The Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire

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Title: Les Fleurs du Mal

Author: Charles Baudelaire

Posting Date: September 11, 2012 [EBook #6099]
Release Date: July, 2004
First Posted: November 5, 2002

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL ***




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LES FLEURS DU MAL

par

CHARLES BAUDELAIRE

_Prface par Henry FRICHET_





[Illustration]

PRFACE


Charles Baudelaire avait un ami, Auguste Poulet-Malassis, ancien lve
de l'cole des Chartes, qui s'tait fait diteur par got pour les
raffinements typographiques et pour la littrature qu'il jugeait en
rudit et en artiste beaucoup plus qu'en commerant; aussi bien ne fit-
il jamais fortune, mais ses livres devenus assez rares sont depuis
longtemps trs recherchs des bibliophiles.

Les posies de Baudelaire dissmines un peu partout dans les petits
journaux d'avant-garde comme le _Corsaire_ et jusque dans la grave
_Revue des Deux-Mondes,_ n'avaient point encore, en 1857, t
runies en volume. Poulet-Malassis, que le gnie original de Baudelaire
enthousiasmait, s'offrit de les publier sous le titre de _Fleurs du
Mal,_ titre neuf, audacieux, longtemps cherch et trouv enfin non
point par Baudelaire ni par l'diteur, mais par Hippolyte Babou.

Les _Fleurs du Mal_ se prsentaient comme un bouquet potique
compos de fleurs rares et vnneuses d'un parfum encore ignor. Ce fut
un succs--succs d'ailleurs prpar par la _Revue des Deux-
Mondes_ qui, en accueillant un an auparavant quelques posies de
Baudelaire, avait mis sa responsabilit  couvert par une note
singulirement prudente. De nos jours une pareille note ressemblerait
fort  une rclame dguise:

 Ce qui nous parat ici mriter l'intrt, disait-elle, c'est
l'expression vive, curieuse, mme dans sa violence, de quelques
dfaillances, de quelques douleurs morales, que, sans les partager ni
les discuter, on doit tenir  connatre comme un des signes de notre
temps. Il nous semble, d'ailleurs, qu'il est des cas o la publicit
n'est pas seulement un encouragement, o elle peut avoir l'influence
d'un conseil utile et appeler le vrai talent  se dgager,  se
fortifier, en largissant ses voies, en tendant son horizon. 

C'tait se mprendre trangement que de compter sur la publicit pour
amener Baudelaire  rsipiscence; le parquet imprial ne prit pas tant
de mnagements. Le livre  peine paru, fut dfr aux tribunaux. Tandis
que Baudelaire se htait de recueillir en brochure les articles
justificatifs d'Edmond Thierry, Barbey d'Aurevilly, Charles Asselineau,
etc..., il sollicitait l'amiti de Sainte-Beuve et de Flaubert (tout
rcemment poursuivi pour avoir crit _Madame Bovary_), des moyens
de dfense dont les minutes ont t conserves et dont il transmettait
la teneur  son avocat, Me Chaix d'Est-Ange. Sur le rquisitoire de M.
Pinard (alors avocat gnral et plus tard ministre de l'Intrieur), le
dlit d'offense  la morale religieuse fut cart, mais en raison de la
prvention d'outrage  la morale publiques et aux bonnes moeurs, la
Cour pronona la suppression de six pices: _Lesbos, Femmes damnes,
le Leth, A celle qui est trop gaie, les Bijoux et les Mtamorphoses du
Vampire,_ et la condamnation  une amende de l'auteur et de
l'diteur (21 aot 1857).

Le dommage matriel ne fut pas considrable pour Malassis; l'dition
tait presque puise lors de la saisie.

Tout d'abord, Baudelaire voulut protester. On a retrouv dans ses
papiers le brouillon de divers projets de prfaces qu'il abandonna lors
de la rimpression  la fois diminue et augmente des _Fleurs du
Mal_ en 1861. Cette mutilation de sa pense par autorit de justice
avait eu pour rsultat de rendre les directeurs de journaux et de
revues trs mfiants  son gard, lorsqu'il leur prsentait quelques
pages de prose ou des posies nouvelles; sa situation pcuniaire s'en
ressentit. Il travaillait lentement,  ses heures, toujours proccup
d'atteindre l'idale perfection et ne traitant d'ailleurs que des
sujets auxquels le grand public tait alors (encore plus
qu'aujourd'hui) compltement tranger.

Lorsque Baudelaire posa en 1862 sa candidature aux fauteuils
acadmiques laisss vacants par la mort de Scribe et du Pre
Lacordaire, il tait, dans sa pense, de protester ainsi contre la
condamnation des _Fleurs du Mal._ L'insuccs de Baudelaire 
l'Acadmie n'tait pas douteux. Ses amis, ses vrais amis, Alfred de
Vigny et Sainte-Beuve, lui conseillrent de se dsister, ce qu'il fit
d'ailleurs en des termes dont on apprcia la modestie et la convenance.

On a beaucoup parl de la vie douloureuse de Baudelaire: manque
d'argent, sant prcaire, absence de tendresse fminine, car sa
matresse Jeanne Duval, une jolie fille de couleur qu'il appelait son 
vase de tristesse , n'tait qu'une sotte dont le coeur et la pense
taient loin de lui. Son seul esprit, son mchant esprit tait de
tourner en ridicule les manies de son ami. Cependant elle tait
charmante, nous dit Thodore de Banville,  elle portait bien sa brune
tte ingnue et superbe, couronne d'une chevelure violemment crespele
et dont la dmarche de reine pleine d'une grce farouche, avait  la
fois quelque chose de divin et de bestial . Et Banville ajoute: 
Baudelaire faisait parfois asseoir Jeanne devant lui dans un grand
fauteuil; il la regardait avec amour et l'admirait longuement; il lui
disait des vers dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est l
peut-tre le meilleur moyen de causer avec une femme dont les paroles
dtonneraient, sans doute, dans l'ardente symphonie que chante sa
beaut; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas et
s'tonne d'tre adore au mme titre qu'une belle chatte. 

Baudelaire n'aima qu'elle et il l'aima exclusivement pour sa beaut,
car depuis longtemps, peut-tre depuis toujours, il avait senti qu'il
tait seul auprs d'elle, que les hommes sont irrvocablement seuls.
Personne ne comprend personne. Nous n'avons d'autre demeure que nous-
mmes. Tout son dandysme fut fait de ce splendide isolement. Toutefois
sa sensibilit tait d'autant plus profonde qu'elle semblait moins
apparente. Rien ne la rvlait. Il avait l'air froid, quelque peu
distant, mais il subjuguait. Ses yeux couleur de tabac d'Espagne, son
paisse chevelure sombre, son lgance, son intelligence,
l'enchantement de sa voix chaude et bien timbre, plus encore que son
loquence naturelle qui lui faisait dvelopper des paradoxes avec une
magnifique intelligence et on ne saurait dire quel magntisme personnel
qui se dgageait de toutes les impressions refoules au-dedans de lui,
le rendaient extrmement sduisant. Hlas! toutes ces belles qualits
ne le servirent point--du moins financirement--il ignorait l'art de
monnayer son gnie. Ainsi, pratiquement du moins, comme tant d'autres,
il se trouva desservi par sa fiert, sa dlicatesse, par le meilleur de
lui-mme.

Baudelaire habitait dans l'le Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, en ce
vieil et triste htel Pimodan plein de souvenirs somptueux et
nostalgiques. Il avait choisi l un appartement compos de plusieurs
pices trs hautes de plafond et dont les fentres s'ouvraient sur le
fleuve qui roule ses eaux glauques et indiffrentes au milieu de la vie
morbide et fivreuse. Les pices taient tapisses d'un papier aux
larges rayures rouges et noires, couleurs diaboliques, qui
s'accordaient avec les draperies d'un lourd damas. Les meubles taient
antiques, voluptueux. De larges fauteuils, de paresseux divans
invitaient  la rverie. Aux murs des lithographies et des tableaux
signs de son ami Delacroix, pures merveilles presque sans importance
alors, mais que se disputeraient aujourd'hui  coups de millions les
princes de la finance amricaine.

Au temps de Baudelaire, c'est--dire vers le milieu du dix-neuvime
sicle, l'le Saint-Louis ressemblait par la paix silencieuse qui
rgnait  travers ses rues et ses quais  certaines villes de province
o l'on va nu-tte chez le voisin, o l'on s'attarde  bavarder au
seuil des maisons et  y prendre le frais par les beaux soirs d't 
l'heure o la nuit tombe. Artistes et crivains allaient se dire
bonjour sans quitter leur costume d'intrieur et flnaient en nglig
sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement dserts que
c'tait une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire la lumire.

Un jour, Baudelaire, coiff uniquement de sa noire chevelure, prenait
un bain de soleil sur le quai d'Anjou, tout en croquant de dlicieuses
pommes de terre frites qu'il prenait une  une dans un cornet de
papier, lorsque vinrent  passer en calche dcouverte de trs grandes
dames amies de sa mre, l'ambassadrice, et qui s'amusrent beaucoup 
voir ainsi le pote picorer une nourriture aussi dmocratique. L'une
d'elles, une duchesse, fit arrter la voiture et appela Baudelaire.

-- C'est donc bien bon, demanda-t-elle ce que vous mangez l?

--Gotez, madame, dit le pote en faisant les honneurs de son cornet de
pommes de terre frites avec une grce suprme. 

Et il les amusa si bien par ce rgal inattendu et par sa conversation
qu'elles seraient restes l jusqu' la fin du monde.

Quelques jours plus tard, la duchesse rencontrant Baudelaire dans le
salon d'une vieille parente  elle, lui demanda si elle n'aurait pas
l'occasion de manger encore des pommes de terre frites.

-- Non, madame, rpondit finement le pote, car elles sont, en effet,
trs bonnes, mais seulement la premire fois qu'on en mange. 

Cette petite anecdote raconte par les historiens du pote est devenue
classique; mais nous n'avons pu rsister au plaisir de la rpter ici.

Baudelaire, plus ou moins pauvre, car la fortune laisse par son pre
avait t dvore rapidement, fut toujours plein de dlicatesse et dou
de cet esprit de finesse fait de belle humeur et d'ironie souriante.
Cependant ses embarras d'argent devenus chroniques, aussi bien que son
tat maladif, rendirent lamentables les dernires annes du pote.
Frapp de paralysie gnrale, ayant perdu la mmoire des mots, aprs
une longue agonie, il s'teignit  quarante-six ans. Sa mre et son ami
Charles Asselineau taient  son chevet. Ses oeuvres lui ont survcu,
mais la place d'honneur qu'il mritait par son gnie parmi les
romantiques ne lui fut vraiment accorde qu' l'aube de ce sicle. On
l'avait tenu jusqu'alors pour un trs habile ciseleur de phrases, le
Benvenuto Cellini des vers, mais c'tait presque un incompris, un
nvros.

Il commena, dit-on, par tonner les sots, mais il devait tonner bien
davantage les gens d'esprit en laissant  la postrit ce livre
immortel: _les Fleurs du Mal._


Henry FRICHET.




AU LECTEUR


  La sottise, l'erreur, le pch, la lsine,
  Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
  Et nous alimentons nos aimables remords,
  Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

  Nos pchs sont ttus, nos repentirs sont lches,
  Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
  Et nous rentrons gament dans le chemin bourbeux,
  Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

  Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismgiste
  Qui berce longuement notre esprit enchant,
  Et le riche mtal de notre volont
  Est tout vaporis par ce savant chimiste.

  C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
  Aux objets rpugnants nous trouvons des appas;
  Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
  Sans horreur,  travers des tnbres qui puent.

  Ainsi qu'un dbauch pauvre qui baise et mange
  Le sein martyris d'une antique catin,
  Nous volons au passage un plaisir clandestin
  Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

  Serr, fourmillant, comme un million d'helminthes,
  Dans nos cerveaux ribote un peuple de Dmons,
  Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
  Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

  Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
  N'ont pas encore brod de leurs plaisants desseins
  Le canevas banal de nos piteux destins,
  C'est que notre me, hlas! n'est pas assez hardie.

  Mais parmi les chacals, les panthres, les lices,
  Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
  Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants
  Dans la mnagerie infme de nos vices,

  Il en est un plus laid, plus mchant, plus immonde!
  Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
  Il ferait volontiers de la terre un dbris
  Et dans un billement avalerait le monde;

  C'est l'Ennui!--L'oeil charg d'un pleur involontaire,
  Il rve d'chafauds en fumant son houka.
  Tu le connais, lecteur, ce monstre dlicat,
  --Hypocrite lecteur,--mon semblable,--mon frre!




  SPLEEN ET IDAL

  BENEDICTION


  Lorsque, par un dcret des puissances suprmes,
  Le Pote apparat en ce monde ennuy,
  Sa mre pouvante et pleine de blasphmes
  Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en piti:

   Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipres,
  Plutt que de nourrir cette drision!
  Maudite soit la nuit aux plaisirs phmres
  O mon ventre a conu mon expiation!

   Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
  Pour tre le dgot de mon triste mari,
  Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
  Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

   Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
  Sur l'instrument maudit de tes mchancets,
  Et je tordrai si bien cet arbre misrable,
  Qu'il ne pourra poussa ses boutons empests! 

  Elle ravale ainsi l'cume de sa haine,
  Et, ne comprenant pas les desseins ternels,
  Elle-mme prpare au fond de la Ghenne
  Les bchers consacrs aux crimes maternels.

  Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
  L'Enfant dshrit s'enivre de soleil,
  Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
  Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

  Il joue avec le vent, cause avec le nuage
  Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
  Et l'Esprit qui le suit dans son plerinage
  Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

  Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
  Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillit,
  Cherchent  qui saura lui tirer une plainte,
  Et font sur lui l'essai de leur frocit.

  Dans le pain et le vin destins  sa bouche
  Ils mlent de la cendre avec d'impurs crachats;
  Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
  Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

  Sa femme va criant sur les places publiques:
   Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
  Je ferai le mtier des idoles antiques,
  Et comme elles je veux me faire redorer;

   Et je me solerai de nard, d'encens, de myrrhe,
  De gnuflexions, de viandes et de vins,
  Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
  Usurper en riant les hommages divins!

   Et, quand je m'ennurai de ces farces impies,
  Je poserai sur lui ma frle et forte main;
  Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
  Sauront jusqu' son coeur se frayer un chemin.

   Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
  J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
  Et, pour rassasier ma bte favorite,
  Je le lui jetterai par terre avec ddain! 

  Vers le Ciel, o son oeil voit un trne splendide,
  Le Pote serein lve ses bras pieux,
  Et les vastes clairs de son esprit lucide
  Lui drobent l'aspect des peuples furieux:

   Soyez bni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
  Comme un divin remde  nos impurets,
  Et comme la meilleure et la plus pure essence
  Qui prpare les forts aux saintes volupts!

   Je sais que vous gardez une place au Pote
  Dans les rangs bienheureux des saintes Lgions,
  Et que vous l'invitez  l'ternelle fte
  Des Trnes, des Vertus, des Dominations.

   Je sais que la douleur est la noblesse unique
  O ne mordront jamais la terre et les enfers,
  Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
  Imposer tous les temps et tous les univers.

   Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
  Les mtaux inconnus, les perles de la mer,
  Par votre main monts, ne pourraient pas suffire
  A ce beau diadme blouissant et clair;

   Car il ne sera fait que de pure lumire,
  Puise au foyer saint des rayons primitifs,
  Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entire,
  Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! 




  L'ALBATROS


  Souvent, pour s'amuser, les hommes d'quipage
  Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
  Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
  Le navire glissant sur les gouffres amers.

  A peine les ont-ils dposs sur les planches,
  Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
  Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
  Comme des avirons traner  ct d'eux.

  Ce voyageur ail, comme il est gauche et veule!
  Lui, nagure si beau, qu'il est comique et laid!
  L'un agace son bec avec un brle-gueule,
  L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

  Le Pote est semblable au prince des nues
  Qui hante la tempte et se rit de l'archer;
  Exil sur le sol au milieu des hues,
  Ses ailes de gant l'empchent de marcher.




  ELEVATION


  Au-dessus des tangs, au-dessus des valles,
  Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
  Par del le soleil, par del les thers,
  Par del les confins des sphres toiles,

  Mon esprit, tu te meus avec agilit,
  Et, comme un bon nageur qui se pme dans l'onde,
  Tu sillonnes gament l'immensit profonde
  Avec une indicible et mle volupt.

  Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides,
  Va te purifier dans l'air suprieur,
  Et bois, comme une pure et divine liqueur,
  Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

  Derrire les ennuis et les vastes chagrins
  Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
  Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
  S'lancer vers les champs lumineux et sereins!

  Celui dont les pensers, comme des alouettes,
  Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
  --Qui plane sur la vie et comprend sans effort
  Le langage des fleurs et des choses muettes!




  LES PHARES


  Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
  Oreiller de chair frache o l'on ne peut aimer,
  Mais o la vie afflue et s'agite sans cesse,
  Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;

  Lonard de Vinci, miroir profond et sombre,
  O des anges charmants, avec un doux souris
  Tout charg de mystre, apparaissent  l'ombre
  Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

  Rembrandt, triste hpital tout rempli de murmures,
  Et d'un grand crucifix dcor seulement,
  O la prire en pleurs s'exhale des ordures,
  Et d'un rayon d'hiver travers brusquement;

  Michel-Ange, lieu vague o l'on voit des Hercules
  Se mler  des Christ, et se lever tout droits
  Des fantmes puissants, qui dans les crpuscules
  Dchirent leur suaire en tirant leurs doigts;

  Colres de boxeur, impudences de faune,
  Toi qui sus ramasser la beaut des goujats,
  Grand coeur gonfl d'orgueil, homme dbile et jaune,
  Puget, mlancolique empereur des forats;

  Watteau, ce carnaval o bien des coeurs illustres,
  Comme des papillons, errent en flamboyant,
  Dcors frais et lgers clairs par des lustres
  Qui versent la folie  ce bal tournoyant;

  Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
  De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
  De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
  Pour tenter les Dmons ajustant bien leurs bas;

  Delacroix, lac de sang hant des mauvais anges,
  Ombrag par un bois de sapin toujours vert,
  O, sous un ciel chagrin, des fanfares tranges
  Passent, comme un soupir touff de Weber;

  Ces maldictions, ces blasphmes, ces plaintes,
  Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum,_
  Sont un cho redit par mille labyrinthes;
  C'est pour les coeurs mortels un divin opium.

  C'est un cri rpt par mille sentinelles,
  Un ordre renvoy par mille porte-voix;
  C'est un phare allum sur mille citadelles,
  Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

  Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur tmoignage
  Que nous puissions donner de notre dignit
  Que cet ardent sanglot qui roule d'ge en ge
  Et vient mourir au bord de votre ternit!




  LA MUSE VENALE


  O Muse de mon coeur, amante des palais,
  Auras-tu, quand Janvier lchera ses Bores,
  Durant les noirs ennuis des neigeuses soires,
  Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?

  Ranimeras-tu donc tes paules marbres
  Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
  Sentant ta bourse  sec autant que ton palais,
  Rcolteras-tu l'or des votes azures?

  Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
  Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
  Chantes des _Te Deum_ auxquels tu ne crois gure,

  Ou, saltimbanque  jeun, taler les appas
  Et ton rire tremp de pleurs qu'on ne voit pas,
  Pour faire panouir la rate du vulgaire.




  L'ENNEMI


  Ma jeunesse ne fut qu'un tnbreux orage,
  Travers a et l par de brillants soleils;
  Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage
  Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

  Voil que j'ai touch l'automne des ides,
  Et qu'il faut employer la pelle et les rteaux
  Pour rassembler  neuf les terres inondes,
  O l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

  Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rve
  Trouveront dans ce sol lav comme une grve
  Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

  --O douleur!  douleur! Le Temps mange la vie,
  Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
  Du sang que nous perdons crot et se fortifie!




  LA VIE ANTERIEURE


  J'ai longtemps habit sous de vastes portiques
  Que les soleils marins teignaient de mille feux,
  Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
  Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

  Les houles, en roulant les images des cieux,
  Mlaient d'une faon solennelle et mystique
  Les tout-puissants accords de leur riche musique
  Aux couleurs du couchant reflt par mes yeux.

  C'est l que j'ai vcu dans les volupts calmes,
  Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
  Et des esclaves nus, tout imprgns d'odeurs,

  Qui me rafrachissaient le front avec des palmes,
  Et dont l'unique soin tait d'approfondir
  Le secret douloureux qui me faisait languir.




  BOHEMIENS EN VOYAGE


  La tribu prophtique aux prunelles ardentes
  Hier s'est mise en route, emportant ses petits
  Sur son dos, ou livrant  leurs fiers apptits
  Le trsor toujours prt des mamelles pendantes.

  Les hommes vont  pied sous leurs armes luisantes
  Le long des chariots o les leurs sont blottis,
  Promenant sur le ciel des yeux appesantis
  Par le morne regret des chimres absentes.

  Du fond de son rduit sablonneux, le grillon,
  Les regardant passer, redouble sa chanson;
  Cyble, qui les aime, augmente ses verdures,

  Fait couler le rocher et fleurir le dsert
  Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
  L'empire familier des tnbres futures.




  L'HOMME ET LA MER


  Homme libre, toujours tu chriras la mer!
  La mer est ton miroir; tu contemples ton me
  Dans le droulement infini de sa lame,
  Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

  Tu te plais  plonger au sein de ton image;
  Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
  Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
  Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

  Vous tes tous les deux tnbreux et discrets,
  Homme, nul n'a sond le fond de tes abmes;
  O mer, nul ne connat tes richesses intimes,
  Tant vous tes jaloux de garder vos secrets!

  Et cependant voil des sicles innombrables
  Que vous vous combattez sans piti ni remord,
  Tellement vous aimez le carnage et la mort,
  O lutteurs ternels,  frres implacables!




  DON JUAN AUX ENFERS


  Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine,
  Et lorsqu'il eut donn son obole  Charon,
  Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthne,
  D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

  Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
  Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
  Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
  Derrire lui tranaient un long mugissement.

  Sganarelle en riant lui rclamait ses gages,
  Tandis que don Luis avec un doigt tremblant
  Montrait  tous les morts errant sur les rivages
  Le fils audacieux qui railla son front blanc.

  Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
  Prs de l'poux perfide et qui fui son amant
  Semblait lui rclamer un suprme sourire
  O brillt la douceur de son premier serment.

  Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
  Se tenait  la barre et coupait le flot noir;
  Mais le calme hros, courb sur sa rapire,
  Regardait le sillage et ne daignait rien voir.




  CHATIMENT DE L'ORGUEIL


  En ces temps merveilleux o la Thologie
  Fleurit avec le plus de sve et d'nergie,
  On raconte qu'un jour un docteur des plus grands
  --Aprs avoir forc les coeurs indiffrents,
  Les avoir remus dans leurs profondeurs noires;
  Aprs avoir franchi vers les clestes gloires
  Des chemins singuliers  lui-mme inconnus,
  O les purs Esprits seuls peut-tre taient venus,
  --Comme un homme mont trop haut, pris de panique,
  S'cria, transport d'un orgueil satanique:
   Jsus, petit Jsus! je t'ai pouss bien haut!
  Mais, si j'avais voulu t'attaquer au dfaut
  De l'armure, ta honte galerait ta gloire,
  Et tu ne serais plus qu'un foetus drisoire! 

  Immdiatement sa raison s'en alla.
  L'clat de ce soleil d'un crpe se voila;
  Tout le chaos roula dans cette intelligence,
  Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence.
  Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
  Le silence et la nuit s'installrent en lui,
  Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
  Ds lors il fut semblable aux btes de la rue,
  Et, quand il s'en allait sans rien voir,  travers
  Les champs, sans distinguer les ts des hivers,
  Sale, inutile et laid comme une chose use,
  Il faisait des enfants la joie et la rise.




  LA BEAUTE


  Je suis belle,  mortels! comme un rve de pierre,
  Et mon sein, o chacun s'est meurtri tour  tour,
  Est fait pour inspirer au pote un amour
  Eternel et muet ainsi que la matire.

  Je trne dans l'azur comme un sphinx incompris;
  J'unis un coeur de neige  la blancheur des cygnes;
  Je hais le mouvement qui dplace les lignes,
  Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

  Les potes, devant mes grandes attitudes.
  Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
  Consumeront leurs jours en d'austres tudes;

  Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
  De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
  Mes yeux, mes larges yeux aux clarts ternelles!




  L'IDEAL


  Ce ne seront jamais ces beauts de vignettes,
  Produits avaris, ns d'un sicle vaurien,
  Ces pieds  brodequins, ces doigts  castagnettes,
  Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

  Je laisse,  Gavarni, pote des chloroses,
  Soa troupeau gazouillant de beauts d'hpital,
  Car je ne puis trouver parmi ces ples roses
  Une fleur qui ressemble  mon rouge idal.

  Ce qu'il faut  ce coeur profond comme un abme,
  C'est vous, Lady Macbeth, me puissante au crime,
  Rve d'Eschyle clos au climat des autans;

  Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange,
  Qui tors paisiblement dans une pose trange
  Tes appas faonns aux bouches des Titans!




  LE MASQUE

  STATUE ALLGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE

  A ERNEST CHRISTOPHE
  STATUAIRE


  Contemplons ce trsor de grces florentines;
  Dans l'ondulation de ce corps musculeux
  L'Elgance et la Force abondent, soeurs divines.
  Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
  Divinement robuste, adorablement mince,
  Est faite pour trner sur des lits somptueux,
  Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

  --Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
  O la Fatuit promne son extase;
  Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
  Ce visage mignard, tout encadr de gaze,
  Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
   La Volupt m'appelle et l'Amour me couronne! 
  A cet tre dou de tant de majest
  Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
  Approchons, et tournons autour de sa beaut.

  O blasphme de l'art!  surprise fatale!
  La femme au corps divin, promettant le bonheur,
  Par le haut se termine en monstre bicphale!

  Mais non! Ce n'est qu'un masque, un dcor suborneur,
  Ce visage clair d'une exquise grimace,
  Et, regarde, voici, crispe atrocement,
  La vritable tte, et la sincre face
  Renverse  l'abri de la face qui ment.
  --Pauvre grande beaut! le magnifique fleuve
  De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux;
  Ton mensonge m'enivre, et mon me s'abreuve
  Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

  --Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beaut parfaite
  Qui mettrait  ses pieds le genre humain vaincu,
  Quel mal mystrieux ronge son flanc d'athlte?

  --Elle pleure, insens, parce qu'elle a vcu!
  Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle dplore
  Surtout, ce qui la fait frmir jusqu'aux genoux,
  C'est que demain, hlas! il faudra vivre encore!
  Demain, aprs-demain et toujours!--comme nous!




  HYMNE A LA BEAUTE


  Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abme,
  O Beaut? Ton regard, infernal et divin,
  Verse confusment le bienfait et le crime,
  Et l'on peut pour cela te comparer au vin.
  Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;

  Tu rpands des parfums comme un soir orageux;
  Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore
  Qui font le hros lche et l'enfant courageux.
  Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?

  Le Destin charm suit tes jupons comme un chien;
  Tu smes au hasard la joie et les dsastres,
  Et tu gouvernes tout et ne rponds de rien.

  Tu marches sur des morts. Beaut, dont tu te moques;
  De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
  Et le Meurtre, parmi tes plus chres breloques,
  Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

  L'phmre bloui vole vers toi, chandelle,
  Crpite, flambe et dit: Bnissons ce flambeau!
  L'amoureux pantelant inclin sur sa belle
  A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

  Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
  O Beaut! monstre norme, effrayant, ingnu!
  Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
  D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu?

  De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirne,
  Qu'import, si tu rends,--fe aux yeux de velours,
  Rythme, parfum, lueur,  mon unique reine!--
  L'univers moins hideux et les instants moins lourds?




  LA CHEVELURE


  O toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
  O boucles! O parfum charg de nonchaloir!
  Extase! Pour peupler ce soir l'alcve obscure
  Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
  Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir.

  La langoureuse Asie et la brlante Afrique,
  Tout un monde lointain, absent, presque dfunt,
  Vit dans tes profondeurs, fort aromatique!
  Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
  Le mien,  mon amour! nage sur ton parfum.

  J'irai l-bas o l'arbre et l'homme, pleins de sve,
  Se pment longuement sous l'ardeur des climats;
  Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlve!
  Tu contiens, mer d'bne, un blouissant rve
  De voiles, de rameurs, de flammes et de mts:

  Un port retentissant o mon me peut boire
  A grands flots le parfum, le son et la couleur;
  O les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
  Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
  D'un ciel pur o frmit l'ternelle chaleur.

  Je plongerai ma tte amoureuse d'ivresse
  Dans ce noir ocan o l'autre est enferm;
  Et mon esprit subtil que le roulis caresse
  Saura vous retrouver,  fconde paresse,
  Infinis bercements du loisir embaum!

  Cheveux bleus, pavillon de tnbres tendues,
  Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
  Sur les bords duvets de vos mches tordues
  Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
  De l'huile de coco, du musc et du goudron.

  Longtemps! toujours! ma main dans ta crinire lourde
  Smera le rubis, la perle et le saphir,
  Afin qu' mon, dsir tu ne sois jamais sourde!
  N'es-tu pas l'oasis o je rve, et la gourde
  O je hume  longs traits le vin du souvenir?

  Je t'adore  l'gal de la vote nocturne,
  O vase de tristesse,  grande taciturne,
  Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
  Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
  Plus ironiquement accumuler les lieues
  Qui sparent mes bras des immensits bleues.

  Je m'avance  l'attaque, et je grimpe aux assauts,
  Comme aprs un cadavre un choeur de vermisseaux,
  Et je chris,  bte implacable et cruelle,
  Jusqu' cette froideur par o tu m'es plus belle!

  Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
  Femme impure! L'ennui rend ton me cruelle.
  Pour exercer tes dents  ce jeu singulier,
  Il te faut chaque jour un coeur au rtelier.
  Tes yeux, illumins ainsi que des boutiques
  Ou des ifs flamboyants dans les ftes publiques,
  Usent insolemment d'un pouvoir emprunt,
  Sans connatre jamais la loi de leur beaut.

  Machine aveugle et sourde en cruaut fconde!
  Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
  Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas
  Devant tous les miroirs vu plir tes appas?
  La grandeur de ce mal o tu te crois savante
  Ne t'a donc jamais fait reculer d'pouvante,
  Quand la nature, grande en ses desseins cachs,
  De toi se sert,  femme,  reine des pchs,
  --De toi, vil animal,--pour ptrir un gnie?

  O fangeuse grandeur, sublime ignominie!




  SED NON SATIATA


  Bizarre dit, brune comme les nuits,
  Au parfum mlang de musc et de havane,
  OEuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
  Sorcire au flanc d'bne, enfant des noirs minuits,

  Je prfre au constance,  l'opium, au nuits,
  L'lixir de ta bouche o l'amour se pavane;
  Quand vers toi mes dsirs partent en caravane,
  Tes yeux sont la citerne o boivent mes ennuis.

  Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton me,
  O dmon sans piti, verse-moi moins de flamme;
  Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,

  Hlas! et je ne puis, Mgre libertine,
  Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
  Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!

  Avec ses vtements ondoyants et nacrs,
  Mme quand elle marche, on croirait qu'elle danse,
  Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrs
  Au bout de leurs btons agitent en cadence.

  Comme le sable morne et l'azur des dserts,
  Insensibles tous deux  l'humaine souffrance,
  Comme les longs rseaux de la houle des mers,
  Elle se dveloppe avec indiffrence.

  Ses yeux polis sont faits de minraux charmants,
  Et dans cette nature trange et symbolique
  O l'ange inviol se mle au sphinx antique,

  O tout n'est qu'or, acier, lumire et diamants,
  Resplendit  jamais, comme un astre inutile,
  La froide majest de la femme strile.




  LE SERPENT QUI DANSE


  Que j'aime voir, chre indolente,
      De ton corps si beau,
  Comme une toile vacillante,
      Miroiter la peau!

  Sur ta chevelure profonde
      Aux cres parfums,
  Mer odorante et vagabonde
      Aux flots bleus et bruns.

  Comme un navire qui s'veille
      Au vent du matin,
  Mon me rveuse appareille
      Pour un ciel lointain.

  Tes yeux, o rien ne se rvle
      De doux ni d'amer,
  Sont deux bijoux froids o se mle
      L'or avec le fer.

  A te voir marcher en cadence,
      Belle d'abandon,
  On dirait un serpent qui danse
      Au bout d'un bton;

  Sous le fardeau de ta paresse
      Ta tte d'enfant
  Se balance avec la mollesse
      D'un jeune lphant,

  Et son corps se penche et s'allonge
      Comme un fin vaisseau
  Qui roule bord sur bord, et plonge
      Ses vergues dans l'eau.

  Comme un flot grossi par la fonte
      Des glaciers grondants,
  Quand l'eau de ta bouche remonte
      Au bord de tes dents,

  Je crois boire un vin de Bohme,
      Amer et vainqueur,
  Un ciel liquide qui parsme
      D'toiles mon coeur!




  UNE CHAROGNE


  Rappelez-vous l'objet que nous vmes, mon me,
          Ce beau matin d't si doux:
  Au dtour d'un sentier une charogne infme
          Sur un lit sem de cailloux,

  Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
          Brlante et suant les poisons,
  Ouvrait d'une faon nonchalante et cynique
          Son ventre plein d'exhalaisons.

  Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
          Comme afin de la cuire  point,
  Et de rendre au centuple  la grande Nature
          Tout ce qu'ensemble elle avait joint.

  Et le ciel regardait la carcasse superbe
          Comme une fleur s'panouir;
  La puanteur tait si forte que sur l'herbe
          Vous crtes vous vanouir.

  Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
          D'o sortaient de noirs bataillons
  De larves qui coulaient comme un pais liquide
          Le long de ces vivants haillons.

  Tout cela descendait, montait comme une vague,
          O s'lanait en ptillant;
  On et dit que le corps, enfl d'un souffle vague,
          Vivait en se multipliant.

  Et ce monde rendait une trange musique
      Comme l'eau courante et le vent,
  Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
      Agite et tourne dans son van.

  Les formes s'effaaient et n'taient plus qu'un rve,
      Une bauche lente  venir
  Sur la toile oublie, et que l'artiste achve
      Seulement par le souvenir.

  Derrire les rochers une chienne inquite
      Nous regardait d'un oeil fch,
  Epiant le moment de reprendre au squelette
      Le morceau qu'elle avait lch.

  --Et pourtant vous serez semblable  cette ordure,
      A cette horrible infection,
  Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
      Vous, mon ange et ma passion!

  Oui! telle vous serez,  la reine des grces,
      Aprs les derniers sacrements,
  Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses,
      Moisir parmi les ossements.

  Alors,  ma beaut, dites  la vermine
      Qui vous mangera de baisers,
  Que j'ai gard la forme et l'essence divine
      De mes amours dcomposs!




  DE PROFUNDIS CLAMAVI


  J'implore ta piti. Toi, l'unique que j'aime,
  Du fond du gouffre obscur o mon coeur est tomb.
  C'est un univers morne  l'horizon plomb,
  O nagent dans la nuit l'horreur et le blasphme;

  Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
  Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
  C'est un pays plus nu que la terre polaire;
  Ni btes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!

  Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse
  La froide cruaut de ce soleil de glace
  Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;

  Je jalouse le sort des plus vils animaux
  Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
  Tant l'cheveau du temps lentement se dvide!




  LE VAMPIRE


  Toi qui, comme un coup de couteau.
  Dans mon coeur plaintif est entre;
  Toi qui, forte comme un troupeau
  De dmons, vins, folle et pare,

  De mon esprit humili
  Faire ton lit et ton domaine.
  --Infme  qui je suis li
  Comme le forat  la chane,

  Comme au jeu le joueur ttu,
  Comme  la bouteille l'ivrogne,
  Comme aux vermines la charogne,
  --Maudite, maudite sois-tu!

  J'ai pri le glaive rapide
  De conqurir ma libert,
  Et j'ai dit au poison perfide
  De secourir ma lchet.

  Hlas! le poison et le glaive
  M'ont pris en ddain et m'ont dit:
   Tu n'es pas digne qu'on t'enlve
  A ton esclavage maudit,

  Imbcile!--de son empire
  Si nos efforts te dlivraient,
  Tes baisers ressusciteraient
  Le cadavre de ton vampire! 

  Une nuit que j'tais prs d'une affreuse Juive,
  Comme au long d'un cadavre un cadavre tendu,
  Je me pris  songer prs de ce corps vendu
  A la triste beaut dont mon dsir se prive.

  Je me reprsentai sa majest native,
  Son regard de vigueur et de grces arm,
  Ses cheveux qui lui font un casque parfum,
  Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

  Car j'eusse avec ferveur bais ton noble corps,
  Et depuis tes pieds frais jusqu' tes noires tresses
  Droul le trsor des profondes caresses,

  Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort
  Tu pouvais seulement,  reine des cruelles,
  Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.




  REMORDS POSTHUME


  Lorsque tu dormiras, ma belle tnbreuse,
  Au fond d'un monument construit en marbre noir,
  Et lorsque tu n'auras pour alcve et manoir
  Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

  Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
  Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
  Empchera ton coeur de battre et de vouloir,
  Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

  Le tombeau, confident de mon rve infini,
  --Car le tombeau toujours comprendra le pote,--
  Durant ces longues nuits d'o le somme est banni,

  Te dira:  Que vous sert, courtisane imparfaite,
  De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? 
  --Et le ver rongera ta peau comme un remords.




  LE CHAT


  Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux:
          Retiens les griffes de ta patte,
  Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
          Mls de mtal et d'agate.

  Lorsque mes doigts caressent  loisir
          Ta tte et ton dos lastique,
  Et que ma main s'enivre du plaisir
          De palper ton corps lectrique,

  Je vois ma femme en esprit; son regard,
          Comme le tien, aimable bte,
  Profond et froid, coupe et fend comme un dard.

          Et, des pieds jusques  la tte,
  Un air subtil, un dangereux parfum
          Nagent autour de son corps brun.




  LE BALCON


  Mre des souvenirs, matresse des matresses,
  O toi, tous mes plaisirs,  toi, tous mes devoirs!
  Tu te rappelleras la beaut des caresses,
  La douceur du foyer et le charme des soirs,
  Mre des souvenirs, matresse des matresses!

  Les soirs illumins par l'ardeur du charbon,
  Et les soirs au balcon, voils de vapeurs roses;
  Que ton sein m'tait doux! que ton coeur m'tait bon!
  Nous avons dit souvent d'imprissables choses
  Les soirs illumins par l'ardeur du charbon.

  Que les soleils sont beaux dans les chaudes soires!
  Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
  En me penchant vers toi, reine des adores,
  Je croyais respirer le parfum de ton sang.
  Que les soleils sont beaux dans les chaudes soires!

  La nuit s'paississait ainsi qu'une cloison,
  Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles
  Et je buvais ton souffle,  douceur,  poison!
  Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles,
  La nuit s'paississait ainsi qu'une cloison.

  Je sais l'art d'voquer les minutes heureuses,
  Et revis mon pass blotti dans tes genoux.
  Car  quoi bon chercher tes beauts langoureuses
  Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
  Je sais l'art d'voquer les minutes heureuses!

  Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
  Renatront-ils d'un gouffre interdit  nos sondes,
  Comme montent au ciel les soleils rajeunis
  Aprs s'tre lacs au fond des mers profondes!
  --O serments!  parfums!  baisers infinis!




  LE POSSEDE


  Le soleil s'est couvert d'un crpe. Comme lui,
  O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre;
  Dors ou fume  ton gr; sois muette, sois sombre,
  Et plonge tout entire au gouffre de l'Ennui;

  Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,
  Comme un astre clips qui sort de la pnombre,
  Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
  C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton tui!

  Allume ta prunelle  la flamme des lustres!
  Allume le dsir dans les regards des rustres!
  Tout de toi m'est plaisir, morbide ou ptulant;

  Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
  Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant
  Qui ne crie: _O mon cher Belzbuth, je t'adore!_




  UN FANTOME

  I

  LES TNBRES


  Dans les caveaux d'insondable tristesse
  O le Destin m'a dj relgu;
  O jamais n'entre un rayon ros et gai;
  O, seul avec la Nuit, maussade htesse,

  Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
  Condamne  peindre, hlas! sur les tnbres;
  O, cuisinier aux apptits funbres,
  Je fais bouillir et je mange mon coeur,

  Par instants brille, et s'allonge, et s'tale
  Un spectre fait de grce et de splendeur:
  A sa rveuse allure orientale,

  Quand il atteint sa totale grandeur,
  Je reconnais ma belle visiteuse:
  C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse.


  II

  LE PARFUM


  Lecteur, as-tu quelquefois respir
  Avec ivresse et lente gourmandise
  Ce grain d'encens qui remplit une glise,
  Ou d'un sachet le musc invtr?

  Charme profond, magique, dont nous grise
  Dans le prsent le pass restaur!
  Ainsi l'amant sur un corps ador
  Du souvenir cueille la fleur exquise.

  De ses cheveux lastiques et lourds,
  Vivant sachet, encensoir de l'alcve,
  Une senteur montait, sauvage et fauve,

  Et des habits, mousseline ou velours,
  Tout imprgns de sa jeunesse pure,
  Se dgageait un parfum de fourrure.


  III

  LE CADRE


  Comme un beau cadre ajoute  la peinture,
  Bien qu'elle soit d'un pinceau trs vant,
  Je ne sais quoi d'trange et d'enchant
  En l'isolant de l'immense nature.

  Ainsi bijoux, meubles, mtaux, dorure,
  S'adaptaient juste  sa rare beaut;
  Rien n'offusquait sa parfaite clart,
  Et tout semblait lui servir de bordure.

  Mme on et dit parfois qu'elle croyait
  Que tout voulait l'aimer; elle noyait
  Dans les baisers du satin et du linge

  Son beau corps nu, plein de frissonnements,
  Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements,
  Montrait la grce enfantine du singe.


  IV

  LE PORTRAIT


  La Maladie et la Mort font des cendres
  De tout le feu qui pour nous flamboya.
  De ces grands yeux si fervents et si tendres,
  De cette bouche o mon coeur se noya,

  De ces baisers puissants comme un dictame,
  De ces transports plus vifs que des rayons.
  Que reste-t-il? C'est affreux,  mon me!
  Rien qu'un dessin fort ple, aux trois crayons,

  Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
  Et que le Temps, injurieux vieillard,
  Chaque jour frotte avec son aile rude...

  Noir assassin de la Vie et de l'Art,
  Tu ne tueras jamais dans ma mmoire
  Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!

  Je te donne ces vers afin que, si mon nom
  Aborde heureusement aux poques lointaines
  Et fait rver un soir les cervelles humaines,
  Vaisseau favoris par un grand aquilon,

  Ta mmoire, pareille aux fables incertaines,
  Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
  Et par un fraternel et mystique chanon
  Reste comme pendue  mes rimes hautaines;

  Etre maudit  qui de l'abme profond
  Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne rpond;
  --O toi qui, comme une ombre  la trace phmre,

  Foules d'un pied lger et d'un regard serein
  Les stupides mortels qui t'ont juge amre,
  Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!




  SEMPER EADEM


   D'o vous vient, disiez-vous, cette tristesse trange,
  Montant comme la mer sur le roc noir et nu? 
  --Quand notre coeur a fait une fois sa vendange,
  Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,

  Une douleur trs simple et non mystrieuse,
  Et, comme votre joie, clatante pour tous.
  Cessez donc de chercher,  belle curieuse!
  Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

  Taisez-vous, ignorante! me toujours ravie!
  Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie,
  La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

  Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_
  Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
  Et sommeiller longtemps  l'ombre de vos cils!




  TOUT ENTIERE


  Le Dmon, dans ma chambre haute,
  Ce matin est venu me voir,
  Et, tchant  me prendre en faute,
  Me dit:  Je voudrais bien savoir,

  Parmi toutes les belles choses
  Dont est fait son enchantement,
  Parmi les objets noirs ou roses
  Qui composent son corps charmant,

  Quel est le plus doux. --O mon me!
  Tu rpondis  l'Abhorr:
   Puisqu'en elle tout est dictame,
  Rien ne peut tre prfr.

  Lorsque tout me ravit, j'ignore
  Si quelque chose me sduit.
  Elle blouit comme l'Aurore
  Et console comme la Nuit;

  Et l'harmonie est trop exquise,
  Qui gouverne tout son beau corps,
  Pour que l'impuissante analyse
  En note les nombreux accords.

  O mtamorphose mystique
  De tous mes sens fondus en un!
  Son haleine fait la musique,
  Comme sa voix fait le parfum! 

  Que diras-tu ce soir, pauvre me solitaire,
  Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fltri,
  A la trs belle,  la trs bonne,  la trs chre,
  Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

  --Nous mettrons noire orgueil  chanter ses louanges,
  Rien ne vaut la douceur de son autorit;
  Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
  Et son oeil nous revt d'un habit de clart.

  Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
  Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
  Son fantme dans l'air danse comme un flambeau.

  Parfois il parle et dit:  Je suis belle, et j'ordonne
  Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau.
  Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. 




  CONFESSION


  Une fois, une seule, aimable et douce femme,
      A mon bras votre bras poli
  S'appuya (sur le fond tnbreux de mon me
      Ce souvenir n'est point pli).

  Il tait tard; ainsi qu'une mdaille neuve
      La pleine lune s'talait,
  Et la solennit de la nuit, comme un fleuve,
      Sur Paris dormant ruisselait.

  Et le long des maisons, sous les portes cochres,
      Des chats passaient furtivement,
  L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chres,
      Nous accompagnaient lentement.

  Tout  coup, au milieu de l'intimit libre
      Eclose  la ple clart,
  De vous, riche et sonore instrument o ne vibre
      Que la radieuse gat,

  De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
      Dans le matin tincelant,
  Une note plaintive, une note bizarre
      S'chappa, tout en chancelant.

  Comme une enfant chtive, horrible, sombre, immonde
      Dont sa famille rougirait,
  Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
      Dans un caveau mise au secret!

  Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
       Que rien ici-bas n'est certain,
  Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
      Se trahit l'gosme humain;

  Que c'est un dur mtier que d'tre belle femme,
      Et que c'est le travail banal
  De la danseuse folle et froide qui se pme
      Dans un sourire machinal;

  Que btir sur les coeurs est une chose sotte,
      Que tout craque, amour et beaut,
  Jusqu' ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
  Pour les rendre  l'Eternit! 

  J'ai souvent voqu cette lune enchante,
      Ce silence et cette langueur,
  Et cette confidence horrible chuchote
      Au confessionnal du coeur.




  LE FLACON


  Il est de forts parfums pour qui toute matire
  Est poreuse. On dirait qu'ils pntrent le verre.
  En ouvrant un coffret venu de l'orient
  Dont la serrure grince et rechigne en criant,

  Ou dans une maison dserte quelque armoire
  Pleine de l'cre odeur des temps, poudreuse et noire,
  Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
  D'o jaillit toute vive une me qui revient.

  Mille pensers dormaient, chrysalides funbres,
  Frmissant doucement dans tes lourdes tnbres,
  Qui dgagent leur aile et prennent leur essor,
  Teints d'azur, glacs de rose, lams d'or.

  Voil le souvenir enivrant qui voltige
  Dans l'air troubl; les yeux se ferment; le Vertige
  Saisit l'me vaincue et la pousse  deux mains
  Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

  Il la terrasse au bord d'un gouffre sculaire,
  O, Lazare odorant dchirant son suaire,
  Se meut dans son rveil le cadavre spectral
  D'un vieil amour ranci, charmant et spulcral.

  Ainsi, quand je serai perdu dans la mmoire
  Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
  Quand on m'aura jet, vieux flacon dsol,
  Dcrpit, poudreux, sale, abject, visqueux, fl,

  Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
  Le tmoin de ta force et de ta virulence,
  Cher poison prpar par les anges! liqueur
  Qui me ronge,  la vie et la mort de mon coeur!




  LE POISON


  Le vin sait revtir le plus sordide bouge
      D'un luxe miraculeux,
  Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
      Dans l'or de sa vapeur rouge,
  Comme un soleil couchant dans un ciel nbuleux.

  L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
      Allonge l'illimit,
  Approfondit le temps, creuse la volupt,
      Et de plaisirs noirs et mornes
  Remplit l'me au del de sa capacit.

  Tout cela ne vaut pas le poison qui dcoule
      De tes yeux, de tes yeux verts,
  Lacs o mon me tremble et se voit  l'envers...
      Mes songes viennent en foule
  Pour se dsaltrer  ces gouffres amers.

  Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
      De ta salive qui mord,
  Qui plonge dans l'oubli mon me sans remord,
      Et, charriant le vertige,
  La roule dfaillante aux rives de la mort!




  LE CHAT

  I


  Dans ma cervelle se promne
  Ainsi qu'en son appartement,
  Un beau chat, fort, doux et charmant,
  Quand il miaule, on l'entend  peine,

  Tant son timbre est tendre et discret;
  Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
  Elle est toujours riche et profonde.
  C'est l son charme et son secret.

  Cette voix, qui perle et qui filtre
  Dans mon fond le plus tnbreux,
  Me remplit comme un vers nombreux
  Et me rjouit comme un philtre.

  Elle endort les plus cruels maux
  Et contient toutes les extases;
  Pour dire les plus longues phrases,
  Elle n'a pas besoin de mots.

  Non, il n'est pas d'archet qui morde
  Sur mon coeur, parfait instrument,
  Et fasse plus royalement
  Chanter sa plus vibrante corde

  Que ta voix, chat mystrieux,
  Chat sraphique, chat trange,
  En qui tout est, comme un ange,
  Aussi subtil qu'harmonieux.


  II


  De sa fourrure blonde et brune
  Sort un parfum si doux, qu'un soir
  J'en fus embaum, pour l'avoir
  Caresse une fois, rien qu'une.

  C'est l'esprit familier du lieu;
  Il juge, il prside, il inspire
  Toutes choses dans son empire;
  Peut-tre est-il fe, est-il dieu?

  Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
  Tirs comme par un aimant,
  Se retournent docilement,
  Et que je regarde en moi-mme,

  Je vois avec tonnement
  Le feu de ses prunelles ples,
  Clairs fanaux, vivantes opales,
  Qui me contemplent fixement.




  LE BEAU NAVIRE


  Je veux te raconter,  molle enchanteresse,
  Les diverses beauts qui parent ta jeunesse;
      Je veux te peindre ta beaut
  O l'enfance s'allie  la maturit.

  Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
  Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
      Charg de toile, et va roulant
  Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

  Sur ton cou large et rond, sur tes paules grasses,
  Ta tte se pavane avec d'tranges grces;
      D'un air placide et triomphant
  Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

  Je veux te raconter,  molle enchanteresse,
  Les diverses beauts qui parent ta jeunesse;
      Je veux te peindre ta beaut
  O l'enfance s'allie  la maturit.

  Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
  Ta gorge triomphante est une belle armoire
      Dont les panneaux bombs et clairs
  Comme les boucliers accrochent des clairs;

  Boucliers provoquants, arms de pointes roses!
  Armoire  doux secrets, pleine de bonnes choses,
      De vins, de parfums, de liqueurs
  Qui feraient dlirer les cerveaux et les coeurs!

  Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
  Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
      Charg de toile, et va roulant
  Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

  Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent,
  Tourmentent les dsirs obscurs et les agacent
      Comme deux sorcires qui font
  Tourner un philtre noir dans un vase profond.

  Tes bras qui se joueraient des prcoces hercules
  Sont des boas luisants les solides mules,
      Faits pour serrer obstinment,
  Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.

  Sur ton cou large et rond, sur tes paules grasses,
  Ta tte se pavane avec d'tranches grces;
      D'un air placide et triomphant
  Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.




  L'IRREPARABLE

  I


  Pouvons-nous touffer le vieux, le long Remords,
      Qui vit, s'agite et se tortille,
  Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
      Comme du chne la chenille?
  Pouvons-nous touffer l'implacable Remords?

  Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
      Noierons-nous ce vieil ennemi,
  Destructeur et gourmand comme la courtisane,
      Patient comme la fourmi?
  Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?

  Dis-le, belle sorcire, oh! dis, si tu le sais,
      A cet esprit combl d'angoisse
  Et pareil au mourant qu'crasent les blesss,
      Que le sabot du cheval froisse,
  Dis-le, belle sorcire, oh! dis, si tu le sais,

  A cet agonisant que le loup dj flaire
      Et que surveille le corbeau,
  A ce soldat bris, s'il faut qu'il dsespre
      D'avoir sa croix et son tombeau;
  Ce pauvre agonisant que le loup dj flaire!

  Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
      Peut-on dchirer des tnbres
  Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
      Sans astres, sans clairs funbres?
  Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

  L'Esprance qui brille aux carreaux de l'Auberge
      Est souille, est morte  jamais!
  Sans lune et sans rayons trouver o l'on hberge
      Les martyrs d'un chemin mauvais!
  Le Diable a tout teint aux carreaux de l'Auberge!

  Adorable sorcire, aimes-tu les damns!
      Dis, connais-tu l'irrmissible?
  Connais-tu le Remords, aux traits empoisonns,
      A qui notre coeur sert de cible?
  Adorable sorcire, aimes-tu les damns?

  L'irrparable ronge avec sa dent maudite
      Notre me, piteux monument,
  Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
      Par la base le btiment.
  L'irrparable ronge avec sa dent maudite!


  II


  J'ai vu parfois, au fond d'un thtre banal
      Qu'enflammait l'orchestre sonore,
  Une fe allumer dans un ciel infernal
      Une miraculeuse aurore;
  J'ai vu parfois au fond d'un thtre banal

  Un tre qui n'tait que lumire, or et gaze,
      Terrasser l'norme Satan
  Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase
      Est un thtre o l'on attend
  Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!




  CAUSERIE


  Vous tes un beau ciel d'automne, clair et rose!
  Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
  Et laisse, en refluant, sur ma lvre morose
  Le souvenir cuisant de son limon amer.

  --Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pme;
  Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccag
  Par la griffe et la dent froce de la femme.
  Ne cherchez plus mon coeur; les btes l'ont mang.

  Mon coeur est un palais fltri par la cohue;
  On s'y sole, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.
  --Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

  O Beaut, dur flau des mes! tu le veux!
  Avec tes yeux de feu, brillants comme des ftes!
  Calcine ces lambeaux qu'ont pargns les btes!




  CHANT D'AUTOMNE

  I


  Bientt nous plongerons dans les froides tnbres;
  Adieu, vive clart de nos ts trop courts!
  J'entends dj tomber avec des chocs funbres
  Le bois retentissant sur le pav des cours.

  Tout l'hiver va rentrer dans mon tre: colre,
  Haine, frissons, horreur, labeur dur et forc,
  Et, comme le soleil dans son enfer polaire.
  Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glac.

  J'coute en frmissant chaque bche qui tombe;
  L'chafaud qu'on btit n'a pas d'cho plus sourd.
  Mon esprit est pareil  la tour qui succombe
  Sous les coups du blier infatigable et lourd.

  Il me semble, berc par ce choc monotone,
  Qu'on cloue en grande hte un cercueil quelque part...
  Pour qui?--C'tait hier l't; voici l'automne!
  Ce bruit mystrieux sonne comme un dpart.


  II


  J'aime de vos longs yeux la lumire verdtre,
  Douce beaut, mais tout aujourd'hui m'est amer,
  Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'tre,
  Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

  Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mre
  Mme pour un ingrat, mme pour un mchant;
  Amante ou soeur, soyez la douceur phmre
  D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

  Courte tche! La tombe attend; elle est avide!
  Ah! laissez-moi, mon front pos sur vos genoux,
  Goter, en regrettant l't blanc et torride,
  De l'arrire-saison le rayon jaune et doux!




  CHANSON D'APRES-MIDI


  Quoique tes sourcils mchants
  Te donnent un air trange
  Qui n'est pas celui d'un ange,
  Sorcire aux yeux allchants,

  Je t'adore,  ma frivole,
  Ma terrible passion!
  Avec la dvotion
  Du prtre pour son idole.

  Le dsert et la fort
  Embaument tes tresses rudes,
  Ta tte a les attitudes
  De l'nigme et du secret.

  Sur ta chair le parfum rde
  Comme autour d'un encensoir;
  Tu charmes comme le soir,
  Nymphe tnbreuse et chaude.

  Ah! les philtres les plus forts
  Ne valent pas ta paresse,
  Et tu connais la caresse
  Qui fait revivre les morts!

  Tes hanches sont amoureuses
  De ton dos et de tes seins,
  Et tu ravis les coussins
  Par tes poses langoureuses.

  Quelquefois pour apaiser
  Ta rage mystrieuse,
  Tu prodigues, srieuse,
  La morsure et le baiser;

  Tu me dchires, ma brune,
  Avec un rire moqueur,
  Et puis tu mets sur mon coeur
  Ton oeil doux comme la lune.

  Sous tes souliers de satin,
  Sous tes charmants pieds de soie,
  Moi, je mets ma grande joie,
  Mon gnie et mon destin,

  Mon me par toi gurie,
  Par toi, lumire et couleur!
  Explosion de chaleur
  Dans ma noire Sibrie!




  SISINA


  Imaginez Diane en galant quipage,
  Parcourant les forts ou battant les halliers,
  Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,
  Superbe et dfiant les meilleurs cavaliers!

  Avez-vous vu Throigne, amante du carnage,
  Excitant  l'assaut un peuple sans souliers,
  La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage,
  Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

  Telle la Sisina! Mais la douce guerrire
  A l'me charitable autant que meurtrire,
  Son courage, affol de poudre et de tambours,

  Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
  Et son coeur, ravag par la flamme, a toujours,
  Pour qui s'en montre digne, un rservoir de larmes.




  A UNE DAME CREOLE


  Au pays parfum que le soleil caresse,
  J'ai connu sous un dais d'arbres tout empourprs
  Et de palmiers, d'o pleut sur les yeux la paresse,
  Une dame crole aux charmes ignors.

  Son teint est ple et chaud; la brune enchanteresse
  A dans le col des airs noblement manirs;
  Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
  Son sourire est tranquille et ses yeux assurs.

  Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
  Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
  Belle digne d'orner les antiques manoirs,

  Vous feriez,  l'abri des ombreuses retraites,
  Germer mille sonnets dans le coeur des potes,
  Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.




  LE REVENANT


  Comme les anges  l'oeil fauve,
  Je reviendrai dans ton alcve
  Et vers toi glisserai sans bruit
  Avec les ombres de la nuit;

  Et je te donnerai, ma brune,
  Des baisers froids comme la lune
  Et des caresses de serpent
  Autour d'une fosse rampant.

  Quand viendra le matin livide,
  Tu trouveras ma place vide,
  O jusqu'au soir il fera froid.

  Comme d'autres par la tendresse,
  Sur ta vie et sur ta jeunesse,
  Moi, je veux rgner par l'effroi!




  SONNET D'AUTOMNE


  Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
   Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mrite? 
  --Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
  Except la candeur de l'antique animal,

  Ne veut pas te montrer son secret infernal,
  Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,
  Ni sa noire lgende avec la flamme crite.
  Je hais la passion et l'esprit me fait mal!

  Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa gurite,
  Tnbreux, embusqu, bande son arc fatal.
  Je connais les engins de son vieil arsenal:

  Crime, horreur et folie!--O ple marguerite!
  Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,
  O ma si blanche,  ma si froide Marguerite?




  TRISTESSE DE LA LUNE


  Ce soir, la lune rve avec plus de paresse;
  Ainsi qu'une beaut, sur de nombreux coussins,
  Qui d'une main distraite et lgre caresse,
  Avant de s'endormir, le contour de ses seins,

  Sur le dos satin des molles avalanches,
  Mourante, elle se livre aux longues pmoisons,
  Et promne ses yeux sur les visions blanches
  Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

  Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
  Elle laisse filer une larme furtive,
  Un pote pieux, ennemi du sommeil,

  Dans le creux de sa main prend cette larme ple,
  Aux reflets iriss comme un fragment d'opale,
  Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.




  LES CHATS


  Les amoureux fervents et les savants austres
  Aiment galement dans leur mre saison,
  Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
  Qui comme eux sont frileux et comme eux sdentaires.

  Amis de la science et de la volupt,
  Ils cherchent le silence et l'horreur des tnbres;
  L'Erbe les et pris pour ses coursiers funbres,
  S'ils pouvaient au servage incliner leur fiert.

  Ils prennent en songeant les nobles attitudes
  Des grands sphinx allongs au fond des solitudes,
  Qui semblent s'endormir dans un rve sans fin;

  Leurs reins fconds sont pleins d'tincelles magiques,
  Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
  Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.




  LA PIPE


  Je suis la pipe d'un auteur;
  On voit,  contempler ma mine
  D'Abyssienne ou de Cafrine,
  Que mon matre est un grand fumeur.

  Quand il est combl de douleur,
  Je fume comme la chaumine
  O se prpare la cuisine
  Pour le retour du laboureur.

  J'enlace et je berce son me
  Dans le rseau mobile et bleu
  Qui monte de ma bouche en feu,

  Et je roule un puissant dictame
  Qui charme son coeur et gurit
  De ses fatigues son esprit.




  LA MUSIQUE


  La musique souvent me prend comme une mer!
      Vers ma ple toile,
  Sous un plafond de brume ou dans un vaste ther,
      Je mets  la voile;

  La poitrine en avant et les poumons gonfls
      Comme de la toile,
  J'escalade le dos des flots amoncels
      Que la nuit me voile;

  Je sens vibrer en moi toutes les passions
      D'un vaisseau qui souffre;
  Le bon vent, la tempte et ses convulsions

      Sur l'immense gouffre
  Me bercent.--D'autres fois, calme plat, grand mimoir
      De mon dsespoir!




  SEPULTURE D'UN POETE MAUDIT


  Si par une nuit lourde et sombre
  Un bon chrtien, par charit,
  Derrire quelque vieux dcombre
  Enterre votre corps vant,

  A l'heure o les chastes toiles
  Ferment leurs yeux appesantis,
  L'araigne y fera ses toiles,
  Et la vipre ses petits;

  Vous entendrez toute l'anne
  Sur votre tte condamne
  Les cris lamentables des loups

  Et des sorcires famliques,
  Les bats des vieillards lubriques
  Et les complots des noirs filous.




  LE MORT JOYEUX


  Dans une terre grasse et pleine d'escargots
  Je veux creuser moi-mme une fosse profonde,
  O je puisse  loisir taler mes vieux os
  Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

  Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
  Plutt que d'implorer une larme du monde,
  Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
  A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

  O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
  Voyez venir  vous un mort libre et joyeux;
  Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

  A travers ma ruine allez donc sans remords,
  Et dites-moi s'il est encor quelque torture
  Pour ce vieux corps sans me et mort parmi les morts?




  LA CLOCHE FELEE


  Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
  D'couter prs du feu qui palpite et qui fume
  Les souvenirs lointains lentement s'lever
  Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

  Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
  Qui, malgr sa vieillesse, alerte et bien portante,
  Jette fidlement son cri religieux,
  Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

  Moi, mon me est fle, et lorsqu'en ses ennuis
  Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
  Il arrive souvent que sa voix affaiblie

  Semble le rle pais d'un bless qu'on oublie
  Au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts,
  Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.




  SPLEEN


  Pluvise, irrit contre la vie entire,
  De son urne  grands flots vers un froid tnbreux
  Aux ples habitants du voisin cimetire
  Et la mortalit sur les faubourgs brumeux.

  Mon chat sur le carreau cherchant une litire
  Agite sans repos son corps maigre et galeux;
  L'me d'un vieux pote erre dans la gouttire
  Avec la triste voix d'un fantme frileux.

  Le bourdon se lamente, et la bche enfume
  Accompagne en fausset la pendule enrhume,
  Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

  Hritage fatal d'une vieille hydropique,
  Le beau valet de coeur et la dame de pique
  Causent sinistrement de leurs amours dfunts.
  J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

  Un gros meuble  tiroirs encombr de bilans,
  De vers, de billets doux, de procs, de romances,
  Avec de lourds cheveux rouls dans des quittances,
  Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
  C'est une pyramide, un immense caveau,
  Qui contient plus de morts que la fosse commune.
  --Je suis un cimetire abhorr de la lune,
  O comme des remords se tranent de longs vers
  Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
  Je suis un vieux boudoir plein de roses fanes,
  O gt tout un fouillis de modes surannes,
  O les pastels plaintifs et les ples Boucher,
  Seuls, respirent l'odeur d'un flacon dbouch.

  Rien n'gale en longueur les boiteuses journes,
  Quand sous les lourds flocons des neigeuses annes
  L'ennui, fruit de la morne incuriosit,
  Prend les proportions de l'immortalit.
  --Dsormais tu n'es plus,  matire vivante!
  Qu'un granit entour d'une vague pouvante,
  Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux!
  Un vieux sphinx ignor du monde insoucieux,
  Oubli sur la carte, et dont l'humeur farouche
  Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

  Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
  Riche, mais impuissant, jeune et pourtant trs vieux,
  Qui, de ses prcepteurs mprisant les courbettes,
  S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres btes.
  Rien ne peut l'gayer, ni gibier, ni faucon,
  Ni son peuple mourant en face du balcon,
  Du bouffon favori la grotesque ballade
  Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
  Son lit fleurdelis se transforme en tombeau,
  Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
  Ne savent plus trouver d'impudique toilette
  Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
  Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
  De son tre extirper l'lment corrompu,
  Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent
  Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
  Il n'a su rchauffer ce cadavre hbt
  O coule au lieu de sang l'eau verte du Lth.

  Quand le ciel bas et lourd pse comme un couvercle
  Sur l'esprit gmissant en proie aux longs ennuis,
  Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
  Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

  Quand la terre est change en un cachot humide,
  O l'Esprance, comme une chauve-souris,
  S'en va battant les murs de son aile timide
  Et se cognant la tte  des plafonds pourris;

  Quand la pluie talant ses immenses tranes
  D'une vaste prison imite les barreaux,
  Et qu'un peuple muet d'infmes araignes
  Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

  Des cloches tout  coup sautent avec furie
  Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
  Ainsi que des esprits errants et sans patrie
  Qui se mettent  geindre opinitrement.

  --Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
  Dfilent lentement dans mon me; l'Espoir,
  Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
  Sur mon crne inclin plante son drapeau noir.




  LE GOUT DU NEANT


  Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
  L'Espoir, dont l'peron attisait ton ardeur,
  Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
  Vieux cheval dont le pied  chaque obstacle butte.

  Rsigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

  Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
  L'amour n'a plus de got, non plus que la dispute;
  Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flte!
  Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!

  Le Printemps adorable a perdu son odeur!

  Et le Temps m'engloutit minute par minute,
  Comme la neige immense un corps pris de roideur;
  Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!
  Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,

  Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?




  ALCHIMIE DE LA DOULEUR


  L'un t'claire avec son ardeur
  L'autre en toi met son deuil. Naturel
  Ce qui dit  l'un: Spulture!
  Dit  l'autre: Vie et splendeur!

  Herms inconnu qui m'assistes
  Et qui toujours m'intimidas,
  Tu me rends l'gal de Midas,
  Le plus triste des alchimistes;

  Par toi je change l'or en fer
  Et le paradis en enfer;
  Dans le suaire des nuages

  Je dcouvre un cadavre cher.
  Et sur les clestes rivages
  Je btis de grands sarcophages.




  LA PRIERE D'UN PAEN


  Ah! ne ralentis pas tes flammes;
  Rchauffe mon coeur engourdi,
  Volupt, torture des mes!
  _Diva! supplicem exaudi!_

  Desse dans l'air rpandue,
  Flamme dans notre souterrain!
  Exauce une me morfondue,
  Qui te consacre un chant d'airain.

  Volupt, sois toujours ma reine!
  Prends le masque d'une sirne
  Fate de chair et de velours.

  Ou verse-moi tes sommeils lourds
  Dans le vin informe et mystique,
  Volupt, fantme lastique!




  LE COUVERCLE


  En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre,
  Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
  Serviteur de Jsus, courtisan de Cythre,
  Mendiant tnbreux ou Crsus rutilant,

  Citadin, campagnard, vagabond, sdentaire,
  Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
  Partout l'homme subit la terreur du mystre,
  Et ne regarde en haut qu'avec un oeil tremblant.

  En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'touffe,
  Plafond illumin pour un opra bouffe
  O chaque histrion foule un sol ensanglant,

  Terreur du libertin, espoir du fol ermite;
  Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite
  O bout l'imperceptible et vaste Humanit.




  L'IMPREVU


  Harpagon, qui veillait son pre agonisant,
  Se dit, rveur, devant ces lvres dj blanches;
   Nous avons au grenier un nombre suffisant,
      Ce me semble, de vieilles planches? 

  Climne roucoule et dit:  Mon coeur est bon,
  Et naturellement, Dieu m'a faite trs belle. 
  --Son coeur! coeur racorni, fum comme un jambon,
  Recuit  la flamme ternelle!

  Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
  Dit au pauvre, qu'il a noy dans les tnbres:
   O donc l'aperois-tu, ce crateur du Beau,
      Ce Redresseur que tu clbres? 

  Mieux que tous, je connais certains voluptueux
  Qui bille nuit et jour, et se lamente et pleure,
  Rptant, l'impuissant et le fat:  Oui, je veux
      Etre vertueux, dans une heure! 

  L'horloge,  son tour, dit  voix basse:  Il est mr,
  Le damn! J'avertis en vain la chair infecte.
  L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur
      Qu'habite et que ronge un insecte! 

  Et puis, Quelqu'un parat, que tous avaient ni,
  Et qui leur dit, railleur et fier:  Dans mon ciboire,
  Vous avez, que je crois, assez communi,
      A la joyeuse Messe noire?

  Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur;
  Vous avez, en secret, bais ma fesse immonde!
  Reconnaissez Satan  son rire vainqueur,
      Enorme et laid comme le monde!

  Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
  Qu'on se moque du matre, et qu'avec lui l'on triche,
  Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix.
      D'aller au Ciel et d'tre riche?

  Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
  Qui se morfond longtemps  l'afft de la proie.
  Je vais vous emporter  travers l'paisseur,
      Compagnons de ma triste joie,

  A travers l'paisseur de la terre et du roc,
  A travers les amas confus de votre cendre,
  Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc,
      Et qui n'est pas de pierre tendre;

  Car il fait avec l'universel Pch,
  Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!
  --Cependant, tout en haut de l'univers juch,
      Un Ange sonne la victoire

  De ceux dont le coeur dit:  Que bni soit ton fouet,
  Seigneur! que la douleur,  Pre, soit bnie!
  Mon me dans tes mains n'est pas un vain jouet,
      Et ta prudence est infinie. 

  Le son de la trompette est si dlicieux,
  Dans ces soirs solennels de clestes vendanges,
  Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
      Dont elle chante les louanges.




  L'EXAMEN DE MINUIT


  La pendule, sonnant minuit,
  Ironiquement nous engage
  A nous rappeler quel usage
  Nous fmes du jour qui s'enfuit:
  --Aujourd'hui, date fatidique,
  Vendredi, treize, nous avons,
  Malgr tout ce que nous savons,
  Men le train d'un hrtique.

  Nous avons blasphm Jsus,
  Des Dieux le plus incontestable!
  Comme un parasite  la table
  De quelque monstrueux Crsus,
  Nous avons, pour plaire  la brute,
  Digne vassale des Dmons,
  Insult ce que nous aimons
  Et flatt ce qui nous rebute;

  Contrist, servile bourreau,
  Le faible qu' tort on mprise;
  Salu l'norme Btise,
  La Btise au front de taureau;
  Bais la stupide Matire
  Avec grande dvotion,
  Et de la putrfaction
  Bni la blafarde lumire.

  Enfin, nous avons, pour noyer
  Le vertige dans le dlire,
  Nous, prtre orgueilleux de la Lyre,
  Dont la gloire est de dployer
  L'ivresse des choses funbres,
  Bu sans soif et mang sans faim!...
  --Vite soufflons la lampe, afin
  De nous cacher dans les tnbres!




  MADRIGAL TRISTE


  Que m'importe que tu sois sage?
  Sois belle! et sois triste! Les pleurs
  Ajoutent un charme au visage,
  Comme le fleuve au paysage;
  L'orage rajeunit les fleurs.

  Je t'aime surtout quand la joie
  S'enfuit de ton front terrass;
  Quand ton coeur dans l'horreur se noie;
  Quand sur ton prsent se dploie
  Le nuage affreux du pass.

  Je t'aime quand ton grand oeil verse
  Une eau chaude comme le sang;
  Quand, malgr ma main qui te berce,
  Ton angoisse, trop lourde, perce
  Comme un rle d'agonisant.
  J'aspire, volupt divine!

  Hymne profond, dlicieux!
  Tous les sanglots de ta poitrine,
  Et crois que ton coeur s'illumine
  Des perles que versent tes yeux!

  Je sais que ton coeur, qui regorge
  De vieux amours dracins,
  Flamboie encor comme une forge,
  Et que tu couves sous ta gorge
  Un peu de l'orgueil des damns;

  Mais tant, ma chre, que tes rves
  N'auront pas reflt l'Enfer,
  Et qu'en un cauchemar sans trves,
  Songeant de poisons et de glaives,
  Eprise de poudre et de fer,

  N'ouvrant  chacun qu'avec crainte,
  Dchiffrant le malheur partout,
  Te convulsant quand l'heure tinte,
  Tu n'auras pas senti l'treinte
  De l'irrsistible Dgot,

  Tu ne pourras, esclave reine
  Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
  Dans l'horreur de la nuit malsaine
  Me dire, l'me de cris pleine:
   Je suis ton gale,  mon Roi! 




  L'AVERTISSEUR


  Tout homme digne de ce nom
  A dans le coeur un Serpent jaune,
  Install comme sur un trne,
  Qui, s'il dit:  Je veux!  rpond:  Non! 

  Plonge tes yeux dans les yeux fixes
  Des Satyresses ou des Nixes,
  La Dent dit:  Pense  ton devoir! 

  Fais des enfants, plante des arbres .
  Polis des vers, sculpte des marbres,
  La Dent dit:  Vivras-tu ce soir? 

  Quoi qu'il bauche ou qu'il espre,
  L'homme ne vit pas un moment
  Sans subir l'avertissement
  De l'insupportable Vipre.




  A UNE MALABARAISE


  Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
  Est large  faire envie  la plus belle blanche;
  A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
  Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
  Aux pays chauds et bleus o ton Dieu t'a fait natre,
  Ta tche est d'allumer la pipe de ton matre,
  De pourvoir les flacons d'eaux fraches et d'odeurs,
  De chasser loin du lit les moustiques rdeurs,
  Et, ds que le matin fait chanter les platanes,
  D'acheter au bazar ananas et bananes.
  Tout le jour, o tu veux, tu mnes tes pieds nus,
  Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
  Et quand descend le soir au manteau d'carlate,
  Tu poses doucement ton corps sur une natte,
  O tes rves flottants sont pleins de colibris,
  Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
  Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
  Ce pays trop peupl que fauche la souffrance,
  Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
  Faire de grands adieux  tes chers tamarins?
  Toi, vtue  moiti de mousselines frles,
  Frissonnante l-bas sous la neige et les grles,
  Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
  Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
  Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
  Et vendre le parfum de tes charmes tranges,
  L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
  Des cocotiers absents les fantmes pars!




  LA VOIX


  Mon berceau s'adossait  la bibliothque,
  Babel sombre, o roman, science, fabliau,
  Tout, la cendre latine et la poussire grecque,
  Se mlaient. J'tais haut comme un in-folio.
  Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
  Disait:  La Terre est un gteau plein de douceur;
  Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
  Te faire un apptit d'une gale grosseur. 
  Et l'autre:  Viens, oh! viens voyager dans les rves
  Au del du possible, au del du connu! 
  Et celle-l chantait comme le vent des grves,
  Fantme vagissant, on ne sait d'o venu,
  Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
  Je te rpondis:  Oui! douce voix!  C'est d'alors
  Que date ce qu'on peut, hlas! nommer ma plaie
  Et ma fatalit. Derrire les dcors
  De l'existence immense, au plus noir de l'abme,
  Je vois distinctement des mondes singuliers,
  Et, de ma clairvoyance extatique victime,
  Je trane des serpents qui mordent mes souliers.
  Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophtes,
  J'aime si tendrement le dsert et la mer;
  Que je ris dans les deuils et pleure dans les ftes,
  Et trouve un got suave au vin le plus amer;
  Que je prends trs souvent les faits pour des mensonges
  Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
  Mais la Voix me console et dit:  Garde des songes;
  Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! .




  HYMNE


  A la trs chre,  la trs belle
  Qui remplit mon coeur de clart,
  A l'ange,  l'idole immortelle,
  Salut en immortalit!

  Elle se rpand dans ma vie
  Comme un air imprgn de sel,
  Et dans mon me inassouvie,
  Verse le got de l'ternel.

  Sachet toujours frais qui parfume
  L'atmosphre d'un cher rduit,
  Encensoir oubli qui fume
  En secret  travers la nuit,

  Comment, amour incorruptible,
  T'exprimer avec vrit?
  Grain de musc qui gis, invisible,
  Au fond de mon ternit!

  A l'ange,  l'idole immortelle,
  A la trs bonne,  la trs belle
  Qui fait ma joie et ma sant,
  Salut en immortalit!




  LE REBELLE


  Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle,
  Du mcrant saisit  plein poing les cheveux,
  Et dit, le secouant:  Ta connatras la rgle!
  (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!

  Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace,
  Le pauvre, le mchant, le tortu, l'hbt,
  Pour que tu puisses faire  Jsus, quand il passe,
  Un tapis triomphal avec ta charit.

  Tel est l'Amour! Avant que ton coeur ne se blase,
  A la gloire de Dieu rallume ton extase;
  C'est la Volupt vraie aux durables appas! 

  Et l'Ange, chtiant autant, ma foi! qu'il aime,
  De ses poings de gant torture l'anathme;
  Mais le damn rpond toujours;  Je ne veux pas! 




  LE JET D'EAU


  Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
  Reste longtemps sans les rouvrir,
  Dans cette pose nonchalante
  O t'a surprise le plaisir.
  Dans la cour le jet d'eau qui jase
  Et ne se tait ni nuit ni jour,
  Entretient doucement l'extase
  O ce soir m'a plong l'amour.

      La gerbe panouie
        En mille fleurs,
      O Phoeb rjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.

  Ainsi ton me qu'incendie
  L'clair brlant des volupts
  S'lance, rapide et hardie,
  Vers les vastes cieux enchants.
  Puis, elle s'panche, mourante,
  En un flot de triste langueur,
  Qui par une invisible pente
  Descend jusqu'au fond de mon coeur.

      La gerbe panouie
        En mille fleurs,
      O Phoeb rjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.

  0 toi, que la nuit rend si belle,
  Qu'il m'est doux, pench vers tes seins,
  D'couter la plainte ternelle
  Qui sanglote dans les bassins!
  Lune, eau sonore, nuit bnie,
  Arbres qui frissonnez autour,
  Votre pure mlancolie
  Est le miroir de mon amour.

      La gerbe panouie
        En mille fleurs,
      O Phoeb rjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.




  LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE


  Que le Soleil est beau quand tout frais il se lve,
  Comme une explosion nous lanant son bonjour!
  --Bienheureux celui-l qui peut avec amour
  Saluer son coucher plus glorieux qu'un rve!

  Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
  Se pmer sous son oeil comme un coeur qui palpite,..
  --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
  Pour attraper au moins un oblique rayon!

  Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
  L'irrsistible Nuit tablit son empire,
  Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

  Une odeur de tombeau dans les tnbres nage,
  Et mon pied peureux froisse, au bord du marcage,
  Des crapauds imprvus et de froids limaons.




  LE GOUFFRE


  Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
  --Hlas! tout est abme,--action, dsir, rve,
  Parole! et sur mon poil qui tout droit se relve
  Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.

  En haut, en bas, partout, la profondeur, la grve,
  Le silence, l'espace affreux et captivant...
  Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
  Dessine un cauchemar multiforme et sans trve.

  J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
  Tout plein de vague horreur, menant on ne sait o;
  Je ne vois qu'infini par toutes les fentres,

  Et mon esprit, toujours du vertige hant,
  Jalouse du nant l'insensibilit.
  --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Etres!




  LES PLAINTES D'UN ICARE


  Les amants des prostitues
  Sont heureux, dispos et repus;
  Quant  moi, mes bras sont rompus
  Pour avoir treint des nues.

  C'est grce aux astres non pareils,
  Qui tout au fond du ciel flamboient,
  Que mes yeux consums ne voient
  Que des souvenirs de soleils.

  En vain j'ai voulu de l'espace,
  Trouver la fin et le milieu;
  Sous je ne sais quel oeil de feu
  Je sens mon aile qui se casse;

  Et brl par l'amour du beau,
  Je n'aurai pas l'honneur sublime
  De donner mon nom  l'abme
  Qui me servira de tombeau.




  RECUEILLEMENT


  Sois sage,  ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,
  Tu rclamais le Soir; il descend; le voici:
  Une atmosphre obscure enveloppe la ville,
  Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

  Pendant que des mortels la multitude vile,
  Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
  Va cueillir des remords dans la fte servile,
  Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

  Loin d'eux. Vois se pencher les dfuntes Annes,
  Sur les balcons du ciel, en robes surannes;
  Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

  Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
  Et, comme un long linceul tranant  l'Orient,
  Entends, ma chre, entends la douce Nuit qui marche.




  L'HEAUTONTIMOROUMENOS

  A. J. G. F.


  Je te frapperai sans colre
  Et sans haine,--comme un boucher!
  Comme Mose le rocher,
  --Et je ferai de ta paupire,

  Pour abreuver mon Sahara,
  Jaillir les eaux de la souffrance,
  Mon dsir gonfl d'esprance
  Sur tes pleurs sals nagera

  Comme un vaisseau qui prend le large,
  Et dans mon coeur qu'ils soleront
  Tes chers sanglots retentiront
  Comme un tambour qui bat la charge!

  Ne suis-je pas un faux accord
  Dans la divine symphonie,
  Grce  la vorace Ironie
  Qui me secoue et qui me mord?

  Elle est dans ma voix, la criarde!
  C'est tout mon sang, ce poison noir!
  Je suis le sinistre miroir
  O la mgre se regarde.

  Je suis la plaie et le couteau!
  Je suis le soufflet et la joue!
  Je suis les membres et la roue,
  Et la victime et le bourreau!

  Je suis de mon coeur le vampire,
  --Un de ces grands abandonns
  Au rire ternel condamns,
  Et qui ne peuvent plus sourire!




  L'IRREMEDIABLE

  I


  Une Ide, une Forme, un Etre
  Parti de l'azur et tomb
  Dans un Styx bourbeux et plomb
  O nul oeil du Ciel ne pntre;

  Un Ange, imprudent voyageur
  Qu'a tent l'amour du difforme,
  Au fond d'un cauchemar norme
  Se dbattant comme un nageur,

  Et luttant, angoisses funbres!
  Contre un gigantesque remous
  Qui va chantant comme les fous
  Et pirouettant dans les tnbres;

  Un malheureux ensorcel
  Dans ses ttonnements futiles,
  Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
  Cherchant la lumire et la cl;

  Un damn descendant sans lampe,
  Au bord d'un gouffre dont l'odeur
  Trahit l'humide profondeur,
  D'ternels escaliers sans rampe,

  O veillent des monstres visqueux
  Dont les larges yeux de phosphore
  Font une nuit plus noire encore
  Et ne rendent visibles qu'eux;

  Un navire pris dans le ple,
  Comme en un pige de cristal,
  Cherchant par quel dtroit fatal
  Il est tomb dans cette gele;

  --Emblmes nets, tableau parfait
  D'une fortune irrmdiable,
  Qui donne  penser que le Diable
  Fait toujours bien tout ce qu'il fait!


  II


  Tte--tte sombre et limpide
  Qu'un coeur devenu son miroir
  Puits de Vrit, clair et noir,
  O tremble une toile livide,

  Un phare ironique, infernal,
  Flambeau des grces sataniques,
  Soulagement et gloire uniques,
  --La conscience dans le Mal!




  L'HORLOGE


  Horloge dieu sinistre, effrayant, impassible,
  Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_
  Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
  Se planteront bientt comme dans une cible;

  Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
  Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
  Chaque instant te dvore un morceau du dlice
  A chaque homme accord pour toute sa saison.

  Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
  Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide, avec sa voix
  D'insecte, Maintenant dit: Je sais Autrefois,
  Et j'ai pomp ta vie avec ma trompe immonde!

  _Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_
  (Mon gosier de mtal parle toutes les langues.)
  Les minutes, mortel foltre, sont des gangues
  Qu'il ne faut pas lcher sans en extraire l'or!

  _Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide
  Qui gagne sans tricher,  tout coup! c'est la loi.
  Le jour dcrot; la nuit augmente, _souviens-toi!_
  Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

  Tantt sonnera l'heure o le divin Hasard,
  O l'auguste Vertu, ton pouse encor vierge,
  O le Repentir mme (oh! la dernire auberge!),
  O tout te dira: Meurs, vieux lche! il est trop tard! 




  TABLEAUX PARISIENS

  LE SOLEIL


  Le long du vieux faubourg, o pendant aux masures
  Les persiennes, abri des secrtes luxures,
  Quand le soleil cruel frappe  traits redoubls
  Sur la ville et les champs, sur les toits et les bls.
  Je vais m'exercer seul  ma fantasque escrime,
  Flairant dans tous les coins les hasards de la rime.
  Trbuchant sur les mots comme sur les pavs,
  Heurtant parfois des vers depuis longtemps rvs.

  Ce pre nourricier, ennemi des chloroses,
  Eveille dans les champs les vers comme les roses;
  Il fait s'vaporer les soucis vers le ciel,
  Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
  C'est lui qui rajeunit les porteurs de bquilles
  Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
  Et commande aux moissons de crotre et de mrir
  Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!
  Quand, ainsi qu'un pote, il descend dans les villes,
  Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
  Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
  Dans tous les hpitaux et dans tous les palais.




  LA LUNE OFFENSEE


  O Lune qu'adoraient discrtement nos pres,
  Du haut des pays bleus o, radieux srail,
  Les astres vont te suivre en pimpant attirail,
  Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

  Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospres,
  De leur bouche en dormant montrer le frais mail?
  Le pote buter du front sur son travail?
  O sous les gazons secs s'accoupler les vipres?

  Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin,
  Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin,
  Baiser d'Endymion les grces surannes?

   --Je vois ta mre, enfant de ce sicle appauvri,
  Qui vers son miroir penche un lourd amas d'annes,
  Et pltre artistement le sein qui t'a nourri! 




  A UNE MENDIANTE ROUSSE


  Blanche fille aux cheveux roux,
  Dont ta robe par ses trous
  Laisse voir la pauvret
      Et la beaut,

  Pour moi, pote chtif,
  Ton jeune corps maladif
  Plein de taches de rousseur
      A sa douceur.

  Tu portes plus galamment
  Qu'une reine de roman
  Ses cothurnes de velours
      Tes sabots lourds.

  Au lieu d'un haillon trop court,
  Qu'un superbe habit de cour
  Trane  plis bruyants et longs
      Sur tes talons;

  Et place de bas trous,
  Que pour les yeux des rous
  Sur ta jambe un poignard d'or
      Reluise encor;

  Que des noeuds mal attachs
  Dvoilent pour nos pchs
  Tes deux beaux seins, radieux
      Comme des yeux;

  Que pour te dshabiller
  Tes bras se fassent prier
  Et chassent  coups mutins
      Les doigts lutins;

  --Perles de la plus belle eau,
  Sonnets de matre Belleau
  Par tes galants mis aux fers
      Sans cesse offerts,

  Valetaille de rimeurs
  Te ddiant leurs primeurs
  Et contemplant ton soulier
      Sous l'escalier,

  Maint page pris du hasard,
  Maint seigneur et maint Ronsard
  Epieraient pour le dduit
      Ton frais rduit!

  Tu compterais dans tes lits
  Plus de baisers que de lys
  Et rangerais sous tes lois
      Plus d'un Valois!

  --Cependant tu vas gueusant
  Quelque vieux dbris gisant
  Au seuil de quelque Vfour
      De carrefour;

  Tu vas lorgnant en dessous
  Des bijoux de vingt-neuf sous
  Dont je ne puis, oh! pardon!
      Te faire don;

  Va donc, sans autre ornement,
  Parfum, perles, diamant,
  Que ta maigre nudit,
      O ma beaut!




  LE CYGNE

  A VICTOR HUGO

  I


  Andromaque, je pense  vous!--Ce petit fleuve,
  Pauvre et triste miroir o jadis resplendit
  L'immense majest de vos douleurs de veuve,
  Ce Simos menteur qui par vos pleurs grandit,

  A fcond soudain ma mmoire fertile,
  Comme je traversais le nouveau Carrousel.
  --Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
  Change plus vite, hlas! que le coeur d'un mortel);

  Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
  Ces tas de chapiteaux bauchs et de fts,
  Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques
  Et, brillant aux carreaux, le bric--brac confus.

  L s'talait jadis une mnagerie;
  L je vis, un matin,  l'heure o sous les cieux
  Clairs et froids le Travail s'veille, o la voirie
  Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

  Un cygne qui s'tait vad de sa cage,
  Et, de ses pieds palms frottant le pav sec,
  Sur le sol raboteux tranait son grand plumage.
  Prs d'un ruisseau sans eau la bte ouvrant le bec,

  Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
  Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
   Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu,
  Je vois ce malheureux, mythe trange et fatal, foudre?

  Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
  Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
  Sur son cou convulsif tendant sa tte avide,
  Comme s'il adressait des reproches  Dieu!


  II


  Paris change, mais rien dans ma mlancolie
  N'a boug! palais neufs, chafaudages, blocs,
  Vieux faubourgs, tout pour moi devient allgorie,
  Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

  Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
  Je pense  mon grand cygne, avec ses gestes fous,
  Comme les exils, ridicule et sublime,
  Et rong d'un dsir sans trve! et puis  vous,

  Andromaque, des bras d'un grand poux tombe,
  Vil btail, sous la main du superbe Pyrrhus,
  Auprs d'un tombeau vide en extase courbe;
  Veuve d'Hector, hlas! et femme d'Hlnus!

  Je pense  la ngresse, amaigrie et phtisique,
  Pitinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
  Les cocotiers absents de la superbe Afrique
  Derrire la muraille immense du brouillard;

  A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
  Jamais! jamais!  ceux qui s'abreuvent de pleurs
  Et tettent la Douleur comme une bonne louve!
  Aux maigres orphelins schant comme des fleurs!

  Ainsi dans la fort o mon esprit s'exile
  Un vieux Souvenir sonne  plein souffle du cor!
  Je pense aux matelots oublis dans une le,
  Aux captifs, aux vaincus!...  bien d'autres encor!




  LES SEPT VIEILLARDS

  A VICTOR HUGO


  Fourmillante cit, cit pleine de rves,
  O le spectre en plein jour raccroche le passant!
  Les mystres partout coulent comme des sves
  Dans les canaux troits du colosse puissant.

  Un matin, cependant que dans la triste rue
  Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
  Simulaient les deux quais d'une rivire accrue,
  Et que, dcor semblable  l'me de l'acteur,

  Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
  Je suivais, roidissant mes nerfs comme un hros
  Et discutant avec mon me dj lasse,
  Le faubourg secou par les lourds tombereaux.

  Tout  coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
  Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
  Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumnes,
  Sans la mchancet qui luisait dans ses yeux,

  M'apparut. On et dit sa prunelle trempe
  Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
  Et sa barbe  longs poils, roide comme une pe,
  Se projetait, pareille  celle de Judas.

  Il n'tait pas vot, mais cass, son chine
  Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
  Si bien que son bton, parachevant sa mine,
  Lui donnait la tournure et le pas maladroit

  D'un quadrupde infirme ou d'un juif  trois pattes.
  Dans la neige et la boue il allait s'emptrant,
  Comme s'il crasait des morts sous ses savates,
  Hostile  l'univers plutt qu'indiffrent.

  Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, bton, loques,
  Nul trait ne distinguait, du mme enfer venu,
  Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
  Marchaient du mme pas vers un but inconnu.

  A quel complot infme tais-je donc en butte,
  Ou quel mchant hasard ainsi m'humiliait?
  Car je comptai sept fois, de minute en minute,
  Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

  Que celui-l qui rit de mon inquitude,
  Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel
  Songe bien que malgr tant de dcrpitude
  Ces sept monstres hideux avaient l'air ternel!

  Aurais-je, sans mourir, contempl le huitime,
  Sosie inexorable, ironique et fatal,
  Dgotant Phnix, fils et pre de lui-mme?
  --Mais je tournai le dos au cortge infernal.

  Exaspr comme un ivrogne qui voit double,
  Je rentrai, je fermai ma porte, pouvant,
  Malade et morfondu, l'esprit fivreux et trouble,
  Bless par le mystre et par l'absurdit!

  Vainement ma raison voulait prendre la barre;
  La tempte en jouant droutait ses efforts,
  Et mon me dansait, dansait, vieille gabarre
  Sans mts, sur une mer monstrueuse et sans bords!




  LES PETITES VIEILLES

  A VICTOR HUGO

  I


  Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
  O tout, mme l'horreur, tourne aux enchantements,
  Je guette, obissant  mes humeurs fatales,
  Des tres singuliers, dcrpits et charmants.

  Ces monstres disloqus furent jadis des femmes,
  Eponine ou Las!--Monstres briss, bossus
  Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des mes.
  Sous des jupons trous et sous de froids tissus

  Ils rampent, flagells par les bises iniques,
  Frmissant au fracas roulant des omnibus,
  Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
  Un petit sac brod de fleurs ou de rbus;

  Ils trottent, tout pareils  des marionnettes;
  Se tranent, comme font les animaux blesss,
  Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
  O se pend un Dmon sans piti! Tout casss

  Qu'ils sont, ils ont des yeux perants comme une vrille,
  Luisants comme ces trous o l'eau dort dans la nuit;
  Ils ont les yeux divins de la petite fille
  Qui s'tonne et qui rit  tout ce qui reluit.

  --Avez-vous observ que maints cercueils de vieilles
  Sont presque aussi petits que celui d'un enfant?
  La Mort savante met dans ces bires pareilles
  Un symbole d'un got bizarre et captivant,

  Et lorsque j'entrevois un fantme dbile
  Traversant de Paris le fourmillant tableau,
  Il me semble toujours que cet tre fragile
  S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;

  A moins que, mditant sur la gomtrie,
  Je ne cherche,  l'aspect de ces membres discords,
  Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
  La forme de la bote o l'on met tous ces corps.

  --Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
  Des creusets qu'un mtal refroidi pailleta...
  Ces yeux mystrieux ont d'invincibles charmes
  Pour celui que l'austre Infortune allaita!


  II


  De l'ancien Frascati Vestale namoure;
  Prtresse de Thalie, hlas! dont le souffleur
  Dfunt, seul, sait le nom; clbre vapore
  Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

  Toutes m'enivrent! mais parmi ces tres frles
  Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
  Ont dit au Dvouement qui leur prtait ses ailes:
   Hippogriffe puissant, mne-moi jusqu'au ciel! 

  L'une, par sa patrie au malheur exerce,
  L'autre, que son poux surchargea de douleurs,
  L'autre, par son enfant Madone transperce,
  Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!


  III


  Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles!
  Une, entre autres,  l'heure o le soleil tombant
  Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
  Pensive, s'asseyait  l'cart sur un banc,

  Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, dans ces soirs dor o l'on se sent revivre,
  Versent quelque hrosme au coeur des citadins.

  Celle-l droite encor, fire et sentant la rgle,
  Humait avidement ce chant vif et guerrier;
  Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle;
  Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!


  IV


  Telles vous cheminez, stoques et sans plaintes,
  A travers le chaos des vivantes cits,
  Mres au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
  Dont autrefois les noms par tous taient cits.

  Vous qui ftes la grce ou qui ftes la gloire,
  Nul ne vous reconnat! un ivrogne incivil
  Vous insulte en passant d'un amour drisoire;
  Sur vos talons gambade un enfant lche et vil.

  Honteuses d'exister, ombres ratatines,
  Peureuses, le dos bas, vous ctoyer les murs,
  Et nul ne vous salue, tranges destines!
  Dbris d'humanit pour l'ternit mrs!

  Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
  L'oeil inquiet, fix sur vos pas incertains,
  Tout comme si j'tais votre pre,  merveille!
  Je gote  votre insu des plaisirs clandestins:

  Je vois s'panouir vos passions novices;
  Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
  Mon coeur multipli jouit de tous vos vices!
  Mon me resplendit de toutes vos vertus!

  Ruines! ma famille!  cerveaux congnres!
  Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
  O serez-vous demain, Eves octognaires,
  Sur qui pse la griffe effroyable de Dieu?




  A UNE PASSANTE


  La rue assourdissante autour de moi hurlait.
  Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
  Une femme passa, d'une main fastueuse
  Soulevant, balanant le feston et l'ourlet;

  Agile et noble, avec sa jambe de statue.
  Moi, je buvais, crisp comme un extravagant,
  Dans son oeil, ciel livide o germe l'ouragan,
  La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

  Un clair... puis la nuit!--Fugitive beaut
  Dont le regard m'a fait soudainement renatre,
  Ne te verrai-je plus que dans l'ternit?

  Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-tre!
  Car j'ignore o tu fuis, tu ne sais o je vais,
  O toi que j'eusse aime,  toi qui le savais!




  LE CREPUSCULE DU SOIR


  Voici le soir charmant, ami du criminel;
  Il vient comme un complice,  pas de loup; le ciel
  Se ferme lentement comme une grande alcve,
  Et l'homme impatient se change en bte fauve.

  O soir, aimable soir, dsir par celui
  Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
  Nous avons travaill!--C'est le soir qui soulage
  Les esprits que dvore une douleur sauvage,
  Le savant obstin dont le front s'alourdit,
  Et l'ouvrier courb qui regagne son lit.

  Cependant des dmons malsains dans l'atmosphre
  S'veillent lourdement, comme des gens d'affaire,
  Et cognent en volant les volets et l'auvent.
  A travers les lueurs que tourmente le vent
  La Prostitution s'allume dans les rues;
  Comme une fourmilire elle ouvre ses issues;

  Partout elle se fraye un occulte chemin,
  Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
  Elle remue au sein de la cit de fange
  Comme un ver qui drobe  l'Homme ce qu'il mange.
  On entend a et l les cuisines siffler,
  Les thtres glapir, les orchestres ronfler;
  Les tables d'hte, dont le jeu fait les dlices,
  S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
  Et les voleurs, qui n'ont ni trve ni merci,
  Vont bientt commencer leur travail, eux aussi,
  Et forcer doucement les portes et les caisses
  Pour vivre quelques jours et vtir leurs matresses.

  Recueille-toi, mon me, en ce grave moment,
  Et ferme ton oreille  ce rugissement.
  C'est l'heure o les douleurs des malades s'aigrissent!
  La sombre Nuit les prend  la gorge; ils finissent
  Leur destine et vont vers le gouffre commun;
  L'hpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un
  Ne viendra plus chercher la soupe parfume,
  Au coin du feu, le soir, auprs d'une me aime.

  Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
  La douceur du foyer et n'ont jamais vcu!




  LE JEU


  Dans des fauteuils fans des courtisanes vieilles,
  Ples, le sourcil peint, l'oeil clin et fatal,
  Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
  Tomber un cliquetis de pierre et de mtal;

  Autour des verts tapis des visages sans lvre,
  Des lvres sans couleur, des mchoires sans dent,
  Et des doigts convulss d'une infernale fivre,
  Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

  Sous de sales plafonds un rang de ples lustres
  Et d'normes quinquets projetant leurs lueurs
  Sur des fronts tnbreux de potes illustres
  Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:

  --Voil le noir tableau qu'en un rve nocturne
  Je vis se drouler sous mon oeil clairvoyant,
  Moi-mme, dans un coin de l'antre taciturne,
  Je me vis accoud, froid, muet, enviant,

  Enviant de ces gens la passion tenace,
  De ces vieilles putains la funbre gat,
  Et tous gaillardement trafiquant  ma face,
  L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beaut!

  Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
  Courant avec ferveur  l'abme bant,
  Et qui, sol de son sang, prfrerait en somme
  La douleur  la mort et l'enfer au nant!




  DANSE MACABRE

  A ERNEST CHRISTOPHE


  Fire, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
  Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
  Elle a la nonchalance et la dsinvolture
  D'une coquette maigre aux airs extravagants.

  Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
  Sa robe exagre, en sa royale ampleur,
  S'croule abondamment sur un pied sec que pince
  Un soulier pomponn, joli comme une fleur.

  La ruche qui se joue au bord des clavicules,
  Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
  Dfend pudiquement des lazzi ridicules
  Les funbres appas qu'elle tient  cacher.

  Ses yeux profonds sont faits de vide et de tnbres
  Et son crne, de fleurs artistement coiff,
  Oscille mollement sur ses frles vertbres.
  --O charme d'un nant follement attif!

  Aucuns t'appelleront une caricature,
  Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
  L'lgance sans nom de l'humaine armature.
  Tu rponds, grand squelette,  mon got le plus cher!

  Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
  La fte de la Vie? ou quelque vieux dsir,
  Eperonnant encor ta vivante carcasse,
  Te pousse-t-il, crdule, au sabbat du Plaisir?

  Au chant des violons, aux flammes des bougies,
  Espres-tu chasser ton cauchemar moqueur,
  Et viens-tu demander au torrent des orgies
  De refrachir l'enfer allum dans ton coeur?

  Inpuisable puits de sottise et de fautes!
  De l'antique douleur ternel alambic!
  A travers le treillis recourb de tes ctes
  Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

  Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
  Ne trouve pas un prix digne de ses efforts:
  Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
  Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.

  Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles penses,
  Exalte le vertige, et les danseurs prudents
  Ne contempleront pas sans d'amres nauses
  Le sourire ternel de tes trente-deux dents.

  Pourtant, qui n'a serr dans ses bras un squelette,
  Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
  Qu'import le parfum, l'habit ou la toilette?
  Qui fait le dgot montre qu'il se croit beau.

  Bayadre sans nez, irrsistible gouge,
  Dis donc  ces danseurs qui font les offusqus:
   Fiers mignons, malgr l'art des poudres et du rouge,
  Vous sentez tous la mort! O squelettes musqus,

  Antinos fltris, dandys  face glabre,
  Cadavres vernisss, lovelaces chenus,
  Le branle universel de la danse macabre
  Vous entrane en des lieux qui ne sont pas connus!

  Des quais froids de la Seine aux bords brlants du Gange,
  Le troupeau mortel saute et se pme, sans voir
  Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange
  Sinistrement bante ainsi qu'un tromblon noir.

  En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire
  En tes contorsions, risible Humanit,
  Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
  Mle son ironie  ton insanit! 




  L'AMOUR DU MENSONGE


  Quand je te vois passer,  ma chre indolente,
  Au chant des instruments qui se brise au plafond,
  Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
  Et promenant l'ennui de ton regard profond;

  Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
  Ton front ple, embelli par un morbide attrait,
  O les torches du soir allument une aurore,
  Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

  Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement frache!
  Le souvenir massif, royale et lourde tour,
  La couronne, et son coeur, meurtri comme une pche,
  Est mr, comme son corps, pour le savant amour.

  Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?
  Es-tu vase funbre attendant quelques pleurs,
  Parfum qui fait rver aux oasis lointaines,
  Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

  Je sais qu'il est des yeux, des plus mlancoliques,
  Qui ne reclent point de secrets prcieux;
  Beaux crins sans joyaux, mdaillons sans reliques,
  Plus vides, plus profonds que vous-mmes,  Cieux!

  Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
  Pour rjouir un coeur qui fuit la vrit?
  Qu'importe ta btise ou ton indiffrence?
  Masque ou dcor, salut! J'adore ta beaut.

  Je n'ai pas oubli, voisine de la ville,
  Notre blanche maison, petite mais tranquille,
  Sa Pomone de pltre et sa vieille Vnus
  Dans un bosquet chtif cachant leurs membres nus;
  Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
  Qui, derrire la vitre o se brisait sa gerbe,
  Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
  Contempler nos dners longs et silencieux,
  Rpandant largement ses beaux reflets de cierge
  Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

  La servante au grand coeur dont vous tiez jalouse,
  Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
  Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
  Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs,
  Et quand Octobre souffle, mondeur des vieux arbres,
  Son vent mlancolique , l'entour de leurs marbres,
  Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
  De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
  Tandis que, dvors de noires songeries,
  Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
  Vieux squelettes gels travaills par le ver,
  Ils sentent s'goutter les neiges de l'hiver
  Et le sicle couler, sans qu'amis ni famille
  Remplacent les lambeaux qui pendent  leur grille.

  Lorsque la bche siffle et chante, si le soir,
  Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
  Si, par une nuit bleue et froide de dcembre,
  Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
  Grave, et venant du fond de son lit ternel
  Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
  Que pourrais-je rpondre  cette me pieuse
  Voyant tomber des pleurs de sa paupire creuse?




  BRUMES ET PLUIES


  O fins d'automne, hivers, printemps tremps de boue,
  Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
  D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
  D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

  Dans cette grande plaine o l'autan froid se joue,
  O par les longues nuits la girouette s'enroue,
  Mon me mieux qu'au temps du tide renouveau
  Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

  Rien n'est plus doux au coeur plein de choses funbres,
  Et sur qui ds longtemps descendent les frimas,
  O blafardes saisons, reines de nos climats!

  Que l'aspect permanent de vos ples tnbres,
  --Si ce n'est par un soir sans lune, deux  deux,
  D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.




  LE VIN

  L'AME DU VIN


  Un soir, l'me du vin chantait dans les bouteilles:
   Homme, vers toi je pousse,  cher dshrit,
  Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
  Un chant plein de lumire et de fraternit!

  Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
  De peine, de sueur et de soleil cuisant
  Pour engendrer ma vie et pour me donner l'me;
  Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

  Car j'prouve une joie immense quand je tombe
  Dans le gosier d'un homme us par ses travaux,
  Et sa chaude poitrine est une douce tombe
  O je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

  Entends-tu retentir les refrains des dimanches
  Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
  Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
  Tu me glorifieras et tu seras content:

  J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
  A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
  Et serai pour ce frle athlte de la vie
  L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

  En toi je tomberai, vgtale ambroisie,
  Grain prcieux jet par l'ternel Semeur,
  Pour que de notre amour naisse la posie
  Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! 




  LE VIN DES CHIFFONNIERS


  Souvent,  la clart rouge d'un rverbre
  Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre.
  Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux,
  O l'humanit grouille en ferments orageux,

  On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tte,
  Buttant, et se cognant aux murs comme un pote,
  Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
  Epanche tout son coeur en glorieux projets.

  Il prte des serments, dicte des lois sublimes,
  Terrasse les mchants, relve les victimes,
  Et sous le firmament comme un dais suspendu
  S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

  Oui, ces gens harcels de chagrins de mnage,
  Moulus par le travail et tourments par l'ge,
  Ereints et pliant sous un tas de dbris,
  Vomissement confus de l'norme Paris,

  Reviennent, parfums d'une odeur de futailles,
  Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,
  Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux!
  Les bannires, les fleurs et les arcs triomphaux

  Se dressent devant eux, solennelle magie!
  Et dans l'tourdissante et lumineuse orgie
  Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
  Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!

  C'est ainsi qu' travers l'Humanit frivole
  Le vin roule de l'or, blouissant Pactole;
  Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
  Et rgne par ses dons ainsi que les vrais rois.

  Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
  De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
  Dieu, touch de remords, avait fait le sommeil;
  L'Homme ajouta le Vin, fils sacr du Soleil!




  LE VIN DE L'ASSASSIN


  Ma femme est morte, je suis libre!
  Je puis donc boire tout mon sol.
  Lorsque je rentrais sans un sou,
  Ses cris me dchiraient la fibre.

  Autant qu'un roi je suis heureux;
  L'air est pur, le ciel admirable...
  --Nous avions un t semblable
  Lorsque je devins amoureux!

  --L'horrible soif qui me dchire
  Aurait besoin pour s'assouvir
  D'autant de vin qu'en peut tenir
  Son tombeau;--ce n'est pas peu dire

  Je l'ai jete au fond d'un puits,
  Et j'ai mme pouss sur elle
  Tous les pavs de la margelle.
  --Je l'oublierai si je le puis!

  Au nom des serments de tendresse,
  Dont rien ne peut nous dlier,
  Et pour nous rconcilier
  Comme au beau temps de notre ivresse,

  J'implorai d'elle un rendez-vous,
  Le soir, sur une route obscure,
  Elle y vint! folle crature!
  --Nous sommes tous plus ou moins fous!

  Elle tait encore jolie,
  Quoique bien fatigue! et moi,
  Je l'aimai trop;--voil pourquoi
  Je lui dis: sors de cette vie!

  Nul ne peut me comprendre. Un seul
  Parmi ces ivrognes stupides
  Songea-t-il dans ses nuits morbides
  A faire du vin un linceul?

  Cette crapule invulnrable
  Comme les machines de fer,
  Jamais, ni l't ni l'hiver,
  N'a connu l'amour vritable,

  Avec ses noirs enchantements,
  Son cortge infernal d'alarmes,
  Ses fioles de poison, ses larmes,
  Ses bruits de chane et d'ossements!

  --Me voil libre et solitaire!
  Je serai ce soir ivre-mort;
  Alors, sans peur et sans remord,
  Je me coucherai sur la terre,

  Et je dormirai comme un chien.
  Le chariot aux lourdes roues
  Charg de pierres et de boues,
  Le wagon enray peut bien

  Ecraser ma tte coupable,
  Ou me couper par le milieu,
  Je m'en moque comme de Dieu,
  Du Diable ou de la Sainte Table!




  LE VIN DU SOLITAIRE


  Le regard singulier d'une femme galante
  Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
  Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
  Quand elle y veux baigner sa beaut nonchalante,

  Le dernier sac d'cus dans les doigts d'un joueur,
  Un baiser libertin de la maigre Adeline,
  Les sons d'une musique nervante et cline,
  Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

  Tout cela ne vaut pas,  bouteille profonde,
  Les baumes pntrants que ta panse fconde
  Garde au coeur altr du pote pieux;

  Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
  --Et l'orgueil, ce trsor de toute gueuserie,
  Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.




  LE VIN DES AMANTS


  Aujourd'hui l'espace est splendide!
  Sans mors, sans perons, sans bride,
  Partons  cheval sur le vin
  Pour un ciel ferique et divin!

  Comme deux anges que torture
  Une implacable calenture,
  Dans le bleu cristal du matin
  Suivons le mirage lointain!

  Mollement balancs sur l'aile
  Du tourbillon intelligent,
  Dans un dlire parallle,

  Ma soeur, cte  cte nageant,
  Nous fuirons sans repos ni trves
  Vers le paradis de mes rves!




  UNE MARTYRE

  DESSIN D'UN MAITRE INCONNU


  Au milieu des flacons, des toffes lames
      Et des meubles voluptueux,
  Des marbres, des tableaux, des robes parfumes
      Qui trament  plis sompteux,

  Dans une chambre tide o, comme en une serre,
      L'air est dangereux et fatal,
  O des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre,
      Exhalent leur soupir final,

  Un cadavre sans tte panche, comme un fleuve,
      Sur l'oreiller dsaltr
  Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
      Avec l'avidit d'un pr.

  Semblable aux visions ples qu'enfante l'ombre
      Et qui nous enchanent les yeux,
  La tte, avec l'amas de sa crinire sombre
      Et de ses bijoux prcieux,

  Sur la table de nuit, comme une renoncule,
      Repose, et, vide de pensers,
  Un regard vague et blanc comme le crpuscule
      S'chappe des yeux rvulss.

  Sur le lit, le tronc nu sans scrupule tale
      Dans le plus complet abandon
  La secrte splendeur et la beaut fatale
      Dont la nature lui fit don;

  Un bas rostre, orn de coins d'or,  la jambe
      Comme un souvenir est rest;
  La jarretire, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,
      Darde un regard diamant.

  Le singulier aspect de cette solitude
      Et d'un grand portrait langoureux,
  Aux yeux provocateurs comme son attitude,
      Rvle un amour tnbreux,

  Une coupable joie et des ftes tranges
      Pleines de baisers infernaux.
  Dont se rjouissait l'essaim de mauvais anges
      Nageant dans les plis des rideaux;

  Et cependant,  voir la maigreur lgante
      De l'paule au contour heurt,
  La hanche un peu pointue et la taille fringante
      Ainsi qu'an reptile irrit,

  Elle est bien jeune encor!--Son me exaspre
      Et ses sens par l'ennui mordus
  S'taient-ils entr'ouverts  la meute altre
      Des dsirs errants et perdus?

  L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
      Malgr tant d'amour, assouvir,
  Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
      L'immensit de son dsir?

  Rponds, cadavre impur! et par tes tresses roides
      Te soulevant d'un bras fivreux,
  Dis-moi, tte effrayante, as-tu sur tes dents froides,
      Coll les suprmes adieux?

  --Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
      Loin des magistrats curieux,
  Dors en paix, dors en paix, trange crature,
      Dans ton tombeau mystrieux;


  Ton poux court le monde, et ta forme immortelle
      Veille prs de lui quand il dort;
  Autant que toi sans doute il te sera fidle,
      Et constant jusques  la mort.




  FEMMES DAMNEES


  Comme un btail pensif sur le sable couches,
  Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
  Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapproches
  Ont de douces langueurs et des frissons amers:

  Les unes, coeurs pris des longues confidences,
  Dans le fond des bosquets o jasent les ruisseaux,
  Vont pelant l'amour des craintives enfances
  Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

  D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
  A travers les rochers pleins d'apparitions,
  O saint Antoine a vu surgir comme des laves
  Les seins nus et pourprs de ses tentations;

  Il en est, aux lueurs des rsines croulantes,
  Qui dans le creux muet des vieux antres paens
  T'appellent au secours de leurs fivres hurlantes,
  O Bacchus, endormeur des remords anciens!

  Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
  Qui, recelant un fouet sous leurs longs vtements,
  Mlent dans le bois sombre et les nuits solitaires
  L'cume du plaisir aux larmes des tourments.

  O vierges,  dmons,  monstres,  martyres,
  De la ralit grands esprits contempteurs,
  Chercheuses d'infini, dvotes et satyres,
  Tantt pleines de cris, tantt pleines de pleurs,

  Vous que dans votre enfer mon me a poursuivies,
  Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
  Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
  Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins!




  LES DEUX BONNES SOEURS


  La Dbauche et la Mort sont deux aimables filles,
  Prodigues de baisers et riches de sant,
  Dont le flanc toujours vierge et drap de guenilles
  Sous l'ternel labeur n'a jamais enfant.

  Au pote sinistre, ennemi des familles.
  Favori de l'enfer, courtisan mal rent,
  Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
  Un lit que le remords n'a jamais frquent.

  Et la bire et l'alcve en blasphmes fcondes
  Nous offrent tour  tour, comme deux bonnes soeurs,
  De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

  Quand veux-tu m'enterrer, Dbauche aux bras immondes?
  O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
  Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprs?




  ALLEGORIE


  C'est une femme belle et de riche encolure,
  Qui laisse dans son vin traner sa chevelure.
  Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
  Tout glisse et tout s'mousse au granit de sa peau.
  Elle rit  la Mort et nargue la Dbauche,
  Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
  Dans ses jeux destructeurs a pourtant respect
  De ce corps ferme et droit la rude majest.
  Elle marche en desse et repose en sultane;
  Elle a dans le plaisir la foi mahomtane,
  Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins,
  Elle appelle des yeux la race des humains.
  Elle croit, elle sait, cette vierge infconde
  Et pourtant ncessaire  la marche du monde,
  Que la beaut du corps est un sublime don
  Qui de toute infamie arrache le pardon;
  Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
  Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,
  Elle regardera la face de la Mort,
  Ainsi qu'un nouveau-n,--sans haine et sans remord.




  UN VOYAGE A CYTHERE


  Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
  Et planait librement  l'entour des cordages;
  Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
  Comme un ange enivr du soleil radieux.

  Quelle est cette le triste et noire?--C'est Cythre,
  Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
  Eldorado banal de tous les vieux garons.
  Regardez, aprs tout, c'est une pauvre terre.

  --Il des doux secrets et des ftes du coeur!
  De l'antique Vnus le superbe fantme
  Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
  Et charge les esprits d'amour et de langueur.

  Belle le aux myrtes verts, pleine de fleurs closes,
  Vnre  jamais par toute nation,
  O les soupirs des coeurs en adoration
  Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

  Ou le roucoulement ternel d'un ramier
  --Cythre n'tait plus qu'un terrain des plus maigres,
  Un dsert rocailleux troubl par des cris aigres.
  J'entrevoyais pourtant un objet singulier;

  Ce n'tait pas un temple aux ombres bocagres,
  O la jeune prtresse, amoureuse des fleurs,
  Allait, le corps brl de secrtes chaleurs,
  Entre-billant sa robe aux brises passagres;

  Mais voil qu'en rasant la cte d'assez prs
  Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches
  Nous vmes que c'tait un gibet  trois branches,
  Du ciel se dtachant en noir, comme un cyprs.

  De froces oiseaux perchs sur leur pture
  Dtruisaient avec rage un pendu dj mr,
  Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
  Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

  Les yeux taient deux trous, et du ventre effondr
  Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
  Et ses bourreaux gorgs de hideuses dlices
  L'avaient  coups de bec absolument chtr.

  Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupdes,
  Le museau relev, tournoyait et rdait;
  Une plus grande bte au milieu s'agitait
  Comme un excuteur entour de ses aides.

  Habitant de Cythre, enfant d'un ciel si beau,
  Silencieusement tu souffrais ces insultes
  En expiation de tes infmes cultes
  Et des pchs qui t'ont interdit le tombeau.

  Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
  Je sentis  l'aspect de tes membres flottants,
  Comme un vomissement, remonter vers mes dents
  Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

  Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
  J'ai senti tous les becs et toutes les mchoires
  Des corbeaux lancinants et des panthres noires
  Qui jadis aimaient tant  triturer ma chair.

  --Le ciel tait charmant, la mer tait unie;
  Pour moi tout tait noir et sanglant dsormais,
  Hlas! et j'avais, comme en un suair pais,
  Le coeur enseveli dans cette allgorie.

  Dans ton le,  Vnus! je n'ai trouv debout
  Qu'un gibet symbolique o pendait mon image.
  --Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
  De contempler mon coeur et mon corps sans dgot!




  RVOLTE

  ABEL ET CAN

  I


  Race d'Abel, dors, bois et mange:
  Dieu le sourit complaisamment,

  Race de Can, dans la fange
  Rampe et meurs misrablement.

  Race d'Abel, ton sacrifice
  Flatte le nez du Sraphin!

  Race de Can, ton supplice
  Aura-t-il jamais une fin?

  Race d'Abel, vois tes semailles
  Et ton btail venir  bien;

  Race de Can, tes entrailles
  Hurlent la faim comme un vieux chien.

  Race d'Abel, chauffe ton ventre
  A ton foyer patriarcal;

  Race de Can, dans ton antre
  Tremble de froid, pauvre chacal!
  Race d'Abel, aime et pullule:
  Ton or fait aussi des petits;

  Race de Can, coeur qui brle,
  Prends garde  ces grands apptits.

  Race d'Abel, tu cros et broutes
  Comme les punaises des bois!

  Race de Can, sur les routes
  Trane ta famille aux abois.


  II


  Ah! race d'Abel, ta charogne
  Engraissera le sol fumant!

  Race de Can, ta besogne
  N'est pas faite suffisamment;

  Race d'Abel, voici ta honte:
  Le fer est vaincu par l'pieu!

  Race de Can, au ciel monte
  Et sur la terre jette Dieu!




  LES LITANIES DE SATAN


  O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
  Dieu trahi par le sort et priv de louanges,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  O Prince de l'exil,  qui l'on a fait tort,
  Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
  Gurisseur familier des angoisses humaines,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui, mme aux lpreux, aux parias maudits,
  Enseignes par l'amour le got du Paradis,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
  Engendras l'Esprance,--une folle charmante!

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
  Qui damne tout un peuple autour d'un chafaud,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui sais en quel coin des terres envieuses
  Le Dieu jaloux cacha les pierres prcieuses,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi dont l'oeil clair connat les profonds arsenaux
  O dort enseveli le peuple des mtaux,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi dont la large main cache les prcipices
  Au somnambule errant au bord des difices,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
  De l'ivrogne attard foul par les chevaux,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui, pour consoler l'homme frle qui souffre,
  Nous appris  mler le salptre et le soufre.

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui poses ta marque,  complice subtil,
  Sur le front du Crsus impitoyable et vil,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
  Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Bton des exils, lampe des inventeurs,
  Confesseur des pendus et des conspirateurs,

  O Satan, prends piti de ma longue misre!

  Pre adoptif de ceux qu'en sa noire colre
  Du Paradis terrestre a chasss Dieu le Pre,
  O Satan, prends piti de ma longue misre!




  PRIRE


  Gloire et louange  toi, Satan, dans les hauteurs
  Du Ciel, o tu rgnas, et dans les profondeurs
  De l'Enfer o, vaincu, tu rves en silence!
  Fais que mon me un jour, sous l'Arbre de Science,
  Prs de toi se repose,  l'heure o sur ton front
  Comme un Temple nouveau ses rameaux s'pandront!




  LA MORT

  LA MORT DES AMANTS


  Nous aurons des lits pleins d'odeurs lgres,
  Des divans profonds comme des tombeaux,
  Et d'tranges fleurs sur des tagres,
  Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

  Usant  l'envi leurs chaleurs dernires,
  Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
  Qui rflchiront leurs doubles lumires
  Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

  Un soir fait de rose et de bleu mystique,
  Nous changerons un clair unique,
  Comme un long sanglot, tout charg d'adieux;

  Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
  Viendra ranimer, fidle et joyeux,
  Les miroirs ternis et les flammes mortes.




  LA MORT DES PAUVRES


  C'est la Mort qui console, hlas! et qui fait vivre;
  C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
  Qui, comme un lixir, nous monte et nous enivre,
  Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;

  A travers la tempte, et la neige et le givre,
  C'est la clart vibrante  notre horizon noir;
  C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
  O l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

  C'est un Ange qui tient dans ses doigts magntiques
  Le sommeil et le don des rves extatiques,
  Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

  C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
  C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
  C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!




  LE REVE D'UN CURIEUX


  Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
  Et de toi fais-tu dire:  Oh! l'homme singulier! 
  --J'allais mourir. C'tait dans mon me amoureuse,
  Dsir ml d'horreur, un mal particulier;

  Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
  Plus allait se vidant le fatal sablier,
  Plus ma torture tait pre et dlicieuse;
  Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.

  J'tais comme l'enfant avide du spectacle,
  Hassant le rideau comme on hait un obstacle...
  Enfin la vrit froide se rvla:

  J'tais mort sans surprise, et la terrible aurore
  M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
  La toile tait leve et j'attendais encore.




  LE VOYAGE

  A MAXIME DU CAMP

  I


  Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
  L'univers est gal  son vaste apptit.
  Ah! que le monde est grand  la clart des lampes!
  Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

  Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
  Le coeur gros de rancune et de dsirs amers,
  Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
  Berant notre infini sur le fini des mers:

  Les uns, joyeux de fuir une patrie infme;
  D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
  Astrologues noys dans les yeux d'une femme,
  La Circ tyrannique aux dangereux parfums.

  Pour n'tre pas changs en btes, ils s'enivrent
  D'espace et de lumire et de cieux embrass;
  La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
  Effacent lentement la marque des baisers.

  Mais les vrais voyageurs sont ceux-l seuls qui partent
  Pour partir; coeurs lgers, semblables aux ballons,
  De leur fatalit jamais ils ne s'cartent,
  Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

  Ceux-l dont les dsirs ont la forme des nues,
  Et qui rvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
  De vastes volupts, changeantes, inconnues,
  Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!


  II


  Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
  Dans leur valse et leurs bonds; mme dans nos sommeils
  La Curiosit nous tourmente et nous roule,
  Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

  Singulire fortune o le but se dplace,
  Et, n'tant nulle part, peut tre n'importe o!
  O l'Homme, dont jamais l'esprance n'est lasse,
  Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

  Notre me est un trois-mts cherchant son Icarie;
  Une voix retentit sur le pont:  Ouvre l'oeil! 
  Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
   Amour... gloire... bonheur!  Enfer! c'est un cueil!

  Chaque lot signal par l'homme de vigie
  Est un Eldorado promis par le Destin;
  L'Imagination qui dresse son orgie
  Ne trouve qu'un rcit aux clarts du matin.

  O le pauvre amoureux des pays chimriques!
  Faut-il le mettre aux fers, le jeter  la mer,
  Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amriques
  Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

  Tel le vieux vagabond, pitinant dans la boue,
  Rve, le nez en l'air, de brillants paradis;
  Son oeil ensorcel dcouvre une Capoue
  Partout o la chandelle illumine un taudis.


  III


  Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
  Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
  Montrez-nous les crins de vos riches mmoires,
  Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'thers.

  Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
  Faites, pour gayer l'ennui de nos prisons,
  Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
  Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

  Dites, qu'avez-vous vu?


  IV


                            Nous avons vu des astres
  Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
  Et, malgr bien des chocs et d'imprvus dsastres,
  Nous nous sommes souvent ennuys, comme ici.

  La gloire du soleil sur la mer violette,
  La gloire des cits dans le soleil couchant,
  Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquite
  De plonger dans un ciel au reflet allchant.

  Les plus riches cits, les plus grands paysages,
  Jamais ne contenaient l'attrait mystrieux
  De ceux que le hasard fait avec les nuages,
  Et toujours le dsir nous rendait soucieux!

  --La jouissance ajoute au dsir de la force.
  Dsir, vieil arbre  qui le plaisir sert d'engrais,
  Cependant que grossit et durcit ton corce,
  Tes branches veulent voir le soleil de plus prs!

  Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
  Que le cyprs?--Pourtant nous avons, avec soin,
  Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
  Frres qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

  Nous avons salu des idoles  trompe;
  Des trnes constells de joyaux lumineux;
  Des palais ouvrags dont la ferique pompe
  Serait pour vos banquiers un rve ruineux;

  Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
  Des femmes dont les dents et les ongles sont teints
  Et des jongleurs savants que le serpent caresse. 


  V

  Et puis, et puis encore?


  VI


                             O cerveaux enfantins!
  Pour ne pas oublier la chose capitale,
  Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherch,
  Du haut jusques en bas de l'chelle fatale,
  Le spectacle ennuyeux de l'immortel pch:

  La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
  Sans rire s'adorant et s'aimant sans dgot:
  L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
  Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'gout;

  Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
  La fte qu'assaisonne et parfume le sang;
  Le poison du pouvoir nervant le despote,
  Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

  Plusieurs religions semblables  la ntre,
  Toutes escaladant le ciel; la Saintet,
  Comme en un lit de plume un dlicat se vautre,
  Dans les clous et le crin cherchant la volupt;

  L'Humanit bavarde, ivre de son gnie,
  Et, folle maintenant comme elle tait jadis,
  Criant  Dieu, dans sa furibonde agonie:
   O mon semblable,  mon matre, je te maudis! 

  Et les moins sots, hardis amants de la Dmence,
  Fuyant le grand troupeau parqu par le Destin,
  Et se rfugiant dans l'opium immense!
  --Tel est du globe entier l'ternel bulletin. 


  VII


  Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
  Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
  Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;
  Une oasis d'horreur dans un dsert d'ennui!

  Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
  Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
  Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
  Le Temps! Il est, hlas! des coureurs sans rpit,

  Comme le Juif errant et comme les aptres,
  A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
  Pour fuir ce rtiaire infme; il en est d'autres
  Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

  Lorsque enfin il mettra le pied sur notre chine,
  Nous pourrons esprer et crier: En avant!
  De mme qu'autrefois nous partions pour la Chine,
  Les yeux fixs an large et les cheveux au vent,

  Nous nous embarquerons sur la mer des Tnbres
  Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
  Entendez-vous ces voix, charmantes et funbres,
  Qui chantent:  Par ici! vous qui voulez manger

  Le Lotus parfum! c'est ici qu'on vendange
  Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
  Venez vous enivrer de la couleur trange
  De cette aprs-midi qui n'a jamais de fin? 

  A l'accent familier nous devinons le spectre;
  Nos Pylades l-bas tendent leurs bras vers nous.
   Pour rafrachir ton coeur nage vers ton Electre! 
  Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.


  VIII


  O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
  Ce pays nous ennuie,  Mort! Appareillons!
  Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
  Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!

  Verse-nous ton poison pour qu'il nous rconforte!
  Nous voulons, tant ce feu nous brle le cerveau,
  Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
  Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_




  PICES CONDAMNES

  LES BIJOUX


  La trs chre tait nue, et, connaissant mon coeur,
  Elle n'avait gard que ses bijoux sonores,
  Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
  Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures

  Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
  Ce monde rayonnant de mtal et de pierre
  Me ravit en extase, et j'aime avec fureur
  Les choses o le son se mle  la lumire.

  Elle tait donc couche, et se laissait aimer,
  Et du haut du divan elle souriait d'aise
  A mon amour profond et doux comme la mer
  Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

  Les yeux fixs sur moi, comme un tigre dompt,
  D'un air vague et rveur elle essayait des poses,
  Et la candeur unie  la lubricit
  Donnait un charme neuf  ses mtamorphoses.

  Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
  Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
  Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
  Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne

  S'avanaient plus clins que les anges du mal,
  Pour troubler le repos o mon me tait mise,
  Et pour la dranger du rocher de cristal,
  O calme et solitaire elle s'tait assise.

  Je croyais voir unis par un nouveau dessin
  Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
  Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
  Sur ce teint fauve et brun le fard tait superbe!

  --Et la lampe s'tant rsigne  mourir,
  Comme le foyer seul illuminait la chambre,
  Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
  Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!




  LE LETHE


  Viens sur mon coeur, me cruelle et sourde,
  Tigre ador, monstre aux airs indolents;
  Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
  Dans l'paisseur de ta crinire lourde;

  Dans tes jupons remplis de ton parfum
  Ensevelir ma tte endolorie,
  Et respirer, comme une fleur fltrie,
  Le doux relent de mon amour dfunt.

  Je veux dormir! dormir plutt que vivre!
  Dans un sommeil, douteux comme la mort,
  J'talerai mes baisers sans remord
  Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

  Pour engloutir mes sanglots apaiss
  Rien ne me vaut l'abme de ta couche;
  L'oubli puissant habite sur ta bouche,
  Et le Lth coule dans tes baisers.

  A mon destin, dsormais mon dlice,
  J'obirai comme un prdestin;
  Martyr docile, innocent condamn,
  Dont la ferveur attise le supplice,

  Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
  Le npenths et la bonne cigu
  Aux bouts charmants de cette gorge aigu
  Qui n'a jamais emprisonn de coeur.




  A CELLE QUI EST TROP GAIE


  Ta tte, ton geste, ton air
  Sont beaux comme un beau paysage;
  Le rire joue en ton visage
  Comme un vent frais dans un ciel clair.

  Le passant chagrin que tu frles
  Est bloui par la sant
  Qui jaillit comme une clart
  De tes bras et de tes paules.

  Les retentissantes couleurs
  Dont tu parsmes tes toilettes
  Jettent dans l'esprit des potes
  L'image d'un ballet de fleurs.

  Ces robes folles sont l'emblme
  De ton esprit bariol;
  Folle dont je suis affol,
  Je te hais autant que je t'aime!

  Quelquefois dans un beau jardin,
  O je tranais mon atonie,
  J'ai senti comme une ironie
  Le soleil dchirer mon sein;

  Et le printemps et la verdure
  Ont tant humili mon coeur
  Que j'ai puni sur une fleur
  L'insolence de la nature.

  Ainsi, je voudrais, une nuit,
  Quand l'heure des volupts sonne,
  Vers les trsors de ta personne
  Comme un lche ramper sans bruit,

  Pour chtier ta chair joyeuse,
  Pour meurtrir ton sein pardonn,
  Et faire  ton flanc tonn
  Une blessure large et creuse,

  Et, vertigineuse douceur!
  A travers ces lvres nouvelles,
  Plus clatantes et plus belles,
  T'infuser mon venin, ma soeur!




  LESBOS


  Mre des jeux latins et des volupts grecques,
  Lesbos, o les baisers languissants ou joyeux,
  Chauds comme les soleils, frais comme les pastques,
  Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,
  --Mre des jeux latins et des volupts grecques,

  Lesbos, o les baisers sont comme les cascades
  Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
  Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
  --Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
  Lesbos, o les baisers sont comme les cascades!

  Lesbos o les Phryns l'une l'autre s'attirent,
  O jamais un soupir ne resta sans cho,
  A l'gal de Paphos les toiles t'admirent,
  Et Vnus  bon droit peut jalouser Sapho!
  --Lesbos o les Phryns l'une l'autre s'attirent.

  Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
  Qui font qu' leurs miroirs, strile volupt,
  Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses,
  Caressent les fruits mrs de leur nubilit,
  Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

  Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austre;
  Tu tires ton pardon de l'excs des baisers,
  Reine du doux empire, aimable et noble terre,
  Et des raffinements toujours inpuiss.
  Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austre.

  Tu tires ton pardon de l'ternel martyre
  Inflig sans relche aux coeurs ambitieux
  Qu'attir loin de nous le radieux sourire
  Entrevue vaguement au bord des autres cieux;
  Tu tires ton pardon de l'ternel martyre!

  Qui des Dieux osera, Lesbos, tre ton juge,
  Et condamner ton front pli dans les travaux,
  Si ses balances d'or n'ont pes le dluge
  De larmes qu' la mer ont vers tes ruisseaux?
  Qui des Dieux osera, Lesbos, tre ton juge?

  Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
  Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel,
  Votre religion comme une autre est auguste,
  Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel!
  --Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?

  Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
  Pour chanter le secret de ses vierges en fleur,
  Et je fus ds l'enfance admis au noir mystre
  Des rires effrns mls au sombre pleur;,
  Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre,

  Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
  Comme une sentinelle,  l'oeil perant et sr,
  Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frgate,
  Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur,
  --Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

  Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
  Et parmi les sanglots dont le roc retentit
  Un soir ramnera vers Lesbos qui pardonne
  Le cadavre ador de Sapho qui partit
  Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

  De la mle Sapho, l'amante et le pote,
  Plus belle que Vnus par ses mornes pleurs!
  --L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachette
  Le cercle tnbreux trac par les douleurs
  De la mle Sapho, l'amante et le pote!

  --Plus belle que Vnus se dressant sur le monde
  Et versant les trsors de sa srnit
  Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
  Sur le vieil Ocan de sa fille enchant;
  Plus belle que Vnus se dressant sur le monde!

  --De Sapho qui mourut le jour de son blasphme,
  Quand, insultant le rite et le culte invent,
  Elle fit son beau corps la pture suprme
  D'un brutal dont l'orgueil punit l'impit
  De Sapho qui mourut le jour de son blasphme.

  Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
  Et, malgr les honneurs que lui rend l'univers,
  S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
  Que poussent vers les deux ses rivages dserts.
  Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!




  FEMMES DAMNEES


  A la ple clart des lampes languissantes,
  Sur de profonds coussins tout imprgns d'odeur,
  Hippolyte rvait aux caresses puissantes
  Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

  Elle cherchait d'un oeil troubl par la tempte
  De sa navet le ciel dj lointain,
  Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tte
  Vers les horizons bleus dpasss le matin.

  De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
  L'air bris, la stupeur, la morne volupt,
  Ses bras vaincus, jets comme de vaines armes,
  Tout servait, tout parait sa fragile beaut.

  Etendue  ses pieds, calme et pleine de joie,
  Delphine la couvait avec des yeux ardents,
  Comme un animal fort qui surveille une proie,
  Aprs l'avoir d'abord marque avec les dents.

  Beaut forte  genoux devant la beaut frle,
  Superbe, elle humait voluptueusement
  Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle
  Comme pour recueillir un doux remercment.

  Elle cherchait dans l'oeil de sa ple victime
  Le cantique muet que chante le plaisir
  Et cette gratitude infinie et sublime
  Qui sort de la paupire ainsi qu'un long soupir:

  -- Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
  Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
  L'holocauste sacr de tes premires roses
  Aux souffles violents qui pourraient les fltrir?

  Mes baisers sont lgers comme ces phmres
  Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
  Et ceux de ton amant creuseront leurs ornires
  Comme des chariots ou des socs dchirants;

  Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
  De chevaux et de boeufs aux sabots sans piti...
  Hippolyte,  ma soeur! tourne donc ton visage,
  Toi, mon me et mon coeur, mon tout et ma moiti,

  Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'toiles!
  Pour un de ces regards charmants, baume divin,
  Des plaisirs plus obscurs je lverai les voiles,
  Et je t'endormirai dans un rve sans fin! 

  Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tte:
  -- Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
  Ma Delphine, je souffre et je suis inquite,
  Comme aprs un nocturne et terrible repas.

  Je sens fondre sur moi de lourdes pouvantes
  Et de noirs bataillons de fantmes pars,
  Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
  Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

  Avons-nous donc commis une action trange?
  Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
  Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange!
  Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

  Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pense,
  Toi que j'aime  jamais, ma soeur d'lection,
  Quand mme tu serais une embche dresse,
  Et le commencement de ma perdition! 

  Delphine secouant sa crinire tragique,
  Et comme trpignant sur le trpied de fer,
  L'oeil fatal, rpondit d'une voix despotique:
  -- Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

  Maudit soit  jamais le rveur inutile,
  Qui voulut le premier dans sa stupidit,
  S'prenant d'un problme insoluble et strile,
  Aux choses de l'amour mler l'honntet!

  Celui qui veut unir dans un accord mystique
  L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
  Ne chauffera jamais son corps paralytique
  A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

  Va, si tu veux, chercher un fianc stupide;
  Cours offrir un coeur vierge  ses cruels baisers;
  Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
  Tu me rapporteras tes seins stigmatiss;

  On ne peut ici-bas contenter qu'un seul matre! 
  Mais l'enfant, panchant une immense douleur,
  Cria soudain:  Je sens s'largir dans mon tre
  Un abme bant; cet abme est mon coeur,

  Brlant comme un volcan, profond comme le vide;
  Rien ne ressasiera ce monstre gmissant
  Et ne refrachira la choif de l'Eumnide,
  Qui, la torche  la main, le brle jusqu'au sang.

  Que nos rideaux ferms nous sparent du monde,
  Et que la lassitude amne le repos!
  Je veux m'anantir dans ta gorge profonde,
  Et trouver sur ton sein la fracheur des tombeaux. 

  Descendez, descendez, lamentables victimes,
  Descendez le chemin de l'enfer ternel;
  Plongez au plus profond du gouffre o tous les crimes,
  Flagells par un vent qui ne vient pas du ciel,

  Bouillonnent ple-mle avec un bruit d'orage;
  Ombres folles, courez au but de vos dsirs;
  Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
  Et votre chtiment natra de vos plaisirs.

  Jamais un rayon frais n'claira vos cavernes;
  Par les fentes des murs des miasmes fivreux
  Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes
  Et pntrent vos corps de leurs parfums affreux.

  L'pre strilit de votre jouissance
  Altre votre soif et roidit votre peau,
  Et le vent furibond de la concupiscence
  Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

  Loin des peuples vivants, errantes, condamnes,
  A travers les dserts courez comme les loups;
  Faites votre destin, mes dsordonnes,
  Et fuyez l'infini que vous portez en vous!




  LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE


  La femme cependant de sa bouche de fraise,
  En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
  Et ptrissant ses seins sur le fer de son busc,
  Laissait couler ces mots tout imprgns de musc:
  -- Moi, j'ai la lvre humide, et je sais la science
  De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
  Je sche tous les pleurs sur mes seins triomphants
  Et fais rire les vieux du rire des enfants.
  Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
  La lune, le soleil, le ciel et les toiles!
  Je suis, mon cher savant, si docte aux volupts,
  Lorsque j'touffe un homme en mes bras velouts,
  Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
  Timide et libertine, et fragile et robuste,
  Que sur ces matelas qui se pme d'moi
  Les Anges impuissants se damneraient pour moi! 

  Quand elle eut de mes os suc toute la moelle,
  Et que languissamment je me tournai vers elle
  Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
  Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
  Je fermai les deux yeux dans ma froide pouvante,
  Et, quand je les rouvris  la clart vivante,
  A mes cts, au lieu du mannequin puissant
  Qui semblait avoir fait provision de sang,
  Tremblaient confusment des dbris de squelette,
  Qui d'eux-mmes rendaient le cri d'une girouette
  Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
  Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.











End of the Project Gutenberg EBook of Les Fleurs du Mal, by Charles Baudelaire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FLEURS DU MAL ***

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