The Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by 
Madame de (Anne-Louise-Germaine) Stal

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Title: Corinne ou l'Italie
       Nouvelle dition revue avec soin et prcde d'observations
       par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Acadmie
       franaise

Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Stal

Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  MADAME DE STAL

  CORINNE
  OU
  L'ITALIE

  NOUVELLE DITION
  REVUE AVEC SOIN ET PRCDE D'OBSERVATIONS
  PAR MME NECKER DE SAUSSURE
  ET
  M. SAINTE-BEUVE
  de l'Acadmie franaise

  PARIS
  GARNIER FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
  6, RUE DES SAINTS-PRES, ET PALAIS-ROYAL, 215




DE CORINNE

PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE


Dans la littrature proprement dite, et hors du domaine de la politique,
_Corinne_ est le chef-d'oeuvre de madame de Stal, _Corinne_ est
l'ouvrage clatant et immortel qui lui a le premier assign un rang
parmi les grands crivains. C'est une composition de gnie dans laquelle
deux oeuvres diffrentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont t
fondues ensemble. Les deux ides sont videmment nes  la fois: l'on
sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu sduire l'auteur, ni
correspondre  ses penses. Aussi parmi la plus riche varit de
couleurs et de formes, il rgne un ravissant accord, et une teinte
harmonieuse est rpandue sur l'ensemble. _Corinne_ est  la fois un
ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un pome et un
panchement de l'me. Le naturel, et un naturel ardent, passionn, bien
que tendre et mlancolique, y perce de toutes parts, et il n'y a pas une
ligne qui ne soit crite avec motion. Madame de Stal s'est, pour ainsi
dire, divise entre ses deux principaux personnages. Elle a donn  l'un
ses regrets ternels,  l'autre son admiration nouvelle: Corinne et
Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est
elle-mme.

La premire partie, l'Italie dmontre par l'amour, est un enchantement
continuel. Corinne clbre toutes les merveilles des arts en faisant
connatre  Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du
gnie de tant de sicles, Rome qui a triomph de l'univers et du temps.
Elle chante la nature fconde et magnifique du Midi, les monuments du
pass dans leur auguste mlancolie, les hros, les potes, les citoyens
qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de grand, tout ce que le
moment prsent peut inspirer de traits agrables, piquants, et parfois
comiques,  un esprit observateur, se trouve runi dans ses paroles. Aux
vues originales d'une jeune imagination elle joint la connaissance de
tout ce qui a t pens sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle
a t la manire de juger des anciens et celle des artistes du moyen
ge, quelle est celle des diverses nations modernes; et elle explique,
elle met en contraste tous ces points de vue avec la grce anime d'une
jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer.

C'est avec habilet que l'auteur a repouss dans l'ombre le commencement
du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumire sur la superbe
scne qui est le vrai dbut de l'ouvrage. Accabl par le chagrin d'avoir
perdu son pre, Oswald lord Nelvil tait entr la veille dans Rome sans
rien observer, lorsqu'au matin un soleil clatant, un bruit de fanfares,
des coups de canon le rveillent. La muse de l'Italie, Corinne,
improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va tre
couronne au Capitole. La ville entire est en mouvement, la fte du
gnie est clbre par tout un peuple. On s'associe aux diverses
impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant
de Corinne. Comme lui, on avait conu des prventions contre la femme
qui recherche des hommages publics, et comme lui on se rconcilie avec
Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable o se peint la
bont, la simplicit du coeur unie au plus bel enthousiasme. On partage
son motion, lorsque ml avec la foule au Capitole, il s'aperoit que
sa noble taille, ses habits de deuil et peut-tre son expression de
tristesse ont attir l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en
le regardant, que dj elle a eu besoin de changer le sujet de ses
chants et de joindre des paroles sensibles  son hymne de triomphe. Mais
 travers le trouble que ressent Oswald, son caractre se fait jour. On
voit que l'ide de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au
sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relve
et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent
national qui bouleverse toute son me. Il avait t sduit;  prsent il
est frapp au coeur; on sait quelle est chez lui la corde dlicate, et
c'est ainsi que le roman est annonc, et que cet exorde magnifique
renferme le secret du reste.

Les improvisations de Corinne, qui sont censes traduites de l'italien
dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement trs-brillant; nanmoins je ne
sais si leur clat avou l'emporte beaucoup sur le charme des autres
discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le
cercle d'amis dont elle est entoure, elle excite toujours le plus vif
enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont
toujours justement applaudies. Chacun dit: coutez Corinne, elle vous
enchantera; Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne
pensons pas que madame de Stal se loue elle-mme en vantant ce qu'elle
a crit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. norme
difficult pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de
tenir toujours parole! que de nous prparer  l'tonnement et de nous
tonner nanmoins! Tour de force inou, si l'abondance, la facilit de
la verve n'excluait pas l'ide du tour de force, pour donner celle du
prodige!

Cette multitude de morceaux d'loquence ou de tableaux charmants ne nuit
point  l'intrt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne
placer les digressions que dans les moments o la marche de l'action est
suspendue, o le lecteur craint mme de lui voir reprendre son cours, et
o il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage
se prpare.

La destine de Corinne est enveloppe de mystre; elle parle toutes les
langues; elle runit les agrments de tous les climats, et l'on ne sait
o elle est ne. Oswald, qui ne conoit de bonheur que le bonheur
domestique, voudrait s'unir  elle par un lien sacr, mais auparavant il
exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour 
l'autre est redoute du lecteur mme; il se plat  ces promenades, 
ces courses intressantes qu'elle ne cesse de proposer  Oswald, afin de
le distraire de la curiosit du coeur par celle de l'esprit. Le bonheur,
mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent
dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche,
plus elle veut s'tourdir elle-mme, enivrer celui qu'elle aime des plus
hautes jouissances de la posie et des arts. Il semble que des couleurs
toujours plus vives frappent tous les objets,  mesure que le ciel
devient plus menaant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que
la foudre ne tardera pas  sillonner.

C'est aprs avoir mont le Vsuve avec Oswald et vu de prs les torrents
embrass de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le
cahier o elle a crit son histoire.

Jamais concours de circonstances n'a t plus funeste. Corinne est
Anglaise, et elle n'a pu supporter la vie monotone d'une province
d'Angleterre; Corinne a t destine dans son enfance  devenir l'pouse
d'Oswald lui-mme, et le pre de celui-ci, effray de la vivacit des
gots et des ides qui dj se dveloppaient en elle, a tourn ses vues
du ct de Lucile, la soeur cadette de Corinne. Oswald est donc bless
dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il
est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enracin que
l'amour mme. Ds lors la fiction prend un autre caractre, et l'on sent
qu'il ne s'agira plus que de sparation et de mort. Dsormais il n'y
aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels
combats, que ces dchirements de l'me, rsultats de l'opposition entre
des sentiments galement vifs, que l'ingalit de conduite qui en est la
suite, et les mnagements plus tristes que les orages mmes. Oswald doit
songer  retourner dans sa patrie, et la description du sjour qu'il
fait  Venise avec Corinne, au moment de la sparation, est d'une beaut
lugubre extrmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette
esquisse. Je ne puis me rsoudre  retracer l'affreux voyage que Corinne
fait secrtement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume,
les noces d'Oswald avec sa soeur, dont elle est presque tmoin, son
retour solitaire  Florence, l'arrive d'Oswald et de Lucile dans ce
sjour, et enfin les adieux de Corinne  tous deux, adieux contenus dans
un hymne sublime, vritable chant du cygne.

La dernire moiti de l'ouvrage est tout en contraste avec la premire;
la couleur la plus sombre y rgne, et elle offre un dploiement qu'on
peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une
fcondit extraordinaire de nuances pour graduer les impressions
tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misres fugitives du coeur.
On voit d'abord un lger dclin dans le bonheur, puis une peine vague et
passagre qui prend  chaque instant un caractre plus arrt, puis le
malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le dsespoir avec son
apparence plus calme, le dsespoir d'un tre trop doux et trop pieux
pour se rvolter, mais trop faible pour ne pas mourir.

Malgr cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans
chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspire; et
la jouissance des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais
perdue pour le lecteur.

Peut-tre faut-il excepter de cet loge une intrigue pisodique dont le
thtre est  Paris. Ce morceau me parat sortir du ton; et le mrite
qu'il peut avoir n'est pas  sa place dans l'ouvrage.

On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop
thtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire
que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractre exalt d'une femme
pote qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une
improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration
qu'elle excite ne la quittent point, et donnent  l'expression de ses
sentiments les plus vrais une couleur particulirement clatante. Madame
de Stal, bien plus simple que son hrone, devait pourtant mieux qu'une
autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est mme
cette inspiration, porte sur l'univers extrieur comme sur les
affections de l'me, qui met de l'accord entre la partie descriptive et
la partie romanesque de la composition.

Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le hros n'est
pas assez passionn. Mais Corinne ne devait tre surpasse en rien, pas
mme dans l'amour; et il fallait un caractre absolument diffrent du
sien pour qu'il se soutint  ct d'elle. Celui d'Oswald est dans la
nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il
pas, principalement dans les pays svres, de ces tres qui regrettent
tour  tour le plaisir et l'austrit, qui paraissent  la fois domins
par leurs habitudes et par le dsir de s'en affranchir, et qui ne sont
jamais plus prs de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes,
que quand on les croit sur le point de leur cder! Ce caractre qui
tenait la malheureuse Corinne dans un tat d'alarmes perptuelles, tait
peut-tre exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et
captiver ses penses.

Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intrt et de mrite. Il
y a une fracheur, une vivacit extrme dans les impressions, et
pourtant une rudition ingnieuse s'y laisse entrevoir. Les ides les
plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutes d'autres auteurs
allemands, celles mme des rudits italiens, sont exposes par Corinne,
et semblent souvent renatre chez elle sous la forme de l'inspiration.
Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Stal. Chez
elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui
l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque  travers ce qui
est, et sans cesser de jouir de ce qui est.

Je ne sais si l'on a reproch  madame de Stal de s'tre peinte
elle-mme dans Corinne. Peut-tre n'a-t-elle pas t trangre au dsir
d'affaiblir les prventions qu'on a dans le monde contre les femmes 
grands talents; peut-tre a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le
savait par exprience, que l'amour de la gloire ne supposait pas
ncessairement les dfauts avec lesquels l'opinion commune l'associe.
Elle a donc cr un tre semblable  elle, une femme qui unit le besoin
du succs  une sensibilit profonde, la mobilit de l'imagination  la
constance du coeur, l'abandon dans la conversation  cette dignit de
l'me qui commande celle des manires, et enfin la passion dans toute sa
force  l'examen de soi et des autres. Et cet tre qu'elle a conu, elle
l'a tellement ralis, elle lui a donn aux yeux de tous une forme si
prononce, que la fiction a servi de preuve  la vrit; et Corinne a
fait enfin connatre madame de Stal.

Toutefois, une pareille vue n'a pu tre que secondaire. Il ne faut pas
chercher d'explication  ce qui est beau en soi. _Corinne_ est le fruit
de l'inspiration. C'est un tableau qui s'tait trop fortement empar de
l'imagination de l'auteur pour qu'il n'et pas le besoin de le tracer;
et le propre du gnie est de se peindre lui-mme dans ses oeuvres.

Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard
n'y joue un rle qu'en apparence; les vnements n'y font que mettre la
nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait
certainement le pre d'Oswald  refuser Corinne pour sa belle-fille.
Mais on voit que ce pre n'est l que pour reprsenter les penses
secrtes, les penses invitables d'Oswald lui-mme, qui craint qu'une
femme clbre ne soit pas propre  remplir d'obscurs devoirs. Lucile et
Corinne sont aussi des ides gnrales; elles sont l'Angleterre et
l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le
gnie clatant et la vertu modeste et svre. Les plaidoyers pour et
contre ces deux genres d'existence sont galement forts; les deux faces
opposes de la vie sont saisies avec une mme vivacit de conception, et
une grande question est continuellement traite dans l'ouvrage sans
qu'on s'en doute, tant l'intrt dramatique entrane irrsistiblement le
lecteur.

_Corinne_ eut un succs prodigieux. Un ouvrage o les artistes puisaient
un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les
rudits des rapprochements ingnieux, les voyageurs des directions
heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, o les
mes les plus froides s'ouvraient  l'motion, enfin o il y avait du
plaisir jusque pour la malice mme dans ces portraits de nations si
plaisamment caractristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive
force tous les suffrages, entrana toutes les opinions. Il n'y eut
qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettre; et ce
phnomne fut partout un vnement.


EXTRAIT DES _Portraits de Femmes_ PAR M. SAINTE-BEUVE.

_Corinne_ parut en 1807. Le succs fut instantan, universel; mais ce
n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les tmoignages. La
libert critique, mme littraire, allait cesser d'exister; madame de
Stal ne pouvait, vers ces annes, faire insrer au _Mercure_ une
spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante
sur le dix-huitime sicle. On tait, quand parut _Corinne_,  la veille
et sous la menace de cette censure absolue. Le mcontentement du
souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme
idal n'tait pas quelque chose qui allt  son but, suffit  paralyser
les loges imprims. Le _Publiciste_, toutefois, organe modr du monde
de M. Suard et de la libert philosophique dans les choses de l'esprit,
donna trois bons articles signs D. D., qui doivent tre de mademoiselle
de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les _Dbats_,
continua sa chicane mticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et
rserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G.
(dont j'ignore le nom) fit dans le _Mercure_ un article sans
malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dornavant  madame de
Stal cette critique  la suite? Avec _Corinne_ elle est dcidment
entre dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment dcisif pour
les gnies, o ils s'tablissent tellement, que dsormais les loges
qu'on en peut faire n'intressent plus que la vanit et l'honneur de
ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir  les louer; leur nom
devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or
qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Stal,
 dater de _Corinne_. L'Europe entire la couronna sous ce nom.
_Corinne_ est bien l'image de l'indpendance souveraine du gnie, mme
au temps de l'oppression la plus entire, _Corinne_ qui se fait
couronner  Rome, dans ce Capitole de la Ville ternelle, o le
conqurant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure
(_Notice_), Benjamin Constant (_Mlanges_), M.-J. Chnier (_Tableau de
la Littrature_), ont analys et apprci l'ouvrage, de manire 
abrger notre tche aprs eux: Corinne, dit Chnier, c'est Delphine
encore, mais perfectionne, mais indpendante, laissant  ses facults
un plein essor, et toujours doublement inspire par le talent et par
l'amour. Oui, mais la gloire elle-mme pour Corinne n'est qu'une
distraction clatante, une plus vaste occasion de conqurir les coeurs:
En cherchant la gloire, dit-elle  Oswald, j'ai toujours espr qu'elle
me ferait aimer. Le fond du livre nous montre cette lutte des
puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur
domestique, pense perptuelle de madame de Stal. Corinne a beau
resplendir par instants comme la prtresse d'Apollon, elle a beau tre,
dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une
femme gaie, mobile, ouverte  mille attraits, capable sans effort du
plus gracieux abandon; malgr toutes ces ressources du dehors et de
l'intrieur, elle n'chappera point  elle-mme. Du moment qu'elle se
sent saisie par la passion, _par cette griffe de vautour sous laquelle
le bonheur et l'indpendance succombent_, j'aime son impuissance  se
consoler, j'aime son sentiment plus fort que son gnie, son invocation
frquente  la saintet et  la dure des liens qui seuls empchent les
brusques dchirements, et l'entendre,  l'heure de mourir, avouer en son
chant du cygne: De toutes les facults de l'me que je tiens de la
nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exerce tout entire.
Ce ct prolong de Delphine  travers Corinne me sduit principalement
et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes
parts les situations d'une me ardente et mobile y ajoute par sa
svrit. Ces noms d'amants, non pas gravs, cette fois, sur les corces
de quelque htre, mais inscrits aux parois des ruines ternelles,
s'associent  la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son
immortalit. La passion divine d'un tre qu'on ne peut croire imaginaire
introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on
n'oubliera jamais; le gnie, qui l'a tir de son sein, est un vainqueur
de plus, et non pas le moindre dans cette cit de tous les vainqueurs.

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui
demandait un jour si Saint-Preux n'tait pas lui-mme: Non, rpondit
Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout  fait ce que j'ai t, mais ce
que j'aurais voulu tre. Presque tous les romanciers-potes peuvent
dire ainsi. Corinne est, pour madame de Stal, ce qu'elle aurait voulu
tre, ce qu'aprs tout (et sauf la diffrence du groupe de l'art  la
dispersion de la vie) elle a t. De Corinne, elle n'a pas eu seulement
le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la
souffrance.

Cette Rome, cette Naples, que madame de Stal exprimait  sa manire
dans le roman-pome de _Corinne_, M. de Chateaubriand les peignait vers
le mme moment dans l'pope des _Martyrs_. Ici ne s'interpose aucun
nuage lger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse,
partout la nettet virile du dessin, la splendeur premire et naturelle
du pinceau.

Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour
prter appui  des penses moins phmres!

Une personne d'esprit crivait: Comme j'aime certaines posies! il en
est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne
comprend pas. _Corinne_ n'est qu'une varit imposante dans ce _culte
romain_, dans cette faon de sentir  des poques et avec des mes
diverses la Ville ternelle.

Une partie charmante de _Corinne_, et d'autant plus charmante qu'elle
est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mle
par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la socit franaise.
Madame de Stal raille cette socit trop lgrement spirituelle, mais
en ces moments elle en est elle-mme plus qu'elle ne croit: ce qu'elle
sait peut-tre le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le ddaigne.

Comme dans _Delphine_, il y a des portraits: madame d'Arbigny, cette
femme franaise qui arrange et calcule tout, en est un, comme l'tait
madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l'intimit, de mme
qu'aussi l'on savait de quels lments un peu divers se composait la
noble figure d'Oswald, de mme qu'on croyait  la vrit fidle de la
scne des adieux, et qu'on se souvenait presque des dchirements de
Corinne durant l'absence.

Quoi qu'il en soit, malgr ce qu'il y a dans _Corinne_ de conversations
et de peintures du monde, ce n'est pas  propos de ce livre qu'il y a
lieu de reprocher  madame de Stal un manque de consistance et de
fermet dans le style, et quelque chose de trop couru dans la
distribution des penses. Elle est tout  fait sortie, pour l'excution
gnrale de cette oeuvre, de la conversation spirituelle, de
l'improvisation crite, comme elle faisait quelquefois (_stans pede in
uno_) debout, et appuye  l'angle d'une chemine. S'il y a encore des
imperfections de style, ce n'est que par rares accidents; j'ai vu nots
au crayon, dans un exemplaire de _Corinne_, une quantit prodigieuse de
_mais_, qui donnent en effet de la monotonie aux premires pages.
Toutefois, un soin attentif prside au dtail de ce monument; l'crivain
est arriv  l'art,  la majest soutenue, au nombre.




CORINNE

OU

L'ITALIE




LIVRE PREMIER

OSWALD


CHAPITRE PREMIER

Oswald, lord Nelvil, pair d'cosse, partit d'dimbourg pour se rendre en
Italie, pendant l'hiver de 1794  1795. Il avait une figure noble et
belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indpendante; mais
sa sant tait altre par un profond sentiment de peine, et les
mdecins, craignant que sa poitrine ne ft attaque, lui avaient ordonn
l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mt peu d'intrt  la
conservation de ses jours. Il esprait du moins trouver quelques
distractions dans la diversit des objets qu'il allait voir. La plus
intime de toutes les douleurs, la perte d'un pre, tait la cause de sa
maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirs par des
scrupules dlicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y
mlait ses fantmes. Quand on souffre, on se persuade aisment que l'on
est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la
conscience.

A vingt-cinq ans, il tait dcourag de la vie; son esprit jugeait tout
d'avance, et sa sensibilit blesse ne gotait plus les illusions du
coeur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dvou pour
ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait
un sentiment de plaisir, pas mme le bien qu'il faisait: il sacrifiait
sans cesse et facilement ses gots  ceux d'autrui; mais on ne pouvait
expliquer par la gnrosit seule cette abngation absolue de tout
gosme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne
lui permettait plus de s'intresser  son propre sort. Les indiffrents
jouissaient de ce caractre, et le trouvaient plein de grce et de
charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur
des autres comme un homme qui n'en esprait pas lui-mme, et l'on tait
presque afflig de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pt le lui
rendre.

Il avait cependant un caractre mobile, sensible et passionn; il
runissait tout ce qui peut entraner les autres et soi-mme; mais le
malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destine; il
croyait la dsarmer en n'exigeant rien d'elle. Il esprait trouver dans
le triste attachement  tous ses devoirs, et dans le renoncement aux
jouissances vives, une garantie contre les peines qui dchirent l'me:
ce qu'il avait prouv lui faisait peur, et rien ne lui paraissait
valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable
de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre  l'abri?

Lord Nelvil se flattait de quitter l'cosse sans regret, puisqu'il y
restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste
imagination des mes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui
l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal,  l'habitation
de son pre. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places
dont il ne pouvait approcher sans frmir; et cependant, quand il se
rsolut  s'en loigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose
d'aride s'empara de son coeur; il n'tait plus le matre de verser des
larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renatre ces petites
circonstances locales qui l'attendrissaient profondment; ses souvenirs
n'avaient plus rien de vivant, ils n'taient plus en relation avec les
objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins  celui qu'il
regrettait, mais il parvenait plus difficilement  se retracer sa
prsence.

Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux o son pre
avait vcu. Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent
suivre partout les objets de leurs affections? Peut-tre ne leur est-il
permis d'errer qu'autour des lieux o leurs cendres reposent! Peut-tre
que dans ce moment mon pre aussi me regrette; mais la force lui manque
pour me rappeler de si loin! Hlas! quand il vivait, un concours
d'vnements inous n'a-t-il pas d lui persuader que j'avais trahi sa
tendresse, que j'tais rebelle  ma patrie,  la volont paternelle, 
tout ce qu'il y a de sacr sur la terre? Ces souvenirs causaient  lord
Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu
les confier  personne, mais il craignait lui-mme de les approfondir.
Il est si facile de se faire avec ses propres rflexions un mal
irrparable!

Il en cote davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la
mer pour s'en loigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Ocan
marque les premiers pas: il semble qu'un abme s'entr'ouvre derrire
vous, et que le retour pourrait devenir  jamais impossible. D'ailleurs,
le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est
l'image de cet infini qui attire sans cesse la pense, et dans lequel
sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuy sur le gouvernail, et les
regards fixs sur les vagues, tait calme en apparence, car sa fiert et
sa timidit runies ne lui permettaient presque jamais de montrer, mme
 ses amis, ce qu'il prouvait: mais des sentiments pnibles l'agitaient
intrieurement. Il se rappelait le temps o le spectacle de la mer
animait sa jeunesse, par le dsir de fendre les flots  la nage, de
mesurer sa force contre elle. Pourquoi, se disait-il avec un regret
amer, pourquoi me livrer sans relche  la rflexion? Il y a tant de
plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font
sentir l'nergie de l'existence! La mort elle-mme alors ne semble qu'un
vnement peut-tre glorieux, subit au moins et que le dclin n'a point
prcd. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherche,
cette mort des tnbres, qui vous enlve dans la nuit ce que vous avez
de plus cher, qui mprise vos regrets, repousse votre bras, et vous
oppose sans piti les ternelles lois du temps et de la nature, cette
mort inspire une sorte de mpris pour la destine humaine, pour
l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se
briser contre la ncessit.

Tels taient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui
caractrisait le malheur de sa situation, c'tait la vivacit de la
jeunesse unie aux penses d'un autre ge. Il s'identifiait avec les
ides qui avaient d occuper son pre dans les derniers temps de sa vie,
et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les rflexions
mlancoliques de la vieillesse. Il tait lass de tout, et regrettait
cependant le bonheur, comme si les illusions lui taient restes. Ce
contraste, entirement oppos aux volonts de la nature, qui met de
l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait
du dsordre au fond de l'me d'Oswald; mais ses manires extrieures
avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse,
loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de
condescendance et de bont pour les autres.

Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich  Embden, la mer menaa
d'tre orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les
passagers; et quand il servait lui-mme  la manoeuvre, quand il prenait
pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait
une adresse et une force qui ne devaient pas tre considres comme le
simple effet de la souplesse et de l'agilit du corps, car l'me se mle
 tout.

Quand il fallut se sparer, tout l'quipage se pressait autour d'Oswald
pour prendre cong de lui; ils le remerciaient tous de mille petits
services qu'il leur avait rendus dans la traverse, et dont il ne se
souvenait plus. Une fois c'tait un enfant dont il s'tait occup
longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas,
quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalit ne
s'tait peut-tre jamais rencontre; sa journe se passait sans qu'il en
prt aucun moment pour lui-mme; il l'abandonnait aux autres par
mlancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent
tous en mme temps: _Mon cher seigneur, puissiez-vous tre plus
heureux!_ Oswald n'avait pas exprim cependant une seule fois sa peine,
et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui,
ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple,  qui leurs
suprieurs se confient rarement, s'habituent  dcouvrir les sentiments
autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez,
quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur piti spontane
est sans mlange de blme ou de conseil.


CHAPITRE II

Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de
la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville trangre,
c'est que vous commencez  vous y faire une patrie; mais traverser des
pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez  peine,
voir des visages humains sans relation avec votre pass ni avec votre
avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans
dignit; car cet empressement, cette hte pour arriver l o personne ne
vous attend, cette agitation dont la curiosit est la seule cause, vous
inspirent peu d'estime pour vous-mme, jusqu'au moment o les objets
nouveaux deviennent un peu anciens, et crent autour de vous quelques
doux liens de sentiment et d'habitude.

Oswald prouva donc un redoublement de tristesse en traversant
l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors,  cause de la
guerre, viter la France et les environs de la France; il fallait aussi
s'loigner des armes, qui rendaient les routes impraticables. Cette
ncessit de s'occuper des dtails matriels du voyage, de prendre
chaque jour, et presque  chaque instant, une rsolution nouvelle, tait
tout  fait insupportable  lord Nelvil. Sa sant, loin de s'amliorer,
l'obligeait souvent  s'arrter, lorsqu'il et voulu se hter d'arriver,
ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins
qu'il tait possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-mme
avec une trop grande svrit. Il ne voulait vivre encore que pour
dfendre son pays. La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous
quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il
ne faut pas lui offrir l'existence dbile que je trane, allant demander
au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y
a qu'un pre qui vous recevrait dans un tel tat, et vous aimerait
d'autant plus que vous seriez plus dlaiss par la nature ou par le
sort.

Lord Nelvil s'tait flatt que la varit continuelle des objets
extrieurs dtournerait un peu son imagination de ses ides habituelles;
mais il fut bien loin d'en prouver d'abord cet heureux effet. Il faut,
aprs un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous
entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit,  la maison o l'on
demeure, aux habitudes journalires qu'on doit reprendre: chacun de ces
efforts est une secousse pnible, et rien ne les multiplie comme un
voyage.

Le seul plaisir de lord Nelvil tait de parcourir les montagnes du Tyrol
sur un cheval cossais qu'il avait emmen avec lui, et qui, comme les
chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'cartait
de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarps. Les
paysans tonns s'criaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur
le bord des abmes; puis ils battaient des mains en admirant son
adresse, son agilit, son courage. Oswald aimait assez l'motion du
danger: elle soulve le poids de la douleur; elle rconcilie un moment
avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.


CHAPITRE III

Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit
raconter  un ngociant chez lequel il s'tait arrt quelque temps,
l'histoire d'un migr franais, appel le comte d'Erfeuil, qui
l'intressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait support la perte
entire d'une trs-grande fortune avec une srnit parfaite; il avait
vcu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il
avait soign jusqu' sa mort; il s'tait constamment refus  recevoir
les services d'argent qu'on s'tait empress de lui offrir; il avait
montr la plus brillante valeur, la valeur franaise, pendant la guerre,
et la gaiet la plus inaltrable au milieu des revers: il dsirait
d'aller  Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait
hriter, et souhaitait un compagnon, ou plutt un ami, pour faire avec
lui le voyage plus agrablement.

Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil taient attachs  la
France; nanmoins il tait exempt des prjugs qui sparent les deux
nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Franais, et qu'il
avait trouv dans cet ami la plus admirable runion de toutes les
qualits de l'me. Il offrit donc au ngociant qui lui raconta
l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et
malheureux jeune homme. Le ngociant vint annoncer  lord Nelvil, au
bout d'une heure, que sa proposition tait accepte avec reconnaissance.
Oswald tait heureux de rendre ce service; mais il lui en cotait
beaucoup de renoncer  la solitude, et sa timidit souffrait de se
trouver tout  coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne
connaissait pas.

Le comte d'Erfeuil vint faire visite  lord Nelvil pour le remercier. Il
avait des manires lgantes, une politesse facile et de bon got, et
ds l'abord il se montrait parfaitement  son aise. On s'tonnait, en le
voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec
un courage qui allait jusqu' l'oubli, et il avait dans sa conversation
une lgret vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers,
mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'tendait 
d'autres sujets.

Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me
retirer de cette Allemagne o je m'ennuyais  prir.--Vous y tes
cependant, rpondit lord Nelvil, gnralement aim et considr.--J'y ai
des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincrement; car
dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais
je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un
peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu
le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand
il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journe;  prsent les
vingt-quatre heures me psent beaucoup.--La dlicatesse avec laquelle
vous vous tes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil,
inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.--Je n'ai
fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait
combl de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitt,
et-il vcu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'tre mort: ce le
serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand
espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux  la guerre pour tre tu;
mais puisque le sort m'a pargn, il faut vivre aussi bien qu'on le
peut.--Je me fliciterai de mon arrive ici, rpondit lord Nelvil, si
vous vous trouvez bien  Rome, et si...--O mon Dieu! interrompit le
comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et
gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la mditation qui
m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des
malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le
hasard, puisqu'il m'a procur l'occasion de voyager avec vous. En
achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure
grce du monde, convint de l'heure du dpart pour le jour suivant, et
s'en alla.

Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, aprs
les premires phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un
mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda
s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, rpondit le comte
d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-l; je ne m'attends
pas du tout  m'y amuser. Un de mes amis, qui y a pass six mois, m'a
dit qu'il n'y avait pas de province en France o il n'y et un meilleur
thtre et une socit plus agrable qu' Rome; mais dans cette ancienne
capitale du monde, je trouverai srement quelques Franais avec qui
causer, et c'est tout ce que je dsire.--Vous n'avez pas t tent
d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.--Non, du tout, reprit le
comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes tudes. Et il
prit, en disant cela, un air si srieux, qu'on aurait pu croire que
c'tait une rsolution fonde sur de graves motifs.

Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je
n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Franais; il faut tre
fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de
l'imitation. Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments aprs,
recommena l'entretien par des traits d'esprit et de gaiet fort
aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une faon
trs-ingnieuse; mais ni les objets extrieurs, ni les sentiments
intimes n'taient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait,
pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la
rflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la socit en
taient le sujet.

Il nommait vingt noms propres  lord Nelvil, soit en France, soit en
Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait  cette
occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grce;
mais on et dit,  l'entendre, que le seul entretien convenable pour un
homme de got, c'tait, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commrage de
la bonne compagnie.

Lord Nelvil rflchit quelque temps au caractre du comte d'Erfeuil, 
ce mlange singulier de courage et de frivolit,  ce mpris du malheur,
si grand, s'il avait cot plus d'efforts, si hroque, s'il ne venait
pas de la mme source qui rend incapable des affections profondes. Un
Anglais, se disait Oswald, serait accabl de tristesse dans de
semblables circonstances. D'o vient la force de ce Franais? d'o vient
aussi sa mobilit? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment
l'art de vivre? Quand je me crois suprieur, ne suis-je que malade? Son
existence lgre s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidit
de la vie? et faut-il esquiver la rflexion comme une ennemie, au lieu
d'y livrer toute son me? En vain Oswald aurait-il clairci ces doutes:
nul ne peut sortir de la rgion intellectuelle qui lui a t assigne,
et les qualits sont plus indomptables encore que les dfauts.

Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention  l'Italie, et rendait
presque impossible  lord Nelvil de s'en occuper; car il le dtournait
sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son
charme pittoresque. Oswald prtait l'oreille autant qu'il le pouvait au
bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature
faisaient plus de bien  son me que les propos de la socit, tenus au
pied des Alpes,  travers les ruines, et sur les bords de la mer.

La tristesse qui consumait Oswald et mis moins d'obstacle au plaisir
qu'il pouvait goter par l'Italie, que la gaiet mme du comte
d'Erfeuil; les regrets d'une me sensible peuvent s'allier avec la
contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la
frivolit, sous quelque forme qu'elle se prsente, te  l'attention sa
force,  la pense son originalit, au sentiment sa profondeur. Un des
effets singuliers de cette frivolit tait d'inspirer beaucoup de
timidit  lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil:
l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractre est le plus
srieux. La lgret spirituelle impose  l'esprit mditatif; et celui
qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.

Le comte d'Erfeuil tait doux, obligeant, facile en tout, srieux
seulement dans l'amour-propre, et digne d'tre aim comme il aimait,
c'est--dire comme un bon camarade de plaisirs et de prils; mais il ne
s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mlancolie
d'Oswald, et, par bon coeur autant que par got, il aurait souhait de
la dissiper. Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'tes-vous
pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'tes
malade que parce que vous tes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon
existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la
vie comme si je possdais toutes les prosprits de la terre.--Vous avez
un courage aussi rare qu'honorable, rpondit lord Nelvil; mais les
revers que vous ayez prouvs font moins de mal que les chagrins du
coeur!--Les chagrins du coeur! s'cria le comte d'Erfeuil, oh! c'est
vrai, ce sont les plus cruels de tous... Mais... mais... encore faut-il
s'en consoler; car un homme sens doit chasser de son me tout ce qui ne
peut servir ni aux autres ni  lui-mme. Ne sommes-nous pas ici-bas pour
tre utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil,
tenons-nous-en l.

Ce que disait le comte d'Erfeuil tait raisonnable, dans le sens
ordinaire de ce mot; car il avait,  beaucoup d'gards, ce qu'on appelle
une bonne tte: ce sont les caractres passionns, bien plus que les
caractres lgers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa faon
de sentir excitt la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir
assurer au comte d'Erfeuil qu'il tait le plus heureux des hommes, pour
viter le mal que lui faisaient ses consolations.

Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup  lord Nelvil: sa
rsignation et sa simplicit, sa modestie et sa fiert lui inspiraient
une considration dont il ne pouvait se dfendre. Il s'agitait autour du
calme extrieur d'Oswald, il cherchait dans sa tte tout ce qu'il avait
entendu dire de plus grave dans son enfance  des parents gs, afin de
l'essayer sur lord Nelvil; et, tout tonn de ne pas vaincre son
apparente froideur, il se disait en lui-mme: Mais n'ai-je pas de la
bont, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en socit?
que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y
a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-tre de ce qu'il
ne sait pas assez bien le franais?


CHAPITRE IV

Une circonstance imprvue accrut beaucoup le sentiment de respect que le
comte d'Erfeuil prouvait dj, presque  son insu, pour son compagnon
de voyage. La sant de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrter
quelques jours  Ancne. Les montagnes et la mer rendent la situation de
cette ville trs-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le
devant des boutiques, assis  la manire orientale, la diversit des
costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui
donnent un aspect original et intressant. L'art de la civilisation tend
sans cesse  rendre tous les hommes semblables en apparence et presque
en ralit; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les
diffrences qui caractrisent les nations: les hommes ne se ressemblent
entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel
est vari. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la
diversit des costumes; elle semble promettre une manire nouvelle de
sentir et de juger.

Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent
simultanment et paisiblement dans la ville d'Ancne. Les crmonies de
ces religions diffrent excessivement entre elles; mais un mme
sentiment s'lve vers le ciel dans ces rites divers, un mme cri de
douleur, un mme besoin d'appui.

L'glise catholique est au haut de la montagne, et domine  pic sur la
mer; le bruit des flots se mle souvent aux chants des prtres. L'glise
est surcharge, dans l'intrieur, d'une foule d'ornements d'assez
mauvais got; mais quand on s'arrte sous le portique du temple, on aime
 rapprocher le plus pur des sentiments de l'me, la religion, avec le
spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut
imprimer sa trace. La terre est travaille par lui, les montagnes sont
coupes par ses routes, les rivires se resserrent en canaux pour porter
ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes,
la vague vient effacer aussitt cette lgre marque de servitude, et la
mer reparat telle qu'elle fut au premier jour de la cration.

Lord Nelvil avait fix son dpart pour Rome au lendemain, lorsqu'il
entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hta de
sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui
partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la
ville; les flammes se rptaient au loin dans la mer; le vent, qui
augmentait leur vivacit, agitait aussi leur image dans les flots, et
les vagues souleves rflchissaient de mille manires les traits
sanglants d'un feu sombre.

Les habitants d'Ancne, n'ayant point chez eux de pompes en bon tat, se
htaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, 
travers les cris, le bruit des chanes des galriens, employs  sauver
la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que
leur commerce attire  Ancne, exprimaient leur effroi par la stupeur de
leurs regards. Les marchands,  l'aspect de leurs magasins en flammes,
perdaient entirement la prsence d'esprit. Les alarmes pour la fortune
troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et
n'inspirent pas cet lan de l'me, cet enthousiasme qui fait trouver des
ressources.

  [1] Ancne est  peu prs  cet gard dans le mme dnment qu'alors.

Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de
prolong, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les
mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revtus d'une capote
rouge et brune trs-singulire, et du milieu de ce vtement sortait le
visage anim des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes.
Les habitants, couchs par terre dans les rues, couvraient leurs ttes
de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien  faire qu' ne
pas voir leur dsastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la
moindre esprance d'y chapper: on voyait tour  tour une fureur et une
rsignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les
moyens et les forces.

Oswald se souvint qu'il y avait deux btiments anglais dans le port, et
ces btiments ont  bord des pompes parfaitement bien faites: il courut
chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher
ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui
criaient: _Ah! vous faites bien, vous autres trangers, de quitter
notre malheureuse ville._--Nous allons revenir, dit Oswald. Ils ne le
crurent pas. Il revint pourtant, tablit l'une de ses pompes en face de
la premire maison qui brlait sur le port, et l'autre vis--vis de
celle qui brlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa
vie avec insouciance, courage et gaiet; les matelots anglais et les
domestiques de lord Nelvil vinrent tous  son aide; car les habitants
d'Ancne restaient immobiles, comprenant  peine ce que ces trangers
voulaient faire, et ne croyant pas du tout  leurs succs.

Les cloches sonnaient de toutes parts; les prtres faisaient des
processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques
images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours
naturels que Dieu a donns  l'homme pour se dfendre. Cependant, quand
les habitants aperurent les heureux effets de l'activit d'Oswald,
quand ils virent que les flammes s'teignaient, et que leurs maisons
seraient conserves, ils passrent de l'tonnement  l'enthousiasme; ils
se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un
empressement si vif, qu'il tait oblig d'avoir recours  la colre pour
carter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des
ordres et des mouvements ncessaires pour sauver la ville. Tout le monde
s'tait rang sous son commandement, parce que, dans les plus petites
comme dans les plus grandes circonstances, ds qu'il y a du danger, le
courage prend sa place; ds que les hommes ont peur, ils cessent d'tre
jaloux.

Oswald,  travers la rumeur gnrale, distingua cependant des cris plus
horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre  l'autre
extrmit de la ville. Il demanda d'o venaient ces cris; on lui dit
qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait
coutume de fermer les barrires de ce quartier le soir, et, l'incendie
gagnant de ce ct, les Juifs ne pouvaient s'chapper. Oswald frmit 
cette ide, et demanda qu' l'instant le quartier ft ouvert; mais
quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetrent  ses pieds pour
le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _
notre bon ange! que c'est srement  cause des Juifs qui sont ici que
nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur,
et si vous les mettez en libert, toute l'eau de la mer n'teindra pas
les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brler les Juifs,
avec autant d'loquence et de douceur que si elles avaient demand un
acte de clmence. Ce n'taient point de mchantes femmes, mais des
imaginations superstitieuses vivement frappes par un grand malheur.
Oswald contenait  peine son indignation en entendant ces tranges
prires.

Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les
barrires qui retenaient ces malheureux; et ils se rpandirent 
l'instant dans la ville, courant  leurs marchandises, au milieu des
flammes, avec cette avidit de fortune qui a quelque chose de bien
sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans
l'tat actuel de la socit, n'a presque rien  faire du simple don de
la vie.

Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes
entouraient tellement, qu'il tait impossible de les teindre, et plus
impossible encore d'y pntrer. Les habitants d'Ancne avaient montr si
peu d'intrt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant
point habite, avaient ramen leurs pompes vers le port. Oswald
lui-mme, tourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient
 leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'tait
communiqu plus tard de ce ct, mais y avait fait de grands progrs.
Lord Nelvil demanda si vivement quelle tait cette maison, qu'un homme
enfin lui rpondit que c'tait l'hpital des fous. A cette ide, toute
son me fut bouleverse; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses
matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y tait pas non plus; et
c'tait en vain qu'il se serait adress aux habitants d'Ancne: ils
taient presque tous occups  sauver ou  faire sauver leurs
marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il
n'y avait pas un qui ne ft fou sans remde: _C'est une bndiction du
ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent
ainsi sans que ce soit la faute de personne._

Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il
marchait  grands pas vers l'hpital; et la foule, qui le blmait, le
suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald,
arriv prs de la maison, vit,  la seule fentre qui n'tait pas
entoure par les flammes, des insenss qui regardaient les progrs de
l'incendie, et souriaient de ce rire dchirant qui suppose ou
l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de
l'me, qu'aucune forme de la mort ne peut plus pouvanter. Un
frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald  ce spectacle; il avait
senti, dans le moment le plus affreux de son dsespoir, que sa raison
tait prte  se troubler; et, depuis cette poque, l'aspect de la folie
lui inspirait toujours la piti la plus douloureuse. Il saisit une
chelle qui se trouvait prs de l, il l'appuie contre le mur, monte au
milieu des flammes, et entre par la fentre dans une chambre o les
malheureux qui restaient  l'hpital taient tous runis.

Leur folie tait assez douce pour que, dans l'intrieur de la maison,
tous fussent libres, except un seul qui tait enchan dans cette mme
chambre o les flammes se faisaient jour  travers la porte, mais
n'avaient pas encore consum le plancher. Oswald, apparaissant au milieu
de ces misrables cratures, toutes dgrades par la maladie et la
souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et
d'enchantement, qu'il s'en fit obir d'abord sans rsistance. Il leur
ordonna de descendre devant lui, l'un aprs l'autre, par l'chelle, que
les flammes pouvaient dvorer dans un moment. Le premier de ces
malheureux obit sans profrer une parole: l'accent et la physionomie de
lord Nelvil l'avaient entirement subjugu. Un troisime voulut
rsister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment
de retard, et sans penser au pril auquel il exposait Oswald en le
retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette
situation, criait  lord Nelvil de revenir, de laisser ces insenss s'en
retirer comme ils le pourraient; mais le librateur n'coutait rien
avant d'avoir achev sa gnreuse entreprise.

Sur les six malheureux qui taient dans l'hpital, cinq taient dj
sauvs; il ne restait plus que le sixime qui tait enchan. Oswald
dtache ses fers, et veut lui faire prendre, pour chapper, les mmes
moyens qu' ses compagnons; mais c'tait un pauvre jeune homme priv
tout  fait de la raison, et, se trouvant en libert aprs deux ans de
chane, il s'lanait dans la chambre avec une joie dsordonne. Cette
joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la
fentre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de
plus en plus la maison, et qu'il tait impossible de dcider cet insens
 se sauver lui-mme, le saisit dans ses bras, malgr les efforts du
malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir
o il mettait les pieds, tant la fume obscurcissait sa vue; il sauta
les derniers chelons au hasard, et remit l'infortun, qui l'injuriait
encore,  quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de
lui.

Oswald, anim par le danger qu'il venait de courir, les cheveux pars,
le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la
foule qui le considrait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette
imagination qui est un don presque universel en Italie, et prte souvent
de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient 
genoux devant lui, et s'criaient: _Vous tes srement saint Michel, le
patron de notre ville; dployez vos ailes, mais ne nous quittez pas;
allez l-haut, sur le clocher de la cathdrale, pour que de l toute la
ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une;
_gurissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _o est mon mari, qui est
absent depuis plusieurs annes._ Oswald cherchait une manire de
s'chapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la
main: Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses
amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les
prils.--Tirez-moi d'ici, lui dit Oswald  voix basse. Un moment
d'obscurit favorisa leur fuite, et tous les deux en hte allrent
prendre des chevaux  la poste.

Lord Nelvil prouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne
action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir,
maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins!
les vnements fortuns, aussi bien que les peines, leur font sentir la
solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection
ne avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amiti
prpare par le ciel entre un enfant et son pre? On peut encore aimer;
mais confier toute son me est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.


CHAPITRE V

Oswald parcourut la Marche d'Ancne et l'tat ecclsiastique jusqu'
Rome, sans rien observer, sans s'intresser  rien; la disposition
mlancolique de son me en tait la cause, et puis une certaine
indolence naturelle,  laquelle il n'tait arrach que par les passions
fortes. Son got pour les arts ne s'tait point encore dvelopp; il
n'avait vcu qu'en France, o la socit est tout, et  Londres, o les
intrts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination,
concentre dans ses peines, ne se complaisait point encore aux
merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts.

Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs  la
main; il avait  la fois le double plaisir de perdre son temps  tout
voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pt tre admir quand on
connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil dcourageait Oswald;
il avait d'ailleurs des prventions contre les Italiens et contre
l'Italie; il ne pntrait pas encore le mystre de cette nation ni de ce
pays; mystre qu'il faut comprendre par l'imagination, plutt que par
cet esprit de jugement qui est particulirement dvelopp dans
l'ducation anglaise.

Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont t et par ce
qu'ils pourraient tre, que par ce qu'ils sont maintenant. Le dsert qui
environne la ville de Rome, cette terre fatigue de gloire, qui semble
ddaigner de produire, n'est qu'une contre inculte et nglige, pour
qui la considre seulement sous les rapports de l'utilit. Oswald,
accoutum ds son enfance  l'amour de l'ordre et de la prosprit
publique, reut d'abord des impressions dfavorables en traversant les
plaines abandonnes qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine
du monde: il blma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord
Nelvil jugeait l'Italie en admirateur clair; le comte d'Erfeuil, en
homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par lgret,
n'prouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur
l'imagination, quand on s'est pntr des souvenirs et des regrets, des
beauts naturelles et des malheurs illustres qui rpandent sur ce pays
un charme indfinissable.

Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de
Rome. Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture,
rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle
tristesse! En approchant de Rome, les postillons s'crirent avec
transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les
Napolitains montrent ainsi le Vsuve, et la mer fait de mme l'orgueil
des habitants des ctes. On croirait voir le dme des Invalides!
s'cria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que
juste, dtruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir  l'aspect de
cette magnifique merveille de la cration des hommes. Ils entrrent dans
Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir
obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils
traversrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivrent  Rome par la
porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso,  la plus grande rue de
la ville moderne, mais  la partie de Rome qui a le moins d'originalit,
puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.

La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans
formaient des groupes sur la place o s'lve la colonne Antonine. Toute
l'attention d'Oswald fut captive par les objets les plus prs de lui.
Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son me; il ne sentait
que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une
ville trangre, quand vous voyez cette multitude de personnes  qui
votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intrt en commun avec
vous. Ces rflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore
plus pour les Anglais, qui sont accoutums  vivre entre eux et se
mlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste
caravansrail de Rome, tout est tranger, mme les Romains, qui semblent
habiter l, non comme des possesseurs, _mais comme des plerins qui se
reposent auprs des ruines_. Oswald, oppress par des sentiments
pnibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la
ville. Il tait bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait
avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientt pour
lui la source de tant d'ides et de jouissances nouvelles.




LIVRE DEUXIME

CORINNE AU CAPITOLE


CHAPITRE PREMIER

Oswald se rveilla dans Rome. Un soleil clatant, un soleil d'Italie
frappa ses premiers regards, et son me fut pntre d'un sentiment
d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester
par ses beaux rayons. Il entendit rsonner les cloches des nombreuses
glises de la ville; des coups de canon, de distance en distance,
annonaient quelque grande solennit: il demanda quelle en tait la
cause; on lui rpondit qu'on devait couronner le matin mme, au
Capitole, la femme la plus clbre de l'Italie, Corinne, pote,
crivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il
fit quelques questions sur cette crmonie, consacre par les noms de
Ptrarque et du Tasse, et toutes les rponses qu'il reut excitrent
vivement sa curiosit.

Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux
opinions d'un Anglais que cette grande publicit donne  la destine
d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les
talents de l'imagination, gagne, au moins momentanment, les trangers,
et l'on oublie les prjugs mmes de son pays, au milieu d'une nation si
vive dans l'expression des sentiments qu'elle prouve. Les gens du
peuple  Rome connaissent les arts, raisonnent avec got sur les
statues; les tableaux, les monuments, les antiquits, et le mrite
littraire port  un certain degr, sont pour eux un intrt national.

Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de
Corinne, de son talent, de son gnie. On avait dcor les rues par
lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble
d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, tait l
presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit tait la seule
distinction. Dans l'tat actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts
est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le gnie en ce genre
avec une vivacit qui devrait faire natre beaucoup de grands hommes
s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait
pas une vie forte, de grands intrts et une existence indpendante,
pour alimenter la pense.

Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrive de
Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau
d'elle, qui annonait la runion de tous les talents qui captivent
l'imagination. L'un disait que sa voix tait la plus touchante d'Italie;
l'autre, que personne ne jouait la tragdie comme elle; l'autre, qu'elle
dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grce que
d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais crit ni improvis
d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait
tour  tour une grce et une loquence qui charmaient tous les esprits.
On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donn la
naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait tre n 
Rome pour parler l'italien avec cette puret. Son nom de famille tait
ignor. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait
seulement le nom de Corinne. Personne ne savait o elle avait vcu, ni
ce qu'elle avait t avant cette poque; elle avait maintenant  peu
prs vingt-six ans. Ce mystre et cette publicit tout  la fois, cette
femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le
vritable nom, parurent  lord Nelvil une des merveilles du singulier
pays qu'il venait voir. Il aurait jug trs-svrement une telle femme
en Angleterre; mais il n'appliquait  l'Italie aucune des convenances
sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intrt
que ferait natre une aventure de l'Arioste.

Une musique trs-belle et trs-clatante prcda l'arrive de la marche
triomphale. Un vnement, quel qu'il soit, annonc par la musique, cause
toujours de l'motion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques
trangers prcdaient le char qui conduisait Corinne. _C'est le cortge
de ses admirateurs_, dit un Romain.--_Oui_, rpondit l'autre; _elle
reoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde  personne une
prfrence dcide; elle est riche, indpendante; l'on croit mme, et
certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre
naissance, qui ne veut pas tre connue.--Quoi qu'il en soit_, reprit un
troisime, _c'est une divinit entoure de nuages._ Oswald regarda
l'homme qui parlait ainsi, et tout dsignait en lui le rang le plus
obscur de la socit; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement
des expressions les plus potiques, qu'on dirait qu'elles se puisent
dans l'air et sont inspires par le soleil.

Enfin les quatre chevaux blancs qui tranaient le char de Corinne se
firent place au milieu de la foule. Corinne tait assise sur ce char
construit  l'antique, et de jeunes filles, vtues de blanc, marchaient
 ct d'elle. Partout o elle passait, l'on jetait en abondance des
parfums dans les airs; chacun se mettait aux fentres pour la voir, et
ces fentres taient pares en dehors de pots de fleurs et de tapis
d'carlate; tout le monde criait: _Vive Corinne! vive le gnie! vive la
beaut!_ L'motion tait gnrale; mais lord Nelvil ne la partageait
point encore; et bien qu'il se ft dj dit qu'il fallait mettre  part,
pour juger tout cela, la rserve de l'Angleterre et les plaisanteries
franaises, il ne se livrait point  cette fte, lorsque enfin il
aperut Corinne.

Elle tait vtue comme la sibylle du Dominiquin, un chle des Indes
tourn autour de sa tte, et ses cheveux, du plus beau noir, entremls
avec ce chle; sa robe tait blanche, une draperie bleue se rattachait
au-dessous de son sein, et son costume tait trs-pittoresque, sans
s'carter cependant assez des usages reus pour que l'on pt y trouver
de l'affectation. Son attitude sur le char tait noble et modeste: on
apercevait bien qu'elle tait contente d'tre admire; mais un sentiment
de timidit se mlait  sa joie et semblait demander grce pour son
triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire,
intressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami,
avant mme qu'une impression plus vive le subjugut. Ses bras taient
d'une clatante beaut; sa taille grande, mais un peu forte,  la
manire des statues grecques, caractrisait nergiquement la jeunesse et
le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspir. L'on voyait dans
sa manire de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle
recevait, une sorte de naturel qui relevait l'clat de la situation
extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait  la fois
l'ide d'une prtresse d'Apollon qui s'avanait vers le temple du
Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels
de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait
l'intrt et la curiosit, l'tonnement et l'affection.

L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle
approchait du Capitole, de ce lieu si fcond en souvenirs. Ce beau ciel,
ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, lectrisaient
l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes
d'tat ports en triomphe par le peuple; mais c'tait pour la premire
fois qu'il tait tmoin des honneurs rendus  une femme,  une femme
illustre seulement par les dons du gnie: son char de victoire ne
cotait de larmes  personne; et nul regret, comme nulle crainte,
n'empchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination,
le sentiment et la pense.

Oswald tait tellement absorb dans ses rflexions, des ides si
nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques
et clbres  travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied
de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrta; et, dans ce
moment, tous les amis de Corinne se prcipitrent pour lui offrir la
main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur
romain le plus estim par son esprit et son caractre; chacun approuva
le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont
l'imposante majest semblait accueillir avec bienveillance les plus
lgers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel clat
au moment de l'arrive de Corinne; le canon retentit, et la sibylle
triomphante entra dans le palais prpar pour la recevoir.

Au fond de la salle o elle fut reue taient placs le snateur qui
devait la couronner et les conservateurs du snat, d'un ct tous les
cardinaux et les femmes les plus distingues du pays, de l'autre les
hommes de lettres de l'Acadmie de Rome;  l'extrmit oppose, la salle
tait occupe par une partie de la foule immense qui avait suivi
Corinne. La chaise destine pour elle tait sur un gradin infrieur 
celui du snateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage,
en prsence de cette auguste assemble, mettre un genou en terre sur le
premier degr. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de
douceur et de dignit, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux
mouills de larmes; il s'tonna lui-mme de son attendrissement; mais au
milieu de tout cet clat, de tous ces succs, il lui semblait que
Corinne avait implor, par ses regards, la protection d'un ami,
protection dont jamais une femme, quelque suprieure qu'elle soit, ne
peut se passer; et il pensait en lui-mme qu'il serait doux d'tre
l'appui de celle  qui sa sensibilit seule rendrait cet appui
ncessaire.

Ds que Corinne fut assise, les potes romains commencrent  lire les
sonnets et les odes qu'ils avaient composs pour elle. Tous l'exaltaient
jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la
caractrisaient pas plus qu'une autre femme d'un gnie suprieur.
C'tait une agrable runion d'images et d'allusions  la mythologie,
qu'on aurait pu, depuis Sapho jusqu' nos jours, adresser de sicle en
sicle  toutes les femmes que leurs talents littraires ont illustres.

Dj lord Nelvil souffrait de cette manire de louer Corinne; il lui
semblait dj qu'en la regardant, il aurait fait  l'instant mme un
portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus dtaill, un portrait enfin
qui ne pt convenir qu' Corinne.


CHAPITRE II

Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne
attira l'attention de toute l'assemble. C'tait un homme de cinquante
ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure
et de dignit; son ge, et l'assurance qu'on avait donne  lord Nelvil
qu'il n'tait que l'ami de Corinne, lui inspirrent un intrt sans
mlange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de
scurit, se serait dj senti capable d'un mouvement confus de
jalousie.

Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prtention,
mais singulirement propres  faire connatre Corinne. Il indiqua
d'abord le mrite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mrite
consistait en partie dans l'tude approfondie qu'elle avait faite des
littratures trangres; elle savait unir au plus haut degr
l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette
connaissance, cette observation du coeur humain qui semble le partage
des pays o les objets extrieurs excitent moins l'intrt.

Il vanta la grce et la gaiet de Corinne, cette gaiet qui ne tenait en
rien  la moquerie, mais seulement  la vivacit de l'esprit,  la
fracheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilit, mais on
pouvait aisment deviner qu'un regret personnel se mlait  ce qu'il en
disait. Il se plaignit de la difficult qu'prouvait une femme
suprieure  rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idale,
une image revtue de tous les dons que le coeur et le gnie peuvent
souhaiter. Il se complut cependant  peindre la sensibilit passionne
qui inspirait la posie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des
rapports touchants entre les beauts de la nature et les impressions les
plus intimes de l'me. Il releva l'originalit des expressions de
Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractre et de
sa manire de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pt
altrer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire.

Il parla de son loquence comme d'une force toute-puissante qui devait
d'autant plus entraner ceux qui l'coutaient, qu'ils avaient en
eux-mmes plus d'esprit et de sensibilit vritable. Corinne, dit-il,
est sans doute la femme la plus clbre de notre pays, et cependant ses
amis seuls peuvent la peindre; car les qualits de l'me, quand elles
sont vraies, ont toujours besoin d'tre devines; l'clat, aussi bien
que l'obscurit, peut empcher de les reconnatre, si quelque sympathie
n'aide pas  les pntrer. Il s'tendit sur son talent d'improviser,
qui ne ressemblait en rien  ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en
Italie. Ce n'est pas seulement, continua-t-il,  la fcondit de son
esprit qu'il faut l'attribuer, mais  l'motion profonde qu'excitent en
elle toutes les penses gnreuses; elle ne peut prononcer un mot qui
les rappelle, sans que l'inpuisable source des sentiments et des ides,
l'enthousiasme, l'anime et l'inspire. Le prince Castel-Forte fit sentir
aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. La posie
de Corinne, ajouta-t-il, est une mlodie intellectuelle qui seule peut
exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus
dlicates.

Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait got les
dlices. L'imagination et la simplicit, la justesse et l'exaltation,
la force et la douceur se runissent, disait-il, dans une mme personne,
pour varier  chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui
appliquer ce charmant vers de Ptrarque:

    Il parlar che nell'anima si sente[2];

et je lui crois quelque chose de cette grce tant vante, de ce charme
oriental, que les anciens attribuaient  Cloptre.

  [2] Le langage qu'on entend au fond de l'me.

Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte,
la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a
fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers
de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une tincelle de sa vie;
et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en
entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace
de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laisse. Oui, continua-t-il
(et dans ce moment ses yeux tombrent par hasard sur Oswald), voyez
Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double
existence qu'elle vous donnera peut vous tre longtemps assure; mais ne
la voyez pas, si vous tes condamn  la quitter: vous chercheriez en
vain, tant que vous vivriez, cette me cratrice qui partageait et
multipliait vos sentiments et vos penses; vous ne la retrouveriez
jamais.

Oswald tressaillit  ces paroles; ses yeux se fixrent sur Corinne, qui
les coutait avec une motion que l'amour-propre ne faisait pas natre,
mais qui tenait  des sentiments plus aimables et plus touchants. Le
prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement
lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la
peinture, pour la musique, pour la dclamation, pour la danse: il dit
que dans tous les talents c'tait toujours Corinne, ne s'astreignant
point  telle manire,  telle rgle, mais exprimant dans des langages
varis la mme puissance d'imagination, le mme enchantement des
beaux-arts, sous leurs diverses formes.

Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir
pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'ide quand on
ne l'a pas entendue; mais sa prsence est pour nous  Rome comme l'un
des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspire. Corinne
est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intrt de
notre vie; nous comptons sur sa bont; nous sommes fiers de son gnie;
nous disons aux trangers: Regardez-la, c'est l'image de notre belle
Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la
discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamns. Nous
nous plaisons  la contempler comme une admirable production de notre
climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du pass, comme une
prophtie de l'avenir; et quand les trangers insultent  ce pays, d'o
sont sorties les lumires qui ont clair l'Europe; quand ils sont sans
piti pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons:
Regardez Corinne. Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes
comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se
crer un monde dans leur propre coeur, et si notre gnie, ncessairement
dpendant des relations sociales et des circonstances extrieures,
pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la posie.

Au moment o le prince Castel-Forte cessa de parler, des
applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y et dans la
fin de son discours un blme indirect de l'tat actuel des Italiens,
tous les grands de l'tat l'approuvrent: tant il est vrai qu'on trouve
en Italie cette sorte de libralit qui ne porte pas  changer les
institutions, mais fait pardonner, dans les esprits suprieurs, une
opposition tranquille aux prjugs existants.

La rputation du prince Castel-Forte tait trs-grande  Rome. Il
parlait avec une sagacit rare; et c'tait un don remarquable dans un
pays o l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses
discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habilet qui distingue
souvent les Italiens, mais il se plaisait  penser, et ne craignait pas
la fatigue de la mditation. Les heureux habitants du Midi se refusent
quelquefois  cette fatigue, et se flattent de tout deviner par
l'imagination, comme leur fconde terre donne des fruits sans culture, 
l'aide seulement de la faveur du ciel.


CHAPITRE III

Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cess de parler; elle
le remercia par une inclination de tte si noble et si douce, qu'on y
sentait tout  la fois et la modestie et la joie bien naturelle d'avoir
t loue selon son coeur. Il tait d'usage que le pote couronn au
Capitole improvist ou rcitt une pice de vers avant que l'on post
sur sa tte les lauriers qui lui taient destins. Corinne se fit
apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup  la
harpe, mais tait cependant plus antique par la forme, et plus simple
dans les sons. En l'accordant, elle prouva d'abord un grand sentiment
de timidit, et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet
qui lui tait impos. _La gloire et le bonheur de l'Italie!_
s'cria-t-on autour d'elle d'une voix unanime.--Eh bien, oui,
reprit-elle, dj saisie, dj soutenue par son talent, _La gloire et le
bonheur de l'Italie!_ Et se sentant anime par l'amour de son pays,
elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne
peut donner qu'une ide bien imparfaite.


  IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.

  Italie, empire du soleil; Italie, matresse du monde; Italie, berceau
  des lettres, je te salue! Combien de fois la race humaine te fut
  soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!

  Un dieu quitta l'Olympe pour se rfugier en Ausonie; l'aspect de ce
  pays fit rver les vertus de l'ge d'or, et l'homme y parut trop
  heureux pour l'y supposer coupable.

  Rome conquit l'univers par son gnie, et fut reine par la libert. Le
  caractre romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares,
  en dtruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.

  L'Italie reparut, avec les divins trsors que les Grecs fugitifs
  rapportrent dans son sein; le ciel lui rvla ses lois; l'audace de
  ses enfants dcouvrit un nouvel hmisphre; elle fut reine encore par
  le sceptre de la pense, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des
  ingrats.

  L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres,
  les potes, enfantrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et
  des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gard par son gnie que par le
  dieu des paens, ne trouva point dans l'Europe un Promthe qui le
  ravt.

  Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
  recevoir la couronne que Ptrarque a porte, et qui reste suspendue au
  cyprs funbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire,
   mes concitoyens! pour rcompenser son culte autant que ses succs!

  Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop souvent ses
  victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronns, pensez avec orgueil
   ces sicles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l'Homre
  des temps modernes pote sacr de nos mystres religieux, hros de la
  pense, plongea son gnie dans le Styx pour aborder  l'enfer, et son
  me fut profonde comme les abmes qu'il a dcrits.

  L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entire dans le Dante.
  Anim par l'esprit des rpubliques, guerrier aussi bien que pote, il
  souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une
  vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.

  Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans
  but s'acharnent  leur coeur; elles s'agitent sur le pass, qui leur
  semble encore moins irrvocable que leur ternel avenir.

  On dirait que le Dante, banni de son pays, a transport dans les
  rgions imaginaires les peines qui le dvoraient. Ses ombres demandent
  sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le pote lui-mme
  s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre  lui sous les couleurs de
  l'exil.

  Tout  ses yeux se revt du costume de Florence. Les morts antiques
  qu'il voque semblent renatre aussi Toscans que lui; ce ne sont point
  les bornes de son esprit, c'est la force de son me qui fait entrer
  l'univers dans le cercle de sa pense.

  Un enchanement mystique de cercles et de sphres le conduit de
  l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; historien fidle de
  sa vision, il inonde de clart les rgions les plus obscures, et le
  monde qu'il cre dans son triple pome est complet, anim, brillant
  comme une plante nouvelle aperue dans le firmament.

  A sa voix, tout sur la terre se change en posie; les objets, les
  ides, les lois, les phnomnes, semblent un nouvel Olympe de
  nouvelles divinits; mais cette mythologie de l'imagination
  s'anantit, comme le paganisme,  l'aspect du paradis, de cet ocan de
  lumires, tincelant de rayons et d'toiles, de vertus et d'amour.

  Les magiques paroles de notre plus grand pote sont le prisme de
  l'univers; toutes ses merveilles s'y rflchissent, s'y divisent, s'y
  recomposent; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en
  harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolonge, est
  inspire par cette divination potique, beaut suprme de l'art,
  triomphe du gnie, qui dcouvre dans la nature tous les secrets en
  relation avec le coeur de l'homme.

  Le Dante esprait de son pome la fin de son exil; il comptait sur la
  renomme pour mdiateur, mais il mourut trop tt pour recueillir les
  palmes de la patrie. Souvent la vie passagre de l'homme s'use dans
  les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une
  plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrire le port, et le destin 
  mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du
  bonheur.

  Ainsi le Tasse infortun, que vos hommages, Romains, devaient
  consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rvant
  les exploits, prouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces
  murs, comme ces hros de Jrusalem, avec respect et reconnaissance.
  Mais, la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a rclam
  pour sa terrible fte: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses
  favoris des rives trompeuses du temps.

  Dans un sicle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Ptrarque
  fut aussi, comme le Dante, le pote valeureux de l'indpendance
  italienne. Ailleurs on ne connat de lui que ses amours; ici des
  souvenirs plus svres honorent  jamais son nom, et la patrie
  l'inspira mieux que Laure elle-mme.

  Il ranima l'antiquit par ses veilles, et, loin que son imagination
  mt obstacle aux tudes les plus profondes, cette puissance cratrice,
  en lui soumettant l'avenir, lui rvla les secrets des sicles passs.
  Il prouva que connatre sert beaucoup pour inventer, et son gnie fut
  d'autant plus original, que, semblable aux forces ternelles, il sut
  tre prsent  tous les temps.

  Notre air serein, notre climat riant, ont inspir l'Arioste. C'est
  l'arc-en-ciel qui parut aprs nos longues guerres: brillant et vari
  comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familirement avec
  la vie, et sa gaiet lgre et douce est le sourire de la nature, et
  non pas l'ironie de l'homme.

  Michel-Ange, Raphal, Pergolse, Galile, et vous, intrpides
  voyageurs avides de nouvelles contres, bien que la nature ne pt vous
  offrir rien de plus beau que la vtre, joignez aussi votre gloire 
  celle des potes! Artistes, savants, philosophes, vous tes comme eux
  enfants du soleil qui tour  tour dveloppe l'imagination, anime la
  pense, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout
  promettre ou tout faire oublier.

  Connaissez-vous cette terre o les orangers fleurissent, que les
  rayons des cieux fcondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
  mlodieux qui clbrent la douceur des nuits? Avez-vous respir ces
  parfums, luxe de l'air dj si pur et si doux? Rpondez, trangers, la
  nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?

  Ailleurs, quand des calamits sociales affligent un pays, les peuples
  doivent s'y croire abandonns par la Divinit; mais ici nous sentons
  toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intresse 
  l'homme, et qu'il a daign le traiter comme une noble crature.

  Ce n'est pas seulement de pampres et d'pis que notre nature est
  pare; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme  la fte
  d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
  destines  plaire, ne s'abaissent point  servir.

  Les plaisirs dlicats, soigns par la nature, sont gots par une
  nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent;
  elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui
  prpare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa
  contre tout  la fois antique et printanire; les plaisirs raffins
  d'une socit brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne
  sont pas faits pour elle.

  Ici les sensations se confondent avec les ides, la vie se puise tout
  entire  la mme source, et l'me, comme l'air, occupe les confins de
  la terre et du ciel. Ici le gnie se sent  l'aise, parce que la
  rverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but,
  elle lui fait don de mille chimres; si les hommes l'oppriment, la
  nature est l pour l'accueillir.

  Ainsi, toujours elle rpare, et sa main secourable gurit toutes les
  blessures. Ici l'on se console des peines mmes du coeur, en admirant
  un Dieu de bont, en pntrant le secret de son amour; les revers
  passagers de notre vie phmre se perdent dans le sein fcond et
  majestueux de l'immortel univers.

Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les
applaudissements les plus imptueux. Le seul Oswald ne se mla point aux
transports bruyants qui l'entouraient. Il avait pench sa tte sur sa
main, lorsque Corinne avait dit: _Ici l'on se console des peines mmes
du coeur_; et depuis lors il ne l'avait point releve. Corinne le
remarqua, et bientt,  ses traits,  la couleur de ses cheveux,  son
costume,  sa taille leve,  toutes ses manires enfin, elle le
reconnut pour un Anglais. Le deuil qu'il portait et sa physionomie
pleine de tristesse la frapprent. Son regard, alors attach sur elle,
semblait lui faire doucement des reproches; elle devina les penses qui
l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant du
bonheur avec moins d'assurance, en consacrant  la mort quelques vers au
milieu d'une fte. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer
dans le silence toute l'assemble par les sons touchants et prolongs
qu'elle tira de son instrument, et recommena ainsi:

  Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait
  effacer, mais dans quel sjour les regrets peuvent-ils porter  l'me
  une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux?

  Ailleurs, les vivants trouvent  peine assez de place pour leurs
  rapides courses et leurs ardents dsirs; ici, les ruines, les dserts,
  les palais inhabits laissent aux ombres un vaste espace. Rome
  maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?

  Le Colise, les oblisques, toutes les merveilles qui, du fond de
  l'gypte et de la Grce, de l'extrmit des sicles, depuis Romulus
  jusqu' Lon X, se sont runies ici, comme si la grandeur attirait la
  grandeur, et qu'un mme lieu dt renfermer tout ce que l'homme a pu
  mettre  l'abri du temps; toutes ces merveilles sont consacres aux
  monuments funbres. Notre indolente vie est  peine aperue, le
  silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, et nous
  passons.

  Eux seuls sont honors, eux seuls sont encore clbres; nos destines
  obscures relvent l'clat de nos anctres, notre existence actuelle ne
  laisse debout que le pass, il ne se fait aucun bruit autour des
  souvenirs. Tous nos chefs-d'oeuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont
  plus, et le gnie lui-mme est compt parmi les illustres morts.

  Peut-tre un des charmes secrets de Rome est-il de rconcilier
  l'imagination avec le long sommeil. On s'y rsigne pour soi, l'on en
  souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se reprsentent
  la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du
  Nord. Le soleil, comme la gloire, rchauffe mme la tombe.

  Le froid et l'isolement du spulcre sous ce beau ciel,  ct de tant
  d'urnes funraires, poursuivent moins les esprits effrays. On se
  croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire 
  la ville souterraine, la transition semble assez douce.

  Ainsi la pointe de la douleur est mousse: non que le coeur soit
  blas, non que l'me soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un
  air plus odorifrant, se mlent  l'existence. On s'abandonne  la
  nature avec moins de crainte,  cette nature dont le Crateur a dit:
  Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vtements des
  rois pourraient galer la magnificence dont j'ai revtu ces fleurs?

Oswald fut tellement ravi par ces dernires strophes, qu'il exprima son
admiration par les tmoignages les plus vifs; et cette fois les
transports des Italiens eux-mmes n'galrent pas les siens. En effet,
c'tait  lui, plus qu'aux Romains, que la seconde improvisation de
Corinne tait destine.

La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant
monotone appel _cantilne_, qui dtruit toute motion. C'est en vain
que les paroles sont diverses: l'impression reste la mme, puisque
l'accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque
point. Mais Corinne rcitait avec une varit de tons qui ne dtruisait
pas le charme soutenu de l'harmonie; c'tait comme des airs diffrents
jous tous par un instrument cleste.

Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre
cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald
une impression tout  fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme
et voile; ses beauts naturelles sont toutes mlancoliques; les nuages
ont form ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand
ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fte, retentissantes
comme les instruments de victoire que l'on a compars  l'carlate parmi
les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un
beau climat rpand dans tous les coeurs, sont prononces par une voix
mue, leur clat adouci, leur force concentre, fait prouver un
attendrissement aussi vif qu'imprvu. L'intention de la nature semble
trompe, ses bienfaits inutiles, ses offres repousses; et l'expression
de la peine, au milieu de tant de jouissances, tonne et touche plus
profondment que la douleur chante dans les langues du Nord, qui
semblent inspires par elle.


CHAPITRE IV

Le snateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer
sur la tte de Corinne. Elle dtacha le chle qui entourait son front,
et tous ses cheveux, d'un noir d'bne, tombrent en boucles sur ses
paules. Elle s'avana la tte nue, le regard anim par un sentiment de
plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point  dissimuler.
Elle se remit une seconde fois  genoux pour recevoir la couronne; mais
elle paraissait moins trouble et moins tremblante que la premire fois;
elle venait de parler, elle venait de remplir son me des plus nobles
penses; l'enthousiasme l'emportait sur la timidit. Ce n'tait plus une
femme craintive, mais une prtresse inspire, qui se consacrait avec
joie au culte du gnie.

Quand la couronne fut place sur la tte de Corinne, tous les
instruments se firent entendre et jourent ces airs triomphants qui
exaltent l'me d'une manire si puissante et si sublime. Le bruit des
timbales et des fanfares mut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent
de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son
mouchoir. Oswald, vivement touch, sortit de la foule et fit quelques
pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le
regarda quelque temps, en prenant garde nanmoins qu'il ne remarqut
qu'elle faisait attention  lui; mais lorsque le prince Castel-Forte
vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole  son char, elle se
laissa conduire avec distraction, et retourna la tte plusieurs fois,
sous divers prtextes, pour voir Oswald.

Il la suivit; et, dans le moment o elle descendait l'escalier,
accompagne de son cortge, elle fit un mouvement en arrire pour
l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hta
de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui
signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la
couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs ttes. Corinne remercia lord
Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire
qui presque jamais ne peut tre imit sur le continent. Quel fut
l'tonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile  sa
place, et, se sentant troubl, il s'appuya sur un des lions de basalte
qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considra de
nouveau, vivement frappe de son motion; mais on l'entrana vers son
char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald et retrouv
sa force et sa prsence d'esprit.

Corinne jusqu'alors l'avait enchant comme la plus charmante des
trangres, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir;
mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie,
cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. tait-elle
Anglaise? avait-elle pass plusieurs annes de sa vie en Angleterre? Il
ne pouvait le deviner; mais il tait impossible que l'tude seule apprt
 parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vcu dans
le mme pays. Qui sait si leurs familles n'taient pas en relation
ensemble? Peut-tre mme l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent
dans le coeur je ne sais quelle image inne de ce qu'on aime, qui
pourrait persuader qu'on reconnat l'objet que l'on voit pour la
premire fois.

Oswald avait beaucoup de prventions contre les Italiennes; il les
croyait passionnes, mais mobiles, mais incapables d'prouver des
affections profondes et durables. Dj ce que Corinne avait dit au
Capitole lui avait inspir tout une autre ide; que serait-ce donc s'il
pouvait  la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par
l'imagination une vie nouvelle, renatre pour l'avenir sans rompre avec
le pass?

Au milieu de ses rveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui
conduit au chteau du mme nom, ou plutt au tombeau d'Adrien, dont on a
fait une forteresse. Le silence du lieu, les ples ombres du Tibre, les
rayons de la lune qui clairaient les statues places sur le pont et
faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement
couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces
objets le ramenrent  ses ides habituelles. Il mit la main sur sa
poitrine, et sentit le portrait de son pre qu'il y portait toujours; il
l'en dtacha pour le considrer; et le moment de bonheur qu'il venait
d'prouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelrent que trop le
sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son pre. Cette
rflexion renouvela ses remords.

ternel souvenir de ma vie! s'cria-t-il; ami trop offens, et pourtant
si gnreux! aurais-je pu croire que l'motion du plaisir pt trouver
sitt accs dans mon me? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus
indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que
je sois heureux, tu le veux encore malgr mes fautes: mais puiss-je du
moins ne pas mconnatre ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme
je l'ai mconnue sur la terre!




LIVRE TROISIME

CORINNE


CHAPITRE PREMIER

Le comte d'Erfeuil avait assist  la fte du Capitole; il vint le
lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: Mon cher Oswald, voulez-vous
que je vous mne ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald,
est-ce que vous la connaissez?--Non, rpondit le comte d'Erfeuil; mais
une personne aussi clbre est toujours flatte qu'on dsire de la voir,
et je lui ai crit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez
elle ce soir avec vous.--J'aurais souhait, rpondit Oswald en
rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nomm sans mon
consentement.--Sachez-moi gr, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir
pargn quelques formalits ennuyeuses: au lieu d'aller chez un
ambassadeur, qui vous aurait men chez un cardinal, qui vous aurait
conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous
prsente, vous me prsentez, et nous serons trs-bien reus tous les
deux.

--J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit
lord Nelvil; je crains que cette demande prcipite n'ait pu dplaire 
Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a
trop d'esprit pour cela, et sa rponse est trs-polie.--Comment! elle
vous a rpondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon
cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous
adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a rpondu? mais
enfin _je vous aime et tout est pardonn_. Je vous avouerai donc
modestement que dans mon billet j'avais parl de moi plus que de vous,
et que dans sa rponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais
je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurment, rpondit lord Nelvil,
je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire
 Corinne; et quant  moi, tout ce que je dsire, c'est de jouir
quelquefois de la socit d'une personne aussi tonnante:  ce soir
donc, puisque vous l'avez arrang ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le
comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, rpondit lord Nelvil avec un embarras
trs-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi
s'tre tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai
commenc; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'tre plus
rserv que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est
vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la
grce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait
italien; mais,  la voir, je gagerais qu'elle sait trs-bien le
franais; nous en jugerons ce soir. Elle mne une vie singulire; elle
est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle
a des amants ou non. Il parat certain nanmoins qu' prsent elle ne
prfre personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas
rencontr dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'tonnerait pas.

Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore  discourir ainsi, sans
que lord Nelvil l'interrompt. Il ne disait rien qui ft prcisment
inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments dlicats
d'Oswald, en parlant trop fort ou trop lgrement sur ce qui
l'intressait. Il y a des mnagements que l'esprit mme et l'usage du
monde n'apprennent pas; et, sans manquer  la plus parfaite politesse,
on blesse souvent le coeur.

Lord Nelvil fut trs-agit tout le jour, en pensant  la visite du soir;
mais il carta, tant qu'il le put, les rflexions qui le troublaient, et
tcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un
sentiment, sans que ce sentiment dcidt du sort de la vie. Fausse
scurit! car l'me ne reoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnat
elle-mme pour passager.

Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivrent chez Corinne. Sa maison
tait place dans le quartier des Transtvrins, un peu au del du
chteau Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, orne
dans l'intrieur avec l'lgance la plus parfaite. Le salon tait dcor
des copies en pltre des meilleures statues de l'Italie: la Niob, le
Laocoon, la Vnus de Mdicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet
o se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des
livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrang pour
rendre la conversation facile et le cercle resserr. Corinne n'tait
point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il
se promenait avec anxit dans son appartement; il y remarquait dans
chaque dtail un mlange heureux de tout ce qu'il y a de plus agrable
dans les trois nations, franaise, anglaise et italienne: le got de la
socit, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.

Corinne enfin parut; elle tait vtue sans aucune recherche, mais
toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des cames
antiques, et portait  son cou un collier de corail. Sa politesse tait
noble et facile; en la voyant ainsi familirement au milieu du cercle de
ses amis, on retrouvait en elle la divinit du Capitole, bien qu'elle
ft parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le
comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se ft
repentie de cette espce de fausset, elle s'avana vers Oswald; et l'on
put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un
effet singulier sur elle, et deux fois elle le rpta d'une voix mue,
comme s'il lui et retrac de touchants souvenirs.

Enfin elle dit en italien  lord Nelvil quelques mots pleins de grce
sur l'obligeance qu'il lui avait tmoigne la veille en relevant sa
couronne. Oswald lui rpondit en cherchant  lui exprimer l'admiration
qu'elle lui avait inspire, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne
lui parlait pas en anglais. Vous suis-je, ajouta-t-il, plus tranger
qu'hier?--Non, assurment, lui rpondit Corinne; mais, quand on a comme
moi parl plusieurs annes de sa vie deux ou trois langues diffrentes,
l'une ou l'autre est inspire par les sentiments que l'on doit
exprimer.--Srement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle,
celle que vous parlez  vos amis, celle...--Je suis Italienne,
interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je
retrouve en vous cet orgueil national qui caractrise souvent vos
compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni
contents de nous comme des Franais, ni fiers de nous comme des Anglais.
Un peu d'indulgence nous suffit de la part des trangers; et comme il
nous est refus depuis longtemps d'tre une nation, nous avons le grand
tort de manquer souvent, comme individus, de la dignit qui ne nous est
pas permise comme peuple; mais quand vous connatrez les Italiens, vous
verrez qu'ils ont dans leur caractre quelques traces de la grandeur
antique, quelques traces rares, effaces, mais qui pourraient reparatre
dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais
pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en
soupirant, pour vivre en Italie.

Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables  Corinne de ce qu'elle
l'oubliait tout  fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait
pas. Belle Corinne, lui dit-il, de grce parlez franais; vous en tes
vraiment digne. Corinne sourit  ce compliment, et se mit  parler
franais trs-purement, trs-facilement, mais avec l'accent anglais.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en tonnrent galement; mais le
comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce ft
avec grce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la
forme et non dans le fond, demanda directement  Corinne raison de cette
singularit. Elle fut d'abord un peu trouble de cette interrogation
subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil:
Apparemment, monsieur, que j'ai appris le franais d'un Anglais. Il
renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne
s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: Depuis quatre ans,
monsieur, que je suis fixe  Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux
qui, j'en suis sre, s'intressent beaucoup  moi, ne m'ont interroge
sur ma destine; ils ont compris d'abord qu'il m'tait pnible d'en
parler. Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil;
mais Corinne eut peur de l'avoir bless; et, comme il avait l'air d'tre
trs-li avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en
rendre raison, qu'il ne parlt d'elle dsavantageusement  son ami, et
elle se remit  prendre assez de soin pour lui plaire.

Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de
ses amis et de ceux de Corinne. C'taient des hommes d'un esprit aimable
et gai, trs-bienveillants dans leurs formes, et si facilement anims
par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir  leur
parler, tant ils sentaient vivement ce qui mritait d'tre senti.
L'indolence des Italiens les porte  ne point montrer en socit, ni
souvent d'aucune manire, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre
eux ne cultivent pas mme dans la retraite les facults intellectuelles
que la nature leur a donnes; mais ils jouissent avec transport de ce
qui leur vient sans peine.

Corinne avait beaucoup de gaiet dans l'esprit. Elle apercevait le
ridicule avec la sagacit d'une Franaise, et le peignait avec
l'imagination d'une Italienne; mais elle mlait  tout un sentiment de
bont: on ne voyait jamais rien en elle de calcul ni d'hostile; car, en
toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au
contraire, a presque toujours de la bonhomie.

Oswald trouvait Corinne pleine de grce, et d'une grce qui lui tait
toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie tait
attache au souvenir d'une femme franaise trs-aimable et
trs-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa
conversation tait un mlange de tous les genres d'esprit;
l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse
des ides et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la
vivacit et de la rapidit s'y faisaient remarquer, sans que pour cela
ses penses fussent jamais incompltes, ni ses rflexions lgres.
Oswald tait tout  la fois surpris et charm, inquiet et entran; il
ne comprenait pas comment une seule personne pouvait runir tout ce que
possdait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualits
presque opposes tait l'inconsquence ou la supriorit; si c'tait 
force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement,
qu'elle passait ainsi, presque dans un mme instant, de la mlancolie 
la gaiet, de la profondeur  la grce, de la conversation la plus
tonnante, et par les connaissances et par les ides,  la coquetterie
d'une femme qui cherche  plaire et veut captiver; mais il y avait dans
cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de
respect que la rserve la plus svre.

Le prince Castel-Forte tait trs-occup de Corinne, et tous les
Italiens qui composaient sa socit lui montraient un sentiment qui
s'exprimait par les soins et les hommages les plus dlicats et les plus
assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient rpandait comme un air
de fte sur tous les jours de sa vie. Corinne tait heureuse d'tre
aime; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux,
d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions
agrables. Le sentiment profond et srieux de l'amour ne se peignait
point sur son visage, o tout tait exprim par la physionomie la plus
vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa prsence
animait Corinne, et lui inspirait le dsir d'tre aimable. Cependant
elle s'arrtait quelquefois dans les moments o sa conversation tait la
plus brillante, tonne du calme extrieur d'Oswald, ne sachant pas s'il
l'approuvait ou s'il la blmait secrtement, et si ses ides anglaises
lui permettaient d'applaudir  de tels succs dans une femme.

Oswald tait trop captiv par les charmes de Corinne pour se rappeler
alors ses anciennes opinions sur l'obscurit qui convenait aux femmes;
mais il se demandait si l'on pouvait tre aim d'elle, s'il tait
possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il tait  la
fois bloui et troubl; et, bien qu' son dpart elle l'et invit
trs-poliment  revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans
aller chez elle, prouvant une sorte de terreur du sentiment qui
l'entranait.

Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des
premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette
comparaison; car c'tait l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugu,
tandis qu'on ne pouvait douter de la vrit de Corinne. Son charme
tenait-il de la magie ou de l'inspiration potique? tait-ce Armide ou
Sapho? pouvait-on esprer de captiver jamais un gnie dou de si
brillantes ailes? Il tait impossible de le dcider; mais au moins on
sentait que ce n'tait pas la socit, que c'tait plutt le ciel mme
qui avait form cet tre extraordinaire, et que son esprit tait aussi
incapable d'imiter que son caractre de feindre. O mon pre! disait
Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pens d'elle?


CHAPITRE II

Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil;
et, en lui reprochant de n'avoir pas t la veille chez Corinne, il lui
dit: Vous auriez t bien heureux si vous y tiez venu.--Et pourquoi?
reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous
l'intressez vivement.--Encore de la lgret! interrompit lord Nelvil;
ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez
lgret, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations.
Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous tiez tous
faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, o l'homme
avait cinq sicles de vie: on nous en a retranch au moins quatre, je
vous en avertis.--Soit, rpondit Oswald, et ces observations si rapides,
que vous ont-elles fait dcouvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis
arriv chez elle: sans doute elle m'a trs-bien reu; mais ses yeux
taient attachs sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a
essay un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne
trs-vive et trs-naturelle, elle m'a enfin demand tout simplement
pourquoi vous n'tiez pas venu avec moi. Je vous ai blm, vous ne m'en
voudrez pas; j'ai dit que vous tiez une crature sombre et bizarre;
mais je vous pargne d'ailleurs tous les loges que j'ai faits de vous.

Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui
lui tait chre. De qui porte-t-il le deuil?--De son pre, madame, lui
ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi
de la nature nous oblige tous  survivre  nos parents, j'imagine que
quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde
mlancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des
douleurs en apparence semblables soient les mmes pour tous les hommes.
Le pre de votre ami et votre ami lui-mme ne sont peut-tre pas dans la
rgle commune, et je suis bien tente de le croire. Sa voix tait
trs-douce, mon cher Oswald, en prononant ces derniers mots.--Est-ce
l, reprit Oswald, toutes les preuves d'intrt que vous m'annoncez?--En
vrit, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour
tre sr d'tre aim; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux:
j'ai rserv le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est
arriv, et il a racont toute votre histoire d'Ancne, sans savoir que
c'tait vous dont il parlait: il l'a raconte avec beaucoup de feu et
d'imagination, autant que j'en puis juger, grce aux deux leons
d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots franais dans les
langues trangres, que nous les comprenons presque toutes, mme sans
les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqu ce
que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son
coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle
demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxit tait telle,
qu'il tait bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom
que le vtre ne ft prononc.

Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel tait cet Anglais; et
Corinne, se retournant avec vivacit vers moi, s'cria: N'est-il pas
vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui rpondis-je,
c'est lui. Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleur
pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du hros de plus
attendrissant que le rcit mme?--Elle a pleur! s'cria lord Nelvil;
ah! que n'tais-je l! Puis, s'arrtant tout  coup, il baissa les
yeux, et son visage mle exprima la timidit la plus dlicate; il se
hta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublt
sa joie secrte en la remarquant. Si l'aventure d'Ancne mrite d'tre
raconte, dit Oswald, c'est  vous aussi, mon cher comte, que l'honneur
en appartient.--On a bien parl, rpondit le comte d'Erfeuil en riant,
d'un Franais trs-aimable qui tait l, milord, avec vous; mais
personne que moi n'a fait attention  cette parenthse du rcit. La
belle Corinne vous prfre, elle vous croit sans doute le plus fidle de
nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-tre mme lui ferez-vous
plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la
peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.
Lord Nelvil souffrait  chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui
dire? il ne disputait jamais, il n'coutait jamais assez attentivement
pour changer d'avis: ses paroles une fois lances, il ne s'y intressait
plus; et le mieux tait encore de les oublier, si on le pouvait, aussi
vite que lui-mme.


CHAPITRE III

Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il
pensa qu'il tait peut-tre attendu. Quel enchantement que cette
premire lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir
entre en partage avec l'esprance, avant que les paroles aient exprim
les sentiments, avant que l'loquence ait su peindre ce que l'on
prouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne
sais quel mystre d'imagination, plus passager que le bonheur mme, mais
plus cleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle tait
seule, et il en prouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer
longtemps au milieu du monde; il aurait souhait d'tre assur, de
quelque manire, de sa prfrence, avant de se trouver tout  coup
engag dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne  son gard, si,
comme il en tait certain, il se montrait embarrass, et froid par
embarras.

Soit que Corinne s'apert de cette disposition d'Oswald, ou qu'une
disposition semblable produist en elle le dsir d'animer la
conversation pour faire cesser la gne, elle se hta de demander  lord
Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. Non, rpondit
Oswald.--Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.--J'ai
pass la journe chez moi, dit Oswald: depuis que je suis  Rome, je
n'ai vu que vous, madame, ou je suis rest seul. Corinne voulut lui
parler de sa conduite  Ancne; elle commena par ces mots: Hier, j'ai
appris... puis elle s'arrta, et dit: Je vous parlerai de cela quand
il viendra du monde. Lord Nelvil avait une dignit dans les manires
qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant
sa noble conduite, de montrer trop d'motion; il lui semblait qu'elle en
aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondment
touch de la rserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle
trahissait, sans y penser, les motifs de cette rserve; mais plus il
tait troubl, moins il pouvait exprimer ce qu'il prouvait.

Il se leva donc tout  coup, et s'avana vers la fentre, puis il sentit
que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus dconcert que
jamais, il revint  sa place sans rien dire. Corinne avait en
conversation plus d'assurance qu'Oswald; nanmoins l'embarras qu'il
tmoignait tait partag par elle; et dans sa distraction, cherchant une
contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui tait place  ct
d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons
harmonieux, en accroissant l'motion d'Oswald, semblaient lui inspirer
un peu plus de hardiesse. Dj il avait os regarder Corinne: eh! qui
pouvait la regarder sans tre frapp de l'inspiration divine qui se
peignait dans ses yeux? Et, rassur au mme instant par l'expression de
bont qui voilait l'clat de ses regards, peut-tre Oswald allait-il
parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.

Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tte  tte avec Corinne; mais il
avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se
trouve souvent runie, chez les Italiens, avec une grande vhmence de
sentiments, tait plutt en lui le rsultat de l'indolence et de la
douceur naturelle. Il tait rsign  n'tre pas le premier objet des
affections de Corinne; il n'tait plus jeune; il avait beaucoup
d'esprit, un grand got pour les arts, une imagination aussi anime
qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin
de passer toutes ses soires avec Corinne, que, si elle se ft marie,
il aurait conjur son poux de le laisser venir tous les jours chez
elle, comme de coutume; et,  cette condition, il n'et pas t
trs-malheureux de la voir lie  un autre. Les chagrins du coeur, en
Italie, ne sont point compliqus par les peines de la vanit; de manire
que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionns pour poignarder
leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre
volontiers le second rang auprs d'une femme dont l'entretien leur est
agrable; mais l'on n'en trouverait gure qui, par la crainte de passer
pour ddaigns, se refusassent  conserver une relation quelconque qui
leur plairait: l'empire de la socit sur l'amour-propre est presque nul
dans ce pays.

Le comte d'Erfeuil et la socit qui se rassemblait tous les soirs chez
Corinne tant runis, la conversation se dirigea sur le talent
d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montr au Capitole, et
l'on en vint  lui demander  elle-mme ce qu'elle en pensait. C'est
une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne 
la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, doue comme un artiste,
et capable de s'observer elle-mme, qu'il faut la conjurer de nous
rvler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son gnie.--Ce talent
d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les
langues du Midi que l'loquence de la tribune, ou la vivacit brillante
de la conversation, dans les autres langues. Je dirai mme que
malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers 
l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la posie
diffre tellement de celui de la prose, que, ds les premiers vers,
l'attention est commande par les expressions mmes, qui placent pour
ainsi dire le pote  distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement 
la douceur de l'italien, mais bien plutt  la vibration forte et
prononce de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la
posie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du
plaisir dans le son des mots, presque indpendamment des ides; ces
mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils
peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts
et sous un beau ciel que s'est form ce langage mlodieux et color. Il
est donc plus ais en Italie que partout ailleurs de sduire avec des
paroles, sans profondeur dans les penses et sans nouveaut dans les
images. La posie, comme tous les beaux-arts, captive autant les
sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais
improvis sans qu'une motion vraie, ou une ide que je croyais
nouvelle, m'ait anime; j'espre donc que je me suis un peu moins fie
que les autres  notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire,
prluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le
charme du rhythme et de l'harmonie.

--Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent
d'improviser fait du tort  notre littrature? Je le croyais aussi avant
de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entirement revenir de
cette opinion.--J'ai dit, reprit Corinne, qu'il rsultait de cette
facilit, de cette abondance littraire, une trs-grande quantit de
posies communes; mais je suis bien aise que cette fcondit existe en
Italie, comme il me plat de voir nos campagnes couvertes de mille
productions superflues. Cette libralit de la nature m'enorgueillit.
J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait
voir leur imagination, qui est cache partout ailleurs, et ne se
dveloppe que parmi nous. Elle donne quelque chose de potique aux
derniers rangs de la socit, et nous pargne le dgot qu'on ne peut
s'empcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos
Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur
adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables flicitations, et leur
disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du
ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur
les harpes oliennes, et que la posie, comme les accords, est l'cho de
la nature. Une chose me fait encore attacher du prix  notre talent
d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une
socit dispose  la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il
faut la bonhomie du Midi, ou plutt des pays o l'on aime  s'amuser
sans trouver du plaisir  critiquer ce qui amuse, pour que les potes se
risquent  cette prilleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait
pour ter la prsence d'esprit ncessaire  une composition subite et
non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que
leurs applaudissements vous inspirent.

--Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors
avait gard le silence sans avoir un moment cess de regarder
Corinne,  laquelle de vos posies donnez-vous la prfrence? Est-ce
 celles qui sont l'ouvrage de la rflexion, ou de l'inspiration
instantane?--Milord, rpondit Corinne avec un regard qui exprimait et
beaucoup d'intrt et le sentiment plus dlicat encore d'une
considration respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si
vous me demandez d'examiner moi-mme ce que je pense  cet gard, je
dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation anime. Je
ne me laisse point astreindre  tel ou tel sujet; je m'abandonne 
l'impression que produit sur moi l'intrt de ceux qui m'coutent, et
c'est  mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie
de mon talent. Quelquefois l'intrt passionn que m'inspire un
entretien o l'on a parl des grandes et nobles questions qui concernent
l'existence morale de l'homme, sa destine, son but, ses devoirs, ses
affections; quelquefois cet intrt m'lve au-dessus de mes forces, me
fait dcouvrir dans la nature, dans mon propre coeur, des vrits
audacieuses, des expressions pleines de vie, que la rflexion solitaire
n'aurait pas fait natre. Je crois prouver alors un enthousiasme
surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que
moi-mme; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la posie, et
d'exprimer ma pense en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers
des diverses langues qui me sont connues. Ils sont  moi, ces vers
divins dont mon me s'est pntre. Quelquefois aussi j'achve sur ma
lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments
et les penses qui chappent  mes paroles. Enfin je me sens pote, non
pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes
harmonieuses, quand une heureuse runion d'images blouit les auditeurs,
mais quand mon me s'lve, quand elle ddaigne de plus haut l'gosme
et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile:
c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis pote lorsque j'admire,
lorsque je mprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels,
non pour ma propre cause, mais pour la dignit de l'espce humaine et la
gloire du monde.

Corinne s'aperut alors que la conversation l'avait entrane; elle en
rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: Vous le
voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans
prouver cette sorte d'branlement qui est la source de la beaut idale
dans les arts, de la religion dans les mes solitaires, de la gnrosit
dans les hros, du dsintressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi,
milord, bien qu'une telle femme ne ressemble gure  celles que l'on
approuve dans votre pays.--Qui pourrait vous ressembler? reprit lord
Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?

Le comte d'Erfeuil tait dans un vritable enchantement, bien qu'il
n'et pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de
sa voix, sa manire de prononcer, le charmaient, et c'tait la premire
fois qu'une grce qui n'tait pas franaise avait agi sur lui. Mais, 
la vrit, le grand succs de Corinne  Rome le mettait un peu sur la
voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en
l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des
autres.

Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: Convenez, mon
cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mrite en ne faisant pas ma cour
 une aussi charmante personne.--Mais, rpondit lord Nelvil, il me
semble qu'on dit gnralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.--On
le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine  le croire.
Une femme seule, indpendante, et qui mne  peu prs la vie d'un
artiste, ne doit pas tre difficile  captiver. Lord Nelvil fut bless
de cette rflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en apert pas,
soit qu'il voult suivre le cours de ses propres ides, continua ainsi:

Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire  la vertu
d'une femme, je ne crusse aussi volontiers  celle de Corinne qu' toute
autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard,
de vivacit dans les dmonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et
mme chez nous, pour faire douter de la svrit d'une femme; mais,
c'est une personne d'un esprit si suprieur, d'une instruction si
profonde, d'un tact si fin, que les rgles ordinaires pour juger les
femmes ne peuvent s'appliquer  elle. Enfin, croiriez-vous que je la
trouve imposante, malgr son naturel et le _laisser-aller_ de sa
conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intrt pour vous,
dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'tait de ces mots qui
deviennent ce qu'ils peuvent; si on les coute,  la bonne heure; si on
ne les coute pas,  la bonne heure encore; et Corinne m'a regard
froidement, d'une manire qui m'a tout  fait troubl. C'est pourtant
singulier d'tre timide avec une Italienne, un artiste, un pote, enfin
tout ce qui doit mettre  l'aise.--Son nom est inconnu, reprit lord
Nelvil, mais ses manires doivent le faire croire illustre.--Ah! c'est
dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le
plus beau; mais dans le monde rel on dit tout ce qui nous fait honneur,
et mme un peu plus que tout.--Oui, interrompit Oswald, dans quelques
socits o l'on ne songe qu' l'effet que l'on produit les uns sur les
autres; mais l o l'existence est intrieure, il peut y avoir des
mystres dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les
sentiments; et celui-l seulement qui voudrait pouser Corinne pourrait
savoir...--pouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux
clats; oh! cette ide-l ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon
cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient
rparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les
convenances. Je vous parais frivole; eh bien, nanmoins, je parie que
dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.--Je le
crois aussi, rpondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.

En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup
d'gosme dans la frivolit, et que cet gosme ne peut jamais conduire
aux fautes de sentiment,  ces fautes dans lesquelles on se sacrifie
presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont trs-capables de
devenir habiles dans la direction de leurs propres intrts; car dans
tout ce qui s'appelle la science politique de la vie prive, comme de la
vie publique, on russit encore plus souvent par les qualits qu'on n'a
pas que par celles qu'on possde. Absence d'enthousiasme, absence
d'opinion, absence de sensibilit, un peu d'esprit combin avec ce
trsor ngatif, et la vie sociale proprement dite, c'est--dire la
fortune et le rang, s'acquirent ou se maintiennent assez bien. Les
plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine 
lord Nelvil. Il les blmait, mais il se les rappelait d'une manire
importune.




LIVRE QUATRIME

ROME


CHAPITRE PREMIER

Quinze jours se passrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout
entier  la socit de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se
rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et
sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir  tous
les moments du jour. Elle tait accoutume aux hommages vifs et
flatteurs des Italiens; mais la dignit des manires d'Oswald, son
apparente froideur, et sa sensibilit, qui se trahissait malgr lui,
exeraient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il
ne racontait une action gnreuse, jamais il ne parlait d'un malheur,
sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait 
cacher son motion. Il inspirait  Corinne un sentiment de respect
qu'elle n'avait pas prouv depuis longtemps. Aucun esprit, quelque
distingu qu'il ft, ne pouvait l'tonner; mais l'lvation et la
dignit du caractre agissaient profondment sur elle. Lord Nelvil
joignait  ces qualits une noblesse dans les expressions, une lgance
dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la
ngligence et la familiarit de la plupart des grands seigneurs romains.

Bien que les gots d'Oswald fussent,  quelques gards, diffrents de
ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une faon
merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une
sagacit parfaite, et Corinne dcouvrait,  la plus lgre altration du
visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habitue aux
dmonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement
timide et fier, ce sentiment prouv sans cesse et jamais avou,
rpandait sur sa vie un intrt tout  fait nouveau. Elle se sentait
comme environne d'une atmosphre plus douce et plus pure, et chaque
instant de la journe lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait
 goter, sans vouloir s'en rendre compte.

Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il tait triste, elle
lui en demanda la cause. Cet cossais, lui dit-il, va nous enlever
votre affection, et qui sait mme s'il ne vous emmnera pas loin de
nous! Corinne garda quelques instants le silence, puis rpondit: Je
vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimt.--Vous le croyez
nanmoins, rpondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et
son silence mme est un habile moyen de vous intresser. Que peut-on
vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange
qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez
pas accoutume! mais il y a quelque chose de contenu, de voil dans le
caractre de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger
entirement comme vous nous jugez. Vous tes la personne du monde la
plus facile  connatre; mais c'est prcisment parce que vous vous
montrez volontiers telle que vous tes, que la rserve et le mystre
vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus
d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous tmoigne.
Corinne sourit. Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon
coeur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant
que lord Nelvil possde et laisse voir des qualits assez remarquables
pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir dcouvertes.--C'est,
j'en conviens, rpondit le prince Castel-Forte, un homme fier, gnreux,
spirituel, sensible mme, et surtout mlancolique; mais je me trompe
fort, ou ses gots n'ont pas le moindre rapport avec les vtres. Vous ne
vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre prsence;
mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il tait loin de vous. Les
obstacles le fatigueraient; son me a contract, par les chagrins qu'il
a prouvs, une sorte de dcouragement qui doit nuire  l'nergie de ses
rsolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en gnral
sont asservis aux moeurs et aux habitudes de leur pays.

A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des rflexions pnibles sur les
premiers vnements de sa vie se retracrent  sa pense, mais le soir
elle revit Oswald plus occup d'elle que jamais; et tout ce qui resta
dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le
dsir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beauts
de tout genre dont ce pays est dou. C'est dans cette intention qu'elle
lui crivit la lettre suivante. La libert du genre de vie qu'on mne 
Rome excusait cette dmarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pt
lui reprocher tant de franchise et d'entranement dans le caractre,
savait conserver beaucoup de dignit dans l'indpendance et de modestie
dans la vivacit.


  CORINNE A LORD NELVIL.

  Ce 15 dcembre 1794.

  Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en
  moi-mme, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser
  cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point
  encore voyag dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'oeuvre
  de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent
  l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conu l'ide
  d'oser me proposer pour guide dans ces courses  travers les sicles.

  Sans doute Rome prsenterait aisment un grand nombre de savants dont
  l'rudition profonde pourrait vous tre bien plus utile; mais si je
  puis russir  vous faire aimer ce sjour, vers lequel je me suis
  toujours sentie si imprieusement attire, vos propres tudes
  achveront ce que mon imparfaite esquisse aura commenc.

  Beaucoup d'trangers viennent  Rome comme ils iraient  Londres,
  comme ils iraient  Paris, pour chercher les distractions d'une grande
  ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuy  Rome, je crois que
  la plupart l'avoueraient mais il est galement vrai qu'on peut y
  dcouvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous,
  milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?

  Sans doute il faut oublier ici tous les intrts politiques du monde;
  mais lorsque ces intrts ne sont pas unis  des devoirs ou  des
  sentiments sacrs, ils refroidissent le coeur. Il faut aussi renoncer
   ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la socit; mais ces
  plaisirs, presque toujours, fltrissent l'imagination. L'on jouit 
  Rome d'une existence tout  la fois solitaire et anime, qui dveloppe
  librement en nous-mmes tout ce que le ciel y a mis. Je le rpte,
  milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait dsirer de
  la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la
  svrit anglaise les tmoignages de bienveillance qu'une Italienne
  croit pouvoir donner sans rien perdre  ses yeux, ni aux vtres.

  CORINNE.

En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en
recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de
bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de
divin dans l'me de l'homme, lui parut runi dans le projet enchanteur
de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne rflchit pas; cette fois il
sortit  l'instant mme pour aller voir Corinne; et, dans la route, il
regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie lgrement.
Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'esprance;
son coeur, depuis longtemps opprim par la tristesse, battait et
tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition
ne pt durer, mais l'ide mme qu'elle tait passagre donnait  cette
fivre de bonheur plus de force et d'activit.

Vous voil? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci. Et
elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lvres avec une
vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidit souffrante
qui se mlait souvent  ses impressions les plus agrables, et lui
donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des
sentiments amers et pnibles. L'intimit avait commenc entre Oswald et
Corinne depuis qu'ils s'taient quitts; c'tait la lettre de Corinne
qui l'avait tablie; ils taient contents tous les deux, et ressentaient
l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.

C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthon et
Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant,
que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont
prts. Je vous ai attendu; vous tes arriv, tout est bien,
partons.--tonnante personne! dit Oswald; qui donc tes-vous? o
avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure:
sensibilit, gaiet, profondeur, grce, abandon, modestie? tes-vous une
illusion? tes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous
rencontre?--Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit
Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.--Prenez garde,
reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec motion, prenez
garde  ce bien que vous voulez me faire. Depuis prs de deux ans une
main de fer serre mon coeur; si votre douce prsence m'a donn quelque
relche, si je respire prs de vous, que deviendrai-je quand il faudra
rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?...--Laissons au temps,
laissons au hasard, interrompit Corinne,  dcider si cette impression
d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos mes
s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagre. Quoi
qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut lever notre
esprit et nos sentiments; nous goterons toujours ainsi quelques moments
de bonheur. En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la
suivit, tonn de sa rponse. Il lui sembla qu'elle admettait la
possibilit d'un demi-sentiment, d'un attrait momentan. Enfin il crut
entrevoir de la lgret dans la manire dont elle s'tait exprime, et
il en fut bless.

Il se plaa sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa
pense, lui dit: Je ne crois pas que le coeur soit ainsi fait, que l'on
prouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il
y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut
dissiper. On se flatte, on se dtrompe, et l'enthousiasme mme dont on
est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi
que le refroidissement soit plus prompt.--Vous avez beaucoup rflchi
sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit  ce
mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un
mlange assez frappant de franchise et de dignit: Je ne crois pas,
dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrive jusqu' vingt-six
ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais t
heureuse, si n'avoir jamais rencontr l'objet qui pouvait mriter toutes
les affections de son coeur est un titre  l'intrt, j'ai droit au
vtre. Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les pronona,
dissiprent un peu le nuage qui s'tait lev dans l'me de lord Nelvil;
nanmoins il se dit en lui-mme: C'est la plus sduisante des femmes,
mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce coeur timide, innocent, 
lui-mme inconnu, que possde sans doute la jeune Anglaise  laquelle
mon pre me destinait.

Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur
ami du pre de lord Nelvil; mais elle tait trop enfant lorsqu'Oswald
quitta l'Angleterre, pour qu'il pt l'pouser, ni mme prvoir ce
qu'elle serait un jour.


CHAPITRE II

Oswald et Corinne allrent d'abord au Panthon, qu'on appelle
aujourd'hui _Sainte-Marie de la Rotonde_. Partout, en Italie, le
catholicisme a hrit du paganisme; mais le Panthon est le seul temple
antique  Rome qui soit conserv tout entier, le seul o l'on puisse
remarquer dans son ensemble la beaut de l'architecture des anciens et
le caractre particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrtrent
sur la place du Panthon pour admirer le portique de ce temple et les
colonnes qui le soutiennent.

Corinne fit observer  lord Nelvil que le Panthon tait construit de
manire qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. L'glise
Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout diffrent; vous
la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en ralit. L'illusion
si favorable au Panthon vient,  ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus
d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais
surtout de ce que l'on n'y aperoit presque point d'ornements de dtail,
tandis que Saint-Pierre en est surcharg. C'est ainsi que la posie
antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait  la pense de
l'auditeur  remplir les intervalles,  suppler les dveloppements: en
tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.

Ce temple, continua Corinne, fut consacr par Agrippa, le favori
d'Auguste,  son ami, ou plutt  son matre. Cependant ce matre eut la
modestie de refuser la ddicace du temple, et Agrippa se vit oblig de
le ddier  tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la
terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthon,
sur lequel taient places les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque
ct du portique, ces mmes statues se retrouvaient sous une autre
forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: _Agrippa l'a
consacr_. Auguste donna son nom  son sicle, parce qu'il a fait de ce
sicle une poque de l'esprit humain. Les chefs-d'oeuvre en divers
genres de ses contemporains formrent pour ainsi dire les rayons de son
aurole. Il sut honorer habilement les hommes de gnie qui cultivaient
les lettres, et dans la postrit sa gloire s'en est bien trouve.

Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste dcouvert
presque comme il l'tait autrefois. On dit que cette lumire qui venait
d'en haut tait l'emblme de la Divinit suprieure  toutes les
divinits. Les paens ont toujours aim les images symboliques. Il
semble en effet que ce langage convient mieux  la religion que la
parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les
rayons du soleil viennent clairer les prires. Quelle srnit! quel
air de fte on remarque dans cet difice! Les paens ont divinis la
vie, et les chrtiens ont divinis la mort: tel est l'esprit des deux
cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne
l'tait celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons 
Saint-Pierre. Dans l'intrieur du sanctuaire du Panthon sont les bustes
de nos artistes les plus clbres: ils dcorent les niches o l'on avait
plac les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire
des Csars, nous n'avons presque jamais eu d'indpendance politique en
Italie, on ne trouve point ici des hommes d'tat ni de grands
capitaines. C'est le gnie de l'imagination qui fait notre seule gloire:
mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les
talents qu'il possde mriterait une plus noble destine?--Je suis
svre pour les nations, rpondit Oswald; je crois toujours qu'elles
mritent leur sort, quel qu'il soit.--Cela est dur, reprit Corinne;
peut-tre, en vivant en Italie, prouverez-vous un sentiment
d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir par comme
une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chre
esprance,  nous autres artistes,  nous autres amants de la gloire,
c'est d'obtenir une place ici. J'ai dj marqu la mienne, dit-elle en
montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez
pas dans cette mme enceinte quand mon buste y sera plac? Alors...
Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: Resplendissante de jeunesse
et de beaut, pouvez-vous parler ainsi  celui que le malheur et la
souffrance font dj pencher vers la tombe?--Ah! reprit Corinne, l'orage
peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tte leve.
Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux?
pourquoi...--Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos
secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non,
vous ne savez pas quelle motion j'prouverais s'il fallait raconter mes
malheurs! Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, taient
plus lents et ses regards plus rveurs.

Elle s'arrta sous le portique. L, dit-elle  lord Nelvil, tait une
urne de porphyre de la plus grande beaut, transporte maintenant 
Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent
places au pied de la statue qu'il s'tait leve  lui-mme. Les
anciens mettaient tant de soin  adoucir l'ide de la destruction,
qu'ils savaient en carter ce qu'elle peut avoir de lugubre et
d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs
tombeaux, que le contraste du nant, de la mort et des splendeurs de la
vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'esprance d'un
autre monde tait chez eux beaucoup moins vive que chez les chrtiens;
les paens s'efforaient de disputer  la mort le souvenir que nous
dposons sans crainte dans le sein de l'ternel.

Oswald soupira, et garda le silence. Les ides mlancoliques ont
beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas t soi-mme profondment
malheureux; mais quand la douleur, dans toute son pret, s'est empare
de l'me, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis
n'excitaient en nous que des rveries plus ou moins douces.


CHAPITRE III

On passe, en allant  Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et
lord Nelvil le traversrent  pied. C'est sur ce pont, dit Oswald,
qu'en revenant du Capitole j'ai pour la premire fois pens, longtemps
pens  vous.--Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce
couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en
cherchant la gloire, j'ai toujours espr qu'elle me ferait aimer. A
quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?--Restons
encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les
sicles, peut valoir pour mon coeur ce lieu qui me rappelle le premier
jour o je vous ai vue?--Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne,
mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un  l'autre en admirant
ensemble les monuments qui parlent  l'me par une vritable grandeur.
Les difices de Rome ne sont ni froids ni muets; le gnie les a crs,
des vnements mmorables les consacrent; peut-tre mme faut-il aimer,
Oswald, aimer surtout un caractre tel que le vtre, pour se complaire 
sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans
l'univers.--Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en
vous coutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles. Corinne le
remercia par un sourire plein de charmes.

En allant  Saint-Pierre, ils s'arrtrent devant le chteau Saint-Ange.
Voil, dit Corinne, l'un des difices dont l'extrieur a le plus
d'originalit; ce tombeau d'Adrien, chang en forteresse par les Goths,
porte le caractre de sa premire et de sa seconde destination. Bti
pour la mort, une impntrable enceinte l'environne, et cependant les
vivants y ont ajout quelque chose d'hostile, par les fortifications
extrieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilit d'un
monument funraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son
pe nue; et dans l'intrieur sont pratiques des prisons trs-cruelles.
Tous les vnements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu' nos
jours, sont lis  ce monument. Blisaire s'y dfendit contre les Goths,
et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lana contre
ses ennemis les belles statues qui dcoraient l'intrieur de l'difice.
Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la libert
romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des esprances, se
sont dfendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces
pierres qui s'unissent  tant de faits illustres. J'aime ce luxe du
matre du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand
dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les
pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa
mort. Des ides morales, des sentiments dsintresss remplissent l'me,
ds qu'elle sort de quelque manire des bornes de la vie.

C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir
Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le prcdent
devaient s'tendre: tel tait le superbe plan de Michel-Ange; il
esprait du moins qu'on l'achverait aprs lui; mais les hommes de notre
temps ne pensent plus  la postrit. Quand une fois on a tourn
l'enthousiasme en ridicule, on a tout dfait, except l'argent et le
pouvoir.--C'est vous qui ferez renatre ce sentiment! s'cria lord
Nelvil. Qui jamais prouva le bonheur que je gote? Rome montre par
vous, Rome interprte par l'imagination et le gnie, _Rome, qui est un
monde anim par le sentiment, sans lequel le monde lui-mme est un
dsert_. Ah! Corinne, que succdera-t-il  ces jours, plus heureux que
mon sort et mon coeur ne le permettent? Corinne lui rpondit avec
douceur: Toutes les affections sincres viennent du ciel, Oswald;
pourquoi ne protgerait-il pas ce qu'il inspire? C'est  lui qu'il
appartient de disposer de nous.

Alors Saint-Pierre leur apparut, cet difice le plus grand que les
hommes aient jamais lev; car les pyramides d'gypte elles-mmes lui
sont infrieures en hauteur. J'aurais peut-tre d vous faire voir, dit
Corinne, le plus beau de nos difices le dernier; mais ce n'est pas mon
systme. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il
faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et
profonde. Ce sentiment, une fois prouv, rvle pour ainsi dire une
nouvelle sphre d'ides, et rend ensuite plus capable d'aimer et de
juger tout ce qui, dans un ordre mme infrieur, retrace cependant la
premire impression qu'on a reue. Toutes ces gradations, ces manires
prudentes et nuances pour prparer les grands effets, ne sont point de
mon got. On n'arrive point au sublime par degrs; des distances
infinies le sparent mme de ce qui n'est que beau. Oswald sentit une
motion tout  fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre.
C'tait la premire fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui
l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art,
sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractrise
les oeuvres immdiates de la cration. Corinne jouissait de l'tonnement
d'Oswald. J'ai choisi, lui dit-elle, un jour o le soleil est dans tout
son clat pour vous faire voir ce monument. Je vous rserve un plaisir
plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune;
mais il fallait d'abord vous faire assister  la plus brillante des
ftes, le gnie de l'homme dcor par la magnificence de la nature.

La place de Saint-Pierre est entoure de colonnes, lgres de loin, et
massives de prs. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au
portique de l'glise, ajoute encore  l'effet qu'elle produit. Un
oblisque de quatre-vingts pieds de haut, qui parat  peine lev en
prsence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La
forme des oblisques elle seule a quelque chose qui plat 
l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter
jusqu'au ciel une grande pense de l'homme. Ce monument, qui vint
d'gypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait
transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain
de tant de sicles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment
de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de
l'motion en prsence de ce qui est immuable. A quelque distance, des
deux cts de l'oblisque, s'lvent deux fontaines dont l'eau jaillit
perptuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce
murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne,
produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette
sensation est en harmonie avec celle que fait natre l'aspect d'un
temple majestueux.

La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou
quelque objet existant dans la nature, rveillent dans notre me des
ides parfaitement claires et positives; mais un beau monument
d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens dtermin, et l'on
est saisi, en le contemplant, par cette rverie sans calcul et sans but
qui mne si loin la pense. Le bruit des eaux convient  toutes ces
impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'difice est
rgulier

    L'ternel mouvement et l'ternel repos[3]

sont ainsi rapprochs l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le
temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources
jaillissantes qu'il n'branle ces immobiles pierres. Les eaux qui
s'lancent en gerbe de ces fontaines sont si lgres et si nuageuses,
que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits
arcs-en-ciel forms des plus belles couleurs.

  [3] Vers de M. de Fontanes.

Arrtez-vous un moment ici, dit Corinne  lord Nelvil comme il tait
dj sous le portique de l'glise; arrtez-vous, avant de soulever le
rideau qui couvre la porte du temple: votre coeur ne bat-il pas 
l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment
d'entrer, tout ce que ferait prouver l'attente d'un vnement
solennel? Corinne elle-mme souleva le rideau, et le retint pour
laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grce dans cette
attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considrer ainsi:
il se plut mme pendant quelques instants  ne rien observer qu'elle.
Cependant il s'avana dans le temple, et l'impression qu'il reut sous
ces votes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment
mme de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son me. Il
marchait lentement  ct de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. L
tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune
parole ne semble digne d'tre ainsi rpte dans une demeure presque
ternelle. La prire seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix
qu'il parte, meut profondment dans ces vastes lieux. Et quand, sous
ces dmes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas
tremblants se tranent sur ces beaux marbres arross par tant de pleurs,
l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmit mme de sa
nature, qui soumet son me divine  tant de souffrances, et que le culte
de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de
l'homme sur la terre.

Corinne interrompit la rverie d'Oswald, et lui dit: Vous avez vu des
glises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez d remarquer
qu'elles ont un caractre beaucoup plus sombre que cette glise. Il y
avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples
septentrionaux. Le ntre parle  l'imagination par les objets
extrieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthon: Je la
placerai dans les airs. Et en effet, Saint-Pierre est un temple pos
sur une glise. Il y a quelque alliance des religions antiques et du
christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intrieur de
cet difice. Je viens m'y promener souvent pour rendre  mon me la
srnit qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme
une musique continuelle et fixe, qui vous attend pour vous faire du
bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au
nombre des titres de notre nation  la gloire, la patience, le courage
et le dsintressement des chefs de l'glise qui ont consacr cent
cinquante annes, tant d'argent et tant de travaux  l'achvement d'un
difice dont ceux qui l'levaient ne pouvaient se flatter de jouir.
C'est un service rendu, mme  la morale publique, que de faire don 
une nation d'un monument qui est l'emblme de tant d'ides nobles et
gnreuses.--Oui, rpondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur,
l'imagination et l'invention sont pleines de gnie; mais la dignit de
l'homme mme, comment y est-elle dfendue? Quelles institutions, quelle
faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils
soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!--D'autres
peuples, interrompit Corinne, ont support le joug comme nous, et ils
ont de moins l'imagination qui fait rver une autre destine:

    _Servi siam, s, ma servi ognor frementi._

_Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frmissants_, dit
Alfieri, le plus fier de nos crivains modernes. Il y a tant d'me dans
nos beaux-arts, que peut-tre un jour notre caractre galera notre
gnie.

Regardez, continua Corinne, ces statues places sur les tombeaux, ces
tableaux en mosaque, patientes et fidles copies des chefs-d'oeuvre de
nos grands matres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en dtail, parce
que je n'aime pas  y trouver ces beauts multiplies qui drangent un
peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument o
les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain eux-mmes paraissent des ornements
superflus! Ce temple est comme un monde  part. On y trouve un asile
contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons  lui, son printemps
perptuel, que l'atmosphre du dehors n'altre jamais. Une glise
souterraine est btie sous le parvis de ce temple, les papes et
plusieurs souverains des pays trangers y sont ensevelis: Christine,
aprs son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est
renverse. Rome depuis longtemps est l'asile des exils du monde; Rome
elle-mme n'est-elle pas dtrne! son aspect console les rois
dpouills comme elle.

    _Cadono le citt, cadono i regni,
    E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!_

  [4] Les cits tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne
    d'tre mortel.

Placez-vous ici, dit Corinne  lord Nelvil, prs de l'autel, au milieu
de la coupole; vous apercevrez  travers les grilles de fer l'glise des
morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards
atteindront  peine au sommet de la vote. Ce dme, en le considrant,
mme d'en bas, fait prouver un sentiment de terreur. On croit voir des
abmes suspendus sur sa tte. Tout ce qui est au del d'une certaine
proportion cause  l'homme,  la crature borne, un invincible effroi.
Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous
avons pour ainsi dire pratiqu notre obscurit habituelle, tandis que de
nouveaux mystres nous pouvantent et mettent le trouble dans nos
facults.

Toute cette glise est orne de marbres antiques, et ses pierres en
savent plus que nous sur les sicles couls. Voici la statue de
Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une aurole sur
la tte. L'expression gnrale de ce temple caractrise parfaitement le
mlange des dogmes sombres et des crmonies brillantes; un fond de
tristesse dans les ides, mais, dans l'application, la mollesse et la
vivacit du Midi; des intentions svres, mais des interprtations
trs-douces; la thologie chrtienne et les images du paganisme; enfin
la runion la plus admirable de l'clat et de la majest que l'homme
peut donner  son culte envers la Divinit.

Les tombeaux dcors par les merveilles des beaux-arts ne prsentent
point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout  fait comme
les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux;
mais la pense est dtourne de la contemplation d'un cercueil par les
chefs-d'oeuvre du gnie. Ils rappellent l'immortalit sur l'autel mme
de la mort; et l'imagination, anime par l'admiration qu'ils inspirent,
ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables
gardiens des spulcres.--Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la
tristesse environne la mort; et, mme avant que nous fussions clairs
par les lumires du christianisme, notre mythologie ancienne, notre
Ossian, ne place  ct de la tombe que les regrets et les chants
funbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je dsirerais
que votre beau ciel me ft ce genre de bien.--Ne croyez pas cependant,
reprit Corinne, que notre caractre soit lger et notre esprit frivole.
Il n'y a que la vanit qui rend frivole; l'indolence peut mettre
quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use
ni ne fltrit le coeur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de
cet tat par des passions plus profondes et plus terribles que celles
des mes habituellement actives.

En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte
de l'glise. Encore un dernier coup d'oeil vers ce sanctuaire immense,
dit-elle  lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en prsence
de la religion, alors mme que nous sommes rduits  ne considrer que
son emblme matriel! voyez quelle immobilit, quelle dure les mortels
peuvent donner  leurs oeuvres, tandis qu'eux-mmes ils passent si
rapidement et ne survivent que par le gnie! Ce temple est une image de
l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait natre, aux
ides qu'il retrace,  l'immense quantit d'annes qu'il rappelle  la
rflexion, soit dans le pass, soit dans l'avenir; et quand on sort de
son enceinte, il semble qu'on passe des penses clestes aux intrts du
monde, et de l'ternit religieuse  l'air lger du temps.

Corinne fit remarquer  lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'glise,
que sur ses portes taient reprsentes en bas-relief les Mtamorphoses
d'Ovide. On ne se scandalise point  Rome, lui dit-elle, des images du
paganisme, quand les beaux-arts les ont consacres. Les merveilles du
gnie portent toujours  l'me une impression religieuse, et nous
faisons hommage au culte chrtien de tous les chefs-d'oeuvre que les
autres cultes ont inspirs. Oswald sourit  cette explication.
Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans
les sentiments des nations dont l'imagination est trs-vive. Mais 
demain; si vous le voulez, je vous mnerai au Capitole. J'ai, je
l'espre, plusieurs courses  vous proposer encore; quand elles seront
finies, est-ce que vous partirez? est-ce que... Elle s'arrta,
craignant d'en avoir dj trop dit. Non, Corinne, reprit Oswald; non,
je ne renoncerai point  cet clair de bonheur que peut-tre un ange
tutlaire fait luire sur moi du haut du ciel.


CHAPITRE IV

Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de
srnit. Ils taient des amis qui voyageaient ensemble; ils
commenaient  dire _nous_. Ah! qu'il est touchant, ce _nous_ prononc
par l'amour! quelle dclaration il contient, timidement et cependant
vivement exprime! Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.--Oui,
nous y allons, reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si
simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! C'est du
haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous
pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons
toutes ensuite l'une aprs l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve
des traces de l'histoire.

Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la
voie Sacre, ou la voie Triomphale. Votre char a pass par l? dit
Oswald  Corinne.--Oui, rpondit-elle: cette poussire antique devait
s'tonner de porter un tel char; mais depuis la rpublique romaine, tant
de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le
sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli. Corinne se
fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entre
du Capitole ancien tait par le Forum. Je voudrais bien, dit Corinne,
que cet escalier ft le mme que monta Scipion lorsque, repoussant la
calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grce aux
dieux des victoires qu'il avait remportes. Mais ce nouvel escalier,
mais ce nouveau Capitole a t bti sur les ruines de l'ancien, pour
recevoir le paisible magistrat qui porte  lui tout seul ce nom immense
de snateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous
n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignit
cause toujours une sorte d'branlement, une sensation assez douce, mle
de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour  une pauvre femme que
je rencontrai, o elle demeurait: _A la Roche Tarpienne_, me
rpondit-elle; et ce mot, bien que dpouill des ides qui jadis y
taient attaches, agit encore sur l'imagination.

Oswald et Corinne s'arrtrent pour considrer les deux lions de basalte
qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'gypte; les
sculpteurs gyptiens saisissaient avec bien plus de gnie la figure des
animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement
paisibles, et leur genre de physionomie est la vritable image de la
tranquillit dans la force.

    _A guisa di lion, quando si posa[5]._

DANTE.

  [5] A la manire du lion quand il se repose.

Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutile, que les
Romains modernes ont place l, sans songer qu'ils donnaient ainsi le
plus parfait emblme de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tte ni
pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beauts
antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui reprsentent, 
ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophes de Marius, puis deux
colonnes milliaires qui servaient  mesurer l'univers romain, et la
statue questre de Marc-Aurle, belle et calme au milieu de ces divers
souvenirs. Ainsi tout est l: les temps hroques, reprsents par les
Dioscures; la rpublique, par les lions; les guerres civiles, par
Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurle.

En avanant vers le Capitole moderne, on voit  droite et  gauche deux
glises bties sur les ruines du temple de Jupiter Frtrien et de
Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine prside par
deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne
prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est
un des plaisirs de Rome que de dire: _Conduisez-moi sur les bords du
Tibre; traversons le Tibre_. Il semble qu'en prononant ces paroles on
invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du
ct du Forum, on trouve  droite les prisons Mamertines. Ces prisons
furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux
criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de
beaucoup plus cruelles pour les criminels d'tat, comme si ces criminels
n'taient pas ceux qui mritent le plus d'gards puisqu'il peut y avoir
de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de
Catilina prirent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et
saint Paul y ont t renferms. De l'autre ct du Capitole est la roche
Tarpienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hpital
appel l'_Hpital de la Consolation_. Il semble que l'esprit svre de
l'antiquit et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochs dans
Rome  travers les sicles, et se montrent aux regards comme  la
rflexion.

Quand Oswald et Corinne furent arrivs au haut de la tour du Capitole,
Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, borne d'abord
au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient
les sept collines, enfin aux murs d'Aurlien, qui servent encore
aujourd'hui d'enceinte  la plus grande partie de Rome. Corinne rappela
les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles
commencements dont est sortie la matresse du monde. Le mont Palatin fut
 lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais
des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un pote
du temps de Nron fit  cette occasion cette pigramme[6]: _Rome ne sera
bientt plus qu'un palais. Allez  Vies, Romains, si toutefois ce
palais n'occupe pas dj Vies mme._

  [6]

        Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;
        Si non et Veios occupat ista domus.

Les sept collines sont infiniment moins leves qu'elles ne l'taient
autrefois, lorsqu'elles mritaient le nom de _monts escarps_. Rome
moderne est leve de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les
valles qui sparaient les collines se sont presque combles par le
temps et par les ruines des difices; mais, ce qui est plus singulier
encore, un amas de vases briss a lev deux collines nouvelles[7], et
c'est presque une image des temps modernes que ces progrs, ou plutt
ces dbris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les
valles, effaant, au moral comme au physique, toutes les belles
ingalits produites par la nature.

  [7] Le monte Citorio et Testacio.

Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent
 la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-tre
la seule ville qui, par elle-mme, et dans sa propre enceinte, offre les
plus magnifiques points de vue. On y trouve un mlange si remarquable de
ruines et d'difices, de campagnes et de dserts, qu'on peut contempler
Rome de tous les cts, et voir toujours un tableau frappant dans la
perspective oppose.

  [8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.

Oswald ne pouvait se lasser de considrer les traces de l'antique Rome
du point lev du Capitole o Corinne l'avait conduit. La lecture de
l'histoire, les rflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre me
que ces pierres en dsordre, que ces ruines mles aux habitations
nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'me: aprs avoir vu les
ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vcu
de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'tude; les
souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immdiate et
plus intime, qui donne de la vie  la pense, et nous rend pour ainsi
dire tmoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importun de
tous ces btiments modernes qui viennent se mler aux antiques dbris;
mais un portique debout  ct d'un humble toit, mais des colonnes entre
lesquelles de petites fentres d'glise sont pratiques, un tombeau
servant d'asile  toute une famille rustique, produisent je ne sais quel
mlange d'ides grandes et simples, je ne sais quel plaisir de
dcouverte qui inspire un intrt continuel. Tout est commun, tout est
prosaque dans l'extrieur de la plupart de nos villes europennes; et
Rome, plus souvent qu'aucune autre, prsente le triste aspect de la
misre et de la dgradation; mais tout  coup une colonne brise, un
bas-relief  demi dtruit, des pierres lies  la faon indestructible
des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une
puissance ternelle, une tincelle divine, et qu'il ne faut pas se
laisser de l'exciter en soi-mme et de la ranimer dans les autres.

Ce Forum, dont l'enceinte est si resserre, et qui a vu tant de choses
tonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme.
Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, tait soumis  des
matres sans gloire, on trouve des sicles entiers dont l'histoire peut
 peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre
d'une ville alors trs-circonscrite, et dont les habitants combattaient
autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occup, par les
souvenirs qu'il retrace, les plus beaux gnies de tous les temps?
Honneur donc, ternel honneur aux peuples courageux et libres,
puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postrit!

Corinne fit remarquer  lord Nelvil qu'on ne trouvait  Rome que
trs-peu de dbris des temps rpublicains. Les aqueducs, les canaux
construits sous terre pour l'coulement des eaux, taient le seul luxe
de la rpublique et des rois qui l'ont prcde. Il ne nous reste d'elle
que des difices utiles: des tombeaux levs  la mmoire de ses grands
hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement
aprs la conqute de la Sicile que les Romains firent usage, pour la
premire fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir
les lieux o de grandes actions se sont passes, pour prouver une
motion indfinissable. C'est  cette disposition de l'me qu'on doit
attribuer la puissance religieuse des plerinages. Les pays clbres en
tout genre, alors mme qu'ils sont dpouills de leurs grands hommes et
de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce
qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est
rest.

On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'o
le peuple romain tait gouvern par l'loquence; on y trouve encore
trois colonnes d'un temple lev par Auguste en l'honneur de Jupiter
Tonnant, lorsque la foudre tomba prs de lui sans le frapper; un arc de
triomphe  Septime Svre, que le snat lui leva pour rcompense de ses
exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Gta taient inscrits
sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassin Gta, il
fit ter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enleves.
Plus loin est un temple  Faustine, monument de la faiblesse aveugle de
Marc-Aurle; un temple de Vnus, qui, du temps de la rpublique, tait
consacre  Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple ddi au
Soleil et  la Lune, bti par l'empereur Adrien, qui tait jaloux
d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit prir pour avoir blm
les proportions de son difice.

De l'autre ct de la place, on voit les ruines de quelques monuments
consacrs  des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un
temple qu'on croit tre celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui
empchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne,
dbris d'un temple de Jupiter Gardien, place, dit-on, non loin de
l'abme o s'est prcipit Curtius; des colonnes d'un temple lev, les
uns disent  la Concorde, les autres  la Victoire: peut-tre les
peuples conqurants confondent-ils ces deux ides, et pensent-ils qu'il
ne peut exister de vritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A
l'extrmit du mont Palatin s'lve un bel arc de triomphe ddi 
Titus, pour la conqute de Jrusalem. On prtend que les juifs qui sont
 Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin
qu'ils prennent, dit-on, pour l'viter. Il est  souhaiter, pour
l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs
ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.

Non loin de l est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs
enlevs au Forum de Trajan par les chrtiens, qui voulaient dcorer le
monument consacr au _fondateur du repos_: c'est ainsi que Constantin
fut appel. Les arts,  cette poque, taient dj dans la dcadence, et
l'on dpouillait le pass pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes
triomphales qu'on voit encore  Rome perptuaient, autant que les hommes
le peuvent, les honneurs rendus  la gloire. Il y avait sur leurs
sommets une place destine aux joueurs de flte et de trompette, pour
que le vainqueur, en passant, ft enivr tout  la fois par la musique
et par la louange, et gott dans un mme moment toutes les motions les
plus exaltes.

En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix,
bti par Vespasien; il tait tellement orn de bronze et d'or dans
l'intrieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de mtaux
brlants en dcoulrent jusque dans le Forum. Enfin le Colise, la plus
belle ruine de Rome, termine la noble enceinte o comparat toute
l'histoire. Ce superbe difice, dont les pierres seules, dpouilles de
l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arne aux gladiateurs
combattant contre les btes froces. C'est ainsi qu'on amusait et
trompait le peuple romain par des motions fortes, alors que les
sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par
deux portes dans le Colise: l'une qui tait consacre aux vainqueurs,
l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mpris pour
l'espce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme
au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs,
ddia ce Colise au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec
elles un si beau caractre de magnificence et de gnie, qu'on est tent
de se faire illusion sur la vritable grandeur, et d'accorder aux
chefs-d'oeuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments
consacrs  des institutions gnreuses.

  [9] _Sana vivaria, sandapilaria_.

Oswald ne se laissait point aller  l'admiration qu'prouvait Corinne en
contemplant ces quatre galeries, ces quatre difices s'levant les uns
sur les autres, ce mlange de pompe et de vtust qui tout  la fois
inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que
le luxe du matre et le sang des esclaves, et se sentait prvenu contre
les beaux-arts, qui ne s'inquitent point du but, et prodiguent leurs
dons,  quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre
cette disposition. Ne portez point, dit-elle  lord Nelvil, la rigueur
de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des
monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit,
plutt la splendeur, l'lgance et le got des formes antiques, que
l'poque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas
quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe
gigantesque des monuments qui leur ont succd? La dgradation mme de
ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la libert couvre le
monde de merveilles, et le gnie des beauts idales cherche  consoler
l'homme de la dignit relle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains
immenses, ouverts  tous ceux qui voulaient en goter les volupts
orientales; ces cirques, destins aux lphants qui venaient combattre
avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout  coup un lac de ces
arnes, o les galres luttaient  leur tour, o des crocodiles
paraissaient  la place o les lions nagure s'taient montrs: voil
quel fut le luxe des Romains quand ils placrent dans le luxe leur
orgueil! Ces oblisques amens d'gypte et drobs aux ombres africaines
pour venir dcorer les spulcres des Romains, cette population de
statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent tre considrs
comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le
gnie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revtu d'une forme
extrieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence,
et sa splendeur potique fait oublier et son origine et son but.

L'loquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le
convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie
des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que,
dans cette mme arne, les chrtiens perscuts taient morts victimes
de leur persvrance; et montrant  lord Nelvil les autels levs en
l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les
pnitents, au pied des plus magnifiques dbris de la grandeur mondaine,
elle lui demanda si cette poussire des martyrs ne disait rien  son
coeur. Oui, s'cria-t-il, j'admire profondment cette puissance de
l'me et de la volont contre les douleurs et la mort: un sacrifice,
quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les lans de
l'me et de la pense. L'imagination exalte peut produire les miracles
du gnie; mais ce n'est qu'en se dvouant  son opinion ou  ses
sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une
puissance cleste subjugue en nous l'homme mortel. Ces paroles nobles
et pures troublrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis
elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prt sa main et la
serrt contre son coeur, elle frmit de l'ide qu'un tel homme pouvait
immoler les autres et lui-mme au culte des opinions, des principes, ou
des devoirs dont il aurait fait choix.


CHAPITRE V

Aprs la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil
employrent deux jours  parcourir les sept collines. Les Romains
d'autrefois faisaient une fte en l'honneur des sept collines: c'est une
des beauts originales de Rome que ces monts enferms dans son enceinte;
et l'on conoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait 
clbrer cette singularit.

Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencrent
leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Csars, appel le
_Palais d'or_, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre  prsent que les
dbris de ce palais. Auguste, Tibre, Caligula et Nron en ont bti les
quatre cts, et des pierres recouvertes par des plantes fcondes sont
tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur
les travaux des hommes, et la beaut des fleurs console de la ruine des
palais. Le luxe, du temps des rois et de la rpublique, consistait
seulement dans les difices publics; les maisons des particuliers
taient trs-petites et trs-simples. Cicron, Hortensius, les Gracques,
habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit  peine, lors de la dcadence
de Rome,  la demeure d'un seul homme. Dans les derniers sicles, la
nation ne fut plus qu'une foule anonyme, dsigne seulement par l're de
son matre: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plants
devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des
beaux-arts cultivs par la paix; tous deux ont disparu.

Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de
Livie; on y montre la place des pierres prcieuses qu'on prodiguait
alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des
peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la
fragilit mme des couleurs ajoute  l'tonnement de les voir
conserves, et rapproche de nous les temps passs. S'il est vrai que
Livie abrgea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que
fut conu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans
ses affections les plus intimes, se sont peut-tre arrts sur l'un de
ces tableaux dont les lgantes fleurs subsistent encore. Que
pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se
rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espra-t-il un
monde  venir? et la dernire pense, qui rvle tout  l'homme, la
dernire pense d'un matre de l'univers, erre-t-elle encore sous ces
votes?

Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps
de l'histoire romaine. Prcisment en face du palais construit par
Tibre, on voit les dbris du temple de la Libert, bti par le pre des
Gracques. Au pied du mont Aventin tait le temple ddi  la Fortune
virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, tant n
esclave, il tait devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les
dbris d'un temple qui fut consacr  la Fortune des femmes, lorsque
Vturie arrta Coriolan. Vis--vis du mont Aventin est le mont Janicule,
sur lequel Porsenna plaa son arme. C'est en face de ce mont
qu'Horatius Cocls fit couper derrire lui le pont qui conduisait 
Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords
du fleuve un arc de triomphe bti en briques, aussi simple que l'action
qu'il rappelle tait grande. Cet arc fut lev, dit-on, en l'honneur
d'Horatius Cocls. Au milieu du Tibre, on aperoit une le forme de
gerbes de bl recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent
pendant longtemps exposes sur le fleuve, parce que le peuple romain ne
voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y tait attach.
On aurait de la peine, de nos jours,  faire tomber sur des richesses
quelconques des maldictions assez efficaces pour que personne ne
consentt  s'en emparer.

C'est sur le mont Aventin que furent placs les temples de la Pudeur
patricienne et de la Pudeur plbienne. Au pied de ce mont on voit le
temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les
inondations du Tibre l'aient souvent menac[10]. Non loin de l sont les
dbris d'une prison pour dettes, o se passa, dit-on, le beau trait de
pit filiale gnralement connu. C'est aussi dans ce mme lieu que
Cllie et ses compagnes, prisonnires de Porsenna, traversrent le Tibre
pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'me de tous les
souvenirs pnibles que rappellent les autres collines, et son aspect est
beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donn le nom de belle
rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette
colline. C'est l que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du
Forum; c'est l que Csar et Pompe se rencontraient comme de simples
citoyens, et qu'ils cherchaient  captiver Cicron, dont l'indpendante
loquence leur importait plus alors que la puissance mme de leurs
armes.

  [10] _Vidimus flavum Tiberim._

La posie vient encore embellir ce sjour. Virgile a plac sur le mont
Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur
histoire, le sont encore par les fictions hroques dont les potes ont
orn leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on
aperoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire
revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout
faible qu'il est  ct des autres, fait encore penser longtemps. Le
mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les dbris du camp des
prtoriens et de celui des soldats trangers. On a trouv cette
inscription dans les ruines de l'difice construit pour recevoir ces
soldats: _Au gnie saint des camps trangers_: saint, en effet, pour
ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques
casernes fait juger qu'elles taient bties  la manire des clotres,
ou plutt que les clotres ont t btis sur leur modle.

Le mont Esquilin tait appel le _mont des Potes_, parce que, Mcne
ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y
avaient aussi leur habitation. Non loin de l sont les ruines des
Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphal prit le modle de
ses arabesques dans les peintures  fresque des Thermes de Titus. C'est
aussi l qu'on a dcouvert le groupe de Laocoon. La fracheur de l'eau
donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se
plaisait  runir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de
l'imagination dans les lieux o l'on se baignait. Les Romains y
faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture.
C'tait  la clart des lampes qu'ils les considraient: car il parat,
par la construction de ces btiments, que le jour n'y pntrait jamais,
et qu'on voulait ainsi se prserver de ces rayons du soleil si poignants
dans le Midi: c'est sans doute  cause de la sensation qu'ils produisent
que les anciens les ont appels les dards d'Apollon. On pourrait croire,
en observant les prcautions extrmes prises par les anciens contre la
chaleur, que le climat tait alors plus brlant encore que de nos jours.
C'est dans les Thermes de Caracalla qu'taient placs l'Hercule Farnse,
la Flore et le groupe de Dirc. Prs d'Ostie, l'on a trouv dans les
bains de Nron l'Apollon du Belvdre. Peut-on concevoir qu'en regardant
cette noble figure Nron n'ait pas senti quelques mouvements gnreux?

Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'difices consacrs
aux amusements publics dont il reste des traces  Rome. Il n'y a point
d'autre thtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent
encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de
marbre, et trois mille statues dans un thtre qui ne devait durer que
peu de jours. Tantt les Romains levaient des btiments si solides
qu'ils rsistaient aux tremblements de terre; tantt ils se plaisaient 
consacrer des travaux immenses  des difices qu'ils dtruisaient
eux-mmes quand les ftes taient finies: ils se jouaient ainsi du temps
sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme
les Grecs, la passion des reprsentations dramatiques; les beaux-arts ne
fleurirent  Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grce, et
la grandeur romaine s'exprimait plutt par la magnificence colossale de
l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe
gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractre de
dignit: ce n'tait plus de la libert, mais c'tait toujours de la
puissance. Les monuments consacrs aux bains publics s'appelaient des
provinces; on y runissait les diverses productions et les divers
tablissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le
Cirque appel _Circus maximus_, dont on voit encore les dbris, touchait
de si prs aux palais des Csars, que Nron, des fentres de son palais,
pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque tait assez grand pour
contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entire
tait amuse dans le mme moment: ces ftes immenses pouvaient tre
considres comme une sorte d'institution populaire, qui runissait tous
les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se runissaient pour la
gloire.

Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si prs, qu'il est
difficile de les distinguer: c'tait l qu'existaient la maison de
Salluste et celle de Pompe; c'est aussi l que le pape a maintenant
fix son sjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le
prsent du pass, et les diffrents passs entre eux. Mais on apprend 
se calmer sur les vnements de son temps, en voyant l'ternelle
mobilit de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de
s'agiter en prsence de tant de sicles qui tous ont renvers l'ouvrage
de leurs prdcesseurs.

A ct des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on
voit s'lever une multitude de clochers, des oblisques, la colonne
Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'o l'on prtend que
Nron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui
domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peupl
par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville
arienne plane avec majest sur la ville de la terre.

En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique
d'Octavie, de cette femme qui a si bien aim et tant souffert; puis ils
traversrent la _route Sclrate_, par laquelle l'infme Tullie a pass,
foulant le corps de son pre sous les pieds de ses chevaux: on voit de
loin le temple lev par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait
empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont
l'enceinte intrieure sert aujourd'hui d'arne aux combats des animaux.

Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne  lord Nelvil,
quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir
qu'on peut prouver dans ces recherches,  la fois savantes et
potiques, qui parlent  l'imagination comme  la pense. Il y a dans
Rome beaucoup d'hommes distingus dont la seule occupation est de
dcouvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais
point d'tude qui captivt davantage mon intrt, reprit lord Nelvil, si
je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'rudition est
bien plus anim que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que
l'on fait revivre ce qu'on dcouvre, et que le pass reparat sous la
poussire qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un
vain prjug que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans
un sicle o l'intrt personnel semble le seul principe de toutes les
actions des hommes; et quelle sympathie, quelle motion, quel
enthousiasme pourrait jamais rsulter de l'intrt personnel? Il est
plus doux de rver  ces jours de dvouement, de sacrifices et
d'hrosme, qui pourtant ont exist, et dont la terre porte encore les
honorables traces.


CHAPITRE VI

Corinne se flattait en secret d'avoir captiv le coeur d'Oswald; mais,
comme elle connaissait sa rserve et sa svrit, elle n'avait point os
lui montrer tout l'intrt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle ft
dispose, par caractre,  ne point cacher ce qu'elle prouvait.
Peut-tre aussi croyait-elle que, mme en se parlant sur des sujets
trangers  leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait
leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour tait peint dans
leurs regards et dans ce langage mlancolique et voil qui pntre si
profondment dans l'me.

Un matin, lorsque Corinne se prparait  continuer ses courses avec
Oswald, elle reut un billet de lui, presque crmonieux, qui lui
annonait que le mauvais tat de sa sant le retenait chez lui pour
quelques jours. Une inquitude douloureuse serra le coeur de Corinne:
d'abord elle craignit qu'il ne ft dangereusement malade; mais le comte
d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'tait un de ces accs de
mlancolie auxquels il tait trs-sujet, et pendant lesquels il ne
voulait parler  personne. Moi-mme, dit alors le comte d'Erfeuil,
quand il est comme cela, je ne le vois pas. Ce moi-mme dplaisait
assez  Corinne; mais elle se garda bien de le tmoigner au seul homme
qui pt lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se
flattant qu'un homme aussi lger, du moins en apparence, lui dirait tout
ce qu'il savait. Mais tout  coup, soit qu'il voult cacher par un air
de mystre qu'Oswald ne lui avait rien confi, soit qu'il crt plus
honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa
un silence imperturbable  l'ardente curiosit de Corinne. Elle, qui
avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux  qui elle avait parl,
ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion taient sans
effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est
ce qu'il y a au monde de plus inflexible?

Quelle ressource restait-il donc  Corinne pour savoir ce qui se passait
dans le coeur d'Oswald? Lui crire? Tant de mesure est ncessaire en
crivant! et Corinne tait surtout aimable par l'abandon et le naturel.
Trois jours s'coulrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil,
et fut tourmente par une agitation mortelle. Qu'ai-je donc fait, se
disait-elle, pour le dtacher de moi? Je ne lui ai point dit que je
l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si
pardonnable en Italie. L'a-t-il devin? Mais pourquoi m'en estimerait-il
moins? Oswald ne s'tait loign de Corinne que parce qu'il se sentait
trop vivement entran par son charme. Bien qu'il n'et pas donn sa
parole d'pouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son pre
avait t de la lui donner pour femme, et il dsirait s'y conformer.
Enfin Corinne n'tait point connue sous son vritable nom, et menait,
depuis plusieurs annes, une vie beaucoup trop indpendante; un tel
mariage n'et point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son
pre, et il sentait bien que ce n'tait pas ainsi qu'il pouvait expier
ses torts envers lui. Voil quels taient ses motifs pour s'loigner de
Corinne. Il avait form le projet de lui crire, en quittant Rome, ce
qui le condamnait  cette rsolution; mais comme il ne s'en sentait pas
la force, il se bornait  ne pas aller chez elle, et ce sacrifice
toutefois lui parut ds le second jour trop pnible.

Corinne tait frappe de l'ide qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il
s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait  chaque instant 
recevoir la nouvelle de son dpart, et cette crainte exaltait tellement
son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout  coup par la passion, par
cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indpendance
succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, o lord Nelvil ne venait
pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, esprant le
rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se
promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir.
L'imagination ardente de Corinne tait la source de son talent; mais,
pour son malheur, cette imagination se mlait  sa sensibilit
naturelle, et la lui rendait souvent trs-douloureuse.

Le soir du quatrime jour de cette cruelle absence, il faisait un beau
clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il
semble alors qu'elle n'est habite que par ses illustres ombres.
Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppresse par la
douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants prs de
la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade
au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille sjour.
Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrte, on dirait que
Rome est frappe de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a
besoin d'entendre dans les autres villes;  Rome, c'est le murmure de
cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement ncessaire 
l'existence rveuse qu'on y mne: l'image de Corinne se peignit dans
cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs sicles le nom de
l'_eau virginale_. Oswald, qui s'tait arrt dans le mme lieu peu de
moments aprs, aperut le charmant visage de son amie qui se rptait
dans l'eau. Il fut saisi d'une motion tellement vive, qu'il ne savait
pas d'abord si c'tait son imagination qui lui faisait apparatre
l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montr celle de
son pre; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres
traits vinrent alors se rflchir  ct de ceux de Corinne. Elle le
reconnut, fit un cri, s'lana vers lui rapidement, et lui saisit le
bras, comme si elle et craint qu'il ne s'chappt de nouveau; mais 
peine se fut-elle livre  ce mouvement trop imptueux, qu'elle rougit,
en se ressouvenant du caractre de lord Nelvil, d'avoir montr si
vivement ce qu'elle prouvait; et laissant tomber la main qui retenait
Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.

Corinne, dit Oswald, chre Corinne, mon absence vous a donc rendue
malheureuse?--Oh! oui, rpondit-elle, et vous en tiez sr! Pourquoi
donc me faire du mal? ai-je mrit de souffrir par vous?--Non, s'cria
lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je
sens que je n'ai dans le coeur que des inquitudes et des regrets,
pourquoi vous associerais-je  cette tourmente de sentiments et de
craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il
n'est plus temps; la douleur est dj dans mon sein: mnagez-moi.--Vous,
de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrire si
brillante de tant de succs, avec une imagination si vive?--Arrtez, dit
Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facults, la plus
puissante, c'est la facult de souffrir. Je suis ne pour le bonheur;
mon caractre est confiant, mon imagination est anime; mais la peine
excite en moi je ne sais quelle imptuosit qui peut troubler ma raison
ou me donner la mort. Je vous le rpte encore, mnagez-moi; la gaiet,
la mobilit, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon me des
abmes de tristesse dont je ne pouvais me dfendre qu'en me prservant
de l'amour.

Corinne pronona ces mots avec une expression qui mut vivement Oswald.
Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas,
Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquitude qu'elle
s'efforait en vain de cacher.--Oui, je le jure, s'cria lord Nelvil;
et il disparut.




LIVRE CINQUIME

TOMBEAUX, GLISES ET PALAIS


CHAPITRE PREMIER

Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrasss l'un et l'autre en se
revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle
inspirait. Oswald tait mcontent de lui-mme; il se connaissait dans le
caractre un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses
propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux
cherchrent  ne point se parler de leur affection mutuelle. Je vous
propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui
srement vous intressera: allons voir les tombeaux, allons voir le
dernier asile de ceux qui vcurent parmi les monuments dont nous avons
contempl les ruines.--Oui, rpondit Oswald, vous avez devin ce qui
convient  la disposition actuelle de mon me; et il pronona ces mots
avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments,
n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le dsir
de soulager Oswald de ses peines en l'intressant vivement  tout ce
qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: Vous le savez, milord, loin que
chez les anciens l'aspect des tombeaux dcouraget les vivants, on
croyait inspirer une mulation nouvelle en plaant ces tombeaux sur les
routes publiques, afin que, retraant aux jeunes gens le souvenir des
hommes illustres, ils invitassent silencieusement  les imiter.--Ah! que
j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas
mls  des remords!--Vous, des remords! s'cria Corinne, vous! Ah! je
suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule
du coeur, une dlicatesse exalte.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de
ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contre, les sombres
penses disparaissent  la clart des cieux; mais la douleur qui a
creus jusqu'au fond de notre me branle  jamais toute notre
existence.--Vous me jugez mal, rpondit Corinne; je vous l'ai dj dit,
bien que mon caractre soit fait pour jouir vivement du bonheur, je
souffrirais plus que vous si... Elle n'acheva pas, et changea de
discours. Mon seul dsir, milord, continua-t-elle, c'est de vous
distraire un moment; je n'espre rien de plus. La douceur de cette
rponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mlancolie dans
les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intrt et de flamme,
il se reprocha d'attrister une personne ne pour les impressions vives
et douces, et s'effora de l'y ramener. Mais l'inquitude qu'prouvait
Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilit de son dpart,
troublait entirement sa srnit accoutume.

Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les
anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marques, au
milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux  droite et  gauche,
dont les ruines se voient  perte de vue,  plusieurs milles au del des
murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelt les morts dans
l'intrieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y taient
admis. Cependant un simple citoyen, nomm Publius Biblius, obtint cette
faveur, en rcompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en
effet, honorent plus volontiers celles-l que toutes les autres.

On passe, pour aller  la voie Appienne, par la porte Saint-Sbastien,
autrefois appele _Capne_. Cicron dit qu'en sortant par cette porte,
les tombeaux qu'on aperoit les premiers sont ceux des Mtellus, des
Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a t
trouv dans ces lieux mmes, et transport depuis au Vatican. C'est
presque un sacrilge de dplacer les cendres, d'altrer les ruines;
l'imagination tient de plus prs qu'on ne croit  la morale; il ne faut
pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on
place les noms au hasard, sans pouvoir tre assur de ce qu'on suppose;
mais cette incertitude mme inspire une motion qui ne permet pas de
voir avec indiffrence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels
des maisons de paysans sont pratiques; car les Romains consacraient un
grand espace et des difices assez vastes  l'urne funraire de leurs
amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride
principe d'utilit qui fertilise quelques coins de terre de plus, en
frappant de strilit le vaste domaine du sentiment et de la pense.

On voit,  quelque distance de la voie Appienne, un temple lev par la
rpublique  l'Honneur et  la Vertu; un autre, au dieu qui a fait
retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'grie, o Numa allait
consulter la divinit des hommes de bien, la conscience interroge dans
la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des
vertus subsistent encore. Aucun monument des sicles du crime ne se
trouve  ct des lieux o reposent ces illustres morts; ils se sont
entours d'un honorable espace, o les plus nobles souvenirs peuvent
rgner sans tre troubls.

L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
singulirement remarquable: sans doute c'est un dsert, car il n'y a
point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes
naturelles que l'nergie de la vgtation renouvelle sans cesse. Ces
plantes parasites se glissent dans les tombeaux, dcorent les ruines, et
semblent l seulement pour honorer les morts. On dirait que
l'orgueilleuse nature a repouss tous les travaux de l'homme, depuis que
les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein;
elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se
servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent dplaire aux
agriculteurs, aux administrateurs,  tous ceux qui spculent sur la
terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les mes
rveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent  contempler
cette campagne de Rome, o le temps prsent n'a imprim aucune trace;
cette terre qui chrit ses morts et les couvre avec amour des inutiles
fleurs, des inutiles plantes qui se tranent sur le sol, et ne s'lvent
jamais assez pour se sparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.

Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goter plus de calme que
partout ailleurs. L'me n'y souffre pas autant par les images que la
douleur lui prsente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne
sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure.
Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conut
quelque esprance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle
n'et pas mme souhait d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il
devait  la perte de son pre; mais il y a dans le sentiment mme des
regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tcher de faire
connatre  ceux qui n'en ont encore prouv que les amertumes: c'est le
seul bien qu'on puisse leur faire.

Arrtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui
reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain
clbre; c'est celui de Ccilia Mtella, jeune fille  qui son pre a
fait lever ce monument.--Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui
meurent dans les bras de leur pre, et qui reoivent la mort dans le
sein qui leur donna la vie! la mort elle-mme alors perd son aiguillon
pour eux.

--Oui, dit Corinne avec motion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins!
Voyez, on a sculpt des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui
d'une femme; mais les filles des hros peuvent avoir sur leurs tombes
les trophes de leur pre: c'est une belle union que celle de
l'innocence et de la valeur. Il y a une lgie de Properce, qui peint
mieux qu'aucun autre crit de l'antiquit cette dignit des femmes chez
les Romains, plus imposante et plus pure que l'clat mme dont elles
jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornlie, morte dans sa
jeunesse, adresse  son poux les adieux et les consolations les plus
touchantes, et l'on y sent presque  chaque mot tout ce qu'il y a de
respectable et de sacr dans les liens de famille. Le noble orgueil
d'une vie sans tache se peint dans cette posie majestueuse des Latins,
dans cette posie noble et svre comme les matres du monde. _Oui_, dit
Cornlie, _aucune tache n'a souill ma vie: depuis l'hymen jusqu'au
bcher, j'ai vcu pure entre les deux flambeaux._ Quelle admirable
expression! s'cria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne
d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite
unit dans sa destine, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est
assez pour une vie.

En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un
sentiment cruel, un soupon pnible s'empara du coeur d'Oswald.
Corinne, s'cria-t-il, Corinne! votre me dlicate n'a-t-elle rien  se
reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir  vous,
n'aurais-je point de rivaux dans le pass? pourrais-je tre fier de mon
choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?--Je
suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aim, rpondit Corinne;
que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner  vous avouer qu'avant de
vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intrt qu'on
m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le coeur de l'homme une piti divine
pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment,
aurait fait commettre! En achevant ces mots, une rougeur modeste
couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans
le regard de Corinne une expression de repentir et de timidit qui ne
lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du
ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra
contre son coeur, et se mit  genoux devant elle, sans rien prononcer,
sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui
laissait tout esprer.

Croyez-moi, dit Corinne  lord Nelvil, ne formons point de plan pour
les annes qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore
ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc
au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire  l'avenir?--Non, s'cria
lord Nelvil, non, je ne crois point  l'avenir qui nous sparerait! Ces
quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus
maintenant que par vous. Corinne ne rpondit rien  ces douces paroles,
mais elle les recueillit religieusement dans son coeur; elle craignait
toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul
l'occupait, d'exciter Oswald  dclarer ses projets avant qu'une plus
longue habitude lui rendt la sparation impossible. Souvent mme elle
dirigeait  dessein son attention vers les objets extrieurs; comme
cette sultane des contes arabes, qui cherchait  captiver par mille
rcits divers l'intrt de celui qu'elle aimait, afin d'loigner la
dcision de son sort jusqu'au moment o les charmes de son esprit
remportrent la victoire.


CHAPITRE II

Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les
_Columbarium_, o les esclaves sont runis  leurs matres, o l'on voit
dans un mme tombeau tout ce qui vcut par la protection d'un seul homme
ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui,
consacres jadis aux soins de sa beaut, luttaient pour elle contre le
temps, et disputaient aux annes quelques-uns de ses charmes, sont
places  ct d'elle dans de petites urnes. On croit voir une
collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins
silencieux que son cortge. A peu de distance de l, l'on aperoit un
champ o les vestales infidles  leurs voeux taient enterres
vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement
tolrante.

Je ne vous mnerai point aux catacombes, dit Corinne  lord Nelvil,
quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie
Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet
asile des chrtiens perscuts a quelque chose de si sombre et de si
terrible, que je ne puis me rsoudre  y retourner: ce n'est pas cette
mlancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le
cachot prs du spulcre, c'est le supplice de la vie  ct des horreurs
de la mort. Sans doute on se sent pntr d'admiration pour les hommes
qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette
vie souterraine, et se sont ainsi spars entirement du soleil et de la
nature; mais l'me est si mal  l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut
rsulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la cration; il
faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans
l'ordre habituel de la destine; et de certaines exceptions violentes et
redoutables peuvent tonner la pense, mais effrayent tellement
l'imagination, que la disposition habituelle de l'me ne saurait y
gagner. Allons plutt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius:
les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette
pyramide, et c'est un doux asile, tolrant et libral.--Oui, rpondit
Oswald, c'est l que plusieurs de mes compatriotes ont trouv leur
dernier sjour. Allons-y; peut-tre est-ce ainsi du moins que je ne vous
quitterai jamais. Corinne frmit  ces mots, et sa main tremblait en
s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. Je suis mieux, reprit-il, bien
mieux depuis que je vous connais. Et le visage de Corinne fut clair
de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.

Cestius prsidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans
l'histoire, mais il est illustr par son tombeau. La pyramide massive
qui le renferme dfend sa mort de l'oubli qui a tout  fait effac sa
vie. Aurlien, craignant qu'on ne se servt de cette pyramide comme
d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs,
qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme
l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent,
par leur forme, la flamme qui s'lve sur un bcher. Ce qu'il y a de
certain, c'est que cette forme mystrieuse attire les regards et donne
un caractre pittoresque  tous les points de vue dont elle fait partie.
En face de cette pyramide est le mont Testace, sous lequel il y a des
grottes extrmement fraches, o l'on donne des festins pendant l't.
Les festins,  Rome, ne sont point troubls par la vue des tombeaux. Les
pins et les cyprs qu'on aperoit de distance en distance dans la riante
campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce
contraste produit le mme effet que les vers d'Horace,

    _. . . . . . . . . . Moriture Delli,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Linquenda tellus, et domus, et placens
    Uxor[11],_

au milieu des posies consacres  toutes les jouissances de la terre.
Les anciens ont toujours senti que l'ide de la mort a sa volupt;
l'amour et les ftes la rappellent, et l'motion d'une joie vive semble
s'accrotre par l'ide mme de la brivet de la vie.

  [11] Dellius, il faut mourir... il faut quitter la terre, et ta
    demeure, et ton pouse chrie.

Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en ctoyant
les bords du Tibre. Jadis il tait couvert de vaisseaux et bord de
palais; jadis ses inondations mmes taient regardes comme des
prsages: c'tait le fleuve-prophte, la divinit tutlaire de Rome.
Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est
solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux
monuments des arts, les plus admirables statues ont t jetes dans le
Tibre, et sont caches sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher,
on ne le dtournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les
chefs-d'oeuvre du gnie humain sont peut-tre l, devant nous, et qu'un
oeil plus perant les verrait  travers les ondes, l'on prouve je ne
sais quelle motion, qui sans cesse renat  Rome sous diverses formes,
et fait trouver une socit pour la pense dans les objets physiques,
muets partout ailleurs.


CHAPITRE III

Raphal a dit que Rome moderne tait presque en entier btie avec les
dbris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas
sans tre frapp de quelques restes de l'antiquit. L'on aperoit les
_murs ternels_, selon l'expression de Pline,  travers l'ouvrage des
derniers sicles: les difices de Rome portent presque tous une
empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la
physionomie des ges. Depuis les trusques jusqu' nos jours, depuis ces
peuples plus anciens que les Romains mmes, et qui ressemblent aux
gyptiens par la solidit de leurs travaux et la bizarrerie de leurs
dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste
manir comme les potes italiens au dix-septime sicle, on peut
observer l'esprit humain  Rome dans les diffrents caractres des arts,
des difices et des ruines. Le moyen ge et le sicle brillant des
Mdicis reparaissent  nos yeux par leurs oeuvres; et cette tude du
pass, dans les objets prsents  nos regards, nous fait pntrer le
gnie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystrieux,
qui n'tait connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore
ncessaire d'tre initi dans le secret de cette ville. Ce n'est pas
simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde,
figure par divers emblmes et reprsente sous diverses formes.

Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord
les difices de Rome moderne, et qu'ils rserveraient pour un autre
temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle
renferme. Peut-tre, sans s'en rendre raison, Corinne dsirait-elle de
renvoyer le plus qu'il tait possible ce qu'on ne peut se dispenser de
connatre  Rome: car qui l'a jamais quitte sans avoir contempl
l'Apollon du Belvdre et les tableaux de Raphal! Cette garantie, toute
faible qu'elle tait, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait  son
imagination. Y a-t-il de la fiert, dira-t-on,  vouloir retenir ce
qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais
plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle
que soit la cause qui nous assure la prsence de l'objet qui nous est
cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanit
dans un certain genre de fiert; et si des charmes gnralement admirs,
tels que ceux de Corinne, ont un vritable avantage, c'est qu'ils
permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on prouve, plus
encore que dans celui qu'on inspire.

Corinne et lord Nelvil recommencrent leurs courses par les glises les
plus remarquables entre les nombreuses glises de Rome: elles sont
toutes dcores par les magnificences antiques; mais quelque chose de
sombre et de bizarre se mle  ces beaux marbres,  ces ornements de
fte enlevs aux temples paens. Les colonnes de porphyre et de granit
taient en si grand nombre  Rome, qu'on les a prodigues presque sans y
attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette glise fameuse
par les conciles qui y ont t tenus, on trouve une telle quantit de
colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un
mastic de pltre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces
richesses y avait rendu indiffrent!

Quelques-unes de ces colonnes taient dans le tombeau d'Adrien, d'autres
au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des
oies qui ont sauv le peuple romain: ces colonnes soutiennent des
ornements gothiques, et quelques-unes des ornements  la manire des
Arabes. L'urne d'Agrippa recle les cendres d'un pape; car les morts
eux-mmes ont cd la place  d'autres morts, et les tombeaux ont
presque aussi souvent chang de matres que la demeure des vivants.

Prs de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transport, dit-on,
de Jrusalem  Rome. On ne peut le monter qu' genoux. Csar lui-mme et
Claude montrent aussi  genoux l'escalier qui conduisait au temple de
Jupiter Capitolin. A ct de Saint-Jean-de-Latran est le baptistre o
l'on dit que Constantin fut baptis. Au milieu de la place l'on voit un
oblisque qui est peut-tre le plus ancien monument qui soit dans le
monde; un oblisque contemporain de la guerre de Troie! un oblisque que
le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrter en son
honneur l'incendie d'une ville! un oblisque pour lequel un roi mit en
gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver
miraculeusement du fond de l'gypte jusqu'en Italie; ils dtournrent le
Nil de son cours pour qu'il allt le chercher et le transportt jusqu'
la mer. Cet oblisque est encore couvert des hiroglyphes qui gardent
leur secret depuis tant de sicles, et dfient jusqu' ce jour les plus
savantes recherches. Les Indiens, les gyptiens, l'antiquit de
l'antiquit, nous seraient peut-tre rvls par ces signes. Le charme
merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beaut relle de ses
monuments, mais l'intrt qu'ils inspirent en excitant  penser; et ce
genre d'intrt s'accrot chaque jour par chaque tude nouvelle.

Une des glises les plus singulires de Rome, c'est Saint-Paul: son
extrieur est celui d'une grange mal btie, et l'intrieur est orn par
quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite,
qu'on croit qu'elles appartiennent  un temple d'Athnes dcrit par
Pausanias. Cicron dit: _Nous sommes entours des vestiges de
l'histoire._ S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant?

Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont
tellement prodigus dans les glises de la ville moderne, qu'il en est
une (Sainte-Agns) o des bas-reliefs retourns servent de marches  un
escalier, sans qu'on se soit donn la peine de savoir ce qu'ils
reprsentent. Quel tonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si
l'on avait laiss les colonnes, les marbres, les statues,  la place
mme o ils ont t trouvs! la ville ancienne presque en entier serait
encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?

Les palais des grands seigneurs sont extrmement vastes, d'une
architecture souvent trs-belle, et toujours imposante; mais les
ornements de l'intrieur sont rarement de bon got, et l'on n'y a point
l'ide de ces appartements lgants que les jouissances perfectionnes
de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des
princes romains sont dsertes et silencieuses; les paresseux habitants
de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres
inaperues, et laissent les trangers parcourir leurs magnifiques
galeries, o les plus beaux tableaux du sicle de Lon X sont runis.
Ces grands seigneurs romains sont aussi trangers maintenant au luxe
pompeux de leurs anctres, que ces anctres l'taient eux-mmes aux
vertus austres des Romains de la rpublique. Les maisons de campagne
donnent encore davantage l'ide de cette solitude, de cette indiffrence
des possesseurs au milieu des plus admirables sjours du monde. On se
promne dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un matre.
L'herbe crot au milieu des alles; et, dans ces mmes alles
abandonnes, les arbres sont taills artistement selon l'ancien got qui
rgnait en France: singulire bizarrerie, que cette ngligence du
ncessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent
surpris  Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du got
qu'ont les Italiens pour les ornements manirs, eux qui ont sans cesse
sous les yeux la noble simplicit de l'antique. Ils aiment ce qui est
brillant, plutt que ce qui est lgant et commode. Ils ont en tout
genre les avantages et les inconvnients de ne point vivre
habituellement en socit. Leur luxe est pour l'imagination plutt que
pour la jouissance: isols qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent
redouter l'esprit de moquerie, qui pntre rarement  Rome dans les
secrets de la maison; et l'on dirait souvent,  voir le contraste du
dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs
d'Italie arrangent leurs demeures pour blouir les passants, mais non
pour y recevoir des amis.

Aprs avoir parcouru les glises et les palais, Corinne conduisit Oswald
dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des
arbres magnifiques. On voit de l, dans l'loignement, la chane des
Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche
et les dessine d'une manire singulirement pittoresque. Oswald et
Corinne restrent dans ce lieu quelque temps pour goter le charme du
ciel et la tranquillit de la nature. On ne peut avoir l'ide de cette
tranquillit singulire, quand on n'a pas vcu dans les contres
mridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus lger
souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilit
parfaite; les animaux eux-mmes partagent l'indolence inspire par le
beau temps;  midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches,
ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en
agitations inutiles et passagres; tout dort, jusqu'au moment o les
orages, o les passions rveillent la nature vhmente qui sort avec
imptuosit de son propre repos.

Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts,
qui ajoutent encore  l'illusion qui fait dj la douceur du climat
pendant l'hiver. Des pins d'une lgance particulire, larges et touffus
vers le sommet, et rapprochs l'un de l'autre, forment comme une espce
de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez
haut pour l'apercevoir. Les arbres infrieurs sont placs  l'abri de
cette vote de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome,
et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, plac sur
une hauteur, sert de point de vue  distance, et l'on a toujours un
sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses
perspectives de Rome, ce dput de l'Afrique, cette image d'un midi plus
brlant encore que celui de l'Italie, et qui rveille tant d'ides et de
sensations nouvelles.

Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne
dont ils taient environns, que la nature en Italie fait plus rver que
partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec
l'homme, et que le Crateur s'en sert comme d'un langage entre la
crature et lui.--Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui
sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon
coeur, qui me rend sensible  tout ce que je vois? Vous me rvlez les
penses et les motions que les objets extrieurs peuvent faire natre.
Je ne vivais que dans mon coeur, vous avez rveill mon imagination.
Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez  connatre ne
m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant
que votre voix.--Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui
durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas
durer plus que lui!

Oswald et Corinne terminrent leur voyage de Rome par la Villa Borghse,
celui de tous les jardins et de tous les palais romains o les
splendeurs de la nature et des arts sont rassembles avec le plus de
got et d'clat. On y voit des arbres de toutes les espces, et des eaux
magnifiques. Une runion incroyable de statues, de vases, de sarcophages
antiques, se mlent avec la fracheur de la jeune nature du Sud. La
mythologie des anciens y semble ranime. Les naades sont places sur le
bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux
sous des ombrages lysens; la statue d'Esculape est au milieu d'une
le; celle de Vnus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient
se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au sicle d'Auguste.
Les chefs-d'oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une
magnificence  jamais nouvelle. On aperoit de loin,  travers les
arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les
longues arcades, dbris des aqueducs qui transportaient les sources des
montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est l pour la pense, pour
l'imagination, pour la rverie. Les sensations les plus pures se
confondent avec les plaisirs de l'me, et donnent l'ide d'un bonheur
parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce sjour ravissant n'est-il
pas habit? l'on vous rpond que le mauvais air (_la cattiva aria_) ne
permet pas d'y vivre pendant l't.

Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le sige de Rome; il avance chaque
anne quelques pas de plus, et l'on est forc d'abandonner les plus
charmantes habitations  son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans
la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrit de
l'air; et c'est peut-tre pour cela que les anciens Romains avaient
consacr les bois aux desses, afin de les faire respecter par le
peuple. Maintenant des forts sans nombre ont t abattues: pourrait-il
en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifis pour que
l'avidit s'abstnt de les dvaster? Le mauvais air est le flau des
habitants de Rome, et menace la ville d'une entire dpopulation; mais
il ajoute peut-tre encore  l'effet que produisent les superbes jardins
qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait
sentir par aucun signe extrieur: vous respirez un air qui semble pur et
qui est trs-agrable; la terre est riante et fertile; une fracheur
dlicieuse vous repose le soir des chaleurs brlantes du jour: et tout
cela, c'est la mort!

J'aime, disait Oswald  Corinne, ce danger mystrieux, invisible, ce
danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est,
comme je le crois, qu'un appel  une existence plus heureuse, pourquoi
le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle
rafrachissant du soir, ne seraient-ils pas chargs de nous en apporter
la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les
manires  la conservation de la vie humaine; mais la nature a des
secrets que l'imagination seule peut pntrer; et je conois facilement
que les habitants et les trangers ne se dgotent point de Rome par le
genre de pril que l'on y court pendant les plus belles saisons de
l'anne.




LIVRE SIXIME

MOEURS ET CARACTRE DES ITALIENS


CHAPITRE PREMIER

L'irrsolution du caractre d'Oswald, augmente par ses malheurs, le
portait  craindre tous les partis irrvocables. Il n'avait pas mme
os, dans son incertitude, demander  Corinne le secret de son nom et de
sa destine, et cependant son amour pour elle acqurait chaque jour de
nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans motion; il pouvait 
peine, au milieu de la socit, s'loigner, mme pour un instant, de la
place o elle tait assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentt;
elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaiet dont le reflet ne
se peignt sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en
aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu
avec la manire de vivre des Anglais, combien elle diffrait de l'ide
que son pre s'tait forme de celle qu'il lui convenait d'pouser; et
ce qu'il disait  Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte
que ces rflexions faisaient natre en lui.

Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant
cot de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prtait elle-mme  ce
qu'il n'y et point entre eux d'explication dcisive; et comme elle
avait dans le caractre assez d'imprvoyance, elle tait heureuse du
prsent tel qu'il tait, quoiqu'il lui ft impossible de savoir ce qui
devait en arriver.

Elle s'tait entirement spare du monde pour se consacrer  son
sentiment pour Oswald. Mais  la fin, blesse de son silence sur leur
avenir, elle rsolut d'accepter une invitation pour un bal o elle tait
vivement dsire. Rien n'est plus indiffrent  Rome que de quitter la
socit et d'y reparatre tour  tour, selon que cela convient: c'est le
pays o l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le
_commrage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, 
moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle  son amour ou 
son ambition. Les Romains ne s'inquitent pas plus de la conduite de
leurs compatriotes que de celle des trangers qui passent et repassent
dans leur ville, rendez-vous des Europens. Quand lord Nelvil sut que
Corinne allait au bal, il en prouva de l'humeur. Il avait cru voir en
elle depuis quelque temps une disposition mlancolique qui sympathisait
avec la sienne; tout  coup elle lui parut vivement occupe de la danse,
de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait
anime par la perspective d'une fte. Corinne n'tait pas une personne
frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjugue par son amour
pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle
savait par exprience que la rflexion et les sacrifices ont moins de
pouvoir sur les caractres passionns que la distraction, et elle
pensait que la raison ne consiste pas  triompher de soi selon les
rgles, mais comme on le peut.

Il faut, disait-elle  lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention,
il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui
puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas
encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber
tout autre intrt et toute autre ide.--Vous voulez donc cesser de
m'aimer? reprit Oswald.--Non, rpondit Corinne; mais ce n'est que dans
la vie domestique qu'il peut tre doux de se sentir ainsi domine par
une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de
mon imagination, pour soutenir l'clat de la vie que j'ai adopte, cela
me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me
sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette
gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les
sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destins l'un
 l'autre, fltrir  jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me
contenter. Lord Nelvil ne rpondit point, parce qu'il fallait, en
exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui
inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant,
et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en cott beaucoup d'y aller.

C'tait la premire fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande
assemble; et le tumulte d'une fte lui causa une telle impression de
tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle  ct de celle du bal,
la tte appuye sur sa main, et ne cherchant pas mme  voir danser
Corinne. Il coutait cette musique de danse, qui, comme toutes les
musiques, fait rver, bien qu'elle ne semble destine qu' la joie. Le
comte d'Erfeuil arriva, tout enchant d'un bal, d'une assemble, d'une
socit nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. J'ai fait
ce que j'ai pu, dit-il  lord Nelvil, pour trouver quelque intrt  ces
ruines dont on parle tant  Rome; je ne vois rien de beau dans cela:
c'est un prjug que l'admiration de ces dbris couverts de ronces. J'en
dirai mon avis quand je reviendrai  Paris, car il est temps que ce
prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe,
subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces
tronons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne
peut admirer qu' force d'rudition. Un plaisir qu'il faut acheter par
tant d'tudes ne me parat pas bien vif en lui-mme; car, pour tre ravi
par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de plir sur les
livres. Lord Nelvil ne rpondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea
de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. Au milieu
d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une
manire srieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A
la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous,
j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a
beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente lgret; la vie
doit tre prise comme cela.--Vous avez peut-tre raison, reprit Oswald;
mais c'est par nature et non par rflexion, que vous tes ainsi, et
voil pourquoi votre manire d'tre ne convient qu' vous.

Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y
entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avana jusqu' la
porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure,
qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de
Naples, pleine de grce et d'originalit. Les amis de Corinne le lui
demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui tonna assez
le comte d'Erfeuil, accoutum qu'il tait aux refus par lesquels il est
d'usage de faire prcder le consentement. Mais, en Italie, on ne
connat pas ce genre de grces, et chacun croit tout simplement plaire
davantage  la socit en s'empressant de faire ce qu'elle dsire.
Corinne aurait invent cette manire naturelle, si dj elle n'avait pas
t en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal tait lgant et
lger; ses cheveux taient rassembls dans un filet de soie 
l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus
sduisante que jamais. Oswald en fut troubl; il combattait contre
lui-mme; il s'indignait d'tre captiv par des charmes dont il devait
se plaindre, puisque, loin de songer  lui plaire, c'tait presque pour
chapper  son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui
peut rsister aux sductions de la grce? Ft-elle mme ddaigneuse,
elle serait encore toute-puissante; et ce n'tait assurment pas la
disposition de Corinne. Elle aperut lord Nelvil, rougit, et ses yeux
avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.

Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes.
Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de
grce  l'assemble; et, tournant lgrement sur elle-mme, elle prit le
tambour de basque que le prince d'Amalfi lui prsentait. Elle se mit 
danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements
avaient une souplesse, une grce, un mlange de pudeur et de volupt,
qui pouvaient donner l'ide de la puissance que les bayadres exercent
sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, potes
avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les
pas caractriss et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux
regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que
reprsentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un lger
mouvement de ses bras, en plaant son tambour de basque tantt au-dessus
de sa tte, tantt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre
parcourait les grelots avec une incroyable dextrit, elle rappelait les
danseuses d'Herculanum, et faisait natre successivement une foule
d'ides nouvelles pour le dessin et la peinture.

Ce n'tait point la danse franaise, si remarquable par l'lgance et la
difficult des pas; c'tait un talent qui tenait de beaucoup plus prs 
l'imagination et au sentiment. Le caractre de la musique tait exprim
tour  tour par la prcision et la mollesse des mouvements. Corinne, en
dansant, faisait passer dans l'me des spectateurs ce qu'elle prouvait,
comme si elle avait improvis, comme si elle avait jou de la lyre, ou
dessin quelques figures; tout tait langage pour elle: les musiciens,
en la regardant, s'animaient  mieux faire sentir le gnie de leur art;
et je ne sais quelle joie passionne et quelle sensibilit d'imagination
lectrisait  la fois tous les tmoins de cette danse magique, et les
transportait dans une existence idale, o l'on rve un bonheur qui
n'est pas de ce monde.

Il y a un moment dans cette danse napolitaine o la femme se met 
genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en matre, mais en
vainqueur. Quel tait dans ce moment le charme de la dignit de Corinne!
comme  genoux elle tait souveraine! Et quand elle se releva, en
faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale arienne, elle
semblait anime par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beaut,
qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour tre
heureuse. Hlas! il n'en tait pas ainsi; mais Oswald le craignait, et
soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succs l'et
spare de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette  genoux  son
tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant
se surpassa encore, s'il tait possible; sa course tait si lgre en
parcourant deux ou trois fois le mme cercle, que ses pieds, chausss en
brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidit de l'clair; et
quand elle leva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et
que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les
hommes taient tents de se mettre  genoux comme lui: tous, except
lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrire; et le comte
d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne.
Quant aux Italiens qui taient l, ils ne pensaient point  se faire
remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils
l'prouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitus  la socit et
 l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils
produisent; ils ne se laissent jamais dtourner de leur plaisir par la
vanit, ni de leur but par les applaudissements.

Corinne tait charme de son succs, et remerciait tout le monde avec
une grce pleine de simplicit. Elle tait contente d'avoir russi, et
le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce
qui l'occupait surtout, c'tait le dsir de traverser la foule pour
arriver jusqu' la porte contre laquelle Oswald tait appuy. Elle y
arriva enfin, et s'arrta un moment pour attendre un mot de lui.
Corinne, lui dit-il en s'efforant de cacher son trouble, son
enchantement et sa peine; Corinne, voil bien des hommages, voil bien
des succs! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il
un ami courageux et sr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain
tumulte des applaudissements devrait-il suffire  une me telle que la
vtre?


CHAPITRE II

La foule empcha Corinne de rpondre  lord Nelvil. On allait souper, et
chaque _cavaliere servente_ se htait de s'asseoir  ct de sa dame.
Une trangre arriva; et, ne trouvant plus de place, aucun homme,
except lord Nelvil et le comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce
n'tait ni par impolitesse ni par gosme qu'aucun Romain ne s'tait
lev; mais l'ide que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et
du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un instant leur dame.
Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrire la chaise
de leurs belles, prts  les servir au moindre signe. Les dames ne
parlaient qu' leurs cavaliers; les trangers erraient en vain autour de
ce cercle, o personne n'avait rien  leur dire; car les femmes ne
savent pas en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en
amour qu'un succs d'amour-propre; elles n'ont envie de plaire qu'
celui qu'elles aiment; il n'y a point de sduction d'esprit avant celle
du coeur ou des yeux; les commencements les plus rapides sont suivis
quelquefois par un sincre dvouement, et mme une trs-longue
constance. L'infidlit est en Italie blme plus svrement dans un
homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres
diffrents, suivent la mme femme, qui les mne avec elle, sans se
donner quelquefois mme la peine de dire leur nom au matre de la maison
qui les reoit: l'un est le prfr, l'autre celui qui aspire  l'tre,
un troisime s'appelle le souffrant (_il patito_); celui-l est tout 
fait ddaign, mais on lui permet cependant de faire le service
d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens
du peuple seuls ont encore conserv la coutume des coups de poignard. Il
y a dans ce pays un bizarre mlange de simplicit et de corruption, de
dissimulation et de vrit, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et
de force, qui s'explique par une observation constante: c'est que les
bonnes qualits viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanit, et
les mauvaises de ce qu'on y fait beaucoup pour l'intrt, soit que cet
intrt tienne  l'amour,  l'ambition ou  la fortune.

Les distinctions de rang font en gnral peu d'effet en Italie; ce n'est
point par philosophie, mais par facilit de caractre et familiarit de
moeurs, qu'on y est peu susceptible des prjugs aristocratiques; et
comme la socit ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout.

Aprs le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de
hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et pas un mot n'tait
prononc dans cette chambre nagure si bruyante. Les peuples du Midi
passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos; c'est
encore un des contrastes de leur caractre, que la paresse unie 
l'activit la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se
garder de juger au premier coup d'oeil, car les qualits comme les
dfauts les plus opposs se trouvent en eux: si vous les voyez prudents
dans tel instant, il se peut que dans un autre ils se montrent les plus
audacieux des hommes; s'ils sont indolents, c'est peut-tre qu'ils se
reposent d'avoir agi, ou se prparent pour agir encore; enfin ils ne
perdent aucune force de l'me dans la socit, et toutes s'amassent en
eux pour les circonstances dcisives.

Dans cette assemble de Rome o se trouvaient Oswald et Corinne, il y
avait des hommes qui perdaient des sommes normes au jeu, sans qu'on pt
l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie: ces mmes hommes
auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus anims,
s'ils avaient racont quelques faits de peu d'importance. Mais quand les
passions arrivent  un certain degr de violence, elles craignent les
tmoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilit.

Lord Nelvil avait conserv un ressentiment amer de la scne du bal; il
croyait que les Italiens, et leur manire anime d'exprimer
l'enthousiasme, avaient dtourn de lui, du moins pour un moment,
l'intrt de Corinne. Il en tait trs-malheureux; mais sa fiert lui
conseillait de le cacher, ou de le tmoigner seulement en montrant du
ddain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui
proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de
venir s'asseoir  ct d'elle. Oswald tait inquiet de compromettre
Corinne, en passant ainsi la soire seul avec elle en prsence de tout
le monde. Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de
nous; c'est l'usage ici de ne faire en socit que ce qui plat; il n'y
a pas une convenance tablie, pas un gard exig: une politesse
bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gne les uns pour les
autres. Ce n'est srement pas un pays o la libert subsiste telle que
vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite
indpendance sociale.--C'est--dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre
aucun respect pour les moeurs.--Au moins, interrompit Corinne, aucune
hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: _Le moindre des dfauts d'une
femme galante est de l'tre._ En effet, quels que soient les torts des
femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage
n'y est pas assez respect, c'est du consentement des deux poux.

--Ce n'est point la sincrit qui est la cause de ce genre de franchise,
rpondit Oswald, mais l'indiffrence pour l'opinion publique. En
arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je
la donnai  mon domestique de place pour la porter; il me dit:
_Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait  rien; car la
princesse ne voit personne, elle est_ INNAMORATA; et cet tat d'tre
INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette
publicit n'est point excuse par une passion extraordinaire; plusieurs
attachements se succdent ainsi, et sont galement connus. Les femmes
mettent si peu de mystre  cet gard, qu'elles avouent leurs liaisons
avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs
poux. Aucun sentiment profond ni dlicat ne se mle, on le croit
aisment,  cette mobilit sans pudeur. Aussi, dans cette nation o l'on
ne pense qu' l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y
est si rapide, si public, qu'il ne prte  aucun genre de dveloppement,
et que, pour peindre vritablement les moeurs gnrales  cet gard, il
faudrait commencer et finir dans la premire page. Pardon, Corinne,
s'cria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous tes
Italienne, cette ide devrait me dsarmer. Mais l'une des causes de
votre grce incomparable, c'est la runion de tous les charmes qui
caractrisent les diffrentes nations. Je ne sais dans quel pays vous
avez t leve; mais certainement vous n'avez point pass toute votre
vie en Italie: peut-tre est-ce en Angleterre mme... Ah! Corinne, si
cela tait vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la
pudeur et de la dlicatesse, pour venir ici, o non-seulement la vertu,
mais l'amour mme est si mal connu? On le respire dans l'air, mais
pntre-t-il dans le coeur? Les posies dans lesquelles l'amour joue un
si grand rle ont beaucoup de grce, beaucoup d'imagination; elles sont
ornes par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et
voluptueuses. Mais o trouverez-vous ce sentiment mlancolique et tendre
qui anime notre posie? Que pourriez-vous comparer  la scne de
Belvidera et de son poux dans Otway;  Romo, dans Shakspeare; enfin
surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps,
lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de
l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et l o il
n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce
pas ce bonheur qui est le but de la passion du coeur, comme la
possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et
belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualits de l'me et de
l'esprit ne fixent pas la prfrence? et ces qualits, que font-elles
dsirer? le mariage, c'est--dire l'association de tous les sentiments
et de toutes les penses. L'amour illgitime, quand malheureusement il
existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du
mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goter chez soi, et
l'infidlit mme est plus morale en Angleterre que le mariage en
Italie.

Ces paroles taient dures, elles blessrent profondment Corinne; et se
levant aussitt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre,
et retourna subitement chez elle. Oswald fut au dsespoir d'avoir
offens Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succs du
bal, qui s'tait trahie par les paroles qui venaient de lui chapper. Il
la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le
lendemain matin encore inutilement, sa porte tait ferme. Ce refus
prolong de recevoir lord Nelvil n'tait pas dans le caractre de
Corinne; mais elle tait douloureusement afflige de l'opinion qu'il
avait tmoigne sur les Italiennes, et cette opinion mme lui faisait
une loi de cacher  l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui
l'entranait.

Oswald, de son ct, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans
cette circonstance avec la simplicit qui lui tait naturelle, et il se
confirmait toujours davantage dans le mcontentement que le bal lui
avait caus; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter
contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes taient
svres, et le mystre qui enveloppait la vie passe de celle qu'il
aimait lui causait une grande douleur. Les manires de Corinne lui
paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animes
par le dsir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse
et de rserve dans les discours et dans le maintien, mais trop
d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald tait un homme sduit,
entran, mais conservant au dehors de lui-mme un opposant qui
combattait ce qu'il prouvait. Cette situation porte souvent 
l'amertume. On est mcontent de soi-mme et des autres. L'on souffre, et
l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du
moins d'amener une explication violente qui fasse triompher compltement
l'un des deux sentiments qui dchirent le coeur.

C'est dans cette disposition que lord Nelvil crivit  Corinne. Sa
lettre tait amre et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements
confus le portaient  l'envoyer: il tait si malheureux par ses combats,
qu'il voulait  tout prix une circonstance quelconque qui pt les
terminer.

Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil tait
venu lui raconter, contribua peut-tre encore  rendre ses expressions
plus pres. On rpandait dans Rome que Corinne pouserait le prince
d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser
que le bal tait la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada
qu'elle l'avait reu chez elle le matin du jour o il n'avait pu
lui-mme tre admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de
jalousie, il satisfit son mcontentement secret en dnigrant la nation
pour laquelle il voyait avec tant de peine la prdilection de Corinne.


CHAPITRE III

  LETTRE D'OSWALD A CORINNE.

  Ce 24 janvier 1795.

  Vous refusez de me voir; vous tes offense de notre conversation
  d'avant-hier; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre 
  l'avenir chez vous que vos compatriotes: vous voulez expier
  apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d'une autre
  nation. Cependant, loin de me repentir d'avoir parl avec sincrit
  sur les Italiennes,  vous que, dans mes chimres, je voulais
  considrer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus de force
  encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignit, si vous voulez
  faire choix d'un poux au milieu de la socit qui vous environne. Je
  ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mriter; il
  n'en est pas un qui vous honort par son alliance, de quelque titre
  qu'il vous revtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que
  les femmes; car ils ont les dfauts des femmes, et les leurs propres
  en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables d'amour, ces
  habitants du Midi, qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si
  dcids au bonheur? N'avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois
  dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant
  sa femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se dbarrasser
  le plus tt possible, et des morts, et de l'ide de la mort. Les
  crmonies des funrailles sont accomplies par les prtres, comme les
  soins de l'amour sont observs par les _cavaliers servants_. Les rites
  et l'habitude ont tout prescrit d'avance, les regrets et
  l'enthousiasme n'y sont pour rien. Enfin, et c'est l surtout ce qui
  dtruit l'amour, les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux
  femmes; elles ne leur savent aucun gr de leur soumission, parce
  qu'ils n'ont aucune fermet de caractre, aucune occupation srieuse
  dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre social se montrent
  dans toute leur beaut, que l'homme soit protecteur et la femme
  protge, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu'il dfend, et
  respecte la divinit sans pouvoir qui, comme ses dieux pnates, porte
  bonheur  sa maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le
  sultan, et les hommes le srail.

  Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractre des femmes. Un
  proverbe italien dit: _Qui ne sait pas feindre ne sait vas vivre._
  N'est-ce pas l un proverbe de femme? et en effet, dans un pays o il
  n'y a ni carrire militaire, ni institution libre, comment un homme
  pourrait-il se former  la dignit et  la force? Aussi tournent-ils
  tout leur esprit vers l'habilet; ils jouent la vie comme une partie
  d'checs, dans laquelle le succs est tout. Ce qui leur reste des
  souvenirs de l'antiquit, c'est quelque chose de gigantesque dans les
  expressions et dans la magnificence extrieure; mais,  ct de cette
  grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus
  vulgaire dans les gots et de plus misrablement nglig dans la vie
  domestique. Est-ce l, Corinne, la nation que vous devez prfrer 
  toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements vous sont
  si ncessaires, que toute autre destine vous paratrait silencieuse 
  ct de ces _bravos_ retentissants? Qui pourrait se flatter de vous
  rendre heureuse en vous arrachant  ce tumulte? Vous tes une personne
  inconcevable: profonde dans vos sentiments, et lgre dans vos gots;
  indpendante par la fiert de votre me, et cependant asservie par le
  besoin de distractions; capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de
  tous. Vous tes une magicienne, qui inquitez et rassurez
  alternativement; qui vous montrez sublime, et disparaissez tout  coup
  de cette rgion o vous tes seule, pour vous confondre dans la foule.
  Corinne, Corinne, on ne peut s'empcher de vous redouter en vous
  aimant!

  OSWALD.

Corinne, en lisant cette lettre, fut offense des prjugs haineux
qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur
de deviner qu'il tait irrit de la fte, et de ce qu'elle s'tait
refuse  le recevoir depuis la conversation du souper: cette rflexion
adoucit un peu l'impression pnible que lui faisait sa lettre. Elle
hsita quelque temps, ou du moins crut hsiter sur la conduite qu'elle
devait tenir envers lui. Son sentiment l'entranait  le revoir; mais il
lui tait extrmement pnible qu'il pt s'imaginer qu'elle dsirait de
l'pouser, bien que la fortune ft au moins gale, et qu'elle pt, en
rvlant son nom, montrer qu'il n'tait en rien infrieur  celui de
lord Nelvil. Nanmoins, ce qu'il y avait de singulier et d'indpendant
dans le genre de vie qu'elle avait adopt devait lui inspirer de
l'loignement pour le mariage; et srement elle en aurait repouss
l'ide, si son sentiment ne l'et pas aveugle sur toutes les peines
qu'elle aurait  souffrir en pousant un Anglais, et en renonant 
l'Italie.

On peut abdiquer la fiert dans tout ce qui tient au coeur; mais ds que
les convenances ou les intrts du monde se prsentent de quelque
manire pour obstacle, ds qu'on peut supposer que la personne qu'on
aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant  vous, il n'est plus
possible de lui montrer  cet gard aucun abandon de sentiment. Corinne,
nanmoins, ne pouvant se rsoudre  rompre avec Oswald, voulut se
persuader qu'elle pourrait le voir dsormais, et lui cacher l'amour
qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans cette intention qu'elle se
fit une loi, dans sa lettre, de rpondre seulement  ses accusations
injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce
sujet comme si c'tait le seul qui l'intresst. Peut-tre la meilleure
manire dont une femme d'un esprit suprieur peut reprendre sa froideur
et sa dignit, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pense comme dans
un asile.


  CORINNE A LORD NELVIL.

  Ce 25 janvier 1795.

  Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais point
  de me justifier: mon caractre est tellement facile  connatre, que
  celui qui ne me comprendrait pas de lui-mme ne me comprendrait pas
  davantage par l'explication que je lui en donnerais. La rserve pleine
  de vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grce des femmes
  franaises, servent souvent  cacher, croyez-moi, la moiti de ce qui
  se passe dans l'me des unes et des autres: et ce qu'il vous plat
  d'appeler en moi de la magie, c'est un naturel sans contrainte, qui
  laisse voir quelquefois des sentiments divers et des penses opposes
  sans travailler  les mettre d'accord; car cet accord, quand il
  existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractres
  vrais sont inconsquents. Mais ce n'est pas de moi que je veux vous
  parler, c'est de la nation infortune que vous attaquez si
  cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous
  inspirerait cette malveillance amre? vous me connaissez trop pour en
  tre jaloux, et je n'ai point l'orgueil de croire qu'un tel sentiment
  vous rendt injuste au point o vous l'tes. Vous dites sur les
  Italiens ce que disent tous les trangers, ce qui doit frapper au
  premier abord: mais il faut pntrer plus avant pour juger ce pays,
  qui a t si grand  diverses poques. D'o vient donc que cette
  nation a t, sous les Romains, la plus militaire de toutes, la plus
  jalouse de sa libert dans les rpubliques du moyen ge, et, dans le
  seizime sicle, la plus illustre par les lettres, les sciences et les
  arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes? Et si
  maintenant elle n'en a plus, pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa
  situation politique puisque dans d'autres circonstances elle s'est
  montre si diffrente de ce qu'elle est maintenant?

  Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne font que
  m'inspirer un sentiment de piti pour leur sort. Les trangers, de
  tout temps, ont conquis, dchir ce beau pays, l'objet de leur
  ambition perptuelle; et les trangers reprochent avec amertume 
  cette nation les torts des nations vaincues et dchires! L'Europe a
  reu des Italiens les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a
  tourn contre eux leurs propres prsents, elle leur conteste souvent
  encore la dernire gloire qui soit permise aux nations sans force
  militaire et sans libert politique, la gloire des sciences et des
  arts.

  Il est si vrai que les gouvernements font le caractre des nations,
  que, dans cette mme Italie, vous voyez des diffrences de moeurs
  remarquables entre les divers tats qui la composent. Les Pimontais,
  qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire
  que le reste de l'Italie; les Florentins, qui ont possd ou la
  libert ou des princes d'un caractre libral, sont clairs et doux;
  les Vnitiens et les Gnois se montrent capables d'ides politiques,
  parce qu'il y a chez eux une aristocratie rpublicaine; les Milanais
  sont plus sincres, parce que les nations du Nord y ont apport depuis
  longtemps ce caractre; les Napolitains pourraient aisment devenir
  belliqueux, parce qu'ils ont t runis depuis plusieurs sicles sous
  un gouvernement trs-imparfait, mais enfin sous un gouvernement  eux.
  La noblesse romaine, n'ayant rien  faire, ni militairement, ni
  politiquement, doit tre ignorante et paresseuse; mais l'esprit des
  ecclsiastiques, qui ont une carrire et une occupation, est beaucoup
  plus dvelopp que celui des nobles; et comme le gouvernement papal
  n'admet aucune distinction de naissance, et qu'il est au contraire
  purement lectif dans l'ordre du clerg, il en rsulte une sorte de
  libralit, non dans les ides, mais dans les habitudes, qui fait de
  Rome le sjour le plus agrable pour tous ceux qui n'ont plus ni
  l'ambition ni la possibilit de jouer un rle dans le monde.

  Les peuples du Midi sont plus aisment modifis par les institutions
  que les peuples du Nord; ils ont une indolence qui devient bientt de
  la rsignation; et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se
  consolent facilement des avantages que la socit leur refuse. Il y a
  srement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la
  civilisation y est beaucoup moins raffine que dans d'autres pays. On
  pourrait presque trouver quelque chose de sauvage  ce peuple, malgr
  la finesse de son esprit: cette finesse ressemble  celle du chasseur
  dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont
  facilement russ: ils ont une habitude de douceur qui leur sert 
  dissimuler, quand il le faut, mme leur colre; c'est toujours avec
  ces manires accoutumes qu'on parvient  cacher une situation
  accidentelle.

  Les Italiens ont de la sincrit, de la fidlit dans les relations
  prives. L'intrt et l'ambition exercent un grand empire sur eux,
  mais non l'orgueil ou la vanit; les distinctions de rang y font
  trs-peu d'impression; il n'y a point de socit, point de salon,
  point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en
  dtail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent
  point chez eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents,
  c'est parce qu'ils se considrent avec eux comme en tat de guerre;
  mais, en paix, ils ont du naturel et de la vrit. C'est mme cette
  vrit qui est cause du scandale dont vous vous plaignez; les femmes,
  entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des sductions
  et des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et
  portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie mme;
  elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la
  socit peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne
  savent pas crire, et l'avouent publiquement; elles font rpondre  un
  billet du matin par leur procureur (_il paglietto_) sur du papier 
  grand format, et en style de requte. Mais, en revanche, parmi celles
  qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les
  acadmies, et donnent des leons publiquement, en charpe noire; et si
  vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous rpondrait: _Y a-t-il du
  mal  savoir le grec? y a-t-il du mal  gagner sa vie par son travail?
  pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?_

  Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus dlicat? chercherai-je 
  dmler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire?
  Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande
  facilit; et les coups de poignard donns et reus pour cette cause
  n'tonnent ni n'intimident personne; ils ne craignent point la mort,
  quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent,
  il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intrts politiques,
  qui ne les touchent gure, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent
  aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation o
  l'opinion et la socit qui la forme n'existent pas. Il est assez
  simple que, dans une telle dsorganisation de tous les pouvoirs
  publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et
  peut-tre en ont-elles trop pour les respecter et les admirer.
  Nanmoins leur conduite envers elles est pleine de dlicatesse et de
  dvouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le
  bonheur des femmes; mais s'il y a des pays o l'amour subsiste hors
  des liens sacrs du mariage, parmi ces pays, celui de tous o le
  bonheur des femmes est le plus mnag, c'est l'Italie. Les hommes s'y
  sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du
  moins ont-ils t justes et gnreux dans le partage des devoirs; ils
  se sont considrs eux-mmes comme plus coupables que les femmes,
  quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient
  fait plus de sacrifices, et perdaient davantage; ils ont pens que,
  devant le tribunal du coeur, les plus criminels sont ceux qui font le
  plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par duret; quand les
  femmes ont tort, c'est par faiblesse. La socit, qui est  la fois
  rigoureuse et corrompue, c'est--dire impitoyable pour les fautes,
  quand elles entranent des malheurs, doit tre plus svre pour les
  femmes; mais, dans un pays o il n'y a pas de socit, la bont
  naturelle a plus d'influence.

  Les ides de considration et de dignit sont beaucoup moins
  puissantes, et mme beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie
  que partout ailleurs. L'absence de socit et d'opinion publique en
  est la cause. Mais, malgr tout ce qu'on a dit de la perfidie des
  Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde o il y a le plus
  de bonhomie. Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient  la
  vanit, que bien que ce pays soit celui dont les trangers aient dit
  le plus de mal, il n'en est point o ils rencontrent un accueil aussi
  bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant  la
  flatterie; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce
  n'est point par calcul, mais seulement par dsir de plaire, qu'ils
  prodiguent leurs douces expressions, inspires par une obligeance
  vritable; ces expressions ne sont point dmenties par la conduite
  habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidles  l'amiti dans
  des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les
  prils et l'adversit? Le petit nombre, j'en conviens, le trs-petit
  nombre en serait capable; mais ce n'est pas  l'Italie seulement que
  cette observation peut s'appliquer.

  Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie;
  mais il n'y a point d'hommes plus persvrants ni plus actifs quand
  une fois leurs passions sont excites. Ces mmes femmes aussi, que
  vous voyez indolentes comme les odalisques du srail, sont capables
  tout  coup des actions les plus dvoues. Il y a des mystres dans le
  caractre et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour 
  tour des traits inattendus de gnrosit et d'amiti, ou des preuves
  sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici
  d'mulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil rveur, sous
  un beau ciel; mais donnez  ces hommes un but, et vous les verrez en
  six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de mme des
  femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes
  ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur coeur en cultivant
  leur esprit; mais ces mmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un
  homme suprieur, si cet homme suprieur tait l'objet de leur
  tendresse. Tout dort ici; mais, dans un pays o les grands intrts
  sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine
  agitation pour les petites choses.

  Les lettres elles-mmes languissent l o les penses ne se
  renouvellent point par l'action forte et varie de la vie. Mais dans
  quel pays cependant a-t-on jamais tmoign plus qu'en Italie de
  l'admiration pour la littrature et les beaux-arts? L'histoire nous
  apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous
  les temps, aux peintres, aux potes, aux crivains distingus, les
  hommages les plus clatants. Cet enthousiasme pour le talent est, je
  l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent  ce pays.
  On n'y trouve point l'imagination blase, l'esprit dcourageant, ni la
  mdiocrit despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou
  touffer le gnie naturel. Une ide, un sentiment, une expression
  heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le
  talent, par cela mme qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup
  d'envie. Pergolse a t assassin pour son _Stabat_; Giorgione
  s'armait d'une cuirasse quand il tait oblig de peindre dans un lieu
  public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est
  celle que fait natre ailleurs la puissance; cette jalousie ne dgrade
  point son objet; cette jalousie peut har, proscrire, tuer; et
  nanmoins, toujours mle au fanatisme de l'admiration, elle excite
  encore le gnie tout en le perscutant. Enfin, quand on voit tant de
  vie dans un cercle si resserr, au milieu de tant d'obstacles et
  d'avertissements de tout genre, on ne peut s'empcher, ce me semble,
  de prendre un vif intrt  ce peuple, qui respire avec avidit le peu
  d'air que l'imagination fait pntrer  travers les bornes qui le
  renferment.

  Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes
  maintenant acquirent rarement en Italie cette dignit, cette fiert
  qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai mme, si
  vous le voulez, milord, que le caractre de ces nations pourrait
  inspirer aux femmes plus d'enthousiasme et d'amour. Mais ne serait-il
  pas possible aussi qu'un homme intrpide, noble et svre, runt
  toutes les qualits qui font aimer, sans possder celles qui
  promettent le bonheur?

  CORINNE.


CHAPITRE IV

La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu
songer  se dtacher d'elle. La dignit spirituelle et la douceur
imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu'il s'tait
permises, le touchrent et le pntrrent d'admiration. Une supriorit
si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les rgles
ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'tait pas la femme
faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses
sentiments, qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne de
sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait vue  l'ge de
douze ans, s'accordait mieux avec cette ide: mais pouvait-on rien
comparer  Corinne? Les lois, les rgles communes, pouvaient-elles
s'appliquer  une personne qui runissait en elle tant de qualits
diverses, dont le gnie et la sensibilit taient le lien? Corinne tait
un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur
d'Oswald, quand il pouvait se flatter d'intresser une telle femme? Mais
quel tait son nom, quelle tait sa destine, quels seraient ses
projets, s'il lui dclarait l'intention de s'unir  elle? Tout tait
encore dans l'obscurit; et, quoique l'enthousiasme qu'Oswald ressentait
pour Corinne lui persuadt qu'il tait dcid  l'pouser, souvent aussi
l'ide que la vie de Corinne n'avait pas t tout  fait irrprochable,
et qu'un tel mariage aurait t srement condamn par son pre,
bouleversait de nouveau toute son me, et le jetait dans l'anxit la
plus pnible.

Il n'tait pas aussi abattu par la douleur que dans le temps o il ne
connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette sorte de calme
qui peut exister mme au milieu du repentir lorsque la vie entire est
consacre  l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas
autrefois de s'abandonner  ses souvenirs, quelle que ft leur amertume;
maintenant il redoutait les rveries longues et profondes, qui lui
auraient rvl ce qui se passait au fond de son me. Il se prparait
cependant  se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et
pour obtenir le pardon de celle qu'il avait crite, lorsqu'il vit entrer
dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.

C'tait un brave gentilhomme anglais, qui avait presque toujours vcu
dans la principaut de Galles, o il possdait une terre; il avait les
principes et les prjugs qui servent  maintenir en tout pays les
choses comme elles sont; et c'est un bien quand ces choses sont aussi
bonnes que la raison humaine le permet: alors les hommes tels que M.
Edgermond, c'est--dire les partisans de l'ordre tabli, quoique
fortement et mme opinitrement attachs  leurs habitudes et  leur
manire de voir, doivent tre considrs comme des esprits clairs et
raisonnables.

Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; il
lui sembla que tous ses souvenirs se reprsentaient  la fois; mais
bientt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond, la mre de Lucile,
avait envoy son parent pour lui faire des reproches, et qu'elle voulait
ainsi gner son indpendance. Cette pense lui rendit toute sa fermet,
et il reut M. Edgermond avec une froideur extrme. Il avait d'autant
plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas le
moindre projet qui pt concerner lord Nelvil. Il traversait l'Italie
pour sa sant, en faisant beaucoup d'exercice, en chassant, en buvant 
la sant du roi George et de la vieille Angleterre: c'tait le plus
honnte homme du monde, et mme il avait beaucoup plus d'esprit et
d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il tait
Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l'tre, mais aussi
comme on aurait pu souhaiter qu'il ne le ft pas; suivant dans tous les
pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, et ne
s'entretenant jamais avec les trangers, non par ddain, mais par une
sorte de rpugnance  parler les langues trangres, et de timidit,
mme  l'ge de cinquante ans, qui lui rendait trs-difficile de faire
de nouvelles connaissances.

Je suis charm de vous voir, dit-il  lord Nelvil; je vais  Naples
dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de
temps  rester en Italie, parce que mon rgiment doit bientt
s'embarquer.--Votre rgiment? rpta lord Nelvil; et il rougit, comme
s'il avait oubli qu'il avait un cong d'une anne, son rgiment ne
devant pas tre employ avant cette poque; mais il rougit en pensant
que Corinne pourrait peut-tre lui faire oublier mme son devoir. Votre
rgiment  vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activit de
sitt; ainsi rtablissez votre sant ici sans inquitude. J'ai vu, avant
de partir, ma jeune cousine,  laquelle vous vous intressez; elle est
plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne
doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre. Lord
Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son ct. Ils
se dirent encore quelques mots d'une manire assez laconique, quoique
bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses
pas et dit: A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a
dit que vous connaissiez la clbre Corinne; et bien que je n'aime pas
en gnral les nouvelles connaissances, je suis tout  fait curieux de
celle-l.--Je demanderai  Corinne la permission de vous mener chez
elle, puisque vous le dsirez, rpondit Oswald.--Faites, je vous prie,
reprit M. Edgermond, que je la voie un jour o elle improvisera,
chantera ou dansera en notre prsence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne
montre point ainsi ses talents aux trangers; c'est une femme votre
gale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma mprise, reprit
M. Edgermond; comme on ne lui connat pas d'autre nom que Corinne, et
qu' vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa
famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait
volontiers l'occasion de les faire connatre.--Sa fortune, rpondit
vivement lord Nelvil, est tout  fait indpendante, et son me encore
plus. M. Edgermond finit  l'instant de parler sur Corinne, et se
repentit de l'avoir nomme quand il vit que ce sujet intressait Oswald.
Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrtion et de
mnagement dans tout ce qui tient aux affections vritables.

M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, rest seul, ne put s'empcher de
s'crier dans son motion: Il faut que j'pouse Corinne; il faut que je
sois son protecteur, afin que personne dsormais ne puisse la
mconnatre. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom,
tandis qu'elle me comblera de toutes les flicits qu'elle seule peut
accorder sur la terre. Ce fut dans cette disposition qu'il se hta
d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment
d'esprance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidit, il
commena la conversation en se rassurant lui-mme par des paroles
insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond
chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une
voix mue ce que dsirait Oswald. Il en fut singulirement tonn, et
lui dit: Je pensais que dans une maison o vous recevez tant de monde,
le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous
offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des
raisons bien puissantes pour ne pas consentir  ce que vous dsirez.--Et
ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'cria
Corinne, impossible!--Ainsi donc... dit Oswald; et la violence de son
motion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en
pleurs, lui dit en anglais: Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas
briser mon coeur, ne partez pas.

Ces paroles, cet accent, remurent profondment l'me d'Oswald, et il se
rassit  quelque distance de Corinne, la tte appuye contre un vase
d'albtre qui clairait sa chambre; puis tout  coup il lui dit:
Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois
par jour je suis prt  vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne
voulez pas m'apprendre qui vous tes! Dites-le-moi, Corinne,
dites-le-moi, rptait-il en lui tendant la main avec la plus touchante
expression de sensibilit.--Oswald, s'cria Corinne, Oswald, vous ne
savez pas le mal que vous me faites. Si j'tais assez insense pour vous
tout dire, si je l'tais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu!
reprit-il, qu'avez-vous donc  rvler?--Rien qui me rende indigne de
vous; mais des hasards, mais des diffrences entre nos gots, nos
opinions, qui jadis ont exist, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de
moi que je me fasse connatre  vous; un jour peut-tre, un jour, si
vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua
Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre.
Promettez-le-moi, au nom de votre pre qui rside dans le ciel.--Ne
prononcez pas ce nom! s'cria lord Nelvil; savez-vous s'il nous runit
ou s'il nous spare? Croyez-vous qu'il consentt  notre union? Si vous
le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troubl, dchir. Une fois,
je vous dirai quelle a t ma triste vie; mais  prsent voyez dans quel
tat je suis, dans quel tat vous me mettez.--Et en effet, son front
tait couvert d'une froide sueur, son visage tait ple, et ses lvres
tremblaient en articulant  peine ces dernires paroles. Corinne s'assit
 ct de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela
doucement  lui-mme. Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez  M.
Edgermond s'il n'a jamais t dans le Northumberland, ou du moins si ce
n'est que depuis cinq ans qu'il y a t; dans ce cas seulement vous
pouvez l'amener ici. Oswald regarda fixement Corinne  ces mots; elle
baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui rpondit: Je ferai ce que
vous m'ordonnez. Et il partit.

Rentr chez lui, il s'puisait en conjectures sur les secrets de
Corinne; il lui paraissait vident qu'elle avait pass beaucoup de temps
en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y tre connus; mais
quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitt
l'Angleterre, si elle y avait t tablie? Ces diverses questions
agitaient extrmement le coeur d'Oswald; il tait convaincu que rien de
mal ne pouvait tre dcouvert dans la vie de Corinne, mais il craignait
une combinaison de circonstances qui pt la rendre coupable aux yeux des
autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'tait la
dsapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout
autre pays; mais le souvenir de son pre tait si intimement uni dans sa
pense avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par
l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait t pour la premire
fois dans le Northumberland l'anne prcdente, et lui promit de le
conduire le soir mme chez Corinne. Il arriva le premier pour la
prvenir des ides que M. Edgermond avait conues sur elle, et la pria
de lui faire sentir par des manires froides et rserves, combien il
s'tait tromp.

Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout
le monde; s'il dsire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je
me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra
tout aussi bien la dignit de l'me  travers une conduite simple, que
si je me donnais un air contraint qui serait affect.--Oui, Corinne,
rpondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui
voudrait altrer en rien votre admirable naturel! M. Edgermond arriva
dans ce moment avec le reste de la socit. Au commencement de la
soire, lord Nelvil se plaait  ct de Corinne; et, avec un intrt
qui tenait  la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui
pouvait la faire valoir; il lui tmoignait un respect qui avait encore
plus pour but de commander les gards des autres que de se satisfaire
lui-mme; mais il sentit bientt avec joie l'inutilit de toutes ses
inquitudes. Corinne captiva tout  fait M. Edgermond; elle le captiva
non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le
sentiment d'estime que les caractres vrais obtiennent toujours des
caractres honntes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre
sur un sujet de son choix, il aspirait  cette grce avec autant de
respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un
instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indpendant
de la difficult de l'obtenir. Mais elle avait un si vif dsir de plaire
 un compatriote d'Oswald,  un homme qui, par la considration qu'il
mritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce
sentiment la remplit tout  coup d'une timidit qui lui tait nouvelle;
elle voulut commencer, et elle sentit que l'motion lui coupait la
parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa
supriorit  un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras tait si
visible, que Corinne, uniquement occupe de l'effet qu'elle produisait
sur lui, perdait toujours de plus en plus la prsence d'esprit
ncessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hsitait,
que les paroles lui venaient par la mmoire et non par le sentiment, et
qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle prouvait
rellement, elle s'arrta tout  coup, et dit  M. Edgermond:
Pardonnez-moi, si la timidit m'te aujourd'hui mon talent; c'est la
premire fois, mes amis le savent, que je me suis trouve ainsi tout 
fait au-dessous de moi-mme; mais ce ne sera peut-tre pas la dernire,
ajouta-t-elle en soupirant.

Oswald fut profondment mu par la touchante faiblesse de Corinne.
Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le gnie triompher de
ses affections, et relever son me dans les moments o elle tait le
plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugu tout  fait son
esprit; et nanmoins Oswald s'tait tellement identifi dans cette
occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble,
au lieu d'en jouir. Mais comme il tait certain qu'elle brillerait un
autre jour avec l'clat qui lui tait naturel, il se livra sans regret 
la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son
amie rgna plus que jamais dans son coeur.




LIVRE SEPTIME

LA LITTRATURE ITALIENNE


CHAPITRE PREMIER

Lord Nelvil dsirait vivement que M. Edgermond jout de l'entretien de
Corinne, qui valait bien ses vers improviss. Le jour suivant, la mme
socit se rassembla chez elle; et, pour l'engager  parler, il amena la
conversation sur la littrature italienne, et provoqua sa vivacit
naturelle, en affirmant que l'Angleterre possdait un plus grand nombre
de vrais potes, et de potes suprieurs, par l'nergie et la
sensibilit,  tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.

D'abord, rpondit Corinne, les trangers ne connaissent, pour la
plupart, que nos potes du premier rang, le Dante, Ptrarque, l'Arioste,
Guarini, le Tasse et Mtastase; tandis que nous en avons plusieurs
autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter
Sannazar, Politien, etc., qui ont crit en latin avec gnie: et tous
runissent dans leurs vers le coloris  l'harmonie; tous savent, avec
plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et
de la nature dans les tableaux reprsents par la parole. Sans doute il
n'y a pas dans nos potes cette mlancolie profonde, cette connaissance
du coeur humain qui caractrise les vtres; mais ce genre de supriorit
n'appartient-il pas plutt aux crivains philosophes qu'aux potes? La
mlodie brillante de l'italien convient mieux  l'clat des objets
extrieurs qu' la mditation. Notre langue serait plus propre  peindre
la fureur que la tristesse, parce que les sentiments rflchis exigent
des expressions plus mtaphysiques, tandis que le dsir de la vengeance
anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la
meilleure et la plus lgante traduction d'Ossian qu'il y ait; mais il
semble, en la lisant, que les mots ont eux-mmes un air de fte qui
contraste avec les ides sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer
par nos douces paroles, de _ruisseau limpide_, de _campagne riante_,
d'_ombrage frais_, comme par le murmure des eaux et la varit des
couleurs; qu'exigez-vous de plus de la posie? pourquoi demander au
rossignol ce que signifie son chant? il ne peut expliquer qu'en
recommenant  chanter, on ne peut le comprendre qu'en se laissant aller
 l'impression qu'il produit. La mesure des vers, les rimes
harmonieuses, ces terminaisons rapides, composes de deux syllabes
brves, dont les sons glissent en effet, comme l'indique leur nom
(_Sdruccioli_), imitent quelquefois les pas lgers de la danse;
quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou
l'clat des armes; enfin notre posie est une merveille de
l'imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les
formes.

--Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu'il est
possible, et les beauts et les dfauts de votre posie; mais quand ces
dfauts, sans les beauts, se trouvent dans la prose, comment les
dfendrez-vous? Ce qui n'est que du vague dans la posie, devient du
vide dans la prose; et cette foule d'ides communes que vos potes
savent embellir par leur mlodie et leurs images reparat  froid dans
la prose, avec une vivacit fatigante. La plupart de vos crivains en
prose, aujourd'hui, ont un langage si dclamatoire, si diffus, si
abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils crivent tous de commande,
avec des phrases reues, et pour une nature de convention; ils semblent
ne pas se douter qu'crire c'est exprimer son caractre et sa pense. Le
style littraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaque
rapporte, je ne sais quoi d'tranger enfin  leur me, qui se fait avec
la plume, comme un ouvrage mcanique avec les doigts; ils possdent au
plus haut degr le secret de dvelopper, de commander, d'enfler une
ide, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi;
tellement qu'on serait tent de dire  ces crivains, comme cette femme
africaine  une dame franaise qui portait un grand panier sous une
longue robe: _Madame, tout cela est-il vous mme?_ En effet, o est
l'tre rel, dans toute cette pompe de mots qu'une expression vraie
ferait disparatre comme un vain prestige?

--Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord Machiavel et
Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos jours encore, Cesarotti,
Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin qui savent crire et penser
(16). Mais je conviens avec vous que depuis les derniers sicles, des
circonstances malheureuses ayant priv l'Italie de son indpendance, on
y a perdu tout intrt pour la vrit, et souvent mme la possibilit de
le dire. Il en est rsult l'habitude de se complaire dans les mots,
sans oser approcher des ides. Comme l'on tait certain de ne pouvoir
obtenir par ses crits aucune influence sur les choses, on n'crivait
que pour montrer de l'esprit, ce qui est le plus sr moyen de finir
bientt par n'avoir pas mme de l'esprit: car c'est en dirigeant ses
efforts vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'ides.
Quand les crivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le
bonheur d'une nation, quand on n'crit que pour briller, enfin quand
c'est la route qui est le but, on se replie en mille dtours, mais l'on
n'avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les penses
nouvelles; mais c'est par paresse qu'ils les redoutent, et non par
servilit littraire. Leur caractre, leur gaiet, leur imagination, ont
beaucoup d'originalit; et cependant, comme ils ne se donnent plus la
peine de rflchir, leurs ides gnrales sont communes; leur loquence
mme, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand ils
crivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; d'ailleurs
les peuples du Midi sont gns par la prose, et ne peignent leurs
vritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de mme dans la
littrature franaise, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil;
vos prosateurs sont souvent plus loquents, et mme plus potiques que
vos potes.--Il est vrai, rpondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en
ce genre les vritables autorits classiques: Bossuet, la Bruyre,
Montesquieu, Buffon, ne peuvent tre surpasss; surtout les deux
premiers, qui appartiennent  ce sicle de Louis XIV qu'on ne saurait
trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits
modles. C'est un conseil que les trangers doivent s'empresser de
suivre, aussi bien que nous.--J'ai de la peine  croire, rpondit
Corinne, qu'il ft dsirable pour le monde entier de perdre toute
couleur nationale, toute originalit de sentiments et d'esprit; et
j'oserai vous dire, monsieur le comte, que, dans votre pays mme, cette
orthodoxie littraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose  toute
innovation heureuse, doit rendre  la longue votre littrature
trs-strile. Le gnie est essentiellement crateur; il porte le
caractre de l'individu qui le possde. La nature, qui n'a pas voulu que
deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversit dans les
mes; et l'imitation est une espce de mort, puisqu'elle dpouille
chacun de son existence naturelle.

--Ne voudriez-vous pas, belle trangre, reprit le comte d'Erfeuil, que
nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les Nuits d'Young des
Anglais, les _concetti_ des Italiens et des Espagnols? Que deviendraient
le got, l'lgance du style franais, aprs un tel mlange? Le prince
Castel-Forte, qui n'avait point encore parl, dit: Il me semble que
nous avons tous besoin les uns des autres; la littrature de chaque pays
dcouvre  qui sait la connatre une nouvelle sphre d'ides. C'est
Charles-Quint lui-mme qui a dit qu'_un homme qui sait quatre langues
vaut quatre hommes_. Si ce grand gnie politique jugeait ainsi les
affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les
trangers savent tous le franais; ainsi leur point de vue est plus
tendu que celui des Franais, qui ne savent pas les langues trangres.
Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre?
ils conserveraient ce qui les distingue, et dcouvriraient ainsi
quelquefois ce qui peut leur manquer.


CHAPITRE II

Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un
rapport sous lequel nous n'avons rien  apprendre de personne. Notre
thtre est dcidment le premier de l'Europe, car je ne pense pas que
les Anglais eux-mmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous
demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent. Et, ce mot
dit, il rentra dans le silence. Alors je n'ai rien  dire, continua le
comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un ddain gracieux; chacun
peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste  croire qu'on peut
affirmer sans prsomption que nous sommes les premiers dans l'art
dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler
franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art
dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pice
n'est rien. Si le second acte d'une pice a une meilleure musique que le
premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers
actes de deux pices diffrentes, ils jouent ces deux actes le mme
jour, et mettent entre deux un acte d'une comdie en prose, qui,
contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale
toute compose de sentences que nos anctres mmes ont dj renvoyes 
l'tranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent
en entier, de vos potes; l'un lui dclare qu'il ne peut pas chanter
s'il n'a dans son ariette le mot _felicit_; le tnor demande la
_tomba_; et le troisime chanteur ne peut faire des roulades que sur le
mot _catene_. Il faut que le pauvre pote arrange ces gots divers comme
il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a
des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le thtre;
il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent
du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet  leur
entre. Quand l'ariette est chante, dans quelque situation touchante ou
violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des
applaudissements qu'il obtient. L'autre jour,  _Smiramis_, aprs que
le spectre de Ninus eut chant son ariette, l'acteur qui le reprsentait
fit, en son costume d'ombre, une grande rvrence au parterre; ce qui
diminua beaucoup l'effroi de l'apparition.

On est accoutum en Italie  regarder le thtre comme une grande salle
de runion o l'on n'coute que les airs et le ballet. C'est avec raison
que je dis _o l'on n'coute que le ballet_, car c'est seulement
lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet
est encore un chef-d'oeuvre de mauvais got. Except les grotesques, qui
sont de vritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut
amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan,
mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revtu de beaux sentiments;
car il cdait sa couronne  l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et
l'levait en l'air sur un pied: nouvelle faon d'tablir un monarque sur
le trne. J'ai aussi vu le dvouement de Curtius, ballet en trois actes,
avec tous les divertissements. Curtius, habill en berger d'Arcadie,
dansait longtemps avec sa matresse avant de monter sur un vritable
cheval, au milieu du thtre, et de s'lancer ainsi dans un gouffre de
feu fait avec du satin jaune et du papier dor; ce qui lui donnait
beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abme. Enfin
j'ai vu tout l'abrg de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus
jusqu' Csar.

--Tout ce que vous dites est vrai, rpondit le prince Castel-Forte avec
douceur; mais vous n'avez parl que de la musique et de la danse, et ce
n'est pas l ce que dans aucun pays l'on considre comme l'art
dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on
reprsente les tragdies, ou des drames qui ne sont pas nomms _drames
d'une fin joyeuse_; on runit plus d'horreurs en cinq actes que
l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pices de ce
genre, l'amant tue le frre de sa matresse ds le second acte; au
troisime, il brle la cervelle  sa matresse elle-mme sur le thtre;
le quatrime est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du
quatrime au cinquime acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le
plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on
donne le jour suivant, et reparat en scne au cinquime acte pour se
tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite
harmonie avec le froid et le gigantesque des pices. Ils commettent
toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur
s'agite, on dit qu'il se dmne comme un prdicateur; car, en effet, il
y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le thtre, et
c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le
pathtique; car, comme il n'y a rien d'intressant dans la pice ni dans
la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules;
encore si ce ridicule tait gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a
pas plus en Italie de comdie que de tragdie; et, dans cette carrire
encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui
appartienne vraiment  l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet
fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux,
voil tout le sujet de ces pices. Vous conviendrez qu'il ne faut pas
beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le
Misanthrope supposent un peu plus de gnie.

Cette attaque du comte d'Erfeuil dplaisait assez aux Italiens qui
l'coutaient, mais cependant ils en riaient; et le comte d'Erfeuil, en
conversation, aimait beaucoup mieux montrer de l'esprit que de la bont.
Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son
amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les
Italiens qui se trouvaient l taient impatients de rfuter le comte
d'Erfeuil; mais comme ils croyaient leur cause mieux dfendue par
Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation
ne les occupait gure, ils suppliaient Corinne de rpondre, et se
contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de
Mtastase, de Goldoni, d'Alfieri, de Monti. Corinne convint d'abord que
les Italiens n'avaient point de thtre; mais elle voulut prouver que
les circonstances, et non l'absence du talent, en taient la cause. La
comdie, qui tient  l'observation des moeurs, ne peut exister que dans
un pays o l'on vit habituellement au centre d'une socit nombreuse et
brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes ou des
jouissances paresseuses; et les passions violentes produisent des crimes
ou des vices d'une couleur si forte, qu'elles font disparatre toutes
les nuances des caractres. Mais la comdie idale, pour ainsi dire,
celle qui tient  l'imagination, et peut convenir  tous les temps comme
 tous les pays, c'est en Italie qu'elle a t invente. Les personnages
d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans toutes les
pices avec le mme caractre. Ils ont, sous tous les rapports, des
masques et non pas des visages; c'est--dire que leur physionomie est
celle de tel genre de personnes, et non pas de tel individu. Sans doute
les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rles donns
d'avance, comme les pices d'un jeu d'checs, n'ont pas le mrite de les
avoir invents; mais cette premire invention est due  l'Italie; et ces
personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe  l'autre, amusent
tous les enfants et les hommes que l'imagination rend enfants, doivent
tre considrs comme une cration des Italiens qui leur donne des
droits  l'art de la comdie.

L'observation du coeur humain est une source inpuisable pour la
littrature; mais les nations qui sont plus propres  la posie qu' la
rflexion se livrent plutt  l'enivrement de la joie qu' l'ironie
philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie
fonde sur la connaissance des hommes: la gaiet vraiment inoffensive
est celle qui appartient seulement  l'imagination. Ce n'est pas que les
Italiens n'tudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire,
et ne dcouvrent plus finement que personne les penses les plus
secrtes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont ce talent, et
ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littraire. Peut-tre
mme n'aimeraient-ils pas  gnraliser leurs dcouvertes,  publier
leurs aperus. Ils ont dans le caractre quelque chose de prudent et de
dissimul qui leur conseille peut-tre de ne pas mettre en dehors, par
les comdies, ce qui leur sert  se guider dans les relations
particulires, et de ne pas rvler, par les fictions de l'esprit, ce
qui peut tre utile dans les circonstances de la vie relle.

Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connatre tous les
secrets d'une politique criminelle, et l'on peut voir par lui de quelle
terrible connaissance du coeur humain les Italiens sont capables: mais
une telle profondeur n'est pas du ressort de la comdie, et les loisirs
de la socit proprement dite peuvent seuls apprendre  peindre les
hommes sur la scne comique. Goldoni, qui vivait  Venise, la ville
d'Italie o il y a le plus de socit, met dj dans ses pices beaucoup
plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communment dans les
autres auteurs. Nanmoins, ses comdies sont monotones: on y voit
revenir les mmes situations, parce qu'il y a peu de varit dans les
caractres. Ses nombreuses pices semblent faites sur le modle des
pices de thtre en gnral, et non d'aprs la vie. Le vrai caractre
de la gaiet italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination;
ce n'est pas la peinture des moeurs, mais les exagrations potiques.
C'est l'Arioste, et non pas Molire, qui peut amuser l'Italie.

Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalit dans ses
compositions; elles ressemblent bien moins  des comdies rgulires. Il
a pris son parti de se livrer franchement au gnie italien, de
reprsenter des contes de fes; de mler les bouffonneries, les
arlequinades au merveilleux des pomes; de n'imiter en rien la nature,
mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaiet, comme aux chimres
de la ferie, et d'entraner de toutes les manires l'esprit au del des
bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succs prodigieux
dans son temps, et peut-tre est-il l'auteur comique dont le genre
convient le mieux  l'imagination italienne; mais, pour savoir avec
certitude quelles pourraient tre la comdie et la tragdie en Italie,
il faudrait qu'il y et quelque part un thtre et des acteurs. La
multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un thtre, perd,
en les dispersant, le peu de ressources qu'on pourrait rassembler. La
division des tats, si favorable en gnral  la libert et au bonheur,
est nuisible  l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumires et de
puissance pour rsister aux prjugs qui la dvorent. L'autorit des
gouvernements rprime souvent ailleurs l'lan individuel. En Italie
cette autorit serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance des
tats spars et des hommes isols entre eux, si elle combattait par
l'mulation l'indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une
vie  toute cette nation qui se contente d'un rve.

Ces diverses ides et plusieurs autres encore furent spirituellement
dveloppes par Corinne. Elle entendait aussi trs-bien l'art rapide des
entretiens lgers, qui n'insistent sur rien, et l'occupation de plaire,
qui fait valoir chacun  son tour, quoiqu'elle s'abandonnt souvent dans
la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice
clbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir  son
secours, en faisant connatre ses propres opinions sur le mme sujet;
mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient 
l'couter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompt. M. Edgermond
surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre Corinne; il osait
 peine lui exprimer le sentiment d'admiration qu'elle lui inspirait, et
prononait tout bas quelques mots  sa louange, esprant qu'elle les
comprendrait sans qu'il ft oblig de les lui dire. Il avait cependant
un dsir si vif de savoir ce qu'elle pensait de la tragdie, qu'il se
hasarda, malgr sa timidit,  lui adresser la parole sur ce sujet.

Madame, lui dit-il, ce qui me parat surtout manquer  la littrature
italienne, ce sont des tragdies; il me semble qu'il y a moins loin des
enfants aux hommes que de vos tragdies aux ntres; car les enfants,
dans leur mobilit, ont des sentiments lgers, mais vrais, tandis que le
srieux de vos tragdies a quelque chose d'affect et de gigantesque qui
dtruit pour moi toute motion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?
continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant par ses
regards  le soutenir, tonn qu'il tait d'avoir os parler devant tant
de monde.

Je pense entirement comme vous, rpondit Oswald. Mtastase, que l'on
vante comme le pote de l'amour, donne  cette passion, dans tous les
pays, dans toutes les situations, la mme couleur. On doit applaudir 
des ariettes, admirables tantt par la grce et l'harmonie, tantt par
les beauts lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand
on les dtache du drame o elles sont places; mais il nous est
impossible,  nous qui possdons Shakspeare, le pote qui a le mieux
approfondi l'histoire et les passions de l'homme, de supporter ces deux
couples d'amoureux qui se partagent presque toutes les pices de
Mtastase, et qui s'appellent tantt Achille, tantt Tircis, tantt
Brutus, tantt Corilas, et chantent tous de la mme manire des chagrins
et des martyres d'amour qui remuent  peine l'me  la superficie, et
peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter
le coeur humain. C'est avec un respect profond pour le caractre
d'Alfieri que je me permettrai quelques rflexions sur ses pices. Leur
but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien
d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragdies doivent
toujours tre loues comme des actions, quand mme elles seraient
critiques  quelques gards comme des ouvrages littraires. Mais il me
semble que quelques-unes de ses tragdies ont autant de monotonie dans
la force, que Mtastase en a dans la douceur. Il y a dans les pices
d'Alfieri une telle profusion d'nergie et de magnanimit, ou bien une
telle exagration de violence et de crime, qu'il est impossible d'y
reconnatre le vritable caractre des hommes. Ils ne sont jamais ni si
mchants ni si gnreux qu'il les peint. La plupart des scnes sont
composes pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces
oppositions ne sont pas prsentes avec les gradations de la vrit. Si
les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprims leur disent en
face dans les tragdies d'Alfieri, on serait presque tent de les
plaindre. La pice d'_Octavie_ est une de celles o ce dfaut de
vraisemblance est le plus frappant. Snque y moralise sans cesse Nron,
comme s'il tait le plus patient des hommes, et lui, Snque, le plus
courageux de tous. Le matre du monde, dans la tragdie, consent  se
laisser insulter et  se mettre en colre  chaque scne, pour le
plaisir des spectateurs, comme s'il ne dpendait pas de lui de tout
finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu 
de trs-belles rponses de Snque, et l'on voudrait trouver dans une
harangue ou un ouvrage les nobles penses qu'il exprime, mais est-ce
ainsi qu'on peut donner l'ide de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre
sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour
l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait reprsent Nron
entour d'hommes tremblants, qui osent  peine rpondre  la question la
plus indiffrente, lui-mme cachant son trouble, s'efforant de paratre
calme, et Snque prs de lui travaillant  l'apologie du meurtre
d'Agrippine, la terreur n'et-elle pas t mille fois plus grande? et
pour une rflexion nonce par l'auteur, mille ne seraient-elles pas
nes dans l'me des spectateurs, par le silence mme de la rhtorique et
la vrit des tableaux?

Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l'et
interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et
dans la noble lgance de son langage, qu'elle et voulu prolonger cette
impression des heures entires. Ses regards fixs sur lui avaient peine
 s'en dtacher, lors mme qu'il eut cess de parler. Elle se tourna
lentement vers le reste de la socit, qui lui demandait avec impatience
ce qu'elle pensait de la tragdie italienne; et, revenant  lord Nelvil:
Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce n'est donc
pas pour vous combattre que je rponds; mais pour prsenter quelques
exceptions  vos observations, peut-tre trop gnrales. Il est vrai que
Mtastase est plutt un pote lyrique que dramatique, et qu'il peint
l'amour comme l'un des beaux arts qui embellissent la vie, et non comme
le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En gnral,
quoique notre posie ait t consacre  chanter l'amour, je hasarderai
de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilit dans la
peinture de toutes les autres passions. A force de faire des vers
amoureux, on s'est cr  cet gard parmi nous un langage convenu: et ce
n'est pas ce qu'on a prouv, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration
aux potes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement
 l'amour tel que nos crivains le peignent. Je ne connais qu'un roman,
_Fiammetta_, de Boccace, dans lequel on puisse se faire une ide de
cette passion, dcrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos potes
subtilisent et exagrent le sentiment, tandis que le vritable caractre
de la nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui
s'exprimerait bien plutt par des actions silencieuses et passionnes
que par un ingnieux langage. En gnral, notre littrature exprime peu
notre caractre et nos moeurs. Nous sommes une nation beaucoup trop
modeste, je dirai presque trop humble, pour oser avoir des tragdies 
nous, composes avec notre histoire, ou du moins caractrises d'aprs
nos propres sentiments.

Alfieri, par un hasard singulier, tait, pour ainsi dire, transplant
de l'antiquit dans les temps modernes; il tait n pour agir, et il n'a
pu qu'crire: son style et ses tragdies se ressentent de cette
contrainte. Il a voulu marcher par la littrature  un but politique: ce
but tait le plus noble de tous sans doute; mais n'importe, rien ne
dnature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri,
impatient de vivre au milieu d'une nation o l'on rencontrait des
savants trs-rudits et quelques hommes trs-clairs, mais dont les
littrateurs et les lecteurs ne s'intressaient pour la plupart  rien
de srieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les
nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner  ses
tragdies le caractre le plus austre. Il en a retranch les
confidents, les coups de thtre, tout, hors l'intrt du dialogue. Il
semblait qu'il voult ainsi faire faire pnitence aux Italiens de leur
vivacit et de leur imagination naturelle; il a pourtant t fort
admir, parce qu'il est vraiment grand par son caractre et par son me,
et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges
donnes aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela
les regardait encore. Ils sont amateurs de l'nergie et de
l'indpendance, comme des beaux tableaux qu'ils possdent dans leurs
galeries. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Alfieri n'a pas cr ce
qu'on pourrait appeler un thtre italien, c'est--dire des tragdies
dans lesquelles on trouvt un mrite particulier  l'Italie. Et mme il
n'a pas caractris les moeurs des pays et des sicles qu'il a peints.
Sa _Conjuration des Pazzi_, _Virginie_, _Philippe second_, sont
admirables par l'lvation et la force des ides; mais on y voit
toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des temps
qu'il met en scne. Bien que l'esprit franais et celui d'Alfieri
n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, que tous
les deux font porter leurs propres couleurs  tous les sujets qu'ils
traitent.

Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit franais, prit la
parole: Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scne
les inconsquences des Grecs, ni les monstruosits de Shakspeare; les
Franais ont un got trop pur pour cela. Notre thtre est le modle de
la dlicatesse et de l'lgance; c'est l ce qui le distingue, et ce
serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien
d'tranger parmi nous.--Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, lever
autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a srement de rares
beauts dans vos auteurs tragiques; il s'en dvelopperait peut-tre
encore de nouvelles si vous permettiez quelquefois que l'on vous montrt
sur la scne autre chose que des Franais. Mais nous qui sommes
Italiens, notre gnie dramatique perdrait beaucoup  s'astreindre  des
rgles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont nous souffririons la
contrainte. L'imagination, le caractre, les habitudes d'une nation
doivent former son thtre. Les Italiens aiment passionnment les
beaux-arts, la musique, la peinture, et mme la pantomime, enfin tout ce
qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l'austrit d'un
dialogue loquent ft le seul plaisir thtral dont ils se
contentassent? C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son gnie, a voulu
les y rduire; il a senti lui-mme que son systme tait trop rigoureux.

La _Mrope_ de Maffei, le _Sal_ d'Alfieri, l'_Aristodme_ de Monti, et
surtout le pome du Dante, bien que cet auteur n'ait point compos de
tragdie, me semblent faits pour donner l'ide de ce que pourrait tre
l'art dramatique en Italie. Il y a dans la _Mrope_ de Maffei une grande
simplicit d'action, mais une posie brillante, revtue des images les
plus heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette posie dans les
ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique en Italie,
que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonant  ses
beauts. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, dans tous les
genres, a fait dans son _Sal_ un superbe usage de la posie lyrique; et
l'on pourrait y introduire heureusement la musique elle-mme, non pas
pour mler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux
de Sal par la harpe de David. Nous possdons une musique si dlicieuse,
que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l'esprit.
Loin donc de vouloir les sparer, il faudrait chercher  les runir, non
en faisant chanter les hros, ce qui dtruit toute dignit dramatique,
mais en introduisant ou des choeurs, comme les anciens, ou des effets de
musique qui se lient  la situation par des combinaisons naturelles,
comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le
thtre italien les plaisirs de l'imagination, il me semble qu'il
faudrait, au contraire, les augmenter et les multiplier de toutes les
manires. Le got vif des Italiens pour la musique et pour les ballets 
grand spectacle est un indice de la puissance de leur imagination et de
la ncessit de l'intresser toujours, mme en traitant les objets
srieux, au lieu de les rendre encore plus svres qu'ils ne le sont,
comme l'a fait Alfieri.

La nation croit de son devoir d'applaudir  ce qui est austre et
grave; mais elle retourne bientt  ses gots naturels, et ils
pourraient tre satisfaits dans la tragdie si on l'embellissait par le
charme et la varit des diffrents genres de posie, et par toutes les
diversits thtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir.

L'_Aristodme_ de Monti a quelque chose du terrible pathtique du
Dante, et srement cette tragdie est,  juste titre, une des plus
admires. Le Dante, ce grand matre en tant de genres, possdait le
gnie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie, si de
quelque manire on pouvait l'adapter  la scne; car ce pote sait
peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l'me, et son imagination
fait sentir et voir la douleur. Si le Dante avait crit des tragdies,
elles auraient frapp les enfants comme les hommes, la foule comme les
esprits distingus. La littrature dramatique doit tre populaire; elle
est comme un vnement public, toute la nation en doit juger.

--Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe
et chez eux un grand rle politique. Peut-tre vous est-il impossible
maintenant d'avoir un thtre tragique national. Pour que ce thtre
existe, il faut que de grandes circonstances dveloppent dans la vie les
sentiments qu'on exprime sur la scne. De tous les chefs-d'oeuvre de la
littrature, il n'en est point qui tienne autant qu'une tragdie  tout
l'ensemble d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque autant que
les auteurs. Le gnie dramatique se compose de l'esprit public, de
l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui
s'introduit chaque jour dans la pense et forme l'tre moral, comme
l'air que l'on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec
lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des
rapports, ont bien plus que vous cependant le gnie dramatique; leurs
pices sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi
religieuse, et ces pices sont originales et vivantes; mais aussi leurs
succs en ce genre remontent-ils  l'poque de leur gloire historique.
Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n'y a jamais
exist, un thtre tragique?--Il est malheureusement possible que vous
ayez raison, milord, reprit Corinne; nanmoins j'espre toujours
beaucoup pour nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur
mulation individuelle, alors mme qu'aucune circonstance extrieure ne
les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragdie, ce sont
des acteurs. Des paroles affectes amnent ncessairement une
dclamation fausse; mais il n'est pas de langue dans laquelle un grand
acteur pt montrer autant de talent que dans la ntre; car la mlodie
des sons ajoute un nouveau charme  la vrit de l'accent; c'est une
musique continuelle, qui se mle  l'expression des sentiments sans lui
rien ter de sa force.--Si vous voulez, interrompit le prince
Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le
prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de vous voir jouer la
tragdie; il faut que vous accordiez aux trangers que vous en croyez
dignes la rare jouissance de connatre un talent que vous seule possdez
en Italie, ou plutt que vous seule dans le monde possdez, puisque
toute votre me y est empreinte.

Corinne avait un dsir secret de jouer la tragdie devant lord Nelvil,
et de se montrer ainsi fort  son avantage; mais elle n'osait accepter
sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les
entendit; et comme il tait tout  la fois touch de la timidit qui
l'avait empche la veille d'improviser, et ambitieux pour elle du
suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis.
Corinne alors n'hsita plus. Eh bien, dit-elle en se retournant vers le
prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le
projet que j'avais form depuis longtemps de jouer la traduction que
j'ai faite de _Romo et Juliette_.--_Romo et Juliette_ de Shakspeare!
s'cria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?--Oui, rpondit
Corinne.--Et vous aimez Shakspeare? dit encore M. Edgermond.--Comme un
ami, reprit-elle, puisqu'il connat tous les secrets de la douleur.--Et
vous le jouerez en italien! s'cria M. Edgermond, et je l'entendrai! et
vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous tes heureux!
Puis, se repentant  l'instant de cette parole indiscrte, il rougit; et
la rougeur inspire par la dlicatesse et la bont peut intresser 
tous les ges. Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si
nous assistons  un tel spectacle!


CHAPITRE III

Tout fut arrang en peu de jours, les rles distribus, et la soire
choisie pour la reprsentation, dans un palais que possdait une parente
du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mlange
d'inquitude et de plaisir  l'approche de ce nouveau succs; il en
jouissait par avance, mais par avance aussi il tait jaloux, non de tel
homme en particulier, mais du public, tmoin des talents de celle qu'il
aimait; il et voulu connatre seul ce qu'elle avait d'esprit et de
charmes; il et voulu que Corinne, timide et rserve comme une
Anglaise, possdt cependant pour lui seul son loquence et son gnie.
Quelque distingu que soit un homme, peut-tre ne jouit-il jamais sans
mlange de la supriorit d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en
inquite; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald,
prs de Corinne, tait plus enivr qu'heureux, et l'admiration qu'elle
lui inspirait augmentait son amour, sans donner  ses projets plus de
stabilit. Il la voyait comme un phnomne admirable qui lui
apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'tonnement
mme qu'elle lui faisait prouver semblaient loigner l'espoir d'une vie
tranquille et paisible. Corinne cependant tait la femme la plus douce
et la plus facile  vivre; on l'et aime pour ses qualits communes,
indpendamment de ses qualits brillantes: mais, encore une fois, elle
runissait trop de talents, elle tait trop remarquable en tout genre.
Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il ft dou, ne croyait pas
l'galer, et cette ide lui inspirait des craintes sur la dure de leur
affection mutuelle. En vain Corinne,  force d'amour, se faisait son
esclave; le matre, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne
jouissait point en paix de son empire.

Quelques heures avant la reprsentation, lord Nelvil conduisit Corinne
dans le palais de la princesse Castel-Forte, o le thtre tait
prpar. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fentres de
l'escalier on dcouvrait Rome et la campagne. Oswald arrta Corinne un
moment, et lui dit: Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour
clairer vos succs.--Ah! si cela tait, reprit-elle, c'est vous qui me
porteriez bonheur, c'est  vous que je devrais la protection du
ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire
suffiraient-ils  votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air
que nous respirons, de cette rverie que fait natre la campagne,  la
salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne,
ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les
entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre
quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me
l'inspirera? La posie, l'amour, la religion, tout ce qui tient 
l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le
ciel azur, en me livrant  l'impression qu'il me cause, je comprends
mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Romo.--Oui, tu
en es digne, cleste crature! s'cria lord Nelvil; oui, c'est une
faiblesse de l'me que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de
vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde,
va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton gnie,
ne soit dirig que sur moi. Ils se quittrent alors, et lord Nelvil
alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paratre
Corinne.

C'est un sujet italien que Romo et Juliette; la scne se passe 
Vrone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a
crit cette pice avec cette imagination du Midi, tout  la fois si
passionne et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur,
et passe si facilement, nanmoins, de ce bonheur au dsespoir, et du
dsespoir  la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on
sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaables. C'est la
force de la nature, et non la frivolit du coeur, qui, sous un climat
nergique, hte le dveloppement des passions. Le sol n'est point lger,
quoique la vgtation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun
crivain tranger, a saisi le caractre national de l'Italie, et cette
fcondit d'esprit qui invente mille manires pour varier l'expression
des mmes sentiments, cette loquence orientale qui se sert des images
de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est
pas, comme dans l'Ossian, une mme teinte, un mme son, qui rpond
constamment  la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs
multiplies que Shakspeare emploie dans Romo et Juliette ne donnent
point  son style une froide affectation; c'est le rayon divis,
rflchi, vari, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la
lumire et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une
sve de vie, un clat d'expression qui caractrise et le pays et les
habitants. La pice de Romo et Juliette, traduite en italien, semblait
rentrer dans sa langue maternelle.

La premire fois que Juliette parat, c'est  un bal o Romo Montague
s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa
famille. Corinne tait revtue d'un habit de fte charmant, et cependant
conforme au costume du temps; ses cheveux taient artistement mls avec
des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne
nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure
divinise, qui ne conservait plus qu'une expression potique. Des
applaudissements unanimes firent retentir la salle  son arrive. Ses
premiers regards dcouvrirent  l'instant Oswald, et s'arrtrent sur
lui; une tincelle de joie, une esprance douce et vive se peignit dans
sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte;
on sentait que tant de flicit ne pouvait pas durer sur la terre:
tait-ce pour Juliette, tait-ce pour Corinne que ce pressentiment
devait s'accomplir?

Quand Romo approcha d'elle pour lui adresser  demi-voix des vers si
brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne,
sur sa grce et sa beaut, les spectateurs, ravis d'tre interprts
ainsi, s'unirent tous avec transport  Romo; et la passion subite qui
le saisit, cette passion allume par le premier regard, parut  tous les
yeux bien vraisemblable. Oswald commena ds ce moment  se troubler; il
lui semblait que tout tait prt  se rvler, qu'on allait proclamer
Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-mme sur ce qu'il
ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel
nuage blouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il
craignit de s'vanouir, et se retira derrire une colonne pendant
quelques instants. Corinne inquite le cherchait avec anxit, et
pronona ce vers:

    _Too early seen unknown, and known too late!_

_Ah! je l'ai vu trop tt sans le connatre, et je l'ai connu trop tard!_
avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce
qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait  leur situation personnelle.

Il ne pouvait se lasser d'admirer la grce de ses gestes, la dignit de
ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait
dire, et dcouvrait ces mystres du coeur qu'on n'a jamais exprims, et
qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres
signes d'un acteur vraiment mu, vraiment inspir, sont une rvlation
continuelle du coeur humain; et l'idal des beaux-arts se mle toujours
 ces rvlations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des
attitudes, prtent  la passion ce qui lui manque souvent dans la
ralit, la dignit et la grce. Ainsi tous les sentiments du coeur et
tous les mouvements de l'me passent  travers l'imagination, sans rien
perdre de leur vrit.

Au second acte, Juliette parat sur le balcon de son jardin pour
s'entretenir avec Romo. De toute la parure de Corinne, il ne lui
restait plus que les fleurs, et, bientt aprs, les fleurs aussi
devaient disparatre; le thtre,  demi clair, pour reprsenter la
nuit, rpandait sur le visage de Corinne une lumire plus douce et plus
touchante. Le son de sa voix tait encore plus harmonieux que dans
l'clat d'une fte. Sa main leve vers les toiles semblait invoquer les
seuls tmoins dignes de l'entendre; et quand elle rptait _Romo!
Romo!_ bien qu'Oswald ft certain que c'tait  lui qu'elle pensait, il
se sentait jaloux des accents dlicieux qui faisaient retentir un autre
nom dans les airs. Oswald se trouvait plac en face du balcon; et celui
qui jouait Romo tant un peu cach par l'obscurit, tous les regards de
Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants

    _In truth, fair Montague, I am too fond,
    And therefore thou may'st think my haviour light:
    But trust me, gentleman, I'll prove more true,
    Than those that have more cunning to be strange.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . therefore pardon me._

Il est vrai, beau Montague, je me suis montre trop passionne, et tu
pourrais penser que ma conduite a t lgre: mais crois-moi, noble
Romo, tu me trouveras plus fidle que celles qui ont plus d'art pour
cacher ce qu'elles prouvent; ainsi donc pardonne-moi.

A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir
laiss connatre! il y avait dans le regard de Corinne une prire si
tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix,
lorsqu'elle disait: Noble Romo! beau Montague! qu'Oswald se sentit
aussi fier qu'il tait heureux. Il releva sa tte que l'attendrissement
avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il rgnait sur un
coeur qui renfermait tous les trsors de la vie.

Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de
plus en plus par cette motion du coeur qui seule produit des miracles;
et quand,  l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de
l'alouette, signal du dpart de Romo, les accents de Corinne avaient un
charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un
mystre religieux, quelques souvenirs du ciel, un prsage de retour vers
lui, une douleur toute cleste, telle que celle d'une me exile sur la
terre, et que sa divine patrie va bientt rappeler. Ah! qu'elle tait
heureuse, Corinne, le jour o elle reprsentait ainsi devant l'ami de
son choix un noble rle dans une belle tragdie! que d'annes, combien
de vies seraient ternes auprs d'un tel jour!

Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rle de Romo, le plaisir
qu'elle gotait n'et pas t si complet. Elle aurait dsir d'carter
les vers des plus grands potes, pour parler elle-mme selon son coeur:
peut-tre mme qu'un sentiment invincible de timidit et entran son
talent; elle n'et pas os regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin,
la vrit porte jusqu' ce point aurait dtruit le prestige de l'art:
mais qu'il tait doux de savoir l celui qu'elle aimait, quand elle
prouvait ce mouvement d'exaltation que la posie seule peut donner!
quand elle ressentait tout le charme des motions sans en avoir le
trouble ni le dchirement rel! quand les affections qu'elle exprimait
n'avaient  la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait
dire  lord Nelvil: Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!

Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse tre contente
de soi, la passion et la timidit tour  tour entranent ou retiennent,
inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer
parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme  la
sensibilit quand trop souvent elle l'te; enfin, exister pour un moment
dans les plus doux rves du coeur, telle tait la jouissance pure de
Corinne en jouant la tragdie. Elle joignait  ce plaisir celui de tous
les succs, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard
les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage
valait  lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne
sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces
dlices de l'me, que jusqu'alors elle avait souhaites vainement, et
qu'elle devait regretter toujours.

Juliette, au troisime acte, devient secrtement l'pouse de Romo. Dans
le quatrime, ses parents voulant la forcer  en pouser un autre, elle
se dcide  prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main
d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les
mouvements de Corinne, sa dmarche agite, ses accents altrs, ses
regards, tantt vifs, tantt abattus, peignaient le cruel combat de la
crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, 
l'ide de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses anctres,
et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une me si
jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin
irrsistible de voler  son secours. Une fois elle leva les yeux vers le
ciel, avec une ardeur qui exprimait profondment ce besoin de la
protection divine dont jamais un tre humain n'a pu s'affranchir. Une
autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle tendait les bras vers lui,
comme pour l'appeler  son aide, et il se leva dans un transport
insens, puis se rassit, ramen  lui-mme par les regards surpris de
ceux qui l'environnaient; mais son motion devenait si forte, qu'elle ne
pouvait plus se cacher.

Au cinquime acte, Romo, qui croit Juliette sans vie, la soulve du
tombeau avant son rveil, et la presse contre son coeur ainsi vanouie.
Corinne tait vtue de blanc, ses cheveux noirs tout pars, sa tte
penche sur Romo avec une grce et cependant avec une vrit de mort si
touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit branl tout  la fois par
les impressions les plus opposes. Il ne pouvait supporter de voir
Corinne dans les bras d'un autre; il frmissait en contemplant l'image
de celle qu'il aimait ainsi prive de vie; enfin il prouvait, comme
Romo, ce mlange cruel de dsespoir et d'amour, de mort et de volupt,
qui fait de cette scne la plus dchirante du thtre. Enfin, quand
Juliette se rveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de
s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces votes
funbres, ne sont point inspirs par l'effroi qu'elles devaient causer,
lorsqu'elle s'crie:

    _Where is my lord? where is my Romeo?_

_O est mon poux? o est mon Romo?_ lord Nelvil rpondit  ces cris
par des gmissements, et ne revint  lui que lorsqu'il fut entran par
M. Edgermond hors de la salle.

La pice finie, Corinne s'tait trouve mal d'motion et de fatigue.
Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses
femmes, encore revtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque
vanouie entre leurs bras. Dans l'excs de son trouble, il ne savait pas
distinguer si c'tait la vrit ou la fiction; et se jetant aux pieds de
Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Romo:

O mes yeux, regardez-la pour la dernire fois!  mes bras, serrez-la
pour la dernire fois contre mon coeur!

    _Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_

Corinne, encore gare, s'cria: Grand Dieu! que dites-vous?
Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit
Oswald; non, je le jure... A l'instant, la foule des amis et des
admirateurs de Corinne fora sa porte pour la voir; elle regardait
Oswald, attendant avec anxit ce qu'il allait dire; mais ils ne purent
se parler de toute la soire, on ne les laissa pas seuls un instant.

Jamais tragdie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains
exaltaient avec transport et la traduction, et la pice, et l'actrice.
Ils disaient que c'tait l vritablement la tragdie qui convenait aux
Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur me en captivant leur
imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour 
tour loquent et lyrique, inspir et naturel. Corinne recevait tous ces
loges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son me tait
reste suspendue  ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononc, et dont
l'arrive du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet
contenir le secret de sa destine.




LIVRE HUITIME

LES STATUES ET LES TOMBEAUX


CHAPITRE PREMIER

Aprs la journe qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'oeil de
la nuit. Il n'avait jamais t plus prs de tout sacrifier  Corinne. Il
ne voulait pas mme lui demander son secret, ou du moins il voulait
prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa
vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entirement
carte de son esprit; et il se plaisait  composer dans sa tte la
lettre qu'il crirait le lendemain, et qui dciderait de son sort. Mais
cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la rsolution, ne fut pas
de longue dure. Bientt ses penses le ramenrent vers le pass: il se
souvint qu'il avait aim, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait
Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui tre compar;
mais enfin c'tait ce sentiment qui l'avait entran  des actions
irrflchies,  des actions qui avaient dchir le coeur de son pre.
Ah! qui sait, s'cria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas galement
aujourd'hui que son fils n'oublit sa patrie et ses devoirs envers elle?

O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son pre; toi, le meilleur
ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix;
mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon me,
apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque
contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur
qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure cleste, comme
tu l'tais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux
quelque temps, si je vis avec cette crature anglique, si j'ai
l'honneur de protger, de sauver une telle femme.--La sauver? reprit-il
tout  coup; et de quoi? d'une vie qui lui plat, d'une vie d'hommages,
de succs, d'indpendance! Cette rflexion, qui venait de lui,
l'effraya lui-mme comme une inspiration de son pre.

Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent prouv je ne sais
quelle superstition secrte qui nous fait prendre ce que nous pensons
pour un prsage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel?
Ah! quelle lutte se passe dans les mes susceptibles et de passion et de
conscience!

Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle,
s'arrtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si
belle. L'aspect de la nature enseigne la rsignation, mais ne peut rien
sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il tait dans cet tat; et
quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrrent chez lui, ils
s'inquitrent de sa sant, tant les anxits de la nuit l'avaient
chang! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'tait
tabli entre eux trois: Il faut convenir, dit-il, que le spectacle
d'hier tait charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moiti de
ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa
physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel
talent! car, si elle tait pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait
monter sur le thtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice
comme elle.

Oswald ressentit une impression pnible par ce discours, et ne savait
nanmoins de quelle manire la tmoigner; car le comte d'Erfeuil avait
cela de particulier, que l'on ne pouvait pas lgitimement se fcher de
ce qu'il disait, lors mme qu'on en recevait une impression dsagrable.
Il n'y a que les mes sensibles qui sachent se mnager rciproquement:
l'amour-propre, si susceptible pour lui-mme, ne devine presque jamais
la susceptibilit des autres.

M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les
plus flatteurs. Oswald lui rpondit en anglais, afin de soustraire la
conversation sur Corinne aux loges dplaisants du comte d'Erfeuil. Je
suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais
chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son
jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils  lui donner, qui portent sur
des dtails; mais les dtails font beaucoup  l'ensemble; et c'est
vraiment une femme si tonnante, qu'il ne faut rien ngliger pour lui
faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers
l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager  jouer plus souvent la
tragdie: c'est un moyen sr pour se faire pouser par quelque tranger
de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous
ne donnerons pas dans cette ide, nous sommes trop accoutums aux femmes
charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince
allemand, un grand d'Espagne, qui sait? A ces mots, Oswald se leva hors
de lui-mme, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arriv, si le
comte d'Erfeuil avait aperu son mouvement; mais il avait t si
satisfait de sa dernire rflexion, qu'il s'en tait all l-dessus,
lgrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait
offens lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimt autant qu'il
pouvait aimer, il serait srement rest. La valeur brillante du comte
d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre,  lui faire
illusion sur ses dfauts. Comme il avait beaucoup de dlicatesse dans
tout ce qui tenait  l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pt en manquer
dans ce qui avait rapport  la sensibilit; et se croyant, avec raison,
aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne souponnait rien
de plus profond dans la vie.

Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait chapp  M.
Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: Mon cher
Oswald, je pars, je vais  Naples.--Et pourquoi sitt? rpondit lord
Nelvil.--Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M.
Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sr que je ne
devinsse fou de Corinne.--Et si vous le deveniez, interrompit Oswald,
que vous en arriverait-il?--Une telle femme n'est pas faite pour vivre
dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher
Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient
pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer
que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est
Corinne, je pense comme Thomas Walpole: _que fait-on de cela  la
maison_? Et _la maison_ est tout chez nous, vous le savez, tout pour les
femmes du moins. Vous reprsentez-vous votre belle Italienne restant
seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous
quittant au dessert pour aller prparer le th quand vous sortirez de
table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne
trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien  faire qu'
plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais
chez nous, o les hommes ont une carrire active, il faut que les femmes
soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la
voudrais sur le trne de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble
toit. Milord, j'ai connu votre mre, que votre respectable pre a tant
regrette: c'tait une personne tout  fait semblable  ma jeune
cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'tais
encore dans l'ge de choisir et d'tre aim. Adieu, mon cher ami; ne me
sachez pas mauvais gr de ce que je viens de vous dire, car personne
n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-tre qu' votre ge
je ne serais pas capable de renoncer  l'esprance de lui plaire. En
achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra
cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui rpondt un seul mot.
Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du
serrement de main d'Oswald qui avait rpondu au sien, il partit,
impatient lui-mme de finir une conversation qui lui cotait.

De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frapp au coeur Oswald:
c'tait le souvenir de sa mre et de l'attachement profond que son pre
avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que
quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus
et le caractre timide et rserv de ses vertus. Insens que je suis!
s'cria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'pouse que
mon pre me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer
l'image de ma mre, qu'il a tant aime? Que veux-je donc de plus? et
pourquoi me tromper moi-mme en faisant semblant d'ignorer ce qu'il
penserait  prsent si je pouvais le consulter encore? Il tait
cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, aprs ce qui
s'tait pass la veille, sans lui rien dire qui confirmt les sentiments
qu'il lui avait tmoigns. Son agitation, sa peine devint si forte,
qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guri: le vaisseau
cicatris dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrays
appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la
fin de sa vie termint ses chagrins. Si je pouvais mourir, se
disait-il, aprs avoir revu Corinne, aprs qu'elle m'aurait appel son
Romo! Et des larmes s'chapprent de ses yeux: c'taient les
premires, depuis la mort de son pre, qu'une autre douleur lui
arracht.

Il crivit  Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques
mots mlancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commenc ce jour
mme avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de
l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aime,
elle tait heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs
ce qu'elle dsirait. Mille circonstances faisaient que l'ide d'pouser
lord Nelvil tait pour elle mle de beaucoup de crainte; et comme
c'tait une personne plus passionne que prvoyante, domine par le
prsent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coter
tant de peines s'tait lev pour elle comme le jour le plus pur et le
plus serein de sa vie.

Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara de son me:
elle le crut dans un grand danger, et partit  l'instant  pied,
traversant le _Corso_  l'heure o toute la ville s'y promne, et
entrant dans la maison d'Oswald  la vue de presque toute la socit de
Rome. Elle ne s'tait pas donn le temps de rflchir; et sa course
avait t si rapide, qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne
pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout
ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagrant les
consquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entirement
perdu de rputation une femme, et  plus forte raison une femme non
marie, il se sentit saisi par la gnrosit, l'amour et la
reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il tait, il serra Corinne
contre son coeur, et s'cria: Chre amie, non, je ne t'abandonnerai
pas, quand ton sentiment pour moi te compromet! quand je dois
rparer... Corinne comprit sa pense; et, l'interrompant aussitt, en
se dgageant doucement de ses bras, elle lui dit, aprs s'tre informe
de son tat, qui s'tait amlior: Vous vous trompez, milord; je ne
fais rien, en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome
n'eussent fait  ma place. Je vous ai su malade, vous tes tranger ici,
vous n'y connaissez que moi, c'est  moi de vous soigner. Les
convenances tablies sont trs-respectables quand il ne faut leur
sacrifier que soi; mais ne doivent-elles pas cder aux sentiments vrais
et profonds que fait natre le danger ou la douleur d'un ami? Quel
serait donc le sort d'une femme si ces mmes convenances sociales, en
permettant d'aimer, dfendaient seulement le mouvement irrsistible qui
fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, je vous le rpte, milord,
ne craignez point qu'en venant ici je me sois compromise. J'ai, par mon
ge et mes talents,  Rome, la libert d'une femme marie. Je ne cache
point  mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me
blment de vous aimer, mais srement ils ne me blmeront pas d'tre
dvoue  vous, quand je vous aime.

En entendant ces paroles si naturelles et si sincres, Oswald prouva un
mlange confus d'impressions diverses; il tait touch par la
dlicatesse de la rponse de Corinne, mais il tait presque fch que ce
qu'il avait pens d'abord ne ft pas vrai; il aurait souhait qu'elle
et commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette
faute mme, lui faisant un devoir de l'pouser, termint ses
incertitudes. Il pensait avec humeur  cette libert des moeurs
d'Italie, qui prolongeait son anxit, en lui laissant beaucoup de
bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il et voulu que l'honneur lui
commandt ce qu'il dsirait. Ces penses pnibles lui causrent de
nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse
inquitude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme.

Vers le soir, Oswald paraissait plus oppress; et Corinne,  genoux
auprs de son lit, soutenait sa tte entre ses bras, quoiqu'elle ft
elle-mme bien plus mue que lui. Il la regardait souvent avec une
impression de bonheur  travers ses souffrances. Corinne, lui dit-il 
voix basse, lisez-moi dans ce recueil, o sont crites les penses de
mon pre, ses rflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant
l'effroi de Corinne, que je m'en croie menac; mais jamais je ne suis
malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore entendre de
sa bouche; et puis je veux, chre amie, vous faire ainsi connatre quel
homme tait mon pre; vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire
sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour. Corinne prit ce
recueil, dont Oswald ne se sparait jamais, et d'une voix tremblante
elle en lut quelques pages:

  Justes, aims du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte, car
  elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; et celle que
  vous quitterez est peut-tre la moindre de toutes. O mondes
  innombrables, qui remplissez  nos yeux l'infini de l'espace!
  communauts inconnues des cratures de Dieu, communauts de ses
  enfants, parses dans le firmament et ranges sous ses votes! que nos
  louanges se joignent aux vtres: nous ignorons votre condition; nous
  ignorons votre premire, votre seconde, votre dernire part aux
  gnrosits de l'tre suprme; mais en parlant de la mort et de la
  vie, du temps pass, du temps  venir, nous atteignons, nous touchons
  aux intrts de tous les tres intelligents et sensibles, n'importent
  les lieux et les distances qui les sparent. Familles des peuples,
  familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous:
  Gloire au matre des cieux, au roi de la nature, au Dieu de l'univers!
  gloire, hommage  celui qui peut,  sa volont, transformer la
  strilit en abondance, l'ombre en ralit, et la mort elle-mme en
  ternelle vie!

  Ah! sans doute, la fin du juste est la mort dsirable; mais peu
  d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont t les tmoins. O
  est-il cet homme qui se prsenterait sans crainte aux regards de
  l'ternel? O est-il cet homme qui a aim Dieu sans distraction, qui
  l'a servi ds sa jeunesse, et qui, atteignant un ge avanc, ne trouve
  dans ses souvenirs aucun sujet d'inquitude? O est-il cet homme moral
  en toutes ses actions, sans jamais songer  la louange et aux
  rcompenses de l'opinion? O est-il cet homme si rare parmi les
  hommes, cet tre si digne de nous servir  tous de modle? O est-il?
  o est-il? Ah! s'il existe au milieu de nous, que nos respects
  l'environnent; et demandez, vous ferez bien, demandez d'assister  sa
  mort, comme au plus beau des spectacles: armez-vous seulement de
  courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d'pouvante dont
  il ne se relvera point. Il le prvoit, il en est certain, et la
  srnit rgne dans ses regards, et son front semble environn d'une
  aurole cleste: il dit avec l'Aptre: _Je sais  qui j'ai cru_; et
  cette confiance, lorsque ses forces s'teignent, anime encore ses
  traits. Il contemple dj sa nouvelle patrie; mais, sans oublier celle
  qu'il va quitter, il est  son Crateur et  son Dieu, sans rejeter
  loin de lui les sentiments qui ont charm sa vie.

  C'est une pouse fidle qui, selon les lois de la nature, doit, entre
  les siens, le suivre la premire: il la console, il essuie ses larmes,
  il lui donne rendez-vous dans ce sjour de flicit qu'il ne peut se
  peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu'ils ont
  parcourus ensemble, non pour dchirer le coeur d'une sensible amie,
  mais pour accrotre leur confiance mutuelle en la bont cleste. Il
  rappelle encore  la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il
  eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il voudrait
  adoucir, mais pour jouir de la douce ide que deux vies ont tenu  la
  mme tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-tre une
  dfense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, o la piti
  d'un Dieu suprme est le dernier refuge de nos penses. Hlas! peut-on
  se former une juste image de toutes les motions qui pntrent une me
  aimante, au moment o une vaste solitude se prsente  nos regards, au
  moment o les sentiments, les intrts dont on a subsist pendant le
  cours de ses belles annes, vont s'vanouir pour jamais? Ah! vous qui
  devez survivre  cet tre semblable  vous, que le ciel vous avait
  donn pour soutien,  cet tre qui tait tout pour vous, et dont les
  regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de
  placer votre main sur un coeur dfaillant, afin qu'une dernire
  palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n'existera
  plus. Eh! vous blmerions-nous, amis fidles, si vous aviez dsir que
  vos cendres se confondissent, que vos dpouilles mortelles fussent
  runies dans le mme asile? Dieu de bont, rveillez-les ensemble; ou
  si l'un des deux seulement a mrit cette faveur, si l'un des deux
  seulement doit tre du nombre des lus, que l'autre en apprenne la
  nouvelle; que l'autre aperoive la lumire des anges, au moment o le
  sort des heureux sera proclam, afin qu'il ait encore un moment de
  joie avant de retomber dans la nuit ternelle.

  Ah! nous nous garons peut-tre lorsque nous essayons de dcrire les
  derniers jours de l'homme sensible, de l'homme qui voit la mort
  s'avancer  grands pas, qui la voit prte  le sparer de tous les
  objets de son affection.

  Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que ses dernires
  paroles servent d'instruction  ses enfants. Il leur dit: Ne vous
  effrayez point d'assister  la fin prochaine de votre pre, de votre
  ancien ami. C'est par une loi de la nature qu'il quitte avant vous
  cette terre o il est venu le premier. Il vous montrera du courage; et
  pourtant il s'loigne de vous avec douleur. Il et souhait, sans
  doute, de vous aider plus longtemps de son exprience, et de faire
  encore quelques pas avec vous  travers les prils dont votre jeunesse
  est environne; _mais la vie n'a point de dfense, quand il faut
  descendre au tombeau_. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu
  d'un monde d'o je vais disparatre. Puissiez-vous recueillir avec
  abondance les biens que la Providence y a sems! mais n'oubliez jamais
  que ce monde lui-mme est une patrie passagre, et qu'une autre plus
  durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-tre; et quelque part,
  sous les regards de mon Dieu, j'offrirai pour vous en sacrifice et mes
  voeux et mes larmes. Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez
  la religion, ce dernier trait d'alliance entre les pres et les
  enfants, entre la mort et la vie... Approchez-vous de moi!... que je
  vous aperoive encore. Que la bndiction d'un serviteur de Dieu soit
  sur vous... Il meurt... O anges du ciel! recevez son me, et
  laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de
  ses penses, le souvenir de ses esprances.

L'motion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture.
Enfin ils furent forcs d'y renoncer. Corinne craignait pour Oswald
l'abondance de ses pleurs. Elle tait bouleverse de l'tat o elle le
voyait, et elle ne s'apercevait pas qu'elle-mme tait aussi trouble
que lui. Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chre amie de
mon coeur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures
avec moi, cet ange tutlaire dont je sens encore le dernier
embrassement, dont je vois encore le noble regard; peut-tre est-ce toi
qu'il a choisie pour me consoler; peut-tre...--Non, non, s'cria
Corinne, non, il ne m'en a pas crue digne.--Que dites-vous? interrompit
Oswald. Corinne eut peur d'avoir rvl ce qu'elle voulait cacher, et
rpta ce qui venait de lui chapper, en disant seulement: Il ne m'en
croirait pas digne! Ce mot chang dissipa l'inquitude que le premier
avait fait natre dans le coeur d'Oswald, et il continua sans crainte 
s'entretenir de son pre avec Corinne.

Les mdecins arrivrent et la rassurrent un peu; mais ils dfendirent
absolument  lord Nelvil de parler, jusqu' ce que le vaisseau qui
s'tait ouvert dans sa poitrine ft ferm. Six jours entiers se
passrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l'empcha
de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence ds qu'il
voulait parler. Elle trouvait l'art de varier les heures par la lecture,
par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait
tous les frais, en cherchant  s'animer elle-mme, dans le srieux comme
dans la plaisanterie, avec un intrt soutenu. Toute cette grce, tout
ce charme voilait l'inquitude qu'elle prouvait intrieurement, et
qu'il fallait drober  lord Nelvil; mais elle n'en tait pas distraite
un seul instant. Elle s'apercevait presque avant Oswald lui-mme de ce
qu'il souffrait, et le courage qu'il mettait  le cacher ne trompait
jamais Corinne; elle dcouvrait toujours ce qui pouvait lui faire du
bien, et se htait de le soulager, en tchant seulement de fixer son
attention le moins qu'il tait possible sur les soins qu'elle lui
rendait. Cependant, quand Oswald plissait, la couleur abandonnait aussi
les lvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du
secours; mais elle s'efforait bientt de se remettre, et souriait,
quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la
main d'Oswald sur son coeur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa
propre vie. Enfin ses soins russirent, Oswald se gurit.

Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi M.
Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas t tmoin des jours que vous venez de
passer auprs de moi! il aurait vu que vous n'tes pas moins bonne
qu'admirable; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous
d'enchantements continuels, et que vous ne diffrez des autres femmes
que pour ajouter  toutes les vertus le prestige de tous les charmes.
Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me dchire, ce
combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu
m'entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et
tu prononceras sur notre sort.--Notre sort, rpondit Corinne, si vous
sentez comme moi, c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous,
quand je vous dirai que, jusqu' prsent du moins, je n'ai pas os
souhaiter d'tre votre pouse? Ce que j'prouve est bien nouveau pour
moi: mes ides sur la vie, mes projets pour l'avenir, sont tout  fait
bouleverss par ce sentiment, qui me trouble et m'asservit chaque jour
davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous
unir.--Corinne, reprit Oswald, me mpriseriez-vous d'avoir hsit?
l'attribueriez-vous  des considrations misrables? N'avez-vous pas
devin que le remords profond et douloureux qui, depuis prs de deux
ans, me poursuit et me dchire, a pu seul causer mes incertitudes?

--Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais souponn d'un motif
tranger aux affections du coeur, vous ne seriez pas celui que j'aime.
Mais la vie, je le sais, n'appartient pas tout entire  l'amour. Les
habitudes, les souvenirs, les circonstances, crent autour de nous je ne
sais quel enlacement que la passion mme ne peut dtruire. Bris pour un
moment, il se reformerait, et le lierre viendrait  bout du chne. Mon
cher Oswald, ne donnons pas  chaque poque de notre existence plus que
cette poque ne demande. Ce qui m'est ncessaire dans ce moment, c'est
que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d'un dpart qui pourrait tre
subit me poursuit sans cesse. Vous tes tranger dans ce pays; aucun
lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me
resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette
posie que je sens avec vous, et maintenant, hlas! seulement avec vous,
tout deviendrait muet pour mon me. Je ne me rveille qu'en tremblant;
je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par
ses rayons resplendissants, si vous tes encore l, vous, l'astre de ma
vie. Oswald, tez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au del de
cette scurit dlicieuse.--Vous savez, rpondit Oswald, que jamais un
Anglais n'a renonc  sa patrie, que la guerre peut me rappeler,
que...--Ah! Dieu! s'cria Corinne, voudriez-vous me prparer... Et tous
ses membres tremblaient, comme  l'approche du plus effroyable danger.
Eh bien! s'il est ainsi, emmenez-moi comme pouse, comme esclave...
Mais tout  coup, reprenant ses esprits, elle dit: Oswald, vous ne
partirez jamais sans m'en prvenir; jamais, n'est-ce pas? coutez: dans
aucun pays un criminel n'est conduit au supplice sans que quelques
heures lui soient donnes pour recueillir ses penses. Ce ne sera pas
par une lettre, ce sera vous-mme qui viendrez me le dire; vous
m'avertirez, vous m'entendrez avant de vous loigner de moi.--Et le
pourrais-je alors?...--Quoi! vous hsitez  m'accorder ce que je
demande! s'cria Corinne.--Non, rpondit Oswald, je n'hsite pas: tu le
veux, eh bien! je le jure; si ce dpart est ncessaire, je vous en
prviendrai, et ce moment dcidera de votre vie. Et elle sortit.


CHAPITRE II

Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne vita
soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle
voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il tait possible, mais
elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle
avait remarqu dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de
l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle tait, et ce
qu'elle avait sacrifi; et rien ne lui faisait plus de peur que cette
impression qui pouvait le dtacher d'elle.

Revenant donc  l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir
pour empcher Oswald de se livrer  ses inquitudes passionnes, elle
voulut intresser de nouveau son esprit et son imagination par les
merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder
ainsi l'instant o le sort devait s'claircir et se dcider. Une telle
situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour;
mais il donne des heures si douces, il rpand un tel charme sur chaque
minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indfini, il s'enivre du
prsent, et reoit un jour comme un sicle de bonheur ou de peine, tant
ce jour est rempli par une multitude d'motions et d'ides! Ah! sans
doute, c'est par l'amour que l'ternit peut tre comprise; il confond
toutes les notions du temps, il efface les ides de commencement et de
fin; on croit avoir toujours aim l'objet qu'on aime, tant il est
difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la sparation
est affreuse, moins elle parat vraisemblable; elle devient, comme la
mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui
semble impossible, alors mme qu'on le sait invitable.

Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald,
avait encore rserv les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque
lord Nelvil fut rtabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que
la sculpture et la peinture offraient  Rome de plus beau. Il est
honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos
statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des muses
et des galeries.--Vous le voulez, rpondit lord Nelvil, j'y consens.
Mais en vrit, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources
trangres pour me fixer auprs de vous; c'est, au contraire, un
sacrifice que je vous fais quand je dtourne mes regards de vous pour
quelque objet que ce puisse tre.

Ils allrent d'abord au muse du Vatican, ce palais des statues, o l'on
voit la figure humaine divinise par le paganisme, comme les sentiments
de l'me le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer
 lord Nelvil ces salles silencieuses, o sont rassembles les images
des dieux et des hros; o la plus parfaite beaut, dans un repos
ternel, semble jouir d'elle-mme. En contemplant ces traits et ces
formes admirables, il se rvle je ne sais quel dessein de la Divinit
sur l'homme, exprim par la noble figure dont elle a daign lui faire
don. L'me s'lve, par cette contemplation,  des esprances pleines
d'enthousiasme et de vertu; car la beaut est une dans l'univers, et,
sous quelque forme qu'elle se prsente, elle excite toujours une motion
religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle posie que ces visages, o
la sublime expression est pour jamais fixe, o les plus grandes penses
sont revtues d'une image si digne d'elle!

Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie;
elle tait toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il
aimait, s'il tait aim, s'il recevait par la nature ou par les
beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son
hros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire
aux regards tous les sentiments de son me. La douleur de nos temps
modernes, au milieu de notre tat social si froid et si oppressif, est
ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait
pas souffert, n'aurait jamais senti ni pens. Mais il y avait dans
l'antiquit quelque chose de plus noble que la douleur: c'tait le calme
hroque, c'tait le sentiment de sa force, qui pouvait se dvelopper au
milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des
Grecs n'ont presque jamais indiqu que le repos. Le Laocoon et la Niob
sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la
vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les
passions nes dans le coeur humain. L'tre moral avait une organisation
si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large
poitrine, et l'ordre politique tait si bien en harmonie avec les
facults, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des
mes mal  l'aise: cet tat fait dcouvrir beaucoup d'ides fines, mais
ne fournit point aux arts, et particulirement  la sculpture, les
simples affections, les lments primitifs des sentiments, qui peuvent
seuls s'exprimer par le marbre ternel.

A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mlancolie.
Une tte d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant,
sont les seules o les dispositions de l'me rveuse et souffrante
soient indiques; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute
apparence, au temps o la Grce tait asservie. Ds lors il n'y avait
plus cette fiert ni cette tranquillit d'me qui ont produit chez les
anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la posie compose dans
le mme esprit.

La pense qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-mme,
analyse, travaille, creuse les sentiments intrieurs; mais elle n'a plus
cette force de cration qui suppose et le bonheur et la plnitude de
forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, mme chez les
anciens, ne rappellent que des ides guerrires ou riantes: dans la
multitude de ceux qui se trouvent au muse du Vatican, on voit des
batailles, des jeux reprsents en bas-reliefs sur les tombeaux. Le
souvenir de l'activit de la vie tait le plus bel hommage que l'on crt
devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les
forces. L'encouragement, l'mulation, taient le principe des beaux-arts
comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme
pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et
le culte du gnie tait desservi par ceux mme qui ne pouvaient point
aspirer  ses couronnes.

La religion grecque n'tait point, comme le christianisme, la
consolation du malheur, la richesse de la misre, l'avenir des mourants;
elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire,
l'apothose de l'homme. Dans ce culte prissable, la beaut mme tait
un dogme religieux. Si les artistes taient appels  peindre les
passions basses ou froces, ils en sauvaient la honte  la figure
humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques
traits des animaux; et, pour donner  la beaut son plus sublime
caractre, ils unissaient tour  tour dans les statues des hommes et des
femmes, dans la Minerve guerrire et dans l'Apollon Musagte, les
charmes des deux sexes, la force  la douceur, la douceur  la force;
mlange heureux de deux qualits opposes, sans lequel aucune des deux
ne serait parfaite.

Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps
devant des statues endormies qui sont places sur les tombeaux, et
montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agrable.
Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censes
reprsenter une action, le mouvement qui s'arrte produit une sorte
d'tonnement quelquefois pnible. Mais les statues dans le sommeil, ou
seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de
l'ternelle tranquillit, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet
gnral du Midi sur l'homme. Il semble que l les beaux-arts soient les
paisibles spectateurs de la nature, et que le gnie lui-mme, qui agite
l'me dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.

Oswald et Corinne passrent dans la salle o sont rassembles les images
sculptes des animaux et des reptiles; et la statue de Tibre se trouve
par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle
runion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mmes rangs autour de
leur matre. Une autre salle renferme les monuments tristes et svres
des gyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux
momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides
et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimil la vie  la
mort. Les gyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les
animaux que les hommes; c'est l'empire de l'me qui semble leur tre
inaccessible.

Viennent ensuite les portiques du muse, o l'on voit  chaque pas un
nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute
espce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est l qu'on
apprend  sentir Homre et Sophocle; c'est l que se rvle  l'me une
connaissance de l'antiquit qui ne peut jamais s'acqurir ailleurs.
C'est en vain que l'on se fie  la lecture de l'histoire pour comprendre
l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'ides
que ce qu'on lit, et les objets extrieurs causent une motion forte qui
donne  l'tude du pass l'intrt et la vie qu'on trouve dans
l'observation des hommes et des faits contemporains.

Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a
des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des
heures qui passaient de mme, il y a deux mille ans, quand les artistes
de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus
mlancolique que l'on prouve au muse du Vatican, c'est en contemplant
les dbris des statues que l'on y voit rassembls: le torse d'Hercule,
des ttes spars du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue
plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On
croit voir le champ de bataille o le temps a lutt contre le gnie, et
ces membres mutils attestent sa victoire et nos pertes.

Aprs tre sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les
colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues reprsentent, dit-on, Castor
et Pollux. Chacun des deux hros dompte d'une seule main un cheval
fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme
avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une
admirable ide de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette
puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre
ordre social, o la plupart des exercices du corps sont abandonns aux
gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si
l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces
chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les
qualits physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse
au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme  homme. La
force du corps et la gnrosit de l'me, la dignit des traits et la
fiert du caractre, la hauteur de la stature et l'autorit du
commandement, taient des ides insparables, avant qu'une religion
intellectuelle et plac la puissance de l'homme dans son me. La figure
humaine, qui tait aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et
le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquit
dans ce genre, ne retracent point les vulgaires ides de la vie commune,
mais la volont toute-puissante, la volont divine, qui se montre sous
l'emblme d'une force physique surnaturelle.

Corinne et lord Nelvil terminrent leur journe en allant voir l'atelier
de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il tait tard, ce fut
aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent
beaucoup  cette manire d'tre vues. Les anciens en jugeaient ainsi,
puisqu'ils les plaaient souvent dans leurs Thermes, o le jour ne
pouvait pas pntrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononce
amortit la brillante uniformit du marbre, et les statues paraissent des
figures ples, qui ont un caractre plus touchant et de grce et de vie.
Il y avait chez Canova une admirable statue destine pour un tombeau:
elle reprsentait le gnie de la douleur appuy sur un lion, emblme de
la force. Corinne, en contemplant ce gnie, crut y trouver quelque
ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-mme en fut aussi frapp.
Lord Nelvil se dtourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais
il dit  voix basse  son amie: Corinne, j'tais condamn  cette
ternelle douleur quand je vous ai rencontre; mais vous avez chang ma
vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble ml de charmes,
remplit ce coeur qui ne devait plus prouver que des regrets.


CHAPITRE III

Les chefs-d'oeuvre de la peinture taient alors runis  Rome; et sa
richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde.
Un seul point de discussion pouvait exister sur l'effet que produisaient
ces chefs-d'oeuvre. La nature des sujets que les grands artistes
d'Italie ont choisis se prte-t-elle  toute la varit,  toute
l'originalit de passions et de caractres que la peinture peut
exprimer? Oswald et Corinne diffraient d'opinion  cet gard; mais
cette diffrence, comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait 
la diversit des nations, des climats et des religions. Corinne
affirmait que les sujets les plus favorables  la peinture, c'taient
les sujets religieux. Elle disait que la sculpture tait l'art du
paganisme, comme la peinture tait celui du christianisme; et que l'on
retrouvait dans ces arts, comme dans la posie, les qualits qui
distinguent la littrature ancienne et moderne. Les tableaux de
Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphal, ce peintre de
l'vangile, supposent autant de profondeur et de sensibilit qu'on en
peut trouver dans Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait
prsenter aux regards qu'une existence nergique et simple, tandis que
la peinture indique les mystres du recueillement et de la rsignation,
et fait parler l'me immortelle  travers de passagres couleurs.
Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirs des pomes,
taient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de
tels tableaux, que l'on et conserv l'usage des peintres du vieux
temps, d'crire les paroles que doivent dire les personnages sur un
ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont 
l'instant entendus par tout le monde, et l'attention n'est point
dtourne de l'art pour deviner ce qu'il reprsente.

Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en gnral,
tait souvent thtrale; qu'elle avait l'empreinte de leur sicle, o
l'on ne connaissait plus, comme Andr Mantgne, Prugin et Lonard de
Vinci, cette unit d'existence, ce naturel dans la manire d'tre, qui
tient encore du repos antique. Mais  ce repos est unie la profondeur de
sentiments qui caractrise le christianisme. Elle admirait la
composition sans artifice des tableaux de Raphal, surtout dans sa
premire manire. Toutes les figures sont diriges vers un objet
principal, sans que l'artiste ait song  les grouper en attitude, 
travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette
bonne foi dans les arts d'imagination, comme dans tout le reste, est le
caractre du gnie, et que le calcul du succs est presque toujours
destructeur de l'enthousiasme. Elle prtendait qu'il y avait de la
rhtorique en peinture comme dans la posie, et que tous ceux qui ne
savaient pas caractriser cherchaient les ornements accessoires,
runissaient tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches,
aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge tenant son
enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la messe de Bolsne, un
homme appuy sur son bton dans l'cole d'Athnes, sainte Ccile levant
les yeux au ciel, produisaient, par l'expression seule du regard et de
la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beauts
naturelles se dcouvrent chaque jour davantage; mais, au contraire, dans
les tableaux d'effet, le premier coup d'oeil est toujours le plus
frappant.

Corinne ajoutait  ces rflexions une observation qui les fortifiait
encore: c'est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains, la
disposition de leur me en tout genre ne pouvant tre la ntre, il nous
est impossible de crer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur
leur terrain. L'on peut les imiter  force d'tude; mais comment le
gnie trouverait-il tout son essor dans un travail o la mmoire et
l'rudition sont si ncessaires? Il n'en est pas de mme des sujets qui
appartiennent  notre propre histoire ou  notre propre religion. Les
peintres peuvent en avoir eux-mmes l'inspiration personnelle; ils
sentent ce qu'ils peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur
sert pour imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquit, il
faut qu'ils inventent d'aprs les livres et les statues. Enfin, Corinne
trouvait que les tableaux pieux faisaient  l'me un bien que rien ne
pouvait remplacer, et qu'ils supposaient dans l'artiste un saint
enthousiasme qui se confond avec le gnie, le renouvelle, le ranime, et
peut seul le soutenir contre les dgots de la vie et les injustices des
hommes.

Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression diffrente.
D'abord il tait presque scandalis de voir reprsenter en peinture,
comme l'a fait Michel-Ange, la figure de la Divinit mme revtue de
traits mortels. Il croyait que la pense n'osait lui donner des formes,
et qu'on trouvait  peine au fond de son me une ide assez
intellectuelle, assez thre, pour l'lever jusqu' l'tre suprme; et
quant aux sujets tirs de l'criture sainte, il lui semblait que
l'expression et les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup
 dsirer. Il croyait, avec Corinne, que la mditation religieuse est le
sentiment le plus intime que l'homme puisse prouver; et, sous ce
rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystres
de la physionomie et du regard; mais la religion rprimant tous les
mouvements du coeur qui ne naissent pas immdiatement d'elle, les
figures des saints et des martyrs ne peuvent tre trs-varies. Le
sentiment de l'humilit, si noble devant le ciel, affaiblit l'nergie
des passions terrestres, et donne ncessairement de la monotonie  la
plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son terrible
talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque altr l'esprit, en
donnant  ses prophtes une expression redoutable et puissante qui en a
fait des Jupiters plutt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme
le Dante, des images du paganisme, et mle la mythologie  la religion
chrtienne. Une des circonstances les plus admirables de l'tablissement
du christianisme, c'est l'tat vulgaire des aptres qui l'ont prch,
l'asservissement et la misre du peuple juif, dpositaire pendant
longtemps des promesses qui annonaient le Christ. Ce contraste entre la
petitesse des moyens et la grandeur du rsultat est trs-beau
moralement; mais en peinture, o les moyens seuls peuvent paratre, les
sujets chrtiens doivent tre moins clatants que ceux qui sont tirs
des temps hroques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut
tre purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d'une
expression aussi rveuse et aussi vague que celle des sons. Il est vrai
que l'heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si
l'on peut s'exprimer ainsi, un effet musical dans la peinture; mais,
comme elle reprsente la vie, on lui demande l'expression des passions
dans toute leur nergie et leur diversit. Sans doute il faut choisir
parmi les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne
faille point d'tude pour les comprendre; car l'effet produit par les
tableaux doit tre immdiat et rapide, comme tous les plaisirs causs
par les beaux-arts; mais quand les faits historiques sont aussi
populaires que les sujets religieux, ils ont sur eux l'avantage de la
varit des situations et des sentiments qu'ils retracent.

Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de prfrence reprsenter en
tableaux les scnes de tragdie, ou les fictions potiques les plus
touchantes, afin que tous les plaisirs de l'imagination et de l'me
fussent runis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque
sduisante qu'elle ft. Elle tait convaincue que l'empitement d'un art
sur l'autre leur nuisait mutuellement. La sculpture perd les avantages
qui lui sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture;
la peinture, quand elle veut atteindre  l'expression dramatique. Les
arts sont borns dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs
effets. Le gnie ne cherche point  combattre ce qui est dans l'essence
des choses; sa supriorit consiste, au contraire,  la deviner. Vous,
mon cher Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mmes,
mais seulement  cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit.
Vous n'tes mu que par ce qui vous retrace les peines du coeur. La
musique et la posie conviennent  cette disposition; tandis que les
arts qui parlent aux yeux, bien que leur signification soit idale, ne
plaisent et n'intressent que lorsque notre me est tranquille et notre
imagination tout  fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les goter,
la gaiet qu'inspire la socit, mais la srnit que fait natre un
beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui
reprsentent les objets extrieurs, l'harmonie universelle de la nature;
et quand notre me est trouble, nous n'avons plus en nous-mmes cette
harmonie: le malheur l'a dtruite.--Je ne sais, rpondit Oswald, si je
ne cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances
de l'me; mais je sais bien au moins que je ne puis supporter d'y
trouver la reprsentation des douleurs physiques. Ma plus forte
objection, continua-t-il, contre les sujets chrtiens en peinture, c'est
le sentiment pnible que fait prouver l'image du sang, des blessures,
des supplices bien que le plus noble enthousiasme ait anim les
victimes. Philoctte est peut-tre le seul sujet tragique dans lequel
les maux physiques puissent tre admis. Mais de combien de circonstances
potiques ces maux cruels ne sont-ils pas entours! Ce sont les flches
d'Hercule qui les ont causs; le fils d'Esculape doit les gurir; enfin,
cette blessure se confond presque avec le ressentiment moral qu'elle
fait natre dans celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune
impression de dgot. Mais la figure du possd, dans le superbe tableau
de la Transfiguration, par Raphal, est une image dsagrable, et qui
n'a nullement la dignit des beaux-arts. Il faut qu'ils nous dcouvrent
le charme de la douleur, comme la mlancolie de la prosprit; c'est
l'idal de la destine humaine qu'ils doivent reprsenter dans chaque
circonstance particulire. Rien ne tourmente plus l'imagination que des
plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible que
dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on ne craigne pas en
mme temps de trouver l'exactitude de l'imitation. L'art qui ne
consisterait que dans cette imitation, quel plaisir nous donnerait-il?
Il est plus horrible ou moins beau que la nature mme, ds l'instant
qu'il aspire seulement  lui ressembler.

--Vous avez raison, milord, dit Corinne, de dsirer qu'on carte des
sujets chrtiens les images pnibles; elles n'y sont pas ncessaires.
Mais avouez cependant que le gnie, et le gnie de l'me, sait triompher
de tout. Voyez cette Communion de saint Jrme, par le Dominiquin. Le
corps du vnrable mourant est livide et dcharn; c'est la mort qui se
soulve: mais dans ce regard est la vie ternelle, et toutes les misres
du monde ne sont l que pour disparatre devant le pur clat d'un
sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que
je ne sois pas de votre avis en tout, je veux vous montrer que, mme en
diffrant, nous avons toujours quelque analogie. J'ai essay ce que vous
dsirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m'ont
compose, et dont j'ai moi-mme esquiss quelques dessins. Vous y verrez
les dfauts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez.
Cette galerie est dans ma maison de campagne,  Tivoli. Le temps est
assez beau pour la voir; voulez-vous que nous y allions demain? Et
comme elle attendait qu'Oswald y consentt, il lui dit: Mon amie,
pouvez-vous douter de ma rponse? Ai-je un autre bonheur dans ce monde,
une autre ide que vous? Et ma vie, que j'ai trop affranchie peut-tre
de toute occupation, comme de tout intrt, n'est-elle pas uniquement
remplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir?


CHAPITRE IV

Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-mme
les quatre chevaux qui les tranaient, et se plaisait dans la rapidit
de leur course, rapidit qui semble accrotre la vivacit du sentiment
de l'existence; et cette impression est douce  ct de ce qu'on aime.
Il dirigeait la voiture avec une attention extrme, dans la crainte que
le moindre accident ne pt arriver  Corinne. Il avait ces soins
protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme. Corinne
n'tait point, comme la plupart des femmes, facilement effraye par les
dangers possibles d'une route; mais il lui tait si doux de remarquer la
sollicitude d'Oswald, qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin
d'tre rassure par lui.

Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant 
lord Nelvil sur le coeur de son amie, c'taient les contrastes
inattendus qui prtaient  toute sa manire d'tre un charme
particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grce de sa figure;
mais il devait intresser surtout une personne qui, runissant en elle,
par un accord singulier, la constance  la mobilit, se plaisait dans
les impressions tout  la fois varies et fidles. Jamais il n'tait
occup que de Corinne; et cette occupation mme prenait sans cesse des
caractres diffrents: tantt la rserve y dominait, tantt l'abandon,
tantt une douceur parfaite, tantt une amertume sombre, qui prouvait la
profondeur des sentiments, mais mlait le trouble  la confiance, et
faisait natre sans cesse une motion nouvelle. Oswald, intrieurement
agit, cherchait  se contenir au dehors; et celle qui l'aimait, occupe
 le deviner, trouvait dans ce mystre un intrt continuel. On et dit
que les dfauts mmes d'Oswald taient faits pour relever ses agrments.
Un homme, quelque distingu qu'il et t, mais dont le caractre n'et
point offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captiv
l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d'Oswald qui
l'asservissait  lui; il rgnait sur son me par une bonne et par une
mauvaise puissance, par ses qualits, et par l'inquitude que ces
qualits mal combines pouvaient inspirer; enfin, il n'y avait pas de
scurit dans le bonheur que donnait lord Nelvil: et peut-tre faut-il
expliquer par ce tort mme l'exaltation de la passion de Corinne;
peut-tre ne pouvait-elle aimer  ce point que celui qu'elle craignait
de perdre. Un esprit suprieur, une sensibilit aussi ardente que
dlicate, pouvait se lasser de tout, except de l'homme vraiment
extraordinaire dont l'me constamment branle ressemblait au ciel mme,
qui se montre tantt serein, tantt couvert de nuages. Oswald, toujours
vrai, toujours profond et passionn, tait nanmoins souvent prt 
renoncer  l'objet de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la
peine lui faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de
la souffrance dans les affections trop vives du coeur.

Lord Nelvil et Corinne, dans leur course  Tivoli, passrent devant les
ruines du palais d'Adrien et du jardin immense qui l'entourait. Ce
prince avait runi dans son jardin les productions les plus rares, les
chefs-d'oeuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On
y voit encore aujourd'hui quelques pierres parses qui s'appellent
_l'gypte, l'Inde et l'Asie_. Plus loin tait la retraite o Znobie,
reine de Palmyre, a termin ses jours. Elle n'a pas soutenu dans
l'adversit la grandeur de sa destine; elle n'a su, ni, comme un homme,
mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir plutt que de trahir
son ami.

Enfin ils dcouvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant d'hommes
clbres, de Brutus, d'Auguste, de Mcne, de Catulle; mais surtout la
demeure d'Horace; car ce sont ses vers qui ont illustr ce sjour. La
maison de Corinne tait btie au-dessus de la cascade bruyante du
Tverone; au haut de la montagne, en face de son jardin, tait le temple
de la Sibylle. C'est une belle ide qu'avaient les anciens de placer les
temples au sommet des lieux levs. Ils dominaient sur la campagne,
comme les ides religieuses sur toute autre pense. Ils inspiraient plus
d'enthousiasme pour la nature, en annonant la Divinit dont elle mane,
et l'ternelle reconnaissance des gnrations successives envers elle.
Le paysage, de quelque point de vue qu'on le considrt, faisait tableau
avec le temple, qui tait l comme le centre ou l'ornement de tout. Les
ruines rpandent un singulier charme sur la campagne d'Italie. Elles ne
rappellent pas, comme les difices modernes, le travail et la prsence
de l'homme; elles se confondent avec les arbres, avec la nature; elles
semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a
faites ce qu'elles sont. Les plus belles contres du monde, quand elles
ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun
vnement remarquable, sont dpourvues d'intrt, en comparaison des
pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir  l'habitation de
Corinne en Italie, que le sjour consacr  la Sibylle,  la mmoire
d'une femme anime par une inspiration divine? La maison de Corinne
tait ravissante; elle tait orne avec l'lgance du got moderne, et
cependant le charme d'une imagination qui se plat dans les beauts
antiques s'y faisait sentir. L'on y remarquait une rare intelligence du
bonheur, dans le sens le plus lev de ce mot, c'est--dire, en le
faisant consister dans tout ce qui ennoblit l'me, excite la pense et
vivifie le talent.

En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperut que le souffle du vent
avait un son harmonieux, et rpandait dans l'air des accords qui
semblaient venir du balancement des fleurs, de l'agitation des arbres,
et prter une voix  la nature. Corinne lui dit que c'taient des harpes
oliennes que le vent faisait rsonner, et qu'elle avait places dans
quelques grottes du jardin, pour remplir l'atmosphre de sons aussi bien
que de parfums. Dans cette demeure dlicieuse, Oswald tait inspir par
le sentiment le plus pur. coutez, dit-il  Corinne, jusqu' ce jour
j'prouvais du remords en tant heureux prs de vous; mais,  prsent,
je me dis que c'est mon pre qui vous a envoye vers moi, pour que je ne
souffre plus sur cette terre. C'est lui que j'avais offens, et c'est
lui cependant dont les prires dans le ciel ont obtenu ma grce.
Corinne, s'cria-t-il en se jetant  ses genoux, je suis pardonn; je le
sens  ce calme innocent et doux qui rgne dans mon me. Tu peux, sans
crainte, t'unir  mon sort; il n'aura plus rien de fatal.--Eh bien, dit
Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du coeur qui nous
est accorde. Ne touchons pas  la destine; elle fait tant de peur
quand on veut s'en mler, quand on tche d'obtenir plus qu'elle ne
donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux.

Lord Nelvil fut bless de cette rponse de Corinne. Il pensait qu'elle
devait comprendre qu'il tait prt  lui tout dire,  lui tout
promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire; et cette
manire de l'viter encore l'offensa en l'affligeant; il n'aperut pas
qu'un sentiment de dlicatesse empchait Corinne de profiter de
l'motion d'Oswald pour le lier par un serment. Peut-tre, d'ailleurs,
est-il dans la nature d'un amour profond et vrai de redouter un moment
solennel, quelque dsir qu'il soit, et de ne changer qu'en tremblant
l'esprance contre le bonheur mme. Oswald, loin d'en juger ainsi, se
persuada que Corinne, tout en l'aimant, dsirait de conserver son
indpendance, et qu'elle loignait attentivement tout ce qui pouvait
amener une union indissoluble. Cette pense lui fit prouver une
irritation douloureuse; et, prenant aussitt un air froid et contenu, il
suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot.
Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite sur lui. Mais,
connaissant sa fiert, elle n'osa pas lui dire ce qu'elle avait
remarqu; toutefois, en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur
des ides gnrales, elle avait une esprance vague de l'adoucir, qui
donnait  sa voix un charme plus touchant, alors mme qu'elle ne
prononait que des paroles indiffrentes.

Sa galerie tait compose de tableaux d'histoire, de tableaux sur des
sujets potiques et religieux, et de paysages. Il n'y en avait point qui
fussent composs d'un trs-grand nombre de figures. Ce genre prsente
sans doute de grandes difficults, mais il donne moins de plaisir. Les
beauts qu'on y trouve sont trop confuses ou trop dtailles. L'unit
d'intrt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est
ncessairement morcel. Le premier des tableaux historiques reprsentait
Brutus dans une mditation profonde, assis au pied de la statue de Rome.
Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a
lui-mme condamns  mort, et de l'autre ct du tableau la mre et les
soeurs s'abandonnent au dsespoir: les femmes sont heureusement
dispenses du courage qui fait sacrifier les affections du coeur. La
statue de Rome, place prs de Brutus, est une belle ide: c'est elle
qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une
explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au
supplice? et nanmoins il est impossible de caractriser cet vnement
plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperoit dans l'loignement
Rome simple encore, sans difices, sans ornements, mais bien grande
comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. Sans doute, dit
Corinne  lord Nelvil, quand je vous ai nomm Brutus, toute votre me
s'est attache  ce tableau; mais vous auriez pu le voir sans en deviner
le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les
tableaux historiques, ne mle-t-elle pas le tourment d'une nigme aux
jouissances des beaux-arts, qui doivent tre si faciles et si claires?

J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que
l'amour de la patrie ait inspire. Le pendant de ce tableau, c'est
Marius pargn par le Cimbre, qui ne peut se rsoudre  tuer ce grand
homme: la figure de Marius est imposante; le costume du Cimbre,
l'expression de sa physionomie, sont trs-pittoresques. C'est la
deuxime poque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand
le gnie exerait encore un grand empire sur les circonstances. Vient
ensuite celle o les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et
l'insulte. Le troisime tableau que voici reprsente Blisaire portant
sur ses paules son jeune guide, mort en demandant l'aumne pour lui.
Blisaire aveugle et mendiant, est ainsi rcompens par son matre; et
dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter
dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait
point abandonn. Cette figure de Blisaire est admirable; et, depuis les
peintres anciens, on n'en a gure fait d'aussi belles. L'imagination du
peintre, comme celle d'un pote, a runi tous les genres de malheur, et
peut-tre mme y en a-t-il trop pour la piti; mais qui nous dit que
c'est Blisaire? Ne faut-il pas tre fidle  l'histoire pour la
rappeler? et quand on y est fidle, est-elle assez pittoresque? Aprs
ces tableaux, qui reprsentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au
crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Blisaire, les
services pays par les perscutions les plus noires; enfin toutes les
misres de la destine humaine, que les vnements de l'histoire
racontent chacun  sa manire, j'ai plac deux tableaux de l'ancienne
cole, qui soulagent un peu l'me oppresse, en rappelant la religion
qui a consol l'univers asservi et dchir, la religion qui donnait une
vie au fond du coeur, quand tout au dehors n'tait qu'oppression et
silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi
sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles
ides pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien
 craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second
tableau: c'est Jsus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa
mre vient au-devant de lui; elle se jette  genoux en l'apercevant:
admirable respect d'une mre pour les malheurs et les vertus clestes de
son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine rsignation, et
cependant quelle souffrance! et quelle sympathie, par cette souffrance,
avec le coeur de l'homme! Voil sans doute le plus beau de mes tableaux.
C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir
jamais puiser l'motion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua
Corinne, les tableaux dramatiques tirs des quatre grands potes. Jugez
avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. Le premier reprsente
ne dans les champs lyses, lorsqu'il veut s'approcher de Didon.
L'ombre indigne s'loigne, et s'applaudit de ne plus porter dans son
sein le coeur qui battrait encore d'amour  l'aspect du coupable. La
couleur vaporeuse des ombres, et la ple nature qui les environne, font
contraste avec l'air de vie d'ne et de la sibylle qui le conduit. Mais
c'est un jeu de l'artiste que ce genre d'effet, et la description du
pote est ncessairement bien suprieure  ce que l'on peut en peindre.
J'en dirai autant du tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrde.
Le plus grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les
beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne  son ennemi qui l'adore
et vient de lui percer le sein. C'est ncessairement subordonner la
peinture  la posie que de la consacrer  des sujets traits par les
grands potes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface
tout; et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur
plus grande force du dveloppement des passions et de leur loquence,
tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beaut
calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de
repos, enfin, digne d'tre infiniment prolong, sans que le regard s'en
lasse jamais.

Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, fourni le sujet du
troisime tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui,
prt  combattre Macduff, dont il a fait prir la femme et les enfants,
apprend que l'oracle des sorcires s'est accompli, que la fort de
Birman parat s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme n
depuis la mort de sa mre. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par
son adversaire. Il tient le glaive d'une main dsespre; il sait qu'il
va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas
triompher du destin. Certainement il y a dans cette tte une belle
expression de dsordre et de fureur, de trouble et d'nergie; mais 
combien de beauts du pote cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on
peindre Macbeth prcipit dans le crime par les prestiges de l'ambition,
qui s'offrent  lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la
terreur qu'il prouve, cette terreur qui se concilie cependant avec une
bravoure intrpide? Peut-on caractriser le genre de superstition qui
l'opprime? cette croyance sans dignit, cette fatalit de l'enfer qui
pse sur lui, son mpris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute
la physionomie de l'homme est le plus grand des mystres; mais cette
physionomie, fixe dans un tableau, ne peut gure exprimer que les
profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les
vnements enfin appartiennent  l'art dramatique. La peinture peut
difficilement rendre ce qui est successif: le temps ni le mouvement
n'existent pas pour elle.

La Phdre de Racine a fourni le sujet du quatrime tableau, dit Corinne
en le montrant  lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beaut de la
jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa
belle-mre; le hros Thse protge encore son pouse coupable, qu'il
entoure de son bras vainqueur. Phdre porte sur son visage un trouble
qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son
crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-tre plus beau que dans
Racine mme; il y ressemble davantage au Mlagre antique, parce que nul
amour pour Aricie ne drange l'impression de sa noble et sauvage vertu;
mais est-il possible de supposer que Phdre, en prsence d'Hippolyte,
pt soutenir son mensonge, qu'elle le vt innocent et perscut, et ne
tombt point  ses pieds? Une femme offense peut outrager ce qu'elle
aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son
coeur que de l'amour. Le pote n'a jamais mis en scne Hippolyte avec
Phdre depuis que Phdre l'a calomni; le peintre devait les runir pour
rassembler, comme il l'a fait, toutes les beauts des contrastes: mais
n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle diffrence entre
les sujets potiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que
les potes fassent des vers d'aprs les tableaux, que les peintres des
tableaux d'aprs les potes? L'imagination doit toujours prcder la
pense: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.

Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux  lord Nelvil, elle
s'tait arrte plusieurs fois, esprant qu'il lui parlerait; mais son
me blesse ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois
qu'elle exprimait une ide sensible, il soupirait et dtournait la tte,
afin qu'elle ne vt pas combien dans sa disposition actuelle il tait
facilement mu. Corinne, oppresse par ce silence, s'assit en couvrant
son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec
vivacit dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au
moment de se plaindre et de se livrer  ce qu'il prouvait; mais un
mouvement de fiert tout  fait invincible dans son caractre rprima
son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il
attendait que Corinne achevt de les lui montrer. Elle esprait beaucoup
de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort  son tour pour
paratre calme, elle se leva et dit: Milord, il me reste encore trois
paysages  vous faire voir; deux font allusion  quelques ides
intressantes: je n'aime pas beaucoup les scnes champtres, qui sont
fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune
allusion  la Fable ou  l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble,
en ce genre, c'est la manire de Salvator Rosa, qui reprsente, comme
vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres,
sans un seul tre vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle
l'ide de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des
rflexions profondes. Que serait cette terre ainsi dlaisse? OEuvre
sans but, et cependant oeuvre encore si belle, dont la mystrieuse
impression ne s'adresserait qu' la Divinit!

Enfin voici les deux tableaux o, selon moi, l'histoire et la posie
sont heureusement unies au paysage. L'un reprsente le moment o
Cincinnatus est invit par les consuls  quitter sa charrue pour
commander les armes romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous
verrez dans ce paysage, son abondante vgtation, son ciel brlant, cet
air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie mme
des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci,
c'est le fils de Carbar endormi sur la tombe de son pre. Il attend
depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs
 la mmoire des morts. Ce barde est aperu dans le lointain, descendant
de la montagne; l'ombre du pre plane sur les nuages; la campagne est
couverte de frimas; les arbres, quoique dpouills, sont agits par les
vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles dessches suivent
encore la direction de l'orage.

Oswald jusqu'alors avait conserv du ressentiment contre ce qui s'tait
pass dans le jardin, mais,  l'aspect de ce tableau, le tombeau de son
pre et les montagnes d'cosse se retracrent  sa pense, et ses yeux
se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau,
elle se mit  chanter les romances cossaises dont les simples notes
semblent accompagner le bruit du vent qui gmit dans les valles. Elle
chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa matresse,
et ce mot jamais (_no more_), un des plus harmonieux et des plus
sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononait avec l'expression
la plus touchante. Oswald ne rsista point  l'motion qui l'oppressait,
et l'un et l'autre s'abandonnrent sans contrainte  leurs larmes. Ah!
s'cria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien 
ton coeur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuples par mes souvenirs?
Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et
l'enchantement?--Je le crois, rpondit Corinne, je le crois, puisque je
vous aime.--Au nom de l'amour et de la piti, ne me cachez plus rien,
dit Oswald.--Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma
promesse est donne; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me
demanderez pas de l'accomplir avant l'poque prochaine de nos solennits
religieuses. Au moment o je vais dcider de mon sort, l'appui du ciel
ne m'est-il pas plus que jamais ncessaire?--Va, s'cria lord Nelvil, si
ce sort dpend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.--Vous le croyez,
reprit-elle; je n'ai pas la mme confiance; mais enfin, je vous en
conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je dsire. Oswald
soupira, sans accorder ni refuser le dlai demand. Partons maintenant,
dit Corinne, et retournons  la ville. Comment vous rien taire dans
cette solitude! et si ce que j'ai  vous dire devait vous dtacher de
moi, faudrait-il que sitt... Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi
qu'il arrive, mes cendres y reposeront. Oswald, attendri, troubl,
obit  Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se
parlrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une
affection qui disait tout; mais nanmoins un sentiment de mlancolie
rgnait au fond de leur me quand ils arrivrent au milieu de Rome.




LIVRE NEUVIME

LA FTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE


CHAPITRE PREMIER

C'tait le jour de la fte la plus bruyante de l'anne,  la fin du
carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fivre de joie,
comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs.
Toute la ville se dguise;  peine reste-t-il aux fentres des
spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaiet
commence tel jour  point nomm, sans que les vnements publics ou
particuliers de l'anne empchent presque jamais personne de se divertir
 cette poque.

C'est l qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple.
L'italien est plein de charmes, mme dans leur bouche. Alfieri disait
qu'il allait,  Florence, sur le march public, pour apprendre le bon
italien. Rome a le mme avantage; et ces deux villes sont peut-tre les
seules du monde o le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit
peut se rencontrer  tous les coins des rues.

Le genre de gaiet qui brille dans les auteurs des arlequinades et de
l'opra-bouffe se trouve trs-communment mme parmi les hommes sans
ducation. Dans ces jours de carnaval, o l'exagration et la caricature
sont admises, il se passe entre les masques les scnes les plus
comiques.

Souvent une gravit grotesque contraste avec la vivacit des Italiens,
et l'on dirait que leurs vtements bizarres leur inspirent une dignit
qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une
connaissance si singulire de la mythologie dans les dguisements qu'ils
arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires  Rome.
Plus souvent ils se moquent des divers tats de la socit avec une
plaisanterie pleine de force et d'originalit. La nation parat mille
fois plus distingue dans ses jeux que dans son histoire. La langue
italienne se prte  toutes les nuances de la gaiet avec une facilit
qui ne demande qu'une lgre inflexion de voix, une terminaison un peu
diffrente, pour accrotre ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens
des paroles. Elle a surtout de la grce dans la bouche des enfants.
L'innocence de cet ge et la malice naturelle de la langue font un
contraste trs-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui
va d'elle-mme, exprime sans qu'on s'en mle, et parat presque toujours
avoir plus d'esprit que celui qui la parle.

Il n'y a ni luxe ni bon got dans la fte du carnaval; une sorte de
ptulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de
l'imagination, mais de l'imagination seulement; car les Romains sont en
gnral trs-sobres, et mme assez srieux, les derniers jours du
carnaval excepts. On fait en tout genre des dcouvertes subites dans le
caractre des Italiens, et c'est ce qui contribue  leur donner la
rputation d'hommes russ. Il y a sans doute une grande habitude de
feindre dans ce pays, qui a support tant de jougs diffrents; mais ce
n'est pas  la dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage
rapide d'une manire d'tre  l'autre. Une imagination inflammable en
est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou
spirituels peuvent aisment s'expliquer et se prvoir; mais tout ce qui
tient  l'imagination est inattendu. Elle saute les intermdiaires; un
rien peut la blesser, et quelquefois elle est indiffrente  ce qui
devrait le plus l'mouvoir. Enfin, c'est en elle-mme que tout se passe,
et l'on ne peut calculer ses impressions d'aprs ce qui les cause.

On ne comprend pas du tout, par exemple, d'o vient l'amusement que les
grands seigneurs romains trouvent  se promener en voiture d'un bout du
_Corso_  l'autre, des heures entires, soit pendant les jours du
carnaval, soit les autres jours de l'anne. Rien ne les drange de cette
habitude. Il y a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promnent
le plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, et
qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une
parole pendant toute la soire, mais ont, pour ainsi dire, leur
conscience de carnaval satisfaite quand ils n'ont rien nglig pour se
divertir.

On trouve  Rome un genre de masques qui n'existe point ailleurs. Ce
sont les masques pris d'aprs les figures des statues antiques, et qui
de loin imitent une parfaite beaut: souvent les femmes perdent beaucoup
en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces
visages de cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte
de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures
les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de cette fte, c'est la
foule et la confusion: c'est comme un souvenir des saturnales; toutes
les classes de Rome sont mles ensemble; les plus graves magistrats se
promnent assidment, et presque officiellement, dans leurs carrosses,
au milieu des masques; toutes les fentres sont dcores; toute la ville
est dans les rues: c'est vritablement une fte populaire. Le plaisir du
peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu'on lui
donne, ni dans la magnificence dont il est tmoin. Il ne fait aucun
excs de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'tre mis en
libert, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se
divertissent  leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est
surtout le raffinement et la dlicatesse des plaisirs qui mettent une
barrire entre les diffrentes classes; c'est aussi la recherche et la
perfection de l'ducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne
sont pas marqus d'une manire trs-sensible, et le pays est plus
distingu par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la
culture d'esprit des premires classes. Il y a donc pendant le carnaval
un mlange complet de rangs, de manires et d'esprits; et la foule, et
les cris, et les bons mots, et les drages dont on inonde
indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les tres
mortels ensemble, remettent la nation ple-mle, comme s'il n'y avait
plus d'ordre social.

Corinne et lord Nelvil, tous les deux rveurs et pensifs, arrivrent au
milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord tourdis; car rien ne parat
plus singulier que cette activit des plaisirs bruyants, quand l'me est
tout entire recueillie en elle-mme. Ils s'arrtrent  la place du
Peuple pour monter sur l'amphithtre prs de l'oblisque, d'o l'on
voit la course des chevaux. Au moment o ils descendirent de leur
calche, le comte d'Erfeuil les aperut, et prit  part Oswald pour lui
parler.

Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement,
arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous la compromettrez; et
qu'en ferez-vous aprs?--Je ne crois pas, rpondit lord Nelvil, que je
compromette Corinne en montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si
cela tait vrai, je serais trop heureux que le dvouement de ma
vie...--Ah! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois
rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La socit a, quoi
qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; et ce qu'elle n'approuve
pas, il ne faut jamais le faire.--On vivrait donc toujours pour ce que
la socit dira de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on
sent ne servirait jamais de guide! S'il en tait ainsi, si l'on devait
s'imiter constamment les uns les autres,  quoi bon une me et un esprit
pour chacun? La Providence aurait pu s'pargner ce luxe.--C'est
trs-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, trs-philosophiquement pens;
mais avec ces maximes-l l'on se perd; et quand l'amour est pass, le
blme de l'opinion reste. Moi qui vous parais lger, je ne ferai jamais
rien qui puisse m'attirer la dsapprobation du monde. On peut se
permettre de petites liberts, d'aimables plaisanteries qui annoncent de
l'indpendance dans la manire de voir, pourvu qu'il n'y en ait pas dans
la manire d'agir; car, quand cela touche au srieux...--Mais le
srieux, rpondit lord Nelvil, c'est l'amour et le bonheur.--Non, non,
interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce
sont de certaines convenances tablies qu'il ne faut pas braver, sous
peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme... enfin, vous
m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres. Lord Nelvil
sourit; et, sans humeur comme sans peine, il plaisanta le comte
d'Erfeuil sur sa frivole svrit; il sentit avec joie que, pour la
premire fois, sur un sujet qui lui causait tant d'motion, le comte
d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin,
avait devin tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil
remit le calme dans son coeur; et cette conversation du comte d'Erfeuil,
loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira des dispositions plus
analogues  la fte.

La course des chevaux se prparait. Lord Nelvil s'attendait  voir une
course semblable  celles d'Angleterre; mais il fut tonn d'apprendre
que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers,
les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulirement
l'attention des Romains. Au moment o il va commencer, toute la foule se
range des deux cts de la rue. La place du Peuple, qui tait couverte
de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithtres qui
entourent les oblisques, et des multitudes innombrables de ttes et
d'yeux noirs sont tourns vers la barrire d'o les chevaux doivent
s'lancer.

Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une
toffe brillante, et conduits par des palefreniers trs-bien vtus, qui
mettent  leurs succs un intrt passionn. On place les chevaux
derrire la barrire, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A
chaque instant on les retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils
trpignent comme s'ils taient impatients d'une gloire qu'ils vont
obtenir  eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des
chevaux, ces cris des palefreniers, font, du moment o la barrire
tombe, un vrai coup de thtre. Les chevaux partent, les palefreniers
crient: _place, place!_ avec un transport inexprimable. Ils accompagnent
leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu'ils peuvent les
apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le
pav tincelle sous leurs pas, leur crinire vole; et leur dsir de
gagner le prix, ainsi abandonns  eux-mmes, est tel, qu'il en est qui,
en arrivant, sont morts de la rapidit de leur course. On s'tonne de
voir ces chevaux libres ainsi anims par des passions personnelles; cela
fait peur, comme si c'tait de la pense sous cette forme d'animal. La
foule rompt les rangs quand ses chevaux sont passs, et les suit en
tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, o est le but; et il faut
entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont
vainqueurs! Celui qui avait gagn le premier prix se jeta  genoux
devant son cheval, et le remercia, et le recommanda  saint Antoine,
patron des animaux, avec un enthousiasme aussi srieux en lui que
comique pour les spectateurs.

C'est  la fin du jour ordinairement que les courses finissent. Alors
commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais
aussi trs-bruyant. Les fentres sont illumines. Les gardes abandonnent
leur poste, pour se mler eux-mmes  la joie gnrale. Chacun prend
alors un petit flambeau appel _moccolo_, et l'on cherche mutuellement 
se l'teindre, en rptant le mot _ammazzare_ (tuer) avec une vivacit
redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA! CHE IL SIGNOR
ABBATE SIA AMMARATO!) _Que la belle princesse soit tue! que le seigneur
abb soit tu!_ crie-t-on d'un bout de la rue  l'autre. La foule
rassure, parce qu' cette heure on interdit les chevaux et les
voitures, se prcipite de tous les cts; enfin il n'y a plus d'autre
plaisir que le tumulte et l'tourdissement. Cependant la nuit s'avance:
le bruit cesse par degrs, le plus profond silence lui succde, et il ne
reste plus de cette soire que l'ide d'un songe confus, qui, changeant
l'existence de chacun en un rve, a fait oublier pour un moment, au
peuple ses travaux, aux savants leurs tudes, aux grands seigneurs leur
oisivet.


CHAPITRE II

Oswald, depuis son malheur, ne s'tait pas encore senti le courage
d'couter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent 
la mlancolie, mais font un vritable mal quand les chagrins rels nous
oppressent. La musique rveille les souvenirs que l'on s'efforait
d'apaiser. Lorsque Corinne chantait, Oswald coutait les paroles qu'elle
prononait, il contemplait l'expression de son visage; c'tait d'elle
uniquement qu'il tait occup: mais si, dans les rues, le soir,
plusieurs voix se runissaient, comme cela arrive souvent en Italie,
pour chanter les beaux airs des grands matres, il essayait d'abord de
rester pour les entendre, puis il s'loignait, parce qu'une motion si
vive et si vague en mme temps renouvelait toutes ses peines. Cependant
on devait donner  Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert,
o les premiers chanteurs taient runis: Corinne engagea lord Nelvil 
y venir avec elle, et il y consentit, esprant que la prsence de celle
qu'il aimait rpandrait de la douceur sur tout ce qu'il pourrait
prouver.

En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et le souvenir du
Capitole ajoutant  l'intrt qu'elle inspirait ordinairement, la salle
retentit d'applaudissements. De toutes parts on cria: _Vive Corinne!_ et
les musiciens eux-mmes, lectriss par ce mouvement gnral, se mirent
 jouer des fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit,
rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut
vivement mue de ces tmoignages universels d'admiration et de
bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravos, et cette
impression indfinissable que produit toujours une grande multitude
d'hommes, quand ils expriment un mme sentiment, lui causrent un
attendrissement profond qu'elle cherchait  contenir; mais ses yeux se
remplirent de larmes, et les battements de son coeur soulevaient sa robe
sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant
d'elle, il lui dit  demi-voix: Il ne faut pas, madame, vous arracher 
de tels succs; ils valent l'amour, puisqu'ils font ainsi palpiter votre
coeur. Et, en achevant ces mots, il alla se placer  l'extrmit de la
loge de Corinne, sans attendre sa rponse. Elle fut cruellement trouble
de ce qu'il venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le
plaisir qu'elle avait trouv dans ces succs dont elle aimait qu'il ft
tmoin.

Le concert commena. Qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir
l'ide de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette
douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la puret du ciel. La
nature a destin cette musique pour ce climat: l'une est comme un reflet
de l'autre. Le monde est l'oeuvre d'une seule pense, qui s'exprime sous
mille formes diffrentes. Les Italiens, depuis des sicles, aiment la
musique avec transport. Le Dante, dans le pome du Purgatoire, rencontre
un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs
dlicieux, et les mes ravies s'oublient en l'coutant, jusqu' ce que
leur gardien les rappelle. Les chrtiens, comme les paens, ont tendu
l'empire de la musique aprs la mort. De tous les beaux-arts, c'est
celui qui agit le plus immdiatement sur l'me. Les autres la dirigent
vers telle ou telle ide; celui-l seul s'adresse  la source intime de
l'existence et change en entier la disposition antrieure. Ce qu'on a
dit de la grce divine, qui tout  coup transforme les coeurs, peut,
humainement parlant, s'appliquer  la puissance de la mlodie; et parmi
les pressentiments de la vie  venir, ceux qui naissent de la musique ne
sont point  ddaigner.

La gaiet mme que la musique _bouffe_ sait si bien exciter n'est point
une gaiet vulgaire qui ne dise rien  l'imagination. Au fond de la joie
qu'elle donne il y a des sensations potiques, une rverie agrable que
les plaisanteries parles ne sauraient jamais inspirer. La musique est
un plaisir si passager, on le sent tellement s'chapper  mesure qu'on
l'prouve, qu'une impression mlancolique se mle  la gaiet qu'elle
cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore
natre un sentiment doux. Le coeur bat plus vite en l'coutant: la
satisfaction que cause la rgularit de la mesure, en rappelant la
brivet du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il
n'y a plus de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule
rapidement, vous sentez en vous-mme le mouvement que donne une
existence active, et vous n'avez point  craindre au dehors de vous les
obstacles qu'elle rencontre.

La musique double l'ide que nous avons des facults de notre me; quand
on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle
qu'on marche  la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance
d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le
malheur mme, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans
dchirement, sans irritation. La musique soulve doucement le poids
qu'on a presque toujours sur le coeur, quand on est capable d'affections
srieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le
sentiment mme de l'existence, tant que la douleur qu'il cause est
habituelle: il semble qu'en coutant des sons purs et dlicieux on est
prt  saisir le secret du Crateur,  pntrer le mystre de la vie.
Aucune parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se
tranent aprs les impressions primitives, comme les traducteurs en
prose sur les pas des potes. Il n'y a que le regard qui puisse en
donner quelque ide; le regard de ce qu'on aime, longtemps attach sur
nous, et pntrant par degrs tellement dans votre coeur, qu'il faut 
la fin baisser les yeux pour se drober  un bonheur si grand: ainsi le
rayon d'une autre vie consumerait l'tre mortel qui voudrait le
considrer fixement.

La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans
le duo des grands matres d'Italie, un attendrissement dlicieux, mais
qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur: c'est un
bien-tre trop grand pour la nature humaine; et l'me vibre alors comme
un instrument  l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite.
Oswald tait rest obstinment loin de Corinne pendant la premire
partie du concert; mais lorsque le duo commena, presque  demi-voix,
accompagn par les instruments  vent qui faisaient entendre doucement
des sons plus purs encore que la voix mme, Corinne couvrit son visage
de son mouchoir, et son motion l'absorbait tout entire; elle pleurait
sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image
d'Oswald tait prsente  son coeur; mais l'enthousiasme le plus noble
se mlait  cette image, et des penses confuses erraient en foule dans
son me; il et fallu borner ces penses pour les rendre distinctes. On
dit qu'un prophte, en une minute, parcourut sept rgions diffrentes
des cieux. Celui qui conut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer
avait srement entendu les accords d'une belle musique  ct de l'objet
qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s'apaisa
par degrs. L'attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout;
il se rapprocha doucement, et Corinne l'entendit respirer auprs d'elle,
dans le moment le plus enchanteur de cette musique cleste. C'en tait
trop; la tragdie la plus pathtique n'aurait pas excit dans son coeur
autant de trouble que ce sentiment intime de l'motion profonde qui les
pntrait tous deux en mme temps, et que chaque instant, chaque son
nouveau exaltait toujours davantage. Les paroles que l'on chante ne sont
pour rien dans cette motion;  peine quelques mots et d'amour et de
mort dirigent-ils de temps en temps la rflexion; mais plus souvent le
vague de la musique se prte  tous les mouvements de l'me, et chacun
croit retrouver dans cette mlodie, comme dans l'astre pur et tranquille
de la nuit, l'image de ce qu'il souhaite sur la terre.

Sortons, dit Corinne  lord Nelvil; je me sens prs de
m'vanouir.--Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquitude, vous
plissez; venez  l'air avec moi, venez. Et ils sortirent ensemble.
Corinne tait soutenue par le bras d'Oswald, et sentait ses forces
revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchrent tous les deux d'un
balcon; et Corinne vivement mue, dit  son ami: Cher Oswald, je vais
vous quitter pour huit jours.--Que dites-vous? interrompit-il.--Tous les
ans, reprit-elle,  l'approche de la semaine sainte, je vais passer
quelque temps dans un couvent de religieuses, pour me prparer  la
solennit de Pques. Oswald n'opposa rien  ce dessein; il savait qu'
cette poque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les
plus svres, sans pour cela s'occuper trs-srieusement de religion le
reste de l'anne; mais il se rappela que Corinne professait un culte
diffrent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. Que
n'tes-vous, s'cria-t-il, de la mme religion, du mme pays que moi!
Et puis il s'arrta aprs avoir prononc ce voeu. Notre me et notre
esprit n'ont-ils pas la mme patrie? rpondit Corinne.--C'est vrai,
rpondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui
nous spare. Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le
coeur, que, les amis de Corinne tant venus la rejoindre, il ne pronona
pas un mot de toute la soire.


CHAPITRE III

Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce
qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui
remit un billet de sa matresse, qui lui annonait qu'elle s'tait
retire dans le couvent le matin mme, comme elle l'en avait prvenu, et
qu'elle ne le reverrait qu'aprs le vendredi saint. Elle lui avouait
qu'elle n'avait pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle
s'loignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup
inattendu. Cette maison, o il avait toujours vu Corinne, et qui tait
devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pnible. Il voyait
l sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait
habituellement; mais elle n'y tait plus. Un frisson douloureux s'empara
d'Oswald: il se rappela la chambre de son pre, et il fut forc de
s'asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir.

Il se pourrait donc, s'cria-t-il, que j'apprisse ainsi sa perte! Cet
esprit si anim, ce coeur si vivant, cette figure si brillante de
fracheur et de vie, pourraient tre frapps par la foudre, et la tombe
de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards! Ah! quelle
illusion que le bonheur! Quel moment drob  ce temps inflexible qui
veille toujours sur sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me
quitter; c'tait votre charme qui m'empchait de rflchir; tout se
confondait dans ma pense, bloui que j'tais par les moments heureux
que je passais avec vous;  prsent me voil seul,  prsent je me
retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir. Et il appelait
Corinne avec une sorte de dsespoir qu'on ne pouvait attribuer  une si
courte absence, mais  l'angoisse habituelle de son coeur, que Corinne
elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne
rentra: elle avait entendu les gmissements d'Oswald; et touche de ce
qu'il regrettait ainsi sa matresse, elle lui dit: Milord, je veux vous
consoler en trahissant un secret de ma matresse; j'espre qu'elle me
pardonnera. Venez dans sa chambre  coucher, vous y verrez votre
portrait.--Mon portrait! s'cria-t-il.--Elle y a travaill de mmoire,
reprit Thrsine (c'tait le nom de la femme de chambre de Corinne);
elle s'est leve, depuis huit jours,  cinq heures du matin, pour
l'avoir fini avant d'aller  son couvent.

Oswald vit ce portrait, qui tait trs-ressemblant, et peint avec une
grce parfaite: ce tmoignage de l'impression qu'il avait produite sur
Corinne le pntra de la plus douce motion. En face de ce portrait il y
avait un tableau charmant qui reprsentait la Vierge, et l'oratoire de
Corinne tait devant ce tableau. Ce mlange singulier d'amour et de
religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des
circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans
l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'tait, le souvenir
d'Oswald ne s'unissait dans son me qu'aux esprances et aux sentiments
les plus purs: mais cependant placer ainsi l'image de celui qu'on aime
vis--vis d'un emblme de la Divinit, et se prparer  la retraite dans
un couvent par huit jours consacrs  tracer cette image, c'tait un
trait qui caractrisait les femmes italiennes en gnral plutt que
Corinne en particulier. Leur genre de dvotion suppose plus
d'imagination et de sensibilit que de srieux dans l'me ou de svrit
dans les principes, et rien n'tait plus contraire aux ides d'Oswald
sur la manire de concevoir et de sentir la religion; nanmoins, comment
aurait-il pu blmer Corinne, dans le moment mme o il recevait une si
touchante preuve de son amour?

Ses regards parcouraient avec motion cette chambre o il entrait pour
la premire fois. Au chevet du lit de Corinne, il vit le portrait d'un
homme g, mais dont la figure n'avait point le caractre d'une
physionomie italienne. Deux bracelets taient attachs prs de ce
portrait: l'un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l'autre avec
des cheveux d'un blond admirable; et ce qui parut  lord Nelvil un
hasard singulier, ces cheveux taient parfaitement semblables  ceux de
Lucile Edgermond, qu'il avait remarqus trs-attentivement, il y avait
trois ans,  cause de leur rare beaut. Oswald considrait ces bracelets
et ne disait pas un mot; car interroger Thrsine sur sa matresse tait
indigne de lui. Mais Thrsine, croyant deviner ce qui occupait Oswald,
et voulant carter de lui tout soupon de jalousie, se hta de lui dire
que, depuis onze ans qu'elle tait attache  Corinne, elle lui avait
toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait que c'taient des
cheveux de son pre, de sa mre et de sa soeur. Il y a onze ans que
vous tes avec Corinne, dit lord Nelvil; vous savez donc... et puis il
s'interrompit tout  coup en rougissant, honteux de la question qu'il
allait commencer, et sortit prcipitamment de la maison, pour ne pas
dire un mot de plus.

En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les
fentres de Corinne; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il
prouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il
essaya d'aller le soir dans une grande socit de Rome; il cherchait la
distraction; car, pour trouver du charme dans la rverie, il faut, dans
le bonheur comme dans le malheur, tre en paix avec soi-mme.

Le monde fut bientt insupportable  lord Nelvil; il comprit encore
mieux tout le charme, tout l'intrt que Corinne savait rpandre sur la
socit, en remarquant quel vide y laissait son absence: il essaya de
parler  quelques femmes, qui lui rpondirent ces insipides phrases dont
on est convenu pour n'exprimer avec vrit ni ses sentiments, ni ses
opinions, si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque
chose  cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui,  leurs
gestes et  leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque
objet important; il entendit discuter les plus misrables intrts, de
la manire la plus commune. Il s'assit alors, pour considrer  son aise
cette vivacit sans but et sans cause, qui se retrouve dans la plupart
des assembles nombreuses; et nanmoins en Italie la mdiocrit est
assez bonne personne: elle a peu de vanit, peu de jalousie, beaucoup de
bienveillance pour les esprits suprieurs; et si elle fatigue de son
poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prtentions.

C'tait dans ces mmes assembles cependant qu'Oswald avait trouv tant
d'intrt peu de jours auparavant; le lger obstacle qu'opposait le
grand monde  son entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait 
revenir vers lui ds qu'elle avait t suffisamment polie envers les
autres, l'intelligence qui existait entre eux sur les observations que
la socit leur suggrait, le plaisir qu'avait Corinne  causer devant
Oswald,  lui adresser indirectement des rflexions dont lui seul
comprenait le vritable sens, variaient tellement la conversation, qu'
toutes les places de ce mme salon, Oswald se retraait les moments
doux, piquants, agrables, qui lui avaient fait croire que ces
assembles mmes taient amusantes. Ah! dit-il en s'en allant, ici,
comme dans tous les lieux du monde, c'est elle seule qui donne la vie;
allons plutt dans les endroits les plus dserts jusqu' ce qu'elle
revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y
aura rien autour de moi qui ressemble  du plaisir.




LIVRE DIXIME

LA SEMAINE SAINTE


CHAPITRE PREMIER

Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents
d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrta quelque
temps avant d'y entrer, pour considrer deux lions gyptiens qui sont 
peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de
force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui
n'appartient ni  l'animal ni  l'homme: ils semblent une puissance de
la nature; et l'on conoit, en les voyant, comment les dieux du
paganisme pouvaient tre reprsents sous cet emblme.

Le couvent des Chartreux est bti sur les dbris des Thermes de
Diocltien, et l'glise qui est  ct du couvent est dcore avec les
colonnes de granit qu'on y a trouves debout. Les moines qui habitent ce
couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde
que par l'intrt qu'ils prennent aux ruines. La manire de vivre des
Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un
esprit extrmement born, ou la plus noble et la plus continuelle
exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans
varit d'vnements rappelle ce vers fameux:

    Sur les mondes dtruits, le Temps dort immobile.

Il semble que la vie ne serve l qu' contempler la mort. La mobilit
des ides, avec une telle uniformit d'existence, serait le plus cruel
des supplices. Au milieu du clotre s'lvent quatre cyprs. Cet arbre
noir et silencieux, que le vent mme agite difficilement, n'introduit
pas le mouvement dans ce sjour. Entre les cyprs, il y a une fontaine
d'o sort un peu d'eau que l'on entend  peine, tant le jet en est
faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient  cette
solitude, o le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y
pntre avec sa ple lumire, et son absence et son retour sont un
vnement dans cette vie monotone.

Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mmes  qui la guerre et
toute son activit suffiraient  peine s'ils y taient accoutums. C'est
un sujet inpuisable de rflexion, que les diffrentes combinaisons de
la destine humaine sur la terre. Il se passe dans l'intrieur de l'me
mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu
un monde et son histoire. Connatre un autre parfaitement serait l'tude
d'une vie entire; qu'est-ce donc qu'on entend par connatre les hommes?
Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.

Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure,
bti sur les ruines du palais de Nron; l o tant de crimes se sont
commis sans remords, de pauvres moines, tourments par des scrupules de
conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus lgres
fautes. _Nous esprons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'
l'instant de la mort nos pchs n'auront pas excd nos pnitences_.
Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il
en demanda l'usage: _C'est par l qu'on nous enterre_, dit l'un des
plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait dj frapp.
Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'tonne d'y
trouver des institutions qui la rappellent  ce point; mais il est dans
la nature d'aimer  se livrer  l'ide mme de ce que l'on redoute. Il y
a comme un enivrement de tristesse qui fait  l'me le bien de la
remplir tout entire.

Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine  ce couvent.
Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces
moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extrieurs. Leur
discipline est trop rigoureuse pour laisser  leur esprit aucun genre de
libert. Leurs regards sont abattus, leur dmarche est lente; ils ne
font plus en rien usage de leur volont. Ils ont abdiqu le gouvernement
d'eux-mmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce sjour
nanmoins n'agit pas fortement sur l'me d'Oswald; l'imagination se
rvolte contre une intention si manifeste de lui prsenter le souvenir
de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une
manire inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas
l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.

Des sentiments doux et calmes s'emparrent de l'me d'Oswald, lorsqu'au
coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les
moines de ce couvent sont soumis  des pratiques moins svres, et leur
jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de l le
Colise, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les
oblisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les
solitaires se consolent de n'tre rien, en considrant les monuments
levs par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous
les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux
arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler
l'motion qu'on prouve en la revoyant. C'tait  l'heure de la soire
o l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:

    . . . . . . squilla di lontano,
    Che paja il giorno pianger che, si muore.

DANTE.

_Et le son de l'airain, dans l'loignement, parat plaindre le jour qui
se meurt._ La prire du soir sert  compter les heures. En Italie l'on
dit: _Je vous verrai une heure avant, une heure aprs l'Ave, Maria_; et
les poques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement dsignes.
Oswald jouit alors de l'admirable spectacle du soleil qui, vers le soir,
descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se
soumettre au dclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit
renatre en lui toutes ses penses habituelles. Corinne elle-mme avait
trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l'occuper en ce moment.
Il cherchait l'ombre de son pre au milieu des ombres clestes qui
l'avaient accueillie. Il lui semblait qu' force d'amour il animerait de
ses regards les nuages qu'il considrait, et parviendrait  leur faire
prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami; il esprait
enfin que ses voeux obtiendraient du ciel je ne sais quel souffle pur et
bienfaisant qui ressemblerait  la bndiction d'un pre.


CHAPITRE II

Le dsir de connatre et d'tudier la religion de l'Italie dcida lord
Nelvil  chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prdicateurs
qui font retentir les glises de Rome pendant le carme. Il comptait les
jours qui devaient le runir  Corinne; et tant que durait son absence,
il ne voulait rien voir qui pt appartenir aux beaux-arts, rien qui
ret son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'motion de
plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'tait pas avec
Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la
posie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de
vagues esprances lui faisait mal partout ailleurs qu' ses cts.

C'est le soir, et avec les lumires presque teintes, que les
prdicateurs,  Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans
les glises. Toutes les femmes alors sont vtues de noir, en souvenir de
la mort de Jsus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans
ce deuil anniversaire, renouvel tant de fois depuis tant de sicles.
C'est donc avec une motion vritable que l'on arrive au milieu de ces
belles glises, o les tombeaux prparent si bien  la prire; mais le
prdicateur dissipe presque toujours cette motion en peu d'instants.

Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout 
l'autre avec autant d'agitation que de rgularit. Il ne manque jamais
de partir au commencement d'une phrase, et de revenir  la fin, comme le
balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air
si passionn, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si
l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systmatique, telle qu'on en voit
beaucoup en Italie, o la vivacit des mouvements extrieurs n'indique
souvent qu'une motion superficielle. Un crucifix est suspendu 
l'extrmit de la chaire; le prdicateur le dtache, le baise, le presse
sur son coeur, et puis le remet  sa place avec un trs-grand
sang-froid, quand la priode pathtique est acheve. Il y a aussi un
moyen de faire effet, dont les prdicateurs ordinaires se servent assez
souvent, c'est le bonnet carr qu'ils portent sur la tte; ils l'tent
et le remettent avec une rapidit inconcevable. L'un d'eux s'en prenait
 Voltaire, et surtout  Rousseau, de l'irrligion du sicle. Il jetait
son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de reprsenter
Jean-Jacques; et en cette qualit il le haranguait, et lui disait: _Eh
bien, philosophe genevois, qu'avez-vous  objecter  mes arguments?_ Il
se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la rponse; et le
bonnet ne rpondant rien, il le remettait sur sa tte, et terminait
l'entretien par ces mots: _A prsent que vous tes convaincu, n'en
parlons plus._

Ces scnes bizarres se renouvellent souvent parmi les prdicateurs 
Rome; car le vritable talent en ce genre y est trs-rare. La religion
est respecte en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive
l'imagination par les pratiques et les crmonies; mais on s'y occupe
beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pntre
point, par les ides religieuses, dans le fond du coeur humain.
L'loquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la
littrature, est donc absolument livre aux ides communes qui ne
peignent rien, qui n'expriment rien. Une pense nouvelle causerait
presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et
paresseux tout  la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformit pour se
calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les
sermons une sorte d'tiquette pour les ides et les phrases. Les unes
viennent presque toujours  la suite des autres; et cet ordre serait
drang si l'orateur, parlant d'aprs lui-mme, cherchait dans son me
ce qu'il faut dire. La philosophie chrtienne, celle qui cherche
l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue
des prdicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la
religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant
ils sont accoutums  la routine dans ce genre.

Le culte de la Vierge est particulirement cher aux Italiens et  toutes
les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manire  ce qu'il y
a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais
les mmes formes de rhtorique exagres se retrouvent encore dans tout
ce que les prdicateurs disent  ce sujet, et l'on ne conoit pas
comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries
ce qu'il y a de plus srieux. On ne rencontre presque jamais en Italie,
dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole
naturelle.

Oswald, lass de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une
vhmence affecte, voulut aller au Colise, pour entendre le capucin
qui devait y prcher en plein air, au pied de l'un des autels qui
dsignent, dans l'intrieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de
la croix_. Quel plus beau sujet pour l'loquence que l'aspect de ce
monument, que cette arne o les martyrs ont succd aux gladiateurs!
Mais il ne faut rien esprer,  cet gard, du pauvre capucin; il ne
connat de l'histoire des hommes que sa propre vie. Nanmoins, si l'on
parvient  ne pas couter son mauvais sermon, on se sent mu par les
divers objets dont il est entour. La plupart de ses auditeurs sont de
la confrrie des Camaldules; ils se revtent, pendant les exercices
religieux, d'une espce de robe grise qui couvre entirement la tte et
tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux:
c'est ainsi que les ombres pourraient tre reprsentes. Ces hommes,
ainsi cachs sous leurs vtements, se prosternent la face contre terre
et se frappent la poitrine. Quand le prdicateur se jette  genoux en
criant _misricorde et piti!_ le peuple qui l'environne se jette aussi
 genoux, et rpte ce mme cri, qui va se perdre sous les vieux
portiques du Colise. Il est impossible de ne pas prouver alors une
motion profondment religieuse; cet appel de la douleur  la bont, de
la terre au ciel, remue l'me jusque dans son sanctuaire le plus intime.
Oswald tressaillit au moment o tous les assistants se mirent  genoux;
il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'tait pas le sien;
mais il lui en cotait de ne pas s'associer publiquement aux mortels,
quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hlas! en effet,
est-il une invocation  la piti cleste qui ne convienne pas galement
 tous les hommes?

Le peuple avait t frapp de la belle figure de lord Nelvil et de ses
manires trangres, mais ne fut pas scandalis de ce qu'il ne se
mettait pas  genoux. Il n'y a point de peuple plus tolrant que les
Romains: ils sont accoutums  ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir
et pour observer; et, soit fiert, soit indolence, ils ne cherchent 
faire partager leurs opinions  personne. Ce qui est plus extraordinaire
encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup
parmi eux qui s'infligent des pnitences corporelles; et, pendant qu'ils
se donnent des coups de discipline, la porte de l'glise est ouverte, on
peut y entrer, cela leur est gal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas
des autres; il ne fait rien pour tre regard, il ne s'abstient de rien
parce qu'on le regarde; il marche toujours  son but ou  son plaisir,
sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanit, pour
lequel il n'y a ni plaisir ni but, except le besoin d'tre applaudi.


CHAPITRE III

On a souvent parl des crmonies de la semaine sainte  Rome. Tous les
trangers viennent exprs pendant le carme pour jouir de ce spectacle;
et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de
Saint-Pierre sont des beauts uniques dans leur genre, il est naturel
qu'elles attirent vivement la curiosit; mais l'attente n'est pas
galement satisfaite par les crmonies proprement dites. Le dner des
douze aptres, servi par le pape, leurs pieds lavs par lui, enfin les
diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des ides
touchantes; mais mille circonstances invitables nuisent souvent 
l'intrt et  la dignit de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent
ne sont pas galement recueillis, galement occups d'ides pieuses; ces
crmonies, tant de fois rptes, sont devenues une sorte d'exercice
machinal pour la plupart de ceux qui s'en mlent, et les jeunes prtres
dpchent le service des grandes ftes avec une activit et une
dextrit peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystrieux qui
convient tant  la religion, est tout  fait dissip par l'espce
d'attention qu'on ne peut s'empcher de donner  la manire dont chacun
s'acquitte de ses fonctions. L'avidit des uns pour les mets qui leur
sont prsents, et l'indiffrence des autres pour les gnuflexions
qu'ils multiplient ou les prires qu'ils rcitent, rendent souvent la
fte peu solennelle.

Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux
ecclsiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'vque grec
avec sa longue barbe est celui dont le vtement parat le plus
respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la
rvrence comme les femmes, au lieu de saluer  la manire actuelle des
hommes, produisent une impression peu srieuse. L'ensemble, enfin, n'est
pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mlent sans qu'on prenne
aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour viter tout ce
qui peut la distraire. Un culte clatant et majestueux dans les formes
extrieures est certainement trs-propre  remplir l'me des sentiments
les plus levs; mais il faut prendre garde que les crmonies ne
dgnrent en un spectacle, o l'on joue son rle l'un vis--vis de
l'autre, o l'on apprend ce qu'il faut faire,  quel moment il faut le
faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre  genoux, se
relever; la rgularit des crmonies d'une cour, introduite dans un
temple, gne le libre lan du coeur, qui donne seul  l'homme
l'esprance de se rapprocher de la Divinit.

Ces observations sont assez gnralement senties par les trangers; mais
les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces crmonies, et
tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du
caractre des Italiens, c'est que leur mobilit ne les porte point 
l'inconstance, et que leur vivacit ne leur rend point la varit
ncessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persvrants; leur
imagination embellit ce qu'ils possdent; elle occupe leur vie, au lieu
de la rendre inquite; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant,
plus beau que cela ne l'est rellement; et tandis qu'ailleurs la vanit
consiste  se montrer blas, celle des Italiens, ou plutt la chaleur et
la vivacit qu'ils ont en eux-mmes, leur fait trouver du plaisir dans
le sentiment de l'admiration.

Lord Nelvil s'attendait, d'aprs tout ce que les Romains lui avaient
dit,  recevoir beaucoup plus d'effet par les crmonies de la semaine
sainte. Il regretta les nobles et simples ftes du culte anglican. Il
revint chez lui avec une impression pnible; car rien n'est plus triste
que de n'tre pas mu par ce qui devait nous mouvoir: on se croit l'me
dessche; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans
laquelle la facult de penser ne servirait plus qu' dgoter de la vie.


CHAPITRE IV

Mais le vendredi saint rendit bientt  lord Nelvil toutes les motions
religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas prouves les jours
prcdents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur
de la revoir: les douces esprances du sentiment s'accordent avec la
pit; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en dtourner tout
 fait. Oswald se rendit  la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux
_Miserere_ vant dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit
ces peintures clbres de Michel-Ange, qui reprsentent le jugement
dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a
trait. Michel-Ange s'tait pntr de la lecture du Dante; et le
peintre, comme le pote, reprsente des tres mythologiques en prsence
de Jsus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais
principe, et c'est sous la forme des dmons qu'il caractrise les fables
paennes. On aperoit sous la vote de la chapelle les prophtes et les
sibylles, appels en tmoignage par les chrtiens[12]; une foule d'anges
les entourent, et toute cette vote ainsi peinte semble rapprocher le
ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce 
peine  travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutt des
ombres que des lumires; l'obscurit agrandit encore les figures dj si
imposantes que Michel-Ange a traces; l'encens, dont le parfum a quelque
chose de funraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les
sensations prparent  la plus profonde de toutes, celle que la musique
doit produire.

  [12] _Teste David cum Sibylla._

Pendant qu'Oswald tait absorb par les rflexions que faisaient natre
tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des
femmes, derrire la grille qui les spare des hommes, Corinne, qu'il
n'esprait pas encore, Corinne, vtue de noir, toute ple de l'absence,
et si tremblante ds qu'elle aperut Oswald, qu'elle fut oblige de
s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le _Miserere_
commena.

Les voix, parfaitement exerces  ce chant antique et pur, partent d'une
tribune  l'origine de la vote; on ne voit point ceux qui chantent; la
musique semble planer dans les airs;  chaque instant, la chute du jour
rend la chapelle plus sombre: ce n'tait plus cette musique voluptueuse
et passionne qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours
auparavant; c'tait une musique toute religieuse, qui conseillait le
renoncement  la terre. Corinne se jeta  genoux devant la grille, et
resta plonge dans la plus profonde mditation; Oswald lui-mme disparut
 ses yeux. Il lui semblait que c'tait dans un tel moment d'exaltation
qu'on aimerait  mourir, si la sparation de l'me d'avec le corps ne
s'accomplissait point par la douleur; si tout  coup un ange venait
enlever sur ses ailes le sentiment et la pense, tincelles divines qui
retourneraient vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire,
alors qu'un acte spontan du coeur, qu'une prire plus ardente et mieux
exauce.

Le _Miserere_, c'est--dire _ayez piti de nous_, est un psaume compos
de versets qui se chantent alternativement d'une manire
trs-diffrente. Tour  tour une musique cleste se fait entendre, et le
verset suivant, dit en rcitatif, est murmur d'un ton sourd et presque
rauque: on dirait que c'est la rponse des caractres durs aux coeurs
sensibles, que c'est le rel de la vie qui vient fltrir et repousser
les voeux des mes gnreuses; et quand ce choeur si doux reprend, on
renat  l'esprance; mais lorsque le verset rcit recommence, une
sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas la terreur qui la
cause, mais le dcouragement de l'enthousiasme. Enfin le dernier
morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse
au fond de l'me une impression douce et pure: Dieu nous accorde cette
mme impression avant de mourir.

On teint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des prophtes et
des sibylles apparaissent comme des fantmes envelopps du crpuscule.
Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet
tat de l'me, o tout est intime et intrieur; et quand le dernier son
s'teint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre
de rentrer dans les intrts vulgaires de ce monde.

Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de
Saint-Pierre, qui n'est alors clair que par une croix illumine; ce
signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste obscurit de cet
immense difice, est la plus belle image du christianisme au milieu des
tnbres de la vie. Une lumire ple et lointaine se projette sur les
statues qui dcorent les tombeaux. Les vivants qu'on aperoit en foule
sous ces votes semblent des pygmes en comparaison des images des
morts. Il y a autour de la croix un espace clair par elle, o se
prosterne le pape vtu de blanc, et tous les cardinaux rangs derrire
lui. Ils restent l prs d'une demi-heure dans le plus profond silence,
et il est impossible de n'tre pas mu de ce spectacle. On ne sait pas
ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gmissements; mais
ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous
passerons  notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous
fera-t-il la grce d'ennoblir assez la vieillesse pour que le dclin de
la vie soit les premiers jours de l'immortalit?

Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, tait  genoux derrire le
cortge des prtres, et la douce lumire qui clairait son visage
plissait son teint sans affaiblir l'clat de ses yeux. Oswald la
contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un tre ador.
Quand sa prire fut finie, elle se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher
encore, respectant la mditation religieuse dans laquelle il la croyait
plonge; mais elle vint  lui la premire avec un transport de bonheur;
et ce sentiment se rpandant sur tout ce qu'elle faisait, elle
accueillit avec une gaiet vive ceux qui l'abordrent dans Saint-Pierre,
devenu tout  coup comme une grande promenade publique, o chacun se
donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs.

Oswald tait tonn de cette mobilit qui faisait succder l'une 
l'autre des impressions si diffrentes; et, bien qu'il ft heureux de la
joie de Corinne, il tait surpris de ne trouver en elle aucune trace des
motions de la journe: il ne concevait pas comment on permettait que
cette belle glise ft, dans un jour si solennel, le caf de Rome, o
l'on se rassemblait pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de son
cercle, parlant avec vivacit et ne pensant point aux objets dont elle
tait entoure, il conut un sentiment de dfiance sur la lgret dont
elle pouvait tre capable: elle s'en aperut  l'instant; et, se
sparant brusquement de la socit, elle prit le bras d'Oswald pour se
promener avec lui dans l'glise, et lui dit: Je ne vous ai jamais
entretenu de mes sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous
en parle, peut-tre dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus s'lever
dans votre esprit.


CHAPITRE V

La diffrence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est
cause du blme secret que vous ne pouvez vous empcher de me laisser
voir. La vtre est svre et srieuse, la ntre est vive et tendre. On
croit gnralement que le catholicisme est plus rigoureux que le
protestantisme, et cela peut tre vrai dans les pays o la lutte a
exist entre les deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de
dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup prouv;
il est rsult de cette diffrence que le catholicisme a pris, en
Italie, un caractre de douceur et d'indulgence, et que, pour dtruire
le catholicisme en Angleterre, la rformation s'est arme de la plus
grande svrit dans les principes et dans la morale. Notre religion,
comme celle des anciens, anime les arts, inspire les potes, fait
partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie; tandis
que la vtre, s'tablissant dans un pays o la raison dominait plus
encore que l'imagination, a pris un caractre d'austrit morale dont
elle ne s'cartera jamais. La ntre parle au nom de l'amour, la vtre au
nom du devoir. Nos principes sont libraux, nos dogmes sont absolus; et
nanmoins, dans l'application, notre despotisme orthodoxe transige avec
les circonstances particulires; et votre libert religieuse fait
respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre
catholicisme impose  ceux qui sont entrs dans l'tat monastique des
pnitences trs-dures: cet tat, choisi librement, est un rapport
mystrieux entre l'homme et la Divinit; mais la religion des sculiers,
en Italie, est une source habituelle d'motions touchantes. L'amour,
l'esprance et la foi sont les vertus principales de cette religion, et
toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos
prtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils
nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les
dons du Crateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation des
pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre dsir de
plaire  Dieu; c'est la charit pour les malheureux et la repentance
dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point  nous absoudre quand
nous le leur demandons avec zle; et les attachements du coeur inspirent
ici plus qu'ailleurs une indulgente piti. Jsus-Christ n'a-t-il pas dit
de la Madeleine: _Il lui sera beaucoup pardonn, parce qu'elle a
beaucoup aim?_ Ces mots ont t prononcs sous un ciel aussi beau que
le ntre; ce mme ciel implore pour nous la misricorde de la Divinit.

--Corinne, rpondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si
douces, et dont mon coeur a tant de besoin! Mais je le ferai cependant,
parce que ce n'est pas pour un jour que j'aime Corinne, et que j'espre
avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus
pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de
l'accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel  l'tre suprme.
La moralit de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dgrader l'ide
que nous avons du Crateur que de lui supposer, dans ses rapports avec
la crature, une volont qui ne soit pas relative  son perfectionnement
intellectuel. La paternit, cette noble image d'un matre souverainement
bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus
heureux; comment donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui
n'aurait pas l'homme mme pour objet! Aussi voyez quelle confusion il
rsulte, dans la tte de votre peuple, de l'habitude o il est
d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses qu'aux devoirs de
la morale: c'est aprs la semaine sainte, vous le savez, que se commet 
Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi
dire, en fonds par le carme, et dpense en assassinats les trsors de
sa pnitence. On a vu des criminels qui, tout dgouttants encore de
meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi; et
les esprits grossiers,  qui l'on a persuad que le plus grand des
crimes consiste  dsobir aux pratiques ordonnes par l'glise,
puisent leur conscience sur ce sujet, et considrent la Divinit comme
les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission  leur
pouvoir que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan mis
 la place du respect qu'inspire le Crateur, comme la source et la
rcompense d'une vie scrupuleuse et dlicate. Le catholicisme italien,
tout en dmonstrations extrieures, dispense l'me de la mditation et
du recueillement. Quand le spectacle est fini, l'motion cesse, le
devoir est rempli; et l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorb
dans les penses et les sentiments que fait natre l'examen rigoureux de
sa conduite et de son coeur.

--Vous tes svre, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n'est pas la
premire fois que je l'ai remarqu. Si la religion consistait seulement
dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la
philosophie et la raison? et quel sentiment de pit se dvelopperait en
nous, si notre principal but tait d'touffer les sentiments du coeur?
Les stociens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et
l'austrit de la conduite; mais ce qui n'est d qu'au christianisme,
c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit  toutes les affections de
l'me; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de
sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'me vers le
ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, si ce n'est
l'amour, l'amour sincre, prfr mme  l'accomplissement le plus exact
de tous les devoirs? Il avait quitt, cet enfant, la maison paternelle,
et son frre y tait rest; il s'tait plong dans tous les plaisirs du
monde, et son frre ne s'tait pas cart un seul instant de la
rgularit de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il
aima, et son pre fit une fte pour son retour. Ah! sans doute que, dans
les mystres de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est
rest de notre hritage cleste. Nos vertus mmes sont souvent trop
compliques avec la vie pour que nous puissions toujours comprendre ce
qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous
dirige et nous gare. Je demande  mon Dieu de m'apprendre  l'adorer,
et je sens l'effet de mes prires par les larmes que je rpands. Mais,
pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont
plus ncessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec
la Divinit; ce sont des actions journalires sans rapport avec aucun
des intrts de la vie, et seulement diriges vers le monde invisible.
Les objets extrieurs aussi sont d'un grand secours pour la pit; l'me
retombe sur elle-mme, si les beaux-arts, les grands monuments, les
chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce gnie potique, qui est
aussi le gnie religieux.

L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il
espre dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui
qui s'exprimerait comme Milton, comme Homre, ou comme le Tasse, si
l'ducation lui avait appris  revtir de paroles ses penses. Il n'y a
que deux classes d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent
l'enthousiasme, et celle qui le mprise; toutes les autres diffrences
sont le travail de la socit. Celui-l n'a pas de mots pour ses
sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide de son
coeur. Mais la source qui jaillit du rocher mme  la voix du ciel,
cette source est le vrai talent, la vraie religion, le vritable amour.

La pompe de notre culte, ces tableaux, o les saints  genoux expriment
dans leurs regards une prire continuelle; ces statues, places sur les
tombeaux comme pour se rveiller un jour avec les morts; ces glises et
leurs votes immenses, ont un rapport intime avec les ides religieuses.
J'aime cet hommage clatant rendu par les hommes  ce qui ne leur promet
ni la fortune ni la puissance,  ce qui ne les punit ou ne les
rcompense que par un sentiment du coeur; je me sens alors plus fire de
mon tre; je reconnais dans l'homme quelque chose de dsintress; et,
dt-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette
prodigalit des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour
l'ternit: assez de choses se font pour demain, assez de soins se
prennent pour l'conomie des affaires humaines. Oh! que j'aime
l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un travail pnible pour un
misrable gain! Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le
ciel, qu'y a-t-il de mieux  faire que d'lever assez notre me pour
qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'ternel, au milieu de toutes
les bornes qui l'entourent?

Jsus-Christ laissait une femme faible, et peut-tre repentante,
arroser ses pieds des parfums les plus prcieux; il repoussa ceux qui
conseillaient de rserver ces parfums pour un usage plus profitable:
_Laissez-la faire_, disait-il, _car je suis pour peu de temps avec
vous._ Hlas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est
pour peu de temps avec nous; l'ge, les infirmits, la mort tariront
bientt cette goutte de rose qui tombe du ciel et ne se repose que sur
des fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour,
religion, gnie et le soleil, et les parfums, et la musique, et la
posie; il n'y a d'athisme que dans la froideur, l'gosme, la
bassesse. Jsus-Christ a dit: _Quand deux ou trois seront rassembls en
mon nom, je serai au milieu d'eux._ Et qu'est-ce,  mon Dieu! que d'tre
rassembl en votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de notre
belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et
vous en remercier surtout quand un coeur aussi cr par vous rpond tout
entier au ntre!

Une inspiration cleste animait dans cet instant la physionomie de
Corinne. Oswald put  peine s'empcher de se jeter  genoux devant elle
au milieu du temple, et se tut pendant longtemps, pour se livrer au
plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses
regards. Enfin, cependant, il voulut rpondre, il ne voulut point
abandonner la cause qui lui tait chre. Corinne, dit-il alors,
permettez encore quelques mots  votre ami. Son me n'a point de
scheresse; non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si j'aime
l'austrit dans les principes et dans les actions, c'est parce qu'elle
donne aux sentiments plus de profondeur et plus de dure. Si j'aime la
raison dans la religion, c'est--dire si je repousse les dogmes
contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes,
c'est parce que je vois la Divinit dans la raison comme dans
l'enthousiasme; et si je ne puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune
de ses facults, c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnatre une
vrit que la rflexion lui rvle, aussi bien que l'instinct du coeur,
l'existence de Dieu et l'immortalit de l'me. Que peut-on ajouter  ces
ides sublimes,  leur union avec la vertu? que peut-on y ajouter qui ne
soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme potique, qui vous donne tant de
charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dvotion la plus salutaire.
Corinne, comment pourrait-on se prparer par cette disposition aux
sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de
rvlation que par les lans de l'me, quand la destine humaine, future
et prsente, ne s'offrait  l'esprit qu' travers les nuages; mais pour
nous,  qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment
peut tre notre rcompense, mais il ne doit pas tre notre seul guide:
vous dcrivez l'existence des bienheureux, et non pas celle des mortels.
La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'tions
pas condamns  rprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres
et de nous-mmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction  faire
qu'entre les mes froides et les mes exaltes. Mais l'homme est une
crature plus pre et plus redoutable que votre coeur ne vous le peint;
et la raison dans la pit, et l'autorit dans le devoir, sont un frein
ncessaire  ses orgueilleux garements.

De quelque manire que vous considriez les pompes extrieures et les
pratiques multiplies de votre religion, croyez-moi, chre amie, la
contemplation de l'univers et de son auteur sera toujours le premier des
cultes, celui qui remplira l'imagination sans que l'examen y puisse
trouver rien de futile ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison
refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu'il
est, est un mystre que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; il serait
donc bien fou, celui qui se refuserait  croire tout ce qu'il ne peut
expliquer; mais ce qui est contradictoire est toujours de la cration
des hommes. Le mystre, tel que Dieu nous l'a donn, est au-dessus des
lumires de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe
allemand a dit: _Je ne connais que deux belles choses dans l'univers: le
ciel toil sur nos ttes, et le sentiment du devoir dans nos coeurs._
En effet, toutes les merveilles de la cration sont runies dans ces
paroles.

Loin qu'une religion simple et svre dessche le coeur, j'aurais pens
avant de vous connatre, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et
perptuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austre et la plus
pure dvelopper dans un homme une inpuisable tendresse; j'ai l'ai vu
conserver jusque dans la vieillesse une virginit d'me que les orages
des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient
ncessairement fltrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et
j'ai besoin plus que personne de croire  son efficacit; mais le
repentir qui se rpte fatigue l'me, ce sentiment ne rgnre qu'une
fois. C'est la rdemption qui s'accomplit au fond de notre me; et ce
grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y
accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour
aimer, du moins avec constance.

Je ferai des objections du mme genre  ce culte plein de splendeur
qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois
l'imagination modeste et retire comme le coeur; les motions qu'on lui
commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-mme. J'ai
vu dans les Cvennes un ministre protestant qui prchait, vers le soir,
dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Franais
bannis et proscrits par leurs frres, et dont les cendres avaient t
rapportes dans ces lieux; il promettait  leurs amis qu'ils les
retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse
nous assurait ce bonheur; il disait: _Faites du bien aux hommes, pour
que Dieu cicatrise dans votre coeur la blessure de la douleur._ Il
s'tonnait de l'inflexibilit, de la duret que l'homme d'un jour montre
 l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pense de
la mort, que les vivants ont conue, mais qu'ils n'puiseront jamais.
Enfin il n'annonait rien qui ne ft touchant et vrai: c'taient des
paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on
entendait dans l'loignement, la lumire scintillante des toiles
semblaient exprimer la mme pense sous une autre forme. La magnificence
de la nature tait l, cette magnificence, la seule qui donne des ftes
sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicit remuait
l'me bien plus profondment que des crmonies clatantes.

Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pques, Corinne et lord
Nelvil taient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment o le
pape s'avance sur le balcon le plus lev de l'glise, et demande au
ciel la bndiction qu'il va rpandre sur la terre; lorsqu'il prononce
ces mots: _urbi et orbi_ ( la ville et au monde), tout le peuple
rassembl se jette  genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par
l'motion qu'ils prouvrent en ce moment, que tous les cultes se
ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre
eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de
jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque
rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternit d'esprance et de
sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.


CHAPITRE VI

Le jour de Pques s'tait pass, et Corinne ne parlait point d'accomplir
sa promesse, en confiant son histoire  lord Nelvil. Bless de ce
silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beauts
de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pntrant 
l'instant ce qui se passait dans son me, lui proposa de faire le voyage
avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle,
en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et
d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'tait sans doute parce
qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec
anxit ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui
demandaient une rponse favorable. Oswald ne put y rsister; il avait
d'abord t surpris de cette offre, et de la simplicit avec laquelle
Corinne la faisait; il hsita quelque temps  l'accepter; mais en voyant
le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de
larmes, il consentit  partir avec elle, sans se rendre compte 
lui-mme de l'importance d'une telle rsolution. Corinne fut au comble
de la joie, car son coeur se fia tout  fait, dans ce moment, au
sentiment d'Oswald.

Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit
disparatre toute autre ide. Ils s'amusrent  ordonner les dtails de
ce voyage, et il n'y avait pas un de ces dtails qui ne ft une source
de plaisir. Heureuse disposition de l'me, o tous les arrangements de
la vie ont un charme particulier en se rattachant  quelque esprance du
coeur! Il ne vient que trop tt, le moment o l'existence fatigue dans
chacune de ses heures comme dans son ensemble, o chaque matin exige un
travail pour supporter le rveil et conduire le jour jusqu'au soir.

Au moment o lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout prparer
pour leur dpart, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le
projet qu'ils venaient d'arrter ensemble. Y pensez-vous? lui dit-il;
quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre poux,
sans qu'il vous ait promis de l'tre! et que deviendrez-vous s'il vous
abandonne?--Ce que je deviendrais, rpondit Corinne, dans toutes les
situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse
personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous
compromette, vous resterez, vous, tout entire.--Moi tout entire,
s'cria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait
fltri! quand mon coeur serait bris!--Le public ne le saurait pas, et
vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et
pourquoi mnager cette opinion, rpondit Corinne, si ce n'est pour avoir
un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit
le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la
socit, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, rpondit
Corinne, qu'il arrivera, le jour o l'affection d'Oswald ne serait pas
tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais dj
cess de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prvoit, quand il
calcule le moment o il n'existera plus? S'il y a quelque chose de
religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparatre tous les
autres intrts, et se complat, comme la dvotion, dans le sacrifice
entier de soi-mme.

--Que me dites-vous l? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit
comme vous peut-elle se remplir la tte de pareilles folies! C'est notre
avantage,  nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous
avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que
votre supriorit soit perdue, il faut qu'elle vous serve  quelque
chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me
fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de gnreux dans le
caractre de lord Nelvil.

--Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte
d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrire, il sera
raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre rputation en
allant  Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit
Corinne, et peut-tre aurais-je mieux fait d'y rflchir avant de
l'aimer; mais,  prsent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne
dpend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au
contraire, quelque douceur  ne me laisser aucune ressource: il n'en est
jamais quand le coeur est bless; nanmoins le monde peut quelquefois
croire qu'il vous en reste, et j'aime  penser que, mme sous ce
rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se sparait de
moi.--Et sait-il  quel point vous vous compromettez pour lui? continua
le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, rpondit
Corinne; et, comme il ne connat pas bien les usages de ce pays, j'ai pu
lui exagrer un peu la facilit qu'ils donnent. Je vous demande votre
parole de ne pas lui dire un mot  cet gard; je veux qu'il soit libre,
et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon
bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse
est la fleur de la vie, et ni la bont ni la dlicatesse ne pourraient
la ranimer si elle venait  se fltrir. Je vous en conjure donc, mon
cher comte, ne vous mlez pas de ma destine; rien de ce que vous savez
sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est
sage, bien raisonn, fort applicable aux situations comme aux personnes
ordinaires; mais vous me feriez trs-innocemment un mal affreux, en
voulant juger mon caractre d'aprs ces grandes divisions communes, pour
lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je
sens  ma manire; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si
l'on voulait influer sur mon bonheur.

L'amour-propre du comte d'Erfeuil tait un peu bless de l'inutilit de
ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait  lord
Nelvil; il savait bien qu'il n'tait pas aim d'elle; il savait
galement qu'Oswald l'tait; mais il lui tait dsagrable que tout cela
ft constat si publiquement. Il y a toujours dans le succs d'un homme
auprs d'une femme quelque chose qui dplat, mme aux meilleurs amis de
cet homme. Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais
quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en
attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y
serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai
srement l'un et l'autre en cosse ou en Italie, car j'ai pris got aux
voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante
Corinne, et croyez toujours  mon dvouement. Corinne le remercia, et
se spara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en mme
temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens
qu'elle n'aimait pas  voir briss. Elle se conduisit comme elle l'avait
annonc au comte d'Erfeuil. Quelques inquitudes troublrent un moment
la joie avec laquelle lord Nelvil avait accept le projet du voyage: il
craignait que le dpart pour Naples ne pt faire tort  Corinne, et
voulait obtenir d'elle son secret avant ce dpart, pour savoir avec
certitude s'ils n'taient point spars par quelque obstacle invincible:
mais elle lui dclara qu'elle ne s'expliquerait qu' Naples, et lui fit
doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait.
Oswald se prtait  cette illusion: l'amour, dans un caractre incertain
et faible, trompe  demi, la raison claire  demi, et c'est l'motion
prsente qui dcide laquelle des deux moitis sera le tout. L'esprit de
lord Nelvil tait singulirement tendu et pntrant, mais il ne se
jugeait bien lui-mme que dans le pass. Sa situation actuelle ne
s'offrait jamais  lui que confusment. Susceptible tout  la fois
d'entranement et de remords, de passions et de timidit, ces contrastes
ne lui permettaient de se connatre que quand l'vnement avait dcid
du combat qui se passait en lui.

Lorsque les amis de Corinne, et particulirement le prince Castel-Forte,
furent instruits de son projet, ils en prouvrent un grand chagrin. Le
prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il rsolut
d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurment, de
vanit  se mettre ainsi  la suite d'un amant prfr; mais ce qu'il ne
pouvait supporter, c'tait le vide affreux de l'absence de son amie; il
n'avait pas un ami qu'il ne rencontrt chez Corinne, et jamais il
n'allait dans une autre maison que la sienne.

La socit qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand
elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en runir les dbris.
Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille;
bien que fort spirituel, l'tude le fatiguait: le jour entier et donc
t pour lui d'un poids insupportable, s'il n'tait pas venu le soir et
le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il
se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence,
mais qui est toujours l pour nous consoler dans le malheur; et cet ami
doit tre bien sr que son moment arrivera.

Corinne prouvait un sentiment de mlancolie en rompant ainsi toutes ses
habitudes; elle s'tait fait depuis quelques annes dans Rome une
manire d'tre qui lui plaisait; elle tait le centre de tout ce qu'il y
avait d'artistes clbres et d'hommes clairs; une indpendance
parfaite d'ides et d'habitudes donnait beaucoup de charmes  son
existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle tait destine au
bonheur d'avoir Oswald pour poux, c'tait en Angleterre qu'il devait la
conduire; et de quelle manire y serait-elle juge? comment elle-mme
saurait-elle s'astreindre  ce genre de vie si diffrent de celui
qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces rflexions ne faisaient
que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en
effaait les lgres traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne
comptait les heures que par son absence ou sa prsence. Qui sait
disputer avec le bonheur? qui ne le reoit pas quand il vient? Corinne
surtout avait peu de prvoyance; la crainte ni l'esprance n'taient pas
faites pour elle; sa foi dans l'avenir tait confuse, et son imagination
lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.

Le matin de son dpart, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les
larmes aux yeux, il lui dit: Ne reviendrez-vous plus  Rome?--O mon
Dieu, oui, rpondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous
pousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie! dit
Corinne; et elle soupira. Ce pays, continua le prince Castel-Forte, o
l'on parle votre langue, o l'on vous entend si bien, o vous tes si
vivement admire! Et vos amis, Corinne, et vos amis! O serez-vous aime
comme ici? o trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous
plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la
langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie,
cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exils!--Ah!
que me dites-vous! s'cria Corinne; ne l'ai-je pas prouve! N'est-ce
pas cette douleur qui a dcid de mon sort! Elle regarda tristement sa
chambre et les statues qui la dcoraient, puis le Tibre qui coulait sous
ses fentres, et le ciel dont la beaut semblait l'inviter  rester.
Mais, dans ce moment, Oswald passait  cheval sur le pont Saint-Ange, il
venait avec la rapidit de l'clair. Le voil! s'cria Corinne. A
peine avait-elle dit ces mots, que dj il tait arriv; elle courut
au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se htrent de
monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince
Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs,
au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de
tout ce bruit de dpart, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon
la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la
destine.




LIVRE ONZIME

NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR


CHAPITRE PREMIER

Oswald tait fier d'emmener sa conqute; lui, qui se sentait presque
toujours troubl dans ses jouissances par les rflexions et les regrets,
n'prouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'tait pas
qu'il ft dcid, mais il ne s'occupait pas de l'tre, et il se laissait
aller aux vnements, esprant bien tre entran par eux  ce qu'il
souhaitait. Ils traversrent la campagne d'Albano, lieu o l'on montre
encore ce qu'on croit tre le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils
passrent prs du lac de Nemi et des bois sacrs qui l'entourent. On dit
qu'Hippolyte fut ressuscit par Diane dans ces lieux; elle ne permettait
pas aux chevaux d'en approcher, et perptuait, par cette dfense, le
souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie,
presque  chaque pas, la posie et l'histoire viennent se retracer 
l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce
qu'il y a de mlancolique dans le pass, et semblent lui conserver une
jeunesse ternelle.

Oswald et Corinne traversrent ensuite les marais Pontins, campagne
fertile et pestilentielle tout  la fois, o l'on ne voit pas une seule
habitation, quoique la nature y semble fconde. Quelques hommes malades
attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en
passant les marais, car le sommeil est l le vritable avant-coureur de
la mort. Des buffles, d'une physionomie tout  la fois basse et froce,
tranent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore
quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil claire
ce triste spectacle. Les lieux marcageux et malsains, dans le Nord,
sont annoncs par leur effrayant aspect; mais, dans les contres les
plus funestes du Midi, la nature conserve une srnit dont la douceur
trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit
trs-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins,
l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est
encore une des impressions perfides que ce lieu fait prouver. Lord
Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa
tte sur Thrsine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les
yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se htait de la rveiller
avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il ft silencieux
naturellement, il tait inpuisable en sujets de conversation, toujours
soutenus, toujours nouveaux, pour l'empcher de succomber un moment  ce
fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les
regrets dchirants qui s'attachent  ces jours o elles taient aimes,
o leur existence tait si ncessaire  l'existence d'un autre, lorsqu'
tous les instants elles se sentaient soutenues et protges? Quel
isolement doit succder  ces temps de dlices! et qu'elles sont
heureuses celles que le lien sacr du mariage a conduites doucement de
l'amour  l'amiti, sans qu'un moment cruel ait dchir leur vie!

Oswald et Corinne, aprs le passage inquitant des marais Pontins,
arrivrent enfin  Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du
royaume de Naples. C'est l que commence vritablement le Midi; c'est l
qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de
Naples, cette _campagne heureuse_, est comme spare du reste de
l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contre dangereuse
qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est
rserv le secret de ce sjour de dlices, et qu'elle a voulu que les
abords en fussent prilleux. Rome n'est point encore le Midi: on en
pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence vritablement
que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le
promontoire choisi par les potes comme la demeure de Circ; et derrire
Terracine s'lve le mont Anxur, o Thodoric, roi des Goths, avait
plac l'un des chteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la
terre. Il y a trs-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie;
ou du moins l o ces traces consistent en destructions, elles se
confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont
point donn  l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conserv.
Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les
fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hrisss.
Rarement un difice gothique, un chteau fodal s'y rencontre encore; et
les souvenirs des antiques Romains rgnent seuls  travers les sicles,
malgr les peuples qui les ont vaincus.

Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de
citronniers qui embaument l'air d'une manire dlicieuse. Rien ne
ressemble, dans nos climats, au parfum mridional des citronniers en
pleine terre; il produit sur l'imagination presque le mme effet qu'une
musique mlodieuse; il donne une disposition potique, excite le talent,
et l'enivre de la nature. Les alos, les cactus  larges feuilles, que
vous rencontrez  chaque pas, ont une physionomie particulire qui
rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces
plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir  une
nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est tranger: on
se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les
descriptions des potes de l'antiquit, qui ont tout  la fois dans
leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant 
Terracine, les enfants jetrent dans la voiture de Corinne une immense
quantit de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient
chercher sur la montagne, et qu'ils rpandaient au hasard, tant ils se
confiaient dans la prodigalit de la nature! Les chariots qui
rapportaient la moisson des champs taient orns tous les jours avec des
guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes
de fleurs: car l'imagination du peuple mme devient potique sous un
beau ciel. On voyait, on entendait,  ct de ces riants tableaux, la
mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'tait point l'orage
qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait  ses
flots, et dont sa grandeur tait irrite.

    _E non udite ancor come risuona
    Il roco ed alto fremito marino?_

_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frmissement rauque et
profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui
se renouvelle pendant l'ternit, sans que nous puissions connatre ni
sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, o ce grand spectacle
s'offre  nos regards; et l'on prouve comme un besoin ml de terreur
de s'approcher des vagues, et d'tourdir sa pense par leur tumulte.

Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenrent
lentement et avec dlices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les
fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient
se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses.
Ainsi les chants les plus purs se runissaient aux odeurs les plus
suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce
qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air
qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat,
qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait
goter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites
sensations de froid et d'humidit qui dtournent plus ou moins votre
attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous
prouvez un bien-tre si parfait, une si grande amiti de la nature pour
vous, que rien n'altre les sensations agrables qu'elle vous cause.
Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la socit. La
nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets
extrieurs, et les sentiments s'y rpandent doucement au dehors. Ce
n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mlancolie; dans quels lieux la
destine de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a
dans cette mlancolie ni mcontentement, ni anxit, ni regret.
Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux
facults de l'me; ici, ce sont les facults de l'me qui ne suffisent
pas  la vie, et la surabondance des sensations inspire une rveuse
indolence, dont on se rend  peine compte en l'prouvant.

Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on
et dit que la montagne tincelait, et que la terre brlante laissait
chapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient  travers
les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent
balanait ces petites toiles, et variait de mille manires leurs
lumires incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de
petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'tait la
terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont
les rayons venaient de l'chauffer. Il y a tout  la fois dans cette
nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de
l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soire, s'en
pntrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son motion. Plusieurs
fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'loigna,
puis revint, puis s'loigna de nouveau, pour respecter celle qui devait
tre la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui
auraient pu l'alarmer; car telle tait son estime pour Oswald, que, s'il
lui avait demand le don entier de son tre, elle n'et pas dout que
cette prire ne ft le serment solennel de l'pouser; mais elle tait
bien aise qu'il triompht de lui-mme, et l'honort par ce sacrifice; et
il y avait dans son me cette plnitude de bonheur et d'amour qui ne
permet pas de former un dsir de plus. Oswald tait bien loin de ce
calme: il se sentait embras par les charmes de Corinne. Une fois il
embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire
sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de
crainte, elle semblait tellement reconnatre son pouvoir, en lui
demandant de n'en pas abuser, que cette humble dfense lui inspira plus
de respect que toute autre.

Ils aperurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main
inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrtement dans la maison
voisine. Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, rpondit
Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.
Les regards de Corinne, levs vers le ciel en cet instant, se
remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offense, et se
prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui
l'entranait. Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et
l'invitant  s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assure,
vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prire
de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui rpondez de moi;
c'est vous qui me refuseriez  jamais pour votre pouse si vous me
rendiez indigne de l'tre.--Eh bien, rpondit Oswald, puisque vous
croyez  ce cruel empire de votre volont sur mon coeur, d'o vient,
Corinne, d'o vient donc votre tristesse?--Hlas! reprit-elle, je me
disais que ces moments que je passe avec vous  prsent taient les plus
heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour
l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon
enfance s'est ranime dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est
couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage tait funeste. J'ai
toujours trouv que le ciel avait une expression, tantt paternelle,
tantt irrite; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre
amour.--Chre amie, rpondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de
l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce
soir mme, immol mes plus ardents dsirs  un sentiment de vertu?--Eh
bien, tant mieux si vous n'tes pas compris dans ce prsage, reprit
Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menac que moi.


CHAPITRE II

Ils arrivrent  Naples, de jour, au milieu de cette immense population
qui est si anime et si oisive tout  la fois; ils traversrent d'abord
la rue de Tolde, et virent les lazzaroni couchs sur les pavs, ou
retirs dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit.
Cet tat sauvage qui se voit l, ml avec la civilisation, a quelque
chose de trs-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas
mme leur propre nom, et vont  confesse avouer des pchs anonymes, ne
pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe 
Naples une grotte sous terre, o des milliers de lazzaroni passent leur
vie, en sortant seulement  midi pour voir le soleil, et dormant le
reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats o le
vtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement
trs-indpendant et trs-actif pour donner  la nation une mulation
suffisante; car il est si ais pour le peuple de subsister
matriellement  Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie
ncessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance,
combines avec l'air volcanique qu'on respire dans ce sjour, doivent
produire la frocit quand les passions sont excites; mais ce peuple
n'est pas plus mchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui
pourrait tre le principe d'actions dsintresses; et avec cette
imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et
religieuses taient bonnes.

On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les
terres, avec un joueur de violon  leur tte, et dansant de temps en
temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, prs de Naples,
une fte consacre  la _Madone_ de la grotte, dans laquelle les jeunes
filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas
rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de
mariage, que leurs poux les conduiront tous les ans  cette fte. On
voit  Naples, sur le thtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui,
depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rle comique
national, le polichinelle. Se reprsente-t-on ce que sera l'immortalit
de l'me pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de
Naples n'a d'autre ide du bonheur que le plaisir; mais l'amour du
plaisir vaut encore mieux qu'un gosme aride.

Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si
vous demandez  un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la
main aprs avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les
paroles que pour les gestes. Mais leur got pour l'argent n'est point
mthodique ni rflchi; ils le dpensent aussitt qu'ils le reoivent.
Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le
demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus  cette nation en
gnral, c'est le sentiment de la dignit. Ils font des actions
gnreuses et bienveillantes par bon coeur plutt que par principe; car
leur thorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a
point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes chappent  cette
anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-mme, et
plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les
circonstances extrieures, ne favorise la vertu; on la prend tout
entire dans son me. Les lois ni les moeurs ne rcompensent ni ne
punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus hroque qu'il n'en
est pour cela ni plus considr ni plus recherch.

A quelques honorables exceptions prs, les hautes classes ont assez de
ressemblance avec les dernires: l'esprit des unes n'est gure plus
cultiv que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule
diffrence  l'extrieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un
fonds d'esprit naturel et d'aptitude  tout, tel qu'on ne peut prvoir
ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du
gouvernement tait dirige dans le sens des lumires et de la morale.
Comme il y a peu d'instruction  Naples, on y trouve, jusqu' prsent,
plus d'originalit dans le caractre que dans l'esprit. Mais les hommes
remarquables de ce pays, tels que l'abb Galiani, Caraccioli, etc.,
possdaient, dit-on, au plus haut degr la plaisanterie et la rflexion,
rares puissances de la pense, runion sans laquelle la pdanterie ou la
frivolit vous empche de connatre la vritable valeur des choses!

Le peuple napolitain,  quelques gards, n'est point du tout civilis;
mais il n'est point vulgaire  la manire des autres peuples. Sa
grossiret mme frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la
mer de l'autre ct, se fait presque dj sentir, et il y a je ne sais
quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces
visages brunis, ces vtements forms de quelques morceaux d'toffe rouge
ou violette dont la couleur fonce attire les regards; ces lambeaux
d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent
quelque chose de pittoresque  la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne
peut voir en elle que les misres de la civilisation. Un certain got
pour la parure et les dcorations se trouvent souvent,  Naples,  ct
du manque absolu des choses ncessaires ou commodes. Les boutiques sont
ornes agrablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un
air de fte qui ne tient ni  l'abondance ni  la flicit publique,
mais seulement  la vivacit de l'imagination; on veut rjouir les yeux
avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de
travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs
leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au
dehors, multiplient les mouvements de mille manires. Les chants, les
danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et
il n'y a point de pays o l'on sente plus clairement la diffrence de
l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intrieur de la ville pour
arriver sur les quais, d'o l'on voit et la mer et le Vsuve, et l'on
oublie alors tout ce que l'on sait des hommes.

Oswald et Corinne arrivrent  Naples pendant que l'ruption du Vsuve
durait encore. Ce n'tait de jour qu'une fume noire, qui pouvait se
confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avanant sur le balcon de
leur demeure, ils prouvrent une motion tout  fait inattendue. Le
fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables
aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et
continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature,
lorsqu'elle se transforme en des lments divers, conserve nanmoins
toujours quelques traces d'une pense unique et premire. Ce phnomne
du Vsuve cause un vritable battement de coeur. On est si familiaris
d'ordinaire avec les objets extrieurs, qu'on aperoit  peine leur
existence, et l'on ne reoit gure d'motion nouvelle, en ce genre, au
milieu de nos prosaques contres; mais tout  coup l'tonnement que
doit causer l'univers se renouvelle  l'aspect d'une merveille inconnue
de la cration: tout notre tre est agit par cette puissance de la
nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps;
nous sentons que les plus grands mystres de ce monde ne consistent pas
tous dans l'homme, et qu'une force indpendante de lui le menace ou le
protge, selon des lois qu'il ne peut pntrer. Oswald et Corinne se
promirent de monter sur le Vsuve, et ce qu'il pouvait y avoir de
prilleux dans cette entreprise rpandait un charme de plus sur un
projet qu'ils devaient excuter ensemble.


CHAPITRE III

Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais,
o le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et
la socit anglaise qui taient  Naples proposrent  lord Nelvil d'y
venir le lendemain. Il l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait
Corinne, et comment il la prsenterait  ses compatriotes. Il fut
tourment par cette inquitude toute la nuit. Comme il se promenait avec
Corinne, le matin suivant, prs du port, et qu'il tait prt  lui
conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une
chaloupe anglaise conduite par dix matelots vtus de blanc, portant sur
leur tte un bonnet de velours noir, et le lopard en argent brod sur
ce bonnet: un jeune officier descendit; et, saluant Corinne du nom de
lady Nelvil, il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au
grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et
baissa les yeux. Oswald parut hsiter un moment; puis tout  coup lui
prenant la main, il lui dit en anglais: Venez, ma chre. Et elle le
suivit.

Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans une discipline
admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole
inutile, et conduisaient rapidement la barque sur cette mer qu'ils
avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rverie. D'ailleurs
Corinne n'osait pas faire une question  lord Nelvil sur ce qui venait
de se passer. Elle cherchait  deviner son projet, ne croyant pas (ce
qui est toujours cependant le plus probable) qu'il n'en et point, et
qu'il se laisst aller  chaque circonstance nouvelle. Un moment elle
imagina qu'il la conduisait au service divin pour la prendre l pour
pouse, et cette ide lui causa, dans ce moment, plus d'effroi que de
bonheur: il lui semblait qu'elle quittait l'Italie, et retournait en
Angleterre, o elle avait beaucoup souffert. La svrit des moeurs et
des habitudes de ce pays revenait  sa pense, et l'amour mme ne
pouvait triompher entirement du trouble de ses souvenirs. Combien,
cependant, dans d'autres circonstances, elle s'tonnera de ces penses,
quelque passagres qu'elles fussent! combien elle les abjurera!

Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intrieur tait entretenu avec les
soins et la propret la plus recherche. On n'entendait que la voix du
capitaine, qui se prolongeait et se rptait d'un bord  l'autre par le
commandement et l'obissance. La subordination, le srieux, la
rgularit, le silence qu'on remarquait dans ce vaisseau, taient
l'image d'un ordre social libre et svre, en contraste avec cette ville
de Naples, si vive, si passionne, si tumultueuse. Oswald tait occup
de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il tait aussi
quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie.
Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie, pour un Anglais, que les
vaisseaux et la mer? Oswald se promenait avec les Anglais qui taient 
bord, pour savoir des nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays
et de la politique. Pendant ce temps, Corinne tait auprs des femmes
anglaises qui taient venues de Naples pour assister au culte divin.
Elles taient entoures de leurs enfants, beaux comme le jour, mais
timides comme leurs mres, et pas un mot ne se disait devant une
nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence, rendaient Corinne
assez triste; elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords
fleuris, vers sa vie anime, et elle soupirait. Heureusement pour elle,
Oswald ne s'en aperut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu
des femmes anglaises, ses paupires noires baisses comme leurs
paupires blondes, et se conformant en tout  leurs manires, il prouva
un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un Anglais se plat un
moment aux moeurs trangres; son coeur revient toujours aux premires
impressions de sa vie. Si vous interrogez des Anglais voguant sur un
vaisseau  l'extrmit du monde, et que vous leur demandiez o ils vont,
ils vous rpondront: _home_ (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils
retournent. Leurs voeux, leurs sentiments,  quelque distance qu'ils
soient de leur patrie, sont toujours tourns vers elle.

L'on descendit entre les deux premiers ponts pour couter le service
divin, et Corinne s'aperut bientt que son ide tait sans nul
fondement, et que lord Nelvil n'avait point le projet solennel qu'elle
lui avait d'abord suppos. Alors elle se reprocha de l'avoir craint, et
sentit renatre en elle l'embarras de sa situation; car tout ce qui
tait l ne doutait pas qu'elle ne ft la femme de lord Nelvil, et elle
n'avait pas eu la force de dire un mot qui pt dtruire ou confirmer
cette ide. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait,  travers
mille rares qualits, beaucoup de faiblesse et d'irrsolution dans le
caractre. Ces dfauts sont inaperus de celui qui les a, et prennent 
ses yeux une nouvelle forme dans chaque circonstance: tantt c'est la
prudence, la sensibilit ou la dlicatesse qui loignent le moment de
prendre un parti et prolongent une situation indcise; presque jamais
l'on ne sent que c'est le mme caractre qui donne  toutes les
circonstances le mme genre d'inconvnient.

Corinne, cependant, malgr les penses pnibles qui l'occupaient, reut
une impression profonde par le spectacle dont elle fut tmoin. Rien ne
parle plus  l'me, en effet, que le service divin sur un vaisseau; et
la noble simplicit du culte des rforms semble particulirement
adapte aux sentiments que l'on prouve alors. Un jeune homme
remplissait les fonctions de chapelain; il prchait avec une voix ferme
et douce, et sa figure avait la svrit d'une me pure dans la
jeunesse. Cette svrit porte avec elle une ide de force qui convient
 la religion prche au milieu des prils de la guerre. A des moments
marqus, le ministre anglican prononait des prires dont toute
l'assemble rptait avec lui les dernires paroles. Ces voix confuses,
et nanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer
l'intrt et l'motion. Les matelots, les officiers, le capitaine, se
mettaient plusieurs fois  genoux, surtout  ces mots: _Lord, have
mercy upon us_ (Seigneur, faites-nous misricorde). Le sabre du
capitaine, qu'on voyait traner  ct de lui pendant qu'il tait 
genoux, rappelait cette noble runion de l'humilit devant Dieu et de
l'intrpidit contre les hommes, qui rend la dvotion des guerriers si
touchante; et pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des
armes, on apercevait la mer  travers les sabords, et quelquefois le
bruit lger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire:
Vos prires sont entendues. Le chapelain finit le service par la
prire qui est particulire aux marins anglais: _Que Dieu_, disent-ils,
_nous fasse la grce de dfendre au dehors notre heureuse constitution,
et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique!_ Que
de beaux sentiments sont runis dans ces simples paroles! Les tudes
pralables et continuelles qu'exige la marine, la vie austre d'un
vaisseau, en font comme un clotre militaire au milieu des flots, et la
rgularit des oprations les plus srieuses n'y est interrompue que par
les prils et la mort. Souvent les matelots, malgr leurs habitudes
guerrires, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent une piti
singulire pour les femmes et les enfants, quand il s'en trouve  bord
avec eux. On est d'autant plus touch de ces sentiments, qu'on sait avec
quel sang-froid ils s'exposent  ces effroyables dangers de la guerre et
de la mer, au milieu desquels la prsence de l'homme a quelque chose de
surnaturel.

Corinne et lord Nelvil remontrent sur la barque qui devait les
conduire; ils revirent cette ville de Naples, btie en amphithtre,
comme pour assister plus commodment  la fte de la nature; et Corinne,
en mettant le pied sur le rivage, ne put se dfendre d'un sentiment de
joie. Si lord Nelvil s'tait dout de ce sentiment, il en et t
vivement bless, peut-tre avec raison; et cependant il et t injuste
envers Corinne, car elle l'aimait passionnment, malgr l'impression
pnible que lui faisaient les souvenirs d'un pays o des circonstances
cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination tait mobile: il
y avait dans son coeur une grande puissance d'aimer; mais le talent, et
le talent surtout dans une femme, cause une disposition  l'ennui, un
besoin de distraction que la passion la plus profonde ne fait pas
disparatre entirement. L'image d'une vie monotone, mme au sein du
bonheur, fait prouver de l'effroi  un esprit qui a besoin de varit.
C'est quand on a peu de vent dans les voiles qu'on peut ctoyer toujours
la rive; mais l'imagination divague, bien que la sensibilit soit
fidle; il en est ainsi du moins jusqu'au moment o le malheur fait
disparatre toutes ces inconsquences, et ne laisse plus qu'une seule
pense, et ne fait plus sentir qu'une douleur.

Oswald attribua la rverie de Corinne uniquement au trouble que lui
causait encore l'embarras dans lequel elle avait d se trouver en
s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant vivement de ne l'en
avoir pas tire, il craignit qu'elle ne le souponnt de lgret. Il
commena donc, pour arriver enfin  l'explication tant dsire, par lui
offrir de lui confier sa propre histoire. Je parlerai le premier,
dit-il, et votre confiance suivra la mienne.--Oui, sans doute, il le
faut, rpondit Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel jour?
 quelle heure? Quand vous aurez parl... je dirai tout.--Dans quelle
douloureuse agitation vous tes! reprit Oswald. Quoi donc!
prouverez-vous toujours cette crainte de votre ami, cette dfiance de
son coeur?--Non, il le faut, continua Corinne; j'ai tout crit; si vous
le voulez, demain...--Demain, dit lord Nelvil, nous devons aller
ensemble au Vsuve; je veux contempler avec vous cette tonnante
merveille, apprendre de vous  l'admirer, et, dans ce voyage mme, si
j'en ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre sort.
Il faut que ma confiance prcde la vtre; mon coeur y est rsolu.--Eh
bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez donc encore demain; je vous
remercie de ce jour. Ah! qui sait si vous serez toujours le mme pour
moi, quand je vous aurai ouvert mon coeur? qui le sait? et comment ne
pas frmir de ce doute?


CHAPITRE IV

Les ruines de Pompia sont proches du Vsuve, et c'est par ces ruines
que Corinne et lord Nelvil commencrent leur voyage. Ils taient
silencieux l'un et l'autre: car le moment de la dcision de leur sort
approchait, et cette vague esprance dont ils avaient joui si longtemps,
et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rverie qu'inspire le
climat d'Italie, devait enfin tre remplace par une destine positive.
Ils virent ensemble Pompia, la ruine la plus curieuse de l'antiquit. A
Rome, l'on ne trouve gure que les dbris des monuments publics, et ces
monuments ne retracent que l'histoire politique des sicles couls;
mais  Pompia, c'est la vie prive des anciens qui s'offre  vous telle
qu'elle tait. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a
prserve des outrages du temps. Jamais les difices exposs  l'air ne
se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouv tout
entier. Les peintures, les bronzes, taient encore dans leur beaut
premire, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conserv
d'une manire effrayante. Les amphores sont encore prpares pour le
festin du jour suivant; la farine qui allait tre ptrie est encore l;
les restes d'une femme sont encore orns des parures qu'elle portait
dans le jour de fte que le volcan a troubl, et ses bras desschs ne
remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne
peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite
de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqu sur les pavs dans
les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des
cordes qui les ont creuses peu  peu. On voit encore sur les murs d'un
corps de garde les caractres mal forms, les figures grossirement
esquisses que les soldats traaient pour passer le temps, tandis que ce
temps avanait pour les engloutir.

Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'o l'on voit de
tous les cts la ville, qui subsiste encore presque en entier, il
semble qu'on attend quelqu'un, que le matre soit prt  venir, et
l'apparence mme de vie qu'offre ce sjour fait sentir plus tristement
son ternel silence. C'est avec des morceaux de lave ptrifie que sont
bties la plupart de ces maisons qui ont t ensevelies par d'autres
laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette
histoire du monde, o les poques se comptent de dbris en dbris; cette
vie humaine, dont la trace se suit  la lueur des volcans qui l'ont
consume, remplissent le coeur d'une profonde mlancolie. Qu'il y a
longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il
souffre et qu'il prit! O peut-on retrouver ses sentiments et ses
penses? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint,
ou sont-elles pour jamais dposes dans le ciel, o rgne l'immortalit?
Quelques feuilles brles des manuscrits qui ont t retrouvs 
Herculanum et  Pompia, et que l'on essaye de drouler  Portici, sont
tout ce qui nous reste pour interprter les malheureuses victimes que le
volcan, la foudre de la terre, a dvores. Mais en passant prs de ces
cendres, que l'art parvient  ranimer, on tremble de respirer, de peur
qu'un souffle n'enlve cette poussire, o de nobles ides sont
peut-tre encore empreintes.

Les difices publics, dans cette ville mme de Pompia qui tait une des
moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens
avait presque toujours pour but un objet d'intrt public. Leurs maisons
particulires sont trs-petites, et l'on n'y voit point la recherche de
la magnificence; mais un got vif pour les beaux-arts s'y fait
remarquer. Presque tout l'intrieur tait orn de peintures les plus
agrables, et de pavs de mosaque artistement travaills. Il y a
beaucoup de ces pavs sur lesquels on trouve crit: _Salve_ (salut).
Ce mot est plac sur le seuil de la porte. Ce n'tait pas srement une
simple politesse que ce salut, mais une invocation  l'hospitalit. Les
chambres sont singulirement troites, peu claires, n'ayant jamais de
fentres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est
dans l'intrieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il
entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement dcore. Il
est vident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque
toujours en plein air, et que c'tait ainsi qu'ils recevaient leurs
amis. Rien ne donne une ide plus douce et plus voluptueuse de
l'existence que ce climat, qui unit intimement l'homme avec la nature.
Il semble que le caractre des entretiens et de la socit doit tre
tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays o la rigueur du
froid force  se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les
dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se
promenaient la moiti du jour. Ils taient sans cesse anims par le
spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient,
n'tait point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un
heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facults,
dveloppaient l'me, et donnaient  l'homme pour but le perfectionnement
de lui-mme et de ses semblables.

L'antiquit inspire une curiosit insatiable. Les rudits qui s'occupent
seulement  recueillir une collection de noms qu'ils appellent
l'histoire sont srement dpourvus de toute imagination. Mais pntrer
dans le pass, interroger le coeur humain  travers les sicles, saisir
un fait par un mot, et le caractre d'une nation par un fait; enfin,
remonter jusqu'aux temps les plus reculs pour tcher de se figurer
comment la terre, dans sa premire jeunesse, apparaissait aux regards
des hommes, et de quelle manire ils supportaient alors ce don de la
vie, que la civilisation a tant compliqu maintenant, c'est un effort
continuel de l'imagination, qui devine et dcouvre les plus beaux
secrets que la rflexion et l'tude puissent nous rvler. Ce genre
d'intrt et d'occupation attirait singulirement Oswald, et il rptait
souvent  Corinne, que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles
intrts  servir, il n'aurait trouv la vie supportable que dans les
contres o les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence
prsente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il n'est plus
possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dgrade l'me; mais elle
peut trouver un asile dans le pass quand d'arides circonstances privent
les actions de leur but.

En sortant de Pompia et repassant  Portici, Corinne et lord Nelvil
furent bientt entours par les habitants, qui les engageaient  grands
cris  venir voir _la montagne_; c'est ainsi qu'ils appellent le Vsuve.
A-t-il besoin d'tre nomm? Il est pour les Napolitains la gloire et la
patrie: leur pays est signal par cette merveille. Oswald voulut que
Corinne ft porte sur une espce de palanquin jusqu' l'ermitage de
Saint-Salvador, qui est  moiti chemin de la montagne, et o les
voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir sur le sommet; il
allait  cheval  ct d'elle, pour surveiller ceux qui la portaient; et
plus son coeur tait rempli par les gnreuses penses qu'inspirent la
nature et l'histoire, plus il adorait Corinne.

Au pied du Vsuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultive
que l'on puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est--dire dans la
contre de l'Europe la plus favorise du ciel. La vigne clbre dont le
vin est appel _lacryma Christi_ se trouve dans cet endroit, et tout 
ct des terres dvastes par la lave. On dirait que la nature a fait un
dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est pare de ses plus
beaux dons avant de prir. A mesure que l'on s'lve, on dcouvre, en se
retournant, Naples et l'admirable pays qui l'environne. Les rayons du
soleil font scintiller la mer comme des pierres prcieuses; mais toute
la splendeur de la cration s'teint par degrs jusqu' la terre de
cendre et de fume qui annonce l'approche du volcan. Les laves
ferrugineuses des annes prcdentes tracent sur le sol leur large et
noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur,
les oiseaux ne volent plus;  telle autre, les plantes deviennent
trs-rares, puis les insectes mmes ne trouvent plus rien pour subsister
dans cette nature consume. Enfin, tout ce qui a vie disparat: vous
entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvrise
roule seule sous vos pieds mal affermis.

    _N greggi n armenti
    Guida bifolco mai, guida pastore._

_Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis
ni leurs troupeaux._

Un ermite habite l, sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre,
le dernier adieu de la vgtation, est devant sa porte; et, c'est 
l'ombre de son ple feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre
que la nuit vienne pour continuer leur route; car, pendant le jour, les
feux du Vsuve ne s'aperoivent que comme un nuage de fume, et la lave,
si ardente de nuit, parat sombre  la clart du soleil. Cette
mtamorphose elle-mme est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir
l'tonnement que la continuit du mme aspect pourrait affaiblir.
L'impression de ce lieu, sa solitude profonde, donnrent  lord Nelvil
plus de force pour rvler ses secrets sentiments; et, dsirant
encourager la confiance de Corinne, il consentit  lui parler, et lui
dit avec une vive motion: Vous voulez lire jusqu'au fond de l'me de
votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: mes blessures vont
se rouvrir, je le sens; mais en prsence de cette nature immuable,
faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entrane
avec lui?




LIVRE DOUZIME

HISTOIRE DE LORD NELVIL


CHAPITRE PREMIER

J'ai t lev dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une
bont que j'admire bien davantage depuis que je connais les hommes. Je
n'ai jamais rien aim plus profondment que mon pre; et cependant il me
semble que si j'avais su, comme je le sais  prsent, combien son
caractre tait unique dans le monde, mon affection et t plus vive
encore et plus dvoue. Je me rappelle mille traits de sa vie qui me
paraissaient tout simples, parce que mon pre les trouvait tels, et qui
m'attendrissent douloureusement aujourd'hui que j'en connais la valeur.
Les reproches qu'on se fait envers une personne qui nous fut chre et
qui n'est plus, donnent l'ide de ce que pourraient tre les peines
ternelles, si la misricorde divine ne venait point au secours d'une
telle douleur.

J'tais heureux et calme auprs de mon pre; mais je souhaitais de
voyager avant de m'engager dans l'arme. Il y a dans mon pays la plus
belle carrire civile pour les hommes loquents; mais j'avais, j'ai mme
encore une si grande timidit, qu'il m'et t trs-pnible de parler en
public, et je prfrais l'tat militaire. J'aimais mieux avoir affaire
aux prils certains qu'aux dgots possibles. Mon amour-propre est, 
tous les gards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai toujours trouv
que les hommes s'offrent  l'imagination comme des fantmes quand ils
vous blment, et comme des pygmes quand ils vous louent. J'avais envie
d'aller en France, o venait d'clater cette rvolution qui, malgr la
vieillesse du genre humain, prtendait  recommencer l'histoire du
monde. Mon pre avait conserv quelques prventions contre Paris, qu'il
avait vu vers la fin du rgne de Louis XV, et ne concevait gure comment
des coteries pouvaient se changer en nation, des prtentions en vertus,
et des vanits en enthousiasme. Nanmoins il consentit au voyage que je
dsirais, parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte
d'embarras de son autorit paternelle quand le devoir ne lui commandait
pas d'en faire usage; il redoutait toujours que cette autorit n'altrt
la vrit, la puret d'affection qui tient  ce qu'il y a de plus libre
et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout,
besoin d'tre aim. Il m'accorda donc, au commencement de 1791, lorsque
j'avais vingt et un ans accomplis, six mois de sjour en France; et je
partis pour connatre cette nation, si voisine de nous, et toutefois si
diffrente par ses institutions et les habitudes qui en sont rsultes.

Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les prjugs que
nous inspirent la fiert et la gravit anglaises. Je craignais les
moqueries contre tous les cultes du coeur et de la pense; je dtestais
cet art de rabattre tous les lans et de dsenchanter tous les amours.
Le fond de cette gaiet tant vante me paraissait bien triste, puisqu'il
frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas
alors les Franais vraiment distingus; et ceux-l runissent aux
qualits les plus nobles des manires pleines de charmes. Je fus tonn
de la simplicit, de la libert qui rgnaient dans les socits de
Paris. Les plus grands intrts y taient traits sans frivolit comme
sans pdanterie; il semblait que les ides les plus profondes fussent
devenues le patrimoine de la conversation, et que la rvolution du monde
entier ne se ft que pour rendre la socit de Paris plus aimable. Je
rencontrais des hommes d'une instruction srieuse, d'un talent
suprieur, anims par le dsir de plaire, plus encore que par le besoin
d'tre utiles; recherchant les suffrages d'un salon, mme aprs ceux
d'une tribune, et vivant dans la socit des femmes pour tre applaudis
plutt que pour tre aims.

Tout,  Paris, tait parfaitement bien combin, par rapport au bonheur
extrieur. Il n'y avait aucune gne dans les dtails de la vie; de
l'gosme au fond, mais jamais dans les formes; un mouvement, un intrt
qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit,
mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude
de conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par un mot ce
qui aurait exig ailleurs un long dveloppement; un esprit d'imitation
qui pourrait bien s'opposer  toute indpendance vritable, mais qui
introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de
complaisance qu'on ne trouve nulle autre part; enfin, une manire facile
de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire  la rflexion,
sans en carter le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'tourdir,
il faut ajouter les spectacles, les trangers, les nouvelles, et vous
aurez l'ide de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m'tonne
presque de prononcer son nom dans cet ermitage, au milieu d'un dsert, 
l'autre extrme des impressions que fait natre la plus active
population du monde; mais je devais vous peindre ce sjour et son effet
sur moi.

Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez connu si sombre
et si dcourag, je me laissai sduire par ce tourbillon spirituel! Je
fus bien aise de n'avoir pas un moment d'ennui, euss-je d n'en avoir
pas un de mditation, et d'mousser en moi la facult de souffrir, bien
que celle d'aimer s'en ressentt. Si j'en puis juger par moi-mme, il me
semble qu'un homme d'un caractre srieux et sensible peut tre fatigu
par l'intensit mme et la profondeur de ses impressions: il revient
toujours  sa nature; mais ce qui l'en fait sortir, au moins pour
quelque temps, lui fait du bien.

C'est en m'levant au-dessus de moi-mme, Corinne, que vous dissipez ma
mlancolie naturelle; c'est en me faisant valoir moins que je ne vaux
rellement, qu'une femme, dont je vous parlerai bientt, tourdissait ma
tristesse intrieure. Cependant, quoique j'eusse pris le got et
l'habitude de Paris, elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais
pas obtenu l'amiti d'un homme, parfait modle du caractre franais
dans son antique loyaut, et de l'esprit franais dans sa culture
nouvelle.

Je ne vous dirai pas, mon amie, le vritable nom des personnes dont
j'ai  vous parler, et vous comprendrez ce qui m'oblige  vous le
cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond tait
de la plus illustre famille de France; il avait dans l'me toute la
fiert chevaleresque de ses anctres, et sa raison adoptait les ides
philosophiques quand elles lui commandaient des sacrifices personnels;
il ne s'tait point activement ml de la rvolution, mais il aimait ce
qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de la
reconnaissance dans les uns, l'amour de la libert dans les autres; tout
ce qui tait dsintress lui plaisait. La cause de tous les opprims
lui paraissait juste, et cette gnrosit de caractre tait encore
releve par la plus grande ngligence pour sa propre vie. Ce n'tait pas
qu'il ft prcisment malheureux; mais il y avait un tel contraste entre
son me et la socit, telle qu'elle est en gnral, que la peine
journalire qu'il en ressentait le dtachait de lui-mme. Je fus assez
heureux pour intresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre ma
rserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une
coquetterie d'amiti vraiment romanesque; il ne connaissait aucun
obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un grand
plaisir. Il voulait aller s'tablir la moiti de l'anne en Angleterre,
pour ne pas me quitter; j'avais beaucoup de peine  l'empcher de
partager avec moi tout ce qu'il possdait.

Je n'ai qu'une soeur, me disait-il, marie  un vieillard trs-riche,
et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune. D'ailleurs cette
rvolution tournera mal, et je pourrais bien tre tu: faites-moi donc
jouir de ce que j'ai, en le regardant comme tant  vous. Hlas! ce
gnreux Raimond prvoyait trop bien sa destine. Quand on est capable
de se connatre, on se trompe rarement sur son sort; et les
pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-mme qu'on
ne s'est pas encore tout  fait avou. Noble, sincre, imprudent mme,
le comte Raimond mettait dehors toute son me; c'tait un plaisir
nouveau pour moi qu'un tel caractre: chez nous, les trsors de l'me ne
sont pas facilement exposs aux regards, et nous avons pris l'habitude
de douter de tout ce qui se montre; mais cette bont expansive que je
trouvais dans mon ami me donnait des jouissances tout  la fois faciles
et sres, et je n'avais pas un doute sur ses qualits, bien qu'elles se
fissent toutes voir ds le premier instant. Je n'prouvais aucune
timidit dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il
me mettait  l'aise avec moi-mme. Tel tait l'aimable Franais pour qui
j'ai senti cette amiti parfaite, cette fraternit de compagnons
d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant qu'on ait
connu le sentiment de la rivalit, avant que les carrires
irrvocablement traces sillonnent et partagent le champ de l'avenir.

Un jour le comte Raimond me dit: Ma soeur est veuve, et j'avoue que je
n'en suis point afflig; je n'aimais pas son mariage: elle avait accept
la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment o nous
n'avions pas de fortune ni l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un
hritage qui m'est arriv nouvellement; mais, nanmoins, je m'tais
oppos, dans le temps,  cette union autant que j'avais pu: je n'aime
pas qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle
action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite  merveille avec
l'poux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien  dire  tout cela, selon le
monde; maintenant qu'elle est libre, elle revient demeurer chez moi.
Vous la verrez; c'est une personne trs-aimable  la longue: et vous
autres Anglais, vous aimez  faire des dcouvertes. Pour moi, je trouve
plus agrable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manires
contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont jamais fait de peine;
mais celles de ma soeur me gnent un peu.

Madame d'Arbigny, la soeur du comte Raimond, arriva le lendemain matin,
et le mme soir je lui fus prsent: elle avait des traits semblables 
ceux de son frre, un son de voix analogue, mais une manire d'accentuer
toute diffrente, et beaucoup plus de rserve et de finesse dans
l'expression de ses regards; sa figure d'ailleurs tait trs-agrable,
sa taille pleine de grce, et il y avait dans tous ses mouvements une
lgance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne ft convenable; elle
ne manquait  aucun genre d'gards, sans que sa politesse ft en rien
exagre; elle flattait l'amour-propre avec beaucoup d'adresse, et
montrait qu'on lui plaisait sans jamais se compromettre: car, dans tout
ce qui tenait  la sensibilit, elle s'exprimait toujours comme si, dans
ce genre, elle et voulu drober aux autres ce qui se passait dans son
coeur. Cette manire avait, avec celle des femmes de mon pays, une
ressemblance apparente qui me sduisit. Il me semblait bien que madame
d'Arbigny trahissait trop souvent ce qu'elle prtendait vouloir cacher,
et que le hasard n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement
involontaire qu'il en naissait autour d'elle; mais cette rflexion
traversait lgrement mon esprit, et ce que j'prouvais habituellement
auprs de madame d'Arbigny m'tait doux et nouveau.

Je n'avais jamais t flatt par personne. Chez nous l'on ressent avec
profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il inspire, mais l'art de
s'insinuer dans le coeur par l'amour-propre est peu connu. D'ailleurs je
sortais des universits, et jusqu'alors personne en Angleterre n'avait
fait attention  moi. Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je
disais; elle s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois
pas qu'elle connt bien l'ensemble de ce que je puis tre; mais elle me
rvlait  moi-mme, par mille observations, des dtails dont la
sagacit me confondait. Il me semblait quelquefois qu'il y avait un peu
d'art dans son langage, qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop
douce, que ses phrases taient trop soigneusement rdiges; mais sa
ressemblance avec son frre, le plus sincre de tous les hommes,
loignait de mon esprit ces doutes, et contribuait  m'inspirer de
l'attrait pour elle.

Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait sur moi cette
ressemblance: il m'en remercia; mais, aprs un instant de rflexion, il
me dit: Ma soeur et moi, cependant, nous n'avons pas de rapports dans
le caractre. Il se tut aprs ces mots; mais en me les rappelant, ainsi
que beaucoup d'autres circonstances, j'ai t convaincu dans la suite
qu'il ne dsirait pas que j'pousasse sa soeur. Je ne puis douter
qu'elle n'en et l'intention ds lors, quoique cette intention ne ft
pas aussi prononce que dans la suite; nous passions notre vie ensemble,
et les jours s'coulrent avec elle, souvent agrablement, toujours sans
peine. J'ai rflchi, depuis, qu'elle tait habituellement de mon avis;
quand je commenais une phrase, elle la finissait, ou, prvoyant
d'avance celle que j'allais dire, elle se htait de s'y conformer; et
cependant, malgr cette douceur parfaite dans les formes, elle exerait
un empire trs-despotique sur mes actions; elle avait une manire de me
dire: _Srement vous vous conduirez ainsi, srement vous ne ferez pas
telle dmarche_, qui me dominait tout  fait; il me semblait que je
perdrais toute son estime pour moi si je trompais son attente, et
j'attachais du prix  cette estime, tmoigne souvent avec des
expressions trs-flatteuses.

Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais mme avant de vous
connatre, ce n'tait point de l'amour que le sentiment que m'inspirait
madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit que je l'aimasse; je ne
savais point si une telle belle-fille conviendrait  mon pre; il
n'tait point dans ses ides que j'pousasse une Franaise, et je ne
voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, dplaisait 
madame d'Arbigny: car elle avait quelquefois de l'humeur, dont elle
faisait toujours de la tristesse, et qu'elle exprimait aprs par des
motifs touchants, bien que sa physionomie, dans les moments o elle ne
s'observait pas, et quelquefois beaucoup de scheresse; mais
j'attribuais ces instants d'ingalit  nos rapports ensemble, dont je
n'tais pas content moi-mme; car cela fait mal d'aimer un peu et de ne
pas aimer tout  fait.

Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa soeur: c'tait la
premire gne qui et exist entre nous; mais plusieurs fois madame
d'Arbigny m'avait conjur de ne pas m'entretenir d'elle avec son frre;
et lorsque je m'tonnais de cette prire, elle me disait: Je ne sais si
vous tes comme moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, mme mon ami
intime, se mle de mes sentiments pour un autre. J'aime le secret dans
toutes les affections. Cette explication me plaisait assez, et
j'obissais  ses dsirs. Je reus alors une lettre de mon pre, qui me
rappelait en cosse. Les six mois fixs pour mon sjour en France
taient couls, et les troubles de ce pays allaient toujours en
croissant; il ne pensait pas qu'il convnt  un tranger d'y rester
davantage. Cette lettre me causa d'abord une vive peine. Je sentais
nanmoins combien mon pre avait raison; j'avais un grand dsir de le
revoir; mais la vie que je menais  Paris dans la socit du comte
Raimond et de sa soeur m'tait tellement agrable, que je ne pouvais
m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de suite chez madame
d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu'elle la lisait,
j'tais si absorb par ma peine, que je ne vis pas mme quelle
impression elle en recevait; je l'entendis seulement qui me disait
quelques mots pour m'engager  retarder mon dpart,  crire  mon pre
que j'tais malade, enfin  _louvoyer_ avec sa volont. Je me souviens
que ce fut le terme dont elle se servit; j'allais rpondre, et j'aurais
dit ce qui tait vrai, c'est que mon dpart tait rsolu pour le
lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant ce dont il
s'agissait, dclara le plus nettement du monde que je devais obir  mon
pre, et qu'il n'y avait pas  hsiter. Je fus tonn de cette dcision
si rapide; je m'attendais  tre sollicit, retenu; je voulais rsister
 mes propres regrets; mais je ne croyais pas que l'on me rendt le
triomphe si facile, et, pour un moment, je mconnus le sentiment de mon
ami; il s'en aperut, me prit la main et me dit: Dans trois mois je
serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en France? J'ai
mes raisons pour n'en rien faire, ajouta-t-il  demi voix. Mais sa
soeur l'entendit, et se hta de dire qu'il tait sage, en effet,
d'viter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu
de la rvolution. Je suis bien sr  prsent que ce n'tait pas  cela
que le comte Raimond faisait allusion; mais il ne contredit ni ne
confirma l'explication de sa soeur. Je partais; il ne crut pas
ncessaire de m'en dire davantage.

Si je pouvais tre utile  mon pays, je resterais, continua-t-il; mais,
vous le voyez, il n'y a plus de France. Les ides et les sentiments qui
la faisaient aimer n'existent plus. Je regretterai encore le sol, mais
je retrouverai ma patrie quand je respirerai le mme air que vous.
Combien je fus mu des touchantes expressions d'une amiti si vraie!
combien en ce moment Raimond l'emportait sur sa soeur dans mes
affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-l mme, je la vis sous
un point de vue nouveau. Il arriva du monde; elle fit les honneurs de
chez elle  merveille, parla de mon dpart avec la plus grande
simplicit, et donna gnralement l'ide que c'tait pour elle
l'vnement le plus ordinaire. J'avais dj remarqu dans plusieurs
occasions qu'elle mettait un tel prix  la considration, que jamais
elle ne laissait voir  personne les sentiments qu'elle me tmoignait;
mais, cette fois, c'en tait trop, et j'tais tellement bless de son
indiffrence, que je rsolus de partir avant la socit, et de ne pas
rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais de son
frre pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin, avant mon
dpart: alors elle vint  moi, et me dit assez haut pour que l'on pt
l'entendre, qu'elle avait une lettre  me remettre pour une de ses amies
en Angleterre, et elle ajouta trs-vite et trs-bas: Vous ne regrettez
que mon frre, vous ne parlez qu' lui, et vous voulez me percer le
coeur en vous en allant ainsi! Puis elle retourna sur-le-champ
s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troubl de ces paroles, et
j'allais rester comme elle le dsirait, lorsque le comte Raimond me prit
par le bras, et m'emmena dans sa chambre.

Quand tout le monde fut parti, nous entendmes sonner  coups redoubls
dans l'appartement de madame d'Arbigny; le comte Raimond n'y faisait pas
attention; je le forai cependant  s'en inquiter, et nous envoymes
demander ce que c'tait: on nous rpondit que madame d'Arbigny venait de
se trouver mal. Je fus vivement mu; je voulais la revoir, retourner
chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en empcha obstinment.
vitons ces motions, dit-il; les femmes se consolent toujours mieux
quand elles sont seules. Je ne pouvais comprendre cette duret pour sa
soeur, si fort en contraste avec la constante bont de mon ami, et je me
sparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui rendit nos
adieux moins tendres. Ah! si j'avais devin le sentiment plein de
dlicatesse qui l'empchait de consentir  ce que sa soeur me captivt,
quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux! si j'avais
prvu surtout quels vnements allaient nous sparer pour toujours, mes
adieux auraient satisfait et son me et la mienne.


CHAPITRE II

Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne coutait son
rcit avec une telle avidit, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de
retarder le moment o il reprendrait la parole. Je serais heureux,
continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors,
si j'tais rest prs de mon pre, et si je n'avais pas remis le pied
sur la terre de France! Mais la fatalit, c'est--dire peut-tre la
faiblesse de mon caractre, a pour jamais empoisonn ma vie: oui, pour
jamais, chre amie, mme auprs de vous.

Je passai prs d'une anne en cosse avec mon pre, et notre tendresse
l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pntrai dans le
sanctuaire de cette me cleste, et je trouvais dans l'amiti qui
m'unissait  lui ces sympathies du sang dont les liens mystrieux
tiennent  tout notre tre. Je recevais des lettres de Raimond pleines
d'affection: il me racontait les difficults qu'il trouvait  dnaturer
sa fortune pour venir me joindre; mais sa persvrance dans ce projet
tait la mme. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer 
mon pre! Le respect qu'il m'inspirait ne gnait pas ma confiance.
J'avais foi aux paroles de mon pre comme  un oracle, et les
incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractre cessaient
toujours ds qu'il avait parl. _Le ciel nous a forms_, dit un crivain
anglais, _pour l'amour de ce qui est vnrable._ Mon pre n'a pas su, il
n'a pu savoir  quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a d l'en
faire douter. Cependant il a eu piti de moi; il m'a plaint, en mourant,
de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce
triste rcit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit
Corinne, trouvez quelque douceur  montrer votre me si noble et si
sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chrit le
plus.

--Il m'envoya pour ses affaires  Londres, reprit lord Nelvil, et je le
quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frmissement
m'avertt de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos
derniers entretiens: on dirait que l'me des justes donne, comme les
fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux:
il me disait souvent qu' son ge tout tait solennel; mais moi je
croyais  sa vie comme  la mienne: nos mes s'entendaient si bien, il
tait si jeune pour aimer, que je ne songeais pas  sa vieillesse. La
confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives.
Mon pre m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son
chteau que j'ai revu depuis dsert et dvast comme mon triste coeur.

Il n'y avait pas huit jours que j'tais  Londres, quand je reus de
madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: Hier 10
aot, me disait-elle, mon frre a t massacr aux Tuileries en
dfendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et oblige de me
cacher pour chapper  mes perscuteurs. Le comte Raimond avait pris
toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre:
l'avez-vous dj reue? ou savez-vous  qui il l'a confie pour vous la
remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, crit du chteau mme, au moment o
il a su qu'on se disposait  l'attaquer, et ce mot me dit seulement de
m'adresser  vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour
m'emmener, vous me sauveriez peut-tre la vie; car les Anglais voyagent
librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le
nom de mon frre me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond
vous intresse assez pour venir la chercher, vous saurez  Paris, chez
M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez
la gnreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour
l'accomplir; car on dit que la guerre peut clater d'un jour  l'autre
entre nos deux pays.

Reprsentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami
massacr, sa soeur au dsespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes
mains, bien que je n'en eusse pas reu la moindre nouvelle. Ajoutez 
ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'ide qu'elle avait
que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas
possible d'hsiter; et je partis  l'instant, en envoyant un courrier 
mon pre, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la
promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment
cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre
que j'crivis  mon pre, de Douvres, lui parvint avant la premire. Il
sut ainsi mon dpart sans en connatre les motifs; et, quand
l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquitude qui
ne se dissipa point.

J'arrivai  Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny
s'tait retire dans une ville de province,  soixante lieues, et je
continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous prouvmes l'un et
l'autre une profonde motion en nous revoyant: elle tait, dans son
malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans
ses manires moins d'art et de contrainte. Nous pleurmes ensemble son
noble frre et les dsastres publics. Je m'informai avec anxit de sa
fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de
jours aprs, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait
confie la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par
un ngociant de la ville o nous tions, qui me le dit par hasard, et
m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais d en tre vritablement
inquite. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui
demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents,
M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid
remarquables, qu'il arrivait  l'instant mme de Paris pour apporter 
madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti
pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un
mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en
me rappelant qu'elle a constamment trouv des prtextes pour ne pas me
montrer le prtendu billet de son frre, dont elle me parlait dans sa
lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'tait servie d'une ruse pour
m'inquiter sur sa fortune.

Au moins est-il vrai qu'elle tait riche, et que dans son dsir de
m'pouser il ne se mlait aucun motif intress; mais le grand tort de
madame d'Arbigny tait de faire une entreprise du sentiment, de mettre
de l'adresse l o il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse,
quand il et mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle prouvait;
car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce
qu'on fait, presque mme ce que l'on pense, et que l'on conduit les
relations du coeur comme des intrigues politiques.

La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore  ses charmes
extrieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait
extrmement. Je lui avais formellement dclar que je ne me marierais
point sans le consentement de mon pre; mais je ne pouvais m'empcher de
lui exprimer les transports que sa figure sduisante excitait en moi; et
comme il entrait dans ses projets de me captiver  tout prix, je crus
entrevoir qu'elle n'tait pas invariablement rsolue  repousser mes
dsirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est pass entre nous,
il me semble qu'elle hsitait par des motifs trangers  l'amour, et que
ses combats apparents taient des dlibrations secrtes. Je me trouvais
seul avec elle tout le jour; et, malgr les rsolutions que la
dlicatesse m'inspirait, je ne pus rsister  mon entranement, et
madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les
droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-tre elle
n'en avait rellement et me lia fortement  son sort par son repentir
mme. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connatre 
mon pre, et le conjurer de consentir  mon union avec elle; mais elle
se refusait  quitter la France sans que je fusse son poux. Peut-tre
avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne
pouvais me rsoudre  l'pouser sans l'aveu de mon pre, elle avait tort
dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me
retenir, malgr les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.

Quand la guerre fut dclare entre les deux pays, mon dsir de quitter
la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame
d'Arbigny se multiplirent. Tantt elle ne pouvait obtenir un
passe-port; tantt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle
serait compromise en restant en France aprs mon dpart, parce qu'on la
souponnerait d'tre en correspondance avec moi. Cette femme, si douce,
si mesure, se livrait par moments  des accs de dsespoir qui
bouleversaient entirement mon me; elle employait les attraits de sa
figure et les grces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour
m'intimider.

Peut-tre les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et
d'asservir ainsi la force  leur faiblesse; mais quand elles ne
craignent pas d'employer ce moyen, il russit presque toujours, au moins
pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire mme que
l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exerce,
refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille
occasions de ranimer l'intrt et la piti. La sant de madame d'Arbigny
paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible
moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont
pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans
leur me, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fires et
si timides que la feinte leur est impossible, ont recours  l'art pour
inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles
alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.

Un tiers se mlait,  mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny;
c'tait M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux
que de l'pouser, mais une immoralit rflchie le rendait indiffrent 
tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, mme quand le but ne
l'intressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le dsir qu'elle
avait de s'unir  moi, quitte  djouer ce projet si l'occasion de
servir le sien se prsentait. C'tait un homme pour qui j'avais un
singulier loignement:  peine g de trente ans, ses manires et son
extrieur taient d'une scheresse remarquable. En Angleterre, o l'on
nous accuse d'tre froids, je n'ai rien vu de comparable au srieux de
son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais
pris pour un Franais, s'il n'avait pas eu le got de la plaisanterie,
et un besoin de parler, trs-bizarre dans un homme qui paraissait blas
sur tout, et qui mettait cette disposition en systme. Il prtendait
qu'il tait n trs-sensible, trs-enthousiaste; mais que la
connaissance des hommes, dans la rvolution de France, l'avait dtromp
de tout cela. Il avait aperu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le
monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les
amitis, en gnral, devaient tre considres comme des moyens qu'il
faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il tait assez habile
dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'tait
de la dire; mais bien qu'il n'et pas, comme les Franais d'autrefois,
le dsir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la
conversation, et cela le rendait trs-imprudent: bien diffrent en cela
de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se
trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant  briller par
l'immoralit mme. Entre ces deux personnes, ce qui tait bizarre, c'est
que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait
pas se taire.

Tel qu'il tait, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier
sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout;
cette femme, habituellement dissimule, avait peut-tre besoin de faire
de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il
certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se
troublait toujours; s'il avait l'air mcontent, elle se levait pour le
prendre  part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque 
l'instant pour lui crire. Je m'expliquais cette puissance de M. de
Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait ds son
enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus
proche parent que lui; mais le principal motif de ces mnagements
singuliers, c'tait le projet qu'elle avait form, et j'appris trop
tard, de l'pouser si je la quittais; car elle ne voulait  aucun prix
passer pour une femme abandonne. Une telle rsolution devrait faire
croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me
prfrer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait ml toute sa
vie le calcul  l'entranement, et les prtentions factices de la
socit aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle tait
mue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit.
Elle tait heureuse d'tre aime parce qu'elle aimait, mais aussi parce
que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand
elle tait toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait
les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses dsirs.
C'tait une personne forme par et pour la bonne compagnie, et qui avait
cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays
o le dsir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que
ces sentiments mmes.

Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon pre, parce que
la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin
m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir
et de sa tendresse; il me dclarait en mme temps, de la manire la plus
formelle, que si j'pousais madame d'Arbigny, je lui causerais une
douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en
Angleterre, et de ne me dcider qu'aprs l'avoir entendu. Je lui
rpondis  l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me
marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le
rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prire, puis le
dsespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne russissait pas,
je crois qu'elle eut recours  la ruse; mais comment alors aurais-je pu
la souponner?

Un matin elle arriva chez moi, ple, chevele, et se jeta dans mes
bras, en me suppliant de la protger: elle paraissait mourir de frayeur.
A peine pus-je comprendre,  travers son motion, que l'ordre tait venu
de l'arrter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui
trouvasse un asile pour la drober  ceux qui la poursuivaient. A cette
poque mme, des femmes avaient pri, et toutes les terreurs
paraissaient naturelles. Je la menai chez un ngociant qui m'tait
dvou; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous
avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne
pas s'intresser vivement au sort d'une femme? comment se sparer d'une
personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment o il se peut
qu'on lui dise: Vous avez compt sur mon appui, et je vous le retire!
Cependant le souvenir de mon pre me poursuivait continuellement, et,
dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la
permission de partir seul; mais elle me menaa de se livrer  ses
assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un
trouble affreux qui me pntra de douleur et de crainte. Je la suivis
dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par
hasard ou par combinaison, nous rencontrmes chaque fois M. de
Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa
conduite. Alors je me rsignai  rester, et j'crivis  mon pre en
motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'tre
en France, au milieu des vnements affreux qui s'y passaient, et
lorsque mon pays tait en guerre avec les Franais.

M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout
spirituel qu'il tait, il ne prvoyait pas ou ne se donnait pas la peine
d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles rveillaient en moi
tous les sentiments qu'il voulait teindre. Madame d'Arbigny remarquait
bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur
M. de Maltigues, qui se dcidait souvent par le caprice, au dfaut de
l'intrt. Elle recourait, pour m'attendrir,  sa douleur vritable, 
sa douleur exagre; elle se servait de la faiblesse de sa sant autant
pour plaire que pour toucher, car elle n'tait jamais plus attrayante
que quand elle s'vanouissait  mes pieds. Elle savait embellir sa
beaut comme tout le reste de ses agrments, et ses charmes extrieurs
eux-mmes taient habilement combins avec ses motions pour me
captiver.

Je vivais ainsi toujours troubl, toujours incertain, tremblant quand
je recevais une lettre de mon pre, plus malheureux encore quand je n'en
recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame
d'Arbigny, et surtout par la peur de son dsespoir; car, par un mlange
singulier, c'tait la personne la plus douce dans l'habitude de la vie,
la plus gale, souvent mme la plus enjoue, et nanmoins la plus
violente dans une scne. Elle voulait enchaner par le bonheur et par la
crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour,
c'tait au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an dj que
j'tais en France, je reus une lettre de mon pre, conue en peu de
mots; mais ces mots taient si sombres et si douloureux, qu'il faut,
Corinne, m'pargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon
pre tait dj malade, mais il ne me le dit pas: sa dlicatesse et sa
fiert l'en empchrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de
douleur, et sur mon absence et sur la possibilit de mon mariage avec
madame d'Arbigny, que je ne conois pas encore comment, en la lisant, je
n'ai pas prvu le malheur dont j'tais menac. Je fus assez mu
nanmoins pour ne plus hsiter, et j'allai chez madame d'Arbigny,
parfaitement dcid  prendre cong d'elle. Elle aperut bien vite que
mon parti tait pris; et, se recueillant en elle-mme, tout  coup elle
se leva et me dit: Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret
que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas
moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon
coupable amour prira dans mon sein avec moi. Rien ne peut exprimer
l'motion que j'prouvai; ce devoir sacr, ce devoir nouveau s'empara de
toute mon me, et je fus soumis  madame d'Arbigny comme l'esclave le
plus dvou.

Je l'aurais pouse, comme elle le voulait, s'il ne se ft pas
rencontr dans ce moment les plus grands obstacles  ce qu'un Anglais
pt se marier en France, en dclarant, comme il le fallait, son nom 
l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment o nous
pourrions aller ensemble en Angleterre, et je rsolus de ne pas quitter
madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut
tranquillise sur le danger prochain de mon dpart; mais elle recommena
bientt  se plaindre et  se montrer tour  tour blesse et malheureuse
de ce que je ne surmontais pas toutes les difficults pour l'pouser.
J'aurais fini par cder  sa volont; j'tais tomb dans la mlancolie
la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en
sortir; j'tais en proie  une ide que je ne m'avouais jamais et qui me
perscutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon
pre, et je ne voulais pas croire  mon pressentiment, que je prenais
pour une faiblesse. Par une bizarrerie, rsultat de l'effroi que me
causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme
une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait
comme un devoir. Madame d'Arbigny m'crivait sans cesse pour m'engager 
venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais
pas de son tat, parce que je n'aimais pas  rappeler ce qui lui donnait
des droits sur moi; il me semble  prsent qu'elle aussi m'en parlait
moins qu'elle n'aurait d le faire; mais je souffrais trop alors pour
rien remarquer.

Enfin, une fois que j'tais rest trois jours chez moi, dvor de
remords, crivant vingt lettres  mon pre et les dchirant toutes, M.
de Maltigues, qui ne venait gure me voir, parce que nous ne nous
convenions pas, arriva, dput par madame d'Arbigny, pour m'arracher 
ma solitude, mais s'intressant assez peu, comme vous allez en juger, au
succs de son ambassade. Il aperut en entrant, avant que j'eusse le
temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. A quoi bon
cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien
pousez-la: ces deux partis sont galement bons, puisqu'ils en
finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui rpondis-je, o, mme
en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses
devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues;
je ne connais, quant  moi, aucune circonstance o cela soit ncessaire:
avec de l'adresse on se tire de tout; l'habilet est la reine du
monde.--Ce n'est pas l'habilet que j'envie, lui dis-je; mais je
voudrais au moins, je vous le rpte, en me rsignant  n'tre pas
heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de
Maltigues, ne mlez pas  cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le
sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'me: j'en
suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive,
je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui
rpondis-je, en cherchant  rester comme lui dans les ides gnrales,
car je ne pouvais ni ne voulais lui tmoigner aucune confiance, quand on
pourrait carter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la
vertu, qui s'opposent souvent  nos dsirs en tout genre.--L'honneur!
reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on
est insult?  cet gard il n'y a pas de doute; mais sous tous les
autres rapports, quel intrt aurait-on  se laisser entraver par mille
dlicatesses vaines?--Quel intrt! interrompis-je; il me semble que ce
n'est pas l le mot dont il s'agit.--A parler srieusement, continua M.
de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien
qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._
Mais aujourd'hui que tout le monde est perscut, les coquins comme ce
qu'on est convenu d'appeler les honntes gens, il n'y a de diffrence
dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont
chapp.--Je crois  une autre diffrence, lui rpondis-je, la
prosprit mprise, et les revers honors par l'estime des hommes de
bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien
qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me
semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant
vertueuses, si vous tes heureux, vous excusent; si vous tes puissant,
vous aiment. C'est trs-beau sans doute  vous de ne pas savoir
contrarier un pre, qui devrait  prsent ne plus se mler de vos
affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de
toutes les faons: quant  moi, quoi qu'il m'arrive, je veux  tout prix
pargner  mes amis le chagrin de me voir souffrir, et  moi le
spectacle du visage allong de la consolation.--Je croyais,
interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnte homme n'tait
pas le bonheur qui ne sert qu' lui, mais la vertu qui sert aux
autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hsitant un peu;
puis se dcidant  la fin: c'est un langage pour le vulgaire, que les
augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes mes
que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est
pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette posie que
l'on appelle la conscience, le dvouement, l'enthousiasme, a t
invente pour consoler ceux qui n'ont pas su russir dans le monde;
c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les
vivants, quand ils sont dans la prosprit, ne sont pas du tout curieux
d'obtenir ce genre d'hommage.

Je fus tellement irrit de ce discours, que je ne pus m'empcher de
dire avec hauteur: Je serais fch, monsieur, si j'avais des droits sur
la maison de madame d'Arbigny, qu'elle ret chez elle un homme qui se
permet une telle manire de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez  cet
gard, rpondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, dcider ce qui
vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'pousera point un
homme qui se montre si malheureux de la possibilit de cette union;
depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse
et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la
peine. A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis
signe  M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois
dire qu'il continuait  dvelopper son systme avec le plus grand
sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne
disait pas un mot qui ft religieux ni sensible. Si j'avais donn dans
toutes vos fadaises,  vous autres jeunes gens, me disait-il,
pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guri?
Quand avez-vous vu que d'tre scrupuleux  votre manire servt 
rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, 
prsent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par
del le temps, tout a sa rcompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en
faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je;
l'un de nous va peut-tre savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois
mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sr que je n'en saurai
rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas clairer mon me. En chemin
je pensais que, si j'tais tu par M. de Maltigues, je n'avais pris
aucune prcaution pour faire savoir mon sort  mon pre, ni pour donner
 madame d'Arbigny une partie de ma fortune,  laquelle je lui croyais
des droits. Pendant que je faisais ces rflexions, nous passmes devant
la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y
monter pour crire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous
continumes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je
lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intrt, en la lui
recommandant comme  un ami que je croyais sr. Cette preuve de
confiance le toucha; car il faut observer,  la gloire de l'honntet,
que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralit sont
trs-flatts si par hasard on leur donne une marque d'estime: la
circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions tait assez grave
pour que M. de Maltigues en ft peut-tre mu; mais comme pour rien au
monde il n'aurait voulu qu'on le remarqut, il dit en plaisantant ce qui
lui tait inspir, je le crois, par un sentiment plus srieux.

Vous tes une honnte crature, mon cher Nelvil; je veux faire pour
vous quelque chose de gnreux: on dit que cela porte bonheur, et la
gnrosit est en effet une qualit si enfantine, qu'elle doit tre
plutt rcompense dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous
servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous
dise, nous ne nous en battrons pas moins. Je rpondis  ces mots par un
consentement trs-ddaigneux,  ce que je crois, car je trouvais la
prcaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton
sec et dgag: Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractres
n'ont aucun rapport ensemble; votre pre, d'ailleurs, serait dsespr,
si vous faisiez ce mariage; et vous seriez dsespr d'affliger votre
pre. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui pouse madame
d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en pouse
un troisime; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine,
et qui, lors mme qu'elle aime, prend toujours de sages prcautions pour
le cas o on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses
lettres; je vous les laisse aprs moi: vous les trouverez dans mon
secrtaire, dont voici la clef. Je suis li avec ma cousine depuis
qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit
trs-mystrieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que
je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entran par
rien; mais aussi je ne mets pas d'importance  grand'chose, et je pense
que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire  l'gard
des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame
d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prt  prir
pour elle de bonne grce, je ne lui suis pas trop oblig de la situation
o elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est
pas dit que vous me tuerez; et en achevant ces mots, comme nous tions
hors de la ville, il tira son pe et se mit en garde.

Il avait parl avec une vivacit singulire, et j'tais rest confondu
de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler,
l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'tait la
vrit qui lui chappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger.
Nanmoins, dans cette incertitude, je mnageai beaucoup sa vie; il tait
moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais
pu lui plonger mon pe dans le coeur, mais je me contentai de le
blesser au bras et de le dsarmer. Il parut sensible  mon procd; et
je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait
prcd l'instant o nous nous tions battus. Il me dit alors: Je suis
fch d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le pril est comme le
vin, il monte la tte; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas
t heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop ruse pour vous. Moi,
cela m'est gal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit
me plaise extrmement, elle ne me fera jamais rien faire  mon
dtriment, et nous nous servirons trs-bien en tout, parce que le
mariage rendra nos intrts communs. Mais vous, qui tes romanesque,
vous auriez t sa dupe. Il ne tenait qu' vous de me tuer, et je vous
dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais
promises aprs ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez
pas trop tourment des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera,
parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une
femme assez raisonnable pour ne pas vouloir tre malheureuse, et surtout
passer pour l'tre. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues. Tout
ce qu'il me disait tait vrai: les lettres qu'il me montra le
prouvrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'tait point dans
l'tat qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me
contraindre  l'pouser, et qu'elle m'avait,  cet gard, indignement
tromp. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres
 M. de Maltigues lui-mme; mais elle le flattait avec tant d'art, elle
lui laissait tant d'esprance, et montrait, pour lui plaire, un
caractre si diffrent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir,
qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le mnaget, dans
l'intention de l'pouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle tait
la femme, Corinne, qui m'a cot pour toujours le repos du coeur et de
la conscience!

Je lui crivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de
Maltigues l'avait prdit, j'ai su depuis qu'elle l'avait pous. Mais
j'tais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais
obtenir le pardon de mon pre; j'tais sr qu'en lui disant combien
j'avais t tromp, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus 
plaindre. Aprs un voyage de prs d'un mois, jour et nuit,  travers
l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans
l'inpuisable bont paternelle. Corinne, en dbarquant, un papier public
m'annona que mon pre n'tait plus! Vingt mois se sont passs depuis ce
moment, et il est toujours devant moi comme un fantme qui me poursuit.
Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces
lettres taient flamboyantes; le feu du volcan qui est l devant nous
est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il
tait mort profondment afflig de mon sjour en France, craignant que
je ne renonasse  la carrire militaire, que je n'pousasse une femme
dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre
avec le mien, je ne me perdisse entirement de rputation en Angleterre!
Qui sait si ces douloureuses penses n'ont pas abrg ses jours!
Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas?
dites-le-moi.--Non, s'cria-t-elle, non, vous n'tes que malheureux;
c'est la bont, c'est la gnrosit qui vous ont entran. Je vous
respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le
pour votre conscience. La douleur vous gare: croyez celle qui vous
chrit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est
parce que vous tes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je
vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne
m'est pas d; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable.
Mon pre m'a pardonn avant de mourir; j'ai trouv dans un dernier crit
de lui, qui m'tait adress, de douces paroles. Une lettre de moi lui
tait parvenue, qui m'avait un peu justifi; mais le mal tait fait, et
la douleur qui venait de moi avait dchir son coeur.

Quand je rentrai dans son chteau, quand ses vieux serviteurs
m'entourrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux;
j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de
rparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le
consentement de mon pre. Hlas! que promettais-je  celui qui n'tait
plus! que signifiaient alors ces paroles de mon dlire! Je ne dois les
considrer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il et
dsapprouv pendant sa vie. Corinne, chre amie, pourquoi ces mots vous
troublent-ils? Mon pre a pu me demander le sacrifice d'une femme
dissimule, qui ne devait qu' son adresse le got qu'elle m'inspirait;
mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus gnreuse,
celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'me au
lieu de l'garer, pourquoi les tres clestes voudraient-ils me sparer
d'elle?

Lorsque j'entrai dans la chambre de mon pre, je vis son manteau, son
fauteuil, son pe, qui taient encore l, comme autrefois; encore l:
mais sa place tait vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce
manuscrit, ce recueil de ses penses, est tout ce qui me rpond: vous en
connaissez dj quelques morceaux, dit Oswald en le donnant  Corinne;
je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il crivait sur le devoir des
enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me
familiarisera peut-tre avec ces paroles. Corinne obit  la voix
d'Oswald, et lut ce qui suit:

  Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre dfiants d'eux-mmes, un
  pre, une mre avancs dans la vie! Ils croient aisment qu'ils sont
  de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne
  leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment
  prsent; vous y tes consigns par une passion dominante, et tout ce
  qui ne se rapporte pas  ce moment vous parat antique et surann.
  Enfin, vous tes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit,
  que, croyant former  vous seuls un point historique, les
  ressemblances ternelles entre le temps et les hommes chappent 
  votre attention; et l'autorit de l'exprience vous semble une
  fiction, ou une vaine garantie destine uniquement au crdit des
  vieillards et aux dernires jouissances de leur amour-propre. Quelle
  erreur est la vtre! Le monde, ce vaste thtre, ne change pas
  d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scne; mais
  l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses
  formes sont dpendantes de quelques passions principales dont le
  cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les
  petites combinaisons de la vie prive, l'exprience, cette science du
  pass, ne soit la source fconde des enseignements les plus utiles.

  Honneur donc aux pres et aux mres, honneur et respect, ne ft-ce
  que pour leur rgne pass, pour ce temps dont ils ont t seuls
  matres, et qui ne reviendra plus; ne ft-ce que pour ces annes 
  jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte!

  Voil votre devoir, enfants prsomptueux, et qui paraissez impatients
  de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en
  pouvez douter, ces parents qui tardent  vous faire place; ce pre,
  dont les discours ont encore une teinte de svrit qui vous blesse;
  cette mre, dont le vieil ge vous impose des soins qui vous
  importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre
  enfance, et ces protecteurs anims de votre jeunesse; ils s'en iront,
  et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et ds
  qu'ils ne seront plus, ils se prsenteront  vous sous un nouvel
  aspect; car le temps, qui vieillit les gens prsents  notre vue, les
  rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparatre; le temps leur
  prte alors un clat qui nous tait inconnu: nous les voyons dans le
  tableau de l'ternit, o il n'y a plus d'ge, comme il n'y a plus de
  graduation; et, s'ils avaient laiss sur la terre un souvenir de leur
  vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon cleste, nous les
  suivrions de nos regards dans le sjour des lus, nous les
  contemplerions dans ces demeures de gloire et de flicit; et, prs
  des vives couleurs dont nous composerions leur sainte aurole nous
  nous trouverions effacs, au milieu mme de nos beaux jours, au milieu
  des triomphes dont nous sommes le plus blouis.

Corinne, s'cria lord Nelvil avec une douleur dchirante, pensez-vous
que ce soit contre moi qu'il crivit ces loquentes plaintes?--Non, non,
rpondit Corinne; vous savez qu'il vous chrissait, qu'il croyait 
votre tendresse; et je tiens de vous que ces rflexions furent crites
longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez.
coutez plutt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait
encore entre les mains, coutez ces rflexions sur l'indulgence, qui
sont crites quelques pages plus loin:

  Nous marchons dans la vie, environns de piges, et d'un pas
  chancelant; nos sens se laissent sduire par des amorces trompeuses;
  notre imagination nous gare par de fausses lueurs; et notre raison
  elle-mme reoit chaque jour de l'exprience le degr de lumire qui
  lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis
   une si grande faiblesse; tant d'intrts divers, avec une prvoyance
  si limite, une capacit si restreinte; enfin tant de choses inconnues
  et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions
  de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut
  rang que nous devons accorder  l'indulgence dans l'ordre des vertus
  sociales?... Hlas! o est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse?
  o est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche  se faire? o est-il,
  l'homme qui puisse regarder en arrire de sa vie sans prouver un seul
  remords, ou sans connatre aucun regret? Celui-l seul est tranger
  aux agitations d'une me timore, qui ne s'est jamais examin
  lui-mme, qui n'a jamais sjourn dans la solitude de sa conscience.

Voil, reprit Corinne, les paroles que votre pre vous adresse du haut
du ciel; voil celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald;
oui, Corinne, vous tes l'ange des consolations, vous me faites du bien;
mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de
moi que je n'tais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le
croyait, je ne serais pas agit par les remords, comme le plus criminel
des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette me
trouble qui ne promet de bonheur  personne. Ne m'accusez pas de
faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est
d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A prsent mme
que l'obscurit s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les
sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre
malheureux ami, ou laissez-moi couch sur cette terre, qui
s'entr'ouvrira peut-tre  mes cris, et me laissera pntrer jusqu'au
sjour des morts.




LIVRE TREIZIME

LE VSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES


CHAPITRE PREMIER

Lord Nelvil resta longtemps ananti, aprs le rcit cruel qui avait
branl toute son me. Corinne essaya doucement de le rappeler 
lui-mme: la rivire de feu qui tombait du Vsuve, rendue visible enfin
par la nuit, frappa vivement l'imagination trouble d'Oswald. Corinne
profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs qui
l'agitaient, et se hta de l'entraner avec elle sur le rivage de
cendres de la lave enflamme.

Le terrain qu'ils traversrent, avant d'y arriver, fuyait sous leurs
pas, et semblait les repousser loin d'un sjour ennemi de tout ce qui a
vie: la nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne
peut plus s'en croire le dominateur; elle chappe  son tyran par la
mort. Le feu du torrent est d'une couleur funbre; nanmoins, quand il
brle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et
brillante; mais la lave mme est sombre, tel qu'on se reprsente un
fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et
rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit
d'tincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est lger, et que la
ruse semble se joindre  la force: le tigre royal arrive ainsi
secrtement,  pas compts. Cette lave avance sans jamais se hter, et
sans perdre un instant; si elle rencontre un mur lev, un difice
quelconque qui s'oppose  son passage, elle s'arrte, elle amoncelle
devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin
sous ses vagues brlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que
les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le
temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement
et silencieusement, s'imaginent qu'il est ais de lui chapper. Son
clat est si ardent, que la terre se rflchit dans le ciel et lui donne
l'apparence d'un clair continuel: ce ciel,  son tour, se rpte dans
la mer, et la nature est embrase par cette triple image du feu.

Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme
dans le gouffre d'o sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein
de la terre, et l'on sent que d'tranges fureurs la font trembler sous
nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de
soufre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un
vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une
dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l'oue serait
dchire par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcires quand
elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.

Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des
potes sont sans doute empruntes de ces lieux. C'est l que l'on
conoit comment les hommes ont cru  l'existence d'un gnie malfaisant
qui contrariait les desseins de la Providence. On a d se demander, en
contemplant un tel sjour, si la bont seule prsidait aux phnomnes de
la cration, ou bien si quelque principe cach forait la nature, comme
l'homme,  la frocit. Corinne, s'cria lord Nelvil, est-ce de ces
bords infernaux que part la douleur? L'ange de la mort prend-il son vol
de ce sommet? Si je ne voyais pas ton cleste regard, je perdrais ici
jusqu'au souvenir des oeuvres de la Divinit qui dcorent le monde; et
cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins
d'effroi que les remords du coeur. Tous les prils peuvent tre bravs;
mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous dlivrer des torts
que nous nous reprochons envers lui? Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle
parole de fer et de feu! Les supplices invents par les rves de la
souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit ds qu'on veut
s'en approcher, les pierres qui retombent  mesure qu'on les soulve ne
sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pense,
l'impossible et l'irrparable.

Un silence profond rgnait autour d'Oswald et de Corinne; les guides
eux-mmes s'taient retirs dans l'loignement; et comme il n'y a prs
du cratre ni animal, ni insecte, ni plante, on n'y entendait que le
sifflement de la flamme agite. Nanmoins, un bruit de la ville arriva
jusque dans ce lieu; c'tait le son des cloches qui se faisaient
entendre  travers les airs: peut-tre clbraient-elles la mort;
peut-tre annonaient-elles la naissance; n'importe, elles causrent une
douce motion aux voyageurs. Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce
dsert, redescendons vers les vivants; mon me est ici mal  l'aise.
Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous
lever au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du trouble
et de l'effroi: il me semble voir la nature traite comme un criminel,
et condamne, comme un tre dprav,  ne plus sentir le souffle
bienfaisant de son Crateur. Ce n'est srement pas ici le sjour des
bons; allons-nous-en.

Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil
redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux taient  chaque instant
prs de s'teindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des
cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur  qui ne saurait
pas que c'est leur faon d'tre habituelle. Mais ces hommes sont
quelquefois agits par un superflu de vie dont ils ne savent que faire,
parce qu'ils runissent au mme degr la paresse et la violence. Leur
physionomie, plus marque que leur caractre, semble indiquer un genre
de vivacit dans lequel l'esprit et le coeur n'entrent pour rien.
Oswald, inquiet que la pluie ne ft du mal  Corinne, que la lumire ne
leur manqut, enfin qu'elle ne ft expose  quelque danger, ne
s'occupait plus que d'elle; et cet intrt si tendre remit son me, par
degrs, de l'tat o l'avait jete la confidence qu'il lui avait faite.
Ils retrouvrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne
s'arrtrent point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies de
nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, qui est btie sur
cette ville ancienne. Ils arrivrent  Naples vers minuit, et Corinne
promit  lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin
l'histoire de sa vie.


CHAPITRE II

En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle
avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait
acquise du caractre d'Oswald redoublt son inquitude, elle sortit de
sa chambre, portant ce qu'elle avait crit, tremblante, et rsolue
nanmoins  le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge o ils
demeuraient tous les deux. Oswald y tait, et venait de recevoir des
lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres tait sur la chemine, et
l'criture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable
elle lui demanda de qui elle tait. C'est de lady Edgermond, rpondit
Oswald.--Vous tes en correspondance avec elle? interrompit
Corinne.--Lord Edgermond tait l'ami de mon pre, reprit Oswald; et
puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai
point que mon pre avait pens qu'il pouvait me convenir un jour
d'pouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu! s'cria Corinne, et
elle tomba sur une chaise, presque vanouie.

D'o vient cette motion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous
craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idoltrie? Si mon pre
m'avait, en mourant, demand d'pouser Lucile, sans doute je ne me
croirais pas libre, et je me serais loign de votre charme
irrsistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en
m'crivant lui-mme qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle
n'tait encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-mme qu'une fois; 
peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mre aucun
engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que
vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce dsir
de mon pre: avant de vous connatre, je souhaitais de pouvoir
l'accomplir, tout fugitif qu'il tait, comme une espce d'expiation
envers lui, comme une manire de prolonger aprs sa mort l'empire de sa
volont sur mes rsolutions; mais vous avez triomph de ce sentiment,
vous avez triomph de tout moi-mme, et j'ai seulement besoin de me
faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a d vous paratre de la
faiblesse ou de l'irrsolution. Corinne, on ne se relve jamais
entirement de la douleur que j'ai prouve: elle fltrit l'esprance,
elle donne un sentiment de timidit pnible et douloureux; la destine
m'a tant fait de mal, qu'alors mme qu'elle semble m'offrir le plus
grand bien, je me dfie encore d'elle. Mais, chre amie, ces inquitudes
sont dissipes; je suis  toi pour toujours,  toi! Je me dis que si mon
pre vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne
de ma vie; c'est vous...--Arrtez, s'cria Corinne en fondant en pleurs,
je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.

--Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je
trouve  vous unir dans ma pense avec le souvenir de mon pre, 
confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacr?--Vous ne
le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le
pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous  m'apprendre?
Donnez-moi cet crit qui doit contenir l'histoire de votre vie,
donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure,
encore huit jours de grce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce
matin m'oblige  quelques dtails de plus.--Comment! dit Oswald, quel
rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous rponde  prsent,
interrompit Corinne; bientt vous saurez tout, et ce sera peut-tre la
fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux
que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un
sentiment encore doux, avec une me encore accessible  cette ravissante
nature: je veux consacrer de quelque manire, dans ces beaux lieux,
l'poque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un
dernier souvenir de moi, telle que j'tais, telle que j'aurais toujours
t, si mon coeur s'tait dfendu de vous aimer.

--Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles
sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien  m'apprendre qui
refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger
encore de huit jours cette anxit, ce mystre, qui semble lever une
barrire entre nous?--Cher Oswald, je le veux, rpondit Corinne,
pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientt vous seul dciderez de
nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est
cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me
condamnent  survivre  votre amour. En achevant ces mots, elle sortit,
en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.


CHAPITRE III

Corinne avait rsolu de donner une fte  lord Nelvil, pendant les huit
jours de dlai qu'elle avait demands, et cette ide d'une fte
s'unissait pour elle aux sentiments les plus mlancoliques. En examinant
le caractre d'Oswald, il tait impossible qu'elle ne ft pas inquite
de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait  lui dire. Il
fallait juger Corinne en pote, en artiste, pour lui pardonner le
sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom,  l'enthousiasme du
talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit
ncessaire pour admirer l'imagination et le gnie; mais il croyait que
les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la
premire destination des femmes, et mme des hommes, n'tait pas
l'exercice des facults intellectuelles, mais l'accomplissement des
devoirs particuliers  chacun. Les remords cruels qu'il avait prouvs,
en s'cartant de la ligne qu'il s'tait trace, avaient encore fortifi
les principes svres de morale inns en lui. Les moeurs d'Angleterre,
les habitudes et les opinions d'un pays o l'on se trouve si bien du
respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le
retenaient dans des liens assez troits  beaucoup d'gards; enfin le
dcouragement qui nat d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est,
dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-mme, et n'exige point de
rsolution nouvelle, ni de dcision contraire aux circonstances qui nous
sont marques par le sort.

L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifi toute sa manire de sentir:
mais l'amour n'efface jamais entirement le caractre, et Corinne
apercevait ce caractre  travers la passion qui en triomphait; et
peut-tre mme le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup  cette
opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un
nouveau prix  tous les tmoignages de sa tendresse. Mais l'instant
approchait o les inquitudes fugitives que Corinne avait constamment
cartes, et qui n'avaient ml qu'un trouble lger et rveur  la
flicit dont elle jouissait, devaient dcider de sa vie. Cette me ne
pour le bonheur, accoutume aux sensations mobiles du talent et de la
posie, s'tonnait de l'pret, de la fixit de la douleur: un
frmissement que n'prouvent point les femmes rsignes depuis longtemps
 souffrir agitait alors tout son tre.

Cependant, au milieu de la plus cruelle anxit, elle prparait
secrtement une journe brillante qu'elle voulait encore passer avec
Oswald. Son imagination et sa sensibilit s'unissaient ainsi d'une
manire romanesque. Elle invita les Anglais qui taient  Naples,
quelques Napolitains et Napolitaines dont la socit lui plaisait; et le
matin du jour qu'elle avait choisi pour tre tout  la fois et celui
d'une fte et la veille d'un aveu qui pouvait dtruire  jamais son
bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une
expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette
expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agits et
rapides, ses regards qui ne s'arrtaient sur rien, ne prouvaient que
trop  lord Nelvil ce qui se passait dans son me. C'est en vain qu'il
essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. Vous me
direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de
mme;  prsent, ces douces paroles ne me font que du mal. Et elle
s'loignait de lui.

Les voitures qui devaient conduire la socit que Corinne avait invite
arrivrent  la fin du jour, au moment o le vent de mer se lve, et,
rafrachissant l'air, permet  l'homme de contempler la nature. La
premire station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et
sa socit s'y arrtrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce
tombeau est plac dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples
lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans
cet aspect, qu'on est tent de croire que c'est Virgile lui-mme qui l'a
choisi; ce simple vers des Gorgiques aurait pu servir d'pitaphe:

    _Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
    Parthenope[13]..._

Ses cendres y reposent encore, et la mmoire de son nom attire dans ce
lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette
terre, peut arracher  la mort.

  [13] Dans ce temps-l la douce Parthnope m'accueillait.

Ptrarque a plant un laurier sur ce tombeau, et Ptrarque n'est plus,
et le laurier se meurt. Les trangers qui sont venus en foule honorer la
mmoire de Virgile ont crit leurs noms sur les murs qui environnent
l'urne. On est importun par ces noms obscurs, qui semblent l seulement
pour troubler la paisible ide de solitude que ce sjour fait natre. Il
n'y a que Ptrarque qui ft digne de laisser une trace durable de son
voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile
funraire de la gloire: on se rappelle et les penses et les images que
le talent du pote a consacres pour toujours. Admirable entretien avec
les races futures, entretien que l'art d'crire perptue et renouvelle!
Tnbres de la mort, qu'tes-vous donc? Les ides, les sentiments, les
expressions d'un homme subsistent, et ce qui tait lui ne subsisterait
plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.

Oswald, dit Corinne  lord Nelvil, les impressions que vous venez
d'prouver prparent mal pour une fte; mais combien, ajouta-t-elle avec
une sorte d'exaltation dans le regard, combien de ftes se sont passes
non loin des tombeaux!--Chre amie, rpondit Oswald, d'o vient cette
peine secrte qui vous agite? confiez-vous  moi; je vous ai d six mois
les plus fortuns de ma vie, peut-tre aussi pendant ce temps ai-je
rpandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait tre impie
envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprme de faire
du bien  une me telle que la vtre? Hlas! c'est dj beaucoup que de
se sentir ncessaire au plus humble des mortels; mais tre ncessaire 
Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de dlices pour y
renoncer.--Je crois  vos promesses, rpondit Corinne, mais n'y a-t-il
pas des moments o quelque chose de violent et de bizarre s'empare du
coeur, et acclre ses battements avec une agitation douloureuse?

Ils traversrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe
ainsi, mme  l'heure de midi, car c'est une route creuse sous la
montagne pendant prs d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu,
l'on aperoit  peine le jour aux deux extrmits. Un retentissement
extraordinaire se fait entendre sous cette longue vote; les pas des
chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit tourdissant qui
ne laisse dans la tte aucune pense suivie. Les chevaux de Corinne
entranaient sa voiture avec une tonnante rapidit, et cependant elle
n'tait pas encore contente de leur vitesse, et disait  lord Nelvil:
Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se
pressent.--D'o vous vient cette impatience, Corinne? rpondit Oswald;
autrefois, quand nous tions ensemble, vous ne cherchiez pas 
prcipiter les heures, vous en jouissiez.--A prsent, dit Corinne, il
faut que tout se dcide, il faut que tout arrive  son terme, et je me
sens le besoin de tout hter, ft-ce ma mort!

Au sortir de la grotte on prouve une vive sensation de plaisir en
retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre
alors aux regards! Ce qui manque souvent  la campagne d'Italie, ce sont
les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre,
d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays o l'on
peut le mieux se passer de ces forts qui sont la plus grande beaut de
la nature dans toute autre contre. La chaleur est si grande  Naples,
qu'il est impossible de se promener, mme  l'ombre, pendant le jour;
mais, le soir, ce pays couvert, entour par la mer et le ciel, s'offre
en entier  la vue, et l'on respire la fracheur de toutes parts. La
transparence de l'air, la varit des sites, les formes pittoresques des
montagnes caractrisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les
peintres en dessinent les paysages de prfrence. La nature a dans ce
pays une puissance et une originalit que l'on ne peut expliquer par
aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.

Je vous fais passer, dit Corinne  ceux qui l'accompagnaient, sur les
bords du lac d'Averne, prs du Phlgthon, et voil devant vous le
temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux clbrs sous
le nom des Dlices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y
arrter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire
et de la posie qui nous entourent ici quand nous serons arrivs dans un
lieu d'o nous pourrons les apercevoir tous  la fois.

C'tait sur le cap Misne que Corinne avait fait prparer les danses et
la musique. Rien n'tait plus pittoresque que l'arrangement de cette
fte. Tous les matelots de Bayes taient vtus avec des couleurs vives
et bien contrastes; quelques Orientaux, qui venaient d'un btiment
levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des les
voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conserv de la
ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se
faisaient entendre dans l'loignement, et les instruments se rpondaient
derrire les rochers, d'chos en chos, comme si les sons allaient se
perdre dans la mer. L'air qu'on respirait tait ravissant; il pntrait
l'me d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui taient l, et
s'empara mme de Corinne. On lui proposa de se mler  la danse des
paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais  peine
eut-elle commenc, que les sentiments les plus sombres lui rendirent
odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'loignant
rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir 
l'extrmit du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hta de l'y suivre;
mais, comme il arrivait prs d'elle, la socit qui les accompagnait les
rejoignit aussitt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu.
Son trouble tait tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le
tertre lev o l'on avait plac sa lyre, sans pouvoir rflchir  ce
qu'on attendait d'elle.


CHAPITRE IV

Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendt encore une fois, comme
au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reu du ciel; si
ce talent devait tre perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers
rayons, avant de s'teindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce
dsir lui fit trouver, dans l'agitation mme de son me, l'inspiration
dont elle avait besoin. Tous ses amis taient impatients de l'entendre;
le peuple mme, qui la connaissait de rputation, ce peuple qui, dans le
Midi, est, par l'imagination, bon juge de la posie, entourait en
silence l'enceinte o les amis de Corinne taient placs, et tous ces
visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la
plus anime. La lune se levait  l'horizon; mais les derniers rayons du
jour rendaient encore sa lumire trs-ple. Du haut de la petite colline
qui s'avance dans la mer et forme le cap Misne, on dcouvrait
parfaitement le Vsuve, le golfe de Naples, les les dont il est
parsem, et la campagne qui s'tend depuis Naples jusqu' Gate; enfin,
la contre de l'univers o les volcans, l'histoire et la posie ont
laiss le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de
Corinne lui demandrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle
allait chanter, _les souvenirs que ces lieux retraaient_. Elle accorda
sa lyre, et commena d'une voix altre. Son regard tait beau; mais qui
la connaissait comme Oswald pouvait y dmler l'anxit de son me. Elle
essaya cependant de contenir sa peine, et de s'lever, du moins pour un
moment, au-dessus de sa situation personnelle.


  IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.

  La nature, la posie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici
  l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les
  prodiges.

  J'aperois le lac d'Averne, volcan teint dont les ondes inspiraient
  jadis la terreur: l'Achron, le Phlgthon, qu'une flamme souterraine
  fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visit par ne.

  Le feu, cette vie dvorante qui cre le monde et le consume,
  pouvantait d'autant plus que ses lois taient moins connues. La
  nature jadis ne rvlait ses secrets qu' la posie.

  La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon,
  taient sur cette hauteur. Voici le bois o fut cueilli le rameau
  d'or. La terre de l'nide vous entoure; et les fictions consacres
  par le gnie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les
  traces.

  Un Triton a plong dans ces flots le Troyen tmraire qui osa dfier
  les divinits de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores
  sont tels que Virgile les a dcrits. L'imagination est fidle quand
  elle est toute-puissante. Le gnie de l'homme est crateur quand il
  sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer.

  Au milieu de ces masses terribles, vieux tmoins de la cration, l'on
  voit une montagne nouvelle que le volcan a fait natre. Ici la terre
  est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement
  dans ses bornes. Le lourd lment, soulev par les tremblements de
  l'abme, creuse les valles, lve des monts, et ses vagues ptrifies
  attestent les temptes qui dchirent son sein.

  Si vous frappez sur ce sol, la vote souterraine retentit. On dirait
  que le monde habit n'est plus qu'une surface prte  s'entr'ouvrir.
  La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et
  fconde, ses dangers et ses plaisirs semblent natre de ces volcans
  enflamms qui donnent  l'air tant de charmes, et font gronder la
  foudre sous nos pas.

  Pline tudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son
  pays comme la plus belle des contres, quand il ne pouvait plus
  l'honorer  d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier
  les conqutes, il partit de ce promontoire mme pour observer le
  Vsuve  travers les flammes, et ces flammes l'ont consum.

  O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De sicle
  en sicle, bizarre destine! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu.
  L'on dirait que les temps couls sont tous dpositaires,  leur tour,
  d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pense s'enorgueillit de
  ses progrs, s'lance dans l'avenir, notre me semble regretter une
  ancienne patrie dont le pass la rapproche.

  Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la
  simplicit mle de leurs anctres? Jadis ils mprisaient cette contre
  voluptueuse, et ses dlices ne domptrent que leurs ennemis. Voyez
  dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'me
  inflexible rsista plus longtemps  Rome que l'univers.

  Les Romains,  leur tour, habitrent ces lieux: quand la force de
  l'me servait seulement  mieux sentir la honte et la douleur, ils
  s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conqurir sur la mer
  un rivage pour leurs palais. Les monts furent creuss pour en arracher
  des colonnes; et les matres du monde, esclaves  leur tour,
  asservirent la nature pour se consoler d'tre asservis.

  Cicron a perdu la vie prs du promontoire de Gate, qui s'offre 
  nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postrit, la
  dpouillrent des penses que ce grand homme aurait conues. Le crime
  des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait
  est commis.

  Cicron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus
  malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours
  non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appeles _la
  Tour de la patrie_. Touchante allusion au souvenir dont sa grande me
  fut occupe!

  Marius s'est rfugi dans ces marais de Minturnes, prs de la demeure
  de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont perscut leurs
  grands hommes; mais ils sont consols par l'apothose; et le ciel, o
  les Romains croyaient commander encore, reoit parmi ses toiles
  Romulus, Numa, Csar: astres nouveaux, qui confondent  nos regards
  les rayons de la gloire et la lumire cleste.

  Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici.
  Voyez,  l'extrmit du golfe, l'le de Capre, o la vieillesse a
  dsarm Tibre; o cette me  la fois cruelle et voluptueuse,
  violente et fatigue, s'ennuya mme du crime, et voulut se plonger
  dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas
  encore assez dgrade.

  Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'le de Capre;
  il ne fut lev qu'aprs la mort de Nron: l'assassin de sa mre
  proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps  Bayes, au milieu
  des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous
  nos yeux! Tibre et Nron se regardent.

  Les les que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque
  en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relgus sur
  ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin
  leur patrie, tchaient de respirer ses parfums dans les airs, et
  quelquefois, aprs un long exil, un arrt de mort leur apprenait que
  leurs ennemis du moins ne les avaient pas oublis.

  O terre! toute baigne de sang et de larmes, tu n'as jamais cess de
  produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans piti pour
  l'homme, et sa poussire retourne-t-elle dans ton sein maternel sans
  le faire tressaillir?

Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fte avait
rassembls jetaient  ses pieds des branches de myrte et de laurier. La
lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de
la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se
plaire  la parer. Corinne, cependant, fut tout  coup saisie par un
attendrissement irrsistible: elle considra ces lieux enchanteurs,
cette soire enivrante, Oswald qui tait l, qui n'y serait peut-tre
pas toujours, et des larmes coulrent de ses yeux. Le peuple mme, qui
venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son motion, et
tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle
prouvait. Elle prluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus
son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers  un mouvement non
interrompu.

  Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes, rclament aussi
  vos pleurs. C'est  Misne, dans le lieu mme o nous sommes, que la
  veuve de Pompe, Cornlie, conserva jusqu' la mort son noble deuil;
  Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le mme
  assassin qui lui ravit son poux la trouva digne de le suivre. L'Ile
  de Nisida fut tmoin des adieux de Brutus et de Porcie.

  Ainsi les femmes amies des hros ont vu prir l'objet qu'elles
  avaient ador. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses
  traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort;
  Cornlie presse contre son sein l'urne sacre qui ne rpond plus  ses
  cris; Agrippine, pendant plusieurs annes, irrite en vain le meurtrier
  de son poux: et ces cratures infortunes, errant comme des ombres
  sur les plages dvastes du fleuve ternel, soupirent pour aborder 
  l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence,
  et demandent  la nature entire,  ce ciel toil comme  cette mer
  profonde, un son d'une voix chrie, un accent qu'elles n'entendront
  plus.

  Amour, suprme puissance du coeur, mystrieux enthousiasme qui
  renferme en lui-mme la posie, l'hrosme et la religion!
  qu'arrive-t-il quand la destine nous spare de celui qui avait le
  secret de notre me, et nous avait donn la vie du coeur, la vie
  cleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur
  la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui
  nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien  ces veuves
  dlaisses, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras
  d'un hros!

  Devant vous est Sorrente: l demeurait la soeur du Tasse, quand il
  vint en plerin demander  cette obscure amie un asile contre
  l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque gar sa
  raison; il ne lui restait plus que du gnie; il ne lui restait que la
  connaissance des choses divines; toutes les images de la terre taient
  troubles. Ainsi le talent, pouvant du dsert qui l'environne,
  parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour
  lui n'a plus d'cho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise
  d'une me qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez
  d'enthousiasme, assez d'espoir.

  La fatalit, continua Corinne avec une motion toujours croissante,
  la fatalit ne poursuit-elle pas les mes exaltes, les potes dont
  l'imagination tient  la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
  les bannis d'une autre rgion, et l'universelle bont ne devait pas
  ordonner toute chose pour le petit nombre des lus ou des proscrits.
  Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destine avec
  tant de terreur? Que peut-elle, cette destine sur les tres vulgaires
  et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le
  cours habituel de la vie. Mais la prtresse qui rendait les oracles se
  sentait agite par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force
  involontaire prcipite le gnie dans le malheur, il entend le bruit
  des sphres que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il
  pntre des mystres du sentiment inconnus aux autres hommes, et son
  me recle un Dieu qu'elle ne peut contenir!

  Sublime Crateur de cette belle nature, protge-nous! Nos lans sont
  sans force, nos esprances mensongres. Les passions exercent en nous
  une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni libert ni repos.
  Peut-tre ce que nous ferons demain dcidera-t-il de notre sort;
  peut-tre hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand
  notre esprit s'lve aux plus hautes penses, nous sentons, comme au
  sommet des difices levs, un vertige qui confond tous les objets 
  nos regards; mais alors mme la douleur, la terrible douleur, ne se
  perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O
  mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?...

A ces mots, une pleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux
se fermrent, et elle serait tombe  terre, si lord Nelvil ne s'tait
pas  l'instant trouv prs d'elle pour la soutenir.


CHAPITRE V

Corinne revint  elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la
plus touchante expression d'intrt et d'inquitude, lui rendit un peu
de calme. Les Napolitains remarquaient avec tonnement la teinte sombre
de la posie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beaut de son
langage; nanmoins ils auraient souhait que ses vers fussent inspirs
par une disposition moins triste: car ils ne considraient les
beaux-arts, et parmi les beaux-arts la posie, que comme une manire de
se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses
terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne taient
pntrs d'admiration pour elle.

Ils taient ravis de voir ainsi les sentiments mlancoliques exprims
avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits
anims et le regard plein de vie taient destins  peindre le bonheur;
cette fille du soleil, atteinte par des peines secrtes, ressemblait 
ces fleurs encore fraches et brillantes, mais qu'un point noir, caus
par une piqre mortelle, menace d'une fin prochaine.

Toute la socit s'embarqua pour retourner  Naples; et la chaleur et le
calme qui rgnaient alors faisaient goter vivement le plaisir d'tre
sur la mer. Goethe a peint dans une dlicieuse romance ce penchant que
l'on prouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve
vante au pcheur le charme de ses flots; elle l'invite  s'y rafrachir,
et, sduit par degrs, enfin il s'y prcipite. Cette puissance magique
de l'onde ressemble en quelque manire au regard du serpent qui attire
en effrayant. La vague qui s'lve de loin et se grossit par degrs, et
se hte en approchant du rivage, semble correspondre avec un dsir
secret du coeur, qui commence doucement et devient irrsistible.

Corinne tait plus calme, les dlices du beau temps rassuraient son me;
elle avait relev les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il
pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure tait ainsi plus
charmante que jamais. Les instruments  vent, qui suivaient dans une
autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils taient en harmonie
avec la mer, les toiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie;
mais ils causaient une plus touchante motion encore: ils taient la
voix du ciel au milieu de la nature. Chre amie, dit Oswald  voix
basse, chre amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en
pourra-t-il jamais exister un plus heureux? Et en prononant ces
paroles, ses yeux taient remplis de larmes. L'un des agrment
sducteurs d'Oswald, c'tait cette motion facile, et cependant
contenue, qui mouillait souvent, malgr lui, ses yeux de pleurs: son
regard avait alors une expression irrsistible. Quelquefois mme, au
milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il tait branl par
un attendrissement secret qui se mlait  sa gaiet, et lui donnait un
noble charme. Hlas! rpondit Corinne, non, je n'espre plus un jour
tel que celui-ci; qu'il soit bni du moins comme le dernier de ma vie,
s'il n'est pas, s'il ne peut pas tre l'aurore d'un bonheur durable.


CHAPITRE VI

Le temps commenait  changer lorsqu'ils arrivrent  Naples; le ciel
s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonait dans l'air agitait dj
fortement les vagues, comme si la tempte de la mer rpondait du sein
des flots  la tempte du ciel. Oswald avait devanc Corinne de quelques
pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire
plus srement jusqu' sa demeure. En passant sur le quai, il vit des
lazzaroni rassembls qui criaient assez haut: _Ah! le pauvre homme, il
ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il prira._--Que
dites-vous? s'cria lord Nelvil avec imptuosit; de qui
parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, rpondirent-ils, _qui se baignait
l-bas, non loin du mle, mais qui a t pris par l'orage, et n'a pas
assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._ Le
premier mouvement d'Oswald tait de se jeter  l'eau; mais,
rflchissant  la frayeur qu'il causerait  Corinne lorsqu'elle
approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en
promit le double  celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le
vieillard. Les lazzaroni refusrent en disant: _Nous avons trop peur, il
y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard
disparut sous les flots. Oswald n'hsita plus, et s'lana dans la mer,
malgr les vagues qui recouvraient sa tte. Il lutta cependant
heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui prissait un
instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de
l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agite, lui firent
tant de mal, qu'au moment o il apportait le vieillard sur la rive, il
tomba sans connaissance, et sa pleur tait telle en cet tat, qu'on
devait croire qu'il n'existait plus.

Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait
d'arriver. Elle aperut une grande foule rassemble, et entendant crier:
_Il est mort!_ elle allait s'loigner, cdant  la terreur que lui
inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui
l'accompagnaient fendre prcipitamment la foule. Elle fit quelques pas
pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut
l'habit d'Oswald, qu'il avait laiss sur le rivage en se jetant dans
l'eau. Elle saisit cet habit avec un dsespoir convulsif, croyant qu'il
ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin
lui-mme, bien qu'il part sans vie, elle se jeta sur son corps inanim
avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur,
elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur
d'Oswald, qui se ranimait peut-tre  l'approche de Corinne, Il vit!
s'cria-t-elle, il vit! Et dans ce moment elle reprit une force, un
courage qu'avaient  peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous
les secours, elle-mme sut les donner; elle soutenait la tte d'Oswald
vanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgr la plus cruelle
agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses
soins n'taient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu
mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens.
Corinne le fit transporter chez elle, et se mit  genoux  ct de lui,
l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un
accent si tendre, si passionn, que la vie devait revenir  cette voix.
Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.

Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les
angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons
l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie,
il n'est rien qui puisse compenser le dsespoir de voir mourir ce qu'on
aime.

Cruel! s'cria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, rpondit
Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant o je me suis
cru prs de prir, croyez-moi, chre amie, j'avais peur pour vous.
Admirable expression de l'amour partag, de l'amour au plus heureux
moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement mue par ces
dlicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu' son dernier jour,
sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout
pardonner.


CHAPITRE VII

Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour
y retrouver le portrait de son pre: il y tait encore; mais l'eau
l'avait tellement effac qu'il tait  peine reconnaissable. Oswald,
amrement afflig de cette perte, s'cria: Mon Dieu! vous m'enlevez
donc jusqu' son image! Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de
rtablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel
fut son tonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta
non-seulement rpar, mais plus frappant de ressemblance encore
qu'auparavant! Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez devin
ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous dsigne
 moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous rvle le souvenir
de celui qui doit  jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se
jetant  ses pieds, rgne  jamais sur ma vie. Voil l'anneau que mon
pre avait donn  sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacr, qui
fut offert par la bonne foi la plus noble, accept par le coeur le plus
fidle; je l'te de mon doigt pour le mettre au tien. Et ds cet instant
je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chre amie, je ne
le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui
vous tes; c'est votre me que j'en crois, c'est elle qui m'a tout
appris. Les vnements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent
tre nobles comme votre caractre; s'ils viennent du sort, et que vous
en ayez t la victime, je remercie le ciel d'tre charg de les
rparer. Ainsi donc,  ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le
devez  celui dont les promesses ont prcd votre confiance.

--Oswald, rpondit Corinne, cette motion si touchante nat en vous
d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous
croyez que j'ai devin, par une inspiration du coeur, les traits de
votre pre; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-mme
plusieurs fois.--Vous avez vu mon pre! s'cria lord Nelvil, et comment?
dans quel lieu? se peut-il,  mon Dieu! Qui donc tes-vous?--Voil votre
anneau, dit Corinne avec une motion touffe, je dois dj vous le
rendre.--Non, reprit Oswald aprs un moment de silence, je jure de ne
jamais tre l'poux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet
anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon me;
des ides confuses se retracent  moi, mon inquitude est
douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abrger. Mais
dj votre voix n'est plus la mme, et vos paroles sont changes.
Peut-tre, aprs avoir lu mon histoire, peut-tre que l'horrible mot
adieu...--Adieu! s'cria lord Nelvil, non, chre amie, ce n'est que sur
mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet
instant. Corinne sortit, et, peu de minutes aprs, Thrsine entra dans
la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa matresse,
l'crit qu'on va lire.




LIVRE QUATORZIME

HISTOIRE DE CORINNE


CHAPITRE PREMIER

Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit dcider de ma vie. Si,
aprs avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez
point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous
connatrez et le nom et le sort auxquels j'ai renonc, tout n'est pas
bris entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-tre 
m'excuser.

Lord Edgermond tait mon pre; je suis ne en Italie de sa premire
femme, qui tait Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour
pouse, est ma soeur du ct paternel; elle est le fruit du second
mariage de mon pre avec une Anglaise.

Maintenant, coutez-moi. leve en Italie, je perdis ma mre lorsque je
n'avais encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait tmoign
un extrme dsir que mon ducation ft termine avant que j'allasse en
Angleterre, mon pre me laissa chez une tante de ma mre,  Florence,
jusqu' l'ge de quinze ans. Mes talents, mes gots, mon caractre mme
taient forms, quand la mort de ma tante dcida mon pre  me rappeler
prs de lui. Il vivait dans une petite ville du Northumberland, qui ne
peut, je crois, donner aucune ide de l'Angleterre; mais c'est tout ce
que j'en ai connu pendant les six annes que j'y ai passes. Ma mre,
ds mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre
en Italie; et ma tante m'avait souvent rpt que c'tait la crainte de
quitter son pays qui avait fait mourir ma mre de chagrin. Ma bonne
tante se persuadait aussi qu'une catholique tait damne quand elle
vivait dans un pays protestant; et bien que je ne partageasse pas cette
crainte, cependant l'ide d'aller en Angleterre me causait beaucoup
d'effroi.

Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.

La femme qui tait venue me chercher ne savait pas l'italien: j'en
disais bien encore quelques mots  la drobe avec ma pauvre Thrsine,
qui avait consenti  me suivre, quoiqu'elle ne cesst de pleurer en
s'loignant de sa patrie; mais il fallut me dshabituer de ces sons
harmonieux qui plaisent tant, mme aux trangers, et dont le charme
tait uni pour moi  tous les souvenirs de l'enfance; je m'avanai vers
le Nord: sensation triste et sombre que j'prouvais sans en concevoir
bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon pre
quand j'arrivai chez lui. Je pus  peine le reconnatre: il me sembla
que sa figure avait pris un caractre plus grave; cependant il me reut
avec un tendre intrt, et me dit que je ressemblais beaucoup  ma mre.
Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amene; c'tait la
figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse
jamais vus. Je la regardai avec tonnement, car nous n'avons presque pas
de ces figures en Italie; mais ds ce moment elle m'intressa beaucoup;
je pris ce jour-l mme de ses cheveux pour en faire un bracelet que
j'ai toujours conserv depuis. Enfin, ma belle-mre parut; et
l'impression qu'elle me fit, la premire fois que je la vis, s'est
constamment accrue et renouvele pendant les six annes que j'ai passes
avec elle.

Lady Edgermond aimait exclusivement la province o elle tait ne, et
mon pre, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du sjour de
Londres ou d'dimbourg. C'tait une personne froide, digne, silencieuse,
dont les yeux taient humides quand elle regardait sa fille, mais qui
avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa
physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui
faire entendre ni une ide nouvelle, ni seulement une parole  laquelle
son esprit ne ft pas accoutum. Elle me reut bien; mais j'aperus
facilement que toute ma manire la surprenait, et qu'elle se proposait
de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dner,
bien qu'on et invit quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais
tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un
peu  un homme g qui tait assis  ct de moi; et je citai dans la
conversation des vers italiens, trs-purs, trs-dlicats, mais dans
lesquels il tait question d'amour: ma belle-mre, qui savait un peu
l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tt
qu' l'ordinaire encore, de se retirer pour aller prparer le th, et
laisser les hommes seuls  table pendant le dessert. Je n'entendais rien
 cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, o l'on ne peut concevoir
aucun agrment dans la socit sans les femmes; et je crus un moment que
ma belle-mre tait si indigne contre moi, qu'elle ne voulait pas
rester dans la chambre o j'tais. Cependant je me rassurai parce
qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche
pendant les trois heures que nous passmes dans le salon, attendant que
les hommes vinssent nous rejoindre.

Ma belle-mre,  souper, me dit assez doucement qu'il n'tait pas
d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne
devaient jamais se permettre de citer des vers o le mot d'amour tait
prononc. Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tcher d'oublier
tout ce qui tient  l'Italie; c'est un pays qu'il serait  dsirer que
vous n'eussiez jamais connu. Je passai la nuit  pleurer, mon coeur
tait oppress de tristesse: le matin j'allai me promener; il faisait un
brouillard affreux; je n'aperus pas le soleil, qui du moins m'aurait
rappel ma patrie. Je rencontrai mon pre, il vint  moi, et me dit: Ma
chre enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre
vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous
avez vous dsennuieront dans la solitude; peut-tre aurez-vous un mari
qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite ville comme celle-ci, tout
ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du
tout  vous marier si l'on croyait que vous avez des gots trangers 
nos moeurs; ici la manire d'exister doit tre soumise aux anciennes
habitudes d'une province loigne. J'ai pass avec votre mre douze ans
en Italie, et le souvenir m'en est trs-doux; j'tais jeune alors, et la
nouveaut me plaisait;  prsent je suis rentr dans ma case, et je m'en
trouve bien: une vie rgulire, mme un peu monotone, fait passer le
temps sans qu'en s'en aperoive. Mais il ne faut pas lutter contre les
usages du pays o l'on est tabli, l'on en souffre toujours; car, dans
une ville aussi petite que celle o nous sommes, tout se sait, tout se
rpte: il n'y a pas lieu  l'mulation, mais bien  la jalousie, et il
vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer toujours des
visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient  chaque instant
raison de ce que vous faites.

Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une ide de la peine
que j'prouvai pendant que mon pre parlait ainsi. Je me le rappelais
plein de grce et de vivacit, tel que je l'avais vu dans mon enfance,
et je le voyais courb maintenant sous ce manteau de plomb que le Dante
dcrit dans l'enfer, et que la mdiocrit jette sur les paules de ceux
qui passent sous son joug; tout s'loignait  mes regards,
l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon me
me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dvorait moi-mme,
n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma
belle-mre n'avait point  se plaindre de moi dans mes rapports avec
elle; mon pre encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'tait dans
mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il tait
rsign, mais il savait qu'il l'tait; tandis que la plupart de nos
gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, croyaient mener
la plus sage et la plus belle vie du monde.

Leur contentement me troublait  un tel point, que je me demandais si
ce n'tait pas moi dont la manire de penser tait une folie, et si
cette existence toute solide, qui chappe  la douleur comme  la
pense, au sentiment comme  la rverie, ne valait pas beaucoup mieux
que ma manire d'tre; mais  quoi m'aurait servi cette triste
conviction?  m'affliger de mes facults comme d'un malheur, tandis
qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.

Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient
pas d'esprit, mais elles l'touffaient comme une lueur importune; et
pour l'ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tte
s'tait engourdi avec tout le reste. Mon pre, vers la fin de l'automne,
allait beaucoup  la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'
minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande
partie de la journe pour cultiver mes talents, et ma belle-mre en
avait de l'humeur. A quoi bon tout cela? me disait-elle, en serez-vous
plus heureuse? Et ce mot me mettait au dsespoir. Qu'est-ce donc que le
bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le dveloppement de nos facults?
ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut
touffer mon esprit et mon me, que sert de conserver le misrable reste
de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais bien de parler ainsi  ma
belle-mre. Je l'avais essay une ou deux fois: elle m'avait rpondu
qu'une femme tait faite pour soigner le mnage de son mari et la sant
de ses enfants, que toutes les autres prtentions ne faisaient que du
mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait  me donner, c'tait de
les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il tait, me
laissait absolument sans rponse: car l'mulation, l'enthousiasme, tous
ces moteurs de l'me et du gnie, ont singulirement besoin d'tre
encourags, et se fltrissent comme les fleurs sous un ciel triste et
glac.

Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air trs-moral, en
condamnant tout ce qui tient  une me leve. Le devoir, la plus noble
destination de l'homme, peut tre dnatur comme toute autre ide, et
devenir une arme offensive dont les esprits troits, les gens mdiocres,
et contents de l'tre, se servent pour imposer silence au talent, et se
dbarrasser de l'enthousiasme, du gnie, enfin de tous leurs ennemis. On
dirait,  les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des
facults distingues que l'on possde, et que l'esprit est un tort qu'il
faut expier, en menant prcisment la mme vie que ceux qui en manquent.
Mais est-il vrai que le devoir prescrive  tous les caractres des
rgles semblables? Les grandes penses, les sentiments gnreux ne
sont-ils pas dans ce monde la dette des tres capables de l'acquitter?
Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route
d'aprs son caractre et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des
abeilles, dont les essaims se succdent sans progrs et sans diversit?

Non, Oswald; pardonnez  l'orgueil de Corinne, mais je me croyais faite
pour une autre destine: je me sens aussi soumise  ce que j'aime que
ces femmes dont j'tais entoure, et qui ne permettaient ni un jugement
 leur esprit ni un dsir  leur coeur: s'il vous plaisait de passer vos
jours au fond de l'cosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir
auprs de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait
 mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit serait
tendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur  vous en dclarer le
matre.

Ma belle-mre tait presque aussi importune de mes ides que de mes
actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la mme vie qu'elle, il
fallait encore que ce ft par les mmes motifs, car elle voulait que les
facults qu'elle n'avait pas fussent considres seulement comme une
maladie. Nous vivions assez prs du bord de la mer, et le vent du nord
se faisait sentir souvent dans notre chteau; je l'entendais siffler la
nuit  travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il
favorisait merveilleusement notre silence quand nous tions runies. Le
temps tait humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans
prouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque
chose d'hostile, qui me faisait regretter amrement sa bienfaisance et
sa douceur en Italie.

Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois,
qu'un lieu o il n'y a ni spectacle, ni difice, ni musique, ni
tableaux; c'tait un rassemblement de commrages, une collection
d'ennuis tout  la fois divers et monotones.

La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de
notre socit, et ces trois vnements diffraient l moins qu'ailleurs.
Reprsentez-vous ce que c'tait pour une Italienne comme moi, que d'tre
assise autour d'une table  th plusieurs heures par jour aprs dner,
avec la socit de ma belle-mre. Elle tait compose de sept femmes,
les plus graves de la province; deux d'entre elles taient des
demoiselles de cinquante ans, timides comme  quinze, mais beaucoup
moins gaies qu' cet ge. Une femme disait  l'autre: _Ma chre,
croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le
th?_--_Ma chre_, rpondait l'autre, _je crois que ce serait trop tt,
car ces messieurs ne sont pas encore prts  venir._--_Resteront-ils
longtemps  table aujourd'hui?_ disait la troisime; _qu'en croyez-vous,
ma chre?_--_Je ne sais pas_, rpondait la quatrime; _il me semble que
l'lection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se
pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir._--_Non_, reprenait la
cinquime; _je crois plutt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui
les a tant occups la semaine passe, et qui doit recommencer lundi
prochain; je crois cependant que le dner sera bientt fini._--_Ah! je
ne l'espre gure_, disait la sixime en soupirant, et le silence
recommenait. J'avais t dans les couvents d'Italie, ils me
paraissaient pleins de vie  ct de ce cercle, et je ne savais qu'y
devenir.

Tous les quarts d'heure il s'levait une voix qui faisait la question
la plus insipide pour obtenir la rponse la plus froide, et l'ennui
soulev retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait
pu croire malheureuses, si l'habitude prise ds l'enfance n'apprenait
pas  tout supporter. Enfin, les _messieurs_ revenaient, et ce moment si
attendu n'apportait pas un grand changement dans la manire d'tre des
femmes: les hommes continuaient leur conversation auprs de la chemine,
les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses
de th; et quand l'heure du dpart arrivait, elles s'en allaient avec
leurs poux, prts  recommencer le lendemain une vie qui ne diffrait
de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des
annes qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si
elles eussent vcu pendant ce temps.

Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu chapper au froid
mortel dont j'tais entoure; car il ne faut pas se le cacher, il y a
deux cts  toutes les manires de voir: on peut vanter l'enthousiasme,
on peut le blmer; le mouvement et le repos, la varit et la monotonie,
sont susceptibles d'tre attaqus et dfendus par divers arguments; on
peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien  dire de la
mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse
tout simplement mpriser ce que disent les gens mdiocres; ils pntrent
malgr vous dans le fond de votre pense, ils vous attendent dans les
moments o la supriorit vous a caus des chagrins, pour vous dire un
_eh bien_ tout tranquille, tout modr en apparence, et qui est
cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne
peut supporter l'envie que dans le pays o cette envie mme est excite
par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur
que de vivre l o la supriorit ferait natre la jalousie, et point
l'enthousiasme; l o l'on serait ha comme une puissance, en tant
moins fort qu'un tre obscur! Telle tait ma situation dans cet troit
sjour; je n'y faisais qu'un bruit importun  presque tout le monde, et
je ne pouvais, comme  Londres ou  dimbourg, rencontrer ces hommes
suprieurs qui savent tout juger et tout connatre, et qui, sentant le
besoin des plaisirs inpuisables de l'esprit et de la conversation,
auraient trouv quelque charme dans l'entretien d'une trangre, quand
mme elle ne se serait pas en tout conforme aux svres usages du pays.

Je passais quelquefois des jours entiers dans les socits de ma
belle-mre, sans entendre dire un mot qui rpondt ni  une ide ni  un
sentiment; l'on ne se permettait pas mme des gestes en parlant; on
voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fracheur, les
couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilit: singulier
contraste entre la nature et la socit! Tous les ges avaient des
plaisirs semblables: l'on prenait le th, l'on jouait au whist, et les
femmes vieillissaient en faisant toujours la mme chose, en restant
toujours  la mme place: le temps tait bien sr de ne pas les manquer,
il savait o les prendre.

Il y a dans les plus petites villes d'Italie un thtre, de la musique,
des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la posie et les arts,
un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout 
fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble,
envoyer  ma place une poupe lgrement perfectionne par la mcanique,
elle aurait trs-bien rempli mon emploi dans la socit. Comme il y a
partout, en Angleterre, des intrts de divers genres qui honorent
l'humanit, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont
toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence
des femmes, dans le coin isol de la terre que j'habitais, tait bien
insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la
rflexion, avaient dvelopp leur esprit, et j'avais dcouvert quelques
accents, quelques regards, quelques mots dits  voix basse, qui
sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays,
toute-puissante dans son petit cercle, touffait entirement ces germes:
on aurait eu l'air d'une mauvaise tte, d'une femme de vertu douteuse,
si l'on s'tait livr  parler,  se montrer de quelque manire; et ce
qui tait pis que tous les inconvnients, il n'y avait aucun avantage.

D'abord j'essayai de ranimer cette socit endormie: je leur proposai
de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour tait pris
pour cela; mais tout  coup une femme se rappela qu'il y avait trois
semaines qu'elle tait invite  souper chez sa tante; une autre,
qu'elle tait en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue,
et qui tait morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans
son mnage il y avait des arrangements domestiques  prendre: tout cela
tait trs-raisonnable; mais ce qui tait toujours sacrifi, c'taient
les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent
dire: _Cela ne se peut pas_, que, parmi tant de ngations, ne pas vivre
m'et encore sembl la meilleure de toutes.

Moi-mme, aprs m'tre dbattue quelque temps, j'avais renonc  mes
vaines tentatives, non que mon pre me les interdt, il avait mme
engag ma belle-mre  ne pas me tourmenter  cet gard; mais les
insinuations, mais les regards  la drobe, pendant que je parlais,
mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmes entouraient
Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais
par faire comme les autres en apparence, mais avec cette diffrence que
je mourais d'ennui, d'impatience et de dgot au fond du coeur. J'avais
dj pass ainsi quatre annes les plus fastidieuses du monde; et ce qui
m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon
esprit se remplissait, malgr moi, de petitesses: car, dans une socit
o l'on manque tout  la fois d'intrt pour les sciences, la
littrature, les tableaux et la musique, o l'imagination enfin n'occupe
personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font
ncessairement le sujet des entretiens; et les esprits trangers 
l'activit comme  la mditation ont quelque chose d'troit, de
susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la socit tout 
la fois pnibles et fades.

Il n'y a l de jouissance que dans une certaine rgularit mthodique,
qui convient  ceux dont le dsir est d'effacer toutes les supriorits,
pour mettre le monde  leur niveau; mais cette uniformit est une
douleur habituelle pour les caractres appels  une destine qui leur
soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgr
moi, se joignait  l'oppression cause par le vide, qui m'empchait de
respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me
juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain
exerce un grand pouvoir sur le coeur humain; et quand vous lisez sur ce
visage une dsapprobation secrte, elle vous inquite toujours, en dpit
de vous-mme. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par
vous cacher le reste du monde: le plus petit objet plac devant votre
oeil vous intercepte le soleil; il en est de mme aussi de la socit
dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postrit ne pourraient rendre
insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut tre
heureux et dvelopper son gnie doit, avant tout, bien choisir
l'atmosphre dont il s'entoure immdiatement.


CHAPITRE II

Je n'avais d'autre amusement que l'ducation de ma petite soeur; ma
belle-mre ne voulait pas qu'elle st la musique, mais elle m'avait
permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuade
qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la
justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald!
si c'est pour votre bonheur que je me suis donn tant de soins, je m'en
applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.

J'avais prs de vingt ans; mon pre voulait me marier, et c'est ici que
toute la fatalit de mon sort va se dployer. Mon pre tait l'intime
ami du vtre; et c'est  vous, Oswald,  vous qu'il pensa pour mon
poux. Si nous nous tions connus alors, et si vous m'aviez aime, notre
sort  tous les deux et t sans nuage. J'avais entendu parler de vous
avec un tel loge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus
extrmement flatte par l'espoir de vous pouser. Vous tiez trop jeune
pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre
esprit, votre got pour l'tude devanaient, dit-on, votre ge; et je me
faisais une ide si douce de la vie passe avec un caractre tel qu'on
peignait le vtre, que cet espoir effaait entirement mes prventions
contre la manire d'exister des femmes en Angleterre. Je savais
d'ailleurs que vous vouliez vous tablir  dimbourg ou  Londres, et
j'tais sre de trouver dans chacune de ces deux villes la socit la
plus distingue. Je me disais alors ce que je crois encore  prsent,
c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une
petite ville, relgue au fond d'une province du Nord. Les grandes
villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la rgle commune,
quand c'est en socit qu'elles veulent vivre; comme la vie y est
varie, la nouveaut y plat; mais, dans les lieux o l'on a pris une
assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas  s'amuser une
fois, pour dcouvrir que l'on s'ennuie tous les jours.

Je me plais  le rpter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu,
j'attendais avec une vritable anxit votre pre, qui devait venir
passer huit jours chez le mien; et ce sentiment tait alors trop peu
motiv pour qu'il ne ft pas un avant-coureur de ma destine. Quand lord
Nelvil arriva, je dsirai de lui plaire; je le dsirai peut-tre trop,
et je fis, pour y russir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait:
je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai
pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-tre trop vif en
brisant ses chanes. Depuis sept ans, l'exprience m'a calme; j'ai
moins d'empressement  me montrer; je suis plus accoutume  moi; je
sais mieux attendre; j'ai peut-tre moins de confiance dans la bonne
disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs
applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y et en moi
quelque chose d'trange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la
premire jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacit!
L'esprit, quelque distingu qu'il soit, ne supple jamais au temps; et,
bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les
connaissait, on n'agit point en consquence de ses propres aperus; on a
je ne sais quelle fivre dans les ides, qui ne nous permet pas de
conformer notre conduite  nos propres raisonnements.

Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus  lord Nelvil une
personne trop vive; car, aprs avoir pass huit jours chez mon pre, et
s'tre montr cependant trs-aimable pour moi, il nous quitta et crivit
 mon pre que, toute rflexion faite, il trouvait son fils trop jeune
pour conclure le mariage dont il avait t question. Oswald, quelle
importance attacherez-vous  cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette
circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible
cependant qu'elle vous part ma condamnation? Je suis, je le sais,
amliore depuis sept annes; et votre pre aurait-il vu sans motion ma
tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous
nous serions entendus.

Ma belle-mre forma le projet de me marier au fils de son frre an,
qui possdait une terre dans notre voisinage: c'tait un homme de trente
ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un
caractre fort honnte, mais si parfaitement convaincu de l'autorit
d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de
cette femme, qu'un doute  cet gard l'aurait autant rvolt que si l'on
avait mis en question l'honneur ou la probit. M. Maclinson (c'tait son
nom) avait assez de got pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de
mon esprit et de mon caractre singulier ne l'inquitait pas le moins du
monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si
rgulirement  la mme heure et de la mme manire, qu'il tait
impossible  personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui
dirigeaient le mnage, les domestiques, les chevaux mme, n'auraient pas
su faire une seule chose diffrente de la veille; et les meubles, qui
assistaient  ce genre de vie depuis trois gnrations, se seraient, je
crois, dplacs d'eux-mmes, si quelque chose de nouveau leur tait
apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrive
dans ce lieu; le poids des habitudes y tait si fort, que la petite
libert que je me serais donne aurait pu le dsennuyer un quart d'heure
par semaine, mais n'aurait srement jamais eu d'autre consquence.

C'tait un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant
je lui avais parl des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une
me active et sensible, il m'aurait considre comme une personne
vaporeuse, et m'aurait simplement conseill de monter  cheval et de
prendre l'air: il dsirait de m'pouser, prcisment parce qu'il ne se
doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui
plaisais sans qu'il me comprt. S'il avait eu seulement l'ide de ce que
c'tait qu'une femme distingue, et des avantages et des inconvnients
qu'elle peut avoir, il et craint de ne pas tre assez aimable  mes
yeux; mais ce genre d'inquitude n'entrait pas mme dans sa tte. Jugez
de ma rpugnance pour un tel mariage! Je le refusai dcidment. Mon pre
me soutint; ma belle-mre en conut un vif ressentiment contre moi: pour
moi, c'tait une personne despotique au fond de l'me, bien que sa
timidit l'empcht souvent d'exprimer sa volont: quand on ne la
devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui rsistait aprs
qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant
moins qu'il lui en avait plus cot pour sortir de sa rserve
accoutume.

Toute la ville me blma de la manire la plus prononce. Une union
aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable,
un nom si considr! tel tait le cri gnral. J'essayai d'expliquer
pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma
peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais ds
que j'tais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les
ides habituelles rentraient aussitt dans les ttes de mes auditeurs,
et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances
que j'avais un moment cartes.

Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se ft
conforme en tout extrieurement  la vie commune, me prit  part un
jour que j'avais parl avec encore plus de vivacit qu' l'ordinaire, et
me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: Vous vous
donnez beaucoup de peine, ma chre, pour un rsultat impossible; vous ne
changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans
rapport avec le reste du monde, sans got pour les arts ni pour les
lettres, ne peut tre autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici,
soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux
partis  prendre. Ce raisonnement n'tait que trop vident; je me
sentis pour cette femme une considration que je n'avais pas pour
moi-mme; car, avec des gots assez analogues aux miens, elle avait su
se rsigner  la destine que je ne pouvais supporter, et, tout en
aimant la posie et les jouissances idales, elle jugeait mieux la force
des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup  la voir;
mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y tait
enferme, et je crois mme qu'elle craignait un peu de rveiller par nos
entretiens sa supriorit naturelle: qu'en aurait-elle fait?


CHAPITRE III

J'aurais cependant pass toute ma vie dans la dplorable situation o
je me trouvais, si j'avais conserv mon pre; mais un accident subit me
l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui
m'entendt encore dans ce dsert peupl; et mon dsespoir fut tel, que
je n'eus plus la force de rsister  mes impressions. J'avais vingt ans
quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation
que ma belle-mre, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous
vivions ensemble, je n'tais pas plus lie que le premier jour. Elle se
mit  me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'et pas le droit de
me commander de l'pouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me
dclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage.
Ce n'tait pas qu'elle aimt beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il ft son
propre parent; mais elle me trouvait ddaigneuse de le refuser, et elle
faisait cause commune avec lui plutt pour la dfense de la mdiocrit
que par amour-propre de famille.

Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie
par la maladie du pays, la plus inquite douleur qui puisse s'emparer de
l'me. L'exil est quelquefois, pour les caractres vifs et sensibles, un
supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en
dplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la
langue, les usages, la vie en masse, la vie en dtail; il y a une peine
pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous
donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mmes,
avant de les avoir perdus:

    _. . . . . . La favella, i costumi,
    L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!_

C'est dj un vif chagrin que de ne plus voir les lieux o l'on a pass
son enfance: les souvenirs de cet ge, par un charme particulier,
rajeunissent le coeur, et cependant adoucissent l'ide de la mort. La
tombe rapproche du berceau semble placer sous le mme ombrage toute une
vie; tandis que les annes passes sur un sol tranger sont comme des
branches sans racine. La gnration qui vous prcde ne vous a pas vu
natre; elle n'est pas pour vous la gnration des pres, la gnration
protectrice; mille intrts qui vous sont communs avec vos compatriotes
ne sont plus entendus par les trangers; il faut tout expliquer, tout
commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette
effusion de penses, qui commence  l'instant o l'on retrouve ses
concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans motion les expressions
bienveillantes de mon pays. _Cara, carissima_, disais-je quelquefois en
me promenant toute seule, pour m'imiter  moi-mme l'accueil si amical
des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil  celui que je
recevais.

  [14] La langue, les moeurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les
    pierres!

    MTASTASE.

Chaque jour j'errais dans la compagne, o j'avais coutume d'entendre le
soir, en Italie, des airs harmonieux chants avec des voix si justes; et
les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si
beau, l'air si suave de mon pays, tait remplac par des brouillards;
les fruits mrissaient  peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs
croissaient languissamment,  long intervalle l'une de l'autre; les
sapins couvraient les montagnes toute l'anne, comme un noir vtement:
un difice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relev
mon me; mais je l'aurais vainement cherch  trente milles  la ronde.
Tout tait terne, tout tait morne autour de moi, et ce qu'il y avait
d'habitations et d'habitants servait seulement  priver la solitude de
cette horreur potique qui cause  l'me un frissonnement assez doux. Il
y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de
nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez tre
contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement port sur
l'extrieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la
souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de
nous-mmes!

A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la
fortune de ma mre et de celle que mon pre m'avait laisse. Une fois
alors, dans mes rveries solitaires, il me vint dans l'ide, puisque
j'tais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une
vie indpendante, tout entire consacre aux arts. Ce projet, quand il
entra dans ma pense, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conus pas
la possibilit d'une objection. Cependant, quand ma fivre d'esprance
fut un peu calme, j'eus peur de cette rsolution irrparable; et, me
reprsentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le
projet que j'avais d'abord trouv si facile me sembla tout  fait
impraticable; mais nanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les
souvenirs de l'antiquit, de la peinture, de la musique, s'tait offerte
 moi avec tant de dtails et de charmes, que j'avais pris un nouveau
dgot pour mon ennuyeuse existence.

Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'tait accru par l'tude
suivie que j'avais faite de la littrature anglaise; la manire profonde
de penser et de sentir qui caractrise vos potes avait fortifi mon
esprit et mon me, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui
semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contres. Je pouvais donc me
croire destine  des avantages particuliers par la runion des
circonstances rares qui m'avaient donn une double ducation, et, si je
puis m'exprimer ainsi, deux nationalits diffrentes. Je me souvenais de
l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accorde, dans
Florence,  mes premiers essais en posie. Je m'exaltais sur les
nouveaux succs que je pouvais obtenir; enfin j'esprais beaucoup de
moi: n'est-ce pas la premire et la plus noble illusion de la jeunesse?

Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour o je
ne sentirais plus le souffle desschant de la mdiocrit malveillante;
mais quand il fallait prendre la rsolution de partir, de m'chapper
secrtement, je me sentais arrte par l'opinion, qui m'imposait
beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas
la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont
elle faisait partie. Si ma belle-mre avait daign me conduire  Londres
ou  dimbourg, si elle avait song  me marier avec un homme qui et
assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renonc ni 
mon nom ni  mon existence, mme pour retourner dans mon ancienne
patrie. Enfin, quelque dure que ft pour moi la domination de ma
belle-mre, je n'aurais peut-tre jamais eu la force de changer de
situation, sans une multitude de circonstances qui se runirent comme
pour dcider mon esprit incertain.

J'avais prs de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez,
Thrsine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point t
cultiv, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui
donnent tant de grce aux moindres discours de notre peuple. C'tait
avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait 
elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la
cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et
craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils
taient excits par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui
s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination
s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on
aperoit dans un autre une douleur semblable  la sienne. Le mal qu'on
souffre parat alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre.
Ma pauvre Thrsine tomba tout  coup srieusement malade, et,
l'entendant gmir nuit et jour, je me dterminai  lui demander enfin le
sujet de ses chagrins. Quel fut mon tonnement de l'entendre me dire
presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien rflchi que
moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage  des
circonstances locales,  des personnes en particulier; mais la tristesse
de la nature, l'insipidit de la ville o nous demeurions, la froideur
de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans
pouvoir s'en rendre raison, et s'criait sans cesse: O mon pays! ne
vous reverrai-je donc jamais? Et puis elle ajoutait cependant qu'elle
ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me dchirait le
coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour
moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue
maternelle.

Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres
impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conserv le
caractre et les gots italiens dans leur vivacit naturelle, et je lui
promis qu'elle reverrait l'Italie. Avec vous? rpondit-elle. Je gardai
le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne
s'loignerait jamais de moi; mais elle paraissait prte  mourir  mes
yeux en prononant ces paroles. Enfin il m'chappa de lui dire que j'y
retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer,
devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la
confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia
avec quelques ngociants de la ville, et m'annonait exactement quand un
vaisseau partait du port voisin pour Gnes ou Livourne: je l'coutais,
et je ne rpondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux
se remplissaient de larmes. Ma sant souffrait tous les jours davantage
du climat et de mes peines intrieures; mon esprit a besoin de mouvement
et de gaiet; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a
trop de lutte en moi contre elle; il faut lui cder pour n'en pas
mourir.

Je revenais donc frquemment  l'ide qui m'occupait depuis la mort de
mon pre; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et
que je soignais depuis six comme sa seconde mre: un jour, je pensai
que, si je partais ainsi secrtement, je ferais un tel tort  ma
rputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me
fit renoncer pour un temps  mes projets. Cependant, un soir que j'tais
plus affecte que jamais des chagrins que j'prouvais, et dans mes
rapports avec ma belle-mre, et dans mes rapports avec la socit, je me
trouvai seule  souper avec lady Edgermond; et, aprs une heure de
silence, il me prit tout  coup un tel ennui de son imperturbable
froideur, que je commenai la conversation en me plaignant de la vie que
je menais: plus, d'abord, pour la forcer  parler que pour l'amener 
aucun rsultat qui pt me concerner; mais, en m'animant, je supposai
tout  coup la possibilit, dans une situation semblable  la mienne, de
quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mre n'en fut pas trouble;
et, avec un sang-froid et une scheresse que je n'oublierai de ma vie,
elle me dit: Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune
de votre mre et celle que votre pre vous a laisse sont  vous. Vous
tes donc la matresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si
vous prenez un parti qui vous dshonore dans l'opinion, vous devez 
votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte. Je
me levai,  ces paroles, avec imptuosit, et je sortis sans rpondre.

Cette duret ddaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour
un moment, un dsir de vengeance tout  fait tranger  mon caractre
s'empara de moi. Ces mouvements se calmrent; mais la conviction que
personne ne s'intressait  mon bonheur rompit les liens qui
m'attachaient encore  la maison o j'avais vu mon pre. Certainement
lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle
l'indiffrence qu'elle me tmoignait; j'tais touche de sa tendresse
pour sa fille; je croyais l'avoir intresse par les soins que je
donnais  cette enfant, et peut-tre, au contraire, ces soins mmes
avaient-ils excit sa jalousie; car plus elle s'tait impos de
sacrifices sur tous les points, plus elle tait passionne dans la seule
affection qu'elle se ft permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain
de vif et d'ardent, matris par sa raison sous tous les autres
rapports, se retrouvait dans son caractre quand il s'agissait de sa
fille.

Au milieu du ressentiment qu'avait excit dans mon coeur mon entretien
avec lady Edgermond, Thrsine vint me dire, avec une motion extrme,
qu'un btiment, arriv de Livourne mme, tait entr dans le port, dont
nous n'tions loignes que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce
btiment des ngociants qu'elle connaissait, et qui taient les plus
honntes gens du monde. Ils sont tous Italiens, me dit-elle en
pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent,
et vont directement en Italie; et si madame tait dcide...--Retournez
avec eux, ma bonne Thrsine, lui rpondis-je.--Non, madame,
s'cria-t-elle; j'aime mieux mourir ici! Et elle sortit de ma chambre,
o je restai, rflchissant  mes devoirs envers ma belle-mre. Il me
paraissait clair qu'elle dsirait ne plus m'avoir auprs d'elle: mon
influence sur Lucile lui dplaisait; elle craignait que la rputation
que j'avais autour de moi d'tre une personne extraordinaire ne nuist
un jour  l'tablissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret
de son coeur en m'indiquant le dsir que je me fisse passer pour morte;
et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant rvolte, me parut,  la
rflexion, assez raisonnable.

Oui, sans doute, m'criai-je, passons pour morte dans ces lieux, o mon
existence n'est qu'un sommeil agit. Je revivrai avec la nature, avec le
soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon
nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma
place dans ce sjour sans vie. Ces lans de mon me vers la libert ne
me donnrent point encore cependant la force d'une rsolution dcisive.
Il y a des moments o l'on se croit la puissance de ce qu'on dsire, et
d'autres o l'ordre habituel des choses parat devoir l'emporter sur
tous les sentiments de l'me. J'tais dans cette indcision, qui pouvait
durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait  prendre
un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma
belle-mre, j'entendis, vers le soir, sous mes fentres, des chanteurs
italiens qui taient venus sur le btiment de Livourne, et que Thrsine
avait attirs pour me causer une agrable surprise. Je ne puis exprimer
l'motion que je ressentis; un dluge de pleurs couvrit mon visage, tous
mes souvenirs se ranimrent: rien ne retrace le pass comme la musique;
elle fait plus que le retracer; il apparat, quand elle l'voque,
semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revtu d'un voile
mystrieux et mlancolique. Les musiciens chantrent ces dlicieuses
paroles de Monti, qu'il a composes dans son exil:

    _Bella Italia, amate sponde,
    Pur vi torno  riveder.
    Trema in petto e si confonde
    L'alma oppressa dal piacer[15]._
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

  [15] Belle Italie! bords chris! je vais donc vous revoir encore; mon
    me tremble et succombe  l'excs de ce plaisir.

J'tais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que
l'amour fait prouver, dsir, enthousiasme, regrets; je n'tais plus
matresse de moi-mme, toute mon me tait entrane vers ma patrie:
j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque
battement de mon coeur tait un appel  mon beau sjour,  ma riante
contre! Si la vie tait offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne
soulveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je
n'en prouvais pour carter de moi tous mes linceuls et reprendre
possession de mon imagination, de mon gnie, de la nature! Au moment de
cette exaltation cause par la musique, j'tais loin encore de prendre
aucun parti, car mes sentiments taient trop confus pour en tirer aucune
ide fixe, lorsque ma belle-mre entra, et me pria de faire cesser ces
chants, parce qu'il tait scandaleux d'entendre de la musique le
dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y
avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mre
ne m'couta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les
convenances du pays o l'on vivait, elle s'approcha de la fentre, et
commanda  ses gens d'loigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent,
et me rptaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perait
le coeur.

La mesure de mes impressions tait comble. Le vaisseau devait
s'loigner le lendemain; Thrsine,  tout hasard, et sans m'en avertir,
avait tout prpar pour mon dpart. Lucile tait depuis huit jours chez
une parente de sa mre. Les cendres de mon pre ne reposaient pas dans
la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonn que son
tombeau ft lev dans la terre qu'il avait en cosse. Enfin je partis
sans en prvenir ma belle-mre, et lui laissant une lettre qui lui
apprenait ma rsolution. Je partis dans un de ces moments o l'on se
livre  la destine, o tout parat meilleur que la servitude, le dgot
et l'insipidit; o la jeunesse inconsidre se fie  l'avenir, et le
voit dans les cieux comme une toile brillante qui lui promet un heureux
sort.


CHAPITRE IV

Des penses plus inquites s'emparrent de moi quand je perdis de vue
les ctes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laiss d'attachement
vif, je fus bientt console, en arrivant  Livourne, par tout le charme
de l'Italie. Je ne dis  personne mon vritable nom, comme je l'avais
promis  ma belle-mre; je pris seulement celui de Corinne, que
l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et pote, m'avait fait
aimer. Ma figure, en se dveloppant, avait tellement chang, que j'tais
sre de n'tre pas reconnue; j'avais vcu assez solitaire  Florence, et
je devais compter sur ce qui m'est arriv, c'est que personne  Rome n'a
su qui j'tais. Ma belle-mre me manda qu'elle avait rpandu le bruit
que les mdecins m'avaient ordonn le voyage du Midi pour rtablir ma
sant, et que j'tais morte dans la traverse. Sa lettre ne contenait
d'ailleurs aucune rflexion. Elle me fit passer avec une trs-grande
exactitude toute ma fortune, qui est assez considrable; mais elle ne
m'a plus crit. Cinq ans se sont couls depuis ce moment jusqu' celui
o je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai got assez de bonheur.
Je suis venue m'tablir  Rome; ma rputation s'est accrue; les
beaux-arts et la littrature m'ont encore donn plus de jouissances
solitaires qu'ils ne m'ont valu de succs, et je n'ai pas connu, jusqu'
vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination
colorait et dcolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives
peines; je n'avais point encore t saisie par une affection qui pt me
dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchanaient point toutes
les facults de mon me; je concevais, mme en aimant, plus de qualits
et plus de charmes que je n'en ai rencontr; enfin, je restais
suprieure  mes propres impressions, au lieu d'tre entirement
subjugue par elles.

N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion
pour moi n'a que trop clat, ont occup successivement ma vie avant de
vous connatre: il faudrait faire violence  ma conviction intime pour
me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intresser, et j'en
prouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce
que vous avez appris dj par mes amis: c'est que mon existence
indpendante me plaisait tellement, qu'aprs de longues irrsolutions et
de pnibles scnes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer
m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me rsoudre  rendre
irrvocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'pousant,
m'emmener dans son pays, o son rang et sa fortune le fixaient. Un
prince italien m'offrait  Rome mme l'existence la plus brillante. Le
premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je
m'aperus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit.
Quand nous tions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine
pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui
manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis
tre, de peur de le mettre mal  l'aise; je prvis que son sentiment
pour moi diminuerait ncessairement le jour o je cesserais de le
mnager, et nanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme
pour ceux que l'on mnage. Les gards d'une femme pour une infriorit
quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui
plus de piti que d'amour; et le genre de calcul et de rflexion que ces
gards demandent fltrit la nature cleste d'un sentiment involontaire.
Le prince italien tait plein de grce et de fcondit dans l'esprit. Il
voulait s'tablir  Rome, partageait tous mes gots, aimait mon genre de
vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait
d'nergie dans l'me, et que dans les circonstances difficiles de la vie
ce serait moi qui me verrais oblige de le soutenir et de le fortifier;
alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et
rien ne les refroidit comme la ncessit d'en donner. Je fus donc deux
fois dtrompe de mes sentiments, non par des malheurs ni par des
fautes, mais par l'esprit observateur qui me dcouvrit ce que
l'imagination m'avait cach.

Je me crus destine  ne jamais aimer de toute la puissance de mon me;
quelquefois cette ide m'tait pnible, plus souvent je m'applaudissais
d'tre libre; mais je craignais en moi cette facult de souffrir; cette
nature passionne qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais
toujours, en songeant qu'il tait difficile de captiver mon jugement, et
je ne croyais pas que personne pt jamais rpondre  l'ide que j'avais
du caractre et de l'esprit d'un homme; j'esprais toujours chapper au
pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques dfauts dans
l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des
dfauts qui peuvent accrotre l'amour mme par l'inquitude qu'ils lui
causent. Oswald, la mlancolie, l'incertitude, qui vous dcouragent de
tout, la svrit de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir
mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas
heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.

Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre
abandonne, mon changement de nom, l'inconstance de mon coeur, je n'ai
rien dissimul. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent
gare; mais si la socit n'enchanait pas les femmes par des liens de
tout genre dont les hommes sont dgags, qu'y aurait-il dans ma vie qui
pt empcher de m'aimer? Ai-je jamais tromp? ai-je jamais fait de mal?
mon me a-t-elle jamais t fltrie par de vulgaires intrts?
Sincrit, bont, fiert, Dieu demandera-t-il davantage  l'orpheline
qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui
rencontrent,  leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent
aimer toujours! Mais le mrit-je moins, pour l'avoir connu trop tard?

Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise:
si je pouvais passer ma vie prs de vous sans vous pouser, il me semble
que, malgr la perte d'un grand bonheur et d'une gloire  mes yeux la
premire de toutes, je ne voudrais pas m'unir  vous. Peut-tre ce
mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-tre un jour
regretterez-vous cette belle Lucile, ma soeur, que votre pre vous a
destine. Elle est plus jeune que moi de douze annes; son nom est sans
tache, comme la premire fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre,
faire revivre le mien, qui a dj pass sous l'empire de la mort. Lucile
a, je le sais, une me douce et pure; si j'en juge par son enfance, il
se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald,
vous tes libre; quand vous le dsirerez, votre anneau vous sera rendu.

Peut-tre voulez-vous savoir, avant que de vous dcider, ce que je
souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'lve quelquefois des
mouvements tumultueux dans mon me, qui sont plus forts que ma raison,
et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient
l'existence tout  fait insupportable. Il est galement vrai que j'ai
beaucoup de facults de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une
fivre de penses qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intresse 
tout; je parle avec plaisir; je jouis avec dlices de l'esprit des
autres, de l'intrt qu'ils me tmoignent, des merveilles de la nature,
des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frapps de mort. Mais
serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est 
vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-mme; je
ne suis pas responsable de ce que je puis prouver; c'est  celui qui
enfonce le poignard  savoir si la blessure qu'il fait est mortelle.
Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.

Mon bonheur dpend en entier du sentiment que vous m'avez montr depuis
six mois. Je dfierais toute la puissance de votre volont et de votre
dlicatesse de me tromper sur la plus lgre altration dans ce
sentiment. loignez de vous,  cet gard, toute ide de devoir; je ne
connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinit seule peut
faire renatre une fleur quand le vent l'a fltrie. Un accent, un regard
de vous suffiraient pour m'apprendre que votre coeur n'est plus le mme,
et je dtesterais tout ce que vous pourriez m'offrir  la place de votre
amour, de ce rayon divin, ma cleste aurole. Soyez donc libre
maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez
mon poux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma
mort des liens indissolubles qui vous attacheraient  moi.

Ds que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience
me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le
malheur est rapide, et le coeur, tout faible qu'il est, ne doit pas se
mprendre aux signes funestes d'une destine irrprochable. Adieu.




LIVRE QUINZIME

ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE


CHAPITRE PREMIER

C'tait avec une motion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de
Corinne. Un mlange confus de diverses peines l'agitait: tantt il tait
bless du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se
disait avec dsespoir que jamais une telle femme ne pourrait tre
heureuse dans la vie domestique; tantt il la plaignait de ce qu'elle
avait souffert, et ne pouvait s'empcher d'aimer et d'admirer la
franchise et la simplicit de son rcit. Il se sentait jaloux aussi des
affections qu'elle avait prouves avant de le connatre; et plus il
voulait se cacher  lui-mme cette jalousie, plus il en tait tourment:
enfin, surtout, la part qu'avait son pre dans son histoire l'affligeait
amrement, et l'angoisse de son me tait telle, qu'il ne savait plus ce
qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit prcipitamment  midi, par
un soleil brlant:  cette heure il n'y a personne dans les rues de
Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les tres vivants  l'ombre.
Il s'en alla du ct de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et
les rayons ardents qui tombaient sur sa tte excitaient tout  la fois
et troublaient ses penses.

Corinne cependant, aprs quelques heures d'attente, ne put rsister au
besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant
point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle
vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait crit; et, ne
doutant pas que ce ft aprs l'avoir lu qu'il s'en tait all, elle
s'imagina qu'il tait parti tout  fait et qu'elle ne le reverrait plus.
Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre,
et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre  grands pas,
et puis s'arrtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui
pourrait annoncer le retour. Enfin, ne rsistant plus  son anxit,
elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil,
et de quel ct il avait port ses pas. Le matre de l'auberge rpondit
que lord Nelvil tait all du ct de Portici, mais que srement, ajouta
l'hte, il n'avait pas t loin, car dans ce moment un coup de soleil
serait trs-dangereux. Cette crainte se mlant  toutes les autres, bien
que Corinne n'et rien sur la tte qui pt la garantir de l'ardeur du
jour, elle se mit  marcher au hasard dans la rue. Les larges pavs
blancs de Naples, ces pavs de lave, placs l comme pour multiplier
l'effet de la chaleur et de la lumire, brlaient ses pieds, et
l'blouissaient par le reflet des rayons du soleil.

Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu' Portici, mais elle avanait
toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble
prcipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: 
cette heure, les animaux eux-mmes se tiennent cachs, ils redoutent la
nature.

Une poussire horrible remplit l'air ds que le moindre souffle de vent
ou le char le plus lger traverse la route: les prairies, couvertes de
cette poussire, ne rappellent plus, par leur couleur, la vgtation ni
la vie. De moment en moment, Corinne se sentait prs de tomber, elle ne
rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'garait dans ce
dsert enflamm; elle n'avait plus que quelques pas  faire pour arriver
au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouv de
l'ombre et de l'eau pour se rafrachir. Mais les forces lui manquaient;
elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un
vertige la lui cachait et lui faisait apparatre mille lumires, plus
vives encore que celles mme du jour; et tout  coup succdait  ces
lumires un nuage qui l'environnait d'une obscurit sans fracheur. Une
soif ardente la dvorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique crature
humaine qui pt braver en ce moment la puissance du climat, et elle le
pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule
sur le chemin,  cette heure, une femme si remarquable et par sa beaut
et par l'lgance de ses vtements, ne douta pas qu'elle ne ft folle,
et s'loigna d'elle avec terreur.

Heureusement Oswald revenait sur ses pas  cet instant, et quelques
accents de Corinne frapprent de loin son oreille; hors de lui-mme, il
courut vers elle, et la reut dans ses bras comme elle tombait sans
connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici,
et la rappela  la vie par ses soins et sa tendresse.

Ds qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore gare: Vous m'aviez
promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paratre
 prsent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la
mprisez-vous?--Corinne, rpondit Oswald, jamais l'ide de vous quitter
ne s'est approche de mon coeur; je voulais seulement rflchir sur
notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.--Eh bien,
dit alors Corinne en essayant de paratre calme, vous en avez eu le
temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coter la vie: vous
en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez rsolu.
Oswald, effray du son de voix de Corinne, qui trahissait son motion
intrieure, se mit  genoux devant elle, et lui dit: Corinne, le coeur
de ton ami n'est point chang; qu'ai-je donc appris qui pt me
dsenchanter de toi? Mais, coute. Et comme elle tremblait toujours
plus fortement, il reprit avec instance: coute sans terreur celui qui
ne peut vivre et te savoir malheureuse.--Ah! s'cria Corinne, c'est de
mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit dj plus du vtre. Je ne
repousse pas votre piti: dans ce moment j'en ai besoin; mais
pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille
vivre?--Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit
Oswald; je reviendrai...--Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous
voulez donc partir? Qu'est-il arriv, qu'y a-t-il de chang depuis hier?
Malheureuse que je suis!--Chre amie, que ton coeur ne se trouble pas
ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te rvler ce que
j'prouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut,
dit-il en faisant effort sur lui-mme pour s'expliquer, il faut pourtant
que je connaisse les raisons que mon pre peut avoir eues pour
s'opposer, il y a sept ans,  notre union: il ne m'en a jamais parl,
j'ignore tout  cet gard; mais son ami le plus intime, qui vit encore
en Angleterre, saura quels taient ses motifs. Si, comme je le crois,
ils ne tiennent qu' des circonstances peu importantes, je les compterai
pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitt le pays de ton pre et le
mien, une si noble patrie; j'esprerai que l'amour t'y rattachera, et
que tu prfreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et
naturelles,  l'clat mme de ton gnie; j'esprerai tout, je ferai
tout. Mais si mon pre s'tait prononc contre toi, Corinne, je ne
serais l'poux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais tre le
tien.

Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front
d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi tait tel, que
Corinne, ne pensant qu' l'tat o elle le voyait, fut quelque temps
sans lui rpondre; et, prenant sa main, elle lui dit: Quoi! vous
partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi! Oswald se tut. Cruel!
s'cria Corinne avec dsespoir, vous ne rpondez rien, vous ne combattez
pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hlas! tout en le disant,
je ne le croyais pas encore.--J'ai retrouv, grce  vos soins, rpondit
Oswald, la vie que j'tais prs de perdre; cette vie appartient  mon
pays pendant la guerre. Si je puis m'unir  vous, nous ne nous
quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en
Angleterre. Si cette destine trop heureuse m'tait interdite, je
reviendrais,  la paix, en Italie; je resterais longtemps auprs de
vous, et je ne changerais rien  votre sort qu'en vous donnant un fidle
ami de plus.--Ah! vous ne changeriez rien  mon sort, dit Corinne, quand
vous tes devenu mon seul intrt au monde, quand j'ai got de cette
coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins,
dites-moi, ce dpart, quand aura-t-il lieu? combien de jours me
reste-t-il?--Chre amie, dit Oswald en la serrant contre son coeur, je
jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-tre mme
alors...--Trois mois! s'cria Corinne; je vivrai donc encore tout ce
temps: c'est beaucoup, je n'en esprais pas tant. Allons, je me sens
mieux; c'est un avenir que trois mois,--dit-elle avec un mlange de
tristesse et de joie qui toucha profondment Oswald. Tous deux alors
montrent en silence dans la voiture qui les conduisit  Naples.


CHAPITRE II

En arrivant, ils trouvrent le prince Castel-Forte, qui les attendait 
l'auberge. Le bruit s'tait rpandu que lord Nelvil avait pous
Corinne; et quoique cette nouvelle ft une grande peine  ce prince, il
tait venu pour s'assurer par lui-mme si cela tait vrai, et pour se
rattacher de quelque manire encore  la socit de son amie, lors mme
qu'elle serait pour jamais lie  un autre. La mlancolie de Corinne,
l'tat d'abattement dans lequel, pour la premire fois, il la voyait,
lui causrent une vive inquitude; mais il n'osa point l'interroger,
parce qu'elle semblait fuir toute conversation  ce sujet. Il est des
situations de l'me o l'on redoute de se confier  personne; il
suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper 
nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et
l'illusion dans les sentiments passionns, de quelque genre qu'ils
soient, a cela de particulier qu'on se mnage soi-mme comme on
mnagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'clairant, et que,
sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de
sa propre piti.

Le lendemain, Corinne, qui tait la personne du monde la plus naturelle,
et ne cherchait point  faire effet par sa douleur, essaya de paratre
gaie, de se ranimer encore, et pensa mme que le meilleur moyen pour
retenir Oswald tait de se montrer aimable comme autrefois; elle
commenait donc avec vivacit un sujet d'entretien intressant, puis
tout  coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient
sans objet. Elle, qui possdait au plus haut degr la facilit de la
parole, hsitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait
d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle
voulait dire. Alors elle riait d'elle-mme; mais,  travers ce rire, ses
yeux se remplissaient de larmes. Oswald tait au dsespoir de la peine
qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en
vitait avec soin les occasions.

Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour
lui parler. Je me regrette, voil tout. J'avais quelque orgueil de mon
talent; j'aimais le succs, la gloire; les suffrages mme des
indiffrents taient l'objet de mon ambition: mais  prsent je ne me
soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a dtache de ces vains
plaisirs, c'est un profond dcouragement. Je ne vous en accuse pas; il
vient de moi, peut-tre en triompherai-je: il se passe tant de choses au
fond de l'me que nous ne pouvons ni prvoir ni diriger! Mais je vous
rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi
piti de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas  tous
les deux? Hlas! il peut s'adresser  tout ce qui respire, sans
commettre beaucoup d'erreurs.

Oswald n'tait pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait
vivement, mais son histoire l'avait bless dans sa manire de penser et
dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son pre avait
tout prvu, tout jug d'avance pour lui, et que c'tait mpriser ses
avertissements que de prendre Corinne pour pouse: cependant il ne
pouvait y renoncer, et se trouvait replong dans les incertitudes dont
il esprait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son
ct, n'avait pas souhait le lien du mariage avec Oswald; et si elle
s'tait crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu
besoin de rien de plus pour tre heureuse; mais elle le connaissait
assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie
domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'pouser, ce ne pouvait
jamais tre qu'en l'aimant moins. Le dpart d'Oswald pour l'Angleterre
lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les
opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il
formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait
point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'ide de la quitter une
seconde fois ne lui devnt odieuse. Enfin elle sentait que tout son
pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence?
qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts
l'on est cern par la force et la ralit d'un ordre social d'autant
plus dominateur qu'il est fond sur des ides nobles et pures?

Corinne, tourmente par ces rflexions, aurait souhait d'exercer
quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tchait de
s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient
toujours intresse, la littrature et les beaux-arts; mais lorsque
Oswald entrait dans la chambre, la dignit de son maintien, un regard
mlancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire:
_Pourquoi voulez-vous renoncer  moi?_ dtruisait tous ses projets.
Vingt fois Corinne voulut dire  lord Nelvil que son irrsolution
l'offensait, et qu'elle tait dcide  s'loigner de lui; mais elle le
voyait tantt appuyer sa tte sur sa main comme un homme accabl par des
sentiments douloureux, tantt respirer avec effort, ou rver sur les
bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons
harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la
magie n'tait connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts.
L'accent, la physionomie, une certaine grce dans chaque geste, rvle 
l'amour les secrets les plus intimes de l'me; et peut-tre est-il vrai
qu'un caractre froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne
pouvait tre pntr que par celle qui l'aimait: l'indiffrence, ne
devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le
silence de la rflexion, essayait ce qui lui avait russi autrefois
quand elle croyait aimer: elle appelait  son secours son esprit
d'observation, qui dcouvrait avec sagacit les moindres faiblesses;
elle tchait d'exciter son imagination  lui reprsenter Oswald sous des
traits moins sduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne ft noble,
touchant et simple; et comment dfaire  ses propres yeux le charme d'un
caractre et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que
l'affectation qui puisse donner lieu  ces rveils subits du coeur
tonn d'avoir aim.

Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulire
et toute-puissante: leurs gots n'taient point les mmes, leurs
opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur me, nanmoins,
il y avait des mystres semblables, des motions puises  la mme
source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrte qui supposait une
mme nature, bien que toutes les circonstances extrieures l'eussent
modifie diffremment. Corinne s'aperut donc, et ce fut avec effroi,
qu'elle avait encore augment son sentiment pour Oswald en l'observant
de nouveau, en le jugeant en dtail, en luttant vivement contre
l'impression qu'il lui faisait.

Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir  Rome ensemble; et lord
Nelvil sentit qu'elle voulait viter ainsi d'tre seule avec lui; il en
eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce
qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait  son bonheur, et cette
pense le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refust
le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit
pas. Leur situation n'tait plus simple comme autrefois; il n'y avait
pas encore entre eux de la dissimulation, et nanmoins Corinne proposait
ce qu'elle et souhait qu'Oswald refust, et le trouble s'tait mis
dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donn chaque jour
un bonheur presque sans mlange.

En retournant par Capoue et par Gate, en revoyant ces mmes lieux
qu'elle avait traverss peu de temps auparavant avec tant de dlices,
Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui
maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa
tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression
riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivrent 
Terracine le soir, par une fracheur dlicieuse, et la mme mer brisait
ses flots contre le mme rocher. Corinne disparut aprs le souper;
Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme
celui de Corinne, le guida vers l'endroit o ils s'taient reposs en
allant  Naples. Il aperut de loin Corinne,  genoux devant le rocher
sur lequel ils s'taient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle
tait couverte d'un nuage, comme il y a deux mois,  la mme heure.
Corinne,  l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce
nuage: Avais-je raison de croire aux prsages? Mais n'est-il pas vrai
qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir,
et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.

N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce mme nuage ne passera pas sur
la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'cria lord Nelvil, ai-je
mrit que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez
facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me
verrez tomber sans vie  vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous
tes une personne indpendante de l'opinion par votre manire de penser;
vous vivez dans un pays o cette opinion n'est jamais svre, et, quand
elle le serait, votre gnie vous fait rgner sur elle. Je veux, quoi
qu'il arrive, passer mes jours prs de vous; je le veux: d'o vient donc
votre douleur? Si je ne pouvais tre votre poux sans offenser un
souvenir qui rgne  l'gal de vous sur mon me, ne m'aimeriez-vous donc
pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dvouement
de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne
nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus,
mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacr?...--Je vous le rendrai,
reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai,
continua-t-elle, quand vous dsirerez de le reprendre; et si vous
cessiez de m'aimer, cet anneau mme m'en instruira. Une ancienne
croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidle que l'homme,
et qu'il se ternit quand celui qui l'a donn nous trahit?--Corinne, dit
Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'gare, vous ne me
connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'cria Corinne; mais dans les
passions profondes, le coeur est tout  coup dou d'un instinct
miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette
palpitation douloureuse qui soulve mon sein? Ah! mon ami, je ne la
redouterais pas si elle ne m'annonait que la mort.

En achevant ces mots, Corinne s'loigna prcipitamment; elle craignait
de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans
la douleur, et cherchait  briser les impressions de tristesse; mais
elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait
repousses. Le lendemain, quand ils traversrent les marais Pontins, les
soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la premire
fois; elle les reut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait
dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous
pas mourir?_


CHAPITRE III

Combien Rome semble dserte en revenant de Naples! On entre par la porte
Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit
de Naples, sa population, la vivacit de ses habitants, accoutument  un
certain degr de mouvement, qui d'abord fait paratre Rome
singulirement triste; l'on s'y plat de nouveau aprs quelque temps de
sjour: mais, quand on s'est habitu  une vie de distraction, on
prouve toujours une sensation mlancolique en rentrant en soi-mme,
dt-on s'y trouver bien. D'ailleurs le sjour de Rome, dans la saison de
l'anne o l'on tait alors,  la fin de juillet, est trs-dangereux. Le
mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion
s'tend souvent sur la ville entire. Cette anne, particulirement, les
inquitudes taient encore plus grandes qu' l'ordinaire, et tous les
visages portaient l'empreinte d'une terreur secrte.

En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui
demanda la permission de bnir sa maison pour la prserver de la
contagion; Corinne y consentit, et le prtre parcourut toutes les
chambres en y jetant de l'eau bnite, et en prononant des prires
latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette crmonie; Corinne en
tait attendrie. Je trouve un charme indfinissable, lui dit-elle, dans
tout ce qui est religieux, je dirais mme superstitieux, quand il n'y a
rien d'hostile ni d'intolrant dans cette superstition: le secours divin
est si ncessaire lorsque les penses et les sentiments sortent du
cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingus surtout que
je conois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce
besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut tre
satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prire en
association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit
offerte.--Vous avez raison, dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour
les pauvres au prtre vieux et timide, qui s'en alla en les bnissant
tous les deux.

Ds que les amis de Corinne la surent arrive, ils se htrent d'aller
chez elle. Aucun ne s'tonna qu'elle revnt sans tre la femme de lord
Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir
empch cette union: le plaisir de la revoir tait si grand, qu'il
effaait toute autre ide. Corinne s'efforait de se montrer la mme,
mais elle ne pouvait y russir; elle allait contempler les
chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et
il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle prouvait. Elle se
promenait tantt  la villa Borghse, tantt prs du tombeau de Ccilia
Mtella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui
faisait mal; elle ne gotait plus cette douce rverie qui, en faisant
sentir l'instabilit de toutes les jouissances, leur donne un caractre
encore plus touchant. Une pense fixe et douloureuse l'occupait; la
nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une
inquitude positive nous domine.

Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une
contrainte tout  fait pnible: ce n'tait pas encore le malheur, car,
dans les profondes motions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur
oppress, et fait sortir de l'orage un clair qui peut tout rvler;
c'tait une gne rciproque, c'taient de vaines tentatives pour
chapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur
inspiraient un peu de mcontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir,
en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un
regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne
vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est ncessaire.
Rien n'est motiv dans l'amour; il semble que ce soit une puissance
divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur
elle.

Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se
dveloppa tout  coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses
amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, prirent avec
elle; la maison voisine de la sienne prouva le mme sort. L'on voyait
passer  chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrrie vtue de
blanc, et le visage voil, qui accompagne les morts  l'glise: on
dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont
placs,  visage dcouvert, sur une espce de brancard; on jette
seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants
s'amusent souvent  jouer avec les mains glaces de celui qui n'est
plus. Ce spectacle, terrible et familier tout  la fois, est accompagn
du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique
sans modulation, o l'accent de l'me humaine ne se fait dj plus
sentir.

Un soir que lord Nelvil et Corinne taient seuls ensemble, et que lord
Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il
apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fentres ces sons lents et
prolongs qui annonaient une crmonie funbre; il couta quelque temps
en silence, puis il dit  Corinne: Peut-tre demain serai-je atteint
aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de dfense; et
vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles  votre
ami un jour qui pouvait tre le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous
menace de prs tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la
nature? faut-il encore nous dchirer le coeur mutuellement? A
l'instant, Corinne fut frappe par l'ide du danger que courait Oswald
au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y
refusa de la manire la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller
ensemble  Venise; il y consentit avec bonheur; car c'tait pour Corinne
qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles
forces.

Leur dpart fut fix au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord
Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses
amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui crivit qu'une affaire
indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle
irait le rejoindre dans quinze jours  Venise; elle le priait de passer
par Ancne, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui
semblait importante; le style de la lettre tait d'ailleurs sensible et
calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouv le langage de
Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc  ce que cette lettre
contenait, et se disposait  partir, lorsqu'il lui vint le dsir de voir
encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve
ferme, frappe  la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que
tous les gens de sa matresse sont partis avec elle, et ne rpond pas un
mot de plus  toutes ses questions. Il passe chez le prince
Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'tonnait extrmement
qu'elle ft partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquitude
s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller  Tivoli, pour voir
l'homme d'affaires de Corinne, qui tait tabli l, et devait avoir reu
quelque ordre de sa part.

Il monte  cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de
son agitation, il arrive  la maison de Corinne; toutes les portes en
taient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver
personne, pntre enfin jusqu' celle de Corinne;  travers l'obscurit
qui y rgnait, il la voit tendue sur son lit, et Thrsine seulement 
ct d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle
Corinne  elle-mme; elle l'aperoit, et, se soulevant, elle lui dit:
N'approchez pas, je vous le dfends; je meurs si vous approchez de
moi! Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait
de quelque crime cach qu'elle croyait avoir tout  coup dcouvert; il
s'imagina qu'il en tait ha, mpris; et, tombant  genoux, il exprima
cette crainte avec un dsespoir et un abattement qui suggrrent tout 
coup  Corinne l'ide de profiter de son erreur, et elle lui commanda de
s'loigner d'elle pour jamais, comme s'il et t coupable.

Interdit, offens, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque
Thrsine s'cria: Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne
matresse? Elle a cart tout le monde, et ne voulait pas mme de mes
soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse! A ces mots, qui
clairrent  l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se
jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun
moment de sa vie ne lui avait encore fait prouver. En vain Corinne le
repoussait, en vain elle se livrait  toute son indignation contre
Thrsine. Oswald fit signe imprieusement  Thrsine de s'loigner;
et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes
et de ses caresses: A prsent, s'cria-t-il,  prsent tu ne mourras
pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins,
grce au ciel, je l'ai respir sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit
Corinne,  quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut
pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumire
prisse! non, vous ne le permettrez pas! En achevant ces mots, les
forces de Corinne l'abandonnrent. Pendant huit jours elle fut dans le
plus grand danger. Au milieu de son dlire, elle rptait sans cesse:
_Qu'on loigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache
o je suis!_ Et quand elle revenait  elle, et qu'elle le reconnaissait,
elle lui disait: Oswald! Oswald! vous tes l: dans la mort comme dans
la vie, nous serons donc runis! Et lorsqu'elle le voyait ple, un
effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au
secours de lord Nelvil, les mdecins, qui lui avaient donn la preuve de
dvouement trs-rare de ne point la quitter.

Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brlantes de Corinne;
il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moiti; enfin,
c'tait avec une telle avidit qu'il cherchait  partager le pril de
son amie, qu'elle-mme avait renonc  combattre ce dvouement
passionn; et, laissant tomber sa tte sur le bras de lord Nelvil, elle
se rsignait  sa volont. Deux tres qui s'aiment assez pour sentir
qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver 
cette noble et touchante intimit qui met tout en commun, mme la mort?
Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien
soigne. Corinne en gurit; mais un autre mal pntra plus avant que
jamais dans son coeur. La gnrosit, l'amour, que son ami lui avait
tmoigns, redoublrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour
lui.


CHAPITRE IV

Il fut donc convenu que, pour s'loigner de l'air funeste de Rome,
Corinne et lord Nelvil iraient  Venise ensemble. Ils taient retombs
dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se
parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et
Corinne vitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de
conversation qui troublait la dlicieuse paix de leurs rapports mutuels.
Un jour pass avec lui tait une telle jouissance, il avait l'air de
goter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses
mouvements, il tudiait ses moindres dsirs avec un intrt si constant
et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pt exister autrement, et
qu'il donnt tant de bonheur sans tre lui-mme heureux. Corinne puisait
sa scurit dans la flicit mme qu'elle gotait. On finit par croire,
aprs quelques mois d'un tel tat, qu'il est insparable de l'existence,
et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'tait donc
calme de nouveau, et de nouveau son imprvoyance tait venue  son
secours.

Cependant,  la veille de quitter Rome, elle prouvait un grand
sentiment de mlancolie. Cette fois elle craignait et dsirait que ce
ft pour toujours. La nuit qui prcdait le jour fix pour son dpart,
comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fentres une
troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune
en chantant. Elle ne put rsister au dsir de les suivre, et de
parcourir ainsi encore une fois sa ville chrie; elle s'habilla, se fit
suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile
pour n'tre pas reconnue, rejoignit,  quelques pas de distance, cette
troupe, qui s'tait arrte sur le pont Saint-Ange, en face du mausole
d'Adrien. On et dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanit
des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande
ombre d'Adrien, tonne de ne plus trouver sur la terre d'autres traces
de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en
chantant pendant le silence de la nuit,  cette heure o les heureux
dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre
pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours
entrane par cet irrsistible charme de la mlodie, qui ne permet de
sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.

Les musiciens s'arrtrent devant la colonne Antonine et devant la
colonne Trajane; ils salurent ensuite l'oblisque de
Saint-Jean-de-Latran, et chantrent en prsence de chacun de ces
difices: le langage idal de la musique s'accordait dignement avec
l'expression idale des monuments; l'enthousiasme rgnait seul dans la
ville pendant le sommeil de tous les intrts vulgaires. Enfin la troupe
des chanteurs s'loigna, et laissa Corinne seule auprs du Colise. Elle
voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu  Rome antique. Ce
n'est pas connatre l'impression du Colise que de ne l'avoir vu que de
jour; il y a dans le soleil d'Italie un clat qui donne  tout un air de
fte; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois,  travers les
ouvertures de l'amphithtre, qui semble s'lever jusqu'aux nues, une
partie de la vote du ciel parat comme un rideau d'un bleu sombre plac
derrire l'difice. Les plantes qui s'attachent aux murs dgrads, et
croissent dans les lieux solitaires, se revtent des couleurs de la
nuit; l'me frissonne et s'attendrit tout  la fois en se trouvant seule
avec la nature.

L'un des cts de l'difice est beaucoup plus dgrad que l'autre; ainsi
deux contemporains luttent ingalement contre le temps: il abat le plus
faible, l'autre rsiste encore, et tombe bientt aprs. Lieux
solennels, s'cria Corinne, o dans ce moment nul tre vivant n'existe
avec moi, o ma voix seule rpond  ma voix! comment les orages des
passions ne sont-ils pas apaiss par ce calme de la nature, qui laisse
si tranquillement passer les gnrations devant elle? L'univers n'a-t-il
pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles l
seulement pour se rflchir dans notre me? Oswald! Oswald! pourquoi
donc vous aimer avec tant d'idoltrie? pourquoi s'abandonner  ces
sentiments d'un jour, en comparaison des esprances infinies qui nous
unissent  la Divinit? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois,
qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de rflchir,
faites-moi donc trouver dans la pense un asile contre les tourments du
coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer
de mon souvenir, n'est-il pas un tre passager comme moi! Mais il y a
l, parmi ces toiles, un amour ternel qui peut seul suffire 
l'immensit de nos voeux. Corinne resta longtemps plonge dans ses
rveries; enfin elle s'achemina  sa demeure,  pas lents.

Mais, avant de rentrer, elle voulut aller  Saint-Pierre pour y attendre
le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur  la
ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa premire pense fut
de se reprsenter cet difice comme il serait quand,  son tour, il
deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des sicles  venir. Elle
s'imagina ces colonnes,  prsent debout,  demi couches sur la terre,
ce portique bris, cette vote dcouverte; mais alors mme l'oblisque
des gyptiens devait encore rgner sur les ruines nouvelles: ce peuple a
travaill pour l'ternit terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet
de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jete dans la campagne inculte
comme une oasis dans les dserts de la Libye. La dvastation
l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles,
d'oblisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant
Saint-Pierre s'lve encore, donnent  son aspect une beaut toute
merveilleuse. Cette ville possde un charme pour ainsi dire individuel.
On l'aime comme un tre anim; ses difices, ses ruines sont des amis
auxquels on dit adieu.

Corinne adressa ses regrets au Colise, au Panthon, sa chteau
Saint-Ange,  tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvel
les plaisirs de son imagination. Adieu, terre des souvenirs,
s'cria-t-elle; adieu, sjour o la vie ne dpend ni de la socit ni
des vnements, o l'enthousiasme se ranime par les regards et par
l'union intime de l'me avec les objets extrieurs. Je pars, je vais
suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je
prfre  l'indpendante destine qui m'a fait passer des jours si
heureux! Je reviendrai peut-tre ici, mais le coeur bless, l'me
fltrie; et vous-mmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai
tant de fois invoqu dans les contres nbuleuses o je me trouvais
exile, vous ne pourrez plus rien pour moi.

Corinne versa des larmes en prononant ces adieux; mais elle ne pensa
pas un instant  laisser Oswald partir seul. Les rsolutions qui
viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les
juge, on les blme souvent soi-mme avec svrit, sans cependant
hsiter rellement  les prendre. Quand la passion se rend matresse
d'un esprit suprieur, elle spare entirement le raisonnement de
l'action, et, pour garer l'une, elle n'a pas besoin de troubler
l'autre.

Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangs par le
vent, donnaient  sa figure une expression tellement remarquable, qu'au
sortir de l'glise les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'
sa voiture, et lui donnrent les tmoignages les plus vifs de leur
enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les
impressions sont toujours si passionnes, et quelquefois si aimables.

Mais ce n'tait pas tout encore; il fallait que Corinne ft mise 
l'preuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventrent des
ftes pour la retenir encore quelques jours; ils composrent des vers,
pour lui rpter de mille manires qu'elle ne devait pas les quitter; et
quand enfin elle partit, ils l'accompagnrent tous  cheval jusqu'
vingt milles de Rome. Elle tait profondment attendrie; Oswald baissait
les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir  tant de
jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester et t
plus cruel encore. Il se montrait personnel en loignant ainsi Corinne
de Rome, et nanmoins il ne l'tait pas; car la crainte de l'affliger en
partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur mme qu'il
gotait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien
au del de Venise. Il avait crit en cosse  l'un des amis de son pre
pour savoir si son rgiment serait bientt employ activement dans la
guerre, et il attendait sa rponse. Quelquefois il formait le projet
d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitt qu'il
la perdait  jamais de rputation s'il la conduisait avec lui dans ce
pays sans qu'elle ft sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir
l'amertume de la sparation, l'pouser secrtement avant de partir, et
l'instant d'aprs il repoussait cette ide. Y a-t-il des secrets pour
les morts? se disait-il; et que gagnerais-je  faire un mystre d'une
union qui n'est empche que par le culte d'un tombeau? Enfin, il tait
bien malheureux. Son me, qui manquait de force dans tout ce qui tenait
au sentiment, tait cruellement agite par des affections contraires.
Corinne s'en remettait  lui comme une victime rsigne, elle s'exaltait
 travers ses peines par les sacrifices mmes qu'elle lui faisait, et
par la gnreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable
du sort d'un autre, prenait  chaque instant de nouveaux liens sans
acqurir la possibilit de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son
amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par
leurs combats.

Au moment o tous les amis de Corinne prirent cong d'elle, ils
recommandrent avec instance son bonheur  lord Nelvil. Ils le
flicitrent d'tre aim par la femme la plus distingue, et ce fut
encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient
contenir ces flicitations. Corinne le sentit, et abrgea ces
tmoignages d'amiti, tout aimables qu'ils taient. Cependant, quand ses
amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore,
furent disparus  ses yeux, elle dit  lord Nelvil seulement ces mots:
Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous. Oh! comme dans ce moment il
se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son poux! Il fut prs de
le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible dfiance
empche de se livrer  ses premiers mouvements, et tous les partis
irrvocables font trembler, alors mme que le coeur les appelle. Corinne
crut entrevoir ce qui se passait dans l'me d'Oswald; et, par un
sentiment de dlicatesse, elle se hta de diriger l'entretien sur la
contre qu'ils parcouraient ensemble.


CHAPITRE V

Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps tait
superbe dans la plaine; mais quand ils entrrent dans les Apennins, ils
prouvrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent
souvent la temprature du climat, et l'on runit rarement la douceur de
l'air au plaisir caus par l'aspect pittoresque des monts levs. Un
soir que Corinne et lord Nelvil taient tous deux dans leur voiture, il
s'leva soudain un ouragan terrible; une obscurit profonde les
entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contres qu'il faut
les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidit;
ils sentaient l'un et l'autre une douce motion en tant ainsi entrans
ensemble. Ah! s'cria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout
ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts,
s'lancer dans une autre vie, o nous retrouverions mon pre, qui nous
recevrait, qui nous bnirait! Le veux-tu, chre amie? Et il la serrait
contre son coeur avec violence. Corinne n'tait pas moins attendrie, et
lui dit: Fais ce que tu voudras de moi, enchane-moi comme une esclave
 ta destine; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents
qui charmaient la vie de leurs matres? Eh bien, je serai de mme pour
toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dvoue ainsi  ton sort, et tu
ne voudras pas que, condamne par le monde, elle rougisse jamais  tes
yeux.--Je le dois, s'cria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir
ou tout sacrifier: il faut que je sois ton poux, ou que je meure
d'amour  tes pieds, en touffant les transports que tu m'inspires.
Mais, je l'espre, oui, je pourrai m'unir  toi publiquement, me
glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas
perdu dans ton affection par les combats qui me dchirent? Te crois-tu
moins aime? Et en disant cela, son accent tait si passionn, qu'il
rendit un moment  Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur
et le plus doux les animait tous les deux.

Cependant les chevaux s'arrtrent; lord Nelvil descendit le premier; il
sentit le vent froid qui soufflait avec pret, et dont il ne
s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arriv sur les
ctes de l'Angleterre; l'air glac qu'il respirait ne s'accordait plus
avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi,
l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientt dans ses rflexions
douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquite mobilit de son
imagination, ne le devina que trop facilement.

Le lendemain, ils arrivrent  Notre-Dame-de-Lorette, qui est place sur
le haut de la montagne, et d'o l'on dcouvre la mer Adriatique. Pendant
que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se
rendit  l'glise, o l'image de la Vierge est renferme, au milieu du
choeur, dans une petite chapelle carre revtue de bas-reliefs assez
remarquables. Le pav de marbre qui environne ce sanctuaire est creus
par les plerins qui en ont fait le tour  genoux. Corinne fut attendrie
en contemplant ces traces de la prire, et, se jetant  genoux aussi sur
ce mme pav qui avait t press par un si grand nombre de malheureux,
elle implora l'image de la bont, le symbole de la sensibilit cleste.
Oswald trouva Corinne prosterne devant ce temple, et baigne de pleurs.
Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si suprieur
suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperut ce qu'il pensait
par ses regards, et lui dit: Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que
l'on n'ose lever ses voeux jusqu' l'tre suprme? Comment lui confier
toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir
considrer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a
souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vcu; je l'implorais pour vous
avec moins de rougeur; la prire directe m'et sembl trop
imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prire directe,
rpondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des
enfants, c'est leur pre; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai
souvent prouv dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de
calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette
protection miraculeuse que j'espre pour sortir de ma perplexit.--Je
vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au
fond de son me une ide singulire et mystrieuse sur sa propre
destine. Un vnement qu'on a toujours redout, sans qu'il ft
vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute,
quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs
avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai
toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne
pouvoir y vivre sera peut-tre la cause de mon dsespoir; et je sens
qu' cet gard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un
obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conoit sa
vie intrieurement tout autre qu'elle ne parat. On croit confusment 
une puissance surnaturelle qui agit  notre insu, et se cache sous la
forme de circonstances extrieures, tandis qu'elle seule est l'unique
cause de tout. Cher ami, les mes capables de rflexion se plongent sans
cesse dans l'abme d'elles-mmes, et n'en trouvent jamais la fin!
Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'tonnait toujours de
ce qu'elle pouvait tout  la fois prouver des sentiments si passionns,
et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. Non, se
disait-il souvent, non, aucune autre socit sur la terre ne peut
suffire  celui qui gota l'entretien d'une telle femme.

Ils arrivrent de nuit  Ancne, parce que lord Nelvil craignait d'y
tre reconnu. Malgr ses prcautions, il le fut, et le lendemain matin
tous les habitants entourrent la maison o il tait. Corinne fut
veille par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui
retentissaient sous ses fentres; elle tressaillit  ces mots, se leva
prcipitamment, et alla se mler  la foule, pour entendre louer celui
qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec
vhmence, fut enfin oblig de paratre; il croyait que Corinne dormait
encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son
tonnement de la trouver au milieu de la place, dj connue, dj chrie
par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir
d'interprte! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes
les circonstances extraordinaires; et cette imagination tait son
charme, et quelquefois son dfaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du
peuple, et le fit avec tant de grce et de noblesse, que tous les
habitants d'Ancne en taient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant
d'eux: _Vous nous avez sauvs, nous vous devons la vie._ Et quand elle
s'avana pour offrir, en leur nom,  lord Nelvil, la couronne de chne
et de laurier qu'ils avaient tresse pour lui, une motion
indfinissable la saisit; elle se sentit intimide en s'approchant
d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si
enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement,
plia le genou en lui prsentant la couronne. Lord Nelvil,  cette vue,
fut tellement troubl, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette
scne publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il
l'entrana loin de la foule avec lui.

En partant, Corinne, baigne de larmes, remercia tous les bons habitants
d'Ancne, qui les accompagnaient de leurs bndictions, tandis qu'Oswald
se cachait dans le fond de la voiture, et rptait sans cesse: Corinne
 mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me
prosterner! Ai-je mrit cet outrage? Me croyez-vous l'indigne
orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai t saisie
tout  coup par ce sentiment de respect qu'une femme prouve toujours
pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extrieurs sont dirigs vers
nous; mais, dans la vrit, dans la nature, c'est la femme qui rvre
profondment celui qu'elle a choisi pour son dfenseur.--Oui, je le
serai, ton dfenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'cria lord
Nelvil, le ciel m'en est tmoin! tant d'me et tant de gnie ne se
seront pas en vain rfugis  l'abri de mon amour.--Hlas! rpondit
Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse
pourrait m'en rpondre? N'importe, je sens que tu m'aimes  prsent plus
que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit
Oswald.--Oui, je ne rtracte point cette expression, dit Corinne; mais
ne l'expliquons pas, continua-t-elle en faisant signe doucement  lord
Nelvil de se taire.


CHAPITRE VI

Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais
cette mer ne produit point, du ct de la Romagne, l'effet de l'Ocan,
ni mme de la Mditerrane; le chemin borde ses flots, et il y a du
gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se reprsente le
redoutable empire des temptes. A Rimini et  Csne, on quitte la terre
classique des vnements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir
qui s'offre  la pense, c'est le Rubicon travers par Csar, lorsqu'il
rsolut de se rendre matre de Rome. Par un rapprochement singulier, non
loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la rpublique de Saint-Marin,
comme si ce dernier faible vestige de la libert devait subsister  ct
des lieux o la rpublique du monde a t dtruite. Depuis Ancne, on
s'avance par degrs vers une contre qui prsente un aspect tout
diffrent de celui de l'tat ecclsiastique. Le Bolonais, la Lombardie,
les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beaut et
la culture; ce n'est plus cette dvastation potique qui annonait
l'approche de Rome et les vnements terribles qui s'y sont passs. On
quitte alors

    Les pins, deuil de l't, parure des hivers[16],

les cyprs conifres[17], images des oblisques, les montagnes et la
mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrs aux rayons du
Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont
remplacs par les oliviers, dont la verdure ple et lgre semble
convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'lyse; et, quelques
lieues plus loin, les oliviers eux-mmes disparaissent.

  [16] Vers de M. de Sabran.

  [17]

        _. . . . . . . et coniferi cupressi._

    VIRGILE.

En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante o les vignes, en
forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a
l'air par comme un jour de fte. Corinne se sentit mue par le
contraste de sa disposition intrieure et de l'clat resplendissant de
la contre qui frappait ses regards. Ah! dit-elle  lord Nelvil en
soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur
aux amis qui peut-tre vont se sparer!--Non, ils ne se spareront pas,
dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltrable
douceur joint encore le charme de l'habitude  la passion que vous
inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'tiez pas le gnie
le plus admirable, ou plutt parce que vous l'tes; car la supriorit
vritable donne une parfaite bont: on est content de soi, de la nature,
des autres; quel sentiment amer pourrait-on prouver?

Ils arrivrent ensemble  Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus
tristes; car elle est  la fois vaste et dserte; le peu d'habitants
qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme
s'ils taient assurs d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir
comment c'est dans ces mmes lieux que la cour la plus brillante a
exist, celle qui fut chante par l'Arioste et le Tasse: on y montre
encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du
_Pastor fido_.

L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit
encore  Ferrare la maison o l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et
l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres o cet
infortun demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse
avait cette organisation particulire du talent qui le rend si
redoutable  ceux qui le possdent: son imagination se retournait contre
lui-mme; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'me, il
n'avait tant de penses, que parce qu'il prouvait beaucoup de peines.
_Celui qui n'a pas souffert_, dit un prophte, _que sait-il?_

Corinne,  quelques gards, avait une manire d'tre semblable: son
esprit tait plus gai, ses impressions plus varies, mais son
imagination avait de mme besoin d'tre extrmement mnage; car, loin
de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord
Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les
facults brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de
bonheur indpendants de ses affections. Quand une personne de gnie est
doue d'une sensibilit vritable, ses chagrins se multiplient par ses
facults mmes: elle fait des dcouvertes dans sa propre peine comme
dans le reste de la nature; et, le malheur du coeur tant inpuisable,
plus on a d'ides, mieux on le sent.


CHAPITRE VII

On s'embarque sur la Brenta pour arriver  Venise, et des deux cts du
canal on voit les palais des Vnitiens, grands et un peu dlabrs, comme
la magnificence italienne. Ils sont orns d'une manire bizarre, et qui
ne rappelle en rien le got antique. L'architecture vnitienne se
ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mlange de moresque et de
gothique qui attire la curiosit sans plaire  l'imagination. Le
peuplier, cet arbre rgulier comme l'architecture, borde le canal
presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert
clatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive
des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement
tranches, que cette nature elle-mme a l'air d'tre arrange avec une
sorte d'apprt, et l'on n'y trouve point le vague mystrieux qui fait
aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus tonnant
qu'agrable; on croit d'abord voir une ville submerge, et la rflexion
est ncessaire pour admirer le gnie des mortels qui ont conquis cette
demeure sur les eaux. Naples est btie en amphithtre au bord de la
mer, mais Venise tant sur un terrain tout  fait plat, les clochers
ressemblent au mt d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des
ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant
dans Venise. On prend cong de la vgtation; on ne voit pas mme une
mouche dans ce sjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul
est l pour lutter contre la mer.

Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux,
et le bruit des rames est l'unique interruption  ce silence. Ce n'est
pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville,
puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas mme un
vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait
une prison; car il y a des moments o l'on ne peut sortir ni de la
ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple  Venise qui n'ont
jamais t d'un quartier  l'autre, qui n'ont pas vu la place
Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une
vritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux
ressemblent  des cercueils ou  des berceaux,  la dernire et  la
premire demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des
lanternes qui clairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire
empche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent
sur l'eau, guides par une petite toile. Dans ce sjour tout est
mystre, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a
beaucoup de jouissances pour le coeur et la raison quand on parvient 
pntrer dans tous ces secrets; mais les trangers doivent trouver
l'impression du premier moment singulirement triste.

Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination branle
faisait de tout des prsages, dit  lord Nelvil: D'o vient la
mlancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville?
n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur? Comme
elle prononait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon
d'une des les de la lagune. Corinne tressaillit  ce bruit, et demanda
 ses gondoliers quelle en tait la cause. _C'est une religieuse qui
prend le voile_, rpondirent-ils, _dans un de ces couvents au milieu de
la mer. L'usage est chez nous qu' l'instant o les femmes prononcent
les voeux religieux, elles jettent derrire elles un bouquet de fleurs
qu'elles portaient pendant la crmonie. C'est le signe du renoncement
au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonaient ce
moment comme nous sommes entrs dans Venise._ Ces paroles firent
frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et
une pleur mortelle couvrait son visage. Chre amie, lui dit-il,
comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus
simple?--Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs
de la vie sont pour toujours jetes derrire moi.--Quand je t'aime plus
que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon me est  toi...--Ces
foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs
ou la victoire ou la mort, sont ici consacres  clbrer l'obscur
sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes
terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme
rsigne donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.


CHAPITRE VIII

La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernires annes de
son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude
et de l'imagination. Il avait t terrible, il tait devenu trs-doux;
il avait t courageux, il tait devenu timide. La haine contre lui
s'est facilement rveille parce qu'il avait t redoutable; on l'a
facilement renvers, parce qu'il ne l'tait plus. C'tait une
aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la
cherchait  la manire du despotisme, en amusant le peuple, mais non en
l'clairant. Cependant c'est un tat assez agrable pour un peuple que
d'tre amus, surtout dans les pays o les gots de l'imagination sont
dvelopps par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernire
classe de la socit. On ne donnait point au peuple les grossiers
plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des
improvisateurs, des ftes; et le gouvernement soignait l ses sujets,
comme un sultan son srail. Il leur demandait seulement, comme  des
femmes, de ne point se mler de politique, de ne point juger l'autorit;
mais,  ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et mme assez
d'clat; car les dpouilles de Constantinople qui enrichissent les
glises, les tendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place
publique, les chevaux de Corinthe, rjouissent les regards du peuple, et
le lion ail de Saint-Marc lui parat l'emblme de sa gloire.

Le systme du gouvernement interdisant  ses sujets l'occupation des
affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles
l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vnitiens
d'autre intrt que l'amusement: aussi cette ville tait-elle une ville
de plaisirs. Le dialecte vnitien est doux et lger comme un souffle
agrable: on ne conoit pas comment ceux qui ont rsist  la ligue de
Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant,
quand on le consacre  la grce ou  la plaisanterie; mais quand on s'en
sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort,
avec ces sons si dlicats et presque enfantins, on croirait que cet
vnement, ainsi chant, n'est qu'une fiction potique.

Les hommes, en gnral, ont plus d'esprit encore  Venise que dans le
reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il tait, leur a
plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est
pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la
plupart des femmes, quoique trs-aimables, ont pris, par l'habitude de
vivre dans le monde, un langage de _sentimentalit_ qui, ne gnant en
rien la libert des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la
galanterie. Le grand mrite des Italiennes,  travers tous leurs torts,
c'est de n'avoir aucune vanit: ce mrite est un peu perdu  Venise, o
il y a plus de socit que dans aucune autre ville d'Italie; car la
vanit se dveloppe surtout par la socit. On y est applaudi si vite et
si souvent, que tous les calculs y sont instantans, et que, pour le
succs, _l'on n'y fait pas de crdit au temps_ d'une minute. Nanmoins
on trouvait encore  Venise beaucoup de traces de l'originalit et de la
facilit des manires italiennes. Les plus grandes dames recevaient
toutes leurs visites dans les cafs de la place Saint-Marc, et cette
confusion bizarre empchait que les salons ne devinssent trop
srieusement une arne pour les prtentions de l'amour-propre.

Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages
antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les anctres,
et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du pass ni de
l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs  lui
seul singulirement propre  rveiller une foule de souvenirs et
d'ides. La place de Saint-Marc, tout environne de tentes bleues, sous
lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Armniens, est
termine  l'extrmit par l'glise, dont l'extrieur ressemble plutt 
une mosque qu' un temple chrtien: ce lieu donne une ide de la vie
indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafs  boire
du sorbet et  fumer des parfums; on voit quelquefois  Venise des Turcs
et des Armniens passer nonchalamment couchs dans des barques
dcouvertes, et des pots de fleurs  leurs pieds.

Les hommes et les femmes de la premire qualit ne sortaient jamais que
revtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires,
car le systme de l'galit porte  Venise principalement sur les objets
extrieurs, sont conduites par des bateliers vtus de blanc, avec des
ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que
l'habit de fte est abandonn au peuple, tandis que les grands de l'tat
sont toujours vous au deuil. Dans la plupart des villes europennes, il
faut que l'imagination des crivains carte soigneusement ce qui se
passe tous les jours, parce que nos usages, et mme notre luxe, ne sont
pas potiques. Mais  Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux
et les barques font un tableau pittoresque des plus simples vnements
de la vie.

Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des
marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes
les manires  l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes
d'attention; ce sont ordinairement des pisodes du Tasse et de l'Arioste
qu'ils rcitent en prose,  la grande admiration de ceux qui les
coutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont
pour la plupart,  demi vtus, immobiles par excs d'attention; on leur
apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin
ailleurs; et ce simple rafrachissement est tout ce qu'il faut  ce
peuple pendant des heures entires, tant son esprit est occup. Le
conteur fait des gestes les plus anims du monde; sa voix est haute, il
se fche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond,
parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho  la
bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre,
que me veux-tu?_ Nanmoins la pantomime anime des habitants du Midi ne
donne pas l'ide de l'affectation: c'est une habitude singulire qui
leur a t transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle
tient  leur disposition vive, brillante et potique.

L'imagination d'un peuple captiv par les plaisirs tait facilement
effraye par le prestige de puissance dont le gouvernement vnitien
tait environn. L'on ne voyait jamais un soldat  Venise; on courait au
spectacle quand par hasard, dans les comdies, on en faisait paratre un
avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'tat,
portant un ducat sur son bonnet, se montrt, pour faire rentrer dans
l'ordre trente mille hommes rassembls un jour de fte publique. Ce
serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la
loi; mais il tait fortifi par la terreur des mesures secrtes
qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'tat. Les
prisons (chose unique) taient dans le palais mme du doge; il y en
avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, o toutes les
dnonciations taient jetes, se trouve aussi dans le palais dont le
chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle o se tenaient les
inquisiteurs d'tat tait tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en
haut; le jugement ressemblait d'avance  la condamnation; _le Pont des
Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge 
la prison des criminels d'tat. En passant sur le canal qui bordait ces
prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gmissantes
et confuses ne pouvaient pas tre reconnues. Enfin, quand un criminel
d'tat tait condamn, une barque venait le prendre pendant la nuit; il
sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le
conduisait  quelque distance de la ville, et on le noyait dans un
endroit des lagunes o il tait dfendu de pcher: horrible ide, qui
perptue le secret jusqu'aprs la mort, et ne laisse pas au malheureux
l'espoir que ses restes du moins apprendront  ses amis qu'il a souffert
et qu'il n'est plus!

A l'poque o Corinne et lord Nelvil vinrent  Venise, il y avait prs
d'un sicle que de telles excutions n'avaient plus lieu, mais le
mystre qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord
Nelvil ft plus loin que personne de se mler en aucune manire des
intrts politiques d'un pays tranger, cependant il se sentait oppress
par cet arbitraire sans appel qui planait  Venise sur toutes les ttes.


CHAPITRE IX

Il ne faut pas, dit Corinne  lord Nelvil, que vous vous en teniez
seulement aux impressions pnibles que ces moyens silencieux du pouvoir
ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes
qualits de ce snat qui faisait de Venise une rpublique pour les
nobles, et leur inspirait autrefois cette nergie, cette grandeur
aristocratique, fruit de la libert, alors mme qu'elle est concentre
dans le petit nombre. Vous les verrez, svres les uns pour les autres,
tablir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient
appartenir  tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant
qu'on peut l'tre quand on considre cette classe d'hommes uniquement
sous le rapport de son bien-tre physique. Enfin vous leur trouverez un
grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur
proprit, mais qu'ils savent nanmoins faire aimer du peuple mme, qui,
 tant d'gards, en est exclu.

Corinne et Oswald allrent voir ensemble la salle o le grand conseil se
rassemblait alors: elle est entoure des portraits de tous les doges;
mais,  la place du portrait de celui qui fut dcapit comme tratre 
sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a crit le jour de sa
mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont
les images des autres doges sont revtues ajoutent  l'impression de ce
terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui reprsente
le jugement dernier, et un autre le moment o le plus puissant des
empereurs, Frdric Barberousse, s'humilia devant le snat de Venise.
C'est une belle ide que de runir ainsi tout ce qui doit exalter la
fiert d'un gouvernement sur la terre, et courber cette mme fiert
devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allrent voir l'arsenal. Il y a
devant la porte de l'arsenal deux lions sculpts en Grce, puis
transports du port d'Athnes, pour tre les gardiens de la puissance
vnitienne; immobiles gardiens qui ne dfendent que ce qu'on respecte.
L'arsenal est rempli des trophes de la marine; la fameuse crmonie des
noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise,
enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont,  cet
gard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit
vivement l'intrt que ces rapports devaient exciter en lui.

Corinne le conduisit au sommet de la tour appele le clocher Saint-Marc,
qui est  quelques pas de l'glise. C'est de l que l'on dcouvre toute
la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la dfend de la
mer. On aperoit dans le lointain les ctes de l'Istrie et de la
Dalmatie. Du ct de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grce; cette
ide ne suffit-elle pas pour mouvoir? L sont encore des hommes d'une
imagination vive, d'un caractre enthousiaste, avilis par leur sort,
mais destins peut-tre ainsi que nous  ranimer une fois les cendres de
leurs anctres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a exist,
les habitants y rougissent au moins de leur tat actuel, mais, dans les
contres que l'histoire n'a jamais consacres, l'homme ne souponne pas
mme qu'il y ait une autre destine que la servile obscurit qui lui a
t transmise par ses aeux.

Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut
autrefois habite par un peuple si guerrier, conserve encore quelque
chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est pass depuis
quinze sicles, qu'ils appellent encore les Romains les
_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus
modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la
mer_, parce que vous avez souvent abord dans leurs ports; mais ils ne
savent rien du reste de la terre. Je me plairais  voir, continua
Corinne, tous les pays o il y a dans les moeurs, dans les costumes,
dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilis est bien
monotone, et l'on en connat tout en peu de temps; j'ai dj vcu assez
pour cela.--Quand on vit prs de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on
jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, rpondit
Corinne, que ce charme ne s'puise pas!

Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment  cette Dalmatie; quand
nous serons descendus de la hauteur o nous sommes, nous n'apercevrons
mme plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin
aussi confusment qu'un souvenir dans la mmoire des hommes. Il y a des
improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en
trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les
peuples qui ont de l'imagination et point de vanit sociale; mais
l'esprit naturel se tourne en pigrammes plutt qu'en posie dans les
pays o la crainte d'tre l'objet de la moquerie fait que chacun se hte
de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont rests plus
prs de la nature ont conserv pour elle un respect qui sert trs-bien
l'imagination. _Les cavernes sont sacres_, disent les Dalmates; sans
doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
Leur posie ressemble un peu  celle d'Ossian, bien qu'ils soient
habitants du Midi; mais il n'y a que deux manires trs-distinctes de
sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes cossais, 
l'effroi du mystre,  la mlancolie qu'inspirent l'incertain et
l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me
plat. Autrefois j'avais assez d'esprance et de vivacit pour aimer les
images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destine.--Ce
serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais fltri cette belle
imagination  laquelle j'ai d les jouissances les plus enivrantes de ma
vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, rpondit Corinne, mais
une passion profonde. Le talent a besoin d'une indpendance intrieure
que l'amour vritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'cria
lord Nelvil, que ton gnie se taise, et que ton coeur soit tout  moi!
Il ne put prononcer ces paroles sans motion, car elles promettaient
dans sa pense plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa
rpondre, de peur de rien dranger  la douce impression qu'elle
prouvait.

Elle se sentait aime; et comme elle tait habitue  vivre dans un pays
o les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait
facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se sparer
d'elle; tout  la fois indolente et passionne, elle s'imaginait qu'il
suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus
tait pass. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes
lorsqu'ils sont menacs longtemps du mme malheur; ils finissent par
croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore
arriv.

L'air de Venise, la vie qu'on y mne est singulirement propre  bercer
l'me d'esprances: le tranquille balancement des barques porte  la
rverie et  la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, plac
sur un pont de Rialto, se met  chanter une stance du Tasse, tandis
qu'un autre gondolier lui rpond par la stance suivante  l'autre
extrmit du canal. La musique trs-ancienne de ces stances ressemble au
chant d'glise, et de prs on s'aperoit de sa monotonie; mais en plein
air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les
reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prtent aussi leurs
beauts de sentiment  tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est
impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mlancolie. Oswald
et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures,  ct l'un de
l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la
main, ils se livraient en silence aux penses vagues que font natre la
nature et l'amour.




LIVRE SEIZIME

LE DPART ET L'ABSENCE


CHAPITRE PREMIER

Ds que l'on sut l'arrive de Corinne  Venise, chacun eut la plus
grande curiosit de la voir. Quand elle se rendait dans un caf de la
place Saint-Marc, l'on se pressait en foule sous les galeries de cette
place pour l'apercevoir un moment, et la socit tout entire la
recherchait avec l'empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois
 produire cet effet brillant partout o elle se montrait, et elle
avouait naturellement que l'admiration avait un grand charme pour elle.
Le gnie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun
bien qui ne soit dsir par ceux  qui la nature a donn les moyens de
l'obtenir. Nanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout
ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si
chres  lord Nelvil.

Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher  un homme qui
devait contrarier son existence naturelle, et rprimer plutt qu'exciter
ses talents; mais il est ais de comprendre comment une femme qui s'est
beaucoup occupe des lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme
des qualits et mme des gots qui diffrent des siens. L'on est si
souvent lass de soi-mme, qu'on ne peut tre sduit par ce qui nous
ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition
dans les caractres, pour que l'amour naisse tout  la fois de la
sympathie et de la diversit. Lord Nelvil possdait au suprme degr ce
double charme. On tait un avec lui dans l'habitude de la vie, par la
douceur et la facilit de son entretien, et nanmoins ce qu'il avait
d'irritable et d'ombrageux dans l'me ne permettait jamais de se blaser
sur la grce et la complaisance de ses manires. Quoique la profondeur
et l'tendue de ses ides le rendissent propre  tout, ses opinions
politiques et ses gots militaires lui inspiraient plus de penchant pour
la carrire des actions que pour celle des lettres; il pensait que les
actions sont toujours plus potiques que la posie elle-mme. Il se
montrait suprieur aux succs de son esprit, et parlait de lui, sous ce
rapport, avec une grande indiffrence. Corinne, pour lui plaire,
cherchait  cet gard  l'imiter, et commenait  ddaigner ses propres
succs littraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et
retires dont la patrie d'Oswald offrait le modle.

Cependant les hommages que Corinne reut  Venise ne firent  lord
Nelvil qu'une impression agrable. Il y avait tant de bienveillance dans
l'accueil des Vnitiens, ils exprimaient avec tant de grce et de
vivacit le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne,
qu'Oswald jouissait vivement d'tre aim par une femme d'un charme si
sducteur et si gnralement admir. Il n'tait plus jaloux de la gloire
de Corinne, certain qu'il tait qu'elle le prfrait  tout, et son
amour semblait encore augment par ce qu'il entendait dire d'elle. Il
oubliait mme l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance
des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son
coeur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours.

L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes diffrents
aient un gnie  part. On peut faire des vers et crire des livres dans
chacun de ces dialectes, qui s'cartent plus ou moins de l'italien
classique; mais, parmi les diffrents langages des divers tats de
l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vnitien
qui aient l'honneur d'tre compts, et c'est le vnitien qui passe pour
le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononait avec
une douceur charmante; et la manire dont elle chantait quelques
_barcarolles_, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la
comdie aussi bien que la tragdie. On la tourmenta beaucoup pour
prendre un rle dans un opra comique qu'on devait reprsenter en
socit la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald,
n'avait jamais voulu lui faire connatre son talent en ce genre; elle ne
s'tait pas senti assez de libert d'esprit pour cet amusement, et
quelquefois mme elle s'tait dit qu'un tel abandon de gaiet pouvait
porter malheur; mais cette fois par une singularit de confiance, elle y
consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle
jouerait _la Fille de l'air_; c'est ainsi que s'appelait la pice que
l'on choisit.

Cette pice, comme la plupart de celles de Gozzi, tait compose de
feries extravagantes, trs-originales et trs-gaies. Truffaldin et
Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques,  ct des plus
grands rois de la terre. Le merveilleux y sert  la plaisanterie, mais
le comique y est relev par ce merveilleux mme, qui ne peut jamais
avoir rien de vulgaire ni de bas. _La Fille de l'air_ ou _Smiramis dans
sa jeunesse_ est la coquette doue par l'enfer et le ciel pour subjuguer
le monde. leve dans un antre comme une sauvage, habile comme une
enchanteresse, imprieuse comme une reine, elle runit la vivacit
naturelle  la grce prmdite, le courage guerrier  la frivolit
d'une femme, et l'ambition  l'tourderie. Ce rle demande une verve
d'imagination et de gaiet que l'inspiration seule du moment peut
donner. Toute la socit se runit pour prier Corinne de s'en charger.


CHAPITRE II

Il y a quelquefois dans la destine un jeu bizarre et cruel; on dirait
que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la
familiarit confiante; souvent, quand on se livre le plus  l'esprance,
et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter
sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de
notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mler leur fil noir, et
brouiller l'oeuvre de nos mains.

C'tait le dix-sept de novembre que Corinne s'veilla tout enchante de
jouer le soir la comdie. Elle choisit, pour paratre dans le premier
acte en sauvage un vtement trs-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient
tre pars, taient pourtant arrangs avec un soin qui montrait un vif
dsir de plaire; et son habit lgant, lger et fantasque, donnait  sa
noble figure un caractre de coquetterie et de malice singulirement
gracieux. Elle arriva dans le palais o la comdie devait tre joue.
Tout le monde y tait rassembl; Oswald seul n'tait pas encore arriv.
Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commenait 
s'inquiter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le thtre,
elle l'aperut dans un coin trs-obscur du salon, mais enfin elle
l'aperut, et la peine mme que lui avait cause l'attente redoublant sa
joie, elle fut inspire par la gaiet, comme elle l'tait au Capitole
par l'enthousiasme.

Le chant et les paroles taient entremls, et la pice tait faite de
manire qu'il tait permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait 
Corinne un grand avantage, et rendait la scne plus anime. Lorsqu'elle
chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec
une lgance particulire. Ses gestes, accompagns par la musique,
taient comiques et nobles tout  la fois; elle faisait rire sans cesser
d'tre imposante, et son rle et son talent dominaient les acteurs et
les spectateurs, en se moquant avec grce des uns et des autres.

Ah! qui n'aurait pas eu piti de ce spectacle, si l'on avait su que ce
bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaiet si
triomphante ferait bientt place aux plus amres douleurs!

Les applaudissements des spectateurs taient si multiplis et si vrais,
que leur plaisir se communiquait  Corinne; elle prouvait cette sorte
d'motion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de
l'existence, quand il inspire l'oubli de la destine, et dgage pour un
moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu
Corinne reprsenter la plus profonde douleur, dans un temps o il se
flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une
joie sans mlange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale
pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pense d'arracher Corinne 
cette gaiet tmraire; mais il gotait un triste plaisir  voir encore
quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du
bonheur.

A la fin de la pice, Corinne parut lgamment habille en reine
amazone; elle commandait aux hommes, et dj presque aux lments, par
cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand
elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la
nature ou du sort ne puisse rassurer entirement. Mais cette coquette
couronne, cette fe souveraine que reprsentait Corinne, mlant, d'une
faon toute merveilleuse, la colre  la plaisanterie, l'insouciance au
dsir de plaire, et la grce au despotisme, semblait rgner sur la
destine autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trne,
elle sourit  ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce
arrogance. Tous les spectateurs se levrent pour applaudir Corinne comme
la vritable reine. Ce moment tait peut-tre celui de sa vie o la
crainte de la douleur avait t le plus loin d'elle; mais tout  coup
elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tte dans
ses mains pour drober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la
toile n'tait pas encore baisse que, descendant de ce trne dj
funeste, elle se prcipita dans la chambre voisine.

Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de prs sa pleur, elle fut
saisie d'un tel effroi, qu'elle fut oblige de s'appuyer contre la
muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: Oswald!  mon
Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,
lui rpondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas
exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle
s'avana vers lui tout  fait hors d'elle-mme, et s'cria: Non, il ne
se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la
mriter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette
foule cruelle, rpondit Oswald; viens avec moi, Corinne. Elle le
suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, rpondant au hasard,
chancelante, et le visage dj si altr, que chacun la crut saisie par
quelque mal subit.


CHAPITRE III

Ds qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son garement,
dit  lord Nelvil: Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille
fois plus cruel que la mort. Soyez gnreux; jetez-moi dans ces flots,
pour que j'y perde le sentiment qui me dchire. Oswald, faites-le avec
courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.--Si
vous dites un mot de plus, rpondit Oswald, je vais me prcipiter dans
le canal  vos yeux. coutez-moi; attendez que nous soyons arrivs chez
vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vtre. Au nom du
ciel, calmez-vous. Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald,
que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence,
qu'elle put  peine monter les escaliers qui conduisaient  son
appartement. Quand elle y fut arrive, elle arracha sa parure avec
effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet tat, elle qui tait si
brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en
fondant en pleurs, et s'cria: Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel!
Corinne, le crois-tu?--Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire.
N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur?
Oswald, vous dont la prsence tait pour moi comme un rayon du ciel, se
peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que
je sois l devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald! Et en
achevant ces mots, elle tomba suppliante  ses genoux.

Que vois-je? s'cria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me
dshonore, eh bien! je le ferai. Mon rgiment s'embarque dans un mois;
je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je
resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je
ne survivrai point  ma honte.--Je ne vous demande point de rester,
reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?--Mon
rgiment part pour les les, et il n'est permis  aucun officier
d'emmener sa femme avec lui.--Au moins laissez-moi vous accompagner
jusqu'en Angleterre.--Les mmes lettres que je viens de recevoir, reprit
Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est rpandu en
Angleterre, que les papiers publics en ont parl, qu'on a commenc 
souponner qui vous tes, et que votre famille, excite par lady
Edgermond, a dclar qu'elle ne vous reconnatrait jamais. Laissez-moi
le temps de la ramener, de forcer votre belle-mre  ce qu'elle vous
doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint  vous
quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre  toute
la svrit de l'opinion sans tre l pour vous dfendre.--Ainsi vous me
refusez tout? dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans
connaissance, et sa tte heurtant avec violence contre terre, le sang en
rejaillit. Oswald,  ce spectacle, poussa des cris dchirants. Thrsine
arriva dans un trouble extrme; elle rappela sa matresse  la vie. Mais
quand Corinne revint  elle, elle aperut dans une glace son visage ple
et dfait, ses cheveux pars et teints de sang. Oswald, dit-elle,
Oswald, ce n'est pas ainsi que j'tais lorsque vous m'avez rencontre au
Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'esprance et de la
gloire, maintenant il est souill de sang et de poussire; mais il ne
vous est pas permis de me mpriser pour cet tat dans lequel vous m'avez
mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut
avoir piti de l'amour que vous m'avez inspir, il le faut.

--Arrte, s'cria lord Nelvil, c'en est trop! Et, faisant signe 
Thrsine de s'loigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: Je
suis dcid  rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce
que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur,
et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assur ton
sort. Je ne t'y laisserai point expose aux insultes d'une femme
hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter. Ces
paroles rappelrent Corinne  elle-mme, mais la jetrent dans un
abattement plus cruel encore que le dsespoir qu'elle venait d'prouver.
Elle sentit la ncessit qui pesait sur elle, et, la tte baisse, elle
resta longtemps dans un profond silence. Parle, chre amie, lui dit
Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle
pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, rpondit
Corinne, non; vous partirez, il le faut. Et des torrents de pleurs
annoncrent sa rsignation. Mon amie! s'cria lord Nelvil, je prends 
tmoin ce portrait de ton pre, qui est l devant nos yeux; et tu sais
si le nom d'un pre est sacr pour moi! je le prends  tmoin que ma vie
est en ta puissance tant qu'elle sera ncessaire  ton bonheur. A mon
retour des les, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire
retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y
russissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir  tes
pieds.--Hlas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous
allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y chapperai; mais
si je prissais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir
resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-tre jamais prononcer mon
nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai,
Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aime._--Ah! laisse-moi,
laisse-moi! s'cria-t-elle, tu te trompes  mon calme apparent; demain,
quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je
ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien
heureux!--Pourquoi, s'cria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de
ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous runir  jamais
n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous
respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coterait
plus encore de renoncer  mon admiration pour vous qu' mon amour. Je
vous regarde comme un tre anglique, comme le caractre le plus pur et
plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre
charme qui me captive, c'est l'ide que jamais tant de vertus n'ont t
runies dans un mme objet, et votre cleste regard ne vous a t donn
que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos
promesses. Je fuirais  l'aspect de la figure humaine, elle ne
m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper:
mais la sparation livre  tant de hasards, mais ce mot terrible,
_adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un
dernier adieu que sur son lit de mort. Et son motion tait si profonde
en prononant ces mots, que Corinne, commenant  craindre l'effet de
cette motion sur sa sant, essaya de se contenir, elle qui tait la
plus  plaindre.

Ils commencrent donc  parler de ce cruel dpart, des moyens de
s'crire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fix
pour cette absence. Oswald se croyait sr que l'expdition ne devait pas
durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et
Corinne esprait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut
dit que la gondole viendrait le prendre  trois heures du matin, et
qu'elle vit  sa pendule que ce moment n'tait pas trs-loign, elle
frmit de tous ses membres, et srement l'approche de l'chafaud ne lui
aurait pas caus plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre  chaque
instant sa rsolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu matre de
lui-mme, avait le coeur dchir par le spectacle de ses angoisses.
Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait tre mille fois
plus malheureuse que lui!

coutez, dit-elle  lord Nelvil, quand vous serez  Londres, ils vous
diront, les hommes lgers de cette ville, que des promesses d'amour ne
lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aim des
Italiennes dans leurs voyages et les ont oublies au retour; que
quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reoit ni celui qui
les donne, et qu' votre ge la vie entire ne peut dpendre du charme
que vous avez trouv pendant quelque temps dans la socit d'une
trangre. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais
vous qui avez connu ce coeur dont vous vous tes rendu le matre, vous
qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser
une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des
hommes du jour empcheront-elles que votre main ne tremble en enfonant
un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'cria lord Nelvil; ce
n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. O
trouverais-je un bonheur semblable  celui que j'ai got prs de toi?
Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour,
Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'prouves, c'est toi seule qui
l'inspires: cette harmonie de l'me, cette intime intelligence de
l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec
toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme lger, tu le sais; il s'en faut
qu'il le soit. Tout est srieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour
toi seule qu'il dmentirait sa nature?

--Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec ddain une
me sincre. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon
dsespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace
auprs de vous: c'est la svrit despotique, c'est la ddaigneuse
mdiocrit de ma belle-mre. Elle vous dira tout ce qui peut fltrir ma
vie passe. pargnez-moi de vous rpter d'avance ses impitoyables
discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse  ses
yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne
comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle
trouve inutile, et peut-tre coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec
la destine qu'elle s'est trace, et toute la posie du coeur lui semble
un caprice importun qui s'arroge le droit de mpriser sa raison. C'est
au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon
caractre et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de
vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles
vertus oserait-on lever plus haut que ta gnrosit, ta franchise, ta
bont, ta tendresse? Cleste crature! que les femmes communes soient
juges par les rgles communes! mais honte  celui que tu aurais aim et
qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers
n'gale ton esprit ni ton coeur. A la source divine o tes sentiments
sont puiss, tout est amour et vrit. Corinne, Corinne, ah! je ne puis
te quitter. Je sens mon courage dfaillir. Si tu ne me soutiens pas, je
ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reoive la force de
t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de
recommander mon me  Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre
sonner l'heure fixe pour ton dpart. Nous nous sommes aims, Oswald,
avec une tendresse profonde. Je t'ai confi les secrets de ma vie: ce
n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon
tre, tu les sais tous. Je n'ai pas une ide qui ne soit unie  toi. Si
j'cris quelques lignes o mon me se rpande, c'est toi seul qui
m'inspires, c'est  toi que j'adresse toutes mes penses, comme mon
dernier souffle sera pour toi. O serait donc mon asile si tu
m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est
ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce gnie qui jadis enflammait ma
pense n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, rflexion, intelligence,
je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.

Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le
ciel, Dieu! qui n'tes point impitoyable pour les peines du coeur, les
plus nobles de toutes! tez-moi la vie quand il cessera de m'aimer,
tez-moi le dplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'
souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus gnreux et de plus
tendre; s'il laisse teindre ce feu dpos dans son sein, que, dans
quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'teigne. Grand Dieu!
vous ne m'avez pas faite pour survivre  tous les nobles sentiments; et
que me resterait-il quand j'aurais cess de l'estimer? car lui aussi
doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui
commande la sienne... mon Dieu! s'cria-t-elle encore une fois, la mort
ou son amour! En achevant cette prire, elle se retourna vers Oswald et
le trouva prostern devant elle dans des convulsions effrayantes;
l'excs de son motion avait surpass ses forces; il repoussait les
secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tte semblait absolument
perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui
rptant tout ce qu'il lui avait dit lui-mme. Elle l'assura qu'elle le
croyait, qu'elle se fiait  son retour, et qu'elle se sentait beaucoup
plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien  lord Nelvil.
Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa sparation, plus il
lui semblait impossible de s'y dcider.

Pourquoi, dit-il  Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant
mon dpart pour prononcer le serment d'une union ternelle? Corinne
tressaillit  ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble
agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son
histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme tait toute-puissante
sur sa conduite, mais qu'il avait ajout que son sentiment se
refroidissait par les sacrifices mmes que cette douleur obtenait de
lui. Toute la fermet, toute la fiert de Corinne se rveillrent 
cette ide, et, aprs quelques instants de silence, elle rpondit: Il
faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la
rsolution de m'pouser. Je la devrais dans ce moment, milord, 
l'motion du dpart: je n'en veux pas ainsi. Oswald n'insista plus. Au
moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau,
ma foi est attache  cet anneau que je vous ai donn. Tant que vous le
conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le
ddaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez,
interrompit Corinne, d'exprimer une inquitude que vous ne pouvez
prouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la premire l'union sacre de
nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais
presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.

Cependant l'heure avanait: Corinne plissait  chaque bruit, et lord
Nelvil restait plong dans une douleur profonde, et n'avait plus la
force de prononcer un seul mot. Enfin la lumire fatale parut dans
l'loignement,  travers sa fentre, et, bientt aprs, la barque noire
s'arrta devant la porte. Corinne,  cette vue, fit un cri en reculant
avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'criant: Les voil!
les voil! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, 
mon pre! l'exigez-vous de moi? Et la serrant contre son coeur, il la
couvrit de ses larmes. Partez, lui dit-elle, partez, il le
faut.--Faites venir Thrsine, rpondit Oswald, je ne puis vous laisser
seule ainsi.--Seule! hlas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu' votre
retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'cria lord Nelvil, non,
je ne le puis. Et en prononant ces paroles, son dsespoir tait tel,
que ses regards et ses voeux appelaient la mort. Eh bien, dit Corinne,
je le donnerai ce signal; j'irai moi-mme ouvrir cette porte, mais
accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'cria lord Nelvil, restons
encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de
cesser de te voir.

On entendit alors sous les fentres de Corinne les bateliers qui
appelaient les gens de lord Nelvil; ils rpondirent, et l'un d'eux vint
frapper  la porte de Corinne, en annonant que _tout tait prt_. Oui,
tout est prt, rpondit Corinne; et, s'loignant d'Oswald, elle alla
prier, la tte appuye contre le portrait de son pre. Sans doute en ce
moment sa vie passe s'offrait en entier  elle, sa conscience exagra
toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mriter la misricorde
divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait
croire  la piti du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main 
lord Nelvil, et lui dit: Partez, je le veux  prsent, et peut-tre que
dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bnisse vos pas,
et qu'il me protge aussi, car j'en ai bien besoin. Oswald se prcipita
encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une
passion inexprimable, tremblant et ple comme un homme qui marche au
supplice, il sortit de cette chambre, o, pour la dernire fois
peut-tre, il avait aim, il s'tait senti aim comme la destine n'en
offre pas un second exemple.

Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible,
qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux
taient tellement troubls, que les objets qu'elle voyait perdaient 
ses yeux toute ralit, et semblaient errer tantt prs, tantt loin de
ses regards; elle croyait sentir que la chambre o elle tait se
balanait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour
rsister  ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit
le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les prparatifs de
son dpart. Il tait encore l dans la gondole; elle pouvait encore le
revoir, mais elle se craignait elle-mme; et lui, de son ct, tait
couch dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et
dans ce moment Corinne s'lana hors de sa chambre pour le rappeler;
Thrsine l'arrta. Une pluie terrible commenait alors; le vent le plus
violent se faisait entendre, et la maison o demeurait Corinne tait
branle presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit
une vive inquitude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps
affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de
s'embarquer et de le suivre au moins jusqu' la terre ferme. Mais la
nuit tait si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne
marchait avec une agitation cruelle sur les pierres troites qui
sparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa
frayeur pour Oswald redoublait  chaque instant. Elle appelait au hasard
des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de dtresse de
malheureux qui se noyaient pendant la tempte; et nanmoins personne
n'osait approcher, tant les ondes agites du grand canal taient
redoutables.

Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma
cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa
part, la nouvelle, qu'il avait heureusement pass les lagunes. Ce moment
encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'aprs quelques
heures que l'infortune Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les
longues heures, et les tristes jours, et l'inquite et dvorante peine
qui devait l'occuper dsormais.


CHAPITRE IV

Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prt vingt fois 
retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entranaient
triomphrent de ce dsir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que
de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.

En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie
rentrrent dans l'me d'Oswald. L'anne qu'il venait de passer en Italie
n'tait en relation avec aucune autre poque de sa vie; c'tait comme
une apparition brillante qui avait frapp son imagination, mais n'avait
pu changer entirement les opinions ni les gots dont son existence
tait compose jusqu'alors. Il se retrouvait lui-mme; et, bien que le
regret d'tre spar de Corinne l'empcht d'prouver aucune impression
de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixit dans les ides que
le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparatre.
Ds qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frapp de
l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui
s'offraient  ses regards; les penchants, les habitudes, les gots ns
avec lui, se rveillrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays,
o les hommes ont tant de dignit et les femmes tant de modestie, o le
bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait 
l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison
humaine tait partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les
institutions et l'tat social ne rappelaient,  beaucoup d'gards, que
la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux sduisants, les
impressions potiques faisaient place dans son coeur au profond
sentiment de la libert et de la morale; et, bien qu'il chrt toujours
Corinne, il la blmait doucement de s'tre ennuye de vivre dans une
contre qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait pass d'un
pays o l'imagination est divinise dans un pays aride ou frivole, tous
ses souvenirs, toute son me, l'auraient vivement ramen vers l'Italie;
mais il changeait le dsir indfini d'un bonheur romanesque contre
l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indpendance et la scurit. Il
rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but.
La rverie est plutt le partage des femmes, de ces tres faibles et
rsigns ds leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et
l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa
destine, s'il ne parvient pas  la diriger selon son gr.

Oswald, en arrivant  Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit
parler cette langue forte et serre, qui semble indiquer bien plus de
sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies
srieuses qui se dveloppent tout  coup quand les affections profondes
triomphent de leur rserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire
des dcouvertes dans les coeurs qui se rvlent par degrs aux regards
observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont
jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chre.
Cependant Oswald ne sparait le souvenir de Corinne d'aucune des
impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais 
l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'loignement pour la quitter de
nouveau, toutes ses rflexions le ramenaient  la rsolution d'pouser
Corinne, et de se fixer en cosse avec elle.

Il tait impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque
l'ordre arriva de suspendre le dpart de l'expdition dont son rgiment
faisait partie; mais on annonait en mme temps que d'un jour  l'autre
ce retard pourrait cesser, et l'incertitude  cet gard tait telle,
qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation
rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'tre
spar de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la libert ncessaires
pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines 
Londres sans aller dans le monde, uniquement occup du moment o il
pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il tait
oblig de perdre loin d'elle. Enfin il rsolut d'employer ces jours
d'attente  se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond,
et la dterminer  reconnatre authentiquement que Corinne tait la
fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'tait faussement
rpandu. Ses amis lui montrrent les papiers publics o l'on avait mis
des insinuations trs-dfavorables sur l'existence de Corinne, et il se
sentit un ardent dsir de lui rendre et le rang et la considration qui
lui taient dus.


CHAPITRE V

Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec motion
qu'il allait voir le sjour o Corinne avait pass tant d'annes. Il
sentait aussi quelque embarras par la ncessit de faire comprendre 
lady Edgermond qu'il tait rsolu  renoncer  sa fille; et le mlange
de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rver. Les lieux qu'il
voyait en s'avanant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient
toujours plus l'cosse; et le souvenir de son pre, sans cesse prsent 
sa mmoire, pntrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva
chez lady Edgermond, il fut frapp du bon got qui rgnait dans
l'arrangement du jardin et du chteau; et, comme la matresse de la
maison n'tait pas encore prte pour le recevoir, il se promena dans le
parc, et aperut de loin,  travers les feuilles, une jeune personne de
la taille la plus lgante, avec des cheveux blonds d'une admirable
beaut qui taient  peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec
beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne
l'et pas vue depuis trois ans, et qu'ayant pass, dans cet intervalle,
de l'enfance  la jeunesse, elle ft tonnamment embellie. Il s'approcha
d'elle, la salua, et, oubliant qu'il tait en Angleterre, il voulut lui
prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie;
la jeune personne recula deux pas, rougit extrmement, lui fit une
profonde rvrence, et lui dit: Monsieur, je vais prvenir ma mre que
vous dsirez la voir, et s'loigna. Lord Nelvil resta frapp de cet air
imposant et modeste, de cette figure vraiment anglique.

C'tait Lucile, qui entrait  peine dans sa seizime anne. Ses traits
taient d'une dlicatesse remarquable; sa taille tait presque trop
lance, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa dmarche;
son teint tait d'une admirable beaut, et la pleur et la rougeur s'y
succdaient en un instant. Ses yeux bleus taient si souvent baisss,
que sa physionomie consistait surtout dans cette dlicatesse de teint,
qui trahissait  son insu les motions que sa profonde rserve cachait
de toute autre manire. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi,
avait perdu l'ide d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut
saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir
aborde avec une sorte de familiarit; et, regagnant le chteau
lorsqu'il vit que Lucile y tait entre, il rvait  la puret cleste
d'une jeune fille qui ne s'est jamais loigne de sa mre et ne connat
de la vie que la tendresse filiale.

Lady Edgermond tait seule quand elle reut lord Nelvil; il l'avait vue
deux fois avec son pre quelques annes auparavant; mais il l'avait
trs-peu remarque alors; il l'observa cette fois avec attention, pour
la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai
 beaucoup d'gards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le
regard de lady Edgermond plus de sensibilit que Corinne ne lui en
attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui
l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intrt
auprs de lady Edgermond tait de la dcider  reconnatre Corinne, en
annulant tout ce qu'on avait arrang pour la faire croire morte. Il
commena l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait
trouv. C'est un sjour amusant pour un homme, rpondit lady Edgermond;
mais je serais bien fche qu'une femme qui m'intresst pt s'y plaire
longtemps.--J'y ai pourtant trouv, rpondit lord Nelvil bless de cette
insinuation, la femme la plus distingue que j'aie connue en ma
vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond;
mais un honnte homme cherche d'autres qualits que celle-l dans la
compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi, interrompit Oswald avec
chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'tait
qu'indiqu de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de
l'oreille de sa mre pour lui parler. Non, ma fille, rpondit tout haut
lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il
faut dner ici avec lord Nelvil. Lucile,  ces mots, rougit plus
vivement encore que dans le jardin, puis s'assit  ct de sa mre, et
prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais
lever les yeux, ni se mler de la conversation.

Lord Nelvil fut presque impatient de cette conduite, car il tait
vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait t question de leur
union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappt toujours
plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet
probable de l'ducation svre que lady Edgermond donnait  sa fille. En
Angleterre, en gnral, les jeunes filles ont plus de libert que les
femmes maries, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais
lady Edgermond y drogeait, non pour les femmes maries, mais pour les
jeunes personnes: elle tait d'avis que, dans toutes les situations, la
plus rigoureuse rserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait
dclarer  lady Edgermond ses intentions relativement  Corinne ds
qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en
alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dner l'entretien sur
divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect 
lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrtes sur tous
les points, et qui souvent n'taient pas d'accord avec les siennes; mais
il sentait que, s'il disait un mot  lady Edgermond qui ne ft pas dans
le sens de ses ides, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne
pourrait effacer, et il hsita  ce premier pas, tout  fait irrparable
auprs d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions,
et jugeait tout par des rgles gnrales et positives.

On annona que le dner tait servi. Lucile s'approcha de sa mre pour
lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait
avec une grande difficult. J'ai, dit-elle  lord Nelvil, une maladie
trs-douloureuse, et peut-tre mortelle. Lucile plit  ces mots. Lady
Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: Les soins de ma fille,
nanmoins, m'ont dj sauv la vie une fois, et me la sauveront
peut-tre encore longtemps. Lucile baissa la tte pour que son
attendrissement ne ft pas observ. Quand elle la releva, ses yeux
taient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas os seulement
prendre la main de sa mre; tout s'tait pass dans le fond de son
coeur, et elle n'avait song aux autres que pour leur cacher ce qu'elle
prouvait. Cependant Oswald tait profondment mu par cette rserve,
par cette contrainte; et son imagination, nagure branle par
l'loquence et la passion, se plaisait  contempler le tableau de
l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage
modeste qui reposait dlicieusement les regards.

Pendant le dner, Lucile, voulant pargner les moindres fatigues  sa
mre, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le
son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les diffrents mets;
mais ces paroles insignifiantes taient prononces avec une douceur
enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il tait possible que
les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent
rvler toute une me. Il faut, se rptait-il  lui-mme, ou le gnie
de Corinne, qui dpasse tout ce que l'imagination peut dsirer; ou ces
voiles mystrieux du silence et de la modestie, qui permettent  chaque
homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite. Lady
Edgermond et sa fille se levrent de table, et lord Nelvil voulut les
suivre; mais lady Edgermond tait si scrupuleusement fidle  l'habitude
de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester  table jusqu' ce
qu'elle et sa fille eussent prpar le th dans le salon; et lord Nelvil
les rejoignit un quart d'heure aprs. La soire se passa sans qu'il pt
tre un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il
ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville
voisine, se proposant de revenir le lendemain parler  lady Edgermond,
lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout
de suite, sans y attacher aucune importance; et nanmoins il se repentit
ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de
lady Edgermond, qu'elle considrait ce consentement comme une raison de
croire qu'il pensait encore  sa fille. Ce fut un motif de plus pour le
dcider  lui demander, ds ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda
pour la matine du jour suivant.

Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour
l'aider  faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis
elle dit: Je le veux bien. Lucile lui remit le bras de sa mre, et lui
dit  voix trs-basse, dans la crainte que sa mre ne l'entendt:
Milord, marchez doucement. Lord Nelvil tressaillit  ces mots dits en
secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui tre adresse
par cette figure anglique, qui ne semblait pas faite pour les
affections de la terre. Oswald ne crut point que son motion en cet
instant ft une offense pour Corinne; il lui sembla que c'tait
seulement un hommage  la puret cleste de Lucile. Ils rentrrent au
moment de la prire du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans
sa maison avec tous ses domestiques runis. Ils taient rassembls dans
la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux taient infirmes et
vieux; ils avaient servi le pre de lady Edgermond et celui de son
poux. Oswald fut vivement touch par ce spectacle, qui lui rappelait ce
qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit 
genoux, except lady Edgermond, que sa maladie en empchait, mais qui
joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.

Lucile tait  genoux  ct de sa mre, et c'tait elle qui tait
charge de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'vangile, et puis
une prire adapte  la vie rurale et domestique. Cette prire tait
compose par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une
sorte de svrit qui contrastait avec le son de voix doux et timide de
sa fille qui les lisait; mais cette svrit mme augmenta l'effet des
dernires paroles, que Lucile pronona en tremblant. Aprs avoir pri
pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et
pour la patrie, il y avait: Fais-nous aussi la grce,  mon Dieu! que
la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son me ait t
souille par une seule pense, par un seul sentiment qui ne soit pas
conforme  ses devoirs; et que sa mre, qui doit bientt retourner prs
de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des
vertus de son unique enfant!

Lucile rptait tous les jours cette prire. Mais ce soir-l, en
prsence d'Oswald, elle fut plus touche que de coutume, et des larmes
tombrent de ses yeux avant qu'elle en et fini la lecture, et qu'elle
pt, couvrant son visage de ses mains, drober ses pleurs  tous les
regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement ml de
respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui
tenait de si prs  l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore
le souvenir rcent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces
visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait
l'image de la piti divine. Lord Nelvil rflchissait  cette vie si
austre et si retire que Lucile avait mene,  cette beaut sans
pareille, prive ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages
du monde, et son me fut pntre de l'motion la plus pure. La mre de
Lucile aussi mritait le respect, et l'obtenait; c'tait une personne
plus svre encore pour elle-mme que pour les autres. Les bornes de son
esprit devaient tre attribues plutt  l'extrme rigueur de ses
principes qu' un dfaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous
les liens qu'elle s'tait imposs, de toute sa roideur acquise et
naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde,
que l'pret de son caractre venait d'une sensibilit rprime, et
donnait une nouvelle force  l'unique affection qu'elle n'avait pas
touffe.

A dix heures du soir, le plus profond silence rgnait dans la maison.
Oswald put rflchir  son aise sur la journe qui venait de se passer.
Il ne s'avouait point  lui-mme que Lucile avait fait impression sur
son coeur; peut-tre cela n'tait-il pas mme encore vrai; mais, bien
que Corinne enchantt l'imagination de mille manires, il y avait
pourtant un genre d'ides, un son musical, s'il est permis de s'exprimer
ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur
domestique s'unissaient plus facilement  la retraite de Northumberland
qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler
que Lucile tait la femme que son pre aurait choisie pour lui; mais il
aimait Corinne, mais il en tait aim: il avait fait serment de ne
jamais former d'autres liens, c'en tait assez pour persister dans le
dessein de dclarer le lendemain  lady Edgermond qu'il voulait pouser
Corinne. Il s'endormit en pensant  l'Italie; et, nanmoins, pendant son
sommeil, il crut voir Lucile qui passait lgrement devant lui sous la
forme d'un ange: il se rveilla et voulut carter ce songe; mais le mme
songe revint encore, et, la dernire fois qu'il s'offrit  lui, cette
figure parut s'envoler; il se rveilla de nouveau, regrettant cette fois
de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait  ses yeux. Le jour
commenait alors  paratre, Oswald descendit pour se promener.


CHAPITRE VI

Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne
n'tait encore veill dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait
dj sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachs,
taient soulevs par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord
Nelvil, et il fut un moment mu en la voyant comme par une apparition
surnaturelle. Mais il eut honte bientt aprs d'tre troubl  ce point
par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon.
Il salua Lucile; mais il ne put tre remarqu, car elle ne dtournait
point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il et alors
souhait plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipt les
impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait
comme le mystre, comme l'inconnu; il aurait dsir que l'clat du gnie
de Corinne ft disparatre cette image lgre qui prenait successivement
toutes les formes  ses yeux.

Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaait le dessin qu'elle
venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table  th de
sa mre. Oswald vit ce dessin; ce n'tait qu'une rose blanche sur sa
tige, mais dessine avec une grce parfaite. Vous savez donc peindre?
dit Oswald  Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les
fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de matre
ici, et le peu que j'ai appris, je le dois  une soeur qui m'a donn des
leons. En prononant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit
beaucoup, et lui dit: Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit
plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours. Oswald comprit
que Lucile tait trompe comme le reste du monde sur le sort de sa
soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut rvler un
aimable caractre, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer,
s'apercevant tout  coup qu'elle tait seule avec lord Nelvil, lorsque
lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec tonnement et svrit
tout  la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de
ce qu'il n'avait pas remarqu, c'est que Lucile avait fait quelque chose
de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui
quelques minutes sans sa mre; et il en fut touch, comme il l'aurait
t d'un tmoignage d'intrt trs-marquant donn par une autre.

Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue
jusqu' son fauteuil. Elle tait ple, et ses lvres tremblaient en
offrant une tasse de th  lord Nelvil. Il observa cette agitation; et
l'embarras qu'il prouvait lui-mme s'en accrut: cependant, anim par le
dsir de rendre service  celle qu'il aimait, il commena l'entretien.
Madame, dit-il  lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme
qui vous intresse particulirement.--Je ne le crois pas, rpondit lady
Edgermond avec scheresse, car personne ne m'intresse dans ce
pays-l.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de
votre poux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon
poux, reprit lady Edgermond, tait une personne indiffrente  ses
devoirs comme  sa considration, je ne lui souhaiterais srement pas du
mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si
cette fille abandonne par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur,
tait la femme du monde la plus justement clbre par ses admirables
talents en tout genre, la ddaigneriez-vous toujours?--galement, reprit
lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui dtournent une
femme de ses vritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des
artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre
rang, la seule destine convenable, c'est de se consacrer  son poux et
de bien lever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui
viennent de l'me et ne peuvent exister sans le caractre le plus lev,
sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis  la bont la
plus touchante, au coeur le plus gnreux, vous les blmeriez parce
qu'ils tendent la pense, parce qu'ils donnent  la vertu mme un
empire plus vaste, une influence plus gnrale?--A la vertu? reprit lady
Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez
par ce mot ainsi appliqu. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de
la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est tablie en
Italie, menant la vie la plus indpendante, recevant tous les hommages,
pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore
pour les autres que pour elle-mme, abdiquant son rang, sa famille, le
propre nom de son pre...--Madame, interrompit Oswald, c'est un
sacrifice gnreux qu'elle a fait  vos dsirs,  votre fille; elle a
craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint!
s'cria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le dshonorait!--C'en
est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera
bientt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de
reconnatre en elle la fille de votre poux! Vous confondez dans les
rgles vulgaires une personne doue comme aucune femme ne l'a jamais
t; un ange d'esprit et de bont; un gnie admirable, et nanmoins un
caractre sensible et timide; une imagination sublime, une gnrosit
sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une
supriorit si tonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune,
mais qui possde une me si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes,
et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle
honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le
faire la reine du monde en se dsignant un poux.--Vous pourrez
peut-tre, milord, rpondit lady Edgermond en faisant effort sur
elle-mme pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il
n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit  ma porte. Je
n'entends par moralit que l'exacte observation des rgles tablies:
hors de l, je ne comprends que des qualits mal employes, qui mritent
tout au plus de la piti.--Le monde et t bien aride, madame, rpondit
Oswald, si l'on n'avait jamais conu ni le gnie ni l'enthousiasme, et
qu'on et fait de la nature humaine une chose si rgle et si monotone.
Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous
demander formellement si vous ne reconnatrez pas pour votre belle-fille
miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady
Edgermond; car je dois  la mmoire de votre pre d'empcher, si je le
puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon pre? dit Oswald, que ce
nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il
refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore
fait aucune faute, lorsqu'il prvoyait seulement, avec la sagacit
parfaite qui le caractrisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous
savez?...--La lettre de votre pre  milord Edgermond sur ce sujet est
entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady
Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne
en Italie, afin qu'il vous la ft lire  votre retour; il ne me
convenait pas de m'en charger.

Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: Ce que je vous
demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez 
vous-mme: dtruisez les bruits que vous avez accrdits sur la mort de
votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est,
pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune
manire, rpondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si
l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui
peut tre cause que vous ne l'pousiez point, Dieu et votre pre me
prservent d'loigner cet obstacle!--Madame, rpondit lord Nelvil, le
malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,
reprit lady Edgermond avec une vivacit  laquelle elle ne s'tait
jamais livre, et qui venait sans doute du regret qu'elle prouvait en
perdant pour sa fille un poux qui lui convenait  tant d'gards, eh
bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car
elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier  nos
moeurs,  notre vie svre. Il lui faut un thtre o elle puisse
montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si
difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, dsirer de retourner
en Italie; elle vous y tranera: vous quitterez vos amis, votre patrie,
celle de votre pre, pour une trangre aimable, j'y consens, mais qui
vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que
ces ttes exaltes. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce
que vous appelez les femmes mdiocres, c'est--dire celles qui ne vivent
que pour leurs poux et leurs enfants. La violence du mouvement qui
avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habitue  la
contrainte, ne s'tait peut-tre pas une fois dans toute sa vie laisse
aller  ce point, branla ses nerfs dj malades, et en finissant de
parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet tat, sonna
vivement pour appeler du secours.

Lucile arriva trs-effraye, s'empressa de soulager sa mre, et jeta
seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce
vous qui avez fait mal  ma mre?_ Ce regard attendrit profondment lord
Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint  elle, il cherchait  lui montrer
l'intrt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et
rougit en pensant que par son motion elle avait peut-tre manqu de
fiert pour sa fille, et trahi le dsir qu'elle avait eu de lui donner
lord Nelvil pour poux. Elle fit signe  Lucile de s'loigner et dit:
Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considrer comme libre de
l'espce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si
jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions form, votre
pre et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet tant
chang, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas
marie.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle,
 vous crire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je
n'abandonnerai jamais.--Vous en tes le matre, rpondit lady Edgermond
avec une voix touffe; et lord Nelvil partit.

En passant  cheval dans l'avenue, il aperut de loin, dans le bois,
l'lgante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la
voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la mme direction que
lui, en se cachant derrire les arbres. Le grand chemin passait devant
un pavillon  l'extrmit du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait
dans ce pavillon: il passa devant avec motion, mais sans pouvoir la
dcouvrir. Il retourna plusieurs fois la tte aprs avoir pass, et
remarqua dans un autre endroit, d'o l'on pouvait apercevoir tout le
grand chemin, une lgre agitation dans les feuilles d'un des arbres
placs prs du pavillon. Il s'arrta vis--vis de cet arbre, mais il n'y
aperut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien devin, il
partit; puis tout  coup il revint sur ses pas avec la rapidit de
l'clair, comme s'il et laiss tomber quelque chose sur la route. Alors
il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile
baissa son voile avec prcipitation et s'enfona dans le bois, ne
rflchissant pas que se cacher ainsi, c'tait avouer le motif qui
l'avait amene: la pauvre enfant n'avait rien prouv de si vif ni de si
coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite  dsirer de
voir passer lord Nelvil; et loin de penser  le saluer tout simplement,
elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir t devine. Oswald
comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatt par cet
innocent intrt, si timidement et sincrement exprim. Personne,
pensait-il, ne pouvait tre plus vrai que Corinne, mais personne aussi
ne connaissait mieux elle-mme et les autres: il faudrait apprendre 
Lucile et l'amour qu'elle prouverait, et celui qu'elle inspirerait.
Mais ce charme d'un jour peut-il suffire  la vie? Et puisque cette
aimable ignorance de soi-mme ne dure pas, puisqu'il faut enfin pntrer
dans son me, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit  cette
dcouverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la prcde?

Il comparait ainsi dans ses rflexions Corinne et Lucile mais cette
comparaison n'tait encore, du moins il le croyait, qu'un simple
amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pt jamais
l'occuper davantage.


CHAPITRE VII

Aprs avoir quitt la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en
cosse. Le trouble que lui avait laiss la prsence de Lucile, le
sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place  l'motion
qu'il ressentit  l'aspect des lieux o il avait pass sa vie avec son
pre: il se reprochait les distractions auxquelles il s'tait livr
depuis une anne, il craignait de n'tre plus digne d'entrer dans la
demeure qu'il et voulu n'avoir jamais quitte. Hlas! aprs la perte de
ce qu'on aimait le plus au monde, comment tre content de soi-mme si
l'on n'est pas rest dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre
dans la socit pour ngliger de quelque manire le culte de ceux qui ne
sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du coeur; on
se prte  cette activit des vivants, qui carte l'ide de la mort, ou
comme pnible, ou comme inutile, ou seulement mme comme fatigante.
Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rverie,
l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des mes les plus
tendres, et leur rend des intrts, des dsirs et des passions. C'est
une misrable condition de la nature humaine, que cette ncessit de se
distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme ft ainsi
pour qu'il pt supporter la mort, et pour lui-mme et pour les autres,
souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords
d'en tre capable, et il semble qu'une voix touchante et rsigne nous
dise: _Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oubli?_

Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il
n'prouva pas, en y arrivant alors, le mme dsespoir que la premire
fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait
accoutum tout le monde  la perte de celui qu'il pleurait: les
domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son
pre; chacun tait rentr dans ses occupations habituelles; on avait
serr les rangs, et la gnration des enfants croissait pour remplacer
celle des pres. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son pre, o
il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout  la mme place:
mais qu'tait devenue la voix qui rpondait  la sienne, et le coeur de
pre qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plong dans
des mditations profondes. O destine humaine! s'cria-t-il le visage
baign de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour prir, tant
de penses pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami;
il est prsent ici mme,  mes larmes, et nos mes immortelles
s'attendent. O mon pre!  mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne
connaissent ni les indcisions ni les repentirs, ces mes de fer qui
semblent possder en elles-mmes les immuables qualits de la nature
physique; mais les tres composs d'imagination, de sensibilit, de
conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'garer? Ils
cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-mme s'obscurcit 
leurs regards, si la Divinit ne le rvle pas au fond du coeur.

Le soir, Oswald alla se promener dans l'alle favorite de son pre; il
suivit son image  travers les arbres. Hlas! qui n'a pas espr
quelquefois, dans l'ardeur de ses prires, qu'une ombre chrie nous
apparatrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait  force d'aimer? Vaine
esprance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des
incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pense
s'ennoblit, plus elle est invinciblement attire vers les abmes de la
rflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une
voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avana
lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard,  cette heure et dans ce
lieu, l'mut profondment. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son
pre, et le reut avec une motion qu'il n'et jamais ressentie pour lui
dans aucun autre moment.


CHAPITRE VIII

M. Dickson n'galait en rien le pre d'Oswald: il n'avait ni son esprit
ni son caractre; mais au moment de sa mort il tait auprs de lui, et,
n la mme anne, on et dit qu'il restait encore quelques jours en
arrire pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le
bras pour monter l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins
donns  la vieillesse, seule ressemblance avec son pre qu'il pt
trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu natre Oswald, et ne
tarda pas  lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il
blma fortement sa liaison avec Corinne; mais ses faibles arguments
auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux
de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que
son pre, lord Nelvil, crivit  lord Edgermond lorsqu'il voulut rompre
le mariage projet entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond.
Voici quelle tait cette lettre, crite en 1791, pendant le premier
voyage d'Oswald en France. Il la lut en tremblant.


  LETTRE DU PRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.

  Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans
  le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de
  moins que votre fille ane; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre
  seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze annes. Je
  pourrais m'en tenir  ce motif; mais comme je savais l'ge de miss
  Edgermond quand je vous l'ai demande pour Oswald, je croirais manquer
   la confiance de l'amiti si je ne vous disais pas quelles sont les
  raisons qui me font dsirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes
  lis depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos
  enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir tre
  encore modifis par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il
  me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et
  subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'ide que cette
  comparaison peut suggrer. Sans doute votre fille n'a reu de vous,
  n'a trouv dans son coeur que les principes et les sentiments les plus
  purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle
  a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares
  doivent ncessairement exciter le dsir de les dvelopper; et je ne
  sais pas quel thtre peut suffire  cette activit d'esprit,  cette
  imptuosit d'imagination,  ce caractre ardent enfin, qui se fait
  sentir dans toutes ses paroles: elle entranerait ncessairement mon
  fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y tre
  heureuse, et l'Italie seule lui convient.

  Il lui faut cette existence indpendante qui n'est soumise qu' la
  fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques
  contrarieraient ncessairement tous ses gots. Un homme n dans notre
  heureuse patrie doit tre Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse
  ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'tre; et dans les
  pays o les institutions politiques donnent aux hommes des occasions
  honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans
  l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distingue que
  votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en
  Italie: sa religion, ses gots et ses talents l'y appellent. Si mon
  fils pousait miss Edgermond, il l'aimerait srement beaucoup, car il
  est impossible d'tre plus sduisante, et il essayerait alors, pour
  lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes trangres.
  Bientt il perdrait cet esprit national, ces prjugs, si vous le
  voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un
  corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut prir
  qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientt mal en
  Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je
  le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilit; il irait donc
  s'tablir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me
  ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me
  priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de
  servir son pays.

  Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traner une vie
  oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un cossais _sigisbe_ de sa
  femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile  sa famille,
  dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald,
  votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de
  ce que son sjour actuel en France lui a t l'occasion de voir miss
  Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le
  mariage de mon fils, de ne pas lui faire connatre votre fille ane
  avant que votre fille cadette soit en ge de le fixer. Je crois notre
  liaison assez ancienne, assez sacre, pour attendre de vous cette
  marque d'affection. Dites  mon fils, s'il le fallait, mes volonts 
  cet gard; je suis sr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais
  cess de vivre.

  Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins  l'union d'Oswald avec
  Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai dml dans ses traits,
  dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la
  modestie la plus touchante. Voil quelle est la femme vraiment
  anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour
  tre tmoin de cette union, je m'en rjouirai dans le ciel; quand nous
  y serons un jour runis, mon cher ami, notre bndiction et nos
  prires protgeront encore nos enfants.

  Tout  vous.

  NELVIL.

Aprs cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa
le temps  M. Dickson de continuer ses longs discours sans tre
interrompu. Il admira la sagacit de son ami, qui avait si bien jug
miss Edgermond, quoiqu'il ft loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer
encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il pronona, au
nom du pre d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle  sa
mmoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal sjour en France,
un an aprs que cette lettre avait t crite, en 1792, son pre n'avait
trouv de consolations que chez lady Edgermond, o il avait pass tout
un t, et qu'il s'tait occup de l'ducation de Lucile, qui lui
plaisait singulirement. Enfin, sans art, mais aussi sans mnagement, M.
Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.

C'tait ainsi que tout se runissait pour renverser le bonheur de
Corinne absente, et qui n'avait pour se dfendre que ses lettres, qui la
rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait 
combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir
d'un pre, la conjuration des amis en faveur des rsolutions faciles et
de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui
semblait si bien en harmonie avec les esprances pures et calmes de la
vie domestique.




LIVRE DIX-SEPTIME

CORINNE EN COSSE


CHAPITRE PREMIER

Corinne, pendant ce temps, s'tait tablie prs de Venise, dans une
campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux
o elle avait vu Oswald pour la dernire fois, et d'ailleurs elle se
croyait l plus prs qu' Rome des lettres d'Angleterre. Le prince
Castel-Forte lui avait crit pour lui offrir de venir la voir; et s'il
avait essay de la dtacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit,
c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononc
sans rflexion et t pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima
donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de
vivre seule quand l'me est ardente et la situation malheureuse. Les
occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et
lorsqu'on est agit par l'inquitude, une distraction force, quelque
importune qu'elle pt tre, vaudrait mieux que la continuit de la mme
impression. Si l'on peut deviner comme on arrive  la folie, c'est
srement lorsqu'une seule pense s'empare de l'esprit, et ne permet plus
 la succession des objets de varier les ides. Corinne tait d'ailleurs
une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-mme
quand ses facults n'avaient plus d'aliment au dehors.

Quelle vie succdait  celle qu'elle venait de mener pendant prs d'une
anne! Oswald tait auprs d'elle presque tout le jour; il suivait tous
ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son
esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il
y avait de diffrence entre eux, animait galement leur entretien; enfin
Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si
constamment occup d'elle. Quand la moindre inquitude la troublait,
Oswald prenait sa main, il la serrait contre son coeur, et le calme, et
plus que le calme, une esprance vague et dlicieuse renaissait dans
l'me de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de
sombre au fond du coeur; elle n'avait d'autre vnement, d'autre varit
dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrgularit de la poste,
pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente,
et souvent cette attente tait trompe. Elle se promenait tous les
matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids
de larges feuilles appeles les lis des eaux. Elle attendait la gondole
noire qui apportait les lettres de Venise; elle tait parvenue  la
distinguer  une trs-grande distance, et le coeur lui battait avec une
affreuse violence ds qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la
gondole; quelquefois il disait: _Madame, il n'y a point de lettres_, et
continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien
n'tait si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui
disait: _Oui, madame, il y en a._ Elle les parcourait toutes d'une main
tremblante, et l'criture d'Oswald ne s'offrait point  ses regards;
alors le reste du jour tait affreux, la nuit se passait sans sommeil,
et le lendemain elle prouvait la mme anxit qui absorbait toute sa
journe.

Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla
qu'il aurait pu lui crire plus souvent, et elle lui en fit des
reproches. Il se justifia, et dj ses lettres devinrent moins tendres:
car, au lieu d'exprimer ses propres inquitudes, il s'occupait 
dissiper celles de son amie.

Ces nuances n'chapprent point  la triste Corinne, qui tudiait le
jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait 
dcouvrir, en les relisant sans cesse, une rponse  ses craintes, une
interprtation nouvelle qui pt lui donner quelques jours de calme.

Cet tat branlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait
superstitieuse, et s'occupait des prsages continuels qu'on peut tirer
de chaque vnement quand on est toujours poursuivi par la mme crainte.
Un jour par semaine elle allait  Venise, pour avoir ce jour-l ses
lettres quelques heures plus tt. Elle variait ainsi le tourment de les
attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte
d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant:
ils taient tous comme les spectres de ses penses, et les retraaient 
ses yeux sous d'horribles traits.

Une fois, en entrant  l'glise de Saint-Marc, elle se rappela qu'en
arrivant  Venise l'ide lui tait venue que peut-tre, avant de partir,
lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son
pouse  la face du ciel: alors elle se livra tout entire  cette
illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel,
et promettre  Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se
mettait  genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale.
L'orgue qui se faisait entendre dans l'glise, les flambeaux qui
l'clairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit
plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit
l'me, et fait entendre au fond du coeur la voix de ce qu'on aime. Tout
 coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se
retournait, elle aperut un cercueil qu'on apportait dans l'glise. A
cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublrent, et, depuis cet
instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour
Oswald serait la cause de sa mort.


CHAPITRE II

Quand Oswald eut lu la lettre de son pre, remise par M. Dickson, il fut
longtemps le plus malheureux et le plus irrsolu de tous les hommes.
Dchirer le coeur de Corinne, ou manquer  la mmoire de son pre,
c'tait une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort
pour y chapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois,
il recula l'instant de la dcision, et se dit qu'il irait en Italie pour
rendre Corinne elle-mme juge de ses tourments et du parti qu'il devait
prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait  ne pas pouser Corinne;
il tait libre de ne jamais s'unir  Lucile: mais de quelle manire
pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son
pays, ou l'entraner en Angleterre, sans gard pour sa rputation ni
pour son sort? Dans cette perplexit douloureuse, il serait parti pour
Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas rpandu le bruit que son
rgiment allait tre embarqu; il serait parti pour apprendre  Corinne
ce qu'il ne pouvait encore se rsoudre  lui crire.

Cependant le ton de ses lettres fut ncessairement altr. Il ne voulait
pas crire ce qui se passait dans son me; mais il ne pouvait plus
s'exprimer avec le mme abandon. Il avait rsolu de cacher  Corinne les
obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnatre,
parce qu'il esprait y russir encore avec le temps, et ne voulait pas
l'aigrir inutilement contre sa belle-mre. Divers genres de rticences
rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets
trangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre
que Corinne et t certaine de ce qui se passait dans le coeur
d'Oswald; mais un sentiment passionn rend  la fois plus pntrante et
plus crdule. Il semble que, dans cet tat, on ne puisse rien voir que
d'une manire surnaturelle. On dcouvre ce qui est cach, et l'on se
fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est rvolt de l'ide que
l'on souffre  ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la
cause, et qu'un tel dsespoir est produit par des circonstances
trs-simples.

Oswald tait trs-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la
peine qu'il devait causer  celle qu'il aimait; et ses lettres
exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait 
Corinne, par une bizarrerie singulire, la douleur qu'il prouvait,
comme si elle n'et pas t mille fois plus  plaindre que lui; enfin,
il bouleversait entirement l'me de son amie. Elle n'tait plus
matresse d'elle-mme; son esprit se troublait, ses nuits taient
remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se
dissipaient pas, et l'infortune Corinne ne pouvait croire que cet
Oswald, qui crivait des lettres si dures, si agites, si amres, ft
celui qu'elle avait connu si gnreux et si tendre: elle ressentait un
dsir irrsistible de le revoir encore et de lui parler. Que je
l'entende! s'cria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut dchirer
ainsi sans piti celle dont la moindre peine affligeait jadis si
vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai  la destine.
Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est
pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'crit. On m'a calomnie prs
de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.

Un jour, Corinne prit la rsolution d'aller en cosse, si toutefois l'on
peut appeler une rsolution la douleur imptueuse qui force  changer de
situation  tout prix; elle n'osait crire  personne qu'elle partait;
elle n'avait pu se dterminer  le dire mme  Thrsine, et elle se
flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement
elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une
pense diffrente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis  la
place des regrets. Elle tait incapable d'aucune occupation. La lecture
lui tait devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un
tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte  la
rverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les
jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extrieur; les
tourments de son me ne se trahissaient plus que par sa mortelle pleur.
Elle regardait sa montre  chaque instant, esprant qu'une heure tait
passe, et ne sachant pas cependant pourquoi elle dsirait que l'heure
changet de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans
sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.

Un soir qu'elle se croyait prte  partir, une femme fit demander  la
voir: elle la reut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le
dsirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne
entirement contrefaite, le visage dfigur par une affreuse maladie,
vtue de noir et couverte d'un voile, pour drober, s'il tait possible,
sa vue  ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraite par la
nature, se chargeait de la collecte des aumnes. Elle demanda noblement,
avec une scurit touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui
donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier
pour elle. La pauvre femme, qui s'tait rsigne  son sort, regardait
avec tonnement cette belle personne si pleine de force et de vie,
riche, jeune, admire, et qui semblait cependant accable par le
malheur. Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous
fussiez aussi calme que moi. Quel mot adress par une femme dans cet
tat  la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au dsespoir!

Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les mes
ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent  Dieu seul ce
profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas
dignes! Mais le temps n'en tait pas encore venu pour Corinne; il lui
fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle
priait, mais elle n'tait pas encore rsigne. Ses rares talents, la
gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intrt pour
elle-mme. Ce n'est qu'en se dtachant de tout dans ce monde qu'on peut
renoncer  ce qu'on aime; tous les autres sacrifices prcdent celui-l,
et la vie peut tre depuis longtemps un dsert sans que le feu qui l'a
dvaste soit teint.

Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et
renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reut une lettre
d'Oswald, qui lui annonait que son rgiment devait s'embarquer dans six
semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller  Venise,
parce qu'un colonel qui s'loignerait dans un pareil moment se perdrait
de rputation. Il ne restait  Corinne que le temps d'arriver en
Angleterre avant que lord Nelvil s'loignt d'Europe, et peut-tre pour
toujours. Cette crainte acheva de dcider son dpart. Il faut plaindre
Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidr
dans sa dmarche: elle se jugeait plus svrement que personne; mais
quelle femme aurait le droit de jeter _la premire pierre_ 
l'infortune qui ne justifie point sa faute, qui n'en espre aucune
jouissance, mais fuit d'un malheur  l'autre comme si des fantmes
effrayants la poursuivaient de toutes parts?

Voici les dernires lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: Adieu,
mon fidle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec
qui j'ai pass des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la
destine m'a frappe; je sens en moi sa blessure mortelle: je me dbats
encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne
suis pas responsable de moi-mme; il y a dans mon sein des orages que ma
volont ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme o tout finira
pour moi; ce qui se passe  prsent est le dernier acte de mon histoire;
aprs, viendront la pnitence et la mort. Bizarre confusion du coeur
humain! Dans ce moment mme o je me conduis comme une personne si
passionne, j'aperois cependant les ombres du dclin dans
l'loignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit:
_Infortune, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends
dans le repos ternel._ O mon Dieu! accordez-moi la prsence d'Oswald
encore une fois, une dernire fois. Le souvenir de ses traits s'est
comme obscurci par mon dsespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de
divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air
brillant et pur annonait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se
placer prs de moi, m'entourer de ses soins, me protger par le respect
qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez
mon ingratitude; dois-je reconnatre ainsi la constante et noble
affection que vous m'avez toujours tmoigne? Mais je ne suis plus digne
de rien, et je passerais pour insense, si je n'avais pas le triste don
d'observer moi-mme ma folie. Adieu donc, adieu!


CHAPITRE III

Combien elle est malheureuse, la femme dlicate et sensible qui commet
une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit
moins aime, et n'ayant qu'elle-mme pour soutien de ce qu'elle fait! Si
elle hasardait sa rputation et son repos pour rendre un grand service 
celui qu'elle aime, elle ne serait point  plaindre. Il est si doux de
se dvouer! il y a dans l'me tant de dlices quand on brave tous les
prils pour sauver une vie qui nous est chre, pour soulager la douleur
qui dchire un coeur ami du ntre! Mais traverser ainsi seule des pays
inconnus, arriver sans tre attendue, rougir d'abord devant ce qu'on
aime de la preuve mme d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on
le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pnible
sentiment! quelle humiliation digne pourtant de piti! car tout ce qui
vient d'aimer en mrite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi
l'existence des autres, si l'on manquait  des devoirs envers des liens
sacrs? Mais Corinne tait libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et
son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa
conduite, mais rien qui pt offenser une autre destine que la sienne,
et son funeste amour ne perdait qu'elle-mme.

En dbarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le
dpart du rgiment de lord Nelvil tait encore retard. Elle ne vit 
Londres que la socit du banquier auquel elle tait recommande sous un
nom suppos. Il s'intressa d'abord  elle, et s'empressa, ainsi que sa
femme et sa fille,  lui rendre tous les services imaginables. Elle
tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses
nouveaux amis la soignrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle
apprit que lord Nelvil tait en cosse, mais qu'il devait revenir dans
peu de jours  Londres, o son rgiment se trouvait alors. Elle ne
savait comment se rsoudre  lui annoncer qu'elle tait en Angleterre.
Elle ne lui avait point crit son dpart; et son embarras tait tel 
cet gard, que depuis un mois Oswald n'avait point reu de ses lettres.
Il commenait  s'en inquiter vivement: il l'accusait de lgret,
comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant  Londres, il
alla d'abord chez son banquier, o il esprait trouver des lettres
d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il
rflchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond,
qu'il avait vu  Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. Je
n'en sais point, rpondit lord Nelvil avec humeur.--Oh! je le crois
bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les
trangers ds qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de
cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si
elles avaient de la constance unie  tant d'imagination. Il faut bien
qu'il reste quelque avantage  nos femmes. Il lui serra la main en
parlant ainsi, et prit cong de lui pour retourner dans la principaut
de Galles, son sjour habituel; mais il avait en peu de mots pntr de
tristesse le coeur d'Oswald. J'ai tort, se disait-il  lui-mme, j'ai
tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer 
son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aim, c'est fltrir le
pass au moins autant que l'avenir.

Au moment o lord Nelvil avait su la volont de son pre, il s'tait
rsolu  ne point pouser Corinne; mais il avait aussi form le dessein
de ne pas revoir Lucile. Il tait mcontent de l'impression trop vive
qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'tant condamn  faire tant
de mal  son amie, il fallait au moins lui garder cette fidlit de
coeur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta
d'crire  lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations
relativement  l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de
lui rpondre  cet gard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens
avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir
d'elle ce qu'il dsirait serait d'pouser sa fille; car elle pensait que
Corinne pourrait nuire au mariage de sa soeur si elle reprenait son vrai
nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point
encore de l'intrt que Lucile avait inspir  lord Nelvil; la destine
lui avait jusqu'alors pargn cette douleur. Jamais cependant elle
n'avait t plus digne de lui que dans le moment mme o le sort l'en
sparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des ngociants
simples et honntes chez qui elle tait, un vritable got pour les
moeurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle
voyait dans la famille qui l'avait reue n'taient distingues d'aucune
manire, mais possdaient une force de raison et une justesse d'esprit
remarquables. On lui tmoignait une affection moins expansive que celle
 laquelle elle tait accoutume, mais qui se faisait connatre  chaque
occasion par de nouveaux services. La svrit de lady Edgermond,
l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle
illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel
elle avait renonc, et elle s'y attachait dans une circonstance o, pour
son bonheur du moins, il n'tait peut-tre plus  dsirer qu'elle
prouvt ce sentiment.


CHAPITRE IV

Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amiti et
d'intrt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans
_Isabelle_, ou _le Fatal mariage_, l'une des pices du thtre anglais
o cette actrice dploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa
longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent
compar sa manire de dclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la
curiosit de l'entendre, et se rendit voile dans une petite loge d'o
elle pouvait tout voir sans tre vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil
tait arriv la veille  Londres; mais elle craignait d'tre aperue par
un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde
sensibilit de l'actrice captivrent tellement l'attention de Corinne,
que pendant les premiers actes ses yeux ne se dtournrent pas du
thtre. La dclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre 
remuer l'me, quand un beau talent en fait sentir la force et
l'originalit. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France;
l'impression qu'elle produit est plus immdiate, le dsespoir vritable
s'exprimerait ainsi; et la nature des pices et le genre de la
versification plaant l'art dramatique  moins de distance de la vie
relle, l'effet qu'il produit est plus dchirant. Il faut d'autant plus
de gnie pour tre un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de
libert pour la manire individuelle, tant les rgles gnrales prennent
d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature
l'inspire. Ces longs gmissements, qui paraissent ridicules quand on les
raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble
dans ses manires, madame Siddons, ne perd rien de sa dignit quand elle
se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse tre admirable
quand une motion intime y entrane, une motion qui part du centre de
l'me, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est
tmoin. Il y a chez les diverses nations une faon diffrente de jouer
la tragdie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde
 l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de
semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.

Dans l'intervalle du quatrime au cinquime acte, Corinne remarqua que
tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle
vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne ft
Lucile, bien que depuis sept ans elle ft singulirement embellie. La
mort d'un parent trs-riche de lord Edgermond avait oblig lady
Edgermond  venir  Londres pour y rgler les affaires de la succession.
Lucile s'tait plus pare qu' l'ordinaire pour venir au spectacle; et
depuis longtemps, mme en Angleterre, o les femmes sont si belles, il
n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement
surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pt rsister 
la sduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pense avec
elle, et se trouva tellement infrieure; elle s'exagra tellement, s'il
tait possible de se l'exagrer, le charme de cette jeunesse, de cette
blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps
de la vie, qu'elle se sentit presque humilie de lutter par le talent,
par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionns, avec
ces grces prodigues par la nature elle-mme.

Tout  coup elle aperut, dans la loge oppose, lord Nelvil, dont les
regards taient fixs sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle
revoyait pour la premire fois ces traits qui l'avaient tant occupe; ce
visage qu'elle cherchait dans son souvenir  chaque instant, bien qu'il
n'en ft jamais effac, elle le revoyait, et c'tait lorsque Lucile
occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait souponner la prsence
de Corinne; mais si ses yeux s'taient dirigs par hasard sur elle,
l'infortune en aurait tir quelques prsages de bonheur. Enfin madame
Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le thtre pour la
considrer.

Corinne alors respira plus  l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement
de curiosit avait attir l'attention d'Oswald sur Lucile. La pice
devenait  tous les moments plus touchante, et Lucile tait baigne de
pleurs qu'elle cherchait  cacher en se retirant dans le fond de sa
loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intrt encore que
la premire fois. Enfin il arriva, ce moment terrible o Isabelle,
s'tant chappe des mains des femmes qui veulent l'empcher de se tuer,
rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilit de leurs efforts.
Ce rire du dsespoir est l'effet le plus difficile et le plus
remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il meut bien plus
que les larmes: cette amre ironie du malheur est son expression la plus
dchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du coeur, quand elle
inspire une si barbare joie, quand elle donne,  l'aspect de son propre
sang, le contentement froce d'un sauvage ennemi qui se serait veng!

Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mre s'en
alarma, car on la vit se retourner avec inquitude de son ct: Oswald
se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientt il se rassit.
Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en
soupirant: Lucile, ma soeur qui m'tait si chre autrefois, est jeune
et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir
sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui ft aucun sacrifice?
La pice finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de
s'en aller, de peur d'tre reconnue, et elle se mit derrire une petite
ouverture de sa loge o elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans
le corridor. Au moment o Lucile sortit, la foule se rassembla pour la
voir, et l'on entendait de tous les cts des exclamations sur sa
ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond,
infirme et malade, avait de la peine  fendre la presse, malgr les
soins de sa fille et les gards qu'on leur tmoignait; mais elles ne
connaissaient personne, et nul homme par consquent n'osait les aborder.
Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hta de s'approcher d'elles. Il
offrit un bras  lady Edgermond et l'autre  Lucile, qui le prit
timidement, en baissant la tte et rougissant  l'excs: ils passrent
ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie ft
tmoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une lgre
nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre
 travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.


CHAPITRE V

Corinne revint chez elle cruellement trouble, et ne sachant point
quelle rsolution elle prendrait, comment elle ferait connatre  lord
Nelvil son arrive, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car 
chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son
ami, et il lui semblait quelquefois que c'tait un tranger qu'elle
allait revoir, un tranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la
reconnatrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir,
et elle apprit qu'il tait chez lady Edgermond; le jour suivant, la mme
rponse lui fut rapporte, mais on lui dit aussi que lady Edgermond
tait malade, et qu'elle repartirait pour sa terre ds qu'elle serait
gurie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir  lord Nelvil
qu'elle tait en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait
devant la maison de lady Edgermond, et voyait  sa porte la voiture
d'Oswald. Un inexprimable serrement de coeur l'oppressait; et,
retournant chez elle, elle recommenait le lendemain la mme course pour
prouver la mme douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se
persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention
d'pouser sa fille.

Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la
conduisait  sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond,
qui tait mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et
qu'elle le priait en consquence de passer chez elle pour se charger de
faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre 
cet gard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet
instant, la main de Lucile qu'il tenait avait trembl. Le silence de
Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'tait plus aim, et l'motion
de cette jeune fille devait lui donner l'ide qu'il l'intressait au
fond du coeur. Cependant il n'avait pas l'ide de manquer  la promesse
qu'il avait donne  Corinne, et l'anneau qu'elle possdait tait un
gage assur que jamais il n'en pouserait une autre sans son
consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner
les intrts de Corinne; mais lady Edgermond tait si malade, et sa
fille tellement inquite de se trouver ainsi seule  Londres, sans aucun
parent (M. Edgermond n'y tant pas), sans savoir seulement  quel
mdecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers
l'amie de son pre de consacrer tout son temps  la soigner.

Lady Edgermond, naturellement pre et fire, semblait ne s'adoucir que
pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il
pronont un seul mot qui pt faire supposer l'intention d'pouser sa
fille. Le nom et la beaut de Lucile en faisaient l'un des plus
brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au
spectacle et qu'on la savait  Londres, sa porte tait assige par les
visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait
constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait
que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas t flatt d'une conduite si
dlicate? Cette gnrosit silencieuse qui s'en remettait  lui sans
rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et
cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il
craignait que sa prsence ne ft interprte comme un engagement. Il et
cess d'y aller ds que les intrts de Corinne ne l'y auraient plus
attir, si lady Edgermond avait recouvr sa sant. Mais au moment o on
la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que
la premire fois; et si elle tait morte dans ce moment, Lucile n'aurait
eu  Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mre ne formait de
relations avec personne.

Lucile ne s'tait pas permis un seul mot qui dt faire croire  lord
Nelvil qu'elle le prfrt! mais il pouvait le supposer quelquefois par
une altration lgre et subite dans la couleur de son teint, par des
yeux trop promptement baisss, par une respiration plus rapide; enfin,
il tudiait le coeur de cette jeune fille avec un intrt curieux et
tendre, et sa complte rserve lui laissait toujours du doute et de
l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la
passion et l'loquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore 
l'imagination; on dsire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant
l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur
qu'on aperoit  travers les nuages tient longtemps la curiosit en
suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des
dcouvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite;
et, quand on sait  la fin ce que cache tout ce charme du silence et de
l'inconnu, le mystre aussi se fltrit, et l'on en revient  regretter
l'abandon et le mouvement d'un caractre anim. Hlas! de quelle manire
prolonger cet enchantement du coeur, ces dlices de l'me, que la
confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent galement  la
longue? tant les jouissances clestes sont trangres  notre destine!
Elles traversent notre coeur quelquefois, seulement pour nous rappeler
notre origine et notre espoir!

Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son dpart  deux jours de l
pour aller en cosse, o elle voulait visiter la terre de lord
Edgermond, qui tait voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait
qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annonc le
projet de retourner en cosse avant le dpart de son rgiment; mais il
n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et nanmoins il se tut.
Elle se hta de se lever, et s'approcha de la fentre. Peu de moments
aprs, lord Nelvil prit un prtexte pour aller vers elle, et il lui
sembla que ses yeux taient mouills de pleurs; il en fut mu, soupira,
et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau  sa mmoire,
il se demanda si cette jeune fille n'tait pas plus capable que Corinne
d'un sentiment fidle.

Oswald cherchait  rparer la peine qu'il venait de causer  Lucile; on
a tant de plaisir  ramener la joie sur un visage encore enfant! Le
chagrin n'est pas fait pour ces physionomies o la rflexion mme n'a
point encore laiss de traces. Le rgiment de lord Nelvil devait tre
pass en revue le lendemain matin  Hyde-Park; il demanda donc  lady
Edgermond si elle voulait y aller en calche avec sa fille, et si elle
lui permettrait, aprs la revue, de faire une promenade  cheval avec
Lucile  ct de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait
grande envie de monter  cheval. Elle regarda sa mre avec une
expression toujours soumise, mais o l'on pouvait remarquer cependant le
dsir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques
instants; puis, tendant  lord Nelvil sa faible main, qui dprissait
chaque jour davantage, elle lui dit: Si vous le demandez, milord, j'y
consens. Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait
renoncer lui-mme  ce qu'il avait propos; mais tout  coup Lucile,
avec une vivacit qu'elle n'avait pas encore montre, prit la main de sa
mre et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le
courage de priver d'un amusement cette innocente crature qui menait une
vie si solitaire et si triste.


CHAPITRE VI

Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxit la plus cruelle:
chaque matin elle hsitait si elle crirait  lord Nelvil pour lui
apprendre o elle tait, et chaque soir se passait dans l'inexprimable
douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la
rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d'apprendre 
celui qui ne l'aimait peut-tre plus la dmarche inconsidre qu'elle
avait faite pour lui. Peut-tre, se disait-elle souvent, tous les
souvenirs d'Italie sont-ils effacs de sa mmoire? peut-tre n'a-t-il
plus besoin de trouver dans les femmes un esprit suprieur, un coeur
passionn? Ce qui lui plat  prsent, c'est l'admirable beaut de seize
ans, l'expression anglique de cet ge, l'me timide et neuve qui
consacre  l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait
jamais prouvs.

L'imagination de Corinne tait tellement frappe des avantages de sa
soeur, qu'elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il
lui semblait que le talent mme tait une ruse, l'esprit une tyrannie,
la passion une violence,  ct de cette innocence dsarme; et bien que
Corinne n'et pas encore vingt-huit ans, elle pressentait dj cette
poque de la vie o les femmes se dfient avec tant de douleur de leurs
moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidit fire se
combattaient dans son me; elle renvoyait de jour en jour le moment tant
craint et tant dsir o elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son
rgiment serait pass en revue le lendemain  Hyde-Park, et elle rsolut
d'y aller. Elle pensa qu'il tait possible que Lucile s'y trouvt, et
elle s'en fiait  ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald.
D'abord elle avait l'ide de se parer avec soin et de se montrer ensuite
subitement  lui; mais en commenant sa toilette, ses cheveux noirs, son
teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcs, mais
dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui
inspirrent du dcouragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans
son miroir le visage arien de sa soeur; et, rejetant loin d'elle toutes
les parures qu'elle avait essayes, elle se revtit d'une robe noire 
la vnitienne, couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte
dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.

A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paratre Oswald  la tte
de son rgiment. Il avait, dans son uniforme, la plus belle et la plus
imposante figure du monde; il conduisait son cheval avec une grce et
une dextrit parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose
de fier et de doux tout  la fois, qui conseillait noblement le
sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes lgamment et simplement
vtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns
l'empreinte des vertus mles, les autres des vertus timides. Les soldats
du rgiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et
dvouement. On joua le fameux air, _Dieu sauve le roi_, qui touche si
profondment tous les coeurs en Angleterre; et Corinne s'cria: O
respectable pays qui deviez tre ma patrie! pourquoi vous ai-je quitt?
Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant de
vertus; et quelle gloire valait celle,  Nelvil! d'tre ta digne
pouse?

Les instruments militaires qui se firent entendre retracrent  Corinne
les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans
qu'il pt l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes: Qu'il
vive, quand ce ne serait pas pour moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut
conserver! Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord
Nelvil la salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de
son pe. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui
voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considrait avec des regards qui
peraient le coeur de Corinne. L'infortune les connaissait, ces
regards; ils avaient t tourns sur elle!

Les chevaux que lord Nelvil avait prts  Lucile parcouraient avec la
plus brillante vitesse les alles de Hyde-Park, tandis que la voiture de
Corinne s'avanait lentement, presque comme un convoi funbre, derrire
les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. Ah! ce n'tait pas
ainsi, pensait Corinne, non, ce n'tait pas ainsi que je me rendais au
Capitole la premire fois que je l'ai rencontr: il m'a prcipite du
char de triomphe dans l'abme des douleurs. Je l'aime, et toutes les
joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature
sont fltris. Mon Dieu! pardonnez-lui quand je ne serai plus! Oswald
passait  cheval  ct de la voiture o tait Corinne. La forme
italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulirement. Il
s'arrta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la
revoir encore, et tcha d'apercevoir quelle tait la femme qui s'y
tenait cache. Le coeur de Corinne battait pendant ce temps avec une
extrme violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'tait de s'vanouir et
d'tre ainsi dcouverte; mais elle rsista cependant  son motion, et
lord Nelvil perdit l'ide qui l'avait d'abord occup. Quand la revue fut
finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Oswald,
descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaa
derrire les arbres et la foule, de manire  n'tre pas aperue. Oswald
alors s'approcha de la calche de lady Edgermond; et, lui montrant un
cheval trs-doux que ses gens avaient amen, il demanda pour Lucile la
permission de monter ce cheval  ct de la voiture de sa mre. Lady
Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa
fille. Lord Nelvil tait descendu de cheval; il parlait chapeau bas, 
la portire de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si
sensible en mme temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement
pour la mre, anim par l'attrait qu'inspirait la fille.

Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait
 ravir l'lgance de sa taille; sur sa tte un chapeau noir orn de
plumes blanches; et ses beaux cheveux blonds, lgers comme l'air,
tombaient avec grce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de
manire que Lucile pt y poser son pied pour monter sur le cheval.
Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce
service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista: Lucile
enfin mit sur cette main un pied charmant, et s'lana si lgrement 
cheval, que tous ses mouvements donnaient l'ide d'une de ces sylphides
que l'imagination nous peint avec des couleurs si dlicates. Elle partit
au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le
cheval fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrta, examina la
bride et le mors avec une aimable anxit. Une autre fois il crut  tort
que le cheval s'emportait; il devint ple comme la mort; et, poussant
son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il
atteignit celui de Lucile, descendit et se prcipita devant elle.
Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frmissait  son tour de
renverser Oswald; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il
soutint Lucile, qui en sautant s'appuya lgrement sur lui.

Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald
pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intrt qu'il lui
avait autrefois prodigus? Et mme, pour son ternel dsespoir, ne
croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de
timidit, plus de rserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour
pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt; elle tait prte 
fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir
 l'instant mme l'encourageait dans cette rsolution. Mais quelle est
la femme ne mme sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner,
attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientt Corinne
frmit  la pense de se montrer  lord Nelvil dans cet instant, et
sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une
alle solitaire, Oswald vit encore de loin cette mme figure noire qui
l'avait frapp, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut
beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'motion qu'il en ressentait
au remords d'avoir t dans ce jour, pour la premire fois, infidle au
fond de son coeur  l'image de Corinne; et, rentr chez lui, il prit 
l'instant la rsolution de repartir pour l'cosse, puisque son rgiment
ne s'embarquait pas encore de quelque temps.


CHAPITRE VII

Corinne retourna chez elle dans un tat de douleur qui troublait sa
raison, et ds ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle
rsolut d'crire  lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrive en
Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y tait.
Elle commena cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et
puis elle la dchira. Que signifient les reproches en amour?
s'cria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le
plus gnreux des sentiments, s'il n'tait pas en tout involontaire? Que
ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont
le secret de son me; tout n'est-il donc pas dit? Elle recommena sa
lettre, et cette fois elle voulut peindre  lord Nelvil la monotonie
qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui
prouver que, sans une parfaite harmonie de l'me et de l'esprit, aucun
bonheur de sentiment n'tait durable; et puis elle dchira cette lettre
encore plus vivement que la premire. S'il ne sait pas ce que je vaux,
disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je
parler ainsi de ma soeur? Est-il vrai qu'elle me soit infrieure autant
que je cherche  me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce  moi
qui, comme une mre, l'ai presse dans son enfance contre mon coeur,
est-ce  moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas
vouloir ainsi son propre bonheur  tout prix. Elle passe, cette vie
pendant laquelle on a tant de dsirs; et, longtemps mme avant la mort,
quelque chose de doux et de rveur nous dtache par degrs de
l'existence.

Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur;
mais, en l'exprimant, elle prouvait une telle piti d'elle-mme,
qu'elle couvrait son papier de ses larmes. Non, dit-elle encore, il ne
faut pas envoyer cette lettre: s'il y rsiste, je le harai; s'il y
cde, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve
pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui
remettre cet anneau, gage de ses promesses; et elle se hta de
l'envelopper dans une lettre o elle n'crivit que ces mots: _Vous tes
libre_; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir
approcht pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle
et rougi devant tous ceux qui l'auraient regarde; et cependant elle
voulait devancer le moment o lord Nelvil avait coutume d'aller chez
lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme
une esclave condamne. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la
confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionne est  nos
yeux, ou le protecteur le plus sr, ou le matre le plus redoutable.

Corinne fit arrter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et
demanda d'une voix tremblante  l'homme qui ouvrait cette porte s'il
tait chez lui. _Depuis une demi-heure, madame_, rpondit-il, _milord
est parti pour l'cosse._ Cette nouvelle serra le coeur de Corinne; elle
tremblait de voir Oswald; mais cependant son me allait au-devant de
cette inexprimable motion. L'effort tait fait, elle se croyait prs
d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle
rsolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et
condescendre  une dmarche de plus. Nanmoins,  tout prix alors,
Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour dimbourg.


CHAPITRE VIII

Avant de quitter Londres, lord Nelvil tait retourn chez son banquier;
et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'tait arrive, il se
demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique
certain et durable  une personne qui peut-tre ne se ressouvenait plus
de lui. Cependant il rsolut d'crire encore en Italie, comme il l'avait
dj fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander  Corinne la
cause de son silence, et pour lui dclarer encore que, tant qu'elle ne
lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'poux d'une autre.
Il fit son voyage dans des dispositions trs-pnibles: il aimait Lucile
presque sans la connatre, car il ne lui avait pas entendu prononcer
vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des
circonstances qui les sparaient; tour  tour le charme timide de l'une
le captivait, et il se retraait la grce brillante, l'loquence sublime
de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que
jamais, qu'elle avait tout quitt pour le suivre, il n'aurait jamais
revu Lucile: mais il se croyait oubli; et, rflchissant sur le
caractre de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un
extrieur froid et rserv cachait souvent les sentiments les plus
profonds. Il se trompait: les mes passionnes se trahissent de mille
manires, et ce que l'on contient toujours est bien faible.

Une circonstance vint ajouter encore  l'intrt que Lucile inspirait 
lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si prs de celle qui
appartenait  lady Edgermond, que la curiosit l'y conduisit. Il se fit
ouvrir le cabinet o Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet
tait rempli des souvenirs du temps que le pre d'Oswald y avait pass
prs de Lucile pendant que son fils tait en France. Elle avait lev un
pidestal de marbre  la place mme o, peu de mois avant sa mort, il
lui donnait des leons, et sur ce pidestal tait grav: _A la mmoire
de mon second pre!_ Enfin un livre tait pos sur la table, Oswald
l'ouvrit; il y reconnut le recueil des penses de son pre, et sur la
premire page il trouva ces mots crits par son pre lui-mme: _A celle
qui m'a consol dans mes peines,  l'me la plus pure,  la femme
anglique qui fera la gloire et le bonheur de son poux!_ Avec quelle
motion Oswald lut ces lignes, o l'opinion de celui qu'il rvrait
tait si vivement exprime! Il s'tonna du silence de Lucile envers lui
sur les tmoignages d'affection qu'elle avait reus de son pre. Il crut
voir dans ce silence la dlicatesse la plus rare, la crainte de forcer
son choix par l'ide d'un devoir; enfin il fut frapp de ces paroles: _A
celle qui m'a consol dans mes peines!_ C'est donc Lucile,
s'cria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais  mon
pre; et je l'abandonnerais quand sa mre est mourante, quand elle
n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si
recherche, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidle et dvou?
Elle n'tait plus brillante, elle n'tait plus recherche, cette Corinne
qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas mme celui pour qui
elle avait tout quitt, et n'ayant pas la force de s'en loigner. Elle
tait tomb malade dans une petite ville,  moiti chemin d'dimbourg,
et n'avait pu, malgr ses efforts, continuer sa route. Elle pensait
souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle
tait morte dans ce lieu, Thrsine seule aurait su son nom, et l'aurait
inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne
pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se
prcipitt sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dpouille ainsi
toute la vie? Enfin, aprs huit jours d'angoisses inexprimables, elle
reprit sa triste route; car, bien que l'esprance de voir Oswald en ft
le terme, il y avait tant de pnibles sentiments confondus avec cette
vive attente, que son coeur n'en prouvait qu'une inquitude
douloureuse. Avant d'arriver  la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le
dsir de s'arrter quelques heures dans la terre de son pre, qui n'en
tait pas loigne, et o lord Edgermond avait ordonn que son tombeau
ft plac. Elle n'y avait point t depuis ce temps, et elle n'avait
pass dans cette terre qu'un mois, seule avec son pre. C'tait l'poque
la plus heureuse de son sjour en Angleterre. Ces souvenirs lui
inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas
que lady Edgermond dt y tre dj.

A quelques milles du chteau, Corinne aperut sur le grand chemin une
voiture renverse. Elle fit arrter la sienne, et vit sortir de celle
qui tait brise un vieillard trs-effray de la chute qu'il venait de
faire. Corinne se hta de le secourir, et lui offrit de le conduire
elle-mme jusqu' la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et
dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait
souvent entendu prononcer  lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de
manire  faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui
l'intresst dans la vie. M. Dickson tait l'homme du monde qui causait
le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait
le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, et aucun intrt
particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit  dire
tout ce qu'il savait avec le plus grand dtail; et comme il dsirait de
plaire  Corinne, dont les soins l'avaient touch, il fut indiscret pour
l'amuser.

Il raconta comment il avait appris lui-mme  lord Nelvil que son pre
s'tait oppos d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant,
et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en rptant
plusieurs fois ces mots, qui peraient le coeur de Corinne: _Son pre
lui a dfendu d'pouser cette Italienne; ce serait outrager sa mmoire
que de braver sa volont._

M. Dickson ne se borna point encore  ces cruelles paroles; il affirma
de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond
souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie
empchait lord Nelvil d'y consentir. Quoi! dit Corinne  M. Dickson, en
tchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que
c'est seulement  cause de l'engagement qu'il a contract que lord
Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sr,
reprit M. Dickson, charm d'tre interrog de nouveau; il y a trois
jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqu
la nature des liens qu'il avait forms en Italie, il m'a dit ces
paroles, que j'ai mandes  lady Edgermond: _Si j'tais libre,
j'pouserais Lucile._--S'il tait libre! rpta Corinne; et dans ce
moment sa voiture s'arrta devant la porte de l'auberge o elle
conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel
lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra
la main sans pouvoir lui rpondre, et le quitta sans avoir prononc un
seul mot. Il tait tard; cependant elle voulut aller encore dans les
lieux o reposaient les cendres de son pre: le dsordre de son esprit
lui rendait ce plerinage sacr plus ncessaire que jamais.


CHAPITRE IX

Lady Edgermond tait depuis deux jours  sa terre, et ce soir-l mme il
y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui
avaient demand de se runir pour clbrer son arrive; Lucile l'avait
aussi dsir, peut-tre dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet,
il y tait lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans
l'avenue, et fit arrter la sienne  quelques pas; elle descendit, et
reconnut le sjour o son pre lui avait tmoign les sentiments les
plus tendres. Quelle diffrence entre ces temps, qu'elle croyait alors
malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est
puni des peines de l'imagination par les chagrins rels, qui
n'apprennent que trop  connatre le vritable malheur.

Corinne fit demander pourquoi le chteau tait illumin, et quelles
taient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit
que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil
avait pris  son service en Angleterre, et qui se trouvait l dans ce
moment. Corinne entendit sa rponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne
aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon matre_, ajouta-t-il, _a
ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'hritire de ce chteau._ A
ces mots, Corinne frmit, mais elle ne changea point de rsolution. Une
pre curiosit l'entranait  se rapprocher des lieux o tant de
douleurs la menaaient; elle fit signe  ses gens de s'loigner, et elle
entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, 
cette heure, l'obscurit permettait de se promener longtemps sans tre
vue. Il tait dix heures; et depuis que le bal avait commenc, Oswald
dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq
ou six fois dans la soire; mais toujours le mme homme danse avec la
mme femme, et la plus grande gravit rgne quelquefois dans cette
partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacit; le sentiment mme qui
l'occupait ajoutait  son srieux naturel. Comme on tait curieux dans
le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la
regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui
l'empchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidit tait telle,
qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette rserve
touchrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette
situation ne variait pas, il commenait un peu  s'en fatiguer, et
comparait cette longue range d'hommes et de femmes, et cette musique
monotone, avec la grce anime des airs et des danses d'Italie. Cette
rflexion le fit tomber dans une profonde rverie, et Corinne et encore
got quelques instants de bonheur si elle avait pu connatre alors les
sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortune, qui se sentait trangre
sur le sol paternel, isole prs de celui qu'elle avait espr pour
poux, parcourait au hasard les sombres alles d'une demeure qu'elle
pouvait autrefois considrer comme la sienne. La terre manquait sous ses
pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force:
peut-tre pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais
elle ne savait pas elle-mme ce qu'elle dsirait.

Le chteau tait plac sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une
rivire. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre
n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyre. Corinne, en
marchant, se trouva prs de la rivire; elle entendit l tout  la fois
la musique de la fte et le murmure des eaux. La lueur des lampions du
bal se rflchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le
ple reflet de la lune clairait seul les campagnes dsertes de l'autre
rive. On et dit que dans ces lieux, comme dans la tragdie de Hamlet,
les ombres erraient autour du palais o se donnaient les festins.

L'infortune Corinne, seule, abandonne, n'avait qu'un pas  faire pour
se plonger dans l'ternel oubli. Ah! s'cria-t-elle, si demain,
lorsqu'il se promnera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis,
ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois
pourtant il a aime, n'aurait-il pas une motion qui me vengerait, une
douleur qui ressemblerait  ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce
n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.
Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivire qui coulait si vite
et nanmoins si rgulirement, cette nature si bien ordonne, quand
l'me humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour o lord
Nelvil se prcipita dans la mer pour sauver un vieillard. Qu'il tait
bon alors! s'cria Corinne, hlas! dit-elle en pleurant, peut-tre
l'est-il encore! Pourquoi le blmer parce que je souffre? peut-tre ne
le sait-il pas; peut-tre, s'il me voyait... Et tout  coup elle prit
la rsolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fte, et
de lui parler  l'instant. Elle remonta vers le chteau, avec l'espce
de mouvement que donne une dcision nouvellement prise, une dcision qui
succde  de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie
d'un tel tremblement, qu'elle fut oblige de s'asseoir sur un banc de
pierre qui tait devant les fentres. La foule des paysans rassembls
pour voir danser empcha qu'elle ne ft remarque.

Lord Nelvil, dans ce moment, s'avana sur le balcon; il respira l'air
frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient l lui rappelrent le
parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en
ressentit le fit tressaillir. Cette fte longue et ennuyeuse le
fatiguait; il se souvint du bon got de Corinne dans l'arrangement d'une
fte, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il
sentit que c'tait seulement dans la vie rgulire et domestique qu'il
se reprsentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui
appartenait le moins du monde  l'imagination,  la posie, lui
retraait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant
qu'il tait dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et
ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la
voix d'Oswald.

Inexprimable motion que la voix de ce qu'on aime! Mlange confus
d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives,
que notre pauvre et faible nature se craint elle-mme en les prouvant.

Un des amis d'Oswald lui dit: Ne trouvez-vous pas ce bal
charmant?--Oui, rpondit-il avec distraction; oui, en vrit,
rpta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mlancolique de sa voix
causrent  Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le
coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec
prcipitation, elle s'avana vers un des domestiques de la maison pour
le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement,
combien sa destine et celle d'Oswald eussent t diffrentes!

Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fentre; et voyant passer dans
le jardin,  travers l'obscurit, une femme vtue de blanc, mais sans
aucun ornement de fte, sa curiosit fut excite. Elle avana la tte,
et, regardant attentivement, elle crut reconnatre les traits de sa
soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne ft morte depuis sept
annes, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber vanouie. Tout
le monde courut  son secours. Corinne ne trouva plus le domestique
auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'alle, afin
de ne pas tre remarque.

Lucile revint  elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait mue. Mais,
comme ds l'enfance sa mre avait fortement frapp son esprit par toutes
les ides qui tiennent  la dvotion, elle se persuada que l'image de sa
soeur lui tait apparue, marchant vers le tombeau de leur pre, pour lui
reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir
une fte dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux
devoir envers des cendres rvres. Au moment donc o Lucile se crut
sre de n'tre pas observe, elle sortit du bal. Corinne s'tonna de la
voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne
tarderait pas  la rejoindre, et que peut-tre il lui avait demand un
entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connatre
ses voeux  sa mre. Cette ide la rendit immobile; mais bientt elle
remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait
devoir tre le lieu o le tombeau de son pre avait t lev; et
s'accusant,  son tour, de n'avoir pas commenc  y porter ses regards
et ses larmes, elle suivit sa soeur  quelque distance, se cachant 
l'aide des arbres et de l'obscurit. Elle aperut enfin de loin le
sarcophage noir lev sur la place o les restes de lord Edgermond
taient ensevelis. Une profonde motion la fora de s'arrter et de
s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrta, et se pencha
respectueusement  l'aspect du tombeau.

Dans ce moment Corinne tait prte  se dcouvrir  sa soeur,  lui
redemander, au nom de leur pre, et son rang et son poux; mais Lucile
fit quelques pas avec prcipitation pour s'approcher du monument, et le
courage de Corinne dfaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de
timidit runie  l'imptuosit des sentiments, qu'un rien peut la
retenir comme un rien l'entraner. Lucile se mit  genoux devant la
tombe de son pre: elle carta ses blonds cheveux qu'une guirlande de
fleurs tenait rassembls, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un
regard anglique. Corinne tait place derrire les arbres; et, sans
pouvoir tre dcouverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de
la lune clairait doucement; elle se sentit tout  coup saisie par un
attendrissement purement gnreux. Elle contempla cette expression de
pit si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y
faisaient remarquer encore; elle se retraa le temps o elle avait servi
de mre  Lucile; elle rflchit sur elle-mme; elle pensa qu'elle
n'tait pas loin de trente ans, de ce moment o le dclin de la jeunesse
commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indfini,
un avenir qui n'tait troubl par aucun souvenir, par aucune vie passe
dont il fallt rpondre ni devant les autres ni devant sa propre
conscience. Si je me montre  Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son
me encore paisible sera bientt trouble. J'ai dj tant souffert, je
saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un
instant du calme  l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai
tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la
prcipiterais dans le monde des douleurs! Ainsi pensait Corinne.
Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat  ce sentiment
dsintress,  cette exaltation de l'me qui la portait  se sacrifier
elle-mme.

Lucile dit alors tout haut: O mon pre! priez pour moi. Corinne
l'entendit; et se laissant aussi tomber  genoux, elle demanda la
bndiction paternelle pour les deux soeurs  la fois, et rpandit des
larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que
l'amour. Lucile, continuant sa prire, pronona distinctement ces
paroles: O ma soeur, intercdez pour moi dans le ciel; vous m'avez
aime dans mon enfance, continuez  me protger. Ah! combien cette
prire attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur,
dit: Mon pre, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment
ordonn par vous-mme est la cause. Je ne suis point coupable en aimant
celui que vous m'aviez destin pour poux; mais achevez votre ouvrage,
et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis tre
heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce
coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu!  mon pre! consolez
votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse
d'Oswald!--Oui, rpta Corinne  voix basse, exaucez-la, mon pre; et
pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.

En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'me de Corinne
ft capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau
donn par Oswald, et s'loigna rapidement. Elle sentait bien qu'en
envoyant cette lettre et laissant ignorer  lord Nelvil qu'elle tait en
Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald  Lucile; mais en
prsence de ce tombeau, les obstacles qui la sparaient de lui s'taient
offerts avec plus de force que jamais; elle s'tait rappel les paroles
de M. Dickson: _Son pre lui dfend d'pouser cette Italienne_, et il
lui sembla que le sien aussi s'unissait  celui d'Oswald, et que
l'autorit paternelle tout entire condamnait son amour. L'innocence de
Lucile, sa jeunesse, sa puret, exaltaient son imagination, et elle
tait, un moment du moins, fire de s'immoler pour qu'Oswald ft en paix
avec son pays, avec sa famille, avec lui-mme.

La musique qu'on entendait en approchant du chteau soutenait le courage
de Corinne. Elle aperut un pauvre vieillard aveugle qui tait assis au
pied d'un arbre, coutant le bruit de la fte. Elle s'avana vers lui en
le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait  l'un des gens du
chteau. Ainsi elle ne courut pas mme le risque que lord Nelvil pt
dcouvrir qu'une femme l'avait apporte. En effet, qui et vu Corinne
remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa
vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et trouble,
tout annonait un de ces terribles moments o la destine s'empare de
nous, o l'tre malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la
fatalit qui le poursuit.

Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidle conduisait:
elle le vit donner sa lettre  l'un des domestiques de lord Nelvil, qui,
par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au chteau. Toutes
les circonstances se runissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne
fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique
avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur
le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les
lumires mmes du chteau ne se firent plus apercevoir, une sueur froide
mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut
avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans
connaissance sur la route.




LIVRE DIX-HUITIME

LE SJOUR A FLORENCE


CHAPITRE PREMIER

Le comte d'Erfeuil, aprs avoir pass quelque temps en Suisse, et s'tre
ennuy de la nature dans les Alpes, comme il s'tait fatigu des
beaux-arts  Rome, sentit tout  coup le dsir d'aller en Angleterre, o
on l'avait assur que se trouvait la profondeur de la pense; et il
s'tait persuad un matin, en s'veillant, que c'tait de cela qu'il
avait besoin. Ce troisime essai ne lui ayant pas mieux russi que les
deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout  coup;
et s'tant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans
l'amiti vritable, il partit pour l'cosse. Il alla d'abord chez lord
Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'tait chez
lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ 
cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir.
Comme il passait trs-vite, il aperut sur le bord du chemin une femme
tendue sans mouvement; il s'arrta, descendit de cheval, et se hta de
la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne  travers
sa mortelle pleur! Une vive piti le saisit; avec l'aide de son
domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son
dessein tait de la conduire ainsi au chteau de lady Edgermond, lorsque
Thrsine, qui tait reste dans la voiture de Corinne, inquite de ne
pas voir revenir sa matresse, arriva dans ce moment, et, croyant que
lord Nelvil pouvait seul l'avoir plonge dans cet tat, dcida qu'il
fallait la porter  la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne,
et pendant huit jours que l'infortune eut la fivre et le dlire, il ne
la quitta point; ainsi c'tait l'homme frivole qui la soignait, et
l'homme sensible qui lui perait le coeur.

Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia
le comte d'Erfeuil avec une profonde motion; il rpondit en cherchant
vite  la consoler: il tait plus capable de nobles actions que de
paroles srieuses, et Corinne devait trouver en lui plutt des secours
qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui
s'tait pass: longtemps elle eut de la peine  se souvenir de ce
qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient dcide. Peut-tre
commenait-elle  trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle 
dire au moins un dernier adieu  lord Nelvil avant de quitter
l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui o elle avait repris
connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber
sous ses yeux, cet article-ci:

  Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait
  morte en Italie, vit, et jouit  Rome, sous le nom de Corinne, d'une
  trs-grande rputation littraire. Lady Edgermond se fait honneur de
  la reconnatre, et de partager avec elle l'hritage du frre de lord
  Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.

  Lord Nelvil doit pouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond,
  fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa
  veuve. Le contrat a t sign hier.

Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant
cette nouvelle; il se fit en elle une rvolution subite, tous les
intrts de la vie l'abandonnrent; elle se sentit comme une personne
condamne  mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera
excute; et depuis ce moment la rsignation du dsespoir fut le seul
sentiment de son me.

Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus ple encore
que quand elle tait vanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec
anxit. Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir aprs-demain, qui
est dimanche, dit-elle avec solennit; j'irai jusqu' Plymouth, et je
m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, rpondit vivement
le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai
enchant de faire ce voyage avec vous.--Vous tes bon, reprit Corinne,
vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences... Puis
s'arrtant, elle reprit: J'accepte jusqu' Plymouth votre appui, car je
ne serais pas sre de me guider jusque-l; mais, quand une fois on est
embarqu, le vaisseau vous emmne, dans quelque tat que vous soyez;
c'est gal. Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et
pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa
douleur. Elle n'avait plus rien de l'imptueuse Corinne; les forces de
sa puissante vie taient puises, et cet anantissement, dont elle ne
pouvait elle-mme se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur
l'avait vaincue: ne faut-il pas tt ou tard que les plus rebelles
courbent la tte sous son joug?

Le dimanche, Corinne partit d'cosse avec le comte d'Erfeuil. C'est
aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa
voiture, c'est aujourd'hui! Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger;
elle ne rpondit point, et retomba dans le silence. Ils passrent devant
une glise, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y
entrer un moment: elle se mit  genoux devant l'autel, et, s'imaginant
qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'motion
qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela,
et ne put faire un pas sans tre soutenue par Thrsine et le comte
d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'glise pour
la laisser passer, et on lui montrait une grande piti. J'ai donc l'air
bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus
jeunes et plus brillantes que moi qui  cette heure sortent de l'glise
d'un pas triomphant.

Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il tait bon,
mais il ne pouvait tre sensible; aussi, dans la route, tout en aimant
Corinne, tait-il ennuy de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer,
comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le
vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._
Singulire manire de consoler; satisfaction que la vanit se donne aux
dpens de la douleur!

Corinne faisait des efforts inous pour dissimuler ce qu'elle souffrait,
car on est honteux des affections fortes devant les mes lgres; un
sentiment de pudeur s'attache  tout ce qui n'est pas compris,  tout ce
qu'il faut expliquer,  ces secrets de l'me enfin dont on ne vous
soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gr de
n'tre pas assez reconnaissante des marques de dvouement que lui
donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son
accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de
s'amuser, qu'on tait sans cesse au moment d'oublier ses actions
gnreuses, comme il les oubliait lui-mme. Il est sans doute trs-noble
de mettre peu de prix  ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que
l'indiffrence qu'on tmoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien,
cette indiffrence si belle en elle-mme, ft nanmoins, dans de
certains caractres, l'effet de la frivolit.

Corinne, pendant son dlire, avait trahi presque tous ses secrets, et
les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil;
plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretnt avec lui de ce
qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer
la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle
qu'elle pronont le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte
d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car
elle tait  la fois bien aise de se trouver seule, et fche de se
sparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de
le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler,
qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer  lady Edgermond qu'elle
refusait en entier l'hritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de
cette commission comme s'il l'avait reue d'Italie, sans apprendre  sa
belle-mre qu'elle tait venue en Angleterre.

Et lord Nelvil doit-il le savoir? dit alors le comte d'Erfeuil. Ces
mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle
reprit: Vous pourrez le lui dire bientt; oui, bientt; mes amis de
Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre
sant, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de
vous?--Vraiment? rpondit Corinne en souriant; mais je crois en effet
que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller
jusqu' son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers
l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et
qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se
remplirent de larmes, les premires qui lui fussent chappes en
prsence du comte d'Erfeuil. Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un
ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachs; et,
croyez-moi, pensez avec plaisir  tous les avantages que vous possdez.
Corinne,  ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques
pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'tait
livre, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne
s'aperut point de ce qui s'tait pass dans l'me de Corinne. Il entra
dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine;
s'occupa mme, avec le soin le plus aimable, de tous les dtails qui
pouvaient rendre sa traverse plus agrable; et, revenant avec la
chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le
put. Corinne rpondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais,
hlas! tait-ce donc l l'ami sur lequel elle devait compter?

Les sentiments lgers ont souvent une longue dure; rien ne les brise,
parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances,
disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections
profondes se dchirent sans retour, et ne laissent  leur place qu'une
douloureuse blessure.


CHAPITRE II

Un vent favorable transporta Corinne  Livourne en moins d'un mois. Elle
eut presque toujours la fivre pendant ce temps; et son abattement tait
tel, que, la douleur de l'me se mlant  la maladie, toutes ces
impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune
trace distincte. Elle hsita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord 
Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une rpugnance
insurmontable l'empchait d'habiter les lieux o elle avait connu
Oswald. Elle se retraait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux
fois par jour en venant chez elle, et l'ide de se retrouver l sans lui
la faisait frissonner. Elle rsolut donc de se rendre  Florence; et
comme elle avait le sentiment que sa vie ne rsisterait pas longtemps 
ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se dtacher par degrs
de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses
amis, loin de la ville tmoin de ses succs, loin du sjour o l'on
essayerait de ranimer son esprit, o on lui demanderait de se montrer ce
qu'elle tait autrefois, quand un dcouragement invincible lui rendait
tout effort odieux.

En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette
Florence si parfume de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne
n'prouva que de la tristesse; toutes ces beauts de la campagne, qui
l'avaient enivre dans un autre temps, la remplissaient de mlancolie.
_Combien est terrible_, dit Milton, _le dsespoir que cet air si doux ne
calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goter la nature; et,
dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la
terre, sans avoir encore retrouv ce calme que la dvotion seule peut
donner aux mes sensibles et malheureuses.

La Toscane est un pays trs-cultiv et trs-riant, mais il ne frappe
point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien
effac les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la
Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui
inspirent tant d'intrt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un
autre genre de beauts historiques, ce sont les villes qui portent
l'empreinte du gnie rpublicain du moyen ge. A Sienne, la place
publique o le peuple se rassemblait, le balcon d'o son magistrat le
haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de rflexion; on
sent qu'il a exist l un gouvernement dmocratique.

C'est une jouissance vritable que d'entendre les Toscans, de la classe
mme la plus infrieure: leurs expressions, pleines d'imagination et
d'lgance, donnent l'ide du plaisir qu'on devait goter dans la ville
d'Athnes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui tait comme une
musique continuelle. C'est une sensation trs-singulire de se croire au
milieu d'une nation dont tous les individus seraient galement cultivs,
et paratraient tous de la classe suprieure; c'est du moins l'illusion
que fait, pour quelques moments, la puret du langage.

L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'lvation des Mdicis
 la souverainet; les palais des familles principales sont btis comme
des espces de forteresses d'o l'on pouvait se dfendre; on voit encore
 l'extrieur les anneaux de fer auxquels les tendards de chaque parti
devaient tre attachs; enfin, tout y tait rang bien plus pour
maintenir les forces individuelles que pour les runir toutes dans
l'intrt commun. On dirait que la ville est btie pour la guerre
civile. Il y a des tours au palais de justice d'o l'on pouvait
apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en dfendre. Les haines entre les
familles taient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits,
parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'tendissent sur le
sol o des maisons ennemies avaient t rases. Ici les Pazzi ont
conspir contre les Mdicis; l les Guelfes ont assassin les Gibelins;
enfin les traces de la lutte et de la rivalit sont partout; mais 
prsent tout est rentr dans le sommeil, et les pierres des difices ont
seules conserv quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y
a plus rien  prtendre, parce qu'un tat sans gloire comme sans
puissance n'est plus disput par ses habitants. La vie qu'on mne 
Florence, de nos jours, est singulirement monotone; on va se promener
tous les aprs-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande
les uns aux autres si l'on y a t.

Corinne s'tablit dans une maison de campagne  peu de distance de la
ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer:
cette lettre fut la seule que Corinne crivit, car elle avait pris une
telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre
rsolution  prendre, le moindre ordre  donner, lui causait un
redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une
inactivit complte; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait
un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des
heures entires  sa fentre, puis elle se promenait avec rapidit dans
son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant
 s'tourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la
poursuivait comme une douleur sans relche, et elle essayait mille
ressources pour calmer cette dvorante facult de penser, qui ne lui
prsentait plus, comme jadis, les rflexions les plus varies, mais une
seule image, arme de pointes cruelles, qui dchirait son coeur.


CHAPITRE III

Un jour Corinne rsolut d'aller voir  Florence les belles glises qui
dcorent cette ville; elle se rappelait qu' Rome quelques heures
passes dans Saint-Pierre calmaient toujours son me, et elle esprait
le mme secours des temples de Florence. Pour se rendre  la ville, elle
traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'tait une
soire ravissante du mois de juin, l'air tait embaum par une
inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se
promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de
tristesse en se voyant exclue de cette flicit gnrale que la
Providence accorde  la plupart des tres; mais cependant elle la bnit
avec douceur de faire du bien aux hommes. Je suis une exception 
l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette
terrible facult de souffrir qui me tue, c'est une manire de sentir
particulire  moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous
choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander,
comme votre divin Fils, _que cette coupe s'loignt de moi?_

L'air actif et occup des habitants de la ville tonna Corinne. Depuis
qu'elle n'avait plus aucun intrt dans la vie, elle ne concevait pas ce
qui faisait avancer, revenir, se hter; et tranant lentement ses pas
sur les larges pierres du pav de Florence, elle perdait l'ide
d'arriver, ne se souvenant plus o elle avait l'intention d'aller;
enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptes par
Ghiberti pour le baptistre de Saint-Jean, qui est  ct de la
cathdrale de Florence.

Elle examina quelque temps ce travail immense, o des nations de bronze,
dans des proportions trs-petites mais trs-distinctes, offrent une
multitude de physionomies varies qui toutes expriment une pense de
l'artiste, une conception de son esprit. Quelle patience! s'cria
Corinne, quel respect pour la postrit! et cependant combien peu de
personnes examinent avec soin ces portes  travers lesquelles la foule
passe avec distraction, ignorance ou ddain! Oh! qu'il est difficile 
l'homme d'chapper  l'oubli, et que la mort est puissante!

C'est dans cette cathdrale que Julien de Mdicis a t assassin; non
loin de l, dans l'glise de Saint-Laurent, on voit la chapelle en
marbre, enrichie de pierreries, o sont les tombeaux des Mdicis et les
statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de
Mdicis, mditant la vengeance de l'assassinat de son frre a mrit
l'honneur d'tre appele _la pense de Michel-Ange_. Au pied de ces
statues sont l'Aurore et la Nuit; le rveil de l'une, et surtout le
sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un pote fit des
vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien
qu'elle dorme, elle vit; rveille-la si tu ne le crois pas, elle te
parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles
l'imagination en tout genre se fltrit vite, rpondit au nom de la Nuit:

    _Grato m' il sonno, e pi l'esser di sasso.
    Mentre che il danno e la vergogna dura,
    Non veder, non sentir m' gran ventura,
    Per non mi destar, deh! parla basso[18]._

Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donn  la
figure humaine un caractre qui ne ressemble ni  la beaut antique ni 
l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen ge, une
me nergique et sombre, une activit constante, des formes
trs-prononces, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais
ne retracent point l'idal de la beaut. Michel-Ange est le gnie de sa
propre cole; car il n'a rien imit, pas mme les anciens.

  [18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'tre de marbre. Aussi
    longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand
    bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne
    m'veille point; de grce parle bas.

Son tombeau est dans l'glise de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il ft
plac en face d'une fentre d'o l'on pouvait voir le dme bti par
Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore
sous les marbres  l'aspect de cette coupole, modle de celle de
Saint-Pierre. Cette glise de Santa-Croce contient la plus brillante
assemble de morts qui soit peut-tre en Europe. Corinne se sentit
profondment mue en marchant entre ces deux ranges de tombeaux. Ici
c'est Galile, qui fut perscut par les hommes pour avoir dcouvert les
secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui rvla l'art du crime, plutt
en observateur qu'en criminel, mais dont les leons profitent plus aux
oppresseurs qu'aux opprims; l'Artin, cet homme qui a consacr ses
jours  la plaisanterie, et n'a rien prouv sur la terre de srieux que
la mort; Boccace, dont l'imagination riante a rsist aux flaux runis
de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante,
comme si les Florentins, qui l'ont laiss prir dans le supplice de
l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres
noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms clbres
pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de gnrations
en gnrations, jusqu' ce que leur bruit s'teigne entirement.

La vue de cette glise, dcore par de si nobles souvenirs, rveilla
l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait dcourage, la
prsence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette
mulation de gloire dont elle tait jadis saisie; elle marcha d'un pas
plus ferme dans l'glise, et quelques penses d'autrefois traversrent
encore son me. Elle vit venir sous les votes de jeunes prtres qui
chantaient  voix basse et se promenaient lentement autour du choeur;
elle demanda  l'un d'eux ce que signifiait cette crmonie. _Nous
prions pour nos morts_, lui rpondit-il. Oui, vous avez raison, pensa
Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule proprit glorieuse
qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il touff ces dons que
j'avais reus du ciel, et que je devais faire servir  exciter
l'enthousiasme dans les mes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu!
s'cria-t-elle en se mettant  genoux, ce n'est point par un vain
orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez
accords. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs
qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est diffrentes carrires
pour les mortels; et le gnie qui clbrerait les vertus gnreuses, le
gnie qui se consacrerait  tout ce qui est noble, humain et vrai,
pourrait tre reu du moins dans les parvis extrieurs du ciel. Les
yeux de Corinne taient baisss en achevant cette prire, et ses regards
furent frapps par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle
s'tait mise  genoux: _Seule  mon aurore, seule  mon couchant, je
suis encore seule ici._

Ah! s'cria Corinne, c'est la rponse  ma prire! Quelle mulation
peut-on prouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes
succs, si j'en pouvais obtenir? qui s'intresse  mon sort? quel
sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son
regard pour rcompense.

Une autre pitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_,
disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines
ce tombeau m'a pargnes!_ Quel dtachement de la vie ces paroles
inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout  ct du tumulte de
la ville, il y a cette glise, qui apprendrait aux hommes le secret de
tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la
merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.


CHAPITRE IV

Le mouvement d'mulation qui avait soulag Corinne pendant quelques
instants la conduisit encore le lendemain  la galerie de Florence; elle
se flatta de retrouver son ancien got pour les arts, et d'y puiser
quelque intrt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont
encore trs-rpublicains  Florence: l'on y montre les statues et les
tableaux  toutes les heures avec la plus grande facilit. Des hommes
instruits, pays par le gouvernement, sont prposs comme des
fonctionnaires publics  l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est
un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours
exist en Italie, mais plus particulirement  Florence, lorsque les
Mdicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et
leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du
moins  la pense. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts 
Florence, et mlent ce got  la dvotion, qui est plus rgulire en
Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir
confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrtienne. Un
Florentin, homme du peuple, montrait aux trangers une Minerve qu'il
appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en
expliquant un bas-relief qui reprsentait la prise de Troie, que
Cassandre _tait une bonne chrtienne_.

C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on
pourrait y passer bien des jours sans parvenir  la connatre. Corinne
parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et
indiffrente. La statue de Niob rveilla son intrt: elle fut frappe
de ce calme, de cette dignit  travers la plus profonde douleur. Sans
doute, dans une semblable situation, la figure d'une vritable mre
serait entirement bouleverse; mais l'idal des arts conserve la beaut
dans le dsespoir; et ce qui touche profondment dans les ouvrages du
gnie, ce n'est pas le malheur mme, c'est la puissance que l'me
conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niob est la tte
d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup 
penser. Il y a dans Alexandre l'tonnement et l'indignation de n'avoir
pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans
tous les traits de Niob: elle serre sa fille contre son sein avec une
anxit dchirante; la douleur exprime par cette admirable figure porte
le caractre de cette fatalit qui ne laissait, chez les anciens, aucun
recours  l'me religieuse. Niob lve les yeux au ciel, mais sans
espoir, car les dieux mmes y sont ses ennemis.

Corinne, en retournant chez elle, essaya de rflchir sur ce qu'elle
venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une
distraction invincible l'arrtait  chaque page. Combien elle tait loin
alors du talent d'improviser! Chaque mot lui cotait  trouver, et
souvent elle traait des paroles sans aucun sens, des paroles qui
l'effrayaient elle-mme quand elle se mettait  les relire, comme si
l'on voyait crit le dlire de la fivre. Se sentant alors incapable de
dtourner sa pense de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle
souffrait; mais ce n'taient plus ces ides gnrales, ces sentiments
universels qui rpondent au coeur de tous les hommes; c'tait le cri de
la douleur, cri monotone  la longue comme celui des oiseaux de la nuit;
il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'imptuosit, trop
peu de nuances: c'tait le malheur, mais ce n'tait plus le talent. Sans
doute il faut, pour bien crire, une motion vraie, mais il ne faut pas
qu'elle soit dchirante. Le bonheur est ncessaire  tout, et la posie
la plus mlancolique doit tre inspire par une sorte de verve qui
suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La vritable
douleur n'a point de fcondit naturelle: ce qu'elle produit n'est
qu'une agitation sombre qui ramne sans cesse aux mmes penses. Ainsi,
ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille
dtours, et se retrouvait toujours  la mme place.

Le mauvais tat de la sant de Corinne achevait aussi de troubler son
talent. L'on a trouv dans ses papiers quelques-unes des rflexions
qu'on va lire, et qu'elle crivait dans ce temps o elle faisait
d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.


CHAPITRE V

  FRAGMENTS DES PENSES DE CORINNE.

  Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aim que mon nom
  lui parvnt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un crit
  de moi il y sentt quelque sympathie avec lui.

  J'avais tort d'esprer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses
  habitudes, il conserverait les ides et les sentiments qui pouvaient
  seuls nous runir. Il y a tant  dire contre une personne telle que
  moi! et il n'y a qu'une rponse  tout cela, c'est l'esprit et l'me
  que j'ai; mais quelle rponse pour la plupart des hommes!

  On a tort cependant de craindre la supriorit de l'esprit et de
  l'me: elle est trs-morale, cette supriorit; car tout comprendre
  rend trs-indulgent, et sentir profondment inspire une grande bont.

  Comment se fait-il que deux tres qui se sont confi leurs penses
  les plus intimes, qui se sont parl de Dieu, de l'immortalit de
  l'me, de sa douleur, redeviennent tout  coup trangers l'un 
  l'autre? tonnant mystre que l'amour! sentiment admirable ou nul!
  religieux comme l'taient les martyrs, ou plus froid que l'amiti la
  plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du
  ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le
  combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur!

  Le talent devrait tre une ressource. Quand le Dominiquin fut enferm
  dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa
  prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son sjour; mais
  il souffrait par les circonstances extrieures; le mal n'tait pas
  dans l'me: quand il est l, rien n'est possible, la source de tout
  est tarie.

  Je m'examine quelquefois comme un tranger pourrait le faire, et j'ai
  piti de moi. J'tais spirituelle, vraie, bonne, gnreuse, sensible;
  pourquoi tout cela tourne-t-il si fort  mal? Le monde est-il vraiment
  mchant? et certaines qualits nous tent-elles nos armes au lieu de
  nous donner de la force?

  C'est dommage: j'tais ne avec quelque talent; je mourrai sans que
  l'on ait aucune ide de moi, bien que je sois clbre. Si j'avais t
  heureuse, si la fivre du coeur ne m'avait pas dvore, j'aurais
  contempl de trs-haut la destine humaine, j'y aurais dcouvert des
  rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur
  me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque
  fois qu'on essaye de respirer?

  Pourquoi n'a-t-il pas t tent de rendre heureuse une personne dont
  il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu' lui du fond
  du coeur? Ah! l'on peut se sparer de ces femmes communes qui aiment
  au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle
  dont le jugement est pntrant, bien que son imagination soit exalte,
  il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.

  J'avais appris la vie dans les potes; elle n'est pas ainsi: il y a
  quelque chose d'aride dans la ralit, que l'on s'efforce en vain de
  changer.

  Quand je me rappelle mes succs, j'prouve un sentiment d'irritation.
  Pourquoi me dire que j'tais charmante, si je ne devais pas tre
  aime? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me ft plus
  affreux d'tre dtrompe? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit,
  plus d'me, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et
  sera satisfait; il se sentira d'accord avec la socit. Quelles
  jouissances, quelles peines factices elle donne!

  En prsence du soleil et des sphres toiles, on n'a besoin que de
  s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la socit, la
  socit! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle
  fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se
  rencontraient un jour, dgags chacun de l'influence de tous, quel air
  pur entrerait dans l'me! que d'ides nouvelles, que de sentiments
  vrais la rafrachiraient!

  La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se
  fltrir; et c'est en vain alors que j'prouverais les affections les
  plus tendres; des yeux teints ne peindraient plus mon me,
  n'attendriraient plus pour ma prire.

  Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas mme en
  crivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces
  abmes.

  Que les hommes sont heureux d'aller  la guerre, d'exposer leur vie,
  de se livrer  l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a
  rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en
  prsence du malheur, est un bien long supplice!

  Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents
  que j'avais, le chant, la danse et la posie; il me prend alors envie
  de me dgager du malheur, de reprendre  la joie; mais tout  coup un
  sentiment intrieur me fait frissonner; on dirait que je suis une
  ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour,
  quand l'approche des vivants la force  disparatre.

  Je voudrais tre susceptible des distractions que donne le monde;
  autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les rflexions de
  la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait 
  la mobilit de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe
  dans le regard comme dans la pense: gaiet, grce, imagination,
  qu'tes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne ft-ce que pour un moment,
  goter encore de l'esprance! Mais c'en est fait, le dsert est
  inexorable, la goutte d'eau comme la rivire sont taries, et le
  bonheur d'un jour est aussi difficile que la destine de la vie
  entire.

  Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres
  hommes, combien ils me paraissent affects, borns, misrables! et
  lui, c'est un ange, mais un ange arm de l'pe flamboyante qui a
  consum mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a
  commises sur cette terre; la Divinit lui prte son pouvoir.

  Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaable, il vient du besoin
  d'aimer; mais lorsque, aprs avoir connu la vie, et dans toute la
  force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'me que l'on avait
  jusqu'alors vainement cherchs, l'imagination est subjugue par la
  vrit, et l'on a raison d'tre malheureuse.

  Que cela est insens, diront au contraire la plupart des hommes, de
  mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manires
  d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne
  l'prouve pas. La posie, le dvouement, l'amour, la religion, ont la
  mme origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments
  sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on
  prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout
  ailleurs.

  Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et
  peut-tre trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais
  l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du
  monde: tous les tres bienveillants me conviennent comme socit de
  quelques instants; mais pour l'intimit, pour une affection vritable,
  il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination,
  esprit, sensibilit, quelle runion! o se trouve-t-elle dans
  l'univers? Et le cruel possdait toutes ces qualits, ou du moins tout
  leur charme!

  Qu'aurais-je  dire aux autres,  qui pourrais-je parler? quel but,
  quel intrt me reste-t-il? Les plus amres douleurs, les plus
  dlicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que
  pourrais-je esprer? le ple avenir n'est plus pour moi que le spectre
  du pass.

  Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagres?
  qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la
  douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais
  c'est un tat habituel pour l'me.

      _Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._

    [19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.

      PTRARQUE.

  Une autre vie! une autre vie! voil mon espoir; mais telle est la
  force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les mmes sentiments qui
  ont occup sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les
  ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages;
  mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres? o est-elle, la
  ralit? il n'y a de sr que la peine, il n'y a qu'elle qui tienne
  impitoyablement ce qu'elle promet.

  Je rve sans cesse  l'immortalit, non plus  celle que donnent les
  hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, _appelleront antique le
  temps actuel_, ne m'intressent plus; mais je ne crois pas 
  l'anantissement de mon coeur. Non, mon Dieu, je n'y crois pas. Il est
  pour vous, ce coeur dont il n'a pas voulu, et que vous daignerez
  recevoir aprs les ddains d'un mortel.

  Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pense met du calme
  dans mon me. Il est doux de s'affaiblir dans l'tat o je suis, c'est
  le sentiment de la peine qui s'mousse.

  Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable
  de superstition que de pit; je fais des prsages de tout, et je ne
  sais point encore placer ma confiance en rien. Ah! que la dvotion est
  douce dans le bonheur! quelle reconnaissance envers l'tre suprme
  doit prouver la femme d'Oswald!

  Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractre; on rattache
  dans sa pense ses fautes  ses malheurs, et toujours un lien visible,
  au moins  nos yeux, semble les runir; mais il est un terme  ce
  salutaire effet.

  Un profond recueillement m'est ncessaire avant d'obtenir

      _. . . . . . Tranquillo varco
      A pi tranquilla vita[20]._

    [20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.

  Quand je serai tout  fait malade, le calme doit renatre dans mon
  coeur; il y a beaucoup d'innocence dans les penses de l'tre qui va
  mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire cette situation.

  Inconcevable nigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le
  gnie, ne peuvent dcouvrir, vous rvlerez-vous  la prire?
  Peut-tre l'ide la plus simple de toutes explique-t-elle ces
  mystres! peut-tre en avons-nous approch mille fois dans nos
  rveries! Mais ce dernier pas est impossible, et nos vains efforts en
  tout genre donnent une grande fatigue  l'me. Il est bien temps que
  la mienne se repose.

      _Fermossi al fin il cor che balzo tanto[21]._

  IPPOLITO PINDEMONTE.

  [21] Il s'est enfin arrt, ce coeur qui battait si vite.


CHAPITRE VI

Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'tablir  Florence prs
de Corinne; elle fut trs-reconnaissante de cette preuve d'amiti; mais
elle tait un peu honteuse de ne pouvoir plus rpandre dans la
conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle tait distraite
et silencieuse; le dprissement de sa sant lui tait la force
ncessaire pour triompher, mme pour un moment, des sentiments qui
l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intrt qu'inspire la
bienveillance; mais le dsir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour
est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut
s'expliquer  soi-mme ce qui se passe dans l'me; mais autant l'on
avait gagn par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcrot
de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entire se
reporte sur tous les rapports de la vie et de la socit; mais
l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est dtruit, qu'on
devient incapable d'aucun mouvement spontan. C'est pour cela mme que
tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de
respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion
peut dvaster  jamais l'esprit comme le coeur.

Le prince Castel-Forte essayait de parler  Corinne des objets qui
l'intressaient autrefois; elle tait quelquefois plusieurs minutes sans
lui rpondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment;
puis le son et l'ide lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui
n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa
manire de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques
instants, et lui permettait de retomber dans ses rveries. Enfin elle
faisait encore un nouvel effort pour ne pas dcourager la bont du
prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou
disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de
piti sur elle-mme, et demandait pardon  son ami de cette sorte de
folie dont elle avait la conscience.

Le prince Castel-Forte voulut se hasarder  lui parler d'Oswald, et il
semblait mme que Corinne prt  cette conversation un pre plaisir;
mais elle tait dans un tel tat de souffrance en sortant de cet
entretien, que son ami se crut absolument oblig de se l'interdire. Le
prince Castel-Forte avait une me sensible; mais un homme, et surtout un
homme qui a t vivement occup d'une femme, ne sait, quelque gnreux
qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle prouve pour un
autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidit en elle, empchent
que l'intimit de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs  quoi
servirait-elle? il n'y a de remde qu'aux chagrins qui se guriraient
d'eux-mmes.

Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour
sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec
un aimable mlange d'intrt et de mnagement; elle le remerciait en lui
serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui
tiennent  l'me: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son motion
lui faisait mal; sa pleur et son tremblement taient pnibles  voir,
et son ami cherchait bien vite  la dtourner de ces ides. Une fois
elle se mit tout  coup  plaisanter avec sa grce accoutume; le prince
Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit
aussitt en fondant en larmes.

Elle revint  dner, tendit la main  son ami en lui disant: Pardon, je
voudrais tre aimable pour vous rcompenser de votre bont, mais cela
m'est impossible; soyez assez gnreux pour me supporter telle que je
suis. Ce qui inquitait vivement le prince Castel-Forte, c'tait l'tat
de sant de Corinne. Un danger prochain ne la menaait pas encore; mais
il tait impossible qu'elle vct longtemps, si quelques circonstances
heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince
Castel-Forte reut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne
changet rien  la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il tait
mari, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient mu
profondment Corinne. Le prince Castel-Forte rflchissait des heures
entires pour concerter avec lui-mme s'il devait ou non causer  son
amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la
voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il dlibrait encore,
il reut une seconde lettre de lord Nelvil, galement remplie de
sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de
son dpart pour l'Amrique. Alors le prince Castel-Forte se dcida tout
 fait  ne rien dire. Il eut peut-tre tort; car une des plus amres
douleurs de Corinne, c'tait que lord Nelvil ne lui crivt point: elle
n'osait l'avouer  personne; mais bien qu'Oswald ft pour jamais spar
d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient t bien chers;
et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'tait ce silence absolu qui
ne lui donnait pas mme l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer
son nom.

Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'prouve pas le
moindre changement, ni par les jours, ni par les annes, et n'est
susceptible d'aucun vnement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de
mal que la diversit des impressions douloureuses. Le prince
Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour
amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une
imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse
le mme souvenir, fatiguer l'me de pleurs enfin, que de l'obliger  se
concentrer en elle-mme.




LIVRE DIX-NEUVIME

LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE


CHAPITRE PREMIER

Rappelons maintenant les vnements qui se passrent en cosse aprs le
jour de cette triste fte o Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le
domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour
les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui
envoyait, avant de deviner celle qui devait dcider de son sort; mais
quand il aperut l'criture de Corinne, mais quand il vit ces mots:
_Vous tes libre_, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit  la fois une
amre douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il
n'avait reu de lettres de Corinne, et ce silence tait rompu par des
paroles si laconiques, par une action si dcisive! Il ne douta pas de
son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire
de la lgret, de la mobilit de Corinne; il entra dans le sens de
l'inimiti contre elle, car il l'aimait assez encore pour tre injuste.
Il oublia qu'il avait tout  fait renonc depuis plusieurs mois  l'ide
d'pouser Corinne, et que Lucile lui avait inspir un got assez vif. Il
se crut un homme sensible trahi par une femme infidle; il prouva du
trouble, de la colre, du malheur, mais surtout un mouvement de fiert
qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le dsir de
se montrer suprieur  celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup
se vanter de la fiert dans les attachements du coeur; elle n'existe
presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si
lord Nelvil et aim Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples,
le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'et point encore
dtach d'elle.

Lady Edgermond s'aperut du trouble de lord Nelvil; c'tait une personne
passionne sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se
sentait menace ajoutait  l'ardeur de son intrt pour sa fille. Elle
savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait
d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connatre. Elle ne
perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pntrait dans les secrets
de son me avec une sagacit que l'on attribue  l'esprit des femmes,
mais qui tient uniquement  l'attention continuelle qu'inspire un vrai
sentiment. Elle prit le prtexte des affaires de Corinne, c'est--dire
de l'hritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir
le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien
elle devina bien vite qu'il tait mcontent de Corinne; et, flattant son
ressentiment par l'ide d'une noble vengeance, elle lui proposa de la
reconnatre pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut tonn de ce changement
subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant,
quoique cette pense ne ft en aucune manire exprime, que cette offre
n'aurait son effet que s'il pousait Lucile, et, dans l'un de ces
moments o l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en
mariage  sa mre. Lady Edgermond, ravie, put  peine se contenir assez
pour ne pas dire oui avec trop de rapidit; le consentement fut donn,
et lord Nelvil sortit de cette chambre li par un engagement qu'il
n'avait pas eu l'ide de contracter en y entrant.

Pendant que lady Edgermond prparait Lucile  le recevoir, il se
promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que
Lucile lui avait plu prcisment parce qu'il la connaissait peu, et
qu'il tait bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme
d'un mystre qui doit ncessairement tre dcouvert. Il lui revint un
mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres
qu'il lui avait crites, et qui exprimaient trop bien les combats de son
me. Elle a eu raison, s'cria-t-il, de renoncer  moi; je n'ai pas eu
le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coter
davantage, et cette ligne si froide... Mais qui sait si ses larmes ne
l'ont pas arrose? et en prononant ces mots les siennes coulaient
malgr lui. Ses rveries l'entranrent tellement, qu'il s'loigna du
chteau, et fut longtemps cherch par les domestiques de lady Edgermond,
qu'elle avait envoys pour lui faire dire qu'il tait attendu: il
s'tonna lui-mme de son peu d'empressement, et se hta de revenir.

En entrant dans la chambre, il vit Lucile  genoux et la tte cache
dans le sein de sa mre; elle avait ainsi la grce la plus touchante.
Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baign de
pleurs, et lui dit en lui tendant la main: N'est-il pas vrai, milord,
que vous ne me sparerez pas de ma mre? Cette aimable manire
d'annoncer son consentement intressa beaucoup Oswald. Il se mit 
genoux  son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de
Lucile se pencht vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente
personne reut la premire impression qui la faisait sortir de
l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la
regardant quel lien pur et sacr il venait de former; et la beaut de
Lucile, quelque ravissante qu'elle ft en ce moment, lui fit moins
d'impression encore que sa cleste modestie.

Les jours qui prcdrent le dimanche qui avait t fix pour la
crmonie se passrent en arrangements ncessaires pour le mariage.
Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu' l'ordinaire,
mais ce qu'elle disait tait noble et simple; et lord Nelvil aimait et
approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque
vide auprs d'elle: la conversation consistait toujours dans une
question et une rponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait
pas; tout tait bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie
inpuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a
joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait
plus parler d'elle, il esprait que ce souvenir deviendrait  la fin une
chimre, objet seulement de ses vagues regrets.

Lucile, en apprenant par sa mre que sa soeur vivait encore, et qu'elle
tait en Italie, avait eu le plus grand dsir d'interroger lord Nelvil 
son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'tait
soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin
du jour du mariage, l'image de Corinne se retraa dans le coeur d'Oswald
plus vivement que jamais, et il fut effray lui-mme de l'impression
qu'il en recevait. Mais il adressa ses prires  son pre; il lui dit au
fond de son coeur que c'tait pour lui, que c'tait pour obtenir sa
bndiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volont sur la terre.
Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se
reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pense envers Lucile. Quand
il la vit, elle tait si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur
la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels
l'ide des vertus clestes. Ils marchrent  l'autel. La mre avait une
motion plus profonde encore que la fille; car il s'y mlait cette
crainte que fait prouver toujours une grande rsolution, quelle qu'elle
soit,  qui connat la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se
mlait en elle  la jeunesse, et la joie  l'amour. En revenant de
l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle
s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec
attendrissement; on et dit qu'il sentait au fond de son coeur un ennemi
qui menaait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en
dfendre.

Lady Edgermond, revenue au chteau, dit  son gendre: Je suis
tranquille  prsent; je vous ai confi le bonheur de Lucile; il me
reste si peu de temps encore  vivre, qu'il m'est doux de me sentir si
bien remplace. Lord Nelvil fut trs-attendri par ces paroles, et
rflchit avec autant d'motion que d'inquitude aux devoirs qu'elles
lui imposaient. Peu de jours s'taient couls, et Lucile commenait 
peine  lever ses timides regards sur son poux, et  prendre la
confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connatre  lui,
lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle
s'tait annonce d'abord sous des auspices plus favorables.


CHAPITRE II

M. Dickson arriva pour voir les nouveaux maris, et s'excusa de n'avoir
point assist  la noce, en racontant qu'il tait rest longtemps malade
de l'branlement caus par une chute violente. Comme on lui parlait de
cette chute, il dit qu'il avait t secouru par une femme la plus
sduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec
Lucile. Elle avait beaucoup de grce  cet exercice; Oswald la regardait
et n'coutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la
chambre  l'autre: Milord, elle a srement beaucoup entendu parler de
vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des
questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? rpondit lord Nelvil en
continuant  jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien
qu'elle et l'air dj chang par la souffrance, et qui ne pouvait
parler de vous sans motion. Ces mots attirrent cette fois l'attention
de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les
rpter. Lucile, qui ne s'tait point occupe de ce qu'on avait dit,
alla rejoindre sa mre, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul
avec M. Dickson; il lui demanda quelle tait cette femme dont il venait
de lui parler. Je n'en sais rien, rpondit-il; sa prononciation m'a
prouv qu'elle tait Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes,
une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est
occupe de moi, pauvre vieillard, comme si elle et t ma fille; et
pendant tout le temps que j'ai pass avec elle, je ne me suis pas aperu
de toutes les contusions que j'avais reues. Mais, mon cher Oswald,
seriez-vous donc aussi un infidle en Angleterre comme vous l'avez t
en Italie? car ma charmante bienfaitrice plissait et tremblait en
prononant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise,
dites-vous!--Oui sans doute, rpondit M. Dickson; vous savez bien que
les trangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa
figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle ft ple et
maigre  faire de la peine. La brillante Corinne ne ressemblait point 
cette description; mais ne pouvait-elle pas tre malade? ne devait-elle
pas avoir beaucoup souffert si elle tait venue en Angleterre, et si
elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces rflexions
frapprent tout  coup Oswald, et il continua ses questions avec une
inquitude extrme. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue
parlait avec une grce et une lgance qu'il n'avait rencontres dans
aucune autre femme; qu'une expression de bont cleste se peignait dans
ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'tait
pas la manire accoutume de Corinne; mais, encore une fois, ne
pouvait-elle pas tre change par la peine? De quelle couleur sont ses
yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde. Lord
Nelvil plit. Est-elle anime en parlant?--Non, continua M. Dickson;
elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me
rpondre, mais le peu de mots qu'elle prononait avaient beaucoup de
charme. Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrrent.
Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la
plus profonde rverie et sortit pour se promener jusqu' ce qu'il pt
retrouver M. Dickson seul.

Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappe, renvoya Lucile pour
demander  M. Dickson s'il s'tait pass quelque chose dans leur
conversation qui pt affliger son gendre: il lui raconta navement ce
qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vrit, et
frmit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude
que Corinne tait venue le chercher en cosse; et, prvoyant bien qu'il
interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait
rpondre pour dtourner lord Nelvil de ses soupons. En effet, dans un
second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquitude  cet gard,
mais il ne la dissipa point; et la premire ide d'Oswald fut de
demander  son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises
depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se
souvenait pas d'en avoir reu autrement. Le domestique assura que non;
mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit 
lord Nelvil: _Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a
remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'tait sans doute pour
implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point
reu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui,
trs-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le
village.--Allez le chercher, dit lord Nelvil; et ne pouvant pas
attendre patiemment l'arrive de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et
le rencontra au bout de l'avenue.

Mon ami, lui dit-il, on vous a donn une lettre pour moi le jour du bal
au chteau: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle;
comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une
femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix trs-doux, autant
qu'on pouvait le remarquer malgr ses larmes, car j'entendais bien
qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle
dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon
vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajout: _ lord
Nelvil._--Ah! Corinne! s'cria Oswald; et il fut oblig de s'appuyer
sur le vieillard, car il tait prs de s'vanouir. Milord, continua le
vieillard aveugle, j'tais assis au pied d'un arbre quand elle me donna
cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme
j'ai de la peine  me relever  mon ge, elle a daign m'aider
elle-mme, m'a donn plus d'argent que je n'en avais eu depuis
longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la
vtre, milord,  prsent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon
vieillard, voil aussi de l'argent, comme elle vous en a donn; priez
pour nous deux. Et il s'loigna.

Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son me: il faisait de
tous les cts de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment
il tait possible que Corinne ft arrive en cosse sans demander  le
voir; il se tourmentait de mille manires sur les motifs de sa conduite;
et l'affliction qu'il ressentait tait si grande, que, malgr ses
efforts pour la cacher, il tait impossible que lady Edgermond ne la
devint pas, et que Lucile mme ne s'apert combien il tait
malheureux: sa tristesse la plongeait elle-mme dans une rverie
continuelle, et leur intrieur tait trs-silencieux. Ce fut alors que
lord Nelvil crivit au prince Castel-Forte la premire lettre, que
celui-ci ne crut pas devoir montrer  Corinne, et qui l'aurait srement
touche par l'inquitude profonde qu'elle exprimait.

Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, o il avait conduit Corinne,
avant que la rponse du prince Castel-Forte  la lettre de lord Nelvil
ft arrive: il ne voulait pas dire  lord Nelvil tout ce qu'il savait
de Corinne, et cependant il tait fch qu'on ignort qu'il savait un
secret important, et qu'il tait assez discret pour le taire. Ses
insinuations, qui d'abord n'avaient pas frapp lord Nelvil, rveillrent
son attention ds qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport
avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se
dfendit assez bien ds qu'il fut parvenu  se faire questionner.

Nanmoins,  la fin, Oswald lui arracha l'histoire entire de Corinne,
par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil  raconter tout ce qu'il avait
fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours tmoigne,
l'tat affreux d'abandon et de douleur o il l'avait trouve; enfin il
fit ce rcit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il
produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que
d'tre, comme disent les Anglais, _le hros de sa propre histoire_.
Quand le comte d'Erfeuil eut cess de parler, il fut vraiment afflig du
mal qu'il avait fait. Oswald s'tait contenu jusqu'alors, mais tout 
coup il devint comme insens de douleur: il s'accusait d'tre le plus
barbare et le plus perfide des hommes; il se reprsentait le dvouement,
la tendresse de Corinne, sa rsignation, sa gnrosit, dans le moment
mme o elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la duret, la
lgret dont il l'avait paye. Il se rptait sans cesse que personne
ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aim, et qu'il serait puni de
quelque manire de la cruaut dont il avait us envers elle. Il voulait
partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure;
mais dj Rome et Florence taient occupes par les Franais; son
rgiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'loigner sans dshonneur;
il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et rparer les torts par les
torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il esprait les dangers
de la guerre, et cette pense lui rendit du calme.

Ce fut dans cette disposition qu'il crivit au prince Castel-Forte la
seconde lettre, que celui-ci rsolut encore de ne pas montrer  Corinne.
Les rponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais rsigne; et
comme il tait fier et bless pour elle, il adoucit plutt qu'il
n'exagra l'tat de malheur o elle tait tombe. Lord Nelvil crut donc
qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, aprs l'avoir rendue
si malheureuse par son amour, et il partit pour les les avec un
sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.


CHAPITRE III

Lucile tait afflige du dpart d'Oswald; mais le morne silence qu'il
avait gard avec elle, pendant les derniers temps de leur sjour
ensemble, avait tellement redoubl sa timidit naturelle, qu'elle ne put
se rsoudre  lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux
les par une lettre de lady Edgermond,  qui sa fille l'avait cach
jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile trs-froids;
il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son me, et, comparant sa
douleur silencieuse avec les loquents regrets de Corinne lorsqu'il se
spara d'elle  Venise, il n'hsita pas  croire que Lucile l'aimait
faiblement. Nanmoins, pendant les quatre annes que dura son absence,
elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille
put-elle la distraire un moment des dangers que courait son poux. Un
autre chagrin aussi se joignit  cette inquitude: elle dcouvrit par
degrs tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil.
Le comte d'Erfeuil, qui passa prs d'une anne en cosse, et vit souvent
Lucile et sa mre, tait fortement persuad qu'il n'avait pas rvl le
secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses
qui en approchaient, il lui tait si difficile, quand la conversation
languissait, de ne pas ramener le sujet qui intressait si vivement
Lucile, qu'elle parvint  tout savoir. Tout innocente qu'elle l'tait,
elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant
il en fallait peu pour cela.

Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne
s'tait pas doute du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui
devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste,
elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond
s'exprima trs-svrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile
en recevait une autre impression: elle tait tour  tour jalouse de
Corinne et mcontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers
une femme dont il tait tant aim; et il lui semblait qu'elle devait
craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifi le
bonheur d'une autre. Elle avait toujours conserv de l'intrt et de la
reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore  la piti qu'elle
lui inspirait; et, loin d'tre flatte du sacrifice qu'Oswald lui avait
fait, elle se tourmentait de l'ide qu'il ne l'avait choisie que parce
que sa position dans le monde tait meilleure que celle de Corinne; elle
se rappelait son hsitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours
aprs, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pense que son
poux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand
service dans cette disposition d'me, si elle l'avait calme; mais
c'tait une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le
devoir et les sentiments qu'il permet, prononait l'anathme contre tout
ce qui s'cartait de cette ligne. Elle ne pensait pas  ramener par des
mnagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'veiller
les remords tait de montrer du ressentiment: elle partageait trop
vivement les inquitudes de Lucile, s'irritait de la pense qu'une
charmante personne ne ft pas apprcie par son poux; et loin de lui
faire du bien, en lui persuadant qu'elle tait plus aime qu'elle ne le
croyait, elle confirmait ses craintes  cet gard, pour exciter
davantage sa fiert. Lucile, plus douce et plus claire que sa mre, ne
suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en
restait toujours quelques traces; et ses lettres  lord Nelvil taient
bien moins sensibles que le fond de son coeur.

Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions
d'une bravoure clatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par
l'enthousiasme de l'honneur, mais par got pour le pril. On remarquait
que le danger tait un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus
anim, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le
tumulte des armes commenait, et c'tait dans ce moment seul qu'un poids
qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer  l'aise.
Ador de ses soldats, admir de ses camarades, il avait une existence
trs-anime, qui, sans lui donner du bonheur, l'tourdissait au moins
sur le pass comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme,
qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le
souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des
tropiques, o l'on prend une si grande ide de la nature et de son
auteur; mais comme le climat et la guerre menaaient tous les jours sa
vie, il se croyait moins coupable, en tant si prs de prir: on
pardonne  ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi,
dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-mme. Lord Nelvil
pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il
n'tait plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait
rpandre.

Au milieu des prils, qui font si souvent rflchir sur l'incertitude de
la vie, il songeait bien plus  Corinne qu' Lucile; ils avaient tant
parl de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les
penses les plus srieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec
Corinne, quand il s'occupait des grandes ides que retrace le spectacle
habituel de la guerre et de ses dangers. C'tait  elle qu'il
s'adressait quand il tait seul, bien qu'il dt la croire irrite contre
lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgr l'absence,
malgr l'infidlit mme; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait
pas offense contre lui, ne s'offrait  son souvenir que comme une
personne digne d'tre protge, mais  laquelle il fallait pargner
toutes les rflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord
Nelvil commandait furent rappeles en Angleterre; il revint: dj la
tranquillit du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activit de la
guerre. Le mouvement extrieur avait remplac, pour lui, les plaisirs de
l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goter;
il n'avait pas encore essay du repos loin d'elle. Il avait su tellement
se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspir tant d'attachement
et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dvouement renouvelrent
encore pour lui, pendant le passage, l'intrt de la vie militaire. Cet
intrt ne cessa compltement que quand on fut dbarqu.


CHAPITRE IV

Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le
Northumberland; il fallait qu'il ft de nouveau connaissance avec sa
famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui
prsenta sa fille, ge de plus de trois ans, avec autant de timidit
qu'une femme coupable pourrait en prouver. Cette petite ressemblait 
Corinne: l'imagination de Lucile avait t fort occupe du souvenir de
sa soeur pendant sa grossesse; et Juliette, c'tait ainsi qu'elle se
nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le
remarqua, et en fut troubl; il la prit dans ses bras, et la serra
contre son coeur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un
souvenir de Corinne, et ds cet instant elle ne jouit pas sans mlange
de l'affection que lord Nelvil tmoignait  Juliette.

Lucile tait encore embellie, elle avait prs de vingt ans. Sa beaut
avait pris un caractre imposant, et inspirait  lord Nelvil un
sentiment de respect. Lady Edgermond n'tait plus en tat de sortir de
son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin.
Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle tait
trs-tourmente par la crainte de mourir en son absence, et de laisser
sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris
l'habitude d'une vie active, qu'il lui en cotait beaucoup de rester
presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mre, qui ne recevait
plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours
beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire
aime, et lui cachait par fiert ce qu'elle savait de ses sentiments
pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte
ajoutait encore  sa rserve habituelle, et la rendait plus froide et
plus silencieuse qu'elle ne l'et t naturellement. Lorsque son poux
voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu
rpandre dans la conversation en y mettant plus d'intrt, elle croyait
voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu
d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractre, mais sa
mre lui avait donn des ides positives sur tous les points; et quand
lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des
beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de
l'Italie, et rabattait assez schement l'enthousiasme de lord Nelvil,
parce qu'elle pensait que Corinne en tait l'unique cause. Dans une
autre disposition, elle et recueilli avec soin les paroles de son
poux, pour tudier tous les moyens de lui plaire.

Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les dfauts, montrait une
antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la
rgle habituelle de la vie. Elle voyait du mal  tout; et son
imagination, irrite par la souffrance, tait importune de tous les
bruits, au moral comme au physique. Elle et voulu rduire l'existence
aux moindres frais possibles, peut-tre pour ne pas regretter vivement
ce qu'elle tait prs de quitter; mais comme personne n'avoue le motif
personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes gnraux
d'une morale exagre. Elle ne cessait de dsenchanter la vie, en
faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir  chaque
emploi des heures qui pouvait diffrer un peu de ce qu'on avait fait la
veille. Lucile, qui, bien qu'elle ft soumise  sa mre, avait cependant
plus d'esprit qu'elle, et plus de flexibilit dans le caractre, se
serait runie  son poux pour combattre doucement l'austrit de
l'exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui
avait pas persuad qu'elle se conduisait ainsi seulement pour s'opposer
au penchant de lord Nelvil pour le sjour de l'Italie. Il faut lutter
sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour
possible d'une inclination si funeste. Lord Nelvil avait certainement
aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considrait sous des
rapports plus tendus que lady Edgermond. Il aimait  remonter  sa
source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos vritables
penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et
des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de
tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on
pouvait la considrer comme une sorte de prescience accorde  l'homme
sur cette terre.

Quelquefois Oswald, en dveloppant ses ides, se livrait au plaisir
d'employer des expressions de Corinne; il s'coutait avec complaisance
quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l'humeur ds
qu'il se laissait aller  cette manire de penser et de parler: les
ides nouvelles dplaisent aux personnes ges; elles aiment  se
persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acqurir, depuis
qu'elles ont cess d'tre jeunes. Lucile, par l'instinct du coeur,
reconnaissait, dans l'intrt plus vif que lord Nelvil mettait  ses
propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; elle
baissait les yeux pour ne pas laisser voir  son poux ce qui se passait
dans son me; et lui, ne se doutant pas qu'elle ft instruite de ses
rapports avec Corinne, attribuait  la froideur du caractre de sa femme
son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc
 qui s'adresser pour trouver un esprit qui rpondt au sien, les
regrets du pass se renouvelaient plus vivement que jamais dans son me,
et il tombait dans la plus profonde mlancolie. Il crivit au prince
Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva
point,  cause de la guerre. Sa sant souffrait extrmement du climat
d'Angleterre, et les mdecins ne cessaient de lui rpter que sa
poitrine serait attaque de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en
Italie; mais il tait impossible d'y songer, puisque la paix n'tait pas
faite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa
belle-mre et sa femme des conseils que les mdecins lui avaient donns,
et de l'obstacle qui s'y opposait. Quand la paix serait faite, lui dit
lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez 
vous-mme de revoir l'Italie.--Si la sant de milord l'exigeait,
interrompit Lucile, il ferait trs-bien d'y aller. Ce mot parut assez
doux  lord Nelvil, et il se hta d'en tmoigner sa reconnaissance 
Lucile; mais cette reconnaissance mme la blessa: elle crut y voir le
dessein de la prparer au voyage.

La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint possible.
Chaque fois que lord Nelvil laissait chapper quelques rflexions sur le
mauvais tat de sa sant, Lucile tait combattue entre l'inquitude
qu'elle prouvait et la crainte que lord Nelvil ne voult insinuer par
l qu'il devrait passer l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment
l'aurait porte  s'exagrer la maladie de son poux, la jalousie, qui
naissait aussi de ce sentiment, l'engageait  chercher des raisons pour
attnuer ce que les mdecins mmes disaient du danger qu'il courait en
restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile 
l'indiffrence et  l'gosme, et ils se blessaient rciproquement,
parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise.

Enfin lady Edgermond tomba dans un tat si dangereux, qu'il n'y eut
plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet d'entretien que sa
maladie; la pauvre femme perdit l'usage de la parole un mois avant de
mourir; l'on ne devinait plus qu' ses larmes ou  sa faon de serrer la
main ce qu'elle voulait dire. Lucile tait au dsespoir; Oswald,
sincrement touch, veillait toutes les nuits auprs d'elle; et comme
c'tait au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins
qu'il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des tmoignages de
l'affection de son gendre. Les dfauts de son caractre disparaissaient
 mesure que son affreux tat les eut rendus plus excusables, tant les
approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'me; et
la plupart des dfauts ne viennent que de cette agitation.

La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil,
et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa toutes les deux
contre son coeur; alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point
regretter la parole, qui n'et rien dit de plus que ce regard et ce
mouvement. Peu de minutes aprs elle expira.

Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-mme pour tre capable de
soigner sa belle-mre, devint dangereusement malade; et l'infortune
Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut  souffrir la plus affreuse
inquitude. Il parat que dans son dlire lord Nelvil pronona plusieurs
fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans
ses rveries, _du soleil, le Midi, un air plus chaud_; quand le frisson
de la fivre le prenait, il disait: _Il fait si froid dans ce Nord, que
jamais on ne pourra s'y rchauffer._ Quand il revint  lui, il fut bien
tonn d'apprendre que Lucile avait tout dispos pour le voyage
d'Italie; il s'en tonna: elle lui donna pour motif le conseil des
mdecins. Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous
vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un enfant soit spar de son
pre ni de sa mre.--Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que
nous nous sparions. Mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez,
j'y renoncerai.--Non, reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la
peine... Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait
s'expliquer davantage; mais le souvenir de sa mre, qui lui avait
recommand de ne jamais avouer  lord Nelvil la jalousie qu'elle
ressentait, l'arrta tout  coup, et elle reprit en disant: Mon premier
intrt, milord, vous devez le croire, c'est le rtablissement de votre
sant.--Vous avez une soeur en Italie, continua lord Nelvil.--Je le
sais, reprit Lucile; en avez-vous des nouvelles?--Non, dit lord Nelvil;
depuis que je suis parti pour l'Amrique, j'ignore absolument ce qu'elle
est devenue.--Eh bien! milord, nous le saurons en Italie.--Vous
intresse-t-elle encore?--Oui, milord, rpondit Lucile; je n'ai point
oubli la tendresse qu'elle m'a tmoigne dans mon enfance.--Oh! il ne
faut rien oublier, dit lord Nelvil en soupirant; et le silence de tous
les deux finit l'entretien.

Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens
avec Corinne; il avait trop de dlicatesse pour se laisser approcher par
une telle ide; mais s'il ne devait pas se rtablir de la maladie de
poitrine dont il tait menac, il trouvait assez doux de mourir en
Italie, et d'obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne
croyait pas que Lucile pt savoir la passion qu'il avait eue pour sa
soeur; encore moins se doutait-il qu'il et trahi, dans son dlire, les
regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice  l'esprit de
sa femme, parce que cet esprit tait strile, et lui servait plutt 
deviner ce que pensaient les autres qu' les intresser par ce qu'elle
pensait elle-mme. Oswald s'tait donc accoutum  la considrer comme
une belle et froide personne qui remplissait ses devoirs, et l'aimait
autant qu'elle pouvait aimer; mais il ne connaissait pas la sensibilit
de Lucile: elle mettait le plus grand soin  la cacher. C'tait par
fiert qu'elle dissimulait, dans cette circonstance, ce qui
l'affligeait; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se
serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, mme
pour son poux. Il lui semblait que la pudeur tait blesse par
l'expression de tout sentiment passionn; et comme elle tait cependant
capable de ces sentiments, son ducation, en lui imposant la loi de se
contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: on l'avait bien
convaincue qu'il ne fallait pas rvler ce qu'elle prouvait, mais elle
ne prenait aucun plaisir  dire autre chose.


CHAPITRE V

Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraait la France: il la
traversa donc rapidement; car, Lucile ne tmoignant, dans ce voyage, ni
dsir ni volont sur rien, c'tait lui seul qui dcidait de tout. Ils
arrivrent au pied des montagnes qui sparent le Dauphin de la Savoie,
et montrent  pied ce qu'on appelle _le pas des chelles_: c'est une
route pratique dans le roc, et dont l'entre ressemble  celle d'une
profonde caverne; elle est sombre dans toute sa longueur, mme pendant
les plus beaux jours de l't. On tait alors au commencement de
dcembre; il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, saison de
dcadence, touchait elle-mme  sa fin, et faisait place  l'hiver.
Toute la route tait couverte de feuilles mortes que le vent y avait
apportes, car il n'existait point d'arbres dans ce chemin rocailleux;
et, prs des dbris de la nature fltrie, on ne voyait point les
rameaux, espoir de l'anne suivante. La vue des montagnes plaisait 
lord Nelvil: il semble, dans les pays de plaine, que la terre n'ait
d'autre but que de porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les
contres pittoresques, on croit reconnatre l'empreinte du gnie du
Crateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiaris
partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frays gravissent les
monts et descendent dans les abmes. Il n'y a plus pour lui rien
d'inaccessible que le grand mystre de lui-mme.

Dans la Maurienne, l'hiver devint  chaque pas plus rigoureux. On et
dit qu'on s'avanait vers le Nord en s'approchant du mont Cenis: Lucile,
qui n'avait jamais voyag, tait pouvante par ces glaces qui rendent
les pas des chevaux si peu srs. Elle cachait ses craintes aux regards
d'Oswald, mais se reprochait souvent d'avoir emmen sa petite fille avec
elle; souvent elle se demandait si la moralit la plus parfaite avait
prsid  cette rsolution, et si le got trs-vif qu'elle avait pour
cette enfant, et l'ide aussi qu'elle tait plus aime d'Oswald en se
montrant  lui toujours avec Juliette, ne l'avaient pas distraite des
prils d'un si long voyage. Lucile tait une personne trs-timore, et
qui fatiguait souvent son me  force de scrupules et d'interrogations
secrtes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la dlicatesse
s'accrot, et avec elle les inquitudes de la conscience; Lucile n'avait
de refuge contre cette disposition que dans la pit, et de longues
prires intrieures la tranquillisaient.

Comme ils avanaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait
prendre un caractre plus terrible; la neige tombait en abondance sur la
terre, dj couverte de neige: on et dit qu'on entrait dans l'enfer de
glace si bien dcrit par le Dante. Toutes les productions de la terre
n'offraient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des prcipices
jusqu'au sommet des montagnes; une mme couleur faisait disparatre
toutes les varits de la vgtation: les rivires coulaient encore au
pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se rptaient dans
les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald et Lucile regardaient ce
spectacle en silence: la parole semble trangre  cette nature glace,
et l'on se tait avec elle; lorsque tout  coup ils aperurent, sur une
vaste plaine de neige, une longue file d'hommes habills de noir, qui
portaient un cercueil vers une glise. Ces prtres, les seuls tres
vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et dserte,
avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hte si la
pense de la mort n'et pas imprim sa gravit  tous leurs pas. Le
deuil de la nature et de l'homme, de la vgtation et de la vie; ces
deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et
se faisaient ressortir l'une par l'autre, remplissaient l'me d'effroi.
Lucile dit  voix basse: Quel triste prsage!--Lucile, interrompit
Oswald, croyez-moi, il n'est pas pour vous. Hlas! pensa-t-il en
lui-mme, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le
voyage d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets
lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais souffrir?

Lucile tait branle par les inquitudes que lui causait le voyage.
Oswald ne pensait pas  ce genre de terreur, trs-tranger  un homme,
et surtout  un caractre aussi intrpide que le sien. Lucile prenait
pour de l'indiffrence ce qui venait uniquement de ce qu'il ne
souponnait pas dans cette occasion la possibilit de la crainte.
Cependant tout se runissait pour accrotre les anxits de Lucile: les
hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction  grossir le danger,
c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils
produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils se font
couter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant
l'hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent  chaque instant
des nouvelles du passage du Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on
dirait qu'on parle d'un monstre immobile, gardien des valles qui
conduisent  la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y
a rien  redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nomm _la
tourmente_, on conseille fortement aux trangers de ne pas se risquer
sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un blanc nuage qui
s'tend comme un linceul dans les airs, et, peu d'heures aprs, tout
l'horizon en est obscurci.

Lucile avait pris secrtement toutes les informations possibles, 
l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se
livrait tout entier aux rflexions que faisait natre en lui le retour
en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le
voyage mme, jugeait tout avec une prvention dfavorable, et faisait
tacitement un tort  lord Nelvil de sa parfaite scurit sur elle et sur
sa fille. Le matin du passage du mont Cenis, plusieurs paysans se
rassemblrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaait _la
tourmente_. Nanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille,
assurrent qu'il n'y avait rien  craindre. Lucile regarda lord Nelvil;
elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur faire; et, de
nouveau blesse par ce courage, elle se hta de dclarer qu'elle voulait
partir. Oswald ne s'aperut pas du sentiment qui avait dict cette
rsolution, et suivit  cheval le brancard sur lequel taient portes sa
femme et sa fille. Ils montrent assez facilement; mais quand ils furent
 la moiti de la plaine qui spare la monte de la descente, un
horrible ouragan s'leva. Des tourbillons de neige aveuglaient les
conducteurs, et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, que la
tempte avait comme envelopp de ses brouillards imptueux. Les
respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au
salut des voyageurs, commencrent  sonner leurs cloches d'alarme; et
bien que ce signal annont la piti des hommes bienfaisants qui le
faisaient entendre, ce son en lui-mme avait quelque chose de
trs-sombre, et les coups prcipits de l'airain exprimaient mieux
encore l'effroi que le secours.

Lucile esprait qu'Oswald proposerait de s'arrter dans le couvent et
d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le
dsirait, il crut qu'il valait mieux se hter d'arriver avant la fin du
jour. Les porteurs de Lucile lui demandrent avec inquitude s'il
fallait commencer la descente. Oui, rpondit-elle, puisque milord ne
s'y oppose pas. Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car
sa fille tait avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas
aim, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur,
et presque une humiliation. Oswald restait  cheval, bien que ce ft la
plus dangereuse manire de descendre; mais il se croyait ainsi plus sr
de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.

Au moment o Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette
route si rapide qu'on la prendrait elle-mme pour un prcipice, si les
abmes qui sont  ct n'en faisaient sentir la diffrence, elle serra
sa fille contre son coeur avec une motion trs-vive. Oswald le
remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-mme se joindre aux
porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grce dans tout
ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de
Juliette avec beaucoup de zle et d'intrt, sentit ses yeux mouills de
larmes; puis  l'instant il s'leva un coup de vent si terrible, que les
porteurs eux-mmes tombrent  genoux et s'crirent: _O mon Dieu,
secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant
sur le brancard, elle tendit Juliette  lord Nelvil, en lui disant: Mon
ami, prenez votre fille. Oswald la saisit, et dit  Lucile: Et vous
aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, rpondit Lucile,
sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! rpta lord Nelvil;
est-il question de danger? Et se retournant vers les porteurs, il
s'cria: Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie,
interrompit Lucile...--Et vous me l'avez cach! dit lord Nelvil;
qu'ai-je fait pour mriter ce cruel silence? En prononant ces mots, il
enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre
dans une anxit profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit
paratre un rayon qui pera les nuages, apaisa la tempte, et dcouvrit
aux regards les fertiles plaines du Pimont. Dans une heure toute la
caravane arriva sans accident  la Novalaise, la premire ville de
l'Italie par del le mont Cenis.

En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta
dans une chambre, se mit  genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald,
pendant qu'elle priait, tait appuy sur la chemine d'un air pensif; et
quand Lucile se fut releve, il lui dit: Lucile, vous avez donc eu
peur?--Oui, mon ami, rpondit-elle.--Et pourquoi vous tes-vous mise en
route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas,
rpondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou
la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre, dit Lucile.
Elle la prit sur ses genoux pour la rchauffer auprs du feu, et
bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la
neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mre
et la fille taient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec
tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui
peut-tre aurait conduit  une explication heureuse.

Ils arrivrent  Turin. Cette anne-l l'hiver tait trs-rigoureux. Les
vastes appartements de l'Italie sont destins  recevoir le soleil, ils
paraissaient dserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous
ces grandes votes. Elles font plaisir pendant l't par la fracheur
qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de
ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmes dans la
demeure des gants.

On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'tait un deuil gnral
pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord
Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne
reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur
lui. L'absence de celle qu'il avait tant aime dsenchantait  ses yeux
la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne  Turin; on
lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publi, et vivait dans la
retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle tait  Florence. Il
rsolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il
devait  Lucile, mais pour expliquer du moins lui-mme  Corinne comment
il avait ignor son voyage en cosse.

En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'criait: Ah! que
cela tait beau lorsque tous les ormeaux taient couverts de feuilles,
et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux! Lucile se disait
en elle-mme: C'tait beau quand Corinne tait avec lui. Un brouillard
humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traverses par un si
grand nombre de rivires, obscurcissait la vue de la campagne. On
entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces
pluies abondantes du Midi qui ressemblent au dluge. Les maisons en sont
pntres, et l'eau vous poursuit partout avec l'activit du feu. Lucile
cherchait en vain le charme de l'Italie: on et dit que tout se
runissait pour la couvrir d'un voile sombre,  ses regards comme  ceux
d'Oswald.


CHAPITRE VI

Oswald, depuis qu'il tait entr en Italie, n'avait pas prononc un mot
d'italien; il semblait que cette langue lui ft mal, et qu'il vitt de
l'entendre comme de la parler. Le soir du jour o lady Nelvil et lui
taient arrivs  l'auberge de Milan, ils entendirent frapper  leur
porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure
trs-noire, trs-marque, mais cependant sans vritable physionomie: des
traits crs pour l'expression, mais auxquels il manquait l'me qui la
donne; et sur cette figure il y avait  perptuit un sourire gracieux
et un regard qui voulait tre potique. Il se mit, ds la porte, 
improviser des vers remplis de louanges sur la mre, l'enfant et
l'poux; de ces louanges qui conviennent  toutes les mres,  tous les
enfants,  tous les poux du monde, et dont l'exagration passait
par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vrit ne
devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de
ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il dclamait
avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce
qu'il disait. Rien ne pouvait tre plus pnible pour Oswald que
d'entendre ainsi, pour la premire fois aprs un long intervalle, une
langue chrie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une
impression de tristesse renouvele par un objet ridicule. Lucile
s'aperut de la cruelle situation de l'me d'Oswald; elle voulait faire
finir l'improvisateur, mais il tait impossible d'en tre cout. Il se
promenait dans la chambre  grands pas; il faisait des exclamations et
des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il
causait  ses auditeurs. Son mouvement tait comme celui d'une machine
monte, qui ne s'arrte qu'aprs un temps marqu. Enfin ce temps arriva,
et lady Nelvil parvint  le congdier.

Quand il fut sorti, Oswald dit: Le langage potique est si facile 
parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire  tous ceux qui ne sont
pas dignes de le parler.--Il est vrai, reprit Lucile, peut-tre un peu
trop schement, il est vrai qu'il doit tre dsagrable de se rappeler
ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre. Ce mot blessa lord
Nelvil. Bien loin de l, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait
sentir la puissance du gnie. C'est ce mme langage si misrablement
dgrad qui devenait une posie cleste lorsque Corinne, lorsque votre
soeur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses
penses. Lucile fut comme atterre par ces paroles: le nom de Corinne
ne lui avait pas encore t prononc par Oswald pendant tout le voyage,
encore moins celui de _votre soeur_, qui semblait indiquer un reproche.
Les larmes taient prtes  la suffoquer, et, si elle se ft abandonne
 cette motion, peut-tre ce moment et-il t le plus doux de sa vie;
mais elle se contint, et la gne qui existait entre les deux poux n'en
devint que plus pnible.

Le lendemain le soleil parut; et, malgr les mauvais jours qui avaient
prcd, il se montra brillant et radieux, comme un exil qui rentre
dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitrent pour aller voir la
cathdrale de Milan: c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture gothique
en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne.

Cette glise, btie en forme de croix, est une belle image de douleur
qui s'lve au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant
jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de
chaque dtail. L'difice entier, dans toute sa hauteur, est orn,
sculpt, dcoup, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un
petit objet d'agrment. Que de patience et de temps il fallut pour
accomplir un tel oeuvre! La persvrance vers un mme but se
transmettait jadis de gnration en gnration, et le genre humain,
stable dans ses penses, levait des monuments inbranlables comme
elles. Une glise gothique fait natre des dispositions
trs-religieuses. Horace Walpole a dit que _les papes ont consacr 
btir des temples  la moderne les richesses que leur avait values la
dvotion inspire par les glises gothiques_. La lumire qui passe 
travers les vitraux coloris, les formes singulires de l'architecture,
enfin l'aspect entier de l'glise est une image silencieuse de ce
mystre de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais
s'en affranchir ni le comprendre.

Lucile et lord Nelvil quittrent Milan un jour o la terre tait
couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on
n'y est point accoutum  voir disparatre la nature sous le voile
uniforme des frimas; tous les Italiens se dsolent du mauvais temps
comme d'une calamit publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait
pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'tait pas satisfaite;
l'hiver dplat l plus que partout ailleurs, parce que l'imagination
n'y est point prpare. Lord et lady Nelvil traversrent Plaisance,
Parme, Modne. Les glises et les palais en sont trop vastes, 
proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces
villes sont arranges pour recevoir de grands seigneurs qui doivent
arriver, mais qui se sont fait prcder seulement par quelques hommes de
leur suite.

Le matin du jour o Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le
Taro, comme si tout devait contribuer  leur rendre cette fois le voyage
d'Italie lugubre, le fleuve s'tait dbord la nuit prcdente; et
l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est
trs-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et
leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce
arrivent presque en mme temps. Un pont sur de telles rivires n'est
gure possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'lvent
bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvrent
tout  coup arrts au bord de ce fleuve, les bateaux avaient t
emports par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple
qui ne se presse pas, les eussent ramens sur le nouveau rivage que le
torrent avait form. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et
glace; le brouillard tait tel, que le fleuve se confondait avec
l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutt les descriptions
potiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent
charmer les regards des habitants brls par les rayons du soleil.
Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la
mena dans une cabane de pcheur, o le feu tait allum au milieu de la
chambre comme en Russie. O donc est votre belle Italie? dit Lucile en
soupirant  lord Nelvil. Je ne sais quand je la retrouverai,
rpondit-il avec tristesse.

En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route,
on a de loin le coup d'oeil pittoresque des toits en forme de terrasse,
qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les glises, les
clochers ressortent singulirement au milieu de ces plates-formes; et
quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits
pour se garantir de la neige, causent une impression trs-dsagrable.
Parme conserve encore quelques chefs-d'oeuvre du Corrge. Lord Nelvil
conduisit Lucile dans une glise o l'on voit une peinture  fresque de
lui, appele la Madone _della scala_; elle est recouverte par un rideau.
Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui
faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mre
et de l'enfant se trouva par hasard presque la mme que celle de la
Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance
avec l'idal de modestie et de grce que le Corrge a peint, qu'Oswald
portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile
vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance
devint plus frappante encore; car le Corrge est peut-tre le seul
peintre qui sache donner aux yeux baisss une expression aussi
pntrante que s'ils taient levs vers le ciel. Le voile qu'il jette
sur les regards ne drobe en rien le sentiment ni la pense, mais leur
donne un charme de plus, celui d'un mystre cleste.

Cette madone est prs de se dtacher du mur, et l'on voit la couleur
presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne  ce
tableau le charme mlancolique de tout ce qui est passager, et l'on y
revient plusieurs fois, comme pour dire  sa beaut qui va disparatre
un sensible et dernier adieu.

En sortant de l'glise, Oswald dit  Lucile: Ce tableau, dans peu de
temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son
modle. Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main
d'Oswald: elle tait prte  lui demander si son coeur pouvait se fier 
cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait
froid, sa fiert l'empchait de s'en plaindre; et quand elle tait
heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment
de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son me et son
esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait
que le temps, la rsignation et la douceur amneraient un jour fortun
qui dissiperait toutes ses craintes.


CHAPITRE VII

La sant de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une
inquitude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des
nouvelles de Corinne, et on lui rpondait partout, comme  Turin, qu'on
la croyait  Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle
ne voyait personne et n'crivait plus. Oh! ce n'tait pas ainsi que le
nom de Corinne s'annonait autrefois; et celui qui avait dtruit son
bonheur et son clat pouvait-il se le pardonner?

En approchant de Bologne, on est frapp de loin par deux tours
trs-leves, dont l'une surtout est penche d'une manire qui effraye
la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi btie, et que
c'est ainsi qu'elle a vu passer les sicles; cet aspect importune
l'imagination. Bologne est une des villes o l'on trouve un plus grand
nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit
une impression dsagrable. Lucile s'attendait au langage harmonieux
d'Italie qu'on lui avait annonc, et le dialecte bolonais dut la
surprendre pniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du
Nord. C'tait au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivrent 
Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables 
des cris de colre; une population pareille  celle des lazzaroni de
Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne;
ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent
dans la rue, et poursuivent les trangers par des demandes continuelles.
Lucile esprait en vain ces voix mlodieuses qui se font entendre la
nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps
est froid, et sont remplaces  Bologne par des clameurs qui effrayent
quand on n'y est pas accoutum. Le jargon des gens du peuple parat
hostile, tant le son en est rude, et les moeurs de la populace sont
beaucoup plus grossires dans quelques contres mridionales que les
pays du Nord. La vie sdentaire perfectionne l'ordre social; mais le
soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de
sauvage dans les habitudes des gens du peuple.

Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans tre assaillis par
une quantit de mendiants, qui sont en gnral le flau de l'Italie. En
passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la
rue, ils virent les dtenus qui se livraient  la joie la plus
dplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et
demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires
immodrs; enfin tout donnait dans ce lieu l'ide d'un peuple sans
dignit. Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre
notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous
plaire?--Dieu me prserve, rpondit Oswald, de jamais renoncer  ma
patrie! Mais, quand vous aurez pass les Apennins, vous entendrez parler
le toscan, vous verrez le vritable Midi, vous connatrez le peuple
spirituel et anim de ces contres, et vous serez, je le crois, moins
svre pour l'Italie.

On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une
manire tout  fait diffrente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si
souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il parat
souverainement injuste. Dans un pays o la plupart des gouvernements
taient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour
les premires classes que pour les dernires; dans un pays o la
religion est plus occupe du culte que de la morale, il y a peu de bien
 dire de la nation considre d'une manire gnrale, mais on y
rencontre beaucoup de qualits prives. C'est donc le hasard des
relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la
louange; les personnes que l'on connat particulirement dcident du
jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base
fixe, ni dans les institutions, ni dans les moeurs, ni dans l'esprit
public.

Oswald et Lucile allrent voir ensemble les belles collections de
tableaux qui sont  Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrta
longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua
l'intrt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait
longtemps  le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda
timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus  son coeur que la
Madone du Corrge. Oswald comprit Lucile, et fut tonn de tout ce que
ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui rpondre, et
puis il dit: La Sibylle ne rend plus d'oracles; son gnie, son talent,
tout est fini: mais l'anglique figure du Corrge n'a rien perdu de ses
charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal  l'une ne trahira
jamais l'autre. En achevant ces mots, il sortit pour cacher son
trouble.




LIVRE VINGTIME

CONCLUSION


CHAPITRE PREMIER

Aprs ce qui s'tait pass dans la galerie de Bologne, Oswald comprit
que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne
l'avait imagin, et il eut enfin l'ide que sa froideur et son silence
venaient peut-tre de quelques peines secrtes; cette fois nanmoins ce
fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait
redoute. Le premier mot tant dit, elle aurait tout rvl si lord
Nelvil l'avait voulu; mais il lui en cotait trop de parler de Corinne
au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter
un sujet si propre  l'mouvoir avec une personne qui lui causait
toujours un sentiment de gne, et dont il ne connaissait le caractre
qu'imparfaitement.

Ils traversrent les Apennins, et trouvrent par del le beau climat
d'Italie. Le vent de mer, qui est si touffant pendant l't, rpandait
alors une douce chaleur; les gazons taient verts, l'automne finissait 
peine, et dj le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les
marchs des fruits de toute espce, des oranges, des grenades. Le
langage toscan commenait  se faire entendre; enfin tous les souvenirs
de la belle Italie rentraient dans l'me d'Oswald; mais aucune esprance
ne venait s'y mler: il n'y avait que du pass dans toutes ces
impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de
Lucile: elle et t plus confiante, plus anime, si lord Nelvil l'et
encourage; mais ils taient tous les deux retenus par une timidit
pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se
communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, et
bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils
avaient l'un et l'autre le mme genre de rserve, et plus ils se
ressemblaient  cet gard, et plus il tait difficile qu'ils sortissent
de la situation contrainte o ils se trouvaient.


CHAPITRE II

En arrivant  Florence, lord Nelvil crivit au prince Castel-Forte, et
peu d'instants aprs le prince se rendit chez lui. Oswald fut si mu en
le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui
demanda des nouvelles de Corinne. Je n'ai rien que de triste  vous
dire sur elle, rpondit le prince Castel-Forte: sa sant est
trs-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que
moi; l'occupation lui est souvent trs-difficile; cependant je la
croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrive en
Italie. Je ne puis vous cacher qu' cette nouvelle son motion a t si
vive, que la fivre, qui l'avait quitte, l'a reprise. Elle ne m'a point
dit quelle tait son intention relativement  vous, car j'vite avec
grand soin de lui prononcer votre nom.--Ayez la bont, prince, reprit
Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reue de moi, il y a
prs de cinq ans; elle contient tous les dtails des circonstances qui
m'ont empch d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse
l'poux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me
recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma
conduite. Son estime m'est ncessaire, quoique je ne doive plus
prtendre  son intrt.--Je remplirai vos dsirs, milord, dit le prince
Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.

Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui prsenta le prince
Castel-Forte: elle le reut avec assez de froideur; il la regarda fort
attentivement. Sa beaut sans doute le frappa, car il soupira en pensant
 Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. Elle est charmante, lady
Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fracheur!
Ma pauvre amie n'a plus rien de cet clat; mais il ne faut pas oublier,
milord, qu'elle tait bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la
premire fois!--Non, je ne l'oublie pas, s'cria lord Nelvil; non, je ne
me pardonnerai jamais!... Et il s'arrta sans pouvoir achever ce qu'il
voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile
n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil tait bless de ce qu'elle
ne l'essayait pas. Il se disait en lui-mme: Si Corinne m'avait vu
triste, Corinne m'aurait consol.

Le lendemain matin, son inquitude le conduisit de trs-bonne heure chez
le prince Castel-Forte. Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle rpondu?--Elle
ne veut pas vous voir, rpondit le prince Castel-Forte.--Et quels sont
ses motifs?--J'ai t hier chez elle, et je l'ai trouve dans une
agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait  grands pas dans
sa chambre, malgr son extrme faiblesse; sa pleur tait quelquefois
remplace par une vive rougeur qui disparaissait aussitt. Je lui ai dit
que vous souhaitiez de la voir; elle a gard le silence quelques
instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidlement,
puisque vous l'exigez: _C'est un homme qui m'a fait trop de mal.
L'ennemi qui m'aurait jete dans une prison, qui m'aurait bannie et
proscrite, n'et pas dchir mon coeur  ce point. J'ai souffert ce que
personne n'a jamais souffert, un mlange d'attendrissement et
d'irritation qui faisait de mes penses un supplice continuel. J'avais
pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je
lui ai dit une fois qu'il m'en coterait moins de ne plus l'aimer que de
ne plus l'admirer. Il a fltri l'objet de mon culte; il m'a trompe
volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je
croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une anne du
sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me dfendre, et quand
il a fallu manifester son coeur par une action, en a-t-il fait une?
peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement gnreux? Il est
heureux maintenant, il possde tous les avantages que le monde apprcie;
moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix._

Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.--Elle est aigrie par la
souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une
disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle
vous a dfendu contre moi.--Vous me trouvez donc bien coupable? reprit
lord Nelvil.--Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous
l'tes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec
une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles,
adores aujourd'hui, peuvent tre brises demain sans que personne
prenne leur dfense, et c'est pour cela mme que je les respecte
davantage; car la morale  leur gard n'est dfendue que par notre
propre coeur. Aucun inconvnient ne rsulte pour nous de leur faire du
mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par
les lois, et le dchirement d'un coeur sensible n'est l'objet que d'une
plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de
poignard.--Croyez-moi, rpondit lord Nelvil, moi aussi j'ai t bien
malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne et
entendu celle-l. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien  prsent.
Nanmoins je veux lui crire. Je crois encore qu' travers tout ce qui
nous spare elle entendra la voix de son ami.--Je lui remettrai votre
lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure,
mnagez-la: vous ne savez pas ce que vous tes encore pour elle. Cinq
ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre
ide n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel tat elle est 
prsent? une fantaisie bizarre,  laquelle mes prires n'ont pu la faire
renoncer, vous en donnera l'ide.

En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son
cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de
Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de _Romo et
Juliette_; ce jour, celui de tous o il s'tait senti le plus
d'entranement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait
tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fte se rveillrent tout
entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du
plaisir  s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et,
tirant un rideau de crpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra
Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette anne mme, en
robe noire, d'aprs le costume qu'elle n'avait point quitt depuis son
retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout  coup l'impression que lui
avait faite une femme vtue ainsi qu'il avait aperue  Hyde-Park; mais
ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure
de Corinne. Elle tait l, ple comme la mort, les yeux  demi ferms;
ses longues paupires voilaient ses regards et portaient une ombre sur
ses joues sans couleur. Au bas du portrait tait crit ce vers du
_Pastor fido_:

    _A pena si pu dir: Questa fu rosa[22]._

  [22] A peine peut-on dire: Elle fut rose.

Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?--Oui,
rpondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal
encore. A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insens: l'excs de sa
peine troublait sa raison.


CHAPITRE III

Rentr chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint
 l'heure du dner frapper doucement  sa porte. Il ouvrit, et lui dit:
Ma chre Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en
sachez pas mauvais gr. Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle
tenait par la main, l'embrassa, et s'loigna sans prononcer un seul mot.
Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle
tait la lettre qu'il crivait  Corinne. Mais il se dit en versant des
pleurs: Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi
sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?


  LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.

  Si vous n'tiez pas la plus gnreuse personne du monde, qu'aurais-je
   vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est
  plus affreux encore, me dchirer par votre douleur. Suis-je un
  monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal  ce que j'aimais? Ah!
  je souffre tellement, que je ne puis me croire tout  fait barbare.
  Vous savez, quand je vous ai connue, que j'tais accabl par le
  chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'esprais pas le bonheur.
  J'ai lutt longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin,
  quand il a eu triomph de moi, j'ai toujours gard dans mon me un
  sentiment de tristesse, prsage d'un malheureux sort. Tantt je
  croyais que vous tiez un bienfait de mon pre, qui veillait dans le
  ciel sur ma destine, et voulait que je fusse encore aim sur cette
  terre comme il m'avait aim pendant sa vie. Tantt je croyais que je
  dsobissais  ses volonts en pousant une trangre, en m'cartant
  de la ligne trace par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier
  sentiment prvalut quand je fus de retour en Angleterre, quand
  j'appris que mon pre avait condamn d'avance mon sentiment pour vous.
  S'il avait vcu, je me serais cru le droit de lutter  cet gard
  contre son autorit; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous
  entendre, et leur volont sans force porte un caractre touchant et
  sacr.

  Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je
  rencontrai votre soeur, que mon pre m'avait destine, et qui
  convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie rgulire.
  J'ai dans le caractre une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce
  qui agite l'existence. Mon esprit est sduit par des esprances
  nouvelles; mais j'ai tant prouv de peines, que mon me malade craint
  tout ce qui l'expose  des motions trop fortes,  des rsolutions
  pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nes
  avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre,
  jamais je n'aurais pu me dtacher de vous; cette admirable preuve de
  tendresse et entran mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que
  j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'tre?
  Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau
  qu'il ft, sans en regretter un autre?

  Quand vous me rendtes ma libert, je fus irrit contre vous; je
  rentrai dans les ides que le commun des hommes doit prendre en vous
  voyant. Je me dis qu'une personne aussi suprieure se passerait
  facilement de moi. Corinne, j'ai dchir votre coeur, je le sais; mais
  je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'tais plus que vous
  inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais
  toujours. Enfin les circonstances m'enlacrent; et je ne veux point
  nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et
  de bien mieux encore. Mais, ds que je sus votre voyage en Angleterre
  et le malheur que je vous avais caus, il n'y eut plus dans ma vie
  qu'une peine continuelle. J'ai cherch la mort pendant quatre ans au
  milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'tais plus, vous
  me trouveriez justifi. Sans doute vous avez  m'opposer une vie de
  regrets et de douleurs, une fidlit profonde pour un ingrat qui ne la
  mritait pas; mais songez que la destine des hommes se complique de
  mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant,
  s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est
  vrai que je vis seul depuis que je vous ai quitte, que jamais je ne
  parle du fond de mon coeur, que la mre de mon enfant, que celle que
  je dois aimer  tant de titres, reste trangre  mes secrets comme 
  mes penses; s'il est vrai qu'un tat habituel de tristesse m'ait
  replong dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient
  autrefois tir; si je suis venu en Italie, non pas pour me gurir,
  vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu,
  refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite,
  parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre
  souffrance qui me dtermine. Qu'importe que je sois bien misrable!
  qu'importe qu'un poids affreux pse  jamais sur mon coeur, si je m'en
  vais d'ici sans vous avoir parl, sans avoir obtenu de vous mon
  pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai.
  Mais il me semble que votre coeur serait soulag si vous pouviez
  penser  moi comme  votre ami, si vous aviez vu combien vous m'tes
  chre, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald,
  de ce criminel dont le sort est plus chang que le coeur.

  Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain,
  bizarre, inconsquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette
  tendresse et celle que j'prouve pour vous. Je n'ai rien  vous dire
  de moi qui puisse s'crire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne.
  Nanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous
  pntreriez  travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous
  tes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment
  doux. Hlas! notre sant est bien faible  tous les deux, et je ne
  crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous
  deux qui prcdera l'autre se sente regrett, se sente aim de l'ami
  qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette
  jouissance; mais qu'elle soit aussi accorde au coupable!

  Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que
  je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous
  voir; permettez que mes lvres ples pressent vos mains affaiblies:
  ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le mme sentiment
  qui nous a consums tous les deux: c'est la destine qui a frapp deux
  tres qui s'aimaient; mais elle a dvou l'un d'eux au crime, et
  celui-l, Corinne, n'est peut-tre pas le moins  plaindre!


  RPONSE DE CORINNE.

  S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais
  pas un instant refuse. Je ne sais pourquoi je n'ai point de
  ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez cause
  me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour
  n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas
  pour me dsarmer ainsi. J'ai eu des moments o ma raison tait
  altre; d'autres, et c'taient les plus doux, o j'ai cru mourir
  avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait;
  d'autres enfin o j'ai dout de tout, mme de la vertu: vous tiez
  pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes
  penses comme pour mes sentiments, quand le mme coup frappait en moi
  l'admiration et l'amour.

  Que serais-je devenue sans le secours cleste? Il n'y a rien dans ce
  monde qui ne ft empoisonn par votre souvenir. Un seul asile me
  restait au fond de l'me. Dieu m'y a reue. Mes forces physiques vont
  en dcroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me
  soutient. Se rendre digne de l'immortalit est, je me plais  le
  croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est
  moyen pour ce but; et vous avez t choisi pour draciner ma vie de la
  terre: j'y tenais par un lien trop fort.

  Quand j'ai appris votre arrive en Italie, quand j'ai revu votre
  criture, quand je vous ai su l, de l'autre ct de la rivire, j'ai
  senti dans mon me un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans
  cesse que ma soeur tait votre femme pour combattre ce que
  j'prouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un
  bonheur, une motion indfinissable, que mon coeur enivr de nouveau
  prfrait  des sicles de calme; mais la Providence ne m'a point
  abandonne dans ce pril. N'tes-vous pas l'poux d'une autre? Que
  pouvais-je donc avoir  vous dire? M'tait-il mme permis de mourir
  entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne
  faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une
  dernire heure! Maintenant je comparatrai devant Dieu peut-tre avec
  plus de confiance, puisque j'ai su renoncer  vous voir. Cette grande
  rsolution apaisera mon me. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand
  vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il
  inquite, il est si prt  passer! Mais une prire habituelle, une
  rverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-mme, de se
  dcider dans tout par le sentiment du devoir, est un tat doux, et je
  ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire
  dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait
  beaucoup de mal en me disant que votre sant tait altre. Ah! ce
  n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec
  vous. Que Dieu bnisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le
  par la pit. Une communication secrte avec la Divinit semble placer
  en nous-mmes l'tre qui se confie et la voix qui lui rpond; elle
  fait deux amis d'une seule me. Chercheriez-vous encore ce qu'on
  appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse?
  Savez-vous que dans les dserts du nouveau monde j'aurais bni mon
  sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous
  aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosterne
  devant vous comme devant un envoy du ciel, si vous m'aviez fidlement
  aime? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait
  de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle.
  Ne prtendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant
  l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos penses se
  rencontrent dans le ciel.

  Cependant, quand je me sentirai tout  fait prs de ma fin, peut-tre
  me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le
  ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne
  verrai plus rien au dehors, votre image m'apparatra. Si je vous avais
  revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte?
  Les divinits, chez les anciens, n'taient jamais prsentes  la mort;
  je vous loignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir
  rcent de vos traits puisse encore se retracer dans mon me
  dfaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que
  je suis quand je m'abandonne  votre souvenir.

  Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas dsir de me voir? c'est votre femme,
  mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai mme de
  gnreuses  lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas
  t amene? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma
  famille: en suis-je donc rejete? Craint-on que la pauvre petite
  Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une
  ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu.
  Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frre? mais ce serait
  parce que vous tes l'poux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en
  deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent  mes
  funrailles. C'est  Rome que mes cendres seront d'abord transportes.
  Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char
  de triomphe, et reposez-vous dans le lieu mme o vous m'avez rendu ma
  couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous
  afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel,
  o je vous attendrai.


CHAPITRE IV

Plusieurs jours s'coulrent sans qu'Oswald pt retrouver du calme aprs
l'impression dchirante que lui avait cause la lettre de Corinne. Il
fuyait la prsence de Lucile, il passait les heures entires sur le bord
de la rivire qui conduisait  la maison de Corinne, et souvent il fut
tent de se jeter dans les flots pour tre au moins port, quand il ne
serait plus, vers cette demeure dont l'entre lui tait refuse pendant
sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle et dsir de voir sa
soeur; et bien qu'il s'tonnt de ce souhait, il avait envie de le
satisfaire. Mais comment aborder cette question auprs de Lucile? Il
apercevait bien qu'elle tait blesse de sa tristesse; il aurait voulu
qu'elle l'interroget, mais il ne pouvait se rsoudre  parler le
premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation
sur des sujets indiffrents, de proposer une promenade, afin de
dtourner un entretien qui aurait pu conduire  une explication. Elle
parlait quelquefois de son dsir de quitter Florence pour aller voir
Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il
demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait
avec une expression de physionomie digne et froide.

Oswald voulut au moins que Corinne vt sa fille, et il ordonna
secrtement  sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de
l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait t contente
de sa visite. Juliette lui rpondit par une phrase italienne, et sa
prononciation, qui ressemblait  celle de Corinne, fit tressaillir
Oswald. Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens
de voir, rpondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reue?--Elle a
beaucoup pleur en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle
m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien
malade.--Et vous plat-elle cette dame, ma fille? continua lord
Nelvil.--Beaucoup, rpondit Juliette; j'y veux aller tous les jours.
Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle
veut que je ressemble  Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon
pre? cette dame n'a pas voulu me le dire. Lord Nelvil ne rpondit
plus, et s'loigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous
les jours, pendant la promenade de Juliette, on la ment chez Corinne;
et peut-tre eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille
sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrs
inconcevables dans tous les genres. Son matre d'italien tait ravi de
sa prononciation. Ses matres de musique admiraient dj ses premiers
essais.

Rien de tout ce qui s'tait pass n'avait fait autant de peine  Lucile
que cette influence donne  Corinne sur l'ducation de sa fille. Elle
savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son tat de faiblesse et
de dprissement, se donnait une peine extrme pour l'instruire et lui
communiquer tous ses talents, comme un hritage qu'elle se plaisait 
lui lguer de son vivant. Lucile en et t touche si elle n'et pas
cru voir dans tous ces soins le projet de dtacher d'elle lord Nelvil;
mais elle tait combattue entre le dsir bien naturel de diriger seule
sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leons
qui ajoutaient  ses agrments d'une manire si remarquable. Un jour
lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leon de
musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionne  sa
taille, de la mme manire que Corinne; et ses petits bras et ses jolis
regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau
tableau, avec la grce de l'enfance de plus, qui mle  tout un charme
innocent. Oswald,  ce spectacle, fut tellement mu, qu'il ne pouvait
prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors excuta sur
sa harpe un air cossais que Corinne avait fait entendre  lord Nelvil 
Tivoli, en prsence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en
l'coutant, respirait  peine, Lucile s'avana derrire lui sans qu'il
l'apert. Quand Juliette eut fini, son pre la prit sur ses genoux, et
lui dit: La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris 
jouer ainsi?--Oui, rpondit Juliette, mais il lui en a bien cot pour
le faire; elle s'est trouve mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je
l'ai prie plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et
seulement elle m'a fait promettre de vous rpter cet air tous les ans,
un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu! s'cria lord
Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.

Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit  son
poux en anglais: C'est trop, milord, de vouloir ainsi dtourner de moi
l'affection de ma fille; cette consolation m'tait due dans mon
malheur. En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut
en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement  l'heure du dner il
apprit qu'elle tait sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans
dire o elle allait. Il s'inquitait mortellement de son absence,
lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans
la physionomie, tout  fait diffrente de ce qu'il attendait. Il voulut
enfin lui parler avec confiance, et tcher d'obtenir d'elle son pardon
par la sincrit; mais elle lui dit: Souffrez, milord, que cette
explication, ncessaire  tous les deux, soit encore retarde. Vous
saurez dans peu les motifs de ma prire.

Pendant le dner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intrt
que de coutume. Plusieurs jours se passrent ainsi, durant lesquels
Lucile se montrait constamment plus aimable et plus anime qu'
l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir  ce changement.
Voici quelle en tait la cause: Lucile avait t trs-blesse des
visites de sa fille chez Corinne, et de l'intrt que lord Nelvil
paraissait prendre aux progrs que les leons de Corinne faisaient faire
 cette enfant. Tout ce qu'elle avait renferm dans son coeur depuis si
longtemps s'tait chapp dans ce moment; et, comme il arrive aux
personnes qui sortent de leur caractre, elle prit tout  coup une
rsolution trs-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander
si elle tait rsolue  la troubler toujours dans son sentiment pour son
poux. Lucile se parlait  elle-mme avec force jusqu'au moment o elle
arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel
mouvement de timidit, qu'elle n'aurait jamais pu se rsoudre  entrer,
si Corinne, qui l'aperut de sa fentre, ne lui avait envoy Thrsine
pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de
Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle
se sentit au contraire profondment attendrie par l'tat dplorable de
la sant de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.

Alors commena entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de
part et d'autre. Corinne donna la premire l'exemple de cette franchise;
mais il et t impossible  Lucile de ne pas le suivre. Corinne exera
sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait
conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha
point  Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de
temps  vivre; et sa pleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop.
Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus
dlicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle
savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait racont, et
mieux encore par ce qu'elle avait devin, que la contrainte et la
froideur existaient souvent dans leur intrieur; et, se servant alors de
l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont
elle tait menace, elle s'occupa gnreusement de rendre Lucile plus
heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractre de
celui-ci, elle fit comprendre  Lucile pourquoi il avait besoin de
trouver dans celle qu'il aimait une manire d'tre,  quelques gards,
diffrente de la sienne; une confiance spontane, parce que sa rserve
naturelle l'empchait de la solliciter; plus d'intrt, parce qu'il
tait susceptible de dcouragement; et de la gaiet, prcisment parce
qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-mme
dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu
juger une trangre, et montra vivement  Lucile combien serait agrable
une personne qui, avec la conduite la plus rgulire et la moralit la
plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le
dsir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de rparer des torts.

On a vu, dit Corinne  Lucile, des femmes aimes non-seulement malgr
leurs erreurs, mais  cause de ces erreurs mmes. La raison de cette
bizarrerie est peut-tre que ces femmes cherchaient  se montrer plus
aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gne,
parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile,
fire de votre perfection; que votre charme consiste  l'oublier,  ne
vous en point prvaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout  la
fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais  la plus lgre
ngligence pour vos agrments, et que vous ne vous fassiez point un
titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si
cet orgueil n'tait pas fond, il blesserait peut-tre moins; car user
de ses droits refroidit le coeur plus que les prtentions injustes: le
sentiment se plat surtout  donner ce qui n'est pas d.

Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bont qu'elle lui
tmoignait, et Corinne lui disait: Si je devais vivre, je n'en serais
pas capable; mais, puisque je dois bientt mourir, mon seul dsir
personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille
quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse
avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile
revint tous les jours chez sa soeur, et s'tudiait par une modestie bien
aimable, et par une dlicatesse de sentiment plus aimable encore, 
ressembler  la personne qu'Oswald avait le plus aime. La curiosit de
lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grces
nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais
il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, ds son premier
entretien avec Lucile, avait exig le secret de leurs rapports ensemble.
Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile runis, mais
seulement,  ce qu'il parat, quand elle se croirait assure de n'avoir
plus que peu d'instants  vivre. Elle voulait tout dire et tout prouver
 la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystre, que Lucile
elle-mme ne savait pas de quelle manire elle avait rsolu de
l'accomplir.


CHAPITRE V

Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de
laisser  l'Italie, et surtout  lord Nelvil, un dernier adieu qui
rappelt le temps o son gnie brillait dans tout son clat. C'est une
faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'taient
toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment o son coeur fit
le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle dsira que
l'ingrat qui l'avait abandonne sentt encore une fois que c'tait  la
femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donn
la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la
solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrive d'Oswald
elle semblait avoir repris un intrt plus vif  cette occupation.
Peut-tre dsirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et
ses succs; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient
perdre. Elle choisit donc un jour pour runir dans une des salles de
l'acadmie de Florence tous ceux qui dsiraient entendre ce qu'elle
avait crit. Elle confia son dessein  Lucile, et la pria d'amener son
poux. Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'tat o je suis.

Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la rsolution de Corinne.
Lirait-elle ces vers elle-mme? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin
il suffisait de la possibilit de la voir pour bouleverser entirement
l'me d'Oswald. Le matin du jour dsign, l'hiver, qui se fait si
rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les
climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons.
La pluie battait avec violence sur les carreaux des fentres; et, par
une singularit dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que
partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de
janvier et mlait un sentiment de terreur  la tristesse du mauvais
temps. Oswald ne prononait pas un seul mot, mais toutes les sensations
extrieures semblaient augmenter le frisson de son me.

Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y tait
rassemble. A l'extrmit, dans un endroit fort obscur, un fauteuil
tait prpar, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne
devait s'y placer, parce qu'elle tait si malade qu'elle ne pourrait pas
rciter elle-mme ses vers. Craignant de se montrer, tant elle tait
change, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans tre vue. Ds
qu'elle sut qu'il y tait, elle alla voile vers ce fauteuil. Il fallut
la soutenir pour qu'elle pt avancer; sa dmarche tait chancelante.
Elle s'arrtait de temps en temps pour respirer, et l'on et dit que ce
court espace tait un pnible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie
sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux 
dcouvrir Oswald, l'aperut, et, par un mouvement tout  fait
involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba
l'instant d'aprs en dtournant son visage, comme Didon lorsqu'elle
rencontre ne dans un monde o les passions humaines ne doivent plus
pntrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout  fait
hors de lui, voulait se prcipiter  ses pieds; il le contint par le
respect qu'il devait  Corinne en prsence de tant de monde.

Une jeune fille vtue de blanc, et couronne de fleurs, parut sur une
espce d'amphithtre qu'on avait prpar. C'tait elle qui devait
chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce
visage si paisible et si doux, ce visage o les peines de la vie
n'avaient encore laiss aucune trace, et les paroles qu'elle allait
prononcer. Mais ce contraste mme avait plu  Corinne; il rpandait
quelque chose de serein sur les penses trop sombres de son me abattue.
Une musique noble et sensible prpara les auditeurs  l'impression
qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait dtacher ses
regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition
cruelle dans une nuit de dlire; et ce fut  travers ses sanglots qu'il
entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il tait si
coupable lui adressait encore au fond du coeur.


  DERNIER CHANT DE CORINNE.

  Recevez mon salut solennel,  mes concitoyens! Dj la nuit s'avance
   mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus beau pendant la nuit?
  Des milliers d'toiles le dcorent; il n'est de jour qu'un dsert.
  Ainsi les ombres ternelles rvlent d'innombrables penses que
  l'clat de la prosprit faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en
  instruire s'affaiblit par degrs; l'me se retire en elle-mme, et
  cherche  rassembler sa dernire chaleur.

  Ds le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer ce nom de
  Romaine, qui fait encore tressaillir le coeur. Vous m'avez permis la
  gloire,  vous, nation librale, qui ne bannissez point les femmes de
  son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux
  jalousies passagres, vous qui toujours applaudissez  l'essor du
  gnie: ce vainqueur sans vaincus, ce conqurant sans dpouilles, qui
  puise dans l'ternit pour enrichir le temps.

  Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! Je croyais
  que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez
  sentir, et que dj sur la terre on pouvait goter d'avance la
  flicit cleste, qui n'est que la dure dans l'enthousiasme et la
  constance dans l'amour.

  Non, je ne me repens point de cette exaltation gnreuse; non, ce
  n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont la poussire qui
  m'attend est arrose. J'aurais rempli ma destine, j'aurais t digne
  des bienfaits du ciel, si j'avais consacr ma lyre retentissante 
  clbrer la bont divine, manifeste par l'univers.

  Vous ne rejetez point,  mon Dieu! le tribut des talents. L'hommage
  de la posie est religieux, et les ailes de la pense servent  se
  rapprocher de vous.

  Il n'y a rien d'troit, rien d'asservi, rien de limit dans la
  religion. Elle est l'immense, l'infini, l'ternel; et loin que le
  gnie puisse dtourner d'elle, l'imagination, de son premier lan,
  dpasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un
  reflet de la Divinit.

  Ah! si je n'avais aim qu'elle, si j'avais plac ma tte dans le
  ciel,  l'abri des affections orageuses, je ne serais pas brise avant
  le temps; des fantmes n'auraient pas pris la place de mes brillantes
  chimres. Malheureuse! mon gnie, s'il subsiste encore, se fait sentir
  seulement par la force de ma douleur; c'est sous les traits d'une
  puissance ennemie qu'on peut encore le reconnatre.

  Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contre o je reus le jour.
  Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous  faire avec la mort? Vous
  qui dans mes crits avez trouv des sentiments qui rpondaient  votre
  me,  mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est
  point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas
  du moins perdu ses droits  la piti.

  Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos charmes:
  que pourriez-vous pour un coeur dlaiss? Ranimeriez-vous mes souhaits
  pour accrotre mes peines? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me
  rvolter contre mon sort?

  C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me survivrez! quand
  le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beaut; que
  de fois j'ai vant son air et ses parfums! Rappelez-vous quelquefois
  mes vers, mon me y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et
  le malheur, ont inspir mes derniers chants.

  Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une
  musique intrieure nous prpare  l'arrive de l'ange de la mort. Il
  n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il porte des ailes blanches,
  bien qu'il marche entour de la nuit; mais, avant sa venue, mille
  prsages l'annoncent.

  Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe,
  il y a de grandes ombres dans la campagne, qui semblent les replis de
  sa robe tranante. A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient
  qu'un ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange de
  la mort rclame aperoit dans le lointain un nuage qui va bientt
  couvrir la nature entire  ses yeux.

  Esprance, jeunesse, motions du coeur, c'en est donc fait! Loin de
  moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore quelques larmes, si je
  me crois encore aime, c'est parce que je vais disparatre; mais si je
  ressaisissais la vie, elle retournerait bientt contre moi tous ses
  poignards.

  Et vous, Rome, o mes cendres seront transportes, pardonnez, vous
  qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas tremblant vos ombres
  illustres; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des penses,
  peut-tre nobles, peut-tre fcondes, s'teignent avec moi; et, de
  toutes les facults de l'me que je tiens de la nature, celle de
  souffrir est la seule que j'aie exerce tout entire.

  N'importe, obissons. Le grand mystre de la mort, quel qu'il soit,
  doit donner du calme. Vous m'en rpondez, tombeaux silencieux! vous
  m'en rpondez, divinit bienfaisante! J'avais choisi sur la terre, et
  mon coeur n'a plus d'asile. Vous dcidez pour moi; mon sort en vaudra
  mieux.

Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un triste
et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir
la violence de son motion, perdit entirement connaissance. Corinne, en
le voyant dans cet tat, voulut aller vers lui, mais ses forces lui
manqurent au moment o elle essayait de se lever: on la rapporta chez
elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la sauver.

Elle fit demander un prtre respectable en qui elle avait une grande
confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprs
d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement mue, qu'elle se jeta
elle-mme aux pieds de sa soeur pour la conjurer de le recevoir. Corinne
s'y refusa, sans qu'aucun ressentiment en ft la cause. Je lui
pardonne, dit-elle, d'avoir dchir mon coeur; les hommes ne savent pas
le mal qu'ils font, et la socit leur persuade que c'est un jeu de
remplir une me de bonheur, et d'y faire ensuite succder le dsespoir.
Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grce de retrouver du calme,
et je sens que la vue d'Oswald remplirait mon me de sentiments qui ne
s'accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des
secrets pour ce terrible passage. Je pardonne  celui que j'ai tant
aim, continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec
vous! Mais quand le temps viendra qu' son tour il sera prs de quitter
la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur
lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d'aimer quand ce sentiment
est assez fort pour coter la vie.

Oswald tait sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgr
la dfense positive de Corinne, quelquefois ananti par la douleur.
Lucile allait de l'un  l'autre: ange de paix entre le dsespoir et
l'agonie.

Un soir, on crut que Corinne tait mieux, et Lucile obtint d'Oswald
qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprs de leur fille:
ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. Corinne, pendant ce temps,
se trouva plus mal, et remplit tous les devoirs de sa religion. On
assure qu'elle dit au vieillard vnrable qui reut ses aveux solennels:
Mon pre, vous connaissez maintenant ma triste destine; jugez-moi. Je
ne me suis jamais venge du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur vraie
ne m'a trouve insensible; mes fautes ont t celles des passions, qui
n'auraient pas t condamnables en elles-mmes, si l'orgueil et la
faiblesse humaine n'y avaient pas ml l'erreur et l'excs. Croyez-vous,
 mon pre! vous que la vie a plus longtemps prouv que moi,
croyez-vous que Dieu me pardonnera?--Oui, ma fille, lui dit le
vieillard, je l'espre; votre coeur est-il maintenant tout  lui?--Je le
crois, mon pre, rpondit-elle; cartez loin de moi ce portrait (c'tait
celui d'Oswald), et mettez sur mon coeur l'image de Celui qui descendit
sur la terre, non pour la puissance, non pour le gnie, mais pour la
souffrance et la mort; elles en avaient grand besoin. Corinne aperut
alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprs de son lit. Mon ami,
lui dit-elle en lui tendant la main, il n'y a que vous prs de moi dans
ce moment. J'ai vcu pour aimer, et sans vous je mourrais seule. Et ses
larmes coulrent  ces mots; puis elle dit encore: Au reste, ce moment
se passe de secours; nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil
de la vie. L commencent des penses dont le trouble et la profondeur ne
sauraient se confier.

Elle se fit transporter sur un fauteuil prs de la fentre, pour voir
encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux Oswald, ne pouvant
plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de
Corinne. Elle voulut lui parler, et n'en eut pas la force. Elle leva ses
regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du mme nuage
qu'elle avait fait remarquer  lord Nelvil quand ils s'arrtrent sur le
bord de la mer en allant  Naples. Alors elle le lui montra de sa main
mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.

Que devint Oswald? Il fut dans un tel garement, qu'on craignait d'abord
pour sa raison et sa vie. Il suivit  Rome la pompe funbre de Corinne.
Il s'enferma longtemps  Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille
l'y accompagnassent. Enfin l'attachement et le devoir le ramenrent
auprs d'elles. Ils retournrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil
donna l'exemple de la vie domestique la plus rgulire et la plus pure.
Mais se pardonna-t-il sa conduite passe? le monde, qui l'approuva, le
consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun aprs ce qu'il avait
perdu? Je l'ignore; je ne veux  cet gard ni le blmer ni l'absoudre.




TABLE


  De Corinne, par madame Necker de Saussure                  I
  Livre Ier.   Oswald                                        1
  Livre II.    Corinne au Capitole                          21
  Livre III.   Corinne                                      40
  Livre IV.    Rome                                         56
  Livre V.     Tombeaux, glises et Palais                  90
  Livre VI.    Moeurs et Caractre des Italiens            105
  Livre VII.   La Littrature italienne                    132
  Livre VIII.  Les Statues et les Tombeaux                 157
  Livre IX.    La Fte populaire et la Musique             191
  Livre X.     La Semaine sainte                           205
  Livre XI.    Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador      231
  Livre XII.   Histoire de lord Nelvil                     250
  Livre XIII.  Le Vsuve et la Campagne de Naples          279
  Livre XIV.   Histoire de Corinne                         301
  Livre XV.    Adieux  Rome et Voyage  Venise            328
  Livre XVI.   Le Dpart et l'Absence                      364
  Livre XVII.  Corinne en cosse                           398
  Livre XVIII. Le Sjour  Florence                        430
  Livre XIX.   Le Retour d'Oswald en Italie                452
  Livre XX.    Conclusion                                  482


FIN DE LA TABLE


Paris.--Imprimerie VIVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.







End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by 
Madame de (Anne-Louise-Germaine) Stal

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***

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