The Project Gutenberg EBook of En Virginie, by Jean de Villiot

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Title: En Virginie
       pisode de la guerre de scession, prcd d'une tude sur
       l'esclavage et les punitions corporelles en Amrique, et
       suivi d'une bibliographie raisonne des principaux ouvrages
       franais et anglais sur la flagellation

Author: Jean de Villiot

Release Date: December 23, 2019 [EBook #61008]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  JEAN DE VILLIOT

  EN VIRGINIE

  PISODE DE LA GUERRE DE SCESSION

  PRCD D'UNE TUDE
  SUR
  L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES
  EN AMRIQUE

  ET SUIVI D'UNE
  BIBLIOGRAPHIE RAISONNE
  DES PRINCIPAUX OUVRAGES FRANAIS ET ANGLAIS SUR LA FLAGELLATION

  PARIS
  CHARLES CARRINGTON, DITEUR
  13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13

  1901




A NOS LECTEURS


_La vrit, l'pre vrit_, s'est cri Danton. Nous aussi, nous
voulons la vrit, toute la vrit. Dussent quelques-uns en tre
froisss, nous la voulons surtout sur des sujets historiques qui nous
paraissent avoir t le point de dpart, sinon le motif, de la
rvolution qui s'est accomplie dans nos moeurs au cours de ce sicle.
Nous ne vivons que par le souvenir, et, seule, l'Histoire peut voquer 
nouveau les heures qu'elle a vcues. Nous entreprenons donc ce livre
avec la ferme conviction de faire oeuvre utile en dvoilant des faits
certainement ignors de la masse du Public, faits qui nous semblent
intressants puisqu'ils sont intimement lis aux vnements qui marquent
l'volution de notre civilisation moderne.

Il n'est pas absolument indispensable, quand on traite des matires
quelque peu dlicates et spciales, de tomber dans la crudit, comme
aussi il est possible de ne pas donner un tour de phrase pornographique
 des relations qui ne se rapportent qu' des faits matriels,  des
choses arrives et qui, par consquent, ne peuvent tre que naturelles,
car tout ce qui se passe sous le ciel ne peut tre d'une autre essence.
Un sentiment littraire de mauvais aloi, une tartuferie affecte, sont
mille fois plus mprisables et plus pernicieux que la bonne franchise et
la libert d'expression quand elles n'ont d'autre but que de mettre 
nu, combattre, _flageller_, les vices des hommes.

Nous dclarerons d'abord franchement que la prsente tude n'est pas
crite pour les enfants, _grands ou petits_, qui n'y verraient, ou
plutt ne voudraient y voir qu'un appel  une excitation malsaine, but
duquel nous nous loignerons sensiblement. Peut-tre quelques-uns de nos
lecteurs persisteront-ils quand mme  trouver le mal l o il n'existe
pas; mais entre ceux-ci et nous, nous placerons le bon proverbe:

    _De gustibus et coloribus non disputandum._

A ces lecteurs nous recommanderons encore--et ils feront sagement de
suivre notre conseil--de fermer vite ce livre, de le jeter loin, sans
achever de le lire afin que leurs chastes penses ne soient ainsi
nullement troubles par cette lecture. Nous avons la prtention d'crire
pour les admirateurs du vrai, de la Nature, et rien n'est plus beau que
la Nature, dans toute sa splendeur nue, quelquefois aussi dans toute sa
hideur. Nous la dcrivons telle qu'elle est, dpouille de tous les
voiles dont la pudibonderie exagre se plat de la recouvrir.

                                   *

                                 *   *

On aurait tort de s'imaginer que l'usage des verges a t de tout temps
un apanage des sectes religieuses ou autres et bon nombre de
littrateurs ont, dans leurs oeuvres, largement us de la flagellation
et s'en sont fait un sujet pour contenter une certaine catgorie de
lecteurs... malades.

Nous le rptons,--et nous ne saurions trop le redire--nous n'avons
nullement l'intention de mettre sous les yeux de personnes vicieuses,
des scnes plus ou moins impudiques; contre de pareilles peintures
s'lverait  bon droit la morale publique.

Ce genre de littrature est, d'ailleurs, rprouv des honntes gens, et
c'est pour ceux-l seuls que nous crivons, et comme c'est aux lecteurs
intelligents que nous nous adressons, nous voudrions que _les autres_ se
rassurent dans le cas o leur esprit maladif ne pourrait approuver un
ouvrage qui, ne rpondant pas  leurs gots, ne saurait tre, par cela
mme, un remde  leur tat d'me. Qu'ils le critiquent donc, en
poussant leur cri de protestation au nom de la morale outrage. Nous
serons entirement satisfaits de leur feinte indignation.

C'est surtout d'Outre-Manche que nous arrive la fausse pudibonderie. Il
existe en effet, quelque part,  Londres, une socit dite de _Vigilance
Nationale_ (?) laquelle s'rige en juge de nos actions, de nos moeurs,
de nos livres. Cette socit, qui se figure que son action a moralis
compltement les moeurs britanniques, opre maintenant chez nous,
couvrant de sa surveillance, comme d'une gide, la pudique vertu
d'Albion menace par nos crits.

Cependant, John Bull avoue parfois qu'il peut tre un pcheur; mais,
alors, il explique l'accusation qu'il porte contre lui-mme, en faisant
remarquer avec hypocrisie, qu'il n'est pas loin d'tre aussi mauvais que
d'autres...

Les moeurs anglaises sont curieuses. Leur isolement, leurs habitudes
monacales exaltent les passions en les concentrant. Un reste de
puritanisme les aggrave.

L, rgne cette dangereuse maxime qu'une austrit rigoureuse est la
seule sauvegarde de la vertu. Le mot le plus innocent effraye; le geste
le plus naturel devient un attentat. Les sentiments, ainsi rprims, ou
s'touffent ou clatent d'une manire terrible. Tout pour le vice ou
tout pour la vertu, point de milieu; les caractres se complaisent dans
l'extrme, et l'on voit natre des pruderies outres et des monstres de
licence; il y a des dvotes qui craignent de prononcer le mot _shirt_
(chemise) et des femmes hardies, montrant dans l'accomplissement de la
faute suprme la plus douce srnit.

La socit de _Vigilance Nationale_ n'a rien  faire avec notre livre.
La pruderie lgendaire de nos voisins doit nous prserver de ses
dmarches; aussi, est-ce avec peine que nous avons vu le Parquet
franais donner suite  des dnonciations venues d'Outre-Manche. Si la
justice franaise--dont le rle est de se prononcer moins sur la forme
que sur le fond de tout ouvrage incrimin--continue  prter une oreille
attentive et complaisante aux dnonciations hypocrites des puritains
anglais, nous verrons bientt ceux-ci s'abattre sur les talages de nos
librairies.

Ils en supprimeront tout ce qui ne leur conviendra pas,-- moins que ce
ne soit pour emporter et lire, quand ils seront seuls, bien seuls, ces
pages dfendues qu'ils sont les premiers  honnir... en public...

Et quand on songe aux livres qu'ils trouvent immoraux, on frmit  la
pense d'tre bientt oblig de se passer de lire autre chose que la
Bible.

La Bible! Ah! messieurs, entendons-nous! Voil un livre qui vous est
cher et qui nous appartient aussi bien qu' vous, mais nous avons pris
la prcaution de l'expurger, et si la lecture en est ennuyeuse, du moins
ne prsente-t-elle aucun danger, tandis que telle que vous l'avez
traduite, nous n'en permettrions la lecture  nos enfants que lorsqu'ils
pourraient justifier de leurs quarante-cinq ans!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ici que se place une admirable page de la prface de la _Chanson
des Gueux_[1]:

  [1] Jean Richepin. _La Chanson des Gueux_. dition dfinitive, Paris,
    M. Dreyfous, 1881.

  La gauloiserie, les choses dsignes par leur nom, la bonne franquette
  d'un style en manches de chemises, la gueule populacire des termes
  propres n'ont jamais dprav personne. Cela n'offre pas plus de
  dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne parat
  sale qu'aux chercheurs de salets.

  Ce qui trouble l'imagination, ce qui veille les curiosits malsaines,
  ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de
  vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards,
  cette feuille de vigne qui rend honteux et obscne ce que la nature a
  fait sacr.

  Mon livre n'a pas de feuille de vigne et je m'en flatte. Tel quel,
  avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me parat autrement
  moral que certains ouvrages, approuvs cependant par le bon got,
  patronns mme par la vertu bourgeoise, mais o le libertinage passe
  sa tte de serpent tentateur entre les priodes fleuries, o l'odeur
  mondaine du lubin se marie  des relents de mare, o la poudre de riz
  qu'on vous jette aux yeux a le montant piment du diablotin, romans
  d'une corruption raffine, d'une pourriture lgante, qui cachent des
  moxas vsicants sous leur style tempr, aux fadeurs de cataplasme. La
  voil, la littrature immorale! C'est cette _belle et honnte dame_,
  farde, maquille, avec un livre de messe  la main, et dans ce livre
  des photographies obscnes, baissant les yeux pour les mieux faire en
  coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allgrement
  de la croupe, et portant au coin de la lvre, en guise de mouche, une
  mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette
  littrature!

  La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je
  l'avoue, et qui gueule mme, chevele, un peu ivre, haute en couleur,
  dpoitraille au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds
  dlurs dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud
  des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des
  refrains d'argot, des gaiets de femme du peuple, et tout cela pour le
  plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrire-pense de luxure,
  non comme une mijaure libidineuse qui laisse voir un bout de peau
  afin d'attiser les dsirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien
  comme une belle et robuste crature, qui n'a pas peur de montrer au
  soleil ses ttons gonfls de sve et son ventre auguste o resplendit
  dj l'orgueil des maternits futures.

  Par la nudit chaste, par la gloire de la nature, si cela est immoral,
  eh bien! alors, vive l'immoralit! Vire cette immoralit superbe et
  saine, que j'ai l'honneur de pratiquer aprs tant de gnies devant qui
  l'humanit s'agenouille, aprs tous les auteurs anciens, aprs nos
  vieux matres franais, aprs le roi Salomon lui-mme, qui ne mchait
  gure sa faon de dire, et dont le _Cantique des Cantiques_, si
  admirable, lui vaudrait aujourd'hui un jugement  huis-clos.

                                   *

                                 *   *

Que pourrions-nous ajouter  ce qui prcde?

Nous tenions simplement  mettre le public d'amateurs et de
bibliophiles, auquel nous nous adressons exclusivement, en garde contre
les menes d'un petit nombre de faux aptres qui ont la prtention--et
peut-tre la conviction--de nous empcher d'exposer un sujet dlicat,
comme s'il n'tait pas possible de le faire sans tomber dans
l'obscnit.

                                   *

                                 *   *

Nous ferons prcder notre rcit d'une explication destine  clairer
le lecteur sur les pratiques en usage dans la flagellation des esclaves
en Amrique, avant l'poque o se passe notre action.

Ce sujet nous a sembl intressant au plus haut point, c'est pourquoi
nous n'hsitons pas  publier ces pages.

JEAN DE VILLIOT.




L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES EN AMRIQUE AVANT LA GUERRE DE
SCESSION


L'histoire de l'esclavage et la traite des noirs, tels qu'ils ont exist
autrefois, tels qu'ils se dissimulent aujourd'hui, est encore  faire et
cette plaie, que l'Humanit porte au flanc depuis l'enfance du Monde, ne
peut se fermer sans avoir t sonde.

Le document contient des dtails souvent monstrueux, parfois horribles,
toujours rpugnants, sur les pratiques rvoltantes auxquelles se
livraient les matres  l'gard de la race rprouve et maudite.

Reportons-nous tout d'abord  l'histoire de l'esclavage en Amrique, o
il tait tabli premptoirement que ce systme--l'esclavage--ne pouvait
tre maintenu que par la force brutale; cette dclaration ne put que
gagner en autorit, les propritaires d'esclaves ayant _lgalement_ le
droit de leur infliger des peines corporelles. Une loi, tablie en 1740,
tout  l'avantage des matres d'esclaves, disait que dans le cas o une
personne, _volontairement_ (ce qui est fort discutable) couperait la
langue, borgnerait, ou priverait d'un membre un esclave, en un mot, lui
infligerait une punition cruelle _autre qu'en le fouettant ou le
frappant_ avec un fouet, une lanire de cuir, une gaule ou une badine,
ou en le mettant aux fers ou en prison, ladite personne devra payer,
pour chaque dlit de cette sorte, une amende de cent livres sterling
(2.500 francs).

D'autre part, on lisait dans le code civil de la Louisiane:

L'esclave est entirement soumis  la volont de son matre, qui peut
le corriger et le chtier, mais non avec trop de rigueur, de faon  ne
pas le mutiler, l'estropier, ou l'exposer  perdre la vie.

En rsum, le droit pour le matre de battre son esclave comme il
l'entendait et de lui infliger des punitions corporelles autant que son
bon plaisir le lui commandait, mais sans le mutiler ou le tuer, ce droit
tait parfaitement tabli par la loi des tats esclavagistes du Sud; et,
dans au moins deux tats, le matre tait expressment autoris  se
servir d'un fouet ou d'une lanire de cuir comme instruments de
supplice.

Parfois, un esclave tait flagell jusqu' ce que la mort s'en suivit,
et ces cas n'taient malheureusement pas rares. Un nomm Simon Souther
fut traduit devant les Assises d'octobre 1850, dans le comt de Hanover
(tat de Massachusetts), pour meurtre d'un esclave; reconnu coupable, il
fut condamn  cinq ans de dtention. A cette occasion, le juge Field
fit au jury le rcit de la punition inflige  l'esclave:

Le ngre avait t attach  un arbre et fouett avec des baguettes
flexibles. Lorsque Souther tait las de frapper, il se faisait remplacer
par un ngre qui continuait la flagellation avec des tiges de bois
mince. Le malheureux esclave avait t frapp galement avec la dernire
cruaut par une ngresse aux ordres du matre, puis horriblement brl
sur diverses parties du corps. Il fut ensuite inond d'eau chaude dans
laquelle on avait fait tremper des piments rouges. Attach  un poteau
de lit, les pieds troitement serrs dans une brche, le ngre poussait
d'affreux hurlements. Souther n'en continua pas moins  accabler le
pauvre martyr, sur le corps duquel il se ruait et frappait des poings et
des pieds. Cette dernire phase de la punition fut continue et rpte
jusqu' ce que l'esclave mourut.

Le planteur froce fit appel de la condamnation qui le frappait si
justement et si peu, mais la Cour suprme confirma la sentence,
estimant, dans ses conclusions, que le prvenu aurait d tre simplement
pendu pour homicide volontaire.

Dans un autre cas qui fut jug  Washington mme l'anne suivante, le
colonel James Castleman fut poursuivi pour avoir fouett un esclave
jusqu' la mort. Il n'en fut pas moins acquitt. Ce colonel fit ensuite
rdiger et publier par son avocat, une brochure dans laquelle il
dfendait sa rputation. On y lisait que deux de ses esclaves, surpris
en tat de vol, furent immdiatement punis pour ce mfait. Le premier,
nomm Lewis, fut fustig au moyen d'une large courroie de cuir. Il avait
t svrement puni, mais le colonel estimait que la rigueur du
chtiment n'excdait pas l'importance du vol commis par l'esclave. Il
admettait cependant que son compagnon avait t plus cruellement chti
et que si Lewis tait mort, il n'y avait de la faute de personne: Lewis,
en effet, aprs avoir subi la premire partie de sa peine, avait t
attach au moyen d'une chane  une poutre, et suspendu par le cou. Il y
avait juste assez de longueur de chane pour lui permettre seulement de
se tenir debout et droit; s'il s'appuyait d'un ct ou d'un autre, s'il
se courbait, le carcan devait l'trangler. C'est du reste ce qui se
produisit.

A l'occasion des _Procs librateurs_, qui eurent lieu  Boston en 1851,
un policeman, cit comme tmoin, affirmait qu'il tait de son devoir
d'agent de police d'apprhender toute personne de couleur, qu'il
trouvait dans les rues aprs une certaine heure. Tout dlinquant tait
mis au poste, et le lendemain matin, comparaissait devant un magistrat
qui le condamnait invariablement  recevoir _trente-neuf coups de
fouet_. Les policemen touchaient un salaire supplmentaire: un
demi-dollar (2 fr. 50) pour l'excution de cette punition. Des hommes,
des femmes, des enfants furent fouetts ainsi frquemment par la police,
et ce  la demande formelle de leurs matres eux-mmes.

Weld, dans son _Slavery as it is_ (L'Esclavage tel qu'il est) publi en
1839, raconte le fait suivant qui indique comment taient traits les
esclaves qui s'vadaient:

Une belle multresse d'une vingtaine d'annes,  l'esprit indpendant
et qui ne pouvait supporter la dgradation de l'esclavage, s'tait 
diffrentes reprises, enfuie de chez son matre; pour ce crime elle
avait t envoye au _Workhouse_ (maison des pauvres) de Charleston,
pour y tre fouette par le gardien. L'excution eut lieu avec un tel
raffinement de cruaut que sur le dos de la malheureuse pendaient de
sanglants lambeaux de peau; il n'et pas t possible de placer la
largeur d'un doigt entre les trs nombreuses plaies qui y saignaient.
Mais l'amour de la libert s'tait dvelopp chez cette femme; elle
oublia la torture et la fuite qui en avait t la cause, et elle russit
 s'vader de nouveau sans qu'on pt jamais la retrouver.

Pour dmontrer la _ncessit_ des punitions corporelles, Olmsted nous
fournit l'anecdote suivante: Une dame de New York, allant passer
l'hiver dans un des tats du Sud, avait lou les services d'une esclave,
qui, un jour, refusa catgoriquement de faire certain petit travail
domestique qui lui tait command. A de douces remontrances: Vous ne
pouvez m'y forcer, rpondait-elle, et je ne veux pas faire ce que vous
me demandez l; je ne crains nullement que vous me fouettiez. La
domestique parlait avec raison; la dame ne pouvait pas la fouetter, et,
d'un coeur plus sensible que ses congnres, ne voulait point appeler un
homme pour faire cette besogne, ou envoyer sa domestique  un poste de
police pour y tre fouette, comme il tait d'usage dans les tats du
Sud.

Pour ne pas laisser de marques sur le dos des esclaves, et ne pas
abaisser leur valeur marchande (!), on avait substitu, en _Virginie_,
aux instruments habituels de punition, la _courroie lastique_ et la
_palette scientifique_. Par le vieux systme, la lanire de cuir coupait
et lacrait d'une faon si dplorable la peau, que la valeur des
esclaves s'en trouvait singulirement diminue lorsqu'ils devaient tre
vendus sur un march; aussi l'usage de la courroie tait-il un immense
progrs dans l'art de fouetter les ngres. On assure qu'avec cet
instrument, il tait possible de flageller un homme jusqu' le mettre 
deux doigts de la mort, et cependant, sa peau ne portant nulle trace de
violences, il en sortait sans dommage apparent.

La palette est une large et mince frule de bois, dans laquelle sont
percs un grand nombre de petits trous; lorsqu'un coup est port avec
cet instrument, ces trous, par suite du mouvement prcipit et de
l'puisement partiel de l'air qui s'y produit, agissent comme de
vritables ventouses, et on assurait que l'application continuelle de
cet instrument produisait absolument les mmes rsultats que ceux de la
lanire de cuir.

L'enrlement des ngres dans les armes fdrales pendant la guerre de
Scession a montr jusqu' quel point terrible les esclaves avaient t
soumis  la flagellation. M. de Pass, chirurgien d'un rgiment de
Michigan, cantonn dans le Tennessee, dit que sur 600 recrues ngres
qu'il avait eu  examiner, une sur cinq portait des marques de
fustigations svres, et la plupart montraient de nombreuses cicatrices
qu'on n'aurait pu couvrir avec deux doigts. Il avait mme rencontr
jusqu' mille stigmates provenant de flagellations excessives, et plus
de la moiti des hommes qui se prsentaient durent tre rejets pour
incapacit physique, cause par les coups reus, et par des morsures de
chiens, visibles sur leurs mollets et leurs cuisses. M. Westley
Richards, autre chirurgien, dit que sur 700 ngres qu'il avait examins,
la moiti au moins de ces esclaves portait les marques de fustigations
cruelles et de mauvais traitements divers: quelques-uns avaient reu des
coups de couteau, d'autres portaient des traces de brlures; d'autres
enfin avaient eu les membres briss  coups de matraque.

La flagellation des esclaves se pratiquait parfois de la faon suivante:
le coupable tait tendu la face contre terre, ses bras et ses jambes
attachs  des pitons ou  des anneaux, et, son immobilit ainsi bien
assure, il tait fouett jusqu' la dernire limite.

Une torture encore plus raffine consistait  ensevelir le malheureux
dans un trou juste suffisant pour contenir son corps, de fixer une porte
mobile, ou trappe au-dessus de sa tte, et de l'y laisser de trois
semaines  un mois--si, bien entendu, il ne succombait pas avant
l'expiration du terme.

                                   *

                                 *   *

Les coutumes des races aborignes de l'Amrique sont peu connues, et il
nous serait impossible de dire d'une faon bien affirmative, que la
flagellation ou les punitions corporelles faisaient partie du systme
judiciaire des Peaux-Rouges. Nous reviendrons donc aux premiers colons,
ceux surtout qui s'tablirent au Nord, emportant de chez eux la ferme
croyance que le fouet tait un rformateur efficace pour le maintien de
la bonne moralit. En eux tait galement ancre cette intolrance
religieuse, dont ils cherchaient vainement  s'affranchir et qui tait
prcisment l'une des principales causes de leur immigration.

Le poteau d'excution restait en permanence--il existe d'ailleurs encore
dans certaines provinces des tats-Unis--et ce furent surtout les
Quakers[2] qui gotrent les premiers les bienfaits de la flagellation.
Les chefs et les prdicateurs de cette secte furent longtemps
perscuts. A Boston, en 1657, une femme nomme Mary Clark, accuse de
prcher cette doctrine, fut condamne  recevoir vingt coups d'un fouet
form de grosses cordes  noeud et mani  deux mains par le bourreau.
Puis l'infortune expia encore, par une anne de prison, le crime
d'avoir exprim librement son opinion. Deux prdicateurs, Christopher
Holder et John Copeland furent chasss de leur ville natale aprs avoir
t fouetts, et d'autres personnes punies galement pour avoir montr
quelque sympathie  l'gard de ces deux proscrits. Quelque temps aprs,
une femme nomme Gardner fut arrte  Weymouth, et dirige sur Boston
o elle et sa servante furent publiquement fouettes avec un _chat 
neuf queues_.

  [2] _Quakers_: sectaires en Angleterre et en Amrique. Ils se
    reconnaissent au tutoiement.

C'est alors que la loi, dont le texte suit, fut promulgue contre les
Quakers:

Quiconque introduira un quaker dans l'enceinte de cette juridiction
(l'tat o la loi tait en vigueur), sera mis  l'amende de cent livres
sterling (2.500 francs) au profit du pays, et maintenu en prison
jusqu'au paiement intgral de la somme.

Quiconque hbergera un quaker, sachant qu'il l'est, sera mis  l'amende
de 40 schellings (50 francs) pour chaque heure durant laquelle le quaker
aura t hberg ou cach, et maintenu en prison jusqu'au paiement
intgral de ladite amende.

Tout quaker venant en ce pays sera soumis  cette loi et puni en
consquence, savoir: A la premire infraction, si c'est un homme, il lui
sera coup une oreille, puis il sera astreint aux travaux forcs pendant
un laps de temps. A la seconde infraction, il lui sera coup l'autre
oreille, et si c'est une femme, elle sera svrement fouette avant son
envoi dans une maison de correction et condamne aux travaux forcs.

A la troisime infraction, l'accus, homme ou femme, aura la langue
perce d'un fer rouge et sera maintenu dfinitivement en maison de
correction.

Sous le rgime d'une aussi douce loi, les quakers devaient disparatre
rapidement. Du moins le pensait-on, et le gouverneur de Plymouth (aux
tats-Unis) disait qu'en son me et conscience, les quakers taient
gens qui mritaient d'tre extermins, eux, leurs femmes et leurs
enfants, sans la moindre piti.

Les colons Hollandais suivirent bientt l'exemple de leurs voisins les
puritains. Un nomm Robert Hodshone, accus d'avoir tenu une runion
religieuse  Hamstead, fut attach  l'arrire d'une charrette en
compagnie de _deux femmes qui lui avaient donn l'hospitalit_, et
tran de la sorte jusqu' New-York. L, il fut mis dans l'obligation de
payer une amende de 600 guilders (1.260 francs environ) et, ne le
pouvant pas, fut condamn  _travailler  la brouette_ (terme employ
pour les condamns), sous la surveillance d'un ngre qui avait ordre de
le flageller avec des cordes selon son bon plaisir. Le gardien
s'acquitta si bien de sa tche que le malheureux fut bientt dans
l'impossibilit matrielle de faire le moindre travail. Pour ce, mis 
nu jusqu' la ceinture, _il fut fouett tous les deux jours_, jusqu' ce
qu'il en mourut.

Les quakers n'en continuaient pas moins  prosprer,  tel point que des
mesures plus rigoureuses encore furent prises  leur gard. Un nomm
William Robinson fut condamn,  Boston,  subir le fouet, et banni
ensuite de la ville, avec dfense, sous peine de mort, d'y remettre les
pieds. Le malheureux, attach  l'afft d'un canon, reut trente coups
de fouet.

En 1662, un nomm Josiah Southick, dont les parents avaient t chasss
de Boston, retourna dans cette ville. Arrt immdiatement et attach
demi-nu  une charrette, il fut tran dans les rues de Boston et
fouett sur tout le parcours, puis reut la mme punition  Rocksbury et
le lendemain  Dedham, aprs quoi on le relcha. Le fouet qui servit 
cette excution, mani  deux mains par le bourreau, tait form de
cordes de boyaux, sches puis noues, et fixes  un long manche. La
souffrance endure par le patient fut vraiment terrible.

A Dover (New England), trois femmes, Anne Coleman, Mary Tomkins et Alice
Ambrose furent condamnes  la peine du fouet. C'est un curieux document
que l'arrt de prise de corps qui fut lanc contre elles, aprs la
sentence. Le voici:

  Les constables de Dover, Hampton, Salisbury, Newbury, Rowley,
  Ipswich, Wenham, Lynn, Boston, Roxbury, Dedham, sont requis, au nom du
  Roi, de s'emparer des Quakeresses (ici les trois noms suivaient), de
  les attacher  une charrette, et les conduisant  travers leurs villes
  respectives, de les fouetter sur leurs dos nus, avec un maximum de dix
  coups par ville; et de les conduire ainsi de commune en commune
  jusqu' ce que les condamnes soient hors de cette juridiction, et les
  constables sus-dsigns sont responsables de la bonne excution de
  cette sentence.

  Fait  Dover, par moi, Richard Malden, ce 22 dcembre 1662.

Le sinistre cortge commena par une froide journe de dcembre, et les
trois malheureuses subirent leur peine stoquement, excitant sur leur
passage la piti de quelques-uns de leurs doctrinaires. Ces derniers
furent immdiatement mis au pilori.

Douces moeurs!...

L'une de ces trois femmes, Anne Coleman, fut de nouveau flagelle 
Salem, avec quatre de ses amies. L'instrument employ alors tait le
_chat  neuf queues_.

Un nomm Wharton, ayant eu l'imprudence d'aller visiter les victimes
dans leur prison, il fut dcrt  son gard l'arrt suivant:

  Aux Constables de Boston, de Charlestown, de Malden, de Lynn.

  Vous tes requis respectivement.

  D'apprhender en sa propre demeure Edward Wharton, convaincu de
  vagabondage. Le constable de Boston devra lui appliquer trente coups
  de fouet sur le corps mis pralablement  nu.

  De le faire passer de commune en commune jusqu' Salem, qu'il prtend
  tre son lieu de rsidence, en le fustigeant comme ordonn.

  La prsente vous servira de mandat.

  Boston, le 30 juin 1664.

Nous citerons encore un cas. C'est celui d'Anne Needham, qui,
appartenant  la secte des quakers, fut mise  l'amende  Boston.
N'ayant pu payer cette amende, cette femme fut fustige cruellement et
subit courageusement sa peine sans pousser un seul cri.

                                   *

                                 *   *

Un journal de 1774 raconte de plaisante faon une histoire de
flagellation qui trouve ici sa place:

Quelques quarante annes auparavant, alors que bon nombre de nafs
avaient  se repentir de leur affiliation  une secte biblique
rigoureusement interdite, le capitaine Saint-Lo, commandant d'un navire
de guerre, tait apprhend _pour s'tre promen un dimanche_; et ce
fait, considr  cette poque comme un crime, appelait sur la tte du
coupable un chtiment exemplaire.

Le coupable fut donc tout d'abord condamn  une forte amende par le
juge de paix. Et comme le capitaine, surpris et indign, se refusait 
payer, excipant judicieusement de son ignorance des lois, on s'empara de
sa personne. Il fut solidement attach par la tte et par les pieds  un
pilori dress sur la place publique o les bonnes gens du pays vinrent
pieusement lui donner des conseils sur l'observation du dimanche et lui
rappeler les inconvnients qui pouvaient rsulter d'une promenade 
l'heure des offices.

Remis en libert, le capitaine Saint-Lo reconnut l'incorrection de sa
conduite et, publiquement, exprima des regrets; il dclara que,
dsormais, il tait bien dcid  mener une vie pieuse et exempte de
reproches. Les saintes personnes, ravies de cette soudaine conversion,
l'invitrent  souper. Le capitaine, dcidment bien converti, suivait
assidment les offices religieux. Avant de reprendre la mer, Saint-Lo
voulut rendre la politesse qui lui avait t faite; il invita donc une
grande partie des sommits de la ville, y compris les prtres et le juge
 un repas  bord de son navire, prt  mettre  la voile. Un excellent
dner fut, en effet, servi; on vida de nombreux flacons, et la gat,
quelque peu excite par de copieuses et franches libations, battait son
plein, lorsque, brusquement, une bande de matelots fit irruption dans la
cabine du capitaine; ceux-ci se saisirent des convives et, malgr leurs
protestations, les pieux invits furent trans sur le pont, o,
solidement attachs, ils reurent des mains de l'quipage, armes de
verges, une magistrale correction, cependant que le capitaine les
exhortait au calme, les assurant que la mortification de la chair
aidait, aprs un plantureux repas,  sauver l'me compromise par la
gaiet.

Aprs quoi, les invits encore ficels, furent jets dans leur
embarcation, et abandonns en cet tat sur le rivage alors que le navire
mettait immdiatement  la voile.

                                   *

                                 *   *

Le pilori et le poteau ont t et sont encore d'un usage frquent dans
certaines parties des tats-Unis. Dans l'tat de Delaware, par exemple,
il existait, il y a peu de temps, trois poteaux  fouetter: un  Dover,
un autre  Georgetown et le troisime  Newcastle. Dans le pays, ce
moyen pnal est considr comme souverainement efficace pour la
rpression des crimes de peu d'importance.

A Newcastle, le pilori consiste en un trs lourd poteau, haut d'environ
douze pieds;  mi-hauteur se trouve une plate-forme:  peu prs  quatre
pieds (1m,22) au-dessus de cette plate-forme, est fixe une traverse
perce de trois trous: un pour la tte et le cou du patient, les deux
autres pour les mains et les poignets. La punition est inflige par le
shrif avec le _chat  neuf queues_, mais ce magistrat s'acquitte
gnralement trs mal de cette besogne, qu'il considre  juste titre
comme dgradante pour sa dignit.

Les noirs supportaient beaucoup mieux que les blancs les tortures de la
flagellation. Ces derniers taient surtout plus affects de l'infamie
attache  cette punition, que de la douleur pourtant si violente
qu'elle occasionnait.

Il y a quelques annes seulement, un cas de torture par la flagellation
fut le sujet de toutes les conversations. _Une jeune fille de dix-sept
ans_, lve dans une cole publique de Cambridge (tat de de
Massachusetts), ayant commis le crime de chuchoter pendant un cours, fut
condamne par son institutrice _ tre fouette_. L'enfant, que
rvoltait un lgitime sentiment de pudeur, rsista avec tant de force,
qu'on dut requrir le _directeur et deux de ses aides_. Ces trois hommes
se saisirent de l'lve, et tandis que deux d'entre eux lui maintenaient
les bras et les jambes, le directeur la frappait de vingt coups d'une
forte lanire de cuir. Cette punition avait t inflige selon
l'ancienne coutume, c'est--dire devant toute l'cole. L'affaire fut
cependant porte devant les tribunaux, mais le personnel de l'cole en
fut quitte pour une lgre admonestation. Nanmoins, quelques mois
aprs, l'affaire ayant eu quelque retentissement, les punitions
disciplinaires de cette nature furent abolies dans toutes les coles des
tats-Unis.

                                   *

                                 *   *

La flagellation domestique, que l'on nomme _spanking_, est en usage un
peu partout, aux tats-Unis, principalement en ce qui concerne les
enfants. Au temps o les puritains rgnaient en matres, dans ce
pays--a n'a d'ailleurs pas beaucoup chang--la flagellation tait la
punition ordinaire inflige aux enfants des deux sexes, et, en certains
districts, ils devaient s'y soumettre jusqu' ce qu'ils eussent atteint
l'ge du mariage!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y aurait encore beaucoup  dire sur le sujet que nous venons de
rsumer, et il serait intressant de faire connatre  fond les
_coutumes flagellatrices_, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qui
rgnrent et qui rgnent encore au Nouveau-Monde. Peut-tre un jour
donnerons-nous  nos lecteurs, s'ils veulent bien nous suivre sur ce
terrain, de plus amples dtails sur ces coutumes barbares. Mais, pour
les besoins du prsent livre, nous avons tenu  faire rapidement
l'historique de ces moeurs tranges, historique ncessaire que nous
prsentons comme la prface de l'histoire dont nous nous sommes inspir
pour notre livre.

Le rcit que nous reproduisons est rigoureusement exact quant aux faits,
sinon quant aux dtails. Il clairera d'un jour nouveau, du moins
l'esprons-nous, les pratiques monstrueuses en usage chez les
esclavagistes qui torturaient non seulement par ncessit de rpression,
mais aussi par dilettantisme, par passion et besoin de cruaut:
_Flagellandi tam dira Cupido!_




EN VIRGINIE

PISODE DE LA GUERRE DE SCESSION




PROLOGUE


Pendant l't de 1866, peu aprs la signature du trait de paix qui
termina la guerre de Scession, j'habitais New-York, de retour d'une
expdition de chasse et de pche en Nouvelle-cosse, attendant le
paquebot qui devait me ramener  Liverpool.

J'avais alors trente ans  peine, j'tais robuste, bien portant; encore
avais-je une taille qui pouvait passer pour avantageuse: prs de six
pieds! Mon esprit aventureux et ma curiosit  l'endroit de ce qui
m'tait inconnu me poussrent, durant mon sjour  New-York,  parcourir
la cit en tous sens, explorant de prfrence les plus vilains quartiers
de la capitale du Nouveau Monde. Au cours de mes prgrinations je fis
des tudes de moeurs assez curieuses; j'ai conserv soigneusement des
notes qui, peut-tre un jour, formeront la relation complte de mes
aventures. Cependant,  titre d'essai, je dtache cette page du livre de
ma vie.

Un aprs-midi, vers cinq heures, j'tais entr  Central Park afin de
m'y reposer un peu en fumant un cigare. Nous tions en pleine canicule;
le soleil dclinait vers l'ouest, clatant encore de toute sa lumineuse
splendeur dans un ciel d'un bleu cru. Oisif, je regardais indiffremment
les promeneurs, lorsque mon attention fut attire vers une jeune femme
assise sur le banc prs duquel je flnais; elle tait absorbe dans la
lecture d'un livre qui paraissait l'intresser vivement. Elle pouvait
avoir vingt-cinq ans; son visage, d'un ovale rgulier, tait charmant,
et de sa physionomie se dgageait un caractre de douceur infinie. Ses
cheveux chtain clair--suivant la mode de la coiffure fminine  cette
poque--taient relevs sur sa tte en un lourd chignon. Sa robe, trs
simple, quoique de coupe lgante, ses fines bottines et son maintien
srieux, tout en cette jeune femme indiquait une personne du meilleur
monde. Je la regardais d'abord  la drobe; puis la fixais obstinment,
comme si j'eusse voulu exercer sur cette belle trangre un regard
fascinateur. Un instant aprs, en effet, elle eut intuitivement
conscience de cette force magntique; car, levant enfin les yeux, elle
m'examina des pieds  la tte; satisfaite sans doute d'une petite
perquisition qui paraissait n'avoir rien de dsobligeant pour moi, elle
me sourit aimablement et me fit un signe discret. C'tait videmment une
invitation  venir m'asseoir auprs d'elle. J'avoue que j'en fus tout
d'abord on ne peut plus surpris: je ne croyais certes pas avoir affaire
 une demi-mondaine.

Une conversation avec une jolie femme ne m'a jamais dplu; c'est
pourquoi j'acceptai sans faon la place que m'offrait  ct d'elle la
jolie lectrice dont le corsage exhalait des parfums capiteux et
singulirement troublants.

D'un petit air dgag elle amora la conversation. Mon inconnue parlait
correctement, d'une voix trs harmonieuse,  laquelle son accent
amricain ajoutait un charme infini.

Je la regardais encore. Elle tait vraiment adorable: ses longs yeux
bleus, son visage un peu ple, le mignon retroussis de son nez et sa
petite bouche joliment meuble de deux ranges de petites dents nacres,
tout cela m'attirait trangement; elle avait une loquacit de fauvette,
babillant gentiment sur toutes choses, en employant des expressions
gamines qui m'amusaient fort. Je pris alors la grande rsolution non
seulement de la reconduire jusqu' sa porte, mais Dieu et mon
porte-monnaie aidant, de me faire offrir une hospitalit toute
cossaise. Aprs quelques instants d'une causerie devenue plus
familire, je l'invitai  dner, ce qui parut la charmer, car elle
accepta incontinent, sans se faire prier.

Nous nous installmes dans un restaurant o je commandai un dner au
Champagne. La soire s'acheva au thtre et, la pice termine, je hlai
un hack (voiture de place) et je reconduisis chez elle ma conqute,
qui, en route, m'apprit qu'elle s'appelait Dolly.

La maison qu'habitait Dolly tait d'lgante apparence; la porte nous
fut ouverte par une quarteronne coquettement habille qui nous
introduisit dans un salon. Cette pice, d'aspect honnte, tait meuble
avec un got exquis; le parquet tait jonch d'pais tapis d'Orient; des
tentures de velours cramoisi pendaient aux portes; tout tait d'un
confortable parfait.

Dolly m'invita  m'asseoir dans un large fauteuil, et, me priant de
l'excuser, se retira dans la pice voisine qui, ainsi que je fus  mme
de le savoir plus tard, tait sa chambre  coucher. Elle revint au bout
d'un instant drape d'un grand peignoir blanc orn de rubans bleus. Elle
tait chausse de jolies sandales; maintenant ses cheveux flottaient sur
ses paules et tombaient jusqu'aux reins.

Elle ne portait sous son peignoir--ainsi que je le vis ensuite--qu'une
fine chemise garnie de dentelles et des bas de soie rose, attachs trs
haut au-dessus du genou par une jarretire de satin rouge. Sous ce
vtement d'intrieur, ma conqute tait, au surplus, d'une esthtique
qui et fait rver Michel-Ange lui-mme: sa taille aux courbes
accentues s'lanait hardiment des hanches copieuses et souples et sa
peau douce comme un velours, fine comme un satin, frissonnait au moindre
baiser de l'air.

Le cerveau troubl par cette apparition, en proie  une fivre inconnue
dont je n'avais encore jamais ressenti les atteintes, fou d'amour, je me
prcipitai dans sa chambre...

Le lendemain matin, je m'veillai vers huit heures et demie; ma compagne
dormait; ses cheveux pars sur l'oreiller semblaient la nimber de
vapeurs. Elle me parut encore plus belle, plus ravissante que la veille;
sous la clart des lumires elle tait ainsi adorable. Sa peau gardait
une matit incomparable qui semblait lui donner le sommeil; ses seins
fermes et blancs comme des dmes neigeux s'agitaient doucement sous
l'action de la respiration tranquille.

Cependant elle se rveilla. Ce fut pour moi une joie, comme ce me fut un
embarras. bloui, je ne savais que lui dire et comme le sujet de la
guerre tait encore  l'tat d'actualit, je lui demandai banalement
qui, des Nordistes ou des Sudistes, avaient ses sympathies.

Elle vit mon trouble et ma gaucherie, et rpondit:

--Je suis Nordiste, toutes mes sympathies vont donc  mes compatriotes
et je suis profondment heureuse que les Sudistes aient t battus,
l'esclavage aboli. C'tait une atrocit et une honte pour notre pays.

--Mais, lui dis-je, si je m'en rapporte  ce que j'ai entendu dire, il
est infiniment probable que les ngres taient plus heureux avant la
guerre, quoique esclaves, qu'ils ne le sont maintenant en tant que
citoyens libres.

--Oui, mais ils sont _libres_, et c'est l un grand point. Peu  peu,
les choses s'arrangeront.

--On m'a affirm que les esclaves taient gnralement bien traits par
leurs matres.

--Cela peut tre exact, mais ils ne jouissaient d'aucune scurit; du
jour au lendemain, vendus  des matres trangers, le mari tait spar
de la femme, la mre de l'enfant; de plus, beaucoup de propritaires
traitaient ces malheureux avec la plus grande brutalit, les accablant
de travail, les nourrissant plus mal que des chiens. Les filles et les
femmes, mistis ou quarteronnes, ne pouvaient rester vertueuses, obliges
qu'elles taient de se plier au dsir du matre, et si, par hasard,
elles avaient la force de rsister, elles taient fouettes jusqu'au
sang.

--Vous m'tonnez... J'avais bien entendu dire que ces pratiques barbares
s'exeraient contre des hommes, mais  l'gard des femmes...

--... Je ne me trompe pas, croyez-moi. Je connais  fond ce sujet; j'ai
vcu longtemps moi-mme dans un tat esclavagiste avant la guerre; aussi
ai-je pu tudier la question de trs prs.

--Les femmes taient-elles souvent fouettes?

--Je ne pense pas qu'il y ait eu une seule plantation o elles ne
fussent punies de cette faon. Naturellement il y avait des matres plus
mauvais que d'autres, mais ce qui, en tout cas, rendait la punition plus
pnible, c'est qu'elle tait toujours inflige par des hommes, et
souvent devant une runion d'hommes.

--Sur quelles parties du corps fouettait-on les femmes, demandais-je
vivement intress, et avec quel instrument tait inflig ce chtiment?

--C'tait presque toujours le derrire qui avait  supporter les coups.
Quant aux instruments affects  cet usage, les plus rpandus taient la
baguette de noisetier, la courroie et la batte.

--La batte?

--Oui, c'est un instrument de bois rond et plat, attach  un long
manche. On l'emploie toujours pour frapper sur le derrire. Chaque coup
froisse les chairs, boursoufle la peau d'une large ampoule, mais le sang
ne coule pas. La baguette au contraire cingle comme une cravache et,
pour peu qu'elle soit applique rudement, elle incise la peau et le sang
jaillit. Il y avait encore un terrible instrument, qu'on appelait
communment _la peau-de-vache_, mais on ne l'employait que sur les
hommes.

--Vous tes, en vrit, trs au courant des diffrents supplices; mais
par quel hasard vous trouviez-vous dans un tat esclavagiste?

--J'aidais  tenir une _station souterraine_; mais savez-vous ce que
l'on entendait par l?

Et comme je rpondais ngativement elle reprit:

--Une station souterraine tait une maison dans laquelle les
abolitionistes hospitalisaient les ngres marrons. Il y avait plusieurs
de ces tablissements dans le Sud et les dserteurs taient envoys
d'une station  l'autre jusqu' ce qu'ils fussent parvenus dans un tat
libre. C'tait trs dangereux, car l'aide donne  un ngre marron tait
considre comme une grave infraction aux lois des pays du Sud. Tout
homme ou femme surpris dans l'accomplissement de cette oeuvre
d'affranchissement tait certain d'avoir  subir une trs longue priode
d'incarcration dans les prisons de l'tat, avec, en surcrot, les
travaux forcs. De plus, la majeure partie du public s'levait _contre_
les abolitionistes, non seulement les propritaires d'esclaves, mais,
chose incroyable, les blancs qui ne possdaient pas un seul
ngre se dclaraient esclavagistes. Il arrivait souvent que les
anti-esclavagistes taient pris et lynchs. On leur faisait subir mille
tortures. Il y en eut que l'on enduisit de goudron et de plumes,
d'autres que l'on mit tout nus  cheval sur un rail suspendu...

--Avez-vous eu  subir de pareilles preuves dans votre station?

--Certes, j'ai eu beaucoup  souffrir, et ce qui m'est arriv l-bas a
chang entirement le cours de ma vie; mon sjour dans le Sud a fait de
moi ce que je suis... une prostitue, ajouta-t-elle tristement. Oh! les
Sudistes, comme je les hais! les btes froces! reprit-elle avec une
colre rageuse.

Cette exclamation, qui me parut tre l'expression de douleurs morales
longtemps accumules, me fit comprendre que ma petite amie devait tre
l'hrone d'une histoire intressante. Ma curiosit se trouvait pique
au vif.

Je repris:

--Je serais bien heureux d'apprendre ce qui vous est arriv dans le Sud,
ma belle amie.

Aprs un moment d'hsitation, elle se dcida  me rpondre:

--Je n'ai jamais racont mon histoire  personne; vous me paraissez
cependant d'un naturel affectueux. Je consentirai  vous narrer les
pisodes de ma vie extraordinaire, si vous voulez bien me faire le
plaisir de dner ce soir avec moi, sans crmonie aucune.

J'acceptai cette invitation avec un empressement d'autant plus vif que,
trs amoureux encore, j'entrevoyais avec chagrin la fin probable de mon
aventure galante.

En ce moment on frappa  la porte, et la quarteronne entra, trs
proprement et presque lgamment vtue. Elle apportait du th et des
tartines grilles qu'elle plaa  ct du lit.

--Mary, lui dit Dolly, donnez-moi un peignoir. Puis, se tournant vers
moi, elle me dit:

--Mary a t esclave pendant vingt-cinq ans, et si cela vous intresse,
vous pouvez la questionner sur sa vie passe, elle vous rpondra
franchement; d'ailleurs elle n'est pas timide... N'est-ce pas, Mary?

La quarteronne, une grosse bonne femme, sourit largement, montrant une
range de dents  rendre jalouse une jeune pouliche.

--Non, Miss Dolly, rpondit-elle, mo pas timide.

J'tais galement tout dispos  questionner Mary.

Je lui demandai.

--Dites-moi, quel ge avez-vous, et de quel tat venez-vous?

--Mo qu'av tente annes--me rpondit-elle dans un charabia ngre
presque incomprhensible,--et mo qu'a t leve su plantation  vieux
Massa Bascombes dans tat Alabama. L s'y trouvait avec mo 150 mouns;
dans maison l, mais gagn douze servantes. Mo-mme femme de chambre,
ajouta-t-elle avec orgueil.

--Votre matre tait-il bon pour vous? hasardai-je.

--Mon mat, assez bon Moun, baill nous bon  manger et li pas demander
tavail top gand, mais li sv, et li fait baill nous dans son
plantation et son case, bon coup de fouets.

--Avez-vous t souvent fouette, Mary?

Mary me regarda avec un air stupfait, tant la question lui paraissait
extraordinaire.

--Mo qu'a t fouette bien souvent--dit-elle en gardant son air
tonn--mo qu'a vieux sept ans quand mo kimb premire fessade, et mo
fini quand mo kimb vingt-cinq ans une semaine mme quand Prsident
baill libert  tous ngres.

--Comment avez-vous t fouette?

--Quand mo pitit fille, mo receve fesse, et quand mo vini grand fille
li baill mo fessade avec courroie ou baguette bois, mo aussi gagn
fessade su mo derrire mme tout nu, avec batt, a qu'a fait mo
beaucoup grand mal.

--Qui est-ce qui fouettait les femmes?

--Un capataz, mais, massa li aussi qu'a donn fesse  moun dans chambre
mme garde pour a, femme li qu'a fouette attache par terre su banc,
jupon li liv et li gagn fessade su derrire mme tout nu.

--Les fesses taient-elles svrement donnes?

--Oh! fouett la qu'a baill nous grand mal, nous qu'a cri beaucoup
fort, mme chose lapin, et fouette li qu'a dur jusqu' sang sorti.

Dolly nous interrompit.

--Quand la peau avait t coupe par une fustigation trop vive,
dit-elle, les marques ne disparaissaient jamais entirement. Mary en
porte encore les marques  l'heure qu'il est.

Et je m'assurais _de visu_ de la vracit des dires de Dolly.

Je remarquais sur le dos et le postrieur de Mary que la peau tait
zbre de longues lignes blanches, profondes, produites par la baguette.

La quarteronne semblait prouver un certain plaisir  exposer ses
charmes, et elle serait sans doute reste longtemps encore dans cette
position si sa matresse ne l'avait invite  laisser tomber ses jupons.
Elle quitta alors la pice en souriant, trs satisfaite.

--Eh bien! me dit Dolly, vous avez vu les tatouages qui ornent la peau
de ma domestique. De plus, elle a t sduite ou, pour mieux dire, prise
de force par le fils an de son matre; elle n'avait alors que quinze
ans. Elle passa ensuite par les caprices des deux plus jeunes, ce qui ne
l'empcha d'ailleurs nullement de recevoir le fouet pour la moindre
peccadille. Parfois, m'a-t-elle racont, elle tait dans l'obligation de
coucher avec un de ses matres et, encore toute saignante de coups, de
se plier  toutes ses fantaisies. J'ai  mon service, comme cuisinire,
une femme noire de trente-cinq ans environ. Elle vient de la Caroline du
Sud. Son corps est encore plus atrocement dchir que celui de Mary.

Dolly but une gorge de th et continua:

--Ne croyez-vous pas maintenant que l'abolition de l'esclavage est une
bonne chose?

Je rpondis affirmativement.

Nous n'changemes que peu de paroles pendant la fin du djeuner.

Je m'habillai promptement et quittai Dolly, lui rappelant notre entrevue
du soir et sa promesse de me raconter les aventures de sa vie. Je passai
une journe agite, brlant d'entendre Dolly me raconter des aventures,
que je souponnais palpitantes et pleines d'intrt.

L'aiguille du temps tournait trop lentement  mon gr. Enfin, elle
marqua sept heures, et j'accourus, on plutt je courus chez ma nouvelle
matresse. Elle me reut avec affabilit, et, aprs avoir soup
sommairement, tant tait grande mon impatience, j'allumai un cigare et
m'installai commodment et j'attendis le rcit promis. Comme il devait
tre trs long, je rsolus d'exercer mes talents stnographiques.
L'occasion me parut, d'ailleurs, excellente.

Donc, ce qui suit est l'exacte reproduction des paroles de Dolly. Je les
ai reproduites sans y rien ajouter, sans nul commentaire. C'est, en
vrit, une confession que je livre au Public. A lui d'en tirer telle
instructive moralit qu'il lui plaira.




I

L'ENFANCE DE DOLLY


Pour l'intelligence de mon rcit, permettez-moi de vous donner d'abord
quelques dtails sur mes jeunes ans.

Je m'appelle Dolly Morton, et je viens d'avoir trente ans. Je suis ne 
Philadelphie o mon pre tait employ de banque. J'tais fille unique,
et ma mre, tant morte alors que j'avais  peine deux ans, je n'ai
gard aucun souvenir de celle qui devait guider mes premiers pas dans la
vie.

Nous tions sans fortune, et quoique mon pre n'et que de faibles
appointements, je reus nanmoins une ducation soigne; il avait
l'esprance que je pourrais plus tard vivre en donnant des leons.

Puisque je parle de mon pre, je crois ncessaire de vous dire quel
tait son caractre: c'tait un homme froid et rserv, n'ayant jamais
eu pour moi la moindre tendresse; je ne reus de lui aucune marque
d'affection paternelle. Peut-tre m'aimait-il? C'est probable, quoiqu'il
ne le laisst jamais paratre. J'tais fouette svrement pour la
moindre incartade et ces punitions honteuses ont laiss grave dans mon
souvenir une impression pnible que je ne me rappelle jamais qu'avec
douleur. Aprs ces corrections j'allais, sanglotant, trouver la vieille
servante qui m'avait leve. Elle me plaignait, me soignait, et tout
tait fini, jusqu' ce qu'une autre faute me faisait retomber sous le
courroux paternel.

Mon pre, d'un caractre peu communicatif, dtestait la socit. Aussi
avais-je peu d'amies. C'est l une faute. Que peut devenir une jeune
fille, d'un caractre expansif, partageant son temps entre la lecture et
les distractions futiles. Aliments insuffisants pour un esprit vif et
imaginaire? Pauvre isole dans un milieu dsert, l'enfant s'tiole,
semblable  ces fleurs abandonnes qu'on n'arrose jamais. Je possdais
heureusement une bonne sant, un caractre gai, et j'aimais
passionnment la lecture. C'tait pour moi une grande consolation, et,
quoique parfois triste, je n'tais pas en vrit trop malheureuse.

Quand j'atteignis dix-huit ans, cette existence monotone commena  me
peser singulirement et je tentais de prendre quelque libert. Ceci ne
me russit nullement; mon pre, sans s'inquiter autrement de
l'indcence qu'il y avait  fouetter une jeune fille de mon ge, me
donna le fouet, promettant d'user couramment de ce moyen de punition
jusqu' ce que j'eusse atteint l'ge de vingt ans. Vous pouvez juger de
l'effet produit par la perspective du fouet! tait-ce bien un pre qui
parlait? Quoi! je me voyais dans l'expectative d'une humiliante
correction jusqu' l'ge de raison, peut-tre jusqu' mon mariage!

Je dus m'incliner; j'tais trs romanesque, je rvais d'amour du matin
au soir, mais l'ide de rsister  l'auteur de mes jours ne se serait
jamais prsente  mon esprit, et j'acceptais les fesses avec toute la
philosophie possible.

Cette vie changea brusquement; mon pre fut enlev en quelques jours par
une pneumonie et je me vis seule au monde. Tout d'abord, je fus
abasourdie, mais je ne ressentis pas un bien vif chagrin; je n'avais
jamais prouv pour lui qu'une amiti modre. Ses manires brusques
surtout m'affligeaient et taient cause de mon peu d'affection.

Je n'en tais pas moins seule... bien seule, abandonne dans un milieu
indiffrent, sans exprience de la vie, sans dfense contre ses
embches; comment ne suis-je pas tombe dans les piges tendus par le
vice, dans les bas-fonds de la dbauche, pousse par la misre, la
misre, cette pourvoyeuse qui guette et manque rarement sa proie? C'est
ce que je ne saurais dire. La destine me rservait ses coups pour
l'avenir.

Mon pre mourait, ne laissant que des dettes et la meute sinistre des
cranciers commena  gronder. J'tais sans ressources pcuniaires; il
fallut donc me rsoudre  faire argent de tout, et je vendis de mon
mobilier ce qui avait quelque valeur. Ce fut, bien entendu, pour rgler
les cranciers aux aguets, si bien qu'il ne me resta pas un rouge liard.

Je ne savais o coucher, et ma bonne dut m'offrir une hospitalit qui,
pour tre gnreuse, n'en tait pas moins momentane, c'est--dire
jusqu'au jour o, rencontrant par bonheur une dame que j'avais un peu
connue autrefois, je lui narrai ma dtresse. Elle en fut vivement
touche et me recueillit dans sa demeure.

Miss Ruth Dean--c'tait le nom de ma bienfaitrice--tait quakeresse.
Age de trente ans, vierge sans aucun doute, elle possdait un coeur
d'une extrme sensiblerie. Sa bourse tait sans cesse ouverte 
l'infortune et se vidait gnreusement pour les oeuvres
philanthropiques.

Sans tre jolie, elle tait agrable, grande et mince, un corps dlicat,
de grands yeux d'une douceur extrme, des cheveux noirs, peigns en
bandeaux, donnaient  son visage une expression de douce quitude et de
srnit et on y lisait toute la mansutude d'une me gnreuse.
Cependant, doue d'une indomptable nergie, elle supportait sans se
plaindre d'accablantes fatigues.

Elle fut pour moi la meilleure des amies, me traita comme une compagne,
me fit manger  sa table. Enfin, elle mit une jolie chambre  ma
disposition.

Miss Dean avait des correspondants dans toute l'Amrique, et c'est alors
que l'instruction que j'avais reue me fut d'une grande utilit: Miss
Dean, en effet, fit de moi son secrtaire, me donnant de petits
appointements et tous les vtements dont j'avais besoin, y compris le
linge de corps.

Peu  peu, elle devint pour moi une vritable soeur; elle me trouvait
jolie et me le disait; rien n'tait trop beau pour satisfaire mes
dsirs; elle me donnait des jupons et des chemises garnies de dentelles,
alors qu'elle revtait de simples dessous de toile grossire, et une
ternelle robe gris perle, toute droite et unie. Ces petits dtails me
sont chers; ils me rappellent l'poque heureuse de ma vie. Jamais je ne
gotai de bonheur plus grand qu'en ce temps d'existence paisible.

Il est vident qu'une aussi douce personne, au coeur si gnreux, ne
pouvait aimer l'esclavage.

Miss Dean faisait partie de la ligue abolitioniste et fournissait des
fonds aux personnes charges des _stations_; elle-mme recevait assez
souvent des esclaves marrons, ce qu'elle pouvait faire, du reste,
ouvertement et sans danger, la Pensylvanie tant un tat libre.

Deux ans s'coulrent. J'avais beaucoup d'amies, et quoique Miss Dean,
en tant que quakeresse, n'aimt les bals ni le thtre, elle donnait
nanmoins de petites soires; il va sans dire que j'y tais adule et
fte et que ma jeune beaut y attirait beaucoup d'adorateurs. Cette
existence me plaisait  merveille. Mais ce n'tait que le prlude, le
tableau enchanteur qui prcda le terrible drame qui allait briser ma
carrire.




II

UNE STATION SOUTERRAINE


Les relations entre le Nord et le Sud taient dj trs tendues lorsque
survint la mort de John Brown, le grand abolitioniste. C'tait une
grande perte pour les amis de la libert. Miss Dean en fut
particulirement touche; elle connaissait intimement ce grand homme, et
l'applaudissait hautement d'avoir pouss les esclaves  l'mancipation.
Tout acte en faveur des malheureux noirs tait bon et bien fait  son
avis, et elle dclarait qu'elle n'hsiterait pas une seconde  imiter
John Brown si l'occasion s'en prsentait.

De l'intention  l'action il n'y avait que peu de distance pour Miss
Dean: elle rsolut de diriger une _station souterraine_. Elle me fit
part de son projet:

--Il y a longtemps que j'aurais d commencer  aider ces malheureux
noirs, me dit-elle. Je suis certaine de diriger la _station_ mieux qu'un
homme; les _rdeurs_ se mfient facilement d'hommes habitant seuls, mais
ne supposent nullement qu'une femme ait le courage de faire ce dangereux
mtier. En vivant tranquillement et en prenant toutes les prcautions
ncessaires, je ne pourrais tre inquite.

J'tais moi-mme une fervente abolitioniste et l'enthousiasme
communicatif de Miss Dean m'enflamma  mon tour. La douleur d'autrui m'a
toujours peine et j'tais dcide  tout risquer pour aider mon amie
dans son noble projet. Je lui fis part de ma dcision. Elle refusa
d'abord de m'couter, disant que c'tait une folie, me faisant envisager
les risques d'une telle entreprise et le long emprisonnement que nous
aurions  subir si nous venions  tre dcouvertes.

--Non pas, ajouta-t-elle, que j'aie peur de la prison, mais vous, Dolly,
vous seriez trop malheureuse. Vous tes jeune, sensible et peu habitue
 souffrir; vous ne pourriez supporter et la mauvaise nourriture et les
durs travaux qu'on vous infligerait. De plus, on m'a racont que dans le
Sud, on coupait les cheveux des femmes captives. Non, ma chrie,
vraiment, je ne puis vous emmener; si un malheur quelconque vous
arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.

--Eh! rpondis-je, le travail ne m'effraie pas, et mes cheveux ne sont
pas si beaux que les vtres. Je puis donc bien courir les mmes risques
que vous. Ne pensez pas que je veuille vous abandonner au moment du
danger. Je veux le partager avec vous, et, bon gr mal gr, vous
m'emmnerez, m'criai-je en l'embrassant clinement.

Certes, ma fidlit la touchait vivement, mais elle n'tait pas encore
convaincue.

Enfin j'insistai avec tant de force qu'elle finit par m'accepter comme
collaboratrice. Elle crivit immdiatement  quelques amis[3] en les
priant de lui faire savoir dans quelle partie du Sud une nouvelle
station pourrait rendre le plus de services.

  [3] Des quakers.

Les rponses ne se firent pas attendre, et, aprs avoir discut le pour
et le contre de tous les endroits proposs, notre choix s'arrta sur une
maison situe au centre de la Virginie, prs de la petite ville de
Hampton, sur la rivire James,  environ 25 milles de Richmond, la
capitale de l'tat.

Miss Dean donna immdiatement des ordres afin de louer et prparer la
maison pour deux dames qui, pour des raisons de sant, dsiraient passer
quelque temps en Virginie.

Nous commenmes nos prparatifs, et mon amie dcida de n'emmener qu'une
seule domestique. Marthe--c'tait son nom--quakeresse comme sa
matresse, tait depuis longtemps  son service. Elle n'ignorait pas le
but de notre dplacement, et n'hsitait pas  courir les risques de la
prison ou de l'expditive loi de Lynch.

Par mesure de prudence, nous avions laiss ignorer  tous nos amis
l'emplacement exact de notre rsidence, nous contentant de rpondre aux
nombreuses questions qui nous taient adresses que nous allions faire
une excursion dans le Sud.

Quinze jours plus tard, nos prparatifs tant achevs, nous nous
mettions en route, et, aprs un sjour de deux jours  Richmond, nous
arrivions  notre nouvelle installation.

Tout tait en bon ordre et paraissait confortable dans notre nouvelle
demeure. La maison, trs isole, situe au bout d'une longue avenue, se
cachait dans les terres  un quart de mille de la route. Il y avait cinq
grandes pices et une cuisine; derrire la maison un jardin, rempli de
fleurs et d'arbustes, donnait une agrable fracheur. Une barrire
entourait toute la proprit.

L'amnagement des diverses chambres fut de suite commenc, et Marthe
prpara le th et le servit dans la salle  manger. C'tait une grande
pice, basse de plafond, et recevant le jour par deux grandes fentres
garnies de fleurs. L'ameublement en tait original: des objets
absolument modernes et des meubles lourds et antiques s'y trouvaient
entremls. Nanmoins, l'ensemble produisait un agrable effet. Notre
lunch termin, Miss Dean crivit aux amis, qui dirigeaient les
stations nord et sud, amis avec lesquels nous allions entrer en
communication, que nous pourrions dsormais leur tre utiles pour
faciliter l'vasion des esclaves.

Les plus prochaines stations se trouvaient, au Sud,  trente milles et
celle du Nord  vingt-cinq milles.

La correspondance termine, et comme nous avions grand besoin de repos,
nous nous couchmes.

Le lendemain matin, je me rveillai frache et parfaitement dispose, et
comme Miss Dean dormait encore, je m'habillai sans bruit et me glissai
jusqu' la porte, dans le but d'explorer les environs.

Au dehors, la vgtation tait ravissante, et  chaque pas je rencontrai
des arbres et des fleurs qui m'taient inconnus.

Pendant plus d'une heure, j'allai ainsi  l'aventure, sans rencontrer un
seul blanc, quoique je visse beaucoup de noirs travaillant dans les
champs. Ces braves gens, s'apercevant de la prsence d'une trangre, me
regardaient avec de grands yeux surpris, comme des boeufs qui regardent
passer un convoi.

Je rentrai enfin. Miss Dean m'attendait pour le djeuner, que Marthe
apporta immdiatement. J'y fis grand honneur, la promenade m'ayant mise
en apptit.

Nous fmes bientt compltement installes, et, insouciantes du danger,
toutes nos prcautions ayant t prises, nous semblait-il, aucun mauvais
pressentiment ne venait troubler notre quitude.

La nouvelle vie que j'allais mener m'amusait dj beaucoup; nous avions
fait de nombreuses provisions et cach des matelas et couvertures dans
une petite cabane attenante  la maison, dans le cas o un fugitif
arriverait de la station situe au Nord de la ntre.




III

UNE VASION


Notre maison tait fort bien situe pour la mission que nous avions 
remplir, notre plus proche voisin demeurant  trois milles, et la petite
ville de Hampton tant  peu prs  la mme distance.

La temprature tait trs leve, mais je m'y habituai parfaitement et,
tous les jours, je faisais de longues promenades dans la campagne, vtue
d'une robe lgre et d'un chapeau de paille; les ngres eurent vite fait
de me connatre, et, s'apercevant de l'intrt que je leur portais, ils
m'offraient de nombreux prsents, entre autres de beaux morceaux
d'opossum et de coon, animaux  chair dlicate dont les esclaves taient
trs friands.

Souventes fois je me promenai dans les plantations et dans le quartier
des esclaves, mais je prenais grand soin  faire ces visites
secrtement, car si les propritaires d'esclaves ou mme les blancs des
environs s'en taient aperus, nos desseins eussent bien vite t
dcouverts.

Trois mois passrent ainsi tranquillement. Nous recevions en moyenne
deux ou trois esclaves fugitifs par semaine. Ils arrivaient gnralement
 la nuit tombante; nous leur faisions prendre un repas rconfortant et
leur donnions un abri dans la cabane. Munis de provisions, ils
repartaient le lendemain au soir pour une autre station, se dissimulant
soigneusement dans les sentiers ou le long des plantations.

Parfois, trop fatigues pour continuer leur route, les femmes restaient
jusqu' ce qu'elles fussent en tat de partir.

Parmi ces ngres marrons, les uns arrivaient bien vtus et sans avoir
trop souffert, mais d'autres, le plus grand nombre, taient dans un tat
horrible. Beaucoup de femmes avaient des enfants sur les bras,
quelques-unes venant de la Floride, aprs une marche pnible et
dangereuse.

Presque tous ces vads portaient des traces rcentes de coups de fouet,
et certains le stigmate de leur propritaire imprim au fer rouge.
J'ouvre ici une parenthse pour vous donner une ide de la misre de ces
pauvres diables.

Un soir, nous tions, Miss Dean et moi, tranquillement installes  lire
et  discuter sur le sujet de notre lecture; depuis prs d'une semaine,
nous n'avions eu personne  secourir et mon amie disait justement: Je
me demande si un de ces malheureux viendra, ce soir, nous demander
l'hospitalit, quand nous entendmes heurter  la porte.

Je courus ouvrir. Une femme entra en chancelant et vint tomber vanouie
 mes pieds. J'appelai  mon aide Miss Dean et Marthe et nous
transportmes la malheureuse sur un canap.

C'tait une fort jolie fille, trs claire de peau; ses cheveux bruns
flottaient sur ses paules, car elle ne portait pas de madras. Elle
pouvait avoir seize ans; ses seins taient dj trs dvelopps.--Les
femmes de couleur entrent trs jeunes en tat de nubilit. Elle n'avait
jamais travaill dans les plantations, car ses mains taient fines et
blanches et ses vtements d'une certaine recherche taient seulement
dchirs et souills. Elle tait chausse de gros souliers qui, ainsi
que ses bas, taient recouverts de boue. Elle revint promptement  elle
et ses grands yeux hagards nous regardrent avec une expression de
douleur et de crainte. Elle but avidement un grand bol de bouillon et
dvora la viande qu'on lui servit. La pauvre femme n'avait rien mang
depuis vingt-quatre heures! Au lieu de l'envoyer dans la cabane, je fis
monter cette pauvre fille dans une chambre inoccupe o se trouvait un
lit, et je la priai de se dshabiller. Elle me regarda timidement, puis
aprs un moment d'hsitation, enleva sa robe et ses jupons--elle n'avait
pas de pantalon. Je vis alors que sa chemise tait remplie de taches de
sang. Je compris que la malheureuse avait t fouette rcemment, et,
doucement, je la dcidai  me raconter son histoire.

Elle appartenait  un planteur, un homme mari et pre de famille, qui
demeurait  25 milles de l. Son matre, la trouvant  son got, lui
ordonna un jour de se trouver dans son cabinet de toilette,  une
certaine heure. Elle tait vierge et, comme elle savait ce qui
l'attendait, elle _osa_ se soustraire  l'ordre donn. Le lendemain, on
lui donnait une note  remettre au majordome, qui, l'emmenant  la salle
d'excution, lui apprit qu'elle allait tre fouette pour dsobissance.
Couche sur un chevalet, les membres attachs et son jupon relev, le
capataz la fouetta sans piti, jusqu' ce que le sang ruisselt. Puis on
la releva en la menaant du mme supplice si elle ne se pliait pas aux
exigences du matre. Courageusement, et plutt que de sacrifier sa
virginit, elle se sauva  travers bois, jusqu' ce qu'elle et atteint
notre maison.

Nous la cachmes pendant une semaine et, un autre captif nous tant
arriv, ils partirent tous deux, de compagnie, rconforts par nos
secours et munis de provisions.

Ces cruauts ne dpassent-elles pas en horreur tout ce que l'imagination
peut concevoir de plus horrible. Honte  jamais sur ces barbares qui, au
nom de la civilisation jetaient le sang des noirs  la face de
l'humanit.

Combien d'autres anecdotes ne pourrais-je encore vous raconter, si je ne
craignais d'assombrir davantage mon rcit. Ces actes d'inoue
sauvagerie, presque incroyables, se renouvelaient journellement et se
pratiqueraient peut-tre encore si l'attitude ferme d'un petit nombre
d'hommes qui se dvourent  cette cause, n'avait mis un frein  ces
actes qui dshonorent la civilisation.

Mon histoire et celle de mon amie furent troitement lies  cette
poque de mon existence. Reprenons cette histoire.




IV

UN BEAU CAVALIER


Nous continuions notre vie calme, mais si Miss Dean tait toujours
pleine d'empressement et d'enthousiasme dans l'accomplissement de son
oeuvre charitable, je trouvais, quant  moi, cette existence un peu
monotone. L'isolement commenait  me peser. J'aurais voulu une compagne
avec laquelle j'aurais pu rire et causer gament, car Miss Dean, quoique
toujours bonne et charmante, tait d'un caractre enclin  la
mlancolie; j'eusse souhait qu'une personne moins triste partaget mes
heures de jeune fille.

Ma premire bravoure tait maintenant tombe, et, parfois, des ides
noires me hantaient. L'ide d'tre arrte, d'avoir les cheveux coups
ras et d'tre emprisonne me terrifiait. Je n'avais pourtant aucune
raison de m'alarmer: nous tions bien connues dans les environs, tous
les blancs  qui nous avions affaire taient trs polis avec nous, et
aucun d'eux ne souponnait que deux femmes seules eussent os se
sacrifier au point de risquer leur libert en se mettant ainsi hors la
loi. Ce cas, d'ailleurs, ne s'tait jamais produit.

Chose trange! nous tions environnes d'individus sans aveux, et qui,
certes, ne se recommandaient pas par leurs scrupules ou leur honntet.
Aucun d'eux ne possdait l'argent suffisant pour acheter un esclave, et
pourtant la traite des noirs n'avait pas de plus ardents dfenseurs.

J'avais l'habitude de me promener chaque jour dans la campagne, et je
souhaitais ardemment de trouver quelqu'un  qui parler. Enfin mes voeux
furent exaucs.

Une aprs-midi, je marchais lentement, en proie  je ne sais quels
pensers tristes, lorsqu'au coin d'une route, je me trouvais face  face
avec un petit troupeau que prcdait un taureau. Celui-ci, en me voyant,
baissa la tte, gratta la terre du sabot, et poussa un mugissement
froce. Il est probable que si j'tais reste immobile, l'animal aurait
continu sa route; mais, prise d'une frayeur incomprhensible je me mis
 courir de toutes mes forces en poussant un cri de terreur. La bte se
mit aussitt  ma poursuite. J'allais tre atteinte et tue sans nul
doute, quand un cavalier, qui se trouvait l et qui avait entendu mes
appels, sauta une haie qui nous sparait et, piquant droit  l'animal,
le dtourna de sa course en le frappant de sa lourde cravache.

C'tait un jeune homme; il mit pied  terre et vint  moi; j'tais
immobile et je tremblais au point que je me serais affaisse, lorsque
s'lanant, il me soutint en portant  mes lvres une gourde pleine
d'une liqueur rconfortante.

--Remettez-vous, dit-il, le danger est pass.

Je le remerciai chaleureusement. C'tait un bel homme, grand, trs brun,
portant une forte moustache; il pouvait avoir trente-cinq ans. Sa
physionomie tait trs agrable, bien que je ne sais quoi d'nergique en
temprt la douceur.

Il attacha son cheval  un arbre, et s'asseyant auprs de moi, commena
 me parler de faon alerte et lgre. Je me trouvai vite  mon aise
avec lui, si bien que quelques minutes aprs, je bavardais gaiement,
heureuse d'avoir enfin trouv un compagnon aimable auquel j'tais
attache par la reconnaissance. Il me dit s'appeler Randolph,
clibataire, et possesseur d'une grande plantation peu loigne de notre
maison. Je savais cela dj et connaissais quelques-uns de ses esclaves,
mais je me gardai bien de lui faire cette confidence. En apprenant mon
nom, il se mit  sourire:

--J'ai entendu parler de vous et de Miss Dean, dit-il, et j'tais
persuad que mes locataires--car votre maison m'appartient--taient deux
vieilles filles laides et dsagrables.

Je ne pus m'empcher de sourire  mon tour.

--Miss Dean est un peu plus ge que moi, rpondis-je, mais elle n'est
ni laide ni dsagrable; elle est au contraire tout  fait charmante.
Quant  moi, je suis... son secrtaire.

--Vous pourriez ajouter que vous tes tout  fait charmante et que vous
voyez en moi un homme enchant d'avoir fait votre connaissance.

Je rougis, mais au fond, j'tais heureuse du compliment. Les jeunes gens
avec lesquels je m'tais trouve  Philadelphie taient tous des Quakers
plutt austres, et peu habitus au langage dor qui tourne la tte aux
femmes.

Le jeune homme continua, toujours sur le ton le plus galant:

--Vous devez trouver la vie bien triste toutes seules ici, sans voisins.
Voulez-vous me permettre d'aller vous rendre visite un jour ou l'autre?
Vous tes sans doute chez vous le soir?

J'eus un soubresaut violent. Lui  la maison! c'tait le loup dans la
bergerie; nos pieuses manoeuvres seraient vite dcouvertes!

Avec un calme apparent, je lui rpondis qu'il m'tait absolument
impossible de prendre sur moi d'accder  son dsir; Miss Dean, il ne
devait pas l'ignorer, tait une quakeresse et par cela mme d'un
commerce assez difficile. J'ajoutais qu'elle ne voulait que moi
pour la distraire et que des visites--fussent-elles de simple
politesse--pourraient la mcontenter. Ce disant, je me levai, voulant 
tout prix viter de nouvelles questions, questions que je prvoyais
embarrassantes.

--S'il en est ainsi, rpliqua-t-il, je ne m'imposerai pas  Miss Dean,
mais me permettez-vous d'insister pour vous revoir? Voulez-vous que je
sois ici, demain,  trois heures?

Il n'y avait aucun danger  accepter ce rendez-vous; de plus, si je le
lui refusais, il tait capable de venir  la maison. J'tais jeune,
insouciante, et ignorante du danger qui pouvait rsulter de telles
entrevues. Je promis donc d'tre exacte, et lui dis au revoir.

Il pressa un moment ma main, me dit: A demain, puis, sautant en selle,
il partit au galop.

Je le suivis des yeux, me sentant pleine de reconnaissance pour l'homme
qui peut-tre m'avait sauve de la mort. Alors je repris lentement,
comme j'tais venue, le chemin de l'habitation, roulant dans ma tte
mille projets divers. J'tais heureuse de cette petite aventure qui,
pour un instant, jetait dans la monotonie de ma vie une lueur de gaiet.

Je trouvai Miss Dean occupe  faire des chemises pour les ngres.

--Vous tes frache comme une rose, ce soir, me dit-elle, qu'est-ce qui
vous a donn ces belles couleurs?

Je lui racontai en riant que j'avais t poursuivie par un taureau, mais
je me gardai bien de parler du grand danger que j'avais couru, ni de M.
Randolph; mon amie, dont les principes taient irrductibles  l'gard
des hommes, ne m'et jamais permis de revoir M. Randolph. Puis,
j'enlevai mon chapeau et nous nous mmes  table.

Le lendemain,  l'heure dite, je trouvai Randolph au rendez-vous; il
avait l'air trs heureux en me saluant, et me prit les deux mains, me
contemplant un instant avec un regard extatique.

Une femme s'aperoit toujours du charme qu'elle inspire. Aussi tait-il
difficile que je me mprisse sur les sentiments de M. Randolph. Aprs
quelques mots aimables, il m'offrit son bras et nous allmes nous
asseoir dans un petit coin de verdure au bord d'un lac.

Il me questionna sur ma vie passe et mes esprances. Je lui confiai que
j'tais orpheline, et lui donnai des dtails sur les fonctions que je
remplissais auprs de Miss Dean, sans toutefois lui faire connatre les
raisons qui nous engageaient  vivre en Virginie.

Les manires de M. Randolph taient correctes, et nous restmes ensemble
pendant plus d'une heure sans qu'il se ft permis la moindre privaut.
En me quittant, il me fit promettre de revenir trois jours aprs.

Je fus exacte au rendez-vous, puis, peu  peu, l'habitude vint de nous
voir tous les jours. Certes, je ne ressentais pour lui aucun amour
vritable, mais je me plaisais en sa compagnie. Il avait beaucoup
voyag, connaissait bien l'Europe, et ses rcits taient toujours varis
et pleins d'intrt.

Cependant, je crus m'apercevoir qu'il tait cruel et qu'il n'avait sur
les femmes qu'une opinion de ngrier. Il entendait l'amour au point de
vue de la suprmatie du matre. C'est tout au plus s'il considrait les
femmes blanches un peu suprieures  ses ngres.

Malgr cela, il me fascinait, je ne pouvais lui refuser un rendez-vous.
Toujours trs poli avec moi, je m'apercevais nanmoins de la
condescendance qu'il me tmoignait. Il tait immensment riche, faisait
partie de l'aristocratie du Sud, et tait membre de P. F. V.
c'est--dire appartenait aux premires familles de Virginie, tandis que
je n'tais que la fille d'un employ de banque mort dans la misre. En
un mot il avait l'air de me considrer comme lui tant tout  fait
infrieure par la naissance comme par le sexe.

Peut-tre cet homme avait-il raison...




V

TENTATIVE INFRUCTUEUSE


Peu  peu, sans m'expliquer pourquoi, je me pris  avoir un peu plus
d'affection pour Randolph, et soit que je m'habituasse  ses manires,
soit que je lui fusse reconnaissante de n'avoir jamais port sur moi le
ddaigneux jugement qu'il portait sur les femmes en gnral, je sentais
qu'une dtente se produisait en mon coeur. Je lui savais gr de sa
politesse et de la galanterie pleine de rserve dont il usait  mon
gard. Il me prtait des livres, des posies que je dissimulais pour que
miss Dean ne les vt pas, et souvent, tendus sur la mousse, il me
lisait d'une voix qu'il savait rendre harmonieuse des passages de Byron
ou de Shelley.

Une aprs-midi, par une chaleur torride, nous tions installs dans
notre coin favori  l'ombre des arbres, au bord de l'eau. Il me lisait
un pome d'amour avec une voix chaude et si vibrante qu' chacun des
vers passionns, je sentais des flammes me monter au visage, et, dans ma
poitrine, mon coeur battre avec violence.

Une douce langueur me pntrait toute, et je fermais les yeux, comme si
j'eusse voulu prolonger par le sommeil le doux rve que je rvais.

Il cessa de lire. Tout tait calme.

Un oiseau moqueur s'envola en poussant un cri strident; j'prouvais un
bien-tre indicible.

Je sentis soudain son bras se glisser autour de ma taille, et ses lvres
se poser sur les miennes; un frisson me parcourut toute, mais je ne fis
aucun mouvement pour me drober. Le baiser fig sur mes lvres semblait
m'avoir hypnotise.

Me pressant tendrement contre lui, il couvrit mon visage et mon cou de
baisers, murmurant qu'il m'aimait, et me donnant les plus doux noms.

Ah! s'entendre dire: Je vous aime! comme ces mots sonnent agrablement
 l'oreille d'une femme quand elle les entend pour la premire fois.

Combien sommes-nous qui rsistons au fluide enchanteur qui nous pntre?

Cette longue chanson d'amour qu'est notre vie, nous voudrions toujours
la vivre, y revenir sans cesse, mme quand elle nous a trompes.

Pauvres naves que nous sommes! Et combien Randolph avait raison de ne
prendre nul mnagement  l'gard de la nave jeune fille qui se livrait
tout entire, imprudemment, presque inconsciemment; elle ne voyait pas,
la pauvre crature, dans l'illusion d'un rve dor, surgir le mensonge
et le dsenchantement.

La ralit brutale n'apparaissait pas encore au bord du prcipice o
sombre la vertu.

Cependant mon immobilit l'enhardit. Je sentis sa main glisser lentement
sous mes jupes.

Le charme tait rompu! Je frmis sous l'attouchement infme de cet
homme, et essayai de me dresser pour m'enfuir. Vains efforts! Il m'avait
saisie rudement et me maintenait couche sur le sol malgr mes prires,
malgr mes larmes.

Je tentai un suprme effort. Peine perdue, il se jeta sur moi, me
renversa et, hagard, une lueur de folie immonde clairant ses yeux
sombres, il arrachait mes vtements. Cependant je rsistais de toutes
mes forces; j'essayais mes dents sur sa face et mes ongles sur ses yeux.
J'touffais sous le poids de son corps et sentais mes forces dcrotre.
Mais j'tais vigoureuse, et je combattis vaillamment pour la dfense de
ma virginit. J'appelais  l'aide en poussant en mme temps de grands
cris que sa main touffait. La lutte fut longue; mes membres taient
briss et comme il continuait  peser de tout son poids sur ma poitrine,
je rlais puise, haletante,  bout de souffle; les yeux hagards, en
proie  une indicible pouvante, j'tais envahie de dgot et voyais
venir l'instant fatal o toute rsistance serait vaine, lorsque soudain,
craignant sans doute qu'attir par mes cris quelqu'un ne survnt, il
lcha prise et se releva. Je me redressai d'un bond, perdue, sanglotant
et sans voix; je lui crachais au visage. Mes vtements taient dchirs
et souills, mes cheveux dfaits inondaient mes paules. J'allais
m'enfuir, quand il me saisit par le bras, et, me regardant dans les
yeux, avec un sourire cruel de ngrier, il me dit:

--Petite folle, pourquoi me rsistes-tu?

--Laissez-moi, misrable! Comment osez-vous me regarder en face aprs
votre action infme. Vous tes un lche, monsieur Randolph! J'informerai
la justice et demanderai votre arrestation.

Il clata de rire:

--Ma petite fille, dit-il d'un ton hautain et mprisant, vous vous
trompez trangement. Vous ne donnerez aucune suite  votre projet de
dnonciation quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire.

Je fis un brusque mouvement pour dgager mon bras de son treinte, mais
il me serra plus fort, et continua:

--Toute lutte est inutile; j'en ai fini avec vous pour aujourd'hui, et
dans un moment vous serez libre; mais auparavant coutez-moi. Ne croyez
pas que j'ignore ce que vous faites ici avec Miss Dean. Vous dirigez une
_station souterraine_. Je m'en tais dout ds le premier jour, et je
vous ai surveilles. Pour plusieurs raisons que vous devinerez sans
peine, je ne vous ai pas dnonces, mais vous tes toutes deux en mon
pouvoir, et s'il me plat de vous envoyer en prison, je n'ai qu'un mot 
dire. Comprenez-vous, maintenant!

J'tais pouvante. Nous tions entirement  la merci de cet homme;
terrifie, je ne trouvais rien  lui rpondre. Changeant de ton, il
continua:

--Mais je n'ai nulle envie de vous dnoncer. Je veux continuer  tre
votre ami. Je vous aime, et tout  l'heure quand je vous ai embrasse et
que vous vous y tes prte avec tant de complaisance, j'ai cru voir
dans votre calme encourageant la dfaite de votre vertu. J'ai t
brutal, il est vrai; je vous en demande sincrement pardon. Mais je veux
que vous m'apparteniez. Laissez Miss Dean, et venez vivre avec moi; vous
aurez tout ce qu'une femme peut dsirer; je vous assurerai mille dollars
par an, votre vie durant; de plus, je vous jure de laisser Miss Dean
continuer tranquillement son mange et de ne la troubler en quoi que ce
soit.

Si j'avais pu prvoir l'avenir, j'aurais accept cette offre, mais
pleine de rage et de honte, je m'criai:

--Non, misrable lche, je ne quitterai pas Miss Dean, vous pouvez nous
dnoncer si vous le voulez. Je prfre la prison  votre contact.
Retirez-vous, partez, misrable! Votre vue me devient odieuse!

--Trs bien, mademoiselle Morton, qu'il soit fait selon vos dsirs, mais
il est  croire que, lors de notre prochaine rencontre, vous regretterez
d'avoir repouss mes offres.

Puis il pivota sur ses talons et me laissa seule.




VI

APRS LA LUTTE


A peine eut-il disparu que je remis un peu d'ordre dans ma coiffure et
dans mes vtements; l'esprit plein encore d'un trouble extrme, je
courus vers la maison.

Je pus rentrer heureusement dans ma chambre sans tre aperue de Miss
Dean ni de Marthe.

Vivement je me dshabillai; ma robe tait en loques. Le matin, quand je
l'avais mise, elle tait blanche et immacule, elle tait maintenant
toute verte dans le dos. Les cordons de mes jupons taient briss et mes
dessous en charpie. Mes cuisses taient marbres de taches noires et
bleues causes par la pression des doigts de la brute, et j'tais
horriblement courbature.

Mes vtements remplacs, je me jetai sur le lit, et cachant mon visage
dans mon oreiller, je me mis  pleurer abondamment. Je ne pouvais me
pardonner d'avoir eu confiance en Randolph.

J'aurais d surtout me mfier de lui, depuis que j'avais surpris le peu
de cas qu'il faisait des femmes, et j'tais plus honteuse encore qu'il
m'et prise pour une de ces filles qui livrent leur corps au premier
venu.

Le souvenir de ses menaces me revint  l'esprit; j'tais certaine qu'il
les mettrait  excution, et je sentais qu'il tait de mon devoir de
prvenir Miss Dean; je n'en eus cependant pas le courage; il et fallu
lui avouer ma honte, et cet aveu tait au-dessus de mes forces.

En imagination, je nous voyais dj, Miss Dean et moi, vtues de
vtements grossiers, travaillant du matin au soir avec du pain noir pour
toute nourriture.

On frappa tout  coup  la porte.

C'tait Marthe qui annonait le dner. Miss Dean remarqua immdiatement
mes traits dcomposs, mon trouble, mes yeux rouges, et, trs inquite
me demanda ce que j'avais. Je mis le tout sur le compte d'un mal de
tte, ce qui tait vrai; l'excellente femme me fit coucher sur le sofa,
me baigna la tte avec de l'eau de Cologne et me fit mettre au lit.

Malheureusement, je ne pus dormir; je rvai continuellement d'un tre
formidable qui luttait avec moi, et qui russissait  me ravir ma
virginit.

Je me levai le jour  peine clos, me demandant anxieusement o nous
serions dans vingt-quatre heures, m'attendant absolument  voir se
raliser les menaces de Randolph.

Le jour passa lentement,  chaque instant il me semblait entendre les
pas des gens de police, et je surveillai avec angoisse la grande avenue
qui conduisait  la maison.

Le soir vint enfin, sans que rien d'extraordinaire se soit pass. Vers
neuf heures, un esclave marron vint nous demander l'hospitalit, et, en
soignant la pauvre crature, j'oubliais mes propres peines.

Plusieurs jours passrent ainsi, en des alternatives de crainte et de
quitude.

Je commenais  retrouver un peu d'assurance, mais j'avais grande envie
de fuir; je demandai un jour  Miss Dean si elle ne pensait pas avoir
assez fait pour la cause de l'mancipation et si elle ne retournerait
pas bientt chez elle.

Elle ne voulut pas entendre parler d'une semblable chose. Elle se
rendait trs utile, disait-elle, et, au moins pour quelque temps encore,
elle voulait rester dans la station.

Quinze jours passrent encore, et j'tais tout  fait rassure. Je
pensais que Randolph ne se souvenait plus de son acte de lchet.

Je ne l'avais pas revu depuis la fameuse scne  laquelle je ne pouvais
penser sans honte. Je devais, hlas! me retrouver avec lui, dans une
circonstance sinon moins terrible que la dernire, du moins trs
pnible.




VII

LA LOI DE LYNCH


Une aprs-midi, Miss Dean et moi tions assises sous la vrandah. Mon
amie confectionnait des chemises pour les esclaves, tandis que
j'arrangeais un chapeau; ce faisant, je fredonnais une chanson ngre
intitule: _Ramenez-moi vers ma vieille Virginie_. Il tait au moins
bizarre que je chantasse ces couplets, moi qui, prcisment, aurais
voulu me voir  mille lieues de ce maudit pays, et qui, certes, n'aurais
jamais demand  y revenir. Tout  coup, nous entendmes le pas de
plusieurs chevaux, ml  des voix d'hommes, et en regardant dans
l'avenue, je vis, les uns  pied, les autres  cheval, une vingtaine
d'individus paraissant se diriger vers la maison. Nous ne savions ce que
ces gens pouvaient nous vouloir, aucun blanc ne se prsentant jamais
chez nous. Arrivs  notre porte, ils attachrent leurs chevaux  la
grille, et vinrent se placer autour de nous. Leurs regards durs et la
faon dont ces hommes nous regardaient me terrifiaient. Ils m'taient
tous inconnus et leurs vtements grossiers, leurs longues barbes, leurs
chemises de coton, trahissaient clairement des coureurs des bois. Je
voyais bien que leurs intentions n'taient rien moins que pacifiques,
mais j'ignorais absolument ce qu'ils pouvaient nous vouloir. Enfin, l'un
d'eux, un peu mieux vtu que les autres, et qui pouvait avoir une
quarantaine d'annes,--et que je sus aprs tre un chef de bande, du nom
de Jack Stevens, s'approcha de Miss Dean, et lui dit:

--Allons, levez-vous toutes deux. Mes amis et moi avons quelque chose 
vous communiquer.

Soumises, ainsi qu'il convient  des femmes demi-mortes de peur, nous
nous levmes, et Miss Dean, qui s'tait ressaisie demanda sans
hsitation:

--De quel droit envahissez-vous ma maison aussi brutalement?

L'homme se prit  rire ddaigneusement:

--Vous n'en savez rien? ricana-t-il. Eh! vous m'tonnez, car vous tes
loin d'tre aussi innocente que vous le paraissez.

Il poussa un nergique juron, et continua:

--Nous avons appris que vous dirigez une station souterraine, et depuis
que vous tes ici, bon nombre d'esclaves se sont vads par votre
entremise. coutez bien, et tachez de comprendre: nous autres, Sudistes,
ne voulons sous aucun prtexte que les Nordistes anti-esclavagistes
viennent fourrer leur nez dans nos affaires, et s'emploient  prcher la
rvolte parmi nos esclaves. Quand nous avons la chance d'attraper
quelqu'un de vos semblables, nous lui faisons amrement regretter de
s'tre occup des ngres, et maintenant que nous vous tenons, nous
allons vous juger, selon la loi de Lynch. Les hommes qui m'accompagnent
constitueront le jury.

--Eh bien, les amis, dit Stevens se tournant vers ses compagnons, est-ce
ainsi qu'il fallait parler?

--Bravo, bravo, Jack, trs bien! approuvrent quelques-uns.

Je tombai sur ma chaise absolument anantie. J'avais entendu raconter
mille cruauts perptres sous l'gide de la loi de Lynch.

Miss Dean tait toujours trs calme:

--Si vous avez quelque chose  nous reprocher, dit-elle, vous n'avez
dans aucun cas le droit de faire justice vous-mmes; vous devez prvenir
la police et les autorits de votre tat.

Un murmure de voix furieuses interrompit mon amie:

--Nous avons le droit d'agir comme bon nous semble. La loi de Lynch est
faite pour vous et vos pareils; taisez-vous! Allons, Jack, assez caus,
et au travail!

--C'est bien, mes enfants, il nous importait de trouver les oiseaux au
nid; maintenant, sortons un instant afin de statuer sur le sort des
prisonnires; nous savons qu'elles sont coupables et le seul point 
fixer est le chtiment qu'elles auront  subir.

Nous restmes seules et les hommes, dehors, s'entretinrent avec
animation. Malheureusement, ils taient trop loigns pour que nous
pussions saisir leurs paroles. J'tais affaisse sur ma chaise,
absolument morte de peur:

--Oh! Miss Dean, que vont-ils nous faire?

--Je n'en sais rien, ma chrie, rpondit-elle en me prenant la main;
pour moi, je ne m'en inquite gure, mais je suis terriblement dsole
de vous avoir entrane dans ce gupier.

Je restai prs de mon amie... elle me serrait les mains, les caressant
affectueusement. Les lyncheurs revinrent enfin; ils avaient discut avec
animation, ayant eu, semblait-il, beaucoup de peine  se mettre
d'accord.

Enfin, Stevens s'avana vers nous d'un air  la fois solennel et
grotesque.

--La cour, dit-il avec emphase, a statu sur votre cas et voici ce
qu'elle a dcid: Vous tes condamnes toutes deux  tre fouettes avec
une baguette de coudrier. Vous serez ensuite mises  cheval sur le
coupant d'une palissade, et ensuite il vous sera enjoint d'avoir 
quitter l'tat de Virginie dans les quarante-huit heures. Ce laps de
temps pass, si on vous retrouve ici, vous aurez de nouveau affaire 
nous.

En entendant cette horrible sentence, mon sang se glaa dans mes veines.
Je voulus me lever; mes jambes me refusrent tout service, et je
retombai sur mon sige.

--Oh! vous ne nous fouetterez pas, m'criai-je; certainement vous ne
voulez pas nous torturer ainsi! Ayez piti de nous, je vous en prie...
ayez piti de nous.

Mais il n'y avait pas la moindre trace de sensiblerie sur la figure de
ces brutes, et l'un d'eux s'cria:

--Misrable petite Nordiste, si j'tais libre de mes actions, je vous
enduirais de goudron et de plumes et je vous mettrais  cheval sur la
palissade pendant deux heures. On verrait la tte que vous y feriez.

Cette grossire plaisanterie les fit clater de rire et je retombai sur
ma chaise en sanglotant encore plus fort.

Miss Dean, elle, ne donnait pas le moindre signe d'motion; elle tait
extrmement ple, mais ses yeux brillaient d'une lueur trange et dit en
s'adressant au chef de la bande:

--J'avais toujours entendu dire, et j'tais persuade que les Sudistes
taient chevaleresques et clments envers les femmes, je regrette de
m'tre trompe.

--Il n'y a pas ici  tre chevaleresque: vous agissez comme des hommes;
ne vous en prenez qu' vous-mmes si nous vous traitons en hommes.

--C'est bien. Il faut que vous sachiez tous ici que je suis la seule
coupable. Cette jeune fille, qui est mon secrtaire, n'est pour rien en
tout ceci. Vous devez donc l'acquitter.

--Jamais! rclamrent quelques voix.

--Taisez-vous, s'cria Stevens, et laissez-moi parler.

Et se tournant vers nous, il ajouta:

--Nous savons parfaitement que vous tes la directrice de ce bureau de
soi-disant bienfaisance; mais comme cette fille vous aidait dans cette
besogne, elle doit tre punie; cependant, elle sera fouette moins
svrement que vous... Est-ce juste, amis, demanda-t-il  ses froces
acolytes.

--Parfaitement, parfaitement, soyons moins svres envers l'enfant que
vis--vis du vieux chimpanz.

L'un d'eux s'cria:

--Mais o donc est la servante. N'aurait-elle pas besoin d'une petite
correction? Une petite promenade sur le grillage ne pourrait, il me
semble, que lui tre salutaire.

--videmment, approuva le chef. Que deux d'entre vous courent  sa
recherche, et que les autres s'occupent de trouver des baguettes.

Les hommes s'assirent en attendant; ils plaisantaient grossirement et,
 chacune de leurs remarques, le rouge me montait au visage. Miss Dean,
toujours calme et tranquille, ne paraissait pas entendre les ignominies
de ces sauvages. Ceux qui taient partis  la recherche de Marthe
revinrent au bout d'un instant:

--La _souillon_ est partie, dirent-ils; elle s'est sans doute dfile
dans les bois.

--Bah! dit Stevens, nous avons les deux patronnes, et il est probable
que lorsque nous en aurons fini avec elles, elles regretteront amrement
de s'tre occupes d'abolitionisme.

--Vous avez raison, Jack, crirent les hommes; nous leur ferons maudire
le jour o elles se sont installes en Virginie... Et maintenant, 
l'ouvrage.

--A l'ouvrage, rpliqua Stevens. Bill, allez chercher l'chelle qui est
sous le hangar; Peter et Sam, vos baguettes sont-elles prtes? Ah! ah!
ces dames ont sans doute souvent t cueillir et croquer la noisette,
mais je doute qu'elles aient jamais reu des coups de baguette d'hickory
sur leur petit derrire.

Les hommes riaient bruyamment, et je recommenais  trembler.

Quand donc ce supplice allait-il prendre fin?




VIII

L'EXCUTION D'UNE SENTENCE


L'chelle apporte fut appuye contre la vrandah. Stevens se plaa de
ct tenant une badine  la main. Les hommes formrent le cercle et leur
chef s'cria d'une voix forte:

--Amenez les prisonnires!

On nous trana en nous poussant par les paules pour recevoir cette
cruelle et ignoble punition. Je me tenais debout avec peine; Miss Dean
marchait au martyre droite et fire. Un sourire de ddaigneux mpris
errait sur ses lvres ples.

Stevens prit la parole:

--Comme c'est vous la patronne, vous aurez l'honneur d'tre fouette la
premire. Attachez-la, mes amis.

Deux hommes la saisirent, la couchrent sur l'chelle et lui faisant de
force tendre les bras, lui attachrent les poignets aux barreaux, puis
firent de mme pour les chevilles. La malheureuse n'opposait qu'une
rsistance instinctive, elle ne fit entendre aucune protestation, mais
lorsqu'elle fut bien attache, elle tourna la tte vers Stevens:

--Ne pourriez-vous pas me fouetter sans enlever mes vtements?
demanda-t-elle ingnument.

--Impossible, la belle; on vous a condamne  tre fouette sur la peau,
et vous subirez le chtiment ainsi que c'est convenu.

Ses jupons et sa chemise furent relevs et attachs au-dessus de sa
taille; Miss Dean ne portait pas le pantalon ordinaire, mais une longue
paire de culottes blanches attaches par des rubans autour des
chevilles.

A cette vue, ce fut une explosion de joie et de rires ironiques.

--Le diable m'emporte, s'cria Stevens, profondment tonn. Elle a des
pantalons! je n'avais jamais vu une femme ainsi attife. Enfin,
enlevez-moi a!

--Je vous en prie, supplia Miss Dean, laissez-moi mon vtement. Il ne me
protgera pas beaucoup contre vos coups... Ne me mettez pas nue devant
tous!...

On ne lui rpondit mme pas. Un des hommes s'avana, et dboutonna le
vtement, la laissant nue et toute frissonnante de la taille aux
jarrets. La pauvre femme rougit, puis plit affreusement; enfin elle
baissa la tte sur sa poitrine et ferma les yeux... Comme je vous l'ai
dj dit, Miss Dean tait trs maigre; ses hanches taient troites, ses
jambes et ses cuisses sveltes, mais bien modeles. Sa peau, trs fine et
trs blanche, laissait apparatre le rseau des veines.

Les hommes, groups autour de l'chelle, observaient cyniquement cette
scne, leurs yeux refltant de lueurs lubriques.

Stevens leva alors la baguette, la fit siffler autour de la tte et la
laissa retomber rapidement, frappant d'un premier coup terrible le corps
de la malheureuse. Le bois claqua comme un fouet, et la chair frissonna
sous l'aiguillon de la douleur.

Miss Dean n'avait pas fait un mouvement.

Stevens continua de frapper; chaque coup tombait au-dessous du
prcdent, et la peau tait maintenant toute zbre. Le corps de la
supplicie s'agitait en soubresauts convulsifs: ses dents claquaient. La
terrible baguette continuait son horrible office. J'aurais voulu crier,
j'tais stupfaite du courage de mon amie. Chaque coup me faisait
bondir; les raies rouges se multipliaient. Le sang commenait  sourdre
et  couler le long des cuisses; elle tournait la tte chaque fois, ses
yeux horrifis suivaient le bras de l'homme. Enfin la brute cessa de
frapper et jeta la baguette dont le bout tait tout dchiquet. Puis, se
baissant, il examina attentivement les marques de la correction.

La surface entire de la peau tait rouge et barre de marques livides
qui s'entre-croisaient en tous sens; le sang coulait abondamment et
contrastait avec la blancheur immacule des cuisses.

Cinquante coups au moins avaient t donns.

--L! dit Stevens, je suppose qu'elle en a assez. Je l'ai peu mnage
comme vous pouvez vous en rendre compte. Il est probable qu'elle ne
pourra s'asseoir aisment de quelques jours, et je doute fort que les
marques disparaissent jamais.

Les vtements de la victime furent alors baisss, ses pieds et ses mains
dlis. Elle restait debout se tordant en proie  la plus affreuse
douleur, et apparemment indiffrente  tout ce qui l'entourait; elle
sanglotait et d'abondantes larmes s'chappaient de ses yeux voils par
la terreur.

Un peu remise, elle releva son pantalon qui tranait  terre, et, toute
rougissante du regard des hommes, encore fix sur elle, elle le rattacha
pniblement autour de sa taille. Deux des bourreaux, la saisissant sous
les bras, la conduisirent  la vrandah, o elle s'tendit de tout son
long sur un canap, incapable du moindre mouvement.

Je vous laisse a penser l'tat d'pouvante en lequel j'tais. Les
paroles brutales de ces hommes me faisaient rougir; je me sentais prise
de fureurs soudaines contre ces barbares et, aussi, prte  leur
adresser toutes les supplications. J'tais envahie de piti pour ma
malheureuse compagne et terrifie par la perspective du chtiment qui
m'tait rserv. Je n'ai jamais pu supporter la moindre douleur
physique.

Stevens ramassa la baguette neuve, et, s'adressant  ses hommes:

--Maintenant, dit-il, nous allons oprer sur ce tendron; amenez-la, mes
amis.

A ces mots, voyant qu'il n'y avait personne derrire moi, je rsolus de
fuir, et pris mes jambes  mon cou. J'aurais mieux fait de rester
tranquille, je n'avais pas fait trois mtres qu'une main me saisissait
au cou et, avec la rapidit de l'clair, je me trouvais solidement
attache  l'chelle.

Stevens me dshabilla lui-mme lentement. Mes jupes et ma chemise furent
roules sous mes bras et quand il arriva au pantalon, il s'arrta. Je
portais le pantalon ordinaire, trs large de jambe et fendu au milieu.

--Regardez, dit-il, elle a aussi des pantalons, mais ils sont faits
autrement et recouverts de dentelles.

Puis, sur une remarque fort grossire  propos de la fente, les hommes
s'esclaffrent tandis que je pleurais  chaudes larmes.

Il fit tomber mon dernier vtement et je sentis sur ma chair nue le
frlement caressant de la brise.

J'tais anantie par la honte. Je sentais peser sur moi le regard et une
indicible angoisse me poignait la gorge; ce n'tait l, hlas, que le
prambule de l'horrible supplice auquel j'allais tre soumise.

Stevens prit la parole de nouveau:

--Nous allons sans plus tarder procder  l'excution. Je propose de lui
infliger douze coups bien cingls sans cependant faire sortir le sang.
Souvenez-vous qu'elle n'a jou dans cette affaire qu'un rle de
comparse.

Tous, cependant, n'taient pas du mme avis; quelques-uns rclamaient
pour moi un chtiment quivalent  celui endur par ma matresse.

Dans mon malheur, ce me fut un soulagement d'apprendre que je n'aurais
pas  subir un traitement aussi cruel que Miss Dean. Un des hommes cria
au tortionnaire:

--Faites attention, et tapez dur, Jack; faites-la un peu sauter.

Le lche, j'eusse voulu savoir ce lche tortionnaire, tourmenteur de
femmes, en proie aux flammes infernales.

--N'ayez nulle crainte, mon garon, rpondit Stevens, je sais comment on
se sert d'une baguette; elle va recevoir douze coups qui vont
transformer son derrire en drapeau amricain ray rouge et blanc.
Lorsqu'elle sortira de mes mains, elle ne demandera pas son reste, et
sera plutt gne pour marcher. Pourtant, je n'en ferai pas sortir une
goutte de sang; je vous le rpte, je sais ce que c'est que de fouetter;
j'ai t majordome durant cinq annes en Gorgie.

Pendant tout ce discours, j'tais reste honteuse de ma nudit, et,
machinalement, je me serrais aussi fort que possible contre l'chelle.

Le premier coup tomba enfin; ce fut horrible; la douleur tait encore
plus atroce que je ne me l'tais imagine. La respiration me manqua, et,
pendant quelques secondes, je restai suffoque. Alors, je me mis
littralement  hurler. Il continua de frapper lentement, plaant chaque
coup au-dessous du prcdent et la baguette, en retombant, me donnait la
sensation d'un fer rouge appliqu sur mes chairs.

Je me tordais de plus en plus, criant de toutes mes forces, faisant des
bonds dsordonns, autant que mes liens me le permettaient, tout en
suppliant le bourreau de cesser. J'avais oubli mon tat de nudit, et
la seule sensation que j'prouvais tait une douleur plus cuisante que
si elle et t provoque par des brlures.

Quand les douze coups m'eurent t donns, j'tais  demi vanouie.

On me laissa suspendue par les poignets, et les hommes m'entourant, se
mirent  m'examiner. Le sentiment de la pudeur me revint peu  peu, et
je suppliai ces cruels justiciers de me laisser prendre un vtement.

Ils restrent sourds  ma prire, occups qu'ils taient d'couter la
proraison de Stevens.

--Voyez, mes amis, disait celui-ci, avec quelle rgularit les coups ont
t frapps. Voil ce qu'on appelle une bonne correction. Mais cette
fille n'a aucune nergie. La premire noiraude venue aurait support le
double de coups sans se plaindre. Parlez-moi de sa compagne, voil au
moins une femme courageuse.

Puis, me remettant mes effets, il me conduisit  la vrandah o Miss
Dean, toujours tendue sur le canap, pleurait doucement de honte et de
douleur...




IX

JACK STEVENS


La conduite de ces batteurs d'estrade  l'gard de deux femmes dont
l'une tait jeune, belle et, en tous points dsirable, peut paratre
singulire. Comment leur nature brutale ne fut-elle pas surexcite par
le capiteux spectacle de ma resplendissante nudit?

Ce n'est pas qu' la perspective angoissante de la torture je prfrasse
l'ignominie qui devait rsulter de la dfaite de ma vertu, mais, au plus
profond de moi, j'esprais nanmoins que la vue de mes jeunes charmes,
avivant les instincts de concupiscence de ces brutes, serait un prtexte
 querelle.

Quoique nave encore, malgr la leon que m'avaient donne les infmes
entreprises de Randolph, je savais que l'exhibition de mon corps pouvait
rveiller les ignobles apptits de ces hommes grossiers et frustes;
j'esprais, dis-je, qu'ils se seraient disputs ma possession, et qu'
la faveur d'une rixe j'aurais pu m'enfuir.

Hlas! je ne savais pas qu'ils fussent les suppts de Randolph lui-mme,
et pays largement par celui-ci pour l'excution d'un ordre barbare.

Chez ces hommes, la cupidit, cette fois, avait parl plus haut que
l'instinct bestial.

Du reste, les coureurs des bois n'agissaient pas toujours ainsi quand
l'appt du gain ne commandait pas  leurs actions, et ce mme Stevens
chappa longtemps aux recherches de la justice pour un crime
d'assassinat prcd de viol, perptr en des circonstances
particulirement atroces.

Le rcit du crime monstrueux me fut fait, plus tard, par une vieille
multresse, esclave de Randolph pre, laquelle l'avait elle-mme entendu
raconter par le menu des dtails.

Je crois devoir placer digressivement ici le rcit de cette femme:

Malgr le surmenage dont taient accabls les esclaves, malgr le
surcrot de travail exig de chacune d'elles, Randolph pre n'arrivait
pas  satisfaire aux demandes des marchands de coton; aussi tait-il
urgent que son troupeau humain augmentt en nombre.

Le planteur acheta donc sur le march de Richmond trois noirs parmi
lesquels tait une multresse d'une trentaine d'annes nomme Maria de
Granier.

(En certaines parties de l'Amrique du Sud, les esclaves ns dans la
plantation, avaient leur prnom suivi du nom de leur matre.)

Cette femme qui, autrefois, avait t trs jolie, se trouvait, au moment
de son exposition au march, dans un tat lamentable: prise sous un
boulement alors qu'elle se livrait  des travaux de terrassement, elle
en fut tire  demi morte et pour toujours infirme, incapable d'excuter
dsormais les rudes travaux auxquels elle avait t soumise.

Maria de Granier, marchandise avarie, fut cde  bas prix. Mais ce qui
engagea Randolph pre  faire cette acquisition, c'est que, malgr son
terrible accident, l'esclave allait bientt tre mre. Il comptait sans
doute que la jeune infirme pourrait suffire  de menus travaux et que
l'enfant dont elle tait enceinte augmenterait le nombre de ses esclaves
et lui rendrait un jour quelques services.

Pour abominable qu'il ft, ce calcul n'en tait pas moins exact:

La multresse grosse des oeuvres d'un blanc, donna le jour  une
ravissante petite fille qu'elle appela Rosa. Et, pendant quatorze ans,
l'enfant grandit, entoure de soins par les femmes qui, afin de cacher
ses fautes enfantines, risquaient souvent d'tre fouailles; adore des
pauvres noirs qui enduraient stoquement la bastonnade quand le
majordome les surprenait aidant l'enfant dans son travail.

Cependant Rosa tait devenue une ravissante crature aux traits fins et
rguliers, aux dents blanches, aux longs yeux noirs; des formes
incomparables se rvlaient dj sous son ignominieux vtement
d'esclave, et ses bras nus  la peau veloute, apparaissaient  peine
teints de ce bistre qui dcle le sang ml.

La vue de Rosa avait inspir  Georges Randolph qui,  cette poque,
venait d'avoir dix-huit ans, une passion violente. Il la poursuivait de
ses prvenantes assiduits et n'attendait qu'une occasion propice pour
faire subir  cette enfant le sort qui attendait toutes les jeunes
esclaves.

Mais, par une sorte de prescience du danger dont elle se sentait
menace, Rosa, qui s'tait aperue de la nature des sentiments de
Georges, fuyait l'occasion, aussi n'acceptait-elle les gteries et les
caresses du jeune homme qu'en la prsence des noirs, devant lesquels,
malgr l'impunit dont il se savait couvert, le jeune homme n'et point
os perptrer un attentat.

Enfin, un jour que Rosa, seule, portait un faix de coton dans un hangar
servant de magasin et bti  la lisire d'un bois, Georges, en l'absence
du majordome qu'il avait loign sous un prtexte spcieux, se jeta sur
l'enfant, la couvrit de baisers et, dans un violent accs d'rotisme,
lui commanda de se coucher.

Rosa, se dgageant adroitement de l'treinte, n'obtempra point 
l'ordre et s'enfuit dans la fort o Randolph furieux la poursuivit
longtemps.

L'enfant avait franchi des haies, des futaies, des halliers, et pris, en
courant, des sentiers qui lui taient inconnus; tant et si bien
qu'puise, haletante, elle se laissa tomber au milieu d'une sente o,
morte de fatigue, elle s'endormit...

La nuit tombait. Bientt, les fanes mortes et les branches sches qui
jonchaient le sentier crirent sous les pas d'une troupe d'hommes. Ce
bruit, succdant tout  coup au calme profond de la fort, rveilla
l'enfant. Elle se souvint et elle eut peur. Mais rassure  la pense
que ce bruit de pas pouvait provenir de la marche de noirs qui la
cherchaient dans la fort, elle se dressa et appela. Au mme instant
elle sentit sur sa peau nue la frache caresse des brises courant sous
les bois.

Dans sa fuite folle ses vtements s'taient dfaits; ils taient tombs
un  un et, maintenant, elle se sentait honteuse d'tre nue. Il lui
semblait que l'ombre avait des curiosits malsaines.

L'enfant avait appel. Des voix d'hommes lui rpondirent. taient-ce les
noirs?

Non! c'tait Stevens escort de deux compagnons portant gutres de cuir
aux jambes et carabine  l'paule.

--Par les tripes du Shriff! dit-il en apercevant l'enfant, voil une
crature qui n'a pas peur des refroidissements.

Et, s'approchant:

--Par la mort bleue! Elle est digne d'tre hospitalise, de force ou de
gr, en la somptueuse demeure de Jack Stevens... Le diable que nous
adorons a eu, sans doute, piti de notre continence force; c'est
pourquoi il nous offre aujourd'hui un morceau de choix.

Rosa comprit l'effroyable signification de ces paroles. Elle fit un
mouvement de retraite.

Stevens paula sa carabine:

--Halte, la belle! cria-t-il. Bien que myope le jour, je suis nyctalope
la nuit, et sais diriger sur le but un lingot de plomb. Allons! pas tant
de faons et suis-nous.

Cerne maintenant par les trois hommes, l'enfant sentit que toute
rsistance devenait impossible. Rouge de confusion, angoisse de
terreur, elle joignit les mains:

--Soyez bons, messieurs, soyez clments... ayez piti! Je ne suis qu'une
enfant... Une pauvre petite esclave qui n'a pas encore quinze ans!...

Les yeux des trois hommes tincelrent:

--Pas quinze ans!--s'exclama Stevens dont l'autorit paraissait rgler
les actions et les paroles de ses compagnons--Pas quinze ans! Mais
alors, c'est une friandise... un fruit mr  point, dans lequel personne
n'a encore mis les dents!... Par le nombril de Jacob! Vous y goterez,
camarades... aprs moi!

Tout espoir s'vanouissait, mais le courage revenait  l'enfant:

--Eh bien! dit-elle, tuez-moi! Je ne vous suivrai pas!

Et Rosa, croisant sur sa poitrine ses mains tremblantes, s'accroupit
dans l'herbe froide que mouillait dj la rose des nuits.




X

ABOMINABLE FORFAIT


Entre les rudes mains des batteurs d'estrade, Rosa s'tait inutilement
dbattue, en vain avait-elle de nouveau suppli, implor. Ils l'avaient
immobilise au moyen d'un lasso, emporte  travers bois et, comme ses
supplications et ses prires taient inutiles elle avait pris le parti
de pousser des cris, esprant ainsi tre entendue.

Certes, elle n'ignorait pas la nature de la correction qui l'attendait 
la plantation pour prix de son escapade, mais, quoique n'ayant encore
jamais t fouette, elle prfrait nanmoins ce supplice qu'elle savait
pourtant cruel au sort que lui rservaient les bandits.

Ceux-ci, inquiets, bien qu'ils fissent diligence afin de se soustraire
eux-mmes aux recherches dont Rosa devait tre en ce moment l'objet,
inquiets des cris de l'enfant qui pouvaient attirer les noirs de leur
ct, rsolurent de la billonner.

Stevens tira de son sac de cuir un lambeau de cotonnade et en fit un
tampon qu'il enfona profondment dans la bouche de sa victime.

Et c'est ainsi que le groupe des ravisseurs arriva dans la hutte de Jack
Stevens.

C'tait une cabane en planches, toiture de branches entrelaces tombant
jusqu'au sol et dont les fissures taient bouches par de lourdes mottes
de gazon; cache en d'paisses frondaisons, tapie au milieu d'arbres
croissant sur le roc, cette hutte tait d'aspect sinistre. Il n'y avait
que Jack Stevens et ses deux compagnons qui connussent l'existence de ce
repaire. C'est l, qu'aprs de lointaines expditions, ils venaient
cacher le produit de leurs brigandages.

Stevens, qui portait l'enfant, la dposa doucement sur le lit et enleva
le billon qui l'touffait. Puis, un de ces hommes tira de sa veste en
peau de buffle un briquet d'acier et alluma une chnevotte, tandis que
son camarade prparait le quinquet.

Une lueur fauve claira la cabane et les provisions sorties des sacs,
furent places sur une large planche pose au ras du sol.

--Ce n'est peut-tre pas d'une extrme lgance, dit Stevens, qui,
depuis que la lampe tait allume, brlait de regards le corps de Rosa,
mais c'est tout de mme commode; on est chez soi! James, ajouta-t-il en
clignant de l'oeil, il est indispensable d'assaisonner avec force
gingembre et piment notre tranche de venaison; quant  toi, Ppe, dit-il
en s'adressant  l'autre, tu rempliras d'hydromel les gobelets.

Quand la table fut mise, Stevens dit  l'enfant:

--Si le coeur vous en dit, mademoiselle, il y en aura assez pour vous.

Rosa ne rpondit rien. Des sanglots touffs lui poignaient la gorge.
Elle avait trouv une vieille veste de cuir dont elle cherchait  se
couvrir. Stevens s'en aperut.

--Bas le masque! cria-t-il. Cette parure, pour somptueuse qu'elle soit,
est indigne de votre beaut!

Il se leva, lui arracha l'oripeau dont elle couvrait perdument ses
seins et revint s'asseoir en ricanant.

Tant que dura le repas, celui que Stevens avait appel James ne quitta
pas des yeux le corps merveilleux de Rosa. Son regard paraissait
dtailler complaisamment des charmes dont la possession lui tait
assure et si, parfois, ce regard se portait sur son chef, c'tait
charg de jalousie et d'envie. La douleur seyait, d'ailleurs,  la
beaut de l'enfant et on et dit que la hutte tait chaude de son corps,
parfume du capiteux relent de sa virginit plore.

L'homme qu'on appelait Ppe, buvait gobelet sur gobelet. A la fin du
repas, le cerveau envahi par les paisses fumes de l'ivresse, il alla
s'tendre sur un lit de feuilles et s'endormit  demi, sans toutefois
rien perdre de la scne qui allait se passer.

Les propos changs entre Stevens et James furent banaux quand ils ne
furent pas grossiers. Chacun d'eux avait visiblement une mme
proccupation. L'un et l'autre se devinaient.

Mais Stevens, matre absolu, avait su courber James sous une discipline
 laquelle il et t dangereux de rsister et, souvent, il arrivait
qu'aprs une expdition, Stevens gardait pour lui seul le butin,
laissant ainsi  ses deux compagnons la consolation de se partager la
gloire.

--Tu n'aurais peut-tre pas le toupet de vouloir _commencer_?--dit enfin
Stevens.

--Qui sait!--rpondit tranquillement James en caressant le manche de sa
redoutable navaja. La fille m'appartient comme  toi et, quitablement,
c'est--dire pour la premire fois, il pourrait se faire que nous
partagions la capture. Si nous tirions au sort  qui commencera?

--J'ai gagn d'avance, rpondit Stevens, qui, se dressant sur les
genoux, mit sous le nez de James un revolver de gros calibre. Jette-moi
a ou je tire!

James sortit htivement la navaja de sa ceinture et la lana dans la
hutte. Stevens alla ramasser l'arme et la mit dans la poche de sa veste:

--Maintenant, dit-il, le mariage va s'accomplir avec toutes les
formalits en usage dans le pays de cet ivrogne de Ppe, qui prtend
tre catholique. Toi, James, tu seras  la fois mon tmoin et celui de
la marie; et si Ppe n'tait pas prsentement ivre comme un porc, il
nous dirait la messe avec distribution de bndiction nuptiale. Je ne
demande qu'une heure, aprs quoi je me dmettrai de mes fonctions
d'poux en ta faveur, James! tre tromp par sa femme une heure aprs
son mariage, il n'y a qu'ici qu'on voit ces choses-l!

Un gros rire dont chaque clat secouait Rosa d'un frisson d'pouvante,
clairait la face bestiale de Stevens.

Puis, il s'avana vers l'enfant qui sanglotait et, sans dire un mot, la
face horriblement congestionne par la luxure, il la couvrait de
baisers. Rosa sentait sourdre sous sa peau dlicate le sang chaud dont
les afflux lui montaient au cerveau, son coeur se brisait sous les
immondes caresses de la brute; elle sentait sur ses lvres passer le
souffle bruyant du monstre, et, entre les assauts rpts qui la
faisaient mourir, elle prouvait une horrible sensation: il lui semblait
qu'une bte norme l'enlaait et posait sur ses seins des tentacules
tides et visqueuses.

Les sens surchauffs par cet ignoble spectacle, James, cumant, les yeux
flamboyants, attendait la fin, il attendait... son tour.

Stevens n'en finissait pas!

Tout  coup, la claie qui fermait la cabane s'ouvrit bruyamment et une
bande de noirs, mis sur la trace de Rosa par les vtements qu'elle avait
perdus en s'enfuyant, envahit le repaire.

En prsence du danger, les deux bandits se ressaisirent. Ils
bousculrent les ngres, prirent leurs fusils et, comme la porte tait
garde, Stevens, d'un coup d'paule, fit sauter une des planches qui
formaient le mur de la hutte; puis, par cette ouverture, il s'enfuit
avec James.

Quand le majordome s'approcha de Rosa, celle-ci ne fit pas un mouvement.

Alors cet homme prit le fouet avec lequel il fustigeait les esclaves et
la lanire redoute frappa le corps de l'enfant qui resta immobile. Rosa
tait morte.

On resta longtemps sans nouvelles des coureurs des bois. Ppe,
l'ivrogne, eut seul  rpondre du crime devant la justice, mais comme il
n'avait jou dans le drame qu'un rle secondaire, il fut acquitt. Plus
tard, on apprit que James avait t tu  Richmond au cours d'une rixe.
Quant  Stevens, personne ne connut jamais les circonstances  la suite
desquelles il obtint l'impunit; on ne sut jamais pourquoi il rentra
dans les bonnes grces de Randolph.




XI

LES SUITES D'UNE FLAGELLATION


Je reprends ma confession:

Mon supplice termin, Miss Dean m'avait appele auprs d'elle.

--Ma pauvre enfant, dit-elle, comme j'ai souffert pour vous!... Vos cris
me peraient le coeur. Oh! les monstres de vous avoir si cruellement
fouette.

Elle paraissait avoir oubli sa propre peine et l'ignominie de son
chtiment pour ne plus penser qu' moi.

--Ils m'ont fouette bien moins cruellement que vous, rpondis-je; je
n'ai reu que douze coups, et le sang n'a pas coul.

Je l'embrassai et je m'appuyai doucement contre elle.

--Nous n'avons pas encore fini de souffrir, reprit Miss Dean. Vous
souvenez-vous que cet homme a dit qu'il nous attacherait sur la
balustrade pendant deux heures?

Je me souvins alors de la menace, mais sans y attacher grande
importance; certes, ce serait peu confortable et probablement mme fort
douloureux d'tre ainsi assise pendant aussi longtemps, sur un espace
trs troit et dans l'tat o nous sommes, pensais-je; mais j'tais loin
de m'attendre  la torture que nous allions prouver.

Mon illusion ne fut pas de longue dure, car quelques instants aprs nos
bourreaux vinrent nous chercher, et nous portrent sur la palissade
entourant la maison. Cette barrire, haute d'environ cinq pieds, tait
faite de piquets de bois taills en coins. Stevens nous dit avec un
sourire cruel:

--Nous allons maintenant passer  un autre genre d'exercice. Deux heures
de repos, avec ces piquets comme siges, donneront  vos personnes le
temps de se remettre de leurs fouettes. D'ailleurs, pour vous empcher
de tomber, nous vous attacherons. Prparez-les, vous autres.

Je fus pouvante en me sentant saisir par deux hommes tandis qu'un
troisime me relevait mes jupes et m'arrachait mon pantalon. Miss Dean
subissait le mme sort. Nos vtements taient attachs de telle sorte
que le bas de notre corps tait expos nu aux regards de ces misrables.

Ils se mirent  plaisanter, se questionnant l'un l'autre sur notre
virginit probable, faisant des comparaisons entre nos deux corps, et
devisant sur notre aspect gnral.

Une longue corde fixa solidement nos bras le long de notre corps, puis
ils nous soulevrent et nous fmes places  _califourchon_, face 
face, sur le haut de la barrire. Nous reposions sur l'extrmit des
pointes de cette balustrade. De chaque ct des piquets avaient t
plants, o furent solidement attaches nos chevilles, puis nos jupes
furent baisses.

Stevens nous regarda alors en souriant d'un air narquois.

Maintenant que vous tes bien en selle, nous allons vous quitter; dans
deux heures, un de nos amis viendra vous aider  mettre pied  terre. Il
est trs probable que vous serez fort endolories, et aurez renonc 
jamais  vos thories anti-esclavagistes.

Puis tous s'loignrent en riant avec des plaisanteries si horribles que
malgr nos souffrances nous en rougissions encore.

La nuit tombait. Le soleil avait disparu lentement  l'horizon. Un
profond silence rgnait. La douleur, lgre quand on nous avait assises
sur les piquets, commenait  devenir intolrable. Tout d'abord, j'avais
espr que Marthe viendrait nous dlivrer. Ce fut en vain. Notre maison
tait trop isole pour conserver un seul instant l'espoir d'tre
dlivres par un passant.

Nous ne parlions pas, nos souffrances tant trop cuisantes; de violents
sanglots nous secouaient, ajoutant aux souffrances endures par cette
position affreuse.

La douleur devint si aigu qu'il me sembla que tous mes nerfs allaient
clater. Je me tordais convulsivement sans autre rsultat que de faire
pntrer les piquets plus avant. Folle de douleur, je me mis  crier et
mme  jurer. Miss Dean pleurait silencieusement; sa figure convulse
rvlait seule l'intensit de sa souffrance, mais aucun cri ne sortait
de ses lvres. Je commenais  dsesprer quand, oh! bonheur, je vis un
homme pntrer dans l'avenue. Mon coeur bondit de joie... nous allions
tre dlivres!... Je redoublai mes cris, suppliant l'homme d'accourir 
notre aide, mais il n'avait pas l'air de s'en mouvoir. Enfin, il
approcha et ne fut bientt qu' quelques pas de nous.

Je reconnus Randolph...




XII

L'ENLVEMENT


S'il tait un tre que je craignais de rencontrer, c'tait bien
Randolph! Mais  ce moment terriblement critique, je ne vous cacherai
pas que j'tais heureuse de le revoir. Je l'implorai d'une voix
entrecoupe de pleurs.

--Descendez-moi, oh! sauvez-moi?

Il s'approcha, un sourire moqueur aux lvres.

--Oh! Randolph, je vous en supplie, dlivrez-nous, vite, vite!...

Il resta impassible.

--Eh bien, Miss Ruth Dean, et vous, Miss Dolly Morton, vous voyez ce
qu'il en cote de secourir et protger les esclaves vads; et
n'avez-vous pas devin que c'est grce  mes indications que ce supplice
vous a t inflig. J'ai fait connatre vos agissements aux lyncheurs,
et ils vous ont punies de la bonne faon. Je vous avais dit, Dolly, que
nous nous reverrions. Invisible j'ai assist  votre jugement et 
l'excution de la sentence. Je dois mme avouer que vous avez pouss des
hurlements qui n'avaient rien d'humain mais auxquels j'ai t fort
insensible.

Il s'arrta pour rire  son aise et un sentiment d'pouvante me saisit.
Cet homme, non seulement ne s'tait pas content de nous livrer aux
lyncheurs, il venait encore railler nos souffrances.

Miss Dean m'interpella:

--Connaissez-vous cet homme?

Il rpondit pour moi:

--Oh! oui, elle me connat; nous tions mme trs bons amis autrefois,
mais nous nous sommes disputs un jour, et elle m'a donn mon cong. Pas
vrai, Dolly?

Je hassais cet tre sans coeur, mais la douleur avait tu en moi tout
autre sentiment.

--Oui, oui, c'est vrai, mais pour l'amour de Dieu taisez-vous et
dlivrez-nous.

Il sourit, mais ne fit pas un mouvement.

--Oh! m'criai-je  moiti folle; comment pouvez-vous rester  regarder
deux malheureuses femmes qui souffrent le martyre. Vous n'avez donc pas
de coeur, pas de piti?

--Je ne suis pas un bienfaiteur de l'humanit moi!--rpondit-il
ironiquement--et je n'ai que trs peu de tendresse pour les
abolitionistes qui viennent dbaucher mes esclaves; mais cependant, je
consens  faire en votre faveur exception. Si vous consentez  me
suivre, je vous aiderai  descendre.

En entendant cette offre cynique, Miss Dean terrifie me cria:

--Oh! Dolly, n'coutez pas cet homme; c'est un lche... il profite de
vos souffrances pour abuser de vous... mais ne l'coutez pas, ma chrie,
et supportez vos douleurs bravement. Je souffre autant, si ce n'est plus
que vous, mais jamais je n'accepterai de telles conditions, plutt la
mort.

Randolph clata de rire.

--Je n'ai nullement l'intention de vous offrir quoi que ce soit de
semblable, Miss Dean. Vous pouvez rester assise deux heures et plus sur
cette barrire sans que je m'interpose. Ce que j'ai pu voir de vos
charmes n'a rien de bien tentant. Plate comme une limande et longue
comme une perche, voil ce que vous tes; or, j'aime une petite femme
potele comme Dolly.

--Brute! lche! s'cria Miss Ruth au comble de l'exaspration.

Aprs tout elle tait femme, et il lui tait dsagrable d'entendre
ainsi parler de ses charmes.

--Maintenant Dolly, vous m'avez entendu; voulez-vous me suivre ce soir?

La faon grossire dont il me fit cette question me choqua. Aussi
rassemblant le peu de courage qui me restait, je lui rpondis.

--Non, non, laissez-moi, je n'irai pas avec vous.

Toutefois je manquais visiblement d'assurance en parlant ainsi.

--Trs bien, fit-il; vous avez encore prs d'une heure  rester dans
cette position, et il est probable qu'au bout de ce temps, vous serez
terriblement endolorie. La perspective vous en sourit-elle?

Je me mis  pleurer de nouveau,  le supplier encore de me dlivrer sans
conditions; mais sans prter la moindre attention  mes prires il
alluma un cigare et alla s'appuyer  la barrire en nous regardant d'un
air indiffrent, pendant que nous nous tordions en d'indicibles
souffrances.

Je rsistai encore quelques minutes; enfin, exaspre,  bout de forces,
sentant qu'il me serait impossible de supporter davantage cette torture
je criai  Randolph:

--Descendez-moi... je ferai tout ce que vous voudrez.

--Dolly, ma chrie, s'cria Miss Dean, je vous en prie, ne brisez pas
votre vie; vos souffrances seront bientt finies; encore un peu de
courage; faites comme moi, je prfrerais mourir que de cder  cet
homme.

Elle tait de l'toffe dont sont faits les martyrs.

--tes-vous tout  fait dcide, dit Randolph en posant sa main sur le
noeud de la corde.

--Oui, oui, dpchez-vous!

--Oh! Dolly, ma pauvre petite, comme je vous plains, dit Miss Dean d'un
ton navr. Vous ne savez pas ce que l'avenir vous rserve.

Puis elle baissa la tte et se reprit  pleurer.

En un clin d'oeil, Randolph avait dnou les cordes, et, m'enlevant dans
ses bras, me porta  la vrandah, o il me fit asseoir dans un fauteuil.
J'prouvais  demeurer ainsi, un bien-tre dlicieux aprs les
intolrables tortures que j'avais eu  subir. Il alla me chercher un
verre d'eau que je bus avidement; j'avais la bouche sche; de plus,
l'excs de la douleur m'avait donn la fivre.

Quand je fus un peu remise, je suppliai Randolph de dlivrer Miss Dean.
Mais, furieux aprs la pauvre femme, il refusa tout d'abord. Enfin je le
priai avec une telle ardeur qu'il se laissa flchir et me promit de la
dlivrer avant de quitter la maison.

--Maintenant, Dolly, je vais aller chercher le _buggy_. Il est au bout
de l'avenue, je ne serai donc pas long; restez tranquillement assise, et
surtout n'essayez pas de vous sauver; les lyncheurs sont aux environs,
et si vous retombiez dans leurs mains, il pourrait vous en cuire.

L'ide de me sauver tait bien loin de moi; mes membres taient si
endoloris que je n'avais mme plus conscience de l'endroit o je me
trouvais. Je m'tendis tout de mon long sur le canap, heureuse de moins
souffrir.

Randolph reparut bientt; il attacha son cheval et s'approcha en disant:

--Allons, Dolly, j'enverrai prendre vos affaires demain. Pour cette
nuit, mes femmes vous procureront le ncessaire. Pouvez-vous marcher
jusqu' la voiture, ou voulez-vous que je vous porte.

J'essayais de marcher, mais mes jambes se drobaient sous moi. Il
m'enleva dans ses bras, me porta jusqu'au _buggy_ et m'enveloppa de
couvertures. Se dirigeant ensuite vers Miss Ruth, il dfit les cordes
qui l'attachaient, sans s'inquiter davantage de la malheureuse. Ma
pauvre amie descendit pniblement de son terrible perchoir, en me disant
d'un ton suppliant:

--Dolly, n'allez pas avec cet homme, ma chrie, vous ne savez pas ce que
vous faites; il vous a arrach votre promesse au moment o la douleur
vous affolait; vous n'tes donc pas force de vous y conformer, restez
avec moi, petite.

Ma lchet me fit rpondre en tremblant:

--Je ne le puis; je suis en son pouvoir.

--Oui ma fille, dit Randolph, vous tes  ma merci, et si vous essayez
de vous drober, vous ne tarderez pas  vous retrouver  cheval sur la
palissade. Puis se tournant vers Miss Dean, il lui dit d'un ton rude:

--Quant  vous, vieille folle, souvenez-vous de la menace des lyncheurs;
si dans les quarante-huit heures, vous n'avez pas disparu du pays, vous
verrez  qui vous aurez affaire.

Puis il prit place  ct de moi et cingla son cheval qui partit au
grand trot.




XIII

DANS L'ATTENTE DU SACRIFICE


Tant qu'il me fut possible d'apercevoir la bonne Miss Dean, je lui
envoyai des baisers; puis lorsqu'un tournant de la route l'eut drobe 
mes yeux, je me pris  pleurer amrement. J'avais perdu la seule amie
que j'eusse vraiment aime.

Le cheval tait un bon trotteur et les trois milles qui nous sparaient
de l'habitation de Randolph furent rapidement franchis. Nous arrivmes
devant une grille de fer que deux ngres ouvrirent pour nous laisser
pntrer dans une avenue ombrage de beaux arbres. La voiture s'arrta
enfin devant le perron d'une lgante maison prcde d'une large
terrasse en pente douce et d'une immense pelouse trs soigne au milieu
de laquelle bruissait une fontaine.

Plusieurs ngres se prcipitrent au-devant de nous, et pendant que deux
d'entre eux s'emparaient du cheval, les autres ouvraient la porte de la
maison.

Randolph m'enleva dans ses bras, puis, traversant un grand hall trs
luxueux, me dposa dans une chambre meuble avec got.

--L, Dolly, me dit-il, vous tes maintenant chez vous,  l'abri des
lyncheurs.

Il sonna. Une quarteronne rpondit aussitt  son appel. C'tait une
grande belle femme, coquettement vtue d'une robe de coton  ramages;
elle portait des manchettes et un col trs blancs; un bonnet, remplaant
le traditionnel madras, emprisonnait ses cheveux.

Elle me regarda attentivement sans cependant exprimer la moindre
surprise.

--Dinah, lui dit son matre, cette dame vient d'tre victime d'un assez
grave accident. Portez-la dans la chambre rose, et soignez-la avec zle.
Vous m'avez compris?

--Oui, matre.

Puis, s'adressant  moi:

--Je vais aller dner, ajouta-t-il, mais Dinah aura le plus grand soin
de vous; je crois que ce que vous avez de mieux  faire est de vous
coucher. Ne craignez rien, vous ne serez nullement trouble cette nuit.

Je compris la signification de ces dernires paroles, mais je ne
rpondis pas, encore trop tourdie. La rapidit avec laquelle ces
tragiques vnements s'taient drouls m'avaient  demi troubl la
raison. Dinah vint  moi et m'enlevant dans ses bras robustes, comme
elle et soulev un enfant, me porta aprs avoir mont un immense
escalier, dans une chambre  coucher, trs lgamment meuble, puis elle
m'tendit doucement sur le lit.

Elle ferma la porte, et revenant prs de moi, me regarda avec douceur:

--Mo qu'a connat qui vous tes, dit-elle. Vous qu'tiez bonnes
Mam'zelles mme, qu'aidez pauv' ngros marrons  gagner liberts. Tous
ngs connat bien vous-mmes, dans plantation, mais n'a pas et' neg'
dnonc vous. Mo sav que Lynchers fott vous joud'hui. Quoiqu'a fait 
vous? Vous fott et assir su baton pointu? Vous dire  mo, a qu'o
miants fait  vous, mo bien aimer vous pour a qu'a fait a negs
marrons.

La sympathie de cette esclave me toucha vivement et je lui racontai en
dtail toutes nos souffrances.

Elle quitta aussitt la chambre et revint portant un bassin plein d'eau
tide.

--L, tit' coeur, mo qu'a bien soign vous.

Aprs m'avoir dshabille, elle m'pongea, et frotta lgrement les
ecchymoses douloureuses.

--a, bon pour coups, dit-elle.

Sa compresse m'apportait en effet un grand soulagement.

Tout en bavardant elle pansa soigneusement mes blessures, s'interrompant
pour maugrer les lyncheurs qu'elle appelait de tous les noms maudits.
Une constatation bizarre que je fis, c'est le profond mpris que
professent les ngres  l'gard des blancs qui ne possdent pas
d'esclaves, de mme que le respect ml de crainte envers les
propritaires de ngres, respect qui grandissait avec le nombre
d'esclaves.

J'ajouterai galement que Dinah ne sut jamais que c'tait  son matre
que nous devions les coups reus si honteusement.

Dinah ayant fini de me soigner, s'en fut  la commode et ouvrit un
tiroir qui,  mon grand tonnement, tait plein de linge de corps d'une
extrme finesse; elle m'enleva ma chemise et me passa une robe de nuit,
aprs quoi elle me fit mettre au lit.

Elle sortit et revint peu aprs avec un plateau charg de diffrents
plats et d'une bouteille de champagne.

Elle plaa une petite table  la tte de mon lit et y mit tout ce
qu'elle venait d'apporter.

Peu habitue  boire d'alcool, je demandai  Dinah une tasse de th
qu'elle me prpara immdiatement. J'tais encore trs faible. Je mangeai
nanmoins de trs bon apptit et ce lger repas me rconforta un peu.
J'avais momentanment presque oubli le pass, et ne me sentais pas le
courage de penser au prsent,  l'avenir moins encore.

Pendant le repas, Dinah me parla librement, mais toujours avec respect.

Je lui demandai quelques dtails sur son existence:

Ne dans la plantation mme, elle s'y tait marie et y avait toujours
vcu. Son mari tait mort, la laissant sans enfants, et elle ajouta avec
orgueil qu'elle tait gouvernante de la maison et avait vingt femmes
sous ses ordres.

Enfin elle se retira.

Mon lit tait large et moelleux; j'tais horriblement fatigue, et,
cette grande lassitude aidant, je m'endormis d'un profond sommeil...

La pendule de Saxe marquait huit heures lorsque je m'veillai le
lendemain; tout d'abord, je fus trangement surprise du lieu o je me
trouvais, puis, peu  peu, la foule des vnements se prcisrent en mon
esprit malade: la honteuse exposition des parties les plus secrtes de
mon corps, la terrible fouette, et la chevauche sur la barrire: je
frissonnais en pensant  Randolph, et  la promesse que je lui avais
faite. Il pouvait venir d'un instant  l'autre. Peut-tre piait-il dj
mon rveil, cach l  quelques pas de moi; le rouge de la honte me
rendit cramoisie; je sautai vivement hors du lit pour fermer la porte 
cl... il n'y avait pas de cl!

Et quand j'eusse pu m'enfermer,  quoi bon pareille prcaution? Un jour
ou l'autre, il faudrait bien me rsigner au sacrifice invitable.

Toute frissonnante, je me remis au lit, avec la crainte de voir entrer
Randolph d'un moment  l'autre. Quand viendrait-il?... Peut-tre dans la
journe, ou dans la nuit? Me cachant sous mes couvertures, je m'efforai
de dormir. Impossible: toujours je voyais la face de Randolph essayant
de me sourire, ce qui me semblait l'affreuse grimace d'un satyre en
furie.

Vers neuf heures, Dinah entra portant un plateau avec du th et une
lettre de Randolph: il me disait avoir t appel  Richmond pour une
affaire importante, et peut-tre, ajoutait-il, y serait-il retenu cinq
ou six jours. Il avait fait prendre mes malles, et me disait de
commander  Woodlands o je me trouvais, en matresse absolue.

Heureuse de ce rpit inattendu, je bus mon th et me recouchai.

Une jeune quarteronne venait d'entrer, portant un grand bassin qu'elle
remplit d'eau froide, puis aprs avoir tal tous les objets de toilette
qui pouvaient m'tre utiles, elle quitta la chambre.

Je pris mon bain et, tout en me schant, je me regardais dans une grande
psych; les marques de la flagellation avaient considrablement diminu,
mais mes chairs taient toujours sensibles au toucher. J'tais encore
toute meurtrie entre les jambes, la barrire avait coup mes chairs. Des
larmes de rage jaillirent de mes yeux quand je vis les traces du honteux
traitement que j'avais eu  subir.

Dinah revint et m'aida  m'habiller et  me peigner, puis me conduisit
dans une chambre trs confortable o deux jolies quarteronnes me
servirent  djeuner en me regardant curieusement de leurs grands yeux
de gazelles. Ce repas termin, Dinah vint m'annoncer que mes malles
taient arrives.




XIV

FLEURS FANES


En dballant rapidement mes malles, ma pense se reportait tout entire
vers Miss Dean. Dinah m'avait prvenue du dpart de mon amie et de
Marthe, pour le Nord.

Combien j'aurais donn pour pouvoir les suivre! L'ide de m'vader me
traversa l'esprit et je rsolus de faire tout mon possible pour
l'excuter.

Combien Miss Dean serait heureuse de me voir revenir  elle aussi pure
que je l'avais quitte.

Et voil qu'en ouvrant ma dernire malle, je trouvai un bouquet de
fleurs rares que nous avions cueillies ensemble et que j'avais
conserves, quoiqu'il comment  se faner. Oh! ces fleurs, comme j'y
tenais. Je les effleurai de mes lvres, et mon me tout entire
s'envolait vers Miss Dean. Toute ma vie mon remords sera d'avoir
lchement abandonn ma bienfaitrice. Si j'avais pu prvoir la suite!...
Mais bien peu font leur existence, et nous toutes, femmes, sommes
pousses par cette force inexplicable qui nous dirige vers l'inconnu. La
douleur avait t pour beaucoup dans ma rsolution, mais je dois
l'avouer, je cdai plutt que je ne fus contrainte  suivre cet homme
que, cependant, j'excrais. Ainsi est fait notre caractre.

Je m'habillai compltement, me coiffai soigneusement et sortis de
l'appartement. Dans le hall qui prcdait la principale porte
extrieure, je rencontrai Dinah  qui je dclarai mon intention de faire
un tour dans la proprit.

Alors, avec des larmes dans la voix, Dinah me dit qu'elle devait
m'accompagner partout, sans me laisser m'loigner de l'habitation.

Mon projet d'vasion s'croulait. Dans un mouvement de rage, je lanai
mon bouquet de fleurs fanes par-dessus la barrire--infranchissable
pour moi.

--Va! m'criai-je, que le vent emporte ma dernire esprance. Miss Dean,
nous sommes  jamais spares. Puisse la brise te porter mes regrets et
un peu de l'amour que je ne cesserai jamais d'avoir pour toi.

Puis, tendue sur une banquette, je me pris  sangloter.

Peu  peu, je me calmai, et Dinah, dans l'espoir de me distraire, me
proposa de me faire visiter la maison.

J'acceptai son offre et nous nous promenmes dans toute l'habitation. Je
fus surprise du luxe qui s'talait partout. Il y avait une vingtaine de
chambres, toutes admirablement meubles, chacune dans un style
diffrent. Je parcourus successivement plusieurs boudoirs, de vastes
fumoirs, une merveilleuse salle de billard, et une grande bibliothque
remplie de livres de toutes sortes; deux corridors et deux larges
escaliers donnaient accs dans toutes ces pices.

Ainsi que me l'avait dit Dinah, elle avait sous ses ordres vingt
servantes, toutes portant le mme costume: une robe de coton  ramages,
un tablier blanc, un col, des manchettes et sur la tte un lgant
bonnet. Les filles affectes aux cuisines taient des noires ou des
multresses, mais toutes les femmes de chambre taient quarteronnes ou
mistis; elles pouvaient avoir de dix-huit  vingt-cinq ans; toutes
taient fort jolies et deux mistis surtout taient rellement belles.
Plusieurs enfants couraient dans les appartements, mais je n'aperus pas
un seul homme.

J'allai ensuite me promener seule dans les jardins qui taient
entirement entours de grilles de fer; la seule entre tait la grande
avenue par laquelle j'tais arrive, la veille avec Randolph. J'errai 
l'aventure pendant longtemps, mais je remarquai toutefois que les ngres
employs au jardinage ne me quittaient pas des yeux, et surveillaient
mes moindres mouvements. Je voulus m'assurer que j'tais vraiment
prisonnire et je m'avanai vers la grille que j'essayai d'ouvrir. Deux
noirs s'approchrent immdiatement et l'un d'eux me dit:

--Ou pas pou all. Nous qu'a gagn ordre de Massa pas laiss ou sorti.

Je retournai tristement dans ma chambre que j'examinai soigneusement
pour la premire fois. Elle tait ravissante, tendue de rose et de
blanc. De larges fentres ouvraient sur un jardin. L'ameublement trs
soign et intime, ressemblait quelque peu  celui d'un boudoir. De trs
larges fauteuils et une table carre la garnissaient principalement.

Roulant un fauteuil prs de la fentre, et m'y allongeant, je
m'abandonnai  mes penses.

Que Randolph tait donc cruel de nous avoir livres aux lyncheurs et de
m'avoir arrach mon consentement par des souffrances horribles.

Oh! pourquoi n'avais-je pas eu le courage de supporter bravement, comme
Miss Dean, les tourments que ces brutes nous avaient infligs. En
quelques heures, j'eusse t sur la route de Richmond. Je comparai ma
position avec celle de mon amie; elle tait bien tranquille maintenant;
dans deux jours, elle serait en sret  Philadelphie, tandis que je
resterai  Woodlands, prisonnire d'un monstre qui me prendrait comme
jouet de toutes ses fantaisies.

La matine s'coula ainsi, et vers une heure, Dinah vint m'annoncer que
le lunch tait prt.

Aprs m'tre lgrement restaure, je rentrai dans la bibliothque et je
cherchai dans la lecture l'oubli momentan de ma triste situation. A
sept heures, je fus appele pour le dner, un dner meilleur et mieux
servi que ceux auxquels j'tais accoutume, Miss Dean vivant trs
simplement. Deux quarteronnes, Lucie et Kate servaient  table, et
Dinah, toujours majestueuse, faisait le service.

Je fis un trs bon repas; j'avais rellement faim, et comme j'tais bien
portante, mon apptit, malgr tout ce que j'avais eu  subir, ne perdait
pas ses droits.

J'allai ensuite m'tendre sur un canap, dans un petit salon attenant 
la salle  manger. Les lampes en furent allumes, les rideaux tirs, et
je m'installai trs confortablement pour lire. La soire me parut
longue, et je me dcidai enfin  me coucher. Dinah me dshabilla et je
me glissai entre les draps. Je ne tardai pas  dormir d'un profond
sommeil.

Mon esprit versatile et lger--j'tais si jeune!--ne me rappelait plus
ma triste situation, et c'est aprs des rves enchanteurs que je
m'veillai, le lendemain, frache et dispose, comme s'il ne s'tait
rien produit dans le cours dmon existence...




XV

LA FIN D'UN RVE


Quatre jours s'coulrent, tranquilles, monotones.

J'oubliais presque Randolph, lorsqu'un matin Dinah, en m'apportant mon
djeuner me dit avoir reu une lettre de son matre; il annonait son
retour pour le soir, et lui recommandait de prparer un trs bon dner.
Je me dressai, regardant fixement Dinah. J'tais terrifie de savoir si
proche le moment redout. Eh quoi, dj! Je m'accoutumais  la nouvelle
vie que je menais, et c'tait pour moi un coup terrible que je
pressentais, tel le bras qui vous secoue pendant votre sommeil et
interrompt un beau rve.

C'tait maintenant la ralit, l'heure fatale et maudite qui approchait,
l'heure o il faudra me donner tout entire  l'homme que je hassais le
plus au monde, n'prouvant pour lui qu'une rpulsion qui me semblait en
ce moment ne jamais vouloir s'attnuer.

Je me levai et m'habillai machinalement; il me fut impossible de
djeuner, et toute la journe j'errai mlancoliquement d'une chambre 
l'autre, la tte pleine de penses tristes.

J'tais dj pouvante par les vnements que j'entrevoyais.

Maintenant, je n'avais plus d'espoir d'chapper au satyre qui guettait,
depuis trop longtemps, sa malheureuse proie.

Vers cinq heures, j'tais assise dans ma chambre, lorsque Dinah entra,
suivie d'une quarteronne qui portait un tub. Elle le plaa au milieu de
la pice, le remplit d'eau chaude, puis elle sortit, me laissant seule
avec Dinah. J'avais dj pris mon bain, et je me demandais pourquoi
cette fille me rapportait le tub rempli d'eau chaude; je n'avais pas
l'habitude de prendre de bains chauds, et j'en fis la remarque  Dinah.

--Mo, mamzel, me rpondit-elle, mo sav vou mme faitement propre, Mat'
dans lette, ma d mo baill  vous bain pafum; si mo pas complir, li
baill m fesse.

Je rougis d'indignation, et j'tais profondment humilie. On purifiait
la victime et on la parfumait avant le sacrifice. Dinah n'y pouvait
rien; elle avait reu des ordres auxquels elle ne pouvait que se
conformer. Je lui permis donc de me laver.

Elle parut rassure et se mit immdiatement  parfumer le bain. Elle y
versa le contenu d'une petite fiole, puis un paquet de poudre blanche
qui fleurait dlicieusement la rose, aprs quoi, elle remua l'eau
jusqu' ce que la poudre ft compltement dissoute.

J'appris par la suite que cette prparation tait en usage dans les
harems d'Orient et donnait  la peau un velout exquis.

Lorsque tout fut prt, elle me dshabilla et me passa l'ponge sur tout
le corps, vantant en mme temps l'harmonie de mes formes et la blancheur
de ma peau.

Puis elle me scha avec des serviettes trs douces et me massa de la
tte aux pieds, froissant lgrement la chair entre ses doigts. Mon
corps devenait extrmement souple, et ma peau devenait d'un blanc
laiteux immacul.

Dinah m'habilla ensuite, portant ses plus grands soins aux linges de
dessous. Elle me passa une chemise garnie de guipures et de rubans bleus
et blancs, puis un pantalon avec des dentelles roses. Une paire de bas
de soie blanche me fut attache au-dessus du genou avec d'lgantes
jarretires de satin bleu, ornes de boucles d'argent.

Lorsque j'eus aux pieds mes plus fins souliers, elle me fit mettre mon
corset qu'elle sangla fortement et, finalement, me passa une dlicieuse
robe blanche. Elle m'avait fait une coiffure trs haute qui me seyait 
merveille. Ces prparatifs achevs, elle recula de quelques pas et,
satisfaite sans doute de son examen, elle s'cria:

--Vous trs belle, li Massa li content y baill moi compliments.

Dinah savait trs bien dans quel but elle m'avait ainsi pare, mais elle
ne comprenait pas pourquoi j'tais si mue.

Elle n'tait pas vertueuse, et comme toutes ou presque toutes les femmes
de couleur, elle tait de moeurs faciles et d'ides peu austres. De
plus, je crois qu'elle m'estimait heureuse d'avoir attir l'attention du
matre, qui tait  ses yeux un trs important personnage.

Ces apprts termins, elle me fit descendre dans le salon, pour attendre
l'arrive de Randolph.

Je m'installai dans la grande pice, brillamment illumine pour cette
circonstance et,  peu prs rsigne  mon sort, j'attendis le coeur
gros l'homme qui allait me ravir ma virginit.




XVI

AMANT ET MAITRESSE


J'tais assise dans le salon, prtant l'oreille au moindre bruit. Si
j'avais prouv  l'gard de Randolph le moindre sentiment de tendresse,
ma peine et t moins amre, mais je le hassais cordialement.

J'entendis bientt le roulement d'une voiture qui s'arrtait devant la
terrasse, puis une porte qui s'ouvrait. Mon coeur commena  battre
violemment, mais mon nervement ne ressemblait en rien  celui d'une
jeune fille qui attend son amant. Quelle singulire position tait la
mienne; j'tais partage entre la crainte de revoir Randolph et le dsir
d'en finir au plus tt.

Enfin il entra. Il tait en costume de soire. Venant  moi, il me prit
les mains et m'embrassa sur les lvres. Je frmis de tout mon tre; il
me regardait longuement et attentivement, pendant que, les yeux baisss
et toute rougissante, j'attendais qu'il m'adresst la parole.

--Vous tes tout simplement ravissante, Dolly, dit-il aprs un long
silence. Votre robe vous sied  ravir, mais  l'avenir, il faudra mettre
une toilette dcollete pour le dner.

Il me considrait dj comme sa proprit.

--Je n'en ai pas, murmurai-je en manire d'excuse sans oser lever les
yeux.

--Vous en aurez bientt plusieurs, reprit-il en souriant. Maintenant,
dites-moi, avez-vous t bien soigne durant mon absence? Dinah a-t-elle
bien veill sur vous et les domestiques ont-ils t respectueux?

Je n'avais certes pas eu  me plaindre, et, sans les tristes ides que
j'avais en tte, j'aurais pu me trouver trs heureuse. Je lui rpondis
donc que Dinah avait t trs bonne et que les domestiques s'taient
montrs envers moi attentifs et pleins de dfrence.

--C'est heureux pour eux, et, s'il en avait t autrement, il leur en
et cuit, depuis Dinah jusqu' la dernire des filles de cuisine.

Ses paroles me rvoltrent un peu. Il me semblait qu'il et pu viter de
faire allusion  des corrections dont je ressentais encore lgrement la
douleur.

Il m'adressa encore quelques questions sans importance et une des femmes
vint annoncer que le dner tait servi.

La table tait couverte de fleurs, le linge et la verrerie taient d'une
grande richesse.

Sur le grand buffet d'acajou brillait la lourde argenterie qui
appartenait  la famille des Randolph depuis plusieurs gnrations.
C'tait la premire fois depuis mon arrive que l'on servait le dner
dans la vaisselle plate.

Randolph parlait gament, mangeant de bon apptit et sablant le
champagne avec une aisance sans gale. Je ne touchais que du bout des
lvres aux nombreux mets servis et ne rpondais que par monosyllabes.

Randolph, dans l'espoir de m'animer, essaya de me faire boire une coupe
de champagne, mais le vin me monta  la tte et ne fit que m'tourdir au
lieu de m'exciter.

Il n'insista plus pour m'en faire boire. Le repas termin, nous passmes
au salon et Randolph alluma un cigare.

Il avait appris  Richmond que Miss Dean tait arrive saine et sauve 
Philadelphie, et il ajouta en riant bruyamment:

--Je ne pense pas que l'lgante quakeresse recommencera de sitt 
diriger une _station souterraine_. Par Dieu, elle a reu une terrible
fouette; j'imagine qu'elle en portera toujours les marques; Quant 
vous, Dolly, vous n'aurez pas de cicatrices, votre peau n'ayant pas t
coupe.

Vers dix heures, il se leva, et, me prenant par la taille, essaya de
m'entraner. Je fis un dernier appel  sa piti:

--Je vous en supplie, monsieur Randolph, pargnez-moi, lui dis-je en
joignant les mains.

Sa figure changea brusquement et ses traits prirent une expression de
colre qui m'effraya.

--Dolly, me rpondit-il durement, n'insistez pas; vous savez ce que vous
m'avez promis, et je suppose que c'est une affaire termine.

--Oh! je vous en prie, rendez-moi ma parole. Vous savez bien que j'tais
 demi folle de douleur lorsque je vous ai promis ce que vous me
demandiez. Soyez gnreux et laissez-moi partir...

--coutez, m'interrompit-il brusquement, tout ce que vous pourrez me
dire est inutile. Vous tes en mon pouvoir,  ma discrtion, et, certes,
je ne vous rendrai pas votre parole. Si vous ne consentez pas  me
suivre de plein gr, j'emploierai la force. M'avez-vous bien compris?

Ma dernire chance de salut s'vanouissait et ses menaces
m'pouvantaient. Toute rsistance devenait inutile et la soumission
tait obligatoire. C'est en sanglotant et baissant la tte que je
murmurai:

--Je suis prte  vous suivre.

Oh! combien ces mots me cotrent. Randolph me prit le bras et me
conduisit  ma chambre sans ajouter une parole.




XVII

NUIT D'PREUVE


Randolph avait ferm la porte, et, se tournant vers moi, me dit:

--Voyez-vous, belle Dolly, je suis trs heureux que vous soyez revenue 
de bons sentiments. J'eusse t trs fch d'employer la violence 
votre gard.

Me faisant tenir debout devant la glace, il dfit vivement les boutons
de mon corsage et les cordons de ma jupe, puis en un clin d'oeil, fit
sauter mon corset. Il dfit ensuite mes jupons et mes pantalons et
m'enleva mes bas. Je me trouvais donc compltement dshabille devant
lui, n'ayant que ma chemise sur le corps, et, je l'avoue, malgr ce
dernier vtement, je me sentais rougir de honte. Quelle angoissante
position pour une femme qui tait encore une jeune fille! et je savais
bien que les femmes, dans tous les temps et dans tous les pays du monde,
qui ont pass par ces preuves n'en taient pas mortes.

Puis, soudain, comme si le dernier voile qui me restait et me couvrait
mal, l'et impatient, il me l'enleva et je me trouvai compltement nue
devant cet homme. Je fermai les yeux, mais les larmes perlrent sous mes
paupires et coulrent lentement sur mes joues. Cependant Randolph ne
cessait de parler.

--Comme vous tes belle et bien faite, murmurait-il. Combien vos formes
sont lgantes et pures!

Une autre femme et peut-tre t heureuse de ces compliments, mais
j'tais trop honteuse et ne prtais que peu d'attention  ces paroles;
je dsirais ardemment la fin de ce supplice.

Enfin, Randolph m'avait tendue sur le lit. Me serrant dans ses bras, il
m'touffait de baisers...

Je ne me soucie pas de savoir comment les autres femmes se sont tires
d'affaire en cette pareille circonstance. Pour moi, je la trouvai si
bestiale et douloureuse que, dans ma navet, je me crus victime d'un
abominable attentat. Je ne ressentis pas la plus fugitive sensation
voluptueuse. Rien que de la douleur.

Toutes les femmes ont pass par l; je le sais et aucune pourtant ne
s'en est plainte: la preuve en est qu'elles y retournent.

Nanmoins, je n'prouvai que du dgot et mon aversion pour Randolph ne
fit que d'augmenter.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je me rveillai le lendemain matin, courbature. Randolph, lui, donnait
toujours profondment.

J'tais triste et dcourage, et mes penses n'taient pas prcisment
gaies.

Aprs avoir longuement rflchi sur mon affreuse situation, je crus que
le mieux tait de rester  Woodlands, pour quelque temps du moins, et de
faire contre fortune bon coeur. Je rsolus donc de tirer le meilleur
parti de la situation.

J'en tais l de mes rflexions, lorsqu'on frappa  la porte: c'tait
Suzanne, l'une des femmes de chambre, qui apportait le th. Elle plaa
son plateau sur une table prs du lit; elle me regardait sans la moindre
expression d'tonnement ou de curiosit, mais je me sentis toute
honteuse de me trouver couche avec un homme en prsence de cette fille,
et je rougis malgr moi.

Elle mit un peu d'ordre dans ma chambre, ramassant mes vtements que
Randolph avait jets  la vole par toute la pice. Puis elle prpara le
bain et se retira.

Je me levai, puis une fois habille, je descendis dans le jardin, afin
de m'asseoir dans un coin solitaire o je pusse rflchir  mon aise.

Aprs tout ce que j'avais eu  subir, j'tais heureuse de me retrouver
un instant seule; la srnit du ciel, l'air frais du matin, le doux
arme des fleurs et le clair soleil qui montait  l'horizon, eurent pour
effet de calmer un peu la surexcitation de mes nerfs. Je me sentais
toute alanguie et je restai tendue  l'ombre jusqu' l'heure du
djeuner.

Aprs le repas, Randolph s'loigna et Dinah entra, m'apportant un panier
de cls, en me demandant respectueusement mes ordres pour la journe. Je
remarquai qu'elle ne m'appelait plus Mamzelle, mais Matresse.

Comme je n'avais nullement l'intention de me donner la peine de
surveiller la gestion d'une maison aussi importante que Woodlands, je
priai Dinah de garder les cls et de continuer  diriger tout comme
auparavant.

Elle parut trs heureuse de ma rsolution, et, reprenant firement son
panier, elle partit toute joyeuse.

Je passai l'aprs-midi sur un divan  lire tranquillement et je ne revis
Randolph qu'au dner.

Mon apptit tait revenu; je fis honneur aux excellentes choses qu'on
nous servit et je bus une ou deux coupes de Champagne. Je trouvai, cette
fois, ce vin dlicieux; il ne tarda pas  agir et me monta mme
lgrement  la tte.

A onze heures, nous nous mmes au lit et cette nuit se passa plus
agrablement que la prcdente.




XVIII

PASSE-TEMPS AGRABLES


Plusieurs semaines s'coulrent. J'tais confortablement installe 
Woodlands, et je commenais  me faire  ma nouvelle vie, m'efforant
mme de chasser toute proccupation d'avenir.

Randolph avait pris, pour mon service, la meilleure couturire de
Richmond, et, grce  ses soins empresss, ma garde-robe tait au
complet. J'avais quantits de toilettes de ville et de soire, du linge
trs fin orn de dentelles de prix.

Il m'avait aussi fait faire un costume d'amazone et me donnait des
leons d'quitation.

Randolph, trs gnreux, m'avait offert de nombreux bijoux; c'tait,
d'ailleurs, un parfait gentleman possdant une brillante instruction.
Malheureusement un libertinage invtr gtait ses bonnes qualits;
j'eusse voulu mon amant plus sage.

Toutes les femmes de sa plantation lui taient passes par les mains. Il
n'avait nanmoins aucun gard pour elles; elles taient ses esclaves et,
pour la moindre faute commise, il les faisait fouetter ou les fouettait
lui-mme sans piti.

Il en tait de mme avec moi, corrections exceptes, bien entendu. Il me
rptait souvent que j'tais jolie, et ne se lassait pas de me
contempler. Il ne m'aimait pas, il m'admirait. J'tais oblige de me
plier  toutes les fantaisies que son cerveau surexcit lui commandait,
d'agrer toutes ses fantaisies lubriques.

Son grand amusement tait de me varier mes costumes. Il me prenait en
robe de soie, robe de ville ou de soire, dans toutes les positions qui
lui traversaient l'esprit.

Du jour de mon entre dans la maison, il dlaissa compltement les
servantes pour s'occuper exclusivement de moi. Au fond j'aurais prfr
qu'il me laisst un peu plus tranquille.

Peu  peu, cependant, je finis par m'habituer  lui et  l'appeler par
son prnom, Georges. Il tait toujours trs doux avec moi, quoique
parfois de trs mauvaise humeur.

A cause de son incorrigible libertinage, Randolph, bien qu'appartenant
comme je vous l'ai dit,  l'aristocratie de la Virginie, n'tait pas
invit dans la socit. Aussi il ne venait jamais de dames  Woodlands
et, quand il recevait, il n'y avait que des hommes  table. Je
m'asseyais alors en face de lui  la place d'honneur. A l'occasion de
ces ftes, toutes les femmes de la maison taient vtues de noir, avec
le col et les manchettes blanches, et de jolis bonnets sur la tte.

Malgr toute la licence accorde  ses invits, aucun d'eux ne me manqua
jamais de respect, personne n'essaya de prendre la moindre privaut.
Tous me traitaient comme la dame de la maison et, comme on savait que
Randolph tait trs violent et tirait admirablement au pistolet, arme
dont il tait d'ailleurs constamment prt  se servir, aucun d'eux ne se
serait jamais avis de me parler trop familirement.

Le temps pourtant s'coulait sans vnements notables; j'tais toujours
trs bien portante, et ne m'ennuyais pas. J'avais quantit de livres 
ma disposition: je montais  cheval tous les jours, tantt seule, tantt
avec mon amant. Souvent mme, nous faisions de longues promenades en
voiture.

De temps  autre, nous allions passer quelques jours  Richmond; c'tait
l pour moi de vraies parties de plaisir.

Nous descendions dans le meilleur htel et nous allions tous les soirs
au thtre ou dans un caf concert quelconque. Je n'avais jamais t au
spectacle avant de vivre avec Randolph, et je fus prise d'une grande
envie de me faire actrice.

Je m'en ouvris  Georges que la singularit de mon dsir gaya beaucoup,
mais il me dclara qu'il ne voulait plus entendre parler de cela.

Lorsque nous tions  Woodlands, je me promenais toute la journe dans
la plantation qui, trs importante, comprenait plus de deux cents
ngres, tous employs  la culture du coton.

Randolph tait assez bon pour eux; il les nourrissait bien et n'exigeait
qu'un travail proportionn  leurs forces; en revanche il ne leur
pardonnait pas la moindre faute: aussi la courroie, la baguette et la
batte ne chmaient-elles gure.

Les esclaves taient rpartis en trois quartiers. Le premier tait
rserv aux couples maris, le second aux hommes seuls et le troisime
aux filles.

Mais, aussitt le travail termin, ils se runissaient pour danser et
chanter en s'accompagnant de tambourins. Naturellement, les registres de
naissance que Randolph tenait soigneusement, accusaient une notable et
continuelle augmentation dans la population.

A la maison, la discipline tait toujours maintenue par Dinah, et, quand
une fille faisait mal son service ou lui manquait de respect, elle tait
impitoyablement mene  Randolph qui ne tardait pas  lui faire
regretter un moment de ngligence. Souvent j'entendais les cris des
coupables, mais jamais je n'assistais  l'excution d'une punition.

Je crois vous avoir dit que j'avais pour femme de chambre une misti du
nom de Rosa. Cette fille avait t avant mon arrive la favorite de
Randolph qui l'avait compltement dlaisse depuis mon installation.
Rosa en conut un vif ressentiment  mon gard.

Elle manifesta les premiers jours sa jalousie en faisant trs mal son
service et en affectant pour moi des airs impertinents. Je savais que si
je me plaignais  Randolph le chtiment serait svre et je rsolus de
patienter.

Rosa tait trs belle fille; ge d'environ vingt ans, elle tait
grande,  peine plus fonce de peau qu'une brune des pays chauds. Son
corps tait bien proportionn; ses mains fines n'avaient jamais t
dformes par un travail pnible et ses cheveux non crps lui tombaient
plus bas que les reins. Sa voix tait mlodieuse, mais un peu tranante,
et elle se servait du langage petit ngre en parlant.

Un matin qu'elle m'aidait  ma toilette, sa mauvaise humeur clata: elle
se mit  me brosser les cheveux si rudement que je lui en fis
l'observation, mais sans y prendre garde, elle les tira plus violemment
encore en disant:

--a pas occupation moi-mme, bross bourr vous-mme. Vous bqu er
que paque tine la peau blanche, vous tes belle bitin, vous femme, pas
meilleur comme mo, vous pas femme  Massa, y vous qui tini couc toutes
les nuits avec lui-mme.

Rouge de colre, je lui ordonnai de quitter la chambre, ce qu'elle fit
en ricanant.

Les larmes me vinrent aux yeux et j'eus conscience de mon abaissement.
Il tait dur aprs tant de malheur de s'entendre parler de la sorte par
une esclave. Mais, aprs tout, elle avait dit la vrit: je ne valais
pas mieux qu'elle.

J'achevai de m'habiller seule, et je descendis. Randolph remarqua mes
yeux rouges.

--Qu'avez-vous, Dolly? me demanda-t-il.

--Oh! rien; Rosa a t un peu impertinente avec moi.

Ma rponse ne le satisfaisant point, il insista et je lui racontai toute
la scne, intercdant pour Rosa qui, ajoutai-je, avait toujours t trs
polie avec moi.

--Je lui parlerai tout  l'heure, dit Georges, et il continua
tranquillement de djeuner.




XIX

AMOUR ET BASTONNADE


J'avais oubli la scne qui s'tait passe et, le repas fini, je passai
dans la bibliothque afin de lire les journaux pendant que Randolph
fumait un cigare.

Au bout d'un instant il sonna. Une des femmes, nomme Jane, rpondit 
son appel.

--Allez me chercher Rosa et Dinah, lui dit son matre, et revenez avec
elles; j'ai besoin de vous trois ici.

Elles arrivrent ensemble quelques minutes aprs.

Georges se leva de son sige et, se tournant vers Rosa qui paraissait
pouvante, il s'cria:

--Ah! vous voil, insolente; comment osez-vous parler sur un ton
semblable  votre matresse? Chienne que vous tes! Croyez-vous que
c'est parce que j'ai eu des bonts pour vous, que je vous laisserai
insulter une dame blanche. C'est ce que nous allons voir.

Terrifie, Rosa plit, autant que le permettait son teint bronz; elle
clata en sanglots et, se tournant vers son matre, s'cria en joignant
les mains:

--Lagu mo, lagu mo, Massa, pas fott moin, mo qu'a mand pardon; puis,
se tournant vers moi, elle me lana un regard suppliant.

Je ne voulais pas que cette malheureuse ft fouette; aussi
intercdai-je vivement en sa faveur auprs de Randolph. Mais il ne se
laissa pas flchir.

--_Enlevez-la_, dit-il en se tournant vers Dinah.

Celle-ci, s'avanant vers Rosa, la saisit par les poignets, et, faisant
demi-tour, l'enleva sur ses paules larges en se penchant fortement en
avant. Les pieds de la coupable quittrent le sol, et elle se trouva
courbe en deux sur le dos de Dinah.

Je ne tenais pas  voir le supplice et je me dirigeai vers la porte.

--Restez ici, je le veux, dit imprieusement Randolph. Levez les jupons,
Jane, ordonna-t-il, et faites attention de bien les tenir hors de la
porte de la badine.

Ainsi fut fait. Rosa avait la peau trs lisse; ses jambes bien moules,
dans des bas de coton blanc trs propres, elle portait comme jarretires
des noeuds de rubans bleus, et tait chausse de jolis souliers.
Randolph alla chercher une badine dans un cabinet voisin, puis revint en
disant:

--Je vais maintenant vous apprendre le respect d  vos matres; il y a
longtemps que vous n'avez t fouaille, mais je vais vous remuer le
sang convenablement.

Rosa n'avait pas souffl mot pendant ces prparatifs, mais  prsent,
elle tournait la tte vers son matre, et l'implorant:

--Oh! Massa, vous qu'a pas baill fott, fot a Rosa mme.

Il commena de fouetter la malheureuse, frappant lentement et posment.
La fille frmissait, jetant les jambes en l'air pour essayer d'chapper
au terrible contact de la badine, puis elle se mit  crier et  supplier
son bourreau.

--Oh! Massa, Massa, plus baill flonflon, Massa qu'a baille top fot, oh!
ch doudou qu'assez!

Le coudrier continuait  strier ses chairs, lui arrachant de longs cris.
Sa peau tait trs fine pour une femme de couleur; elle devait sentir
cruellement la douleur.

Randolph s'arrta enfin. La coupable fut remise sur pieds, sanglotant.

--L, Rosa, lui dit son matre. Vous n'avez pas  vous plaindre; je n'ai
pas t svre aujourd'hui, mais faites attention  vos paroles, car si
j'apprends de vous la moindre impertinence, vous ne vous en tirerez pas
aussi lgrement.

Rosa, toujours pleurant, quitta la chambre avec les deux femmes.

Nous restmes tous deux seuls.

--Je crois, me dit Randolph, que maintenant vous n'aurez plus  vous
plaindre d'elle, mais si elle recommenait faites-le-moi savoir.

--Oh! Georges, rpondis-je, comment avez-vous pu fouetter ainsi cette
malheureuse, surtout aprs avoir eu des relations avec elle; elle est
jolie, et c'est mal  vous.

Il se mit  rire.

--Oui, vous avez raison, je l'ai _eue_ souvent et je l'aurai encore si
l'envie m'en prend, mais je ne l'en fouetterai pas moins si elle se
conduit mal et si elle en a besoin. Ce n'est qu'une ngresse, malgr sa
peau claire, et vous, incorruptible abolitioniste, ne savez ni ne voulez
comprendre le peu de cas que nous faisons de nos esclaves. Leur corps
nous appartient, et nous sommes libres d'en faire ce que bon nous
semble. Pour mon compte, je fais plus de cas de mes chevaux et de mes
chiens que de mes ngres.

Je croyais connatre Randolph, mais cette dernire remarque m'indigna.
Je m'abstins pourtant de toute observation.

Lorsque je montai m'habiller pour dner, je trouvai Rosa dans ma
chambre; elle paraissait trs humble et trs soumise. J'eus piti
d'elle, car je savais combien les coups de badine taient douloureux.

--Je regrette que vous ayez t battue, Rosa, lui dis-je; le fouet vous
a-t-il fait trs mal?

--Oh, que oui, matresse, l'a qu'a fesse, qu'a fait gand mal a mo. Li
mat jamais qu'a baill me fessade si fot, Dinah qu'a mo band tant coum
gaisse  possuc. Ma a qu'a faire toujours gand mal.

Elle m'aida  m'habiller, et depuis ce jour, je n'eus plus jamais lieu
de me plaindre d'elle.




XX

HEURES DE DSOEUVREMENT


Trois nouveaux mois passrent; je vis bien des choses curieuses, mais je
ne veux pas allonger mon rcit, ou plutt ma confession.

Randolph donnait toujours  ses amis des dners ou parties amusantes et
parfois fort libres. N'eut-il pas l'ide, un jour qu'il avait dix
convives, de vouloir les faire servir par dix esclaves nues! Cette
fantaisie m'pouvanta.

--Oh! Georges, m'criai-je, vous ne ferez pas une chose pareille? Ce
serait trop honteux.

--Mais si, certainement, rpondit-il en riant; comment, Dolly, vous
rougissez; je croyais pourtant bien que vous tiez gurie de votre
timidit.

--Mais votre ide est absolument insense. Si vous voulez agir ainsi, au
moins, ne m'obligez pas  rester  votre table; ma position entre dix
hommes environns de femmes nues serait trop horrible!

Hlas! il me fallut consentir  cette lubrique fantaisie d'un cerveau
que je commenais  considrer comme malade.

Le repas eut lieu, ainsi que l'avait voulu Randolph, et, mourant de
honte, je me retirai dans ma chambre, pour ne pas voir ce qui allait
invitablement se passer.

Quelques jours aprs cette scne, Randolph m'annona qu'il tait dans
l'obligation de partir  Charlestown pour affaires et ordonna  Dinah de
lui prparer sa valise. Avant de s'loigner, il me fit plusieurs
recommandations et me donna le contrle de toute la maison, en
m'exonrant cependant de la surveillance de la plantation: je devais
galement laisser les majordomes absolument matres du travail.

Il ajouta que si l'une des femmes commettait quelque faute, je pourrais,
avec l'aide de Dinah, la fouetter moi-mme, ou, si je le prfrais,
l'envoyer  un des surveillants avec une note spcifiant quel instrument
devait tre employ pour la correction: la baguette, courroie, ou batte.

Je lui promis de faire tout ce qu'il me disait, mais,  part moi, je
comptais bien ne pas fouetter ou faire fouetter une seule femme sous
quelque prtexte que ce ft. Certes, il est bon parfois de fustiger
doucement un enfant, mais l'ide de frapper rudement une femme me
rpugne profondment.

Randolph parti, je me sentais heureuse d'tre libre d'agir  ma guise,
sans avoir  subir les ordres d'un matre, car Randolph tait moins mon
amant que mon matre.

Le temps passa tranquillement. Dinah tait trs attentive et les femmes
se conduisaient parfaitement. Je passais mes journes  lire et  monter
 cheval. Randolph m'en avait donn un trs doux, car j'tais toujours
fort nerveuse.

Nous tions  l'poque de la rcolte du coton. Cet ouvrage tait fait
par des femmes qui taient obliges, sous peine de punition, d'en
rcolter un certain poids par jour. Elles se runissaient  la fin de la
journe et un surveillant, un carnet  la main, pesait leurs paniers. Si
le poids tait insuffisant, la femme tait fouette avec la courroie qui
produisait une forte douleur sans abmer la peau.

J'ai entendu dire  un surveillant qu'on pouvait fouetter une ngresse
pendant une demi-heure avec la courroie, sans en tirer une goutte de
sang.

Nous avions alors soixante-dix femmes employes  ramasser le coton, et
tous les soirs, quatre ou cinq recevaient la fouette. Cette coutume
n'tait pas particulire  notre habitation, mais tous les planteurs de
la Virginie agissaient ainsi. Les majordomes surveillant les travaux des
champs taient chargs du soin de punir les ngresses, et toutes les
plus jolies travailleuses leur passaient entre les mains; ils n'en
avaient pas plus de piti pour cela; leurs attributions comprenant les
fustigations, c'est presque machinalement qu'ils les exeraient.




XXI

EXISTENCE TRANQUILLE


Cependant, je continuais  mener une existence que l'absence de Randolph
rendait fort calme.

Peu  aprs son dpart, je reus une lettre de Georges m'annonant que
ses affaires n'taient pas termines, et qu'il comptait rester encore
quelques semaines  Charlestown. La nouvelle ne m'mut gure. Je
n'aimais pas mon amant et j'tais heureuse d'avoir un peu de
tranquillit.

Le mme jour, aprs le djeuner, j'tais dans la bibliothque, quand
Dinah entra, l'air fort contrari; elle me raconta que, depuis le dpart
du matre, Emma, une fille de cuisine, faisait trs mal sa besogne, et
restait insensible  toutes les observations. Puis Dinah me demanda si
je voulais la fouetter moi-mme.

--Non, rpondis-je, je ne puis faire cela.

--Lors, vous a ka la mand a majordome.

--Non, pas davantage.

Dinah me regarda trs surprise. Elle ne pouvait comprendre pourquoi je
ne voulais ni battre la fille ni l'envoyer au majordome.

--Oh! matresse, dit-elle, mo ka faire? si vous ka pas baill fouett a
canaille ngesse la, toutes autes bouguesses dans maisons tant comme, li
van mal corresponde a mo mme, y moi ka pas pouvoi tini ordre, dans
habitation.

Je ne pus m'empcher de rire en entendant la faon mprisante avec
laquelle Dinah parlait des drlesses noires. Esclave elle-mme et
passible du fouet pour la moindre faute commise, elle avait une haute
ide de sa propre importance et de sa position de femme de charge de
Woodlands.

--Attendez le retour du matre, lui dis-je, alors vous vous plaindrez
d'Emma et vous la punirez.

Dinah tait fort mcontente et me fit observer que si je ne voulais pas
fouetter la femme avec une badine, je pouvais le faire sur mes genoux
avec une pantoufle. Mais je lui refusai cette dernire satisfaction, et
elle partit furieuse en grommelant contre mon indulgence pour catin
ngesse.

Une semaine se passa. Une belle aprs-midi, j'tais partie avec un
livre, m'installer dans un endroit paisible des jardins, auprs d'un
joli lac couvert de nnuphars et environn de bosquets. Sur la berge
tait construite une petite maison toute charge de plantes grimpantes,
et meuble de chaises longues en osier, et d'une petite table ronde.

En approchant, j'entendis des clats de rire, et j'aperus deux galopins
fort occups  jeter des pierres  quelque chose qui remuait dans l'eau.

C'tait le frre et la soeur, enfants d'une splendide multresse appele
Marguerite, employe comme fille de cuisine. Les deux enfants tant
quarterons, le pre tait videmment un blanc. Le garon avait une
douzaine d'annes, et la petite un ou deux ans de plus. Comme il leur
tait interdit de venir dans ce jardin, je supposais qu'ils
s'enfuiraient  mon approche, mais, absorbs par leur jeu ils ne
m'aperurent pas.

En avanant encore, je m'aperus que leur but tait un pauvre petit chat
qui luttait dsesprment pour regagner le rivage, et que les petits
sauvages repoussaient impitoyablement.

J'aime beaucoup les animaux, et particulirement les chats; ce spectacle
me rendit furieuse. Je courus au bord de l'eau et saisis la pauvre bte
que je couchai au soleil, esprant qu'elle reviendrait  la vie, mais
les pierres des petites brutes l'avaient cruellement blesse et elle
resta tendue sans vie sur l'herbe.

J'entrai dans une grande colre et, saisissant les deux drles, je les
renversai tour  tour sur mes genoux et les fustigeai un peu fort. Puis,
satisfaite, je m'installai confortablement et je lus le roman que
j'avais apport avec moi. Aprs le dner, le soir, Dinah vint me
demander divers renseignements, et j'en profitai pour la prier de me
dire ce qu'elle connaissait de la vie de Randolph.

Elle parlait longuement, prenant plaisir  s'couter elle-mme; son
rcit tait sem de remarques que je ne crois pas utile de reproduire;
aussi ne vous en donnerai-je qu'un rsum.

Dinah tait exactement du mme ge que Randolph, tant ne le mme jour
que lui, trente-cinq ans auparavant. Sa mre avait t la nourrice de
Georges, et les deux enfants, levs ensemble, taient une vraie paire
d'amis. Mais sitt que Randolph fut en ge de comprendre la diffrence
qui les sparait, il devint autoritaire, et la rouait de coups quand
elle ne se pliait pas  ses caprices. A dix-huit ans, il lui ravit sa
virginit, puis alla passer trois ans en Europe.

A vingt-cinq ans, Dinah pousa un quarteron, et, depuis cette poque,
Randolph ne l'avait plus approche. Ce dernier venait d'atteindre sa
trentime anne lorsque son pre et sa mre moururent  peu de temps
l'un de l'autre; il devint alors propritaire de Woodlands. A cette
poque, Dinah tait veuve et premire femme de chambre; elle fut leve
 la dignit de femme de charge par Randolph qui lui confra une
certaine autorit sur les autres esclaves, ce qui ne l'empchait pas de
la fouetter quand elle avait le malheur de lui dplaire, quoique cela ne
ft pas arriv depuis plus de deux ans.

Je congdiai Dinah et me mis au lit. Le lendemain,  mon rveil, je
reus une lettre de Randolph.




XXII

RETOUR DE RANDOLPH


Georges m'annonait son retour pour le lendemain soir, et me
recommandait de lui faire prparer un bon dner  l'heure habituelle.

Le jour de son arrive, vers deux heures, je fis seller mon cheval et
partis me promener. Aide de Rosa, j'avais mis une jolie amazone, et
m'tais coiffe d'un grand feutre gris comme en portent les cowboys, ce
qui m'allait  ravir. Je rentrai vers cinq heures. Le groom m'attendait
sur le perron, et m'annona que son matre tait arriv depuis plus
d'une demi-heure. pouvante, j'entrai en courant au salon.

--Oh! Georges, lui dis-je, je suis vraiment peine de ne pas avoir t
l pour vous recevoir, mais je ne pouvais penser que vous arriveriez
avant six heures.

Je croyais le trouver furieux, mais il tait au contraire de bonne
humeur. Il se leva, vint  moi, et rpondit en m'embrassant:

--Cela importe peu, ma petite chrie, je suis seul fautif.

Je fus surprise de ces manires affectueuses auxquelles je n'tais pas
accoutume, manires presque tendres et qui contrastaient singulirement
avec l'humeur habituelle de mon amant.

Nous descendmes  la salle  manger, et nous fmes honneur au repas
qui, d'ailleurs, tait excellent.

Randolph me questionna sur la conduite des femmes; je lui dis sans
hsitation que je n'avais eu qu' me louer d'elles durant son absence.

Aprs le dner, une fois installs au salon, Randolph me fit part de ses
craintes sur la situation prsente. Les rapports entre Nord et Sud
taient trs tendus. Georges, naturellement, Sudiste convaincu, avait
vou une haine invtre  ses adversaires qu'il agonisait d'injures.
J'tais Yankee, et, comme telle, j'esprais en mon me sur l'entire
victoire de mes compatriotes; je me gardais cependant d'exprimer tout
haut mon opinion; Randolph, selon son habitude, m'et violemment impos
silence.

Le lendemain, nous fmes en buggy une longue promenade, qui nous
conduisit jusqu' l'habitation o j'avais vcu si heureuse avec Miss
Dean.

Les souvenirs se pressaient en foule dans mon esprit.

--Oh! partons, dis-je  Georges qui s'aperut de mon motion. Mais le
cruel ne fit que rire bruyamment de ce qu'il appelait ma sensiblerie
mouille,--mouille! parce que mon motion se traduisait en larmes
silencieuses!--et nous reprmes lentement le chemin de Woodlands.

Les jours succdaient aux jours, dans un morne dsoeuvrement. La
continuit du calme dans cette ruche monotone pesait lourdement sur mes
esprits; il me semblait que je souffrais de ma tranquillit. Depuis le
retour de Randolph, tout allait pourtant pour le mieux et aucune femme
n'avait encore eu ses jupons relevs--pour recevoir le fouet, s'entend,
car--pour le reste... L'amour existe dans tous les pays.

Cette quitude ne pouvait durer. Un petit accident arriv dans la
rcolte--accident peu important, du reste, eut le don de mettre Randolph
dans une violente colre.

J'tais dans la bibliothque, tendue ngligemment sur une chaise
longue, chausse d'espadrilles lgres, Randolph entra brusquement, les
yeux chargs d'clairs. Il mordillait rageusement sa moustache, et, ne
trouvant personne sur qui passer la colre qui grondait sourdement en
lui, il m'adressa violemment la parole.

--Drlesse! vous savez que ces espadrilles me dplaisent. Eh quoi!
avez-vous l'intention maintenant de vous affubler plus mal qu'une
chienne d'esclave...

--Mais...

--Taisez-vous, ou je vous gifle.

Alors, un peu calm, il m'annona qu'il avait un rendez-vous trs
important avec un planteur des environs. Il appela Dinah qui accourut
aussitt, et lui commanda de faire seller son cheval, puis alla
s'habiller.

Au bout d'une demi-heure, il rentrait, en costume de route. Le groom
n'avait pas encore fait son apparition et Randolph se mit  arpenter
rageusement la pice en consultant sa montre  chaque minute. Il jurait
de faire attacher et fouetter le groom jusqu'au sang, s'il manquait son
rendez-vous et finalement sonna encore Dinah.

--Je parie que la garce a oubli de prvenir le groom, grommela-t-il
entre ses dents.

Dinah parut, calme.

--Avez-vous command mon cheval?

La femme se mit  trembler, affreusement ple.

--No, Massa, mo ka oubli.

Il bondit de fureur.

--C'est ainsi; c'est bien, je vous rponds que cela ne vous arrivera
plus.

Et bondissant sur la pauvre Dinah, il la renversa, d'un tour de main lui
releva ses jupes, et commena  la frapper furieusement, s'excitant,
tapant de plus en plus fort sur la chair qui frmissait sous le cruel
contact de ses gros poings.

Enfin il la repoussa violemment, en jurant.

--Oh! Georges, lui dis-je. Comment avez-vous pu battre cette fille?

Il me regarda durement:

--Je vous serais reconnaissant de vous mler de ce qui vous regarde. Je
fais ce qu'il me plat de mes esclaves.

Il s'animait en parlant.

--Dieu me damne, jura-t-il, jamais personne ne s'est permis semblable
remarque, et j'ai bien envie de vous fouetter comme cette femme.

Il l'aurait fait. Mon sang se glaa dans mes veines.

--Je vous demande pardon, fis-je d'une voix trangle... Je suis dsole
que ma prire ait pu vous contrarier.

--C'est bien. Mais sachez que je dteste les observations.

Enfin, il quitta la salle. Je poussai un soupir de soulagement en le
voyant disparatre dans l'avenue, au grand trot de son cheval.

La nouvelle de la punition de Dinah s'tait vivement rpandue par toute
la maison. Comme elle tait femme de charge, et oblige de rapporter 
son matre toutes les fautes commises par ses gens, elle n'tait pas
trs aime des noirs.

Je fis venir Dinah auprs de moi. Je fus surprise de la trouver plus
frache que jamais, ses cheveux bien en ordre sous un bonnet blanc, un
tablier, un col et des manchettes trs propres. Sa figure avait son
habituelle expression de placidit mais ses yeux taient un peu rouges.

--Je vous plains, ma pauvre Dinah, lui dis-je, votre matre vous a
battue bien svrement.

Quoiqu'un peu surprise de la sympathie que je lui tmoignais, elle parut
nanmoins s'en montrer reconnaissante, et me remercia, en disant:

--Mo ka tini bocoup fouette dans ma vie, mais mo jamais croire que
Massa baill  mo fesse tan coin pitit fille. Mo l'a pas reu chose
comme a depuis mo tini treize ans. Mo ha reu deux fois la batte mais
la main de Massa tre quasi dure comme batte.

Dinah avait parl sans motion: elle ne trouvait pas trange qu'une
femme de son ge ft fouette d'une manire aussi cruelle, et elle ne
paraissait pas en garder rancune  son matre. Elle tait son esclave:
son corps tait sa proprit: il tait par consquent libre de faire
d'elle ce que bon lui semblait. Et l'tat d'me de Dinah tait semblable
 celui de tous les noirs, pauvres gens subissant de gat de coeur la
pire des dgradations, rsigns  souffrir comme des btes sous le
bton, sans aucune vellit de rvolte.

Je m'habillai pour dner et, en entrant dans la salle  manger, j'y
trouvai Randolph dj install.

Il avait manqu son rendez-vous. Je m'attendais donc  le trouver de
fort mchante humeur, mais,  ma grande surprise, il se montra fort doux
et aimant, la nuit qui suivit surtout.

Quel trange caractre que celui de cet homme?...




XXIII

NORD CONTRE SUD


Je vais franchir une priode de quatre mois. Pendant ce temps, les
vnements s'taient aggravs: les tats esclavagistes, spars du Nord,
avaient lu un Prsident du Sud, Jeff Davis, et s'taient brusquement
empars du fort Sum; la guerre enfin tait commence.

Malgr le mauvais tat des affaires, le travail continuait  la
plantation, mais tout y allait assez mal. Les noirs, informs de ce qui
se passait  l'extrieur, donnaient frquemment des signes
d'insubordination; Randolph et ses surveillants se promenaient
continuellement, arms de revolvers. Les punitions taient encore plus
nombreuses et plus terribles que par le pass et grce  ce surcrot de
svrit, la discipline tait quand mme maintenue.

Dans la maison,  de rares exceptions prs, les femmes devenaient
difficiles  conduire, mais de ce ct non plus, Randolph ne supportait
pas la moindre faute. Aussi Dinah, aide d'une esclave nomme Milly,
devait-elle constamment infliger de terribles fustigations. Le sang
coulait parfois.

Puis, subitement, les affaires subirent un arrt. Les greniers et
magasins pleins de coton ne se vidaient plus. Comme les revenus de
Randolph consistaient surtout dans la vente du coton, il se trouva
brusquement avec peu d'argent liquide, et malgr sa douloureuse
dtresse, il esprait fermement que le Sud sortirait victorieux de la
lutte.

Quant  moi, est-il besoin de le rpter, toutes mes sympathies allaient
aux Nordistes. Je me gardais bien, naturellement, de faire part de mes
esprances  Georges, qui, trs violent, m'et peut-tre tue en
apprenant ce qui se passait en mon me.

Randolph quittait rarement la plantation et ne recevait plus personne.
Ses amis taient d'ailleurs, tous enrls dans les rangs des
combattants. Entre temps, il avait t lu membre de Congrs de la
Confdration du Sud. Contraint de demeurer  Woodlands, Georges
commena  m'apprcier davantage et me traita un peu moins en machine 
plaisir.

Avec ses esclaves, il tait de plus en plus strict; depuis le
commencement de la guerre, plusieurs noirs s'taient vads et Randolph
avait offert deux cents dollars pour la capture de chaque dserteur,
mais ce fut inutilement, heureusement pour les fugitifs. Ces pertes de
btail humain le tracassaient beaucoup: ces noirs valaient chacun de
quinze cents  deux mille dollars. Jusqu'alors aucune des femmes n'avait
tent de s'chapper, lorsqu'un matin, Dinah vint nous prvenir qu'une
esclave appele Sophie, sortie la veille au soir, n'avait pas reparu.

Sophie tait une belle multresse de vingt-six ans, qui pouvait valoir
dix-huit cents dollars. Randolph envoya immdiatement son signalement de
tous cts, promettant une forte rcompense  qui la ramnerait 
Woodlands ou la ferait incarcrer dans une prison de l'tat. L'effet ne
s'en fit pas attendre. Un soir vers cinq heures, deux hommes arrivrent,
ramenant la multresse dans une voiture; ils l'avaient retrouve dans le
quartier des esclaves d'une habitation situe  vingt-cinq milles de
Woodlands.

La femme, dont les poignets taient ligots, n'avait videmment pas
souffert depuis son dpart; sa robe tait propre; elle paraissait
seulement pouvante, n'ignorant pas ce qui l'attendait.

Randolph tait trs heureux d'avoir retrouv son esclave. Le lendemain,
 djeuner, il me dit qu'il avait dcid d'infliger  Sophie un
chtiment exemplaire; elle serait fouette avec la _batte_, dans le
hall, devant toutes les femmes runies.

Puis il sortit faire tout prparer pour l'excution. Vingt minutes
aprs, il rentrait, me disant:

--Tout est prt en bas; vous n'avez jamais vu appliquer la batte; si
vous voulez, vous pouvez descendre, a vous amusera.

Certes, il tait triste de voir fouetter une femme, mais je m'y tais
quelque peu habitue, et ma curiosit avive par la promesse d'un
spectacle que je n'avais jamais vu, je suivis Georges.

Dans le milieu de la pice, tait install un long bloc de bois, large
d'environ deux pieds, et support par quatre piquets munis de courroies.
Sur le plancher,  ct, tait la batte: c'tait une espce de battoir
semblable  celui des laveuses, mais n'ayant qu'un demi-centimtre 
peine d'paisseur, et mont sur un manche de deux pieds et demi de long;
c'tait l l'instrument le plus redout, car aprs son application, la
peau restait endolorie beaucoup plus longtemps qu'avec la courroie ou la
baguette.

Toutes les femmes de la maison taient prsentes. Dinah, seule, se
tenait prs du bloc. Aide de Milly, elles s'emparrent de la coupable.

--Oh! massa, criait celle-ci, tendant les bras en sanglotant, vous pas
baill batte  ma, baill ma fessade avec courroie ou baguette, mais pas
baill batte...

--tendez-la, commanda Randolph.

En un instant, elle fut solidement ligote sur le chevalet, et ses jupes
releves.

Randolph prit la batte, et se plaant  la gauche de la coupable, lui
dit:

--Maintenant, chienne, je vais recouvrer sur votre peau les quatre cents
dollars que m'a cots votre vasion.

Puis il leva la batte aussi haut qu'il le put. Dans l'attente du coup,
la femme avait frissonn, serrant les jambes. L'instrument retomba,
claquant comme un coup de fouet, sur la partie suprieure de la fesse
gauche. Sophie remua convulsivement, et poussa un long cri de douleur.
Une large marque rouge tait apparue sur la peau. Le second coup tomba 
gauche et fut suivi d'un nouveau cri et d'une nouvelle marque.

Georges continua de frapper rudement, visant alternativement  droite et
 gauche un endroit nouveau. Le supplice prit fin. Le chtiment avait
t terrible; Randolph jeta la batte et ordonna  Dinah de dlivrer la
femme qui, sitt dtache, roula  terre en proie  la plus affreuse
douleur.

Je remarquai que les femmes prsentes, habitues  la vue de semblables
corrections, n'taient nullement mues par cette scne de sauvagerie.

Les semaines s'coulaient sans grand changement dans notre existence. La
guerre battait son plein et les troupes nordistes approchaient; les
fdraux taient entrs en Virginie et n'taient plus qu' peu de
distance de Woodlands.

Puis eut lieu la bataille de Bull-Run, perdue par les Nordistes. Quand
la nouvelle de la victoire des confdrs nous parvint, Randolph ne me
cacha pas sa joie. J'tais dsole de cette dfaite, mais je ne tardais
pas  reprendre courage, dans l'attente d'autres victoires de mes
compatriotes.




XXIV

GUERRE ET AMOUR


Peu aprs la bataille de Bull-Run, Randolph fut convoqu  Richmond pour
assister  un Congrs tenu par les chefs des confdrs. Comme son
absence devait tre de longue dure, il me donna des instructions
dtailles au sujet des travaux  faire excuter, et m'ordonna de lui
crire deux fois par semaine.

Ds le jour du dpart de Randolph, je dcidai qu'autant que possible, on
ne fouetterait plus sur la plantation; ces ordres, qui ne concernaient
que les femmes, surprirent les majordomes, mais je crois qu'ils s'y
conformrent.

Au dehors, la guerre faisait rage et les troupes des fdrs se
concentraient dj autour de Richmond; beaucoup de plantations voisines
taient occupes militairement par les Nordistes et je m'attendais d'un
moment  l'autre  voir mes compatriotes, les _garons en bleu_, comme
on les appelait, faire leur apparition chez nous.

Ils arrivrent enfin!

Une aprs-midi, j'tais  ma fentre, lorsque j'aperus une bande de
soldats, conduite par un jeune officier, et suivie d'une voiture
rgimentaire. Ils firent une pause devant la terrasse, disposrent leurs
armes en faisceaux et se mirent  dcharger leur voiture qui contenait
des objets de campement et des vivres. Mon coeur battait violemment, et
je m'assis sur un sofa en attendant le dnouement de la perquisition qui
ne devait pas manquer d'avoir lieu.

Quelques instants aprs, en effet, Dinah annona l'officier, qui dit, en
me saluant de la faon la plus courtoise:

--Madame, j'ai reu l'ordre d'occuper cette plantation, mais je vous
promets de ne rien dtruire, ni d'arrter le travail. Je logerai mes
hommes dans le quartier des esclaves, mais je vous prierai de me faire
donner une chambre dans la maison.

--Je suis heureuse de vous voir, monsieur, rpondis-je en souriant. Je
suis ne dans le Nord et toutes mes sympathies sont pour vous. Prenez un
sige, et je vais donner des ordres pour qu'une chambre confortable vous
soit prpare.

Il s'assit, l'air trs surpris. Cet officier, grand et blond, pouvait
avoir vingt-sept ans; son visage plein de distinction dcelait la
franchise; il avait une longue moustache blonde et portait lgamment
l'uniforme simple des officiers du Nord.

An bout d'un instant, la conversation avait pris entre nous un caractre
de cordiale familiarit. Il me dit se nommer Franklin et tre capitaine.
De plus, il tait n en Pensylvanie, ainsi que moi. Cette dcouverte
nous rjouit; aussi notre causerie, jusqu' l'heure du repas ne
languit-elle pas un seul instant.

Je mis pour le dner une de mes plus jolies toilettes, et je descendis
dans la salle  manger y attendre le capitaine Franklin.

Me saluant avec une respectueuse aisance, il me remercia tout d'abord
d'avoir bien voulu lui rserver un appartement dont l'amnagement le
ravissait. Il avait quitt son uniforme et portait maintenant un
vtement civil, sous lequel il paraissait fort lgant.

Nous nous mimes  table, et je m'aperus, non sans en prouver une
intime satisfaction, qu'il faisait grand honneur aux plats fins et plus
encore aux vieux vins de Woodlands. En riant il me disait sa joie
d'avoir pu utiliser de faon si inespre son billet de logement. La
conversation tait fort agrable et pleine de charme.

Le dner termin, il me pria de l'excuser; il avait, disait-il, 
s'occuper de son service.

Je montai  ma chambre et crivis  Randolph pour le mettre au courant
de la situation; j'avais t prvenue qu'il se trouvait non loin de l.

La rponse ne se fit pas attendre. Il me disait qu'il prfrait ne pas
revenir  Woodlands o il ne pourrait assister impassible 
l'envahissement de sa proprit. Il m'annonait que sitt qu'il aurait
lou une maison,  Richmond, il m'enverrait chercher.

Cependant, le capitaine Franklin tait toujours plein d'gards pour moi,
et me traitait avec la plus extrme dfrence.

Je m'tais vite aperue de l'impression que je lui causais, et 
certains signes qui n'chappent jamais  une femme, je surpris
facilement qu'il prouvait plus que de la sympathie pour moi. De mon
ct, le capitaine me plaisait beaucoup; ses manires galantes et polies
m'avaient  peu prs conquise, si bien que l'amour, amour que je n'avais
jusque-l ressenti pour personne, avait envahi mon coeur.

Je pressentais le danger de cette passion et, anxieuse, je me demandais
s'il la partageait. J'avais une envie folle de sentir se poser ses
lvres sur mes lvres et entendre de lui ces mots tendres qui tous
pntrent l'me tant et si bien que mon amour qui grandissait chaque
jour me fit brusquer les vnements.

Le capitaine m'ayant dit un soir que son parfum prfr tait celui de
la violette, je ne manquai d'en saturer ma toilette et d'en vaporiser
mon corps et mes dessous.

C'est ainsi que, dans un ajustement coquet aux mille dtails fminins,
je fis mon entre dans la salle.

Franklin, que je n'avais pas vu depuis le matin, s'y trouvait dj. Il
me tendit la main, et sans m'en rendre compte je lui abandonnai la
mienne plus longtemps qu'il n'tait dcent.

Pendant le dner, il fut trs gai, riant, causant aimablement, puis nous
passmes au salon. Jusque-l, le capitaine n'avait pas dpass les
bornes de la plus stricte courtoisie. Il fallait donc que ce ft moi qui
devinsse entreprenante.

Sous prtexte de m'aider  dvider un cheveau de laine, je le fis
placer  cot de moi, et je m'assis sur un tabouret  ses pieds, de
faon que son regard plonget dans mon corset par la large chancrure de
mon corsage.

Puis, prtextant soudain un subit et violent mal de tte, je me levai en
chancelant. Il s'lana pour me soutenir, me portant sur le canap. D'un
coup de genou savamment combin, j'avais fait remonter mes jupons.

Franklin vit ma jambe, et, cette fois, n'y tint plus. Il m'enlaa dans
une treinte  m'touffer, et me mit sur les lvres un baiser passionn
en murmurant: Je vous aime!... Je ne me dfendais nullement; bien au
contraire. Je lui rendis son baiser et... vous devinez le reste de
l'aventure.

Je lui racontai mon odysse et, en dtails, les moyens horribles
employs par Randolph pour me forcer  habiter Woodlands. Il fut mu par
mon histoire, et, lorsque je l'eus termine, il m'embrassa tendrement en
me disant:

--Je suis sans grande fortune et ne puis, par consquent, vous offrir le
luxe que vous avez ici, mais je vous apporte mon amour et ma volont et
pour une me aimante comme la vtre, je pense que cela peut suffire.

--Oh! je vous suivrai avec bonheur partout o vous serez, vous qui tes
mon premier et seul amour, mais tes-vous bien certain de m'aimer
toujours?

--Pouvez-vous en douter, cruelle?

Et aprs un long baiser aussitt suivi d'une autre manifestation
d'amour, nous nous sparmes jusqu'au lendemain.




XXV

LES BUSHWHACKERS


Nous tions trop heureux pour que notre bonheur ft durable!

Un jour le capitaine Franklin reut l'ordre de partir avec son
dtachement: il devait rejoindre le gros de l'arme.

Notre sparation fut cruelle et je me pris  maudire la fortune, jalouse
du moment de bonheur qu'elle avait accord  mon me.

Franklin s'loigna, aprs m'avoir fait promettre de lui crire.

Je me mis  la fentre, les yeux pleins de larmes, pour voir disparatre
 la tte de son dtachement le seul homme que j'aie jamais aim d'amour
vritable.

Arriv au bout de l'avenue, il se retourna, me salua du sabre, puis
disparut. Je ne devais plus le revoir: l'anne suivante il fut tu  la
bataille de Cedar Mountain.

Cependant quinze jours s'taient couls. Randolph ne revenait pas.
J'tais trs inquite: les esclaves donnrent frquemment de visibles
signes d'insubordination et j'crivis  Georges de venir ou de m'appeler
auprs de lui, quoiqu'il en cott  mon coeur de reprendre la vie
commune d'autrefois.

Dans sa rponse il me disait d'aller le rejoindre  Richmond o il avait
lou une superbe maison.

Je fis faire immdiatement mes malles, et commandai de prparer la
voiture qui devait me transporter avec mes bagages.

Le vieux cocher, Jim, parut un peu effray de ma dcision, m'apprenant
que, depuis le commencement de la guerre, les chemins taient infests
par les dtrousseurs de grande route, des Bushwhackers et qu'il tait
peu prudent de voyager avec des valeurs sur soi. Il finit par me
conseiller de laisser mes bijoux  la garde de Dinah, et jugeant bon
l'avis du vieux ngre je rouvris mes malles pour en sortir mes bijoux,
que j'enfermai dans un coffre-fort dissimul dans la muraille de la
chambre de Randolph.

A quatre heures, le buggy, attel de deux bons chevaux, s'arrta devant
le perron et, mes malles charges, je commenai mon voyage.

L'aprs-midi tait splendide.

Trs lgrement vtue, je ne souffrais nullement de la chaleur. Je
passai les rnes  Jim et m'abandonnai  mes penses. La route tait
superbe, et une lgre brise nous caressait agrablement. Certes, je
n'tais pas enchante de revoir Randolph, mais j'esprais m'amuser 
Richmond, du moins mieux qu' Woodlands.

Comme nous tions arrivs en haut d'une longue cte, et que Jim avait
mis ses chevaux au pas, pour les laisser souffler un peu, je le fis
causer et lui dit que bientt peut-tre il serait un homme _libre_. Il
hocha la tte, m'affirmant qu'il tait bien beau de vivre  sa guise,
mais qu'il tait absolument incapable de gagner sa vie et que presque
tous les esclaves pensaient comme lui.

Nous en tions l de notre conversation quand soudain quatre hommes 
l'aspect peu rassurant sortirent des bois et, braquant d'normes
revolvers dans notre direction, nous crirent:

--Lchez les rnes et levez les mains en l'air.

--Par Dieu, matresse, les Bushwhackers, me souffla Jim  mi-voix, puis
il leva les mains, pendant que, glace d'pouvante, je me cachais en
criant.

Deux des bandits s'approchrent et, avec force jurons, nous intimrent
l'ordre de descendre. Toute rsistance tait impossible et,
immdiatement, malgr nos terreurs, il nous fallut obtemprer  l'ordre;
les bandits s'assurrent tout d'abord que nous n'tions pas en tat de
fuir; alors les Bushwhackers remirent leurs revolvers  la ceinture et
se mirent  l'ouvrage: les traits de la voiture furent enlevs et l'un
des hommes, montant sur un cheval et tenant l'autre par la bride,
s'loigna au grand trot.

Les trois dtrousseurs qui restaient jetrent sans faon mes malles 
terre, et les ayant brises, commencrent  fouiller parmi les toffes
et les robes.

Ils furent vivement dsappoints de n'y trouver ni bijoux ni argent et
l'un d'eux, s'approchant de moi, m'ordonna rudement de lui donner ma
bourse. Il n'y trouva que cinq dollars; il se mit  jurer furieusement.
Puis se tournant vers Jim:

--Vous, vieux ngro, filez rapidement sans tourner la tte. C'est
compris, n'est-ce pas?

--Non Massa, rpondit Jim, mo ka pas quitt matesse.

L'homme tira son revolver et l'appliqua sur la tempe du vieux ngre.

--Allons, au trot, ou je vous casse la tte...

Jim n'avait pas fait un mouvement, et de ses grands yeux tranquilles il
continuait de fixer l'homme.

Je crus comprendre que les bandits voulaient me garder pour me ranonner
et je lui dis:

--Vous pouvez partir, Jim; allez mon ami, vous ne sauriez m'tre utile
maintenant.

--Oh! maitesse, mo ka pas l'aim laiss vous seule com yon becqu, mo ka
couri Woodlands.

Puis il s'en alla lentement, tournant la tte de temps  autre.

Le chef vint  moi:

--Il est dj tard, dit-il, aussi nous allons vous donner l'hospitalit
pour la nuit. Demain matin vous trouverez probablement une voiture qui
vous conduira  Richmond.

Puis, me saisissant le bras, il me fit prendre un petit sentier 
travers bois. Nous marchmes pendant un mille environ, et arrivmes 
une petite cabane de bois, grossirement construite.

Une lampe fut allume, et je vis avec terreur le lieu dans lequel je
devais passer la nuit.

Les murs taient faits de tronons d'arbres, le toit de brindilles et de
branchages; le mobilier se composait de quatre lits faits en feuille et
recouverts de peaux de btes; une planche servait de table.

Au milieu de la cabane, un feu de bois se consumait lentement; l'un des
hommes y jeta une bche, et, dtachant une pole qui pendait au mur, y
fit frire quelques tranches de lard qu'il plaa sur la table avec un
morceau de pain noir et une bouteille de whiskey.

Puis tous trois se mirent  manger, m'invitant  en faire autant.

Naturellement, je m'en abstins et rejetai ddaigneusement l'offre.

Alors, l'un d'eux prit la parole:

--Nous avons t trs dsappoints en ne trouvant rien dans vos malles,
ma belle enfant. Comme nous n'avons pas l'habitude de travailler pour
rien, il faut que d'une faon ou d'une autre nous soyons pays.

--Oh! m'criai-je vivement, si l'un de vous veut m'accompagner 
Richmond demain, mon mari, M. Randolph, vous donnera la somme que vous
fixerez.

--Non, il est inutile que vous nous fassiez une proposition semblable.
Et comme nous n'avons pu tirer d'argent de vous, nous allons nous payer
sur votre personne!...




XXVI

NUIT HORRIBLE


Je vous laisse  penser l'tat dans lequel m'avait mise cette
dclaration:

--Oh! implorais-je, vous ne m'infligerez pas pareil traitement;
croyez-moi, je vous enverrai tout l'argent que vous voudrez; mais
laissez-moi partir, ajoutai-je en sanglotant. Ils se prirent  rire
bruyamment:

--Vos larmes sont superflues, la belle; nous n'en agirons pas
diffremment pour cela, dit celui qui paraissait le plus g des trois;
puis se tournant vers ses sombres compagnons:

--Allez, camarades, dshabillez la donzelle, et attachez-la.

Et malgr mes cris et ma rsistance, je me trouvai en un instant nue et
ligotte aux quatre coins d'un lit.

Ils commencrent  m'examiner, admirant  haute voix ma peau et la
finesse de mes formes, surenchrissant sur des particularit que j'eusse
voulu cacher et se dcidrent enfin  commencer leur monstrueuse
besogne.

Ils tirrent au sort ma possession; mais, hlas! je n'en devais pas
moins subir les assauts rpts de chacun d'eux; tous les trois me
violrent...

Je ne puis vous raconter les horreurs que j'ai supportes. J'tais 
moiti morte de dgot; une sueur froide ruisselait sur mon front; et
j'tais toute meurtrie, leur faon d'aimer tant faite de brutalit
immonde et de rudesse infme.

Ils dlirent enfin mes membres: les courroies avaient laiss des
marques rouges sur ma peau brle de leurs monstrueuses caresses.

Je m'habillai pniblement, et m'tendis sur le lit grossier cherchant un
peu d'oubli dans le sommeil. Mais quoique physiquement et moralement
reinte, je ne pus fermer l'oeil.

Je n'oublierai jamais les tortures de cette pouvantable nuit. J'avais
une peur affreuse que ces individus voulussent me garder avec eux.

Le jour vint pourtant, et les rayons du soleil levant glissrent par les
trous des claies qui fermaient la cabane.

Cependant les hommes s'veillrent et prparrent du caf. Inconsciente,
j'en bus avidement un gobelet, ce qui me rafrachit un peu.

Puis ils m'annoncrent qu'ils allaient me rendre ma libert. L'un d'eux,
me prenant le bras et me poussant hors de la cabane, me conduisit alors
jusqu' la route aprs m'avoir fait faire mille dtours. Puis, il
disparut dans les fourrs des bois. Je m'tais assise au revers du
chemin ne sachant au juste ce que je devais faire, quand une voiture
parut. Je m'avanai vers le conducteur qui voulut bien me conduire
jusqu' Richmond.

Arriv devant la maison de Randolph, le brave homme arrta son cheval et
m'aida  descendre.

Je frappai  la porte; une jolie femme de chambre vint m'ouvrir et me
considra avec tonnement, comme hsitant. Mais, quand je lui eus dit
qui j'tais, elle me conduisit prs de Randolph.

--Oh! Dolly, s'exclama Georges, comme vous voil faite!--Je devais en
effet avoir une mine affreuse.

--D'o venez-vous? le vous attendais  huit heures, hier soir. O est
Jim? O est la voiture?

Cet accueil inattendu acheva de me dconcerter:

--Eh! ne m'accablez pas avec vos questions; il y a prs de vingt-quatre
heures que je n'ai mang et je suis malade de faim, de fatigues et
d'pouvante. J'ai besoin de secours, je parlerai ensuite.

Stupfait, il obit. J'tais rellement affame, et je fis un bon repas
et bus deux grands verres de vin.

Puis, me sentant remise, je m'assis dans un fauteuil et fis  Randolph
le rcit de mes aventures, mais sans parler des outrages dont je venais
d'tre victime.

Je ne sais s'il se douta que je lui cachais quelque chose, mais il ne me
posa pas de questions allusives. Il paraissait seulement trs contrari
de la perte de ses deux beaux chevaux:

--Dieu damne les brutes, dit-il, je n'aurais pas donn ces deux btes
pour huit cents dollars! quant  votre garde-robe, elle peut tre
facilement remonte. Je vais aller prvenir la police par acquit de
conscience, mais sans grand espoir; par ces temps de bouleversement et
de guerre on n'est jamais sr.

Enfin, n'y tenant plus, brise de fatigues, je me couchai et m'endormis,
malgr les exhortations de Randolph, qu'une continence force avait mis
en apptit...




XXVII

LA PROSTITUE


Je me levai tard le lendemain matin, et partis faire diffrentes
courses. Randolph tenait  ce que je fusse toujours bien mise. Trs
gnreux sous ce rapport il ne ngligeait rien.

En quelques jours, ma garde-robe fut remplace.

Georges tait all chercher mes bijoux  Woodlands.

La plantation tait dans un tat affreux; les esclaves refusaient de
travailler, malgr Dinah et les surveillants qui ne pouvaient maintenant
les y contraindre.

A Richmond, la vie tait triste. Les nombreux checs des Sudistes
avaient sem le deuil partout. Randolph se dcida  quitter Richmond et
il fut convenu que nous partirions pour New York. Cette nouvelle
m'enchanta, et c'est avec ravissement que je m'installai avec lui dans
le meilleur htel de la ville.

Pendant quelque temps, je fus relativement heureuse.

J'avais de trs belles toilettes, Georges m'emmenait frquemment au
spectacle et devenait trs aimable pour moi.

Les semaines s'coulaient rapidement et, par un inexplicable et subit
revirement, je remarquai que Randolph devint subitement froid et rserv
 mon gard. Il rentrait tous les jours fort tard: je compris qu'il
tait peut-tre l'amant d'autres femmes. Un jour, il m'entrana dans sa
chambre:

--J'ai rsolu, me dit-il, d'aller en Europe avec plusieurs amis; en un
mot, Dolly, l'heure de la sparation a sonn. Mais il n'y a pas de votre
faute; je n'ai jamais eu  me plaindre de vous; en consquence, je vais
acheter pour vous une petite maison et la meublerai convenablement. Vous
recevrez une bonne somme pour commencer. Vous tes jeune, jolie et
intelligente, je suis certain que vous russirez  New York.

C'tait une faon un peu brutale de me signifier mon cong, mais en
somme, il ne m'abandonnait pas sans ressources.

Je me mis  songer; mon avenir ne m'apparut pas sous des couleurs trs
brillantes, mais il fallait que je me courbasse sous la loi
d'inluctables circonstances.

Le lendemain donc, aprs de nombreuses recherches, Randolph acheta, 
mon intention, une petite maison qui fut immdiatement meuble avec
quelque got. Puis, en m'y installant, il me donna mille dollars. Je
pris deux domestiques noires et devins ds lors propritaire.

Une aprs-midi, Randolph me rendit visite et m'aborda en ces termes:

--Vous savez, Dolly, que j'adore fouetter une femme; il est peu probable
qu' l'avenir je puisse me payer cette agrable fantaisie en Europe;
aussi faut-il que vous me permettiez de vous laisser fustiger
srieusement avant mon dpart.

Cette trange proposition ne me souriait gure, mais je n'eus pas la
force de lui refuser; j'acceptai donc, lui recommandant toutefois de ne
pas me frapper trop fort si je lui passais cette dernire fantaisie.

Prenant un mouchoir, il m'attacha les mains, malgr ma dfense. Puis,
s'asseyant sur une chaise et me renversant sur ses genoux, il me traita
ainsi qu'une petite fille, malgr mes pleurs et mes supplications.

--L, Dolly, maintenant tout est fini entre nous; vous avez reu de moi
la dernire fesse.

Puis il m'embrassa une dernire fois, me dit adieu, et tranquillement
sortit de ma maison.

Il partit pour l'Europe ds le lendemain et depuis, je ne l'ai plus
revu. Je sais pourtant aujourd'hui qu'il est revenu et qu'il habite
Woodlands.

                                   *

                                 *   *

Au bout de peu de temps, mes ressources diminurent rapidement. Malgr
toute ma volont et la lutte intrieure qui se livrait entre ma
conscience et la ncessit, il fallut me rsoudre  me laisser pousser
vers la chute finale.

J'tais jolie, et bientt j'eus un grand nombre d'adorateurs.

Je hassais cependant mon horrible profession et certes, je puis
affirmer que je ne m'y suis jamais faite. A deux reprises dj, j'ai t
demande en mariage, mais je me suis jure de n'pouser que quelqu'un
que j'aimerai rellement. Peut-tre un jour mes voeux seront-ils
exaucs.

L'an dernier, je suis alle passer quelques jours  Philadelphie o j'ai
eu des nouvelles de Miss Dean. Elle est toujours aussi bonne
qu'autrefois et continue  tre trs charitable. Je crois que ses
aventures en Virginie sont ignores. J'aurais bien voulu revoir ma douce
amie, mais ma prsente condition me le dfendait. C'est pour moi un
grand chagrin.

Maintenant, mon histoire est finie et vous savez pourquoi je hais les
Sudistes.

Ils sont la cause de tous mes malheurs et de ma chute dans le vice. Sans
eux, je n'eusse pas t martyrise par les Lyncheurs, et je n'aurais pas
t oblige de me livrer  Randolph. Trois bandits ne m'auraient pas
viole et enfin, malheur de moi! je ne serais pas

  UNE PROSTITUE




NOTE


Ici s'arrte le rcit que m'a fait Dolly Morton.

Tant que je demeurai  New York, je la revis; j'avais piti de son
infortune. Le jour de mon dpart, je lui donnai mon adresse, lui disant
que je serais heureux d'avoir parfois de ses nouvelles. Je crois que la
pauvre fille m'aimait un peu: le jour o elle me dit adieu, des larmes
coulrent de ses doux yeux.

Six mois plus tard, je l'avais  peu prs oublie--ainsi sommes-nous
faits--lorsque je reus d'elle une lettre m'annonant son mariage avec
un homme un peu plus g qu'elle et qui avait un commerce trs
florissant.

Elle l'aimait vraiment et l'avenir s'annonait heureux.

J'en fus satisfait pour elle. C'tait ma foi, une brave crature et,
quoiqu'un peu faible de caractre, je suis persuad qu'elle a d tre
une excellente femme de mnage fidle  l'homme qui l'avait tire de
l'abme.

Depuis, je n'ai plus entendu parler d'elle je souhaite de tout coeur que
cette pauvre femme ait maintenant l'existence heureuse. Elle a souffert
beaucoup sans l'avoir mrit et la vie lui doit bien la compensation de
quelques jours heureux.

                                   *

                                 *   *

Dans le manuscrit crit sous la dicte de Dolly Morton, se trouvaient
beaucoup de passages que les besoins d'une publication m'ont obligs de
supprimer. Ces quelques lignes non parues n'ajoutaient rien, d'ailleurs,
 la lamentable odysse de cette femme et j'ai cru bien faire en la
livrant ainsi expurge au public.


FIN




_Supplment _ EN VIRGINIE


  BIBLIOGRAPHIE DES PRINCIPAUX OUVRAGES
  PARUS
  SUR LA FLAGELLATION
  EN LANGUES FRANAISE ET ANGLAISE
  AVEC UN COMPTE RENDU ANALYTIQUE DE LEUR CONTENU
  PAR
  JEAN DE VILLIOT




BIBLIOGRAPHIE DE LA FLAGELLATION


Parmi les sujets dont on s'est le plus occup, littrairement parlant,
la flagellation se place aux premiers rangs. Il existe en effet une
littrature spciale et relativement trs complte sur les pratiques
flagellatrices dans presque toutes les langues europennes,  commencer
par le latin.

Mais c'est incontestablement l'Angleterre qui tient la tte en cette
matire. D'innombrables ouvrages ont t crits sur la flagellation sous
toutes formes et cette littrature a acquis un dveloppement qui
pourrait,  juste titre, nous paratre trange,  nous autres Franais.

Sous le pseudonyme de _Pisanus Fraxi_, un Anglais fort instruit et trs
riche, consacra son existence et sa fortune  mener  bonne fin la
publication de trois recueils extrmement curieux et intressants,
intituls _Index librorum prohibitorum_, _Centuria librorum
absconditorum_ et _Catena Librorum Tacendorum_, tous trois imprims avec
luxe et  petit nombre et _privately_, c'est--dire non destins au
commerce. Dans ces recueils, Pisanus Fraxi fait mention de la presque
totalit des livres curieux et tranges parus depuis l'antiquit,
consacrant  chacun une description minutieuse au point de vue matriel
et un aperu approximatif en ce qui concerne le contenu.

On y parle longuement de la flagellation. Un trs grand nombre
d'ouvrages anglais y sont consacrs et nous avons cru utile et
ncessaire de donner  notre tour  nos lecteurs un aperu des livres
les plus curieux parus sur l'intressant sujet qui fait l'objet de notre
tude.




Voici d'abord: =L'Esprit de la Flagellation=, ou _Mmoires de Mistress
Hinton, qui dirigea une cole pendant de longues annes  Kensington_,
auxquels on a maintenant ajout des anecdotes, par une dame trs adonne
 la discipline au moyen de verges de bouleau; les modistes fouetteuses;
la martre svre, et la matresse d'cole complaisante, avec des
figures analogues. Londres, imprim et publi par Mary Wilson, Wardour
Street[4].

  [4] =The Spirit of Flagellation=; or, The Memoirs of Mrs. Hinton, who
    kept a school many years at Kensington. To which is now added,
    Anecdotes, by a Lady much addicted to _Birch Discipline_. _The
    Whipping Milliners_; _The Severe Stepmother_; And _The Complaisant
    Schoolmistress_. Avec des figures analogues. London: Printed and
    published by Mary Wilson, Wardour Street.

Dans un avis qu'elle publie  la page 41, Mary Wilson nous informe que
l'ouvrage a t publi le 1er mai 1852, le volume ne porte cependant pas
de date.


D'aprs les dires de l'diteur, l'dition originale de l'_Esprit de la
Flagellation_ semble avoir paru vers l'anne 1790. Le format primitif
in-8 fut transform dans l'dition nouvelle en in-12 pour plus de
commodit tant donn, dit la dame sus-nomme, que ce format s'adapte
plus facilement  nos poches rtrcies d'aujourd'hui.

De nombreuses anecdotes fournies par un amateur de fustigations, ainsi
qu'une srie de gravures vinrent augmenter l'ouvrage original.

Dans un avis qui prcde une rdition de l'_Exposition des flagellants
femelles_[5], Thrse Berkley[6] nous informe que l'_Esprit de la
Flagellation_ fut rimprim par Miss Wilson en l'anne 1827.

  [5] _Index Librorum Prohibitorum_, p. 243.

  [6] Voir _Index Librorum Prohibitorum_  l'article: Mary Wilson et
    Theresa Berkley.

Malheureusement, on ne peut gure tabler sur ces affirmations relatives
aux dates pour ces sortes d'ouvrages. Il parat tabli que l'_Esprit de
la Flagellation_ a eu trois ditions diffrentes: 1 en 1827, George
Cannon avec 6 gravures, 2 E. Dyer en 1852 (?) avec six lithographies
pliantes et 3 vers 1870, avec six lithographies non pliantes.

Les anecdotes qui remplissent 81 pages du genre le plus lascif sont
certainement dues  une personne extrmement triviale; les
illustrations, quoique trs mdiocres, valent encore mieux que le texte.
Les trois appendices de l'ouvrage ont par la suite t publis  nouveau
sparment.

Cet ouvrage a eu rcemment un certain nombre de rimpressions vulgaires,
sans gravures.


Un autre volume de la mme valeur littraire et du mme genre, porte
pour titre:




=lments d'intuition= et =Modes de Punition=. En lettres par _Mlle
Dubouleau, clbre institutrice particulire parisienne  Miss
Smart-Bum, gouvernante d'une pension de jeunes demoiselles ..._ Avec
dveloppement de quelques secrets de Tuteurs pour rire, qui ont trouv
leurs dlices dans l'administration des Verges de Bouleau  leurs lves
femelles. Embellie de trs jolies illustrations, 1794[7].

  [7] =Elements of Tuition=, and Modes of Punishment. In Letters from
    Mademoiselle Dubouleau, A celebrated Parisian Tutoress, to Miss
    Smart-Bum, Governess of a young Ladies' Boarding School at... With
    some secrets developed of mock Tutors, who have taken a delight in
    administering Birch Discipline to their Female Pupils. Embellisbed
    with Most Beautiful Prints 1794.


Les cinq lettres qui forment ce volume ne sont qu'une suite de lieux
communs sur la flagellation, une srie d'anecdotes racontes en langage
des plus libertins laissant en maints endroits  dsirer au point de vue
grammatical. La lettre introductrice, qui constitue en quelque sorte la
prface est ce qu'il y a de mieux dans le livre, sans que toutefois elle
brille par l'originalit. Il y a dans une des lettres, celle adresse
par une certaine Lady Flaybum, une rptition absolue de l'une des
autres narrations de l'ouvrage.




=Manon la Fouetteuse=[8], ou la _Quintessence de la Verge de Bouleau_.
Traduit du franais par Rbecca-Birch. Ex-enseignante au pensionnat de
jeunes dames de Mistress Busby, Londres. Imprim pour la socit du
Vice.

  [8] Manon la Fouetteuse; or, the Quintessence of Birch Discipline.
    Translated from the French by Rebecca Birch, Late Teacher at Mrs.
    Bushby's Young Ladies' Boarding School. London: Printed for the
    Society of Vice.

Un volume in-8 de 96 pages, contenant 8 lithographies fort mal
dessines. Publi par Dugdale en 1860, mais la premire dition remonte
 1805 ou 1810.


Comme les ouvrages prcdents, _Manon la Fouetteuse_ est un ouvrage
lourd, au style ampoul et prtentieux, form d'anecdotes sur la
flagellation dont aucune ne possde un cachet d'lgance ou d'esprit.
C'est en somme le compte rendu de la carrire de Mlle Dubouleau qui
tient maintenant en Amrique un pensionnat pour jeunes filles. Cette
demoiselle confia son manuscrit  son amie Rbecca Birch qui le
traduisit pour l'dification de ses propres amis. A vrai dire, on est en
droit de douter que l'on se trouve en prsence d'une traduction.




Dans =Le Bouquet de Verges=, ou _Anecdotes curieuses et originales de
dames amateurs de flagellation au moyen de Verges de Bouleau, Avec de
riches illustrations, Publi pour l'amusement et le bnfice des dames
ayant sous leur tutelle des jeunes dames et messieurs revches, btes,
libertins, menteurs et paresseux, Boston: imprim pour George Fichier,
Prix: deux guine_[9]; on trouve 8 lithographies obscnes, de mauvais
coloris et trs mal excutes.

  [9] The Birchen Bouquet; or Curious and Original Anecdotes of Ladies
    fond of administering the Birch Discipline. With Rich Engravings.
    Published for the Amusement as well as for the Benefit of those
    Ladies who have under their Tuition sulky, stupid, wanton, lying, or
    idle Young Ladies and Gentlemen. Boston. Printed for George Tickler,
    Price: Two Guineas.


Ce livre, publi une premire fois vers 1770 ou 1790 fut rimprim en
1826 puis en 1881. Enfin rcemment.

Comme dans =Les lments d'intuition=, les scnes de flagellation
runies dans le _Bouquet de verges_ ne sont qu'une compilation de faits
qui n'ont aucune valeur littraire. L'on est mme en droit de se
demander pourquoi cet ouvrage a t si souvent rdit.




=L'cole du Couvent=, ou _Prcoces expriences d'un jeune flagellant,
par Rosa Bellinda Coote, Londres, dition prive_, M.DCCCLXXIX[10], est
un rcit divis en 5 chapitres. Une lettre introductive signe Rosa
Bellinda Coote et date du 10 janvier 1825, nous informe que les
curieux faits suivants ont t ports  ma connaissance et confis  ma
discrtion par une jeune comtesse de ma connaissance. Une allusion y
est faite aux propres mmoires de l'auteur, auxquels l'_cole du
Couvent_ peut bien n'tre qu'un appendice. Les deux contes sont l'oeuvre
de l'diteur.

  [10] The Convent School, or Early Experiences of a Young Flagellant,
    by Rosa Bellinda Coote, London. Privately Printed. M.DCCCLXXIX.

Lucile, l'hrone, est maltraite ds son enfance. A la mort de sa mre,
tant encore toute enfant, son pre la flagelle avec la dernire
violence pour exciter ses passions et se mettre dans un tat plus propre
 goter les plaisirs que la gouvernante de Lucile ne semble pas trop
lui refuser. Quelques temps aprs elle est envoye  Bruxelles dans une
cole congrganiste, o la suprieure la fouette sans piti pour son bon
plaisir. Mais elle russit  s'vader de ce couvent; elle va se rfugier
 l'htel d'Angleterre o l'on aurait refus de la recevoir, n'aurait
t l'intervention d'un gentilhomme anglais Lord Dunwich, qui se trouva
tre un ami intime du comte d'Ellington auquel elle tait fiance.

Le mariage s'accomplit; mais bientt le mari la nglige pour ses chevaux
et la consquence en est que la jeune femme se laisse aller dans les
bras de Lord Dunwich. L'poux apprend la chose et, dguis en prtre, il
russit  surprendre la confession de l'infidle. Il convient de dire
qu'ils taient tous deux catholiques romains. On lui impose une
pnitence et elle est renferme dans une pice attenante  l'glise.
Lord Ellington, toujours revtu d'habits sacerdotaux et aid d'un autre
moine la flagelle avec la dernire violence et la soumet  toutes sortes
d'horreurs et de traitements barbares. Aprs avoir accompli ces
abominations, le mari outrag se retire et revient peu aprs habill en
homme du monde et la jeune femme le reconnut de suite. Alors le
gentilhomme s'crie: Femme! ma vengeance est accomplie; vous ne me
trahirez plus. J'ai galis les choses en dgradant, humiliant et
torturant mon pouse adultre. Vous ne me reverrez jamais. Tel a t mon
moyen de divorcer d'avec une chienne adultre! Son amant, Lord Dunwich
accueille  bras ouvert Lucille, provoque ensuite le mari cruel et lui
tire une balle en plein coeur. Le couple amoureux prend la fuite et Lord
Dunwich se noie quelque temps aprs dans le Rhin.

Depuis cette poque, dit l'hrone, vous savez que je me suis console
en m'abandonnant sans aucune retenue  toutes sortes de manies rotiques
et plus particulirement en m'adonnant  la flagellation de sorte que,
chre Rosa, je me sens m'en aller tout doucement, quoique  peine ge
de vingt-cinq ans...


Le livre n'est en somme pas mal crit, quoique dans ses diffrentes
parties il ne soit gure attrayant; au contraire, on peut dire que les
nombreuses scnes de flagellation agrmentes de tortures plutt
dgotantes sont au plus haut point fastidieuses et rvoltantes.




=Confrence exprimentale=, par le colonel Spanker, sur les plaisirs
excitants et voluptueux qui drivent du fait de mater et d'humilier une
belle et modeste jeune dame; telle qu'il l'a faite dans la salle de
runion de la Socit des Flagellants Aristocratiques de Mayfair.
Londres, dition Prive. A. D. 1837[11].

  [11] =Experimental Lecture.= By Colonel Spanker, on The exciting and
    voluptuous pleasures to be derived from crushing and humiliating the
    spirit of a beautiful and modest young lady; as delivered by him in
    the Assembly Room of the Society of Aristocratic Flagellants,
    Mayfair. London. Privately Printed, 1836.


Cet ouvrage qui comporte deux volumes, quoique une troisime partie a d
tre projete sans cependant tre mise  excution--l'on trouve en effet
 la dernire page du deuxime volume la mention: _fin_ de la IIe
partie, puis plus bas quelques lignes qui font assister au mariage de
l'hrone, suivies de la mention: FINIS?--est orn de 11 planches
colories passablement obscnes, d'une excution rudimentaire et faite
par quatre artistes diffrents.

A t rimprim rcemment.


Voici d'ailleurs un compte rendu analytique de cette confrence faite
pour une classe spciale de flagellants qui trouvent leurs dlices dans
la torture pousse  l'excs:

La confrence exprimentale, comme son titre le dnote, traite de
l'tat d'extase qui rsulte,  ce que l'on prtend, de la jouissance que
l'on peut puiser dans la cruaut physiquement et moralement parlant.

Un excs de volupt peut uniquement tre produit par deux causes:
premirement par le fait de nous imaginer que l'objet de nos dsirs se
rapproche de notre idal de beaut ou d'autre part, quand nous voyons
cette personne prouvant les sensations les plus violentes possibles.
Aucun sentiment n'est aussi vif que la douleur; son effet est vritable
et certain. Elle ne trompe jamais comme la comdie de plaisirs
ternellement joue par les femmes et rarement prouve en ralit.
Celui qui peut produire sur une femme les plus violentes impressions,
celui qui peut le mieux troubler et agiter la constitution fminine
jusqu'au paroxysme russit  se procurer  lui-mme la plus forte dose
de plaisir sensuel.

Ces remarques contiennent la quintessence de toute la philosophie que
l'on trouve  satit dans les volumes renomms du Marquis de Sade, o
ce dernier, dans ses rves exalts d'orgies sanglantes, de phlbotomies,
de vivisection et de tortures de toutes espces, accompagns de
blasphmes, ajoute tant d'importance  l'humiliation morale des victimes
qu'il met en jeu. Ce  quoi il tend particulirement, c'est la
jouissance physique cause par la torture raffine  laquelle ses
victimes doivent tre soumises et qui se rsolvent finalement par leur
mort.

Dans ce petit ouvrage, nos flagellants russissent  rduire leurs
exprimentations aux moeurs actuelles; elles comprennent une srie trs
longue de tourments qui sont volontairement infligs  une seule
victime, une jeune dame trs sensible et d'une ducation suprieure.

Dans _Justine_ et _Juliette_, le nombre d'individus prenant part aux
orgies et aux meurtres perptrs exclut toute possibilit de ralit,
tandis qu'ici, tout le procd est si mthodiquement et si exactement
dvelopp, que nous sommes presque ports  croire ou  supposer que
tout est bas sur des faits rels, tant donn que l'histoire est si
documentairement porte  la connaissance du lecteur.

Faut-il pour cela que nous soyons ports  croire que nous coudoyons
journellement des hommes qui puisent une secrte jouissance dans
l'action de torturer, des femmes faibles et confiantes et qu'en ce
faisant ils puissent arriver  mettre en fonction leurs organes gnitaux
et jouir?...

L'exprience nous a appris qu'il en tait malheureusement ainsi et nous
pourrions citer plusieurs cas tout  fait rcents o des jeunes filles
ont t attaches  des chelles, lies sur des canaps et brutalement
flagelles, soit avec des verges de bouleau, soit avec le plat de la
main, la boucle d'une courroie ou mme encore avec un trousseau de
clefs! Quelques-unes d'entre elles ont t pralablement averties
qu'elles seraient battues jusqu' ce que le sang viendra et on s'tait
mis d'accord sur la compensation pcuniaire qu'elles recevraient pour
prix de leur complaisante soumission. D'autres, au moyen de cajoleries,
ont t dcides  se prter  la petite mise en scne, aprs qu'on leur
eut fait accroire qu'il ne s'agissait en somme que d'une plaisanterie et
pour mieux dire, d'une fumisterie. Mais une fois livres sans moyen de
dfense, pieds et poings lis, entre les mains du flagellateur libertin,
elles peuvent crier grce! Ces lches s'efforcent de produire le plus de
souffrances, le plus de douleurs possibles et plus ils maltraitent leur
malheureuse victime, plus leur jouissance est grande. Ils ressemblent,
dans ces moments d'expansion libertine,  de vritable dmons, hurlant
de joie et de plaisir presque autant que leur souffre-douleur, de peine.
Et cependant, ces mmes individus, une fois leur rage rotique passe,
entourent des soins les plus tendres, les plus attentifs, leur victime,
lui tmoignant la plus grande amabilit. Boutonnant leur redingote, ils
redeviennent ce qu'ils taient auparavant, c'est--dire de galants et
aimables gentilshommes, car gentilshommes ils le sont tous de naissance,
ceux qui sont possds de cette terrible manie.

Si de pareils procds sont, en toute conscience, une chose rvoltante,
que faut-il penser de ceux qui, non contents de mater, d'anantir le
corps, drivent encore une jouissance plus grande de l'crasement, de
l'annihilation de l'esprit chez leurs victimes?

D'aprs l'horrible thorie du colonel Spanker, nous devons supposer que
l'on ne saurait prouver de vritable jouissance en fustigeant le
postrieur calleux d'une fille de rencontre que ses parents ont
habitue, ds sa jeunesse, aux plus rudes corrections, mais que cela
provoque de relles jouissances en exposant aux coups la tendre et
dlicate nudit d'une jeune dame sensitive,  l'ducation suprieure et
 l'esprit lev.

Dans le but de mettre en pratique ce plan diabolique, le colonel loue
une maison  Mayfair et y fonde la _Socit des Flagellants
aristocratiques_ qui comprend au moins une demi-douzaine des plus belles
et plus _fashionables_ jeunes dames du jour.

Nous voyons ainsi que l'auteur considre que les femmes aussi ne
ddaignent pas de se dlecter des souffrances infliges  un membre de
leur propre sexe. Nos viragos au sang bleu sont lasses des victimes
vulgaires et consentantes, qui se soumettent aux tortures dans un but de
lucre... En consquence Spanker dcouvre une jeune dame connue de la
plupart d'entre eux, Mlle Julia Ponsonby, une adorable blonde de
dix-sept ans, dont la mre, une veuve, force d'aller pour quelque temps
 l'tranger, cherche une dame honorable  laquelle elle puisse confier
son enfant, pendant la dure de son absence. La dame honorable et comme
il faut qui prend charge de la demoiselle n'est autre qu'une procureuse
de la socit et miss Julia se trouve bientt prisonnire dans la maison
de Mayfair, dont la serre a t transforme en salle de confrences et
o l'on a plac, an milieu de massifs de plantes en pleine floraison, de
fontaines et d'autres ornements luxueux, l'_appareil_ quelque chose
comme une paire de larges marches d'escalier, en acajou massif et
auquel on attache les victimes lorsqu'on les soumet  la torture. Le
colonel fait son apparition sur la scne et, aprs avoir abreuv de
toutes sortes de vilenies la jeune femme, qui le traite avec le mpris
qu'il mrite, il commence par lui administrer une vole de claques
retentissantes sur son derrire nu, puis se laisse aller  d'autres
horribles liberts et finalement l'envoie se coucher.

Le lendemain matin il la rveille, arm d'une verge, et, en dpit de sa
honte et de sa terreur, assiste  sa toilette, qu'il accompagne de coups
bien appliqus avec le bouleau. Quand elle est  moiti habille, il la
force  grimper sur une chelle, en tenant ouverts ses propres
pantalons, tandis que des cinglements de l'impitoyable badine la forcent
 l'obissance. Son bourreau l'oblige enfin  se placer contre un mur la
tte  terre et les pieds en l'air, puis il la laisse.

On la revt alors d'un lgant costume de bal, et aprs l'avoir fustige
sur les paules nues avec une cravache de dame, on la prsente 
l'assemble des flagellants runis dans la serre dans l'attente du
spectacle  venir. Il y a l six dames masques en dominos et quatre
messieurs affubls de fausses barbes.

Alors le colonel fait un expos de ses ides et de ses thories,
appuyant ses dires de vigoureuses cingles, que miss Julia est force de
supporter; le confrencier dvoile tout le secret des dlicieuses
sensations et des jouissances que procure la flagellation et ce, d'une
faon bien plus tendue que jamais...

La jeune fille, aprs ces prliminaires, est livre aux indcentes
caresses de toute la socit: la petite cravache est de nouveau mise 
contribution et, tandis qu'on la dshabille avec une lenteur tudie, on
accompagne chaque phase de l'opration de nouvelles tortures, de plus en
plus raffines. On la pique avec une pingle, on la pince et on la force
 raconter des pisodes rotiques de sa vie au pensionnat. Miss
Debrette, l'une des dames de la socit est ensuite place sur le
chevalet et miss Julia est contrainte de fouetter la jeune dame qui
semble y trouver un plaisir extrme, quoiqu'elle soit maltraite au
point d'en tre couverte de sang. Puis on se livre  d'autres indcences
inoues, pour prouver que le flagellant tout autant que le flagell
prouve de voluptueuses jouissances.

Ensuite commence ce que le colonel, avec un sourire sarcastique appelle
_la flagellation pour tout de bon_!

Miss Julia est attache  une chelle avec le dos tourn vers les
chelons.

C'est ici que se termine la premire partie de l'ouvrage.

La deuxime partie commence par la description trs en dtail de
l'opration  laquelle volontairement miss Debrette s'est soumise. L'un
des messieurs lui succde et, aprs que les deux eurent cyniquement fait
part de leurs impressions personnelles aux autres membres de la socit,
le supplice de Julia recommence: on la fouette au moyen d'une brasse
d'orties en pleine sve. La position de la jeune femme sur l'chelle
peut donner une ide de la trivialit de la description qui est faite de
la scne qui s'ensuit.

Aprs l'avoir change de position et lui avoir fait tourner le dos 
l'assistance inaccessible  tout sentiment de piti, le colonel relate
quelques autres pisodes de l'application de la torture aux victimes de
la lubricit humaine, aprs quoi on soumet la pauvre enfant  une
fustigation acclre au moyen d'une espce de lanire de cuir, jusqu'
lui faire presque perdre les sens. Les lubriques acteurs de cette scne
rvoltante se mettent  jouer  saute-mouton par dessus le dos
ensanglant de l'infortune et, aprs cette diversion dans leur
dgotante orgie, le colonel les rgale d'une nouvelle histoire ayant
pour sujet les tortures infliges  une femme marie, durant sa premire
nuit de noces.

Mais ce n'est l qu'un entr'acte: la reprsentation continue et, c'est
le tour d'une courroie garnie de fines pointes d'acier, de dmontrer ses
vertus sur le corps nu et dchiquet de miss Julia que l'on a place
sens dessus dessous, la tte en bas et les jambes en l'air, le long de
l'chelle.

Puis une mle gnrale s'engage, qu'il est absolument impossible de
dcrire; les participants  cette orgie se laissent aller  tous les
excs, avec toute la lascivit et le voluptueux excitement que toute
cette cruaut est sense avoir dchans et--tout naturellement,--cela
au dtriment de la pauvre Julia. De nouveau la pauvrette est soumise 
une flagellation impitoyable au moyen d'une lourde cravache et
finalement--en guise de couronnement de son martyre,--on lui inflige la
plus cruelle, la plus abominable des tortures morales: elle est
brutalement viole avec tout le raffinement de dtails qui, d'ordinaire,
peuvent accompagner une telle opration.

Nous pouvons affirmer sans crainte que ce livre est l'ouvrage le plus
froidement cruel, le plus cyniquement indcent qu'il nous ait t donn
de lire; il est unique en son genre dans la langue anglaise. On semble
revivre le rve sauvage ou plutt le cauchemar d'un vieux satyre
vicieux, vann, positivement us et dont l'piderme tann jusqu'
l'insensibilit par des flagellations quotidiennes a t saisie d'une
folie de passions tranges pour la flagellation bestiale.

Il va sans dire que le compte rendu qui prcde ne donne que les grandes
lignes de l'ouvrage, car nous avons soigneusement vit de copier le
moindre dtail, dont la minutie est d'un rotisme trop accentu pour se
retrouver sous notre plume. Les plus impudiques descriptions y sont
faites et toutes les phases de cette lente agonie de la pauvre fille, le
moindre mouvement, la plus petite contraction et le moindre
tressaillement sont nots, et comments. La beaut de Julia est l'objet
d'une analyse et de remarques d'une crudit inoue et rien n'est nglig
pour prouver que seul un Nron ou un marquis de Sade peuvent rellement
prouver quelque plaisir sensuel.

Nous pouvons puiser quelque consolation dans le fait que ce livre est
trop dlibrment horrible pour tre dangereux, car ce mlange de
dbauches lubriques, d'extravagances sadiques, d'usages d'abattoir
froidement, cyniquement mis en oeuvre ne peut tre que le produit d'une
imagination surchauffe et surexcite par des ides obscnes et
lascives. Le livre est bien crit et l'auteur s'est videmment donn
beaucoup de peine pour mettre bien en relief les moindres dtails, comme
s'il avait voulu convaincre le lecteur de la ralit absolue de ce
systme rpugnant qu'il expose avec tant d'ampleur.




=Curiosits en flagellation.= _Une srie d'incidents et de faits
compils par un flagellant amateur et publis en cinq volumes. Vol. I.
Londres 1875_[12].

  [12] Curiosities of Flagellation. A series of Incidents and Facts
    collected by an amateur Flagellant and published in five volumes.
    Volume I. London 1875.

Malgr l'annonce de cinq volumes, il n'en parut  l'origine qu'un seul,
qui fut rdit en 1879-1880, avec addition d'un volume supplmentaire.
Ces deux volumes pris sparment contiennent chacun un rcit: le vol. I.
est rserv  _The Jeweller's Housekeeper_, en franais, _La Gouvernante
du Joaillier_; le vol. II. contient _Mrs North's School_ ou l'_cole de
Mme North_. Chacun de ces volumes est illustr de cinq gravures
excutes avec trs peu de soin; elles sont colories et de nature
quelque peu obscne. L'ouvrage est publi par l'auteur lui-mme.

_La Gouvernante du Joaillier_ est un rcit qui a pour but d'exposer la
flagellation comme une pratique aphrodisiaque, comme un moyen d'arriver
 un but dtermin et non pas comme le but lui-mme que l'on se propose
d'atteindre, contrairement  la tendance des livres publis au dbut du
sicle.

L'auteur cependant nous semble pousser les choses un peu trop loin quand
il cherche  nous persuader que les victimes prouvent malgr tout une
sensation agrable et voluptueuse, aprs une flagellation impitoyable
accompagne d'autres pratiques inhumaines, mme quand ils sont sur le
point de succomber  leurs tortures, et que ces sensations augmentent
d'intensit quand le supplice a cess, ce qui les fait se soumettre par
la suite docilement  ces pratiques et les incite mme  dsirer
vivement d'y tre soumises encore, d'tre fouettes de verges, avec des
cravaches et d'avoir leur peau cingle jusqu' ce que le sang dcoule en
profusion des cicatrices bantes, et tout cela pour assouvir les
instincts voluptueux qui accompagnent et suivent leur agonie.

Nous ne doutons pas que la fustigation sur les postrieurs soit
suffisante pour provoquer une circulation anormale du sang dans cet
endroit et dans les parties adjacentes et que par cela mme elle ne
stimule les facults procratrices chez certaines natures
exceptionnellement doues. Mais nous ne pouvons admettre, en aucune
faon, qu'un individu de l'un ou de l'autre sexe, surtout s'il est sain
de corps et de constitution normale, puisse se soumettre volontairement
aux tortures dcrites dans le volume.

La famille dans laquelle se passent les aventures relates et dont, au
dire de l'auteur, beaucoup sont bases sur des faits, se compose de M.
Warren, un bijoutier des environs de Saint-Paul[13] rput imbu de
principes religieux; de Sarah sa gouvernante; de deux filles _de par_
sa femme. Miss Annie ge de seize ans et Miss Alice, de quatorze ans,
deux des plus belles filles du quartier de Highgate o leur pre a son
domicile particulier et matre Willy, un gamin de onze ans, fils du
joaillier de par Sarah.

  [13] Saint Paul, la cathdrale de Londres qui donne au quartier son
    nom. Elle est situe dans la cit.

Suivant les instructions du joaillier, la gouvernante invente des
histoires contre les enfants, afin de fournir  ce pre modle des
prtextes pour flageller impitoyablement ses enfants, le garon comme
les filles, le soir, quand il retourne de la Cit. Aprs s'tre adonn
avec frnsie  ce passe-temps excitant, il calme ses ardeurs dans les
bras de Sarah; ou bien encore, les deux amants se flagellent
mutuellement pour prolonger leurs accs de volupt. En dpit des
histoires inventes contre elles par Sarah et des corrections brutales
qui en sont la consquence, les deux jeunes filles, aussi bien Annie
qu'Alice se prennent d'un rel attachement pour Sarah et en arrivent
mme  dsirer d'tre soumises  une bonne fustigation,--ce que nous
trouvons foncirement anormal.

Nous ne croyons ni utile, ni ncessaire, de faire une description
dtaille de ces flagellations, qui d'ailleurs se ressemblent toutes;
elles ont ceci de particulier qu'elles sont dcrites d'un style bien
meilleur que celui que l'on est habitu  trouver dans les livres de
cette nature. Le rcit se termine d'une faon quelque peu abrupte; l'on
voit bien que l'auteur se proposait d'y donner une suite, car vers la
fin Sarah promet de montrer  ses jeunes amis quelques petits
instruments de plaisir; mais la chose doit tre remise  un autre
moment.

Voici l'analyse du IIe volume qui contient l'histoire de l'cole de
mistress North.

Le volume se compose de cinq lettres passablement longues qui traitent
toutes de l'influence de la verge de bouleau sur les organes sexuels.
Point n'est besoin de faire ressortir que le sujet est, d'un bout 
l'autre, trait avec une dsinvolture extrme et que le langage employ
est d'une franchise outre. L'auteur dcrit dans leurs moindres dtails
les scnes de fustigation et les consquences qui en rsultent, sans
rien cacher.

Dans la premire lettre, sir Charles dit qu'il a  ses gages une dame,
miss Whippington qui dirige un pensionnat pour les jeunes filles de
l'aristocratie. Elle flagelle ses lves pour le plaisir de son riche
protecteur, aprs avoir arrang pour lui une cachette d'o il peut, tout
 son aise, suivre les contorsions et jouir de la confusion et de la
honte de ses belles et rougissantes victimes. Lady Flora Bumby, une
jeune fille gracile,  l'air doux, d'une dlicate beaut, blonde, ge
de quatorze ans environ est mise en scne, avec accompagnement de
dtails minutieux sur sa contenance, sur sa toilette intime, ses
dentelles et les charmes qu'ils cachent aux regards profanes. C'est
ensuite le tour de miss Mason, une belle brune de seize ans, aux yeux
fulgurants, aux joues de pourpre: elle est gentiment apprte et
dlicatement cingle de longues marques rouges. Ceci produit aussi bien
chez le bourreau que chez sa victime le mme effet rotique; mais nous,
pour notre part, nous sommes en droit de supposer que cette ide existe
seulement dans l'imagination des crivains lascifs, quand ils forcent
leurs effets. Nanmoins nous pouvons nous hasarder  dire qu'une femme
encline  l'hystrie peut tre soumise  bien des tourments par un amant
prfr sans en ressentir toujours de la douleur, surtout si ce dernier
russit  faire natre chez elle un excitement voluptueux, alors qu'il
lui inflige des mauvais traitements corporels. Malgr cela ces cratures
ne sont que des exceptions: elles sont toutes anmiques et esclaves de
leur systme nerveux; elles se contredisent souvent. Elles sont
menteuses, ont des visions et des accs d'insomnie. Elles s'adonnent 
la boisson et souvent la morphinomanie ou l'abus du chloral les conduit
droit  la maison de fous ou dans la tombe. Il n'y a pas de femme bien
dveloppe, en bonne sant, avec un sang pur et abondant circulant dans
ses veines, qui puisse prouver du plaisir  tre battue; et avec bien
plus de raison, il n'y a pas d'homme dans ces conditions qui peut puiser
la moindre jouissance dans le fait d'tre fustig. Les flagellateurs du
sexe fort sont gnralement des tres absolument uss et dpravs et il
en est de mme des femmes de cette catgorie;  moins qu'ils ne soient
des exceptions, c'est--dire des tres domins par des passions
anormales.

Pour revenir  notre sujet aprs cette digression qui, nous l'esprons,
n'est pas tout  fait dplace, voici, aprs miss Mason, une autre lve
qui tombe sous la frule de la douce institutrice. Cette fois on nous
prsente une _boulotte_, assez courte de stature, aux cheveux roux, avec
de grands yeux d'un brun sombre: elle rpond au nom de miss Howard et
n'a atteint que son dix-septime printemps. Pour commencer, on l'expose
dans toute la gloriole de sa captivante nudit. C'est couche 
plat-ventre qu'elle subit son chtiment jusqu' ce qu'elle ait perdu
connaissance. Ici se termine ce petit dlassement et sir Charles, arriv
au paroxysme de l'excitation, est confortablement soign par miss W...,
l'institutrice, qui pendant plus de deux heures se prte  ses
extravagances libidineuses et assouvit sa soif de luxure, faisant
revivre de temps  autre ses forces dclinantes, au moyen de quelques
douzaines de coups de verge bien appliqus, tandis que dans leur
chambre, miss Mason et Lady Flora se laissent aller sans aucune retenue
aux incitations d'une idylle amoureuse d'un genre nettement lesbien.

Dans la premire lettre, Wildish raconte quelques autres pisodes de
flagellation. Une pouse corrige son ivrogne de mari au moyen d'une
cravache et cet exercice produit chez elle un tel excitement qu'elle se
rconforte dans les bras d'un amant qui a suivi toute la scne  travers
le trou de la serrure. Nous avons ensuite le mariage d'un Lord
Coachington qui, g de trente ans  peine et cependant dj us jusqu'
la moelle des os, pouse une jeune veuve trs riche. Mais il ne russit
pas  remplir ses devoirs conjugaux malgr les ingnieux artifices mis
en oeuvre par la jeune femme,--artifices dcrits avec une lascivit
extrme et que notre plume se refuse  transcrire. Alors, il offre de
placer sur la tte de sa femme 250.000 francs, pour qu'elle consente 
se laisser attacher au moyen de cordons de soie et  recevoir de lui une
fesse en rgle sur son postrieur, avec des verges de bouleau. Elle
consent et le noble Lord se met  la besogne, en dpit des pleurs et des
grincements de dents de la jeune pouse, qui se tord de douleur et
regrette, un peu tardivement, de s'tre prte  cette fantaisie
maniaque. Le rsultat de cette opration ne se fit pas attendre et se
traduisit au bout de neuf mois par la naissance de jumeaux: deux
filles!...

Dans cette mme lettre, on nous conte l'aventure d'un certain M.
Robinson atteint, lui, d'une flagellomanie aigu. Il offre cinq mille
livres sterling, soit 125.000 francs  un jeune garon, pour qu'il lui
soit permis de le fouetter  coeur joie et  satit. Mais, ayant par la
suite acquis la certitude que le bel adolescent n'tait autre qu'une
jeune fille dguise, il la remet aux mains de ses quatre valets de pied
et il s'ensuit une orgie qui dfie toute description. La lettre se
termine par une communication de Miss Whippington qui s'tend
complaisamment sur les dtails d'une fustigation inflige par elle 
Mlle Lucie Saint-Clair, l'une de ses lves.

La troisime lettre fait l'objet, de la part de Mistress North, d'une
communication comportant une copie trs exacte du journal de feu Lord
P..., un fervent disciple et propagateur de la flagellation avec des
verges. Ce mmoire est suffisamment nouveau et curieux, mme pour les
initis aux pratiques flagellatoires et libertines, qui sans doute ne
trouveront gnralement dans ces livres, que trs peu de choses qui ne
leur soient connues de longue date. Il raconte les amours d'une
gouvernante robuste qui s'amuse  flageller un frre et une soeur
confis  ses soins. Elle prouve des spasmes voluptueux en administrant
ces corrections qui, en fin de compte, la portent  faire partager son
lit par son lve mle, auquel elle frappe avec ivresse le derrire et
les parties adjacentes, non sans le couvrir simultanment de caresses
lascives. Ce couple si trangement assorti se livre ensuite  une
distraction d'un genre particulier, que ce Faublas en herbe appelle
jouer  la vache et au veau. Nous voulons passer rapidement sur les
aimables leons donnes an gamin, et glisser sur la matire, car il nous
est franchement impossible de suivre et d'tudier les progrs de cette
corruption inculque  des enfants d'un ge relativement peu avanc.

Les amours, ou plutt les passions de cette gouvernante
_nymphomaniaque_, sont continues dans la cinquime lettre, qui termine
le livre, dont voici la conclusion, d'une ironie vraiment cynique: Cher
Sir Charles, je pense qu'en voil assez du journal de Lord P..., le
restant est trop sale pour que je puisse le transcrire.

Vraiment! Mais alors, qu'est-ce que cela peut bien tre!

Dans la quatrime lettre, Sir Charles relate l'histoire d'un de ses amis
qui possdait plusieurs grands singes auxquels il avait enseign de se
flageller rciproquement, dans le but de faire natre chez eux une
excitation des sens. Si--comme on est en droit de le supposer--cette
histoire n'est pas vraie, elle n'en a pas moins le mrite de la
nouveaut et ouvre un nouveau champ d'tudes aux Buffon de l'avenir.

Une fois de plus on nous sert dans cette lettre la description de trois
jeunes demoiselles, qui, toutes frmissantes, sont attaches au chevalet
et flagelles avec la dernire violence, au grand amusement d'un ancien
Lord-Chancelier, M. S..., qui paie pour suivre la crmonie  travers un
petit trou, aprs quoi il est soulag par la matresse de pension.

Ce petit ouvrage est videmment original, aussi original que peut l'tre
un livre de ce genre, si l'on considre que c'est toujours la mme
rengaine et qu'il est assez difficile d'apporter dans le traitement de
ce sujet des variations continuelles et pas banales.

Nous ne doutons pas que ceux qui sacrifient au vice de la flagellation,
se dlecteront  la lecture de ces cinq lettres et mme en demanderont
encore. Le style est entranant et tout nous porte  croire que
l'ouvrage est de la mme plume que la _Confrence Exprimentale_.
L'analogie du style dans ces deux ouvrages saute parfois aux yeux: on y
retrouve en certains endroits les mmes phrases interminables. La partie
la mieux crite est incontestablement celle dans laquelle sont dcrites
les prouesses de la gouvernante et qui nous montre combien il est
dangereux de confier sans aucune retenue de jeunes enfants  des
servantes. Le grand scandale de Bordeaux[14] nous fournit un exemple de
pareille ngligence de la part de parents; d'autre part on peut trouver
de nombreux autres cas dans le livre du Dr Tardieu[15]. En somme, il y a
de bons enseignements  tirer de partout, mme d'un livre franchement
rotique.

  [14] Affaire du Grand Scandale de Bordeaux. Pellerin, 1881. 8 vol.

  [15] tude Mdico-Lgale sur les attentats aux moeurs par Ambroise
    Tardieu, Paris, J.-B. Baillre et fils, 1873, in-8, avec gravures.

Nous nous sommes plus longuement tendu sur ce dernier ouvrage, parce
qu'il nous est prsent comme une premire oeuvre de l'auteur et nous
croyons que le lecteur nous excusera facilement.




=La quintessence de la discipline an moyen de verges de bouleau. Suite
du Roman de la Castigation.= _Illustr de quatre superbes planches
colories. dition prive. Londres 1870_[16].

  [16] The Quintessence of Birch Discipline. A sequence to the _Romance
    of Chastisement_. Illustrated by four beautifully coloured plates.
    Privately printed. London, 1870.


Les quatre superbes planches colories ne sont que d'obscnes
caricatures d'une excution des plus rudimentaires. L'auteur et
l'diteur sont la mme personne, quoique le _Roman de la Castigation_
ait une autre personne pour auteur. Les sept dernires pages du volume
sont occupes par un rcit intitul: _Lettre d'un Page Boy[17]  sa mre
habitant la campagne_.

  [17] Page-boy, petit commissionnaire, garon de courses, chasseur.

Dans le livre sus-mentionn, une certaine Mme Martinet, dans une lettre
qu'elle adresse  l'une de ses amies, nous offre le rcit de la faon
dont elle passe ses vacances  _Aspen Lodge_, prs de Scarborough, la
rsidence de mon vieux protecteur, Sir Frdric Flaybum, qui, vous ne
l'ignorez pas, trouva ncessaire d'installer et de mettre en vogue mon
pensionnat aristocratique et pour lequel j'ai amnag de secrets points
d'observation pour son usage, dans les grandes occasions.

Au moyen d'un prt de deux cents livres sterling (5.000 francs), Sir
Frdric a su dcider la veuve d'un officier de l'arme des Indes,  loi
confier ses deux jeunes filles, en lui donnant carte blanche  tous les
points de vue, avec la seule restriction que l'exercice de son autorit
_paternelle_ (_sic_) n'ait pas d'effets dangereux et ne laisst pas de
traces dfigurantes sur ses enfants.

A l'arrive de Mme Martinet  Aspen Lodge, Anette et Miriam s'y trouvent
dj. Le lendemain, elle et son protecteur se mettent  les fouetter
toutes deux, prenant pour prtexte une plainte non motive d'ailleurs et
absolument invente par Sir Frdric. Quand l'opration, qui n'tait
d'ailleurs accompagne d'aucune pratique particulire et cruelle, fut
termine, on annonce M. Handcock et Miss Vaseline, deux amis de vieille
date de Sir Frdric. La jeune dame, une dlicieuse blonde, de taille
lance mais exquisment moule, avec des lvres de corail, des dents de
perles et de ces grands yeux langoureux gris bleus, qui caractrisent si
bien un temprament sensuel, entoure de ses bras potels le cou de Sir
Frdric, qu'elle embrasse avec une ferveur amoureuse qui ne laisse pas
que de surprendre l'honorable institutrice.

Il s'ensuit une scne de la plus haute suggestivit, agrmente de
flagellation mutuelle et d'autres provocations plus ou moins efficaces:
Cette scne, dit textuellement Mme Martinet dans sa lettre, dura pas
mal de temps et nous remplit, nous, les dames, d'une dlicieuse ivresse,
les messieurs tant trop vanns pour se laisser aller  trop
d'excitement.

Dans la lettre d'un _Page-Boy_, le jeune Fred raconte comment, en
regardant par le trou de la serrure, il surprend ses matresses, les
dames Switchers, en train de satisfaire aux gots dpravs de
l'honorable M. Freecock, en le flagellant et en assouvissant d'autre
manire encore ses lubriques apptits. Mais le gamin est surpris  son
poste d'observation et,--laissons-le parler lui-mme,--en un clin
d'oeil ils m'eurent li par les poignets au chevalet; mes pantalons
furent descendus en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et ils se
mirent  me tanner le derrire avec frnsie au moyen d'une formidable
verge de bouleau.


Le style de ce volume peut tre plac au mme rang que celui des trois
ouvrages prcdemment dcrits. Mais ce livre a au moins un avantage,
celui de n'tre pas, dans son ensemble, farci de dtails dont la crudit
et la cruaut provoquent d'ordinaire un si profond dgot.




=Les mystres de la Villa de la Verveine ou miss Bellasis flagelle
pour avoir vol=, par Etonensis. Prix: Quatre guines, Londres. _dition
prive._ MDCCCLXXXII[18].

  [18] The Mysteries of Verbena House, or Miss Bellasis Birched for
    Thieving. By Etonensis, Price Four Guineas. London. Privately
    Printed. MDCCCLXXXII.


Ce volume est d  deux auteurs diffrents; orn de quatre planches
colories, il n'a t tir qu' 150 exemplaires.


Aprs avoir pataug au milieu de tant d'ouvrages lourds, insipides,
sinon absolument rpugnants, sur la flagellation, c'est avec un rel
plaisir que l'on tombe finalement sur un volume crit avec tact et avec
art, que l'on peut lire sans apprhension.

Dans cet ouvrage on nous trace un tableau trs fidle et trs minutieux
de ce qu'est un pensionnat fashionable pour demoiselles  Brighton, 
notre poque, et le rcit roule principalement sur les punitions
corporelles infliges aux aimables pensionnaires de la maison.

Deux pices d'or sont drobes  une lve crole et miss Bellasis est
convaincue d'avoir commis le larcin. Ce qui aggravait sa faute, c'est
qu'elle avait cach le fruit de son vol dans la bote  ouvrage de l'une
des plus jeunes lves. La perquisition gnrale  laquelle on se livre
 la suite de la dcouverte du larcin, donne lieu  de singulires
dcouvertes: chez une miss Hazeltine on dcouvre une bouteille
d'eau-de-vie de genivre, tandis que l'on trouve dans le pupitre de Mlle
Hatherton un livre obscne. Les deux dlinquantes, tout comme l'hrone
principale de l'histoire sont destines  tre fouettes. Mais la
propritaire de l'tablissement, miss Sinclair, qui jusqu'alors avait
t oppose aux chtiments corporels, croit utile de consulter
pralablement le rvrend Arthur Calvedon, aumnier du pensionnat. En
attendant qu'il se rende  l'appel qui lui est adress, une espce de
conseil de guerre est tenu et les gouvernantes franaises et allemandes
sont admises  mettre leurs avis respectifs sur la castigation des
jeunes filles. Le discours de l'institutrice franaise est reproduit en
franais qui serait videmment irrprochable, s'il n'tait dfigur par
d'innombrables coquilles d'imprimeur. Mais le rvrend arrive: il
commence  faire un expos trs tendu de ses expriences au collge
d'ton et cela donne lieu  une dissertation trs complique sur les
diffrents modes de flagellation. Arthur--comme on a pris l'habitude
d'appeler tout simplement le conseiller spirituel de l'cole--brle
d'envie de demander l'autorisation d'assister  la fustigation de Mlle
Bellasis; mais il n'ose et est oblig de se retirer sans avoir vu
l'accomplissement de son secret dsir; il promet toutefois de revenir
aprs l'opration.

Le lendemain matin, la voleuse est conduite dans la grande salle
d'tudes, par la sous-directrice et la grante. Aprs une vive
rsistance de sa part, elle est dpouille de ses vtements, lie sur un
pupitre et publiquement fouette en prsence de toutes ses camarades et
des domestiques.

La description de la flagellation, qui suit alors, n'est pas du mme
auteur; le style est distinctement diffrent. L'allure lgre et
agrable du dbut de l'ouvrage se transforme  partir de la page 97 en
une narration plus srieuse, d'un style plus chti et plus sobre
surtout. Jusqu'alors les mots obscnes avaient t employs sans
restriction, sans mnagements, sans scrupules: l'auteur appelle tout par
les noms propres.

Le caractre de miss Sinclair est du coup transform du tout au tout.

Mais procdons dans notre analyse. La fustigation de miss Bellasis est
dcrite avec une ampleur bien exagre, car elle ne nous apprend rien de
bien nouveau. Tout de suite aprs, nous trouvons une scne passionnelle
entre le rvrend Arthur et miss Sinclair que la fustigation de son
lve, sur le postrieur de laquelle elle a us trois verges, a mis dans
un tat de surexcitation sensuelle indescriptible.

Le jour suivant, miss Sinclair, devenue la matresse d'Arthur, punit
svrement les demoiselles Hatherton et Hazeltine, en particulier, chez
elle, c'est--dire qu'elle inflige aux deux jeunes filles toutes sortes
de tourments, d'abord avec une cravache, puis avec une brosse  cheveux,
tandis que le rvrend admirateur regarde  travers un trou dans la
cloison. Le volume se termine d'une faon abrupte par quelques lignes
d'encouragement pour les flagellants des deux sexes.

En somme, ce livre est, comme nous l'avons dit dj, le seul qui ait
quelque mrite et qui semble se baser non sur des inventions mais sur
des faits rels et vcus.




=Exposition de flagellants femelles=, dans le monde modeste et
incontinent, prouvant par des faits indubitables qu'un certain nombre de
dames trouvent un secret plaisir  fouetter leurs propres enfants et
ceux commis  leur charge et que leur passion pour exercer et ressentir
le plaisir d'une verge de bouleau applique par des sujets de leur choix
de l'un et de l'autre sexe est du tout au tout aussi prdominant que
celui que leur procure le commerce avec les hommes. Publi maintenant
pour la premire fois d'aprs des anecdotes authentiques, franaises et
anglaises, trouves dans le boudoir d'une dame. Embellie de six belles
planches in-quarto, suprieur  n'importe quoi de ce genre qui ait
jamais t publi. Londres. Imprim pour G. Peacock, n 66,
Drury-Lane[19].

  [19] =Exhibition of Female Flagellants=, in the Modest and Incontinent
    World. Proving from Indubitable Facts that a number of Ladies take a
    Secret Pleasure in whipping their own, and other Children committed
    (_sic_) to their care, and that their Passion for exercising and
    feeling the Pleasure of a Birch-Rod, upon Objects of their Choice of
    both Sexes, is to the full as predominant as that of Mankind. Now
    first published, from authentic Anecdotes, French and English, found
    in a Lady's Cabinet. Embellished with six beautiful Quarto Prints,
    superior to any thing of the kind ever Published. London. Printed
    for G. Peacock, n 66. Drury Lane.

Une jolie vignette ovale orne cet ouvrage. Elle reprsente Cupidon
attach  un arbre tandis qu'une jeune fille assise prpare une verge de
bouleau pour le chtier.

Au point de vue littraire ce livre ne vaut absolument rien. L'auteur
traite son sujet d'une faon par trop exclusive et part de ce principe
que la flagellation en elle-mme constitue la jouissance, tandis qu'en
ralit l'on ne peut considrer cette pratique que comme un moyen
d'arriver au but que l'on se propose, c'est--dire la jouissance
sensuelle. En lui-mme le chtiment corporel que l'on s'impose ne peut
certainement avoir rien que de dsagrable. Ce n'est pas la flagellation
qui termine l'opration, puisqu'elle est suivie d'autres actes qui
produisent les effets dfinitifs dsirs et provoqus. D'autre part, les
verges sont exclusivement places dans les mains des femmes, comme si
les hommes ne sauraient prouver au moins tout autant de plaisir 
fouetter des jeunes filles qu' tre fouetts par elles.

Dans l'_Exposition des flagellants femelles_ cette thorie uniforme est
adopte d'un bout  l'autre; on nous y enseigne que dans la flagellation
il faut un certain art, du tact, et de la dlicatesse.

Voici  titre de document, la traduction d'un passage qui s'y rapporte:
Saches donc, fille nigaude (dit Flirtilla), qu'il y a une certaine
faon de manier ce sceptre de flicit, dans laquelle peu de femmes ont
la main heureuse; ce n'est pas le geste passionn et violent d'une
vulgaire femelle qui peut charmer, mais les manires dlibres et
lgantes d'une femme de sang et du monde, qui dploie en toutes ses
actions cette dignit qui se retrouve mme dans le jeu de son ventail,
qui souvent sert  faire de si profondes blessures. Quelle diffrence
entre le vulgaire et le mondain, le distingu, prcisment en cette
matire! Quelle diffrence entre la vue d'une femme vulgaire qui,
provoque par ses enfants, les saisit comme un tigre ferait d'un agneau,
expose brutalement leur derrire et les corrige avec le plat de la main
ou avec une verge ressemblant beaucoup plus  un manche  balai qu' un
gentil faisceau de verges, lgamment noues ensemble tandis qu'une mre
bien-ne, froidement et mthodiquement sermonnera son enfant ou son
pupille et, quand elle se sera rendu compte qu'il est dans son tort et
qu'il mrite une punition, ordonne  l'incorrigible miss de lui apporter
les verges, de se mettre  genoux et de demander  mains jointes une
bonne fouette; puis, cette crmonie prliminaire accomplie, elle lui
ordonnera de se coucher en travers de ses genoux ou bien la fera monter
sur le dos de la bonne, et puis, avec les plus jolies manires que l'on
puisse imaginer enlvera tout ce qui empchera le libre accs du
derrire frmissant de la petite demoiselle, qui pendant tout le temps,
tout en larmes et avec des promesses et des suppliques les plus tendres
implore sa chre maman ou sa gouvernante de lui pardonner; et  tout
cela la belle excutrice prtera oreille charme, dcouvrant cependant
avec un sentiment dlicieux les gentilles et aimables rotondits si
blanches, qu'en quelques minutes elle fera passer au rose le plus sombre
au moyen d'une verge manie avec savoir-faire et lgance!


Il existe d'ailleurs encore deux autres ditions de cet ouvrage, savoir:

=The Exhibition of Female Flagellants.= Suus cuique mos. London. Printed
at the Expense of Theresa Berkley, for the Benefit of Mary Wilson, by
John Sudbury, 252, High Holborn.

L'autre dition est celle de genre bien connu de Hollywell Street.




=Le Chrubin= ou Gardien de l'Innocence fminine. Exposant les Artifices
des Pensionnats lous[20], des Diseurs de Bonne Aventure, des Modistes
corrompues et des soi-disant Femmes du monde. Londres, imprim pour W.
Locke, n 12 Red Lion Street, Holborn. 1792[21].

  [20] Lou est pris ici dans le sens de loyer; c'est--dire,
    Pensionnats pris en location par de vieux messieurs.

  [21] =The Cherub=; or Guardian of Female Innocence. Exposing the Arts
    of Boarding Schools; Hired Fortune-Tellers; Corrupt Milliners; and
    Apparent Ladies of Fashion, London: Printed for W. Docke. n 12 Red
    Lion Street, Holborn. 1792.

Ce livre qui a t rimprim  plusieurs reprises a pour objet, comme
son titre compliqu l'indique assez clairement, de mettre  nu chacune
de ces catgories de vice. De nombreuses anecdotes se suivent. En voici
une qui a trait  la location des Pensionnats de demoiselles par de
vieux libertins, qui trouvent plaisir  voir fouetter les jeunes lves.

Un vieux Crsus libertin de Broad Street, dont les richesses taient
aussi considrables que les instincts dpravs, a entretenu depuis
quelques annes une espce de trafic sensuel avec les directrices de
deux pensionnats; l'un situ aux environs de Hackney et l'autre dans la
Banlieue de Stratford. Toutes les semaines il versait  ces Dames des
sommes importantes, rien que pour pouvoir goter des jouissances
visuelles qu'un homme ordinaire aurait trouv plutt rpugnantes
qu'agrables.

Le gentleman en question fait des visites rgulires et  tour de rle
chez chacune de ces accommodantes matrones.

Voici comment le spectacle se droule:

Toutes les fautes commises, les drogations au rglement etc., sont
soigneusement enregistres pendant les quatre ou cinq jours qui
prcdent la visite du Crsus; le jour de sa venue est fix pour
l'excution de toutes les punitions infliges aux lves. Aprs avoir
fait entrer le vieux birbe dans un petit cabinet adjoignant la salle et
dans la porte duquel sont amnags des trous d'observation, les lves
sont appeles l'une aprs l'autre, mises  nu, tendues sur un tabli
_ad hoc_ et fouettes sur leurs postrieurs en proportion de la gravit
de leurs fautes. Dans la situation o elles se trouvent les jeunes
filles ne peuvent pas se douter un instant qu'elles sont vues de tout
autre personne que leur directrice. Et quand le vieux jouisseur, aprs
avoir suivi, au moyen d'une lorgnette toutes les phases et les progrs
de la flagellation en est arriv au _summum bonum_ de sa passion il sort
de son rle passif et se transforme  son tour en excuteur... Son dsir
assouvi il se retire comme un homme de bonne composition qu'il est,
parfaitement heureux et placide.


L'ouvrage est orn d'un frontispice suggestif par Isaac Cruikshank.




=Part the second. The female flagellants in the Beau-Monde and the
Demi-monde=; proving from indubitable facts that the secret Pleasure of
Whipping their own children and those of others, and that the Delights
of the Birch Rod are as powerful in the female as in the masculine part
of humanity. Now first published from the Manuscript of a Lady, and from
original correspondance addressed to the Editor of the first Part. With
highly coloured Engravings. Two Guineas[22]. Est une continuation du
volume mentionn plus avant, sous le titre d'_Exposition des flagellants
fminins_.

  [22] =Deuxime Partie. Les Flagellants femelles dans la Beau Monde et
    dans le Demi-Monde=; prouvant par des faits indubitables que le
    secret plaisir de fouetter leurs propres enfants et ceux des autres
    et que les Dlices de la Verge de Bouleau sont aussi puissants dans
    la partie fminine que dans la partie masculine de l'humanit.
    Publie maintenant pour la premire fois le manuscrit d'une Dame et
    la Correspondance originale adresse au rdacteur de la premire
    partie. Avec des illustrations colories de haut ton. Deux guines.




=Confrences Fashionables=, organises et tenues avec la discipline de
verges de bouleau, par les suivantes et nombreuses belles dames, qui ont
rempli  l'approbation gnrale les rles de mre, martre, gouvernante,
femme de chambre, mnagre, grante de maison, etc., etc.

  Mad. R-nson.
  Lady G-r.
  Mad. M-h-n.
  Mad. B-n-ll.
  Feue Miss Kennedy.
  Kit. Frdrick.
  Lady W-ley.
  Mad. R-pe.
  Mad. B-lli.
  Charlotte Hayes.
  Mad. Rudd.
  Miss C-t.
  Mad. H-nter.
  Mad. Miller.
  Mad. Price.
  Miss C-ver-ng.
  Clara Hay-d.
  La mre Birch.
  Mad. Arm-d.
  Mad. Coxe.
  Mad. L-w-ce.
  Mad. Hugues.
  Miss Scott.
  Miss Villers.
  Kitty Fisher.
  Mad. Austin.
  Lucy Cooper.
  Sally Harris.
  Mad. Booker.
  Charlotte Spencer.
  Mad. Corbyn.
  Mad. Judge.
  Mad. Far-ar.
  Signora Frasi.
  Signora G-lli.
  Fanny Murray.
  Fanny Herbert.
  Miss Faulkner.
  Mad. Woff-gton.
  Nancy-Parsons.
  Signora Z-lli.
  Mad. Badd-ly.
  Mad. Bridgeman.
  Mad. Baker.
  Mad. Lessingham.
  Mad. Watson.
  Mad. Dal-ple.
  Lady L-n-er.
  Signora S-i.
  Killy Tut-a-dash.
  Mad. Car-.
  Mad. Bulky.
  La comtesse de Medina.
  Miss Olliver.
  Miss Goldsmith.
  Mad. Wil-n.
  Miss Ray.

Avec les observations prliminaires sur les plaisirs de la verge de
bouleau, administre par la jolie main d'une dame favorite. Embellie
d'une jolie gravure, d'une demi-feuille, reprsentant une martre
fouettant son fils.

    Les philosophes qui ont tudi la nature
    Et tous nos saints pres jurent
    Qu'une verge est le meilleur fortifiant,
    Une verge applique sur le derrire[23].

Voir _la danse de Mme Birchini_.

  [23]

        Philosophers who've studied Nature,
        And all our holy Fathers swear,
        A Rod's the best invigorator,
        A Rod applied upon the Rear.

  _C'est un aussi grand provocateur que les cantharides ou le jus de
  vipres, parce que cela irrite le sang et donne une nouvelle vigueur
  aux esprits assoupis._

  (_Le Jsuite lascif_, un Opra.)


Quatrime dition, avec de nombreuses adjonctions. Londres. Imprim pour
G. Peacock, n 66, Drury Lane[24].

  [24] =Fashionable Lectures=, etc... The fourth Edition. With
    considerable additions. London. Printed for G. Peacock, n 66 Drury
    Lane.

Cet ouvrage est incontestablement le plus curieux, le plus original et
trs probablement le premier publi de la srie. On aurait pu
l'intituler: _Le Drame de la flagellation_; toute l'action se droule en
dialogues et monologues.


A ce sujet, nous croyons intressant de reproduire la teneur d'un
passage qui termine l'ouvrage: _Le Sublime de la Flagellation_.

Trs peu de temps aprs la publication des _Confrences Fashionables_ 
Paris la carte suivante fut remise par les libraires  tous les
acheteurs de l'ouvrage.

  CARTE

  ADRESSE A MESSIEURS LES FLAGELLANTS

Tous les acheteurs des _Confrences_ qui seraient curieux de juger par
eux-mmes de l'effet qu'elles produisent quand elles sont bien
dveloppes, peuvent tre adresss  une dame trs accomplie au point de
vue physique comme au point de vue de l'intellect, et qui, si on sait
lui faire un compliment appropri[25], est prte  dvelopper n'importe
laquelle de ces confrences avec toute l'nergie et l'loquence de son
talent oratoire et son action, heureusement en corrlation.

  [25] Un bel euphmisme!

Cette dame a une maison  elle et sa salle de confrence est meuble de
verges, de chats  neuf queues, et de quelques-uns des meilleurs
ouvrages sur la flagellation. La dame a galement dans sa maison une
femme robuste, capable de prendre un homme sur ses paules, quand il lui
prend l'envie d'tre trait comme un colier; et en outre, elle, aussi
bien que sa bonne, sont prtes de jouer un rle passif dans l'usage des
verges, quand de temps  autre on le lui demandera. Prix de la premire
confrence: un louis,--chaque lecture suivante un demi-louis et 2 fr. 50
pour la bonne si elle sert de chevalet dans la circonstance.

N. B. Les messieurs seuls, qui prouvent du plaisir  jouer le rle
d'coliers, seront servis par la matresse et la servante,  toute
heure, avant qu'ils se lvent, le matin, dans leurs propres domiciles,
o se jouera admirablement bien le dlicieux divertissement d'tre sorti
du lit, bouscul, puis fouett, pour n'avoir pas voulu se rendre 
l'cole.




=La Danse de Mme Birchini=, une histoire moderne, considrablement
augmente avec des anecdotes originales recueillies dans les cercles
fashionables. Publi maintenant pour la premire fois par Lady Termagant
Flaybum.

  _De tomber aux pieds d'une matresse imprieuse, d'obir  ses
  ordres, d'avoir  lui demander pardon, furent pour moi les plus doux
  plaisirs._

  (_Les confessions de J.-J. Rousseau_, vol. I.)

  _C'est un excitateur aussi puissant que les cantharides ou que le jus
  de vipre, parce que cela irrite le sang et redonne une vigueur
  nouvelle aux esprits assoupis._

  (_Le Jsuite lascif_; un opra.)


Neuvime dition, avec de belles planches. Londres. Imprim pour Georges
Peacock, et vendu Drury Lane, n 66[26].

  [26] =Madame Birchini's Dance.= A Modern Tale. With Considerable
    additions, and Original Anecdotes collected in the Fashionable
    Circles. Now first published by Lady Termagant Flaybum.

    The Ninth Edition, with beautiful Prints. London: Printed for George
    Peacock, and sold at n 66 Drury Lane.


C'est un livre minemment curieux. La premire dition originale a d
tre publie contemporainement avec les _Rvlations de Lady
Bumtickler_. Ces anecdotes originales sont en prose et ne diffrent pas
grandement de ce qui nous a t prsent dans l'_exposition de
flagellants femelles_ mais la _Danse de Mme Birchini_ est en vers,
parfois bien terre  terre, mais empreints, en certains endroits, d'une
belle vigueur et d'une ardeur remarquable.

C'est, en somme, l'histoire d'un jeune noble qui, devenu impotent  la
suite d'excs de tout genre, se livre aux soins habiles de Mme Birchini
qui russit, grce  ses procds spciaux,  lui rendre son ancienne
vigueur et  le mettre  mme de remplir ses devoirs conjugaux aprs
l'accomplissement desquels sa jeune pouse soupirait dsesprment.




=Le joyeux ordre de Sainte-Brigitte.= Souvenirs personnels de l'usage de
la verge par Marguerite Anson York.


Imprim pour les amis de l'auteur, MDCCCLVII[27].

  [27] =The Merry Order of St Bridget=, Personal Recollections of the
    Use of the Rod by Margaret Anson; York: Printed for the Author's
    Friends, MDCCCLVII.

On attribue ce livre au mme auteur qui a crit pour Hotten _The History
of the Rod_ (l'Histoire de la verge). Il se compose de douze ptres
crites par miss Anson  une de ses amies; la premire lettre est date
de 1868, tandis que sur l'ouvrage le frontispice porte la date errone
de 1857.


Un certain nombre de dames, assembles dans un chteau en France,
pendant le second Empire, crent, pour passe-temps, _le Joyeux Ordre de
Sainte-Brigitte_, une socit ayant pour but l'application mutuelle des
verges, une pratique  laquelle elles sont toutes adonnes.

Marguerite Anson est la soubrette de l'une de ces dames et elle est
admise  faire partie de la socit en qualit d'aide. La description de
sa propre installation donnera une ide des rites de l'ordre.

Mais laissons-la avant tout admirer son costume: Une chemise de toile
fine, garnie de Valenciennes avec des entre-deux de rubans. Un jupon
moelleux en flanelle blanche garnie de soie en bordure dans le bas; un
autre en cachemire blanc, trs fin avec un ruch dans le bas, garni de
velours bleu de ciel. J'avais en fait de corset l'un de ceux de ma
matresse, tout brod; et par-dessus le tout, un magnifique peignoir
bleu, avec des ruchs blancs; pas de jupes ni de pantalons et rien aux
pieds, qu'une paire de mules bleues garnies de rosettes blanches trs
mignonnes.

Ainsi accoutre, Marguerite est place dans une petite chambre contigu
 la grande salle o le _Joyeux Ordre_ tenait ses assises: elle a les
yeux bands.

Il me semble que j'attendis longtemps, mais je crois que ce ne fut que
quelques minutes au bout desquelles quelqu'un entra dans la chambre:

--Enlevez votre manteau! me dit une voix que je reconnus pour celle de
Mistress D..., une dame anglaise, belle, grosse et grasse, de quarante
ans environ, pleine de vie et de malice, qui avait t une des
promotrices de l'affaire.

--Maintenant, suivez-moi!

La porte de la salle fut ouverte et l'on m'introduisit. Puis la porte se
referma et fut verrouille et j'entendis autour de moi des rires
touffs.

Alors une voix partant du fond de la salle s'exclama: Silence,
mesdames, s'il vous plat!

Trois coups secs furent frapps sur une table et la mme voix demanda:

--Qui vient ici?...

J'avais t style par Mistress B... et je rpondis, conformment  ses
instructions:

--Une candidate pour une place dans le _Joyeux Ordre de
Sainte-Brigitte_.

--tes-vous prte  servir l'ordre du mieux que vous pourrez et d'aider,
comme le demande votre matresse, dans l'accomplissement des crmonies
de l'ordre?

--Je le suis!

--Est-ce que vous vous engagez  ne jamais souffler mot de ce que vous
verrez, entendrez ou ferez dans cette chambre, sous peine de perdre
votre place sans certificat?

--Oui! Je m'y engage!

--Connaissez-vous le but du _Joyeux Ordre_?

--Oui!

--Dites-le nous!

Selon mes instructions je rpondis.

--La salutaire et agrable discipline au moyen de verges appliques
rciproquement par ses membres au cours de ses sances.

--Avez-vous jamais t fouette?

--Oui!

--Promettez-vous de vous soumettre  telle flagellation que le _Joyeux
Ordre_ vous imposera, sans vous rebeller ou sans murmurer?

--Oui!

--Prparez-la!

J'entendis de nouveau des rires touffs ds que cet ordre fut donn et
je pus me rendre compte que mistress D... tait secoue d'un rire
intrieur, tandis qu'elle excutait sa consigne, et qu'elle m'enleva mon
peignoir. Elle pingla mes jupons et ma chemise sur mes paules et
alors, ma chre, je savais ce qui allait venir. Quelqu'un d'autre se
saisit de l'une de mes mains tandis que mistress D... me tenait l'autre
en attendant un nouveau commandement.

--Avancez!

Ils me firent faire quelques pas en avant et au mme instant un
formidable coup de verge tomba sur ma hanche, puis sur l'autre et ainsi
de suite jusqu' ce que j'eus atteint le bout de la salle. Je pleurai et
me dbattis; mais tout fut en vain; mes guides me maintenaient
solidement et, lorsqu'elles me lchrent, je ne pouvais plus que
sangloter et haleter.

Alors un nouveau commandement se fit entendre:

--A genoux!

Je m'agenouillai devant l'ottomane du centre de la pice. Les dames
maintinrent mes bras par-dessus ce meuble et lady C... quitta son
fauteuil, s'avana vers moi et me fouetta jusqu' ce que je ne sus plus
gure o je me trouvais. Alors elles m'aidrent  me lever et la dame
dit:

--Mesdames de l'_Ordre de Sainte-Brigitte_, recevez-vous Marguerite
Anson en qualit de membre et de servante jure, pour faire tout ce que
vous demanderez?

--Oui! rpondirent en choeur celles qui ne riaient pas.

--Laissez-la voir! fut le commandement qui retentit alors et,  ces
mots, l'une des dames fit retomber mes vtements et une autre m'enleva
mon bandeau des yeux. J'tais tellement secoue et abrutie par la
flagellation que pendant un certain temps, je pus  peine y voir.
Mistress D... me prit par le bras et me ramena  l'extrmit de la
pice. Je me remis peu  peu et alors, en regardant autour de moi, je
fus tmoin d'un spectacle que n'aurait certainement jamais rv ce
journaliste dont je mentionnais l'entrefilet dans ma dernire lettre.

Chacune des dames tenait en main un faisceau de verges souples et
solides et noues avec des rubans correspondant  la couleur de leurs
vtements.

Sur l'ottomane o j'avais subi ma dernire fustigation taient dposes
deux autres verges.

--Marguerite Anson! Approchez! me dit Mme C... de nouveau. J'avanai
timidement, apprhendant une nouvelle fesse...

--Agenouillez-vous!

Je m'agenouillai et elle me fit cadeau d'une verge en m'informant que
j'tais maintenant une servante du _Joyeux Ordre de Sainte-Brigitte_,
que j'tais autorise  prendre part  leurs crmonies et que j'tais
tenue de faire tout ce que l'on me demanderait.

Puis on m'enjoignit d'aller me placer  l'extrmit de la salle, et de
m'apprter  faire  celle dont le tour tait venu, absolument la mme
chose qui m'avait t faite  moi.

Il saute aux yeux qu'une rptition d'une flagellation de ce genre entre
femmes ne peut que devenir insipide  la longue, car elles ne varient
que fort peu. Pour faire diversion, l'auteur intercale dans son rcit
des rminiscences voques par les dames prsentes, au cours desquelles
l'lment masculin est mis en scne.

Une anecdote surtout est impayable: c'est l'histoire d'un monsieur qui,
se faisant passer pour un inspecteur scolaire du gouvernement, fait une
tourne d'inspection dans tous les pensionnats de jeunes filles o les
plus belles d'entre les lves sont fouettes en sa prsence.

L'auteur adopte la thse, d'aprs laquelle une certaine dlicatesse et
du _savoir-faire_ sont des qualits essentiellement requises en
flagellation.

Il y a, dit-il, une grande diffrence entre les diffrents modes
d'administrer les verges. Il n'y a aucune jouissance  puiser dans le
maniement des verges ou dans la rception des coups, quand la chose est
pratique de la mme manire qu'emploierait une femme vulgaire dans un
accs de colre. Mais, quand la verge est manie par une dame du monde,
lgante, avec dignit et grce dans le maintien et dans l'attitude, le
fait de pratiquer la flagellation et de la subir deviennent galement
une source de rel plaisir[28].

  [28] Cette phrase est incontestablement plagie. Elle se trouve dans
    _L'Exposition des Flagellants Fminins_.

L'extrait suivant de _History of the Rod_ (l'histoire de la verge) a
quelque analogie avec le rcit de Marguerite Anson, qui prcde.

C'est pour cela que nous croyons utile de le reproduire ici,  titre de
document bibliographique.

Une vieille nouvelle franaise, que nous avons parcourue en passant, le
long des quais de la Seine  Paris, donnait une description trs vivante
d'une espce de club romantique de flagellation qui existait  Paris peu
de temps avant la Terreur. Les dames qui faisaient partie de cette
association se fouettaient rciproquement avec une lgance pleine de
charmes! Une sorte de procs prcdait chaque correction et, quand une
dame tait reconnue coupable elle tait immdiatement dshabille et
fouette par ses compagnes. S'il faut en croire les affirmations
contenues dans ce livre qui avait pour titre le _Chteau de Tours_, un
grand nombre de dames du plus grand monde taient affilies  cette
socit et recevaient de leurs compagnes des chtiments personnels.

Ces nobles dames taient galement dcrites dans ce livre comme
instigatrices et cratrices des nouvelles modes; elles donnaient le ton.
A en juger par les descriptions de ces modes, faites dans le livre en
question, quelques-unes ne devaient pas diffrer beaucoup de celles
adoptes jadis par notre bonne aeule, la mre ve!




=Les Mystres de la flagellation=[29] ou un _Rcit des Crmonies
secrtes de la Socit des flagellants_. La sainte pratique des Verges.
Saint-Franois flagell par le Diable. Comment on domine ses passions
par l'art de la flagellation. Avec beaucoup d'Anecdotes curieuses sur la
Prdominance de ce Passe-temps particulier chez toutes les nations et 
toutes les poques, soit sauvages ou civilises (_sic_).

  [29] =Mysteries of Flagellation= or A History of the Secret Ceremonies
    of the Society of Flagellants. The Saintly Practice of the Birch.
    Saint Francis whipped by the Devil. How to subdue the Passions by
    the art of Flogging! With many Curious Anecdotes of the Prevalence
    of this Peculiar Pastime in all Nations and Epochs, whether Savage
    or Civilized. Printed by C. Brown, 44 Wych Street, Strand. Price 2d.


Imprim par C. Brown, 44 Wych Street, Strand. Prix: 2d.[30].

  [30] 2d. vingt centimes. Sur la couverture, en tte se trouve rpte,
    en toute lettre cette fois, la mention: Price Two pence.

Cette publication--8 pages--qui date de 1863, avait t provoque par
l'arrestation d'une dame Potter, pour avoir fouett une jeune fille
contre sa volont.


En comparaison avec son genre, cette brochure n'est pas mal crite. Elle
nous donne un aperu de ce qu'taient certains tablissements de Londres
et notamment le _White House_ (maison Blanche), la _Den of Mother
Cummings_ (Repaire de la Mre Cummings), l'_lyse de Brydges Street_,
etc.

Voici d'ailleurs le rsum de l'affaire Potier. Elle est intressante:

A cette poque (en juillet 1863), sur la demande de la _Socit de
Protection des Femmes_, une perquisition fut opre dans l'_Acadmie_,
alors trs en vogue, de Sarah Potter, alias Stewart, dans la Wardour
Street[31] et une rare collection d'accessoires et d'instruments de
flagellation fut saisie et transporte au palais de justice de
Westminster. C'est alors seulement que le grand public apprit que des
jeunes filles taient dbauches dans l'_cole de flagellation_ de la
femme Stewart, pour tre soumises  la fustigation de la part de jeunes
et de vieux amateurs de ce sport particulier, au grand profit de cette
honnte dame. Les spcimens les plus curieux de son stock d'instruments
servant  son industrie consistaient en une chelle pliante, avec des
entraves, des verges de bouleau, des balais de chiendent et
d'accessoires secrets  l'usage des hommes et des femmes.

  [31] Ce fait n'est pas tout  fait exact, en ce sens que la
    perquisition eut lieu au n 3 de Albion Terrace, Kings Road 
    Chelsea, o cette dame habitait aprs avoir dmnag de Wardour
    Street.

Sa mthode de procder dans sa petite industrie tait la suivante. Elle
attirait des jeunes filles, les nourrissait, les logeait et les
habillait et en retour elles taient obliges de se prter aux caprices
des protecteurs de cette pension de famille d'un nouveau genre.

Elles taient fouettes de diffrentes faons. Quelquefois on les fixait
 l'chelle: d'autres fois elles taient pourchasses  coups de fouet
par la chambre; parfois on les couchait sur le lit. On avait recours 
toutes les variations et  tous les raffinements qu'une imagination
pervertie pouvait inventer, pour varier dans la mesure du possible les
orgies, en retour desquelles la matresse de maison touchait des sommes
variant entre 5 et 15 livres sterling. Les bnfices que la Stewart
tirait de cette _cole_ lui permettaient de tenir des valets et une
maison de campagne, au grand scandale de la communaut.

Ce rcit est videmment exagr. On ne pourrait admettre que la jeune
fille ft flagelle contre sa volont, car elle avait pour habitude de
fouetter des messieurs et de se soumettre elle-mme  l'opration quand
elle tait paye en consquence. Il est un fait certain, c'est qu'elle
retourna chez Mme Potter ds que celle-ci fut relche de prison et
habita avec elle pendant longtemps  Howland Street.

Mistress Sarah Potter, alias Stewart fut une matrone d'une certaine
importance qui,  un moment donn ralisa de grosses sommes. Au cours de
sa carrire accidente elle changea trs souvent de domicile.

Sous ses auspices, les flagellations taient appliques presque
exclusivement aux messieurs quoique de temps en temps il arrivait que
des jeunes filles y taient soumises. Elle avait pour spcialit de
procurer de trs jeunes filles avec les parents desquelles elle prenait
pralablement des arrangements pour viter dans la suite des
dsagrments ventuels. Elle habillait ces enfants de costumes
suggestifs et leur enseignait des tours varis, pour amuser ses clients.




=Le Roman de la Castigation=; ou les Rvlations de miss Darcy.

          _Un rcit trange mais plus que vrai.
    Les pantalons tombent, la peau dlicate apparat
    Aussi claire que la fourrure de la plus blanche hermine._

Shenstone.

Illustr de gravures colories. Londres: imprim pour les libraires[32].

  [32] =The Romance of Chastisement=, or The Revelation of Miss Darcy.

                  A Strange but o'er true tale.
        Down drop the drawers, appears the dainty skin
        Fair as the furry coat of whitest ermeline.

    (Shenstone.)

    Illustrated with coloured Drawings; London: Printed for the
    Booksellers.

Belinda Darcy rend visite  son amie Dora Forester, qui l'initie aux
plaisants mystres de la flagellation et lui rvle ce qui se passe  la
_Villa Belvdre_, une maison de dlassement o l'on fait un usage trs
tendu de la verge.


Le livre contient en outre quelques scnes diverses, telle que la
description d'une pnitence dans un couvent, et une scne de
flagellation domestique, etc.

Au point de vue littraire, cet ouvrage a quelque mrite et on peut le
lire avec intrt.




=Le Roman de la Castigation= ou Rvlations de l'cole et de la chambre
 coucher. Par un expert.

          _Experto crede.
    Qui, brandissant une verge se met carrment
    A dfaire ses pantalons--elle tremble d'effroi--
    Ils tombent, la peau dlicate apparat
    Claire comme la fourrure de la plus blanche hermine._

(_La matresse d'cole_, par Shenstone, 1870[33].)

  [33] =The Romance of Chastisement=; or Revelations of the School and
    Bedroom. By an Expert.

              Experto Crede.
        Who brandishing the rod, doth straight begin
        To loose her pants--she trembles with affright--
        Adown they drop, appears the dainty skin,
        Fair as the furry coat of whitest ermeline!

    (_The Schoolmistress_ by Shenstone, 1870.)

Ce livre roule principalement sur la Castigation de jeunes filles et
l'auteur semble y trouver un rel plaisir. Il croit qu'une femme oprant
sur elle-mme ou sur quelqu'un de son propre sexe prouve dans la mme
mesure du plaisir.

Dans l'expos de ses thories l'auteur cherche  dmontrer que celui qui
reoit les coups en prouve galement de la jouissance et ce, presque au
mme degr que celui qui inflige la correction.

Un seul passage est vraiment nouveau et pittoresque, dans lequel
l'auteur affirme l'existence de derrires qui rougissent de honte, tout
comme le visage.

Il cite  l'appui un cas particulier.

L'auteur de cet ouvrage avait un manuscrit qui n'a pas t publi et qui
se trouve actuellement en possession d'un bibliophile de Londres. Il
comprend les contes suivants: LES VACANCES DE RICHARD, UN PLONGEON
DANS L'ATLANTIQUE, LE CHTEAU DE CARA et L'HISTOIRE DE SAM[34]. Il
y a encore huit morceaux en prose et en vers soit: LES LEONS
D'ALLEMAND, DEVAIT-IL LE FAIRE?, RCITS DE L'COLE, LE FOUR DE LA
RECONNAISSANCE, ou RMINISCENCES RIVALES, RMINISCENCES DE FLIX
Easyman Esq.--y compris _Autobiographie_ et _Barnania_, l'Eton
d'Antan (comprenant l'_Histoire de Kitty_ et l'_Histoire d'Esther_)
etc., etc. Puis un supplment au ROMAN DE LA CASTIGATION[35].

  [34] =Harry's Holidays. A Dip in the Atlantic; Castle Cara; Sam's
    Story.=

  [35] =The German Lessons=, =Did he ought to do it?=, =Tales out
    of School=, =The Reckoning Day or Rival Recollections=,
    =Reminiscences of Felix Easyman Esq.=, =Eton of Old= etc., etc.




=La Sublimit de la flagellation=, en lettres de Mme Termagant Flaybum,
de _Birch-Grove_,  lady Harriet Tickletail, de Bumfiddle-Hall. Dans
lequel sont prsents le magnifique conte de la =Coquette chtie=
(_sic_) en franais et en anglais et =Le Brosseur de derrires du
pensionnat= ou les Dtresses de Laure. Orn d'une superbe planche.

    _De voir sa majestueuse figure
    Vous ferait trmousser avec plus de vigueur!
    La fulgurance clatante de chaque oeil
    Soulverait votre me jusqu' l'extase!
    Ses fesses au-dessus de ses hanches clatent
    En rapides palpitations  chaque coup!
    Avec vigueur sur le derrire joufflu
    Elle enseigne aux garons rcalcitrants qui est matre  la maison._

(_La danse de Mme Birchini._)

  Longtemps tourment, sans savoir exactement par quoi, je dvorais d'un
  oeil ardent, chaque belle femme; mon imagination les rappelait sans
  cesse  ma mmoire, uniquement pour les dompter  ma faon et les
  transformer en autant de demoiselles Lambercier.

  (J.-J. Rousseau, _Confessions_, vol. I.)

Londres. Imprim pour George Peacock.[36]

  [36] =Sublime of Flagellation=; In Letters from Lady Termagant
    Flaybum, of Birch-Grove, to Lady Harriet Tickletail, of
    Bumfiddle-Hall. In which are introduced The Beautiful Tale of =La
    Coquette Chatie= (_sic_), in French and English, and =The
    Boarding-School Bumbrusher=; or the Distresses of Laura. Decorated
    with a superb Print.

        To look at her Majestic figure,
        Would make you caper with more vigour!
        The lightening flashing from each eye
        Would lift your soul to extasy!
        Her bubbies o'er their bounddry broke,
        Quick palpitating at each Stroke!
        With Vigor o'er the bouncing bum
        She'd tell ungovern'd boys who rul'd at home!

    (_Madame Birchini's Dance._)

      Long tormented, without knowing by what, I devoured with an ardent
      eye every fine woman; my imagination recalled them incessantly to
      my memory, solely to submit them to my manner, and transform them
      into so many Miss Lamberciers.

      (Rousseau, _Confessions_, vol I.)

    London: Printed for George Peacock.


Ce volume contient quelques anecdotes piquantes, mais au demeurant, il
peut tre plac au mme rang que les ouvrages mdiocres de ce genre. Il
prsente cependant une nouveaut en ce sens que l'honneur y est ml.
Une jeune danseuse, amante d'un riche lord, ne veut pas rpondre 
l'amour du fils de ce dernier, qu'elle a des scrupules de trahir, mais
elle assouvit la passion du jeune homme qui l'idoltre, en lui
distribuant gnreusement force coups de cravache, ce dont l'amoureux
parat ravi.




=Vnus Matresse d'cole=; ou Sports du bouleau. Par R. Birch,
traducteur des _=Mmoires de Manon=_.


Imprim pour Philosemus, embelli d'une jolie planche. Prix: 10s.
6d.[37].

  [37] =Venus School Mistress=; or Birchen Sports. By R. Birch,
    Translater of Manon's Memoirs. Printed for Philosemus. Embellished
    with a Beautiful Print. Price 10s. 6d.

Cet ouvrage fut rimprim  plusieurs reprises. C'est une oeuvre trs
mal crite qui relate les aventures de miss Birch, la fille d'une femme
qui dirigeait un externat et qui ne laissait jamais passer une occasion
de fesser ses lves. Miss Birch y prend got et en fin de compte monte
 son tour une cole avec une de ses amies. Et maintenant, dit-elle,
nous vivons ensemble et fouettons, comme deux petits diables aussi bien
les petits garnements que les grands. Les aventures relates dans ce
volume sont trs terre  terre,  l'exception peut-tre de quelques
passages.

Un dtail  noter: une deuxime page--faux titre--d'une dition
rimprime vers 1830 par Carmon, porte la dsignation suivante:

  =Aphrodite flagellatrix=: _Sive Ludi Betulani De gustibus non est
  disputandum. Rom Apud Plagossum Orbilium, In viam flagrorum sub signo
  flagelli 1790_[38].

  [38] =Vnus Flagellatrice.=

    Il ne faut pas discuter sur les gots. A Rome: Chez Plagosus
    Orbilius. Dans la rue des Flagrants,  l'Enseigne des Verges. 1790.




=La Favorite de Vnus=; ou Secrets de mon Mmorandum: expliqu dans la
vie d'une Dvote du Plaisir. Par THRSA BERKLEY.

Ciels! Quelle sensation! Comment puis-je dcrire les plaisirs de la
verge!--Son contact magique est si enivrant--si enchanteur--si--...

Illustr avec de belles illustrations. Londres: Imprim et publi par J.
Sudbury, 252, High-Holborn[39].

  [39] =The Favorite of Venus=; or, Secrets of my Note Book: Explained
    in the Life of a Votary of Pleasure. By Theresa Berkley.

    Heavens! what a sensation! how can I describe the pleasures of the
    Rod!--its magic touch is so enthralling--so enchanting--so...

    Illustrated with Fine Engravings. London: Printed and Published by
    J. Sudbury, 252 High-Holborn.

Ce livre traite des amours d'un garon livreur qui va porter aux clients
les marchandises achetes dans la boutique de son pre. Mais comme cette
clientle se compose presque uniquement de femmes entretenues et de
prostitues, les pisodes sont d'une nature quelque peu triviale et
l'ouvrage en lui-mme est trs terre--terre, sans grande valeur
littraire.




=Les Camarades d'cole=; ou Guide des Jeunes Filles en Amour, En une
srie de lettres. Y compris quelques anecdotes-curieuses sur la
Flagellation. Auxquelles on a ajout, la singulire et divertissante
Histoire de la Vie et de la Mort d'un Godemiche, enrichie de fines
gravures. Premire partie. Londres; imprim par John Johnes,
Whitefriars[40].

  [40] =The School-Fellows=; or, Young Ladies' Guide to Love. In a
    Series of Letters. Including Some Curious Anecdotes of Flagellation.
    To which is added, The Singular and Diverting History of The Life
    and Death of a Godemiche. Enriched with Fine Engravings. Part the
    First. London; Printed by John Jones, Whitefriars.

En neuf lettres Ccile et milie rappellent l'une  l'autre les moments
qu'elles ont passs ensemble  l'cole et retracent les aventures
amoureuses qu'elles ont eues depuis leur sparation. Ces lettres roulent
principalement sur la masturbation et la flagellation. Le style est trs
pauvre, les expressions triviales et le sujet dpourvu d'intrt.




=La Nuit de noces=; ou BATAILLES DE VNUS, UNE RVLATION VOLUPTUEUSE,
FORMANT LA Vie Intressante d'une courtisane de qualit, force par le
besoin  Prostituer son Corps pour de l'Or; elle est prise en garde par
diffrentes Personnes Riches et Pieuses et devient fameuse par ses
mthodes Artistiques et Licencieuses de ranimer les instincts animals,
de faire renatre l'nergie dcroissante avec l'ge, et pour rendre  la
Torche qui s'teint une nouvelle Lumire. Dans cet ouvrage on trouvera
quelques curieuses ANECDOTES SUR LA FLAGELLATION et sur d'autres
succdans pratiqus en cette science mritoire sur les Vieux et les
Jeunes. Le tout formant la narration (sic) la plus intressante
d'intrigues et de dbauche qui ait jamais t offerte au public!!![41]

  [41] =The Wedding Night=; OR, BATTLES OF VENUS, A VOLUPTUOUS
    DISCLOSURE, BEING THE _Interesting Life of a Courtezan of quality,
    compelled by necessity to Prostitute her Person for Gold_, etc.,
    etc... _In this Work will be found some_ CURIOUS ANECDOTES OF
    FLAGELLATION _and of other strange succedaneums practiced in the
    meretricious science upon old and young._ etc., etc. Illustrated
    with curious Engravings. J. Turner, 50 Holywell street. Price 3s.
    6d.

    Avec quels dlices n'entends-je point tes transports,  Amour
    Tant de douceur ravit mon oreille aux coutes;
    Avec toi je veux parcourir cette plaine dlicieuse
    Et tu devras cder  mes tendres treintes!!!

Illustr de curieuses gravures. J. Turner, 50 Holywell Street. Prix 3s.
6d.


Le titre de cet ouvrage n'a absolument rien de commun avec son contenu.
Il n'est pas question du tout d'une nuit de noces, pas mme en passant.
Le livre n'est nullement obscne. Il retrace la vie d'une jeune fille de
temprament ardent que les instincts sensuels, les revers de ses parents
et d'autres circonstances jettent dans les bras d'un homme de position
qui l'entretient, mais qu'elle ne parvient pas  aimer. Elle change
d'amant, mais ne trouve le bonheur qu'auprs d'un jeune homme pauvre
qui, mourant bientt, la laisse de nouveau seule.

Elle mne une existence aventureuse, fait le trottoir, et parvient, au
moyen de ses conomies,  monter une _maison hospitalire_, o les vieux
messieurs trouvent tout ce qu'il leur faut. Ayant amass un magot, elle
se retire  la campagne o elle mne la vie d'une veuve d'officier
colonial, finit par se marier avec un gentilhomme campagnard qui la
trompe et s'enfuit en Jamaque avec la jeune servante. L'pouse trompe
se voue au bien et ferme les yeux de son mari repentant auquel elle a
pardonn  son retour.




=The Cabinet of Fancy=, or Bon Ton of the Day; A Whimsical, Comical,
Friendly, Agreeable Composition; Intended to please All, and offend
None; suitable to amuse Morning, Noon, and Night, Writte (sic) and
compiled by Timothy Fiekle Pitcher.

    _With songs and strange extravagancies
    She tries to tickle all your fancies._

London, printed for J. Mc. Lean, Lhips Alley, Wellelsse Square; F.
Sudbury, N 16 Tooby Street Borough; and Sold by all the Booksellers in
Town and Country.




THE CHARM, THE NIGHT SCHOOL, THE BEAUTIFUL JEWESS and THE BUTCHER'S
DAUGHTER. All Rights reserved.

Brussels 1874. Hartcupp et Cie, 8 fr.

(_Le Charme_, _l'cole de Nuit_, _La Belle Juive_, _la Fille du
Boucher_.)

Tous Droits rservs, in-12. A Bruxelles chez Hartcupp et Cie. 1874. 8
fr.




=Jupes trousses=, par E. D. Auteur de la _Comtesse de Lesbos_. Londres,
1899, 1 vol. in-12.

Voici 180 pages superbement rotiques. Un avant-propos donne au
lecteur--qui doit s'armer de patience... et de courage pour avaler le
rcit entier--toutes explications sur le but poursuivi dans cette
publication.

Un bibliophile franais de mes amis--y est-il dit--chercheur rudit et
infatigable, a runi une collection d'anecdotes sur la flagellation 
diverses poques, collection que nous avons  notre disposition, jointe
 ses souvenirs personnels. Nous donnons ici une partie de ses
souvenirs, et  la suite quelques extraits de sa collection, pour ne pas
grossir dmesurment le volume.

Qui s'en plaindrait? Personne. Le lecteur, puisqu'il y a lecteurs pour
ce genre de littrature, ne verrait aucun inconvnient  quelques pages
de plus. D'autre part, le chercheur, qui voit l matire 
dissertation--voire  philosophie--ne demande qu' recueillir le plus
possible. D'ailleurs la prface de _Jupes trousses_ nous fait esprer
une suite. Voyez plutt:

Si la prsente publication obtient auprs de nos lecteurs le succs que
nous sommes en droit d'en esprer, je m'empresserai de publier la suite
de la collection, qui pour ma part, m'a vivement intress, par le
charme du rcit, et par le piquant des descriptions des jolies scnes
qui s'y droulent, et qu'on sent prises sur le vif. C'est comme le
panorama de la discipline, de la fin du sicle dernier  nos jours.

Que voil belles promesses. Et allez donc. Dix chapitres s'offrent au
lecteur qui peut y puiser maints enseignements, peut-tre aussi
rpulsion et dgot!

Et maintenant, voulez-vous quelques extraits de ce livre? En voici le
prologue, l'entre en matire, le frontispice en quelque sorte.

Comment je devins professeur d'anglais, dans le pensionnat que
dirigeait Mme Tannecuir--pourquoi toujours ces noms appropris au
sujet?--dans une des plus grandes villes de France, cela importe peu 
ce rcit. Il suffit de savoir qu'un mois aprs mon installation dans
l'tablissement, j'avais acquis un autre titre auprs de la matresse,
qui tait devenue doublement la mienne. Aprs un sige assez court et
bien men, la place s'tait rendue  discrtion.

Voil qui promet. Cependant le style est doux, tout doux, trop doux pour
ce genre d'ouvrage, mais n'ayez crainte, ds la seconde page l'auteur se
rattrape. Un portrait de ladite directrice fouill jusqu'aux moindres
dtails; une description du pensionnat, et les verges entrent en danse.

Des verges, encore des verges, toujours des verges! C'est tantt une
mchante colire, qui a battu une de ses petites compagnes, qui est
conduite dans la salle de discipline. C'est une mignonne petite blonde
de treize ans, dj grassouillette, deux yeux trs tendres, figure
douce. Elle rougit, tremble de honte. On l'assoit sur les genoux de la
directrice, et flic, flac, etc., etc., clich connu.

Et d'une.

Autre scne:

Cette fois c'est Eliane de P. qui a un caractre indomptable; toutes
les rprimandes qu'on lui adresse sont sans effet sur elle. Et la voil
qui crache  la figure d'une sous-matresse.

Eliane est une superbe crature, beaut troublante, dix-huit ans,
svelte, bien cambre, beaux dessous, belles chairs... Toute la lyre,
quoi.

Et de nouveau voil un postrieur qui rougit, car Mme Tannecuir a pris
sur une table une longue verge souple et lastique, et l'applique sur le
beau postrieur, d'abord sans trop de svrit, rosant  peine le satin,
pour prparer la peau  un plus rude chtiment. Quand la croupe a pris
une teinte plus colore, rchauffe par les lgres atteintes, Mme
Tannecuir, jugeant que la prparation est ainsi suffisante, accentue la
force de ses coups, qui rougissent la surface cingle.

Et de deux.

Vous croyez que c'est termin. Patience, il n'y a encore que deux
chapitres de passs.

Une fustigation par chapitre ce n'est point trop. Il est vrai qu'ils
sont singulirement allongs par les scnes intimes qui se passent entre
la directrice et le professeur d'anglais. Vous savez, la flagellation,
c'est un puissant aphrodisiaque... Demandez plutt  Mme Tannecuir, ou
non lisez les chapitres suivants. Vous y trouverez que le professeur
d'anglais ne peut suffire  teindre les feux de cette extraordinaire
directrice qui s'adresse  des personnes de son sexe.

En tout bien, tout honneur; c'est sans tmoins: malheureusement, ce
satan professeur d'anglais qui est partout et voit tout, s'aperoit
d'un spectacle charmant qui se passe tout prs de sa cachette, et est
assez peu galant pour troubler ces... ces... comment dirai-je... ces...
dbats.

Et voil une scne du plus haut rotisme qui termine l'histoire.

Dj? Oui, et il y en a dix chapitres!

Il est vrai que je ne vous ai pas donn tous les dtails des corrections
infliges  Mlle Hlose de R..., un joli tendron de dix-sept ans aux
cheveux blond cendr, aux doux yeux de gazelle, dont la candeur
anglique ne laissait pas souponner que la mignonne tait la plus
indiscipline des pensionnaires, ni  Rosine de B..., une belle brune,
au teint lilial, de seize ans, la taille parfaite, entre les deux,
dveloppe pour son ge; des charmes! des charmes mystrieux! ni  la
tendre Victoire, blondinette de treize ans qui va recevoir une fesse
pour la gurir de sa paresse habituelle, ni  la blonde sous-matresse
elle-mme, qui prend un grand plaisir  voir donner le fouet.

Je ne vous ai pas parl non plus de ce qui se passait pendant ces
corrections o l'on bandait les yeux aux victimes pendant que le
professeur d'anglais et Mme Tannecuir... mais j'allais en dire trop
long. Lisez l'ouvrage, il en vaut la peine.

D'ailleurs, cette trs vridique histoire est suivie de =La discipline
au Couvent=, _ l'abbaye de Thtien_ 1780-1788. Extraits des mmoires
du R.-P. Chapelain--je copie exactement--de l'abbaye de Thtien, copis
textuellement sur les souvenirs crits de sa main, trouvs dans son
secrtaire aprs sa mort.

Et ainsi commencent ces extraits:

Deux tendres novices embguines depuis six mois, soeur Vronique et
soeur Gudule, la premire, une mignonne blonde de dix-neuf ans, la
seconde, une belle brune de vingt ans, ont fait un accroc  leur robe
d'innocence.

Figurez-vous qu'on les a trouves dans la mme couche, grenant un
chapelet qui n'tait pas leur chapelet habituel.

Et pour punir un crime  ce point atroce, voil la mre abbesse--la
sainte femme!--qui fouette vigoureusement les deux coupables, sous les
yeux bahis et fort satisfaits du Pre Prieur.

Flic, Flac, et flic et flac, et voil quatre chapitres sur le mme
sujet.

Inutile de dire qu'on fouette d'abord une soeur Radogune, une superbe
professe de trente ans--bigre!--plantureuse brune, aux rondeurs
opulentes, ou bien c'est une tendre novice, qui s'offre toute rouge de
honte, avec un dlicieux corps de vierge blonde, grassouillette, dodue,
aimablement (?) potele, et encore Hlne de Belvlize, une mignonne
petite blonde potele, qui a eu dix-sept ans aux dernires cerises,
toute ronde, replte, bien garnie partout; une belle chevelure blonde
encadre son front virginal--(encore! elle aussi)--tordue ordinairement
en deux longues tresses, dont les pointes noues d'une faveur bleue, lui
battent les... jambes; mais les tresses sont dfaites et les cheveux
pars sur les paules tombent dans le dos: deux grands yeux bleus
limpides et languissants, fendus comme une longue amande, sont ombrags
par des franges dores de cils longs et soyeux, surmonts d'pais
sourcils plus foncs, qui se rejoignent au-dessus d'un nez pur et
dlicat, dont les ailes transparentes palpitent, au-dessus d'une toute
petite bouche, fendue dans une cerise.

                   *       *       *       *       *

Clic, clac, et clic et clac.

Et soeur Svre, et soeur Hache-Cuir (!) s'en donnent _ coeur que
veux-tu_.

                   *       *       *       *       *

Voici venir Yolande de Beaupertuis, une superbe fille,  qui on
donnerait plutt dix-huit ans que seize sous une opulente chevelure
noire, un teint mat de la blancheur des lis, fait ressortir ses pais
sourcils d'bne, et les longs cils soyeux, qui descendent sur deux
grands yeux noirs velouts mais hautains dont l'clat n'est pas fait
pour attnuer l'orgueil qu'elle porte dans ses traits.

Une petite bouche aux lvres ronges, sensuelles complte cette belle
figure de Diane chasseresse.

Et en route pour cent coups de martinets administrs sous la comptente
direction du Pre Prieur, qui moralise  sa faon.

Un point, c'est tout.

Suivent deux pices de vers, intitules _La discipline au couvent_
(1830).

Et l'auteur avoue _modestement_ que ces deux pices, extraites des
souvenirs rims de l'aumnier de couvent des Lorettes de L. vers 1830,
sont tout simplement le chef-d'oeuvre du genre.

Jugez-en un peu par ces extraits:

    Dans l'oratoire on vient de traner Lise,
    Beau tendron de quinze ans, que le fouet va punir
    D'un gros pch de gourmandise
    Deux nonnains s'en viennent tenir
    La belle qui rsiste,
    Tandis que soeur Agns, qu'assiste,
    La plantureuse soeur Tourment,
    La trousse pour le chtiment.

Ouf! Et d'un. Point ne se termine l ce chef-d'oeuvre. Oyez encore:

    Pendant que gmit la pauvre fille,
    Redoublant d'ardeur, la nonnain
    La fustige et la catchise:
    Flic, flac, eh bien, est-ce aussi bon,
    Que le pch de gourmandise
    Qui vous valut cette fesse,  Lise?
    Flic, flac, et ceci donc?
    C'est encore meilleur, je l'espre
    Tantt notre bon pre,
    En guise de bonjour,
    Vous dira deux mots  son tour
    Flic, flac, ah! vous sentez la chose!

Flic, flac,  posie, voil de tes coups!

Voici la fin de la premire posie:

    Je l'entrane dans ma cellule,
    Et l dans l'ombre et le secret,
    Je confesse  loisir la chaude pnitente,
    Encore toute palpitante...
    Mais l-dessus soyons discret.

Soyons discret! Aprs dix pages de versification rotique! Dieu grand,
il tait temps!

Enfin le volume se termine par _une sance au Club des Flagellants_,
traduction d'une lettre crite par un certain John Seller qui a assist,
dguis en femme  cette sance.

Peu intressante cette lettre.

Beaucoup d'obscnits. Pas le moindre effort littraire.

Je n'en parlerai donc pas.




=Les Callipyges ou Les Dlices de la Verge=, par E. D. Paris. Aux dpens
de la Compagnie, 1892, 2 volumes.

C'est l le compte rendu de confrences qui auraient t faites aux
sances d'un comit form de dix charmantes femmes, aux formes
opulentes, qui s'taient donn le titre bien appropri de Callipyges.

L'ouvrage est donc divis en chapitres diffrents pour chaque
confrence. Nous les passerons rapidement en revue.

Voici d'abord une _Confrence sur l'Utilit et l'Agrment de la verge_.
La confrencire parle des _causes_ qui font donner le fouet dans les
pensionnats, puis du _but_ poursuivi en cela. Ici nous citons: le
passage en vaut la peine.

Pour nous, et pour vous aussi, mesdames, qui m'avez fait l'honneur de
me demander mon avis franc et sincre, il y a un double but, que rsume
admirablement ce proverbe latin: _utile dulci_, mler l'utile 
l'agrable.

On n'est pas plus franc, en effet.

Aprs le _but_, voil les _moyens_: ils sont nombreux, et... accompagns
d'exemples.

Passons. Suit une _confrence sur le pantalon_, ce recleur charmant
des plus riches et des plus aimables trsors.

Hum! hum!

Mrs Flog va nous dire ce qu'elle pense de _la Pudeur et de la
Confusion_. Voil qui, plac dans une telle bouche, promet d'tre
intressant. Elle commence ainsi:

Un des plus sduisants attraits de la flagellation, c'est sans
contredit la confusion qui empourpre les joues d'une pudique jeune
fille,  la seule pense qu'elle va montrer son postrieur nu.

Celte confusion n'a rien qui nous tonne, mais que ce soit l un attrait
sduisant?...

A l'appui de ces dires, Mrs Flog organise une confrence
_exprimentale_, tenue chez elle, et soyez certains que les expriences
sont pousses dans leurs dtails les plus extrmes. La cruaut et la
luxure s'y sont donn rendez-vous; mais en somme, ce n'est qu'un roman.

La fin du premier volume contient quelques observations du plus haut
intrt, mais comme elles sont enjolives (?) de scnes plus ou moins...
odieuses, nous regrettons de ne pouvoir citer que les titres des
chapitres, savoir:

Confrence exprimentale, tenue chez Mrs Flog.

Five O'Clock chez Lady Fine (confrence anecdotique).

Confrence sur les diverses manires de fouetter.

Confrence anecdotique chez Lady Richbut.

Enfin: Confrence exprimentale tenue chez Mrs S. Tear, et nous passons
au second volume.

En voici les principaux chapitres:

Sur les pratiques voluptueuses pendant la flagellation.

Sur la svrit dans le chtiment.

Sur la discipline dans la famille.

Sur la discipline entre amies.

Le tout sem d'anecdotes et de confrences exprimentales.

Il est fcheux que l'auteur de ce volume ne l'ait pas crit en termes
pins modrs et plus... littraires. L'ouvrage y et gagn.

Que ne soigne-t-on pas davantage l'impression. Nous relevons dans notre
lecture une moyenne de trois ou quatre fautes par page!




=Mmoires d'une procureuse anglaise=, faisant suite  l'ouvrage
FILLETTES ET GENTLEMEN. Paris. A la librairie de Cupidon, 1891.

Un affreux petit ouvrage, o les fautes abondent; mal imprim. Quelques
scnes de flagellation sans importance, o, seule, la note rotique est
cherche.




=tude sur la flagellation= A TRAVERS LE MONDE, AUX POINTS DE VUE
HISTORIQUE, MDICAL, RELIGIEUX, DOMESTIQUE ET CONJUGAL, AVEC UN EXPOS
DOCUMENTAIRE DE LA FLAGELLATION DANS LES COLES ANGLAISES ET LES PRISONS
MILITAIRES.

_Dissertation documente base en partie sur les principaux ouvrages de
la littrature anglaise en matire de flagellation et contenant un grand
nombre de faits absolument indits avec de nombreuses annotations et des
commentaires originaux._ Paris, 1899, 1 vol. in-8 tir  500
exemplaires sur papier de Hollande.




=Prface  l'tude sur la flagellation.= En publiant cette tude, nous
avons voulu franchement rompre en visire avec un prjug surann qui
veut que certains sujets d'une nature parfois--mais pas
toujours--scabreuse soient systmatiquement exclus de la discussion. LA
FLAGELLATION, dont l'origine remonte aux poques les plus loignes est
un de ces thmes que l'on s'est plu  classer dans la catgorie des
_questions dlicates_ que l'on ne doit aborder qu'avec la plus extrme
rserve. Notre but n'est pas d'imprimer aux ides de nos lecteurs une
direction bien dtermine dans un sens ou dans un autre; de porter aux
nues, grce  une surexcitation pernicieuse des sens, cette antique
institution qui, de nos jours, quoi qu'on en dise, n'en subsiste pas
moins sous une forme identique au fond mais modifie dans les dtails de
son excution; nous nous bornons  soumettre au public un expos aussi
complet que possible, un recueil trs consciencieux de toutes les
thories mises sur ce sujet, une collection de faits s'y rattachant,
sans commentaires, tels qu'ils nous sont transmis par d'antiques
chroniques et de plus rcentes tudes. A nos lecteurs d'en tirer la
conclusion qui leur plaira. Dviant cependant du point de vue
essentiellement documentaire auquel nous nous plaons en ce qui concerne
strictement la publication de cet ouvrage, nous croyons tout de mme
pouvoir mettre un avis tout  fait personnel, qui peut se rsumer en
quelques mots: La flagellation n'est, en somme, qu'un moyen comme un
autre de provoquer une surexcitation des sens, que l'on a employ de
tous temps plutt dans ce but rel que dans un autre et qui a constitu,
comme il le constitue encore aujourd'hui, un moyen dtourn de faire
natre chez les _mousss_ des dsirs et des jouissances qui doivent
fatalement amener un assouvissement d'apptits charnels. Le fanatisme
religieux, les pnitences asctiques et tous les autres prtextes qui
ont servi de couverture  cette pratique n'ont d avoir cependant qu'un
rsultat unique qu'il conviendrait plutt de considrer et d'analyser au
point de vue mdical.

Ce recueil, qui contient un certain nombre de faits et de relations
entirement indits, intressera certainement le lecteur  quelque
classe qu'il appartienne: la lecture de cette tude produira sur lui,
selon son temprament ou ses principes, des impressions bien diverses:
il pourra y puiser de l'tonnement; il pourra aussi s'en dlecter, comme
galement il n'y trouvera peut-tre qu'une amusante distraction,
peut-tre mme prouvera-t-il un certain dgot. Mais ce dernier cas se
produirait-il, que nous ne saurions nous en plaindre, parce que nous
aurions au moins russi  faire prendre par ce lecteur-l, en lgitime
horreur cette manie qui n'a pu clore et n'clt encore qu'en des
cerveaux maladifs.

Nous n'prouvons aucun embarras pour dclarer ici franchement que nous
considrons la flagellation comme une des passions vicieuses inhrentes
au genre humain. A ce titre, nous croyons le sujet digne d'attirer toute
notre attention, et nous sommes persuads que son analyse et sa
discussion s'imposent. Au grand public de s'riger en juge de nos
efforts, qui ne s'appuient certainement pas sur une pudibonderie
dplace. Nous pouvons, en effet, avec une lgre variante, faire ntre,
en la circonstance, un adage latin: _Castigat scribendo mores._

En prsence des lois de la nature, lois que certainement l'homme n'a pas
inspires, nos prjugs suranns, nos vertus hypocrites s'vanouissent
comme fume: la ralit, la vrit nous apparat nue, entirement nue,
et quand nous cherchons  la travestir nous commettons tout simplement
un crime de lse-nature: ce n'est plus la vrit, ce n'est plus la
ralit ds qu'on l'affuble des oripeaux de nos conventions stupides qui
permettent bien de penser en toute libert de conscience, mais
n'admettent pas que cette libert se traduise franchement et sans
ambages, nous mettant ainsi dans l'obligation de vivre en un perptuel
mensonge  l'gard de nous-mmes.

On nous a enseign que le mariage, c'est--dire l'accouplement des deux
sexes en vue de perptuer la race humaine, tel qu'il nous est impos par
les lois, est le seul et unique systme de copulation logique et
lgitime, l'idal de l'hymne, et que tous les autres systmes,
c'est--dire les rapports sexuels bass sur des principes diffrents,
sont illicites et criminels et comportent forcment la damnation.

Cette thorie est identique  celles qui rglent toutes les religions:
elle est trop consolante, trop idale, pour rpondre  la ralit des
faits, car elle implique la bont excessive et la vertu, ainsi que
l'abngation  toute preuve chez les deux sexes.

Malheureusement l'homme, tout comme la femme, et cette dernire
peut-tre  un bien plus haut degr, sont domins, subjugus par des
passions qui ne sauraient obir aux lois humaines, parce qu'elles
subissent l'impulsion de la nature, souveraine matresse en ces sortes
de choses.

Et ce sont prcisment ces passions qui font natre en nous ces manies
baroques, ces extravagances voluptueuses qui provoquent, de la part de
notre pudibonderie de convention, les hauts cris que l'on pousse quand,
par hasard, il se trouve quelqu'un qui s'attaque  la matire et
entreprend de la dissquer et de l'analyser au point de vue
psychologique.

De toutes les passions, la luxure est prcisment celle qui s'impose le
plus tyranniquement au genre humain: La flagellation,--et c'est un fait
indniablement tabli,--est un des agents les plus actifs de cette
luxure inne,  laquelle la chastet la plus stricte n'chappe que trs
rarement.

L'homme a de tous temps cherch et trouv dans la souffrance et dans
l'influction de douleurs corporelles une pre jouissance; il n'a pas
seulement puis d'tranges sensations dans son propre martyre, mais il a
aussi joui d'trange, de cynique, et, disons-le, de rvoltante faon des
tortures infliges  son semblable.

Dans les _Chants de Maldoror_ (Paris et Bruxelles, chez tous les
libraires, 1874, in-18) nous cueillons ce passage qui le dit bien:

... _Tu auras fait le mal  un tre humain et tu seras aim du mme
tre: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir._

Il serait oiseux, dans cette prface, de refaire en abrg l'historique
de la Flagellation qui se dveloppe avec toute l'ampleur que comporte le
sujet dans le volume que nous prsentons  nos lecteurs.

Notre rle se borne ici  expliquer le but que nous poursuivons en
publiant cet ouvrage. Nous voulons propager, dans la mesure du possible,
la connaissance approfondie d'une passion humaine qui se prsente sous
des aspects tellement divers et revt des formes si varies qu'elle
offre un champ d'tudes trs vaste. On pourra puiser dans notre _tude
sur la Flagellation_ maints enseignements, en tirer maintes moralits et
se faire une ide exacte des diffrentes anomalies de la nature humaine
dans ses vices, au point de vue des jouissances toutes charnelles, qui
n'empitent en rien sur le domaine intellectuel et moral. On ne saurait
en effet, taxer l'me de tares qui n'affectent que la vile enveloppe
humaine, le corps, et constituent, tout aussi bien que d'autres dfauts
constitutionnels, des aberrations physiques, c'est--dire un tat
maladif latent, dont, en somme, elles procdent.

                   *       *       *       *       *

Cet ouvrage tait accompagn de sept eaux-fortes reprsentant des scnes
de flagellation.

Ces illustrations, d'un caractre artistique indniable, ont t
=poursuivies et dtruites par le Parquet=, sur la dnonciation et  la
requte d'une Socit anglaise. Toute la presse parisienne a t unanime
 fltrir ces poursuites. Nous donnons quelques extraits des principaux
journaux qui se sont levs avec indignation contre les procds
employs en cette occurrence:


Du _Radical_, 7 juillet 1899, sous le titre: =Les dessins de la
Flagellation.=

  La neuvime chambre correctionnelle a condamn hier,  200 francs
  d'amende, pour outrage aux bonnes moeurs, M. Carrington, diteur, 
  raison de divers dessins qui accompagnent l'_Histoire de la
  flagellation  travers les ges_, ouvrage publi par sa maison.

  C'tait Me Albert Meurg qui assistait le prvenu. Il a fait
  remarquer, non sans ironie, que ce fut la plainte d'une Socit
  anglaise, la National Vigilance Association qui mit en mouvement le
  parquet franais. Et il a ajout, aux rires de l'auditoire, que ce qui
  avait offens cette vertueuse Socit, c'tait une publication
  antrieure de M. Carrington, _les Dessous de la pudibonderie
  anglaise_, o l'hypocrisie de ces messieurs d'Outre-Manche se peut
  voir  nu.


Des _Droits de l'Homme_, 7 juillet 1899, sous le titre: =Pudibonderie
anglo-franaise.=

  M. Carrington, diteur  Paris, a publi un ouvrage intitul
  l'_Histoire de la flagellation_ au point de vue mdical, historique et
  religieux.

  A la suite d'une dnonciation d'une socit de puritains anglais la
  National Vigilance Association, le parquet a trouv que les gravures
  de l'_Histoire de la flagellation_ taient obscnes et M. Carrington a
  comparu devant la neuvime chambre du tribunal correctionnel.

  Me Meurg assiste le prvenu.

  C'est bien ce qu'on peut appeler l'internationalisme de la rpression,
  le parquet parisien s'tant mis  la remorque d'une socit anglaise.

  M. Carrington avait publi rcemment un livre intitul _les Dessous de
  la pudibonderie anglaise_. Cette publication ne doit pas tre
  trangre aux reprsailles de la prsente poursuite.

  Malgr les efforts de Me Meurg, M. Carrington a t condamn  200
  cents francs d'amende.


Du _Petit Bleu_, 6 juillet 1899, sous le titre: =Pudeur Anglaise=:

  M. Carrington, a publi en France un ouvrage qui a pour titre: _la
  Flagellation  travers l'histoire_. M. Carrington a racont les
  fustigations lgendaires dont certains personnages historiques furent
  les hros ou les victimes: telle, la rivale de la duchesse du Barry,
  flagelle sur l'ordre de la favorite par quatre robustes
  chambrires; tel le chevalier de Boufflers  qui une pigramme
  irrvrencieuse valut une correction de mme nature.

  M. Carrington a fait suivre ses rcits de certaines eaux-fortes, dans
  le got des dessins du XVIIIe sicle, ayant un caractre artistique
  incontestable, mais ayant aussi, parat-il, un caractre obscne.

  Qui s'en est plaint? Personne en France. Mais notre Ligue contre la
  licence des rues a t mise en mouvement par une socit analogue
  qui, vigilante et inexorable, fait bonne garde autour de la pudique
  Albion.

  M. Carrington ayant vendu des exemplaires de son livre en Angleterre,
  la National Vigilance Association, ayant son sige  Londres, a
  demand  M. le snateur Brenger de faire poursuivre la rpression de
  l'outrage aux bonnes moeurs commis par l'auteur.

  Le prsident de la ligne franaise a transmis la plainte au parquet
  qui a dfr M. Carrington au tribunal correctionnel.

  M. le substitut Rambaud, avec cette largeur d'ides et cette finesse
  d'esprit qu'on lui connat, a soutenu la prvention avec austrit
  mais sans passion.

  Me Meurg a dfendu le prvenu, qui dclarait que ses compatriotes
  avaient voulu se venger de la publication qu'il a faite d'un livre
  intitul _la Pudibonderie anglaise_.

  M. Carrington a t condamn  200 francs d'amende.

  La tribunal a ordonn, en outre, la destruction des objets saisis.

  Pauvres eaux-fortes galantes!


De l'_Intransigeant_, 8 juillet 1899, sous le titre: =La flagellation en
correctionnelle=:

  Fichtre! on ne s'est pas ennuy, hier,  la neuvime chambre
  correctionnelle!

  M. Carrington, diteur  Paris, a publi un ouvrage intitul:
  l'_Histoire de la flagellation aux points de vue mdical, historique
  et religieux_.

  Or, ledit ouvrage est illustr de nombreuses planches, lesquelles on
  le devine ne manquent pas d'un certain... intrt.

  Tant et si bien que la pudeur anglaise s'est mue, mais mue au point
  que la National Vigilance Association a fait un appel dsespr  la
  pudeur franaise, en la personne de son pre et vigilant gardien, M.
  Brenger; et c'est ainsi que M. Carrington se trouve assis en police
  correctionnelle en compagnie de ses bouquins.

  Voil-t-il pas Me Meurg qui, dans sa malice, s'avise de vouloir
  prouver que, chaque jour, le parquet laisse en vente de pires
  horreurs! Et alors non, je ne peux pas vous dire tout ce qui dfila
  devant les yeux du tribunal!

  Ah! sapristi, c'est un joyeux mtier que celui de juges!...

  Mais, enfin, les fautes des uns n'innocentent pas les autres, et M.
  Carrington n'en a pas moins attrap 200 cents francs d'amende.

  Allez donc faire de l'art, aprs a!...


Du _Rappel_, 8 juillet 1899, sous le titre: =une Morale d'exportation=.

  C'est de nos voisins qu'il s'agit.

  Nous avons la bonne fortune de possder une Socit qui nous sauve,
  parat-il, de la pluie de feu qui dtruisait les villes maudites. _Ils
  en ont une en Angleterre!_ et terrible! auprs de laquelle notre
  Brengre parat toute de mansutude et de tolrance. De trs hauts
  personnages composent le comit de cette _National Vigilance
  Association_ dont Sa Grce le duc de Westminster est le prsident.

  Nationale, dit le titre. C'est Internationale qu'il faut lire.

  Notre ami Blondeau vous a cont hier le procs fait  un diteur de
  Paris, M. Carrington, sur la plainte de cette Socit.

  L'diteur a t condamn; il s'agissait d'une publication en langue
  franaise. Il est trange que le parquet ait cru devoir poursuivre sur
  la plainte d'une association trangre.

  La Vigilance Association a donc des attributions plus tendues que la
  ntre, tellement tendues que son action s'exerce surtout, vous vous
  en doutez un peu, contre les productions littraires du continent:
  _Sapho_ de Daudet; les nouvelles de Maupassant; les romans de Zola;
  _la Vie de Bohme_ de Murger, etc., ont encouru ses foudres et la
  justice anglaise a poursuivi et condamn les traducteurs et les
  diteurs de ces ouvrages.

  Faut-il ajouter  cette liste Boccace et Rabelais et la Reine de
  Navarre? Ceux-l aussi furent proscrits.

  Ne rions pas! La Vigilance Association a fait des victimes. Un diteur
  estim de l'autre ct du dtroit, M. Vizetelly, dont le catalogue
  semblait le livre d'or de nos gloires tant il avait pris  coeur de
  rpandre les noms des meilleurs crivains franais, cet diteur,
  dis-je, un vieillard de soixante-dix-huit ans poursuivi  la requte
  des _Vigilants_ pour avoir traduit et publi l'_Assommoir_ d'mile
  Zola, fut condamn  dix-huit mois de hard-labour. Il mourut en
  prison.

  Mais, direz-vous, ces poursuites tmoignent d'un tat morbide de la
  pense: toutefois, comme elles sont diriges contre les traductions en
  langue anglaise et des ditions faites en Angleterre, nous perdons
  tout droit de protester, du moins dans une certaine mesure. Cela est
  vident, mais puisque les pres la pudeur de Londres viennent chez
  nous, cela devient plus grave.

  Qu'a donc publi d'horrible M. Carrington? Une _tude sur la
  Flagellation au point de vue historique et mdical_, livre tir sur
  grand papier,  petit nombre, pour des souscripteurs, et accompagn de
  gravures reprsentant des scnes historiques de flagellation. Dans ces
  gravures, sans qu'il soit possible d'y dcouvrir la moindre pense
  obscne, les personnages fouetts sont reprsents vtus, n'ayant de
  dcouvert que la partie du corps flagelle.

  Le dlicieux Willette, dans un numro rcent du _Courrier Franais_ ne
  reprsentait-il pas plus crment encore et sans que personne pt
  songer  s'en offenser une scne de ce genre: une horrible scne de
  flagellation d'une jeune fille... en pays de langue anglaise?

  Dans sa spirituelle plaidoirie, Me Meurg, a fait bonne justice des
  allgations du parquet. Il a d'ailleurs dcouvert le vritable mobile
  non des poursuites engages mais de la plainte: M. Carrington, sujet
  anglais, a publi dernirement _les Dessous de la Pudibonderie
  anglaise_. Tout s'explique! L'accs de pudicit est une petite
  vengeance.

  Malheureusement pour la Vigilance Association, il ne s'agissait pas
  dans l'espce d'une officine pornographique, mais d'une librairie
  d'art et de sciences, de l'diteur des traductions anglaises du
  _Cabinet secret de l'Histoire_ du docteur Cabans (galement
  poursuivies) d'un ouvrage de Tarnowsky, professeur de l'Acadmie
  impriale de Russie, l'un des plus clbres psychologues de notre
  temps et d'autres livres luxueux et prcieux.

  Je m'empresse d'ajouter que de courageux et nobles esprits n'ont, en
  Angleterre mme, jamais cess de lutter contre les agissements de
  cette pudibonde Socit, et j'ai sous les yeux l'admirable plaidoyer
  que rdigea pour Vizetelly, Robert Buchanan, l'un des matres de la
  littrature anglaise.

  Et pour qu'on sache bien  quels esprits nous avons affaire, citons ce
  dernier trait. Il montrera leur discernement, leur science et leur
  got et leur aptitude  mettre sur le mme plan quelques ordures
  indiscutablement ordures et d'admirables oeuvres.

  Richard Burton, le clbre voyageur anglais et le merveilleux
  traducteur des _Mille et une Nuits_, le premier Europen qui, aprs
  Burckhardt, put pntrer jusqu' la Mecque, avait recueilli au cours
  de ses voyages incessants  travers toute l'Asie, un nombre
  considrable de manuscrits prcieux, uniques. Ces manuscrits orientaux
  formaient une collection que les savants auxquels il fut donn de les
  parcourir dclaraient inestimable. Ils taient destins  jeter un
  nouveau jour sur une foule de questions littraires, scientifiques et
  historiques et des experts consults les avaient estims, pour leur
  seule valeur artistique,  la somme de vingt-cinq mille francs! Ce
  dernier dtail, peu important en soi, a cependant quelque intrt.

  Or,--je n'invente pas, je cite--dans son IIe rapport (1896) la
  National Vigilance Association annonait  ses membres qu'elle avait
  reu des mains de la veuve de Richard Burton cette collection
  prcieuse _et qu'elle l'avait dtruite_.

  Ami John Bull! Vous qui lisez si bien la Bible, consultez un peu
  l'vangile et, si la paille franaise vous ennuie, songez  la poutre
  britannique.

La place nous manque pour donner les extraits de tous les journaux qui
se sont occups de cette affaire.

Nous citerons encore:

Le _Temps_, le _Journal_, le _Journal du Peuple_, la _Presse_, le _XIXe
sicle_, la _Petite Rpublique_ et nombre de journaux anglais: _Daily
Telegraph_, _Daily Chronicle_, _Daily Messenger_, _Reynolds Newspaper_,
etc. etc., etc.




=Mmoires d'une danseuse russe=, par E. D., auteur de _Dfil de fesses
nues_. Paris, sous les galeries du Palais-Royal, 1892, 3 _volumes
in-18_ (Une dition possde des gravures).

L'ouvrage est divis en trois parties:

1 Mon enfance chez un boyard;

2 Chez la modiste  Moscou;

3 A l'acadmie impriale de Danse.

Voici quelques extraits de l'avant-propos:

Je liai connaissance  Paris, pendant l'Exposition de 78, avec une
danseuse russe, qui faisait partie d'un corps de ballet en
reprsentation dans un thtre du Trocadro. Mariska--c'est le nom que
nous donnerons  la danseuse qui l'a pris pour signer ses
mmoires--avait trente-huit ans sonns, et n'en paraissait pas plus de
trente, malgr les nombreuses tribulations par lesquelles elle tait
passe dans le cours de son existence.

L'ampleur de ses formes postrieures m'intriguait, au dernier point,
par le dveloppement qui bombait d'une faon exagre les jupes
repousses. J'avais, chaque fois que je la rencontrais, une question sur
le bout de la langue, mais je n'tais pas encore assez familier avec la
ballerine, pour m'informer de la cause d'une pareille envergure, que
j'attribuais aux exercices physiques, auxquels devaient se livrer ds
leur enfance les lves de Terpsichore.

Je tournais autour de la belle Slave, lorgnant d'un oeil d'envie le
superbe ballonnement, tent de palper l'toffe comme par hasard, mais
j'osais  peine l'effleurer, craignant des rebuffades, bien que Mariska
part m'encourager de l'oeil.

Un soir, j'eus l'occasion de tter l'toffe soyeuse, qui couvrait la
somptueuse mappemonde. Nous allions souper au cabaret, deux de mes amis
et moi, avec la danseuse, en cabinet particulier. Je montai derrire
elle les degrs qui conduisaient au salon du premier; j'en profitai pour
prendre dans mes mains la mesure de la circonfrence, qui me parut d'un
volume remarquable, sans qu'elle s'en montrt le moins du monde
offusque.

Pendant le souper, arros de Champagne frapp, nous la plaisantions sur
ce que nous appelions sa difformit. Elle avait un sourire goguenard,
comme si elle mditait quelque farce pice, dont on la disait
coutumire dans les soupers o on l'invitait.

Quand la table fut desservie, elle avait une pointe d'ivresse. Elle
avait vid coup sur coup quatre ou cinq coupes de Champagne, comme pour
se donner du coeur. Elle sauta sur la table, s'agenouilla, nous tournant
le dos, et sans crier gare! elle se troussa lestement, s'exhibant des
genoux  la ceinture.

Nous crmes  ce geste qu'elle avait gard son maillot. Nous fmes bien
vite dtromps le plus agrablement du monde. Elle tait nue des genoux
aux hanches...

... Nous tions un peu surpris du sans-gne et du sans-faon avec
lequel la danseuse nous exhibait ainsi toutes ses nudits dans la plus
riche indcence.

--Eh bien, criait-elle, mon postrieur est-il difforme, mes seigneurs?

Ah! non, il n'tait pas difforme. Certain aimable chroniqueur qui les
aime amples, larges, opulents, serait tomb en extase devant cette
merveille de croupe rebondie.

Les jupes taient retombes, la danseuse avait repris sa place sur sa
chaise qu'elle garnissait de telle dbordante faon, qu'ici encore elle
et fait tomber  genoux le chroniqueur fascin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle nous demanda si nous dsirions connatre la cause du dveloppement
anormal de ses fesses.

Elle nous raconta, avec le bagout d'une vritable Parisienne,
entretenant sa verve par des coupes de champagne qu'elle vidait de temps
en temps, qu'elle tait ne, qu'elle avait pass son enfance, son
adolescence et une partie de sa jeunesse dans le servage.

Elle avait souffert physiquement et moralement dans les diverses
conditions o elle avait pass son existence, fouette  tout propos
chez le boyard, par la gouvernante, les matres et les enfants, chez la
modiste o on l'avait mise en apprentissage par la matresse et par les
clients qui venaient se plaindre;  l'Acadmie impriale de Danse, o la
chorgraphie s'enseigne le fouet en main. Et rien n'aide au
dveloppement des fesses comme la flagellation continue. On ne lui avait
pas mnag les corrections depuis son enfance...

                   *       *       *       *       *

La premire partie de l'ouvrage est consacre  l'enfance de Mariska
chez un riche boyard. L, la malheureuse se voit dans l'obligation de
passer par toutes les fantaisies des matres, des enfants et des
invits.

Les verges et le knout tiennent une place honorable dans ce premier
volume, o il n'est gure question que de flagellations diverses,
infliges aux esclaves.

                   *       *       *       *       *

La boarine--c'est Mariska qui parle--dcida qu'on me mettrait en
apprentissage chez une grande modiste de Moscou, Mme K... pour y
apprendre la confection des vtements de femmes. Ma nouvelle matresse
avait tous droits sur moi. On lui avait recommand de ne pas ngliger
les coups, pour me faire entrer le mtier par derrire. C'tait le seul
moyen de m'encourager  bien faire.

                   *       *       *       *       *

Et, dans cette seconde partie, des Mmoires d'une danseuse russe, nous
voyons se drouler des scnes d'atelier, parfois fort intressantes et
non dpourvues d'une note documentaire. Mariska tait non seulement
fouette par sa matresse, mais elle recevait encore de nombreuses
fouailles de clientes et clients mcontents.

Enfin, le troisime et dernier volume contient les tribulations de
Mariska  l'Acadmie impriale de Danse.

Nous regrettons que le texte vraiment trop pic ne nous permette de
citer quelques passages.




=Utilit de la flagellation=, DANS LES PLAISIRS DE L'AMOUR ET DU
MARIAGE, traduit du latin de J.-H. MEIBOMIUS.


Avant de parler de cet ouvrage par lui-mme, nous donnerons quelques
notes bibliographiques.


La premire dition parut  Leyde (Lugdunum Batav.) en 1629. Elle ne
contient que le seul trait.

Viennent ensuite les ditions suivantes:

2 _Leyde_ (Lugd. Batav.), sans date, petit in-12 de 48 pages.

3 _Lubec, editio secunda_, 1639, petit in-12, 48 pages. Nombreuses
fautes.

4 _Lugd. Batav., ex off. Elz._, 1643, in-4 de 48 pages.

5 _Londres_, 1795, in-32, dont il a t fait  _Paris_, sous la date de
1757, une contrefaon errone.

6 _Londres_, 1770, in-32.

Ces cinq dernires ditions, de mme que la premire, ne renferment que
le trait de Meibomius.

En 1669, Thomas Bartholin en donna  _Hafnia_ (Copenhague) une dition
latine in-8, augmente: 1 de sa Lettre  Henri Meibomius fils; 2 de
la Rponse de celui-ci; 3 d'une petite dissertation acadmique
intitule: _De renum officio in re venerea_, de Joachim OElhaf, mdecin
 Dantzick; et 4 d'une _dissertatiuncula_ d'Olas Worm, mdecin 
Copenhague.

Cette dition ainsi augmente fut rdite  _Francfort_, 1669, in-8;
puis en 1670,  _Francfort_ galement, in-12 (ou petit in-8) de 144
pages. Quoique mal imprime, sur d'assez mauvais papier, cette dition
est recherche, comme trs complte.

Mercier donna une nouvelle dition latine d'aprs le texte des ditions
de Francfort; _Parisiis_, 1792, petit in-12.

La traduction franaise de Meibomius avec les additions de Thomas
Bartholin et la lettre de Meibomius _le jeune_, est attribue  Claude
Mercier de Compigne, l'diteur. Elle parut sous les titres suivants:

1 _De l'utilit de la flagellation dans les plaisirs du mariage et dans
la mdecine, et dans les fonctions des lombes et des reins. Ouvrages
_curieux_, traduit du latin de Meibomius, orn de gravures en
taille-douce, et enrichi de notes historiques et critiques, auxquelles
on a joint le texte latin. Paris, chez Jac. Gironard, 1792._

Petit in-12 (in-18 Cazin) de 168 pages. Frontispice et figure par
Texier. Pas de faux titre. Certains exemplaires sans nom d'diteur avec
la simple rubrique. _Paris_, 1792.

2 _De l'utilit de la flagellation dans la mdecine et dans les
plaisirs du mariage et des fonctions des lombes et des reins. Ouvrage
_singulier_, traduit du latin de J.-H. Meibomius, etc., enrichi de notes
historiques et critiques. Paris, C. Mercier, 1759._

Petit in-12, 156 pages. Un joli frontispice non sign.

3 _De la flagellation dans la mdecine et dans les plaisirs de l'amour;
ouvrage singulier, traduit du latin de J.-H. Meibomius; nouvelle
dition, revue, corrige et augmente du joli pome de l'_Amour
fouett_, A Paris, chez Mercier, diteur du Furet littraire, rue
d'Angivilliers, n 151, an VIII_ (1800).

In-12 (in-18 Cazin); 148 pages dont 4 de titre et faux titre, et 3 pages
d'annonces. Mme frontispice que l'dition prcdente. Sur le faux
titre, on lit: _loge de la Flagellation_. L'_Amour fouett_ est de
Fuzelier. Cette dition fut corrige par l'abb Mercier de Saint-Lger.

4 _De l'utilit de la flagellation dans la mdecine et dans les
plaisirs du mariage, et des fonctions des lombes et des reins; ouvrage
singulier, traduit du latin de J.-H. Meibomius; enrichi de notes, d'une
introduction et d'un index. Londres_ (Besanon, Metoyer an), 1801.

In-8 de 100 pages, dition trs soigne, conforme (comme texte) 
l'dition de l'an VIII.

dition moderne (_la dernire parue_): _Utilit de la Flagellation dans
les plaisirs de l'Amour et du Mariage, traduit du latin de J.-H.
Meibomius. Nouvelle dition, augmente de notes historiques, critiques
et bibliographiques, suivie de la Bastonnade et de la Flagellation
pnale, par J.-D. Languinais. A Amsterdam, Aug. Brancart.
Libraire-diteur_, 1891.

In-12 de 200 pages. Pap. verg, bien imprim.

Voici enfin, mon cher Cassius, le petit trait que je vous ai promis
dans une orgie bachique.

Vous vous convaincrez en le lisant, que l'usage de la flagellation
n'est pas aussi extraordinaire qu'il le parat au premier coup d'oeil.

... Je vous ai dit que les coups et la flagellation servaient
quelquefois  la gurison de plusieurs maladies. Je vais vous dmontrer
que l'exprience a confirm la bont de ce remde, en m'appuyant sur
l'autorit des mdecins qui l'ont enseign et pratiqu.

Ainsi commence Meibomius. Et, ce thme pos, il le dveloppe tout au
long. C'est la partie qui traite de la Flagellation _dans la mdecine_.
Puis suit _la flagellation en amour_.

A la suite de ce trait, nous lisons[42] une tude intitule: DE LA
FLAGELLATION, PAR THOMAS BARTHOLIN (_Observations extraites de la lettre
de Thomas Bartholin  Henri Meibomius fils_), dissertation curieuse et
intressante.

  [42] Nous parlons de l'dition marque _Amsterdam_, 1891, dition dont
    nous nous occupons exclusivement.

Puis DE LA FLAGELLATION, PAR HENRI MEIBOMIUS FILS, sous forme d'un
extrait _de la rponse_ de H. Meibomius fils  Th. Bartholin.

Enfin l'ouvrage se termine par LA BASTONNADE ET LA FLAGELLATION PNALES,
tude en dix chapitres, dont la conclusion se termine,  propos des
dpravs qui tentent de restaurer l'antique usage de la bastonnade par
ces mots pleins de bons sens:

Le moderne qui veut rtablir les anciens usages se prpare de grands
malheurs.




=Mmoires de Miss Ophlia Cox.=--_Traduit pour la premire fois de
l'anglais par les soins de la socit des Bibliophiles Cosmopolites._
Londres, imprimerie de la Socit cosmopolite, 1892.

Un volume in-16, 216 pages, imprim sur papier verg  500 exemplaires.

L'diteur s'exprime ainsi dans la prface:

L'auteur du livre que nous prsentons au public, prvient son lecteur
vers la fin de l'ouvrage, que son livre est vrai de tous points.

Cette assertation est exacte. Nous connaissons miss Ophlia.

Nous avons surtout t dcids  publier cet opuscule par la peinture
relle et vibrante des scnes qui se passent,  Londres, dans
l'intrieur des maisons de rendez-vous.

On trouve dans ces scnes un singulier mlange de respectabilit et de
sadisme qui est un des traits les plus curieux du caractre anglais.

L'ensemble de l'ouvrage traite surtout des dessous d'une maison de
rendez-vous de Londres.

La verge y tient un grand rle--le plus important.

Nous ne savons pas si les scnes qui y sont dcrites se passent
rellement  Londres: elles dpassent en cruaut et en sadisme tout ce
que l'on peut imaginer de plus horrible.

Ouvrage bien imprim, dans un style soign. Les descriptions y sont
pousses jusqu' l'extrme.




JEAN DE VILLIOT.--=Curiosits et Anecdotes sur la flagellation.=--Sur la
Flagellation et les Punitions corporelles; le Knout; la Flagellation en
Russie; aprs le Bal; la Cour Martiale de miss Fanny Hayward; la
Dtention fminine en Sibrie; la Flagellation pnale; un Remde pour la
Kleptomanie dans la Socit Anglaise; les trangleurs; les Larrons et le
Bton; la Flagellation dans l'Art; le Marquis de Sade et Rose Keller;
Sarah Bernardt et son Fouet; la Flagellation dans les Cours royales;
psychologie du Fouet; les Punitions dans l'Arme anglaise; la
Flagellation en Orient.--Paris, librairie des Bibliophiles (Ch.
Carrington). Tirage priv  500 exemplaires, 1900.

Un volume in-8 carr de 436-xx pages. Imprim  750 exemplaires sur
papier verg de Hollande et 20 exemplaires sur papier du Japon.

_Extrait de l'introduction._--Les pages que l'on va lire ne sont pas
crites videmment... pour les petites filles, dont on coupe le pain en
tartines...

Les petites filles! les petites filles! Mon Dieu! n'y a-t-il pas des
crivains qui se dvouent par vocation ou par ncessit  composer des
historiettes sans dard et sans venin? Est-ce qu'il n'y a pas des auteurs
pour enfants et mme des auteurs pour dames[43]?

  [43] Charles Asselineau.

Donc ces pages sont seulement pour le philosophe. Il y trouvera matire
 mditation, soit  propos de cet attrait qu'exerce sur un si grand
nombre d'hommes la peine du fouet inflige  leurs semblables, combien
il faut peu de chose pour dmuseler le fauve qui sommeille au fond du
coeur de tous; soit qu'il cherche  dmler par quelle aberration des
sens cette mme flagellation ranime la volupt aussi bien chez les
bourreaux blass que chez les victimes impuissantes.

L'aberration, en effet, est  son comble quand le plaisir n'est excit
que par la vue de la douleur ou quand la douleur ressentie aboutit au
plaisir. Ce dernier sentiment mme, bien que diamtralement oppos au
premier, tmoigne lui aussi d'une perversion singulire. L'origine,
toutefois, en est plus mystrieuse. Deux classes distinctes d'hommes
recherchent en effet dans la douleur une excitation au plaisir: le
mystique et le dbauch. Mais le plaisir que chacun d'eux recherche est,
en son essence, trop diffrent pour que la question ne soit pas par cela
mme minemment complexe.

                    ... _La saintet
    Ainsi que dans la pourpre un dlicat se vautre
    Dans les clous et le crin cherchant la volupt_

et l'impuissant ou le blas flagellant ses reins appauvris pour ranimer
une ardeur qui n'y fut jamais ou qui s'y teignit par l'abus, demandent
au mme instrument de supplice des sensations totalement diffrentes.

Tous deux relvent peut-tre de la psychopathie, mais chacun rclame une
tude spciale.

Si le sadisme et le masochisme ont, sous ces plumes expertes, vu leurs
arcanes abominables savamment dvoils, il reste un travail non moins
intressant  tenter sur le got de la souffrance chez les mystiques de
toute race et de tous credo. Ce travail constituerait un chapitre et non
l'un des moindres, d'un trait de l'_rotologie mystique_, trait qui
reste  faire et qui devrait tenter la verve rudite d'un pote.

La flagellation considre comme chtiment ou comme adjuvant de luxure,
donne ou soufferte, est videmment un sujet capable d'attirer et de
fixer l'attention.

Dans l'un et dans l'autre cas, elle doit sa vogue dont tmoigne
l'histoire des moeurs chez tous les peuples,  l'humiliation profonde
endure par le patient, humiliation d'o provient, quand elle joue le
rle d'un aphrodisiaque, la volupt du masochiste humili et savourant
sa souffrance.

Donne sur les paules ou sur le dos, elle ne peut exciter que cette
sensation et pourquoi la flagellation pnale est le plus souvent
applique de cette faon, sauf dans la famille o les parents s'ils
n'ont en but qu'une correction rgulire et sans arrire-pense,
l'appliquent sur les fesses de leur progniture.

Elle l'est presque toujours de cette faon quand on l'applique ou qu'on
la reoit comme aphrodisiaque externe, et c'est l incontestablement un
des rites les plus en faveur auprs des dvots de la Vnus Callipyge. La
vue des trsors impudiquement tals ajoute au plaisir de ce noir
orgueil jouissant de la douleur du patient ou de la patiente, et comme
Vnus n'est pas la seule  possder ces trsors, peut-tre faut-il voir
dans ce fait l'explication de l'apptit malsain des fesses sur la chair
nue que bien des pdagogues ressentent maladivement.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'humiliation que ressent le patient
sous les cuisants baisers des verges ou du fouet. Cette torture tait
celle que les Romains infligeaient  leurs esclaves et, comme pour
abaisser jusqu' ce degr,--le dernier pour eux--ils l'infligeaient
galement aux Vestales qui, dans leur veille sacre devant le feu de
Vesta l'avaient laiss s'teindre. Cela ne le rallumait pas. Il n'en est
pas de mme, parat-il, de ce feu que des vestales  rebours savent
raviver dans les reins flagells de ces vieux qui veulent redevenir
jeunes ou de ces jeunes qui sont dj vieux.




UNDER THE SJAMBOK. A TALE OF THE TRANSVAAL, by George Hansby Russell.
London, John Murray, 1899, in-8, 348 pages[44].

  [44] Sous le _Sjambok_. Conte du Transvaal, par George Hansby Russell.
    Londres, 1899. Prix 6 shellings (7 fr. 50).

D'abord qu'est le _Sjambok_? C'est un norme fouet dont se servent les
Boers pour conduire leurs bestiaux. On le fabrique gnralement avec la
peau du rhinocros. S'il tait destin seulement aux animaux, tout
serait pour le mieux, mais plus d'un indigne du pays des Boers a senti
sur ses paules la caresse cinglante du _Sjambok_.

A vrai dire, il y a de cela une ou deux gnrations.

Les effets de ce terrible instrument quivalent  ceux du
_Chat--neuf-queues_ employ dans les prisons anglaises, et beaucoup de
Cafres ont succomb sous les coups de ce fouet.

L'ouvrage dont je m'occupe actuellement n'a aucun caractre rotique ou
mme lger. C'est, en ralit, une tude physiologique des moeurs des
Boers; mais, je le rpte, je crois qu'il serait prfrable de reporter
de semblables coutumes  quelques gnrations en arrire. L'auteur, trs
chauvin--pour ne pas dire davantage--donne de telles descriptions qu'on
se croirait en plein tat sauvage. Au fond, l'ouvrage n'offre que peu
d'intrt. Je le mentionne seulement parce que le fouet y joue un rle
prpondrant.

L'intrigue est simple:

Richard Hanson, un vieux camarade de George Leigh, le hros du livre,
recommande  celui-ci de s'occuper de sa fille qui se trouve au moment
de sa mort, dans le Sud Afrique.

Voil George Leigh, parti  la recherche de miss Hanson. D'o rcits
d'aventures plus ou moins fantastiques, certainement peu vridiques, si
peu mme  mon avis, que je ne crois pas utile de donner des extraits de
ce roman.




=Scarlet and Steel.= SOME MODERN MILITARY EPISODES, by E. Livingston
Prescott. London, 1897, in-8, 362 pages[45].

  [45] carlate[46] et Acier. pisodes de la vie militaire actuelle, par
    E. L. Prescott.

  [46] Allusion aux jaquettes rouges des soldats anglais.

Un hasard m'a appris que ce magistral ouvrage a t crit par une femme.
A la fois bien documentes et d'un style clair et impressionnant, ces
pages laissent sur l'esprit un indfinissable sentiment de tristesse.

C'est vraiment avec plaisir que j'ai lu ces pages mouvantes,
aujourd'hui o les oeuvres malsaines ou nulles s'entassent, o chaque
auteur semble apporter son tribut  l'inutilit.

Chaque page de ce passionnant roman--car n'en doutez pas, profanes, il
est des romans passionnants--chaque page est pleine d'action, de
mouvement, de vie. Point de mauvaise sentimentalit. L'auteur a
recherch avec soin ses documents avant de les placer dans son livre et,
chose curieuse dans ce genre d'ouvrages, rien n'a t nglig. Les
renseignements ont certainement t pris  bonne source.

En 1879, parut la loi anglaise sur les rglements et la discipline dans
l'arme. Cette loi barbare en plus d'un point, comprend LES PUNITIONS
CORPORELLES  infliger aux soldats dans les prisons militaires. Et ce
livre rpond  un besoin. Il fallait lutter contre cette discipline
atroce qui fait appliquer le fouet  des hommes.

Ami John Bull, tant que tu traiteras tes soldats en enfants auxquels on
donne la fesse, tu seras dshonor devant le monde civilis[47].

  [47] Dans l'_tude sur la flagellation aux points de vue historique et
    mdical_, se trouvent de longs extraits de _Scarlet and Steel_. Les
    personnes qui ne pourraient pas lire l'original dont il n'existe
    malheureusement pas de traduction franaise, trouveront dans
    l'_tude sur la flagellation_, la traduction des principaux passages
    sur le sujet qui nous occupe.




=The Story of the Australian Bushrangers=, by Geo. E. Boxall. London,
1899, in-8, 392 pages[48].

  [48] _Histoire des Batteurs de buissons australiens_, par G.-E.
    Boxall. N'a pas t traduit en franais.

Il semble presque impossible de se faire aujourd'hui la moindre ide de
l'importance des _Bushrangers_[49], au commencement du sicle. Il est
infiniment probable que l'Australie, las Tasmanie, voire la
Nouvelle-Zlande ont t peuples au dbut par les forats exports
d'Angleterre, d'autant plus qu' ce moment, il fallait vraiment peu de
chose pour transformer un honnte homme en forat. Sous l'gide froce
des rois Georges d'Angleterre, le moindre crime voyait son auteur finir
sur la potence et pour les dlits insignifiants, on envoyait les
dlinquants peupler les plaines de _Botany Bay_.

  [49] Le mot _Bushranger_ est difficilement traduisible en franais.
    C'est l'quivalent de coureur ou batteur de buissons. Dans le cas
    qui nous occupe, il s'agit des vads des bagnes australiens qui,
    posts sur la lisire des bois et des forts, arrtaient et
    dvalisaient les voyageurs qui s'attardaient dans ces parages.

L'ouvrage en question s'occupe donc en grande partie des forats vads.
Dans les descriptions du bagne, l'auteur est arriv au dernier degr de
la frocit dans l'application des peines corporelles. Et j'ai tout lieu
de croire que rien n'est exagr.

Je vais maintenant m'efforcer de rsumer quelques parties de ce livre.

Les punitions des forats atteignaient le plus haut point de sauvagerie.

La moindre peccadille tait punie de fort douce faon,  coups d'un
instrument appel _Chat-de-voleurs_, et auprs duquel le
_Chat--neuf-queues_ n'est que jeu d'enfant.

L'auteur de l'ouvrage que je cite est d'avis que l'emploi de cet
instrument tait plutt nuisible, tant au physique qu'au moral.

Chose curieuse: les soldats gardiens des forats taient soumis  une
discipline plus svre encore et l'on vit des malheureux commettant
dlibrment les plus grosses fautes pour changer leur sort en celui de
forats! Si ces derniers montraient une conduite empreinte  l'gard des
suprieurs d'obsquiosit et de bassesses, ils voyaient leur sort
s'adoucir considrablement; si, par malheur, les prisonniers essayaient
de montrer de l'indpendance--indpendance forcment relative--il n'y
avait pas de rpit pour eux jusqu' la mort qui avait souvent lieu sur
l'chafaud.

Je trouve, en continuant ma lecture, de curieuses anecdotes: c'est ainsi
qu'il habitait  Sydney--actuellement l'une des plus belles villes de
l'Australie--deux _flagellateurs_, vritables _artistes_ (?) en leur
genre. Ils _travaillaient_ toujours ensemble, l'un de la main droite,
l'autre de la gauche, et se disaient capables de fouetter cruellement un
homme sans lui soutirer la moindre goutte de sang. Le dos des malheureux
supplicis avait l'aspect d'une vritable pomme souffle, tout parsem
qu'il tait de boursouflures qui restaient sensibles et faisaient
endurer aux patients une douleur beaucoup plus longue que celle produite
par la coupure de la peau.

Ordinairement les bourreaux entamaient les chairs: il se trouvait 
Sydney tout autour du champ d'excution situ dans Barrack Square, un
sol satur de sang humain.

Une curieuse anecdote raconte par l'auteur: Un individu fouett par les
deux _flagellateurs_ dont j'ai parl quitta le lieu d'excution, le
sourire aux lvres, remettant sur ses paules horriblement tumfies sa
flanelle de forat d'un geste de dfi, se vantant que les bourreaux
taient incapables de lui arracher le moindre soupir.

Un autre prisonnier, flagell avec la plus grande force sur les reins,
s'poumonnait en vain  crier: Plus haut, plus haut. Le bourreau
continuait froidement son oeuvre. Le malheureux, une fois dbarrass de
ses liens, saute sur l'excuteur et le couche  terre d'un coup de
poing. Aussitt saisi, il dut subir, dans le triste tat o il se
trouvait, une punition quivalente  la premire.

Parfois, un prisonnier reconnu innocent tait nonobstant fouett: Un
malheureux forat fut condamn  recevoir 50 coups du _chat_. Au moment
de l'excution de la sentence une circonstance imprvue prouve sa
parfaite innocence.

--Qu'importe, dit le juge de Launceston, charg de faire excuter la
punition; qu'il soit puni d'abord et je lui ferai grce une autre fois.

Les prisonniers taient astreints  saluer en se dcouvrant tous les
_officiels_ de la colonie. A ce sujet, l'auteur raconte le cas de ces
forats qui, en janvier 1839, excutant une construction  Woolloomoll
Bay, sur la proprit de Sir Maurice O'Connell, blessrent grivement
leur contrematre en lchant, pour saluer leur matre, une norme pierre
qu'ils transportaient.

Le capitaine O'Connell dcrta de ce fait que les ouvriers employs chez
lui ne seraient plus astreints  saluer pendant le travail. Ce qui
n'empche qu'un beau jour le Prfet de police de Sydney fasse fustiger
un nomm Joseph Todd qui, charg d'un lourd fardeau, tait dans
l'impossibilit absolue de saluer ledit chef de police (le colonel
Wilson[50]).

  [50] Voici comment l'auteur raconte cette anecdote:

    ... Le colonel Wilson passait l, accompagn de sa fille. Les
    forats continurent leur tche, ne prtant nulle attention au
    Prfet de police, quand celui-ci s'cria d'une voix furieuse: Otez
    vos chapeaux! Quelques-uns s'excutrent, mais l'un d'eux, nomm
    Joseph Todd, charg d'un lourd fardeau, ne broncha pas sous l'ordre.
    Otez votre chapeau, canaille! reprit le colonel. Je suis autoris
     ne pas le faire, rpondit Todd. Le Prfet se rpandit en
    grossires injures. Enfin, n'y tenant plus: Qu'on l'arrte,
    cria-t-il, et aussitt accoururent un sergent et quelques hommes.
    Todd opposait une vive rsistance. Il n'en fut pas moins saisi et
    fustig cruellement. Le jugement portait que Todd avait commis une
    grave infraction en refusant de se livrer aux soldats qui venaient
    l'arrter, refus qui n'tait acceptable que pour un homme libre!

Joseph Todd, qui reut pour ce fait 50 coups du _chat_ tait arrt la
semaine suivante pour une incartade lgre et condamn de nouveau 
recevoir 30 coups du _chat--neuf-queues_.

L'ouvrage est compos surtout d'anecdotes dans ce genre et, vu la
modicit de son prix (7 fr. 50) nous le recommandons au lecteur.




CURIOUS EPISODES OF PRIVATE HISTORY.--=The Court Martial on Miss Fanny
Hayward= BY AN EX-INFANTRY-CAPTAIN[51]. Paris, Librairie des
Bibliophiles, 1899; 1 volume in-8 carr. 70 pages. Imprim sur papier
de Hollande.

  [51] pisodes Curieuses de l'Histoire Prive.--La Cour martiale pour
    Miss Fanny Hayward, par un ex-Capitaine d'Infanterie. Paris, 1899.


Voici un trs curieux conte: Une courtisane, miss Fanny Hayward, accuse
d'avoir vol une montre dans la chambre d'un officier, est traduite par
les amis de ce dernier devant une cour martiale improvise et condamme
 recevoir un certain nombre de coups de fouets. On lui donne le choix
entre cette punition honteuse et une dnonciation  la police. L'accuse
choisit la fustigation et la scne s'accomplit  la grande joie des
officiers et des petites dames invites  la fte (?)

Telle est toute l'intrigue. Ce conte a t traduit en franais et se
trouve tout au long dans l'ouvrage _Curiosits et Anecdotes sur la
flagellation_, dont j'ai parl prcdemment.

L'auteur de cette histoire affirme qu'elle est vraie en tous points et
que seuls les noms de lieux et de personnes ont t changs, pour les
besoins d'une publication.




_Curious Sidelights of social History._ HOW WOMEN ARE FLOGGED IN RUSSIAN
PRISONS. Narrative of a Visit to a Convent Prison in Siberia by AN
ENGLISH DOCTOR. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1899. Un volume
in-8, 48 pages[52].

  [52] Curieux aperus de l'Histoire sociale: Comment les femmes sont
    fouettes dans les prisons russes. Narration d'une visite faite dans
    une prison de femmes en Sibrie, par un docteur anglais. 1 plaquette
    in-8 carr, 48 pages.


C'est la copie d'une lettre crite par un jeune docteur anglais,
voyageant en Sibrie,  un ami intime habitant Londres. Cette lettre est
date: Tomsk, Western Siberia, 24th July 1880.

Cette lettre est authentique. Si le docteur n'a pas t tmoin des
scnes qu'il dcrit, il est certain qu'il a puis ses renseignements 
bonne source.

L'diteur de ce volume a crit une trs intressante prface.

Cette lettre traduite en franais se trouve galement tout au long dans
l'ouvrage: _Curiosits et anecdotes sur la flagellation._




DFIL DE FESSES NUES.--RECUEIL DE LETTRES ROTIQUES, PAR E. D. AUTEUR
DE MES TAPES AMOUREUSES. _Paris. Chez la petite Lollote. Galeries du
Palais-Royal_, 1891. Petit in-16, VI-210 pages.


Ce volume vient de m'tre communiqu par un bibliophile de mes amis. Le
titre indique ce qu'est le livre: un recueil de lettres _rotiques_.
Pour cela, oui. Quant  la petite Lollote, c'est vainement que j'ai
cherch son adresse au Palais-Royal.

Au dos du faux titre de ce livre, se trouve une liste d'ouvrages faits
par le mme auteur (E. D.), savoir: _Le marbre anim_, _Mes Amours avec
Victoire_, _La Comtesse de Lesbos ou la Nouvelle Gamiani_, _Lvres de
Velours_, _L'Odysse d'un Pantalon_, _Les Callipyges, ou les dlices de
la Verge_, _Jupes Trousses_, _tapes Amoureuses_, _Dfil de Fesses
nues_, _Odor di Femina_, _Exploits d'un Galant prcoce_.

Voil une belle liste, aux titres suggestifs, et si l'on songe au peu
d'annes que M. E. D. a mis  faire tous ces volumes, je frmis  l'ide
de ce qu'il m'aurait fallu analyser de livres, si M. E. D. ne s'tait
pas arrt.

Cet ouvrage me parat, sinon traduit de l'Anglais, du moins crit par un
tranger. J'ai d'ailleurs remarqu que les ouvrages signs E. D.
prsentent des diffrences de styles assez considrables. Dans tous les
cas, le style en est pauvre: la note cherche et pousse  l'excs est
uniquement celle de l'obscnit.

Il m'est impossible de donner ici des extraits in extenso. Les adoucir
serait leur enlever le seul mrite qu'ils ont.

Voici cependant l'_Avant-Propos_:

  Ce recueil contient un choix de lettres sur des sujets trs piquants,
  prises dans la collection d'un bibliophile anglais, qui a bien voulu
  me les communiquer. J'ai traduit les unes, copi le texte des autres,
  en dguisant les noms des lieux et des personnages.

  Je crois cette publication destine  un grand succs. Rien de plus
  moustillant que ces rcits alertes, qui chatouillent le lecteur et la
  lectrice par la verve salace qui les distingue des ouvrages parus dans
  ce genre jusqu' ce jour, sans en excepter les piquants souvenirs de
  M. Martinett, que je viens de savourer. Puis la varit des rcits
  crites par des plumes diffrentes, ajoute un grand charme  l'intrt
  dj considrable de cet ouvrage sans rival. C'est un chef-d'oeuvre
  qui complte la collection des rotiques. Je suis d'autant plus 
  l'aise pour en parler ainsi, sans qu'on puisse me taxer de
  forfanterie, que je ne suis ici que le fidle traducteur, ou le
  modeste copiste.

  A vous, charmantes lectrices, je ddie ce nouveau chatouilleur, bien
  digne d'clipser tous ces ans: car quoi de plus sduisant en ce
  monde, que le dfil sous nos yeux merveills de ces ravissants
  objets, dsigns par le titre un peu gros de cet ouvrage, gracieux
  ornement, suspendu dans l'espace, que vous balancez dans un
  dhanchement voluptueux, riche, somptueux, opulent, l'orgueil d'un
  sexe adorable, le plus lorgn de ses appas, devant lequel le genre
  humain, hommes et femmes, tombe  genoux, pour lui adresser ses
  fervents hommages.

Aprs un tel pangyrique de cet ornement suspendu dans l'espace (?!)
tirons le rideau.




RANDIANA, OR EXCITABLE TALES, contient des dtails pousss jusque dans
leurs plus infimes parties. L'auteur ne cherche pas  dguiser sa
pense. J'ignore absolument quel peut tre cet auteur, mais c'est
certainement un homme du monde, et du meilleur.

L'ouvrage se compose de vingt-quatre chapitres, crits avec beaucoup de
verve, dans un trs pur anglais. Ce n'est certainement pas une
traduction, les scnes se passant d'ailleurs en grande partie  Londres.
Il y a cinq chapitres sur les vingt-quatre, que je dois signaler
spcialement, attendu qu'ils se rapportent  notre sujet.

Dans le chapitre V, on trouve un abrg de l'histoire de la flagellation
et dans le chapitre VI, on entre dans le vif de la question, avec
l'histoire de deux ecclsiastiques qui ont persuad  une jeune femme de
laisser exprimenter sur son corps les bienfaits de la flagellation.

Ce volume, publi vers 1880  Londres (?) est devenu presque
introuvable. Il a t rimprim en 1897  Paris, en une charmante
dition tire, sur papier de Hollande,  200 exemplaires numrots  la
presse. Le titre de cette dition porte: _Social Studies of the
Century._ RANDIANA, OR EXCITABLE TALES. Paris, _Socit de Bibliophiles_
for the Delectation of the Amorous and the instruction of the amateur in
the Year of the excitement of the sexes, MDCCCXCVIII.

Pisanus Fraxi, l'minent bibliographe fait, sur ce volume, les remarques
suivantes:

  Chacun des vingt-quatre chapitres de cet intressant ouvrage, contient
  une petite affaire d'amour, brivement et habilement raconte, et dont
  l'auteur est le hros.

  Aucune de ces aventures ne dpasse le domaine des choses possibles:
  elles peuvent mme fort bien--exagration mise  part--arriver  tout
  homme du monde possdant, en sus de l'amabilit, une bourse bien
  garnie. Nanmoins, l'auteur me permettra d'tre sceptique quand il
  affirme:

  Je suis homme  ne pas farder la vrit, mais aussi  ne raconter que
  ce qui est, et si extraordinaire que puissent paratre quelques-uns de
  mes racontars  ceux qui n'ont jamais pass par de semblables
  habitudes, elles n'en sont pas moins exactes. La lecture de cet expos
  fera, je crois, grandir le zle avec lequel il sera lu.

  J'hsite vraiment  porter croyance--ajoute Pisanus Fraxi--aux effets
  magiques du baume Pinero, ni  l'emploi sans danger d'un semblable
  aphrodisiaque dans de semblables scnes d'orgie et de flagellation
  pratiques par le pre Pierre de Sainte-Marthe des Anges, de South
  Kensington, ni  l'aventure audacieuse avec la vertueuse Mme Leveson.

  L'improbabilit mme de ces scnes peut tre sans doute considre par
  quelques-uns des lecteurs comme une marque d'originalit et le volume
  sera certainement salu comme joyeuse arrive par tous les philosophes
  de la mme cole que l'auteur.




THODORE DE BANVILLE.--CONTES HROQUES. Paris, 1884.


Je ne classe pas cet ouvrage parmi ceux crits exclusivement sur la
flagellation. Thodore de Banville n'tait pas coutumier de tels livres.
N'empche que le premier des contes, _La Borgnesse_, se terminait par un
sujet de flagellation qui vient apporter l sa note sombre.

Christmant, amant d'une femme de monde quelconque, est surpris par le
mari. Mais la matresse a le temps de s'chapper et serait bientt hors
d'atteinte si le modle du peintre, Lo, n'avait, d'un signe
imperceptible, indiqu au mari outrag la porte par laquelle avait
disparu la fugitive.

  Cependant ce clin d'oeil de trahison jet par Lo, Christmant l'avait
  vu, lui aussi, et surpris au vol. Alors il saisit un fouet accroch 
  la muraille entre deux bbs japonais, et de toutes ses forces en
  cingla le visage du modle. L'oeil bless horriblement sortit de son
  orbite, et les joues et la bouche dchirs ne furent plus qu'une
  plaie. Et furieuse, hurlant, toute sanglante, de longs filets de sang
  coulant sur sa gorge nue, tordant ses bras, la grande Lo eut encore
  un air de dfi, et de son oeil unique regardant Lopold Christmant
  avec l'expression d'une haine farouche:

  --Tant pis! je vous aimais! dit-elle.

Dans le mme ouvrage, un autre des contes _La Bonne_ nous donne une
scne diffrente. Il serait tmraire de ma part d'essayer d'analyser
Banville. Je cite donc:

  En voyant la colre qui brillait dans les yeux de la grande femme,
  les visiteurs voulurent s'interposer mais les cartant d'un geste
  terrible, elle saisit Audren, et l'ayant mis sur son bras, comme
  lorsqu'il tait enfant, le dculotta et lui donna le fouet. Le vicomte
  de Larmor hurlait de douleur; mais toujours Annan Gon le frappait de
  toutes ses forces, et acharne  le chtier, elle ensanglantait sa
  main vengeresse dans la chair dchire et meurtrie de ce mauvais
  gentilhomme.




RARE TRACTS ON FLAGELLATION.--Voici sept opuscules qu'il serait de
coupable ngligence d'omettre dans cette bibliographie.


Un rudit nomm Henry Thomas Buckle, n en Angleterre de parents
fortuns, et mort  l'ge de trente-trois ans a laiss un certain nom
dans la littrature anglaise. C'est l'auteur de l'_Histoire de la
civilisation en Angleterre_ (3 volumes) oeuvre monumentale, reste
inacheve par la mort de l'auteur, ouvrage renomm pour la clart du
style et la profonde philosophie qui s'en dgage. Parmi les sujets qui
attirrent l'attention de ce chercheur, vient s'ajouter celui qui se
rapporte aux punitions corporelles. Du moins, on le dit, et je vois l
l'explication de la runion de son nom. Voici en effet le titre gnral
des sept opuscules:

=Rare Tracts=: REPRINTED FROM THE ORIGINAL EDITIONS COLLECTED BY THE
LATE HENRY THOMAS BUCKLE, author of _A History of Civilization in
England_ autrement dit: Traits rares sur la flagellation, rimprims
sur les ditions originales, runis par feu Henry Thomas Buckle auteur
de l'Histoire de la civilisation en Angleterre.

On prtend que Thomas Buckle avait prt ces opuscules en 1872,  un
diteur de Londres, nomm J. C. Hotten, qui les a publis dans sa
Bibliothque dite du _Progrs social_, d'aprs les ditions originales
collectionnes par Thomas Buckle. L'diteur de l'dition originale, en
1777 tait G. Peacock, et il est probable que Buckle se serait servi de
ces opuscules pour un chapitre curieux et intressant de son ouvrage sur
la civilisation.

Les sept volumes de la rimpression sont trs rares et valent de 250 
300 francs. Ils sont forms en partie de rvlations sur certaines dames
du _grand monde_ anglais, dames qui s'adonnaient beaucoup au sport tout
particulier de la flagellation. Les noms sont peu dguiss.

Entre autres documents, on trouve un opra-comique reprsent sur une
scne prive ainsi que des confrences _fashionables_ qui, parat-il,
ont t faites avec accompagnement d'expriences pratiques! Ces volumes
clairent d'un jour nouveau les pratiques en usage au sicle dernier en
Angleterre.

Voici les titres complets des sept volumes:

1. Exhibition of Female Flagellants in the Modest and Incontinent World.

2. Part Second of the Exhibition of Female Flagellants in the Modest and
Incontinent World.

3. Lady B--r's Revels. A Comic Opera, as Performed at a Private Theatre
with unbounded Applause.

4. A Treatise of the Use of Flogging in Venereal Affairs. Also of the
Office of the Loins and Reins. By Meibomius.

5. Madame Birchini's Dance. A Modern Tale, with Original Anecdotes
collected in Fashionable Circles. By Lady Termagant F--m.

6. Sublime of Flagellation: in Letters from Lady Termagant F--m to Lady
Harriet T--l.

7. Fashionable Lectures; Composed and Delivered with Birch Discipline,
by the Following Beautiful Ladies.

London, printed by G. Peacock, 1777[53].

  [53] 1. Exposition des Flagellants femelles dans le monde modeste et
    incontinent.

    2. Seconde partie de l'Exposition des Flagellants femelles dans le
    monde modeste et incontinent.

    3. Les orgies de Lady B--r's--Opra-comique, comme excut sur un
    Thtre priv, avec applaudissements sans frein.

    4. Trait de l'usage de la verge dans les plaisirs vnriens, et
    dans l'office des reins et des lombes, par Meibomius. (Voyez plus
    haut: Meibomius, De l'utilit de la flagellation.)

    5. La danse de Mme Birchini. Conte moderne, avec Anecdotes
    originales recueillies dans des _fashionables_ Cercles, par Lady
    Termagant F--m.

    6. La majest de la flagellation: en lettres de Lady Termagant F--m
     Lady Harriet T--l.

    7. Lectures _fashionables_; composes et prononces avec la
    discipline du fouet, par les magnifiques dames suivantes. Londres,
    imprim par G. Peacock, 1777.




LASHED INTO LUST. A CAPRICE OF A FLAGELLATION. Paris, 1899[54].

  [54] La luxure dans le fouet. Caprice d'un flagellateur. 1 volume
    petit in-8. Deux ditions dont l'une sur papier de Hollande.

Voici maintenant un ouvrage absolument moderne et qui dmontre par son
existence mme, que l'trange got de la flagellation n'est pas encore
teint.

Voici le problme que l'auteur anonyme (nous le connaissons
personnellement, et c'est un gentleman distingu, ce qui prouve le peu
de bonne foi qui prside  l'tablissement de ces ouvrages) cherche 
rsoudre: comment domestiquer et rduire  la soumission une courtisane
 la langue acre qui pense que chaque homme reprsente sur terre un
imbcile, plus qu'un naf.

L'auteur a rsolu ce problme avec beaucoup d'habilet. Ce volume n'a
jamais t publi en franais quoique l'original ait t crit dans
cette langue. Les acheteurs de cet ouvrage, s'ils supposent acqurir un
brviaire de pit, doivent tre tristement dus: l'auteur a choisi ses
hrones et leur a assign un rang hirarchique dans la haute prtrise
de la galanterie.

Les actrices de ce petit drame sont des parvenues, de naissance et
origines diverses.

L'assemble  la _Villa du Nid d'Amour_ est suffisamment htroclite:
nous y trouvons la fille du faubourg, coudoyant la femme pervertie du
commerant honnte,  laquelle fait vis--vis la dame _raisonnable_ et
d'ge presque mr qui donne de _sages_ conseils  la jeune fille de
bonne famille folle de son corps, enfin toute l'assemble s'incline
devant la hautaine courtisane  la mode qui tout  l'heure criera,
suppliera sous les cuisantes morsures de la verge. La principale scne
de flagellation a lieu sur un yacht, en pleine Mditerrane. Ce yacht
est command par un anglais de gots bizarres, nomm Sir Ralph. A bord
une nice de ce dernier, une jeune femme d'admirable beaut du nom de
miss Violet Stafford, matresse de Sir Ralph, et la courtisane dont j'ai
parl, formaient l'lment fminin qui devait entrer en scne.

Le premier sujet d'une castigation fut miss Violet, qui pour une
peccadille commise un mois auparavant, fut fouette sans piti. La
courtisane franaise avait assist avec grande surprise  la punition de
sa jeune amie anglaise, et mme essay de dissuader les bourreaux de
leur action infme. Aussi, je laisse  penser l'indignation qu'elle
ressentit lorsque son amant l'informa tranquillement que son tour tait
venu. Je cite son propre rcit que l'auteur lui fait raconter  des
amies:

  Je crus qu'il plaisantait et je me mis  rire. Mais lui se tenant
  debout, le fouet  la main me dit placidement:

  Allons, Nini, dshabillez-vous, la belle!

  Comme je le regardais, hbte, ptrifie d'tonnement, il reprit
  criant presque:

  Allons... fais vite, et au mme instant son fouet s'abattait
  cinglant mes paules.

  Je poussai un cri de douleur et de rage, et bondis comme une tigresse
  pour lui arracher le fouet: deux coups rapides me firent battre en
  retraite.

  Nous tions rests seuls. Je courus vers la porte; elle tait ferme
  en dehors.

  Assassin! misrable lche! m'criai-je perdument;  chacune de mes
  exclamations, le fouet retombait sur mes paules.

  Sir Ralph, d'une voix calme, me disait:

  Prends garde  la figure. Je ne voudrais pas te blesser. Puis, il
  continuait, par saccades: sois raisonnable... dshabille-toi, ou...
  j'emploie la force--Osez donc, misrable! criai-je de nouveau.

Et la scne se continue entre amant et matresse jusqu' l'intrusion de
nouveaux tmoins qui vont prter appui  l'orgie sanguinaire qui va se
drouler.

Les dtails qui accompagnent les descriptions m'empchent de les citer.

C'est, je crois, le livre le plus rotique qu'il m'ait t donn de lire
en anglais.




=Thtre des cruauts des hrtiques au XVIe sicle.=--Reproduction du
texte et des gravures de l'dition franaise de 1558. Publi sans doute
 Londres, 96 pages.




=Prison Characters= DRAWN FROM LIFE WITH SUGGESTIONS FOR PRISON
GOVERNMENT. FEMALE LIFE IN PRISON BY F. W. ROBINSON[55].

  [55] Caractres de la prison (en Angleterre); bas sur la vie, avec
    conseils au gouvernement des prisons. Vie des femmes en prison, par
    F. W. Robinson.

Deux illustrations, deux volumes, 736 pages.




=Les duels par la flagellation.=--Je viens de passer rapidement en revue
les principaux ouvrages, o des auteurs talentueux ou nuls se sont
efforcs de nous raconter par des scnes vcues (?) disaient-ils
presque tous, que la flagellation fut, est, et sera toujours  l'ordre
du jour, qu'elle fait partie intgrante de notre vie. Je suis loin de
les approuver, considrant plutt les malheureux adonns  cette
pratique comme des malades, et rien de plus. Cependant, il est des
circonstances o le fouet ou le bton ont jou un rle prpondrant. Je
me souviens avoir lu dans les journaux amricains, il y a quelques
semaines  peine, que deux habitants du pays, qui s'taient vous une
haine mortelle, dont la jalousie tait la base (cherchez la femme) ont
trouv un ingnieux moyen de mettre fin au conflit qui les sparait.
Attachs tous deux solidement  deux arbres vis--vis, n'ayant que la
main droite de libre, et cette main arme d'un gourdin, ils se sont
administrs rciproquement une telle vole de coups, qu'il est plus que
probable qu'ils ont trouv dans la mort l'unit qu'ils n'avaient pu
avoir de leur vivant. Voil un duel, qui, je crois, ne sera pas got de
sitt dans la vieille Europe. Mais en Amrique...

                                   *

                                 *   *

Le _Journal illustr_, dans son numro du 4 mars 1900 donne en premire
page une gravure reprsentant un duel au fouet entre deux charretiers,
duel qui se termina tragiquement, l'un des deux combattants ayant eu
l'oeil crev.

Voici les faits tels que les a relats _le Petit Journal_:

  Deux charretiers, Georges Falga et Emmanuel Ricci, gs vingt-trois
  ans et vingt-six ans, vivaient en paix... lorsqu' La
  Garenne-Colombes, o ils demeurent, ils firent la connaissance d'une
  fort jolie fille dont ils s'prirent perdument et que tous deux
  dsiraient pouser. Falga, plus heureux que son rival, ayant obtenu,
  avec le consentement du pre, celui de la jeune personne qui ne
  voulait pas de Ricci parce qu'il est Italien, s'empressa de faire part
   ce dernier du rsultat de sa dmarche.

  Furieux d'tre ainsi vinc, l'Italien jura de se venger.

  Hier matin, vers six heures, comme les deux rivaux, avant de se rendre
   leur travail, prenaient leur repas dans un dbit de la Garenne, une
  violente discussion s'leva entre eux,  propos du prochain mariage de
  Falga, et de grossires invectives furent changes. Ils allaient en
  venir aux mains, lorsque d'autres charretiers, tmoins de la scne,
  s'interposrent et proposrent aux deux hommes d'aller vider leur
  querelle dans un duel en champ clos.

  L'arme choisie serait le fouet dont chacun d'eux tait arm. Les
  conditions de ce singulier duel rgles, Falga et Ricci, suivis de
  leurs tmoins allrent se placer dans un terrain situ  quelque
  distance du dbit.

  Mis en face l'un de l'autre, chacun tenant son arme, les combattants,
  qui, au pralable s'taient dvtus jusqu' la ceinture, attendirent
  le signal et se mirent immdiatement  se cingler consciencieusement
  le visage et le torse de terribles coups de fouet.

  D'normes zbrures, laissant chapper le sang, ne tardrent pas 
  apparatre sur la peau des deux adversaires, qui redoublant d'ardeur,
  se frappaient comme des sourds. Le combat durait depuis quelques
  minutes, lorsque tout  coup, Ricci poussa un cri terrible et
  chancela. Le fouet de son rival venait de lui atteindre l'oeil.




=Les corrections conjugales et les littrateurs, anciens et
modernes.=--Cette grave question: Doit-on ou ne doit-on pas battre sa
femme? a fait couler des flots d'encre  pas mal de littrateurs.


Il est bien un vieux proverbe qui dit qu'il est permis de battre sa
femme, mais qu'il ne faut pas l'assommer, et comme il est
universellement reconnu que les proverbes sont la sagesse des nations,
nous devons prendre celui-l en bonne part.

Battre sa femme, dit M. Esquiros, est un usage fort ancien dans le
monde et notamment en France... Toutes les socits commencent, comme
l'humanit, par l'tat sauvage, lequel entrane toujours l'emploi
aveugle de la force. De vieilles crmonies religieuses consacraient
mme cet usage en plusieurs provinces; le droit en tait accord au mari
comme une franchise.

                                   *

                                 *   *

En Angleterre, crit M. Larcher, la loi qui permettait au mari de battre
sa femme _gratuitement_ a subsist jusqu'en 1660.

Depuis ce temps, moyennant une faible amende, tout mari anglais peut
infliger de rudes corrections  sa femme.

A notre poque, dans ce pays, il ne se passe pas une semaine, pas un
jour mme, sans qu'une feuille publique, soit de Londres, soit de la
province, n'annonce qu'un mari a horriblement maltrait sa femme. Ces
actes de brutalit conjugale sont depuis longtemps si communs en
Angleterre, que le public n'y donne plus aucune attention; ils passent
en quelque sorte inaperus. On se dit: Ce n'est rien, c'est un homme
qui a corrig sa femme, tout aussi simplement qu'on se dirait: Ce
n'est rien, c'est un homme qui a battu son chien. Il est mme 
supposer que les chiens, s'ils subissaient les mauvais traitements que
subissent un grand nombre de femmes, trouveraient plutt des dfenseurs
que ces dernires... Ds l'instant que de tels actes de barbarie ne
soulvent plus l'indignation publique, le devoir des lgislateurs serait
d'aviser au moyen d'y mettre un terme... Est-ce au mari, au mariage ou 
la femme qu'il faut s'en prendre? Que l'on cherche et l'on trouvera.

                                   *

                                 *   *

Une bonne correction, dit Salomon, vaut mieux aux femmes qu'un collier
de perles.

                                   *

                                 *   *

Tilly fait la remarque que les femmes rsistent souvent aux plus nobles
procds, et sont presque toujours subjugues par le charme des plus
mauvais traitements.

                                   *

                                 *   *

Le _Petit Bleu_ du 15 mars 1900, publiait l'entrefilet suivant:

  =Battu et ridiculis.=--MONTLUON.--Il existe  Montluon une vieille
  et originale coutume locale qui veut que tout mari qui se laisse
  battre par sa femme soit promen par la ville la tte coiffe d'un
  bonnet de coton, une quenouille en main en guise de sceptre et mont 
  l'envers sur un ne.

  Cette pratique quelque peu comique est toujours en vigueur. Aussi,
  avant-hier soir, vers six heures,  la sortie des usines, plus de
  trois mille personnes se trouvaient-elles sur le pont Saint-Pierre et
  aux abords pour voir passer un cortge de mari battu.

  Le patient tait un ouvrier d'usine,  qui sa femme avait donn une
  matresse gifle  la suite d'une querelle conjugale, et  qui ses
  camarades d'atelier appliquaient la peine encourue en pareil cas,
  suivant le rite usit.

  Le malheureux, cavalcadant  l'envers sur un ne de marinier, le chef
  ceint d'un casque  mche et portant dans le dos une pancarte
  infamante, o taient crits ces mots: Battu par sa femme et
  content, fut promen par toute la ville, essuyant les lazzis les plus
  sanglants d'une foule sans piti.

                                   *

                                 *   *

Bien d'autres auteurs ont agit cette question, mais les citer tous
m'carterait sensiblement de mon programme.

                                   *

                                 *   *




=A l'ombre.=--Traduit pour la premire fois de l'Anglais pour la Socit
des Bibliophiles, 1 volume, in-18 papier verg. (dit  10 francs.)


Dans son prospectus, l'diteur de cet ouvrage dit:

Il est assez dlicat de donner une ide du livre, vu sa nature
ultra-lgre. Contentons-nous de dire que ceux que ne choquent pas les
robes qui se retroussent et les cotillons qui dcouvrent ce qu'ils
devraient cacher, ceux-l, disons-le, trouveront leur compte dans ce
volume singulirement piment. Est-il besoin d'ajouter que l'application
de la verge et de la main sur d'affriolantes rondeurs y joue un rle
prpondrant; c'est un des traits caractristiques de cette sorte de
littrature, et, dans cet ouvrage, c'est pour ainsi dire  chaque page
que se manifeste ce got trange dont tant d'ouvrages srieux ont
affirm et comment l'existence.




=Les Loups de Paris=, par JULES LERMINA[56].--Ce n'est pas sous un titre
semblable que l'amateur d'ouvrages sur la flagellation, penserait
trouver une terrible scne de fustigation. Le hasard--qui fait parfois
bien les choses au profit des bibliomanes--m'a fait rencontrer ce livre
qui,  premire vue, semble tre un roman-feuilleton fort banal. En le
feuilletant, j'y ai trouv quelques tudes intressantes, o le document
n'est pas ddaign, mais l'auteur, obissant aux lois inexorables de la
comprhension populaire, a d mettre sa tche  la hauteur de Mme
Pipelet qui s'en est donne  coeur joie: des massacres, cambriolages,
vols avec effractions, assassinats: O ma chre! c'est palpitant.

  [56] Grand in-8, avec un frontispice en couleurs (grande
    chromolithographie pliante).

Arrivons au passage qui nous intresse. Il s'agit d'une tentative
d'vasion dans un bagne. Le forat coupable est condamn  recevoir
cinquante coups de bton. Je cite textuellement:

  On entrana le coupable. Entraner n'est pas le mot propre, car il
  suppose rsistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'et t
  qu'une masse inerte...

  Les forats avaient t convoqus, selon l'usage, pour assister au
  chtiment,  l'expiation...

  L'vad fut dpouill jusqu' la ceinture...

  Un condamn  vie s'avana tenant en main l'instrument du supplice. En
  cette anne-l, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise,
  le _cat-o-nine tails_, touffe de neuf lanires, garnies de petites
  balles de plomb.

  L'excuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
  comme un coup de feu.

  Le condamn resta immobile, les poignets appuys sur le billot de
  bois.

  Il faut dire que chaque coup du _cat-o-nine tails_, tait compt pour
  dix coups ordinaires. C'tait donc cinq rasades seulement, terme
  consacr, que le patient devait recevoir.

  Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.

  Il ne remua pas.

  Deux! Il y eut du sang.

  Mme immobilit.

  --Diable! fit un des assistants, voil une forte nature. Qui se serait
  attendu  cela? Ordinairement, on tombe au troisime.

  Bah! ce sera pour le quatrime.

  Mais le troisime tomba net sur les paules l'homme...

  Le quatrime enleva quelques lambeaux de chair...

  L'autorit n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
  les conditions du programme...

  --Cinq!

  C'est fait. Le condamn se redressa. Il y avait l un baquet rempli
  d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel
  marin.

  --Vous permettez? demanda-t-il.

  Et sans attendre la rponse, il plongea dans l'eau la toile grossire
  qui servait d'ponge, et le liquide ruissela sur ses paules...

  Il ne frmissait mme pas. Et cependant,  voir la chair crase, la
  douleur devait tre atroce...

  Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, 
  sa place, alla se mettre dans le groupe des forats, endossant la
  casaque dont on l'avait dpouill...

  --C'est une mystification, dit un surveillant.

  De fait, ils taient tous consterns.

  --Il y a un autre condamn, fit un garde-chiourme. On pourrait
  essayer.

  --Soit...

  La condamnation tait moins grave. Vingt coups, ce qui se rsolvait en
  deux coups de fouet de nouvelle invention...

  --C'est l'excuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.

  Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet 
  la main:

  --J'offre de frapper le patient.

  --Tu n'auras pas la force.

  --Essayez.

  --Soit.

  Le forat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
  d'insubordination, tait un norme colosse dont les paules, le torse,
  le _rble_ semblaient taills en plein bronze...

  Il se posa, arrogant, dfiant du regard le poignet fin et sans doute
  faible de cet excuteur de hasard.

  --Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-l me dmolit...

  Il n'acheva pas.

  On entendit un cri, un rle.

  L'homme tait par terre, crispant ses ongles au sol.

  Un seul coup du _cat-o-nine tails_ l'avait abattu.

  Le mdecin s'approcha... Une sorte de gloussement sortait de sa
  poitrine, tandis qu'une cume rougetre souillait ses lvres.

  --Il ne rsisterait pas au second coup, dit le mdecin. Bien heureux
  s'il rchappe de cette premire alerte...

  C'tait fait.

  Les gardes-chiourmes appelrent les hommes  la grande fatigue.




=La flagellation dans la gravure, la caricature, en politique.=--L
aussi, la flagellation a jou un rle important. Mais cette partie
demande une tude spciale. Je ne citerai donc que quelques exemples.

Qui ne se rappelle le numro publi par le _Le Rire_, entirement
illustr par le dessinateur Willette? Une des gravures, la plus amusante
peut-tre, reprsente un intrieur britannique, et, cependant que le
pre lit la _Bible_, la mre ponge le postrieur d'une fillette.
Lgende: _En Angleterre, les petites filles sont bien gentilles, mais
trop souvent fouettes._

                                   *

                                 *   *

Au moment o j'cris ces lignes, _La Caricature_, journal satyrique
donne en premire page un dessin reprsentant la reine Victoria,
flagelle vigoureusement par le Prsident Krger. Cette caricature,
considre  juste titre comme outrageante, a eu un immense
retentissement de l'autre ct du dtroit.




Dans son numro du 30 avril 1800, _Le Courrier franais_ donne un
merveilleux dessin de Willette  propos du rtablissement de la
flagellation en Virginie. La lgende du dessin porte:

  Les journaux publient une dpche de New-York annonant que
  l'Assemble lgislative de l'tat de Virginie a vot une loi
  permettant d'appliquer les chtiments corporels en public.

  La premire  qui cette loi a t applique est une jeune fille de
  dix-huit ans qui a t fouette sur la place publique de Manassas,
  parce qu'elle avait des relations immorales avec un clergyman.

  Sans commentaires.




Une petite brochure vient de paratre, sous le titre. =Les Crimes des
couvents=[57], qui contient des dtails si rvoltants sur des faits qui
se sont passs dernirement, d'une telle frocit que le sujet mrite
d'tre tudi  fond.

  [57] B. GUINAUDEAU.--LES CRIMES DES COUVENTS.--L'exploitation des
    Orphelins. Paris, 1889. 1 brochure de 72 pages, 50 centimes.

Je rserverai donc cette tude pour un autre ouvrage, car ici, la place
me fait dfaut.




=Trait du fouet, et de ses effets sur le physique de l'amour, ou
aphrodisiaque externe.=--Ouvrage mdico-philosophique, suivi d'une
dissertation sur les moyens d'exciter aux plaisirs de l'amour, par D...
(Doppet) mdecin, 1788, 1 vol. in-18 de 108 pages, plus 18 feuillets
prliminaires.


Le _Trait du fouet_ est une imitation plagiaire du trait de Meibomius,
dont j'ai dj parl. Ici tout est libertinage et satire grossire. Le
lecteur n'y apprendrait rien d'utile; en revanche, il y peut trouver les
moyens de ruiner sa sant, car l'ouvrage contient une pharmacope trs
tendue des plus actifs aphrodisiaques, rduits en lectuaires formuls,
suivie d'une liste raisonne des plantes analogues  la vertu de ses
rcips.

J'ai sous les yeux une rimpression de ce volume qui porte: Londres,
1891. Cette dition est prcde d'une _notice bibliographique_ dont je
cite quelques passages intressants:

  L'auteur du _Trait du fouet_ est Franois-Amde Doppet, mdecin,
  littrateur et gnral franais, d'origine savoisienne, n a Chambry
  en mars 1753, et mort  Aix (Savoie) vers l'an 1800. Sauf Qurard,
  _France litt._ et la _Biogr. gnr._ de Hoefer qui donnent
  l'numration exacte de ses nombreux ouvrages, il n'est gure
  brivement cit par les autres biographes, que pour l'ouvrage qui nous
  occupe.

  La premire dition a pour titre: _Aphrodisiaque externe_, ou _Trait
  du fouet et de ses effets sur le physique de l'amour, ouvrage
  mdico-philosophique suivi d'une dissertation sur tous les moyens
  capables d'exciter aux plaisirs de l'amour, par D***_, sans lieu
  d'impression (Genve) 1788, in-18 (disent Brunet, Graesse et le comte
  d'I***), in-16 (disent Barbier, Qurard et Hoefer) de 158 pages.

  Il est  remarquer que tous les biographes indiquent _Genve_ comme
  lieu d'impression, tandis que la _Bibliographie_ du comte d'I***,
  seule, indique _Paris_.

  La _Bibliographie des ouvrages relatifs  l'amour, aux femmes_, etc.
  Turin et San Remo, 1871-1873, en annonant, au _Trait du fouet_, une
  figure-frontispice, qui n'a jamais exist que dans l'imagination un
  peu vagabonde des diteurs, ajoute que le _Mdecin de l'amour_ paru 
  _Paphos_ (Paris) en 1787, in-8, est un essai du mme ouvrage. C'est
  une profonde erreur. Le _Mdecin de l'amour_, est tout simplement une
  vritable histoire mdico-romanesque n'ayant aucun point de
  ressemblance avec le _Trait du fouet_.

                                   *

                                 *   *

  Il se rencontre aussi des exemplaires de cette dition originale
  portant un titre ainsi libell: _Trait du fouet_, ou _Aphrodisiaque
  externe_, etc. A Paris, chez les marchands de nouveauts.

  Une rimpression  trs petit nombre a eu lieu  Paris ou  Lille, au
  commencement de ce sicle (1820  1825). Cette dition contient 108
  pages, la table comprise; elle porte sur le titre, pour pigraphe, un
  passage latin, tir de l'ouvrage de Meibomius. Elle est bien imprime,
  son bon papier ordinaire coll, d'une teinte lgrement bleutre.

                                   *

                                 *   *

  Il est  remarquer que la seconde partie de cet ouvrage, intitule:
  _Dissertation sur tout les moyens capables d'exciter aux plaisirs de
  l'amour_, ne fait point partie essentielle du _Trait du fouet_. C'est
  plutt une pharmacope aphrodisiaque trs curieuse.

  Aussi cette partie a-t-elle t dtache de l'ouvrage et reproduite
  avec des annotations, depuis peu,  l'tranger.

  On y a mme joint un frontispice trs pic, dont l'allgorie, aussi
  frappante qu'ingnieuse, rappelle d'une faon toute gaillarde, le
  souvenir des _Fleurs animes_ de Granville.




=Histoire des Flagellans=, o l'on fait voir le bon et le mauvais usage
des Flagellations parmi les chrtiens, par des preuves tires de
l'criture sainte, etc., traduit du latin de M. L'ABB BOILEAU, docteur
de Sorbonne (par l'abb Granet), Amsterdam, chez Henri Sauzet, 1732 (1
vol. in-12).


_Diverses ditions en latin, franais et anglais._

--Tout est vraiment digne d'attention dans ce livre, publi vers la fin
de l'anne 1700, par l'abb Boileau, frre du clbre Despraux. Cet
excellent crit que l'abb Irailh, a eu le grand tort d'appeler un livre
saintement obscne traduit en franais ds 1701, puis en 1732 par l'abb
Granet, l'diteur des oeuvres du savant de Launoy, n'excita pas moins,
quand il paru une grande rumeur parmi les moines, les thologiens et
surtout chez les jsuites, soit  cause des opinions jansnistes
imputes  l'auteur, soit par une suite de cette dplorable prdilection
que les jsuites ont toujours eue pour la _discipline d'en bas_. Le pre
du Cerceau et l'infatigable controversiste Jean-Baptiste Thiers, cur de
Vibraye, s'emportrent cruellement contre l'abb Boileau. De leur ct
les moines et les moinesses firent grand bruit. Mais de rfutation
concluante, il n'en parut aucune.

L'abb Boileau poursuit, en dix chapitres, la flagellation, spcialement
la flagellation volontaire, depuis son origine jusqu' son poque, sous
toutes ses formes et ses prtextes, comme une indigne coutume ne du
paganisme et de l'esprit de libertinage.

Ne fait-il pas beau voir le pre Girard donnant la discipline  la belle
Cadire, pour commencement de satisfaction, et cela, parce que libert
pareille a t prise, sans encombre de chastet, par saint Edmond,
Bernardin de Sienne, et par le capucin Mathieu d'Avignon?

A en juger par la nature humaine, qui est la mme partout, la
flagellation du christianisme n'a pas eu d'avantages sur celle des
lupercables, et dans le nombre des dvotes fouettes, nous avons d
avoir autant de femmes compromises que les Romains.




HECTOR FRANCE dans =Le Pch de soeur Cungonde= (Paris s. d. In-4
illustr) nous donne une trs amusante scne de pnitence religieuse. Je
cite textuellement:

  Cependant, ce n'tait pas de l'_Ave Maria_ dont s'occupait une
  religieuse, car en passant devant une porte sur laquelle tait crit
  le nom de _soeur Sainte-Irne_, on entendit le bruit de ce que
  Rabelais nomme une _Cinglade_, mais une cinglade timide et molle,
  prcde et suivie de petits gmissements.

  --Restez l, dit monseigneur  la petite fille en s'arrtant et
  frappant trois coups. Peut-on entrer? ajouta-il.

  --Je me meurtris aux pines de la mortification, rpondit une voix
  plaintive.

  --Quelle mortification?

  --Je me flagelle.

  --Eh! ma soeur, dit le directeur en poussant la porte qu'il referma
  sur lui, c'est sur la chair qu'il faut frapper, ma soeur, la chair! la
  misrable chair! Avez-vous le cordon de _Jsus-Marie-Joseph_?

  --Oui, monseigneur, le voici.

  --Allons, plus haut, retroussez votre tunique de lin!

  Et presque aussitt la petite fille, terrifie, entendit les
  cinglements de la corde devenir plus stridents, et  chaque coup
  s'accentuer les plaintes.

  --Invoquez le nom de Jsus, dit le prlat et les pines de la
  mortification se changeront pour vous en feuilles de rose.

  --Oh! doux Jsus! dit la soeur.

  --Les morsures de la flagellation se tourneront en suaves blandices.

  --Oh! doux Jsus!

  --Les souffrances du martyre en jubilation.

  --Oh! doux Jsus!

  --Les angoisses de l'agonie se transformeront en cleste batitude.

  --Oh! doux Jsus! Grce, monseigneur! vous frappez trop fort.

  --Alors Ponce Pilate, aprs avoir fait fouetter Jsus, le livra aux
  Juifs pour tre crucifi. C'est en mmoire de cet acte que notre
  sainte patronne lisabeth de Hongrie livrait sa chair  la
  flagellation et la sainte ne se plaignait pas de la violence du pieux
  Conrad. Elle disait  chaque coup: Plus fort, trs cher pre Conrad,
  plus fort! Aussi elle est assise  la droite du Pre.

  --Plus fort, monseigneur! Frappez sur ma misrable chair. Oh! doux
  Jsus! Ae! Ae!

  --Le sol est durci sous la lourde pression de vos pchs, il faut
  frapper, ma fille, pour pouvoir enfoncer la racine de vertu.

  --Oh! doux Jsus! Quelles dlices! oh! doux Jsus! monseigneur! Oui...
  enfoncez... la... racine... de... vertu... Oh! Joies du Paradis!

  --Vous avez gagn 643 jours d'indulgence plnire, agenouillez-vous,
  priez et rjouissez-vous.

  --Rjouissons-nous! J'ai vu la rose tombe du ciel, j'ai vu la
  chaste nue d'o le juste est sorti, j'ai vu le dsir, j'ai vu le
  rejeton de David, j'ai vu le fils de la Vierge, j'ai vu le Messie,
  j'ai vu Emmanuel, j'ai vu Jhovah, notre juste, c'est en mon Jsus! Il
  va bientt venir. Oh! Joies du Paradis!

  --_Amen!_ Le voici, ma soeur!

  --Jsus! Marie! Joseph!

  --Courbez plus bas la tte, ma fille.

  --Ah! doux Jsus! L'esprit saint est en moi! Et la petite fille, qui
  coutait toute tremblante, n'entendit plus que des soupirs touffs.
  Sans doute la soeur Sainte-Irne, touche par l'onction intrieure de
  la grce, demeurait plonge dans la contemplation des perfections
  infinies et noye dans une amoureuse union avec le fils du Pre
  ternel... ou avec son ministre, Mgr de Ratiski... Mystre[58]!...

  [58] Une curieuse gravure illustre ce passage.




HECTOR FRANCE.--=La pudique Albion. Les nuits de Londres.= 1 vol. in-18
jsus, 332 pp. (Paris, 1885).


Dans ce volume, page 203 commence un chapitre intitul _Filles fesses_.
Comme ce chapitre occupe 13 pages, je ne puis le citer en entier,
quoiqu'il en vaille la peine. Voici quelques-uns des passages les plus
pittoresques:

                                   *

                                 *   *

  Traversant un matin un corridor pour se rendre  sa classe, il (La
  Cecilia, professeur de franais  cette poque) entendit des
  supplications suivies d'un bruit ressemblant a ce que nos pres
  appelaient une _cinglade_, et nous, une forte fesse. Or, comme les
  plus jeunes lves de l'cole n'avaient pas moins de douze ans, le
  chtiment lui parut si extraordinaire en raison de la pudibonderie
  anglaise qu'il prit avec toutes sortes de prcautions, des
  informations sur la nature de ce bruit insolite, prs de la
  sous-matresse assistant  son cours.

  --Oh! rpondit-elle en rougissant un peu, c'est une petite fesse
  (_little whipping_) qu'on a inflige  cette mauvaise tte de miss
  O'Brien.

  Miss O'Brien tait prcisment une des plus grandes lves, superbe
  Irlandaise de dix-sept ans mais qui en paraissait vingt, tant la
  nature avait pour elle t prodigue.

  --Vous ne voulez pas dire, rpliqua La Cecilia stupfait, qu'on a
  donn le fouet  cette grande fille?

  --Parfaitement, le fouet, comme vous l'appelez; c'est l'usage de la
  maison.

                                   *

                                 *   *

Voici une lettre reproduite dans ce livre; elle est d'un gentleman nomm
G. Ferguson:

  Quant  l'abominable pratique de fouetter les jeunes filles dans les
  coles, crit-il, je veux vous relater ce qui vient d'arriver dans une
  pension du nord de Londres  une jeune personne dont je suis le
  tuteur. Elle a dix-huit ans et y fut envoye pour terminer sa dernire
  anne d'ducation. Un soir, une des plus jeunes du pensionnat,
  fillette de douze ans, ayant t fort dsobissante, la matresse
  ordonna  ma pupille de fouetter, en sa prsence, la petite dont elle
  retroussa aussitt, elle-mme, les jupons. L'autre naturellement,
  stupfie de cet ordre, refusa nettement de l'excuter. Alors, la
  matresse, aprs avoir fess trs svrement la fillette, conduisit ma
  pupille dans la classe o sept ou huit autres de ses compagnes
  travaillaient, leur disant qu'elle allait faire un exemple. Elle
  ordonna  la jeune fille d'ter sa robe et son pantalon, la menaant,
  si elle n'obissait pas, d'envoyer chercher le matre d'allemand pour
  la dshabiller. Affole, elle cda et fut contrainte de se tenir
  devant ses camarades dans la plus humiliante et la plus indcente des
  attitudes, la moiti de ses effets enleve et l'autre moiti
  retrousse jusque sur ses paules, tandis que la matresse la frappait
  avec une verge de bouleau jusqu' ce que le sang ruisselt sur ses
  cuisses; alors seulement elle s'arrta et l'envoya au lit.

                                   *

                                 *   *

Je dtache ce passage de la lettre d'une dame:

  L'ge o le fouet agit le plus efficacement sur les jeunes personnes
  varie entre quinze et dix-huit ans. C'est l'poque o les passions
  fermentent, prennent de la force, et il faut user d'un traitement
  radical. Pour les filles plus jeunes, quelques coups de baguettes bien
  appliqus sur le gras des jambes ou des bras produit d'ordinaire
  l'effet dsir. Naturellement il n'est pas possible d'tablir une
  rgle quant au nombre des coups. Tout dpend des tempraments et des
  caractres. Deux filles recevant le fouet ne se conduisent pas toutes
  deux de la mme faon sous la douleur; les unes ont la chair plus
  sensible que les autres, mais en gnral, un coup par anne est ce
  qu'il y a de plus quitable et de plus logique. Ainsi douze coups pour
  une fillette de douze ans. Une de trois lustres en recevra quinze et
  ainsi de suite.

A cette thorie si simplement expose, dit Hector France, je
n'ajouterai pas un mot. Tout commentaire serait superflu.




MAURICE ALHOY.--=Les Bagnes; Histoire, types, moeurs,
mystres.=--_dition illustre._ Paris, 1845. Un volume grand in-8 de
480 pages.

Trs intressant ouvrage qui contient un long chapitre sur la bastonnade
et les punitions corporelles au bagne. Je cite les passages qui m'ont
sembl les plus intressants au point de vue du document.

                                   *

                                 *   *

  De nos jours dans les bagnes, l'office de l'excuteur existe encore;
  mais ses fonctions se rduisent presque toujours  appliquer la
  bastonnade, chtiment qui rsume l,  quelque exception prs, presque
  toute la collection des peines... Le forat voleur, faussaire, faux
  monnayeur, vit sous la tutelle de la loi, qui semble morte pour lui
  comme il est mort pour elle, et il peut commettre impunment tous les
  crimes contre la proprit, il ne court risque que de se voir tendu
  sur une souche qu'on nomme _banc de justice_, et frapp par un bras
  vigoureux d'un nombre de coups de gercette ou corde goudronne, qui
  varie de dix  cent; et  moins que le condamn ne joue du couteau
  contre son gardien, qu'il ne l'touffe dans ses bras ou qu'il ne le
  jette dans les flots, il rachtera tous les crimes par la
  flagellation.

                                   *

                                 *   *

  Il y eut  Rochefort un forat surnomm Jean le Bourreau, qui
  accomplissait ses fonctions avec un apptit carnassier qui s'exaltait
  tellement quand le sang venait  saillir, qu'il fallait mettre prs de
  lui plusieurs agents afin qu'il ne prolonget pas le supplice du
  patient au del des limites fixes par le jugement. Cet homme tait
  d'une haute stature, et quoique bancal, sa force tait prodigieuse.
  Les cicatrices d'un coup de couteau dans la main et plusieurs autres
  blessures dont les stigmates tatouaient ses membres, tmoignaient de
  la haine profonde qu'il inspirait. Les liens de la parent ou de
  l'intimit n'avaient aucune puissance sur la nature de cet homme; on
  le voyait vers le soir attendre l'heure de la rentre des condamns,
  comme le fauve qui guette un troupeau dans lequel il lui faut une
  proie. Un jour on lui livra pour la correction son propre neveu,
  forat comme lui; et celui-ci fut si vigoureusement chti par son
  inflexible oncle, qu'il faillit perdre la vie.

  J'ai vu  l'hpital le forat Pitrou, qui avait pass par les mains de
  Jean le Bourreau jusqu' vingt-cinq fois; il tait impossible de
  regarder sans horreur le corps de ce condamn: de la nuque au talon on
  et dit un spcimen de ces grandes figures d'corchs qui servent aux
  tudes anatomiques.

  La bastonnade produit un effet qui varie suivant la nature du
  condamn. Tel forat n'prouve, en la subissant, que la douleur
  physique, tel autre en ressent un branlement moral qui le rend plus
  indomptable ou le frappe d'atonie. Le fameux Pontis de Sainte-Hlne
  reut les coups de corde sans rien perdre de cette dignit qui
  imposait mme aux plus cyniques de la chiourme. Il subit ce chtiment
  sans se plaindre, et dit qu'il ressemblait au Christ innocent et
  flagell. L'abb Molitor, victime d'une cabale forme par ses
  compagnons de chane, subit la bastonnade et oublia plus vite la
  douleur que l'humiliation... M. le Dr Lauvergne cite un forat,
  voleur, incorrigible qui, chaque jour avant le ramas, venait rgler
  avec le commissaire la balance de ses larcins et de sa bastonnade.

                                   *

                                 *   *

  EXTRAIT DU CODE PNAL DES CHIOURMES

  Sera puni de la bastonnade:

  Le forat qui aura lim ses fers ou employ un moyen quelconque pour
  s'vader;

  Le forat sur lequel il sera trouv des objets de travestissement;

  Le forat qui volera une valeur au-dessous de 5 francs;

  Le forat qui s'enivrera;

  Le forat qui jouera des jeux de hasard;

  Le forat qui fumera dans le port ou dans sa localit;

  Le forat qui vendra ou dgradera ses effets;

  Le forat qui crira sans permission;

  Le forat sur lequel il sera trouv une somme au-dessus de 10 francs;

  Le forat qui battra son camarade;

  Le forat qui refusera de travailler ou commettra un acte
  d'insubordination.




=A la campagne= (traduction de _Country retirement_) ou comment employer
agrablement les loisirs de la vie de chteau, traduit pour la premire
fois de l'anglais pour la socit des Bibliophiles cosmopolites.

1 volume in-18, papier verg (publi  10 francs).


Cet ouvrage, fort libre, crit avec beaucoup de chaleur, est une suite
de scnes lubriques o la flagellation joue le rle principal.

Ces tableaux sont curieux par leur originalit, mais franchement
obscnes.

                                   *

                                 *   *




QUELQUES OUVRAGES ALLEMANDS

SUR LA FLAGELLATION

Depuis quelques annes, un certain intrt s'est manifest outre-Rhin,
sur les sujets touchant la flagellation et les punitions corporelles.

Aussi, pour bien complter cette bibliographie, je crois bon de donner
un rsum des principaux ouvrages allemands en la matire.




_Die Krperstrafen bei allen Vlkern_ von den ltesten Zeiten bis auf
die Gegenwart. CULTURGESCHICHTLICHE STUDIEN VON DR. RICHARD WREDE. Mit
118 Illustrationen und 1 Tafel. Gross 8. 480 Seiten[59].

  [59] _Les punitions corporelles chez tout les peuples_--depuis les
    temps les plus reculs jusqu' nos jours. tude morale trs
    documente de M. le Dr Richard Wrede avec 118 illustrations et 1
    tableau, volume in-8, 480 pages.


Cet ouvrage est trs document et trs tendu dans ses dtails. Il
traite des perscutions des chrtiens et des fustigations employes 
leur gard, puis il s'occupe des sectes des _flagellants_ et de
l'_inquisition_. Suit une description des droits de justice au moyen
ge, du rle jou par le bton et le fouet dans l'arme et la flotte, et
des punitions corporelles dans les nations slaves. Les punitions 
l'cole et l'emploi de la fustigation au point de vue sexuel et anormal
sont traites sous les titres gnraux de Masochisme, Sadisme et
Massage. L'ouvrage contient quelques illustrations intressantes.




=Stock und Peitsche= IM XIX. JAHRHUNDERT. _Ihre Anwendung und ihr
Missbrauch im Dienste des modernen Straf und Erziehungswesens._ Von D.
Hansen[60].

  [60] _Bton et fouet au XIXe sicle,--leurs applications et leurs abus
    au systme des punitions corporelles et de l'ducation_, par D.
    Hansen, 2 volumes.


Deux volumes qui, comme l'indique le titre, traitent du bton et du
fouet au point de vue de la discipline morale. Le second volume est
rserv  l'emploi de ces deux instruments dans les diffrents pays,
ainsi que de leur application dans les maladies sexuelles. Trs
intressant ouvrage. La faon de traiter est trs moderne.




=Der Flagellantismus und die Flagellanten.= EINE GESCHICHTE DER RUTE IN
ALLEN LNDERN von Wm. M. Cooper. In das Deutsche bertragen von Hans
Dohrn[61].

  [61] _La flagellation et les flagellants.--Une histoire du bton dans
    tout les pays_, par Wm. M. Cooper, traduite en allemand par Hans
    Dohrn.


Un volume de 196 pages. Quelques curieuses illustrations, mais point
libres. Ce volume parat tre une traduction littrale de l'ouvrage
anglais _History of the Rod_, dont j'ai dj parl plus haut.




=Das Deutsche Zuchthaus.= Ein Beitrag zur Geschichte seiner Entstehung,
Einrichtung und der darin geltenden _Disciplinar-Strafen_. Nebst einem
Anhang: Hausordnung des Zuchthauses zu Waldheim von Csar Krause. Mit
1 Abbildung (Der Willkomm)[62].

  [62] _La maison de correction allemande._--Une contribution 
    l'histoire de son origine, tablissement, et de la punition
    disciplinaire qui sont appliques,--avec un
    appendice.--Rglementation sur la direction de la maison
    correctionnelle de Waldheim, par Csar Krause, avec frontispice.


Brochure traitant des punitions corporelles dans les prisons allemandes.
Plus la lutte pour l'existence devient difficile, plus les punitions 
infliger aux criminels devient importante et l'un des lments
primordiaux de cette question est l'application des peines corporelles.

Qu'est au juste une maison de correction allemande? Quels en sont le but
et la direction? Comment y applique-t-on les punitions corporelles? Quel
sentiment domine le rglement des punitions appliques? C'est  ces
questions complexes que rpond cette brochure. Comme l'auteur l'indique
dans sa prface, ceci n'est qu'un essai pour tirer de l'obscurit un
sujet qui n'a pas reu jusqu'ici l'attention qu'il mritait. La prsente
petite brochure comble une lacune dans ce genre de littrature.
L'ouvrage contient une illustration reprsentant la correction inflige
 un malheureux qui, presque nu, est entour d'une foule curieuse o
_les femmes dominent_ avides de sensations mauvaises. Le prisonnier,
couch sur un chevalet, est fortement maintenu.




=Die Geheimnisse der Inquisition.= Von M. Fral. _Grosse Ausgabe mit
Illustrationen._ Ein starker Band. (600 Seiten.) Bestes Werk ber die
Gruel der Inquisition in Spanien.[63]

  [63] _Les secrets de l'Inquisition_, par M. Fral, grande dition
    avec illustrations (600 pages). Ouvrage sur la cruaut de
    l'Inquisition en Espagne (voir pour le contenu trs dtaill,
    l'dition franaise de cet ouvrage bien connu).

Eine Orgie von Mnchen. Der Gnstling des Inquisitors. Die Leidenschaft
des Inquisitors. Wieder Joseph. Die Aebtissin der Carmeliterianer. Das
Amulet des Gross-Inquisitors. Die Marterkammer. Die Kerker der
Inquisition. Ein grosses Fest in Sevilla. Die Gnadenkammer. Tortur des
Wassers. Die Busskammer. Der Lampenball. Eine Verschwrung. Das
Autodaf. Ein Mrtyrer, etc.


Ce volume qui traite des secrets de l'Inquisition est certainement
traduit de l'ouvrage franais bien connu de M. Fral. Il ne manque pas
d'intrt, si l'on s'en rapporte aux titres des chapitres. L'inquisition
a t si souvent traite dans la littrature franaise, qu'il serait
superflu de donner un compte rendu des tortures dcrites dans ce volume
de 600 pages. Nombreuses illustrations.




=Die Strafen der Chinesen.= NACH DEM ENGLISCHEN von H. Dohrn. Mit 21
Abbildungen in Kunstdruck und 1 Titelbilde[64].

  [64] _Les punitions des Chinois._ Traduit de l'anglais, par H.
    Dohrn.--Avec 21 illustrations artistiques et frontispice.


Traite des punitions dans le peuple chinois, o la bastonnade joue un
rle important. Traduit de l'anglais.




=Grausamkeit und Verbrechen= IM SEXUELLEN LEBEN. Von Russalkow 2.
Auflage. 80 Seiten[65].

  [65] _La cruaut et le crime dans la vie sexuelle_, par Russalkow, 2e
    dition, 80 pages.


Voici un titre mystrieux qui, certes, promet de ne pas manquer
d'intrt. _La cruaut et le crime dans la vie sexuelle_ en disent long.
Cet ouvrage qui en est  sa seconde dition et a comme suite le volume
suivant:




=Ueber Schmerzzufgen.= PRGELKUREN.--MASSAGE.--SCHLGE ALS WEIHE.--HANG
ZUR GRAUSAMKEIT, von Gutzeit[66].

  [66] _L'accoutumance  la douleur.--La gurison par le bton.--Le
    massage.--Les coups comme conscration.--La pendaison comme
    cruaut_, par Gutzeit.




=Das Prgeln in der Schule.= EINE GEFAHR FUR BILDUNG UND SITTLICHKEIT,
von Gutzeit[67].

  [67] _Le bton  l'cole: un danger pour l'ducation et la
    civilisation_, par Gutzeit.


Trop d'instituteurs, surtout dans les coles villageoises, se
complaisent  casser maintes baguettes sur le dos des enfants qui leur
sont confis. Une faon comme une autre de faire entrer les sciences! Ce
volume est dirig _contre_ cette odieuse pratique. Dans l'intrt de
l'enfance, nous aimerions voir cet ouvrage traduit en franais et
rpandu parmi les ducateurs de nos enfants.




=Der Gebrauch der Alten= IHRE GELIEBTE ZU SCHLAGEN. Aus dem
Franzsischen, mit Anmerkungen. Stuttgart 1856.--80. S.[68]

  [68] _L'usage des anciens de battre leurs fiances._--Traduit du
    franais avec annotations.


Le titre de cet ouvrage fait sourire... Battre sa fiance! Voil une
coutume qui, je crois, aurait de la peine  s'acclimater en France.
Quoique parfois, aprs le mariage, cette coutume donne trop d'exemples,
je ne crois pas qu'elle serait accepte avant le mariage. Ce volume est
traduit du franais; mais je n'en connais pas l'original.




=Flagellum salutis=, ODER HEILUNG DURCH SCHLGE, von Paullini, nach der
Ausgabe von 1698. Stuttgart, 1847.--350 Seiten[69].

  [69] _Le salut par la flagellation_, par Paullini, d'aprs l'dition
    de 1698. 350 pages.

Ouvrage de religion mystique, traduit du latin.




=Kudejar=, EINE HISTORISCHE CHRONIK AUS DER ZEIT IWANS DES
SCHRECKLICHEN, von Kastomarow[70].--347 Seiten.

  [70] KUDEJAR. _Chronique historique du temps d'Ivan le Terrible_, par
    Kastomarow.


Que de mystres dans cette Russie du Nord! Que de cruauts sont caches
dans les profondeurs de ce pays! Ce prsent volume voit son action se
drouler sous le rgne d'Ivan dit _le Terrible_. Je ne crois pas qu'il
en existe une traduction franaise. Pour les lecteurs de romans
palpitants, cette chronique historique de 359 pages vient  point.




=Lenchen im Zuchthause.= Schilderung des Strafverfahrens
(Flagellantismus) in einem Sddeutschen Zuchthause vor 1848.--Ein
Beitrag zur Sittengeschichte, von =W. Reinhard=. Hamburg, 1890[71].

  [71] _Hlne en prison._--Description des systmes de punitions
    corporelles dans une maison pnitentiaire de femmes, situe dans
    l'Allemagne du Sud, avant 1848. Aperu de l'histoire des moeurs.


Cet ouvrage parat des plus srieux. Le lecteur en qute de scnes
rotiques pour ranimer ses sens malades ne trouvera rien de semblable
dans ce livre.

Parmi tous les ouvrages sur la flagellation des femmes--et ils sont
lgion--je crois que c'est le seul qui soit rellement vrai. Poursuivi
en Allemagne au moment de sa publication, ce volume est devenu trs
rare, et c'est  l'rudit libraire de Dresde, M. D... qui s'occupe
exclusivement de livres allemands sur ce sujet, que je dois la
communication de l'exemplaire que je possde. Le plan de l'ouvrage est
peu compliqu et ce n'est pas l son moindre mrite. Hlne, l'hrone
de l'ouvrage, une jeune femme d'assez bonne ducation et employe comme
domestique, est accuse d'avoir vol, arrte, condamne et envoye dans
une maison de correction. Pendant toute sa dtention, elle entretient
une correspondance suivie avec son fianc, tabli  ce moment dans un
autre pays, et crit galement  une de ses anciennes amies. Dans ces
lettres, elle dcrit tout au long ses souffrances dans la maison de
correction, ainsi que les scnes de flagellation dont elle est parfois
le tmoin involontaire. Comme je l'ai fait observer, l'auteur ne
s'attache nullement  faire ressortir les diverses sensations plus ou
moins voluptueuses qui accompagnent ordinairement ces pratiques. La
jeune hrone, certainement ignorante  ce sujet, raconte navement que
les nobles dames du voisinage de la prison ne manquaient jamais une
occasion de venir voir fouetter les hommes ou les jeunes garons envoys
dans cette maison pour y recevoir leur peine!

A l'arrive  la prison, les condamnes taient pralablement soumises 
la visite du chirurgien, puis fouettes. Le passage o la jeune
domestique raconte son arrive dans cet endroit infme est certes un des
plus intressants de tout le volume. La place me manquant, je ne puis en
citer malheureusement que quelques lignes[72].

  [72] Je ne traduis pas littralement. Je me contente de citer  peu
    prs pour la comprhension de lecteur franais.

Hlne, arrivant en voiture  la maison de dtention, crit:

En descendant, je m'imaginais que quelqu'un avait prononc ces mots:

Ah! Ah! voil un morceau dlicat pour la bienvenue[73].

  [73] La correction inflige  l'arrive dans la prison s'appelait _la
    bienvenue_.

Le cocher, qu'un gros rire soulevait approuvait de la tte. On me
conduisit alors dans un petit bureau situ au rez-de-chausse, o
bientt entra un homme qu'on me dit tre le chirurgien de
l'tablissement.

Hlas! c'tait la consquence obligatoire de mon entre dans cette
maison, et je devais me courber sous la loi d'inluctable circonstance,
mais, quoique je reconnaisse maintenant que je devais passer par l, je
trouve qu'il n'en est pas moins honteux et dgradant de se plier  de
telles exigences.

Cependant sans avoir prononc un seul mot, le chirurgien s'tait
approch de moi, et m'examinait minutieusement. pargnez-moi l'expos de
mes sentiments pendant que cet homme me regardait: j'en mourrais de
honte.

--Elle est parfaitement saine, dit-il enfin, intacte et vigoureuse;
emmenez-la.

On me conduisit dans une autre pice,  cot, o un commis inscrivit
sur un registre mon tat civil, et... mon crime! oui, mon crime!
Pourtant, malheureuse que j'tais, je ne pouvais m'imaginer que j'tais
une criminelle. Devant la loi, oui; devant ma conscience, jamais! Et
c'est l une cruaut nouvelle ajoute  ma torture.

L'ouvrage se continue dans un sens approximatif, toujours bien
document. Il vaut la peine d'tre lu[74].

  [74] Il vient de paratre cette anne mme une dition anglaise de cet
    ouvrage. Elle est due  l'diteur du prsent volume. Souhaitons
    qu'une dition franaise suivra bientt.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




=Von der Ntzlichkeit der Geisselhiebe in medizinischer und physischer
Beziehung.= AUS DEM LATEINISCHEN BERSETZT VON J. H. MEIBOMIUS.
(_Seltene Uebersetzung von Meibomius, de usu flagrorum in re medica et
venerea._) ZWEI THEILE. _Das Geisseln und seine Einwirkung._ EINE
MEDIZIN-PHILOSOPH. ABHANDLUNG. AUS DEM FRANZSISCHEN, in-8,
_Stuttgart_, 1847.

Traduction allemande du trait de Meibomius, dont j'ai dj parl.




=Indecent Whipping=, being accounts by numerous persons of their
experiences of indecent punishments inflicted in Schools and elsewhere.
Reprinted from Town Talk by desire. London, 1885[75].

  [75] Fustigations indcentes, tant le rcit fait par de nombreuses
    personnes de leurs expriences personnelles sur les fustigations
    indcentes infliges dans les coles et ailleurs. Rimprim d'aprs
    le Town Talk, sur le dsir qui en fut exprim. Londres, 1885.

(Plaquette grand in-8 de 32 pages.)


Trs intressant volume. dit au prix modeste de 1 fr. 25, on ne le
trouve gure aujourd'hui qu'en le payant 10 ou 12 fois ce prix. C'est
une srie de lettres et d'histoires videmment trs vridiques qui ont
paru sur le journal Town Talk qui,  ce moment, s'attira  Londres un
mouvement de curiosit au moins aussi vif que celui provoqu par la
Pall Mall Gazette, au moment de ses rvlations faites par ces vieux
messieurs qui violaient de toutes jeunes fillettes, attires par des
proxntes.

Les flagellations racontes dans cette brochure avaient t infliges en
grande part  des jeunes filles d'un ge dj respectable, soit chez
elles, soit dans les coles. L'diteur, dans une trs brve prface
s'excuse d'avoir dit ces lettres, ajoutant que c'est dans le dsir de
voir la fustigation indcente efface dans les maisons d'ducation.

Je crois que l'espoir d'une bonne vente n'tait pas absolument tranger
 cette publication. Les journaux anglais contiennent assez souvent de
semblables histoires parfois trs scabreuses, pour qu'il soit inutile de
s'excuser de les avoir publies. Que voulez-vous? c'est une partie de la
nourriture intellectuelle des jeunes miss!




CONCLUSION


Un point d'arrt. La place me manque et le lecteur me demande de quitter
momentanment la plume. Je m'incline.

De tout cet amas de littrature spciale, de toutes ces lucubrations
qu'enfantrent cerveaux sains et cervelles folles, que devons-nous
conclure? J'ai parcouru dans tous les sens ce vaste labyrinthe, et, non
sans m'tre parfois gar en route, je me retrouve  mon point de
dpart, observant toutefois que le trajet accompli m'a montr force
beaux chemins, recoins ignors, mystres non approfondis. Aussi vais-je
m'efforcer de rsumer en quelques lignes l'impression subie en route.

                                   *

                                 *   *

Avant tout, je dois encore signaler au lecteur qu' l'heure mme o
j'cris ces lignes, de nouveaux ouvrages sur la flagellation sont mis en
vente. D'autre part, j'ai fait dans la prsente bibliographie de
nombreuses omissions, souvent volontaires. C'est ainsi que j'ai
intentionnellement mis de cot les oeuvres du trop fameux marquis de
Sade.

Je puis citer parmi les ouvrages anglais oublis: _The Yellow Room_,
_Lady Gay Spanker_, _The Lustful Turk_, etc. J'y reviendrai d'ailleurs.

                                   *

                                 *   *

Maintenant quelle utile moralit pouvons-nous dduire de cette
bibliographie? Je crois que sa lecture attentive permet d'affirmer 
nouveau ce que je n'ai cess de rpter  propos de ce genre tout
spcial d'ouvrages, qu'au fond de la nature humaine sommeille ce besoin
de destruction, qui rend l'homme comparable  l'animal, avec cette
diffrence toutefois, que celui-ci met bien moins de raffinement que
celui-l et de cruaut dans l'assouvissement de ses passions. Quelle en
est exactement la cause? Je crois que les sentiments comprims, loin de
s'touffer tendent au contraire  clater avec beaucoup plus de
violences, et chaque sicle et chaque pays produit ses Nron, ses Sade,
ou ses... Oscar Wilde.

Le crime passionnel a de tout temps vivement proccup l'opinion
publique, et provoqu l'attention des savants. Les cas isols qui se
sont drouls en notre pays, depuis Sade jusqu' Vacher, ne sont que la
reproduction en petit, la rptition, l'imitation sanglante d'un petit
nombre, contemplateur, parfois admirateur des forfaits des peuples. Et
encore ces faits sont-ils le plus souvent considrs comme des
_incidents_ qui passent sans laisser trace dans l'existence universelle.

Peut-tre quelques-uns de nos lecteurs ont-ils lu les admirables
articles que publia Vign d'Octon dans un grand journal parisien. Ils se
rattachaient exclusivement  la _colonisation_,  l'apport de _notre_
civilisation chez les peuples qui n'en veulent pas. Et toujours, il en
sera ainsi, tant qu'un petit nombre d'hommes, s'arrogera le droit
d'imposer  des races infrieures leurs lois, leurs moeurs, leurs
croyances.

Aprs les conqutes, les luttes entre les races soeurs, le faible a d
de tous temps cder au plus fort, et l'un des plus grands
capitaines--sinon bandits--que l'Europe ait possd n'a pas craint de
possder cette phrase odieuse: _La force prime le droit._ Autrefois, les
races aborignes de l'Amrique, hier la Pologne, aujourd'hui d'autres
peuples disputent hroquement, aux envahisseurs doubls d'oppresseurs
habills en civiliss leurs territoires, leurs biens. Demain, les
nations s'entredvoreront.

Sang, amour, massacre! ces trois mots semblant lis par un lien
indissoluble rgneront encore longtemps sur l'esprit des hommes. Folie
sadique ou folie des grandeurs, meurtres rotiques ou viols en temps de
guerre, mme recommencement sinistre de l'humanit qui crot en grandeur
mais aussi en pouvante.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourquoi ai-je t amen  parler de la flagellation? J'ai cru que
c'tait l le seul moyen capable de montrer combien il faut peu de chose
pour rveiller le monstre qui sommeille en nous.

La luxure est certainement le mal qui fait le plus de ravages dans
l'humanit. Or la luxure est bien rarement indpendante de la cruaut
et, pour exercer cette dernire, la flagellation semble venir comme
corollaire indispensable, compltant merveilleusement cet instinct du
mal, et, qu'elle soit donne ou soufferte, elle ne fait pas moins partie
intgrante du sadisme. Parcourez les nombreux thmes mis sur la
matire. Lisez sans vous interrompre ces pages o chaque auteur s'est
efforc de dpasser son prdcesseur en horreur, et comparez  ces
ordures--incontestablement ordures--les nombreuses tudes srieuses
publies  ce sujet par des plumes autorises. La diffrence est minime.
Dans la premire catgorie de ces ouvrages, une note domine: l'rotisme,
mais enfant par le cerveau quelque peu en dlire d'un auteur qui
rarement a du talent. Dans la seconde catgorie, les sujets tudis--je
parle des sujets humains--sont tous possds de la manie rotique
pousse  son extrme limite. Ce sont des _fous_.

Je n'ai nullement la prtention d'avoir mis sous les yeux des
bibliophiles une liste trs complte des ouvrages parus sur la
flagellation. Mon intention a t plus modeste! J'ai voulu seulement
montrer que ce grave sujet a des bases inbranlables dans la religion,
les moeurs, depuis les temps les plus loigns et qu'aujourd'hui, il ne
le cde en rien pour sa vigueur. Et pour prouver cela, que faire, sinon
s'appuyer sur l'immuable littrature. Aussi, je me promets bien de
reprendre le sujet plus  fond un de ces jours et de donner une
bibliographie plus complte et surtout plus ordonne que la prsente.
J'ai voulu me contenter d'une esquisse, d'un lger aperu des ouvrages
sur la flagellation parus en franais ou en d'autres langues, mais non
pousser cette tude  fond.

Pour que tant et tant d'auteurs divers s'en soient occups, il faut que
cette passion tienne une assez large place dans nos moeurs, qu'elle s'y
soit implante d'une faon indracinable.

Mais, me direz-vous, la presque totalit de ce genre de littrature est
compose d'ouvrages anglais ou traduits de l'anglais!

C'est vrai et c'est bien l-bas que fleurit cette pratique, si,
toutefois, on doit s'en rapporter  la quantit de volumes labors sur
la matire.

A toi la palme, John Bull, car en France, tout se termine par des
chansons. Oyez plutt:


TAPEZ, MESSIEURS[76]!

  [76] Extrait du _Nouvelliste des concerts_ (25 janvier 1900).

CHANSONNETTE

_Paroles de_ P.-L. FLERS. _Musique de_ S. BOUSSAGOL-RAITER.


I

    Les hommes qui sont amoureux,
    Prtendent qu'ils sont malheureux,
    Que la femme est un tre affreux,
          Quell' plaisant'rie;
    Je leur dirai, sans les fcher,
    Qu'ils ne savent pas l'attacher
    Il faut quelquefois la moucher,
          Pour qu'ell' sourie!
    C'est une crme assurment.
    Mais pour qu'elle prenn' solid'ment
    Il faut la fouetter simplement;
          La pauv' chrie.

REFRAIN

          Tapez, tapez,
    Messieurs, faut taper sur ces dames
    Voulez-vous tre aims des femmes
          Tapez, tapez,
    Qu'elle soit volcan ou statue
    La femme adore tre battue.

II

    a vous renverse et vous abat,
    Pourtant n'en soyez pas baba,
    Car la femme, lorsqu'on la bat,
          Est trs heureuse.
    C'est un tre adorant les coups.
    Quand elle en a reu beaucoup,
    En vous passant les bras au cou,
          Trs langoureuse,
    Elle vous aime et vous dit tu,
    Et, que ce soit vice ou vertu,
    Vous revient comme un chien battu,
          Trs amoureuse.

_Au refrain._

III

    Il faut doser selon le cas.
    Flanquer la pile sans fracas,
    Avec un jonc, un en-tout-cas,
          Mme une chaise;
    Mais frapper dlicatement,
    Le coup doit paratre charmant,
    Presqu'une caresse vraiment,
          Non un malaise.
    Il faut battre sans reinter.
    C'est une affaire de doigt,
    C'est comme pour ne pas rater
          La mayonnaise.

_Au refrain._

IV

    Pour les Durand, ou les Dubois,
    Dont les pous's sont comm' du bois,
    Et qu'cett' froideur met aux abois,
          C'est une aubaine
    Quand leurs femm's les appell'ront daim.
    Sans discuter, d'un air badin,
    Ils n'auront qu' prendr' leur gourdin
          Et sans mitaine
    Puis aprs cett' conversation,
    Quand vient la rconciliation,
    Ils auront d'la satisfaction,
          J'en suis certaine.

_Au refrain._


FIN DE LA BIBLIOGRAPHIE


VREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY




LA FLAGELLATION A TRAVERS LE MONDE

DJ PARU DANS CETTE COLLECTION:


=TUDE SUR LA FLAGELLATION=

=Aux Points de Vue Mdical, Domestique et Conjugal=

Dissertation documente, base en partie sur les principaux ouvrages de
la littrature anglaise en matire de flagellation et contenant un grand
nombre de faits absolument indits, avec de nombreuses annotations et
des commentaires originaux.

_Un volume in-8 carr de 500 pages, imprim sur papier verg_

=PRIX: 30 francs.=


CURIOSITS & ANECDOTES

_Sur la Flagellation et les Punitions corporelles_

CONTENANT: La Cour Martiale de Miss Hayward, la Flagellation en Russie,
les Larrons et le bton, le Marquis de Sade, les punitions dans l'arme
anglaise, etc., etc., etc.

=Bel ouvrage in-8 carr, soigneusement imprim, 420 pages.=

Prix du volume imprim sur verg de Hollande: =40 fr.=


_=Les Mystres de la Maison de la Verveine=_

OU

MISS BELLASIS FOUETTE POUR VOL

=(Tableau de l'ducation des Jeunes Anglaises)=

Un volume in-8 carr, imprim  500 exemplaires, sur papier verg de
Hollande, avec illustrations dans le texte.

=PRIX: 20= francs.


VREUX. IMPRIMERIE DE CHARLES HRISSEY



[Note sur la transcription lectronique

On a reprsent entre souligns les _italiques_ et entre signes "gale"
les =passages en gras=.]





End of the Project Gutenberg EBook of En Virginie, by Jean de Villiot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VIRGINIE ***

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www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
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number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
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