The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam

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Title: Souvenirs d'un musicien
       prcds de notes biographiques crites par lui mme

Author: Adolphe Adam

Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***




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  SOUVENIRS D'UN MUSICIEN

  PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT

  PRCDS DE NOTES BIOGRAPHIQUES CRITES PAR LUI-MME

  PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS

  1857

  Reproduction et traduction rserves




IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.




A M. LE DR LOUIS VRON

_Permettez-moi de vous offrir ce livre en souvenir de l'amiti qui vous
unissait  mon mari._

CHRIE AD. ADAM.




NOTES BIOGRAPHIQUES[1]


  [1] Ces notes n'taient pas destines  la publicit. Ad. Adam les
    avait crites pour lui; mais nous avons pens qu'elles pourraient
    avoir, aprs sa mort, un certain intrt, au moins au point de vue
    biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par
    sa ngligence, tmoigne de la rapidit avec laquelle elles ont t
    crites, et de la fidlit de ceux qui les offrent aujourd'hui au
    lecteur.

Je suis n  Paris le 24 juillet 1803; ma mre tait fille d'un mdecin
de quelque rputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient
une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et
l'autre ne se traitaient jamais de confrres, mais toujours de
mnechmes.

Mon pre, le fondateur de l'cole de piano en France, tait alors g de
45 ans. N en 1758  Mitterneltz, petit village  quelques lieues de
Strasbourg, il tait venu  Paris  l'ge de 15 ans. Les excutants
taient rares alors et mon pre jouit d'une vogue qu'il conserva pendant
toute sa longue carrire. Ami et protg de Gluck, il rduisait pour le
clavecin et le piano presque tous les opras de ce grand matre  leur
apparition. Mon pre se maria fort jeune; il pousa d'abord la fille
d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme aprs une anne de
mariage.

Pendant la Rvolution, il se remaria et pousa une soeur du marquis de
Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon
pre eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est marie  un
colonel de gnie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La
seconde union de mon pre ne fut pas heureuse; il divora: sa femme
pousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'annes.

Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mre avait apport une
centaine de mille francs  mon pre; il tait le matre de piano  la
mode sous l'Empire, je voyais souvent  la maison le comte de Lacpde,
grand amateur de musique et presque toutes les clbrits de cette
poque.

A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas
mme la musique: mon seul plaisir tait de tapoter sur le piano, que je
n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tte. Ma mre se
dsesprait de mon inaptitude et,  son grand chagrin, elle se rsolut 
me mettre dans une pension en renom, o Hrold avait t lev, la
pension Hix, rue Matignon.

Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux
rigueurs d'une ducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon
entre en classe, un lve rcitait le pronom _Quivis, quvis, quodvis_,
et que la barbarie de ces mots me fit frmir d'une terreur
indfinissable. J'ai conserv un si mauvais souvenir des jours de
collge que, plus de vingt ans aprs en tre sorti, tant mari et
auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succs, je rvais que j'tais
encore colier et je me rveillais frissonnant et couvert d'une sueur
froide.

Quoique protg par la Cour impriale, professeur des enfants de Murat
et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon pre tait
foncirement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de
l'Empire que les mauvais cts de cette poque si brillante. Les
familles amies de la mienne avaient t dcimes par la conscription: ma
mre me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'criant
tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tu comme les autres; quel
malheur que tu ne sois pas une fille!

J'avais prs de cinq ans lorsque ma mre devint enceinte. Sa joie fut
extrme, car elle se croyait sre d'avoir une fille qui, au moins, ne
lui serait pas enleve. Son dsespoir fut trs-grand d'accoucher encore
d'un garon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus
vive la tendresse qu'elle avait pour mon frre et pour moi.

Mon pre adorait ma mre, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime
une jeune femme, il dpensait tout son revenu qui tait assez
considrable. Lorsque les armes trangres envahirent la France, les
leons de piano furent suspendues par presque toutes les lves, et mon
pre se trouva rduit  ses appointements du Conservatoire et aux
moluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de
demoiselles.

L'occupation de Paris par les Allis ne fut regarde par ma famille que
comme une dlivrance. Je me souviens que le jour de l'entre de ces
troupes, mon pre me mena, avec mon frre, voir dfiler cette immense
arme sur les boulevards: la Madeleine n'tait pas btie, et c'est sur
un des tronons de colonnes en construction que nous vmes passer
l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur arme, chaque
soldat ayant  la tte une branche de feuillage. Les femmes agitaient
des mouchoirs aux fentres, c'tait un enthousiasme impossible  dcrire
et bien concevable quand on rflchit que depuis plusieurs mois, les
journaux n'taient remplis que du rcit des atrocits commises dans la
province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme
par enchantement succder  leur terreur la scurit la plus complte.

Cependant, le drangement des affaires de mon pre l'avait forc de
faire quelques rformes dans sa maison. La pension de M. Hix tait fort
chre, 1,200 fr. par an. On me mit,  ma grande joie, dans un pensionnat
de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reu des leons
de piano d'Henry Lemoine, un des lves de mon pre. Chez M. Gersin,
j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard,
pousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de
M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-mme et grand amateur
de musique.

Mes progrs en latin ne furent pas trs-grands chez M. Gersin: il avait
invent une mthode; elle consistait  donner aux lves une traduction
mot  mot des auteurs latins: le thme que nous faisions devait
reproduire exactement le texte de l'auteur. C'tait impossible  faire,
mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'taient
les livres prohibs de cette singulire pension; nous copiions le texte,
et notre matre tait merveill de notre retraduction en latin. Je
sortis de cette pension pour entrer  Paris dans celle de M. Butet; puis
mon pre, qui demeurait prs du collge Bourbon, consentit  me prendre
chez lui et  m'envoyer comme externe au collge. Heureux d'chapper au
joug de la pension, je promis de reconnatre cette faveur par un travail
assidu et je fis une bonne quatrime.

Malheureusement,  la fin de l'anne, je me liai troitement avec un
assez bon lve comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grce
 notre intimit: c'tait Eugne Sue. Nos deux familles se connaissaient
d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amiti. Nous
nous livrmes avec ardeur, ds cette poque,  l'ducation des cochons
d'Inde; cela devint toute notre proccupation.

Cependant j'avais obtenu de mon pre qu'il me ft apprendre la
composition. On ne m'accorda cette faveur qu' la condition que mes
tudes humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon pre, nomm
Widerkeer, me donna les premires leons d'harmonie. Mes progrs furent
trs-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'tais trs-prcoce,
et j'avais pour matresse une couturire qui demeurait en face de ma
maison. Je descendais  l'heure des classes du collge et j'allais chez
elle faire mes leons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collge.
Cela dura pendant trois ans. L'conome ne faisait aucune difficult pour
recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquitait
nullement de ne voir jamais un lve dont il ne connaissait que le nom.
Mon pauvre pre ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma
rhtorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette.

J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benot tait professeur de cet
instrument au Conservatoire (il l'est encore); il tait lve de mon
pre pour le piano et il fut enchant de m'admettre dans sa classe.
J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine  m'astreindre  jouer
des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu
rcratives. A peine tais-je entr au Conservatoire, qu'un camarade un
peu plus g que moi, et rptiteur de solfge, me pria de tenir sa
classe pendant qu'il serait en loge  l'Institut. Ce camarade tait
Halvy. J'allai m'installer  sa place comme rptiteur de solfge avec
un aplomb superbe; je n'tais pas en tat de dchiffrer une romance,
mais je devinais les accords de la basse chiffre et je m'en tirai si
bien qu'on me donna une classe de solfge  diriger; c'est l que j'ai
appris  lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans
la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans
sa vie la musique d'un petit opra intitul: _l'Habit du chevalier de
Grammont_, dont le pome et le jeu de Martin firent le succs.

Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel...
Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne
put jamais le comprendre. Eller tait trs-pauvre, et la dernire anne
de sa vie, il donnait ses leons chez lui  un quatrime tage de la rue
Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvmes dans sa
cour, o il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde
charge  son quatrime. Nous voulmes l'aider:

--Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis  Paris, j'ai appris 
m'accoutumer  tout,  tout, entendez-vous? except  la musique de M.
Catel.

Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut
Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du
contre-point et celui du piano qu'il professait dj. Il prfra sa
classe de piano, et Ftis, le concurrent dont la composition avait le
plus approch de celle de Zimmermann, fut lu.

J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier tait aussi expditif
qu'Eller tait lent. On faisait en une anne le cours de contre-point
chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu prs  la mme poque,
Boeldieu fut nomm professeur de composition; j'entrai dans sa classe 
la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire,  l'poque de
la cration de cette classe, car les oeuvres de Boeldieu y taient en
fort mince estime.

On aura peine  croire qu' cette poque o je partageais entirement
les prjugs de mes condisciples, je mprisais souverainement la musique
mlodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides
et les plus recherches. Boeldieu employa quatre annes  me rformer
et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entirement
modifi ma manire d'envisager la musique.

J'ai parl de mon got pour l'orgue. Depuis quelques annes je
remplaais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement
jou l'orgue  Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet,
Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de
Baron pre et de Sjan fils.--Mon got pour le thtre n'tait pas moins
vif que pour la musique d'Eglise. Je m'tais li avec le garon
d'orchestre de l'Opra-Comique, et ce m'tait une grande joie quand il
pouvait me procurer une entre  l'orchestre des musiciens. Mon got
tait si faux  cette poque, que je ne comprenais nullement le mrite
des ouvrages de Grtry et que toute mon admiration tait rserve aux
sombres opras de Mhul: il est inutile de dire que j'ai chang du tout
au tout.

Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opras: on en avait dj
reprsent plusieurs: on en rptait un intitul _le Bramine_, musique
d'Al. Piccini. Un musicien nomm Duchaume, bibliothcaire, copiste,
timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme
triangle, avec 40 sous de cachet par reprsentation,  la condition que
je lui donnerais mes appointements. J'aurais pay pour tre admis, je
consentis donc sans peine  ne rien recevoir. Me voil donc initi aux
coulisses, le but de tous mes dsirs!--Mon pre n'avait pas voulu que je
fusse musicien; il aurait prfr que j'entrasse dans un bureau ou une
tude: mais toute son opposition se borna  me laisser sans argent. Il
me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai
de ma position en donnant quelques rares leons  30 sous le cachet, en
vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au
prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqu, c'est--dire 25 ou 30
francs.

Mon entre au Gymnase fut un vnement dans ma vie. Je liai des
connaissances et des amitis avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en
un mot, mon point de dpart. Duchaume mourut et je lui succdai comme
timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an.
C'tait une fortune. Je ne donnai plus de leons  30 sous et je fis un
peu moins de musique de pacotille.

Boeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son prfr tait
Labarre. Labarre ngligea la composition o il aurait russi pour la
harpe o il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine
de mille francs par an. Avec le nom de mon pre, j'aurais pu, en
persvrant, gagner presque la mme somme avec des leons de piano:
j'eus le courage de rsister.

Je concourus deux fois  l'Institut, la premire fois, j'eus une mention
honorable; la deuxime, le premier grand prix fut dcern  Barbereau,
le premier second prix  Paris et j'obtins un deuxime second prix.
Boeldieu fut dsespr de mon succs; il ne voulut plus que je me
reprsentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau
tait chef d'orchestre au Thtre franais, Paris tait chef d'orchestre
au thtre du Panthon et j'avais dj fait jouer une dizaine d'Opras.

Cependant pour atteindre mon but d'arriver au thtre, je pris un
singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur
offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient
fort cher aux chefs d'orchestre des thtres pour lesquels ils
travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succs au Vaudeville et au
Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs
d'orchestre de ces thtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et
alors chef d'orchestre aux Varits, parvint cependant  me barrer
entirement la porte de son thtre. Mais au Gymnase, les airs du
_Baiser au porteur_, du _Bal champtre_, de _la Haine d'une femme_, et
au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de
_Guillaume Tell_ me valurent l'amiti et les promesses de collaboration
des auteurs de ces pices.

Aprs mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en
Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guill, un des
hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse.
J'avais rencontr Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique
d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes
cantatrices taient Lontine Fay et Djazet; mes chanteurs: Gonthier,
Paul, Legrand et Ferville. Malgr l'excution j'eus un grand succs et
plusieurs airs devinrent populaires. Boeldieu avait assist  ma
rptition gnrale et il fut trs-surpris de ce que j'avais fait.
Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire
avec les chefs d'orchestre. Je rpondis firement que j'tais assez pay
par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le
pome de mon premier opra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis
bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais dj donn
plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier
et malgr l'opposition de son collaborateur Mlesville,  me donner la
pice (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succs, encore me fut-il
impos comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la
moiti des droits d'auteur qui devait me revenir.

Aprs plusieurs annes de ces ttonnements dans les petits thtres et
entre autres aux Nouveauts o j'avais donn _Valentine_, _Cabel_, etc.,
Saint-Georges me confia un pome en un acte: _Pierre et Catherine_.
C'tait un sujet srieux, avec beaucoup de choeurs et de dveloppements
musicaux. Je n'tais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'tait une
bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me rvler dans un tout
autre genre. Ma pice n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand,
Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rles taient destins 
Lemonnier, Mme Pradher, Frol et Vizentini. Trois acteurs refusrent:
Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils rptaient _la Fiance_ d'Auber,
et Vizentini pour faire comme ses camarades; Frol seul tint  son rle
parce qu'il tait srieux et que les comiques aiment toujours  faire le
contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour
mon rle principal, Mlle *** qui tait enceinte, et l'on ne trouva
personne pour remplacer Vizentini. J'avais t camarade au Conservatoire
avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et nanmoins je
lui offris un rle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le
premier rle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un
cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs
en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha  la sixime
reprsentation; elle fut remplace par Mlle Elonore Colon, et la pice
eut plus de quatre-vingts reprsentations.

Je profitai du succs de _la Fiance_ d'Auber: les deux pices
marchrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrre, le
privilge d'tre le dernier compositeur excut dans l'ancienne salle
Feydeau: la dernire reprsentation donne dans cette salle que le
marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiance_ et de
_Pierre et Catherine_ (mars 1829).

J'avais vendu ma _Batelire de Brientz_  l'diteur Schlesinger pour 500
francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une
amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison
de mon pre et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme norme.
J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme ncessaire 
l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument  moi, ce
qui ne m'tait pas encore arriv.

Quelques jours aprs la reprsentation de _Pierre et Catherine_, un
auteur de rputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un pome en
trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'tait
encore un sujet russe, il tait intitul _Danilowa_. La pice ne
manquait pas d'intrt et je me mis immdiatement  l'ouvrage. Mais une
anne s'coula avant qu'on ne jout _Danilowa_ et c'tait trop long 
attendre. Je continuai donc d'crire quelques pices pour les
Nouveauts. Mais le directeur de l'Opra-Comique tenait  son privilge
exclusif et il faisait une rude guerre aux thtres de vaudeville qui
donnaient de la musique nouvelle. Cette prtention absurde d'empcher
des thtres de prparer des compositeurs et des chanteurs a fait le
plus grand tort  l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent t
d'excellents tnors, si, au dbut de leur carrire, on ne leur et
dfendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la
reprsentation d'une pice dont j'avais fait la musique aux Nouveauts,
le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer  ce qu'on
continut de jouer un ouvrage dont les airs taient nouveaux. Les
Nouveauts taient alors diriges par Bohain et Nestor Roqueplan,
propritaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer 
l'Opra-Comique un nouvel opra de Carafa: ils rpondirent par une
contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nomm
l'Ecorch: ils y faisaient dfense  Ducis de reprsenter son opra,
prtendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs
taient connus et qu'il empitait sur le privilge des thtres de
vaudeville. Ils publirent leur assignation dans le _Figaro_: cette
factie eut un succs fou, les rieurs furent de leur ct et le procs
n'eut pas lieu.

_Danilowa_ fut joue dans les premiers mois de 1830. J'avais pour
interprtes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et
Moreau-Sainti. Le succs fut assez grand, j'eus un morceau biss, l'air:
_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la rvolution
de Juillet vint interrompre le cours de nos reprsentations.

J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime
anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveauts: le ministre en
voulait dfendre la reprsentation comme excdant les privilges du
thtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire
jouer quelques scnes  Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui
furent enchants des bons coups de pied qu'changeaient les clowns et le
pantalon, et l'interdiction fut leve. La premire reprsentation eut
lieu le 26 juillet, le jour o parurent les Ordonnances. La seconde ne
fut pas acheve et la pice ne fut reprise que quelques jours plus tard
et obtint une centaine de reprsentations.

Les rvolutions ne sont pas favorables au thtre, celui de
l'Opra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et
d'autres faillites succdrent  la sienne. La salle Ventadour semblait
maudite. Les Nouveauts manqurent aussi et les comdiens de
l'Opra-Comique se mirent en socit et allrent exploiter la salle de
la place de la Bourse. Le cholra clata au mois de fvrier 1832. Le
premier cholrique, frapp d'une attaque subite dans la rue, tait
dguis en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut port 
l'Htel-Dieu. Il expira dans le trajet.

J'avais pous la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, 
Londres. Mon beau-frre nous proposa de venir le trouver. Ma femme tait
enceinte, les affaires taient nulles et impossibles  Paris; j'acceptai
avec empressement l'offre qui m'tait faite. Laporte avait alors une
trs-belle position  Londres. Directeur d'un thtre trs-important,
co-directeur avec Cloup et Plissier du thtre franais dont il tait
un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage  Whamley
taient on ne peut plus agrables. Je ne savais pas un mot d'anglais et
j'eus quelque peine  apprendre la langue. Je la lisais assez facilement
au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficult 
comprendre ce qu'on me disait. J'tais malade et mon mdecin, le docteur
Lubellinage, qui parlait fort bien franais, m'indiqua le pharmacien o
je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas
un mot de franais; j'essayai de mon anglais: il me comprit  peu prs;
mais il me fut impossible de rien comprendre  sa rponse. Je ramassai
alors dans ma mmoire tout ce que je savais de latin, et malgr la
diffrence de prononciation, nous nous entendmes  peu prs. Cependant
comme nous tions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne
faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait
plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une bote de pilules,
mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum tot nocte_. Je
fus un peu effray de l'ide de passer la nuit entire  avaler des
pilules. J'allai confier ma crainte  Lubellinage qui m'expliqua que le
latin n'tant que le mot  mot de la tournure britannique, voulait dire:
_A prendre chaque soir._

Mason, directeur du King's theatre avait engag Nourrit, Levasseur,
Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en franais _Robert le Diable_ alors
dans toute sa nouveaut. Meyerbeer vint pour les rptitions: il fut
enchant de l'orchestre  la lecture.--C'est trs-bien, dit-il, avec
sept ou huit rptitions pour les nuances, cela ira  merveille.

Mais il apprit que les nuances taient chose inconnue  cet orchestre,
le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule
rptition. Il quitta Londres le soir mme, sans attendre la
reprsentation. L'ouvrage russit mdiocrement. Nourrit (avec sa voix
nazale) dplut compltement: les Anglais crurent que l'organe cuivr
qu'affectait Levasseur dans le rle de Bertram tait sa voix ordinaire
et ils ne comprirent nullement le mrite de l'artiste. Mme Damoreau fut
juge comme n'ayant aucune espce de voix. Tout le succs fut pour son
mari, charg du rle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait
Alice.

Quelques annes plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle
Larcher qui jouait les confidentes au Thtre franais et c'est cette
dernire qui eut tout le succs.

Il ne faut pas trop nous moquer de ces mprises de la part des Anglais;
car lorsque leurs acteurs vinrent  Paris, tout le succs fut pour
Abbat, comdien trs-mdiocre; Macready ne produisit aucun effet et
parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent
irlandais avait toujours rendue antipathique  ses compatriotes. Il faut
dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent
auvergnat est pour les Franais.

Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opras pour
Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark
Diamond_, en trois actes. Le premier russit beaucoup, et le second ne
fut jou que trois fois. J'ai replac la musique de ces deux ouvrages
dans plusieurs opras donns depuis  Paris.

Je retrouvai  Londres deux camarades de collge, de Lavalette et
d'Orsay. Le second me prsenta  sa belle-mre lady Blessington, qui me
donna  mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian
harp_ que je fis graver  Londres.

Je vis, pendant mon sjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber joue
en anglais sur le thtre de Drury-Lane. A son apparition  Paris, le
directeur d'un thtre anglais envoya le compositeur Bishop pour
entendre l'ouvrage. Celui-ci revint  Londres pour dclarer que la pice
tait superbe, mais que la musique tait comme celle de tous les
Franais et qu'il fallait qu'il en reft une autre. Cependant le danseur
Coulon eut l'ide de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire
quelques choeurs de l'opra d'Auber et de prsenter ce pasticcio sur le
King's thtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut
bisse et jamais on ne l'excute moins de deux fois de suite devant le
public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un
mot franais comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_  Londres et
_bis!_  Paris.

Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pice de
Scribe sur la musique d'Auber, et prsenta son travail au thtre de
Drury-Lane. Le clbre et vieux Braham fut charg du rle de Mazaniello
et il retrancha de son rle le duo: _Amour sacr de la patrie_ et l'air
_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien  chanter, il voulut
intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage
et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa  Braham diverses
mlodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrta sur les couplets de
Lemonnier dans _le Concert  la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour
remplacer l'air _du Sommeil_, et  chaque reprsentation ce morceau
tait biss, ou, pour mieux dire, _encor_ (pour traduire exactement
l'_encora_ anglais).

Mason avait fait faillite et Laporte le remplaa comme directeur du
King's thtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le
livret tait du matre de ballet Deshayes.

Je retournai  Paris pour crire mon ballet et je retournai le monter 
Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour mme de
l'enterrement d'Hrold. Mon ballet tait dans par Perrot, Albert,
Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succs, mme de
musique. J'en ai employ quelques fragments dans _Giselle_ et un des
motifs m'a servi  faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_.

Je revins  Paris dans l't de 1834; la liste de mes ouvrages suffira
pour faire apprcier mes travaux jusqu'en 1839.

Mlle Taglioni, pour qui j'avais crit _la Fille du Danube_, tait depuis
un an en Russie; elle m'engagea  aller lui crire un nouveau ballet. Ce
voyage me tenta. Je venais de donner  l'Opra-Comique _la Reine d'un
jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis aprs la seconde
reprsentation et j'arrivai  Saint-Ptersbourg dans les premiers jours
d'octobre. L'empereur m'accueillit  merveille; je composai mon ballet
qui eut un grand succs. Je vis mourir, presque dans mes bras, un
camarade de collge, Eugne Desmares qui avait accompagn Mlle Taglioni
en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage
russe est de faire une collation dans le cimetire mme et dans un
btiment destin  cet usage: les invits au convoi y envoient les
rafrachissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez
habituellement dans ces repas funbres. J'avais voulu suivre  pied le
cortge, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je
fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver 
St-Ptersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui
tait un mdecin distingu. Ce fut  ses bons soins et surtout  la
sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon
nom, que je dus de ne pas succomber  la maladie. Mais j'avais l'esprit
frapp et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nomm Cavoz,
directeur de la musique de l'empereur, vint  mourir: on m'offrit sa
place; les trente mille roubles ne me tentrent pas et j'eus le bon
esprit de refuser. La navigation  vapeur permet d'aller facilement en
Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le
retour est difficile. Je dus louer une diligence entire pour pouvoir
tre ramen aux frontires de Russie; je trouvai heureusement deux
compagnons de voyage et il nous en cota 1,100 roubles pour sortir de
Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture.

J'avais un trs-vif dsir de revenir  Paris et je comptais ne sjourner
qu'une semaine au plus  Berlin; mais le lendemain de mon arrive le
comte de Roedern, intendant du thtre de Sa Majest, vint me dire que
le roi, son matre, serait satisfait que je composasse un petit
intermde pour le thtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on
m'aboucha avec un traducteur, et,  l'aide de quelques brochures
franaises, nous arrangemes, non pas un intermde pour le thtre, mais
un opra en deux actes qui fut compos, appris et rpt en moins de
trois semaines. Le soir de la rptition gnrale, personne d'tranger
ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique dj souffrant, tait
dans sa loge. J'tais assis au coin du thtre en face. Aprs la
rptition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majest _me faisait
ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le thtre pour me fliciter,
suivant l'usage, mais que sa sant ne le lui permettait pas. Le jour de
la premire reprsentation le public se montra si froid, que peu habitu
au flegme germanique, je crus  une chute et je me retirai dsespr,
avant la fin de la pice. J'tais seul, jet sur un canap dans une
chambre sans lumire, lorsque je vois tout  coup la rue s'illuminer de
torches et de flambeaux, une admirable musique militaire excute
plusieurs morceaux de mes opras, et mes amis montent en foule pour me
fliciter du grand succs que je venais d'obtenir et dont j'tais loin
de me douter.

Je quittai Berlin peu de jours aprs, enchant de mon sjour et de
l'accueil que j'avais reu.

De retour  Paris, je trouvai l'Opra-Comique install dans la salle
Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y
donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Pronne_, le
dernier rle cr par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de
reprsentations. Le second galement en trois actes, intitul _la Main
de fer_, ne fut jou que cinq fois; la pice tait pourtant de Scribe,
mais du Scribe des mauvais jours.

J'eus une meilleure chance  l'Opra, o les succs de _Giselle_ et de
_la Jolie Fille de Gand_ me consolrent un peu de mes dfaites de
l'Opra-Comique.

Crosnier quitta la direction de l'Opra-Comique et je le regrettai
beaucoup; il m'avait toujours t trs-dvou, et c'est  lui que
j'avais d les pomes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de
Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux.
Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les
ouvrages qui convenaient le mieux  la nature de mon talent, et,
quoiqu'il ne ft pas musicien et que son got pour les arts ft
absolument nul, son instinct dramatique tait si excellent que, presque
jamais, il ne se trompa dans son choix.

Son successeur tait M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce
dernier tait assez singulire. Son frre et lui faisaient leurs tudes
au collge de Marseille, lorsque Mme Adlade, soeur du roi, fit une
visite  cet tablissement. Un des frres Basset chanta devant la
princesse une cantate compose pour la circonstance. Mme Adlade fut
charme de la ravissante voix du jeune Basset (c'tait la seule personne
de la famille d'Orlans qui et du got pour la musique), elle promit au
jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques annes plus tard
elle le plaa dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frre
au ministre de l'intrieur.

J'eus le malheur de me fcher avec Basset pour des affaires entirement
trangres au thtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait
au thtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu
sans ressources. J'allai conter mes chagrins  Crosnier; pendant sa
direction, celui-ci, locataire du thtre de la Porte-Saint-Martin, dont
il avait t directeur, avait eu l'ide d'tablir dans cette salle une
sorte de succursale de son thtre d'Opra-Comique. Le succs qu'avait
obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggr
cette ide. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait jou que des ouvrages de
l'ancien rpertoire; j'aurais t titulaire de ce privilge dont
Crosnier aurait t le vritable exploitateur. Le loyer avantageux que
lui offrirent les frres Coignard l'avait fait renoncer  ce projet. Il
m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'tait plus
vacante, il m'engagea  chercher une autre localit, et, en m'loignant
du thtre de l'Opra-Comique,  conserver le droit de jouer des
ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premires dmarches que je fis.

M. Thibaudeau avait jou la tragdie  l'Odon, sous le nom de Milon. Il
avait renonc au thtre, aprs avoir pous la fille d'un sous
intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du clbre compositeur de ce
nom. Neveu du reprsentant, cousin par consquent de son fils, Ad.
Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'lgance de
sa toilette et de certaines faons pour se donner l'apparence d'un
crdit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouv une somme de
dix-huit cent mille francs et je l'associai  mon entreprise. Nous
allmes trouver M. Dejean, le propritaire de la salle du Cirque du
boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze
cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient tre pays
comptant, le reste en annuits, de sorte qu'on aurait t libr au bout
de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothques taient remboursables 
diffrentes poques dtermines. Les cinq cent mille restant taient 
Dejean, et c'est cette somme qui se prlevait,  titre de loyers, sur
les recettes journalires et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour.
Il y avait  peu prs deux cent mille francs  dpenser pour
l'appropriation de la salle  sa nouvelle destination; je croyais
pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire
se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en
partagions trois cents: la combinaison tait excellente. Je fis
sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparatre devant la
commission des thtres. Elle tait prside par le duc de Coigny, fort
brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces
questions. Quand j'eus expos mon plan: C'est trs-bien, s'cria Armand
Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, a me va. Les
autres membres parurent tre de son avis, et l'on me promit de faire un
rapport favorable. Cav tait l'ami de Crosnier et le mien; il devait
nous appuyer, je me croyais donc  peu prs sr de mon affaire; mais
j'avais compt sans un concurrent appuy de puissantes influences.
Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opra-Comique
m'tait plus ferm que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce
thtre. Je pris donc le parti d'carter la concurrence en la
dsintressant. Il fut convenu que mon comptiteur se retirerait et que
je lui compterais cent mille francs, ds que j'aurais le privilge.

Le privilge me fut enfin donn tel que je le dsirais, avec le droit de
jouer tout l'ancien rpertoire et mme celui des auteurs vivants qui
transporteraient leurs ouvrages  mon thtre.

Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses
bailleurs de fonds n'taient pas en mesure et ne le seraient que dans un
mois. J'avais  peu prs 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire,
j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant
que dans mon propre intrt il voulait me conserver quelque chose.
Bonnaire tait un de mes bons amis, c'est lui qui avait plac mon
premier argent, et c'tait  ses bons soins que je devais d'avoir
conomis la somme qu'il avait entre les mains: je cdai  son dsir. Un
an aprs il faisait faillite, et je perdais entirement ce qu'il avait
voulu me conserver.

Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille
somme.

Mais un mois, deux mois, trois mois se passrent sans que je pusse tirer
un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt
jeune, qui avait t l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux
millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le
capitaliste en avait dispos. Matre Chle, agr au tribunal de
commerce, dont ce capitaliste avait t le client, se chargea de notre
affaire. Nous achetmes d'abord la proprit du Cirque, il n'y avait que
250,000 francs  payer d'abord, le reste tant en annuits; 200,000
francs suffisaient pour les rparations, 100,000 francs  me rembourser
et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins
de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un
banquier pour avancer les sommes ncessaires: nous n'en trouvmes pas.
Nous tions aux premiers mois de 1817. Je commenais  tre poursuivi
pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'tais dans une
position atroce, les protts et les jugements se succdaient les uns aux
autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me
sauver. Il me fit d'abord prter personnellement 30,000 francs par
Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de
fonds, c'tait M. Beudin, dput; il nous apporta 300,000 francs: Chle
vendit sa charge 260,000 francs; on espra que les actions places
feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont
la dpense s'leva  180,000 francs, et nous ouvrmes le 15 novembre
1847 par un opra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de
Maillart, dont c'tait le premier ouvrage. Le succs fut trs-grand; je
donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais rinstrumente, et
_Flix_ de Monsigny dont le roi m'avait demand la reprise.

Nous devions aller jouer cette pice  la cour, lorsque mourut Mme
Adlade  la fin de dcembre. Nous avions 1,500 fr. de frais
journaliers; notre moyenne de recette tait de 2,200 fr. Je montai,
comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Montngrins_ de
Limnander; neveu par alliance du gnral Rumigny, ce jeune compositeur
m'avait t vivement recommand par son oncle. Mme Ugalde devait dbuter
dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cess, car les
fonds dont nous disposions taient insuffisants; j'avais fait de
nouveaux emprunts; mais notre affaire tait si belle que chacun me
prsageait l'avenir le plus dor, lorsque la rvolution de fvrier
clata comme un coup de foudre. Le 24 fvrier j'tais mont sur la
terrasse du thtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais
passer les blesss qu'on dirigeait sur les hpitaux. A trois heures
passent plusieurs aides de camp  cheval:

--Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministre, criez: Vive le
roi!

On ne criait rien, mais les hostilits cessaient: chacun autour de moi
tait enchant.

--Voyez-vous, leur dis-je, voil la fin de la monarchie; on a cd 
l'meute, c'est elle qui prendra le dessus.

On me rit au nez; les thtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que
j'allai aux Funambules, le thtre tait plein, les spectateurs
criaient: _Vive la rforme!_ Je sortis le coeur navr. Je rencontrai un
de mes amis.

--Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fentres
sont illumines, c'est une joie gnrale!

Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrmes une foule perdue
venant en sens inverse et criant: Vengeance! on gorge nos frres.

En un clin d'oeil, les boutiques se fermrent et les barricades
commencrent  s'organiser. Je rentrai chez moi, dsespr de voir ma
prdiction s'accomplir si vite.

A dater de ce jour, nos recettes tombrent  un taux tel que nous
perdions de 1,200  1,400 fr. par jour. Nous avions pay le plus que
nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la
troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de
ne pas fermer le thtre, de _se mettre en rpublique_, de partager la
recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'clairage, la garde,
etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et
ensuite partager galement entre les choristes, les musiciens et les
chanteurs. On ne pouvait gure partager qu'au del de 300 fr., et on ne
les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que
passagre. On vcut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de
l'orchestre dclarrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les
payait pas intgralement. Comme cela tait impossible, ils ne vinrent
plus et le thtre ferma!

C'tait le comble de ma ruine; en un jour, je me vis priv de toute
ressource; j'avais une maison considrable, 3,000 fr. de loyer, des
domestiques, une pension de 2,400 fr.  faire  ma femme dont j'tais
spar, 500 fr. pour le collge de mon fils, et je possdais en tout 100
fr. par mois de l'Institut.

Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques
jours aprs, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait
40 sous par jour  ne rien faire. Une ngresse, qui nous servait depuis
un an, voulut  toute force rester, ne voulant pas tre paye,
disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma
petite fille ge de 18 mois et qu'elle avait sevre.

J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, aprs bien des
privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous
fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris  mes dpens 
connatre le dvouement _dsintress_ des ngres. La police
rpublicaine ne put jamais la faire arrter, et peu de temps aprs je
rencontrai ma _fidle ngresse_, tranquille, et promenant un enfant 
des matres  qui elle a d faire la mme chose qu' moi.

J'obtins de mon propritaire la rsiliation de mon bail, mais je lui
devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait
3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur
la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle
expirt. Mon fils vcut assez pour que je pusse toucher cette somme et
m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes
meubles; je mis au Mont de Pit quelques souvenirs dont je ne voulais
pas me sparer, entr'autres une tabatire orne de diamants, dernier
cadeau de Frdric III, roi de Prusse, qu'il me donna  Berlin. On me
prta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les
autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les
reconnaissances!

Je devais 70,000 fr., on mit arrt sur mes 1,200 fr. de l'Institut.
J'assemblai mes cranciers, je leur fis abandon de la totalit de mes
droits d'auteur jusqu' parfait paiement; ils acceptrent, et me
laissrent mes 100 francs par mois.

Mon pauvre pre, g de 90 ans, fut cruellement frapp par la venue de
la rpublique; il avait vu la premire, il s'imagina que la seconde en
serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnit et
s'teignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je
n'avais pas le moyen de faire faire ses obsques. Un ami, Zimmermann,
vint de lui-mme m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que
deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de
la tombe de mon pre.

Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas  penser  gagner de
l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi.
J'allais presque chaque jour voir le docteur Vron, chez qui
s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Vron
m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice ncrologique
sur mon clbre confrre: elle devait m'tre paye cinquante francs:
quelle bonne fortune!

J'avais quelquefois crit dans des journaux de musique, mais je n'avais
jamais song  me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais
bonne qu' aligner des notes. Vron fut assez bon pour me donner
quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner
temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque
feuilleton m'tait pay 50 francs, et je pouvais en faire trois et
quelquefois quatre par mois: cela m'aida  vivre pendant la premire
moiti de cette fatale anne.

Scribe,  qui j'allai conter ma misre, me donna _Giralda_; c'tait un
beau cadeau: j'en eus bientt termin la musique; mais M. Perrin venait
d'tre nomm directeur de l'Opra-Comique. Enivr par l'immense succs
du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclam dans mon feuilleton,
il s'imaginait (et il le croit encore) que le succs ne pouvait
s'obtenir  l'Opra-Comique que par des pices tristes ou dramatiques.
Giralda lui dplut compltement, et, pendant deux ans, il refusa de la
monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein t qu'il
consentit  donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible,
persistant dans son opinion sur la valeur de la pice, mme aprs son
succs.

J'avais t prsent au gnral Cavaignac, prsident de la Rpublique,
aprs le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laiss vacante au
Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rtribue 3,000 francs.

Je sollicitai la cration d'une quatrime classe de composition
musicale. Le gnral, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgr
tous les efforts qu'on fit pour l'en dtourner.

J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.

Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par
mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dpens que cette somme,
jusqu' l'extinction complte de mes dettes, extinction  laquelle je
suis parvenu en 1853.

Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes cranciers: on ne
voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire.

Mocker vint me prier de lui composer un intermde, pour jouer une seule
fois dans une reprsentation  son bnfice; cela ne devait rien me
rapporter, mais c'tait du travail, et pour moi le travail est un
bonheur.

J'crivis le _Torador_ en six jours. Aux rptitions, l'intermde
acquit de telles proportions que la reprsentation de Mocker fut recule
d'un mois. La premire reprsentation eut lieu le jour mme o eurent
lieu,  Paris, les lections qui amenrent Eugne Sue et trois autres
dputs rouges  la chambre. La consternation fut gnrale; je me
ressentis de cette panique: malgr le succs vident de mon opra, pas
un diteur ne voulait me l'acheter.

En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint  mon secours
et me prta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie
d'un million au bnfice des artistes; il fit souscrire pour dix
exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'tait encore 1,000 francs.
Le gnral Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme
au ministre de l'Intrieur, et avec ces 3,000 francs je pus tre
moi-mme mon diteur: je ne fis pas un grand bnfice, mais au moins je
pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui tait un
allgement pour mes dettes.

Malgr le succs du _Torador_, je dus encore attendre plus d'une anne
avant qu'on consentt  jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je
composai une grand'messe de Sainte-Ccile. Le suffrage des artistes me
consola un peu du ddain des directeurs, et mme, aprs la russite de
_Giralda_, j'en tais venu  un tel point de dcouragement et je
dsesprais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour
trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze
ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il
aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux
pour qu'il refust ma proposition: c'tait une fortune pour lui, et pour
moi un empchement de jamais me rcuprer de mes pertes.

En 1850 je perdis ma premire femme, de laquelle j'tais spar depuis
seize ans; au commencement de 1851 j'pousai celle qui avait partag ma
bonne et ma mauvaise fortune, et qui mme lors des malheureuses affaires
de l'Opra-National, m'avait donn tout ce qu'elle possdait, et par
consquent l'avait perdu.

Mon fils mourut  l'ge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour
moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon
Angle, dont mon illustre confrre Auber avait bien voulu tre parrain.
J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit
au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon
frre, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini.

Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la mme qui en
Russie avait failli m'enlever; mais j'tais entour des mmes soins: ma
femme, qui m'avait sauv  Saint-Ptersbourg, et le docteur Marchal de
Calvi, qui remplaait mon cousin, le docteur Adam: grce  eux je revins
 la vie.

A cette poque, Edmond Sveste tait directeur de l'Opra-National,
aujourd'hui Thtre-Lyrique, cet tablissement que j'avais fond, qui a
t mon rve et qui fera un jour la fortune de quelque spculateur plus
heureux que moi. Il vint me demander de lui crire un petit opra en un
acte; mais me voyant au lit, il s'apprtait  aller porter l'ouvrage 
un autre; je l'arrtai  temps:

--Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas
aussi vite qu'un autre confrre bien portant? Laissez-moi la pice et
revenez me voir dans quinze jours.

En huit jours de temps et sans quitter le lit j'crivis ce petit
ouvrage: c'tait _la Poupe de Nuremberg_. Je me levai le huitime jour
pour l'essayer et me le jouer au piano, j'tais guri: le travail avait
tu la maladie.

Ed. Sveste mourut quelques jours aprs la visite qu'il m'avait faite,
et ne vit jamais la pice qu'il m'avait commande et qui ne fut joue
que le 21 fvrier 1852.

Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du
thtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les
autres, il faut que je travaille moi-mme. Je fus assez heureux pour la
faire obtenir  Jules Sveste, et je crois avoir contribu aux succs
prsents de son thtre et avoir assur sa prosprit future.

Pour la rouverture du thtre en 1852, d'Ennery et Brsil avaient
propos  Sveste un sujet indien, _Si j'tais Roi_, pice en trois
actes qui exigeait du dveloppement et de la mise en scne, demandant
que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Sveste de faire
crire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui
depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage reprsent. Mais Clapisson
s'occupait d'une pice en trois actes pour l'Opra-Comique: _les
Mystres d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'tais Roi_
vivement, on tait alors au 20 mai, et le thtre devait ouvrir du 1er
au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Sveste
revint chez moi quelques jours aprs fort tourment.

--J'ai t, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous
contre vous, prtendant que vous les empchez d'arriver. Pas un n'a un
ouvrage termin, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour
l'ouverture. Il me faut absolument une pice nouvelle; je vous en
supplie, tirez-moi de l; je suis au dsespoir et je ne sais que faire
si vous ne m'crivez pas _Si j'tais Roi_.

Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes
confrres, qui, malgr leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur
moi. Il n'y avait pas  hsiter, je dis donc  Sveste d'tre
tranquille.

--Mais il faut que le 15 juin on entre en rptition, me dit-il.

--Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voil huit jours que
vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu.

Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte
tait termin; on rptait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma
partition tait crite et orchestre.

Pour cela, j'avais pris un cong; on rptait sans moi.

Je fus chez de bons amis  Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi,
que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: l on me dressa une
petite table sous un bosquet, je m'y mettais ds le matin, et j'y
restais toute la journe, n'tant interrompu dans mon travail que par ma
petite fille Angle qui venait m'embrasser; cela me dlassait.

Je terminai dans cette retraite mon 3me acte et mon orchestration.

Je quittai Andresy pour assister  la reprise du _Fidle Berger_, un
enfant malheureux jou au commencement de janvier 1838, et tomb par une
cabale de confiseurs! Couderc l'avait jou  Bruxelles avec grand
succs; il demanda  Perrin de le monter; c'tait au mois de juillet,
les confiseurs restrent tranquilles, et la pice fit de l'effet.

Merci  Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre
cette partition qui n'tait connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier
opra que l'on me joua  Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus
sensible  cette attention.

L'anne 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La
Poupe de Nuremberg_ m'avait port bonheur; j'crivis pour
l'Opra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une
cantate de Mry, _la Fte des Arts_.

Mme Hbert Massy venait de s'engager  la Porte-Saint-Martin, pour y
jouer un rle dramatique chantant.

J'crivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi
qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent
un succs fou, grce  Colbrun et  Boutin.

Je donnai ensuite  l'Opra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la
Cerrito.

Je me rappelle que le 2 dcembre, pendant que l'on se battait, grce au
coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'tais tranquillement  mon piano,
terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin
m'avait commande pour le carnaval.

En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantime anne; mais, grce au
Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date.

J'ai toujours la mme ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand
mrite, car c'est la seule chose qui me plaise.

La perte de ma fortune ne m'a pas t trs-sensible. Je n'ai connu
qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'tait
mon seul et mon plus grand plaisir.

J'ai pay mes dettes, mais mon frre vient de mourir, me laissant des
affaires embarrasses, et ayant mang de son vivant tout le bien de ma
mre qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de
retrouver jamais, non pas la fortune, mais mme l'aisance. Je mettrai
quelque chose de ct pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.

Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le
jeu, ni aucune distraction.

Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour o
le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera.

J'envie  Auber son got pour les chevaux,  Clapisson, sa manie de
collection d'instruments; ce sont des occupations que les annes ne vous
enlvent pas.

C'est la fivre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse
et me soutient.

Je rends grces  Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs,
peut-tre bien peu mrites, dont il m'a dot; puisque, malgr ma
mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laiss encore assez d'ides
pour crire quelques ouvrages que je tcherai de faire les moins mauvais
possible.

AD. ADAM.

1853.




LISTE COMPLTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM


  1824. Scne d'_Agns Sorel_ qui a obtenu une mention honorable
         l'Institut.

  1825. _Ariane_. 2e second grand prix.

  1826. Diffrents airs de Vaudeville, au thtre du Gymnase.

  1827. _L'Exil_, Vaudeville.
        _La Dame Jaune_, Vaudeville,
        _L'Hritire et l'Orpheline_, Vaudeville.
        _Perkins Warbeck_, Nouveauts.
        _L'Anonyme_, Vaudeville.
        _Lidda_, Vaudeville.
        _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville.
        _M. Botte_, Vaudeville.
        _Le Vieux Fermier_, Vaudeville.
        _Caleb_, Nouveauts.
        _La Batelire de Brientz_, Gymnase.

  1828. _Valentine_, Nouveauts.
        _Guillaume Tell_, Vaudeville.
        _Le Barbier chtelain_, Nouveauts.
        _Les Comdiens_, Nouveauts.

  1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Isaure_, Nouveauts.
        _Cline_, idem.

  1830. _Danilowa_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Henri V_, musique arrange, Nouveauts.
        _Les Trois Catherine_, Nouveauts.
        _La Chatte Blanche_, Nouveauts.
        _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Josphine_, 1 acte, Opra-Comique.

  1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Le Grand Prix_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Casimir_, 2 actes, Nouveauts.

  1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres.
        _The first Campaign_, 2 actes, Londres.

  1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres.
        _Le Proscrit_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Zambular_, Nouveauts.

  1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Le Chalet_, 1 acte, Opra-Comique.

  1835. _La Marquise_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Micheline_, 1 acte, Opra-Comique.

  1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opra.
        _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opra-Comique.
        Messe.

  1837. _Les Mohicans_, ballet, Opra.

  1838. _Le Fidle Berger_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opra-Comique.

  1839. _Rgine_, 2 actes, Opra-Comique.
        _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opra-Comique.

  1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Ptersbourg.
        _Den Hamadryaden_, ballet-opra, 2 actes, Berlin.
        _La Rose de Pronne_, 3 actes, Opra-Comique.

  1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opra.
        _La Main de fer_, 3 actes, Opra-Comique.

  1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opra.
        _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opra-Comique.

  1843. _Richard_, de Grtry, rorchestr.
        _Le Dserteur_, de Monsigny, rorchestr.
        _Lambert Simnel_, 3 actes, commencs par Monpou, Opra-Comique.

  1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Richard en Palestine_, 3 actes, Opra.
        _Gulistan_, de Dalayrac, rorchestr.
        _Cendrillon_, de Nicolo, rorchestr.

  1845. _Le Diable  Quatre_, ballet, Opra.
        _The Marble Maiden_, ballet, Londres.

  1846. _Zmire et Azor_, de Grtry, rorchestr.

  1847. _Aline_, de Berton, rorchestr pour l'Opra-National.
        _La Bouquetire_, 1 acte, Opra.
        _Flix_, de Monsigny, rorchestr, Opra-National.

  1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opra.

  1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opra.
        _Le Torador_, 2 actes, Opra-Comique.
        _La Filleule des Fes_, ballet, 3 actes, Opra.

  1850. _Giralda_, 3 actes, Opra-Comique.
        Messe de Ste-Ccile.

  1851. _Les Nations_, intermde chant  l'Opra pour la visite
          des Anglais.

  1852. _La Poupe de Nuremberg_, 1 acte, Thtre-Lyrique.
        _Le Farfadet_, 1 acte, Opra-Comique.
        _Si j'tais Roi_, 3 actes, Thtre-Lyrique.
        _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin.
        _La Fte des Arts_, cantate, Opra-Comique.
        _Orfa_, ballet, 2 actes, Opra.

  1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opra-Comique.
        _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique.
        _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique.
        _Le Diable  Quatre_, de Soli, rorchestr.

  1854. _Le Muletier de Tolde_, 3 actes, Lyrique.
        _A Clichy_, 1 acte, Lyrique.

  1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sbastopol, chante
           l'Opra-Comique et au Thtre-Lyrique.
        _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opra-Comique.

  1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique.
        _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opra.
        _Mam'zelle Genevive_, 2 actes, Lyrique.
        Cantate pour la naissance du Prince Imprial, Opra.
        _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens.

Environ 150 morceaux de piano, des marches  grand orchestre, des
romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour
l'orgue Alexandre.




SOUVENIRS D'UN MUSICIEN




BOELDIEU


A peine la tombe s'est-elle referme sur les cendres d'Hrold, qu'elle
s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre cole, ce Boeldieu dont
chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde  pu
apprcier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais
combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amiti! La maladie  laquelle
Boeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer  la composition
depuis quelques annes, et il y avait peu d'espoir que sa sant se
raffermt au point de lui permettre de reprendre un travail dont la
difficult et la fatigue ne sauraient tre comprises que par les
compositeurs; mais si ses talents taient perdus pour le public, ses
nombreux amis, sa famille, dont il tait l'idole, pouvaient esprer de
jouir encore longtemps de sa socit si douce, de son esprit si fin, si
dlicat, de sa causerie si attachante, de cette inpuisable bont qui
s'tendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position
d'artiste o son talent l'avait lev, Boeldieu rencontra
malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en
vouloir  son talent, jamais  sa personne.

La carrire artistique de Boeldieu fut seme de peu d'incidents, ce fut
une continuit de succs qui l'amenrent insensiblement au premier rang:
aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour
ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant t assez
heureux pour tre son lve, puis ensuite son protg et son ami, je
pourrai donner sur son caractre priv quelques dtails bien chers 
ceux qui l'ont connu, et prcieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur.

Adrien Boeldieu tait n  Rouen en 1775. Il reut ses premires leons
de musique d'un organiste de cette ville, nomm Broche. M. Boeldieu
avait conserv beaucoup de respect pour la mmoire de son premier
matre, et n'en parlait jamais qu'avec vnration. Cependant je suis
port  croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un
dtail peu favorable au vieil organiste: il passait gnralement pour un
homme brutal, assez mdiocre musicien, mais en revanche trs-illustre
buveur; il maltraitait gnralement ses lves, et en particulier le
pauvre Boeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions
pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez
prononce pour la boisson. Or, comme, dans les ides du pre Broche,
l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une consquence toute
naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais
composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes esprances sur son lve.

Boeldieu ne se dcouragea cependant pas, et  peine g de dix-huit
ans, il essaya de composer un petit opra dont un compatriote avait fait
les paroles. L'ouvrage fut reprsent  Rouen avec un tel succs, que de
toutes parts, et le pre Broche le premier, on conseilla au jeune
Boeldieu d'aller prsenter son ouvrage  Paris. Notre jeune musicien
partit donc, lger d'argent, riche d'esprance, avec une petite valise
o sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince
qu'elle tait.

Il s'oprait alors une espce de rvolution musicale  Paris. Le genre
sombre tait  la mode; Mhul et Cherubini taient  la tte de cette
nouvelle cole, et les beauts harmoniques qui brillaient dans leurs
ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprs du public que les
simples et naves mlodies auxquelles Grtry et Dalayrac l'avaient
habitu. Aussi ces deux derniers semblaient se donner  tche de
rembrunir leur genre pour se mettre  la hauteur des ouvrages  la mode
alors, et Grtry n'avait crit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume
Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec
l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la
_Stratonice_ de Mhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du
Clotre_ de Berton, et quelques ouvrages du mme genre, d'auteurs moins
clbres.

Cette raction vers la musique svre et scientifique n'tait gure
favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premires rgles
de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques ides heureuses, mais mal
crites et dlayes dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus
tt, son ouvrage et t de mode  Paris, comme il l'avait t  Rouen;
mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi
vite qu' prsent, et les troupes de province, qui excutaient fort bien
les ouvrages peu compliqus de musique de Grtry et de Monsigny,
n'taient gure en tat de servir d'interprtes aux mles accents de
Mhul et de Cherubini.

Il fallait donc que le jeune Rouennais se ft une nouvelle ducation
musicale. Mais o la prendre, o la trouver? Le Conservatoire n'existait
pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boeldieu se mit
 user de la plus mdiocre ressource que puisse employer un musicien: il
se rsigna  accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il
pouvait conomiser une pice de trente sous, il se htait de la porter
au thtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait galer un jour,
mais o il dsesprait alors de pouvoir jamais atteindre.

Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il possda
toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard tait alors le
rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingus  Paris, et
Boeldieu sut y trouver accs, malgr sa position peu avantageuse. Il
trouva quelques paroles de romance, et la musique dlicieuse qu'il y
adapta lui valut de grands succs dans le monde: ce n'tait plus comme
accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entre
des meilleures maisons;  ses romances succdrent des duos de piano et
de harpe, qui n'eurent pas moins de succs; puis enfin, on lui confia un
pome: c'tait _Zorame et Zulnare_. La musique en fut compose en peu
de temps; mais aucune considration ne put dterminer l'un des deux
thtres lyriques de cette poque  mettre en rptition un opra en
trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayt
dans des ouvrages en un acte, et son premier opra jou fut _la Famille
Suisse_; _Zorame et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et
Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Mprises Espagnoles_, _Beniowski_,
o l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une nergie dont on ne
l'aurait pas cru capable jusque l; _le Calife_, cet ouvrage de jet si
riche, de mlodies originales, de motifs gracieux. Cet opra fut compos
d'une singulire manire.

Boeldieu avait t nomm professeur de piano au Conservatoire; c'est
pendant qu'il donnait ses leons, entour d'lves qui tudiaient leurs
morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et crivait ses
airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente
annes d'intervalle (et c'est plus d'un sicle en musique) n'ont pu
faire vieillir. L'immense succs qu'obtint _le Calife_ fut loin de
produire chez Boeldieu l'effet qu'en aurait prouv tout artiste moins
consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore 
son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous
ait prodigus, il est encore dans la science des ressources dont le
gnie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leons de
cet habile thoricien, et nul exemple de modestie ne peut tre propos
plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop
souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant
avouer son ignorance  l'auteur des _Deux Journes_ et se soumettant
sous ses yeux  l'apprentissage d'un colier.

Le fruit de ces prcieuses leons ne se fit pas attendre: le premier
ouvrage que donna Boeldieu, aprs les avoir reues, fut _Ma tante
Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de
disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave
introduction de l'ouverture, o les violoncelles sont si habilement
disposs; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans
l'harmonieuse instrumentation des couplets: Non, ma nice, vous n'aimez
pas, etc.

Aucune qualit ne manquait alors au talent de Boeldieu: moins profond
peut-tre que quelques-uns de ses rivaux, il tait aussi dramatique et
souvent plus gracieux. C'est alors que la place de matre de chapelle de
l'empereur de Russie lui fut propose. Les avantages attachs  cette
place taient trop grands pour ne pas sduire Boeldieu, qui, quoique
brillant au premier rang  Paris, trouvait des concurrents redoutables
dans des confrres tels que Grtry, Dalayrac, Berton, Mhul, Cherubini,
Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contriburent aussi  lui faire
entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint  Paris, il resta
 Saint-Ptersbourg, honor de l'admiration et mme de l'amiti de toute
la famille impriale. Il y fit la musique de plusieurs opras, entre
autres _Tlmaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages,
jous  Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas t
entirement perdus pour nous; Boeldieu y a souvent puis des morceaux
qu'il a intercals dans les ouvrages qu'il a donns depuis son retour en
France. Les deux premiers qu'il fit reprsenter furent _Rien de trop_ et
_la jeune Femme colre_, composs tous deux en Russie; ils furent
bientt suivis de _Jean de Paris_, _la Fte du village voisin_, _le
nouveau Seigneur_, _Charles de France_ ( l'occasion du mariage du duc
de Berry) en socit avec Hrold, dont il favorisa ainsi le dbut dans
la carrire qu'il devait illustrer, et  laquelle il a t enlev si
jeune.

En 1817, Boeldieu fut appel  remplacer Mhul  l'Institut. Le premier
ouvrage qu'il donna aprs sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet
opra que c'tait son discours de rception. Mais le travail avait dj
puis les forces de Boeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes
du tombeau, et ce ne fut plus qu' de longs intervalles qu'il put faire
rsonner sa lyre. _Les Voitures verses_, _la Dame Blanche_ et _les Deux
Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La sant de Boeldieu dprit
de plus en plus depuis son dernier opra. C'est en vain qu'il voyagea,
allant partout chercher un remde  ses maux. Une extinction de voix qui
s'tait empare de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place
 une sciatique aigu qui lui fit endurer des douleurs inoues: il crut
que des eaux, dont il avait dj prouv de salutaires effets, lui
apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de rpondre 
son attente; on le transporta presque mourant  Bordeaux et de l 
Jarcy, o il vient de s'teindre dans les bras de sa femme et de son
fils, dont il tait l'idole.

Le talent de Boeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut
pas toujours apprci  sa juste valeur: longtemps on s'obstina  ne
voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies ides; et
cependant, que de qualits brillantes dans sa manire! Qui croirait, en
entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de
cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si
riche d'effets d'harmonie, que cet opra soit sorti de la mme plume qui
a trac les accompagnements mesquins de _Zorame et Zulnare_ trente ans
auparavant? Boeldieu sut toujours marcher avec le sicle; sa musique
fut toujours celle du temps o il l'crivait, et lorsque, l'anne
passe, tous les compositeurs de Paris se runirent pour crire des
galops pour l'opra, quel fut le meilleur, le plus riche
d'instrumentation, si ce n'est celui de Boeldieu?

C'est peut-tre grce  cette facult de suivre si bien les progrs de
la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boeldieu
savait apprcier tous les compositeurs, de quelque poque qu'ils
fussent. Il tait enthousiaste de Gluck et de Grtry, ce qui ne
l'empchait pas d'tre admirateur passionn de Mozart et de Rossini.
Jamais aucun prjug d'cole n'influait sur son jugement. Lorsqu'on cra
la classe de composition de Boeldieu, les premiers lves qui y furent
admis avaient dj reu les impressions de coterie du Conservatoire.
Ainsi Grtry n'tait pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur
de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnatre que
celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute
admiration pour ces deux hommes de gnie, que nous tions bien loin de
regarder comme tels! Il paratra sans doute surprenant aujourd'hui, en
1834, qu'un musicien ait t oblig d'apprendre  ses lves que Rossini
tait un grand gnie, mais il faut se reporter  l'poque dont je parle:
on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini;
on riait  gorge dploye de ses crescendo et de ses triolets, en
tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la
conscience, mais encore du courage  un compositeur franais, pour se
mettre en hostilit avec ses confrres en rendant justice  l'immense
gnie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou
trois partitions. Sitt qu'il en paraissait une nouvelle, Boeldieu
convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on
excutait d'un bout  l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre
professeur nous en faisait remarquer les lgres taches et les
nombreuses beauts. Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la
meilleure leon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, tudier
les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas  celui-l d'en
manquer.

Ce que Boeldieu aimait le moins, c'tait la musique contourne et
manquant de mlodie.

Quoiqu'il ne soit peut-tre pas convenable de me citer dans cette
notice, je ne puis rsister au dsir de raconter la premire leon de
composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manire de l'homme et
sa perspicacit  dcouvrir une mauvaise tendance chez l'lve, et son
habilet  en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur
d'tre admis dans la classe de Boeldieu, j'tais un peu comme tous les
jeunes gens qui commencent  s'occuper de composition; la forme tait
tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime
pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mpris
pour la mlodie, dont je ne concevais mme pas qu'on se servt. Un de
mes amis m'avait une fois men aux Bouffes, o l'on jouait le _Barbier_
de Rossini, et je m'tais sauv aprs le premier acte, furieux contre ce
sot public qui accordait ses applaudissements  de telles misres.

Je fais ici ma confession, voil comme je pensais quand j'entrai chez M.
Boeldieu. Il me demanda de lui donner un chantillon de mon
savoir-faire, et, deux jours aprs, je lui portai un morceau stupide, o
il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force
dizes et bmols, et pas deux mesures de suite dans le mme ton. Je
croyais avoir fait un chef-d'oeuvre.

--Mon bon ami, me dit M. Boeldieu, quand il eut examin mon papier de
musique, qu'est-ce que cela veut dire?

L'indignation me saisit.

--Comment, Monsieur, lui rpliquai-je, vous ne voyez pas ces
modulations, ces transitions enharmoniques, etc.

--Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les
choses essentielles, la tonalit et un motif? Allez-vous-en  votre
piano, faites-moi une petite leon de solfge  deux ou trois parties,
d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous
m'apporterez cela dans huit jours.

--Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'criai-je.

--Non, me rpondit-il, il faut tcher que cela ne soit pas trop plat, et
huit jours ne vous seront pas de trop.

Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me
mettre  l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon
imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une ide
mlodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui tait bien
faible.

--A la bonne heure, me dit Boeldieu, au moins cela a forme humaine,
mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-l
pendant quelque temps.

Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit:

--Maintenant vous avez peu de chose  apprendre; tudiez l'orchestration
et les effets de scne, et vous irez.

Trois mois aprs il me fit concourir  l'Institut sans trop de
dsavantage.

Le long intervalle que M. Boeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait
qu'on lui a souvent reproch de manquer de facilit. C'est l'erreur la
plus grande. Il concevait trs-facilement, mais n'tait jamais content
de ce qu'il faisait. Il crivait quelquefois jusqu' six versions
diffrentes d'un morceau avant d'en trouver une  laquelle il s'arrtt,
et quand il mettait au jour un opra, on pouvait parier qu'on trouverait
la matire de cinq ou six ouvrages de mme dimension dans son panier de
rebut.

M. Boeldieu rendait justice  tous ses confrres, et paraissait
souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reut la dcoration
de la Lgion-d'Honneur, il parut vivement contrari que M. Catel ne
l'et pas obtenue en mme temps que lui; il se mit alors  faire pour
son confrre toutes les dmarches qu'il n'avait pas voulu faire pour
lui-mme, et il vint  bout de russir. Ce fut une vritable
satisfaction pour lui. Catel n'tait point ambitieux de cette
distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant:

--C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il  M. Boeldieu;
on ne saura plus comment me distinguer  l'Institut: j'tais le seul qui
ne l'et pas, et quand on voulait me dsigner  quelqu'un qui ne me
connaissait pas, on lui disait: Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur
l-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur. Maintenant je serai perdu
dans la foule.

--Eh bien! lui rpondit Boeldieu, portez-la par amiti pour moi. Je
n'osais plus sortir avec vous: j'tais trop humili lorsqu'on nous
rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mrite ne portait
pas la croix que j'avais.

Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bont dont M.
Boeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela
outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me
dcider  faire un volume.

Si les amis de Boeldieu, si sa famille dsole dplorent amrement une
perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit tre bien
profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage  la
mmoire d'un matre chri, qui ne s'est pas content de lui prodiguer
les soins et les conseils qu'il devait  ses lves. La bont toute
paternelle de Boeldieu a guid mes premiers pas dans la carrire o
j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus
qu'un matre. Si ses ouvrages me restent comme modle, o retrouverai-je
ces conseils si utiles, cette amiti si vraie, si sentie, qui ne m'avait
jamais manqu? Oui, je le rpte, la perte est grande pour l'art, mais
elle est irrparable pour les jeunes artistes, car ils taient aussi de
la famille de Boeldieu, et rien ne peut rendre un pre  ses enfants.




LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE


C'tait un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il
passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait t
fabriqu. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de
belles touches en ivoire et en bne; il avait plusieurs jeux qui en
modifiaient le son  volont. Comme il rsonnait dans sa superbe
enveloppe de laque dore! Comme il paraissait fier des riches peintures
dont il tait orn! Le plus magnifique instrument sorti des mains
habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que
pourront fournir l'bniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes
les plus clbres, Boucher, Vanloo ne ddaignaient pas de couvrir de
peintures les parois intrieures d'un instrument de musique, et l'on
voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui
ont survcu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles
formaient quelquefois la plus grande valeur.

Ce n'est pas qu'alors il n'y et dj des pianos  Paris; mais ces
instruments, presque dans l'enfance  cette poque, appartenaient la
plupart  des artistes de profession, et n'taient pour les amateurs
qu'un objet de curiosit et jamais de luxe. Le clavecin profitait des
derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec ddain l'humble
rival qui, encore rduit  sa forme mesquine et carre, devait un jour
le dtrner entirement.

C'tait donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine:
elle tait allemande, on la savait musicienne et on lui donna
l'instrument le plus parfait que l'on pt fabriquer. Pauvre beau
clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si
de temps en temps tu fais rsonner tes sons aigres et criards, que l'on
trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main
dbile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux
plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promene
sur tes touches dlabres! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais
si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que
Gluck, l'immortel Gluck, que protgeait ta royale matresse, vint  la
cour de son ancienne colire, tu pourrais raconter les ricanements de
cette troupe dore d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine
honorait un simple musicien plus peut-tre qu'un des leurs. Te
rappelles-tu la premire entrevue du grand homme et de la jeune reine?
lorsqu'on annona M. le chevalier Gluck, la reine se prcipita vers le
compositeur en s'criant:

--Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher matre!

Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant  peine l'lve
qu'il avait quitte enfant:

--Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majest est
devenue grossire depuis que je l'ai vue?

A la franchise de ce germanisme (la reine tait effectivement
engraisse), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'tiquette fut un
moment oublie, on osa rire; la reine partagea la gat gnrale; mais
bientt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait
seulement pas qu'il et dit une sottise, et qui cherchait partout qui
pouvait faire natre ce fou rire.

--Messieurs, dit-elle avec cette grce enchanteresse qui ne la quitta
jamais, vous serez sans doute charms de faire connaissance avec un de
mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore  juste titre. Il parle
trs-mal franais, il est vrai, mais il possde un langage bien
autrement loquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon
bon matre, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un
petit souvenir de Vienne.

Gluck comprit alors qu'il avait une revanche  prendre; ses yeux
s'animrent de ce feu de gnie qui le possdait si souvent; il lana un
regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur
l'instrument.

C'tait d'abord quelque chose de vague et dont il tait difficile de se
rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurts cent mlodies sur
le point de natre et interrompues tout d'un coup par une nouvelle ide.
Peu  peu tout s'claircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin,
il ne voyait plus o il tait, il avait commenc devant la reine, il
continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux
qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientt entendre. La reine
avait peine  contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux,
car avant tout elle tenait  paratre franaise de coeur, elle savait
qu'on l'avait surnomme l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son
pays. Elle aurait cependant pu pleurer en libert: on ne l'aurait pas
remarque. L'attention des ducs, marquis et autres assistants tait tout
absorbe par ces accords sublimes, dont la ple musique franaise, la
seule qu'ils eussent entendue jusque l, ne leur avait jamais donn
l'ide; ils comprenaient un art pour la premire fois.

Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de
sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe
pnible. Il fut quelques instants  se remettre.

La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:

--Merci, merci, mon bon matre. Oh! vous tes bien veng. Puis le bon
Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinrent quand il passa
prs d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas droger en rendant
hommage au gnie puissant qui venait de se rvler  elle.

Que d'autres scnes, bien autrement intressantes, nous feraient
connatre le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux
que je ne puis le faire, moi, chtif, qui grce au Ciel, ne suis pas
d'ge  avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il
y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et
o j'ai retrouv ce dbris de notre ancienne monarchie.

J'allai dernirement  l'htel des Invalides rendre visite  un ami, un
ancien officier suprieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps.
Aprs avoir caus de la pluie et du beau temps, matires fort
intressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne  l'Odon,
ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'htel, nous
vnmes  parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames
musiciennes taient leurs commensales, et que mme quelques officiers
pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres,
ajouta-t-il, un de nos camarades qui possde un magnifique clavecin,
auquel il parat tenir singulirement, et dont il touche fort souvent 
notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de
cet instrument surann; il me fit remarquer tous les dtails de son
clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante 
filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix.
Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans
doute  ma figure que je n'tais pas trs-enthousiasm du son peu
harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:

--Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.

--Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano
vaut mieux que cela.

--Ah! Monsieur, me rpondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au
monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est
que nous sommes presque du mme ge, et puis il me rappelle tant de
souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces
derniers mots. Ma curiosit fut vivement excite, et je ne pus
m'empcher de lui exprimer le dsir de la voir satisfaite.

L'ancien officier accda sans peine  ma demande, qui parut au contraire
lui faire plaisir. Je prtai l'oreille pendant que mon ami, qui,
probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se htait de
regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore oblig de la
subir en plus d'une occasion. De mme que les contes de fe commencent
toujours par: Il y avait une fois, de mme les histoires de vieillards
ne manquent jamais de dbuter par: avant la Rvolution; c'est en effet,
de cette manire que commena la narration.

--Avant la Rvolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'tre accordeur de
la reine et des premires maisons de la cour. C'tait alors une
profession trs-lucrative! C'tait une autre affaire d'accorder un grand
clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes diffrentes et dont
plusieurs jeux avaient mme des ranges de cordes respectives, que
d'accorder vos misrables pianos  trois et  deux cordes; on dit mme
qu'on en fait maintenant  une corde, ce qui est le comble de l'absurde.
Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un mtier, et voil pourquoi
tant de gens s'en mlent. J'exerai honorablement ma profession jusqu'
l'poque de la tourmente rvolutionnaire. On a plaint bien des gens,
Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous
abandonnait en mme temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un
dvouement rare, et il en est bien peu qui aient song  s'acquitter
avec nous avant leur dpart. Ils comptaient tous revenir bientt pour
chtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille
saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais
c'taient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur
n'y avait jamais  faire. Je tranai pniblement mon existence jusqu'au
10 aot.

Cette fatale poque ne sortira jamais de ma mmoire. J'entends dire
qu'aprs le massacre des Suisses, le peuple s'tait rpandu dans le
chteau des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son
passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, o
j'avais t appel si souvent avant qu'ils ne fussent dpouills de leur
magnificence. Je me rendis donc au chteau, et je fus port par la foule
jusqu' la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout tait
saccag, bris; un seul objet tait encore intact, c'tait le clavecin;
mais un homme hideux tait mont dessus, il haranguait la multitude, et
autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter
mon pauvre clavecin par la fentre. J'tais tout tremblant dans un coin,
abm, ananti; l'orateur saute en bas de son pidestal, trente mains
vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est dj hors du
balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout  coup une voix
jeune et claire se fait entendre: Arrtez! arrtez!

On s'arrte en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abme,
et l'orateur s'avance. C'tait un tout jeune homme, en uniforme de garde
national. Sa figure enjoue, franche et spirituelle en mme temps,
prvenait en sa faveur.

--Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet
instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas
souvent march en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore
plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent
instrument, laissez-moi vous rgaler d'un petit air patriotique.

Cette courte harangue, dbite moiti srieusement, moiti en riant,
produisit un effet analogue sur l'assemble. Quelques-uns hsitaient,
d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme
s'lance vers ceux qui tenaient la tte de l'instrument:

--Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorit.

On obit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la
_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Aprs le
chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Aprs la _Marseillaise_ il
fallut jouer la _Carmagnole_, puis _a ira_, puis, _Madam' Vto_, etc.,
etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le
clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal  voir. Quand
on eut bien dans, on ne songea plus  briser l'instrument; on se retira
gament, si toutefois on peut nommer cette joie froce de la gat; et
je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin
qui venait d'tre si miraculeusement sauv; je voulus le purifier, et je
me mis  jouer ce beau coeur d'_Iphignie_ de Gluck: _Que de grces, que
que de majest!_ que la galanterie du public, quelques annes
auparavant, adressait toujours  la reine.

A peine avais je commenc les premires mesures, que je me sens arrach
du clavier. C'tait mon jeune garde national.

--tes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il
n'en faudrait pas tant. Je me suis chapp  l'ovation de ces
misrables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet
instrument.

--Vous tes donc accordeur aussi? lui dis-je.

--Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais
t dsol de voir dtruire inutilement un si beau meuble.

Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauv, c'tait
l'essentiel. Nous cherchmes en vain les moyens de prserver plus
longtemps mon pauvre clavecin.

--Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne
fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grce  mon uniforme je
ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume  l'ordre du jour (il
avait raison, j'tais  peu prs propre), d'un moment  l'autre vous
pouvez tre arrt, suspect, interrog; le mieux est de vous esquiver
jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord
 vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la
clef par une fentre.

--Monsieur, de grce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur
du clavecin de la reine. Votre nom?

--Singier. Le vtre?

--Doublet, accordeur de la reine.

Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.

Le lendemain de cette fatale journe j'allai m'engager; la carrire des
armes me fut plus favorable que ma premire profession. J'obtins
rapidement de l'avancement, et j'tais parvenu au grade de chef de
bataillon  l'poque de la Restauration.

Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que
pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins
d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister  la vente du mobilier
de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en
reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en
ai fait l'acquisition, il m'a consol de tous mes chagrins. Mais je me
fais vieux; que deviendra-t-il aprs moi? Il n'a jamais habit que des
palais ou des htels, sera-t-il destin  tre dpec et vendu pice 
pice par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.

--Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde
national?

--Si fait vraiment; je l'ai retrouv presque en mme temps que mon
clavecin. Nous tions partis du mme point, mais nous avons choisi deux
carrires bien diffrentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagn les
Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagn
quarante mille livres de rente.

M. Singier est peut-tre, du reste, le seul directeur qui ait fait sa
fortune, en se faisant toujours aimer des administrs qui l'aidaient 
s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.

Ici mon vieil officier s'arrta, je le remerciai de sa courtoisie; il
m'accorda la permission de venir le revoir et mme de lui amener
quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous
voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez 
l'htel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et
l'heureux possesseur de ce prcieux morceau se fera sans doute un
plaisir de vous le laisser admirer, peut-tre mme consentirait-il 
s'en dfaire; mais, je vous en prviens, ce ne serait qu'en faveur d'un
vritable amateur.




HROLD


Un an s'est coul depuis qu'une mort prmature a enlev aux amateurs
de musique un compositeur qui faisait leurs dlices,  l'Opra-Comique
un de ses plus fermes soutiens, et  la France une de ses gloires. Le 19
janvier 1833, Hrold a cess de vivre, en nous lguant pour dernier
hritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pr aux
Clercs_, que le public a t applaudir plus de cent fois, et qu'on
entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est
pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hrold rests au
rpertoire est plus restreint.

Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connatre  nos
lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte
nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.

HROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit  Paris en 1790. Son pre, allemand
de naissance, tait un professeur de piano de quelque rputation; il a
laiss un seul oeuvre de musique, grav  Paris. Il mourut d'une maladie
de poitrine, laissant une veuve dans un tat de fortune mdiocre, mais
au moins  l'abri du besoin, et un fils en bas ge. Le jeune Hrold,
l'idole de sa mre, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter
une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence  son fils,
fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son pre. M. Adam, qui
tait son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amiti qu'il avait eue
pour Hrold le pre, son compatriote et son confrre; Kreutzer voulut
galement l'avoir pour lve, et c'est sous ces deux grands professeurs
que le jeune Hrold apprit le piano et le violon. Il fit ses tudes chez
M. Hix. Une observation assez singulire, est que de cette institution,
o l'ducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis
quatre laurats de l'Institut pour le prix de composition, Chlard,
Hrold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.

Hrold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et
remporta bientt le premier prix de piano. Pour concourir il excuta une
sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit
prsent. Il n'avait alors gure plus de seize ans. S'il et embrass
cette carrire, il serait devenu un pianiste des plus distingus; il
avait une facilit et une puret d'excution trs-remarquables, et,
quoiqu'il et depuis bien longtemps renonc  s'exercer, on rencontre
dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrme lgance, et qui
dclent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais
cette gloire ne lui suffisait pas, c'est  tre compositeur qu'il
aspirait.

Il prit des leons de Mhul, et concourut  l'Institut. Le sujet de la
scne tait Mme de Lavallire, que Louis XIV veut enlever du couvent o
elle s'est retire. Les concurrents avaient trois semaines pour composer
leur musique. La mre d'Hrold va pour le visiter  l'Institut, six
jours aprs son entre en loge; elle le trouve jouant  la balle dans la
cour; sa tche tait termine. Quelques instances qu'on lui ft, il ne
voulut pas rester un jour de plus.

--J'ai t enferm assez longtemps quand j'tais en pension, dit-il, 
prsent je veux respirer le grand air.

Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot.

Une des plus utiles prrogatives attaches au prix de Rome, tait de
vous arracher  cette funeste conscription qui dcimait si cruellement
nos familles  cette poque, que tant de gens font semblant de
regretter. Hrold, g de moins de vingt ans, dut  ses succs d'viter
d'aller porter le mousquet sur les bords glacs de la Nva. Il partit
pour Rome, o il ne sjourna que peu de temps; il vint ensuite s'tablir
 Naples. M. Adam, qui  Paris avait donn des leons aux enfants du roi
de Naples, fit obtenir  Hrold la place de professeur de piano des
jeunes princesses. Aid de cette royale protection, il fit reprsenter 
Naples un opra intitul _la Gioventu d'Enrico V_. Le succs en fut
immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne
pourrais vous assurer que le succs en fut entirement d  la musique;
je crois bien que la prfrence donne alors  tout ce qui tait
franais, y fut pour quelque chose.

Il tait nanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir
un premier ouvrage jou avec succs dans la capitale d'un pays aussi
musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Franais, auquel
il tait si redevable, faillit bientt lui tre fatal, lorsqu'eurent
lieu les terribles vnements qui bouleversrent la face de l'Europe.
Forc de se cacher, de fuir, c'est  pied, et au milieu des plus grands
dangers, qu'il alla se rfugier dans l'Allemagne, que nos revers,
toujours croissants, le forcrent bientt d'abandonner.

De retour  Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce
cachet d'originalit que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit
aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques
concerts, entre autres  l'Odon, o tait alors le Thtre-Italien. Il
dsesprait de pouvoir jamais se produire au thtre comme compositeur,
lorsqu' l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon,
prsenta  l'Opra-Comique un ouvrage de circonstance, intitul _Charles
de France_. Le soin d'en faire la musique fat confi  M. Boeldieu, qui
s'adjoignit dans cette tche le jeune Hrold.

Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de dbuter sous les auspices
d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succs.
Tout le monde se rappelle la dlicieuse romance des _Chevaliers de la
fidlit_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boeldieu. La part d'Hrold
fut aussi remarque, et M. Theaulon lui donna son pome des _Rosires_.
On trouve dans cette partition une grande fracheur d'ides, quoique
l'orchestration ft un peu pauvre.

Le second ouvrage d'Hrold fut la _Clochette_. Cette musique, compose
avec une extrme prcipitation, ne valait peut-tre pas celle des
_Rosires_; cependant il y a dj un grand progrs dans
l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarque, ainsi que le
charmant air: _Me voil_, qui est devenu populaire et un choeur de
Kalenders, au troisime acte, d'une excellente facture.

Hrold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'tait une
comdie fort gaie de M. Vial, mise en opra. Le sujet tant trop connu,
la pice n'eut qu'un assez petit nombre de reprsentations. La musique
mritait cependant un meilleur sort. Elle tait infiniment suprieure 
celle de la _Clochette_, quoique le sujet ft plus difficile  traiter
musicalement. Les mlodies taient beaucoup plus arrtes et plus
franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxime acte, sera
toujours cit comme un excellent morceau de scne.

Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, o l'on
trouve deux ou trois airs trs-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien
ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la
facture a t heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio
du second acte du _Pr aux Clercs_.

L'_Auteur mort et vivant_ est peut-tre l'ouvrage le plus faible
d'Hrold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui
n'eut qu'un mdiocre succs. Le _Muletier_, qu'Hrold donna ensuite,
est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au
thtre. Tout est  citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si
nerveuse, o le thme du fandango est trait avec tant de talent,
jusqu'au choeur final. Le morceau si original, o le battement du pouls
est si habilement imit par les notes saccades des cors, a t
reproduit sur tous nos thtres.

Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succs trs-contest  son
apparition; ce n'est qu'aprs plus de vingt reprsentations que le
public, qui s'tait montr fort svre pour tout ce qui touchait aux
moeurs, pardonna aux gravelures de la pice en faveur de la musique.
Hrold ne put cependant parvenir  vendre sa partition; il fut oblig de
la faire graver  ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant
plus de cent reprsentations.

L'acte de _Lasthnie_, jou  l'Acadmie royale de musique, fut beaucoup
moins heureux. La rvolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on
tait encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur tait
bien embarrass pour faire chanter les virtuoses qu'il avait  sa
disposition. Les mlodies de cet ouvrage sont gnralement peu
heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de
femme, et un morceau en canon d'un bon effet.

Le _Lapin blanc_ eut une chute complte  l'Opra-Comique. Le sujet
tait celui de Tony, jou avec tant de succs depuis au thtre des
Varits. L'ouverture de cet ouvrage a t employe pour _Ludovic_.

Hrold fit aussi, en socit avec M. Auber, un opra en deux actes,
_Vendme en Espagne_, reprsent  l'Acadmie royale de musique, 
l'occasion de la guerre d'Espagne; le succs de cet ouvrage fut d'aussi
courte dure que la rputation de grand capitaine du duc d'Angoulme qui
l'avait inspir; il n'en est absolument rien rest.

Depuis longtemps Hrold n'avait donn que de petits actes au thtre; il
devait prendre une revanche clatante des lgers checs qu'il avait
prouvs; il fit _Marie_.

Le succs ne fut pas aussi dcisif qu'on pourrait le supposer en
entendant cette dlicieuse partition. L'Opra-Comique tait alors dirig
par un homme habile, qui comprit tout le mrite de cet ouvrage. Malgr
la faiblesse des premires recettes, il fit rapidement succder les
reprsentations, et le public finit par venir apprcier cette musique
qu'il avait d'abord presque ddaigne.

Hrold fit peu de temps aprs la musique d'un drame jou  l'Odon, le
_Sige de Missolonghi_, dont l'ouverture est reste, grce  un
dlicieux motif qui est devenu populaire.

_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, o les vnements, trop
resserrs, ne laissent pas assez de dveloppement  la musique: un
finale parfaitement fait, et o il y a une charmante valse, est le
morceau capital de cette partition.

_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succs; malgr quelques jolis
motifs, la musique ne plut point gnralement.

Mais lorsque Hrold fit paratre _Zampa_, il fut aussitt plac au rang
des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estims des connaisseurs
que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme
musique et comme mise en scne. _Zampa_ a eu un prodigieux succs en
Allemagne, o on le regarde  juste titre comme le chef-d'oeuvre de son
auteur. En France, nous ne pensons pas de mme, et le _Pr aux Clercs_
obtient la prfrence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus svre,
convient mieux  l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pr aux
Clercs_, o les mlodies sont plus franches, quoique peut-tre moins
distingues, a plus d'attrait pour notre got.

Je ne citerai que pour la mmoire la _Mdecine sans mdecin_, petit acte
sans consquence o la musique n'est qu'un trs-mince accessoire.

Puis vint enfin le _Pr aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser
de parler; tout le monde le sait par coeur.

Il faut encore ajouter  la liste des ouvrages d'Hrold l'_Auberge
d'Auray_, en socit avec M. Caraffa, le finale du troisime acte de la
_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la
_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans
ce genre de musique, Hrold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront
de la musique de danse chercheront  la faire aussi bien que lui, aucun
ne pourra la faire mieux. Joignez  cette nomenclature un grand nombre
de pices pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succs.

On a donn depuis la mort d'Hrold un opra (_Ludovic_), o il avait
esquiss quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je
vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier
 M. Halvy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage o il
y a des morceaux de matre, entre autres, le quatuor du premier acte et
le trio du deuxime.

Hrold tait d'un caractre naturellement enjou; sur la fin de sa vie,
il tait cependant devenu un peu mlancolique: il rvait un nouveau
voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique 
l'poque o il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent
fort peu, il avait vcu avec tant d'conomie qu' l'poque de son
mariage, il y a huit ans environ, il tait dj possesseur d'une somme
assez considrable. Ce fait est d'autant plus  remarquer que Hrold,
ainsi que la plupart des compositeurs de notre poque, ne reut jamais
aucune faveur du gouvernement. Il avait t longtemps accompagnateur au
thtre italien, puis un des chefs du chant  l'Opra. Il tenait
singulirement  cette place, et conut un trs-grand chagrin quand des
mesures d'conomie forcrent l'administration  la lui retirer. Il fit
les dmarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y russit ce
fut un vritable jour de fte pour lui.

Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elyses
lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le
connaissaient peu se sont formaliss de le voir passer prs d'eux sans
avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant!
Comme il tait trs-spirituel, il laissait quelquefois chapper des mots
un peu piquants qui ont bless bien des susceptibilits; mais son
caractre tait excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais
quand quelqu'un tait rellement son ami, il lui tait entirement
dvou. Il rendait justice  tous ses confrres, et ne connut jamais
l'envie. Quoique M. Auber et commenc beaucoup plus tard que lui et et
t beaucoup plus heureux au thtre, il reconnaissait franchement que
tous les succs de son rival taient mrits, et qu'il y avait sans
doute dans sa musique des qualits qui manquaient dans la sienne. Nous
n'entreprendrons pas de faire un parallle entre ces deux grands
talents. Hrold a malheureusement termin sa carrire, et M. Auber en
parcourra encore une seme de succs. D'un seul mot on pourrait
peut-tre rsumer la diffrence qui les caractrise: M. Auber a plus de
franchise, Hrold avait plus d'originalit.

Hrold est mort le 19 janvier 1833,  quatre heures du matin, au mme
ge et de la mme maladie que son pre. Depuis quelque temps il se
plaignait de maux de poitrine, et semblait prvoir sa fin. Il mit un
zle extraordinaire dans ses rptitions du _Pr aux Clercs_. Les
musiciens seuls savent combien un tel mtier est fatigant. Il tait
extnu quand vint la premire reprsentation. Il fut redemand  la fin
de la pice, et quand on annona au public qu'il ne pouvait se rendre 
ses dsirs, tant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse
banale. Elle n'tait, hlas! que trop vraie.

Il rentra chez lui avec une fivre ardente, cause sans aucun doute par
l'extrme fatigue que lui avaient donne ses rptitions, et l'motion
du plus grand, du seul trs-grand succs qu'il et obtenu depuis qu'il
travaillait pour le thtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie
d'actrice arrte son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opra offrit
gnreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle
dont la maladie suspendait les reprsentations de la pice. Il fallut
qu'Hrold ft de nouveaux efforts pour aller montrer son rle et faire
de nouvelles rptitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux
fois au thtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de
dcembre, il fut oblig de garder le lit qu'il ne quitta plus.

Hrold a laiss une jeune veuve et trois enfants, dont un garon, et une
malheureuse mre, dont toute l'existence avait t consacre  ce fils
auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer
autour de l'Opra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on
donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperoit son nom chri,
elle se met  pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure
solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au mme endroit.
C'est l toute sa vie. Son bonheur, c'tait Hrold! sa seule
consolation, c'est la gloire qu'il a laisse!




LES CONCERTS D'AMATEURS

TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN


Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus  redouter qu'un
dner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des
nations, et rien n'est en effet plus sage et plus vridique que la
maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux
lorsqu'on n'est pas frapp de ces deux flaux  la fois; mais il est
bien rare qu'aprs avoir t forc d'avaler le dner d'ami, compos,
pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces
bienfaisants lgumes qui vous rappellent les beaux jours et les
succulents repas du lyce; il est bien rare, dis-je, qu'aprs ce
maussade festin, vous ne soyez pas encore rgal d'un petit concert
impromptu aprs le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va
vous faire juger de ses progrs. On ouvre le piano,  qui il ne manque
qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas t accord depuis la
dernire soire o l'on a dans au piano, et l'enfant chri est pri de
jouer quelque chose pour faire plaisir  l'ami de la maison. Mais
l'enfant chri, qui prend ordinairement sa rcration aprs le dner, ne
trouve pas du tout amusant de donner un chantillon de ses talents  une
pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. Allons, fais donc
voir  Monsieur que tu es une grande demoiselle  prsent, dit le papa,
en tranant sa fille du ct du piano. L'enfant rsiste, le pre se
fche, et la virtuose en herbe se met  pleurer. La maman se met alors
de la partie: Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle  son mari; tu
sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer,  prsent.
Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau,
tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui
sont bien sages. Douce perspective!

Vous croyiez en tre quittes pour entendre un peu de mauvaise musique,
vous serez oblig, bon gr, mal gr, d'aller embrasser cette charmante
petite fille qui,  l'aide du mouchoir de son pre, est occupe dans un
coin  scher ses larmes. Il faut bien vous rsigner; aprs bien des
faons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je
suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fracheur,
excuts sans mesure, et avec un accompagnement oblig de fausses notes.
Aprs ce charmant concert, vous tes forc de subir l'embrassade promise
et de mler vos compliments  ceux de la famille enchante. N'est-ce pas
qu'elle est vraiment tonnante? dit le pre; oh! elle est organise pour
la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle
entend... Elle n'a que deux ans de leons. C'est sa mre qui lui montre.
Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu
chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il
faut chanter quelque chose  Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire
l'enfant,  prsent? Il faut encore joindre vos instances  celles du
mari, qui est all dcrocher une vieille guitare qu'il met un
quart-d'heure  accorder. Puis, mlant sa voix  celle de sa moiti, il
vous rafrachit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes
chres amours_  deux voix. Ordinairement on prend son chapeau aprs le
dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la
dlicieuse soire qu'il vous a procure, et l'on ne remet plus les pieds
dans la maison.

Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualit de
musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de
m'informer si les gens avec qui je suis prs de lier connaissance
cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre got pour exercer
cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre
parler, je me renferme en moi-mme, et, ferme comme un roc, je reste
sourd  toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils
principes je dmnage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propritaire
qui consentt  exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacit
musicale; et ds que, malgr des bourrelets  toutes les portes, et mes
fentres constamment fermes mme en t, le son d'un piano, d'un
violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu' moi, le lendemain je
donne cong. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors
de chasse qui s'exercent  la fentre des marchands de vin; j'ai reconnu
depuis longtemps que c'tait un flau qu'il est impossible d'viter dans
une ville un peu civilise, et que tous les quartiers de Paris y sont
sujets. J'ai essay des logements les plus isols, les orgues des rues
ont t m'y poursuivre. J'ai cru un jour en tre quitte: j'avais lou
une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y
jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matine d't, je
suis veill en sursaut,  quatre heures du matin, par la gnrale qu'on
battait sous mes fentres. Je me lve en toute hte. Jugez de mon
dsespoir lorsque, mettant le nez  la croise, je vois une vingtaine de
tambours de la garde nationale groups autour de mon habitation, et
faisant une rptition gnrale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on
peut tirer de cet harmonieux instrument.

Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre.
J'ai dmnag; je suis retourn au sein de la grande ville. Je me
calfeutre chez moi, et je tche de me boucher assez les oreilles pour me
figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur
ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu
avec le genre humain depuis mon lever jusqu' sept heures du soir.

Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opra ou l'Opra-Comique, et je
me sature jusqu' mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie
avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin
bien obscur, pour tre isol le plus possible; car les amateurs vous
poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure
(presque toujours  contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces
gens-l me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.

Je me suis brouill avec toutes mes connaissances qui avaient des
familles musiciennes, et je n'ai conserv de relations qu'avec un
huissier retir, entirement tranger aux beaux-arts, du moins  ce que
je croyais. Mais le tratre vient de rompre le dernier lien qui me
rattachait  l'humanit, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une
note de musique, et qui pis est, il m'a entran dans un horrible
repaire o l'on rcle, o l'on souffle, o l'on corche les oreilles et
les musiciens de la faon la plus atroce, le tout pour cent sous par
mois. Ecoutez le rcit de mon malheur:

Il n'y a pas tout  fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita 
venir partager son dner. C'tait la premire fois qu'il me conviait,
et, bien qu'il m'et prvenu que c'tait un dner d'ami, j'aurais t
fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si
fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui
m'attendaient dans cette fatale soire, je ne veux pas trop m'appesantir
sur cette premire calamit.

Le repas termin, je m'apprtais  quitter la chambre, sans feu, et
claire d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), o
nous avions dn, pour aller  l'Opra entendre _Robert le Diable_,
quand mon vieux sclrat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:

--Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me
consacrer une soire tout entire? Vous vous imaginez, peut-tre, que je
n'ai pas song  vous mnager un aprs-dner agrable? Je vous ai
rserv une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon
chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'tes pas content, vous
serez bien difficile.

Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.

--Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.

--Quelle voiture? pour o aller?

--Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le rpte, quand vous y
serez, vous serez enchant.

Aprs avoir attendu un quart-d'heure  la pluie et au froid, nous
voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit,
s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou
jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de
voyage, m'abandonnant  ma destine, que je ne sais quel pressentiment
me faisait cependant redouter. Aprs une demi-heure de marche, l'omnibus
s'arrte: nous descendons.

--O sommes-nous?--Rue de la Harpe.

Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une
grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes
celles qui l'avoisinent.

--Voyez-vous cette lumire au quatrime? c'est l que nous allons, me
dit mon guide.

Je le suis: nous montons  ttons un escalier bien roide qui nous
conduit enfin devant une porte faiblement claire par une veilleuse
place sur une planche voisine, et je lis ces mots crits en grosses
lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manqurent, et sans
cette faiblesse peut-tre aurais-je cd  une horrible inspiration du
dmon qui me vint tout  coup. J'eus une irrsistible envie de
prcipiter mon malencontreux ami en bas des quatre tages; mais la vertu
l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles
dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Mphistophls me
dire avec un rire de triomphe:

--Hein! vous ne vous attendiez pas  cela?

La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi
une de ces rvolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette
inquitude mortelle qui vous possde  l'approche d'un grand danger,
succde tout d'un coup cette courageuse rsignation qu'on prouve quand
le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'viter; je pris le
parti de rire de mon malheur, et de jouer le rle d'observateur, pour
pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille
infortune. La premire pice o nous entrmes n'avait rien de
particulier; mais la seconde tait fort remarquable: au milieu tait un
piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres
taient disposs tout autour, et contre les murs taient appendus toutes
sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine
d'individus taient dj runis dans cette salle. A notre entre, ce
furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc,
monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignes de mains
et les flicitations venaient de toutes parts  mon compagnon qui ne
savait auquel entendre.

Aprs toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne
commencerait pas avant une heure, j'entranai mon ami Vincent dans un
petit coin, et voici les dtails qu'il me donna sur l'assemble o nous
tions:

--Cette runion a plus de trente annes d'existence. C'est un fonds qui
s'achte et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5
fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir
une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies
qu'on excute. On fournit aux excutants la musique et les instruments,
que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauff, clair, et l'on
peut mme amener un ami.

--Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?

--Moi, je viens faire ma partie.

--Vous jouez donc de quelque instrument?

--D'aucun, je ne sais mme pas lire la musique, et voil justement d'o
vient la considration que chacun me tmoigne ici. J'ai soin de ne
jamais me mettre qu' un pupitre o il y ait au moins deux
instrumentistes.

Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnat parfaitement
ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de
faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqu comme coupable d'un
pareil mfait, et je passe ici pour tre d'une trs-grande force. Vous
me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que
cela ne cote pas cher, et que la considration dont je jouis me fait
plaisir. La socit est du reste parfaitement compose: ce sont des
tudiants, des employs, des commerants qui prfrent cette runion aux
cafs et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens
avec qui vous serez charm de faire connaissance.

Pendant que nous causions il tait venu beaucoup de monde; chacun tait
dj  son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait
en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.

--Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument
jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des dbutants parmi les
fltes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-l.

Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre o trois jeunes gens
taient arms de leurs instruments. Il empoigne une flte pendue au mur
derrire lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une
clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont
Saint-Michel.

--Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis
fltistes.

M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence.

Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes
compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on
excute. Les fltes ne peuvent parvenir  se faire entendre; mais,
pendant un silence, voil un malheureux alto en retard d'une mesure, qui
se met  excuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef
d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrte:

--De grce, Monsieur Vincent, passez donc  la partie d'alto, nous ne
pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire
deux fois; il dpose sa flte et prend un alto. On recommence, et cette
fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange
son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les
_forte_, il rcle ses cordes  vide avec fureur, ses compagnons
l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et  la fin du morceau
M. Vincent reoit les flicitations du chef d'orchestre et de tous les
excutants.

Plaignez-moi. J'ai t oblig d'entendre six ouvertures ainsi excutes.
Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas
reconnu une seule, bien qu'on m'ait assur qu'elles taient toutes de
nos premiers matres. A la fin du concert, la tte me bourdonnait, force
m'a t de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez
moi; je me serais fait craser; le bruit des voitures et les cris de
gare! ne parvenaient plus  mon oreille; j'tais compltement assourdi.

En rentrant chez moi, je suis mont chez mon propritaire, je lui ai
pay ce que je lui devais, j'ai dmnag la nuit, et j'ai fait porter
mes meubles hors de Paris.

Au point du jour, je me suis trouv dans un village, o j'espre que mon
vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai lou la moiti d'une
petite maison occupe par un matre d'cole. Mais je prvois que je
serai bientt oblig de transporter mes pnates en d'autres lieux; car
il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant
entre pour quelque chose dans l'ducation lmentaire. Je suis
maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de
musique sans en savoir une note; o trouver maintenant une socit? Il y
a quelques annes qu'un particulier demandait, dans les _Petites
Affiches_, un domestique qui ne st pas chanter l'air de _Robin des
Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne
la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous
rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera
en moi un dvoment sans bornes; et que pour un pareil trsor, il n'est
pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.




LES MUSICIENS DE PARIS

1834


Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes
ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait  vous
prsenter un jeune homme intressant, ne devant sa fortune qu' lui-mme
et qui,  la fin de l'ouvrage, deviendra l'poux de l'hrone, dont il
est l'amant aim,  coup sr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus,
mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un
peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs,
sculpteurs, architectes et gnralement tout ce qui tient aux arts du
dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas.
Effectivement, vous avez un journal des artistes, rdig par des
peintres et pour des peintres, et ne traitant gure que de matires de
peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut
dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait btir des
monuments; s'il y a au ministre un article du budget intitul:
Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes,
graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question.

Combien avez-vous de peintres  Paris? Je n'aurais pas le temps de les
compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'o
vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut
nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire.
Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des
chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle
s'avouera notre infrieure: elle vous dira qu'un opra nouveau est un
vnement chez elle, et qu'un succs est encore plus rare; que, si ses
thtres existent, c'est grce  nos compositeurs. Elle vous nommera
tous les opras de Mhul, qu'elle a apprcis avant nous, dont les
partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient
l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le rpertoire de
Boeldieu, d'Auber, d'Hrold, dont les ouvrages traduits, et non imits,
comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont excuts sur tous les
thtres, et font toujours le plus grand effet. D'o vient donc qu'avec
un tel succs au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous?
C'est que les dbouchs manquent, c'est qu'un jeune homme, lass de
frapper pendant des annes  la porte de notre unique Thtre-Lyrique
(l'Opra est et doit tre rserv aux sommits), trouve qu'il est
inutile de continuer plus longtemps  mourir de faim, et se met  donner
des leons,  courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mne
rarement  la fortune, mais  l'aisance. Il aurait t artiste,
quelquefois homme de gnie peut-tre; ce sera tout uniment un musicien:
il s'enfouira dans un orchestre, il aidera  l'excution des
chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gmira de n'avoir
pu parvenir, il qutera un pome qu'on ne lui donnera pas; et puis,
petit  petit, il se fera  sa nouvelle existence; il se mariera, il
aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen
payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon
pre, bon poux, et montant rgulirement sa garde, ou soufflant dans
une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la dfense de la
patrie.

Quelle diffrence n'y a-t-il pas de ce portrait  celui d'un musicien
d'orchestre du sicle dernier? Voyez les musiciens de l'Opra, tremblant
au fatal dmanch, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrme
circonspection, et profitant du privilge qu'ils avaient de jouer avec
des gants en hiver, et ne sortant du thtre que pour aller au cabaret;
car alors les musiciens se grisaient par grce d'tat, et peut-tre
seulement par cela qu'ils taient musiciens. Un musicien qui ne buvait
pas tait plus mal vu de ses confrres que s'il jouait faux ou contre
mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement chang. Nos
orchestres sont peupls d'artistes distingus, hommes de bonne compagnie
souvent, et qui ne dpareront pas le salon o ils seront appels pour
faire de la musique.

Il n'en est pas tout  fait de mme chez nos voisins d'outre-mer.
J'entendis, un certain jeudi, un opra fort bien excut, par
l'orchestre surtout, au thtre de Covent-Garden,  Londres; j'en allai
faire compliment  l'arrangeur qui dirigeait lui-mme la bande; et je
lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant
l'excution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il,
choisissez une autre reprsentation que celle d'aprs-demain, parce que
cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon tonnement de sa
prvision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me
rpondit-il en souriant. En pays tranger, on n'ose pas toujours
paratre ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'criant:
Ah! c'est juste, je l'avais oubli! Le fait est que je ne me doutais pas
du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'excution, et
pendant deux jours, je me creusai la tte  le chercher, mais ma
pntration fut toujours en dfaut. Le samedi, je ne manquai pas la
reprsentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer
dans une _private-box_, o j'avais obtenu une place. Une famille
anglaise occupait les premires places, et moi, dans le fond de la loge,
je me mis  couter de toutes mes oreilles. Les premires mesures de
l'ouverture n'allrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois,
qui dbute par un _couak_ des mieux conditionns. Bon, dis-je, ce n'est
qu'un accident qui peut arriver  tout le monde. La clarinette, qui
rptait la mme phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire
exactement comme son confrre le hautbois, et ne manqua pas de faire le
mme _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment
disproportionne; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lcha des
ronflements effrayants, pendant que la flte roucoulait des _turlututu_
qui n'en finissaient plus.

Les instruments de cuivre voulurent tre de la partie; les cors se
mirent donc  corner, les trompettes  trompetter, les trombones 
tromboniser, la timballe  rouler, le triangle  sonner, les cymbales 
se frotter, mais le tout d'une manire si dsespre, que la grosse
caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrire d'un si
effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups rpts, le tout
contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne
perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs
chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur
quatrime corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les
autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des
_trmolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes
 vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un
coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tte de mes voisins,
m'attendant  voir le chef dsespr et tchant de ramener l'harmonie
parmi ses discordants subordonns. Pas du tout, il battait la mesure
bien tranquillement, comme si cela et t le mieux du monde.

Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort anime
et le nez tout  fait sur leurs cahiers; ils n'taient pas rangs
symtriquement comme  l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette.
Oh! alors je vis le plus trange spectacle qu'on puisse imaginer! Un
musicien avait fourr le pavillon de sa trompette dans la poche de son
camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement tonn du son
bizarre et inaccoutum de son instrument, tandis que le camarade
regardait d'un air fort surpris d'o pouvait venir le vent qui soufflait
entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument
d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret plac entre
ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque
coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire
attention.

L'ouverture finie, on applaudit trs-fort, et mme mon voisin dit  deux
ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut
excut de la mme faon, quant  l'orchestre au moins, et toujours  la
grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier
conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air
de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que
l'excution avait t meilleure  la premire reprsentation.

--Oh! cela n'est pas tonnant, me rpondit-il; c'est aujourd'hui samedi.

Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le thtre; je
croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir t si sauvagement
accompagns; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage  deux mains,
et m'approchant du rgisseur:

--Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi;
mais dites-moi, de grce, en vertu de quelle loi les musiciens sont
obligs d'excuter aussi pouvantablement qu'ils le font,  ce qu'il
parat, d'ordinaire, ce jour-l?

--C'est, Monsieur, me rpondit-il, que dans nos thtres on paie tous
les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer
immdiatement de la caisse au _public house_ (cabaret).

Je remerciai beaucoup le rgisseur de son explication, et le laissai
grandement difi sur la temprance des musiciens franais, en lui
apprenant qu' Paris un opra s'excutait aussi bien les jours de
paiement que ceux o la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc  nos
compatriotes.

Ce mot de musicien n'est qu'un titre gnrique qui s'applique  une
classe trs-tendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun
rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux
musiciens, et le misrable qui vient faire leur dsespoir, en tournant
une odieuse manivelle sous leurs fentres, l'organiste barbare ou le
vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne
prtends pas vous garantir la sobrit de cette classe estimable
d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser  la
courtille et chez les marchands de vins de la barrire; il est tout
naturel que le dbitant qui les emploie les paie en nature, et la
consommation est force. Nous aurons donc au premier rang de la
hirarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-l, certes,
mritent le plus notre commisration.

Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe lgante et musque,
accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre
sont presque tous excutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide
pour faire apprcier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon,
c'est une joie universelle, c'est  qui l'accueillera, le ftera, le
suppliera de faire entendre le dlicieux morceau qu'il vient de
composer, car le dernier morceau est toujours dlicieux. Le compositeur
sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier,
cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours
dispos  trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le
march entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances
succde  l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports
d'admiration. Le mme morceau, transport au thtre, mieux excut
peut-tre par Mlle Jenny Colon ou Djazet, passera inaperu; mais chez
monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente
musique, et tout doit tre excellent. Quelquefois cependant
l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez
M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-tre encore une ou deux
clbrits du genre; vous pourrez passer une soire fort agrable, si M.
Plantade vous rgale de ses dlicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_
dont il a l'honneur d'tre le pre, et dont la rputation s'est tendue
si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le thtre des
Varits; de _la correspondance du Jean Jean  Alger_, de _la Grasse
fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques
chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manire si comique, vous ne
pourrez vous empcher de le proclamer le Callot de la romance.

Aprs les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leons,
parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant
parfois un talent d'instrumentiste fort distingu, et qui regardent
l'tablissement des omnibus comme la plus belle institution du sicle.

En effet, du Marais au faubourg du Roule, o sur trois maisons on compte
un pensionnat de jeunes demoiselles, la distance est bien grande; quelle
heureuse invention pour les donneurs de leons mles et femelles, que
l'tablissement de ces longs cachalots qui, pour six sous, vous
transportent au milieu du fracas de Paris, du tranquille Marais au
paisible faubourg du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans ces
immenses voitures? Vous avez srement remarqu quelque jeune personne
mise simplement, mais non sans got, coiffe d'un chapeau de
carton-paille en t, ou de pluche en hiver, vtue d'une robe de
guingamp ou de mrinos fonc, tenant un rouleau de musique sous le bras,
ayant la montre suspendue  la ceinture, y jetant l'oeil  chaque
minute, faisant la moue  chaque voyageur qui monte ou qui descend, et
semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la lourde machine. Jeune
homme  un premier rendez-vous n'est pas plus press d'arriver; et
cependant  quelle fte,  quelle partie de plaisir court-elle avec tant
d'empressement? Elle va s'enfermer pendant cinq ou six heures de suite
dans une chambre souvent sans feu, faire nonner  une douzaine de
petites filles les tudes de Bertini, les fantaisies de Herz; puis,
aprs avoir fait redire vingt fois la mme chose  ses indociles
colires, entendu douze fois les vingt-quatre gammes majeures et
mineures, rpt  chacune: Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas
le petit doigt sur les dizes; ou autres choses aussi rjouissantes,
elle rentrera chez elle, pour travailler  son tour: l cloue devant
son piano sur quelques morceaux difficultueux de Chopin ou de
Kalkbrenner, elle essaiera d'excuter les passages les plus difficiles,
afin d'aller le lendemain recevoir sa leon au Conservatoire o elle
doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait remporter le premier
prix de piano! C'est que pour elle, tout est l. Alors elle pourra
trouver de meilleures leons, tre reue dans les plus riches maisons,
se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et mieux que cela,
mille fois mieux, peut-tre un mari!

Vous dtaillerai-je encore toutes les classes de musiciens qui viennent
aprs celles-l? cela serait trop long et les subdivisions trop grandes.
Rangeons-nous sur la mme ligne comme musiciens d'orchestre le
pensionnaire de M. Vron, qui sert d'interprte aux inspirations d'Auber
ou de Rossini, et le pauvre diable qui souffle dans une clarinette 
quelques pieds au-dessous de la figure enfarine de Deburau ou de la
corde roide de Mme Saqui? Parmi les musiciens de bal, quel immense degr
n'y a-t-il pas des excutants dirigs par M. Tolbecque ou Musard, aux
racleurs qui corchent les oreilles des intrpides danseurs de nos
guinguettes de barrire! Vous peindrai-je l'individualit attache 
chaque instrumentiste, l'air pimpant et coquet d'un violon de l'Opra, 
ct de la tournure semi-ecclsiastique d'un organiste de paroisse,
classe d'artistes bien dgnre depuis la premire rvolution? O est
le temps o les Sjan, les Charpentier, etc., charmaient la foule
accourue dans les glises pour jouir de leurs sublimes accords? Les
instruments existent toujours, mais la vie qui les animait, le gnie qui
faisait parler ces puissants orchestres, on ne les retrouvera plus. La
Restauration, qui aurait voulu nous rendre dvots, n'a pas su employer
les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction de la musique
dans les glises qu'on aurait pu y attirer notre gnration,
gnralement plus curieuse d'objets d'art que de dvotion; mais le bon
Charles X avait un excellent orchestre  la chapelle, et il disait
apparemment comme le cadi de _le Dieu et la Bayadre_:

    Je suis content, je suis joyeux,
    Chacun doit l'tre hors de ces lieux.

Pendant qu'on rgalait ses oreilles des chefs-d'oeuvre de Cherubini
excuts par les premiers artistes de la capitale, le bon peuple n'avait
pour s'difier pendant la messe, que le vritable plain-chant avec
accompagnement de serpent oblig. Je ne vous dirai pas que cela soit
beaucoup mieux  prsent; mais au moins personne n'est oblig d'y aller,
et on peut se dispenser d'entendre la messe sans craindre une
destitution, et l'assiduit au confessionnal n'est plus un titre pour
obtenir un emploi dans l'Etat. Je dsirerais cependant qu'on rtablt
une chapelle, comme objet d'art. La musique sacre est un genre qui se
perdra tout  fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais donc, comme je
l'ai dit, qu'on rtablt une chapelle: mais que ce ft au profit de
tous, que les messes en musique s'excutassent dans une glise o le
public ft admis indistinctement,  Notre-Dame, par exemple, si
toutefois Mgr l'archevque[2] le voulait bien permettre, ce dont je ne
suis pas trs-persuad; car je vous le dnonce comme le prlat le plus
anti-musical de la chrtient, et je me rappelle fort bien que, sous la
Restauration, il refusa souvent l'autorisation de faire de la musique
dans diffrentes glises de son diocse, le tout _ad majorem Dei
gloriam_. Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu qu'on ne
puisse pas maintenant se passer de sa permission pour cela, je persiste
dans mon projet. Que si les gens du monde me demandent  quoi bon? je
leur rpondrai qu'il faudrait le faire, ne ft-ce que pour encourager
l'art le moins encourag de tous, et ouvrir une nouvelle carrire aux
compositeurs qui pourraient se former l; que si les dvots m'objectent
que la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai jamais vu ce
qu'il y avait d'difiant  entendre chanter une triste psalmodie par des
braillards  cent cus par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement
de violons est tout aussi moral qu'un accompagnement de serpent. Que
voulez-vous? je ne peux pas souffrir le serpent, moi, ce n'est pas ma
faute. Je trouve qu'il est honteux, quand le plus petit prince
d'Allemagne a une chapelle, quand la moindre glise de Belgique a une
musique passable, qu' Paris, au centre des arts, on ne puisse entrer
dans une glise sans tre poursuivi par un et quelquefois deux serpents.

  [2] Feu M. de Qulen.




DE L'ORIGINE DE L'OPRA EN FRANCE


Nous n'entreprendrons pas de faire connatre les diffrentes directions
qui se succdrent  l'Opra, depuis la mort de Lully jusqu' nos jours;
car notre but est moins de tracer l'histoire administrative de ce
thtre, que de suivre autant que possible les progrs de l'art 
diffrentes poques.

Depuis le mois de novembre 1672, poque  laquelle Lully obtint le
privilge de l'Opra, jusqu' sa mort (22 mars 1687), ce compositeur ne
laissa reprsenter sur son thtre d'autres ouvrages que les siens:
aussi la musique ne fit-elle que bien peu de progrs dans cet espace de
temps. Boileau disait un jour  Lully:

--Non-seulement vous tes le premier, mais le seul musicien de notre
sicle.

Quelques auteurs s'taient cependant essays sur des thtres
particuliers. Lalande et Marais avaient chacun fait reprsenter un opra
devant la cour,  Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait
vainement tent de s'y opposer. Un Opra s'tait tabli  Marseille, un
autre  Rouen, et on y avait jou des ouvrages composs par des
musiciens du pays. A la mort de Lully, le thtre fut quelque temps
abandonn  de mdiocres compositeurs, la plupart ses lves, tels que
Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un
seul homme de talent se fit remarquer: c'tait Charpentier, qui s'tait
dj fait connatre onze ans auparavant par la musique du _Malade
imaginaire_. Ce musicien tait un fort habile homme; dans sa jeunesse,
il avait t en Italie, o il avait tudi la composition sous
Carissimi. De retour en France, il ne trouva aucun moyen de faire
connatre ce qu'il tait capable de faire, et il tait dj g de
cinquante-neuf ans lorsqu'il donna son premier opra, _Mde_, qui n'eut
pas d'abord tout le succs qu'il obtint ensuite, parce que la musique en
parut trop complique.

L'Opra languit jusqu' la venue de Campra, un des plus clbres et des
plus fconds musiciens franais. Son premier ouvrage, _l'Europe
galante_, fut un coup de matre. A la mlodie tranante et monotone de
Lully et de ses successeurs, il fit succder un rhythme plus vari et
une couleur moins triste. La plupart des airs de _l'Europe galante_
devinrent populaires.

Un des airs de danse qui eut le plus de succs est venu jusqu' nous;
c'est celui qui est connu sous la dnomination ridicule de _Madelon
Friquet_. Campra fit reprsenter  l'Acadmie royale de musique dix-huit
ouvrages qui eurent tous de grands succs.

En 1700 il se fit une vritable rvolution dans la musique de thtre
par l'introduction d'un instrument sans lequel on a peine  imaginer
qu'il ait pu exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien
qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre de l'Opra. La partie
de basse tait auparavant confie  des basses de violes, instruments
sourds et mous, qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas
soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable adversaire qui
vint les remplacer.

On compte aussi, parmi les compositeurs de cette poque, une femme, Mme
de Laguerre, pouse du sieur de Laguerre, organiste de Saint-Sverin et
de Saint-Gervais. Voici comme un de ses contemporains s'exprime sur son
compte: Mme de Laguerre a compos plusieurs ouvrages, on peut dire que
jamais personne de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la
composition de la musique et pour la manire admirable dont elle
l'excutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: elle avait surtout
un talent merveilleux pour prluder et jouer des fantaisies
sur-le-champ; et quelquefois pendant une demi-heure entire elle suivait
un prlude, avec des chants et des accords excessivement varis et d'un
got qui charmait les auditeurs. Elle a excell dans la musique vocale,
de mme que dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connatre dans
tous les genres de musique de sa composition, savoir: l'opra de
_Cphale et Procris_, tragdie reprsente en 1694, trois livres de
cantates, un recueil de pices de clavecin, un recueil de sonates, un
_Te Deum_  grand choeur, qu'elle fit excuter dans la chapelle du
Louvre pour la convalescence du roi, etc.

Destouches, qui florissait  la mme poque, obtint aussi de grands
succs. Mais le compositeur le plus apprci de son temps, dans cette
priode qui spara Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on
avait surnomm le musicien des Grces. Tous ses ouvrages ont une teinte
de lgret et de gat qui plurent extrmement aux dilettanti du temps;
il avait une trs-grande facilit  composer, et, quoiqu'il soit mort
assez jeune, peu de musiciens ont donn autant d'ouvrages que lui et
dans tous les genres. Il composa six opras, plusieurs recueils de
musique instrumentale, un grand nombre de divertissements pour les
comdies franaises et italiennes, et plusieurs morceaux de musique
religieuse. Le joli air _De l'amour suivons tous les lois_, le charmant
duo _De l'amour suivons les traces_, sont de Mouret.

C'est au mois de dcembre 1715 que l'Opra eut le privilge de donner
des bals masqus publics. Ce genre de spectacle a toujours dur jusqu'
prsent. Le prix d'entre en fut ds l'origine fix  6 livres par
personne.

Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels comme annexes de
l'Opra. Le concert spirituel fut tabli au mois de mars 1725 au chteau
des Tuileries, par privilge du roi, accord au sieur Philidor,
ordonnateur de la musique de la chapelle royale,  la charge que ce
concert dpendrait toujours de l'Opra, et que Philidor lui paierait
6,000 livres par an.

Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, 18 mars 1725.
Voici quel en fut le programme: il commena par une suite d'airs de
violons de Lalande, suivie d'un caprice du mme auteur et de son
_Confitebor_. On joua ensuite un concert de Corelli, intitul la _Nuit
de Nol_, et le concert finit par la cantate _Domino_, motet de Lalande.
Il avait commenc  six heures du soir et finit  huit, avec
l'applaudissement de toute l'assemble, qui tait trs-nombreuse. Ce
concert continua  avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des
Suisses. Cependant le roi tant venu  Paris en 1744, alla loger au
chteau, et le service exigea que l'on dtruist toutes les loges et
dcorations de la salle de concert. Le 1er novembre, jour de la
Toussaint, on avait affich qu'il serait excut dans la salle de
l'Opra, mais l'archevque de Paris le fit dfendre, et il n'y eut point
de concert ce jour-l. Le 8 dcembre, jour de la conception de la
Vierge, on donna le concert spirituel dans la mme salle au chteau des
Tuileries, mais il n'y avait point de loges, et seulement des chaises et
des banquettes.

Le concert continua  avoir lieu dans la salle des Tuileries jusqu' la
Rvolution; il fut rtabli sous l'Empire dans la salle de l'Opra, et
continu dans ce mme emplacement jusqu' la rvolution de Juillet,
qu'il fut entirement aboli, on ne sait trop pourquoi; car, si ce
concert tait compos uniquement de musique d'glise, maintenant qu'on
n'en entend nulle part  Paris, il attirerait probablement un grand
nombre d'amateurs, qui regrettent vivement d'tre totalement privs d'un
genre de musique qui a produit tant de chefs-d'oeuvre. Revenons 
l'Opra. En 1733, parut le premier ouvrage de Rameau, _Hippolyte et
Aricie_, qui produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord de la
peine  s'accoutumer  ce genre de musique, qui s'loignait totalement
de tout ce qu'on avait entendu jusque l. Mais la richesse et la varit
des accompagnements, la force de l'harmonie, les nouveaux tours de
chant, la coupe inusite des airs de danse, toutes ces nouveauts
finirent par jeter les spectateurs dans l'enivrement.

A _Hippolyte et Aricie_ succdrent les _Indes galantes_, qui plurent
encore davantage. A une des reprises de cet opra, Rameau y ajouta un
nouvel acte, celui des _Sauvages_, dont tout le monde connat la belle
marche que Dalayrac a fort heureusement intercale dans le deuxime acte
d'_Azmia_. Puis vint _Castor et Pollux_, qui passe pour le
chef-d'oeuvre de son auteur, et o l'on trouve en effet d'admirables
morceaux. Rameau, quoique g de cinquante ans,  son dbut dans la
carrire dramatique, fit reprsenter seize opras, bien qu'il et
renonc au thtre, les dix dernires annes de sa vie. Il fut le
premier qui employa les clarinettes  l'orchestre, dans son opra
d'_Acanthe et Cphise_, reprsent en 1751 pour la naissance du duc de
Bourgogne.

En 1752, une grande innovation eut lieu  l'Opra; des comdiens
italiens vinrent donner des reprsentations  l'Acadmie royale de
musique; ils dbutrent le jeudi 1er aot 1752, par la _Serva Padrona_.
Le grand succs qu'ils obtinrent leur suggra de nombreux antagonistes;
c'est alors que prit naissance la guerre des Bouffonistes et des
Lullistes; ces derniers eurent l'avantage en 1754, et les Italiens
retournrent dans leur pays. Leur sjour en France ne fut pourtant pas
sans influence sur la musique franaise, qui prit ds lors une allure
plus franche et plus enjoue. Malgr son immense succs, le _Devin de
Village_ ne fit point natre d'ouvrages du mme genre  l'Opra, mais
l'Opra-Comique prit naissance par les traductions et mme par les
ouvrages nouveaux qu'on commena  jouer  la Comdie-Italienne. Pendant
vingt ans le grand Opra fut dans un tat de dcadence qui le mit  deux
doigts de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais se
relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin Gluck
parut en 1774.

L'_Iphignie en Aulide_ fut suivie de prs d'_Orphe et Alceste_.
Piccini, prcd de la plus brillante rputation, vint faire jouer 
Paris son _Roland_. Le succs de cet opra suscita une nouvelle guerre
musicale, dont profitrent les amateurs raisonnables qui savaient
applaudir ce qui tait rellement beau, quelle que ft la nation de
l'auteur. Gluck riposta  _Roland_ par _Armide_ et _Iphignie en
Tauride_; Piccini rpondit  ces deux chefs-d'oeuvre par _Didon_. Puis
vint Sacchini; Sacchini, dj clbre en France par la traduction de
quelques-uns de ses ouvrages, arriva  Paris en 1783, g de prs de
cinquante ans. Ses premiers ouvrages, _Renaud_, _Chimne_ et _Dardanus_,
n'excitrent pas le mme enthousiasme que les premiers ouvrages de Gluck
et de Piccini, parce qu'on tait dj familiaris avec ce genre de
musique, et que l'attrait de la nouveaut n'en tait pas aussi grand. Il
n'en fut pas de mme d'_OEdipe  Colonne_; l'intrt du pome permit de
sentir toutes les beauts de cette ravissante musique, si simple, si
suave et si dramatique en mme temps. Croirait-on cependant que cette
reprsentation rencontra tant d'obstacle, que Sacchini, dgot par l
du sjour de Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du fruit
de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas le temps: il succomba  une
attaque de goutte le 7 octobre 1786. On donna aprs sa mort l'opra
d'_Avire et Evelina_, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opra, avait
achev la musique. Les compositeurs franais rentrrent en possession du
thtre de l'Opra aprs la mort de Sacchini; mais la rvolution
musicale tait acheve, et tous les ouvrages nouveaux taient crits
dans le systme de ceux de Gluck et de Piccini. On distingua quelques
opras de Catel, Mhul, Lesueur, Berton, Grtry, etc. Mais depuis
longtemps on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font poque,
lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines infinies  faire
reprsenter sa _Vestale_ en 1807. On peut encore se rappeler quelle
sensation excita l'apparition de cet ouvrage. _Fernand Cortez_ fut moins
heureux; ce ne fut mme qu' sa reprise, en 1816, que la russite en fut
complte.

Spontini quitta bientt Paris pour aller diriger l'opra de Berlin. Le
peu de succs de son dernier ouvrage, _Olympie_, pouvait faire supposer
que son gnie s'tait puis dans ses deux premiers ouvrages, et cette
perte ne fut que mdiocrement sentie.

Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands progrs en France,
tait rest compltement stationnaire  l'Opra, et l'on y chantait il y
a dix ans absolument de la mme manire que quarante ans auparavant.
Rossini, arriv depuis peu  Paris, et engag  crire pour notre Opra,
exigea avant tout qu'on lui donnt des chanteurs qu'on pt faire
chanter, et l'on fit dbuter Mlle Cinti.

Ce fut le premier pas vers la rvolution qu'oprrent  ce thtre le
_Sige de Corinthe_, le _Comte Ory_, _Mose_, les dbuts de Levasseur,
la retraite de Derivis pre et les progrs d'Adolphe Nourrit. M. Auber
donna la _Muette_, et le succs de cet ouvrage fut immense; _Guillaume
Tell_ fut moins heureux  son apparition, mais aujourd'hui, toutes les
beauts de ce chef-d'oeuvre sont apprcies et le public ne peut se
lasser de l'entendre.

En 1830, l'Opra subit une grande rvolution administrative. Cessant
d'tre exploit par le gouvernement, il devint l'objet d'une entreprise
particulire.

Chacun sait le degr de prosprit o il s'leva, sous M. Vron, grce 
l'habilet du directeur,  l'immense succs de _Robert le Diable_ et 
la runion miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, Mmes Damoreau,
Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et Taglioni.--Les directions qui ont
succd  celle de M. Vron, sont loin d'avoir t aussi heureuses et
l'exprience ne peut manquer de prouver que l'Opra doit retourner 
l'Etat. La suppression des pensions a rendu l'exigence des sujets telle
que les appointements sont parvenus  un taux trop exorbitant pour
pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener  une limite plus
raisonnable, qu'en offrant une compensation par la perspective d'une
pension: c'est ce que ne peut faire une direction passagre; il faut une
administration durable et l'Etat ou la ville de Paris peuvent seuls
arriver  ce rsultat.




L'ARMIDE DE LULLY


L'dit de Nantes venait d'tre rvoqu: pendant que la dsolation se
rpandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de ftes et de
plaisirs, persuade que le nouvel dit ne pouvait atteindre que le
peuple; mais bientt la perscution s'tendit jusqu' la noblesse, et
l'alarme se rpandit  Versailles. Ouvertement, c'taient des loges
pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de
ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs mes;
mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se
disait-on, le temps des plaisirs est pass, bientt nous serons tous
encapuchonns, et au lieu d'opras nous aurons la messe et les vpres
pour tout divertissement.

De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de
Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il tait de
son intrt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres penses,
et que ce n'tait que par des ftes clatantes, des spectacles pompeux
qu'elle pourrait dtourner l'attention et faire renatre l'apparence de
la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries?
Cela cotait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare.
Un sonnet  la gloire du roi convertisseur, s'tait pay plus cher que
ne l'aurait t autrefois une fte qui aurait occup la cour pendant une
semaine; les abjurations avaient d'autant plus cot que le prix en
tait ordinairement fix en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa
femme, qui s'taient faits catholiques, venaient de recevoir 500 cus de
pension. Depuis la mort de Molire, les comdies n'avaient que peu
d'attraits; Racine n'tait pas assez gai pour la circonstance, il
fallait quelque chose qui contrastt avec la disposition gnrale des
esprits.

Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsd pour les affaires de
la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper  l'avance de ses
plaisirs, et aucun divertissement n'tait prpar. Elle se souvint
pourtant qu'il lui avait parl d'un opra command par lui  Lully et
Quinault, et dont il avait mme fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu
tre prt, c'tait un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il
fallut bien qu'elle se rsolt  le demander elle-mme  l'un des
auteurs, et aprs s'tre fait pralablement donner l'absolution, elle se
dtermina  faire venir Lully auprs d'elle pour savoir o il en tait
de son ouvrage.

Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement 
Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce
que son thtre,  Paris, dont il tait le directeur et le seul
compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu' Paris il
avait plus de libert pour mener la vie dissipe et fort peu rgulire
qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait dplaire  un grand
nombre de personnes de la cour qui ne lui pargnaient pas les railleries
quand elles le rencontraient, ce qu'il dtestait singulirement, tant
trs-railleur lui-mme, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage,
qu'on ft  son gard ce qu'il s'tait si souvent permis envers les
autres. Voici  quel sujet il s'tait attir tous ces brocards:

Depuis longtemps Lully avait reu des lettres de noblesse du roi, et se
faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint
 lui dire qu'il tait fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi
l'et dispens de se faire recevoir secrtaire d'Etat, car plusieurs
personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles
s'opposeraient  son admission. Aprs cette rvlation, le musicien ne
dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne ft reu. Voici
le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut
donner  Saint-Germain une reprsentation du _Bourgeois-gentilhomme_,
jou pour la premire fois  Chambord, onze ans auparavant, et dont
Lully avait fait la musique. Lully tait excellent bouffon, et plus
d'une fois Molire lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire.
Il rsolut de profiter de cet avantage auprs du roi, qui ne lui
connaissait pas ce talent.

Son physique grotesque s'y prtait  merveille; il tait court de
taille, un peu gros, et avait un extrieur gnralement nglig; de
petits yeux bords de rouge, qu'on voyait  peine et qui avaient peine 
voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble
beaucoup d'esprit et de malignit. Un caractre de plaisanterie tait
rpandu sur son visage, et certain air d'inquitude rgnait dans toute
sa personne. Enfin sa figure entire respirait la bizarrerie, et au
premier aspect, on n'aurait pas manqu de lui rire au nez, si la finesse
de son regard n'et montr sur-le-champ qu'il n'tait pas homme  avoir
le dernier, et qu'il tait bien capable de rire et de faire rire  vos
dpens.

Sans en prvenir personne, il rsolut de reprsenter lui-mme le
personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses
bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi tait de mauvaise humeur
ce jour-l, et rien ne pouvait le drider; aussi la reprsentation
tait-elle d'un froid mortel, les personnages si minemment comiques de
M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scne des
professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui
qui rgnait dans la salle, lorsque commena la crmonie qui termine le
quatrime acte.

Lully s'tait affubl la tte d'un turban qui avait prs de cinq pieds
de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'tre au milieu de
son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu' l'ordinaire,
parce que l'clat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient
faire une si plaisante grimace, qu' son apparition inattendue il y eut
un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire gnrale, qui fut
aussitt comprime, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.

Lully s'aperut de la difficult de sa position, et ne fit que redoubler
de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le
malheureux acteur qui reprsentait M. Jourdain, et qui, n'tant
nullement prvenu de cette addition  son rle, souffrit d'abord assez
patiemment les grands coups du livre reprsentant le Coran qu'on lui
administrait sur le dos et sur la tte; mais voyant succder aux coups
de livre les gourmades et les coups de poing, il commena  se fcher,
et dit tout bas au muphty:

--Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.

--Tant mieux, lui rpondit de mme Lully, qui du coin de l'oeil avait vu
le roi commencer  sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus
fort que vous pourrez.

L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colre, il
administra un norme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et
le reut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de
Pourceaugnac,  cette diffrence prs que M. Jourdain, doublement
irrit, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou
rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque
fois qu'il s'avanait vers le muphty, celui-ci, baissant la tte comme
un blier, le repoussait  l'autre bout du thtre avec son interminable
coiffure, dont il se dfendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre
M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se prcipita tout
d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'treindre entre ses
bras; mais celui-ci s'tait si vivement jet  terre, qu'il parvint 
mettre le pauvre Jourdain  cheval sur son monstrueux turban, et,
pendant qu'il roulait  terre embarrass dans ce nouvel obstacle, il se
dgagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se prcipita dans
l'orchestre et entra jusqu' mi-corps dans le clavecin qui y tait, et
fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait
parvenir  en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour
dposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne
rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'tait
tant amus de sa vie.

Aprs la reprsentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit
les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il tait l'homme de France
le plus divertissant qu'il connt. Le musicien prit alors l'air le plus
afflig qu'il put:

--Voil prcisment, lui dit-il, ce qui me rend fort  plaindre; car
j'avais dessein de devenir secrtaire de Votre Majest, et MM. les
secrtaires ne voudront plus me recevoir,  prsent que je suis mont
sur un thtre.

--Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de
l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous
l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.

La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour
avoir saut dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au mme prix
aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y
suffiraient pas.

Ds le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le
reut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes  M. de Louvois,
qui reprocha  Lully sa tmrit, lui disant qu'elle ne convenait pas 
un homme comme lui, qui n'avait d'autre mrite et d'autre recommandation
que de faire rire.

--Eh! tte-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.

Le roi, ayant appris toutes ces difficults, exigea qu'on ret le
Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour
de sa rception, il donna un magnifique repas aux anciens de la
compagnie, et le soir les rgala de l'opra, o l'on reprsentait _le
Triomphe de l'Amour_. Ils taient l trente ou quarante qui avaient les
meilleures places, et ce n'tait pas un spectacle peu curieux de voir
deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands
chapeaux aux premiers bancs de l'amphithtre, et coutant avec un
srieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrtaire
du roi. Quelques jours aprs M. de Louvois rencontra Lully 
Versailles.--Bonjour, mon confrre, lui dit-il en passant. Cela s'appela
un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y
eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne
l'apostropht d'un: Bonjour, mon confrre. Cette plaisanterie fut
tellement rpte, que depuis longtemps il n'allait  Versailles que
quand il ne pouvait faire autrement.

Il tait  dner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens,
au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait
t fort gai, et le vin n'avait pas t pargn. Il faisait  ses
camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui
l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on
vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce
qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener  l'instant 
Versailles. Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'tre un tour de
Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps  table quand je
dne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait
vous quitter pour rien, je rponds que je ne rentre pas de huit jours.
Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa
femme ne l'avait pas tromp. Il se hta de monter en voiture, s'endormit
dans la route, et ne s'veilla qu'au moment d'arrt du carrosse. Un abb
se prsenta alors  la portire et lui dit, les yeux baisss: M. de
Lully, je suis charg de vous conduire auprs d'une dame qui dsire vous
entretenir en particulier. Notre musicien se crut alors en bonne
fortune; il jeta un coup d'oeil de dpit sur sa toilette plus que
nglige, son rabat chiffonn et ses vtements en dsordre, puis il
tcha de dcouvrir  quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.

Aprs bien des dtours dans une partie du palais qui lui tait tout 
fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pice meuble avec
simplicit, mais d'une manire svre; partout, des tableaux de saints
garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une
porte s'ouvrit; une dame, d'un extrieur imposant, s'avana vers le
musicien, qui, grce  sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla
tout aussitt se jeter  ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise
d'abord de cette manire de se prsenter, mais elle pensa qu'un aussi
grand pcheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommunis,
devait cet hommage  une vertu comme la sienne.

Aussi ne laissa-t-elle pas chapper cette occasion de faire un sermon:

--M. de Lully, lui dit-elle, on prtend que vous menez une mauvaise
conduite.

A cette voix, Lully releva la tte; il reconnut alors  qui il avait
affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit
promptement:

--Moi, du tout, Madame, je mne le thtre de l'Opra et voil tout.

--Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport
avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en
est pas moins fort mcontent de vous, et vous aurez beaucoup  faire
pour rentrer dans ses bonnes grces.

Le musicien tait ananti; il cherchait par quel mfait il avait pu
s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donn pouvait
tout lui retirer, et ce coup imprvu parut l'accabler. Mme de Maintenon
l'ayant amen au point o elle voulait:

--Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer
en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opra nouveau,
donnez-nous celui dont le roi vous a charg, et je ne doute pas qu'
cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grce.

--Dans huit jours, mon _Armide_! s'cria le musicien, oh! Madame, c'est
impossible, il me reste tout un acte  faire, et Quinault n'en finit pas
pour les changements que je lui demande.

--Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut tre prt: ou bien
donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon
impatiente.

--Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pice  pice! s'cria le
musicien dsol. Oh! non, Madame, Sa Majest se fchera tant qu'elle
voudra, mais avant un mois, je ne puis esprer de donner mon _Armide_...
C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de
plus beau, qu'il y aura l dedans...

--Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que
Lalande s'occupe d'une pice en musique, et le petit Marais me fait
tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi:
l'un des deux saura bien tre prt.

--Qu'est-ce  dire, Madame? on excuterait devant Sa Majest d'autres
opras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un
opra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple...

--Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indiffrent.

--En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opra-ballet,
musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le
sujet?

--Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir
que je ne me mle point de ces sortes de choses.

--Pardon, Madame, rpondit le musicien en clinant, c'est le roi qui a
fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide
sera l'opra du roi, celui-ci serait l'opra de la...

Il s'arrta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas
l'air fch; elle lui dit, au contraire avec bont:

--J'y consens. Votre ouvrage sera votre rconciliation: nommez-le le
_Temple de la Paix_.

--Madame, dans huit jours la premire reprsentation.

Il se retira en saluant profondment, et se fit tout de suite conduire 
Paris chez Quinault.

--Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prvenir que c'est
d'aujourd'hui en huit la premire reprsentation de notre opra du
_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure.

--Qu'est-ce  dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous
savez que j'ai  travailler; voil la quatrime fois que vous me faites
refaire le cinquime acte d'_Armide_, et je n'en peux venir  bout;
laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tte avec vos
sornettes.

--Oh! oh! mon confrre en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant
pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment,
mais bien du _Temple de la Paix_.

--Cesserez-vous bientt de me parler par nigmes?

--Eh bien donc! sachez que, sous peine de dplaire mortellement  notre
illustre matre et  sa trs-peu illustre matresse, la veuve Scarron,
je viens de promettre de donner dans huit jours,  Versailles, un
opra-ballet, fait, compos, appris et mont.

--Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault.

--Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est
tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre
de l'Acadmie franaise et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en
devez composer les paroles.

--Et pourquoi cela?

--Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien
notre march: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragdies, et
2,000 livres pour vos opras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000
livres d'ici  huit jours?

--Mais, mon Dieu, s'crie Quinault, qui s'tait singulirement radouci,
comment voulez-vous tre prt dans un si court espace de temps? En
supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs
rles? Mais  quel propos cet opra, pourquoi ce titre niais et banal?

--Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni:
ainsi, il y aurait probablement peu de prudence  lui donner ces
pithtes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est
la colre o le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par
exemple, et le dsir de rentrer dans ses bonnes grces.

--Comment! quelle colre du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier 
Versailles lui prsenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que
suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie  la petite
Acadmie, et il m'a encore parl de vous avec une bont infinie.

--Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle joue de moi! c'est
que je pourrais bien la laisser l avec son opra... Ah! oui; mais
Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se
produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher
ami, tout cela importe peu: ma parole est donne, je suis engag
d'honneur; ainsi, je compte tout  fait sur vous.

--Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le
_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse l-dessus?

--Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?...
Voyons... D'abord la scne reprsente le thtre de la guerre. La
premire entre, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers,
cela fera un trs-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air o il
dira:

    Je suis le plus cruel des dieux,
    Je porte la mort en tous lieux.

Deuxime entre, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers
plors, de bergres dsoles, d'amours chevels et de grces
dsespres. Le fond du thtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit
qu'elle vient rendre le bonheur  la terre; un ou deux changements 
vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux
rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final:

    Dansons, chantons tous  la fois,
    Louis est le plus grand des rois.

Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succs.

--Allons, fou que vous tes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes
ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en tes capable un
instant.

--Voil ce qu'il convient de faire, dit srieusement Lully. Nous avons
compos ensemble plusieurs entres de ballets, danss  la cour devant
le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques
rcitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela
n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer  Paris en attendant
_Armide_, que cela va un peu retarder.

--Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avanc.
Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs.

--Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquite gure; je les prendrai tous
 la cour, de cette faon on les trouvera tous bons.

Le lendemain, Quinault avait broch une espce d'amphigouri, auquel  la
rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au
fait on et pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la
Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables.

Trois jours aprs, on rptait  Versailles le nouvel ouvrage de Lully.
M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon,
mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier
avec la marquise de Mouy. Le chant n'tait que fort accessoire dans cet
ouvrage, mais on avait encore trouv moyen d'y intercaler quelques
morceaux  effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs
Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.

Le jour de la reprsentation, Lully qui avait surveill tous les
dtails, croyait n'avoir rien oubli, quand tout  coup au moment de
commencer, on lui fit apercevoir dans la dcoration un emblme qui
pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire
disparatre sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opra improvis en
huit jours on n'a pas le temps de faire des dcors neufs; on avait donc
cherch ce qu'on avait de moins us et de moins connu. Ainsi, pour le
temple de la paix, on avait t prendre un temple de la sagesse qui
n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'talait
malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une norme chouette. Il
fallait au plus vite faire disparatre l'oiseau de mauvais augure, et le
remplacer par un soleil, l'emblme de Louis XIV. Mais o trouver un
peintre, quand tout tait prpar, le dcor mis en place, et le roi dans
sa loge, trouvant que le spectacle tait bien long  commencer? Le
pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le thtre,
demandant  grands cris un peintre, un dcorateur, un badigeonneur. Rien
ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait dj dit deux fois:
M. de Lully, le roi attend. Enfin on trouva un peintre qui se mit 
l'instant en besogne: il avait  peine commenc, que l'officier revient
de nouveau  la charge:

--M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.

--Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi?
Le roi peut bien attendre, il est le matre ici et personne n'a le droit
de l'empcher d'attendre tant qu'il voudra.

Chacun se mit  rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le
principal mrite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de
succs, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mmes du roi.
Le monarque absolu, qui avait dit un jour: J'ai failli attendre! ne
pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi,
malgr le succs qu'obtint la reprsentation, n'adressa-t-il pas un seul
mot de compliment  Lully, et le lendemain il fut dcid qu'on monterait
l'opra de Lalande.

Le pauvre Lully retourna l'oreille basse  Paris. Depuis huit jours il
s'tait donn une peine inimaginable pour regagner des bonnes grces
qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu' le
mettre fort mal avec le roi, avec qui il tait fort bien auparavant.
Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop
souvent de direction dans ce pays-l, je ne saurais me faire  son
climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je
vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon
_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un
entr'acte aura t un peu long.

Il se remit ds le lendemain au travail, et jamais peut-tre il ne fut
mieux inspir. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui
pendant prs d'un sicle, passa pour le chef-d'oeuvre de la dclamation
musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck
lui-mme apprcia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en
rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit
la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres
morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opra un
succs plus grand encore que celui de toutes les productions prcdentes
des mmes auteurs. Quinault, de son ct, n'avait peut-tre jamais mieux
russi: le spectacle que comportait la pice tait magnifique; rien
n'avait t nglig, comme costumes, dcors, etc. Tout faisait donc
esprer  Lully que les applaudissements de la ville le ddommageraient
de ses infortunes  la cour. Le jour de la rptition gnrale, bien
avant l'heure fixe, Lully tait  son thtre, surveillant, inspectant
tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et
propritaire de l'Opra, il ne s'en rapportait qu' lui pour les
moindres dtails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses
ouvrages, s'inquitait fort peu de leur sort  venir, et ne venait que
rarement aux rptitions; mais Lully tait toujours l. Ce thtre, il
l'avait pour ainsi dire cr; tous les acteurs taient ses lves, lui
seul les avait forms, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur
avait appris  marcher,  gesticuler; les danseurs mme avaient souvent
reu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait t rgl par
l'auteur de la musique sur laquelle il devait tre dans; tous les
musiciens de l'orchestre avaient reu de ses leons, car, avant lui, il
n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul
orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et mari aux
violons, les fltes, les hautbois, les bassons, et mme jusqu'aux
tambours et aux trompettes: grce  lui, les violonistes franais
taient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer
L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le pre, Joubert, Marchand,
Rebel, Lalande, etc., comme ses lves, pour prouver que Lully tait
aussi habile professeur que savant compositeur.

Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui,
quelque dure et brutale que ft sa manire d'tre  son gard. On savait
d'ailleurs que ses colres ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille
si fine, que d'un bout du thtre  l'autre, il distinguait de quel ct
de l'orchestre tait partie une fausse note: il entrait alors dans une
fureur terrible; il s'lanait sur le malheureux musicien  qui il
arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tte;
mais aprs la rptition, il se repentait de sa vivacit, sa colre
tait oublie ainsi que la faute qui l'avait fait natre; il allait
demander pardon  son pensionnaire, lui payait son instrument et
l'emmenait dner avec lui. Aussi, il tait ador de ses musiciens, qui
aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.

Ordinairement, personne n'tait admis  la rptition gnrale, sauf
toutefois quelques gens de la cour,  qui on ne pouvait refuser cette
faveur: cette fois pas un ne se prsenta; le matre souverain avait fait
mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avis
d'aller couter sa musique.

--Tant mieux, dit Lully, me voil dbarrass de tous ces beaux donneurs
de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.

Cependant, au milieu de la rptition on vint l'avertir que quelqu'un
qui refusait de dire son nom demandait  lui parler.

--Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est
pourtant, et nous verrons alors.

Un instant aprs on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et
bien sale, o taient crits ces trois mots: Un ancien ami.

--Eh bien! dit Lully, rpondez que je n'ai pas d'amis les jours de
rptition gnrale, un autre jour...

Puis, il oublia tout  fait cet incident. Le lendemain, jour de la
premire reprsentation, comme il montait au thtre, on lui remit
encore un billet d'une tournure  peu prs aussi lgante que celui de
la veille et ainsi conu: Tu n'as pas voulu me voir hier, je
t'attendrai ce soir  la fin de ton opra; pas de signature et fort peu
d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots
lui taient adresss par quelque grand seigneur, mais le papier
chiffonn et mal pli o ils taient tracs lui fit abandonner cette
ide; il roula la missive entre ses doigts, la jeta  terre et n'y pensa
plus.

La salle commenait  se garnir, mais bien des vides s'y faisaient
pourtant remarquer. Les places occupes ordinairement par les personnes
de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule,
toutes les places infrieures et suprieures taient envahies; mais les
derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait  la porte
qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du thtre et aux premires
loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer  ces places
qu'occupaient ordinairement les personnes titres, et l'on aimait mieux
s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette
solitude inaccoutume. Lully avait beaucoup de talent, par consquent il
ne manquait pas d'ennemis; on rpandit bientt le bruit qu'il tait tout
 fait disgraci, que le roi l'avait chass de sa prsence, et avait
dfendu  toute la cour de mettre les pieds  son thtre. Peu s'en
fallut que ceux qui assistaient  l'opra ne se crussent compromis par
leur seule prsence; quelques bourgeois timors essayrent mme de
sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimrent
encore mieux risquer leur sret personnelle que de perdre leurs 40
sous. C'est en prsence d'un public ainsi dispos que la superbe
_Armide_ allait se reprsenter.

Le prologue, tout  la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne
peut pas mieux reu. Le choeur si gracieux,

      Ds qu'on le voit paratre.
    De quel coeur n'est-il pas le matre?

fut accueilli par des applaudissements unanimes; l, on pouvait
approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de
prtexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, pass le
prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse
le Rochois, qui remplissait le rle d'_Armide_, tait petite de taille,
avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le
premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche
taille qu'on et encore vues sur le thtre, les demoiselles Moreau et
Desmtins, qui lui servaient de confidentes. Mais ds le moment o la
demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tte d'un air
majestueux en chantant:

    Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,
    L'indomptable Renaud chappe  mon courroux;

ses deux confidentes furent clipses; on ne vit plus qu'elle sur le
thtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rle.

Au moment o elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde
saisi de frayeur, demeurer immobile, l'me tout entire dans les
oreilles et dans les yeux, jusqu' ce que l'air de violon, qui finit la
scne, donnt permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant
haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent
transports unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre,
personne n'osa donner le signal, et l'opra finit de la manire la plus
froide en apparence qu'on puisse imaginer.

Lully tait dsol. Me serais-je tromp? pensait-il. Mon gnie
serait-il teint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au
public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque
chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-tre qu'
l'ordinaire. Il descendait lentement l'escalier du thtre, lorsqu'il
se sentit tir par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme
assez mal vtu qui cherchait  attirer son attention.

--Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.

--Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai crit que je viendrais te voir
aprs ton opra. Arrte-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?

Lully chercha en vain  rappeler ses souvenirs.

--C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien prs de quarante ans, et
toi-mme, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais
reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de
Petit-Pierre?

--Petit-Pierre, s'cria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu
serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit tre mort depuis si
longtemps; ne m'avoir pas donn de ses nouvelles, vous me trompez, vous
n'tes pas Petit-Pierre.

--Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernire entrevue,
c'tait en 1647; je fus cependant fouett et chass, qui plus est, pour
vous, vous ne pouvez pas l'avoir oubli?

--Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te
reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous
raconterons tout ce qui nous est arriv, notre bon temps, celui o nous
avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.

Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume
ne pouvait gure faire souponner l'intimit qui rgnait entre lui et le
clbre musicien; il ne pensait dj plus au peu de succs de son
ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et  peine se
fut-il enferm avec son compagnon qu'il lui dit:

--Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais tre encore.

--Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considr, entour de
tout ce qui peut rendre la vie agrable, et tu regrettes le temps o
nous cumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de
Montpensier?

--Certainement, rpondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai
aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amen  dix ans de Florence
 Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou  mademoiselle de
Montpensier; j'tais assez gentil, je savais  peine quelques mots de
franais, et mon baragouin amusait singulirement ma noble matresse;
mais au bout de six mois, je parlais aussi bien franais que tous les
enfants de mon ge: je n'avais plus d'originalit, j'tais absolument
comme tout le monde. On se dgota de moi, et ne sachant que faire du
jouet qui avait pass de mode, on me relgua dans les cuisines o je te
connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions  notre chef et
mme au matre d'htel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en
cachette?

--Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous
volmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter
un violon?

--Certainement, continua Lully, ce fut l la source de ma fortune. Je
m'exerais seul sur cet instrument, dont j'avais reu les premires
leons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris 
jouer un peu de la guitare.

--Le dernier jour o nous nous vmes, reprit Petit-Pierre, fut celui o
l'on nous avait chargs tous deux de veiller sur le rti de la
princesse. Ennuy de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas
chercher ton violon; moi j'tais en extase  t'couter, et puis tout 
coup un grand seigneur parut derrire nous, il t'emmena, et je ne t'ai
plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le
rti avait brl, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus
chass  l'instant mme.

--Le grand seigneur qui m'emmenait tait le comte de Nogent, continua
Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attir par ses
accords, il tait descendu jusqu' notre rtisserie; il me mena  la
princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un matre,
je devins habile en peu de temps, et je fus matre  mon tour.

J'avais  peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint  la
cour; il cra une nouvelle bande de violons, dont on me donna
l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois o je suis
arriv. Mais toi, qu'es-tu devenu?

--J'entrai, rpondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui
retournait dans son pays, je n'tais qu'un marmiton, qu'un galopin,
comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un
trs-bon cuisinier. Je suivis mon matre partout, mme en Italie, 
Florence, o il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension.
J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais  peine croire que
ce ft mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai
crit hier, et je n'ai os signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas
me recevoir.

--Oh! tu m'avais mal jug, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y
pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce
pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter
d'avoir t trait comme jamais prince ne l'a t. Je ferai jouer mon
_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'couterons ensemble et tu me
diras ce que tu en penses. Mais  ton tour, je veux que tu me donnes un
plat de ton mtier.

--Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent  prsent,
je suis bon cuisinier, et je possde  fond la cuisine franaise et
italienne.

--L'italienne aussi, s'cria Lully; ah! mon ami, viens que je
t'embrasse. Pas un de ces damns empoisonneurs de Paris n'est en tat de
faire un macaroni qui ait le sens commun.

--Sois tranquille, rpondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des
ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.

--A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dnerons ensemble au
cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous
reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.

Le lendemain tous les acteurs de l'Opra avaient t prvenus qu'on
ferait une reprsentation o le public ne serait pas admis. Lully leur
prsenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de
musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami
allrent s'installer au milieu du parterre, et la pice commena.
Petit-Pierre parut enchant, et Lully, charm d'tre si bien apprci
par son ancien camarade, ne put s'empcher de s'applaudir lui-mme.
Bravo! bravo! Lully, criait-il  la fin de chaque morceau, tu n'as
jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme! Les acteurs
jourent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments,
auxquels ils rpondirent de leur ct; ce fut un triomphe de famille, et
Lully se retira plus ravi de s'tre rendu justice que si toute la cour
l'tait venue applaudir.

De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui
avait prpar tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le
cuisinier dans toutes ses prparations culinaires; puis ils se mirent
tous deux  table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout
d'une heure ils taient compltement gris. Les deux amis pleuraient de
tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils
se prodiguaient les louanges  l'envi.

--Ah! quelle admirable musique, s'criait Petit-Pierre!

--Quel dlicieux macaroni! rpondait Lully.

--Que c'tait beau! reprenait Petit-Pierre.

--Que c'tait bon! continuait Lully.

--M. de Lully, vous tes un bien grand musicien.

--M. de Petit-Pierre, vous tes un bien habile cuisinier.

--Nous sommes deux bien grands hommes.

--Oui, certes, et bien faits pour s'apprcier mutuellement.

--Et pour boire  la sant l'un de l'autre.

Et l'on rebuvait de plus belle: cet agrable passe-temps occupait
tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq
minutes on heurtait violemment  la porte. Cependant Petit-Pierre crut
entendre quelque chose, et dit  Lully:

--Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?

--Qu'est-ce que a me fait, lui rpondit Lully, que que tu ouvres ou que
tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.

--Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous dranger.

Ainsi que le prvoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas  cder
aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes
seigneurs se prcipita dans l'appartement  travers les bouteilles, les
plats et les casseroles.

--Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux  Lully, ne peux-tu ouvrir 
ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?

--Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, rpondit le musicien, que
d'avoir retrouv mon ami Petit-Pierre.

--Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?

--C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait  merveille
le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.

--A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.

--C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras
cuisinier.

Les nouveaux arrivs s'aperurent facilement de l'tat d'ivresse de leur
hte; un d'eux, pensant le dgriser, lui dit  l'oreille:

--Nous venons de la part du roi!

--Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connat seulement
pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas
lui qui se ferait jouer un opra de Lalande.

--Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en
s'avanant, le roi se connat parfaitement en musique; car il nous
envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a
appris son peu de succs, mais il vient de savoir aussi que vous vous
tiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez
applaudi avec transport: comme Sa Majest pense que vous vous y
connaissez mieux que personne, elle s'en est rapporte  votre jugement,
et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tt possible: voil ce
qu'elle nous a chargs de vous dire.

--Vive le roi! s'cria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que
j'ai pu dire contre un si grand matre, contre un prince si clair:
c'est l'tat o m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument
que je m'en dbarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent
cuisinier...

--Je le prends sur ta recommandation, s'cria l'un des courtisans, je
fais comme le roi, je m'en rapporte  ton jugement, et je sais que tu te
connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus
avec lui?

--Oh! jamais, je vous le jure, rpondit Lully.

Puis il ajouta tout bas  Petit-Pierre:

--Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: l au moins on
ne viendra pas nous dranger.

La deuxime reprsentation d'_Armide_ eut un succs prodigieux; jamais
ouvrage de musique n'eut une telle dure, car il fut reprsent pendant
quatre-vingts ans avec un gal succs; mais Gluck vint enfin faire une
rvolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout  fait
oubli. Malgr ses incontestables beauts, l'_Armide_ de Gluck ne se
joue plus beaucoup.

Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans
trente ans.




UN DBUT EN PROVINCE


Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des dbuts dans les villes
de province. Peu importe  l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou
russisse, qu'il soit engag ou non: si l'acteur lui dplat, il ira
dans un autre thtre o les sujets seront plus de son got, le
directeur de Paris peut engager  son gr des artistes peu aims du
public, parce qu' Paris le public se divise entre vingt thtres, et la
concurrence suffit pour forcer les directeurs  une bonne composition de
troupe. Celle de l'Opra-Comique, par exemple, est trs-faible,  part
quelques sujets; tablissez un second thtre de ce genre, et les
talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se
montre trs-difficile pour les dbuts; il faut que trois fois, et dans
des rles diffrents, un acteur russisse pour tre dfinitivement
admis; l'on conoit de quel intrt il est pour les habitus du thtre
de ne pas recevoir lgrement un acteur. Une fois les trois dbuts
termins, et l'admission prononce, en voil pour un an: le public n'a
plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcment
lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'anne
thtrale. Aussi les dbuts sont-ils un vnement important, mme dans
les plus grandes villes:  cette poque de l'anne, on ne parle que de
cela dans les cafs, dans les runions; la politique, les commrages,
les petites intrigues, tout est oubli; les dbuts, voil la grande
affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en
province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la
premire chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs
dtracteurs. Le jour de l'ouverture du thtre, le parterre se partage
en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et dj il y a
cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique,
parce qu'on a t les examiner au caf de la Comdie: leurs mises, leurs
habitudes, leur conversation, tout a t un objet d'tude et a contribu
 prvenir le jugement des habitus.

On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le
parterre soutient toujours en dpit des loges et de la galerie, parce
qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.

tre un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province:
c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville,
savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les
raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne,
et le rendre  l'occasion; tre fort au billard et aux dominos, et
cependant se laisser quelquefois gagner; tre de toutes les parties de
garon, si c'est dans une province loigne, parler le patois du pays,
traiter de bgueules et de chipies les actrices qui se conduisent
convenablement, gratifier d'une pithte un peu moins sucre, celles qui
agissent diffremment; tenir ses connaissances au courant de toutes les
nouvelles, de toutes les intrigues du thtre, et se laisser tutoyer par
le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'tre un peu
crne et de savoir bien tirer l'pe. Avec cela, un acteur devient
quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son
directeur: les habitus des loges finissent par s'accoutumer  lui, et
bientt il devient un meuble attach au thtre, et impos  toutes les
directions qui se succdent: il est toujours choy et ft par ses
camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli
coeur de la troupe, l'enfant chri du parterre, et tout lui est permis
dans les circonstances difficiles et malheureusement trop frquentes en
province, o la direction se trouvant en contact avec le public, souvent
les rgisseurs et le directeur lui-mme, accueillis par des hues et des
sifflets, n'ont pu parvenir  se faire entendre: c'est alors  notre
comdien qu'on a recours: on connat son influence, on sait combien il
est aim, et l'on ne doute pas que sa mdiation ne soit toute-puissante:
il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent  paratre. A son
entre sur le thtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve
d'applaudissements: il ne vient pas prendre la dfense de la direction
dont il est le premier  reconnatre les torts, il proteste de son
profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet,
parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit trs-flatt de
voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une
fraction: puis notre comdien ajoute qu'il ne vient que comme
conciliateur, qu'il espre que l'indulgence qu'on lui accorde
ordinairement s'tendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la
difficult s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est
embrass, remerci, port en triomphe, et ce jour-l le directeur est
enchant de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre
de l'augmentation pour l'anne prochaine.

Mais nous voici bien loin des dbuts, htons-nous d'y revenir.

C'tait dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune
homme de vingt  vingt-cinq ans faisait son entre dans la ville du
Havre, escort d'une jolie petite fille de cinq  six ans. On n'aurait
jamais pu croire qu'il ft le pre de cette jolie enfant, si elle
n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_,
qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parent. Notre jeune homme
venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le
rpertoire d'opra-comique. C'tait la premire ville de France o il
allait jouer. Rcemment chapp des choeurs de l'Opra, des Bouffes et
de Feydeau, il avait t essayer sa jolie voix  La Haye d'abord, puis
dans quelques villes de la Suisse, o il avait obtenu de grands succs;
mais ses triomphes, dans les petites localits, ne le rassuraient pas
sur le sort qui lui tait rserv dans une ville plus considrable, au
Havre surtout o le public passe pour tre presque aussi exigeant que
celui de Rouen, o, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins
facile  contenter de toute la province.

Aussi n'tait-ce pas sans motion qu'il arrivait dans cette ville, o
son avenir allait se dcider peut-tre pour toujours; mais  vingt-trois
ans, les rves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en
est-il plus de mme dix ans plus tard? Et puis, il tait artiste dans
l'me, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait
l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rles, le plaisir
que sa belle voix avait fait prouver  ses auditeurs, et c'tait moins
le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui taient
tout  fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les
prtentions. Son physique tait fort agrable: il avait une figure
charmante, tait droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop
lance: et comme il tait fort maigre, il paraissait encore plus grand,
il n'y avait eu  l'Opra-Comique que Frol qui ft  peu prs de la
mme grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses
nouveaux camarades, esprant en rencontrer quelqu'un d'une taille au
moins approchant de la sienne.

--O diable! se disait-il, mon pre a-t-il eu l'ide de me btir ainsi?
Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de
moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits thtres; on a la
tte dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins,
ici, j'ai lieu d'esprer que je trouverai une salle de spectacle plus
convenable que dans ces petites villes de la Suisse o les thtres sont
si mesquins. Allons! prenons courage, je russirai j'en suis sr;
n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succs ici? L'enfant lui rpondit
par un de ces sourires d'ange qui rendent un pre si heureux, et il
puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna  sa fille. Cependant,
aprs s'tre assur d'un logement, il se rendit au Caf de la Comdie,
esprant y rencontrer quelques nouveaux arrivs comme lui, et press de
faire connaissance avec ceux qui allaient tre ses camarades pendant une
anne. Il se mit devant une table, dans un coin du caf, sa fille
s'assit auprs de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux
qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant
qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux,
plusieurs jeunes gens taient attabls et jouaient aux dominos. Il prta
l'oreille  leur causerie, dsirant savoir si c'taient des comdiens:
la conversation roulait effectivement sur le thtre.

--Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.

--Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms
inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans
les dbuts: il en cote trop cher d'accueillir facilement des chanteurs
mdiocres; il y a des personnes qui disent  la premire fois: Oh! il ne
chante pas trs-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et
il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de
cet avis-l. Nous avons eu des acteurs  qui, apparemment, la confiance
n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal  leur clture qu'
leurs dbuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont
assez chers  prsent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et
puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.

--C'est parfaitement juste, reprit un troisime interlocuteur, et les
nouveaux venus n'auront qu' bien se tenir.

Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants  notre pauvre jeune
homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez
baiss sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.

--A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?

--Oh! mon cher, rpondit l'autre, ce sera dtestable, je le parie,
personne ne sait qui il est, ni d'o il vient. C'est quelque pauvre
diable, qui se sera donn pour un morceau de pain, et qui est peut-tre
bien sr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et
il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce
mtier-l toute l'anne. Le journal parut encore plus vivement
intresser notre jeune homme qui commenait  trouver sa position fort
embarrassante. Cependant la petite fille s'tait ennuye de regarder
lire son pre, et s'tant laisse glisser de son tabouret, elle avait
t se placer prs des joueurs. Sa petite tte se trouvant  la hauteur
de leur table, elle aperut les dominos.

--Oh! les jolis joujoux, s'cria-t-elle tout d'un coup, et tendant sa
petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la
partie, en jetant la moiti du jeu  terre.

L'exclamation des joueurs fora le pre  interrompre sa lecture
simule, et rompant son silence obstin:

--Titine, qu'est-ce que vous faites donc l? Pourquoi n'tes-vous pas
reste  ct de moi?

L'enfant revint prs de son pre avec une petite moue toute drle, et
l'air fort dsappoint. S'adressant alors aux joueurs:

--Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa
faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait
tellement, que je ne l'avais pas vue s'loigner de moi.

Les joueurs acceptrent de bonne grce ses excuses: mais ds ce moment
il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de
leur entretien qui se fit alors  voix basse, de sorte que notre pauvre
artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit  petit, cependant, les voix
s'levrent un peu, et il put comprendre que c'tait de lui qu'il
s'agissait.

--Ce doit tre lui, disait l'un.

--Parfait, reprenait l'autre.

--Hein! quel physique!

--C'est un gaillard bien dcoupl.

--Oh! c'est charmant; pour celui-l, je suis bien sr de son succs sans
l'avoir vu jouer.

--Nous ne pouvions rien esprer de mieux.

--Oh! il y a vingt rles o il sera excellent; je voudrais dj y tre.

Ces paroles encourageantes avaient tout  fait dissip les alarmes du
jeune homme.

--Diantre! se disait-il, il parat que je fais de l'effet ici: eh! bien,
ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle tait
auparavant, tait devenue riante et tranquille. Il s'tait fait donner
un jeu de dominos, et btissait des maisons et des pyramides  sa petite
fille qui riait aux clats, quand elle renversait les difices que son
pre levait devant elle.

Cependant d'autres jeunes gens taient entrs dans le caf, et s'taient
approchs du groupe des joueurs.

--Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voil dj un
d'arriv: et pour celui-l, je crois que nous en serons enchants.

--O donc est-il?

--L, dans le coin avec cette petite fille.

--Eh! bien, qui est-ce?

--Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce
n'est le trial?

A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge
comme une cerise, puis tout d'un coup ple comme un linceul.

--J'espre qu'il a le physique de l'emploi, celui-l. Oh! comme nous
allons rire! sera-t-il drle dans _Zozo_, de _la maison isole_! et dans
_Aly_, de _Zmire et Azor_!

--Et dans le niais, de _Camille_?

--Et dans le chteau de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino!
parfait! mais ce rle-l a l'air d'avoir t fait pour lui. Longino! oh!
c'est bien cela, il faudra qu'il dbute par l! ce nom lui convient
parfaitement. Il sera admirable dans Longino!

Et les clats de rire se succdaient, provoqus par l'esprance de le
voir briller dans Longino.

--Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se
levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus
sombres penses. Il avait la fivre, sa tte tait brlante et il se
coucha; mais il ne put fermer l'oeil.

--Ce sera donc ici comme  Paris, se disait-il. A l'Opra, ils m'ont
trouv trop maigre, les hros grecs n'taient pas si minces que moi, 
ce qu'ils prtendaient. A Feydeau, ils m'ont trouv trop grand, et
cependant la premire fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne
m'ont-ils pas fait!

--Bravo! s'criaient-ils, voil une voix ravissante, vous tes notre
homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gter en
province, il faut seulement prendre l'habitude du thtre. Pour
commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer
de petits rles qui vous amneront  en jouer de plus grands; et pour me
donner l'habitude du thtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les
choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient
probablement que je prisse du ventre pour me faire dbuter. Ils auraient
attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout o j'ai t, j'ai
cependant eu du succs: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France,
qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien
qu'ils m'coutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en
trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-tre pas ma voix.

Son amour-propre d'artiste l'avait emport pour un moment sur le chagrin
que lui causait sa dconvenue du matin; mais il retombait de temps en
temps dans ses premires apprhensions, et le dcouragement succdait 
ses rves d'ambition.

Cependant la troupe tait  peu prs runie: on faisait les premires
rptitions, et la vue du thtre, o il tait appel  exercer ses
talents ne l'avait gure rassur. Cette salle tait provisoire et
tablie dans une espce de grange, o l'on avait tant bien que mal
arrang un thtre avec quelques rangs de loges et de galeries.
Cependant l'architecture extrieure tait reste la mme, malgr les
modifications faites  l'intrieur du btiment, et de nombreuses
fentres donnant sur la rue clairaient le thtre pendant la journe.
Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant  ces rptitions; car
plusieurs fois il avait rencontr dans son chemin quelques-uns des
jeunes gens qu'il avait dj vus au caf, et jamais ceux-ci ne
manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom
terrible de Longino venait rsonner  ses oreilles: c'tait comme un
cauchemar qui le poursuivait tout veill, et lui tait tous ses moyens.
Quand il arrivait au thtre aprs de telles rencontres, il tait tout
dmoralis; c'est  peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son
aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux,
pensait-il, de ne pas tre grands comme moi! j'aimerais mieux tre un
nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de
haut, mais le moyen de se rapetisser!!!

Les rptitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne
paraissait pas enchant de ses nouvelles acquisitions: il craignait que
les dbuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prt pas de
prventions dfavorables, il dcida que personne, amateur ou abonn, ne
serait admis aux rptitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut
enfin fix. La grande rptition, celle avec l'orchestre, devait avoir
lieu la veille.

La nuit prcdente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agit. Les
songes les plus bizarres le tourmentrent une partie de la nuit, il
rvait qu'il dbutait, mais ce n'tait plus dans son emploi de Martin,
c'tait dans celui des trials, o,  son entre, sa longue taille
excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne
pouvait dire un mot de son rle; il se tournait vers le souffleur, et il
apercevait dans le trou une horrible tte de Gorgone, qui lui lanait de
toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le rptait
involontairement, et soudain tout le public rptait en choeur:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait
sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononait, c'tait avec
une nouvelle nergie, et le public reprenait avec rage:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Puis il apercevait des tres fantastiques voltigeant autour de lui, sur
le thtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et
les plus incohrentes; il croyait parfois reconnatre quelqu'un de sa
connaissance parmi les fantmes; il s'approchait, et voyait alors
distinctement quelque figure de socitaire de Feydeau, qui lui disait:
Il faut prendre l'habitude du thtre, et chanter dans les choeurs
pendant 35 ans, aprs quoi on vous confiera de petits rles, et le
choeur infernal reprenait d'une voix formidable:

--Bravo, Longino!

Il voulait se sauver du thtre; les mmes cris le poursuivaient; il
allait sur le port, il voyait un btiment prs de mettre  la voile, il
s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades
des choeurs de l'Opra qui l'accueillaient avec de grandes
dmonstrations de joie en ftant son retour parmi eux, et pour mieux
clbrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau
morceau compos en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une
mlodie satanique dont les paroles taient: Bravo, Longino! A ce dernier
trait, sa tte se perdait, et il se prcipitait dans la mer, dont il
atteignait bientt le fond. Le choc fut rude, car il se rveilla en
sursaut couch par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui
reposait paisiblement pour lui; il tait couvert d'une sueur glace, et
il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.

Quand il se remit dans son lit, son parti tait pris. Je ne dbuterai
pas, se dit-il; ds demain je pars; je retourne  Paris: on me rendra
certainement ma place  l'Opra et aux Bouffes, c'est toujours du pain
d'assur, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je
jouerai du serpent  Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone
dans la garde nationale: on ne regarde pas  la taille, l, et ils
seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas t
remplac, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-l. Cette
rsolution lui donna du calme, il ne tarda pas  se rendormir, et si de
nouveaux rves se prsentrent  son imagination, ils taient d'une tout
autre nature. Il se voyait  Paris premier sujet d'un grand thtre, il
ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure tait
devenue plus mle. Titine tait toujours avec son pre, mais ce n'tait
plus une petite fille, c'tait une grande et jolie demoiselle, et lui,
jeune encore, tait fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et
compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter
des rles, et lui, toujours bon garon, ne se donnait pas d'importance,
comme font d'ordinaire les acteurs  succs; il tait toujours modeste
et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une
grce  ceux qui lui confiaient des rles, il remerciait les auteurs
dont il faisait russir les ouvrages. Le public se pressait en foule au
thtre quand il devait chanter; les applaudissements clataient de
toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tte; on
le redemandait aprs la pice, mais sous son vritable nom, et non plus
sous cette odieuse dnomination de Longino. Ce rve lui avait rafrachi
le sang; quand il s'veilla, il faisait grand jour: c'tait une belle
matine du mois de mai; le soleil dardait ses rayons  travers les
croises, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne
tarda pas non plus  s'veiller.

Il faut ne pas connatre un coeur d'artiste pour croire que le
dcouragement puisse tre de longue dure chez lui: un rien peut
l'abattre, mais un rien le relve. Aussi notre jeune homme ne
songeait-il plus le moins du monde  son voyage de Paris: au contraire,
l'avenir le plus riant se prsentait  lui; et c'est le coeur content,
et rempli d'espoir, qu'il se rendit au thtre.

L'orchestre tait runi depuis longtemps et essayait eu vain depuis une
heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer
le lendemain. Les instruments  vent ne pouvaient faire exactement leurs
rentres. Le chef d'orchestre avait perdu la tte et faisait
d'infructueux efforts pour rtablir l'harmonie dans sa troupe
indiscipline; enfin, de dpit, il pose son violon sur son pupitre,
dclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer.
Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scne qui tait
peut-tre fort comique pour les indiffrents, mais pas pour le pauvre
directeur, qui ne savait plus  quel saint se vouer; il s'approche alors
de ce dernier: J'ai longtemps t  Paris, et je sais cet ouvrage par
coeur; voulez-vous me laisser faire rpter une fois l'ouverture, je
vous rponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le
chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.

--Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez  cela? j'y perds mon
latin, moi.

--Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune
artiste, passez-moi la partition.

On recommence l'ouverture: ds les premires mesures, il s'aperoit
qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqus, de
fausses rentres; tout est rectifi en un instant. Un cor ne peut
parvenir  attaquer une note difficile.

--Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lvres
de cette faon, et le son viendra hardiment.

--Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, rpond le corniste.

--Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui excute le passage avec
prcision. Les musiciens commencent  reprendre de la confiance,
l'mulation s'en mle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture
s'achve sans encombre.

Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur
d'introduction, et le directeur se frotte les mains.

--Allons! se dit-il, je n'ai peut-tre pas fait une si mauvaise
acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un
excellent second chef d'orchestre.

La rptition continue, mais il fait une chaleur touffante, et l'on a
ouvert les fentres qui donnent sur la rue. Quelques flneurs ont t
attirs par les sons de la musique; les curieux en amnent d'autres, et,
sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.

Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succs qu'il
vient d'obtenir: son dernier rve lui trotte dans la tte.

--Allons! dit-il, je tomberai peut-tre demain, aujourd'hui je me sens
en voix, je veux chanter en conscience, comme  la reprsentation.

En effet,  l'entre du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assure le
bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et
bien timbre se dploie avec charme sur cette belle mlodie. Les acteurs
qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plnitude de ses moyens,
redescendent tous sur le bord du thtre pour le mieux entendre; le
directeur ne sait s'il dort ou s'il est veill: les musiciens voyant 
qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrme. Notre jeune
homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu  peu, son organe
s'tend, reprend toute son nergie, ses moyens semblent s'accrotre, il
se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans
la proraison de son air et quand il l'a achev, acteurs, directeur,
musiciens, chacun le flicite, le complimente; quand tout  coup, un
tonnerre d'applaudissements clate sans qu'on devine d'o cela peut
venir. Chacun se regarde stupfait: on songe alors aux fentres
ouvertes, on s'y prcipite, et l'on voit la foule runie qui se donnait
les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour
ses dbuts, il permet  quelques habitus de monter au thtre. Ce n'est
pas sans terreur que notre jeune homme reconnat parmi eux un de ses
joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient
de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant
devant celui qui s'tait si bien promis d'tre svre envers les
dbutants.

--Comment, s'crie-t-il, c'est Longino!

--Allons! encore Longino, dit notre artiste dsespr; mais il se sent
entran vers la fentre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.

--Mes amis, dit ce dernier, en le montrant  la foule runie au-dessous
d'eux, voil celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que
nous avons pris pour le trial.

--Bravo, Longino! s'crient les cent voix du parterre en pleine rue.

--Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.

--Alors, bravo! Chollet! reprennent les mmes voix, bravo, cent fois! 
demain, oh! vous aurez un fameux succs! et la rptition s'achve au
bruit des applaudissements de la foule qui grossit  chaque instant.
Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui
dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et  son entre,
Chollet est reu par une triple salve d'applaudissements, comme un
acteur en reprsentation. Son succs fut immense, il fut redemand aprs
la pice aux cris de: plus de dbuts! plus de dbuts! Le directeur
l'engagea sur-le-champ pour l'anne suivante avec le double
d'appointements, et pendant deux ans, le Havre possda le meilleur tnor
d'opra-comique que nous ayons en France.

Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrire dramatique
de cet artiste qui a signal partout son passage par les plus grands
succs. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrdule qui ne
conoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille 
l'Opra-Comique, un jour o l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le
Postillon_, et je suis sr qu'il sortira du spectacle en rptant:
bravo! Longino! bravissimo! Chollet!




LE VIOLON DE FER-BLANC


On voit peu d'instruments qui aient autant vari de nom, de forme et de
matire que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures
antiques nous reprsentent comme un vritable violon, depuis le rebec du
moyen ge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de
transformations! Malgr la puissance des instruments  vent de moderne
invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra
probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute
combinaison symphonique. Bien des essais ont t tents pour arrondir le
son de cet instrument, et il est peu de matires qu'on n'ait essay
d'employer  sa confection. A la vente aprs dcs de l'ancien et
clbre munitionnaire Sguin, on vit avec surprise une multitude de
botes de violon de l'invention du dfunt; il y en avait en carton, en
pte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait t  la
mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps
on fait des archets en acier, et Sguin n'et pas manqu d'en faire
confectionner en fer galvanis. La forme de ces botes n'tait pas moins
bizarre que leur matire: les unes taient perces de trous comme une
chaufferette, d'autres taient carres comme une souricire, cela
ressemblait  tout ce qu'on voulait, rarement  un violon cependant;
mais il fallait bien leur donner ce nom-l, puisque Sguin les appelait
ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.

Un Anglais qui assistait avec moi  cette vente, s'extasiait  la vue de
ce muse grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite,
quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il
n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent
inutiles, et l'on ne put en dcouvrir un seul de cette matire.

--J'en suis fch, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-tre fait gagner
un bel instrument.

--Comment cela?

--Ah! me rpondit-il, cela se rattache  l'histoire d'une autre vente; 
celle de Viotti, dont j'ai t l'un des plus grands admirateurs.
J'aurais donn tout au monde pour possder un des instruments dont il
s'tait servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient
loign de Londres o l'on vendait ses violons aprs sa mort; j'appris
beaucoup trop tard l'poque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux,
et j'arrivai au moment o l'on venait d'adjuger le dernier de ses
instruments  un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris
vainement le double du prix qu'il l'avait pay, il ne voulut jamais me
le cder, et il eut mme l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me
dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que
l'on a vendus, et qui n'a pas mme t mis en vente, vous pourrez
l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un
objet bizarre que je n'avais pas encore remarqu: c'tait un violon en
fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais  avoir un des
instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-l pour quelques
shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son
beau violon, me dit alors:

--L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche
collection doit avoir une cause trange, et je serais si curieux de la
connatre que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter
pour avoir le mot de cette nigme.

--Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me cderez
votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager
partout o a t Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles,
et peut-tre serai-je assez heureux pour dcouvrir ce mystre, et vous
gagner votre violon.

--Le march fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cess de poursuivre
mes investigations. J'ai su qu'Armand Sguin avait t trs-li avec
Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leons, et que comme le grand
artiste tait trs-occup, il venait chez lui  cinq heures du matin
pour tre sr de le prendre au saut du lit, qu'il tait aux petits soins
pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un
jour mme Viotti s'tant plaint  son domestique que son caf tait mal
fait, Armand Sguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se charget de
cet office, et que c'tait lui-mme qui, chaque matin, prparait le
djeuner du violoniste; j'ai pens alors que le violon de fer-blanc
pouvait bien tre un don d'Armand Sguin, et j'esprais en fournir la
preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voil toutes mes
esprances renverses.

--Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et
j'appris, au bout de quelques jours, qu'il tait parti pour le Pimont,
patrie de Viotti, courant toujours aprs les renseignements qui lui
chappaient.

Cette conversation m'tait presque entirement sortie de la tte,
lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai  un dner de la
commission dramatique, plac  ct d'un de mes collgues, Ferdinand
Langl, mon ancien camarade de collge, et un de mes bons amis. Vous
savez tous que Ferdinand Langl est un des plus spirituels garons que
nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses
jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possde un
vaudevilliste, vous ne vous tes gure dout qu'il est d'origine
musicienne, et que son pre, Marie Langl, italien malgr la dsinence
toute franaise de son nom, tait un des habiles contrapuntistes du
dernier sicle, qui eut l'honneur d'tre le matre de Dalayrac. Je
m'adressai donc  Ferdinand Langl pour lui demander si, dans les
papiers de son pre, il n'aurait pas trouv quelques documents sur
Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complte. Aprs avoir
rpondu  ma demande, F. Langl ajouta:

--Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que
j'ai entendu dire  ma mre, et qui pourront t'intresser.

Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais
plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le
priai de ne pas tarder davantage  m'apprendre quelqu'une des
particularits qu'il pourrait savoir.

--Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de
fer-blanc?...

Vous jugez de l'intrt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi.
Je me rappelai sur-le-champ la vente de Sguin, et mon camarade
l'Anglais qui courait toujours aprs l'histoire que j'allais sans doute
apprendre. Je fus donc tout oreilles au rcit de F. Langl que je
regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.

Un beau soir d't, mon pre et Viotti allrent se promener aux
Champs-Elyses, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer
l'air et la poussire de cette promenade. La nuit tait venue, Viotti
qui tait trs-rveur, s'tait laiss aller  ces motions intimes qui
l'isolaient compltement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon
pre qui travaillait alors  son opra de _Corisandre_, repassait dans
sa tte quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez
dsagrablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser
la tte et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardrent en ayant l'air
de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'taient si bien compris sans se
parler que Viotti rompit le silence en s'criant:

--Ce ne peut-tre un violon, et cela y ressemble.

--Ni une clarinette, dit Langl, et cependant il y a de l'analogie.

Le moyen le plus sr de s'en assurer tait d'aller vers l'endroit d'o
partaient les sons discordants qui avaient attir leur attention. A
dfaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur
tremblottante d'une maigre chandelle brlant devant un pauvre aveugle
accroupi  une centaine de pas d'eux. Viotti y tait le premier:

--C'est un violon! s'cria-t-il en revenant en riant prs de Langl,
mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut
que je possde cet instrument, et vous allez demander  l'aveugle de me
le vendre.

--Bien volontiers, reprit Langl, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami,
lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?

--Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-l me sert;
c'est tout ce qu'il me faut.

--Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en
donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre
violon n'est pas comme tous les autres?

--Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? a ne sera pas
long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours t aveugle, et
j'tais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes
filles  notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu
clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache,
le fils de feu mon frre. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne 
peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a
pu; mais  la fin, l'ouvrage a manqu: on ne faisait plus qu'une journe
de trente sous par semaine, et c'tait pas assez pour deux. Mon Dieu,
que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer
dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter  la maison
quelques pices de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit
rien, mais le lendemain je vis bien qu'il tait plus triste qu'
l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis
murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crdit de six
francs; mais c'est gal, mon oncle aura son affaire, ou je ne
m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voil
mon garon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'l un violon et un
fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en
le laissant tomber, celui-l; et il me remit le violon que vous voyez.
Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donn de quoi me
faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait
conomis de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus
content, ce pauvre garon qui s'tait donn tant de peine; aussi le bon
Dieu l'a rcompens: ds le matin il me mne  cette place en allant 
la journe, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours
o la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a
pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil a.

--Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous
pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-l, mais laissez-moi un
peu l'essayer.

Et il prit le violon. La singularit du son l'amusa; il cherchait et
trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public
nombreux, attir par ces sons trangers, s'tait amass autour d'eux.
Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient mme quelques
pices blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle bahi,  qui
Viotti voulut remettre ses vingt francs.

--Un instant! s'cria le vieux mendiant, tout  l'heure je voulais bien
vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; 
prsent je demande le double.

Viotti n'avait peut-tre jamais reu un compliment plus flatteur, aussi
ne se fit-il pas prier pour la surenchre qu'on lui imposait. Il se
glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras;
mais  une vingtaine de pas de l, il se sent tirer par la manche:
c'tait un ouvrier qui, le bonnet  la main, lui dit, les yeux baisss:

--Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-l trop cher, et
si vous tes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en
fournir tant que vous voudrez  six francs.

C'tait Eustache qui avait vu conclure le march, et qui ne doutant plus
de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui
russissait si bien. Il fut cependant oblig d'y renoncer, car Viotti se
contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien pay.

--Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je  F. Langl.

--Il l'a toujours gard et l'emporta avec lui quand il se retira en
Angleterre.

--Eh bien! mon cher, dis-je  Ferdinand, tu ne te doutes gure du
service que tu viens de rendre  un de mes amis; ton histoire va lui
faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis  mon tour l'histoire
de la vente de Viotti, et d'A. Sguin.

J'ai fait depuis toutes sortes de dmarches pour savoir dans quelle
partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes
recherches ont t inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les
pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci,
esprant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui
fournira les moyens de gagner son violon.




UN MUSICIEN DU XVIIIe SICLE


Dans les premiers mois de l'anne 1733, au deuxime tage d'une haute et
noire maison de la rue du Chantre Saint-Honor, habitait un mnage qui
pouvait passer pour le modle de ceux du quartier. Le mari tait un
grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant
jamais  personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru
si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque l y
trouver  redire. Quoique musicien de profession, il tait d'une extrme
sobrit, sortait le matin pour aller donner ses leons, rentrait
exactement  l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et
une fois rentr, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se
retirait dans un cabinet, o il crivait fort assidment, et bien
rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la
maison. Les dvots mme n'auraient en rien pu attaquer sa morale
religieuse, car, en sa qualit d'organiste de l'glise
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il tait trs-assidu  toutes les ftes,
et sa femme l'accompagnait toujours  l'glise. Cette dernire, de vingt
ans plus jeune que son mari, tait d'une figure agrable, et son
caractre paraissait extrmement doux; toujours occupe de quelque
ouvrage d'aiguille quand elle tait  la maison, elle ne sortait gure
dans la semaine que pour faire ses provisions de mnage, ne se mlant
jamais des commrages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle
rencontrait dans ses alles et venues, mais rpondant toujours fort
honntement  ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles
d'un petit mouvement de tte et d'un sourire si doux, que ceux qui la
quittaient taient aussi satisfaits de ses laconiques rponses que si
elle leur et tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgr la
sauvagerie du mari, et le prjug peu favorable attach alors  la
profession de musicien, le couple tait-il en grande vnration dans le
quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique prs de l'alle
sombre qui donnait entre  la maison, ne manquait-il jamais de retirer
son bonnet fourr, lorsque le grand homme sec et sa petite femme
rondelette passaient devant sa porte; le salut tait scrupuleusement
rendu, mais pas un mot n'tait chang pour cela, et le marchand cirier
ne pouvait jamais s'empcher de dire:

--Ce sont de bien honntes gens, mais il est tout de mme un peu fier,
ce grand scot.

Une seule personne des habitants de la maison avait ses entres libres
chez nos deux poux. C'tait une vieille demoiselle de soixante ans,
vivant aussi fort retire; mais comme elle avait environ trois mille
livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en tait une il y a
cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supriorit sur les
autres locataires, elle s'tait hasarde  faire une dmarche auprs du
couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La
vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon
une pinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle
s'occupait souvent  rpter les symphonies de Lully, et tous les airs
de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage  sa campagne, elle
se sentit un jour en got de musique, et fut fort dsagrablement
surprise en trouvant son pinette tellement fausse et dmonte qu'il
tait impossible de s'en servir. La patience n'tait pas la vertu de
notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordt tout de suite
son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la
maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre
son pinette en tat. Sa servante vint bientt lui dire que la seule
rponse qu'on lui et faite tait, que le voisin n'tait pas accordeur
et qu'elle et  chercher ailleurs.

--Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous tes une sotte, et vous ne savez pas
vous y prendre. Il fallait promettre une pice de trente-six sols, comme
c'est l'usage, et cet homme serait venu  l'instant.

--Mais, rpondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un
homme, c'est un monsieur.

--Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc
que j'y monte moi-mme.

Et en effet, elle se mit  trottiner  travers l'escalier, et bientt
elle sonna  la porte du second tage.

--Madame, dit-elle  la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il
ne demeure pas un musicien cans?

--Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.

--Eh bien! Madame, voici une pice de trente-six sols pour qu'il vienne
accorder mon pinette.

--Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il
travaille, et je ne saurais le dranger en ce moment.

--Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien,
il est bien capable de remonter un instrument, et je dsire qu'il vienne
le plus prochainement possible.

--Mademoiselle, je vous rpte qu'il m'est tout  fait impossible de le
dranger.

La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une
vivacit dont on ne l'et certes pas souponne, la vieille demoiselle
s'lana vers une porte, qu'elle ouvrit prcipitamment, et se trouva
dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre tait assis, enfonc
dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de
papiers chargs de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne
s'apperut pas de l'arrive de Mlle de Lombard.

--Monsieur, lui dit-elle en entrant, voil trente-six sols pour venir
accorder mon pinette.

Pas de rponse.

--Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas,
si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.

La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors  crier
 tue-tte.

--Monsieur, voil trente-six sols...

Cette fois le grand homme maigre releva la tte, il regarda fixement la
vieille demoiselle qui, enchante de son succs, continua alors d'une
voix beaucoup plus douce.

--Pour venir accorder mon pinette.

Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.

--Qu'est-ce donc, Louise, dit-il  sa femme, pourquoi me laissez-vous
ainsi dranger?

--Mon ami, rpondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas
ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez
son pinette.

--Mademoiselle, vous tes folle; voici la seule rponse que je puisse
vous faire.

A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.

--Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez  Mlle de
Lombard?...

--Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour
venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre pinette?

Malheureusement la vieille demoiselle n'tait gure au fait de la
musique moderne; elle ne connaissait ni la _Dmonstration du principe de
l'harmonie_, ni _Les quatre pices du clavecin_, les seuls ouvrages que
Rameau et encore publis; aussi cette rponse fit-elle peu d'effet;
elle craignit cependant de s'tre trompe, et que l'homme  qui elle
s'adressait ne ft pas un musicien; sa contenante parut si embarrasse
au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:

--Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le
temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez
dans la pice  ct, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant
que bon vous semblera.

Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperut nullement des
rvrences sans nombre que Mlle de Lombard adressait  son fauteuil. La
vieille demoiselle, pour n'avoir pas de dmenti, essaya un peu le
clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit
demander  ses nouvelles connaissances  quelle heure on pourrait la
recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas  ce moment, alla lui-mme la
chercher; ils causrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reu
des leons du clbre Couperin et tait bonne musicienne. Elle se mit au
courant de la musique moderne, apprcia, autant que le peuvent faire les
vieilles gens, celle de son voisin et l'intimit s'tablit bientt.

Mme Rameau fut celle  qui cette socit fut le plus agrable. Son mari
dtestait les nouvelles connaissances, et tait fort peu communicatif.
La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais os le
dire: elle savait que le bonheur de son mari tait de la croire
heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'tait pas, elle n'ignorait
pas le chagrin qu'elle lui aurait caus et elle n'aurait jamais os lui
proposer de changer de genre de vie; car quoique foncirement bon, il
tait excessivement opinitre, et il avait souvent des accs de
mlancolie qu'elle aurait craint de rendre plus frquents. Une fois par
semaine, il allait souper chez M. de la Popelinire, fermier-gnral,
qui s'tait dclar son protecteur, et un autre jour il recevait un de
ses amis  dner, c'tait le clbre organiste Marchand, dont il avait
reu des leons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne
donnait ses leons de clavecin qu' contre-coeur, il se sentait quelque
chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien
que les leons ne le mneraient  rien; mais c'tait avec plaisir qu'il
allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication
des _Principes d'harmonie_ lui avait donn la rputation de savant
musicien, et il tenait  prouver qu'il tait quelque chose de plus qu'un
savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrres,
qui venaient l'entendre  son orgue; mais c'tait ceux du public qu'il
ambitionnait, et  l'glise, le public ne manifeste pas ses sensations
musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui
prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une
grande supriorit, ne le flattaient que mdiocrement, parce qu'il
sentait qu'il tait capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'
travailler pour le thtre, et quoiqu'il n'et jamais communiqu ce
dsir  qui que ce ft, c'tait nanmoins le but de toutes ses penses.

Cependant, il avait prs de cinquante ans, et sentait bien que s'il
tardait davantage, sa carrire tait perdue. Il tenta une fois d'crire
 Houdard de Lamotte, pour lui demander un pome; mais les gens de
lettres, mme ceux qui font des tragdies lyriques, tant gnralement
peu verss dans la musique, le pote confondit cette demande avec cent
autres du mme genre qu'il recevait journellement, et ne rpondit pas.
Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accs de mlancolie en
devinrent plus frquents; il s'enfermait des journes entires dans son
cabinet. Il consultait les partitions de tous les opras nouveaux, et
aprs avoir lu avec attention ces diffrents ouvrages, il restait abm
dans ses rflexions. Sa figure svre et anguleuse s'animait alors d'une
expression bizarre o le gnie et la colre taient confondus:

--Comment! disait-il, voil les gens qu'on me prfre; mais dans la
moindre de mes pices de clavecin, il y a plus d'ides que dans tout ce
fatras de musique.

Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en
France,  l'exception peut-tre de Lalande, qui n'a gure travaill que
pour l'glise. On ne joue dj plus les opras de Colasse. Que nous
reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnomm le musicien
des Grces; au moins celui-l a-t-il quelques ides. Mais Destouches,
mais Campra!

Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois  son clavecin, o il
improvisait des heures entires. La fantaisie d'crire ce qui lui
passait par la tte, lui prenait-elle un instant, il y renonait bien
vite en se disant:

--A quoi bon faire cela? qui pourrait l'excuter, qui pourrait le
comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans  Avignon, un peu avant
mon voyage d'Italie: ils mprisrent mes premiers essais, parce que
c'tait au-dessus de leur porte; et cependant il y a d'habiles
musiciens en Italie; ceux-l ont compris ma musique... Non, il me faut
un thtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette nigme.
Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh!
j'y viendrai...

Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphre de sa chambre
et t trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se
couchait sans dire un seul mot  sa pauvre Louise, qui gmissait d'un
chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la
cause.

Une circonstance inattendue dcida entirement Rameau  s'adonner au
thtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste  l'glise de
Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas.
Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'tre
opr une rvolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout
diffrent de celui qu'il avait men jusque l. Tout d'un coup il
abandonna ses leons, se mit  aller  l'Opra tous les jours de
spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement
proccup. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'tait plus pour
faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait,  travers
la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantt rire aux clats,
tantt donner de grands coups contre les meubles, puis se dpiter, et on
le voyait alors, lui si mthodique auparavant, sortir de chez lui
quelquefois sans pe, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin
de l'oreille. Les voisins s'aperurent bientt de ce changement: les
caquets et les commrages allrent leur train, et la pauvre Mme Rameau
ne fut pas la dernire  gmir du drangement de son mari. Il ne lui
parlait presque plus, ne l'emmenait plus  l'glise, et dnait et
soupait presque tous les jours dehors.

Le jour de Pques vint. A dix heures, Rameau tait encore dans son
cabinet (il s'tait lev  cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre
une basse messe  une chapelle de la rue Saint-Honor; quel ne fut pas
son tonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'tait pas
encore sorti pour aller  son orgue. Elle se prcipite dans son cabinet,
et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la
tte, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il
se jouait lui-mme sur son violon.

--Mais, Philippe, lui dit-elle,  quoi songez-vous donc? la grand'messe
est commence, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est
srement rentre au choeur: dpchez-vous donc.

--Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau;
coute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien
sur cet air l.

Et il se remit  jouer et  danser. Mme Rameau crut son mari fou.

--Mais, mon ami, rflchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne
nous manquait plus que cela  prsent que vous avez abandonn toutes vos
leons.

--Ma place, eh! ma chre, voil bientt trois mois que je ne l'ai plus:
j'ai donn ma dmission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne
veux pas couter mon passe-pied.

Madame Rameau fut anantie, la place d'organiste tait leur unique
ressource. Elle se mit  pleurer.

--Mais, se dit-elle, quand nous aurons mang ces 800 livres, que nous
avons de ct, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-mme:
cet argent est maintenant trop prcieux.

Elle court vers une commode o tait renferm le petit pcule: hlas!
des 800 livres les trois quarts taient dnichs: il restait 200 livres
en tout.

La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite
chez Mlle de Lombard,  qui elle conta tous ses chagrins: son coeur
tait trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur tait
renferme, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se
doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les drglements
de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses
consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer
cette inconduite que de trois manires: ou M. Rameau tait joueur, ou il
buvait, ou bien il avait des matresses. Or, ses frquentes sorties lui
faisaient bien penser qu'il avait au moins une matresse, sa danse et sa
gat ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la
disparition des 600 livres tait bien la preuve qu'il tait domin par
la funeste passion du jeu: il lui tait donc clairement dmontr que
l'unique cause des dsordres de M. Rameau tait le vin, le jeu et les
femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus dsespre
qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le mme costume et se livrant
 la mme occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'tait une
gavotte qu'il jouait sur son violon.

Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il tait
d'usage que quelques amis se runissent ce jour-l chez Rameau; Mme
Rameau fit donc ses invitations comme  l'ordinaire. On dnait alors 
une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'tait
pas encore rentr. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restt
toute la journe dehors, et sa figure trahissait toute son inquitude,
quand Mlle de Lombard rompit le silence:

--Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres
convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne
l'explication de sa conduite. Voil une pauvre petite femme qui, si cela
continue, deviendra bientt aussi maigre et aussi sche que son vaurien
de mari, et c'est un scandale qu'il faut empcher.

Cette harangue fut unanimement approuve, et chacun s'apprta  chanter
sa gamme  l'hte dont on allait manger le dner. Les convives taient
M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la
Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine  dcider  venir, tant
il tait furieux contre son organiste dmissionnaire, et M. Bazin, le
marchand cirier, qui avait t invit comme principal locataire de la
maison, Mme Rameau ayant sagement pens qu'il serait prudent d'tre bien
avec lui, quand viendrait le premier terme  choir.

A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il
parut d'abord surpris de voir ses amis runis, il allait en demander
l'explication quand sa femme lui prsenta un noeud d'pe, et une paire
de manchettes brodes de sa main. La mmoire lui revint alors.

--Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est
ma fte. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour
de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi
celle du roi; aussi, j'ai toujours oubli de t'avoir quelque chose pour
te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette anne il n'en sera pas de
mme, je t'assure.

Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement mue
de ces marques de tendresse auxquelles elle n'tait plus accoutume,
qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Aprs avoir embrass sa
femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main 
M. Marchand, et fit une inclination  M. Dumont le marguillier,  qui
l'odeur du rti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible
grimace pour avoir l'air svre; puis, enfin,  M. Bazin qui lui rendit
son salut en s'inclinant tout d'une pice, comme aurait fait un des
cierges de sa boutique. On se mit  table, et tout le commencement du
repas fut trs-gai; mais une certaine gne se fit remarquer parmi les
convives, quand vint le dessert. Rameau avait t si aimable pendant le
dner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait
t prodigu de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de
commencer les hostilits envers un hte de si bonne humeur.

Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tchait de
trouver un interprte de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin
qu'elle avait jet son dvolu; mais malgr les signes d'yeux qu'on lui
faisait, M. Bazin qui avait mang comme quatre, et qui pensait assez
judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus,
faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle
de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un lger
coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du matre
de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint
chouer l'avertissement destin  M. Bazin. Rameau fit une grimace
terrible en demandant qui s'amusait  lui marbrer ainsi les jambes. Mlle
de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne souponnt sa
moralit de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le
blanc des yeux, sans rien comprendre  cet incident, quand le bruit
inaccoutum d'une voiture dans la rue du Chantre dtourna toute
attention. Cette voiture s'tant arrte devant la maison, on entendit
bientt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se
prcipitant dans la salle  manger, annona d'une voix retentissante:

--M. de la Popelinire!

En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinire, les convives de
Rameau se lvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vtu d'un
habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au
milieu des convives en dsarroi.

--Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela
sans m'en prvenir?

--Parbleu, il est joli, celui-l! rpondit le gros petit homme; pour
vous prvenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous
devenez. Ah , qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc
faire un opra? vous avez t demander une audition ce matin  Mlle
Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous  l'oeuvre? Ah , il est
bien entendu que c'est chez moi que se fera la premire audition. Vous
savez que mon orchestre est  vos ordres. Quant  la copie, cela me
regarde aussi; et ds que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez
qu' l'envoyer  mon htel.

--Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voil bientt trois mois
que j'y travaille.

--Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?

--M. l'abb Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exig que je lui
avanasse comme garantie.

--Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demand 600 livres? Mais je le
ferai btonner par mes gens.

--Mais c'tait tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.

--C'est vrai, au fait, ce que vous me dites l. Eh bien! je lui sais
beaucoup de gr de vous avoir donn sa posie pour 600 livres. Quand
vous le verrez, invitez-le  venir dner chez moi. Comment cela
s'appellera-t-il?

--_Hippolyte et Aricie_.

--Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre
audition, votre rptition?... je ne sais comment vous appelez cela.

--Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.

--Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchant d'avoir fait
connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu,
charmante, et madame votre mre qui parat bien respectable,
ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.

--Du tout, se hta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos
voisines et amies.

--Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier gnral, voulant
rparer sa faute et diminuer l'air refrogn de la demoiselle; pardon de
vous avoir prise pour la mre de Rameau; c'est l'ge, voyez-vous, qui me
faisait supposer... Ah , et ce monsieur l, qui est-ce?

--M. Dumont, marguillier.

--Oh! trs-bien; et cet autre petit, dans le coin?

--C'est mon matre, le clbre Marchand.

--Diantre! M. Marchand; touchez donc l, je vous en prie; enchant de
vous connatre. Ah , j'espre que nous nous reverrons, et que vous me
ferez l'honneur de venir  mes concerts du vendredi.

M. Marchand s'inclina. Le fermier gnral apercevant alors M. Bazin qui,
depuis son entre, n'avait pas encore interrompu ses rvrences:

--Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-l? C'est donc le mouvement
perptuel en personne?

--Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon
propritaire.

--Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de
demain en huit je vous attends; vous m'amnerez Pellegrin; M. Marchand,
je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.

Aprs son dpart, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:

--Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai t
injuste envers vous.

--Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard,
car nous vous avions mconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un
opra, et votre conduite singulire nous avait inspir des soupons qui,
grce au Ciel, sont tous dissips.

--Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon
travail, jusqu' ce que je fusse certain du succs. Mon secret est trahi
maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gard si longtemps, je
craignais les reproches, les conseils. A prsent que j'ai termin mon
opra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons
de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz
votre avis.

--Adopt, s'cria M. Bazin, qui tait un peu gai; j'aime beaucoup la
musique, moi! Y aura-t-il une chanson  boire dans votre opra?

Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son
cabinet.

Marchand se mit au clavecin; Rameau dploya devant son pupitre la
partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantt de la voix, tantt de
son violon, il parvint  donner  ses auditeurs une ide de son opra.
Quelque imparfaite que ft l'excution d'une oeuvre si gigantesque par
deux personnes, ce petit concert produisit nanmoins beaucoup d'effet.
Mlle de Lombard dclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de
faire de si belles choses.

--Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus
flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincre admirateur que moi.
Toujours occup de sa belle dclamation et du beau tour de chant qui
rgnent dans ses rcitatifs, je tche de l'imiter, non en copiste
servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour
modle.

Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier,
trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que
toutes ces belles choses fussent destines  un usage profane, quand on
aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M.
Bazin, qui s'tait endormi ds les premires mesures, se rveilla au
bruit des flicitations qu'on adressait  Rameau; il y vint joindre les
siennes.

--Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai
que je n'ai jamais t  l'Opra; mais il y a un commencement  tout, et
c'est une dpense que je me permettrai pour aller entendre la petite
drlerie de M. Rameau.

Quant  Marchand, il tait dans le ravissement.

--Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile
organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais
cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre
ouvrage; si les symphonistes parviennent  vous bien excuter, cet opra
fera une rvolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans
cet admirable trio des Parques, au deuxime acte, il y a un passage
enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.

--Soyez tranquille, rpondit Rameau, ils en viendront  bout avec du
temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut crire son
premier opra, il n'y avait  Paris que douze violons. Un an aprs, la
bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands
progrs depuis ce temps-l. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela
s'excutera, je m'en charge.

Le lendemain, M. de la Popelinire envoya chercher la partition pour la
faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte,
pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours
employs  la copie des parties, il courut chez les principaux
chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour tre reu 
l'Opra, il n'tait pas besoin alors d'tre grand musicien, ni mme de
savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix.
Les ressources de la voix de tte, et de la voix mixte, taient tout 
fait inconnues, et les notes les plus leves s'excutaient toujours 
plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne
savaient pas lire la musique.

Cependant on devait un terme  M. Bazin et quelle qu'et t son
admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps
lui rappeler sa dette; toutes ses dmonstrations ne le convainquaient
que fort peu.

--Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous
n'ait pas une si chtive somme  sa disposition?

--Je l'avais, et au del, rpondit Rameau, mais j'ai t oblig de
dposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai
fait  M. Pellegrin, en cas de non-succs de mon opra; comme je suis
convaincu qu'il russira, je vous paierai avec cet argent.

Force tait  M. Bazin de se contenter de cette rponse, mais il n'tait
pas trop satisfait, et le tmoignait en grommelant chaque fois qu'il
rencontrait Mme Rameau.

Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinire avait runi chez
lui ce qu'il y avait de plus distingu  la cour et  la ville pour
entendre la musique de son protg. Rameau tait trs-connu comme
musicien de thorie, les ouvrages qu'il avait publis sur la division du
corps sonore, lui avaient acquis plus de renomme  l'acadmie des
sciences que dans le monde, et on tait assez peu favorablement prvenu
sur le dbut d'un homme de cinquante ans dans une carrire qui demande
avant tout de la vivacit et de la fracheur d'imagination. L'ouverture,
comme toutes celles du temps, tait un morceau fugu qui ne produisit
que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des
bois_, fut mieux accueilli; l'assemble paraissait indcise, les grands
seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les
morceaux suivants furent donc couts avec un silence religieux. Rameau,
qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que
produisait sa musique; le dcouragement se peignait dans ses traits,
lorsqu'aprs l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se
lve dans un coin du salon et montant sur un tabouret:

--Trs-bien! crie-t-il de loin  Rameau, c'est admirable, et je vous
garantis que cela russira grandement.

Tous les yeux se tournrent vers le petit homme qui venait d'interrompre
si brusquement la rptition. Il tait dj redescendu  sa place; au
peu de luxe de ses vtements, on crut un instant que c'tait un intrus
qui s'tait gliss dans l'assemble; mais tout d'un coup Rameau lui
rpond de sa place:

--Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les
autres et il me suffira.

Au nom du clbre organiste, chacun comprit toute la porte de cet
assentiment donn en public, et  la fin du joli choeur: _A l'amour
rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements
clatrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de
l'auditoire taient totalement changes, et tous les morceaux du premier
acte furent applaudis et apprcis comme ils mritaient de l'tre.
Rameau recevait les flicitations les plus empresses. M. de la
Popelinire rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vtu
s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le dchirant
sur-le-champ:

--Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de
pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voil votre
billet.

Chacun applaudit au procd de Pellegrin, dont on connaissait la
pauvret, et le pote partagea les loges qu'on prodiguait au musicien.

Ds le lendemain, il fut question  l'Opra de mettre  l'tude
_Hippolyte et Aricie_. Les rles furent distribus aux premiers
chanteurs de l'poque, Chass, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle
Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgr toutes ces protections, les
vnements, les cabales reculrent de beaucoup la premire
reprsentation. Le sieur Thurer succda au sieur Lecomte comme directeur
de l'Opra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour
entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme
surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontt son ballet des
_ftes grecques et romaines_, jou dix ans auparavant. La premire
reprsentation tait cependant fixe au 1er septembre, lorsque vint
l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant
d'aot. Les rptitions furent suspendues pendant tout ce mois, et
Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son
opra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manire  ce
qu'on n'y excutt que de sa propre musique. M. de la Popelinire vint
encore au secours de son protg.

M. le marquis de Mirepoix allait pouser Mlle Bernard de Rieux,
petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mre du clbre comte
de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait prparer pour cette
noce une fte dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu
jusqu' ce jour. M. de la Popelinire fit obtenir  Rameau la direction
du concert qu'on devait y donner. La fte eut lieu le 16 aot dans
l'htel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept
heures du soir toutes les faades de l'htel furent illumines d'une
quantit prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique
illumination ne se bornait pas  l'htel; pour clairer plus loin les
carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pres de terrines
poses sur des consoles, depuis l'glise jusqu' l'angle, et trs-avant
dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine  s'imaginer le
brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et
terrines taient garnis de cire blanche, prcaution que l'on avait cru
devoir prendre pour viter la mauvaise odeur et prserver les habits des
dames et autres convis qui taient obligs de passer sous des arcades
illumines. Le concert qui ouvrit la fte fut des plus magnifiques;
Rameau avait mis son amour-propre  faire choix des plus habiles
excutants et des meilleurs morceaux. Aprs le concert, les convis
passrent dans une immense salle construite exprs dans les jardins de
l'htel, o tait dresse une table en fer  cheval de plus de
soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie
mlodieuse, place dans les tribunes, interrompue par intervalles par
des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les
sieurs Charpentier et Danguy, clbres concertants, l'un sur la musette
et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer  cheval excuter des
morceaux que Rameau avait composs exprs pour cette occasion. A minuit
on se rendit  l'glise Saint-Eustache, qui tait aussi magnifiquement
illumine que l'htel qu'on venait de quitter.

Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui
laisser toucher l'orgue pendant la clbration du mariage. Il le fit
avec une grande supriorit; c'taient ses adieux  cet instrument, et
jamais il n'avait t si bien inspir. Le lendemain, il reut du
chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins
qu'il s'tait donns. Depuis longtemps M. Bazin tait pay, et Mme
Rameau tait on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard
partageait toute sa joie. On avait beaucoup parl des ftes du mariage
du marquis de Mirepoix, et la bonne excution du concert avait fait le
plus grand honneur  Rameau. Son opra devait le lancer tout  fait, les
rptitions partielles taient trs-satisfaisantes; mais l'envie ne
dormait pas; la jalousie des musiciens rpandait partout que c'tait une
musique bizarre, incomprhensible, s'loignant de toutes les rgles
reues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de
l'extraordinaire. La grande rptition vint enfin; les musiciens dont se
composait l'orchestre de l'Opra taient  leur poste. Malgr la
mauvaise volont qu'on avait eu soin d'exciter parmi les excutants,
tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand
arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens
s'arrtrent court, reculant devant cette difficult toute nouvelle pour
eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire
recommencer:

--Monsieur, c'est inexcutable, lui dit celui-ci.

--Peut-tre  premire vue, dit Rameau; mais essayons.

La seconde fois ne fut gure plus heureuse que la premire, et la
troisime ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurrent,
quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance,
le chef d'orchestre dclara qu'il ne se chargeait pas de faire excuter
une pareille musique, et jeta avec dpit son bton de mesure sur le
thtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se
dconcerter, fit du bout du pied rouler le bton jusqu'au bord du
thtre, et quand il fut  porte du musicien:

--Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'tes que le maon, et
que je suis l'architecte: recommencez le passage.

Cette fermet imposa aux rcalcitrants. La difficult fut vaincue cette
fois, et la rptition s'acheva sans encombre.

C'tait un grand vnement alors qu'une premire reprsentation. Il n'y
avait que trois thtres  Paris, l'Opra, la Comdie Franaise et la
Comdie-Italienne, et ces solennits avaient d'autant plus d'clat
qu'elles taient plus rares. Aussi tout Paris tait-il en rumeur dans la
matine du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opra taient
encombres des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des
pitons qui venaient  l'avance pour tre srs d'avoir des places.
Rameau avait  grand'peine obtenu une petite loge bien recule pour sa
femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants
et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle
de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au
premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tchaient vainement de la
rassurer; eux-mmes auraient peut-tre eu besoin de courage, car, ds le
premier acte, une violente cabale s'leva dans le parterre, les rares
applaudissements qui s'taient fait entendre au commencement de
l'ouvrage cessrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu
seulement par des murmures dsapprobateurs que furent accueillis les
derniers actes de l'opra. Marchand tait furieux; Mme Rameau tait prs
de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car
elle craignait que ce ne ft une vengeance du Ciel pour avoir abandonn
l'glise pour le thtre. Rameau se retira tristement chez lui.

--Je me suis tromp, dit-il; j'ai cru que mon got plairait. Il faut se
rsigner, je renoncerai au thtre.

Cependant les habitus de l'Opra s'taient runis au foyer aprs le
spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait
d'tre dsapprouve gnralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux,
M. de la Popelinire essayait de dfendre l'oeuvre de son protg.

--Mais, lui rpondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont
nullement partisans de cette musique.

--Fadaise! disait le fermier gnral, c'est qu'ils sont eux-mmes
parties intresses.

--Interrogeons l'un d'eux! s'crie le prince de Conti.

Justement Campra vint  passer. C'tait un homme juste, et qui
heureusement n'avait pris aucune part aux cabales diriges contre
Rameau.

--Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince.

--Monseigneur, rpondit le musicien, il y a dans cet opra assez de
musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous reprsente tous les
jours. Cet homme-l nous clipsera tous.

Le mot courut, fit fortune, et  la deuxime reprsentation, des beauts
toutes nouvelles se rvlrent aux auditeurs attentifs. Le succs fut
moins grand qu' la troisime, qu' la quatrime, qu' toutes les
reprsentations suivantes.

L'ouvrage fut jou trente fois de suite avec un applaudissement
universel, et Rameau consol ne renona pas au thtre, car il donna
plus de vingt-trois ouvrages, tant opras que ballets.

Aprs le grand succs d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste tait
devenu un homme trop clbre pour conserver sa modeste retraite de la
rue du Chantre, et ce fut avec une vritable peine que M. Bazin, dont
l'estime pour son locataire croissait  mesure que celui-ci s'levait
davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des
Bons-Enfants,  l'htel d'Effiat, pour tre plus prs de l'Opra, qui
allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'tait
de se sparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la socit lui devenait
 chaque instant plus prcieuse, car les occupations multiplies de son
mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui
confier son chagrin; mais le compositeur s'tait attach  la vieille
demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses
brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition  Mlle de
Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec
joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu' la fin
de ses jours.

Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succs. Un de ses
opras, entre autres, _Castor et Pollux_, russit tellement qu'un de ses
rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enferm  Charenton, il
chantait continuellement le choeur des dmons: _Qu'au feu du tonnerre_,
de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient
jamais exist. Lui seul a runi la double qualit de thoricien et de
compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succs, que pendant
longtemps on n'en excuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages,
_Zoroastre_, fut traduit en italien, et jou  Dresde, avec le plus
grand succs. Un autre opra, _Plate_, produisit 32 mille livres en six
reprsentations. En 1747, l'Opra lui fit une pension de 1,500 livres,
dont il a joui jusqu' sa mort. Il venait d'tre dcor de l'ordre de
Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.

Il est peu de personnes de notre gnration qui se rappellent avoir
entendu excuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est
que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la
peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature:
l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'mouvoir le
coeur, mais elle repose entirement sur la mode, et il n'est pas de
beauts ternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne
connaissons plus que le nom, succda l'inimitable Rameau, dont nous
n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous dclars
inimitables par leurs contemporains, jusqu' ce qu'ils soient dtrns
par un rival dont le rgne doit aussi cder  un successeur plus ou
moins loign. Mais les curieux de musique qui vont consulter les
vieilles partitions aujourd'hui ignores, trouvent dans celles de Rameau
des ides d'une nouveaut et d'une fracheur tonnantes pour le temps o
elles ont t mises; il n'y a donc que la curiosit qu'excite tout ce
qui se rattache  ce grand homme, qui puisse faire excuser la
complaisance avec laquelle nous nous sommes tendus sur quelques dtails
de sa vie.




UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII


Les gens du monde se font l'ide la plus fausse qu'on puisse imaginer
des artistes en gnral, et surtout de ceux de thtre, avec lesquels
ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de
paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comdien. Ils ne se
runissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours
gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune;
ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en
effet  se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume
analogue au rle qu'ils vont rciter devant un public qui les paie
amplement en applaudissements de la lgre fatigue qu'ils prouvent;
sans compter les normes appointements que le directeur est oblig de
leur payer  la fin du mois. Cette opinion est loin d'tre partage par
les personnes qui frquentent l'intrieur des thtres. Quelle vie plus
remplie, plus laborieuse que celle du vritable artiste! Que de
privations il doit s'imposer, que d'tudes il doit faire, s'il veut
atteindre un rang lev dans son art, ou le conserver, s'il y est
parvenu! Quand vos yeux sont charms des grces sduisantes de cette
ravissante bayadre qui, le sourire sur les lvres, vous parat excuter
avec tant d'aisance et de facilit ces pas gracieux qui arrachent vos
applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a
cot et ce que lui cote chaque jour de travail pour arriver  ce
rsultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas
un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la desse de
la danse, que l'inimitable Taglioni doit paratre devant le public, ds
le matin elle s'exerce comme ferait une commenante; pendant des heures
entires, elle pratique ces premiers lments de la danse, qui doivent
lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, puise de fatigue, elle
prend un peu de repos, et aprs un lger repas, elle parat devant le
public, qui se retire transport d'admiration, lorsque l'artiste rentre
chez elle extnue, pour recommencer le lendemain matin ce travail
qu'elle ne ngligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa
supriorit si marque. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle
restait des heures  faire des gammes dans tous les tons et tous les
exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rle
qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et
nanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes
les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si dlicieusement, lui
vinssent avec cette sret d'excution qui ne lui a jamais manqu. Il y
en aurait trop  dire sur les travaux des grands artistes, des artistes
consciencieux et vritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe
beaucoup plus modeste, des choristes d'opra que je veux m'occuper
aujourd'hui.

Je ne prtends pas vous dire que leur art exige de grandes tudes, et
des travaux bien assidus. Hors les heures consacres aux rptitions et
aux reprsentations, leur temps est  eux tout entier, mais leurs
appointements sont modiques, et ne peuvent suffire  leur existence;
aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les
uns donnent des leons de musique  la petite proprit, ou copient de
la musique; presque tous chantent dans les glises, renouvelant la vie
de l'abb Pellegrin, qui

    ... Dnait de l'autel et soupait du thtre.

D'autres sont musiciens dans les lgions de la garde nationale, ou dans
les bals qui ne commencent qu' l'heure o finissent les spectacles. A
force de travail et de peine, il en est qui parviennent  se faire 4 ou
5 mille francs de revenu, anne commune; lorsqu'ils sont jeunes,
ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils conomisent de
quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'o ils nous
reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers thtres.
Tel fut un de nos meilleurs tnors dont je vous ai dj racont une
aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrire qu'il a depuis
parcourue avec tant de succs[3]. C'est encore le hros de l'historiette
que je veux vous raconter.

  [3] _Un dbut en province_.

C'tait dans les premires annes de la Restauration. Louis XVIII
n'tait pas dvot, mais il croyait de sa politique de le paratre, et
voulant donner un exemple difiant  ses fidles sujets et complaire 
son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'tait que par la
religion qu'il parviendrait  abattre l'hydre rvolutionnaire, il
rsolut de donner un grand spectacle d'humilit chrtienne, en allant
solennellement faire ses pques  sa paroisse, en l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois. C'tait par une belle matine d'avril, et ds
le matin les troupes taient sur pieds pour former la haie dans le court
espace qui spare le palais des Tuileries de l'antique glise. Une foule
immense remplissait les cours du Carrousel et la faade du Louvre o ont
repos pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un
factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches.

Le roi tait dans une immense calche dcouverte avec toute sa famille.
Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes  la
circonstance, de son frre le comte d'Artois, et de sa nice la duchesse
d'Angoulme, dont l'auguste poux avait, selon l'usage, l'air de ne
penser  rien, tandis que son frre le duc de Berry paraissait assez
ennuy de cette crmonie qui ne plaisait gure  ses habitudes, mais 
laquelle son respect pour son oncle le forait  se prter. Le roi
promenait sur la foule cet oeil bleu et perant, si spirituel et si
incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait  droite et  gauche,
quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient
jusqu' lui; enfin il faisait son mtier de roi en promenade, de la
manire la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure
prenait une expression sombre qu'il s'efforait de rprimer  l'instant;
c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le
cortge, il apercevait la figure basane et les longues moustaches d'un
de ces vieux grognards qu'on avait incorpors dans la nouvelle milice
d'lite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet
air de fte gnral, rappelaient  ces vieux soldats des souvenirs qui
contrastaient pniblement pour eux avec le prsent. Ils se rappelaient
leur entre  Vienne,  Berlin, dans les principales capitales de
l'Europe, leur retour triomphant  Paris, ces acclamations qui alors
taient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Arme! vive Napolon! qui
tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant
leur rgne, celui du sabre, tait pass; ils se voyaient rduits  faire
escorte  un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la
physionomie des bourgeois placs derrire eux tait tout autre: l, on
lisait le contentement. Nous avons toujours admir Napolon; mais 
l'poque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de
la tranquillit avait fait bien des partisans  son successeur. Qui ne
se rappelle avoir vu des mres serrer avec amour leurs enfants contre
leur sein, et s'crier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant
eux! La conscription avait bien t rtablie, malgr les promesses
imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait
impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corve assez
douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter  prix d'argent, tandis que
sous l'Empire les familles aprs s'tre ruines pour racheter un enfant
chri, l'espoir de leur race, se l'taient vu enlever comme garde
d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous
le fer ennemi.

Le cortge tait arriv devant l'glise, presque entirement tendue de
vieilles tapisseries des Gobelins, reprsentant la naissance de Vnus,
les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait
grotesquement avec l'objet de la crmonie pour laquelle elles avaient
t mises au jour. Une espce de tente tait dresse devant le porche de
l'glise; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants
de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _O peut-on tre mieux
qu'au sein de sa famille_, qu'on tait alors convenu d'appeler des airs
nationaux, comme depuis on a donn le mme titre  l'air allemand, sur
lequel M. Delavigne a appliqu les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII
descendit pniblement de sa voiture et s'apprtait  entrer dans
l'glise, lorsque le cur parut  la tte de son clerg, et commena une
fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prvit que
grce  la faconde du digne pasteur, il allait tre forc de se tenir
sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il
s'tait promis de se sacrifier en tout ce jour-l, il fit d'abord
trs-bonne contenance; mais l'loquence du cur prenant une extension
dmesure, il commena  se dandiner tantt sur une jambe, tantt sur
l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne tait si connue,
qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre
roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathist avec ses
souffrances; il aperut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas
prter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:

--Berry, c'est terriblement long.

--Oui, Sire.

--Est-ce que ce ne sera pas bientt fini?

--Sire, je partage toute votre impatience.

--Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis
plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de finir ce supplice.

--Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez...

--Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi.

Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit
quelques mots  l'oreille. Ds ce moment Louis XVIII eut l'air de prter
une plus grande attention au discours; le cur enchant arrondissait ses
priodes et donnait cours  sa verbeuse loquence, quand tout d'un coup
sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les
mugissements des ophiclides et des trombones. La musique venait
d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations
s'lvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnes  grande vole
vient s'y mler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi
se regardent d'un air bahi; le cur reste la bouche bante, confondu de
cette interruption inattendue. Louis XVIII parat impassible, mais un
sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de
lui rendre. Il fait un pas en avant, le clerg le prcde, toute la cour
le suit, et bientt il se trouve commodment assis dans un des fauteuils
dors disposs  l'entre du choeur pour la famille royale. Le peuple
n'est admis que dans les bas-cts, tandis que la nef est remplie de la
suite du Roi, entour lui-mme de ses plus fidles serviteurs, qui par
derrire semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne
n'est plac devant lui.

Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis
XVIII est comme clou dans son fauteuil, plusieurs coussins sont
disposs devant lui de manire  ce que les gnuflexions obliges lui
soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures
qui prcdent la grand'messe, les prtres sont dans leurs stalles, le
choeur est presque entirement vide, lorsqu'un personnage sort par la
porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revtu d'une
soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se
mettre dans une des stalles, mais il s'aperoit qu'il a oubli de
s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et flchit le
genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est
celui d'une pe qui s'chappant de sa soutane, glisse sur les dalles.
Le jeune homme se hte de cacher l'arme meurtrire recouverte par les
habits pacifiques du lvite, et regagne sa place o il entonne
tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillit
est loin d'tre partage par ceux qui entourent le roi. Les visages
plissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils
retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est
donn en un instant; on commence  faire vacuer les bas-cts, qui se
garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses
aides de camp lui parle  voix basse et bientt ce mot circule dans
toutes les bouches: un prtre arm qui en veut aux jours du roi!
Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-mnage, dont il ne se
doute gure tre la cause, continue  psalmodier d'une voix ferme et
vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux
lui adresse la parole.

--Monsieur, suivez-nous  l'instant.

--Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis ncessaire ici, quand la
crmonie sera termine, je suis tout  votre service; et il se remet 
chanter de plus belle.

--Monsieur, il faut nous suivre  l'instant! je vous le rpte, mais
tchons d'viter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez  la
sacristie, toute rsistance serait inutile; ne nous contraignez pas 
employer la force.

--Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous
prie de faire attention que c'est vous qui me forcez  quitter mon
poste, je vous suis.

La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant
plac entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste.

--Ah ! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'crie-t-il.

--Contentez-vous de rpondre  Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une
homme revtu d'une charpe blanche, plac prs d'une table  laquelle
est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour crire.
L'interrogatoire commence:

--Vous avez des armes sur vous?

--Des armes! non, j'ai une pe, voil tout.

--Mettez qu'il avoue tre arm.

--Pourquoi avez-vous cach si soigneusement cette pe sous votre
soutane?

--Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.

--Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pse
contre vous, qu'il y va de votre tte.

--De ma tte! ah ! est-ce que c'est une mystification? commenons donc
 nous entendre.

--Votre profession?

--Musicien.

--Et pourquoi un musicien se dguise-t-il en prtre? et cache-t-il des
armes sous ces habits d'emprunt?

--Ces habits sont les miens et cette pe aussi. Je suis trombone de la
garde nationale et chantre de cette glise: j'attendais la fin du
discours de monsieur le cur pour venir aprs la fanfare me dshabiller
ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laiss finir, ce brave
homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis
accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon
uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ter tout 
fait, car l'office est presque fini, et ma lgion me rclame.

Ici la scne change, les juges se mettent  rire; le procs-verbal
commenc est dchir, et l'accus partage bientt l'hilarit de ses
juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a t pris pour un
conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en moi. Le calme
et la tranquillit se rtablissent dans l'glise, les bas-cts sont de
nouveau livrs  l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le
roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine 
tenir son srieux. En sortant de l'glise, il cherche  reconnatre
parmi le groupe de musiciens celui qui a caus tant d'inquitude, et
l'aperoit les joues gonfles comme un bore de dessus de porte,
soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui
fait en partant un petit signe de tte, comme pour le remettre de
l'motion qu'a d lui causer sa courte arrestation. Je crois que le
tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta
court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne
suis pas bien sr de cette circonstance; si vous voulez en tre certain,
pour la plus grande fidlit de l'histoire, demandez-le au _postillon de
Longjumeau_ ou plutt  celui qui le reprsente et le chante d'une
manire si originale, car le conspirateur n'tait autre que _Chollet_
qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime  se rappeler et 
raconter  ses amis les commencements pnibles de sa vie d'artiste.
Voil comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque
thtre, quelque paroisse ou quelque musique de lgion, nourrisse encore
dans son sein un acteur digne de succder au chanteur favori du public
de l'Opra-Comique.




JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN


I

Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit;
c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs
blouis une myriade de traits brillants comme l'clair, mais aussi peu
durables que ce mtore passager; on sait que la raison n'a rien  faire
dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du
paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement.

Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au srieux? Que dire
d'un homme dont la vie comme les crits n'ont t qu'une longue suite de
contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez
courageux pour se priver des douceurs de la paternit parce qu'il tait
trop lche pour oser en affronter les douleurs, mme dans l'avenir?

Quel jugement peut-on porter sur l'crivain qui, en traant ses
honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: Je fais ce que nul
homme n'a os faire, vienne le jour du jugement suprme et je pourrai
paratre devant Dieu, mon livre  la main, en disant:

Voil ma vie et ce que je fus!

Non, Rousseau ne se mentait pas  lui-mme  ce point, il mentait pour
les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa
renomme, il voulait qu'on le crt, mais il savait bien qu'il ne disait
pas vrai. Ses bizarreries taient calcules, sa fausse sensibilit
l'tait aussi. Les perscutions dont il se plaignait taient sa joie et
son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se dsigner assez
lui-mme par sa renomme et l'clat du nom qu'il portait. Lorsqu'exil
de France, il venait s'tablir  Paris, lorsqu'il voyait qu'on y
tolrait sa prsence et qu'on ne songeait pas  l'inquiter,
qu'inventait-il? De se dguiser en Armnien, prtendant que ce costume
tait plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbciles par
l'tranget de son costume,  une poque o rgnait une sorte
d'tiquette et de hirarchie dans les habits de toutes les professions,
il dut certes s'indigner trangement de ne point parvenir  s'attirer la
colre de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que
les sourires et la piti des honntes gens.

Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatis de traits ineffaables
l'poque sanglante de nos troubles rvolutionnaires, le ridicule
n'aurait-il pas suffi pour caractriser les temps o un tel homme fut
presque difi et o des ftes nationales signalaient la translation
triomphale de ses cendres au Panthon?

Le peu de sympathie que j'prouve pour les ouvrages et surtout pour la
personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me
rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien.

Ce fut certes une chose rare au XVIIIe sicle, alors qu'il tait bien
gnralement reconnu qu'un musicien ne pouvait tre autre chose qu'une
machine  musique, incapable d'avoir une ide en dehors de son art,
alors que Voltaire, accueillant Grtry, lui disait: Vous tes musicien
et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare. Ce fut, dis-je, une
anomalie phnomnale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme minent
dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire
musicien, mais exerant en outre presque tous les degrs de cette
profession, sauf la qualit d'instrumentiste qui lui manquait, et se
montrant tour  tour copiste, crivain didactique, critique, thoricien
et compositeur.

Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches
de l'art musical, en connaissait  peine les premiers lments, ne put
jamais parvenir  solfier proprement un air, ne comprenait rien  la vue
d'une partition, et tait moins embarrass pour en crire une que pour
lire celle d'un autre.

Cette ignorance presque complte d'un art o il prtendait s'riger en
rformateur, en censeur et en matre, sera facilement dmontre par
l'examen de ses crits et de ses oeuvres.

Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il
tait dj sensible  ses accents. Une de tes tantes lui chantait des
chansons populaires:

Je suis persuad, dit-il dans ses _Confessions_, que je lui dois le
got ou plutt la passion pour la musique, qui ne s'est bien dveloppe
en moi que longtemps aprs... L'attrait que son chant avait pour moi fut
tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours
restes dans la mmoire, mais qu'il m'en revient mme, aujourd'hui que
je l'ai perdue, qui, totalement oublies depuis mon enfance, se
retracent,  mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis
exprimer.

Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son
enfance; aprs sa conversion au catholicisme, il entendit pour la
premire fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne,
et il alla l'entendre chaque matin. Ce prince avait alors la meilleure
symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient
alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme
que le son du moindre instrument, pourvu qu'il ft juste, transportait
d'aise.

Il avait reu quelques leons lmentaires, et  btons rompus, de Mme
de Warens. Lorsqu'il entra au sminaire, il emporta de chez elle un
livre de musique, c'taient les cantates de Clrembault. Quoique
Rousseau ne connt pas alors, d'aprs son propre aveu, le quart des
signes de musique, il parvint  dchiffrer et  chanter seul le premier
air d'une de ces cantates. Il ne dit pas,  la vrit, combien de temps
il employa  cette entreprise. Il faut croire, nanmoins, que cette
tude contribua un peu  lui faire ngliger ses travaux scientifiques et
thologiques, car il ne tarda pas  tre renvoy du sminaire avec un
brevet complet d'incapacit.

Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clrembault chez Mme de
Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit  s'merveiller des progrs
qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer  ce qui tait son
got dominant du moment, elle le plaa  la matrise d'Annecy.

Les dtails que donne Rousseau sur son sjour de prs d'une anne dans
cette matrise sont assez curieux. Ils font connatre ce qu'taient ces
tablissements rpandus sur toute la surface de la France, et qui tous
ont disparu  la Rvolution: c'tait la ppinire d'o l'on tirait tous
les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise
travaillait alors pour le thtre, et l'opra ne se recrutait que dans
les matrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles
se formaient d'elles-mmes. Les femmes ont la perception plus vive et le
sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et
plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons rserves
sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront
aux entreprises thtrales.

La vie des musiciens chargs de la direction des matrises tait des
plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du
clerg, enseigner un certain nombre d'lves qui participaient 
l'excution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de
prendre des lves pensionnaires au-del du nombre fix, mais ils
taient mme protgs et encourags dans cette augmentation de
personnel, parce que c'tait un moyen de donner, sans qu'il en cott
rien  l'Eglise, plus d'effet et d'clat aux crmonies religieuses et
musicales.

Il existait souvent des rivalits de chapitre  chapitre, pour tel bon
compositeur, tel organiste habile, tel chanteur  la voix puissante et
sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au
profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentt leurs
appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrt plus d'avantages
pour les enlever.

Il y avait bien quelques revers de mdaille. Quelques membres du clerg
n'avaient pas toujours pour le matre de chapelle ces gards dont les
artistes sont si avides; quelques ecclsiastiques avaient quelquefois le
tort de ne les considrer que comme des gens  gages,  qui l'on ne
devait rien, une fois qu'on leur avait donn le prix de leur talent, non
plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne
mine.

Le chef de la matrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais,
hors de l, il ne connaissait que des suprieurs. Le chantre (qui tait
ordinairement un ecclsiastique, car c'tait alors une dignit) avait la
direction du choeur, c'taient des conflits perptuels entre lui et le
matre de chapelle. Ce qui se passa  la matrise o tait Jean-Jacques
en offre un exemple.

Dans la semaine sainte, l'vque d'Annecy donnait habituellement un
dner de rgle  ses chanoines. On ngligea, une anne, contre l'usage,
d'y engager le chantre et le matre de chapelle. Celui-ci pria le
chantre, comme ecclsiastique et comme son suprieur, d'aller rclamer
contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait
l'abb de Vidonne, ne russit qu' moiti dans sa ngociation,
c'est--dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion
dont tait victime le pauvre M. Lematre, le directeur de la matrise.
Une altercation s'leva naturellement entre l'admis et l'limin, et le
chantre finit par dire qu'il n'tait pas tonnant qu'on repousst un
gagiste qui n'tait ni noble, ni prtre. L'injure tait trop grande pour
ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre.

On tait  la veille des ftes de Pques, une des plus importantes
solennits de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces
imposantes crmonies, c'tait prouver combien on avait eu tort de
mconnatre la valeur et l'importance du matre de chapelle. Ce fut  ce
projet que s'attacha le vindicatif musicien.

Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en
servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la
seconde lui aida  emporter sa caisse de musique, ce qui tait le plus
essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus
d'excution musicale possible  la cathdrale.

Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allrent
demander l'hospitalit au cur de Seyssel, qui tait lui-mme chanoine
de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'tait pas encore parvenu
jusqu' lui; ils lui firent croire qu'ils allaient  Belley par ordre de
l'archevque, et le bon cur leur en facilita les moyens et se chargea
mme de faire parvenir la caisse de musique  Lyon, o ils avaient dit
qu'ils se rendraient ensuite.

Une fois en terre de France, ils se croyaient  l'abri de toute
poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie  Lyon, o le
talent de Lematre ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce
malheureux tait sujet  des attaques d'pilepsie. Un jour, dans une rue
de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il
gt  terre, cumant et se tordant dans d'horribles convulsions,
Rousseau, par une rsolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni
d'excuser, l'abandonne au milieu des trangers accourus pour le secourir
et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui tait  la fois son
matre, son compagnon de voyage et son ami.

Ce que devint le pauvre Lematre, nul ne l'a su. Sa caisse de musique
fut saisie et renvoye, sur leur rclamation, aux chanoines d'Annecy par
les chanoines de Lyon. C'tait le gagne-pain du matre de chapelle,
l'oeuvre de toute sa vie. La misre, le dsespoir, et la mort peut-tre,
furent le rsultat de la confiance qu'il avait place dans son ingrat
lve. Quant  celui-ci, il ne fut gure bien rcompens de sa mauvaise
action: il tait retourn au bercail de Mme de Warens pour mendier de
nouveau sa protection; mais Mme de Warens tait partie. Il retrouva
heureusement une espce de musicien mauvais sujet, dont il s'tait dj
engou avant son entre  la matrise. Il alla se loger avec lui; mais
le musicien avait autre chose  faire que d'enseigner son art gratis 
son commensal, et Rousseau allait se promener en rvassant dans la
campagne, pendant que l'autre vaquait  ses leons.

Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens,
Rousseau s'tait amourach de sa femme de chambre, Mlle Merceret:
celle-ci lui propose de l'accompagner  Fribourg, qu'habite son pre et
o elle espre avoir des nouvelles de sa matresse. En route, on fait
des projets de mariage; mais,  peine arrivs au but, les futurs
conjoints taient dgots l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses
parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant o il irait.

Il arriva ainsi  Lausanne, ayant dpens son dernier kreutzer; mais le
courage et surtout l'impudence ne lui manqurent pas. Les souvenirs de
son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture tait un musicien assez
habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer
en aucune ville, il allait d'un lieu  l'autre, et ses talents le
faisaient toujours bien accueillir, jusqu' ce que ses moeurs le fissent
chasser; mais cela ne l'embarrassait gure.

Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour
tapes les nombreuses matrises, o il tait toujours sr d'tre
hberg, ft et mme pay si l'on mettait son talent  contribution, ce
qui arrivait souvent; car un chanteur tranger tait accueilli dans une
chapelle de cathdrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tourne
dans un thtre de province: cela s'appelait _vicarier_. Ces moeurs
musicales sont aujourd'hui tout  fait inconnues; mais il n'est pas
mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne ft-ce
que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont
pas encore trop loin de leur bohme native.

Une existence si attrayante ne pouvait manquer de sduire Rousseau; il
oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour tre musicien, que de
savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrta pas un instant. Il alla se
loger chez un nomm Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua
qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de
Villeneuve; qu'il tait musicien, et qu'il arrivait de Paris pour
enseigner son art dans la ville. L'htelier le prit sur sa bonne mine et
lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa
recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de
musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun
instrument, il se tira de la difficult en se disant compositeur: et
comme on lui demandait un chantillon de ses oeuvres, il rpondit qu'il
allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse 
excution.

Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour
couronner ce chef-d'oeuvre, il le complta par un air de menuet qui
courait les rues et que lui avait appris  noter Venture. Rousseau avoue
lui-mme qu'il tait si peu en tat de lire la musique, qu'il lui aurait
t impossible de suivre l'excution d'une de ses parties, pour
s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait crit et compos lui-mme:
qu'on juge de ce que devait tre cette symphonie! Le rcit de
l'excution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau
raconter lui-mme:

On s'assemble pour excuter ma pice; j'explique  chacun le genre du
mouvement, le got de l'excution, les renvois des parties: j'tais fort
affair. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi
cinq ou six sicles. Enfin, tout tant prt, je frappe, avec un beau
rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du
_Prenez garde  vous!_ On fait silence; je me mets gravement  battre la
mesure: on commence... Non, depuis qu'il existe des opras franais, de
la vie on n'out pareil charivari: quoi qu'on et d penser de mon
prtendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les
musiciens touffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et
auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen.
Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'gayer, raclaient 
percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours
mon train, suant, il est vrai,  grosses gouttes, mais retenu par la
honte, n'osant m'enfuir et tout planter l. Pour ma consolation,
j'entendais les assistants se dire  l'oreille ou plutt  la mienne,
l'un: Quelle musique enrage! un autre: Il n'y a rien l de supportable,
quel diable de sabbat!... Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur
fut le menuet. A peine en et-on jou quelques mesures, que j'entendis
partir de toutes parts les clats de rire. Chacun me flicitait sur mon
joli got de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et
que je mritais d'tre chant partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon
angoisse, ni d'avouer que je la mritais bien.

Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des
mchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'aprs
cela, qu'il n'a jamais eu la plnitude de sa raison, et que ses beaux
ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'taient que des clairs
chapps dans ses intervalles de lucidit et de bon sens.

Aprs une telle quipe, il n'y avait gures moyen de soutenir le rle
qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les coliers ne furent
pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu' cette poque les
matres de musique taient si rares, qu'on jugeait que celui qui la
savait mal tait encore capable de l'enseigner  ceux qui ne la savaient
pas du tout.

Cependant, les gains que Rousseau put faire  Lausanne taient minimes,
car il parvint  s'y endetter. Il alla passer l'hiver  Neufchtel. Il
ne s'y prsenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des
leons, et l, dit-il, j'appris insensiblement la musique en
l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de
l'archimandrite grec,  qui il servit d'interprte, et avec qui il fut
arrt chez l'ambassadeur de France  Soleure, M. de Bonac. C'est par la
protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage  Paris. A
peine arriv, il repart pour aller  la recherche de Mme de Warens,
qu'il croit  Lyon. Forc d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources
s'puisent et il est oblig de coucher dans la rue: c'est encore la
musique qui le tire d'embarras. Au moment o il vient de s'veiller et
o il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez
frache et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par coeur, il
est accost par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la
musique et s'il en pourrait copier. Sur sa rponse affirmative, le moine
l'enferme dans sa chambre et lui donne  copier plusieurs parties. Au
bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, dclarant
qu'elles sont remplies de fautes et que l'excution a t impossible.
Nanmoins le bon prtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui
donne encore un petit cu en le congdiant.

Tout doit tre contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au
temps mme de sa plus grande clbrit, alors que la protection d'amis
puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors
qu'il pouvait retirer un bnfice assez considrable de ses ouvrages, il
affectait de dire que sa fiert l'empchait de vivre d'autres secours
que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait
ostensiblement  cette seule occupation. Il y avait mme mauvaise foi
dans cet orgueil mal dguis, car il convient dans ses _Confessions_
qu'il tait trs-mauvais copiste: Il faut avouer, dit-il, que j'ai
choisi dans la suite le mtier du monde auquel j'tais le moins propre.
Non que ma note ne ft pas belle et que je ne copiasse fort nettement,
mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que
je passe plus de temps  gratter qu' noter, et que si je n'apporte la
plus grande attention  collationner et corriger mes parties, elles font
toujours manquer l'excution.

Rousseau retourna, aprs ce voyage  Lyon, chez Mme de Warens; l il
s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la thorie et
la composition. Il se procura la _Thorie de l'harmonie_ que Rameau
venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans
peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas
clairs. Puis on organisa de petits concerts o Mme de Warens et le pre
Caton chantaient, tandis qu'un matre  danser et son fils jouaient du
violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abb Palais
tenait le clavecin; c'tait Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le
bton de mesure. Malgr la dignit de chef d'orchestre qu'on lui avait
confre, il ne parat pas qu'il et fait de bien grands progrs en
musique; car il avoue qu'auprs de ces amateurs il n'tait encore qu'un
_barbouillon_.

Ce fut  cette poque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il
ne tarda pas  la quitter pour se livrer entirement  son got pour la
musique: il trouva quelques colires  Chambry. Mais une rsolution
subite le fit se diriger vers Besanon. Son ami Venture lui avait dit
tre lve d'un abb Blanchard, fort habile matre de chapelle de la
cathdrale de Besanon. Rousseau veut aller lui demander des leons de
composition: il comptait se prsenter avec une lettre d'introduction de
l'ami Venture; celui-ci avait quitt Annecy, et,  dfaut de sa
recommandation, Rousseau se munit d'une messe  quatre voix que Venture
lui avait laisse. A peine arriv  Besanon, et avant mme d'avoir pu
voir l'abb Blanchard, il apprend que sa malle a t saisie  la douane,
et il est oblig de revenir  Chambry. Il y passe deux ou trois ans 
s'occuper tour  tour d'histoire, de littrature, de physique,
d'astronomie, d'checs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un
polype au coeur et qu'on ne pourra le gurir qu' Montpellier: il part,
toujours aux frais de Mme de Warens. La Facult lui rit au nez et il
quitte cette ville au bout de deux mois, aprs y avoir commenc un cours
d'anatomie.

Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientt pour entrer comme
instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien  ses enfants, mais il
lui vole son vin. Quoique ce larcin ft pardonn aussitt que dcouvert,
son auteur juge avec raison que ses lves n'ont rien  profiter de ses
leons et il les quitte pour retourner aux Charmettes.

La maison de Mme de Warens se drangeait de jour en jour, l'ordre et
l'conomie n'tant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir
trouv un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgr toutes ses
tudes et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir  jamais lire
couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de
l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser
enseigner, et que ses caractres, pour lesquels sa mmoire et son esprit
se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'tre dfectueux: il
invente un systme de notation, celui des chiffres substitus aux noms
et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept
chiffres; mais ces sept notes se multiplient  l'infini pour les
octaves, les altrations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en
les barrant  droite ou  gauche, suivant que la note est dize ou
bmol, ou en les accompagnant de points placs au-dessus ou au-dessous,
suivant que l'octave est suprieure ou infrieure  la gamme convenue
comme point de dpart. On ne peut nier que ce systme n'ait quelque
chose d'ingnieux et qu'il ne prsente une grande apparence de
simplicit. Au bout de six mois, Rousseau a tabli toute sa thorie, il
l'accompagne d'un mmoire explicatif et, toujours  l'aide de Mme de
Warens, il part pour Paris o il va soumettre  l'Acadmie des sciences
son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande
rvolution dans l'art. L'Acadmie coute son mmoire et nomme, pour
examiner son systme, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont
Mairan, Hellot et Fourchy.

Le jugement de l'Acadmie sur cette affaire rappelle parfaitement ce
fameux procs o Panurge rend une sentence aussi incomprhensible que
les deux plaidoiries prononces en faveur des deux plaignants auxquels
Rabelais a donn des noms qu'il m'est impossible de citer.

Cependant il ressort de l'opinion de l'Acadmie que le systme de
Rousseau n'tait qu'un perfectionnement de la mthode du P. Souhayti.
Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complte, c'tait une
rencontre, mais non un plagiat. L'utilit de l'innovation tait
galement conteste par l'Acadmie, mais sans donner aucune raison de
son improbation. Il manquait un juge comptent: ce juge fut trouv ds
que le systme fut soumis  Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au
raisonnement, dit-il  Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposs; nous,
avec nos notes superposes, nous parlons  l'oeil, qui devine, sans les
lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la
rapidit de l'excution.

L'argument tait sans rplique: il l'est encore au bout d'un sicle, que
des essais du mme genre veulent se renouveler. Les commenants auront
l'air d'aller fort vite avec cette mthode; les premires lectures qu'on
leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit
suffira pour les rsoudre. Il sera insuffisant ds que les complications
arriveront: ce systme ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu' une
partie isole, mais il serait inadmissible pour la partition, o vingt
et quelquefois trente parties runies en accolade doivent tre
embrasses d'un seul coup d'oeil et lues comme une seule ligne, quoique
crites sur vingt ou trente lignes diffrentes. Il faut, pour cette
opration si rapide, que l'oeil soit frapp par un dessin: des chiffres
ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but.

Rousseau renona momentanment  un systme qu'il vit gnralement
repouss. Il publia nanmoins le mmoire  l'appui, sous le titre de:
_Dissertation sur la musique moderne_. Il ne fut gure lu que des gens
spciaux, et n'eut pas de retentissement.

Jusqu' prsent la musique, qui avait occup une si grande part dans la
vie de Rousseau, ne lui avait caus que des dboires et des dceptions.
Nous allons le voir bientt lui devoir ses premiers succs, et un succs
si clatant, qu'il suffira, malgr la brivet de l'oeuvre, pour faire
classer son auteur parmi les musiciens les plus favoriss et les plus
populaires.


II

Rousseau ne se laissa pas abattre par cette dconvenue musicale: mais
c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de
faire un opra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le
titre tait les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'poque et du
genre, chaque acte offrait une action spare, ne se rattachant au titre
principal que par une inspiration commune. Le premier acte tait le
_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisime _Anacron_. Mais, avant que
l'oeuvre ft acheve, l'auteur accepta la place de secrtaire
particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr.
par an. On ne pouvait taxer de prodigalit le reprsentant du roi de
France et de Navarre.

Le sjour de Rousseau en Italie ne fut signal par aucun incident
musical: mais il lui donna ce got presque exclusif pour la musique
italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce
que Rousseau admire surtout, c'est la musique excute dans les couvents
de femmes, par des voix invisibles, s'chappant  travers l'pais rideau
qui spare les cantatrices du public. Tous les dimanches, dit-il, on a,
durant les vpres, des motets  grand choeur et  grand orchestre,
composs et dirigs par les plus grands matres de l'Italie, excuts
dans des tribunes grilles, uniquement par des filles, dont la plus
vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'ide de rien d'aussi voluptueux,
d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le got
exquis des chants, la beaut des voix, la justesse de l'excution, tout
dans ces dlicieux concerts, concourt  produire une impression qui
n'est assurment pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur
d'homme soit  l'abri. Je ne comprends pas trs-bien ce que Rousseau
veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il
est prsumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgr
son admiration si grande pour la musique religieuse, il crivit plus
tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise.

A son retour en France, il s'occupa de terminer son opra des _Muses
galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent
acheves. Il ne lui restait plus  faire que des accompagnements et du
remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et
cette partie ne devait pas tre la moins embarrassante pour un si faible
musicien qui n'avait jamais pu dchiffrer une partition. Il eut recours
 Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu' contre-coeur de cette besogne,
que l'auteur fut oblig d'achever lui-mme.

Cet opra fut essay chez M. de la Popelinire. Rousseau fait grand
bruit de la partialit et de l'exaspration de Rameau, qui s'cria, en
entendant cette excution, qu'il tait impossible que toutes les parties
de cet ouvrage fussent de la mme main, vu qu'il y en avait d'admirables
et d'autres o rgnait l'ignorance la plus complte. Ce jugement devait
tre parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la
comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnes 
toute l'inexprience de l'auteur.

Cependant, et malgr la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre
de Rousseau avaient t assez apprcies pour que le duc de Richelieu
tentt de mettre le talent de l'auteur  l'essai. On le chargea de
raccorder les morceaux et mme d'en intercaler de nouveaux dans une
pice de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitule: _les Ftes de
Ramire_, les deux auteurs tant alors trs-occups  terminer leur opra
du _Temple de la Gloire_, dont la premire reprsentation tait fixe
pour un anniversaire.

Cette tche tait au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail
d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir;
aussi y choua-t-il compltement, et Rameau fut oblig de parfaire
lui-mme son propre ouvrage. Rousseau avait pass un mois  cet ingrat
travail; il est trs-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou
deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prtendus
ennemis de l'chec d  son incapacit. Suivant lui, il fut caus par la
jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinire. La jalousie de
Rameau, le plus grand musicien de son poque, ne s'expliquerait gure:
il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la
Popelinire contre un homme qu'elle avait commenc par accueillir chez
elle. Rousseau prtend qu'il faut l'attribuer  sa qualit de Gnevois,
Mme de la Popelinire ayant vou une haine implacable  tous ses
compatriotes, parce qu'un abb Hubert, natif de Genve, avait autrefois
voulu dtourner son mari de l'pouser. Cette explication est grotesque,
mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude
accoutume et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient
lui faire du bien.

Cependant, son discours, couronn par l'acadmie de Dijon, et quelques
autres essais littraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualit
de musicien littrateur le fit choisir pour crire les articles de
musique de l'_Encyclopdie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite
pour faire son dictionnaire de musique.

C'est  l'issue de ce travail qu'il crivit son charmant intermde du
_Devin du village_. Il est trs-prsumable que les _Muses galantes_ ne
valaient rien: un opra en trois actes, avec des personnages hroques,
exigeait une musique qu'il lui tait matriellement impossible de faire.
Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la navet des chants,
la fracheur des motifs, la simplicit mme  laquelle le condamnait son
ignorance, et qui devenait un mrite en raison du sujet, la couleur bien
sentie, la nouveaut du style, tout devait concourir  procurer  cet
ouvrage le succs le plus clatant. Applaudi avec transport  la cour,
il ne le fut pas moins  la ville; excut par Mlle Fel et Jelyotte, les
deux plus clbres chanteurs de l'poque; rien ne manqua  la gloire de
l'auteur, rien que sa bonne volont. Il refusa de se rendre aux
rptitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gt son
ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le prsenter au roi, qui devait
joindre  ses flicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il
aurait perdu son droit  la perscution et  l'injustice du sort et des
hommes. Il reut cependant mille livres, une fois pays, de l'Opra, et
vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'tait pas
cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicit de la
rtribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'taient gure
mieux pays, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans
l'clat du triomphe et du succs.

Un tel dbut paraissait devoir tre l'aurore de la plus belle carrire
musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus
rien.

Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider
dans leur travail, et de s'approprier les ides de collaborateurs en
sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur
ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on  Rousseau la
paternit du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de
fondement qu'on le fit, un demi-sicle plus tard,  Spontini,  propos
de _la Vestale_. Mais Spontini rpondit avec _Fernand Cortez_, avec
_Olympie_, avec les autres opras jous en Allemagne, qui, quoique bien
infrieurs  leurs ans, dnotent cependant les mmes procds, les
mmes habitudes et le mme faire dans la conception et dans l'excution.

Rousseau ne rpondit par aucune autre publication musicale. Il convient
donc d'examiner ce que purent avoir de fond les bruits rpandus  ce
sujet pendant sa vie et mme aprs sa mort.

Rousseau dit que les rcitatifs furent refaits par Francoeur et par
Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne
dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que
Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements invents par
Rousseau n'ayant pas t adopts par les matres de ballet, Francoeur
dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est
que Mlle Fel ayant exig un air de bravoure, ce mme Francoeur, fort
habile musicien et bon compositeur, en crivit un pour elle, o rgnent
une allure et une indpendance qui dnotent la main d'un musicien
exerc.

Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans
l'avant-propos, que, sans dsapprouver les changements faits dans
l'intrt de la reprsentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a crit
et conu. Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de
lui, et ces rcitatifs, qui ne peuvent tre les siens, puisque, loin
d'tre d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont
entirement calqus sur le modle de Lully et de Rameau, continuellement
accompagns en accords soutenus et n'ayant rien de la manire Italienne,
que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements,  la vrit, sont
bien les siens, et l'on comprend que les matres de ballet aient voulu
substituer des danses  une pantomime qui n'est qu'une froide
contre-partie de la pice qui vient d'tre joue. En voici le programme
crit dans la partition, scne par scne, et mesure par mesure.

Entre de la villageoise.--Entre du courtisan.--Il aperoit la
villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une
bourse.--Elle la refuse avec ddain.--Il lui prsente un collier.--Elle
essaie le collier, et, ainsi pare, se regarde avec complaisance dans
l'eau d'une fontaine.--Entre du villageois.--La villageoise, voyant sa
douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperoit et le menace.--La
villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en
aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le
tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse
toucher et les unit.--Ils se rjouissent tous trois, les villageois de
leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le
choeur de danse achve la pantomime.

On a peine  croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions
chorgraphiques les plus plates, soient sorties de la mme plume que
l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais ds qu'il s'agit de Rousseau, il
n'y a pas de contradictions qui puissent tonner.

Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme
littrateur. Il fut vivement affect des doutes qu'on levait sur
l'authenticit de la musique du _Devin_ comme son oeuvre  lui, et il
annona longtemps que, pour fermer la bouche  ses calomniateurs, il
referait une nouvelle musique. L'anne mme de sa mort, en 1778, on
excuta  l'Opra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle,
mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hlas! il avait
mis vingt-six ans  les composer, et ils donnrent presque raison  ceux
qui prtendaient qu'il n'tait pas l'auteur des premiers. M. Leborne,
bibliothcaire de l'Opra, et mon collgue au Conservatoire comme
professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la
partition de cette seconde dition du _Devin_. Son examen m'a confirm
dans l'opinion que l'instrumentation de la premire dition du Devin,
telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut tre de Rousseau.
De 1752  1778, la musique avait fait de grands progrs. Monsigny,
Grtry et surtout Gluck, dont Rousseau tait grand admirateur, avaient
fait faire de grands pas  l'instrumentation: dans la nouvelle version
de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois 
l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien
improbable que la premire version ait t plus richement instrumente
que la seconde, excute vingt-six ans plus tard.

Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des rcitatifs
modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait  M. Lefebvre,
bibliothcaire de l'Opra, et auteur de la musique de quelques ballets.
Le joli air de danse de la _Sabotire_, que beaucoup de gens croient de
Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_
fut jou pour la dernire fois. Rossini venait d'arriver  Paris; et
dans le cours de la reprsentation  laquelle il assistait, sans respect
pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et
Drivis, pour une oeuvre qui offre un double intrt comme art et comme
monument historique, un progressiste, craignant de voir se perptuer 
jamais cette musique presque sculaire, jeta une ignominieuse perruque
poudre aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du
village_, qui fut reprsent et applaudi  l'Opra pendant trois quarts
de sicle.

Avant de parler des crits de Rousseau sur la musique, je dois en finir
avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, aprs sa mort,
un volumineux recueil, intitul: _les Consolations des misres de ma
vie_. Il contient cent morceaux de diffrents caractres; il y en a
trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai plant, Je
l'ai vu natre_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est trs-populaire.
Il reste sept ou huit chansons mdiocres et quatre-vingt-dix pices
dtestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu
probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, o les
voix sont trs-bien disposes, n'ait pas t retouch par la main qui a
complt l'instrumentation de l'ouvrage.

Ce recueil fut publi avec un grand luxe en 1781, trois ans aprs la
mort de Rousseau. La prface est un pangyrique complet de l'auteur, o
l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilit et
ses vertus.

La souscription tait fixe  un louis l'exemplaire, et produisit 569
louis, plus peut-tre que ne rapportrent, de son vivant,  l'auteur,
tous ses ouvrages runis. On avait alors une si trange ide du droit de
proprit des auteurs sur leurs ouvrages, que l'diteur de cette
collection annona que, ne voulant pas spculer sur la clbrit du
philosophe de Genve, il abandonnait tous les bnfices aux hospices de
Paris. Il aurait t plus quitable de les remettre  la veuve de
Rousseau, la seule qui et droit, et qui ne reut jamais un sou de cette
publication.

Le premier crit musical de Rousseau fut le mmoire explicatif du
systme qu'il prsenta  l'Acadmie des sciences. Il fut trs-peu lu. Il
le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique
moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait d dire. Il n'est
en effet question dans ce morceau que de la comparaison du systme des
chiffres substitu  celui des notes.

Peu de temps aprs l'apparition du _Devin du village_, une troupe
italienne vint donner des reprsentations  l'Opra. On sait quelle
motion suscita parmi les amateurs la rvlation de ce genre de musique
et de chant entirement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette
occasion d'crire sa fameuse _Lettre sur la musique franaise_. Il tait
dans le vrai en soutenant la supriorit de la musique italienne; mais
il alla trop loin en niant les beauts que renfermaient les oeuvres de
Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la
mlodie et tait entirement inapte  sentir les beauts de l'harmonie.
Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas.
Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: Les Allemands, les
Espagnols et les Anglais ont longtemps prtendu possder une musique
propre  leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur. L'erreur
n'appartient qu' Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais
regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hndel,
dont presque tous les ouvrages ont t composs en Angleterre; et que
les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les
glorieux prcurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait galement qu'il
et exist autrefois une cole qu'avaient illustre Palestrina et des
musiciens clbres dont les noms mme lui taient inconnus. Parlant des
combinaisons scientifiques, il crit: Ce sont des restes de barbarie et
de mauvais got, qui ne subsistent, comme les portails de nos glises
gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les
faire. On voit que son got n'tait pas plus clair pour
l'architecture que pour la musique rtrospective.

La conclusion de cette lettre est curieuse. Aprs avoir vant le mrite
de la musique italienne et dprci le mrite, fort contestable
d'ailleurs, que pouvait avoir la musique franaise, il termine ainsi:
D'o je conclus que les Franais n'ont point de musique et n'en peuvent
avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.
Puis, dans une note, il ajoute: J'aimerais mieux que nous gardassions
notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus
ridiculement la mlodie italienne  la langue franaise. Ce dgotant
assemblage, qui peut-tre fera un jour l'tude de nos musiciens, est
trop monstrueux pour tre admis, et le caractre de notre langue ne s'y
prtera jamais. Tout au plus, quelques pices comiques pourront-elles
passer en faveur de la symphonie, mais je prdis hardiment que le genre
tragique ne sera mme pas tent... Jeunes musiciens, qui vous sentez du
talent, continuez de mpriser en public la musique italienne; je sais
bien que votre intrt prsent l'exige; mais htez-vous d'tudier en
particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir
tourner un jour contre vos camarades le ddain que vous affectez
aujourd'hui contre vos matres. On peut rsumer ainsi cet amas
d'incohrences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne
aux paroles franaises. Dsormais les musiciens ne s'appliqueront plus
qu' cette tude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens,
tudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais
apprenez par l que ce que vous avez fait et ferez ne peut tre que
mauvais.

Dpouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque
toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde.

Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opra franais, il est
singulier que lui, pote et musicien, n'ait pas dcouvert que le dfaut
de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des
musiciens que des potes. Instinctivement, il crivit des vers fort
rguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les
auteurs de pomes d'opras semblaient prendre  tche de les rendre
impossibles  mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de
coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la
foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme
vous demandera  grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas
du reste bien longtemps que les potes ont compris la coupe musicale des
vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a
ouvert cette voie.

La _Lettre sur la Musique franaise_ produisit une exaspration
difficile  dcrire: elle fut porte au comble, lorsque parut la
spirituelle et amusante boutade intitule: _Lettre d'un symphoniste de
l'Acadmie royale de Musique  ses camarades de l'orchestre_. Les
musiciens excutants, attaqus si violemment dans leurs prjugs et leur
incapacit, jurrent la perte de Rousseau, et allrent jusqu' le brler
en effigie dans la cour de l'Opra. Jean-Jacques prit la chose au
srieux, et alla dire partout que ses jours n'taient pas en sret et
qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour
leurs subordonns; ils retirrent  Rousseau les entres auxquelles il
avait droit, et n'en continurent pas moins  jouer sans payer son
_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce
ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses
entres lui furent restitues.

Quelques annes plus tard, Rousseau fit paratre son _Dictionnaire de
Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles
qu'il avait crits pour l'_Encyclopdie_: c'est un ouvrage incomplet,
inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont
pas. On a reproch  Rousseau d'avoir emprunt quelques passages au
dictionnaire de Brossard, qui avait prcd le sien. Ce reproche a peu
de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent
se faire qu'en s'appuyant sur ceux dj faits, en les rectifiant, les
augmentant et les amliorant. Les dfinitions manquent de clart et de
dveloppement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses ides
particulires. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est
moins naturel que de voir deux personnes se parler  la fois pour se
dire la mme chose; il ajoute: Quand cette supposition pourrait
s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la
tragdie o cette indcence n'est convenable ni  la dignit des
personnages, ni  l'ducation qu'on leur suppose. Aprs avoir formul
cette belle sentence, il donne la rgle  suivre pour les duos tragiques
d'aprs le modle de ceux de Mtastase, qu'il proclame admirables.

Le mot _Copiste_ est un des plus compltement traits. Un passage
signale la singulire faon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est
celui o il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de
violon, en en supprimant ce qui ne convient pas  l'instrument. Ainsi
c'tait alors le copiste qui tait juge des endroits o les hautbois
devaient ou non jouer  l'unisson avec les violons.

Quelques dfinitions sont trs-singulires, mme au point de vue
tymologique et grammatical. _Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein
air, sous les fentres de quelqu'un. Il est vrai qu'au mot _srnade_,
il rectifie la premire erreur en expliquant que la srnade s'excute
le soir et l'aubade le matin.

Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent
d'erreurs. Mais il y a des penses leves et des aperus ingnieux dans
les articles purement esthtiques.

Un M. de Blainville crut avoir invent un troisime mode. Sa gamme tait
tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisime
degr comme tonique, c'est--dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et
descendante, sans aucune altration. Cette prtendue innovation ne
russit pas et ne pouvait pas russir. Rousseau crivit  ce sujet la
_Lettre  l'abb Raynal_. Aprs avoir dissert pendant quatre pages sur
un thme o il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: Quoi
qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans rplique:
l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire  des
musiciens. Ce trait n'tait qu'une rancune de souvenir contre
l'insuccs de sa notation en chiffres.

Rameau, dont Rousseau avait attaqu la thorie dans ses articles de
l'_Encyclopdie_, avait fait une rponse  laquelle Rousseau riposta par
l'_Examen de deux principes avancs par M. Rameau_.

Rousseau fut toujours trs-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas
plus comme thoricien que comme compositeur. Il dit dans ses
_Confessions_ qu'aprs le dpart des bouffons italiens, lorsqu'on
rentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa
musique nulle rminiscence d'aucune autre musique. Si l'on et mis,
ajoute-t-il, Mondonville et Rameau  pareille preuve, ils n'en seraient
sortis qu'en lambeaux.

Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pche souvent
par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualit
trs-marque, et ne procde d'aucune autre. Rousseau tait, du reste,
trop mal organis pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance,
pour comprendre la beaut de certains morceaux de Rameau. Il tait, 
coup sr, insensible  cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout
gmisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme
chromatique: mais la manire dont elle est prsente est un trait de
gnie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte
et Aricie_, o l'emploi des transitions enharmoniques tait si neuf et
si puissant.

Dans la polmique qui s'leva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutt
malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de
se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus
aujourd'hui aucun intrt.

Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son systme de
notation, repouss trente ans auparavant. Enfin, en dsespoir de cause,
et voulant innover  tout prix, il dclare que, puisque l'on ne veut pas
de son systme, il faut au moins tcher de rendre la lecture des notes
usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodits qu'elle
prsente, c'est l'obligation o est le lecteur de porter l'oeil au
commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne
prcdente. Pour cela, que propose-t-il? D'crire la musique en
_sillons_, c'est--dire qu'aprs avoir lu la premire ligne de gauche 
droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite  gauche;
puis la troisime sera lue de gauche  droite, et ainsi de suite. A
cette nouvelle folie, sur laquelle il s'tend pendant plusieurs pages,
il ne voit qu'une seule objection: c'est la difficult de lire les
paroles  rebours, difficult qui revient de deux lignes en deux lignes.
J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer 
lire et  crire de cette faon. Il n'y avait que M. de La Palisse qui
pt rsoudre la question d'une faon si simple et si claire. Ceux qui
croient que Rousseau n'tait pas fou  plus de moiti, n'ont
certainement pas eu la patience de lire toutes ces billeveses.

Les autres crits sur la musique de Rousseau contiennent _les
Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Rponse du petit faiseur 
son prte-nom, sur un morceau de l'Orphe de M. Gluck_: l'un et l'autre
contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la
musique militaire, o il blme celle de son poque, et offre comme
modles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutt avoir
t composs par drision que srieusement.

J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui
renferme tant d'aperus ingnieux, et o l'on trouve quelques chapitres
relatifs  la musique.

Le passage suivant, o il exalte le pouvoir de la musique, est d'une
apprciation trs-remarquable: C'est un des grands avantages du
musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre,
tandis qu'il est impossible au peintre de reprsenter celles qu'on ne
saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le
mouvement, est d'en pouvoir former jusqu' l'image du repos.

On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opras de Gluck, il
rtracta ce qu'il avait dit de l'impossibilit de faire jamais de bonne
musique sur des paroles franaises. Cet acte de bonne foi est d'autant
plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions
diamtralement opposes  celles que Rousseau avait toujours proclames
devoir tre les seules vraies. Gluck fut trs-sensible  cet hommage de
l'illustre crivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-tre une
intimit allait-elle s'tablir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un
jour Rousseau crivit  Gluck, pour le prier de cesser ses visites,
prtextant qu'il souffrait de le voir monter  un quatrime tage.
Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprs de lui le
chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: Ne
voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire
de bonne musique sur des paroles franaises, c'est pour me donner un
dmenti? Gluck traduisit cette bizarrerie par son vritable nom, il la
prit pour une grossiret et refusa de jamais revoir Rousseau.

Grtry vit galement rompre la liaison qu'il avait commence avec cet
tre insociable. Cette sauvagerie affecte cdait cependant, lorsqu'on
laissait entrevoir qu'on n'tait pas dupe de ce moyen facile de se faire
une rputation d'tranget. A un dner chez Mme d'Epinay, Rousseau
nouvellement install  l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien  son
bonheur s'il possdait une pinette. Un des convives, grand amateur de
musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connatre.
Rousseau manifesta sa joie de possder cet instrument, sans s'inquiter
d'o il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude
chez Mme d'Epinay.

--Qu'avez-vous, lui dit-on?

--Hier, rpondit-il, il est tomb, du haut d'une armoire, une pile de
livres sur mon pinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est
tellement discord que je ne puis m'en servir.

--Eh bien! dit le donateur anonyme qui tait prsent, ce n'est rien,
demain je vous enverrai mon accordeur.

--C'est donc vous qui m'avez donn cette pinette? reprit Rousseau.

--Ma foi, oui, rpondit l'autre, en riant.

--Eh quoi! Monsieur, s'cria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes
cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent  ma misre?
Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.

--Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indign, et ce sera
pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le
Diogne, et vous n'tes qu'un jongleur.

Rousseau s'tait soudain calm  ces vives paroles. A dater de ce
moment, il fut rempli de prvenances pour celui qui lui avait si bien
rpondu. Il garda son pinette, et ne le vit jamais sans lui tmoigner
sa reconnaissance pour son prsent.

Il est prsumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivois
l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur
de lui.

Il serait bien difficile de rsumer une opinion nette sur une nature
aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et
si incomplets. Nanmoins, en considrant son poque, malgr son
ignorance dans l'archologie de l'art, dans sa thorie et sa pratique,
il y a lieu de s'tonner que, sans matres et sans l'auxiliaire
d'ouvrages fort rares ou crits dans des langues qu'il ne comprenait
pas, il ait pu parvenir  se donner assez d'apparence de savoir pour
disserter sans trop de dsavantage sur un art aussi complexe et aussi
difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien lger par la
quantit, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le
Devin du village_. Ce fut le signal d'une rvolution qu'il n'tait pas
capable de continuer, mais dont il traait le premier sillon. Et c'est
peut-tre  cette rvlation que l'on dut plus tard les premiers essais
de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pres vritables de l'opra
rellement musical en France.

C'est  ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des
compositeurs franais, et il serait au moins injuste de lui dnier sa
qualit de prcurseur des grands gnies qui ont illustr notre histoire
musicale moderne.




DALAYRAC


I

Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs franais les plus fconds,
naquit  Muret, petite ville situe prs de Toulouse, le 13 juin 1753.
Son pre occupait un rang assez lev dans la magistrature; il tait
subdlgu de sa province. Nicolas, l'an de cinq enfants, fut
naturellement destin  embrasser la profession paternelle; envoy
trs-jeune au collge de Toulouse, ses progrs y furent si rapides,
qu'il n'avait gure plus de treize ans lorsqu'il termina ses tudes. Il
y avait obtenu les plus brillants succs et c'est charg de prix et de
couronnes que le jeune Dalayrac fit son entre triomphale dans la maison
de son pre. On voulut qu'il ft succder immdiatement l'tude des lois
et du Digeste  celle du grec et du latin. Le jeune collgien tait
habitu  obir, et il ne fit aucune difficult de cder au dsir qu'on
lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme rcompense, non
de sa soumission qui n'tait qu'un devoir, mais de ses travaux passs et
des succs qui en avaient t la consquence. Toulouse est une des
villes o l'on est le mieux organis pour la musique. Les voix y sont
gnralement belles, et, de temps immmorial, le peuple a l'habitude d'y
chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son
sjour au collge, d'entendre quelques-unes de ces excutions chorales
dont on n'avait aucune ide  Muret. Le principal du collge tait
amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune
Nicolas, comme un des lves les plus distingus, avait t souvent
convi  ces petites runions; puis, aux grandes ftes, les lves du
collge allaient entendre l'office  la cathdrale, et les messes en
musique qu'on y chantait avaient ravi, transport le jeune colier. Il
avait senti s'veiller en lui un got irrsistible pour un art dont il
ne souponnait pas les premiers lments, mais dont les rsultats
exaltaient au plus haut degr son coeur et son imagination.
Malheureusement les arts d'agrment n'entraient pas dans le programme
des tudes du collge, et le pre Dalayrac avait t inflexible lorsque
son fils l'avait suppli de lui permettre de joindre l'tude de la
musique  ses autres travaux.

  [4] La vritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premires
    partitions sont signes ainsi. A l'poque de la Rvolution, son nom,
    dj populaire, serait devenu mconnaissable, si, conformment  la
    loi du moment, il en avait retranch la particule. Il se contenta de
    supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A.
    J'ai cru devoir employer, ds le commencement de ce rcit, son nom
    de musicien plutt que son nom de gentilhomme.

Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans,
sa raison commenait  se former: ses succs de collge taient la
garantie de l'application qu'il allait apporter  des travaux non moins
srieux. Le pre ne vit donc nul inconvnient  satisfaire  un dsir
qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente
et dont l'exercice ne pouvait faire ngliger ce qu'il regardait comme la
seule chose utile et digne d'un travail rel.

Si la musique est presque toujours considre comme un art
essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnatre
que ses lments et son tude sont extrmement arides et ingrats. Les
commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres
arts en gnral, offrent dj un attrait  celui qui veut les cultiver;
en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le
but et les moyens. Pour arriver  ce rsultat de procurer aux autres une
sensation agrable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque,
il faut d'abord se condamner soi-mme  subir les exercices les plus
rebutants, les plus dsagrables et les moins faits pour charmer
l'oreille. Puis, indpendamment de la partie mcanique, si essentielle 
l'excutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle
si peu  l'esprit, il y a la partie thorique, non moins sche et non
moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons
arithmtiques, trs-faciles  comprendre, mais trs-difficiles 
appliquer, par leurs subdivisions et la rapidit de leurs successions.

Ces rflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant 
l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi
agrable que la musique ft beaucoup plus difficile  apprendre qu'une
langue morte, et que l'tude du solfge ft plus ardue et plus ingrate
que celle du rudiment. Une fois qu'il possda  peu prs les premiers
lments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de rflexion, il crut
pouvoir marcher en avant. Grce  ses dispositions naturelles, il
parvint en fort peu de temps  jouer trs-mal du violon; mais cette
mdiocrit d'excution lui paraissait encore une chose admirable, quand
il la comparait au nant musical dans lequel il avait t plong si
longtemps.

Il existait  Muret, comme dans presque toutes les villes de province,
une runion d'amateurs, composant une espce d'orchestre pour excuter
la seule musique instrumentale que l'on connt alors, c'est--dire
quelques ouvertures et quelques airs _ jouer et  danser_ des opras de
Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement
acquis, Nicolas demanda  faire partie de cette socit, et il fut admis
sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout  briller par le
nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un
orchestre de tant de musiciens! Reste  savoir quels musiciens.
Cependant, malgr la faiblesse trs-probable des amateurs de Muret, un
colier, qui n'avait pas une anne de leons, pouvait encore se trouver
au-dessous de la tche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua
pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du
tout en mesure. On lui avait confi une partie de _second-dessus_ de
violon, et lui qui venait l pour jouer et dployer toutes les
ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dt compter des
pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargs d'autres parties, et
s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes
confies aux parties intermdiaires. Il voulait briller, il improvisait
des traits dtestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les
silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu tre
l'orchestre  lui tout seul, et que tout le monde se tt pour l'couter.

On peut assez justement dfinir les concerts d'amateurs en disant que la
musique qu'on y fait parat tre compose pour le bonheur de ceux qui
l'excutent et pour le dsespoir de ceux qui l'entendent. Or, les
amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur ft troubl par un
intrus ayant la prtention de l'accaparer  lui tout seul. Cependant on
ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de
l'admonester doucement et de le prier de se borner  jouer sa partie.
Notre futur compositeur y aurait peut-tre consenti, mais comme il tait
incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour
ne pas rester les bras croiss. Quelle que ft la considration qui
s'attacht au nom de son pre et quelques mnagements qu'elle et
inspirs jusque l, on finit par trouver que _le petit  M. Dalayrac_
tait insupportable en socit, et on le pria poliment de rester chez
lui.

Dalayrac comprit  peu prs qu'il s'tait un peu trop ht de vouloir
briller comme virtuose, et que quelques tudes lui taient encore
ncessaires; il se mit  travailler la musique et le violon avec plus
d'ardeur, mais ce fut un peu aux dpens des Institutes de Justinien et
des lgistes dont il devait tudier les savants commentaires. Cependant,
il ne pouvait se rsoudre  renoncer au plaisir de participer aux
concerts des amateurs, et malgr l'ostracisme prononc contre sa
personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux
qui avaient prononc contre lui une sentence si rigoureuse: il rdait,
la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon
soigneusement dissimul sous un ample surtout; puis au moment o deux ou
trois personnes entraient  la fois, il se glissait adroitement au
milieu d'elles, passait inaperu, se faufilait dans la salle de concert,
parvenant, grce  sa petite taille,  se cacher parmi les chaises et
les pupitres; puis une fois le morceau commenc et l'attention de chaque
excutant absorbe par son cahier de musique, il venait prendre sa place
au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prtendait lui
avoir t enlev par injustice et par envie. Malheureusement pour lui,
s'il parvenait  ne se point faire voir, il russissait trop  se faire
entendre, et c'tait alors des plaintes et des rcriminations  n'en
plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les
dlices de toute la France tait devenu ds son dbut l'objet de la
terreur et de l'animadversion d'une pauvre socit d'amateurs de
province. La persistance des amateurs  l'loigner et la sienne  se
rapprocher d'eux furent pousses si loin, que des plaintes srieuses
furent portes au pre Dalayrac. On le supplia de mieux garder le
trouble-fte et de l'engager  se borner  l'tude du droit, en laissant
de ct celle de la musique,  laquelle il n'entendrait jamais rien.

Le pre croyait le jeune Nicolas tout absorb dans ses lectures et ses
travaux, et tait loin de penser qu'il ft un musicien si enrag. Un
rapide examen le convainquit que son fils avait laiss de ct toutes
les tudes qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse 
penser quelle dt tre l'indignation d'un honnte Magistrat de province,
en voyant l'an de sa famille ngliger les tudes de sa profession pour
cultiver... quoi? la musique.

Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un ct l'on rprimanda
trs-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne dsespoir
succda  la douleur, lorsque la sentence fut prononce. Cette sentence
proscrivait  jamais l'tude de la musique et l'usage du violon.

Les paroles dures du pre, l'attitude svre et glaciale des autres
membres de la famille avaient bless les ides d'indpendance du pauvre
jeune homme; un instant, son coeur fut prs de se rvolter contre cette
exigence qui ne tenait aucun compte de ses gots et de ses sentiments;
il allait prendre la parole pour annoncer sa rsolution de braver
l'autorit de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures
glaciales et impassibles, il aperut sa mre, sa pauvre mre, qui
pleurait, non de la faute de son fils, mais de la rprimande qu'elle lui
avait attire et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter
dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui
donna un bon baiser de mre, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon
pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son pre et lui dit
d'un air rsign: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire
de musique.

A dater de ce jour, Dalayrac prit la rsolution de ne plus s'occuper que
des travaux qu'il avait ngligs jusque l. Soir et matin, courb sur
ses livres, se remplissant la tte de mille textes fastidieux, prenant
des notes pour aider sa mmoire, suivant assidment les cours auxquels
il s'tait  peine montr jusque l, il tint rigoureusement sa promesse.
Au bout de quelques mois, il avait regagn tout le temps prcdemment
perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rves de son imagination, il
ne les retrouvait plus. Il tait rentr en grce auprs de son pre: sa
mre tait toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se
sentait malheureux. Sa sant mme commenait  s'altrer. Sa mre fut la
premire  s'apercevoir de ce changement.

--Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber
malade.--Non! ma mre, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement
je travaille  une chose qui m'ennuie, et j'ai renonc  une chose qui
me plaisait.

--Tu aimes donc bien la musique?

--Si je l'aime! oh! mre, vous ne savez donc pas ce que c'est que la
musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la
musique, c'est, aprs vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce
qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce
qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser  tout ce
qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis
pas faire de musique sans songer  Dieu et  vous, ma mre; n'est-ce pas
ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'tait
pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout nglig
pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'tait 
recommencer...

--Eh bien! que ferais-tu?

--Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre
travail; je n'aurais pas tant de peine  me mettre  celui-l, quand je
saurais que je peux me dlasser et me livrer  l'autre tude. Au lieu
qu' prsent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est l, prs de mon
lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux,  prsent que je ne
peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai
bien aim et auquel il m'a fallu renoncer!

--Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre
ct, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton pre?...

--Oh! non, ma mre, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez
pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient
ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de
la peine? Tenez, mre, ne parlons plus de cela; je vous promets d'tre
bien raisonnable et de me bien porter. J'obirai au pre et je tcherai
de ne pas tre trop malheureux, mme sans musique.

Cette conversation de la mre et du fils avait rveill chez ce dernier
tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la
premire fois, il avait trouv un confident de sa passion, il avait pu
dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur tait un peu soulag, mais ses
regrets taient plus vifs, son dsir plus violent. La nuit, il
s'veillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant
cette libert dont il avait abus, il regrettait le temps o il lui
tait permis de se livrer  son got prdominant; cette ide constante
tait devenue chez lui comme une espce de monomanie. Il ouvrait sa
bote  violon avant de se coucher, il pinait lgrement les cordes de
l'instrument, il n'aurait os y promener l'archet. La chambre de son
pre tait trop prs de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le
lger frlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si
l'instrument tait rest d'accord; il le remettait soigneusement au ton
tous les soirs, la bote restait ouverte toute la nuit, il la refermait
le matin, aprs avoir amoureusement regard le violon, qu'il entretenait
dans un tat de soin et de propret minutieux.

Une nuit, une de ces belles nuits d't, comme elles sont dans le midi,
le sommeil, qu'aurait d provoquer un travail de dix heures
conscutives, semblait le fuir. Mille penses venaient l'assaillir. Il
allait bientt obtenir ses licences et tre reu avocat. Encore quelques
semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait,
c'est--dire de se livrer  la musique; c'tait son unique but, sa seule
proccupation.

Quoique la croise ft reste ouverte, l'atmosphre de sa petite chambre
tait si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait touffer. Il se mit 
la fentre; sa chambre, situe sur les toits, dominait les maisons de la
ville et laissait voir la campagne tout illumine de l'clat argent de
la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit
la croise et se trouva sur le toit qui s'avanait en saillie en
s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le
chemin tait troit et prilleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en
aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la
cour sur laquelle donnait la fentre, se mit  pousser des aboiements
furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourn un des
angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un
carr assez rgulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la
seconde faade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores;
mais quand il fut parvenu  la faade oppose  celle o tait situe sa
chambre, c'est  peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'
lui. Une rflexion subite s'empara de son esprit.

--Mais, se dit-il, si de ce ct, qui est  l'oppos de ma chambre et de
celle de mon pre, on entend  peine la basse taille de cet norme
chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit o
sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce ct. Essayons.

Et le coeur tremblant d'motion, il refit le tour de la maison, rentra
chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de
la faade oppose. L, s'accroupissant dans l'troit espace que
laissaient entre elles une chemine et une lucarne, notre Orphe arien
se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui
en purent jamais procurer les plus belles excutions musicales. Il y
avait si longtemps qu'il n'avait touch au violon! Ses doigts lui
parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tte
s'enflamma, les ides musicales lui venaient en foule, et par un bonheur
rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicit et leur
facilit,  l'impuissance de ses moyens d'excution. Pendant plus d'une
heure il improvisa, oubliant tout, except le bonheur dont il jouissait.
Le plus beau trne du monde, il ne l'et pas accept pour l'changer
contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne o il tait si
heureux. C'est le coeur gonfl de joie qu'il regagna sa chambrette. Il
serra prcieusement son violon aprs l'avoir bien soigneusement essuy
pour le prserver des atteintes de la rose et de l'humidit de la nuit.
Il prvoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler,
et il tenait  conserver intact l'instrument d'o dpendait toute sa
flicit. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgr
la moiti de la nuit passe sur les toits, il s'veilla plus allgre et
plus dispos, et c'est le sourire sur les lvres et la figure illumine
par un rayon de bonheur, qu'il se prsenta au djeuner de famille.

Le pre Dalayrac avait sa physionomie grave et svre, que semblait
encore assombrir un air plus soucieux qu' l'ordinaire. Franoise,
dit-il  la domestique qui les servait, que s'est-il donc pass cette
nuit? Le chien a furieusement aboy, et  deux reprises.

Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son
assiette.

--N'avez-vous donc rien entendu? continua le pre, en interrogeant toute
la famille du regard.

--Si fait, lui fut-il rpondu, mais voil tout.

--Dans un quartier si retir, reprit la servante, il ne faut pas
grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un ct le couvent,
et de l'autre, une rue o il ne vient presque jamais personne le soir:
il aura suffi d'un passant attard pour provoquer tout ce tapage.

--C'est juste, dit le pre, il n'y a l rien d'extraordinaire.

Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et
le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'tre seul un
instant avec sa mre.

--Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouv.

--Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.

--Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez,
vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai
reu avocat, et d'ici l je travaillerai bien, je me porterai encore
mieux, et le pre n'aura rien  dire.

Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais
elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa
tranquillit.

Cependant, cette premire tentative avait t trop heureuse pour que le
jeune Dalayrac ne voult pas en faire une seconde. Mais il fallait de la
prudence, le chien pouvait donner l'veil, s'il recommenait toutes les
nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant
quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait
got lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses dsirs
de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs
que jamais.

Un jour qu'il tait sorti un instant pour prendre l'air et marchait
absorb dans ses rflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu
de vue depuis sa sortie du collge.

--Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu  Muret, toi dont la
famille habite Toulouse?

--Par un hasard bien simple, rpondit l'ami de collge, c'est que mon
pre m'a plac, pour tudier, chez un apothicaire de cette ville, dont
il veut que j'pouse la fille.

--Comment, tu es garon apothicaire?

--Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-pre est un
excellent homme, sa fille est charmante, et je serai trs-heureux avec
elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si dsagrable que tu
pourrais le croire, j'tudie la botanique et la chimie, voire mme un
peu la mdecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est  deux pas
d'ici, je vais te prsenter  ma nouvelle famille.

Dalayrac se laissa faire; le fils du subdlgu de la province ne
pouvait manquer d'tre bien accueilli; il trouva la future de son ami
charmante, le beau-pre trs-aimable, et promit de les visiter de temps
en temps. L'apprenti apothicaire tait fier et heureux de son nouvel
tat; aussi voulut-il en vanter tous les charmes  son ami, il le
conduisit dans sa chambrette, qui tait fort proprement arrange.
Au-dessus d'une table charge de livres et de papiers, s'talaient sur
des rayons une foule de petites fioles tiquetes.

--Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.

--Ce sont, rpondit son camarade, la plupart des substances avec
lesquels nous composons les mdicaments; presque toutes sont des poisons
et ont un effet trs-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les
mlangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.

--Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces
antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.

--Et lequel donc?

--Figure-toi que j'ai tant travaill depuis quelque temps, que je me
suis chauff le sang, et que je ne puis parvenir  sommeiller. Je me
couche de trs-bonne heure, devant me lever de mme; mais je lutte toute
la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste  l'heure o
je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut
alors le combattre; je me lve tout engourdi, je suis lourd toute la
journe, mais je travaille comme  l'ordinaire le soir, et cependant le
sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.

--Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai l ton affaire. Je vais te
composer un somnifre irrsistible: quelques gouttes dans un verre d'eau
avant de te coucher, et, un quart-d'heure aprs, tu dormiras du sommeil
le plus calme et le plus profond.

Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le
contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit 
Dalayrac. Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la
dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu
voyais que le remde n'agit pas assez. Dalayrac serra la main de son
ami et emporta prcieusement son narcotique. En passant devant un
picier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis
il s'achemina vers sa demeure.

En entrant dans la cour, il aperut enchan dans sa niche, le chien de
garde qui avait failli le trahir par son excs de vigilance. Le chien
fit un bond de joie en voyant son jeune matre; celui-ci s'approcha et
le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sbile qui
contenait sa nourriture tait vide: Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il,
tu as quelquefois des nuits bien agites, tu as besoin de repos; sois
tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir. Le chien le
regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre
ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait
taient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune matre
s'acheminant vers la cuisine.

--Vraiment, Franoise, dit en entrant Dalayrac  la cuisinire, il n'est
pas tonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la
nuit: cette pauvre bte est affame.

--Comment! monsieur Nicolas, affame? mais j'ai rempli son cuelle de
pte ce matin.

--Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut
lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles
cette nuit.

--Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dner  soigner. Mais il y a
tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.

Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche
de pain,  laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille;
puis, de crainte que ce mlange ne ft trop fade, il le saupoudra d'une
bonne poigne de sel dont il s'tait prcautionn, et il alla offrir ce
rgal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pte, qu'il
dvora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses;
mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied
l'cuelle contenant l'eau destine  sa boisson.--Le soir venu, il
voulut aller le dtacher lui-mme: le chien tirait la langue d'un
demi-pied. Dalayrac remplit l'cuelle d'eau qu'il alla tirer  la pompe;
mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la
fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida
l'cuelle en quelques lampes.

Quand tout le monde fut couch, notre futur avocat se mit  la fentre
et aperut le chien couch tout du long devant sa niche et dormant d'un
sommeil lthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne
ft bruite, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout 
son aise.

Grce  l'expdient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans
contrainte se livrer  son got dominant: le jour il tudiait  voix
basse la musique qu'il devait excuter pendant la nuit, et, ce
bienheureux moment venu, il se livrait  l'tude de son instrument
favori et aussi  tous les caprices de son imagination musicale. Se
croyant sans tmoins et sans auditeurs, rien n'arrtait l'expansion de
ses ides: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les
traduire, il chantait alors de douces mlodies qu'il soutenait par des
accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver
l'harmonie. Souvent, il s'arrtait aprs avoir jou, pour reprendre
haleine et pour couter le calme qui l'entourait, et jouir de la
splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures o l'on puisse
vivre dans ces contres.

Le ct de la maison o il avait tabli sa retraite arienne, dominait
les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait 
une communaut de religieuses, et ces religieuses avaient des
pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin,
lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'o ils
partaient, les arbres masquant d'une faon impntrable le rduit o
tait perch l'auteur de ce concert. Emerveille de ce qu'elle
entendait, la jeune pensionnaire raconta  sa meilleure amie, en lui
faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le
moyen de s'chapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la
nuit dans le jardin; que l un sylphe, un tre mystrieux, inconnu, se
rvlait  elle par les accents les plus tendres et les plus touchants.
La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi  la confidence, pour
qu'on lui donnt une preuve convaincante du fait. Deux jours aprs ce
n'tait plus une pensionnaire, c'taient deux qui venaient jouir du
concert que Dalayrac croyait se donner  lui tout seul; puis le secret
fut si bien gard, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientt tout
le pensionnat du couvent. Encore, et-ce t peu de chose, si le fameux
secret ft rest enferm dans l'enceinte clotre; mais les
pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies.
Bientt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le pre de
Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout dcouvrir.


II

Il n'y avait plus de rsistance possible contre une rsolution si bien
arrte. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il
venait de passer sa licence avec succs; il tait reu avocat, et il
restait bien prouv que l'tude clandestine de la musique n'avait pas
nui aux travaux avous et reconnus dont il venait de recueillir le
fruit. Cependant il y avait pour le pre un point essentiel, c'tait que
l'espoir de la famille ne risqut pas chaque nuit de se rompre le cou,
pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule
pouvait parer  ce danger.

Un matin, le pre Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure,
ordinairement svre, avait ce jour-l un caractre de bienveillance
assez marqu, mle cependant d'une lgre teinte d'ironie. Un
serrurier, charg de grillages et de lourdes barres de fer, entra
presque en mme temps que lui dans la chambre du jeune homme.

--Mon cher garon, dit le pre, je suis fort inquiet,

--Et de quoi donc? dit le fils avec tonnement.

--D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu
ne comprendras pas plus que moi. On prtend qu'on a vu  plusieurs
reprises rder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison.
Ce ne peut tre qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isols: il n'y a
que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta
sret personnelle et ma tranquillit  moi, j'ai amen ce brave homme
qui va poser un bon grillage  ta fentre et te mettre  l'abri de toute
tentative du dehors.

Je ne saurais trop dire  quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de
coquelicot, appartenait la rougeur rpandue sur les traits du jeune
Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion
fut un coup de foudre pour lui: son air tait si confus et si dsespr
que son pre en eut piti. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bont, il
ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais
ici, n'est qu'une simple mesure de prcaution. Cela donnera bien un air
un peu lugubre  ton appartement; mais  prsent que tu as un tat, tu
es libre, entirement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu
peux mme faire de la musique et jouer du violon si cela te fait
plaisir.

--Vraiment?

--Certainement,  prsent que tu sais ce que je voulais que tu
apprisses, il n'y a nul inconvnient  te livrer  un dlassement
honnte, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal.
J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procs excellent, voici les
pices; ton client viendra te voir demain, tudie bien sa procdure et
distingue-toi dans ta premire cause.

--Oh! mon bon pre, s'cria avec lan le jeune avocat, je vous promets
d'y faire tous mes efforts. Puis, se prcipitant vers sa bote  violon,
qu'il ferma prcipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je
ne veux pas toucher  mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je
n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce
serait plus fort que moi. De cette faon je serai plus tranquille,
l'impossibilit dtruira le danger de la tentation.

Le pre prit la clef en riant:

--C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garon; laisse cet ouvrier
accomplir sa besogne, viens embrasser ta mre, et demain commence
srieusement ton mtier d'homme, et d'homme utile.

Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac plit sur son dossier, pendant
quinze jours il tudia, apprit et prpara la magnifique plaidoirie qui
devait signaler son entre au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut
impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut oblig d'improviser, et
il n'avait pas la parole facile, il tait, de plus, extrmement timide.
Mais la cause qu'il dfendait tait excellente: tout frais moulu de ses
tudes, il avait fort bien plaid la question de droit, et le procs de
son client fut gagn.

--Eh bien! cher pre, tes-vous content? s'cria-t-il en rentrant au
logis.

--Veux-tu que je te dise mon opinion? rpondit le pre.

--Mais certainement.

--C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as t dtestable.
Il vaut mieux tre n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obi,
je n'ai rien  te reprocher. D'ailleurs, les tudes que tu as faites ne
seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre
carrire; dans huit jours, j'aurai pourvu  tout. Voil ta clef, fais ce
que tu voudras en attendant ma dcision.

L'chec qu'il venait d'prouver ne touchait nullement notre jeune homme:
il se sentait plutt heureux d'tre autoris  renoncer  une profession
pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son pre avait vu avec
inquitude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit
qu'il tait naturel et peut-tre heureux que, dans le calme d'une vie de
province, la vivacit d'esprit et d'imagination du jeune homme et
trouv un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agite o
abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de
donner un autre cours  ses ides. Il sollicita et crivit  Paris. La
rponse ne se fit pas longtemps attendre, elle tait favorable, et les
huit jours taient  peine couls, qu'il put annoncer  son fils qu'il
venait d'tre admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la
compagnie de Crussol.

Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de
sous-lieutenant. Les 600 livres attaches  ce grade n'auraient pas
suffi  la dpense du jeune officier. Son pre y joignit une pension de
25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur
lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six
mois de l'anne o l'on n'tait pas de service. Sa position n'tait pas
des plus brillantes; mais  vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on
pas devant soi l'avenir et l'esprance, la plus grande et quelquefois la
plus assure de toutes les richesses?

Cependant un regret venait se mler aux joies et aux illusions de notre
hros: il fallait quitter sa mre; mais en rvant la fortune, il rvait
aussi le bonheur, c'est--dire, le moment o il pourrait avoir autour de
lui tous les objets de ses affections.

Il partit donc, la bourse lgre, mais le coeur gros d'esprances. Son
pre, en le voyant s'loigner, s'criait: Peut-tre un jour sera-t-il
colonel ou gnral. Mais la mre disait en sanglotant: Moi, je suis sre
qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer  Paris comme il
m'aimait ici.

Les fonctions de garde du corps n'taient pas trs-pnibles, mais elles
ne laissaient pas d'tre assez assujettissantes: le service se faisait
par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne
pouvaient jamais s'absenter de la rsidence du prince.

Dalayrac avait un noviciat  accomplir, il n'avait reu aucune notion de
l'tat militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du
soldat jusqu' la thorie de l'officier. Mais ces nouvelles tudes ne
l'absorbaient pas au point de l'empcher de se livrer avec ardeur  son
got favori. Dans la rapidit de ce rcit, il n'a gure t possible de
constater les progrs que son instinct et sa passion exclusive lui
avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y
avait une norme distance entre le brillant garde du corps et le petit
colier venant troubler le concert des amateurs de Muret.

Dalayrac tait de taille moyenne; sa figure, couture par la petite
vrole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne
regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit
et le coeur aident le regard savaient reconnatre son air vif,
spirituel, et l'expression de bont, de franchise et de bienveillance
rpandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit
par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'loigner de
vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprcier. Son
caractre doux et sympathique lui attira de nombreuses amitis parmi ses
nouveaux camarades; ses manires distingues et ses gots de bonne
compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi
qu'il fut admis dans l'intimit du baron de Bezenval et de M. Savalette
de Lange, garde du trsor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce
dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le
fit accueillir favorablement par le clbre multre, dont l'habilet sur
cet instrument tait si remarquable.

Mais pour se prsenter convenablement dans le monde, pour aller de temps
en temps  la Comdie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor,
de Monsigny, de Grtry, de tous ces matres dont il devait tre un jour
le rival et l'mule, quelle conomie, quelles restrictions ne devait-il
pas apporter dans ses dpenses, afin de ne pas dpasser le chiffre de
son modeste revenu de 1200 livres!

Pour ne pas avoir de loyer  payer  Paris, il passait quelquefois 
Versailles tout le trimestre o il n'tait pas de service. Alors, on le
voyait partir  pied pour arriver  Paris un peu avant l'heure du
spectacle. Un bien modeste dner suffisait  peine pour rparer les
forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans
l'admiration que lui causaient les opras qu'il tait venu entendre. Il
repartait toujours  pied, aprs le spectacle, et revenait coucher 
Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journe, mais n'ayant pas
entirement dpens le petit cu dont se composait son revenu quotidien;
encore fallait-il quelques jours de privations svres pour compenser
cette dpense entirement consacre  son plaisir.

Les comdiens italiens, ainsi que ceux de l'Acadmie royale de musique
et du Thtre-Franais, venaient souvent jouer devant la famille royale,
 Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule
des reprsentations consacres aux ouvrages lyriques.

Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps,
taient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction
devant la porte de la chambre o couchait le prince. On comprend que le
silence le plus absolu tait de rigueur, et rien ne pouvait se comparer
 l'ennui de ces longues heures de nuit passes dans le silence et une
inaction complte.

Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour
son compte les heures de faction de nuit,  condition d'tre libre 
l'heure du spectacle. Avec quelles dlices il savourait ces opras dont
l'audition ne lui cotait rien que quelques heures d'ennui et
d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il  la sentinelle de poser
doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir  terre, de tirer
de sa poche un petit cahier de papier rgl et d'y crire ses propres
inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans
la soire.

Cependant, quoiqu'il ft parvenu  crire facilement ses ides, et mme
 les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il
n'arriverait jamais  rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors,
s'il n'tudiait pas et n'apprenait pas au moins les premires rgles de
la composition. Mais,  cette poque, les matres en tat d'enseigner
taient excessivement rares, et mme les plus mdiocres se faisaient
payer un prix trop lev pour la bourse de l'aspirant compositeur.

Parmi les musiciens franais, il ne s'en trouvait rellement que trois
qui possdassent  un assez haut degr la thorie musicale et les rgles
du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'taient Gossec,
Philidor et Langl. Le premier tait accapar par ses fonctions de chef
du chant  l'Opra et par le travail de ses propres compositions. Le
second n'accordait  la musique que le peu de temps que lui laissait sa
passion pour les checs. Langl tait issu d'une famille franaise
tablie depuis plus d'un sicle en Italie et dont le vritable nom de
Langlois, impossible  prononcer par des Italiens, avait pris une
terminaison plus euphonique.

Langl tait n  Monaco, en 1741, et avait fait ses tudes au
Conservatoire de la _Pieta_,  Naples, sous la direction de Cafara.
Aprs avoir profess quelques annes en Italie, il tait venu  Paris en
1768, et s'y tait fait une nombreuse clientle comme professeur de
chant et de composition[5].

  [5] Langl ne quitta plus la France, ds qu'il eut remis le pied sur
    cette terre natale de ses aeux. Il s'tablit  Paris et pousa la
    soeur de M. Sue, le clbre mdecin, pre d'Eugne Sue, le
    romancier, aujourd'hui reprsentant du peuple. Langl n'a fait
    reprsenter qu'un seul opra en trois actes, _Corisandre_, jou avec
    quelque succs  l'Acadmie royale de musique, en 1791. Il mourut 
    sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.

Recevoir des leons d'un tel matre et t un grand bonheur pour
Dalayrac; mais cet espoir ne lui tait mme pas permis. Le hasard le mit
en contact avec le clbre professeur, et sa bonne fortune lui procura
ce qu'il dsirait si vivement, et ce qu'il aurait achet au prix des
plus durs sacrifices.

M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son htel.
Dalayrac s'y montrait trs-assidu. C'est l qu'il rencontra Langl pour
la premire fois, et il lui fut prsent par le matre du logis, comme
un jeune amateur passionn pour la musique. Langl accueillit
parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de
sduction pour captiver les bonnes grces de celui dont il ambitionnait
la faveur. Il y russit parfaitement. Langl tait spirituel et homme de
bonne compagnie; il fut enchant des manires aimables et aises du
jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.
Une espce d'intimit s'tait dj tablie entre eux, et Dalayrac
n'avait pas encore os faire la confidence de l'objet de ses dsirs. Un
soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage  deux mains, et
aborda la grande question.

--Monsieur Langl, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?

--Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur
fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir,
ce qui est le plus agrable dlassement pour un homme de votre condition
et de votre fortune.

--Et bien! Monsieur, vous tes dans une erreur complte. Tel que vous me
voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'an de ma famille, je suis
moins  mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes
appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon
pre a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un mchant
avocat; mais franchement, je n'ai gure plus de got pour ma seconde
profession que pour la premire: je n'aime que la musique. On dit que je
joue passablement du violon, mais je ne m'amuse gure en jouant la
musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que
je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y
prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?

--Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche
que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne
assez d'argent avec mes leons. Seulement, il faut pour cela que je
sorte tous les jours  sept heures t comme hiver et que je coure le
cachet toute la journe. Je rentre le soir extnu, mais nanmoins, je
puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'coule
entre mon lever et ma sortie; je la consacre  ma toilette; mais,
pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je
trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous
convient-il?

--Parfaitement. O demeurez-vous?

--Htel Monaco, prs des Invalides. Et vous?

--A Versailles,  l'htel des Gardes, et  Paris, place Royale.

--C'est un peu loin, pour une heure si matinale.

--N'importe, je serai exact, soyez-en sr. A quand?

--Mais  demain, si vous voulez,

--A demain donc.

A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essouffl chez son
professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les
meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une
chambre  l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient
passer Langl de sa chambre  son cabinet de toilette ou  sa salle 
manger.

Les progrs de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langl, voyant
qu'il avait affaire  un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit
que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses ides  peu prs
rgulirement. On a souvent fait un titre de gloire  Langl d'avoir
produit un tel lve; mais le genre de succs qu'ont obtenu les ouvrages
de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu  son professeur et beaucoup  sa
propre nature,  son excellent instinct dramatique et  son imagination
abondante et varie.

Quoi qu'il en soit, si le matre fut fier de son lve, l'lve fut
toujours reconnaissant des soins du matre, et il eut plus tard une
occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conserv.

Langl, nomm matre de chant  la cration du Conservatoire, vit sa
place supprime, lors de la rforme de cet tablissement en 1802.
Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothcaire, qu'il
conserva jusqu' sa mort.

Ds que Dalayrac se vit en tat d'crire, il voulut utiliser le fruit de
ses leons, et il composa des quatuors pour instruments  cordes, qui
furent publis sous un pseudonyme, et, pour mieux dconcerter les
investigations, ce pseudonyme tait un nom italien. Ces oeuvres, ni mme
le nom d'emprunt sous lequel elles furent publies, ne sont pas parvenus
jusqu' nous. Mais dans l'tat de faiblesse o tait la musique
instrumentale en France, avant qu'on ne connt les quatuors de Pleyel et
d'Haydn, il est  supposer que ces compositions n'avaient pas une grande
valeur. Elles obtinrent nanmoins un trs-beau succs. Dalayrac conserva
longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience,
car ces quatuors, attribus  un musicien italien, taient
trs-recherchs des amateurs et se jouaient partout.

On venait d'en publier tout rcemment une nouvelle srie, et une runion
intime d'amateurs devait l'essayer, pour la premire fois, chez le baron
de Bezenval. Dalayrac tait au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre
de l'excution de son oeuvre anonyme, il s'tait plac le plus prs
possible des amateurs qui allaient la dchiffrer. Le premier morceau fut
fort bien dit, et reut beaucoup d'applaudissements. Le dbut de
l'_andante_ parut encore plus heureux; mais  un certain passage, il
advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que
Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'cria: Mais ce n'est pas cela;
le trait du second violon n'est pas dans ce ton-l!

--Comment! dit avec conviction l'amateur charg de cette partie, je joue
ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la
mienne.

Et l'on recommena le passage, qui parut encore plus faux que la
premire fois. Dalayrac s'lana vers le second violon, lui arracha
l'instrument des mains, et se mettant  jouer le trait comme il l'avait
compos:

--Tenez, Monsieur, voil ce qu'il y a, et cela ne ressemble gure  ce
que vous venez de jouer.

--C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas  ce qui est
crit, dit l'amateur exaspr; voyez plutt.

Et il passa sa partie  Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil,
et s'cria avec colre:

--L! j'en tais sr! ils n'ont pas corrig la seconde preuve.

--Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.

L'auteur, prs de se trahir, demeura muet; mais Langl, confident
discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son lve, se crut
dispens de garder plus longtemps un secret qu'on tait sur le point de
pntrer.

--Il en sait trs-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est
lui qui est l'auteur de tous les morceaux publis sous le mme nom que
celui-ci.

Ce furent alors des exclamations et des loges  perte de vue. Dalayrac
ne pouvait suffire  toutes les louanges et toutes les flicitations
qu'il recevait. Il fut forc de se mettre au pupitre et de concourir 
l'excution de tout son rpertoire, qu'on voulut passer en revue le soir
mme, et  chaque morceau c'tait un nouveau concert d'loges et de
bravos.

Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le
musicien  la mode dans un certain monde, avant mme d'tre connu de la
gnralit du public. On sait que Voltaire, dans son voyage  Paris en
1778, fut reu dans une loge maonique. Dalayrac fut charg de composer
la musique pour cette rception, et elle eut assez de succs pour qu'on
lui en demandt une nouvelle pour la fte clbre chez Mme Helvtius en
l'honneur de Franklin.

M. de Bezenval faisait souvent jouer la comdie chez lui; la reine et la
famille royale ne ddaignaient pas d'assister  ces solennits
dramatiques o les rles taient remplis par des gens du monde et par
l'lite des comdiens franais ou italiens. Dalayrac composa, pour ce
thtre de socit, deux petits opras, dont les titres seuls nous sont
parvenus. Ils taient intituls: _le Petit souper_ et _le Chevalier  la
mode_. Leur succs ne fut pas moins grand que ne l'avait t celui des
premires oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait 
la reprsentation, flicita hautement le musicien, lui disant qu'elle
tait heureuse de savoir qu'il y et dans la maison de son frre un
jeune homme de tant de talent et d'esprances.

Un si beau dbut ne fit qu'encourager Dalayrac  continuer ses heureuses
tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussire, qui
avait dj fait reprsenter de petits ouvrages  la comdie Italienne,
lui confia une pice en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut
rapidement compose, la protection de la reine ne fut sans doute pas
inutile  Dalayrac pour faciliter la rception de sa pice et lui faire
obtenir un tour de faveur. La premire reprsentation eut lieu le 7 mars
1781.

La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe
une manuscrite  la bibliothque du Conservatoire, encore est-elle
incomplte et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage.
C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y
justifier le succs de l'ouvrage et les loges que la musique en
particulier reut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de
la pice. Monsigny et Grtry avaient dj donn plusieurs de leurs
chefs-d'oeuvre, et l'ducation musicale du public devait tre assez
avance pour qu'on ait peine  comprendre l'unanimit d'loges que
s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle
ne fut juge que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand
mrite du musicien, aux yeux du public, tait de se faire assez petit
pour passer inaperu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la
pice. Dalayrac tait dou d'un sentiment scnique si naturel et si
excellent, que, ds son premier ouvrage, il sut se mettre  la porte du
got et de l'exigence du public.

L'tude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien
intressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que
celle des oeuvres contemporaines de Grtry et de Monsigny; mais
l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La
mlodie est facile et abondante, mais un peu commune.

Au total, si l'tude de cette partition ne peut tre d'une grande
utilit pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement
pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile
et exige la runion de tant de qualits, qu'il est bien rare qu'en
dbutant, on arrive  produire un bon ouvrage, ft-on mme dou de
qualits que l'ge et l'exprience dveloppent seuls compltement.

Boeldieu et Auber ont dbut par des ouvrages qui taient loin de faire
prvoir le talent qu'ils ont dploy plus tard. Il y a aussi loin de _la
Dot de Suzette_  _la Dame blanche_, que du _Sjour militaire_  _la
Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on
n'a pas encourag les premiers dbuts sont loin d'tre infrieurs aux
premires partitions des matres les plus clbres.

Nous verrons bientt Dalayrac, aprs ses premiers essais, s'lancer d'un
pas plus ferme dans la carrire, et produire ces oeuvres charmantes dont
la renomme a t europenne, et qui l'ont plac au rang des
compositeurs les plus fconds et les plus heureusement inspirs.


III

Le succs que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea 
continuer une collaboration qui commenait sous de si heureux auspices.
Mais ils levrent leur prtention jusqu' faire un opra en trois
actes, et, l'anne suivante, ils firent reprsenter _le Corsaire_. Ce
second dbut ne fut pas moins heureux que le premier. Un an aprs,
Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une
cantatrice, nomme Mlle Renaud, fit de brillants dbuts  la
Comdie-Italienne; aucun opra important n'tait en prparation, et le
succs de la dbutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but
d'en profiter, arrangea en opra une pice de Desfontaines, joue
autrefois avec des airs de vaudeville. C'tait l'_Amant statue_. La
cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son
enthousiasme entre l'auteur et l'excutante. Tous deux furent rappels
aprs la pice. C'tait alors une faveur aussi rare qu'elle est commune
aujourd'hui.

Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de
rajeunir une de ses anciennes pices, lui confia un opra nouveau en
trois actes. C'tait _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort
amusant, et qui fut reprsente au mois de novembre de cette mme anne
1785.

Jusque l Dalayrac avait eu des succs faciles, mais aucun d'eux n'avait
obtenu cet clat et ce retentissement qui s'taient attachs 
quelques-unes des productions de Monsigny et de Grtry. Ses cinq
premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, trs-ingrat 
traiter en musique, et que l'on apprcie rarement autant qu'il
mriterait de l'tre, ne ft-ce qu'en raison de son excessive
difficult. Il trouva bientt l'occasion de dployer son talent dans un
genre tout oppos.

Le succs du Musicien amateur avait attir l'attention d'un auteur
galement amateur, et qui avait fait reprsenter  la Comdie-Italienne
quelques pices sans importance. Marsollier des Vivetires tait  peu
prs du mme ge que Dalayrac, et ainsi que lui tait passionn pour le
thtre; mais l s'arrte la conformit qu'on pouvait remarquer entre
eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littraires
n'taient qu'un dlassement, dlassement qui  tout autre cependant
aurait pu paratre un travail des plus pnibles, car Marsollier s'tait
vu refuser vingt-deux pices de suite avant de pouvoir faire reprsenter
son premier ouvrage. Tant de persvrance mritait d'tre rcompense,
et ce ne fut pourtant qu'aprs plus de dix ans de ttonnements et
d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succs,
mais aussi ce succs fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le
partager avec lui.

_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut joue pour la premire fois en
1786. Le sujet en tait imit d'une nouvelle de d'Arnaud, insre dans
les _Dlassements de l'homme_ sensible. L'ide de mettre une folle au
thtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osrent pas
risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public
d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord rpt et reprsent sur le thtre
de l'htel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette
runion d'lite rassura les deux timides oseurs, et ils donnrent leur
opra aux comdiens Italiens. Grce au pathtique de la situation, au
jeu expressif et passionn de Mlle Dugazon, grce surtout aux
ravissantes mlodies de Dalayrac, il obtint un succs de vogue. La
musette si connue, la romance _Quand le bien-aim reviendra_, devinrent
bientt populaires et plus de cent reprsentations conscutives ne
purent lasser l'admiration et la sensibilit du public. Ce fut un succs
de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Dserteur_.

L'anne suivante, Dalayrac, aid de son premier collaborateur
Lachabeaussire, donna _Azmia_ ou _les Sauvages_. Le succs, moins vif
au dbut, se prolongea nanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois
aprs _Azmia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait gure, en
composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse
aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut
de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul
qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans.

En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre;
et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Crqui_.

Ces deux ouvrages montrrent le talent du compositeur sous un aspect
bien diffrent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grce,
la franchise, le comique et la navet qui taient l'essence mme de son
style et de ses manires. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu
adopter un faire plus large et plus dramatique, une manire plus simple,
telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualits lui sont moins
naturelles, et la russite est moins complte.

Aprs tant de succs, Dalayrac tait parvenu  se faire un nom dj
clbre; il avait entirement renonc  l'tat militaire, ses ouvrages
frquemment reprsents lui assuraient un revenu productif; son rve
tait un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit
l'occasion.

Son pre mourut presque subitement au mois d'aot 1790. Dalayrac
s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter  sa mre, qu'il
adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si
cruel. A peine arriv dans sa famille, il apprend que son pre, par un
acte pass devant notaire un an avant sa mort, l'avait institu son
lgataire universel au dtriment de son frre cadet. Il s'empressa de
faire annuler ces dispositions, qui taient cependant selon la coutume
du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul
travail, il tait heureux d'augmenter la petite aisance de la famille,
en renonant aux avantages exceptionnels que son pre voulait lui
assurer. Ses travaux le rappelrent  Paris: il fallut s'arracher encore
une fois aux embrassements de sa mre. Son voyage de retour fut une
suite de triomphes. A Nmes,  Lyon, dans toutes les grandes villes, il
reut des ovations aux thtres dont ses ouvrages faisaient la fortune.

De retour  Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez
qui il avait plac 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses
conomies. Cette anne de 1791 devait lui tre fatale, car au chagrin de
la perte de sa fortune se joignit bientt une douleur qui lui fit
oublier ses autres maux. Sa mre n'avait pu survivre  la perte de son
mari. La situation de Dalayrac tait des plus tristes: en moins de six
mois il perdait son pre et sa mre, se voyait priv du fruit de ses
travaux, et dj la rvolution grandissant de jour en jour, faisait
prsager l'avenir le plus sinistre.

Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant o il avait vcu, tous se
dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'loignaient mme de
France. Malgr ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que
pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte
d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant  quitter Paris, il ne
cessa de travailler pour le thtre, il pensa avec justesse que la
renomme de ses oeuvres suffirait pour le protger, il fut mme assez
heureux pour abriter sous leur gide quelques-uns de ses anciens amis.

Le Ciel lui devait une compensation  tant de tourments: il la trouva
dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui
devint la compagne et l'amie de toute sa vie.

A une poque o les lois sur les migrs s'excutaient dans toute leur
rigueur, et o l'asile et la protection donns  l'un d'eux taient
regards comme un crime, Dalayrac reut, par une voie dtourne, une
lettre date de l'Allemagne, et conue  peu prs en ces termes:
Monsieur, peut-tre votre mmoire vous rappellera-t-elle  peine le nom
d'un homme qui n'a jamais t assez heureux pour tre de vos amis, et
qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le mme
corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur
d'migrer, toute ma famille a pri sur l'chafaud, quelques-uns de mes
biens ont heureusement chapp au squestre et  la confiscation. Je
n'ai plus aucune ressource, peut-tre cependant me serait-il possible de
me faire rayer de la liste des migrs et de recueillir quelques dbris
de ma fortune. Mais si je puis arriver  Paris, je ne tarderai pas  y
tre arrt, si personne ne rpond de moi et ne m'aide  djouer les
manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui
ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance 
votre loyaut et  votre sympathie pour le malheur d'un ancien
camarade.

Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur
de la lettre: cependant il lui avait sembl voir figurer sur les
contrles des gardes le nom dont elle tait signe, et il n'hsita pas 
rpondre qu'il ferait toutes les dmarches en son pouvoir, en faveur du
proscrit.

Quelques jours aprs, celui-ci se prsentait chez Dalayrac sous un
dguisement qui dut rappeler  l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du
_Chteau de Montenero_ quelques-unes des pices mlodramatiques qu'il
avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint
l'migr cach chez lui; et de quelles prcautions ne fallait-il pas
s'entourer,  une poque o la piti tait un crime et la dnonciation
une vertu! Enfin,  force de soins, de peines et de dmarches, il
parvint  faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grce  son
dvouement, recouvrer  la fois sa libert et sa fortune.

Dalayrac compta peu d'insuccs dans les cinquante-quatre opras qu'il
fit reprsenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et
il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_,
_Marianne_, _Adle et Dorsan_, _la Maison isole_, _Gulnare_, _Alexis_,
_Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison  vendre_, _Lehman_, _Picaros
et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux
mots_, _Lina_, etc.

Grtry, dans sa longue carrire, eut un moment o la popularit faillit
l'abandonner: il tait dj vieux, lorsque Mhul et Cherubini donnrent
ces ouvrages svres et fortement instruments qui contrastaient d'une
manire si sensible avec les opras jous prcdemment. Grtry essaya de
modifier sa manire dans ses derniers ouvrages; mais son gnie tait
puis, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux
proportions des ouvrages du got moderne lui taient le naturel et la
facilit qui prtaient tant de charmes  ses premiers travaux. Son
ancien rpertoire fut presque abandonn pendant prs de dix ans pour
faire place aux oeuvres crites d'un style plus srieux. Mais lorsque la
socit tenta de se reconstituer, au commencement de ce sicle, la
raction fut gnrale, dans les gots comme dans la politique. A
l'chafaudage de sentiments exagrs qu'on avait tals pendant les
tristes annes de la Terreur,  la fausse sensiblerie qu'on avait
affiche sous le Directoire, succda une tendance de retour aux choses
plus simples et de meilleur got. Martin fut le premier qui essaya de
reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grtry. Leur succs fut
immense. Toute une gnration avait surgi, pour qui ils taient une
nouveaut, et il restait encore une immense portion de public  qui ils
retraaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de
la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur
de faire revivre ces opras presque oublis, et bientt les ouvrages de
Grtry firent le fond du rpertoire habituel. Le compositeur fut assez
heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernires annes, et
lorsqu'il mourut, il tait avec justice et unanimement proclam le
premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustr.

Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de
succs. Depuis son premier opra jusqu'au dernier, il produisit
constamment, et ne vit jamais dcrotre la faveur du public. Il est vrai
qu'il sut constamment se plier  ses gots: quand les grandes
compositions musicales devinrent  la mode, il sut faire des  peu prs
dont le parterre tait peut-tre plus satisfait que des modles mmes,
qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac  saisir cette
nuance, ce qui lui permit de modifier lgrement sa manire, mais de ne
jamais la changer entirement. Il voyait bien qu'il y avait un progrs
chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dpassaient
quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de
correction et de de vigueur  leur harmonie et  leur instrumentation,
ils ngligeaient peut-tre trop la partie mlodique, qui est celle qui
touche le plus la masse, et  laquelle le public revient toujours.
Dalayrac tait plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la
coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu
bien rellement progrs chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus
richement instruments que les premiers: il y a plus d'lgance dans la
forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le mme
procd et le mme systme. J'ai en ce moment sous les yeux la partition
de l'_Eclipse totale_ et celle du _Pote et le Musicien_, composes
l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le
mme point de dpart et le mme systme de disposition, la mme facilit
insouciante, la mme habitude de remplissage banal, et les mmes clairs
d'inspiration  certains moments donns.

Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels
il faut citer _Camille_ o presque tout est excellent, et dont _le trio
de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comdies  mettre en
musique; ces comdies devenaient musicales par l'importance qu'y
acquraient les rles confis  Elleviou et  Martin. Personne n'crivit
des duos aussi favorablement coups, aussi heureusement disposs sous le
rapport vocal et scnique en mme temps, que ceux que Dalayrac composa
pour ces clbres artistes dans _Maison  vendre_ et _Picaros et Diego_.

Grtry avait commenc par imiter le genre italien, et ses premiers
ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une rcente
reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entirement
inspirs par l'tude et le style des compositeurs italiens de l'poque,
style qu'il relve par le cachet puissant de son individualit.
Dalayrac, au contraire, montre une manire toute franaise dans ses
premires productions; on devine dj quelle sera la romance de
l'Empire, dans les tournures des phrases mlodiques qu'il affectionnait
en 1782.

Grtry tait un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait
beaucoup. Il tait n harmoniste; sa modulation, quoique mal agence,
est imprvue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et
gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois
raliss. On sent que le gnie l'emporte et que c'est parce que la
science lui fait dfaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient 
la pense.

Dalayrac est peu musicien: il sait  peu prs tout ce qu'il a besoin de
savoir pour excuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il
n'a fait, et, et-il possd toute la science musicale que de bonnes
tudes peuvent faire acqurir, il n'et produit que des oeuvres plus
purement crites, mais sa pense ne se ft pas tendue plus loin, et ne
se ft pas leve davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intrt
de dtail lui manquait compltement, tandis que Grtry le possdait  un
degr trs-minent.

La justesse de cette comparaison pourra peut-tre se dduire par le
souvenir de l'preuve que j'ai faite, il y a quelques annes, en
rinstrumentant le _Richard_ de Grtry et le _Gulistan_ de Dalayrac.
Dans la premire de ces partitions, tout tait  faire; mais aussi quel
intrt il tait facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets
indiqus qu'il n'y avait qu' suivre et  raliser! Dans la seconde, au
contraire, la besogne tait toute faite; il y avait simplement  doubler
quelques parties,  moderniser quelques effets de sonorit, mais
l'oeuvre tait accomplie avant d'tre commence. Que rsulta-t-il? Que
le _Richard_ de Grtry eut un succs immense en se prsentant tel que
Grtry l'et probablement crit, s'il et possd l'exprience
d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait
toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire,
fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas t possible que les
ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de
valeur  la forme banale, peut-tre, mais complte en son genre, sous
laquelle la pense tait mise.

Ce qui doit tre lou sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le
sentiment de la scne qu'il possdait au plus haut degr. C'est  cet
instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succs, tant pour le
choix heureux de ses sujets, que pour la manire rserve, habile et
ingnieuse dont il savait les prsenter sous la forme musicale. Aussi sa
rputation fut-elle beaucoup plus grande au thtre que parmi les
musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, o Monsigny et
Grtry avaient t appels  professer ds l'origine de l'tablissement.

Cependant l'Empereur, qui savait apprcier tous les genres de mrite,
accorda la dcoration de la Lgion-d'Honneur  Dalayrac. Fier et heureux
de cette distinction alors si rare, la premire, la seule qu'il et
jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'clat d'un grand
succs. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitul: _le Pote
et le Musicien_. La pice tait crite en vers et offrait un imbroglio
assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rles de
deux jeunes tourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au
compositeur pour y crire des duos, et renouveler ces luttes vocales o
ces deux chanteurs favoris lui avaient donn l'habitude du succs.

Il se mit au travail avec ardeur. La pice fut mise en rptition, pour
tre joue  l'poque des ftes de l'anniversaire du couronnement. Une
indisposition de Martin ayant interrompu les rptitions, Dalayrac
reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il
venait d'crire la dernire note du choeur final, lorsqu'il apprit que
l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait
tre reprsent devant lui si l'on ne se htait d'en reprendre les
tudes. Rempli d'inquitude, il se hte de porter son dernier morceau au
thtre, et l on lui dclare que si l'indisposition de Martin se
prolonge, on sera oblig de mettre une autre pice en rptition. De
plus en plus alarm, il court chez le chanteur, le trouve, non pas
indispos, mais srieusement malade, et acquiert la conviction que son
opra est indfiniment ajourn. Dsespr de tous ces contre-temps, il
rentre chez lui, est bientt saisi d'une fivre nerveuse qui se dclare
avec une telle intensit qu'il est oblig de se mettre au lit. Le mal
s'aggrave, le dlire ne tarde pas  s'emparer de lui, et il expire au
bout de cinq jours. Entour de sa femme et de ses amis en larmes, il ne
rpond  leurs gmissements que par des chants insenss, peut-tre ceux
de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques
sons, et de bgayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier
soupir.

Cette mort imprvue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux
admirateurs. On fit  Dalayrac des obsques magnifiques. Son corps fut
transport  sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un
discours qu'il pronona sur sa tombe, rappela les succs qu'ils avaient
obtenus ensemble et les souvenirs de l'troite amiti qui les unissait
depuis plus de vingt ans.

Les artistes de l'Opra-Comique firent faire par Cartellier un buste en
marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel taient
inscrits ces mots: _A notre bon ami Dalayrac._

Dalayrac mourut  cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Pote et
le Musicien_, ne fut jou que deux ans aprs sa mort. Ce fut l'acteur et
compositeur Soli qui en dirigea les rptitions. Il n'obtint qu'un
mdiocre succs, et ne mritait pas un meilleur sort. La partition en a
t grave: on n'y retrouve qu'un calque dcolor de ses prcdentes
productions. _Lina ou le Mystre_, l'un de ses derniers ouvrages,
renferme de charmantes choses et peut tre plac  ct de ses meilleurs
opras. Il est probable qu'il et beaucoup modifi son oeuvre aux
rptitions, mais il est plus que douteux qu'il et pu l'amliorer au
point de lui procurer un succs durable.

Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont rests au rpertoire, quelques-uns
de ceux qu'on a abandonns pourraient tre repris avec avantage, et,
quelques progrs que la musique ait faits depuis quarante ans, on
trouverait encore dans leur excution le charme qui s'attache toujours
aux mlodies franches, aises, naturelles,  l'esprit et au sentiment
parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un mdiocre compositeur.


FIN.




TABLE DES MATIRES


                                                              Pages.
  Ddicace.                                                        V
  Notes biographiques.                                           VII
  Boeldieu.                                                       1
  Le clavecin de Marie-Antoinette                                 15
  Hrold.                                                         27
  Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien.            39
  Les musiciens de Paris.                                         51
  De l'origine de l'opra en France.                              65
  L'Armide de Lully.                                              75
  Un dbut en province.                                          105
  Le violon de fer-blanc.                                        125
  Un musicien du XVIIIe sicle.                                  135
  Une conspiration sous Louis XVIII.                             165
  Jean-Jacques Rousseau musicien.                                177
  Dalayrac.                                                      217


FIN DE LA TABLE.


IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.






End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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