Project Gutenberg's De l'Amour, by Stendhal and Charles-Augustin Sainte-Beuve

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Title: De l'Amour
       dition revue et corrige et prcde d'une tude sur les
       uvres de Stendhal par Sainte-Beuve

Author: Stendhal
        Charles-Augustin Sainte-Beuve

Release Date: December 8, 2019 [EBook #60882]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  DE
  L'AMOUR

  PAR
  DE STENDHAL

  DITION REVUE ET CORRIGE ET PRCDE D'UNE TUDE
  SUR LES _OEuvres de Stendhal_

  Par Sainte-Beuve

  PARIS
  GARNIER FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
  6, RUE DES SAINTS PRES, 6




PRFACE[1]

  [1] Mai 1826.


Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et
surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une
description exacte et scientifique d'une sorte de folie trs rare en
France. L'empire des convenances, qui s'accrot tous les jours, plus
encore par l'effet de la crainte du ridicule qu' cause de la puret de
nos moeurs, a fait du mot qui sert de titre  cet ouvrage une parole
qu'on vite de prononcer toute seule, et qui peut mme sembler
choquante. J'ai t forc d'en faire usage, mais l'austrit
scientifique du langage me met, je pense,  l'abri de tout reproche 
cet gard.

                   *       *       *       *       *

Je connais un ou deux secrtaires de lgation qui,  leur retour,
pourront me rendre service. Jusque-l, que pourrais-je dire aux gens qui
nient les faits que je raconte? Les prier de ne pas m'couter.

On peut reprocher de l'_gotisme_  la forme que j'ai adopte. On permet
 un voyageur de dire: J'tais  New-York, de l _je_ m'embarquai pour
l'Amrique du sud, _je_ remontai jusqu' Santa-F-de-Bogota. Les cousins
et les moustiques _me_ dsolrent pendant la route, et _je_ fus priv,
pendant trois jours, de l'usage de l'oeil droit.

On n'accuse point ce voyageur d'aimer  parler de soi; on lui pardonne
tous ces _je_ et tous ces _moi_, parce que c'est la manire la plus
claire et la plus intressante de raconter ce qu'il a vu.

C'est pour tre clair et pittoresque, s'il le peut, que l'auteur du
prsent voyage dans les rgions peu connues du coeur humain dit:
J'allai avec Mme Gherardi aux mines de sel de Hallein... La princesse
Crescenzi me disait  Rome... Un jour,  Berlin, je vis le beau
capitaine L... Toutes ces petites choses sont rellement arrives 
l'auteur, qui a pass quinze ans en Allemagne et en Italie. Mais, plus
curieux que sensible, jamais il n'a rencontr la moindre aventure,
jamais il n'a prouv aucun sentiment personnel qui mritt d'tre
racont; et, si on veut lui supposer l'orgueil de croire le contraire,
un orgueil plus grand l'et empch d'imprimer son coeur et le vendre au
public pour six francs, comme ces gens qui, de leur vivant, impriment
leurs Mmoires.

En 1822, lorsqu'il corrigeait les preuves de cette espce de voyage
moral en Italie et en Allemagne, l'auteur, qui avait dcrit les objets
le jour o il les avait vus, traita le manuscrit qui contenait la
description circonstancie de toutes les phases de la maladie de l'me
nomme _amour_, avec ce respect aveugle que montrait un savant du XIVe
sicle pour un manuscrit de Lactance ou de Quinte-Curce qu'on venait de
dterrer. Quand l'auteur rencontrait quelque passage obscur, et,  vrai
dire, souvent cela lui arrivait, il croyait toujours que c'tait le
_moi_ d'aujourd'hui qui avait tort. Il avoue que son respect pour
l'ancien manuscrit est all jusqu' imprimer plusieurs passages qu'il ne
comprenait plus lui-mme. Rien de plus fou pour qui et song aux
suffrages du public; mais l'auteur, revoyant Paris aprs de longs
voyages, croyait impossible d'obtenir un succs sans faire des bassesses
auprs des journaux. Or, quand on fait tant que de faire des bassesses,
il faut les rserver pour le premier ministre. Ce qu'on appelle un
succs tant hors de la question, l'auteur s'amusa  publier ses penses
exactement telles qu'elles lui taient venues. C'est ainsi qu'en
agissaient jadis ces philosophes de la Grce, dont la sagesse pratique
le ravit en admiration.

Il faut des annes pour pntrer dans l'intimit de la socit
italienne. Peut-tre aurai-je t le dernier voyageur en ce pays. Depuis
le _carbonarisme_ et l'invasion des Autrichiens, jamais tranger ne sera
reu en ami dans les salons o rgnait une joie si folle. On verra les
monuments, les rues, les places publiques d'une ville, jamais la
socit, l'tranger fera toujours peur; les habitants souponneront
qu'il est un espion, ou craindront qu'il ne se moque de la bataille
d'Antrodoco et des bassesses indispensables en ce pays pour n'tre pas
perscut par les huit ou dix ministres ou favoris qui entourent le
prince. J'aimais rellement les habitants, et j'ai pu voir la vrit.
Quelquefois, pendant dix mois de suite, je n'ai pas prononc un seul mot
de franais, et sans les troubles et le _carbonarisme_, je ne serais
jamais rentr en France. La bonhomie est ce que je prise avant tout.

Malgr beaucoup de soins pour tre clair et lucide, je ne puis faire des
miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux
aveugles. Ainsi les gens  argent et  grosse joie, qui ont gagn cent
mille francs dans l'anne qui a prcd le moment o ils ouvrent ce
livre, doivent bien vite le fermer, surtout s'ils sont banquiers,
manufacturiers, respectables industriels, c'est--dire gens  ides
minemment positives. Ce livre serait moins inintelligible pour qui
aurait gagn beaucoup d'argent  la Bourse ou  la loterie. Un tel gain
peut se rencontrer  ct de l'habitude de passer des heures entires
dans la rverie, et  jouir de l'motion que vient de donner un tableau
de Prud'hon, une phrase de Mozart, ou enfin un certain regard singulier
d'une femme  laquelle vous pensez souvent. Ce n'est point ainsi que
_perdent leur temps_ les gens qui payent deux mille ouvriers  la fin de
chaque semaine; leur esprit est toujours tendu  l'utile et au positif.
Le rveur dont je parle est l'homme qu'ils haraient s'ils en avaient le
loisir; c'est celui qu'ils prendraient volontiers pour plastron de leurs
bonnes plaisanteries. L'industriel millionnaire sent confusment qu'un
tel homme place dans son estime une pense avant un sac de mille francs.

Je rcuse ce jeune homme studieux qui, dans la mme anne o
l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donn la connaissance du
grec moderne, ce dont il est si fier, que dj il aspire  l'arabe. Je
prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas t malheureux
pour des causes imaginaires _trangres  la vanit_, et qu'il aurait
grande honte de voir divulguer dans les salons.

Je suis bien assur de dplaire  ces femmes qui, dans ces mmes salons,
emportent d'assaut la considration par une affectation de tous les
instants. J'en ai surpris de bonne foi pour un moment, et tellement
tonnes, qu'en s'interrogeant elles-mmes, elles ne pouvaient plus
savoir si un tel sentiment qu'elles venaient d'exprimer avait t
naturel ou affect. Comment ces femmes pourraient-elles juger de la
peinture de sentiments vrais? Aussi cet ouvrage a-t-il t leur _bte
noire_; elles ont dit que l'auteur devait tre un homme infme.

Rougir tout  coup, lorsqu'on vient  songer  certaines actions de sa
jeunesse; avoir fait des sottises par tendresse d'me et s'en affliger,
non pas parce qu'on fut ridicule aux yeux du salon, mais bien aux yeux
d'une certaine personne dans ce salon;  vingt-six ans, tre amoureux de
bonne foi d'une femme qui en aime un autre, ou bien encore (mais la
chose est si rare, que j'ose  peine l'crire de peur de retomber dans
les _inintelligibles_, comme lors de la premire dition), ou bien
encore, en entrant dans le salon o est la femme que l'on croit aimer,
ne songer qu' lire dans ses yeux ce qu'elle pense de nous en cet
instant, et n'avoir nulle ide de _mettre de l'amour_ dans nos propres
regards: voil les antcdents que je demanderai  mon lecteur. C'est la
description de beaucoup de ces sentiments fins et rares qui a sembl
obscure aux hommes  ides positives. Comment faire pour tre clair 
leurs yeux? Leur annoncer une hausse de cinquante centimes, ou un
changement dans le tarif des douanes de la Colombie[2].

  [2] On me dit: Otez ce morceau, rien de plus vrai; mais gare les
    industriels; ils vont crier  l'aristocrate.--En 1817, je n'ai pas
    craint les procureurs gnraux; pourquoi aurais-je peur des
    millionnaires en 1826? Les vaisseaux fournis au pacha d'gypte m'ont
    ouvert les yeux sur leur compte, et je ne crains que ce que
    j'estime.

Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
mathmatiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se
succdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de
l'amour.

Imaginez une figure de gomtrie assez complique, trace avec du crayon
blanc sur une grande ardoise: eh bien! je vais expliquer cette figure de
gomtrie; mais une condition ncessaire, c'est qu'il faut qu'elle
_existe dj_ sur l'ardoise; je ne puis la tracer moi-mme. Cette
impossibilit est ce qui rend si difficile de faire sur l'amour un livre
qui ne soit pas un roman. Il faut, pour suivre avec intrt un _examen
philosophique_ de ce sentiment, autre chose que de l'esprit chez le
lecteur; il est de toute ncessit qu'il ait vu l'amour. Or, o peut-on
voir une passion?

Voil une cause d'obscurit que je ne pourrai jamais loigner.

L'amour est comme ce qu'on appelle au ciel la _voie lacte_, un amas
brillant form par des milliers de petites toiles, dont chacune est
souvent une nbuleuse. Les livres ont not quatre ou cinq cents des
petits sentiments successifs et si difficiles  reconnatre qui
composent cette passion, et les plus grossiers, et encore en se trompant
souvent et prenant l'accessoire pour le principal. Les meilleurs de ces
livres, tels que la _Nouvelle Hlose_, les romans de Mme Cottin, les
_Lettres_ de Mlle Lespinasse, _Manon Lescaut_, ont t crits en France,
pays o la plante nomme amour a toujours peur du ridicule, est touffe
par les exigences de la passion _nationale_, la vanit, et n'arrive
presque jamais  toute sa hauteur.

Qu'est ce donc que connatre l'amour par les romans? que serait-ce aprs
l'avoir vu dcrit dans des centaines de volumes  rputation, mais ne
l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette
folie? je rpondrai comme un cho: C'est folie.

Pauvre jeune femme dsabuse, voulez-vous jouir encore de ce qui vous
occupa tant il y a quelques annes, dont vous n'ostes parler 
personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai
refait ce livre et cherch  le rendre plus clair. Aprs l'avoir lu,
n'en parlez jamais qu'avec une petite phrase de mpris, et jetez-le dans
votre bibliothque de citronnier, derrire les autres livres; j'y
laisserais mme quelques pages non coupes.

Ce n'est pas seulement quelques pages non coupes qu'y laissera l'tre
imparfait, qui se croit philosophe parce qu'il resta toujours tranger 
ces motions folles qui font dpendre d'un regard tout notre bonheur
d'une semaine. D'autres, arrivant  l'ge mr, mettent toute leur vanit
 oublier qu'un jour ils purent s'abaisser au point de faire la cour 
une femme et de s'exposer  l'humiliation d'un refus; ce livre aura leur
haine. Parmi tant de gens d'esprit que j'ai vus condamner cet ouvrage
par diverses raisons, mais toujours avec colre, les seuls qui m'aient
sembl ridicules sont ces hommes qui ont la double vanit de prtendre
avoir toujours t au-dessus des faiblesses du coeur, et toutefois
possder assez de pntration pour juger _a priori_ du degr
d'exactitude d'un trait philosophique, qui n'est qu'une description
suivie de toutes ces faiblesses.

Les personnages graves, qui jouissent dans le monde du renom d'hommes
sages et nullement romanesques, sont bien plus prs de comprendre un
roman, quelque passionn qu'il soit, qu'un livre philosophique, o
l'auteur dcrit froidement les diverses phases de la maladie de l'me
nomme _amour_. Le roman les meut un peu; mais  l'gard du trait
philosophique, ces hommes sages sont comme des aveugles qui se feraient
lire une description des tableaux du Muse, et qui diraient  l'auteur:
Avouez, monsieur, que votre ouvrage est horriblement obscur. Et
qu'arrivera-t-il si ces aveugles se trouvent des gens d'esprit, depuis
longtemps en possession de cette dignit, et ayant souverainement la
prtention d'tre clairvoyants? Le pauvre auteur sera joliment trait.
C'est aussi ce qui lui est arriv lors de la premire dition. Plusieurs
exemplaires ont t actuellement brls par la vanit furibonde de gens
de beaucoup d'esprit. Je ne parle pas des injures, non moins flatteuses
par leur fureur: l'auteur a t dclar grossier, immoral, crivant pour
le peuple, homme dangereux, etc. Dans les pays uss par la monarchie,
ces titres sont la rcompense la plus assure de qui s'avise d'crire
sur la morale et ne ddie pas son livre  la Mme Dubarry du jour.
Heureuse la littrature si elle n'tait pas  la mode, et si les seules
personnes pour qui elle est faite voulaient bien s'en occuper! Du temps
du Cid, Corneille n'tait qu'_un bon homme_ pour M. le marquis de
Danjeau. Aujourd'hui, tout le monde se croit fait pour lire M. de
Lamartine; tant mieux pour son libraire; mais tant pis et cent fois tant
pis pour ce grand pote. De nos jours, le gnie a des mnagements pour
des tres auxquels il ne devrait jamais songer sous peine de droger.

La vie laborieuse, active, tout estimable, toute positive, d'un
conseiller d'tat, d'un manufacturier de tissus de coton ou d'un
banquier fort alerte pour les emprunts, est rcompense par des
millions, et non par des sensations tendres. Peu  peu le coeur de ces
messieurs s'ossifie; le positif et l'utile sont tout pour eux, et leur
me se ferme  celui de tous les sentiments qui a le plus grand besoin
de loisir, et qui rend le plus incapable de toute occupation raisonnable
et suivie.

Toute cette prface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le
malheur de ne pouvoir tre compris que par des gens qui se sont trouv
le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour
offenses, et j'espre qu'elles n'iront pas plus loin.




DEUXIME PRFACE[3]

  [3] Mai 1854.


Je n'cris que pour cent lecteurs, et de ces tres malheureux, aimables,
charmants, point hypocrites, point _moraux_, auxquels je voudrais
plaire; j'en connais  peine un ou deux. De tout ce qui ment pour avoir
de la considration comme crivain, je n'en fais aucun cas. Ces belles
dames l doivent lire le compte de leur cuisinire et le sermonnaire 
la mode, qu'il s'appelle Massillon ou Mme Necker, pour pouvoir en parler
avec les femmes graves qui dispensent la considration. Et qu'on le
remarque bien, ce beau grade s'obtient toujours, en France, en se
faisant le grand prtre de quelque sottise.

Avez-vous t dans votre vie six mois malheureux par amour? dirais-je 
quelqu'un qui voudrait lire ce livre.

Ou, si votre me n'a senti dans la vie d'autre malheur que celui de
penser  un procs, ou de n'tre pas nomm dput  la dernire
lection, ou de passer pour avoir moins d'esprit qu' l'ordinaire  la
dernire saison des eaux d'Aix,--je continuerai mes questions
indiscrtes, et vous demanderai si vous avez lu dans l'anne quelqu'un
de ces ouvrages insolents qui forcent le lecteur  penser? Par exemple,
l'_mile_ de J.-J. Rousseau, ou les six volumes de Montaigne? Que si
vous n'avez jamais t malheureux par cette faiblesse des mes fortes,
que si vous n'avez pas l'habitude, contre nature, de penser en lisant,
ce livre-ci vous donnera de l'humeur contre l'auteur, car il vous fera
souponner qu'il existe un certain bonheur que vous ne connaissez pas,
et que connaissait Mlle de Lespinasse.




TROISIME PRFACE


Je viens solliciter l'indulgence du lecteur pour la forme singulire de
cette _Physiologie de l'Amour_.

Il y a vingt-huit ans (en 1842) que les bouleversements qui suivirent la
chute de Napolon me privrent de mon tat. Deux ans auparavant, le
hasard me jeta, immdiatement aprs les horreurs de la retraite de
Russie, au milieu d'une ville aimable o je comptais bien passer le
reste de mes jours, ce qui m'enchantait. Dans l'heureuse Lombardie, 
Milan,  Venise, la grande, o, pour mieux dire, l'unique affaire de la
vie, c'est le plaisir. L, aucune attention pour les faits et gestes du
voisin; on ne s'y proccupe de ce qui nous arrive qu' peine. Si l'on
aperoit l'existence du voisin, on ne songe pas  le har. Otez l'envie
des occupations d'une ville de province, en France, que reste-t-il?
L'absence, l'impossibilit de la cruelle envie, forme la partie la plus
certaine de ce bonheur, qui attire tous les provinciaux  Paris.

A la suite des bals masqus du carnaval de 1820, qui furent plus
brillants que de coutume, la socit de Milan vit clater cinq ou six
dmarches compltement folles; bien que l'on soit accoutum dans ce
pays-l  des choses qui passeraient pour incroyables en France, l'on
s'en occupa un mois entier. Le ridicule ferait peur dans ce pays-ci 
des actions tellement baroques; j'ai besoin de beaucoup d'audace
seulement pour oser en parler.

Un soir, qu'on raisonnait profondment sur les effets et les causes de
ces extravagances, chez l'aimable Mme Pietra Crua, qui, par
extraordinaire, ne se trouvait mle  aucune de ces folies, je vins 
penser qu'avant un an, peut-tre, il ne me resterait qu'un souvenir bien
incertain de ces faits tranges et des causes qu'on leur attribuait. Je
me saisis d'un programme de concert, sur lequel j'crivis quelques mots
au crayon. On voulut faire un _pharaon_; nous tions trente assis autour
d'une table verte; mais la conversation tait tellement anime, qu'on
oubliait de jouer. Vers la fin de la soire survint le colonel Scotti,
un des hommes les plus aimables de l'arme italienne; on lui demanda son
contingent de circonstances relatives aux faits bizarres qui nous
occupaient; il nous raconta, en effet, des choses dont le hasard l'avait
rendu le confident, et qui leur donnaient un aspect tout nouveau. Je
repris mon programme de concert, et j'ajoutai ces nouvelles
circonstances.

Ce recueil de particularits sur l'amour a t continu de la mme
manire, au crayon et sur des chiffons de papier, pris dans les salons
o j'entendais raconter les anecdotes. Bientt je cherchai une loi
commune pour reconnatre les divers degrs. Deux mois aprs, la peur
d'tre pris pour un _carbonaro_ me fit revenir  Paris, seulement pour
quelques mois,  ce que je croyais; mais jamais je n'ai revu Milan o
j'avais pass sept annes.

A Paris je mourais d'ennui; j'eus l'ide de m'occuper encore de
l'aimable pays d'o la peur m'avait chass; je runis en liasse mes
morceaux de papier, et je fis cadeau du cahier  un libraire; mais
bientt une difficult survint; l'imprimeur dclara qu'il lui tait
impossible de travailler sur des notes crites au crayon. Je vis bien
qu'il trouvait cette sorte de copie au-dessous de sa dignit. Le jeune
apprenti d'imprimerie qui me rapportait mes notes paraissait tout
honteux du mauvais compliment dont on l'avait charg; il savait crire:
je lui dictai les notes au crayon.

Je compris aussi que la discrtion me faisait un devoir de changer les
noms propres et surtout d'courter les anecdotes. Quoiqu'on ne lise
gure  Milan, ce livre, si on l'y portait, et pu sembler une atroce
mchancet.

Je publiai donc un livre malheureux. J'aurai la hardiesse d'avouer qu'
cette poque j'avais l'audace de mpriser le style lgant. Je voyais le
jeune apprenti tout occup d'viter les terminaisons de phrases peu
sonores et les suites de mots formant des sons baroques. En revanche, il
ne se faisait faute de changer  tout bout de champ les circonstances
des faits difficiles  exprimer: Voltaire, lui-mme, a peur des choses
difficiles  dire.

L'_Essai sur l'Amour_ ne pouvait valoir que par le nombre de petites
nuances de sentiment que je priais le lecteur de vrifier dans ses
souvenirs, s'il tait assez heureux pour en avoir. Mais il y avait bien
pis; j'tais alors, comme toujours, fort peu expriment en choses
littraires; le libraire auquel j'avais fait cadeau du manuscrit
l'imprima sur mauvais papier et dans un format ridicule. Aussi, me
dit-il au bout d'un mois, comme je lui demandais des nouvelles du livre:
On peut dire qu'il est sacr, car personne n'y touche.

Je n'avais pas mme eu l'ide de solliciter des articles dans les
journaux; une telle chose m'et sembl une ignominie. Aucun ouvrage,
cependant, n'avait un plus pressant besoin d'tre recommand  la
patience du lecteur. Sous peine de paratre inintelligible ds les
premires pages, il fallait porter le public  accepter le mot nouveau
de _cristallisation_, propos pour exprimer vivement cet ensemble de
folies tranges que l'on se figure comme vraies et mme comme
indubitables  propos de la personne aime.

En ce temps-l, tout pntr, tout amoureux des moindres circonstances
que je venais d'observer dans cette Italie que j'adorais, j'vitais
soigneusement toutes les concessions, toutes les amnits de style qui
eussent pu rendre l'_Essai sur l'Amour_ moins singulirement baroque aux
yeux des gens de lettres.

D'ailleurs, je ne flattais point le public; c'tait l'poque o, toute
froisse de nos malheurs, si grands et si rcents, la littrature
semblait n'avoir d'autre occupation que de consoler notre vanit
malheureuse; elle faisait rimer gloire avec victoire, guerriers avec
lauriers, etc. L'ennuyeuse littrature de cette poque semble ne
chercher jamais les circonstances vraies des sujets qu'elle a l'air de
traiter; elle ne veut qu'une occasion de compliments pour ce peuple
esclave de la mode, qu'un grand homme avait appel la grande nation,
oubliant qu'elle n'tait grande qu'avec la condition de l'avoir pour
chef.

Le rsultat de mon ignorance des conditions du plus humble succs fut de
ne trouver que dix-sept lecteurs de 1822  1833; c'est  peine si, aprs
vingt ans d'existence, l'_Essai sur l'Amour_ a t compris d'une
centaine de curieux. Quelques uns ont eu la patience d'observer les
diverses phases de cette maladie chez les personnes atteintes autour
d'eux; car, pour comprendre cette passion, que depuis trente ans la peur
du ridicule cache avec tant de soin parmi nous, il faut en parler comme
d'une maladie; c'est par ce chemin-l que l'on peut arriver quelquefois
 la gurir.

Ce n'est, en effet, qu'aprs un demi-sicle de rvolutions qui tour 
tour se sont empares de toute notre attention; ce n'est, en effet,
qu'aprs cinq changements complets dans la forme et dans les tendances
de nos gouvernements, que la rvolution commence seulement  entrer dans
nos moeurs. L'amour, ou ce qui le remplace le plus communment en lui
volant son nom, l'amour pouvait tout en France sous Louis XV: les femmes
de la cour faisaient des colonels; cette place n'tait rien moins que la
plus belle du pays. Aprs cinquante ans, il n'y a plus de cour, et les
femmes les plus accrdites dans la bourgeoisie rgnante, ou dans
l'aristocratie boudante, ne parviendraient pas  faire donner un dbit
de tabac dans le moindre bourg.

Il faut bien l'avouer, les femmes ne sont plus  la mode; dans nos
salons si brillants, les jeunes gens de vingt ans affectent de ne point
leur adresser la parole; ils aiment bien mieux entourer le parleur
grossier qui, avec son accent de province, traite de la question des
_capacits_, et tcher d'y glisser leur mot. Les jeunes gens riches qui
se piquent de paratre frivoles, afin d'avoir l'air de continuer la
bonne compagnie d'autrefois, aiment bien mieux parler _chevaux_ et jouer
gros jeu dans des _cercles_ o les femmes ne sont point admises. Le
sang-froid mortel qui semble prsider aux relations des jeunes gens avec
les femmes de vingt-cinq ans, que l'ennui du mariage rend  la socit,
fera peut-tre accueillir, par quelques esprits sages, cette description
scrupuleusement exacte des phases successives de la maladie que l'on
appelle amour.

L'effroyable changement qui nous a prcipits dans l'ennui actuel et qui
rend inintelligible la socit de 1778, telle que nous la trouvons dans
les lettres de Diderot  Mlle Voland, sa matresse, ou dans les Mmoires
de Mme d'pinay, peut faire rechercher lequel de nos gouvernements
successifs a tu parmi nous la facult de s'amuser, et nous a rapprochs
du peuple le plus triste de la terre. Nous ne savons pas mme copier
leur _parlement_ et l'honntet de leurs partis, la seule chose passable
qu'ils aient invente. En revanche, la plus stupide de leurs tristes
conceptions, l'esprit de dignit, est venu remplacer parmi nous la
gaiet franaise, qui ne se rencontre plus gure que dans les cinq cents
bals de la banlieue de Paris, ou dans le midi de la France, pass
Bordeaux.

Mais lequel de nos gouvernements successifs nous a valu l'affreux
malheur de nous _angliser_? Faut-il accuser ce gouvernement nergique de
1793, qui empcha les trangers de venir camper sur Montmartre? ce
gouvernement qui, dans peu d'annes, nous semblera hroque, et forme le
digne prlude de celui qui, sous Napolon, alla porter notre nom dans
toutes les capitales de l'Europe.

Nous oublierons la btise bien intentionne du Directoire, illustr par
les talents de Carnot et par l'immortelle campagne de 1796-1797, en
Italie.

La corruption de la cour de Barras rappelait encore la gaiet de
l'ancien rgime; les grces de Mme Bonaparte montraient que nous
n'avions ds lors aucune prdilection pour la maussaderie et la morgue
des Anglais.

La profonde estime dont, malgr l'esprit d'envie du faubourg
Saint-Germain, nous ne pmes nous dfendre pour la faon de gouverner du
premier consul, et les hommes du premier mrite qui illustrrent la
socit de Paris, tels que les Cretet, les Daru, etc., ne permettent pas
de faire peser sur l'Empire la responsabilit du changement notable qui
s'est opr dans le caractre franais pendant cette premire moiti du
XIXe sicle.

Inutile de pousser plus loin mon examen: le lecteur rflchira et saura
bien conclure...




M. DE STENDHAL[4]

OEUVRES COMPLTES

  [4] Extrait des _Causeries du Lundi_, de Sainte-Beuve, tome
    IX.--Librairie Garnier frres.


Cette fois, ce n'est qu'un chapitre de l'histoire littraire de la
Restauration. On s'est fort occup depuis quelque temps du spirituel
auteur, M. Beyle, qui s'tait dguis sous le pseudonyme un peu
teutonique de _Stendhal_[5]. Lorsqu'il mourut  Paris, le 23 mars 1842,
il y eut silence autour de lui; regrett de quelques-uns, il parut vite
oubli de la plupart. Dix ans  peine couls, voil toute une
gnration nouvelle qui se met  s'prendre de ses oeuvres,  le
rechercher,  l'tudier en tous sens presque comme un ancien, presque
comme un classique; c'est autour de lui et de son nom comme une
Renaissance. Il en et t fort tonn. Ceux qui ont connu
personnellement M. Beyle, et qui ont le plus got son esprit, sont
heureux d'avoir  reparler de cet crivain distingu, et, s'ils le font
quelquefois avec moins d'enthousiasme que les critiques tels que M. de
Balzac, qui ne l'ont vu qu' la fin et qui l'ont invent, ils ne sont
pas disposs pour cela  lui rendre moins de justice et  moins
reconnatre sa part notable d'originalit et d'influence, son genre
d'utilit littraire.

  [5] Steindal est une ville de la Saxe prussienne, lieu natal de
    Winckelmann. Il est probable que Beyle y aura song en prenant le
    nom sous lequel il devint un guide de l'art en Italie.

Il y a dans M. Beyle deux personnes distinctes, le _critique_ et le
_romancier_; le romancier n'est venu que plus tard et  la suite du
critique: celui-ci a commenc ds 1814. C'est du critique seul que je
m'occuperai aujourd'hui, et il le mrite bien par le caractre
singulier, neuf, piquant, paradoxal, bien souvent sens, qu'il nous
offre encore, et qui frappa si vivement non pas le public, mais les gens
du mtier et les esprits attentifs de son temps.

Henri Beyle est, comme Paul-Louis Courier, du trs petit nombre de ceux
qui, au sortir de l'Empire en 1814, et ds le premier jour, se
trouvrent prts pour le rgime nouveau qui s'essayait, et il a eu cela
de plus que Courier et d'autres encore, qu'il n'tait pas un mcontent
ni un boudeur: il servait l'Empire avec zle; il tait un fonctionnaire
et commenait  tre un administrateur lorsqu'il tomba de la chute
commune; et il se retrouva  l'instant un homme d'esprit, plein d'ides
et d'aperus sur les arts, sur les lettres, sur le thtre, et empress
de les inoculer aux autres. Beyle, c'est le Franais (l'un des premiers)
qui est sorti de chez soi, littrairement parlant, et qui a compar. En
suivant la Grande Arme et en parcourant l'Europe comme l'un des membres
de l'tat-major civil de M. Daru dont il tait parent, il regardait 
mille choses,  un opra de Cimarosa ou de Mozart,  un tableau,  une
statue,  toute production neuve et belle, au gnie divers des nations;
et tout bas il ragissait contre la sienne, contre cette nation
franaise dont il tait bien fort en croyant la juger, contre le got
franais qu'il prtendait raviver et rgnrer, du moins en causant:
c'tait l tre bien Franais encore. Chose singulire! tandis que M.
Daru, occup des grandes affaires et portant le dur poids de
l'administration des provinces conquises ou de l'approvisionnement des
armes, trouvait encore le temps d'entretenir avec ses amis littrateurs
de Paris, les Picard et les Andrieux, une correspondance charmante
d'attention, pleine d'amnit et de conseils, il y avait l tout  ct
le plus lettr des commissaires des guerres, le moins classique des
auditeurs du Conseil d'tat, Beyle, qui faisait provision d'observations
et de malices, qui amassait toute cette jolie rudition piquante,
imprvue, sans mthode, mais assez forte et abondante, avec laquelle il
devait attaquer bientt et battre en brche le systme littraire
rgnant. C'est ainsi, je le rpte, qu'il se trouva en mesure, ds 1814,
 une date o bien peu de gens l'taient. En musique, en peinture, en
littrature, il pera aussitt d'une veine nouvelle; il fut surtout un
excitateur d'ides.

Dans ce rle actif qu'il eut avec distinction pendant une douzaine
d'annes, je me le figure toujours sous une image. Aprs les grandes
guerres europennes de conqute et d'invasion, vinrent les guerres de
plume et les luttes de parole pour les systmes. Or, dans cet ordre
nouveau, imaginez un hussard, un hulan, un chevau-lger d'avant-garde
qui va souvent insulter l'ennemi jusque dans son retranchement, mais qui
aussi, dans ses fuites et refuites, pique d'honneur et aiguillonne la
colonne amie qui cheminait parfois trop lentement et lourdement, et la
force d'acclrer le pas. 'a t la manoeuvre et le rle de Beyle: un
hussard romantique, envelopp, sous son nom de _Stendhal_, de je ne sais
quel manteau scandinave, narguant d'ailleurs le solennel et le
sentimental, brillant, aventureux, taquin, assez solide  la riposte,
excellent  l'escarmouche.

Il tait n  Grenoble le 23 janvier 1783, fils d'un avocat, petit-fils
d'un mdecin, appartenant  la haute bourgeoisie du pays. Il puisa dans
sa famille des sentiments de fiert assez habituels en cette belle et
gnreuse province. Il reut dans la maison de son grand-pre une bonne
ducation et une instruction trs ingale. Il avait perdu sa mre  sept
ans, et son pre vivait assez isol de ses enfants. Il apprit de ses
matres du latin, et le reste au hasard, comme on peut se le figurer en
ces annes de troubles civils. Les potes italiens taient lus dans la
famille, et il aimait mme  croire que cette famille de son grand-pre
tait originaire d'Italie. A dix ans, il fit en cachette une comdie en
prose, ou du moins un premier acte. Lui aussi, il eut sa priode de
Florian. Une terrasse de la maison de son grand-pre, d'o l'on avait
une vue magnifique sur la montagne de Sassenage, et qui tait le lieu de
runion les soirs d't, fut, dit-il, le thtre de ses principaux
plaisirs durant dix ans (de 1789  1799). Il commena  se former et 
s'manciper en suivant les cours de l'_cole centrale_, institution
fonde en 1795 par une loi de la Convention, et, en grande partie,
d'aprs le plan de M. Destutt-Tracy. Je nomme M. de Tracy parce qu'il
fut un des parrains intellectuels de Beyle, que celui-ci lui garda
toujours de la reconnaissance et lui voua, jusqu' la fin, de
l'admiration; parce que l'cole philosophique de Cabanis et de Tracy fut
la sienne, qu'il affichait au moment o l'on s'y attendait le moins. Ce
romantique si avanc a cela de particulier, d'tre en contradiction et
en hostilit avec la renaissance littraire chrtienne de Chateaubriand
et avec l'effort spiritualiste de Mme de Stal; il procde du pur et
direct XVIIIe sicle. Un des travers de Beyle fut mme d'y mettre de
l'affectation. Au moment o il causait le mieux peinture, musique; o
Haydn le conduisait  Milton; o il venait de rciter avec sentiment de
beaux vers de Dante ou de Ptrarque, tout d'un coup il se ravisait et
mettait  son chapeau une petite cocarde d'impit. Il poussait cette
singularit jusqu' la petitesse. Son esprit et son coeur valaient mieux
que cela.

Sa vie a t trs bien raconte par un de ses parents et amis, M.
Colomb. Au sortir de l'cole centrale o, sur la fin, il avait tudi
avec ardeur les mathmatiques, Beyle vint pour la premire fois  Paris;
il avait dix-sept ans; il y arriva le 10 novembre 1799, juste le
lendemain du 18 Brumaire: date mmorable et bien faite pour donner le
cachet  une jeune me! L'anne suivante, ayant accompagn MM. Daru en
Italie, il suivit le quartier gnral et assista en amateur  la
bataille de Marengo. Excit par ces merveilles, il s'ennuya de la vie de
bureau, entra comme marchal des logis dans un rgiment de dragons, et y
devint sous-lieutenant: il donna sa dmission deux ans aprs, lors de la
paix d'Amiens. Dans l'intervalle, et pendant le sjour qu'il fit en
Lombardie,  Milan,  Brescia,  Bergame,  cet ge de moins de vingt
ans, au milieu de ces motions de la gloire et de la jeunesse, de ces
enchantements du climat, du plaisir et de la beaut, il acheva son
ducation vritable, et il prit la forme intrieure qu'il ne fera plus
que dvelopper et mrir depuis: il eut son idal de beaux-arts, de
nature, il eut sa patrie d'lection. Si son roman de _la Chartreuse de
Parme_ a paru le meilleur de ceux qu'il a composs, et s'il saisit tout
d'abord le lecteur, c'est que, ds les premires pages, il a rendu avec
vivacit et avec me les souvenirs de cette heure brillante. C'est
Montaigne, je crois, qui a dit: Les hommes se font pires qu'ils ne
peuvent. Beyle, ce sceptique, ce frondeur redout, tait sensible: Ma
sensibilit est devenue trop vive, crivait-il deux ans avant sa mort;
ce qui ne fait qu'effleurer les autres me blesse jusqu'au sang. Tel
j'tais en 1799, tel je suis encore en 1840: mais j'ai appris  cacher
tout cela sous de l'ironie imperceptible au vulgaire. Cette ironie
n'tait pas si imperceptible qu'il le croyait; elle tait trs marque
et constituait un travers qui barrait bien de bonnes qualits, et qui
brisait mme le talent. C'est l la clef de Beyle. Parlant de
l'impression que cause sur place la vue du Forum contempl du haut des
ruines du Colise, et se laissant aller un moment  son enthousiasme
romain, il craint d'en avoir trop dit et de s'tre compromis auprs des
lecteurs parisiens: Je ne parle pas, dit-il, du vulgaire n pour
admirer le pathos de _Corinne_; les gens un peu dlicats ont ce malheur
bien grand au XIXe sicle: quand ils aperoivent de l'exagration, leur
me n'est plus dispose qu' inventer de l'ironie. Ainsi, de ce qu'il y
a de la dclamation voisine de l'loquence, Beyle se jettera dans le
contraire; il ira  mpriser Bossuet et ce qu'il appelle ses _phrases_.
De ce qu'il y a des esprits moutonniers qui, en admirant Racine,
confondent les parties plus faibles avec les grandes beauts, il sera
bien prs de ne pas sentir _Athalie_. De ce qu'il y a des hypocrites de
croyances dans les religions, il ne se croira jamais assez incrdule; de
ce qu'il y a des hypocrites de convenances dans la socit, il ira
jusqu' risquer  l'occasion l'indcent et le cynique. En tout, la _peur
d'tre dupe_ le tient en chec et le domine: voil le dfaut. _Son
orgueil serait au dsespoir de laisser deviner ses sentiments._ Mais au
moment o ce dfaut sommeille, en ces instants reposs o il redevient
Italien, Milanais, ou Parisien du bon temps; quand il se trouve dans un
cercle de gens qui l'entendent, et de la bienveillance de qui il est sr
(car ce moqueur  la prompte attaque avait, notez-le, un secret besoin
de bienveillance), l'esprit de Beyle, tranquillis du ct de son
faible, se joue en saillies vives, en aperus hardis, heureux et gais,
et en parlant des arts, de leur charme pour l'imagination, et de leur
divine influence pour la flicit des dlicats, il laisse mme entrevoir
je ne sais quoi de doux et de tendre dans ses sentiments, ou du moins
l'clair d'une mlancolie rapide: Un salon de huit ou dix personnes
aimables, a-t-il dit, o la conversation est gaie, anecdotique et o
l'on prend du punch lger  minuit et demi[6], est l'endroit du monde o
je me trouve le mieux. L, dans mon centre, j'aime infiniment mieux
entendre parler un autre que de parler moi-mme; volontiers je tombe
dans le _silence du bonheur_, et, si je parle, ce n'est que pour _payer
mon billet d'entre_.

  [6] Il met minuit _et demi_, parce qu'il croit avoir observ qu'
    minuit sonnant, les ennuyeux ou les gens d'habitude vident
    rgulirement le salon; il ne reste plus qu'un choix de gens
    aimables et de ceux qui se plaisent tout de bon.

En cette anne de Marengo et quinze jours auparavant, il assista  Ivre
 une reprsentation du _Matrimonio segreto_, de Cimarosa: ce fut un des
grands plaisirs et une des dates de sa vie: Combien de lieues ne
ferais-je pas  pied, crivait-il quarante ans plus tard, et  combien
de jours de prison ne me soumettrais-je pas pour entendre _Don Juan_ ou
le _Matrimonio segreto_! Et je ne sais pour quelle autre chose je ferais
cet effort.

Je ne le suivrai pas dans ses courses  travers l'Europe sous l'Empire.
Sa correspondance qu'on doit bientt publier nous le montrera en plus
d'une occurrence mmorable, et notamment  Moscou, en 1812. Ayant perdu
sa place avec l'appui de M. Daru en 1814, il commena sa vie d'homme
d'esprit et de cosmopolite, ou plutt d'homme du Midi qui revient 
Paris de temps en temps: A la chute de Napolon, dit Beyle en tte de
sa _Vie de Rossini_, l'crivain des pages suivantes, qui trouvait de la
duperie  passer sa jeunesse dans les haines politiques se mit  courir
le monde. Malgr le soin qu'il prit quelquefois pour le dissimuler, ses
quatorze ans de vie sous le Consulat et sous l'Empire avaient donn 
Beyle une empreinte; il resta marqu au coin de cette grande poque, et
c'est en quoi il se distingue de la gnration des novateurs avec
lesquels il allait se mler en les devanant pour la plupart. Il dut
faire quelques sacrifices au ton du jour et entrer plus ou moins en
composition avec le libralisme, bientt gnral et dominant: il sut
pourtant se soustraire et rsister  l'espce d'oppression morale que
cette opinion d'alors, en tant que celle d'un parti, exerait sur les
esprits les plus distingus; il sut tre indpendant, penser en tout et
marcher de lui-mme. Les Franais ont donn leur dmission en 1814,
disait-il souvent avec le regret et le dcouragement d'un homme qui
avait vu un plus beau soleil et des jours plus glorieux. Mais le propre
du Franais n'est-il pas de ne jamais donner sa dmission absolue et de
recommencer toujours?

Je prends Beyle en 1814, et dans le premier volume qu'il ait publi:
_Lettres crites de Vienne en Autriche sur le clbre compositeur Joseph
Haydn, suivies d'une Vie de Mozart, etc., par Louis-Alexandre-Csar
Bombet_. Il n'avait pas encore song  son masque de _Stendhal_. C'est
une singularit et un travers encore de Beyle, provenant de la source
dj indique (la peur du ridicule), de se travestir ainsi plus ou moins
en crivant. Il se pique de n'tre qu'un amateur. Dans ce volume, la
_Vie de Mozart_ est donne comme crite par M. Schlichtegroll et
simplement traduite de l'allemand: ce qui n'est vrai que jusqu' un
certain point; et quant aux _Lettres sur Haydn_, qui sont en partie
traduites et imites de l'italien de Carpani, l'auteur ne le dit pas,
bien qu'il semble indiquer dans une note qu'il a travaill sur des
Lettres originales. Il y a de quoi se perdre dans ce ddale de
remaniements, d'emprunts et de petites ruses. Que de prcautions et de
mystifications, bon Dieu, pour une chose si simple! que de _dominos_,
ds son dbut, il met sur son habit d'auteur[7]!

  [7] Je dois  la science et  l'obligeance de M. Anders, de la
    Bibliothque impriale, la note suivante qui ne laisse rien 
    dsirer pour l'claircissement de l'nigme bibliographique que
    prsente le premier ouvrage de Beyle:

    L'ouvrage de Beyle sur Haydn, publi d'abord sous le pseudonyme de
    Bombet (1814), puis sous celui de Stendhal (1817), n'est pas une
    simple traduction des _Haydine_ de Carpani. Beyle a arrang ce livre
    de manire  se l'approprier, et il a cherch  dguiser son plagiat
    par des changements, des additions et des transpositions qui rendent
    difficile la recherche des passages que l'on voudrait comparer.

    Dans Carpani, les lettres sont au nombre de seize; dans Bombet, il
    y en a vingt-deux, parce que plusieurs ont t coupes en deux et
    entirement remanies.

    Il est  remarquer que, pour quelques-unes de ces lettres, Beyle a
    conserv la date des lettres originales, tandis que pour d'autres il
    l'a change.

    Ce qui est plus curieux, c'est une note qui se trouve  la page
    275, o il est dit: L'auteur a fait ce qu'il a pu pour ter les
    rptitions qui taient sans nombre dans les _Lettres originales_.

    Il parat que Beyle a voulu se mnager une excuse contre le
    reproche de plagiat; mais alors pourquoi n'a-t-il pas donn cette
    indication en tte du livre, dans quelques mots servant de prface?

    La Vie de Mozart est rellement tire d'un ouvrage de
    Schlichtegroll, auteur trs connu en Allemagne, et qu'on a eu le
    tort, en France, de prendre pour un nom suppos. Outre des ouvrages
    relatifs  la numismatique et  l'archologie, Schlichtegroll a
    publi pendant dix ans une _Ncrologie contenant les dtails
    biographiques des hommes remarquables morts dans le courant de
    l'anne_. C'est dans le tome II de la deuxime anne (Gotha, 1793)
    que se trouve l'article sur Mozart (p. 82-112). La traduction de
    Beyle est trs libre, ici encore il a supprim et ajout beaucoup de
    choses. Il a, en outre, divis cette biographie en chapitres, ce qui
    n'a pas lieu dans l'original. Les quatre premiers seulement
    contiennent des dtails pris dans Schlichtegroll; les trois derniers
    sont remplis d'anecdotes tires d'un ouvrage allemand que Beyle
    n'indique pas, mais qui a t traduit en franais sous le titre
    suivant: _Anecdotes sur W.-G. Mozart_, traduites de l'allemand, par
    Ch.-Fr. Cramer, Paris, 1801; in-8 de 68 pages.

    Tout ce qui se trouve dans Beyle,  partir de la page 329 jusqu'
    la page 354, est pris dans cette brochure. (Note de M. Anders.)

Le livre, d'ailleurs, est trs agrable et l'un des meilleurs de Beyle,
en ce qu'il est un des moins dcousus. L'art, le gnie de Haydn, le
caractre de cette musique riche, savante, magnifique, pittoresque,
leve, y sont prsents d'une manire sensible et intelligible  tous.
Beyle y apprend le premier  la France le nom de certains chefs d'oeuvre
que notre nation mettra du temps  goter; il exprime  merveille, 
propos des Cimarosa et des Mozart, la nature d'me et la disposition qui
sont le plus favorables au dveloppement musical. En parlant de Vienne,
de Venise, il y montre la politique interdite, une douce volupt
s'emparant des coeurs, et la musique, le plus dlicat des plaisirs
sensuels, venant remplir et charmer les loisirs que nulle inquitude ne
corrompt et que les passions seules animent. Il a les plus fines
remarques sur le contraste du gnie des peuples, sur la gaiet italienne
oppose  la gaiet franaise: La gaiet italienne, c'est de la gaiet
annonant le bonheur; parmi nous elle serait bien prs du mauvais ton;
ce serait montrer _soi heureux_, et en quelque sorte occuper les autres
de soi. La gaiet franaise doit montrer aux coutants qu'on n'est gai
que pour leur plaire... La gaiet franaise exige beaucoup d'esprit;
c'est celle de Le Sage et de _Gil Blas_: la gaiet d'Italie est fonde
sur la sensibilit, de manire que, quand rien ne l'gaye, l'Italien
n'est point gai. Il commence cette petite guerre qu'il fera au
caractre de notre nation, chez qui il veut voir toujours la vanit
comme ressort principal et comme trait dominant: La nature, dit-il, a
fait le Franais vain et vif plutt que gai. Et il ajoute: La France
produit les meilleurs grenadiers du monde pour prendre des redoutes  la
baonnette, et les gens les plus amusants. L'Italie n'a point de Coll
et n'a rien qui approche de la dlicieuse gaiet de _la Vrit dans le
Vin_. J'arrte ici Beyle et je me permets de remarquer que je ne
comprends pas trs bien la suite et la liaison de ses ides. Que la
vanit (puisqu'il veut l'appeler ainsi), leve jusqu'au sentiment de
l'honneur, produise des hros, je l'accorderai encore; mais que cette
vanit produise la gaiet vive, franche, amusante et dlicieuse d'un
Coll ou d'un Dsaugiers, c'est ce que je conois difficilement, et tous
les Condillac du monde ne m'expliqueront pas cette transformation d'un
sentiment si personnel en une chose si imprvue, si involontaire. Beyle
abusera ainsi souvent d'une observation vraie en la poussant trop loin
et en voulant la retrouver partout. Il est d'ailleurs trs fin et sagace
quand il observe que l'_ennui_ chez les Franais, au lieu de chercher 
se consoler et  s'enchanter par les beaux-arts, aime mieux se distraire
et se dissiper par la _conversation_: mais je le retrouve systmatique
lorsqu'il en donne pour raison que, dans la conversation, la vanit,
qui est leur passion dominante, trouve  chaque instant l'occasion de
briller, soit par le fond de ce qu'on dit, soit par la manire de le
dire. La conversation, ajoute-t-il, est pour eux un jeu, une mine
d'vnements. Cette conversation franaise, telle qu'un tranger peut
l'entendre tous les jours au caf de Foy et dans les lieux publics, me
parat le commerce arm de deux vanits.

Il faut laisser aux peuples divers leur gnie, tout en cherchant  le
fconder et  l'tendre. Le Franais est sociable, et il l'est surtout
par la parole; la forme qu'il prfre est celle encore qu'il donne  la
pense en causant, en raisonnant, en jugeant et en raillant: le chant,
la peinture, la posie, dans l'ordre de ses gots, ne viennent qu'aprs,
et les arts ont besoin en gnral, pour lui plaire et pour russir tout
 fait chez lui, de rencontrer cette disposition premire de son esprit
et de s'identifier au moins en passant avec elle. A Vienne,  Milan, 
Naples, on sent autrement: mais Beyle,  force de nous expliquer cette
diffrence et d'en rechercher les raisons, d'en vouloir saisir le
principe unique  la faon de Condillac et d'Helvtius, que fait-il
autre chose lui-mme, sinon, tout en frondant le got franais, de
raisonner sur les beaux arts  la franaise?

Au fond, quand il s'abandonne  ses gots et  ses instincts dans les
arts, Beyle me parat ressembler fort au prsident de Brosses: il aime
le tendre, le lger, le gracieux, le facile dans le divin, le Cimarosa,
le Rossini, ce par quoi Mozart est  ses yeux le La Fontaine de la
musique. Il adore l'aimable Corrge comme l'Arioste. Son admiration pour
Ptrarque est sincre, celle qu'il a pour Dante me parat un peu
apprise: dans ces parties leves et un peu pres, c'est l'intelligence
qui avertit en lui le sentiment.

Le fond de son got et de sa sensibilit est tel qu'on le peut attendre
d'un picurien dlicat: Quelle folie, crit-il  un ami de Paris en
1814,  la fin de ses _Lettres sur Mozart_, quelle folie de s'indigner,
de blmer, de se rendre hassant, de s'occuper de ces grands intrts de
politique qui ne nous intressent point! Que le roi de la Chine fasse
pendre tous les philosophes; que la Norwge se donne une Constitution,
ou sage, ou ridicule, qu'est ce que cela nous fait? Quelle duperie
ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis!
Ce temps que vous perdez en vaines discussions compte dans votre vie; la
vieillesse arrive, vos beaux jours s'coulent: _Amiamo, or quando_,
etc. Et il rpte le refrain voluptueux des jardins d'Armide. Un jour 
Rome, assis sur les degrs de l'glise de San Pietro in Montorio,
contemplant un magnifique coucher de soleil, il vint  songer qu'il
allait avoir cinquante ans dans trois mois, et il s'en affligea comme
d'un soudain malheur. Il pensait tout  fait comme ce pote grec, que
bien insens est l'homme qui pleure la perte de la vie, et qui ne pleure
point la perte de la jeunesse[8]. Il n'avait pas cette doctrine austre
et plus difficile qui lve et perfectionne l'me en vieillissant, celle
que connurent les Dante, les Milton, les Haydn, les Beethoven, les
Poussin, les Michel-Ange, et qui,  n'y voir qu'une mthode sublime,
serait encore un bienfait.

  [8] Il tait assez d'avis qu'on devrait cacher la mort comme on
    cacherait une dernire fonction messante de la vie.

Beyle passa  Milan et en Italie la plus grande partie des premires
annes de la Restauration; il y connut Byron, Pellico, un peu Manzoni;
il commena  y guerroyer pour la cause du romantisme tel qu'il le
concevait. En 1817, il publiait l'_Histoire de la Peinture en Italie_,
ddie  Napolon. Il existe de cette Ddicace deux versions, l'une o
se trouve le nom de l'exil de Sainte-Hlne, l'autre, plus nigmatique
et plus obscure, sans le nom; dans les deux, Napolon y est trait en
monarque toujours prsent, et Beyle, en rattachant _au plus grand des
souverains existants_ (comme il le dsigne) la chane de ses ides,
prouvait que, dans l'ordre littraire et des arts, c'tait une marche en
avant, non une raction contre l'Empire, qu'il prtendait tenter. Dans
ces volumes agrables et d'une lecture varie, Beyle parlait de la
peinture et de mille autres choses, de l'histoire, du gouvernement, des
moeurs. On reconnat en lui tout le contraire de ce provincial dont il
s'est moqu, et dont la plus grande crainte dans un salon est de se
trouver seul de son avis. Beyle est volontiers le contre-pied de cet
homme-l: il est contrariant  plaisir. Il aime en tout  tre d'un avis
imprvu; il ne supporte le convenu en rien. Il n'a pas plus de foi qu'il
ne faut au gouvernement reprsentatif; il ne fait pas chorus avec les
philosophes contre les Jsuites, et, s'il avait t, dit-il,  la place
du pape, il ne les aurait pas supprims. Il a des professions de
machiavlisme qui sentent l'abb Galiani, un des hommes (avec le
Montesquieu des _Lettres persanes_) de qui il relve dans le pass. Il
faudrait d'ailleurs l'arrter  chaque pas si l'on voulait des
explications. A force de rompre avec le traditionnel, il brouille et
entre choque bien des choses. Il n'entre pas dans la raison et dans le
vrai de certains prjugs qui ne sont point pour cela des erreurs. Il y
a du taquin de beaucoup d'esprit chez lui, et qui a de grandes pointes
de bon sens, mais des pointes et des perces seulement. Il regrette
surtout l'ge d'or de l'Italie, celui des Laurent-le-Magnifique et des
Lon X, les jeunes et beaux cardinaux de dix-sept ans, et le
catholicisme d'avant Luther, si splendide, si  l'aise chez soi, si
favorable  l'panouissement des beaux-arts; il a le culte du beau et
l'adoration de cette contre o,  la vue de tout ce qui en est digne,
on prononce avec un accent qui ne s'entend point ailleurs: _O Dio!
com' bello!_ A tout moment il a des retours plus ou moins offensifs de
notre ct, du ct de la France. Il en veut  mort aux La Harpe,  tous
les professeurs de littrature et de got, qui prcisment corrompent le
got, dit-il, et qui, en fait de plaisirs dramatiques, vont jusque dans
l'me du spectateur _fausser la sensation_. Il nous accuse d'tre sujets
 l'engouement, et  un engouement prolong, ce qui tient, selon lui, au
manque de caractre et  ce qu'on a trop de vanit pour _oser tre
soi-mme_. Il nous reproche d'aimer dans les arts  recevoir les
opinions toutes faites, les recettes commodes, et  les garder
longtemps, mme aprs que l'utilit d'un jour en est passe[9]. La Harpe
fut utile en 1800, quand presque tout le monde, aprs la Rvolution, eut
son ducation  refaire: est-ce une raison pour terniser les jugements
rapides qu'on a reus de lui? Il va jusqu' accuser quelque part ce trs
judicieux et trs innocent La Harpe qui, dit-il, a appris la littrature
 cent mille Franais dont il a fait de mauvais juges, d'avoir _touff_
en revanche _deux ou trois hommes de gnie_, surtout dans la province.
Depuis que le rgne de La Harpe a cess et que toutes les entraves ont
disparu, comme on n'a rien vu sortir, on ne croit plus  ces _deux ou
trois hommes de gnie_ touffs.

  [9] Je ne voudrais pas faire de rapprochement forc; mais il m'est
    impossible de ne pas remarquer que Beyle, dans un ordre d'ides plus
    lger, ne fait autre chose qu'adresser aux Franais de ces reproches
    que le comte Joseph de Maistre leur adressait galement. Tous les
    deux, ils ont cela de commun de dire aux Parisiens bien des durets,
    ou mme des impertinences, et de songer beaucoup  l'opinion de
    Paris.

On commence  comprendre quel a t le rle excitant de Beyle dans les
discussions littraires de ce temps-l. Ce rle a perdu beaucoup de son
prix aujourd'hui. En littrature comme en politique, on est gnralement
redevenu prudent et sage; c'est qu'on a eu beaucoup de mcomptes. On
opposait sans cesse Racine et Shakespeare; les Shakespeare modernes ne
sont pas venus, et Racine, Corneille, reproduits tout d'un coup, un
jour, par une grande actrice, ont reparu aux yeux des gnrations dj
oublieuses avec je ne sais quoi de nouveau et de rajeuni. Cela dit, il
faut, pour tre juste, reconnatre que le thtre moderne, pris dans son
ensemble, n'a pas t sans mrite et sans valeur littraire; les
thories ont failli; un gnie dramatique seul, qui et bien us de
toutes ses forces, aurait pu leur donner raison, tout en s'en passant.
Ce gnie, qu'il n'appartenait point  la critique de crer, a manqu 
l'appel; des talents se sont prsents en second ordre et ont march
assez au hasard. A l'heure qu'il est, de guerre lasse, une sorte de
Concordat a t sign entre les systmes contraires, et les querelles
thoriques semblent puises: l'avenir reste ouvert, et il l'est avec
une tendue et une ampleur d'horizon qu'il n'avait certes pas en 1820,
au moment o les critiques comme Beyle guerroyaient pour faire place
nette et pour conqurir au talent toutes ses franchises.

Justice est donc d'accepter Beyle  son moment et de lui tenir compte
des services qu'il a pu rendre. Ce qu'il a fait en musique pour la cause
de Mozart, de Cimarosa, de Rossini, contre les Paer, les Berton et les
matres jurs de la critique musicale d'alors, il l'a fait en
littrature contre les Dussault, les Duvicquet, les Auger, les critiques
de l'ancien _Journal des Dbats_, de l'ancien _Constitutionnel_, et les
oracles de l'ancienne Acadmie. Sa plus vive campagne est celle qu'il
mena en deux brochures ayant pour titre: _Racine et Shakespeare_
(1823-1825). Quand je dis _campagne_ et quand je prends les termes de
guerre, je ne fais que suivre exactement sa pense: car dans son sjour
 Milan, ds 1818, je vois qu'il avait prlud  ce projet d'attaque en
traant une carte du thtre des oprations, o tait reprsente la
position respective des deux armes, dites classique et romantique.
L'arme romantique, qui avait  sa tte la _Revue d'dimbourg_ et qui se
composait de tous les auteurs anglais, de tous les auteurs espagnols, de
tous les auteurs allemands, et des romantiques italiens (quatre corps
d'arme), sans compter Mme de Stal pour auxiliaire, tait campe sur la
rive gauche d'un fleuve qu'il s'agissait de passer (le fleuve de
l'_Admiration publique_), et dont l'arme classique occupait la rive
droite; mais je ne veux pas entrer dans un dtail trs ingnieux, qui ne
s'expliquerait bien que pice en main, et qui de loin rappelle trop la
_carte de Tendre_. Beyle, depuis son retour en France, tait sur la rive
droite du fleuve et,  cette date, en pays  peu prs ennemi: il s'en
tira par de hardies escarmouches. Dans ses brochures, il combat les deux
units de _lieu_ et de _temps_, qui taient encore rigoureusement
recommandes; il s'attache  montrer que pour des spectateurs qui
viennent aprs la Rvolution, aprs les guerres de l'Empire; qui n'ont
pas lu Quintilien, et qui ont fait la campagne de Moscou, il faut des
cadres diffrents, et plus larges que ceux qui convenaient  la noble
socit de 1670. Selon la dfinition qu'il en donne, un auteur
romantique n'est autre qu'un auteur qui est essentiellement actuel et
vivant, qui se conforme  ce que la socit exige  son heure; le mme
auteur ne devient classique qu' la seconde ou  la troisime
gnration, quand il y a dj des parties mortes en lui. Ainsi, d'aprs
cette vue, Sophocle, Euripide, Corneille et Racine, _tous les grands
crivains, en leur temps_, auraient t aussi romantiques que
Shakespeare l'tait  l'heure o il parut: ce n'est que depuis qu'on a
prtendu rgler sur leur patron les productions dramatiques nouvelles,
qu'ils seraient devenus classiques, ou plutt, ce sont les gens qui les
copient au lieu d'ouvrir les yeux et d'imiter la nature, qui sont
classiques en ralit. Tout cela tait dit vivement et gaiement. La
_tirade_, le vers alexandrin, la partie descriptive, pique, ou de
priphrase lgante, qui entrait dans les tragdies du jour, faisaient
matire  sa raillerie. Il en voulait particulirement au vers
alexandrin, qu'il prtendait n'tre souvent qu'un _cache-sottise_; il
voulait un genre clair, vif, simple, allant droit au but. Il ne
trouvait que la prose qui pt s'y prter. C'taient donc des tragdies
ou drames en prose qu'il appelait de tous ses voeux. Il est  remarquer
qu'en fait de style,  force de le vouloir limpide et naturel, Beyle
semblait en exclure la posie, la couleur, ces images et ces expressions
de gnie qui revtent la passion et qui relvent le langage des
personnes dramatiques, mme dans Shakespeare,--et je dirai mieux,
surtout dans Shakespeare. En ne voulant que des mots courts, il
tarissait le dveloppement, le jet, toutes qualits qui sont trs
naturelles aussi  la passion dans les moments o elle s'exhale et se
rpand au dehors. Nous avons eu, depuis, ce qui tait alors l'idal pour
Beyle, ces drames ou tragdies en prose qui durent plusieurs mois, et
dont les vnements se passent en des lieux divers; et pourtant ni
Corneille ni Racine n'ont encore t surpasss. C'est qu' tel jeu la
recette de la critique ne suffit pas, et il n'est que le gnie qui
trouve son art. Que le Ciel nous envoie bientt un homme  talent pour
faire une telle tragdie! s'criait Beyle. Nous continuons de faire le
mme voeu, avec cette diffrence que, lui, il semblait accuser du retard
tantt le Gouvernement d'alors avec sa censure, et tantt le public
franais avec ses susceptibilits: C'est cependant  ceux-ci, disait-il
des Franais de 1825, qu'il faut plaire,  ces tres si fins, si lgers,
si susceptibles, toujours aux aguets, toujours en proie  une motion
fugitive, toujours incapables d'un sentiment profond. Ils ne croient 
rien qu' la mode... Hlas! nous sommes bien revenus de ces prises 
partie du public par les auteurs. Ce public, tel que nous le connaissons
aujourd'hui, ne serait pas si difficile sur son plaisir: qu'on lui offre
seulement quelque chose d'un peu vrai, d'un peu touchant, d'honnte, de
naturel et de profond, soit en vers, soit en prose, et vous verrez comme
il applaudira.

Il y a deux parts trs distinctes dans toute cette polmique de Beyle si
leste et si cavalirement mene. Quand il ne fait que se prendre corps 
corps aux adversaires du moment,  ceux qui parlent de Shakespeare sans
le connatre, de Sophocle et d'Euripide sans les avoir tudis, d'Homre
pour l'avoir lu en franais, et dont toute l'indignation classique
aboutit surtout  dfendre leurs propres oeuvres et les pices qu'ils
font jouer, il a raison, dix fois raison. Il rit trs agrablement de M.
Auger qui a prononc  une sance publique de l'Acadmie les mots de
_schisme_ et de _secte_. Tous les Franais qui s'avisent de penser
comme les romantiques sont donc des _sectaires_ (ce mot est _odieux_,
dit le Dictionnaire de l'Acadmie). Je suis un _sectaire_, s'crie
Beyle; et il dveloppe ce thme trs gaiement, en finissant par opposer
 la liste de l'Acadmie d'alors une _contre-liste_ de noms qui la
plupart sont arrivs depuis  l'Institut, qui n'en taient pas encore et
que poussait la faveur du public. Voil le point triomphant et par o il
mettait les rieurs de son ct. Mais ds que Beyle expose ses plans de
tragdies en prose ou de comdies, ds qu'il s'aventure dans l'ide
d'une cration nouvelle, il montre la difficult et trahit l'embarras.
Sur la comdie surtout, il est en dfaut; il nomme trop peu Molire, si
vivant toujours et si prsent; Molire, ce classique qui a si peu
vieilli, et qui fait autant de plaisir en 1850 qu'en 1670. Il n'explique
pas ce dmenti que donne l'auteur des _Femmes savantes_ et du
_Misanthrope_  cette thorie d'une _mort partielle_ chez tous les
classiques. Il a senti depuis cette lacune, et, dans un Supplment  ses
brochures qui n'a pas t encore imprim, il cherche  rpondre 
l'objection. L'objection subsiste, et, sous une forme plus gnrale, il
mrite qu'on la maintienne contre lui. Beyle ne crot pas assez dans les
Lettres  ce qui ne vieillit pas,  l'ternelle jeunesse du gnie, 
cette immortalit des oeuvres qui n'est pas un nom, et qui ressemble 
celle que Minerve, chez Homre, aprs le retour dans Ithaque, a rpandue
tout d'un coup sur son hros.

Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir dtruit quelques-unes des
prventions et des routines qui s'opposaient en 1820  toute innovation,
mme modre, revient en partie  Beyle et aux critiques qui, comme lui,
ont travaill  notre ducation littraire. Il y travaillait  sa
manire, non en nous disant des douceurs et des flatteries comme la
plupart de nos matres d'alors, mais en nous harcelant et en nous
piquant d'pigrammes. Il et craint, en combattant les La Harpe, de leur
ressembler, et il se faisait lger, vif, persifleur, un pur amateur au
passage, un gentilhomme incognito qui crit et noircit du papier pour
son plaisir. Comme critique, il n'a pas fait de livre proprement dit;
tous ses crits en ce genre ne sont gure qu'un seul et mme ouvrage
qu'on peut lire presque indiffremment  n'importe quel chapitre, et o
il disperse tout ce qui lui vient d'ides neuves et d'aperus. Le got
du vrai et du naturel qu'il met en avant a souvent, de sa part, l'air
d'une gageure; c'est moins encore un got tout simple qu'une revanche,
un gant jet aux dfauts d'alentour dont il est choqu. Dans le bain
russe, au sortir d'une tide vapeur, on se jette dans la neige, et de la
neige on se replonge dans l'tuve. Le brusque passage du genre
acadmique au genre naturel, tel que le pratique Beyle, me semble assez
de cette espce-l. Il prend son disciple (car il en a eu) et il le
soumet  cette violente preuve: plus d'un temprament s'y est aguerri.

Je n'ai point parl de son livre _de l'Amour_, publi d'abord en 1822,
ni de bien d'autres crits de lui qui datent de ces annes. Dans une
petite brochure, publie en 1825 (_D'un nouveau Complot contre les
Industriels_), il s'leva l'un des premiers contre l'industrialisme et
son triomphe exagr, contre l'espce de palme que l'cole utilitaire se
dcernait  elle-mme. Je n'entre pas dans le point particulier du
dbat, et je n'examine point s'il entendait parfaitement l'ide de
l'cole saint-simonienne du _Producteur_ qu'il avait en vue alors; je
note seulement qu'il revendiquait la part ternelle des sentiments
dvous, des belles choses rputes inutiles, de ce que les Italiens
appellent _la virt_.

Aujourd'hui il m'a suffi de donner quelque ide de la nature des
services littraires que Beyle nous a rendus. Aux sdentaires comme moi
(et il y en avait beaucoup alors), il a fait connatre bien des noms,
bien des particularits trangres; il a donn des dsirs de voir et de
savoir, et a piqu la curiosit par ses demi-mots. Il a jet des
citations familires de ces potes divins de l'Italie qu'on est honteux
de ne point savoir par coeur; il avait cette jolie rudition que voulait
le prince de Ligne, et qui sait les bons endroits. Longtemps je n'ai d
qu' lui (et quand je dis _je_, c'est par modestie, je parle au nom de
bien du monde) le sentiment italien vif et non solennel, sans sortir de
ma chambre. Il a rveill et stimul tant qu'il a pu le vieux fonds
franais; il a agac et taquin la paresse nationale des lves de
Fontanes, si Fontanes a eu des lves. Tel, s'il tait sincre,
conviendrait qu'il lui a d des aiguillons; on profitait de ses
pigrammes plus qu'on ne lui en savait gr. Il nous a tous sollicits,
enfin, de sortir du cercle acadmique et trop troitement franais, et
de nous mettre plus ou moins au fait du dehors; il a t un critique,
non pour le public, mais pour les artistes, mais pour les critiques
eux-mmes: Cosaque encore une fois, Cosaque qui pique en courant avec sa
lance, mais Cosaque ami et auxiliaire, dans son rle de critique, voil
Beyle.

Aprs le critique, dans Beyle, il faudrait parler du romancier; mais il
y a quelque chose  dire du rle qui est peut-tre le sien avant tout,
et de la vocation o il a le plus excell: Beyle est un guide pntrant,
agrable et sr, en Italie. Des divers ouvrages qu'il a publis et qui
sont  emporter en voyage, on peut surtout conseiller ses _Promenades
dans Rome_; c'est exactement la conversation d'un _cicerone_, homme
d'esprit et de vrai got, qui vous indique en toute occasion le beau,
assez pour que vous le sentiez ensuite de vous-mme si vous en tes
digne; qui mle  ce qu'il voit ses souvenirs, ses anecdotes, fait au
besoin une digression, mais courte, instruit et n'ennuie jamais. En face
de cette nature o le climat est le plus grand des artistes, ses
_Promenades_ ont le mrite de donner la note vive, rapide, leve;
lisez-les en voiturin ou sur le pont d'un bateau  vapeur, ou le soir
aprs avoir vu ce que l'auteur a indiqu, vous y trouvez l'impression
vraie, idale, italienne ou grecque: il a des clairs de sensibilit
naturelle et d'attendrissement sincre, qu'il secoue vite, mais qu'il
communique. Les dfauts de Beyle n'en sont plus quand on le prend de la
sorte  l'tat de voyageur et qu'on use de lui pour compagnon. En 1829,
il avait dj visit Rome six fois. Nomm, aprs Juillet 1830, consul 
Trieste d'abord, puis, sur le refus de l'_exequatur_ par l'Autriche,
consul  Civita-Vecchia, il tait devenu dans les dernires annes un
habitant de Rome. En retournant en Italie aprs cette Rvolution de
Juillet, il ne l'avait plus retrouve tout  fait la mme: L'Italie,
crivait-il de Civita-Vecchia en dcembre 1834, n'est plus comme je l'ai
adore en 1815; elle est amoureuse d'une chose qu'elle n'a pas. Les
beaux-arts, pour lesquels seuls elle est faite, ne sont plus qu'un
pis-aller: elle est profondment humilie, dans son amour-propre
excessif, de ne pas avoir une robe lilas comme ses soeurs anes la
France, l'Espagne, le Portugal. Mais, si elle l'avait, elle ne pourrait
la porter. Avant tout, il faudrait vingt ans de la verge de fer d'un
Frdric II pour pendre les assassins et emprisonner les voleurs. Il
continua d'aimer l'Italie qui tait selon son coeur, l'Italie des arts
et sans la politique. Il avait coutume de dire que la politique
intervenant tout  coup dans une conversation agrable et dsintresse,
ou dans une oeuvre littraire, lui faisait l'effet d'un coup de
pistolet dans un concert. Tous ceux qui sont alls  Rome dans les
annes o il tait consul  Civita-Vecchia ont pu connatre Beyle, et la
plupart ont eu  profiter de ses indications et de ses lumires; ce
narquois et ce railleur arm d'ironie tait le plus obligeant des
hommes. Il avait beau dire du mal des Franais; quand il y avait
longtemps qu'il n'en avait vu un, et que le nouveau dbarqu 
Civita-Vecchia s'adressait  lui (s'il le trouvait homme d'esprit),
combien il tait heureux de se ddommager de son abstinence force par
des conversations sans fin! Il l'accompagnait  Rome et devenait
volontiers un cicerone en personne. Dans un voyage que fit en Italie le
savant M. Victor Le Clerc et dont tait le spirituel Ampre, Beyle, qui
tait de la partie pour la campagne romaine, gayait les autres, 
chaque pas, de ses saillies, et excellait surtout  mettre ses doctes
compagnons en rapport avec l'esprit des gens du pays: Le Ciel,
disait-il, m'a donn le talent de me faire bien venir des paysans. Sa
prompte et gaillarde accortise, sa taille dj ronde et  la Silne, je
ne sais quel air _satyresque_ qui relevait son propos, tout cela
russissait  merveille auprs des vendangeurs, des moissonneurs, des
jeunes filles qui allaient puiser l'eau aux fontaines de Tivoli comme du
temps d'Horace. Et ce mme homme qui aurait jou au naturel dans un mime
antique, tait celui qui sentait si bien le grand et le sublime sous la
coupole de Saint-Pierre. Je dis surtout les qualits de l'homme
distingu dont je parle; personne ne niera, en effet, qu'il n'et
celles-l[10].

  [10] Quelqu'un a dit de Beyle: C'est le meilleur des touristes,
    l'homme qui fait le moins l'_Itinraire  Jrusalem_.

Ce n'est pas seulement en Italie que Beyle a t un guide, il a donn en
1838 deux volumes d'un voyage en France sous le titre de _Mmoires d'un
Touriste_: un commis marchand comme il y en a peu est cens avoir pris
ces notes dont la suite forme un journal assez vari et amusant. Beyle
n'y est plus cependant sur son terrain; on l'y sent un peu novice sur
cette terre gauloise; quand il se met  parler antiquits ou art
gothique, on s'aperoit qu'il vient, l'anne prcdente, de faire un
tour de France avec M. Mrime, dont il a profit cette fois et de qui,
sur ce point, il tient sa leon. Pourtant, pour qui sait lire, il y a de
jolies choses comme partout avec lui, et des aperus d'homme d'esprit
qui font penser. Par exemple, sur la route de Langres  Dijon, il
rencontre une petite colline couverte de bois qui, vu le paysage
d'alentour, est d'un grand effet et enchante le regard: Quel effet, se
dit Beyle, ne ferait pas ici le mont Ventoux ou la moindre des montagnes
mprises dans les environs de la fontaine de Vaucluse! Et il continue
 rver,  supposer: Par malheur, se dit-il, il n'y a pas de hautes
montagnes auprs de Paris: si le Ciel et donn  ce pays un lac et une
montagne passables, la littrature franaise serait bien autrement
pittoresque. Dans les beaux temps de cette littrature, c'est  peine si
La Bruyre, qui a parl de toutes choses, ose dire un mot en passant de
l'impression profonde qu'une vue comme celle de Pau ou de Cras en
Dauphin laisse dans certaines mes. Une fois sur le chapitre
_pittoresque_, songeant surtout aux jardins anglais, Beyle le fait venir
d'Angleterre comme les bonnes diligences et les bateaux  vapeur: le
pittoresque littraire, il l'oublie, nous est surtout venu de Suisse et
de Rousseau; mais ce qui est joli et fin littrairement, c'est la
remarque qui suit: La premire trace d'attention aux choses de la
nature que j'aie trouve dans les livres qu'on lit, c'est cette range
de saules sous laquelle se rfugie le duc de Nemours, rduit au
dsespoir par la belle dfense de la princesse de Clves. Mme en
rectifiant et en contredisant ces manires de dire trop exclusives, on
arrive  des ides qu'on n'aurait pas eues autrement et en suivant le
grand chemin battu des crivains ordinaires. Sur Diderot,  propos de
Langres sa patrie; sur Riouffe, en passant  Dijon o il fut prfet; sur
les bords ravissants de la Sane en approchant de Lyon; sur l'endroit o
Rousseau y passa la nuit  la belle toile en entendant le rossignol;
sur cet autre endroit o probablement, selon lui, Mme Roland, avant la
Rvolution, avait son petit domaine, Mme Roland que Beyle ne nomme pas
et qu'il dsigne simplement la femme que je respecte le plus au monde;
sur Montesquieu dont le style est une fte pour l'esprit; sur une
foule de sujets familiers ou curieux, il y a de ces riens qui ont du
prix pour ceux qui prfrent un mot vif et senti  une phrase ou mme 
une page  l'avance prvue. A la fin du tome II, le Dauphin est trait
par l'auteur avec une complaisance particulire: Beyle n'est pas ingrat
pour sa belle province; il en rappelle toutes les gloires, surtout
l'illustre Lesdiguires, le reprsentant et le type du caractre
dauphinois, brave, fin, et _jamais dupe_. Beyle tient fort  ce dernier
trait qui est,  lui, sa prtention: Lesdiguires, ce fin renard,
dit-il, comme l'appelait le duc de Savoie, habitait ordinairement
Vizille, et y btit un chteau... Au-dessus de la porte principale, on
voit sa statue questre en bronze; c'est un bas-relief. De loin, les
portraits de Lesdiguires ressemblent  ceux de Louis XIII; mais, en
approchant, la figure belle et vide du faible fils de Henri IV fait
place  la physionomie astucieuse et souriante du grand gnral
dauphinois, qui fut d'ailleurs un des plus beaux hommes de son temps.
Les souvenirs de 1815 et du retour de l'le d'Elbe y sont raconts avec
dtail et avec le feu d'un contemporain et presque d'un tmoin: le pass
chevaleresque y est senti avec noblesse. Sur les bords de l'Isre,
apercevant les ruines du chteau Bayard: Ici naquit Pierre Du Terrail,
cet homme si simple, dit Beyle, qui, comme le marquis de Posa de
Schiller, semble appartenir par l'lvation et la srnit de l'me  un
sicle plus avanc que celui o il vcut. Mais pourquoi,  la page
suivante, en visitant le chteau de Tencin, Beyle, venant  nommer le
cardinal Dubois, tente-t-il en deux mots une rhabilitation qui crie:
La France l'admirerait, dit-il de ce cardinal, s'il ft n grand
seigneur? Dubois en regard de Bayard! ces disparates et ces dsaccords
d'ides se feront bien plus sentir encore quand Beyle voudra crer pour
son compte des personnages.

Romancier, Beyle a eu un certain succs. Je viens de relire la plupart
de ses romans. Le premier en date fut _Armance ou quelques Scnes d'un
Salon de Paris_, publi en 1827. _Armance_ ne russit pas et fut peu
comprise. La duchesse de Duras avait rcemment compos d'agrables
romans ou nouvelles qui avaient t trs gots dans le grand monde;
elle avait de plus fait lecture, dans son salon, d'un petit rcit non
publi qui avait pour titre _Olivier_. Cette lecture, plus ou moins
fidlement rapporte, excita les imaginations au dehors, et il y eut une
sorte de concours malicieux sur le sujet qu'on supposait tre celui
d'_Olivier_. Beyle, aprs Latouche, eut le tort de s'exercer sur ce
thme impossible  raconter et peu agrable  comprendre. Son Octave,
jeune homme riche, blas, ennuy, d'un esprit suprieur, nous dit-on,
mais capricieux, inapplicable et ne sachant que faire souffrir ceux dont
il s'est fait aimer, ne russit qu' tre odieux et impatientant pour le
lecteur. Les salons que l'auteur avait en vue n'y sont pas peints avec
vrit, par la raison trs simple que Beyle ne les connaissait pas. Il y
avait encore sous la Restauration une ligne de dmarcation dans le grand
monde; n'allait pas dans le faubourg Saint-Germain qui voulait; ceux que
leur naissance n'y installait point tout d'abord n'y taient pas
introduits, comme depuis, sur la seule tiquette de leur esprit. M. de
Balzac et d'autres,  leur heure, n'ont eu qu' dsirer pour y tre
admis: avant 1830 c'tait matire  ngociations, et,  moins d'tre
d'un certain coin politique, on n'y parvenait pas. Beyle, qui vivait
dans des salons charmants, littraires et autres[11], a donc parl de
ceux du faubourg Saint-Germain comme on parle d'un pays inconnu o l'on
se figure des monstres; les personnes particulires qu'il a eues en vue
(dans le portrait de Mme de Bonnivet, par exemple) ne sont nullement
ressemblantes; et ce roman, nigmatique par le fond et sans vrit dans
le dtail, n'annonait nulle invention et nul gnie.

  [11] Chez Mme Pasta, chez Mlle Schiasetti, des Italiens, celle qui fut
    la grande passion de Victor Jacquemont, chez Mme Ancelot, chez M.
    Cuvier, etc.

_Le Rouge et le Noir_, intitul ainsi on ne sait trop pourquoi, et par
un emblme qu'il faut deviner, devait paratre en 1830, et ne fut publi
que l'anne suivante; c'est du moins un roman qui a de l'action. Le
premier volume a de l'intrt, malgr la manire et les
invraisemblances. L'auteur veut peindre les classes et les partis
d'avant 1830. Il nous offre d'abord la vue d'une jolie petite ville de
Franche-Comt avec son maire royaliste, homme important, riche,
mdiocrement sot, qui a une jolie femme simple et deux beaux enfants; il
s'agit pour lui d'avoir un prcepteur  domicile, afin de faire pice 
un rival de l'endroit dont les enfants n'en ont pas. Le petit prcepteur
qu'on choisit, Julien, fils d'un menuisier, enfant de dix-neuf ans, qui
sait le latin et qui tudie pour tre prtre, se prsente un matin  la
grille du jardin de M. de Rnal (c'est le nom du maire), avec une
chemise bien blanche, et portant sous le bras une veste fort propre de
ratine violette. Il est reu par Mme de Rnal, un peu tonne d'abord
que ce soit l le prcepteur que son mari ait choisi pour ses enfants.
Il arrive que ce petit Julien, tre sensible, passionn, nerveux,
ambitieux, ayant tous les vices d'esprit d'un Jean-Jacques enfant,
nourrissant l'envie du pauvre contre le riche et du protg contre le
puissant, s'insinue, se fait aimer de la mre, ne s'attache en rien aux
enfants, et ne vise bientt qu' une seule chose, faire acte de force et
de vengeance par vanit et par orgueil en tourmentant cette pauvre femme
qu'il sduit et qu'il n'aime pas, et en dshonorant ce mari qu'il a en
haine comme son suprieur. Il y a l une ide. Beyle, au fond, est un
esprit aristocratique: un jour,  la vue des lections, il s'tait
demand si cette habitude lectorale n'allait pas nous obliger  faire
la cour aux dernires classes comme en Amrique: En ce cas,
s'crie-t-il, je deviens bien vite aristocrate. Je ne veux faire la cour
 personne, mais moins encore au peuple qu'au ministre. Beyle est donc
trs frapp de cette disposition  _faire son chemin_, qui lui semble
dsormais l'unique passion sche de la jeunesse instruite et pauvre,
passion qui domine et dtourne  son profit les entranements mmes de
l'ge: il la personnifie avec assez de vrit au dbut dans Julien. Il
avait pour ce commencement de roman un exemple prcis, m'assure-t-on,
dans quelqu'un de sa connaissance, et, tant qu'il s'y est tenu d'assez
prs, il a pu paratre vrai. La prompte introduction de ce jeune homme
timide et honteux dans ce monde pour lequel il n'avait pas t lev,
mais qu'il convoitait de loin; ce tour de vanit qui fausse en lui tous
les sentiments, et qui lui fait voir, jusque dans la tendresse touchante
d'une faible femme, bien moins cette tendresse mme qu'une occasion
offerte pour la prise de possession des lgances et des jouissances
d'une caste suprieure; cette tyrannie mprisante  laquelle il arrive
si vite envers celle qu'il devrait servir et honorer; l'illusion
prolonge de cette fragile et intressante victime, Mme de Rnal: tout
cela est bien rendu ou du moins le serait, si l'auteur avait un peu
moins d'inquitude et d'pigramme dans la manire de raconter. Le dfaut
de Beyle comme romancier est de n'tre venu  ce genre de composition
que par la critique, et d'aprs certaines ides antrieures et
prconues; il n'a point reu de la nature ce talent large et fcond
d'un rcit dans lequel entrent  l'aise et se meuvent ensuite, selon le
cours des choses, les personnages tels qu'on les a crs; il forme ses
personnages avec deux ou trois ides qu'il croit justes et surtout
piquantes, et qu'il est occup  tout moment  rappeler. Ce ne sont pas
des tres vivants, mais des automates ingnieusement construits; on y
voit, presque  chaque mouvement, les ressorts que le mcanicien
introduit et touche par le dehors. Dans le cas prsent, dans _le Rouge
et le Noir_, Julien, avec les deux ou trois ides fixes que lui a
donnes l'auteur, ne parat plus bientt qu'un petit monstre odieux,
impossible, un sclrat qui ressemble  un Robespierre jet dans la vie
civile et dans l'intrigue domestique: il finit en effet par l'chafaud.
Le tableau des partis et des cabales du temps, que l'auteur a voulu
peindre, manque aussi de cette suite et de cette modration dans le
dveloppement qui peuvent seules donner ide d'un vrai tableau de
moeurs. Le dirai-je? avoir trop vu l'Italie, avoir trop compris le XVe
sicle romain ou florentin, avoir trop lu Machiavel, son _Prince_ et sa
vie de l'habile tyran Castruccio, a nui  Beyle pour comprendre la
France et pour qu'il pt lui prsenter de ces tableaux dans les justes
conditions qu'elle aime et qu'elle applaudit. Parfaitement honnte homme
et homme d'honneur dans son procd et ses actions, il n'avait pas, en
crivant, la mme mesure morale que nous; il voyait de l'hypocrisie l
o il n'y a qu'un sentiment de convenance lgitime et une observation de
la nature raisonnable et honnte, telle que nous la voulons retrouver
mme  travers les passions.

Dans les nouvelles ou romans qui ont des sujets italiens, il a mieux
russi. Pendant son sjour dans l'tat romain, tout en faisant des
fouilles et en dterrant des vases noirs qui ont 2700 ans,  ce qu'ils
disent (je doute l, comme ailleurs, ajoutait-il), il avait mis ses
conomies  acheter le droit de faire des copies dans des archives de
famille gardes avec une jalousie extrme, et d'autant plus grande que
les possesseurs ne savaient pas lire: J'ai donc, disait-il, huit
volumes in-folio (mais  page crite d'un seul ct) parfaitement vrais,
crits par les contemporains en demi-jargon. Quand je serai de nouveau
pauvre diable, vivant au quatrime tage, je traduirai cela
_fidlement_; la fidlit, suivant moi, en fait tout le mrite. Il se
demandait s'il pourrait intituler ce recueil: _Historiettes romaines,
fidlement traduites des rcits crits par les contemporains, de 1400 
1650_. Son scrupule (car il en avait comme puriste) tait de savoir si
l'on pouvait dire _historiette_ d'un rcit tragique. _L'Abbesse de
Castro_, publie d'abord dans la _Revue des Deux Mondes_ (fvrier et
mars 1839), appartenait probablement  cette srie d'historiettes
sombres et sanglantes. L'auteur ou le traducteur se plat  trouver dans
l'amour d'Hlne pour Jules Branciforte un de ces _amours passionns_
qui n'existent plus, selon lui, en 1838, et qu'on trouverait fort
ridicules si on les rencontrait; amours qui se nourrissent de grands
sacrifices, ne peuvent subsister qu'environns de mystre, et se
trouvent toujours voisins des plus affreux malheurs. Beyle cherche
ainsi dans le roman une pice  l'appui de son ancienne et constante
thorie, qui lui avait fait dire: L'amour est une fleur dlicieuse,
mais il faut avoir le courage d'aller la cueillir sur les bords d'un
prcipice affreux. Ce genre brigand et ce genre romain est bien saisi
dans _l'Abbesse de Castro_; cependant on sent que, littrairement, cela
devient un genre comme un autre, et qu'il n'en faut pas abuser. Dans une
autre nouvelle de lui, _San Francesco a Ripa_, imprime depuis sa mort
(_Revue des Deux Mondes_, 1er juillet 1847), je trouve encore une
historiette de passion romaine, dont la scne est, cette fois, au
commencement du XVIIIe sicle; la jalousie d'une jeune princesse du pays
s'y venge de la lgret d'un Franais infidle et galant: le rcit y
est vif, cru et brusqu. Il y a profusion,  la fin, de balles et de
coups de tromblon qui tuent l'infidle ainsi que son valet de chambre:
ils taient percs de plus de vingt balles chacun, tant on avait peur
de manquer le matre. Dans le genre plus classique de Didon et d'Ariane,
dans les romans du ton et de la couleur de _la Princesse de Clves_, on
prodigue moins les balles et les coups mortels, on a les plaintes du
monologue, les penses dlicates, les nuances du sentiment; quand on a
pouss  bout l'un des genres, on passe volontiers  l'autre pour se
remettre en got; mais, abus pour abus, un certain excs potique de
tendresse et d'effusion dans le langage est encore celui dont on se
lasse le moins.

_La Chartreuse de Parme_ (1839) est de tous les romans de Beyle celui
qui a donn  quelques personnes la plus grande ide de son talent dans
ce genre. Le dbut est plein de grce et d'un vrai charme. On y voit
Milan depuis 1796, poque de la premire campagne d'Italie, jusqu'en
1813, la fin des beaux jours de la Cour du prince Eugne. C'est une ide
heureuse que celle de ce jeune Fabrice, enthousiaste de la gloire, qui,
 la nouvelle du dbarquement de Napolon en 1815, se sauve de chez son
pre avec l'agrment de sa mre et de sa tante pour aller combattre en
France sous les aigles reparues. Son odysse bizarre a pourtant beaucoup
de naturel; il existe en anglais un livre qui a donn  Beyle son ide:
ce sont les _Mmoires d'un soldat du 71e rgiment_ qui a assist  la
bataille de Vittoria sans y rien comprendre,  peu prs comme Fabrice
assiste  celle de Waterloo en se demandant aprs si c'est bien  une
bataille qu'il s'est trouv et s'il peut dire qu'il se soit rellement
battu. Beyle a combin avec les souvenirs de sa lecture d'autres
souvenirs personnels de sa jeunesse, quand il partait  cheval de Genve
pour assister  la bataille de Marengo. J'aime beaucoup ce commencement;
je n'en dirai pas autant de ce qui suit. Le roman est moins un roman que
des Mmoires sur la vie de Fabrice et de sa tante, Mme de Pietranera,
devenue duchesse de Sanseverina. La morale italienne, dont Beyle abuse
un peu, est dcidment trop loin de la ntre. Fabrice, d'aprs ses
dbuts et son clair d'enthousiasme en 1815, pouvait devenir un de ces
Italiens distingus, de ces libraux aristocrates, nobles amis d'une
rgnration peut-tre impossible, mais tenant par leurs voeux, par
leurs tudes et par la gnrosit de leurs dsirs,  ce qui nous lve
en ide et  ce que nous comprenons (Santa-Rosa, Cesare Balbo, Capponi).
Mais Beyle, en posant ainsi son hros, aurait eu trop peur de retomber
dans le lieu commun d'en de des Alpes. Il a fait de Fabrice un Italien
de pur sang, tel qu'il le conoit, destin sans vocation  devenir
archevque, bientt coadjuteur, mdiocrement et mollement spirituel,
libertin, faible (lche, on peut dire), courant chaque matin  la chasse
du bonheur ou du plaisir, amoureux d'une Marietta, comdienne de
campagne, s'affichant avec elle sans honte, sans gards pour lui-mme et
pour son tat, sans dlicatesse pour sa famille et pour cette tante qui
l'aime trop. Je sais bien que Beyle a pos en principe qu'un Italien pur
ne ressemble en rien  un Franais et n'a pas de vanit, qu'il ne feint
pas l'amour quand il ne le ressent pas, qu'il ne cherche ni  plaire, ni
 tonner, ni  paratre, et qu'il se contente d'tre lui-mme en
libert; mais ce que Fabrice est et parat dans presque tout le roman,
malgr son visage et sa jolie tournure, est fort laid, fort plat, fort
vulgaire; il ne se conduit nulle part comme un homme, mais comme un
animal livr  ses apptits, ou un enfant libertin qui suit ses
caprices. Aucune morale, aucun principe d'honneur: il est seulement
dtermin  ne pas simuler de l'amour quand il n'en a pas; de mme qu'
la fin, quand cet amour lui est venu pour Cllia, la fille du triste
gnral Fabio Conti, il y sacrifiera tout, mme la dlicatesse et la
reconnaissance envers sa tante. Beyle, dans ses crits antrieurs, a
donn une dfinition de l'_amour passionn_ qu'il attribue presque en
propre  l'Italien et aux natures du Midi: Fabrice est un personnage 
l'appui de sa thorie; il le fait sortir chaque matin  la recherche de
cet amour, et ce n'est que tout  la fin qu'il le lui fait prouver;
celui-ci alors y sacrifie tout, comme du reste il faisait prcdemment
au plaisir. Les jolies descriptions de paysage, les vues si bien
prsentes du lac de Cme et de ses environs, ne sauraient par leur
cadre et leur reflet ennoblir un personnage si peu digne d'intrt, si
peu form pour l'honneur, et si prt  tout faire, mme  assassiner,
pour son utilit du moment et sa passion. Il y a un moment o Fabrice
tue quelqu'un, en effet; il est vrai que, cette fois, c'est  son corps
dfendant. Il se bat d'une manire assez ignoble sur la grande route
avec un certain Giletti, comdien et protecteur de la Marietta dont
Fabrice est l'ami de choix. S'il fallait discuter la vraisemblance de
l'action dans le roman, on pourrait se demander comment il se fait que
cet accident de grande route ait une si singulire influence sur la
destine future de Fabrice; on demanderait pourquoi celui-ci, ami (ou
qui peut se croire tel) du prince de Parme et de son premier ministre,
coadjuteur et trs en crdit dans ce petit tat, prend la fuite comme un
malfaiteur, parce qu'il lui est arriv de tuer devant tmoins, en se
dfendant, un comdien de bas tage qui l'a menac et attaqu le
premier. La conduite de Fabrice, sa fuite extravagante, et les
consquences que l'auteur en a tires, seraient inexplicables si l'on
cherchait, je le rpte, la vraisemblance et la suite dans ce roman, qui
n'est gure d'un bout  l'autre (j'en excepte le commencement) qu'une
spirituelle mascarade italienne. Les scnes de passion, dont
quelques-unes sont assez belles, entre la duchesse tante de Fabrice et
la jeune Cllia, ne rachtent qu' demi ces impossibilits qui sautent
aux yeux et qui heurtent le bon sens. La part de vrit de dtail, qui
peut y tre mle, ne me fera jamais prendre ce monde-l pour autre
chose que pour un monde de fantaisie, fabriqu tout autant qu'observ
par un homme de beaucoup d'esprit qui fait,  sa manire, du marivaudage
italien. L'affectation et la grimace du genre se marquent de plus en
plus en avanant. Au sortir de cette lecture, j'ai besoin de relire
quelque roman tout simple et tout uni, d'une bonne et large nature
humaine, o les tantes ne soient pas prises de leurs neveux, o les
coadjuteurs ne soient pas aussi libertins et aussi hypocrites que Retz
pouvait l'tre dans sa jeunesse, et beaucoup moins spirituels; o
l'empoisonnement, la tromperie, les lettres anonymes, toutes les
noirceurs, ne soient pas les moyens ordinaires et accepts comme
indiffrents; o, sous prtexte d'tre simple et de fuir l'effet, on ne
me jette pas dans des complications incroyables et dans mille ddales
plus effrayants et plus tortueux que ceux de l'antique Crte.

Depuis que Beyle taquine la France et les sentiments que nous portons
dans notre littrature et dans notre socit, il m'a pris plus d'une
fois envie de la dfendre. Une de ses grandes thories, et d'aprs
laquelle il a crit ensuite ses romans, c'est qu'en France l'amour est 
peu prs inconnu; l'amour digne de ce nom, comme il l'entend,
l'_amour-passion_ et maladie, qui, de sa nature, est quelque chose de
tout  fait  part, comme l'est la cristallisation dans le rgne minral
(la comparaison est de lui): mais quand je vois ce que devient sous la
plume de Beyle et dans ses rcits cet amour-passion chez les tres qu'il
semble nous proposer pour exemple, chez Fabrice quand il est atteint
finalement, chez l'abbesse de Castro, chez la princesse Campobasso, chez
Mina de Wangel (autre nouvelle de lui), j'en reviens  aimer et 
honorer l'amour  la franaise, mlange d'attrait physique sans doute,
mais aussi de got et d'inclination morale, de galanterie dlicate,
d'estime, d'enthousiasme, de raison mme et d'esprit, un amour o il
reste un peu de sens commun, o la socit n'est pas oublie
entirement, o le devoir n'est pas sacrifi  l'aveugle et ignor.
Pauline, dans Corneille, me reprsente bien l'idal de cet amour, o il
entre des sentiments divers, et o l'lvation et l'honneur se font
entendre. On en trouverait, en descendant, d'autres exemples compatibles
avec l'agrment et une certaine dcence dans la vie, amour ou liaison,
ou attachement respectueux et tendre, peu importe le nom[12].
L'amour-passion, tel que me l'ont peint dans Mde, dans Phdre ou dans
Didon, des chantres immortels, est touchant  voir grce  eux, et j'en
admire le tableau: mais cet amour-passion, devenu systmatique chez
Beyle, m'impatiente; cette espce de maladie animale, dont Fabrice est
l'idal  la fin de sa carrire, est fort laide et n'a rien d'attrayant
dans sa conclusion hbte. Quand on a lu cela, on revient tout
naturellement, ce me semble, en fait de compositions romanesques, au
genre franais, ou du moins  un genre qui soit large et plein dans sa
veine; on demande une part de raison, d'motion saine, et une simplicit
vritable telle que l'offrent l'histoire des _Fiancs_ de Manzoni, tout
bon roman de Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle
de Xavier de Maistre. Le reste n'est que l'ouvrage d'un homme d'esprit
qui se fatigue  combiner et  lier des paradoxes d'analyse piquants et
imprvus, auxquels il donne des noms d'hommes; mais les personnages
n'ont point pris vritablement naissance dans son imagination ou dans
son coeur, et ils ne vivent pas.

  [12] J'aime  me reprsenter cet amour franais ou cette amiti
    tendre, dans ses diversits de nuances, par les noms de Mme de La
    Fayette, de Mme de Caylus, de Mme d'Houdetot, de Mme d'pinay, de
    Mme de Beaumont, de Mme de Custine; jamais la grce n'y est absente.

On voit combien je suis loin,  l'gard de _la Chartreuse_ de Beyle, de
partager l'enthousiasme de M. de Balzac. Celui ci a tout simplement
parl de Beyle romancier comme il aurait aim  ce qu'on parlt de
lui-mme: mais lui, du moins, il avait la facult de concevoir d'un jet
et de faire vivre certains tres qu'il lanait ensuite dans son monde
rel ou fantastique et qu'on n'oubliait plus. Il a fort lou dans _la
Chartreuse_ le personnage du comte de Mosca, le ministre homme d'esprit
d'un petit tat despotique, et dans lequel il avait cru voir un portrait
ressemblant du prince de Metternich: Beyle n'y avait jamais pens. On ne
peut d'ailleurs se ressembler moins que Beyle et M. de Balzac. Ce
dernier tait aussi confiant que l'autre l'tait peu; Beyle tait
toujours en garde contre le sot, et craignait tout ce qui et laiss
perc la vanit. Il songeait sans cesse au ridicule et  n'y pas prter,
et M. de Balzac n'en avait pas mme le sentiment. Lorsque M. de Balzac
fit sur Beyle,  propos de _la Chartreuse_, l'article insr dans les
_Lettres parisiennes_, Beyle,  la fin de sa rponse date de
Civita-Vecchia (octobre 1840), et aprs des remerciements confus pour
cette bombe outrageuse d'loges  laquelle il s'attendait si peu, lui
disait: Cet article tonnant, tel que jamais crivain ne le reut d'un
autre, je l'ai lu, j'ose maintenant vous l'avouer, _en clatant de
rire_. Toutes les fois que j'arrivais  une louange un peu forte, et
j'en rencontrais  chaque pas, je voyais la mine que feraient mes amis
en le lisant[13].

  [13] L'anecdote qu'on va lire est authentique, et je la tiens
    d'original: On sait que Balzac admirait Beyle  la folie pour sa
    _Chartreuse de Parme_ et qu'il l'a lou  mort dans sa _Revue
    Parisienne_. Beyle, vers ce temps, revenait de Rome, de
    Civita-Vecchia,  Paris, et dans le premier moment, craignant le
    ridicule, il fut tout confus d'un pareil loge si exorbitant: il ne
    savait o se cacher. Cependant il vit Balzac et ne lui sut pas
    mauvais gr d'avoir t ainsi bombard grand homme. Vers ce temps,
    Beyle vendait  la _Revue des Deux Mondes_ une srie de nouvelles
    italiennes qu'il se proposait de faire et dont il n'y eut qu'une ou
    deux d'acheves. Il reut pour cela la somme de 3.000 francs. Or, 
    sa mort, on trouva dans ses papiers la preuve que ces 3.000 francs
    avaient t donns ou prts par lui  Balzac qui fut ainsi pay de
    son loge: un service d'argent contre un service d'amour-propre. M.
    Colomb, ami intime de Beyle, et qui eut  mettre en ordre ses
    papiers, a lui-mme certifi le fait.--Et moi je n'ajouterai qu'un
    mot qui est celui du pote de la _Mtromanie_:

        Ce mlange de gloire et de gain m'importune!

Tous deux ne diffraient pas moins par la manire dont ils concevaient
la forme et le style, ou la faon de s'exprimer. Sur ce point, M. de
Balzac croyait n'en avoir jamais fait assez. Dans ses _Mmoires d'un
Touriste_, Beyle, passant dans je ne sais quelle ville de Bourgogne, a
dit: J'ai trouv dans ma chambre un volume de M. de Balzac, c'est
_l'Abb Biroteau_ de Tours. Que j'admire cet auteur! qu'il a bien su
numrer les malheurs et petitesses de la province! Je voudrais un style
plus simple: mais, dans ce cas, les provinciaux l'achteraient-ils? Je
suppose qu'il fait ses romans en deux temps; d'abord raisonnablement,
puis il les habille en beau style nologique, avec les _patiments_ de
l'me, _il neige dans mon coeur_, et autres belles choses. De son ct,
M. de Balzac trouvait qu'il manquait quelque chose au style de Beyle, et
nous le trouvons aussi. Celui-ci dictait ou griffonnait comme il
causait; quand il voulait corriger ou retoucher, il refaisait autrement,
et recommenait  tout hasard pour la seconde ou troisime fois, sans
mieux faire ncessairement que la premire. Ce qu'il n'avait pas saisi
du premier mot, il ne l'atteignait pas, il ne le rparait pas. Son
style, en appuyant, n'claircit pas sa pense; il se faisait des ides
singulires des crivains proprement dits: Quand je me mets  crire,
disait-il, je ne songe plus  mon _beau idal_ littraire; je suis
assig par des ides que j'ai besoin de noter. Je suppose que M.
Villemain est assig par des formes de phrases; et, ce qu'on appelle un
pote, M. Delille ou Racine, par des formes de vers. Corneille tait
agit par des formes de rplique. Enfin il se donne bien de la peine
pour s'expliquer une chose trs simple; il n'tait pas de ceux  qui
l'image arrive dans la pense, ou chez qui l'motion lyrique, loquente,
clate et jaillit par places dans un dveloppement naturel et
harmonieux. L'tude premire n'avait rien fait chez lui pour suppler 
ce dfaut; il n'avait pas eu de matre, ni ce professeur de rhtorique
qu'il est toujours bon d'avoir eu, dt-on s'insurger plus tard contre
lui. Il sentait bien, malgr la thorie qu'il s'tait faite, que quelque
chose lui manquait. En paraissant mpriser le style, il en tait trs
proccup.

En critiquant ainsi avec quelque franchise les romans de Beyle, je suis
loin de le blmer de les avoir crits. S'il se peut faire encore des
chefs-d'oeuvre, ce n'est qu'en osant derechef tenter la carrire, au
risque de s'exposer  rester en chemin par bien des oeuvres incompltes.
Beyle eut ce genre de courage. En 1825, il y avait une cole ultra
critique et toute raisonneuse qui posait ceci en principe: Notre sicle
_comprendra_ les chefs-d'oeuvre, mais n'en _fera_ pas. Il y a des
poques d'artistes, il en est d'autres qui ne produisent que des gens
d'esprit, d'infiniment d'esprit si vous voulez. Beyle rpondait  cette
thorie dsesprante dans une lettre insre au _Globe_ le 31 mars 1825:

  Pour tre artiste aprs les La Harpe, il faut un courage de fer. Il
  faut encore moins songer aux critiques qu'un jeune officier de
  dragons, chargeant avec sa compagnie, ne songe  l'hpital et aux
  blessures. C'est le manque absolu de ce _courage_ qui cloue dans la
  mdiocrit tous nos pauvres potes. Il faut crire pour se faire
  plaisir  soi-mme, crire comme je vous cris cette lettre; l'ide
  m'en est venue, et j'ai pris un morceau de papier. C'est faute de
  _courage_ que nous n'avons plus d'artistes. Nierez-vous que Canova et
  Rossini ne soient de grands artistes? Peu d'hommes ont plus mpris
  les critiques. Vers 1785, il n'y avait peut-tre pas un amateur  Rome
  qui ne trouvt ridicules les ouvrages de Canova, etc.

Toutes les fois que Beyle a eu une ide, il a donc pris un morceau de
papier, et il a crit, sans s'inquiter du qu'en dira-t-on, et sans
jamais mendier d'loges: un vrai galant homme en cela. Ses romans sont
ce qu'ils peuvent, mais ils ne sont pas vulgaires; ils sont comme sa
critique, surtout  l'usage de ceux qui en font; ils donnent des ides
et ouvrent bien des voies. Entre toutes ces pistes qui s'entre-croisent,
peut-tre l'homme de talent dans le genre trouvera la sienne.

Plusieurs crivains dans ces derniers temps, et aprs M. de Balzac, se
sont occups de Beyle, de sa vie, de son caractre et de ses oeuvres: M.
Arnould Frmy, M. Paulin Limayrac, M. Charles Monselet, ont parl de lui
tour  tour; il y a  s'instruire sur son compte  leurs discussions et
 leurs spirituelles analyses; mais s'ils me permettent de le dire, pour
juger au net de cet esprit assez compliqu et ne se rien exagrer dans
aucun sens, j'en reviendrai toujours de prfrence, indpendamment de
mes propres impressions et souvenirs,  ce que m'en diront ceux qui
l'ont connu en ses bonnes annes et  ses origines,  ce qu'en dira M.
Mrime, M. Ampre,  ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en
un mot qui l'ont beaucoup vu et got sous sa forme premire.--Au
physique, et sans tre petit, il eut de bonne heure la taille forte et
ramasse, le cou court et sanguin; son visage plein s'encadrait de
favoris et de cheveux bruns friss, artificiels vers la fin; le front
tait beau, le nez retrouss et quelque peu  la kalmouck; la lvre
infrieure avanait lgrement et s'annonait pour moqueuse. L'oeil
assez petit, mais trs vif, sous une vote sourcilire prononce, tait
fort joli dans le sourire. Jeune, il avait eu un certain renom dans les
bals de la cour par la beaut de sa jambe, ce qu'on remarquait alors. Il
avait la main petite et fine, dont il tait fier. Il devint lourd et
apoplectique dans ses dernires annes, mais il tait fort soigneux de
dissimuler, mme  ses amis, les indices de dcadence. Il mourut
subitement  Paris, o il tait en cong, le 23 mars 1842, g de
cinquante-neuf ans. En continuant littrairement avec originalit et
avec une sorte d'invention la postrit franaise des Chamfort, des
Rulhire, de ces hommes d'esprit qu'il rappelle par plus d'un trait ou
d'une malice, Beyle avait au fond une droiture et une sret dans les
rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnatre quand on
lui a dit d'ailleurs ses vrits.




DE L'AMOUR

LIVRE PREMIER




CHAPITRE PREMIER

De l'amour.


Je cherche  me rendre compte de cette passion dont tous les
dveloppements sincres ont un caractre de beaut.

Il y a quatre amours diffrents:

1 L'amour-passion, celui de la Religieuse portugaise, celui d'Hlose
pour Ablard, celui du capitaine de Vsel, du gendarme de Cento[14].

  [14] Les amis de M. Beyle lui ont demand souvent qui taient ce
    capitaine et ce gendarme; il rpondait qu'il avait oubli leur
    histoire. P. M.

2 L'amour-got, celui qui rgnait  Paris vers 1760, et que l'on trouve
dans les mmoires et romans de cette poque, dans Crbillon, Lauzun,
Duclos, Marmontel, Chamfort, Mme d'pinay, etc., etc.

C'est un tableau o, jusqu'aux ombres, tout doit tre couleur de rose,
o il ne doit entrer rien de dsagrable sous aucun prtexte et sous
peine de manquer d'usage, de bon ton, de dlicatesse, etc. Un homme bien
n sait d'avance tous les procds qu'il doit avoir et rencontrer dans
les diverses phases de cet amour; rien n'y tant passion et imprvu, il
a souvent plus de dlicatesse que l'amour vritable, car il a toujours
beaucoup d'esprit; c'est une froide et jolie miniature compare  un
tableau des Carraches; et, tandis que l'amour-passion nous emporte au
travers de tous nos intrts, l'amour-got sait toujours s'y conformer.
Il est vrai que, si l'on te la vanit  ce pauvre amour, il en reste
bien peu de chose; une fois priv de vanit, c'est un convalescent
affaibli qui peut  peine se traner.

3 L'amour physique.

A la chasse, trouver une belle et frache paysanne qui fuit dans le
bois. Tout le monde connat l'amour fond sur ce genre de plaisir;
quelque sec et malheureux que soit le caractre, on commence par l 
seize ans.

4 L'amour de vanit.

L'immense majorit des hommes, surtout en France, dsire et a une femme
 la mode, comme on a un joli cheval, comme chose ncessaire au luxe
d'un jeune homme. La vanit plus ou moins flatte, plus ou moins pique,
fait natre des transports. Quelquefois il y a l'amour physique, et
encore pas toujours; souvent il n'y a pas mme le plaisir physique. Une
duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois, disait la duchesse
de Chaulnes; et les habitus de la cour de cet homme juste, le roi Louis
de Hollande, se rappellent encore avec gaiet une jolie femme de la Haye
qui ne pouvait se rsoudre  ne pas trouver charmant un homme qui tait
duc ou prince. Mais, fidle au principe monarchique, ds qu'un prince
arrivait  la cour, on renvoyait le duc: elle tait comme la dcoration
du corps diplomatique.

Le cas le plus heureux de cette plate relation est celui o le plaisir
physique est augment par l'habitude. Les souvenirs la font alors
ressembler un peu  l'amour; il y a la pique d'amour-propre et la
tristesse quand on est quitt; et, les ides de roman vous prenant  la
gorge, on croit tre amoureux et mlancolique, car la vanit aspire  se
croire une grande passion. Ce qu'il y a de sr, c'est qu' quelque genre
d'amour que l'on doive les plaisirs, ds qu'il y a exaltation de l'me,
ils sont vifs et leur souvenir entranant; et dans cette passion, au
contraire de la plupart des autres, le souvenir de ce que l'on a perdu
parat toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir.

Quelquefois, dans l'amour de vanit, l'habitude ou le dsespoir de
trouver mieux produit une espce d'amiti, la moins aimable de toutes
les espces; elle se vante de sa _sret_, etc.[15].

  [15] Dialogue connu de Pont de Veyle avec Mme du Deffant, au coin du
    feu.

Le plaisir physique, tant dans la nature, est connu de tout le monde,
mais n'a qu'un rang subordonn aux yeux des mes tendres et passionnes.
Si elles ont des ridicules dans le salon, si souvent les gens du monde,
par leurs intrigues, les rendent malheureuses, en revanche elles
connaissent des plaisirs  jamais inaccessibles aux coeurs qui ne
palpitent que pour la vanit ou pour l'argent.

Quelques femmes vertueuses et tendres n'ont presque pas d'ide des
plaisirs physiques; elles s'y sont rarement exposes, si l'on peut
parler ainsi, et mme alors les transports de l'amour-passion ont
presque fait oublier les plaisirs du corps.

Il est des hommes victimes et instruments d'un orgueil infernal, d'un
orgueil  l'Alfieri. Ces gens, qui peut-tre sont cruels, parce que,
comme Nron, ils tremblent toujours, jugeant tous les hommes d'aprs
leur propre coeur, ces gens, dis-je, ne peuvent atteindre au plaisir
physique qu'autant qu'il est accompagn de la plus grande jouissance
d'orgueil possible, c'est--dire qu'autant qu'ils exercent des cruauts
sur la compagne de leurs plaisirs. De l les horreurs de _Justine_. Ces
hommes ne trouvent pas  moins le sentiment de la sret.

Au reste, au lieu de distinguer quatre amours diffrents, on peut fort
bien admettre huit ou dix nuances. Il y a peut-tre autant de faons de
sentir parmi les hommes que de faons de voir; mais ces diffrences dans
la nomenclature ne changent rien aux raisonnements qui suivent. Tous les
amours qu'on peut voir ici-bas naissent, vivent et meurent, ou s'lvent
 l'immortalit, suivant les mmes lois[16].

  [16] Ce livre est traduit librement d'un manuscrit italien de M. Lisio
    Visconti, jeune homme de la plus haute distinction, qui vient de
    mourir  Volterre, sa patrie. Le jour de sa mort imprvue, il permit
    au traducteur de publier son essai sur l'Amour, s'il trouvait moyen
    de le rduire  une forme honnte.

    Castel Fiorentino, 10 juin 1819.




CHAPITRE II

De la naissance de l'amour.


Voici ce qui se passe dans l'me:

1 L'admiration.

2 On se dit: Quel plaisir de lui donner des baisers, d'en recevoir!
etc.

3 L'esprance.

On tudie les perfections; c'est  ce moment qu'une femme devrait se
rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Mme chez les
femmes les plus rserves, les yeux rougissent au moment de l'esprance;
la passion est si forte, le plaisir si vif, qu'il se trahit par des
signes frappants.

4 L'amour est n.

Aimer, c'est avoir du plaisir  voir, toucher, sentir par tous les sens,
et d'aussi prs que possible, un objet aimable et qui nous aime.

5 La premire cristallisation[17] commence.

  [17] Voir, pour plus ample explication de ce mot, le _Rameau de
    Salzbourg_ (fragment indit),  la fin du volume.

On se plat  orner de mille perfections une femme de l'amour de
laquelle on est sr; on se dtaille tout son bonheur avec une
complaisance infinie. Cela se rduit  s'exagrer une proprit superbe,
qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connat pas, et de la
possession de laquelle on est assur.

Laissez travailler la tte d'un amant pendant vingt-quatre heures, et
voici ce que vous trouverez.

Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnes
de la mine un rameau d'arbre effeuill par l'hiver; deux ou trois mois
aprs, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus
petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une
msange, sont garnies d'une infinit de diamants mobiles et
blouissants; on ne peut plus reconnatre le rameau primitif.

Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opration de l'esprit, qui
tire de tout ce qui se prsente la dcouverte que l'objet aim a de
nouvelles perfections.

Un voyageur parle de la fracheur des bois d'orangers  Gnes, sur le
bord de la mer, durant les jours brlants de l't: quel plaisir de
goter cette fracheur avec elle!

Un de vos amis se casse le bras  la chasse: quelle douceur de recevoir
les soins d'une femme qu'on aime! tre toujours avec elle et la voir
sans cesse vous aimant ferait presque bnir la douleur; et vous partez
du bras cass de votre ami pour ne plus douter de l'anglique bont de
votre matresse. En un mot, il suffit de penser  une perfection pour la
voir dans ce qu'on aime.

Ce phnomne, que je me permets d'appeler la _cristallisation_, vient de
la nature qui nous commande d'avoir du plaisir et qui nous envoie le
sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les
perfections de l'objet aim, et de l'ide: elle est  moi. Le sauvage
n'a pas le temps d'aller au del du premier pas. Il a du plaisir, mais
l'activit de son cerveau est employe  suivre le daim qui fuit dans la
fort, et avec la chair duquel il doit rparer ses forces au plus vite,
sous peine de tomber sous la hache de son ennemi.

A l'autre extrmit de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme
tendre n'arrive  ce point, de ne trouver le plaisir physique qu'auprs
de l'homme qu'elle aime[18]. C'est le contraire du sauvage. Mais, parmi
les nations civilises, la femme a du loisir, et le sauvage est si prs
de ses affaires, qu'il est oblig de traiter sa femelle comme une bte
de somme. Si les femelles de beaucoup d'animaux sont plus heureuses,
c'est que la subsistance des mles est plus assure.

  [18] Si cette particularit ne se prsente pas chez l'homme, c'est
    qu'il n'a pas la pudeur  sacrifier pour un instant.

Mais quittons les forts pour revenir  Paris. Un homme passionn voit
toutes les perfections dans ce qu'il aime; cependant l'attention peut
encore tre distraite, car l'me se rassasie de tout ce qui est
uniforme, mme du bonheur parfait[19].

  [19] Ce qui veut dire que la mme nuance d'existence ne donne qu'un
    instant de bonheur parfait; mais la manire d'tre d'un homme
    passionn change dix fois par jour.

Voici ce qui survient pour fixer l'attention:

6 Le doute nat.

Aprs que dix ou douze regards, ou toute autre srie d'actions qui
peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d'abord donn et
ensuite confirm les esprances, l'amant, revenu de son premier
tonnement, et s'tant accoutum  son bonheur, ou guid par la thorie
qui, toujours base sur les cas les plus frquents, ne doit s'occuper
que des femmes faciles, l'amant, dis-je, demande des assurances plus
positives et veut pousser son bonheur.

On lui oppose de l'indiffrence[20], de la froideur ou mme de la
colre, s'il montre trop d'assurance; en France, une nuance d'ironie qui
semble dire: Vous vous croyez plus avanc que vous ne l'tes. Une
femme se conduit ainsi, soit qu'elle se rveille d'un moment d'ivresse
et obisse  la pudeur, qu'elle tremble d'avoir enfreinte, soit
simplement par prudence ou par coquetterie.

  [20] Ce que les romans du XVIIe sicle appelaient le _coup de foudre_,
    qui dcide du destin du hros et de sa matresse, est un mouvement
    de l'me qui, pour avoir t gt par un nombre infini de
    barbouilleurs, n'en existe pas moins dans la nature; il provient de
    l'impossibilit de cette manoeuvre dfensive. La femme qui aime
    trouve trop de bonheur dans le sentiment qu'elle prouve pour
    pouvoir russir  feindre; ennuye de la prudence, elle nglige
    toute prcaution et se livre en aveugle au bonheur d'aimer. La
    dfiance rend le coup de foudre impossible.

L'amant arrive  douter du bonheur qu'il se promettait; il devient
svre sur les raisons d'esprer qu'il a cru voir.

Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, _il les trouve
anantis_. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle
l'attention profonde.

7 Seconde cristallisation.

Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des
confirmations  cette ide:

Elle m'aime.

A chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes,
aprs un moment de malheur affreux, l'amant se dit: Oui, elle m'aime; et
la cristallisation se tourne  dcouvrir de nouveaux charmes; puis le
doute  l'oeil hagard s'empare de lui, et l'arrte en sursaut. Sa
poitrine oublie de respirer; il se dit: Mais est-ce qu'elle m'aime? Au
milieu de ces alternatives dchirantes et dlicieuses, le pauvre amant
sent vivement: Elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde
peut me donner.

C'est l'vidence de cette vrit, c'est ce chemin sur l'extrme bord
d'un prcipice affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait,
qui donne tant de supriorit  la seconde cristallisation sur la
premire.

L'amant erre sans cesse entre ces trois ides:

1 Elle a toutes les perfections;

2 Elle m'aime;

3 Comment faire pour obtenir d'elle la plus grande preuve d'amour
possible?

Le moment le plus dchirant de l'amour jeune encore est celui o il
s'aperoit qu'il a fait un faux raisonnement et qu'il faut dtruire tout
un pan de cristallisation.

On entre en doute de la cristallisation elle-mme.




CHAPITRE III

De l'esprance.


Il suffit d'un trs petit degr d'esprance pour causer la naissance de
l'amour.

L'esprance peut ensuite manquer au bout de deux ou trois jours, l'amour
n'en est pas moins n.

Avec un caractre dcid, tmraire, imptueux, et une imagination
dveloppe par les malheurs de la vie,

Le degr d'esprance peut tre plus petit.

Elle peut cesser plus tt, sans tuer l'amour.

Si l'amant a eu des malheurs, s'il a le caractre tendre et pensif, s'il
dsespre des autres femmes, s'il a une admiration vive pour celle dont
il s'agit, aucun plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde
cristallisation. Il aimera mieux rver  la chance la plus incertaine de
lui plaire un jour que recevoir d'une femme vulgaire tout ce qu'elle
peut accorder.

Il aurait besoin qu' cette poque, et non plus tard, notez bien, la
femme qu'il aime tut l'esprance d'une manire atroce, et le comblt de
ces mpris publics qui ne permettent plus de revoir les gens.

La naissance de l'amour admet de beaucoup plus longs dlais entre toutes
ces poques.

Elle exige beaucoup plus d'esprance, et une esprance beaucoup plus
soutenue, chez les gens froids, flegmatiques, prudents. Il en est de
mme des gens gs.

Ce qui assure la dure de l'amour, c'est la seconde cristallisation,
pendant laquelle on voit  chaque instant qu'il s'agit d'tre aim ou de
mourir. Comment, aprs cette conviction de toutes les minutes, tourne
en habitude par plusieurs mois d'amour, pouvoir seulement soutenir la
pense de cesser d'aimer? Plus un caractre est fort, moins il est sujet
 l'inconstance.

Cette seconde cristallisation manque presque tout  fait dans les amours
inspires par les femmes qui se rendent trop vite.

Ds que les cristallisations ont opr, surtout la seconde, qui de
beaucoup est la plus forte, les yeux indiffrents ne reconnaissent plus
la branche d'arbre:

Car, 1 elle est orne de perfections ou de diamants qu'ils ne voient
pas;

2 Elle est orne de perfections qui n'en sont pas pour eux.

La perfection de certains charmes dont lui parle un ancien ami de sa
belle, et une certaine nuance de vivacit aperue dans ses yeux, sont un
diamant de la cristallisation[21] de Del Rosso. Ces ides aperues dans
une soire le font rver toute une nuit.

  [21] J'ai appel cet essai un livre d'idologie. Mon but a t
    d'indiquer que, quoiqu'il s'appelt l'_Amour_, ce n'tait pas un
    roman, et que surtout il n'tait pas amusant comme un roman. Je
    demande pardon aux philosophes d'avoir pris le mot _idologie_: mon
    intention n'est certainement pas d'usurper un titre qui serait le
    droit d'un autre. Si l'idologie est une description dtaille des
    ides et de toutes les parties qui peuvent les composer, le prsent
    livre est une description dtaille et minutieuse de tous les
    sentiments qui composent la passion nomme l'_amour_. Ensuite je
    tire quelques consquences de cette description, par exemple, la
    manire de gurir l'amour. Je ne connais pas de mot pour dire, en
    grec, discours sur les sentiments, comme idologie indique discours
    sur les ides. J'aurais pu me faire inventer un mot par quelqu'un de
    mes amis savants, mais je suis dj assez contrari d'avoir d
    adopter le mot nouveau de _cristallisation_, et il est fort possible
    que si cet essai trouve des lecteurs, ils ne me passent pas ce mot
    nouveau. J'avoue qu'il y aurait eu du talent littraire  l'viter;
    je m'y suis essay, mais sans succs. Sans ce mot, qui suivant moi
    exprime le principal phnomne de cette folie nomme amour, _folie_
    cependant qui procure  l'homme les plus grands plaisirs qu'il soit
    donn aux tres de son espce de goter sur la terre, sans l'emploi
    de ce mot qu'il fallait sans cesse remplacer par une priphrase fort
    longue, la description que je donne de ce qui se passe dans la tte
    et dans le coeur de l'homme amoureux devenait obscure, lourde,
    ennuyeuse, mme pour moi qui suis l'auteur: qu'aurait-ce t pour le
    lecteur?

    J'engage donc le lecteur qui se sentira trop choqu par ce mot de
    _cristallisation_  fermer le livre. Il n'entre pas dans mes voeux,
    et sans doute fort heureusement pour moi, d'avoir beaucoup de
    lecteurs. Il me serait doux de plaire beaucoup  trente ou quarante
    personnes de Paris que je ne verrai jamais, mais que j'aime  la
    folie, sans les connatre. Par exemple, quelque jeune Mme Roland,
    lisant en cachette quelque volume qu'elle cache bien vite, au
    moindre bruit, dans les tiroirs de l'tabli de son pre, lequel est
    graveur de botes de montre. Une me comme celle de Mme Roland me
    pardonnera, je l'espre, non seulement le mot de _cristallisation_
    employ pour exprimer cet acte de folie, qui nous fait apercevoir
    toutes les beauts, tous les genres de perfection dans la femme que
    nous commenons  aimer, mais encore plusieurs ellipses trop
    hardies. Il n'y a qu' prendre un crayon et crire entre les lignes
    les cinq ou six mots qui manquent.

Une repartie imprvue qui me fait voir plus clairement une me tendre,
gnreuse, ardente, ou, comme dit le vulgaire, _romanesque_[22], et
mettant au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener
seule avec son amant  minuit, dans un bois cart, me donne aussi 
rver toute une nuit[23].

  [22] Toutes ses actions eurent d'abord  mes yeux cet air cleste qui
    sur le champ fait d'un homme un tre  part, le diffrencie de tous
    les autres. Je croyais lire dans ses yeux cette soif d'un bonheur
    plus sublime, cette mlancolie non avoue qui aspire  quelque chose
    de mieux que ce que nous trouvons ici-bas, et qui, dans toutes les
    situations o la fortune et les rvolutions peuvent placer une me
    romanesque,

        ... Still prompts the celestial sight,
        For which we wish to live or dare to die.

    (Ultima lettera di Bianca a sua madre. Forl, 1817.)

  [23] C'est pour _abrger_ et pouvoir peindre l'intrieur des mes que
    l'auteur rapporte, en employant la formule du _je_, plusieurs
    sensations qui lui sont trangres; il n'avait rien de personnel qui
    mritt d'tre cit.

Il dira que ma matresse est une prude; je dirai que la sienne est une
_fille_.




CHAPITRE IV


Dans une me parfaitement indiffrente--une jeune fille habitant un
chteau isol au fond d'une campagne,--le plus petit tonnement peut
amener une petite admiration, et, s'il survient la plus lgre
esprance, elle fait natre l'amour et la cristallisation.

Dans ce cas, l'amour plat d'abord comme amusant.

L'tonnement et l'esprance sont puissamment seconds par le besoin
d'amour et la mlancolie que l'on a  seize ans. On sait assez que
l'inquitude de cet ge est une soif d'aimer, et le propre de la soif
est de n'tre pas excessivement difficile sur la nature du breuvage que
le hasard lui prsente.

Rcapitulons les sept poques de l'amour; ce sont:

1 L'admiration;

2 Quel plaisir, etc.;

3 L'esprance;

4 L'amour est n;

5 Premire cristallisation;

6 Le doute parat;

7 Seconde cristallisation.

Il peut s'couler un an entre le n 1 et le n 2.

Un mois entre le n 2 et le n 3; si l'esprance ne se hte pas de
venir, l'on renonce insensiblement au n 2 comme donnant du malheur.

Un clin d'oeil entre le n 3 et le n 4.

Il n'y a pas d'intervalle entre le n 4 et le n 5. Ils ne sauraient
tre spars que par l'intimit.

Il peut s'couler quelques jours, suivant le degr d'imptuosit et les
habitudes de hardiesse du caractre, entre les nos 5 et 6, et il n'y a
pas d'intervalle entre le 6 et le 7.




CHAPITRE V


L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir
que toutes les autres actions possibles[24].

  [24] La bonne ducation,  l'gard des crimes, est de donner des
    remords qui, prvus, mettent un poids dans la balance.

L'amour est comme la fivre, il nat et s'teint sans que la volont y
ait la moindre part. Voil une des principales diffrences de
l'amour-got et de l'amour-passion, et l'on ne peut s'applaudir des
belles qualits de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.

Enfin, l'amour est de tous les ges: voyez la passion de Mme Du Deffant
pour le peu gracieux Horace Walpole. L'on se souvient peut-tre encore 
Paris d'un exemple plus rcent et surtout plus aimable.

Je n'admets en preuve des grandes passions que celles de leurs
consquences qui sont ridicules: par exemple, la timidit, preuve de
l'amour; je ne parle pas de la mauvaise honte au sortir du collge.




CHAPITRE VI

Le rameau de Salzbourg.


La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. Voici son histoire:
tant qu'on n'est pas bien avec ce qu'on aime, il y a la cristallisation
 _solution imaginaire_; ce n'est que par l'imagination que vous tes
sr que telle perfection existe chez la femme que vous aimez. Aprs
l'intimit, les craintes sans cesse renaissantes sont apaises par des
solutions plus relles. Ainsi, le bonheur n'est jamais uniforme que dans
sa source. Chaque jour a une fleur diffrente.

Si la femme aime cde  la passion qu'elle ressent et tombe dans la
faute norme de tuer la crainte par la vivacit de ses transports[25],
la cristallisation cesse un instant; mais, quand l'amour perd de sa
vivacit, c'est--dire de ses craintes, il acquiert le charme d'un
entier abandon, d'une confiance sans bornes, une douce habitude vient
mousser toutes les peines de la vie et donner aux jouissances un autre
genre d'intrt.

  [25] Diane de Poitiers, dans la _Princesse de Clves_.

tes-vous quitt, la cristallisation recommence; et chaque acte
d'admiration, la vue de chaque bonheur qu'elle peut vous donner et
auquel vous ne songiez plus, se termine par cette rflexion dchirante:
Ce bonheur si charmant, je ne le reverrai _jamais!_ et c'est par ma
faute que je le perds! Que si vous cherchez le bonheur dans des
sensations d'un autre genre, votre coeur se refuse  les sentir. Votre
imagination vous peint bien la position physique, elle vous met bien sur
un cheval rapide  la chasse, dans les bois du Devonshire[26]; mais vous
voyez, vous sentez videmment que vous n'y auriez aucun plaisir. Voil
l'erreur d'optique qui produit le coup de pistolet.

  [26] Car, si vous pouviez vous imaginer l un bonheur, la
    cristallisation aurait dfr  votre matresse le privilge
    exclusif de vous donner ce bonheur.

Le jeu a aussi sa cristallisation provoque par l'emploi  faire de la
somme que vous allez gagner.

Les jeux de la cour, si regretts par les nobles, sous le nom de
lgitimit, n'taient si attachants que par la cristallisation qu'ils
provoquaient. Il n'y avait pas de courtisan qui ne rvt la fortune
rapide d'un Luynes ou d'un Lauzun, et de femme aimable qui ne vt en
perspective le duch de madame de Polignac. Aucun gouvernement
raisonnable ne peut redonner cette cristallisation. Rien n'est
anti-imagination comme le gouvernement des tats-Unis d'Amrique. Nous
avons vu que leurs voisins les sauvages ne connaissent presque pas la
cristallisation. Les Romains n'en avaient gure d'ide et ne la
trouvaient que par l'amour physique.

La haine a sa cristallisation; ds qu'on peut esprer de se venger, on
recommence de har.

Si toute croyance o il y a de l'_absurde_ ou du _non-dmontr_ tend
toujours  mettre  la tte du parti les gens les plus absurdes, c'est
encore un des effets de la _cristallisation_. Il y a cristallisation
mme en mathmatiques (voyez les newtoniens en 1740) dans les ttes qui
ne peuvent pas  tout moment se rendre prsentes toutes les parties de
la dmonstration de ce qu'elles croient.

Voyez en preuve la destine des grands philosophes allemands, dont
l'immortalit, tant de fois proclame, ne peut jamais aller au del de
trente ou quarante ans.

C'est parce qu'on ne peut se rendre compte du _pourquoi_ de ses
sentiments que l'homme le plus sage est fanatique en musique.

On ne peut pas  volont se prouver qu'on a raison contre tel
contradicteur.




CHAPITRE VII

Des diffrences entre la naissance de l'amour dans les deux sexes.


Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtimes de
leurs rveries habituelles sont relatives  l'amour, aprs l'intimit,
ces rveries se groupent autour d'un seul objet: elles se mettent 
justifier une dmarche si extraordinaire, si dcisive, si contraire 
toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n'existe pas chez les hommes;
ensuite l'imagination des femmes dtaille  loisir des instants si
dlicieux.

Comme l'amour fait douter des choses les plus dmontres, cette femme
qui, avant l'intimit, tait si sre que son amant est un homme
au-dessus du vulgaire, aussitt qu'elle croit n'avoir plus rien  lui
refuser, tremble qu'il n'ait cherch qu' mettre une femme de plus sur
sa liste.

Alors seulement parat la seconde cristallisation, qui, parce que la
crainte l'accompagne, est de beaucoup la plus forte[27].

  [27] Cette seconde cristallisation manque chez les femmes faciles, qui
    sont bien loin de toutes ces ides romanesques.

Une femme croit de reine s'tre faite esclave. Cet tat de l'me et de
l'esprit est aid par l'ivresse nerveuse que font natre des plaisirs
d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares. Enfin une femme, devant
son mtier  broder, ouvrage insipide et qui n'occupe que les mains,
songe  son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son
escadron, est mis aux arrts s'il fait faire un faux mouvement.

Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte
chez les femmes parce que la crainte est plus vive, la vanit, l'honneur
sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.

Une femme ne peut tre guide par l'habitude d'tre raisonnable, que
moi, homme, je contracte forcment  mon bureau, en travaillant six
heures tous les jours,  des choses froides et raisonnables. Mme hors
de l'amour, elles ont du penchant  se livrer  leur imagination et de
l'exaltation habituelle; la disparition des dfauts de l'objet aim doit
donc tre plus rapide.

Les femmes prfrent les motions  la raison, c'est tout simple: comme
en vertu de nos plats usages, elles ne sont charges d'aucune affaire
dans la famille, _la raison ne leur est jamais utile_, elles ne
l'prouvent jamais bonne  quelque chose.

Elle leur est, au contraire, _toujours nuisible_, car elle ne leur
apparat que pour les gronder d'avoir eu du plaisir hier, ou pour leur
commander de n'en plus avoir demain.

Donnez  rgler  votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de
vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous,
et alors, triste despote, vous aurez au moins le _droit_ de vous
plaindre, puisque vous n'avez pas le talent de vous faire aimer. Ds que
les femmes entreprennent des raisonnements gnraux, elles font de
l'amour sans s'en apercevoir. Dans les choses de dtail, elles se
piquent d'tre plus svres et plus exactes que les hommes. La moiti du
petit commerce est confi aux femmes, qui s'en acquittent mieux que
leurs maris. C'est une maxime connue que, si l'on parle d'affaires avec
elles, on ne saurait avoir trop de gravit.

C'est qu'elles sont toujours et partout avides d'motion: voyez les
plaisirs de l'enterrement en cosse.




CHAPITRE VIII

  This was her favoured fairy realm, and here she erected her aerial
  palaces.

  BRIDE OF LAMMERMOOR, I, 70.


Une jeune fille de dix-huit ans n'a pas assez de cristallisation en son
pouvoir, forme des dsirs trop borns par le peu d'exprience qu'elle a
des choses de la vie, pour tre en tat d'aimer avec autant de passion
qu'une femme de vingt-huit.

Ce soir j'exposais cette doctrine  une femme d'esprit qui prtend le
contraire. L'imagination d'une jeune fille n'tant glace par aucune
exprience dsagrable, et le feu de la premire jeunesse se trouvant
dans toute sa force, il est possible qu' propos d'un homme quelconque
elle se cre une image ravissante. Toutes les fois qu'elle rencontrera
son amant, elle jouira non de ce qu'il est en effet, mais de cette image
dlicieuse qu'elle se sera cre.

Plus tard, dtrompe de cet amant et de tous les hommes, l'exprience
de la triste ralit a diminu chez elle le pouvoir de la
cristallisation, la mfiance a coup les ailes  l'imagination. A propos
de quelque homme que ce soit, ft-il un prodige, elle ne pourra plus se
former une image aussi entranante; elle ne pourra donc plus aimer avec
le mme feu que dans la premire jeunesse. Et comme en amour on ne jouit
que de l'illusion qu'on se fait, jamais l'image qu'elle pourra se crer
 vingt-huit ans n'aura le brillant et le sublime de celle sur laquelle
tait fond le premier amour  seize, et le second amour semblera
toujours d'une espce dgnre.--Non, madame, la prsence de la
mfiance, qui n'existait pas  seize ans, est videmment ce qui doit
donner une couleur diffrente  ce second amour. Dans la premire
jeunesse, l'amour est comme un fleuve immense qui entrane tout dans son
cours, et auquel on sent qu'on ne saurait rsister. Or, une me tendre
se connat  vingt-huit ans; elle sait que si pour elle il est encore du
bonheur dans la vie, c'est  l'amour qu'il faut le demander; il
s'tablit dans ce pauvre coeur agit une lutte terrible entre l'amour et
la mfiance. La cristallisation avance lentement; mais celle qui sort
victorieuse de cette preuve terrible, o l'me excute tous ses
mouvements  la vue continue du plus affreux danger, est mille fois plus
brillante et plus solide que la cristallisation de seize ans, o, par le
privilge de l'ge, tout tait gaiet et bonheur.

Donc l'amour doit tre moins gai et plus passionn[28].

  [28] picure disait que le discernement est ncessaire  la possession
    du plaisir.

Cette conversation (Bologne, 9 mars 1820), qui contredit un point qui me
semblait si clair, me fait penser de plus en plus qu'un homme ne peut
presque rien dire de sens sur ce qui se passe au fond du coeur d'une
femme tendre; quant  une coquette, c'est diffrent: nous avons aussi
des sens et de la vanit.

La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit
provenir de la nature de l'esprance, qui n'est pas la mme. L'un
attaque et l'autre dfend; l'un demande et l'autre refuse; l'un est
hardi, l'autre trs timide.

L'homme se dit: Pourrai-je lui plaire? voudra-t-elle m'aimer?

La femme: N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il m'aime? est-ce un
caractre solide? peut-il se rpondre  soi-mme de la dure de ses
sentiments? C'est ainsi que beaucoup de femmes regardent et traitent
comme un enfant un jeune homme de vingt-trois ans; s'il a fait six
campagnes, tout change pour lui, c'est un jeune hros.

Chez l'homme, l'espoir dpend simplement des actions de ce qu'il aime;
rien de plus ais  interprter. Chez les femmes, l'esprance doit tre
fonde sur des considrations morales trs difficiles  bien apprcier.
La plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour qu'ils regardent
comme dissipant tous les doutes; les femmes ne sont pas assez heureuses
pour pouvoir trouver une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie,
que ce qui fait la scurit et le bonheur de l'un des amants fait le
danger et presque l'humiliation de l'autre.

En amour, les hommes courent le hasard du tourment secret de l'me, les
femmes s'exposent aux plaisanteries du public; elles sont plus timides,
et d'ailleurs l'opinion est beaucoup plus pour elles, car _Sois
considre, il le faut_[29].

  [29] On se rappelle la maxime de Beaumarchais: La nature dit  la
    femme: Sois belle si tu peux, sage si tu veux, mais sois considre,
    il le faut. Sans considration, en France, point d'admiration,
    partant point d'amour.

Elles n'ont pas un moyen sr de subjuguer l'opinion en exposant un
instant leur vie.

Les femmes doivent donc tre beaucoup plus mfiantes. En vertu de leurs
habitudes, tous les mouvements intellectuels qui forment les poques de
la naissance de l'amour sont chez elles plus doux, plus timides, plus
lents, moins dcids; il y a donc plus de dispositions  la constance;
elles doivent se dsister moins facilement d'une cristallisation
commence.

Une femme, en voyant son amant, rflchit avec rapidit ou se livre au
bonheur d'aimer, bonheur dont elle est tire dsagrablement s'il fait
la moindre attaque, car il faut quitter tous les plaisirs pour courir
aux armes.

Le rle de l'amant est plus simple, il regarde les yeux de ce qu'il
aime: un seul sourire peut le mettre au comble du bonheur, et il cherche
sans cesse  l'obtenir[30]. Un homme est humili de la longueur du
sige; elle fait au contraire la gloire d'une femme.

  [30]

        Quando leggemmo il disiato riso
        Esser baciato da cotanto amante,
        Costui che mai da me non fia diviso,
        La bocca mi bacci tutto tremante.

    DANTE, _Inf._, cant. V.

Une femme est capable d'aimer, et, dans un an entier, de ne dire que dix
ou douze mots  l'homme qu'elle prfre. Elle tient note au fond de son
coeur du nombre de fois qu'elle l'a vu; elle est alle deux fois avec
lui au spectacle, deux fois elle s'est trouve  dner avec lui, il l'a
salue trois fois  la promenade.

Un soir,  un petit jeu, il lui a bais la main; on remarque que depuis
elle ne permet plus, sous aucun prtexte et mme au risque de paratre
singulire, qu'on lui baise la main.

Dans un homme, on appellerait cette conduite de l'amour fminin, nous
disait Lonore.




CHAPITRE IX


Je fais tous les efforts possibles pour tre _sec_. Je veux imposer
silence  mon coeur, qui croit avoir beaucoup  dire. Je tremble
toujours de n'avoir crit qu'un soupir, quand je crois avoir not une
vrit.




CHAPITRE X


Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai de rappeler
l'anecdote suivante[31].

  [31] Empoli, juin 1819.

Une jeune personne entend dire qu'douard, son parent, qui va revenir de
l'arme, est un jeune homme de la plus grande distinction; on lui assure
qu'elle en est aime sur sa rputation; mais il voudra probablement la
voir avant de se dclarer et de la demander  ses parents. Elle aperoit
un jeune tranger  l'glise, elle l'entend appeler douard, elle ne
pense plus qu' lui, elle l'aime. Huit jours aprs, arrive le vritable
douard; ce n'est pas celui de l'glise, elle plit, et sera pour
toujours malheureuse si on la force  l'pouser.

Voil ce que les pauvres d'esprit appellent une des draisons de
l'amour.

Un homme gnreux comble une jeune fille malheureuse des bienfaits les
plus dlicats; on ne peut pas avoir plus de vertus, et l'amour allait
natre, mais il porte un chapeau mal retap, et elle le voit monter 
cheval d'une manire gauche; la jeune fille s'avoue en soupirant qu'elle
ne peut rpondre aux empressements qu'il lui tmoigne.

Un homme fait la cour  la femme du monde la plus honnte, elle apprend
que ce monsieur a eu des malheurs physiques et ridicules: il lui devient
insupportable. Cependant elle n'avait nul dessein de se jamais donner 
lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien  son esprit et  son
amabilit. C'est tout simplement que la cristallisation est rendue
impossible.

Pour qu'un tre humain puisse s'occuper avec dlices  diviniser un
objet aimable, qu'il soit pris dans la fort des Ardennes ou au bal de
Coulon, il faut d'abord qu'il lui semble parfait, non pas sous tous les
rapports possibles, mais sous tous les rapports qu'il voit actuellement;
il ne lui semblera parfait  tous gards qu'aprs plusieurs jours de la
seconde cristallisation. C'est tout simple, il suffit alors d'avoir
l'ide d'une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.

On voit en quoi la _beaut_ est ncessaire  la naissance de l'amour. Il
faut que la laideur ne fasse pas obstacle. L'amant arrive bientt 
trouver belle sa matresse telle qu'elle est, sans songer  la _vraie
beaut_.

Les traits qui forment la vraie beaut lui promettraient, s'il les
voyait, et si j'ose m'exprimer ainsi, une quantit de bonheur que
j'exprimerai par le nombre un, et les traits de sa matresse, tels
qu'ils sont, lui promettent mille units de bonheur.

Avant la naissance de l'amour, la beaut est ncessaire comme
_enseigne_; elle prdispose  cette passion par les louanges qu'on
entend donner  ce qu'on aimera. Une admiration trs vive rend la plus
petite esprance dcisive.

Dans l'amour-got, et peut-tre dans les premires cinq minutes de
l'amour-passion, une femme, en prenant un amant, tient plus de compte de
la manire dont les autres femmes voient cet homme, que de la manire
dont elle le voit elle-mme.

De l les succs des princes et des officiers[32].

  [32] Those who remarked in the countenance of this young here a
    dissolute audacity mingled with extreme haughtiness and indifference
    to the feelings of others, could not yet deny to his countenance
    that sort of comeliness which belongs to an open set of features,
    well formed by nature, modelled by art to the usual rules of
    courtesy, yet so far frank and honest, that they seemed as if they
    disclaimed to conceal the natural working of the soul. Such an
    expression if often mistaken for _manly frankness_, when in truth it
    arises from the reckless indifference of a libertine disposition,
    conscious of _superiority of birth_, of _wealth_, or of some other
    adventitious advantage totally unconnected with personal merit.

    _Ivanhoe_, tome I, p. 145.

Les jolies femmes de la cour du vieux Louis XIV taient amoureuses de ce
prince.

Il faut bien se garder de prsenter des facilits  l'esprance avant
d'tre sr qu'il y a de l'admiration. On ferait natre la fadeur, qui
rend  jamais l'amour impossible, ou du moins que l'on ne peut gurir
que par la pique d'amour-propre.

On ne sympathise pas avec le _niais_, ni avec le sourire  tout venant;
de l, dans le monde, la ncessit d'un vernis de rouerie; c'est la
noblesse des manires. On ne cueille pas mme le _rire_ sur une plante
trop avilie. En amour, notre vanit ddaigne une victoire trop facile;
et, dans tous les genres, l'homme n'est pas sujet  s'exagrer le prix
de ce qu'on lui offre.




CHAPITRE XI


Une fois la cristallisation commence, l'on jouit avec dlices de chaque
nouvelle beaut que l'on dcouvre dans ce qu'on aime.

Mais qu'est-ce que la beaut? c'est une nouvelle aptitude  vous donner
du plaisir.

Les plaisirs de chaque individu sont diffrents et souvent opposs: cela
explique fort bien comment ce qui est beaut pour un individu est
laideur pour un autre. (Exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le
1er janvier 1820.)

Pour dcouvrir la nature de la beaut, il convient de rechercher quelle
est la nature des plaisirs de chaque individu; par exemple, il faut 
Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasards, et qui,
par ses sourires, autorise des choses fort gaies; une femme qui, 
chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et
qui excite  la fois le genre d'amabilit de Del Rosso et lui permette
de la dployer.

Del Rosso entend par amour apparemment l'amour physique, et Lisio
l'amour-passion. Rien de plus vident qu'ils ne doivent pas tre
d'accord sur le mot beaut[33].

  [33] Ma _beaut_, promesse d'un caractre utile  mon me, est au
    dessus de l'attraction des sens; cette attraction n'est qu'une
    espce particulire. 1815.

La beaut que vous dcouvrez tant donc une nouvelle aptitude  vous
donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus.

La cristallisation forme dans la tte de chaque homme doit porter la
_couleur_ des plaisirs de cet homme.

La cristallisation de la matresse d'un homme, ou sa _BEAUT_, n'est
autre chose que la collection de _TOUTES LES SATISFACTIONS_, de tous les
dsirs qu'il a pu former successivement  son gard.




CHAPITRE XII

Suite de la cristallisation.


Pourquoi jouit-on avec dlices de chaque nouvelle beaut que l'on
dcouvre dans ce qu'on aime?

C'est que chaque nouvelle beaut nous donne la satisfaction pleine et
entire d'un dsir. Vous la voulez tendre, elle est tendre; ensuite vous
la voulez fire comme l'milie de Corneille, et, quoique ces qualits
soient probablement incompatibles, elle parat  l'instant avec une me
romaine. Voil la raison morale pour laquelle l'amour est la plus forte
des passions. Dans les autres, les dsirs doivent s'accommoder aux
froides ralits; ici ce sont les ralits qui s'empressent de se
modeler sur les dsirs; c'est donc celle des passions o les dsirs
violents ont les plus grandes jouissances.

Il y a des conditions gnrales de bonheur qui tendent leur empire sur
toutes les satisfactions de dsirs particuliers:

1 Elle semble votre proprit, car c'est vous seul qui pouvez la rendre
heureuse.

2 Elle est juge de votre mrite. Cette condition tait fort importante
dans les cours galantes et chevaleresques de Franois Ier et de Henri
II, et  la cour lgante de Louis XV. Sous un gouvernement
constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche
d'influence.

3 Pour les coeurs romanesques, plus elle aura l'me sublime, plus
seront clestes et dgags de la fange de toutes les considrations
vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras.

La plupart des jeunes Franais de dix-huit ans sont lves de J.-J.
Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.

Au milieu d'oprations si dcevantes pour le dsir du bonheur, la tte
se perd.

Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit aucun objet _tel
qu'il est_. Il s'exagre en moins ses propres avantages, et en plus les
moindres faveurs de l'objet aim. Les craintes et les espoirs prennent 
l'instant quelque chose de _romanesque_ (de Wayward). Il n'attribue plus
rien au hasard; il perd le sentiment de la probabilit; une chose
imagine est une chose existante pour l'effet sur son bonheur[34].

  [34] Il y a une cause physique, un commencement de folie, une
    affluence du sang au cerveau, un dsordre dans les nerfs et dans le
    centre crbral. Voir le courage phmre des cerfs et la couleur
    des penses d'un _soprano_. En 1922, la physiologie nous donnera
    description de la partie physique de ce phnomne. Je le recommande
     l'attention de M. Edwards.

Une marque effrayante que la tte se perd, c'est qu'en pensant  quelque
petit fait, difficile  observer, vous le voyez blanc, et vous
l'interprtez en faveur de votre amour, un instant aprs vous vous
apercevez qu'en effet il tait noir, et vous le trouvez encore concluant
en faveur de votre amour.

C'est alors qu'une me en proie aux incertitudes mortelles sent vivement
le besoin d'un ami; mais pour un amant il n'est plus d'ami. On savait
cela  la cour. Voil la source du seul genre d'indiscrtion qu'une
femme dlicate puisse pardonner.




CHAPITRE XIII

Du premier pas, du grand monde, des malheurs.


Ce qu'il y a de plus tonnant dans la passion de l'amour, c'est le
premier pas, c'est l'extravagance du changement qui s'opre dans la tte
d'un homme.

Le grand monde, avec ses ftes brillantes, sert l'amour comme favorisant
ce _premier pas_.

Il commence par changer l'admiration simple (n 1) en admiration tendre
(n 2): Quel plaisir de lui donner des baisers, etc.

Une valse rapide, dans un salon clair de mille bougies, jette dans les
jeunes coeurs une ivresse qui clipse la timidit, augmente la
conscience des forces et leur donne enfin l'_audace d'aimer_. Car voir
un objet trs aimable ne suffit pas; au contraire, l'extrme amabilit
dcourage les mes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant[35], du
moins dpouill de sa majest.

  [35] De l la possibilit des passions  origine factice, celles-ci,
    et celle de Bndict, et de Batrix (Shakespeare).

Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine,  moins qu'elle ne fasse
des avances[36]?

  [36] Voir les _Amours de Struenzee dans les cours du Nord_, de Brown,
    3 vol., 1819.

Rien n'est donc plus favorable  la naissance de l'amour que le mlange
d'une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps dsirs;
c'est la conduite des bonnes mres de famille qui ont des filles.

Le vrai grand monde tel qu'on le trouvait  la cour de France[37], et
qui, je crois, n'existe plus depuis 1780[38], tait peu favorable 
l'amour, comme rendant presque impossibles la _solitude_ et le loisir
indispensables pour le travail des cristallisations.

  [37] Voir les _Lettres de Mme du Deffant_, de Mlle de Lespinasse, les
    _Mmoires de Bezenval_, _de Lauzun_, de Mme d'pinay, le
    _Dictionnaire des tiquettes_ de Mme de Genlis, les _Mmoires de
    Dangeau_, _d'Horace Walpole_.

  [38] Si ce n'est peut-tre  la cour de Ptersbourg.

La vie de la cour donne l'habitude de voir et d'excuter un grand nombre
de _nuances_, et la plus petite nuance peut tre le commencement d'une
admiration et d'une passion[39].

  [39] Voir Saint-Simon et Werther. Quelque tendre et dlicat que soit
    un solitaire, son me est distraite, une partie de son imagination
    est employe  prvoir la socit. La force de caractre est un des
    charmes qui sduisent le plus les coeurs vraiment fminins. De l le
    succs des jeunes officiers fort graves. Les femmes savent fort bien
    faire la diffrence de la violence des mouvements de passion,
    qu'elles sentent si possibles dans leurs coeurs,  la force de
    caractre; les femmes les plus distingues sont quelquefois dupes
    d'un peu de charlatanisme de ce genre. On peut s'en servir sans
    nulle crainte, aussitt que l'on s'aperoit que la cristallisation a
    commenc.

Quand les malheurs propres de l'amour sont mls d'autres malheurs (de
malheurs de _vanit_, si votre matresse offense votre juste fiert, vos
sentiments d'honneur et de dignit personnelle; de malheurs de sant,
d'argent, de perscution politique, etc.), ce n'est qu'en apparence que
l'amour est augment par ces contre-temps; comme ils occupent  autre
chose l'imagination, ils empchent, dans l'amour esprant, les
cristallisations, et dans l'amour heureux, la naissance des petits
doutes. La douceur de l'amour et sa folie reviennent quand ces malheurs
ont disparu.

Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l'amour chez les
caractres lgers ou insensibles, et qu'aprs sa naissance, si les
malheurs sont antrieurs, ils favorisent l'amour en ce que
l'imagination, rebute des autres circonstances de la vie, qui ne
fournissent que des images tristes, se jette tout entire  oprer la
cristallisation.




CHAPITRE XIV


Voici un effet qui me sera contest, et que je ne prsente qu'aux
hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aim avec passion pendant
de longues annes et d'un amour contrari par des obstacles invincibles:

La vue de tout ce qui est extrmement beau, dans la nature et dans les
arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidit de
l'clair. C'est que, par le mcanisme de la branche d'arbre garnie de
diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au
monde fait partie de la beaut de ce qu'on aime, et cette vue imprvue
du bonheur  l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que
l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.

Un des malheurs de la vie, c'est que ce bonheur de voir ce qu'on aime et
de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L'me est
apparemment trop trouble par ses motions pour tre attentive  ce qui
les cause ou  ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-mme.
C'est peut-tre parce que ces plaisirs ne peuvent pas tre uss par des
rappels  volont, qu'ils se renouvellent avec tant de force, ds que
quelque objet vient nous tirer de la rverie consacre  la femme que
nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau
rapport[40].

  [40] Les parfums.

Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde.
Entran par le _naturel_, et sans faire attention  ce que je lui
disais[41], un jour je lui en fis un loge tendre et pompeux, et elle se
moqua de moi. Je n'eus pas la force de lui dire: Il vous voit chaque
soir.

  [41] Voir la note 23.

Cette sensation est si puissante qu'elle s'tend jusqu' la personne de
mon ennemie qui l'approche sans cesse. Quand je la vois, elle rappelle
tant Lonore, que je ne puis la har dans ce moment, quelque effort que
j'y fasse.

On dirait que par une trange bizarrerie du coeur, la femme aime
communique plus de charme qu'elle n'en a elle-mme. L'image de la ville
lointaine o on la vit un instant[42] jette une plus profonde et plus
douce rverie que sa prsence elle-mme. C'est l'effet des rigueurs.

  [42]

        Nessun maggior dolore
        Che ricordarsi del tempo felice
        Nella miseria.

    DANTE, _Inf._, cant. V.

La rverie de l'amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire
un bon roman tous les trois ans avec le mme plaisir. Il me donne des
sentiments conformes au genre de got tendre qui me domine dans le
moment, ou me procure de la varit dans mes ides, si je ne sens rien.
Je puis aussi couter avec plaisir la mme musique, mais il ne faut pas
que la mmoire cherche  se mettre dans la partie. C'est l'imagination
uniquement qui doit tre affecte; si un opra fait plus de plaisir  la
vingtime reprsentation, c'est que l'on comprend mieux la musique, ou
qu'il rappelle la sensation du premier jour.

Quant aux nouvelles vues qu'un roman suggre pour la connaissance du
coeur humain, je me rappelle fort bien les anciennes; j'aime mme  les
trouver notes en marge. Mais ce genre de plaisir s'applique aux romans,
comme m'avanant dans la connaissance de l'homme, et nullement  la
rverie, qui est le vrai plaisir du roman. Cette rverie est innotable.
La noter, c'est la tuer pour le prsent, car l'on tombe dans l'analyse
philosophique du plaisir, c'est la tuer encore plus srement pour
l'avenir, car rien ne paralyse l'imagination comme l'appel  la mmoire.
Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant _Old
Mortality_  Florence, il y a trois ans,  l'instant je suis plong dans
l'histoire de ma vie, dans l'estime du degr de bonheur aux deux
poques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour
longtemps le laisser-aller des sensations tendres.

Tout grand pote ayant une vive imagination est timide, c'est--dire
qu'il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu'ils
peuvent apporter  ses dlicieuses rveries. C'est pour son _attention_
qu'il tremble. Les hommes, avec leurs intrts grossiers, viennent le
tirer des jardins d'Armide pour le pousser dans un bourbier ftide, et
ils ne peuvent gure le rendre attentif  eux qu'en l'irritant. C'est
par l'habitude de nourrir son me de rveries touchantes, et par son
horreur pour le vulgaire, qu'un grand artiste est si prs de l'amour.

Plus un homme est grand artiste, plus il doit dsirer les titres et
dcorations comme rempart.




CHAPITRE XV


On rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus
contrarie, des moments o l'on croit tout  coup ne plus aimer; c'est
comme une source d'eau douce au milieu de la mer. On n'a presque plus de
plaisir  songer  sa matresse, et, quoique accabl de ses rigueurs,
l'on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intrt  rien
dans la vie. Le nant le plus triste et le plus dcourag succde  une
manire d'tre, agite sans doute, mais qui prsentait toute la nature
sous un aspect neuf, passionn, intressant.

C'est que la dernire visite que vous avez faite  ce que vous aimez
vous a mis dans une position sur laquelle une autre fois votre
imagination a moissonn tout ce qu'elle peut donner de sensations: par
exemple, aprs une priode de froideur, elle vous traite moins mal, et
vous laisse concevoir exactement le mme degr d'esprance, et par les
mmes signes extrieurs qu' une autre poque; tout cela peut-tre sans
qu'elle s'en doute. L'imagination trouvant en son chemin la mmoire et
ses tristes avis, la cristallisation[43] cesse  l'instant.

  [43] On me conseille d'abord d'ter ce mot, ou, si je ne puis y
    parvenir, faute de talent littraire, de rappeler souvent que
    j'entends par _cristallisation_ une certaine figure d'imagination,
    laquelle rend mconnaissable un objet le plus souvent assez
    ordinaire, et en fait un tre  part. Dans les mes qui ne
    connaissent d'autre chemin que la vanit pour arriver au bonheur, il
    est ncessaire que l'homme qui cherche  exciter cette fivre mette
    fort bien sa cravate et soit constamment attentif  mille dtails
    qui excluent tout laisser-aller. Les femmes de la socit avouent
    l'effet tout en niant ou ne voyant pas la cause.




CHAPITRE XVI

  Dans un petit port, dont j'ignore le nom, prs Perpignan, 25 fvrier
  1822[44].

  [44] Copie du journal de Lisio.


Je viens d'prouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met
le coeur exactement dans la mme situation o il se trouve quand il
jouit de la prsence de ce qu'il aime, c'est--dire qu'elle donne le
bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.

S'il en tait ainsi pour tous les hommes, rien au monde ne disposerait
plus  l'amour.

Mais j'ai dj not  Naples, l'anne dernire, que la musique parfaite,
comme la pantomime parfaite[45], me fait songer  ce qui forme
actuellement l'objet de mes rveries et me fait venir des ides
excellentes;  Naples, c'est le moyen d'armer les Grecs.

  [45] _Othello_ et la _Vestale_, ballets de Vigano, excuts par le
    Pallerini et Mollinari.

Or, ce soir, je ne puis me dissimuler que j'ai le malheur _of being too
great an admirer of milady L._

Et peut-tre que la musique parfaite que j'ai eu le bonheur de
rencontrer, aprs deux ou trois mois de privation, quoique allant tous
les soirs  l'Opra, n'a produit tout simplement que son effet
anciennement reconnu, je veux dire celui de faire songer vivement  ce
qui occupe.

--4 mars, huit jours aprs.

Je n'ose ni effacer ni approuver l'observation prcdente. Il est sr
que, quand je l'crivais, je la lisais dans mon coeur. Si je la mets en
doute aujourd'hui, c'est peut tre que j'ai perdu le souvenir de ce que
je voyais alors.

L'habitude de la musique et de sa rverie prdispose  l'amour. Un air
tendre et triste, pourvu qu'il ne soit pas trop dramatique, que
l'imagination ne soit pas force de songer  l'action, excitant purement
 la rverie de l'amour, est dlicieux pour les mes tendres et
malheureuses: par exemple, le trait prolong de clarinette, au
commencement du quartetto de _Bianca e Faliero_, et le rcit de la
Camporesi vers le milieu du quartetto.

L'amant qui est bien avec ce qu'il aime jouit avec transport du fameux
duetto d'_Armida e Rinaldo_ de Rossini, qui peint si juste les petits
doutes de l'amour heureux et les moments de dlices qui suivent les
raccommodements. Le morceau instrumental qui est au milieu du duetto au
moment o Rinaldo veut fuir, et qui reprsente d'une manire si
tonnante le combat des passions, lui semble avoir une influence
physique sur son coeur et le toucher rellement. Je n'ose dire ce que je
sens  cet gard; je passerais pour fou auprs des gens du Nord.




CHAPITRE XVII

La beaut dtrne par l'amour.


Albric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa matresse
(je supplie qu'on me permette une valuation mathmatique), c'est--dire
dont les traits promettent trois units de bonheur, au lieu de deux (je
suppose que la beaut parfaite donne une quantit de bonheur exprime
par le nombre quatre).

Est-il tonnant qu'il leur prfre les traits de sa matresse, qui lui
promettent cent units de bonheur? Mme les petits dfauts de sa figure,
une marque de petite vrole, par exemple, donnent de l'attendrissement 
l'homme qui aime, et le jettent dans une rverie profonde lorsqu'il les
aperoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa matresse? C'est
qu'il a prouv mille sentiments en prsence de cette marque de petite
vrole, que ces sentiments sont pour la plupart dlicieux, sont tous du
plus haut intrt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec
une incroyable vivacit  la vue de ce signe, mme aperu sur la figure
d'une autre femme.

Si l'on parvient ainsi  prfrer et  aimer la _laideur_, c'est que
dans ce cas la laideur est beaut[46]. Un homme aimait  la passion une
femme trs maigre et marque de petite vrole: la mort la lui ravit.
Trois ans aprs,  Rome, admis dans la familiarit de deux femmes, l'une
plus belle que le jour, l'autre maigre, marque de petite vrole, et par
l, si vous voulez, assez laide: je le vois aimer la laide au bout de
huit jours qu'il emploie  effacer sa laideur par ses souvenirs; et, par
une coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de
l'aider en lui fouettant un peu le sang, chose utile  cette
opration[47]. Un homme rencontre une femme et est choqu de sa laideur;
bientt, si elle n'a pas de prtentions, sa physionomie lui fait oublier
les dfauts de ses traits: il la trouve aimable et conoit qu'on puisse
l'aimer; huit jours aprs, il a des esprances; huit jours aprs, on les
lui retire; huit jours aprs, il est fou.

  [46] La beaut n'est que la promesse du bonheur. Le bonheur d'un Grec
    tait diffrent du bonheur d'un Franais de 1822. Voyez les yeux de
    la Vnus de Mdicis et comparez-les aux yeux de la Madeleine de
    Pordenone (chez M. de Sommariva).

  [47] Si l'on est sr de l'amour d'une femme, on examine si elle est
    plus ou moins belle; si l'on doute de son coeur, on n'a pas le temps
    de songer  sa figure.




CHAPITRE XVIII


On remarque au thtre une chose analogue envers les acteurs chris du
public: les spectateurs ne sont plus sensibles  ce qu'ils peuvent avoir
de beaut ou de laideur relle. Lekain, malgr sa laideur remarquable,
faisait des passions  foison. Garrick aussi, par plusieurs raisons,
mais d'abord parce qu'on ne voyait plus la beaut relle de leurs traits
ou de leurs manires, mais bien celle que depuis longtemps l'imagination
tait habitue  leur prter, en reconnaissance et en souvenir de tous
les plaisirs qu'ils lui avaient donns; et, par exemple, la figure seule
d'un acteur comique fait rire ds qu'il entre en scne.

Une jeune fille qu'on menait aux Franais pour la premire fois pouvait
bien sentir quelque loignement pour Lekain durant la premire scne;
mais bientt il la faisait pleurer ou frmir; et comment rsister aux
rles de Tancrde[48] ou d'Orosmane? Si pour elle la laideur tait
encore un peu visible, les transports de tout un public, et l'effet
_nerveux_ qu'ils produisent sur un jeune coeur[49] parvenaient bien vite
 l'clipser. Il ne restait plus de la laideur que le nom, et pas mme
le nom, car l'on entendait des femmes enthousiastes de Lekain s'crier:
Qu'il est beau!

  [48] Voir Mme de Stal, dans _Delphine_, je crois: voil l'artifice
    des femmes peu jolies.

  [49] C'est  cette sympathie nerveuse que je serais tent d'attribuer
    l'effet prodigieux et incomprhensible de la musique  la mode (
    Dresde, pour Rossini, 1821). Ds qu'elle n'est plus de mode, elle
    n'en devient pas plus mauvaise pour cela, et cependant elle ne fait
    plus d'effet sur les coeurs de bonne foi des jeunes filles. Elle
    leur plaisait peut-tre aussi comme excitant les transports des
    jeunes gens.

    Mme de Svign (Lettre 202, le 6 mai 1672) dit  sa fille: Lully
    avait fait un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau
    _Miserere_ y tait encore augment; il y eut un _Libera_ o tous les
    yeux taient pleins de larmes.

    On ne peut pas plus douter de la vrit de cet effet que disputer
    l'esprit ou la dlicatesse  Mme de Svign. La musique de Lully,
    qui la charmait, ferait fuir  cette heure; alors cette musique
    encourageait la _cristallisation_, elle la rend impossible
    aujourd'hui.

Rappelons-nous que la _beaut_ est l'expression du caractre, ou,
autrement dit, des habitudes morales, et qu'elle est par consquent
exempte de toute passion. Or, c'est de la _passion_ qu'il nous faut; la
beaut ne peut nous fournir que des _probabilits_ sur le compte d'une
femme, et encore des probabilits sur ce qu'elle est de sang-froid; et
les regards de votre matresse marque de petite vrole sont une ralit
charmante qui anantit toutes les probabilits possibles.




CHAPITRE XIX

Suite des exceptions  la beaut.


Les femmes spirituelles et tendres, mais  sensibilit timide et
mfiante, qui, le lendemain du jour o elles ont paru dans le monde,
repassent mille fois en revue et avec une timidit souffrante ce
qu'elles ont pu dire ou laisser deviner; ces femmes-l, dis-je,
s'accoutument facilement au manque de beaut chez les hommes, et ce
n'est presque pas un obstacle  leur donner de l'amour.

C'est par le mme principe qu'on est presque indiffrent pour le degr
de beaut d'une matresse adore et qui vous comble de rigueurs. Il n'y
a presque plus de cristallisation de beaut; et, quand l'ami gurisseur
vous dit qu'elle n'est pas jolie, on en convient presque, et il croit
avoir fait un grand pas.

Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce soir ce qu'il avait
senti autrefois en voyant Mirabeau.

Personne, en regardant ce grand homme, n'prouvait par les yeux un
sentiment dsagrable, c'est--dire ne le trouvait laid. Entran par
ses paroles foudroyantes, on n'tait attentif, on ne trouvait du plaisir
 tre attentif qu' ce qui tait _beau_ dans sa figure. Comme il n'y
avait en lui presque pas de traits _beaux_ (de la beaut de la
sculpture, ou de la beaut de la peinture), l'on n'tait attentif qu'
ce qui tait _beau_ d'une autre beaut[50], de la beaut d'expression.

  [50] C'est l l'avantage d'tre  la mode. Faisant abstraction des
    dfauts de la figure dj connus, et qui ne font plus rien 
    l'imagination, on s'attache  l'une des trois beauts suivantes:

    1 Dans le peuple,  l'ide de richesse;

    2 Dans le monde,  l'ide d'lgance, ou matrielle ou morale;

    3 A la cour,  l'ide: je veux plaire aux femmes; presque partout,
     un mlange de ces trois ides. Le bonheur attach  l'ide de
    richesse se joint  la dlicatesse dans le plaisir qui suit l'ide
    d'lgance, et le tout s'applique  l'amour. D'une manire ou
    d'autre, l'imagination est entrane par la nouveaut. L'on arrive
    ainsi  s'occuper d'un homme trs laid sans songer  sa laideur[51],
    et  la longue sa laideur devient beaut. A Vienne, en 1788, Mme
    Vigano, danseuse, la femme  la mode, tait grosse, et les dames
    portrent bientt des petits ventres _ la Vigano_. Par les mmes
    raisons retournes, rien d'affreux comme une mode suranne. Le
    mauvais got, c'est de confondre la mode, qui ne vit que de
    changements, avec le beau durable, fruit de tel gouvernement,
    dirigeant tel climat. Un difice  la mode, dans dix ans, sera  une
    mode suranne. Il sera moins dplaisant dans deux cents ans, quand
    on aura oubli la mode. Les amants sont bien fous de songer  se
    bien mettre; on a bien autre chose  faire en voyant ce qu'on aime
    que de songer  sa toilette; on regarde son amant et on ne l'examine
    pas, dit Rousseau. Si cet examen a lieu, on a affaire  l'amour-got
    et non plus  l'amour-passion. L'air brillant de la beaut dplat
    presque dans ce qu'on aime; on n'a que faire de la voir belle, on la
    voudrait tendre et languissante. La parure n'a d'effet, en amour,
    que pour les jeunes filles qui, svrement gardes dans la maison
    paternelle, prennent souvent une passion par les yeux.

    Dit par L., 15 septembre 1820.

  [51] Le petit Germain, Mmoires de Grammont.

En mme temps que l'attention fermait les yeux  tout ce qui tait laid,
pittoresquement parlant, elle s'attachait avec transport aux plus petits
dtails passables, par exemple,  la _beaut_ de sa vaste chevelure;
s'il et port des cornes, on les et trouves belles[52].

  [52] Soit pour leur poli, soit pour leur grandeur, soit pour leur
    forme; c'est ainsi, ou par la liaison de sentiments (voir plus haut
    les marques de petite vrole) qu'une femme qui aime s'accoutume aux
    dfauts de son amant. La princesse russe C. s'est bien accoutume 
    un homme qui, en dfinitif, n'a pas de nez. L'image du courage et du
    pistolet arm pour se tuer de dsespoir de ce malheur, et la piti
    pour la profonde infortune, aides par l'ide qu'il gurira et qu'il
    commence  gurir, ont opr ce miracle. Il faut que le pauvre
    bless n'ait pas l'air de penser  son malheur.

    Berlin, 1807.

La prsence de tous les soirs d'une jolie danseuse donne de l'attention
force aux mes blases ou prives d'imagination qui garnissent le
balcon de l'Opra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers,
elle rveille l'amour physique et leur procure peut-tre la seule
cristallisation qui soit encore possible. C'est ainsi qu'un laideron qui
n'et pas t honor d'un regard dans la rue, surtout de la part des
gens uss, s'il parat souvent sur la scne, trouve  se faire
entretenir fort cher. Geoffroy disait que le thtre est le pidestal
des femmes. Plus une danseuse est clbre et use, plus elle vaut; de l
le proverbe des coulisses: Telle trouve  se vendre qui n'et pas
trouv  se donner. Ces filles volent une partie de leurs passions 
leurs amants, et sont trs susceptibles d'amour _par pique_.

Comment faire pour ne pas lier des sentiments gnreux ou aimables  la
physionomie d'une actrice dont les traits n'ont rien de choquant, que
tous les soirs l'on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments
les plus nobles, et que l'on ne connat pas autrement? Quand enfin l'on
parvient  tre admis chez elle, ses traits vous rappellent des
sentiments si agrables, que toute la ralit qui l'entoure, quelque peu
noble qu'elle soit quelquefois, se recouvre  l'instant d'une teinte
romanesque et touchante.

Dans ma premire jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragdie
franaise[53], quand j'avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, 
tous les instants, je me surprenais le coeur rempli de respect, croyant
parler  une reine: et rellement je n'ai jamais bien su si, auprs
d'elle, j'avais t amoureux d'une reine ou d'une jolie fille.

  [53] Phrase inconvenante, copie des Mmoires de mon ami, feu M. le
    baron de Bottmer. C'est par le mme artifice que Feramorz plat 
    Lalla-Rook. Voir ce charmant pome.




CHAPITRE XX


Peut-tre que les hommes qui ne sont pas susceptibles d'prouver
l'amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l'effet de la
beaut; c'est du moins l'impression la plus forte qu'ils puissent
recevoir des femmes.

L'homme qui a prouv le battement de coeur que donne de loin le chapeau
de satin blanc de ce qu'il aime est tout tonn de la froideur o le
laisse l'approche de la plus grande beaut du monde. Observant les
transports des autres, il peut mme avoir un mouvement de chagrin.

Les femmes extrmement belles tonnent moins le second jour. C'est un
grand malheur, cela dcourage la cristallisation. Leur mrite tant
visible  tous et formant dcoration, elles doivent compter plus de sots
dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.[54].

  [54] On voit bien que l'auteur n'est ni prince ni millionnaire. J'ai
    voulu voler cet esprit-l au lecteur.




CHAPITRE XXI

De la premire vue.


Une me  imagination est tendre et _dfiante_, je dis mme l'me la
plus nave[55]. Elle peut tre mfiante sans s'en douter; elle a trouv
tant de dsappointements dans la vie! Donc tout ce qui est prvu et
officiel dans la prsentation d'un homme effarouche l'imagination et
loigne la possibilit de la cristallisation. L'amour triomphe, au
contraire, dans le romanesque  la premire vue.

  [55] La fiance de Lammermoor, miss Ashton. Un homme qui a vcu trouve
    dans sa mmoire une foule d'exemples d'_amours_, et n'a que
    l'embarras du choix. Mais, s'il veut crire, il ne sait plus sur
    quoi s'appuyer. Les anecdotes des socits particulires dans
    lesquelles il a vcu sont ignores du public, et il faudrait un
    nombre de pages immense pour les rapporter avec les nuances
    ncessaires. C'est pour cela que je cite des romans comme
    gnralement connus, mais je n'appuie point les ides que je soumets
    au lecteur sur des fictions aussi vides, et calcules la plupart
    plutt pour l'effet pittoresque que pour la vrit.

Rien de plus simple; l'tonnement qui fait longuement songer  une chose
extraordinaire est dj la moiti du mouvement crbral ncessaire pour
la cristallisation.

Je citerai le commencement des amours de Sraphine (_Gil Blas_, tome II,
p. 142). C'est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu'il tait
poursuivi par les sbires de l'inquisition... Aprs avoir travers
quelques alles dans une obscurit profonde, et la pluie continuant 
tomber par torrents, j'arrivai prs d'un salon dont je trouvai la porte
ouverte; j'y entrai, et, quand j'en eus remarqu toute la
magnificence... je vis qu'il y avait  l'un des cts une porte qui
n'tait que pousse; je l'entr'ouvris et j'aperus une enfilade de
chambres dont la dernire seulement tait claire. Que dois-je faire?
dis-je alors en moi-mme... Je ne pus rsister  ma curiosit. Je
m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive  celle o il y avait de
la lumire, c'est--dire une bougie qui brlait sur une table de marbre,
dans un flambeau de vermeil. Mais bientt, jetant les yeux sur un lit
dont les rideaux taient  demi ouverts  cause de la chaleur, je vis un
objet qui s'empara de toute mon attention: c'tait une jeune femme qui,
malgr le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait
d'un profond sommeil... Je m'approchai d'elle... je me sentis saisi...
Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se rveilla.

Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au
milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frmit en
m'apercevant et jeta un cri... Je m'efforai de la rassurer, et, mettant
un genou en terre: Madame, lui dis-je, ne craignez rien... Elle appela
ses filles... Devenue un peu plus hardie par la prsence de cette petite
servante, elle me demanda firement qui j'tais, etc., etc., etc.

Voil une premire vue qu'il n'est pas facile d'oublier. Quoi de plus
sot, au contraire, dans nos moeurs actuelles, que la prsentation
officielle et presque sentimentale du _futur_  la jeune fille! Cette
prostitution lgale va jusqu' choquer la pudeur.

Je viens de voir, cette aprs-midi, 17 fvrier 1790 (dit Chamfort, 4,
155), une crmonie de famille, comme on dit, c'est--dire des hommes
rputs honntes, une socit respectable, applaudir au bonheur de Mlle
de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
l'avantage de devenir l'pouse de M. R., vieillard malsain, repoussant,
malhonnte, imbcile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisime fois
aujourd'hui en signant le contrat.

Si quelque chose caractrise un sicle infme, c'est un pareil sujet de
triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, et, dans la perspective,
la cruaut prude avec laquelle la mme socit versera le mpris 
pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme
amoureuse.

Tout ce qui est crmonie, par son essence d'tre une chose affecte et
prvue d'avance, dans laquelle il s'agit de se comporter d'_une manire
convenable_, paralyse l'imagination et ne la laisse veille que pour ce
qui est contraire au but de la crmonie et ridicule; de l l'effet
magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comble de
timidit et de pudeur souffrante durant la prsentation officielle du
futur, ne peut songer qu'au rle qu'elle joue; c'est encore une manire
sre d'touffer l'imagination.

Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme
qu'on n'a vu que deux fois, aprs trois mots latins dits  l'glise, que
de cder malgr soi  un homme qu'on adore depuis deux ans. Mais je
parle un langage absurde.

C'est le p... qui est la source fconde des vices et du malheur qui
suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la libert pour les
jeunes filles avant le mariage, et le divorce aprs quand elles se sont
trompes, ou plutt quand on les a trompes dans le choix qu'on leur
fait faire. Voyez l'Allemagne, ce pays des bons mnages; une aimable
princesse (Mme la duchesse de Sa...) vient de s'y marier en tout bien
tout honneur pour la quatrime fois, et elle n'a pas manqu d'inviter 
la fte ses trois premiers maris, avec lesquels elle est trs bien.
Voil l'excs; mais un seul divorce, qui punit un mari de ses tyrannies,
empche des milliers de mauvais mnages. Ce qu'il y a de plaisant, c'est
que Rome est l'un des pays o l'on voit le plus de divorces[56].

  [56] Tout cela a t crit  Rome vers 1820.

L'amour aime,  la premire vue, une physionomie qui indique  la fois
dans un homme quelque chose  respecter et  plaindre.




CHAPITRE XXII

De l'engouement.


Des esprits fort dlicats sont trs susceptibles de curiosit et de
prvention; cela se remarque surtout dans les mes chez lesquelles s'est
teint le feu sacr, source des passions, et c'est un des symptmes les
plus funestes. Il y a aussi de l'engouement chez les coliers qui
entrent dans le monde. Aux deux extrmits de la vie, avec trop ou trop
peu de sensibilit, on ne s'expose pas avec simplicit  sentir le juste
effet des choses,  prouver la vritable sensation qu'elles doivent
donner. Ces mes trop ardentes ou ardentes par excs, amoureuses 
crdit, si l'on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les
attendre.

Avant que la sensation, qui est la consquence de la nature des objets,
arrive jusqu' elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir,
de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mmes une source
inpuisable. Puis, en s'en approchant, elles voient ces choses, non
telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les ont faites, et, jouissant
d'elles-mmes sous l'apparence de tel objet, elles croient jouir de cet
objet. Mais, un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on
dcouvre que l'objet ador _ne renvoie pas la balle_; l'engouement
tombe, et l'chec qu'prouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet
trop apprci.




CHAPITRE XXIII

Des coups de foudre.


Il faudrait changer ce mot ridicule; cependant la chose existe. J'ai vu
l'aimable et noble Wilhelmine, le dsespoir des _beaux_ de Berlin,
mpriser l'amour et se moquer de ses folies. Brillante de jeunesse,
d'esprit, de beaut, de bonheurs de tous les genres..., une fortune sans
bornes, en lui donnant l'occasion de dvelopper toutes ses qualits,
semblait conspirer avec la nature pour prsenter au monde l'exemple si
rare d'un bonheur parfait accord  une personne qui en est parfaitement
digne. Elle avait vingt-trois ans; dj  la cour depuis longtemps, elle
avait conduit les hommages du plus haut parage; sa vertu modeste, mais
inbranlable, tait cite en exemple, et dsormais les hommes les plus
aimables, dsesprant de lui plaire, n'aspiraient qu' son amiti. Un
soir elle va au bal chez le prince Ferdinand, elle danse dix minutes
avec un jeune capitaine.

De ce moment, crivait-elle par la suite  une amie[57], il fut le
matre de mon coeur et de moi, et cela  un point qui m'et remplie de
terreur, si le bonheur de voir Herman m'et laiss le temps de songer au
reste de l'existence. Ma seule pense tait d'observer s'il m'accordait
quelque attention.

  [57] Traduit _ad litteram_ des Mmoires de Bottmer.

Aujourd'hui, la seule consolation que je puisse trouver  mes fautes
est de me bercer de l'illusion qu'une force suprieure m'a ravie 
moi-mme et  la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d'une
manire qui approche de la ralit, jusqu' quel point, seulement 
l'apercevoir, allrent le dsordre et le bouleversement de tout mon
tre. Je rougis de penser avec quelle rapidit et quelle violence
j'tais entrane vers lui. Si sa premire parole, quand enfin il me
parla, et t: M'adorez-vous? en vrit je n'aurais pas eu la force
de ne pas lui rpondre: Oui. J'tais loin de penser que les effets
d'un sentiment pussent tre  la fois si subits et si peu prvus. Ce fut
au point qu'un instant je crus tre empoisonne.

Malheureusement vous et le monde, ma chre amie, savez que j'ai bien
aim Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d'un quart d'heure, que
depuis il n'a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses
dfauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu'il m'aimt.

Peu aprs que j'eus dans avec lui, le roi s'en alla; Herman, qui tait
du dtachement de service, fut oblig de le suivre. Avec lui, tout
disparut pour moi dans la nature. C'est en vain que j'essayerais de vous
peindre l'excs de l'ennui dont je me sentis accable ds que je ne le
vis plus. Il n'tait gal que par la vivacit du dsir que j'avais de
me trouver seule avec moi-mme.

Je pus partir enfin. A peine enferme  double tour dans mon
appartement, je voulus rsister  ma passion. Je crus y russir. Ah! ma
chre amie, que je payai cher ce soir-l, et les journes suivantes, le
plaisir de pouvoir me croire de la vertu!

Ce que l'on vient de lire est la narration exacte d'un vnement qui fit
la nouvelle du jour, car au bout d'un mois ou deux la pauvre Wilhelmine
fut assez malheureuse pour qu'on s'apert de son sentiment. Telle fut
l'origine de cette longue suite de malheurs qui l'ont fait prir si
jeune et d'une manire si tragique, empoisonne par elle ou par son
amant. Tout ce que nous pmes voir dans ce jeune capitaine, c'est qu'il
dansait fort bien; il avait beaucoup de gaiet, encore plus d'assurance,
un grand air de bont, et vivait avec des filles; du reste,  peine
noble, fort pauvre, et ne venant pas  la cour.

Non seulement il ne faut pas la mfiance, mais il faut la lassitude de
la mfiance, et pour ainsi dire l'impatience du courage contre les
hasards de la vie. L'me,  son insu, ennuye de vivre sans aimer,
convaincue malgr elle par l'exemple des autres femmes, ayant surmont
toutes les craintes de la vie, mcontente du triste bonheur de
l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modle idal. Elle
rencontre un jour un tre qui ressemble  ce modle, la cristallisation
reconnat son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours
au matre de son destin ce qu'elle rvait depuis longtemps[58].

  [58] Plusieurs phrases prises  Crbillon, tome III.

Les femmes sujettes  ce malheur ont trop de hauteur dans l'me pour
aimer autrement que par passion. Elles seraient sauves si elles
pouvaient s'abaisser  la galanterie.

Comme le coup de foudre vient d'une secrte lassitude de ce que le
catchisme appelle la vertu, et de l'ennui que donne l'uniformit de la
perfection, je croirais assez qu'il doit tomber le plus souvent sur ce
qu'on appelle le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l'air Caton
ait jamais occasionn de coup de foudre.

Ce qui les rend si rares, c'est que, si le coeur qui aime ainsi d'avance
a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de
foudre.

Une femme rendue mfiante par les malheurs n'est pas susceptible de
cette rvolution de l'me.

Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges donnes d'avance
et par des femmes  la personne qui doit en tre l'objet.

Une des sources les plus comiques des aventures d'amour, ce sont les
faux coups de foudre. Une femme ennuye, mais non sensible, se croit
amoureuse pour la vie pendant toute une soire. Elle est fire d'avoir
enfin trouv un de ces grands mouvements de l'me aprs lesquels courait
son imagination. Le lendemain, elle ne sait plus o se cacher, et
surtout comment viter le malheureux objet qu'elle adorait la veille.

Les gens d'esprit savent voir, c'est--dire mettre  profit ces coups de
foudre.

L'amour physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus
jolie femme et la plus facile de Berlin rougir tout  coup dans sa
calche o nous tions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de
passer. Elle est tombe dans la rverie profonde, dans l'inquitude. Le
soir,  ce qu'elle m'avoua au spectacle, elle avait des folies, des
transports, elle ne pensait qu' Findorff, auquel elle n'a jamais parl.
Si elle et os, me disait-elle, elle l'et envoy chercher: cette jolie
figure prsentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela
durait encore le lendemain; au bout de trois jours, Findorff ayant fait
le nigaud, elle n'y pensa plus. Un mois aprs, il lui tait odieux.




CHAPITRE XXIV

Voyage dans un pays inconnu.


Je conseille  la plupart des gens ns dans le Nord de passer le prsent
chapitre. C'est une dissertation obscure sur quelques phnomnes
relatifs  l'oranger, arbre qui ne crot ou qui ne parvient  toute sa
hauteur qu'en Italie et en Espagne. Pour tre intelligible ailleurs,
j'aurais d _diminuer_ les faits.

C'est  quoi je n'aurais pas manqu si j'avais eu le dessein un seul
instant d'crire un livre gnralement agrable. Mais, le ciel m'ayant
refus le talent littraire, j'ai uniquement pens  dcrire avec toute
la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude,
certains faits dont un sjour prolong dans la patrie de l'oranger m'a
rendu l'involontaire tmoin. Frdric le Grand, ou tel autre homme
distingu du Nord, qui n'a jamais eu occasion de voir l'oranger en
pleine terre, m'aurait sans doute ni les faits suivants et ni de bonne
foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.

Cette dclaration sincre pouvant paratre de l'orgueil, j'ajoute la
rflexion suivante:

Nous crivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai, et chacun dment
son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie; ils
n'ont rellement pas plus de valeur. La postrit, en oubliant les uns
et rimprimant les autres, dclarera les billets gagnants. Jusque-l,
chacun de nous, ayant crit de son mieux ce qui lui semble vrai, n'a
gure de raison de se moquer de son voisin,  moins que la satire ne
soit plaisante, auquel cas il a toujours raison, surtout s'il crit
comme M. Courrier  Del Furia.

Aprs ce prambule, je vais entrer courageusement dans l'examen de faits
qui, j'en suis convaincu, ont rarement t observs  Paris. Mais enfin,
 Paris, ville suprieure  toutes les autres sans doute, l'on ne voit
pas des orangers en pleine terre comme  Sorrento, et c'est  Sorrento,
la patrie du Tasse, sur le golfe de Naples, dans une position  mi cte
de la mer, plus pittoresque encore que celle de Naples elle-mme, mais
o on ne lit pas le _Miroir_, que Lisio Visconti a observ et not les
faits suivants:

Lorsqu'on doit voir le soir la femme qu'on aime, l'attente d'un si grand
bonheur rend insupportables tous les moments qui en sparent.

Une fivre dvorante fait prendre et quitter vingt occupations. L'on
regarde sa montre  chaque instant, et l'on est ravi quand on voit qu'on
a pu faire passer dix minutes sans la regarder; l'heure tant dsire
sonne enfin, et quand on est  sa porte prt  frapper, l'on serait aise
de ne pas la trouver; ce n'est que par rflexion qu'on s'en affligerait;
en un mot, l'attente de la voir produit un effet dsagrable.

Voil de ces choses qui font dire aux bonnes gens que l'amour
draisonne.

C'est que l'imagination, retire violemment de rveries dlicieuses o
chaque pas produit le bonheur, est ramene  la svre ralit.

L'me tendre sait bien que, dans le combat qui va commencer aussitt que
vous la verrez, la moindre ngligence, le moindre manque d'attention ou
de courage, sera puni par une dfaite empoisonnant pour longtemps les
rveries de l'imagination, et hors de l'intrt de la passion si l'on
cherchait  s'y rfugier, humiliante pour l'amour-propre. On se dit:
J'ai manqu d'esprit, j'ai manqu de courage; mais l'on n'a du courage
envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.

Ce reste d'attention que l'on arrache avec tant de peine aux rveries de
la cristallisation fait que, dans les premiers discours  la femme qu'on
aime, il chappe une foule de choses qui n'ont pas de sens, ou qui ont
un sens contraire  ce qu'on sent, ou ce qui est plus poignant encore,
on exagre ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules  ses
yeux. Comme on sent vaguement qu'on ne fait pas assez d'attention  ce
qu'on dit, un mouvement machinal fait soigner et charger la dclamation.
Cependant l'on ne peut pas se taire  cause de l'embarras du silence,
durant lequel on pourrait encore moins songer  elle. On dit donc d'un
air senti une foule de choses qu'on ne sent pas, et qu'on serait bien
embarrass de rpter; l'on s'obstine  se refuser  sa prsence pour
tre encore plus  elle. Dans les premiers moments que je connus
l'amour, cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire que je
n'aimais pas.

Je comprends la lchet, et comment les conscrits se tirent de la peur
en se jetant  corps perdu au milieu du feu. Le nombre des sottises que
j'ai dites depuis deux ans pour ne pas me taire me met au dsespoir
quand j'y songe.

Voil qui devrait bien marquer aux yeux des femmes la diffrence de
l'amour-passion et de la galanterie, de l'me tendre et de l'me
prosaque[59].

  [59] C'tait un mot de Lonore.

Dans ces moments dcisifs, l'une gagne autant que l'autre perd; l'me
prosaque reoit justement le degr de chaleur qui lui manque
habituellement, tandis que la pauvre me tendre devient folle par excs
de sentiment, et, qui plus est, a la prtention de cacher sa folie. Tout
occupe  gouverner ses propres transports, elle est bien loin du
sang-froid qu'il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouille
d'une visite o l'me prosaque et fait un grand pas. Ds qu'il s'agit
des intrts trop vifs de sa passion, une me tendre et fire ne peut
pas tre loquente auprs de ce qu'elle aime; ne pas russir lui fait
trop de mal. L'me vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de
succs, ne s'arrte pas  pressentir la douleur de la dfaite, et, fire
de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l'me tendre, qui, avec
tout l'esprit possible, n'a jamais l'aisance ncessaire pour dire les
choses les plus simples et du succs le plus assur. L'me tendre, bien
loin de pouvoir rien arracher par force, doit se rsigner  ne rien
obtenir que de la _charit_ de ce qu'elle aime. Si la femme qu'on aime
est vraiment sensible, l'on a toujours lieu de se repentir d'avoir voulu
se faire violence pour lui parler d'amour. On a l'air honteux, on a
l'air glac, on aurait l'air menteur, si la passion ne se trahissait pas
 d'autres signes certains. Exprimer ce qu'on sent si vivement et si en
dtail,  tous les instants de la vie, est une corve qu'on s'impose,
parce qu'on a lu des romans, car, si l'on tait naturel, on
n'entreprendrait jamais une chose si pnible. Au lieu de vouloir parler
de ce qu'on sentait il y a un quart d'heure, et de chercher  faire un
tableau gnral et intressant, on exprimerait avec simplicit le dtail
de ce qu'on sent dans le moment; mais non, l'on se fait une violence
extrme pour russir moins bien, et comme l'vidence de la sensation
actuelle manque  ce qu'on dit, et que la mmoire n'est pas libre, on
trouve convenables dans le moment et l'on dit des choses du ridicule le
plus humiliant.

Quand enfin, aprs une heure de trouble, cet effort extrmement pnible
est fait de se retirer des jardins enchants de l'imagination, pour
jouir tout simplement de la prsence de ce qu'on aime, il se trouve
souvent qu'il faut s'en sparer.

Tout ceci parat une extravagance. J'ai vu mieux encore, c'tait un de
mes amis qu'une femme, qu'il aimait  l'idoltrie, se prtendant
offense de je ne sais quel manque de dlicatesse qu'on n'a jamais voulu
me confier, avait condamn tout  coup  ne la voir que deux fois par
mois. Ces visites, si rares et si dsires, taient un accs de folie,
et il fallait toute la force de caractre de Salviati pour qu'elle ne
part pas au dehors.

Ds l'abord, l'ide de la fin de la visite est trop prsente pour qu'on
puisse trouver du plaisir. L'on parle beaucoup sans s'couter; souvent
l'on dit le contraire de ce qu'on pense. On s'embarque dans des
raisonnements qu'on est oblig de couper court,  cause de leur
ridicule, si l'on vient  se rveiller et  s'couter. L'effort qu'on se
fait est si violent, qu'on a l'air froid. L'amour se cache par son
excs.

Loin d'elle l'imagination tait berce par les plus charmants dialogues;
l'on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On
se croit ainsi pendant dix ou douze jours l'audace de lui parler; mais,
l'avant-veille de celui qui devrait tre heureux, la fivre commence et
redouble  mesure qu'on approche de l'instant terrible.

Au moment d'entrer dans son salon, l'on est rduit, pour ne pas dire ou
faire des sottises incroyables,  se cramponner  la rsolution de
garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir
de sa figure. A peine en sa prsence, il survient comme une sorte
d'ivresse dans les yeux. On se sent port comme un maniaque  faire des
actions tranges, on a le sentiment d'avoir deux mes: l'une pour faire,
et l'autre pour blmer ce qu'on fait. On sent confusment que
l'attention force donne  la sottise rafrachirait le sang un moment,
en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter
pour quinze jours.

S'il se trouve l quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans
son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s'il tait curieux de
perdre des moments si rares, y devient tout attention. Cette heure,
qu'il se promettait si dlicieuse, passe comme un trait brlant, et
cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites
circonstances qui lui montrent combien il est devenu tranger  ce qu'il
aime. Il se trouve au milieu d'indiffrents qui font visite, et il se
voit le seul qui ignore tous les petits dtails de sa vie de ces jours
passs. Enfin il sort; et, en lui disant froidement adieu, il a
l'affreux sentiment d'tre  quinze jours de la revoir; nul doute qu'il
souffrirait moins  ne jamais voir ce qu'il aime. C'est dans le genre,
mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui tous les six mois faisait
cent lieues pour voir un quart d'heure,  Lecce, une matresse adore et
garde par un jaloux.

On voit bien ici la volont sans influence sur l'amour: outr contre sa
matresse et contre soi-mme, comme l'on se prcipiterait dans
l'indiffrence avec fureur! Le seul bien de cette visite est de
renouveler le trsor de la cristallisation.

La vie pour Salviati tait divise en priodes de quinze jours, qui
prenaient la couleur de la soire o il lui avait t permis de voir Mme
***; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne
rentrait pas chez lui de peur de cder  la tentation de se brler la
cervelle.

J'ai vu ce soir-l que les romanciers ont trs mal peint le moment du
suicide. Je suis altr, me disait Salviati d'un air simple, j'ai
besoin de prendre ce verre d'eau. Je ne combattis point sa rsolution,
je lui fis mes adieux; et il se mit  pleurer.

D'aprs le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait
pas sage de tirer des consquences trop presses d'un dtail isol de la
conversation. Ils n'accusent juste leurs sentiments que dans les mots
imprvus; alors c'est le cri du coeur. Du reste, c'est de la physionomie
de l'ensemble des choses dites que l'on peut tirer des inductions. Il
faut se rappeler qu'assez souvent un tre trs mu n'a pas le temps
d'apercevoir l'motion de la personne qui cause la sienne.




CHAPITRE XXV

La prsentation.


A la finesse,  la sret de jugement avec lesquelles je vois les femmes
saisir certains dtails, je suis plein d'admiration; un instant aprs,
je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser mouvoir jusqu'aux
larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractre une
plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu'il
y ait l quelque loi gnrale que j'ignore.

Attentives  _un_ mrite d'un homme, et entranes par _un_ dtail,
elles le sentent vivement et n'ont plus d'yeux pour le reste. Tout le
fluide nerveux est employ  jouir de cette qualit, il n'en reste plus
pour voir les autres.

J'ai vu les hommes les plus remarquables tre prsents  des femmes de
beaucoup d'esprit; c'tait toujours un grain de prvention qui dcidait
de l'effet de la premire vue.

Si l'on veut me permettre un dtail familier, je conterai que l'aimable
colonel L. B... allait tre prsent  Mme Struve de Koenigsberg; c'est
une femme du premier ordre. Nous nous disions: _Far colpo?_ (fera-t-il
effet?) Il s'engage un pari. Je m'approche de Mme de Struve, et lui
conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates; le second
jour, il fait la lessive du Gascon; elle pourra remarquer sur sa cravate
des plis verticaux. Rien de plus videmment faux.

Comme j'achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de
Paris et produit plus d'effet. Remarquez que Mme de Struve aimait;
c'est une femme honnte, et il ne pouvait tre question de galanterie
entre eux.

Jamais deux caractres n'ont t plus faits l'un pour l'autre. On
blmait Mme de Struve d'tre romanesque, et il n'y avait que la vertu,
pousse jusqu'au romanesque, qui pt toucher L. B... Elle l'a fait
fusiller trs jeune.

Il a t donn aux femmes de sentir, d'une manire admirable, les
nuances d'affection, les variations les plus insensibles du corps
humain, les mouvements les plus lgers des amours-propres.

Elles ont  cet gard un organe qui nous manque; voyez-les soigner un
bless.

Mais peut-tre aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison
morale. J'ai vu les femmes les plus distingues se charmer d'un homme
d'esprit qui n'tait pas moi, et tout d'un temps, et presque du mme
mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrap comme un
connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et
prfrer les strass s'ils sont plus gros.

J'en concluais qu'il faut tout oser auprs des femmes. L, o le gnral
Lassale a chou, un capitaine  moustaches et  jurements russit[60].
Il y a srement dans le mrite des hommes tout un ct qui leur chappe.

  [60] Posen, 1807.

Pour moi, j'en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux,
chez les hommes, s'use par la cervelle, et chez les femmes par le coeur;
c'est pour cela qu'elles sont plus sensibles. Un grand travail oblig et
dans le mtier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles
rien ne peut les consoler que la distraction.

Appiani, qui ne croit  la vertu qu' la dernire extrmit, et avec
lequel j'allais ce soir  la chasse des ides, en lui exposant celles de
ce chapitre, me rpond:

La force d'me qu'ponine employait avait un dvouement hroque 
faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et  l'empcher de
tomber dans le dsespoir, s'ils eussent vcu tranquillement  Rome, elle
l'et employe  lui cacher un amant, il faut un aliment aux mes
fortes.




CHAPITRE XXVI

De la pudeur.


Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu'on cache le plus
ici, mais mourrait de honte plutt que de montrer son bras. Il est clair
que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C'est
peut-tre la loi seule, fille de la civilisation, qui ne produise que du
bonheur.

On a observ que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c'est
qu'obligs de plonger la tte dans l'eau, ils sont sans dfense en ce
moment. Aprs avoir considr ce qui se passe  Otati[61], je ne vois
pas d'autre base naturelle  la pudeur.

  [61] Voir les voyages de Bougainville, de Cook, etc. Chez quelques
    animaux, la femelle semble se refuser au moment o elle se donne.
    C'est  l'anatomie compare que nous devons demander les plus
    importantes rvlations sur nous-mmes.

L'amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu'un amour
physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop
barbares.

Et la pudeur prte  l'amour le secours de l'imagination, c'est lui
donner la vie.

La pudeur est enseigne de trs bonne heure aux petites filles par leurs
mres, et avec une extrme jalousie, on dirait comme par esprit de
corps; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant
qu'elles auront.

Pour une femme timide et tendre rien ne doit tre au-dessus du supplice
de s'tre permis, en prsence d'un homme, quelque chose dont elle croit
devoir rougir; je suis convaincu qu'une femme un peu fire prfrerait
mille morts. Une lgre libert, prise du ct tendre par l'homme qu'on
aime, donne un moment de plaisir vif[62]; s'il a l'air de la blmer ou
seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans
l'me un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a
donc tout  gagner  avoir des manires fort rserves. Le jeu n'est pas
gal; on hasarde contre un petit plaisir, ou contre l'avantage de
paratre un peu plus aimable, le danger d'un remords cuisant et d'un
sentiment de honte qui doit rendre mme l'amant moins cher. Une soire
passe gaiement,  l'tourdie et sans songer  rien, est chrement paye
 ce prix. La vue d'un amant avec lequel on craint d'avoir eu ce genre
de torts doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s'tonner de
la force d'une habitude  laquelle les plus lgres infractions sont
punies par la honte la plus atroce?

  [62] Fait voir son amour d'une faon nouvelle.

Quant  l'utilit de la pudeur, elle est la mre de l'amour; on ne
saurait plus lui rien contester. Pour le mcanisme du sentiment, rien
n'est plus simple; l'me s'occupe  avoir honte, au lieu de s'occuper 
dsirer; on s'interdit les dsirs, et les dsirs conduisent aux actions.

Il est vident que toute femme tendre et fire, et ces deux choses tant
cause et effet vont difficilement l'une sans l'autre, doit contracter
des habitudes de froideur que les gens qu'elles dconcertent appellent
de la pruderie.

L'accusation est d'autant plus spcieuse, qu'il est trs difficile de
garder un juste milieu; pour peu qu'une femme ait peu d'esprit et
beaucoup d'orgueil, elle doit bientt en venir  croire qu'en fait de
pudeur on n'en saurait trop faire. C'est ainsi qu'une Anglaise se croit
insulte si l'on prononce devant elle le nom de certains vtements. Une
Anglaise se garderait bien, le soir  la campagne, de se laisser voir
quittant le salon avec son mari; et, ce qui est plus grave, elle croit
blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre
que ce mari[63]. C'est peut-tre  cause d'une attention si dlicate que
les Anglais, gens d'esprit, laissent voir tant d'ennui de leur bonheur
domestique. A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil[64]?

  [63] Voir l'admirable peinture de ces moeurs ennuyeuses  la fin de
    _Corinne_; et Mme de Stal a flatt le portrait.

  [64] La Bible et l'aristocratie se vengent cruellement sur les gens
    qui croient leur devoir tout.

En revanche, passant tout  coup de Plymouth  Cadix et Sville, je
trouvai qu'en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un
peu trop oublier une retenue ncessaire. Je remarquai des caresses fort
tendres qu'on se permettait en public et qui, loin de me sembler
touchantes, m'inspiraient un sentiment tout oppos. Rien n'est plus
pnible.

Il faut s'attendre  trouver _incalculable_ la force des habitudes
inspires aux femmes sous prtexte de pudeur. Une femme vulgaire, en
outrant la pudeur, croit se faire l'gale d'une femme distingue.

L'empire de la pudeur est tel, qu'une femme tendre arrive  se trahir
envers son amant plutt par des faits que par des paroles.

La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne,
vient de me conter qu'hier soir, un fat franais, qui est ici et qui
donne une drle d'ide de sa nation, s'est avis de se cacher sous son
lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de
dclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand
homme a manqu de prsence d'esprit; il a bien attendu que Mme M... et
congdi sa femme de chambre et se ft mise au lit, mais il n'a pas eu
la patience de donner aux gens le temps de s'endormir. Elle s'est jete
 la sonnette, et l'a fait chasser honteusement au milieu des hues et
des coups de cinq ou six laquais. Et s'il et attendu deux heures? lui
disais-je.--J'aurais t bien malheureuse: Qui pourra douter, m'et-il
dit, que je ne sois ici par vos ordres[65].

  [65] On me conseille de supprimer ce dtail: Vous me prenez pour une
    femme bien leste, d'oser conter de telles choses devant moi.

Au sortir de chez cette jolie femme, je suis all chez la femme la plus
digne d'tre aime que je connaisse. Son extrme dlicatesse est, s'il
se peut, au-dessus de sa beaut touchante. Je la trouve seule et lui
conte l'histoire de Mme M... Nous raisonnons l-dessus: coutez, me
dit-elle, si l'homme qui se permet cette action tait aimable auparavant
aux yeux de cette femme, on lui pardonnera, et, par la suite on
l'aimera.--J'avoue que je suis rest confondu de cette lumire imprvue
jete sur les profondeurs du coeur humain. Je lui ai rpondu au bout
d'un silence:--Mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux
dernires violences?

Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l'et
crit. Tout ce qui tient  la fiert,  l'orgueil fminin,  l'habitude
de la pudeur et de ses excs,  certaines _dlicatesses_, la plupart
dpendant uniquement d'_associations de sensations_[66], qui ne peuvent
pas exister chez les hommes, et souvent _dlicatesses_ non fondes dans
la nature; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici
qu'autant qu'on se serait permis d'crire sur ou-dire.

  [66] La pudeur est une des sources du got pour la parure; par tel
    ajustement une femme se promet plus ou moins. C'est ce qui fait que
    la parure est dplace dans la vieillesse.

    Une femme de province, si elle prtend  Paris suivre la mode, se
    promet d'une manire gauche et qui fait rire. Une provinciale
    arrivant  Paris doit commencer par se mettre comme si elle avait
    trente ans.

Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque
chose qui revient  ceci:

Si je sacrifiais jamais ma libert, l'homme que j'arriverais  prfrer
apprcierait davantage mes sentiments en voyant combien j'ai toujours
t avare mme des prfrences les plus lgres. C'est en faveur de cet
amant, qu'elle ne rencontrera peut-tre jamais, que telle femme aimable
montre de la froideur  l'homme qui lui parle en ce moment. Voil la
premire exagration de la pudeur: celle-ci est respectable; la seconde
vient de l'orgueil des femmes; la troisime source d'exagration, c'est
l'orgueil des maris.

Il me semble que cette possibilit d'amour se prsente souvent aux
rveries de la femme mme la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas
aimer quand on a reu du ciel une me faite pour l'amour, c'est se
priver soi et autrui d'un grand bonheur. C'est comme un oranger qui ne
fleurirait pas de peur de faire un pch; et remarquez qu'une me faite
pour l'amour ne peut goter avec transport aucun autre bonheur. Elle
trouve, ds la seconde fois, dans les prtendus plaisirs du monde, un
vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les
aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui
exagrer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperoit bientt qu'ils
lui parlent d'un bonheur dont elle a rsolu de se priver.

La seule chose que je voie  blmer dans la pudeur, c'est de conduire 
l'habitude de mentir; c'est le seul avantage que les femmes faciles
aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit: Mon cher ami,
ds que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que
vous, car j'ai beaucoup d'estime pour vous.

Vive satisfaction de _Constance_, s'criant aprs la victoire de son
amant: Que je suis heureuse de ne m'tre donne  personne depuis huit
ans que je suis brouille avec mon mari!

Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble
pleine de fracheur.

Il faut absolument que je conte ici de quelle nature taient les regrets
d'une dame de Sville abandonne par son amant. J'ai besoin qu'on se
rappelle qu'en amour tout est signe, et surtout qu'on veuille bien
accorder un peu d'indulgence  mon style[67].

  [67] Note 65.

                   *       *       *       *       *

Mes yeux d'homme croient distinguer neuf particularits dans la
_pudeur_.

1 L'on joue beaucoup contre peu, donc tre extrmement rserve, donc
souvent affectation; l'on ne rit pas, par exemple, des choses qui
amusent le plus; donc il faut beaucoup d'esprit pour avoir juste ce
qu'il faut de pudeur[68]. C'est pour cela que beaucoup de femmes n'en
ont pas assez en petit comit, ou, pour parler plus juste, n'exigent pas
que les contes qu'on leur fait soient assez gazs, et ne perdent leurs
voiles qu' mesure du degr d'ivresse et de folie[69].

  [68] Voir le ton de la socit  Genve, surtout dans les familles _du
    haut_; utilit d'une cour pour corriger par le ridicule la tendance
     la pruderie; Duclos faisant des contes  Mme de Rochefort: En
    vrit, vous nous croyez trop honntes femmes. Rien n'est ennuyeux
    au monde comme la pudeur non sincre.

  [69] Eh! mon cher Fronsac, il y a vingt bouteilles de champagne entre
    le conte que tu nous commences et ce que nous disons  cette heure.

Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu'elle doit
imposer  plusieurs femmes, que la plupart d'entre elles n'estiment rien
tant dans un homme que l'effronterie? ou prennent-elles l'effronterie
pour du caractre?

2 Deuxime loi: mon amant m'en estimera davantage.

3 La force de l'habitude l'emporte mme dans les instants les plus
passionns.

4 La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs  l'amant: elle lui fait
sentir quelles lois l'on transgresse pour lui.

5 Et aux femmes des plaisirs plus _enivrants_; comme ils font vaincre
une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l'me. Le comte
de Valmont se trouve  minuit dans la chambre  coucher d'une jolie
femme, cela lui arrive toutes les semaines, et  elle peut-tre une fois
tous les deux ans; la raret et la pudeur doivent donc prparer aux
femmes des plaisirs infiniment plus vifs[70].

  [70] C'est l'histoire du temprament mlancolique compar au
    temprament sanguin. Voyez une femme vertueuse, mme de la vertu
    mercantile de certains dvots (vertueuse moyennant rcompense
    centuple dans un paradis), et un rou de quarante ans blas. Quoique
    le Valmont des _Liaisons dangereuses_ n'en soit pas encore l, la
    prsidente de Tourvel est plus heureuse que lui tout le long du
    livre; et, si l'auteur, qui avait tant d'esprit, en et eu
    davantage, telle et t la moralit de son ingnieux roman.

6 L'inconvnient de la pudeur, c'est qu'elle jette sans cesse dans le
mensonge.

7 L'excs de la pudeur et sa svrit dcouragent d'aimer les mes
tendres et timides[71], justement celles qui sont faites pour donner et
sentir les dlices de l'amour.

  [71] Le temprament mlancolique, que l'on peut appeler le temprament
    de l'amour. J'ai vu les femmes les plus distingues et les plus
    faites pour aimer donner la prfrence, faute d'esprit, au prosaque
    temprament sanguin. Histoire d'Alfred, Grande Chartreuse, 1810.

    Je ne connais pas d'ide qui m'engage plus  voir ce qu'on appelle
    mauvaise compagnie.

    (Ici le pauvre Visconti se perd dans les nues)

    Toutes les femmes sont les mmes pour le fond des mouvements de
    coeur et des passions; les _formes_ des passions sont diffrentes.
    Il y a la diffrence que donne une plus grande fortune, une plus
    grande culture de l'esprit, l'habitude de plus hautes penses, et
    par-dessus tout, et malheureusement, un orgueil plus irritable.

    Telle parole qui irrite une princesse ne choque pas le moins du
    monde une bergre des Alpes. Mais, une fois en colre, la princesse
    et la bergre ont les mmes mouvements de passion.

    (_Note unique de l'diteur._)

8 Chez les femmes tendres qui n'ont pas eu plusieurs amants, la pudeur
est un obstacle  l'aisance des manires, c'est ce qui les expose  se
laisser un peu mener par leurs amies qui n'ont pas le mme manque[72] 
se reprocher. Elles donnent de l'attention  chaque cas particulier, au
lieu de s'en remettre aveuglment  l'habitude. Leur pudeur dlicate
communique  leurs actions quelque chose de contraint;  force de
naturel, elles se donnent l'apparence de manquer de naturel; mais cette
gaucherie tient  la grce cleste.

  [72] Mot de M...

Si quelquefois leur familiarit ressemble  de la tendresse, c'est que
ces mes angliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse
d'interrompre leur rverie, pour s'viter la peine de parler, et de
trouver quelque chose d'agrable et de poli, et qui ne soit que poli, 
dire  un ami, elles se mettent  s'appuyer tendrement sur son bras[73].

  [73] Vol. _Guarna_.

9 Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent
bien rarement au sublime, ce qui donne de la grce  leurs moindres
billets, c'est que jamais elles n'osent tre franches qu' demi: tre
franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus
frquent pour un homme que d'crire absolument sous la dicte de son
imagination, et sans savoir o il va.


RSUM.

L'erreur commune est d'en agir avec les femmes comme avec des espces
d'hommes plus gnreux, plus mobiles, et surtout avec lesquels il n'y a
pas de rivalit possible. L'on oublie trop facilement qu'il y a deux
lois nouvelles et singulires qui tyrannisent ces tres si mobiles, en
concurrence avec tous les penchants ordinaires de la nature humaine; je
veux dire:

L'orgueil fminin et la pudeur, et les habitudes souvent
indchiffrables, filles de la pudeur.




CHAPITRE XXVII

Des regards.


C'est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec
un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut
pas tre rpt textuellement.

Ceci me rappelle le comte G., le Mirabeau de Rome: l'aimable petit
gouvernement de ce pays-l lui a donn une manire originale de faire
des rcits, par des mots entrecoups qui disent tout et rien. Il fait
tout entendre; mais libre  qui que ce soit de rpter textuellement
toutes ses paroles, impossible de le compromettre. Le cardinal Lante lui
disait qu'il avait vol ce talent aux femmes, je dis mme les plus
honntes. Cette friponnerie est une reprsaille cruelle, mais juste, de
la tyrannie des hommes.




CHAPITRE XXVIII

De l'orgueil fminin.


Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d'objets
prtendus importants, de gros gains d'argent, de succs  la guerre, de
gens tus en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles
d'entre elles qui ont l'me fire sentent que, ne pouvant atteindre 
ces objets, elles sont hors d'tat de dployer un orgueil remarquable
par l'importance des choses sur lesquelles il s'appuie. Elles sentent
palpiter dans leur sein un coeur qui, par la force et la fiert de ses
mouvements, est suprieur  tout ce qui les entoure, et cependant elles
voient le dernier des hommes s'estimer plus qu'elles. Elles
s'aperoivent qu'elles ne sauraient montrer d'orgueil que pour de
petites choses, ou du moins que pour des choses qui n'ont d'importance
que par le sentiment, et dont un tiers ne peut tre juge. Tourmentes
par ce contraste dsolant entre la bassesse de leur fortune et la fiert
de leur me, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par
la vivacit de ses transports, ou par l'implacable tnacit avec
laquelle elles maintiennent ses arrts. Avant l'intimit, ces femmes-l
se figurent, en voyant leur amant, qu'il a entrepris un sige contre
elles. Leur imagination est employe  s'irriter de ses dmarches, qui,
aprs tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l'amour,
puisqu'il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l'homme qu'elles
prfrent, elles se piquent de vanit  son gard; et, enfin, avec l'me
la plus tendre, lorsque sa sensibilit n'est pas fixe sur un seul
objet, ds qu'elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n'ont
plus que de la vanit.

Une femme  caractre gnreux sacrifiera mille fois sa vie pour son
amant, et se brouillera  jamais avec lui pour une querelle d'orgueil, 
propos d'une porte ouverte ou ferme. C'est l leur point d'honneur.
Napolon s'est bien perdu pour ne pas cder un village.

J'ai vu une querelle de cette espce durer plus d'un an. Une femme trs
distingue sacrifiait tout son bonheur plutt que de mettre son amant
dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimit de son
orgueil. Le raccommodement fut l'effet du hasard, et chez mon amie, d'un
moment de faiblesse qu'elle ne put vaincre, en rencontrant son amant,
qu'elle croyait  quarante lieues de l, et le trouvant dans un lieu o
certainement il ne s'attendait pas  la voir. Elle ne put cacher son
premier transport de bonheur; l'amant s'attendrit plus qu'elle, ils
tombrent presque aux genoux l'un de l'autre, et jamais je n'ai vu
couler tant de larmes; c'tait la vue imprvue du bonheur. Les larmes
sont l'extrme sourire.

Le duc d'Argyle donna un bel exemple de prsence d'esprit en n'engageant
pas un combat d'orgueil fminin dans l'entrevue qu'il eut  Richemont
avec la reine Caroline[74]. Plus il y a d'lvation dans le caractre
d'une femme, plus terribles sont ces orages.

  [74] The heart of Midlothian (tome III).

                As the blackest sky
    Foretells the heaviest tempest.

_D. Juan._

Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la
vie, des qualits distingues de son amant, plus dans ces instants
cruels o la sympathie semble renverse elle cherche  se venger de ce
qu'elle lui voit habituellement de supriorit sur les autres hommes?
Elle craint d'tre confondue avec eux.

Il y a bien du temps que je n'ai lu l'ennuyeuse _Clarisse_; il me semble
pourtant que c'est par orgueil fminin qu'elle se laisse mourir et
n'accepte pas la main de Lovelace.

La faute de Lovelace tait grande; mais, puisqu'elle l'aimait un peu,
elle aurait pu trouver dans son coeur le pardon d'un crime dont l'amour
tait cause.

Monime, au contraire, me semble un touchant modle de dlicatesse
fminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une
actrice digne de ce rle:

    Et ce fatal amour, dont j'avais triomph,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Vos dtours l'ont surpris et m'en ont convaincue
    Je vous l'ai confess, je le dois soutenir;
    En vain vous en pourriez perdre le souvenir;
    Et cet aveu honteux, o vous m'avez force,
    Demeurera toujours prsent  ma pense.
    Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
    Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
    Que le lit d'un poux qui m'a fait cet outrage,
    Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
    Et, qui, me prparant un ternel ennui,
    M'a fait rougir d'un feu qui n'tait pas pour lui.

RACINE.

Je m'imagine que les sicles futurs diront: Voil  quoi la monarchie
tait bonne[75],  produire de ces sortes de caractres, et leur
peinture par les grands artistes.

  [75] La monarchie sans charte et sans chambres.

Cependant, mme dans les rpubliques du moyen ge, je trouve un
admirable exemple de cette dlicatesse, qui semble dtruire mon systme
de l'influence des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai
avec candeur.

Il s'agit de ces vers si touchants de Dante:

    Deh! quando tu sarai tornato al mondo,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ricorditi di me, che son la Pia:
    Siena mi f: disfecemi maremma;
    Salsi colui, che inannellata pria,
    Disposando, m'avea con la sua gemma.

_Purgatorio_, cant. V[76].

  [76] Hlas! quand tu seras de retour au monde des vivants, daigne
    aussi m'accorder un souvenir. Je suis la Pia; Sienne me donna la
    vie: je trouverai la mort dans nos maremmes. Celui qui en m'pousant
    m'avait donn son anneau sait mon histoire.

La femme qui parle avec tant de retenue avait eu en secret le sort de
Desdemona, et pouvait par un mot faire connatre le crime de son mari
aux amis qu'elle avait laisss sur la terre.

Nello della Pietra obtint la main de madonna Pia, l'unique hritire des
Tolomei, la famille la plus riche et la plus noble de Sienne. Sa beaut,
qui faisait l'admiration de la Toscane, fit natre dans le coeur de son
poux une jalousie qui, envenime par de faux rapports et des soupons
sans cesse renaissants, le conduisit  un affreux projet. Il est
difficile de dcider aujourd'hui si sa femme fut tout  fait innocente,
mais Dante nous la reprsente comme telle.

Son mari la conduisit dans la maremme de Volterre, clbre alors comme
aujourd'hui par les effets de l'_aria cattiva_. Jamais il ne voulut dire
 sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux.
Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul
avec elle, dans une tour abandonne, dont je suis all visiter les
ruines sur le bord de la mer; l il ne rompit jamais son ddaigneux
silence, jamais il ne rpondit aux questions de sa jeune pouse, jamais
il n'couta ses prires. Il attendit froidement auprs d'elle que l'air
pestilentiel et produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne
tardrent pas  fltrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui, dans ce
sicle, eussent paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut.
Quelques chroniqueurs de ces temps loigns rapportent que Nello employa
le poignard pour hter sa fin: elle mourut dans les maremmes, de quelque
manire horrible; mais le genre de sa mort fut un mystre, mme pour les
contemporains. Nello della Pietra survcut pour passer le reste de ses
jours dans un silence qu'il ne rompit jamais.

Rien de plus noble et de plus dlicat que la manire dont la jeune Pia
adresse la parole au Dante. Elle dsire tre rappele  la mmoire des
amis que si jeune elle a laisss sur la terre; toutefois, en se nommant
et dsignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite
plainte d'une cruaut inoue, mais dsormais irrparable, et seulement
indique qu'il sait l'histoire de sa mort.

Cette constance dans la vengeance de l'orgueil ne se voit gure, je
crois, que dans les pays du Midi.

En Pimont, je me suis trouv l'involontaire tmoin d'un fait  peu prs
semblable; mais alors j'ignorais les dtails. Je fus envoy avec vingt
cinq dragons dans les bois le long de la _Sesia_, pour empcher la
contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et dsert,
j'aperus entre les arbres les ruines d'un vieux chteau; j'y allai: 
mon grand tonnement, il tait habit. J'y trouvai un noble du pays, 
figure sinistre; un homme qui avait six pieds de haut et quarante ans:
il me donna deux chambres en rechignant. J'y faisais de la musique avec
mon marchal des logis: aprs plusieurs jours, nous dcouvrmes que
notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant; nous
tions loin de souponner l'affreuse vrit. Elle mourut au bout de six
semaines. J'eus la triste curiosit de la voir dans son cercueil; je
payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prtexte de jeter de
l'eau bnite, il m'introduisit dans la chapelle. J'y trouvai une de ces
figures superbes, qui sont belles mme dans le sein de la mort, elle
avait un grand nez aquilin dont je n'oublierai jamais le contour noble
et tendre. Je quittai ce lieu funeste; cinq ans aprs, un dtachement de
mon rgiment accompagnant l'empereur  son couronnement comme roi
d'Italie, je me fis conter toute l'histoire. J'appris que le mari
jaloux, le comte ***, avait trouv un matin, accroche au lit de sa
femme, une montre anglaise appartenant  un jeune homme de la petite
ville qu'ils habitaient. Ce jour mme il la conduisit dans le chteau
ruin, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello della Pietra, il ne
pronona jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prire, il
lui prsentait froidement et en silence la montre anglaise qu'il avait
toujours sur lui. Il passa ainsi prs de trois ans seul avec elle. Elle
mourut enfin de dsespoir dans la fleur de l'ge. Son mari chercha 
donner un coup de couteau au matre de la montre, le manqua, passa 
Gnes, s'embarqua, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont
t diviss.

Si, auprs des femmes  orgueil fminin, l'on prend les injures avec
grce, ce qui est facile  cause de l'habitude de la vie militaire, on
ennuie ces mes fires; elles vous prennent pour un lche, et arrivent
bien vite  l'outrage. Ces caractres altiers cdent avec plaisir aux
hommes qu'elles voient intolrants avec les autres hommes. C'est, je
crois, le seul parti  prendre, et il faut souvent avoir une querelle
avec son voisin pour l'viter avec sa matresse.

Miss Cornel, clbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle 
l'improviste le riche colonel qui lui tait utile. Elle se trouvait avec
un petit amant qui ne lui tait qu'agrable. M. un tel, dit-elle toute
mue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre.--Je
suis ici pour tout autre chose, reprit firement ce petit amant, qui
commenait  l'ennuyer, et que depuis cette rponse elle se mit 
raimer avec fureur[77]. Ces femmes-l sympathisent avec l'orgueil de
leur amant, au lieu d'exercer  ses dpens leur disposition  la fiert.

  [77] Je rentre toujours de chez miss Cornel plein d'admiration et de
    vues profondes sur les passions observes  nu. Sa manire de
    commander si imprieuse  ses domestiques n'est pas du despotisme;
    c'est qu'elle voit avec nettet et rapidit ce qu'il faut faire.

    En colre contre moi au commencement de la visite, elle n'y songe
    plus  la fin. Elle me conte toute l'conomie de sa passion pour
    Mortimer. J'aime mieux le voir en socit que seul avec moi. Une
    femme du plus grand gnie ne ferait pas mieux, c'est qu'elle ose
    tre parfaitement _naturelle_ et qu'elle n'est gne par aucune
    thorie. Je suis plus heureuse actrice que femme d'un pair. Grande
    me que je dois me conserver amie pour mon instruction.

Le caractre du duc de Lauzun (celui de 1660[78]), si le premier jour
elles peuvent lui pardonner le manque de grces, est sduisant pour ces
femmes-l, et peut-tre pour toutes les femmes distingues; la grandeur
plus leve leur chappe, elles prennent pour de la froideur le calme de
l'oeil qui voit tout et qui ne s'meut point d'un dtail. N'ai-je pas vu
des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napolon avait un
caractre sec et prosaque[79]? Le grand homme est comme l'aigle, plus
il s'lve, moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la
solitude de l'me.

  [78] La hauteur et le courage dans les petites choses, mais
    l'attention passionne aux petites choses; la vhmence du
    temprament bilieux. Sa conduite avec Mme de Monaco (Saint-Simon, N.
    383); son aventure sous le lit de Mme de Montespan, le roi y tant
    avec elle. Sans l'attention aux petites choses, ce caractre reste
    invisible aux femmes.

  [79] When Minna Toil heard a tale of woe or of romance, it was then
    her blood rushed to her cheeks, and shewed plainly how warm it beat
    notwithstanding the generally serious composed and retiring
    disposition which her countenance and demeanour seemed to exhibit.
    (_The Pirate_, I, 33.)

    Les gens communs trouvent froides les mes comme Minna Toil, qui ne
    jugent pas les circonstances ordinaires dignes de leur motion.

De l'orgueil fminin nat ce que les femmes appellent les _manques de
dlicatesse_. Je crois que cela ressemble assez  ce que les rois
appellent lse-majest, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans
s'en douter. L'amant le plus tendre peut tre accus de manquer de
dlicatesse s'il n'a pas beaucoup d'esprit, et, ce qui est plus triste,
s'il ose se livrer au plus grand charme de l'amour, au bonheur d'tre
parfaitement naturel avec ce qu'on aime, et de ne pas couter ce qu'on
lui dit.

Voil de ces choses dont un coeur bien n ne saurait avoir le soupon,
et qu'il faut avoir prouves pour y croire, car l'on est entran par
l'habitude d'en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes.

Il faut se rappeler sans cesse qu'on a affaire  des tres qui, quoique
 tort, peuvent se croire infrieurs en vigueur de caractre, ou, pour
mieux dire, peuvent penser qu'on les croit infrieurs.

Le vritable orgueil d'une femme ne devrait-il pas se placer dans
l'nergie du sentiment qu'elle inspire? On plaisantait une fille
d'honneur de la reine pouse de Franois Ier, sur la lgret de son
amant, qui, disait-on, ne l'aimait gure. Peu de temps aprs, cet amant
eut une maladie et reparut muet  la cour. Un jour, au bout de deux ans,
comme on s'tonnait qu'elle l'aimt toujours, elle lui dit: Parlez. Et
il parla.




XXIX

Du courage des femmes.

  I tell thee proud Templar, that not in thy fiercest battles hadst thou
  displayed more of thy vaunted courage, than has been shewn by woman
  when called upon to suffer by affection or duty.

  _Ivanhoe_, tome III, page 220.


Je me souviens d'avoir rencontr la phrase suivante dans un livre
d'histoire: Tous les hommes perdaient la tte; c'est le moment o les
femmes prennent sur eux une incontestable supriorit.

Leur courage a une _rserve_ qui manque  celui de leur amant; elles se
piquent d'amour-propre  son gard, et trouvent tant de plaisir 
pouvoir, dans le feu du danger, le disputer de fermet  l'homme qui les
blesse souvent par la fiert de sa protection et de sa force, que
l'nergie de cette jouissance les lve au-dessus de la crainte
quelconque qui, dans ce moment, fait la faiblesse des hommes. Un homme
aussi, s'il recevait un tel secours dans un tel moment, se montrerait
suprieur  tout; car la peur n'est jamais dans le danger, elle est dans
nous.

Ce n'est pas que je prtende dprcier le courage des femmes: j'en ai
vu, dans l'occasion, de suprieures aux hommes les plus braves. Il faut
seulement qu'elles aient un homme  aimer; comme elles ne sentent plus
que par lui, le danger direct et personnel le plus atroce devient pour
elles comme une rose  cueillir en sa prsence[80].

  [80] Marie Stuart parlant de Leicester aprs l'entrevue avec lisabeth
    o elle vient de se perdre.

    SCHILLER.

J'ai trouv aussi chez des femmes qui n'aimaient pas l'intrpidit la
plus froide, la plus tonnante, la plus exempte de nerfs.

Il est vrai que je pensais qu'elles ne sont si braves que parce qu'elles
ignorent l'ennui des blessures.

Quant au courage moral, si suprieur  l'autre, la fermet d'une femme
qui rsiste  son amour est seulement la chose la plus admirable qui
puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
courage sont des bagatelles auprs d'une chose si fort contre nature et
si pnible. Peut-tre trouvent-elles des forces dans cette habitude des
sacrifices que la pudeur fait contracter.

Un malheur des femmes, c'est que les preuves de ce courage restent
toujours secrtes et soient presque indivulgables.

Un malheur plus grand, c'est qu'il soit toujours employ contre leur
bonheur: la princesse de Clves devait ne rien dire  son mari, et se
donner  M. de Nemours.

Peut-tre que les femmes sont principalement soutenues par l'orgueil de
faire une belle dfense, et qu'elles s'imaginent que leur amant met de
la vanit  les avoir; ide petite et misrable: un homme passionn qui
se jette de gaiet de coeur dans tant de situations ridicules a bien le
temps de songer  la vanit! C'est comme les moines qui croient attraper
le diable, et qui se payent par l'orgueil de leurs cilices et de leurs
macrations.

Je crois que si Mme de Clves ft arrive  la vieillesse,  cette
poque o l'on juge la vie et o les jouissances d'orgueil paraissent
dans toute leur misre, elle se ft repentie. Elle aurait voulu avoir
vcu comme Mme de la Fayette[81].

  [81] On sait assez que cette femme clbre fit, probablement en
    socit avec M. de la Rochefoucauld, le roman de la _Princesse de
    Clves_, et que les deux auteurs passrent ensemble dans une amiti
    parfaite les vingt dernires annes de leur vie. C'est exactement
    l'amour  l'italienne.

                   *       *       *       *       *

Je viens de relire cent pages de cet essai; j'ai donn une ide bien
pauvre du vritable amour, de l'amour qui occupe toute l'me, la remplit
d'images tantt les plus heureuses, tantt dsesprantes, mais toujours
sublimes, et la rend compltement insensible  tout le reste de ce qui
existe. Je ne sais comment exprimer ce que je vois si bien; je n'ai
jamais senti plus pniblement le manque de talent. Comment rendre
sensible la simplicit de gestes et de caractre, le profond srieux, le
regard peignant si juste et avec tant de candeur la nuance du sentiment,
et surtout, j'y reviens, cette inexprimable _non-curance_ pour tout ce
qui n'est pas la femme qu'on aime? Un _non_ ou un _oui_ dit par un homme
qui aime a une _onction_ que l'on ne trouve point ailleurs, que l'on ne
trouvait point chez cet homme en d'autres temps. Ce matin (3 aot), j'ai
pass  cheval, sur les neuf heures, devant le joli jardin anglais du
marquis Zampieri, plac sur les dernires ondulations de ces collines
couronnes de grands arbres contre lesquelles Bologne est adosse, et
desquelles on jouit d'une si belle vue de cette riche et verdoyante
Lombardie, le plus beau pays du monde. Dans un bosquet de lauriers du
jardin Zampieri qui domine le chemin que je suivais et qui conduit  la
cascade du Reno  Casa-Lecchio, j'ai vu le comte Delfante; il rvait
profondment, et quoique nous ayons pass la soire ensemble jusqu'
deux heures aprs minuit,  peine m'a-t-il rendu mon salut. Je suis all
 la cascade. J'ai travers le Reno; enfin, trois heures aprs au moins,
en repassant sous le bosquet du jardin Zampieri, je l'ai vu encore; il
tait prcisment dans la mme position, appuy contre un grand pin qui
s'lve au-dessus du bosquet de lauriers; je crains qu'on ne trouve ce
dtail trop simple et ne prouvant rien: il est venu  moi la larme 
l'oeil, me priant de ne pas faire un conte de son immobilit. J'ai t
touch; je lui ai propos de rebrousser chemin, et d'aller avec lui
passer le reste de la journe  la campagne. Au bout de deux heures, il
m'a tout dit: c'est une belle me; mais que les pages que l'on vient de
lire sont froides auprs de ce qu'il me disait!

En second lieu, il se croit _non aim_; ce n'est pas mon avis. On ne
peut rien lire sur la belle figure de marbre de la comtesse Ghigi, chez
laquelle nous avons pass la soire. Seulement quelquefois une rougeur
subite et lgre, qu'elle ne peut rprimer, vient trahir les motions de
cette me que l'orgueil fminin le plus exalt dispute aux motions
fortes. On voit son cou d'albtre et ce qu'on aperoit de ces belles
paules dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l'art de
soustraire ses yeux noirs et sombres  l'observation des gens dont sa
dlicatesse de femme redoute la pntration; mais j'ai vu cette nuit, 
certaine chose que disait Delfante et qu'elle dsapprouvait, une subite
rougeur la couvrir tout entire. Cette me hautaine le trouvait moins
digne d'elle.

Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures sur le bonheur
de Delfante,  la vanit prs, je le crois plus heureux que moi
indiffrent, qui cependant suis dans une position de bonheur fort bien,
en apparence et en ralit.

Bologne, 3 aot 1818.




CHAPITRE XXX

Spectacle singulier et triste.


Les femmes, avec leur orgueil fminin, se vengent des sots sur les gens
d'esprit, et des mes prosaques  argent et  coups de bton, sur les
coeurs gnreux. Il faut convenir que voil un beau rsultat.

Les petites considrations de l'orgueil et des convenances du monde ont
fait le malheur de quelques femmes, et par orgueil leurs parents les ont
places dans une position abominable. Le destin lui avait rserv pour
consolation bien suprieure  tous leurs malheurs le bonheur d'aimer et
d'tre aimes avec passion; mais voil qu'un beau jour elles empruntent
 leurs ennemis ce mme orgueil insens dont elles furent les premires
victimes, et c'est pour tuer le seul bonheur qui leur reste, c'est pour
faire leur propre malheur et le malheur de qui les aime. Une amie qui a
eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes aprs les autres,
leur persuade gravement que si elles aiment, elles seront dshonores
aux yeux du public; et cependant ce bon public, qui ne s'lve jamais
qu' des ides basses, leur donne gnreusement un amant tous les ans,
parce que, dit-il, c'est la rgle. Ainsi l'me est attriste par ce
spectacle bizarre: une femme tendre et souverainement dlicate, un ange
de puret, sur l'avis d'une c... sans dlicatesse, fuit le seul et
immense bonheur qui lui reste, pour paratre, avec une robe d'une
clatante blancheur, devant un gros butor de juge qu'on sait aveugle
depuis cent ans, et qui crie  tue-tte: Elle est vtue de noir.




CHAPITRE XXXI

Extrait du journal de Salviati.

      Ingenium nobis ipsa puella facit.

  PROPERT., II, 1.


Bologne, 29 avril 1818.

Dsespr du malheur o l'amour me rduit, je maudis mon existence. Je
n'ai le coeur  rien. Le temps est sombre, il pleut, un froid tardif est
venu rattrister la nature qui, aprs un long hiver, s'levait au
printemps.

Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable et froid, est
venu passer deux heures avec moi. Vous devriez renoncer 
l'aimer.--Comment faire? Rendez-moi ma passion pour la guerre.--C'est un
grand malheur pour vous de l'avoir connue. J'en conviens presque, tant
je me sens abattu et sans courage, tant la mlancolie a aujourd'hui
d'empire sur moi. Nous cherchons ensemble quel intrt a pu porter son
amie  me calomnier auprs d'elle; nous ne trouvons rien que ce vieux
proverbe napolitain: Femme qu'amour et jeunesse quittent se pique d'un
rien. Ce qu'il y a de sr, c'est que cette femme cruelle est _enrage_
contre moi: c'est le mot d'un de ses amis. Je puis me venger d'une
manire atroce; mais contre sa haine je n'ai pas le plus petit moyen de
dfense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie, ne sachant que
devenir. Mon appartement, ce salon que j'ai habit dans les premiers
temps de notre connaissance et quand je la voyais tous les soirs, m'est
devenu insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me reprochent le
bonheur que j'avais rv en leur prsence, et que j'ai perdu pour
toujours.

Je cours les rues par une pluie froide; le hasard, si je puis l'appeler
hasard, me fait passer sous ses fentres. Il tait nuit tombante, et je
marchais les yeux pleins de larmes fixs sur la fentre de sa chambre.
Tout  coup le rideau a t un peu entr'ouvert comme pour voir sur la
place et s'est referm  l'instant. Je me suis senti un mouvement
physique prs du coeur. Je ne pouvais me soutenir: je me rfugie sous le
portique de la maison voisine. Mille sentiments inondent mon me: le
hasard a pu produire ce mouvement du rideau; mais, si c'tait sa main
qui l'et entr'ouvert!

Il y a deux malheurs au monde: celui de la passion contrarie et celui
du _dead blank_.

Avec l'amour, je sens qu'il existe  deux pas de moi un bonheur immense
et au del de tous mes voeux, qui ne dpend que d'un mot, que d'un
sourire.

Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je ne vois nulle part
le bonheur, j'arrive  douter qu'il existe pour moi, je tombe dans le
spleen. Il faudrait tre sans passions fortes et avoir seulement un peu
de curiosit ou de vanit.

Il est deux heures du matin, j'ai vu le petit mouvement du rideau;  six
heures j'ai fait des visites, je suis all au spectacle; mais partout
silencieux et rveur, j'ai pass la soire  examiner cette question:
Aprs tant de colre et si peu fonde, car, enfin, voulais-je
l'offenser [et quelle est la chose au monde que l'intention n'excuse
pas?] a-t-elle senti un moment d'amour?

Le pauvre Salviati, qui a crit ce qui prcde sur son Ptrarque, mourut
quelque temps aprs; il tait notre ami intime  Schiassetti et  moi;
nous connaissions toutes ses penses, et c'est de lui que je tiens toute
la partie lugubre de cet essai. C'tait l'imprudence incarne; du reste,
la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l'tre le plus
intressant que j'aie rencontr. Schiassetti me disait: Mais
croyez-vous que cette passion malheureuse ait t sans avantages pour
Salviati? D'abord, il prouva le malheur d'argent le plus piquant qui se
puisse imaginer. Ce malheur, qui le rduisait  une fortune trs
mdiocre, aprs une jeunesse brillante, et qui l'et outr de colre
dans toute autre circonstance, il ne s'en souvenait pas une fois tous
les quinze jours.

Ensuite, ce qui est bien autrement important pour une tte de cette
porte, cette passion est le premier vritable cours de logique qu'il
ait jamais fait. Cela paratra singulier chez un homme qui a t  la
cour; mais cela s'explique par son extrme courage. Par exemple, il
passa sans sourciller la journe du ***, qui le jetait dans le nant; il
s'tonnait l, comme en Russie, de ne rien sentir d'extraordinaire; il
est de fait qu'il n'a jamais rien craint au point d'y penser deux jours.
Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans, il cherchait  chaque
minute  avoir du courage; jusque-l il n'avait pas vu de danger.

Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance dans les bonnes
interprtations[82], il se fut fait condamner  ne voir la femme qu'il
aimait que deux fois par mois, nous l'avons vu ivre de joie passer les
nuits  lui parler, parce qu'il en avait t reu avec cette candeur
noble qu'il adorait en elle. Il tenait que Mme *** et lui avaient deux
mes hors de pair et qui devaient s'entendre d'un regard. Il ne pouvait
comprendre qu'elle accordt la moindre attention aux petites
interprtations bourgeoises qui pouvaient le faire criminel. Le rsultat
de cette belle confiance dans une femme entoure de ses ennemis fut de
se faire fermer sa porte.

  [82]

        Sotto l'usbergo del sentirsi pura.

    DANTE, _Inf._, XXVIII, 117.

--Avec Mme ***, lui disais-je, vous oubliez vos maximes, et qu'il ne
faut croire  la grandeur d'me qu' la dernire
extrmit.--Croyez-vous, rpondait-il, qu'il y ait au monde un autre
coeur qui convienne mieux au sien?--Il est vrai, je paye cette manire
d'tre passionne qui me faisait voir Lonore en colre dans la ligne
d'horizon des rochers de Poligny par le malheur de toutes mes
entreprises dans la vie relle, malheur qui provient du manque de
patiente industrie et d'imprudences produites par la force de
l'impression du moment. On voit la nuance de folie.

Pour Salviati, la vie tait divise en priodes de quinze jours, qui
prenaient la couleur de la dernire entrevue qu'on lui avait accorde.
Mais je remarquai plusieurs fois que le bonheur qu'il devait  un
accueil qui lui semblait moins froid tait bien infrieur en intensit
au malheur que lui donnait une rception svre[83]. Mme *** manquait
quelquefois de franchise avec lui: voil les deux seules objections que
je n'aie jamais os lui faire. Outre ce que sa douleur avait de plus
intime et dont il eut la dlicatesse de ne jamais parler, mme  ses
amis les plus chers et les plus exempts d'envie, il voyait dans une
rception svre de Lonore le triomphe des mes prosaques et
intrigantes sur les mes franches et gnreuses. Alors il dsesprait de
la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait de parler  ses
amis que des ides tristes  la vrit auxquelles le conduisait sa
passion, mais qui d'ailleurs pouvaient avoir quelque intrt aux yeux de
la philosophie. J'tais curieux d'observer cette me bizarre;
ordinairement l'amour-passion se rencontre chez des gens un peu niais 
l'allemande[84]. Salviati, au contraire, tait au nombre des hommes les
plus fermes et les plus spirituels que j'aie connus.

  [83] C'est une chose que j'ai souvent cru voir dans l'amour, que cette
    disposition  tirer plus de malheur des choses malheureuses que de
    bonheur des choses heureuses.

  [84] Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine.

J'ai cru voir qu'aprs ces visites svres, il n'tait tranquille que
quand il s'tait justifi les rigueurs de Lonore. Tant qu'il trouvait
qu'elle pouvait avoir eu tort de le maltraiter, il tait malheureux. Je
n'aurais jamais cru l'amour si exempt de vanit.

Il nous faisait sans cesse l'loge de l'amour. Si un pouvoir surnaturel
me disait: Brisez le verre de cette montre, et Lonore sera pour vous ce
qu'elle tait il y a trois ans, une amie indiffrente, en vrit, je
crois que dans aucun moment de ma vie je n'aurais le courage de le
briser. Je le voyais si fou en faisant ce raisonnement, que je n'eus
jamais le courage de lui prsenter les objections prcdentes.

Il ajoutait: Comme la rformation de Luther,  la fin du moyen ge,
branlant la socit jusque dans ses fondements, renouvela et
reconstitua le monde sur des bases raisonnables, ainsi un caractre
gnreux est renouvel et retremp par l'amour.

Ce n'est qu'alors qu'il dpouille tous les enfantillages de la vie;
sans cette rvolution, il et toujours eu je ne sais quoi d'empes et de
thtral. Ce n'est que depuis que j'aime que j'ai appris  avoir de la
grandeur dans le caractre, tant notre ducation d'cole militaire est
ridicule.

Quoique me conduisant bien, j'tais un enfant  la cour de Napolon et
 Moscou. Je faisais mon devoir; mais j'ignorais cette simplicit
hroque, fruit d'un sacrifice entier et de bonne foi. Il n'y a qu'un
an, par exemple, que mon coeur comprend la simplicit des Romains de
Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids, compars  nos brillants
colonels. Ce qu'ils faisaient pour leur Rome, je le trouve dans mon
coeur pour Lonore. Si j'avais le bonheur de pouvoir faire quelque chose
pour elle, mon premier dsir serait de le cacher. La conduite des
Rgulus, des Dcius tait une chose convenue d'avance et qui n'avait pas
le droit de les surprendre. J'tais petit avant d'aimer, prcisment
parce que j'tais tent quelquefois de me trouver grand; il y avait un
certain effort que je sentais et dont je m'applaudissais.

Et, du ct des affections, que ne doit-on pas  l'amour? Aprs les
hasards de la premire jeunesse, le coeur se ferme  la sympathie. La
mort ou l'absence loigne-t-elle des compagnons de l'enfance, l'on est
rduit  passer la vie avec de froids associs, la demi-aune  la main,
toujours calculant des ides d'intrt ou de vanit. Peu  peu, toute la
partie tendre et gnreuse de l'me devient strile faute de culture, et
 moins de trente ans l'homme se trouve ptrifi  toutes les sensations
douces et tendres. Au milieu de ce dsert aride, l'amour fait jaillir
une source de sentiments plus abondante et plus frache mme que celle
de la premire jeunesse. Il y avait alors une esprance vague, folle et
sans cesse distraite[85], jamais de dvouement pour rien, jamais de
dsirs constants et profonds; l'me, toujours lgre, avait soif de
nouveaut et ngligeait aujourd'hui ce qu'elle adorait hier. Et rien
n'est plus recueilli, plus mystrieux, plus ternellement un dans son
objet, que la cristallisation de l'amour. Alors les seules choses
agrables avaient droit de plaire et de plaire un instant, maintenant
tout ce qui a rapport  ce qu'on aime et mme les objets les plus
indiffrents touchent profondment. Arrivant dans une grande ville, 
cent milles de celle qu'habite Lonore, je me suis trouv tout timide et
tremblant:  chaque dtour de rue, je frmissais de rencontrer Alviza,
l'amie intime de Mme ***, et amie que je ne connais pas. Tout a pris
pour moi une teinte mystrieuse et sacre, mon coeur palpitait en
parlant  un vieux savant. Je ne pouvais sans rougir entendre nommer la
porte prs de laquelle habite l'amie de Lonore.

  [85] Mordaunt Merton, Ier vol. du _Pirate_.

Mme les rigueurs de la femme qu'on aime ont des grces infinies, et
que l'on ne trouve pas dans les moments les plus flatteurs auprs des
autres femmes. C'est ainsi que les grandes ombres des tableaux du
Corrge, loin d'tre, comme chez les autres peintres, des passages peu
agrables, mais ncessaires  faire valoir les clairs, et  donner du
relief aux figures, ont par elles-mmes des grces charmantes et qui
jettent dans une douce rverie[86].

  [86] Puisque j'ai nomm le Corrge, je dirai qu'on trouve dans une
    tte d'ange bauche,  la tribune de la galerie de Florence, le
    regard de l'amour heureux; et  Parme, dans la Madone couronne par
    Jsus, les yeux baisss de l'amour.

Oui, la moiti et la plus belle moiti de la vie est cache  l'homme
qui n'a pas aim avec passion.

Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique pour tenir
tte au sage Schiassetti, qui lui disait toujours: Voulez-vous tre
heureux, contentez-vous d'une vie exempte de peines, et chaque jour
d'une petite quantit de bonheur. Dfendez-vous de la loterie des
grandes passions.--Donnez-moi donc votre curiosit, rpondait Salviati.

Je crois qu'il y avait bien des jours o il aurait voulu pouvoir suivre
les avis de notre sage colonel; il luttait un peu, il croyait russir;
mais ce parti tait absolument au-dessus de ses forces; et cependant
quelle force n'avait pas cette me!

Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu  celui de Mme ***, qu'il
voyait de loin dans la rue, arrtait le battement de son coeur, et le
forait  s'appuyer contre le mur. Mme dans ses plus tristes moments,
le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques heures
d'ivresse au-dessus de l'influence de tous les malheurs et de tous les
raisonnements[87]. Du reste, il est de fait qu' sa mort[88], aprs deux
ans de cette passion gnreuse et sans bornes, son caractre avait
contract plusieurs nobles habitudes, et qu' cet gard du moins il se
jugeait correctement: s'il et vcu, et que les circonstances l'eussent
un peu servi, il et fait parler de lui. Peut-tre aussi qu' force de
simplicit, son mrite et pass invisible sur cette terre.

  [87]

                        Come what sorrow can,
        It cannot countervail the exchange of joy,
        That one short moment gives me in her sight.

    _Romeo and Juliet._

  [88] Peu de jours avant le dernier, il fit une petite ode qui a le
    mrite d'exprimer juste les sentiments dont il nous entretenait:

    L'ULTIMO DI

    ANACREONTICA

    A ELVIRA

        Vedi tu dove il rio
              Lambendo un mirto va,
              L del riposo mio
              La pietra surger,
        Il passero amoroso.
              E il nobile usignuol
              Entro quel mirto ombroso
              Racoglieranno il vol.
        Vieni, diletta Elvira,
              A quella tomba vien,
              E sulla muta lira,
              Appoggia il bianco sen.
        Su quella bruna pietra,
              Le tortore verran,
              E intorno alla mia cetra,
              Il nido intrecieran.
        E ogni anno, il di che offendere
              M'osasti tu infedel,
              Far la su discendere
              La folgore del ciel.
        Odi d'un uom che muore
              Odi l'estremo suon,
              Questo appassito fiore
              Ti lascio, Elvira, in don.
        Quanto prezioso ei sia
              Saper tu il devi appien;
              Il di che fosti mia,
              Te l'involai dal sen.
        Simbolo allor d'affetto,
              Or pegno di dolor,
              Torno a posarti in petto,
              Quest'appassito fior.
        E avrai nel cuor scolpito,
              Se crudo il cor non ,
              Come ti fu rapito,
              Come fu reso a te.

    S. RADAEL.

                        O lasso
    Quanti dolci pensier, quanto desio,
    Men costui al doloroso passo!

    Biondo era, e bello, e di gentile aspetto;
    Ma l'un de' cigli un colpo avea diviso[89].

DANTE.

  [89] Pauvre malheureux! combien de doux pensers et quel dsir constant
    le conduisirent  sa dernire heure. Sa figure tait belle et douce,
    sa chevelure blonde, seulement une noble cicatrice venait couper un
    de ses sourcils.




CHAPITRE XXXII

De l'intimit.


Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier
serrement de main d'une femme qu'on aime.

Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus rel, et
beaucoup plus sujet  la plaisanterie.

Dans l'amour-passion, l'intimit n'est pas tant le bonheur parfait que
le dernier pas pour y arriver.

Mais comment peindre le bonheur, s'il ne laisse pas de souvenirs?

Mortimer revenait tremblant d'un long voyage; il adorait Jenny; elle
n'avait pas rpondu  ses lettres. En arrivant  Londres, il monte 
cheval et va la chercher  sa maison de campagne. Il arrive, elle se
promenait dans le parc; il y court, le coeur palpitant; il la rencontre,
elle lui tend la main, le reoit avec trouble: il voit qu'il est aim.
En parcourant avec elle les alles du parc, la robe de Jenny
s'embarrassa dans un buisson d'acacia pineux. Dans la suite, Mortimer
fut heureux, mais Jenny fut infidle. Je lui soutiens que Jenny ne l'a
jamais aim; il me cite comme preuve de son amour la manire dont elle
le reut  son retour du continent, mais jamais il n'a pu me donner le
moindre dtail. Seulement il tressaille visiblement ds qu'il voit un
buisson d'acacia: c'est rellement le seul souvenir distinct qu'il avait
conserv du moment le plus heureux de sa vie[90].

  [90] _Vie de Haydn._

Un homme sensible et franc, un ancien chevalier, me faisait confidence
ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de
Garde[91]) de l'histoire de ses amours, dont  mon tour je ne ferai pas
confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure
que le moment de l'intimit est comme ces belles journes du mois de
mai, une poque dlicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut
tre fatal et fltrir en un instant les plus belles esprances.

  [91] 20 septembre 1811.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . [92].

  [92] A la premire querelle, Mme Ivernetta donna son cong au pauvre
    Bariac. Bariac tait vritablement amoureux, ce cong le dsespra;
    mais son ami Guillaume Balaon, dont nous crivons la vie, lui fut
    d'un grand secours, et fit si bien qu'il apaisa la svre Ivernetta.
    La paix se fit, et la rconciliation fut accompagne de
    circonstances si dlicieuses que Bariac jura  Balaon que le moment
    des premires faveurs qu'il avait obtenues de sa matresse n'avait
    pas t si doux que celui de ce voluptueux raccommodement. Ce
    discours tourna la tte  Balaon, il voulut prouver ce plaisir que
    son ami venait de lui crire, etc., etc. _Vie de quelques
    troubadours_, par Nivernois, t. I, p. 32.

On ne saurait trop louer le _naturel_. C'est la seule coquetterie
permise dans une chose aussi srieuse que l'amour  la Werther, o l'on
ne sait pas o l'on va; et, en mme temps, par un hasard heureux pour la
vertu, c'est la meilleure tactique. Sans s'en douter, un homme vraiment
touch dit des choses charmantes, il parle une langue qu'il ne sait pas.

Malheur  l'homme le moins du monde affect! Mme quand il aimerait,
mme avec tout l'esprit possible, il perd les trois quarts de ses
avantages. Se laisse-t-on aller  l'instant  l'affection, une minute
aprs, l'on a un moment de scheresse.

Tout l'art d'aimer se rduit, ce me semble,  dire exactement ce que le
degr d'ivresse du moment comporte, c'est--dire, en d'autres termes, 
couter son me. Il ne faut pas croire que cela soit si facile; un homme
qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent
heureux, n'a plus la force de parler.

Il perd ainsi les actions qu'auraient fait natre ses paroles[93], et il
vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres;
ce qui tait plac, il y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait
tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais  cette rgle[94],
et que je disais une chose qui m'tait venue trois minutes auparavant,
et que je trouvais jolie, Lonore ne manquait pas de me battre. Je me
disais ensuite, en sortant: Elle a raison: voil de ces choses qui
doivent choquer extrmement une femme dlicate; c'est une indcence de
sentiment. Elles admettraient plutt, comme les rhteurs de mauvais
got, un degr de faiblesse et de froideur. N'ayant  redouter au monde
que la fausset de leur amant, la moindre petite insincrit de dtail,
ft-elle la plus innocente du monde, les prive  l'instant de tout
bonheur et les jette dans la mfiance.

  [93] C'est ce genre de timidit qui est dcisif, et qui prouve un
    amour-passion dans un homme d'esprit.

  [94] On rappelle que si l'auteur emploie quelquefois la tournure du
    _je_, c'est pour essayer de jeter quelque varit dans la forme de
    cet essai. Il n'a nullement la prtention d'entretenir ses lecteurs
    de ses propres sentiments. Il cherche  faire part avec le moins de
    monotonie qu'il lui soit possible de ce qu'il a observ chez autrui.

Les femmes honntes ont de l'loignement pour la vhmence et l'imprvu,
qui sont cependant les caractres de la passion; outre que la vhmence
alarme la pudeur, elles se dfendent.

Quand quelque mouvement de jalousie ou de dplaisir a mis du sang-froid,
on peut en gnral entreprendre des discours propres  faire natre
cette ivresse favorable  l'amour; et si, aprs les deux ou trois
premires phases d'exposition, l'on ne manque pas l'occasion de dire
exactement ce que l'me suggre, on donnera des plaisirs vifs  ce qu'on
aime. L'erreur de la plupart des hommes, c'est qu'ils veulent arriver 
dire telle chose qu'ils trouvent jolie, spirituelle, touchante; au lieu
de dtendre leur me de l'empes du monde, jusqu' ce degr d'intimit
et de naturel d'exprimer navement ce qu'elle sent dans le moment. Si
l'on a ce courage, l'on recevra  l'instant sa rcompense par une espce
de raccommodement.

C'est cette rcompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que
l'on donne  ce qu'on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des
autres.

S'il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive  tre
confondu[95]. A cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de
notre nature, c'est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse
exister.

  [95] A se placer exactement dans les mmes actions.

Il n'est rien moins que facile de dterminer le sens de cette parole,
_naturel_, condition ncessaire du bonheur par l'amour.

On appelle _naturel_ ce qui ne s'carte pas de la manire habituelle
d'agir. Il va sans dire qu'il ne faut jamais non seulement mentir  ce
qu'on aime, mais mme embellir le moins du monde et altrer la puret de
trait de la vrit. Car, si l'on embellit, l'attention est occupe 
embellir, et ne rpond plus navement, comme la touche d'un piano, au
sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s'en aperoit bientt  je
ne sais quel froid qu'elle prouve, et  son tour a recours  la
coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cache qui fait qu'on ne
saurait aimer une femme d'un esprit trop infrieur! C'est qu'auprs
d'elle on peut feindre impunment, et comme feindre est plus commode, 
cause de l'habitude, on se livre au manque de naturel. Ds lors l'amour
n'est plus amour, il tombe  n'tre qu'une affaire ordinaire: la seule
diffrence, c'est qu'au lieu d'argent on gagne du plaisir ou de la
vanit, ou un mlange des deux. Mais il est difficile de ne pas prouver
une nuance de mpris pour une femme avec qui l'on peut impunment jouer
la comdie, et par consquent il ne manque pour la planter l que de
rencontrer mieux  cet gard. L'habitude ou les serments peuvent
retenir; mais je parle du penchant du coeur, dont le naturel est de
voler au plus grand plaisir.

Revenant  ce mot _naturel_, naturel et habituel sont deux choses. Si
l'on prend ces mots dans le mme sens, il est vident que plus on a de
sensibilit, plus il est difficile d'tre _naturel_, car l'habitude a un
empire moins puissant sur la manire d'tre et d'agir, et l'homme est
davantage  chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d'un tre
froid sont les mmes; prenez-le aujourd'hui, prenez-le hier, c'est
toujours la mme main de bois.

Un homme sensible, ds que son coeur est mu, ne trouve plus en soi de
traces d'habitude pour guider ses actions; et comment pourrait-il suivre
un chemin dont il n'a plus le sentiment?

Il sent le poids immense qui s'attache  chaque parole qu'il dit  ce
qu'il aime, il lui semble qu'un mot va dcider de son sort. Comment
pourra-t-il ne pas chercher  bien dire? ou du moins comment n'aura-t-il
pas le sentiment qu'il dit bien? Ds lors il n'y a plus de candeur.
Donc, il ne faut pas prtendre  la candeur, cette qualit d'une me qui
ne fait aucun retour sur elle-mme. On est ce qu'on peut, mais on sent
ce qu'on est.

Je crois que nous voil arrivs au dernier degr de naturel que le coeur
le plus dlicat puisse prtendre en amour.

Un homme passionn ne peut qu'embrasser fortement, comme sa seule
ressource dans la tempte, le serment de ne jamais changer en rien la
vrit et de lire correctement dans son coeur; si la conversation est
vive et entrecoupe, il peut esprer de beaux moments de naturel,
autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures o il
aimera un peu moins  la folie.

Auprs de ce qu'on aime,  peine le naturel reste-t-il dans les
_mouvements_, dont cependant les habitudes sont si profondment
enracines dans les muscles. Quand je donnais le bras  Lonore, il me
semblait toujours tre sur le point de tomber, et je pensais  bien
marcher. Tout ce qu'on peut, c'est de n'tre jamais affect
volontairement; il suffit d'tre persuad que le manque de naturel est
le plus grand dsavantage possible, et peut aisment tre la source des
plus grands malheurs. Le coeur de la femme que vous aimez n'entend plus
le vtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la
franchise qui rpond  la franchise. C'est perdre tous les moyens de la
toucher, j'ai presque dit de la sduire, ce n'est pas que je prtende
nier qu'une femme digne d'amour peut voir son destin dans cette jolie
devise du lierre, qui _meurt s'il ne s'attache_; c'est une loi de la
nature, mais c'est toujours un pas dcisif pour le bonheur, que de faire
celui de l'homme qu'on aime. Il me semble qu'une femme raisonnable ne
doit tout accorder  son amant que quand elle ne peut plus se dfendre,
et le plus lger soupon sur la sincrit de votre coeur lui rend
sur-le-champ un peu de force, assez du moins pour retarder encore d'un
jour sa dfaite[96].

  [96] Hc autem ad acerbam rei memoriam, amara quadam dulcedine,
    scribere visum est... ut cogitem nihil esse debere quod amplius mihi
    placeat in hac vita.

    PETRARCA, Ed. Marsand.

    15 janvier 1819.

Est-il besoin d'ajouter que, pour rendre tout ceci le comble du
ridicule, il suffit de l'appliquer  l'amour-got?




CHAPITRE XXXIII


Toujours un petit doute  calmer, voil ce qui fait la soif de tous les
instants, voil ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte
ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le
caractre de ce bonheur, c'est l'extrme srieux.




CHAPITRE XXXIV

Des confidences.


Il n'y a pas au monde d'insolence plus vite punie que celle qui vous
fait confier  un ami intime un amour-passion. Il sait, si ce que vous
dites est vrai, que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des
siens, et qui vous font mpriser les siens.

C'est bien pis encore entre femmes, la fortune de leur vie tant
d'inspirer une passion, et d'ordinaire, la confidente aussi ayant expos
son amabilit aux regards de l'amant.

D'un autre ct, pour l'tre dvor de cette fivre, il n'est pas au
monde de besoin moral plus imprieux que celui d'un ami devant qui l'on
puisse raisonner sur les doutes affreux qui s'emparent de l'me  chaque
instant, car dans cette passion terrible, _toujours une chose imagine
est une chose existante_.

Un grand dfaut du caractre de Salviati, crivait-il en 1817, en cela
bien oppos  celui de Napolon, c'est que, lorsque dans la discussion
des intrts d'une passion quelque chose vient  tre moralement
dmontr, il ne peut prendre sur lui de partir de cette base comme d'un
fait  jamais tabli; et malgr lui, et  son grand malheur, il le remet
sans cesse en discussion. C'est qu'il est ais d'avoir du courage dans
l'ambition. La cristallisation qui n'est pas subjugue par le dsir de
la chose  obtenir s'emploie  fortifier le courage; en amour, elle est
toute au service de l'objet contre lequel on doit avoir du courage.

Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut trouver aussi une
amie ennuye.

Une princesse de trente-cinq ans[97], ennuye et poursuivie par le
besoin d'agir, d'intriguer, etc., etc., mcontente de la tideur de son
amant, et cependant ne pouvant esprer de faire natre un autre amour,
ne sachant que faire de l'activit qui la dvore, et n'ayant d'autre
distraction que des accs d'humeur noire, peut fort bien trouver une
occupation, c'est--dire un plaisir, et un but dans la vie,  rendre
malheureuse une vraie passion, passion qu'on a l'insolence de sentir
pour une autre qu'elle, tandis que son amant s'endort  ses cts.

  [97] Venise, 1819.

C'est le seul cas o la _haine_ produise bonheur; c'est qu'elle procure
occupation et travail.

Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque chose, ds que
l'entreprise est souponne de la socit, la _pique_ de russir donne
du charme  cette occupation. La jalousie pour l'amie prend le masque de
la haine pour l'amant; autrement comment pourrait-on har  la fureur un
homme qu'on n'a jamais vu? On n'a garde de s'avouer l'envie, car il
faudrait d'abord s'avouer le mrite, et l'on a des flatteurs qui ne se
soutiennent  la cour qu'en donnant des ridicules  la bonne amie.

La confidente perfide, tout en se permettant des actions de la dernire
noirceur, peut fort bien se croire uniquement anime par le dsir de ne
pas perdre une amiti prcieuse. La femme ennuye se dit que l'amiti
mme languit dans un coeur dvor par l'amour et ses anxits mortelles;
 ct de l'amour l'amiti ne peut se soutenir que par les confidences;
or, quoi de plus odieux pour l'envie que de telles confidences?

Les seules qui soient bien reues entre femmes sont celles qu'accompagne
la franchise de ce raisonnement: Ma chre amie, dans la guerre aussi
absurde qu'implacable que nous font les prjugs mis en vogue par nos
tyrans, servez-moi aujourd'hui, demain ce sera mon tour[98].

  [98] Mmoires de Mme d'pinay, Geliotte.

    Prague, Klagenfurth, toute la Moravie, etc., etc. Les femmes y sont
    fort spirituelles, et les hommes de grands chasseurs. L'amiti y est
    fort commune entre femmes. Le beau temps du pays est l'hiver: on
    fait successivement des parties de chasse de quinze  vingt jours
    chez les grands seigneurs de la province. Un des plus spirituels me
    disait un jour que Charles-Quint avait rgn lgitimement sur toute
    l'Italie, et que, par consquent, c'tait bien en vain que les
    Italiens voudraient se rvolter. La femme de ce brave homme lisait
    les lettres de Mlle de Lespinasse.

    Znaym, 1816.

Avant cette exception il y a celle de la vritable amiti ne dans
l'enfance et non gte depuis par aucune jalousie. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les confidences d'amour-passion ne sont bien reues qu'entre coliers
amoureux de l'amour, et entre jeunes filles dvores par la curiosit,
par la tendresse  employer, et peut-tre entranes dj par
l'instinct[99] qui leur dit que c'est l la grande affaire de leur vie,
et qu'elles ne sauraient trop tt s'en occuper.

  [99] Grande question. Il me semble qu'outre l'ducation qui commence 
    huit ou dix mois, il y a un peu d'instinct.

Tout le monde a vu des petites filles de trois ans s'acquitter fort bien
des devoirs de la galanterie.

L'amour-got s'enflamme et l'amour-passion se refroidit par les
confidences.

Outre les dangers, il y a la difficult des confidences. En
amour-passion, ce qu'on ne peut pas exprimer (parce que la langue est
trop grossire pour atteindre  ces nuances) n'en existe pas moins pour
cela; seulement, comme ce sont des choses trs fines, on est plus sujet
 se tromper en les observant.

Et un observateur trs mu observe mal; il est injuste envers le hasard.

Ce qu'il y a peut-tre de plus sage, c'est de se faire soi-mme son
propre confident. crivez ce soir, sous des noms emprunts, mais avec
tous les dtails caractristiques, le dialogue que vous venez d'avoir
avec votre amie et la difficult qui vous trouble. Dans huit jours, si
vous avez l'amour-passion, vous serez un autre homme: et alors, lisant
votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.

Entre hommes, ds qu'on est plus de deux et que l'envie peut paratre,
la politesse oblige  ne parler que d'amour physique: voyez la fin des
dners d'hommes. Ce sont les sonnets de Baffo[100] que l'on rcite et
qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre
les louanges et les transports de son voisin, qui bien souvent ne veut
que paratre gai ou poli. Les charmantes tendresses de Ptrarque ou les
madrigaux franais seraient dplacs.

  [100] Le dialecte vnitien a des descriptions de l'amour physique
    d'une vivacit qui laisse  mille lieues Horace, Properce, la
    Fontaine et tous les potes. M. Burati, de Venise, est en ce moment
    le premier pote satirique de notre triste Europe. Il excelle
    surtout dans la description du physique grotesque de ses hros,
    aussi le met-on souvent en prison. Voir l'_Elefantide_, l'_Uomo_,
    la _Strefeide_.




CHAPITRE XXXV

De la jalousie.


Quand on aime,  chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mmoire,
serr dans une tribune et attentif  couter une discussion des chambres
ou allant au galop relever une grand'garde sous le feu de l'ennemi,
toujours l'on ajoute une nouvelle perfection  l'ide qu'on a de sa
matresse, ou l'on dcouvre un nouveau moyen, qui d'abord semble
excellent, de s'en faire aimer davantage.

Chaque pas de l'imagination est pay par un moment de dlices. Il n'est
pas tonnant qu'une telle manire d'tre soit attachante.

A l'instant o nat la jalousie, la mme habitude de l'me reste, mais
pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez 
la couronne de l'objet que vous aimez, et qui peut-tre en aime un
autre, loin de vous procurer une jouissance cleste, vous retourne un
poignard dans le coeur. Une voix vous crie: Ce plaisir si charmant,
c'est ton rival qui en jouira[101].

  [101] Voil une folie de l'amour; cette perfection que vous voyez n'en
    est pas une pour lui.

Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu
de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer,
vous font voir un nouvel avantage du rival.

Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc[102], et le rival
est fameux par ses beaux chevaux, qui lui font faire dix mille en
cinquante minutes.

  [102] Montagnola, 13 avril 1819.

Dans cet tat la fureur nat facilement; l'on ne se rappelle plus qu'en
amour _possder n'est rien, c'est jouir qui fait tout_; l'on s'exagre
le bonheur du rival, l'on s'exagre l'insolence que lui donne ce
bonheur, et l'on arrive au comble des tourments, c'est--dire 
l'extrme malheur, empoisonn encore d'un reste d'esprance.

Le seul remde est peut-tre d'observer de trs prs le bonheur du
rival. Souvent vous le verrez s'endormir paisiblement dans le salon o
se trouve cette femme, qui,  chaque chapeau qui ressemble au sien et
que vous voyez de loin dans la rue, arrte le battement de votre coeur.

Voulez-vous le rveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous
aurez peut-tre l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le
prfre  vous, et il vous devra l'amour qu'il prendra pour elle.

A l'gard du rival, il n'y a pas de milieu: il faut ou plaisanter avec
lui de la manire la plus dgage qu'il se pourra, ou lui faire peur.

La jalousie tant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu'exposer
sa vie est une diversion agrable. Car alors nos rveries ne sont pas
toutes empoisonnes et tournant au noir (par le mcanisme expos
ci-dessus); l'on peut se figurer quelquefois qu'on tue ce rival.

D'aprs ce principe, qu'on ne doit jamais envoyer des forces  l'ennemi,
il faut cacher votre amour au rival, et, sous un prtexte de vanit et
le plus loign possible de l'amour, lui dire en grand secret, avec
toute la politesse possible, et de l'air le plus calme et le plus
simple: Monsieur, je ne sais pourquoi le public s'avise de me donner la
petite une telle; on a mme la bont de croire que j'en suis amoureux;
si vous la voulez, vous, je vous la cderais de grand coeur, si
malheureusement je ne m'exposais  jouer un rle ridicule. Dans six
mois, prenez-la tant qu'il vous plaira; mais aujourd'hui l'honneur qu'on
attache, je ne sais pourquoi,  ces choses-l, m'oblige de vous dire, 
mon grand regret, que, si par hasard vous n'avez pas la justice
d'attendre que votre tour soit venu, il faut que l'un de nous meure.

Votre rival est trs probablement un homme non passionn, et peut-tre
un homme trs prudent, qui, une fois qu'il sera convaincu de votre
rsolution, s'empressera de vous cder la femme en question, pour peu
qu'il puisse trouver quelque prtexte honnte. C'est pour cela qu'il
faut mettre de la gaiet dans votre dclaration, et couvrir toute la
dmarche du plus profond secret.

Ce qui rend la douleur de la jalousie si aigu, c'est que la vanit ne
peut aider  la supporter, et par la mthode dont je parle, votre vanit
a une pture. Vous pouvez vous estimer comme brave, si vous tes rduit
 vous mpriser comme aimable.

Si l'on aime mieux ne pas prendre les choses au tragique, il faut
partir, et aller  quarante lieues de l, entretenir une danseuse dont
les charmes auront l'air de vous arrter comme vous passiez.

Pour peu que le rival ait l'me commune, il vous croira consol.

Trs souvent le meilleur parti est d'attendre sans sourciller que le
rival _s'use_ auprs de l'objet aim, par ses propres sottises. Car, 
moins d'une grande passion, prise peu  peu et dans la premire
jeunesse, une femme d'esprit n'aime pas longtemps un homme commun[103].
Dans le cas de la jalousie aprs l'intimit, il faut encore de
l'indiffrence apparente et de l'inconstance relle, car beaucoup de
femmes, offenses par un amant qu'elles aiment encore, s'attachent 
l'homme pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient une
ralit[104].

  [103] La princesse de Tarente, nouvelle de Scarron.

  [104] Comme dans le _Curieux impertinent_, nouvelle de Cervants.

Je suis entr dans quelques dtails, parce que, dans ces moments de
jalousie, on perd la tte le plus souvent; des conseils crits depuis
longtemps fort bien, et, l'essentiel tant de feindre du calme, il est 
propos de prendre le ton dans un crit philosophique.

Comme l'on n'a de pouvoir sur vous qu'en vous tant ou vous faisant
esprer des choses dont la seule passion fait tout le prix, si vous
parvenez  vous faire croire indiffrent, tout  coup vos adversaires
n'ont plus d'armes.

Si l'on n'a aucune action  faire, et que l'on puisse s'amuser 
chercher du soulagement, on trouvera quelque plaisir  lire _Othello_;
il fera douter des apparences les plus concluantes. On arrtera les yeux
avec dlices sur ces paroles.

                      Trifles light as air
    Seem to the jealous confirmations strong
    As proofs from holy writ.

_Othello_, acte III[105].

  [105] Des bagatelles lgres comme l'air semblent  un jaloux des
    preuves aussi fortes que celles qu'on puise dans les promesses du
    saint vangile.

J'ai prouv que la vue d'une belle mer est consolante.

  The morning which had arisen calm and bright, gave a pleasant effect
  to the waste mountain view which was seen from the castle on looking
  to the landward and the glorious Ocean crisped with a thousand
  rippling waves of silver, extended on the other side in awful yet
  complacent majesty to the verge of the horizon. With such scenes of
  calm sublimity, the human heart sympathizes even in his most disturbed
  moods, and deeds of honour and virtue are inspired by their majestic
  influence.

  (_The Bride of Lammermoor_, I, 193).

Je trouve crit par Salviati: _20 juillet 1818_.--J'applique souvent et
draisonnablement, je crois,  la vie tout entire le sentiment qu'un
ambitieux ou un bon citoyen prouve durant une bataille, s'il se trouve
employ  garder le parc de rserve, ou dans tout autre poste sans pril
et sans action. J'aurais eu du regret  quarante ans d'avoir pass l'ge
d'aimer sans passion profonde. J'aurais eu ce dplaisir amer et qui
rabaisse, de m'apercevoir trop tard que j'avais eu la duperie de laisser
passer la vie sans vivre.

J'ai pass hier trois heures avec la femme que j'aime, et avec un rival
qu'elle veut me faire croire bien trait. Sans doute il y a eu des
moments d'amertume en observant ses beaux yeux fixs sur lui, et, en
sortant de chez elle, des transports vifs de l'extrme malheur 
l'esprance. Mais que de choses neuves! que de penses vives! que de
raisonnements rapides! et malgr le bonheur apparent du rival, avec quel
orgueil et quelles dlices mon amour se sentait au-dessus du sien! Je me
disais: Ces joues-l pliraient de la plus vile peur au moindre des
sacrifices que mon amour ferait en se jouant, que dis-je, avec bonheur;
par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l'un de ces deux
billets: _tre aim d'elle_, l'autre _mourir  l'instant_; et ce
sentiment est de si plain-pied chez moi, qu'il ne m'empchait point
d'tre aimable  la conversation.

Si l'on m'et cont cela il y a deux ans, je me serais moqu.

Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke, fait aux sources
du Missouri en 1806, page 215.

Les _Ricaras_ sont pauvres, mais bons et gnreux; nous vcmes assez
longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles
que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontres;
elles sont aussi trs disposes  ne pas faire languir leurs amants.
Nous trouvmes un nouvel exemple de cette vrit, qu'il suffit de courir
le monde pour voir que tout est variable. Parmi les _Ricaras_, c'est un
grand sujet d'offense, si, sans le consentement de son mari ou de son
frre, une femme accorde ses faveurs. Mais, du reste, les frres et les
maris sont trs contents d'avoir l'occasion de faire cette petite
politesse  leurs amis.

Nous avions un ngre parmi nos gens; il fit beaucoup de sensation chez
un peuple qui, pour la premire fois, voyait un homme de cette couleur.
Il fut bientt le favori du beau sexe, et, au lieu d'en tre jaloux,
nous voyions les maris enchants de le voir arriver chez eux. Ce qu'il y
a de plaisant, c'est que dans l'intrieur de huttes aussi exigus, tout
se voit[106].

  [106] On devrait tablir  Philadelphie une acadmie qui s'occuperait
    de recueillir des matriaux pour l'tude de l'homme dans l'tat
    sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient
    ananties.

    Je sais bien que de telles acadmies existent; mais apparemment avec
    des rglements dignes de nos acadmies d'Europe (Mmoire et
    discussion sur le Zodiaque de Dendrah  l'Acadmie des sciences de
    Paris, en 1281). Je vois que l'acadmie de Massachusetts, je crois,
    charge prudemment un membre du clerg (M. Jarvis) de faire un
    rapport sur la religion des sauvages. Le prtre ne manque pas de
    rfuter de toutes ses forces un Franais impie nomm Volney. Suivant
    le prtre, les sauvages ont les ides les plus exactes et les plus
    nobles de la Divinit, etc. S'il habitait l'Angleterre, un tel
    rapport vaudrait au digne acadmicien un _preferment_ de trois ou
    quatre cents louis, et la protection de tous les nobles lords du
    canton. Mais en Amrique! Au reste, le ridicule de cette acadmie me
    rappelle que les libres Amricains attachent le plus grand prix 
    voir de belles armoiries peintes aux panneaux de leurs voitures; ce
    qui les afflige, c'est que par le peu d'instruction de leurs
    peintres de carrosse, il y a souvent des fautes de blason.




CHAPITRE XXXVI

Suite de la jalousie.


Quant  la femme souponne d'inconstance.

Elle vous quitte, parce que vous avez dcourag la cristallisation, et
vous avez peut-tre dans son coeur l'appui de l'habitude.

Elle vous quitte, parce qu'elle est trop sre de vous. Vous avez tu la
crainte, et les petits doutes de l'amour heureux ne peuvent plus natre;
inquitez-la, et surtout gardez-vous de l'absurdit des protestations.

Dans le long temps que vous avez vcu auprs d'elle, vous aurez sans
doute dcouvert quelle est la femme de la ville ou de la socit qu'elle
jalouse et qu'elle craint le plus. Faites la cour  cette femme; mais,
bien loin d'afficher votre cour, cherchez  la cacher, et cherchez-le de
bonne foi; fiez-vous-en aux yeux de la haine pour tout voir et tout
sentir. Le profond loignement que vous prouverez pendant plusieurs
mois pour toutes les femmes[107] doit vous rendre cela facile. Rappelez
vous que, dans la position o vous tes, on gte tout par l'apparence de
la passion: voyez peu la femme aime, et buvez du Champagne en bonne
compagnie.

  [107] On compare la branche d'arbre garnie de diamants  la branche
    d'arbre effeuille, et les contrastes rendent les souvenirs plus
    vifs.

Pour juger de l'amour de votre matresse, rappelez-vous:

1 Que plus il entre de plaisir physique dans la base d'un amour, dans
ce qui autrefois dtermina l'intimit, plus il est sujet  l'inconstance
et surtout  l'infidlit. Cela s'applique surtout aux amours dont la
cristallisation a t favorise par le fort de la jeunesse,  seize ans.

2 L'amour de deux personnes qui s'aiment n'est presque jamais le
mme[108]. L'amour-passion a ses phases durant lesquelles, et tour 
tour, l'un des deux aime davantage. Souvent la simple galanterie ou
l'amour de vanit rpond  l'amour-passion, et c'est plutt la femme qui
aime avec transport. Quel que soit l'amour senti par l'un des deux
amants, ds qu'il est jaloux, il exige que l'autre remplisse les
conditions de l'amour-passion; la vanit simule en lui tous les besoins
d'un coeur tendre.

  [108] Exemple, l'amour d'Alfieri pour cette grande dame anglaise
    (milady Ligonier), qui faisait aussi l'amour avec son laquais, et
    qui signait plaisamment _Pnlope_. Vita, 2.

Enfin, rien n'ennuie l'amour-got comme l'amour-passion dans son
partner.

Souvent un homme d'esprit, en faisant la cour  une femme, n'a fait que
la faire penser  l'amour et attendrir son me. Elle reoit bien cet
homme d'esprit qui lui donne ce plaisir. Il prend des esprances.

Un beau jour cette femme rencontre l'homme qui lui fait sentir ce que
l'autre a dcrit.

Je ne sais quels sont les effets de la jalousie d'un homme sur le coeur
de la femme qu'il aime. De la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie
doit inspirer un souverain dgot qui va mme jusqu' la haine, si le
jalous est plus aimable que le jaloux, car l'on ne veut de la jalousie
que de ceux dont on pourrait tre jalouse, disait Mme de Coulanges.

Si l'on aime le jaloux et qu'il n'ait pas de droits, la jalousie peut
choquer cet orgueil fminin si difficile  mnager et  reconnatre. La
jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fiert, comme une manire
nouvelle de leur montrer leur pouvoir.

La jalousie peut plaire comme une manire nouvelle de prouver l'amour.
La jalousie peut choquer la pudeur d'une femme ultra-dlicate.

La jalousie peut plaire comme montrant la bravoure de l'amant, _ferrum
est quod amant_. Notez bien que c'est la bravoure qu'on aime, et non pas
le courage  la Turenne, qui peut fort bien s'allier avec un coeur
froid.

Une des consquences du principe de la cristallisation, c'est qu'une
femme ne doit jamais dire _oui_  l'amant qu'elle a tromp si elle veut
jamais faire quelque chose de cet homme.

Tel est le plaisir de continuer  jouir de cette image parfaite que nous
nous sommes forme de l'objet qui nous engage, que jusqu' ce _oui_
fatal,

    L'on va chercher bien loin, plutt que de mourir,
    Quelque prtexte ami pour vivre et pour souffrir.

ANDR CHNIER.

On connat en France l'anecdote de Mlle de Sommery, qui, surprise en
flagrant dlit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme
l'autre se rcrie: Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez
plus; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.

Se rconcilier avec une matresse adore qui vous a fait une infidlit,
c'est se donner  dfaire  coups de poignard une cristallisation sans
cesse renaissante. Il faut que l'amour meure, et votre coeur sentira
avec d'affreux dchirements tous les pas de son agonie. C'est une des
combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie: il
faudrait avoir la force de ne se rconcilier que comme ami.




CHAPITRE XXXVII

Roxane.


Quant  la jalousie chez les femmes, elles sont mfiantes, elles
risquent infiniment plus que nous, elles ont plus sacrifi  l'amour,
elles ont beaucoup moins de moyens de distraction, elles en ont beaucoup
moins surtout de vrifier les actions de leur amant. Une femme se sent
avilie par la jalousie; elle se croit la rise de son amant, et qu'il se
moque surtout de ses plus tendres transports; elle doit pencher  la
cruaut, et cependant elle ne peut tuer lgalement sa rivale.

Chez les femmes, la jalousie doit donc tre un mal encore plus
abominable, s'il se peut, que chez les hommes. C'est tout ce que le
coeur humain peut supporter de rage impuissante et de mpris de
soi-mme[109] sans se briser.

  [109] Ce mpris est une des grandes causes du suicide; on se tue pour
    se faire rparation d'honneur.

Je ne connais d'autre remde  un mal si cruel que la mort de qui
l'inspire ou de qui l'prouve. On peut voir la jalousie franaise dans
l'histoire de Mme de la Pommeraie de _Jacques le Fataliste_.

La Rochefoucauld dit: On a honte d'avouer qu'on a de la jalousie, et
l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'tre capable d'en avoir[110].
Les pauvres femmes n'osent pas mme avouer qu'elles ont prouv ce
supplice cruel, tant il leur donne de ridicule. Une plaie si douloureuse
ne doit jamais se cicatriser entirement.

  [110] Pense 495. On aura reconnu, sans que je l'aie marqu  chaque
    fois, plusieurs autres penses d'crivains clbres. C'est de
    l'histoire que je cherche  crire et de telles penses sont des
    faits.

Si la froide raison pouvait s'exposer au feu de l'imagination avec
l'ombre de l'apparence du succs, je dirais aux pauvres femmes
malheureuses par jalousie: Il y a une grande distance entre
l'infidlit chez les hommes et chez vous. Chez vous cette action est en
partie _action directe_, en partie _signe_. Par l'effet de notre
ducation d'cole militaire, elle n'est signe de rien chez l'homme. Par
l'effet de la pudeur, elle est au contraire le plus dcisif de tous les
signes de dvouement chez la femme. Une mauvaise habitude en fait comme
une ncessit aux hommes. Durant toute la premire jeunesse, l'exemple
de ce qu'on appelle les _grands_ au collge fait que nous mettons toute
notre vanit, toute la preuve de notre mrite dans le nombre des succs
de ce genre. Votre ducation,  vous, agit dans le sens inverse.

Quant  la valeur d'une action comme _signe_:--dans un mouvement de
colre je renverse une table sur le pied de mon voisin; cela lui fait un
mal du diable, mais peut fort bien s'arranger,--ou bien je fais le geste
de lui donner un soufflet.

La diffrence de l'infidlit dans les deux sexes est si relle, qu'une
femme passionne peut pardonner une infidlit, ce qui est impossible 
un homme.

Voici une exprience dcisive pour faire la diffrence de
l'amour-passion et de l'amour _par pique_; chez les femmes, l'infidlit
tue presque l'un et redouble l'autre.

Les femmes fires dissimulent leur jalousie par orgueil. Elles passent
de longues soires silencieuses et froides avec cet homme qu'elles
adorent, qu'elles tremblent de perdre, et aux yeux duquel elles se
voient peu aimables. Ce doit tre un des plus grands supplices
possibles, c'est aussi une des sources les plus fcondes de malheur en
amour. Pour gurir ces femmes, si dignes de tout notre respect, il faut
dans l'homme quelque dmarche bizarre et forte, et surtout qu'il n'ait
pas l'air de voir ce qui se passe: par exemple, un grand voyage avec
elles entrepris en vingt-quatre heures.




CHAPITRE XXXVIII

De la pique[111] d'amour-propre.

  [111] Je sais que ce mot n'est pas trop franais en ce sens, mais je
    ne trouve pas  le remplacer.

    En italien _puntiglio_, en anglais _pique_.


La pique est un mouvement de la vanit: je ne veux pas que mon
antagoniste l'emporte sur moi, et _je prends cet antagoniste lui-mme
pour juge de mon mrite_. Je veux faire effet sur son coeur. C'est pour
cela qu'on va beaucoup au del de ce qui est raisonnable.

Quelquefois, pour justifier sa propre extravagance, l'on en vient au
point de se dire que ce comptiteur a la prtention de nous faire sa
dupe.

La _pique_, tant une _maladie de l'honneur_, est beaucoup plus
frquente dans les monarchies, et ne doit se montrer que bien plus
rarement dans les pays o rgne l'habitude d'apprcier les actions par
leur degr d'utilit, aux tats-Unis d'Amrique, par exemple.

Tout homme, et un Franais plus qu'un autre, abhorre d'tre pris pour
dupe; cependant la lgret de l'ancien caractre monarchique
franais[112] empchait la _pique_ de faire de grands ravages autre part
que dans la galanterie ou l'amour-got. La pique ne produisait des
noirceurs remarquables que dans les monarchies o, par le climat, le
caractre est plus sombre (le Portugal, le Pimont).

  [112] Les trois quarts des grands seigneurs franais, vers 1778,
    auraient t dans le cas d'tre r de j, dans un pays o les lois
    auraient t excutes sans acception de personnes.

Les provinciaux, en France, se font un modle ridicule de ce que doit
tre dans le monde la considration d'un galant homme, et puis ils se
mettent  l'afft, et sont l toute leur vie  observer si personne ne
saute le foss. Ainsi, plus de naturel, ils sont toujours piqus, et
cette manie donne du ridicule mme  leur amour. C'est, aprs l'envie,
ce qui rend le plus insoutenable le sjour des petites villes, et c'est
ce qu'il faut se dire lorsqu'on admire la situation pittoresque de
quelqu'une d'elles. Les motions les plus gnreuses et les plus nobles
sont paralyses par le contact de ce qu'il y a de plus bas dans les
produits de la civilisation. Pour achever de se rendre affreux, ces
bourgeois ne parlent que de la corruption des grandes villes[113].

  [113] Comme ils se font la police les uns sur les autres, par envie,
    pour ce qui regarde l'amour, il y a moins d'amour en province et
    plus de libertinage. L'Italie est plus heureuse.

La pique ne peut pas exister dans l'amour-passion, elle est de l'orgueil
fminin: Si je me laisse malmener par mon amant, il me mprisera et ne
pourra plus m'aimer; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.

La jalousie veut la mort de l'objet qu'elle craint. L'homme piqu est
bien loin de l, il veut que son ennemi vive et surtout soit tmoin de
son triomphe.

L'homme piqu verrait avec peine son rival renoncer  la concurrence,
car cet homme peut avoir l'insolence de se dire au fond du coeur: si
j'eusse continu  m'occuper de cet objet, je l'eusse emport sur lui.

Dans la _pique_, on n'est nullement occup du but apparent, il ne s'agit
que de la victoire. C'est ce que l'on voit bien dans les amours des
filles de l'Opra; si vous loignez la rivale, la prtendue passion, qui
allait jusqu' se jeter par la fentre, tombe  l'instant.

L'amour par pique passe en un moment, au contraire de l'amour-passion.
Il suffit que, par une dmarche irrfragable, l'antagoniste avoue
renoncer  la lutte. J'hsite cependant  avancer cette maxime, je n'en
ai qu'un exemple et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur
jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d'un
des plus riches et des plus fiers bourgeois de Sville. Elle est belle,
sans doute, mais d'une beaut marque, et on lui accorde infiniment
d'esprit et encore plus d'orgueil. Elle aimait passionnment, du moins
en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas.
L'officier part pour l'Amrique avec Morillo; ils s'crivaient sans
cesse. Un jour, chez la mre de Dona Diana, au milieu de beaucoup de
monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux
se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots: _C'est dommage, si
jeune!_ Nous avions justement lu, ce jour-l, une pice du vieux
Massinger, qui se termine d'une manire tragique, mais dans laquelle
l'hrone prend avec cette tranquillit apparente la mort de son amant.
Je voyais la mre frmir, malgr son orgueil et sa haine; le pre sortit
pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits
et faisant des yeux au sot narrateur, Dona Diana, la seule tranquille,
continua la conversation comme si de rien n'tait. Sa mre effraye la
fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de chang dans sa
manire d'tre.

Deux ans aprs, un jeune homme trs beau lui fait la cour. Encore cette
fois, et toujours par la mme raison, parce que le prtendant n'tait
pas noble, les parents de Dona Diana s'opposent violemment  ce mariage;
elle dclare qu'il se fera. Il s'tablit une pique d'amour-propre entre
la jeune fille et son pre. On interdit au jeune homme l'entre de la
maison. On ne conduit plus Dona Diana  la campagne et presque plus 
l'glise; on lui te avec un soin recherch tous les moyens possibles de
rencontrer son amant. Lui se dguise et la voit en secret  de longs
intervalles. Elle s'obstine de plus en plus et refuse les partis les
plus brillants, mme un titre et un grand tablissement  la cour de
Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et
de leur constance hroque. Enfin, la majorit de Dona Diana approche;
elle fait entendre  son pre qu'elle va jouir du droit de disposer
d'elle-mme. La famille, force dans ses derniers retranchements,
commence les ngociations du mariage; quand il est  moiti conclu, dans
une runion officielle des deux familles, aprs six annes de constance,
le jeune homme refuse Dona Diana[114].

  [114] Il y a chaque anne plusieurs exemples de femmes abandonnes
    aussi vilainement, et je pardonne la dfiance aux femmes
    honntes.--Mirabeau, _Lettres  Sophie_. L'opinion est sans force
    dans les pays despotiques, il n'y a de rel que l'amiti du pacha.

Un quart d'heure aprs il n'y paraissait plus. Elle tait console;
aimait-elle par pique? ou est-ce une grande me qui ddaigne de se
donner, avec sa douleur, en spectacle au monde?

Souvent l'amour-passion ne peut arriver, dirai-je au bonheur, qu'en
faisant natre une _pique_ d'amour-propre; alors il obtient en apparence
tout ce qu'il saurait dsirer, ses plaintes seraient ridicules et
paratraient insenses; il ne peut pas faire confidence de son malheur,
et cependant ce malheur, il le touche et le vrifie sans cesse; ses
preuves sont entrelaces, si je puis ainsi dire, avec les circonstances
les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions
ravissantes. Ce malheur vient prsenter sa tte hideuse dans les moments
les plus tendres, comme pour braver l'amant et lui faire sentir  la
fois, et tout le bonheur d'tre aim de l'tre charmant et insensible
qu'il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais sien. C'est
peut-tre, aprs la jalousie, le malheur le plus cruel.

On se souvient encore, dans une grande ville[115], d'un homme doux et
tendre, entran par une rage de cette espce  donner la mort  sa
matresse qui ne l'aimait que par pique contre sa soeur. Il l'engagea un
soir  aller se promener sur mer en tte--tte, dans un joli canot
qu'il avait prpar lui-mme; arriv en haute mer, il touche un ressort,
le canot s'ouvre et disparat pour toujours.

  [115] Livourne, 1819.

J'ai vu un homme de soixante ans se mettre  entretenir l'actrice la
plus capricieuse, la plus folle, la plus aimable, la plus tonnante du
thtre de Londres, miss Cornel. Et vous prtendez qu'elle vous soit
fidle? lui disait-on.--Pas le moins du monde; seulement elle m'aimera,
et peut-tre  la folie.

Et elle l'a aim un an entier, et souvent  en perdre la raison; et elle
a t jusqu' trois mois de suite sans lui donner de sujets de plainte.
Il avait tabli une pique d'amour-propre choquante, sous beaucoup de
rapports, entre sa matresse et sa fille.

La _pique_ triomphe dans l'amour-got, dont elle fait le destin. C'est
l'exprience par laquelle on diffrencie le mieux l'amour-got de
l'amour-passion. C'est une vieille maxime de guerre que l'on dit aux
jeunes gens, lorsqu'ils arrivent au rgiment, que si l'on a un billet de
logement pour une maison o il y a deux soeurs, et que l'on veuille tre
aim de l'une d'elles, il faut faire la cour  l'autre. Auprs de la
plupart des femmes espagnoles jeunes, et qui font l'amour, si vous
voulez tre aim, il suffit d'afficher de bonne foi et avec modestie que
vous n'avez rien dans le coeur pour la matresse de la maison. C'est de
l'aimable gnral Lassale que je tiens cette maxime utile. C'est la
manire la plus dangereuse d'attaquer l'amour-passion.

La pique d'amour-propre fait le lien des mariages les plus heureux,
aprs ceux que l'amour a forms. Beaucoup de maris s'assurent pour de
longues annes l'amour de leur femme en prenant une petite matresse
deux mois aprs le mariage[116]. On fait natre l'habitude de ne penser
qu' un seul homme, et les liens de famille viennent la rendre
invincible.

  [116] Voir les confessions d'un homme singulier (conte de mistress
    Opie).

Si dans le sicle et  la cour de Louis XV l'on a vu une grande dame
(Mme de Choiseul) adorer son mari[117], c'est qu'il paraissait avoir un
intrt vif pour sa soeur la duchesse de Grammont.

  [117] Lettres de Mme du Deffant, Mmoires de Lauzun.

La matresse la plus nglige, ds qu'elle nous fait voir qu'elle
prfre un autre homme, nous te le repos, et jette dans notre coeur
toutes les apparences de la passion.

Le courage de l'Italien est un accs de colre, le courage de l'Allemand
un moment d'ivresse, le courage de l'Espagnol un trait d'orgueil. S'il y
avait une nation o le courage ft souvent une pique d'amour-propre
entre les soldats de chaque compagnie, entre les rgiments de chaque
division, dans les droutes, comme il n'y aurait plus de point d'appui,
l'on ne saurait comment arrter les armes de cette nation. Prvoir le
danger et chercher  y porter remde serait le premier des ridicules
parmi ces fuyards vaniteux.

Il ne faut qu'avoir ouvert une relation quelconque d'un voyage chez les
sauvages de l'Amrique-Nord, dit un des plus aimables philosophes
franais[118], pour savoir que le sort ordinaire des prisonniers de
guerre est, non pas seulement d'tre brls vifs et mangs, mais d'tre
auparavant lis  un poteau prs d'un bcher enflamm, pour y tre,
pendant plusieurs heures, tourments par tout ce que la rage peut
imaginer de plus froce et de plus raffin. Il faut lire ce que
racontent de ces affreuses scnes les voyageurs tmoins de la joie
cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des
enfants, et de leur plaisir atroce  rivaliser de cruaut. Il faut voir
ce qu'ils ajoutent de la fermet hroque, du sang-froid inaltrable du
prisonnier, qui non seulement ne donne aucun signe de douleur, mais qui
brave et dfie ses bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus
hautain, l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant
ses propres exploits, numrant les parents, les amis des spectateurs
qu'il a tus, dtaillant les supplices qu'il leur a fait souffrir, et
accusant tous ceux qui l'entourent de lchet, de pusillanimit,
d'ignorance  savoir tourmenter; jusqu' ce que, tombant en lambeaux et
dvor vivant sous ses propres yeux par ses ennemis enivrs de fureur,
le dernier souffle de sa voix et sa dernire injure s'exhalent avec sa
vie[119]. Tout cela serait incroyable chez les nations civilises,
paratra une fable  nos capitaines de grenadiers les plus intrpides,
et sera un jour rvoqu en doute par la postrit.

  [118] Volney, _Tableau des tats-Unis d'Amrique_, p. 491-496.

  [119] Un tre accoutum  un tel spectacle, et qui se sent expos  en
    tre le hros, peut n'tre attentif qu' la grandeur d'me, et alors
    ce spectacle est le plus intime et le premier des plaisirs non
    actifs.

Ce phnomne physiologique tient  un tat particulier de l'me du
prisonnier qui tablit entre lui, d'un ct, et tous ses bourreaux de
l'autre, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanit  qui ne cdera
pas.

Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observ que des blesss
qui, dans un tat calme d'esprit et de sens, auraient pouss les hauts
cris durant certaines oprations, ne montrent, au contraire, que calme
et grandeur d'me s'ils sont prpars d'une certaine manire. Il s'agit
de les piquer d'honneur, il faut prtendre, d'abord avec mnagement,
puis avec contradiction irritante, qu'ils ne sont pas en tat de
supporter l'opration sans jeter de cris.




CHAPITRE XXXIX

De l'amour  querelles.


Il y en a de deux espces:

1 Celui o le querellant aime;

2 Celui o il n'aime pas.

Si l'un des deux amants est trop suprieur dans les avantages qu'ils
estiment tous les deux, il faut que l'amour de l'autre meure, car la
crainte du mpris viendra tt ou tard arrter tout court la
cristallisation.

Rien n'est odieux aux gens mdiocres comme la supriorit de l'esprit:
c'est l, dans le monde de nos jours, la source de la haine; et si nous
ne devons pas  ce principe des haines atroces, c'est uniquement que les
gens qu'il spare ne sont pas obligs de vivre ensemble. Que sera-ce de
l'amour, o, tout tant naturel, surtout de la part de l'tre suprieur,
la supriorit n'est masque par aucune prcaution sociale?

Pour que la passion puisse vivre, il faut que l'infrieur maltraite son
partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fentre sans que
l'autre ne se croie offens.

Quant  l'tre suprieur, il se fait illusion, et l'amour qu'il sent,
non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses,
dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher.

Immdiatement aprs l'amour-passion et pay de retour, entre gens de la
mme porte, il faut placer, pour la dure, l'_amour  querelles_, o le
querellant n'aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes
relatives  la duchesse de Berri (_Mmoires de Duclos_).

Participant  la nature des habitudes froides fondes sur le ct
prosaque et goste de la vie et compagnes insparables de l'homme
jusqu'au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que
l'amour-passion lui-mme. Mais ce n'est plus l'amour, c'est une habitude
occasionne par l'amour, et qui n'a de cette passion que les souvenirs
et le plaisir physique. Cette habitude suppose ncessairement des mes
moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame. Me
grondera-t-il? qui occupe l'imagination, comme dans l'amour-passion
chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse.
Voir les anecdotes sur Mme d'Houdetot et Saint-Lambert[120].

  [120] Mmoires de Mme d'pinay, je crois, ou de Marmontel.

Il est possible que l'orgueil refuse de s'habituer  ce genre d'intrt;
alors, aprs quelques mois de temptes, l'orgueil tue l'amour. Mais on
voit cette noble passion rsister longtemps avant d'expirer. Les petites
querelles de l'amour heureux font longtemps illusion  un coeur qui aime
encore et qui se voit maltrait. Quelques raccommodements tendres
peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prtexte de
quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune, l'on excuse
l'homme qu'on a beaucoup aim; on s'habitue enfin  tre querelle. O
trouver, en effet, hors de l'amour-passion, hors du jeu, hors de la
possession du pouvoir[121] quelque autre source d'intrt de tous les
jours, comparable  celle-l pour la vivacit? Si le querellant vient 
mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe
fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois; le grond s'entend
parler toute la journe de ce qu'il aime le mieux.

  [121] Quoi qu'en disent certains ministres hypocrites, le pouvoir est
    le premier des plaisirs. Il me semble que l'amour seul peut
    l'emporter, et l'amour est une maladie heureuse qu'on ne peut se
    procurer comme un ministre.

Il y a une fausse espce d'amour  querelles. J'ai pris dans une lettre
d'une femme d'infiniment d'esprit le chapitre 33:

Toujours un petit doute  calmer, voil ce qui fait la soif de tous les
instants de l'amour-passion... Comme la crainte la plus vive ne
l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer.

Chez les gens bourrus ou mal levs, ou d'un naturel extrmement
violent, ce petit doute  calmer, cette crainte lgre se manifestent
par une querelle.

Si la personne aime n'est pas l'extrme susceptibilit, fruit d'une
ducation soigne, elle peut trouver plus de vivacit, et par consquent
plus d'agrment, dans un amour de cette espce; et mme, avec toute la
dlicatesse possible, si l'on voit le _furieux_ premire victime de ses
transports, il est bien difficile de ne pas l'en aimer davantage. Ce que
lord Mortimer regrette peut-tre le plus dans sa matresse, ce sont les
chandeliers qu'elle lui jetait  la tte. En effet, si l'orgueil
pardonne et admet de telles sensations, il faut convenir qu'elles font
une cruelle guerre  l'ennui, ce grand ennemi des gens heureux.

Saint-Simon, l'unique historien qu'ait eu la France, dit (tome 5, page
45):

Aprs maintes passades, la duchesse de Berri s'tait prise, tout de
bon, de Riom, cadet de la maison de d'Aydie, fils d'une soeur de Mme de
Biron. Il n'avait ni figure, ni esprit; c'tait un gros garon, court,
joufflu et ple, qui, avec beaucoup de bourgeons, ne ressemblait pas mal
 un abcs; il avait de belles dents et n'avait pas imagin causer une
passion qui, en moins de rien, devint effrne, et qui dura toujours,
sans nanmoins empcher les passades et les gots de traverse; il
n'avait rien vaillant, mais force frres et soeurs qui n'en avaient pas
davantage. M. et Mme de Pons, dame d'atour de Mme la duchesse de Berri,
taient de leurs parents et de la mme province; ils firent venir le
jeune homme, qui tait lieutenant de dragons, pour tcher d'en faire
quelque chose. A peine fut-il arriv, que le got se dclara, et il fut
le matre au Luxembourg.

M. de Lauzun, dont il tait petit-neveu, en riait sous cape; il tait
ravi et se voyait renatre en lui, au Luxembourg, du temps de
Mademoiselle; il lui donnait des instructions, et Riom qui tait doux et
naturellement poli et respectueux, bon et honnte garon, les coutait:
mais bientt il sentit le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvaient
captiver que l'incomprhensible fantaisie de cette princesse. Sans en
abuser avec autre personne, il se fit aimer de tout le monde; mais il
traita sa duchesse comme M. de Lauzun avait trait Mademoiselle. Il fut
bientt par des plus riches dentelles, des plus riches habits, muni
d'argent, de boucles, de joyaux; il se faisait dsirer, se plaisait 
donner de la jalousie  la princesse, et  paratre jaloux lui-mme;
souvent il la faisait pleurer: peu  peu il la mit sur le pied de ne
rien faire sans sa permission, pas mme les choses indiffrentes: tantt
prte  sortir pour aller  l'Opra, il la faisait demeurer; d'autres
fois il l'y faisait aller malgr elle; il l'obligeait  faire du bien 
des dames qu'elle n'aimait point, ou dont elle tait jalouse; et du mal
 des gens qui lui plaisaient, et dont il faisait le jaloux. Jusqu' sa
parure, elle n'avait pas la moindre libert; il se divertissait  la
faire dcoiffer, ou  lui faire changer d'habits, quand elle tait toute
prte; et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avait
accoutume, le soir,  prendre ses ordres pour la parure et l'occupation
du lendemain, et le lendemain il changeait tout, et la princesse
pleurait tant et plus; enfin elle en tait venue  lui envoyer des
messages par des valets affids, car il logea presque en arrivant au
Luxembourg; et les messages se ritraient plusieurs fois pendant sa
toilette pour savoir quels rubans elle mettrait, et ainsi de l'habit et
des autres parures, et presque toujours il lui faisait porter ce qu'elle
ne voulait point. Si quelquefois elle osait se licencier  la moindre
chose sans son cong, il la traitait comme une servante, et les pleurs
duraient souvent plusieurs jours.

Cette princesse si superbe, et qui se plaisait tant  montrer et 
exercer le plus dmesur orgueil, s'avilit  faire des repas obscurs
avec lui et avec des gens sans aveu, elle avec qui nul ne pouvait manger
s'il n'tait prince du sang. Le jsuite Riglet, qu'elle avait connu
enfant, et qui l'avait cultive, tait admis dans ces repas
particuliers, sans qu'il en et honte, ni que la duchesse en ft
embarrasse: Mme de Mouchy tait la confidente de toutes ces tranges
particularits; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les
jours. Cette dame raccommodait les amants, et cette vie tait toute
publique au Luxembourg, o tout s'adressait  Riom, qui, de son ct,
avait soin de bien vivre avec tous, et avec un air de respect qu'il
refusait, en public,  sa seule princesse. Devant tous, il lui faisait
des rponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux prsents, et
rougir la duchesse, qui ne contraignait point ses manires passionnes
pour lui.

Riom tait pour la duchesse un remde souverain  l'ennui.

Une femme clbre dit tout  coup au gnral Bonaparte, alors jeune
hros couvert de gloire et sans crimes envers la libert: Gnral, une
femme ne peut tre que votre pouse ou votre soeur. Le hros ne comprit
pas le compliment; l'on s'en est veng par de belles injures. Ces
femmes-l aiment  tre mprises par leur amant, elles ne l'aiment que
cruel.




CHAPITRE XXXIX _bis_

Remdes  l'amour.


Le saut de Leucade tait une belle image dans l'antiquit. En effet, le
remde  l'amour est presque impossible. Il faut non seulement le danger
qui rappelle fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre
conservation[122], mais il faut, ce qui est bien plus difficile, la
continuit d'un danger piquant, et que l'on puisse viter par adresse,
afin que l'habitude de penser  sa propre conservation ait le temps de
natre. Je ne vois gure qu'une tempte de seize jours, comme celle de
don Juan[123] ou le naufrage de M. Cochelet parmi les Maures; autrement
l'on prend bien vite l'habitude du pril, et mme l'on se remet  songer
 ce qu'on aime, avec plus de charme encore, quand on est en vedette, 
vingt pas de l'ennemi.

  [122] Le danger de Henri Morton, dans la Clyde.

    _Old Mortality_, tome IV, page 224.

  [123] Du trop vant lord Byron.

Nous l'avons rpt sans cesse, l'amour d'un homme qui aime bien _jouit_
ou _frmit_ de tout ce qu'il s'imagine, et il n'y a rien dans la nature
qui ne lui parle de ce qu'il aime. Or, jouir et frmir fait une
occupation fort intressante, et auprs de laquelle toutes les autres
plissent.

Un ami qui veut procurer la gurison du malade doit d'abord tre
toujours du parti de la femme aime, et tous les amis qui ont plus de
zle que d'esprit ne manquent pas de faire le contraire.

C'est attaquer, avec des forces trop ridiculeusement ingales, cet
ensemble d'illusions charmantes que nous avons appel autrefois
cristallisation[124].

  [124] Uniquement pour abrger, et en demandant pardon du mot nouveau.

L'ami gurisseur doit avoir devant les yeux que, s'il se prsente une
absurdit  croire, comme il faut pour l'amant ou la dvorer ou renoncer
 tout ce qui l'attache  la vie, il la dvorera, et, avec tout l'esprit
possible, niera dans sa matresse les vices les plus vidents et les
infidlits les plus atroces. C'est ainsi que, dans l'amour-passion,
avec un peu de temps, tout se pardonne.

Dans les caractres raisonnables et froids, il faudra, pour que l'amant
dvore les vices, qu'il ne les aperoive qu'aprs plusieurs mois de
passion[125].

  [125] Mme Dornal et Serigny. Confessions du comte *** de Duclos. Voir
    la note 59; mort du gnral Abdhallah,  Bologne.

Bien loin de chercher grossirement et ouvertement  distraire l'amant,
l'ami gurisseur doit lui parler  satit, et de son amour et de sa
matresse, et en mme temps faire natre sous ses pas une foule de
petits vnements. Quand le voyage _isole_, il n'est pas remde[126], et
mme rien ne rappelle plus tendrement ce qu'on aime que les contrastes.
C'est au milieu des brillants salons de Paris, et auprs des femmes
vantes comme les plus aimables, que j'ai le plus aim ma pauvre
matresse, solitaire et triste, dans son petit appartement au fond de la
Romagne[127].

  [126] J'ai pleur presque tous les jours (Prcieuses paroles du 10
    juin).

  [127] Salviati.

J'piais, sur la pendule superbe du brillant salon o j'tais exil,
l'heure o elle sort  pied, et par la pluie, pour aller voir son amie.
C'est en cherchant  l'oublier que j'ai vu que les contrastes sont la
source de souvenirs moins vifs, mais bien plus clestes que ceux que
l'on va chercher aux lieux o jadis on l'a rencontre.

Pour que l'absence soit utile, il faut que l'ami gurisseur soit
toujours l pour faire faire  l'amant toutes les rflexions possibles
sur les vnements de son amour, et qu'il tche de rendre ses rflexions
ennuyeuses par leur longueur ou leur peu d'-propos, ce qui leur donne
l'effet de lieux communs: par exemple, tre tendre et sentimental aprs
un dner gay de bons vins.

S'il est si difficile d'oublier une femme auprs de laquelle on a trouv
le bonheur, c'est qu'il est certains moments que l'imagination ne peut
se lasser de reprsenter et d'embellir.

Je ne dis rien de l'orgueil, remde cruel et souverain, mais qui n'est
pas  l'usage des mes tendres.

Les premires scnes du Romo de Shakespeare forment un tableau
admirable; il y a loin de l'homme qui se dit tristement: _She hath
forsworn to love_,  celui qui s'crie au comble du bonheur: _Come
what sorrow can!_




CHAPITRE XXXIX _ter_

  Her passion will die like a lamp for want of what the flame should
  feed upon.

  BRIDE OF LAMMERMOOR, II, 116.


L'amour gurisseur doit bien se garder des mauvaises raisons, par
exemple de parler d'_ingratitude_. C'est ressusciter la cristallisation
que de lui mnager une victoire et un nouveau plaisir.

Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour; le plaisir actuel paye
toujours et au del les sacrifices les plus grands en apparence. Je ne
vois pas d'autres torts possibles que le manque de franchise; il faut
accuser juste l'tat de son coeur.

Pour peu que l'ami gurisseur attaque l'amour de front, l'amant rpond:
tre amoureux, mme avec la colre de ce qu'on aime, ce n'en est pas
moins, pour m'abaisser  votre style de marchand, avoir un billet  une
loterie dont le bonheur est  mille lieues au-dessus de tout ce que vous
pouvez m'offrir, dans votre monde d'indiffrence et d'intrt personnel.
Il faut avoir beaucoup de vanit, et de la bien petite, pour tre
heureux parce qu'on vous reoit bien. Je ne blme point les hommes d'en
agir ainsi dans leur monde. Mais, auprs de Lonore, je trouvais un
monde o tout tait cleste, tendre, gnreux. La plus sublime et
presque incroyable vertu de votre monde, dans nos entretiens, ne
comptait que pour une vertu ordinaire et de tous les jours. Laissez-moi
au moins rver au bonheur de passer ma vie auprs d'un tel tre. Quoique
je voie bien que la calomnie m'a perdu et que je n'ai plus d'espoir, du
moins je lui ferai le sacrifice de ma vengeance.

On ne peut gure arrter l'amour que dans les commencements. Outre le
prompt dpart et les distractions obliges du grand monde, comme dans le
cas de la comtesse Kalember, il y a plusieurs petites ruses que l'ami
gurisseur peut mettre en usage. Par exemple il fera tomber sous vos
yeux, comme par hasard, que la femme que vous aimez n'a pas pour vous,
hors de ce qui fait l'objet de la guerre, les gards de politesse et
d'estime qu'elle accordait  un rival. Les plus petites choses
suffisent, car tout est _signe_ en amour; par exemple, elle ne vous
donne pas le bras pour monter  sa loge; cette niaiserie, prise au
tragique par un coeur passionn, liant une humiliation  chaque jugement
qui forme la cristallisation, empoisonne la source de l'amour et peut le
dtruire.

On peut faire accuser la femme qui se conduit mal avec notre ami d'un
dfaut physique et ridicule impossible  vrifier; si l'amant pouvait
vrifier la calomnie, mme quand il la trouverait fonde, elle serait
rendue dfavorable par l'imagination, et bientt il n'y paratrait pas.
Il n'y a que l'imagination qui puisse se rsister  elle-mme; Henri III
le savait bien quand il mdisait de la clbre duchesse de Montpensier.

C'est donc l'imagination qu'il faut surtout garder chez une jeune fille
que l'on veut prserver de l'amour. Et moins elle aura de vulgarit dans
l'esprit, plus son me sera noble et gnreuse, plus en un mot elle sera
digne de nos respects, plus grand sera le danger qu'elle court.

Il est toujours prilleux pour une jeune personne de souffrir que ses
souvenirs s'attachent d'une manire rpte, et avec trop de
complaisance, au mme individu. Si la reconnaissance, l'admiration ou la
curiosit viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque
srement sur le bord du prcipice. Plus grand est l'ennui de la vie
habituelle, plus sont actifs les poisons nomms gratitude, admiration,
curiosit. Il faut alors une rapide, prompte et nergique distraction.

C'est ainsi qu'un peu de rudesse et de _non-curance_ dans le premier
abord, si la drogue est administre avec naturel, est presque un sr
moyen de se faire respecter d'une femme d'esprit.




LIVRE SECOND




CHAPITRE XL


Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la
couleur des six tempraments:

Le sanguin, ou le Franais, ou M. de Francueil (Mmoires de Mme
d'pinay);

Le bilieux, ou l'Espagnol, ou Lauzun (Peguilhen des Mmoires de
Saint-Simon);

Le mlancolique, ou l'Allemand, ou le don Carlos de Schiller;

Le flegmatique, ou le Hollandais;

Le nerveux, ou Voltaire;

L'athltique, ou Milon de Crotone[128].

  [128] Voir Cabanis, influence du physique, etc.

Si l'influence des tempraments se fait sentir dans l'ambition,
l'avarice, l'amiti, etc., etc., que sera-ce dans l'amour, qui a un
mlange forc de physique?

Supposons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre varits
que nous avons notes:

Amour-passion, ou Julie d'tanges;

Amour-got, ou galanterie;

Amour physique;

Amour de vanit (une duchesse n'a jamais que trente ans pour un
bourgeois).

Il faut faire passer ces quatre amours par les six varits dpendantes
des habitudes que les six tempraments donnent  l'imagination. Tibre
n'avait pas l'imagination folle de Henri VIII.

Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous aurons obtenues
par les diffrences d'habitudes dpendantes des gouvernements ou des
caractres nationaux:

1 Le despotisme asiatique tel qu'on le voit  Constantinople;

2 La monarchie absolue  la Louis XIV;

3 L'aristocratie masque par une charte, ou le gouvernement d'une
nation au profit des riches, comme l'Angleterre, le tout suivant les
rgles de la morale soi-disant biblique;

4 La rpublique fdrative, ou le gouvernement au profit de tous, comme
aux tats-Unis d'Amrique;

5 La monarchie constitutionnelle, ou...

6 Un tat en rvolution, comme l'Espagne, le Portugal, la France. Cette
situation d'un pays, donnant une passion vive  tout le monde, met du
naturel dans les moeurs, dtruit les niaiseries, les vertus de
convention, les convenances btes[129], donne du srieux  la jeunesse,
et lui fait mpriser l'amour de vanit et ngliger la galanterie.

  [129] Les souliers sans rubans du ministre Roland: Ah! Monsieur, tout
    est perdu, rpond Dumourier. A la sance royale, le prsident de
    l'assemble croise les jambes.

Cet tat peut durer longtemps et former les habitudes d'une gnration.
En France, il commena en 1788, fut interrompu en 1802, et recommena en
1815, pour finir Dieu sait quand.

Aprs toutes ces manires gnrales de considrer l'_amour_, on a les
diffrences d'ge, et l'on arrive enfin aux particularits
individuelles.

Par exemple, on pourrait dire:

J'ai trouv  Dresde, chez le comte Woltstein, l'amour de vanit, le
temprament mlancolique, les habitudes monarchiques, l'ge de trente
ans, et... les particularits individuelles.

Cette manire de voir les choses abrge et communique de la froideur 
la tte de celui qui juge de l'amour, chose essentielle et fort
difficile.

Or, comme en physiologie l'homme ne sait presque rien sur lui-mme que
par l'anatomie compare, de mme, dans les passions, la vanit et
plusieurs autres causes d'illusion font que nous ne pouvons tre
clairs sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous
avons observes chez les autres. Si par hasard cet essai a un effet
utile, ce sera de conduire l'esprit  faire de ces sortes de
rapprochements. Pour engager  les faire, je vais essayer d'esquisser
quelques traits gnraux du caractre de l'amour chez les diverses
nations.

Je prie qu'on me pardonne si je reviens souvent  l'Italie: dans l'tat
actuel des moeurs de l'Europe, c'est le seul pays o croisse en libert
la plante que je dcris. En France, la vanit; en Allemagne, une
prtendue philosophie folle  mourir de rire; en Angleterre, un orgueil
timide, souffrant, rancunier, la torturent, l'touffent, ou lui font
prendre une direction baroque[130].

  [130] On ne se sera que trop aperu que ce trait est fait de morceaux
    crits  mesure que Lisio Visconti voyait les anecdotes se passer
    sous ses yeux, dans ses voyages. L'on trouve toutes ces anecdotes
    contes au long dans le journal de sa vie; peut-tre aurais-je d
    les insrer, mais on les et trouves peu convenables. Les notes les
    plus anciennes portent la date de Berlin, 1807, et les dernires
    sont de quelques jours avant sa mort, juin 1819. Quelques dates ont
    t altres exprs pour n'tre pas indiscret; mais  cela se
    bornent tous mes changements: je ne me suis pas cru autoris 
    refondre le style. Ce livre a t crit en cent lieux divers,
    puisse-t-il tre lu de mme.




CHAPITRE XLI

Des nations par rapport  l'amour.

DE LA FRANCE.


Je cherche  me dpouiller de mes affections et  n'tre qu'un froid
philosophe.

Formes par les aimables Franais, qui n'ont que de la vanit et des
dsirs physiques, les femmes franaises sont des tres moins agissants,
moins nergiques, moins redouts, et surtout moins aims et moins
puissants que les femmes espagnoles et italiennes.

Une femme n'est puissante que par le degr de malheur dont elle peut
punir son amant; or, quand on n'a que de la vanit, toute femme est
utile, aucune n'est ncessaire; le succs flatteur est de conqurir et
non de conserver. Quand on n'a que des dsirs physiques, on trouve les
filles, et c'est pourquoi les filles de France sont charmantes, et
celles de l'Espagne fort mal. En France, les filles peuvent donner 
beaucoup d'hommes autant de bonheur que les femmes honntes,
c'est--dire du bonheur sans amour, et il y a toujours une chose qu'un
Franais respecte plus que sa matresse: c'est sa vanit.

Un jeune homme de Paris prend dans une matresse une sorte d'esclave,
destine surtout  lui donner des jouissances de vanit. Si elle rsiste
aux ordres de cette passion dominante, il la quitte, et n'en est que
plus content de lui en disant  ses amis avec quelle supriorit de
manires, avec quel piquant de procds il l'a plante l.

Un Franais qui connaissait bien son pays (Meilhan) dit: En France, les
grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.

La langue manque de termes pour dire combien est impossible pour un
Franais le rle d'amant quitt, et au dsespoir, au vu et au su de
toute une ville. Rien de plus commun  Venise ou  Bologne.

Pour trouver l'amour  Paris, il faut descendre jusqu'aux classes dans
lesquelles l'absence de l'ducation et de la vanit et la lutte avec les
vrais besoins ont laiss plus d'nergie.

Se laisser voir avec un grand dsir non satisfait, c'est laisser voir
_soi infrieur_, chose impossible en France, si ce n'est pour les gens
au-dessous de tout; c'est prter le flanc  toutes les mauvaises
plaisanteries possibles: de l les louanges exagres des filles dans la
bouche des jeunes gens qui redoutent leur coeur. L'apprhension extrme
et grossire de laisser voir _soi infrieur_ fait le principe de la
conversation des gens de province. N'en a-t-on pas vu un dernirement
qui, en apprenant l'assassinat de monseigneur le duc de Berri, a
rpondu: _Je le savais[131]._

  [131] Historique. Plusieurs, quoique fort curieux, sont choqus
    d'apprendre des nouvelles: ils redoutent de paratre infrieurs 
    celui qui les leur conte.

Au moyen ge, la prsence du danger _trempait_ les coeurs, et c'est l,
si je ne me trompe, la seconde cause de l'tonnante supriorit des
hommes du XVIe sicle. L'originalit, qui est chez nous rare, ridicule,
dangereuse et souvent affecte, tait alors commune et sans fard. Les
pays o le danger montre encore souvent sa main de fer, comme la
Corse[132], l'Espagne, l'Italie, peuvent encore donner de grands hommes.
Dans ces climats, o une chaleur brlante exalte la bile pendant trois
mois de l'anne, ce n'est que la _direction_ du ressort qui manque; 
Paris, j'ai peur que ce soit le _ressort_ lui-mme[133].

  [132] Mmoires de M. Ralier-Dumas. La Corse, qui, par sa population,
    cent quatre-vingt mille mes, ne formerait pas la moiti de la
    plupart des dpartements franais, a donn, dans ces derniers temps,
    Salliceti, Pozzo-di-Borgo, le gnral Sbastiani, Cervioni,
    Abbatucci, Lucien et Napolon Bonaparte, Arena. Le dpartement du
    Nord, qui a neuf cent mille habitants, est loin d'une pareille
    liste. C'est qu'en Corse chacun, en sortant de chez soi, peut
    rencontrer un coup de fusil; et le Corse, au lieu de se soumettre en
    vrai chrtien, cherche  se dfendre et surtout  se venger. Voil
    comment se fabriquent les mes  la Napolon. Il y a loin de l  un
    palais garni de menins et de chambellans, et  Fnelon oblig de
    raisonner son respect pour _monseigneur_, parlant  monseigneur
    lui-mme g de douze ans. Voir les ouvrages de ce grand crivain.

  [133] A Paris, pour tre bien, il faut faire attention  un million de
    petites choses. Cependant voici une objection trs forte. L'on
    compte beaucoup plus de femmes qui se tuent par amour,  Paris, que
    dans toutes les villes d'Italie ensemble. Ce fait m'embarrasse
    beaucoup; je ne sais qu'y rpondre pour le moment, mais il ne change
    pas mon opinion. Peut-tre que la mort parat peu de chose dans ce
    moment aux Franais, tant la vie ultra civilise est ennuyeuse, ou
    plutt, on se brle la cervelle, outr d'un malheur de vanit.

Beaucoup de nos jeunes gens, si braves d'ailleurs  Montmirail ou au
bois de Boulogne, ont peur d'aimer, et c'est rellement par
pusillanimit qu'on les voit  vingt ans fuir la vue d'une jeune fille
qu'ils ont trouve jolie. Quand ils se rappellent ce qu'ils ont lu dans
les romans qu'il est _convenable_ qu'un amant fasse, ils se sentent
glacs. Ces mes froides ne conoivent pas que l'orage des passions, en
formant les ondes de la mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne
la force de les surmonter.

L'amour est une fleur dlicieuse, mais il faut avoir le courage d'aller
la cueillir sur les bords d'un prcipice affreux. Outre le ridicule,
l'amour voit toujours  ses cts le dsespoir d'tre quitt par ce
qu'on aime, et il ne reste plus qu'un _dead blank_ pour tout le reste de
la vie.

La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs
dlicats du XIXe sicle avec la prsence plus frquente du danger[134].
Il faudrait que les jouissances de la vie prive pussent tre augmentes
 l'infini en s'exposant souvent au danger. Ce n'est pas purement du
danger militaire que je parle. Je voudrais ce danger de tous les
moments, sous toutes les formes, et pour tous les intrts de
l'existence qui formaient l'essence de la vie au moyen ge. Le danger,
tel que notre civilisation l'a arrang et par, s'allie fort bien avec
la plus ennuyeuse faiblesse de caractre.

  [134] J'admire les moeurs du temps de Louis XIV: on passait sans cesse
    et en trois jours des salons de Marly aux champs de bataille de
    Senef et de Ramillies. Les pouses, les mres, les amantes, taient
    dans des transes continuelles. Voir les Lettres de Mme de Svign.
    La prsence du danger avait conserv dans la langue une nergie et
    une franchise que nous n'oserions plus hasarder aujourd'hui; mais
    aussi M. de Lameth tuait l'amant de sa femme. Si un Walter Scott
    nous faisait un roman du temps de Louis XIV, nous serions bien
    tonns.

Je vois dans _A voice from Saint-Helena_, de M. O'Meara, ces paroles
d'un grand homme:

Dire  Murat: Allez et dtruisez ces sept  huit rgiments ennemis qui
sont l-bas dans la plaine, prs de ce clocher;  l'instant il partait
comme un clair, et, de quelque peu de cavalerie qu'il ft suivi,
bientt les rgiments ennemis taient enfoncs, tus, anantis. Laissez
cet homme  lui-mme, vous n'aviez plus qu'un imbcile sans jugement. Je
ne puis concevoir comment un homme si brave tait si lche. Il n'tait
brave que devant l'ennemi; mais l, c'tait probablement le soldat le
plus brillant et le plus hardi de toute l'Europe.

C'tait un hros, un Saladin, un Richard Coeur-de-Lion sur le champ de
bataille: faites-le roi et placez-le dans une salle de conseil, vous
n'aviez plus qu'un poltron sans dcision ni jugement. Murat et Ney sont
les hommes les plus braves que j'ai connus. (O'Meara, tome II, page
94.)




CHAPITRE XLII

Suite de la France.


Je demande la permission de mdire encore un peu de la France. Le
lecteur ne doit pas craindre de voir ma satire rester impunie; si cet
essai trouve des lecteurs, mes injures me seront rendues au centuple;
l'honneur national veille.

La France est importante dans le plan de ce livre, parce que Paris,
grce  la supriorit de sa conversation et de sa littrature, est et
sera toujours le salon de l'Europe.

Les trois quarts des billets du matin,  Vienne comme  Londres, sont
crits en franais, ou pleins d'allusions, et de citations aussi en
franais[135], et Dieu sait quel franais.

  [135] Les crivains les plus graves croient, en Angleterre, se donner
    un air cavalier en citant des mots franais qui, la plupart, n'ont
    jamais t franais que dans les grammaires anglaises. Voir les
    rdacteurs de l'_Edinburgh-Review_; voir les Mmoires de la comtesse
    de Lichtnau, matresse de l'avant-dernier roi de Prusse.

Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble,
prive d'originalit par deux causes:

1 Le vritable honneur ou le dsir de ressembler  Bayard, pour tre
honor dans le monde et y voir chaque jour notre vanit satisfaite;

2 L'honneur bte ou le dsir de ressembler aux gens de bon ton, du
grand monde de Paris. L'art d'entrer dans un salon, de marquer de
l'loignement  un rival, de se brouiller avec sa matresse, etc.

L'honneur bte, d'abord par lui-mme, comme capable d'tre compris par
les sots, et ensuite comme s'appliquant  des actions de tous les jours,
et mme de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l'honneur vrai
aux plaisirs de notre vanit. On voit des gens trs bien reus dans le
monde avec de l'honneur bte sans honneur vrai, et le contraire est
impossible.

Le ton du grand monde est:

1 De traiter avec ironie tous les grands intrts. Rien de plus
naturel; autrefois les gens vritablement du grand monde ne pouvaient
tre profondment affects par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le
sjour  la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre
nature pour un Franais que de se laisser voir _admirant_[136],
c'est--dire infrieur, non seulement  ce qu'il admire, passe encore
pour cela, mais mme  son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de
ce qu'il admire.

  [136] L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784,
    ne fait pas objection.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est, au contraire,
pleine de bonne foi et de bonheur; l l'admirant a orgueil de ses
transports et plaint le siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un
rle impossible dans des pays o le seul ridicule est de manquer la
route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manire d'tre. Dans
le Midi, la mfiance et l'horreur d'tre troubl dans des plaisirs
vivement sentis met une admiration inne pour le luxe et la pompe. Voyez
les cours de Madrid et de Naples, voyez une _funzione_  Cadix, cela va
jusqu'au dlire[137].

  [137] Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera
    une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le
    lointain, qui laisse un souvenir.

2 Un Franais se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus
ridicule s'il est oblig de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que
l'amour sans solitude?

3 Un homme passionn ne pense qu' soi, un homme qui veut de la
considration ne pense qu' autrui; il y a plus: avant 1789, la sret
individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie d'un _corps_,
la robe, par exemple[138], et tant protg par les membres de ce corps.
La pense de votre voisin tait donc partie intgrante et ncessaire de
votre bonheur. Cela tait encore plus vrai  la cour qu' Paris. Il est
facile de sentir combien ces habitudes, qui,  la vrit, perdent tous
les jours de leur force, mais dont les Franais ont encore pour un
sicle, favorisent les grandes passions.

  [138] Correspondance de Grimm, janvier 1783.

    M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de
    Monsieur, piqu de ne plus trouver de place au balcon, le jour de
    l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal  propos de
    disputer la sienne  un honnte procureur; celui-ci, matre Pernot,
    ne voulut jamais dsemparer.--Vous prenez ma place.--Je garde la
    mienne.--Et qui tes-vous?--Je suis monsieur six francs... (c'est le
    prix de ces places). Et puis des mots plus vifs, des injures, des
    coups de coude. Le comte de N*** poussa l'indiscrtion au point de
    traiter le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner
    au sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire
    au corps de garde. Matre Pernot s'y rendit avec beaucoup de
    dignit, et n'en sortit que pour aller dposer sa plainte chez un
    commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur d'tre membre
    n'a jamais voulu consentir qu'il s'en dsistt. L'affaire vient
    d'tre juge au parlement. M. de *** a t condamn  tous les
    dpens,  faire rparation au procureur,  lui payer deux mille cus
    de dommages et intrts, applicables, de son consentement, aux
    pauvres prisonniers de la Conciergerie; de plus, il est enjoint trs
    expressment audit comte de ne plus prtexter des ordres du roi pour
    troubler le spectacle, etc. Cette aventure a fait beaucoup de bruit,
    il s'y est ml de grands intrts: toute la robe a cru tre
    insulte par l'outrage fait  un homme de sa livre, etc. M. de ***,
    pour faire oublier son aventure, est all chercher des lauriers au
    camp de Saint-Roch. Il ne pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne
    peut douter de son talent pour emporter les places de haute lutte.
    Supposez un philosophe obscur au lieu de matre Pernot. Utilit du
    duel.

    Grimm, troisime partie, tome II, p. 102.

    Voir plus loin, p. 496, une lettre assez raisonnable de
    Beaumarchais, qui refuse une loge grille qu'un de ses amis lui
    demandait pour _Figaro_. Tant qu'on a cru que cette rponse
    s'adressait  un duc, la fermentation a t grande, et l'on parlait
    de punitions graves. On n'a plus fait qu'en rire quand Beaumarchais
    a dclar que sa lettre tait adresse  M. le prsident du Paty. Il
    y a loin de 1785  1822! Nous ne comprenons plus ces sentiments. Et
    l'on veut que la mme tragdie qui touchait ces gens-l soit bonne
    pour nous!

Je crois voir un homme qui se jette par la fentre, mais qui cherche
pourtant  avoir une position gracieuse en arrivant sur le pav.

L'homme passionn est comme lui et non comme un autre, source de tous
les ridicules en France; et de plus il offense les autres, ce qui donne
des ailes au ridicule.




CHAPITRE XLIII

De l'Italie.


Le bonheur de l'Italie est d'tre laisse  l'inspiration du moment,
bonheur partag jusqu' un certain point par l'Allemagne et
l'Angleterre.

De plus, l'Italie est un pays o l'utile, qui fut la vertu des
rpubliques du moyen ge[139], n'a pas t dtrn par l'honneur ou la
vertu arrange  l'usage des rois[140], et l'honneur vrai ouvre les
voies  l'honneur bte; il accoutume  se demander: Quelle ide le
voisin se fait-il de mon bonheur? et le bonheur de sentiment ne peut
tre l'objet de vanit, car il est invisible[141]. Pour preuve de tout
cela, la France est le pays du monde o il y a le moins de mariages
d'inclination[142].

  [139] G. Pechio nelle sue vivacissime lettere ad una bella giovane
    Inglese sopra la Spagna libera, laquale  un medio-evo, non
    redidivo, ma sempre vivo dice, pagina 60:

    Lo scopo degli Spagnuoli non era la gloria, ma la indipendenza. Se
    gli Spagnuoli non si fossero battuti che per l'onore, la guerra era
    finita colla bataglia di Tudela. L'onore  di una natura bizarra,
    macchiato una volta, perde tutta la forza per agire... L'esercito di
    linea spagnuolo imbevuto anch' egli, dei pregiudizj d'ell onore
    (vale a dire fatto Europeo moderno) vinto che fosse si sbandava col
    pensiero che tutto coll' _onore_ era perduto, etc.

  [140] Un homme s'honore, en 1620, en disant sans cesse, et le plus
    servilement qu'il peut: _Le roi mon matre_ (voir les mmoires de
    Noailles, de Torcy et de tous les ambassadeurs de Louis XIV); c'est
    tout simple: par ce tour de phrase, il proclame le _rang_ qu'il
    occupe parmi les sujets. Ce rang qu'il tient du roi remplace, dans
    l'attention et dans l'estime de ces hommes, le rang qu'il tenait
    dans la Rome antique de l'opinion de ses concitoyens qui l'avaient
    vu combattre  Trasimne et parler au Forum. On bat en brche la
    monarchie absolue en ruinant la _vanit_ et ses ouvrages avancs
    qu'elle appelle les _convenances_. La dispute entre Shakespeare et
    Racine n'est qu'une des formes de la dispute entre Louis XIV et la
    Charte.

  [141] On ne peut l'valuer que sur les actions non rflchies.

  [142] Miss O'Neil, Mrs Couts, et la plupart des grandes actrices
    anglaises quittent le thtre pour se marier richement.

D'autres avantages de l'Italie, c'est le loisir profond sous un ciel
admirable et qui porte  tre sensible  la beaut sous toutes les
formes. C'est une dfiance extrme et pourtant raisonnable qui augmente
l'isolement et double le charme de l'intimit, c'est le manque de la
lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus 
l'inspiration du moment; c'est la passion de la musique qui excite dans
l'me un mouvement si semblable  celui de l'amour.

En France, vers 1770, il n'y avait pas de mfiance; au contraire, il
tait du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse
de Luxembourg tait intime avec cent amis, il n'y avait pas non plus
d'intimit ou d'amiti proprement dites.

En Italie, comme avoir une passion n'est pas un avantage trs rare, ce
n'est pas un ridicule[143], et l'on entend citer tout haut dans les
salons des maximes gnrales sur l'amour. Le public connat les
symptmes et les priodes de cette maladie et s'en occupe beaucoup. On
dit  un homme quitt: Vous allez tre au dsespoir pendant six mois;
mais ensuite vous gurirez comme un tel, un tel, etc.

  [143] On passe la galanterie aux femmes, mais l'amour leur donne du
    ridicule, crivait le judicieux abb Girard,  Paris, en 1740.

En Italie, les jugements du public sont les trs humbles serviteurs des
passions. Le plaisir rel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains
de la socit; c'est tout simple, la socit ne donnant presque point de
plaisirs  un peuple qui n'a pas le temps d'avoir de la vanit, et qui
veut se faire oublier du pacha, elle n'a que peu d'autorit. Les ennuys
blment bien les passionns, mais on se moque d'eux. Au midi des Alpes,
la socit est un despote qui manque de cachots.

A Paris, comme l'honneur commande de dfendre l'pe  la main, ou par
de bons mots si l'on peut, toutes les avenues de tout grand intrt
avou, il est bien plus commode de se rfugier dans l'ironie. Plusieurs
jeunes gens ont pris un autre parti, c'est de se faire de l'cole de
J.-J. Rousseau et de Mme de Stal. Puisque l'ironie est devenue une
manire vulgaire, il a bien fallu avoir du sentiment. Un de Pezai, de
nos jours, crivait comme M. Darlincourt; d'ailleurs, depuis 1789, les
vnements combattent en faveur de l'_utile_ ou de la sensation
individuelle contre l'_honneur_ ou l'empire de l'opinion; le spectacle
des chambres apprend  tout discuter, mme la plaisanterie. La nation
devient srieuse, la galanterie perd du terrain.

Je dois dire, comme Franais, que ce n'est pas un petit nombre de
fortunes colossales qui fait la richesse d'un pays, mais la multiplicit
des fortunes mdiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la
galanterie a plus de grces et de finesse et par consquent plus de
bonheur en France. Cette grande nation, la premire de l'univers[144],
se trouve pour l'amour ce qu'elle est pour les talents de l'esprit. En
1822, nous n'avons assurment ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni
Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a chez nous plus de gens d'esprit
clairs, agrables, et au niveau des lumires du sicle qu'en
Angleterre ou en Italie. C'est pour cela que les discussions de notre
chambre des dputs, en 1822, sont si suprieures  celles du parlement
d'Angleterre, et que quand un libral d'Angleterre vient en France, nous
sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques.

  [144] Je n'en veux pour preuve que l'_envie_. Voir l'_Edinburg-Review_
    de 1821; voir les journaux littraires allemands et italiens, et le
    _Scimiatigre_ d'Alfieri.

Un artiste romain crivait de Paris:

Je me dplais infiniment ici; je crois que c'est parce que je n'ai pas
le loisir d'aimer  mon gr. Ici, la sensibilit se dpense goutte 
goutte  mesure qu'elle se forme, et de manire, au moins pour moi, 
fatiguer la source. A Rome, par le peu d'intrt des vnements de
chaque jour, par le sommeil de la vie extrieure, la sensibilit
s'amoncle au profit des passions.




CHAPITRE XLIV

Rome.


Ce n'est qu' Rome[145], qu'une femme honnte et  carrosse vient dire
avec effusion  une autre femme sa simple connaissance, comme je l'ai vu
ce matin: Ah! ma chre amie, ne fais pas l'amour avec Fabio
Vitteleschi; il vaudrait mieux pour toi prendre de l'amour pour un
assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesur, il est capable
de te percer le coeur d'un poignard, et de te dire avec un sourire
aimable en te le plongeant dans la poitrine: Ma petite, est-ce qu'il te
fait mal? Et cela se passait auprs d'une jolie personne de quinze ans,
fille de la dame qui recevait l'avis et fille trs alerte.

  [145] 30 septembre 1819.

Si l'homme du Nord a le malheur de n'tre pas choqu d'abord par le
naturel de cette amabilit du Midi, qui n'est que le dveloppement
simple d'une nature grandiose, favoris par la double absence du bon ton
et de toute nouveaut intressante, en un an de sjour les femmes de
tous les autres pays lui deviennent insupportables.

Il voit les Franaises avec leurs petites grces[146] tout aimables,
sduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrime, jour
fatal, o l'on dcouvre que toutes ces grces tudies d'avance et
apprises par coeur sont ternellement les mmes tous les jours et pour
tous.

  [146] Outre que l'auteur avait le malheur de n'tre pas n  Paris, il
    y avait trs peu vcu.

    (_Note de l'diteur._)

Il voit les Allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec
tant d'empressement  leur imagination, n'avoir souvent  montrer, avec
tout leur naturel, qu'un fond de strilit, d'insipidit et de tendresse
de la bibliothque bleue. La phrase du comte Almaviva semble faite en
Allemagne: Et l'on est tout tonn, un beau soir, de trouver la satit
o l'on allait chercher le bonheur.

A Rome, l'tranger ne doit pas oublier que si rien n'est ennuyeux dans
les pays o tout est naturel, le mauvais y est plus mauvais qu'ailleurs.
Pour ne parler que des hommes[147], on voit paratre ici, dans la
socit, une espce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des
gens galement passionns, clairvoyants et lches. Un mauvais sort les a
jets auprs d'une femme  titre quelconque; amoureux fous par exemple,
ils boivent jusqu' la lie le malheur de la voir prfrer un rival. Ils
sont l pour contrecarrer cet amant fortun. Rien ne leur chappe, et
tout le monde voit que rien ne leur chappe; mais ils n'en continuent
pas moins en dpit de tout sentiment d'honneur,  vexer la femme, son
amant et eux-mmes, et personne ne les blme, _car ils font ce qui leur
fait plaisir_. Un soir, l'amant, pouss  bout, leur donne des coups de
pied au cul; le lendemain ils lui en font bien des excuses et
recommencent  scier constamment et imperturbablement la femme, l'amant
et eux-mmes. On frmit quand on songe  la quantit de malheur que ces
mes basses ont  dvorer chaque jour, et il ne leur manque sans doute
qu'un grain de lchet de moins pour tre empoisonneurs.

  [147]

        Heu! male nunc artes miseras hc secula tractant;
            Jam tener assuevit munera velle puer.

    TIBUL., I, IV.

Ce n'est aussi qu'en Italie qu'on voit de jeunes lgants millionnaires
entretenir magnifiquement des danseuses du grand thtre, au vu et au su
de toute une ville, moyennant trente sous par jour[148]. Les frres...,
beaux jeunes gens toujours  la chasse, toujours  cheval, sont jaloux
d'un tranger. Au lieu d'aller  lui et de leur conter leurs griefs, ils
rpandent sourdement dans le public des bruits dfavorables  ce pauvre
tranger. En France, l'opinion forcerait ces gens  prouver leur dire ou
 rendre raison  l'tranger. Ici l'opinion publique et le mpris ne
signifient rien. La richesse est toujours sre d'tre bien reue
partout. Un millionnaire dshonor et chass de partout  Paris peut
aller en toute sret  Rome; il y sera considr juste au _prorata_ de
ses cus.

  [148] Voir dans les moeurs du sicle de Louis XV l'honneur et
    l'aristocratie combler de profusions les demoiselles Duth, la
    Guerre et autres. Quatre-vingt ou cent mille francs par an n'avaient
    rien d'extraordinaire: un homme du grand monde se ft avili  moins.




CHAPITRE XLV

De l'Angleterre.


J'ai beaucoup vcu ces temps derniers avec les danseuses du thtre _Del
Sol_,  Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est
que leur mtier est trop fatigant. Vigano leur fait rpter son ballet
de la _Juive de Tolde_ tous les jours, de dix heures du matin  quatre,
et de minuit  trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles
dansent chaque soir dans les deux ballets.

Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher mile.
Je pensais ce soir,  minuit, en me promenant au frais sur le bord de la
mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupt surhumaine de
la fracheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en prsence de
ces toiles resplendissantes qui semblent tout prs de vous, est
inconnue  nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents
lieues  faire, cela aussi empche de penser  force de sensations. Je
pensais que la chastet de mes petites danseuses explique fort bien la
marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recrer
doucement les moeurs du srail au milieu d'une nation civilise. On voit
comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si
belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu  dsirer pour
les ides. Malgr la libert qui vient seulement d'tre chasse de leur
le, et l'originalit admirable du caractre national, elles manquent
d'ides intressantes et d'originalit. Elles n'ont souvent de
remarquable que la bizarrerie de leurs dlicatesses. C'est tout simple,
la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris.
Mais quelque soumise que soit une esclave, sa socit est bientt 
charge. De l, pour les hommes, la ncessit de s'enivrer tristement
chaque soir[149], au lieu de passer, comme en Italie, leurs soires avec
leur matresse. En Angleterre, les gens riches ennuys de leur maison et
sous prtexte d'un exercice ncessaire font quatre ou cinq lieues tous
les jours, comme si l'homme tait cr et mis au monde pour trotter. Ils
usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le coeur. Aprs
quoi ils osent bien parler de dlicatesse fminine, et mpriser
l'Espagne et l'Italie.

  [149] Cet usage commence  tomber un peu dans la trs bonne compagnie,
    qui se francise comme partout; mais je parle de l'immense
    gnralit.

Rien de plus dsoccup au contraire que les jeunes Italiens; le
mouvement qui leur terait leur sensibilit leur est importun. Ils font
de temps  autre une promenade de demi-lieue comme remde pnible pour
la sant; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'anne les
courses d'une jeune miss en une semaine.

Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte trs adroitement la
vanit de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas
tre _vulgaire_, et les mres qui prparent leurs jeunes filles pour
trouver des maris ont fort bien saisi cette ide. De l la _mode_ bien
plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre
qu'au sein de la France lgre; c'est dans Bond-street qu'a t invent
le _carefully careless_. En Angleterre la mode est un devoir,  Paris
c'est un plaisir. La mode lve un bien autre mur d'airain  Londres
entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu' Paris entre la Chausse
d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette
folie aristocratique  leurs femmes en ddommagement de la masse norme
de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la socit
des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des
hommes dans les romans autrefois clbres de miss Burney. Comme demander
un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les hrones de miss Burney
ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarit,
l'on arrive  l'affectation la plus abominable.

Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche,  la
profonde mfiance du jeune Italien du mme ge. L'Italien y est forc
par sa sret, et la dpose, cette mfiance, ou du moins l'oublie ds
qu'il est dans l'intimit, tandis que c'est prcisment dans le sein de
la socit la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la
prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: Depuis sept
mois je ne lui parlais pas du voyage  Brighton. Il s'agissait d'une
conomie oblige de quatre-vingts louis, et c'tait un amant de
vingt-deux ans parlant d'une matresse, femme marie, qu'il adorait;
mais, dans les transports de sa passion, la _prudence_ ne l'avait pas
quitt, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire  cette
matresse: Je n'irai pas  Brighton, parce que cela me gnerait.

Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force
l'Italien  la mfiance, tandis que le jeune _beau_ Anglais n'est forc
 la prudence que par l'excs et la sensibilit maladive de sa vanit.
Le Franais, tant aimable avec ses ides de tous les moments, dit tout
ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et
il sait que sans aisance il n'y a point de grce.

C'est avec peine et la larme  l'oeil que j'ai os crire tout ce qui
prcde; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi,
pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui
_of course_ peut tre trs absurde, uniquement parce que ce pays a donn
naissance  la femme la plus aimable que j'aie connue?

Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me
contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de moeurs, parmi
tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes,
comme il existe une originalit parfaite, il suffit d'une famille leve
loin des tristes restrictions destines  reproduire les moeurs du
srail pour donner des caractres charmants. Et que ce mot _charmant_
est insignifiant, malgr son tymologie, et commun pour rendre ce que je
voudrais exprimer! La douce Imogne, la tendre Ophlie trouveraient bien
des modles vivants en Angleterre; mais ces modles sont loin de jouir
de la haute vnration unanimement accorde  la vritable Anglaise
_accomplie_, destine  satisfaire pleinement  toutes les convenances
et  donner  un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique
le plus maladif et un bonheur  mourir d'ennui[150].

  [150] Voir Richardson. Les moeurs de la famille des Harlowe, traduites
    en manires modernes, sont frquentes en Angleterre: leurs
    domestiques valent mieux qu'eux.

Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pices extrmement
fraches et fort sombres, o les femmes italiennes passent leur vie
mollement couches sur des divans fort bas, elles entendent parler
d'amour ou de musique six heures de la journe. Le soir, au thtre,
caches dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de
musique ou d'amour.

Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable 
la musique et  l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est
contraire en Angleterre.

Je ne blme ni n'approuve, j'observe.




CHAPITRE XLVI

Suite de l'Angleterre.


J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me
sers des observations d'un ami.

L'tat actuel de l'Irlande (1822) y ralise, pour la vingtime fois
depuis deux sicles[151], cet tat singulier de la socit si fcond en
rsolutions courageuses, et si contraire  l'ennui, o des gens qui
djeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur
un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus nergique et plus
direct  la disposition de l'me la plus favorable aux passions tendres:
le _naturel_. Rien n'loigne davantage des deux grands vices anglais: le
_cant_ et la _bashfulness_, [hypocrisie de moralit et timidit
orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.)
Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une ide
fort exacte de son propre caractre; et ce caractre, ainsi que celui de
M. Beattie, le pote (voir sa vie crite par un ami intime), est
malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prtre honnte
homme, malgr sa place, voir les lettres de l'vque de Landaff[152].]

  [151] Le jeune enfant de Spencer brl vif en Irlande.

  [152] Rfuter autrement que par des injures le portrait d'une certaine
    classe d'Anglais prsent dans ces trois ouvrages, me semble la
    chose impossible.

    _Satanic school._

On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglante comme elle l'est
depuis deux sicles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre;
mais ici fait son entre dans l'tat moral de l'Irlande un personnage
terrible: le *PRTRE*...

Depuis deux sicles, l'Irlande est  peu prs aussi mal gouverne que la
Sicile. Un parallle approfondi de ces deux les, en un volume de 500
pages, fcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien
des thories respectes. Ce qui est vident, c'est que le plus heureux
de ces deux pays, galement gouverns par des fous, au seul profit du
petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laiss
l'_amour_ et la volupt; ils les lui auraient bien ravis aussi comme
tout le reste; mais, grce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral
appel loi et gouvernement[153].

  [153] J'appelle _mal moral_, en 1822, tout gouvernement qui n'a pas
    les deux chambres; il n'y a d'exception que lorsque le chef du
    gouvernement est grand par la probit, miracle qui se voit en Saxe
    et  Naples.

Ce sont les gens gs et les prtres qui font et font excuter les lois,
cela parat bien  l'espce de jalousie comique avec laquelle la volupt
est poursuivie dans les les britanniques. Le peuple y pourrait dire 
ses gouvernants comme Diogne  Alexandre: Contentez-vous de vos
sincures et laissez-moi, du moins, mon soleil[154].

  [154] Voir dans le procs de la feue reine d'Angleterre une liste
    curieuse des pairs avec les sommes qu'eux et leurs familles
    reoivent de l'tat. Par exemple, lord Lauderdale et sa famille,
    36,000 louis. Le demi-pot de bire ncessaire  la chtive
    subsistance du plus pauvre Anglais paye un sou d'impt au profit du
    noble pair. Et, ce qui fait beaucoup  notre objet, ils le savent
    tous les deux. Ds lors, ni le lord, ni le paysan n'ont plus assez
    de loisir pour songer  l'amour; ils aiguisent leurs armes, l'un en
    public et avec orgueil, l'autre en secret et avec rage (L'Yeomanry
    et les Whiteboys).

A force de lois, de rglements, de contre-rglements et de supplices, le
gouvernement a cr en Irlande la pomme de terre, et la population de
l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c'est--dire l'on a
fait venir quelques millions de paysans avilis et hbts, crass de
travail et de misre, tranant pendant quarante ou cinquante ans une vie
malheureuse sur les marais de la vieille rin, mais payant bien la dme.
Voil un beau miracle! Avec la religion paenne, ces pauvres diables
auraient au moins joui d'un bonheur; mais pas du tout, il faut adorer
saint Patrick.

En Irlande on ne voit gure que des paysans plus malheureux que des
sauvages. Seulement, au lieu d'tre cent mille comme ils seraient dans
l'tat de nature, ils sont huit millions[155], et font vivre richement
cinq cents _absentees_  Londres et  Paris.

  [155] Plunkell Craig, _Vie de Curran_.

La socit est infiniment plus avance en cosse[156] o, sous plusieurs
rapports, le gouvernement est bon (la raret des crimes, la lecture, pas
d'vques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de
dveloppement, et nous pouvons quitter les ides noires et arriver aux
ridicules.

  [156] Degr de civilisation du paysan Robert Burns et de sa famille;
    club de paysans o l'on payait deux sous par sance; questions qu'on
    y discutait. (Voir les Lettres de Burns).

Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mlancolie chez les
femmes cossaises. Cette mlancolie est surtout sduisante au bal, o
elle donne un singulier piquant  l'ardeur et  l'extrme empressement
avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. dimbourg a un
autre avantage, c'est de s'tre soustrait  la vile omnipotence de l'or.
Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulire et sauvage
beaut du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle
dimbourg semble plutt le sjour de la vie contemplative. Le tourbillon
sans repos et les intrts inquiets de la vie active avec ses avantages
et ses inconvnients sont  Londres. dimbourg me semble payer le tribut
au malin par un peu de disposition  la pdanterie. Le temps o Marie
Stuart habitait le vieux Holyrood, et o l'on assassinait Riccio dans
ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en
conviendront, que ceux o l'on discute si longuement, et mme en leur
prsence, sur la prfrence  accorder au systme neptunien sur le
vulcanien de... J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donn
par le roi  ses gardes ou sur la pairie manque de sir B. Bloomfield,
qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour
savoir qui a le mieux explor la nature des roches, de Werner ou de . .
. . . . . . . . Je ne dirai rien du terrible dimanche cossais, auprs
duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destin 
honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue
sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un cossais en revenant de
l'glise  un Franais, son ami, nous aurions l'air de nous
promener[157].

  [157] Le mme fait en Amrique. En cosse, talage des titres.

Celui des trois pays o il y a le moins d'hypocrisie (_Cant_, voyez le
_New-Monthly-Magazine_ de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les
_Nozze di Figaro_, crit dans un pays o l'on joue le Citizen. Mais ce
sont les aristocrates qui, par tout pays, achtent et jugent un journal
littraire et la littrature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre
ont fait alliance avec les vques); celui des trois pays o il y a, ce
me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au
contraire, une vivacit tourdie et fort aimable. En cosse, il y a la
stricte observance du dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et
un abandon inconnus  Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe
des paysans en cosse. La toute-puissance de l'imagination a francis ce
pays au XVIe sicle.

Le terrible dfaut de la socit anglaise, celui qui, en un jour donn,
cre une plus grande quantit de tristesse que la dette et ses
consquences, et mme que la guerre  mort des riches contre les
pauvres, c'est cette phrase que l'on me disait cet automne  Croydon, en
prsence de la belle statue de l'vque: Dans le monde, aucun homme ne
veut se mettre en avant, de peur d'tre du dans son attente.

Qu'on juge quelles lois, sous le nom de _pudeur_, de tels hommes doivent
imposer  leurs femmes et  leurs matresses!




CHAPITRE XLVII

De l'Espagne.


L'Andalousie est un des plus aimables sjours que la volupt se soit
choisis sur la terre. J'avais trois ou quatre anecdotes qui montraient
de quelle manire mes ides sur les trois ou quatre actes de folie
diffrents dont la runion forme l'amour sont vraies en Espagne; l'on me
conseille de les sacrifier  la dlicatesse franaise. J'ai eu beau
protester que j'crivais en langue franaise, mais non pas certes en
_littrature franaise_. Dieu me prserve d'avoir rien de commun avec
les littrateurs estims aujourd'hui!

Les Maures, en abandonnant l'Andalousie, y ont laiss leur architecture
et presque leurs moeurs. Puisqu'il m'est impossible de parler des
dernires dans la langue de Mme de Svign, je dirai du moins de
l'architecture mauresque que son principal trait consiste  faire que
chaque maison ait un petit jardin entour d'un portique lgant et
svelte. L, pendant les chaleurs insupportables de l't, quand, durant
des semaines entires, le thermomtre de Raumur ne descend jamais et se
soutient  trente degrs, il rgne sous les portiques une obscurit
dlicieuse. Au milieu du petit jardin, il y a toujours un jet d'eau dont
le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite
charmante. Le bassin de marbre est environn d'une douzaine d'orangers
et de lauriers-roses. Une toile paisse en forme de tente recouvre tout
le petit jardin, et, le protgeant contre les rayons du soleil et de la
lumire, ne laisse pntrer que les petites brises qui, sur le midi,
viennent des montagnes.

L vivent et reoivent les charmantes Andalouses  la dmarche si vive
et si lgre; une simple robe de soie noire garnie de franges de la mme
couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint ple,
des yeux o se peignent toutes les nuances les plus fugitives des
passions les plus tendres et les plus ardentes: tels sont les tres
clestes qu'il m'est dfendu de faire entrer en scne.

Je regarde le peuple espagnol comme le reprsentant vivant du moyen ge.

Il ignore une foule de petites vrits (vanit purile de ses voisins);
mais il sait profondment les grandes, et a assez de caractre et
d'esprit pour suivre leurs consquences jusque dans leurs effets les
plus loigns. Le caractre espagnol fait une belle opposition avec
l'esprit franais; dur, brusque, peu lgant, plein d'un orgueil
sauvage, jamais occup des autres: c'est exactement le contraste du XVe
sicle avec le XVIIIe.

L'Espagne m'est bien utile pour une comparaison: le seul peuple qui ait
su rsister  Napolon me semble absolument pur d'honneur bte, et de ce
qu'il y a de bte dans l'honneur.

Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d'uniforme
tous les six mois et de porter de grands perons, il a le gnral _no
importa_[158].

  [158] Voir les charmantes Lettres de M. Pecchio. L'Italie est pleine
    de gens de cette force; mais, au lieu de se produire, ils se
    tiennent tranquilles: _Paese della virtu sconosciuta_.




CHAPITRE XLVIII

De l'amour allemand.


Si l'Italien, toujours agit entre la haine et l'amour, vit de passions,
et le Franais de vanit, c'est d'imagination que vivent les bons et
simples descendants des anciens Germains. A peine sortis des intrts
sociaux les plus directs et les plus ncessaires  leur subsistance, on
les voit avec tonnement s'lancer dans ce qu'ils appellent leur
philosophie; c'est une espce de folie douce, aimable, et surtout sans
fiel. Je vais citer, non pas tout  fait de mmoire, mais sur des notes
rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d'opposition, montre
bien, mme par les admirations de l'auteur, l'esprit militaire dans tout
son excs: c'est le voyage en Autriche, par M. Cadet-Gassicourt, en
1809. Qu'et dit le noble et gnreux Desaix s'il et vu le pur hrosme
de 95 conduire  cet excrable gosme?

Deux amis se trouvent ensemble  une batterie  la bataille de Talavera:
l'un comme capitaine commandant, l'autre comme lieutenant. Un boulet
arrive qui culbute le capitaine. Bon, dit le lieutenant tout joyeux,
voil Franois mort: c'est moi qui vais tre capitaine.--Pas encore tout
 fait! s'crie Franois en se relevant. Il n'avait t qu'tourdi par
le boulet. Le lieutenant, ainsi que son capitaine, taient les meilleurs
garons du monde, point mchants, seulement un peu btes; enthousiastes
de l'empereur, l'ardeur de la chasse et l'gosme furieux que cet homme
avait su veiller en le dcorant du nom de gloire leur faisaient oublier
l'humanit.

Au milieu du spectacle svre donn par de tels hommes, se disputant aux
parades de la Schoenbrunn un regard du matre et un titre de baron,
voici comment l'apothicaire de l'empereur dcrit l'amour allemand, page
188:

Rien n'est plus complaisant, plus doux, qu'une Autrichienne. Chez elle,
l'amour est un culte, et, quand elle s'attache  un Franais, elle
l'adore dans toute la force du terme.

Il y a des femmes lgres et capricieuses partout, mais en gnral les
Viennoises sont fidles et ne sont nullement coquettes; quand je dis
qu'elles sont fidles, c'est  l'amant de leur choix, car les maris sont
 Vienne comme partout.

7 juin 1809.

La plus belle personne de Vienne a agr l'hommage d'un ami  moi, M.
M..., capitaine attach au quartier gnral de l'empereur. C'est un
jeune homme doux et spirituel; mais certainement sa taille ni sa figure
n'ont rien de remarquable.

Depuis quelques jours, sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi
nos brillants officiers d'tat-major, qui passent leur vie  fureter
tous les coins de Vienne. C'est  qui sera le plus hardi; toutes les
ruses de guerre possibles ont t employes, la maison de la belle a t
mise en tat de sige par les plus jolis et les plus riches. Les pages,
les brillants colonels, les gnraux de la garde, les princes mmes,
sont alls perdre leur temps sous les fentres de la belle, et leur
argent auprs de ses gens. Tous ont t conduits. Ces princes n'taient
gure accoutums  trouver des cruelles  Paris ou  Milan. Comme je
riais de leur dconvenue avec cette charmante personne: _Mais, mon
Dieu, me disait-elle, est-ce qu'ils ne savent pas que j'aime M. M...?_

Voil un singulier propos et assurment fort indcent.

Page 290: Pendant que nous tions  Schoenbrunn, je remarquai que deux
jeunes gens attachs  l'empereur ne recevaient jamais personne dans
leur logement  Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette
discrtion. L'un d'eux me dit un jour: Je n'aurai pas de secret pour
vous: une jeune femme de la ville s'est donne  moi, sous la condition
qu'elle ne quitterait jamais mon appartement, et que je ne recevrais qui
que ce soit sans sa permission. Je fus curieux, dit le voyageur, de
connatre cette recluse volontaire, et ma qualit de mdecin me donnant
comme dans l'Orient un prtexte honnte, j'acceptai un djeuner que mon
ami m'offrit. Je trouvai une femme trs prise, ayant le plus grand soin
du mnage, ne dsirant nullement sortir, quoique la saison invitt  la
promenade, et d'ailleurs convaincue que son amant la ramnerait en
France.

L'autre jeune homme, qu'on ne trouvait non plus jamais  son logement en
ville, me fit bientt aprs une confidence pareille. Je vis aussi sa
belle; comme la premire, elle tait blonde, fort jolie, trs bien
faite.

L'une, ge de dix-huit ans, tait la fille d'un tapissier fort  son
aise; l'autre, qui avait environ vingt-quatre ans, tait la femme d'un
officier autrichien qui faisait la campagne  l'arme de l'archiduc
Jean. Cette dernire poussa l'amour jusqu' ce qui nous semblerait de
l'hrosme en pays de vanit. Non seulement son ami lui fut infidle,
mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux.
Elle le soigna avec un dvouement parfait, et, s'attachant par la
gravit de la maladie de son amant, qui bientt fut en pril, elle ne
l'en chrit peut-tre que davantage.

On sent qu'tranger et vainqueur, et toute la haute socit de Vienne
s'tant retire  notre approche dans ses terres de Hongrie, je n'ai pu
observer l'amour dans les hautes classes; mais j'en ai vu assez pour me
convaincre que ce n'est pas de l'amour comme  Paris.

Ce sentiment est regard par les Allemands comme une vertu, comme une
manation de la Divinit, comme quelque chose de mystique. Il n'est pas
vif, imptueux, jaloux, tyrannique, comme dans le coeur d'une Italienne:
il est profond et ressemble  l'illuminisme; il y a mille lieues de l 
l'Angleterre.

Il y a quelques annes, un tailleur de Leipzig, dans un accs de
jalousie, attendit son rival dans le jardin public, et le poignarda. On
le condamna  perdre la tte. Les moralistes de la ville, fidles  la
bont et  la facilit d'motion des Allemands (faisant faiblesse de
caractre), discutrent le jugement, le trouvrent svre, et,
tablissant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyrent
sur son sort. On ne put cependant faire rformer l'arrt. Mais le jour
de l'excution toutes les jeunes filles de Leipzig, vtues de blanc, se
runirent et accompagnrent le tailleur  l'chafaud en jetant des
fleurs sur sa route.

Personne ne trouva cette crmonie singulire; cependant, dans un pays
qui croit tre raisonneur, on pouvait dire qu'elle honorait une espce
de meurtre. Mais c'tait une crmonie, et tout ce qui est crmonie est
sr de n'tre jamais ridicule en Allemagne. Voyez les crmonies des
cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent
fort imposantes  Meinungen ou  Koethen. Ils voient dans les six gardes
chasses qui dfilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les
soldats d'Hermann marchant  la rencontre des lgions de Varus.

Diffrence des Allemands  tous les autres peuples: ils s'exaltent par
la mditation, au lieu de se calmer. Seconde nuance: ils meurent d'envie
d'avoir du caractre.

Le sjour des cours, ordinairement si favorable au dveloppement de
l'amour, l'hbte en Allemagne. Vous n'avez pas d'ide de l'ocan de
minuties incomprhensibles et de petitesses qui forment ce qu'on appelle
une cour d'Allemagne[159], mme celle des meilleurs princes (Munich,
1820).

  [159] Voir les _Mmoires de la margrave de Bareuth_, et _Vingt ans de
    sjour  Berlin_, par M. Thibaut.

Quand nous arrivions avec un tat-major, dans une ville d'Allemagne, au
bout de la premire quinzaine, les dames du pays avaient fait leur
choix. Mais ce choix tait constant; et j'ai ou dire que les Franais
taient l'cueil de beaucoup de vertus irrprochables jusqu' eux.

                   *       *       *       *       *

Les jeunes Allemands que j'ai rencontrs  Goettingue, Dresde,
Koenigsberg, etc., sont levs au milieu de systmes prtendus
philosophiques qui ne sont qu'une posie obscure et mal crite, mais,
sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimit. Il me
semble voir qu'ils ont hrit de leur moyen ge, non le rpublicanisme,
la dfiance et le coup de poignard, comme les Italiens, mais une forte
disposition  l'enthousiasme et  la bonne foi. C'est pour cela que,
tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous
les autres (Kant, Steding, Fichte, etc., etc.[160]).

  [160] Voir en 1821 leur enthousiasme pour la tragdie du _Triomphe de
    la croix_, qui fait oublier _Guillaume Tell_.

Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les Allemands se
battirent trente ans de suite pour obir  leur conscience. Belle parole
et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance; je dis
respectable, mme pour l'artiste. Voir les combats dans l'me de S...
entre le troisime commandement de Dieu: _Tu ne tueras point_, et ce
qu'il croyait l'intrt de la patrie.

L'on trouve de l'enthousiasme mystique pour les femmes et l'amour jusque
dans Tacite, si toutefois cet crivain n'a pas fait uniquement une
satire de Rome[161].

  [161] J'ai eu le bonheur de rencontrer un homme de l'esprit le plus
    vif et en mme temps savant comme dix savants allemands, et exposant
    ce qu'il a dcouvert en termes clairs et prcis. Si jamais M. F...
    imprime, nous verrons le moyen ge sortir brillant de lumire  nos
    yeux, et nous l'aimerons.

L'on n'a pas plutt fait cinq cents lieues en Allemagne que l'on
distingue, dans ce peuple dsuni et morcel, un fond d'enthousiasme doux
et tendre plutt qu'ardent et imptueux.

Si l'on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l'on pourrait
relire trois ou quatre des romans d'Auguste la Fontaine que la jolie
Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en rcompense
d'avoir si bien peint la _vie paisible_[162].

  [162] Titre d'un des romans d'Auguste la Fontaine, la _Vie paisible_,
    autre grand trait des moeurs allemandes, c'est le _farniente_ de
    l'Italien, c'est la critique physiologique du _droski_ russe ou du
    _horseback_ anglais.

Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux Allemands
dans le code autrichien, qui exige l'aveu du coupable pour la punition
de presque tous les crimes. Ce code, calcul pour un peuple o les
crimes sont rares, et plutt un accs de folie chez un tre faible que
la suite d'un intrt courageux, raisonn, et en guerre constante avec
la socit, est prcisment le contraire de ce qu'il faut  l'Italie, o
l'on cherche  l'implanter; mais c'est une erreur d'honntes gens.

J'ai vu les juges allemands en Italie se dsesprer des sentences de
mort, ou l'quivalent, les fers durs, qu'ils taient obligs de
prononcer sans l'aveu des coupables.




CHAPITRE XLIX

Une journe  Florence.


Florence, 12 fvrier 1819.

Ce soir j'ai trouv dans une loge un homme qui avait quelque chose 
solliciter auprs d'un magistrat de cinquante ans. Sa premire demande a
t: Quelle est sa matresse? _Chi avvicina adesso?_ Ici toutes ces
affaires sont de la dernire publicit, elles ont leurs lois, il y a la
manire approuve de se conduire, qui est base sur la justice, sans
presque rien de conventionnel, autrement on est un _porco_.

Qu'y a-t-il de nouveau? demandait hier un de mes amis, arrivant de
Volterre. Aprs un mot de gmissement nergique sur Napolon et les
Anglais, on ajoute avec le ton du plus vif intrt: La Vitteleschi a
chang d'amant: ce pauvre Gherardesca se dsespre.--Qui a-t-elle
pris?--Montegalli, ce bel officier  moustaches, qui avait la
principessa Colona; voyez-le l-bas au parterre, clou sous sa loge; il
est l toute la soire, car le mari ne veut pas le voir  la maison, et
vous apercevez prs de la porte le pauvre Gherardesca se promenant
tristement et comptant de loin les regards que son infidle lance  son
successeur. Il est trs chang, et dans le dernier dsespoir; c'est en
vain que ses amis veulent l'envoyer  Paris et  Londres. Il se sent
mourir, dit-il, seulement  l'ide de quitter Florence.

Chaque anne il y a vingt dsespoirs pareils dans la haute socit, j'en
ai vu durer trois ou quatre ans. Ces pauvres diables sont sans nulle
vergogne, et prennent pour confidents toute la terre. Au reste, il y a
peu de socit ici, et encore, quand on aime, on n'y va presque plus. Il
ne faut pas croire que les grandes passions et les belles mes soient
communes nulle part, mme en Italie; seulement des coeurs plus enflamms
et moins tiols par les mille petits soins de la vanit y trouvent des
plaisirs dlicieux, mme dans les espces subalternes d'amour. J'y ai vu
l'amour-caprice, par exemple, causer des transports et des moments
d'ivresse, que la passion la plus perdue n'a jamais amens sous le
mridien de Paris[163].

  [163] De ce Paris qui a donn au monde Voltaire, Molire et tant
    d'hommes distingus par l'esprit; mais l'on ne peut pas tout avoir,
    et il y aurait peu d'esprit  en prendre de l'humeur.

Je remarquais ce soir qu'il y a des noms propres en italien pour mille
circonstances particulires de l'amour, qui, en franais, exigeraient
des priphrases  n'en plus finir: par exemple, l'action de se retourner
brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa loge la femme qu'on
veut avoir, et que le mari ou le servant viennent  s'approcher du
parapet de la loge.

Voici les traits principaux du caractre de ce peuple.

1 L'attention accoutume  tre au service de passions profondes _ne
peut pas_ se mouvoir rapidement, c'est la diffrence la plus marquante
du Franais  l'Italien. Il faut voir un Italien s'embarquer dans une
diligence, ou faire un payement, c'est l la _furia francese_; c'est
pour cela qu'un Franais des plus vulgaires, pour peu qu'il ne soit pas
un fat spirituel  la Dmasure, parat toujours un tre suprieur  une
Italienne. (L'amant de la princesse D...  Rome.)

2 Tout le monde fait l'amour, et non pas en cachette comme en France;
le mari est le meilleur ami de l'amant;

3 Personne ne lit;

4 Il n'y a pas de socit. Un homme ne compte pas pour remplir et
occuper sa vie sur le bonheur qu'il tire chaque jour de deux heures de
conversation et le jeu de vanit dans telle maison. Le mot _causerie_ ne
se traduit pas en italien. L'on parle quand on a quelque chose  dire
pour le service d'une passion, mais rarement l'on parle pour bien parler
et sous tous les sujets venus;

5 Le _ridicule_ n'existe pas en Italie.

En France nous cherchons  imiter tous les deux le mme modle et je
suis juge comptent de la manire dont vous le copiez[164]. En Italie je
ne sais pas si cette action singulire que je vois faire ne fait pas
plaisir  celui qui la fait, et peut-tre ne m'en ferait pas  moi-mme.

  [164] Cette habitude des Franais, diminuant tous les jours, loignera
    de nous les hros de Molire.

Ce qui est affect dans le langage ou dans les manires  Rome est de
bon ton ou inintelligible  Florence, qui en est  cinquante lieues. On
parle franais  Lyon comme  Nantes. Le vnitien, le napolitain, le
gnois, le pimontais, sont des langues presque entirement diffrentes
et seulement parles par des gens qui sont convenus de n'imprimer jamais
que dans une langue commune, celle qu'on parle  Rome. Rien n'est
absurde comme une comdie dont la scne est  Milan et dont les
personnages parlent romain. La langue italienne, beaucoup plus faite
pour tre chante et parle, ne sera soutenue contre la clart franaise
qui l'envahit que par la musique.

En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait estimer l'_utile_;
il n'y a pas du tout d'honneur bte[165]. Il est remplac par une sorte
de petite haine de socit, appele _petegolismo_.

  [165] Toutes les infractions  cet honneur sont _ridicules_ dans les
    socits bourgeoises en France. (Voir la _Petite Ville_, de M.
    Picard.)

Enfin donner un ridicule, c'est se faire un ennemi mortel, chose fort
dangereuse dans un pays o la force et l'office des gouvernements se
bornent  arracher l'impt et  punir tout ce qui se distingue.

6 _Le patriotisme d'antichambre_.

Cet orgueil qui nous porte  chercher l'estime de nos concitoyens, et 
faire corps avec eux, expuls de toute noble entreprise, vers l'an 1550,
par le despotisme jaloux des petits princes d'Italie, a donn naissance
 un produit barbare,  une espce de _Caliban_,  un monstre plein de
fureur et de sottise, le _patriotisme d'antichambre_, comme disait M.
Turgot,  propos du sige de Calais (le _Soldat laboureur_ de ce
temps-l). J'ai vu ce monstre hbter les gens les plus spirituels. Par
exemple un tranger se fera mal vouloir, mme des jolies femmes, s'il
s'avise de trouver des dfauts dans le peintre ou dans le pote de
ville, on lui dit fort bien et d'un grand srieux qu'il ne faut pas
venir chez les gens pour s'en moquer, et on lui cite  ce sujet un mot
de Louis XIV sur Versailles.

A Florence on dit: il _nostro_ Benvenuti, comme  Brescia, il _nostro_
Arrici; ils mettent sur le mot _nostro_ une certaine emphase contenue et
pourtant bien comique,  peu prs comme le _Miroir_ parlant avec onction
de la musique nationale, et de M. Monsigny, le musicien de l'Europe.

Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il faut se rappeler
que, par suite des dissensions du moyen ge, envenimes par la politique
atroce des papes[166], chaque ville hait mortellement la cit voisine,
et le nom des habitants de celle-ci passe toujours dans la premire pour
synonyme de quelque grossier dfaut. Les papes ont su faire de ce beau
pays la patrie de la haine.

  [166] Voir l'excellente et curieuse _Histoire de l'glise_, par M. de
    Potter.

Ce patriotisme d'antichambre est la grande plaie morale de l'Italie,
typhus dltre qui aura encore des effets funestes longtemps aprs
qu'elle aura secou le joug de ses petits p..... ridicules[167]. Une des
formes de ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui est
tranger. Ainsi ils trouvent les Allemands btes, et se mettent en
colre quand on leur dit: Qu'a produit l'Italie dans le XVIIIe sicle
d'gal  Catherine II ou  Frdric le Grand? O avez-vous un jardin
anglais comparable au moindre jardin allemand, vous qui par votre climat
avez un vritable besoin d'ombre?

  [167] 1822.

7 Au contraire des Anglais et des Franais, les Italiens n'ont aucun
prjug politique; on y sait par coeur le vers de la Fontaine:

    Notre ennemi c'est notre M.

L'aristocratie, s'appuyant sur les prtres et sur les socits
bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire.
En revanche, un Italien a besoin de trois mois de sjour en France pour
concevoir comment un marchand de draps peut tre _ultra_.

8 Je mettrais pour dernier trait de caractre l'intolrance dans la
discussion et la colre, ds qu'ils ne trouvent pas sous la main un
argument  lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit
plir. C'est une des formes de l'extrme sensibilit, mais ce n'est pas
une de ses formes aimables; par consquent, c'est une de celles que
j'admets le plus volontiers en preuve de son existence.

J'ai voulu voir l'amour ternel, et aprs bien des difficults j'ai
obtenu d'tre prsent ce soir au chevalier C... et  sa matresse,
auprs de laquelle il vit depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti
attendri de la loge de ces aimables vieillards; voil l'art d'tre
heureux, art ignor de tant de jeunes gens.

Il y a deux mois que j'ai vu monsignor R***, duquel j'ai t bien reu
parce que je lui portais des _Minerves_. Il tait  sa maison de
campagne avec Mme D., qu'il _avvicina_, comme on dit, depuis
trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de
mlancolie dans ce mnage, on l'attribue  la perte d'un fils empoisonn
autrefois par le mari.

Ici, faire l'amour n'est pas, comme  Paris, voir sa matresse, un quart
d'heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard
ou un serrement de main: l'amant, l'heureux amant, passe quatre ou cinq
heures de chacune de ses journes avec la femme qu'il aime. Il lui parle
de ses procs, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son
avancement, etc., etc. C'est l'intimit la plus complte et la plus
tendre; il la tutoie en prsence du mari, et partout.

Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux,  ce qu'il croyait, appel
 une grande place  Vienne (rien moins qu'ambassadeur), n'a pas pu se
faire  l'absence. Il a remerci de la place au bout de six mois, et est
revenu tre heureux dans la loge de son amie.

Ce commerce de tous les instants serait gnant en France, o il est
ncessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et o votre
matresse vous dit fort bien: Monsieur un tel, vous tes maussade ce
soir, _vous ne dites rien_. En Italie il ne s'agit que de dire  la
femme qu'on aime tout ce qui passe par la tte, il faut exactement
penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l'intimit et de la
franchise provoquant la franchise, que l'on ne peut attraper que par l.
Mais il y a un grand inconvnient; on trouve que faire l'amour de cette
manire paralyse tous les gots, et rend insipides toutes les autres
occupations de la vie. Cet amour-l est le meilleur remplaant de la
passion.

Nos gens de Paris qui en sont encore  concevoir _qu'on puisse tre
Persan_, ne sachant que dire, s'crieront que ces moeurs sont
indcentes. D'abord je ne suis qu'historien, et puis je me rserve de
leur dmontrer un jour, par lourds raisonnements, qu'en fait de moeurs,
et pour le fond des choses, Paris ne doit rien  Bologne. Sans s'en
douter, ces pauvres gens rptent encore leur catchisme de trois sous.

12 juillet 1821.--A Bologne il n'y a point d'odieux dans la socit. A
Paris, le rle de mari tromp est excrable; ici ( Bologne) ce n'est
rien, il n'y a pas de maris tromps. Les moeurs sont donc les mmes, il
n'y a que la haine de moins, le cavalier servant de la femme est
toujours ami du mari, et cette amiti, cimente par des services
rciproques, survit bien souvent  d'autres intrts. La plupart de ces
amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin
quand on ne trouve plus de douceur  se tout dire, et, pass le premier
mois de la rupture, il n'y a pas d'aigreur.

Janvier 1822.--L'ancienne mode des cavaliers servants, importe en
Italie par Philippe II avec l'orgueil et les moeurs espagnoles, est
entirement tombe dans les grandes villes. Je ne connais d'exception
que les Calabres, o toujours le frre an se fait prtre, marie le
cadet et s'tablit le servant de sa belle-soeur et en mme temps
l'amant.

Napolon a t le libertinage  la haute Italie et mme  ce pays-ci
(Naples).

Les moeurs de la gnration actuelle des jolies femmes font honte 
leurs mres; elles sont plus favorables  l'amour-passion. L'amour
physique a beaucoup perdu[168].

  [168] Vers 1780, la maxime tait:

        Molti averne,
        Un goderne,
        E cambiar spesso.

    Voyage de Shylock.




CHAPITRE L

L'amour aux tats-Unis.


Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux
citoyens, mais qui, au contraire, leur donne la sret et la
tranquillit. Mais il y a encore loin de l au bonheur; il faut que
l'homme le fasse lui-mme, car ce serait une me bien grossire que
celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu'elle jouirait de
la sret et de la tranquillit. Nous confondons ces choses en Europe,
surtout en Italie; accoutums que nous sommes  des gouvernements qui
nous font du mal, il nous semble qu'en tre dlivr serait le suprme
bonheur; semblables en cela  des malades travaills par des maux
douloureux. L'exemple de l'Amrique montre bien le contraire. L, le
gouvernement s'acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal 
personne. Mais, comme si le destin voulait dconcerter et dmentir toute
notre philosophie, ou plutt l'accuser de ne pas connatre tous les
lments de l'homme, loigns comme nous le sommes depuis tant de
sicles par le malheureux tat de l'Europe de toute vritable
exprience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements
manque aux Amricains, ils semblent se manquer  eux-mmes. On dirait
que la source de la sensibilit se tarit chez ces gens-l. Ils sont
justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux.

L. B..., c'est--dire les ridicules consquences et rgles de conduite
que des esprits bizarres dduisent de ce recueil de pomes et de
chansons, suffit-elle pour causer tout ce malheur? L'effet me semble
bien considrable pour la cause.

M. de Volney racontait que, se trouvant  table  la campagne, chez un
brave Amricain, homme  son aise et environn d'enfants dj grands, il
entre un jeune homme dans la salle: Bonjour, William, dit le pre de
famille; asseyez-vous. Le voyageur demanda qui tait ce jeune homme:
C'est le second de mes fils.--Et d'o vient-il?--De Canton.

L'arrive d'un fils des bouts de l'univers ne faisait pas plus de
sensation.

Toute l'attention semble employe aux arrangements raisonnables de la
vie, et  prvenir tous les inconvnients: arrivs enfin au moment de
recueillir le fruit de tant de soins et d'un si long esprit d'ordre, il
ne se trouve plus de vie de reste pour jouir.

On dirait que les enfants de Penn n'ont jamais lu ce vers qui semble
leur histoire:

    Et propter vitam, vivendi perdere causas.

Les jeunes gens des deux sexes, lorsque l'hiver est venu, qui comme en
Russie est la saison gaie du pays, courent ensemble en traneaux sur la
neige le jour et la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles
fort gaiement et sans personne pour les surveiller; et il n'en rsulte
jamais d'inconvnient.

Il y a la gaiet physique de la jeunesse qui passe bientt avec la
chaleur du sang et qui est finie  vingt-cinq ans: je ne vois pas les
passions qui font jouir. Il y a tant d'_habitude de raison_ aux
tats-Unis, que la cristallisation y a t rendue impossible.

J'admire ce bonheur et ne l'envie pas; c'est comme le bonheur d'tres
d'une espce diffrente et infrieure. J'augure beaucoup mieux des
Florides et de l'Amrique mridionale[169].

  [169] Voir les moeurs des les Aores: l'amour de Dieu et l'autre
    amour y occupent tous les instants. La religion chrtienne,
    interprte par les jsuites, est beaucoup moins ennemie de l'homme,
    en ce sens, que le protestantisme anglais; elle permet au moins de
    danser le dimanche; et un jour de plaisir sur sept, c'est beaucoup
    pour le cultivateur, qui travaille assidment les six autres.

Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du Nord, c'est le manque absolu
d'artistes et d'crivains. Les tats-Unis ne nous ont pas encore envoy
une scne de tragdie, un tableau ou une vie de Washington.




CHAPITRE LI

De l'amour en Provence jusqu' la conqute de Toulouse en 1328, par les
Barbares du Nord.


L'amour eut une singulire forme en Provence, depuis l'an 1100 jusqu'en
1328. Il y avait une lgislation tablie pour les rapports des deux
sexes en amour, aussi svre et aussi exactement suivie que peuvent
l'tre aujourd'hui les lois du _point d'honneur_. Celles de l'amour
faisaient d'abord abstraction complte des droits sacrs des maris.
Elles ne supposaient aucune hypocrisie. Ces lois, prenant la nature
humaine telle qu'elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.

Il y avait la manire officielle de se dclarer amoureux d'une femme, et
celle d'tre agr par elle en qualit d'amant. Aprs tant de mois de
cour d'une certaine faon, on obtenait de lui baiser la main. La
socit, jeune encore, se plaisait dans les formalits et les crmonies
qui alors montraient la civilisation, et qui aujourd'hui feraient mourir
d'ennui. Le mme caractre se retrouve dans la langue des Provenaux,
dans la difficult et l'entrelacement de leurs rimes, dans leurs mots
masculins et fminins pour exprimer le mme objet, enfin dans le nombre
infini de leurs potes. Tout ce qui est _forme_ dans la socit, et qui
aujourd'hui est si insipide, avait alors toute la fracheur et la saveur
de la nouveaut.

Aprs avoir bais la main d'une femme, on s'avanait de grade en grade 
force de mrite et sans passe-droits. Il faut bien remarquer que si les
maris taient toujours hors de la question, d'un autre ct l'avancement
officiel des amants s'arrtait  ce que nous appellerions les douceurs
de l'amiti la plus tendre entre personnes de sexes diffrents[170].
Mais aprs plusieurs mois ou plusieurs annes d'preuve, une femme tant
parfaitement sre du caractre et de la discrtion d'un homme, cet
homme, ayant avec elle toutes les apparences et toutes les facilits que
donne l'amiti la plus tendre, cette amiti devait donner  la vertu de
bien fortes alarmes.

  [170] Mmoires de la vie de Chabanon, crits par lui-mme. Les coups
    de canne au plafond.

J'ai parl de passe-droits, c'est qu'une femme pouvait avoir plusieurs
amants, mais un seul dans les grades suprieurs. Il semble que les
autres ne pouvaient pas tre avancs beaucoup au del du degr
d'_amiti_ qui consistait  lui baiser la main et  la voir tous les
jours. Tout ce qui nous reste de cette singulire civilisation est en
vers et en vers rims de la manire la plus baroque et la plus
difficile; il ne faut pas s'tonner si les notions que nous tirons des
ballades des troubadours sont vagues et peu prcises. On a trouv
jusqu' un contrat de mariage en vers. Aprs la conqute en 1328, pour
cause d'hrsie, les papes prescrivirent  plusieurs reprises de brler
tout ce qui tait crit dans la langue vulgaire. L'astuce italienne
proclamait le latin, la seule langue digne de gens si spirituels. Ce
serait une mesure bien avantageuse si l'on pouvait la renouveler en
1822.

Tant de publicit et d'officiel dans l'amour semblent au premier aspect
ne pas s'accorder avec la vraie passion. Si la dame disait  son
servant: Allez pour l'amour de moi visiter la tombe de notre Seigneur
Jsus-Christ  Jrusalem; vous y passerez trois ans et reviendrez
ensuite; l'amant partait aussitt: hsiter un instant l'aurait couvert
de la mme ignominie qu'aujourd'hui une faiblesse sur le point
d'honneur. La langue de ces gens-l a une finesse extrme pour rendre
les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre marque que ces
moeurs taient fort avances sur la route de la vritable civilisation,
c'est qu' peine sortis des horreurs du moyen ge et de la fodalit, o
la force tait tout, nous voyons le sexe le plus faible moins tyrannis
qu'il ne l'est _lgalement_ aujourd'hui; nous voyons les pauvres et
faibles cratures qui ont le plus  perdre en amour et dont les
agrments disparaissent le plus vite, matresses du destin des hommes
qui les approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage d'une
civilisation pleine de gaiet au fanatisme et  l'ennui d'un camp de
croiss devaient tre pour tout autre qu'un chrtien exalt une corve
fort pnible. Que peut faire  son amant une femme lchement abandonne
par lui  Paris?

Il n'y a qu'une rponse que je vois d'ici: aucune femme de Paris, qui se
respecte, n'a d'amant. On voit que la prudence a droit de conseiller
bien plus aux femmes d'aujourd'hui de ne pas se livrer 
l'amour-passion. Mais une autre prudence, qu'assurment je suis loin
d'approuver, ne leur conseille-t-elle pas de se venger avec l'amour
physique? Nous avons gagn  notre hypocrisie et  notre asctisme[171],
non pas un hommage rendu  la vertu, l'on ne contredit jamais impunment
la nature, mais il y a moins de bonheur sur la terre et infiniment moins
d'inspirations gnreuses.

  [171] Principe asctique de Jrmie Bentham.

Un amant qui, aprs dix ans d'intimit, abandonnait sa pauvre matresse,
parce qu'il s'apercevait qu'elle avait trente-deux ans, tait perdu
d'honneur dans l'aimable Provence; il n'avait d'autre ressource que de
s'enterrer dans la solitude d'un clotre. Un homme non pas gnreux,
mais simplement prudent, avait donc intrt  ne pas jouer alors plus de
passion qu'il n'en avait.

Nous devinons tout cela, car il nous reste bien peu de monuments donnant
des notions exactes...

Il faut juger l'ensemble des moeurs d'aprs quelques faits particuliers.
Vous connaissez l'anecdote de ce pote qui avait offens sa dame: aprs
deux ans de dsespoir, elle daigna enfin rpondre  ses nombreux
messages, et lui fit dire que, s'il se faisait arracher un _ongle_, et
qu'il lui ft prsenter cet ongle par cinquante chevaliers amoureux et
fidles, elle pourrait peut-tre lui pardonner. Le pote se hta de se
soumettre  l'opration douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus de
leurs dames allrent prsenter cet ongle  la belle offense avec toute
la pompe possible. Cela fit une crmonie aussi imposante que l'entre
d'un des princes du sang dans une des villes du royaume. L'amant couvert
des livres du repentir suivait de loin son ongle. La dame, aprs avoir
vu s'accomplir toute la crmonie, qui fut fort longue, daigna lui
pardonner; il fut rintgr dans toutes les douceurs de son premier
bonheur. L'histoire dit qu'ils passrent ensemble de longues et
heureuses annes. Il est sr que les deux ans de malheur prouvent une
passion vritable et l'auraient fait natre quand elle n'et pas exist
avec cette force auparavant.

Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout une galanterie
aimable, spirituelle et conduite entre les deux sexes sur les principes
de la justice; je dis galanterie, car en tout temps l'amour-passion est
une exception plus curieuse que frquente, et l'on ne saurait lui
imposer de lois. En Provence, ce qu'il peut y avoir de calcul et de
soumis  l'empire de la raison tait fond sur la justice et sur
l'galit de droits entre les deux sexes, voil ce que j'admire surtout
comme loignant le malheur autant qu'il est possible. Au contraire, la
monarchie absolue sous Louis XV tait parvenue  mettre  la mode la
sclratesse et la noirceur dans ces mmes rapports[172].

  [172] Il faut avoir entendu parler l'aimable gnral Laclos, Naples,
    1802. Si l'on n'a pas eu ce bonheur, l'on peut ouvrir la _Vie prive
    du marchal de Richelieu_, neuf volumes bien plaisamment rdigs.

Quoique cette jolie langue provenale, si remplie de dlicatesse et si
tourmente par la rime[173], ne ft pas probablement celle du peuple,
les moeurs de la haute classe avaient pass aux classes infrieures,
trs peu grossires alors en Provence, parce qu'elles avaient beaucoup
d'aisance. Elles taient dans les premires joies d'un commerce fort
prospre et fort riche. Les habitants des rives de la Mditerrane
venaient de s'apercevoir (au IXe sicle) que faire le commerce en
hasardant quelques barques sur cette mer tait moins pnible et presque
aussi amusant que de dtrousser les passants sur le grand chemin voisin,
 la suite de quelque petit seigneur fodal. Peu aprs, les Provenaux
du Xe sicle virent chez les Arabes qu'il y avait des plaisirs plus doux
que piller, violer et se battre.

  [173] Ne  Narbonne; mlange de latin et d'arabe.

Il faut considrer la Mditerrane comme le foyer de la civilisation
europenne. Les bords heureux de cette belle mer si favorise par le
climat l'taient encore par l'tat prospre des habitants et par
l'absence de toute religion ou lgislation triste. Le gnie minemment
gai des Provenaux d'alors avait travers la religion chrtienne sans en
tre altr.

Nous voyons une vive image d'un effet semblable de la mme cause dans
les villes d'Italie dont l'histoire nous est parvenue d'une manire plus
distincte, et qui d'ailleurs ont t assez heureuses pour nous laisser
le Dante, Ptrarque et la peinture.

Les Provenaux ne nous ont pas lgu un grand pome, comme la _Divine
Comdie_, dans lequel viennent se rflchir toutes les particularits
des moeurs de l'poque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion et
beaucoup plus de gaiet que les Italiens. Ils tenaient de leurs voisins,
les Maures d'Espagne, cette agrable manire de prendre la vie. L'amour
rgnait avec l'allgresse, les ftes et les plaisirs dans les chteaux
de l'heureuse Provence.

Avez-vous vu  l'Opra le final d'un bel opra-comique de Rossini? Tout
est gaiet, beaut, magnificence idale sur la scne. Nous sommes 
mille lieues des vilains cts de la nature humaine. L'opra finit, la
toile tombe, les spectateurs s'en vont, le lustre s'lve, on teint les
quinquets. L'odeur de lampe mal teinte remplit la salle, le rideau se
relve  moiti, l'on aperoit des polissons sales et mal vtus se
dmener sur la scne; ils s'y agitent d'une manire hideuse, ils y
tiennent la place des jeunes femmes qui la remplissaient de leurs grces
il n'y a qu'un instant.

Tel fut pour le royaume de Provence l'effet de la conqute de Toulouse
par l'arme des croiss. Au lieu d'amour, de grces et de gaiet, on eut
les Barbares du Nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces pages
du rcit  faire dresser les cheveux des horreurs de l'inquisition dans
toute la ferveur de la jeunesse. Quant aux barbares, c'taient nos
pres; ils tuaient et saccageaient tout; ils dtruisaient pour le
plaisir de dtruire ce qu'ils ne pouvaient emporter; une rage sauvage
les animait contre tout ce qui portait quelque trace de civilisation,
surtout ils n'entendaient pas un mot de cette belle langue du Midi, et
leur fureur en tait redouble. Fort superstitieux, et guids par
l'affreux saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en tuant des
Provenaux. Tout fut fini pour ceux-ci: plus d'amour, plus de gaiet,
plus de posie; moins de vingt ans aprs la conqute (1335), ils taient
presque aussi barbares et aussi grossiers que les Franais, que nos
pres[174].

  [174] Voir l'_tat de la puissance militaire de la Russie_, vridique
    ouvrage du gnral sir Robert Wilson.

D'o tait tombe dans ce coin du monde cette charmante forme de
civilisation qui, pendant deux sicles, fit le bonheur des hautes
classes de la socit? des Maures d'Espagne apparemment.




CHAPITRE LII

La Provence au XIIe sicle.


Je vais traduire une anecdote des manuscrits provenaux; le fait que
l'on va lire eut lieu vers l'an 1180, et l'histoire fut crite vers
1250[175]; l'anecdote est assurment fort connue: toute la nuance des
moeurs est dans le style. Je supplie qu'on me permette de traduire mot 
mot et sans chercher aucunement l'lgance du langage actuel.

  [175] Le manuscrit est  la bibliothque Laurentiana. M. Raynouard le
    rapporte au tome V de ses _Troubadours_, page 189. Il y a plusieurs
    fautes dans son texte; il a trop lou et trop peu connu les
    troubadours.

Monseigneur Raymond de Roussillon fut un vaillant baron, ainsi que le
savez, et eut pour femme madona Marguerite, la plus belle femme que l'on
connt en ce temps, et la plus doue de toutes belles qualits, de toute
valeur et de toute courtoisie. Il arriva ainsi que Guillaume de
Cabstaing, qui fut fils d'un pauvre chevalier du chteau Cabstaing, vint
 la cour de Mgr Raymond de Roussillon, se prsenta  lui et lui demanda
s'il lui plaisait qu'il ft varlet de sa cour. Mgr Raymond, qui le vit
beau et avenant, lui dit qu'il ft le bienvenu et qu'il demeurt en sa
cour. Ainsi Guillaume demeura avec lui et sut si gentiment se conduire,
que petits et grands l'aimaient; et il sut tant se distinguer, que
Monseigneur Raymond voulut qu'il ft donzel de madona Marguerite, sa
femme; et ainsi fut fait. Adonc s'effora Guillaume de valoir encore
plus et en dit et en faits. Mais ainsi, comme il a coutume d'avenir en
amour, il se trouva qu'amour voulut prendre madona Marguerite et
enflammer sa pense. Tant lui plaisait le faire de Guillaume, et son
dire, et son semblant, qu'elle ne dut se tenir un jour de lui dire: Or
, dis-moi, Guillaume, si une femme te faisait semblant d'amour,
oserais-tu bien l'aimer? Guillaume, qui s'en tait aperu, lui rpondit
tout franchement: Oui, bien ferais-je, madame, pourvu seulement que le
semblant ft vrit.--Par saint Jean! fit la dame, bien avez rpondu
comme un homme de valeur; mais  prsent je te veux prouver si tu
pourras savoir et connatre, en fait de semblants, quels sont de vrit
et quels non.

Quand Guillaume eut entendu ces paroles, il rpondit: Madame, qu'il
soit ainsi comme il vous plaira.

Il commena  tre pensif, et Amour aussitt lui chercha guerre; et les
pensers qu'Amour envoie aux siens lui entrrent dans le tout profond du
coeur, et de l en avant il fut des servants d'amour et commena 
trouver[176] de petits couplets avenants et gais, et des chansons 
danser, et des chansons de chant[177] plaisant, par quoi il tait fort
agr, et plus de celle pour laquelle il chantait. Or Amour, qui accorde
 ses servants leur rcompense quand il lui plat, voulut  Guillaume
donner le prix du sien; et le voil qui commence  prendre la dame si
fort de pensers et de rflexions d'amour, que ni jour ni nuit elle ne
pouvait reposer, songeant  la valeur et  la prouesse qui en Guillaume
s'tait si copieusement loge et mise.

  [176] Faire.

  [177] Il inventait les airs et les paroles.

Un jour, il arriva que la dame prit Guillaume et lui dit: Guillaume,
or , dis-moi, t'es-tu  cette heure aperu de mes semblants, s'ils
sont vritables ou mensongers? Guillaume rpond: Madona, ainsi Dieu me
soit en aide, du moment en  que j'ai t votre servant, il ne m'a pu
entrer au coeur nulle pense que vous ne fussiez la meilleure qui onc
naquit et la plus vritable et en paroles et en semblants. Cela je crois
et croirai toute ma vie. Et la dame rpondit:

Guillaume, je vous dis que si Dieu m'aide que j ne serez par moi
tromp, et que vos pensers ne seront pas vains ni perdus. Et elle
tendit les bras et l'embrassa doucement dans la chambre o ils taient
tous deux aussi, et ils commencrent leur druerie[178]; et il ne tarda
gure que les mdisants, que Dieu ait en ire, se mirent  parler et 
deviser de leur amour,  propos des chansons que Guillaume faisait,
disant qu'il avait mis son amour en madame Marguerite, et tant
dirent-ils  tort et  travers, que la chose vint aux oreilles de
monseigneur Raymond. Alors il fut grandement pein et fort grivement
triste, d'abord parce qu'il lui fallait perdre son compagnon-cuyer
qu'il aimait tant, et plus encore pour la honte de sa femme.

  [178] A far all' amore.

Un jour, il arriva que Guillaume s'en tait all  la chasse 
l'pervier avec un cuyer seulement; et monseigneur Raymond fit demander
o il tait; et un valet lui rpondit qu'il tait all  l'pervier, et
tel qui le savait ajouta qu'il tait en tel endroit. Sur-le-champ,
Raymond prend des armes caches et se fait amener son cheval, et prend
tout seul son chemin vers cet endroit o Guillaume tait all: tant il
chevaucha qu'il le trouva. Quand Guillaume le vit venir, il s'en tonna
beaucoup, et sur-le-champ il lui vint de sinistres penses, et il
s'avana  sa rencontre et lui dit: Seigneur, soyez le bien arriv.
Comment tes-vous ainsi seul? Monseigneur Raymond rpondit: Guillaume,
c'est que je vais vous cherchant pour me divertir avec vous. N'avez-vous
rien pris?--Je n'ai gure pris, seigneur, car je n'ai gure trouv; et
qui peu trouve ne peut gure prendre, comme dit le proverbe.--Laissons
l dsormais cette conversation dit monseigneur Raymond, et, par la foi
que vous me devez, dites-moi vrit sur tous les sujets que je vous
voudrai demander.--Par Dieu! seigneur, dit Guillaume, si cela est chose
 dire, bien vous la dirai-je.--Je ne veux ici aucune subtilit, ainsi
dit monseigneur Raymond, mais vous me direz tout entirement sur tout ce
que je vous demanderai.--Seigneur, autant qu'il vous plaira me demander,
dit Guillaume, autant vous dirai-je la vrit. Et monseigneur Raymond
demande: Guillaume, si Dieu et la sainte foi vous vaut, avez-vous une
matresse pour qui vous chantiez ou pour laquelle Amour vous treigne?
Guillaume rpond: Seigneur, et comment ferais-je pour chanter, si Amour
ne me pressait pas? Sachez la vrit, monseigneur, qu'Amour m'a tout en
son pouvoir. Raymond rpond: Je veux bien le croire, qu'autrement vous
ne pourriez pas si bien chanter; mais je veux savoir s'il vous plat qui
est votre dame.--Ah! seigneur, au nom de Dieu, dit Guillaume, voyez ce
que vous me demandez. Vous savez trop bien qu'il ne faut pas nommer sa
dame, et que Bernard de Ventadour dit:

    En une chose ma raison me sert[179].
    Que jamais homme ne m'a demand ma joie,
    Que je ne lui en aie menti volontiers.
    Car cela ne me semble pas bonne doctrine,
    Mais plutt folie et acte d'enfant,
    Que quiconque est bien trait en amour
    En veuille ouvrir son coeur  un autre homme,
    A moins qu'il ne puisse le servir et l'aider.

  [179] On traduit mot  mot les vers provenaux cits par Guillaume.

Monseigneur Raymond rpond: Et je vous donne ma foi que je vous
servirai selon mon pouvoir. Raymond en dit tant que Guillaume lui
rpondit:

Seigneur, il faut que vous sachiez que j'aime la soeur de madame
Marguerite, votre femme, et que je pense en avoir change d'amour.
Maintenant que vous le savez, je vous prie de venir  mon aide ou du
moins de ne pas me faire dommage.--Prenez main et foi, fit Raymond, car
je vous jure et vous engage que j'emploierai pour vous tout mon
pouvoir. Et alors il lui donna sa foi, et quand il la lui eut donne,
Raymond lui dit: Je veux que nous allions  son chteau, car il est
prs d'ici.--Et je vous en prie, fit Guillaume, par Dieu. Et ainsi ils
prirent leur chemin vers le chteau de Liet. Et, quand ils furent au
chteau, ils furent bien accueillis par _En_[180] Robert de Tarascon,
qui tait mari de madame Agns, la soeur de madame Marguerite, et par
madame Agns elle-mme. Et monseigneur Raymond prit madame Agns par la
main, il la mena dans la chambre et ils s'assirent sur le lit. Et
monseigneur Raymond dit: Maintenant, dites-moi, belle-soeur, par la foi
que vous me devez, aimez-vous d'amour? Et elle dit: Oui, seigneur.--Et
qui? fit-il.--Oh! cela, je ne vous le dis pas, rpondit-elle; et quels
discours me tenez-vous l?

  [180] _En_, manire de parler parmi les Provenaux, que nous
    traduisons par le _sire_.

A la fin, tant la pria, qu'elle dit qu'elle aimait Guillaume de
Cabstaing, elle dit cela parce que elle voyait Guillaume triste et
pensif, et elle savait bien comme quoi il aimait sa soeur; et ainsi elle
craignait que Raymond n'et de mauvaises penses de Guillaume. Une telle
rponse causa une grande joie  Raymond. Agns conta tout  son mari, et
le mari lui rpondit qu'elle avait bien fait, et lui donna parole
qu'elle avait la libert de faire ou dire tout ce qui pourrait sauver
Guillaume. Agns n'y manqua pas. Elle appela Guillaume dans sa chambre
tout seul, et resta tant avec lui, que Raymond pensa qu'il devait avoir
eu d'elle plaisir d'amour; et tout cela lui plaisait, et il commena 
penser que ce que on lui avait dit de lui n'tait pas vrai et qu'on
parlait en l'air. Agns et Guillaume sortirent de la chambre, le souper
fut prpar, et l'on soupa en grande gaiet. Et aprs souper Agns fit
prparer le lit des deux proches de la porte de sa chambre, et si bien
firent de semblant en semblant la dame et Guillaume, que Raymond crut
qu'il couchait avec elle.

Et le lendemain ils dnrent au chteau avec grande allgresse, et
aprs dner ils partirent avec tous les honneurs d'un noble cong et
vinrent  Roussillon. Et aussitt que Raymond le put, il se spara de
Guillaume et s'en vint  sa femme, et lui conta ce qu'il avait vu de
Guillaume et de sa soeur, de quoi eut sa femme une grande tristesse
toute la nuit. Et le lendemain elle fit appeler Guillaume, et le reut
mal, et l'appela faux ami et tratre. Et Guillaume lui demanda merci,
comme homme qui n'avait faute aucune de ce dont elle l'accusait, et lui
conta tout ce qui s'tait pass mot  mot. Et la femme manda sa soeur,
et par elle sut bien que Guillaume n'avait pas tort. Et pour cela elle
lui dit et commanda qu'il ft une chanson par laquelle il montrt qu'il
n'aimait aucune femme except elle, et alors il fit la chanson qui dit:

            La douce pense
    Qu'amour souvent me donne.

Et quand Raymond de Roussillon out la chanson que Guillaume avait faite
pour sa femme, il le fit venir pour lui parler assez loin du chteau et
lui coupa la tte, qu'il mit dans un carnier; il lui tira le coeur du
corps et il le mit avec la tte. Il s'en alla au chteau; il fit rtir
le coeur et apporter  table  sa femme, et il le lui fit manger sans
qu'elle le st. Quand elle l'eut mang, Raymond se leva et dit  sa
femme que ce qu'elle venait de manger tait le coeur du seigneur
Guillaume de Cabstaing, et lui montra la tte, et lui demanda si le
coeur avait t bon  manger. Et elle entendit ce qu'il disait et vit et
connut la tte du seigneur Guillaume. Elle lui rpondit et dit que le
coeur avait t si bon et si savoureux, que jamais autre manger ou autre
boire ne lui terait de la bouche le got que le coeur du seigneur
Guillaume y avait laiss. Et Raymond lui courut sus avec une pe. Elle
se prit  fuir, se jeta d'un balcon en bas et se cassa la tte.

Cela fut su dans toute la Catalogne et dans toutes les terres du roi
d'Aragon. Le roi Alphonse et tous les barons de ces contres eurent
grande douleur et grande tristesse de la mort du seigneur Guillaume et
de la femme que Raymond avait aussi laidement mise  mort. Ils lui
firent la guerre  feu et  sang. Le roi Alphonse d'Aragon ayant pris le
chteau de Raymond, il fit placer Guillaume et sa dame dans un monument
devant la porte de l'glise d'un bourg nomm Perpignac. Tous les
parfaits amants, toutes les parfaites amantes, prirent Dieu pour leurs
mes. Le roi d'Aragon prit Raymond, le fit mourir en prison et donna
tous ses biens aux parents de Guillaume et aux parents de la femme qui
mourut pour lui.




CHAPITRE LIII

L'Arabie.


C'est sous la tente noirtre de l'Arabe-Bdouin qu'il faut chercher le
modle de la patrie du vritable amour. L, comme ailleurs, la solitude
et un beau climat ont fait natre la plus noble des passions du coeur
humain, celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer au
mme degr qu'elle le sent.

Il fallait pour que l'amour part tout ce qu'il peut tre dans le coeur
de l'homme, que l'galit entre la matresse et son amant ft tablie
autant que possible. Elle n'existe point, cette galit, dans notre
triste Occident: une femme quitte est malheureuse ou dshonore. Sous
la tente de l'Arabe, la foi donne _ne peut pas_ se violer. Le mpris et
la mort suivent immdiatement ce crime.

La gnrosit est si sacre chez ce peuple qu'il est permis de _voler_
pour donner. D'ailleurs les dangers y sont de tous les jours, et la vie
s'coule toute, pour ainsi dire, dans une solitude passionne. Mme
runis, les Arabes parlent peu.

Rien ne change chez l'habitant du dsert; tout y est ternel et
immobile. Les moeurs singulires, dont je ne puis, par ignorance, que
donner une faible esquisse, existaient probablement ds le temps
d'Homre[181]. Elles ont t crites pour la premire fois vers l'an 600
de notre re, deux sicles avant Charlemagne.

  [181] 900 ans avant Jsus-Christ.

On voit que c'est nous qui fmes les barbares  l'gard de l'Orient,
quand nous allmes le troubler par nos croisades[182]. Aussi devons-nous
ce qu'il y a de noble dans nos moeurs  ces croisades et aux Maures
d'Espagne.

  [182] 1095.

Si nous nous comparons aux Arabes, l'orgueil de l'homme prosaque
sourira de piti. Nos arts sont extrmement suprieurs aux leurs, nos
lgislations sont en apparence encore plus suprieures; mais je doute
que nous l'emportions dans l'art du bonheur domestique: il nous a
toujours manqu bonne foi et simplicit; dans les relations de famille,
le trompeur est le premier malheureux. Il n'y a plus de scurit pour
lui: toujours injuste, il a toujours peur.

A l'origine des plus anciens monuments historiques, nous voyons les
Arabes diviss de toute antiquit en un grand nombre de tribus
indpendantes, errant dans le dsert. Suivant que ces tribus pouvaient,
avec plus ou moins de facilit, pourvoir aux premiers besoins de
l'homme, elle avait des moeurs plus ou moins lgantes. La gnrosit
tait la mme partout; mais, suivant le degr d'opulence de la tribu,
elle se montrait par le don du quartier de chevreau ncessaire  la vie
physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqu par quelque
relation de famille ou d'hospitalit.

Le sicle hroque des Arabes, celui o ces mes gnreuses brillrent
pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffin, fut
celui qui prcda Mohammed et qui correspond au Ve sicle de notre re,
 la fondation de Venise et au rgne de Clovis. Je supplie notre orgueil
de comparer les chants d'amour qui nous restent des Arabes et les moeurs
nobles retraces dans les _Mille et une Nuits_ aux horreurs dgotantes
qui ensanglantent chaque page de Grgoire de Tours, l'historien de
Clovis, ou d'ginard, l'historien de Charlemagne.

Mohammed fut un _puritain_, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font
de mal  personne; il a tu l'amour dans les pays qui ont admis
l'islamisme[183]; c'est pour cela que sa religion a toujours t moins
pratique dans l'Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays
mahomtans.

  [183] Moeurs de Constantinople. La seule manire de tuer
    l'amour-passion est d'empcher toute cristallisation par la
    facilit.

Les Franais ont rapport d'gypte quatre volumes in-folio, intituls:
le _Livre des Chansons_. Ces volumes contiennent:

1 Les biographies des potes qui ont fait les chansons.

2 Les chansons elles-mmes. Le pote y chante tout ce qui l'intresse,
il y loue son coursier rapide et son arc, aprs avoir parl de sa
matresse. Ces chants furent souvent les lettres d'amour de leurs
auteurs; ils y donnaient  l'objet aim un tableau fidle de toutes les
affections de leur me. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant
lesquelles ils ont t obligs de brler leur arc et leurs flches. Les
Arabes sont une nation sans maisons.

3 Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces
chansons.

4 Enfin l'indication des formules musicales; ces formules sont des
hiroglyphes pour nous: cette musique nous restera  jamais inconnue, et
d'ailleurs ne nous plairait pas.

Il y a un autre recueil intitul: _Histoire des Arabes qui sont morts
d'amour_.

Ces livres si curieux sont extrmement peu connus; le petit nombre de
savants qui pourraient les lire ont eu le coeur dessch par l'tude et
par les habitudes acadmiques.

Pour nous reconnatre au milieu de monuments si intressants par leur
antiquit et par la beaut singulire des moeurs qu'ils font deviner, il
faut demander quelques faits  l'histoire.

De tout temps, et surtout avant Mohammed, les Arabes se rendaient  la
Mecque pour faire le tour de la _Caaba_ ou maison d'Abraham. J'ai vu 
Londres un modle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept  huit
cents maisons  toits en terrasse, jetes au milieu d'un dsert de sable
dvor par le soleil. A l'une des extrmits de la ville, l'on dcouvre
un difice immense  peu prs de forme carre; cet difice entoure la
Caaba; il se compose d'une longue suite de portiques ncessaires sous le
soleil d'Arabie pour effectuer la promenade sacre. Ce portique est bien
important dans l'histoire des moeurs et de la posie arabes: ce fut
apparemment pendant des sicles le seul lieu o les hommes et les femmes
se trouvassent runis. On faisait ple-mle,  pas lents, et en rcitant
en choeur des posies sacres, le tour de la Caaba; c'est une promenade
de trois quarts d'heure: ces tours se rptaient plusieurs fois dans la
mme journe; c'tait l le rite sacr pour lequel hommes et femmes
accouraient de toutes les parties du dsert. C'est sous le portique de
la _Caaba_ que se sont polies les moeurs arabes. Il s'tablit bientt
une lutte entre les pres et les amants; bientt ce fut par des odes
d'amour que l'amant dvoila sa passion  la jeune fille svrement
surveille par ses frres ou son pre,  ct de laquelle il faisait la
promenade sacre. Les habitudes gnreuses et sentimentales de ce peuple
existaient dj dans le camp; mais il me semble que la galanterie arabe
est ne autour de la Caaba: c'est aussi la patrie de leur littrature.
D'abord elle exprima la passion avec simplicit et vhmence, telle que
la sentait le pote; plus tard le pote, au lieu de songer  toucher son
amie, pensa  crire de belles choses; alors naquit l'affectation, que
les Maures portrent en Espagne et qui gte encore aujourd'hui les
livres de ce peuple[184].

  [184] Il y a un fort grand nombre de manuscrits arabes  Paris. Ceux
    des temps postrieurs ont de l'affectation, mais jamais aucune
    imitation des Grecs ou des Romains; c'est ce qui les fait mpriser
    des savants.

Je vois une preuve touchante du respect des Arabes pour le sexe le plus
faible dans la formule de leur divorce. La femme, en l'absence du mari
duquel elle voulait se sparer, dtendait la tente et la relevait en
ayant soin d'en placer l'ouverture du ct oppos  celui qu'elle
occupait auparavant. Cette simple crmonie sparait  jamais les deux
poux.




FRAGMENTS EXTRAITS ET TRADUITS D'UN RECUEIL ARABE INTITUL LE DIVAN DE
L'AMOUR

Compil par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothque du roi, nos
1461 et 1462).


Mohammed, fils de Djafar Elahouzadi, raconte que, Djamil tant malade
de la maladie dont il mourut, Elbas, fils de Sohail, le visita et le
trouva prt  rendre l'me. O fils de Sohail! lui dit Djamil, que
penses-tu d'un homme qui n'a jamais bu de vin, qui n'a jamais fait de
gain illicite, qui n'a jamais donn injustement la mort  nulle crature
vivante que Dieu ait dfendu de tuer, et qui rend tmoignage qu'il n'y a
d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophte?--Je pense,
rpondit Ben Sohail, que cet homme sera sauv et obtiendra le paradis;
mais quel est-il, cet homme que tu dis?--C'est moi, rpliqua Djamil.--Je
ne croyais pas que tu professasses l'islamisme, dit alors Ben Sohail, et
d'ailleurs il y a vingt ans que tu fais l'amour  Bothaina et que tu la
clbres dans tes vers.--Me voici, rpondit Djamil, au premier des jours
de l'autre monde et au dernier des jours de ce monde, et je veux que la
clmence de notre matre Mohammed ne s'tende pas sur moi au jour du
jugement, si j'ai jamais port la main sur Bothaina pour quelque chose
de rprhensible.

Ce Djamil et Bothaina, sa matresse, appartenaient tous les deux aux
Benou-Azra, qui sont une tribu clbre en amour parmi toutes les tribus
des Arabes. Aussi leur manire d'aimer a-t-elle pass en proverbe, et
Dieu n'a point fait de cratures aussi tendres qu'eux en amour.

Sahid, fils d'Agba, demanda un jour  un Arabe: De quel peuple
es-tu?--Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, rpondit
l'Arabe.--Tu es donc de la tribu de Azra? ajouta Sahid.--Oui, par le
matre de la Caaba! rpliqua l'Arabe.--D'o vient donc que vous aimez de
la sorte? demanda ensuite Sahid.--Nos femmes sont belles et nos jeunes
gens sont chastes, rpondit l'Arabe.

Quelqu'un demanda un jour  Arou-Ben-Hezam[185]: Est-il donc bien
vrai, comme on le dit de vous, que vous tes de tous les hommes ceux qui
avez le coeur le plus tendre en amour?--Oui, par Dieu! cela est vrai,
rpondit Arou, et j'ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la
mort a enlevs, et qui n'avaient d'autre maladie que l'amour.

  [185] Cet Arou-Ben-Hezam tait de la tribu de Azra dont il vient
    d'tre fait mention. Il est clbre comme pote, et plus clbre
    encore comme un des nombreux martyrs de l'amour que les Arabes
    comptent parmi eux.

Un Arabe des Benou-Fazrat dit un jour  un autre Arabe des Benou-Azra:
Vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d'amour est une douce
et noble mort; mais c'est l une faiblesse manifeste et une stupidit;
et ceux que vous prenez pour des hommes de grand coeur ne sont que des
insenss et de molles cratures.--Tu ne parlerais pas ainsi, lui
rpondit l'Arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux
noirs de nos femmes voils par-dessus de leurs longs sourcils, et
dcochant des flches par-dessous; si tu les avais vues sourire, et
leurs dents briller entre leurs lvres brunes!

Abou-el-Hassan, Ali, fils d'Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit: Un
musulman aimait une fille chrtienne jusqu'au point d'en perdre la
raison. Il fut oblig de faire un voyage dans un pays tranger avec un
ami qui tait dans la confidence de son amour. Ses affaires s'tant
prolonges dans ce pays, il y fut attaqu d'une maladie mortelle, et dit
alors  son ami: Voil que mon terme approche, je ne rencontrerai plus
dans ce monde celle que j'aime, et je crains, si je meurs musulman, de
ne pas la rencontrer non plus dans l'autre vie. Il se fit chrtien et
mourut. Son ami se rendit auprs de la jeune chrtienne, qu'il trouva
malade. Elle lui dit: Je ne verrai plus mon ami dans ce monde; mais je
veux me retrouver avec lui dans l'autre: ainsi donc je rends tmoignage
qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophte de
Dieu. L-dessus, elle mourut, et que la misricorde de Dieu soit sur
elle *.

Eltemimi raconte qu'il y avait dans la tribu des Arabes de Tagleb une
fille chrtienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui
offrit sa fortune et tout ce qu'elle avait de prcieux sans pouvoir
parvenir  se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute esprance,
elle donna cent dinars  un artiste pour lui faire une figure du jeune
homme qu'elle aimait. L'artiste fit cette figure, et, quand la jeune
fille l'eut, elle la plaa dans un endroit o elle venait tous les
jours. L elle commenait par embrasser cette figure et puis s'asseyait
 ct d'elle, et passait le reste de la journe  pleurer. Quand le
soir tait venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela
pendant longtemps. Le jeune homme vint  mourir; elle voulut le voir et
l'embrasser mort, aprs quoi elle retourna auprs de sa figure, la
salua, l'embrassa comme  l'ordinaire, et se coucha  ct d'elle. Le
matin venu, on l'y trouva morte, la main tendue vers des lignes
d'criture qu'elle avait traces avant de mourir *.

Oueddah, du pays de Yamen, tait renomm pour sa beaut entre les
Arabes.--Lui et Om-el-Bonain, fille de Abd-el-Aziz, fils de Merouan,
n'tant encore que des enfants, s'aimaient dj tellement, que l'un ne
pouvait souffrir d'tre un moment spar de l'autre.--Lorsque
Om-el-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-el-Malek, Oueddah en
perdit la raison.--Aprs tre rest longtemps dans un tat d'garement
et de souffrance, il se rendit en Syrie, et commena  rder chaque jour
autour de l'habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d'abord de
moyen de parvenir  ce qu'il dsirait.--A la fin, il fit la rencontre
d'une jeune fille qu'il russit  s'attacher  force de persvrance et
de soins. Quand il crut pouvoir se fier  elle, il lui demanda si elle
connaissait Om-el-Bonain.--Sans doute, puisque c'est ma matresse,
rpondit la jeune fille.--Eh bien! reprit Oueddah, ta matresse est ma
cousine, et, si tu veux lui porter de mes nouvelles, tu lui feras
certainement plaisir.--Je lui en porterai volontiers, rpondit la jeune
fille. Et l-dessus elle courut aussitt vers Om-el-Bonain pour lui
donner des nouvelles de Oueddah. Prends garde  ce que tu dis! s'cria
celle-ci. Quoi! Oueddah est vivant?--Assurment, dit la jeune fille.--Va
lui dire, poursuivit alors Om-el-Bonain, de ne point s'carter jusqu'
ce qu'il lui arrive un messager de ma part. Elle prit ensuite ses
mesures pour introduire Oueddah chez elle, o elle le garda cach dans
un coffre. Elle l'en faisait sortir pour tre avec lui quand elle se
croyait en sret; et, quand il arrivait quelqu'un qui aurait pu le
voir, elle le faisait rentrer dans le coffre.

Il arriva un jour que l'on apporta  Oualid une perle, et il dit  l'un
de ses serviteurs: Prends cette perle et porte-la  Om-el-Bonain. Le
serviteur prit la perle et la porta  Om-el-Bonain. Ne s'tant pas fait
annoncer, il entra chez elle dans un moment o elle tait avec Oueddah,
de sorte qu'il put lancer un coup d'oeil dans l'appartement de
Om-el-Bonain sans que celle-ci y prt garde. Le serviteur de Oualid
s'acquitta de sa commission, et demanda quelque chose  Om-el-Bonain
pour le bijou qu'il lui avait apport. Elle le refusa svrement, et lui
fit une rprimande. Le serviteur sortit courrouc contre elle, et,
allant dire  Oualid ce qu'il avait vu, il lui dcrivit le coffre o il
avait vu entrer Oueddah. Tu mens, esclave sans mre! tu mens! lui dit
Oualid. Et il court brusquement chez Om-el-Bonain. Il y avait dans
l'appartement plusieurs coffres; il s'assied sur celui o tait renferm
Oueddah, et que lui avait dcrit l'esclave, en disant  Om-el-Bonain:
Donne-moi un de ces coffres.--Ils sont tous  toi, ainsi que moi-mme,
rpondit Om-el-Bonain.--Eh bien! poursuivit Oualid, je dsire avoir
celui sur lequel je suis assis.--Il y a dans celui-l des choses
ncessaires  une femme, dit Om-el-Bonain--Ce ne sont point ces
choses-l, c'est le coffre que je dsire, continua Oualid.--Il est 
toi, rpondit-elle. Oualid fit aussitt emporter le coffre, et fit
appeler deux esclaves auxquels il donna l'ordre de creuser une fosse en
terre jusqu' la profondeur o il se trouverait de l'eau. Approchant
ensuite sa bouche du coffre: On m'a dit quelque chose de toi,
cria-t-il. Si l'on m'a dit vrai, que toute ta trace de toi soit spare,
que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l'on m'a dit faux, je ne
fais rien de mal en enfouissant un coffre: ce n'est que du bois
enterr. Il fit pousser alors le coffre dans la fosse, et la fit
combler des pierres et des terres que l'on en avait retires. Depuis
lors, Om-el-Bonain ne cessa de frquenter cet endroit, et d'y pleurer
jusqu' ce qu'on l'y trouvt un jour sans vie, la face contre terre
*[186].

  [186] Ces fragments sont extraits de divers chapitres du recueil cit.
    Les trois marqus d'une * sont tirs du dernier chapitre, qui est
    une biographie trs sommaire d'un assez grand nombre d'Arabes
    martyrs de l'amour.




CHAPITRE LIV

De l'ducation des femmes.


Par l'ducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard
et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facults
les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mmes et
pour nous. Mais quel est l'homme qui ne se soit cri au moins une fois
en sa vie:

              Une femme en sait toujours assez,
    Quand la capacit de son esprit se hausse
    A connatre un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

_Les Femmes savantes_, acte II, scne VII.

A Paris, la premire louange pour une jeune fille  marier est cette
phrase: Elle a beaucoup de douceur dans le caractre, et par habitude
moutonne. Rien ne fait plus d'effet sur les sots pouseurs. Voyez-les
deux ans aprs, djeunant tte  tte avec leur femme par un temps
sombre, la casquette sur la tte et entours de trois grands laquais.

On a vu porter aux tats-Unis, en 1818, une loi qui condamne 
trente-quatre coups de fouet l'homme qui montrera  lire  un ngre de
la Virginie[187]. Rien de plus consquent et de plus raisonnable que
cette loi.

  [187] Je regrette de ne pas trouver dans le manuscrit italien la
    citation de la source officielle de ce fait; je dsire que l'on
    puisse le dmentir.

Les tats-Unis d'Amrique eux-mmes ont-ils t plus utiles  la mre
patrie lorsqu'ils taient ses esclaves ou depuis qu'ils sont ses gaux?
Si le travail d'un homme libre vaut deux ou trois fois celui du mme
homme rduit en esclavage, pourquoi n'en serait-il pas de mme de la
pense de cet homme?

Si nous l'osions, nous donnerions aux jeunes filles une ducation
d'esclave, la preuve en est qu'elles ne savent d'utile que ce que nous
ne voulons pas leur apprendre.

_Mais ce peu d'ducation qu'elles accrochent par malheur, elles le
tournent contre nous_, diraient certains maris. Sans doute, et Napolon
aussi avait raison de ne pas donner des armes  la garde nationale, et
les ultra aussi ont raison de proscrire l'enseignement mutuel; armez un
homme, et puis continuez  l'opprimer, et vous verrez qu'il sera assez
pervers pour tourner, s'il le peut, ses armes contre vous.

Mme quand il nous serait loisible d'lever les jeunes filles en idiotes
avec des _Ave Maria_ et des chansons lubriques, comme dans les couvents
de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections:

1 En cas de mort du mari, elles sont appeles  gouverner la jeune
famille.

2 Comme mres, elles donnent aux enfants mles, aux jeunes tyrans
futurs, la premire ducation, celle qui forme le caractre, celle qui
plie l'me  _chercher le bonheur par telle route plutt que par telle
autre_, ce qui est toujours une affaire faite  quatre ou cinq ans.

3 Malgr tout notre orgueil, dans nos petites affaires intrieures,
celles dont surtout dpend notre bonheur, parce qu'en l'absence des
passions le bonheur est fond sur l'absence des petites vexations de
tous les jours, les conseils de la compagne ncessaire de notre vie ont
la plus grande influence; non pas que nous voulions lui accorder la
moindre influence, mais c'est qu'elle rpte les mmes choses vingt ans
de suite; et o est l'me qui ait la vigueur romaine de rsister  la
mme ide rpte pendant toute une vie? Le monde est plein de maris qui
se laissent mener; mais c'est par faiblesse et non par sentiment de
justice et d'galit. Comme ils accordent par force, on est toujours
tent d'abuser, et il est quelquefois ncessaire d'abuser pour
conserver.

4 Enfin, en amour,  cette poque qui, dans les pays du midi, comprend
souvent douze ou quinze annes, et les plus belles de la vie, notre
bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un
moment d'orgueil dplac peut nous rendre  jamais malheureux, et
comment un esclave transport sur le trne ne serait-il pas tent
d'abuser du pouvoir? De l les fausses dlicatesses et l'orgueil
fminin. Rien de plus inutile que ces reprsentations: les hommes sont
_despotes_, et voyez quels cas font d'autres despotes des conseils les
plus senss: l'homme qui peut tout ne gote qu'un seul genre d'avis,
ceux qui lui enseignent  augmenter son pouvoir. O les pauvres jeunes
filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes
qui les oppriment, et les dgradent pour les mieux opprimer, de ces avis
salutaires que l'on rcompense par des grces et des cordons au lieu de
la potence de Porlier?

Si une telle rvolution demande plusieurs sicles, c'est que par un
hasard bien funeste toutes les premires expriences doivent
ncessairement contredire la vrit. clairez l'esprit d'une jeune
fille, formez son caractre, donnez-lui enfin une bonne ducation dans
le vrai sens du mot: s'apercevant tt ou tard de sa supriorit sur les
autres femmes, elle devient pdante, c'est--dire l'tre le plus
dsagrable et le plus dgrad qui existe au monde. Il n'est aucun de
nous qui ne prfrt, pour passer la vie avec elle, une servante  une
femme savante.

Plantez un jeune arbre au milieu d'une paisse fort, priv d'air et de
soleil par ses voisins, ses feuilles seront tioles, il prendra une
forme lance et ridicule qui _n'est pas celle de la nature_. Il faut
planter  la fois toute la fort. Quelle est la femme qui s'enorgueillit
de savoir lire?

Des pdants nous rptent depuis deux mille ans que les femmes ont
l'esprit plus vif et les hommes plus de solidit, que les femmes ont
plus de dlicatesse dans les ides, et les hommes plus de force
d'attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les
jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu'il voyait que les
arbres naissent taills.

J'avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les
petits garons: cela est concluant pour l'esprit, car l'on sait que
Voltaire et d'Alembert taient les premiers hommes de leur sicle pour
donner un coup de poing. On convient qu'une petite fille de dix ans a
vingt fois plus de finesse qu'un petit polisson du mme ge. Pourquoi 
vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d'une
araigne, et le polisson un homme d'esprit?

Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que
ce qu'elles lisent dans l'exprience de la vie. De l l'extrme
dsavantage pour elles de natre dans une famille trs riche; au lieu
d'tre en contact avec des tres _naturels_  leur gard, elles se
trouvent environnes de femmes de chambre ou de dames de compagnie dj
corrompues et tioles par la richesse[188]. Rien de bte comme un
prince.

  [188] Mmoires de Mme de Stal, de Coll, de Duclos, de la margrave de
    Bayreuth.

Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux
ouverts; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien.
Une femme de trente ans, en France, n'a pas les connaissances acquises
d'un petit garon de quinze ans; une femme de cinquante, la raison d'un
homme de vingt-cinq. Voyez Mme de Svign admirant les actions les plus
absurdes de Louis XIV. Voyez la purilit, les raisonnements de Mme
d'pinay[189].

  [189] Premier volume.

_Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants._--Je nie le
premier article, j'accorde le second.--_Elles doivent de plus rgler les
comptes de leur cuisinire._--Donc elles n'ont pas le temps d'galer un
petit garon de quinze ans en connaissances acquises. Les hommes doivent
tre juges, banquiers, avocats, ngociants, mdecins, prtres, etc. Et
cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la
_Lusiade_ du Camoens.

A Pkin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher
les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur,
un pauvre journaliste qui a dplu au sous secrtaire d'tat chez lequel
il a eu l'honneur de dner la veille, est srement aussi occup que sa
femme, qui rgle les comptes de sa cuisinire, fait faire son bas  sa
petite fille, lui voit prendre ses leons de danse et de piano, reoit
une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la _Quotidienne_,
et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu et faire un tour aux
Tuileries.

Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps
de songer  cette promenade que sa femme fait aux Tuileries, et s'il
tait aussi bien avec le pouvoir qui rgle l'univers qu'avec celui qui
rgne dans l'tat, il demanderait au ciel d'accorder aux femmes, pour
leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation
actuelle de la socit, le loisir, qui pour l'homme est la source de
tout bonheur et de toute richesse, non seulement n'est pas un avantage
pour les femmes, mais c'est une des funestes liberts dont le digne
magistrat voudrait aider  nous dlivrer.




CHAPITRE LV

Objections contre l'ducation des femmes.


_Mais les femmes sont charges des petits travaux du mnage._--Mon
colonel, M. S***, a quatre filles, leves dans les meilleurs principes,
c'est--dire qu'elles travaillent toute la journe; quand j'arrive,
elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apporte de Naples;
du reste, elles lisent la Bible de Royaumont, elles apprennent le bte
de l'histoire, c'est--dire les tables chronologiques et les vers de le
Ragois; elles savent beaucoup de gographie, font des broderies
admirables, et j'estime que chacune de ces jolies petites filles peut
gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journes,
cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c'est moins que ce
qu'on donne  un de leurs matres. C'est pour quatre cent quatre-vingts
francs par an qu'elles perdent  jamais le temps pendant lequel il est
donn  la machine humaine d'acqurir des ides.

Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze bons volumes qui
paraissent chaque anne en Europe, elles abandonneront bientt le soin
de leurs enfants. C'est comme si nous avions peur, en plantant d'arbres
le rivage de l'Ocan, d'arrter le mouvement de ses vagues. Ce n'est pas
dans ce sens que l'ducation est toute-puissante. Au reste, depuis
quatre cents ans l'on prsente la mme objection contre toute espce
d'ducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820
qu'en 1720, du temps du systme de Law et du rgent, mais encore la
fille du fermier gnral le plus riche d'alors avait une moins bonne
ducation que la fille du plus mince avocat d'aujourd'hui. Les devoirs
du mnage en sont-ils moins remplis? non certes. Et pourquoi? c'est que
la misre, la maladie, la honte, l'instinct, forcent  s'en acquitter.
C'est comme si l'on disait d'un officier qui devient trop aimable, qu'il
perdra l'art de monter  cheval; on oublie qu'il se cassera le bras la
premire fois qu'il prendra cette libert.

L'acquisition des ides produit les mmes effets bons et mauvais chez
les deux sexes. La vanit ne nous manquera jamais, mme dans l'absence
la plus complte de toutes les raisons d'en avoir: voyez les bourgeois
d'une petite ville; forons-la du moins  s'appuyer sur un vrai mrite,
sur un mrite utile ou agrable  la socit.

Les demi-sots, entrans par la rvolution qui change tout en France,
commencent  avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire
quelque chose; mais elles doivent se livrer aux occupations convenables
 leur sexe: lever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des
serins; on appelle cela des plaisirs innocents.

1 Ces innocents plaisirs valent mieux que de l'oisivet. Laissons cela
aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets
pour la fte du matre de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l'on
voudrait proposer  Mme Roland ou  Mistress Hutchinson[190] de passer
leur temps  lever un petit rosier du Bengale?

  [190] Voir les Mmoires de ces femmes admirables. J'aurais d'autres
    noms  citer, mais ils sont inconnus du public, et d'ailleurs on ne
    peut pas mme indiquer le mrite vivant.

Tout ce raisonnement se rduit  ceci: l'on veut pouvoir dire de son
esclave: Il est trop bte pour tre mchant.

Mais, au moyen d'une certaine loi nomme _sympathie_, loi de la nature,
qu' la vrit les yeux vulgaires n'aperoivent jamais, les dfauts de
la compagne de votre vie ne nuisent pas  votre bonheur en raison du mal
direct qu'ils peuvent vous occasionner. J'aimerais presque mieux que ma
femme, dans un moment de colre, essayt de me donner un coup de
poignard une fois par an que de me recevoir avec humeur tous les soirs.

Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.

Que votre amie ait pass la matine, pendant que vous tiez au Champ de
Mars ou  la Chambre des communes,  colorier une rose d'aprs le bel
ouvrage de Redout, ou  lire un volume de Shakespeare, ses plaisirs
auront t galement innocents; seulement avec les ides qu'elle a
prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientt  votre retour, et de
plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des
sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare, au
contraire, elle est aussi fatigue que vous, a eu autant de plaisir, et
sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes,
en vous donnant le bras, que de paratre dans la soire la plus  la
mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes
heureuses.

Les ignorants sont les ennemis ns de l'ducation des femmes.
Aujourd'hui ils passent leur temps avec elles, ils leur font l'amour, et
en sont bien traits; que deviendraient-ils si les femmes venaient  se
dgoter du boston? Quand nous autres nous revenons d'Amrique ou des
Grandes Indes, avec un teint basan et un ton qui reste un peu grossier
pendant six mois, comment pourraient-ils rpondre  nos rcits, s'ils
n'avaient cette phrase: Quant  nous, les femmes sont de notre ct.
Pendant que vous tiez  New-York la couleur des tilburys a chang;
c'est le tte-de-ngre qui est de mode aujourd'hui. Et nous coutons
avec attention, car ce savoir-l est utile. Telle jolie femme ne nous
regardera pas si notre calche est de mauvais got.

Ces mmes sots, se croyant obligs en vertu de la prminence de leur
sexe  savoir plus que les femmes, seraient ruins de fond en comble, si
les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose. Un sot de trente ans
se dit, en voyant au chteau d'un de ses amis des jeunes filles de
douze: C'est auprs d'elles que je passerai ma vie dans dix ans d'ici.
Qu'on juge de ses exclamations et de son effroi s'il les voyait tudier
quelque chose d'utile.

Au lieu de la socit et de la conversation des hommes-femmes, une femme
instruite, si elle a acquis des ides sans perdre les grces de son
sexe, est sre de trouver parmi les hommes les plus distingus de son
sicle une considration allant presque jusqu' l'enthousiasme.

_Les femmes deviendraient les rivales et non les compagnes de
l'homme._--Oui, aussitt que par un dlit vous aurez supprim l'amour.
En attendant cette belle loi, l'amour redoublera de charmes et de
transports; voil tout. La base sur laquelle s'tablit la
_cristallisation_ deviendra plus large; l'homme pourra jouir de toutes
ses ides auprs de la femme qu'il aime, la nature tout entire prendra
de nouveaux charmes  leurs yeux, et comme les ides rflchissent
toujours quelques nuances des caractres, ils se connatront mieux et
feront moins d'imprudences; l'amour sera moins aveugle et produira moins
de malheurs.

Le dsir de plaire met  jamais la pudeur, la dlicatesse et toutes les
grces fminines hors de l'atteinte de toute ducation quelconque. C'est
comme si l'on craignait d'apprendre aux rossignols  ne pas chanter au
printemps.

Les grces des femmes ne tiennent pas  l'ignorance; voyez les dignes
pouses des bourgeois de notre village, voyez en Angleterre les femmes
des gros marchands. L'affectation qui est une _pdanterie_ (car
j'appelle pdanterie l'affectation, de me parler hors de propos d'une
robe de Leroy ou d'une romance de Romagnesi, tout comme l'affectation de
citer Fra Paolo et le concile de Trente  propos d'une discussion sur
nos doux missionnaires), la pdanterie de la robe et du bon ton, la
ncessit de dire sur Rossini prcisment la phrase convenable, tue les
grces des femmes de Paris; cependant, malgr les terribles effets de
cette maladie contagieuse, n'est-ce pas  Paris que sont les femmes les
plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la
tte desquelles le hasard a mis le plus d'ides justes et intressantes?
Or ce sont ces ides-l que je demande aux livres. Je ne leur proposerai
certainement pas de lire Grotius ou Puffendorf depuis que nous avons le
commentaire de Tracy sur Montesquieu.

La dlicatesse des femmes tient  cette hasardeuse position o elles se
trouvent places de si bonne heure,  cette ncessit de passer leur vie
au milieu d'ennemis cruels et charmants.

Il y a peut-tre cinquante mille femmes en France qui, par leur fortune,
sont dispenses de tout travail. Mais sans travail il n'y a pas de
bonheur. (Les passions forcent elles-mmes  des travaux, et  des
travaux fort rudes qui emploient toute l'activit de l'me.)

Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente _travaille_
en faisant des bas ou une robe pour sa fille. Mais il est impossible
d'accorder qu'une femme qui a carrosse  elle travaille en faisant une
broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques petites lueurs de
vanit, il est impossible qu'elle y mette aucun intrt; elle ne
travaille pas.

Donc son bonheur est gravement compromis.

Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une femme dont le coeur
n'est anim depuis deux mois par aucun intrt autre que celui de la
tapisserie, aura peut-tre l'insolence de sentir que l'amour-got, ou
l'amour de vanit, ou enfin mme l'amour physique est un trs grand
bonheur compar  son tat habituel.

_Une femme ne doit pas faire parler de soi._--A quoi je rponds de
nouveau: Quelle est la femme cite parce qu'elle sait lire?

Et qui empche les femmes, en attendant la rvolution dans leur sort, de
cacher l'tude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit
chaque jour une honnte ration de bonheur? Je leur rvlerai un secret
en passant. Lorsqu'on s'est donn un but, par exemple de se faire une
ide nette de la conjuration de Fiesque,  Gnes, en 1547, le livre le
plus insipide prend de l'intrt: c'est comme en amour la rencontre d'un
tre indiffrent qui vient de voir ce qu'on aime; et cet intrt double
tous les mois jusqu' ce qu'on ait abandonn la conjuration de Fiesque.

_Le vrai thtre des vertus d'une femme, c'est la chambre d'un
malade._--Mais vous faites-vous fort d'obtenir de la bont divine
qu'elle redouble la frquence des maladies pour donner de l'occupation 
nos femmes? C'est raisonner sur l'exception.

D'ailleurs je dis qu'une femme doit occuper chaque jour trois ou quatre
heures de loisir comme les hommes de sens occupent leurs heures de
loisir.

Une jeune mre dont le fils a la rougeole ne pourrait pas, quand elle le
voudrait, trouver du plaisir  lire le voyage de Volney en Syrie, pas
plus que son mari, riche banquier, ne pourrait, au moment d'une
faillite, avoir du plaisir  mditer Malthus.

C'est l l'unique manire pour les femmes riches de se distinguer du
vulgaire des femmes: la supriorit morale. On a ainsi _naturellement_
d'autres sentiments[191].

  [191] Voir mistress Hutchinson refusant d'tre utile  sa famille et 
    son mari qu'elle adorait, en trahissant quelques rgicides auprs
    des ministres du parjure Charles II (tome II, page 284).

_Vous voulez faire d'une femme un auteur?_--Exactement comme vous
annoncez le projet de faire chanter votre fille  l'Opra en lui donnant
un matre de chant. Je dirai qu'une femme ne doit jamais crire que
comme Mme de Stal (de Launay), des oeuvres posthumes  publier aprs sa
mort. Imprimer, pour une femme de moins de cinquante ans, c'est mettre
son bonheur  la plus terrible des loteries, si elle a le bonheur
d'avoir un amant, elle commencera par le perdre.

Je ne vois qu'une exception: c'est une femme qui fait des livres pour
nourrir ou lever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher
dans l'intrt d'argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par
exemple,  un chef d'escadron: Votre tat vous donne quatre mille
francs par an, et moi, avec mes deux traductions de l'anglais, j'ai pu,
l'anne dernire, consacrer trois mille cinq cents francs de plus 
l'ducation de mes deux fils.

Hors de l, une femme doit imprimer comme le baron d'Holbach ou Mme de
la Fayette; leurs meilleurs amis l'ignoraient. Publier un livre ne peut
tre sans inconvnient que pour une _fille_; le vulgaire, pouvant la
mpriser  son aise  cause de son tat, la portera aux nues  cause de
son talent, et mme s'engouera de ce talent.

Beaucoup d'hommes en France, parmi ceux qui ont six mille livres de
rente, font leur bonheur habituel par la littrature sans songer  rien
imprimer; lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au
bout de dix ans, ils se trouvent avoir doubl leur esprit, et personne
ne niera qu'en gnral plus on a d'esprit moins on a de passions
incompatibles avec le bonheur des autres[192]. Je ne crois pas que l'on
nie davantage que les fils d'une femme qui lit Gibbon et Schiller auront
plus de gnie que les enfants de celle qui dit le chapelet et lit Mme de
Genlis.

  [192] C'est ce qui me fait esprer beaucoup de la gnration naissante
    des privilgis. J'espre aussi que les maris qui liront ce chapitre
    seront moins despotes pendant trois jours.

Un jeune avocat, un marchand, un mdecin, un ingnieur, peuvent tre
lancs dans la vie sans aucune ducation, ils se la donnent tous les
jours en pratiquant leur tat. Mais quelles ressources ont leurs femmes
pour acqurir des qualits estimables et ncessaires? Caches dans la
solitude de leur mnage, le grand livre de la vie et de la ncessit
reste ferm pour elles. Elles dpensent toujours de la mme manire, en
discutant un compte avec leur cuisinire, les trois louis que leur mari
leur donne tous les lundis.

Je dirai, dans l'intrt des despotes: Le dernier des hommes, s'il a
vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne
sait rien, car elle est toute  l'instinct; aux yeux d'une femme
d'esprit, il fera justement autant d'effet qu'un beau laquais.

Le plaisant de l'ducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux
jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite ds qu'elles seront
maries. Il faut quatre heures par jour pendant six ans, pour bien jouer
de la harpe; pour bien peindre la miniature ou l'aquarelle, il faut la
moiti de ce temps. La plupart des jeunes filles n'arrivent pas mme 
une mdiocrit supportable; de l le proverbe si vrai: Qui dit amateur
dit ignorant[193].

  [193] Le contraire de ce proverbe est vrai en Italie, o les plus
    belles voix se trouvent parmi les amateurs trangers au thtre.

Et supposons une jeune fille avec quelque talent; trois ans aprs
qu'elle est marie, elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois
par mois: ces objets de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, 
moins que le hasard ne lui ait donn l'me d'un artiste, chose toujours
fort rare et qui rend peu propre aux soins domestiques.

C'est ainsi que sous un vain prtexte de dcence, l'on n'apprend rien
aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances qu'elles
rencontreront dans la vie; on fait plus, on leur cache, on leur nie ces
circonstances afin d'ajouter  leur force: 1 l'effet de la surprise; 2
l'effet de la dfiance rejete sur toute l'ducation comme ayant t
menteuse[194]. Je soutiens qu'on doit parler de l'amour  des jeunes
filles bien leves. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos moeurs
actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l'existence de
l'amour? par qui reoivent-elles cette ide si importante et si
difficile  bien donner? Voyez Julie d'tanges se plaindre des
connaissances qu'elle doit  Chaillot, une femme de chambre de la
maison. Il faut savoir gr  Rousseau d'avoir os tre peintre fidle en
un sicle de fausse dcence.

  [194] ducation donne  Mme d'pinay (Mmoires, tome I).

L'ducation actuelle des femmes tant peut-tre la plus plaisante
absurdit de l'Europe moderne, moins elles ont d'ducation proprement
dite, et plus elles valent[195]. C'est pour cela peut tre qu'en Italie,
en Espagne, elles sont si suprieures aux hommes, et je dirais mme si
suprieures aux femmes des autres pays.

  [195] J'excepte l'ducation des manires; on entre mieux dans un salon
    rue Verte que rue Saint-Martin.




CHAPITRE LVI

(_Suite_)


Toutes nos ides sur les femmes nous viennent en France du catchisme de
trois sous; et ce qu'il y a de plaisant, c'est que beaucoup de gens qui
n'admettraient pas l'autorit de ce livre pour rgler une affaire de
cinquante francs, la suivent  la lettre et stupidement pour l'objet
qui, dans l'tat de vanit des habitudes du XIXe sicle, importe
peut-tre le plus  leur bonheur.

Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est un _mystre_, et quel
mystre? l'emblme de l'union de Jsus-Christ avec son glise. Et que
devenait ce mystre si l'_glise_ se ft trouve un nom du genre
masculin[196]? Mais quittons des prjugs qui tombent[197], observons
seulement ce spectacle singulier, la racine de l'arbre a t sape par
la hache du ridicule; mais les branches continuent  fleurir. Pour
revenir  l'observation des faits et de leurs consquences:

  [196]

        Tu es Petrus, et super hanc petram
        dificabo Ecclesiam meam.

    (Voir M. de Potter, _Histoire de l'glise_.)

  [197] La religion est une affaire entre chaque homme et la Divinit.
    De quel droit venez-vous vous placer entre mon Dieu et moi? Je ne
    prends de procureur fond par le contrat social que pour les choses
    que je ne puis pas faire moi-mme.

    Pourquoi un Franais ne payerait-il pas son p*** comme son
    boulanger? Si nous avons du bon pain  Paris, c'est que l'tat ne
    s'est pas encore avis de dclarer gratuite la fourniture du pain et
    de mettre tous les boulangers  la charge du trsor.

    Aux tats-Unis, chacun paye son prtre, ces messieurs sont obligs
    d'avoir du mrite, et mon voisin ne s'avise pas de mettre son
    bonheur  m'imposer son prtre (Lettre de Birkbeck).

    Que sera-ce si j'ai la conviction, comme nos p...s, que mon prtre
    est l'alli intime de mon ...? Donc,  moins d'un Luther, il n'y
    aura plus de catholicisme en F... en 1850. Cette religion ne pouvait
    tre sauve, en 1820, que par M. Grgoire: voyez comme on le traite.

Dans les deux sexes, c'est de la manire dont on a employ la jeunesse
que dpend le sort de l'extrme vieillesse; cela est vrai de meilleure
heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle
reue dans le monde? d'une manire svre et plutt infrieure  son
mrite; on les flatte  vingt ans, on les abandonne  quarante.

Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfants ou
son amant.

Une mre qui excelle dans les beaux-arts ne peut communiquer son talent
 son fils que dans le cas extrmement rare o ce fils a reu de la
nature prcisment l'me de ce talent. Une mre qui a l'esprit cultiv
donnera  son jeune fils une ide, non seulement de tous les talents
purement agrables, mais encore de tous les talents utiles  l'homme en
socit, et il pourra choisir. La barbarie des Turcs tient en grande
partie  l'tat d'abrutissement moral des belles Gorgiennes. Les jeunes
gens ns  Paris doivent  leurs mres l'incontestable supriorit
qu'ils ont  seize ans sur les jeunes gens provinciaux de leur ge.
C'est de seize  vingt-cinq ans que la chance tourne.

Tous les jours les gens qui ont invent le paratonnerre, l'imprimerie,
l'art de faire le drap, contribuent  notre bonheur, et il en est de
mme des Montesquieu, des Racine, des la Fontaine. Or, le nombre des
gnies que produit une nation est proportionnel au nombre d'hommes qui
reoivent une culture suffisante[198], et rien ne me prouve que mon
bottier n'ait pas l'me qu'il faut pour crire comme Corneille: il lui
manque l'ducation ncessaire pour dvelopper ses sentiments et lui
apprendre  les communiquer au public.

  [198] Voir les gnraux en 1795.

D'aprs le systme actuel de l'ducation des jeunes filles, tous les
gnies qui naissent _femmes_ sont perdus pour le bonheur du public; ds
que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre
aux talents les plus difficiles; voyez de nos jours une Catherine II,
qui n'eut d'autre ducation que le danger et le c...; une Mme Roland,
une Alessandra Mari, qui, dans Arezzo, lve un rgiment et le lance
contre les Franais; une Caroline, reine de Naples, qui sait arrter la
contagion du libralisme mieux que nos Castlereagh et nos P... Quant 
ce qui met obstacle  la supriorit des femmes dans les ouvrages de
l'esprit, on peut voir le chapitre de la pudeur, article 9. O ne ft
pas arrive miss Edgeworth si la considration ncessaire  une jeune
miss anglaise ne lui et fait une ncessit, lorsqu'elle dbuta, de
transporter la chaire dans le roman[199]?

  [199] Sous le rapport des arts, c'est l le grand dfaut d'un
    gouvernement raisonnable, et aussi le seul loge raisonnable de la
    monarchie  la Louis XIV. Voir la strilit littraire de
    l'Amrique. Pas une seule romance comme celles de Robert Burns ou
    des Espagnols du XIIIe sicle[200].

  [200] Voir les admirables romances des Grecs modernes, celles des
    Espagnols et des Danois du XIIIe sicle, et encore mieux les posies
    arabes du VIIe sicle.

Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui a le bonheur de
pouvoir communiquer ses penses, telles qu'elles se prsentent  lui, 
la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui
partage ses peines, mais toujours il est oblig de mettre ses penses en
petite monnaie s'il veut tre entendu, et il serait ridicule d'attendre
des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel rgiment
pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les ides de
l'ducation actuelle, laisse son partenaire isol dans les dangers de la
vie, et bientt court risque de l'ennuyer.

Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si
elle savait penser! un conseiller dont, aprs tout, hors un seul objet,
et qui ne dure que le matin de la vie, les intrts sont exactement
identiques avec les siens!

Une des plus belles prrogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
considration  la vieillesse. Voyez l'arrive de Voltaire  Paris faire
plir la majest royale. Mais, quant aux pauvres femmes, ds qu'elles
n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est
de pouvoir se faire illusion sur le rle qu'elles jouent dans le monde.

Les dbris des talents de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir  cinquante ans.
Quant  la vraie morale, plus on a d'esprit et plus on voit clairement
que la justice est le seul chemin du bonheur. Le gnie est un pouvoir,
mais il est encore plus un flambeau pour dcouvrir le grand art d'tre
heureux.

La plupart des hommes ont un moment dans leur vie o ils peuvent faire
de grandes choses, c'est celui o rien ne leur semble impossible.
L'ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance
magnifique. L'amour fait tout au plus aujourd'hui bien monter  cheval,
ou bien choisir son tailleur.

Je n'ai pas le temps de garder les avenues contre la critique, si
j'tais matre d'tablir des usages, je donnerais aux jeunes filles,
autant que possible, exactement la mme ducation qu'aux jeunes garons.
Comme je n'ai pas l'intention de faire un livre  propos de botte, on
n'exigera pas que je dise en quoi l'ducation actuelle des hommes est
absurde. (On ne leur enseigne pas les deux premires sciences, la
logique et la morale.) La prenant telle qu'elle est, cette ducation, je
dis qu'il vaut mieux la donner aux jeunes filles que de leur montrer
uniquement  faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.

Donc, apprendre aux jeunes filles  lire,  crire et l'arithmtique par
l'enseignement mutuel dans les coles-centrales-couvents, o la prsence
de tout homme, les professeurs excepts, serait svrement punie. Le
grand avantage de runir les enfants, c'est que, quelque borns que
soient les professeurs, les enfants apprennent malgr eux de leurs
petits camarades l'art de vivre dans le monde et de mnager les
intrts. Un professeur sens devrait expliquer aux enfants leurs
petites querelles et leurs amitis, et commencer ainsi son cours de
morale plutt que par l'histoire du _Veau d'or_[201].

  [201] Mon cher lve, monsieur votre pre a de la tendresse pour vous;
    c'est ce qui fait qu'il me donne quarante francs par mois pour que
    je vous apprenne les mathmatiques, le dessin, en un mot  gagner de
    quoi vivre. Si vous aviez froid faute d'un petit manteau, monsieur
    votre pre souffrirait. Il souffrirait parce qu'il a de la
    sympathie, etc., etc. Mais, quand vous aurez dix-huit ans, il faudra
    que vous gagniez vous-mme l'argent ncessaire pour acheter ce
    manteau. Monsieur votre pre a, dit-on, vingt-cinq mille livres de
    rente, mais vous tes quatre enfants; donc il faudra vous
    dshabituer de la voiture dont vous jouissez chez monsieur votre
    pre, etc., etc.

Sans doute, d'ici  quelques annes l'enseignement mutuel sera appliqu
 tout ce qui s'apprend; mais, prenant les choses dans leur tat actuel,
je voudrais que les jeunes filles tudiassent le latin comme les petits
garons; le latin est bon parce qu'il apprend  s'ennuyer; avec le
latin, l'histoire, les mathmatiques, la connaissance des plantes utiles
comme nourriture ou comme remde, ensuite la logique et les sciences
morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer 
cinq ans.

A seize ans, une jeune fille doit songer  se trouver un mari et
recevoir de sa mre des ides justes sur l'amour, le mariage et le peu
de probit des hommes[202].

  [202] Hier soir, j'ai vu deux charmantes petites filles de quatre ans
    chanter des chansons d'amour fort vives dans une escarpolette que je
    faisais aller. Les femmes de chambre leur apprennent ces chansons,
    et leur mre leur dit qu'_amour_ et _amant_ sont des mots vides de
    sens.




CHAPITRE LVI _bis_

Du mariage.


La fidlit des femmes dans le mariage, lorsqu'il n'y a pas d'amour, est
probablement une chose contre nature[203].

  [203] Anzi certamente. Coll'amore uno non trova gusto a bevere acqua
    altra che quella di questo fonte prediletto. Resta naturale allora
    la fedelt.

    Coll matrimonio senza amore, in men di due anni l'acqua di questo
    fonte diventa amara. Esiste sempre pero in natura il bisogno
    d'acqua. I costumi fanno superare la natura, ma solamente quando si
    puo vincerla in un instante: la moglie indiana che si abruccia (21
    octobre 1821) dopo la morte del vecchio marito che odiava, la
    ragazza europea che trucida barbaramente il tenero bambino al quale
    test diede vita. Senza l'altissimo muro dell monistero le monache
    anderebbero via.

On a essay d'obtenir cette chose contre nature par la peur de l'enfer
et les sentiments religieux; l'exemple de l'Espagne et de l'Italie
montre jusqu' quel point on a russi.

On a voulu l'obtenir en France par l'opinion, c'tait la seule digue
capable de rsister; mais on l'a mal construite. Il est absurde de dire
 une jeune fille: Vous serez fidle  l'poux de votre choix; et
ensuite de la marier par force  un vieillard ennuyeux[204].

  [204] Mme les minuties, tout chez nous est comique en ce qui concerne
    l'ducation des femmes. Par exemple, en 1820, sous le rgne de ces
    mmes nobles qui ont proscrit le divorce, le ministre envoie  la
    ville de Laon un buste et une statue de Gabrielle d'Estres. La
    statue sera place sur la place publique, apparemment pour rpandre
    parmi les jeunes filles l'amour des Bourbons, et les engager, en cas
    de besoin,  n'tre pas cruelles aux rois aimables, et  donner des
    rejetons  cette illustre famille.

    Mais, en revanche, le mme ministre refuse  la ville de Laon le
    buste du marchal Serrurier, brave homme qui n'tait pas galant, et
    qui de plus avait grossirement commenc sa carrire par le mtier
    de simple soldat. (Discours du gnral Foy, _Courrier_ du 17 juin
    1820. Dulaure, dans sa curieuse _Histoire de Paris_, article:
    _Amours de Henri IV_.)

_Mais les jeunes filles se marient avec plaisir._--C'est que, dans le
systme contraint de l'ducation actuelle, l'esclavage qu'elles
subissent dans la maison de leur mre est d'un intolrable ennui;
d'ailleurs elles manquent de lumires; enfin c'est le voeu de la nature.
Il n'y a qu'un moyen d'obtenir plus de fidlit des femmes dans le
mariage: c'est de donner la libert aux jeunes filles et le divorce aux
gens maris.

Une femme perd toujours dans un premier mariage les plus beaux jours de
la jeunesse, et par le divorce elle donne aux sots quelque chose  dire
contre elle.

Les jeunes femmes qui ont beaucoup d'amants n'ont que faire du divorce.
Les femmes d'un certain ge qui ont eu beaucoup d'amants croient rparer
leur rputation, et en France y russissent toujours, en se montrant
extrmement svres envers des erreurs qui les ont quittes. Ce sera
quelque pauvre jeune femme vertueuse et perdument amoureuse qui
demandera le divorce et qui se fera honnir par des femmes qui ont eu
cinquante hommes.




CHAPITRE LVII

De ce qu'on appelle vertu.


Moi, j'honore du nom de vertu l'habitude de faire des actions pnibles
et utiles aux autres.

Saint Simon Stylite, qui se tient vingt-deux ans sur le haut d'une
colonne et qui se donne les trivires, n'est gure vertueux  mes yeux,
j'en conviens, et c'est ce qui donne un ton trop leste  cet essai.

Je n'estime gure non plus un chartreux qui ne mange que du poisson et
qui ne se permet de parler que le jeudi. J'avoue que j'aime mieux le
gnral Carnot, qui, dans un ge avanc, supporte les rigueurs de l'exil
dans une petite ville du Nord plutt que de faire une bassesse.

J'ai quelque espoir que cette dclaration extrmement vulgaire portera 
sauter le reste du chapitre.

Ce matin, jour de fte,  Pesaro (7 mai 1819), tant oblig d'aller  la
messe, je me suis fait donner un missel et je suis tomb sur ces
paroles:

  Joanna, Alphonsi quinti Lusitani regis filia, tanta divini amoris
  flamma prventa fuit, ut ab ipsa pueritia rerum caducarum pertsa,
  solo coelestis patri desiderio flagraret.

La vertu si touchante prche par les phrases si belles du _Gnie du
christianisme_ se rduit donc  ne pas manger de truffes de peur des
crampes d'estomac. C'est un calcul fort raisonnable si l'on croit 
l'enfer, mais calcul de l'intrt le plus personnel et le plus
prosaque. La vertu _philosophique_ qui explique si bien le retour de
Rgulus  Carthage, et qui a amen des traits semblables dans notre
rvolution[205], prouve au contraire gnrosit dans l'me.

  [205] Mmoires de Mme Roland. M. Grangeneuve qui va se promener  huit
    heures dans une certaine rue pour se faire tuer par le capucin
    Chabot. On croyait une mort utile  la cause de la libert.

C'est uniquement pour ne pas tre brle en l'autre monde, dans une
grande chaudire d'huile bouillante, que Mme de Tourvel rsiste 
Valmont. Je ne conois pas comment l'ide d'tre le rival d'une
chaudire d'huile bouillante n'loigne pas Valmont par le mpris.

Combien Julie d'tanges, respectant ses serments et le bonheur de M. de
Wolmar, n'est-elle pas plus touchante?

Ce que je dis de Mme de Tourvel, je le trouve applicable  la haute
vertu de Mistress Hutchinson. Quelle me le puritanisme enleva 
l'amour!

Un des travers les plus plaisants dans le monde, c'est que les hommes
croient toujours savoir ce qu'il leur est videmment ncessaire de
savoir. Voyez-les parler de politique, cette science si complique;
voyez-les parler de mariage et de moeurs.




CHAPITRE LVIII

Situation de l'Europe  l'gard du mariage.


Jusqu'ici nous n'avons trait la question du mariage que par le
raisonnement[206]; la voici traite par les faits.

  [206] L'auteur avait lu un chapitre intitul _dell' Amore_, dans la
    traduction italienne de l'idologie de M. de Tracy. Le lecteur
    trouvera dans ce chapitre des ides d'une bien autre porte
    philosophique que tout ce qu'il peut rencontrer ici.

Quel est le pays du monde o il y a le plus de mariages heureux?
incontestablement c'est l'Allemagne protestante.

J'extrais le morceau suivant du journal du capitaine Salviati, sans y
changer un seul mot:

Halberstadt, 25 juin 1807... M. de Bulow cependant est bonnement et
ouvertement amoureux de Mlle de Feltheim; il la suit partout et
toujours, lui parle sans cesse, et trs souvent la retient  dix pas de
nous. Cette prfrence ouverte choque la socit, la rompt, et aux rives
de la Seine passerait pour le comble de l'indcence. Les Allemands
songent bien moins que nous  ce qui rompt la socit, et l'indcence
n'est presque qu'un mal de convention. Il y a cinq ans que M. de Bulow
fait ainsi la cour  Mina, qu'il n'a pas pu pouser  cause de la
guerre. Toutes les demoiselles de la socit ont leur amant connu de
tout le monde; mais aussi, parmi les Allemands de la connaissance de mon
ami M. de Mermann, il n'en est pas un seul qui ne se soit mari par
amour, savoir:

Mermann, son frre George, M. de Voigt, M. de Lazing, etc. Il vient de
m'en nommer une douzaine.

La manire ouverte et passionne dont tous ces amants font la cour 
leurs matresses serait le comble de l'indcence, du ridicule et de la
malhonntet en France.

Mermann me disait ce soir, en revenant du _Chasseur vert_, que, de
toutes les femmes de sa famille trs nombreuse, il ne croyait pas qu'il
y en et une seule qui et tromp son mari. Mettons qu'il se trompe de
moiti, c'est encore un pays singulier.

Sa proposition scabreuse  sa belle-soeur, Mme de Munichow, dont la
famille va s'teindre faute d'hritiers mles et les biens trs
considrables retourner au prince, reue avec froideur, mais ne m'en
reparlez jamais.

Il en dit quelque chose en termes trs couverts  la cleste Philippine
(qui vient d'obtenir le divorce contre son mari, qui voulait simplement
la vendre au souverain); indignation non joue, diminue dans les termes
au lieu d'tre exagre: Vous n'avez donc plus d'estime du tout pour
notre sexe? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez.

Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle
s'appuyait sur son paule en dormant, ou feignant de dormir; un cahot la
jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre
ct de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit insductible, mais il
croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il l'a aime passionnment, qu'il en a t aim de
mme, qu'ils se voyaient sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais
le soleil est bien ple  Halberstadt, le gouvernement bien minutieux,
et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tte--tte les plus
passionns, Kant et Klopstock taient toujours de la partie.

Mermann me contait qu'un homme mari convaincu d'adultre peut tre
condamn par les tribunaux de Brunswick  dix ans de prison; la loi est
tombe en dsutude, mais fait du moins que l'on ne plaisante point sur
ces sortes d'affaires; la qualit d'homme  aventures galantes est bien
loin d'tre, comme en France, un avantage que l'on ne peut presque
dnier en face  un mari sans l'insulter.

Quelqu'un qui dirait  mon colonel ou  Ch... qu'ils n'ont plus de
femmes depuis leur mariage en serait fort mal reu.

Il y a quelques annes qu'une femme de ce pays, dans un retour de
religion, dit  son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait
tromp six ans de suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le
propos au duc; le galant fut oblig de donner sa dmission de tous ses
emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures, sur la
menace du duc de faire agir les lois.

Halberstadt, 7 juillet 1807.

Ici les maris ne sont pas tromps, il est vrai, mais quelles femmes,
grands dieux! des statues, des masses  peine organises. Avant le
mariage elles sont fort agrables, lestes comme des gazelles, et un oeil
vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l'amour. C'est
qu'elles sont  la chasse d'un mari. A peine ce mari trouv, elles ne
sont plus exactement que des faiseuses d'enfant, en perptuelle
adoration devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou
cinq enfants il y en ait toujours un de malade, puisque la moiti des
enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, ds qu'un des bambins est
malade, la mre ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible 
tre caresses par leurs enfants. Peu  peu elles perdent toutes leurs
ides. C'est comme  Philadelphie. Des jeunes filles de la gaiet la
plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d'un an, les plus
ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l'Allemagne
protestante, la dot de la femme est  peu prs nulle  cause des fiefs.
Mlle de Diesdorff, fille d'un homme qui a quarante mille livres de
rente, aura peut-tre deux mille cus de dot (sept mille cinq cents
francs).

M. de Mermann a eu quatre mille cus de sa femme.

Le supplment de dot est payable en vanit  la cour. On trouverait
dans la bourgeoisie, me disait Mermann, des partis de cent ou cent
cinquante mille cus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais on
ne peut plus tre prsent  la cour; on est squestr de toute socit
o se trouve un prince ou une princesse: _c'est affreux_. Ce sont ses
termes, et c'tait le cri du coeur.

Une femme allemande qui aurait l'me de Phi***, avec son esprit, sa
figure noble et sensible, le feu qu'elle devait avoir  dix-huit ans
(elle en a vingt-sept), tant honnte et pleine de naturel par les
moeurs du pays, n'ayant, par la mme cause, que la petite dose utile de
religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se
flatter d'tre constant auprs de mres de famille si insipides?

--_Mais il tait mari_, m'a-t-elle rpondu ce matin comme je blmais
les quatre ans de silence de l'amant de Corinne, lord Oswald. Elle a
veill jusqu' trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donn une
profonde motion, et elle me rpond avec sa touchante candeur: _Mais il
tait mari._

Phi*** a tant de naturel et une sensibilit si nave, que, mme en ce
pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits monts sur de
petites mes. Leurs plaisanteries lui font mal au coeur, et elle ne le
cache gure.

Quand elle est en bonne compagnie, elle rit comme une folle des
plaisanteries les plus gaies. C'est elle qui m'a cont l'histoire de
cette jeune princesse de seize ans, depuis si clbre, qui entreprenait
souvent de faire monter dans son appartement l'officier de garde  sa
porte.


LA SUISSE.

Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l'_Oberland_,
partie de la Suisse situe prs de Berne, et il est de notorit
publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leurs amants les
nuits du samedi au dimanche.

Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris 
Saint-Cloud vont se rcrier; heureusement je trouve dans un crivain
suisse la confirmation de ce que j'ai vu moi-mme[207] pendant quatre
mois.

  [207] _Principes philosophiques du colonel Weiss_, septime dition,
    tome II, page 245.

Un bon paysan se plaignait de quelques dgts faits dans son verger; je
lui demandai pourquoi il n'avait pas de chien: Mes filles ne se
marieraient jamais. Je ne comprenais pas sa rponse; il me conte qu'il
avait eu un chien si mchant, qu'il n'y avait plus de garons qui
osassent escalader ses fentres.

Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l'loge de sa
femme, me disait que, du temps qu'elle tait fille, il n'y en avait
point qui et plus de _kilter_ ou _veilleurs_ (qui et plus de jeunes
gens qui allassent passer la nuit avec elle).

Un colonel gnralement estim fut oblig, dans une course de
montagnes, de passer la nuit au fond d'une des valles les plus
solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier
magistrat de la valle, homme riche et accrdit. L'tranger remarqua en
entrant une jeune fille de seize ans, modle de grce, de fracheur et
de simplicit: c'tait la fille du matre de la maison. Il y avait ce
soir-l bal champtre: l'tranger fit la cour  la jeune fille, qui
tait rellement d'une beaut frappante. Enfin, se faisant courage, il
osa lui demander s'il ne pourrait pas _veiller_ avec elle. Non,
rpondit la jeune fille, je couche avec ma cousine; mais je viendrai
moi-mme chez vous. Qu'on juge du trouble que causa cette rponse. On
soupe, l'tranger se lve, la jeune fille prend le flambeau et le suit
dans sa chambre; il croit toucher au bonheur. Non, lui dit-elle avec
candeur; il faut d'abord que je demande permission  maman. La foudre
l'et moins atterr. Elle sort; il reprend courage et se glisse autour
du salon de bois de ces bonnes gens; il entend la fille, qui, d'un ton
caressant, priait sa mre de lui accorder la permission qu'elle
dsirait; elle l'obtient enfin. N'est-ce pas, vieux, dit la mre  son
mari, qui tait dj au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec
M. le colonel?--De bon coeur, rpond le pre; je crois qu' un tel homme
je prterais encore ma femme.--Eh bien! va, dit la mre  Trineli; mais
sois brave fille, et n'te pas ta jupe... Au point du jour, Trineli,
respecte par l'tranger, se leva vierge; elle arrangea les coussins du
lit, prpara du caf et de la crme pour son veilleur, et, aprs que,
assise sur le lit, elle eut djeun avec lui, elle coupe un petit
morceau de son _broustpletz_ (pice de velours qui couvre le sein).
Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d'une nuit heureuse; je ne
l'oublierai jamais. Pourquoi es-tu colonel? Et, lui ayant donn un
dernier baiser, elle s'enfuit: il ne put plus la revoir[208]. Voil
l'excs expos  nos moeurs franaises et que je suis loin d'approuver.

  [208] Je suis heureux de pouvoir dire avec les paroles d'un autre des
    faits extraordinaires que j'ai eu l'occasion d'observer.
    Certainement sans M. de Weiss je n'eusse pas rapport ce trait de
    moeurs. J'en ai omis d'aussi caractristiques  Valence et  Vienne.

Je voudrais, si j'tais lgislateur, qu'on prt en France, comme en
Allemagne, l'usage des soires dansantes. Trois fois par semaine, les
jeunes filles iraient avec leurs mres  un bal commenc  sept heures,
finissant  minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres
d'eau. Dans une pice voisine, les mres, peut-tre un peu jalouses de
l'heureuse ducation de leurs filles, joueraient au boston; dans une
troisime, les pres trouveraient les journaux et parleraient politique.
Entre minuit et une heure, toutes les familles se runiraient et
regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient 
connatre les jeunes hommes; la fatuit et l'indiscrtion qui la suit
leur deviendraient bien vite odieuses; enfin, _elles se choisiraient un
mari_. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le
nombre des maris tromps et des mauvais mnages diminuerait dans une
immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher  punir
l'infidlit par la honte, la loi dirait aux jeunes femmes: Vous avez
choisi votre mari; soyez-lui fidle. Alors j'admettrais la poursuite et
la punition par les tribunaux de ce que les Anglais appellent _criminal
conversation_. Les tribunaux pourraient imposer, au profit des prisons
et des hpitaux, une amende gale aux deux tiers de la fortune du
sducteur et une prison de quelques annes.

Une femme pourrait tre poursuivie pour adultre devant un jury. Le jury
devrait d'abord dclarer que la conduite du mari a t irrprochable.

La femme convaincue pourrait tre condamne  la prison pour la vie. Si
le mari avait t absent plus de deux ans, la femme ne pourrait tre
condamne qu' une prison de quelques annes. Les moeurs publiques se
modleraient bientt sur ces lois et les perfectionneraient[209].

  [209] L'_Examiner_, journal anglais, en rendant compte du procs de la
    reine (n 662. du 3 septembre 1820), ajoute:

    We have a system of sexual morality, under which thousands of women
    become mercenary prostitutes whom virtuous women are taught to
    scorn, while virtuous men retain the privilege of frequenting those
    very women, without its being regarded as any thing more than a
    venial offence.

    Il y a une noble hardiesse dans le pays du _Cant_  oser exprimer,
    sur cet objet une vrit, quelque triviale et palpable qu'elle soit;
    cela est encore plus mritoire  un pauvre journal qui ne peut
    esprer de succs qu'en tant achet par les gens riches, lesquels
    regardent les vques et la Bible comme l'unique sauvegarde de leurs
    belles livres.

Alors les nobles et les prtres, tout en regrettant amrement les
sicles dcents de Mme de Montespan ou de Mme du Barry, seraient forcs
de permettre le divorce[210].

  [210] Mme de Svign crivait  sa fille, le 23 dcembre 1671: Je ne
    sais si vous avez appris que Villarceaux, en parlant au roi d'une
    charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y
    avait des gens qui se mlaient de dire  sa nice (Mlle de Rouxel),
    que Sa Majest avait quelque dessein pour elle; que si cela tait,
    il le suppliait de se servir de lui, que l'affaire serait mieux
    entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait
    avec succs. Le roi se mit  rire, et dit: _Villarceaux, nous sommes
    trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze
    ans_. Et comme un galant homme se moqua de lui et conta ce discours
    chez les dames (Tome II, page 340).

    Mmoires de Lauzun, de Bezenval, de Mme d'pinay, etc., etc. Je
    supplie qu'on ne me condamne pas tout  fait sans relire ces
    mmoires.

Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un lyse pour les femmes
malheureuses, une maison de refuge o, sous peine des galres, il
n'entrerait d'autre homme que le mdecin et l'aumnier. Une femme qui
voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d'aller se
constituer prisonnire dans cet lyse; elle y passerait deux annes
sans sortir une seule fois. Elle pourrait crire, sans jamais recevoir
de rponse.

Un conseil compos de pairs de France et de quelques magistrats estims
dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et
rglerait la pension  payer par le mari  l'tablissement. La femme qui
succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise  passer
le reste de sa vie  l'lyse. Le gouvernement complterait 
l'administration de l'lyse deux mille francs par femme rfugie. Pour
tre reue  l'lyse, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt
mille francs. La svrit du rgime moral serait extrme.

Aprs deux ans d'une totale sparation du monde, une femme divorce
pourrait se remarier.

Une fois arrives  ce point, les chambres pourraient examiner si, pour
tablir l'mulation du mrite entre les jeunes filles, il ne
conviendrait pas d'attribuer aux garons une part double de celles des
soeurs dans le partage de l'hritage paternel. Les filles qui ne
trouveraient pas  se marier auraient une part gale  celles des mles.
On peut remarquer en passant que ce systme dtruirait peu  peu
l'habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilit
du divorce rendrait inutiles les excs de bassesse.

Il faudrait tablir sur divers points de la France, et dans des villages
pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement
chercherait  entourer ces tablissements de considration, pour
consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achveraient leur
vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignit.

Mais laissons ces chimres.




CHAPITRE LIX

Werther et don Juan.


Parmi les jeunes gens, lorsque l'on s'est bien moqu d'un pauvre
amoureux et qu'il a quitt le salon, ordinairement la conversation finit
par agiter la question de savoir s'il vaut mieux prendre les femmes
comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus
exact si j'eusse cit Saint-Preux, mais c'est un si plat personnage, que
je ferais tort aux mes tendres en le leur donnant pour reprsentant.

Le caractre de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus
utiles et estimes dans le monde: l'admirable intrpidit, l'esprit de
ressource, la vivacit, le sang-froid, l'esprit amusant, etc.

Les don Juan ont de grands moments de scheresse et une vieillesse fort
triste; mais la plupart des hommes n'arrivent pas  la vieillesse.

Les amoureux jouent un pauvre rle le soir dans le salon, car l'on n'a
de talent et de force auprs des femmes qu'autant qu'on met  les avoir
exactement le mme intrt qu' une partie de billard. Comme la socit
connat aux amoureux un grand intrt dans la vie, quelque esprit qu'ils
aient, ils prtent le flanc  la plaisanterie; mais le matin en
s'veillant, au lieu d'avoir de l'humeur jusqu' ce que quelque chose de
piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent  ce qu'ils
aiment et font des chteaux en Espagne habits par le bonheur.

L'amour  la Werther ouvre l'me  tous les arts,  toutes les
impressions douces et romantiques, au clair de lune,  la beaut des
bois,  celle de la peinture, en un mot au sentiment et  la jouissance
du _beau_, sous quelque forme qu'il se prsente, ft-ce sous un habit de
bure. Il fait trouver le bonheur mme sous les richesses[211]. Ces
mes-l, au lieu d'tre sujettes  se blaser comme Mielhan, Bezenval,
etc., deviennent folles par excs de sensibilit comme Rousseau. Les
femmes doues d'une certaine lvation d'me qui, aprs la premire
jeunesse, savent voir l'amour o il est, et quel est cet amour,
chappent en gnral aux don Juan qui ont pour eux plutt le nombre que
la qualit des conqutes. Remarquez, au dsavantage de la considration
des mes tendres, que la publicit est ncessaire au triomphe des don
Juan, comme le secret  ceux des Werther. La plupart des gens qui
s'occupent de femmes par tat sont ns au sein d'une grande aisance,
c'est--dire sont, par le fait de leur ducation et par l'imitation de
ce qui les entourait dans leur jeunesse, gostes et secs[212].

  [211] Premier volume de la _Nouvelle Hlose_, et tous les volumes, si
    Saint-Preux se ft trouv avoir l'ombre du caractre; mais c'tait
    un vrai pote, un bavard sans rsolution, qui n'avait du coeur
    qu'aprs avoir pror, d'ailleurs homme fort plat. Ces gens-l ont
    l'immense avantage de ne pas choquer l'orgueil fminin, et de ne
    jamais donner d'_tonnement_  leur amie. Qu'on pse ce mot; c'est
    peut-tre l tout le secret du succs des hommes plats auprs des
    femmes distingues. Cependant l'amour n'est pas une passion
    qu'autant qu'il fait oublier l'amour-propre. Elles ne sentent donc
    pas compltement l'amour, les femmes qui, comme L.., lui demandent
    les plaisirs de l'orgueil. Sans s'en douter, elles sont  la mme
    hauteur que l'homme prosaque, objet de leur mpris, qui cherche
    dans l'amour, l'amour et la vanit. Elles, elles veulent l'amour et
    l'orgueil; mais l'amour se retire la rougeur sur le front; c'est le
    plus orgueilleux des despotes: ou il est tout, ou il n'est rien.

  [212] Voir une page d'Andr Chnier, _OEuvres_, page 370; ou bien
    ouvrir les yeux dans le monde, ce qui est plus difficile. En
    gnral, ceux que nous appelons patriciens sont plus loigns que
    les autres hommes de rien aimer, dit l'empereur Marc-Aurle.
    (_Penses_, page 50.)

Les vrais don Juan finissent mme par regarder les femmes comme le parti
ennemi, et par se rjouir de leurs malheurs de tous genres.

Au contraire, l'aimable duc delle Pignatelle nous montrait  Munich la
vraie manire d'tre heureux par la volupt, mme sans l'amour-passion.
Je vois qu'une femme me plat, me disait-il un soir, quand je me trouve
tout interdit auprs d'elle et que je ne sais que lui dire. Bien loin
de mettre son amour-propre  rougir et  se venger de ce moment
d'embarras, il le cultivait prcieusement comme la source du bonheur.
Chez cet aimable jeune homme, l'amour got tait tout  fait exempt de
la vanit qui corrode; c'tait une nuance affaiblie, mais pure et sans
mlange, de l'amour vritable; et il respectait toutes les femmes comme
des tres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 fvrier
1820).

Comme on ne se choisit pas un temprament, c'est--dire une me, l'on ne
se donne pas un rle suprieur. J.-J. Rousseau et le duc de Richelieu
auraient eu beau faire, malgr tout leur esprit, ils n'auraient pu
changer de carrire auprs des femmes. Je croirais volontiers que le duc
n'a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de
la Chevrette, auprs de Mme d'Houdetot;  Venise, en coutant la musique
des _Scuole_; et  Turin aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n'eut
jamais  rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprs de Mme de
Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.

Le rle des Saint Preux est plus doux et remplit tous les moments de
l'existence; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus
brillant. Si Saint-Preux change de got au milieu de sa vie, solitaire
et retir, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scne du
monde  la dernire place, tandis que don Juan se voit une rputation
superbe parmi les hommes, et pourra peut-tre encore plaire  une femme
tendre en lui faisant le sacrifice sincre de ses gots libertins.

Par toutes les raisons prsentes jusqu'ici, il me semble que la
question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux,
c'est que don Juan rduit l'amour  n'tre qu'une affaire ordinaire. Au
lieu d'avoir, comme Werther, des ralits qui se modlent sur ses
dsirs, il a des dsirs imparfaitement satisfaits par la froide ralit,
comme dans l'ambition, l'avarice et les autres passions. Au lieu de se
perdre dans les rveries enchanteresses de la cristallisation, il pense
comme un gnral au succs de ses manoeuvres[213], et, en un mot, tue
l'amour, au lieu d'en jouir plus qu'un autre, comme croit le vulgaire.

  [213] Comparez _Lovelace_  _Tom Jones_.

Ce qui prcde me semble sans rplique. Une autre raison qui l'est pour
le moins autant  mes yeux, mais que, grce  la mchancet de la
providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnatre, c'est
que l'habitude de la justice me parat, sauf les accidents, la route la
plus assure pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas
sclrats[214].

  [214] Voir la _Vie prive du duc de Richelieu_, 9 volumes in-8.
    Pourquoi, au moment o un assassin tue un homme, ne tombe-t-il pas
    mort aux pieds de sa victime? Pourquoi les maladies? et, s'il y a
    des maladies, pourquoi un Troistaillons ne meurt-il pas de la
    colique? Pourquoi Henri IV rgne-t-il vingt et un ans, et Louis XV
    cinquante-neuf? Pourquoi la dure de la vie n'est-elle pas en
    proportion exacte avec le degr de vertu de chaque homme? Et autres
    questions _infmes_, diront les philosophes anglais, qu'il n'y a
    assurment aucun mrite  poser, mais auxquelles il y aurait quelque
    mrite  rpondre autrement que par des injures et du _cant_.

Pour tre heureux dans le crime, il faudrait exactement n'avoir pas de
remords. Je ne sais si un tel tre peut exister[215]; je ne l'ai jamais
rencontr, et je parierais que l'aventure de Mme Michelin troublait les
nuits du duc de Richelieu.

  [215] Voir Nron aprs le meurtre de sa mre, dans Sutone; et
    cependant de quelles belles masses de flatterie n'tait-il pas
    environn?

Il faudrait, ce qui est impossible, n'avoir exactement pas de sympathie,
ou pouvoir mettre  mort le genre humain[216].

  [216] La cruaut n'est qu'une sympathie souffrante. Le _pouvoir_ n'est
    le premier des bonheurs, aprs l'amour, que parce que l'on crot
    tre en tat de _commander la sympathie_.

Les gens qui ne connaissent l'amour que par les romans prouveront une
rpugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en
amour. C'est que, par les lois du roman, la peinture de l'amour vertueux
est essentiellement ennuyeuse et peu intressante. Le sentiment de la
vertu parat ainsi de loin neutraliser celui de l'amour, et les paroles
_amour vertueux_ semblent synonymes d'amour faible. Mais tout cela est
une _infirmit_ de l'art de peindre, qui ne fait rien  la passion telle
qu'elle existe dans la nature[217].

  [217] Si l'on peint aux yeux du spectateur le sentiment de la vertu 
    ct du sentiment de l'amour, on se trouve avoir reprsent un coeur
    partag entre deux sentiments. La vertu dans les romans n'est bonne
    qu' sacrifier. Julie d'tanges.

Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes
amis.

Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans
le grand march de la vie, c'est un marchand de mauvaise foi qui prend
toujours et ne paye jamais. L'ide de l'galit lui inspire la rage que
l'eau donne  l'hydrophobe; c'est pour cela que l'orgueil de la
naissance va si bien au caractre de don Juan. Avec l'ide de l'galit
des droits disparat celle de la justice, ou plutt si don Juan est
sorti d'un sang illustre, ces ides communes ne l'ont jamais approch;
et je croirais assez qu'un homme qui porte un nom historique est plus
dispos qu'un autre  mettre le feu  une ville pour se faire cuire un
oeuf[218]. Il faut l'excuser; il est tellement possd de l'amour de
soi-mme, qu'il arrive au point de perdre l'ide du mal qu'il cause, et
de ne voir plus que lui dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir.
Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie
dans notre propre coeur et loignent la mfiance de celui des autres,
don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s'applaudit de ne
songer qu' soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au
devoir; il croit avoir trouv le grand art de vivre. Mais, au milieu de
son triomphe,  peine  trente ans, il s'aperoit avec tonnement que la
vie lui manque, il prouve un dgot croissant pour ce qui faisait tous
ses plaisirs. Don Juan me disait  Thorn, dans un accs d'humeur noire:
Il n'y a pas vingt varits de femmes, et une fois qu'on en a eu deux
ou trois de chaque varit, la satit commence. Je rpondais: Il n'y
a que l'imagination qui chappe pour toujours  la satit. Chaque femme
inspire un intrt diffrent, et bien plus, la mme femme, si le hasard
vous la prsente deux ou trois ans plus tt ou plus tard dans le cours
de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aime d'une manire
diffrente. Mais une femme tendre, mme en vous aimant, ne produirait
sur vous, par ses prtentions  l'galit, que l'irritation de
l'orgueil. Votre manire d'avoir les femmes tue toutes les autres
jouissances de la vie; celle de Werther les centuple.

  [218] Voir Saint-Simon, fausse couche de Mme la duchesse de Bourgogne,
    et Mme de Motteville, _passim_. Cette princesse, qui s'tonnait que
    les autres femmes eussent cinq doigts  la main comme elle; ce duc
    d'Orlans, Gaston, frre de Louis XIII, trouvant si simple que ses
    favoris allassent  l'chafaud pour lui faire plaisir. Voyez, en
    1820, ces messieurs mettre en avant une loi d'lection qui peut
    ramener les Robespierre en France, etc., etc.; voyez Naples en 1799.
    (Je laisse cette note crite en 1820. Liste des grands seigneurs de
    1778 avec des notes sur leur moralit, donnes par le gnral
    Laclos, vue  Naples, chez le marquis Berio; manuscrit de plus de
    trois cents pages bien scandaleux.)

Ce triste drame arrive au dnouement. On voit le don Juan vieillissant
s'en prendre aux choses de sa propre satit, et jamais  soi. On le
voit, tourment du poison qui le dvore, s'agiter en tous sens et
changer continuellement d'objet. Mais, quel que soit le brillant des
apparences, tout se termine pour lui  changer de peine; il se donne de
l'ennui paisible ou de l'ennui agit: voil le seul choix qui lui reste.

Enfin il dcouvre et s'avoue  soi-mme cette fatale vrit; ds lors il
est rduit pour toute jouissance  faire sentir son pouvoir, et  faire
ouvertement le mal pour le mal. C'est aussi le dernier degr du malheur
habituel; aucun pote n'a os en prsenter l'image fidle, ce tableau
ressemblant ferait horreur.

Mais on peut esprer qu'un homme suprieur dtournera ses pas de cette
route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractre de don
Juan. Je lui ai suppos beaucoup d'esprit, et beaucoup d'esprit conduit
 la dcouverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire[219].

  [219] Le caractre du jeune privilgi, en 1822, est assez
    correctement reprsent par le brave Bothwell, d'_Old Mortality_.

La Rochefoucauld, qui s'entendait pourtant en amour-propre, et qui dans
la vie relle n'tait rien moins qu'un nigaud d'homme de lettres[220],
dit (267): Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux
par la passion que l'on a que par celle que l'on inspire.

  [220] Voir les Mmoires de Retz, et le mauvais moment qu'il fit passer
    au coadjuteur, entre deux portes, au Parlement.

Le bonheur de don Juan n'est que de la vanit base, il est vrai, sur
des circonstances amenes par beaucoup d'esprit et d'activit; mais il
doit sentir que le moindre gnral qui gagne une bataille, que le
moindre prfet qui contient un dpartement, a une jouissance plus
remarquable que la sienne; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand
Mme de Clves lui dit qu'elle l'aime est, je crois, au-dessus du bonheur
de Napolon  Marengo.

L'amour  la don Juan est un sentiment dans le genre du got pour la
chasse. C'est un besoin d'activit qui doit tre rveill par des objets
divers et mettant sans cesse en doute votre talent.

L'amour  la Werther est comme le sentiment d'un colier qui fait une
tragdie et mille fois mieux; c'est un but nouveau dans la vie, auquel
tout se rapporte, et qui change la face de tout. L'amour-passion jette
aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une
nouveaut invente d'hier. Il s'tonne de n'avoir jamais vu le spectacle
singulier qui se dcouvre  son me. Tout est neuf, tout est vivant,
tout respire l'intrt le plus passionn[221]. Un amant voit la femme
qu'il aime dans la ligne d'horizon de tous les paysages qu'il rencontre,
et faisant cent lieues pour aller l'entrevoir un instant, chaque arbre,
chaque rocher lui parle d'elle d'une manire diffrente et lui en
apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle
magique, don Juan a besoin que les objets extrieurs, qui n'ont de prix
pour lui que par leur degr d'utilit, lui soient rendus piquants par
quelque intrigue nouvelle.

  [221] Vol. 1819. Les Chvrefeuilles  la descente.

L'amour  la Werther a de singuliers plaisirs; aprs un an ou deux,
quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une me avec ce qu'il aime,
et cela, chose trange, mme indpendamment des succs en amour, mme
avec les rigueurs de sa matresse, quoi qu'il fasse ou qu'il voie, il se
demande: Que dirait-elle si elle tait avec moi? que lui dirais-je de
cette vue de _Casa-Lecchio_? Il lui parle, il coute ses rponses, il
rit des plaisanteries qu'elle lui fait. A cent lieues d'elle et sous le
poids de sa colre, il se surprend  se faire cette rflexion: Lonore
tait fort gaie ce soir. Il se rveille: Mais, mon Dieu! se dit-il en
soupirant, il y a des fous  Bedlam qui le sont moins que moi!

--Mais vous m'impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette
remarque: vous opposez sans cesse l'homme passionn au don Juan, ce
n'est pas l la question. Vous auriez raison si l'on pouvait  volont
se donner une passion. Mais dans l'indiffrence, que
faire?--L'amour-got, sans horreurs. Les horreurs viennent toujours
d'une petite me qui a besoin de se rassurer sur son propre mrite.

Continuons. Les don Juan doivent avoir bien de la peine  convenir de la
vrit de cet tat de l'me dont je parlais tout  l'heure. Outre qu'ils
ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanit. L'erreur de
leur vie est de croire conqurir en quinze jours ce qu'un amant transi
obtient  peine en six mois. Ils se fondent sur des expriences faites
aux dpens de ces pauvres diables qui n'ont ni l'me qu'il faut pour
plaire, en rvlant ses mouvements nafs  une femme tendre, ni l'esprit
ncessaire pour le rle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce
qu'ils obtiennent, ft-il mme accord par la mme femme, n'est pas la
mme chose.

    L'homme prudent sans cesse se mfie.
    C'est pour cela que des amants trompeurs
    Le nombre est grand. Les dames que l'on prie
    Font soupirer longtemps des serviteurs
    Qui n'ont jamais t faux de leur vie.
    Mais du trsor qu'elles donnent enfin
    Le prix n'est su que du coeur qui le gote;
    Plus on l'achte et plus il est divin:
    Le lot d'amour ne vaut pas ce qu'il cote.

NIVERNAIS, _le Troubadour Guillaume de la Tour_, III, 342.

L'amour-passion  l'gard des don Juan peut se comparer  une route
singulire, escarpe, incommode, qui commence  la vrit parmi des
bosquets charmants, mais bientt se perd entre des rochers taills 
pic, dont l'aspect n'a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu 
peu la route s'enfonce dans les hautes montagnes au milieu d'une fort
sombre dont les arbres immenses, en interceptant le jour par leurs ttes
touffues et leves jusqu'au ciel, jettent une sorte d'horreur dans les
mes non trempes par le danger.

Aprs avoir err pniblement comme dans un labyrinthe infini dont les
dtours multiplis impatientent l'amour-propre, tout  coup l'on fait un
dtour, et l'on se trouve dans un monde nouveau, dans la dlicieuse
valle de Cachemire de Lalla-Rook.

Comment les don Juan, qui ne s'engagent jamais dans cette route ou qui
n'y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects
qu'elle prsente au bout du voyage?

                   *       *       *       *       *

Vous voyez que l'inconstance est bonne:

    Il me faut du nouveau, n'en ft-il plus au monde.

--Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on
par l'inconstance? le plaisir apparemment.

Mais le plaisir que l'on rencontre auprs d'une jolie femme dsire
quinze jours et garde trois mois, est _diffrent_ du plaisir que l'on
trouve avec une matresse dsire trois ans et garde dix.

Si je ne mets pas _toujours_, c'est qu'on dit que la vieillesse,
changeant nos organes, nous rend incapables d'aimer; pour moi, je n'en
crois rien. Votre matresse, devenue votre amie intime, vous donne
d'autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C'est une fleur qui,
aprs avoir t rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en
un fruit dlicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison[222].

  [222] Voir les Mmoires de Coll; sa femme.

Une matresse dsire trois ans est rellement matresse dans toute la
force du terme; on ne l'aborde qu'en tremblant, et, dirais-je aux don
Juan, l'homme qui tremble ne s'ennuie pas. Les plaisirs de l'amour sont
toujours en proportion de la crainte.

Le malheur de l'inconstance, c'est l'ennui; le malheur de
l'amour-passion, c'est le dsespoir et la mort. On remarque les
dsespoirs d'amour; ils font anecdote; personne ne fait attention aux
vieux libertins blass qui crvent d'ennui et dont Paris est pav.

L'amour brle la cervelle  plus de gens que l'ennui.--Je le crois
bien, l'ennui te tout, jusqu'au courage de se tuer.

Il y a tel caractre fait pour ne trouver le plaisir que dans la
varit. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dpens
du bordeaux ne fait que dire avec plus ou moins d'loquence: J'aime
mieux le Champagne.

Chacun de ces vins a ses partisans, et tous ont raison, s'ils se
connaissent bien eux-mmes, et s'ils courent aprs le genre de bonheur
qui est le mieux adapt  leurs organes[223] et  leurs habitudes. Ce
qui gte le parti de l'inconstance, c'est que tous les sots se rangent
de ce ct par manque de courage.

  [223] Les physiologistes qui connaissent les organes vous disent:
    L'injustice, dans les relations de la vie sociale, produit
    scheresse, dfiance et malheur.

Mais enfin chaque homme, s'il veut se donner la peine de s'tudier
soi-mme, a son _beau idal_, et il me semble qu'il y a toujours un peu
de ridicule  vouloir convertir son voisin.




CHAPITRE LX

Des fiasco (indit).


Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques, dit Mme de
Svign, racontant le malheur de son fils auprs de la clbre
Champmesl.

Montaigne se tire fort bien d'un sujet si scabreux.

Je suis encore en ce doute que ces plaisantes liaisons d'aiguillettes,
de quoy nostre monde se void si entrau, qu'il ne se parle d'autre
chose, ce sont volontiers des impressions de l'apprhension et de la
crainte; car ie say par exprience que tel de qui ie puis respondre
comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit cheoir soupon aucun de
foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte  vn
sien compagnon d'vne dfaillance extraordinaire, en quoy il estoit tomb
sur le poinct qu'il en avoit le moins de besoin, se trouuant en pareille
occasion, l'horreur de ce conte luy vint  coup si rudement frapper
l'imagination, qu'il encourut vne fortune pareille. Et de l en hors fut
subiect  y recheoir, ce vilain souuenir de son inconunient le
gourmandant et le tyrannisant. Il trouua quelque remde  cette resuerie
par vne autre resuerie. C'est que, aduouant luy mesme, et preschant,
auant la main, cette sienne subiection, la contention de son asme se
soulageoit sur ce que, apportant ce mal comme attendu, son obligation
s'en amoindrissoit et lui en poisoit moins...

Qui en a est vne fois capable n'en est plus incapable, sinon par iuste
foiblesse. Ce malheur n'est  craindre qu'aux entreprises o notre asme
se trouue outre mesure tendue de desir et de respect... J'en say  qui
il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasi d'ailleurs...
L'asme de l'assaillant, trouble de plusieurs diuerses allarmes, se perd
aisment... La bru de Pythagoras disait que la femme qui se couche auec
vn homme doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la
reprendre auec sa cotte.

Cette femme avait raison pour la galanterie et tort pour l'amour.

Le premier triomphe, mettant  part toute vanit, n'est directement
agrable pour aucun homme:

1 A moins qu'il n'ait pas eu le temps de dsirer cette femme et de la
livrer  son imagination, c'est--dire  moins qu'il ne l'ait dans les
premiers moments qu'il la dsire. C'est le cas du plus grand plaisir
physique possible; car toute l'me s'applique encore  voir les beauts
sans songer aux obstacles.

2 Ou  moins qu'il ne soit question d'une femme absolument sans
consquence, une jolie femme de chambre, par exemple, une de ces femmes
que l'on ne se souvient de dsirer que quand on les voit. S'il entre un
grain de passion dans le coeur, il entre un grain de _fiasco_ possible.

3 Ou  moins que l'amant n'ait sa matresse d'une manire si imprvue,
qu'elle ne lui laisse pas le temps de la moindre rflexion.

4 Ou  moins d'un amour dvou et excessif de la part de la femme, et
non senti au mme degr par son amant.

Plus un homme est perdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
est oblig de se faire pour oser toucher aussi familirement, et risquer
de fcher un tre qui, pour lui, semblable  la Divinit, lui inspire
l'extrme amour et le respect extrme.

Cette crainte-l, suite d'une passion fort tendre, et dans
l'_amour-got_ la mauvaise honte qui provient d'un immense dsir de
plaire et du manque de courage, forment un sentiment extrmement pnible
que l'on sent en soi insurmontable, et dont on rougit. Or, si l'me est
occupe  avoir de la honte et  la surmonter, elle ne peut pas tre
employe  avoir du plaisir; car, avant de songer au plaisir, qui est un
luxe, il faut que la _sret_, qui est le ncessaire, ne courre aucun
risque.

Il est des gens qui, comme Rousseau, prouvent de la mauvaise honte,
mme chez les filles; ils n'y vont pas, car on ne les a qu'une fois, et
cette premire fois est dsagrable.

Pour voir que, vanit  part, le premier triomphe est trs souvent un
effort pnible, il faut distinguer entre le plaisir de l'aventure et le
bonheur du moment qui la suit; on est toujours content:

1 De se trouver enfin dans cette situation qu'on a tant dsire; d'tre
en possession d'un bonheur parfait pour l'avenir, et d'avoir pass le
temps de ces rigueurs si cruelles qui vous faisaient douter de l'amour
de ce que vous aimiez;

2 De s'en tre bien tir, et d'avoir chapp  un danger; cette
circonstance fait que ce n'est pas de la joie pure dans
l'_amour-passion_; on ne sait ce qu'on fait, et l'on est sr de ce qu'on
aime; mais dans l'_amour-got_, qui ne perd jamais la tte, ce moment
est comme le retour d'un voyage; on s'examine, et, si l'amour tient
beaucoup de la vanit, on veut masquer l'examen;

3 La partie vulgaire de l'me jouit d'avoir emport une victoire.

Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre
imagination ne soit pas puise, si elle a la maladresse de vous dire un
soir, d'un air tendre et interdit: Venez demain  midi, je ne recevrai
personne. Par agitation nerveuse, vous ne dormirez pas de la nuit; l'on
se figure de mille manires le bonheur qui nous attend; la matine est
un supplice; enfin, l'heure sonne, et il semble que chaque coup de
l'horloge vous retentit dans le diaphragme. Vous vous acheminez vers la
rue avec une palpitation; vous n'avez pas la force de faire un pas. Vous
apercevez derrire sa jalousie la femme que vous aimez; vous montez en
vous faisant courage... et vous faites le _fiasco d'imagination_.

M. Rapture, homme excessivement nerveux, artiste et tte troite, me
contait  Messine que, non seulement toutes les premires fois, mais
mme  tous les rendez-vous, il a toujours eu du malheur. Cependant je
croirais qu'il a t homme tout autant qu'un autre; du moins je lui ai
connu deux matresses charmantes.

Quant au sanguin parfait (le vrai Franais, qui prend tout du beau ct,
le colonel Mathis), un rendez-vous pour demain  midi, au lieu de le
tourmenter par excs de sentiment, peint tout en couleur de rose
jusqu'au moment fortun. S'il n'et pas eu de rendez-vous, le sanguin se
serait un peu ennuy.

Voyez l'analyse de l'amour par Helvtius; je parierais qu'il sentait
ainsi, et il crivait pour la majorit des hommes. Ces gens-l ne sont
gure susceptibles de l'_amour-passion_; il troublerait leur belle
tranquillit; je crois qu'ils prendraient ses transports pour du
malheur; du moins ils seraient humilis de sa timidit.

Le sanguin ne peut connatre tout au plus qu'une espce de _fiasco_
moral: c'est lorsqu'il reoit un rendez-vous de Messaline, et que, au
moment d'entrer dans son lit, il vient  penser devant quel terrible
juge il va se montrer.

Le timide temprament mlancolique parvient quelquefois  se rapprocher
du sanguin, comme dit Montaigne, par l'ivresse du vin de Champagne,
pourvu toutefois qu'il ne se la donne pas exprs. Sa consolation doit
tre que ces gens si brillants qu'il envie, et dont jamais il ne saurait
approcher, n'ont ni ses plaisirs divins ni ses accidents, et que les
beaux-arts, qui se nourrissent des timidits de l'amour, sont pour eux
lettres closes. L'homme qui ne dsire qu'un bonheur commun, comme
Duclos, le trouve souvent, n'est jamais malheureux, et, par consquent,
n'est pas sensible aux arts.

Le temprament athltique ne trouve ce genre de malheur que par
puisement ou faiblesse corporelle, au contraire des tempraments
nerveux et mlancoliques, qui semblent crs tout exprs.

Souvent, en se fatiguant auprs d'une autre femme, ces pauvres
mlancoliques parviennent  teindre un peu leur imagination, et par l
 jouer un moins triste rle auprs de la femme objet de leur passion.

Que conclure de tout ceci? Qu'une femme sage ne se donne jamais la
premire fois par rendez-vous.--Ce doit tre un bonheur imprvu.

Nous parlions ce soir de _fiasco_  l'tat-major du gnral Michaud,
cinq trs beaux jeunes gens de vingt-cinq  trente ans et moi. Il s'est
trouv que,  l'exception d'un fat, qui probablement n'a pas dit vrai,
nous avions tous fait _fiasco_ la premire fois avec nos matresses les
plus clbres. Il est vrai que peut tre aucun de nous n'a connu ce que
Delfante appelle l'_amour-passion_.

L'ide que ce malheur est extrmement commun doit diminuer le danger.

J'ai connu un beau lieutenant de hussards, de vingt-trois ans, qui,  ce
qu'il me semble, par excs d'amour, les trois premires nuits qu'il put
passer avec une matresse qu'il adorait depuis six mois, et qui,
pleurant un autre amant tu  la guerre, l'avait trait fort durement,
ne put que l'embrasser et pleurer de joie. Ni lui ni elle n'taient
attraps.

L'ordonnateur H. Mondor, connu de toute l'arme, a fait _fiasco_ trois
jours de suite avec la jeune et sduisante comtesse Koller.

Mais le roi du _fiasco_, c'est le raisonnable et beau colonel Horse, qui
a fait _fiasco_ seulement trois mois de suite avec l'espigle et
piquante N... V..., et, enfin, a t rduit  la quitter sans l'avoir
jamais eue.




FRAGMENTS DIVERS


J'ai runi sous ce titre, que j'aurais voulu rendre encore plus modeste,
un choix fait sans trop de svrit parmi trois ou quatre cents cartes 
jouer sur lesquelles j'ai trouv des lignes traces au crayon; souvent
ce qu'il faut bien appeler le manuscrit original, faute d'un nom plus
simple, est bti de morceaux de papier de toute grandeur crits au
crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir
l'embarras de recopier. Il m'a dit une fois que rien de ce qu'il notait
ne lui semblait une heure aprs valoir la peine d'tre recopi. Je suis
entr dans ce dtail avec l'esprance qu'il me servira d'excuse pour les
rptitions.


I

On peut tout acqurir dans la solitude, hormis du caractre.


II

En 1821, la haine, l'amour et l'avarice, les trois passions les plus
frquentes, et avec le jeu, presque les seules  Rome.

Les Romains paraissent _mchants_ au premier abord; ils ne sont
qu'extrmement mfiants, et avec une imagination qui s'enflamme  la
plus lgre apparence.

S'ils font des mchancets _gratuites_, c'est un homme rong par la
peur, et qui cherche  se rassurer en essayant son fusil.


III

Si je disais, comme je le crois, que la _bont_ est le trait distinctif
du caractre des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les
offenser.

Je ne veux pas tre bon.


IV

Une marque de l'amour vient de natre, c'est que tous les plaisirs et
toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous
les autres besoins de l'homme cessent  l'instant de l'affecter.


V

La pruderie est une espce d'avarice, la pire de toutes.


VI

Avoir le caractre solide, c'est avoir une longue et ferme exprience
des mcomptes et des malheurs de la vie. Alors l'on dsire constamment
et l'on ne dsire pas du tout.


VII

L'amour tel qu'il est dans la haute socit, c'est l'amour des combats,
c'est l'amour du jeu.


VIII

Rien ne tue l'amour-got comme les bouffes d'amour-passion dans le
partner.

Contessina L. Forl, 1819.


IX

Grand dfaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu
digne de ce nom: le public, en fait de sentiments, ne s'lve gure qu'
des ides basses, et elles font le public juge suprme de leur vie; je
dis mme les plus distingues, et souvent sans s'en douter, et mme en
croyant et disant le contraire.

Brescia, 1819.


X

_Prosaque_ est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, car
rien de plus froid que nos posies; s'il y a quelque chaleur en France
depuis cinquante ans, c'est assurment dans la prose.

Mais enfin la contessina L... se servait du mot _prosaque_, et j'aime 
l'crire.

La dfinition est dans _Don Quichotte_ et dans le _Contraste parfait du
matre et de l'cuyer_. Le matre, grand et ple; l'cuyer, gras et
frais. Le premier, tout hrosme et courtoisie; le second tout gosme
et servilit; le premier, toujours rempli d'imaginations romanesques et
touchantes; le second, un modle d'esprit de conduite, un recueil de
proverbes bien sages; le premier, toujours nourrissant son me de
quelque contemplation hroque et hasarde; l'autre, ruminant quelque
plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d'admettre soigneusement
en ligne de compte l'influence de tous les petits mouvements honteux et
gostes du coeur humain.

Au moment o le premier devait tre dtromp par le _non-succs_ de ses
imaginations d'hier, il est dj occup de ses chteaux en Espagne
d'aujourd'hui.

Il faut avoir un mari prosaque et prendre un amant romanesque.

Malborough avec l'me _prosaque_; Henri IV amoureux  cinquante-cinq
ans d'une jeune princesse qui n'oubliait pas son ge, un coeur
romanesque[224].

  [224] Dulaure, _Histoire de Paris_.

    Scne muette dans l'appartement de la reine, le soir de la fte de
    la princesse de Cond; les ministres colls contre les murs et
    silencieux; le roi se promenant  grands pas.

Il y a moins d'mes prosaques dans la noblesse que dans le tiers tat.

C'est le dfaut du commerce, il rend prosaque.


XI

Rien d'intressant comme la passion, c'est que tout y est imprvu et que
l'agent y est victime. Rien de plat comme l'amour-got, o tout est
calcul comme dans toutes les prosaques affaires de la vie.


XII

On finit toujours,  la fin de la visite, par traiter son amant mieux
qu'on ne voudrait.

L. 2 novembre 1818.


XIII

L'influence du rang se fait toujours sentir  travers le gnie chez un
parvenu. Voyez Rousseau tombant amoureux de toutes les _dames_ qu'il
rencontrait, et pleurant de ravissement, parce que le duc de L***, un
des plus plats courtisans de l'poque, daigne se promener  droite
plutt qu' gauche, pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.

L. 3 mai 1820.


XIV

Ravenne, 23 janvier 1820.

Les femmes ici n'ont que l'ducation des choses; une mre ne se gne
gure pour tre au dsespoir ou au comble de la joie, par amour, devant
ses filles de douze  quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats
heureux, beaucoup de femmes sont trs bien jusqu' quarante-cinq ans, et
la plupart sont maries  dix-huit.

La Valchiusa, disant hier de Lampugnani: Ah! celui-l tait fait pour
moi, il savait aimer, etc., etc., et suivant longtemps ce discours avec
une amie, devant sa fille, jeune personne trs alerte, de quatorze 
quinze ans, qu'elle menait aussi aux promenades sentimentales avec cet
amant.

Quelquefois les jeunes filles accrochent des maximes de conduite
excellentes: par exemple, Mme Guarnacci, adressant  ses deux filles et
 deux hommes qui en toute leur vie ne lui ont fait que cette visite,
des maximes approfondies pendant une demi-heure, et appuyes d'exemples
 leur connaissance (celui de la Cercara en Hongrie), sur l'poque
prcise  laquelle il convient de punir, par l'infidlit, les amants
qui se conduisent mal.


XV

Le sanguin, le Franais vritable (le colonel M..is), au lieu de se
tourmenter par excs de sentiment comme Rousseau, s'il a un rendez-vous
pour demain soir  sept heures, se peint tout en couleur de rose
jusqu'au moment fortun. Ces gens-l ne sont gure susceptibles de
l'amour-passion, il troublerait leur belle tranquillit. Je vais jusqu'
dire que peut tre ils prendraient ses transports pour du malheur, du
moins ils seraient humilis de sa timidit.


XVI

La plupart des hommes du monde, par vanit, par mfiance, par crainte du
malheur, ne se livrent  aimer une femme qu'aprs l'intimit.


XVII

Les mes tendres ont besoin de la facilit chez une femme pour
encourager la cristallisation.


XVIII

Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
premire amie perfide qui se dclare auprs d'elle l'interprte fidle
du public.


XIX

Il y a un plaisir dlicieux  serrer dans ses bras une femme qui vous a
fait beaucoup de mal, qui a t votre cruelle ennemie pendant longtemps
et qui est prte  l'tre encore. Bonheur des officiers franais en
Espagne, 1812.


XX

Il faut la solitude pour jouir de son coeur et pour aimer, mais il faut
tre rpandu dans le monde pour russir.


XXI

Toutes les observations des Franais sur l'amour sont bien crites, avec
exactitude, point outres, mais ne portent que des affectations,
lgres, disait l'aimable cardinal Lante.


XXII

Tous les _mouvements de passion_ de la comdie des _Innamorati_ de
Goldoni sont excellents, c'est le style et les penses qui rvoltent par
la plus dgotante bassesse: c'est le contraire d'une comdie franaise.


XXIII

Jeunesse de 1822. Qui dit penchant srieux, disposition active, dit
sacrifice du prsent  l'avenir: rien n'lve l'me comme le pouvoir et
l'habitude de tels sacrifices. Je vois plus de probabilit pour les
grandes passions en 1832 qu'en 1772.


XXIV

Le temprament bilieux, quand il n'a pas des formes trop repoussantes,
est peut-tre celui de tous qui est le plus propre  frapper et 
nourrir l'imagination des femmes. Si le temprament bilieux n'est pas
plac dans de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon
(Mmoires, tome V, 380), le difficile, c'est de s'y accoutumer. Mais,
une fois ce caractre saisi par une femme, il doit l'entraner. Oui,
mme le sauvage et fanatique Balfour (_Old Mortality_). C'est pour elles
le contraire du prosaque.


XXV

En amour on doute souvent de ce qu'on croit le plus (la R. 355). Dans
toute autre passion, l'on ne doute plus de ce qu'on s'est une fois
prouv.


XXVI

Les vers furent invents pour aider la mmoire. Plus tard on les
conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficult vaincue.
Les garder aujourd'hui dans l'art dramatique, reste de barbarie.
Exemple: l'ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M. de Bonnay.


XXVII

Tandis que ce servant jaloux se nourrit d'ennui, d'avarice, de haine et
de passions vnneuses et froides, je passe une nuit heureuse  rver 
elle,  elle qui me traite mal par mfiance.


XXVIII

Il n'y a qu'une grande me qui ose avoir un style simple; c'est pour
cela que Rousseau a mis tant de rhtorique dans la _Nouvelle Hlose_,
ce qui la rend illisible  trente ans.


XXIX

Le plus grand reproche que nous puissions nous faire est assurment de
laisser s'vanouir, comme ces fantmes lgers que produit le sommeil,
les ides d'honneur et de justice qui de temps en temps s'lvent dans
notre coeur.

Lettre de Jena, mars 1819.


XXX

Une femme honnte est  la campagne, elle passe une heure dans la serre
chaude avec son jardinier; des gens dont elle a contrari les vues
l'accusent d'avoir trouv un amant dans ce jardinier.

Que rpondre? Absolument parlant, la chose est possible. Elle pourrait
dire: Mon caractre jure pour moi, voyez les moeurs de toute ma vie;
mais ces choses sont galement invisibles, et aux mchants qui ne
veulent rien voir, et aux sots qui ne peuvent rien voir.

SALVIATI, Rome, 23 juillet 1819.


XXXI

J'ai vu un homme dcouvrir que son rival tait aim, et celui-ci ne pas
le voir  cause de sa passion.


XXXII

Plus un homme est perdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
est oblig de se faire pour oser risquer de fcher la femme qu'il aime
et lui prendre la main.


XXXIII

Rhtorique ridicule, mais  la diffrence de celle de Rousseau inspire
par la vraie passion: Mmoires de M. de Mau***, lettre de S***.


XXXIV

Naturel.

J'ai vu, ou j'ai cru voir ce soir le triomphe du _naturel_ dans une
jeune personne qui, il est vrai, me semble avoir un grand caractre.
Elle adore un de ses cousins, cela me semble vident, et elle doit
s'tre avou  elle-mme l'tat de son coeur. Ce cousin l'aime; mais,
comme elle est trs srieuse avec lui, il croit ne pas plaire, et se
laisse entraner aux marques de prfrence que lui donne Clara, une
jeune veuve amie de Mlanie. Je crois qu'il va l'pouser; Mlanie le
voit et souffre tout ce qu'un coeur fier et rempli malgr lui d'une
passion violente peut souffrir. Elle n'aurait qu' changer un peu ses
manires; mais elle regarde comme une bassesse qui aurait des
consquences durant toute sa vie de s'carter un instant du _naturel_.


XXXV

Sapho ne vit dans l'amour que le dlire des sens ou le plaisir physique
sublim par la cristallisation. Anacron y chercha un amusement pour les
sens et pour l'esprit. Il y avait trop peu de sret dans l'antiquit
pour qu'on et le loisir d'avoir un amour-passion.


XXXVI

Il ne me faut que le fait prcdent pour rire un peu des gens qui
trouvent Homre suprieur au Tasse. L'amour-passion existait du temps
d'Homre et pas trs loin de la Grce.


XXXVII

Femme tendre, qui cherchez  voir si l'homme que vous adorez vous aime
d'amour-passion, tudiez la premire jeunesse de votre amant. Tout homme
distingu fut d'abord,  ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste
ridicule ou un infortun. L'homme  l'humeur gaie et douce, et au
bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu'il faut  votre coeur.

Je n'appelle passion que celle qu'ont prouve de longs malheurs, et de
ces malheurs que les romans se gardent bien de peindre, et d'ailleurs
qu'ils _ne peuvent pas_ peindre.


XXXVIII

Une rsolution forte change sur-le-champ le plus extrme malheur en un
tat supportable. Le soir d'une bataille perdue, un homme fuit  toutes
jambes sur un cheval harass; il entend distinctement le galop du groupe
de cavaliers qui le poursuivent; tout  coup il s'arrte, descend de
cheval, renouvelle l'amorce de sa carabine et de ses pistolets, et prend
la rsolution de se dfendre. A l'instant, au lieu de voir la mort, il
voit la croix de la Lgion d'honneur.


XXXIX

Fond des moeurs anglaises. Vers 1730, quand nous avions dj Voltaire et
Fontenelle, on inventa en Angleterre une machine pour sparer le grain
qu'on vient de battre des petits fragments de paille; cela s'oprait au
moyen d'une roue qui donnait  l'air le mouvement ncessaire pour
enlever les fragments de paille; mais en ce pays _biblique_ les paysans
prtendirent qu'il tait impie d'aller contre la volont de la divine
Providence, et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander au
ciel, par une ardente prire, le vent ncessaire pour vanner le bl, et
d'attendre le moment marqu par le dieu d'Isral. Comparez cela aux
paysans franais[225].

  [225] Pour l'tat actuel des moeurs anglaises, voir la _Vie de M.
    Beattie_, crite par un ami intime. On sera difi de l'humilit
    profonde de M. Beattie recevant dix guines d'une vieille marquise
    pour calomnier Hume. L'aristocratie tremblante s'appuie sur des
    vques  200 000 livres de rente, et paye en argent ou en
    considration des crivains, _prtendus libraux_, pour dire des
    injures  Chnier (_Edinburg-Review_, 1821).

    Le _cant_ le plus dgotant pntre partout. Tout ce qui n'est pas
    peinture de sentiments sauvages et nergiques en est touff;
    impossible d'crire une page gaie en anglais.


XL

Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme de s'exposer 
l'amour-passion. Quelquefois cependant le remde opre avec trop
d'nergie. Les jeunes Amricaines des tats-Unis sont tellement
pntres et fortifies d'ides raisonnables, que l'amour, cette fleur
de la vie, y a dsert la jeunesse. On peut laisser en toute sret, 
Boston, une jeune fille seule avec un bel tranger, et croire qu'elle ne
songe qu' la dot du futur.


XLI

En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves,
au contraire, gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes
sur la flicit de cet tat. Il n'y a donc pas d'galit dans le contrat
d'union.


XLII

Les gens heureux en amour ont l'air profondment attentif, ce qui, pour
un Franais, veut dire profondment triste.

Dresde, 1818.


XLIII

Plus on plat gnralement, moins on plat profondment.


XLIV

L'imitation des premiers jours de la vie fait que nous contractons les
passions de nos parents, mme quand ces passions empoisonnent notre vie
(Orgueil de L.).

XLV

La source la plus respectable de l'_orgueil fminin_, c'est la crainte
de se dgrader aux yeux de son amant par quelque dmarche prcipite ou
par quelque action qui peut lui sembler peu fminine.


XLVI

Le vritable amour rend la pense de la mort frquente, aise, sans
terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu'on donnerait pour
bien des choses.


XLVII

Que de fois ne me suis-je pas cri au milieu de mon courage: Si
quelqu'un me tirait un coup de pistolet dans la tte, je le remercierais
avant que d'expirer si j'en avais le temps! On ne peut avoir de courage
envers ce qu'on aime qu'en l'aimant moins.

S. Fvrier, 1820.


XLVIII

Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme; Mirabeau et les lettres
 Sophie m'ont dgot des grandes mes. Ces lettres fatales m'ont fait
l'impression d'une exprience personnelle. Cherchez ce qu'on ne voit
jamais dans les romans; que deux ans de constance avant l'intimit vous
assurent du coeur de votre amant.


XLIX

Le _ridicule_ effraye l'amour. Le ridicule impossible en Italie, ce qui
est de bon ton  Venise est bizarre  Naples, donc rien n'est bizarre.
Ensuite rien de ce qui fait plaisir n'est blm. Voil qui tue l'honneur
bte, et une moiti de la comdie.


L

Les enfants commandent par les larmes, et quand on ne les coute pas,
ils se font mal exprs. Les jeunes femmes se _piquent_ d'amour-propre.


LI

C'est une rflexion commune, mais que sous ce prtexte l'on oublie de
croire, que tous les jours les mes qui sentent deviennent plus rares,
et les esprits cultivs plus communs.


LII

Orgueil fminin.

Bologne, 18 avril, 2 heures du matin.

Je viens de voir un exemple frappant; mais, tout calcul fait, il
faudrait quinze pages pour en donner une ide juste, j'aimerais mieux,
si j'en avais le courage, noter les consquences de ce que j'ai vu 
n'en pas douter. Voil donc une conviction qu'il faut renoncer 
communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet orgueil est
l'oppos de la vanit franaise. Autant que je puis m'en souvenir, le
seul ouvrage o je l'aie vu esquiss, c'est la partie des Mmoires de
Mme Roland o elle conte les petits raisonnements qu'elle faisait tant
fille.


LIII

En France, la plupart des femmes ne font aucun cas d'un jeune homme
jusqu' ce qu'elles en aient fait un fat. Ce n'est qu'alors qu'il peut
flatter la vanit.

DUCLOS.


LIV

Modne, 1820.

Zilietti me dit  minuit, chez l'aimable Marchesina R...: Je n'irai pas
dner  San-Michelle (c'est une auberge); hier j'ai dit des bons mots,
j'ai t plaisant en parlant  Cl***, cela pourrait me faire remarquer.

N'allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide. C'est un homme
prudent et fort riche de cet heureux pays-ci.


LV

Ce qu'il faut admirer en Amrique, c'est le gouvernement et non la
socit. Ailleurs, c'est le gouvernement qui fait le mal. Ils ont chang
de rle  Boston, et le gouvernement fait l'hypocrite pour ne pas
choquer la socit.


LVI

Les jeunes filles d'Italie, si elles aiment, sont livres entirement
aux inspirations de la nature. Elles ne peuvent tre aides tout au plus
que par un petit nombre de maximes fort justes qu'elles ont apprises en
coutant aux portes.

Comme si le hasard avait dcid que tout ici concourrait  prserver le
_naturel_, elles ne lisent pas de romans par la raison qu'il n'y en a
pas. A Genve et en France, au contraire, on fait l'amour  seize ans
pour faire un roman, et l'on se demande  chaque dmarche et presque 
chaque larme: Ne suis-je pas bien comme Julie d'tanges?


LVII

Le mari d'une jeune femme qui est adore par son amant qu'elle traite
mal, et auquel elle permet  peine de lui baiser la main, n'a tout au
plus que le plaisir physique le plus grossier, l o le premier
trouverait les dlices et les transports du bonheur le plus vif qui
existe sur cette terre.


LVIII

Les lois de l'_imagination_ sont encore si peu connues, que j'admets
l'aperu suivant qui peut-tre n'est qu'une erreur.

Je crois distinguer deux espces d'imaginations:

1 L'imagination ardente, imptueuse, prime-sautire, conduisant
sur-le-champ  l'action, se rongeant elle-mme et languissant si l'on
diffre seulement de vingt-quatre heures, comme celle de Fabio.
L'impatience est son premier caractre, elle se met en colre contre ce
qu'elle ne peut obtenir. Elle voit tous les objets extrieurs, mais ils
ne font que l'enflammer, elle les assimile  sa propre substance, et les
tourne sur-le-champ au profit de la passion.

2 L'imagination qui ne s'enflamme que peu  peu, lentement, mais qui
avec le temps ne voit plus les objets extrieurs et parvient  ne plus
s'occuper ni se nourrir que de sa passion. Cette dernire espce
d'imagination s'accommode fort bien de la lenteur et mme de la raret
des ides. Elle est favorable  la constance. C'est celle de la plupart
des pauvres jeunes filles allemandes mourant d'amour et de phtisie. Ce
triste spectacle, si frquent au del du Rhin, ne se rencontre jamais en
Italie.


LIX

Habitudes de l'imagination. Un Franais est _rellement_ choqu de huit
changements de dcorations par acte de tragdie. Le plaisir de voir
Macbeth est impossible pour cet homme; il se console en _damnant_
Shakespeare.


LX

En France, la province, pour tout ce qui regarde les femmes, est 
quarante ans en arrire de Paris. A C..., une femme marie me dit
qu'elle ne s'est permis de lire que certains morceaux des Mmoires de
Lauzun. Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole  lui dire;
c'est bien l, en effet, un livre que l'on quitte.

Manque de naturel, grand dfaut des femmes de province. Leurs gestes
sont multiplis et gracieux. Celles qui jouent le premier rle dans leur
ville, pires que les autres.


LXI

Goethe, ou tout autre homme de gnie allemand, estime l'argent ce qu'il
vaut. Il ne faut penser qu' sa fortune, tant qu'on n'a pas six mille
francs de rente, et puis n'y plus penser. Le sot, de son ct, ne
comprend pas l'avantage qu'il y a  sentir et penser comme Goethe; toute
sa vie, il ne sent que par l'argent et ne pense qu' l'argent. C'est par
le mcanisme de ce double vote que dans le monde les prosaques semblent
l'emporter sur les coeurs nobles.


LXII

En Europe, le dsir est enflamm par la contrainte; en Amrique, il
s'mousse par la libert.


LXIII

Une certaine manie discutante s'est empare de la jeunesse et l'enlve 
l'amour. En examinant si Napolon a t utile  la France, on laisse
s'enfuir l'ge d'aimer. Mme parmi ceux qui veulent tre jeunes,
l'affectation de la cravate, de l'peron, de l'air martial, l'occupation
de soi, fait oublier de regarder cette jeune fille qui passe d'un air si
simple et  laquelle son peu de fortune ne permet de sortir qu'une fois
tous les huit jours.


LXIV

J'ai supprim le chapitre _Prude_, et quelques autres.

Je suis heureux de trouver le passage suivant dans les mmoires d'Horace
Walpole:

THE TWO ELISABETHS. Let us compare the daughters of two ferocious men,
and see which was sovereign of a civilised nation, which of a barbarous
one. Both were Elisabeths. The daughter of Peter (of Russia) was
absolute yet spared a competitor and a rival; and thought the person of
an empress had sufficient allurements for as many of her subjects as she
chose to honour with the communication. Elisabeth of England could
neither forgive the claim of Mary Stuart nor her charms, but
ungenerously imprisoned her (as George IV did Napolon), when imploring
protection, and without the sanction of either despotism or law,
sacrificed many to her great and little jealousy. Yet this Elisabeth,
piqued herself on chastity; and while she practised every ridiculous art
of coquetry to be admired at an unseemly age, kept off lovers whom she
encouraged, and neither gratified her own desires nor their ambition.
Who can help preferring the honest, open-hearted barbarian empress?
(LORD OXFORD's _Memoirs_.)


LXV

L'extrme familiarit peut dtruire la _cristallisation_. Une charmante
jeune fille de seize ans devenait amoureuse d'un beau jeune homme du
mme ge, qui ne manquait pas chaque soir,  la tombe de la nuit[226],
de passer sous ses fentres. La mre l'invite  passer huit jours  la
campagne. Le remde tait hardi, j'en conviens, mais la jeune fille
avait une me romanesque, et le beau jeune homme tait un peu plat: elle
le mprisa au bout de trois jours.

  [226] A l'_Ave Maria_.


LXVI

Bologne, 17 avril 1817.

Ave Maria (twilight), en Italie, heure de la tendresse, des plaisirs de
l'me et de la mlancolie: sensation augmente par le son de ces belles
cloches.

Heures des plaisirs, qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.


LXVII

Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est
ordinairement un amour ambitieux. Il se dclare rarement pour une jeune
fille douce, aimable, innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en
prsence d'une divinit? Un adolescent a besoin d'aimer un tre dont les
qualits l'lvent  ses propres yeux. C'est au dclin de la vie qu'on
en revient tristement  aimer le simple et l'innocent, dsesprant du
sublime. Entre les deux se place l'amour vritable, qui ne pense  rien
qu' soi-mme.


LXVIII

Les grandes mes ne sont pas souponnes, elles se cachent;
ordinairement il ne parat qu'un peu d'originalit. Il y a plus de
grandes mes qu'on ne le croirait.


LXIX

Quel moment que le premier serrement de main de la femme qu'on aime! Le
seul bonheur  comparer  celui-ci est le ravissant bonheur du Pouvoir,
celui que les ministres et rois font semblant de mpriser. Ce bonheur a
aussi sa _cristallisation_, qui demande une imagination plus froide et
plus raisonnable. Voyez un homme qui vient d'tre nomm ministre, depuis
un quart d'heure, par Napolon.


LXX

La nature a donn la force au Nord et l'esprit au Midi, me disait le
clbre Jean de Muller  Cassel, en 1808.


LXXI

Rien de plus faux que la maxime: Nul n'est hros pour son valet de
chambre, ou plutt rien de plus vrai dans le sens _monarchique_: hros
affect comme l'Hippolyte de _Phdre_. Desaix, par exemple, aurait t
un hros mme pour son valet de chambre (je ne sais, il est vrai, s'il
en avait un), et plus hros pour son valet de chambre que pour tout
autre. Sans le bon ton et le degr de comdie indispensable, Turenne et
Fnelon eussent t des Desaix.


LXXII

Voici un blasphme: Moi, Hollandais, j'ose dire: les Franais n'ont ni
le vrai plaisir de la conversation, ni le vrai plaisir du thtre: au
lieu de dlassement et de laisser aller parfait, c'est un travail. Au
nombre des fatigues qui ont ht la mort de Mme de Stal, j'ai ou
compter le travail de la conversation pendant son dernier hiver[227].

  [227] Mmoires de Marmontel, conversation de Montesquieu.

W.


LXXIII

Le degr de tension des nerfs de l'oreille, pour couter chaque note,
explique assez bien la partie physique du plaisir de la musique.


LXXIV

Ce qui avilit les femmes galantes, c'est l'ide qu'elles ont et qu'on a
qu'elles commettent une grande faute.


LXXV

A l'arme, dans une retraite, avertissez d'un pril inutile  braver un
soldat italien, il vous remercie presque et l'vite soigneusement.
Indiquez le mme pril par humanit  un soldat franais, il croit que
vous le dfiez, se _pique_ d'amour-propre, et court aussitt s'y
exposer. S'il l'osait, il chercherait  se moquer de vous.

Gyat, 1812.


LXXVI

Toute ide extrmement utile, si elle ne peut tre expose qu'en des
termes fort simples, sera ncessairement mprise en France. Jamais
l'_enseignement_ mutuel n'et pris, trouv par un Franais. C'est
exactement le contraire en Italie.


LXXVII[228]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  [228] On a supprim ici un passage qui se trouve dj dans le chapitre
    LX.


LXXVIII

En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand on
en _donne_, on _tue_ l'amour.

On loigne le malheur actuel, et pour l'avenir l'odieux de la crainte de
manquer, ou bien l'on fait natre la _politique_ et le sentiment d'tre
deux, on dtruit la sympathie.


LXXIX

(Messe des Tuileries, 1811.)

Les crmonies de la cour avec les poitrines dcouvertes des femmes,
qu'elles talent l comme les officiers leurs uniformes, et sans que
tant de charmes fassent plus de sensation, rappellent involontairement 
l'esprit les scnes de l'Artin.

On voit ce que tout le monde fait _par intrt d'argent_ pour plaire 
un homme; on voit tout un public agir  la fois sans morale et surtout
sans passion. Cela joint  la prsence de femmes trs dcolletes avec
la physionomie de la mchancet et le rire sardonique pour tout ce qui
n'est pas intrt personnel pay comptant par de bonnes jouissances,
donne l'ide des scnes du Bagno, et jette bien loin toute difficult
fonde sur la vertu ou sur la satisfaction intrieure d'une me contente
d'elle-mme.

J'ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l'isolement disposer
les coeurs tendres  l'amour.


LXXX

Si l'me est employe  avoir de la mauvaise honte et  la surmonter,
elle ne peut pas avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe; pour en
jouir, il faut que la sret, qui est le ncessaire, ne coure aucun
risque.


LXXXI

Marque d'amour que ne savent pas feindre les femmes intresses. Y
a-t-il une vritable joie dans la rconciliation? ou songe-t-on aux
avantages  en retirer?


LXXXII

Les pauvres gens qui peuplent la _Trappe_ sont des malheureux qui n'ont
pas eu tout  fait assez de courage pour se tuer. J'excepte toujours les
chefs qui ont le plaisir d'tre chefs.


LXXXIII

C'est un malheur d'avoir connu la beaut italienne: on devient
insensible. Hors de l'Italie, on aime mieux la conversation des hommes.


LXXXIV

La prudence italienne tend  se conserver la vie, ce qui admet le jeu de
l'imagination (Voir une version de la mort du fameux acteur comique
Pertica, le 24 dcembre 1821). La prudence anglaise, toute relative 
amasser ou conserver assez d'argent pour couvrir la dpense, rclame au
contraire une exactitude minutieuse et de tous les jours, habitude qui
paralyse l'imagination. Remarquez qu'elle donne en mme temps la plus
grande force  l'ide du _devoir_.


LXXXV

L'immense respect pour l'argent, grand et premier dfaut de l'Anglais et
de l'Italien, est moins sensible en France, et tout  fait rduit  de
justes bornes en Allemagne.


LXXXVI

Les femmes franaises n'ayant jamais vu le bonheur des passions
_vraies_, sont peu difficiles sur le bonheur intrieur de leur mnage et
le _tous les jours_ de la vie.

Compigne.


LXXXVII

Vous me parlez d'ambition comme chasse-ennui, disait Kamensky; tout le
temps que je faisais chaque soir deux lieues au galop pour aller voir la
princesse  Kolich. J'tais en socit intime avec un despote que je
respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir et la satisfaction
de tous mes dsirs possibles.

Wilna, 1812.


LXXXVIII

La perfection dans les petits soins de savoir-vivre et de toilette, une
grande bont, nul gnie, de l'attention pour une centaine de petites
choses chaque jour, l'incapacit de s'occuper plus de trois jours d'un
mme vnement; joli contraste avec la svrit puritaine, la cruaut
biblique, la probit stricte, l'amour-propre timide et souffrant, le
_cant_ universel; et cependant voil les deux premiers peuples du monde!


LXXXIX

Puisque, parmi les princesses, il y a eu une Catherine II impratrice,
pourquoi, parmi les bourgeoises, n'y aurait-il pas une femme Samuel
Bernard ou Lagrange?


XC

Alviza appelle un manque de dlicatesse impardonnable d'oser crire des
lettres o vous parlez d'amour  une femme que vous adorez, et qui, en
vous regardant tendrement, vous jure qu'elle ne vous aimera jamais.


XCI

Il a manqu au plus grand philosophe qu'aient eu les Franais de vivre
dans quelque solitude des Alpes, dans quelque sjour loign, et de
lancer de l son livre dans Paris sans y venir jamais lui mme. Voyant
Helvtius si simple et si honnte homme, jamais des gens musqus et
affects comme Suard, Marmontel, Diderot, ne purent penser que c'tait
l un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en mprisant sa raison
profonde; d'abord elle tait simple, pch irrmissible en France; en
second lieu, l'homme, non pas le livre, tait rabaiss par une
faiblesse: il attachait une importance extrme  avoir ce qu'on appelle
en France de la gloire,  tre  la mode parmi les contemporains comme
Balzac, Voiture, Fontenelle.

Rousseau avait trop de sensibilit et trop peu de raison, Buffon trop
d'hypocrisie  son jardin des plantes, Voltaire trop d'enfantillage dans
la tte, pour pouvoir juger le principe d'Helvtius.

Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe
l'_intrt_, au lieu de lui donner le joli nom de _plaisir_[229], mais
que penser du bon sens de toute une littrature qui se laisse fourvoyer
par une aussi petite faute?

  [229]

        Torva leoena lupum sequitur, lupus ipse capellam;
        Florentem cytisum sequitur lasciva capella.
        . . . . . Trahit sua quemque voluptas.

    VIRGILE, glogue II.

Un homme d'esprit ordinaire, le prince Eugne de Savoie, par exemple, 
la place de Rgulus, serait rest tranquillement  Rome, o il se serait
mme moqu de la btise du snat de Carthage; Rgulus y retourne. Le
prince Eugne aurait suivi son _intrt_ exactement comme Rgulus suivit
le sien.

Dans presque tous les vnements de la vie, une me gnreuse voit la
possibilit d'une action dont l'me commune n'a pas mme l'ide. A
l'instant mme o la possibilit de cette action devient visible  l'me
gnreuse, il est de _son intrt_ de la faire.

Si elle n'excutait pas cette action qui vient de lui apparatre, elle
se mpriserait soi-mme; elle serait malheureuse. On a des devoirs
suivant la porte de son esprit. Le principe d'Helvtius est vrai, mme
dans les exaltations les plus folles de l'amour, mme dans le suicide.
Il est contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas
toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui
dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir.


XCII

Avoir de la fermet dans le caractre, c'est avoir prouv l'effet des
autres sur soi-mme; donc il faut les autres.


XCIII

L'amour antique.

L'on n'a point imprim de lettres d'amour posthumes des dames romaines.
Ptrone a fait un livre charmant, mais n'a peint que la dbauche.

Pour l'_amour_  Rome, aprs la Didon[230] et la seconde glogue de
Virgile, nous n'avons rien de plus prcis que les crits des trois
grands potes, Ovide, Tibulle et Properce.

  [230] Voir le _regard_ de Didon, dans la superbe esquisse de M. Gurin
    au Luxembourg.

Or, les lgies de Parny ou la lettre d'Hlose  Abeilard, de
Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les
compare  quelques lettres de la Nouvelle-Hlose,  celles d'une
Religieuse portugaise, de Mlle de Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau,
de Werther, etc., etc.

La posie, avec ses comparaisons obliges, sa mythologie que ne croit
pas le pote, sa dignit de style  la Louis XIV, et tout l'attirail de
ses ornements appels potiques, est bien au-dessous de la prose ds
qu'il s'agit de donner une ide claire et prcise des mouvements du
coeur; or, dans ce genre, on n'meut que par la clart.

Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur got que nos potes; ils
ont peint l'amour tel qu'il put exister chez les fiers citoyens de Rome;
encore vcurent-ils sous Auguste, qui, aprs avoir ferm le temple de
Janus, cherchait  ravaler les citoyens  l'tat de sujets loyaux d'une
monarchie.

Les matresses de ces trois grands potes furent des femmes coquettes,
infidles et vnales; ils ne cherchrent auprs d'elles que des plaisirs
physiques, et je croirais qu'ils n'eurent jamais l'ide des sentiments
sublimes[231] qui, treize sicles plus tard, firent palpiter le sein de
la tendre Hlose.

  [231] Tout ce qu'il y a de beau au monde tait devenu partie de la
    beaut de la femme que vous aimez, vous vous trouvez dispos  faire
    tout ce qu'il y a de beau au monde.

J'emprunte le passage suivant  un littrateur distingu et qui connat
beaucoup mieux que moi les potes latins:

Le brillant gnie d'Ovide[232], l'imagination de Properce, l'me
sensible de Tibulle, leur inspirrent sans doute des vers de nuances
diffrentes, mais ils aimrent de la mme manire des femmes  peu prs
de la mme espce. Ils dsirent, ils triomphent, ils ont des rivaux
heureux, ils sont jaloux ils se brouillent et se raccommodent; ils sont
infidles  leur tour, on leur pardonne et ils retrouvent un bonheur qui
bientt est troubl par le retour des mmes chances.

  [232] Guinguen, _Histoire littraire de l'Italie_, vol. II, page 490.

Corinne est marie. La premire leon que lui donne Ovide est pour lui
apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari; quels signes
ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s'entendre et
n'tre entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de prs; bientt des
querelles, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant
qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le
pardon. Il s'adresse quelquefois  des subalternes,  des domestiques,
au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit,  une maudite
vieille qui la corrompt et lui apprend  se donner  prix d'or  un
vieil eunuque qui la garde,  une jeune esclave pour qu'elle lui remette
des tablettes o il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refus:
il maudit ses tablettes, qui ont eu un si mauvais succs. Il en obtient
un plus heureux: il s'adresse  l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas
interrompre son bonheur.

Bientt il s'accuse de ses nombreuses infidlits, de son got pour
toutes les femmes. Un instant aprs, Corinne est aussi infidle; il ne
peut supporter l'ide qu'il lui a donn des leons dont elle profite
avec un autre. Corinne  son tour est jalouse; elle s'emporte en femme
plus colre que tendre; elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui
jure qu'il n'en est rien, et il crit  cette esclave; et tout ce qui
avait fch Corinne tait vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir! Quels
indices les ont trahis? Il demande  la jeune esclave un nouveau
rendez-vous. Si elle le lui refuse, il menace de tout avouer  Corinne.
Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs
qu'ils lui donnent. Peu aprs c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est
toute  lui. Il chante son triomphe comme si c'tait sa premire
victoire. Aprs quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut
laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il
se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus
jaloux; cela dplat  l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il
ne reprend sa jalousie. Le mari lui obit trop; il fait si bien
surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de
cette surveillance qu'il a provoque, mais il saura bien la tromper; par
malheur il n'est pas le seul  y parvenir. Les infidlits de Corinne
recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques,
que la seule grce qu'Ovide lui demande, c'est qu'elle prenne quelque
peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins videmment ce
qu'elle est. Telles furent les moeurs d'Ovide et de sa matresse, tel
est le caractre de leurs amours.

Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Ds
qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui
demande de fuir le luxe et d'aimer la simplicit. Il est livr lui-mme
 plus d'un genre de dbauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au
matin auprs d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve
endormie; elle est longtemps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que
ses caresses mmes la rveillent; elle ouvre enfin ses yeux et lui fait
les reproches qu'il mrite. Un ami veut le dtacher de Cinthie; il fait
 cet ami l'loge de sa beaut, de ses talents. Il est menac de la
perdre: elle part avec un militaire; elle veut suivre les camps, elle
s'expose  tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il
pleure, il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira
point de la maison qu'elle a quitte; il ira au-devant des trangers qui
l'auront vue; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est
touche de tant d'amour. Elle quitte le soldat et reste avec le pote.
Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur
est bientt troubl par de nouveaux accs de jalousie, interrompu par
l'loignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que
d'elle. Ses infidlits passes lui en font craindre de nouvelles. La
mort ne l'effraye pas, il ne craint que de perdre Cinthie; qu'il soit
sr qu'elle lui sera fidle, il descendra sans regret au tombeau.

Aprs de nouvelles trahisons, il s'est cru dlivr de son amour, mais
bientt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa
matresse, de sa beaut, de l'lgance de sa parure, de ses talents pour
le chant, la posie et la danse; tout redouble et justifie son amour.
Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se dshonore dans
toute la ville par des aventures d'un tel clat, que Properce ne peut
plus l'aimer sans honte. Il en rougit, mais il ne peut se dtacher
d'elle. Il sera son amant, son poux; jamais il n'aimera que Cinthie.
Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse, il la
rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une
seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possde
jamais assez, il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler 
lui-mme, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi
vives que si jamais il n'et t infidle lui-mme. Il veut fuir. Il se
distrait par la dbauche. Il s'tait enivr comme  son ordinaire. Il
feint qu'une troupe d'amours le rencontre et le ramne aux pieds de
Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans
un de leurs soupers, s'chauffe de vin comme lui, renverse la table, lui
jette les coupes  la tte; il trouve cela charmant. De nouvelles
perfidies le forcent enfin  rompre sa chane; il veut partir; il va
voyager dans la Grce; il fait tout le plan de son voyage, mais il
renonce  ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux
outrages. Cinthie ne se borne plus  le trahir, elle le rend la rise de
ses rivaux; mais une maladie vient la saisir, elle meurt. Elle lui
reproche ses infidlits, ses caprices, l'abandon o il l'a laisse 
ses derniers moments, et jure qu'elle-mme, malgr les apparences, lui
fut toujours fidle. Telles sont les moeurs et les aventures de Properce
et de sa matresse; telle est en abrg l'histoire de leurs amours.
Voil la femme qu'une me comme celle de Properce fut rduite  aimer.

Ovide et Properce furent souvent infidles, mais jamais inconstants. Ce
sont deux libertins fixs qui portent souvent  et l leurs hommages,
mais qui reviennent toujours reprendre la mme chane. Corinne et
Cinthie ont toutes les femmes pour rivales: elles n'en ont
particulirement aucune. La muse de ces deux potes est fidle si leur
amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie
ne figure dans leurs vers. Tibulle, amant et pote plus tendre, moins
vif et moins emport qu'eux dans ses gots, n'a pas la mme constance.
Trois beauts sont l'une aprs l'autre les objets de son amour et de ses
vers. Dlie est la premire, la plus clbre et aussi la plus aime.
Tibulle a perdu sa fortune, mais il lui reste la campagne et Dlie;
qu'il la possde dans la paix des champs, qu'il puisse en expirant
presser la main de Dlie dans la sienne; qu'elle suive en pleurant sa
pompe funbre, il ne forme point d'autres voeux. Dlie est enferme par
un mari jaloux: il pntrera dans sa prison malgr les Argus et les
triples verrous. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe
malade, et Dlie seule l'occupe, il l'engage  tre toujours chaste, _
mpriser l'or_,  n'accorder qu' lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais
Dlie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son
infidlit: il y succombe et demande grce  Dlie et  Vnus. Il
cherche dans le vin un remde qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni
adoucir ses regrets, ni se gurir de son amour. Il s'adresse au mari de
Dlie, tromp comme lui; il lui rvle toutes les ruses dont elle se
sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la
garder, qu'il la lui confie: il saura bien les carter et garantir de
leurs piges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise, il revient 
elle, il se souvient de la mre de Dlie, qui protgeait leurs amours;
le souvenir de cette bonne femme rouvre son coeur  des sentiments
tendres, et tous les torts de Dlie sont oublis. Mais elle en a bientt
de plus graves. Elle s'est laiss corrompre par l'or et les prsents,
elle est  un autre,  d'autres. Tibulle rompt enfin une chane
honteuse, et lui dit adieu pour toujours.

Il passe sous les lois de Nmsis et n'en est pas plus heureux; elle
n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du gnie. Nmsis
est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,
mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aim. Il tche de la
flchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira
pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins  cette tendre muette.
Les mnes de la soeur de Nmsis s'offenseront des larmes que Nmsis
fait rpandre. Qu'elle n'aille pas mpriser leur colre. La triste image
de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil... Mais ces tristes
souvenirs arrachent des pleurs  Nmsis. Il ne veut point  ce prix
acheter mme le bonheur. Nra est sa troisime matresse. Il a joui
longtemps de son amour; il ne demande aux dieux que de vivre et mourir
avec elle; mais elle part, elle est absente; il ne peut s'occuper
d'elle, il ne demande qu'elle aux dieux; il a vu en songe Apollon, qui
lui a annonc que Nra l'abandonne. Il refuse de croire  ce songe; il
ne pourrait survivre  ce malheur, et cependant ce malheur existe. Nra
est infidle; il est encore une fois abandonn. Tel fut le caractre et
le sort de Tibulle, tel est le triple et assez triste roman de ses
amours.

C'est en lui surtout qu'une douce mlancolie domine, qu'elle donne mme
au plaisir une teinte de rverie et de tristesse qui en fait le charme.
S'il y eut un pote ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut
Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien _sont en
lui_, il ne songe pas plus que les deux autres  les chercher ou  les
faire natre chez ses matresses: leurs grces, leur beaut, sont tout
ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il dsire ou ce qu'il regrette;
leur perfidie, leur vnalit, leur abandon, ce qui le tourmente. De
toutes ces femmes devenues clbres par les vers de trois grands potes,
Cinthie parat la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle 
tous les autres; elle cultive le chant, la posie; mais, pour tous ces
talents, qui taient souvent ceux des courtisanes d'un certain ordre,
elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins
en ce qui la gouverne; et Properce, qui vante une ou deux fois seulement
en elle ce got pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour
elle, matris par une tout autre puissance.

Ces grands potes furent apparemment au nombre des mes les plus tendres
et les plus dlicates de leur sicle, et voil pourtant qui ils aimrent
et comment ils aimrent. Ici il faut faire abstraction de toute
considration littraire. Je ne leur demande qu'un tmoignage sur leur
sicle; et dans deux mille ans un roman de Ducray-Duminil sera un
tmoignage de nos moeurs.


XCIII _bis_.

Un de mes grands regrets, c'est de n'avoir pu voir Venise de 1760[233];
une suite de hasards heureux avait runi apparemment, dans ce petit
espace, et les institutions politiques et les opinions les plus
favorables au bonheur de l'homme. Une douce volupt donnait  tous un
bonheur facile. Il n'y avait point de combat intrieur et point de
crimes. La srnit tait sur tous les visages, personne ne songeait 
paratre plus riche, l'hypocrisie ne menait  rien. Je me figure que ce
devait tre le contraire de Londres en 1822.

  [233] Voyage du prsident de Brosses en Italie, voyage d'Eustace, de
    Sharp, de Smolett.


XCIV

Si vous remplacez le manque de scurit personnelle par la juste crainte
de manquer d'argent, vous verrez que les tats-Unis d'Amrique, par
rapport  la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent
beaucoup  l'antiquit.

En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites de l'amour-passion
que nous ont laisses les anciens, je vois que j'ai oubli les _Amours
de Mde_ dans _l'Argonautique_. Virgile les a copies dans sa Didon.
Comparez cela  l'amour tel qu'il est dans un roman moderne: le doyen de
Killerine, par exemple.


XCV

Le roman sent les beauts de la nature et des arts avec une force, une
profondeur, une justesse tonnantes; mais, s'il se met  vouloir
raisonner sur ce qu'il sent avec tant d'nergie, c'est  faire piti.

C'est peut-tre que le sentiment lui vient de la nature, et sa logique,
du gouvernement.

On voit sur-le-champ pourquoi les beaux arts, hors de l'Italie, ne sont
qu'une mauvaise plaisanterie; on en raisonne mieux, mais le public ne
sent pas.


XCVI

Londres, 26 novembre 1821.

Un homme fort raisonnable, et qui est arriv hier de Madras, me dit en
deux heures de conversation ce que je rduis aux vingt lignes suivantes:

Ce _sombre_, qu'une cause inconnue fait peser sur le caractre anglais,
pntre si avant dans les coeurs, qu'au bout du monde,  Madras, quand
un Anglais peut obtenir quelques jours de vacance, il quitte bien vite
la riche et florissante Madras pour venir se drider dans la petite
ville franaise de Pondichry, qui, sans richesses et presque sans
commerce, fleurit sous l'administration paternelle de M. Dupuy. A Madras
on boit du vin de Bourgogne  trente-six francs la bouteille; la
pauvret des Franais de Pondichry fait que, dans les socits les plus
distingues, les rafrachissements consistent en grands verres d'eau.
Mais on y rit.

Maintenant il y a plus de libert en Angleterre qu'en Prusse. Le climat
est le mme que celui de Koenigsberg, de Berlin, de Varsovie, villes qui
sont loin de marquer par leur tristesse. Les classes ouvrires y ont
moins de scurit et y boivent tout aussi peu de vin qu'en Angleterre;
elles sont beaucoup plus mal vtues.

Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas tristes.

Je ne vois qu'une diffrence: dans les pays gais, on lit peu la Bible et
il y a de la galanterie. Je demande pardon de revenir souvent sur une
dmonstration dont je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du
prcdent.


XCVII

Je viens de voir, dans un beau chteau prs de Paris, un jeune homme
trs joli, fort spirituel, trs riche, de moins de vingt ans; le hasard
l'y a laiss presque seul, et pendant longtemps, avec une fort belle
fille de dix-huit ans, pleine de talents, de l'esprit le plus distingu,
fort riche aussi. Qui ne se serait attendu  une passion? Rien moins que
cela, l'affectation tait si grande chez ces deux jolies cratures, que
chacune n'tait occupe que de soi et de l'effet qu'elle devait
produire.


XCVIII

J'en conviens, ds le lendemain d'une grande action, un orgueil sauvage
a fait tomber ce peuple dans toutes les fautes et les niaiseries qui se
sont prsentes. Voici pourtant ce qui m'empche d'effacer les louanges
que je donnais autrefois  ce reprsentant du moyen ge.

La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole  peine ge de
vingt ans, qui vit l fort retire avec son mari, Espagnol aussi et
officier en demi-solde. Cet officier fut oblig, il y a quelque temps,
de donner un soufflet  un fat: le lendemain, sur le champ de bataille,
le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau dluge de propos
affects: Mais, en vrit, c'est une horreur! comment avez-vous pu dire
cela  votre femme? madame vient pour empcher notre combat!--_Je viens
vous enterrer_, rpond la jeune Espagnole.

Heureux le mari qui peut tout dire  sa femme. Le rsultat ne dmentit
pas la fiert du propos. Cette action et pass pour peu convenable en
Angleterre. Donc la fausse dcence diminue le peu de bonheur qui se
trouve ici-bas.


XCIX

L'aimable Donzan disait hier: Dans ma jeunesse, et jusque bien avant
dans ma carrire, puisque j'avais cinquante ans en 89, les femmes
portaient de la poudre dans leurs cheveux.

Je vous avouerai qu'une femme sans poudre me fait rpugnance; la
premire impression est toujours d'une femme de chambre qui n'a pas eu
le loisir de faire sa toilette.

Voil la seule raison contre Shakespeare et en faveur des units.

Les jeunes gens ne lisant que la Harpe, le got des grands toupets
poudrs, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut
encore durer quelques annes. Je connais aussi des gens qui mprisent le
Corrge et Michel-Ange, et certes, M. Donzan tait homme d'infiniment
d'esprit.


C

Froide, brave, calculatrice, mfiante, discutante, ayant toujours peur
d'tre lectrise par quelqu'un qui pourrait se moquer d'elle,
absolument libre d'enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de
grandes choses  la suite de Napolon, telle tait la jeunesse de ce
temps-l, plus estimable qu'aimable. Elle amenait forcment le
gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractre de la jeunesse se
retrouvait jusque parmi les conscrits dont chacun n'aspire qu' finir
son temps.

Toutes les ducations, donnes exprs ou par hasard, forment les hommes
pour une certaine poque de la vie. L'ducation du sicle de Louis XV
plaait  vingt-cinq ans le plus beau moment de ses lves[234].

  [234] M. de Francueil, quand il portait trop de poudre. Mmoires de
    Mme d'pinay.

C'est  quarante que les jeunes gens de ce temps-l seront le mieux, ils
auront perdu la mfiance et la prtention, et gagn l'aisance et la
gaiet.


CI

Discussion entre l'homme de bonne foi et l'homme d'Acadmie.

Dans cette discussion avec l'acadmicien, toujours l'acadmicien se
sauvait en reprenant de petites dates et autres semblables erreurs de
peu d'importance; mais la consquence et qualification naturelle des
choses, il niait toujours, ou semblait ne pas entendre: par exemple, que
Nron et t cruel empereur ou Charles II parjure. Or, comment prouver
de telles choses, ou, les prouvant, ne pas arrter la discussion
gnrale et en perdre le fil?

Telle manire de discussion ai-je toujours vue entre telles gens, dont
l'un ne cherche que vrit et avancement en icelle, l'autre faveur de
son matre ou parti, et gloire du bien dire. Et j'ai estim grande
duperie et perdement de temps en l'homme de bonne loi de s'arrter 
parler avec lesdits acadmiciens. (OEuvres badines de Guy Allard de
Voiron)


CII

Il n'y a qu'une trs petite partie de l'art d'tre heureux qui soit une
science exacte, une sorte d'chelle sur laquelle on soit assur de
monter sur un chelon chaque sicle: c'est celle qui dpend du
gouvernement: (encore ceci n'est-il qu'une thorie, je vois les
Vnitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie
d'aujourd'hui).

Du reste, l'art d'tre heureux est comme la posie; malgr le
perfectionnement de toutes choses, Homre, il y a deux mille sept cents
ans, avait plus de talent que lord Byron.

En lisant attentivement Plutarque, je crois m'apercevoir qu'on tait
plus heureux en Sicile du temps de Dion, quoiqu'on n'et ni imprimerie
ni punch  la glace, que nous ne savons l'tre aujourd'hui.

J'aimerais mieux tre un Arabe du Ve sicle qu'un Franais du XIXe.


CIII

Ce n'est jamais cette illusion qui renat et se dtruit  chaque seconde
que l'on va chercher au thtre, mais l'occasion de prouver  son
voisin, ou du moins  soi-mme, si l'on a la contrarit de n'avoir
point de voisin, que l'on a bien lu son la Harpe et que l'on est homme
de got. C'est un plaisir de vieux pdant que se donne la jeunesse.


CIV

Une femme appartient de droit  l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus
que la vie_.


CV

La cristallisation ne peut pas tre excite par des hommes-copies, et
les rivaux les plus dangereux sont les plus diffrents.


CVI

Dans une socit trs avance, l'_amour-passion_ est aussi naturel que
l'amour physique chez les sauvages.

M.


CVII

Sans les nuances, avoir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur
et mme serait impossible.

L. 7 octobre.


CVIII

D'o vient l'intolrance des stociens? de la mme source que celles des
dvots outrs. Ils ont de l'humeur parce qu'ils luttent contre la
nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient
s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent  ceux qui
professent une morale moins svre, ils s'avoueraient qu'elle nat de la
jalousie secrte d'un bonheur qu'ils envient et qu'ils se sont interdit,
_sans croire_ aux rcompenses qui les ddommageraient de leurs
sacrifices.

DIDEROT.


CIX

Les femmes qui ont habituellement de l'humeur pourraient se demander si
elles suivent le systme de conduite qu'elles _croient sincrement_ le
chemin du bonheur. N'y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagn
d'un peu de vengeance basse au fond du coeur d'une prude? Voir la
mauvaise humeur de Mme Deshoulires dans ses derniers jours (Notice de
M. Lemontey).


CX

Rien de plus indulgent, parce que rien n'est plus heureux, que la vertu
de bonne foi; mais mistress Hutchinson elle-mme manque d'indulgence.


CXI

Immdiatement aprs ce bonheur vient celui d'une femme jeune, jolie,
facile, qui ne se fait point de reproches. A Messine on disait du mal de
la contessina Vicenzella: Que voulez-vous? disait-elle, je suis jeune,
libre, riche, et peut-tre pas laide. J'en souhaite autant  toutes les
femmes de Messine. Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir
pour moi que de l'amiti, est celle qui m'a fait connatre les douces
posies de l'abb Melli, en dialecte sicilien; posies dlicieuses,
quoique gtes encore par la mythologie.

DELFANTE.


CXII

Le public de Paris a une capacit d'attention, c'est trois jours, aprs
quoi, prsentez-lui la mort de Napolon ou la condamnation de M.
Branger  deux mois de prison, absolument la mme sensation ou le mme
manque de tact  qui en reparle le quatrime jour. Toute grande capitale
doit-elle tre ainsi, ou cela tient-il  la bont et  la lgret
parisienne? Grce  l'orgueil aristocratique et  la timidit
souffrante, Londres n'est qu'une nombreuse collection d'ermites. Ce
n'est pas une capitale. Vienne n'est qu'une oligarchie de deux cents
familles environnes de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui
les servent. Ce n'est pas l non plus une capitale. Naples et Paris, les
deux seules capitales (Extrait des _Voyages de Birkbeck_, page 371).


CXIII

S'il tait une poque o, d'aprs les thories vulgaires, appeles
raisonnables par les hommes communs, la prison pt tre supportable, ce
serait celle o, aprs une dtention de plusieurs annes, un pauvre
prisonnier n'est plus spar que par un mois ou deux du moment qui doit
le mettre en libert. Mais la _cristallisation_ en ordonne autrement. Le
dernier mois est plus pnible que les trois dernires annes. M.
d'Hotelans a vu  la maison d'arrt de Melun plusieurs prisonniers
dtenus depuis longtemps, parvenus  quelques mois du jour qui devait
les rendre  la libert, _mourir_ d'impatience.


CXIV

Je ne puis rsister au plaisir de transcrire une lettre crite en
mauvais anglais par une jeune Allemande. Il est donc prouv qu'il y a
des amours constantes, et tous les hommes de gnie ne sont pas des
Mirabeau. Klopstock, le grand pote, passe  Hambourg pour avoir t un
homme aimable; voici ce que sa jeune femme crivait  une amie intime:

After having seen him two hours, I was obliged to pass the evening in a
company, which never had been so wearisome to me. I could not speak, I
could not play; I thought I saw nothing but Klopstock; I saw him the
next day, and the following and we were very seriously friends. But the
fourth day he departed. It was a strong hour the hour of his departure!
He wrote soon after; from that time our correspondence began to be a
very diligent one. I sincerely believed my love to be friendship. I
spoke with my friends of nothing but Klopstock, and showed his letters.
They raillied at me and said I was in love. I raillied then again, and
said that they must have a very friendshipless heart, if they had no
idea of friendship to a man as well as to a woman. Thus it continued
eight months, in which time my friends found as much love in Klopstock's
letters as in me. I perceived it likewise, but I would not believe it.
At the last Klopstock said plainly that he loved; and I startled as for
a wrong thing; I answered that it was no love, but friendship, as it was
what I felt for him; we had not seen one another enough to love (as if
love must have more time than friendship). This was sincerely my
meaning, and I had this meaning till Klopstock came again to Hamburg.
This he did a year after we had seen one another the first time. We saw,
we were friends, we loved; and a short time after, I could even tell
Klopstock that I loved. But we were obliged to part again, and wait two
years for our wedding. My mother would not let marry me a stranger. I
could marry then without her consent, as by the death of my father my
fortune depended not on her; but this was a horrible idea for me; and
thank heaven that I have prevailed by prayers! At this time knowing
Klopstock, she loves him as her lifely son, and thanks god that she has
not persisted. We married and I am the happiest wife in the world. In
some few months it will be four years that I am so happy...
(_Correspondence of Richardson_, vol. III, page 147.)


CXV

Il n'y a d'unions  jamais lgitimes que celles qui sont commandes par
une vraie passion.


CXVI

Pour tre heureuse avec la facilit des moeurs, il faut une simplicit
de caractre qu'on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en
France.

La duchesse de C...


CXVII

Par orgueil, les Turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner
un aliment  la cristallisation. Je vis depuis trois mois chez un peuple
o, par orgueil, les gens titrs en seront bientt l.

Les hommes appellent _pudeur_ les exigences d'un orgueil rendu fou par
l'aristocratie. Comment oser manquer  la pudeur? Aussi, comme 
Athnes, les gens d'esprit ont une tendance marque  se rfugier auprs
des courtisanes, c'est--dire auprs de ces femmes qu'une faute
clatante a mises  l'abri des affectations de la _pudeur_ (_Vie de
Fox_).


CXVIII

Dans le cas d'amour empch par victoire trop prompte, j'ai vu la
cristallisation chez les caractres tendres chercher  se former aprs.
Elle dit en riant: Non, je ne t'aime pas.


CXIX

L'ducation actuelle des femmes, ce mlange bizarre de pratiques pieuses
et de chansons fort vives (_di piacer mi balza il cor_ de la _Gazza
ladra_), est la chose du monde la mieux calcule pour loigner le
bonheur. Cette ducation fait les ttes les plus inconsquentes. Mme de
R... qui craignait la mort, vient de mourir parce qu'elle trouvait drle
de jeter les mdecines par la fentre. Ces pauvres petites femmes
prennent l'inconsquence pour de la gaiet, parce que la gaiet est
souvent inconsquente en apparence. C'est comme l'Allemand qui se fait
vif en se jetant par la fentre.


CXX

La vulgarit, teignant l'imagination, produit sur-le-champ pour moi
l'ennui mortel: la charmante comtesse K... me montrant ce soir les
lettres de ses amants, que je trouve grossires.

Forl, 17 mars. Henri.

L'imagination n'tait pas teinte; elle tait seulement fourvoye, et,
par rpugnance, cessait bien vite de se figurer la grossiret de ces
plats amants.


CXXI

Rverie mtaphysique.

Belgirate, 26 octobre 1816.

Pour peu qu'une vritable passion rencontre de contrarits, elle
produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur; cette ide
peut n'tre pas vraie pour une me tendre, mais elle est d'une vidence
parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les
froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de
curiosit et d'amour-propre.

Ce qui prcde, je le disais hier soir  la contessina Fulvia, en nous
promenant sur la terrasse de l'Isola-Bella,  l'orient, prs du grand
pin. Elle me rpondit: Le malheur produit une beaucoup plus forte
impression sur l'existence humaine que le plaisir.

La premire vertu de tout ce qui prtend  nous donner du plaisir,
c'est de frapper fort.

Ne pourrait-on pas dire que, la vie elle-mme n'tant faite que de
sensations, le got universel de tous les tres qui ont vie est d'tre
avertis qu'ils vivent par les sensations les plus fortes possibles? Les
gens du Nord ont peu de vie; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le
_dolce farniente_ des Italiens, c'est le plaisir de jouir des motions
de son me, mollement tendu sur un divan, plaisir impossible si l'on
court toute la journe  cheval ou dans un droski, comme l'Anglais ou le
Russe. Ces gens mourraient d'ennui sur un divan. Il n'y a rien 
regarder dans leurs mes.

L'amour donne les sensations les plus fortes possibles; la preuve en
est que, dans ces moments d'_inflammation_, comme diraient les
physiologistes, le coeur forme ces _alliances de sensations_ qui
semblent si absurdes aux philosophes Helvtius, Buffon et autres.
Luizina, l'autre jour, s'est laiss tomber dans le lac, comme vous
savez; c'est qu'elle suivait des yeux une feuille de laurier dtache de
quelque arbre de l'Isola-Madre (les Borromes). La pauvre femme m'a
avou qu'un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de
laurier dans le lac, et lui disait: Vos cruauts et les calomnies de
votre amie m'empchent de profiter de la vie et d'acqurir quelque
gloire.

Une me qui, par l'effet de quelque grande passion, ambition, jeu,
amour, jalousie, guerre, etc., a connu les moments d'angoisse et
d'extrme malheur, par une bizarrerie bien incomprhensible, _mprise_
le bonheur d'une vie tranquille et o tout semble fait  souhait: un
joli chteau dans une position pittoresque, beaucoup d'aisance, une
bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantit, ce
n'est l qu'une faible esquisse de tout ce que possde notre hte, le
gnral C... et cependant vous savez qu'il a dit tre tent d'aller 
Naples prendre le commandement d'une gurilla. Une me faite pour les
passions sent d'abord que cette vie heureuse l'_ennuie_, et peut-tre
aussi qu'elle ne lui donne que des ides communes. Je voudrais, vous
disait C..., n'avoir jamais connu la fivre des grandes passions, et
pouvoir me payer de l'apparent bonheur sur lequel on me fait tous les
jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d'horreur, je suis
forc de rpondre avec grce. Moi, philosophe, j'ajoute: Voulez-vous
une millime preuve que nous ne sommes pas faits par un tre bon? c'est
que le _plaisir_ ne produit pas peut-tre la moiti autant d'impression
sur notre tre que la _douleur_[235]... La contessina m'a interrompu:
Il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chres
par l'_motion_ qu'elles excitent; s'il y a un grain de gnrosit dans
l'me, ce plaisir se centuple. L'homme condamn  mort en 1815, et sauv
par hasard (M. de Lavalette par exemple), s'il marchait au supplice avec
courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois; le lche qui
mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jet
dans le lac, _Rob Roy_, III, 120), s'il est aussi sauv par le hasard,
ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant qu' cause
de la circonstance qu'_il a t sauv_, et non pour les trsors de
gnrosit qu'il a dcouverts en lui-mme, et qui tent  l'avenir
toutes ses craintes.

  [235] Voir l'analyse du _principe asctique_, Bentham, _Trait de
    lgislation_, tome I.

    On fait plaisir  un tre _bon_ en se faisant souffrir.

MOI.--L'amour, mme malheureux, donne  une me tendre, pour qui la
_chose imagine est la chose existante_, des trsors de jouissance de
cette espce; il y a des visions sublimes de bonheur et de beaut chez
soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n'a-t-il pas entendu
Lonore lui dire, comme Mlle Mars dans les _Fausses Confidences_, avec
son sourire enchanteur: Eh bien! oui, je vous aime! Or, voil de ces
illusions qu'un esprit sage n'a jamais.

FULVIA, _levant les yeux au ciel_.--Oui, pour vous et pour moi,
l'amour, mme malheureux, pourvu que notre admiration pour l'objet aim
soit infinie, est le premier des bonheurs.

(Fulvia a vingt-trois ans; c'est la beaut la plus clbre de ***; ses
yeux taient divins en parlant ainsi et se levant vers ce beau ciel des
les Borromes,  minuit; les astres semblaient lui rpondre. J'ai
baiss les yeux, et n'ai plus trouv de raisons philosophiques pour la
combattre. Elle a continu.) Et tout ce que le monde appelle le bonheur
ne vaut pas ses peines. Je crois que le mpris seul peut gurir de cette
passion; non pas un mpris trop fort, ce serait un supplice, mais, par
exemple, pour vous autres hommes, voir l'objet que vous adorez aimer un
homme grossier et prosaque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe
aimable et dlicat qu'elle trouve chez son amie.


CXXII

Vouloir, c'est avoir le courage de s'exposer  un inconvnient;
s'exposer ainsi, c'est tenter le hasard, c'est jouer. Il y a des
militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu: c'est ce qui les rend
insupportables dans la vie de famille.


CXXIII

Le gnral Teuli me disait ce soir qu'il avait dcouvert que ce qui le
rendait d'une scheresse et d'une strilit si abominable quand il y
avait dans le salon des femmes affectes, c'est qu'il avait ensuite une
honte amre d'avoir expos ses sentiments avec feu devant de tels tres.
(Et quand il ne parlait pas avec son me, ft-ce de Polichinelle, il
n'avait rien  dire. Je voyais du reste qu'il ne savait sur rien la
phrase convenue et de bon ton. Il tait par l rellement ridicule et
baroque aux yeux des femmes affectes. Le ciel ne l'avait pas fait pour
tre lgant.)


CXXIV

A la cour, l'i*** est de mauvais ton, parce qu'il est cens qu'elle est
contre l'intrt des princes: l'i*** est aussi de mauvais ton en
prsence des jeunes filles, cela les empcherait de trouver un mari. Il
faut convenir que s* D*** e***, il doit lui tre agrable d'tre honor
pour de tels motifs.


CXXV

Dans l'me d'un grand peintre ou d'un grand pote, l'amour est divin
comme centuplant le domaine et les plaisirs de l'art, dont les beauts
donnent  son me le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se
doutent ni de leur me ni de leur gnie! Souvent ils se croient un
mdiocre talent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas
d'accord avec les eunuques du srail, les la Harpe, etc.: pour ces
gens-l, mme l'amour malheureux est bonheur.


CXXVI

L'image du premier amour est la plus gnralement touchante; pourquoi?
c'est qu'il est presque le mme dans tous les pays, de tous les
caractres. Donc ce premier amour n'est pas le plus passionn.


CXXVII

La raison! la raison! Voil ce qu'on crie toujours  un pauvre amant. En
1760, dans le moment le plus anim de la guerre de Sept ans, Grimm
crivait: ... Il n'est point douteux que le roi de Prusse n'et prvenu
cette guerre avant qu'elle clatt, en cdant la Silsie. En cela il et
fait une action trs sage. Combien de maux il aurait prvenus! Que peut
avoir de commun la possession d'une province avec le bonheur d'un roi?
et le grand lecteur n'tait-il pas un prince trs heureux et trs
respect sans possder la Silsie? Voil comment un roi aurait pu se
conduire en suivant les prceptes de la plus saine raison, et je ne sais
comment il serait arriv que ce roi et t l'objet des mpris de toute
la terre, tandis que Frdric, sacrifiant tout au _besoin_ de conserver
la Silsie, s'est couvert d'une gloire immortelle.

Le fils de Cromwell a sans doute fait l'action la plus sage qu'un homme
puisse faire; il a prfr l'obscurit et le repos  l'embarras et au
danger de gouverner un peuple sombre, fougueux et fier. Ce sage a t
mpris de son vivant et par la postrit, et son pre est rest un
grand homme au jugement des nations.

La _Belle Pnitente_ est un sujet sublime du thtre espagnol[236],
gt en anglais et en franais par Otway et Colardeau. Caliste a t
viole par un homme qu'elle adore, que les fougues d'orgueil de son
caractre rendent odieux, mais que ses talents, son esprit, les grces
de sa figure, tout enfin concourt  rendre sduisant. Lothario et t
trop aimable s'il et su modrer de coupables transports; du reste, une
haine hrditaire et atroce divise sa famille et celle de la femme qu'il
aime. Ces familles sont  la tte des deux factions qui partagent une
ville d'Espagne durant les horreurs du moyen ge. Sciolto, le pre de
Caliste, est le chef de l'autre faction, qui, dans ce moment, a le
dessus; il sait que Lothario a eu l'insolence de vouloir sduire sa
fille. La faible Caliste succombe sous les tourments de sa honte et de
sa passion. Son pre est parvenu  faire donner  son ennemi le
commandement d'une arme navale, qui part pour une expdition lointaine
et dangereuse, o probablement Lothario trouvera la mort. Dans la
tragdie de Colardeau, il vient donner cette nouvelle  sa fille. A ces
mots, la passion de Caliste s'chappe:

  [236] Voir les romances espagnoles et danoises du XIIIe sicle; elles
    paratraient plates ou grossires au got franais.

                    O dieux!
    Il part!... vous l'ordonnez!... il a pu s'y rsoudre?

Jugez du danger de cette situation; un mot de plus, et Sciolto va tre
clair sur la passion de sa fille pour Lothario. Ce pre confondu
s'crie:

    Qu'entends-je? me tromp-je? o s'garent tes voeux?

A cela Caliste, revenue  elle-mme, rpond:

    Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux,
    Qu'il prisse!

Par ces mots, Caliste touffe les soupons naissants de son pre, et
c'est cependant sans artifice, car le sentiment qu'elle exprime est
vrai. L'existence d'un homme qu'elle aime et qui a pu l'outrager doit
empoisonner sa vie, ft-il au bout du monde; sa mort seule pourrait lui
rendre le repos, s'il en tait pour les amants infortuns... Bientt
aprs Lothario est tu, et Caliste a le bonheur de mourir.

Voil bien des pleurs et bien des cris pour peu de chose! ont dit les
gens froids qui se dcorent du nom de philosophes. Un homme hardi et
violent abuse de la faiblesse qu'une femme a pour lui; il n'y a pas l
de quoi se dsoler, ou du moins il n'y a pas de quoi nous intresser aux
chagrins de Caliste. Elle n'a qu' se consoler d'avoir couch avec son
amant, et ce ne sera pas la premire femme de mrite qui aura pris son
parti sur ce malheur-l[237].

  [237] Grimm, tome III, page 107.

Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les mes que le ciel
leur avait donnes, ne pouvaient trouver la tranquillit et le bonheur
qu'en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est minemment
draisonnable, et cependant ce sont les seuls qu'on estime.

Sagan, 1813.


CXXVIII

La constance aprs le bonheur ne peut se prdire que d'aprs celle que,
malgr les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eue avant
l'intimit.


CXXIX

Chez une femme au dsespoir de la mort de son amant, qui vient d'tre
tu  l'arme, et qui songe videmment  le suivre, il faut d'abord
examiner si ce parti n'est pas convenable; et, dans le cas de la
ngative, attaquer, par cette habitude si ancienne chez l'tre humain,
l'_amour de sa conversation_. Si cette femme a un ennemi, on peut lui
persuader que cet ennemi a obtenu une lettre de cachet pour la mettre en
prison. Si cette menace n'augmente pas son amour pour la mort, elle peut
songer  se cacher pour viter la prison. Elle se cachera trois
semaines, fuyant de retraite en retraite; elle sera arrte et au bout
de trois jours se sauvera. Alors, sous un nom suppos, on lui mnagera
un asile dans une ville fort loigne, et la plus diffrente possible de
celle o elle tait au dsespoir. Mais qui veut se dvouer  consoler un
tre aussi malheureux et aussi nul pour l'amiti?

Varsovie, 1808.


CXXX

Les savants d'acadmie voient les moeurs d'un peuple dans sa langue:
l'Italie est le pays du monde o l'on prononce le moins le mot
d'_amour_, toujours amicizia et avvicinar (_amicizia_ pour amour et
_avvicinar_ pour faire la cour avec succs).


CXXXI

Le dictionnaire de la musique n'est pas fait, n'est pas mme commenc;
ce n'est que par hasard que l'on trouve les phrases qui disent: _je suis
en colre_, ou _je vous aime_, et leurs nuances. Le _maestro_ ne trouve
ces phrases que lorsqu'elles lui sont dictes par la prsence de la
passion dans son coeur ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu
de la jeunesse  tudier, au lieu de sentir, ne peuvent donc pas tre
artistes: rien de plus simple que ce mcanisme.


CXXXII

L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
femme beaucoup trop restreint.


CXXXIII

La plus grande flatterie que l'imagination la plus exalte saurait
inventer pour l'adresser  la gnration qui s'lve parmi nous, pour
prendre possession de la vie, de l'opinion et du pouvoir, se trouve une
vrit plus claire que le jour. Elle n'a rien  _continuer_, cette
gnration, elle a tout  _crer_. Le grand mrite de Napolon est
d'_avoir fait maison nette_.


CXXXIV

Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur la _consolation_. On n'essaye
pas assez de consoler.

Le principe gnral, c'est qu'il faut tcher de former une
_cristallisation_ la plus trangre possible au motif qui a jet dans la
douleur.

Il faut avoir le courage de se livrer  un peu d'anatomie pour dcouvrir
un principe inconnu.

Si l'on veut consulter le chapitre II de l'ouvrage de M. Villerm sur
les prisons (Paris, 1820), on verra que les prisonniers _si maritano fra
di loro_ (c'est le mot du langage des prisons). Les femmes _si maritano
anche fra di loro_, et il y a en gnral beaucoup de fidlit dans ces
unions, ce qui ne s'observe pas chez les hommes, et qui est un effet du
principe de la pudeur.

A Saint-Lazare, dit M. Villerm, page 96,  Saint-Lazare, en octobre
1818, une femme s'est donn plusieurs coups de couteau parce qu'elle
s'est vu prfrer une arrivante.

C'est ordinairement la plus jeune qui est la plus attache  l'autre.


CXXXV

Vivacit, leggerezza, soggettissima a prendere puntiglio, occupazione di
ogni momento delle apparenze della propria esistenza agli occhi altrui:
Ecco i tre gran caratteri di questa pianta che risveglia Europa nell
1808.

Parmi les Italiens, les bons sont ceux qui ont encore un peu de
sauvagerie et de propension au sang: les Romagnols, les Calabrois, et,
parmi les plus civiliss, les Bressans, les Pimontais, les Corses.

Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris.

L'espionnage de Lopold l'a avili  jamais. Voir la lettre de M. Courier
sur le bibliothcaire Furia et le chambellan Puccini.


CXXXVI

Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir jamais tre d'accord, se
dire naturellement de grosses injures et en penser davantage. Vivre,
c'est sentir la vie; c'est avoir des sensations fortes. Comme pour
chaque individu le taux de cette force change, ce qui est pnible pour
un homme comme trop fort est prcisment ce qu'il faut  un autre pour
que l'intrt commence. Par exemple, la sensation d'tre pargn par le
canon quand on est au feu, la sensation de s'enfoncer en Russie  la
suite de ces Parthes, de mme la tragdie de Shakespeare et la tragdie
de Racine, etc., etc.

Orcha, 13 aot 1812.


CXXXVII

D'abord le plaisir ne produit pas la moiti autant d'impression que la
douleur, ensuite, outre ce dsavantage dans la quantit d'motion, la
_sympathie_ est au moins la moiti moins excite par la peinture du
bonheur que par celle de l'infortune. Donc les potes ne sauraient
peindre le malheur avec trop de force; ils n'ont qu'un cueil 
redouter, ce sont les objets qui inspirent le _dgot_. Encore ici, le
_taux_ de cette sensation dpend-il de la monarchie ou de la rpublique.
Un Louis XIV centuple le nombre des objets rpugnants (Posies de
Crabbe).

Par le seul fait de l'existence de la monarchie  la Louis XIV
environne de sa noblesse, tout ce qui est simple dans les arts devient
grossier. Le noble personnage devant qui on l'expose se trouve insult;
ce sentiment est sincre, et partant respectable.

Voyez le parti que le tendre Racine a tir de l'amiti hroque, et si
consacre dans l'antiquit, d'Oreste et de Pylade. Oreste tutoie Pylade,
et Pylade lui rpond _Seigneur_. Et l'on veut que Racine soit pour nous
l'auteur le plus touchant! Si l'on ne se rend pas  un tel exemple, il
faut parler d'autre chose.


CXXXVIII

Ds qu'on peut esprer de se venger, on recommence de har. Je n'eus
l'ide de me sauver et de manquer  la foi que j'avais jure  mon ami
que les dernires semaines de ma prison. (Deux confidences faites ce
soir devant moi par un assassin de bonne compagnie qui nous fait toute
son histoire.)

Faenza, 1817.


CXXXIX

Toute l'Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons
volumes franais: les _Lettres persanes_, par exemple.


CXL

J'appelle _plaisir_ toute perception que l'me aime mieux prouver que
ne pas prouver[238].

  [238] Maupertuis.

J'appelle _peine_ toute perception que l'me aime mieux ne pas prouver
qu'prouver.

Dsir-je m'endormir plutt que de sentir ce que j'prouve, nul doute,
c'est une _peine_. Donc les dsirs d'amour ne sont pas des peines, car
l'amant quitte, pour rver  son aise, les socits les plus agrables.

Par la dure, les plaisirs du corps sont diminus et les peines
augmentes.

Pour les plaisirs de l'me, ils sont augments ou diminus par la dure,
suivant les passions: par exemple, aprs six mois passs  tudier
l'astronomie, on aime davantage l'astronomie; aprs un an d'avarice, on
aime mieux l'argent.

Les peines de l'me sont diminues par la dure; que de veuves
vritablement fches se consolent par le temps! Milady Waldegrave
d'Horace Walpole.

Soit un homme dans un tat d'indiffrence, il lui arrive un plaisir;

Soit un autre homme dans un tat de vive douleur, cette douleur cesse
subitement; le plaisir qu'il ressent est-il de mme nature que celui du
premier homme? M. Verri dit que _oui_, et il me semble que _non_.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagn cinq
cent mille francs  la loterie. Cet homme s'tait dshabitu de dsirer
les choses que l'on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je
dirai, en passant, qu'un des inconvnients de Paris, c'est la facilit
de perdre cette habitude.)

On invente la machine  tailler les plumes; je l'ai achete ce matin, et
c'est un grand plaisir pour moi, qui m'impatiente  tailler les plumes;
mais certainement je n'tais pas malheureux hier de ne pas connatre
cette machine. Ptrarque tait-il malheureux de ne pas prendre de caf?

Il est inutile de dfinir le bonheur, tout le monde le connat: par
exemple, la premire perdrix que l'on tue au vol  douze ans; la
premire bataille d'o l'on sort sain et sauf  dix-sept.

Le plaisir qui n'est que la cessation d'une peine passe bien vite, et au
bout de quelques annes le souvenir n'en est pas mme agrable. Un de
mes amis fut bless au ct par un clat d'obus,  la bataille de la
Moskowa, quelques jours aprs il fut menac de gangrne, au bout de
quelques heures on put runir M. Bclar, M. Larroy et quelques
chirurgiens estims: on fit une consultation dont le rsultat fut
d'annoncer  mon ami qu'il n'avait pas la gangrne. A ce moment je vis
son bonheur, il fut grand, cependant il n'tait pas pur. Son me, en
secret, ne croyait pas en tre tout  fait quitte, il refaisait le
travail des chirurgiens, il examinait s'il pouvait entirement s'en
rapporter  eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilit de la
gangrne. Aujourd'hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette
consultation, il prouve un sentiment de peine: il a la vue imprvue
d'un des malheurs de la vie.

Le plaisir caus par la cessation de la douleur consiste: 1  remporter
la victoire contre toutes les objections qu'on se fait successivement;

2 A revoir tous les avantages dont on allait tre priv.

Le plaisir caus par le gain de cinq cent mille francs consiste 
prvoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu'on va se
donner.

Il y a une exception singulire: il faut voir si cet homme a trop ou
trop peu de cette habitude, s'il a la tte troite, le sentiment
d'embarras durera deux ou trois jours.

S'il a l'habitude de dsirer souvent une grande fortune, il aura us
d'avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n'arrive pas dans l'amour-passion.

Une me enflamme ne se figure pas la dernire des faveurs, mais la plus
prochaine: par exemple, d'une matresse qui vous traite avec svrit,
l'on se figure un serrement de main. L'imagination ne va pas
naturellement au del; si on la violente, aprs un moment, elle
s'loigne par la crainte de profaner ce qu'elle adore.

Lorsque le plaisir a entirement parcouru sa carrire, il est clair que
nous retombons dans l'indiffrence; mais cette indiffrence n'est pas la
mme que celle d'auparavant. Ce second tat diffre du premier, en ce
que nous ne serions plus capables de goter, avec autant de dlices, le
plaisir que nous venons d'avoir.

Les organes qui servent  le cueillir sont fatigus, et l'imagination
n'a plus autant de propension  prsenter les images qui seraient
agrables aux dsirs qui se trouvent satisfaits.

Mais, si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a
production de douleur.


CXLI

La disposition  l'amour physique, et mme au plaisir physique, n'est
point la mme chez les deux sexes. Au contraire des hommes, presque
toutes les femmes sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. Depuis
le premier roman qu'une femme a ouvert en cachette  quinze ans, elle
attend en secret la venue de l'amour-passion. Elle voit dans une grande
passion la preuve de son mrite. Cette attente redouble vers vingt ans,
lorsqu'elle est revenue des premires tourderies de la vie, tandis qu'
peine arrivs  trente, les hommes croient l'amour impossible ou
ridicule.


CXLII

Ds l'ge de six ans nous nous accoutumons  chercher le bonheur par la
mme route que nos parents. L'orgueil de la mre de la contessina Nella
a commenc le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans
ressource par le mme orgueil fou.

Venise, 1810.


CXLIII

Du genre romantique.

On m'crit de Paris qu'on y a vu (exposition de 1822) un millier de
tableaux reprsentant des sujets de l'criture sainte, peints par des
peintres qui n'y croient pas beaucoup, admirs et jugs par des gens qui
n'y croient pas, et enfin pays par des gens qui n'y croient pas.

On cherche aprs cela le pourquoi de la dcadence de l'art.

Ne croyant pas en ce qu'il dit, l'artiste craint toujours de paratre
exagr et ridicule. Comment arriverait-il au _grandiose_? rien ne l'y
porte (_Lettera di Roma_, giugno 1822).


CXLIV

L'un des plus grands potes, selon moi, qui aient paru dans ces derniers
temps, c'est Robert Burns, paysan cossais mort de misre. Il avait
soixante-dix louis d'appointements comme douanier, pour lui, sa femme et
quatre enfants. Il faut convenir que le tyran Napolon tait plus
gnreux envers son ennemi Chnier, par exemple. Burns n'avait rien de
la pruderie anglaise. C'est un gnie romain sans chevalerie ni honneur.
Je n'ai pas assez de place pour conter ses amours avec Mary Campbell et
leur triste catastrophe. Seulement je remarque qu'dimbourg est  la
mme latitude que Moscou, ce qui pourrait dranger un peu mon systme
des climats.

One of Burn's remarks, when he first came to Edimburgh, was that
between the men of rustic life and the polite world he observed little
difference; that in the former, though unpolished by fashion and
unenlightened by science, he had found much observation and much
intelligence; but a refined and accomplished woman was a being almost
new to him, and of which he had formed but a very inadequate idea.
(Londres, 1er novembre 1821, tome V, page 69.)


CXLV

L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique
elle-mme.


CXLVI

Les compliments qu'on adresse aux petites filles de trois ans forment
prcisment la meilleure ducation possible pour leur enseigner la
vanit la plus pernicieuse. tre jolie est la premire vertu, le plus
grand avantage au monde. Avoir une jolie robe, c'est tre jolie.

Ces sots compliments ne sont usits que dans la bourgeoisie; ils sont
heureusement de mauvais ton, comme trop aiss  faire chez les gens 
carrosse.


CXLVII

Lorette, 11 septembre 1811.

Je viens de voir un trs beau bataillon de gens de ce pays; c'est le
reste de quatre mille hommes qui taient alls  Vienne en 1809. J'ai
pass dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire 
plusieurs soldats. C'est la vertu des rpubliques du moyen ge, plus ou
moins abtardie par les Espagnols[239], le P...[240], et deux sicles
des gouvernements lches et cruels qui ont tour  tour gt ce pays-ci.

  [239] Vers 1580, les Espagnols, hors de chez eux, n'taient que des
    agents nergiques de despotisme, ou des joueurs de guitare sous les
    fentres des belles Italiennes. Les Espagnols passaient alors en
    Italie comme aujourd'hui l'on vient  Paris; du reste, ils ne
    mettaient leur orgueil qu' faire triompher le roi, _leur matre_.
    Ils ont perdu l'Italie, et l'ont perdue en l'avilissant. En 1626, le
    grand pote Calderon tait officier  Milan.

  [240] Voir la _Vie de saint Charles Borrome_, qui changea Milan et
    l'avilit. Il fit dserter les salles d'armes et aller au chapelet.
    Merveilles tue Castiglione, 1533.

Le brillant _honneur_ chevaleresque, sublime et sans raison, est une
plante exotique importe seulement depuis un petit nombre d'annes.

On n'en trouve pas trace en 1740. Voir de Brosses. Les officiers de
Montenotte et de Rivoli avaient trop d'occasions de montrer la vraie
vertu  leurs voisins pour chercher  _imiter_ un honneur peu connu sous
les chaumires que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur et
sembl bien baroque.

Il n'y avait, en 1796, ni Lgion d'honneur, ni enthousiasme pour un
homme, mais beaucoup de simplicit et de vertu  la Desaix. L'_honneur_
a donc t import en Italie par des gens trop raisonnables et trop
vertueux pour tre bien brillants. On sent qu'il y a loin des soldats de
96 gagnant vingt batailles en un an, et n'ayant souvent ni souliers, ni
habits, aux brillants rgiments de Fontenoy, disant poliment aux Anglais
et le chapeau bas: _Messieurs, tirez les premiers_.


CXLVIII

Je croirais assez qu'il faut juger de la bont d'un systme de vie par
son reprsentant: par exemple, Richard Coeur-de-Lion montra sur le trne
la perfection de l'hrosme et de la valeur chevaleresque, et ce fut un
roi ridicule.


CXLIX

Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans sduit une jeune
personne de quinze ans, c'est la jeune personne qui est dshonore.


CL

Dix ans plus tard je retrouvai la comtesse Ottavia; elle pleura beaucoup
en me revoyant; je lui rappelais Oginski. Je ne puis plus aimer, me
disait-elle; je lui rpondis avec le pote: How changed, how saddened,
yet how elevated was her character!


CLI

Comme les moeurs anglaises sont nes de 1688  1730, celles de France
vont natre de 1815  1880. Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la
France morale vers 1900. Actuellement elle n'est rien. Ce qui est une
infamie dans la rue de Belle-Chasse est une action hroque rue du
Mont-Blanc, et, au travers de toutes les exagrations, les gens
rellement faits pour le mpris se sauvent de rue en rue. Nous avions
une ressource, la libert des journaux, qui finissent par dire  chacun
son fait, et quand ce fait se trouve tre l'opinion publique, il reste.
On nous arrache ce remde, cela retardera un peu la naissance de la
morale.


CLII

L'abb Rousseau tait un pauvre jeune homme (1784), rduit  courir du
matin au soir tous les quartiers de la ville pour y donner des leons
d'histoire et de gographie. Amoureux d'une de ses lves, comme
Abeilard d'Hlose, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux sans
doute, mais probablement assez prs de l'tre; avec autant de passion
que ce dernier, mais l'me plus honnte, plus dlicate, et surtout plus
courageuse, il parat s'tre immol  l'objet de sa passion. Voici ce
qu'il a crit avant de se brler la cervelle, aprs avoir dn chez un
restaurateur au Palais-Royal sans laisser chapper aucune marque de
trouble ni d'alination: c'est du procs-verbal dress sur les lieux par
le commissaire et les officiers de la police qu'on a tir la copie de ce
billet, assez remarquable pour mriter d'tre conserv.

Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes
sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent
qu'insurmontable pour une fille adorable[241], la crainte de causer son
dshonneur, la ncessit de choisir entre le crime et la mort, tout m'a
dtermin  abandonner la vie. J'tais n pour la vertu, j'allais tre
criminel; j'ai prfr mourir. (Grimm, troisime partie, tome II, page
395.)

  [241] Il parat qu'il s'agit de Mlle Gromaire, fille de M. Gromaire,
    expditionnaire en cour de Rome.

Voil un suicide admirable, et qui ne serait qu'absurde avec les moeurs
de 1880.


CLIII

On a beau faire, jamais les Franais, en fait de beaux-arts, ne
passeront le _joli_.

Le comique qui suppose de la _verve_ dans le public et du _brio_ dans
l'acteur, les dlicieuses plaisanteries de Palomba,  Naples, joues par
Casaccia, impossibles  Paris; du joli et jamais que du joli,
quelquefois, il est vrai, annonc comme sublime.

On voit que je ne spcule pas en gnral sur l'honneur national.


CLIV

Nous aimons beaucoup un beau talent, ont dit les Franais, et ils disent
vrai, mais nous exigeons, comme condition essentielle de la beaut,
qu'il soit fait par un peintre se tenant constamment  cloche-pied
pendant tout le temps qu'il travaille. Les vers dans l'art dramatique.


CLV

Beaucoup moins d'_envie_ en Amrique qu'en France, et beaucoup moins
d'esprit.


CLVI

La tyrannie  la Philippe II a tellement avili les esprits depuis 1530,
qu'elle pse sur le jardin du monde, que les pauvres auteurs italiens
n'ont pas encore eu le courage d'_inventer_ le roman de leur pays. A
cause de la rgle du _naturel_, rien de plus simple pourtant: il faut
oser copier franchement ce qui crve les yeux dans ce monde. Voir le
cardinal Gonzalvi, pluchant gravement pendant trois heures, en 1822, le
livret d'un opra bouffon, et disant au maestro avec inquitude: Mais
vous rpterez souvent ce mot _cozzar, cozzar_.


CLVII

Hlose vous parle de l'amour, un fat vous parle de son amour;
sentez-vous que ces choses n'ont presque que le nom de commun? C'est
comme l'amour des concerts et l'amour de la musique. L'amour des
jouissances de vanit que votre harpe vous promet au milieu d'une
socit brillante, ou l'amour d'une rverie tendre, solitaire, timide.


CLVIII

Quand on vient de voir la femme qu'on aime, la vue de toute autre femme
gte la vue, fait physiquement mal aux yeux; j'en vois le pourquoi.


CLIX

Rponse  une objection.

Le naturel parfait et l'intimit ne peuvent avoir lieu que dans
l'amour-passion, car dans tous les autres l'on sent la possibilit d'un
rival favoris.


CLX

Chez l'homme qui, pour se dlivrer de la vie, a pris du poison, l'tre
moral est mort; tonn de ce qu'il a fait et de ce qu'il va prouver, il
n'a plus d'attention pour rien: quelques rares exceptions.


CLXI

Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l'auteur, auquel je fais
hommage du prsent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que
l'importance donne pendant six cents pages  une chose aussi frivole
que l'amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec
laquelle on puisse frapper les mes fortes.

Qu'est-ce qui a empch, en 1814, M. de M... d'immoler Napolon dans la
fort de Fontainebleau? Le regard mprisant d'une jolie femme qui
entrait aux Bains-Chinois[242]. Quelle diffrence dans les destines du
monde si Napolon et son fils eussent t tus en 1814!

  [242] Mmoires, page 88, dition de Londres.


CLXII

Je transcris les lignes suivantes d'une lettre franaise que je reois
de Znam, en observant qu'il n'y a pas dans toute la province un homme
en tat de comprendre la femme d'esprit qui m'crit:

... L'accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n'ai pas lu de
l'anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me
semble dlicieux. L'habitude d'aimer une me prosaque, c'est--dire
lente et timide pour tout ce qui est dlicat, et ne sentant avec passion
que les intrts grossiers de la vie: l'amour des cus, l'orgueil
d'avoir de beaux chevaux, les dsirs physiques, etc., etc., peut
facilement faire paratre offensantes les actions d'un gnie imptueux,
ardent,  imagination impatiente, ne sentant que l'amour, oubliant tout
le reste, et qui agit sans cesse, et avec imptuosit, l o l'autre se
laissait guider, et n'agissait jamais par lui-mme. L'tonnement qu'il
donne pour offenser ce que nous appelions, l'anne dernire,  Zithau,
l'orgueil fminin: est-ce franais, a? Avec le second on a de
l'_tonnement_, sentiment que l'on ignorait auprs du premier (et, comme
ce premier est mort  l'arme,  l'improviste, il est rest synonyme de
perfection), et sentiment qu'une me pleine de hauteur et prive de
cette aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues peut
confondre facilement avec ce qui est offensant.


CLXIII

Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un trs grand gentilhomme, prince de
Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli sans la voir,
pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu'il entendit dire
d'elle aux plerins qui venaient d'Antioche, et fit pour elle beaucoup
de belles chansons, avec de bons airs et de chtives paroles; et, par
volont de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle.
Et advint qu'en le navire le prit une trs grande maladie, de telle
sorte que ceux qui taient avec lui crurent qu'il ft mort, mais tant
firent qu'ils le conduisirent  Tripoli, dans une htellerie, comme un
homme mort. On le fit savoir  la comtesse, et elle vint  son lit et le
prit entre ses bras. Il sut qu'elle tait la comtesse; il recouvra le
voir, l'entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grce qu'il lui et
soutenu la vie jusqu' ce qu'il l'et vue. Et ainsi il mourut dans les
bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la
maison du Temple,  Tripoli. Et puis en ce mme jour elle se fit
religieuse pour la douleur qu'elle eut de lui et de sa mort[243].

  [243] Traduit d'un manuscrit provenal du XIIIe sicle.


CLXIV

Voici une singulire preuve de la folie nomme cristallisation, que l'on
trouve dans les Mmoires de mistriss Hutchinson:

... He told to M. Hutchinson a very true story of a gentleman who not
long before had come for some time to lodge in Richmond, and found all
the people he came in company with, bewailing the death of a gentlewoman
that had lived there. Hearing her so much deplored he made inquiry after
her, and grew so in love with the description, that no other discourse
could at first please him, nor could he at last endure any other; he
grew desperately melancholy, and would go to a mount where the print of
her foot was cut, and lie there pining and kissing of it all the day
long, till at length death in some months space concluded his
languishment. This story was very true. (Tome I, page 83.)


CLXV

Lisio Visconti n'tait rien moins qu'un grand lecteur de livres. Outre
ce qu'il avait pu voir en courant le monde, cet essai est fond sur les
mmoires de quinze ou vingt personnages clbres. S'il se rencontrait,
par hasard, un lecteur qui trouvt ces bagatelles dignes d'un instant
d'attention, voici les livres desquels Lisio a tir ses rflexions et
conclusions:

_Vie de Benvenuto Cellini_, crite par lui-mme.

Les _Nouvelles_ de Cervants et de Scarron.

_Manon Lescaut_ et le _Doyen de Killerine_, de l'abb Prvt.

_Lettres latines d'Hlose  Abailard_.

_Tom Jones_.

_Lettres d'une Religieuse portugaise_.

Deux ou trois romans d'Auguste La Fontaine.

L'_Histoire de Toscane_, de Pignotti.

_Werther_.

Brantme.

_Mmoires_ de Carlo Gozzi (Venise, 1760), seulement les 80 pages sur
l'histoire de ses amours.

_Mmoires_ de Lauzun, Saint-Simon, d'pinay, de Stal, Marmontel,
Bezenval, Roland, Duclos, Horace Walpole, velyn, Hutchinson.

_Lettres_ de Mlle Lespinasse.


CLXVI

Un des plus grands personnages de ce temps-l, un des hommes les plus
marquants dans l'glise et dans l'tat, nous a cont, ce soir (janvier
1822), chez Mme de M..., les dangers fort rels qu'il avait courus du
temps de la Terreur.

J'avais eu le malheur d'tre au nombre des membres les plus marquants
de l'Assemble constituante: je me tins  Paris, cherchant  me cacher
tant bien que mal, tant qu'il y eut quelque espoir de succs pour la
bonne cause. Enfin, les dangers augmentant et les trangers ne faisant
rien d'nergique pour nous, je me dterminai  partir mais il fallait
partir sans passeport. Comme tout le monde s'en allait  Coblentz, j'eus
l'ide de sortir par Calais. Mais mon portrait avait t si fort
rpandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu  la dernire
poste; cependant on me laissa passer. J'arrivai  une auberge  Calais,
o, comme vous pouvez penser, je ne dormis gure, et fort heureusement
pour moi, car vers les quatre heures du matin j'entendis trs
distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lve et m'habille 
la hte, je distingue fort bien, malgr l'obscurit, des gardes
nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et
qui entrent dans la cour de l'auberge. Heureusement il pleuvait  verse;
c'tait une matine d'hiver fort obscure avec un grand vent. L'obscurit
et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrire et
l'curie des chevaux. Me voil dans la rue  sept heures du matin, sans
ressource aucune.

Je pensai qu'on allait me courir aprs de mon auberge. Ne sachant trop
ce que je faisais, j'allai prs du port, sur la jete. J'avoue que
j'avais un peu perdu la tte: je ne me voyais pour toute perspective que
la guillotine.

Il y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et
qui tait dj  vingt toises de la jete. Tout  coup j'entends des
cris du ct de la mer, comme si l'on m'appelait. Je vois s'approcher un
petit bateau. Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend. Je passe
machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui me dit 
l'oreille: Vous voyant marcher sur la jete d'un air effar, j'ai pens
que vous pourriez bien tre un malheureux proscrit. J'ai dit que vous
tiez mon ami que j'attendais; faites semblant d'avoir le mal de mer et
allez vous cacher en bas dans un coin obscur de la chambre.

--Ah! le beau trait, s'cria la matresse de la maison respirant 
peine, et qui tait mue jusqu'aux larmes par le long rcit fort bien
fait des dangers de l'abb. Que de remercments vous dtes faire  ce
gnreux inconnu! Comment s'appelait-il?

--Je ne sais pas son nom, a rpondu l'abb un peu confus.

Et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.


CLXVII

Le pre et le fils.

Dialogue de 1787.

LE PRE (ministre de la...).

Je vous flicite, mon fils; c'est une chose fort agrable pour vous
d'tre invit chez M. le duc d'...; c'est une distinction pour un homme
de votre ge. Ne manquez pas d'tre au Palais  six heures prcises.

LE FILS.

Je pense, monsieur, que vous y dnez aussi?

LE PRE

M. le duc d'..., toujours parfait pour notre famille, vous engageant
pour la premire fois, a bien voulu m'inviter aussi.

Le fils, jeune homme fort bien n et de l'esprit le plus distingu, ne
manque pas d'tre au Palais...  six heures. On servit  sept. Le fils
se trouva plac vis--vis du pre. Chaque convive avait  ct de soi
une femme nue. L'on tait servi par une vingtaine de laquais en grande
livre[244].

  [244] From december 27, 1819 till the 3 june 1820, Mil.


CLXVIII

Londres, aot 1817.

Je n'ai de ma vie t frapp et intimid de la prsence de la beaut
comme ce soir,  un concert que donnait Mme Pasta.

Elle tait environne, en chantant, de trois rangs de jeunes femmes
tellement belles, d'une beaut tellement pure et cleste, que je me suis
senti baisser les yeux par respect, au lieu de les lever pour admirer et
jouir. Cela ne m'est arriv dans aucun pays, pas mme dans ma chre
Italie.


CLXIX

Une chose est absolument impossible dans les arts, en France, c'est la
verve. Il y aurait trop de ridicule pour l'homme entran, _il a l'air
trop heureux_. Voir un Vnitien rciter les satires de Burati.


CLXX

Il y avait  Valence, en Espagne, deux amies, femmes trs honntes, et
des familles les plus distingues. L'une d'elles fut courtise par un
officier franais, qui l'aima avec passion, et au point de manquer la
croix aprs une bataille, en restant dans un cantonnement auprs d'elle,
au lieu d'aller au quartier gnral faire la cour au gnral en chef.

A la fin, il en fut aim. Aprs sept mois de froideur aussi dsesprante
le dernier jour que le premier, elle lui dit un soir: Bon Joseph, je
suis  vous. Il restait l'obstacle d'un mari, homme d'infiniment
d'esprit, mais le plus jaloux des hommes. En ma qualit d'ami, j'ai d
lire avec lui toute l'histoire de Pologne, de Rulhire, qu'il
n'entendait pas bien. Il s'coula trois mois sans qu'on pt le tromper.
Il y avait un tlgraphe les jours de ftes, pour indiquer l'glise o
l'on irait  la messe.

Un jour, je vis mon ami plus sombre qu' l'ordinaire; voici ce qui
allait se passer. L'amie intime de Doa Inezilla tait dangereusement
malade. Celle-ci demanda  son mari la permission de passer la nuit
auprs de la malade, ce qui fut aussitt accord,  condition que le
mari choisirait le jour. Un soir, il conduit doa Inezilla chez son
amie, et dit, en badinant et comme inopinment, qu'il dormira fort bien
sur un canap, dans un petit salon attenant  la chambre  coucher, et
dont la porte fut laisse ouverte. Depuis onze jours, tous les soirs,
l'officier franais passait deux heures, cach sous le lit de la malade.
Je n'ose ajouter le reste.

Je ne crois pas que la vanit permette ce degr d'amiti  une
Franaise.




APPENDIX




DES COURS D'AMOUR


Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150  l'an 1200. Voil
ce qui est prouv. Probablement l'existence des cours d'amour remonte 
une poque beaucoup plus recule.

Les dames, runies dans les cours d'amour, rendaient des arrts soit sur
des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre gens
maris?

Soit sur des cas particuliers que les amants leur mettaient[245].

  [245] Andr le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescimbeni,
    d'Aretin.

Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
cela devait ressembler  ce qu'aurait t la cour des marchaux de
France, tablie pour le _point d'honneur_ par Louis XIV, si toutefois
l'opinion et soutenu cette institution.

Andr, chapelain du roi de France, qui crivait vers l'an 1170, cite
_les cours d'amour_:

des dames de Gascogne,

d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),

de la reine lonore,

de la comtesse de Flandre,

de la comtesse de Champagne (1174).

Andr rapporte neuf jugements prononcs par la comtesse de Champagne.

Il cite deux jugements prononcs par la comtesse de Flandre.

Jean de Nostradamus, _Vie des potes provenaux_, dit (page 15):

Les tensons taient disputes d'amours qui se faisaient entre les
chevaliers et dames potes entre-parlant ensemble de quelque belle et
subtile question d'amours; et o ils ne s'en pouvaient accorder, ils les
envoyaient, pour en avoir la dfinition, aux dames illustres
prsidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planire  Signe et
Pierrefeu, ou  Romanin, ou  autres, et l-dessus, en faisaient arrts
qu'on nommait _LOUS ARRESTS D'AMOURS_.

Voici les noms de quelques-unes des dames qui prsidaient aux cours
d'amour de Pierrefeu et de Signe:

    Stephanette, dame de Brulx, fille du comte de Provence;
    Adalarie, vicomtesse d'Avignon;
    Alalte, dame d'Ongle;
    Hermissende, dame de Posquires;
    Bertrane, dame d'Urgon;
    Mabille, dame d'Yres;
    La comtesse de Dye;
    Rostangue, dame de Pierrefeu;
    Bertrane, dame de Signe;
    Jausserande de Claustral.

Nostradamus, page 27.

Il est vraisemblable que la mme cour d'amour s'assemblait tantt dans
le chteau de Pierrefeu, tantt dans celui de Signe. Ces deux villages
sont trs voisins l'un de l'autre, et situs  peu prs  gale distance
de Toulon et de Brignoles.

Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:

Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame
dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour
d'amour ouverte et planire en son chteau de Romanin, prs la ville de
Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de
Sado, tant clbre par le pote Ptrarque.

A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, clbre par
Ptrarque, vivait  Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que toutes deux
romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce
qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles rendent
ample tesmoignage de leur doctrine... Il est vray (dict le monge) que
Phanette ou Estephanette, comme trs excellente en la posie, avoit une
fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estime un vray don
de Dieu; elles estoyent accompagnes de plusieurs dames illustres et
gnreuses[246] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon,
lorsque la cour romaine y rsidoit, qui s'adonnoyent  l'estude des
lettres, tenans cour d'amour ouverte et y deffinissoyent les questions
d'amour qui y estoyent proposes et envoyes...

  [246]

        Jehanne, dame de Baulx,
        Huguette de Forcarquier, dame de Trects,
        Briande d'Agoult, comtesse de la Lune,
        Mabille de Villeneufve, dame de Vence,
        Batrix d'Agoult, dame de Sault,
        Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys,
        Anne, vicomtesse de Tallard,
        Blanche de Flassans, surnomme Blankaflour,
        Doulce, de Monstiers, dame de Clumane,
        Antonette de Cadenet, dame de Lambesc,
        Magdalne de Sallon, dame dudict lieu,
        Rixende du Puyvard, dame de Trans.

    Nostradamus, page 217.

Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de ce
temps en Avignon visiter Innocent VIe du nom, pape, furent ouyr les
deffinitions et sentences d'amour prononces par ces dames; lesquels
esmerveillez et ravis de leurs beaults et savoir, furent surpris de
leur amour.

Les troubadours nommaient souvent,  la fin de leurs tensons, les dames
qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.

Un arrt de la cour des dames de Gascogne porte:

La cour des dames, assemble en Gascogne, a tabli, du consentement de
_toute la cour_, cette constitution perptuelle, etc., etc.

La comtesse de Champagne, dans l'arrt de 1174, dit:

Ce jugement que nous avons port avec une extrme prudence, est appuy
de l'avis d'un trs grand nombre de dames...

On trouve dans un autre jugement:

Le chevalier, pour la fraude qui lui avait t faite, dnona toute
cette affaire  la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce
dlit ft soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
dames.

La comtesse, ayant appel auprs d'elle soixante dames, rendit ce
jugement, etc.

Andr le chapelain, duquel nous tirons ces renseignements, rapporte que
le code d'amour avait t publi par une cour compose d'un grand nombre
de dames et de chevaliers.

Andr nous a conserv la supplique qui avait t adresse  la comtesse
de Champagne, lorsqu'elle dcida par la ngative cette question: _Le
vritable amour peut-il exister entre poux?_

Mais quelle tait la peine encourue lorsqu'on n'obissait pas aux arrts
des cours d'amour?

Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugements serait
observ comme constitution perptuelle, et que ces dames qui n'y
obiraient pas encourraient l'inimiti de toute dame honnte.

Jusqu' quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrts des cours
d'amour?

Y avait-il autant de honte  s'y soustraire qu'aujourd'hui  une affaire
commande par l'honneur?

Je ne trouve rien dans Andr ou dans Nostradamus qui me mette  mme de
rsoudre cette question.

Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitrent la
question: Qui est plus digne d'tre aim, ou celui qui donne
libralement, ou celui qui donne malgr soi, afin de passer pour
libral?

Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et
de Signe; mais les deux troubadours ayant t mcontents du jugement,
recoururent  la cour d'amour souveraine des dames de Romain[247].

  [247] Nostradamus, page 131.

La rdaction des jugements est conforme  celle des tribunaux
judiciaires de cette poque.

Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degr d'importance
qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je
le prie de considrer quels sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
conversation des dames les plus considres et les plus riches de Toulon
et de Marseille.

N'taient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses, en
1174 qu'en 1822?

Presque tous les arrts des cours d'amour ont des considrants fonds
sur les rgles du code d'amour.

Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'Andr le chapelain.

Il y a trente et un articles, les voici:




CODE D'AMOUR DU DOUZIME SICLE


I

L'allgation de mariage n'est pas excuse lgitime contre l'amour.

II

Qui ne sait celer ne sait aimer.

III

Personne ne peut se donner  deux amours.

IV

L'amour peut toujours crotre ou diminuer.

V

N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force  l'autre amant.

VI

Le mle n'aime d'ordinaire qu'en pleine pubert.

VII

On prescrit  l'un des amants, pour la mort de l'autre, une viduit de
deux annes.

VIII

Personne sans raison plus que suffisante ne doit tre priv de son droit
en amour.

IX

Personne ne peut aimer s'il n'est engag par la persuasion d'amour (par
l'espoir d'tre aim).

X

L'amour d'ordinaire est chass de la maison par l'avarice.

XI

Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de dsirer en
mariage.

XII

L'amour vritable n'a dsir de caresses que venant de celle qu'il aime.

XIII

Amour divulgu est rarement de dure.

XIV

Le succs trop facile te bientt son charme  l'amour: les obstacles
lui donnent du prix.

XV

Toute personne qui aime plit  l'aspect de ce qu'elle aime.

XVI

A la vue imprvue de ce qu'on aime, on tremble.

XVII

Nouvel amour chasse l'ancien.

XVIII

Le mrite seul rend digne d'amour.

XIX

L'amour qui s'teint tombe rapidement, et rarement se ranime.

XX

L'amoureux est toujours craintif.

XXI

Par la jalousie vritable l'affection d'amour crot toujours.

XXII

Du soupon et de la jalousie qui en drive crot l'affection d'amour.

XXIII

Moins dort et moins mange celui qu'assige pense d'amour.

XXIV

Toute action de l'amant se termine par penser  ce qu'il aime.

XXV

L'amour vritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire  ce
qu'il aime.

XXVI

L'amour ne peut rien refuser  l'amour.

XXVII

L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.

XXVIII

Une faible prsomption fait que l'amant souponne des choses sinistres
de ce qu'il aime.

XXIX

L'habitude trop excessive des plaisirs empche la naissance de l'amour.

XXX

Une personne qui aime est occupe par l'image de ce qu'elle aime
assidment et sans interruption.

XXXI

Rien n'empche qu'une femme ne soit aime par deux hommes, et un homme
par deux femmes[248].

  [248] I. Causa conjugii ab amore non est excusatio recta.

    II. Qui non celat amare non potest.

    III. Nemo duplici potest amore ligari.

    IV. Semper amorem minui vel crescere constat.

    V. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.

    VI. Masculus non solet nisi in plena pubertate amare.

    VII. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti prscribitur
    amanti.

    VIII. Nemo, sine rationis excessu, suo debet amore privari.

    IX. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.

    X. Amor semper ab avaritia consuevit domicilus exulare.

    XI. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.

    XII. Verus amans alterius nisi su coamantis ex affectu non cupit
    amplexus.

    XIII. Amor raro consuevit durare vulgatus.

    XIV. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum
    parum facit haberi.

    XV. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.

    XVI. In repentina coamantis visione, cor tremescit amantis.

    XVII. Novus amor veterem compellit abire.

    XVIII. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.

    XIX. Si amor minuatur, cito deficit et raro convalescit.

    XX. Amorosus semper est timorosus.

    XXI. Ex vera zelotypia affectus semper crescit amandi.

    XXII. De coamante suspicione percepta zelus interea et affectus
    crescit amandi.

    XXIII. Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.

    XXIV. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.

    XXV. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti
    placere.

    XXVI. Amor nihil posset amori denegare.

    XXVII. Amans coamantis solatus satiari non potest.

    XXVIII. Modica prsumptio cogit amantem de coamante suspicari
    sinistra.

    XXIX. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.

    XXX. Verus amans assidua, sine intermissione, coamantis imagine
    detinetur.

    XXXI. Unam feminam nihil prohibet a duobus amari, et a duabus
    mulieribus unum.

    Fol. 103.

Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour:

QUESTION: Le vritable amour peut-il exister entre personnes maries?

JUGEMENT de la comtesse de Champagne: Nous disons et assurons, par la
teneur des prsentes, que l'amour ne peut tendre ses droits sur deux
personnes maries. En effet, les amants s'accordent tout, mutuellement
et gratuitement, sans tre contraints par aucun motif de ncessit,
tandis que les poux sont tenus, par devoir, de subir rciproquement
leurs volonts, et de ne se refuser rien les uns aux autres...

Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrme prudence, et
d'aprs l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
vrit constante et irrfragable. Ainsi jug, l'an 1174, le troisime
jour des calendes de mai, indiction VII[249].

  [249] Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?

    Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
    duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis
    omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales vero
    mutuis tementur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos
    sibi ad invicem denegare...

    Hoc igitur nostrum judicium, cum nimia moderatione prolatum et
    aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabili
    vobis sit ac veritate constanti.

    Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII.

    Fol. 56.

    Ce jugement est conforme  la premire rgle du code d'amour.

    Causa conjugii non est ab amore excusatio recta.




NOTICE SUR ANDR LE CHAPELAIN


Andr parat avoir crit vers l'an 1176.

On trouve  la Bibliothque du roi (n 8758) un manuscrit de l'ouvrage
d'Andr qui a jadis appartenu  Baluze. Voici le premier titre: Hic
incipiunt capitula libri de Arte amatoria et reprobatione amoris.

Ce titre est suivi de la table des chapitres.

Ensuite on lit ce second titre:

Incipit liber de Arte amandi et de reprobatione amoris, editus et
compillatus a magistro Andrea, Francorum aul regi capellano, ad
Galterium amicum suum, cupientem in amoris exercitu militare: in quo
quidem libro, cujusque gradus et ordinis mulier ab homine cujusque
conditionis et status ad amorem sapientissime invitatur; et ultimo in
fine ipsius libri de amoris reprobatione subjungitur.

Crescimbeni, _Vite de poeti provenzali_, article PERCIVALLE DORIA, cite
un manuscrit de la bibliothque de Nicolo Bargiacchi  Florence, et en
rapporte divers passages; ce manuscrit est une traduction du trait
d'Andr le chapelain. L'acadmie de la Crusca l'a admise parmi les
ouvrages qui ont fourni des exemples pour son dictionnaire.

Il y a eu diverses ditions de l'original latin. Frid. Otto Menckenius,
dans ses _Miscellanea Lipsiensia nova_, Lipsi, 1751, t. VIII, part. I,
p. 545 et suiv., indique une trs ancienne dition sans date et sans
lieu d'impression, qu'il juge tre du commencement de l'imprimerie:
Tractatus amoris et de amoris remedio Andre capellani Innocentii pap
quarti.

Une seconde dition de 1610 porte ce titre:

_Erotica seu amatoria_ Andre capellani regii, vetustissimi scriptoris
ad venerandum suum amicum Guualterium scripta, nunquam ante hac edita,
sed spius a multis desiderata; nunc tandem fide diversorum mss. codicum
in publicum emissa a Dethmaro Mulhero. Dorpmund, typis Westhovianis,
anno Vna Cast et Ver amanda.

Une troisime dition porte: Tremoni, typis Westhovianis, anno 1614.

Andr divise ainsi mthodiquement le sujet qu'il se propose de traiter:

1 Quid sit amor et und dicatur[250].

  [250] Ce qu'est l'amour et d'o il prend nom.

    Quel est l'effet d'amour.

    Entre quelles personnes peut exister amour.

    De quelle faon l'amour s'acquiert, se conserve, augmente, diminue,
    finit.

    A quels signes connat-on d'tre aim, et ce que doit faire l'un des
    amants quand l'autre manque  sa foi.

2 Quis sit effectus amoris.

3 Inter quos possit esse amor.

4 Qualiter amor acquiratur, retineatur, augmentetur, minuatur,
finiatur.

5 De notitia mutui amoris, et quid unus amantium agere debeat, altero
fidem fallente.

Chacune de ces questions est traite en plusieurs paragraphes.

Andr fait parler alternativement l'amant et la dame. La dame fait des
objections, l'amant cherche  la convaincre par des raisons plus ou
moins subtiles. Voici un passage que l'auteur met dans la bouche de
l'amant:

... Sed si forte horum sermonum te perturbet obscuritas, eorum tibi
sententiam indicabo[251].

  [251] Mais si par hasard l'obscurit de ce discours vous embarrasse,
    je vais vous en donner le sommaire.

    De toute antiquit il y a en amour quatre degrs diffrents:

    Le premier consiste  donner des esprances, le second dans l'offre
    du baiser.

    Le troisime dans la jouissance des embrassements les plus intimes.

    Le quatrime dans l'octroi de toute la personne.

Ab antiquo igitur quatuor sunt in amore gradus distincti:

_Primus_, in spei datione consistit.

_Secundus_, in osculi exhibitione.

_Tertius_, in amplexus fruitione.

_Quartus_, in totius concessione person finitur.




LE RAMEAU DE SALZBOURG[252]

  [252] Ce fragment, trouv dans les papiers de M. Beyle, est publi
    aujourd'hui pour la premire fois. Il explique le phnomne de la
    _cristallisation_ et fait connatre l'origine de ce mot.


Aux mines de sel de Hallein, prs de Salzbourg, les mineurs jettent dans
les profondeurs abandonnes de la mine un rameau d'arbre effeuill par
l'hiver; deux ou trois mois aprs, par l'effet des eaux charges de
parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le laissent  sec en
se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations
brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus
grosses que la patte d'une msange, sont incrustes d'une infinit de
petits cristaux mobiles et blouissants. On ne peut plus reconnatre le
rameau primitif; c'est un petit jouet d'enfant trs joli  voir. Les
mineurs d'Hallein ne manquent pas, quand il fait un beau soleil et que
l'air est parfaitement sec, d'offrir de ces rameaux de diamants aux
voyageurs qui se prparent  descendre dans la mine. Cette descente est
une opration singulire. On se met  cheval sur d'immenses troncs de
sapin, placs en pente  la suite les uns des autres. Ces troncs de
sapin sont fort gros et l'office de cheval, qu'ils font depuis un sicle
ou deux, les a rendus compltement lisses. Devant la selle, sur laquelle
vous tes pos et qui glisse sur les troncs de sapin placs bout  bout,
s'tablit un mineur qui, assis sur son tablier de cuir, glisse devant
vous et se charge de vous empcher de descendre trop vite.

Avant d'entreprendre ce voyage rapide, les mineurs engagent les dames 
se revtir d'un immense pantalon de serge grise, dans lequel entre leur
robe, ce qui leur donne la tournure la plus comique. Je visitai ces
mines si pittoresques d'Hallein, dans l't de 18..., avec Mme Gherardi.
D'abord, il n'avait t question que de fuir la chaleur insupportable
que nous prouvions  Bologne, et d'aller prendre le frais au mont
Saint-Gothard. En trois nuits nous emes travers les marais
pestilentiels de Mantoue et le dlicieux lac de Garde, et nous arrivmes
 Riva,  Bolzano,  Inspruck.

Mme Gherardi trouva ces montagnes si jolies, que, partis pour une
promenade, nous finmes par un voyage. Suivant les rives de l'Inn et
ensuite celles de la Salza, nous descendmes jusqu' Salzbourg. La
fracheur charmante de ce revers des Alpes, du ct du Nord, compare 
l'air touff et  la poussire que nous venions de laisser dans la
plaine de Lombardie, nous donnait chaque matin un plaisir nouveau et
nous engageait  pousser plus avant. Nous achetmes des vestes de
paysans  Golling. Souvent nous trouvions de la difficult  nous loger
et mme  vivre; car notre caravane tait nombreuse; mais ces embarras,
ces malheurs, taient des plaisirs.

Nous arrivmes de Golling  Hallein, ignorant jusqu' l'existence de ces
jolies mines de sel dont je parlais. Nous y trouvmes une nombreuse
socit de curieux, au milieu desquels nous dbutmes en vestes de
paysans et nos dames avec d'normes capotes de paysannes, dont elles
s'taient pourvues. Nous allmes  la mine sans la moindre ide de
descendre dans les galeries souterraines; la pense de se mettre 
cheval pour une route de trois quarts de lieue, sur une monture de bois,
semblait singulire, et nous craignions d'touffer au fond de ce vilain
trou noir. Mme Gherardi le considra un instant et dclara que, pour
elle, elle allait descendre et nous laissait toute libert.

Pendant les prparatifs, qui furent longs, car, avant de nous engouffrer
dans cette cavit fort profonde, il fallut chercher  dner, je m'amusai
 observer ce qui se passait dans la tte d'un joli officier bien blond
des chevau-lgers bavarois. Nous venions de faire connaissance avec cet
aimable jeune homme, qui parlait franais, et nous tait fort utile pour
nous faire entendre des paysans allemands de Hallein. Ce jeune officier,
quoique trs joli, n'tait point fat, et, au contraire, paraissait homme
d'esprit; ce fut Mme Gherardi qui fit cette dcouverte. Je voyais
l'officier devenir amoureux  vue d'oeil de la charmante Italienne, qui
tait folle de plaisir de descendre dans une mine et de l'ide que
bientt nous nous trouverions  cinq cents pieds sous terre. Mme
Gherardi, uniquement occupe de la beaut des puits, des grandes
galeries, et de la difficult vaincue, tait  mille lieues de songer 
plaire, et encore plus de songer  tre charme par qui que ce soit.
Bientt je fus tonn des tranges confidences que me fit, sans s'en
douter, l'officier bavarois. Il tait tellement occup de la figure
cleste, anime par un esprit d'ange, qui se trouvait  la mme table
que lui, dans une petite auberge de montagne,  peine claire par des
fentres garnies de vitres vertes, que je remarquai que souvent il
parlait sans savoir  qui, ni ce qu'il disait. J'avertis Mme Gherardi,
qui, sans moi, perdait ce spectacle, auquel une jeune femme n'est
peut-tre jamais insensible. Ce qui me frappait, c'tait la nuance de
folie qui, sans cesse, augmentait dans les rflexions de l'officier;
sans cesse il trouvait  cette femme des perfections plus invisibles 
mes yeux. A chaque moment, ce qu'il disait peignait d'une manire _moins
ressemblante_ la femme qu'il commenait  aimer. Je me disais: La Ghita
n'est assurment que l'occasion de tous les ravissements de ce pauvre
Allemand. Par exemple, il se mit  vanter la main de Mme Gherardi,
qu'elle avait eue frappe, d'une manire fort trange, par la petite
vrole, tant enfant, et qui en tait reste trs marque et assez
brune.

Comment expliquer ce que je vois? me disais-je. O trouver une
comparaison pour rendre ma pense plus claire?

A ce moment Mme Gherardi jouait avec le joli rameau couvert de diamants
mobiles, que les mineurs venaient de lui donner. Il faisait un beau
soleil: c'tait le 3 aot, et les petits prismes salins jetaient autant
d'clat que les beaux diamants dans une salle de bal fort claire.
L'officier bavarois,  qui tait chu un rameau plus singulier et plus
brillant, demanda  Mme Gherardi de changer avec lui. Elle y consentit;
en recevant ce rameau il le pressa sur son coeur avec un mouvement si
comique, que tous les Italiens se mirent  rire. Dans son trouble,
l'officier adressa  Mme Gherardi les compliments les plus exagrs et
les plus sincres. Comme je l'avais pris sous ma protection, je
cherchais  justifier la folie de ses louanges. Je disais  Ghita:
L'effet que produit sur ce jeune homme la noblesse de vos traits
italiens, de ces yeux tels qu'il n'en a jamais vus, est prcisment
semblable  celui que la cristallisation a opr sur la petite branche
de charmille que vous tenez et qui vous semble si jolie. Dpouille de
ses feuilles par l'hiver, assurment elle n'tait rien moins
qu'blouissante. La cristallisation du sel a recouvert les branches
noirtres de ce rameau avec des diamants si brillants et en si grand
nombre, que l'on ne peut plus voir qu' un petit nombre de places ses
branches telles qu'elles sont.

--Eh bien! que voulez-vous conclure de l? dit Mme Gherardi.

--Que ce rameau reprsente fidlement la Ghita, telle que l'imagination
de ce jeune officier la voit.

--C'est--dire, monsieur, que vous apercevez autant de diffrence entre
ce que je suis en ralit et la manire dont me voit cet aimable jeune
homme qu'entre une petite branche de charmille dessche et la jolie
aigrette de diamants que ces mineurs m'ont offerte.

--Madame, le jeune officier dcouvre en vous des qualits que nous, vos
anciens amis, nous n'avons jamais vues. Nous ne saurions apercevoir, par
exemple, un air de bont tendre et compatissante. Comme ce jeune homme
est Allemand, la premire qualit d'une femme,  ses yeux, est la
_bont_, et sur-le-champ, il aperoit dans vos traits l'expression de la
bont. S'il tait Anglais, il verrait en vous l'air aristocratique et
_lady like_[253] d'une duchesse, mais, s'il tait moi, il vous verrait
telle que vous tes, parce que depuis longtemps, et pour mon malheur, je
ne puis rien me figurer de plus sduisant.

  [253] L'air grande dame.

--Ah! j'entends, dit Ghita; au moment o vous commencez  vous occuper
d'une femme, vous ne la voyez plus _telle qu'elle est rellement_, mais
telle qu'il vous convient qu'elle soit. Vous comparez les illusions
favorables que produit ce commencement d'intrt  ces jolis diamants
qui cachent la branche de charmille effeuille par l'hiver, et qui ne
sont aperus, remarquez-le bien, que par l'oeil de ce jeune homme qui
commence  aimer.

--C'est, repris-je, ce qui fait que les propos des amants semblent si
ridicules aux gens sages, qui ignorent le phnomne de la
cristallisation.

--Ah! vous appelez cela _cristallisation_, dit Ghita; eh bien, monsieur,
cristallisez pour moi.

Cette image, singulire peut tre, frappa l'imagination de Mme Gherardi,
et quand nous fmes arrivs dans la grande salle de la mine, illumine
par cent petites lampes qui paraissaient tre dix mille,  cause des
cristaux de sel qui les refltaient de tous cts: Ah! ceci est fort
joli, dit-elle au jeune Bavarois, je cristallise pour cette salle, je
sens que je m'exagre sa beaut; et vous, cristallisez-vous?

--Oui, madame, rpondit navement le jeune officier, ravi d'avoir un
sentiment commun avec cette belle Italienne; mais, pour cela n'en
comprenant pas davantage ce qu'elle lui disait. Cette rponse simple
nous fit rire aux larmes, parce qu'elle dcida la jalousie du sot que
Ghita aimait et qui commena  devenir srieusement jaloux de l'officier
bavarois. Il prit le mot _cristallisation_ en horreur.

Au sortir de la mine d'Hallein, mon nouvel ami, le jeune officier, dont
les confidences involontaires m'amusaient beaucoup plus que tous les
dtails de l'exploitation du sel, apprit de moi que Mme Gherardi
s'appelait _Ghita_, et que l'usage, en Italie, tait de l'appeler devant
elle _la Ghita_. Le pauvre garon, tout tremblant, hasarda de l'appeler,
en lui parlant, _la Ghita_, et Mme Gherardi, amuse de l'air timidement
passionn du jeune homme et de la mine profondment irrite d'une autre
personne, invita l'officier  djeuner pour le lendemain, avant notre
dpart pour l'Italie. Ds qu'il se fut loign:--_Ah !_
expliquez-moi, ma chre amie, dit le personnage irrit, pourquoi vous
nous donnez la compagnie de ce blondin fade et aux yeux hbts?

--Parce que, monsieur, aprs dix jours de voyage, passant toute la
journe avec moi, vous me voyez tous telle que je suis, et ces yeux fort
tendres et que vous appelez _hbts_ me voient parfaite. N'est-ce pas,
Filippo, ajouta-t-elle en me regardant, ces yeux-l me couvrent d'une
_cristallisation_ brillante; je suis pour eux la perfection; et, ce
qu'il y a d'admirable, c'est que quoi que je fasse, quelque sottise
qu'il m'arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai
jamais de la perfection: cela est commode. Par exemple, vous, Annibalino
(l'amant que nous trouvions un peu sot s'appelait le colonel Annibal),
je parie que, dans ce moment, vous ne me trouvez pas exactement
parfaite? Vous pensez que je fais mal d'admettre ce jeune homme dans ma
socit. Savez-vous ce qui vous arrive, mon cher? Vous ne _cristallisez_
plus pour moi.

Le mot _cristallisation_ devint  la mode parmi nous, et il avait
tellement frapp l'imagination de la belle Ghita, qu'elle l'adopta pour
tout.

De retour  Bologne, on ne racontait gure d'anecdotes d'amour dans sa
loge qu'elle ne m'adresst la parole. Ce trait-ci confirme ou dtruit
telle de nos thories, me disait-elle. Les actes de folie rpts par
lesquels un amant aperoit toutes les perfections dans la femme qu'il
commence  aimer s'appelrent toujours _cristallisation_ entre nous. Ce
mot nous rappelait le plus aimable voyage. De ma vie je ne sentis si
bien la beaut touchante et solitaire des rives du lac de Garde, nous
passmes dans des barques des soires dlicieuses, malgr la chaleur
touffante. Nous trouvmes de ces instants qu'on n'oublie plus: ce fut
un des moments brillants de notre jeunesse.

Un soir, quelqu'un vint nous donner la nouvelle que la princesse
Lanfranchi et la belle Florenza se disputaient le coeur du jeune peintre
Oldofredi. La pauvre princesse semblait en tre rellement prise, et le
jeune artiste milanais ne paraissait occup que des charmes de Florenza.
On se demandait: Oldofredi est-il amoureux? Mais je supplie le lecteur
de croire que je ne prtends pas justifier ce genre de conversation,
dans lequel on a l'impertinence de ne pas se conformer aux rgles
imposes par les convenances franaises. Je ne sais pourquoi ce soir-l
notre amour-propre s'obstina  deviner si le peintre milanais tait
amoureux de la belle Florenza.

On se perdit dans la discussion d'un grand nombre de petits faits. Quand
nous fmes las de fixer notre attention sur des nuances presque
imperceptibles, et qui, au fond, n'taient gure concluantes, Mme
Gherardi se mit  nous raconter le petit roman qui, suivant elle, se
passait dans le coeur d'Oldofredi. Ds le commencement de son rcit,
elle eut le malheur de se servir du mot _cristallisation_; le colonel
Annibal, qui avait toujours sur le coeur la jolie figure de l'officier
bavarois, fit semblant de ne pas comprendre, et nous redemanda pour la
centime fois ce que nous entendions par le mot _cristallisation_.
C'est ce que je ne sens pas pour vous, lui rpondit vivement Mme
Gherardi. Aprs quoi, l'abandonnant dans son coin, avec son humeur
noire, et nous adressant la parole: Je crois, dit-elle, qu'un homme
commence  aimer quand je le vois triste. Nous nous rcrimes aussitt:
Comment, l'amour, _ce sentiment dlicieux qui commence si bien_...--Et
qui quelquefois finit si mal, par de l'humeur, par des querelles, dit
Mme Gherardi en riant et regardant Annibal. Je comprends votre
objection. Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez qu'une chose
dans la naissance de l'amour: on aime ou l'on n'aime pas. C'est ainsi
que le vulgaire s'imagine que le chant de tous les rossignols se
ressemble; mais nous, qui prenons plaisir  l'entendre, savons qu'il y a
pourtant dix nuances diffrentes de rossignol  rossignol.--Il me semble
pourtant, madame, dit quelqu'un, qu'on aime ou qu'on n'aime pas.--Pas du
tout, monsieur; c'est tout comme si vous disiez qu'un homme qui part de
Bologne pour aller  Rome est dj arriv aux portes de Rome quand, du
haut de l'Apennin, il voit encore notre tour Garisenda. Il y a loin de
l'une de ces deux villes  l'autre, et l'on peut tre au quart du
chemin,  la moiti, aux trois quarts, sans pour cela tre arriv 
Rome, et cependant l'on n'est plus  Bologne.--Dans cette belle
comparaison, dis-je, Bologne reprsente apparemment l'_indiffrence_ et
Rome l'_amour parfait_.--Quand nous sommes  Bologne, reprit Mme
Gherardi, nous sommes tout  fait indiffrents, nous ne songeons pas 
admirer d'une manire particulire la femme dont un jour peut-tre nous
serons amoureux  la folie; notre imagination songe bien moins encore 
nous exagrer son mrite. En un mot, comme nous disions  Hallein, la
_cristallisation_ n'a pas encore commenc.

A ces mots, Annibal se leva furieux, et sortit de la loge en nous
disant: Je reviendrai quand vous parlerez italien. Aussitt la
conversation se fit en franais, et tout le monde se prit  rire, mme
Mme Gherardi. Eh bien! voil l'amour parti, dit-elle, et l'on rit
encore. On sort de Bologne, on monte l'Apennin, l'on prend la route de
Rome...--Mais, madame, dit quelqu'un, nous voil bien loin du peintre
Oldofredi, ce qui lui donna un petit mouvement d'impatience qui,
probablement, fit tout  fait oublier Annibal et sa brusque
sortie.--Voulez-vous savoir, nous dit-elle, ce qui se passe quand on
quitte Bologne? D'abord je crois ce dpart compltement involontaire:
c'est un mouvement instinctif. Je ne dis pas qu'il ne soit accompagn de
beaucoup de plaisir. L'on admire, puis on se dit: Quel plaisir d'tre
aim de cette femme charmante! Enfin parat l'esprance; aprs
l'esprance (souvent conue bien lgrement, car l'on ne doute de rien,
pour peu que l'on ait de chaleur dans le sang), aprs l'esprance,
dis-je, on s'exagre avec dlices la beaut et les mrites de la femme
dont on espre tre aim.

Pendant que Mme Gherardi parlait, je pris une carte  jouer, sur le
revers de laquelle j'crivis Rome d'un ct et Bologne de l'autre, et,
entre Bologne et Rome, les quatre gtes que Mme Gherardi venait
d'indiquer.

1. L'admiration.

2. L'on arrive  ce second point de la route quand on se dit: Quel
plaisir d'tre aim de cette femme charmante!

3. La naissance de l'esprance marque le troisime gte.

4. L'on arrive au quatrime quand on s'exagre avec dlices la beaut et
les mrites de la femme qu'on aime. C'est ce que, nous autres adeptes,
nous appelons du mot de _cristallisation_, qui met Carthage en fuite.
Dans le fait, c'est difficile  comprendre.

Mme Gherardi continua: Pendant ces quatre mouvements de l'me, ou
manires d'tre, que Filippo vient de dessiner, je ne vois pas la plus
petite raison pour que notre voyageur soit triste. Le fait est que le
plaisir est vif, qu'il rclame toute l'attention dont l'me est
susceptible. On est srieux, mais l'on n'est point triste: la diffrence
est grande.--Nous entendons, madame, dit un des assistants, vous ne
parlez pas de ces malheureux auxquels il semble que tous les rossignols
rendent les mmes sons--La diffrence entre tre srieux et tre triste
(l'esser serio e l'esser mesto), reprit Mme Gherardi, est dcisive
lorsqu'il s'agit de rsoudre un problme tel que celui-ci: Oldofredi
aime-t-il la belle Florenza? Je crois qu'Oldofredi aime, parce que,
aprs avoir t fort occup de la Florenza, je l'ai vu triste et non pas
seulement srieux. Il est triste, parce que voici ce qui lui est arriv.
Aprs s'tre exagr le bonheur que pourrait lui donner le caractre
annonc par la figure raphalesque, les belles paules, les beaux bras,
en un mot les formes dignes de Canova de la belle marchesina Florenza,
il a probablement cherch  obtenir la confirmation des esprances qu'il
avait os concevoir. Trs probablement aussi, la Florenza, effraye
d'aimer un tranger qui peut quitter Bologne au premier moment, et
surtout trs fche qu'il ait pu concevoir sitt des esprances, les lui
aura tes avec barbarie.

Nous avions le bonheur de voir tous les jours de la vie Mme Gherardi;
une intimit parfaite rgnait dans cette socit; on s'y comprenait 
demi-mot; souvent j'y ai vu rire de plaisanteries qui n'avaient pas eu
besoin de la parole pour se faire entendre: un coup d'oeil avait tout
dit. Ici, un lecteur franais s'apercevra qu'une jolie femme d'Italie se
livre avec folie  toutes les ides bizarres qui lui passent par la
tte. A Rome,  Bologne,  Venise, une jolie femme est reine absolue;
rien ne peut tre plus complet que le despotisme qu'elle exerce dans sa
socit. A Paris, une jolie femme a toujours peur de l'opinion et du
bourreau de l'opinion: le _ridicule_. Elle a constamment au fond du
coeur la crainte des plaisanteries, comme un roi absolu la crainte d'une
charte. Voil la secrte pense qui vient la troubler au milieu d'une
joie de ses plaisirs, et lui donner tout  coup une mine srieuse. Une
Italienne trouverait bien ridicule cette autorit limite qu'une femme
de Paris exerce dans son salon. A la lettre, elle est toute-puissante
sur les hommes qui l'approchent, et dont toujours le bonheur, du moins
pendant la soire, dpend d'un de ses caprices: j'entends le bonheur des
simples amis. Si vous dplaisez  la femme qui rgne dans une loge, vous
voyez l'ennui dans ses yeux, et n'avez rien de mieux  faire que de
disparatre pour ce jour-l.

Un jour, je me promenais avec Mme Gherardi sur la route de la _Cascata
del Reno_; nous rencontrmes Oldofredi seul, fort anim, l'air trs
proccup, mais point sombre. Mme Gherardi l'appela et lui parla, afin
de mieux l'observer. Si je ne me trompe, dis-je  Mme Gherardi, ce
pauvre Oldofredi est tout  fait livr  la passion qu'il prend pour la
Florenza; dites-moi, de grce,  moi qui suis votre side,  quel point
de la maladie d'amour le croyez-vous arriv maintenant?--Je le vois, dit
Mme Gherardi, se promenant seul, et qui se dit  chaque instant: Oui,
elle m'aime. Ensuite il s'occupe  lui trouver de nouveaux charmes, 
se dtailler de nouvelles raisons de l'aimer  la folie.--Je ne le crois
pas si heureux que vous le supposez. Oldofredi doit avoir souvent des
doutes cruels; il ne peut pas tre si sr d'tre aim de la Florenza; il
ne sait pas comme nous  quel point elle considre peu, dans ces sortes
d'affaires, la richesse, le rang, la manire d'tre dans le monde[254].
Oldofredi est aimable, d'accord, mais ce n'est qu'un pauvre
tranger.--N'importe, dit Mme Gherardi, je parierais que nous venons de
le trouver dans un moment o les raisons pour esprer
l'emportaient.--Mais, dis-je, il avait l'air trop profondment troubl,
il doit avoir des moments de malheur affreux; il se dit: Mais, est-ce
qu'elle m'aime?--J'avoue, reprit Mme Gherardi, oubliant presque qu'elle
me parlait, que, quand la rponse qu'on se fait  soi-mme est
satisfaisante, il y a des moments de bonheur divin et tels que peut-tre
rien au monde ne peut leur tre compar. C'est l sans doute ce qu'il y
a de mieux dans la vie.

  [254] Tout est oppos entre la France et l'Italie. Par exemple, les
    richesses, la haute naissance, l'ducation parfaite, disposent 
    l'amour au del des Alpes, et en loignent en France.

Quand, enfin, l'me, fatigue et comme accable de sentiments si
violents, revient  la raison par lassitude, ce qui surnage aprs tant
de mouvements si opposs, c'est cette certitude: Je trouverai auprs de
_lui_ un bonheur que _lui seul_ au monde peut me donner. Je laissai peu
 peu mon cheval s'loigner de celui de Mme Gherardi. Nous fmes les
trois milles qui nous sparaient de Bologne sans dire une seule parole,
pratiquant la vertu nomme discrtion.




ERNESTINE

OU

LA NAISSANCE DE L'AMOUR


AVERTISSEMENT

Une femme de beaucoup d'esprit et de quelque exprience prtendait un
jour que l'amour ne nat pas aussi subitement qu'on le dit. Il me
semble, disait-elle, que je dcouvre sept poques tout  fait distinctes
dans la naissance de l'amour; et, pour prouver son dire, elle conta
l'anecdote suivante. On tait  la campagne, il pleuvait  verse, on
tait trop heureux d'couter.

                   *       *       *       *       *

Dans une me parfaitement indiffrente, une jeune fille habitant un
chteau isol, au fond d'une campagne, le plus petit tonnement excite
profondment l'attention. Par exemple, un jeune chasseur qu'elle
aperoit  l'improviste, dans le bois, prs du chteau.

Ce fut par un vnement aussi simple que commencrent les malheurs
d'Ernestine de S... Le chteau qu'elle habitait seule, avec son vieil
oncle, le comte de S..., bti dans le moyen ge, prs des bords du Drac,
sur une des roches immenses qui resserrent le cours de ce torrent,
dominait un des plus beaux sites du Dauphin. Ernestine trouva que le
jeune chasseur offert par le hasard  sa vue avait l'air noble. Son
image se prsenta plusieurs fois  sa pense: car  quoi songer dans cet
antique manoir?--Elle y vivait au sein d'une sorte de magnificence; elle
y commandait  un nombreux domestique; mais depuis vingt ans que le
matre et les gens taient vieux, tout s'y faisait toujours  la mme
heure; jamais la conversation ne commenait que pour blmer tout ce qui
se fait et s'attrister des choses les plus simples. Un soir de
printemps, le jour allait finir, Ernestine tait  sa fentre; elle
regardait le petit lac et le bois qui est au del: l'extrme beaut de
ce paysage contribuait peut-tre  la plonger dans une sombre rverie.
Tout  coup elle revit ce jeune chasseur qu'elle avait aperu quelques
jours auparavant; il tait encore dans le petit bois au del du lac; il
tenait un bouquet de fleurs  la main; il s'arrta comme pour la
regarder; elle le vit donner un baiser  ce bouquet et ensuite le placer
avec une sorte de respect dans le creux d'un grand chne sur le bord du
lac.

Que de penses cette seule action fit natre! et que de penses d'un
intrt trs vif, si on les compare aux sensations monotones qui,
jusqu' ce moment, avaient rempli la vie d'Ernestine! Une nouvelle
existence commence pour elle; osera-t-elle aller voir ce bouquet? Dieu!
quelle imprudence, se dit-elle en tressaillant; et si, au moment o
j'approcherai du grand chne, le jeune chasseur vient  sortir des
bosquets voisins! Quelle honte! Quelle ide prendrait-il de moi? Ce bel
arbre tait pourtant le but habituel de ses promenades solitaires,
souvent elle allait s'asseoir sur ses racines gigantesques, qui
s'lvent au-dessus de la pelouse et forment, tout  l'entour du tronc,
comme autant de bancs naturels abrits par son vaste ombrage.

La nuit, Ernestine put  peine fermer l'oeil; le lendemain, ds cinq
heures du matin,  peine l'aurore a-t-elle paru, qu'elle monte dans les
combles du chteau. Ses yeux cherchent le grand chne au del du lac; 
peine l'a-t-elle aperu, qu'elle reste immobile et comme sans
respiration. Le bonheur si agit des passions succde au contentement
sans objet et presque machinal de la premire jeunesse.

Dix jours s'coulent. Ernestine compte les jours! Une fois seulement,
elle a vu le jeune chasseur; il s'est approch de l'arbre chri, et il
avait un bouquet qu'il y a plac comme le premier.--Le vieux comte de
S... remarque qu'elle passe sa vie  soigner une volire qu'elle a
tablie dans les combles du chteau; c'est qu'assise auprs d'une petite
fentre dont la persienne est ferme, elle domine toute l'tendue du
bois au del du lac. Elle est bien sre que son inconnu ne peut
l'apercevoir, et c'est alors qu'elle pense  lui sans contrainte. Une
ide lui vient et la tourmente. S'il croit qu'on ne fait aucune
attention  ses bouquets, il en conclura qu'on mprise son hommage, qui,
aprs tout, n'est qu'une simple politesse, et, pour peu qu'il ait l'me
bien place, il ne paratra plus. Quatre jours s'coulent encore, mais
avec quelle lenteur! Le cinquime, la jeune fille, passant par hasard
auprs du grand chne, n'a pu rsister  la tentation de jeter un coup
d'oeil sur le petit creux o elle a vu dposer les bouquets. Elle tait
avec sa gouvernante et n'avait rien  craindre. Ernestine pensait bien
ne trouver que des fleurs fanes;  son inexprimable joie, elle voit un
bouquet compos des fleurs les plus rares et les plus jolies; il est
d'une fracheur blouissante; pas un ptale des fleurs les plus
dlicates n'est fltri. A peine a-t-elle aperu tout cela du coin de
l'oeil, que, sans perdre de vue sa gouvernante, elle a parcouru avec la
lgret d'une gazelle toute cette partie du bois  cent pas  la ronde.
Elle n'a vu personne; bien sre de n'tre pas observe, elle revient au
grand chne, elle ose regarder avec dlices le bouquet charmant. O ciel!
il y a un petit papier presque imperceptible, il est attach au noeud du
bouquet. Qu'avez-vous, mon Ernestine? dit la gouvernante alarme du
petit cri qui accompagne cette dcouverte.--Rien, bonne amie, c'est une
perdrix qui s'est leve  mes pieds.--Il y a quinze jours, Ernestine
n'aurait pas eu l'ide de mentir. Elle se rapproche de plus en plus du
bouquet charmant, elle penche la tte, et, les joues rouges comme le
feu, sans oser y toucher, elle lit sur le petit morceau de papier:

Voici un mois que tous les matins j'apporte un bouquet. Celui-ci
sera-t-il assez heureux pour tre aperu?

Tout est ravissant dans ce joli billet; l'criture anglaise qui traa
ces mots est de la forme la plus lgante. Depuis quatre ans qu'elle a
quitt Paris et le couvent le plus  la mode du faubourg Saint-Germain,
Ernestine n'a rien vu d'aussi joli. Tout  coup elle rougit beaucoup,
elle se rapproche de sa gouvernante, et l'engage  retourner au chteau.
Pour y arriver plus vite, au lieu de remonter dans le vallon et de faire
le tour du lac comme de coutume, Ernestine prend le sentier du petit
pont qui mne au chteau en ligne droite. Elle est pensive, elle se
promet de ne plus revenir de ce ct; car enfin elle vient de dcouvrir
que c'est une espce de billet qu'on a os lui adresser. Cependant, il
n'tait pas ferm, se dit-elle tout bas. De ce moment sa vie est agite
par une affreuse anxit. Quoi donc! ne peut-elle pas, mme de loin,
aller revoir l'arbre chri? Le sentiment du devoir s'y oppose. Si je
vais sur l'autre rive du lac, se dit-elle, je ne pourrai plus compter
sur les promesses que je me fais  moi-mme. Lorsqu' huit heures elle
entendit le portier fermer la grille du petit pont, ce bruit qui lui
tait tout espoir sembla la dlivrer d'un poids norme qui accablait sa
poitrine; elle ne pourrait plus maintenant manquer  son devoir, quand
mme elle aurait la faiblesse d'y consentir.

Le lendemain, rien ne peut la tirer d'une sombre rverie; elle est
abattue, ple; son oncle s'en aperoit; il fait mettre les chevaux 
l'antique berline, on parcourt les environs, on va jusqu' l'avenue du
chteau de Mme Dayssin,  trois lieues de l. Au retour, le comte de
S... donne l'ordre d'arrter dans le petit bois, au del du lac; la
berline s'avance sur la pelouse, il veut revoir le chne immense qu'il
n'appelle jamais que le _contemporain de Charlemagne_. Ce grand
empereur peut l'avoir vu, dit-il, en traversant nos montagnes pour aller
en Lombardie, vaincre le roi Didier; et cette pense d'une vie si
longue semble rajeunir un vieillard presque octognaire Ernestine est
bien loin de suivre les raisonnements de son oncle; ses joues sont
brlantes; elle va donc se trouver encore une fois auprs du vieux
chne; elle s'est promis de ne pas regarder dans la petite cachette. Par
un mouvement instinctif, sans savoir ce qu'elle fait, elle y jette les
yeux, elle voit le bouquet, elle plit. Il est compos de roses
panaches de noir.--Je suis bien malheureux, il faut que je m'loigne
pour toujours. Celle que j'aime ne daigne pas apercevoir mon
hommage.--Tels sont les mots tracs sur le petit papier fix au
bouquet. Ernestine les a lus avant d'avoir le temps de se dfendre de
les voir. Elle est si faible, qu'elle est oblige de s'appuyer contre
l'arbre; et bientt elle fond en larmes. Le soir, elle se dit: Il
s'loignera pour toujours, et je ne le verrai plus!

Le lendemain, en plein midi, par le soleil du mois d'aot, comme elle se
promenait avec son oncle sous l'alle de platanes le long du lac, elle
voit sur l'autre rive le jeune homme s'approcher du grand chne; il
saisit son bouquet, le jette dans le lac et disparat. Ernestine a
l'ide qu'il y avait du dpit dans son geste, bientt elle n'en doute
plus. Elle s'tonne d'avoir pu en douter un seul instant; il est vident
que, se voyant mpris, il va partir; jamais elle ne le reverra.

Ce jour-l on est fort inquiet au chteau, o elle seule rpand quelque
gaiet. Son oncle prononce qu'elle est dcidment indispose; une pleur
mortelle, une certaine contraction dans les traits, ont boulevers cette
figure nave, o se peignaient nagure les sensations si tranquilles de
la premire jeunesse. Le soir, quand l'heure de la promenade est venue,
Ernestine ne s'oppose point  ce que son oncle la dirige vers la pelouse
au del du lac. Elle regarde en passant, et d'un oeil morne o les
larmes sont  peine retenues, la petite cachette  trois pieds au-dessus
du sol, bien sre de n'y rien trouver; elle a trop bien vu jeter le
bouquet dans le lac. Mais,  surprise! elle en aperoit un autre.--Par
piti pour mon affreux malheur, daignez prendre la rose blanche.
Pendant qu'elle relit ces mots tonnants, sa main, sans qu'elle le
sache, a dtach la rose blanche qui est au milieu du bouquet.--Il est
donc bien malheureux, se dit-elle!--En ce moment son oncle l'appelle,
elle le suit, mais elle est heureuse. Elle tient sa rose blanche dans
son petit mouchoir de batiste, et la batiste est si fine, que tout le
temps que dure encore la promenade, elle peut apercevoir la couleur de
la rose  travers le tissu lger. Elle tient son mouchoir de manire 
ne pas faner cette rose chrie.

A peine rentre, elle monte en courant l'escalier rapide qui conduit 
sa petite tour, dans l'angle du chteau. Elle ose enfin contempler sans
contrainte cette rose adore et en rassasier ses regards  travers les
douces larmes qui s'chappent de ses yeux.

Que veulent dire ces pleurs? Ernestine l'ignore. Si elle pouvait deviner
le sentiment qui les fait couler, elle aurait le courage de sacrifier la
rose qu'elle vient de placer avec tant de soin dans son verre de
cristal, sur sa petite table d'acajou. Mais, pour peu que le lecteur ait
le chagrin de n'avoir plus vingt ans, il devinera que ces larmes, loin
d'tre de la douleur, sont les compagnes insparables de la vue inopine
d'un bonheur extrme; elles veulent dire: _Qu'il est doux d'tre
aim!_--C'est dans un moment o le saisissement du premier bonheur de
sa vie garait son jugement qu'Ernestine a eu le tort de prendre cette
fleur. Mais elle n'en est pas encore  voir et  se reprocher cette
inconsquence.

Pour nous, qui avons moins d'illusions, nous reconnaissons la troisime
priode de la naissance de l'amour: l'apparition de l'espoir. Ernestine
ne sait pas que son coeur se dit, en regardant cette rose: Maintenant,
il est certain qu'il m'aime.

Mais peut-il tre vrai qu'Ernestine soit sur le point d'aimer? Ce
sentiment ne choque-t-il pas toutes les rgles du plus simple bon sens?
Quoi! elle n'a vu que trois fois l'homme qui, dans ce moment, lui fait
verser des larmes brlantes! Et encore elle ne l'a vu qu' travers le
lac,  une grande distance,  cinq cents pas peut-tre. Bien plus, si
elle le rencontrait sans fusil et sans veste de chasse, peut-tre
qu'elle ne le reconnatrait pas. Elle ignore son nom, ce qu'il est, et
pourtant ses journes se passent  se nourrir de sentiments passionns,
dont je suis oblig d'abrger l'expression, car je n'ai pas l'espace
qu'il faut pour faire un roman. Ces sentiments ne sont que des
variations de cette ide: Quel bonheur d'en tre aime! Ou bien elle
examine cette autre question bien autrement importante: Puis-je esprer
d'en tre aime vritablement? N'est-ce point par jeu qu'il me dit qu'il
m'aime? Quoique habitant un chteau bti par Lesdiguires, et
appartenant  la famille d'un des plus braves compagnons du fameux
conntable, Ernestine ne s'est point fait cette autre objection: Il est
peut-tre le fils d'un paysan du voisinage. Pourquoi? Elle vivait dans
une solitude profonde.

Certainement Ernestine tait bien loin de reconnatre la nature des
sentiments qui rgnaient dans son coeur. Si elle et pu prvoir o ils
la conduisaient, elle aurait eu une chance d'chapper  leur empire. Une
jeune Allemande, une Anglaise, une Italienne, eussent reconnu l'amour;
notre sage ducation ayant pris le parti de nier aux jeunes filles
l'existence de l'amour, Ernestine ne s'alarmait que vaguement de ce qui
se passait dans son coeur; quand elle rflchissait profondment, elle
n'y voyait que de la simple amiti. Si elle avait pris une seule rose,
c'est qu'elle et craint, en agissant autrement, d'affliger son nouvel
ami et de le perdre. Et, d'ailleurs, se disait-elle, aprs y avoir
beaucoup song, il ne faut pas manquer  la politesse.

Le coeur d'Ernestine est agit par les sentiments les plus violents.
Pendant quatre journes, qui paraissent quatre sicles  la jeune
solitaire, elle est retenue par une crainte indfinissable, elle ne sort
pas du chteau. Le cinquime jour son oncle, toujours plus inquiet de sa
sant, la force  l'accompagner dans le petit bois; elle se trouve prs
de l'arbre fatal; elle lit sur le petit fragment de papier cach dans le
bouquet:

Si vous daignez prendre ce camellia panach, dimanche je serai 
l'glise de votre village.

Ernestine vit  l'glise un homme mis avec une simplicit extrme, et
qui pouvait avoir trente-cinq ans. Elle remarqua qu'il n'avait pas mme
de croix. Il lisait, et, en tenant son livre d'heures d'une certaine
manire, il ne cessa presque pas un instant d'avoir les yeux sur elle.
C'est dire que, pendant tout le service, Ernestine fut hors d'tat de
penser  rien. Elle laissa choir son livre d'heures, en sortant de
l'antique banc seigneurial, et faillit tomber elle-mme en le ramassant.
Elle rougit beaucoup de sa maladresse. Il m'aura trouve si gauche, se
dit-elle aussitt, qu'il aura honte de s'occuper de moi. En effet, 
partir du moment o ce petit accident tait survenu, elle ne vit plus
l'tranger. Ce fut en vain qu'aprs tre monte en voiture elle s'arrta
pour distribuer quelques pices de monnaie  tous les petits garons du
village, elle n'aperut point, parmi les groupes de paysans qui jasaient
auprs de l'glise, la personne que, pendant la messe, elle n'avait
jamais os regarder. Ernestine, qui jusqu'alors avait t la sincrit
mme, prtendit avoir oubli son mouchoir. Un domestique rentra dans
l'glise et chercha longtemps dans le banc du seigneur ce mouchoir qu'il
n'avait garde de trouver. Mais le retard amen par cette petite ruse fut
inutile, elle ne revit plus le chasseur, C'est clair, se dit-elle; Mlle
de C... me dit une fois que je n'tais pas jolie et que j'avais dans le
regard quelque chose d'imprieux et de repoussant; il ne me manquait
plus que de la gaucherie; il me mprise sans doute.

Les tristes penses l'agitrent pendant deux ou trois visites que son
oncle fit avant de rentrer au chteau.

A peine de retour, vers les quatre heures, elle courut sous l'alle de
platanes, le long du lac. La grille de la chausse tait ferme  cause
du dimanche; heureusement, elle aperut un jardinier; elle l'appela et
le pria de mettre la barque  flot et de la conduire de l'autre ct du
lac. Elle prit terre  cent pas du grand chne. La barque ctoyait et se
trouvait toujours assez prs d'elle pour la rassurer. Les branches
basses et  peu prs horizontales du chne immense s'tendaient presque
jusqu'au lac. D'un pas dcid et avec une sorte de sang-froid sombre et
rsolu, elle s'approcha de l'arbre, de l'air dont elle et march  la
mort. Elle tait bien sre de ne rien trouver dans la cachette; en
effet, elle n'y vit qu'une fleur fane qui avait appartenu au bouquet de
la veille:--S'il et t content de moi, se dit-elle; il n'et pas
manqu de me remercier par un bouquet.

Elle se fit ramener au chteau, monta chez elle en courant, et, une fois
dans sa petite tour, bien sre de n'tre pas surprise, fondit en larmes.
Mlle de C... avait bien raison, se dit-elle; pour me trouver jolie, il
faut me voir  cinq cents pas de distance. Comme dans ce pays de
libraux, mon oncle ne voit personne que des paysans et des curs, mes
manires doivent avoir contract quelque chose de rude, peut-tre de
grossier. J'aurai dans le regard une expression imprieuse et
repoussante.--Elle s'approche de son miroir pour observer ce regard,
elle voit des yeux d'un bleu sombre noys de pleurs.--Dans ce moment,
dit-elle, je ne puis avoir cet air imprieux qui m'empchera toujours de
plaire.

Le dner sonna; elle eut beaucoup de peine  scher ses larmes. Elle
parut enfin dans le salon; elle y trouva M. Villars, vieux botaniste,
qui, tous les ans, venait passer huit jours avec M. de S..., au grand
chagrin de sa bonne, rige en gouvernante, qui, pendant ce temps,
perdait sa place  la table de M. le comte. Tout se passa fort bien
jusqu'au moment du Champagne; on apporta le seau prs d'Ernestine. La
glace tait fondue depuis longtemps. Elle appela un domestique et lui
dit: Changez cette eau et mettez-y de la glace, vite.--Voil un petit
ton imprieux qui te va fort bien, dit en riant son bon grand-oncle. Au
mot d'_imprieux_, les larmes inondrent les yeux d'Ernestine, au point
qu'il lui fut impossible de les cacher; elle fut oblige de quitter le
salon, et comme elle fermait la porte, on entendit que ses sanglots la
suffoquaient. Les vieillards restrent tout interdits.

Deux jours aprs, elle passa prs du grand chne; elle s'approcha et
regarda dans la cachette, comme pour revoir les lieux o elle avait t
heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle les
saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en
courant pour le chteau, sans s'inquiter si l'inconnu, cach dans le
bois, n'avait point observ ses mouvements, ide qui, jusqu' ce jour,
ne l'avait jamais abandonne. Essouffle et ne pouvant plus courir, elle
fut oblige de s'arrter vers le milieu de la chausse. A peine eut-elle
repris un peu sa respiration, qu'elle se remit  courir avec toute la
rapidit dont elle tait capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite
chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses
petits billets, se mit  baiser ces bouquets avec transport, mouvement
qui la fit rougir, quand elle s'en aperut. Ah! jamais je n'aurai l'air
imprieux, se disait-elle; je me corrigerai.

Enfin, quand elle eut assez tmoign toute sa tendresse  ces jolis
bouquets, composs des fleurs les plus rares, elle lut les billets (Un
homme et commenc par l). Le premier, celui qui tait dat du
dimanche,  cinq heures, disait: Je me suis refus le plaisir de vous
voir aprs le service; je ne pouvais tre seul; je craignais qu'on ne
lt dans mes yeux l'amour dont je brle pour vous.--Elle relut trois
fois ces mots: _l'amour dont je brle pour vous_, puis elle se leva pour
aller voir  sa psych si elle avait l'air imprieux; elle continua:
_l'amour dont je brle pour vous_. Si votre coeur est libre, daignez
emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre.

Le second billet, celui du lundi, tait au crayon, et mme assez mal
crit; mais Ernestine n'en tait plus au temps o la jolie criture
anglaise de son inconnu tait un charme  ses yeux; elle avait des
affaires trop srieuses pour faire attention  ces dtails.

Je suis venu. J'ai t assez heureux pour que quelqu'un parlt de vous
en ma prsence. On m'a dit qu'hier vous avez travers le lac. Je vois
que vous n'avez pas daign prendre le billet que j'avais laiss. Il
dcide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la
folie,  mon ge,  m'attacher  une fille du vtre. Adieu pour
toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'tre importun  celui de vous
avoir trop longtemps occupe d'une passion peut tre ridicule  vos
yeux.--_D'une passion!_ dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce
moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beaut, et 
la fleur de la jeunesse, s'cria avec ravissement: Il daigne m'aimer:
ah! mon Dieu! que je suis heureuse! Elle tomba  genoux devant une
charmante madone de Carlo Dolci rapporte d'Italie par un de ses
aeux.--Ah! oui, je serai bonne et vertueuse! s'cria-t-elle les larmes
aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes dfauts, pour que
je puisse m'en corriger, maintenant, tout m'est possible.

Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la
jeta dans des transports de bonheur. Bientt elle remarqua une vrit
tablie dans son coeur depuis fort longtemps: c'est que jamais elle
n'aurait pu s'attacher  un homme de moins de quarante ans (L'inconnu
parlait  son ge). Elle se souvint qu' l'glise, comme il tait un peu
chauve, il lui avait paru avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais
elle ne pouvait tre sre de cette ide; elle avait si peu os le
regarder! et elle tait si trouble! Durant la nuit, Ernestine ne ferma
pas l'oeil. De sa vie, elle n'avait eu l'ide d'un semblable bonheur.
Elle se releva pour crire en anglais sur son livre d'honneur: _N'tre
jamais imprieuse._ Je fais ce voeu le 30 septembre 18...

Pendant cette nuit, elle se dcida de plus en plus sur cette vrit: il
est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de
rver aux bonnes qualits de cet inconnu, il lui vint dans l'ide
qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore
celui d'tre pauvre. Il tait mis d'une manire si simple  l'glise,
que sans doute il tait pauvre. Rien ne peut galer sa joie  cette
dcouverte. Il n'aura jamais l'air bte et fat de nos amis, MM. tels et
tels, quand ils viennent,  la Saint-Hubert, faire l'honneur  mon oncle
de tuer ses chevreuils, et qu' table ils nous comptent leurs exploits
de jeunesse, sans qu'on les en prie.

Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il ft pauvre! En ce cas, rien ne
manque  mon bonheur! Elle se leva une seconde fois pour allumer sa
bougie  la veilleuse, et rechercher une valuation de sa fortune qu'un
jour un de ses cousins avait crite sur un de ses livres. Elle trouva
dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante
ou cinquante. Comme elle mditait sur ce chiffre, quatre heures
sonnrent; elle tressaillit. Peut-tre fait-il assez de jour pour que
je puisse apercevoir mon arbre chri. Elle ouvrit ses persiennes; en
effet elle vit le grand chne et sa verdure sombre; mais, grce au clair
de lune, et non point par le secours des premires lueurs de l'aube, qui
tait encore fort loigne.

En s'habillant le matin, elle se dit: Il ne faut pas que l'amie d'un
homme de quarante ans soit mise comme une enfant. Et pendant une heure
elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui
composrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la
salle  manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne
purent s'empcher de partir d'un clat de rire. Approche-toi donc, dit
le vieux comte de S..., ancien chevalier de Saint-Louis, bless 
Quiberon; approche-toi, mon Ernestine; tu es mise comme si tu avais
voulu te dguiser ce matin en femme de quarante ans. A ces mots elle
rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune
fille. Dieu me pardonne! dit le bon oncle  la fin du repas en
s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai,
monsieur, que Mlle Ernestine a, ce matin, toutes les manires d'une
femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux
domestiques qui me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois
fois  l'preuve pour tre sr de mon observation. Cette remarque
redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en
parlant d'une flicit qui dj tait au comble.

Ce fut avec peine qu'elle put se dgager de la socit aprs djeuner.
Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient se lasser de l'attaquer sur
son petit air vieux. Elle remonta chez elle, elle regarda le chne. Pour
la premire fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir sa
flicit, mais sans qu'elle pt se rendre compte de ce changement
soudain. Ce qui diminua le ravissement auquel elle tait livre depuis
le moment o, la veille, plonge dans le dsespoir, elle avait trouv
les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle se fit: Quelle
conduite dois-je tenir avec mon ami pour qu'il m'estime? Un homme
d'autant d'esprit et qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit tre
bien svre. Son estime pour moi tombera tout  fait si je me permets
une fausse dmarche.

Comme Ernestine se livrait  ce monologue, dans la situation la plus
propre  seconder les mditations srieuses d'une jeune fille devant sa
psych, elle observa, avec un tonnement ml d'horreur, qu'elle avait 
sa ceinture un crochet en or avec de petites chanes portant le d, les
ciseaux et leur petit tui, bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser
d'admirer encore la veille, et que son oncle lui avait donn pour le
jour de sa fte il n'y avait pas quinze jours. Ce qui lui fit regarder
ce bijou avec horreur et le lui fit ter avec tant d'empressement, c'est
qu'elle se rappela que sa bonne lui avait dit qu'il cotait huit cent
cinquante francs, et qu'il avait t achet chez le fameux bijoutier de
Paris, qui s'appelait Laurenot: Que penserait de moi mon ami, lui qui
a l'honneur d'tre pauvre, s'il me voyait un bijou d'un prix si
ridicule? Quoi de plus absurde que d'afficher ainsi les gots d'une
bonne mnagre; car c'est ce que veulent dire ces ciseaux, cet tui, ce
d, que l'on porte sans cesse avec soi; et la bonne mnagre ne pense
pas que ce bijou cote chaque anne l'intrt de son prix. Elle se mit
 calculer srieusement et trouva que ce bijou cotait prs de cinquante
francs par an.

Cette belle rflexion d'conomie domestique, qu'Ernestine devait 
l'ducation trs forte qu'elle avait reue d'un conspirateur cach
pendant plusieurs annes au chteau de son oncle, cette rflexion,
dis-je, ne fit qu'loigner la difficult. Quand elle eut renferm dans
sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien revenir  cette
question embarrassante: Que faut-il faire pour ne pas perdre l'estime
d'un homme d'autant d'esprit?

Les mditations d'Ernestine (que le lecteur aura peut-tre reconnues
pour tre tout simplement la cinquime priode de la naissance de
l'amour) nous conduiraient fort loin. Cette jeune fille avait un esprit
juste, pntrant, vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle, qui avait
eu de l'esprit jadis, et  qui il en restait encore sur les deux ou
trois sujets qui l'intressaient depuis longtemps, son oncle avait
remarqu qu'elle apercevait spontanment toutes les consquences d'une
ide. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il tait dans ses jours de
gaiet, et la gouvernante avait remarqu que cette plaisanterie en tait
le signe indubitable, il avait coutume, dis-je, de plaisanter son
Ernestine sur ce qu'il appelait son _coup d'oeil militaire_. C'est
peut-tre cette qualit qui, plus tard, lorsqu'elle a paru dans le monde
et qu'elle a os parler, lui a fait jouer un rle si brillant. Mais, 
l'poque dont nous nous entretenons, Ernestine, malgr son esprit,
s'embrouilla tout  fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut sur
le point de ne pas aller se promener du ct de l'arbre: Une seule
tourderie, se disait-elle, annonant l'enfantillage d'une petite fille,
peut me perdre dans l'esprit de mon ami. Mais, malgr des arguments
extrmement subtils, et o elle employait toute la force de sa tte,
elle ne possdait pas encore l'art si difficile de dominer ses passions
par son esprit. L'amour dont la pauvre fille tait transporte  son
insu faussait tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop tt, pour
son bonheur,  s'acheminer vers l'arbre fatal. Aprs bien des
hsitations, elle s'y trouva avec sa femme de chambre vers une heure.
Elle s'loigna de cette femme et s'approcha de l'arbre, brillante de
joie, la pauvre petite! Elle semblait voler sur le gazon et non pas
marcher. Le vieux botaniste, qui tait de la promenade, en fit faire
l'observation  la femme de chambre, comme elle s'loignait d'eux en
courant.

Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin d'oeil. Ce n'est pas
qu'elle ne trouvt un bouquet dans le creux de l'arbre; il tait
charmant et trs frais, ce qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y
avait donc pas longtemps que son ami s'tait trouv prcisment  la
mme place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques traces de ses
pas; ce qui la charma encore, c'est qu'au lieu d'un simple petit morceau
de papier crit, il y avait un billet, et un long billet. Elle vola  la
signature; elle avait besoin de savoir son nom de baptme. Elle lut; la
lettre lui tomba des mains, ainsi que le bouquet. Un frisson mortel
s'empara d'elle. Elle avait lu au bas du billet le nom de Philippe
Astzan. Or M. Astzan tait connu dans le chteau du comte de S... pour
tre l'amant de Mme Dayssin, femme de Paris fort riche, fort lgante,
qui venait tous les ans scandaliser la province en osant passer quatre
mois seule, dans son chteau, avec un homme qui n'tait pas son mari.
Pour comble de douleur, elle tait veuve, jeune, jolie, et pouvait
pouser M. Astzan. Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous
venons de les dire, taient vraies, paraissaient bien autrement
envenimes dans les discours des personnages tristes et grands ennemis
des erreurs du bel ge, qui venaient quelquefois en visite  l'antique
manoir du grand-oncle d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un
bonheur si pur et si vif, c'tait le premier de sa vie, ne fut remplac
par un malheur poignant et sans espoir. Le cruel! il a voulu se jouer
de moi, se disait Ernestine, il a voulu se donner un but dans ses
parties de chasse, tourner la tte d'une petite fille, peut-tre dans
l'intention d'en amuser Mme Dayssin. Et moi qui songeais  l'pouser!
Quel enfantillage! quel comble d'humiliation! Comme elle avait cette
triste pense, Ernestine tomba vanouie  ct de l'arbre fatal que
depuis trois mois elle avait si souvent regard. Du moins, une
demi-heure aprs, c'est l que la femme de chambre et le vieux botaniste
la trouvrent sans mouvement. Pour surcrot de malheur, quand on l'eut
rappele  la vie, Ernestine aperut  ses pieds la lettre d'Astzan,
ouverte du ct de la signature et de manire qu'on pouvait la lire.
Elle se leva prompte comme un clair, et mit le pied sur la lettre.

Elle expliqua son accident, et put, sans tre observe, ramasser la
lettre fatale. De longtemps il ne lui fut pas possible de la lire, car
sa gouvernante la fit asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela
un ouvrier occup dans les champs, qui alla chercher la voiture au
chteau. Ernestine, pour se dispenser de rpondre aux rflexions sur son
accident, feignit de ne pouvoir parler; un mal  la tte affreux lui
servit de prtexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La voiture
arriva. Plus livre  elle-mme, une fois qu'elle y fut place, on ne
saurait dcrire la douleur dchirante qui pntra son me pendant le
temps qu'il fallut  la voiture pour revenir au chteau. Ce qu'il y
avait de plus affreux dans son tat, c'est qu'elle tait oblige de se
mpriser elle-mme. La lettre fatale qu'elle sentait dans son mouchoir
lui brlait la main. La nuit vint pendant qu'on la ramenait au chteau;
elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarqut. La vue des toiles si
brillantes, pendant une belle nuit du midi de la France, la consola un
peu. Tout en prouvant les effets de ces mouvements de passion, la
simplicit de son ge tait bien loin de pouvoir s'en rendre compte.
Ernestine dut le premier moment de rpit, aprs deux heures de la
douleur morale la plus atroce,  une rsolution courageuse. Je ne lirai
pas cette lettre dont je n'ai vu que la signature; je la brlerai, se
dit-elle, en arrivant au chteau. Alors elle put s'estimer au moins
comme ayant du courage, car le parti de l'amour, quoique vaincu en
apparence, n'avait pas manqu d'insinuer modestement que cette lettre
expliquait peut-tre d'une manire satisfaisante les relations de M.
Astzan avec Mme Dayssin.

En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu. Le lendemain, ds
huit heures du matin, elle se remit  travailler  son piano, qu'elle
avait fort nglig depuis deux mois. Elle reprit la collection des
Mmoires sur l'histoire de France, publis par Petiot, et recommena 
faire de longs extraits des Mmoires du sanguinaire Montluc. Elle eut
l'adresse de se faire offrir de nouveau par le vieux botaniste un cours
d'histoire naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme, simple
comme ses plantes, ne put se taire sur l'application tonnante qu'il
remarquait chez son lve; il en tait merveill. Quant  elle, tout
lui tait indiffrent; toutes les ides la ramenaient galement au
dsespoir. Son oncle tait fort alarm: Ernestine maigrissait  vue
d'oeil. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le bon vieillard,
qui, contre l'ordinaire des gens de son ge, n'avait pas rassembl sur
lui mme tout l'intrt qu'il pouvait prendre aux choses de la vie,
s'imagina qu'elle tait attaque de la poitrine. Ernestine le crut
aussi, et elle dut  cette ide les seuls moments passables qu'elle eut
 cette poque; l'espoir de mourir bientt lui faisait supporter la vie
sans impatience.

Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment que celui d'une
douleur d'autant plus profonde, qu'elle avait sa source dans le mpris
d'elle-mme; comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put se
consoler en se disant que personne au monde ne pouvait souponner ce qui
s'tait pass dans son coeur, et que probablement l'homme cruel qui
l'avait tant occupe ne saurait deviner la centime partie de ce qu'elle
avait senti pour lui. Au milieu de son malheur, elle ne manquait pas de
courage; elle n'eut aucune peine  jeter au feu sans les lire deux
lettres sur l'adresse desquelles elle reconnut la funeste criture
anglaise.

Elle s'tait promis de ne jamais regarder la pelouse au-del du lac;
dans le salon, jamais elle ne levait les yeux sur les croises qui
donnaient de ce ct. Un jour, prs de six semaines aprs celui o elle
avait lu le nom de Philippe Astzan, son matre d'histoire naturelle, le
bon M. Villars, eut l'ide de lui faire une leon sur les plantes
aquatiques; il s'embarqua avec elle et se fit conduire vers la partie du
lac qui remontait dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la
barque, un regard de ct et presque involontaire lui donna la certitude
qu'il n'y avait personne auprs du grand chne; elle remarqua  peine
une partie de l'corce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste.
Deux heures plus tard, quand elle repassa, aprs la leon, vis--vis le
grand chne, elle frissonna en reconnaissant que ce qu'elle avait pris
pour un accident de l'corce dans l'arbre tait la couleur de la veste
de chasse de Philippe Astzan, qui, depuis deux heures, assis sur une
des racines du chne, tait immobile comme s'il et t mort. En se
faisant cette comparaison  elle-mme, l'esprit d'Ernestine se servit
aussi de ce mot: _comme s'il tait mort_; il la frappa. S'il tait
mort, il n'y aurait plus d'inconvenance  me tant occuper de lui.
Pendant quelques minutes cette supposition fut un prtexte pour se
livrer  un amour rendu tout-puissant par la vue de l'objet aim.

Cette dcouverte la troubla beaucoup. Le lendemain, dans la soire, un
cur du voisinage, qui tait en visite au chteau, demanda au comte de
S... de lui prter le _Moniteur_. Pendant que le vieux valet de chambre
allait prendre dans la bibliothque la collection des _Moniteurs_ du
mois: Mais, cur, dit le comte, vous n'tes plus curieux cette anne,
voil la premire fois que vous me demandez le _Moniteur_!--Monsieur le
comte, rpondit le cur, Mme Dayssin, ma voisine, me l'a prt tant
qu'elle a t ici; mais elle est partie depuis quinze jours.

Ce mot si indiffrent causa une telle rvolution  Ernestine, qu'elle
crut se trouver mal; elle sentit son coeur tressaillir au mot du cur,
ce qui l'humilia beaucoup. Voil donc, se dit-elle, comment je suis
parvenue  l'oublier!

Ce soir-l, pour la premire fois depuis longtemps, il lui arriva de
sourire. Pourtant, se disait-elle, il est rest  la campagne,  cent
cinquante lieues de Paris, il a laiss Mme Dayssin partir seule. Son
immobilit sur les racines du chne lui revint  l'esprit, et elle
souffrit que sa pense s'arrtt sur cette ide. Tout son bonheur,
depuis un mois, consistait  se persuader qu'elle avait mal  la
poitrine; le lendemain elle se surprit  penser que, comme la neige
commenait  couvrir les sommets des montagnes, il faisait souvent trs
frais le soir; elle songea qu'il tait prudent d'avoir des vtements
plus chauds. Une me vulgaire n'et pas manqu de prendre la mme
prcaution; Ernestine n'y songea qu'aprs le mot du cur.

La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'poque du seul grand dner
qui et lieu au chteau pendant toute la dure de l'anne. On descendit
au salon le piano d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'aprs, elle trouva
sur les touches un morceau de papier contenant cette ligne:

Ne jetez pas de cri quand vous m'apercevrez.

Cela tait si court, qu'elle le lut avant de reconnatre la main de la
personne qui l'avait crit: l'criture tait contrefaite. Comme
Ernestine devait au hasard, ou plutt  l'air des montagnes du Dauphin,
une me ferme, bien certainement, avant les paroles du cur sur le
dpart de Mme Dayssin, elle serait alle se renfermer dans sa chambre et
n'et plus reparu qu'aprs la fte.

Le surlendemain eut lieu ce grand dner annuel de la Saint-Hubert. A
table, Ernestine fit les honneurs, place vis--vis de son oncle; elle
tait mise avec beaucoup d'lgance. La table prsentait la collection 
peu prs complte des curs et des maires des environs, plus cinq ou six
fats de province, parlant d'eux et de leurs exploits  la guerre,  la
chasse et mme en amour, et surtout de l'anciennet de leur race. Jamais
ils n'eurent le chagrin de faire moins d'effet sur l'hritire du
chteau. L'extrme pleur d'Ernestine, jointe  la beaut de ses traits,
allait jusqu' lui donner l'air du ddain. Les fats qui cherchaient 
lui parler se sentaient intimids en lui adressant la parole. Pour elle,
elle tait bien loin de rabaisser sa pense jusqu' eux.

Tout le commencement du dner se passa sans qu'elle vt rien
d'extraordinaire; elle commenait  respirer lorsque, vers la fin du
repas, en levant les yeux, elle rencontra vis--vis d'elle ceux d'un
paysan dj d'un ge mr, qui paraissait tre le valet d'un maire venu
des rives du Drac. Elle prouva ce mouvement singulier dans la poitrine
que lui avait dj caus le mot du cur; cependant elle n'tait sre de
rien. Ce paysan ne ressemblait point  Philippe. Elle osa le regarder
une seconde fois; elle n'eut plus de doute, c'tait lui. Il s'tait
dguis de manire  se rendre fort laid.

Il est temps de parler un peu de Philippe Astzan, car il fait l une
action d'homme amoureux, et peut-tre trouverons-nous aussi dans son
histoire l'occasion de vrifier la thorie des sept poques de l'amour.
Lorsqu'il tait arriv au chteau de Lafrey avec Mme Dayssin, cinq mois
auparavant, un des curs qu'elle recevait chez elle, pour faire la cour
au clerg, rpta un mot fort joli. Philippe tonn de voir de l'esprit
dans la bouche d'un tel homme, lui demanda qui avait dit ce mot
singulier. C'est la nice du comte de S***, rpondit le cur, une fille
qui sera fort riche, mais  qui l'on a donn une bien mauvaise
ducation. Il ne s'coule pas d'anne qu'elle ne reoive de Paris une
caisse de livres. Je crains bien qu'elle ne fasse une mauvaise fin et
que mme elle ne trouve pas  se marier. Qui voudra se charger d'une
telle femme? etc., etc.

Philippe fit quelques questions, et le cur ne put s'empcher de
dplorer la rare beaut d'Ernestine, qui certainement l'entranerait 
sa perte; il dcrivit avec tant de vrit l'ennui du genre de vie qu'on
menait au chteau du comte, que Mme Dayssin s'cria: Ah! de grce,
cessez monsieur le cur, vous allez me faire prendre en horreur vos
belles montagnes.--On ne peut cesser d'aimer un pays o l'on fait tant
de bien, rpliqua le cur, et l'argent que madame a donn pour nous
aider  acheter la troisime cloche de notre glise lui assure...
Philippe ne l'coutait plus, il songeait  Ernestine et  ce qui devait
se passer dans le coeur d'une jeune fille relgue dans un chteau qui
semblait ennuyeux mme  un cur de campagne. Il faut que je l'amuse,
se dit-il  lui-mme, je lui ferai la cour d'une manire romanesque;
cela donnera quelques penses nouvelles  cette pauvre fille. Le
lendemain il alla chasser du ct du chteau du comte, il remarqua la
situation du bois, spar du chteau par le petit lac. Il eut l'ide de
faire hommage d'un bouquet  Ernestine; nous savons dj ce qu'il fit
avec des bouquets et de petits billets. Quand il chassait du ct du
grand chne, il allait lui-mme les placer, les autres jours il envoyait
son domestique. Philippe faisait tout cela par philanthropie, il ne
pensait pas mme  voir Ernestine; il et t trop difficile et trop
ennuyeux de se faire prsenter chez son oncle. Lorsque Philippe aperut
Ernestine  l'glise, sa premire pense fut qu'il tait bien g pour
plaire  une jeune fille de dix-huit ou vingt ans. Il fut touch de la
beaut de ses traits et surtout d'une sorte de simplicit noble qui
faisait le caractre de sa physionomie. Il y a de la navet dans ce
caractre, se dit-il  lui-mme; un instant aprs elle lui parut
charmante. Lorsqu'il la vit laisser tomber son livre d'heures en sortant
du banc seigneurial et chercher  le ramasser avec une gaucherie si
aimable, il songea  aimer, car il espra. Il resta dans l'glise
lorsqu'elle en sortit; il mditait sur un sujet peu amusant pour un
homme qui commence  tre amoureux: il avait trente-cinq ans et un
commencement de raret dans les cheveux, qui pouvait bien lui faire un
beau front  la manire du Dr Gall, mais qui certainement ajoutait
encore trois ou quatre ans  son ge. Si ma vieillesse n'a pas tout
perdu  la premire vue, se dit-il, il faut qu'elle doute de mon coeur
pour oublier mon ge.

Il se rapprocha d'une petite fentre gothique qui donnait sur la place,
il vit Ernestine monter en voiture, il lui trouva une taille et un pied
charmants, elle distribua des aumnes; il lui sembla que ses yeux
cherchaient quelqu'un. Pourquoi, se dit-il, ses yeux regardent-ils au
loin, pendant qu'elle distribue de la petite monnaie tout prs de la
voiture? Lui aurais-je inspir de l'intrt?

Il vit Ernestine donner une commission  un laquais; pendant ce temps il
s'enivrait de sa beaut. Il la vit rougir, ses yeux taient fort prs
d'elle: la voiture ne se trouvait pas  dix pas de la petite fentre
gothique; il vit le domestique rentrer dans l'glise et chercher quelque
chose dans le banc du seigneur. Pendant l'absence du domestique, il eut
la certitude que les yeux d'Ernestine regardaient bien plus haut que la
foule qui l'entourait, et, par consquent, cherchaient quelqu'un; mais
ce quelqu'un pouvait fort bien n'tre pas Philippe Astzan, qui, aux
yeux de cette jeune fille, avait peut-tre cinquante ans, soixante ans,
qui sait? A son ge et avec de la fortune, n'a-t-elle pas un prtendu
parmi les hobereaux du voisinage?--Cependant je n'ai vu personne
pendant la messe.

Ds que la voiture du comte fut partie, Astzan remonta  cheval, fit un
dtour dans le bois pour viter de la rencontrer, et se rendit
rapidement  la pelouse. A son inexprimable plaisir, il put arriver au
grand chne avant qu'Ernestine et vu le bouquet et le petit billet
qu'il y avait fait porter le matin, il enleva ce bouquet, s'enfona dans
le bois, attacha son cheval  un arbre et se promena. Il tait fort
agit; l'ide lui vint de se blottir dans la partie la plus touffue d'un
petit mamelon bois,  cent pas du lac. De ce rduit, qui le cachait 
tous les yeux, grce  une clairire dans le bois, il pouvait dcouvrir
le grand chne et le lac.

Quel ne fut pas son ravissement lorsqu'il vit peu de temps aprs la
petite barque d'Ernestine s'avancer sur ces eaux limpides que la brise
du midi agitait mollement! Ce moment fut dcisif; l'image de ce lac et
celle d'Ernestine qu'il venait de voir si belle  l'glise se gravrent
profondment dans son coeur. De ce moment, Ernestine eut quelque chose
qui la distinguait  ses yeux de toutes les autres femmes, et il ne lui
manqua plus que de l'espoir pour l'aimer  la folie. Il la vit
s'approcher de l'arbre avec empressement; il vit sa douleur de n'y pas
trouver de bouquet. Ce moment fut si dlicieux et si vif, que, quand
Ernestine se fut loigne en courant, Philippe crut s'tre tromp en
pensant voir de la douleur dans son expression lorsqu'elle n'avait pas
trouv de bouquet dans le creux de l'arbre. Tout le sort de son amour
reposait sur cette circonstance. Il se disait: Elle avait l'air triste
en descendant de la barque et mme avant de s'approcher de
l'arbre.--Mais, rpondait le parti de l'esprance, elle n'avait pas
l'air triste  l'glise; elle y tait, au contraire, brillante de
fracheur, de beaut, de jeunesse et un peu trouble; l'esprit le plus
vif animait ses yeux.

Lorsque Philippe Astzan ne put plus voir Ernestine, qui tait dbarque
sous l'alle des platanes de l'autre ct du lac, il sortit de son
rduit un tout autre homme qu'il n'y tait entr. En regagnant au galop
le chteau de Mme Dayssin, il n'eut que deux ides: A-t-elle montr de
la tristesse en ne trouvant pas de bouquet dans l'arbre? Cette tristesse
ne vient-elle pas tout simplement de la vanit due? Cette supposition
plus probable finit par s'emparer tout  fait de son esprit et lui
rendit toutes les ides raisonnables d'un homme de trente-cinq ans. Il
tait fort srieux. Il trouva beaucoup de monde chez Mme Dayssin; dans
le courant de la soire, elle le plaisanta sur sa gravit et sur sa
fatuit. Il ne pouvait plus, disait-elle, passer devant une glace sans
s'y regarder. J'ai en horreur, disait Mme Dayssin, cette habitude des
jeunes gens  la mode. C'est une grce que vous n'aviez point; tchez de
vous en dfaire, ou je vous joue le mauvais tour de faire enlever toutes
les glaces. Philippe tait embarrass; il ne savait comment dguiser
une absence qu'il projetait. D'ailleurs il tait trs vrai qu'il
examinait dans les glaces s'il avait l'air vieux.

Le lendemain, il fut reprendre sa position sur le mamelon dont nous
avons parl, et d'o l'on voyait fort bien le lac; il s'y plaa muni
d'une bonne lunette, et ne quitta ce gte qu' la _nuit close_, comme on
dit dans le pays.

Le jour suivant, il apporta un livre; seulement il et t bien en peine
de dire ce qu'il y avait dans les pages qu'il lisait; mais, s'il n'et
pas eu un livre, il en et souhait un. Enfin,  son inexprimable
plaisir, vers les trois heures, il vit Ernestine s'avancer lentement
vers l'alle de platanes sur le bord du lac; il la vit prendre la
direction de la chausse, coiffe d'un grand chapeau de paille d'Italie.
Elle s'approcha de l'arbre fatal; son air tait abattu. Avec le secours
de sa lunette, il s'assura parfaitement de l'air abattu. Il la vit
prendre les deux bouquets qu'il y avait placs le matin, les mettre dans
son mouchoir et disparatre en courant avec la rapidit de l'clair. Ce
trait fort simple acheva la conqute de son coeur. Cette action fut si
vive, si prompte, qu'il n'eut pas le temps de voir si Ernestine avait
conserv l'air triste ou si la joie brillait dans ses yeux. Que
devait-il penser de cette dmarche singulire? Allait-elle montrer les
deux bouquets  sa gouvernante? Dans ce cas, Ernestine n'tait qu'une
enfant, et lui plus enfant qu'elle de s'occuper  ce point d'une petite
fille. Heureusement, se dit-il, elle ne sait pas mon nom; moi seul je
sais ma folie, et je m'en suis pardonn bien d'autres.

Philippe quitta d'un air trs froid son rduit, et alla, tout pensif,
chercher son cheval, qu'il avait laiss chez un paysan  une demi-lieue
de l. Il faut convenir que je suis encore un grand fou! se dit-il en
mettant pied  terre dans la cour du chteau de Mme Dayssin. En entrant
au salon, il avait une figure immobile, tonne, glace. Il n'aimait
plus.

Le lendemain, Philippe se trouva bien vieux en mettant sa cravate. Il
n'avait d'abord gure d'envie de faire trois lieues pour aller se
blottir dans un fourr, afin de regarder un arbre; mais il ne se sentit
le dsir d'aller nulle autre part. Cela est bien ridicule, se
disait-il. Oui, mais ridicule aux yeux de qui? D'ailleurs, il ne faut
jamais manquer  la fortune. Il se mit  crire une lettre fort bien
faite, par laquelle, comme un autre Lindor, il dclarait son nom et ses
qualits. Cette lettre si bien faite eut, comme on se le rappelle
peut-tre, le malheur d'tre brle sans tre lue de personne. Les mots
de la lettre que notre hros crivit en y pensant le moins, la signature
_Philippe Astzan_, eurent seuls l'honneur de la lecture. Malgr de fort
beaux raisonnements, notre homme raisonnable n'en tait pas moins cach
dans son gte ordinaire au moment o son nom produisit tant d'effet; il
vit l'vanouissement d'Ernestine en ouvrant sa lettre; son tonnement
fut extrme.

Le jour d'aprs, il fut oblig de s'avouer qu'il tait amoureux; ses
actions le prouvaient. Il revint tous les jours dans le petit bois, o
il avait prouv des sensations si vives. Mme Dayssin devant bientt
retourner  Paris, Philippe se fit crire une lettre et annona qu'il
quittait le Dauphin pour aller passer quinze jours en Bourgogne auprs
d'un oncle malade. Il prit la poste, et fit si bien en revenant par une
autre route, qu'il ne se passa qu'un jour sans aller dans le petit bois.
Il s'tablit  deux lieues du chteau du comte de S***, dans les
solitudes de Crossey, du ct oppos au chteau de Mme Dayssin, et de
l, chaque jour, il venait au bord du petit lac. Il y vint trente-trois
jours de suite sans y voir Ernestine: elle ne paraissait plus 
l'glise; on disait la messe au chteau; il s'en approcha sous un
dguisement, et deux fois il eut le bonheur de voir Ernestine. Rien ne
lui parut pouvoir galer l'expression noble et nave  la fois de ses
traits. Il se disait: Jamais auprs d'une telle femme je ne connatrais
la satit. Ce qui touchait le plus Astzan, c'tait l'extrme pleur
d'Ernestine et son air souffrant. J'crirais dix volumes comme
Richardson si j'entreprenais de noter toutes les manires dont un homme,
qui d'ailleurs ne manquait pas de sens et d'usage, expliquait
l'vanouissement et la tristesse d'Ernestine. Enfin, il rsolut d'avoir
un claircissement avec elle, et pour cela de pntrer dans le chteau.
La timidit, tre timide  trente-cinq ans! la timidit l'en avait
longtemps empch. Ses mesures furent prises avec tout l'esprit
possible, et cependant, sans le hasard, qui mit dans la bouche d'un
indiffrent l'annonce du dpart de Mme Dayssin, toute l'adresse de
Philippe tait perdue, ou du moins il n'aurait pu voir l'amour
d'Ernestine que dans sa colre. Probablement il aurait expliqu cette
colre par l'tonnement de se voir aime par un homme de son ge.
Philippe se serait cru mpris, et, pour oublier ce sentiment pnible,
il et eu recours au jeu ou aux coulisses de l'Opra, et ft devenu plus
goste et plus dur en pensant que la jeunesse tait tout  fait finie
pour lui.

Un _demi-monsieur_, comme on dit dans le pays, maire d'une commune de la
montagne et camarade de Philippe pour la chasse au chamois, consentit 
l'amener, sous le dguisement de son domestique, au grand dner du
chteau de S***, o il fut reconnu par Ernestine.

Ernestine, sentant qu'elle rougissait prodigieusement, eut une ide
affreuse: Il va croire que je l'aime  l'tourdie, sans le connatre;
il me mprisera comme un enfant, il partira pour Paris, il ira rejoindre
sa Mme Dayssin; je ne le verrai plus. Cette ide cruelle lui donna le
courage de se lever et de monter chez elle. Elle y tait depuis deux
minutes quand elle entendit ouvrir la porte de l'antichambre de son
appartement. Elle pensa que c'tait sa gouvernante, et se leva,
cherchant un prtexte pour la renvoyer. Comme elle s'avanait vers la
porte de sa chambre, cette porte s'ouvre: Philippe est  ses pieds.

Au nom de Dieu, pardonnez-moi ma dmarche, lui dit-il; je suis au
dsespoir depuis deux mois; voulez-vous de moi pour poux?

Ce moment fut dlicieux pour Ernestine. Il me demande en mariage, se
dit-elle; je ne dois plus craindre Mme Dayssin. Elle cherchait une
rponse svre, et, malgr des efforts incroyables, peut-tre elle n'et
rien trouv. Deux mois de dsespoir taient oublis; elle se trouvait au
comble du bonheur. Heureusement,  ce moment, on entendit ouvrir la
porte de l'antichambre. Ernestine lui dit: Vous me
dshonorez.--N'avouez rien! s'cria Philippe d'une voix contenue, et,
avec beaucoup d'adresse, il se glissa entre la muraille et le joli lit
d'Ernestine, blanc et rose. C'tait la gouvernante, fort inquite de la
sant de sa pupille, et l'tat dans lequel elle la retrouva tait fait
pour augmenter ses inquitudes. Cette femme fut longue  renvoyer.
Pendant son sjour dans la chambre, Ernestine eut le temps de
s'accoutumer  son bonheur; elle put reprendre son sang-froid. Elle fit
une rponse superbe  Philippe quand, la gouvernante tant sortie, il
risqua de paratre.

Ernestine tait si belle aux yeux de son amant, l'expression de ses
traits si svre, que le premier mot de sa rponse donna l'ide 
Philippe que tout ce qu'il avait pens jusque-l n'tait qu'une
illusion, et qu'il n'tait pas aim. Sa physionomie changea tout  coup
et n'offrit plus que l'apparence d'un homme au dsespoir. Ernestine,
mue jusqu'au fond de l'me de son air dsespr, eut cependant la force
de le renvoyer. Tout le souvenir qu'elle conserva de cette singulire
entrevue, c'est que, lorsqu'il l'avait supplie de lui permettre de
demander sa main, elle avait rpondu que ses affaires, comme ses
affections, devaient le rappeler  Paris. Il s'tait cri alors que la
seule affaire au monde tait de mriter le coeur d'Ernestine, qu'il
jurait  ses pieds de ne pas quitter le Dauphin tant qu'elle y serait,
et de ne rentrer de sa vie dans le chteau qu'il avait habit avant de
la connatre.

Ernestine fut presque au comble du bonheur. Le jour suivant, elle revint
au pied du grand chne, mais bien escorte par la gouvernante et le
vieux botaniste. Elle ne manqua pas d'y trouver un bouquet, et surtout
un billet. Au bout de huit jours, Astzan l'avait presque dcide 
rpondre  ses lettres lorsque, une semaine aprs, elle apprit que Mme
Dayssin tait revenue de Paris en Dauphin. Une vive inquitude remplaa
tous les sentiments dans le coeur d'Ernestine. Les commres du village
voisin, qui, dans cette conjoncture, sans le savoir, dcidaient du sort
de sa vie, et qu'elle ne perdait pas une occasion de faire jaser, lui
dirent enfin que Mme Dayssin, remplie de colre et de jalousie, tait
venue chercher son amant, Philippe Astzan, qui, disait-on, tait rest
dans le pays avec l'intention de se faire chartreux. Pour s'accoutumer
aux austrits de l'ordre, il s'tait retir dans les solitudes de
Crossey. On ajoutait que Mme Dayssin tait au dsespoir.

Ernestine sut quelques jours aprs que jamais Mme Dayssin n'avait pu
parvenir  voir Philippe, et qu'elle tait repartie furieuse pour Paris.
Tandis qu'Ernestine cherchait  se faire confirmer cette douce
certitude, Philippe tait au dsespoir; il l'aimait passionnment et
croyait n'en tre point aim. Il se prsenta plusieurs fois sur ses pas,
et fut reu de manire  lui faire penser que, par ses entreprises, il
avait irrit l'orgueil de sa jeune matresse. Deux fois il partit pour
Paris, deux fois, aprs avoir fait une vingtaine de lieues, il revint 
sa cabane, dans les rochers de Crossey. Aprs s'tre flatt d'esprances
que maintenant il trouvait conues  la lgre, il cherchait  renoncer
 l'amour, et trouvait tous les autres plaisirs de la vie anantis pour
lui.

Ernestine, plus heureuse, tait aime, elle aimait. L'amour rgnait dans
cette me que nous avons vue passer successivement par les sept priodes
diverses qui sparent l'indiffrence de la passion, et au lieu
desquelles le vulgaire n'aperoit qu'un seul changement, duquel encore
il ne peut expliquer la nature.

Quant  Philippe Astzan, pour le punir d'avoir abandonn une ancienne
amie aux approches de ce qu'on peut appeler l'poque de la vieillesse
pour les femmes, nous le laissons en proie  l'un des tats les plus
cruels dans lesquels puisse tomber l'me humaine. Il fut aim
d'Ernestine, mais ne put obtenir sa main. On la maria l'anne suivante 
un vieux lieutenant gnral fort riche et chevalier de plusieurs ordres.




EXEMPLE

DE

L'AMOUR EN FRANCE DANS LA CLASSE RICHE[255]

  [255] Victor Jacquemont (ce jeune et spirituel crivain, mort  Bombay
    le 7 dcembre 1832) adressa  Beyle la lettre qu'on va lire; Beyle,
    aprs l'avoir fait mettre au net, envoya la copie  V. Jacquemont
    avec ce billet.

    Mon cher colonel,

    Il est impossible qu'en relisant ceci il ne vous revienne pas une
    quantit de petits faits, autrement dits _nuances_. Ajoutez-les 
    gauche sur la page blanche. Il y a une bonne foi qui touche dans ce
    rcit que j'avais oubli. Il y a aussi quelques phrases inlgantes,
    que nous rendrons plus rapides. Si j'avais cinquante chapitres comme
    celui-ci, le mrite de l'_Amour_ serait _rel_. Ce serait une vraie
    monographie. Ne vous occupez pas de la _dcence_, c'est mon affaire.

    J'ai trouv excellent un avis de vous, de septembre 1824, sur la
    prface du                elle est dtestable.

    TEMPTE.

    24 dcembre 1825


J'ai reu beaucoup de lettres  l'occasion de l'_Amour_. Voici une des
plus intressantes.


Saint-Dizier, le     juin 1825.

Je ne sais trop, mon cher philosophe, si vous pourrez appeler
_amour-vanit_ le petit calcul de vanit de la jeune Franaise que vous
avez rencontre l't dernier aux eaux d'Aix-en-Savoie, dont je vous ai
promis l'histoire; car dans toute cette comdie, trs plate d'ailleurs,
il n'y a jamais eu l'ombre d'amour; c'est--dire de rverie passionne,
s'exagrant le bonheur de l'intimit.

N'allez pas croire  cause de cela que je n'ai pas compris votre livre;
je m'en prends seulement  un mot mal fait.

Dans toutes les espces du _genre amour_, il devrait y avoir quelque
caractre commun: le caractre du genre est proprement le dsir de
l'intimit parfaite. Or, dans l'_amour-vanit_, ce caractre n'existe
pas.

Lorsqu'on est habitu  l'exactitude irrprochable du langage des
sciences physiques, on est facilement choqu par l'imperfection du
langage des sciences mtaphysiques.

Mme Flicie Fline est une jeune Franaise de vingt-cinq ans, qui a des
terres superbes et un chteau dlicieux en Bourgogne. Quant  elle, elle
est, comme vous savez, laide, mais assez bien faite (temprament
nerveux-lymphatique). Elle est  mille lieues d'tre bte, mais, certes,
elle n'a pas d'esprit; de sa vie elle ne trouva une ide forte ou
piquante. Comme elle a t leve par une mre spirituelle et dans une
socit fort distingue, elle a beaucoup de _mtier_ dans l'esprit; elle
rpte parfaitement les phrases des autres, et avec un air de proprit
tonnant. En les rptant, elle joue mme le petit tonnement qui
accompagne l'invention. Elle passe ainsi, auprs des gens qui l'ont vue
rarement, ou des gens borns qui la voient souvent, pour une personne
charmante et trs spirituelle.

Elle a en musique prcisment le mme genre de talent que dans la
conversation. A dix-sept ans, elle jouait parfaitement du piano, assez
pour donner des leons  huit francs (non pas qu'elle en donne, sa
position de fortune est trs belle). Quand elle a vu un opra nouveau de
Rossini, le lendemain,  son piano, elle s'en rappelle au moins la
moiti. Trs musicienne d'instinct, elle joue avec infiniment
d'expression, et  la premire vue, les partitions les plus difficiles.
Avec cette espce de facilit, elle ne _comprend_ pas les _choses_
difficiles, et cela dans ses lectures comme dans sa musique. Mme
Gherardi, en deux mois, et compris, j'en suis sr, la thorie des
proportions chimiques de Berzelius. Mme Fline est, au contraire,
incapable de comprendre un des premiers chapitres de Say ou la thorie
des fractions continues.

Elle a pris un matre d'harmonie fort clbre en Allemagne, et n'en a
jamais compris un mot.

Pour avoir eu quelques leons de Redout, elle surpasse,  quelques
gards, le talent de son matre. Ses roses sont plus lgres encore que
celles de cet artiste. Je l'ai vue plusieurs annes s'amuser de ses
couleurs, et jamais elle n'a regard d'autres tableaux que ceux de
l'exposition; jamais, lorsqu'elle apprenait  peindre des fleurs, et
quand alors nous possdions encore les chefs-d'oeuvre de la peinture
italienne, elle n'eut la curiosit de les aller voir. Elle ne comprend
pas la perspective dans un paysage ni le clair-obscur (_chiaroscuro_).

Cette inhabilet de l'esprit  saisir les choses difficiles est un trait
de la femme franaise; ds qu'une chose est malaise, elle ennuie et on
la plante l.

C'est ce qui fait que votre livre de l'_Amour_ n'aura jamais de succs
parmi elles. Elles liront les anecdotes et passeront les conclusions, et
elles se moqueront de tout ce qu'elles auront pass. Je suis bien poli
de mettre tout cela au futur.

Mme Fline,  dix-huit ans, fit un mariage de convenance. Elle se trouva
unie  un bon jeune homme de trente ans, un peu lymphatique et sanguin,
tout  fait antibilieux et nerveux, bon, doux, gal et trs bte. Je ne
sais pas d'homme plus compltement dpourvu d'esprit. Le mari pourtant
avait eu beaucoup de succs dans ses tudes  l'cole polytechnique, o
je l'avais connu et l'on avait bien fait mousser son _mrite_ dans la
socit o tait leve Flicie, pour lui drober sa btise, qui s'tend
 tout, hors le talent de conduire suprieurement ses mines et ses
fonderies.

Le mari la fta de son mieux, ce qui veut dire ici trs bien; mais il
avait affaire  un tre glac auquel rien ne faisait. Cette espce de
reconnaissance tendre que les maris inspirent ordinairement aux filles
les plus indiffrentes ne dura pas huit jours chez elle.

Seulement,  vivre ainsi avec lui, elle s'aperut bientt qu'on lui
avait donn une bte pour le tte--tte; et, ce qui est bien plus
affreux, une bte quelquefois _ridicule_ dans le monde. Elle trouva plus
que compens par l le plaisir d'avoir pous un homme fort riche et de
recevoir souvent des compliments sur le mrite de son mari.

Alors elle le prit en dplaisance.

Le mari, qui n'tait pas si bien n qu'elle, crut qu'elle faisait la
duchesse. Il s'loigna aussitt de son ct. Cependant, comme c'tait un
homme excessivement occup et trs peu difficile, et comme il n'y avait
rien de plus commode pour lui que sa femme entre un compte de
contre-matre  relire et une machine  prouver, il essayait
quelquefois de lui faire un petit bout de cour. Cette ide ne manquait
pas de changer en aversion la dplaisance de sa femme, lorsqu'il faisait
cette cour devant un tiers, devant moi, par exemple, tant il y tait
gauche, commun et de mauvais got.

Je crois que j'aurais eu l'ide de l'interrompre par des soufflets, s'il
et dit et fait ces choses-l devant moi  une autre femme. Mais je
connaissais  Flicie une me si sche, une absence si complte de toute
vraie sensibilit, j'tais si souvent impatient de sa vanit, que je me
contentais de la plaindre un peu quand je la voyais souffrir dans cette
vanit, de par son mari, et je m'loignais.

Le mnage alla ainsi quelques annes (Flicie n'a jamais eu d'enfants).
Pendant ce temps-l, le mari, vivant en bonne compagnie lorsqu'il tait
 Paris (et il ne passait que six semaines de l't  ses forges de
Bourgogne), en prit le ton et devint beaucoup mieux; en restant toujours
bte, il cessa presque entirement d'tre ridicule, et continua toujours
d'avoir de grands succs dans son tat, comme vous avez pu en juger par
les grandes acquisitions qu'il a faites depuis et par le dernier rapport
du jury sur l'exposition des produits de l'industrie nationale.

A force d'tre rebut par sa femme, M. Fline imagina,  cinq ou six
reprises, d'en tre un peu amoureux et de bonne foi. Elle lui tenait la
drage haute. La coquetterie de Flicie, dans ce temps-l, consistait 
lui dire des choses aimables en public, et  trouver des prtextes pour
lui tenir rigueur dans le tte--tte. Elle augmentait ainsi les dsirs
de son mari; et quand elle daignait lui permettre... il payait tous les
mmoires de tapissiers, de Leroy, de Corcelet, et la trouvait encore
trs modre dans ses dpenses, qui taient absurdes.

Pendant les deux ou trois premires annes, jusqu' vingt ou vingt et un
ans, Flicie n'avait cherch le plaisir que dans la satisfaction des
vanits suivantes:

Avoir de plus belles robes que toutes les jeunes femmes de sa socit.

Donner de meilleurs dners.

Recevoir plus de compliments qu'elles quand elle joue du piano.

Passer pour avoir plus d'esprit qu'elles.

A vingt et un ans commena la _vanit du sentiment_.

Elle avait t leve par une mre athe, et dans une socit de
philosophes athes. Elle avait t tout juste une fois  l'glise, pour
se marier; encore ne le voulait-elle pas. Depuis son mariage, elle
lisait toutes sortes de livres. Rousseau et Mme de Stal lui tombrent
entre les mains: ceci fait poque, et prouve combien ces livres sont
dangereux.

Elle lut d'abord l'_mile_; aprs quoi elle se crut le droit de bien
mpriser intellectuellement toutes les jeunes femmes de sa connaissance.
Notez bien qu'elle n'avait pas compris un mot de la mtaphysique du
vicaire savoyard.

Mais les phrases de Rousseau sont trs travailles, subtiles et trs
malaises  retenir. Elle se contentait de risquer quelquefois une
pointe de religiosit, pour _faire effet_ dans une socit sans
religiosit, et o il n'tait pas plus question de ces choses que du roi
de Siam.

Elle lut _Corinne_, c'est le livre qu'elle a le plus lu. Les phrases
sont  l'effet et se retiennent bien. Elle s'en mit un bon nombre dans
la tte. Le soir elle choisissait dans son salon les hommes jeunes et un
peu btes, et, sans leur dire gare, elle leur rptait trs proprement
sa leon du matin.

Quelques-uns y furent pris, ils la crurent une personne susceptible de
passion, et lui rendirent des soins.

Cependant, elle n'avait amen l que les gens les plus communs et les
plus niais de son salon; elle n'tait pas bien sre que les autres ne se
moquaient pas un peu d'elle. Le mari, tenu sans cesse hors de chez lui
par ses affaires et d'ailleurs un bon homme, _What then_ (que
m'importe?), ne s'apercevait pas, ou ne s'occupait en rien de ces
coquetteries d'esprit.

Flicie lut la _Nouvelle Hlose_. Elle trouva alors qu'il y avait dans
son me des trsors de sensibilit; elle confia ce secret  sa mre et 
un vieil oncle qui lui avait servi de pre; ils se moqurent d'elle
comme d'un enfant. Elle n'en persista pas moins  trouver qu'on ne
pouvait vivre sans un amant, et sans un amant dans le genre de
Saint-Preux.

Il y avait dans sa socit un jeune Sudois, qui est un homme assez
bizarre. En sortant de l'Universit, quand il n'avait que dix-huit ans,
il fit plusieurs actions d'clat dans la campagne de 1812, et il obtint
un grade lev dans les milices de son pays, ensuite il partit pour
l'Amrique et vcut six mois parmi les Indiens. Il n'est ni bte ni
spirituel; mais il a un grand caractre; il a quelques cts sublimes de
vertu et de grandeur. D'ailleurs, l'homme le plus lymphatique que j'aie
connu; avec une assez belle figure, des manires simples, mais
prodigieusement graves. De l, de grandes dmonstrations d'estime et de
considration autour de lui.

Flicie se dit: Voil l'homme qu'il me faut faire semblant d'avoir pour
amant. Comme c'est le plus froid de tous, c'est celui dont la passion me
fera le plus d'honneur.

Le Sudois Weilberg tait tout  fait ami de la maison. Il y a cinq ans,
dans l't, on arrangea un voyage avec lui et le mari.

Comme c'tait un homme de moeurs excessivement svres, surtout comme il
n'tait nullement amoureux de Flicie, il la voyait telle qu'elle tait,
fort laide. D'ailleurs, on ne lui avait pas dit en partant  quoi on le
destinait. Le mari, que ces airs ennuyaient, et qui dsirait aussi
retirer de l'utilit pour lui d'un voyage entrepris pour plaire  sa
femme, la plantait l ds qu'ils arrivaient quelque part; il allait
courir les fabriques, il visitait les usines, les mines, en disant 
Weilberg: Gustave, je vous laisse ma femme.

Weilberg parlait trs mal franais; il n'avait jamais lu Rousseau ni Mme
de Stal, circonstance admirable pour Flicie.

La petite femme fit donc bien la malade, pour carter son mari par
l'ennui, et pour exciter la piti du bon jeune homme, avec qui elle
restait sans cesse en tte--tte. Pour l'attendrir en sa faveur, elle
lui parlait de l'amour qu'elle avait pour son mari, et de son chagrin de
l'y voir rpondre si peu.

Cette musique n'amusait pas Weilberg; il l'coutait par simple
politesse. Elle se crut plus avance; elle lui parla de la sympathie qui
existait entre eux. Gustave prit son chapeau et alla se promener.

Quand il rentra, elle se fcha contre lui: elle lui dit qu'il l'avait
injurie en regardant comme un commencement de dclaration une simple
parole de bienveillance.

La nuit, quand ils la passaient en voiture, elle appuyait sa tte sur
l'paule de Gustave, qui le souffrait par politesse.

Ils voyagrent ainsi deux mois, mangeant beaucoup d'argent, s'ennuyant
plus encore.

Quand ils furent de retour, Flicie changea toutes ses habitudes. Si
elle avait pu envoyer des lettres de faire part, elle et fait savoir 
tous ses amis et connaissances qu'elle avait une passion violente pour
M. Weilberg le Sudois, et que M. Weilberg tait son amant.

Plus de bals, plus de toilettes: elle nglige ses anciens amis, fait des
impertinences  ses anciennes connaissances. Enfin elle se condamne au
sacrifice de tous ses gots, pour faire croire qu'elle aime profondment
ce M. Weilberg, cette espce de sauvage indien, colonel dans les milices
sudoises  dix-huit ans, et que cet homme est fou d'elle.

Elle commence par le signifier  sa mre, le jour de son arrive. Sa
mre, suivant elle, est coupable de l'avoir marie avec un homme qu'elle
n'aimait pas; elle doit actuellement favoriser de tous ses moyens son
amour pour l'homme qu'elle a choisi et qu'elle adore; il faut donc
qu'elle persuade au mari d'tablir en quelque sorte Weilberg dans sa
maison. Si elle ne l'a pas sans cesse chez elle, elle menace de l'aller
trouver chez lui  son htel.

La mre, comme une bte, crut cela, et elle fit si bien auprs de son
gendre, que Weilberg ne pouvait avoir d'autre maison que la sienne.
Charles le priait sans cesse, la mre aussi lui faisait tant de
politesses et lui montrait tant d'empressement, que le pauvre jeune
homme, ne sachant ce qu'on voulait de lui, et craignant  l'excs de
manquer  des gens qui l'avaient parfaitement accueilli, n'osait se
refuser  rien.

Les femmes pleurent  volont, comme vous savez.

Un jour que j'tais seul chez Flicie, elle se prit  pleurer, et, me
serrant la main, elle me dit: Ah! mon cher Goncelin, votre amiti
clairvoyante a bien devin mon coeur! Autrefois vous tiez bien avec
Weilberg; depuis notre voyage vous avez chang; vous semblez avoir de la
haine pour lui. (Cela ne semblait pas du tout. Je savais  quoi m'en
tenir.) Ah! mon ami, je n'tais pas heureuse auparavant... Ce n'est que
depuis... Si vous saviez toutes les barbaries de Charles pendant le
voyage!... Si vous connaissiez mieux Gustave!... Si vous saviez que de
soins touchants, que de tendresse!... Pouvais-je rsister?... Si vous
saviez quelle me de feu, quelles passions effrayantes a cet homme, en
apparence si froid! Non, mon ami, vous ne me mpriseriez pas!... Je sens
bien, hlas! qu'il me manque quelque chose... Ce bonheur n'est pas
pur... Je sais bien ce que je devais  _Charles_. Mais, mon ami! ce
spectacle continuel de l'indiffrence, des mpris de l'un, des soins et
de l'amour de l'autre... et cette familiarit oblige de la vie en
voyage... Tant de dangers!... Pouvais-je rsister  tant d'amour! et
d'ailleurs, pouvais-je rsister  ses violences? etc., etc., etc.

Voil donc le pauvre Weilberg, honnte comme Joseph, accus d'avoir
viol la femme de son ami, et il faut le croire, c'est elle qui le dit:
elle s'en est vante  deux personnes de ma connaissance, et sans doute
aussi  d'autres que je ne connais pas.

La dclaration ci-dessus ressemble beaucoup  ce qu'elle me dit: j'ai
conserv le souvenir de ses expressions. Peu de jours aprs, je vis une
des personnes qui avaient reu la mme confidence. Je la priai de
chercher  s'en rappeler les termes; elle me rpta exactement la
version que j'avais entendue, ce qui me fit rire.

Aprs sa confession, Flicie me dit, en me tendant la main, qu'elle
comptait sur ma discrtion; que je devais tre avec Weilberg comme par
le pass, et faire semblant de ne m'apercevoir de rien. La vertu
sauvage de cet homme sublime lui faisait peur. Quand il la quittait,
elle craignait toujours de ne plus le revoir; elle craignait que par une
rsolution inopine, il ne s'embarqut tout  coup pour retourner en
Sude. Moi, je lui promis sur notre conversation le plus inviolable
secret.

Cependant tous les amis de la famille trouvaient indigne que ce pauvre
Weilberg et _sduit_ une jeune femme dans la maison de laquelle il
avait presque reu l'hospitalit, dont le mari lui avait rendu mille
services, et qui avait jusque-l march trs droit. Je le prvins du sot
rle qu'on lui faisait jouer. Il m'embrassa en me remerciant de l'avis,
et me dit qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette maison. C'est
lui qui me conta alors comment le voyage s'tait pass.

Flicie, prive quelques jours de Weilberg, qui dnait sans cesse chez
elle auparavant, joua le dsespoir. Elle dit que c'tait une indignit
de son mari, qui avait chass cet homme vertueux. (Elle avait dit  moi
et  deux autres que cet homme vertueux l'avait viole sur la mousse, au
pied d'un sapin dans le Schwartzwald, comme il convient que cette chose
se fasse.) Elle dit aussi, en termes polis, que sa mre, aprs lui avoir
servi de complaisante, lui avait souffl son vertueux amant. (Notez que
la mre est une pauvre vieille femme de soixante ans, qui ne pense plus
 rien depuis vingt ans.) Elle commanda chez un trs habile coutelier un
poignard  lame de damas, qu'elle fit apporter un jour au milieu du
dner, et que je lui ai vu payer quarante francs et serrer trs
proprement devant nous tous dans son secrtaire,  ct de sa cire
d'Espagne. Une douzaine de garons apothicaires apportrent chacun aussi
une petite bouteille de sirop d'opium, et toutes ces bouteilles runies
en faisaient une quantit considrable. Elle les serra dans sa toilette.

Le lendemain, elle signifia  sa mre que, si elle ne faisait pas
revenir Gustave, elle s'empoisonnerait avec l'opium, et se tuerait avec
le poignard qu'elle avait fait faire exprs.

La mre, qui savait  quoi s'en tenir sur l'amour de Weilberg, et qui
craignait l'esclandre, alla chez celui-ci. Elle lui conta que sa fille
tait folle; qu'elle faisait semblant d'tre trs amoureuse de lui,
qu'elle le disait amoureux d'elle, et qu'elle prtendait se tuer, s'il
ne revenait pas. Elle lui dit: Revenez chez elle, humiliez-la bien;
elle vous prendra en horreur, et alors vous ne reviendrez plus.

Weilberg tait un brave homme; il eut piti de la vieille mre qui
venait le prier ainsi, et il consentit  se prter  cette ennuyeuse
comdie, pour viter l'esclandre que la mre craignait.

Il revint donc. La jeune femme ne lui parla de rien; elle lui fit
seulement quelques reproches aimables sur son absence pendant cinq
jours. Quand ils taient seuls ensemble, elle ne se serait pas avise de
lui parler d'amour, depuis qu'il avait pris son chapeau, un jour, en
voyage, et qu'il tait parti quand elle allait commencer une
dclaration. Weilberg aime la musique; elle passait le temps  jouer du
piano, et comme elle en joue admirablement, Weilberg restait assez
volontiers  l'entendre. En public, c'tait bien diffrent; elle ne lui
parlait que d'amour; mais il faut avouer qu'elle y mettait beaucoup
d'art. Comme, heureusement, il savait mal le franais, elle trouvait
moyen de faire savoir  tous les assistants qu'il tait son amant, sans
qu'il pt le comprendre.

Tous les amis de la maison taient dans le secret de la comdie; mais
les connaissances n'y taient pas encore. Il fut de nouveau question,
parmi elles, de l'indignit du procd de M. Weilberg, et celui-ci de
nouveau se retira et ne voulut plus revenir.

Flicie se mit au lit et signifia  sa mre qu'elle se laisserait mourir
de faim. Elle se mit  ne prendre que du th; elle se levait pour
l'heure du dner; mais elle ne prenait exactement rien.

Au bout de six jours de ce rgime, elle fut gravement indispose; on
envoya chercher des mdecins. Elle dclara qu'elle s'tait empoisonne,
qu'elle ne voulait recevoir de soins de personne, que tout tait
inutile. La mre et deux amis taient l, avec les mdecins; elle dit
qu'elle mourait pour M. Weilberg, dont on lui avait alin le coeur. Du
reste, elle priait qu'on pargnt cette triste confidence  son pauvre
mari, qui, heureusement, ignorait toutes ces choses, etc., etc.

Cependant elle consentit  prendre une drogue; on lui donna un vomitif,
et elle, qui n'avait vcu que de th depuis six jours, rendit trois 
quatre livres de chocolat, sa maladie, son empoisonnement, n'taient
qu'une pouvantable indigestion. Je l'avais prdit.

Ne sachant qu'inventer pour mouvoir sa mre et pour la pousser  de
nouvelles dmarches qui pussent ramener Weilberg dans sa maison, elle la
menaa de tout avouer  Charles. Le mari qui et cru sa femme sur
parole, l'aurait plante l indubitablement. Cet esclandre tant donc
possible, la mre retourna  la charge auprs du bon Gustave, qui
consentit encore  revenir. Lui et moi, nous nous voyions beaucoup
alors; nous faisions un travail en commun; il s'tait pris de got pour
moi, et j'tais  peu prs le Franais qu'il aimait le mieux  voir.
Nous passions ensemble une partie des journes; il m'apprenait le
sudois. Je lui montrais la gomtrie descriptible et le calcul
diffrentiel; car il s'tait pris de passion pour les mathmatiques, et
souvent il m'obligeait  rajeunir dans nos livres mes souvenirs dj
anciens de l'cole polytechnique. Je prenais ensuite mon violon, et,
beaucoup plus tolrant que vous, il restait volontiers des heures 
m'entendre.

Flicie me fit la cour pour que je fusse sans cesse chez elle: elle
savait que c'tait un moyen d'attirer Weilberg. Un matin que nous
djeunions tous trois ensemble chez elle, elle imagina de faire _preuve
d'amour_  Gustave devant moi, et elle affecta avec lui les privauts de
gens qui vivent dans la plus parfaite intimit. L'autre, d'abord, ne
comprit pas; enfin elle mit tellement les points sur les _i_, qu'il
fallut bien comprendre; il me regarda, rit, et sans bouger avala son
morceau. On lui proposait de faire quelque rajustement  la toilette de
Flicie. Il lui dit brutalement: Pardieu, vous avez une femme de
chambre pour vous habiller! Et elle me dit tout bas  l'oreille:
Voyez-vous comme il est dlicat; j'tais sre que, devant vous, il ne
voudrait pas remettre une pingle  mon fichu.

Cependant, elle n'tait pas si contente qu'elle me le disait de la
dlicatesse et de la retenue de son prtendu amant. C'tait, je me le
rappelle, un dimanche de Pques. Quand nous emes fini le djeuner et
que nous ne prenions plus que du th, elle dit  son domestique: Paul,
dites  ma femme de chambre que je n'ai pas besoin d'elle et qu'elle
profite de ce moment pour aller  la messe.

Nous restmes  prendre le th. Le domestique n'entrant plus, elle
s'approcha trs prs du feu. J'ai bien froid, dit-elle; et tendant la
main  Weilberg: Est-ce que je n'ai pas la fivre?--Ma foi, je ne m'y
connais pas; mais voil Goncelin qui se fait,  sa campagne, le mdecin
de ses paysans; il doit se connatre  la fivre: il vous le dira. Je
lui ttai le pouls: Pas le moins du monde, lui dis-je.--C'est
singulier, reprit-elle; je suis toute je ne sais comment; il me semble
que je vais me trouver mal. Tenez, voil que je vais me trouver mal;
j'touffe, desserrez-moi. M. Gustave, desserrez-moi, Goncelin, je vous
en prie, allez chercher dans l'appartement de mon mari...--Quoi?--Du
benjoin, pour le brler; il y en a dans son mdailler.--Je sais o il
est, dit Weilberg; j'y vais. Goncelin va vous aider; je retourne dans
l'instant. Et il revint cinq minutes aprs.

Je m'tais amus  la dlacer. La figure  part, elle tait bien, jeune,
bien faite, la peau blanche et douce. Je lui avais dcouvert la
poitrine; elle se serait laiss mettre toute nue. J'usais passablement
de la partie dcouverte, et je lui disais: Votre coeur bat trs
doucement; n'ayez pas peur, ce n'est absolument rien. Elle jouait un
vanouissement modr. Weilberg, qui faisait exprs d'tre longtemps
dehors, rentra  la fin, posa le benjoin sur la chemine, et se remit
tranquillement  manger des biscuits et  avaler des tasses de th.
Flicie, qui voyait tout cela, en faisant semblant de ne pas y voir, n'y
tint plus. Aussi bien, comme j'avais dit  Gustave qu'elle n'avait
aucune altration dans le pouls ni dans la respiration, il avait ajout:
C'est bien singulier qu'avec cela elle ait une syncope! Flicie,
pousse  bout, revint peu  peu  elle; elle se rajusta et nous pria de
la laisser seule.

Comme elle croyait avoir grand intrt  paratre rellement vanouie
devant Gustave, je crois que si j'avais essay de satisfaire une
fantaisie, qui ne me prit pas, elle se ft laiss faire, sauf  dire
ensuite que c'tait, de ma part, l'excs de l'indignit, et, de la
sienne, l'excs du malheur. Et notez bien que, matriellement honnte
jusque-l, et fort sensible, d'ailleurs,  ce plaisir, elle et souffert
trs certainement d'tre ainsi viole.

Flicie fut si cruellement humilie de cette manifestation
d'indiffrence de Weilberg pour elle devant moi,  qui elle en parlait
toujours comme de l'amant le plus passionn, qu'elle en fut rellement
malade. Weilberg, aprs cette farce ridicule, ne voulait plus revenir
chez elle. Cependant, comme elle garda le lit quelque temps, et
qu'auparavant on le voyait sans cesse dans cette maison, pour viter
qu'on ne remarqut son absence, il parut; ses visites, peu  peu, furent
plus rares, et ce ne fut qu'aprs huit mois qu'il cessa d'y aller tout 
fait. Pendant ces huit mois, elle n'a cess de le reprsenter  tous
comme son amant, alors mme qu'on ne le voyait presque plus jamais chez
elle.

Flicie aime beaucoup la musique. N'ayant pas de loge aux Bouffes, elle
avait trs rarement l'occasion d'y aller. Un jour, des amis nous
prtrent leur loge tout entire, et elle arrangea que Weilberg et moi
nous l'y conduirions; son mari viendrait nous y trouver. Vous
remarquerez qu'alors, au fond de son coeur, elle excrait Weilberg; elle
l'avait forc de venir l pour qu'il se mt avec elle sur le devant de
la loge. Gustave dit qu'il faisait trop chaud et sortit du thtre, me
laissant seul avec elle. Ma foi, comme il lui donnait sans cesse de
pareils dmentis,  partir de ce jour elle changea de ton, et, aprs
avoir parl pendant un an de la passion, de l'amour de Weilberg, elle
commena  toucher quelques mots de son inconstance et des peines qu'il
lui causait.

En mme temps, il me revint aux oreilles que je passais pour tre son
amant. J'allai la trouver, je le lui dis, et j'ajoutai que je ne voulais
pas passer pour l'tre, sans en avoir au moins le profit. Je la pris sur
mes genoux, je la brusquai. Comme je savais trs positivement qu'il lui
tait dsagrable d'tre viole et qu'elle sentait la chose imminente,
je lui disais que je voulais mriter la rputation qu'elle me faisait,
etc... C'tait dans le jour, on pouvait entrer d'un moment  l'autre
dans sa chambre; elle eut une peur du diable; elle me conjura de la
laisser; elle me dit qu'elle n'avait jamais aim que Weilberg et qu'elle
n'en aimerait jamais d'autre. Enfin elle se dgagea de moi; elle sonna.
Un domestique vint, auquel elle commanda de refaire le feu, d'arranger
les rideaux, de lui apporter du th. Je sortis. Depuis ce temps, nous
sommes  peu prs brouills. Elle dit partout que je suis une espce de
sclrat  la _Iago_; que depuis longtemps j'avais pour elle une
abominable passion, et que c'est moi qui ai loign d'elle son amant
Weilberg. Elle a t jusqu' montrer comme des dclarations de ma part
quelques lettres familirement amicales que je lui avais crites il y a
six ans, quand j'tais avec vous  Rome.

A prsent, la vanit de Flicie s'exerce sur d'autres objets. Elle dit,
en parlant de Weilberg, des phrases tristes du troisime volume de
_Corinne_; elle joue le deuil d'une grande passion; elle ne va plus dans
le monde; chez elle, plus de toilette; mais elle donne d'excellents
dners, o viennent de vieux imbciles qui passent pour avoir t des
gens d'esprit autrefois, et de pauvres diables qui n'ont pas de dner
chez eux. Elle parle avec admiration de lord Byron, de Canaris, de
Bolivar, de M. de la Fayette. On la plaint, dans son petit monde, comme
une jeune femme bien malheureuse, et on la loue comme une personne
infiniment sensible et spirituelle; elle est passablement contente de la
sorte. Cela fait une de ces maisons bourgeoises que vous dtestez tant.

Avais-je raison de vous dire que cette ennuyeuse histoire ne vous
servirait  rien; elle est plate par sa nature. Tout se passe en
discours dans l'_amour-vanit_. Les discours raconts ennuient; la plus
petite action vaut mieux.

Ensuite, ce n'est pas, je crois, ici l'_amour-vanit_ comme vous
l'entendez. Flicie a un trait rare, s'il ne lui est point particulier;
c'est que c'est une chose dsagrable pour elle que de faire son mtier
de femme, et qu'il lui importait fort peu de faire croire  l'homme
qu'elle proclamait son amant, de lui faire croire, dis-je, qu'elle
l'aimait rellement.

GONCELIN.


FIN




TABLE


  Prface                                                              I
  Deuxime prface                                                    IX
  Troisime prface                                                   XI
  M. de Stendhal, ses oeuvres compltes                                1

LIVRE PREMIER

  Chapitre I. De l'amour                                               1
     --    II. De la naissance de l'amour                              4
     --    III. De l'esprance                                         8
     --    IV.                                                        11
     --    V.                                                         12
     --    VI. Le rameau de Salzbourg                                 13
     --    VII. Des diffrences entre la naissance de l'amour dans
             les deux sexes                                           15
     --    VIII.                                                      17
     --    IX.                                                        20
     --    X. Exemples de la _cristallisation_                        20
     --    XI.                                                        23
     --    XII. Suite de la cristallisation                           24
     --    XIII. Du premier pas, du grand monde, des malheurs         26
     --    XIV.                                                       28
     --    XV.                                                        30
     --    XVI.                                                       31
     --    XVII. La beaut dtrne par l'amour                       33
     --    XVIII.                                                     34
     --    XIX. Suite des exceptions  la beaut                      36
     --    XX.                                                        39
     --    XXI. De la premire vue                                    39
     --    XXII. De l'engouement                                      43
     --    XXIII. Des coups de foudre                                 44
     --    XXIV. Voyage dans un pays inconnu                          47
     --    XXV. La prsentation                                       53
     --    XXVI. De la pudeur                                         55
     --    XXVII. Des regards                                         61
     --    XXVIII. De l'orgueil fminin                               61
     --    XXIX. Du courage des femmes                                72
     --    XXX. Spectacle singulier et triste                         76
     --    XXXI. Extrait du journal de Salviati                       77
     --    XXXII. De l'intimit                                       85
     --    XXXIII.                                                    91
     --    XXXIV. Des confidences                                     91
     --    XXXV. De la jalousie                                       95
     --    XXXVI. Suite de la jalousie                               101
     --    XXXVII. Roxane                                            104
     --    XXXVIII. De la pique d'amour-propre                       106
     --    XXXIX. De l'amour  querelles                             113
     --    XXXIX _bis_. Remdes  l'amour                            117
     --    XXXIX _ter_                                               120

LIVRE SECOND

  Chapitre XL. Des tempraments et des gouvernements                 123
     --    XLI. Des nations par rapport  l'amour.--De la France     126
     --    XLII. Suite de la France                                  130
     --    XLIII. De l'Italie                                        133
     --    XLIV. Rome                                                136
     --    XLV. De l'Angleterre                                      139
     --    XLVI. Suite de l'Angleterre                               143
     --    XLVII. De l'Espagne                                       147
     --    XLVIII. De l'amour allemand                               149
     --    XLIX. Une journe  Florence                              155
     --    L. L'amour aux tats-Unis                                 162
     --    LI. De l'amour en Provence jusqu' la conqute de
             Toulouse, en 1328, par les Barbares du Nord             164
     --    LII. La Provence au XIIe sicle                           170
     --    LIII. L'Arabie                                            177
             Fragments extraits et traduits d'un recueil arabe
               intitul le _Divan de l'Amour_                        181
     --    LIV. De l'ducation des femmes                            186
     --    LV. Objections contre l'ducation des femmes              191
     --    LVI. Suite                                                199
     --    LVI _bis_. Du mariage                                     205
     --    LVII. De ce qu'on appelle vertu                           206
     --    LVIII. Situation de l'Europe  l'gard du mariage         208
             La Suisse et l'Oberland                                 212
     --    LIX. Werther et don Juan                                  217
     --    LX. Des fiasco                                            228
  FRAGMENTS DIVERS                                                   233
  Amours de Tibulle et de Properce                                   261
  Lettre anglaise de la femme de Klopstock                           277
  Promenade aux les Borromes                                       280
  Qu'est-ce que le plaisir?                                          292

APPENDIX

  Des Cours d'amour                                                  310
  Code d'amour du XIIe sicle                                        315
  Notice sur Andr le Chapelain                                      321
  Le rameau de Salzbourg                                             324
  Ernestine ou la naissance de l'amour                               337
  Exemple de l'amour en France dans la classe riche                  367


Mayenne, Imprimerie CH. COLIN.






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1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

