The Project Gutenberg EBook of Jacquou le Croquant, by Eugene Le Roy

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Title: Jacquou le Croquant

Author: Eugene Le Roy

Release Date: January 24, 2020 [EBook #61227]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUOU LE CROQUANT ***




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  EUGNE LE ROY
  JACQUOU LE CROQUANT

  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR
  3, RUE AUBER, 3




Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude, la Norvge et la Hollande.


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--9272-5-99.--(Encre Lorilleux).




JACQUOU LE CROQUANT




_A mon ami Alcide Dusolier._




I


Le plus loin dont il me souvienne, c'est 1815, l'anne que les trangers
vinrent  Paris, et o Napolon, appel par les messieurs du chteau de
l'Herm l'ogre de Corse, fut envoy  Sainte-Hlne, par del les mers.
En ce temps-l, les miens taient mtayers  Combengre, mauvais domaine
du marquis de Nansac, sur la lisire de la Fort Barade, dans le haut
Prigord. C'tait le soir de Nol; assis sur un petit banc dans le coin
de l'tre, j'attendais l'heure de partir pour aller  la messe de minuit
dans la chapelle du chteau, et il me tardait fort qu'il ft temps. Ma
mre, qui filait sa quenouille de chanvre devant le feu, me faisait
prendre patience  grand'peine en me disant des contes. Elle se leva
enfin, alla sur le pas de la porte, regarda les toiles au ciel et
revint aussitt:

--Il est l'heure, dit-elle, va, mon drole[1]; laisse-moi arranger le feu
pour quand nous reviendrons.

  [1] _Drole_ qui, dans le parler du Prigord, signifie _garon,
    fille_:--un drole, une drole,--s'crit sans accent circonflexe sur
    l'o.

Et aussitt, allant qurir dans le fournil une souche de noyer garde 
l'exprs, elle la mit sur les landiers et l'arrangea avec des tisons et
des copeaux.

Cela fait, elle m'entortilla dans un mauvais fichu de laine qu'elle noua
par derrire, enfona mon bonnet tricot sur mes oreilles, et passa de
la braise dans mes sabots. Enfin ayant pris sa capuce de bure, elle
alluma le falot aux vitres noircies par la fume de l'huile, souffla le
chalel pendu dans la chemine, et, tant sortis, ferma la porte au
verrou en dedans au moyen de la clef-torte qu'elle cacha ensuite dans un
trou du mur:

--Ton pre la trouvera l, mais qu'il revienne.

Le temps tait gris, comme lorsqu'il va neiger, le froid noir et la
terre gele. Je marchais prs de ma mre qui me tenait par la main,
forant mes petites jambes de sept ans par grande hte d'arriver, car la
pauvre femme, elle, mesurait son pas sur le mien. C'est que j'avais tant
ou parler  notre voisine la Mon de Puymaigre, de la crche faite tous
les ans dans la chapelle de l'Herm par les demoiselles de Nansac, qu'il
me tardait de voir tout ce qu'elle en racontait. Nos sabots sonnaient
fort sur le chemin durci,  peine marqu dans la lande grise et bien
faiblement clair par le falot que portait ma mre. Aprs avoir march
un quart d'heure dj, voici que nous entrons dans un grand chemin
pierreux appel _lou cami ferrat_, c'est--dire le chemin ferr, qui
suivait le bas des grands coteaux pels des Grillires. Au loin, sur la
cime des termes et dans les chemins, on voyait se mouvoir comme des feux
follets les falots des gens qui allaient  la messe de minuit, ou les
lumires portes par les garons courant la campagne en chantant une
antique chanson de nos pres, les Gaulois, qui se peut translater ainsi
du patois:

            Nous sommes arrivs,
            Nous sommes arrivs,
            A la porte des rics, (chefs)
        Dame, donnez-nous l'trenne du gui!...
            Si votre fille est grande,
        Nous demandons l'trenne du gui!
        Si elle est prte  choisir l'poux,
        Dame, donnez-nous l'trenne du gui!...
        Si nous sommes vingt ou trente,
        Nous demandons l'trenne du gui!
    Si nous sommes vingt ou trente bons  prendre femme,
        Dame, donnez-nous l'trenne du gui!...

Lorsque nous fmes sous Puymaigre, une autre mtairie du chteau, ma
mre mit une main contre sa bouche et hucha fortement:

--H, Mon!

La Mon sortit incontinent sur sa porte et rpondit:

--Espre-moi, Franou!

Et, un instant aprs, dvalant lentement par un chemin d'coursire ou
de raccourci, elle nous rejoignit.

--Et tu emmnes le Jacquou!... fit-elle en me voyant.

--M'en parle pas! il veut y aller que le ventre lui en fait mal. Et,
avec a, notre Martissou est sorti: je ne pouvais pas le laisser tout
seul.

Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait dans l'ancienne
route de Limoges  Bergerac, venant de la fort, et nous suivmes cette
route un quart d'heure de temps, jusqu' la grande alle du chteau de
l'Herm.

Cette alle, large de soixante pieds, dont il ne reste plus de traces
aujourd'hui, avait deux ranges de vieux ormeaux de chaque ct. Elle
tait pave de grosses pierres, tandis qu'une herbe courte poussait dans
les contre-alles o il faisait bon passer, l't. Elle montait en
droite ligne au chteau camp sur la cime du puy, dont les toits
pointus, les pignons et les hautes chemines se dressaient tout noirs
dans le ciel gris.

Comme nous grimpions avec d'autres gens rencontrs en chemin, il
commena de neiger fort, de manire que nous tions dj tout blancs en
arrivant en haut; et cette neige, qui tombait en flottant, faisait dire
aux bonnes femmes: Voici que le vieux Nol plume ses oies. La porte
extrieure, renforce de gros clous  tte pointue pour la garder jadis
des coups de hache, tait ce soir-l grande ouverte, et donnait accs
dans l'enceinte circulaire borde d'un large foss, au milieu de
laquelle tait le chteau. Cette porte tait perce dans un btiment
crnel, dfendu par des meurtrires, maintenant ras, et, sous la vote
qui conduisait  la cour intrieure, un fanal se balanait, clairant
l'entre et le pont jet sur la douve.

Au fond de l'enceinte de murs solides et  droite du chteau, on voyait
briller les vitraux enflamms d'une chapelle qui n'existe plus; ma mre
tua son falot et nous entrmes.

Que de lumires! Dans le choeur de la chapelle, le vieil autel de pierre
en forme de tombeau en tait garni, et voici qu'on achevait d'clairer
la crche de verdure faite dans une large embrasure de fentre. Aprs
s'tre signs avec de l'eau bnite, les gens allaient s'agenouiller
devant la crche et prier l'enfant Jsus qu'on voyait couch dans une
mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l'or, entre un boeuf
pensif et un ne tout poilu qui levait la tte pour attraper du foin 
un petit rtelier. Que c'tait beau! On aurait dit une croze ou grotte,
toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon.
Dans la lumire amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe
bleue, tait assise  ct de son nouveau-n, et, prs d'elle, saint
Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout a d'un oeil
attendri. Un peu  distance, accompagns de leurs chiens, les bergers
agenouills, un bton recourb en crosse  la main, adoraient
l'enfanon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guids par
l'toile qui brillait suspendue  la vote de branches, arrivaient avec
leurs longues barbes, portant des prsents...

Je regardais goulment toutes ces jolies choses, avec les autres qui
taient l, carquillant nos yeux  force. Mais il nous fallut bientt
sortir du choeur rserv aux messieurs, car la messe tait sonne.

Ils entrrent tous, comme en procession. D'abord le vieux marquis,
habill  l'ancienne mode d'avant la Rvolution, avec une culotte
courte, des bas de soie blancs, des souliers  boucles d'or, un habit 
la franaise de velours brun  boutons d'acier cisels, un gilet 
fleurs broches qui lui tombait sur le ventre et une perruque enfarine,
finissant par une petite queue entortille d'un ruban noir qui tombait
sur le collet de son habit. Il menait par le bras sa bru, la comtesse de
Nansac, grosse dame coiffe d'une manire de chle entortill autour de
sa tte, et serre dans une robe de soie couleur puce, dont la ceinture
lui montait sous les bras quasi.

Puis venait le comte, en frac  l'anglaise, en pantalon collant gris 
sous-pieds, menant sa fille ane qui avait les cheveux courts et friss
comme une drolette, quoiqu'elle ft bien en ge d'tre marie. Ensuite
venaient un jeune garon d'une douzaine d'annes, quatre demoiselles
entre six et dix-sept ans, et une gouvernante qui menait la plus jeune
par la main.

Tout ce monde dfila, regard de ct par les paysans craintifs, et alla
se placer sur des prie-Dieu aligns dans le choeur.

Et la messe commena, dite par un ancien moine de Saint-Amand-de-Coly,
qui s'tait habitu au chteau, trouvant le gte bon, et servie par le
jeune monsieur, blondin, chauss de jolis escarpins dcouverts, habill
d'un pantalon gris clair et d'un petit justaucorps de velours noir, sur
lequel retombait une collerette brode.

Au moment de la communion, les femmes de la campagne mirent leur voile
et attendirent. Les messieurs ne se drangrent pas: comme de juste, le
chapelain vint leur porter le bon Dieu d'abord. Tous ceux qui taient
d'ge comptent communirent, manque le vieux marquis, lequel, disaient
les gens du chteau, par suite d'une grande imbcillit d'estomac, ne
pouvait jamais garder le jene le temps ncessaire. Mais les vieux du
pays riaient de a, se rappelant fort bien qu'avant la Rvolution il ne
croyait ni  Dieu, ni au Diable, ni  l'Aversier, cet tre mystrieux
plus puissant et plus terrible que le Diable.

Aprs les messieurs, ce fut le tour des domestiques, agenouills  la
balustrade qui fermait le choeur, M. Laborie, le rgisseur, en tte,
avec sa figure dure et fourbe en mme temps. Ensuite vinrent les bonnes
femmes voiles, les paysans, mtayers du chteau, journaliers et autres
manants comme nous. Pour tous ceux qui taient sous la main des
messieurs, il fallait de rigueur communier aux bonnes ftes, c'tait de
rgle; pourtant ma mre n'y alla pas cette fois; mais on sut bien le lui
reprocher puis aprs.

La messe finie, dom Enjalbert posa son ornement dor sur le coin de
l'autel, et, la grille de la balustrade ayant t ouverte, on nous fit
entrer tous dans le choeur pour prier devant la crche. On chanta
d'abord un nol ancien, entonn par le chapelain, ensuite chacun fit son
oraison  part. Tout ce monde  genoux regardait pieusement le petit
Jsus rose, aux cheveux couleur de lin, en marmottant ses prires, quand
voici que tout d'un coup il ouvre les bras, remue les yeux, tourne la
tte et fait entendre un vagissement de nouveau-n...

Alors de cette foule de paysans superstitieux sortit discrtement un:
Oh! d'tonnement et d'admiration. Ces bonnes gens, bien sr, pensaient
pour la plupart qu'il y et l quelque miracle, et en restaient
immobiles, les yeux carquills, badant, avec l'espoir que le miracle
allait recommencer.

Mais ce fut tout. Lorsque nous sortmes en foule, tout ce monde
babillait, changeant ses impressions. D'aucuns tenaient pour le
miracle, d'autres taient en doute, car de vrais incrdules point. Ma
mre s'en fut allumer notre falot  la cuisine dont la porte ouverte
flambait au bas de l'escalier de la tour. Quelle cuisine! sur de gros
contre-htiers de fer forg, brlait un grand feu de bois de brasse
devant lequel rtissait un gros coq d'Inde au ventre rebondi, plein de
truffes qui sentaient bon. Au manteau de la chemine, un rtelier fait 
l'exprs portait une demi-douzaine de broches avec leurs htelets,
placs par rang de taille. Accroches  des planches fixes aux murs,
des casseroles de toutes grandeurs brillaient des reflets du foyer,
au-dessous de chaudrons normes et de bassines couleur d'or ple. Des
moules en cuivre rouge ou tams taient poss sur des tablettes, et
encore des ustensiles de forme bizarre dont on ne devinait pas l'usage.
Sur la table longue et massive, des couteaux rangs par grandeur sur un
napperon, et des botes en fer battu,  compartiments, pour les pices.
Deux grils taient l aussi, chargs, l'un de boudins, l'autre de pieds
de porc, tout prts  tre poss sur la braise qu'une fille de cuisine
tirait par ct de la chemine. Il y avait encore sur cette table des
pices de viande froide et des pts qui faisaient plaisir  voir dans
leur crote dore.

Ayant allum son falot, ma mre remercia et donna le bonsoir  ceux qui
taient l. Mais les deux femmes seules le lui rendirent. Quant au chef
cuisinier qui se promenait, leur donnant des ordres, glorieux comme un
dindon, avec sa veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna tant
seulement pas lui rpondre.

Au del de la premire porte, aprs avoir pass le pont, la Mon de
Puymaigre et d'autres nous attendaient: leurs falots ayant t allums
au ntre, nous nous en allmes tous.

Il neigeait toujours, comme qui jette de la plume d'oie  grandes
poignes, pour parler ainsi que les bonnes femmes, et la neige tait
paisse d'un pied dj, dans laquelle nos sabots enfonaient. A mesure
que les gens rencontraient leur chemin, ils nous laissaient avec un: A
Dieu sois! A Puymaigre la Mon nous ayant quitts, nous suivmes seuls
notre route. Cette neige me lassait fort et, tout au rebours de l'aller,
je me faisais tirer par le bras.

--Tu es fatigu, dit ma mre: monte  la chvre-morte.

Et, s'tant baisse, je grimpai  cheval sur son chine, entourant son
col de mes petits bras, tandis qu'avec les siens elle ramenait mes
jambottes en avant. Tout en allant, je lui faisais des questions sur
tout ce que j'avais vu, principalement sur le petit Jsus:

--Est-ce qu'il est vivant, dis?...

Ma mre, qui tait une pauvre paysanne ignorante, comme celle qui
n'entendait pas seulement le franais, mais femme de bon sens au
demeurant, me fit comprendre que s'il avait remu, c'tait par le moyen
de quelque mcanique.

Et elle allait toujours, lentement, enfonant dans la neige molle, me
rehissant d'un coup de reins lorsque j'avais gliss quelque peu, et
s'arrtant de temps  autre pour secouer, contre une pierre, ses sabots
embotts de neige.

Un vent pre s'tait lev, faisant tourbillonner la neige qui tombait
toujours  force. La campagne dserte tait toute blanche; les coteaux
semblaient couverts d'un grand linceul triste, comme ceux qu'on met sur
la caisse des pauvres morts. Les chtaigniers, aux formes bizarres,
marquaient leurs branches tourmentes par une ligne blanche. Les
fougres poudres de neige penchaient vers la terre, tandis que sur les
bruyres, la brande et les ajoncs, plus solides, elle s'amassait par
places. Un silence de mort planait sur la terre dsole, et l'on
n'entendait mme pas le bruit des pas de ma mre, amorti par la neige
paisse. Pourtant, comme nous entrions dans la lande du Grand-Castang,
un crapaud-volant jeta dans la nuit son cri mal plaisant qui me fit
frissonner.

Cependant, ma mre peinait fort  suivre le mauvais chemin perdu sous la
neige. Des fois elle s'cartait un peu et, le reconnaissant, revenait
incontinent, se guidait sur un arbre, une grosse touffe d'ajoncs, une
flaque d'eau, gele maintenant. Moi, berc par le mouvement, malgr le
froid, je finissais par m'endormir sur son chine, et mes bras gourds se
dnouaient malgr moi.

--Tiens-toi bien! me disait-elle; dans un moment nous serons chez nous.

Malgr a, j'avais peine  me tenir veill, lorsque tout  coup,  cent
pas en avant, clate un hurlement prolong qui me fit passer dans la
tte comme un millier d'pingles: Ho! o... o... o..., et je vois
une grande bte, comme un bien fort chien, aux oreilles pointues, qui
gueulait ainsi en levant le museau vers le ciel.

--N'aie pas peur, me dit ma mre.

Et, m'ayant donn le falot, elle ta ses sabots, en prit un dans chaque
main et marcha droit  la bte, en les choquant l'un contre l'autre 
grand bruit. a n'est pas pour dire, mais lors, j'aurais fort voulu tre
couch contre elle, dans le lit bien chaud. Lorsque nous fmes  une
cinquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande en quelques sauts, et
nous passmes, piant de ct, sans le voir pourtant. Mais, un instant
aprs, le mme hurlement sinistre s'leva en arrire: Ho! o... o...
o..., qui m'effraya encore plus, car il me semblait que le loup ft
sur nos talons. De temps  autre, ma mre se retournait, faisant du
tapage avec ses sabots, pour effrayer cette male bte; mais, si a
gardait le loup d'approcher trop, a ne l'empcha pas de nous suivre 
une trentaine de pas, jusqu' la claire-voie de notre cour. Ayant pris
la clef-torte dans la cache, car mon pre n'tait pas rentr, ma mre
fit jouer le loquet de dedans et referma vivement la porte derrire
nous.

Au lieu du bon feu que nous pensions trouver, la souche tait sur les
landiers, toute noire, teinte.

--Ah! s'cria ma mre, c'est mchant signe! il nous arrivera quelque
malheur!

En farfouillant sous la cendre avec une brindille, elle trouva quelques
braises, sur lesquelles elle jeta un petit fagot de menu bois, qui
flamba bientt sous le vent du tuyau de fer qu'elle mit  sa bouche.

Lorsque je fus un peu rchauff, n'ayant plus peur du loup, je dis:

--Mre, j'ai faim.

--Pauvre drole! il n'y a rien de bon ici... fit-elle, pensant au
rveillon du chteau; et, dcouvrant une marmite, elle ajouta:--Te voici
une mique.

Tout en mangeant cette boule de farine de mas, ptrie  l'eau, cuite
avec des feuilles de chou, sans un brin de lard dedans, et bien froide,
je pensais  toutes ces bonnes choses vues dans la cuisine du chteau
et, je ne le cache pas, a me faisait trouver la mique mauvaise, comme
elle l'tait de vrai; mais, ordinairement, je n'y faisais pas attention.
Oh! je n'tais pas bien gourmand en pense, je n'apptais pas la dinde
truffe, ni les pts, mais seulement un de ces beaux boudins d'un noir
luisant...

Pourquoi, l-haut, tant de bonnes choses, plus que de besoin, et chez
nous de mauvaises miques froides de la veille? Dans ma tte d'enfant, la
question ne se posait pas bien clairement; mais, tout de mme, il me
semblait qu'il y avait l quelque chose qui n'tait pas bien arrang.

--Il te faut aller au lit, dit ma mre.

Elle me prit sur ses genoux et me dpouilla en un tour de main. Aussitt
couch, je m'endormis sans plus penser  rien.

                   *       *       *       *       *

Lorsque je me rveillai, le lendemain, ma mre attisait le feu sous la
marmite o cuisait la soupe, et mon pre triait sur la table les oiseaux
attraps la nuit  la palette. Aussitt lev, je vins le voir faire. Il
y en avait une trentaine, petits ou gros: grives, merles, pinsons,
verdiers, chardonnerets, msanges, et mme un mauvais geai. Mon pre les
assemblait, pour les vendre mieux, par cinq ou six, avec un fil qu'il
leur passait dans le bec. Ayant fini, il mit toutes ces pauvres
bestioles dans son havresac et le pendit  un clou, de crainte de la
chatte. Cela fait, ma mre, ayant taill le pain cependant, fit bouillir
la marmite et trempa la soupe. Il tait un peu tt, sur les huit heures,
mais mon pre voulait aller  Montignac vendre ses oiseaux. Ayant mis la
soupire sur la table, ma mre nous servit d'abord, mon pre et moi,
puis elle ensuite, et nous nous mmes  manger de bon got, ayant faim
tous trois, surtout mon pre, qui avait pass presque toute la nuit
dehors. Lorsqu'il eut mang ses deux grandes assiettes de soupe, et bu,
mle  un reste de bouillon, de mauvaise piquette gte, ma mre ta
les assiettes de terre brune, dcrocha l'oule de la crmaillre et versa
sur la nappe de grosse toile grise les chtaignes fumantes. C'est bon,
les chtaignes blanchies lorsqu'elles sont vertes; lorsqu'elles ont
pass par le schoir, a n'est plus la mme chose. Mais quoi! il faut
bien les manger sches, puisqu'on ne peut pas les garder toujours
vertes. Nous les mangions donc tout de mme, avec des raves un peu
grilles qui taient au fond de l'oule, et triant les gtes pour les
poules. Lorsqu'il n'y eut plus de chtaignes, mon pre but un plein
gobelet de piquette, s'essuya les babines avec le revers de la main et
se leva.

--Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma mre; j'ai fini
d'craser les miens en faisant peur  cette mchante bte de loup.

--Je t'en porterai, mais que je vende mes oiseaux, rpondit mon pre,
car, autrement, je n'ai point de sous.

Et, prenant une petite baguette au balai de gents, il la mit dans le
vieux sabot de ma mre et la coupa juste  la longueur. Cela fait, il
prit son havresac, mit la mesure dedans, dcrocha le fusil au manteau de
la chemine, et s'en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le
suivre pourtant:

--Tu te perdrais l-bas,  Montignac.

Moi, je restai  me chauffer dans le coin du feu, mais bientt, ne
pouvant tenir en place, comme c'est l'ordinaire des petits droles, je
sortis sur le pas de la porte. Il tait tomb de la neige toute la nuit;
dans notre cour, il y en avait deux pieds d'paisseur, de manire qu'il
avait fallu faire un chemin avec la pelle pour aller  la grange donner
aux bestiaux. Du ct de la fort, au loin, la lande n'tait plus qu'une
large plaine blanche, seme  et l, de grandes touffes d'ajoncs, dont
la verdure fonce s'apercevait au pied. Sur les coteaux, les maisons
gristres, sous leurs tuiles charges de neige, fumaient lentement.
L-bas, sur ma droite, j'apercevais le chteau de l'Herm avec ses tours
noires coiffes d'une perruque blanche, comme le vieux marquis de
Nansac. Devant moi,  une lieue de pays, les hauteurs de Tourtel, avec
leurs arbres dpouills et chargs de givre, cachaient le massif clocher
de Rouffignac, o les cloches commenaient  campaner, appelant les gens
 la messe. Un peu sur la droite,  demi-heure de chemin, la mtairie de
Puymaigre, les portes closes, semblait comme endormie au flanc du
coteau, et en haut, tout en haut, dans le ciel couleur de plomb, des
corbeaux battaient lourdement l'air de leurs ailes et passaient en
couahnant.

Prs de moi, le long du mur de notre cour, dans un gros tas de fagots,
un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourgeon dessch, ou, dans les
trous du mur, quelque barbotte engourdie par le froid; sous la
charrette, nos quatre poules se tenaient tranquilles  l'abri. Le temps
tait toujours dur; un aigre vent de bise faisait poudroyer la neige sur
la campagne ensevelie et coupait la figure: je rentrai vite m'asseoir
dans le coin du foyer.

--Nous irons  la messe, mre? demandai-je.

--Non, mon petit, il fait trop mchant temps, et puis nous y avons t
cette nuit.

Je m'ennuyai bientt de ne rien faire et de ne pouvoir sortir, car la
maison, basse et dlabre, n'tait gure plaisante. Il n'y avait qu'une
chambre, pas bien grande encore, qui servait de cuisine et de tout,
comme c'est assez l'ordinaire dans les anciennes mtairies de notre
pays. On n'y voyait gure non plus, car il n'y avait qu'un petit
fenestrou fermant par un contrevent sans vitres, de manire que,
lorsqu'il faisait mauvais temps et qu'il tait clos, la clart ne venait
qu'un petit peu au-dessus de la porte et par la chemine large et basse.
Joint  a que les murs dcrpis taient sales, et le plancher du
grenier tout noirci par la fume, ce qui n'tait pas pour y faire voir
plus clair.

Dans un coin, touchant la chemine, tait le grand lit de grossire
menuiserie o nous couchions tous trois; et au pied du lit,  des
chevilles plantes dans le mur, pendaient quelques mchantes hardes. Du
ct oppos, il y avait un mauvais cabinet tout trou par les vers,
auquel il manquait un tiroir, et dont un pied pourri tait remplac par
une pierre plate. Dans le fond, la maie o l'on serrait le chanteau;
sous la maie, une tourtire  faire les millas, et,  ct, un sac de
mteil  moiti plein, pos sur un bout de planche pour le garder de
l'humidit de la terre. A l'entre, prs de la porte, tait dresse
l'chelle de meunier qui montait  la trappe du grenier, et, sous
l'chelle, un pilo de bois pour la journe. Dans un autre coin tait
l'vier, dont le trou ne donnait gure de chaleur par ce temps de gel,
et au milieu, une mauvaise table avec ses deux bancs. Aux poutres
pendaient des pis de bl d'Espagne, quelques pelotons de fil, et
c'tait tout. La maison avait t pave autrefois de petits cailloux,
mais il y en avait la moiti toute dpave, ce qui faisait des trous o
l'on marchait sur la terre battue.

En ce temps dont je parle, je ne faisais gure attention  a, tant n
et ayant t lev dans des baraques semblables; mais, depuis, j'ai
pens qu'il tait un peu bien odieux que des chrtiens, comme on dit,
fussent logs ainsi que des btes. Ou c'est le pire encore, c'est
lorsque la famille est nombreuse, et que tous, pre, mre, garons et
filles, petits et grands, logent dans la mme chambre entasss dans deux
ou trois lits,  trois ou quatre, en maladie comme en sant: tout a
n'est pas bien sain, ni convenable. Il n'est pas honnte, non plus que
le pre et la mre se dpouillent devant leurs enfants, les soeurs
devant les frres. Et puis quand ces enfants prennent de l'ge, il n'est
pas bonnement possible qu'ils ne s'aperoivent pas de choses qu'ils ne
devraient point voir, et ne surprennent des secrets qu'ils devraient
ignorer.

Mais revenons: ma mre, me voyant tout de loisir et ne sachant que
faire, coupa avec la serpe des petites bchettes bien droites et me les
donna:

--Tiens, fais des petites quilles, et tu t'en amuseras.

Je faonnai ces quilles de mon mieux, avec son couteau, et, ayant fini,
je les plantai, et me mis  tirer dessus avec une pomme de terre bien
ronde, en manire de boule.

Cependant, ce triste jour de Nol touchait  sa fin. Sur les quatre
heures, mon pre revint de Montignac; en entrant, il se secoua, car il
tait tout blanc, la neige tombant toujours, et posa son fusil dans le
coin du foyer. Ensuite, ayant t son havresac, il en tira une paire de
sabots jaunes, en bois de vergne, lis par un brin de vme, et les posa
 terre.

Ma mre mit le pied dans un sabot, et dit:

--Ils m'iront tout  fait bien. Et que te cotent-ils?

--Douze sous... et six liards de clous pour les ferrer, a fait treize
sous et demi. J'ai vendu les oiseaux vingt-six sous, j'ai achet un
tortillon pour le Jacquou, a fait qu'il me reste onze sous et deux
liards: te les voil.

Ma mre prit les sous et alla les mettre dans le tiroir du cabinet.

Alors, mon pre, ayant pris le tortillon dans la poche de dessous de sa
veste, me le donna. Je l'embrassai, et je me mis  manger ce gteau de
paysan, aprs en avoir port un morceau  ma mre, qui ne le voulut pas:

--Non, mon petit, mange-le, toi.

Ah! quel bon tortillon! j'ai depuis tt de la tourte aux prunes, et
mme, une fois, du massepain, mais je n'ai jamais rien mang de meilleur
que ce premier tortillon.

Mon pre me regardait faire avec plaisir, tout heureux de ce que j'tais
content, le pauvre homme! Puis il se leva, alla qurir dans le tiroir du
cabinet un vieux marteau rouill, et, revenant prs du feu, se mit 
ferrer les sabots. Lorsqu'il eut fini, il ta les brides des vieux, et
les posa aux neufs, aprs les avoir ajustes  la mesure du pied. tant
ainsi tout prts, ma mre prit les sabots sur-le-champ, car elle n'avait
autre chose  se mettre aux pieds.

Aprs a, elle descendit de la crmaillre l'oule o cuisait pour le
cochon, et, ayant vid les pommes de terre dans le bac, les crasa avec
la pelle du foyer en y mlant quelques poignes de farine de bl rouge.
Puis, ayant laiss manger un peu notre chienne, elle porta cette baccade
ou pte  notre porc qui, connaissant l'heure, geignait fort en cognant
son nez sous la porte de son table.

La nuit noire venue, le chalel fut allum, et ma mre, en ayant fini
avec le cochon, dcouvrit la tourtire o cuisait un ragot de pommes de
terre pour notre souper. Aprs l'avoir got, elle y ajouta quelques
grains de sel, et mit sur la table trois assiettes et trois cuillers de
fer rouilles quelque peu. De gobelets elle n'en mit que deux, pour la
bonne raison que nous n'en avions pas davantage: moi, je buvais dans le
sien. Aprs cela, elle alla tirer  boire dans le petit cellier attenant
 la maison, et, tant rentre, mit la tourtire sur la table. De ce
temps, mon pre, revenu de la grange o il avait t soigner les boeufs,
avait tir de la maie une grande tourte plate de pain de mteil, seigle
et orge, avec des pommes de terre rpes, et, aprs avoir fait une croix
sur la sole avec la pointe de son couteau, se mit  l'entamer. Mais
c'tait tout un travail: cette tourte tait la dernire de la fourne
faite il y avait prs d'un mois, de manire qu'elle tait dure en
diable, un peu gele peut-tre, et criait fort sous le couteau, que mon
pre avait grand'peine  faire entrer. Enfin,  force, il en vint 
bout; mais, en sparant le chanteau, il vit qu'il y avait dans la mie,
par places, des moisissures toutes vertes.

--C'est bien trop de malheur! fit-il.

On dit: bl d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour; mais ce dicton
n'tait pas  notre usage. Nous attendions toujours la moisson avec
impatience, heureux lorsque nous pouvions aller jusque-l sans emprunter
quelques mesures de seigle ou de baillarge; et pour le pain, nous ne le
mangions jamais tendre: on en aurait trop mang.

Si mon pre se faisait tant de mauvais sang pour un peu de pain perdu,
c'est qu'autrefois chez les pauvres on en tait trs mnager. Le pain,
mme trs noir, dur et grossier, tait une nourriture prcieuse pour
ceux qui vivaient en bonne partie de chtaignes, de pommes de terre et
de bouillie de bl d'Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes
frquentes autrefois, et avaient ou parler par leurs anciens de ces
famines o les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des
btes, et ils sentaient vivement le bonheur de ne pas manquer de ce pain
sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de
peines, avait quelque chose de sacr: de l ces recommandations
incessantes aux petits droles de ne point le prodiguer.

Mon pre resta un bon moment tout estomaqu, regardant fixement le pain
gt; mais qu'y faire?...

Il coupa donc trois morceaux de pain, tant  regret le plus moisi et le
jetant  notre chienne, puis nous nous mmes  souper. Il n'y avait pas
grande diffrence entre notre ragot et la pte du cochon: c'tait
toujours des pommes de terre cuites dans de l'eau; seulement, dans notre
manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du
sel.

Avec un souper comme a, on ne s'attarde pas  table; pourtant nous y
restmes longtemps, car il fallait avoir de bonnes dents pour mcher ce
pain dur comme la pierre. Aussitt que nous emes fini, ma mre me mena
dehors, puis me mit au lit.

Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui me semblrent
bien longs. C'est que a n'est rien de bien plaisant que d'tre enferm
toute une grande journe dans une maison comme la ntre, noire et
froide. Lorsqu'il fait beau, a passe, on est tout le jour dehors sous
le soleil, on ne rentre gure au logis que le soir pour souper et
dormir, et ainsi on n'a pas le loisir de s'ennuyer. Mais par ce mchant
temps, si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au loin que la
neige et toujours de la neige. Personne aux champs, les gens tant au
coin du feu, et les btes couches sur la paillade, dans l'table tide.
Cette solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit, sans un
mouvement, me faisaient frissonner autant que le froid: il me semblait
que nous tions spars du monde; et, de fait, dans ce lieu perdu, avec
plus de deux pieds de neige partout, et des fois un brouillard pais
venant jusqu' notre porte, c'tait bien la vrit. Pourtant, malgr a,
le matin, ayant donn  manger aux boeufs et aux brebis, mon pre
prenait son fusil et s'en allait avec notre chienne chercher un livre 
la trace. Il en tua cinq ou six dans ces jours-l, car il tait adroit
chasseur et la chienne tait bonne. a fut heureux; nous n'avions plus
chez nous que les onze sous et demi rapports le jour de la Nol. Mais
il lui fallait se cacher pour vendre son gibier et aller au loin, 
Thenon, au Bugue,  Montignac, son havresac sous sa blouse,  cause de
nos messieurs de Nansac qui taient trs jaloux de la chasse. Ces
quelques livres, donc, mirent un peu d'argent dans le tiroir du
cabinet, quoiqu'on ne les achett pas cher, car il ne fallait pas penser
de les vendre au march, mais les proposer aux aubergistes, qui
profitaient de l'occasion et vous payaient dans les vingt-cinq sous un
livre pesant six ou sept livres. Dans la journe, lorsqu'il tait
rentr, mon pre faisait des paniers en vme blanc, des rondelles pour
atteler les boeufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois et
autres menus ouvrages comme a, pour avoir quelques sous. a m'amusait
un peu de le voir faire et de m'essayer  tresser un panier comme lui.

Quoique notre pain ft bien noir, bien dur, nous l'emes fini tout de
mme avant la fonte des neiges. Le meunier de Bramefont ne pouvant pas
venir nous rendre notre mouture, nous ne pouvions pas cuire, de manire
qu'il nous fallut aller emprunter une tourte  la Mon de Puymaigre, qui
nous la prta avec plaisir, car c'tait une bonne femme, encore que, des
fois, elle moucht bien un peu fort ses droles lorsqu'ils avaient mal
fait.

Pour le dire en passant, cette tourte n'a jamais t rendue  la Mon.
La coutume veut que l'emprunteur du pain ne le rende pas de son chef:
c'est le prteur qui doit venir le chercher, faisant semblant d'en avoir
besoin. Mais la Mon, par la suite, nous voyant dans la peine et le
malheur, n'est jamais venue la demander.

                   *       *       *       *       *

Enfin, le dgel vint, et les terres grises, dtrempes, reparurent,
laissant voir les bls verts qui pointaient sur les sillons. Lorsque la
terre fut un peu ressuye, ma mre fit sortir les brebis, car la feuille
que nous avions ramasse pour l'hiver tait mange et notre peu de
regain tait presque fini. Elle m'emmena avec elle, touchant nos btes,
vers les coteaux pierreux des Grillires, o poussait une petite herbe
fine qu'elles aimaient fort. C'tait dans l'aprs-midi; un ple soleil
d'hiver clairait tristement la terre dnude, et un petit vent
soufflait par moments, froid comme les neiges des monts d'Auvergne sur
lesquels il avait pass. Mais, au prix du temps qu'il avait fait une
dizaine de jours durant, c'tait un beau jour. Ma mre et moi nous
tions assis  l'abri du nord contre un de ces gros tas de pierres que
nous appelons un _cheyrou_; elle, filant sa quenouille, et moi,
m'amusant  faire de petites maisons, tandis que nos brebis paissaient
tranquillement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme dans
un morceau de pain que ma mre avait port, voici que nos brebis,
effrayes par un chien, reviennent vers nous au galop et nous dpassent
en menant grand bruit. S'tant leve pour les ramener, ma mre vit alors
un garde de l'Herm, appel Mascret, qui lui cria de s'arrter. Lorsqu'il
nous eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de se rendre
tout d'abord au chteau, o le rgisseur voulait lui parler.

--Et que me veut-il de si press? fit ma mre.

--a, je n'en sais rien, mais il vous le dira bien.

Et le garde s'en alla.

Nous fmes vers les brebis qui s'taient plantes  deux cents pas,
regardant toujours le chien qui les avait effrayes, puis, les chassant
devant nous et descendant le coteau, nous revnmes  Combengre, d'o ma
mre repartit pour l'Herm, aprs avoir ferm les btes dans l'table.

Lorsqu'elle fut de retour,  la nuit, mon pre lui demanda:

--Et que te voulait-il, ce vieux coquin?...

--Ah! voil... d'abord, il m'a reproch de n'avoir pas fait mes
dvotions le soir de Nol, comme les autres, ni mme toi, qui n'avais
pas tant seulement t  la messe, ce dont les dames n'taient pas du
tout contentes, et l'avaient charg de me le dire. Aprs a, il m'a dit
que tu braconnais toujours, de manire que M. le comte ne trouvait plus
de livres devers Combengre, et qu'il te faisait prvenir de cesser et
de te dfaire de notre chienne. Enfin, il a ajout qu'il nous fallait
totalement changer de conduite, sans quoi les messieurs nous mettraient
dehors.

--Nous ne sommes pas bien embarrasss pour trouver une aussi mauvaise
mtairie! fit mon pre. Et autrement, il ne t'a rien dit?

--Oh! si, toujours sa mme chanson: que lui n'tait pour rien dans tout
a; qu'il faisait la commission seulement. Au contraire, il nous portait
beaucoup d'intrt, et, si je voulais l'couter, tout s'arrangerait: il
nous mettrait dans la mtairie des Fages, qui tait bien bonne, et de
plus il te donnerait du bois  couper dans la fort, tous les hivers, o
tu gagnerais des sous...

--C'est a! et, du temps que je serais dans les bois, il viendrait voir
un peu aux Fages si le btail profitait!... Et que lui as-tu rpondu?...

--Je lui ai rpondu d'abord que, pour ce qui tait de la communion, nous
n'avions pas le temps d'aller nous confesser souvent, tant si loin; que
c'tait bon pour les gens de loisir, mais que, pour nous autres, c'tait
bien assez d'y aller une fois l'an. Et puis, d'ailleurs, ai-je ajout,
si je vous coutais, je ne pourrais pas mme faire mes Pques, car le
cur ne voudrait pas me donner l'absolution.

--Mais bte que tu es, a-t-il fait alors, est-ce qu'on a besoin de lui
dire a?

--Ah! la canaille! s'cria mon pre; si jamais je le trouvais au milieu
de la fort, par l entre La Granval et le Cros-de-Mortier, il passerait
un mauvais quart d'heure!

--Reste tranquille, il nous arriverait de la peine, dit ma mre; tu sais
bien que pour a, il n'y a pas de danger.

Mon pre ne rpliqua rien et se mit  regarder le feu.

A ce moment-l, moi, je ne comprenais pas grand-chose  cette
conversation, et je mettais toute la colre de mon pre sur le compte de
la dfense de chasser. Je savais bien, pour l'avoir ou dire souvent
chez nous, et  d'autres mtayers du chteau, que M. Laborie tait un
homme dur, exigeant, injuste, qui trompait les pauvres gens tant qu'il
pouvait, faisant sauter un louis d'or ou un cu, sur un compte de
mtayer, rapiant cinq sous  un misrable journalier, s'il ne pouvait
faire davantage; et puis, comme on ajoutait toujours, grand
chenassier, terme dont la signification m'tait inconnue alors, et que
je croyais vouloir dire autant comme: grand coquin; mais c'tait tout.
Aujourd'hui, quand je pense  ce gueusard qui avait totalement englaud
la comtesse de Nansac en faisant le dvot, l'hypocrite, et qui tait
voleur, mchant, et chenassier, comme disaient les gens, je ne puis
m'empcher de croire qu'il mritait ce qui est arriv.

Environ quinze jours aprs cette conversation, tandis que ma mre triait
des haricots pour mettre dans la soupe, voici venir M. Laborie 
Combengre. Il entra, fit: Bonjour, bonjour, en m'avisant de ct, et
demanda o tait mon pre.

--Il est  couper de la bruyre, rpondit ma mre.

--Ou  braconner, plutt! repartit-il. Et ces boeufs, est-ce qu'ils
profitent?

Et, disant cela, il s'en fut  la grange. Ma mre me prit par la main et
le suivit. Lorsqu'il eut vu les boeufs, M. Laborie fit sortir les brebis
de l'table et, tout en les regardant, il marmonnait entre ses dents,
pensant que je n'y prenais garde:

--Eh bien! tu ne veux donc pas tre raisonnable?... Voyons! Je te
porterai un joli mouchoir de tte de Prigueux, dis?...

Ma mre ne lui ayant pas rpondu, aprs avoir tourn, vir, M. Laborie
s'en alla, disant toujours sur le mme ton:

--Tu t'en repentiras! tu t'en repentiras!

Le surlendemain, tandis que nous mangions la soupe, vers le coup de neuf
heures, la chienne gronda sous la table, et le garde Mascret, survenant,
s'arrta sur le pas de la porte:

--M. Laborie vous fait dire, par l'ordre de M. le comte, d'avoir  vous
dfaire de votre chienne, au premier jour; si on la trouve encore ici,
il la fera tuer.

--Que le bon Dieu prserve M. le comte, et celui qui vous envoie, de
commander a!--dit mon pre en serrant les poings et en regardant
Mascret, les yeux pleins de colre;--et vous, n'en faites rien, sans
quoi il arrivera un malheur!

--Pourtant, si on me le commande, il faudra bien que j'obisse, dit le
garde;  votre place, moi, je vendrais la chienne. M. le comte assure,
que, d'aprs les anciennes lois, un paysan ne peut avoir de chien de
chasse, qui n'aie le jarret coup.

--C'est bon, fit mon pre, rapportez-leur seulement ce que je vous ai
dit.

Il y eut un moment de silence aprs le dpart de Mascret, puis ma mre
fit:

--Mon pauvre Martissou, le mieux, c'est de vendre la chienne, comme dit
le garde; le notaire de Ladouze te l'a demande plusieurs fois,
mne-la-lui: il t'en donnera bien quatre ou cinq cus peut-tre,
puisqu'elle est bonne pour suivre le livre.

--Je ne veux pas la vendre! rpondit mon pre.

--Alors, mne-la chez ton cousin de Cendrieux: il te la gardera jusqu'
tant que nous partions d'ici, car nous ne pouvons plus y rester; il
arriverait quelque chose.

--Femme, tu as raison,  ce coup, dit sourdement mon pre: je l'y
mnerai dimanche qui vient.

Le samedi, comme mon pre liait les boeufs pour aller qurir de la
bruyre, un individu  cheval, d'assez mauvaise figure, vint 
Combengre, entra dans la cour, et, s'adressant  mon pre:

--C'est vous Martissou le Croquant, le mtayer de M. de Nansac? dit-il.

--C'est moi.

--Alors, voil un acte de sortie de la mtairie.

Et il tendit un papier  mon pre.

Lui, le prit, le dchira en mille morceaux et les jeta au nez de
l'huissier.

--Tout a se payera! dit l'autre en ricanant.

Et il s'en alla bon train, parce que mon pre avait pris son aiguillon
un peu brusquement, de manire qu'il semblait vouloir s'en servir plutt
pour en allonger un coup  l'huissier, que pour mener ses boeufs.

                   *       *       *       *       *

Depuis que nous avions reu cet acte de sortie, et aprs que la chienne
fut  Cendrieux, ma mre tait plus tranquille. C'tait l'affaire de
quelques mois, et,  la Saint-Jean, nous quitterions cette mauvaise
mtairie o nous crevions de faim: surtout, nous ne serions plus exposs
 quelque mchante affaire de la part de cette canaille de Laborie.
Mais, quand un malheur est en chemin, il faut qu'il arrive: une nuit,
nous entendmes gratter  la porte avec de petits ginglements.

--C'est la chienne, fit mon pre en allant ouvrir; j'avais pourtant bien
dit  mon cousin de la fermer et de l'attacher pendant quelques jours.

La chienne entra, tranant un bout de corde qu'elle avait coupe avec
ses dents, et sauta aprs mon pre en aboyant joyeusement.

Ma mre ne dormit pas du reste de la nuit, tracasse de cette
affaire-l, et comme sentant approcher un malheur. Le matin, sur les
neuf heures, nous finissions de manger la soupe, quand tout  coup la
chienne sortit en aboyant, et, une seconde aprs, nous entendmes un
coup de fusil, et quelques plombs vinrent ricocher contre la porte
ouverte, jusque dans la maison, l'un desquels blessa ma mre au front,
ce qui lui fit jeter un cri. Mon pre, alors, saute sur son fusil,
carte ma mre qui veut l'arrter, et court dehors. Devant lui il voit
la chienne tendue, morte, le sang lui sortant par la gueule, et, 
l'entre de la cour, Laborie qui rendait au garde son fusil dcharg.

--Ah! canaille! tu ne feras plus de misre  personne!

Et, avant que l'autre ait song  se sauver, il paule son fusil et
l'tend raide mort.

Tandis que Mascret, ple et lui-mme plus mort que vif, ne savait o il
en tait, ma mre survenait avec de grands cris.

--Ah! Martissou, qu'as-tu fait?

--C'est lui qui l'a cherch, rpliqua mon pre; a devait de toute force
arriver.

Du temps qu'aide du garde ma mre accotait Laborie contre un tas de
bruyre, pour lui porter secours, mais bien inutilement, mon pre rentre
dans la maison, prend ses souliers, son gros bonnet de laine, passe le
havresac en sautoir, met dedans un morceau de pain, sa corne  poudre,
son sac  grenaille, m'embrasse, sort, son fusil  la main, et tire vers
la fort.

Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester seul, et je fus rejoindre ma
mre qui regardait piteusement ce corps tendu. Il tait l, les yeux
fixes, la bouche entr'ouverte comme pour crier, les bras retombs le
long du corps: on voyait qu'il avait eu conscience de sa mort. Le garde
avait dfait son gilet et dboutonn la chemise pour se rendre compte,
et, au milieu de la poitrine, dans les poils rouges qui foisonnaient, le
coup avait presque fait balle, et la blessure, horrible  voir,
saignait.

Pendant ce temps Mascret courait vers l'Herm, et sur son chemin semait
la nouvelle, en sorte que les gens arrivrent bientt. Le premier qui
vint, ce fut l'homme  la Mon de Puymaigre; il regarda tranquillement
le mort et dit:

--Je plains Martissou et vous autres pour les consquences; mais quant 
ce gueux-l, je ne le plains point: il n'a que ce qu'il a mrit cent
fois!

Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par l, dirent de mme: Il ne
l'a pas vol! Ou bien: C'est une canaille de moins! Et autres
oraisons de ce genre. Mais peu aprs survint, grand train, le comte de
Nansac,  cheval, avec son piqueur, et dom Enjalbert qui, n'tant pas
trop bon cavalier, s'accrochait  sa selle: alors tout le monde se tut.
Le comte regarda le corps un instant, puis demanda  ma mre comment
c'tait arriv. Aprs qu'elle eut dit que mon pre avait tir sur
Laborie, fou de colre parce qu'un plomb l'avait blesse et que sa
chienne avait t tue, M. de Nansac regarda la pauvre bte tendue au
milieu de la cour et, reportant ses yeux sur son dfunt rgisseur, ne
dit plus rien. Sans doute, il comprenait bien que son ordre brutal de
tuer notre chienne avait amen mort d'homme, et que la responsabilit de
cette mort remontait jusqu' lui; mais sur sa figure on n'y aurait rien
connu. Il regardait le corps de Laborie froidement, comme il aurait
regard un loup port bas par ses chiens. Au bout d'un moment, ses gens
tant arrivs, il commanda de mettre le mort sur une civire qu'on avait
t chercher, et tout le monde repartit.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, les gendarmes vinrent questionner ma mre sur la manire
dont la chose s'tait passe. Ils me faisaient grand'peur, ces
gendarmes, avec leur sabre pendu  un baudrier jaune et le mousqueton
attach  la selle. C'tait la premire fois que j'en voyais, et tout,
depuis leurs lourdes bottes jusqu' leur grand chapeau bord, me les
faisait paratre extraordinairement  craindre. Aussi, tandis qu'ils
taient l, l'un  cheval sur le banc, interrogeant ma mre, l'autre
debout, appuy sur son sabre, je me faisais tout petit dans un coin.
Aprs qu'elle leur eut tout racont, le plus vieux fit:

--Tout a, c'est bien, mais maintenant dites-nous o est votre homme.

--Je ne le sais pas, rpondit ma mre, mais quand mme je le saurais,
vous pensez bien que je ne vous le dirais pas.

--Il pourrait vous en cuire! faites-y attention! Voyons, il est revenu
ici cette nuit?

--Non.

--Pourtant, on nous l'a certifi.

--On vous a tromps, en ce cas.

Enfin, aprs avoir beaucoup tracass ma mre, l'avoir presse de
questions, dans l'espoir qu'elle se couperait, et avoir tch
inutilement de l'effrayer, les gendarmes s'en furent,  mon grand
contentement.

Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous connaissions pour
lui avoir quelquefois tremp la soupe chez nous, vint cogner  la porte.
Ma mre s'tant vitement habille lui ouvrit aprs qu'il se fut fait
connatre, et lors il nous dit que mon pre l'envoyait pour s'enqurir
de la visite des gendarmes. Il ajouta qu'au reste il ne fallait pas
s'inquiter de lui, attendu qu'il tait couch dans une cabane
abandonne, au plus pais des bois, dans un fond plein de ronces et
d'ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-Viel, o le diable n'irait pas le
chercher. Seulement, il avait besoin de sa limousine pour se couvrir la
nuit.

Lui ayant donn la vieille limousine et la moiti d'une tourte de pain,
ma mre chargea encore le charbonnier de beaucoup de bonnes paroles pour
son homme, ensuite de quoi il s'en retourna.

Dans l'aprs-midi du jour suivant, les gens de la justice vinrent avec
le comte de Nansac et des domestiques du chteau. Ils firent mettre
Mascret et un autre dans l'endroit o il tait avec Laborie, un autre
encore  l'endroit d'o mon pre avait tir, comptrent les pas et se
remurent beaucoup dans la cour. Aprs a, un vieux, qui avait une
mauvaise figure d'homme, fit raconter  ma mre la manire dont a
s'tait pass. Elle rpta ce qu'elle avait dit la veille aux gendarmes
prsents l avec ces messieurs, que c'tait sur le coup de la colre, en
la voyant blesse, elle, et sa chienne morte, que mon pre avait tir
sur Laborie.

Tandis que ma mre parlait, le vieux tchait de lui en faire dire plus
qu'elle ne disait; mais elle se dfendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il
essaya de lui faire avouer que ds longtemps mon pre projetait ce coup;
mais elle protesta que non, et s'en tint  ce qu'elle avait dit. Alors
le vieux renard qui l'interrogeait, m'avisant dans un coin, fit signe 
un gendarme:

--Amenez-moi cet enfant.

Lorsque je fus l, devant lui, et qu'il commena  me questionner d'un
air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune,
que peut-tre, sans le vouloir, je pourrais lcher quelque chose de
consquence contre mon pre, et, pour viter a, je me mis  geindre et
 pleurer. Il eut beau m'interroger en franais que je ne comprenais
pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la
prison, me montrer une pice de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui
rpondis qu'en pleurant. Voyant a, il se leva mal content, disant:

--Cet enfant est imbcile!

Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous.

Quelques jours aprs, nous smes que les gendarmes faisaient une battue
dans la fort, avec les gardes du chteau, le piqueur, et aussi des
paysans rquisitionns la veille. Mais justement un de ceux-l s'en fut
trouver Jean, le charbonnier, et fit prvenir mon pre, qui, en pleine
nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sr qu'on ne
viendrait pas le trouver l.--Et, en effet, les gendarmes et tout ce
monde se retirrent  la nuit, sans avoir rien trouv que force livres,
un renard et deux loups qui se sauvrent, bien tonns de voir tant de
gens  la fois.

Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mre out gratter doucement  la
porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'veillai qu'au
matin parce que mon pre, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma
mre, les yeux brillants, sortit, fit le tour des btiments et revint,
disant:

--Il n'y a personne.

--Adieu donc, femme, dit mon pre.

Et, prenant son fusil, il s'en alla.

Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantt d'un ct, tantt
de l'autre, mon pre ne couchait gure jamais deux nuits de suite au
mme endroit, dans la mme cabane. Les gens des maisons cartes, des
villages autour de la fort, le connaissaient et savaient bien qu'il
n'tait pas un coquin: puis Laborie tait si dtest dans le pays, que
tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colre, mon pre
et fait ce coup, et nul ne l'en blmait. Aussi, quoique bien des gens
l'eussent trouv en allant de grand matin couper un faix de bois dans
les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de
lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de
vendre un livre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de
Rouffignac, de la poudre  giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans
sa gourde, on lui faisait ses commissions; mme, des fois, il y en avait
qui lui disaient: Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras aprs
dans un lit et a te reposera, depuis le temps que tu l'as
dsaccoutum. Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire  de
braves gens.

Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se mfiant que, de ce
ct-l, on surveillait davantage. Et en effet, un matin, deux heures
avant la pointe du jour, quatre gendarmes vinrent entourer la maison,
croyant le surprendre, mais ils en furent pour leur chevauche de nuit.
Il ne se passait gure de jour, non plus, que Mascret et l'autre garde
ne vinssent rder par l; mais pour guetter autour de la maison aprs le
soleil couch, ils n'osaient, sachant qu'il n'aurait pas fait bon
rencontrer mon pre. Je crois bien qu'ils auraient autant aim tourner
d'un autre ct, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon pre en
libert, les y forait.

Ma mre, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, tant toujours dans les
transes, ne mangeant gure et ne dormant quasi plus, tant elle craignait
que son Martissou ne ft pris. Elle se disait que, de force force, a
arriverait un jour, car d'esprer que jamais un mauvais hasard, ou la
maladie, ou quelque canaille, peut-tre, ne le ferait prendre, a ne se
pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers pleins de fivre,
elle voyait la cour d'assises et la guillotine et gmissait longuement;
si elle s'endormait de fatigue, elle en rvait encore et se plaignait
toujours.

                   *       *       *       *       *

Il y avait un mois, tout prs, que mon pre tait dans les bois, lorsque
le comte de Nansac fit dire par ses gardes dans les villages, autour de
la fort, qu'il donnerait deux louis d'or  celui qui le ferait prendre.
Comme il se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent ce coquin de
Martissou, et l'aidait  vivre, il lui en fit mme proposer cinq.

--coutez, Mascret! rpondit Jean au garde qui lui faisait la
commission, je ne sais pas o est Martissou, mais quand mme je le
saurais, a n'est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni pour cent que
je le vendrais. Dites a  votre monsieur, et ne venez plus me parler de
telle canaillerie.

Malheureusement, tout le monde n'tait pas solide honnte homme comme
Jean, et il ne faut pas s'tonner que parmi tant de braves gens du pays
il se soit trouv un coquin. Quand je parle d'un, a ne veut pas dire
qu'il n'y et par l, des individus capables d'un mauvais coup, et en
ayant fait: a serait faire mentir le proverbe qui dit que la Fort
Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais ceux-l mmes qui
auraient vol sur les grands chemins taient honntes  leur manire:
dtrousser un homme, passe; pour le vendre, non.

Mais enfin le tratre s'est trouv. Il y avait aux Maurezies un homme
pauvre appel Jansou qui, toute l'anne dj, travaillait comme
journalier au chteau de l'Herm. Ce Jansou avait cinq enfants, petits
tous, l'an ayant neuf ans, qui demeuraient avec leur mre dans une
mauvaise baraque de maison afferme deux cus par an, tandis que lui,
tout le long de la semaine, couchait dans une grange, l o il tait
occup. Il ne venait pour l'ordinaire aux Maurezies que le samedi soir
et s'en retournait au travail le lundi matin. Comme bien on pense, avec
les douze sous par jour que gagnaient les ouvriers de terre en ce
temps-l, il avait peine  entretenir le pain  ses droles, car le
seigle tait cher alors, et la baillarge et le mteil. De bl froment il
n'en fallait pas parler, on n'en mangeait que dans les bonnes maisons.
Pour le reste, les droles de Jansou taient  la charit, habills de
morceaux de vieilles hardes toutes rapetasses, de mauvaises culottes en
guenilles perces  montrer la peau, et tenues sur l'paule par un bout
de corde. Avec a, les pieds nus toute l'anne, et couchant dans un coin
de la cahute sur une mauvaise paillasse bourre de fougres.

C'est  ce Jansou que, d'aprs l'ordre du comte, le matre valet, qui
remplaait Laborie pour le moment, s'adressa. Le pauvre diable fit bien
tout d'abord quelques difficults, disant qu'il ne savait du tout o
tait Martissou; mais, lorsque l'autre l'eut menac de ne plus lui
donner de travail et lui eut parl de deux louis d'or, qu'il pouvait
gagner facilement en le faisant guetter par son drole l'an, il dit
qu'il le ferait.

Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de le dire, tait
fin comme une belette, rus comme un renard et mchant comme une guenon.
Avec a, il connaissait la fort comme celui qui la courait toute
l'anne, dnichant les oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les
houx, et faisant des commissions pour les bcherons et les charbonniers.
Plusieurs fois il avait trouv mon pre et l'avait pi par curiosit
maligne, mais sans pouvoir dcouvrir o tait son gte habituel, ce qui
tait difficile, au surplus, car il en changeait souvent, comme je l'ai
dit.

Dans ce moment, le carnaval tait proche, et, quoique d'ordinaire on
s'en rjouisse, ma mre le voyait arriver avec crainte, sachant bien que
son Martissou voudrait le faire en notre compagnie, et apprhendant
qu'on ne profitt de l'occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle,
par Jean, de ne pas venir ce soir-l, qu'il valait mieux attendre au
lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se douterait de rien.

Le drole de Jansou,  qui son pre avait fait le mot, pensant aussi que
Martissou voudrait fter le carnaval chez lui, s'tait cach, le soir du
mardi gras, dans les taillis prs du carrefour de l'Homme-Mort, pour
l'pier. A la nuit tombante, il l'out venir du fond des bois, et fut
bien tonn lorsqu'il vit qu'il prenait le chemin de La Granval, au lieu
de celui qui l'aurait men  Combengre. L'ayant suivi de loin, pieds
nus, sans faire de bruit, il le vit entrer dans la maison o on l'avait
convi.

C'tait chez de braves gens  leur aise qui taient fermiers dans le
bien de famille du cur de Fanlac. La veille, la femme, peine en
pensant que le pauvre Martissou n'oserait pas aller chez lui, et ferait
carnaval au profond des fourrs avec quelque morceau de pain, l'avait
fait engager par son homme.

Aussitt que la porte fut referme, le drole s'en galopa prvenir son
pre, qui courut au chteau prvenir que Martissou tait chez le Rey, de
La Granval. Sur le coup, un homme  cheval part grand train avertir les
gendarmes, qui laissent l leur souper et viennent en grande hte.

A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs chevaux  Jansou
qui les attendait, et,  petit bruit, aids des gardes de l'Herm,
cernent la maison. Il tait sur les onze heures du soir, tous ceux qui
taient l avaient bien festoy et ils chantaient en trinquant avec du
vin cuit, lorsque deux gendarmes poussrent la porte brusquement et
entrrent.

Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que chacun s'criait,
mon pre court  son fusil qu'il avait pos dans un coin; mais il se
trouva qu'on l'avait t et mis sur un lit  cause d'un petit drole qui
voulait s'en amuser. Alors il se lance vers la fentre et l'enjambe
malgr les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dans les
mains des deux autres qui la gardaient. En un rien de temps, il fut
enchan les mains derrire le dos, tandis que la femme du Rey pleurait
et se lamentait, disant d'une voix bien piteuse:

--Oh! mon pauvre Martissou! c'est moi qui en suis la cause;
pardonnez-moi, je croyais bien faire!

--Non, non, Catissou, vous tes une bonne femme et les vtres sont de
braves gens, mais j'ai t vendu par quelque canaille. Adieu  tous, et
merci! cria-t-il comme on l'emmenait.

En arrivant  l'endroit o taient les chevaux, mon pre vit Jansou qui
les tenait.

--Ah! c'est toi qui m'as vendu, gueusard!... Si jamais je sors, tu es
sr de ton affaire!

L-dessus, les gendarmes lui attachrent au cou une corde, que l'un
d'eux tenait en main; puis, tant remonts  cheval, ils mirent le
prisonnier entre eux et l'emmenrent.

Cette canaillerie ne porta pas bonheur  Jansou. Une fois qu'il eut ses
deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne
durrent pas longtemps, car le nouveau rgisseur du chteau mit des
mtayers dans les domaines tenus en rserve, de manire qu'il n'y eut
plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le
faire travailler,  cause de sa mchante action, et ainsi, bientt ayant
mang les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent.
Encore aujourd'hui de ces cts, lorsqu'on veut parler d'un homme  qui
il ne faut pas se fier, on dit: tratre comme Jansou.

Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par
argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus
misrables que lui.




II


Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma
mre eut un profond soupir, comme si elle se mourait:

--O mon pauvre Martissou!

Moi, je me mis  pleurer, et, tout le jour, nous restmes tous deux bien
tristes et dolents. Elle tait assise sur un petit banc, les mains
jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire.
Par moments, une pense plus grivement pnible lui faisait chapper une
plainte:

--Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas
song  faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que
je mangeai lentement, aprs quoi nous fmes nous coucher.

Nous n'tions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le matre valet
du chteau vint dire  ma mre qu' cette heure elle ne pouvait plus
faire marcher la mtairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous
en aller tout de suite, pour laisser la maison  celui qui nous
remplaait,  cause du travail en retard depuis deux mois tantt.

Quoi faire? o aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tte,
ma mre vint  penser  un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la fort
une tuilire, ou tuilerie, abandonne depuis longtemps, o peut-tre
nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de
bonne heure, ma mre fit tomber du foin du fenil, en donna aux boeufs,
et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crche  midi. Puis,
ayant jet un peu de regain aux brebis, elle rentra  la maison, me
coupa un morceau de pain pour ma journe et, m'ayant embrass, s'en alla
vers l'homme de la tuilire en me recommandant bien de ne pas m'carter.

Il n'y avait pas de danger  a: o aurais-je t?

Bientt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la
porte. Je restai l de longues heures, pensant  mon pauvre pre,
maintenant ferm dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me
prenait. Quelle triste journe je passai l, ayant en face de moi les
coteaux pels des Grillires, o pas un arbre n'apparaissait, et, tout
autour des btiments, les terres de la mtairie environnes de grandes
landes grises, au-del desquelles, du ct du nord et du couchant,
taient les bois profonds. Par moment, fatigu d'tre assis et de
contempler cet horizon brumeux et dsol comme l'avenir que
j'entrevoyais confusment dans mes ides d'enfant, je me levais et je
faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les boeufs, qui
ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me
voyant entrer. Je leur donnais quelques fourches de foin, et je m'en
retournais, piant au loin sur les chemins si ma mre revenait. Dans
leur table, les brebis blaient, ayant faim, et, de temps  autre, je
leur jetais une petite brasse de regain pour leur faire prendre
patience.

Et je me rasseyais, regardant fixement la place o tait tomb Laborie,
qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux
pouvants et la plaie sanglante de sa poitrine.

Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres o elles
avaient t picorer, et, aprs s'tre un peu pouilles, se dcidrent 
monter une  une la petite chelle de leur poulailler. Le jour baissait,
et je commenais  m'inquiter de ne pas voir arriver ma mre, lorsque
pourtant mon oreille, habitue par la vie de plein air  our de loin,
reconnut son pas prcipit venant du ct du couchant. Enfin elle
arriva, harasse de fatigue, essouffle, car elle s'tait hte
beaucoup,  cause de moi. Je courus  sa rencontre, et elle m'embrassa
bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrmes
tous deux dans la maison noire.

En fouillant sous les cendres du foyer, ma mre trouva une braise, et
finit par allumer le chalel  force de souffler. Puis, ayant fait du
feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la pole
sur le feu, avec un peu de graisse, la moiti d'une pleine cuiller:
c'tait tout ce qui restait  la maison. L'oignon tant frit, elle
remplit la pole d'eau, tailla le pain dans la soupire, et, lorsque
l'eau eut pris le bot, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les
pauvres gens de nos pays, on mettait une pince de poivre sur la soupe
pour lui donner un peu de got, mais nous n'en avions plus. Dire que ce
mchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon,
a ne se peut; mais c'tait chaud, et a valait encore mieux que du pain
tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mang notre soupe, nous
nous mmes au lit.

L'homme de Saint-Geyrac avait dit  ma mre qu'elle pouvait aller
demeurer  la tuilire, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison
tait en mauvais tat. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme
pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau rgisseur de l'Herm.
L'estimation faite, ma mre comptait qu'il nous devait revenir dans les
dix cus; mais lorsqu'elle fut pour rgler, il se trouva que c'tait le
contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le
lui dit l'autre. Laborie nous avait marqu un demi-sac de bl dont ma
mre n'avait aucune connaissance; il n'avait pas port en compte tout le
prix d'un cochon que nous avions vendu  Thenon, et, de plus, il avait
omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon pre lui avait remis.
Il nous fallut donc quitter Combengre soi-disant dans les dettes des
messieurs.

Ce fut un rude coup pour ma pauvre mre. Nous n'avions qu'une trentaine
de sous  la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de
pommes de terre et un fond de sac de farine de bl d'Espagne qui pesait
bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec a.

L'homme de la Mon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos
affaires. Tout a n'tait pas lourd pour les boeufs: notre mauvais lit,
le mchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique 
piquette, une marmite, une oule, une tourtire, la pole, un seau de
bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salire de
bois. Tout ce misrable mobilier ne valait pas les quarante francs que
nous tions censs redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie
de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'aprs sa mort.

La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel,
chemin pierreux o le chargement tait fort secou. L'homme de la Mon
avait apport du foin pour faire manger ses boeufs, et ma mre m'avait
assis dessus, derrire la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous
passions aux Bessdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la
main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans
les yeux de ceux d'ge, on sentait la compassion de nous voir nous en
aller comme a, seuls dsormais, sans le pre.

Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a
fait une de Thenon  Rouffignac, qui longe la fort et la traverse sur
la moiti de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de
Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, prs de la
Cabane, et encore une troisime, plus vers le couchant, qui vient du
ct de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon 
Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la fort
facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle tait bien plus grande
qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup dfrich, et
il n'y avait lors de marqus que deux mauvais grands chemins longeant
les lisires, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou
des sentiers sous bois frquents par les charbonniers et les
braconniers. Peu aprs avoir dpass les Bessdes, l'homme de la Mon
quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire
la vrit, a n'tait pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracs
dans les bois par les roues des charrettes qui enlvent les brasses dans
les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on
prenait  droite ou  gauche, et ainsi se traaient de nouveaux passages
dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans
les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des
flaques d'eau jauntre qu'il fallait viter, et, tantt aprs, des
ornires profondes d'un ct, et des bosses de l'autre qui faisaient
pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents
lorsque le chemin redevenait brusquement plainier.

Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des boeufs dans des
chemins pareils. Le temps tait gris et brumeux; il semblait que nous
nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mon s'en allait
devant, appelant ses boeufs, les encourageant de la voix, et parfois les
piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la fort:
rarement il hsitait pour prendre une sente qui coupait  droite celle
que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement,
finissait par s'en carter tout  fait. Pourtant, dans des endroits o
s'entrecroisaient de ces pistes effaces, il s'arrtait quelquefois un
instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se
tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas t
 la tuilire depuis une dizaine d'annes de a. Mais nous autres
paysans, habitus  voyager de jour et de nuit dans des pays sans
chemins, nous nous reconnaissons bien partout o nous avons pass une
fois.

Il y en a d'aucuns peut-tre qui seraient curieux de savoir pourquoi je
dis toujours: l'homme de la Mon. Voici: c'est que je ne l'ai jamais
ou nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait
Pierre, mais, comme c'tait elle qui portait culottes, tout le monde
disait l'homme de la Mon.

Sur les deux heures, aprs avoir travers un taillis, la charrette
dboucha dans une grande clairire entoure de bois. Au milieu, tait la
tuilire ou ce qui en restait. De loin, c'taient des toitures  moiti
crases, noircies par le temps, mais, de prs, c'tait un amas de
ruines. Les hangars effondrs montraient encore quelques piliers de bois
 demi pourris, supportant une partie de charpente o se voyaient
quelques restes de la couverture de tuiles,  ct d'autres parties o
les lattes brises l'avaient laiss s'affaisser. Le four o l'on cuisait
la brique et la tuile s'tait croul, et, sur ses ruines, des rables
poussaient des jets robustes. La maison n'tait pas tout  fait en aussi
mauvais tat, mais de gure ne s'en fallait. Elle tait btie en bois,
en briques et en torchis; le tout maonn avec de la terre grasse. Par
l'effet du temps et des hivers, les murs s'taient effrits, caills,
djets comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous,
courbs, tordus par la misre, le travail et les ans.

Des graines apportes par le vent avaient germ  et l, dans les trous
et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles,
scolopendres et perce-murs. La tuile couverte de mousse sur laquelle
pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de
joubarbe  et l, tenait encore, except  un bout o elle s'tait
crase. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait,
soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels taient encore clous
des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilire, tout
tait plein de dbris de tuiles, de briques et de dcombres entasss sur
lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent
dans les lieux abandonns et sur le bord des vieux chemins o l'on ne
passe plus. L se serraient, drues et vivaces, des menthes  l'cre
odeur, des carottes sauvages, des choux-d'ne, des morelles, des mauves,
des chardons  tte ronde que nous appelons des peignes, et vingt
espces encore. Plus au loin dans la clairire, les fouilles pour
l'extraction des terres avaient laiss des trous o l'eau verdtre
croupissait, et des amoncellements pareils  de grandes tombes sur
lesquels  et l de maigres ajoncs avaient pouss, rares dans la
mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de
dsolation qui serrait le coeur. On et dit un vieux champ de bataille
abandonn aprs l'enfouissement prcipit des morts.

En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mre eut un
petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se
reportrent sur moi. Mais, comme c'tait une femme de grand coeur, elle
entra fermement dans la maison o je la suivis, tandis que l'homme de la
Mon dfaisait la corde du chargement.

Quelle maison! Celle de Combengre tait bien nue, bien noire, bien
triste, mais c'tait une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci.
Lorsque la porte fut pousse, qui ne tenait plus que par un gond, elle
se montra dans tout son dlabrement. Aux murs, par endroits, une
crevasse laissait voir le jour extrieur, ou donnait passage  une
plante qui perait de dehors. Le foyer tait grossirement construit 
la faon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de
grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes,
mises l pour scher et oublies, faisaient une espce de plancher mal
joint, juste  peu prs pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait
la tuile, et, dans le coin dcouvert, le ciel. Par ce trou, les pluies
d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.

Ayant contempl a sans rien dire, ma mre ressortit pour aider l'homme
 dcharger le mobilier. Pour le faire plus aisment, lui se coula entre
les boeufs et souleva le timon, tandis qu'elle tait la cheville de fer
qui passait dans les rondelles, et appelait les boeufs. L'homme alors
posa doucement le timon  terre et sur ce timon ainsi inclin, aid de
ma mre, il fit glisser tout bellement le chlit, le cabinet et le
reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brasse de foin devant les
boeufs. Lorsque tout fut plac dans la maison, ma mre tira d'un panier
le chanteau pli dans une touaille, puis le posa sur la table avec la
salire et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Aprs a, elle voulut
remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique,
 force d'avoir t secou, tait comme de la boue: elle sortit donc
pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mon fit une
frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain 
taillons et croquant l'oignon tremp dans le sel,  petites tranches.

Ayant achev, il ferma son couteau, but la moiti d'un gobelet d'eau et
se leva. Ma mre lui aida  atteler les boeufs; il prit son aiguillon,
rpondit aux remerciements que a n'tait rien, nous donna le bonsoir,
et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairire et disparut
dans les bois.

Lorsque nous fmes seuls, ma mre me prit et m'embrassa longuement, me
serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu
pass, elle se mit  faire le lit et finit d'arranger du mieux possible
notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allmes chercher du bois. Aux
alentours il n'en manquait pas, et nous en emes bientt assembl un bon
tas. Sous les hangars, il y avait des dbris de charpente qui nous
servirent bien aussi. Mais a n'tait pas une affaire commode que de
faire du feu. En ce temps-l, les allumettes chimiques taient
inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la
cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait teint, il
fallait en aller qurir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en
donnaient de bonne grce,  charge de revanche. Il n'y avait que les
aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fte ou
de foire, parce que a portait malheur. Quelquefois il fallait courir
assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mon de Puymaigre;
mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement,
il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres  fusil que mon pre
ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin.
Ma mre en prit une, et  force de battre contre avec la lame de son
couteau ferm, elle finit par mettre le feu  un morceau de vieille
chiffe bien parpille. Cette pince mise dans une poigne de mousse
sche, ramasse sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientt,
avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant
ferme, la flamme brilla dans l'tre.

Le feu ainsi allum, il fallut aller  l'eau. En cherchant bien dans les
environs, nous trouvmes l'ancienne fontaine dont se servaient les
tuiliers. Pour dire vrai, c'tait une mauvaise fontaine suintant un peu
l'hiver, et, l't, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne
diffrait gure du trou o ma mre avait pris l'eau pour faire boire
l'homme  la Mon, tant pour lors demi-comble et pleine de joncs qui
sortaient de l'eau blanchtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la
seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus  la cahute,
ma mre garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour
notre souper.

Le soir, aprs avoir mang deux ou trois pommes de terre  l'touffe
avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mre vit
qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou  la porte. On la
fermait de dedans  l'ancienne manire avec une barre qui, entrant dans
deux trous de chaque ct du mur, maintenait le battant. Voyant a, ma
mre tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et
ainsi ferma solidement, aprs quoi nous allmes au lit.

Je crois bien qu'elle ne dormit gure de la nuit, bourrele par l'ide
de mon pauvre pre, prisonnier  Prigueux, que la guillotine ou les
galres attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les consquences
de ce qu'il avait fait, aprs avoir un peu regard les toiles qu'on
apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement.

                   *       *       *       *       *

Outre ses chagrins par rapport  mon pre, ma mre se tourmentait aussi
en pensant  moi et  ce que nous allions devenir. Les riches,
lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer  leur aise et se donner
tout entiers  leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il
leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits
enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvret
qui ne leur laisse pas mme le loisir de pleurer; aussi, nous autres
paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous
voit gure rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le
faire; nous rions comme saint Mdard, du bout des lvres, nous souvenant
du proverbe: Trop rire fait pleurer.

Ds le lendemain, ma mre s'inquita de trouver du travail. Aprs avoir
mang un peu, nous partmes pour le Jarripigier, o l'homme de la Mon
lui avait dit que peut-tre elle trouverait des journes chez un nomm
Maly, qui avait des terres  faire valoir et employait souvent des
journaliers. Aprs avoir march longtemps, nous voici chez ce Maly, qui
n'tait pas l. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne
pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les
villages sur la lisire de la fort, ma mre demandait aux gens o elle
pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au
soleil, le long d'un mur, nous dit qu' Puypautier, chez un riche paysan
appel Gral, elle pourrait trouver quelques journes pour travailler
aux vignes ou sarcler les bls. Arrivs dans le village, un drole nous
fit voir une grande vieille maison o justement Gral tait en ce
moment. Lorsque, sur sa demande, ma mre lui eut dit qu'elle tait la
femme de Martissou, de Combengre, la servante qui tait l fit: Oh!
Sainte Vierge! en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais
Gral, l'ayant fait taire, dit  ma mre qu'il lui donnerait huit sous
par jour, et qu'elle pourrait venir ds le lendemain.

Lors elle le remercia, et lui rpondit que, ne pouvant m'abandonner seul
 la tuilire au milieu des bois, elle le priait, si a ne le drangeait
pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je
serais nourri aussi.

--Eh bien! amne ton drole, dit le vieux Gral, qui n'avait pas l'air
d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq.

Le lendemain donc, nous fmes de bonne heure  Puypautier, et, tandis
que ma mre ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme,
moi, je m'amusais par l, avec la drole de la servante  Gral, qui
gardait la chvre et les oies et s'appelait Lina.

A neuf heures, la mre de Lina nous appela tous pour djeuner. Il y
avait sur la table un grand plat vert o fumait une bonne soupe avec des
pommes de terre et des haricots dessus en quantit. Il y avait longtemps
que je n'en avais mang d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la
trouvaient  leur got aussi, car Gral, son domestique, l'autre femme
et la servante, tout le monde y revint, moins ma mre que le chagrin
empchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on
dit, chez Gral qui tait un vieux garon; et, quoique je sache bien
qu'elle seule fit renvoyer ma mre, on ne peut lui ter ceci, que sa
soupe tait bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout
ce qu'il fallait pour a.

Tout en djeunant, Gral encourageait ma mre et lui disait que, Laborie
tant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux
dire, un coquin, mon pre serait peut-tre acquitt. Mais elle secouait
la tte tristement.

--Voyez-vous, Gral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont
le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront
pour le faire condamner.

--C'est bien a, firent les autres.

--En tout cas, ma pauvre, reprit Gral, il te faut manger pour te
soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton
drole?...

--Vous avez bien raison, rpondait ma mre en s'efforant de manger 
contre-coeur.

Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon pre, pour sr, mais 
l'ge que j'avais on se laisse distraire aisment. Tout le long du jour,
j'tais avec Lina, par les chemins bords de haies paisses de ronces,
de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chvre se dressait
parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur
les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles
taient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en
temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs
ides. De vrai, lorsqu'on voit ces btes, et tant d'autres d'ailleurs,
avoir un cri particulier, un son de voix diffrent, une manire tout
autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empcher
de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina,
tranquille, les pattes replies sous lui, la tte haute, l'oeil
brillant, faisait tout doucement  ses oies reposant autour de lui:
_Piau, Piau, Piau_, il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici,
le jabot plein. Et, lorsqu'une oie rpondait sur le mme ton: _Piau,
Piau, Piau_, je me pensais qu'elle devait dire: Oui, il fait bon ici.
Puis, quand venait dans le chemin un chien tranger, ou quelqu'un qui
n'tait pas du village, le mle le signalait de loin par un cri perant
comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imit aussitt
par toutes les oies qui rptaient son cri, comme pour dire: Nous avons
compris! Et alors, il leur disait quelque chose comme: Il faut se
retirer;  quoi elles rpondaient brivement: Oui, et se mettaient en
marche vers la basse-cour, lui  l'arrire-garde, l'oeil et l'oue
attentifs, srieux comme un ne qui boit dans un seau, avec la plume qui
le bridait en lui traversant les nasires.

Je disais a quelquefois  Lina, mais elle se moquait de moi en riant,
et disait que j'tais aussi innocent que les oies, de croire des choses
comme a; mais a n'tait pas de mchancet et ne m'empchait point de
l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent.

Une douzaine de jours se passrent ainsi  m'amuser avec Lina, lorsqu'un
soir, aprs souper, Gral donna  ma mre les sous de ses journes, et
lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il tait un peu
honteux en disant a, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait
encore du travail assez. Mais,  ce que nous dit l'autre femme qui
travaillait avec ma mre, la servante lui faisait tant de train  cause
d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reu deux pices de
trente sous, ma mre les noua dans le coin de son mouchoir, remercia
Gral, et puis nous nous en fmes tristement, elle inquite de l'avenir,
moi dsol de quitter Lina.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, il fallut recommencer  courir les villages autour de la
fort pour chercher des journes. Mais lorsque, le soir venu, nous fmes
de retour  la tuilire sans avoir rien trouv, j'tais bien las,
tellement que ma mre se dsolait, ne sachant comment faire, me laisser
seul, ou me traner toute une journe aprs elle. Moi, le matin, la
voyant en cette peine, je lui dis que j'tais repos et que je
marcherais bien. L-dessus, nous voil en route, cheminant doucement,
nous arrtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgr que
je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme a, pendant
lesquels nous ne profitions gure, nous crevant  chercher inutilement
du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Gral, lorsqu'un
soir, en passant  la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars
nous mandait d'y aller sans faute le lendemain.

Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions
dans l'endroit. Une femme qui pouillait son drole devant la porte,
cachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogn,
ma mre ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut cri d'entrer.

Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se
lana sur nous en aboyant.

--Tirez! tirez! lui cria la mme voix rude, sans pouvoir le faire taire.

Dans le coin du feu, sur un fauteuil paill, il y avait, les coudes sur
ses genoux, une vieille, trs vieille,  la tte branlante, qui pouvait
avoir cent ans, et nous regardait par ct d'un oeil mort. Lui, le
maire, tait l aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant
un peron  son soulier, car c'tait un mardi, et il allait partir pour
le march de Thenon.

Lorsqu'il eut attach son peron, il jeta un grand coup de pied au
chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mre
lui ayant alors expliqu qu'elle venait cans sur son commandement, il
lui dit brusquement:

--Alors, c'est toi la femme de Martissou?

--Oui bien, notre monsieur.

--Cela tant, il te faudra te rendre  Prigueux d'aujourd'hui en
quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voil l'assignation!
ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette.

--Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mre sur le chemin, en nous
en retournant.

Et en effet, sur les trois francs que lui avait donns Gral, il avait
fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque
rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait  cause de a, je me
faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rdant
par l sur la lisire de la fort, je trouvai dans un sentier un livre
tendu, tu la veille d'un coup de fusil sur l'chine, car la blessure
tait toute frache. Je le ramassai, et m'en courus  la maison, tout
content de le porter  ma mre. Comme il n'tait pas possible de savoir
qui l'avait tu, elle le vendit, le mardi d'aprs,  Thenon, avec nos
deux poules que nous avions eues en partage  Combengre, afin de faire
un peu d'argent pour notre voyage.

                   *       *       *       *       *

Le jour arriv qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de
bas, attach avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en
sous et en liards. Ma mre mit le reste du chanteau dans le havresac de
mon pre, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son
paule en bandoulire, prit un bton d'pine, et nous partmes aprs
avoir attach la porte  un gros clou avec une corde pour la tenir
ferme.

Nous n'tions pas trop bien habills pour nous montrer en ville. Ma mre
avait un mauvais cotillon de droguet, une brassire d'toffe brune toute
rapice, un mouchoir de coton  carreaux jaunes et rouges sur la tte,
des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots
aux pieds, puis un bonnet et des bas tricots, un pantalon trop court,
pareil au cotillon de ma mre, bien us, et une veste faite d'un vieux
sans-culotte de mon pre.

Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.

Eh bien! a n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la
Rvolution, sorte de veste assez courte et  petit collet, droit comme
ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vtement des bons
patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.

Reprenons.

Notre chemin tait de traverser la fort en allant vers le Lac-Gendre,
et nous prmes cette direction, aprs nous tre dchausss pour cheminer
plus  l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fmes
passer  la Triderie, puis  Bonneval, et enfin  Fossemagne, o nous
trouvmes la grande route de Lyon  Bordeaux, acheve depuis peu.

A la sortie de Fossemagne, ma mre me fit asseoir sur le rebord du foss
pour me reposer un peu. Une demi-heure aprs, nous voil repartis,
marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour
les pieds que le milieu de la chausse. La pauvre femme, bourrele par
l'ide de ce qui attendait mon pre, ne parlait gure, me disant
seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par
la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur
la route; quelquefois un homme cheminant  pied, portant sur l'paule,
avec son bton, un petit paquet pli dans un mouchoir; ou bien un
voyageur sur un fort roussin, le manteau boucl sur les fontes de sa
selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrire,
attach au troussequin, un portemanteau de cuir, ferm par une chanette
avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur
les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite
demi-lieue de Saint-Crpin, nous entrmes dans un boqueteau de chnes
pour faire halte. Ma mre me donna un morceau de pain que je mangeai
avec apptit, tout sec et noir qu'il tait; aprs quoi, m'tendant sur
l'herbe, je m'endormis profondment.

Lorsque je me rveillai, le soleil avait tourn du ct du couchant, et
je vis ma mre assise contre moi. Me voyant rveill, elle se leva, me
tendit la main, et aprs m'tre un peu tir, je me levai aussi pour
repartir.

En passant  Saint-Crpin, je bus  une fontaine qui coulait dans un bac
de pierre, prs du relais de poste, et, m'tant ainsi bien rafrachi, je
continuai  marcher vaillamment, m'efforant un peu pour faire voir  ma
mre que je n'tais pas trop fatigu. Et c'est la vrit que je ne
l'tais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce
n'tait plus la mme chose de marcher nu-pieds sur une route chauffe
par le soleil ou sur la terre frache des sentiers sous bois.

Il tait soleil entrant lorsque nous fmes  Saint-Pierre, car j'avais
dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots,
aprs avoir suivi le bourg qui n'tait pas bien grand alors, ni encore,
ma mre avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, o, dans un trou
du mur, on avait plant pour enseigne une branche de pin, et, la porte
tant ouverte, elle entra.

Une bonne vieille avec une coiffe  barbes, un fichu  carreaux crois
sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise
sur une chaise, filait sa quenouille de laine prs de la table. A la
salutation de ma mre elle rpondit par une franche parole:

--Bonsoir, bonsoir, braves gens!...

Interroge si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire
coucher, elle rpondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un
lit, l'autre ayant t saisi pour payer les rats de cave, il nous
faudrait coucher dans le fenil.

--Oh! dit ma mre, nous dormirons bien dans le foin.

--Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille.

Et lorsque nous fmes assis, comme on est curieux dans les petits
endroits, principalement les femmes, la vieille se mit  questionner ma
mre, tournant autour du pot, pour savoir o nous allions et  quelle
occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mre lui
raconta tout par le menu, les misres qu'on nous avait faites, les
canailleries de Laborie, et comment mon pre avait tir sur ce rgisseur
des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant pouss  bout, jusqu' lui
venir tuer la chienne dans la cour.

--Ah! les canailles! s'cria la vieille. Il y en a bien par ici qui en
feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la
Rvolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et
depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque
temps!

Elle se leva brusquement, l-dessus, alla fermer la porte et alluma la
lampe:

--Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les
mmes, faisant les matres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs
pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra
qu'ils l'ont trahi, et il les jettera  la porte...

--L'autre? fit ma mre.

--Eh! oui... Polon, qu'ils ont envoy  cinq cent mille lieues, par
del les mers, dans une le dserte.

Ma mre avait bien ou parler quelquefois, le dimanche, devant l'glise,
d'un certain Napolon, qui tait empereur, et qui avait tant bataill
que beaucoup de conscrits du Prigord taient rests par l-bas, dans
des pays inconnus; mais du ct de la Fort Barade, on n'tait pas bien
au courant, et elle rpondit simplement:

--Alors, il est fort  dsirer qu'il revienne tt, puisque c'est un ami
des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!

Moi, tout en coutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du
feu, je regardais cette maison bien pauvre en vrit. Le lit de la
vieille tait dans un coin, garanti de la poussire du grenier par un
ciel et des rideaux de mme toffe, jadis bleus avec des dessins, et
maintenant tout fans. Ce lit coustoy de chaises, dont aucunes
dpailles, tait encombr, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin
oppos, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au
milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, tait
une mauvaise maie, o la bonne femme serrait le pain et autres affaires
depuis que son cabinet tait vendu. Une cocotte et une marmite taient
sous la maie, une soupire et des assiettes dessus, et avec la seille
dans l'vier, c'tait  peu prs tout: on voyait que les gens du roi
avaient pass par l.

Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla qurir des
branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine,
raviva le feu devant lequel cuisaient dj des haricots, et pendit  la
crmaillre son autre marmite o il y avait du bouillon. Cela fait, elle
dbarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de
gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit
dedans une tourte entame et commena  tailler la soupe avec un
taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez
nous.

--Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arriv.

--Vous attendez quelqu'un? fit ma mre.

--Oui, c'est un brave garon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban,
des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont
l,--ajouta-t-elle en montrant des gravures grossires passes en
couleur--et d'autres petites affaires encore... Tu peux bien aller les
voir, les images,--me dit la vieille;--a t'amusera en attendant le
souper... Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contre de
Thenon,--reprit-elle;--je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.

Je me mis  regarder les images cloues au mur. Il y avait entre autres
le malheureux _Juif errant_ avec son bton et ses longues jambes,
symbole du pauvre peuple dshrit qui n'a ni feu ni lieu; ensuite
_Jeannot et Colin_, histoire instructive, surtout en ce temps-ci o tant
de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux _Crdit_, mort,
tendu  terre, tu par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et,  ct,
une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors
je ne savais pas lire: _Mon oie fait tout_;--triste et dsolante
sentence pour les pauvres gens.

Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de
bton  la porte.

--C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.

Lui, nous voyant, sembla hsiter; mais elle l'encouragea:

--Vous pouvez entrer... C'est une brave femme et son drole.

Alors, il entra. C'tait un fort garon  la figure brune, aux cheveux
crpus, coiff d'une casquette de peau de fouine, vtu d'une blouse de
cotonnade grise raye, et chauss de gros souliers ferrs. Il pliait
sous le poids d'une balle qu'il portait  l'aide d'une large bricole de
cuir.

--Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bton contre la porte.

Puis il se dbarrassa de sa balle en la plaant sur deux chaises que la
vieille avait vitement arranges  l'exprs.

--Vous tes fatigu, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un
peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute.

--a n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis
Razac, vous pensez, le djeuner a eu le temps de couler.

La soupe trempe, on se mit  table, et la vieille servit  chacun une
assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus tonn
de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en mme
temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison
que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragot
de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers.
Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais a
n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval.

Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa  tous du vin
dans notre assiette. Lui-mme remplit la sienne jusqu'aux bords de telle
manire qu'un petit canard s'y serait noy: on voyait qu'il tait dans
la maison comme chez lui et ne se gnait pas. Ce vin tait un petit
vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la cte de Jaures, 
Saint-Lon-sur-Vzre; mais nous autres qui ne buvions que de la
mauvaise piquette, gte souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le
reste de l'anne, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Aprs avoir bu,
le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant
plus, il s'en servit une autre pleine assiette, aprs quoi il fit un
second copieux chabrol, comme nous appelons le coup du mdecin, bu
dans l'assiette avec un reste de bouillon.

Pendant ce temps, la Minette avait tir les mongettes ou haricots dans
un saladier et les posa sur la table. Ma mre se leva alors, disant
qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle
disait a parce qu'elle craignait la dpense, la fit rasseoir:

--Il vous faut manger tout de mme pour avoir des forces, dit-elle;
mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas finir
d'arriver  Prigueux.

Tandis que nous mangions, la Minette conta l'affaire de mon pre 
Duclaud, et lui demanda ce qu'il en pensait.

--Que voulez-vous que je vous dise? fit-il. Si les juges et les jurs
taient des gens pareils  moi, eux voyant comme cet homme a t pouss
 bout par ce coquin de rgisseur et les messieurs, il s'en tirerait
avec un an de prison ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c'est
des bourgeois, des riches, qui, encore qu'ils soient honntes, penchent
plutt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a des hommes justes
partout, et il n'en faudrait qu'un ou deux pour entraner les autres;
souvent a arrive ainsi, il ne vous faut pas dsesprer... Ah!
ajouta-t-il, que ceux-l mriteraient d'tre punis, qui commandent des
injustices et des mchancets sans se donner garde des malheurs qui en
peuvent advenir!

Le soir, aprs souper, Duclaud tira du fond de sa balle des petits
paquets et diverses affaires qu'il mit dans une grande poche de dessous
sa blouse et sortit. Depuis, je me suis pens qu'il faisait peut-tre
bien quelque peu la contrebande de tabac et de poudre.

Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que, rflexion
faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma mre et moi coucherions
dans son lit, qui tait assez large pour trois, surtout que je n'tais
pas bien gros, ce qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la
porte de l'en-bas, qui donnait dehors, et monta dans le grenier  foin:
je ne le revis plus.

Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de la soupe et
nous la fit manger. Lorsqu'il fut question de compter, elle dit  ma
mre qu'elle aurait assez besoin de son argent  Prigueux o tout tait
cher; qu'elle payerait en repassant s'il lui en restait. Ma mre la
remercia bien, mais lui dit que a lui ferait de la peine de s'en aller
comme a sans payer; joint  a qu'elle ne savait pas comment il en
adviendrait, et si nous repasserions par Saint-Pierre.

--Alors, dit la vieille, puisque c'est ainsi, vous me devez dix sous.

Ma mre connut bien qu'elle mnageait beaucoup; elle lui donna les dix
sous en l'accertainant qu'elle se souviendrait toujours d'elle, et de sa
bont pour nous autres.

La Minette fit aller ses bras et dit:

--Il faut bien que les pauvres s'entr'aident! Puis elles s'embrassrent
fort, ma mre et elle, et nous partmes garnis de beaucoup de souhaits
de bonne chance, qui comme tant d'autres ne servirent de rien.

                   *       *       *       *       *

De bonne heure, donc, nous revoil sur la grande route dserte. Il
faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui
montait dans l'air et disparaissait. Derrire nous les coqs de
Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'levant,
prsageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les
haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe
des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes.
La rose schait dans les prs reverdis, et, sur le haut des coteaux,
travaills jusqu' mi-hauteur, les taillis commenaient  prendre les
verdoisons claires du printemps. J'tais bien repos, bien repu, et sans
la triste cause qui nous mouvait, c'et t un plaisir de voyager ainsi.

Un peu aprs avoir dpass Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux
joyeux garons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient 
plein gosier. Ils taient habills de velours noir, ceinturs de rouge
et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de
velours noir aussi les coiffaient sur le ct crnement;  leurs
oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient  la main de
grandes cannes enrubannes qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec,
des moulinets superbes. Ils nous salurent jovialement en passant, et
nous nous demandions qui pouvaient tre ces gens-l; mais depuis j'ai
compris que c'taient des compagnons du tour de France.

Nous allions arriver  Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa,
petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prs o serpentait
lentement le Manoir.  et l, dans les endroits bas, le ruisseau
faisait des rosires o nichaient les poules d'eau, et ailleurs se
perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours
lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans
l'Ille.

Nous avions laiss le chteau du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici
derrire nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous
apercevons une grande belle voiture attele de quatre chevaux avec deux
postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de
roi, plaque au bras et chapeau de cuir cir. Je me plantai par curiosit
pour voir passer cette voiture, et ma mre en fit autant pour
m'attendre. Lorsqu'elle fut l, je vis  travers les grands carreaux de
vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille ane. Sur le sige
de devant tait le garde Mascret, et, derrire, un domestique avec une
chambrire. Ma mre regarda les messieurs d'un oeil fich, les mchoires
serres, les sourcils froncs, et, moi, je sentis en mon coeur s'lever
un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vtus,
mouills, pataugeant pieds nus dans la terre dtrempe, dtournrent les
yeux d'un air froid, mprisant, et la voiture passa, rapide, en nous
claboussant de quelques gouttes de boue liquide.

Arrivs  Lesparrat, j'aperus la belle plaine de l'Ille, et la rivire
aux eaux vertes, borde de peupliers, qui coule au-dessous du chteau du
Petit-Change. En quittant le vallon troit du Manoir enserr entre des
coteaux arides aux terres gristres, aux arbres chtifs, il me sembla
arriver dans un autre pays. Mais lorsque, aprs avoir mont la petite
cte du Pigeonnier, je vis Prigueux au loin, avec ses maisons tages
sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux
clocher roussi par le soleil de dix sicles, ce fut bien autre chose. Je
n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais
m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une
partie. La hte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne
sentis plus la fatigue.

Aprs avoir long le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le
faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant long l'ancien
couvent des Rcollets, qui est maintenant l'cole normale, nous arrivons
sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, dfendu jadis par une tour 
huit pans dont les fondements se voient encore.

Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le
proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouills; mais,  cette heure,
elle avait cess et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je
voyais. Tout le long de la rivire,  droite et  gauche, des vieilles
maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer
dans les eaux. En amont du pont, c'tait, au coin de la rue du
Port-de-Graule, avec sa faade tourne vers l'Ille, une grande ancienne
maison en pierre de taille, superbe avec ses mchicoulis travaills, ses
larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison
Lambert avec ses trois tages de galeries donnant sur la rivire,
soutenues par de jolis piliers sculpts; et plus loin se dressait
firement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa
plate-forme crnele, ses mchicoulis et ses meurtrires pour
couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la
ville, que des massacres ont rase depuis. Un peu plus loin, les rochers
 pic de l'Arsault se dressaient firement.

En aval du pont, c'tait le vieux moulin fortifi de Saint-Front, tout
sombre, curieux  voir avec ses murailles paisses, ses baies troites,
ses appentis moiti bois moiti pierre, maintenus par des jambes de
force, ou colls  ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses
arches sombres, les eaux de l'cluse, divises par des perons de
pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'tait une maison
trange, avec une galerie en forme de dunette, plante sur un massif de
maonnerie, qui s'avanait dans l'eau en angle effil comme un peron de
galre: on et dit une nef du moyen ge, avec son chteau d'avant, 
l'ancre dans la rivire. Tout au fond, les grands arbres feuillus du
jardin de la Prfecture se refltaient sur les eaux. Et par en haut,
comme du ct d'en bas, entre ces points principaux, c'tait une foule
de maisons dvales vers la rivire, en dsordre, comme un troupeau de
brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres
avec des pots  passereaux, aux balcons de bois historis, aux tages en
saillie soutenus par d'normes corbeaux de pierre, aux fentres troites
ou  meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupires brches, ou
des rsdas dans des marmites perces; maisons aux louviers tranges qui
semblaient pier sur la rivire. Quelques-unes de ces maisons,
baticoles en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes,
lzardes, cailles, tordues et djetes de vieillesse, comme de
pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille o elles semblaient se
prcipiter. D'autres  ct ayant perdu leur aplomb, comme des femmes
saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par
des bquilles normes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de
taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens
remparts, rflchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies
par le soleil, leurs baies irrgulires, leurs galeries couvertes, leurs
toits d'ardoises aigus, leurs chatonnires triangulaires, leurs
chemines massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons
dissemblables, cossues ou minables, varies d'aspect, chacune ayant son
architecture, ses matriaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit
propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer
dedans. Les unes avanaient sur les eaux o plongeaient leurs piliers de
pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les
pieds, et poussaient jusqu' la rivire leurs massives terrasses aux
lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un tage par-dessus le
toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre
rive les prairies bordes de peupliers o schait le linge des
lavandires aux battoirs bruyants.  et l, sur une terrasse, un
jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur
retombant sur l'eau, et  des portes donnant sur la rivire taient
amarrs des bateaux: gabares de pcheurs ou de teinturiers. Tout cet
ensemble de constructions bizarres, irrgulires, entasses en dsordre;
tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extrieurs,
d'appentis, d'auvents caills d'ardoises, de baies larges ou troites,
de piliers, de poutres entre-croises, de corbeaux de pierre, de jambes
de force, d'tages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de
toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de chemines tranges, de
girouettes rouilles,--tout cela s'talait au soleil en un fouillis
enchevtr o se jouaient les ombres sur des teintes bleutres, vertes,
rousses, bistres, gristres, o, parmi des hardes tendues, piquait
comme un coquelicot quelque jupon rouge schant  une fentre: a n'est
pas pour dire, mais c'tait plus beau qu'aujourd'hui.

Aprs que j'eus regard a un bon moment, plant  l'entre du pont,
tourdi par le bruit des eaux tombant de l'cluse, ma mre me tira par
la main, et nous voici montant la rue qui allait  la place du Greffe;
rue roide, pave de gros cailloux de rivire, rouges, que la pluie du
matin faisait reluire au soleil. De chaque ct, c'tait des boutiques 
ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec
une coupe, sombres  l'intrieur; mauvais regrats o pendillaient des
chandelles de rsine, chtives boutiques o l'on vendait de la faence
ou des sabots, ou du vin  pot et  pinte; petits ateliers o
travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des
savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc
avec un maillet de bois. Tous ces gens de mtier levaient la tte, oyant
nos sabots sur le pav, et avaient l'air de se dire: D'o diable
sortent donc ceux-ci? Puis, en haut, sur la place et colles aux grands
murs noirs de Saint-Front, c'taient de petites baraquettes en planches,
de pauvres choppes en torchis, des logettes en parpaing, o taient
installes des marchandes de fruits secs, de lgumes, de pigeons, et des
bouchres  la cheville.

Arrivs devant le porche du greffe, nous nous arrtmes, la tte en
l'air, contemplant le vieux monument et son clocher  colonnettes,
clair par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec
des cris aigus. Puis ma mre, abaissant la tte, vit devant le portail
une marchande de cierges, et eut la pense d'en faire brler un 
l'intention de mon pre, et l'ayant achet, six liards, elle entra dans
la cathdrale, o je la suivis.

Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles
suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais prouv
qu'un vif sentiment de curiosit; dans l'glise de Rouffignac, encore,
je me sentais  l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers
gants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidit, qui avaient
vu passer sans flchir dix sicles d'vnements, c'tait bien autre
chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans
l'immensit du monument, cras par sa masse, et  ce moment je
ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui
s'augmentait  mesure que nous cheminions dans l'glise dserte, sur les
grandes dalles qui renvoyaient aux votes le bruit de nos sabots. Dans
un coin ma mre aperut sur un pidestal massif une statue de la Vierge
et se dirigea de ce ct. Autant qu'il m'en souvienne, c'tait une trs
vieille statue de pierre assez navement taille; pourtant l'imagier
avait su donner  la figure de la mre du Christ une expression de
tendre piti, d'infinie bont. Devant la Vierge tait dispos une sorte
d'if  pointes de fer, o en ce moment achevait de se consumer un cierge
de pauvre comme le ntre. Ayant allum le sien, ma mre le ficha sur une
pointe, et, se mettant  genoux, elle pria en patois, ne sachant parler
franais, suppliant la vierge Marie comme si elle et t l prsente.

Et sa prire peut se tourner ainsi:

Je vous salue, Mre trs gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous
tes bnie entre toutes les femmes, et Jsus le fruit de votre ventre
est bni aussi.

Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas
vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me
comprendrez bien tout de mme. Ayez piti de moi, sainte Vierge!
Quelquefois j'ai bien oubli de vous prier, mais, vous savez, les
pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez piti de nous autres,
sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais
homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce mchant
coup, on l'y a pouss, sainte Vierge! Ce Laborie tait une canaille, de
toutes les manires, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de
faire perdre patience  mon pauvre homme, c'est qu'il savait de
longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ou un jour de
dedans le fenil.

Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grce, sauvez mon pauvre
Martissou! Je vous bnirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et
avant de m'en retourner, je vous ferai brler une chandelle dix fois
plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le!

Tandis que ma mre priait ainsi  demi-voix avec un accent piteux, moi,
je m'essuyais les yeux. Ayant achev, elle fit un grand signe de croix,
reprit son bton par terre, et nous sortmes.

Sous le porche, ma mre demanda  la femme qui nous avait vendu le
cierge o taient les prisons.

--L, tout prs, dit la femme: vous n'avez qu' monter devant vous la
rue de la Clart; au bout, vous tournerez  droite; une fois sur le
Coderc, vous avez les prisons tout en face.

En arrivant sur la place, borde  cette poque de maisons anciennes,
dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vmes dans le
fond, sur l'emplacement o est maintenant la halle, l'ancien Htel de
Ville, o taient les prisons depuis la Rvolution. On dit, par
drision: gracieux comme une porte de prison, et on dit vrai. Celle-ci
ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferre et renforce de
clous, avec un guichet troitement grillag, elle avait un aspect
sinistre, comme si elle gardait la mmoire de tous les condamns qui en
avaient pass le seuil pour aller aux galres ou  l'chafaud.

Ma mre souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec un bruit sourd.
Un pas accompagn d'un cliquetis de clefs se fit entendre, et le guichet
s'ouvrit.

--Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix dure.

--Voir mon homme, rpondit ma mre.

--Et qui est celui-l, votre homme?

--C'est Martissou, de Combengre.

--Ah! l'assassin de Laborie... Eh bien! vous ne pouvez pas le voir sans
permission; mais son avocat est avec lui en ce moment: attendez-le quand
il sortira.

Et le guichet se referma.

Ma mre s'assit sur le montoir de pierre prs de la porte, et moi,
curieux, je reculai de quelques pas pour regarder ce vieil Htel de
Ville qui avait vu passer tant de gnrations. C'tait un assemblage de
btiments irrguliers, ingaux, solidement construits pour rsister  un
coup de main. D'un ct un large et massif corps de logis perc de baies
grilles, haut de trois tages et termin en terrasse crnele. De
l'autre, une sorte de pavillon carr plus troit, avec une toiture
pointue. Entre ces deux btiments, dans une construction moins haute
surmonte d'un mchicoulis, s'ouvrait la porte dont j'ai parl, qui, par
une vote, conduisait  une petite cour intrieure. Autour de cette
cour, et attenants au reste de l'difice, taient accols d'autres
btiments, quelques-uns ajouts aprs coup. Le tout tait domin par la
tour carre du beffroi, haute,  crneaux, avec des gargouilles aux
angles et un toit trs aigu surmont d'une girouette.

Tandis que je regardais tout a, la porte se rouvrit et un jeune
monsieur dit  ma mre:

--C'est vous qui tes la femme de Martin Ferral?

--Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en tais capable, dit ma
mre en se levant.

--Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais
c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son
avocat,--continua-t-il,--venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous
parler.

Et il nous mena dans sa chambre, qui tait au deuxime tage dans une
maison de la rue de la Sagesse, au n 11, l o il y a encore une jolie
porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculpts. Ayant mont
l'escalier en colimaon log dans une tour  huit pans, le monsieur nous
fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commena  questionner
ma mre sur beaucoup de choses, et,  mesure qu'elle rpondait, il
crivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait
Laborie avaient t entendues de quelqu'un, et elle lui rpondit que
non, que nul, sinon mon pre, bien par hasard, ne les avait oues, parce
que cet homme tait rus et hypocrite; mais qu'il tait au su de tout le
monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui taient sous sa main, comme
les mtayres, ou celles qui allaient en journe au chteau. a se
savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la
lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient
pas cout, comme la Mon de Puymaigre.

--Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme tmoin, avec d'autres.

Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua  ma mre ce qu'il fallait
dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les
poursuites malhonntes de Laborie, et raconter une par une toutes les
misres qu'il leur avait faites et fait faire,  cause de ses refus de
l'couter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui tait la vrit, que
mon pre tait fou de rage et qu'il n'avait tir sur Laborie qu'en le
voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blesse au front,
et puis tu sa chienne.

Lorsque nous fmes pour nous en aller, l'avocat demanda  ma mre o
nous tions logs, et, aprs qu'elle lui eut rpondu ne savoir encore o
nous gterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous
emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Misricorde. Aprs
nous avoir recommands  la bourgeoise, il dit  ma mre de ne pas
manquer d'tre  dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle
lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit:

--Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le
mieux est d'esprer jusqu' la fin.




III


Le lendemain,  l'heure dite, nous tions devant le btiment de l'ancien
Prsidial, qu'on appelait encore de ce nom et qui tait sur la place du
Coderc, juste en face des prisons,  l'endroit o est aujourd'hui le
numro 8. De la porte d'entre, on passait sous une vote qui
aboutissait  une petite cour noire et entoure de grands murs. Tandis
que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens de chez nous
cits comme tmoins, voici que des pas lourds, peronns, sonnent sous
la vote, et mon pre arrive, les mains enchanes, escort de trois
gendarmes. Ma mre poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les
gendarmes, elle se jeta sur son homme, le prit  plein corps et
l'embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant que moi, je le
tenais par une jambe en pleurant.

--Allons, allons, disaient les gendarmes, c'est assez, c'est assez, vous
le verrez aprs.

--Donne-moi le drole, dit mon pre. Alors ma mre, me prenant  deux
mains, me haussa jusqu' son col, que je serrai de toute ma force dans
mes petits bras.

--Mon pauvre Jacquou! mon pauvre Jacquou! faisait mon pre en
m'embrassant.

Enfin, il fallut nous sparer, moiti de gr, moiti de force, tirs en
arrire par les gendarmes, qui emmenrent leur prisonnier.

Aprs avoir attendu longtemps, lorsqu'un huissier appela ma mre, nous
entrmes dans une haute salle longue, vote  nervures, et faiblement
claire par deux fentres en ogive donnant sur une cour. Dans le fond,
sur une estrade ferme par une barrire de bois, il y avait trois juges
assis devant une grande table couverte d'un tapis vert et encombre de
papiers. Celui du milieu avait une robe rouge, qui donnait des ides
sinistres; les deux autres taient enrobs de noir, et tous trois
portaient lunettes. De chaque ct de l'estrade taient assis, devant
des tables plus petites, le procureur et le greffier. Au mur, dans le
fond, au-dessus des juges, un grand tableau reprsentant Jsus-Christ en
croix, tout ruisselant de sang.

Puis les jurs, les avocats, les gendarmes, l'accus, le public: c'tait
 peu prs la mme disposition qu'aujourd'hui; seulement, maintenant,
juges, jurs, avocats, tout ce monde porte la barbe ou la moustache,
tandis qu'alors tous taient bien rass, moins les gendarmes.

Pendant que ma mre dposait, un monsieur rptait en franais ce
qu'elle avait dit en patois. Moi, je n'y faisais pas grande attention,
occup que j'tais  regarder mon pre qui me regardait aussi; mais, 
un moment, dans l'affection qu'elle y mettait, ma mre haussa fort la
voix, et, me retournant, je vis que tout le monde considrait cette
grande femme bien faite sous ses mchants vtements, qui avait une belle
figure, des cheveux noirs et deux yeux qui brillaient tandis qu'elle
parlait pour son homme.

Lorsqu'elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit son
rquisitoire avec de grands gestes et des clats de voix qui rsonnaient
sous la vote. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait; pourtant il me
semblait qu'il tchait de faire entendre aux douze messieurs du jury que
de longtemps mon pre avait l'ide d'assassiner Laborie. Ce qui le
prouvait,  son dire, c'tait le propos tenu  Mascret quelque temps
auparavant qu'il ferait un malheur si on tuait sa chienne, et cela
tant, il mritait la mort.

On doit penser en quel tat nous tions, ma mre et moi, en entendant ce
procureur parler de mort. Pour mon pre, il n'avait pas l'air de
l'couter, et son regard fich sur nous semblait dire: Que deviendront
ma femme et mon pauvre drole si je suis condamn?...

Le procureur ayant termin, notre avocat se leva et plaida pour mon
pre. Il fit voir, par tous les tmoignages entendus, quel gueux c'tait
que Laborie; il reprsenta toutes les misres qu'il nous avait faites,
appuya surtout sur les propositions malhonntes dont il poursuivait sans
cesse ma mre, et enfin montra clairement que c'tait par un coup de
colre que mon pre avait tu ce mauvais homme, et non par dessein
pourpens. Bref, il dit tout ce qu'il tait possible pour le tirer de
l, mais il ne russit qu' sauver sa tte: mon pre fut condamn 
vingt ans de galres.

Lorsque le prsident pronona l'arrt, un murmure sourd courut dans le
public, et nous autres, ma mre et moi, nous nous mmes  gmir et 
nous lamenter en tendant les bras vers le pauvre homme que les gendarmes
emmenaient. Et parmi tout ce monde qui s'coulait, j'ous le comte de
Nansac dire  Mascret:

--Nous en voil dbarrasss! il crvera au bagne.

Le surlendemain, l'avocat, ayant eu une permission, nous mena voir mon
pre. Quels tristes moments nous passmes dans cette gele! Je coule
l-dessus, car, aprs tant d'annes, a me fait mal encore d'y penser.

En sortant, la mort dans l'me, ma mre demanda  l'avocat s'il n'y
avait aucun moyen de faire quelque peu gracier mon pre ou de faire
casser la sentence.

--Non, pauvre femme, dit-il: en se conduisant bien l-bas, il pourrait
avoir quelque diminution de peine; mais, ayant contre lui le comte de
Nansac, il n'y faut pas trop compter. Pour ce qui est de faire casser
l'arrt, je ne vois pas de motifs, et d'ailleurs, y en et-il, je ne
conseillerais pas  votre homme de se pourvoir, parce qu'il pourrait y
perdre: il ne s'en est fallu de rien qu'il ft condamn  perptuit.

Restez encore ici,--ajouta-t-il en nous quittant,--je tcherai de vous
le faire voir une autre fois.

Aprs la condamnation de mon pre, ma mre, ayant perdu toute esprance,
ne mangeait ni ne dormait. Une petite fivre sourde lui faisait briller
les yeux et rougir les joues, et cette fivre fut en augmentant de
manire que le troisime jour elle resta au lit, tandis que moi je
regardais  travers les vitres les tuiles noircies des maisons d'en
face, o quelquefois passait lentement un chat qui bientt disparaissait
dans une chatonnire. Pourtant, le lendemain, ma mre se leva, et nous
allmes par les rues, nous promenant lentement, elle me tenant par la
main, et revenant toujours vers la prison, comme si de regarder les
murailles derrire lesquelles mon pre tait enferm, a nous faisait du
bien.

En d'autres temps, j'aurais t envieux de voir la ville, mais pour
lors, la peine m'tait toute ide de m'intresser  tant de choses si
nouvelles pour moi. Les gens, dans les rues, sur le pas des portes ou
des boutiques, nous dvisageaient curieusement, connaissant bien  notre
air et  notre accoutrement que nous tions sortis de quelque partie des
plus sauvages du Prigord: de la Double, ou des landes du Nontronnais,
ou de la Fort Barade, comme il tait vrai.

Dans l'aprs-dner du cinquime jour, nous remontions la rue Taillefer,
allant vers Saint-Front, regardant machinalement les boutiques des
pharmaciens, des liquoristes, des piciers, des bouchers, des
chapeliers, des marchands de parapluies, dont elle tait pleine en ce
temps, lorsqu'en arrivant sur la place de la Clautre nous vmes un gros
rassemblement.

Au milieu de la place,  l'endroit o l'on montait la guillotine, il y
avait un petit chafaud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu
duquel sortait un fort poteau qui supportait un petit banc. Sur ce petit
banc un homme tait assis, les mains enchanes, attach au poteau par
un carcan de fer qui lui serrait le cou; et cet homme, c'tait mon pre!
Debout sur l'chafaud le bourreau attendait, et, autour, quatre
gendarmes, le sabre nu, montaient la garde et maintenaient la foule 
distance. Ma mre, voyant son Martissou en cette triste posture, fit un
gmissement douloureux et se mit  pleurer dans son tablier, tandis que
moi, saisi de terreur, je m'attachai  son cotillon en pleurant aussi
sans bruit. Devant nous, un individu lisait  haute voix l'criteau
attach au-dessus de la tte du malheureux expos au carcan:

Martin Ferral, dit le Croquant, de Combengre, commune de Rouffignac,
condamn  vingt ans de travaux forcs pour meurtre.

Nous restmes l un gros moment, cachs derrire les curieux et pleurant
en silence. Par instant, lorsque les gens se remuaient, j'entrevoyais le
bourreau qui avait l'air de s'ennuyer d'tre l, et regardait l'heure 
une grosse montre d'argent qu'il tirait du gousset de sa culotte par une
courte chane garnie d'affiquets. En le rencontrant dans la rue sans le
connatre, on n'aurait jamais dit que ce ft celui qui guillotinait,
tant il avait une bonne figure. Et puis, il tait bien habill, et,
selon le dicton, brave comme un bourreau qui fait ses Pques, avec sa
grande lvite bleu de roi, tombant sur des bottes  revers, sa haute
cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de pole. Enfin, tant
nous attendmes qu'au clocher de Saint-Front sonnrent les quatre
heures. Alors le bourreau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas
du carcan de fer qui tenait mon pre par le cou, et, le prenant par le
bras, le mena jusqu'au bas de l'escalier de l'chafaud, et le remit aux
gendarmes qui l'emmenrent. Nous autres suivions  petite distance, le
regardant s'en aller la tte haute, l'air assur, entre les quatre
gendarmes. Quoique, sur le pas des portes et des boutiques, les gens le
dvisageassent curieusement, je suis bien sr qu'il ne cillait pas tant
seulement les yeux. Nous, c'tait diffrent, nous avions la contenance
triste, la figure dsole, les yeux mouills que nous essuyions d'un
revers de main, et ceux qui nous voyaient passer disaient entre eux:

--a doit tre sa femme et son drole.

Cette nuit-l, je dormis mal. La tte pleine de mauvais rves, je me
rveillais des fois en sursaut et je me serrais contre ma mre, qui,
elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout, et, pour me
tranquilliser, me prenait et m'embrassait longuement. Lorsque vint le
jour, elle se leva, et, me laissant sommeiller, alla s'asseoir prs de
la fentre, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ainsi je
la vis sur la chaise, lorsqu' sept heures j'ouvris les yeux, les bras
allongs, les mains jointes, la tte penche, le regard fich sur le
plancher. De la rue montaient les cris des marchands de tortillons et de
chtaignes, ce qui acheva de m'veiller. Ma mre m'ayant habill, nous
sortmes, pensant revoir mon pre ce jour-l, comme son avocat nous
l'avait fait esprer: aussi, nous allmes droit  la prison o il nous
avait dit de l'attendre. En chemin, ma mre acheta pour deux liards de
chtaignes sches qui n'taient gure bonnes, car la saison tait
passe, et nous fmes nous asseoir contre cette terrible porte ferre.
Cependant que nous tions l, moi prenant les chtaignes, une  une,
dans la poche du tablier de ma mre, elle songeant tristement, voici
qu'une grande voiture  caisse noire, longue, en forme de fourgon
couvert et perce seulement sur les cts de petits fenestrous grands
comme la main et grills de fer, s'arrta devant la prison. Un homme en
descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu  une buffleterie
blanche, et s'en fut frapper  la porte de la prison qui s'ouvrit et se
referma sur lui.

Aussitt arrivrent des enfants, des curieux, des gens de loisir, qui
s'attrouprent autour de la voiture, disant entre eux:

--Voil la galrienne qui va emmener ceux qui ont t condamns
dernirement.

Nous nous tions levs transis, ma mre et moi, oyant a, lorsque la
porte se rouvrit, et l'homme au briquet en sortit, prcdant un gendarme
aprs lequel venaient trois hommes enchans, dont le dernier tait mon
pre; un autre gendarme les suivait. L'homme gris ouvrit derrire la
voiture une petite porte pleine, solidement ferre, et fit monter les
condamns. En voyant ainsi partir mon pre, sans nous tre fait les
adieux, nous autres jetions les hauts cris en pleurant; mais lui,
quoique pouss par les gendarmes, se retourna et cria  ma mre:

--Du courage, femme! pense au drole!

L-dessus, un gendarme monta derrire lui, la porte fut referme  clef,
l'autre gendarme se mit devant avec l'homme en gris, et le postillon
enleva ses trois chevaux qui partirent au grand trot.

Pendant un moment, nous restmes l, tout tourdis, comme innocents,
nous lamentant, sans faire attention aux badauds qui s'taient assembls
autour de nous. Pourtant, j'ous un homme en tablier de cuir qui disait:

--Moi, je l'ai vu juger, celui-l, et sur ma foi il vaut cent fois mieux
que celui qu'il a tu... Quant  ceux-l qui l'ont pouss  bout, ils
sont plus coupables que lui! Ah! il y a quelque vingtaine d'annes, on
les aurait mis  la raison!

tant alls chez l'avocat, il fut bien tonn d'apprendre que mon pre
tait parti, car on lui avait assur que la galrienne ne devait passer
que le lendemain. Mais, soit qu'on l'et tromp  l'exprs, ou bien
qu'elle et avanc d'un jour, c'tait fini, il fallait se faire une
raison, comme il nous dit. Aprs qu'il nous et rconforts de bonnes
paroles, et un peu consols en nous promettant de nous donner des
nouvelles de mon pre, ma mre le remercia bien fort de tout ce qu'il
avait fait pour sauver son pauvre homme, et aussi de toutes ses bonts
pour nous. Et comme elle ajoutait que, n'ayant rien, elle tait
totalement incapable de le rcompenser de ses peines, il lui rpondit:

--Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi ne vous tracassez pas pour
cela.

L-dessus, ma mre lui demanda son nom, l'assurant que, l'un et l'autre,
nous lui serions reconnaissants jusqu' la mort.

--Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il; je suis content de n'avoir pas
oblig des ingrats; mais il ne faut rien exagrer: je n'ai fait que mon
devoir d'homme et d'avocat.

Ayant quitt M. Fongrave, ma mre se dcida  partir tout de suite, vu
que nous n'avions plus de motif de rester  Prigueux, et qu'il tait
encore de bonne heure. Auparavant nous fmes  l'auberge, o elle
demanda  la bourgeoise ce que nous devions, en tremblant de n'avoir pas
assez d'argent; mais l'autre lui rpondit:

--Vous ne me devez rien du tout, brave femme; M. Fongrave a tout pay 
l'avance; et mme, tenez, il m'a charge de vous remettre a.

Et elle lui tendit un cu de cent sous pli dans du papier.

--Mon Dieu! fit ma mre les larmes aux yeux, il y a encore de braves
gens dans le monde!... Dites  M. Fongrave, je vous prie en grce, que
je ne l'ai pas assez remerci tout  l'heure, mais que tous les jours de
ma vie, en me rappelant le malheur de mon pauvre homme, je penserai  sa
bont!

--Ah! dit la femme, c'est un bien brave jeune monsieur! Et, sans vouloir
faire du tort aux autres avocats, je crois qu'il n'y en a gure comme
lui!

Au sortir de l'auberge, ayant gagn la place du Greffe, nous
redescendmes vers le faubourg des Barris, et un instant aprs, nous
tions dans la campagne, sur la grande route.

                   *       *       *       *       *

Ma mre, me tenant par la main pour m'aider, marchait le petit pas. Par
moment, elle soupirait fort, comme si elle et reu un mauvais coup, en
songeant  la rude vie de galre qu'allait mener mon pre l-bas: o?
nous ne savions. Pourtant, si elle tait triste  la mort, elle tait
moins angoisse qu'en venant, car la terrible image de la guillotine
avait disparu de son imagination; mais il lui restait l'pouvantable
pense de son pauvre Martissou spar d'elle  tout jamais, et crevant
au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misre,
sous le bton des argousins.

A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de
roulage, attele de quatre forts chevaux, tait arrte. Nous avions
dpass l'endroit de deux ou trois cents pas, quand derrire nous se fit
entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient  leur collier.
Celui qui les conduisait tait un grand gaillard avec une blouse
roulire, la pipe  la bouche, qui faisait claquer son fouet  tour de
bras, tandis que, sur la bche, un petit chien loulou blanc courait d'un
bout  l'autre de la carriole en jappant. Aussitt que l'quipage nous
eut rejoints, l'homme nous accosta sans faon et demanda  ma mre o
nous allions; sur sa rponse, il lui dit:

--Moi, je vais souper  Thenon, ce soir: je vais vous faire porter; vous
avez l'air bien las, pauvres!

Et sans attendre le consentement de ma mre, il arrta ses chevaux et me
logea dans une grande panire suspendue sous la charrette, o il y avait
de la paille et sa limousine. Je me couchai l, et bientt, berc par le
mouvement, je m'endormis.

Lorsque je me rveillai, le soleil baissait, allongeant sur la route les
ombres de l'quipage, et celle du roulier qui marchait  la hauteur de
la croupe de son limonier. En cherchant ma mre des yeux, je vis ses
lourds sabots se balanant sous le porte-faignant o elle tait assise.
Nous approchions lors de Fossemagne, et, ma mre voulant descendre, le
roulier lui dit que de s'engager dans les bois avec la nuit qui allait
venir, a n'tait pas bien  propos; qu'il nous valait mieux venir
jusqu' Thenon o il nous ferait souper et coucher. Mais ma mre le
remercia bien, et lui rpondit qu'ayant une bonne heure et demie de jour
encore, nous avions le temps d'arriver chez nous.

--Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrtant ses chevaux.

Ma mre l'ayant derechef remerci de son obligeance qui nous avait rendu
bien service, il dit que a n'tait rien, nous donna le bonsoir, fit
claquer son fouet, cria:

--Hue!...

Et les chevaux repartirent, dmarrant avec effort leur lourde charge.

Nous refmes  rebours le chemin que nous avions fait quelques jours
auparavant pour aller  Prigueux; bien reposs, grce  ce brave garon
de roulier, nous marchions d'un bon pas, mesur tout de mme sur mes
petites jambes. Sur son paule, ma mre portait, perce avec son bton,
une tourte de cinq livres qu'elle avait achete  Prigueux avant de
partir. Au Lac-Gendre, les mtayers, qui nous avaient vus  l'aller nous
demandrent comment a s'tait pass, et, sur la rponse de ma mre, la
femme s'cria:

--Sainte bonne Vierge! c'est-il possible!

Puis elle nous convia  entrer, disant que nous mangerions la soupe avec
eux; mais, pour dire le vrai, je crois que a n'tait pas une invitation
bien franche, car elle n'insista gure, lorsque ma mre s'excusa, disant
que nous n'avions que juste le temps d'arriver avant la nuit. Ayant
chang nos: A Dieu sois, les quittant, nous entrmes en pleine fort.

Le soleil clairait encore un peu la cime des grands arbres, mais
l'ombre se faisait sous les taillis pais, et au loin, dans les fonds,
une petite brume flottait lgre. La fracheur du soir commenait 
tomber; de tous cts advolaient vers la fort les pies venant de
picorer aux champs, et, dans les baliveaux o elles se venaient
enjucher, elles jacassaient le diable avant de s'endormir, comme c'est
leur coutume.

Lorsque nous fmes dans ce petit vallon qui vient du Grand-Bonnet, passe
sous La Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil tomba tout 
fait derrire l'horizon des bois, et le crpuscule s'tendit sur la
fort, assombrissant les coteaux boiss, et, autour de nous, les coupes
de chtaigniers. En mme temps l'Anglus du soir tinta assez loin devant
nous, au clocher de Bars, et bientt, sur main droite, plus faiblement,
 celui de Rouffignac. Ma mre alors me reprit par la main et pressa le
pas; malgr a, il tait nuit close lorsque nous fmes  la tuilire.

La porte tait toujours ferme au moyen du bout de corde qui y avait t
mis en partant; lorsqu'il fut dfait, nous entrmes. Rien ne semblait
drang dans la cahute, mais, revenant de Prigueux o nous avions vu de
belles maisons et de jolies boutiques, elle nous parut plus misrable
qu'auparavant; joint  a, que l'ide de mon pre nous aurait fait
trouver triste la plus belle demeure. Je dis que rien n'tait drang
dans la maison; pourtant, lorsque ma mre eut allum une chandelle de
rsine au moyen de la pierre  fusil et d'une allumette soufre, elle
vit sur la terre battue la trace de gros souliers ferrs: qui pouvait
tre venu? pour quoi faire? des voleurs? et quoi voler? Enfin, ne
sachant comment expliquer a, ma mre mit la barre  la porte, aprs
quoi, ayant mang un morceau de pain, nous fmes nous coucher.

Ds le jour ensuivant, malgr tout son chagrin, la pauvre femme
s'inquita de trouver des journes. De retourner chez Gral, il n'y
fallait point songer,  cause de la servante qui coupait le farci chez
lui, comme on dit de celles qui font les matresses; moi, je le
regrettais fort  cause de Lina. Dans ce pays par l, il y avait plus de
mtayers et de petits biens que de bons propritaires employant des
journaliers. A l'autre bout de la fort, vers Saint-Geyrac, c'tait la
terre de l'Herm, dont il ne pouvait tre question. Du ct de
Rouffignac, en de, il y avait Tourtel qui appartenait  M. de
Baronnat, qui,  ce que j'ai ou dire depuis, tait un ancien juge du
parlement de Grenoble; au-del, il y avait le chteau du Cheylard, o
elle aurait encore pu trouver quelques journes maintenant que le
travail sortait; mais ces endroits taient trop loin de la tuilire. A
force de chercher, ma mre trouva  s'employer chez un homme de Maranc
dont l'an tait parti s'enrler, car, en ce moment, on ne tirait plus
au sort depuis la chute de Napolon. Cet homme donc, ayant besoin de
quelqu'un pour l'aider, car sa femme ne pouvait gure, ayant toujours un
nourrisson au col et cinq ou six autres droles autour de ses cotillons,
prit ma mre  raison de six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu'elle
voulut parler de m'amener, comme chez Gral, il lui dit roidement qu'il
y avait bien assez de droles chez lui pour le faire enrager, qu'il y en
avait mme trop, et qu'ainsi il n'en voulait pas davantage.

Ma mre se dsolant de a, je lui dis de ne pas se faire de mauvais sang
en raison de moi; que je resterais trs bien seul  la tuilire, sans
avoir peur. Malgr a, elle n'en tait pas plus contente; mais ainsi
qu'on dit communment: Besoin fait vieille trotter; les pauvres gens
ne font pas souvent  leur fantaisie, et il lui fallut se rsigner.

Tous les matins donc,  la pique du jour, elle s'en allait  Maranc,
qui tait  environ trois quarts d'heure de chemin; moi, je restais
seul. Le premier jour, je ne bougeai gure de la maison et des environs,
mais je m'ennuyai vite d'tre ainsi casanier, et je me risquai dans la
fort. Des loups, je n'en avais pas peur, sachant bien qu'en cette
saison o ils trouvent  manger des chiens, des moutons, des oies, de la
poulaille, ils ne sont pas  craindre pour les gens, et dorment dans le
fort sur leur liteau lorsqu'ils sont repus, ou sinon, vont rder au loin
autour des troupeaux. D'ailleurs, j'avais dans ma poche le couteau de
mon pre attach au bout d'une ficelle, et, avec un bton accourci  ma
taille, a me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs, on disait bien
qu'il s'en cachait dans la fort, mais je n'y pensais point: c'est un
souci dont les pauvres sont exempts; malheureusement, il leur en reste
assez d'autres.

Dans les temps anciens,  ce qu'il parat, la fort tait beaucoup plus
vaste et considrable que maintenant, car elle s'tendait sur les
paroisses de Fossemagne, de Milhac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de
Ladouze, de Mortemart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu'aux
portes de Thenon. Encore  cette poque o j'tais petit drole, quoique
moins grande qu'autrefois, elle tait cependant bien plus tendue
qu'aujourd'hui, car on a beaucoup dfrich depuis. Elle se divisait,
ainsi qu'aujourd'hui, en plusieurs cantons, ayant un nom particulier:
fort de l'Herm, fort du Lac-Gendre, fort de La Granval; mais,
lorsqu'on parlait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on
dit encore: la Fort Barade, qui vaut autrement  dire comme la Fort
Ferme, parce qu'elle dpendait des seigneurs de Thenon, de la Mothe,
de l'Herm, qui dfendaient d'y mener les troupeaux.

Les bois n'taient pas en trop bon tat partout, au temps o nous tions
 la tuilire: on y avait mis le feu autrefois  quelques places, et
puis l'ancien noble  qui presque toutes ces forts appartenaient  la
Rvolution, s'tant ruin, disait-on, avait fait couper les futaies,
avanc des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande partie de
ses bois pour un morceau de pain. Malgr a, on y trouvait encore,
quelques annes aprs, des taillis pais et de beaux arbres dans les
endroits difficiles  exploiter. Il y avait aussi, dans les endroits
carts, dans les fonceaux perdus, des fourrs drus, d'ajoncs, de
gents, de brandes, de bruyres, entremls de ronces et de fougres qui
semblaient de petits arbres. C'est dans ces fourrs impntrables que
les sangliers, appels en patois _porcs-singlars_, avaient leur bauge,
d'o ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs de raves ou de
pommes de terre autour des villages. On ne les voyait gure de jour,
sinon lorsqu'ils taient chasss par la meute du comte; ou bien c'tait
une laie traversant une clairire, au loin, suivie de ses petits
trottinant aprs elle.

Deux chemins coupaient la fort: le grand chemin royal de Bordeaux 
Brives ou, autrement, de Limoges  Bergerac, qui passait  l'Herm,  la
Croix-de-Ruchard o s'embranchait un chemin venant de Rouffignac, et
ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au Jarripigier, pour de l
gagner Thenon. L'autre tait le grand chemin de traverse d'Angoulme 
Sarlat qui, venant de Milhac-d'Auberoche, passait prs du Lac-Ngre, au
Lac-Gendre, et,  un quart de lieue de Las Motras, allait croiser le
chemin de Bordeaux  Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur
la gauche de Bars.

Ces chemins n'taient pas tenus comme les routes d'aujourd'hui.
C'taient, du moins les deux premiers, de grandes voies larges de
quarante et quarante-huit pieds, comme a se voit encore  des tronons
qui restent, lorsque les riverains n'ont pas empit. Elles montaient
tout bonnement dans les montes, descendaient dans les descentes, sans
remblais ni dblais, gazonnes par places, ravines par d'autres, et
s'en allaient directement o elles devaient aller, sans chercher de
dtours, tristes et grandioses entre les immenses bois noirs qui les
bordaient. Quelquefois, en voyant, l'espace d'une demi-lieue, ces routes
s'allonger tout droit, jusqu'en haut d'une cte, sans un voyageur, sans
un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, dfonces, envahies 
et l par les herbes sauvages ou des bruyres rases, il semblait que sur
cette voie dserte, ruine, allaient apparatre, escorts par des
cavaliers de la marchausse prvtale, les mulets du fisc portant les
cus de la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Ailleurs,
dans une combe sauvage, traverse par la route, c'tait un fond d'aspect
sinistre, humide l't, dont l'hiver faisait une fondrire, loin de
toute habitation, en plein bois, entour de halliers pais: lorsque
tombait la nuit, on se prenait  regarder autour de soi, comme si des
voleurs de grand chemin taient prts  sortir des taillis sombres.
Outre ces grands chemins, il y avait des pistes traces par les
charrettes qui enlevaient les brasses de bois, pistes qui s'effaaient
aprs l'exploitation des coupes, et des petits sentiers de braconniers
qui s'enfonaient dans les fourrs, serpentaient sous les taillis,
suivaient les combes, contournaient les coteaux, ou s'entrecroisaient 
leur cime o tait un poste pour le livre.

On ne rencontrait gure jamais personne dans les bois. Quelquefois, le
soir, on apercevait un paysan en bonnet de coton bleu, du foin dans ses
sabots l'hiver, pieds nus l't, cachant la batterie de son fusil sous
sa veste dchire, qui s'enfonait dans les taillis, et allait au clair
de lune se poster  l'ore d'une clairire, pour guetter le livre
sortant de son fort et allant au gagnage; ou bien, sur une cafourche
hante par les loups, attendre, cach derrire une touffe de gents, la
bte  l'oreille pointue qui, au milieu de la nuit, vient hurler
sinistrement en levant le museau vers la lune. Dans la journe, de loin
en loin, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa plaque au
bras, venant donner de la bruyre  couper, ou du bois  faire; et, plus
rarement encore, une file de cinq  six mulets portant du charbon pour
la forge des Eyzies.

Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un
cureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d'une
haute butte, je montais jusqu'au fate, et je regardais l'immensit des
bois qui s'tendaient  perte de vue sur les plateaux, les croupes et
les creux ravins.  et l, dans une claircie, une maison isole sur
la lisire de la fort, un clocher pointu au-dessus des masses sombres
des bois, ou la fume d'une charbonnire, flottant lourdement comme une
brume paisse dans les combes et les fonds. De tous cts, presque, les
puys, les coteaux et les vallons s'enchevtraient et s'tageaient pour
gagner les plateaux du haut Prigord, tandis qu'au midi, dans le
lointain, au-del de la Vzre, les grandes collines du Prigord noir
fermaient l'horizon bleutre. Autour de moi, nul bruit: quelquefois
seulement, le battement d'ailes d'un oiseau effarouch, ou le passage,
dans le fourr, d'un renard cheminant la queue tranante. Au loin,
c'tait le jappement clair d'un chien labri sur la voie du livre, ou la
corne d'appel de quelque chasseur huchant ses briquets, ou bien encore
une vache bramant lamentablement aprs son veau, livr au boucher de
Thenon.

Puis, quand venait le midi, l'anglus tintait  tous les clochers
d'alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac,
Milhac-d'Auberoche, et la musique de toutes ces cloches aux sonorits
varies s'pandait sur la fort silencieuse. Je restais l, enjuch sur
mon arbre, rvant  ces choses vagues qui passent dans les ttes
d'enfants, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la fort,
vaste herbier de plantes sauvages chauff par le soleil, coutant le
coucou chanter au fond des bois, et, plus au loin, un autre lui
rpondre, comme un cho affaibli. D'autres fois, c'tait un geai
miauleur, qui s'tait appris  imiter les chats, autour des maisons, 
la saison des cerises, et qui s'envolait bientt en m'apercevant.

J'aimais cette solitude et ce quasi-silence, qui amortissaient, sans que
j'y fisse attention, les cruels ressouvenirs de mon pauvre pre, et,
tous les jours, pendant que ma mre travaillait  Maranc, je courais
dans les bois, mangeant une mique ou un morceau de pain apport dans ma
poche, me gorgeant de fruits sauvages, buvant dans les creux o l'eau
s'assemblait, car il n'y a gure de sources dans la fort, et me
couchant sur l'herbe lorsque j'tais las. Pas bien loin de Las Motras,
il y a, dans un creux, un petit lac appel le Gour; on dit qu'on n'a
jamais pu en sonder le fond, mais peut-tre, on n'a jamais bien essay.
En ce temps-l, le Gour tait environn d'pais fourrs, et l'eau
dormait l tranquille et claire, ombrage par de grands arbres qu'elle
rflchissait: frnes, fayards ou htres, rables et chnes robustes. Il
y avait mme, pench sur le petit lac, un tremble argent, venu l par
hasard, dont les feuilles frmissaient avec un bruit lger comme celui
d'une aile d'insecte. J'allais quelquefois me coucher l, sous les
hautes fougres, et quand le soleil commenait  baisser, alors qu'aux
environs un mle de tourterelle roucoulait amoureusement, j'piais les
oiseaux, altrs par la chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en
avait de toute espce: geais, loriots, merles, grives, pinsons, linots,
msanges, fauvettes, rouges-gorges; ils arrivaient voletant, se posaient
sur une branche, tournaient la tte de droite, de gauche, et, lorsqu'ils
voyaient qu'il n'y avait pas de danger, ils s'abattaient au bord du
Gour, et buvaient  gorges en levant le bec en l'air pour faire couler
l'eau. Des fois, les uns se baignaient en faisant aller leurs ailes,
comme des enfants qui battent l'eau  la baignade, et, aprs, se
secouaient pour se scher et s'plumissaient.

Il me semblait,  moi, sur qui pesait toujours, quoique moins
lourdement, le malheur de mon pre, il me semblait, je dis, que ces
petites btes, libres dans les bois, taient heureuses, n'ayant souci de
rien, se levant avec le soleil, se couchant avec lui, et, le jabot bien
garni, dormant tranquilles la tte sous leur aile. Pourtant, je me
venais  penser aussi que l'hiver elles n'taient pas trop  leur
affaire, lorsqu'il gelait fort et que la neige tait paisse: il y en
avait alors qui devaient jener. Les merles, les grives, les geais,
trouvent toujours quelques grains de genivre, quelques prunelles de
buisson, des baies de viorne ou de sureau, ou encore quelques alises
restes  la cime de l'arbre. Mais les autres pauvres petits oisillons
ne trouvent plus de graines, ni de bestioles  picorer, et, si la neige
tient, si le froid est dur, affaiblis par le jene, une nuit o il gle
 pierre fendre, ils tombent morts de la branche, et restent l, le bec
ouvert, les plumes hrisses, les pattes roides. D'autres fois, c'est un
chat sauvage qui, dans l'obscurit, monte  l'arbre et les emporte, ou
encore un chasseur  l'allumade, qui vient avec sa lanterne, tandis que
tout dort, et d'un coup de palette assomme les imprudents qui
s'enjuchent trop bas: ah! il y a de la misre pour tous les tres sur la
terre.

Le dimanche, ma mre restait  la tuilire, bien contente d'tre avec
moi, et elle s'occupait de rapetasser nos pauvres hardes, qui en avaient
grand besoin, surtout les miennes, car on pense bien qu'avec cette vie
dans les bois,  traverser les ronciers,  grimper aux arbres, mes
culottes et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-l, elle faisait de
la soupe avec quelque chose qu'on lui avait donn, ou avec des haricots
que nous appelons mongettes, et il nous semblait bon de manger comme a
ensemble, tant toute la semaine chacun de notre ct. La ncessit
enseigne de bonne heure les enfants du pauvre; lors donc que j'tais
seul, s'il restait un peu de bouillon, je le faisais chauffer
quelquefois, et je me trempais de la soupe dans une petite soupire;
mais, ordinairement, j'aimais mieux aller courir.

Avec a, je mangeais des frottes d'ail, mnageant le sel, comme de
juste, car il tait cher, ou bien des pommes de terre  l'touffe, des
miques, et puis des fruits venus sur des arbres sauvages, sems par les
oiseaux dans les bois: cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mauvais
percs ou alberges, trouvs dans quelque vigne perdue  la lisire de la
fort. Des fois, ma mre me portait dans la poche de son tablier un
morceau de millassou dont elle s'tait prive, la pauvre femme, mais il
lui fallait se cacher pour a, parce que l'homme de Maranc, qui
regrettait le pain qu'on mangeait, se serait fch s'il s'en tait donn
garde. Malgr tout, je profitais comme un arbre plant en bon terrain,
et je devenais fort, car, quoique n'ayant que huit ans, j'en paraissais
bien dix. Ma connaissance aussi s'tait bien faite; je parlais avec ma
mre de choses que les enfants ignorent d'ordinaire, et je comprenais
des affaires au-dessus de mon ge: je crois que la misre et le malheur
m'avaient ouvert l'entendement.

                   *       *       *       *       *

Il y en a qui diront:

--Alors vous viviez comme des _higounaous_, des huguenots! vous n'alliez
pas  la messe le dimanche, ni  vpres?

Eh! non, nous n'y allions pas. Ma mre, la pauvre, croyait bien au
paradis et  l'enfer; elle savait bien qu'elle se damnait en faisant
ainsi; d'ailleurs, elle ne pouvait l'ignorer, car le cur, l'ayant
rencontre un soir qu'elle revenait, harasse de sa journe, le lui
avait reproch, disant que de ne pas aller  la messe, de ne point se
confesser, ni faire ses Pques, c'tait vivre comme la chenaille. Non,
elle n'allait pas  l'glise et ne m'y menait point, faute de n'avoir le
temps, disait-elle, mais il y avait autre chose. S'il faut dire la
vrit, elle s'tait brouille avec le bon Dieu: elle lui en voulait, et
surtout  la Sainte Vierge, de ce que mon pre avait t condamn. Elle
convenait bien qu'il devait tre puni, mais non pas de mort, parce que
les vrais coupables, ceux qui l'avaient pouss  faire ce coup, c'tait
le comte, qui avait donn l'ordre injuste et mchant de tuer notre
chienne, et puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses
propositions malhonntes. Je dis: puni de mort, car, en ce temps-l, ce
n'tait pas comme  prsent, o les forats sont mieux soigns et plus
heureux l-bas, dans les les, que les pauvres gens de par chez nous.
Ceux qui tenaient dix ans  cette vie des galres avaient la carcasse
solide; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu'on envoyait 
Rochefort, dans les marais de la Charente. Et justement, c'tait l
qu'on avait mis mon pre, sur la demande du comte de Nansac, comme M.
Fongrave nous le fit savoir. Dans le commencement, comme on nous avait
dit que Rochefort tait plus prs de la tuilire que Brest ou Toulon,
nous nous en contentions, comme si d'tre spars de cinquante, ou de
cent, ou de deux cents lieues, a n'tait pas la mme chose pour nous.
Mais, depuis, j'ai su par un marinier de Saint-Lon que c'tait l qu'on
envoyait ceux dont on voulait se dfaire.

Et pour mon pauvre pre, a ne fut pas long. Tout le jour  travailler
dans les boues de la rivire, nourri de mauvaises fves, enchan la
nuit sur le lit de planches, il attrapa les terribles fivres du bagne.
Et puis, la perte de sa libert et le chagrin le minaient plus que la
maladie: aussi, au bout de quelques mois, le pauvre misrable mourut
dsespr.

L'avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma mre, et lui dit
brutalement devant le cur, qui tait avec lui sur la place de l'glise:

--Ton homme est mort l-bas, il y eut hier quinze jours; tu peux lui
faire dire des messes.

--Les pauvres gens n'en ont pas besoin, repartit ma mre: ils font leur
enfer en ce monde.

Et elle s'en alla. Il tait nuit noire lorsqu'elle arriva  la tuilire,
o je l'attendais au coin du feu en faisant cuire des chtaignes sous la
cendre pour mon souper. Sans me rien dire, elle dfit son mouchoir de
tte, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui
tait ramene en avant.

Il faut dire qu'autrefois il y avait des manires diffrentes de se
coiffer en mouchoir: les filles laissaient pendre un long bout par
derrire, sur le cou, comme pour pcher un mari; les femmes glorieuses
d'avoir un homme ramenaient firement ce bout en avant sur l'oreille,
tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, dsoles
de leur viduit. D'aprs cette explication, on comprend que ce bout de
mouchoir, arrang d'une certaine faon, tait l'emblme du mariage
dsir par les filles, possd par les femmes et regrett par les
veuves: cela tout navement, et sans penser  mal.

En ce temps-l, je ne connaissais pas la signifiance de cette pointe de
mouchoir, et je regardais faire ma mre, tout tonn. Lorsqu'elle eut
fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au bout d'un long manche,
et, me tenant par la main, elle m'emmena  travers la fort.

Elle marchait d'un pas rapide, m'obligeant ainsi  courir presque,
muette, farouche, serrant ma main dans la sienne d'une pression gale et
forte. Elle ne connaissait pas aussi bien la fort que l'homme de la
Mon; et puis, d'ailleurs, son ide qui la poussait en avant l'empchait
de se bien diriger dans la nuit, de manire que, voulant aller  l'Herm,
elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Ngre; ce que voyant et
qu'elle avait failli son chemin, ma mre tourna droit vers le midi. Nous
allions toujours sans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave
dans ce long silence, et mu par avance  la pense de quelque terrible
rvlation. Dans les bois, les feuilles secoues par un vent humide
tombaient au pied des arbres, ou quelquefois, enleves par une rafale,
tourbillonnaient dans la nuit, passant sur nos ttes comme une
innumrable troupe de sansonnets emports par la bourrasque. Dans les
sentiers sems de feuilles mortes, des flaques d'eau pareilles  des
miroirs sombres o rien ne se refltait, clapotaient sous nos sabots. Et
nous marchions toujours grand pas, ma mre, sa gibe sur l'paule, moi
entran par elle, et envelopps tous deux de l'obscurit sinistre des
bois. Enfin, sur les onze heures, nous vmes sur la lisire de la fort
se dresser dans le ciel noir les toits pointus du chteau de l'Herm, et
ma mre pressa le pas en contournant le coteau pour viter le village.
En arrivant au dcouvert, le ciel se montra gris, ray de bandes
noirtres avec de grands nuages qui couraient vers l'est pousss par le
vent de travers. En rencontrant les fosss de l'enceinte, ma mre les
longea et, s'arrtant en face de la porte extrieure, la tte haute, les
yeux brillants, les cotillons fouetts par le vent, me dit:

--Mon drole, ton pre est mort l-bas aux galres, tu par le monsieur
de Nansac: tu vas jurer de le venger! Fais comme moi!

Et suivant le rite antique des serments solennels, usit dans le peuple
des paysans du Prigord depuis des milliers d'annes, elle cracha dans
sa main droite, fit une croix dans le crachat avec le premier doigt de
la main gauche et tendit la main ouverte vers le chteau.

--Vengeance contre les Nansac! dit-elle trois fois  haute voix.

Et, moi, je fis comme elle et je rptai trois fois:

--Vengeance contre les Nansac!

Cela fait, tandis que les grands chiens hurlaient au chenil, ayant
ctoy les maisons du village endormi, nous fmes prendre le vieux grand
chemin royal qui passe prs de l'Herm et traverse les bois en se
dirigeant vers Thenon. Trois quarts d'heure aprs, nous tions  la
Croix-de-Ruchard, qui se trouve maintenant sur la lisire de la fort,
et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrmes dans les bois de
La Granval, suivant les sentiers pour revenir  la tuilire, o nous
fmes rendus sur les deux heures du matin.

                   *       *       *       *       *

A l'ge que j'avais alors, le dormir est un besoin presque aussi fort
que le manger et le boire. Lorsque je me rveillai le lendemain, il
faisait grand jour, et j'tais seul dans le lit, ma mre tant partie de
bonne heure au travail. Je restai l un moment, regardant  l'autre bout
de notre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuile
effondre, faisant une flaque dans le sol, et lors je pensai  tous les
malheurs qui nous tombaient dessus. La mort de mon pre, quoiqu'elle
m'et fait une bien grosse peine, ne m'avait pas surpris, car nous nous
y attendions, ma mre et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce
que pouvait tre cet enfer des galres, nous imaginions des choses si
terribles, et pourtant si vraies, que la mort pouvait tre considre
comme une dlivrance. Oh! en tre rduit  prfrer la mort pour ceux
qu'on aime, quelle triste chose! Aussi quelle haine farouche pour les
Nansac grouillait en moi, pareille  un de ces noeuds de vipres
accouples que je trouvais parfois dans la fort!

Aprs ces tristes pensers, j'prouvais du soulagement  sentir dans mon
coeur une grande reconnaissance pour M. Fongrave, qui avait t si bon
pour nous. Il me semblait que tant que nous n'aurions pas en quelque
manire marqu notre reconnaissance  l'avocat de mon pre, je ne serais
pas  mon aise. En cherchant en moi-mme ce que nous pourrions faire
pour a, je vins  penser que lui envoyer un livre, a serait  propos.
Je me souvins alors que, dans le tiroir du cabinet, il y avait des
setons ou lacets de laiton dont se servait mon pre, et, sautant du lit
incontinent, je mis ma culotte, soutenue  mode de bretelle par un bout
de ficelle que j'avais faite avec du chanvre, et j'allai au tiroir. Je
fus content de voir qu'il y avait une dizaine de setons, et, sans plus
tarder, je pris une mique et, en la mangeant, je m'en fus  la recherche
de passages de livres, o je pourrais en poser. Aprs avoir bien vir,
tourn, je remarquai trois coules assez frquentes, et, le soir, ayant
flamb trois de ces collets, je les cachai dans une poigne de fougres,
et au soleil entrant, ou couchant, si l'on veut, je m'en fus les placer.
Je posai le premier dans un passage  deux pas du sentier, attach  une
forte pousse de chne. J'en mis un autre sur la lisire d'un bois  un
endroit o j'avais connu que le livre passait souvent pour aller faire
sa nuit dans les terres autour des villages, et enfin le troisime  la
croise de deux petits sentiers qui devait tre un poste pour la chasse
aux chiens courants.

Le lendemain matin, de bonne heure, je m'en fus voir mes setons: rien.
Le surlendemain, rien encore. Le troisime jour, je trouvai qu'il m'en
manquait un, enlev sans doute par quelque garde; aux autres, rien
encore. Je compris lors que je n'tais pas bien fin braconnier, mais je
ne me dcourageai point pour a; en quoi j'eus raison, car le quatrime
jour, approchant de mon dernier seton, je vis quelque chose de gris dans
la coule et je me mis  courir: c'tait un beau livre tendu mort, le
poil encore humide de la rose de la nuit; je le ramassai et m'engalopai
chez nous. Lorsque le soir ma mre vint, je lui montrai le livre en lui
disant que c'tait pour M. Fongrave que je l'avais attrap. Elle me dit
que c'tait trs bien; qu'il ne fallait jamais oublier ceux qui nous
avaient fait du bien, et non plus ceux qui nous avaient fait du mal.

Je n'avais garde d'oublier ceux-ci; mais que faire, moi, drole d'une
huitaine d'annes? Comment venger la mort de mon pre sur les messieurs
de Nansac? Ils taient riches, puissants, la terre tait  eux; ils
avaient un chteau inabordable  leur volont, des domestiques, des
gardes arms, et, moi, j'tais pauvre et chtif. Je pensais  a
souvent, sans rien imaginer, preuve que je n'avais pas de nature l'ide
tourne au mal, quand, le mardi suivant, allant  Thenon avec ma mre
pour tcher de faire passer le livre  M. Fongrave, nous trouvmes un
homme qui portait un fusil  la bretelle et menait, par une corde, un
mchant briquet qui avait le cou tout corch. On causait en marchant,
et, entre autres propos, l'homme vint  nous dire que son chien s'tait
pris dans un seton et qu'heureusement, lui, tant tout prs  couper de
la bruyre, l'avait ou gueuler et l'avait tir du lacet  moiti
trangl: entendant a, je vins  penser que, le comte de Nansac
chassant souvent dans la fort, je pourrais lui tuer des chiens par ce
moyen, et je fus content.

A Thenon, ma mre trouva un marchand tabli sur la place de la Clautre,
 Prigueux, qui venait souvent au march les mardis, avec deux mulets
de bt portant ses marchandises. Cet homme nous dit connatre M.
Fongrave, qui lui avait plaid une affaire, et promit de lui rendre le
livre le lendemain, certainement. Sur cette assurance, nous revnmes 
la tuilire.

Je n'allais pas souvent dans la fort de l'Herm, qui tait aux messieurs
de Nansac, pour ne pas les rencontrer chassant, ou leurs gardes; mais un
soir, ayant remarqu les endroits, j'y posai deux solides setons doubls
et bien attachs  de fortes cpes de chne, et m'en retournai tout
courant. Le lendemain, c'tait jour de chasse, et, de loin, j'entendais
par intervalles la trompe du piqueur et les voix des chiens. Je ne sus
rien de ce jour-l, et j'enrageais en moi-mme, quand, le surlendemain,
tant dans la fort de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et le
Lac-Viel, le piqueur de l'Herm qui sonnait des appels. Il me demanda si
je n'avais pas vu un grand chien blanc et noir, marqu de feu aux pattes
et au-dessus des yeux. Je lui rpondis que non, et l-dessus, poussant
son cheval, il s'en alla. Dans les villages aux entours de la fort, on
sut par ce piqueur que Taaut, le chien de tte, tait perdu. Moi, je ne
disais rien, mais je souponnais qu'il pourrait bien tre trangl mort
au pied d'un petit chne, l-bas, dans la Combe-du-Loup. J'avais une
forte envie de m'en accertainer, mais la crainte d'tre vu et d'attirer
les soupons sur moi me retenait. Cependant, perdant patience, le
dimanche, pendant la messe, sr que tous, matres et domestiques y
taient, je courus  la Combe-du-Loup. Ha! la tte de Taaut tait l
par terre dans la coule, et tout le reste avait disparu, mang par les
loups: il payait pour notre pauvre chienne. Je dtachai vite le seton et
je m'en revins tout fier et content de ce commencement de vengeance. Au
chteau, personne ne se douta de rien, et lorsque, quelques jours plus
tard, Mascret trouva la tte de Taaut  moiti mange par les fourmis,
on crut que le chien, n'ayant pas retrait avec les autres, avait t
attrap la nuit par les loups.

J'tais content, j'ai dit: pourtant quelque chose me fchait; c'tait
que le comte ne st pas que j'avais fait ce coup. Un beau jour,
pensais-je, je le lui dirai bien; mais, pour le moment, c'tait trop
dangereux. La mort de mon pre ne l'avait pas saoul, d'ailleurs, et il
cherchait encore  nous faire du mal  nous autres. Pour nous faire
quitter le pays, et nous ter le pain de la main, il voulut d'abord
acheter la tuilire o nous demeurions; mais l'homme  qui elle
appartenait, qui ne l'aimait gure, comme tout le monde dans le pays, du
reste, refusa de la lui vendre. N'ayant pas russi de ce ct, il
imagina de faire revenir le fils de chez Tpy, l o travaillait ma
mre, lequel avait assez de la vache enrage du rgiment, quoiqu'il se
ft enrl volontairement. Le comte agit si bien qu'il lui fit avoir son
cong, je ne sais sous quel prtexte; mais, en ce temps-l, les nobles
comme lui faisaient tout ce qu'ils voulaient.

Voil donc ma mre encore une fois chmant et  se demander d'o elle
tirerait le pain. Juste en cet instant, comme pour rpondre  la
mchancet du comte, un autre de ses chiens se prend encore  un seton;
mais, cette fois, on le trouva, et Mascret dit:

--Si Martissou n'tait pas mort aux galres, je jurerais que c'est lui
qui a fait et pos ce collet!

Mais a n'alla pas plus loin pour le moment: on crut que le chien
s'tait pris  un seton tendu pour le livre, comme a arrive
quelquefois.

Pourtant, une quinzaine de jours aprs, Mascret, qui avait son ide, me
trouvant dans la fort, tira le lacet de son carnier et me dit:

--Connais-tu a?

La colre de toutes les canailleries du comte me monta tout d'un coup:

--Oui bien! dis-je, c'est moi qui l'ai pos!

--Ah! foutu mchant garnement, je vais te corriger!

Mais, me jetant en arrire, j'ouvris mon couteau en mme temps, prt 
le planter dans le ventre du garde:

--Avance! si tu n'es pas un capon! Lorsque Mascret me vit ainsi, les
sourcils froncs, les yeux flamboyants, la bouche grinante, montrant
les dents comme un jeune loup qui va mordre, il eut peur et s'en alla
aprs force menaces.

                   *       *       *       *       *

Cependant l'hiver tait l; les pinsons se rassemblaient par troupes,
les msanges quittaient les bois pour les jardins, les grives
descendaient dans les prs, et les rouges-gorges venaient autour des
maisons. C'est l'poque o l'on balaie la feuille dans les
chtaigneraies, o l'on cure les rigoles des prs, o l'on ramasse le
gland et autres broutilles comme a, toutes choses que les gens font en
s'amusant: il n'y a pas d'ouvrage pour les journaliers en ce temps-l.
Voyant donc qu'elle n'aurait pas de travail autrement, ma mre, qui
tait bonne filandire, chercha du chanvre  filer, d'un ct et
d'autre, et en trouva quelque peu. Elle se mettait une chtaigne sche,
toute crue, dans la bouche, pour faire de la salive, et filait ainsi du
matin au soir, gagnant  peu prs ses trois sous par jour: il n'y avait
pas pour manger notre aise de pain. Heureusement, l'homme  qui tait la
tuilire nous avait donn des chtaignes  ramasser  moiti, de manire
que nous en avions la valeur de deux sacs sur de la fougre, dans le
fond de la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mourir de faim cet
hiver. Quant au bois, il ne nous manquait pas: nous en avions amass un
grand pilo pour la mauvaise saison sous un bout de hangar qui tenait
encore un peu. Ce fut bien  propos, quand vint la neige, et qu'il
fallut rester des journes entires au coin du feu. Pour m'amuser,
cependant que ma mre filait sans relche, moi, je m'essayais  faire
des cages d'osier, ayant pour tout outil mon couteau et une baguette de
fer que je faisais rougir pour percer les trous des barreaux.

L'hiver, on dit que c'est la bonne saison pour les riches; mais pour les
pauvres, il n'en va de mme. D'ailleurs, il n'y a pas de bonne saison
pour eux. Ceux-l qui ont besoin de gagner leur vie sont encore plus
malheureux lorsque le travail de terre manque: ainsi sont dans la
campagne les pauvres mercenaires: il leur faut chmer lorsqu'il pleut ou
neige, et jener aussi souvent. Outre a, l'hiver, c'est le temps o il
ferait bon tre bien habill de bonne bure paisse, ou de bon cadis
bourru, pour se prserver du froid; mais les pauvres gens sont obligs
de passer les mois de gel avec leurs habillements d't. Nous autres,
dans cette baraque o l'eau et la neige tombaient par le trou de la
tuile o le vent s'engouffrait aussi, tuant quelquefois le chalel pendu
au manteau de la chemine, nous n'tions pas trop bien, comme on peut
croire; surtout que nos habillements, toujours les mmes, uss, percs,
n'taient gure chauds. Aussi, quand vint le printemps, que les
noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons et que les buis
commencrent  faire leurs petites marmites, il nous sembla renatre
avec le soleil. Mais ce n'tait pas le tout, il fallait manger et, pour
manger, gagner des sous.

Ce qui fait la peine des uns arrange quelquefois les autres. Vers la
mi-carme, la femme de Tpy tomba malade, de manire que son homme manda
 ma mre d'y aller pour la soigner, les droles aussi, et tenir la
maison. La pauvre femme resta au lit un mois et demi et, aussitt
qu'elle put se lever, quoique bien faible, il lui fallut reprendre son
travail, car Tpy tait un peu serr et mme avare, de sorte que d'tre
oblig de payer une femme pour faire les affaires dans la maison, si peu
que ce ft, alors qu'il en avait une  lui, a le suffoquait; tellement
bien, qu'il en voulait  sa femme d'tre malade, comme si c'et t sa
faute,  la pauvre diablesse!

Voil donc ma mre encore une fois sans travail, de manire qu'au bout
d'un mois et demi, les quelques sous qu'elle avait amasss furent
dpenss. Un jour vint o il n'y eut plus de pain chez nous, ni de
pommes de terre. Les chtaignes, il y avait longtemps qu'elles taient
finies; de graisse, plus: nous faisions la soupe avec un peu d'huile
rance, tant qu'il y en eut; dans un fond de sac, seulement, il restait
un peu de farine de bl d'Espagne. Ma mre la ptrit, en fit des miques
qu'elle fit cuire, en disant:

--Lorsqu'elles seront finies, il nous faudra prendre le bissac et
chercher notre pain.

Entendant a, je maudissais ce comte de Nansac qui tait la cause de la
mort de mon pre aux galres, et qui voulait nous faire crever de
misre. En moi-mme je rptais ce que j'avais souvent ou dire  ma
mre:

--Le bon Dieu n'est pas juste de souffrir a!

Si j'avais eu le fusil de mon pre, qu'au greffe ils gardaient, je crois
que je me serais embusqu dans la fort pour tuer comme un loup ce
mchant noble, lorsqu'il passait  cheval avec ses chiens, l'air froid
et mprisant, criant, lorsqu'il rencontrait quelque paysan sur son
chemin:

--Gare, manant!

                   *       *       *       *       *

En ruminant toutes ces choses pnibles, affol par la misre, je vins 
penser que nous tions  la veille de la Saint-Jean. C'est la coutume
dans nos pays que, ce jour-l, on allume un feu sur les cafourches ou
carrefours, auprs des villages et des maisons cartes. Dans les bourgs
on en dresse un beau, recouvert de verdure et de feuillage, avec,  la
cime, un bouquet de lis, de roses et d'herbes de la Saint-Jean, qu'on
s'arrache aprs. Comme autrefois le druide clbrant la fte du
solstice,  la tombe de la nuit, le cur vient bnir le feu en
crmonie: ainsi faisait celui de Fanlac, de qui j'ai appris cela.
Lorsque le feu tire  sa fin, ceux qui n'ont pu attraper le bouquet
emportent des charbons pour garder la maison du tonnerre, aprs avoir
saut le brasier pour se prserver des clous.

Au temps que nous demeurions  Combengre, d'o l'on voyait au loin
s'tager les coteaux et les puys, j'aimais  regarder, ce soir-l, ces
milliers de feux qui brillaient dans l'ombre, sur une immense tendue de
pays, jusqu' l'extrmit de l'horizon, o le vacillement incertain de
la flamme se percevait  peine, comme une toile perdue dans les
profondeurs du ciel. Sur les cimes, les feux, tirant  leur fin,
quelquefois s'obscurcissaient un instant, puis, ravivs par l'air,
jetaient encore quelques clarts pour finir par s'teindre alors que
d'autres, dans la vigueur de leur premire flambe, montaient dans le
ciel noir comme des langues de feu.

De la tuilire, au milieu des bois, on ne pouvait pas apercevoir tous
ces feux, mais je ne m'en souciais gure, car, sur le coup o j'avais
pens  cela, m'entra comme une balle dans la tte cette ide: mettre le
feu  la fort de l'Herm! De cet instant, je ne m'occupai d'autre chose;
la nuit, j'en rvais. Ce n'tait pas la rsolution perverse d'un enfant
prcocement mchant, faisant le mal pour le mal, par plaisir; non. A la
guerre sans piti du comte je rpondais par une guerre semblable; ne
pouvant le tuer,--ce que j'aurais fait alors sans remords,--je lui
causais un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon pre;
cette pense me faisait du bien. Tout a n'tait pas,  ce moment-l,
aussi net dans ma tte que je le dis aujourd'hui, mais je le sentais
tout de mme.

Le difficile tait d'en venir  mes fins. J'y songeais tous les jours,
cherchant les moyens, les pesant, les comparant, et, finalement,
m'arrtant aux meilleurs, c'est--dire  ceux qui pourraient rendre
l'incendie plus considrable.

Le premier point, c'est qu'il fallait attendre un jour o il venterait
fort; le second, que le vent devait venir de l'est, du ct de Bars,
pour ne pas brler la fort de La Granval, ni celle du Lac-Gendre, ce
que je n'aurais voulu pour rien au monde, mais seulement celle de
l'Herm. La troisime condition, c'est qu'il fallait allumer le feu  un
endroit d'o il pt gagner facilement tous les bois du comte de Nansac,
car, de prparer plusieurs foyers, c'tait appeler les soupons; mis 
une seule place, a passerait pour un accident. Enfin, le quatrime
point, c'est qu'il fallait mettre le feu la nuit, afin que les secours
ne vinssent pas arrter l'incendie  son dbut.

Pour un enfant de mon ge, tout a n'tait pas trop mal arrang; le
malheur tait que ce ft pour une mauvaise action; mais, pouss au mal,
je n'tais pas le seul coupable.

Tandis que je ruminais ces choses dans ma tte, ma mre, ayant su qu'on
avait besoin de faneuses au Cheylard, y alla le lendemain, me laissant
seul pour tout le temps des fenaisons, car c'tait trop loin pour
revenir chaque soir. Elle se fchait de a, mais je la tranquillisai en
l'assurant que je ne m'inquitais point d'tre seul. Si je lui avais dit
la vrit, j'aurais dit que j'en tais content. Le premier jour, je
l'accompagnai jusqu'au Cheylard, o, ayant demand quelque peu d'argent
d'avance sur ses journes, elle acheta chez le fournier de Rouffignac
une tourte de pain que j'emportai.

Mon plan tait bien arrt, je n'avais plus qu' chercher un bon endroit
et  attendre le moment propice. Il y avait une diffrence de trois ou
quatre ans entre les coupes de la fort de l'Herm et celles de La
Granval qui se jouxtaient. Les premires taient bonnes  couper l'hiver
prochain, de manire que la divise, ou limite, tait facile  trouver et
 suivre, surtout avec les grosses bornes cornires qu'il y avait de
distance en distance. Ayant bien considr les choses, je me dcidai
pour une place o les bois de l'Herm entraient en coin dans les autres.
Il y avait justement l un vieux foss  moiti combl: je cavai un
petit four dans le talus, comme ceux que font les enfants pour s'amuser,
j'assemblai quelques brasses de broussailles dans le foss, et je m'en
revins sans avoir t vu de quiconque.

Plusieurs jours se passrent dans l'attente. Il faisait un soleil
brlant qui schait sous bois les herbes et les brindilles, ce qui me
rjouissait, en me faisant esprer une belle flambe; mais point de
vent. Pourtant, un matin, avec la lune le temps changea, et un fort vent
d'est se mit  souffler,  mon grand contentement. Toute la journe, je
trpignai, impatient, et, la nuit venue, j'emplis un vieux sabot de
braises et de cendres, et, le cachant sous ma veste, je m'encourus 
travers les bois.

Des nuages gristres filaient au ciel, le temps tait orageux, le vent
soufflait chaud, sous les taillis, courbant les fougres et la palne,
ou herbe forestire, et balanant  grand bruit les ttes des baliveaux
et des arbres de haute futaie. Aussi, tout en galopant, je me disais:
Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit!

Lorsque j'arrivai  mon endroit, j'tais essouffl et tout en sueur. Il
pouvait tre sur les dix heures: je retrouvai mon petit four en
ttonnant, et aussitt, vidant mon sabot dedans, je le bourrai d'herbes
sches et me mis  souffler sur les braises. L'herbe flamba rapidement:
j'y ajoutai quelques brindilles, et,  mesure que le feu prenait, des
petits morceaux de branches mortes. Aprs qu'il fut bien allum, j'y
jetai une brasse des broussailles sches que j'avais amasses et,
incontinent, la flamme monta, gagnant le bois. Bientt, sous l'action du
vent, le taillis fut en feu, et je me sauvai comme j'tais venu, par les
fourrs, emportant le sabot qui m'aurait dnonc.

Arriv  la tuilire, les mains saignantes, les jambes rafles par les
ronces, je me couchai tout habill, agit, inquiet, ne craignant qu'une
seule chose, que le feu ne s'teignt de lui-mme, ou par l'orage qui
ronflait au loin. Vers une heure aprs minuit, j'entendis de grands
bruits, et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait aux clochers
d'alentour, avec des tintements presss, sinistres. Une immense lueur
rouge ensanglantait les nuages qui s'enfuyaient emports par le vent, et
clairait les coteaux. Des clameurs montaient des villages voisins de la
fort: l'Herm, Prisse, Les Foucaudies, La Lande; et, au milieu des bois,
on entendait les cris des gens des Maurezies, de la Cabane, du Lac-Viel,
de La Granval, qui couraient au secours.

Alors je fus pris d'un grandissime dsir de contempler mon ouvrage.
Ayant laiss passer ces gens, je gagnai  travers les coupes un des
endroits les plus levs de la fort, o il y avait un grand htre sur
lequel j'tais mont plus d'une fois, et, l'embrassant aussitt, je me
mis  grimper.

A mesure que je montais, je dcouvrais le feu, et, arriv au fate,
l'incendie m'apparut dans toute son tendue. La fort de l'Herm brlait
sur une demi-lieue de largeur, semblable  un grand lac de feu. Les
taillis, desschs par la chaleur, flambaient comme des sarments; les
grands baliveaux isols au milieu de l'incendie rsistaient plus
longtemps, mais, envelopps par les flammes, le pied min, ils
finissaient par tomber avec bruit dans l'norme brasier o ils
disparaissaient en soulevant des nuages d'tincelles. La fume chasse
par le vent dcouvrait ce flot qui s'avanait rapidement, dvorant tout
sur son passage. Les oiseaux, rveills brusquement, s'levaient en
l'air, et, ne sachant o aller dans les tnbres, voletaient effars
au-dessus du foyer gant. Sur le sourd grondement de l'incendie
s'levaient dans la nuit les ptillements du bois vert se tordant dans
la flamme, les craquements des arbres chus dans l'amoncellement de
charbons ardents, et les voix des gens affols travaillant  prserver
leurs bls mrs. Dans les clairires, des langues de feu s'allongeaient
comme d'immenses serpents, et s'arrtaient finalement  la lisire des
bois. Sur le seuil des maisons d'alentour, inondes d'une aveuglante
lumire, des enfants en chemise regardaient tranquillement brler la
fort du comte de Nansac. Les lueurs de l'immense embrasement se
projetaient au loin sur les collines, clairant les villages de rougeurs
sinistres qui se refltaient dans le ciel incendi. Plus prs, au-dessus
des maisons basses du village, les tours et les grands pignons du
chteau de l'Herm se dressaient comme une masse sombre o brillaient
dans les vitres des reflets enflambs.

Je restai l,  cheval sur une grosse branche, jusqu' la pointe du
jour, suivant les progrs du feu, qui, sauf en quelques coins prservs
par un bout de chemin, ne s'arrta qu'aprs avoir dvor toute la fort,
laissant aprs lui un vaste espace noir d'o s'levaient des nuages de
fume. Alors, repu de vengeance, je descendis de mon arbre, et m'en
retournai  la tuilire, plein d'une joie sauvage.

Merci  mon petit four, on crut que le feu avait t mis par des enfants
en s'amusant; ils furent interrogs, tous ceux de par l,  tour de
rle; mais inutilement: le comte de Nansac en fut pour six ou sept cents
journaux de bois brls.

Ds lors, il me sembla que je devenais un homme. L'orgueil de ma
mauvaise action me grisait; je mesurais ma force  son tendue, et je me
complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je
n'en avais pas l'ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le
veneur, pas plus que la vipre qui mord le pied du paysan. Au contraire,
la russite de mon projet m'affriandait jusqu' me faire songer aux
moyens de me venger encore.

Le dimanche, quand vint ma mre passer la journe  la tuilire, elle me
demanda si je n'avais pas eu peur, la nuit de l'incendie,  quoi je
rpondis que non, et que, tout  l'oppos, je m'tais rjoui en voyant
brler les bois du comte.

A l'air dont je dis cela, elle me regarda, prise d'un soupon, et puis,
comprenant tout  coup, se jeta sur moi, m'enleva contre sa poitrine et
m'embrassa furieusement.

--Ah! dit-elle en me reposant  terre, il ne sera jamais assez puni!

                   *       *       *       *       *

Trois ou quatre jours aprs, les fenaisons finies, la pauvre femme
revenait tard, recrue, puise de fatigue, pour avoir pein toute une
longue journe de quinze heures sous un soleil pesant. Elle se htait
fort afin d'arriver avant l'orage qui la suivait, mais elle eut beau se
presser, un peu aprs avoir pass La Salvetat, les nuages crevrent 
grand bruit, et toute en sueur, haletante, une pluie froide mle de
grlons lui tomba dessus, de manire qu'au bout de trois quarts d'heure,
lorsqu'elle arriva sous cette pluie battante, trempe jusqu' la peau,
elle triboulait, c'est--dire grelottait, et n'en pouvait plus. N'ayant
pas d'autres habillements pour se changer, elle se coucha, et, moi, j'en
fis autant. Toute la nuit je la sentis contre moi, brlante, agite par
la fivre, et tourmente dans son demi-sommeil de mauvais rves qui la
faisaient dparler, ou dlirer. Le matin, comme c'tait une vaillante
femme, elle voulut se lever; mais, ayant mis la marmite sur le feu pour
faire cuire des pommes de terre, elle fut oblige de se recoucher, prise
de frissons avec de forts claquements de dents, et se plaignant d'un
grand mal dans les cts.

La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que je pus trouver, de son
cotillon sch, et, finalement, de ma veste, mais elle frissonnait
toujours. Je pensai alors  aller qurir du secours, mais lorsque je lui
en parlai, elle me dit faiblement:

--Ne me quitte pas, mon Jacquou!...

Comme on doit penser, j'tais bien inquiet. Ne sachant que faire pour
apaiser la soif qui la tourmentait, je coupai en quartiers des pommes
d'anis que la pauvre femme avait portes pour moi dans la poche de son
tablier, et, les faisant bouillir, j'en fis une espce de tisane que je
lui donnais lorsqu'elle demandait  boire, ce qui tait souvent.
Quelquefois, je me disais que, si elle pouvait s'endormir, je courrais
jusqu'aux Granges pour avoir du secours; mais, quand je me bougeais le
moindrement, elle ouvrait les yeux et disait:

--Tu es l, mon Jacquou? ne me laisse pas! Et je lui rpondais, en lui
prenant la main:

--Ne crains point, mre, je ne te quitterai pas.

Et elle refermait les paupires, brise par la fivre, et la poitrine
haletante, oppresse.

Lorsqu'elle s'assoupissait un peu, j'allais sur la porte et j'piais si
quelqu'un passait par l. Mais dans cet endroit sauvage, o personne
n'avait affaire, qui n'tait sur aucun chemin, on ne voyait gure jamais
personne, sinon, de loin en loin, un pauvre diable longeant l'ore des
bois, sa serpe sous son sans-culotte, ou autrement dit sa veste, et s'en
allant faire son faix dans les taillis. Et, personne ne se montrant, je
rentrais bien ennuy, et lorsque ma mre se rveillait, j'essayais de
lui faire comprendre qu'il lui fallait avoir la patience de rester deux
heures seule, tandis que j'irais chercher quelqu'un; mais  tout ce que
je pouvais lui dire, elle ne savait que rpondre toujours:

--Ne me quitte pas, mon Jacquou!

Ou bien, n'ayant pas la force de parler, elle secouait la tte pour dire
non.

La nuit d'aprs, elle se mit  dlirer, parlant de guillotine, de
galres, appelant son pauvre homme, mort l-bas, sur une planche nue,
les fers aux pieds. Tous nos malheurs lui revenaient dans la tte, et
l'affolissaient. Elle criait aprs le comte de Nansac, et reniait la
vierge Marie qui n'avait pas sauv son homme. Dans sa fivre, elle
battait des bras sur le couvre-pieds pour chasser le bourreau qu'elle
disait voir au fond du lit, ou cherchait  se lever pour aller rejoindre
son Martissou qui l'attendait. J'avais grand-peine  la calmer un peu;
il me fallait monter sur le lit, la prendre par le cou et lui parler
comme  un petit drole en l'embrassant. Au matin, harasse de fatigue,
elle s'assoupit un peu et, moi, la voyant ainsi, je crus qu'elle allait
mieux; mais, lorsqu'elle se rveilla en sursaut avec une longue plainte,
je vis bien que non. Sa respiration devenait de plus en plus pnible,
prcipite, et la fivre tait si forte que sa main brlait la mienne.
La journe se passa ainsi, et quand revint la nuit, elle ne pouvait plus
parler, mais se doulait et s'agitait dsesprment. Oh! quelle nuit!
Qu'on s'imagine un enfant de neuf ans, seul dans une cahute perdue au
milieu des bois, avec sa mre agonisante! Pendant plusieurs heures, la
pauvre malheureuse se dbattit contre la mort, faisant aller follement
ses bras, essayant d'arracher le couvre-pieds, se soulevant tout entire
dans les transports de la fivre, les yeux gars, la poitrine
haletante, et retombant sur le lit, le souffle lui faisant dfaut un
instant, pour reprendre encore par un pnible effort. Vers la minuit ou
une heure, la fivre cessa, et un bruit rauque sortit de sa poitrine, le
rommeau ou rle de la mort! Cela dura une demi-heure; j'tais sur le
banc prs du lit, et,  moiti couch, je tenais la main de ma pauvre
mre serre contre ma poitrine. La connaissance lui revint tout  fait 
la fin; elle tourna vers moi ses yeux pleins d'un angoisseux dsespoir
et deux grosses larmes coulrent sur ses joues amaigries et hles; puis
ses lvres remurent, le rle s'arrta: elle tait morte.

Alors, moi, plein de douleur et d'pouvante, je l'appelai:

--Mre! mre!

Et je me mis  sangloter sur sa main que je gardais toujours dans les
miennes.

Je restai longtemps l, immobile, affaiss. Lorsque je relevai la tte,
 la lueur du chalel, que le vent venant du trou de la tuile faisait
vaciller, je vis la figure de ma mre qui prenait une teinte de cire
jauntre. Ses yeux taient rests ouverts, et aussi sa bouche, dont les
lvres rtractes, laissaient voir les dents. Oh! de quelle funbre
terreur je fus pris en la voyant ainsi! Je ne pus la regarder une
minute, et, me cachant la figure dans les draps, rempli de dsespoir et
d'effroi, j'achevai de passer de la sorte cette horrible nuit.

                   *       *       *       *       *

Le jour venu, je me relevai un peu rassur et j'avisai ma pauvre mre.
Maintenant elle tait froide, roidie par la mort; sa main que je
touchais glaait la mienne; ses cheveux noirs, dfaits dans les
mouvements de fivre, s'pandaient en mches paisses sur le lit, comme
des serpents; sa pleur tait devenue terreuse; ses yeux taient vitreux
et ternis, et sa bouche, toujours grande ouverte, semblait clamer le
dsespoir de laisser son drole seul sur la terre.

Je restai l un moment  la contempler, puis, faisant ce que j'avais ou
dire qu'on faisait en tel cas, je lui couvris la figure avec le linceul,
et, ayant ferm la porte, je m'en fus chercher quelqu'un. Au Petit-Lac,
une femme qui filait accote contre un mur, me voyant passer bien
ennuy, me demanda ce que j'avais. Lui ayant dit ce qui en tait, elle
leva les bras en disant:

--Sainte Vierge!

Et puis elle me fit une quantit de questions, et finit par me dire:

--Ah donc, tu es le drole du dfunt Martissou!

Et ce fut tout. Comme elle ne me faisait aucune offre de service, je la
quittai et m'en allai tout droit  Bars, chez le maire qui tout de suite
me reconnut.

--Et qu'est-ce que tu demandes? me dit-il rudement, selon son habitude.

Aprs que je lui eus dit la mort de ma mre, il fit un geste de mauvaise
humeur, grommela quelques paroles entre ses dents et finit par me
rpondre tout haut:

--Tu peux t'en retourner, on fera le ncessaire.

Je m'en revins  la tuilire et j'attendis assis devant la porte toute
la journe. Sur les cinq heures, quatre hommes vinrent avec une espce
de civire  rebords, sorte de caisse longue avec des brancards dont on
se servait pour porter en terre les pauvres qui n'avaient pas de quoi
avoir un cercueil, ce qui tait commun en ce temps-l. Entrs qu'ils
furent, l'un d'eux dcouvrit la figure de ma mre et dit:

--Pauvre femme! elle tait trop jeune pour mourir!

Voyant qu'elle n'tait pas plie, ensevelie, ils la laissrent dans les
draps, les rabattirent, puis l'ayant mise dans le vieux couvre-pieds,
tout bti et rapic de morceaux diffrents, aprs l'avoir bien arrange
dedans, ils attachrent les linceuls au-dessus de la tte et aux pieds.
Cela fait, ils prirent ce pauvre corps roide et le posrent sur la
civire, puis chacun prit un des quatre bras, et, tant sortis de la
maison, ils se mirent en marche  travers la fort.

La journe avait t chaude; le soleil qui baissait envoyait ses rais 
travers les taillis comme des pailles d'or. Les oiseaux commenaient 
se retirer pour la nuit et voletaient dans les branches. On touffait
dans ces bois sans air, et les chemins taient mauvais, de sorte que les
porteurs fatigus s'arrtaient souvent et s'essuyaient le front avec
leur manche. Puis, reposs, ils crachaient dans leurs mains,
empoignaient les brancards et se remettaient en route.

Moi, je les suivais machinalement, m'arrtant lorsqu'ils s'arrtaient,
repartant avec eux, perdu de chagrin, sans penser  rien, regardant d'un
oeil fixe le corps de ma mre pli dans le couvre-pieds, qui s'en allait
secou par l'effet des accidents de terrain, et autour duquel de grosses
mouches noires venaient bourdonner...

Au sortir de la fort, les chemins tant dcouverts et meilleurs, les
hommes purent porter tout le temps sur l'paule et htrent le pas. En
passant prs d'un village, une vieille pauvresse, qui venait de chercher
son pain, comme en faisait foi son bissac  moiti plein sur son chine
courbe, se signa disant  mi-voix:

--C'est grand'piti de voir une pauvre crature porte en terre comme
a!

Et, tirant son chapelet de sa poche, elle suivit avec moi.

L'_Ave Maria_ sonnait comme nous arrivions au bourg de Bars. Les hommes
posrent la civire devant le portail de l'glise, et l'un d'eux alla
qurir le cur. Celui-ci vint, un moment aprs, jeta un coup d'oeil
froid sur le corps, et dit:

--Cette femme ne frquentait pas l'glise et n'a pas fait ses Pques;
elle reniait Dieu et la sainte Vierge; c'est une huguenote: il n'y a pas
de prires pour elle... Vous pouvez la porter dans le coin du cimetire
o la fosse est creuse.

Les hommes restrent un instant tonns, puis, reprenant leur fardeau,
ils entrrent dans le cimetire tandis que la vieille me disait:

--Si tu avais eu de quoi payer, il aurait bien fait l'enterrement tout
de mme... Jsus mon Dieu!

Dans un coin du cimetire, plein de pierraille, de ronces et d'orties,
le trou tait l tout prt, et l'homme qui l'avait fait attendait. Sur
la planche incline, les porteurs placrent le corps et, autant qu'ils
purent, le firent glisser doucement. Puis ils trent peu  peu la
planche, et ma pauvre mre se coucha au fond du trou noir, o elle tait
 peine tendue que le fossoyeur commena  jeter la terre et les
pierres qui tombaient sur elle avec un bruit mat...

Pendant ce temps la nuit tait venue, et moi, noy dans mon chagrin,
j'tais debout, regardant comme imbcile la fosse qui se comblait. A
ct, la vieille,  genoux, disait son chapelet. Aprs que l'homme eut
achev, elle se leva, fit un signe de croix et, me touchant le bras, me
dit:

--Viens-t'en, mon petit, c'est fini.

Et je la suivis jusqu'au village o on la retirait dans une grange, et,
lorsqu'elle m'eut fait monter, cras de douleur et de fatigue, je
tombai sur le foin et je m'endormis d'un lourd sommeil.




IV


Le matin,  mon rveil, je fus tout tonn de me trouver dans un grenier
 foin; mais bientt la mmoire me revint. Je regardai autour de moi: la
vieille tait partie, mais, se doutant que j'aurais faim, elle m'avait
laiss un bon morceau de pain. Mon ventre criait, comme a devait tre
depuis deux jours que je n'avais rien mang. Pourtant, quoique ce pain
ft de pur froment, qu'il et l'air bien propre, je sentais une grande
rpugnance  y toucher. Chez nous autres, aussi pauvres que soient les
gens, ils ont horreur du pain de l'aumne. On dit communment qu'un
bissac bien promen nourrit son homme, mais avec a, le plus chtif
paysan, dans la plus noire misre, s'estime encore heureux de n'en tre
pas rduit l, et regarde avec une compassion un peu mprisante ceux qui
cherchent leur vie en mendiant.

Moi, songeant  cette bonne pense qu'avait eue la vieille, je me
sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche; et puis j'tais
affam, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je
descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la
maison tait ferme; ce qu'ayant vu, je m'en allai en mangeant.

Arriv  la tuilire, lorsque j'aperus cette masure dserte et ce
chlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une mchante
couette, je m'assis sur le banc et me mis  pleurer en songeant  ma
mre crase l-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au
monde. Ayant pleur mon aise pour la dernire fois, je me dcidai 
partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traner les mchantes
hardes de ma chre morte, je fis tout brler dans le foyer. Ceci fait,
je passai le havresac de corde sur mon paule, je pris le bton d'pine
de mon pre, et, ayant jet un dernier regard sur le lit o il me
semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n'y tait plus, je
sortis de cette baraque, abandonnant notre misrable mobilier.

Mon ide tait de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d'abord 
la Mon de Puymaigre, non pour me rendre chez eux, car pour rien au
monde je n'aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais
pour m'enseigner quelque place.

Une fois rendu  Puymaigre, je fus tonn d'y trouver une nouvelle
mtayre qui me dit que la Mon et son homme s'en taient alls
bordiers, du ct de Tursac, et, se reprenant, elle ajouta: ou de
Cendrieux; elle ne savait trop. Je connus tout de suite que la pauvre
femme n'tait pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vzre, en
tirant vers le midi,  un endroit o la rivire fait un grand tour,
comme le nom l'indique, tandis que Cendrieux est au couchant. La
laissant donc, je rentrai dans la fort, et, en cheminant, je vins 
penser  Jean le charbonnier qui avait aid mon pre  se cacher.
J'avais ou dire qu'il tait du ct de Vergt, o il avait pris du
charbon  faire, mais, pour savoir au juste, j'allai aux Maurezies, o
il avait une petite maison  lui. Lorsque j'y fus, on me dit que Jean
avait fini  Vergt, et qu'il tait pour l'heure dans la fort de la
Bessde, au del de Belvs. Voyant a, je remerciai les gens et je m'en
fus au hasard, cherchant les bonnes maisons, car ce n'est pas chez les
pauvres qu'on a de grands troupeaux de dindons  garder.

A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villages, je
demandais o je pourrais trouver  me louer, mais les premiers auxquels
je m'adressai ne me surent rien dire de bon. Lorsque c'taient des
femmes, comme elles sont curieuses, tout ainsi que des hommes qu'il y a,
elles me demandaient de chez qui j'tais et, aprs que je leur avais dit
bonnement la vrit, je connaissais que a ne les disposait pas bien
pour moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui avait tu Laborie et
qui tait mort aux galres, a leur faisait une mauvaise impression,
quoiqu'elles sussent bien qu'il n'tait pas un sclrat, et il y en
avait, sans doute, qui se disaient en elles-mmes le vieux proverbe: De
race le chien chasse. Voyant a, il me vint en ide de dire un autre
nom; aussi, lorsque je fus aux Foucaudies,  la question force: De
chez qui es-tu? je rpondis assurment:

--De chez Garrigal, de la Jugie.

--Et o c'est-il, la Jugie?

--Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel. Comme ce n'tait pas dans
leur renvers, ou voisinage, les gens ne connaissaient pas cet endroit de
la Jugie; et a aurait t difficile qu'ils le connussent, d'ailleurs,
vu qu'il n'y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme je le sus
deux ou trois jours aprs.

On aurait cru que, de cler mon nom, a allait me porter bonheur, car
une femme me dit:

--Tu pourrais aller voir  l'Auzelie, et puis ensuite  la Taleyrandie.

Je me fis enseigner le chemin de l'Auzelie, mais arriv que j'y fus, on
me dit que tous les petits dindons avaient crev en mettant le rouge,
pour s'tre trouvs sous un orage.

De l je fus  la Taleyrandie, et je me prsentai  la cuisinire, une
bonne grosse femme:

--Mon pauvre drole, fit-elle, tu viens trop tard; on en a lou un.

Je la remerciai et je repartais, lorsqu'elle me dit d'attendre, et, un
instant aprs, elle me porta un gros morceau de pain sur lequel elle
avait cras des haricots.

Je n'tais pas encore bien mat par la Marane, ou malchance, c'est
pourquoi je devins rouge, et lui dis que je ne demandais pas la charit.

--Aussi je ne te le donne pas par charit, fit-elle, mais c'est que j'ai
un drole de ton ge... Allons, tu peux le prendre, va!--ajouta-t-elle en
me voyant hsiter.

Je pris le morceau de pain et, ayant bien remerci la cuisinire, je
m'en fus devant moi sans savoir o j'allais.

Vers le soir, je commenai  penser o je me retirerais pour la nuit. En
face de moi, sur le coteau voisin, un village tait camp, dont les
vitres brillaient au soleil couchant avec des reflets d'incendie. Mais
d'aller y demander l'abri, c'tait comme pour le manger, a me faisait
crme. J'avais pourtant couch la veille dans une grange, comme un
mendiant, mais je m'tais laiss conduire par la vieille, ne sachant o
j'en tais. Il faisait beau temps, et chaud, de manire que je ne me
tracassai pas trop de a, et je continuai mon chemin. La nuit m'attrapa
du ct de la Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue une de
ces cabanes rondes au toit de pierre pointu, j'y allai droit. Il y
avait, dans la logette, de la brande et des fougres sches qui
marquaient qu'on y venait au guet: je m'arrangeai sur cette litire et
je m'endormis.

Au matin, ds l'aube, je repartis, et, pendant de longues heures, je
marchai au hasard, m'offrant dans les grosses maisons mais inutilement.
Ce jour-l, je ne mangeai pas, ayant toujours honte de mendier, et,
quand vint la nuit, je me couchai au pied d'un chtaignier, dans un tas
de bruyre coupe. Je ne sommeillai pas tout d'abord, car je commenais
 m'inquiter de ne pas trouver  me louer, et je me demandais ce que
j'allais devenir si cela continuait ainsi. Enfin, malgr cette
inquitude et les tiraillements de mon estomac, je finis par fermer les
yeux.

Le soleil me rveilla, et je me remis en marche; mais j'avais tellement
faim qu'en passant dans un village appel La Suzardie, et voyant sur sa
porte une femme qui avait une bonne figure, je surmontai ma honte et je
lui demandai la charit, pour l'amour de Dieu, selon l'usage, et en
baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de pain, qui
tait aussi noir et dur que pain que j'aie vu; malgr a, je me mis  le
manger tout de suite comme un affam que j'tais. Alors, m'ayant
questionn, comme de bon juste, mes rponses oues, cette femme
m'enseigna le chemin du chteau d'Auberoche, assez prs de Fanlac, o
peut-tre on me prendrait. Mais, arriv  Auberoche, le matre valet me
dit, sans autre explication, qu'on n'avait pas besoin de moi cans.

Je commenais  croire que quelque sorcire m'avait jet la mauvaise
vue; mais que faire  cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude
coteau pel au fond duquel est le chteau, je m'en allai vers Fanlac.

                   *       *       *       *       *

Tout en montant le chemin roide et pierreux bord de murailles de
pierres sches, je faisais de tristes rflexions sur mon sort. Depuis
trois jours que je galopais le pays, j'avais vu des enfants de mon ge
dans les maisons bourgeoises et chez les paysans, et je songeais que
ceux-l taient heureux qui avaient leurs parents autour d'eux, une
demeure o se retirer, et la vie  souhait, ou tout au moins le
ncessaire. Non pas qu'une basse envie me travaillt, mais, en comparant
ma destine  la leur, je sentais plus vivement mon isolement et mon
dnuement de toutes choses. Tout de mme, je tchais de prendre courage
en suivant ce chemin pnible, m par l'esprance. Le soleil rayait fort
et tombait d'aplomb sur ma figure hle; il faisait une chaleur  faire
bader les lzards, ou luserts, comme dit l'autre, et les pierres du
chemin brlaient mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crte du
haut coteau rocailleux o est pinqu le petit bourg de Fanlac, j'tais
rendu, et je m'assis  l'ombre de la vieille glise pour me reposer.

Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d'o l'on domine le pays,
que mes chagrins s'apaisaient. C'est qu' mesure qu'on monte, l'esprit
s'lve aussi; on embrasse mieux l'ensemble des choses de ce bas monde
o tant de misres sont semblables aux ntres, et l'on se rsigne. Et
puis on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, avec l'air
pur, l'ombre et le repos me donnaient un bien-tre qui m'engourdissait.
Le bourg tait dsert quasi, la plupart des gens tant dans les terres 
couper le bl. De tous cts les cigales folles grinaient leur chanson
tourdissante, toujours la mme, et, autour du clocher, dans le ciel
d'un bleu cru, les hirondelles s'entre-croisaient avec de petits cris
aigus. Un cho affaibli des chansons des moissonneurs montait de la
plaine et se mlait aux voix des bestioles de l'air. Sur la petite place
devant l'glise, au pied d'une ancienne croix, un coq grattait dans le
terreau et appelait ses poules pour leur faire part d'un vermisseau. Je
contemplais tout cela, machinalement, les yeux demi-clos, berc par ces
bruits qui m'enveloppaient, et alangui par le manque de nourriture.
Tandis que j'tais l, rvant vaguement au sort qui m'attendait,
l'Anglus de midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la
campagne brle par le soleil, un son clair, et faisant vibrer la
muraille massive contre laquelle je m'tais adoss. Puis la cloche se
tut, et le cur sortit de l'glise, o il venait sans doute de remplacer
son marguillier occup  la moisson. En me voyant, il s'arrta et me dit
avec une voix forte, mais bonne pourtant:

--Que fais-tu l, petit?

Je m'tais lev, et, pendant que je lui racontais mon histoire, en gros,
il me regardait d'un air de compassion. J'tais bien fait pour a, car,
depuis que je tranais mes habillements, ils taient en guenilles. Ma
culotte troue laissait voir ma peau, et, tout effiloche, ne me venait
gure qu'au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par une cheville de
bois  mode de bouton. Ma veste tait de mme, dchire partout, et ma
chemise, sale, use et toute perce. Mes pieds nus et poussireux
taient gratigns par les ronces, et mes jambes de mme. J'tais
nu-tte aussi, mais, ds cette poque, j'avais une paisse tignasse qui
me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le cur m'examinait,
je voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre une grande piti.
C'tait un homme de taille haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants,
au front carr, aux joues charbonnes par une barbe rude de deux jours.
Son grand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et son menton
avanc, avec un trou au milieu, finissait de lui donner un air dur qui
m'effrayait un peu; mais ses yeux, o se refltait la bont de son
coeur, me rassuraient.

Quand j'eus fini de parler, le cur me dit:

--Viens avec moi.

La maison curiale tait l, tout prs de l'glise, la porte donnant sur
la petite place, pas loin d'un vieux puits  la margelle use par les
cordes  puiser l'eau. Entr que je fus derrire le cur, sa servante,
qui tait en train de tremper la soupe, s'cria:

--H! qui m'amenez-vous l?

--Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert et qui n'a plus ni pre ni
mre.

--Mais il doit avoir des poux?

Moi, je secouai la tte, ce qui amena sur les lvres du cur un petit
commencement de sourire, tandis qu'il rpondait  sa chambrire:

--S'il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui terons; le plus press,
c'est de le faire manger, car je crois que depuis quelque temps il ne
vit pas trop bien.

Et l-dessus, allant au vaisselier, il y prit une assiette de faence 
fleurs, une cuiller d'tain, et ensuite remplit l'assiette d'une bonne
soupe aux choux.

--Tiens, mange.

Tandis que je mangeais avidement, debout au bout de la table, le cur me
regardait faire avec plaisir. Aprs que j'eus fini, il prit un pichet
que la Fantille tait alle remplir et me versa un bon chabrol.

--Tu en mangerais bien encore une pleine cuiller? me dit-il, en montrant
la soupe, lorsque j'eus achev de boire.

Je n'osais dire oui, par honntet, mais il le connut et me remplit de
nouveau mon assiette, aprs quoi il passa de l'autre ct, o la
servante lui porta la soupire.

Un quart d'heure aprs, ayant djeun, le cur m'appela.

--Donc, tu es de la Jugie, dans la commune de Lachapelle-Aubareil?
dit-il en droulant une carte.

--Oui, monsieur le cur.

Il chercha un moment, puis me dit d'une voix grave:

--Tu mens, mon garon!

Je devins rouge et je baissai la tte.

--Allons, dis-moi la vrit, de chez qui es-tu? d'o viens-tu?

Alors, gagn par sa bont, je lui racontai tous mes malheurs, la mort de
mon pre au bagne et celle de ma mre  la tuilire, il y avait quatre
jours seulement. Pendant que je parlais, lui expliquant ce qui s'tait
pass, la haine du comte de Nansac perait dans mes paroles, tellement
qu'il me dit:

--Alors, si tu pouvais te venger, tu le ferais?

--Oh! oui! rpondis-je, les yeux brillants. Une ide lui vint:

--Peut-tre tu l'as dj fait? dit-il en me regardant fixement.

--Oui, monsieur le cur...

Et, sur le coup, pris du besoin de me confier  lui, je racontai tout ce
que j'avais fait: l'tranglement des chiens et l'incendie de la fort.

--Comment, malheureux! c'est toi qui as mis le feu  la fort de l'Herm?

Aprs que je lui eus rpt la chose, il resta un moment sans parler,
les yeux sur la carte. Puis, relevant la tte, il me dit, d'une voix qui
me remuait dans le creux de l'estomac:

--Souviens-toi bien de ne plus jamais mentir! Et rappelle-toi aussi
qu'il faut pardonner  ses ennemis.

Pardonner au comte de Nansac! c'tait une ide qui ne me riait pas: il
me semblait que ce serait une lchet et une trahison envers mes parents
morts; mais je ne dis rien, et le cur se leva en m'avertissant de
l'attendre.

Tandis qu'il tait dans une seconde chambre  ct, o il couchait, je
regardai celle o j'tais.

Elle tait grande, comme dans les maisons d'autrefois o l'on ne
s'enfermait pas dans des botes ainsi qu'aujourd'hui. Les murs nus, mal
unis, taient blanchis  la chaux; au plafond, des solives passes en
couleur grise; sous les pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au
milieu tait la table massive o mangeait le cur; dans le fond, un
cabinet ancien en noyer; sur le grand ct, un grossier buffet du mme
genre sans dressoir, faisait face  la chemine en bois de cerisier,
surmonte d'un crucifix de pltre comme en vendent les colporteurs.
Autour de la pice, le long du mur, de vieilles chaises tournes,
communes, taient ranges, et, au bout, une fentre  profonde
embrasure, sans rideaux, laissait voir les coteaux au loin et clairait
mal la chambre.

Tout cela sentait la simplicit campagnarde, l'indiffrence pour le
bien-tre intrieur, le mpris des choses matrielles.

Cependant le cur revint avec un paquet de linge sous le bras et
m'emmena.

En passant dans la cuisine, la Fantille, voyant le paquet, hocha la
tte:

--Vous savez que bientt vous n'en aurez plus pour vous changer!

--Bah! fit le cur sans s'mouvoir, il y a encore des chnevires dans
la commune, et puis des fileuses... sans compter que Sguin, le
tisserand, ne demande qu' travailler.

Et nous sortmes, tandis que la Fantille disait:

--Oui, oui, riez, et puis quand vous n'aurez plus de chemises...

Je n'entendis pas la fin.

Au milieu d'une petite ruette passant entre des jardins, et aboutissant
 des vignes encloses de murailles basses d'o sortaient des pousses de
figuiers, le cur ouvrit une porte ronde, et nous nous trouvmes dans
une cour ferme par une curie, des volaillres, un fournil et de grands
murs. Au fond, une vieille maison termine d'un ct par un pavillon 
un tage avec un toit trs haut.

Dans la cour, une chambrire donnait du grain  la poulaille et aux
pigeons.

--Votre demoiselle y est, Toinette? fit le cur.

--Oui bien, monsieur le cur, elle est dans le salon  manger.

--En ce cas, je passe par le jardin.

Et, poussant une petite claire-voie, le cur longea le mur tapiss de
jasmins, de rosiers grimpants, de grenadiers en fleur, et s'arrta
devant un perron de trois marches. La porte-fentre tait ouverte, et, 
l'entre, une vieille demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise
dans un grand fauteuil, avec une chaise pleine de linge devant elle.

Entendant le cur la saluer, elle releva ses besicles et dit:

--Ah! c'est vous, cur; gageons que vous m'apportez de l'ouvrage?

--Tout juste... et de l'ouvrage press mme!

--Vous avez encore fait quelque bonne trouvaille?

--Eh! oui.

Et, se retournant, il me montra  la vieille demoiselle.

--Oh! Seigneur Jsus! s'cria-t-elle, et d'o sort celui-ci?

--De la Fort Barade.

--Alors a ne m'tonne pas qu'il soit ainsi dpenaill... Viens , mon
petit!

Et, lorsque ayant mont les trois marches je fus devant elle, elle
ajouta:

--Il a bon besoin d'tre nipp, c'est sr.

--Pour commencer, dit le cur, voici de quoi lui faire deux chemises.

La vieille demoiselle dplia les deux chemises et fit:

--Hum! elles ne sont pas trop bonnes, cur! Enfin, nous tcherons d'en
tirer parti.

Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une chemise, la longueur du
corps, celle des manches, et marquait tout cela au moyen d'pingles.

--Je vais m'y mettre tout de suite, continua-t-elle; Toinette m'aidera,
et demain il en aura une... Il est gentil, cet enfant-l, vous savez,
cur,--ajouta-t-elle en relevant les yeux sur moi,--et il a l'air
veill comme une pote de souris.

--Ah! les femmes! toujours sensibles aux avantages physiques! dit le
cur en plaisantant.

--Si cela tait, riposta la vieille demoiselle en riant, nous ne serions
pas si bons amis.

--Bien touch! fit le cur en riant aussi. Et o est M. le Chevalier?

--Il est all jusqu' La Grandie, voir si le meunier a ramass beaucoup
de bl.

--C'est  craindre que non. Avec la scheresse qu'il fait depuis un
mois, l'tang doit tre  sec... Allons, mademoiselle, au revoir et
merci!

En sortant de l, nous allmes chez le tisserand. Dans une espce
d'en-bas, comme un cellier, o l'on n'y voyait gure, l'homme tait
assis sur une barre, faisant aller son mtier des pieds et des mains,
comme une araigne filant sa toile.

--Sguin, dit le cur, il me faudrait de bon droguet solide, pour faire
des culottes  ce drole et une veste.

--a ne sera pas de gloire... monsieur le Cur, je vais vous donner a.

Et, ayant fait le prix, l'homme mesura avec son aune l'toffe que le
cur emporta. En chemin, il entra dans une petite maison.

--Ton homme n'y est pas, Jeannille?

--Eh! non, monsieur le Cur, il travaille  Valmassingeas; mais demain
il aura fini.

--Alors, qu'il vienne demain, sans faute; ne manque pas de l'avertir;
c'est pour habiller ce drole: tu vois qu'il en a besoin.

--Oui, le pauvre!

--Maintenant, me dit le cur en nous en allant, je te ferai porter une
paire de sabots de Montignac et un bonnet: ainsi tu seras quip.

--Faites excuse; monsieur le Cur, mais je n'ai pas besoin de sabots
avant l'hiver, tant habitu  marcher nu-pieds dans les pierres et les
pines, et, pour ce qui est d'un bonnet, je ne puis rien souffrir sur la
tte.

--C'est vrai que tu as une bonne perruque; mais tout a te servira  un
moment ou  l'autre.

Ds que nous fmes rentrs, la Fantille demanda au cur o est-ce qu'il
entendait me faire coucher.

--Dans la chambrette qui est derrire la tienne, o l'on met les hardes;
tu lui arrangeras le lit de sangles.

Et il alla dans le jardin lire son office.

Le soir, M. le chevalier de Galibert vint aprs souper, et, me voyant,
dit:

--Ah! ah! voil le petit sauvage de la Fort Barade... Quels yeux noirs,
et quels cheveux! il y a l une goutte de sang sarrasin... Et que
faisais-tu l-bas, garon?

Lorsque je lui eus cont mon histoire, sans parler pourtant de
l'tranglement des chiens ni de l'incendie de la fort, le chevalier
tira une tabatire d'argent de la grande poche de son gilet, prit une
bonne prise, et donna cette sentence:

    _Cil va disant: Noblesse oblige,_
    _Qui, maufaisant, ses pairs afflige._

Puis il s'en fut trouver le cur au jardin en marmottant entre ses
dents:

--Dcidment, ce Nansac ne vaut pas cher.

Deux jours aprs, j'tais habill de neuf, et j'avais une chemise
blanche. Mon pantalon et ma veste de droguet me semblaient superbes
aprs mes guenilles; mais je continuai  aller tte et pieds nus.

--A ton aise, m'avait dit le cur; pourtant, le dimanche, il te faudra
mettre les bas que la Fantille te fait, et tes sabots, pour venir  la
messe.

Quel changement dans mon existence! Au lieu d'tre par les chemins 
chercher mon pain, sans savoir o je coucherais le soir, j'avais le
vivre et le couvert, et tout mon travail consistait  aller puiser de
l'eau ou fendre du bois pour la cuisine;  aider la Fantille au mnage,
et le cur au jardin; je n'avais qu'une peur, c'est que a ne durt pas.

Un soir, tout en arrosant, le cur me parla ainsi:

--Maintenant que te voil apprivois, je vais t'enseigner  parler
franais d'abord,  lire et  crire ensuite; aprs, nous verrons.

Je fus bien content de ces paroles, car je compris alors que le cur
s'intressait  moi et voulait me garder. A partir de ce jour, tous les
matins, aprs la messe, il me montrait, deux heures durant; aprs quoi,
il me donnait des leons  apprendre dans la journe, et, le soir, il me
faisait encore deux heures de classe avant souper. J'tais tellement
heureux d'apprendre, et j'avais tant  coeur de faire plaisir au cur,
que je travaillais avec une sorte de rage; de manire qu'il me disait
quelquefois, le digne homme:

--Il faut se modrer en tout;  cette heure, va-t'en demander 
mademoiselle Hermine, ou  M. le Chevalier, s'ils n'ont pas besoin de
toi.

Alors je laissais l mes cahiers et mes livres, et je courais trouver la
demoiselle Hermine, bien heureux lorsqu'elle me donnait quelque
commission. J'allais chez les mtayers chercher des oeufs, ou une paire
de poulets, ou  La Grandie qurir de la farine pour faire une tarte.
Puis, lorsqu'on m'eut indiqu le chemin de Montignac et que la
demoiselle m'envoyait acheter du fil, ou des boutons, et M. le Chevalier
du tabac, ah! que j'tais content! On peut croire que je ne m'amusais
pas en route. En partant de Fanlac, il y avait un mauvais chemin
pierreux qui descendait dans le vallon par une pente trs roide. Je
dgringolais ce chemin en galopant et en sautant parmi les pierres comme
un cabri, puis, ayant travers les prs et le ruisseau qui va se perdre
dans la Vzre  Thonac, je remontais, toujours courant, la cte du
Sablou. Il me semblait qu'ainsi, en faisant grande diligence, je
marquais ma reconnaissance pour la bonne demoiselle qui m'avait fait ma
premire chemise, sans parler d'autres depuis: elle m'et fait passer
dans le feu, certes, et j'aurais t heureux qu'elle me le commandt. Et
puis elle avait si bien l'air de ce qu'elle tait, bonne comme le bon
pain, que rien que de regarder sa douce figure et ses cheveux blancs
sous sa coiffe de dentelles  l'ancienne mode, je me sentais couler du
miel dans le coeur.

M. le chevalier de Galibert tait un trs bon homme aussi, mais c'tait
un homme, et il n'avait pas toujours de ces petites ides dlicates
comme sa soeur. Il tait bien charitable galement, mais il n'aurait pas
su deviner les besoins des pauvres, et n'avait pas, comme la demoiselle,
ces faons aimables de faire le bien qui en doublent le prix. Avec a,
il tait d'un caractre jovial, aimant  rire et  plaisanter, et il
avait toujours  son service une quantit de vieux dictons ou sentences
proverbiales dont il lardait son discours.

A un malheureux il disait:

    _Le diable n'est pas toujours  la porte d'un pauvre homme._

A celui qui se plaignait de sa femme:

    _Des femmes et des chevaux,
    Il n'en est point sans dfauts._

A un qui avait perdu son procs:

    _On est sage au retour des plaids._

A un homme tromp dans un march, il faisait:

    _A la boucherie, toutes vaches sont boeufs:
    A la tannerie, tous boeufs sont vaches._

A ceux qui se plaignaient de la pluie, il prchait la patience:

    _Il faut faire comme  Paris, laisser pleuvoir._

Si c'tait de la scheresse, il disait:

    _En hiver partout il pleut:
    En t, c'est o Dieu veut._

Lorsque les gens trouvaient que les affaires de la commune allaient mal,
il les consolait de la sorte:

    _L'ne du commun est toujours le plus mal bt._

Et ainsi de suite; il n'tait jamais  court.

Il les faisait bon voir tous les deux, le frre et la soeur, aller  la
messe, le dimanche, habills  la mode de l'ancien temps. Lui, en habit
 la franaise de drap bleu de roi, avec un grand gilet broch, une
culotte de bouracan, des bas chins l't, de hautes gutres de drap
l'hiver, de bons souliers  boucle d'acier, et un tricorne noir bord
sur ses cheveux gris attachs en queue, reprsentait bien le gentilhomme
campagnard d'avant la Rvolution. Elle, avec sa coiffe  barbes de
dentelles, son fichu de linon nou  la ceinture, par derrire, sa jupe
de pkin ray qui laissait voir la cheville mince et le petit soulier,
son tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotes, mince de
taille, de dmarche lgre, semblait une jeune demoiselle d'autrefois,
n'et t ses cheveux blancs.

A la sortie, elle prenait le bras de son frre, tenant de l'autre main
son livre d'heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les
saluer et les complimenter, tant on les aimait. Et elle voyait l tout
son monde, s'informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens
chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux,
de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-l, elle donnait les
affaires auxquelles elle avait travaill dans la semaine: bourrasses, ou
langes, et brassires pour les petits nourrissons, cotillons et chemises
pour les pauvres femmes. Elle et le cur connaissaient tout le pays sur
le bout du doigt, et ils se renseignaient l'un l'autre sur les gens. Ce
que l'un tait mieux  mme de faire, il le faisait; et ces deux coeurs
d'or, ces charitables amis des malheureux, ne s'arrtaient pas aux
bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d'empiter chez les
autres, heureusement, car aux environs, ni mme  beaucoup de lieues 
la ronde, on ne trouvait gure de curs et de nobles comme ceux-ci.

Moi, dans le commencement, j'tais tout tonn de voir a. Avant celui
de Fanlac, je n'avais connu en fait de curs que dom Enjalbert, le
chapelain de l'Herm, qui nonobstant son gros ventre avait l'air d'un fin
renard, d'un attrape-minon, et puis le cur de Bars, mauvais avare
bourru, qui avait du coeur comme une pierre. De nobles, je n'avais vu
que le comte de Nansac, orgueilleux et mchant, qui tait la cause de
tous mes malheurs. Aussi dans ma tte d'enfant il s'tait form cette
ide que les curs et les nobles taient tous des mauvais. A mon ge,
cette manire de raisonner tait excusable, d'autant plus que je n'tais
jamais sorti de nos bois; et il y a pas mal de gens, plus gs et plus
instruits que je ne l'tais, qui raisonnent de cette faon. Mais en
voyant combien je m'tais tromp, j'avais une grande bonne volont de me
rendre utile  ceux qui me traitaient si bien, et je m'ingniais  leur
marquer ma reconnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les
donjaux; aussi,  la saison, je me levais avant le jour pour passer le
premier dans les bois o l'on en trouvait. Et comme j'tais content de
lui en apporter un beau panier qui lui faisait pousser des exclamations:

--Oh! les belles oronges!

La jument blanche du chevalier n'avait jamais t trille, brosse,
soigne, comme depuis que j'tais l: car, auparavant, Cariol, le
domestique, prenait surtout soin de ses boeufs et la soignait un peu 
coups de fourche, ainsi qu'on dit. Maintenant elle tait bien en point
et luisante, de manire que le chevalier lui-mme, un jour que je la lui
amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge frapp, et les
boucles de la bride  la franaise brillantes comme l'or, me dit
jovialement:

--C'est bien, mon garon...

    _Qui aime Bertrand aime son chien._

Pour le cur, lui, c'tait un homme comme il n'y en a gure; il n'tait
sensible  rien de ce que tant de gens estiment. L'argent, il en avait
toujours assez, pourvu qu'il pt faire la charit; du boire et du
manger, il s'en moquait, disant que des haricots ou des poulets rtis,
c'est tout un. Et,  ce propos, il faisait quelquefois la guerre au
chevalier qui tait un peu port sur sa bouche et, pour citer quelque
chose de dlicat, usait de ce dicton:

    _Aile de perdrix, cuisse de bcasse, toute la grive._

Mais c'tait pour rire qu'il le piquait ainsi, sachant fort bien que
plus d'une fois il avait envoy les meilleurs morceaux  des voisins
malades. Quoique enfant encore ignorant, comme celui qui ne fait que
commencer  apprendre, je m'tais vite aperu que rien n'tait plus
agrable au cur que de faire le bien, et de voir en profiter ceux  qui
il le faisait. C'est ce qui me donnait tant de coeur  tudier, en
voyant de quelle affection il me montrait.

--Aussitt que tu sauras bien lire, m'avait-il dit, tu apprendras les
rpons de la messe, et tu me la serviras, car ce pauvre Francs se fait
vieux.

Quand la bonne volont y est, on apprend vite. Aussi le cur me dit un
jour:

--A Pques, tu seras en tat de servir la messe.

Je le remerciai simplement, car il n'tait pas faonnier et n'aimait pas
les compliments, quoique bon comme il n'est pas possible de le dire.

Lorsque vint le jour de Pques, je savais mes rpons sur le bout du
doigt. Une chose cependant m'ennuyait, c'tait de ne pas comprendre les
paroles latines; je l'avouai au cur qui ne le trouva pas mauvais, car
lui-mme prchait toujours en patois pour tre compris. Il m'expliqua
donc ce que voulait dire ce latin, et je fus content, parce que je
trouvais sot de dire des mots sans savoir ce que je disais. J'tais
crne, ce jour-l, bien habill d'toffe burelle, et aux pieds une paire
de souliers que la demoiselle Hermine avait commands  Montignac. Moi
qui n'en avais jamais eu, je m'en carrais, et je trouvais ces souliers
tellement beaux qu'en marchant je ne pouvais m'empcher de baisser la
tte pour les regarder. Le chevalier m'avait achet une casquette pour
mes trennes, de manire que j'tais tout flambant, ce jour-l, car la
casquette tait encore neuve, ayant l'habitude d'aller tte nue au
soleil,  la pluie et au froid.

A partir de ce moment, je servis de marguillier au cur, et le vieux
Francs n'eut plus besoin que de sonner l'Anglus et se promener avec sa
bourrique pour ramasser le bl et l'huile qu'on lui donnait pour ses
peines, comme c'tait la coutume. J'tais content plus qu'on ne peut le
dire d'tre utile au cur. Lorsqu'il fallait porter le bon Dieu 
quelque malade, je m'en allais devant avec un falot, sonnant la
clochette, et derrire le cur suivaient la demoiselle Hermine et
quelque deux ou trois vieilles femmes du bourg, disant leur chapelet.
Tandis que nous passions dans les chemins pierreux, les gens qui taient
 travailler par les terres faisaient planter leurs boeufs s'ils
labouraient, taient leur bonnet, se mettaient  genoux et disaient un
Notre-Pre pour le malade. Et des fois, au loin, au milieu des brandes,
une bergre, oyant le son clair de la clochette, faisait taire son chien
qui jappait, et, se mettant  genoux, priait aussi.

Pour ce qui est des enterrements, le cur allait toujours faire la leve
du corps  la maison du dfunt, aussi loin qu'il fallt aller, quelque
misrables que fussent les gens. Et, soit que ce ft un enterrement, un
mariage ou un baptme, quand on lui demandait ce qui lui tait d, il
rpondait:

--Rien, rien, braves gens, allez-vous-en tranquilles.

Et les gens s'en allant, l'ayant bien remerci, il disait parfois 
demi-voix:

--Ce que vous avez reu gratuitement, donnez-le gratuitement.

Lorsque c'taient des propritaires riches, comme ceux de La Coudonnie,
de Valmassingeas, de La Rolphie, ils insistaient:

--Monsieur le Cur, au moins pour votre glise, pour vos pauvres,
laissez-nous faire quelque chose!

--Puisque vous le voulez, disait-il alors, il ferait besoin d'une nappe
d'autel.

Ou bien:

--Faites porter un sac de bl chez la veuve de Blasillou.

Et les autres faisaient:

--A la bonne heure, monsieur le Cur; n'ayez crainte, nous ne
l'oublierons pas.

Il est vrai qu'aux trennes, les gens, reconnaissants, portaient bien
des affaires  la maison curiale: c'tait une paire de chapons, ou de
poulets, ou des oeufs, ou un panier de pommes, ou un livre, ou une
bouteille de vin pinaud, ou un quarton de marrons, ou quelque chose
comme a. Il y eut mme, une fois, une pauvre vieille qui lui apporta
trois ou quatre douzaines de nfles dans les poches de son devantal, et,
comme elle s'excusait de ce qu'elle n'en avait pas davantage et puis
qu'elles n'taient pas trop mres, le cur lui dit de bonne grce:

--Merci, merci bien, mre Babeau; celui qui donne une pomme n'ayant que
a, donne plus que celui qui offre un coq d'Inde de son troupeau.

Et comme son coeur tait rjoui, ce jour-l, de voir combien tout ce
peuple l'aimait, il ajouta en souriant ce dicton du chevalier:

    _Avec le temps et la paille, les nfles mrissent._

Mais ces affaires qu'on lui portait ne restaient pas toutes chez lui; il
en redonnait la moiti  ses pauvres, et, si la Fantille ne s'tait pas
fche et n'avait pas serr les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donn.
Ainsi, lorsqu'on lui offrait une bonne bouteille d'eau-de-vie, bien sr
qu'elle tait pour le vieux La Rame:--a n'tait pas son nom, mais on
ne l'appelait pas autrement.

Ce La Rame, donc, tait un ancien grenadier de Polon, comme disait la
bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac; il s'tait promen en
gypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, o il
s'tait quelque peu gel les orteils, de manire qu'il ne marchait pas
bien aisment. Aprs le retour du roi, on lui avait fendu l'oreille,
comme il disait, et il s'en tait revenu au village, o il aurait crev
de faim sans sa belle-soeur, pauvre veuve qui l'avait recueilli. Et
encore, si le chevalier et le cur ne lui avaient pas aid, elle n'en
serait jamais venue  bout, n'ayant pour tout bien qu'une maisonnette et
une terre de trois quartonnes. Mais La Rame se serait plutt pass de
pain que d'eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu'il en avait:
aussi le cur lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux
troupier reconnaissant, lorsqu'il s'en allait par l dans quelque
coderc, ou ptis communal, garder les oisons de sa belle-soeur, avec une
houssine, et qu'il rencontrait le cur, il se plantait droit, les talons
sur la mme ligne, portait militairement la main  son bonnet de police
qu'il n'avait pas quitt, puis, d'un geste montrant les oisons, il
faisait piteusement:

--Et dire qu'on a t  Austerlitz!

Le jour o l'on portait comme a des cadeaux, il y avait table ouverte
chez le cur pour recevoir les gens, et nul ne s'en retournait sans
avoir bu et mang: aussi une charge de vin y passait, tout prs;
heureusement, il n'tait pas cher en ce temps-l.

                   *       *       *       *       *

Quand j'eus mes douze ans, le cur me fit faire ma premire communion.
Moi, voyant que tous les droles de mon ge la faisaient, je m'efforais
de les surmonter en apprenant le catchisme de faon  contenter le cur
en a, comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion,
il n'tait pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il avait tt
fait de me confesser; d'ailleurs, vivant chez lui, toujours sous ses
yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consultant lorsque j'tais
embarrass, il me connaissait aussi bien que, moi-mme, je me
connaissais.

La veille de la premire communion, pour toute confession, il me demanda
si j'avais encore de la haine dans le coeur contre le comte de Nansac,
et, aprs que je lui eus rpondu par un oui timide, il me dit de si
belles choses sur l'oubli des injures et me fit tant d'exhortations de
pardonner  l'exemple de Notre-Seigneur Jsus-Christ, que je l'assurai
que je m'efforcerais de tout oublier, et de chasser la haine de mon
coeur. J'tais bien dans les dispositions de le faire  ce moment-l,
mais a ne dura pas.

A ce propos, je conviens bien que c'est une grande et belle chose que de
pardonner  ses ennemis et de ne pas chercher  se venger; seulement, il
faudrait que le pardon ft rciproque entre deux ennemis, parce que, si
l'un pardonne et l'autre non, la partie n'est plus gale. Comme disait
le chevalier:

    _Lorsqu'on se fait brebis, le loup vous croque._

Malgr la misre de mes premires annes, j'tais, lors de ma premire
communion, grand et fort, de manire que je paraissais avoir quinze ans.
D'un autre ct, depuis trois ans que j'tais chez le cur, j'avais
appris tout ce qu'il m'avait montr, mieux et plus vite que ne font tous
les enfants d'habitude. Je savais passablement le franais; un franais
plein d'expressions du terroir, de vieux mots, d'anciennes tournures,
comme le parlait le cur, puis l'histoire de France, un peu de
gographie et les quatre rgles. Mais o j'tais bien plus fort qu'un
drole de mon ge, c'tait pour raisonner des choses et connatre ce qui
tait bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en toute
occasion, le cur m'enseignait, et me formait le jugement, soit en
travaillant au jardin, soit en allant porter quelque chose  un malade,
soit dans les moments de loisir que les gens vulgaires emploient 
baguenauder ou  faire pire. Il savait,  propos d'une chose trs
simple, trs ordinaire, me donner des leons de bon sens et de morale,
me montrer o taient les vritables biens, dans la sagesse, la
modration, la vertu.

Moi, je me conformais bien tant que je pouvais  ses prceptes, et j'y
avais got; mais il y avait au fond de mon tre une chose que je ne
pouvais pas vaincre, c'tait ma haine pour le comte de Nansac. Comme je
viens de le dire, lors de ma premire communion, j'avais bien tch de
le faire, de bonne foi, mais, huit jours aprs, je n'en avais mme plus
la volont. Lorsque le pass douloureux de ma premire enfance me
revenait  la mmoire, je me disais que je serais un fils ingrat et
dnatur si j'oubliais toutes les misres que cet homme nous avait
faites, tous les malheurs qui nous taient venus par lui. Et, quand je
songeais  mon pre mort aux galres,  ma mre agonisant dans toutes
les angoisses du dsespoir, ma haine se ravivait ardente, comme un feu
de bcherons sur lequel se lve le vent d'est.

On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j'apprenais au
dsavantage des Nansac me faisait grand plaisir. Un jour, j'eus de quoi
me contenter. tant au jardin  biner des pommes de terre, tandis que le
cur et le chevalier se promenaient dans la grande alle du milieu,
j'entendis raconter  ce dernier que l'ane des demoiselles de Nansac
tait partie avec un freluquet, on ne savait o. Cela me fit prter
l'oreille, et j'ous tout ce que disait le chevalier:

--Moi, mon pauvre cur, je ne suis pas comme vous, a ne m'tonne pas:

    _Elle a de qui tenir,
    Le sang ne peut mentir._

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher cur, j'avais une tante qui tait un vrai registre de tout ce
qui touchait  la noblesse du Prigord, et, d'elle, j'ai appris beaucoup
de choses. Je vois maintenant quantit de gens qui se sont faufils
parmi la noblesse et qui eussent t mis honteusement  la porte s'ils
s'taient prsents pour voter avec nous en 1789: quidams prenant le nom
de terres nobles achetes  vil prix; roturiers migrs pour des causes
qui les auraient mens tout droit  la guillotine,--car la Rpublique a
eu cela de bon qu'elle n'tait pas tendre pour les fripons;--bourgeois
emparticuls, un moment disparus dans la tempte rvolutionnaire, et se
prtendant maintenant nobles comme Crqui; tous ces gens-l ne m'en font
pas accroire. Je leur dirais volontiers avec un des leurs qui avait du
bon sens:

    _Quelques nobles, ou soi-disants,
    S'ils entendent bien les mystres,
    Trouveront qu'ils sont des paysans,
    Parmi les crits des notaires._

Le cur, qui trouvait que le chevalier tirait les choses d'un peu loin,
dit  ce moment:

--Pardon... mais je ne vois pas bien le rapport...

--Vous allez le voir, mon ami. Le cas des Nansac n'est pas tel: ils sont
nobles, mais  la faon de ceux de Pontchartrain, qui vendait les
lettres de noblesse deux mille cus. Le pre du vieux marquis
d'aujourd'hui tait tout bonnement un porteur d'eau, natif de
Saint-Flour, qui avait commenc sa fortune dans la rue Quincampoix, et
l'avait grossie en tripotant dans les fournitures militaires et dans un
tas d'affaires vreuses. Ce malttier, nomm Crozat, se faisait appeler:
de Nansac,  cause d'une mtairie qu'il possdait dans son pays. Il
acheta la terre de l'Herm, et fut anobli, grce  ses cus. Son fils, le
marquis actuel, avait pous une femme sans principes, qui se rendit
clbre par ses frasques, en un temps o il tait difficile de se
distinguer en ce genre. L'tendue de ses relations amoureuses l'avait
fait surnommer: _La Cour et la Ville_. Parmi ses nombreux amants, elle
en eut d'utiles. Le vieux dbauch La Vrillire, ministre tout-puissant
de Louis XV, se pliait  tous ses caprices. Ce fut lui qui fit confrer
au fils du porteur d'eau le titre de marquis dont il est affubl... Vous
comprenez maintenant, cur, que les filles du comte ont de qui tenir,
ayant eu une telle grand'mre.

--Voil de vilaines histoires, dit le cur; je ne connaissais pas cette
origine. Mais avouez, chevalier, que si le trne et la noblesse ont t
fortement secous pendant la Rvolution, c'tait un peu bien mrit.

--Je l'avoue, et j'y joins une notable partie du clerg, que vous
oubliez: moines vicieux, abbs de ruelles, curs concubinaires et tous
ces prtres incrdules qui n'osaient plus annoncer en chaire
Jsus-Christ crucifi et ne parlaient que du lgislateur des
chrtiens.

--Oh! fit le cur, je vous les passe volontiers... De tout ceci,
ajouta-t-il, on pourrait conclure que la Rvolution n'a pas t inutile,
car assurment le clerg de notre temps vaut mieux que l'ancien.

--Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correction a peut-tre
t un peu rude, mais c'est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul
bon juge de ce que nous avions mrit tous.

Moi, j'coutais cette conversation sans en perdre un mot. a n'tait pas
bien, j'en conviens, mais la tentation tait trop forte. Je fus tout
content de savoir que les Nansac n'taient pas des nobles de la bonne
espce; et, de vrai, lorsque je les comparais au chevalier et  sa
soeur, qui taient la fine fleur des braves gens, bons comme du pain de
chanoine, honntes comme il n'est pas possible, je ne pouvais pas
m'empcher de croire qu'il y avait deux races de nobles, les uns bons,
les autres mchants. C'tait une ide d'enfant; depuis, j'ai vu que l
c'tait mlang, comme partout.

                   *       *       *       *       *

Quelque temps aprs cet entretien, le cur me dit:

--Jacquou, maintenant il te faut songer  prendre un tat. Voyons, que
prfres-tu? Veux-tu tre tisserand? sabotier? marchal? veux-tu te
mettre en apprentissage avec Virelou le tailleur? as-tu quelque ide
pour un mtier quelconque?

--Monsieur le Cur, je ferai ce que vous me conseillerez.

--Cela tant, mon ami, je te conseille de te faire cultivateur. C'est le
premier de tous les tats, c'est le plus sain, le plus intelligent, le
plus libre. C'est, vois-tu, le travail des champs qui a libr de la
servitude le peuple de France, et c'est par lui qu'un jour la terre sera
toute aux paysans... Mais n'allons pas si loin. Comme je me doutais de
ta rponse, voici comment j'ai arrang les choses avec M. le Chevalier.
Tu travailleras le jour  la rserve avec Cariol: c'est un bon ouvrier
terrien qui te montrera  labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner,
faonner les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez
M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que, le soir, je pourrai
encore te donner quelques leons et t'enseigner des choses qui te seront
utiles plus tard. Nos bonnes gens de par l, qui ont vu leurs anciens ne
sachant ni A ni B, et qui sont eux-mmes aussi ignorants, disent qu'il
n'est pas besoin d'en savoir tant pour cultiver la terre; mais ils se
trompent. Un paysan un peu instruit en vaut deux, sans compter que celui
qui ne connat pas l'histoire de son pays, ni sa gographie, n'est pas
Franais, pour ainsi parler: il est _Fanlacois_, s'il est de Fanlac, et
voil tout. De mme, celui qui ne sait ni lire ni crire, c'est comme
s'il avait un sens de moins... Lorsque tu seras grand, que tu sauras
bien ton tat de laboureur, tu trouveras aisment  te louer; et, plus
tard, ayant mis de ct tes gages, tu chercheras une honnte fille
conome et tu te marieras, et vous serez chez vous autres; ce qui est
une belle et bonne chose, et bien  considrer: ainsi voil qui est
entendu.

Je remerciai bien le cur, comme on pense, et, ds le lendemain, j'allai
travailler avec Cariol.




V


Cinq annes se passrent ainsi, bien pleines et sans nul souci prsent
pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pnible souvenir du
comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une pique d'charde dans
la chair, mais le travail amortissait a un peu. La semaine, je
travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais
comme une souche. Le dimanche, aprs la messe, je faisais aux quilles
avec les autres garons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons
tible, ou encore au rampeau. L'hiver nous allions noiser dans les
maisons, et aprs, chacun son tour, on allait faire l'huile au moulin de
La Grandie. Et puis il y avait les veilles, o l'on aidait aux voisins
 grener le bl d'Espagne,  peler les chtaignes pour le lendemain,
tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes.
Ensuite, quinze jours avant la Nol, nous allions, les garons, sonner
_la Luce_, comme nous appelons cette sonnerie; et on peut croire que la
cloche tait trs consciencieusement brandie!

A la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chantant _la
Guilloniaou_ ou Gui-l'an-neuf, qui se peut dire ainsi en franais:

    A Paris, y a une dame
    Marie richement...
    Le Gui-l'an-neuf on vous demande,
    Pour le dernier jour de l'an.

    Elle se coiffe et se mire,
    Dans un beau miroir d'argent...
    Le Gui-l'an-neuf on vous demande,
    Pour le dernier jour de l'an.

    Elle portait de belles robes,
    Cousues en beau fil blanc...
    Le Gui-l'an-neuf on vous demande,
    Pour le dernier jour de l'an.

    Mais  prsent elle les porte,
    Cousues en fil d'argent...
    Le Gui-l'an-neuf on vous demande,
    Pour le dernier jour de l'an.

Ou bien encore celle qui commence ainsi:

    A Paris sur le petit pont,
    Le Gui-l'an-neuf vous demandons,
    A Paris sur le petit pont,
        Mon capitaine!
    Le Gui-l'an-neuf vous demandons,
        Et puis l'trenne!

    Y avait trois dames sur ce pont...
    . . . . . . . . . . . . . . . .

Et nous entrions dans les maisons o il y avait des filles,
principalement, pour leur demander l'trenne d'un baiser.

Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris la grande
ville: c'est que, pour le pauvre paysan prigordin de jadis, Paris tait
le paradis des riches et des belles dames. Pampelune aussi avait frapp
son imagination, comme un pays lointain, quasi chimrique. On disait de
celui dont on n'avait ou parler depuis de longues annes: Il est 
Pampelune! Lorsqu'on parlait d'un pays dont on ignorait la situation,
on disait: C'est  Pampelune!

Pourquoi Pampelune plutt que toute autre ville? Le cur Bonal disait
que a venait peut-tre de ce qu'un cardinal d'Albret, trs puissant en
Prigord autrefois, tait vque de Pampelune, ancienne capitale du
royaume de Navarre.

Moi, je n'en sais rien; je laisse a  d'autres plus savants.

L't, il n'tait plus question de tous ces amusements: on n'avait que
le temps de travailler, de manger et de dormir; et encore, de dormir,
pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des moissons, il fallait se
lever  trois heures du matin et, des fois il tait neuf heures le soir
lorsqu'on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pluie
menaait. Tout cela tait coup par les dimanches et quelques ftes
chmes comme la Nol, Notre-Dame d'Aot et la Toussaint.

A propos de cette dernire fte, qui tombe la vigile du jour des Morts,
il y avait dans certaines maisons, et non des pires, un usage ancien
assez curieux:

Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s'entretenait
des parents dfunts, de leurs qualits, de leurs vertus, mme de leurs
dfauts; et ce qu'il y avait de plus trange, on buvait  leur sant en
trinquant. Ce souper devait tre compos de neuf plats, comme soupe,
bouilli, fricasse, daube, saugrenade, tourtire, fricandeau, etc.

Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et tout ce qui
restait de chaque plat pour le souper des anciens, morts, et on
rapportait du pain et du vin lorsqu'il n'y en avait pas assez.

Aprs a, on faisait un beau feu et on rangeait les chaises en
demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pour laisser la place
aux dfunts, aprs avoir rcit des prires  leur intention.

Le cur Bonal disait bien que tout cela sentait fort la superstition;
mais en raison des prires et de l'intention pieuse, il fermait un peu
les yeux.

Outre toutes ces ftes, il y avait notre vote ou frairie, qui tombait le
vingt-deux d'aot, et celles des paroisses voisines, comme Bars, Auriac,
Thonac, o nous ne manquions gure. Mais o on ne faillait jamais
d'aller, c'tait  Montignac, le vingt-cinq novembre,  la grande foire
de la Sainte-Catherine. a, c'tait de rigueur, et, ce jour-l, avec le
cur, la demoiselle Hermine et La Rame, il ne restait dans le bourg que
les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le coin du feu, et les tout
petits enfants; et mme, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses
de femmes qui les y tranaient par la main, ou les portaient sur les
bras quand ils taient trop petits. Le chevalier lui-mme y allait sur
sa jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles des environs, et
manger ensemble une tte de veau et une dinde truffe au _Soleil d'Or_.

                   *       *       *       *       *

Les choses marchaient donc  souhait; tout le monde tait satisfait de
moi, et moi bien reconnaissant  tous ceux qui me faisaient bien. Mais,
si a marchait toujours au gr de tous sur la terre, les gens ne
voudraient pas aller en paradis, comme disait le chevalier.

Depuis quelque temps il n'tait pas content, le brave et digne homme, il
trouvait dans sa gazette des nouvelles de Paris qui ne lui convenaient
pas. Les affaires de la politique prenaient une vilaine tournure: on
avait guillotin quatre sergents de La Rochelle, fusill des gnraux,
des officiers; les jsuites revenus taient les matres partout, et
c'taient de mauvais matres. Les missionnaires envoys par eux
prchaient de ville en ville, provoquant des perscutions contre les
incrdules, les jacobins, excitant quelquefois des troubles, durement
rprims; tout cela causait par toute la France un mcontentement
gnral qui favorisait le dveloppement des socits secrtes.

--Vous verrez, disait le chevalier en racontant a, vous verrez que ces
_ultras_ finiront par faire renvoyer le roi en exil.

Je ne savais point ce qu'taient ces _ultras_, mais, d'aprs tout a, je
me figurais que ce devait tre une espce de royalistes dans le genre du
comte de Nansac.

Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose tait sre, car 
Montignac ils avaient plant une croix sur la place d'armes, juste 
l'ancien endroit de l'arbre de la libert, et par leurs sermons
violents, leurs paroles de haine, ils avaient russi  soulever un tas
de gredins contre les patriotes connus pour leur attachement  la
Rvolution.

--Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, ont failli faire
jeter  la Vzre le vieux Cassius, qui nous a sauvs jadis, ma soeur et
moi.

Et sur l'interrogation du cur, il poursuivit:

--Oui, un jour,  la _Socit populaire_, un bouillant patriote demanda
la mise en rclusion des ci-devant nobles, La Jalage et sa soeur, mais
Chabannais, dit Cassius, se leva:

--Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage; c'est eux qui
nourrissent les pauvres de leur commune, et il y en a.

Et, par deux fois, il prit la parole pour nous dfendre, et finit par
faire passer l'assemble  l'ordre du jour.

--Mais, fit le cur, vous dites: La Jalage; est-ce donc votre nom?

--Parfaitement. C'est notre nom patronymique; Galibert est un nom de
terre. Nous descendons du fameux Jean de La Jalage, dont vous voyez la
grossire statue commmorative dans une niche carre du mur extrieur de
l'glise qu'il dfendit contre des routiers anglais.

Et, saisissant l'occasion aux cheveux, le chevalier, grand diseur
d'histoires, raconta celle de Jean de La Jalage.

--C'tait, dit-il, un sergent d'armes du temps de Charles VI, qui avait
suivi le marchal Boucicaut lors de son expdition contre Archambaud, le
dernier comte de Prigord, et s'tait ensuite tabli  Fanlac, aprs la
prise de Montignac en 1398.

En ces temps les Anglais taient dans nos pays, de sorte qu'une troupe
de ces brigands mls de malandrins des grandes compagnies, traversant
le Prigord, vint  passer par le Cern et Auriac, se dirigeant vers
Fanlac. Notre glise tait fortifie, comme il apparat encore. Jean de
La Jalage la fait garnir de provisions et y fait retirer les gens de la
paroisse, en sorte que lorsque les Anglais arrivrent, ils trouvrent 
qui parler.

Il y eut plusieurs assauts, tous repousss, et ce fut dans la sortie
faite pour mettre ces routiers en fuite, que Jean de La Jalage reut un
coup de hache d'armes qui lui abattit le bras: c'est pourquoi sa statue
le reprsente manchot. Les Anglais, fortement trills, filrent du ct
de Rouffignac en laissant la moiti de leur bande autour de l'glise.

C'est en rcompense de ce fait d'armes et de ses anciens services que
le duc d'Orlans, alors comte de Prigord, donna  mon anctre le fief
noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que ses descendants, en
sorte que celui de La Jalage tait totalement dlaiss.

Ainsi Cassius nous appelait La Jalage, comme on appelait le pauvre
Louis XVI, Capet.

--Alors, dit le cur, je m'explique maintenant vos armoiries: la
_jalage_, est, en patois, l'ajonc, ou gent pineux.

--Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et possesseur du fief
de Galibert, prit pour armes un ajonc pineux de sinople fleuri d'or,
sur fond d'argent, avec la devise: _Cil se Pique, qui s'y frotte!_ Et de
fait, c'tait un rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter,
mme aprs qu'il fut estropi...

J'ai dit que le chevalier n'tait pas content de la manire dont
marchaient les affaires, mais bientt le cur eut encore plus sujet de
se plaindre.

Quelques jours aprs l'histoire de Jean de La Jalage, le piton de
Montignac lui apporta une lettre cachete de cire violette, venant de
Prigueux. Aprs en avoir pris connaissance, le cur vint trouver le
chevalier et lui dit qu'il avait besoin de moi pour m'envoyer  La
Granval.

--Il est  vous plus qu' moi, fit le chevalier: la permission est
inutile.

M'tant habill promptement, le cur me dit:

--Tu vas aller  La Granval trouver le Rey et tu lui diras qu'il me
faudrait une avance de dix cus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n'est
pas ncessaire de courir: couche l-bas et reviens demain, ce sera assez
tt.

L-dessus je partis en coupant au plus court, je traversai les brandes
au-del de Fanlac, et je m'en fus tout droit  La Granval, en passant
par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arriv que je fus, la femme du
Rey ne voulait pas me reconnatre:

--a n'est pas Dieu possible que ce soit toi, Jacquou!

Enfin, lui ayant rappel tout ce qui s'tait pass lors de nos malheurs,
elle finit par s'en accertainer. Le Rey, tant survenu peu aprs, me
reconnut bien, lui, et me dit:

--Te voil tout  fait dru, petit!

Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me firent coucher.
tant au lit dans cette maison o mon pauvre pre avait t pris, je
pensai longtemps  des choses tristes, et puis je finis par m'endormir.
A la pointe du jour, je me levai. Le Rey me donna les dix cus et je
repartis, non pas sans avoir bu un coup et trinqu avec lui.

Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je voyais un
garon et une fille se promener seuls dans un chemin, ou se parler le
dimanche sur la place en se tenant par la main, et s'amitonner, a me
tournait les ides du ct de l'amour, et alors, je ne sais pas
pourquoi, je me prenais  penser  la petite Lina. Je me demandais si
elle tait toujours  Puypautier, ce qu'elle faisait, si elle tait
aussi jolie qu'tant petite; et je me disais que je serais bien heureux
de l'avoir pour mie. Tout a fit que, me trouvant de ces cts, je fus
pris d'un grand dsir de la revoir: a m'allongeait bien un peu de
passer par Puypautier, mais je n'tais pas press. En approchant du
village, assez embarrass de savoir comment m'y prendre pour la voir
sans que cela se st, je rencontrai une drolette qui gardait ses oies,
comme autrefois Lina quand je l'avais connue. M'tant inform  cette
petite, elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et qu'elle devait
tre dans des friches qu'elle me montra. Je m'en fus par l, et, en
approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accote contre un
chne de bordure, tandis que ses brebis broutaient l'herbe courte. Sans
faire de bruit, je vins tout prs d'elle:

--Oh! Lina! c'est donc toi!

--Jacquou! dit-elle en me reconnaissant et en devenant toute rouge.

Alors je lui demandai le portage d'elle et de chez elle et j'appris bien
des choses: que le vieux Gral s'tait mari avec sa mre, et qu'elle
tait maintenant la fille de la maison.

Cette nouvelle ne me fit gure plaisir: j'aurais prfr la retrouver
pauvre comme moi; mais, au reste, j'tais si heureux de la revoir que ce
ne fut qu'une contrarit d'un instant. Elle tait toujours gente, la
Lina. C'tait maintenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite
et d'une jolie figure. Son mouchoir de tte laissait voir ses cheveux
chtain clair; ses yeux bruns et doux taient abrits par de longs cils
qui faisaient une ombre sur ses joues duvetes comme une pche mre, et
sa petite bouche, rouge comme une fraise des bois, dcouvrait ses dents
blanches lorsqu'elle riait:

--Que tu es donc joliette, Lina!

--Tu dis a pour rire, Jacquou!

--Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense.

--Les garons disent tous comme a.

--Ah! il y en a donc qui te le disent? fis-je, piqu de jalousie.

--On ne peut pas empcher a; mais rien n'oblige de les croire.

--Et moi, dis? me crois-tu?

--Tu es curieux, Jacquou!... fit-elle en riant.

--Oh! coute, ma petite Lina! depuis huit ans que je ne t'ai vue, j'ai
song souvent  toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec
ta petite tte frise, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme
une tourterelle des bois. Plus j'ai grandi, et plus mon ide se tournait
vers toi; et, maintenant que je t'ai revue, tu ne sortiras plus de ma
pense, quoi qu'il advienne!

--Oh! Jacquou! tu es un enjleur... Et o donc as-tu appris  parler
comme a?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte
de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa soeur, et
du cur Bonal, qui m'avait enseign. Je voyais bien que ce que je lui
disais lui faisait plaisir, et qu'elle tait contente que je fusse un
peu plus instruit que l'on n'tait  cette poque de nos cts, o l'on
aurait pu chercher  deux lieues  la ronde autour de la fort sans
trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux
sur moi, sans lcher de faire son bas, et je connaissais qu'elle ne me
hassait pas, rien qu' son regard qui disait toute sa pense, la pauvre
drole.

En parlant du cur, a me fit songer que depuis deux heures j'tais l 
babiller, et qu'il me fallait m'en aller. Mais, avant, je voulus que
Lina me dt o je pourrais la revoir. D'aller lui parler le dimanche 
Bars, au sortir de la messe, sa mre qui tait toujours l ne le
trouverait pas  propos, croyait-elle.

--Adonc, je ne te verrai plus?

--coute, me dit-elle, je dois aller  Auriac le jour de la Saint-Rmy,
le 23 du mois d'aot, avec une voisine...

--J'irai donc  la dvotion de la Saint-Rmy.

Et, la regardant avec amour, je lui pris la main:

--Oh! ma Lina,  cette heure je suis bien content... Adieu!

Et, en mme temps, l'attirant un peu  moi, je l'embrassai, toute
rougissante.

--Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou!

Je l'embrassai une autre fois, et je m'en fus, non sans regarder souvent
derrire moi.

En m'en allant, il me semblait que j'avais des ailes, et que tous mes
sens avaient cr soudain. Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus
verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une force inconnue jusqu'
ce jour. Quelquefois, arrivant au pied d'un terme, j'tais pris du
besoin de dpenser cette force; je grimpais en courant  travers les
pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me plantais, les
narines gonfles, et je regardais, tout fier, le raide coteau escalad.

Lorsque j'entrai chez le cur, il tait en train de causer avec le
chevalier.

--Moi, j'en reviens toujours l, disait celui-ci: Que diable vous
veut-on?

--Rien de bon, sans doute. Il y a l quelque tour de ces renards de
jsuites, qui m'auront desservi  l'vch.

Le lendemain matin, le cur, ayant emprunt la jument du chevalier, et
ses houseaux, montait  cheval et partait pour Prigueux par les chemins
de traverse, en passant par Saint-Geyrac.

--Bon voyage, cur! lui dit le chevalier, la jument est solide, mais
tenez-la tout de mme dans les descentes; vous savez le proverbe:

    _Il n'est si bon cheval qui ne bronche._

Lorsque le cur revint le surlendemain, je connus  sa figure que
quelque chose n'allait pas bien. Lui ayant demand s'il avait fait bon
voyage, il me rpondit:

--Oui, Jacquou, quant  ce qui est du voyage lui-mme.

Je n'osai en demander davantage, et j'emmenai la jument  l'curie.

Aussitt qu'il sut le retour du cur, le chevalier vint au presbytre
savoir ce qu'il en tait, et, le soir, il raconta tout  sa soeur. Le
cur avait, lors de la Rvolution, prt serment  la constitution
civile du clerg, et voici que, trente ans aprs, on s'avisait de le
chicaner l-dessus; oui! et on lui demandait une rtractation publique
de son serment.

Lui, avait rpondu  l'vque qu'il avait autrefois prt ce serment,
parce qu'il n'intressait point les dogmes de l'glise; que sa
conscience ne lui reprochait rien  cet gard, et qu'il n'tait point
dispos  une rtractation, ni publique, ni secrte.

L-dessus, l'vque, de son air de grand seigneur ecclsiastique,
l'avait congdi en l'invitant  rflchir mrement avant que de
s'engager dans une lutte o il serait bris comme verre.

--Les _ultras_ du clerg, c'est--dire les jsuites et leur squelle,
perdront la religion, comme les _ultras_ royalistes perdront la
royaut!--ajouta en manire de conclusion le chevalier.

--Et que va faire le cur? demanda la demoiselle Hermine.

--Rien; il dit qu'il les attend.

Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissement et fut
oblig de se mettre au lit. Sa soeur le tourmentant pour voir un
mdecin, il me fit appeler:

--Matre Jacques, pour faire plaisir  mademoiselle, tu vas aller 
Montignac qurir un mdecin.

--Il y en a un jeune, dit-elle, qu'on prtend trs habile: il faudrait
faire venir celui-l.

--Point, ma soeur, fit le chevalier:

    _Les jeunes mdecins font les cimetires bossus._

Tu iras, Jacquou, trouver ce vieux Diafoirus de Fournet. S'il ne peut
venir, tu lui expliqueras que j'ai besoin d'une drogue pour suer,
m'tant refroidi. Et lorsqu'il t'aura donn l'ordonnance, tu la porteras
chez Riquer, l'arquebusier de ponant, en l'avertissant de ne pas prendre
un bocal pour l'autre:

    _Dieu nous garde d'un _et cetera_ de notaire,
    Et d'un _quiproquo_ d'apothicaire!_

--Oh! fit le cur qui entrait en ce moment; je vois que vous n'tes pas
en danger!

tant  Montignac, le soir, la commission faite  M. Fournet, le hasard
fit que je passai devant l'glise du Plo, o prchaient des
missionnaires; la curiosit me poussa  y entrer. Il y avait en chaire
un jsuite maigre et jaune,  figure de belette, qui dclamait contre
les jacobins, les impies, les incrdules. Il avait l'air d'un de ces
hypocrites qui se donnent la discipline avec une queue de renard. Aprs
avoir bien daub sur les ennemis de la religion, sur ces loups dvorants
enfants par les philosophes et la Rvolution, il ajouta que cette
Rvolution avait t tellement satanique dans ses principes et dans ses
oeuvres que des pasteurs mme, ayant charge d'mes, s'taient laisss
sduire. Et il s'criait:

--Oui, jusque dans le sanctuaire, le dmon a fait des proslytes! Ne
croyez pas que je parle de pays lointains! Aux portes de cette cit qui,
aprs l'orgie rvolutionnaire, est revenue  Dieu, il en est, de ces
loups qui se couvrent de peaux de brebis pour mieux perdre les mes dont
notre Seigneur Jsus-Christ leur a donn la charge; qui cachent sous le
manteau d'une charit menteuse l'orgueil des rengats et les vices des
libertins hypocrites!

Et, ce disant, ce coquin-l tendait le bras du ct de Fanlac, de
manire que tous les assistants comprenaient bien qu'il parlait du cur
Bonal, qui avait t vicaire  Montignac, autrefois.

Moi, oyant cette bte-l parler ainsi du cur, je fus au moment de lui
crier sur le coup de la colre qui me monta: Tu en as menti, gredin!

Mais je me retins, et je le dis seulement  demi-voix, ce qui fit
retourner plusieurs personnes dans le fond de l'glise, o j'tais, puis
je partis furieux.

Est-il possible, pensais-je en m'en allant, qu'un homme si bon, si
charitable; qu'un prtre d'une vie si exemplaire, et digne par son
caractre des respects de tous, soit ainsi vilainement calomni par ses
confrres!

Je dis par ses confrres, car, outre les missionnaires, il y avait aussi
dans le voisinage des curs qui, pour se faire bien venir des jsuites
tout-puissants, prenaient leur mot d'ordre et semaient  la sourdine un
tas de calomnies contre le cur Bonal. Ils ne l'aimaient point,
d'ailleurs, tous ceux du doyenn de Montignac, parce que sa conduite les
accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes qu'ils faisaient les
uns chez les autres, sous le prtexte de la fte de l'endroit, ou sans
prtexte aucun; ribotes d'o ils sortaient les oreilles rouges, gorgs
de bons vins, et le ventre entripaill. Lorsqu'il tait, par tat,
oblig d'assister  une runion,  un repas, il ne passait pas la nuit
avec les autres,  jouer  la bouillotte ou  la bte hombre; il
trouvait une raison honnte pour se retirer. Celui qui disait le plus de
mal de lui, derrire, car par devant il faisait le cafard, la
chattemite, c'tait dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm. C'tait lui
qui, en allant piquer l'assiette chez les curs d'alentour, rpandait
depuis longtemps de mauvais bruits sur le cur Bonal. Le cur le savait,
mais ne s'en souciait gure, comptant bien que sa conduite le
cautionnait assez; et, en effet, dans sa paroisse, il tait aim et
respect comme il le mritait. Du ct de l'vch, il avait t
tranquille tant que le diocse avait dpendu de l'vque d'Angoulme,
mais depuis quelques annes qu'on avait rtabli l'vch de Prigueux,
il avait essuy des tracasseries, des vexations, et maintenant il
comprenait bien qu'on voulait le perdre.

--S'ils avaient affaire  moi,--lui disait quelquefois le chevalier,--je
les dmasquerais publiquement, tous ces mauvais chrtiens!

--Oui! bien souvent le sang bout dans mes veines... mais le scandale
retomberait sur la religion: il vaut mieux que je me taise.

                   *       *       *       *       *

Pourtant, s'il avait su tout ce que ces misrables disaient de lui et de
la demoiselle Hermine, comme je l'appris en revenant de la fte
d'Auriac, peut-tre n'aurait-il pas eu tant de patience.

Car j'y allai,  cette dvotion de la Saint-Rmy: je n'eus garde de
faillir  l'assignation, comme on pense. La veille, je profitai du
moment o le cur tait venu voir le chevalier, pour leur en demander la
permission  tous deux. Ma requte oue, le chevalier dit:

    _--Au Plerinage voisin,
    Peu de cire, beaucoup de vin._

--Mais, monsieur le Chevalier, rpliquai-je, Rome est trop loin!

--Oh! tu serais romipte que ce serait mme chose:

    _Jamais cheval ni mauvais homme
    N'amenda pour aller  Rome._

Et, tout content de lui, le chevalier ajouta:

--Si M. le Cur y consent, moi, je le veux bien.

--Comme je compte qu'il sera sage, je le veux bien aussi, dit le cur.

Et je me retirai bien aise.

Le lendemain, ayant djeun de bonne heure, la demoiselle Hermine me
dit:

--Te voil dix sols pour faire le garon.

Je la remerciai bien et je m'en fus tout joyeux. J'avais dj, en sous
et en liards, vingt-deux sous et demi, nous dans un coin de mon
mouchoir; j'y ajoutai les dix sous, et je m'en allai, me croyant riche
dj. Je descendis passer  Glaudou, de l sous Le Verdier, et je montai
 travers les bruyres prendre le vieux grand chemin du plateau, prs de
La Maninie,  un endroit appel Coupe-Boursil, ce qui n'est pas un nom
trop rassurant; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne
risquaient rien. Ce chemin tait trs large, comme a se voit encore en
plusieurs places. On dit que c'est celui que suivit le marchal
Boucicaut lorsqu'il alla assiger Montignac. Il faisait trs chaud; sous
le soleil brlant, les cosses des gents clataient avec bruit,
projetant au loin leurs graines noires: aussi j'avais seulement, sur mon
gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j'tais coiff d'un de ces
chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient  leurs
moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le btail. La
paille n'tait pas aussi fine que celle des chapeaux qu'on vend partout
aujourd'hui; mais elle tait plus solide, et, dans les campagnes, tout
le monde portait de ces chapeaux--les paysans, s'entend. Un quart
d'heure avant d'arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je
m'en fus passer au village de Lcheyrie, puis le long des murs du jardin
du chteau de Beaupuy, d'o je finis de descendre dans le vallon de la
Laurence, o se trouve la chapelle de Saint-Rmy,  un petit quart de
lieue au-dessus d'Auriac.

Au long des prs, sur le bord du vieux chemin, dans une espce de
communal, est btie la vieille chapelle aux deux pignons orns de
figures grimaantes. Autour, l'herbe pousse maigre et courte sur le
terrain pierrailleux et sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre
bien fume par les passants fait foisonner des orties, des carottes
sauvages, des choux d'ne, des menthes cres d'une belle venue. En temps
ordinaire, cet endroit a l'air triste, abandonn, et cette construction,
aux murs noircis par les sicles, ressemble  une grande chapelle de
cimetire.

Au contraire, les jours de plerinage, le lieu est bruyant et anim. On
y vient de loin, plus que de prs: les saints sont comme les prophtes,
ils n'ont pas grand crdit chez eux. Les paroisses des environs,
au-dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des plerins, mais
c'est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme
 ces Limougeaux la dvotion ne fait pas perdre la tte, quoiqu'ils
aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de
leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons. C'est la
fte des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de
paille, ils sont l tals, petits, gros, de toutes les espces: ronds
comme une boule, ovales comme un oeuf, aplatis aux deux bouts, melons 
ctes, lisses, brods, verts, jaunes, gristres, est-ce que je sais? Et
il s'en vend! C'est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de
Brives et d'Objat sont bien plus prcoces que par ici; en sorte que les
gens de chez nous venus  la dvotion tiennent  emporter un melon.
C'est une sorte de tmoignage qu'on a t  la Saint-Rmy d'Auriac.

Je dis d'Auriac, parce que saint Rmy a encore une autre dvotion en
Prigord; c'est  Saint-Raphal, sur les hauteurs, entre Cherveix et
Excideuil. Il y a l, dans l'glise, le tombeau du saint que l'on va
chevaucher, comme  Auriac on se frotte  sa statue, pour gurir de
toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guri comme  Auriac.

Autrefois, le tombeau de saint Rmy n'tait pas au bourg de
Saint-Raphal, mais  une cafourche de quatre chemins, o aboutissaient
quatre paroisses: Cherveix, Anlhiac, Saint-Mdard et Saint-Raphal.
Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le
disputaient. Un jour, les gens d'Anlhiac amenrent leurs meilleurs
boeufs, les attelrent  la pierre du tombeau, mais ne purent la faire
bouger d'une ligne. Ceux de Saint-Mdard essayrent ensuite et ne
russirent pas davantage. Alors les riches propritaires de Cherveix,
avec leurs grands forts boeufs de la plaine, bnis pour la circonstance,
montrent sur les coteaux et  leur tour essayrent d'entraner la
susdite pierre; mais sans plus de succs que les autres. Enfin les gens
de Saint-Raphal vinrent en procession avec un ne--tout ce qu'ils
avaient, les pauvres!--et aprs que le cur et invoqu le grand saint
Rmy, l'ne attel au tombeau trana facilement la pierre,  travers les
friches, jusqu' Saint-Raphal, o elle est reste.

Voil ce que racontent les gens du pays; moi, je ne garantis rien.

Pour en revenir  la dvotion d'Auriac, c'est encore une foire aux
paniers; non pas de ces paniers de vmes grossiers pour vendanger ou
ramasser les noix et les chtaignes, mais de ces jolis paniers en osier
blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les
fromages de chvre au march, jusqu'au joli petit panier de demoiselle 
cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles  fruits, et ces
belles panires rondes ou carres,  deux couvercles, o il se tient
tant d'affaires, lorsqu'on revient de la foire.

Il y a l aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de
Montignac, vendant des choines et des pains d'oeufs parfums au fenouil,
et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, 
l'ombre, bien abrites de branchages, des barriques sont l, en
chantier, o l'on vend le vin  pot et  pinte.

Lorsque j'eus dpass le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite
hauteur qui domine le vallon, je m'arrtai, tchant de reconnatre la
Lina dans cette foule de monde qui tait autour de la chapelle, mais je
ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des
pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariols, mais
c'tait tout. Me remettant alors en marche, je finis d'arriver  la
chapelle et je commenai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon
moment  me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers
de pches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour
avancer, et je ne voyais pas Lina. Sa mtine de mre, me pensai-je,
l'aura peut-tre empche de venir!... Tandis que j'tais l assez
ennuy  cette ide, voici montant du bourg, dans le chemin bord de
haies paisses, la procession du plerinage. Comme je regardais si Lina
n'tait pas dans les rangs, j'ous dire derrire moi:

--Eh bien! il pense joliment  toi!

Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille:

--Ha! te voil donc! Et comment a va-t-il vous autres? Il y a un gros
moment que je vous cherche; o tiez-vous donc?

--Nous ne faisons que d'arriver.

--Aussi je me disais: Si elle tait l, je l'aurais vue, pour sr!

Et voil que nous nous mettons  babiller tous trois; non pas de choses
bien curieuses, peut-tre, mais il suffit que ce soit avec celle qu'on
aime, pour y prendre plaisir. A de certaines paroles, quelquefois, on
comprend qu'elle veut faire entendre autre chose que la signification
des paroles, et on l'entend, encore qu'on ne soit pas bien fin, car,
pour ces affaires-l, on a toujours assez d'esprit. Et puis il y a la
joie de la prsence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se
serrent, et on regarde les lvres s'agiter vives et souriantes, et on
est heureux des petits rires musiqus qui laissent voir les dents saines
et blanches.

Pendant que nous tions  caqueter, la procession arriva. En tte, comme
de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui
avait l'air pas mal farceur, et se rjouissait d'avance, a se voyait
dans ses yeux ptillants, de ce que cette journe allait lui rapporter.
Ensuite, sur deux files, les plerins les plus dvots, qui sortaient
d'our une messe  la paroisse, et venaient encore  celle de Saint-Rmy
bien plus estime ce jour-l. Ces plerins, c'taient des femmes des
paroisses des environs de Montignac; puis celles venues du causse de
Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffes de mouchoirs  carreaux
rouges et jaunes, habilles de cotillons de droguet avec des devantaux
rouges; puis d'autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus,
avec des coiffes  barbes et des fichus d'indienne  grandes palmes,
retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus
grande part, c'taient des femmes du bas Limousin, tirant vers la
frontire de l'Auvergne, habilles de cadis, coiffes de bonnets en
dentelle de laine, noirs, comme des bguins, avec par-dessus des
chapeaux de paille, noirs aussi,  fonds hauts avec des rebords par
devant semblables  de grandes visires. Celles-l marchaient
lourdement, chausses de gros souliers ferrs, comme leurs maris. Les
hommes taient habills, selon leur pays, de culotte en grosse toile de
sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des
gipous de forte toffe bleue, avec des poches par derrire dans les pans
courts de cette espce d'habit. Et c'est l qu'on connaissait les gens
mnagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d'un
ct, et  la petite roquille de terre brune qui dpassait dans l'autre
poche, bouche avec une cacarotte, ou pi de bl d'Espagne gren. Il y
en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais
ceux-l passaient pour des prodigues.

Tous ces hommes, leur grand chapeau noir  larges bords  la main,
marchaient lentement dans la pierraille poussireuse avec leurs lourds
souliers, sous un soleil brlant qui leur faisait cligner les yeux. Les
femmes, leur chapelet d'une main, et portant de l'autre un petit cierge
dont la flamme se voyait  peine sous ce soleil aveuglant, suivaient 
petits pas en remuant les lvres. Parmi les gens sains, on voyait des
boiteux tranant avec une bquille une jambe attaque du mal de
Saint-Antoine, ou rysiple; d'autres qui avaient un bras en charpe,
pli dans des linges tout blancs pour la circonstance; et d'autres
encore qui avaient attrap un effort, comme en tmoignait leur culotte
souleve par une grosseur  l'aine. Entre tous ces visages brls par
les fenaisons et les mtives, il y avait des figures malades, jaunes,
terreuses, qui sentaient la fivre et la misre. Quelques-uns  demi
aveugles, un bandeau sur les yeux, taient mens par la main. Tout ce
monde venait demander la gurison au bon saint Rmy: ceux-ci avaient des
douleurs, ou du mal donn par les jeteurs de sorts, ou des humeurs
froides; ceux-l tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongs par le
mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps.
Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes; des hommes
fatigus par un mauvais rhume tomb sur la poitrine; des femmes
incommodes de suites de couches; des filles aux ples couleurs; des
enfants teigneux; de pauvres pouses brhaignes qui, n'ayant pas le
moyen d'aller  Brantme ou  Rocamadour, toucher le verrou, venaient
demander un enfant  saint Rmy.

Derrire les deux longues files de plerins, venaient les curs,
chantant des litanies; les uns en surplis  ailes, les autres en
ornements brods  fleurs; et puis, le dernier, le cur de la paroisse,
en chasuble dore, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir
tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries
sous le bonnet carr ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou
grisonnants descendant boucls sur le cou. Ils n'taient pas malades,
ceux-l, oh! non, a se voyait tout de suite: c'taient des curs 
l'ancienne mode, de bons vivants qui n'allaient pas chercher midi 
quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans
s'embarrasser du Sacr-Coeur, ni de l'Immacule-Conception, ni de
l'infaillibilit du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient
jaser les gens pour aimer un petit peu trop l'eau bnite de cave, ou
avoir deux chambrires de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou
encore quelque nice; malgr a ils valaient autant ou mieux que
d'aucuns d'aujourd'hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles
servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants,
avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au
logis.

Mais aprs tout, a m'est gal: celui-l qui passe en couleur les
mongettes ou haricots de coque, fera le tri si a lui convient.

Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement dfiler
cette multitude bigarre qui s'engouffrait dans la chapelle. Les curs
faisaient des dtours pour viter les tas de melons et les paniers,
jetant  et l un coup d'oeil de ct sans tourner la tte, lorsque
parmi cette foule presse devant l'entre ils reconnaissaient une
gentille ouaille. Aprs eux, nous entrmes dans la chapelle, qui tait
bonde quoi qu'elle soit assez grande. On n'y voyait pas bien clair, car
les fentres trs troites taient solidement grillages de barreaux de
fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu'ils auraient pu
y voler. Les murs blanchis  la chaux, verdis  et l par l'humidit,
n'avaient pas de riches tableaux, ils taient nus, except au-dessus de
l'autel, o un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune
pour imiter l'or, reprsentait le bon Dieu, avec une belle barbe,
recevant saint Rmy dans le paradis. Ce tableau n'avait jamais t beau,
sans doute, et il tait trs vieux, de manire que les couleurs passes
s'caillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l'oeil d'un
ange qui jouait de la flte. L'autel tait peint en gris, avec des
filets bleus autrefois. Les grands chandeliers taient de bois
badigeonn d'un jaune d'or, maintenant terni, ainsi que toutes les
couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le
relent des plaies qu'on y talait depuis des sicles. Sur une petite
table recouverte d'une sorte de nappe, par ct du choeur, tait une
statue de saint Rmy en bois, qui avait l'air d'avoir t faite par le
sabotier d'Auriac, tant elle tait mal taille. On l'avait bien passe
en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la
robe bleue de charron et le manteau rouge d'ocre n'embellissaient gure
ce pauvre saint.

Je la fis voir  Lina en lui disant  l'oreille:

--J'en ferais bien autant avec une serpe!

--coute la messe, fit-elle en souriant. C'tait le cur d'Auriac qui la
disait, qui la chantait plutt, vieux homme gris pommel, de bonne mine
et encore vert. Il tait servi par deux enfants de choeur et, de plus,
assist de deux autres curs en costume, qui lui faisaient de grandes
rvrences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui
donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu'il s'agenouillait, enfin
faisaient un tas de crmonies de ce genre. Moi qui n'avais jamais vu
que la messe du cur Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais
tout a bien trange. Il y eut beaucoup de femmes qui communirent, de
sorte qu'avec toutes ces crmonies la messe dura longtemps; mais enfin
elle s'acheva et je n'en fus pas fch. Au moment de sortir, le cur
annona qu'ils allaient djeuner, et qu'il nous engageait chacun  en
faire autant, afin qu' deux heures tout le monde ft l, parce qu'on
chanterait les vpres avec sermon et bndiction du Saint-Sacrement,
aprs quoi on continuerait  donner les vangiles.

--Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent
attendre si tard, M. le cur d'Aubas va rester pour donner les vangiles
 ceux-l.

Et en effet, aussitt que les autres furent partis, le cur d'Aubas, un
livre  la main, assist du marguillier qui tenait une soupire d'tain,
fut entour par une foule de gens qui demandaient l'vangile. Le cur
avait bien dit: donner, mais c'tait une faon de parler, car on les
payait. Lorsqu'on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait
dans la soupire, il disait:

--C'est  celui-l.

Alors chacun  son tour s'approchait du cur qui leur mettait son tole
sur la tte et rcitait des versets de l'vangile selon saint Matthieu,
o il est question de la gurison de plusieurs malades et infirmes.
Aprs l'vangile, les gens allaient se frotter au saint: car l'vangile,
a n'tait rien au prix de saint Rmy, d'autant plus que l'vangile se
payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n'tait pas celui qui
tait dans le choeur: on avait eu beau le passer en couleurs, personne
ne le regardait. Le vritable, c'tait un petit saint de pierre qu'on
avait tir de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie
malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs taient
dans l'chine ou dans les reins. On se frottait l'estomac avec, les
bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que a se pouvait. Ce
bonhomme de saint avait une telle rputation de gurisseur, que les gens
l'appelaient en patois: _saint Rmdy_, comme qui dirait: saint Remde;
et que dans le courant de l'anne, la chapelle tant ferme, les
passants affligs de douleurs allaient pleins de confiance se frotter
contre le mur extrieur de la chapelle au droit de sa niche.

Mais les jours de dvotion comme celui-ci, on se frottait directement.
Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche
jusqu'au talon, par-dessus la culotte; mais, des fois, des vieilles,
percluses de douleurs, qui n'avaient pas peur de montrer leurs
lie-chausses ou jarretires, se le fourraient sous les cottes, ayant
fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah! il en
voyait de belles, le pauvre diable de saint!

Quand je dis qu'il en voyait de belles, c'est une manire de dire, car
il n'avait pas d'yeux, pas plus d'ailleurs que de nez et de bouche.
Depuis des sicles qu'un cur adroit avait invent ce saint, il avait
tant frott de bras, de jambes, de cuisses, d'paules, d'chines, de
ctes, de reins, qu'il en tait tout us. Comme ces marottes de carton
qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter leurs coiffures
et qui,  force d'avoir servi, n'taient plus que des boules de carton
railles o l'on ne voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux
n'avait plus figure de saint, ni mme d'homme. Ses bras, ses jambes, ses
pieds, ses mains, sa tte, tout cela avait tellement frott qu'on n'y
connaissait plus rien, qu'on n'y distinguait plus aucune partie du corps
ni de la figure; tout tait confondu sous l'usure. a pouvait tre aussi
bien une vieille borne dforme par les roues des charrettes, ronge par
les pluies et les geles, qu'une statue mange par des sicles de
frottements. Mais a n'tait rien  la foi des pauvres gens dsireux de
gurir: on se disputait le saint, chacun le voulait, quelquefois deux le
tenaient en mme temps et le tirassaient, chacun de son ct, d'o il
s'ensuivait des paroles  voix touffe:

--C'est mon tour!

--Non, c'est  moi!

--a n'est pas vrai!

Et cependant le cur, qui avait vu a d'autres fois, rcitait ses
versets d'vangile au milieu d'un bruit sourd, et l'on entendait les
sous tomber dans la soupire d'tain que le marguillier, fatigu, avait
pose sur une chaise.

--Sortons, dis-je  Lina et  son amie, aprs avoir longtemps regard
faire les gens.

Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d'tre en plein air.
Puis, aprs nous tre promens un moment, je menai les deux droles 
l'ombre d'un noyer, sur le bord d'un pr, en leur disant:

--Ne bougez pas d'ici, je reviens coup sec.

Et j'allai acheter un melon, des pches, un pain de choine, et je fis
tirer une bouteille de vin  une barrique d'un homme de la cte des
Gardes au-dessus de Montignac, o l'on faisait de bon vin en ce
temps-l. J'en avais en tout pour quatorze sous; alors les choses
n'taient pas chres comme aujourd'hui.

Lorsque les droles me virent revenir ainsi charg, elles s'crirent:

--Ho! qu'est-ce tout ceci?

--Eh bien! leur dis-je, voil les curs qui reviennent; il est deux
heures, c'est le moment du mrenda, mangeons.

Lina faisait des faons, ayant crainte que quelqu'un de par chez elle ne
la vt et ne le dt  sa mre; pourtant  force je la rassurai, et nous
tant assis sur l'herbe contre une haie, je coupai le pain, le melon, et
nous nous mmes  manger en devisant gaiement.

--Mais, dit tout d'un coup en riant la camarade de Lina, qui s'appelait
Bertrille, comment allons-nous boire puisqu'il n'y a pas de gobelets?

--Ma foi, rpondis-je, vous boirez la premire  la bouteille; Lina
boira ensuite, et moi le dernier, comme de juste.

--Les hommes, rpliqua-t-elle, sont plus assoiffs que les femmes: a
serait  vous de commencer.

--Non pas, je suis trop honnte pour a! Et je lui tendis la bouteille.

Elle la prit en guignant un peu de l'oeil, comme qui dit: Je te
comprends, va!

Ayant bu, elle passa la bouteille  Lina, qui aprs quelques gorges me
la donna.

--Je vais savoir ce que tu penses, Lina! dis-je.

Et, prenant la bouteille, je me mis  boire lentement.

--Il va la finir! disait en riant la Bertrille. Mais a n'tait pas pour
le vin que je faisais durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai 
Lina un regard qui la fit rougir un peu.

Tandis que nous tions l, on entendait les curs chanter vpres 
pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu'ils
se reposeront  table le soir; mais je n'tais pas bien curieux d'y
aller, ni les droles non plus, tant bien o nous tions.

La bouteille ayant t vide  la troisime tourne, je voulus aller en
faire tirer une autre, tant je prenais got  cette manire de boire
aprs Lina; alors toutes deux me dirent que j'tais un ivrogne, et que,
pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant a, je
rapportai la bouteille  l'homme de la barrique, et nous fmes nous
promener  Auriac, tandis qu'on commenait  prcher.

Les auberges taient pleines de gens qui buvaient. Ceux-l, c'taient
des gens de la paroisse, qui n'avaient pas grande dvotion pour le
saint, et le laissaient pour les trangers forains, mais qui l'aimaient
tout de mme, parce qu'il faisait aller le commerce de l'endroit, et qui
le ftaient le verre au poing.

A ce moment, les ptarous, ainsi qu'on appelle ces marchands de fruits
des environs de Brives et d'Objat, commenaient  repartir, ayant vid
les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de
cuir. Ceux  qui il restait quelques melons les donnaient pour presque
rien  leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour
acheter. Nous nous promenmes assez longtemps dans le bourg et sur la
place o l'on dansait  l'ombre des gros ormeaux. Je dansai une
contredanse et une bourre avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous
revoil sur le chemin tous les trois; Lina et moi nous tenant par le
petit doigt, comme c'est la coutume des amoureux, en remontant vers la
chapelle o j'entrai seul. Les offices taient finis, on avait donn la
bndiction, et les curs s'en allaient. Mais pour a la chapelle ne
dsemplissait pas. Un autre cur avait relev celui d'Aubas, qui disait
les vangiles auparavant, et le fait est qu'il devait tre fatigu. Pour
le pauvre marguillier, qui tait seul de marguillier, et qui ne voulait
peut-tre pas non plus quitter la soupire, il lui fallait rester l;
mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels
reluisaient des pices de quinze et de trente sous, de tout quoi il
comptait avoir sa part.

Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains,
toujours disput, toujours tirass par les gens impatients. A cause de
la chaleur grande, tout ce monde s'tait rafrachi, quelques-uns un peu
beaucoup; de manire que la foule tait plus bruyante qu'aprs la messe,
et qu'il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance,
empoignaient le saint et l'arrachaient  d'autres qui se rebiffaient
comme de beaux diables, n'ayant pas eu le temps de se frotter. Dans
cette chapelle, sentant la poussire moisie et le renferm, il
s'chappait de cette presse de gens  l'haleine vineuse, sales, suants
et chauffs par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dgotante.
On commenait  ne plus se gner; on parlait fort, les gens se
dboutonnaient; on dfaisait les manches pour se frotter le bras; les
femmes se dgrafaient le corsage pour faire toucher au saint une ttine
gonfle par un dpt de lait, ou se troussaient pour dtacher leurs
jarretires et se frotter les jambes  nu, laissant voir sans honte
leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui taient l en curieux, comme moi,
il y avait parfois une rumeur de rise en voyant tout cela; mais les
bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint,
regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement
sourd, de ce brouhaha de rclamations et d'apostrophes sales, s'levait
parfois la plainte d'un malade pouss par une main brutale, ou le cri
d'une femme dont le pied tait cras par un gros soulier ferr. Car
tous ces gens, comme affols, se poussaient, se bousculaient, se
marchaient sur les orteils et s'enfonaient les ctes  coups de coudes,
avec des jurons touffs. Et, dans ce temps,  l'entre du petit choeur,
le cur rcitait toujours des versets de l'vangile, et les sous
tombaient toujours, emplissant presque la soupire du sacristain.

De la cohue presse sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des
femmes qui s'agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de
chanvre ou de lisire qui leur servait de lie-chausses. Et peu  peu,
comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui
avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientt il n'y eut plus
l que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se dcider  s'en
aller. Alors, des coins de la chapelle o ils attendaient, sortirent, se
tranant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropis, des
impotents qui n'avaient pas os se fourrer dans la foule o on les
aurait pils; et ils vinrent se frotter  leur tour, talant sans
vergogne leurs hideuses misres, et se rendant charitablement un bon
office lorsque l'endroit malade le requrait. Le malheureux saint frotta
encore quelques chines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras
desschs; il subit encore quelques sales attouchements de plaies
croteuses ou vives, d'ulcres suppurants, et puis enfin fut replac,
tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cess
de recevoir des sous, le cur ayant cess de rciter ses versets
d'vangile, faute de pratiques. Et, tout le monde tant parti, il ne
resta plus sur le pav, plein de terre et de gravats apports par les
pieds des dvotieux, que des boutons arrachs dans la prcipitation et
plusieurs morceaux de jarretires casses.

J'ai ou dire que, depuis ce temps-l, cette dvotion a beaucoup perdu
et que les gens n'y courent plus  troupeaux comme jadis. La foi  ce
tronon de pierre informe, qu'on appelle le saint, s'en est alle, comme
tant d'autres belles choses, et il n'y a plus gure que les bas
Limousins qui font semblant d'y croire  cause de leurs melons. Mais, en
revanche, ceux qui ont absolument besoin d'tre tromps s'en vont porter
leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter
des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au mme.

Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se
promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien
entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c'est  peine si,
dans cette foule, j'avais pu parler tranquillement  Lina. Pour dire la
vrit, cette dvotion ne va pas bien pour les amoureux: on est toujours
en vue, dans ce vallon de la Laurence o il n'y a que des prs, et, d'un
ct comme de l'autre, des coteaux de vignes,  la rserve de la garenne
du chteau de La Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime  se
cacher un peu. Ah! ce n'est pas comme au plerinage de Fonpeyrine, o
l'on est au beau milieu des bois.

Nous nous en fmes donc tous les trois, suivant d'abord le grand chemin
d'Angoulme  Sarlat, qui passe dans la combe, le long des prs de
Beaupuy, pour monter ensuite  La Bouyrie et aux Quatre-Bornes. Je
tenais Lina par la taille et par une main, marchant tout doucement et
lui parlant de choses et d'autres: combien j'tais content de cette
journe, tout le plaisir que j'avais eu  la passer avec elle, et aussi
comment nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille ctoyait Lina,
mais, de temps en temps, la bonne fille faisait semblant de ramasser
quelque fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu en arrire
pour nous mieux laisser causer. Lorsque nous fmes aux Quatre-Bornes,
j'aurais d les quitter, mais je dis  Lina:

--Je vais aller avec vous autres un peu plus loin.

Et nous voil suivant le chemin trac par les charrettes  travers les
grands bois chtaigniers. Nous tions si occups  parler, Lina et moi,
que nous fmes prs de l'Orlgie sans nous en tre aperus. Mais la
Bertrille, qui, elle, tait dpareille, me dit alors:

--Vous ferez bien de nous laisser l; il vaut mieux qu'on ne nous voie
pas ensemble dans le village.

a m'ennuyait bien, mais, comme je sentais que c'tait raisonnable, de
crainte de faire avoir des reproches  Lina, je les laissai aprs les
avoir embrasses toutes deux, Bertrille la premire, et ma bonne amie si
longuement que l'autre me dit en riant:

--Vous voulez donc la manger!

Je lchai Lina sur ces paroles, et elles s'en furent. Pour moi, appuyant
sur la gauche, j'allai descendre dans la combe qui vient de dessous
Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui n'est gure qu'un foss
jusqu'au moulin de la Grandie. A la rencontre de la combe de
Valmassingeas, qui rejoint l'autre, et avec elle s'largit en vallon, je
trouvai un homme qui portait sur son paule, avec son bton, quelque
chose de rond nou dans son mouchoir. Lorsqu'on rencontre, ce jour-l,
quelqu'un portant un melon, on peut dire qu'il vient de la Saint-Rmy.

--Et vous en venez donc aussi? lui dis-je.

--Eh! oui, fit-il en tournant un peu la tte vers son melon, comme qui
dit: Vous le voyez.

L-dessus, nous cheminmes en causant. L'homme me dit qu'il tait de La
Voulparie, dans la commune de Sergeac, et qu'il venait de se frotter 
saint Rmy, pour un mal de tte qui le prenait de temps en temps et le
rendait quasi imbcile. Puis il se mit  parler de la fte, et s'en alla
remarquer que notre cur n'y tait point.

--Aussi bien y taient-ils assez tout de mme, lui rpliquai-je, pour
manger le fricot du cur d'Auriac!

--Sans doute, fit l'homme, mais avec a, comme voisin, il aurait d tre
 cette dvotion o les gens viennent de si loin; mais on dit qu'il ne
croit pas  grand'chose, et mme qu'il ne se conduit pas trop bien.

--Et qui dit a?

--On le dit.

--Ceux qui le disent sont des imbciles!

--En ce cas, il y a beaucoup d'imbciles devers chez nous, car les gens
ne se gnent pas pour le dire.

--Et peut-tre vous en tes, de ceux-l qui le disent?

--Moi, je ne dis que ce que j'ai ou dire; et, probablement, tout le
monde dans notre paroisse, le cur en tte, ne le dirait pas si a
n'tait pas vrai. Lorsqu'un bruit court comme a, on peut bien croire
qu'il n'y a pas de fume sans feu.

Le rouge m'tait mont et je le rabrouai rudement:

--Pour les pauvres sottards qui croient btement tout ce que leur dit
votre cur, ils sont pardonnables; mais quant  lui, qui sait aussi bien
que personne que le cur Bonal est un brave homme et un digne prtre, je
vous le dis, c'est un pas grand'chose!

Et nous continuions  disputer et noiser en marchant, moi faisant de
notre cur tous les loges qu'il mritait, l'homme rptant tout le mal
qu'il en avait entendu raconter, lorsque,  un moment donn, en face de
la petite combe de Glaudou, sur une parole qu'il lcha, touchant la
demoiselle Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortement:

--Bougre d'animal! je vois bien,  cette heure, que saint Rmy est un
foutu saint, car tu as eu beau te frotter la tte, tu es rest plus bte
qu'un ne!

Et lui, de son ct, m'ayant attrap par le col de ma blouse, nous nous
saboulions comme  prix fait, tandis que le melon roulait sur le chemin.

L'homme tait plus g que moi de cinq ou six ans, mais tout de mme je
le jetai  terre, et je lui bourrai la figure  coups de poing, de
manire que je lui fis saigner le nez. Ayant un peu pass ma colre, je
le lchai; il se releva, ramassa son melon qui s'tait quelque peu
crabouill en tombant, et, sentant qu'il n'tait pas le plus fort,
continua sa route, non sans me faire des menaces de nous revoir.

--Quand tu voudras, grand essoti! lui criai-je. Et, montant dans le
coteau rocheux  travers les taillis de chnes clair-sems, je fus
bientt  Fanlac.

Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer le cur, mais,
justement, je m'en allai me jeter dans ses jambes. Il connut d'abord 
ma blouse dchire que je m'tais battu, et il me demanda  quel sujet.
J'tais un peu embarrass, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui
dire non plus de quoi il s'agissait. Pourtant, press de questions, je
finis par lui avouer l'affaire:

--Ma foi, monsieur le Cur, c'est  cause de vous.

Et je lui racontai tout, except que l'homme et parl de la demoiselle
Hermine.

--Mon garon, me dit-il quand j'eus fini, je te sais gr du sentiment
qui t'a port  prendre ma dfense; mais, une autre fois, il faut tre
plus patient: allons, va te changer...

La Fantille,  qui je dus aussi expliquer les accrocs de ma blouse, ne
fut pas du mme avis que le cur; elle dit que j'avais bien fait de
corriger cet individu.

--Je te ptasserai toujours de bon coeur, lorsque tu auras t dchir
en pareille occasion!

--Allons, allons! Fantille. Il faut tre plus doux et savoir supporter
les injures et les calomnies.

--Oh! vous, monsieur le Cur, vous vous laisseriez agonir de sottises
sans rien dire.

Le cur sourit un peu, et s'en fut crire dans sa chambre.

                   *       *       *       *       *

Moi, je me doutais bien que toutes ces mchancets rpandues par les
curs, d'aprs le mot d'ordre des jsuites prcheurs, n'annonaient rien
de bon. Sans doute, me disais-je, afin de prparer les gens  une
mesure de rigueur contre le cur Bonal, on essaye de le dshonorer 
l'avance. Dans mon ide, on voulait l'ter de Fanlac, et l'envoyer dans
quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui tre plus
pnible que de quitter ses chers paroissiens, qui l'aimaient tant...
Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et perscuteurs.

Quelques jours aprs, arriva une autre lettre cachete de cire violette
comme la premire. L'ayant lue, le cur, qui tait matre de lui, ne
broncha pas; il replia la lettre et s'en fut se promener dans le jardin,
tout pensif, et, une heure aprs, alla trouver le chevalier.

Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le cur, et il s'cria,
aussitt qu'il sut de quoi il s'agissait, que c'tait une infamie, et
une nerie par-dessus le march; qu'il fallait que l'vque et perdu la
tte pour faire une chose pareille, ou qu'on l'et tromp; que quant 
lui, il ne ficherait plus les pieds  la messe--dans sa colre, il lcha
le mot,--puisque les tartufes faisaient forclore de l'glise le meilleur
cur du diocse.

Le lendemain se trouvant un dimanche, le cur Bonal monta en chaire,
pour la dernire fois. Lorsqu'il annona  ses paroissiens, que d'aprs
la dcision de monseigneur l'vque, il tait interdit et ne dirait plus
la messe, mme ce prsent dimanche, ni n'administrerait plus les
sacrements, ce fut dans l'glise bonde de monde une explosion de
surprise qui se continua en une rumeur sourde que le cur fut un instant
impuissant  dominer.

Ayant obtenu le silence, il exposa que c'tait un devoir pour tous,
paroissiens et cur, de se soumettre  l'autorit de l'vque; que, pour
lui, quoique sa conscience ne lui reprocht rien, car il avait toujours
agi, non dans un intrt personnel, mais pour la paix de l'glise, il
obirait sans rsistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette
obissance lui cotait beaucoup, parce qu'il les aimait tous comme ses
enfants, et qu'il avait espr leur faire entendre longtemps la parole
de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetire o il en avait
tant conduit dj. Il parla ainsi longuement, avec tant de coeur et de
bont que tout le monde en tait mu et que les femmes, les yeux
mouills, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d'motion pass, la
colre prit le dessus, et,  la sortie de l'glise, les gens
s'assemblrent et se dirent entre eux qu'il ne fallait pas laisser
partir le cur. Tous, les uns et les autres, se montrent la tte de
manire que plusieurs des plus dcids s'en allrent trouver le
chevalier de Galibert, toujours colr, quoique ce ft un bon homme.
Lui, voyant comme a tournait, monta sur les marches de la vieille
croix, et commena  prcher les gens. Il leur dit que la conduite de
leur cur, sa patience, sa rsignation dans cette circonstance,
prouvaient combien il tait digne de leur affection et de leur respect.

--Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit d'agir un peu
diffremment... Nous pouvons nous rappeler qu'autrefois le peuple
lisait ses curs et participait  l'lection des vques et mme des
papes. Ce n'est pas une raison parce que des rois se sont entendus avec
d'aucuns de ceux-ci pour confisquer nos antiques privilges, de ne pas
nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adresse une
ptition  l'vque pour lui demander le maintien de notre cur.
Mais,--ajouta-t-il,--comme il n'y en a gure que deux ou trois qui
sachent signer, nous ferons comme on faisait jadis, nous appellerons un
notaire qui dressera un acte de notre protestation:

  _Parle papier!_

Voil, dans la position o nous sommes, ce qu'il y a de mieux  faire.
Un chien regarde bien un vque, nous pouvons donc lui adresser la
parole. tes-vous de cet avis?

--Oui! oui! crirent tous les gens qui taient l.

--Eh bien! donc, je vais envoyer qurir le tabellion. Vous autres,
revenez  l'heure de vpres, et soyez l, tous, sans faute; que personne
ne reste  la maison: plus nous serons, mieux a vaudra... Maintenant,
je vous dirai que les gens en place, qu'ils aient une robe ou un habit,
ne voient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que je ne sais
pas trop ce qu'il adviendra de notre protestation: peut-tre s'en
ira-t-elle en eau de boudin, en brouet d'andouilles, nous le verrons
bien!

  _Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons._

Pour moi, je l'ai dit d'abord: si on nous te notre cur, je ne mets
plus les pieds  l'glise!

--C'est a! c'est a! Ni nous non plus!

--Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout seul!

    _Un chien est fort sur son palier,
        Un coq sur son fumier._

Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le chevalier
m'expdia  Montignac chercher matre Boyer, ou un autre  son dfaut.

A trois heures, le notaire tait l, et sur la place, noire de monde, 
l'ombre du vieux ormeau o l'on avait port une table, il commena 
instrumenter en crivant son prambule. Puis tous les gens de la
paroisse, hommes et femmes, le chevalier en tte, dfilrent devant lui,
et, aprs avoir couch sur son acte leurs noms et surnoms, il continua
ainsi:

--Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la parole 
monseigneur l'vque de Prigueux, tout comme s'il tait prsent, lui
ont dit et remontr que, depuis le rtablissement du culte catholique,
le sieur cur Bonal a donn dans cette paroisse l'exemple de toutes les
vertus; qu'il l'a difie par sa vraie et sincre pit; qu'il a t,
depuis bientt trente ans, la providence des pauvres, et le pre et
l'ami de ses paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes, pauvres et
riches, dsirent ardemment le conserver, tant qu'il plaira  Dieu de le
laisser sur cette terre.

A cette fin, lesdits comparants supplient trs instamment mondit
seigneur vque de rvoquer les ordres par lui signifis, et de
continuer ledit sieur Bonal dans ses fonctions de cur de ladite
paroisse de Fanlac; ajoutant lesdits comparants, que le seul exemple de
leur cur a fait de bons chrtiens de tous les habitants de cette
paroisse, et que, le bien de la religion s'accordant avec leur vif dsir
de le conserver, ils esprent que mondit seigneur vque prendra la
prsente demande en considration;

Et, sans se dpartir aucunement du respect d audit seigneur vque,
lesdits comparants, au cas o leur requte demeurerait sans effet,
protestent trs fermement contre les inconvnients qui pourront
rsulter, pour la religion et ses ministres, d'une mesure qui les
atteint dans leur pit et leur affection pour leur cur.

De tout quoi lesdits comparants m'ont requis acte, que je leur ai
concd sous le scel royal, etc.

Et aprs avoir fait signer les deux ou trois qui savaient, le notaire
signa lui-mme avec un paraphe savant, car c'tait un notaire de
l'ancienne cole, comme a se voit  son acte.

Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superbement moule,
et s'en fut  Prigueux la remettre  l'vque.

Celui-ci,  ce que connut M. de Galibert, comprit un peu plus tard qu'on
lui avait fait faire une btise; mais, comme les gens en place ne
reconnaissent pas facilement qu'ils se sont tromps, les vques moins
que les autres, monseigneur persista dans sa dcision, malgr tout ce
que put lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause de
son ami.

--Je vous prdis, monseigneur, fit-il en partant, que vous regretterez
votre refus.

    _Tel maintenant refuse,
    Qui par aprs s'accuse!_

L'vque, passablement offusqu de la libert que prenait ce laque, ne
rpondit rien, et le chevalier s'en alla.

La veille de son retour, le cur, qui connaissait bien les gros bonnets
du clerg, et savait que la dmarche du chevalier serait inutile,
m'avait envoy  La Granval parler au Rey pour venir faire des
arrangements. Le Rey vint trois ou quatre jours aprs, et, comme il
n'avait plus qu'une anne de ferme  courir, il consentit  rsilier le
bail, et  se retirer dans le bien qu'il avait  la Boissonnerie,
moyennant une petite indemnit. Tout bien convenu, il s'en retourna, et
le cur commena  penser  dloger, parce que le refus de l'vque,
bientt connu de toute la paroisse, chauffait les ttes; et il ne
voulait pas tre l'occasion de quelque dsordre.

Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivrais  La
Granval, comme je le lui avais demand. Aussi, quelque peine que j'eusse
de le voir dans cette passe, je fus un peu consol par l'ide de le
suivre et de lui tre utile. Je commenai  emmener le mobilier, qui
n'tait pas trs important. Outre ce que j'en ai dit, il y avait encore
dans la chambre du cur un lit tout simple, sans rideaux, une petite
table recouverte d'une serviette sur laquelle il y avait une cuvette et
un pot  eau en faence, une autre table  crire, plus grande,
encombre de papiers, quelques livres sur une tablette, deux chaises,
une grande malle longue recouverte de peau de sanglier, et c'tait tout.
Malgr a, avec le lit de la Fantille et le reste, avec quelques
provisions, il me fallut trois jours pour emporter toutes les affaires,
peu  peu,  cause des mauvais chemins. Je ne faisais qu'un voyage par
jour: encore fallait-il coucher  La Granval, car il y avait loin, et
les boeufs ne vont pas vite.

                   *       *       *       *       *

Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charrette avec
Cariol, je te vois arriver un grand diable de cur, sec comme un pendu
d't, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux ronds et un nez crochu,
qui me demanda o tait le presbytre.

--Vous y tes, lui dis-je, voici la porte.

Et, un instant aprs, je le suivis, pour m'assurer que c'tait le
nouveau cur. Prcisment c'tait lui, et, ensuite des civilits
d'usage, il s'enquit du jour o il pourrait faire amener ses meubles qui
taient  Montignac.

--Demain nous achverons de dmnager, rpondit le cur Bonal, et
aprs-demain le presbytre sera libre.

Et l-dessus, toujours honnte, il offrit  son confrre de se
rafrachir, ce que l'autre accepta, en faisant des faons, comme s'il
avait eu peur de se compromettre. Alors le cur appela la Fantille et
lui dit de donner le ncessaire pour faire collation. La Fantille, au
lieu d'obir, s'en alla toute colre par les maisons du bourg dire que
le remplaant du cur venait d'arriver, et qu'il avait une de ces
figures qu'on n'aimerait pas  trouver au coin d'un bois. Ne la voyant
pas paratre, le cur passa dans la cuisine et me dit d'aller tirer 
boire, tandis que lui-mme prenait le chanteau, dans une nappe, avec des
noix. Quand je mis la bouteille sur la table, le nouveau cur tait en
train de questionner son prdcesseur sur ce que rapportait la cure,
combien on payait pour les baptmes, les mariages, les enterrements, la
bndiction des maisons neuves, celle du lit des nouveaux maris; si les
paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s'il y avait de bonnes
maisons pieuses o l'on recevait bien les curs.

Toi, me pensais-je en m'en allant, si tu en attrapes beaucoup, de
cadeaux, a m'tonnera!

Tandis que le cur nouveau faisait collation, les femmes du bourg, mues
par la curiosit, une  une, deux par deux, arrivaient sur la petite
place, qui filant sa quenouille, qui faisant son bas ou de la tresse de
paille pour les chapeaux. Elles furent bientt l une vingtaine, avec
leurs droles pendus  leurs cotillons, et puis quelques vieux rens, et
mme La Rame qui fumait son brle-gueule.

Au bout d'une demi-heure, ou trois quarts d'heure, que je ne mente,
lorsque le nouveau cur traversa la place pour s'en retourner, tout ce
monde le regarda de travers.

--Eh bien! mon brave, dit-il en passant  La Rame, vous fumez votre
pipe?

Et comme le vieux soldat l'avisait d'un mauvais oeil, sans rpondre, il
ajouta:

--Vous n'tes pas bavard!

--a dpend.

--Alors, ce serait que je ne vous conviens pas?

--Il se pourrait.

--Vous n'tes pas bien gn!

--Je suis comme a.

Voyant que La Rame continuait de tirer des bouffes sans plus dire mot,
que les hommes ne le saluaient pas, et que les femmes faisaient semblant
de ne pas le voir, le cur, tout tonn, grommela quelque chose entre
ses dents et s'en alla. Pendant qu'il tait encore  porte d'entendre,
Cariol, de la charrette, cria  La Rame:

--Comment le trouves-tu, ce levraut?

--Pas mal, pour ce que j'en veux faire!

Le lendemain, le cur Bonal suivit toutes les maisons de la commune pour
faire ses adieux  chacun, entrant dans les terres pour parler aux gens
qui taient au travail, et n'oubliant personne, riches ou pauvres. Le
soir, il rentra fatigu, regarda tristement le presbytre vide, et s'en
fut souper et coucher chez le chevalier.

A ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper, aucun des
trois n'tant de got de manger.

--Ce qui me console dans ce malheur, disait le cur, c'est que je sais
que mes pauvres n'en ptiront pas, mon bon chevalier, et que vous et
mademoiselle Hermine me remplacerez dignement.

--Mon pauvre cur, oui, je tcherai de vous remplacer en ce qui regarde
la charit matrielle; mais pour ce qui est des consolations morales, de
ces bonnes paroles qui aident les malheureux  porter patiemment leurs
peines, de ces exhortations charitables aux fins de relever les
faibles... qui vous remplacera? Moi, je sens bien ce qu'il faudrait
dire, mais je ne sais pas trouver les paroles...

--Alors, dit le cur, je suis sr que mademoiselle Hermine me remplacera
 cet gard.

--Certes, fit-elle, je ferai de bonne volont tout ce que je pourrai...

Et ils restrent silencieux, les braves coeurs.

Le lendemain aprs le djeuner, le cur Bonal prit son bton et,
accompagn de ses htes, s'achemina vers La Granval. Tous trois
marchaient lentement comme pour retarder le moment de la sparation,
changeant de temps en temps quelques paroles. Arrivs  la cafourche o
une croix de pierre est plante depuis les temps anciens, le cur
s'arrta et ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins
rsign que ses compagnons, rcriminait contre la dcision de l'vque,
ce pendant que la demoiselle Hermine, ayant tir son mouchoir,
s'essuyait les yeux, et que le cur regardait la terre en tapant de
petits coups de son bton.

--Mes amis, dit-il en relevant la tte, nous ne serions pas de bons
chrtiens si nous ne savions pas supporter l'injustice. Ce saint
emblme, ajouta-t-il en montrant la croix, nous enseigne la rsignation:
que la volont de Dieu soit faite!

Et, s'tant fraternellement embrasss, le cur commena  descendre la
combe raide. Les pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il
s'appuyait sur son bton pour se retenir. Peu  peu sa haute taille
diminuait dans le lointain et enfin il disparut dans les fonds boiss.
Alors le chevalier et sa soeur, qui l'avaient suivi des yeux, rentrrent
tristement chez eux.

                   *       *       *       *       *

Sur les cinq heures du soir, le cur arriva  La Granval, o, aid de la
Fantille, j'avais mis tout  peu prs en ordre. L'ancienne maison tait
grande assez; il y avait une vaste cuisine, une belle chambre o l'on
aurait pu mettre quatre lits, et deux petites. Le cur jeta un coup
d'oeil sur l'installation, et sembla retrouver sous le vieux toit de
famille les souvenirs de son enfance, car il resta longtemps pensif
devant le feu.

L'heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe au plus haut
bout de la table, et y plaa le couvert du cur, puis elle trempa la
soupe.

--Dornavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons tous ensemble.
Il n'y a plus ici de cur, oblig par tat de garder certaines
convenances; il n'y a plus que Pierre Bonal, fils de paysan, redevenu
paysan. Demain Virelou viendra pour me faire d'autres habillements.

--Comment! s'cria la Fantille en joignant les mains; vous allez poser
la soutane, monsieur le cur!

--Sans doute, puisque je ne suis plus cur, et qu'il m'est dfendu de la
porter... Allons, mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou.

La Fantille hsitait, ne sachant plus o elle en tait, mais elle finit
par obir.

Alors le cur, se levant, s'approcha de la table, fit le signe de la
croix et rcita le _Benedicite_.

Ayant fini, il s'assit, prit la grande cuiller et nous servit, 
Fantille et  moi, chacun une pleine assiette de soupe; aprs quoi, il
se servit lui-mme moins copieusement.

Aprs souper, nous parlmes de la manire qu'il convenait de gouverner
le domaine, et je fis connatre au cur mes ides l-dessus. Je
l'assurai que j'tais capable de faire le travail tout seul, et bien;
mais il me rpliqua qu'il n'entendait pas rester oisif, et que,
nonobstant ses soixante ans passs, il tait robuste et comptait
m'aider. Sur les huit heures, je fus donner aux boeufs, car le Rey avait
laiss le cheptel, comme c'est la coutume, en ayant pris en entrant;
aprs quoi, chacun alla se coucher.

Je pensai longtemps avant de m'endormir  la manire de conduire les
affaires la plus profitable pour la maison. Je comprenais qu'il fallait
charrier droit et travailler ferme, car la proprit n'tait pas grande,
valant une douzaine de mille francs au plus, et le pays, juste au beau
milieu de la fort, n'tait pas des meilleurs. Mais le courage ne me
manquait pas, et je me sentais tout fier et heureux d'tre utile au cur
et de lui tmoigner ma reconnaissance. Puis, il faut que je le dise,
quoique je fusse bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me
sentir plus prs de Lina me donnait du coeur. Certes, si la chose et
dpendu de moi, je serais retourn  la cure de Fanlac avec lui, trs
content de le voir heureux. Mais comme cela ne se pouvait, je m'en
consolais en pensant au voisinage de ma bonne amie. L'homme a un fond
goste; tout ce qu'il peut faire, c'est de se vaincre lorsque le devoir
le commande.

Virelou vint le lendemain, et, quatre jours aprs, le cur tait habill
comme un bon paysan, de grosse toffe brune avec un chapeau prigordin 
calotte ronde,  larges bords.

C'tait un dimanche: il nous engagea  aller tous deux, Fantille et moi,
 la premire messe  Fossemagne, disant qu'il garderait la maison de ce
temps-l, d'autant qu'il craignait que sa prsence  l'glise ne ft du
scandale.

--Mais la soupe! fit la Fantille, qui n'en revenait pas de le voir ainsi
habill.

--J'attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien.

Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme qui dit:

--Que verrons-nous de plus, grand Dieu!

Nous tions  peine de retour de la messe, la Fantille et moi, lorsqu'
l'ore du dfrichement, dans la direction de la Mazire, nous vmes le
chevalier dboucher du bois sur sa jument, qu'il poussa au grand trot.
Un moment aprs, il mettait pied  terre dans la cour et serrait avec
chaleur les deux mains du cur.

--Je viens manger la soupe avec vous, dit-il.

--Soyez le trs bien venu, mon vieil ami!

Et tandis que j'emmenais la jument  l'table, ils se promenrent aux
alentours de la maison.

--Heureusement qu'il y a une poule dans la soupe, disait la Fantille
tout affaire lorsque je revins.

En djeunant tous deux, le chevalier raconta  son ami ce qui s'tait
pass  l'arrive du nouveau cur, et la mauvaise impression qu'il avait
faite sur les gens:

--Je crois bien, dit-il, qu'il n'aura pas eu grand monde  sa messe, ce
matin.

--C'est tant pis, repartit le cur. Je suis bien reconnaissant  toute
la paroisse de l'affection qu'elle m'a marque dans cette circonstance;
mais il ne faudrait pas que, pour des prfrences de personnes, la
religion en souffrt.

Oyant cela, tout en vaquant  ses affaires, la Fantille hochait la tte
en signe de dsapprobation.

Le chevalier tait bon convive et fit honneur  la poule au pot,  la
farce dont elle tait garnie, et  l'omelette qui la suivit. Il gaya un
peu le repas en lchant quelques-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le
cur, qui ne buvait pas de vin pur, lui ayant offert de l'eau par
distraction ou habitude, avant de se servir lui-mme, il le remercia
ainsi:

    _--L'eau gte moult le vin,
    Une charrette le chemin,
    Le carme le corps humain._

Ils restrent longtemps  deviser  table. Le chevalier faisait tourner
sa tabatire et prenait de frquentes prises; le cur, son couteau  la
main, traait de vagues figures gomtriques sur la nappe. Tous deux
gotaient les plaisirs de l'amiti  leur manire. Le chevalier, heureux
du moment prsent, n'oubliait pourtant pas ses griefs, et s'exprimait
assez librement sur le compte de l'vque qui avait frapp son ami et
son cur; quant au successeur de celui-ci, il n'tait pas bon  jeter
aux chiens.

Le cur Bonal, qui avait peut-tre ressenti plus vivement le coup de
cette sparation de tout ce qu'il affectionnait, avait pourtant plus de
rsignation, et tchait, dans l'intrt de la religion, d'apaiser le
chevalier.

--Mon ami, disait-il, avant tout il faut connatre votre nouveau cur.
Il n'y a pas huit jours qu'il est  Fanlac, vous l'avez vu deux fois:
comment pouvez-vous l'apprcier? Vous dites qu'il a une mauvaise figure;
mais il se peut qu'il soit un bon prtre malgr cela! Vous savez, comme
moi, qu'il ne faut pas juger les gens sur la mine: les apparences sont
souvent trompeuses.

--Oui, dit le chevalier:

    _Ne crois pas ribaud pour jurer,
    Ni jamais femme pour pleurer,
    Car ribaud toujours jurer peut,
    Femme pleurer quand elle veut._

Le ci-devant cur sourit un peu, et le chevalier continua:

--Avec a, je ne me trompe gure. Lorsque vous vntes  Fanlac, malgr
votre figure noire et votre air un peu rude, je dis tout de suite:
Voil un brave homme de cur. Me suis-je tromp?

--Mon cher ami! dit Bonal en prenant  travers la table la main du
chevalier.

A la vespre, aprs avoir pass quelques bonnes heures  La Granval, M.
de Galibert se mit en selle pour retourner  Fanlac, charg de souhaits
de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa soeur.

Il ne s'tait pas mpris au sujet de la messe du nouveau cur. Un homme
de L'Escourtaudie, que je rencontrai quelques jours aprs  Thenon, o
j'avais t acheter quelques brebis, me dit qu'il n'y avait pas eu un
chat, par manire de parler. Mais a, ce n'tait rien;  peu de temps de
l, on vit bien autre chose. Un homme de la Galube tant mort
subitement, les parents, n'osant se passer de prtre, s'en furent, bien
qu' contrecoeur, parler au nouveau cur pour l'enterrement. L'autre
leur dit que ce serait quinze francs, et vingt s'il allait faire la
leve du corps  la maison. Les fils du mort et son gendre trouvaient
que c'tait cher, d'autant plus que, de longues annes, la coutume de
payer s'tait perdue avec le cur Bonal. Ils marchandrent donc afin de
faire rabattre quelque chose au cur. Mais lui protestait que c'tait le
tarif, et qu'il n'avait pas le droit de faire de rabais.

--Pourtant, dit l'un des fils, puisque le cur Bonal rabattait le tout,
vous auriez bien le droit d'en rabattre la moiti?

Cette raison mit le cur de mauvaise humeur.

--Je ne sais pas comment agissait mon prdcesseur, rpliqua-t-il
schement, mais c'est comme je vous ai dit:  prendre ou  laisser.

Enfin, aprs avoir bien dbattu, avoir apport de part et d'autre toutes
les raisons d'usage entre gens qui font un march; aprs tre sortis
pour se consulter, les autres rentrrent et acceptrent, moyennant que
le cur leur couperait quarante sous sur son prix, ce  quoi il
consentit. Seulement, et c'est l que l'affaire se gta, il leur dit
qu'il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d'argent
dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le
mort enterr, les hritiers se faisaient tirer l'oreille pour payer;
tellement qu'il y en avait qu'il fallait assigner devant le juge de paix
et faire condamner.

Foutre! pensaient les parents du dfunt, il n'est pas cass, ce
cur-l!

S'ils avaient eu l'argent, quoique pas contents, ils l'auraient donn,
tenant beaucoup, comme tous les paysans,  ce que le cur ft les
honneurs  leur vieux; mais ils ne l'avaient pas. Force leur fut donc de
s'en retourner en disant au cur que, les choses tant ainsi, ils
taient obligs de se passer du service mortuaire.

Mais, quelques heures aprs, une dizaine de jeunes gens vinrent pour
sonner le glas, et trouvant les cordes remontes et la porte intrieure
du clocher ferme, furent demander la clef au marguillier, qui rpondit
que le cur lui avait dfendu de la donner. L-dessus, eux, enfoncent la
porte du clocher avec des haches, et se mettent  sonner les deux
cloches. Le cur vint pour les faire sortir, mais il fut oblig de s'en
revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son
des cloches, les gens des villages venaient de tous cts, et bientt,
dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil
recouvert d'un drap blanc se mouvoir sur les paules de quatre hommes
qui se relayaient souvent, car la monte tait rude, et il faisait
chaud. En s'en allant, le cur avait donn deux tours de clef  la
grande porte de l'glise, de manire que ceux qui sonnaient s'y
trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail
sur des chaises prtes par les voisins, puis on fut chez le cur pour
avoir la clef; mais la maison curiale tait close, et personne ne
rpondit. Pourtant il aurait fallu tre sourd pour ne pas entendre, car,
aprs avoir cogn avec les poings, avec des btons, les gens finirent
par jeter des pierres  la porte et dans les fentres. La colre montait
les ttes de tout le monde; des exclamations  peine contenues par la
prsence du corps s'entendaient au milieu d'une rumeur sourde. Sur les
rudes visages de ces paysans on voyait l'indignation que leur causait le
refus de ce qu'ils appelaient les honneurs, fait  l'un d'eux. Dj les
plus hardis parlaient d'entrer de force au presbytre et d'amener le
cur, lorsque ceux qui taient enferms dans l'glise finirent par faire
sauter la serrure, et ouvrirent  deux battants. Le cercueil fut alors
apport devant le choeur,  la place ordinaire; des cierges furent
allums autour, selon la coutume, et le marguillier, qu'on avait t
chercher et amen malgr lui, revtu d'une chape, chanta en tremblant de
peur l'office des morts. On l'obligea ensuite  encenser et asperger le
dfunt comme et fait le cur lui-mme, et, tout tant fini  l'glise,
on partit pour le cimetire, o le pauvre marguillier, qui se croyait
sacrilge, fut encore oblig de parachever les dernires crmonies,
jusqu' la pellete de terre finale sur le cercueil descendu dans la
fosse.

Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui tait tenace, avait
t  Prigueux faire une dernire dmarche prs de l'vque et lui
reprsentait le tort que sa dcision faisait  la religion, le cur
disant sa messe le dimanche devant les bancs vides.

--Il est  craindre, ajouta-t-il, qu' la premire occasion il ne se
produise un dsordre, tant tous les paroissiens sont outrs du dpart du
cur Bonal, et mal disposs pour son successeur qui semble prendre 
tche de le faire encore plus regretter!

Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la
religion et celle de son ami, l'vque lui fit entendre que, quelque
considration qu'et l'glise pour les laques pieux, elle ne pouvait se
gouverner par leurs avis.

--Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accder
 votre demande, monsieur le chevalier; mais ce que j'ai dcid dans la
plnitude de mon autorit piscopale est irrvocable.

A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent  Fanlac et
s'enqurirent. Puis les gens du roi s'y transportrent et interrogrent
une masse de monde. Beaucoup d'arrestations furent faites, et finalement
il y eut une dizaine de condamnations de six mois  cinq ans de prison.

Le cur Bonal eut grande peine de cette mchante affaire. A chaque
occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire  ses anciens
paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter  l'impossible; mais
c'tait inutile, et les condamnations achevrent de les mutiner. Le
nouveau cur voyant a, dpit de ce que son glise tait toujours vide,
et ne se croyant pas trop en sret, depuis qu'un soir il avait failli
recevoir un coup de pierre par la tte, finit par demander  s'en aller,
ce qui lui fut accord, et la paroisse resta sans cur,  la confusion
de quelques-uns, les meneurs de cette affaire.

Ainsi se vrifiait la prdiction un peu obscure du chevalier qui avait
dit:

_--Il viendra un temps o les renards auront besoin de leur queue._




VI


Cependant, nous autres tions bien tranquilles  La Granval. Cette vie
troitement attache  la terre me convenait; j'aimais  pousser mes
bons boeufs limousins dans le champ que dchirait l'araire, enfonant
mes sabots dans la terre frache, et suivi de toutes nos poules qui
venaient manger les vers dans la glbe retourne. Les travaux pnibles
de la saison estivale mme me riaient, comme les fauchaisons et les
mtives. a me faisait du bien d'employer ma force, et quand le matin,
ayant fauch un journal de pr, je voyais l'herbe humide de rose,
coupe rgulirement et bien ras, j'tais content. Alors je prenais ma
pierre  repasser, et j'aiguisais mon dail en sifflant un air de
chanson. Le soir, dans le temps des moissons, lorsque aprs avoir charg
la dernire gerbe sur la charrette, je voyais tout ce bl qui devait
faire un bon pain bis et savoureux, j'avais comme un petit mouvement de
fiert, en songeant que c'tait moi qui avais fait tout cela, ou
quasiment tout. Pourtant Bonal m'aidait bien autant qu'il pouvait, mais
a n'est pas  son ge qu'on se met  ces travaux pnibles. Il menait la
charrette, il aidait  faner,  lier les gerbes, il taillait la vigne,
et autres choses comme a. A Fanlac, il avait toujours aim  cultiver
le jardin, et il mit en ordre celui de La Granval, qui tait mal en
train, comme c'est l'ordinaire dans nos campagnes, o l'on est tellement
press qu'on court au plus essentiel.

Nous vivions donc tranquilles, ne voyant gure personne, les plus
proches voisins tant encore loin et spars de nous par des bois, de
manire que leurs poules ne nous gnaient point, ni les ntres eux, ce
qui est une bonne condition pour tre en paix, car on sait que dans les
villages les trois quarts des brouilles commencent  propos des poules
qui vont gratter dans les jardins. Cela ne nous ennuyait pas, au
surplus, d'tre isols: lorsqu'on est occup du lever au coucher du
soleil, on ne sent pas le besoin de frquenter des trangers. Avec a,
Jean le charbonnier, devenu trop vieux pour passer les nuits 
surveiller les fourneaux dans les bois, s'tait retir dans sa maison
des Maurezies aprs avoir gagn quelques sous, et il venait nous voir
quelquefois. C'tait un brave homme, serviable, comme il l'avait montr
dans l'affaire de mon pre, et qui depuis cette poque s'tait intress
 moi. Il me donnait des conseils pour l'exploitation du bien, ce qui
n'tait pas de refus, car quoique je susse bien faire tous les travaux
que requiert un domaine, je n'avais pas d'exprience assez pour les
diriger srement en toute occasion, et ce brave homme me fut d'un bon
secours pour cette raison. Le cur l'aima tout de suite aussi et
l'entretenait en patois, parce que Jean tant sans instruction aucune,
ne savait mme pas parler le franais, comme d'ailleurs presque tous les
gens de par chez nous. Mais, ayant tant vcu seul au milieu des bois, il
s'tait habitu  penser et  rflchir plus qu' parler, de manire que
le peu de paroles qu'il disait avaient un grand sens. Le cur n'tait
pas bavard non plus, mais tout ce qu'il disait tait plein de substance:
aussi s'entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui portait respect,
comme a se comprend, et l'appelait toujours, ainsi que nous autres:
Monsieur le cur.

Mais lui,  ce propos, nous dit un jour qu'il nous fallait corriger
cette faon de parler, attendu qu'il n'tait plus cur, ni en droit ni
de fait, et que par consquent nous ne devions plus le nommer ainsi.

--Sainte bonne Vierge! s'cria la Fantille, il y a vingt ans que je vous
appelle comme a, je ne saurai jamais vous parler autrement!

--Tu t'y habitueras! Appelez-moi tous de mon nom: Bonal.

--a je ne le pourrai pas! rpliqua la Fantille; non, monsieur le...,
coutez, puisque vous ne voulez plus qu'on vous y appelle, je dirai:
Notre Monsieur!

--C'est a! fit-il en souriant un peu. Et vous autres, dit-il en se
tournant vers Jean et moi, si vous voulez me faire plaisir appelez-moi
Bonal.

Et depuis ce temps, selon sa volont, nous l'appelions ainsi. La langue
me fourchait bien quelquefois par l'effet de l'habitude, mais je me
reprenais vitement, connaissant que a lui renouvelait ses peines de
s'entendre dire: monsieur le cur.

                   *       *       *       *       *

On pense bien que, dans tous ces changements, je n'avais pas oubli
Lina. Le second dimanche aprs notre venue  La Granval, je m'en fus 
la messe  Bars. Le cur en tait  l'vangile lorsque j'arrivai et je
restai au fond de l'glise, jetant mes regards partout pour voir ma
bonne amie. En cherchant curieusement, je finis par l'apercevoir au
droit de la chaire  prcher, mais elle n'tait pas seule, sa mre tait
avec elle. Tant que dura la messe, pour dire vrai, je ne suivis gure
les crmonies du cur, occup que j'tais  regarder le cou rond de ma
Lina, un peu hl comme celui des filles des champs, et les petits
frisons  reflets cuivrs qui sortaient de sous sa coiffe des dimanches.
A la sortie, je me plantai devant le portail et j'attendis. Les gens se
rpandaient sur la place, faisant de petits groupes et se mettant, aprs
le portage et les compliments,  deviser: les hommes, du temps, de
l'apparence des rcoltes, du prix des bestiaux au dernier march de
Thenon; les femmes, de leur lessive, de la russite de leur chaponnage,
et les filles de leurs galants.

Tout d'un coup Lina, sortant, me vit et fit un mouvement; mais sa mre
ne me reconnut point, ce qui n'tait pas tonnant, ne m'ayant plus vu
depuis que je gardais les oies avec sa fille. Elles s'arrtrent pour
causer, comme les autres, la mre avec une autre femme, et Lina avec la
Bertrille, qui,  un moment donn, se tourna pour me regarder, ce qui me
fit connatre qu'il tait question de moi. Un moment aprs, sans avoir
l'air de rien, la Bertrille s'en vint de mon ct et, en passant prs de
moi qui me promenais, faisant le badaud en regardant le coq du clocher,
elle me dit  demi-voix:

--Aux vpres, sa mre n'y sera pas.

--Bien!

Et je m'en fus voir jouer aux quilles, coulant mon regard vers Lina de
temps en temps.

Vers trois heures, au sortir de vpres, les deux droles restrent un bon
moment  causer, pour laisser aller devant les gens de leur renvers;
puis elles s'en furent doucement, et moi, peu aprs, faisant un dtour
par un autre chemin, je les rattrapai.

Et ce furent des rires, des serrements de main, des amitonnements  n'en
plus finir. Puis, comme elles taient presses de savoir comment je me
trouvais l, il fallut leur raconter tout ce qui tait arriv au cur
Bonal, et leur expliquer que nous tions venus demeurer dans son bien 
La Granval. Elles n'en revenaient pas qu'un cur pt n'tre plus cur et
post sa soutane. Quant  leur faire entendre que c'tait parce qu'il
avait prt serment  l'poque de la Rvolution, et ce qu'tait ce
serment, a n'tait pas facile, et je leur dis en gros que c'taient
d'autres curs appels jsuites, grands ennemis des anciens curs
patriotes, qui l'avaient fait casser.

Des jsuites! elles n'en avaient jamais ou parler:

--Et qu'est-ce donc que ces jsuites? demandaient-elles.

--D'aprs ce que dit M. le chevalier de Galibert, c'est, parmi les
curs, comme qui dirait des renards...

Elles se mirent  rire, et je leur parlai de choses plus aimables. Je
fis entendre  Lina que maintenant, tant voisins  une heure et demie
de chemin, nous pourrions nous voir plus souvent, et combien j'en tais
content. Cela lui faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que sa
mre ne s'apert de notre entente, et qu'elle lui dfendt de me
parler.

--Nous tcherons qu'elle ne se doute de rien, lui dis-je; et puis, aprs
tout, peut-tre ne se fchera-t-elle point, sachant  coup sr que c'est
chose impossible d'empcher un garon et une fille qui s'aiment, de se
voir; mais, si a arrive qu'elle le trouve mauvais, il sera toujours
temps d'aviser: ainsi, n'aie point de craintes.

Et nous marchions lentement tous trois en devisant, dans le chemin
pierreux bord de mauvaises haies o s'entremlaient les buissons et les
ronces; moi, au milieu d'elles, les tenant par-dessous le bras, et, pour
dire la vrit, serrant un peu plus fort du ct de Lina. Lorsque le
chemin traversait quelque boqueteau de chnes, je prenais ma bonne amie
par la taille et, la serrant tout doucement contre moi, je l'embrassais
sur sa joue brunie par le soleil et duvete comme une belle pche de
vigne. Le temps ne nous durait pas, de manire que nous fmes prs de
Puypautier sans nous en donner garde; mais la Bertrille, toujours
avise, nous en avertit, et il fallut se quitter aprs bien des adieux,
des embrassements et des regards amoureux. Afin de ne pas me montrer, je
pris sur la gauche  travers un taillis, et j'allai passer  la
Grimaudie pour de l gagner La Granval.

Cela dura quelque temps ainsi, sans point de destourbier. Toutes les
fois que je le pouvais, j'allais  Bars le dimanche et je faisais la
conduite aux deux filles. La pauvre Bertrille, elle, tait dpareille
comme je l'ai dit, son bon ami tant au rgiment; mais elle prenait
patience, de mme que les dames de Prigueux lorsque la garnison est en
campagne. Comme elle ne nous quittait jamais, on ne pouvait pas dire de
mal de nos rencontres. Mais il y a des mauvaises langues partout, mme 
Bars. Quelqu'un s'tant aperu de notre mange le dit  la mre de Lina,
en sorte qu'un dimanche,  la sortie de la messe, je m'avisai qu'elle me
regardait fort. Pourtant, elle ne se fcha pas pour lors aprs sa fille;
elle lui demanda seulement qui j'tais, o je demeurais et ce que je
faisais.

Lina ayant tout racont sans dtour, sa mre lui dit qu'elle ne trouvait
pas mauvais que je lui parle, en ce qu'elle entendait que ce ft
toujours honntement. Et l-dessus, elle ajouta qu'il leur faudrait bien
chez eux un domestique grand et fort comme j'tais, pour faire valoir
leur bien, maintenant que Gral se faisait vieux.

Moi, je m'apercevais qu'au sortir de la messe, la bonne femme me
regardait toujours d'un air engageant, ce qui n'tait pas difficile 
connatre, car d'habitude elle n'tait pas aimable. Aussi, dans ma
btise, je venais  penser que, quoique nous ne fussions pas en ge
d'tre maris, elle ne trouvait pas  redire que je parle  sa fille en
attendant. Et un dimanche, je me crus sr de la chose, lorsque, passant
 l'exprs devant moi, avec Lina et Bertrille, elle me dit:

--Puisque tu leur fais la conduite les autres dimanches, tu peux bien
venir aujourd'hui: a n'est pas moi qui te fais peur?

--Que non, Mathive! alors, avec votre permission, nous cheminerons
ensemble.

Tout en marchant, tandis que les deux droles allaient devant, la mre de
Lina me parla de ses affaires, et me dit combien la conduite de leur
domaine tait lourde pour elle, depuis que Gral ne quittait gure le
coin du feu. Elle prenait des journaliers, mais ce n'tait plus pareil:
il lui faudrait un jeune homme fort dans mon genre; et, en mme temps,
elle me regardait comme pour me dire que je ferais bien l'affaire. Moi
ne rpondant pas  a, aprs d'autres propos, elle me demanda si je ne
serais pas bien aise de venir chez eux, me laissant entendre que puisque
nous nous aimions tous deux Lina, dans quelque temps nous pourrions nous
marier. Et, tout en disant a, elle me dvisageait d'une manire un peu
trop hardie,  ce que je trouvais, comme si elle et parl pour elle.

Lors je lui dis, un peu fatigu de ses grimaces:

--coutez, Mathive, j'aime la Lina plus que je ne puis dire! Je serais
donc bien content de venir chez vous, et de travailler de toutes mes
forces et de tout mon savoir, pour faire profiter votre bien; mais pour
le moment, je fais besoin  La Granval, et, cela tant, je serais une
canaille d'abandonner le cur Bonal qui m'a retir de l'aumne,
maintenant que je lui suis ncessaire.

--Tu as raison, me dit-elle.

Et on parla d'autre chose.

Les affaires marchrent longtemps ainsi. Presque tous les dimanches,
j'allais  Bars, et je rencontrais Lina et sa mre, souvent. a ne me
plaisait gure que la Mathive ft toujours l, mais je patientais,
aimant trop mieux voir ma mie devant sa mre que de ne la voir point du
tout. Celle-ci, d'ailleurs, continuait d'tre bien pour moi, me disant 
l'occasion quelque mot pour me faire entendre qu'elle me voyait avec
plaisir; mettant sa fille en avant, toutefois,--en paroles,--mais  ses
mines,  ses airs amiteux, je finis par comprendre que cette femme, sur
le tard, tait prise de la folie des jeunes garons. Pour ne pas me
brouiller avec elle, je faisais le nesci, celui qui ne comprend pas, et
j'avais l'air de ne pas me donner garde que des fois elle se serrait un
peu contre moi en marchant, comme si le chemin et t trop troit. Tout
cela tait cause que souvent, au lieu de les accompagner, je m'en
retournais  La Granval, sous quelque prtexte, aprs avoir dit un mot 
Lina tandis que sa mre achetait un tortillon pour faire une trempette
au vieux Gral.

                   *       *       *       *       *

Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais comme un ngre, me
levant  la pointe du jour et me couchant le dernier. La Fantille,
solide encore, levait la poulaille, nourrissait les cochons, et faisait
tous les ouvrages qui, dans une maison, reviennent de droit aux femmes.
Notre ci-devant cur Bonal, lui, faisait tout son possible pour m'aider,
soignant les boeufs, gardant les brebis, s'apprenant aux ouvrages de
terre et ne s'pargnant pas la peine.

A propos de brebis, a me faisait dpit de le voir aller toucher les
quinze ou vingt que nous avions, et faire l'office d'une simple
bergerette: je le lui dis un jour.

--Et pourquoi? fit-il presque gaiement, c'est mon mtier!--faisant
allusion, comme je pense,  son ancien tat de cur.

Il avait absolument voulu apprendre  labourer et il y tait arriv
assez vite. Quelquefois, lorsqu'il avait fait passablement quelques
sillons, afin de le distraire un peu, sans manquer au respect qui lui
tait d, je lui disais:

--C'est bien ouvr! on dirait que vous n'avez jamais fait que a!

--Jacquou, mon garon, tu es un flatteur!

Et il ajoutait:

--Quand on fait tout ce qu'on peut, on fait tout ce qu'on doit.

Lorsque je le voyais s'attraper  quelque chose d'un peu pnible, je lui
disais:

--Laissez a, allez, c'est trop dur pour vous qui ne l'avez pas
d'habitude.

Mais il me rpondait qu'il tait solide encore et que le travail lui
faisait du bien, lui rendait la paix de l'me.

--Vois-tu, Jacquou, disait-il, l'homme est n pour travailler, c'est une
loi de nature; et, cela tant, de tous les travaux, il n'en est pas de
plus sains, de plus moralisants que ceux de la terre. Plus on est en
rapport avec elle, et plus on a de sujet de s'en applaudir, tant au
point de vue de la sant du corps que de celle de l'esprit.

Et de l il continuait, me disant de belles choses sur ce sujet, me
montrant qu'une des conditions du bonheur tait de vivre libre sur son
domaine, du fruit de son travail:

--Comme dit le chevalier, libert et pain cuit sont les premiers des
biens. Manger le pain ptri par sa mnagre, et fait avec le bl qu'on
a sem; goter le fruit de l'arbre qu'on a greff, boire le vin de la
vigne qu'on a plante; vivre au milieu de la nature qui nous rappelle
sans cesse au calme et  la modration des dsirs, loin des villes o ce
qu'on appelle le bonheur est artificiel,--le sage n'en demande pas
plus...

Et quelquefois ayant ainsi parl, il restait longtemps rveur, comme
s'il et eu des regrets.

Le dimanche, ainsi que je l'ai dit, Bonal n'allait pas  l'glise, pour
viter le trouble que sa prsence aurait pu causer. Il se promenait le
long d'une ancienne alle de chtaigniers, qui partait de la cour de la
maison et aboutissait  l'extrmit du dfrichement de La Granval, o
elle tait ferme par un gros marronnier plant par le milieu. A l'ombre
de cet arbre, il se reposait sur un banc qu'il avait construit, et
mditait.

Son esprit rassrn songeait  l'iniquit dont il avait t victime,
non plus avec les soubresauts douloureux de la premire heure, mais avec
cette philosophie sereine qui accepte sans rcriminer les accidents
humains. Mais s'il se rsignait en ce qui le touchait seul, lorsqu'il
pensait  ses vieux amis, le chevalier et sa soeur,  ses paroissiens
qui l'aimaient, aux pauvres dont il tait la consolation et la
providence, le chagrin lui serrait le coeur, et il lui fallait des
efforts pour le surmonter.

Il aurait bien voulu revoir tout son monde de l-bas, mais il n'y allait
pas, par raison: les gens ne l'auraient pas laiss revenir. Aussi
tait-il bien heureux, lorsque le chevalier venait djeuner  La Granval
et lui apportait des nouvelles de son ancienne paroisse. Quoiqu'il ne
ft gure parleur, c'tait alors des questions  n'en plus finir sur un
tel, une telle: Que devenait celui-ci? cette vieille tait-elle encore
en vie? la drole de chez cet autre tait-elle marie? Et, sa
sollicitude satisfaite, tous deux parlaient des choses d'autrefois, et
changeaient de vieux souvenirs. Quand le chevalier remontait sur sa
jument, charg de bonnes paroles pour tout le monde, et emportant du
tabac pour La Rame, le pauvre ancien cur tait plus tranquille.

Presque tous les dimanches, Jean venait passer la journe  La Granval
et tenir compagnie  Bonal. a le distrayait un peu, car Jean, tant
ancien, lui rappelait des choses du temps de sa jeunesse, et  un mot, 
un nom quelquefois, des faits oublis depuis longtemps se rveillaient
dans sa mmoire. Ces jours-l, Jean restait  souper, et le soir, 
table, Bonal nous entretenait de choses et d'autres, et nous intressait
par des rcits curieux, et des remarques que jamais nous n'aurions song
 faire de nous-mmes.

Par exemple, il nous disait la signification des noms de villages des
alentours, et celle des noms d'hommes.

--Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour, signifie: grande fosse;
Fromental, pays  froment, et ton nom de Ferral,  toi Jacquou, semble
indiquer  l'origine un travailleur de fer de ces forges  bras communes
autrefois dans nos pays: pour le surnom de _Croquant_ que vous portez de
pre en fils, tu sais d'o il te vient.

--Et ce nom de Maurezies, le village de Jean, lui demandai-je, que
signifie-t-il?

--Il y en a qui le tireraient des Maures ou Sarrasins qui ont fait des
courses dans nos pays; mais, moi, j'aime mieux avouer que je l'ignore.
En revanche, je puis te dire que ce village pourrait bien tre le lieu
o saint Avit perdit son compagnon Benedictus, comme il est dit dans le
propre du diocse.

Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance de certains mots de notre
patois avec le langage breton; il nous parlait des Gaulois nos anctres,
de leur religion, de leurs coutumes; nous racontait les soulvements des
Croquants du Prigord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis aussi toutes
les vieilles histoires de la Fort Barade qu'il connaissait  fond.

Ainsi se passaient honntement les moments de loisir  La Granval,
lorsque Bonal commena  s'habituer  sa nouvelle vie.

Dans les premiers temps, la tristesse le tenait fort, et il ne parlait
gure; mais peu  peu sa peine s'amortit, et, en le mettant tout
doucement sur le sujet, il se laissait aller  nous entretenir
principalement de choses du pass. Et puis il tait si bon que, pour
nous obliger, il aurait fait tout de mme, quoique n'en ayant pas grande
envie. Moi, voyant comme a tournait passablement, je travaillais sans
souci, content d'tre plus prs de Lina, sans penser que je m'tais
aussi rapproch du comte de Nansac, ou plutt sans tre inquiet de ce
rapprochement.

Quelquefois on entendait au loin dans la fort le cor du piqueur
appuyant les chiens, et alors tous mes malheurs me revenaient en
mmoire, et ma haine se rveillait, toujours chaude, toujours violente,
malgr toutes les exhortations que m'avait faites jadis le ci-devant
cur. C'est le seul point qu'il n'a pu gagner sur moi, tant il me
semblait qu'en pardonnant j'aurais t un mauvais fils. Je ne craignais
rien, d'ailleurs, car je me sentais, comme un jeune coq bien crt, de
force  me dfendre.

Je ne tardai pas beaucoup  en faire l'preuve. Un soir d'hiver, je
revenais de couper de la bruyre pour faire la paillade  nos bestiaux.
Le jour commenait  baisser, et, dans les bois qui bordaient le chemin
que je suivais, l'ombre descendait lentement. Je cheminais sans bruit,
ma pioche sur l'paule, pensant  ma Lina, lorsque, tout d'un coup
presque, je viens  entendre derrire moi le pas press d'un cheval.

L'ide me vint aussitt que c'tait le comte de Nansac, mais je
continuai de marcher sans me retourner. Je ne m'tais pas tromp; arriv
 quelques toises de moi il me cria insolemment:

--Hol! maraud, te rangeras-tu!

Le sang me monta  la tte comme par un coup de pompe, mais je fis
semblant de n'avoir pas ou; seulement, lorsque je sentis sur mon cou le
souffle des naseaux du cheval, je me retournai tout d'un coup, et,
attrapant la bride de la main gauche, de l'autre je levai ma pioche:

--Est-ce donc que tu veux craser le fils aprs avoir fait crever le
pre aux galres? dis, mauvais Crozat!

De ma vie je n'ai vu un homme aussi tonn. D'habitude, les paysans se
htaient de se garer de lui lorsqu'il passait, de crainte d'tre jets 
terre, ou, pour le moins, d'attraper quelque coup de fouet: aussi
tait-il tout abasourdi. Mais ce qui l'estomaquait le plus, c'tait ce
nom de Crozat, si soigneusement cach, ce nom de son grand-pre le
malttier vreux, que le fils du _Croquant_ lui jetait  la face en lui
rendant son tutoiement insolent.

Il mit son fouet dans sa botte et tira son couteau de chasse.

Le cheval, une bte nerveuse, grattait la terre et secouait la tte.

--Lche la bride de mon cheval, mchant goujat!

La colre me secouait:

--Pas avant de t'avoir crach encore une fois  la figure, misrable, le
nom de ton grand-pre, Crozat le voleur!

Et lchant la bride du cheval qui se cabrait, je fis un saut en arrire
et je me trouvai dans le taillis, tenant toujours ma pioche leve.

Il resta l un moment, ple de rage froide, les yeux venimeux, rinant
les lvres et cherchant  foncer sur moi. Mais le cheval, quoique
rudement peronn,  la vue de la pioche leve reculait effray. Alors,
voyant qu'il ne pouvait m'aborder de face, et que le bois pais me
dfendait, le comte rengaina son couteau de chasse, et s'en alla en me
jetant ces mots:

--Tu paieras cela cher, vermine!

--Je me fouts de toi, Crozat!

Encore ce nom qui l'affolait: il piqua son cheval et disparut.

Lorsque je racontai la chose  la maison, Bonal en fut fort ennuy,
prvoyant bien que cet homme si orgueilleux, si mchant, chercherait 
se venger cruellement du pauvre paysan qui l'avait fait bouquer.

--Il faut te tenir sur tes gardes, me dit-il, ne pas t'aventurer du ct
de l'Herm, et surtout ne pas passer sur ses terres, ni dans ses bois.

La premire fois que vint le chevalier aprs cette affaire, Bonal la lui
raconta tout du long. Ayant ou, lui, dit en manire de rsum:

--a ne m'tonne pas:

    _Grands seigneurs, grands chemins
    Sont trs mauvais voisins._

Je sais bien que ce Nansac est un grand seigneur de contrebande, mais
ceux-l ne sont pas les meilleurs! On dirait, continua-t-il, que a
tient au chteau; les seigneurs de l'Herm ont toujours t plus ou moins
tyranneaux: tmoin celui de la _Main de cire_.

--Ah! oui... C'est une vraie lgende de Tour du Nord, dit Bonal, mais
encore que ce ne soit sans doute qu'un conte, j'en suis pour ce que j'ai
dit  Jacquou dj: qu'il se mfie de ce mauvais.

--C'est aussi mon avis, fit le chevalier. D'ailleurs, je ne suis pas
inquiet, il est de taille  se dfendre. Le comte a sans doute quelques
avantages, comme d'tre mieux arm que lui, mais:

    _A vaillant homme, courte pe!_

Suivant ces conseils, et aussi mon ide, de l en aprs, je pris
quelques prcautions, lorsque j'allais dans les parages o je risquais
de rencontrer le comte de Nansac. J'emportais un bon billou, qui est
autant  dire comme une bonne trique, ou bien un vieux fusil  pierre
qui venait de l'aeul de Bonal, mais dont lui ne s'tait jamais servi,
n'ayant de sa vie, ainsi qu'il disait, tu aucune crature vivante. Au
reste, que je fusse loin ou prs de la maison, j'avais toujours dans ma
poche le couteau de mon pre dont la lame mesurait dans les six pouces,
et avec lequel j'avais fait reculer Mascret, encore que je ne fusse
alors qu'un enfant. Ainsi prcautionn, je fus six ou huit mois sans
revoir le comte, si ce n'est une fois au loin. De temps  autre,
j'apercevais bien Mascret ou l'autre garde qui avaient l'air de m'pier
 distance, mais de ceux-l je ne me souciais gure, et puis j'avais
autre chose en tte qui me distrayait d'eux.

                   *       *       *       *       *

Lorsqu'on est amoureux, toutes les ides se tournent du ct de la bonne
amie, et les pas font comme les ides: aussi je ne perdais aucune
occasion de voir Lina. Sa mre essayait toujours de m'amadouer, et pour
ce faire elle s'attifait tant mieux qu'elle pouvait, et n'en tait que
plus laide, ce dont je riais en moi-mme, pensant au dicton du
chevalier:

    _A vieille mule, frein dor._

Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa pense, elle me faisait
entrer chez eux en revenant de la messe, et mme, des fois, me conviait
 manger la soupe. Moi, je connaissais bien son mange, mais je ne
refusais pas, pour tre plus longtemps avec Lina. Aprs djeuner, la
vieille me promenait dans le bien, sous couleur de voir comment le
revenu se comportait. En faisant notre tour, tandis que Lina vaquait au
mnage, elle trouvait toujours moyen de me faire entendre que je lui
convenais, et qu'elle voudrait bien que je fusse chez eux. Elle
m'indiquait une terre reste en friche ou une vigne qu'on n'avait pas eu
le temps de biner, faute d'un homme  la maison.

--C'est malheureux, disait-elle, que a se trouve comme a, que tu ne
puisses pas sortir de La Granval. Tu vois, nous avons un grand bien, qui
donnerait le double de revenu s'il y avait chez nous un jeune homme
vaillant comme toi. Et puis enfin, en travaillant pour nous autres, tu
travaillerais pour toi, puisque la Lina te trouve  son got et que nous
n'avons qu'elle de famille.

Et ce n'tait pas seulement le bien qu'elle me montrait, mais les
tables, le grenier garni de bl, le cellier o il y avait une trentaine
de charges ou demi-barriques de vin, vieux en partie, car Gral avait
toujours eu cette coutume d'en garder de chaque rcolte pour le faire
vieillir. Jusqu'aux lingres bondes de linge, jusqu'aux cabinets pleins
d'affaires elle me montrait; et mme, un jour, ouvrant une tirette de la
grande armoire dont la clef ne la quittait jamais, elle me fit voir un
petit sac de cuir, plein de louis qu'elle tala comme pour me dcider:

--Tout a serait  toi plus tard, mon ami!

Quand le diable tient les femmes sur l'ge, comme a, il leur fait
perdre la tte. Il le faut bien, car la Mathive, qui avait dans les
quarante-sept ou quarante-huit ans, qui n'tait pas belle, il s'en faut,
tant brche-dents, ayant le nez pointu et les yeux rouges, se figurait
qu'en me montrant qu'elle tait riche, a me rendrait aveugle et
canaille en mme temps.

Lorsque je me trouvais seul avec Lina, je lui contais tout ce que
faisait sa mre pour m'attirer chez eux, sans lui expliquer, a se
comprend, le pourquoi de tant d'amitis. Et lors, la pauvre drole me
disait:

--Vois-tu, Jacquou, je t'aime bien, et tu penses si je serais contente
que tu demeures avec nous autres, en attendant que nous nous mariions;
mais si tu faisais une chose comme a, si tu abandonnais un homme comme
le cur Bonal qui t'a sauv de la misre, qui t'a appris tout ce que tu
sais, jamais plus je ne te parlerais.

--Sois tranquille, ma Lina, je me couperais un doigt plutt que de faire
une telle coquinerie.

Et pourtant, combien j'aurais t heureux de vivre  ses cts et de
travailler pour elle! Toujours avec ses mmes intentions, la Mathive me
demandait, des fois, pour leur aider  faire les foins, ou  fouir les
vignes, ou pour quelque autre travail press. Et moi, content tout de
mme de leur rendre service, et surtout joyeux d'tre prs de Lina, j'y
allais, avec le cong de Bonal. Et lorsque j'tais venu faire des
labours d'hiver, le soir,  la veille, j'aidais  peler les chtaignes,
et je m'en allais tard, car jamais la Lina n'aurait mis les tisons
debout dans la chemine, comme font les filles qui veulent congdier
leur galant.

                   *       *       *       *       *

Un jour, comme j'y fus de bonne heure leur aider  vendanger, Lina se
prparait  faire du pain et je la regardais en mangeant une frotte
d'ail avec un raisin, avant d'aller  la vigne. D'abord, elle arrangea
son mouchoir de tte de manire  cacher tous ses cheveux, puis elle
releva ses manches jusqu' l'paule et se savonna bien les bras et les
mains  l'eau tide, et aprs les rina  l'eau froide, que je lui
faisais couler dessus avec le tuyau du godet. Ensuite, s'tant bien
nettoy les ongles, elle prpara le levain, vida de la farine, puis de
l'eau chaude, et commena  ptrir. C'tait une joie de la voir faire:
elle maniait d'abord la farine, la mlant  l'eau tout bellement; puis,
quand la pte fut lie, elle la prenait comme  brasses, la soulevait
et la rejetait fortement dans la maie. Ses beaux bras ronds, un peu
hls au-dessus du poignet, d'un joli blanc ros plus haut,
s'enfonaient vigoureusement dans la pte qui collait  la peau,
gluante, et qu'elle dtachait avec son doigt en ratissant. Ah! me
pensais-je en la voyant ainsi, quel plaisir de planter le couteau dans
la tourte enfarine, de manger le pain savoureux de sa mnagre, ce pain
qu'elle a fait de ses mains, qu'elle a parfum de la bonne odeur de sa
chair! Quel bonheur de communier autour de la table de famille, enfants
et tous, avec ce pain de bon froment dans lequel elle a mis, pour ainsi
parler, quelque chose de son affection! Et, rvant  cela, je nous
voyais dj, Lina et moi, soupant avec une troupe de petits droles...

Mais les choses ne marchent pas  la fantaisie des hommes; a irait trop
bien, ou peut-tre, des fois, plus mal. Pendant longtemps, la Mathive
m'entretint de ses desseins et me fit reluire des esprances qui me
rjouissaient le coeur, quoique je visse bien qu'elle n'tait pas
franche en me parlant de Lina: tant nous sommes aiss  nous laisser
piper en pareille affaire! Elle ne tarda pas d'ailleurs  changer de
langage. Un dimanche, c'tait le jour de la Chandeleur, comme j'tais
sur la place, devant l'glise de Bars, attendant  l'accoutume la
sortie de la messe, la vieille m'aborda et, me tirant  part, sans plus
me lanterner, me dit que, sur mon refus plusieurs fois rpt, elle
avait lou un domestique, et que, par ainsi, je devais comprendre que
les projets qu'elle m'avait fait entrevoir ne pouvaient plus tenir; elle
le regrettait fort, ses prfrences ayant toujours t pour moi.

--A cette heure, conclut-elle, il n'est plus  propos que tu parles 
Lina.

Oyant a, je restai tout bahi, la regardant fixement, comme si je
n'avais pas compris. Pourtant, bientt je me repris et lui dis que, s'il
ne m'tait plus permis de parler  sa fille, personne au monde ne
pouvait m'empcher de l'aimer, tant que j'aurais vie au corps.

--Pour a, me dit-elle, je n'y peux rien; mais je ne veux plus que tu
frquentes  la maison, ni que tu la voies dehors.

Ayant ainsi prononc, la Mathive s'en alla rejoindre sa fille qui me
regardait tristement de loin, et moi, je m'en fus tout dferr.

Ce domestique qu'elle avait lou tait un garon de La Sguinie, qui
avait travaill chez eux comme journalier et qui lui avait convenu.
C'tait un fort ribaud qui avait les paules larges, le corps trapu, la
figure bte, et avec a voulait faire le faraud. Pour le reste, c'tait
une brute incapable de bons sentiments, et,  part son intrt, ne
voyant que les choses qui lui crevaient les yeux. Aussitt qu'il
s'aperut que la Mathive le voyait d'un bon oeil, et a fut d'abord, il
se mit  trancher du matre, et se donna des airs de commander. Il fut
bientt nipp comme un coqueplumet de village, avec de bonnes chemises
de toile demi-fine, une cravate de soie, un chapeau gris, une belle
blouse et des bottes. Il n'tait pas depuis un mois  Puypautier, qu'il
connaissait le sac aux louis d'or de la Mathive et les lui faisait
danser trs bien. Tous les voisins connurent bientt ce qu'il en tait;
pourtant, d'aprs les conseils de la vieille, il faisait semblant de
parler  Lina, pour cacher son jeu, mais il tait trop bte pour tromper
qui que ce ft.

Ma pauvre bonne amie, elle, tait comme moi bien ennuye, et d'autant
plus qu'elle comprenait ce qui se passait, quoiqu'elle n'en dt rien.
Mais que faire? Gral tait toujours dans le canton du feu, ne pouvant
gure se remuer et n'ayant plus trop ses ides: ce n'tait donc pas lui
qui pouvait mettre ordre  a. Malgr que la mre de Lina le lui et
dfendu comme  moi, nous trouvions moyen de nous voir quelquefois, ce
qui n'tonnera personne. Alors elle me racontait ses peines, et je
tchais de la consoler et de lui faire prendre patience, en lui disant
que tout cela n'aurait qu'un temps. Mais, pour dire le vrai, a n'en
prenait pas le chemin: plus a allait, plus ce goujat prenait de la
matrise dans la maison, par la folie de la Mathive. Si quelquefois elle
n'agrait pas quelque chose qu'il avait en tte, il parlait d'abord de
s'en aller, et la vieille bestiasse de femme cdait et le laissait agir;
bref, c'tait lui qui coupait le farci, comme on dit de ceux qui font
les matres.

Encore qu'il ft bte, comme je l'ai dit, ce garon, qui s'appelait
Guilhem, comprit, au bout de quelque temps, qu'avec la vieille il
pourrait avoir beaucoup de choses, lui soutirer des louis d'or, un  un,
pour aller s'ivrogner le dimanche  Bars, le mardi  Thenon, et puis
riboter aux balades des paroisses de par l, mais que pour ce qui tait
du bien, qui appartenait tout  Gral, il reviendrait  la Lina, puisque
le vieux l'avait reconnue en se mariant avec la Mathive. Et c'tait ce
bien qui lui faisait surtout envie,  ce galapian, parce qu'il se disait
que, Gral venant  mourir, ce qui fut peu aprs, Lina resterait
matresse de tout, et alors, adieu les bombances! il lui faudrait filer.
Aussi faisait-il l'empress prs d'elle, devant les gens surtout, et
disait  la vieille, pique de jalousie, quoique elle-mme lui et
conseill de jouer ce jeu, que c'tait un semblant pour empcher le
monde de babiller. La Mathive enrageait d'tre oblige de supporter a
et passait sa colre sur sa fille, ne dcessant de crier aprs elle, et,
des fois, lui donnant quelque buffe.

Au bout de quelque temps, cherchant toujours  en venir  ses fins,
Guilhem disait  la Mathive que le seul moyen de faire poser la langue
aux gens, c'tait de le faire marier avec Lina. Mais la vieille
n'entendait pas a et se rcriait haut. Elle supportait bien  toute
force que son goujat ft la mine de courtiser sa fille; quant  les
marier ensemble, c'tait une autre affaire.

L'autre avait beau l'assurer qu'il en serait aprs le mariage comme
avant, et que ce qu'il en disait, c'tait dans son intrt  elle, afin
que personne ne pt la diffamer: tout a, c'tait inutile. La gueuse se
doutait qu'une fois mari avec Lina, Guilhem la laisserait l, et elle
refusait fort et ferme. Alors lui, colr, la rebutait grossirement,
et, plus elle lui faisait bien, plus elle le mignardait pour l'apaiser,
plus il la rabrouait durement. La pauvre Lina recevait le contrecoup de
tout a, car sa mre l'avait prise en haine, de manire qu'elle en vint
jusqu' la battre. Moi, qui savais ce qui en tait, soit par elle, soit
par la Bertrille, je m'ennuyais grandement de la savoir malheureuse
comme a et je m'en tourmentais au point de n'en pas dormir, des fois
toute une nuit. Il me venait souvent  l'ide de corriger ce Guilhem, et
les mains me dmangeaient; mais Lina me suppliait de n'en rien faire,
et, moi, je ne bougeais pas, de crainte de la rendre plus malheureuse
encore.

Pourtant, un jour, n'y tenant plus, je le jointai dans un coin, 
Thenon, et je lui signifiai que, pour ce qui tait de la Mathive et de
ses louis d'or, il pouvait en disposer  son plaisir, cela je m'en
moquais; que, quant  Lina, je lui dfendais de s'occuper d'elle en
rien.

--Fais attention, continuai-je, que si tu as le malheur de lui faire
soit des misres, soit des amitis, j'aurai ta peau!

Il tait pour le moins aussi fort que moi; seulement il tait lche, et
il me jura ses grands diables qu'il ne lui avait jamais tenu de propos
reprochables, ni en bien, ni en mal. Tout ce qu'il avait fait, c'tait
d'empcher sa mre de la tracasser.

--Tu peux le lui demander,  la Lina; elle-mme te le dira.

--Te voil toujours prvenu! lui dis-je en m'en allant, dgot de sa
couardise et de sa fausset.

                   *       *       *       *       *

Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand malheur  La Granval. Un
matin, comme il sortait de la maison pour aller ramasser des marrons,
Bonal tomba raide d'une attaque. L'ayant port sur son lit, je lui fis
respirer du vinaigre, tandis que la Fantille lui soulevait la tte; mais
il mourut au bout de quelques minutes sans avoir repris connaissance.

Le vieux Jean tant survenu  ce moment, aprs les premires complaintes
je le priai de s'en retourner aux Maurezies et de dpcher un de ses
voisins  Fanlac, prvenir M. le M. chevalier de Galibert. Moi, je m'en
fus faire la dclaration chez le maire et en mme temps commander la
caisse.

Quand je revins, Jean tait dj l, et tous trois avec la Fantille,
nous restmes  veiller le mort. Ordinairement on donne aux dfunts
leurs plus beaux habits; mais nous n'avions pas eu  le faire, Bonal
n'ayant d'autres vtements que ceux qu'il avait sur le corps.
Quelquefois la Fantille lui disait:

--Vous feriez bien de vous faire faire d'autres habillements. Lorsque
vous vous mouillez, vous n'avez pas seulement pour changer.

Et lui, rpondait:

--Quand ceux-ci seront uss... Peut-tre n'en aurai-je pas besoin!
ajoutait-il, en souriant un peu.

Tel donc qu'il tait vtu tous les jours, il tait tendu sur le lit. Sa
figure tait calme, et, n'tait cette pleur de cire, on et dit qu'il
dormait. Ses traits s'taient comme affins, les ailes de son nez un peu
fort s'taient amincies, sa bouche tait close doucement, et la trace
des chagrins qui assombrissaient parfois son visage avait disparu depuis
qu'il tait entr dans le repos ternel. La Fantille avait gard
quelques bouts de cierge pour les temps d'orage, et en avait allum un,
prs du lit, sur une petite table recouverte d'une touaille, o il y
avait aussi un brin de buis des Rameaux, trempant dans une assiette
pleine d'eau bnite. Mais, si ce n'est Jean, personne n'tait venu
asperger le mort, car nous tions isols au milieu de la fort; et puis,
il faut le dire, les gens avaient, je ne dis pas tout  fait peur de
Bonal, mais ils sentaient quelque rpulsion pour lui, comme cur
dfroqu, quoique ce ft bien contre son gr qu'il l'tait, le pauvre
homme.

Aprs un pnible aprs-midi, la nuit vint de bonne heure, comme en
automne, et nous trouva l toujours tous trois. La lumire du cierge
tremblotait sur le lit mortuaire, et nous clairait, nous autres assis
auprs, laissant dans la vaste chambre des coins obscurs qui nous
enveloppaient d'ombre. La Fantille grenait son chapelet, et nous deux
Jean, nous songions tristement, coutant machinalement sur nos ttes un
cussou, autrement un ver, qui faisait grincer sa tarire dans une
poutre: gre, gre, gre... et changeant parfois  voix basse quelques
mots qui rompaient  peine le silence funbre.

Sur les sept heures du soir, nous oumes les pas d'un cheval dans la
cour, et j'y fus avec Jean: c'tait le chevalier. Tandis que Jean menait
la jument  l'table, je le conduisis  la chambre mortuaire, et lui
pris son manteau.

--Pauvre ami! dit-il en approchant du lit.

Et se penchant, il embrassa pieusement le front glac du mort. S'tant
relev, il me demanda comment c'tait arriv, et, aprs que je lui eus
narr ce malheur, il s'assit sur la chaise que la Fantille lui avait
avance, et nous restmes tous quatre muets et songeurs.

Il faisait mauvais temps; le vent soufflait au dehors, passant sur les
gros noyers avec un bruit de rivire dborde, et, filtrant sous les
tuiles, gmissait en haut sous la porte du grenier, qui battait parfois,
mal ferme. De temps en temps, une rafale faisait crpiter la pluie sur
les vitres et s'engouffrait avec bruit dans la vaste chemine. Nous nous
regardions alors, disant: Quel temps!

Ainsi s'coula cette longue nuit. Moi qui ne l'avais pas de coutume, ne
pouvant rester aussi longtemps assis, je me levais et j'allais dans la
cour me remuer les jambes, et, tandis que le vent me fouettait la
figure, je regardais passer, au ciel mantel de gris, de gros nuages
noirs qui s'enfonaient dans la nuit.

Lorsque la pointe du jour parut  travers les vitres, faisant plir la
flamme du cierge qui nous clairait, le chevalier me demanda si j'avais
fait le ncessaire pour l'enterrement. Je lui rpondis que, hormis la
dclaration au maire et la caisse qui tait commande, je n'avais rien
voulu faire, attendant son avis. Et alors, je lui expliquai que Bonal
nous avait dit souvent qu'il voulait tre enterr au bout de l'alle,
sous ce gros marronnier qui avait t plant le jour de la naissance de
son pre, et qu'il serait bien  propos de suivre ses dsirs, d'autant
plus que, si on le portait au cimetire, le cur, par haine, le ferait
mettre dans le triste coin foisonnant d'orties et de ronces, rserv
pour ceux qui se dtruisaient.

Le chevalier pensa un instant, puis me dit:

--Qu'il soit fait selon la volont de notre pauvre dfunt. Je connais le
maire, il n'est pas homme  s'inquiter d'un petit accroc  la loi que
peut-tre mme il ignore; d'ailleurs, s'il y a ensuite quelque
difficult, je tcherai d'arranger cela.

Ayant ou ces paroles, je sortis, et, prenant une pioche et une pelle,
je m'en allai par l'alle. La pluie avait cess; le temps tait frais,
et, dans la petite combe au-dessous de La Granval, flottait au-dessus
des prs pleins de flaques d'eau blanchtre, une bue lgre venant de
la fontaine. Le ciel rougeoyait du ct du levant, et le souffle humide
du matin faisait choir lourdement les feuilles mouilles et les bogues
vides. Arriv au pied du gros marronnier, je commenai  creuser
tristement la fosse en pensant que c'tait le dernier service que je
rendais au dfunt  qui je devais tant.

Sur les dix heures, ayant achev, je revins  la maison, et, au moment
o j'ouvrais la barrire de la cour, je vis venir la demoiselle Hermine,
sur sa bourrique touche par Cariol. En entrant dans la chambre
mortuaire, elle prit le rameau de buis, jeta de l'eau bnite sur le
corps, et puis s'agenouilla tout contre le lit, la tte penche, et pria
longuement. Lorsqu'elle se releva, elle essuya ses yeux et, regardant le
mort, elle dit:

--A cette heure, ses peines sont finies!

Sur le midi, la Fantille, qui avait mis une poule au pot, fit prendre un
peu de bouillon  la demoiselle Hermine qui ne voulut rien de plus; mais
le chevalier mangea un peu de soupe et but un verre de vin.

Vers deux heures, le juge de paix vint avec son greffier poser les
scells. Il nous laissa prendre des draps dans la lingre pour ensevelir
le dfunt, et puis ferma tout, les cabinets, les tiroirs et les
placards. Ayant fait, il s'entretint un moment avec le chevalier en se
promenant autour de la maison, et puis s'en retourna.

Le menuisier n'arrivant pas, je m'en fus au devant et, peu aprs, je
l'aperus au loin, marchant derrire son bardot qui portait la caisse en
travers attache, lui se tenant paresseusement au bacul. Arrivs  la
maison, je posai la caisse dans la chambre et, tant entr dans la
ruelle du lit, le chevalier tant de l'autre ct, nous passmes un drap
sous le corps en commenant par la tte, et puis tous quatre, avec
Cariol et Jean, nous l'enlevmes du lit pour le coucher dans le cercueil
o la demoiselle Hermine avait plac un oreiller. Puis, ayant dit notre
dernier adieu au pauvre ci-devant cur Bonal, le linceul fut rabattu sur
lui; aprs quoi, le menuisier ajusta le couvercle et se mit  le clouer.
Ces coups de marteau dans cette chambre o jusqu' ce moment on n'avait
parl qu' voix basse, comme de crainte de rveiller le mort, avaient
quelque chose de brutal qui faisait peine  our.

Cependant le jour tirait  sa fin: aprs avoir mis la caisse sur deux
chaises, nous passmes des serviettes tordues par-dessous et nous
sortmes de la maison. Il n'y avait pas un tranger, personne,  la
rserve de deux vieilles mendiantes des environs,  qui Bonal portait de
temps en temps quelque tourte de pain ou un morceau de lard pour leur
soupe.

Tandis que nous autres, portant le cercueil, nous marchions dans l'alle
d'un pas lourd et cadenc, ces deux vieilles, leur chapelet  la main,
suivaient la demoiselle Hermine et la Fantille qui portait l'eau bnite.
Une bise aigre soufflait de l'est, faisant flotter le drap qui couvrait
la caisse et soulevant nos cheveux. Des feuilles mortes, dtaches des
chtaigniers, tombaient sur le drap blanc, comme une marque de deuil des
choses inanimes. Des pies criardes volaient haut, luttant contre le
vent pour gagner leur gte de nuit. Au loin, on entendait la corne
d'appel d'un berger et les meuglements d'un boeuf revenant de
l'abreuvoir. Le soleil, prt  descendre sous l'horizon, tait cach par
des nuages barrs de noir, et une sorte de vapeur grise tombait sur la
terre aux approches de l'heure nocturne. Comme nous tions prs du fond
de l'alle, le vent nous apporta le son lointain des cloches de
Saint-Geyrac qui sonnaient l'_Ave Maria_. Il semblait que la voix de la
religion, s'levant au-dessus des misres de cette terre, bnissait le
pauvre prtre victime des haines de ses confrres. Arrivs au bord de la
fosse, le cercueil fut pos sur les dblais, et nous attendmes.

Alors M. de Galibert, debout, prenant un livre des mains de sa soeur,
rcita le _De Profundis_ et les prires pour les morts; et tous, nous
associant  son intention, nous adressions notre dernire pense 
l'homme honnte et bon qu'avait t Bonal. Les prires acheves, nous
descendmes le cercueil dans la fosse, et le chevalier, ayant dit un
dernier adieu au mort, prit le buis et jeta quelques gouttes d'eau
bnite dessus, puis une poigne de terre. Nous autres, aprs lui, nous
en fmes autant et, tandis que la terre tombait avec un bruit sourd sur
la caisse, la demoiselle Hermine,  genoux, priait avec ferveur.

Aprs qu'aid de Cariol j'eus combl la fosse, tout le monde rentra  la
maison. Puis le chevalier et sa soeur s'en retournrent  Fanlac,
prcds de Cariol qui portait un falot. Les deux vieilles, ayant reu
l'aumne accoutume, regagnrent leurs cabanes; Jean s'en retourna chez
lui, et nous restmes seuls, la Fantille et moi.

Le lendemain matin, j'allai lever des glbes pour gazonner la tombe de
Bonal et, tandis que la Fantille faisait une croix avec du buis pour la
poser dessus, je me remis au travail, car, quoique la mort soit entre
dans une maison, les survivants sont bien obligs de reprendre le train
habituel.

                   *       *       *       *       *

Lorsque le juge de paix revint lever les scells, il tait accompagn
d'un quidam, demi-paysan, moiti monsieur, qui,  ce que nous dit le
greffier, tait un cousin troisime de Bonal. Cet homme me regardait
d'un mauvais oeil, et sa femme aussi, parce qu'ils avaient ou dire que
leur cousin m'avait donn tout son avoir. Moi, je n'en savais du tout
rien et mme je n'y avais jamais pens, mais le chevalier, qui
connaissait les intentions du dfunt, l'avait laiss entendre au juge,
lors de la pose des scells, et ces choses restent difficilement tout 
fait secrtes.

La lingre ouverte, dans le tiroir du milieu, dont la clef fut trouve
entre deux draps, le juge dcouvrit un papier qui tait le testament et,
l'ayant ouvert, il lut:

  Je donne et lgue  Jacques Ferral, dit Jacquou, tous mes biens
  meubles et immeubles sans exception  la charge de garder, nourrir et
  d'entretenir avec lui, comme sa propre mre, ma servante Fantille
  durant sa vie.

  BONAL,

  ancien cur de Fanlac.

Le cousin fit une exclamation de dpit, et sa femme, qui dj
s'approchait de la lingre pour voir s'il n'y avait pas d'argent, me
jeta un regard furieux comme si elle allait me sauter  la figure.

--Malheureusement pour Jacquou, ajouta le juge, le testament n'est pas
valable parce qu'il n'est pas dat.

Tu vois, mon garon, fit-il en me montrant le papier. Nous allons
continuer, ajouta-t-il, peut-tre en trouverons-nous un autre.

Mais il ne trouva rien plus, au grand contentement du cousin et de sa
femme qui, aussitt la recherche termine, refermrent tous les
cabinets, les armoires et suivirent toute la maison pour se rendre
compte de l'hritage. Ils montrent au grenier voir s'il y avait
beaucoup de bl, descendirent  la cave, o il n'y avait qu'une barrique
en perce, allrent aprs  la grange estimer le btail et tout, se
gaudissant de la bonne aubaine qui leur arrivait, car Bonal n'avait pas
d'autres parents.

--Pour a, fit cependant la femme, je croyais que chez un ancien cur il
y aurait plus de linge dans les armoires.

--Et moi, ajouta l'homme, je pensais qu'il y aurait plus de vin dans la
cave, et du bouch.

Pendant ce temps, je dis  la Fantille:

--Ma pauvre, nous n'avons plus qu' faire notre paquet.

Et aussitt, ne voulant pas rester une heure de plus avec ces gens-l,
tant leur cupidit me faisait horreur, je rassemblai mes hardes et
autant en fit la Fantille. Mais, au moment de partir, la femme nous dit:

--Et qu'est-ce que vous emportez dans vos paquets?

--Rien qui soit  vous, brave femme, n'ayez crainte.

Sortis de la maison, je demandai  la Fantille:

--O pensez-vous aller  cette heure?

--Et o veux-tu que j'aille, si ce n'est chez M. le Chevalier? Ils me
garderont bien jusqu' ce que j'aie trouv une place, ajouta-t-elle
tristement.

Pauvre Fantille! elle approchait de la soixantaine, et n'tait plus bien
leste, et il lui fallait aller se louer chez des trangers, au moment o
elle aurait eu besoin d'un peu de repos.

--Je vais donc vous accompagner, lui dis-je; mais auparavant nous allons
passer chez Jean, j'y poserai mon paquet.

Arrivs aux Maurezies, je contai  Jean l'histoire du testament, et
alors il dit:

--Bonal tait tellement honnte qu'il croyait que c'tait assez de faire
connatre sa volont. Il tait bien savant en beaucoup de choses, mais
il ne savait pas cette loi, le pauvre! Que veux-tu, il a eu la volont
de te bien faire, tu lui dois la mme obligation.

--Ainsi fais-je, Jean; je vous certifie que je me souviendrai toujours
de lui avec la mme reconnaissance que si sa volont tait faite.

--Maintenant, reprit Jean, je ne sais pas ce que tu prtends faire;
mais, toujours, tu peux rester ici; tu auras du pain et tu ne coucheras
pas dehors.

--Merci, mon Jean, je veux bien, pour le moment; mais, par avant, il me
faut accompagner la Fantille jusqu' Fanlac.

Et, posant mon petit paquet, je pris celui de la vieille femme qui tait
assise sur le banc, les mains croises sur les genoux, la tte penche.

Alors, elle se leva et nous nous en allmes vers Fanlac, moi ayant en
bandoulire le vieux fusil de Bonal qu'il m'avait donn.

En cheminant, je pensais,  part moi, que le chevalier et la demoiselle
voudraient peut-tre me garder, par pure bont, car leur bien n'tait
pas tel qu'ils eussent besoin d'un autre domestique dans la rserve que
Cariol. Mais j'avais la fiert de ne pas vouloir tre  leur charge,
sachant que leur coeur tait plus grand que leur bourse et me sentant,
d'ailleurs, bien capable de gagner ma vie. Et puis je ne pouvais me
faire  l'ide de m'loigner de Lina, voulant tre  porte de la
secourir, si sa mre la rendait trop malheureuse. Aussi, lorsque aprs
avoir march bien longtemps nous fmes  La Blaugie, je dis  la
Fantille:

--Vous voici bientt rendue; je vais m'en retourner pour ne pas me
mettre  la nuit.

--Et donc, tu ne viens pas jusqu' Fanlac conter ce qui s'est pass  M.
le Chevalier?

--Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez bien; moi, je n'irai pas
d'aujourd'hui: voyez, le soleil baisse dj... Allons, adieu! Dans
quelques jours je viendrai.

Et, la quittant, je m'en revins aux Maurezies.

La maison de La Granval tait une grande belle maison bourgeoise
compare  celle de Jean qui n'avait qu'une chambre seulement, claire
par un petit fenestrou. Pour tout plancher, c'tait la terre battue,
avec des creux par places, et des bosses l o les sabots laissaient la
boue du dehors. Dans un coin, un mauvais lit; au milieu, une vieille
table et un banc; contre le mur dcrpi, un mchant coffre piqu des
vers; sous la table, une oule aux chtaignes et une marmite; dans
l'vier, une seille de bois, et c'tait tout. La chemine basse et large
fumait  tous les vents, car les poutres et les planches du grenier
taient d'un noir luisant: il me semblait tre revenu  Combengre.

Quand j'arrivai, il tait tard dj. A la clart de la flamme, je vis
Jean assis dans le coin de l'tre, attisant le feu sous la marmite
pendue  la crmaillre.

--J'ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit tre cuite; fais-lui
prendre le bot, moi, je vais tailler le pain.

Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la table et en sortit le
chanteau; puis se mit  tailler le pain dans une soupire de terre brune
recousue en plusieurs endroits.

--Tu vois,--me dit-il, en me montrant le chanteau creus au milieu et
qui avait deux cornes comme la lune nouvelle,--j'ai mauvaises dents, je
ne peux manger que la mie; toi, tu mangeras les croustets.

J'avais grand faim, n'ayant gure mang depuis deux jours, tant la mort
de mon pauvre Bonal m'avait troubl. Mais, lorsqu'on est jeune, on a
beau avoir de la peine, bientt l'estomac rclame. J'avalai donc deux
pleines assiettes de soupe, pointues; mais pas moyen de faire ce chabrol
qui nous sauve, nous autres paysans: Jean n'avait point de vin, ni mme
de piquette. Aprs avoir achev ma soupe, je coupai un gros morceau de
pain, et je fis une bonne frotte, en mnageant le sel qui tait cher en
ce temps-l. Ayant fini, je bus un coup d'eau au godet, et il fut
question d'aller se coucher. Le lit de Jean tait mauvais, car il
n'avait qu'une paillasse bourre de panouille de mas et puis de
feuilles de bouleau pour les douleurs, et par-dessus une couette; mais
il tait trs large, presque carr, comme ces lits anciens o l'on
couchait quelquefois quatre, et je dormis l comme un loir en hiver.

Le lendemain, je m'en fus rder autour de Puypautier pour tcher de voir
Lina, piant de loin le moment o elle mnerait ses btes aux champs.
Lorsque je la vis sortir de la cour, chassant ses brebis et sa chvre
devant elle et tournant vers la grande combe, au-dessous du village,
j'allai me cacher dans un bois avoisinant, le long duquel il y avait un
talus plein de buissons, de prunelliers et de vignes sauvages, o elle
vint se mettre  l'abri du vent. De ma cache, je la voyais filer sa
quenouille, levant les yeux de temps en temps, pour s'assurer que ses
btes ne s'cartaient pas. Quelquefois elle lchait de filer, laissant
pendre la main qui tenait le fuseau, et paraissait songer tristement. A
ses pieds, son chien tait assis, surveillant le troupeau, et, 
quelques pas d'elle, sa chvre, dresse contre un gros tas de pierres ou
cheyrou, couvert de ronces, broutait activement en agitant sa barbiche
brune. Le lieu tait dsert: c'taient de mauvaises friches, avec des
touffes de cette plante dure appele poil de chien; des vignes perdues
o quelques pousses de figuier sortaient de terre sur de vieilles
racines; et, tout autour, des taillis de chnes aux feuilles mortes
couleur de tan. Sur la teinte grise des terres, o pointait une herbe
fine et sche parmi les lavandes, et sous ce ciel d'automne assombri o
passaient des nuages chasss par le vent, la personne de ma chre Lina
se montrait joliette en ses simples habillements. Elle avait un cotillon
court, de droguet, qui faisait de gros plis roides; une brassire
d'indienne  fleurs qui marquait sa taille fine et sa jeune poitrine; un
devantal de cotonnade rouge, et, sur la tte, un mouchoir  carreaux
bleus, trop petit, semblait-il, pour retenir ses cheveux chtain clair,
qui dbordaient sur le cou et sur le front, agits par le vent.

Je restai l, un moment,  la regarder, sans bouger, puis j'attirai son
attention par de petits sifflements qui firent accourir de mon ct son
chien jappant. M'tant montr, je lui fis signe de venir  un endroit o
l'on ne pouvait nous voir, et, lorsqu'elle y fut, ayant apais son
chien, je l'embrassai longuement, la serrant contre moi, comme si
j'avais craint de la perdre. Elle penchait sa tte sur ma poitrine,
dolente, et semblait ainsi se mettre sous ma protection.

Hlas! ce n'tait pas la mort de Bonal qui me plantait en bonne posture
pour la protger. Elle couta le rcit de tout ce qui tait arriv, puis
soupira fort:

--La Sainte Vierge le sait bien! je t'aime autant pauvre que riche!
Pourtant, je regrette qu'il en soit ainsi advenu: si le testament du
dfunt cur avait t bon, peut-tre a aurait aid  notre mariage qui
n'est pas en bon chemin, tant s'en faut!

Et alors elle me raconta toutes les misres que lui faisait sa mre, et,
chose qui lui tait plus dure encore, les honntets de Guilhem, qui
prenait sa dfense contre cette vieille coquine. Tout a, sans parler de
la honte qu'elle avait de ce qui se passait sous ses yeux, car ces
misrables ne se cachaient gure, la Mathive encore moins que son
goujat.

--coute, lui dis-je, si a arrive  un point que tu ne puisses plus
supporter tes chagrins, et si nous ne pouvons pas nous rencontrer,
fais-le-moi savoir par la Bertrille: j'irai tous les dimanches  Bars 
cette fin. D'une manire ou d'autre, nous tcherons d'y remdier; Jean
est un homme de bon conseil, et puis j'irai trouver M. le chevalier et
le juge; il doit y avoir des lois pour empcher des choses comme a:
prends donc courage, ma Linette!

Et nous restmes un moment en silence, troitement embrasss, tellement
que je sentais le cher petit coeur de ma bonne amie palpiter dans sa
poitrine, comme un jeune oiseau surpris dans le nid. Enfin, aprs nous
tre dit et rpt vingt fois que nous nous aimerions jusqu' la mort,
quoi qu'il pt arriver, j'embrassai une dernire fois ses beaux yeux
humides, et je m'en fus  travers les bois pour n'tre pas vu.

                   *       *       *       *       *

Les choses allrent ainsi quelque temps: Lina toujours ennuye, prenant
patience pourtant, moi toujours tracass de la savoir malheureuse.
Malgr a, je cherchais  gagner ma vie pour ne pas tre  charge  ce
pauvre Jean, mais ce n'tait gure le moment de trouver du travail.
Voyant a, comme Jean avait quelques quartonnes de terre autour des
Maurezies, restes en friche parce qu'il tait trop vieux pour les
travailler, je m'y embesognai, et, n'ayant pas de btail, je les
labourai  bras, et je les ensemenai, quoiqu'il ft un peu tard. Puis
l'hiver vint, le mauvais temps; et le travail cessa tout  fait. Alors
je m'ingniai  trouver les moyens d'apporter quelques sous  la maison.
Ayant rencontr, un jour,  une foire de Rouffignac, un homme qui avait
entrepris une fourniture de bois de bourdaine, que nous appelons _pudi_,
dont le charbon sert  faire la poudre, je me mis  en couper pour son
compte. Mais le jeanfesse ne me le payait pas cher, et il me fallait
bien me galrer dans les fourrs et faire bien des petits fagots pour
avoir un cu de cent sous. Aussi ma principale ressource fut la chasse.

Par les temps de neige, le soir tard, ma lanterne sous ma blouse, ma
palette sous le bras, j'allais chasser les oiseaux  l'allumade, comme
faisait mon dfunt pre. Dans le jour, je tuais quelques perdrix en les
attirant avec un appeau; ou bien, par un beau clair de lune, j'allais au
guet du livre sur les postes de la fort. Je passais quelquefois des
heures entires  une cafourche sans rien voir, assis au bord d'un
foss, mon fusil abrit, triboulant sous la mauvaise limousine de Jean,
toute perce et dchire. D'autres fois, j'tais plus heureux, et dans
le sentier, je voyais venir un bouquin le nez  terre, cherchant la
trace d'une hase, et alors mon coup de fusil, assourdi par les brumes de
la nuit, lui faisait faire la cabriole. Par tous ces moyens, j'apportais
 la maison de temps en temps quelques pices de vingt ou trente sous,
ou bien quelque chose qui nous faisait besoin. Les loups ne manquaient
pas dans la fort, mais la nuit on ne les voyait gure, car ils
sortaient de leur fort et s'en allaient rder autour des villages pour
attraper quelque chien oubli dehors, ou forcer une table de brebis mal
close; pourtant c'et t une bonne affaire d'en tuer un,  cause de la
prime.

Un matin d'hiver, rentrant du guet  la pointe du jour, avec un livre
que je venais de tuer encore chaud dans mon havresac, je pensais au
moyen d'attraper les quinze francs du gouvernement, lorsque je m'en vais
voir les pas d'un gros loup, dont les pieds de devant taient fortement
empreints dans la terre humide. En voil un, me dis-je, qui tait
charg! Et en effet, ayant suivi les traces de la bte, je vis  des
endroits la marque des pattes d'un animal qui avaient racl le sentier.
Quoique le loup emporte facilement une brebis  sa gueule en la rejetant
sur son paule, allant au galop avec a, il se peut faire que
quelquefois la proie glisse et trane  terre.

Dans la journe, je revins chercher les traces de la bte, et je
dcouvris sa rentre dans un grand fourr de ronces, de buissons et
d'ajoncs, o le diable n'aurait pas pu pntrer. Ayant bien remarqu le
passage du loup  diverses fois, je connus qu'il avait des habitudes,
et,  partir de la cafourche ou carrefour de l'Homme-Mort, revenait 
son liteau par le mme chemin. Cette cafourche tait mal rpute dans le
pays, comme hante par le diable, et chacun avait son histoire 
raconter l-dessus. Son nom lui venait de ce que, autrefois, on y avait
trouv un homme mort, qui, examin avec soin par le matre chirurgien de
Thenon, n'avait aucune marque de blessure. De cette circonstance, les
gens avaient conclu que c'tait quelque individu venu l pour faire un
pacte avec le Diable, et qui tait mort de peur en le voyant arriver
tout noir, ayant--cela va sans dire--des cornes au front, des pieds de
bouc et des yeux luisants comme braise. D'ailleurs, l'endroit tait bien
propre  faire inventer de pareilles histoires, car c'tait un fonceau
perdu dans la fort au milieu d'pais halliers, traverss par des sentes
de charbonniers plus ou moins frquentes selon les temps et qui se
croisaient juste dans ce creux.

Contre l'ordinaire des gens du pays, je n'tais point superstitieux, et
je me moquais du Diable et de l'Aversier. Il m'est arriv de ramasser 
cette cafourche un double liard, dpos l par quelque fivreux, sans
avoir peur d'attraper les fivres, comme le croyait le pauvre imbcile
qui l'y avait apport. Et lorsqu'en partant pour la chasse je
rencontrais, cherchant son pain, la vieille Guillemette, des Granges,
qui passait pour avoir le mauvais oeil, a ne me faisait pas rentrer 
la maison, comme d'aucuns. J'avais beau voir aussi des oiseaux de
mauvais prsage, comme buses, pies, graules ou corbeaux,  droite ou 
gauche, a m'tait gal. Le dfunt cur Bonal m'avait dbarrass de
bonne heure de toutes ces btises, de ces croyances au loup-garou,  la
chasse volante, au lutin, aux revenants, qui au fond de nos campagnes se
transmettent, dans les veilles, des grand-mres aux petits-fils, et
font frissonner les jeunes droles et les filles tapis au coin du feu.

Ce qui m'occupait, c'tait d'avoir le loup. Pour y arriver, je fis un
afft au bord du fourr tout proche la cafourche, et, sur les minuit,
j'allai attendre la rentre de la bte dans son fort. Mais j'avais eu la
btise de prendre le chemin qu'il suivait d'habitude, de manire que,
m'ayant vent,  une demi-porte de fusil, il coupa dans le taillis et
je ne le vis pas.

Sale bte,--pensais-je en m'en retournant le matin,--tu m'as enseign:
je ferai comme toi.

Et en effet, quelques jours aprs, faisant un long dtour, j'entrai sous
bois et j'arrivai  mon afft par le couvert. Je restai l bien quatre
heures, immobile, coutant les bruits lointains. C'tait le coup de
fusil de quelque pauvre diable au guet comme moi; le galop d'une harde
de sangliers  travers les fourrs; le hurlement d'une louve en folie
appelant le mle; les abois des chiens de garde humant dans le vent les
manations des btes fauves; le clou! clou! d'une chouette enjuche
prs de l; le bruit presque imperceptible, transmis par la terre, d'une
charrette cahotant lourdement sur un chemin perdu, au cours d'un de ces
charrois nocturnes aims des paysans; ou bien encore de ces rumeurs
inexpliques qui passent dans la nuit. Autour de moi parfois, des bruits
vagues: le battement d'ailes d'un oiseau surpris par un chat sauvage, la
coule d'un blaireau dans le taillis, ou le fouissement souterrain de
quelque bestiole inconnue.

Malgr ma patience, je commenais  dsesprer, quand tout  coup je
vois venir dans le sentier un gros animal dont les yeux luisaient comme
des chandelles. Le loup marchait doucement comme une bte bien repue,
qui avait fait grassement sa nuit. A mesure qu'il approchait, je le
voyais mieux: c'tait un vieux loup vraiment superbe, avec son poil rude
et pais, ses paules robustes et son norme tte aux oreilles dresses,
au nez pointu. Je le tenais au bout de mon canon de fusil, le doigt sur
le dclic et, lorsqu'il fut  dix pas, je lui lchai le coup en plein
poitrail. Il fit un saut, jeta un hurlement rauque, comme un sanglot
touff par le sang, et retomba raide mort. Ayant li les quatre pattes
ensemble, je chargeai ce gibier sur mon paule, et je m'en revins  la
maison o j'arrivai tout en sueur, quoiqu'il ne ft pas chaud. Quand je
posai l'animal  terre, Jean s'cria:

--C'est un joli coup de fusil!

Comme il me tardait de lui rapporter l'argent, le matin mme, un voisin
m'ayant prt son ne, j'attachai le loup sur le bt et je m'en allai 
Prigueux. Je refis le chemin que j'avais tenu avec ma mre autrefois;
mais, comme je marchais mieux qu'alors, j'y fus rendu vers les cinq
heures. Mais il me fallut attendre au lendemain pour prsenter mon loup,
et je logeai dans une petite auberge prs du Pont-Vieux. Je ne fus pas
plus tt arrt que les voisins s'assemblrent pour voir la bte, tant
les gens de ville sont badauds. Ils me faisaient des questions,
demandaient o et comment je l'avais tu, et discouraient entre eux sur
la nature et les habitudes des loups. Il se trouvait des malins pour
assurer que les loups avaient les ctes en long; ceux qui avaient la
sottise de le croire taient tout tonns, en ttant celui-ci  travers
le poil pais, de trouver que ses ctes taient comme celles de toute
autre bte, et alors les autres fortes ttes s'criaient:

--Pourtant, c'est sr et certain, j'ai toujours ou dire que les loups
avaient les ctes en long! Peut-tre que celui-ci n'est qu'un gros
chien!

Moi, a me faisait lever les paules de voir des gens de ville aussi
imbciles; mais je ne leur dis rien:  quoi bon?

Le lendemain, je portai mon loup  la Prfecture, suivi par tous les
droles de la Rue-Neuve o je passai. Le portier me fit entrer dans la
cour et alla chercher un monsieur. Au lieu d'un, ils vinrent plusieurs,
et, comme les voisins de l'auberge, me firent force questions sur
l'endroit o j'avais tu la bte, et comment je m'y tais pris; si je
n'avais pas peur d'aller ainsi au guet la nuit, et autres choses de ce
genre. Le loup tait tendu par terre, au milieu d'un cercle d'employs,
jeunes et vieux, chapps de leurs bureaux, d'aucuns avec la plume
derrire l'oreille, d'autres avec des manches de doublure par-dessus
celles de leur lvite, et un qui devait tre un chef, empaletoqu comme
un oignon, de quatre ou cinq vtements l'un par-dessus l'autre. L'ne,
les oreilles baisses, restait l, patiemment, et moi, je faisais comme
lui, quoiqu'il me tardt de m'en retourner. Enfin, lorsqu'ils eurent
assez jas, un des messieurs m'emmena, et, aprs m'avoir fait attendre
un bon quart d'heure et m'avoir ensuite promen dans d'autres bureaux,
me donna un papier en me disant d'aller chez le payeur toucher la prime.

Quand je fus chez le payeur le caissier me dit en patois:

--Vous ne savez point signer, n'est-ce pas?

--Si bien, lui dis-je, je signe.

Il me regarda tout tonn, me passa une plume, et, lorsque j'eus sign,
me donna quinze francs.

A la porte, je repris l'ne, et je m'en fus chez M. Fongrave lui porter
un livre que j'avais dans mon havresac. Mais,  son ancienne maison de
la rue de la Sagesse, on me dit qu'il ne demeurait plus l depuis
longtemps. Je repartis, tranant toujours mon ne, et, aprs avoir bien
cherch, je finis par dcouvrir la demeure de l'avocat de mon dfunt
pre. Comme il ne s'y trouva pas, je laissai le livre  la servante, en
lui recommandant de dire  son bourgeois que c'tait le fils du dfunt
Martin Ferral qui le lui avait remis.

Cela fait, j'allai acheter, pour ma Lina, une bague en argent, qui me
cota bien trois francs dix sous; puis, revenu  l'auberge, tandis que
l'ne mangeait quelques feuilles de chou, moi, aprs la soupe, ayant bu
un bon coup, je repartis avec lui pour les Maurezies, o j'arrivai assez
tard vers onze heures du soir.

Le dimanche d'aprs, je donnai  la Bertrille la bague que j'avais
porte, pour la remettre  la Lina, ce qu'elle fit d'abord, et je m'en
retournai plus content, comme si cette bague avait eu le don d'arranger
les affaires: tant il faut peu de chose pour changer nos dsirs en
esprances.




VII


Le temps s'coulait cependant, l'hiver tirait  sa fin, et dans les bois
commenaient  sortir les violettes de la Chandeleur, que d'autres
appellent des perce-neige. Avec le beau temps, je pus gagner quelques
sous en allant  la journe d'un ct et d'autre, pour faire les
semailles d'avoine ou d'orge, fouir les vignes et autres travaux de la
saison. N'entendant plus parler du comte de Nansac, je me relchais un
peu de mes prcautions, en me rendant au travail ou en en revenant.

Je ne comptais pas qu'il m'et oubli, et encore moins pardonn, mais,
comme il y avait dj longtemps de notre rencontre, je me disais que
s'il avait voulu me donner ou me faire donner quelque mauvais coup par
surprise, il en aurait facilement trouv l'occasion: d'o je concluais
qu'il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disait toujours,
lorsque nous en parlions:

--Mfie-toi de cet homme, il est capable de tout. Il fait peut-tre le
semblant de t'avoir oubli; en ce cas, c'est pour te mieux attraper. Si
tu n'as pas reu encore un coup de fusil en courant la fort la nuit,
c'est qu'il te garde quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le
mtin; et la preuve, c'est qu'il a tir ses culottes de ses affaires
d'enlvement des fonds de la taille, dans la Fort Barade, o d'autres
ont laiss leur tte.

J'avais entendu parler en gros, au dfunt cur Bonal et au chevalier, de
ces affaires de la Fort Barade et d'autres du mme genre. C'taient des
nobles et des gros bourgeois du pays qui avaient entrepris de faire la
guerre  la Rpublique,  la manire des chouans, et qui n'avaient
trouv rien de mieux que de lui couper les vivres en volant les fonds
qu'on envoyait des sous-prfectures  Prigueux.

Il y a eu des attaques en plusieurs endroits du dpartement, mais, rien
que dans la Fort Barade, il y en eut trois.

Le comte de Nansac tait ml  toutes ces affaires, et mme il tait un
des chefs de la bande qui travaillait dans la fort. En 1799, une troupe
de vingt-cinq  trente hommes bien arms, et masqus de peaux de
livres, attaqua le convoi de la recette de Sarlat, escort par trois
gendarmes, pas loin de la baraque du garde du Lac-Gendre, et enleva une
quinzaine de mille francs.

Le chevalier de Galibert racontait  ce propos qu'un de ces brigands, de
sa connaissance, avait essay de l'embaucher, mais qu'il avait refus,
disant que voler le gouvernement ou un particulier, c'tait toujours
voler.

Deux ans aprs cette attaque, un convoi qui portait plus de sept mille
francs fut enlev dans les mmes conditions. On voit que, sans parler
des autres vols des fonds de Nontron et de Bergerac, ces gens-l ne
faisaient pas de mauvaises affaires. Ils risquaient leur tte, c'est
vrai, mais  cette poque la police tait si mal faite qu'on ne sut
jamais les prendre.

Sous l'Empire, ce fut autre chose.

L'attaque la plus fameuse, o il y eut des blesss et un mort, ce fut en
1811,  un endroit appel depuis: Aux trois frres, parce qu'il y
avait l trois beaux chtaigniers bessons pousss sur la mme souche.
Cette fois-ci, le convoi portait quarante et quelques mille francs,
contenus dans quatre caisses solides, sur deux chevaux de bt. Les
brigands n'taient pas nombreux, cinq ou six seulement, en sorte que
l'affaire et t bonne si elle avait russi. Malheureusement pour eux,
elle tourna mal finalement, car aprs avoir captur le convoi et li 
des arbres le convoyeur et l'escorte, les voleurs ne purent emporter
qu'une caisse, et encore pas bien loin. L'alarme ayant t donne par un
homme qui s'tait chapp, les gardes nationaux de Rouffignac et de
Saint-Cernin, assembls au son du tocsin, se mirent  leur poursuite et
en prirent quatre, aprs une fusillade o un garde national fut tu
roide, et deux autres trs grivement blesss.

Un des brigands, voyant que a tournait mal, se sauva et passa 
l'tranger, d'o il ne revint qu'aprs la chute de Napolon.

Quant aux quatre voleurs pris, ils payrent pour tous, et, un mois et
demi aprs, furent guillotins sur la place de la Clautre,  Prigueux.

--Je mettrais ma main au feu que le comte de Nansac tait de cette
bande, disait Jean. Mais, toujours rus, lorsque de l'endroit o il
tait embusqu il vit venir le convoi fort de sept ou huit personnes, il
comprit que a n'irait pas tout seul et se tira en arrire avant
l'attaque, de manire que personne ne put dire l'avoir vu avec les
autres. Pour l'affaire de 1801, il y tait, et mme il la commandait.
D'un fourr o j'tais couch je l'ai reconnu entre tous, lorsque aprs
le coup ils suivaient un sentier allant de la Peyre-Male, o sans doute
ils partagrent l'argent vol.

--Tout de mme, Jean, disais-je, on se plaint du temps d'aujourd'hui;
mais, avec a, il n'y a plus de bandes volant ainsi  main arme.

--C'est vrai. Ces quatre ttes coupes refroidirent un peu les autres.
Mais si on ne vole plus autant en bande, il y en a toujours qui
travaillent seuls, ou  deux, sur les grands chemins de par l. Et puis,
il y a diablement plus de larrons et de volereaux: je ne sais pas si on
y a beaucoup gagn... Toi, toujours, continua-t-il, je te le redis,
prends bien garde au comte. Il tuerait n'importe qui sans ciller tant
seulement; pense un peu  ce qu'il est capable de te faire.

                   *       *       *       *       *

Moi, des fois, songeant  tout cela, je me confirmais dans cette ide
que le comte de Nansac n'tait pas pour se laisser arrter par un crime,
pourvu qu'il pt le commettre impunment. Peut-tre, me disais-je,
a-t-il besoin de quelqu'un de confiance pour l'aider, et attend-il son
fils. Enfin, il faut se mfier et ne pas le mettre  nonchaloir.

La manire de faire du comte montrait bien au reste ce qu'il tait. Il
n'y avait personne aux alentours de l'Herm qui n'et  se plaindre de
lui et de son monde. C'tait un amusement pour ce mchant de passer 
cheval dans les bls pis, avec ses gens; d'entrer dans les vignes avec
ses chiens qui mangeaient les raisins mrs; de faire trangler par sa
meute un chien de bergre, ou une brebis, lorsqu'il avait fait buisson
creux. Il fallait se ranger vitement sur son passage et saluer bien bas,
sans quoi on tait expos  recevoir quelque bon coup de fouet. S'il
rencontrait un paysan dans sa fort, il le faisait houspiller par ses
gens. Un jour mme, il envoya un coup de fusil par les jambes d'un homme
de Prisse, qu'il souponnait de braconner sur sa terre. Le piqueur et
les gardes, tous se rglaient  sa montre, et en usaient de mme, comme
aussi ses invits, souvent nombreux  l'Herm, o l'on menait joyeuse
vie. Ses filles mme s'en mlaient et ne se gnaient gure pour
cravacher, en passant au galop, un pauvre diable trop lent  se garer.
L'ane n'tant pas revenue, il restait encore quatre filles, grande
bringues, belles et hardies, ayant toujours autour de leurs cotillons
des jeunes nobles du pays qui les galantisaient et se divertissaient
avec elles. Le jour c'tait des cavalcades, des visites dans les
chteaux des environs, des chasses o cette jeunesse s'gaillait dans
les bois,  sa convenance. Le soir, la retraite sonne, on festoyait
largement dans la haute salle, o des arbres flambaient sur les grands
landiers de fer.

Les jours de pluie, il y avait bien quelque rpit pour les villages un
peu loigns, la jeunesse restant au chteau  danser, chanter et jouer
 cache-cache dans les chambres et les galetas o il y avait de petits
rduits propres  se musser  deux. Mais, des fois, las de s'amuser
ainsi ils allaient chez quelqu'un de leurs mtayers, ou chez un voisin
du village, qui n'osait pas refuser, et ils se faisaient faire les
crpes. Les demoiselles de Nansac riaient aux clats si quelqu'un des
jeunes messieurs qui les escortaient tracassait les filles. Et, comme a
allait loin quelquefois, si une drole se dfendait, si les parents se
fchaient, ces fous malfaisants disaient que c'tait beaucoup d'honneur
pour elles. En tout, au reste, ils ne se faisaient pas faute d'imiter le
comte et d'tre comme lui insolents et brutaux avec la paysantaille,
comme il disait. Ce petit-fils d'un porteur d'eau mprisait tellement
les pauvres gens de par l que, s'il se trouvait surpris par quelque
orage, tant  la chasse, il entrait avec son monde dans les maisons,
tous menant leurs chevaux qu'ils attachaient au pied des lits. S'il lui
dplaisait de voir passer dans un chemin public o l'on avait pass de
tout temps, il le faisait sien sans gne au moyen d'un foss  chaque
bout. Il s'tait empar ainsi des anciens ptis communaux du village de
l'Herm, et personne n'osait rien dire, parce qu'il n'y avait pas de
justice  son gard. Ainsi, dans ce pays perdu, grce  la faiblesse et
 la complicit des gens en place, qui redoutaient son crdit et sa
mchancet, le comte renouvelait, autant que faire se pouvait, la
tyrannie cruelle des seigneurs d'autrefois. Aussi, dans tout le pays,
c'tait, contre lui surtout, et puis contre les siens, une haine sourde
qui allait toujours croissant et s'envenimant; haine contenue par la
crainte de ces mchantes gens et l'impossibilit d'obtenir justice par
la voie lgale. Ceux des villages de l'Herm et de Prisse taient les
plus monts contre le comte et les siens, comme tant les plus exposs 
leurs vexations et  leurs insolences.

On dira peut-tre: Comment se fait-il que le comte et sa famille, qui
taient si dvots, fussent si mchants?

Ah! voil... C'est que ces gens-l taient, comme tant d'autres, des
catholiques  gros grains, pour qui la religion est une affaire de mode,
ou d'habitude, ou d'intrt, et qui, ayant satisfait aux pratiques
extrieures de dvotion, ne se gnent pas pour lcher la bride  leurs
passions et s'abandonner  tous leurs vices.

Le comte tait orgueilleux, injuste, mchant, capable de tout, et ses
filles taient folles, insolentes et libertines. Ni les uns ni les
autres n'avaient jamais fait de bien  personne autour d'eux, mais, au
contraire, beaucoup de mal. Avec a, ayant un chapelain  leur service,
ne manquant jamais la messe, et communiant tous aux bonnes ftes.

Cela ne leur tait pas particulier, d'ailleurs. Depuis la chute de
l'Empire, et la rentre en France de celui qu'on appelait notre pre de
Gand, la religion tait devenue pour la noblesse une affaire de parti.
Les gentilshommes, philosophes avant la Rvolution, affectaient
maintenant des sentiments religieux pour mieux se sparer du peuple
devenu jacobin et indvot, tout comme autrefois ils taient incrdules
pour se distinguer du populaire encore englu dans la superstition. Il y
en avait pourtant qui avaient persist dans leur irrligion, comme le
vieux marquis, lequel, au lit de mort, avait nettement refus les bons
offices de dom Enjalbert; mais ils taient rares. Par contre, il y avait
parmi les nobles des catholiques sincres, comme la dfunte comtesse de
Nansac; mais ceux-l aussi taient rares.

Aujourd'hui on voit les gros bourgeois, emparticuls et autres, marcher
avec les nobles et les singer. Mais les uns et les autres sont moins
zls que jadis, et font moins bien les choses. Il en est beaucoup, de
tous ceux-l, qui se jactent d'tre bons catholiques, dont toute la
religion consiste  demander avec affectation de la merluche le vendredi
dans les htelleries, lorsqu'ils sont hors de chez eux, et qui seraient
diablement embarrasss de montrer le cur qui leur fourbit la
conscience.

Mais, au temps dont je parle, je ne pensais pas  tout cela. Toutes ces
histoires de Jean me travaillaient bien un peu par moments, outre ce que
je savais du comte de Nansac, mais qu'y faire? ouvrir l'oeil: c'est bien
ce que je faisais, mais on a beau se mfier, celui qui guette a
l'avantage. Quelquefois,--la nuit,--je rencontrais dans la fort des
gens seuls, ou en petite troupe de deux ou trois, s'en allant  grands
pas, leurs bonnets enfoncs sur les yeux, une grosse trique  la main,
se jetant bien vite dans les fourrs lorsqu'ils oyaient quelqu'un. Des
fois, ils portaient des sacs bonds; d'autres fois, ils avaient leur
havresac gonfl sous la blouse, comme des gens qui vont au march.
Ceux-l, je les connaissais bien: c'taient des hommes de rapine qui
gtaient dans de vieilles masures isoles sur la lisire de la fort ou
dans des cabanes de charbonniers abandonnes en plein bois. Tous ces
individus-l, on pouvait les saluer  la mode de Saint-Amand-de-Coly:
Bonsoir, braves gens, si vous l'tes! De temps en temps, on entendait
parler de quelque vol fait dans une maison carte, ou de voyageurs,
revenant des foires des environs, dtrousss sur les grands chemins. Je
ne m'tonnais pas de a, sachant bien que, selon le dicton, la Fort
Barade n'avait jamais t sans loups ni sans voleurs; mais, aprs que je
fus aux Maurezies, chez Jean, je me donnai garde que j'tais pi. Une
nuit, allant au guet du livre, je vis de loin au clair de lune deux
hommes qui entrrent dans un taillis en m'oyant venir.

Le plus grand, me dis-je, c'est le comte de Nansac; pour l'autre, si
son fils est revenu de Paris, a doit tre lui.

Et cette rencontre me rendit encore plus mfiant. Je ne marchais pas, la
nuit, sans avoir mon fusil arm sous le bras, prt  tirer, regardant 
droite et  gauche sous bois et vitant les passages trop fourrs, du
moins tant que je le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui
choisissent leur moment sont les plus forts et, lorsqu'on a affaire 
des sclrats dcids  tout, il finit toujours par arriver quelque
malheur.

Il y avait dans la fort, au-dessus de La Granval, un tuquet, autrement
dit une butte, o se croisaient trois sentiers. Au milieu tait un grand
vieux chne que cinq hommes  peine pouvaient embrasser, et que l'on
appelait: _lou Jarry de las Fadas_ ou le Chne des Fes. Cet arbre
comptait peut-tre des milliers d'annes; c'tait sans doute un de ceux
que rvraient nos pres les Gaulois, et sur lesquels les druides
venaient couper le gui avec une serpe d'or. Au dire des gens, cet
endroit tait hant par les esprits. Quelquefois Nhalnia, la dame aux
souliers argents, descendait des nuages en robe blanche flottante,
accompagne de ses deux dogues noirs et, glissant mystrieusement sur la
cime des arbres dont les feuilles frmissaient, elle venait se reposer
au pied du chne gant. D'autres fois,  la clart des toiles, les
stries, espces de monstres  forme de femme, avec de grandes ailes de
ratepenades, advolant des quatre coins de l'horizon, venaient s'enjucher
dans son immense branchage et, au milieu de la nuit obscure, piaient
les braconniers accroupis au pied. Malheur alors  celui qui tait mal
voulu de quelque femme! Tandis qu'il tait l, presque invisible,
confondu avec le tronc rugueux, et que les feuilles du chne bruissaient
pour l'endormir, ces mchantes btes, saisissant le moment, plongeaient
sur lui, dchiraient sa poitrine comme des oiseaux de proie, lui
dvoraient le coeur, et puis le laissaient aller, vivant dsormais d'une
vie factice.

Comme je l'ai dj dit, ces contes de vieilles ne m'effrayaient pas, et
j'allais souvent  ce poste, parce qu'il tait bon pour tout gibier.
Loups, sangliers, renards, blaireaux, livres, y montaient passer, du
diable au loin; et puis,  cause de la mauvaise rputation du lieu,
personne n'y venait au guet, en sorte que la place tait toujours libre.

Une nuit, j'tais l, assis sur une racine qui sortait de terre,
pareille  l'chine de quelque monstrueux serpent, et, adoss  l'arbre,
le bassinet de mon fusil  l'abri sous ma veste, je songeais. Il faisait
un brouillard humide que la lune,  son premier quartier, ne pouvait
percer entirement. Elle clairait pourtant quelque peu la terre, 
travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux comme les miens en
ce temps-l. Autour de moi, les feuilles de l'arbre laissaient tomber
des gouttes de rose, semblables  des pleurs. Nul bruit ne montait de
la fort ensevelie dans l'ombre. Au loin seulement, du ct de la
Roussie, un chien hurlait lamentablement  la mort. J'tais triste,
cette nuit-l, pensant  ma chre Lina si malheureuse chez elle, par le
fait de sa coquine de mre et de ce mauvais Guilhem. Depuis que je lui
avais parl,  ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien, mais selon
sa manire d'tre avec la Mathive, elle en recevait le contrecoup, et,
comme d'ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite n'tait
pas heureuse. Je l'avais vue le dimanche d'avant, elle avait pleur en
me contant toutes les misres et les peines qu'elle avait  supporter,
et ce souvenir me faisait passer dans la tte des folies, comme
d'assommer ce misrable ou de nous enfuir au loin tous les deux, Lina et
moi; mais la crainte d'empirer sa position me retenait.

Regardant l'avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de
dsolantes obscurits; et puis, reportant ma pense en arrire et
songeant  la fatalit qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je
me remmorai mes malheurs, la mort de mon pre aux galres, et celle de
ma mre dont,  cette heure encore, mon coeur saignait. Et remontant
plus haut, je pensai  mon grand-pre, jet dans un cachot pour
rbellion envers le seigneur de Reignac et incendie du chteau, dlivr
au moment o il attendait la mort, par le coup de tonnerre de la
Rvolution. Et toujours me remmorant le pass, je me souvins de cet
anctre qui nous avait transmis le sobriquet de _Croquant_, branch dans
la fort de Drouilhe, par les gentilshommes du Prigord noir qui
poursuivaient sans piti les pauvres gens rvolts par l'excs de la
misre. Alors, plein de rancoeur, reliant, par la pense, les malheurs
des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis les Bagaudes
jusqu'aux Tard-adviss, dont nous avait parl Bonal, j'entrevis, 
travers les ges, la triste condition du peuple de France, toujours
mpris, toujours foul, tyrannis et trop souvent massacr par ses
impitoyables matres. Comparant mon sort avec celui de nos anctres,
pauvres pieds-terreux, misrables casse-mottes, soulevs par la faim et
le dsespoir, je le trouvais quasi semblable. tait-il possible, plus de
trente ans aprs la Rvolution, de subir d'odieuses vexations comme
celles de ce comte de Nansac qui renouvelait les mfaits des plus
mauvais hobereaux d'autrefois! Ma haine contre ce prtendu noble me
flambait dans le coeur, et je me disais que celui qui en dbarrasserait
le pays ferait une bonne action. L'esprit de rvolte, qui avait caus la
mort de l'ancien Ferral le Croquant, qui avait men mon grand-pre
jusqu'au pied de la potence et fait mourir mon pre aux galres,
longtemps apais par les exhortations du dfunt cur Bonal et les bonts
de la sainte demoiselle Hermine, bouillonnait dans mes veines. J'en
mprisais les conseils de la prudence, de cette prudence avise du barde
dgnr qui fit ce refrain conserv par tradition dans la partie du
Prigord qui confine au Quercy:

    _Prends garde, fier Ptrocorieu,
    Rflchis avant de prendre les armes,
        Car si tu es battu,
    Csar te fera couper les mains!_

Ah! si je n'avais pas eu Lina derrire moi, comme j'aurais risqu non
seulement mes mains, mais ma tte, pour me venger du comte!

Tandis que ces ides se pressaient en dsordre dans mon cerveau,
j'entendis sur ma droite le petit jappement espac d'un renard menant un
livre. J'armai mon fusil et j'attendis. Au bout d'un quart d'heure, je
vis le livre qui venait sans se presser trop. Arriv  la cafourche, il
se planta  quatre pas de moi, et se dressant, les oreilles pointes,
couta un instant la voix du renard qui le chassait. Voyant qu'il avait
le temps, il enfila un sentier, le suivit une cinquantaine de pas, puis
se lana sous bois d'un bond, revint  la cafourche, prit un autre
sentier, et, aprs avoir rpt sa manoeuvre une troisime fois, et bien
enchevtr ses voies, il se forlongea en repassant sur le sentier par
lequel il tait arriv, puis, en deux sauts normes, se jeta dans les
taillis et disparut.

J'avais pris plaisir  le voir faire: Va, pauvre animal, pensais-je,
sauve-toi pour cette fois, mais gare  la bte puante qui te suit!

Je vis bientt arriver le renard, le nez  terre, la queue tranante,
tellement coll  la voie du livre qu'il en oubliait sa mfiance
ordinaire. A vingt pas, je lui fis faire la cabriole, et, l'ayant
ramass, je le mis dans mon havresac et m'en allai.

Il tait sur les deux heures du matin; le brouillard s'tait paissi, la
lune se couchait, de manire qu'il faisait trs brun. Il fallait
connatre comme moi les passages et les sentiers pour se diriger dans
cette humide obscurit. Je marchais, mon fusil sous le bras, jetant un
coup d'oeil  droite et  gauche pour me garder, plutt par l'habitude
que j'en avais que par une crainte de danger prochain, car on n'y voyait
point  deux pas. Tout en cheminant, je songeais encore  Lina et
j'tais travaill de tristes penses, comme il est bien naturel d'aprs
ce que je savais de chez elle. Je me dpchais, car il commenait 
bruiner, suivant un sentier qui coupait un fourr o il me fallait
passer pour retourner aux Maurezies, lorsque, arriv vers le milieu, je
m'entrave les pieds dans une corde tenue  travers le sentier; et comme
je marchais vite, je tombe tout  plat et mon fusil avec moi. Je n'tais
pas  terre, que des gens se jettent sur moi, me billonnent au moyen
d'un mouchoir, m'entortillent la tte dans un sac, me lient les mains
derrire le dos, puis les jambes, me prennent mon couteau, m'attachent
en travers sur un cheval et me voici enlev.

De doute, je n'en avais aucun. Quoique je n'eusse pas ou un mot,
j'avais la certitude que c'tait un coup du comte de Nansac, et je me
demandais ce qu'il allait faire de moi: allait-il me jeter dans l'abme
du Gour? Un moment, je le crus, mais,  la direction que nous prmes
bientt, je vis que non. Ayant march une heure  peu prs, je connus au
pas rsonnant du cheval que nous passions sur un pont: C'est le pont
des fosss du chteau, me dis-je en moi-mme. Un instant aprs, le
cheval s'arrta, et je fus port, ou plutt tran par des escaliers de
pierre, puis rudement jet  terre. Ensuite on me passa une corde sous
les bras, et bientt je sentis qu'on me descendait dans le vide en
filant la corde. Aprs une descente que j'estimai  huit ou dix mtres,
je touchai le sol, o je restai tendu sur le ventre. En mme temps la
corde, tire par un bout, remonta en haut; j'entendis un bruit comme
celui d'une dalle retombant sur la pierre, et ce fut tout.

                   *       *       *       *       *

Me voici enterr dans les oubliettes de l'Herm! fut alors ma premire
pense. Puis je songeai  me tirer de la position incommode o j'tais.
Mais les gredins m'avaient ficel de telle sorte que a n'tait pas
chose facile. Je tchai d'abord de me retourner sur l'chine, et, aprs
plusieurs sauts de carpe, j'y parvins. Cela fait, j'essayai de me mettre
sur mes jambes, mais je ne pus y russir, et plusieurs fois je chutai
lourdement  terre. Meurtri et las, je restai assez longtemps immobile,
puis, me roulant pniblement plusieurs fois, je finis par me trouver le
long d'un mur, auquel, tournant le dos, je frottai les cordes qui me
liaient les mains. Mais, outre que la manoeuvre n'tait pas aise, les
cordes taient solides, de manire que, aprs avoir longuement frott,
je m'arrtai puis de fatigue. L'air que je respirais avec peine 
travers la grosse toile du sac tait lourd, pais; une odeur fade de
souterrain humide me venait aux narines; mais aucun bruit lger ou
sourd, mme lointain, n'arrivait jusqu' moi: j'tais dans un tombeau.

On pense que je faisais l de tristes rflexions. J'tais condamn 
mourir lentement de faim dans le fond de cette basse-fosse; je
connaissais trop le comte de Nansac pour en douter un instant. Pourtant
je ne perdis pas courage, et, aprs m'tre repos, je recommenai  user
la corde  la muraille, non sans m'corcher aussi les mains. Et elle
tenait toujours, cette corde; heureusement, en ttonnant, je trouvai une
pierre plus rugueuse que les autres, en sorte qu'aprs avoir racl 
plusieurs reprises, pendant une dizaine d'heures, je pense, je sentis
mes liens se relcher, et bientt mes mains furent libres. Le premier
usage que j'en fis, ce fut de me dbarrasser du sac qui m'enveloppait la
tte, et du mouchoir qui me couvrait la bouche, aprs quoi je me dliai
les jambes et je me mis en pieds.

J'tais toujours dans la plus profonde nuit, dans un noir de poix. En
marchant  petits pas, les mains sur la muraille, je m'aperus bientt
que le souterrain tait de forme circulaire; mais tout de suite une ide
me vint qui m'arrta net: s'il y avait un puits dans le sol de
l'oubliette?

Je pensai un peu  a, et puis je repris ma marche, lentement,
prudemment, allongeant le pied en avant pour m'assurer qu'il n'y avait
pas de vide. tant revenu  mon point de dpart, ce que je connus en
trouvant sous mes pieds les bouts de corde, je compris que j'tais dans
le plus bas d'une des tours de l'Herm. Aprs avoir tourn en rasant la
muraille, je me hasardai  traverser ma prison en marchant  quatre
pattes, ttonnant avec mes mains tendues toujours, de crainte de choir
dans quelque puits. Enfin, m'tant tran dans tous les sens, je fus
rassur  cet gard, et je restai avec l'horrible certitude que j'tais
destin  pourrir au fond de ce cul de basse-fosse. Pourrir est bien le
mot, car l'humidit suintait des murailles, ce qui me prouva que j'tais
au-dessous du niveau des fosss du chteau.

Il y avait longtemps que je n'avais mang, au moins vingt-quatre heures
 en juger par des tiraillements d'estomac qui me fatiguaient beaucoup:
dans la nuit profonde o j'tais, je n'avais que ce moyen de mesurer le
temps. Accabl, je m'assis  terre, adoss  la muraille, et je songeai
 tous ceux que j'affectionnais, et surtout  ma chre Lina, que
j'abandonnais sans dfense aux perscutions de sa gueuse de mre et aux
entreprises de cette canaille de Guilhem. Cette ide me crevait le coeur
et me faisait souffrir plus que la faim; mais bientt j'en fus distrait
par ma propre situation. J'attendais l, quoi? une mort lente, affreuse,
dont la pense me donnait le frisson. D'esprance, je n'en avais gure:
je me disais bien que, ne me voyant pas revenir, Jean serait all chez
le maire, aurait envoy prvenir le chevalier, et j'tais sr que
celui-ci se remuerait pour me retrouver. Je supposais bien que leur
premire ide serait que le comte de Nansac m'avait fait disparatre;
mais ils pouvaient croire qu'il m'avait fait jeter dans le Gour, une
pierre au cou comme un chien, comme tant de cadavres de malheureux
assassins par des brigands et dont les squelettes maintenant gisent
dans ses profondeurs insondables. Pour lui, pour sa sret, c'tait bien
le mieux; oui, mais si le comte tenait  se dfaire de moi, il tenait
encore plus  me faire souffrir une mort trs lente et angoisseuse.
Comment donc Jean et le chevalier auraient-ils imagin que j'tais
emmur au plus profond d'une tour de l'Herm, dans une oubliette qu'ils
ne connaissaient sans doute pas? C'tait difficile; et, d'autre part,
j'tais bien certain que le comte avait pris toutes ses prcautions pour
qu'en cas de recherches au chteau on ne pt me retrouver.

Cette terrible pense d'tre enterr vivant me poignait tellement que,
les tortures de la faim aidant, je ne dormais pas. Devant mes yeux
enflamms par l'insomnie, des visions tranges flamboyaient. Il me
semblait voir des palais de feu, des paysages lumineux passer dans
l'obscurit et se succder lentement. Pour chapper  ce supplice,
j'essayais de fermer mes yeux, mais toujours devant mes paupires
abaisses, brlantes, passaient des mirages douloureux, o montaient
lourdement des vapeurs phosphorescentes ou rougetres comme des reflets
d'un norme incendie. J'tais fatigu d'tre assis, et cependant je
n'osais me coucher, car mon imagination enfivre par la privation de
sommeil et de nourriture me faisait redouter de m'endormir pour
toujours. Et alors, malgr ma faiblesse, je rampai  ttons sur le sol
humide, j'essayai de le creuser avec mes mains, je m'puisai  agrandir
des trous que je trouvai, semblables  des trous de taupe, et enfin je
m'arrtai  bout de forces, haletant, tendu sur la terre. Longtemps
aprs, je recommenai  explorer mon tombeau, cherchant machinalement
une issue, contre tout espoir. Tandis que je me tranais ainsi  quatre
pattes, je m'en vais poser les mains sur quelque chose qui me parut
d'abord tre un petit tas de menus morceaux de bois mort; mais tout 
coup, ayant palp plus attentivement, l'horrible vrit m'apparut:
c'taient les dbris d'un squelette qui, pourris par le temps,
s'crasaient sous mes mains.

A ce moment, je sentis la dsesprance m'envahir et je me laissai aller
 terre accabl, prs de ces restes humains enfouis dans ce lieu depuis
de longues annes. Mais tandis que j'tais l gisant, voici qu'en haut
des pas lourds rsonnent sur la vote. Je me relve et j'coute: un
bourdonnement  peine sensible, comme celui de gens qui parlent au loin,
arrivait jusqu'au fond de la basse-fosse, coup par des pas sourds et
lents.

Ce sont les gendarmes qui font une perquisition, pensai-je, et, l'espoir
me revenant, je me mis  crier. Mais en mme temps la rumeur cessa, les
pas s'assourdirent dans l'loignement, et je retombai dans le silence de
mort qui m'enveloppait depuis ma descente au fond de ce tombeau. cras
par le dsespoir, je m'affaissai sur le sol; les horreurs du lieu
disparurent de ma pense torture, la tte me tourna et je m'vanouis.

Une douleur aigu  la joue me rveilla, et, y portant la main, je
sentis quelque chose qui lcha prise et s'enfuit, tandis que, le long de
mon corps, j'avais la sensation de semblables choses qui s'enfuyaient
aussi, effarouches par mes mouvements.

Et alors j'eus l'explication de trous que j'avais trouvs dans le sol de
l'oubliette: c'taient des anciens terriers de rats. Ces animaux qui
foisonnaient, normes, dans les vieilles murailles des douves, avaient
creus des souterrains au-dessous des fondations de la tour, et, avec ce
terrible flair qui perce les murs les plus pais, sentant une proie,
accouraient affams. L'pouvantable certitude d'tre dvor  demi
vivant par ces dgotantes btes acheva de m'affoler. J'essayai de me
casser la tte contre les murs, mais j'tais incapable de me tenir
debout et, plus encore, de prendre l'lan ncessaire. Alors je pensai
aux cordes qui m'avaient li, et, les cherchant  ttons dans ces
tnbres horribles, je parvins pniblement  les retrouver aprs de
longues heures. N'ayant rien o accrocher le bout de corde, je fis un
noeud dans lequel je passai le cou et je tchai de m'trangler. Mais le
jene prolong m'avait tellement affaibli que mes bras retombrent
impuissants, et je restai l inerte, immobile.

Depuis que j'avais cess tout mouvement, les rats, me voyant puis,
taient revenus nombreux, prts  se jeter sur moi. Je les entendais
trottiner dans la nuit, et ils s'enhardissaient jusqu' ronger le cuir
de mes souliers. L'ide me vint  ce moment d'en attraper un, pour
apaiser la faim qui me torturait. Ah! avec quelle ardente concupiscence
je songeais  dchirer de mes dents une de ces btes immondes et  la
dvorer crue et vivante!

J'attendis, et bientt je les sentis grimper sur moi, cherchant le
visage et les mains. En vain j'essayai plusieurs fois de les saisir, mes
mains n'avaient plus l'agilit ncessaire et je ne pus y russir.

Et alors, tenaill par la faim qui me tordait les entrailles, la tte
perdue, je portai mes mains  ma bouche et, machinalement, j'essayai de
les ronger, mais je n'en avais plus la force, et je restai longtemps
sans mouvement, comme ananti. Maintenant les rats couraient sur moi
sans que je pusse les chasser; leurs morsures mmes me laissaient
presque insensible, et je devenais leur proie sans avoir la force de me
dfendre. Il me semblait que j'tais l depuis huit jours; mes oreilles
bourdonnaient, ma tte ne pouvait plus produire une ide, ma volont se
dtendait, s'anantissait, je sentais la vie me fuir, et je finis par
tomber dans un vanouissement prcurseur de la mort.

Quand je revins  moi, j'tais dans un lit; on me desserrait les dents
tout doucement, et on me faisait avaler un peu de bouillon ml avec du
vin, dans une cuiller. Mes yeux, par l'effet de la dsaccoutumance, ne
pouvaient soutenir l'clat du jour, et je les refermai aussitt. Les
mains et la figure me cuisaient fort par endroits, l o les rats
m'avaient mordu, mais je ne rapportais cette douleur  aucune cause. Il
me semblait que ma cervelle s'tait fondue et que ma tte tait vide
comme une calebasse. Incapable de former une ide, je restais l tendu,
n'ayant que la respiration, et encore bien petite. Puis, peu  peu, avec
le temps, et  force de soins, je commenai  ressusciter et je reconnus
Jean auprs du lit.

--Et Lina? lui dis-je faiblement.

--Eh bien! tu la verras quand tu seras sur pied.

Tranquillis un peu, je me rendormis.

Quelques jours aprs, le chevalier vint, et, me voyant mieux, il fit:

--A cette heure, tu es sauv... pour cette fois! il s'en va sans dire,
comme le brviaire de messire Jean.

Je souris lgrement et le remerciai de toutes leurs bonts, car je
savais que lui et sa soeur avaient envoy des poules pour faire la
soupe, des choines, du vin vieux et du sucre.

--Bah! dit-il, ce n'est rien que tout cela, mon pauvre Jacques.

--Faites excuse, monsieur le chevalier, dit Jean; sans ce bon vin, je
crois qu'il s'en serait all dans le pays des taupes.

--Ah! ah! tant mieux, tant mieux que mon remde ait opr, mais
autrement qu'importe?

    _Crotte de chien ou marc d'argent
    Seront tout un au jour du jugement!_

Cette fois-ci, je ris un brin plus fort, et le chevalier s'en fut tout
content, non pas sans que je l'eusse bien pri de remercier fort pour
moi la bonne demoiselle Hermine.

Un mois aprs, j'tais sur pied, faible encore, ne marchant qu' petits
pas avec un bton; puis, peu  peu, mes forces revinrent. Tandis que
j'tais encore au lit, pensant toujours  Lina et m'ennuyant fort de ne
pas la voir, je parlais souvent d'elle  Jean qui avait toujours quelque
parole pour me calmer et me faire prendre patience. Dans les premiers
jours que je fus en tat de comprendre quelque chose, je lui demandai
par quelle chance j'tais l, dans son lit, et alors il m'expliqua qu'on
m'avait trouv un matin dans la fort, sur le grand chemin, gisant comme
mort, la figure et les mains pleines de sang. Tout ce que je lui dis de
l'endroit o j'tais, l'accertaina que c'tait le comte de Nansac qui
m'avait enlev. Je sus alors que les pas entendus du fond de la
basse-fosse taient bien ceux des gendarmes, qui, sur la plainte du
chevalier, faisaient une perquisition dans le chteau avec le maire. Le
comte les avait promens partout, des caves aux galetas, et les avait
conduits  la prison; mais, comme la dalle qui fermait l'oubliette tait
recouverte d'une paisse couche de poussire terreuse, ainsi que tout le
pav, ils ne s'taient pas douts, ni les uns ni les autres, qu'il y
avait un souterrain au-dessous. D'ailleurs, le maire tait  la dvotion
du comte, et les gendarmes djeunaient des fois au chteau tant en
tourne; puis ce brigand, qu'ils savaient puissant, leur imposait, de
sorte qu'ils firent leur affaire un peu pour la forme. Il faut dire
aussi, pour leur dcharge, que sans doute ils ne croyaient pas le comte
capable d'un coup pareil.

Mais le chevalier, prvenu par Jean, qui l'avait appris de quelques
anciens, de l'existence d'une oubliette  l'Herm, tait revenu un soir 
Montignac, et avait mis en branle le juge de paix et les gendarmes pour
faire de nouvelles recherches, principalement au-dessous de la prison.
Les gendarmes, qui se sentaient quelque peu en faute, taient assez
ennuys, d'autant plus que cette affaire mettait en rumeur tout
Montignac o les gens ne sont pas bien capons. Celui qui tait le plus
exaspr, c'tait ce vieux Cassius, dont nous avait parl le chevalier.
Il allait par la ville, disant qu'il faudrait refaire la Rvolution,
puisque la leon n'avait pas t suffisante pour quelques-uns qui
voulaient recommencer les tyranneaux de jadis.

Devant tout ce bruit et le parler ferme du chevalier, il fut arrt
qu'une nouvelle perquisition serait faite le lendemain matin. Mais, dans
la nuit, un exprs fut envoy au comte: par qui? on ne l'a jamais su;
toujours est-il que, le matin, on me trouva sur le grand chemin, comme
j'ai dit, ce qui coupa court  toute nouvelle recherche. Au surplus, la
justice tenait si peu  claircir cette affaire que je ne fus pas mme
interrog.

Pour moi, ds que la force et la volont me furent revenues, je
renouvelai en moi-mme le premier serment que j'avais fait de me venger
du comte de Nansac, et, ds lors, j'y songeai toujours. Mais,
auparavant, quelque chose me tourmentait plus que la vengeance, c'tait
l'envie de revoir ma Lina. Il me tardait de pouvoir marcher assez:
aussi, ds que je le pus, malgr que Jean essayt de me faire repousser
la chose au dimanche d'aprs, je fus  Bars, et j'attendis la sortie de
la messe comme d'habitude. La Bertrille sortit d'abord seule, et, me
voyant, vint vers moi.

--La Lina est l? lui dis-je, sans autre compliment.

Elle me regarda d'un air si tristement tonn que quelque chose me
mordit au coeur. Et, juste  ce moment, la Mathive sortit de l'glise
habille de deuil.

Je rptai ma question, dans une transe affreuse.

La Bertrille me tira  l'cart:

--Alors, tu ne sais rien?

--Mais quoi? tu me fais mourir!

--Hlas! mon Jacquou, tu ne verras plus la pauvre Lina!... elle est
morte!

--Ho! Dieu! fis-je, cras par cette nouvelle.

Lors la Bertrille m'emmena plus loin, sur un chemin cart, et me
raconta ce qui tait arriv.

Pour garder son Guilhem, qui parlait toujours de s'en aller parce qu'il
voyait bien que lorsque la Lina serait matresse de ses droits, ce
serait fini de rire, la Mathive, surmontant sa jalousie, voulait
absolument le faire marier avec sa fille. La pauvre petite rsistait,
bien entendu, de manire que c'taient continuellement des trains dans
la maison et des tapages qui faisaient mettre les voisins sur les
portes. a en tait venu  ce point que la Mathive s'tait adonne 
battre sa fille quasi tous les jours, pour la forcer  consentir; d'o
il advint qu'un soir qu'elle l'avait tabuste, soufflete, tire par les
cheveux et battue tellement qu'elle en portait les marques  la figure,
la pauvre drole, pouvante, s'tait sauve des mains de sa misrable
mre, qui tait capable de la tuer quelque moment. Venue en hte aux
Maurezies pour me dire qu'elle n'y pouvait plus tenir, et me consulter
sur ce qu'il y avait  faire, elle trouva une voisine de nous  qui elle
demanda o j'tais.

--Ah! pauvre fille! qui sait o il est! voici trois jours et trois nuits
qu'me vivante ne l'a vu: il tait au guet du livre, la nuit; sans
doute on l'aura assassin et jet dans le Gour.

L-dessus, dsespre, la tte perdue, la pauvre Lina s'encourut,
remontant au-dessus de La Granval, et, le lendemain, tandis qu'on me
relevait sur le chemin, on trouvait ses petits sabots au bord du Gour...

Ayant ou, je m'enfuis fou de douleur vers la fort, et, comme une bte
blesse  mort, je me jetai dans un fourr o je pleurai jusqu'au soir,
sanglotant, mordant l'herbe, et parfois hurlant de dsespoir comme un
loup enrag. Puis, la nuit tombe, je revins aux Maurezies et je me
couchai sans souper.

                   *       *       *       *       *

De ce jour, je commenai  courir les villages le soir, dans les
alentours de l'Herm, l o l'on avait le plus prouv la malfaisance du
comte de Nansac, comme Prisse, Les Bessdes, Le Mayne, La Lande,
Martillat, Le Laquens, La Bourdarie, Monplaisir et autres. Partout je
rappelais les tyranniques vexations de ce gredin, ses mchancets, la
frocit froide avec laquelle il abusait de sa force; son insolence,
celle de son fils et de leurs htes  l'gard des femmes:  chacun je
ravivais le souvenir de ce qu'il avait eu particulirement  souffrir de
cet odieux seigneur de contrebande. Je tchais de relever ces pauvres
gens courbs sous cette tyrannie humiliante, de leur faire sentir qu'ils
taient des hommes pourtant, et qu'ils seraient dbarrasss de ce
brigand, le jour o ils auraient le courage de lui rsister et de
prendre leurs fourches.

Tous taient bien de mon avis, mais voil, il y en avait d'apoltronis,
qui cherchaient  reculer le moment d'agir, et ceux-l, tout en tant
d'accord avec moi, soulevaient des difficults, disant que le comte
tait bien puissant, qu'il avait toujours fait ce qu'il avait voulu, et
que s'attaquer  lui c'tait cracher contre le soleil et risquer les
galres:

--Tu sais bien, mon pauvre Jacquou, qu'il en a cot cher  ton pre
pour s'tre rebell contre ce mchant homme!

--coutez, leur disais-je alors, on ne condamnera pas aux galres tous
ceux de nos villages; le chef paiera pour tous: eh bien! je prends toute
la coulpe sur moi! D'ailleurs, mes amis, les poques ne sont plus les
mmes; nous ne sommes plus en 1815, nous sommes en 1830, et d'aprs ce
que j'ai ou dire  M. le chevalier de Galibert, de Fanlac,--le roi des
braves gens, celui-l!--la rvolution n'est pas loin, par le fait de
ceux qui voudraient nous ramener au temps d'autrefois, comme le comte de
Nansac.

Dans des affaires de ce genre, on est souvent oblig de faire attention
 qui l'on parle, pour ne pas avoir de tratres avec soi; mais ici,
point de danger, le comte n'avait que des ennemis dans le pays, ses
mtayers plus que les autres, peut-tre, comme plus exposs  ses
mchancets: aussi ne restaient-ils jamais plus d'une anne chez lui.

Pendant trois mois, je suivis comme a tout le pays pour voir les gens.
Enfin,  force de les prcher, de les encourager, je finis par les tirer
tous  ma cordelle. Lorsque je les vis bien dcids, je leur assignai un
rendez-vous pour une nuit marque, dans une friche au nord des
Maurezies.

Ds les onze heures, j'tais l avec Jean et un de nos voisins. Je
comptais qu'il viendrait une quarantaine d'hommes ou cinquante, mais je
fus bien tonn lorsque je vis arriver avec les hommes des femmes en
assez bon nombre.

L'endroit tait un petit plateau entour de bois et loin de tout chemin.
Dans le sol pierreux, sablonneux, poussaient quelques touffes de
thlaspi, des immortelles sauvages, et  et l quelques genvriers d'un
vert gristre. En un endroit, sur la sombre bordure des taillis, un
bouleau au tronc argent, sem l par le vent, semblait un revenant dans
son linceul. Au milieu tait un amas de pierres gantes appel:
Peyre-Male, ou encore la Cabane du Loup, dbris d'un autel druidique
abattu, selon le dfunt Bonal, au temps de Tibre, qui faisait dtruire
les monuments de notre antique culte national et mettre  mort ses
prtres. C'est l que la vieille Huguette, la sorcire du
Cros-de-Mortier, faisait ses sacrifices de nuit. Ceux qui requraient
ses divinations se rendaient  cet endroit, portant, selon le cas, un
coq ou une poule que la vieille saignait aprs un tas de simagres.
Ensuite, ayant asperg les pierres du sang de la bte, elle lui ouvrait
le ventre d'un coup de couteau et farfouillait dedans au clair de lune,
afin de tirer, au vu du coeur et du foie, des pronostics sur l'affaire
pour laquelle on la consultait.

La sorcire est morte maintenant, et les sacrifices de poulaille ont
cess, mais il y a encore des vieux qui en ont t tmoins.

A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se grouper autour
de la Peyre-Male, et attendaient appuys sur leurs lourds btons.
Lorsque je vis que tout le monde tait arriv, je me levai, et,
m'adressant aux femmes, je leur demandai ce qu'elles venaient faire l.

--Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n'ayons rien 
venger?

--Nous crois-tu plus couardes que les hommes? ajouta une autre.

--A la bonne heure, donc, puisqu'il en est ainsi!

Et alors, mont sur une de ces grosses pierres, je refis amplement mes
premiers prches des villages, et je montrai trs clairement la triste
situation o nous tions. Tandis que je parlais, rcapitulant longuement
les griefs de tout le pays contre le comte de Nansac, mes paroles
ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens, et je voyais dans
l'ombre reluire leurs yeux. C'tait une chose curieuse que ces paysans
assembls la nuit dans cet endroit sauvage. Ils taient vtus
misrablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l'usure, de
vieilles blouses dcolores, salies par le travail, de culottes de
grosse toile ou d'toffe burelle, ptasses de morceaux disparates.
Quelques vieux, comme Jean, avaient de mauvaises limousines effiloches
par le bas, et d'autres pauvres diables de loqueteux taient  demi
couverts de haillons n'ayant plus ni forme ni couleur. La plupart
taient coiffs de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit
floquet, sales, trous souvent, qui laissaient chapper d'paisses
mches de cheveux. D'autres avaient de grands chapeaux prigordins ronds
aux bords flasques, dforms par le temps et roussis par le soleil et
les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis
de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassires d'indienne
et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuces de bure, ou se
couvraient les paules d'un de ces fichus grossiers qu'on appelait en
patois des _coullets_.

C'tait bien l, la reprsentation du pauvre paysan prigordin
d'autrefois, tenu soigneusement dans l'ignorance, mal nourri, mal vtu,
toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et mpris par la
gent riche.

Quand j'eus fini mon oraison, je demandai:

--Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que
vouloir. tes-vous bien dcids  vous venger du brigand de Nansac? 
jeter bas sa malfaisante puissance?  vous dbarrasser pour toujours de
cette famille de loups?

--Oui! oui! dirent-ils tous d'une voix sourde.

--C'est trs bien!

Et alors, les faisant tourner tous vers le chteau de l'Herm, je les fis
jurer  l'antique manire de nos anctres, comme ma mre m'avait fait
jurer jadis. Tous comme moi crachrent dans leur main droite et, aprs y
avoir trac une croix avec le premier doigt de la main gauche, la
tendirent ouverte en disant  demi-voix aprs moi:

--A bas les Nansac!

--C'est bien, mes amis; et maintenant, que chacun se tienne prt. Une de
ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups
de corne secs et espacs, suivis d'un autre coup prolong, arrivez tous
vitement ici: la vengeance sera proche et notre dlivrance sera sous
notre main!

L-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s'en revint dans
son village.

Un jeune drole de Prisse, adroit et hardi, guettait le chteau et me
tenait au courant de ce qui s'y passait. Un soir, comme nous finissions
de souper, Jean et moi, je le vis arriver:

--Tous les messieurs qui taient au chteau sont partis; le fils du
comte s'en est retourn  Paris,  ce qu'il parat. Il n'y a plus
maintenant que le comte, les demoiselles, le chapelain, les gardes et
les domestiques.

--Ah! fis-je en me levant, le jour est donc venu! Voici, garon: tu vas
courir  La Lande et au Mayne, et tu diras  Franois de chez le Bourru
et au grand Micheou de rpter mon coup de corne lorsqu'ils l'ouront.
Ensuite de a, tu iras te cacher aux abords du chteau, et quand, ayant
fait le tour des fosss, tu verras que toutes les lumires sont
teintes, tu viendras me retrouver  la Peyre-Male: tiens, bois un coup
et va.

Et, lui ayant donn un plein verre du vin qui nous restait de celui que
le chevalier avait envoy, le drole l'avala d'un trait, passa sa main
sur ses babines et repartit courant.

Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean, le mien ayant disparu
lors de mon affaire, et je m'en fus tout droit au plateau de Peyre-Male.
C'tait vers la fin du mois de mai. Il avait plu dans la journe; de
gros nuages noirs glissaient lentement dans le ciel, cachant les
toiles, et la lune tait couche, de sorte qu'il faisait trs brun. Je
marchais doucement, calculant en moi-mme comment il fallait s'y prendre
pour russir.

Mon dessein tait d'attaquer le chteau et, aprs l'avoir pris, d'y
mettre le feu, afin de purger le pays de cette famille de brigands.
J'esprais bien, dans l'assaut, trouver le comte et le tuer  son corps
dfendant, car tout le mal qu'il avait fait, rien qu' moi, mritait la
mort; et combien d'autres avaient t ses victimes! Celui-l, je me le
rservais; il me semblait que, de par la haine envenime que je lui
portais, il m'appartenait. Aussi comptais-je faire l'impossible pour
l'avoir en face de moi, pour l'abattre  mes pieds dans le feu de la
colre, dans la chaleur de la bataille; et ma raison dernire de le
dsirer tant, c'est qu'en me sondant la volont, je sentais que si on le
faisait prisonnier je ne pourrais jamais, de sang-froid, le tuer, ni le
laisser tuer, impuissant et dsarm. Et cela mme, quoique ma haine
protestt, me remplissait de fiert, parce que je me trouvais suprieur
au misrable qui avait voulu me faire mourir  petit feu, comme on dit,
aprs m'avoir pris en un lche guet-apens.

Et, rflchissant  a, je me disais que si le comte se tirait vivant de
l, son affaire n'en serait gure moins empire. C'est que depuis
quelque temps il courait sur lui des bruits de ruine; on disait qu'il
avait mang toute sa fortune, ce qui tait bien croyable, avec la vie
qu'il menait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mois il
venait des huissiers au chteau, qui n'taient pas trop bien reus, 
telles enseignes que l'un d'eux, ayant parl de verbaliser, fut oblig
de sauter dans les fosss, et de se sauver ayant de l'eau et de la vase
jusqu'aux aisselles. Cela tant, sa ruine serait acheve par l'incendie
du chteau, car les compagnies d'assurances, toutes nouvelles alors,
taient encore inconnues dans nos pays; et ce serait peut-tre pour cet
homme orgueilleux, pour ce tyran froce, une punition plus grive que la
mort, d'tre ainsi rduit  la pauvret et  l'impuissance.

Une autre chose m'occupait. J'tais sr que a n'irait pas tout seul, et
que le comte et ses gens ne se laisseraient pas dloger sans rsistance,
et je cherchais les moyens d'y arriver sans trop exposer mon monde. Tout
de suite je compris que pour cela il fallait brusquer l'attaque du
chteau endormi et la mener vivement. Je pensai longtemps  la manire
dont il fallait s'y prendre, et, aprs avoir tout bien pes et examin,
mon plan tant arrt dans ma tte, j'attendis.

Le temps tait doux; la terre mouille et attidie fermentait. Un petit
vent passant lgrement sur la friche faisait frissonner les herbes
grles et m'apportait la senteur des bois humides, des bourgeons
ouverts, et l'odeur charrie de loin des buissons blancs fleuris le long
des chemins. Sous l'amoncellement des normes pierres sur lesquelles
j'tais assis, un rat dans son trou grignotait quelque chtaigne de sa
provision hivernale. Parfois un oiseau de nuit traversait le plateau de
son vol lourd et silencieux en jetant un appel mlancolique  sa
femelle. Dans cette nuit embaume, on percevait comme la germination du
renouveau de la terre fconde, incitant tous les tres  aimer. Et
lors, mes penses se tournrent vers la dfunte Lina: mes regrets amers
se mlaient, avec des mouvements de colre contre ses bourreaux, au cher
souvenir de ma pauvre bonne amie, et je rvai longtemps la tte dans mes
mains.

Un pas rapide  l'ore de la friche me fit dresser en pieds; c'tait le
drole de Prisse.

--Tout le chteau est endormi, me dit-il.

--a va bien, fils.

Et, embouchant ma corne, j'envoyai successivement du ct de La Lande et
puis du Mayne trois coups brefs, suivis d'un quatrime qui s'en alla en
mourant, comme le mugissement d'un boeuf tombant sous la masse du
boucher.

Aussitt, deux cornes me rpondirent, jetant dans la nuit le sinistre
appel. Bientt les plus proches arrivrent, et trois quarts d'heure
aprs, tous les gens des villages taient l, une nonantaine environ en
comptant les femmes qui portaient des btons, des sarcloirs, des
aiguillons. Les hommes, eux, taient arms de fusils, de fourches-fer,
de gibes, de haches, et le forgeron de Meyrignac avait port le plus
gros marteau de sa boutique.

Les voyant tous l, je les rassemblai en cercle, et, me mettant au
milieu, je leur expliquai d'abord que, pour russir sans trop s'exposer,
il fallait faire promptement. La premire porte, celle de la cour, ne
fermant qu'au verrou, serait ouverte doucement par un homme qui
traverserait dans l'eau et grimperait au mur des fosss en s'accrochant
aux petits arbres qui avaient pouss entre les pierres. Mais la porte
d'entre du chteau tait faite d'pais madriers de chne, arme de gros
clous de dfense, solidement close avec une forte serrure, et barre en
dedans de deux grosses pices de bois. Attaquer cette porte  coups de
hache, a n'tait pas ais  cause des clous; l'enfoncer avec le lourd
marteau du forgeron ne serait pas facile non plus, et en tout cas ce
serait long et, pendant ce temps-l, le comte et les gardes, sans parler
des demoiselles qui maniaient trs bien une arme, nous fusilleraient par
les meurtrires: il fallait donc un engin puissant.

--Savez-vous, par l, une grosse poutre? quelque arbre coup puis
branch?

--A l'Herm, dans le village, me dirent les uns, le vieux Bertillou fait
monter une grange; il y a de forts chevrons.

--C'est bien notre affaire. Trente hommes des plus forts, leurs
mouchoirs rouls comme ceux des droles qui font  la chatemitte, et
nous deux  deux, porteront le chevron, quinze de chaque ct.
Lorsqu'ils seront dans la cour, ils courront de toute leur vitesse sur
la porte du chteau et la choqueront avec le bout du chevron qui
dpassera un peu les hommes de devant. Comme il est sr qu'elle ne
tombera pas du premier coup, ils reculeront en arrire pour prendre du
champ et recommenceront la mme manoeuvre. Pendant ce temps-l, cinq ou
six de ceux qui ont des fusils surveilleront les meurtrires qui
dfendent l'entre et tireront dedans s'ils voient passer un canon de
fusil. En mme temps, vingt hommes, qui auront pris en passant dans le
village toutes les chelles des greniers, traverseront les fosss du
ct de Prisse et escaladeront les croises vitement pour diviser ceux
du dedans, tandis que quelques-uns, se rpandant tout autour du chteau,
tireront des coups de fusil dans les vitres et mneront grand bruit: de
cette manire, le comte et ses gens ne sauront o donner de la tte, et
nous les aurons.

Tout a bien expliqu, j'assignai  chacun son poste, et, tout tant
convenu, j'ajoutai:

--Et qu'il soit bien entendu qu'on ne touchera pas  un bouton dans le
chteau. Nous sommes de braves gens qui nous vengeons, et non des
voleurs!

--Oui! oui! firent-ils tous  demi-voix.

Alors, je demandai:

--Quelle heure est-il, vous autres?

Les vieux levrent les yeux au ciel, et, entre deux nuages, regardrent
la position des toiles.

--Il doit tre environ les onze heures, dirent quelques-uns.

--Partons, et ne faisons pas de bruit.

Au moment de me mettre en route, je sentis quelqu'un qui me prenait le
bras et je me retournai:

--Ah! mon pauvre Jean, je vous avais bien dit de rester tranquille dans
votre lit et de laisser faire les jeunes!

--Donne-moi le fusil, me rpondit-il: il ne ferait que te gner pour
commander tout. Moi, j'ai bon oeil encore, j'aviserai aux meurtrires:
laisse-moi faire, j'ai plaisir de voir forcer ce loup dans son repaire.

--Comme vous voudrez, donc!

Et, lui donnant le fusil, nous partmes.

Nous marchions en silence. On n'oyait que le bruit sourd d'une troupe
foulant la terre, et le froissement des branches, lorsque nous
traversions les taillis. Une fois sur le grand chemin qui vient de
Thenon et passe contre l'Herm, nous fmes plus doucement encore, et, 
mesure que nous approchions, chacun prenait plus de prcautions. Les
femmes mme, quoique babillardes, ne disaient mot. A deux cents pas
avant de sortir de la fort qui venait jusqu'au village, ceux qui
devaient porter le chevron, ayant arrang leurs mouchoirs, se mirent
ensemble. Ceux qui devaient cheler le chteau en firent autant, et tout
le monde se remit en marche.

Les chiens des villages de Prisse et de l'Herm avaient t enferms dans
les tables ou les maisons, de manire que leurs abois ne firent pas
trop de bruit. Tandis que ceux qui avaient t dsigns pour a allaient
chercher les chelles dans les granges, nous autres tous, nous
attendions. Le temps tait toujours couvert et doux. Au milieu des
vignes, des pchers difformes s'entrevoyaient vaguement dans l'ombre. Au
bord des terres, les noyers branchus haussaient leurs ttes rondes vers
le ciel gris. Autour des maisons, des chnevires rpandaient leur odeur
forte. Au long d'une cour, un sureau fleuri pouss sur un vieux mur
embaumait l'air et, prs de l, dans le silence de la nuit, un rossignol
chantait bellement. Le coeur me battait en ce moment; non que j'eusse
peur pour moi: depuis la mort de ma pauvre Lina, la vie ne m'tait rien,
et je l'aurais donne bon march; mais je craignais pour tous ces braves
gens qui me suivaient, et je redoutais de ne pas russir, sachant bien
qu'en ce cas le comte leur en ferait payer les pots casss.

Cependant, les autres tant revenus avec les chelles, je chassai ces
ides et je ne pensai plus qu' l'excution. En passant devant chez
Bertillou, ceux qui avaient nou leurs mouchoirs prirent le plus gros
chevron et avancrent lentement, marchant au pas, silencieusement, sur
la bruyre qui pourrissait dans les chemins du village. Alors, passant
au-devant, je fis descendre un drole leste dans les fosss et bientt la
porte de l'enceinte fut ouverte. Mais, malgr toutes les prcautions,
tout a ne pouvait se faire sans quelque bruit, en sorte que les grands
chiens courants du comte hurlrent au fond de leur chenil. Heureusement,
comme a arrivait souvent, les gens du chteau n'y firent pas attention.

A ce moment, le chevron arriva, cheminant comme un monstrueux
mille-pattes, et entra dans la cour. A quinze pas, les hommes se mirent
 courir, fonant sur la porte, et lui portrent un rude coup qui
retentit dans la tour de l'escalier, mais elle ne cda pas. Tandis que
nos gens revenaient en arrire pour prendre du champ, des ttes effares
apparurent aux croises du chteau, des cris se firent entendre et
bientt des lumires coururent partout  l'intrieur. A ce moment un
second coup de chevron branla la porte.

--Courage, mes amis! elle va cder! m'criai-je.

Au mme instant, des coups de fusil furent tirs par quelques-uns des
ntres aposts autour du chteau, et ceux qui taient monts aux
chelles brisrent les fentres  grand bruit.

Pendant que les porteurs du chevron reculaient pour choquer de nouveau
la porte, des canons de fusil passrent par les meurtrires qui
dfendaient l'entre, et plusieurs coups de feu clatrent, tirs tant
du dedans que par les ntres. Les femmes se mirent alors  crier, voyant
un homme bless lcher le chevron; mais une belle gaillarde robuste
galopa le remplacer. De cette mme dcharge, je me sentis cingl  la
joue et  l'paule, mais je n'y pris garde, dans la grande excitation o
j'tais.

--Hardi! criai-je, cognez ferme! la porte va tomber, cette fois!

Alors, d'un lan vigoureux, s'animant par leurs cris, nos hommes
coururent sur la porte qui cda, la serrure arrache, les barres
brises, les gonds tordus. Comme elle tenait encore quelque peu, le
faure acheva de la faire tomber avec son lourd marteau.

--En avant!

Et empoignant la hache d'un homme, je m'lanai dans l'escalier, suivi
de tous ceux qui taient l, quelques-uns avec des lanternes, et
enjambant les degrs quatre  quatre. Je fus bientt au palier du
premier tage, o taient le comte et ses filles, ainsi que Mascret,
tous  demi vtus et se dpchant de recharger leurs armes.

--Ah! brigand! m'criai-je en me prcipitant sur le comte, la hache
leve.

Lui, n'ayant pas fini de recharger son fusil, le prit par le canon et
essaya de m'assommer d'un coup de crosse.

Heureusement, je le parai avec ma hache, qui en retomba; puis, aussitt
la levant de nouveau, dans un lan furieux, sans faire attention aux
bourrades que Mascret et la plus jeune fille m'ajustaient par les ctes,
 grands coups de canon de fusil, j'envoyai au comte un coup qui devait
lui fendre la tte. Il fit un grand saut en arrire, vita le coup, et
se trouva prs de la porte d'entre de la grande salle, o, heureusement
pour lui, il fut saisi, et aussi le garde, par ceux de nos gens qui
avaient escalad les croises en repoussant le piqueur et les autres
domestiques.

--Ah! mes amis, vous me faites tort! dis-je, en abaissant ma hache, ne
voulant pas le frapper maintenant qu'il tait hors d'tat de se
dfendre.

--Qu'on ne fasse de mal  personne maintenant! ajoutai-je, en
m'apercevant que le comte et les autres taient malmens un peu fort.

Trois des demoiselles, voyant leur pre pris, s'taient sauves 
l'tage au-dessus; mais la plus jeune, qu'on appelait Galiote, se
dfendait encore comme un vrai diable, et repoussait  coups de crosse
ceux qui voulaient la dsarmer. Pour l'avoir sans la blesser, on arracha
un grand rideau d'une fentre de la salle et on le lui jeta dessus.
Pendant qu'elle cherchait  s'en dptrer, on lui ta son fusil, et on
la mit dans l'impossibilit de faire de mal  personne.

Aprs que le comte, Mascret, le piqueur et les autres eurent les mains
attaches avec des cordons de rideaux, on les fit tous descendre dans la
cour. Puis, suivi de quelques hommes, je montai l'escalier pour
rechercher les trois autres demoiselles qui, moins braves que leur
cadette, s'taient enfuies. Aprs plusieurs portes barricades qu'il
fallut enfoncer, on les trouva caches au fond d'un cabinet, derrire
des robes accroches au mur. Tremblantes de peur, elles se jetrent aux
pieds de ces paysans qu'elle avaient tant de fois maltraits.

--Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne sommes pas de la race des
Nansac, pour insulter ou battre des femmes: allez vous vtir et revenez
promptement.

Et je descendis. Dans la cour noire, o brillaient seulement quelques
lanternes portes par des paysans, le comte tait l, les mains lies,
n'ayant sur lui que son pantalon et sa chemise toute en loques. Prs de
lui, peurs, se tenaient les gens du chteau; et tous ceux des
villages, hommes et femmes, les entouraient et leur reprochaient leurs
mfaits avec des injures et des gestes menaants; quelques-uns mme
commenaient  crier qu'il fallait faire passer le got du pain au
Nansac. Lui, trs ple, tchait d'assurer sa contenance devant la
paysantaille, comme il avait coutume de dire, mais on voyait tout de
mme qu'il rageait et tremblait en mme temps de se sentir  la merci de
cette foule irrite qui grossissait maintenant des vieux et des petits
droles des villages, rveills par les coups de fusil.

Quand j'arrivai, une femme en cheveux gris, celle qui m'avait rpondu la
premire, l-bas,  la Peyre-Male, cartait les gens, et, furieuse,
envoya au comte un coup de bton qui lui tomba sur le cou au mouvement
qu'il fit:

--Foutu gueux! ma drole est perdue par la faute de ton coquin de fils:
tu vas payer pour lui!

Et  cette voix s'en joignaient d'autres, clamant leurs griefs au comte,
et, dans la colre, lui portant les poings sous le nez, cependant que
l'un le tenait dj  la gorge et que les btons et les serpes se
levaient sur sa tte: il tait temps d'arriver.

Le sang dcoulait de ma joue, et je sentais ma blessure de l'paule
saigner sous ma veste; mais, malgr a, j'cartai la foule, et, levant
le bras, je criai:

--Arrtez!... Jusqu'ici, braves gens, je vous ai bien conseills,
n'est-ce pas? Eh bien! coutez-moi encore!... Vous avez tous  vous
plaindre de cet homme et des siens; il n'est pas de coquineries qu'il ne
vous ait faites...

--Oui! oui!

Et tous autour du comte, le poing tendu, ou brandissant une arme, lui
crachaient ses canailleries  la face.

--Mais toi, Jacquou, me cria une femme, tu as le plus  te plaindre de
tous!

--C'est vrai, Nadale; cet homme est la cause que mon pre est mort aux
galres; que ma mre est morte de misre, dsespre; que ma pauvre Lina
s'est alle jeter dans le Gour me croyant disparu  tout jamais; pour
moi, il m'a tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond de
l'oubliette de la prison, et si je n'y suis pas crev de faim,
lentement, mang demi-vivant par les rats, c'est grce au chevalier de
Galibert...

Ah! tu nies, gredin!--fis-je en voyant le comte secouer la tte.

Allez avec une chelle dans la prison,--dis-je  trois ou quatre autour
de moi,--levez la dalle et descendez dans ce tombeau, vous y trouverez
les morceaux des cordes qui m'attachaient et que j'ai uses 
grand-peine contre les murailles, et vous y verrez aussi des os pourris
et tombant en poussire, de quelque malheureux qui y a t jet
autrefois.

Tandis que ceux-l allaient  la prison, je me donnai garde de la plus
jeune fille du comte. Elle tait l prs de lui  moiti vtue, dans une
attitude crne. Ses pais cheveux fauves brillaient comme des louis d'or
et retombaient en masse sur ses paules nues; sa bouche serre exprimait
le mpris, les ailes de son nez un peu recourb se gonflaient de colre,
et ses yeux d'un bleu sombre m'envoyaient un regard haineux, pntrant
comme une lame d'pe.

Mais, en ce temps-l, je n'avais pas froid aux yeux non plus, et je la
regardai fixement sans ciller. C'tait une belle fille de dix-huit ans,
grande, bien faite et hardie, qui se tenait l, sans honte et sans
embarras,  demi nue au milieu de tout ce monde. Non pas qu'elle ft
dvergonde, car elle tait la seule des quatre soeurs dont on ne dt
rien, mais cette attitude venait de son ddain pour tous ces paysans qui
 ses yeux n'taient pas des hommes.

Moi, j'eus honte pour elle, et je lui dis:

--Allez vous vtir.

Elle me dvisagea sans rpondre, les bras nus toujours croiss sur sa
poitrine, et ne bougea pas.

--Emmenez votre demoiselle, dis-je  une des chambrires, ou bien je
vais la faire habiller par nos femmes, tout d'abord.

Alors elle se dcida, mais si ses yeux avaient t des pistolets,
j'tais mort.

Cependant les hommes taient revenus et rapportaient de l'oubliette des
bouts de corde et des dbris d'ossements.

--A cette heure, nieras-tu? mchant Crozat!

Il devint encore plus ple, ferma les yeux et ne rpondit pas.

--Il faut le pendre! mille dieux! il faut le pendre! criaient
quelques-uns.

--Si nous le pendons, m'criai-je, il ne souffrira qu'un court instant,
dans deux minutes tout sera fini: nous avons mieux. Vous avez tous vu
prs de la Vzre, en allant  la dvotion de Fonpeyrine, les ruines du
chteau de Reignac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait l, avant la
Rvolution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les femmes, qu'on
l'appelait dans le pays: _le bouc de Reignac_. Eh bien! ces ruines,
c'est mon grand-pre qui les a faites avec les gens de Tursac, fatigus
des malfaisances de ce misrable. Lorsqu'on lui eut brl son chteau,
le bouc de Reignac, dj perdu de dettes, trana dans le pays quelque
temps et finit par crever de rage et de misre: ainsi se dbarrassa-t-on
de lui.

Puisque vous tes tous d'accord que j'ai le plus  me plaindre de cet
homme, laissez-moi en faire justice. La plus grande punition pour lui,
pire que la mort, c'est d'tre ruin, de traner, lui si fier, si
orgueilleux, une existence mprise; ce qui arrivera de force, car, sans
le sou, il n'aura plus d'amis, attendu que les autres nobles ne l'aiment
ni ne l'estiment non plus que les paysans.

Ici le comte essaya de ricaner.

--Tu le sais bien, Crozat, qu'ils ne te prennent pas pour un des leurs!
qu'ils se souviennent de ton grand-pre, le porteur d'eau auvergnat!

Et je repris:

--De mme que les gens de Tursac ont brl Reignac, il nous faut brler
l'Herm. L'abolition totale de ce repaire de bandits achvera de ruiner
ce prtendu seigneur, qui s'en ira mendier de chteau en chteau une
piti mprisante qui sera son plus grand chtiment!...

Croyez-m'en, mes amis! Je suis d'une race o l'on s'y connat. Du temps
de Henri IV, un de mes anciens, chef d'une troupe de croquants, brlait
les chteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c'est de celui-l
que nous vient ce sobriquet de _Croquant_! Mon grand-pre brla Reignac,
comme je viens de le dire; moi, j'ai commenc, il y a treize ans, en
brlant la fort de l'Herm et, aujourd'hui, je vais faire flamber le
chteau!

--C'est a! c'est a!

--Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, dans les salles
du bas; montez de la cave les barriques d'eau-de-vie, l'huile du bac, et
nous allons voir un beau feu de joie!

Tandis que les gens couraient  l'ouvrage, la chambrire sortit du
chteau et vint vers moi.

--Mademoiselle ne veut pas descendre.

--J'y vais, rpondis-je, venez me montrer o elle est.

Arrivs en haut, je vis la jeune fille habille, et assise dans un coin
de la chambre.

--Il faut descendre, lui dis-je: nous allons brler le chteau.

Elle me regarda durement, sans rpondre.

--Si vous ne venez pas de bon gr, vous viendrez de force.

Et je m'avanai vers elle.

A ce moment, elle leva un petit poignard sur moi et essaya de me
frapper; mais je lui attrapai le poignet  la vole et je la dsarmai.

--Quoique vous me le donniez un peu par force, je le garde pour le
moment! dis-je en mettant le poignard dans la poche de ma veste.

Et, en mme temps, la saisissant  bras-le-corps, je l'emportai,
nonobstant sa rsistance.

Ce que c'est que l'homme! Malgr toute ma haine pour le comte de Nansac,
haine qui rejaillissait sur les siens, en emportant cette belle crature
 travers les salles et les corridors, j'tais mu. Le souffle de son
haleine sur ma figure, et contre moi ce corps superbe se mouvant pour
m'chapper, me faisaient passer dans le cerveau de ces folies brutales
de soudards prenant une ville d'assaut. La vue du sang qui coulait de ma
joue, tombant sur le front de la Galiote, achevait de me griser. Et puis
nous tions seuls: la chambrire avait dgringol les escaliers,
pouvante  la pense du feu. Je m'arrtai en traversant un corridor.

--Tenez-vous tranquille! lui dis-je rudement en plongeant mes yeux dans
les siens et en la serrant plus fort, tandis qu'elle cherchait  me
griffer.

Elle comprit, et ne bougea plus; un instant aprs, je la dposais sur
ses pieds, prs de son pre.

Puis, tout tant prt, je pris une lanterne  un homme; mais, au moment
o j'allais vers la grande salle, une voix s'cria:

--Et le capelan?

Foutre! personne n'y avait song.

--Allez donc le qurir, dis-je, et faites vite.

Un moment aprs, le gros dom Enjalbert arriva dans la cour, tran par
trois ou quatre hommes qui l'avaient dcouvert cach dans les galetas.
Le malheureux criait comme un porc qu'on va saigner, ne s'interrompant
que pour demander grce d'une voix piteuse.

--Allons, tais-toi, braillard! ne vois-tu pas tous les autres sur
pied?... Il n'y a plus personne? Alors, en avant!

Et, entrant dans le chteau, je dfonai  coups de hache deux barriques
d'eau-de-vie qui se rpandirent sur le plancher, puis j'y mis le feu, et
je ressortis.

A travers les croises, ouvertes pour aviver le feu, on voyait la flamme
bleutre s'lever, frlant les murs, enveloppant les meubles, grimpant
aux rideaux, et enflammant les fagots entasss dans la grande salle. Un
quart d'heure aprs, un norme bcher flambait jusqu'au plafond, et
l'incendie attaquait les pices voisines. Les baies s'illuminaient
successivement  mesure que le feu gagnait, et, une heure aprs, tout
l'intrieur n'tait plus qu'une immense fournaise, vomissant par les
ouvertures des torrents de flammes qui, comme des langues ardentes,
lchaient les murs extrieurs. Puis le feu s'lanant  l'escalade gagna
les hauts tages, et bientt les vieilles charpentes de chtaignier,
chauffes  force, prirent feu comme des allumettes de chnevottes.
Alors les ardoises commencrent  pleuvoir dans la cour, surchauffes
par les lambris qui brlaient: il fallut se reculer. Enfin, la
couverture s'tant effondre avec fracas, les flammes montrent dans les
airs par les traves, jetant au loin sur les coteaux des reflets
rougetres, tandis qu' Rouffignac et  Saint-Geyrac le tocsin sonnait 
coups prcipits.

--Oui! oui! sonnez! sonnez!

Lorsque les gens rveills par les cloches voyaient que c'tait le
chteau de l'Herm qui brlait, ils ne se drangeaient pas, disant: a
n'est pas un grand malheur! Et, s'il en venait quelques-uns, c'tait
par curiosit.

Quoique ces vieux bois flambassent  plaisir, les poutres et les
chevrons, trs forts, rsistrent longtemps; mais pourtant, sur le
matin, la charpente s'affaissa, entranant les restes des poutres des
tages infrieurs et faisant jaillir vers le ciel des milliasses
d'tincelles. Alors il ne resta plus entre les murs calcins que des
dbris de bois noircis brlant sur un grand amas de braise.

A ce moment, j'entendis deux hommes se chamailler derrire moi, et, me
retournant, je vis qu'ils se disputaient un fusil double, enlev  ceux
du chteau.

--Ce n'est pas la peine de dbattre entre vous de la chape  l'vque,
mes amis. Vous savez ce qui est convenu: nul n'emportera un bouton.

Et, prenant le fusil, j'allai le lancer dans le feu par une croise, et
je revins.

--Maintenant que justice est faite, qu'on laisse aller tout ce monde!
dis-je en montrant le comte et les siens, blmes et frissonnants sous
l'air frais du matin, malgr le brasier ardent d'o montaient quelques
nuages de fume bleutre.

Lorsque, une fois dlis, ils se furent loigns, se dirigeant vers leur
plus proche mtairie, j'ajoutai:

--Et vous autres tous, gardez la recordance que moi seul ai mis le feu
au chteau, rejetez sur moi ce qui s'est pass, je prends tout sur mon
compte.

L-dessus, comme je pensais bien que je ne tarderais pas  recevoir la
visite des gendarmes, je m'en fus tout droit  Thenon, avec deux autres
blesss, pour nous faire tirer les balles de la chair.

Le lendemain,  la pointe du jour, on heurta fortement  la porte. Jean
se leva et revint disant:

--Les gendarmes sont l.

--Dites-leur que j'y vais.

Et, m'tant habill, je lui donnai le poignard de la demoiselle Galiote:

--Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir!

                   *       *       *       *       *

Les gendarmes, m'ayant enchan les mains, me mirent entre eux, et s'en
furent vers Prisse, puis  l'Herm, faisant se musser les petits droles
peurs. Aprs qu'ils eurent rassembl tout le monde dans l'enceinte du
chteau, devant les ruines fumant encore, le juge de paix et le maire
commencrent des interrogats  n'en plus finir. Mais a n'tait pas
chose facile: il fallait arracher les rponses aux gens, comme avec un
tire-bouchon; et encore, a ne les avanait gure, car ces rponses ne
disaient pas grand-chose. Pour moi, j'avouai hautement que j'tais le
seul coupable, que j'avais tout fait; mais ils disaient que a n'tait
pas possible, pour ce qui tait de la prise du chteau. Enfin, sur les
renseignements du maire et les dnonciations du comte, d'aprs les
ordres du juge les gendarmes ramassrent au petit bonheur cinq ou six
paysans, de ceux rputs mauvaises ttes, mchants sujets, et, nous
ayant enchans deux par deux, nous emmenrent  Montignac. Le matin, on
nous tira de bonne heure d'un endroit puant o nous avions couch sur la
paille, pour nous conduire  Sarlat.

Au juge d'instruction qui nous interrogea, je rpondis, comme au juge de
paix, que c'tait moi qui avais tout fait, allum le feu, et le reste:
les autres, comme il tait convenu, me mirent tout sur le dos.
Cependant, comme a n'tait pas possible, le juge s'entta  nous faire
avouer; mais il avait affaire  de plus ttus que lui. Alors il nous
laissa tranquilles quelques jours, et une grande enqute commena. Tous
ceux des villages d'autour de l'Herm furent mands  la mairie de
Rouffignac, o sigeaient le procureur, le juge d'instruction et un
greffier, assists des estafiers de la justice. Mais ils ne salirent
gure leur papier  crire les rponses: personne ne savait rien; tous
taient venus oyant le tocsin, ou voyant le feu; quant  ce qui s'tait
pass avant, personne n'avait rien vu. Cependant, comme ces messieurs ne
voulaient pas rentrer bredouilles, on tria encore dans tout ce monde
trois hommes qui vinrent nous rejoindre  la prison de Sarlat.

Nous n'tions pas trop mal dans cette prison. Le gelier, seul pour tous
les prisonniers, se faisait aider par sa fille  nous apporter la soupe.
Cette fille tait une grande ple, qui avait l'air d'tre poitrinaire.
Elle s'intressait fort  nous;  moi surtout, qu'elle prenait, je
crois, pour un chef de bandits clbre. De temps en temps, elle
m'apportait des compresses pour mettre sur mon paule qui me cuisait
fort, et sous prtexte de voir si nous ne cherchions pas  nous sauver,
elle venait dix fois le jour  une fentre grille qui donnait sur la
petite cour, entoure de hauts btiments, o nous sortions, et me
faisait part de ce qui se disait en ville sur notre compte. Sur sa
demande, je lui racontai mon histoire qui l'intressa tellement qu'un
soir elle me proposa de me faire sauver.

--Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien oblig de a et je
n'oublierai jamais votre bon coeur; mais vous pensez bien que je me
ferais couper le cou plutt que d'abandonner ceux qui m'ont suivi; et
puis votre pre en ptirait fort, vous entendez bien?

On nous garda plus d'un mois et demi  Sarlat. Dans les commencements,
le juge nous faisait venir pour nous interroger quasi tous les matins,
moi principalement. Le mtin savait son mtier, et il me posait
quelquefois des questions  double tranchant comme un couteau de
tripire, d'o j'avais quelque peine  me dmler. Lorsque a
m'arrivait, je faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me
donner le temps de rflchir. Les autres, eux, ne savaient rien,
n'avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonnant au feu, qui
les avaient fait accourir  l'Herm. Enfin, voyant qu'il ne tirait pas
grand-chose de nous, le juge finit par nous laisser tranquilles et
grabela son affaire tout seul.

Quoique nous ne fussions pas trop mal l, je m'y ennuyais fort, car,
comme le disait le chevalier, il n'y a pas de belle prison, ni de
laides amours, et de plus il me tardait d'tre jug. Aussi fus-je
content lorsqu'un matin le gelier nous rveilla de bonne heure.

--Vous partez pour Prigueux, dit-il.

Quand nous fmes prts, il nous donna  chacun un morceau de pain; puis
les gendarmes vinrent qui nous attachrent deux  deux.

Au moment o nous partions, la fille du gelier accourut, et me dit:

--Que Dieu vous garde! je vais faire brler un cierge pour vous autres.

Et, en disant a, elle me regardait, les yeux mouills, et de telle
faon que je connus que c'tait pour moi qu'elle parlait ainsi sous le
couvert de tous.

a me toucha au coeur:

--Grand merci! lui rpondis-je, grand merci de votre bont!

En ce temps-l, on ne portait pas comme aujourd'hui les prisonniers en
voiture, ni en chemin de fer, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas
de chemins de fer, ni gure de voitures, et de celles-ci, les
quelques-unes qu'il y avait, les pauvres diables n'y montaient pas.

On avait tellement parl de notre affaire au pays sarladais, dans les
marchs, les foires, et, le dimanche, devant la porte des glises, que
tout au long de la route les gens nous voyant passer disaient: Ce sont
les incendiaires de l'Herm; et ils nous apportaient  boire, ce qui
n'tait pas de refus, car la chaleur tait grande.

Il nous fallut trois jours pour faire la route, mais il faut dire que
nous ne marchions pas vite, plusieurs ayant aux pieds les lourds sabots
avec lesquels ils avaient t pris. Notre premier gte d'tape fut 
Montignac, o l'on nous enferma dans la prison puante que nous
connaissions dj. Comme nous y arrivions, un grand vieux qui tait l
avec quelques autres nous cria:

--Bon courage, citoyens!

--Merci! lui rpondis-je, merci bien! Nous n'en manquerons pas!

Plus tard, je sus que ce vieux tait le Cassius dont M. de Galibert nous
avait parl une fois. Brave homme, il l'tait, car, ne pouvant faire
autre chose, il trouva moyen de nous faire passer un cornet de tabac 
priser pour ceux qui en usaient.

Le second jour, nous ne fmes que deux grandes lieues de pays, jusqu'
Thenon; mais la troisime journe fut dure, surtout pour ceux qui
tranaient leurs sabots, car l'tape est longue, de sorte que nous
arrivmes tard  Prigueux, o l'on nous boucla incontinent  la prison,
qui tait en ce temps dans l'ancien couvent des Augustins, sur les
alles de Tourny.

Le lendemain, le prsident des assises vint m'interroger et me demanda
si j'avais un avocat.

--Oui, monsieur, lui rpondis-je, c'est M. Vidal-Fongrave.

--Ah! M. Vidal-Fongrave?

--Oui, monsieur, il nous dfend tous.

Et alors je compris  son tonnement que notre affaire ne lui paraissait
pas bonne, car M. Fongrave, l'Honnte-Homme, comme on l'appelait,
avait la rputation de ne pas se charger d'affaires injustes.

Je lui avais crit de Sarlat pour le prier de nous dfendre, et je lui
avais racont tout au long ce qui s'tait pass. Aprs que nous fmes
arrivs  Prigueux, il venait souvent  la prison et nous voyait tous,
moi principalement, afin de bien connatre l'affaire. Je me souviens
qu'un jour, aprs que je lui eus expos mon plan et racont comment je
m'y tais pris pour forcer le chteau, il me dit en me tutoyant, comme
m'ayant vu tout petit:

--Tu aurais d te faire soldat! tu as la bosse du mtier.

--Ma foi, monsieur Fongrave, j'ai tir un bon numro et je n'ai point eu
envie de m'enrler; j'aime trop ma libert.

Ensuite, en causant de notre dfense, il me dit qu'un grand nombre de
gens de l'Herm et des villages voisins taient cits comme tmoins 
dcharge, et qu'il esprait que les dpositions de toutes ces victimes
du comte pseraient sur la dcision des jurs.

                   *       *       *       *       *

Le jour qu'on commena notre procs, c'tait le 29 juillet 1830. Il y
avait grande rumeur dans le palais, et les avocats et tous les curieux
confraient des nouvelles de Paris qui annonaient la rvolution. Les
tmoins appels par le procureur taient le comte, ses filles, et tous
ceux du chteau: personne autre n'avait rien vu. Dans une affaire o
beaucoup de gens sont mls, c'est rare qu'il n'y ait pas quelque gredin
achet  bons deniers pour trahir les autres; mais ici rien de pareil,
nul ne broncha. Le Nansac me chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui
raconta tant de choses, qu'on et cru que lui seul savait tout ce qui
s'tait pass. Il m'impatienta tellement que je finis par lui dire:

--Et comment avez-vous pu voir tout a, tant cach derrire un coffre
dans le grenier?

Tout le monde s'esclaffa de rire, ce qui lui coupa totalement la parole.

Les trois demoiselles anes ajoutrent aussi quelque peu  la vrit,
d'o je connus que ceux qui avaient eu le plus de peur taient ceux qui
me chargeaient le plus.

Car la plus jeune, elle, ne tmoigna rien que la vrit. Comme le
prsident, pour guirlander mon affaire, avait donn  entendre que,
lorsque j'avais t la chercher, j'avais essay de la violenter, elle
dit nettement qu'il n'en tait rien; que j'tais le chef de cette bande
de brigands qui avait attaqu le chteau; que moi seul y avais mis le
feu; qu'elle regrettait fort de n'avoir fait que me blesser de son coup
de fusil, mais qu'autrement elle n'avait rien  me reprocher.

--Pourtant, mademoiselle, rpliqua le prsident, l'accus Ferral avait
des gratignures au visage, et vous-mme aviez du sang sur la figure.

--J'ai pu lui donner quelques coups d'ongles en me dbattant, lorsqu'il
m'emportait hors du chteau; quant au sang que j'avais au front, c'tait
celui de sa blessure  la joue qui coulait sur moi.

--Voyons, mademoiselle, peut-tre prouvez-vous quelque confusion, bien
naturelle,  confesser cette tentative; mais rassurez-vous, votre
rputation n'en peut souffrir  aucun degr: dites-nous bien toute la
vrit.

--Je l'ai dite tout entire, monsieur; je hais l'accus, mais je n'ai
pas de griefs personnels contre lui. Je dois mme ajouter que sans lui
mon pre aurait t certainement assomm par la foule furieuse.

--C'est bien, allez vous asseoir, fit schement le prsident.

Et puis commena le long dfil des tmoins  dcharge. A mesure que
tous ces pauvres gens, victimes des violences cruelles et des odieuses
vexations du comte, faisaient le rcit naf de leurs misres, on voyait
le nez du procureur s'allonger dans ses papiers o il se donnait le
semblant de chercher quelque chose, tandis que le prsident tapait de
petits coups impatients sur son bureau avec un couteau  papier. Quant
aux jurs, il tait visible que cette audition leur produisait une bonne
impression.

La comparution du chevalier de Galibert eut un grand succs, de
curiosit d'abord, car en ville on avait oubli ces anciens costumes de
nobles de l'ancien rgime, tels que le sien, et ensuite son tmoignage
me fut tellement favorable que le public, qui s'intressait  nous,
faisait entendre des murmures d'approbation.

Lorsqu'il eut achev, M. Vidal-Fongrave se leva:

--Monsieur le prsident, je voudrais demander  M. le chevalier de
Galibert de nous faire connatre son opinion sur M. le comte de Nansac.

--La question me parat inutile...

Mais dj le chevalier rpondait vivement:

--Je n'prouve aucun embarras  m'expliquer sur ce point. Un vieux
proverbe dit:

  _On fait carme prenant avec sa femme, Pques avec son cur._

J'y ajoute: Et le sabbat avec le comte de Nansac.

  _Qui le suit, mal s'ensuit._

Quoique ce ft un peu tir par les cheveux, il y eut l-dessus des rires
et une grande rumeur dans l'auditoire nonobstant les vives
admonestations du prsident. Puis, comme il tait heure tarde, l'affaire
fut remise au lendemain, pour le rquisitoire du procureur et la
plaidoirie de Me Fongrave qui nous dfendait tous.

Le lendemain on savait qu' Paris le peuple avait battu les Suisses, la
garde royale, et que Charles X tait en fuite. Ces nouvelles
estomaqurent quelque peu les gens de la justice qui attendaient autre
chose; mais pourtant a n'empcha pas le procureur de demander ma tte
avec pret. Ce n'tait point l'homme juste qui s'lve au-dessus des
hommes et des choses, qui pse les circonstances, scrute les motifs,
tient compte des vnements et requiert le chtiment qui, dans sa
conscience, lui parat quitable: non, son mtier tait de me faire
guillotiner, et il faisait tout son possible pour y arriver. Il assura
que j'avais le crime dans le sang, tmoin cet ancien  moi, pendu
autrefois pour rvolte et incendie,  qui je devais le sobriquet
injurieux de _Croquant_. De celui-l, il passa  mon grand-pre
emprisonn  la veille de la Rvolution pour avoir brl le chteau de
Reignac; puis vint  mon pre, le meurtrier de Laborie, mort au bagne,
et enfin, arrivant  moi, il dit que j'avais dpass mes anctres en
prcoce perversit, puisque, avant d'incendier l'Herm,  l'ge de huit
ans j'avais brl la fort du comte. Ensuite, aprs avoir longuement
assur que la haine des riches tait le seul mobile de mon crime, il
passa aux autres accuss. Pour ceux-l, il ne refusait pas les
circonstances attnuantes, il se contentait des galres  perptuit.
Mais pour moi, qui avais conu, complot et excut le crime, comme cela
rsultait de mes propres aveux, il fallait que ma tte tombt; et en
mme temps, d'un geste de sa main sche, il semblait me la couper
lui-mme.

Moi, j'coutais tout a distraitement, sans beaucoup m'en mouvoir; ma
pense tait ailleurs. Je revoyais mon pauvre pre assis sur ce mme
banc o j'tais, et ma mre mourant sur un grabat dans toutes les affres
du dsespoir; je songeais  ma chre Lina gisant au fond de l'abme du
Gour, et, me laissant aller  toutes ces tristes penses, je me disais
que maintenant, ayant veng ceux que j'aimais, ma tche faite, la mort
n'avait rien d'effrayant...

--Matre Fongrave, vous avez la parole, dit le prsident.

Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et
commena ainsi d'une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en
entier le lendemain par le journal l'_Echo de Vsone_:


Messieurs les jurs,

Il me semble entrevoir  travers les sicles quelques traces de la
justice inconsciente des choses. Ce n'est pas, certes, cette justice
haute et sereine  laquelle aspire l'humanit, mais une sorte de talion
vengeur qui fait que l'oppression engendre la haine, que la tyrannie
suscite la rvolte, que la violence appelle la violence, et l'injustice
la violation des lois de la justice.

L'affaire qui vous est soumise n'est qu'un pisode de cette longue
suite de soulvements de paysans, amens par des vexations cruelles, une
insolence sans bornes et par la plus brutale oppression.

Tous les coupables ne sont pas l sur ce banc derrire moi, messieurs!
Il y manque celui dont les agissements criminels ont amen les
vnements dont les accuss ont  rpondre; il y manque ce prtendu
gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d'un vilain qui ramassa des
monceaux d'or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix...

--Matre Fongrave, interrompit le prsident, ces apprciations
rtrospectives sont inutiles; vous n'avez pas  rechercher les origines
de la fortune d'une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la
cause: la proprit doit tre respecte...

--Monsieur le prsident, je souscris pleinement  cette maxime... Je
respecte donc la fortune acquise par un labeur honnte et persvrant,
et je respecte aussi la proprit qui est le fruit visible du travail.
Mais lorsqu'une fortune est difie sur la ruine publique, lorsque la
proprit provient d'une vaste escroquerie, j'ai le droit comme homme et
comme avocat de les fltrir et de les mpriser!

Je disais, messieurs les jurs, que le plus coupable tait cet anobli
qui apparat en ce sicle comme un monstrueux anachronisme.


Et alors, reprenant les dpositions des tmoins  dcharge, M. Fongrave
fit le tableau effrayant des misres, des vexations, des cruauts subies
par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu'il tait,
orgueilleux, dur et mchant, foulant sans piti les pauvres gens, les
crasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal
uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunment grce 
la coupable faiblesse des autorits:

--Voil, s'cria-t-il, o nous en sommes quarante ans aprs la
proclamation des droits de l'homme! Et maintenant, messieurs, ne
pourrait-on s'tonner que les voisins du comte de Nansac aient pouss la
patience jusqu' la longanimit? qu'ils n'aient pas su dire plus tt:
Non!

Puis, passant  moi en particulier, il fit l'histoire de ma vie
misrable ds ma premire enfance, et raconta tous mes malheurs causs
par la mchancet barbare du comte. Lorsqu'il montra mon pre min par
la fivre, expirant sur le lit de camp du bagne; qu'il fit voir ma mre,
la vaillante femme, mourant affole par les angoisses du dsespoir, je
mis un instant ma tte dans mes mains et j'essuyai mes yeux humides.

Et  mesure qu'il continuait, montrant la haine seme dans mon coeur par
la malfaisance du comte, grandissant, se fortifiant avec l'ge, et la
rsolution de venger mes malheureux parents devenue pour moi une sorte
de vertu en l'absence de toute justice humaine, on voyait sur la figure
des jurs transparatre la piti. Puis, lorsqu'il en vint  ces quatre
jours que j'avais passs dans le cul-de-basse-fosse de l'Herm, tortur
par la faim et la dsesprance, destin  tre dvor  moiti vivant
par les rats, il y eut dans le public un frmissement suivi d'un murmure
sourd.

--Comment cet acte d'odieuse tyrannie qui nous reporte aux plus tristes
temps de la fodalit, comment cet abominable crime est-il rest impuni?
s'cria-t-il. Comment ce coupable, qui perptue dans ce sicle les plus
criminelles violences des plus mchants hobereaux du temps pass,
n'a-t-il pas t atteint et puni?

Ah! il ne faut pas s'tonner, messieurs, que lorsque la justice et
l'humanit sont ainsi outrages et violes impunment, la vindicte
populaire s'lve et juge sommairement les coupables! Heureux lorsque,
comme dans cette affaire, elle se borne  des reprsailles matrielles!

Si l'on consulte l'histoire, on voit que, jusqu' la Rvolution qui en
fut comme la synthse, tous les soulvements populaires ont t causs
par la tyrannie cruelle des puissants: Bagaudes, Pastoureaux, Jacques,
Gauthiers, Croquants...

--Arrivez au dluge, matre Fongrave! dit le prsident qui, depuis le
commencement de cette plaidoirie, s'agitait fivreusement sur son
fauteuil.

--J'y suis, monsieur le prsident! Ce dluge, c'est le flot populaire
qui, dans ces trois jours de tempte, a submerg le trne de Charles X,
en ce moment sur le chemin de l'exil!...

A cette rplique envoye d'une voix forte, les applaudissements
clatrent dans le public, malgr les menaces du prsident. Aprs que le
silence fut rtabli, M. Fongrave continua:

--Messieurs, je termine. De mme que tous ces rvolts, dont j'aurais pu
grossir l'numration; de mme que tous les innomms de l'Histoire qui
ont, eux aussi, essay en vain, pendant des sicles, de soulever le
fardeau qui les crasait, ou, pour mieux dire, la pierre du tombeau qui
les recouvrait; de mme, dis-je, que tous ces malheureux ont t absous
par la postrit, ceux-ci doivent tre acquitts par vous. Ce qu'ils ont
fait, leurs anctres l'ont fait. Pousss  bout par des brutalits
insolentes, par des cruauts gratuites, par la violation humiliante de
leur dignit d'hommes, ils se sont rvolts. Puisque la loi n'existait
pas pour eux, puisque ceux qui devaient les protger contre ces
vexations arbitraires et ces violences sans nom les ont abandonns,
puisqu'on les a relgus pour ainsi dire hors du droit et de la justice,
je le dis bien haut: ils sont excusables; je dirais presque: innocents!
Eux pauvres, chtifs et opprims, ils ont voulu se remettre en leur
droit naturel et, par manire de dire, de btes redevenir hommes: qui
oserait les condamner? Certes, ce n'est pas dans le pays de La Botie
qu'il se trouvera douze citoyens pour souffleter ainsi l'humanit!
Messieurs les jurs, je remets avec confiance le sort de tous ces
accuss entre vos mains, certain qu'en ce moment o le peuple de la
capitale a chass ceux qui voulaient confisquer toutes nos liberts,
vous les rendrez  leurs familles. Ferral et ses compagnons ont fait en
petit ce que les Parisiens ont fait en grand:  dfaut de la loi, ils
ont appel la force au service de la justice. Acquittez-les, messieurs!
la Rvolution, triomphante  Paris, ne peut tre condamne ici!
Acquittez-les, et vous comblerez les voeux de vos concitoyens qui vous
bniront pour avoir jug, non en froids lgistes, mais en hommes de
coeur que rien de ce qui touche  l'humanit ne laisse indiffrents!

Et M. Fongrave se rassit au bruit des applaudissements.

Le procureur du roi fut tellement dferr par l'effet de cette
plaidoirie, visible sur la physionomie des jurs, qu'il jugea inutile de
rpliquer. Quant au prsident, il essaya bien, en faisant son rsum,
d'effacer cette impression en faisant ressortir, en grossissant les
raisons du procureur et en amoindrissant celles de notre avocat, mais
rien n'y fit: aprs une demi-heure de dlibration, le jury revint avec
un verdict d'acquittement pour tous les accuss.

A la sortie, toute une foule nous attendait curieusement pour nous voir
de plus prs, tant les gens des villes sont badaurels. Je crois bien
avoir dit a dj, mais c'est que l'occasion de le dire se prsente
souvent. En voyant ces curieux qui se bousculaient disant: Les voil!
les voil! je pensais en moi-mme: Il y en aurait encore bien
davantage s'il s'agissait de nous couper le cou! Mais je n'en dis rien
pour ne pas gter la joie des autres qui avaient eu peur de ne pas
revoir leur monde.

Nous allmes tous gter dans cette petite auberge de la rue de la
Misricorde o nous avions log, ma mre et moi, lors du procs de mon
pre. Il n'y avait pas assez de lits pour tous; mais, en ce temps-l, il
tait ordinaire en voyage, surtout pour les pauvres gens, de coucher
deux ou trois ensemble, ce que nous fmes. Le lendemain matin, nous
allmes tous en troupe remercier M. Fongrave et lui demander ce que nous
lui devions.

--Ah! fit-il, sachant que nous tions bien pauvres, ce n'est rien, mes
amis. Je suis assez pay de ma peine par le plaisir de vous avoir aids
 vous tirer d'une mchante affaire: allez-vous-en tranquilles chez vous
autres.

Et aprs qu'il nous eut  tous donn la main, nous le quittmes aprs
lui avoir renouvel nos remerciements et l'avoir assur de notre
reconnaissance. a n'est pas pour dire, mais il n'avait pas oblig des
ingrats, car, tant qu'il a vcu, tous lui ont marqu que nous n'avions
pas oubli sa bont. C'tait les uns une paire de poulets ou de chapons,
ou une panire de beaux fruits, ou un pot de miel, ou des pigeons;
d'autres lui portaient un chevreau, un agneau ou un piot, autrement dit
un dindon. Moi, je lui avais fait une rente annuelle d'un livre que je
lui envoyais par Gibert, l'picier de Thenon, qui allait tous les ans 
la foire des Rois faire ses emplettes; sans compter aussi quelques
bcasses quand j'en trouvais l'occasion.

Ayant pris cong de M. Fongrave et dval la place du Greffe, nous
traversmes le Pont-Vieux, les Barris, et nous voil sur la grande route
de Lyon, partis pour la Fort Barade, o nous arrivmes  soleil entr,
tous bien contents de la revoir.




VIII


Le premier moment de contentement de me retrouver libre pass, je tombai
dans une noire tristesse en songeant  ma pauvre Lina. Tant que ma tte
avait t en jeu, je m'tais laiss un peu distraire de son souvenir par
mon propre danger. L'homme est ainsi bti, et je crois bien que d'autres
valant mieux que moi en auraient fait autant. Mais maintenant que
j'tais hors d'affaire, ce souvenir me revenait, amer et douloureux,
comme le ressentiment d'une ancienne blessure.

Quelquefois, le dimanche, j'allais  Bars, recherchant la Bertrille,
pour avoir la consolation de causer de ma dfunte bonne amie. Elle s'y
prtait complaisamment, la brave fille, et me parlait d'elle longuement,
m'entretenant de tous ces petits secrets que les droles se disent sur
leurs amoureux. Quoique d'une manire, a ravivt ma peine de savoir,
par ce que me disait la Bertrille, combien la pauvre Lina m'aimait, je
me complaisais tout de mme  l'entendre et je ne me lassais point de la
questionner l-dessus.

D'autres fois, le coeur gros, je m'en allais au Gour, et l, couch 
l'ombre des arbres, je pensais longuement  Lina. Je me remmorais nos
innocentes amours dans tous leurs dtails, je me ramentevais un coup
d'oeil, un sourire, un mot aimable. Il me semblait nous voir, nous en
allant tous deux dans quelque chemin creux, infrquent, nous tenant par
la main, la tte baisse, sans rien dire, que parfois quelques paroles
qui tmoignaient de notre amour, et nous faisaient relever la tte pour
nous regarder au plus profond des yeux.

Et quand j'avais puis les souvenirs heureux, je songeais au martyre
que la pauvre drole avait souffert dans sa maison, et la colre me
montait. Je me l'imaginais accourant aux Maurezies, pour me demander
secours contre sa coquine de mre, et, dsespre en apprenant ma
disparition, venir se noyer au Gour. Je voyais la place o l'on avait
retrouv ses sabots, et, dans mon chagrin, je me cachais la figure dans
l'herbe et je rugissais comme une bte sauvage.

Maintenant, tout tait fini; elle tait au fond de l'abme, couche dans
quelque recoin de ces grottes aux eaux souterraines, et ce corps
charmant, perdant toute forme humaine, tombait en dcomposition, pour ne
laisser sur le sable fin qu'un squelette destin peut-tre, dans des
milliers d'annes,  fonder le systme d'un savant de l'avenir, aprs
quelque cataclysme terrestre.

Oh! sa mre, cette vieille Mathive qui l'avait pousse au dsespoir,
combien je la hassais! Heureusement son fameux Guilhem se chargeait de
la faire souffrir comme elle avait fait souffrir sa fille. Il n'y avait
pas tout  fait trois mois que la pauvre Lina n'tait plus que, Gral
tant mort depuis un an, ces deux misrables se mariaient. Le goujat
l'avait force, cette vieille affole, de lui donner tout son bien par
le contrat, et maintenant qu'il tait le matre, il le faisait voir,
pardieu! De travail, il ne lui en fallait pas; il courait partout les
marchs, les foires, les frairies, buvant, jouant aux cartes, ribotant
avec des coureuses de balades et rentrant  la maison pour se reposer
seulement. Si alors elle voulait se plaindre, il la traitait comme la
dernire des tranes, la rudoyait et finissait par la battre. Et aprs
avoir t bien secoue, comme pois en pot, quand venait le soir, et que
l'homme avait largement pris son vin  souper, elle, qui hennissait
toujours aprs ce fort mle, faisait l'aimable, et, par manire de dire,
lui aurait embrass les pieds. Mais il la mettait  la porte  coups de
botte: A la paille! vieille chienne!, et puis tirait le verrou. Oh! le
chtiment de cette mauvaise mre tait en bon chemin.

Dans la semaine, j'tais ncessairement distrait un peu de ma peine par
le travail; mais ce n'tait pas sans que, de temps en temps, le souvenir
de ma pauvre Lina me revnt soudain comme un coup de couteau. Il me
fallait bien gagner quelques sous, car le peu qu'avait le vieux Jean
n'aurait pu nous nourrir tous deux. En et-il eu cent fois plus,
d'ailleurs, que je n'aurais pas voulu vivre en fainant  ses dpens.
J'avais donc recommenc ma vie ordinaire, travaillant le bien, faisant
des journes par-ci par-l, et vendant quelques livres, ou une couple
de perdrix le mardi  Thenon. Puis, quand l'hiver fut l, je pris du
bois  faire dans une coupe devers Las Motras. C'tait l'occupation qui
m'allait le mieux, car on tait seul. Le matin, je partais, emportant
dans mon havresac un morceau de pain noir avec quelque petit fromage de
chvre, dur comme la pierre, un oignon et une chopine de boisson que
j'avais fabrique avec des sorbes. Je cheminais par les sentiers,
faisant craquer la glace sous mes sabots dans un pas de mule, ou
poudroyer sur moi le givre des grands ajoncs et des hautes fougres,
lorsque je traversais les fourrs pour couper au court. Toute la journe
seul dans les taillis, je coupais du bois, m'arrtant des fois, dans un
moment de ressouvenance, et, appuy sur ma hache, je regardais fixement
devant moi, les yeux attachs sur la masse des bois sombres, comme si la
Lina allait en sortir. Puis, me reprenant, je crachais dans mes mains et
je me remettais  cogner.

Mais l'homme est homme. Lorsque la mort de celle qu'il pensait garder
toute sa vie  ses cts et aimer jusqu' son dernier jour lui a arrach
la moiti de son coeur, il croit de bonne foi qu'il ne survivra pas 
cette perte. Il lui semble que la disparition de celle-l est un malheur
irrparable qui touche, non seulement lui, mais le monde entier.
Cependant,  la longue, lorsqu'il voit les choses suivre leur cours
ordinaire; qu'aprs l'hiver le soleil montant au ciel inonde la terre de
lumire et de chaleur; que, tout autour de lui, la vie afflue dans le
sol fcond; que les oiseaux font leur nid; que les amoureux se
recherchent, il subit l'influence des choses qui l'environnent; il se
sent revivre avec la nature, et peu  peu la peine s'amortit, le
souvenir s'efface, et la chre image, crue imprissable, qui, aux
premiers jours, apparaissait nettement comme une pice toute neuve,
s'affaiblit dans la mmoire, et devient moins distincte, comme l'effigie
d'un vieil cu us par le frai.

Ainsi tais-je. Avec le temps, mon chagrin tait moins amer, ma peine
moins lourde  porter. Au lieu d'une douleur aigu et pleine de
rvoltes, je me sentais glisser dans une tristesse rsigne. Non pas que
j'aie jamais oubli celle qui fut mon premier et mon plus doux amour;
mais si son souvenir m'tait toujours cher, il n'tait plus aussi
constamment douloureux.

Depuis l'incendie du chteau de l'Herm, j'avais grandi beaucoup dans la
considration des paysans des environs. Aux marchs de Thenon, aux
foires de Rouffignac, partout, je trouvais assez de gens pour me convier
 boire une chopine si j'avais voulu. Mais je n'acceptais pas souvent,
ce qui peut-tre m'a fait quelquefois passer pour fier, en quoi on s'est
bien tromp. Je n'avais d'ailleurs aucun sujet de l'tre, tant sans
doute des moindres de ceux de par l. Mais j'avais d'autres ides,
d'autres gots, et, grce au cur Bonal, je voyais mieux et plus loin
que les pauvres gens qui m'avoisinaient. Lorsque j'acceptais de choquer
le verre avec eux, c'est qu'il y avait quelque service  leur rendre.
Comme j'tais dans ces cantons le seul paysan sachant lire et crire, au
lieu d'aller trouver le rgent de Thenon, ou quelque praticien, ils
avaient recours  moi pour faire une lettre au fils parti pour le
service, ou dresser un compte de journes, ou rgler les affaires d'un
mtayer  sa sortie. Et quand je passais par les villages, partout on
m'invitait  entrer boire un coup. Mme il y avait des filles ayant bien
de quoi qui me donnaient assez  connatre qu'elles m'auraient voulu
pour galant. Il y en avait de celles-l qui taient de belles droles,
fraches, gentes mme, mais a n'tait plus ma pauvre Lina.

Mais ce qui me faisait le mieux venir des gens, c'tait d'avoir pris
leur dfense, de les avoir dbarrasss du comte et d'avoir aboli ce
repaire de chenapans. Maintenant ils taient tranquilles, ne craignaient
plus de voir fouler leurs bls sous les pieds des chevaux, ou manger
leurs raisins mrs par les chiens courants. Ils s'en allaient par les
chemins, srs dsormais de ne pas tre cingls d'un coup de fouet pour
ne s'tre pas assez tt gars, et ils allaient aux foires et dans les
terres, certains qu'en leur absence leurs femmes, ou leurs filles ne
seraient pas houspilles par une jeunesse insolente.

Car, depuis l'incendie du chteau, le comte tait parti, et aussi tous
les siens. Lui, on ne savait trop o il tait pass. La plus ge de ses
filles avait suivi, comme gouvernante, le chapelain dom Enjalbert, qui
avait t nomm cur du ct de Carlux; la seconde tait place comme
demoiselle de compagnie dans une grande famille o elle ne tarda pas 
mettre le dsordre; la troisime, la plus dlure de toutes, avait t
rejoindre  Paris sa soeur ane qui depuis longtemps avait mal tourn.
Quant  la plus jeune,  celle que j'avais emporte hors du chteau lors
de l'incendie, elle s'tait tablie pas bien loin de l'Herm dans un
petit domaine qui tait un bien dotal de sa dfunte mre, et que, pour
cette raison, les cranciers n'avaient pu faire vendre comme le reste de
la terre. Elle vivait l, chez la mtayre, qui tait sa mre nourrice,
couchant dans une chambrette sur un mauvais lit, mangeant comme les
autres de la soupe de pain noir, des chtaignes et des milliassous; dans
la journe elle courait les bois, son fusil sous le bras, en compagnie
de sa chienne. Avec ses allures de pouliche chappe, de toute la
famille c'tait la seule qui valt quelque chose. Elle tait bien fire
aussi, comme les autres; mais tandis que ses soeurs plaaient mal leur
fiert, en continuant de mener une existence de dissipation, mme aux
dpens de leur libert ou de leur honneur, elle prfrait une existence
dure et paysanne  leur vie de sujtion ou de dsordres. Les autres
taient tellement ttes fles qu'elles n'avaient pas compris a; aussi,
lorsque la Galiote leur avait annonc son intention, les moqueries ne
lui avaient pas manqu:

--Et alors, te voici devenue une vraie Jeanneton?

--Il ne te manque qu'une quenouille!

--Et tu te marieras avec Jacquou!

Tu te marieras avec Jacquou!... Cette moquerie drisoire, qui me fut
rapporte en riant fort par la soeur de lait de la Galiote, ramena ma
pense sur elle. Je me rappelai l'motion que j'avais ressentie en
l'emportant hors du chteau, et je restai tout songeur. Certainement, je
crois bien que tout garon de mon ge, vigoureux et sain comme moi, et
t troubl comme je l'avais t en sentant se mouvoir et se tordre dans
mes bras ce beau corps de fille. Je ne m'tonnais donc pas de a. Mais
comment se faisait-il que le seul souvenir de ce moment-l pt
m'mouvoir encore, moi qui n'avais jamais song  autre femme qu' Lina?
Tout le jour je m'efforai de chasser cette scne de ma mmoire, en me
complaisant dans la remmorance de mes chres amours dfuntes; mais
j'avais beau faire, de temps en temps elle me revenait  l'esprit,
tenace comme une ronce o on est emptr.

Que le diable emporte cette Francette de m'avoir cont telle sottise!
pensai-je plusieurs fois.

Et de ce jour en avant, il me fut impossible de me dbarrasser
entirement de la pense troublante de cette scne, que quelque diable
semblait raviver en moi  mon grand dpit.

Tandis que j'tais dans cet tat d'esprit mal content de moi-mme, en
raison de ce que je regardais comme une trahison envers la mmoire de
mes parents et comme un affront  celle de ma pauvre Lina, le vieux Jean
vint  mourir aprs quatre jours de maladie, et je me trouvai seul. Son
neveu, qui tait charbonnier comme lui, vint demeurer dans la maison
avec sa femme et ses cinq droles, tout heureux de cette aubaine. a
n'tait pas un mauvais homme, mais il tait si pauvre que ce petit
hritage lui semblait le Prou: aussi lui et les siens furent d'abord
consols de la mort de l'oncle Jean.

C'est,  mon avis, un des grands inconvnients de l'extrme pauvret que
d'touffer ainsi les sentiments naturels entre parents. Celui qui, sans
tre riche, n'est pas press par le besoin, peut sans trop de peine
faire passer l'affection pour la parentelle avant l'avantage d'hriter.
Mais les pauvres diables qui, comme ce neveu de Jean, se galrent toute
l'anne et peuvent  peine entretenir le pain  leurs petits droles, il
est malais que le plaisir de les voir un peu sortir de la misre ne
leur fasse pas oublier la mort des parents.

C'est une des choses qu'on reproche le plus  nous autres paysans; mais
on voit tous les jours ces messieurs qui ne manquent de rien en faire
tout autant, en quoi ils sont beaucoup moins excusables.

Pour moi, je regrettai bien le vieux Jean qui avait t bon  mon gard
et j'aidai  le porter au cimetire; puis aprs, je me disposai 
dloger.

En rassemblant mes quelques hardes, je trouvai le petit poignard de la
Galiote, et a me remmora les choses que j'avais un peu oublies tandis
que Jean tait malade. Je fus au moment de le jeter au diable, mais tout
de mme je le mis au fond de mon havresac.

Mon paquet ne fut pas long  faire. J'avais deux chemises, dont l'une
sur la peau, un pantalon, une mauvaise veste, une blouse, une casquette
de peau de renard, une paire de souliers et des sabots. Avec a, un
petit livre d'un esclave de l'ancienne Rome que m'avait baill le dfunt
cur Bonal, une hache et mon fusil qu'on avait retrouv dans une cabane,
cach sous de la feuille: voil tout mon bien. Du temps de Lina, j'tais
curieux de me mieux habiller pour lui faire honneur; mais maintenant il
ne m'importait gure.

Mon petit paquet fait, je sifflai mon chien et je m'en fus, laissant la
clef  une voisine pour la remettre au neveu de Jean qui avait t
qurir son peu de mobilier.

J'tais parti dlibrment, mais quand je fus  quelque distance, je
m'arrtai, pensant en moi-mme o je pourrais aller. Comme je l'ai dit,
il y avait bien des gens qui me faisaient bonne figure, et j'aurais pu
sans point de doute trouver  me placer. Mais quoique la condition de
domestique de terre, chez des paysans, travaillant et mangeant avec eux,
n'ait rien de bien pnible, j'aimais trop ma libert pour me louer.
Peut-tre qu'en me plaant ainsi, j'aurais pu me marier sans servir sept
ans comme Jacob. Il y avait aux Bessdes une fille accorte qui me
regardait d'un bon oeil. La mre, veuve, avait besoin d'un gendre pour
faire valoir le domaine, et, comme j'y avais travaill quelque temps 
la journe, elles m'avaient donn  comprendre toutes deux que je leur
convenais pour mari et pour gendre. Mais, moi, je n'avais envie ni de la
fille ni du bien, encore que le tout en valt la peine; aussi je
recevais frachement les paroles amiteuses de la fille, et les avances
de la mre.

Mais  cette heure il ne s'agissait plus de a; o aller? En cherchant
bien, je vins  songer  une vieille masure sise entre Las Saurias et le
Cros-de-Mortier, et qui avait autrefois servi d'abri passager aux
gardes-bois des seigneurs, mais qui tait abandonne depuis quelques
annes. Le dernier hte tait un brigand qui s'y tait tabli et qui y
avait habit quelque temps, jusqu'au moment o il avait t pris et
envoy aux galres pour le restant de ses jours. Cette baraque, appele
aux Ages, et les bois autour appartenaient  un propritaire de
Bonneval que j'allai trouver sur-le-champ. Comme c'tait un bon homme,
nous fmes tout de suite d'accord. Il fut convenu que je me logerais l,
sans payer de loyer, moyennant que, tous les ans,  la fte patronale de
Fossemagne, qui tombe le 21 octobre, je lui porterais un livre et deux
perdrix de redevance; la chose convenue, je m'en fus droit  la susdite
baraque.

Pour dire la vrit, celle de Jean tait une maison cossue  ct de
celle-ci, et je me pris  rire en rptant un dicton du chevalier:

    _Voil une belle maison, s'il y avait des pots  moineaux!_

Il n'y avait que les quatre murs avec la tuile en mauvais tat. Le
foyer tait construit grossirement de pierres frustes; pour toute
ouverture il y avait une porte basse qui fermait au loquet; pour
plancher, c'tait la terre nue o l'herbe avait pouss par
l'inhabitation. Le premier jour, je couchai sur de la fougre que
j'amassai dans un coin; mais le lendemain, m'tant procur des planches
et des piquets, je fis une manire de lit comme une grande caisse, et je
dressai une table dans le mme genre. Deux tronces quarries, de chaque
ct de l'tre, me servirent de banc, et me voil dans mes meubles,
comme on dit. Aprs a, il me fallut acheter une marmite, une seille de
bois, une soupire et une cuiller.--Heureusement au moment de la mort de
Jean, j'avais recouvr quelques sous qui me servirent bien.--L'endroit
tait fort sauvage, mais point dplaisant, du moins pour moi, car je
crois qu'un monsieur de Prigueux ne s'y serait pas habitu aisment.
Autour de la maison il y avait cinq ou six gros chtaigniers qui
donnaient de l'ombre et sous lesquels venait une petite herbe courte et
drue comme du velours, parmi laquelle poussaient par places des fougres
et des touffes de cette fleur appele bouton d'or, ou en patois:
_paoutoloubo_, parce que les feuilles ressemblent  l'empreinte d'une
patte de louve. Attenant la maison, il y avait un petit jardin aux
murailles crases, plein d'herbes folles, de ronces, de buissons,
d'glantiers, qui avaient touff un prunier sur lequel grimpait une
clmatite des haies, autrement appele: herbe aux gueux, parce que ces
coureurs qui braillent piteusement les jours de foire  l'entre des
bourgs se servent des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces plaies
artificielles qu'ils talent sous les yeux des passants.

Au-del des chtaigniers,  quarante pas, c'taient des bois taillis
pais et vigoureux qui entouraient de tous cts la maison,  laquelle
on arrivait par un petit chemin perdu dj, mang par la bruyre, et qui
s'arrtait l. Une fontaine, dans le genre de celle de la tuilire,
tait  trois cents pas de l, au fond d'une petite combe pleine de
joncs; l'eau n'en tait pas bien bonne, mais il fallait s'en contenter.
Les bonnes fontaines sont rares sur certains hauts plateaux du Prigord:
aussi les belles sources abondantes, de tout temps depuis les druides,
ont t l'objet d'une grande vnration dans nos pays. Il y en a
beaucoup o, dans les premiers jours de l'automne, on se rend de loin,
comme en plerinage, pour en boire les eaux salutaires. A quelques-unes,
les femmes viennent dposer un oeuf sur la pierre, pour porter bonheur 
la couve; dans d'autres, les filles jettent une pingle pour trouver un
mari; et, comme toutes veulent se marier, il y en a o l'on voit au fond
de l'eau des milliers d'pingles. Dans certains cantons o il n'y a pas
de fontaines, les puits sont rvrs comme elles, et la fille de la
maison, le jour de la Nol, laisse tomber un morceau de pain dedans pour
que l'eau ne tarisse pas.

Ce qui me plaisait dans cette maison des Ages, c'est qu'elle tait toute
seule au milieu de la fort, assez loin des villages, et qu'il n'y avait
pas de danger d'avoir de dispute avec les voisins. Cet endroit dsert
allait bien avec mes ides tristes, et la vie solitaire qu'on y menait
de force s'accordait bien avec mes gots. Et puis j'aimais ma fort,
malgr sa mauvaise renomme. J'aimais ces immenses massifs de bois qui
suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d'un manteau
vert en t, et  l'automne se colorant de teintes varies selon les
espces: jaunes, vert ple, rousses, feuille-morte, sur lesquelles
piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert
sombre de quelques bouquets de pins pars. J'aimais aussi ces combes
herbeuses fouilles par le groin des sangliers; ces plateaux pierreux,
parsems de bruyres roses, de gents et d'ajoncs aux fleurs d'or; ces
vastes tendues de hautes brandes o se fltraient les btes chasses;
ces petites clairires sur une butte, o, dans le sol ingrat,
foisonnaient la lavande, le thym, l'immortelle, le serpolet, la
marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j'y passais
mon fusil sur l'paule, un peu mal accoutr sans doute, mais libre et
fier comme un sauvage que j'tais.

Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque j'allais travailler dans
les environs, mais j'y revenais toujours avec plaisir. Le soir, la
journe faite, aprs avoir soup, je m'en retournais aux Ages, cheminant
lentement dans les bois, suivi de mon chien. Je jouissais de me
retrouver seul, dbarrass de la sujtion du mercenaire et des propos
importuns, et je m'entretenais avec mes souvenirs.

                   *       *       *       *       *

En quittant les Maurezies, j'avais cru, je ne sais pourquoi, laisser
derrire moi la pense de cette Galiote qui me tourmentait, mais il n'en
tait rien. En fermant les yeux, il me semblait la voir encore dans la
cour du chteau, les cheveux dnous, les paules nues, les narines
frmissantes, me jeter un regard acr. Et je croyais la tenir encore
dans mes bras, me rvlant  son insu, en se dbattant, les beauts de
son corps, furieuse de recevoir sur son front des gouttes de mon sang.

Ah! ce n'tait plus le sentiment doux et profond qui m'attachait  Lina;
ce n'tait plus cette tendresse de coeur qui faisait que je ne voyais
qu'elle au monde, mais un furieux apptit de la chair superbe de cette
crature. Je ne l'aimais pas, je la hassais plutt, et cependant
j'tais entran vers elle, je la voulais avec rage. Je me rvoltais
contre cette passion, je m'accusais de lchet pour mler ainsi  la
haine que j'avais voue  cette race maudite des Nansac un dsir qui
l'affaiblissait. Mais, malgr tout, je ne russissais pas  chasser de
mon esprit cette vision qui le hantait.

Pourtant, quoique impuissant  repousser cette obsession humiliante, je
me sentais encore matre de ma volont, et a me rassurait; mais bientt
j'eus une terrible secousse.

Un dimanche que je chassais dans la fort, entre les Foucaudies et le
Lac-Ngre, tandis que mon chien suivait la voie d'un livre,  la
croise de deux sentiers dans le taillis, je me rencontrai avec la
Galiote. Elle marchait lestement, suivie de sa chienne, son fusil sur
l'paule, l'air crne, la mine assure. Elle avait des culottes de
coutil, des gutres de toile qui lui prenaient le mollet, une grande
blouse plisse, en cotonnade raye,  ceinture lche, et un chapeau de
feutre gris dans lequel elle avait piqu une plume de geai. La large
courroie de la carnassire passant entre ses petits seins les faisait
ressortir fermes et libres sous la lgre toffe. Je m'arrtai coup sec
en la voyant, comme suffoqu par une sensation brlante, et lorsqu'elle
passa, les joues roses, l'oeil brillant, un brin de marjolaine entre
ses lvres rouges, je sentais mes tempes battre avec bruit.

Elle passa fire, en me jetant un coup d'oeil ddaigneux, et, moi, je
restai l tout capot, sans trouver une parole, la regardant s'loigner
de son pas lger et cadenc.

Cette rencontre aggrava ma situation. J'tais comme un homme qui a une
pine enfonce au profond de la chair, et qui,  chaque mouvement,
ressent un lancement douloureux. Tout me rappelait la Galiote: un geai
criard s'envolant  mon approche me faisait penser  la plume de son
chapeau; l'odeur de la marjolaine me rappelait le brin qu'elle avait 
la bouche; dans les sentiers, sur la terre frache, je retrouvais
l'empreinte de son petit pied; enfin, le silence et la solitude, tout me
parlait d'elle, sans compter le sang bouillant de la jeunesse. Malgr
a, je rsistais toujours, et j'avais mme la force de ne pas aller
chasser aux environs de l'Herm, pour ne pas la rencontrer de nouveau.
Mais quand le diable s'en mle, comme on dit, on est pris du ct o on
ne se mfie pas.

Un mardi,  la vespre, je revenais de Thenon o j'avais t vendre un
livre et une couple de lapins, et je marchais vite, parce que le temps
menaait. L'air tait lourd et touffant; les gents sauvages, chauffs
par le soleil, exhalaient leur odeur cre; des roulements de tonnerre se
succdaient, aprs de longs clairs qui dchiraient le ciel. Un vent
brlant poussait des nuages noirs, rousstres, courbait les taillis et
balanait en l'air les hauts baliveaux. Les oiseaux, effars, rentraient
de la picore aux champs s'abriter sous bois. Les mouches plates se
collaient sur ma figure, terribles comme des poux affams, et autour de
moi les taons tourbillonnaient enrags.

Jamais plus je n'arrive assez tt! me disais-je en regardant le ciel.

Et, en effet,  deux cents toises des Ages, de grosses gouttes
commencrent  tomber, s'aplatissant dans la poussire du sentier d'o
montait cette odeur fade que dgage la terre en temps d'orage. Et puis
la pluie tomba serre, drue, comme qui la verse  seaux, de manire que
lorsque j'arrivai  la maison, j'tais tout tremp.

Ayant quitt ma blouse, je mis ma mauvaise veste, et je jetai sur les
pierres du foyer une brasse de branches que je fis flamber vitement.
Tandis que j'tais l  me scher les jambes, mon chien, qui regardait
le feu, se tourna et se mit  grogner, puis  japper. En mme temps, la
porte s'ouvre vivement et je vois la Galiote.

a me donna un coup dans l'estomac, mais elle ne fut pas moins surprise
que moi; en me voyant, elle s'arrta sur le seuil.

--Entrez! entrez sans crainte, lui dis-je en me levant, venez vous
scher.

Elle ferma la porte et s'avana vers le foyer.

--De crainte, je n'en ai point! dit-elle bravement.

--Et vous avez raison. Tenez, mettez-vous l, et tournez-vous vers le
feu...

Et, en disant ceci, j'avais pouss une des tronces de bois qui servaient
de sige au milieu, devant le foyer.

Elle posa son fusil dans le coin de la chemine, ta sa carnassire, la
mit sur la table, et s'assit, tournant le dos  la flamme. Pendant ce
temps, mon chien flairait sa chienne et lui faisait fte.

Ce n'est pas pour dire, mais, quoique je fisse le crne, le coeur me
battait fort en la voyant l. Sa blouse mouille lui collait au corps,
marquant ses belles formes, et bientt elle commena  fumer,
l'enveloppant d'une lgre bue. Pour cacher mon trouble, je fus
chercher une brasse de bois sec, que je jetai sur le feu. Puis il y eut
un moment de silence, tandis que, dans la cabane obscure o il fumait
comme dans un schoir  chtaignes, se rpandait la bonne odeur du
genvrier qui brlait.

--Vous ne venez pas souvent de ces cts, lui dis-je pour rompre ce
silence embarrassant.

--C'est la premire fois; je me suis gare en suivant un livre bless.

--Il est heureux que je sois arriv  temps de Thenon; vous auriez
attrap du mal  rester ainsi trempe.

--Oh!... fit-elle seulement, en haussant un peu les paules.

J'aurais voulu me taire, mais je ne le pouvais pas.

--Votre chapeau dgoutte sur vous, partout, repris-je; vous ferez bien
de le quitter pour le faire scher.

Elle ta son chapeau et chercha un endroit o le poser; mais il n'y
avait ni landiers, ni rien.

--Donnez-le moi, je vais le tenir.

Et je le lui pris des mains, un peu malgr elle, avide de toucher un
objet  son usage.

Lorsqu'elle fut dcoiffe, ses lourds cheveux d'or masss sur la nuque
brillrent aux reflets de la flamme, clairant la masure sombre. Elle
regardait ce misrable mobilier, ce lit de planches, garni de fougres,
avec une mchante couverte, cette table faite de quatre piquets plants
en terre, sous laquelle une marmite rouille reprsentait toutes les
affaires de cuisine.

--Alors, vous demeurez ici? dit-elle pour ne pas affecter de se taire.

--Eh! oui, et vous voyez qu'il n'y a rien de trop: je couche dans mon
fourreau, comme l'pe du roi.

Elle hocha la tte, comme pour approuver.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendait, de quelque
trou dans la tuile, des gouttes de pluie tomber avec un bruit mat sur
la terre battue, rgulirement, comme un balancier de pendule marquant
les secondes. Du coin du feu o j'tais, je la regardais sans qu'elle me
vt, admirant les frisons d'or qui se tordaient sur son cou et sa
mignonne oreille rose, sans aucun pendant. Mais, se sentant sche dans
le dos, elle se tourna face au foyer, allongea vers le feu ses petits
souliers ferrs, et tendit  la flamme ses mains humides, avec un lger
frmissement de plaisir.

Alors je m'efforai de la regarder sans en faire le semblant. Elle
soulevait lgrement sa blouse qui collait sur sa poitrine et ses bras,
et regardait ses gutres qui fumaient. Ah! la belle crature, et quel
charme sain et robuste se dgageait de ce jeune corps superbe que ne
gtaient pas les affiquets fminins! Des ides folles me passaient par
la tte, en la voyant l, tout prs de moi,  ma merci, pour ainsi dire.
De son chapeau, que je tenais, montait la bonne odeur de sa chair:
j'tais comme ivre, et je sentais ma raison s'en aller.

Alors je fis un effort sur moi-mme, et je sortis pour chapper  la
tentation, la laissant seule finir de se scher  son aise. L'orage
tait pass; on n'entendait plus que quelques lointains roulements du
tonnerre. Une bonne fracheur avait succd  la chaleur touffante de
tout  l'heure. Autour de la maison, les feuilles luisantes des grands
chtaigniers laissaient choir des gouttes qui faisaient trembler les
fougres venues  l'ombre. Je m'loignai un peu, marchant  pas lents
dans le mauvais chemin sem de flaques d'eau. Dans les bois, tout
semblait rajeuni; l'herbe tait plus verte, les fleurs des gents plus
jaunes, celles des bruyres plus roses, cependant que les scabieuses
sauvages, charges d'eau, inclinaient leurs ttes sur leurs tiges
grles, et que les houx nains faisaient briller leurs feuilles rigides.
Le soleil tombait derrire l'horizon, envoyant  travers les bois ces
derniers rais qui faisaient briller les gouttelettes tremblotantes aux
pillets de la folle avoine. Une senteur rustique et frache venait de
la terre abreuve o foisonnaient les plantes sauvages: thym, sauge,
marjolaine, serpolet, et l'herbe jaune de Saint-Roch  la subtile odeur.
Je me promenai un moment, la tte nue, aspirant avec avidit l'air pur
et frais, et roulant dans ma tte des penses contradictoires comme les
sentiments qui m'agitaient. L'_Ave Maria_ sonnait au clocher de
Fossemagne, et les vibrations sonores s'pandaient dans le crpuscule
avec une mlancolique harmonie. Peu  peu je sentais descendre sur moi
les impressions apaisantes de la chute du jour, et bientt la fracheur
qui m'enveloppait acheva de me calmer, et je revins  la maison.

Devant le foyer, qui brillait seul au fond de la masure, la Galiote
tait debout.

--Il est tard? demanda-t-elle.

--La nuit vient, lui rpondis-je.

--Alors, je vais partir, fit-elle en prenant son fusil.

--Je vais vous mettre dans votre chemin: vous vous perdriez dans ces
bois.

Et je sortis aprs elle.

Nous cheminions en silence, moi pensant  cette belle crature, non plus
avec les ardentes convoitises de tout  l'heure, mais avec la rsolution
virile de me souvenir qu'il y avait entre nous des choses inoubliables;
elle, songeant  je ne sais quoi. Aprs une demi-heure de marche, ayant
trouv la grande voie mal fame d'Angoulme  Sarlat, nous la suivmes
un moment, jusqu'au droit du village du Puy, aprs quoi, entrant dans
les taillis, nous traversmes la fort de l'Herm. Nous passions par des
sentiers troits,  peine frays souvent, tout  fait perdus
quelquefois. Je marchais devant la Galiote, cartant une branche
d'glantier, l'avertissant de la rencontre d'une flaque d'eau; et
lorsqu'une cpe courbe par l'orage barrait le chemin, je la relevais
pour la laisser passer. Au bout de trois quarts d'heure, le sentier
dbouchait du bois dans une lande d'o l'on voyait les vitres de la
mtairie o elle habitait, luire faiblement dans la nuit.

--Vous voici rendue,  cette heure.

--Merci, Jacques, me dit-elle d'une voix claire, en me regardant
fixement; merci.

Je la contemplai un instant, l'enveloppant tout entire d'un regard
ardent, et je fus au moment de lui rpondre: Je voudrais vous avoir
sauv la vie!, mais je me retins:

--Adieu, mademoiselle!

Et, tandis qu'elle s'loignait, je rentrai dans le bois.

Pour m'en retourner, je m'en fus passer au _Jarry de las Fadas_, et,
quand je fus en haut du tuquet, je m'assis au pied de l'arbre. La lune
se levait rouge, sanglante, sur l'horizon, et montait lentement,
sinistre dans le ciel noir. Je la regardai longtemps, fixement, en
songeant  la Galiote, en me faisant des reproches de n'avoir pas t
plus ferme. J'avais des remords d'avoir fait taire en sa prsence la
haine que j'avais pour elle et les siens. C'tait bien malgr moi, car
sa vue inattendue m'avait troubl au point de me faire tout oublier un
moment. Puis, je me cherchais des excuses: que pouvais-je faire autre
que ce que j'avais fait? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec
ce temps  ne pas mettre un chien dehors, comme on dit? Non, a ne se
pouvait pas. Et, un peu tranquillis par ces raisons, je me repaissais
de son image que je croyais avoir encore devant mes paupires.

Certes, son dernier regard, en me quittant, n'tait plus ce regard
mchant, transperant comme une pe, qu'elle m'avait jet dans la cour
du chteau, la nuit de l'incendie. La haine mprisante qui dbordait
alors de tout son tre avait disparu. Je comprenais bien que ma manire
d'tre avec elle, ce soir, avait d amener ce changement; mais il me
semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l'expression de sa
physionomie, qu'il y avait quelque chose de plus que de la
reconnaissance pour un service rendu. Dans ma folie, je me disais:
Cette fille fire et rebelle  l'amour, que les mauvais exemples de ses
soeurs et les galanteries des jeunes fous qui frquentaient  l'Herm
n'ont pu gter, a-t-elle t touche par la passion ardente qui flambait
visiblement en moi, encore que je m'efforasse de la cacher? Certes, en
laissant de ct ma misrable situation, je pouvais n'en tre pas trop
tonn. A cette poque, j'tais un robuste et beau mle, bien fait pour
tourner la tte d'une de ces grandes dames dont j'avais ou parler, qui
prennent leurs amants dans une condition infrieure pour les mieux
dominer. Mais, malgr la passion qui me poussait vers la Galiote, je me
rvoltais  la pense de jouer ce rle d'amant mpris. A son orgueil de
fille noble, j'opposais ma fiert d'homme, et, malgr la fougue de son
imprieuse nature, je me sentais assez d'nergie pour la dompter et lui
imposer la suprmatie virile.

Comme j'tais dans ces penses, agit, incertain des vrais sentiments de
la Galiote, mon chien, qui tait couch en rond  mes pieds, leva la
tte et grogna sourdement. Je me couchai l'oreille  terre, et j'ous
des pas d'homme venant vers moi. Aussitt, prenant mon chien par la peau
du cou, je l'entranai derrire le gros chne o je me cachai, mon fusil
 la main, appuy contre l'arbre. Quelque dix minutes aprs, trois
hommes arrivaient en haut du tertre. Ils taient habills de vestes
brunes et coiffs de grands chapeaux rabattus; leur mouchoir nou
au-dessous des yeux les masquait, et ils avaient chacun en main un gros
bton, de ceux que nous appelons en patois des _billous_. Je les
regardai passer, tenant la gueule de mon chien avec la main, de crainte
qu'il ne jappt, mais il faisait trs noir et, accoutrs comme ils
taient, je ne les connus pas. Par exemple, il n'tait pas malais de
voir que c'taient des brigands qui revenaient de faire quelque mauvais
coup ou y allaient; de ceux-l qui tueraient un mercier pour un peigne.

Je restai l une heure encore, puis je revins vers les Ages, pensant
toujours  la Galiote, marchant doucement, comme celui qui n'est pas
press de se coucher, parce qu'il sait qu'il ne dormira pas. J'tais 
une porte de fusil de la maison, lorsque tout  coup, bien loin, dans
la direction de la cafourche dserte de la route de Bordeaux  Brives et
du grand chemin d'Angoulme  Sarlat, j'ous s'lever dans la nuit un
grand cri d'appel: Au secours! touff soudain comme si l'homme avait
t brusquement pris  la gorge ou assomm d'un seul coup. Les cheveux
m'en levrent sur la tte: C'est quelque malheureux qu'on assassine,
me dis-je, et aussitt je me mis  courir de ce ct. Arriv  la
cafourche, tout essouffl, suant, je ne vis rien. Je suivis la route
jusqu' la croix de l'Orme, criant: H! h! pour avertir, s'il n'tait
pas trop tard, puis je remontai  l'oppos vers le Jarripigier, criant
toujours de temps en temps, mais je ne vis ni n'entendis rien, de
manire qu'aprs avoir cherch, vir pendant trois quarts d'heure
environ, je m'en retournai aux Ages, o je me jetai sur la fougre pour
essayer de dormir. Mais ce cri terrible, angoiss, joint  ce que
j'avais l'esprit troubl par la passion, m'empcha de fermer l'oeil.
Peut-tre, me disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant  une
foire des environs que ces sclrats auront assomm et jet ensuite dans
le Gour.

En ce temps-l, il y avait beaucoup de crimes impunis. Des marchands
venus de loin, des porte-balle courant les foires avec leur argent dans
une ceinture de cuir, disparaissaient sans qu'on y prt garde. Ce n'est
que longtemps aprs, ne les voyant pas revenir, qu'on s'en inquitait
dans leur pays. De savoir alors au juste o, comment et  quelle poque
ils avaient disparu, et surtout quels taient les assassins, les parents
au loin en taient bien empchs: autant chercher une aiguille dans un
grenier  foin. C'tait d'autant plus difficile que les brigands les
faisaient disparatre pour toujours dans des endroits comme l'abme du
Gour, ou encore le trou de Pomeissac prs du Bugue, o tant de personnes
ont t jetes, aprs avoir t assassines sur le grand chemin voisin,
qu'on a t oblig de le faire boucher...

Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque temps tout imbcile,
tirass entre une grande envie de revoir la Galiote, et ma conscience
qui me le dfendait. J'tais ennuy et fatigu de a et je me disais
quelquefois qu'autant vaudrait pour moi tre au fond d'un de ces abmes
d'o l'on ne remonte pas. Ah! me disais-je, si j'tais couch pour
toujours  ct des os de ma Lina, tout serait fini! Que puis-je
attendre de l'existence, sinon la misre et le crve-coeur de mes
regrets? Car j'avais beau tre entran vers cette fille du diable,
l'appter comme un fou, je n'en gardais pas moins le souvenir trs pur
et trs cher de mes premires amours, que la force de ma passion
prsente pouvait bien obscurcir dans des moments de folie, mais non pas
effacer.

Heureusement, ces heures de dcouragement taient rares; j'en avais
honte ensuite en me rappelant les leons du cur Bonal, qui disait
coutumirement que l'homme devait porter sa peine en homme, et que la
force tait la moiti de la vertu.

Je ne cherchais pas  revoir celle qui m'avait comme ensorcel, mais
tout de mme je la rencontrais parfois. Avec un peu de vanit, j'aurais
pu croire que ces rencontres ne lui dplaisaient pas. Nous nous disions
quelques paroles en passant, et des fois elle s'arrtait pour parler
plus longuement.

Je lui enseignais un livre gt ou une compagnie de perdreaux, et a
lui faisait plaisir. Elle tait bien revenue de ses mprisantes faons
d'autrefois, et voyant qu'au demeurant je n'tais ni bte, ni tout 
fait ignorant, elle commenait  souponner qu'un paysan pouvait tre un
homme. Pour tre vrai, je crois que ma personne lui agrait. Comme je
l'ai dit dj, j'tais, en ce temps de ma jeunesse, grand, bien fait;
j'avais les paules larges, les yeux noirs, le cou robuste, les cheveux
touffus, et une courte barbe noire frise ombrait mes joues brunes, car
d'aller donner deux sous au perruquier de Thenon toutes les semaines
pour me faire raser, je n'en avais pas le moyen.

Quand nous tions ainsi arrts quelques minutes, je connaissais que
cette fille, farouche aux hommes jusqu'ici, commenait  penser 
l'amour. Le sang de sa race parlait dans ses yeux, lorsqu'elle me
dvisageait hardiment et me toisait des pieds  la tte, sans point de
gne, comme elle aurait admir un beau cheval. Je comprenais bien a, et
j'en tais quelque peu mortifi; mais, comme, de mon ct, c'tait la
belle et crne fille qui me tenait, je ne faisais pas trop de compte de
ses manires.

Dans ces moments, en la regardant, il me prenait des envies sauvages de
me jeter sur elle, et de l'emporter au fond des taillis pais comme fait
un loup d'une brebis. Elle le voyait bien  mes yeux qui luisaient,  ma
voix qui s'tranglait,  tout mon tre qui frmissait; mais elle ne s'en
mouvait pas autrement. Si la chose tait arrive, je ne sais pas trop
comment a se serait arrang, car elle n'tait pas de celles qui par
faiblesse, ou par bont de coeur, se laissent aller  celui qu'elles
aiment. C'tait une de ces rudes femelles qui se dfendent des ongles et
des dents, rtives  la matrise de l'homme encore qu'elles le dsirent,
et, jusque-l, veulent encore commander.

L'hiver se passa ainsi, dans ces tirassements entre la passion qui me
tenait et ma volont qui reprenait le dessus lorsque j'tais hors de la
prsence de la Galiote. Pendant la mauvaise saison, je n'avais pas
d'ouvrage aux champs, mais seulement quelque peu de bois  couper, de
manire qu'il me fallait, pour vivre, chasser et piger. Autour de la
fort, dans les friches pierreuses, semes de genvriers, je tendais des
trappelles pour les grives, et, dans les haies de ronces, de
cornouillers et d'glantiers, des engins  prendre les merles. Dans les
vignes entoures de murailles, o il y a force clapiers, je posais des
setons pour les lapins. Je prenais des renards, puis des fouines et
autres btes puantes dans les vieilles masures abandonnes, et des fois,
au clair de lune, dans les cantons o il y avait des terriers de
blaireaux, j'allais  l'afft, et j'attendais l'animal qui venait se
dresser contre un pied de bl d'Espagne oubli au coin d'une terre,
croyant y trouver l'pi. Lorsqu'il faisait trop mauvais temps, je me
tenais  la maison, faonnant des piges  taupes, des cages en bois,
des manches de fouet avec des tiges de houx, des paniers, des flaux et
autres petites gazineries. Par tous ces moyens je ne manquais pas de
pain, mais au reste, je mangeais plus de frottes et d'oignons que de
poulets rtis. Quoique restant souvent plusieurs jours sans parler  me
qui vive, je ne m'ennuyais point, ayant t accoutum de bonne heure 
tre seul, et de nature n'aimant gure la compagnie. Et puis dans
l'imbcillit d'esprit o j'tais pour lors, ayant la tte pleine de la
Galiote, j'avais de quoi m'occuper. Quelquefois je jetais les yeux sur
la cosse de bois o elle s'tait assise et je croyais la voir encore
allongeant vers le feu ses petits pieds et ses mains roses, o
transparaissait le sang. D'autres fois, je levais la tte et je
regardais vers la porte qui, me semblait-il, allait s'ouvrir pour la
laisser entrer. Le poignard que je lui avais enlev tait fich dans une
planche au chevet de ma couche, et quelquefois je le maniais, essayant
la pointe sur un de mes doigts, et le bleu sombre de la lame d'acier me
rappelait la couleur de ses yeux.

                   *       *       *       *       *

Au sortir de l'hiver, un dimanche de mars, par un beau soleil, je fus
saisi d'une terrible envie de la revoir. Il y avait tantt deux mois que
je ne l'avais pas rencontre, car l'hiver avait t dur, la neige avait
tenu longtemps, et il me semblait qu'il y avait dix ans. J'tais m par
un sentiment instinctif qui me portait de son ct, tout de mme que
l'eau coule sur la pente, que la flamme monte en l'air, que la plante se
tourne vers le soleil. Je pris mon fusil, desseignant d'aller du ct du
domaine o elle demeurait, avec l'espoir qu'en rdant autour je
l'apercevrais sans tre vu. Mais lorsque je fus prs de La Granval,
soudain la pense du dfunt cur Bonal me revint et, avec elle, comme
une bouffe de rvolte, les souvenirs de ma jeunesse et la mmoire des
miens morts de misre et de dsespoir.

Je m'arrtai coup sec, effray de cet anantissement de ma volont:
Misrable! me dis-je, lche! vas-tu oublier la haine jure  la race
maudite des Nansac!...

Et sur le coup de la colre, changeant de chemin, je m'en fus passer au
bout de l'alle de chtaigniers o nous avions enterr le pauvre cur.
La terre releve s'tait tasse, enfonant le cercueil de bois blanc, en
sorte que la tombe ne marquait plus gure. L'herbe poussait gale et
drue dans l'alle abandonne, recouvrant le tout. Encore un hiver,
pensai-je, et les pluies auront nivel entirement le terrain, et la
trace de la fosse de ce brave homme disparatra entirement. Son
souvenir vivra encore parmi ceux qui l'ont connu, mais, ceux-l morts 
leur tour, nul plus ne s'avisera de songer  lui; l'oubli profond
couvrira de son ombre et la spulture et le souvenir: ainsi vont les
choses de ce monde. Et des ides tristes me venant  l'esprit, je m'en
fus lentement vers le Gour, et l, je restai longtemps, les yeux
attachs sur cette nappe d'eau qui montait des profondeurs souterraines
o dormait la pauvre Lina. Puis je fus pris par un dsir grand de parler
d'elle, et j'allai  Bars trouver la Bertrille.

On sortait de vpres comme j'arrivais, et je me plantai contre l'ormeau
pour l'attendre; mais j'eus beau pier, je ne la vis point. Tout le
monde tant dehors, je me promenai un instant, esprant trouver
quelqu'un de connaissance pour me renseigner, car je la croyais toujours
 Puypautier. Dans la mchante auberge de l'endroit, on chantait fort,
et en passant j'aperus le fameux Guilhem de la Mathive, saoul comme la
bourrique  Robespierre, ainsi qu'on dit, je ne sais pourquoi. Au bout
des maisons, qui ne sont pas en quantit, au moment o je passais devant
une petite bicoque, la Bertrille en sortit et, me voyant, vint  moi.

--Et comment a va? lui dis-je.

--Hlas! mon pauvre Jacquou, j'ai eu bien des malheurs depuis que je ne
t'ai vu!

--Et quels, ma Bertrille?

--Ma mre est tombe paralyse et ne bouge plus du lit, et puis mon
pauvre Arnaud est mort l-bas en Afrique, six mois avant d'avoir son
cong.

--Pauvre Bertrille, je te plains bien!

Et, l-dessus, nous nous entretnmes de nos malheurs  tous deux; moi
lui parlant de son bon ami, elle me parlant de Lina.

Et,  ce propos, elle me dit que cette vieille gueuse de Mathive tait
tout  fait malheureuse avec ce mauvais sujet de Guilhem qui avait pris
une jeune chambrire  la maison, mang le bien  moiti, et par-dessus
le march la rouait de coups.

--Et tant mieux! fis-je, je ne serai content que lorsque je la verrai,
le bissac sur l'chine, crever au bord de quelque chemin!... Mais ta
mre,--repris-je,--n'y a-t-il point d'espoir qu'elle gurisse?

--Hlas! non: d'ailleurs tu peux bien la voir, dit-elle en rouvrant la
porte.

Et j'entrai aprs elle.

Quelle misre! Dans un cldier  scher les chtaignes o l'on avait
fait une chemine grossire comme celle d'une cabane des bois, les deux
pauvres femmes taient loges. Il n'y avait en fait de meubles qu'une
table contre un mur, avec un banc et, de l'autre ct, le mchant lit o
gisait la paralytique. A peine pouvait-on passer entre la table et le
lit, tellement c'tait petit.

--Voil Jacquou qui te vient voir, mre! fit la Bertrille; tu sais bien,
c'est lui qui tait chez le cur Bonal,  La Granval.

La malade, qui n'avait plus de vivant que les yeux, baissa les paupires
pour dire: Oui, je sais.

Lui ayant dit, en manire de consolation, qu'il ne fallait pas
dsesprer, que sans doute la chaleur venant la gurirait, elle fit
aller ses yeux  droite et  gauche en signifiance qu'elle n'y croyait
point.

Aprs quelques paroles de rconfort, je sortis avec la Bertrille.

Nous nous en allions doucement le long du chemin creux, entre les haies
paisses qui garnissaient les talus. J'avais une ide, mais je n'osais
pas l'avouer  la pauvre drole, et je regardais machinalement les
buissons noirs o restaient quelques prunelles bleutres fltries par
l'hiver, et le chvrefeuille qui, s'talant sur les ronces et les
viornes, laissait pendre des jets sur le chemin. De temps en temps, je
cassais une brindille sans m'arrter, et je la mchonnais, toujours
muet; mais enfin je me trouvai honteux de ma couardise, et, prenant
courage, je dis:

--Pauvre Bertrille, excuse-moi... comment faites-vous pour vivre, toi ne
pouvant aller en journe?

--Je file tant que je peux.

--Et tu gagnes quatre  cinq sous  ce mtier; tu n'as pas pour vous
entretenir le pain, surtout qu'il est cher, cette anne!

Elle marchait la tte baisse et ne rpondit pas.

Quelque chose me traversa le coeur, comme une aiguille.

--Et peut-tre, repris-je, vous n'en avez pas, en ce moment?

Elle ne rpondit toujours point.

Alors je lui attrapai la main:

--Regarde-moi, Bertrille.

Elle leva vers moi ses yeux pleins de larmes.

--J'ai trente sous dans ma poche; je t'en prie, prends-les... les
voici...

Elle hsita une seconde, mais, quand elle vit mes yeux humides, elle
prit les sous.

--Merci, mon Jacquou.

--Si les pauvres ne s'aident pas entre eux, qui les aidera? Je n'ai
personne au monde, il me semble que tu es ma soeur.

Elle mit les sous dans la poche de son devantal, et nous revnmes vers
le bourg.

--coute, Bertrille, lui dis-je devant sa porte, ne te fais pas de peine
et ne te tue pas  veiller avec ta quenouille pour avoir du pain: moi,
je suis l; dimanche je reviendrai.

--Oh! Jacquou, je ne veux point te mettre cette charge de deux femmes
sur les bras.

--Je suis fort assez pour la porter, lui rpondis-je, n'aie point de
honte de a: suppose que je sois ton frre, ajoutai-je en lui tenant la
main.

Elle me regarda avec un tel lancement d'me que l'tincelle jaillie de
ses yeux me donna un petit frmissement d'motion.

--Adieu, lui dis-je, et  dimanche!

Je m'en allai tout autre que je n'tais venu, content de moi, le coeur
solide, prt  tout. Le plaisir d'avoir rendu service  ces deux pauvres
femmes, la rsolution que j'avais prise de les assister dans leur
malheur, tout cela me transportait. Il me semblait que dsormais je
n'tais plus un tre inutile  tous; j'avais un but, une tche  remplir
que je m'tais donne moi-mme, et cette tche avait quelque chose de
sacr qui me relevait dans ma propre estime; tout cela me faisait du
bien.

Pendant la semaine, je travaillai avec courage, sans perdre une journe,
comme a m'arrivait quelquefois lorsque je n'avais  penser qu' moi,
puis, le dimanche venu, je m'en fus  Bars. A la pense de ce que
j'allais faire, je sentais une satisfaction intrieure qui m'tait
inconnue auparavant, et je marchais allgrement, impatient d'apporter
quelque soulagement  la misre de ces deux malheureuses cratures.

Je les trouvai toujours dans la mme situation: la mre gisant sur son
grabat; la fille, sa quenouille au flanc, filant toujours  s'user les
doigts. Lorsque aprs tre rest un instant avec elles je sortis, la
Bertrille vint avec moi, et tout en marchant je lui donnai l'argent de
ma semaine; l-dessus, la pauvre drole me dit:

--O Jacquou! il faut bien que a soit toi pour que je le prenne! d'un
autre je mourrais de honte.

--Mais de moi tu peux tout prendre comme de ton frre, je te l'ai dit:
accepte donc ce peu, de grand coeur, comme je te le prsente!

Alors, ayant pris l'argent, elle s'attrapa  mon bras et nous fmes une
centaine de pas dans le chemin sans parler.

Puis, revenus devant la porte, nous nous regardmes un instant, contents
l'un de l'autre, et je lui dis:

--A dimanche, ma Bertrille.

--A dimanche alors, mon Jacquou.

                   *       *       *       *       *

Cela dura prs de trois mois ainsi. La joie d'tre, moi, chtif, comme
une petite providence pour la Bertrille et sa mre, et le sentiment de
la responsabilit que j'avais prise de moi-mme, me faisaient homme et
tout autre. Toutes les folles penses, toutes les ardentes convoitises,
toutes les pres rvoltes de la chair qui m'agitaient nagure taient
mates par la satisfaction du devoir accompli. A peine si de loin en
loin une circonstance extrieure venait me rappeler la Galiote, et
lorsque a arrivait, je pensais  elle sans trouble aucun. Je me sentais
heureux d'tre dbarrass de cette fivre amoureuse qu'elle me donnait,
et qui empitait sur ma volont.

Au moins, me disais-je, si je dois aimer, que ce soit une fille de la
terre prigordine, une pauvre paysanne comme moi, et non une fille de
cette race excre des Nansac!

Je rencontrais bien quelquefois la Galiote, quoique plus rarement
qu'auparavant, mais je ne ressentais plus en sa prsence ce
bouillonnement de sang, cette rage de dsirs sauvages qui m'affolaient
jadis. Les filles, encore qu'elles n'aient pas eu affaire aux hommes,
comme celle-ci, connaissent bien ces passions qu'elles excitent: aussi
la Galiote s'tonnait de me voir maintenant tranquille et froid prs
d'elle. Lorsqu'un jour, voulant la chasser de ma pense, je lui rendis
son petit poignard, elle eut comme un mouvement de dpit. Peut-tre
tait-elle pique de ce changement, car certaines femmes des plus fires
prennent, dit-on, parfois un secret plaisir  l'admiration nave, au
dsir crment exprim d'un rustre.

A sa manire d'tre, il me semblait qu'elle essayait de souffler sur ce
brasier teint, pour le raviver; mais c'tait peine perdue. Mme elle
prsente, j'avais la vision de ces deux femmes malheureuses l-bas,
auxquelles j'tais ncessaire, et je m'tais trop entirement dvou 
la Bertrille, pour dsirer encore la Galiote. Au lieu de la fougue des
sens qui me transportait ci-devant, je ne vivais plus que par le coeur;
mais il n'avait pas un battement de plus en prsence de cette superbe
fille.

Ce n'est pas que j'aimasse la Bertrille comme j'avais aim la Lina; je
ne la dsirais pas non plus comme j'avais dsir la Galiote; non! En ce
moment, je l'aimais seulement comme un frre, ainsi que je le lui avais
dit; je l'aimais parce qu'elle tait pauvre ainsi que moi, parce qu'elle
tait malheureuse. Je lui tais oblig de m'avoir rappel les leons du
cur Bonal, d'avoir rveill en moi ce sentiment fraternel qui commande
aux hommes de s'entraider dans l'infortune: prs d'elle mon coeur tait
content, mais mes sens n'taient pas mus.

Elle n'tait point d'ailleurs comparable, comme femme, ni  l'une ni 
l'autre. C'tait une forte fille de la race terrienne de notre pays,
mais sans point de ces beauts qui, sauf les exceptions semblables 
Lina, veulent, pour se dvelopper dans une suite de gnrations,
l'oisivet, l'abondance des choses de la vie et le milieu favorable. De
taille moyenne, elle n'avait donc point de ces perfections de forme de
la femme des temps antiques: ses hanches larges, sa poitrine robuste,
ses bras forts, accusaient la fille d'un peuple sur lequel pse le dur
esclavage de la glbe, qui depuis des sicles et des sicles, peine et
ahane, vit misrablement, loge dans des tanires, et nanmoins puise
dans notre sol pierreux et sain la force de suffire  sa tche, le
travail et la gnration: on voyait qu'elle tait faite pour le devoir,
non pour le plaisir.

Sa figure n'tait pas rgulire, mais plaisait pourtant par un air de
grande bont, et par l'expression de ses yeux bruns qui refltaient les
sentiments de son coeur vaillant.

Telle qu'elle tait, je sentais que tous les jours je m'attachais  elle
davantage et je m'en rjouissais. Il me semblait bon maintenant de
n'tre plus seul sur la terre, d'avoir une crature que j'affectionnais
et  laquelle je pouvais me confier.

Un dimanche, en arrivant, je trouvai la pauvre drole en larmes: sa mre
tait  l'agonie. Une vieille femme, venue par piti, se tenait prs du
lit o gisait la mourante et disait son chapelet. Jamais je n'ai vu rien
de plus triste. La figure n'tait plus que des os recouverts d'une peau
jaune, luisante, parchemine; la bouche entrouverte montrait sur le
devant deux dents longues et noirtres, les seules; les yeux vitreux et
teints regardaient devant eux sans rien voir; de maigres mches de
cheveux blancs sortaient de dessous le mouchoir de tte en cotonnade; le
nez aminci, racorni, laissait voir deux trous noirs, et sous la peau qui
recouvrait cette tte dessche, transparaissait l'image de la mort.

Je restai l jusqu'au soir, et puis je m'en fus en disant  la Bertrille
que je reviendrais le lendemain.

Lorsque j'entrai le matin, sur le coup de huit heures, la vieille mre
tait morte, et la Bertrille, assise prs du lit clair par une
chandelle de rsine, la veillait.

Elle se leva et vint  moi, les yeux rouges.

--Pauvre femme! lui dis-je, ses souffrances sont finies!

Puis, je pris le brin de buis qui trempait dans l'assiette de terre
brune o tait l'eau bnite, et j'en jetai quelques gouttes sur le
corps.

En ce moment la voisine qui assistait la Bertrille rentra:

--Ma drole, le cur veut huit francs, et qu'on le paie  l'avance.

--Hlas! dit la pauvre fille, je n'avais qu'un cu de trois francs et je
l'ai donn  Bonnetou pour la caisse!

--C'est un joli parpaillot, votre cur! mais a ne m'tonne
pas,--ajoutai-je, en me rappelant l'enterrement de ma pauvre mre, et sa
duret.

Et comme la Bertrille se dsolait que sa mre ft enterre sans prires,
je lui dis:

--Ne te tourmente pas; je vais tcher de trouver l'argent.

Et, repartant aussitt, j'allai prendre une peau de blaireau et deux
peaux de renard que j'avais aux Ages, et de l je fus  Thenon les
vendre  un marchand qui me les achetait d'habitude. Sur les trois
heures de l'aprs-midi j'tais  Bars, ayant assembl les huit francs au
moyen du prix des peaux et d'une avance que m'avait faite le marchand.

La voisine alla remettre l'argent au cur, qui lui dit alors que
l'enterrement serait pour les cinq heures.

A cinq heures donc, avec trois autres hommes, nous portmes la caisse 
l'glise sans peiner beaucoup, car la pauvre femme n'tait gure lourde,
et puis l'glise tait tout prs.

Le cur attendait en surplis, son tole autour du cou, son bonnet carr
sur la tte. Il eut bientt dpch les prires, et, un quart d'heure
aprs, nous allions au cimetire; lui devant, avec le marguillier qui
portait la croix et le seau d'eau bnite, et, derrire le corps, la
Bertrille avec quelques femmes.

Aprs que tout fut parachev, j'allai vers l'endroit o ma mre tait
enterre. Que dirai-je? a n'y fait rien, n'est-ce pas, que par-dessus
les six pieds de terre qui recouvrent les os d'une pauvre crature il y
ait des fleurs ou des herbes sauvages; mais nous nous laissons
facilement prendre par les yeux sans couter la raison. Aussi, lorsque
je vis ce coin plein de pierres des murs  moiti crass, envahi par
les ronces, o foisonnaient les choux-d'ne, les mauves et des orties
vigoureuses, je restai l un instant tout triste, regardant fixement ce
lieu abandonn d'o toute trace de la spulture de ma pauvre mre avait
disparu. Et, en m'en allant, je passai prs d'une tombe brise par le
temps, ronge par les pluies, le soleil et les geles d'hiver, effrite,
rduite en gravats, prte  disparatre, et je me dis combien c'tait
chose vaine que de chercher  perptuer la mmoire des morts. La pierre
dure plus longtemps qu'une croix de bois, mais le temps, qui dtruit
tout, la dtruit aussi; et puis, que fait cela  celui qui est dessous?
Ne faut-il pas enfin que le souvenir du dfunt se perde dans cette mer
immense et sans rives des millions de milliards d'tres humains disparus
depuis les premiers ges? Ds lors, l'abandon  la nature qui recouvre
tout de son manteau vert vaut mieux que ces tombeaux o la vanit des
hritiers se cache sous le prtexte d'honorer les dfunts.

Les femmes accompagnrent la Bertrille, et moi, ensuite, j'allai lui
donner le bonsoir en lui promettant de revenir le dimanche suivant. Et,
en effet, je revins ce dimanche-l, et tous les autres aprs. Il me
tardait fort que la semaine ft finie pour me rendre  Bars, et il ne me
semblait pas que je pusse aller ailleurs.

                   *       *       *       *       *

L'hiver vint, puis le beau temps. L'herbe poussait dru sur la fosse de
la vieille mre, cachant la croix de feuillage que, le jour de
l'enterrement, sa fille avait mise dessus. Moi, je me sentais toujours
plus entran vers la Bertrille; j'tais heureux de la revoir, et il me
faisait peine de la quitter. Des penses d'avenir m'occupaient
maintenant, et je me disais souvent que je voudrais l'avoir  femme,
pour vivre nos jours l'un prs de l'autre.

Un soir que nous nous promenions sur le chemin qui va vers Fonroget, je
le lui dis.

--O Jacquou! me rpondit-elle, pourquoi assembler nos misres?

--Pour les mieux supporter  deux, nous aimant bien.

--Si tu le veux, je le veux donc aussi.

Et en mme temps, s'appuyant sur moi, elle leva la tte et me regarda.

Je connus lors dans ses yeux qu'elle pensait comme moi, et, l'entourant
de mon bras, nous marchmes longtemps en silence. Sur le souvenir de nos
anciennes amours dfuntes, avait germ une nouvelle affection srieuse
et honnte qui nous liait l'un  l'autre pour la vie, et, sentant cela,
nous tions bien heureux.

--tant si pauvres tous deux, nous faisons peut-tre une folie, mon
pauvre Jacquou! dit-elle aprs un moment.

--Ne crains point: je suis fort et vaillant assez et je travaillerai
pour nous deux.

--Oui, mais les petits droles!...

--Sois tranquille, lui dis-je en la serrant contre moi.

--Il faudra attendre la fin de mon deuil, reprit-elle aprs une pause.

--Oui, ma Bertrille, maintenant que je suis sr de toi, j'attendrai le
temps voulu.

Et, me penchant vers elle, je lui donnai le baiser de fianailles.

Puis, l'ayant ramene jusque chez elle, je la quittai et m'en revins
tout content aux Ages.

Il fut entendu entre nous, ensuite de cela, que nous nous marierions
aprs la Nol, et, le temps tant venu, il fallut en parler au cur de
Bars. Lui se disait, sans doute: Puisque le bon ami de cette fille a
trouv huit francs pour faire enterrer la mre, il en trouvera bien dix
pour se marier! Et il eut le toupet de les demander  la Bertrille. Ah!
a n'tait plus le brave cur Bonal, qui regardait l'argent comme rien.
Cet autre n'aimait ses brebis que pour la laine; et il les tondait de
prs.

Lorsque la drole me dit a, je pensai un peu en moi-mme, et puis je lui
dis:

--Tu vas voir! puisqu'il fait ainsi, nous allons l'attraper.

Et je m'en fus trouver le cur de Fossemagne, dans la paroisse duquel
tait la maison des Ages, et je lui expliquai mon affaire, disant, comme
c'tait vrai, que nous tions bien pauvres tous deux, et que je le
priais de nous marier au meilleur compte.

Lui, qui tait un vieux brave homme, se mit  rire en oyant cette
requte et me rpondit:

--Mon drole, je vous marierai au meilleur march possible; ce sera
gratis, pour l'amour de Dieu.

--Merci bien, monsieur le Cur, lui rpondis-je en riant aussi, vous
n'aurez pas affaire  des oublieux.

Comme bien on pense, notre noce ne fut pas une noce bien belle, et on ne
se mit pas sur les portes pour la voir passer. Moi, je n'avais nul
parent,  ma connaissance, sinon ce cousin de mon pre qui demeurait
vers Cendrieux, et dont je ne savais mme pas le nom. La Bertrille tait
comme moi,  peu prs, n'ayant que des parents loigns, mtayers
autrefois du ct de Sainte-Orse, mais qui, depuis dix ans qu'elle les
avait perdus de vue, avaient peut-tre chang cinq ou six fois de
mtairie. Nous fmes donc seuls chez le maire de Fossemagne et 
l'glise, et les premiers venus servirent de tmoins.

Il y a des endroits, dans nos pays, o l'on prsente le tourin, ou soupe
 l'oignon, aux novis, sur la porte de l'glise, lorsqu'ils sortent:
mais nous autres, pauvres, sans amis, personne ne nous fit cette
honntet.

En sortant de l'glise donc, aprs avoir bien remerci le cur,
j'empruntai le mulet et la charrette d'un homme du bourg que je
connaissais pour lui avoir rendu un petit service, et je m'en fus avec
ma femme chercher son peu de mobilier  Bars.

Ayant charg le tout, ce qui ne fut pas long, nous revnmes vers les
Ages  travers les mauvais chemins de la fort.

Lorsqu'elle entra dans la masure et qu'elle vit la table de planches
cloues sur des piquets, et l'espce de grande caisse dans laquelle je
couchais sur de la fougre, ma femme me regarda, les yeux pleins de
compassion:

--Tu n'tais pas trop bien l, mon Jacquou!

--Bah! lui rpondis-je, je dormais tout de mme.

Aprs avoir tout dcharg et mont le chlit, je m'en fus ramener le
mulet et la charrette  l'homme de Fossemagne, tandis que ma femme
mettait au feu la marmite, avec une poule qu'elle avait toute prpare.

Quand je revins, trois heures aprs, portant une demi-pinte de vin que
j'avais prise  l'auberge, ma femme avait fini de tout arranger de son
mieux. a n'tait pas grand-chose qu'un lit et une table dans cette
baraque, mais il me semblait qu'elle tait change du tout au tout. Le
lit, avec des draps d'toupe, avait remplac ma caisse dans le coin, et
au milieu,  la place des planches cloues, tait la table. Le feu
brillait clair dans l'tre noir, et de la marmite s'chappait par jets
une fume qui sentait bon. Sur une touaille de toile grise, qui couvrait
le bout de la table, taient placs le chanteau et deux assiettes de
terre brune.

Et ma femme allait, venait, rinant deux gobelets verdtres, essuyant
deux cuillers, ttant la soupe, y ajoutant du sel, taillant le pain dans
la soupire, et enfin, par sa seule prsence, donnant la vie  cette
misrable demeure, auparavant triste et solitaire.

Alors, le coeur rjoui, je la pris comme elle passait prs de moi et je
l'embrassai tellement fort que je la fis rougir un brin.

Et lorsque tout fut prt, la nuit tant venue, elle alluma le chalel et
trempa la soupe. Puis, nous tant assis, elle la servit, et, avec la
poule qui avait dans le ventre une farce  l'oeuf, ce fut tout notre
repas de noces, qui dura longtemps tout de mme, car nous parlions plus
que nous ne mangions, rappelant nos souvenirs.

--Qui aurait dit que nous nous marierions ensemble, ma Bertrille,
lorsque nous revenions de la Saint-Rmy?

--C'est qu'alors, rpondit-elle, il y avait entre nous deux pauvres
cratures qui ne sont plus!

Tandis que nous devisions en mangeant, mon chien assis nous regardait
faire, balayant la terre de sa queue, et paraissant satisfait du
changement qui s'tait fait dans la maison.

--Tiens, mon vieux, dis-je en lui jetant des os, rgale-toi bien, car a
ne sera pas tous les soirs ainsi.

Elle sourit un peu:

--La pauvret se supporte mieux  deux, quand on s'aime bien; c'est toi
qui l'as dit, Jacquou!

--Et c'est bien la vrit, ma Bertrille; celui-l est riche qui est
content, et ce soir nous sommes riches, n'est-ce pas? Et
puis,--ajoutai-je un peu pour rire,--nous le serons encore plus,
lorsqu'il y aura des petits droles!

--Oui, mon Jacquou, rpondit-elle tout simplement.

--A la garde de Dieu!--repris-je en lui versant deux doigts de
vin;--nous sommes l'un et l'autre forts et courageux; j'ai la foi que
nous nous tirerons bien des misres de la vie... A ta sant, ma
Bertrille!

--A la tienne, mon Jacquou!

Et, ayant trinqu et bu une dernire fois, comme il faisait froid, nous
allmes vers le foyer, en continuant  deviser.

Nous restmes l longtemps. Le chien, repu, dormait en rond dans un coin
de l'tre, et dans l'autre, assis sur la tronce, nous tions serrs l'un
prs de l'autre, ma femme ayant sa tte appuye sur ma poitrine, moi
l'entourant de mon bras.

Au dehors le vent d'hiver soufflait pre et s'engouffrait parfois dans
la chemine, refoulant la fume et faisant vaciller la flamme du chalel
pendu au manteau. Je sentais contre moi le coeur de ma femme battre 
coups sourds et rpts, et j'tais heureux.

Ma pense se tournait vers le lointain de cet avenir o nous entrions
tous deux, et tout en rvant  cela, je regardais machinalement les
branches se consumer lentement et se convertir en braise que l'air
extrieur avivait.

Puis la braise se couvrait de cendre blanche et peu  peu le feu
s'teignait. A un moment, une forte rafale fit voler les cendres du
foyer et teignit le chalel:

--Il ne nous faut pas rester l, dis-je  ma femme en l'embrassant dans
l'ombre.




IX


Mon histoire tire  sa fin. Les soixante ans qui suivent peuvent se
conter brivement: il n'y a que des vnements communs.

Le dimanche aprs notre mariage, sans plus tarder, je m'en fus avec ma
Bertrille  Fanlac pour rendre nos devoirs au chevalier de Galibert et 
sa soeur. Quoique je leur eusse mand que je prenais femme, ce n'tait
pas suffisant. Mais, arrivs l-bas, la veuve de Sguin le tisserand
nous dit que la demoiselle Hermine tait morte il y avait un an  la
Saint-Martin. Quant  son frre il tait toujours l, bien vieilli tout
de mme et attrist de la mort de sa soeur. Nous le trouvmes dans le
salon  manger, devant un grand feu de bches, se chauffant les jambes
o il avait des douleurs qui lui faisaient serrer les dents quelquefois.
Mais a ne l'empcha pas de nous faire un bon accueil et de nous rgaler
de quelques vieux dictons, quoique  mon avis il ne les plat pas aussi
 propos que dans le temps.

--Ah! te voil, matre Jacques! fit-il en rponse  mon salut et
celle-ci est ta femme, je parie?

--Eh! oui, monsieur le Chevalier.

--Alors vous tes de la religion de saint Joseph: quatre sabots devant
le lit!

Nous rmes un peu et lui continua:

--Puisque tu es entr en mnage, Jacquou, rappelle-toi comme l'homme se
doit gouverner: Compagnon de sa femme et matre de son cheval... Tout
doit tre commun entre vous autres, le malheur et le bonheur, aussi bien
que les choses du train ordinaire de la vie, comme le marque le dicton
familier:

    _Boire et manger, coucher ensemble,
    C'est mariage, ce me semble._

L-dessus, le chevalier me demanda o j'tais maintenant et ce que je
faisais.

Quand je le lui eus dit:

--Ce n'est pas le Prou, fit-il, mais vous tes jeunes tous deux, et
vous vous tirerez d'affaire:

    _Pauvret n'est pas vice.
    Est assez riche qui ne doit rien._

Ayant jet ces deux sentences coup sur coup, le chevalier se leva en
s'appuyant sur les bras de son fauteuil; puis, s'aidant de sa canne, il
passa  la cuisine et appela:

--Hol! Seconde!

La chambrire, qui tait dans la cour, arriva.

--Il te faut faire djeuner ces deux jeunes gens, tu entends?

--Bien, monsieur le Chevalier.

Et lui, se tournant vers moi, dit en manire d'explication:

--La pauvre Toinette est morte six mois avant ma soeur.

Il resta un moment pensif, et ajouta:

  _--On trouve remde  tout, fors qu' la mort._

Et l-dessus, il s'assit prs du feu, tandis que la Seconde taillait la
soupe.

Et lorsqu'elle fut trempe, tandis que nous mangions, le bon chevalier
me parlait du temps pass, et prenait plaisir  rappeler ses souvenirs.
Il m'entretint longuement du cur Bonal, et finit par conclure ainsi:

--C'tait un homme et un prtre, celui-l! Aussi les pharisiens
l'ont-ils perscut.

Puis, entre autres choses, il me demanda ce qu'taient devenus les
Nansac. Quand je lui eus dit que tous avaient disparu, hormis la plus
jeune demoiselle qui tait reste chez sa mre nourrice, il fit:

--Elle saura bien s'arranger:

  _--Belle fille et vieille robe trouvent toujours qui les accroche._

Sur les deux heures, au moment de repartir, le chevalier me dit:

--Tu sais, Jacquou, si jamais tu tais dans une passe  avoir besoin
d'aide, fais-le-moi savoir.

--Grand merci, monsieur le Chevalier, pour cette parole, et grand merci
mille fois pour toutes vos bonts passes, desquelles je vous serai
reconnaissant tant que j'aurai vie au corps. a n'est point probable que
a arrive, je suis trop petit pour a, mais si, de mon ct, je pouvais
vous tre utile en quoi que ce soit, ce serait de bien bon coeur.

--Merci, mon Jacquou! a n'est pas de refus:

    _On a souvent besoin d'un plus petit que soi._

Allons, adieu, mes droles!

--Bonsoir, monsieur le Chevalier, et bien de la sant nous vous
dsirons.

--Quel brave homme! me disait ma femme en nous en allant, et qu'il est
plaisant avec ses ricantaines et ses proverbes!

--Et si tu avais connu sa soeur, donc! Celle-l, c'tait une sainte.
Pauvre demoiselle, qui m'a fait mes premires chemises quand je suis
arriv  Fanlac!... Je ne me consolerai jamais de n'avoir pas t  son
enterrement!

Gure de temps aprs mon mariage, je compris que de travailler, par-ci
par-l,  la journe, gagnant quelques sous, chmant souvent, et rduit
 m'aider pour vivre de quelques petits ouvrages, c'tait chose trop
incertaine et ingrate, maintenant que j'tais en mnage, et que mieux
vaudrait avoir un tat, ou entreprendre un travail o ma petite capacit
pourrait me servir plus profitablement que dans le mtier de journalier.
Comme je n'approuvais qu' demi le proverbe que le chevalier disait
parfois en riant:

    _Qui croit sa femme et son cur
    Est en hasard d'tre damn..._

J'en causai donc  notre Bertrille, qui fut bien de mon avis.

L-dessus, ayant ou dire que le neveu de Jean cherchait quelqu'un pour
l'aider, j'allai le trouver et nous fmes nos conventions: me voil
devenu charbonnier.

Lorsqu'on a la raison et qu'on a bonne envie d'apprendre quelque chose,
a va vite: aussi mon apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi
que l'tat n'est pas de ceux pour lesquels il faut une grande habilet
de main: c'est surtout l'exprience qui fait le bon charbonnier, jointe
 un savoir-faire qu'on attrape assez facilement avec un peu d'ide.

Au reste, il ne faut pas croire que l'tat soit aussi dsagrable qu'il
est noir; il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans
doute, prfreraient le mtier de boulanger comme plus propre que celui
de charbonnier; quelle diffrence pourtant! tre enferm dans un fournil
o il fait une chaleur d'enfer, suer et geindre toute la nuit, courb
sur la maie; se griller la figure pour enfourner, et aller se coucher
quand les autres se lvent, en voil-t-il pas un beau mtier! Parlez-moi
d'tre charbonnier.

                   *       *       *       *       *

Pour moi, cet tat me convenait bien, parce qu'on est seul dans les
bois, et qu'on vit l tranquille, sans avoir affaire que rarement aux
gens. Il y en a qui ont besoin de la socit des autres, qui veulent se
mler  la foule,  qui il faut des voisinages, des nouvelles, des
changes de platusseries ou plats propos; moi pas, et il me parat que
c'est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les hommes rassembls
valent moins qu'isols. Il en est du moral comme du physique, les
grandes runions humaines sont malsaines pour l'esprit et le coeur,
comme pour le corps. Les citadins ont beau se jacter de tel avantage, de
ceci, de cela et du reste, les pauvres gens n'en crachent pas plus loin
que nous. Aussi, quand j'ois vanter l'habitation des villes, il me
semble qu'on me dvide les tripes sur un dvidoir en bois d'rable,
arbre que nous appelons _azra_.

Or donc, pour en revenir, rien n'tait plus plaisant pour moi que ce
travail en plein air, sous le soleil, et la surveillance des fourneaux 
la clart des toiles. a n'est pas un travail qui empche de penser; au
contraire, on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que de
fois, la nuit, levant la tte et voyant briller sur le bleu sombre du
ciel ces millions de soleils perdus dans des profondeurs immesurables,
je me suis pris  rver. Et que de fois j'ai admir ces astres qui se
meuvent dans l'infini, et, exacts comme une horloge bien rgle,
viennent passer  tel point de l'espace o ils doivent passer! A force
de les observer, j'ai fini par connatre l'heure  leur position, aussi
bien qu'avec une montre. Je ne sais rien de plus beau que de voir
l'toile du soir monter lentement sur l'horizon. Bien souvent, seul, au
milieu des bois, j'ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en
me disant que, peut-tre, sur cet astre quelque charbonnier surveillant
ses fourneaux dans une Fort Barade quelconque contemplait la Terre,
comme moi, terrien, sa plante.

On me dira peut-tre: Tout a, c'est trs joli avec le beau temps; mais
quand il pleuvait?...

Eh bien! quand il pleuvait, je me mettais  l'abri dans ma cabane; et
puis j'avais une bonne peau de bique qui me gardait de la pluie. Un peu
d'eau, ce n'est pas une affaire, et de temps en temps, je ne la dteste
pas.

Reprenons. J'aimais aussi  observer ce qui se passait autour de moi, 
connatre les moeurs et habitudes des btes et des oiseaux. J'piais le
hrisson chassant les serpents; l'cureuil  la recherche de la fane,
le renard glapissant sur une voie de livre; la belette et la fouine
surprenant les couveuses dans le nid; les loups rdeurs sortant de leur
fort  l'heure o se lvent les toiles, et rentrant le matin aprs
avoir mang quelque chien rest dehors autour d'un village. Il m'est
arriv de passer de longs moments  pier le mange de quelque animal
qui ne me voyait pas.

Une chose bien curieuse, c'est de voir les oiseaux faire leur nid. Leur
adresse  tisser la mousse, la laine, l'herbe, le crin, est tonnante
aussi bien que la rapidit avec laquelle ils ont achev. Je connaissais
tous les nids: celui de l'alouette qui fait le sien  terre dans
l'empreinte d'un sabot de boeuf, et qui le cache si bien que souvent le
moissonneur passe dessus sans le voir; celui du loriot, suspendu entre
les deux branches d'une fourche; celui du roitelet bti en forme de
boule, avec un petit trou pour l'entre; celui de la msange, que nous
appelons _sanzille_, o quinze  dix-huit petits sont presss l'un
contre l'autre dans un trou de chtaignier; celui de la tourterelle, qui
est fait de quelques branchettes croises sans plus. Rien qu'en voyant
un oeuf, je pouvais dire sans me tromper de quel oiseau il tait;
cependant, il y en a beaucoup d'espces dans nos pays.

J'aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quantit de plantes
qui foisonnent chez nous; je dis: leur nom franais, car de nom patois,
la plupart n'en ont pas,  ma grande surprise. Mais si je ne savais pas
le nom de toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur forme,
le moment de leur floraison, et puis par leurs qualits utiles ou
nuisibles, comme, par exemple: l'herbe aux blessures ou plantain;
l'herbe aux chats, qui les met en folie; l'herbe aux cors; l'herbe du
diable, pour les conjurations; l'herbe aux engelures; l'herbe 
ternuer; l'herbe  gurir les fivres; l'herbe aux fous; l'herbe qui
gurit la gale; l'herbe aux gueux, ou clmatite; l'herbe aux
ivrognes:--ivraie en franais ou _virajo_ en patois;--l'herbe aux
ladres; l'herbe aux loups, qui est un poison; l'herbe  soigner les
humeurs froides; l'herbe des sorciers, qui est la mandragore; l'herbe 
lait, pour les mres nourrices qui en manquent; l'herbe de saint Fiacre,
ou bouillon blanc; l'herbe  tuer les poux; l'herbe  chasser les puces;
l'herbe pour les panaris; l'herbe de saint Roch, qu'on attache au joug,
le jour de la bndiction des bestiaux; l'herbe  la teigne, ou bardane;
l'herbe aux verrues; enfin, pour en finir, les cinq herbes de la
Saint-Jean, dont on fait ces croix cloues aux portes des tables;
herbes qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on veut russir en quelque chose
de consquence.

Sans doute, on ne viendra pas me dire que ma vie dans les bois n'tait
pas plus libre, plus santeuse, et plus intelligente, cent fois, que
celle des gens de ma condition dans les villes, o ils ont un fil  la
patte, bien court, des maladies inconnues chez nous, et qui ne
distinguent pas, tant seulement, le seigle de l'avoine. Mais quand mme
on me le dirait, je n'en croirais du tout rien.

On pense bien qu'tant toujours dehors et dans les bois, je n'avais
garde d'oublier la chasse. Et, en effet, je l'aimais toujours de
passion, et mon fusil tait toujours dans la cabane, charg, tout prt.
Seulement il ne faut pas croire que lorsqu'on est au travail, et qu'on a
des fourneaux allums, on puisse faire pter le bton perc aussi
souvent qu'on veut: ce n'est que toutes les fois qu'on peut.

Tout de mme, j'avais quelquefois de bonnes aubaines, comme lorsque
j'enlevai toute une niche de louveteaux dans la fort, du ct du
Cros-de-Mortier. Ma femme les porta  Prigueux dans un panier, gros
comme des petits chiens de trois semaines, et on lui donna la prime, qui
nous servit bien pour faire un peu arranger notre baraque de maison et y
faire ajouter une chambre.

Je tuai encore, depuis, quelques sangliers,  l'afft ou au passage, et
puis trois autres loups, par le moyen que voici:  la saison, qui est
l'hiver, j'appelais les loups en hurlant dans mon sabot, comme une louve
en folie. Je l'imitais si bien qu'une nuit, de l'endroit o j'tais
embusqu, je vis quatre beaux loups arriver, qui jetaient des hurlements
de rponse, et bientt commencrent  tourner autour les uns des autres
en grondant, le poil hriss, jaloux, comme font les chiens. Je les
accordai tous d'un coup de fusil qui en laissa un sur place.

Les curieux diront peut-tre: Tout  l'heure, vous parliez de votre
femme; et que faisait-elle, tandis que vous tiez dans le bois  faire
le charbon?

Eh bien! moi, je n'tais pas de ces tte-poules qui ne peuvent pas
quitter les cotillons de leur femme. Certainement je l'aimais bien, mais
il n'est pas besoin pour montrer son affection de se cajoler tout le
temps: lorsqu'il le fallait donc, nous nous sparions sans grimaces.
C'est bien vrai aussi, que je n'tais pas comme les _chabretares_ ou
mntriers qui ne trouvent de pire maison que la leur, accoutums qu'ils
sont  faire noce partout o ils vont; au contraire, je revenais
toujours avec plaisir chez nous.

Mais dans les premiers temps, pendant que j'tais  mettre en charbon
une coupe du ct du Lac-Viel, ma femme venait me trouver et restait
avec moi deux ou trois jours, puis s'en retournait aux Ages voir si rien
n'avait boug, et revenait aprs, apportant du pain, ou ce qui faisait
besoin. Dans la journe, elle m'aidait des fois  monter un fourneau, ou
bien filait sa quenouille lorsqu'il tait allum. Et puis elle faisait
la soupe et attisait le feu sous la marmite qui pendait entre trois
piquets assembls par la cime. Le soir venu, nous soupions aux clarts
du brasier, et ensuite nous nous couchions dans la cabane sur des
fougres et des peaux de brebis. Il me fallait me relever quelquefois,
pour aller voir aux fourneaux, mais je laissais ma femme reposer
tranquillement, garde par le chien couch en travers de la porte: je ne
puis me tenir de le redire, c'tait l une jolie vie, libre, saine et
forte.

                   *       *       *       *       *

Ainsi faisions-nous au commencement que nous fmes maris; mais lorsque,
neuf mois plus tard, ma femme eut un drole, elle le portait avec elle,
et aprs qu'il avait tt son aise, le couchait dans la cabane o il
dormait tout son saoul. Tant qu'il n'y en eut qu'un, a alla bien; mais
lorsque le second survint, va te faire lanlaire! il lui fallut rester
aux Ages, et tenir le dernier-n, tandis que l'autre commenait 
marcher, pendu  son cotillon, et mon pauvre Jacquou fut oblig de
rester seul au milieu des bois, et de cuire sa soupe lui-mme. Et 
mesure que le temps passait, tous les deux ans, deux ans et demi,  peu
prs, il y avait un autre drole  la maison, de manire que, pour ma
femme, il ne fut plus question de la quitter, jusqu' ce que l'an,
ayant sept ou huit ans, gardait les plus petits.

Je ne travaillais, d'ailleurs, pas toujours dans les environs, ni mme
dans la Fort Barade, quoique ce ft l mon renvers ou quartier. J'tais
quelquefois au loin, dans la fort de Vergt, ou dans celle du Masngre,
entre Valojoux et Tamniers: mme jusqu' la Bessde, prs de Belvs, et
dans la fort de Born, j'ai entrepris de faire du charbon,
principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avions pris, ma
femme et moi, l'habitude d'tre quelquefois spars; mais a n'empchait
pas que nous nous aimions tout autant comme auparavant. Si j'osais, je
dirais mme que ces petites absences retrempent l'affection, qui languit
lorsqu'on ne se quitte jamais.

Notre position n'tait gure change depuis notre entre en mnage. Ds
longtemps dj, le neveu de Jean avait vendu sa maison des Maurezies et
son morceau de bien, et s'en tait all du ct de Salignac, en sorte
que j'tais seul de charbonnier dans le pays. J'avais pris un garon, le
travail le requrant, mais a ne veut pas dire pour a que nous fussions
riches, car il fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces droles qui
avaient grand apptit, et puis des habillements. Encore que jusqu'
l'ge de vingt ans ils aient march tte et pieds nus, sauf que l'hiver
ils mettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous temps des
culottes et une chemise, et, lorsqu'il faisait froid, une veste. C'est
vrai que,  mesure qu'ils grandissaient, la vture passait  celui qui
venait aprs, comme ge, de sorte que, en arrivant au dernier, ce
n'taient plus que des loques rapices de partout, mais propres tout de
mme. Ce qui donnait le plus de mal  ma femme, c'tait la toile pour
faire des chemises et des draps: l'hiver elle veillait tard et filait
tant qu'elle pouvait, mettant des prunes sches dans sa bouche pour
avoir de la salive. L'entretien des droles et leur nourriture, tout a
donc cotait, sans compter que nous avions t obligs d'acheter bien
des choses: un cabinet pour serrer les affaires, une maie, et un autre
lit pour tous ces droles, o ils couchaient les uns en long, les autres
en travers, en haut et aux pieds.

Le vieux brave cur de Fossemagne, lorsqu'on les lui prsentait 
baptiser les uns aprs les autres,  mesure qu'ils venaient au monde,
disait en riant:

--Ah! ah! j'ai t jovent! j'ai eu bonne main!

Et pour le prix, c'tait toujours le mme: rien.

Mais aussi,  l'occasion, ma femme lui portait ou envoyait un livre, ou
une couple de palombes  la saison du passage, ou un beau panier de
champignons, oronges, bolets ou cpes, ou quelque petit cadeau comme a,
pour lui marquer notre reconnaissance.

Quoique n'tant pas riches, nous tions tous gais et contents plus que
si nous avions eu cent mille francs. Je ne pensais plus qu' ma femme, 
mes enfants et  mon ouvrage. Et en songeant au travail, c'tait encore
penser aux miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n'avais
pas oubli le pass pourtant, mais il n'tait plus toujours devant mon
esprit occup des choses du prsent.

Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se
rveillait vivace, et cela me reportait en arrire, aux temps malheureux
de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie
du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien
qu'on ne peut apaiser. Lorsque aussi je passais  des endroits o je
m'tais rencontr avec la Galiote, je me rappelais la fivre d'amour qui
me brlait alors, et j'avais quelque peine, rassis maintenant, dans la
plnitude de mon affection pour ma femme,  comprendre ma folie
d'autrefois. Elle avait quitt le pays vers le temps de la naissance de
mon an, car son frre et ses soeurs, besogneux d'argent, avaient voulu
vendre le domaine o elle demeurait. O tait-elle alle? avait-elle
fini par mal tourner comme ses soeurs? Je ne l'ai jamais su; cela se
peut, mais j'aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu'elles.

Quant au comte, on dit dans le pays,  l'poque, qu'aprs avoir vcu
quelque temps de charits, pour ainsi dire, piquant l'assiette dans les
chteaux, ou chez dom Enjalbert, et tranant partout une misre
honteuse, il s'tait rfugi  Paris chez sa fille ane, qui tait une
bonne tireuse de vinaigre, et finalement tait mort  l'hpital.

C'est bien comme disait le chevalier:

    _Cent ans bannire, cent ans civire!..._

Quelques annes aprs notre mariage, je parlais avec ma femme des quatre
terribles jours que j'avais langui dans les oubliettes de l'Herm, et
quoique ce ne ft pas la premire fois, comme toujours en oyant ce
rcit, elle joignit les mains avec des exclamations pitoyables. Elle
voulut connatre l'endroit, et, un dimanche, nous fmes  l'Herm en nous
promenant.

Arriv devant ces ruines habites maintenant par les chouettes et les
ratepenades, un mouvement d'orgueil me monta en voyant mon ouvrage, en
songeant que moi, pauvre et mpris, j'avais vaincu le comte de Nansac,
puissant et bien gard. Lorsque ma femme vit, dans le pav de la prison,
cette manire de trappe de pierre, ce trou noir par lequel on m'avait
descendu dans les tnbres de la basse-fosse, elle eut un frmissement
pnible et recula d'horreur.

--O mon pauvre homme! Comment as-tu pu vivre quatre jours et quatre
nuits l dedans!

En sortant de l'enceinte du chteau, je trouvai ce garon qui avait fait
le guet le soir de l'incendie. Il tait mari dans le village
maintenant, et il nous fallut de force entrer boire un coup chez lui.
L, tout en trinquant, nous parlmes de cette nuit o nous avions fait
justice de cette famille de loups, et alors lui me dit:

--Je ne comprends pas comment les gens du pays ont pu supporter toutes
ces misres si longtemps! le diable me flambe, je crois que sans toi
nous serions encore sous la main de ces brigands!

--A la fin, sans doute, quelqu'un en aurait bien dbarrass le pays,
rpondis-je.

--Peut-tre; mais, en attendant, tu l'as fait! Et tu en porteras les
marques jusqu' la mort,--ajouta-t-il en regardant les cicatrices des
balles  ma joue.

Et aprs avoir trinqu une dernire fois, je m'en retournai aux Ages
avec ma femme.

Une autre fois, nous en allant ensemble  la foire du 25 janvier 
Rouffignac acheter un petit cochon,--parlant par respect,--je lui fis
voir la tuilire o j'avais pass de si terribles moments, lors de la
mort de ma mre. Mais depuis ce temps, il y avait des annes, la
charpente et la tuile s'taient effondres, entranant les murs de
torchis, en sorte que la maison n'tait plus qu'un amas de dcombres, un
ple-mle de terre, de pierres, de dbris de tuiles, recouvert de ronces
et d'herbes folles, d'o sortaient des bois pourris  moiti, comme les
ossements de quelque animal gant enseveli sous ces ruines.

Et l, je lui dis les horribles angoisses que j'avais prouves, moi
tout jeunet, en voyant ma mre affole mourir dans les affres de la
dsesprance.

--Pauvre! fit-elle, tu n'as pas t trop heureux dans tes premiers ans.

--Non, mais maintenant, s'il plat  Dieu, les mauvais jours sont
passs, sauf les accidents vimaires.

Elle ne dit rien et nous continumes notre chemin.

Lors de ma dernire alle  Fanlac avec ma femme, j'avais bien
recommand au vieux Cariol de me faire savoir s'il arrivait quelque
chose au chevalier. Cela m'avait caus, comme je l'ai dit dj, beaucoup
de regret, et mme une vritable peine, de n'avoir pas t 
l'enterrement de la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce
ne ft pas de ma faute, que j'avais manqu  mon devoir, et je ne
voulais pas rcidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux Ages de la
part de Cariol, nous porter la nouvelle que le chevalier tait mort. En
ce temps-l, nous avions dj plusieurs enfants, de manire que, l'an
tant dj grandet, ma femme l'envoya me prvenir du ct de Fagnac o
j'tais. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m'en vins vite  la
maison o, ayant pris mes meilleurs habillements, je partis pour Fanlac,
o je fus rendu tout juste pour l'enterrement.

Ce que c'est que d'tre un brave homme! Toute la paroisse tait l:
vieux, jeunes, hommes, femmes, petits droles, et, avec a, beaucoup de
nobles et de messieurs de Montignac et des environs. Tous les hommes
voulurent aider  le porter au cimetire ou du moins toucher son
cercueil. Le cur n'tait plus celui qui avait remplac Bonal: les gens
le dtestaient tellement qu'il avait t oblig de partir, comme je l'ai
dit. Son successeur, qu'on avait envoy deux ans aprs, fit un beau
prche sur la tombe du chevalier, et le loua comme il le mritait.
Lorsqu'il annona que, par testament, le dfunt avait donn tout son
avoir aux pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bndictions
de tous, et les bonnes femmes s'essuyrent les yeux. Malheureusement, ce
n'tait pas le diable, ce qu'il donnait, le brave homme, car il ne lui
restait gure vaillant et bien liquide qu'environ vingt-cinq ou
vingt-six mille francs,  ce qu'il parat, le bien tant fortement
hypothqu. Ce n'est point par dissipation ou dsordre que le chevalier
et sa soeur avaient mang leur avoir, c'tait par bont. Lui, n'avait
jamais su refuser cent cus en prt,  un homme dans le besoin; et,
confiant comme un enfant, il avait souvent mal plac son argent, ou
nglig de prendre les prcautions ncessaires. De mme pour les
pauvres; le frre et la soeur avaient toujours donn sans compter: aussi
mangeaient-ils leur bien, petit  petit, et depuis des annes vivaient
plus sur le fonds que sur le revenu. Du reste, mme pour ceux qui y
regardent de prs, il est forc que les fortunes se fondent, si quelque
source, industrie, mariage ou hritage ne les renouvelle pas. Un petit
noble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de ce sicle
tait riche avec deux mille cus de revenu, se trouvait gn trente ans
plus tard, et serait pauvre aujourd'hui. Si avec a il survient quelques
mauvaises annes, ou de grosses rparations  faire, il faut emprunter;
les dettes font la boule de neige, et c'est la ruine totale.

Quelque temps aprs l'enterrement du chevalier, je revenais des Ages, et
m'en allais voir une coupe du ct de La Bossenie, lorsque sur le
sentier,  une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en
guenilles, toute courbe, avec un bton  la main et un bissac sur
l'chine. A mesure qu'elle approchait, je me disais: Qui diable est
cette vieille? Et tout d'un coup, quoiqu'elle ft fort change, maigre
comme un pic,  son nez pointu,  ses yeux rouges, je reconnus la
Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se rveilla soudain. En
me joignant, elle releva un peu la tte, et, m'ayant reconnu aussi,
s'arrta.

--O Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse!

--Tant mieux! tu ne le seras jamais assez  mon gr!

--Guilhem m'a tout mang,--continua-t-elle en s'essuyant les yeux,--et
maintenant je cherche mon pain...

--Vieille gueuse! depuis la mort de la pauvre Lina, j'ai toujours
souhait te voir crever dans un foss, le bissac sur l'chine! Tu es en
chemin, je ne te plains pas!

Et je passai.

J'eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette occasion, les
leons du cur Bonal qui prchait sans cesse la misricorde. Mais la
pense que cette misrable mre avait tant fait souffrir, et finalement
tu, on peut le dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des
cratures, me rvoltait et me rendait fou de colre. Et puis, sans
doute, il faut bien tre misricordieux, mais il faut faire attention,
aussi, que si l'on est trop facile  pardonner, a encourage les
mauvais. Ceux dont la conscience est morte ont besoin que la conscience
des autres leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De plus,
l'horreur qu'inspirent les mchants est un juste chtiment pour eux, et
sert d'avertissement  ceux qui seraient tents de les imiter. Au reste,
ce que j'avais souhait arriva: un matin d'hiver, on trouva la Mathive
morte sur un chemin entre Martillat et Prisse, et  moiti mange par
les loups.

Puisque j'ai nomm ce fameux Guilhem tout  l'heure, j'en dirai encore
ceci que, peu de temps aprs la mort de la Mathive, il fut condamn aux
galres  perptuit pour avoir, un soir de foire  Ladouze, assomm et
dvalis un marchand de cochons de Thenon, sur la grande route,  la
Croix-de-Ruchard: ainsi devait-il finir.

                   *       *       *       *       *

Tout a est loin maintenant. J'ai  cette heure quatre-vingt-dix ans, et
ces choses, quoique un peu obscurcies dans les brumes du pass, me
remontent parfois  la mmoire. Comme tous les vieux, j'aime  raconter
de vieilles histoires, et je le fais trop longuement sans doute,
d'autant qu'elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le village
de l'Herm, o je demeure prsentement, les gens ne le trouvent pas; mais
c'est qu'ils sont accoutums  our des contes interminables, pendant
les longues veilles d'hiver. Quoique je leur narre bien tout par le
menu, ainsi qu'il m'en souvient, il y en a qui trouvent que je ne
m'explique pas assez, et demandent encore ceci ou cela: ils voudraient
savoir de quel poil tait mon chien et l'ge de notre dfunte chatte.

J'ai eu treize enfants, mles ou femelles. On dit que ce nombre de
treize porte malheur; moi, je ne m'en suis jamais aperu. Il ne nous en
est pas mort un seul, ce qui est une chose rare et quasi extraordinaire.
Mais, ns robustes et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux,
ils taient  l'abri de ces maladies qui courent les villes et les
bourgs, o l'on est trop tass. Si je dis que j'ai eu tant de droles, a
n'est pas pour me vanter, il n'y a pas de quoi, car les hommes ne
souffrent pas pour les avoir: c'est les pauvres femmes qui en ont tout
le mal, et aussi la peine de les lever. La mienne avait vingt ans quand
nous nous sommes maris, et de l en avant, jusque vers cinquante ans,
elle n'a cess d'en avoir un entre les bras, qu'elle posait  terre
lorsque l'autre arrivait. Je dirai franchement que sur la fin j'en avais
un peu perdu le compte: car, un soir de carnaval, en soupant, je
m'amusais  les nombrer, et je n'en trouvais que onze.

--Et la Jeannette qui est l-bas, marie au Moustier, dit ma femme,
est-ce qu'elle est btarde?

--C'est ma foi vrai! je n'y pensais plus; mais a ne fait toujours que
douze?

Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et me le prsenta:

--Et celui-l, donc, tu ne le connais pas?

--Ah! le pauvre! je l'oubliais.

Et, prenant le petit enfanon qui me riait, je l'embrassai et je le fis
un peu danser en l'air; aprs quoi, je lui donnai  tter une petite
goutte de vin dans mon verre.

Et ce pendant, les autres droles qui taient l autour de la table
s'gayaient de voir que le pre ne retrouvait plus sa treizaine
d'enfants.

En ce temps-l, il y en avait de maris, garons et filles, d'autres
partis  travailler hors de la maison, de manire qu'il n'tait pas bien
tonnant d'en oublier quelqu'un: oui, seulement ma femme disait que le
carnaval en tait la cause.

C'est bien sr que si l'homme n'a pas le mal de faire et d'lever les
enfants, il lui faut affaner pour les nourrir et entretenir, ce qui
n'est pas peu de chose, surtout lorsqu'il y en a tant. Pourtant, Dieu
merci, je ne leur ai pas laiss manquer le pain, ce qui n'a pas t sans
bcher dur: mais quoi! nous sommes faits pour a, je ne m'en plains pas.

On pense bien qu'avec cette troupe de droles je ne pouvais pas devenir
riche: aussi, dans toute ma vie, je n'ai pas eu cinquante cus devant
moi; content tout de mme, pourvu qu'au jour la journe il y et chez
nous pour acheter un sac de bl. Aussi l'hritage que je laisserai ne
sera pas gros: il y aura en tout et pour tout la maison des Ages avec
trois journaux de pays autour; l'ensemble achet quarante pistoles, et
un louis d'or pour les pingles de la dame, et pay peu  peu par pactes
de cinquante francs  la Saint-Jean et  la Nol.

Je n'tais donc pas riche de bien, mais seulement riche en enfants; et
quand j'y songe, je trouve que j'ai t mieux partag. Je prfre
laisser aprs moi beaucoup d'enfants que beaucoup de terres ou d'argent.
On me dira que, quand je serai mort, a me fera une belle jambe: j'en
conviens! En attendant, je suis rjoui ds maintenant de voir foisonner
tous ces petits et arrire-petits-enfants venus de moi. Pour le coup,
j'en ai tout  fait perdu le compte, ou, pour mieux dire, je ne l'ai
jamais su. Et puis, il faut que je l'avoue, il y a dans cette affaire
quelque chose que j'estime haut: c'est le contentement d'avoir fait mon
devoir d'homme et de bon citoyen. C'est une chose  laquelle on ne pense
gure maintenant, malheureusement; mais j'ai ou conter qu'il y avait
autrefois des peuples o celui qui n'avait pas d'enfants en tait
msestim, et o le citoyen qui en avait le plus passait devant les
autres; aujourd'hui on dit que c'est un imbcile. Les gens,
principalement ceux qui sont fortuns, aiment mieux n'avoir qu'un enfant
et le faire riche. Pourtant, c'est une chose assez connue que les
enfants des riches en valent moins. C'est une mauvaise condition que
d'entrer dans la vie ayant tout  souhait: a fait perdre tout nerf et
tout ressort, ou a empche d'en acqurir. Aussi voit-on dgnrer les
familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont
rares.

Mais je m'attarde, il est temps d'en finir. Voici dix ans que ma pauvre
femme est morte, et, depuis ce temps-l, j'ai laiss la maison des Ages
 l'an, qui s'arrangera avec ses frres et soeurs, et je suis venu
demeurer  l'Herm, chez un autre de mes garons. a fut un coup bien dur
que de me sparer de celle avec qui j'avais vcu si longtemps, sans une
heure de dplaisir, car c'tait une femme bonne, dvoue et vaillante
plus qu'on ne peut dire; mais les bons comme les mchants sont sujets 
la mort.

Aprs a, il m'est arriv un autre malheur, qui est que, voici tantt
deux ans  Notre-Dame d'aot, je suis devenu aveugle presque tout d'un
coup. Moi qui allais encore garder la chvre le long des chemins, je ne
suis plus bon  rien; il me faut la main de ma nore ou celle de ma
petite Charlotte pour me mener asseoir  une bonne place  l'abri du
vent et me chauffer au soleil d'hiver. Si ce n'tait a, j'ai encore
toute ma tte, et mes jambes sont bonnes. Lorsque ma petite-fille me
tient compagnie, j'ai assez  faire  lui rpondre, car elle ne cesse de
me faire des questions sur ceci ou a, comme on sait que c'est
l'habitude des petits droles qui veulent tout savoir. Mais, des fois,
elle me laisse pour aller s'amuser avec d'autres enfants du village, et
alors je reste seul,  moins que notre plus proche voisine, la vieille
Peyronne, ne se vienne seoir prs de moi; malgr a nous ne tenons pas
grande conversation, car elle est sourde comme un pot.

Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou bien l't  l'ombre d'un
vieux noyer grollier rest debout aux abords des fosss du chteau, je
rumine mes souvenirs et je sonde ma conscience. Je songe  tout ce que
j'ai fait,  l'incendie de la fort,  celui du chteau et, aprs avoir
tourn et retourn les choses dans tous les sens, aprs avoir bien
examin toutes les circonstances, je me trouve excusable, comme ont fait
les braves messieurs du jury. Il n'y a que les deux chiens du comte que
je regrette d'avoir fait trangler avec mes setons, car les pauvres
btes n'en pouvaient mais. Pour tout le reste, je rendais guerre pour
guerre et je ne faisais que me dfendre, et les miens et tous, contre la
malfaisance odieuse et les mchancets criminelles du comte de Nansac:
je n'ai donc pas de remords.

Dans le village et partout on en juge de mme, sans doute, car les gens
m'affectionnent et me respectent comme tant celui qui les a dlivrs
d'une tyrannie insupportable. Sans y penser, j'ai fait le bonheur du
pays d'une autre manire: car, lorsque la terre du comte a t mise en
vente au tribunal, la bande noire l'a achete pour la revendre au
dtail. Alors les gens de l'Herm, de Prisse et des autres villages
alentour ont regard dans les vieilles chausses caches sous clef au
fond des tirettes, et ont acquis terres, prs, bois, vignes,  leur
convenance, payant partie comptant, partie  pactes. a a chang le pays
du tout au tout. Ainsi,  l'Herm et  Prisse, il n'y avait autrefois que
deux ou trois chtifs propritaires; tout le reste, c'taient des
mtayers, des bordiers, des tierceurs, des journaliers, tous vivant
misrablement, point libres, jamais srs du lendemain qui dpendait des
caprices mchants du comte et de la coquinerie de Laborie et autres. Les
fils et petits-fils de ces pauvres gens qui n'osaient pas tant seulement
lever la tte, par manire de dire; qui taient peurs comme des
belettes, tant les avait crass cette famille maudite, sont maintenant
de bons paysans, matres chez eux, qui ne craignent rien et ont
conscience d'tre des hommes. C'est l une consquence qui n'est pas
petite et d'o il faut conclure que la grande proprit est le flau du
paysan et la ruine d'un endroit. Mais il y en a encore une autre bien
grande qui est que, en outre de l'aisance, de la scurit et de
l'indpendance, la disparition du comte a rendu aux gens confiance dans
la justice. Auparavant, lorsqu'ils taient abandonns, par les autorits
et les gens en place, aux vexations et  la cruelle tyrannie de cet
homme, ils disaient communment: Il n'y a pas de justice pour les
pauvres! Lui parti, ils ont commenc  la connatre et  la respecter.
Aujourd'hui, grce  d'autres que le pauvre Jacquou, ils savent qu'elle
est pour tous, et celui qui est ls sait bien en user. Il y en a mme
qui n'en usent que trop, parce qu'ils plaident pour rien, pour un mouton
corn, pour une poule dans un jardin. C'est un peu notre maladie,
d'ailleurs, comme disait le chevalier:

  _Les juifs se ruinent en Pques, les Maures en noces, les chrtiens en
  procs._

Mais au moins nos gens, dont je parle, n'en sont pas rduits, comme nous
le fmes jadis,  se faire justice eux-mmes, ce qui est une mauvaise
chose.

La comparaison du pass et du prsent nous enseigne que les gens ne se
rvoltent qu' la dernire extrmit, par l'excs de la misre, et de
dsespoir de ne pouvoir obtenir justice. Aussi ces grands soulvements
de paysans, si communs autrefois, sont devenus de plus en plus rares, et
finalement ont disparu, maintenant que chacun, pour petit qu'il soit,
peut recourir  la loi qui nous protge tous. Pour moi, j'ai la foi que
je suis le dernier croquant du Prigord.

                   *       *       *       *       *

Longue vie ne diminue pas les peines, dit-on; pourtant, comme on peut le
voir, ma vieillesse est plus heureuse que ma jeunesse. Les gens de
l'Herm sont quasi fiers de moi; et, lorsqu'il vient des messieurs
visiter les ruines du chteau, s'ils demandent chose ou autre  ce
propos, on leur rpond:

--Le vieux Jacquou vous dirait tout a; il sait mieux que personne les
choses anciennes de l'Herm et de la Fort Barade, car il est le plus
vieux du pays, et c'est lui qui a fait brler le chteau.

Et lors, quelquefois, on me vient qurir, et, assis sur une grosse
pierre, dans la cour pleine de dcombres et envahie par les herbes
sauvages, je leur conte mon histoire. Un de ces visiteurs, qui est venu
deux ou trois fois  l'exprs, m'a dit qu'il la mettrait par crit,
telle que je la lui ai conte. Je ne sais s'il le fera, mais il ne m'en
chaut: comme je le lui ai dit, je ne suis plus  l'ge o l'on aime 
entendre parler de soi.

Ainsi ma vie achve de s'couler doucement, en paix avec moi-mme, aim
des miens, estim de mes voisins, bien voulu de tout le monde. Et, dans
une pleine quitude d'esprit, demeur le dernier de tous ceux de mon
temps, rassasi de jours,--comme la lanterne des trpasss du cimetire
d'Atur, je reste seul dans la nuit, et j'attends la mort.


FIN


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--9772-5-99.--(Encre Lorilleux).





End of the Project Gutenberg EBook of Jacquou le Croquant, by Eugene Le Roy

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