblige beaucoup,
je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je
pourrai... Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le
voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans
rien faire. L'anne se passa sans msaventure; la guerre commence se
termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au
bout de l'anne, avec le Diable  qui il appartenait[297].

  [297] _Shellen_, _de Diabol._, liv. VIII. _Post Csarii Heisteirb.
    Mirac._, liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzime
    sicle.

--Messire Guillaume, abb de sainte Agathe au diocse de Lige, tant
all  Cologne avec deux de ses moines, fut oblig de tenir tte  une
possde, qui portait dans son sein un dmon assez grillard. L'abb
Guillaume fit  l'esprit malin une foule de questions incohrentes,
auxquelles celui-ci rpondit comme il lui plut (par la bouche de la
possde, ainsi que cela se pratique).

Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de
rponses, l'abb s'en aperut, et le conjura de lui dire la vrit, et
rien que la vrit, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le
Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abb comment se
portaient plusieurs dfunts dont il voulait savoir quelques nouvelles,
lui nomma ceux qui taient dj au ciel, et ceux qui patientaient dans
le purgatoire. L'abb se mit aussitt  prier pour eux; et en mme temps
un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le
Diable.--Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as vol hier douze sous 
ton abb; et ces douze sous sont maintenant  ta ceinture, envelopps
dans un chiffon... Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols
comme celui-l, sur lesquels tu n'as rien bredouill  confesse...

L'abb, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution 
son moine; aprs quoi, il ordonna au Diable de dbarrasser la possde
de sa prsence.--Et o veux-tu que j'aille, demanda le dmon?--Tiens, je
vais ouvrir la bouche, rpondit l'abb, tu entreras dedans, si tu
peux.--Il y fait trop chaud, rpliqua le Diable; tu as communi ces
jours-ci.--Eh bien! mets-toi  califourchon sur mon pouce.--Tes doigts
sont sanctifis; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois
les ongles.--En ce cas, va-t'en o tu voudras; mais dloge.--Pas si
vite, rpliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore;
alors, qui vivra verra...

L'abb, voyant qu'il n'y avait rien  faire, dit au Diable:--Au moins,
montre-toi  nos yeux dans ta forme naturelle.--Vous le
voulez?--Oui.--Voyez... En mme temps la possde commena de grandir et
de grossir d'une manire effroyable. En deux minutes, elle tait dj
haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens
comme des fournaises, et ses traits pouvantables. Les deux moines
tombrent l'un en pamoison, l'autre en dmence. L'abb, qui seul avait
conserv un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre  la possde
la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obit et dit 
Guillaume:--Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans
mourir, me voir tel que je suis[298]...

  [298] _Csarii Heisterbach Miracul._, liv. V, chap. 29, _et Shellen_,
    _de Diabol._, liv. VII.

--Il y a peu de personnes qui ne connaissent cette chanson du chevalier
De Lisle, appele par les dvots _la Prophtie Turgotine_. Cependant,
comme on l'attribue au Diable, nous ne pouvons nous dispenser de la
rapporter ici[299].

  [299] Elle fut imprime  Paris, pour la premire fois, en 1778.


(AIR: _La bonne Aventure,  gu!_)

    Vivent tous nos beaux esprits
        Encyclopdistes,
    Du bonheur franais pris,
        Grands conomistes!
    Par leurs soins, au temps d'Adam
    Nous reviendrons, c'est leur plan;
        Momus les assiste,
            O gu!
        Momus les assiste.

    Ce n'est pas de nos bouquins
        Que vient leur science;
    En eux, ces fiers paladins
        Ont la sapience.
    Les Colbert et les Sully
    Nous paraissent grands; mais fi!
        Ce n'est qu'ignorance,
            O gu!
        Ce n'est qu'ignorance!

    On verra tous les tats
        Entre eux se confondre;
    Les pauvres sur leurs grabats
        Ne plus se morfondre;
    Des biens on fera des lots,
    Qui rendront les gens gaux:
        Le bel oeuf  pondre,
            O gu!
        Le bel oeuf  pondre!

    Du mme pas marcheront
        Noblesse et roture;
    Les Franais retourneront
        Au droit de nature;
    Adieu parlements et lois,
    Princes, ducs, reines et rois:
        La bonne aventure,
            O gu!
        La bonne aventure!

    Et cependant vertueux
        Par philosophie,
    Les Franais auront des dieux
        A leur fantaisie.
    Nous reverrons un ognon,
    A Jsus damer le pion;[300]
        Ah! quelle harmonie
            O gu!
        Ah! quelle harmonie!

  [300] On n'a jamais vu un ognon damer le pion  Jsus.

    Alors, amour, sret,
        Entre soeurs et frres,
    Sacremens et parent
        Seront des chimres;
    Chaque pre imitera
    No, quand il s'enivra:
        Libert plnire,
            O gu!
        Libert plnire!

    Plus de moines langoureux,
        De plaintives nones:
    Au lieu d'adresser aux cieux
        Matines et nones,
    On verra ces malheureux
    Danser, abjurant leurs voeux,
        Galante chaconne,
            O gu!
        Galante chaconne!

    Puisse des novations
        La fire sequelle
    Nous rendre des nations
        Le parfait modle!
    Cet honneur, nous le devrons
    A Turgot et compagnons:
        Besogne immortelle,
            O gu!
        Besogne immortelle!

    A qui devrons-nous le plus?
        C'est  notre matre,
    Qui, se croyant un abus,
        Ne voudra plus l'tre.
    Ah! qu'il faut aimer le bien,
    Pour, de roi, n'tre plus rien!
        J'enverrais tout patre,
            O gu!
        J'enverrais tout patre!

Ces neuf couplets, qui n'ont rien que de naturel, et qui ne sont que la
parodie des pamphlets qu'on publia au commencement du rgne de Louis
XVI, paraissent, depuis la rvolution, tellement miraculeux aux esprits
qui cherchent partout des prodiges, que le rvrend pre abb Fiard
s'crie  ce propos: Nous dirons, sans craindre de nous tromper, que
cette prophtie, malheureusement trop vridique, vient de l'esprit
infernal, qu'elle est sortie de l'enfer, ou (ce qui est la mme chose)
d'hommes qui avaient communication avec l'enfer; et nous donnons cette
prdiction (que srement on ne contestera pas) pour un _fait_ du Diable
ou des dmonoltres existans alors dans le royaume.

A cette poque de 1778 (qu'on veuille bien y remonter), la France tait
tranquille au-dedans; un roi bienfaisant avait assur la stabilit de
ces corps antiques de magistrats, que sous le rgne prcdent on avait
violemment attaque. Les rangs taient subordonns. Des gradations
marques diffrenciaient les conditions. Le clerg et la noblesse
jouissaient de leurs droits. Le Franais aurait frmi,  la seule pense
qu'il verrait dans le sein de sa patrie, et par les mains de ses
compatriotes, briser les autels, dtruire la religion, annuler des
sacremens, dont l'un, depuis Clovis, depuis quatorze sicles, lui
imprime le divin caractre de chrtien, le discerne du Turc, du Juif; et
l'autre appelle sur son union avec une pouse les bndictions du ciel.

Mais les dmoniaques prophtes sont autour de Louis XVI; ils habitent
ses palais, ils vivent de ses bienfaits. Bien assurs de leurs coups,
bien srs de l'infernale puissance qu'ils ont sur l'esprit humain, et de
la damnable science qu'ils possdent de l'ensorceler, quand Dieu le
permet, ils annoncent, en toutes lettres, que Louis XVI, que _notre
matre_ (c'est ainsi qu'ils le nomment) voudra ne plus tre roi, etc.

Nous le rptons, nous soutenons hardiment que cette divination
_stupfiante_, faite contre toute vraisemblance, contre toute
probabilit, et antrieure  l'vnement de plus de douze ans, est
sortie de l'enfer, qu'elle n'a pu sortir que de l'enfer... Elle est
d'une engeance d'hommes et de femmes excrables, en commerce avec les
dmons, avec des esprits habitans un autre monde, ou des mes spares
des corps. C'est l cet art dtestable de la ncromancie, art connu ds
les premiers sicles, et qui a t exerc, mais proscrit chez toutes les
nations. C'est par cet art que Charles VI fut ensorcel par Valentine de
Milan; Henri II, par Diane de Poitiers; l'pouse de Louis XIII, par la
marchale d'Ancre; le rgent, par le cardinal Dubois; et Louis XVI, par
les dmonoltres du dix-huitime sicle. La rvolution pareillement a
t combine dans les antres infernaux; et, qui pis est, elle en est
sortie..., etc.[301]

  [301] La France trompe par les magiciens du 18e sicle. Lettres sur
    la Magie, etc.

Grces soient d'abord rendues  l'abb Fiard! Quand des sots
reprocheront  la nation franaise les crimes de la dernire rvolution,
on pourra dire  ces sots, comme abb le Ntre: _La rvolution a t
combine dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie._ Ainsi, ne
nous en parlez donc plus.

Quant  _la prophtie Turgotine_, la France n'tait pas du tout paisible
lorsqu'elle parut. Les systmes de Turgot avaient occasionn de grandes
commotions dans la tranquillit publique. Les conomistes (c'est le nom
qu'on donnait aux partisans de ces systmes) formaient de grands
projets, dont l'excution tait alarmante pour les dvots, puisqu'elle
sapait une foule de principes, respects en religion et en morale; et,
nous le rptons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire
des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener _l'ge d'or_ en
France.

--En l'anne 1543, une dame de noble ligne enfanta, dans la Belgique,
un gros garon qui avait la tte d'un Diable (selon le jugement des
experts), une trompe d'lphant au milieu du visage, des pates d'oie au
bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une
tte de chien  chaque coude et  chaque genou, deux visages de singe en
relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retrousse, et
longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien
gentil.

Comme personne ne voulait se charger de cette paternit, les thologiens
et les parens de la dame accusrent charitablement le Diable d'avoir
fait ce garon-l. Mais la mre soutint qu'il tait de son mari; et les
gens senss la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne.
Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vcut que quatre heures; et, en
mourant, il s'cria  haute et intelligible voix, par les deux gueules
de chien qu'il avait aux genoux: _Veillez et priez, car le jugement
dernier est tout proche!_... Malgr cela, le jugement dernier n'est pas
encore venu[302].

  [302] _Cornel. Gemm cosmocritic_, liv. I, chap. 8.--_Ruffius de
    partu port._ chap. 2.

--Le comte de Foulques, qui tait, comme on sait ou comme on ne sait
pas, le protecteur obstin des hrtiques, avait contract la vicieuse
habitude de se livrer  des emportemens et de blasphmer  la journe.
Notre saint pre le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du
comtat d'Avignon, s'tait empar d'une terre et d'un chteau qui
appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas d
s'opposer aux volonts infaillibles du vicaire de Jsus-Christ, n'eut
pas plutt appris qu'il allait perdre un bien (considrable  la vrit,
mais superflu), qu'il monta  cheval, et dit en jurant vilainement:--Je
me moque du pape, de ses moines et de ses prtres; je jouirai de mes
terres et de mon chteau, ou je brlerai le comtat d'Avignon... A peine
le comte de Foulques eut-il prononc cet horrible blasphme, que le
Diable le prit par les pieds, le jeta  bas de son cheval et l'assomma.

On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce
qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hrtique mourut, en profrant de
nouveaux blasphmes... Jrmie Drexlius termine cette histoire
difiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien 
propos:

    _Discite justitiam moniti et non temnere divos._

--On a souvent accus le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais
conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui
ferait crier bien haut, si le Diable tait le hros de l'histoire.

Achille et Nre taient eunuques et valets de chambre de Flavie, nice
de l'empereur Domitien. Aprs qu'ils eurent reu le baptme, ils
songrent qu'il tait de leur devoir de convertir leur matresse, si la
chose tait possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage
rsolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurlien.

Comme il n'y avait plus de temps  perdre, tout en l'habillant pour la
noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques
prchrent la foi  leur matresse, et lui firent, dans la mme sance,
un bel loge de la virginit.

--La virginit, disait le premier eunuque, est celle de toutes les
vertus qui nous lve plus particulirement  Dieu, et qui nous rend
semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]... Et
puis une femme marie est expose aux coups de poing et aux coups de
pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mre gronde doucement;
on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours
nouvelles querelles, nouvelles injures...

  [303] _Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus
    innatam._ Pour traduire littralement cette phrase, il aurait fallu
    dire que _la virginit est parente de Dieu, cousine des anges, et
    naturelle aux humains_. Mais le bon sens se rvolte trop contre ces
    trois blasphmes, pour qu'on ne cherche pas  en adoucir le
    ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valsiens qui aient prch le
    clibat gnral et la castration, pour amener la fin du monde, tant
    de fois prdite sans succs. Dieu a dit dans la Sainte Bible:
    _Crescite et multiplicamini_, croissez et multipliez. (_Gense_,
    chap. 1.) Et Jsus-Christ, dans l'vangile:--Dieu a fait l'homme et
    la femme pour vivre ensemble; on ne doit point sparer ce qu'il a
    runi. (_St. Mathieu_, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour
    s'attacher  sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule
    chair. (_S. Marc_, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion
    chrtienne, que l'on comprend si mal, la virginit n'est une vertu
    que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement.
    _Sacramentum hoc magnum est._ (_Ephes._ chap. 5.)

--A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon pre tait un
homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mre de reproches,
de mots durs, et lui faisait un vacarme pouvantable. Est-ce que mon
mari fera de mme?--Il fera bien pis, rpondit l'autre eunuque. Tant que
les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux,
maniables; ds qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec
tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs
servantes que leurs femmes...

Soit que Flavie n'aimt point son poux, soit qu'elle ft un peu niaise,
elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurlien les
caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut
quelque temps aprs, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre
par la fatigue, et qui la vit expirer aprs avoir saut pendant deux
jours. Les deux eunuques furent dcapits[304].

  [304] _Legenda aurea._ Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de
    Voragine, _leg. 70_.

--Un saint homme, connu dans les lgendes sous le nom de Pierre-le-Neuf,
venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphmie de
Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept annes
possde de plusieurs dmons, fut conduite au spulcre susdit. L, on
commanda aux dmons de vider la place; ils plaidrent leur cause de leur
mieux; mais il fallut dtaler; et ils le firent, en criant, on ne sait
pas pourquoi:--Ah! Mariette! Mariette!... Ah! Pierrot! Pierrot[305]!...

  [305] _Mariola, Mariola, Petrine, Petrine..._ (_Legenda aurea, Jacob.
    de Voragine_, lg. 61.)

--Le rvrend pre Gaspar, de la compagnie de Jsus, raconte, dans une
de ses lettres, que les femmes de l'le d'Ormus, pousses par le dmon
de la luxure, attentrent plusieurs fois  sa chastet, et l'engagrent,
par toutes sortes de moyens,  forniquer avec elles, parce qu'elles
comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jsuite,
ces enfans seraient de petits saints tout faits. tait-ce encore le
Diable qui leur avait donn cette dernire ide? Le pre Gaspar, qui
avait t soldat avant d'tre missionnaire, ne dit pas s'il fut faible
avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les
ruses et les finesses du Diable! Ses piges sont quelquefois si
sduisans, qu'il y ferait tomber les anges mme[306]...

  [306] _Epistola Gaspari Belg, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in
    epist. Indicis._

--Saint Bernard, abb de Clairvaux, s'tait un jour enferm dans sa
cellule, pour graisser ses souliers. Le Diable, tmoin de cette
humilit, prit sur-le-champ la figure d'un voyageur, et entra dans la
cellule de Bernard, en demandant  parler  l'abb.--C'est moi, dit
Bernard, en levant les yeux sur le voyageur.--Pouah! quel abb! s'cria
le Diable... Ne vaudrait-il pas mieux recevoir les trangers, que
graisser vos chausses?... Ces paroles d'orgueil dcelaient le Diable.
Bernard se remit donc humblement  la besogne, et le malin s'en
alla[307].

  [307] _Csarii Heisterbach. illust. miracul._, liv. IV. ch. 7.

--Le clbre musicien Handel, se trouvant en 1700  Venise, dans le
temps du carnaval, joua de la harpe dans une mascarade. Il n'avait alors
que seize ans; mais ses talens dans la musique taient dj trs-connus.
Dominique Scarlati, le plus habile musicien d'alors sur cet instrument,
l'entendit et s'cria: _Il n'y a que le saxon Handel, ou le Diable, qui
puisse jouer ainsi!_...

--Les Europens reprsentent ordinairement le Diable, avec un teint noir
et brl. Les ngres soutiennent, au contraire, que le Diable a la peau
blanche. Un officier franais se trouvant, au dix-septime sicle, dans
le royaume d'Ardra, en Afrique, alla faire une visite au chef des
prtres du pays. Il aperut, dans la chambre du pontife, une grande
poupe blanche, et demanda ce qu'elle reprsentait? On lui rpondit que
c'tait le Diable.--Vous vous trompez, dit bonnement le Franais; le
Diable est noir.--C'est vous qui tes dans l'erreur, rpliqua le vieux
prtre; vous ne pouvez pas savoir aussi-bien que moi quelle est la
couleur du Diable. _Je le vois tous les jours_, et je vous assure qu'il
est blanc comme vous[308].

  [308] Anecdotes africaines,--de la cte des esclaves, page 37.

--C'est sans doute ici le lieu de rapporter le _portrait du Diable_,
attribu  Piron, quoique ce morceau soit gnralement connu. Le Diable
n'y est pas flatt:

    Il a la peau d'un rot qui brle,
            Le front cornu,
    Le nez fait comme une virgule,
            Le pied crochu,
    Le _fuseau_, dont filait Hercule[309],
            Noir et tortu,
    Et pour comble de ridicule,
            La Queue au cu.

  [309] La plupart des thologiens de l'antiquit disent qu'Hercule,
    auprs d'Omphale, s'amusait  filer du lin. Mais il y en a qui
    prtendent qu'il filait autre chose.

--Un soir que saint Augustin tait plong dans ses mditations, il vit
passer devant lui un dmon qui portait un grand livre sur ses paules.
Il l'arrta, et lui demanda  voir ce que contenait son livre.--C'est le
registre de tous les pchs des hommes, rpondit le dmon; je les
ramasse o je les trouve, et je les cris  leur place, pour savoir plus
aisment ce que chacun me doit.--Montre-moi, dit l'vque d'Hippone,
quels pchs j'ai faits depuis ma conversion?...

Le dmon ouvrit son livre, et chercha l'article de saint Augustin, o il
ne se trouva que cette petite note: _Il a oubli de dire les Complies._
Le saint vque ordonna au Diable de l'attendre un moment; il se rendit
aussitt  l'glise, rcita les Complies, avec d'autres prires, et
revint trouver le dmon,  qui il demanda de lire une seconde fois sa
note. Elle se trouva efface.--Ah! vous m'avez tromp, s'cria le
Diable; et voil le prix de mes complaisances!... Mais on ne m'y
reprendra plus... En disant ces mots, il s'en alla, comme on s'en va
quand on n'est pas content[310].

  [310] _Legenda aurea Jac. de Voragine, aucta  Claudio  Rot._ Leg.
    119.

--Un jour que saint Martin (vque de Tours, comme chacun sait) disait
la messe en grande pompe, le Diable entra dans l'glise et avisa aux
moyens de le distraire. Il s'tait plac parmi les enfans de choeur, qui
ne le voyaient point; mais il savait bien que Martin le dcouvrirait ds
qu'il jetterait les yeux de son ct, et qu'il faudrait alors dguerpir.
C'est pourquoi il se tint bien sur ses gardes; et lorsque le saint
vque se tourna vers le peuple, pour dire le _Dominus vobiscum_, le
Diable se heurta le front contre un pilier, regarda Martin, et fit une
grimace si singulire, que le saint ne put s'empcher de rire; et il
perdit ainsi le mrite du sacrifice de la messe.--C'tait tout ce que
voulait l'esprit malin; il disparut, aussitt aprs cette escapade, sans
attendre que l'vque prt la peine de le chasser[311].

  [311] Cette aventure tait reprsente dans une glise de Brest.
    Grosnet trouva le trait si joli, qu'il le mit en vers, mais dans un
    autre sens.--Le Diable tait, selon cet ancien pote, dans un coin
    de l'glise, crivant, sur un parchemin, les caquets des femmes, et
    les propos inconvenans qu'on tenait  ses oreilles, pendant les
    saints offices. Or, quand sa feuille fut remplie, comme il avait
    encore bien des notes  prendre, il mit le parchemin entre ses
    dents, et le tira de toutes ses forces, pour l'allonger. Mais la
    feuille se dchira, et la tte du Diable alla frapper contre un
    pilier, qui se trouvait derrire lui. Saint Martin, qui se
    retournait alors pour le _Dominus vobiscum_, se mit  rire de la
    grimace du Diable, et perdit le mrite de sa messe; ce qui ne lui
    serait point advenu, s'il et eu les yeux baisss, comme dit
    Philippe d'Alcrippe.

--Un avare, qui tait devenu extrmement riche  force d'usure, se
sentant  l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse,
afin qu'il pt la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la
tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrt
avec lui, parce qu'il trouvait l'ide de s'en sparer tout--fait
dchirante. On ne lui promit rien prcisment; et il mourut en
contemplant ses pices d'or.

Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans
peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemble, lorsqu'en
ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pices d'or, mais deux normes
crapauds... Le Diable tait venu, et, en emportant l'me de l'usurier,
il avait emport son or, comme deux choses insparables et qui n'en
faisaient qu'une[312].

  [312] _Csarii Heist. de morientibus_, cap. 39, _mirac._ lib. XI.

Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du
Diable, parce qu'il frustrait la famille du dfunt d'une bonne bourse
bien grasse. On leur rpondra que l'or qu'elle contenait tait le fruit
de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter;
que ce n'tait sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le
Diable excutait l les dernires volonts du dfunt, ce que les
hritiers n'eussent pas fait.

Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse,
ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins
le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints mme ont
fait des choses de ce genre.--Un dvot envoya  saint Benot deux
flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire
qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour
lui, et de ne porter que le plus gros  Benot. C'tait modeste. Il
cache donc son flacon dans un foss cart, et continue sa route.

Saint Benot reut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grces;
mais comme il avait de la perspicacit, il dit au commissionnaire: Ayez
soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gard; renversez-le
avec prcaution; vous verrez ce qu'il y a dedans. Le saint se retira en
disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux.
Lorsqu'il arriva  sa cachette, il prit son flacon, le renversa
doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]...

  [313] _Jacobi de Voragine_, lg. 48.

Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des
espigleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de
mchancets, on manque de respect  saint Benot, qui tait un homme
d'assez bon temprament.

--Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa
cellule, vit entrer un dmon charg d'un grand _in-folio_, o il avait
crit, en manire d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les
pchs du mourant. Le chartreux se nommait Favier.--Favier, lui dit le
Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta
vie... En mme temps il fit la lecture de son gros livre.

  [314] _Ex Mathi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62._

Le moine, stupfait d'avoir commis tant de pchs, rpondit au
dmon:--Tout ce que tu me reproches, et que tu as si bien not, je l'ai
dit  confesse, j'en ai fait pnitence, et j'en ai reu l'absolution.
Ainsi, tu peux brler ton livre.--Un instant, repartit le Diable, toutes
tes confessions n'ont pas t bonnes; il y a certaines fautes ici, dont
tu n'as pas bien expliqu les circonstances; consquemment tu viendras
nous voir...

Le malade allait se dsoler, quand la sainte Vierge parut dans la
cellule, entoure d'une lumire blouissante, et tenant dans ses bras un
enfant d'une beaut extraordinaire.--Cesse de craindre, dit-elle au
moribond, ce bel enfant t'a pardonn toutes tes fautes, et le ciel est
ouvert pour toi... Le dmon, tout confus d'avoir mal jug un saint
homme, s'esquiva en entendant ces paroles. La sainte Vierge se retira
aussi; et Favier, se retrouvant seul, chanta les litanies des saints.
Lorsqu'il pronona ces paroles: _Omnes sancti et sanct Dei, intercedite
pro nobis_, il aperut le haut de sa cellule entr'ouvert; des choeurs
innombrables de saints et de saintes venaient chercher son me; il
mourut, et monta au ciel en bonne compagnie.--Puisse-t-il nous en
arriver autant!--Ainsi soit-il.


FIN.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.


  A ma femme. (_ptre ddicatoire_)                              pag. v

  Avertissement                                                      vij

  Introduction, _ou entrevue de l'auteur avec le Diable_              xv

  Chapitre premier. _Histoire des dmons_                              1

  Chap. II. _Formes et mtamorphoses._--Dmons en bouc, en tronc
    d'arbre, en crapauds, en chats noirs, en ours, en pourceaux,
    en singes, en dogues, en rats, en ngres, en dragon, en homme,
    en cheval, en moine, en ne, en gupe, en jeune fille, en
    merle noir, en chien, en queue de veau, en oeil, en laitue, en
    demi-septier de vin, en grenouille, en vautour, en marmottes,
    en blaireaux, en femmes, en monstre, en grand prince, etc. etc.   14

  Chap. III. _Le bon Diable.--Petit roman_                            28

  Chap. IV. _Services rendus par les dmons._--La vigne garde par
    le Diable. Trajan sauv par un dmon. Le Diable veille sur la
    vertu d'Agns du Mont-Politien. Histoire d'un dmon qui
    frquenta la maison d'un vque d'Hildesheim. Le dmon de
    Cassius de Parme. Aldon et Granson sauvs par le Diable.
    Aventure d'un jeune Espagnol et d'un dmon. Le Diable empche
    le plerinage nocturne d'un prtre et d'une dame                  33

  Chapitre V. _Espigleries de quelques dmons._--Cadulus et le
    Diable. Le Diable et Pierre-le-Prcheur. Un cur de Bonn et le
    Diable. Le Diable et les passans. Un baladin et son dmon. Le
    Diable perruquier. Le lutin de M. Santois. Les dmons et les
    plerins du Japon, etc.                                           45

  Chap. VI. _L'heureux valet.--Conte noir_                            52

  Chap. VII. _Honntes actions du Diable._--La vache vole et son
    cinquime descendant. Une fille de Nivelle et le Diable. Le
    Diable et un enfant altr. Un moine repris par le Diable. Le
    Diable punit un gourmand. Bienveillance du Diable pour un
    religieux sobre. Le Diable convertit un novice, qui voulait
    retourner dans le monde. Conduite dsintresse du Diable avec
    saint Vitus. Sentimens semblables avec saint Cyriaque             60

  Chap. VIII. _Malices de quelques dmons._--Le Diable prend la
    figure de Mose, et noie les juifs de l'le de Crte. Tempte
    excite  Louvain par le Diable. Orage de Malines. Dsastre de
    Quimper-Corentin. Un Dmon montagnard tord le cou  un mineur,
    sans le tuer. Le Diable prend la figure d'une femme, tracasse
    saint Hyppolite, etc. Mauvaise conduite d'un dmon, avec la
    jeune Ida de Louvain. Malices exerces contre le bienheureux
    Gilles. Aventures d'Alexandre _ab Alexandro_. Les diables du
    chteau de Vauvert. La vache possde du Diable                   73

  Chap. IX. _Le Diable et St. Dominique.--Conte bleu_                 86

  Chap. X. _Msaventures et faiblesses des dmons._--lizabeth
    d'Hoven soufflte le Diable, etc. Saint Grgoire le
    Thaumaturge mne le Diable comme il veut. Le Diable cit
    devant le tribunal de Dieu. Saint Loup enferme le Diable dans
    un verre d'eau. Dmon dans un pot  beurre. Caradoc et le
    Diable. Le Diable et saint Dorothe. Luther et le Diable. Le
    Diable et saint Antoine. Sainte Julienne et le Diable. Le
    Diable et saint Wulfran                                           92

  Chapitre XI. _Petites leons et chtimens divers, infligs par
    le Diable._--Le convers impudique, et le Diable dguis en
    nonne. Deux voyageuses et le Diable. Joueur emport par le
    Diable. Caresses conjugales hors de saison punies par le
    Diable. Le Diable et l'usurier dfunt. Le Diable emporte la
    langue d'un avocat vnal. Il effraie un paysan de mauvaise
    foi. Voyage aux enfers d'un meunier usurier et impie. Avis 
    ceux qui chantent vaniteusement, et ne veulent pas psalmodier.
    Le prdicateur orgueilleux. Le Diable se moque d'un moine
    paresseux. Il visite un moine qui dormait au choeur. Danger de
    l'invoquer                                                       107

  Chap. XII. _La mort de Rodrigue.--Histoire tragique_               123

  Chap. XIII. _De ceux qui ont le cou tordu par le Diable; de ceux
    que les dmons ont emports._--Cham, fils de No. Gabrielle
    d'Estres. Un chanoine fornicateur. Ulrich Schroter. Un comte
    de Mcon. Une Allemande. Un plaideur. Cagliostro. Valens.
    Dagobert. Le soldat tienne. Carlostad. Amalaric. bron         128

  Chap. XIV. _La mort de Julien l'apostat.--Histoire tragique_       145

  Chap. XV. _Le dmon bienfaisant--Petit roman_                      152

  Chap. XVI. _Le conseil infernal.--Conte noir_                      156

  Chapitre XVII. _De ceux qui nous ont rapport des nouvelles de
    l'enfer._--Histoire d'un religieux anglais, qui va aux enfers,
    sous la conduite de saint Nicolas. Voyage de Bertholde dans un
    coin de l'enfer. Agneus visite le trou de saint Patrice.
    Vtin va aux enfers. Un clerc se fait porter par le Diable 
    la porte des enfers. Un saint homme visite l'infirmerie des
    dmons. Tondal est conduit aux enfers par un ange, etc.          161

  Chap. XVIII. _Aventures d'un colier.--Conte noir_                 179

  Chap. XIX. _De l'estime qu'on a eue pour les dmons, des grands
    hommes qui leur ont d leur mrite, etc._--Modes du douzime
    sicle. Beau mot de Thomas Morus. Goyon de Matignon. Socrate.
    Apule. Agrippa. Cardan. Scaliger. Mesmer. Cagliostro.
    Averros. Chicus-OEsculanus. Copernic. Jean-Faust. Roger
    Bacon. Pierre d'Apone. Jeanne d'Arc. Les Templiers. Le pont du
    Diable. La muraille du Diable                                    184

  Chap. XX. _Des amours des dmons avec les mortels._--Amours
    d'une religieuse et d'un dmon. Amours du Diable pour une
    nonne chaste. Amours d'un dmon et de la fille d'un prtre.
    Amours de Victorin et d'une diablesse, etc. Enfans du Diable:
    Zoroastre. Romulus. Numa-Pompilius. Servius-Tullius. Auguste.
    Simon le Magicien. Luther. Merlin. Apollonius de Thyane. Les
    comtes de Clves. Mlusine. etc.                                 195

  Chap. XXI. _Le Diable pris par le nez.--Conte bleu_                207

  Chap. XXII. _Des dmons qui ont cit l'criture-Sainte,
    etc._--Un dmon rcite le pater. Le Diable cite un passage de
    saint Paul, en rclamant une me devant le tribunal suprme.
    Un dmon apprend  saint Bernard sept versets qui mnent au
    ciel, etc.                                                  page 213

  Chapitre XXIII. _Le magicien amoureux.--Conte noir_                225

  Chap. XXIV. _Contre ceux qui ne veulent pas croire aux
    diables.--Histoire difiante_                                    232

  Chap. XXV. _Contre ceux qui voient le Diable partout.--Pieuse
    factie_                                                         238

  Chap. XXVI. _La fausse princesse.--Mlodrame  mettre en scne_    243

  Chap. XXVII. _Quatre histoires difiantes._--Les
    prestiges.--Mort de
    Guillaume-le-Roux.--L'interrogatoire.--Encore un tour aux
    enfers                                                           249

  Chap. XXVIII. _Quatre petits romans._--Thodora.--L'anneau.--Le
    danger des engagemens.--Le voyage  Rome                         259

  Chap. XXIX. _Quatre petits contes._--Le souper.--Le chteau
    magique.--Le pauvre prtre.--Ce que l'on voudra                  270

  Chap. XXX. _Le Diable  confesse_                                  280

  Varits, ou _Mosaque infernale_.--De l'enfer et du purgatoire.
    Le signe de la croix. Le Diable et le mourant. L'adultre.
    Dpart des Brachmanes pour l'autre monde. Complaisance du
    Diable pour un prince allemand. La possde. La prophtie
    Turgotine. Le monstre belge. Mort du comte de Foulques.
    Aventure de Flavie et de ses deux eunuques. Le tombeau de
    saint Pierre-le-Neuf. Chastet d'un Jsuite attaque. Humilit
    de saint Bernard. Bon mot de Dominique Scarlati. Opinion des
    ngres sur le Diable. Portrait du Diable, selon Piron. Le
    Diable et saint Augustin. Le Diable gayant saint Martin. Les
    deux crapauds du Diable, et la couleuvre de saint Benot. Le
    chartreux malade                                                 284


FIN DE LA TABLE.




Notes sur la version lectronique

On a transcrit conformment  l'orthographe de l'original. On a corrig:

  Sainte-Foix en Saint-Foix (d'un pareil chteau, comme dit Saint-Foix)

Ainsi que de nombreuses erreurs d'impression. Les passages en italique
sont transcrits _entre caractres souligns_.






End of the Project Gutenberg EBook of Le diable peint par lui-mme, by 
Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DIABLE PEINT PAR LUI-MME ***

***** This file should be named 61311-8.txt or 61311-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/6/1/3/1/61311/

Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

