The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 6/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 6/8)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

Release Date: August 16, 2019 [EBook #60106]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIRE.




  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.


  QUATRE VOLUMES IN-8, ET UN ATLAS IN-4.
  TOME TROISIME.--DEUXIME PARTIE.


                       _Miratur molem..... magalia quondam._
                                                  NEID., lib. I.




  PARIS,
  LIBRAIRIE CLASSIQUE-LMENTAIRE,
  RUE DU PAON, N 8.

  M DCCC XXIV.




AVIS DE L'DITEUR.


Une inadvertance de l'imprimeur, dont on s'est aperu trop tard pour
pouvoir y porter remde, a produit une irrgularit dans la manire de
numroter les pages adopte jusqu' prsent dans cet ouvrage. Les
nombres, au lieu de _suivre_ dans cette seconde partie du troisime
volume ceux de la premire, ainsi qu'il a t pratiqu dans les
premire et seconde parties des deux volumes prcdents, recommencent
par l'_unit_, comme si cette partie formoit un volume spar.

Cette erreur est de peu d'importance sans doute; nous ajouterons mme
que, vu le nombre considrable de pages que contient chacun de ces
volumes, cette manire de les numroter est  la fois plus simple et
plus commode que la premire.

Elle et t adopte ds le commencement, si nous avions pu nous faire
alors une juste ide de l'tendue que devoit avoir l'ouvrage. Au lieu
de suivre les divisions de la premire dition, et de publier trois
volumes partags en six parties, chacune de ces parties et form un
volume spar, et celle-ci seroit le sixime.

Nous esprons que messieurs les Souscripteurs jugeront comme nous
qu'une erreur qui ne produit absolument aucun changement dans
l'conomie du livre mrite  peine d'tre remarque.




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




QUARTIER SAINT BENOIT.

     Ce quartier est born  l'orient par la rue du
     Pav-de-la-Place-Maubert, le march de ladite place, les rues de
     la Montagne-Sainte-Genevive, Bordet, Moufetard, et de Lourcine
     exclusivement; au septentrion, par la rivire, y compris le
     Petit-Chtelet;  l'occident, par les rues du Petit-Pont et de
     Saint-Jacques inclusivement; et au midi, par l'extrmit du
     faubourg Saint-Jacques, jusqu' la rue de Lourcine.

     On y comptoit, en 1789, cinquante-neuf rues, trois culs-de-sac,
     deux abbayes, deux glises collgiales, quatre paroisses, trois
     chapelles, quatre sminaires, six communauts d'hommes, quatre de
     filles et six couvents; deux coles, dix-neuf collges, un
     hpital, deux places, etc.


PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORIT DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le rgne de Louis XIII: il n'a pas t,
selon nous, moins trangement jug par ses nombreux historiens que les
rgnes qui l'ont prcd. La rvolution, qui nous a appris  nous
tenir en garde contre leurs censures passionnes, nous apprendra de
mme  nous mfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements
superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux
des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prvoir, qu'il ne leur
appartenoit pas mme de pouvoir imaginer. Il nous est donn de saisir
dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des
autres, qu'il leur arrivoit souvent de considrer comme de grands et
heureux rsultats des vues purement humaines selon lesquelles la
socit chrtienne toit depuis si long-temps gouverne; tandis que,
les considrant selon l'ordre de la Providence et dans les justes
rapports o ils sont placs, nous y dcouvrons  la fois et les effets
ncessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois
signales, et les causes non moins fatales d'vnements rservs aux
ges suivants, et dont nous tions destins  subir les dernires
consquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement toit assemble
dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, situe dans cette
partie mridionale de Paris que nous dcrivons maintenant[1]; et le
prsident de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le
bruit s'y rpandit que Henri IV venoit d'tre assassin. Pendant ce
temps, les conseillers les plus intimes de la reine dlibroient dj
avec elle sur les moyens de lui assurer la rgence. Le moment toit
favorable et mme dcisif, car le prince de Cond et le duc de
Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et
de crdit, toient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en
profiter; et le parlement toit encore dans le premier trouble o
l'avoit jet cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'pernon, celui de
tous ces conseillers de Marie de Mdicis qui, dans cette circonstance,
montra le plus de prsence d'esprit et de rsolution, y entra tout 
coup, et demanda avec hauteur, mme d'un ton presque menaant[2], que
cette princesse ft dclare rgente, sance tenante et sans
dlibrer. Elle le fut en effet  l'instant mme. Le lendemain, le roi
vint tenir son lit de justice o la rgence fut confirme; et aussitt
commencrent les troubles de cette orageuse minorit.

          [Note 1: Dans le quartier Saint-Andr-des-Arcs.]

          [Note 2: Il s'assit au banc des pairs, et montrant son pe,
          qu'il tenoit  la main: Elle est encore dans le fourreau,
          dit-il; mais il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde
          pas, dans l'instant,  la reine-mre un titre qui lui est d
          selon l'ordre de la nature et de la justice.

                                     (Vie du duc d'pernon, tom. II.)]

On forma un conseil de rgence; et d'abord la plupart des grands
seigneurs et des officiers de la couronne prtendirent y avoir entre.
Tandis que les ministres de la reine toient occups  satisfaire ou 
repousser ces prtentions, le comte de Soissons arriva  Paris, se
plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que
la rgence du royaume et t termine sans sa participation, et
soutenant qu'un arrt du parlement ne suffisoit point pour la
confrer; qu'elle ne pouvoit l'tre que par le testament des rois, ou
par une dclaration faite de leur vivant, ou par l'assemble des
tats-gnraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les
ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille
cus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point
dans les conseillers de la rgente la confiance qu'avoit fini par leur
inspirer le feu roi, et qui surtout toient loin de les craindre
autant qu'ils l'avoient craint. On se hta donc de publier une
dclaration qui confirmoit l'dit de Nantes dans toutes ses
dispositions. L'arrive du duc de Bouillon dans la capitale avoit
suivi de prs celle du comte de Soissons: son crdit toit grand dans
le parti religionnaire dont il toit considr comme un des chefs
principaux; sa souverainet de Sedan, ses alliances et ses
intelligences avec un grand nombre de princes trangers, l'activit
de son esprit et son habilet, en faisoient un personnage considrable
et capable de se faire redouter. Il toit arriv assez tt pour
assister au conseil dans lequel fut agite la grande question de
savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassembl
deux armes en Champagne et en Dauphin, que pour soutenir les
entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les
projets de conqute du duc de Savoie sur le Milanois; ou si,
abandonnant un tel systme, on conclueroit avec l'Espagne une alliance
solide, si ncessaire au repos de la chrtient. Cet avis prvalut et
fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemble[3].
L'arme du Dauphin fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et
le duc de Bouillon,  qui l'on avoit promis, trop lgrement sans
doute, le commandement de cette arme[4], ne vit point sans un dpit
profond ses esprances trompes, et la prfrence que l'on donna, dans
cette circonstance, au marchal de la Chtre.

          [Note 3: Abandonn par la France, le duc de Savoie fut
          oblig de demander la paix au roi d'Espagne en suppliant;
          celui-ci, satisfait de l'avoir humili, la lui accorda sans
          autres conditions. Certes, si l'on considre que le projet
          de ce duc toit de s'aider du secours des Franois pour
          chasser les Espagnols du nord de l'Italie, cette conduite de
          Philippe II peut tre cite comme un exemple de modration.]

          [Note 4: Elle fut destine  porter secours, en cas de
          besoin, aux princes protestants d'Allemagne, qui
          prtendoient  la succession de Bergues et de Juliers, et
          aux tats-gnraux, qui appuyoient ces prtentions. La
          France ne sortoit point de cette politique qui lui faisoit
          mnager tous les partis.]

Mais ce qui inquita la rgente plus vivement que tout le reste, ce
fut le retour du prince de Cond de l'exil volontaire o il s'toit
condamn sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne ft rentr en
France pour lui disputer la rgence et s'emparer du gouvernement. Ses
craintes et celles de ses ministres furent telles  cet gard, qu'
l'occasion de ce retour, l'ordre fut donn d'armer les bourgeois de
Paris, et que l'on cra pour les commander de nouveaux officiers qui
prtrent serment de fidlit  la reine[6]. De son ct, le prince
n'toit pas sans mfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer  Paris
que bien accompagn; sur l'invitation secrte qu'il leur en fit faire,
un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allrent au-devant de
lui et lui formrent un cortge imposant, qui l'accompagna jusqu'au
Louvre, o il se rendit au moment mme de son arrive. Telles toient
les dispositions des esprits, signes prcurseurs et manifestes des
discordes qui alloient bientt clater.

          [Note 5: La passion insense que Henri IV avoit conue pour
          Marguerite de Montmorenci sa femme, l'avoit dtermin 
          prendre ce parti. Il sortit prcipitamment de France en
          1609, emmenant la princesse avec lui, et se retira d'abord 
          Bruxelles, ensuite  Milan.]

          [Note 6: Tout le peuple parut dispos  soutenir ses
          intrts; et l'on n'entendoit que ces mots dans les rues:
          Nous ne reconnoissons que le roi et la reine.]

Ds ces premiers moments de la rgence, on commena  s'apercevoir de
l'empire absolu qu'exeroient sur l'esprit de la reine Concini et sa
femme lonore Galiga. Leur faveur sembloit crotre de jour en jour;
rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis.
Tout plioit devant ces deux trangers, et les princes du sang toient
rduits eux-mmes  rechercher leur amiti. Des querelles de cour, des
jalousies, des mfiances nouvelles furent les premiers rsultats de
cette affection aveugle et impolitique de Marie de Mdicis; et nous en
verrons bientt de plus tristes effets.

(1611) Cette anne fut remarquable par la disgrce du duc de Sully,
depuis long-temps odieux  la cour, disgrce que quelques-uns de son
parti, et mme des plus considrables, avourent qu'il avoit bien
mrite[7]. Le plus grand nombre des protestants n'en jugea pas ainsi.
Ces sectaires qui savoient si bien mettre  profit ou les malheurs de
l'tat ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient
laisser chapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorit
pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette mme
anne toit justement celle o il leur toit permis de se runir en
assemble gnrale afin de procder  l'lection de deux dputs qui
rsidoient constamment pour eux auprs de la cour, et qu'ils
renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme  l'ordinaire,
 Saumur, et indpendamment des dlgus de chaque glise, qui
devoient lgalement la former, on y vit arriver les ducs de La
Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La
Force, de Chtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus
considrables du parti. L'alarme se rpandit bientt  la cour,
lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'toient assembls que pour
procder  la nomination de leurs dputs, proposer de nouvelles
formules de serment, rpondre aux dclarations de la rgente par des
cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces dputs jusqu' ce que
l'on et fait droit  leurs rclamations, dans lesquelles les intrts
du duc de Sully ne furent point oublis. La France entire partageoit
les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les
horreurs de ces guerres civiles si peu loignes d'elle, et dont les
traces sanglantes n'toient point encore effaces; et en effet, si
l'on en et cru les plus violents, le parti entier et,  l'instant
mme, repris les armes et commenc les hostilits. Mais plusieurs
autres, qui exeroient aussi une grande influence, toient plus
modrs; quelques-uns mme entretenoient des intelligences avec la
cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulirement 
ses efforts et  son habilet que l'on dut d'arrter, au moyen de
quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zle
toutefois toit loin d'tre dsintress: la rcompense qu'il en reut
ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientt de ce
qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du ct du
prince de Cond, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa
confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de
ressources dans l'esprit pour aigrir ses mcontentements.

          [Note 7: Ds le jour de la mort de Henri IV, il avoit
          commenc  se rendre odieux et suspect  la cour, en
          refusant opinitrement de venir au Louvre, malgr les
          invitations pressantes et mme les ordres de la reine-mre,
          pour aller se renfermer dans la Bastille, d'o il envoya
          enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez
          les boulangers, comme s'il et eu le dessein d'y soutenir un
          sige. Si l'on en croit Bassompierre de qui nous tenons
          cette circonstance, il fit, ce mme jour, une faute encore
          plus grave et qui ne fut pas oublie: ce fut d'crire au duc
          de Rohan son gendre, qui toit alors  l'arme de Champagne,
          de marcher droit sur Paris avec six mille Suisses qu'il
          commandoit en qualit de colonel-gnral; et celui-ci
          s'toit dj avanc d'une journe, lorsque Sully le
          contremanda. On se plaignoit gnralement de ses manires
          hautaines et inciviles, de son obstination  ne suivre que
          ses ides particulires; et tout en reconnoissant qu'il
          avoit fort accru l'pargne du feu roi, (bien que ce ft
          plutt par un systme de parcimonie que par une conomie
          bien entendue), on l'accusoit de malversations dans
          l'exercice de sa charge, et l'on en citoit pour preuve la
          fortune immense qu'il avoit su se faire en trs-peu de
          temps. Il rpondit  cette accusation, la plus sensible pour
          lui et qu'on reproduisoit le plus souvent, par un mmoire
          dans lequel il rendoit compte au public du commencement et
          des progrs de sa fortune; mais il n'en est pas moins vrai
          de dire que, dans l'assemble des protestants tenue 
          Saumur, la proposition ayant t faite de le soutenir, le
          duc de Bouillon reprsenta au duc de Rohan, qu'il ne jugeoit
          pas prudent que l'assemble se dclart si hautement en sa
          faveur; et que, _quelque grande que ft l'exactitude et la
          fidlit_ d'un surintendant des finances, il toit difficile
          que l'_on ne trouvt pas quelque chose  redire  sa
          conduite_ lorsqu'on l'examinoit  la rigueur; et que si la
          cour le mettoit en jugement, elle trouveroit bientt le
          moyen d'obliger M. de Sully  quitter tous ses emplois, en
          n'usant, pour y russir, que des voies les plus juridiques
          et les plus lgitimes. (Mm. du duc de Rohan.) Ajoutons que
          dans cette mme assemble et dans celles qui suivirent, ce
          mme Sully se montra l'un des plus factieux et des plus
          fanatiques parmi ceux qui vouloient la guerre civile;
          qu'entt comme il l'toit de toutes les doctrines
          religieuses de sa secte, il en professoit aussi toutes les
          doctrines politiques, ainsi qu'il le prouva en maintes
          occasions, et principalement lorsque la mort de Henri IV
          l'et dgag de ces liens d'affection et de reconnoissance
          qui l'attachoient  ce grand roi. De tout ceci nous
          concluons, et sans nier toutefois qu'il ne ft recommandable
          par plusieurs qualits estimables, que Sully est fort
          au-dessous de la renomme qu'on lui a faite, renomme qu'il
          doit en grande partie  sa qualit de chaud protestant; et
          que pour valoir mieux que L'Hpital, prconis comme lui, et
          pour des raisons  peu prs semblables, par la tourbe de nos
          libres penseurs, ce n'toit cependant ni un gnie suprieur
          ni un vritable homme d'tat.]

          [Note 8: Il avoit la prtention, non-seulement d'entrer dans
          le ministre, mais d'y avoir la premire place et de mener
          toutes les affaires.

                               (D'Estres, _Mm. de la Rg._, p. 89.)]

(1612) Ils commencrent  se manifester  l'occasion du mariage de
Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut sign le 22
aot de cette anne. Ce mariage, vivement dsir par le pape, et dont
les effets naturels devoient tre de changer toute la politique de la
chrtient, ne pouvoit tre vu d'un bon oeil par le parti protestant;
et du reste, les esprits toient, ds lors, tellement fausss sur tout
ce qui touchoit aux vritables rapports des socits que le
christianisme avoit runies sous une loi commune, que plusieurs, mme
parmi les catholiques, blmoient aussi ce mariage comme ne devant
amener d'autre rsultat que de fortifier en Allemagne la puissance de
la maison d'Autriche, et d'ter  la France la confiance et l'appui
des princes protestants. Le prince de Cond et le comte de Soissons
adoptrent ces ides: ce n'toit qu'avec une extrme rpugnance qu'ils
avoient donn leur consentement  ce mariage; la faveur de Concini,
qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mcontentement;
elle continuoit  remplir la cour de cabales et de divisions; et le
duc de Bouillon, attentif  profiter de toutes les fautes de la
rgente, ne cessoit de rpter au prince de Cond qu'elle perdoit
l'tat, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de
porter remde  un aussi grand mal; il lui montroit tous ces
mcontents qu'avoit faits l'aveugle prvention de Marie de Mdicis
pour ce qu'il appeloit un _faquin de Florentin_, prts  se runir 
lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en mme temps le
secours et l'appui du parti protestant, c'est--dire une arme de cent
mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de
munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en
attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel
mystre que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre
fil et n'en eurent pas mme le soupon, clata tout  coup par la
retraite des deux princes, que suivirent bientt les ducs de Nevers,
de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan,
et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le
dernier; le duc de Vendme, arrt au moment o il se disposoit 
sortir de Paris, trouva bientt le moyen de s'chapper; et tandis que
les autres confdrs se rassembloient dans la ville de Mzires, il
courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province
dont il toit gouverneur.

Dans la situation critique o cette fuite des princes mettoit la
rgente, le duc d'pernon donna le conseil vigoureux de faire prendre,
 l'instant mme, les armes  la maison du roi; de mettre le jeune
monarque  la tte de cette petite arme, et de poursuivre les princes
et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler
des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu mme du prince de
Cond, ils toient perdus si ce conseil et t suivi; mais on prfra
ngocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de
Cond, la reine rpondit par des apologies; et sans que l'on et tir
l'pe de part et d'autre, cette premire guerre fut termine par le
trait de Sainte-Mnhould, dans laquelle on accorda aux mcontents 
peu prs tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part
et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut
mme que le jeune roi ft men en Bretagne pour forcer le duc de
Vendme  mettre bas les armes; et il ne ft point rentr dans le
devoir, si une partie de la province n'et refus de se faire complice
de sa rbellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et
ceci est trs-remarquable, comme s'ils eussent t rellement une
puissance indpendante, qui auroit eu des intrts propres et
entirement trangers  ceux de l'tat. Aprs avoir promis aux princes
d'tre leurs auxiliaires contre la rgente, ils avoient fait savoir 
celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient 
rduire les mcontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la
paix, ils s'toient retourns du ct de ceux-ci pour rallumer la
guerre. Renferm dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans
auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour et os
lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de
bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit
toutes ces manoeuvres, et tendant ses vues dans l'avenir, esproit, 
la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce
qu'il avoit perdu.

Jusqu' cette poque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part  ces
divisions: elle toit demeure soumise  l'autorit de la rgente; et
le parlement, que les princes avoient tent d'entraner dans leur
rbellion, n'avoit pas mme voulu ouvrir les missives qu'ils lui
avoient adresses. La majorit du roi, dclare dans un lit de justice
tenu le 20 octobre de cette anne, sembloit devoir accrotre encore
cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration
qu'avoit confirme, au milieu de cette grande solennit, la volont
suprme du monarque. Les tats-gnraux, dont la convocation toit un
des principaux articles du trait de Sainte-Mnhould, indiqus
d'abord  Sens, transfrs ensuite  Paris, ne produisirent rien qui
mrite d'tre remarqu. Les princes essayrent vainement de s'y rendre
matres des dlibrations: ils n'y purent obtenir aucun crdit, et le
temps s'y passa en vaines altercations qui tournrent au profit de
l'autorit.

(1615) Ce fut pendant ces tats, les derniers que l'on ait tenus en
France, que commencrent  parotre deux hommes destins  jouer avant
peu et successivement le premier rle dans le gouvernement, le sieur
Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et
 qui fut donn le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du
trait de pacification obligeoit le prince de Cond  se dmettre; et
Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, vque de Luon, qui, dans la
prsentation des cahiers, harangua le roi au nom du clerg[9].

          [Note 9: Il est cependant trs-remarquable que, dans ces
          tats-gnraux, le clerg de France, parlant en corps et non
          sous l'influence de la puissance sculire, proposa au roi
          de recevoir le concile de Trente, lui dclarant qu'il y
          alloit de l'honneur de Dieu et de celui de cette monarchie
          trs-chrtienne, qui, depuis tant d'annes, avec _un si
          grand tonnement des autres nations catholiques_, portoit
          cette _marque de_ DSUNION sur le front, etc. (_Voy._ les
          Mmoires du clerg pour l'anne 1615; l'_Anti-Febronius
          vindicatus_ de Zaccaria, tom. V, pit. II, pag. 93; et De
          l'glise gallicane, par M. de Maistre, p. 5.) Celui qui
          porta la parole en cette occasion, fut, comme nous venons de
          le dire, ce mme vque de Luon, ce Richelieu, _qui
          depuis_....!

          Il n'y a pas d'apparence que la demande que faisoient les
          vques et archevques, un moment rendus  leurs _vritables
          liberts_, ft favorablement accueillie par ce mme pouvoir
          temporel qui tendoit sans cesse  accrotre ses usurpations;
          mais elle fut d'abord violemment combattue par cette
          opposition _politiquement_ calviniste, dont les
          parlementaires avoient depuis long-temps rpandu les maximes
          dans le troisime ordre qu'ils dirigeoient  leur gr. Ce
          fut donc le tiers-tat qui s'opposa surtout  l'admission de
          ce concile, lequel fut rejet, _quant  la discipline_, et 
          qui l'on voulut bien faire la faveur singulire de
          l'admettre, _quant au dogme_. Quels toient les principaux
          meneurs de cette opposition du tiers-tat? coutons l'abb
          Fleury parlant  l'poque o il toit dsabus de toutes ces
          dangereuses doctrines: Ce furent, dit-il, des
          jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant
          sonner le plus haut les liberts, y ont port de rudes
          atteintes en poussant les droits du roi jusqu' l'excs; qui
          inclinoient aux maximes des hrtiques modernes, et en
          exagrant les droits du roi et ceux des juges laques ses
          officiers, ont fourni l'un des motifs qui empchrent la
          rception du concile de Trente. (Sur les liberts de
          l'glise gallic., Opusc., p. 81.)]

Dus des esprances qu'ils avoient fondes sur cette assemble des
tats-gnraux, les princes recherchrent l'appui du parlement et
l'excitrent  demander des rformes dans l'administration. Cette
compagnie qui les avoit repousss lorsqu'ils toient en rvolte
ouverte, les accueillit ds qu'ils lui offrirent les apparences d'une
rsistance _lgale_  l'autorit, rsistance dans laquelle elle se
voyoit appele  parotre au premier rang, et qui alloit confirmer ses
anciennes prtentions  s'immiscer dans les affaires publiques.

S'tant donc assembl le 28 mars, le parlement prit un arrt par
lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant
sance en la cour, toient invits de s'y rendre pour donner leur avis
sur les propositions qu'il avoit rsolu de faire pour le service du
roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'tat.

On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'toit de
son autorit, se trouva offense au dernier point de cet arrt. On
dfendit aux princes de se rendre aux assembles du parlement; la
dmarche de cette compagnie fut dclare attentatoire  l'autorit
royale; et les gens du roi, mands le lendemain au Louvre, reurent
l'ordre d'y apporter son arrt et le registre de ses dlibrations.

En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques
paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prtendu ordonner la
convocation dont on se plaignoit que sous le _bon plaisir_ de sa
majest. Cependant, comme il ne cessa point de demander une rponse 
ce sujet, et que cette demande devint mme l'objet d'un nouvel arrt
rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intim
d'envoyer des dputs au Louvre. Ces dputs y furent trs-mal reus.
Le jeune prince, endoctrin par sa mre, dbuta avec eux par des
paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite
au nom du roi, leur dfendit expressment de se mler du gouvernement
de l'tat, et surtout de faire dsormais la moindre dmarche pour
l'excution de leur arrt. Les dputs rpondirent par des
protestations d'une entire obissance; et le lendemain, les chambres
assembles n'en arrtrent pas moins qu'il seroit fait des
remontrances au roi sur les dsordres de l'tat. Ni les efforts ni les
menaces de la reine ne purent empcher l'effet du nouvel arrt. Leurs
remontrances, dresses par des commissaires, examines dans plusieurs
sances tenues exprs par les chambres assembles, furent lues le 26
mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces
remontrances, o cette compagnie tablissoit d'abord le droit qu'elle
avoit de prendre connoissance des affaires de l'tat, elle attaquoit
indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne,
et d'une manire plus marque, la faveur extraordinaire dont jouissoit
un tranger, le marchal d'Ancre[10], au prjudice des propres sujets
du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit
quelques dispositions favorables aux princes, et du reste rptoit une
partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-tat, lors
de la dernire assemble des tats-gnraux. Toutes ces choses furent
coutes avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque
la lecture en fut acheve, sa colre clata sans mesure. La dputation
fut renvoye avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrt du
conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles
seroient biffes de ses registres, en mme temps que son arrt du 28
mars; et des lettres-patentes lui furent expdies pour qu'il et 
enregistrer  l'instant mme cet arrt.

          [Note 10: Concini.]

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui
sembloit devoir tre pousse aux dernires extrmits, n'eut point les
suites fcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la
cour irrite  ce point, s'humilia sous l'autorit royale, ainsi que
c'toit son usage quand il sentoit qu'il n'toit pas le plus fort,
satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empch de tomber en dsutude ses
anciennes prtentions  s'immiscer dans le gouvernement de l'tat, et
retira ses remontrances. De son ct, la cour, sachant l'affection que
les peuples portoient  cette compagnie, ne parla plus ni de
l'enregistrement ni de l'excution de son arrt; mais, ds ce moment,
l'opinion publique, sur laquelle le parlement exeroit une grande
influence, fut branle; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrme
faveur du marchal d'Ancre, se communiqua  toutes les classes de la
socit, qui commencrent  le considrer comme le seul auteur de
toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France
toit afflige.

Un dml trs-vif qu'il et avec le duc de Longueville[11], dans
lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine gnrale dont il
toit l'objet. Alors les princes, indigns de cet outrage, s'loignent
une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant,
particulirement dirig contre le favori, font traner en longueur les
ngociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se
donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire  la tte
d'une arme, font un trait avec les protestants, dont les alarmes
croissoient  mesure que l'poque du mariage du roi devenoit plus
prochaine; et la guerre civile semble prte  renatre. Du ct de la
cour, deux armes sont formes: l'une commande par le marchal de
Bois-Dauphin, et destine  poursuivre celle des princes; l'autre sous
les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa
ainsi son royaume en bataille range pour aller  Bordeaux recevoir et
pouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan,  la tte d'un corps de
protestants arms, osa s'avancer jusqu' Tonneins, et, dans une
confrence qu'il eut avec des dputs du roi, qui lui demandoient
raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches dans
lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil
de la rgente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur:
il fut dcid que le duc de Rohan seroit dclar ennemi de l'tat; on
ta  M. de La Force, qui s'toit joint  lui, le gouvernement du
Barn; les protestants reurent l'ordre de mettre bas les armes, sous
peine d'tre poursuivis comme rebelles et criminels de lse-majest;
enfin les deux armes royales furent runies en une seule sous les
ordres du duc de Guise, pour aller  la rencontre de celle des
princes, qui toit dj entre dans le Poitou, et l'accabler ainsi
sous des forces suprieures.

          [Note 11: Ce prince, qui avoit le gouvernement de la
          Picardie, avoit voulu s'opposer  quelques travaux que le
          marchal d'Ancre projetoit de faire  la citadelle de la
          ville d'Amiens, dont il toit gouverneur. Il n'avoit point
          russi dans cette entreprise; et ayant voulu y mettre de la
          violence, les officiers prposs  la garde du chteau
          avoient repouss la force par la force, et l'avoient oblig
          de faire retraite.]

          [Note 12: Il dit que les protestants s'toient vus forcs de
          prendre les armes, parce qu'ils avoient vu le roi lever des
          troupes sans les y admettre, ce qui leur faisoit craindre
          qu'elles ne fussent destines  agir contre eux; que
          l'assemble de Grenoble les avoit exhorts _ se mettre en
          dfense_ en cas que les dputs qu'ils envoyoient au roi
          n'obtinssent pas de rponse favorable, et qu'en effet on
          n'avoit eu aucun gard aux demandes de ces dputs; qu'on
          avoit publi en divers endroits du royaume que les mariages
          entre la France et l'Espagne _entraneroient la ruine de la
          religion protestante_; que cette juste crainte toit
          principalement ce qui leur avoit mis les armes  la main.]

(1616) Toutefois, au milieu de ces dmonstrations guerrires qui
sembloient devoir annoncer des rsultats dcisifs, on ngocioit
toujours; et la cour, toujours foible, toit encore dispose  acheter
la paix. Des confrences ne tardrent donc point  s'tablir pour
parvenir  cette paix si vivement dsire; et elles le furent dans la
ville de Loudun. Les confdrs s'y rendirent, chacun avec des
intentions diffrentes, et uniquement occup de ses intrts
particuliers. Les princes et la plupart des mcontents catholiques
vouloient sincrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre
prix qu'un changement dans l'administration qui leur permt d'y
prendre part: l se bornoit leur ambition. Les chefs protestants
avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou
du moins s'ils consentoient  la faire, ce n'toit qu' des conditions
qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorit royale et en
avilir la majest. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il
n'toit point d'efforts qu'ils ne fissent auprs du prince de Cond et
de sductions qu'ils n'employassent pour le dterminer  rejeter les
propositions de la cour; mais celui-ci toit las de la guerre civile,
et ce n'toit point au profit des protestants qu'il avoit prtendu la
faire. Il signa donc un trait de paix qui lui assura ce qu'il
dsiroit depuis long-temps, la place de prsident du conseil; et les
chefs protestants se virent ainsi dans la ncessit de le signer aprs
lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les srets
qu'ils prtendoient obtenir. Or,  moins de leur accorder
l'indpendance absolue, il toit impossible de jamais les satisfaire.

Le roi prit la route de Paris immdiatement aprs la signature du
trait, et s'arrta un moment  Blois, o il se fit dans le ministre
quelques changements attribus  l'influence du marchal d'Ancre, qui
ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entirement
dvous[13]. Cependant les princes, retirs dans leurs terres ou dans
leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empresss de reparotre 
la cour, comme s'ils eussent conu quelques inquitudes sur
l'excution du trait. Enfin le duc de Longueville consentit  s'y
rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y
recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec
une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti  prendre
que de tcher de lui opposer le prince de Cond, qu'elle engagea plus
vivement encore  y revenir. Ce fut l'vque de Luon qui fut charg
de cette ngociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler
aussi de son ct; et l'on put bientt reconnotre que le trait de
Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De mme que
les protestants n'toient point satisfaits et ne pouvoient l'tre,
parce qu'ils prtendoient  l'galit avec les catholiques; de mme
rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entirement
matres des affaires; et ils se montrrent bientt,  l'occasion de
cette faveur extrme dont continuoit de jouir le marchal d'Ancre,
plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore t. Ils ne
manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et
cherchoient par toutes sortes de moyens  accrotre la haine populaire
dont il toit dj l'objet. L'autorit de la rgente toit attaque de
toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti
l'abandonnoient peu  peu pour se ranger du ct des mcontents.
Ceux-ci tenoient des assembles nocturnes[14] dans lesquelles ils
mditoient une rvolution entire dans le gouvernement de l'tat; et
le marchal, instruit qu'on y avoit dlibr de le faire assassiner,
en fut alarm au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en
s'loignant de cette ville il conseilla  Marie de Mdicis de faire
arrter le prince de Cond que les factieux dsignoient ouvertement
pour la remplacer dans la rgence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa
source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment  perdre,
et fit un effort sur elle-mme pour prendre ce parti vigoureux. Le
prince, que la retraite du marchal avoit rendu tout puissant et
auprs de qui se pressoit dj la foule des courtisans, fut arrt
dans le Louvre mme, o l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on
manqua les ducs de Vendme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs
principaux partisans. Presque tous s'chapprent de Paris avec la plus
grande facilit; et telle toit l'anarchie qui rgnoit alors dans le
gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'tant rassembls  la porte
Saint-Martin, y tinrent une espce de conseil, dont le rsultat fut de
rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulvement en leur
faveur; mais le peuple n'y paroissant point dispos, ils se virent
enfin forcs de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers,
qui allrent se cantonner dans la ville de Soissons.

          [Note 13: Les sceaux furent ts au chancelier de Silleri,
          et donns  Du Vair, premier prsident du parlement de
          Provence; et Puisieux, fils du chancelier, qui toit
          secrtaire d'tat, reut, peu de temps aprs, l'ordre de
          quitter la cour.]

          [Note 14:  Saint-Martin-des-Champs et dans le faubourg
          Saint-Germain.]

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la rgente, et par
consquent pour l'administration actuelle, s'toit si souvent
manifeste, et par des signes si peu quivoques, que la princesse,
mre du prince de Cond, ds qu'elle eut appris le malheur arriv 
son fils, crut pouvoir seule et malgr le dpart des chefs du parti,
exciter une sdition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut
toutes les rues de Paris, accompagne d'un groupe de gentilshommes 
cheval qui crioient: Aux armes, messieurs de Paris, le marchal
d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Cond, premier prince du
sang; aux armes, bons Franois, aux armes. Elle alla ainsi jusqu'au
pont Notre-Dame, sans que sa prsence ni les cris de ses gentilshommes
produisissent aucun effet. Les marchands fermrent leurs boutiques,
mais le peuple demeura tranquille; on aperut seulement une femme qui
essayoit de commencer une barricade auprs de Sainte-Croix-de-la-Cit.
Un cordonnier, nomm Picard, entirement dvou aux princes, et ennemi
dclar de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il
avoit beaucoup de crdit, et malgr tous ses efforts ne parvint 
runir qu'une petite troupe mal arme, qui se dissipa d'elle-mme en
un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoys 
dessein dans les environs de la maison du marchal, parvinrent  y
former un rassemblement, chauffrent la multitude, et la poussrent 
en briser les portes et  la piller. Le guet qui se prsenta pour
arrter le dsordre fut repouss; et le pillage, interrompu seulement
par la nuit, fut recommenc le lendemain, jusqu' ce que la maison et
t entirement dvaste.

Ce fut alors que l'vque de Luon entra au conseil: le marchal
d'Ancre, que le mauvais succs de cette confdration avoit rendu plus
puissant que jamais, mcontent de quelques ministres[15] dont l'avis
n'toit pas que les princes fussent loigns des affaires et qu'on les
traitt avec cette rigueur, avoit obtenu de la rgente qu'ils fussent
renvoys pour tre remplacs par ses propres cratures; et Richelieu
toit du nombre de ceux qui lui avoient montr le plus de dvouement.
Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il toit; et attribuant avec raison 
la foiblesse et  l'indcision du gouvernement, et les troubles
prcdents et ceux qu'avoit fait natre cette nouvelle rbellion, il
conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'touffer
tout ce que la puissance royale avoit de force et de majest. Son
conseil fut suivi: on commena par des exemples de svrit dans Paris
mme, o il se fit plusieurs excutions de ceux qui cherchoient  y
enrler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armes
furent mises en campagne: l'une toit sous les ordres du duc de Guise,
qui venoit de faire sa paix, et du marchal de Themines; le marchal
de Montigny commandoit la seconde, et la troisime avoit pour chef le
comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, o il toit depuis
long-temps renferm[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia
la grce qu'on lui avoit accorde et la confiance que l'on avoit mise
en lui, en les battant partout o il les rencontra. Ces trois armes
agissoient simultanment sur tous les points o les princes avoient
tabli leurs moyens de rsistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes
parts, ceux-ci se virent bientt rduits aux dernires extrmits;
mais au moment o ils toient prts de succomber, une rvolution de
cour les sauva.

          [Note 15: Il nomma Barbois contrleur des finances  la
          place du prsident Jeannin, et l'vque de Luon fut fait
          secrtaire d'tat.]

          [Note 16: Il toit fils naturel de Charles IX. Henri IV
          l'avoit fait mettre  la Bastille pour tre entr dans la
          conspiration du duc de Biron; et il toit condamn  y finir
          ses jours.]

          [Note 17: Dans le Perche, dans le Maine, dans le
          Soissonnois, dans l'le de France, dans la Champagne, dans
          le Berry, dans le Nivernois.]

Et en effet, pour profiter de semblables succs, il auroit fallu un
autre caractre que celui de Marie de Mdicis: il n'y avoit en elle
que foiblesse et imprvoyance; les apparences de rsolution qu'il lui
arrivoit quelquefois de montrer, n'toient autre chose que
l'enttement d'un esprit capricieux et born; et elle le fit bien voir
dans cette obstination qu'elle mit  soutenir contre l'animadversion
publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirs
de sa domesticit, et qu'elle opposoit aveuglment, et en les
comblant sans cesse de nouvelles faveurs,  tant d'ennemis dont ces
faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui,
grands et petits, s'levoient contre elle de toutes parts. On
s'indignoit  la fois et des richesses prodigieuses amasses par ces
deux trangers aux dpens de la substance des peuples, et de voir les
princes du sang sacrifis  de tels favoris; et de ce pouvoir sans
exemple que s'toit arrog un Italien de faire et dfaire les
ministres en France, selon qu'ils toient plus ou moins soumis  ses
caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et
de ses volonts. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti
oppos  la rgente; et ses ennemis les plus dangereux n'toient pas
dans le camp des princes, mais  la cour mme et jusque dans la
socit la plus intime de son fils. Luynes possdoit toute la
confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour
discrditer sa mre auprs de lui et le dterminer  sortir enfin de
tutelle,  secouer un joug dont il devoit se sentir humili, et qui
toit devenu insupportable  ses sujets. Louis avoit pour le marchal
d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu  lui faire
recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci
venoit de former avec les princes une union secrte dont l'objet
toit de perdre la reine et ses deux cratures: en mme temps qu'il
disposoit le roi  voir ces princes d'un oeil plus favorable, il
continuoit de l'aigrir et de le prvenir contre sa mre, jusqu' lui
persuader que ses jours n'toient pas en sret auprs d'elle; et lui
montrant dans le marchal d'Ancre le principal artisan des complots
qui s'ourdissoient contre son autorit et peut-tre contre sa vie, il
parvint  en obtenir un ordre de le faire arrter. Mais, n'ignorant
pas combien Concini s'toit fait de partisans par ses bienfaits et ses
prodigalits, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de
sret pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter  l'ordre de
l'arrter celui de le _tuer en cas de rsistance_, bien dcid 
interprter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui
chapperoient au moment o l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que trame dans le plus profond mystre, n'avoit
pu demeurer si secrte que quelques vagues indices n'en fussent
parvenus jusqu' la reine et au marchal. Elle en conut des alarmes
assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans
lesquelles elle lui offrit d'abandonner entirement la conduite des
affaires, et mme de se rendre au parlement pour y faire une
abdication solennelle du pouvoir qu'elle exeroit en son nom. Louis
fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il
avoit  dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus
marquants de son caractre: loin d'entrer dans les vues de sa mre, il
lui donna tous les tmoignages de confiance et de satisfaction qui
pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former
de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement 
vouloir bien continuer de servir de guide  sa jeunesse et  son
inexprience. De son ct le marchal avoit par intervalles de tristes
pressentiments: il songeoit quelquefois  se retirer de cette cour
orageuse o il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour  l'autre,
pouvoit lui manquer, et  mettre hors de France sa vie et sa fortune
en sret. L'ambition de sa femme l'empcha, disent les historiens, de
cder  cette heureuse inspiration.

Luynes toutefois ne prcipita rien: il vouloit que le roi ft bien
affermi dans les rsolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant
enfin tel qu'il dsiroit qu'il ft, il s'occupa de chercher l'homme
propre  frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des
gardes-du-corps, jouissoit d'une grande rputation de courage et
faisoit hautement profession de har et de mpriser le marchal: ce
fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut
montr, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif,
et s'tant associ quelques amis aussi dtermins que lui[18],
l'excuta avec beaucoup de sang-froid et de rsolution. Cette scne
tragique se passa le 24 avril,  six heures du matin, sur le petit
pont du Louvre, o le marchal alloit entrer. Vitri l'arrta de la
part du roi; et d'aprs ses instructions, regardant comme un acte de
rsistance un mouvement que celui-ci fit en arrire et une exclamation
qui lui chappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de
pistolet[19]. Montant aussitt dans la chambre du roi, il lui dit ce
qui avoit t fait; de l il se rendit dans l'appartement de la
marchale, qui toit voisin de celui de la reine, et lui signifia
l'ordre qu'il avoit de l'arrter. Marie de Mdicis fut  l'instant
mme confine dans son appartement; on lui ta ses gardes, qui furent
remplacs par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques
instances qu'elle pt faire pour obtenir cette entrevue; et elle
demeura seule et abandonne, tandis que, dans l'appartement de son
fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. 
l'exception de l'vque de Luon, dont la conduite, dans cette
position difficile, avoit t aussi adroite que mesure, tous les
ministres nouveaux furent disgracis et les anciens rappels;  force
d'outrages et de mauvais traitements, on dtermina la reine  demander
elle-mme  se retirer de la cour; la ville de Blois fut dsigne
pour le lieu de son exil; et tout fut rgl d'avance pour son entrevue
d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances.
Les princes revinrent aussitt  la cour, et justifirent leur rvolte
par la ncessit o ils s'toient trouvs de prendre les armes pour
s'opposer aux violences et pernicieux desseins du marchal d'Ancre,
qui se servoit des forces du roi contre l'intrt de sa majest et
dans l'intention de les opprimer. On souffrit que le corps de
celui-ci ft dterr par la populace, et qu'elle exert sur ce
cadavre les plus indignes outrages[21]; et la marchale, condamne 
mort par arrt du parlement, fut excute en place de Grve le 8
juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-mme la guerre civile; et
cette rvolution de cour fut aussi complte qu'il toit possible de la
dsirer.

          [Note 18: Les principaux toient du Hallier son frre,
          Persan son beau-frre, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud,
          exempt des gardes-du-corps.]

          [Note 19: Vitri avoit plac un garde-du-corps  la porte du
          Louvre pour pier le moment o le marchal sortiroit de la
          maison qu'il avoit prs de ce palais, avec ordre de le venir
          avertir aussitt  la porte du grand cabinet du roi, o il
          l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission:
          Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous
          ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il
          arriva prs du marchal lorsque celui-ci n'toit encore que
          sur le Petit-Pont, o il lisoit une lettre. Comme Vitri
          toit fort vif, peut-tre seroit-il pass sans le voir, si
          du Hallier, qui le suivoit, ne lui et dit: _Monsieur,
          voil M. le marchal._--_O est-il?_ reprit
          Vitri.--_Tenez, le voil_, lui dit Guichaumont, et en mme
          temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les
          autres tirrent aussi; mais on a toujours cru que
          Guichaumont l'avoit tu, parce qu'il tomba ds qu'il l'eut
          frapp. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le
          prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son
          bton de commandement, il lui dclara l'ordre qu'il avoit de
          l'arrter. _Moi, prisonnier!_ reprit le marchal en faisant
          un pas en arrire: et c'est alors que partirent les trois
          coups de pistolet. (_Mm. du marq. de Fontenay-Mareuil._)
          Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqu, fit mine de
          vouloir tirer son pe pour se dfendre; mais M. de Brienne
          assure, dans ses Mmoires, qu'aucun de ceux qui en
          pouvoient rendre tmoignage, n'en toit convenu en
          particulier.

          On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui
          l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'pe  la main, 
          l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des
          gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres
          l'abandonnoient, il fut forc de se retirer.]

          [Note 20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut
          oblig de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il
          ft plus  porte de voir ceux qui venoient lui rendre
          hommage, et d'en tre vu.]

          [Note 21: Le corps du marchal fut dpos d'abord dans la
          salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du
          Louvre. Il y resta jusqu' neuf heures du soir, et fut port
          ensuite  Saint-Germain-l'Auxerrois, o on l'enterra
          secrtement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa
          spulture. Elle fut connue toutefois ds le lendemain, et
          quelques gens de la lie du peuple, ou dirigs par ses
          ennemis, ou pousss par leur propre fureur, s'attrouprent
          dans l'glise Saint-Germain, dterrrent le cadavre et
          exercrent sur lui mille indignits, aux cris redoubls de
          _vive le roi_. On le pendit  des potences qu'il avoit fait
          dresser lui-mme, on lui arracha le coeur, on coupa sa chair
          par petits morceaux; ces mmes potences, que l'on abattit,
          lui servirent de bcher; et les cendres, ainsi que les
          dbris de son cadavre, furent jets dans la rivire.

          Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus
          de pouvoir dans le haut rang o la faveur l'avoit plac, il
          faut bien se garder de croire que ce ft un aussi mchant
          homme que l'a dpeint cette multitude de libelles, de
          dclarations, de remontrances, publis alors par ses
          ennemis. Le marchal d'Estres, qui s'toit jet dans le
          parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord 
          toutes ces calomnies, s'tonne, dans ses mmoires, des excs
          auxquels on s'toit port contre lui, et lui rend ainsi un
          tmoignage qui ne sauroit tre suspect: Quand je fais
          rflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du
          marchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu' sa mauvaise
          destine, ayant t conseille par un homme qui avoit les
          inclinations fort douces; et comme il toit lui-mme
          _naturellement bienfaisant et qu'il avoit dsoblig fort peu
          de personnes_, il falloit que ce ft _son toile_ ou la
          nature des affaires qui eussent soulev tant de monde contre
          lui.]

          [Note 22: Dans l'arrt qui la condamne, elle n'est point
          dclare _sorcire_, comme plusieurs l'ont avanc, mais
          seulement criminelle de _lse-majest divine et humaine_,
          sans que son crime ft autrement spcifi. Au reste, il est
          certain qu'elle se dfendit victorieusement sur toutes les
          accusations capitales qu'on leva contre elle; et l'on ne
          peut s'empcher de la considrer comme une victime immole 
          la vengeance de ceux qui possdoient alors un pouvoir, dont
          elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut
          avec un courage modeste, qui excita beaucoup de piti et
          mme d'attendrissement parmi tous ceux qui toient accourus
           ce triste spectacle.]

(1618) Le gouvernement prit ds ce moment une allure plus ferme; et le
pouvoir de celui qui succdoit au marchal venant immdiatement du
roi, imposa davantage, fut d'abord moins envi et moins contest. Mais
cela dura peu: le mme esprit de mutinerie continuoit d'animer tous
ces grands impatients du joug. Peut-tre s'toit-il accru par
l'impunit et par cette espce de triomphe qu'ils venoient de
remporter sur l'autorit. La reine-mre avoit t pour eux un objet de
haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorit, qu'elle
refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans ds qu'elle
eut t abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet vnement leur
position n'toit point change. Bless des hauteurs de Luynes,
contrari par lui dans quelques-unes de ses prtentions, le duc
d'pernon couta le premier les propositions que lui fit faire Marie
de Mdicis, de former un parti pour la tirer de sa captivit, car elle
toit vritablement prisonnire  Blois; et les protestations qu'elle
faisoit de vivre dsormais entirement loigne des affaires, les
engagements solennels qu'elle offroit mme de prendre  cet gard, ne
rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent
un seul instant d'exercer  son gard la plus rigoureuse surveillance.
L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystre et d'habilet: pour
en assurer le succs, d'pernon feignit mme un moment de se
rconcilier avec Luynes; et bientt il eut ralli autour de lui assez
de mcontents pour tenter l'entreprise audacieuse de dlivrer la reine
et de s'attaquer  l'autorit mme du souverain.

(1619) Tout tant prpar, il sort de Metz, malgr l'ordre exprs que
le roi lui avoit donn d'y rester, et en mme temps la reine se sauve de
Blois. Aussitt tous les ennemis de Luynes se dclarent ses partisans;
on lve des troupes de part et d'autre; la mre et le fils clatent
rciproquement en reproches, en plaintes, en rcriminations; la guerre
commence. Mais  peine commence, elle tourne en ngociations, grce aux
soins de l'vque de Luon, qui, par sa conduite galement adroite et
mesure, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer  ce
qu'il devoit  la reine, de reconnoissance et d'attachement[23].
L'accommodement se fit, le roi vit sa mre  Tours, et tout s'y passa de
manire  faire croire que la rconciliation toit sincre des deux
parts. Quant au duc d'pernon, il y reut, non des lettres de grce pour
sa rvolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir lev des
troupes et augment les garnisons des places fortes de son gouvernement;
et il fut dclar que, l'ayant fait dans la persuasion que c'toit
_pour le service du roi_, il n'y avoit rien qui ne dt tre _agrable 
sa majest_. Suppositions chimriques, dit un crivain
contemporain[24], incapables de faire illusion  personne, et toutes
propres  rendre le gouvernement mprisable. Mais il y avoit
long-temps, ajoute le continuateur du pre Daniel, que l'on toit dans
l'habitude d'en user ainsi. C'toit le style et l'usage du temps. Les
seigneurs rvolts n'auroient pu se rsoudre  poser les armes, si on ne
leur et offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas tre
traits en criminels dans les actes mmes o on leur accordoit le pardon
de leurs crimes[25].

          [Note 23: Ces marques d'attachement qu'il n'avoit cess de
          lui donner depuis sa disgrce, l'avoient fait exiler 
          Avignon; et ce fut Luynes lui-mme qui le tira de son exil
          pour l'employer dans cette affaire; Richelieu y russit de
          manire  satisfaire les deux partis.]

          [Note 24: Mm. chron., t. I.]

          [Note 25: Tom. XIII, in-4, p. 250.]

Malgr les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue,
la mre et le fils se sparrent conservant au fond du coeur autant
d'aigreur et de mfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi
retourna  Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'toit
point l'avis de l'vque de Luon: il vouloit qu'elle allt  la cour
pour y tenir tte  ses ennemis et essayer de regagner l'amour et
l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la
captivit de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu o elle
pouvoit se faire craindre et se dfendre si elle toit attaque: ce
fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Mdicis continua de
correspondre avec son fils par des lettres o elle se montra plus
susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa
part quelque nouvelle entreprise, rsolut de tirer enfin de sa prison
le prince de Cond, qui n'avoit point t jusqu'alors compris dans
l'amnistie accorde aux mcontents, parce qu'on avoit jug plus
prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de
cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de
l'opposer  la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant
auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reut ne parut pas d'abord lui tre
dsagrable; mais la dclaration qui accompagna sa dlivrance et que
l'on publia quelques jours aprs[26], fut faite dans des termes qui
l'offensrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de
peine que le roi et son favori parvinrent  l'apaiser.

          [Note 26: On y faisoit dire au roi que l'audace de ceux qui
          avoient abus de son nom et de son autorit, auroient port
          les choses  une entire et dplorable confusion, si Dieu ne
          lui et donn la force et le courage de les chtier; qu'un
          des plus grands maux qu'ils eussent procur toit la
          dtention du prince de Cond, qui n'avoit eu d'autre cause
          que _les artifices_ et _les mauvais desseins_ de ceux qui
          vouloient joindre la ruine du prince  celle de l'tat,
          ainsi que sa majest l'avoit reconnu, aprs s'tre
          soigneusement inform de tout ce qui avoit pu servir de
          prtexte  son emprisonnement. Or, c'toit attaquer
          ouvertement la reine, qui avoit elle-mme fait arrter le
          prince de Cond.]

Cependant celui-ci toit arriv plus rapidement encore que le
marchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'riger pour
lui en duch-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maill en
Touraine; lui et les siens toient pour ainsi dire accabls de biens
et d'honneurs: aussi commena-t-il  devenir, de mme que celui  qui
il avoit succd dans ce pouvoir emprunt, un objet de haine et
d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et
sditieuse, plusieurs tournrent de nouveau les yeux vers la
reine-mre, regardant la ville d'Angers, o elle exeroit une sorte
d'autorit souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la
tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui,
conut le dessein d'attirer cette princesse  Paris, afin de la
surveiller de plus prs. Des dmarches furent faites auprs d'elle,
pour la dterminer  y revenir: elles furent inutiles, et Marie de
Mdicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils
s'toit avanc jusqu' Orlans avec toute sa maison, comme s'il et
voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas o l'on
n'auroit pu russir par la ngociation. Le duc de Luynes, qui dsiroit
viter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin,
et le roi revint  Fontainebleau.

Ce n'toit au fond qu'un acte de modration: on crut y voir de la
foiblesse, et l'audace des mcontens s'en accrut. Enfin un complot
fut form en faveur de la reine-mre, et clata tout  coup par la
retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre
de seigneurs les plus considrables de la cour. Le duc de Mayenne fut
le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prtexte qu'il n'y
toit point en sret et qu'on avoit form le projet de l'arrter. Le
duc de Vendme le suivit de prs; le duc de Longueville se retira dans
son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons
prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trmouille, de
Roannez, de Rohan, d'pernon, de Nemours, etc., s'allrent cantonner
dans les terres ou places fortes qu'ils possdoient en Bretagne, en
Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute
la noblesse de ces provinces s'tant dclare pour la reine, son parti
parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la prsomption
s'accroissoit encore par ces apparences si prospres, furent d'avis
que dans la position o elle se trouvoit et avec les esprances
qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser
toute ngociation.

          [Note 27: On avoit t prvenu de leur projet de dpart, et
          le premier mouvement du roi avoit t de les faire arrter.
          L'avis du prsident Jeannin fut qu'il valoit mieux les
          laisser partir, parce que, mal intentionns comme ils
          l'toient pour le service du roi, leur prsence  Paris ne
          pouvoit qu'tre dangereuse, et l'empcheroit lui-mme d'en
          sortir. Il reprsenta en outre qu'ils apporteroient dans la
          cour de la reine plus de trouble et de confusion que de
          profit et d'utilit; qu'il y avoit lieu de croire que tous
          les mcontents s'en iroient ainsi les uns aprs les autres;
          mais aussi qu'au premier qui reviendroit, les autres ne
          tarderoient point  le suivre. Cet avis prvalut; et, en
          effet, depuis que l'on gouvernoit au nom du roi, ces
          mutineries des princes, bien que dangereuses encore,
          commenoient  tre moins redoutes.]

L'vque de Luon ne partageoit point cette confiance: son coup
d'oeil, plus perant et plus sr, avoit reconnu d'abord que tout
cderoit invinciblement  l'ascendant de l'autorit royale; que la
reine-mre, vis--vis de son fils, toit dans une position bien moins
favorable que ne l'avoient t les princes vis--vis de la rgente; et
que si ceux-ci n'avoient pu russir dans leurs desseins, elle avoit
encore de moindres chances de succs. On ne l'couta point; et
l'vnement le justifia bientt dans tout ce qu'il avoit pressenti.
Avec une rapidit qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord
caus tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie  la tte de son
arme, sans y rencontrer la moindre rsistance: partout les portes des
villes, que les mcontents avoient fermes, s'ouvrirent pour ainsi
dire d'elles-mmes  son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme
il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La
confusion se mit aussitt dans le conseil de la reine;  peine ses
troupes firent-elles quelque rsistance au pont de C; elles
rsistrent plus foiblement encore  l'attaque de la ville d'Angers,
qui fut emporte en quelques heures; et les ngociations, qui
n'avoient t interrompues qu'un moment, devenant alors la seule
ressource de Marie de Mdicis, un trait fut sign presque aussitt
entre elle et son fils, dans lequel la cour commena  se montrer plus
ferme  l'gard des princes et des seigneurs rvolts[28], et dont le
rsultat fut de la faire revenir enfin  la cour, ce que le duc de
Luynes vouloit par-dessus tout. L'vque de Luon fut un de ceux qui
contriburent le plus  la conclusion de ce trait.

          [Note 28: Il fut dit que S. M. vouloit bien leur accorder un
          pardon qu'ils ne mritoient pas, pourvu que, dans
          l'intervalle de huit jours aprs la paix, ils posassent les
          armes et rentrassent dans l'obissance qu'ils lui devoient.
          On ajouta que le roi n'entendoit rendre  aucun de ces
          rebelles les charges et gouvernements dont il avoit dispos
          depuis leur rvolte.]

La reine toit rduite  dsirer cette rconciliation: le duc de
Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la dsiroit plus
ardemment encore. Ainsi toit touffe dans son germe une guerre
civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considre que ceux contre
qui on la faisoit, mais dont les consquences lui causoient de justes
alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce
qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de
nouveaux dsastres pour lever l'tendard de la rbellion; et bien
qu'ils fussent galement ennemis de tout ce qui portoit le nom de
catholique, ils toient prts  traiter avec tous les partis ds
qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Dj en 1618, et au moment
o l'vasion de la reine du chteau de Blois sembloit leur offrir la
perspective de longs troubles, ils s'toient soulevs dans le Barn et
avoient insolemment refus de restituer au clerg les biens dont ils
l'avoient dpouill dans les anciennes guerres civiles, quoique l'dit
qui ordonnoit cette restitution leur assignt sur les domaines du roi
un revenu gal  celui des biens qu'on leur redemandoit. L'anne
suivante, leur assemble, qu'ils avoient tenue  Loudun, ne s'toit
pas montre moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et
les choses y furent mme pousses si loin, qu'on crut devoir les
menacer, s'ils ne se htoient de nommer leurs dputs, de les traiter
comme criminels de lse-majest. Cette menace les effraya fort peu; et
ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est
que l'on fut oblig d'en venir  ngocier avec eux, et  employer,
pour les dterminer  se sparer, le crdit des principaux seigneurs
de leur parti[29]. Ils se sparrent enfin, mais pleins de mfiance
dans les promesses de la cour et dtermins  rsister,  opposer la
force  la force si l'on tentoit d'excuter l'dit de Barn, que,
depuis deux ans, la cour toit oblige de suspendre. Le duc de Luynes
jugea trs-bien qu'il toit impossible de supporter plus long-temps de
semblables insolences sans que la majest royale en ft dgrade, et
l'autorit souveraine en pril. Il toit donc rsolu d'humilier les
protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la
manqua pas: au lieu de retourner  Paris, le roi prit la route de
Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Barn, il y fit
enregistrer son dit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de
cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport 
ces contestations scandaleuses.

          [Note 29: On y employa le marchal de Lesdigures, le
          marquis de Chtillon et Du Plessis-Mornay, qui servirent
          utilement la cour en cette occasion.]

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une rvolte ouverte:
instruits qu'on ne s'arrteroit point l, et que le dessein toit pris
de les rduire enfin par la force,  peine le roi toit-il parti,
qu'ils prirent les armes et commencrent les hostilits dans le Barn
mme et dans le Vivarais. On les rprima, mais toutefois de manire 
les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre
eux aux dernires extrmits. Pendant ce temps, le duc de Luynes,
poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit
nommer conntable de France, et avec une rare habilet, dterminoit
Lesdigures, non-seulement  lui cder ses prtentions sur cette
dignit suprme de l'arme, mais encore  y accepter le second rang
aprs lui[30]. Ayant ainsi attach cet illustre guerrier  la cause
royale et par des noeuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le
nouveau conntable cessa de feindre; et il fut dcid que l'on feroit
enfin sentir aux protestants rvolts tout le poids de l'autorit
royale.

          [Note 30: Il fut cr marchal gnral des camps et armes.]

Il toit temps en effet d'arrter leur audace; et il toit devenu
impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient
form une nouvelle assemble  La Rochelle; et cette assemble y
continuoit ses dlibrations, malgr les dfenses du roi plusieurs
fois ritres. Instruits des mesures de rigueur que l'on toit rsolu
de prendre contre eux, ils s'toient dj prpars  rsister, ainsi
qu'on l'et pu faire de puissance  puissance; et dans un rglement
qu'ils firent pour rgulariser leurs prparatifs de dfense, tout le
royaume fut partag en cercles, dont chacun avoit son commandant
particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant suprieur
de toutes les glises, essayant ainsi de constituer au sein de la
monarchie une sorte de rpublique fdrative. L'assemble de La
Rochelle poussa mme l'insolence jusqu' se crer un sceau particulier
avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin
tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractre de la rvolte,
mais celui de l'indpendance la plus absolue.

Toutefois ils toient loin de pouvoir soutenir par des moyens
suffisants d'aussi grands desseins et des prtentions aussi hautaines:
leurs chefs toient diviss entre eux; leur parti n'avoit rellement
de prpondrance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et
gnralement dans le midi de la France; partout ailleurs les
catholiques toient les plus forts. Aussi, ds que Louis se fut mis en
campagne, rien ne rsista; partout les protestants furent dsarms, et
dans le Poitou mme sa marche ne fut arrte que par les villes de La
Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientt force de se
rendre  discrtion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit rduit
 la ncessit humiliante de venir demander pardon au roi  deux
genoux. Il toit bien autrement difficile de s'emparer d'une place
telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'pernon, qui en
commandoit le sige, fora-t-il les Rochellois  n'oser tenir la
campagne et  demeurer renferms dans leurs murailles. Cependant le
roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il
arriva  Agen le 10 aot, n'ayant t de nouveau arrt un moment que
par le sige de la petite ville de Clrac. Ce fut  ce sige que l'on
commena  faire des excutions sur les rebelles. La place ayant t
force de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent
pendus, que l'on choisit parmi les plus considrables et les plus
mutins.

Ce fut  Agen que l'on dcida que Montauban seroit assig; et c'toit
devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier
chec. Le sige en fut long et meurtrier: il y prit beaucoup de
noblesse; le duc de Mayenne y fut tu; et le duc de Luynes ayant
vainement tent de ramener au roi le duc de Rohan, qui toit alors
dans le Midi le chef suprme de son parti[31], il fallut lever ce
sige o l'arme royale s'toit fort affoiblie, o surtout elle fut
humilie; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des
protestants, qui remurent aussitt dans toutes les provinces et
attaqurent sur plusieurs points, o d'abord ils n'avoient song qu'
se dfendre. Le nouveau conntable montra, dans cette opration
militaire, le peu d'exprience qu'il avoit de la guerre; et pendant
tout le reste de cette campagne, dont les rsultats n'eurent rien de
dcisif, sa faveur commenant  baisser, peut-tre une disgrce
entire toit-elle le dernier prix que son matre lui rservoit,
lorsqu'il mourut, le 14 dcembre, d'une fivre maligne qui l'emporta
en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le sige est
devenu mmorable par ce seul vnement.

          [Note 31: Il ne voulut jamais consentir  faire une paix
          particulire pour lui et les siens, se montrant dcid  ne
          traiter que dans l'intrt gnral de son parti. Il dit au
          duc de Luynes que les guerres soutenues par les protestants
          avoient toujours t malheureuses dans leur commencement;
          mais que l'inquitude de l'esprit franois, le
          mcontentement de ceux qui ne gouvernoient pas, et les
          _secours trangers_ leur avoient toujours procur les moyens
          de rparer leurs disgrces. C'toit mettre le doigt sur la
          plaie de la France; et ces paroles remarquables prouvent que
          les protestants connoissoient les avantages de leur position
          et les changements que l'esprit de secte devoit apporter
          dans la politique de l'Europe, beaucoup mieux que leurs
          ennemis n'entendoient leurs propres intrts.]

Plusieurs ont prsent ce personnage comme un homme de peu de mrite
et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il
nous est impossible de ne pas reconnotre en lui, pendant le peu de
temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermet;
et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par
Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit
qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commenc[32].

          [Note 32: Ce fut lui qui le premier conut le projet de leur
          enlever leurs places fortes qui faisoient toute leur sret;
          et il avoit commenc  l'excuter.]

Aucun des ministres qui marchoient  sa suite, n'avoit, ni dans son
caractre ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le
remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les
matres des affaires. Dirige par l'vque de Luon, qui seul avoit
toute sa confiance, la reine-mre ne tarda point  rentrer dans le
conseil, o elle se conduisit avec une prudence et une modration qui
la remirent entirement dans les bonnes grces du roi. La cour toit
alors de retour  Paris, et l'on y dlibroit sur le dernier parti 
prendre  l'gard des protestants: la question toit de savoir si l'on
continueroit la guerre, ou s'il toit plus avantageux de leur accorder
la paix. Le prince de Cond fit prvaloir le premier avis, vers lequel
le roi toit naturellement port; et en effet leur audace, depuis la
leve du sige de Montauban, n'avoit plus de frein:  Montpellier ils
s'toient dclars en rvolte ouverte; ils avoient repris l'offensive
en Languedoc et en Guyenne, o ils assigeoient les villes, pilloient
les glises, ravageoient les campagnes, et rsistoient avec
acharnement aux troupes royales partout o elles se prsentoient pour
les comprimer. M. de Soubise dvastoit le Poitou avec une arme de six
mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout
le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exeroit
insolemment tous les droits de la souverainet.

          [Note 33: Ces ministres toient le cardinal de Retz, le
          comte de Schomberg et le marquis de Puisieux.]

(1622) La guerre tant donc rsolue, le roi partit, accompagn de sa
mre, qui, ne voulant pas exposer  de nouvelles chances prilleuses
le crdit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit
prudent de ne point rester loigne de lui. Le projet de Louis avoit
d'abord t de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la dsobissance
du duc d'pernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour
porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, fora ce prince
de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de
rsistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient oppos: il
lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne 
plusieurs siges trs-meurtriers, dans lesquels il commena  donner
des preuves de cette intrpidit extraordinaire qui lui toit
naturelle; et que l'on doit encore considrer comme un des traits
frappants et singuliers d'un caractre o tant de foiblesses et si
tranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cdant enfin  son courage
et  la supriorit de ses armes, il arriva avec son arme victorieuse
devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit
depuis long-temps bloque et dont le sige lui toit rserv. Ce fut
l qu'il apprit l'entre en France d'un corps considrable d'Allemands
sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en
Allemagne, o il s'toit fait l'auxiliaire de l'lecteur palatin
contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire
subsister ses soldats. C'toient les ducs de Bouillon et de Rohan qui
l'avoient engag  tenter cette invasion; et  ces traits sacrilges
qui appeloient ainsi l'tranger dans le sein du royaume pour les
soutenir dans leur rbellion, on pouvoit reconnotre les protestants.
Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage  travers ses tats,
Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se rpandit
bientt jusqu' Paris, o la reine-mre, qu'une indisposition avoit
d'abord retenue  Nantes, toit retourne avec une partie du conseil,
et o elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme
dura peu: plus habile  piller et  dtruire qu' commander une arme,
Mansfeld, qui d'abord avoit pu ngocier avec le duc de Nevers envoy
contre lui, et qui n'avoit pas su le faire  propos, vit son arme se
mutiner et se dsorganiser au premier chec qu'elle prouva; et 
peine entr dans nos provinces, fut forc d'en sortir honteusement et
en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement
dans le Languedoc; les protestants se dfendoient en dsesprs dans
leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des
excutions sanglantes toient le prix de cette rsistance furieuse et
obstine.

          [Note 34: Rien ne prouve plus quelle toit alors
          l'indocilit des grands que la conduite qu'il tint en cette
          occasion: non-seulement il refusa d'obir  l'ordre du roi,
          prtendant que sa prsence toit absolument ncessaire dans
          ses gouvernements; mais il s'emporta jusqu' maltraiter de
          paroles, et  plusieurs reprises, le gentilhomme qui avoit
          t charg de lui faire connotre les intentions de sa
          majest.]

          [Note 35: Bassompierre, qui en raconte plusieurs traits fort
          remarquables, ajoute qu'il n'avoit jamais connu d'homme plus
          brave que lui: Le feu roi son pre, dit-il, qui toit dans
          l'estime que chacun sait, ne tmoignoit pas pareille
          assurance.]

          [Note 36: Cette guerre de l'empereur contre l'lecteur
          palatin forme la premire priode de la fameuse guerre de
          trente ans, laquelle est dsigne sous le nom de _priode
          palatine_. Nous aurons bientt occasion d'en reparler.]

Cependant, de l'un et de l'autre ct, on toit las de la guerre et
inquiet de ses rsultats. Les protestants connoissoient l'infriorit
de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils
devoient finir par succomber. Louis n'toit point sans s'apercevoir
que de semblables triomphes alloient  la ruine de son royaume; et
dans une guerre ainsi pousse  outrance, craignoit, de la part de ces
sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur dsespoir. Il avoit
essay d'abord de les diviser, et dj plusieurs de leurs principaux
chefs avoient consenti  faire leurs traits particuliers; mais ce fut
inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus
considrable de tous: il continua de rejeter et avec la mme fermet
toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les
siens, et voulut un trait gnral. Il fallut cder; et Lesdigures,
depuis peu conntable et  qui son retour  la foi catholique avoit
enfin valu cette dignit suprme, fut le principal ngociateur de ce
nouveau trait, qui fut sign immdiatement aprs la reddition de la
ville de Montpellier. On y confirma l'dit de Nantes dans toutes ses
clauses; il y eut amnistie gnrale, et les protestants y conservrent
 peu prs toutes les anciennes concessions qu'ils avoient
successivement obtenues.

(1623, 24) C'est ici que les voies commencent  s'ouvrir pour
Richelieu, et qu'on le voit enfin parotre avec quelque clat sur ce
grand thtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, o il alloit
bientt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons
vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignit, il avoit
su se mnager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier
les ennemis de la reine sans manquer  ce qu'il lui devoit, et sans
perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit  sa confiance et
 son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprs d'elle
s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de
cette princesse d'tre compris dans une promotion de cardinaux que fit
le pape Grgoire XV; et ce fut  Lyon, o le roi passa  son retour de
cette campagne, qu'il reut de la main de sa majest les insignes de
sa nouvelle dignit. La cour toit alors trouble par les intrigues,
et les tracasseries des ministres, qui cherchoient  se supplanter les
uns les autres[37], diviss entre eux par leurs intrts particuliers,
runis dans un seul intrt commun, qui toit de ranimer l'ancienne
mfiance du roi contre sa mre, et d'empcher que, rentrant au
conseil, elle n'y rament avec elle le nouveau cardinal dont ils
avoient dj reconnu la supriorit, et qu'ils redoutoient tous comme
leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser
des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirige par un guide
d'un esprit si pntrant et qui avoit une si profonde exprience de la
cour et du matre dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Mdicis
reprit en peu de temps auprs de son fils le crdit qu'elle avoit
perdu; provoqua la disgrce des Sillerys, qui toient les deux
antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui
avoit toute la confiance du roi, ou plutt le fora, malgr ses
rpugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu,  combattre
avec elle les prventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans
cette dernire rvolution qu'prouvoit alors le ministre,  permettre
qu'enfin l'entre du conseil lui ft ouverte. Par un dernier trait
d'habilet, Richelieu, qui toit ainsi parvenu  se faire offrir la
place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il
dsiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits
ombrageux sur cette soif d'ambition dont il toit dvor, et dont il
avoit laiss entrevoir des indices que l'oeil du roi lui-mme n'avoit
point laiss chapper, il prit d'abord la dernire place au conseil et
parut dispos pour long-temps  s'en contenter; mais les fautes que
commettoit La Vieuville ayant bientt amen sa disgrce, il arriva
que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'toit dj
plus en mesure de lui disputer la premire; et ds ce moment commena
cette partie du rgne de Louis XIII, que l'on peut  plus juste titre
appeler le rgne de Richelieu.

          [Note 37: La place de surintendant des finances avoit t
          te au comte de Schomberg et donne au marquis de La
          Vieuville; les sceaux avoient t rendus au chancelier de
          Sillery, qui, se trouvant ainsi appuy de son fils le
          marquis de Puisieux, avoit la prpondrance dans le conseil.
          La Vieuville souffroit impatiemment leur crdit; de l des
          brouilleries, des factions, des cabales et mille autres
          misres de cette espce, qui leur furent galement funestes
           tous.]

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les dtails
de sa vie publique; ils sont immenses: les vnements qui s'y
accumulent sont au nombre des plus clbres et des plus clatants que
prsentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est
trace partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que
la politique qui les fit natre ait t apprcie ce qu'elle est en
effet; que les consquences en aient t bien saisies: c'est l ce qui
demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'oeil sur l'tat de la socit en France, tel que
nous le prsentent ces premires annes du rgne de Louis XIII.

Cet tat toit au fond le mme que sous les rgnes prcdents; et la
main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrt les progrs du
mal, tant venu  dfaillir, tous les symptmes de dissolution sociale
avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons dj signales
(les grands, les protestants, le parlement qui reprsentoit
l'opposition populaire) s'toient  l'instant mme releves pour
recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les
Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrtienne,
avoient vainement tent de rattacher  l'autorit spirituelle par tous
les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant  en
demeurer spar,  chercher dans ses propres forces le principe et la
raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit
en pril plus qu'il n'avoit jamais t, tant remis entre les mains
d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours
croissant lorsqu'une force contraire n'en arrte pas les progrs, il
est remarquable que ce que l'influence des Guises, aide des
circonstances o l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de
religieux dans la socit _politique_, s'toit teint par degr, ne
lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matriel.

Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavlisme d'un
gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indiffrence
religieuse et dans tous les garements qui en sont la suite, nous
avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de
_politique_, s'toit plac entre les catholiques et les protestants,
n'admettant rien autre chose que ce matrialisme social dont nous
venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il
toit le reprsentant de cet ordre purement matriel. Nous avons vu en
mme temps un prince insens prfrer ce parti  tous les autres[38],
sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre  la
fois l'opposition catholique qui vouloit modrer son pouvoir, et
l'opposition protestante qui cherchoit  le dtruire.

          [Note 38: Henri III.]

Mais ce parti machiavlique n'avoit garde de s'arrter l: des
intrts purement humains l'avoient fait natre; il devoit changer de
marche au gr de ces mmes intrts. On le vit donc s'lever contre le
roi lui-mme aprs avoir t l'auxiliaire du roi, s'allier tour  tour
aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son
avantage; et l'tat fut tourment d'un mal qu'il n'avoit point encore
connu. Aids de la foi des peuples et de la conscience des grands, que
cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne
peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste
parti: le dernier d'eux tant tomb, il prdomina.

Chass de la socit politique, la religion avoit son dernier refuge
dans la famille et dans la socit civile. En effet l'opposition
populaire toit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se
dvelopperont d'elles-mmes, devoit l'tre long-temps encore; mais
par une inconsquence qui partoit de ce mme principe de rvolte
contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France
presque tous les esprits, les parlementaires, vritables chefs du
parti populaire, refusant de reconnotre le caractre monarchique de
ce pouvoir et son infaillibilit, cette opposition toit tout  la
fois religieuse et dmocratique, c'est--dire galement prte  se
soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir
plus dangereuse contre les rois et les papes,  mesure que la foi des
peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit
devoit de plus en plus contribuer  l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit tre plutt appele une
vritable rvolte: ou fanatiques ou indiffrents (car ils toient dj
arrivs  ces deux extrmes de leurs funestes doctrines), ils
s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorit qui ne
pt tre combattue ou conteste, chacun d'eux mettant au-dessus de
tout sa propre autorit. C'toient des rpublicains, ou plutt des
dmagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Un principe de dsordre animant donc ces trois oppositions (et nous
avons dj prouv que la seule rsistance qui soit dans l'ordre de la
socit, est celle de la loi divine, oppose par celui-l seul qui en
est le lgitime interprte aux excs et aux carts du pouvoir
temporel[39]; parce que, nous le rptons encore, et il ne faut point
se lasser de le redire, cette loi est galement obligatoire pour celui
qui commande et pour ceux qui obissent, devenant ainsi le seul joug
que puissent lgalement subir les rois, et la source des seules vraies
liberts qui appartiennent aux peuples), par une consquence
ncessaire de ce dsordre, tout tendoit sans cesse dans le corps
social  l'anarchie, de mme que dans le pouvoir il y avoit tendance
continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restt contre une
corruption dont lui-mme toit le principal auteur. Pour faire rentrer
les peuples dans la _rgle_, il auroit fallu que les rois s'y
soumissent eux-mmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mmes
ce qu'il falloit pour _rgler_ leurs sujets, ils ne pouvoient plus que
les _contenir_. N au sein du protestantisme, dont il avoit suc avec
le lait les doctrines et les prjugs, peut-tre Henri IV ne
possdoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumires pour bien
comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extrieure, que
nous avons dj explique, sembleroit le prouver[40]; peut-tre
l'avoit-il compris jusqu' un certain point, sans avoir su
reconnotre quel en toit le vritable remde, ou, s'il connoissoit ce
remde, ne jugeant pas qu'il ft dsormais possible de l'appliquer.
Quoi qu'il en soit, son courage, son activit, sa prudence, n'eurent
d'autre rsultat que de lui procurer l'ascendant ncessaire pour
contenir ces rsistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et
leur ayant impos des limites que, tant qu'il vcut, elles n'osrent
point franchir, il rendit  son successeur la socit telle qu'il
l'avoit reue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient prcd.

          [Note 39: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 227 et Seqq.]

          [Note 40: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 432.]

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorit succdant 
un rgne si plein d'clat et de vigueur, ces oppositions ne tardrent
point  reparotre avec le mme caractre, et ce que le temps y avoit
ajout de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus
pour rsister au monarque ni ces motifs lgitimes, ni mme ces
prtextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui,
sous les derniers rgnes, les justifioient ou sembloient du moins les
justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les
trsors de l'tat; ils sont  la fois cupides et ambitieux. Aveugle
comme tout ce qui est passionn, cette opposition aristocratique
essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle
provoque une assemble d'tats-gnraux, soit qu'elle rveille dans
le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prtentions
insolentes qui, ds que l'occasion lui en toit offerte, ne manquoient
pas aussitt de se reproduire. On la voit s'allier  l'opposition
protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et,
se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec
toute son ancienne audace, des plans mieux combins, plus de chances
de succs, et ne traite avec tous les partis que pour assurer
l'indpendance du sien. Enfin la cour elle-mme, ainsi assaillie de
toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses
favoris excitoient  se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa
propre mre qui vouloit le retenir, le dsordre s'accroissoit encore
de ces scandaleuses dissensions.

Et qu'on ne dise point que les mmes dsordres reparoissent  toutes
les poques o le gouvernement se montre foible, et qu'en France les
minorits furent toujours des temps de troubles et de discordes
intestines: ce seroit n'y rien comprendre que de s'arrter  ces
superficies. Dans ces temps plus anciens, et, en apparence, plus
grossiers, les dsordres que les passions politiques excitoient dans
la socit n'avoient ni le mme principe ni les mmes consquences: la
corruption toit dans les coeurs plus que dans les esprits; et lorsque
ces passions s'toient calmes, des croyances communes rtablissoient
l'ordre comme par une sorte d'enchantement, ramenant tout et
naturellement  l'unit[41]. On voyoit le rgulateur suprme de la
grande socit catholique, le pre commun des fidles (et les
tmoignages s'en trouvent  presque toutes les pages de l'histoire),
s'interposant sans cesse entre des rois rivaux, entre des sujets
rebelles et des matres irrits. Sa voix puissante et vnrable
finissoit toujours par se faire entendre; et, grce  son intervention
salutaire, cette loi divine et universelle qui est la vie des
socits, reprenoit toute sa puissance. Maintenant cette grande
autorit toit presque entirement mconnue: les croyances communes,
seul lien des intelligences, toient impunment attaques, mines de
toutes parts par le principe de l'hrsie protestante, dissolvant le
plus actif qui, depuis le commencement du monde, et menac
l'existence des nations; le pouvoir temporel s'tant priv de son seul
point d'appui, devenoit violent ne pouvant plus tre fort, et se
conservoit ainsi pour quelque temps par ce qui devoit achever de le
perdre; de mme, et par une consquence ncessaire, l'obissance dans
les sujets se changeoit en servitude, ce qui les tenoit toujours
prpars pour la rvolte; et ds que cet ordre factice et matriel
toit troubl, ce n'toit plus d'une crise passagre, mais d'un
bouleversement total que l'tat toit menac, et l'existence mme de
la socit toit mise sans cesse en question.

          [Note 41: Sous les deux premires races, et particulirement
          vers le dclin de la seconde, le dsordre politique toit
          aussi grand, plus grand peut-tre qu' aucune autre poque
          de la monarchie; et il y eut un moment o la dissolution de
          toutes les parties du corps social sembla tre arrive  son
          dernier priode, et ne plus laisser aucun espoir. Quelle fut
          la puissance qui rendit tout  coup  cette monarchie, qui
          prissoit pour ainsi dire au sortir de l'enfance, cette vie
          prte  s'teindre, et la lui rendit pour une longue suite
          de sicles? La religion, encore un coup, seul principe vital
          des socits, et dont la nation entire toit en quelque
          sorte imprgne. Ce fut elle qui, aprs avoir dfendu les
          peuples contre les excs du pouvoir temporel, rendit  ce
          pouvoir lui-mme l'nergie dont il avoit besoin, le prserva
          de ses propres fureurs, et lui indiqua les bornes dans
          lesquelles il et d se renfermer pour se maintenir, se
          fortifier, et tout coordonner autour de lui. Spar depuis
          de l'autorit spirituelle, nous le voyons, sous la troisime
          race, dcliner de nouveau, et plusieurs circonstances, dont
          la cause est encore dans cette mme religion, rendent sa
          chute moins rapide et moins sensible; mais cette fois-ci il
          tombe pour ne se plus relever.]

Le mal toit-il donc ds lors sans ressource; et ce germe de mort que
non-seulement la France, mais toute l'Europe chrtienne portoit dans
son sein, toit-il dj si actif et si puissant, qu'il ft devenu
impossible de l'touffer? C'est l une question qu'il n'est donn
peut-tre  personne de rsoudre; mais, ce qui est hors de doute,
c'est qu'il appartenoit  la France, plus qu' toute autre puissance
de la chrtient, de tenter cette grande et sainte entreprise, de
donner au monde chrtien l'exemple salutaire de rentrer dans les
anciennes voies; et tout porte  croire que d'autres nations l'y
auroient suivie. Voil que les circonstances portent  la tte des
affaires,  travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus
rare habilet, un homme d'une grande capacit et d'un grand caractre:
il a saisi d'une main ferme le timon de l'tat; et pour la premire
fois depuis le commencement du nouveau rgne, les factions qui
l'agitent commencent  sentir le poids d'une volont. Cet homme est un
prince de l'glise: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes,
qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministre que
s'arrteront les progrs du mal, que s'oprera peut-tre une
rvolution entire dans le systme funeste qui, depuis deux sicles,
dtruit la socit. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si
pntrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette
volont si inflexible ne dploiera son nergie que pour fortifier et
accrotre un si grand mal; cette activit si prodigieuse, que pour le
rpandre partout et le rendre  jamais irrmdiable: Richelieu sera 
lui seul plus funeste  la socit que tous ceux qui ont gouvern
avant lui.

Ds les commencements de son administration, il laissa entrevoir
quelle seroit sa politique relativement aux affaires gnrales de
l'Europe: mais il falloit se rendre le matre dans l'intrieur avant
de songer  exercer au dehors une vritable influence; et, destins 
nous trouver presque toujours en contradiction avec les historiens qui
nous ont prcd, nous le louerons de ce qu'il fit pour y parvenir,
lorsque, sous ce rapport, la plupart d'entre eux l'ont dnigr[42]. Le
dsordre toit alors  son comble, et nous ne pouvons l'exprimer plus
vivement qu'en empruntant ses propres paroles. Lorsque votre majest,
dit-il au roi dans son testament politique[43], se rsolut de me
donner en mme temps et l'entre de ses conseils et grande part  sa
confiance, je puis dire avec vrit que les huguenots partageoient
l'tat avec elle; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent
pas t ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province,
comme s'ils eussent t souverains en leurs charges... Je puis dire
que chacun mesuroit son mrite par son audace; qu'au lieu d'estimer
les bienfaits qu'ils recevoient de votre majest par leur propre prix,
ils n'en faisoient cas qu'autant qu'ils toient proportionns au
drglement de leur fantaisie; et que les plus entreprenants toient
estims les plus sages, et se trouvoient souvent les plus heureux. Il
s'toit propos de remdier efficacement  de si grands abus; et il
avoit promis au roi d'employer toute son industrie et toute l'autorit
qui lui toit confie pour ruiner le parti huguenot, rabaisser
l'orgueil des grands, rduire ses sujets dans les bornes de leur
devoir, et relever son nom dans les nations trangres au point o il
devoit tre[44].

          [Note 42: En abattant les grands, il dtruisit, dit-on,
          l'opposition aristocratique en France, et renversa ainsi la
          dernire barrire qui s'levoit encore contre le despotisme
          de la cour. On se trompe: cette opposition de la noblesse
          s'tant faite toute matrielle, et ne pouvant plus tre ni
          dirige ni contenue par le principe religieux  qui seul il
          appartient de lgitimer et coordonner toute puissance, soit
          qu'elle _commande_, soit qu'elle _rsiste_, toit devenue
          elle-mme un principe d'anarchie, et par consquent de
          destruction. Les faits le prouvent mieux que tous les
          raisonnements. Or, qui ne sait que, lorsque la socit est
          arrive  ce degr de corruption, l'anarchie ne peut tre
          vaincue et comprime que par le despotisme? Et sans doute,
          des deux maux celui-ci est le moindre, puisque tant qu'il a
          le pouvoir, le despote conserve l'tat, par cela seul qu'il
          veut se conserver lui-mme. Si Richelieu, devenu matre
          absolu sur les dbris de tant de rsistances purement
          anarchiques, et cherch  modrer le pouvoir sans bornes
          qu'il avoit conquis, en adoptant une politique chrtienne
          dans un royaume chrtien, il n'est point de bons effets
          qu'il n'et pu produire et d'loges qu'on ne dt lui
          donner.]

          [Note 43: Premire partie, ch. I.]

          [Note 44: _Test. polit._ Premire partie, ch. I.]

Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une
persvrance que rien ne put branler, au milieu de prils et
d'obstacles qu'une me aussi forte et une volont aussi inflexible
pouvoient seules surmonter. Tant qu'il le jugea ncessaire, il
dissimula avec les huguenots, dont les rvoltes et les insolences
alloient toujours croissant: pour pouvoir en finir avec ces sectaires,
il lui falloit terminer ou du moins suspendre les guerres extrieures
dont ils savoient si bien profiter, remettre l'ordre dans les
finances, relever la marine franoise, qui, dans une si grande
entreprise, lui devoit tre un si puissant auxiliaire. Il y parvint;
et tout tant ainsi prpar, ses projets clatrent au milieu d'une
conspiration de la cour souleve presque tout entire contre lui,
conspiration qui menaoit sa vie et le roi lui-mme des derniers
attentats[45]. Les chefs du complot, et parmi eux des princes du sang,
sont arrts[46]; ceux des conjurs qui avoient des gouvernements de
provinces en sont  l'instant mme dpouills; le duc d'Anjou, dont
ils avoient fait le prtexte et l'instrument de leurs machinations,
est forc de se soumettre[47], et, dans la frayeur dont il est saisi,
dclare lui-mme ses complices; un de ces grands, le prince de
Chalais, monte sur l'chafaud, et ses pareils commencent  reconnotre
que leurs rbellions ne sont pas privilgies, que leurs personnes ne
sont pas inviolables. Ce coup, frapp  propos, en impose: le sige de
La Rochelle, qui n'et jamais t entrepris si la terreur ne se ft
pas mise parmi les ennemis du cardinal, est commenc, poursuivi,
achev sous la direction mme du ministre, malgr toutes les
difficults que prsentoit une position jusque l juge inexpugnable,
tous les dangers que faisoit renatre sans cesse une rsistance
dsespre, et tous les obstacles qu'osoit y apporter encore cette
faction des grands qui ne vouloit pas que la ville ft prise, parce
que son ambition avoit besoin de l'existence des protestants. Ce
boulevard du protestantisme tombe enfin: alors tout prend dans cette
guerre, jusqu'alors si prilleuse, une marche prompte et dcisive. Une
anne se passe  peine que le parti huguenot est forc partout de se
remettre  la discrtion du vainqueur, humili par ses continuelles
dfaites, dompt par le sac de ses villes, par le supplice de ses
chefs, rduit  vivre dsormais tranquille et soumis au milieu de ses
forteresses dmolies et ouvertes de toutes parts[48]. L'entre
triomphante du cardinal dans Montauban fut la dernire scne de ce
grand vnement.

          [Note 45: Gaston, duc d'Anjou et frre du roi, refusoit
          obstinment d'pouser mademoiselle de Montpensier. Le roi et
          la reine-mre s'toient dclars pour ce mariage; et le
          cardinal, dans l'intention de plaire  tous deux, en
          pressoit vivement la conclusion. Alors les diverses cabales
          de la cour, quoique divises entre elles, attentives  tout
          ce qui pouvoit les faire sortir de l'tat de dpendance o
          Richelieu avoit rsolu de les rduire, se rassemblent,
          dlibrent, forment des complots; et dans ces complots il
          n'toit question de rien moins que d'assassiner le ministre,
          de dtrner le roi, de l'enfermer dans un couvent comme
          imbcile, et de mettre  sa place son frre,  qui l'on
          auroit fait pouser la jeune reine Anne d'Autriche.]

          [Note 46: Entre autres le duc de Vendme et son frre le
          grand prieur; le comte de Soissons n'vita la prison qu'en
          sortant prcipitamment du royaume. Le marchal d'Ornano fut
          renferm  Vincennes, o il mourut; ce qui lui vita
          l'chafaud, o il auroit indubitablement suivi le prince de
          Chalais.]

          [Note 47: Il consentit  pouser mademoiselle de
          Montpensier; et ce fut  l'occasion de ce mariage qu'il prit
          le titre de duc d'Orlans, ayant reu en apanage l'Orlanois
          et le pays Chartrain; et cet apanage fut un pige qu'on lui
          tendit pour le dterminer  sacrifier tous ceux qui
          l'avoient servi, ce qu'il fit sans la moindre difficult.]

          [Note 48: C'est alors qu'il acheva d'excuter le projet
          hardi et profondment conu par Luynes, de faire dmolir,
          non-seulement toutes les places fortes des protestants, mais
          encore d'abattre dans l'intrieur de la France toutes les
          fortifications qui y existoient encore. Ce fut l le coup
          mortel port  la ligue protestante et  celle de la haute
          noblesse, toujours subsistante et toujours prte  de
          nouveaux attentats.]

Tout n'toit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour,
un moment dconcerte par des succs si clatants, n'en devint que
plus furieuse et plus ardente contre lui, lorsqu'aprs l'vnement de
la guerre de Mantoue[49], non moins glorieux pour les armes du roi,
elle le vit si avant dans la faveur de son matre, que tout pouvoir
lui toit donn, et qu'il falloit que tout plit sous ses volonts. La
reine-mre, qui l'avoit protg tant qu'elle avoit cru trouver en lui
un instrument de cette ambition purile dont elle toit possde de se
mler sans cesse des intrigues du cabinet et des affaires de l'tat,
se dclare ds ce moment son ennemie la plus acharne. Gaston, que sa
qualit d'hritier du trne rendoit alors plus considrable qu'il ne
le fut depuis, unit ses ressentiments  ceux de sa mre: tout se
rallie autour de ces deux personnages minents; le roi seul dfend son
ministre; et cependant, poursuivi par les larmes et par les
emportements de la reine, il chancle un moment, et l'on espre qu'il
va l'abandonner; Richelieu lui-mme se croit perdu, et fait les
prparatifs de sa retraite. Tout change de face en un seul jour, que
l'histoire a rendu clbre sous le nom de _journe des dupes_. Le
cardinal a avec le roi une entrevue qu'il croit la dernire: il en
sort plus puissant et plus redoutable que jamais; et, vainqueur de ses
ennemis, il sait profiter de la victoire. L'obstination et la conduite
imprudente de Marie de Mdicis lui servent  aigrir contre elle
l'esprit de son fils, qui finit par s'en loigner sans retour,
lorsqu'il la voit attirer la jeune reine dans son parti et mler
l'Espagne  toutes ces querelles. Cependant la haine froide et
profondment calcule du ministre demandoit, au milieu de cette cour,
presque entire conjure contre lui, une victime dont la chute y
rpandt l'effroi et la consternation: le marchal de Marillac fut
celle qu'il choisit. Celui-ci toit coupable sans doute, mais non pas
assez pour porter sa tte sur un chafaud, si la vengeance du cardinal
ne l'et poursuivi. Avant mme qu'on l'et arrt, le garde-des-sceaux
son frre avoit dj t disgraci et exil. Le procs du marchal,
qui fut long, n'toit pas encore termin[50], que Gaston, dont
Richelieu s'toit ressaisi un moment par le moyen de ses favoris, se
dclare de nouveau contre lui au gr de ces mmes favoris: les
ennemis du ministre croient enfin avoir trouv une dernire occasion
de le perdre; et pour rendre cette occasion dcisive, leurs conseils,
et particulirement ceux de la reine-mre, poussent le foible prince 
faire un clat,  quitter la cour et  se mettre ouvertement  la tte
du parti qui demandoit la disgrce et l'exil de Richelieu. La cabale
s'agite alors avec plus de violence que jamais, et conoit de cette
retraite les plus grandes esprances; il en fut autrement: ce que
Marie de Mdicis avoit considr comme un moyen de reprendre son
ancien ascendant, fut prcisment ce qui acheva de la perdre. D'accord
avec son ministre, qui dsormais le menoit  son gr, le roi exile sa
mre  Compigne, o, de mme qu' Blois, elle est garde  vue et
traite en prisonnire. Tous ses confidents sont exils ou arrts.
Gaston continuant de cabaler  Orlans, o il s'toit renferm, son
frre marche contre lui  la tte d'une arme, le suit dans sa fuite
jusqu'en Bourgogne, et le force  sortir de France et  se rfugier en
Lorraine. Le marchal de Bassompierre, qui avoit tremp dans ce
dernier complot, est enferm  la Bastille, o il seroit rest jusqu'
la fin de ses jours, si Richelieu ne ft mort avant lui; le duc de
Guise, autre partisan de Gaston, se hte de se retirer dans son
gouvernement, et n'vite qu'en s'exilant lui-mme volontairement le
ressentiment du cardinal; enfin Marie de Mdicis s'chappe de sa
prison, ou, pour mieux dire, l'habile ministre s'en dbarrasse en la
laissant chapper. Elle se retire aux Pays-Bas, et quitte ainsi
follement la France, o il toit bien rsolu de ne la jamais laisser
rentrer. Ds ce moment la cour, dserte de tous ses ennemis, se peuple
de ses flatteurs et de ses cratures; Richelieu est matre absolu,
matre sans rivaux et sans contradicteurs: c'est alors qu'il achve de
se faire connotre, que son regard embrasse l'Europe, et que sa
funeste politique se dveloppe  tous les yeux.

          [Note 49: L'empereur, le roi d'Espagne, le duc de Savoie et
          presque toute l'Italie s'toient dclars contre le duc de
          Nevers, Charles de Gonzague, hritier lgitime du duch de
          Mantoue vacant par la mort du dernier duc, Vincent, mort en
          1627. Le cardinal dtermina le roi  soutenir les droits du
          nouveau duc, et  se mettre lui-mme  la tte de l'arme
          qu'il destinoit  l'tablir dans la souverainet dont
          vouloient l'exclure tant et de si puissants princes. Il y
          russit compltement.]

          [Note 50: Richelieu le fit juger par des commissaires qui
          lui toient entirement dvous, repoussant avec hauteur et
          mme avec violence toutes les dmarches que fit le parlement
          pour attirer  lui cette grande affaire. Le marchal fut
          condamn  mort pour concussion: il ne fut en effet que trop
          prouv que, sous ce rapport, il toit loin d'tre sans
          reproche; mais bien d'autres toient coupables du mme
          dlit, que l'on ne songeoit point  inquiter, et les agents
          qui l'avoient aid dans les malversations qu'on lui
          reprochoit ne furent pas mme dcrts. Sa mort excita la
          compassion des uns, l'indignation des autres; et il n'toit
          personne alors qui ne ft persuad que le jugement toit
          inique et que le marchal avoit t sacrifi  la haine et 
          la politique du premier ministre.]

Abaisser la maison d'Autriche, c'est--dire dtruire autant qu'il
toit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pt
soutenir la socit chrtienne, la dfendre contre l'ennemi redoutable
dont elle toit presse de toutes parts, et qui pntroit, pour ainsi
parler, jusque dans ses entrailles, tel toit le projet qu'avoit
depuis long-temps conu un prince de l'glise catholique, apostolique
et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il
entreprenoit, avec une constance, une activit, une vigueur, que l'on
pourroit trouver admirables s'il s'toit propos un autre but, mettant
l'Europe en feu et la France elle-mme en pril pour y russir, et y
employant des moyens qui passent en perversit tous ceux que la
corruption des rgnes prcdents avoit pu imaginer.

Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves
circonstances, est loin de mriter des loges: c'toit celle de son
temps; et, pour nous servir d'une expression devenue fameuse de nos
jours, _elle marchoit avec son sicle_, et s'enfonoit autant qu'il
toit en elle dans les intrts purement matriels de la socit. Nous
avons fait voir quelle avoit t la folle ambition de Philippe II, sa
conduite cauteleuse envers la France, et, dans nos guerres de
religion, l'hypocrisie de son zle religieux. Sous ses successeurs,
ces dispositions hostiles et cette marche insidieuse n'avoient point
chang: le cabinet d'Espagne surtout n'avoit point cess, autant qu'il
toit en lui, de fomenter nos discordes intestines, dans l'espoir
insens d'en faire son profit. Mais, quoi qu'il en pt tre de ses
fausses maximes et des artifices de sa politique, il n'en est pas
moins vrai de dire que, par la position o la Providence l'avoit
place et malgr les fautes qu'elle n'avoit cess de commettre, la
maison d'Autriche se trouvoit en Europe  la tte du parti catholique
et l'ennemie naturelle de tous ses ennemis. En Allemagne elle toit
tablie comme un boulevard de la chrtient contre les protestants et
les sectateurs de Mahomet; et, tandis qu'elle y contenoit l'hrsie
protestante par la terreur de ses armes; que, s'tendant par-del les
confins de l'Italie, elle l'empchoit de pntrer dans le centre mme
de la socit religieuse, ses tribunaux ecclsiastiques lui fermoient
l'entre de la pninsule, et l'touffoient  l'instant mme dans son
germe, ds qu'elle osoit s'y montrer. Sans cesse attentifs  ce qui se
passoit au milieu du monde chrtien, les papes, dont l'oeil pntrant
avoit saisi toute l'tendue du mal, mettoient dans cette royale
famille leurs plus chres esprances; et, portant d'un autre ct
leurs regards sur ces rois de France, qu'ils appeloient toujours les
fils ans de l'glise, ils voyoient et avoient raison de voir, dans
l'union de ces deux puissances, le salut de la chrtient. C'toit
vers cette union salutaire que se portoient tous leurs dsirs; c'toit
pour la former qu'ils mettoient en jeu tous les ressorts de leur
politique, qu'ils employoient ce reste d'influence que le respect
humain leur avoit encore conserv dans les affaires gnrales de
l'Europe. Ils crurent un moment avoir atteint ce but par le mariage de
Louis XIII avec une infante; et, si la France et eu  la tte de ses
affaires un autre homme que Richelieu, peut-tre y seroient-ils
parvenus[51].

          [Note 51: Dans les brouilleries qui s'levrent entre la
          France et l'Espagne, au sujet de l'affaire de Mantoue, le
          duc de Savoie chargea son envoy  Paris de confrer en
          particulier avec M. le cardinal de Brulle, en l'absence de
          M. le cardinal de Richelieu, et de lui remontrer combien il
          convenoit au service de Dieu,  la foi catholique et au bien
          de la France, de maintenir l'union des couronnes de France
          et d'Espagne, pour conduire  une heureuse fin _les
          entreprises commences avec tant de prosprit et de
          gloire_. (_Mercure franc._, t. XV, p. 504.) Il vouloit
          parler de la destruction de l'hrsie. On a de nombreux
          tmoignages que cette opinion qu'nonoit un prince
          chrtien, toit alors partage par tout ce qu'il y avoit
          d'honntes gens en France et dans la chrtient.]

Mais depuis que ce royaume toit gouvern par les maximes qui
tendoient  sparer sans cesse la politique de la religion, il ne
s'toit point encore rencontr un esprit plus imbu de ces doctrines
dangereuses, plus habile  les rduire en systme, plus ardent  les
mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Dj, et ds le
commencement de son ministre, il avoit fait voir, dans l'affaire de
la Valteline, quels toient ses principes politiques et dans quelles
voies il toit rsolu de marcher[52]; ds lors on l'avoit vu opposer
aux dangers qui menaoient la religion catholique la _raison d'tat_,
et donner sujet de faire au roi trs-chrtien ce reproche que, tandis
que ses armes toient employes d'un ct  dtruire l'hrsie dans
son royaume, de l'autre, elles l'aidoient  se relever dans les pays
trangers.

          [Note 52: Les Grisons, qui toient protestants, rclamoient
          la souverainet de la Valteline, alors au pouvoir de
          l'Espagne, et dont les habitants toient catholiques. La
          France exigeoit que ce pays ft restitu  ceux qu'elle
          appeloit ses _lgitimes_ souverains. Le roi d'Espagne et le
          pape objectoient avec juste raison que c'toit en exposer la
          population entire  devenir hrtique, et proposoient tout
          autre parti plutt que de les remettre sous la domination de
          leurs anciens matres. Richelieu ne voulut rien entendre,
          opposant toujours ce qu'il appeloit la _justice_ et le
          _droit des gens_  l'intrt de la religion, si visiblement
          menace par une semblable restitution. branl par tout ce
          qu'il entendoit dire contre la rsolution de son ministre,
          et peut-tre aussi par le murmure de sa conscience, le roi
          convoqua  Fontainebleau, le 29 septembre 1625, une
          assemble de prlats, de magistrats, de seigneurs de sa
          cour, afin de s'clairer de leurs lumires sur le parti 
          prendre dans une affaire aussi importante et aussi dlicate.
          L'opinion contraire y fut soutenue avec beaucoup de chaleur
          et de force; mais le cardinal mit plus d'opinitret encore
           soutenir la sienne, sparant sans cesse dans son discours
          _les affaires d'tat de celles de la religion_; et ce fut
          son avis qui l'emporta, au grand scandale de tous les
          opposants.]

La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit 
la monarchie universelle; il falloit arrter une ambition qui n'avoit
plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent rpte et si
lgrement crue parce qu'elle n'a t que foiblement contredite, tombe
d'elle-mme ds que l'on considre avec un peu d'attention et la
situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Place en
Allemagne  la tte d'une confdration de petits souverains, sous la
condition expresse de protger leurs droits et de garder leurs
constitutions, nul d'entre eux n'et t dispos  l'aider dans ses
projets dont le rsultat et t de les asservir eux-mmes; et
Ferdinand II venoit de l'prouver, lorsque, aprs avoir abattu deux
ligues protestantes qui s'toient formes contre lui, il s'toit vu
arrter dans ses projets de domination absolue par les lecteurs
catholiques eux-mmes, qui vouloient que l'empereur ft le protecteur
et non le matre de l'empire[53]. Impuissante de ce ct pour excuter
des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie
et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant
runissoit sur sa tte toutes ces couronnes depuis divises, lorsque,
aprs la bataille de Pavie, la France sembloit tre rduite aux
dernires extrmits; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle toit
dchire par les partis, et d'un bout  l'autre livre  toutes les
horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force
de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu
venir  bout de se maintenir dans une seule de ses provinces.
toit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'tre port dans ce royaume
au protestantisme, lorsque l'autorit royale y avoit repris toute sa
force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit srieusement en
craindre la conqute par le roi d'Espagne? Non; cette crainte
chimrique et t indigne de Richelieu: c'toit un sujet ambitieux
qui vouloit se rendre ncessaire  son matre en concevant des projets
que lui seul sembloit capable d'excuter; et c'toit parce qu'il
n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intrts
matriels de la France, qu'il avoit conu de semblables projets.

          [Note 53: Ce prince, aid de la ligue catholique, dont le
          chef toit le duc de Bavire, venoit de reconqurir la
          Bohme sur l'lecteur palatin, qui avoit eu l'audace de
          profiter de la rvolte de ses habitants pour s'en emparer et
          s'en faire dclarer roi. Ce fut l, ainsi que nous l'avons
          dj dit (pag. 52), la premire priode de la guerre de
          trente ans, dite priode _palatine_, laquelle, commence en
          1618, finit en 1625. L'lecteur palatin, qui s'toit sauv
          en Hollande, fut mis au ban de l'empire, et Tilly acheva
          d'craser les princes protestants qui combattoient encore
          pour lui, mme aprs sa retraite, dans un combat qu'il leur
          livra en 1623, prs de Stadlo, dans l'vch de Munster. La
          dignit d'lecteur palatin fut alors donne au duc de
          Bavire, et le Palatinat partag entre lui et les Espagnols.
          Tout sembloit devoir tre fini; mais l'empereur, enhardi par
          le succs, conut des projets plus vastes: ses troupes se
          rpandirent dans toute l'Allemagne; il fit des coups
          d'autorit qui inquitrent la ligue protestante; et la
          libert du corps germanique parut menace. Aussitt il se
          forma une confdration nouvelle pour la dfendre,  la tte
          de laquelle parut le roi de Danemarck. C'est la seconde
          priode de cette mme guerre, connue sous le nom de _priode
          danoise_, qui commence en 1625 et finit en 1630. L'empereur
          y remporte des succs encore plus brillants et plus
          dcisifs; et c'est alors que le fameux Walstein (ou
          Vallenstein) se montre,  la tte de ses armes, le plus
          habile et le plus heureux capitaine de l'Europe. Vainqueur
          une seconde fois, et plus puissant alors qu'il n'avoit
          jamais t, Ferdinand exera quelque temps en Allemagne un
          pouvoir absolu, dont les princes protestants ressentirent
          seuls les atteintes, mais qui commena nanmoins  dplaire
          aux princes catholiques. Tant qu'il conserva runies les
          forces imposantes qu'il avoit sur pied, ce mcontentement
          gnral n'osa point clater:  peine les eut-il divises,
          que la dite lectorale, qu'il avoit rassemble  Ratisbonne
          en 1630 pour obtenir d'elle l'lection de son fils  la
          dignit de roi des Romains, s'leva contre lui, et le fora
          par ses plaintes, et, mme par ses menaces,  rformer une
          grande partie de ses troupes et  renvoyer leur gnral.
          Brulart de Lon, ambassadeur du roi de France, et le fameux
          pre Joseph, capucin, envoys  la dite par le cardinal de
          Richelieu, aidrent les lecteurs  obtenir ce triomphe sur
          l'empereur; et ainsi se prparrent les voies qui devoient
          bientt introduire le roi de Sude dans le sein de
          l'empire.]

Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis  la maison
d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les
princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment mme, plus
irrits que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus
violemment peut-tre que ne l'et voulu une sage politique, des
avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54]
qu'il devoit au gnie de Walstein, et dont l'clat toit tel que le
souverain lui-mme qui en recueilloit le fruit, toit importun de la
gloire de son sujet; s'apercevant que le mcontentement avoit gagn
jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manires
trop hautaines du chef de l'empire commenoient  alarmer pour leurs
propres privilges, il jeta les yeux sur le roi de Sude qu'on lui
avoit reprsent comme un homme suprieur, comme un chef propre 
rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre
l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en dfendre, lorsque la
clameur publique l'accusa d'avoir excit un prince protestant  entrer
 main arme dans un pays catholique, il est certain que ce fut
Richelieu lui-mme qui l'y poussa, aprs avoir mnag un accommodement
entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne
de Sude, et que ce prince entreprenant toit venu chercher et
combattre jusque dans ses propres tats. Par suite d'un trait sign
avec la France, Gustave aborda sur les ctes de la Pomranie le 24
juin 1630; et alors commena cette partie de la guerre de trente ans
qui est dsigne sous le nom de _Priode sudoise_.

          [Note 54: _Voyez_ la note de la page prcdente.]

Qui n'en connot les succs, les revers, les dsastres effroyables? Le
hros de la Sude entra comme un torrent en Allemagne: la ligue
protestante  la tte de laquelle s'toit mis l'lecteur de Saxe,
aprs avoir un moment balanc  se joindre  lui, et comme si elle et
craint de se donner un nouveau matre, finit par se rallier sous ses
drapeaux; et la ligue catholique tant demeure indcise, rien ne
s'opposa d'abord  la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac
de Magdebourg[55]  la bataille de Leipzic, o il remporte une
victoire complte sur le froce Tilly. De l, tandis que les Saxons
pntroient en Bohme et en Silsie, il parcourt rapidement les
provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavire, toutes
les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants
s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin 
Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai
suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand,
nagure au fate de la puissance, est rduit  la dure extrmit de
s'humilier  son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit
abaiss l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les
plus dures la grce qu'il veut bien lui faire de reprendre le
commandement de ses armes. Sa premire opration est de chasser les
Saxons de la Bohme; puis il transporte le thtre de la guerre en
Saxe, pour forcer le roi de Sude  quitter la Bavire. Bientt les
deux armes ennemies sont en prsence  Lutzen: la bataille s'engage;
Gustave est tu au premier choc; mais les Sudois n'en sont pas moins
vainqueurs; et Walstein, forc de se retirer en Bohme, se contente
d'en dfendre l'entre  l'arme victorieuse. C'est alors que la
situation prcaire o se trouvoit son souverain lui fait concevoir des
projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profit
sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre
ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant  faire punir
juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son matre,
Ferdinand le fit assassiner  Egra le 25 fvrier 1634. Le roi de
Hongrie parot alors  la tte des armes impriales, et signale ses
premires armes par la victoire de Nordlingue, o il crase l'arme
des confdrs. L'assemble gnrale des tats protestants, qui
s'alloit runir  Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance
avec la Sude, se dissipe d'elle-mme  la premire nouvelle de cette
dfaite; l'lecteur de Saxe, l'ennemi le plus acharn de Ferdinand,
est le premier  faire sa paix avec lui: et le trait de Prague, dans
lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant,
ayant t accept par la plupart des princes protestants, le parti
Sudois parut abattu et ruin sans retour[57].

          [Note 55: Les habitants de Magdebourg, comptant sur
          l'assistance du roi de Sude, n'avoient voulu couter aucune
          des sommations que leur avoit faites le gnral de
          l'empereur. La ville ayant t emporte d'assaut le 10 mai
          1631, Tilly l'abandonna  la fureur des soldats, qui
          passrent presque tous les habitants au fil de l'pe. Tout
          y fut dtruit de fond en comble, et il ne resta debout que
          la cathdrale et quelques cabanes de pcheurs.]

          [Note 56: Tilly y reut une blessure, dont il mourut trois
          jours aprs.]

          [Note 57: Le ministre sudois Oxenstirn fut si effray de
          cette dfection gnrale de la ligue protestante, qu'il
          entra lui-mme en ngociation pour tcher de faire
          comprendre la Sude dans le trait. Mais l'empereur ayant
          refus d'avoir aucune communication directe avec le cabinet
          de Sude, et l'lecteur ne faisant que des propositions peu
          acceptables, Oxenstirn rompit lui-mme les confrences,
          jugeant plus avantageux aux intrts de la Sude et  sa
          dignit, de voir son arme chasse de l'empire que de subir
          les conditions d'une paix dshonorante.]

Tant que ce parti avoit t triomphant, Richelieu, par un reste de
pudeur, avoit tenu secrte l'alliance contracte entre la France et le
chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralit
apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui
imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de
cette neutralit que Gustave rendoit impossible par les conditions
intolrables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Ds que
l'artificieux ministre vit la cause des Sudois sur le point d'tre
perdue, il leva le masque et se dclara ouvertement pour eux. Un
nouveau trait est sign  Compigne, le 28 avril 1635, entre Louis
XIII et la reine Christine. La France traite en mme temps avec les
tats-Unis, rompant ainsi la trve que ceux-ci toient prts 
conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est
appel  faire avec Richelieu son trait particulier. Matre de la
Lorraine, dont il s'toit empar, n'ayant d'autre droit pour le faire
que celui du plus fort,[58] celui-ci porte la guerre tout  la fois
dans les Pays-Bas; dans les tats hrditaires de l'Autriche, o il
envoie une arme auxiliaire des armes protestantes; en Italie o il
traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de
Mantoue[59]. L'Europe entire est embrase; et des rsultats dcisifs
auroient pu seuls, mme selon les rgles de la politique humaine,
justifier le ministre qui avoit allum ce feu qu'il ne lui toit pas
donn de pouvoir teindre. Ils furent loin de l'tre: partout les
succs sont contests, partout les revers suivent les victoires. Les
armes franoises entrent  diverses reprises dans le pays ennemi, et
sont obliges d'en sortir; les ennemis de leur ct pntrent en
France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font
ressentir jusqu' Paris[60]. La Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le
Languedoc, sont tour  tour envahis et dvasts par les Impriaux ou
par les Espagnols; les armes franoises envahissent et dvastent 
leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comt, la
Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de
l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indpendance
qu'il venoit d'acqurir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six
annes encore aprs sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de
bataille o parurent tour  tour les plus grands hommes de guerre qui
eussent encore illustr les temps modernes[62], o l'on ne voit que
villes prises et reprises, que batailles tour  tour gagnes et
perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse dcidment s'attribuer
la victoire; mais les peuples souffrent et achvent de se
corrompre[63].

          [Note 58: Richelieu trouvoit mauvais qu'un prince catholique
          ne demeurt pas spectateur indiffrent d'une lutte qui
          s'levoit entre le chef de l'empire et un prince protestant.
          La cour de France toit en outre irrite contre lui,  cause
          du mariage secret de la princesse Marguerite, sa soeur, avec
          le duc d'Orlans, mais fort injustement sans doute,
          puisqu'il offroit de consentir  la dissolution de ce
          mariage. Il s'engageoit en mme temps  donner des garanties
          suffisantes de sa fidlit, demandant seulement que le roi
          n'exiget point qu'il remt entre ses mains Nancy, capitale
          de ses tats, ce qu'il ne pouvoit faire sans renoncer en
          mme temps au titre de prince souverain. Richelieu ne voulut
          rien entendre; la ville fut assige et prise, moiti par
          force, moiti par artifice; et le duc se vit momentanment
          dpouill de ses tats.]

          [Note 59: Ce trait fut sign  Rivoli, en Pimont, le 11
          juillet 1635. Le principal commandement toit donn au duc
          de Savoie; et des articles secrets rgloient le partage du
          duch de Milan entre les ducs de Savoie et de Mantoue. Le
          roi de France se rservoit quelques places et districts du
          ct du Pimont.]

          [Note 60: La prise de Corbie (en 1635) y excita une telle
          frayeur, que l'on enrla tous les laquais en tat de porter
          les armes. Chaque propritaire ou principal locataire de
          maison eut ordre de fournir un homme; tous les
          gentilshommes, matres d'htel et officiers servants du roi,
          furent cits pour se faire inscrire dans les vingt-quatre
          heures. Tout  Paris, de gr ou de force, devint soldat,
          comme si l'ennemi et dj t  ses portes; mais cette
          terreur ne dura qu'un moment.]

          [Note 61: Les Espagnols en furent chasss en 1640, et l'on
          proclama roi de Portugal, Jean IV, de la maison de Bragance.
          Le trait par lequel le nouveau roi fit alliance avec la
          France, fut sign  Paris, le premier juin 1641.]

          [Note 62: Avant sa mort, Tilly, Walstein, Gustave roi de
          Sude, le duc de Saxe Weymar, Jean Banier, Gustave Horn,
          Mercy, Jean de Werth, le marchal d'Harcourt, le marchal de
          Gubriant, etc.; aprs sa mort, Turenne, Merci, le duc
          d'Enghien, Piccolomini, Torstenson, Wrangel, Koenigsmarck,
          etc.]

          [Note 63: La guerre de trente ans ne finit qu'en 1648, sous
          le ministre du cardinal Mazarin. C'est le 24 octobre de
          cette anne que fut sign  Munster et  Osnabruck le fameux
          trait de Westphalie, tant vant par l'cole de nos modernes
          diplomates. Nous aurons bientt occasion d'en parler, et
          nous ferons voir que ce fut une paix aussi funeste que la
          guerre qui l'avoit prcde: on ngocia comme on avoit
          combattu, pour le matriel de la socit. Cette paix ne fut
          point gnrale, et la guerre continua entre la France et
          l'Espagne jusqu' la paix des Pyrnes, conclue en 1659.]

Les progrs de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce
fut dans cette guerre fatale que parurent entirement  dcouvert ces
ressorts de la politique des princes chrtiens, uniquement fonde sur
ce principe, qu'elle devoit tre entirement spare de la religion,
tandis que le fanatisme, qui est le caractre de toutes les sectes
naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte
d'unit. Ainsi donc, ceux-l tendoient sans cesse  se diviser entre
eux, parce qu'ils toient uniquement occups de leurs intrts
temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment
offrir au monde ce matrialisme social dans ce qu'il a de plus
dsolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte
et dans une commune rvolte contre les croyances catholiques, des
rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux,
et de tous les coins de l'Europe attachoient  leurs intrts
politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la
rformation, les puissances du Nord toient en quelque sorte
trangres  l'Europe; ds qu'elles l'eurent embrasse, elles
entrrent dans l'alliance protestante et, par une suite ncessaire,
dans le systme gnral de la politique europenne. Des tats qui
auparavant se connoissoient  peine, dit un auteur protestant
lui-mme[64], trouvrent, au moyen de la rformation, un centre commun
d'activit et de politique qui forma entre eux des relations intimes.
La rformation _changea_ les rapports des citoyens entre eux et des
sujets _avec leurs princes_; elle changea les _rapports politiques_
entre les tats. Ainsi un destin bizarre voulut que _la discorde qui
dchira l'glise_ produist un lien qui unt plus fortement les
_tats_ entre eux[65]. Enfoncs dans ce matrialisme insens, au
moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mmes
princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au
profit de leur ambition, de ce fanatisme des princes protestants, ne
s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union
politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'toit
l un effet, singulier sans doute, mais naturel, invitable mme, de
ce qui restoit encore de _spirituel_ dans le protestantisme.

          [Note 64: Schiller.]

          [Note 65: L'auteur n'entend parler ici que des tats
          protestants.]

Ainsi donc, chose trange, ce qui appartenoit  l'unit se divisoit;
et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de
division. Dj on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans
les premires guerres que l'hrsie avoit fait natre en France: on
avoit vu des armes de sectaires y accourir de tous les points de
l'Europe au secours de leurs frres, chaque fois que ceux-ci en
avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de
Philippe II que des secours intresss, astucieusement combins,
quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'tre de vritables
hostilits. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons
vu aussi que cette politique perverse n'avoit point russi  son
auteur.

L'histoire ne la lui a point pardonne; cependant qu'il y avoit loin
encore de ces manoeuvres insidieuses  ce vaste plan conu par une
puissance catholique, qui, dans cette rvolution dont l'effet toit de
sparer en deux parts toute la chrtient, runit d'abord tous ses
efforts pour comprimer chez elle l'hrsie qui y portoit le trouble et
la rvolte; puis, devenue plus forte par le succs d'une telle
entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout
ailleurs offrir son appui aux hrtiques, fortifier leurs ligues,
entrer dans leurs complots, lgitimer leurs principes de rbellion et
d'indpendance[66], les aider  les propager dans toute la chrtient,
indiffrente aux consquences terribles d'un systme aussi pervers, et
n'y considrant que quelques avantages particuliers dont le succs
toit incertain, dont la ralit mme pouvoit tre conteste! Voil ce
que fit la France, ou plutt ce que fit Richelieu aprs s'en tre
rendu le matre absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus
grand peut-tre qui ait jamais t commis contre la socit.

          [Note 66: Voici comment s'exprime le duc d'Olivars dans une
          de ces lettres, au moment o les armes franoises
          s'apprtoient  entrer dans la Catalogne: Si la ncessit
          d'une juste dfense et l'_intrt de la religion_ permettent
          quelquefois la vente des calices et des vases sacrs,
          pourquoi ne feroit-on pas des choses moins extraordinaires
          dans une occasion si pressante? il est constant que _partout
          o les Franois mettent le pied, la secte de Calvin y entre
          avec eux_; puisque l'tat et la Religion _sont galement
          menacs_, je dois parler sans dguisement, etc. (Recueil
          d'Aubert, t. II, p. 365.)]

L'abaissement de la maison d'Autriche toit devenu pour lui comme une
ide _fixe_  laquelle toient enchanes toutes les facults de son
esprit et toutes les forces de sa volont. Rien ne put jamais l'en
faire dpartir, ni les chances douteuses d'une guerre o les revers et
les succs furent si long-temps balancs; ni les malheurs des
provinces qu'crasoient les impts aprs qu'elles avoient t
dvastes par les armes[67]; ni l'indignation des gens de bien qui
dtestoient cette guerre impie, la considrant ds-lors comme le flau
et le scandale de la chrtient[68]; ni les exhortations paternelles
du chef de l'glise, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et
de combattre comme _politique_, parce que, selon lui, la politique
n'avoit rien  dmler avec la religion[69]; ni son matre lui-mme,
dont la conscience se rveilloit quelquefois pour s'lever contre les
iniquits d'un tel ministre[70], et  qui il avoit su persuader
qu'aprs l'avoir jet dans de si grands prils et de si grands
embarras, lui seul toit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver  ce
but, il dployoit, ainsi que nous l'avons dj dit, une activit et
des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des
espions dans toutes les cours de l'Europe; il ngocioit sans cesse
avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux grands[73],
il poussoit les petits  la rvolte[74]; et ses manoeuvres pour
soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les
mcontents d'cosse, doivent le faire considrer comme un des auteurs
de la rvolution qui fit monter Charles Ier sur l'chafaud[75]. Toutes
ces entreprises inoues qui tonnoient et troubloient l'Europe, il les
excutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se
tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, c'toit par
le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il
apprenoit  ses ennemis  redouter un pouvoir que sembloient affermir
les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui;
et le parlement, qui fut  ses pieds jusqu'au dernier moment, en
murmurant sans doute, mais osant  peine faire entendre ses
murmures[77]; et le clerg qui, en vertu des _liberts gallicanes_,
continuoit de rsister au pape chaque fois que l'occasion s'en
prsentoit, et qui, en vertu des _servitudes_ auxquelles il s'toit
volontairement rduit  l'gard du pouvoir temporel, ne savoit rien
opposer aux violences de ce ministre,  ses hauteurs, et accordoit
tous les subsides qu'il jugeoit  propos de lui demander[78]; et la
cour, qui avoit fini par l'honorer un peu plus que le monarque
lui-mme; et les gens de guerre pour qui il toit la source de toutes
faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche
elle-mme, qu'il traita en criminelle d'tat, et fora de s'accuser et
de demander grce devant le roi son poux, pour avoir os exprimer
dans quelques lettres le dsir que la France ft dbarrasse de son
ministre, et que la bonne intelligence ft enfin rtablie entre son
pre et son mari[80]. Enfin tel toit l'empire qu'il avoit pris sur
Louis XIII, qu'il le fora, peu de semaines avant sa mort,  lui
sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince
recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son
gouvernement du Hvre, un homme qui toit prs de sortir de ce monde
pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

          [Note 67: La France, pendant le cours de cette guerre, eut
          presque toujours quatre armes en campagne; en 1638, elle en
          eut jusqu' sept, sans compter sa flotte et ses galres.]

          [Note 68: L'opinion de tout ce qu'il y avoit en France
          d'honnte et d'clair, toit que Le cardinal n'avoit
          allum la guerre en Europe que pour se rendre ncessaire et
          pour satisfaire son ambition, et que le roi rendroit compte
           Dieu de tout le sang humain dont les villes et les
          provinces toient inondes. On gmissoit sur le malheur des
          peuples; on toit scandalis des alliances contractes avec
          les puissances hrtiques; on dploroit le pillage des
          glises et l'oppression des catholiques d'Allemagne, etc.
          (Continuat. du P. Daniel. T. XV, in-4, p. 17.)]

          [Note 69: Le pape le considroit, avec juste raison, comme
          le seul auteur de cette guerre qui dsoloit la chrtient,
          et voyoit avec douleur et ressentiment, sa mdiation sans
          cesse rejete par un prince de l'glise qui sembloit s'tre
          fait le plus grand ennemi du saint-sige et de la religion.
          Celui-ci prenoit avec le saint Pre, tour  tour, ou des
          manires soumises ou un ton menaant, selon qu'il vouloit le
          tromper ou l'effrayer. Mazarin, qu'Urbain VIII avoit envoy
          en France pour travailler  une paix si ardemment dsire,
          et dont Richelieu avoit su reconnotre la souplesse et
          l'habilet, lorsqu'il n'toit encore que simple officier
          dans les troupes du pape, aidoit ce ministre dans toutes ces
          manoeuvres auprs de sa cour: ce fut l l'origine de sa
          fortune.]

          [Note 70: Il est remarquable que toute personne qui avoit su
          obtenir la confiance de Louis XIII dans l'intimit de la vie
          prive, parvenoit trs-facilement  l'aigrir contre le
          cardinal. Il sembloit mme qu'il n'attendt que de
          semblables occasions pour manifester l'impatience avec
          laquelle il supportoit un joug qu'il lui toit impossible de
          briser. Richelieu, matre absolu de la France, ne vivoit
          auprs de son matre que d'alarmes et d'inquitudes, et
          toit oblig d'employer plus de soins et d'habilet pour
          venir  bout d'un favori, que pour tenir tte  tous les
          cabinets de l'Europe. Mlle de la Fayette et le P. Caussin,
          confesseur du roi, furent sur le point de renverser sa
          fortune; et si celui-ci et t aussi expriment en
          intrigues de cour, qu'il avoit de droiture de coeur et
          d'esprit, il est probable qu'il seroit venu  bout du
          dessein qu'il avoit form de dlivrer la chrtient de la
          tyrannie de Richelieu. Il ne s'agissoit que de prsenter au
          roi une personne qu'il juget capable de succder  ce
          ministre: Mais, dit un crivain du temps (Vittorio Siri),
          il n'y avoit seulement pas pens, tant il toit peu propre 
          mener une affaire de cette importance. Ce qui fit qu'il
          succomba.]

          [Note 71: Il rsulte des entretiens secrets et confidentiels
          qu'eut le roi avec le P. Caussin, que ce prince toit
          persuad que la guerre qu'il faisoit  l'Espagne toit juste
          et ncessaire; que les sollicitations du pape devoient tre
          comptes pour rien dans une affaire de cette nature; que la
          reine sa femme toit strile et n'avoit aucune affection
          pour lui; que la reine sa mre vouloit le dtrner pour
          mettre la couronne sur la tte de Monsieur; que la plupart
          des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui
          toient point attachs; que plusieurs toient disposs  le
          trahir pour secouer le joug de l'autorit royale qui leur
          toit insupportable; qu'ils soulevoient le peuple contre
          lui, et que, _sans le cardinal, il auroit peine  se
          maintenir sur le trne_; qu'enfin son peuple n'toit pas
          aussi malheureux, ni aussi surcharg d'impts que les gens
          mal intentionns pour le gouvernement affectoient de le
          publier; qu'aprs tout l'on n'toit ni plus riche ni plus
          heureux dans les autres tats de l'Europe, et qu'il _y avoit
          mme du danger  laisser le peuple dans une trop grande
          abondance_. (Mm. Man. revu par le P. Caussin.) Le cardinal
          avoit mme trouv des thologiens et des canonistes en
          nombre suffisant pour tranquilliser sa conscience sur des
          alliances avec des princes protestants contre des princes
          catholiques, et lui persuader que de telles alliances
          n'toient point contraires  la loi de Dieu, _surtout aprs
          les prcautions que l'on avoit prises pour maintenir partout
          l'exercice public et tranquille de la vritable religion_.
          (Contin. du P. Daniel, tom. XV, in-4, pag. 117.) Il pensoit
          aussi et dclare formellement dans son testament politique
          que Le roi auroit pu accepter _avec justice_ l'alliance des
          Turcs qui lui avoit t plusieurs fois offerte.]

          [Note 72: Il toit persuad qu'une ngociation n'est jamais
          strile, et que si elle ne produit aucun effet prsent, on
          en retire toujours un avantage certain pour l'avenir. Aussi
          ne furent-elles jamais aussi frquentes que sous son
          ministre. Il n'y avoit point de cour en Europe dont il ne
          connt parfaitement les intrts, et  laquelle il ne ft
          faire sans cesse quelque proposition nouvelle pour en
          recueillir quelque fruit.  ses amis, il montroit la route
          qu'il falloit suivre, et se servoit habilement de leurs
          forces pour augmenter les siennes;  l'gard de ses ennemis,
          il leur tendoit  tous moment des piges pour affoiblir leur
          puissance. On peut dire qu'au moyen de ces continuels
          artifices, il toit devenu en quelque sorte le ministre de
          toutes les cours de l'Europe. (Voyez _Test. Polit._, 2e.
          part., chap. VI.)]

          [Note 73: Ayant su le projet ambitieux qu'avoit form
          Walstein de quitter le service de l'empereur et de se faire
          roi de Bohme, il envoya auprs de lui un officier nomm
          Duhamel, pour lui offrir le secours et la protection du roi
          de France dans cette coupable entreprise.]

          [Note 74: Il se justifie, dans son testament politique,
          d'avoir excit le soulvement des Catalans contre l'Espagne.
          Le fait est si odieux en lui-mme, qu'il lui toit
          impossible d'en convenir; mais comment croire qu'il n'ait
          pas t complice de ces rebelles, lorsqu'on le voit leur
          porter secours et ngocier avec eux?]

          [Note 75: M. de Brienne ne peut s'empcher d'en convenir, et
          ne le disculpe qu'en faisant remarquer que les choses
          allrent bien plus loin que le cardinal ne _l'avoit prvu_,
          et qu'il ne l'et souhait.]

          [Note 76: Gaston, qui, jusqu' la naissance du Dauphin,
          depuis Louis XIV, causa de si grands embarras au cardinal, 
          cause de l'importance que lui donnoit sa qualit d'hritier
          prsomptif de la couronne, n'obtint cependant d'autres
          rsultats de tant de cabales qu'il forma contre lui et de
          tant de projets mal conus, que de sacrifier inutilement
          ceux qui avoient t assez imprudents pour se dvouer  sa
          passion et  ses intrts. On sait quelle fut la catastrophe
          sanglante du duc de Montmorenci, dernier rejeton de son
          illustre race: bien d'autres, dans cette fatale apparition
          du prince en Languedoc, eussent partag son sort, si la
          fuite ne les et mis  couvert. Telle toit la haine qu'on
          portoit  ce redoutable ministre, que, malgr la terreur
          dont il s'environnoit et dont il sembloit en quelque sorte
          se faire une sauvegarde, on ne cessa pas un seul instant, et
          jusqu' ses derniers moments, de conspirer contre lui. Dans
          un complot de ce genre, trs-profondment combin,
          l'irrsolution de Gaston, qui, au moment de l'excution,
          n'osa pas faire le geste que l'on attendoit comme signal,
          sauva seule Richelieu d'une mort qui sembloit invitable. Si
          le comte de Soissons n'et pas t tu  la bataille de la
          Marfe, la partie toit lie  Paris avec un grand nombre de
          personnes  qui sa tyrannie toit devenue
          insupportable[76-A]: sur la premire nouvelle que l'on
          auroit eue des succs de l'arme espagnole, succs que l'on
          croyoit immanquables, on devoit s'emparer de la Bastille, o
          l'on avoit des intelligences, forcer le parlement  rendre
          un arrt en faveur du prince; enlever  la fois tous les
          postes jusqu'au palais cardinal, tablir des barricades dans
          les parties de la ville o le peuple se montreroit le plus
          chauff, parvenir ainsi jusqu'au ministre que l'on auroit
          enlev ou poignard. Il arriva au contraire, par la mort du
          comte de Soissons, que MM. de Guise et de Bouillon, qui
          avoient pris parti pour lui, furent obligs, l'un de se
          soumettre aux conditions qu'on voulut lui imposer, l'autre
          d'aller chercher un refuge  Bruxelles. La conspiration de
          Cinqmars, la dernire qui ait menac sa fortune et sa vie,
          sembloit plus dangereuse encore, puisqu'on ne peut gure
          douter que le roi lui-mme ne ft d'accord avec les
          conspirateurs, c'est--dire qu'il n'et donn une sorte de
          consentement  ce qu'on le dlivrt de son ministre, mme
          par les moyens les plus violents[76-B]. Cependant elle finit
          comme les autres par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement
          des conjurs[76-C]. Le cardinal toit alors mourant, et
          suivit de prs ses dernires victimes dans la tombe.]

          [Note 76-A: L'abb de Gondi, que nous verrons bientt jouer
          un si grand rle dans la guerre de la fronde, toit entr
          dans cette conspiration.]

          [Note 76-B: Il n'y donna pas son consentement formel; mais,
          si l'on en croit Monglat, l'un des conjurs, il souffroit
          qu'on parlt devant lui du projet d'assassiner le cardinal,
          qu'on lui propost mme de l'approuver, et n'en tmoignoit 
          son favori ni moins de confiance ni moins d'affection. Sans
          le trait que les chefs de ce complot avoient eu
          l'imprudence de signer avec l'Espagne, il est probable
          qu'ils auroient russi. Ce fut la dcouverte de cette pice
          qui les perdit. Louis XIII, ds qu'il en eut connoissance,
          les abandonna  Richelieu.]

          [Note 76-C: Le duc de Bouillon, qui s'y trouvoit encore
          impliqu, perdit cette fois sa principaut de Sedan, qu'il
          toit parvenu  conserver dans la conspiration prcdente.]

          [Note 77: Soit que, par mesures financires, il lui plt de
          crer de nouveaux offices, ou qu'il ft prsenter des dits
          bursaux  l'enregistrement; soit qu'il juget  propos de
          faire juger par commissaires des accuss que cette cour de
          justice rclamoit comme appartenant  sa jurisdiction, ainsi
          qu'il arriva dans les affaires du marchal de Marillac et du
          duc de la Valette, la moindre rsistance qu'elle osoit lui
          opposer, lui attiroit  l'instant mme les traitements les
          plus durs et les plus humiliants. Ses arrts toient casss
          comme de juges _incomptents, interdits et sans pouvoirs_;
          ses dputs toient mands au Louvre, o le roi, endoctrin
          par son ministre, ne les recevoit que la menace  la bouche,
          ne leur laissant d'autre parti que celui d'obir  l'instant
          mme, pour viter qu'il ne se portt contre leur compagnie
          aux dernires extrmits; ce qui n'empchoit que des lettres
          de cachets ne fussent trs-souvent envoyes  ceux de ses
          membres qui s'toient montrs les plus ardents dans la
          dlibration, et qu' la suite de ces appels ou de ces
          remontrances, il n'y en et presque toujours quelques-uns de
          punis par l'exil ou par la prison.]

          [Note 78: Le parlement ayant dclar nul le mariage de
          Gaston avec la princesse de Lorraine, ce prince en appela au
          pape, qui dcida, sans s'arrter aux subtilits qu'on lui
          opposoit touchant les irrgularits du contrat civil, que
          les lois particulires de la France ne pouvoient influer en
          aucune manire sur le sacrement, lequel dpendoit uniquement
          de l'institution de J. C. et des lois de l'glise; et que ce
          mariage, ayant t contract selon toutes les rgles
          prescrites par le concile de Trente, avoit tous les
          caractres qui le rendoient indissoluble. Le clerg de
          France _en pensa autrement_; et, dans une assemble gnrale
          qu'il tint l'anne suivante (en 1635), il fut tabli que la
          coutume ancienne de France, relativement aux mariages des
          princes, devoit l'emporter sur une dcision du pape en
          _matire de sacrements_, qu'un mariage qu'il avoit dclar
          _valide_, ne l'toit pas; et _cet avis prvalut_. Mais dans
          une autre assemble de ce mme clerg, que le cardinal
          convoqua  Mantes, en 1641, pour en obtenir un secours
          extraordinaire en raison des besoins extrmes de l'tat, les
          deux prsidents et quelques vques ayant opin  ne pas
          accorder la somme entire qui toit demande, un commissaire
          du roi entra dans l'assemble, et signifia aux opposants des
          lettres de cachet qui leur ordonnoient d'en sortir 
          l'instant mme, et de se rendre incontinent dans leurs
          diocses sans passer par Paris. On vota alors le subside tel
          que le ministre l'avoit rgl; et les orateurs du clerg
          admis  lui prsenter leurs hommages, aprs avoir harangu
          le roi, puisrent pour le louer toutes les formules de
          l'adulation.]

          [Note 79: Pour lui plaire et russir dans ce que l'on
          sollicitoit auprs de lui, il ne suffisoit point de se
          montrer dvou au bien de l'tat et de se dire le serviteur
          du roi, il falloit lui persuader que l'on toit surtout son
          _serviteur_ et entirement _dvou_  sa personne. C'toit
          l ce que recommandoient par-dessus tout ses affids  ceux
           qui ils vouloient du bien.]

          [Note 80: Voil au fond  quoi se rduisoit cette
          correspondance d'Anne d'Autriche avec l'Espagne,
          correspondance dont le cardinal fit tant de bruit, et 
          l'occasion de laquelle on procda  l'gard de la reine de
          France comme on auroit pu le faire envers une personne
          coupable de haute trahison. Ses papiers furent saisis au
          Val-de-Grce; on la menaa de faire mettre ses domestiques 
          la question, et elle fut oblige de s'avouer, par crit,
          coupable envers son poux, d'intelligences avec les ennemis
          de l'tat.]

          [Note 81: C'toient quatre officiers des gardes qu'il
          prtendoit tre entrs dans le complot de Cinqmars. Louis
          XIII, qui leur toit fort attach, refusa d'abord, et mme
          avec emportement, d'accorder au cardinal leur renvoi et leur
          exil. Celui-ci insista avec plus de hauteur encore que son
          matre, et le roi cda. Tous reurent en s'loignant des
          tmoignages de sa bienveillance. Trevelles, l'un d'eux,
          toit  peine parti, qu'il lui envoya un gentilhomme lui
          dire de sa part qu'il n'avoit pu refuser son loignement aux
          instances ritres du cardinal, mais qu'il lui conservoit
          toujours la mme amiti; qu'au reste son _exil ne seroit pas
          long_ (Richelieu mourut quelques semaines aprs cet
          vnement); puis, n'osant pas montrer  son ministre  quel
          point il toit affect du sacrifice qu'il l'avoit forc de
          lui faire, il fit tomber tout son ressentiment sur Chavigni,
          qui n'avoit t auprs de lui que le porteur de la demande
          de Richelieu.]

Tant qu'il vcut, les hrtiques, qu'il avoit comprims plutt
qu'abattus en France, n'osrent remuer; et c'en fut mme fini  jamais
de l'espce de puissance politique qu'ils s'y toient arroge. Mais
comme ce prince de l'glise toit en mme temps le protecteur de
l'hrsie hors de France, il ne pensa pas un seul instant  l'empcher
de se propager au milieu du royaume trs-chrtien; indiffrent  toute
licence des esprits et  tout dsordre moral, pourvu que l'on se
courbt sous sa main de fer, et que l'ordre matriel ne ft point
troubl. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse
et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites
sous les mmes drapeaux tablissoient entre les Franais catholiques
et les protestants trangers, que le nombre des sectaires et des
libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des
rgnes qui l'avoient prcd, n'attendant que des circonstances plus
favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs
attaques contre la socit. Nous ne tarderons point  les voir
reparotre sous d'autres formes, dans une position diffrente,
employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et
de persvrance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils
ont atteint. Alors ceux-l mme qui avoient le plus conserv pour
Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refuse
quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorit
lgitime[82], conviendront peut-tre que nous ne l'avons point trop
svrement jug, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de
dire qu'_il ne comprit point_ toute l'tendue du mal qu'il faisoit, ni
les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-mme port  croire
qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considrions pas moins comme
un homme sans conscience et sans probit; et reconnoissant en lui,
ainsi que nous l'avons dj fait, la force de la volont, un esprit
subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui
font le vritable homme d'tat; persuad d'ailleurs qu'on ne peut
l'tre dans aucune socit sans tre un homme religieux, et dans une
socit chrtienne surtout, si l'on n'est en mme temps un parfait
chrtien[83].

          [Note 82: Il est remarquable en effet que ce sont
          ordinairement les plus grands partisans de toutes les
          fausses liberts qui se montrent les plus grands
          enthousiastes des tyrans et des despotes, et nous en avons
          de notre temps des exemples qui sont faits pour tonner.
          C'est que ces hommes, qui ne craignent point de remuer la
          socit jusque dans ses fondements pour raliser les
          chimres de leur orgueil, effrays bientt des consquences
          terribles de leurs entreprises et des orages qu'ils ont
          amasss sur leurs ttes, sentent le besoin du pouvoir, et
          l'appellent  leur secours. Il reparot alors, mais autre
          qu'il n'avoit t, et s'en fait applaudir jusque dans ses
          plus grandes violences, parce que, s'il n'toit violent, il
          ne pourroit les sauver des prils o les ont jets leurs
          propres fureurs.]

          [Note 83: L'un des hommes  qui les grandes renommes en
          imposoient le moins, l'illustre comte de Maistre appelle
          Richelieu, L'un des plus grands gnies qui aient jamais
          veill prs d'un trne; et lui donne ce magnifique loge
          dans un livre o il peint, en traits aussi vifs
          qu'nergiques, le ravage qu'avoit fait en France la doctrine
          qui a spar le pouvoir politique du pouvoir religieux. (_De
          l'gl. Gallic._, p. 298.) Ceci ne prouve autre chose sinon
          que le gnie mme le plus vaste ne peut pas tout embrasser,
          et que l'oeil le plus pntrant ne peut pas tout voir.]

Richelieu mourut  Paris dans son palais le 4 dcembre 1642. Louis
XIII reut la nouvelle de sa mort avec indiffrence; et l'on ne tarda
point  s'apercevoir qu'il prouvoit une satisfaction secrte d'tre
dlivr de cette servitude  laquelle un sujet audacieux avoit su
depuis si long-temps le rduire. Le jour mme de sa mort, Mazarin
qu'il avoit recommand au roi comme le personnage le plus propre  le
remplacer, entra au conseil pour y occuper, ds son entre, la
premire place. Rien ne fut chang du reste dans le ministre; et le
grand conseil, compos de tous les ministres, continua de tenir ses
sances comme  l'ordinaire; mais toutes les rsolutions furent prises
dans un conseil secret o furent admis seulement trois ministres,
Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. L Louis XIII manifesta hautement
sa volont trs-dcide de gouverner lui-mme et de ne plus se laisser
matriser par les agents de son autorit[85]. Il fit voir en mme
temps qu'il toit plus pitoyable pour ses peuples et plus
consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque
Richelieu abusoit de son nom pour opprimer la France et troubler
l'Europe. Il toit rsolu d'apporter de prompts remdes  tant de
maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laiss, et dj atteint
d'une maladie mortelle lorsqu'il fut dlivr de son ministre, il
mourut lui-mme  St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'anne suivante,
laissant deux fils, Louis XIV, n le 5 septembre 1638,[87] et
Philippe, duc d'Anjou, n le 21 septembre 1640.

          [Note 84: Les deux autres secrtaires d'tat toient MM. de
          Brienne et de la Vrillire.]

          [Note 85: Desnoyers en fit bientt la triste exprience, et
          fut renvoy pour avoir voulu imiter le cardinal de Richelieu
          et essay de conduire son matre.]

          [Note 86: Ah! mon pauvre peuple, s'cria-t-il au lit de la
          mort, je lui ai bien fait du mal  raison des grandes et
          importantes affaires que je me suis vues sur les bras, et je
          n'en ai pas eu toujours toute la piti que je devois, et
          telle que je l'ai depuis deux ans, ayant t partout en
          personne et vu de mes yeux toutes ses misres; mais, si Dieu
          veut que je vive encore, ce que je n'ai pas grand sujet de
          croire et beaucoup moins de souhaiter, la vie n'ayant rien
          qui me semble aimable, j'espre qu'en deux autres annes je
          le pourrai mettre  son aise. (_Mm. de madame de
          Motteville_, tom. I.)]

          [Note 87: La naissance de Louis XIV est due  un vnement
          singulier. On sait l'loignement, ou pour mieux dire
          l'espce d'aversion que Louis XIII avoit conue pour la
          reine: tant parti un jour de Versailles pour aller coucher
           Saint-Maur, et passant par Paris, il lui plut de s'arrter
          au couvent de la Visitation pour y rendre visite  Mlle. de
          la Fayette. Pendant cette visite, il survint un orage
          violent qui se prolongea jusqu' la nuit, de manire que le
          roi se trouva embarrass, voyant de la difficult 
          continuer son voyage, et son appartement n'tant point tendu
          au Louvre. Guitaut, capitaine aux gardes, lui fit entendre
          que chez la reine il trouveroit un souper et un appartement
          tout prpar. Louis rejeta d'abord cette proposition; mais
          l'orage redoublant, il finit par l'accepter. Anne
          d'Autriche, marie depuis vingt-deux ans, accoucha neuf mois
          aprs de son premier fils: elle n'en fut ni plus aime, ni
          plus considre de son mari.]

Si l'on excepte une meute qui s'leva dans Paris  l'occasion des
protestants,[88] et si l'alarme momentane que lui causa la marche des
Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale
n'prouva sous ce rgne aucune motion qui mrite d'tre remarque.
Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent,
sa population augmenta; et, par une suite ncessaire de cet tat de
repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables
s'y multiplirent plus que sous la plupart des rgnes prcdents.
Cependant la police toit toujours imparfaite; et l'on est tonn de
voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprvoyance et de
dsordre dans l'administration de la premire ville du royaume. La
famine et la peste y emportrent  diffrentes poques un grand nombre
d'habitans; plusieurs incendies y causrent de grands ravages[89];
des bandes de voleurs la dsolrent[90]; et l'on ne voit point que les
magistrats, malgr tout leur zle et tout leur dvouement, aient eu
entre les mains des moyens suffisants pour prvenir ou mme pour
arrter dans leur source de semblables flaux. Sous ce rgne, les rues
de Paris, depuis long-temps ngliges et devenues presque
impraticables, furent entirement repaves: l'on projeta mme de
rendre navigables les fosss qui l'entouroient, et de faire construire
de nouveaux ponts pour la commodit du commerce; mais la grandeur du
projet et les dpenses considrables qu'il auroit exiges, le firent
abandonner.

          [Note 88: Elle fut excite par la mort du duc de Mayenne,
          tu en 1621 au sige de Montauban. Le peuple de Paris, qui
          chrissoit ce prince, attaqua les religionnaires  leur
          retour de Charenton, o ils avoient un prche, ce qui,
          depuis long-temps, toit vu de trs-mauvais oeil par la
          multitude. Ils furent assaillis en rentrant dans la ville, 
          coups de pierres; et l'on en tua plusieurs. Une troupe de
          ces furieux se porta ensuite  Charenton, o elle mit le feu
          au temple, et pilla les marchands qui toient dans la cour.
          Ce tumulte, commenc  la porte Saint-Antoine, continua
          plusieurs jours dans l'enceinte mme de Paris.]

          [Note 89: Le palais fut presque entirement brl; plusieurs
          ponts s'croulrent par le mme accident. La Sainte-Chapelle
          manqua aussi d'tre consume par les flammes.]

          [Note 90: Ces voleurs, auxquels on donna le nom de _filous_,
          toient en si grand nombre, qu'ils repoussrent plus d'une
          fois, et avec perte, les archers du guet. On ne parvint 
          les dtruire qu'en ordonnant  tous les soldats, ouvriers et
          mendiants valides qui se trouvoient alors sans occupation,
          de sortir en vingt-quatre heures de la ville.]

(1643) Aigri contre la reine,  qui il croyoit avoir beaucoup de
reproches  faire; conservant surtout contre elle un profond
ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans
l'affaire de Chalais; plus mcontent encore de son frre dont le
caractre foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui
avoient caus tant de chagrins et de si fcheux embarras, persuad
d'ailleurs que l'un et l'autre toient galement incapables de
gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux
de la rgence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit dj prononc
cette exclusion  l'gard du duc d'Orlans, de la manire la plus dure
et la plus fltrissante pour lui. C'toit une dernire satisfaction
qu'il sembloit donner  son ministre, mais se voyant lui-mme sur le
point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de
pourvoir au gouvernement de l'tat pendant la minorit de son fils, ce
fut pour lui une ncessit de revenir sur ses premires rsolutions:
toutefois, il les modifia de manire  ne point laisser  son frre et
 sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine rgente, et
Gaston lieutenant-gnral du royaume; mais il institua en mme temps
un conseil souverain de rgence, sans lequel Anne d'Autriche ne
pouvoit rien dcider. Le duc d'Orlans toit le chef de ce conseil; en
cas d'absence, le prince de Cond le remplaoit; et celui-ci toit
remplac par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurrent entre les mains
du roi de se conformer  ses dernires dispositions; le lendemain, 10
avril, sa dclaration  ce sujet fut enregistre au parlement; et
Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des
cabales qu'avoit dj fait natre l'attente d'une rvolution
trs-prochaine dans les affaires.

          [Note 91: Voyez pag. 69. Il toit toujours persuad qu'elle
          avoit dsir sa mort pour pouser son frre le duc d'Anjou,
          et ne revint pas, mme au lit de la mort, de cette funeste
          prvention.]

          [Note 92: Les autres membres dont ce conseil toit compos
          toient les sieurs Sguier, chancelier de France;
          Bouthillier, surintendant des finances, et son fils
          Chavigni, secrtaire-d'tat.]

Et d'abord se rangrent du parti de la reine tous ceux que la mort de
Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant 
leur tte le duc de Beaufort, fils du duc de Vendme; qui, ds
long-temps, lui avoit donn les marques du plus grand dvouement, et
en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entire[93]. Ce fut
l ce qu'on appela la cabale des _importants_,  cause des airs
d'autorit et de protection que se donnoient tous ceux qui y toient
admis; et cette dnomination, qui jetoit sur eux une sorte de
ridicule, suffiroit seule pour prouver combien toit foible et
incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la rgente. Les
plus brouillons, entre autres Potier, vque de Beauvais,
prtendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir,
se persuadant qu'une simple dclaration de la reine suffiroit pour
annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises  son influence
dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expriments
prvinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se
prsentoit  lui, muni du consentement des princes et des autres chefs
du conseil de rgence. On ngocia donc avec eux: on leur promit  tous
des dignits, des rcompenses, et sous un autre titre, un pouvoir
aussi grand. Le prince de Cond accda au trait par les instances de
sa femme, qui toit dans l'intimit de la reine; le duc d'Orlans,
dont le favori, l'abb de la Rivire, avoit t gagn, se laissa aller
plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi
tint le 18 mai, quatre jours aprs la mort de son pre, Anne
d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut dclare rgente,
tutrice sans restriction, et matresse de former un conseil  volont.
Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les
prventions que la reine avoit d'abord conues contre lui[94]. Sa
rputation d'habilet et d'exprience dans les affaires toit grande:
c'toit Richelieu lui-mme qui l'avoit faite; ses manires prvenantes
et agrables firent le reste auprs d'une princesse qui n'toit
insensible  aucune des petites vanits de son sexe. Il fut nomm
surintendant de l'ducation du roi, et, dans tous les points, la
dclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'toit la seconde fois
que le parlement disposoit ainsi souverainement de la rgence, ce qui
enfla son orgueil et commena  lui persuader qu'il toit en effet le
_tuteur des rois_.

          [Note 93: Il s'toit montr assez dvou  ses intrts pour
          aimer mieux sortir de France que de faire au cardinal un
          aveu contraire aux intrts de cette princesse.  son
          retour, la reine lui donna publiquement des marques
          trs-vives de confiance et d'affection.]

          [Note 94: Quoiqu'il et eu soin de l'instruire, avant la
          mort de Louis XIII, de tout ce qui se passoit dans le
          cabinet, prvoyant le temps o il pourroit avoir besoin de
          sa faveur, elle le considroit nanmoins comme l'un des
          auteurs de la dclaration du roi au sujet de la rgence.
          Dans cette circonstance il cda avec tant de facilit et de
          si bonne grce les droits que cette dclaration pouvoit lui
          donner, que ce petit nuage fut bientt dissip. Il sut mme
          persuader  la reine que cette dclaration, qui l'avoit si
          fort blesse, toit au fond ce qui avoit pu tre fait de
          plus avantageux pour son service: car, dans les dispositions
          o le roi toit  son gard, il toit probable qu'il et
          pris, pour l'exclure du gouvernement, des mesures plus
          difficiles  rompre, si celles-ci n'eussent pas t
          adoptes.]

Aussitt que sa rgence eut t confirme, Anne d'Autriche quitta le
Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont
Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous
l'avons dj dit, qu'il fut nomm _Palais-Royal_, et que l'on ouvrit,
sur les ruines de l'htel de Silleri, la place qui existe encore
devant la faade de ce monument[95].

          [Note 95: Voyez tom. I, 2e part., p. 872.]

Nous allons peindre un temps singulier, o les factions diverses qui
se disputent le pouvoir, sans tre moins ambitieuses, ne peuvent plus
marcher aussi violemment  leur but, parce que, ni en elles-mmes, ni
dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient
eue autrefois; o l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les
petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours
de leur foiblesse; o les femmes se trouvent mles  toutes les
affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel
ceux qui n'approfondissent rien, se sont laisss prendre: La fronde
toit plaisante, a dit le plus superficiel et sans doute le plus
brillant des crivains du dix-huitime sicle[96]. Cet homme avoit le
coeur trop corrompu pour qu'il lui ft donn de comprendre ce que le
fond en avoit de triste et de srieux. Quant  nous, nous voyons, dans
les troubles dont elle se compose, une suite ncessaire des dsordres
qui l'ont prcde: elle nous offre une preuve de plus de cette marche
continuelle et progressive de la socit vers sa dissolution, et la
dmonstration la plus frappante peut-tre des doctrines que nous avons
proclames, et du principe unique sur lequel nous avons tabli la
stabilit de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre
l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de
cette doctrine, il convient de bien faire connotre les personnages de
ce drame politique aussi compliqu que bizarre, et de mettre autant de
clart qu'il nous sera possible dans le rcit des faits.

          [Note 96: Voltaire.]

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et
accrotre par cette habilet, ces heureux dons de la nature, et ces
qualits de l'esprit qui l'avoient fait natre[97], fut la premire
source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des
_importants_ aspiroient au ministre, et s'toient crus un moment
assurs d'y parvenir: dus de leurs esprances, furieux de se voir
supplants par un tranger qui, selon eux, toit venu leur enlever le
prix de leurs souffrances et de leur dvouement, ils runirent tous
leurs efforts contre lui, renforcs bientt par la duchesse de
Chevreuse et par le marquis de Chteauneuf[98], les derniers que l'on
vit reparotre, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui
avoient subi les perscutions de Richelieu, et tous les deux bien plus
capables que l'vque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un
parti. Mazarin eut l'adresse de faire carter Chteauneuf, qu'il
craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que
passionne en abusant, ds les premiers jours de son arrive  la
cour, de cette ancienne affection que lui avoit conserve la reine,
pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu.
Elle ne fit pas attention que la prvoyance du ministre de Louis XIII
s'tendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir tre
en butte aprs sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit
maltraits pendant sa vie, il leur avoit prpar, par le mariage de sa
nice Maill de Brz avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide
dans la maison de Cond; et que rpandant alors sur cette maison les
biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui toit possible
d'accorder d'autorit, il lui avoit ainsi laiss toute la force
ncessaire pour dfendre et protger ses allis. L'acharnement que la
duchesse mit  poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec
laquelle elle demanda leurs dpouilles pour ses amis et ses
protgs[100], soulevrent contre elle et contre sa cabale la plus
grande partie de la cour. La princesse de Cond, qui toit plus avant
qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribu 
faire loigner Chteauneuf[101], prit ouvertement la dfense des
Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment ft venu de
rompre entirement avec les _importants_, accorda peu de chose, et
donna pour le reste des promesses qu'il toit bien rsolu de ne point
tenir.

          [Note 97: C'toit, disoit le marchal d'Estres, qui
          l'avoit connu  Rome, l'homme du monde le plus agrable; il
          avoit l'art d'enchanter les hommes, et de se faire aimer par
          ceux  qui la fortune le soumettoit. Sa conversation toit
          enjoue et abondante; il paroissoit sans prtention, et il
          faisoit semblant, fort habilement, de n'tre pas habile.
          (_Mm. de M. de Mottev._, tom. I.)]

          [Note 98: La duchesse de Chevreuse, implique dans l'affaire
          de la correspondance secrte de la reine avec l'Espagne,
          avoit t force de sortir prcipitamment de France pour
          n'tre pas arrte. Chteauneuf, qui toit garde des sceaux
          en 1633, eut l'imprudence, Richelieu tant dangereusement
          malade, de laisser clater le dsir de le remplacer, et mme
          la hardiesse d'y travailler. Instruit de ce qui s'toit
          pass, le ministre le fit renfermer au chteau d'Angoulme,
          d'o il ne sortit qu' la mort de son inexorable ennemi.]

          [Note 99: Il fit entendre  la reine que ces deux exils se
          vantoient hautement de la gouverner et de conduire les
          affaires; qu'il distribuoient  l'avance les grces, les
          emplois et les dignits. Anne d'Autriche, trs-susceptible
          sur cet article, crivit  Chteauneuf, qui s'en revenoit
          triomphant  la cour, qu'il et  rester, jusqu' nouvel
          ordre, dans sa maison de Mont-Rouge, prs Paris.]

          [Note 100: Elle vouloit qu'on reprt au marchal de la
          Meilleraie le gouvernement de Bretagne, qui lui avoit t
          donn aprs l'affaire de Chalais, et qu'on le rendt au duc
          de Vendme; qu'on tt l'amiraut  la maison de Brz pour
          en gratifier le duc de Beaufort; enfin, que le jeune duc de
          Richelieu ft dpouill du gouvernement du Hvre, qu'elle
          demandoit pour le prince de Marsillac, depuis duc de la
          Rochefoucauld.]

          [Note 101: Elle ne pouvoit lui pardonner d'avoir prsid 
          la condamnation du duc de Montmorenci son frre.]

Cependant tandis que l'on intriguoit  la cour, les armes de France
toient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le
duc d'Enghien venoit de gagner  l'ge de vingt-deux ans, avoit
dtruit en un moment toutes les esprances que la maison d'Autriche
avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours
insparables d'une minorit; et les troupes espagnoles, qui avoient pu
esprer de pntrer encore dans le coeur du royaume, se voyoient
attaques dans leurs propres provinces, et rduites maintenant  une
pnible dfensive. Tous les yeux se fixrent aussitt sur un prince
qui,  peine sorti de l'adolescence, effaoit dj l'clat des plus
grands gnraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout
resplendissant de gloire et entour des jeunes compagnons de ses
exploits, les partis qui la divisoient se le disputrent avec la plus
grande ardeur, et essayrent d'entraner en mme temps vers eux la
troupe brillante dont il toit accompagn.

Il sembloit naturel qu'il se ranget du ct des allis de sa maison:
la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit
dj la jeune duchesse de Longueville sa soeur; et bientt des
tracasseries de femmes le ramenrent vers les siens. La duchesse de
Montbazon[102],  laquelle il adressoit des voeux qui n'toient point
ddaigns, s'toit permis,  l'gard de la duchesse de Longueville,
une de ces indiscrtions injurieuses que les femmes ne pardonnent
point[103]. Force d'en faire une rparation clatante, elle ne put
dvorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Cond; et son dpit
l'emportant au-del de toutes les bornes, elle affecta de braver les
ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient t
imposes: elle fut exile. Les chefs de la cabale s'emportrent
aussitt contre Mazarin, qu'ils accusrent d'tre le principal auteur
de cette disgrce, et imaginrent des moyens nouveaux pour se
dbarrasser de lui. La reine, obsde de leurs cris, impatiente de
leurs remontrances indiscrtes et malignes sur les rapports trop
familiers peut-tre qui existoient entre elle et son ministre, finit
par les considrer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour
elle qui s'levoient  ce sujet. Dj aigrie contre ces censeurs
incommodes, le duc de Beaufort, qui s'toit dclar hautement et
ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter
par ses insolences brutales  son gard et par des menaces violentes
contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit
semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la
dignit du trne ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces
insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui
tmoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Cond et au duc
d'Orlans, les intressa  ses ressentiments, et, s'autorisant du
consentement qu'ils lui donnrent, fit arrter le 2 septembre et
renfermer  Vincennes ce mme duc de Beaufort  qui, cinq mois
auparavant, elle avoit prodigu les marques les plus clatantes de
confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Chteauneuf et
un grand nombre d'autres reurent l'ordre de s'loigner de la cour;
l'vque de Beauvais fut renvoy dans son diocse; et ainsi expira,
presque sans bruit, la cabale des _importants_.

          [Note 102: Elle avoit pous le pre de la duchesse de
          Chevreuse, et toit  peu prs du mme ge que sa
          belle-fille.]

          [Note 103: La jeune princesse se retirant un jour d'une
          assemble, il arriva que des lettres galantes furent
          trouves sous ses pas. Ces lettres furent lues et commentes
          d'une manire trs injurieuse pour elle; et, comme on la
          souponnoit d'un commerce secret avec Coligni, depuis duc de
          Chtillon, madame de Montbazon pronona, sans hsiter, que
          ces lettres toient d'elle et de lui.]

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la
rgence; et ces beaux jours durrent environ trois annes. Grce au
gnie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors 
marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une
scurit profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la
nation, que tous les historiens du temps ont remarqu. Mazarin en
profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et
affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientt
alloient leur tre ports: car cette ivresse de la France ne devoit
tre que passagre. La guerre, pour tre heureuse, n'en exigeoit pas
moins des dpenses extraordinaires, auxquelles il toit impossible de
subvenir autrement que par des impts. Les haines, les jalousies, les
prtentions ambitieuses qui avoient d'abord clat au milieu de cette
cour, en apparence si galante et si dissipe, continuoient de
fermenter dans le fond des coeurs, et, pour clater de nouveau,
sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crdit toujours
croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et dj toutes
ces petites passions prludoient dans l'ombre, en ne laissant pas
chapper une seule occasion de rpandre sur ce ministre un mpris et
un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la rgente. La ville
recevant insensiblement de la cour ces impressions fcheuses, elles ne
tardrent point  devenir populaires; et la haine fut bientt gnrale
contre lui, sans qu'on pt dire au juste pourquoi on le hassoit: le
prtexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point  se
prsenter.

Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de
Richelieu, et de plus, n et nourri dans un pays o la puissance du
pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent
donn sous le dernier ministre toit le naturel; et cette mprise fut
l'occasion de la guerre civile. Nous pensons que cet habile fauteur
d'intrigues et t fort embarrass d'expliquer lui-mme quel toit ce
_naturel_ auquel il falloit que le ministre s'accommodt. Il n'y eut
point de _mprise_ en ceci; mais seulement le rsultat invitable de
la diffrence des positions et des caractres. Richelieu toit altier,
violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui
lui avoit communiqu toute sa puissance: rien ne lui rsista; tout se
courba devant lui. Mazarin avoit, de mme que son prdcesseur, de la
pntration, de l'habilet; mais son caractre toit timide et
irrsolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui
manquoit en force et en volont, il avoit en outre le dsavantage de
conduire les affaires sous l'autorit incertaine d'une rgence et au
milieu des embarras d'une minorit: l'opposition, qui avoit rendu si
orageuses les premires annes de Louis XIII, sortit donc  l'instant
mme de la longue inaction  laquelle ce terrible Richelieu avoit su
la rduire. C'est ainsi que s'explique trs-_naturellement_ l'tat
d'une socit politique o tous les principes _naturels_, qui font la
vie sociale, toient depuis long-temps mconnus.

Toutefois cette opposition qui, ds qu'elle sent que le pouvoir
foiblit, recommence  se soulever contre lui, n'a plus maintenant le
mme caractre qu'elle avoit autrefois. Ce mme homme qui y joua un
rle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du rgne
prcdent l'avoit faite; et ses aveux  cet gard sont d'autant plus
prcieux, que la navet en est extrme, et qu'il ne semble pas se
douter de la grande rvlation qu'il va nous faire: Ce signe de vie,
dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point
par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne
point par les grands du royaume; il ne se donne point par les
provinces: il se donne _par le parlement_, qui, jusqu' notre sicle,
n'avoit jamais commenc de rvolution, et qui certainement auroit
condamn, par des arrts sanglants, celle qu'il faisoit lui-mme, si
tout autre que lui l'et commence.

Ce que Gondi appelle un _signe de vie_ est donn par le parlement, et
il semble s'en tonner! Que prouve cet tonnement sinon que ces
princes et ces grands, qui attendoient ce _signe de vie_ pour se
ranimer eux-mmes et recommencer  troubler l'tat, ne connoissoient
ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils toient en
effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant  eux
seuls une opposition qui, ds qu'elle toit mcontente, levoit des
armes, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes,
menaant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix
de sa rbellion. Une seconde opposition, non moins menaante et plus
dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la
main  la premire, avoit comme elle ses armes et ses forteresses, et
toutes les deux runies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons
vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en
effet elles toient arrives  ce point qu'elles menaoient
l'existence mme de la socit, et qu'elles ne pouvoient plus tre
souffertes. L'esprit dont elles avoient t animes survivoit sans
doute  leurs dsastres; mais leur force matrielle toit rellement
anantie et sans retour. Ces villes fortifies, ces chteaux forts
dont l'intrieur de la France avoit t hriss, tant dsormais
ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni
moyens pour commencer l'attaque, ni refuge aprs la dfaite; et sans
aucun point de contact entre elles, divises dans leurs propres
membres, elles toient dsormais incapables de rien entreprendre qui
pt troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en toit pas de mme du
parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout
renvers autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la
marche sre et prudente qu'il s'toit trace, en mme temps qu'il se
croit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit
toujours eu l'art de cder  propos, ds que la rsistance lui avoit
sembl offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela mme
plus cher  la multitude qu'il s'toit arrog le droit de protger et
de dfendre, et accroissant de ses humiliations et de ses dfaites, la
force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point
d'autres moyens d'attaque et de dfense que cette force morale qui,
lorsqu'elle n'avoit point d'appui tranger, sembloit devoir causer peu
d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que
lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intrts du
peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce mme pouvoir contre
l'autorit spirituelle, ds que celui-ci avoit besoin de son secours,
lui rendant alors son esprit de rvolte agrable, parce qu'il se
rvoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque
les circonstances ne lui toient pas utiles ou favorables  tre
insolent et mutin. Il n'avoit donc pli sous Richelieu que pour se
relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses
prtentions orgueilleuses, tous ses vieux prjugs, et ce qu'une si
longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment.
D'un ct, le pouvoir royal dans des mains o l'adresse s'efforoit de
suppler  la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et
plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et
qui avoit t long-temps opprime, voil tout ce qui restoit de
_vivant_ dans l'tat; et lorsque tout se complique en apparence, tout
se simplifie en effet. Le _roi_ et le _peuple_ sont seuls en prsence
l'un de l'autre: et toute la suite des vnements va nous prouver
qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au
peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien
de leur activit. Mazarin devoit en grande partie son lvation 
Chavigni: celui-ci abusa de cette espce d'avantage qu'il croyoit
avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile,
exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de
contrarits, pour que celui-ci se crt oblig de l'en loigner.
Chavigni avoit de l'audace et de l'habilet: lui et ses amis crirent
 l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le
parlement, o il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit
des ennemis. Les prsidents Longueil, Viole, de Novion et de
Blancmesnil se dclarrent pour lui, entranant aprs eux plusieurs
des plus brouillons parmi les conseillers; Chteauneuf, qui toit
toujours relgu  Montrouge, se joignit  cette cabale, qui devint
assez inquitante pour que Mazarin crt devoir s'en dlivrer par un
coup d'autorit. Chteauneuf fut exil en Berri, d'autres dans leurs
maisons de campagne; et Chavigni se vit rduit  se circonscrire dans
le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit t donn par Richelieu.
Ces mesures toient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas
moins beaucoup de mcontents, parce qu'elles furent considres comme
des actes arbitraires.

(1648) L'embarras des finances, cette cause la plus frquente des
rvolutions, devoit bientt faire natre des mcontentements plus
srieux; et c'toient l les fruits amers que la politique de
Richelieu avoit lgus  ses successeurs. Nous avons dit que la guerre
d'Espagne, bien que les rsultats continuassent d'en tre heureux,
exigeoit des dpenses considrables: il falloit de l'argent pour la
soutenir; il en falloit pour fournir aux profusions d'une cour
prodigue et fastueuse; les sommes normes qu'il avoit fallu donner au
duc d'Orlans, au prince de Cond et  plusieurs autres pour acheter
leur assistance ou payer leur fidlit, achevoient d'puiser le
trsor; et une mauvaise administration confie  des ministres qui
tous, sans en excepter Mazarin lui-mme, ne paroissent pas avoir t
fort scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mettoit le comble  ces
dsordres. La dpense se trouva donc bientt dans une disproportion
effrayante avec la recette: pour combler ce _dficit_, le surintendant
Emery, traitant effront, impitoyable, et en qui cependant le cardinal
avoit une entire confiance, inventoit tous les jours mille ressources
odieuses, quelquefois mme ridicules. Le parlement qui avoit dj
enregistr, non sans difficult, plusieurs dits vexatoires[104], dont
il toit l'auteur, retrouvant contre ce despotisme maladroit et
purement fiscal son ancien esprit de mutinerie, clata enfin 
l'occasion du _tarif_, impt qui tablissoit une augmentation
considrable sur les droits des denres qui entroient  Paris; et les
murmures de la population entire de cette capitale se mlrent aux
remontrances de ses magistrats. La cour, effraye de ce commencement
de fermentation, retira le tarif, mais pour y substituer
impolitiquement des dits encore plus onreux, et  un tel point, que
le parlement leur prfra encore ce premier dit qui fut modifi. Tout
cela ne se passa point sans assembles des chambres, confrences avec
les ministres, dputations vers la rgente; il y eut des discours et
des crits, dans lesquels les questions les plus graves et les plus
dangereuses sur les droits des peuples et des rois, sur le pouvoir
arbitraire et le pouvoir limit furent publiquement discutes. Les
ttes continurent  s'chauffer, et le peuple commena  s'attrouper
et  murmurer.

          [Note 104: Un vieil dit de 1548 dfendoit de prolonger les
          faubourgs de Paris au-del de certaines limites: Emery
          imagina de le tirer de la poussire, de faire toiser les
          constructions faites au-del de ces limites, et de mettre 
          l'amende les dlinquants. La _Paulette_ toit un droit au
          moyen duquel, en payant chaque anne un soixantime du prix
          d'achat, chaque magistrat laissoit  sa famille la proprit
          de sa charge; c'toit une concession que le roi avoit faite
           la magistrature par un bail qui se renouveloit tous les
          neuf ans: ce bail expirant, il exigea des cours souveraines,
          le parlement except, quatre annes de leurs gages  titre
          de prt. Il tablit des charges nouvelles dont les noms
          n'toient pas moins ridicules que les attributions:
          c'toient des conseillers du roi, contrleurs des bois de
          chauffage, des jurs crieurs de vin, des jurs vendeurs de
          foin, etc.]

La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs
membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevs et
transfrs dans diverses prisons[105]; et, pour emporter de vive force
l'enregistrement, on conut l'ide bizarre, et l'on donna ce signe de
foiblesse de conduire le jeune roi en robe d'enfant au parlement: il y
parut au moment o on l'y attendoit le moins, portant avec lui un
grand nombre d'dits, tous plus ruineux les uns que les autres; et sa
prsence mit cette compagnie dans la ncessit de les vrifier.
L'avocat-gnral Talon s'leva d'abord avec force contre une
semblable surprise, attentatoire  la libert des suffrages. Le
lendemain, les matres des requtes,  qui l'un de ces dits donnoit
douze nouveaux collgues, s'assemblent et prennent la rsolution de ne
pas souffrir cette cration nouvelle, dont l'effet toit, tout  la
fois, de diminuer le prix des anciennes charges et de les rendre moins
honorables. Le mme jour, les chambres assembles commencent 
examiner tous les dits vrifis. La rgente et son ministre traitent
cet examen de rvolte contre l'autorit royale; et, en mme temps
qu'ils ordonnent la pleine et entire excution de ces dits, le duc
d'Orlans et le prince de Conti sont chargs de porter, l'un  la
chambre des Comptes, l'autre  la cour des Aides, ceux qui
concernoient ces deux compagnies. C'est alors que le soulvement
devint gnral: la cour des Aides dputa vers la chambre des Comptes,
lui demandant de s'unir  elle pour la rformation de l'tat; l'une et
l'autre s'assurrent du grand Conseil; et le parlement, sur
l'invitation qu'elles lui en firent, donna aussitt son arrt
d'_union_ avec ces trois cours de justice. Il portoit qu'on
choisiroit dans chaque chambre du parlement deux conseillers, qui
seroient chargs de confrer avec les dputs des autres compagnies,
et qui feroient leur rapport aux chambres assembles, lesquelles
ensuite ordonneroient ce qui conviendroit.

          [Note 105: Les conseillers, le Comte et Gueslin; les
          prsidents, Gaan et Barillon.]

Le cardinal fit casser cet arrt par le conseil[106]; et par une
imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlvement de deux
magistrats[107]. Le parlement,  qui la dfense de s'assembler avec
les autres compagnies fut notifie dans les termes les plus durs, n'y
rpondit qu'en se runissant le mme jour avec elles, pour dlibrer
sur l'ordonnance mme du conseil. Cependant le peuple continuoit 
murmurer; il y eut mme des voies de fait exerces contre des
officiers envoys par la rgente pour s'emparer de la feuille de
l'arrt, et la cour commena enfin  concevoir quelques craintes. Elle
fit proposer des accommodements, que le parlement rejeta avec une
sorte de hauteur, parce qu'ils touchoient son intrt particulier,
qu'il affectoit de ngliger pour ne songer qu'au bien public; et,
comme l'effervescence populaire alloit toujours croissant, la rgente,
bien plus encore par le danger dont elle toit menace que par les
remontrances et les dlibrations de cette compagnie, crut devoir
cder, et permit enfin l'excution de cet arrt d'union qu'elle avoit
d'abord si fortement contest. Alors les dputs nomms par le
parlement et par les autres cours souveraines se runirent dans la
_chambre de Saint-Louis_, et commencrent  y tenir des assembles
rgulires. Toutefois la reine, en tolrant cette espce de comit,
lui fit dire que son intention toit que les affaires s'y
expdiassent en peu de temps, pour le bien de l'tat, surtout qu'il y
ft avis aux moyens d'avoir de l'argent promptement.

          [Note 106: Mazarin, qui n'avoit jamais bien pu prononcer le
          franois, ayant dit que cet arrt d'_Ognon_ toit
          attentatoire, ce seul mot le rendit ridicule; et, comme on
          ne cde jamais  ceux que l'on mprise, le parlement en
          devint plus entreprenant. (Voltaire.)]

          [Note 107: Turgot et d'Argonges, conseillers au grand
          conseil.]

Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus
entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la rgente; et
ce qu'elle indiquoit  la chambre de Saint-Louis, comme l'objet
principal de ses dlibrations, fut justement ce dont elle s'occupa le
moins. On la vit agir, ds les commencements, comme si elle et t
appele  partager le gouvernement de l'tat: ce fut sur les affaires
publiques que roulrent ses discussions, et mme une sorte d'ordre
s'tablit touchant la manire de les discuter. Les matires toient
prsentes  la chambre par un de ses membres: on les y examinoit avec
attention, on donnoit mme une dcision; mais cette dcision toit
ensuite porte aux chambres assembles, dont la sanction devenoit
ncessaire pour lui donner de la validit. En dix sances, tout ce qui
concernoit le gouvernement, justice, finances, police, commerce, solde
des troupes, domaine du roi, tat de sa maison, etc., fut soumis aux
dlibrations de ce comit, et devint, par une suite ncessaire,
l'objet des dlibrations du parlement. Ou par dsoeuvrement ou par
curiosit, une foule de gens s'attroupoient dans les salles du palais,
et y passoient les journes entires  recueillir ce qui se disoit, y
mlant leurs propres rflexions et les rpandant ensuite au dehors.
Les projets de rforme et les moyens d'y parvenir devenoient la
matire de toutes les conversations; on s'en entretenoit dans les
boutiques, dans les ateliers, jusque dans les marchs et les places
publiques. Il devint  la mode de censurer le gouvernement et de
dcrier les ministres, surtout le cardinal, devenu bientt le
principal et presque le seul objet de l'animadversion de cette
multitude. Alors deux partis se formrent, qui se distingurent l'un
de l'autre par des noms de factions: les partisans de la cour furent
appels _Mazarins_, les autres reurent le nom de _Frondeurs_; mot
alors bizarrement employ dans une telle acception[108], et dont le
nouveau sens a t depuis adopt dans la langue franoise. Enfin cette
manie de s'occuper des affaires de l'tat passa de Paris dans les
provinces, et de toutes parts disposa les esprits  prendre part aux
troubles de cette capitale.

          [Note 108: En voici l'origine la plus vraisemblable: dans
          les premiers dmls du parlement avec la cour, le duc
          d'Orlans assistoit souvent aux assembles de cette
          compagnie, et sa prsence et son esprit conciliateur y
          calmoient l'effervescence des opinions; mais ce calme ne
          duroit qu'un moment, et la chaleur revenoit ds qu'il toit
          parti. Bachaumont[108-A], fils du prsident Lecogneux,
          plaisantant  ce sujet, dit un jour que le parlement, se
          contenant ainsi  l'aspect du duc d'Orlans, ne ressembloit
          pas mal aux coliers qui, rassembls pour jouer  la fronde
          dans les fosss de la ville, se sparoient ds qu'ils
          voyoient le lieutenant civil ou les archers, et se
          runissoient pour _fronder_ de nouveau aussitt qu'ils
          toient partis. Il ajouta que, maintenant que le duc toit
          parti, il alloit bien _fronder_ l'opinion de son pre.
          L'allusion parut heureuse; le mot ft adopt, et ne tarda
          pas  devenir un signe de ralliement.]

          [Note 108-A: L'auteur du Voyage ingnieux, fait en
          communaut avec Chapelle, et qui les a immortaliss tous les
          deux  si peu de frais.]

Si nous pntrons maintenant dans l'intrieur du parlement; si nous
rassemblons ce que les mmoires du temps nous peuvent fournir de
lumires sur les lments dont il se composoit, sur l'esprit et les
passions dont il toit anim, ils nous montrent, dans ses jeunes
conseillers, des ttes ardentes, dj imbues de toutes ces vieilles
traditions de la magistrature, qui leur persuadoient qu'en s'asseyant
sur les fleurs de lis, ils toient devenus les _protecteurs du
peuple_, et des censeurs du pouvoir, qui ne pouvoient tre ni trop
svres ni trop vigilants. Trouver ainsi une occasion de passer
subitement de l'tude aride des lois et des fonctions obscures de
juges civils ou criminels,  la mission importante de rformateurs de
l'tat, au rle brillant d'orateurs politiques, dlibrant en
prsence de la nation entire, attentive  leurs discours et charme
de leur loquence, leur sembloit un vnement aussi heureux pour eux
que pour la France; et les illusions de leur amour-propre ajoutoient
encore  cet esprit de licence et  cette espce d'enthousiasme
rpublicain dont ils toient possds. Parmi les magistrats  qui
l'ge avoit donn, dans les manires, plus de srieux et de gravit,
un grand nombre, et mme le plus grand nombre, n'avoit pas, pour
s'lever contre la cour et dcrier le gouvernement, d'autres motifs
que ceux qui entranoient cette jeunesse ardente et tumultueuse: la
haine du pouvoir et la manie de se rendre agrable  la multitude;
mais plusieurs d'entre eux, et quelques-uns de ceux-ci toient
justement les plus habiles ou les plus influents, y joignoient des
ressentiments particuliers qui rendoient leurs dispositions hostiles
encore plus actives et plus dangereuses. Les prsidents Potier de
Blancmesnil, Longueil de Maisons, Viole et Charton[109] toient les
principaux dans cette classe de mcontents. Enfin, au milieu de cette
lite de ses magistrats qu'il considroit comme les dfenseurs ns de
ses franchises et de ses liberts, le peuple de Paris s'toit fait une
espce d'idole d'un vieux conseiller nomm Broussel. C'toit un homme
d'un caractre ardent, d'un esprit born; et, soit qu'il ft aigri
contre cette cour, qui l'avoit nglig ou ddaign[110], soit qu'il se
laisst emporter par un zle inconsidr pour le bien public, on n'en
voyoit point, mme parmi les plus jeunes et les plus fougueux, de plus
violent dans ses diatribes contre le ministre, ne manquant aucune
occasion de le censurer, de le mortifier, et se montrant surtout
intraitable lorsqu'il s'agissoit d'impts: c'toit l ce qui l'avoit
rendu cher  la multitude qui l'appeloit _son pre_, et mettoit en lui
toutes ses esprances.

          [Note 109: Le prsident de Blancmesnil en vouloit au
          cardinal  cause de la disgrce de l'vque de Beauvais
          qu'il avoit supplant; Longueil toit piqu de ce qu'il ne
          pouvoit obtenir pour son frre une place de prsident, et
          pour lui-mme celle de chancelier de la reine, qu'il
          sollicitoit; Viole pousoit la querelle de son ami Chavigny;
          Charton toit un esprit turbulent et sditieux, qui
          dtestoit les ministres par la seule raison qu'ils avoient
          le pouvoir. C'toit, au reste, un homme trs-mdiocre. Il
          toit connu par le sobriquet de prsident _je dis a_, parce
          qu'il ouvroit et concluoit toujours ses avis par ces mots.]

          [Note 110: On assure que la cour auroit pu le gagner en
          donnant  son fils une compagnie aux gardes qu'il demandoit
          pour lui.]

On conoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient
tirer d'une assemble ainsi dispose, et dont l'influence toit si
grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitt un
instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques
intrigans habiles, restes de la cabale des _importants_, et qui
crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministre, les
autres d'y rentrer, en forant la reine  changer ses ministres. Les
principaux toient Chteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrsor,
Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre  eux, et
Jean-Franois-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevque de
Paris, son oncle, dcor lui-mme du titre d'archevque de Corinthe,
depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractres et des
plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions
populaires. Pour exciter du dsordre dans l'tat, ils n'avoient point
de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connotre;
mais ils se gardoient bien de les laisser mme souponner  ces
fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur
patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour
arriver au but qu'ils s'toient propos, et que, seuls et abandonns 
eux-mmes, il leur toit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemble si
ridiculement factieuse et turbulente, s'levoit la figure imposante de
Matthieu Mol, premier prsident, personnage galement remarquable par
la vigueur de son esprit et par la fermet de son caractre, intrpide
au point d'tonner ses adversaires mme les plus courageux, et de les
avoir plus d'une fois forcs au respect et  l'admiration. Quant  ses
principes et  ses opinions, c'toit si l'on peut s'exprimer ainsi, le
beau idal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la
plus inbranlable, que la cour de justice du roi possdoit en effet
trs-lgitimement le droit qu'elle s'toit arrog de rsister 
l'autorit royale, lorsque, _dans sa sagesse_, elle avoit reconnu que
celle-ci se trompoit ou qu'elle dpassoit volontairement les bornes
que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il
convenoit en mme temps que cette rsistance devoit s'arrter dans les
justes bornes au-del desquelles elle et attaque le principe mme de
la souverainet, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi
que, cherchant long-temps cette balance chimrique des droits et des
devoirs, il trouva long-temps le secret de mcontenter les deux
partis: le parlement, parce que, autant qu'il toit en lui, il
cherchoit  l'arrter quand il le voyoit aller trop loin; les
ministres, parce qu'il excutoit rigoureusement les mesures que sa
compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'tre
vendu  la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne
sortit de cette position quivoque, o il lui toit mme impossible de
se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule rsolution
raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre 
un homme de bien, celle de se ranger du ct de l'autorit. Toutefois,
avant d'en venir l, plac entre l'un et l'autre parti, fort de la
droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui toit
l'unique objet de tous ses dsirs et de toutes ses sollicitudes, s'il
ne parvint pas  la procurer, il empcha du moins le mal d'arriver 
cet excs qui auroit mis la monarchie en pril; et peut-tre fut-elle
sauve alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses oprations; et ce
comit prparatoire offroit cet avantage aux chefs cachs de tous ces
mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres
les coups les plus rudes sans qu'on pt souponner la main d'o ils
toient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient
ncessaire, de se mettre  l'abri de leurs ressentiments. C'toit l
qu'toient mystrieusement concertes toutes les propositions hardies
et toutes les questions dsagrables que l'on levoit  leur sujet:
les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous
venons de le dire; et elles toient ensuite prsentes aux chambres
assembles o on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur
demeuroit ignor, et, suivant le plan qu'avoient form les
boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la
cour. C'est par cette voie que furent successivement proposs, la
suppression des intendants de provinces qui toient odieux au peuple,
l'rection d'une chambre de justice destine  faire rendre gorge aux
traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entres de Paris,
un mode de paiement pour les rentes de l'htel de ville, et plusieurs
autres rglements de finances, bons peut-tre en eux-mmes, mais qui,
dans la circonstance prsente, produisoient le pire de tous les
effets, celui de jeter l'alarme parmi les prteurs, et au milieu des
circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi  l'tat ses
dernires ressources. Vainement le duc d'Orlans, sur l'invitation que
lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assembles du parlement
pour essayer de modrer par de justes reprsentations et par des
paroles conciliantes des prtentions si multiplies et si
intempestives; vainement le premier prsident l'aida-t-il de tous ses
efforts en faisant natre des dlais, et profitant des moindres
prtextes pour rompre les assembles ou en rendre les dlibrations
inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnrent rien sur ces esprits ardents
et opinitres. Cependant la pnurie des finances devenoit de jour en
jour plus effrayante; les coffres du roi toient vides, les armes
n'toient point payes, et l'on se voyoit menac non-seulement de
perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire  une paix
utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes
intestines, se rendoit dj moins traitable, mais encore de voir de si
grands succs se changer en revers dont la suite et t incalculable.

Dans de telles extrmits, la rgente crut qu'en accordant au
parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces
dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de
justice au jeune roi; le chancelier y lut une dclaration par laquelle
la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui
avoient t prsentes par le parlement; et la fin de son discours fut
une dfense formelle de continuer les assembles de la chambre de
Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs
fonctions accoutumes, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires
n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en
effet de s'assembler; mais les assembles des chambres recommencrent
ds le lendemain; et, malgr tout ce que put imaginer le premier
prsident pour l'empcher, la dlibration s'tablit sur la
dclaration mme du roi. Il fut arrt que l'on feroit des
remontrances; et, tandis qu'on les rdigeoit, de nouveaux articles,
qui avoient t ou diffrs ou oublis, furent mis sur le bureau.

Irrite au dernier point et ainsi pousse  bout, la rgente se dcida
enfin  employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc
d'Enghien, maintenant prince de Cond[111], venoit de remporter sur
les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme
qui attachoit  la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle
voyoit en mme temps transporte d'un tel succs; et, blouie de la
gloire du jeune hros, elle se crut assez forte, aprs un si grand
vnement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du
parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces
manoeuvres sditieuses.

          [Note 111: Le prince de Cond, son pre, toit mort le 26
          dcembre 1646.]

Elle y et russi sans doute, si elle n'et eu en tte un ennemi
encore plus actif et plus profond que son ministre n'toit souple et
rus. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une
circonstance importante, mal vu  la cour,  laquelle il avoit d'abord
voulu s'attacher, et o celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit
depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons dj dit,  faire son
profit des temptes publiques qui commenoient  s'lever autour de
lui, et dans lesquelles il n'avoit pas balanc  se jeter, comme dans
son propre lment. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que
de sourdes libralits lui gagnoient les coeurs des peuples, que, par
une apparence de zle religieux et de sollicitude pastorale, il
captoit la confiance des classes plus leves de la capitale, et que,
par des manoeuvres plus savantes encore, il chauffoit, dans des
assembles mystrieuses, les esprits les plus turbulents et les plus
dtermins du parti[112], ce prlat affectoit de donner  la cour des
avis sincres et dsintresss sur les dangers qui l'environnoient,
exagrant le pril, et chargeant les portraits, afin de n'tre pas
cout; mais conservant, par cette conduite politique, une modration
convenable  son caractre d'archevque, et ncessaire  la russite
de ses projets. Il toit ainsi parvenu  se rendre l'me de la
faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la rgente,
croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout  coup enlever,
non pas avec mystre et dans le silence de la nuit, mais en plein
midi, au moment que l'on chantoit le _Te Deum_ pour le grand succs
que venoient de remporter les armes de France, trois des plus
opinitres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et
Broussel. Charton s'esquiva; Blancmesnil fut conduit  Vincennes, et
le vieux Broussel emmen  Saint-Germain.

          [Note 112: Il avoue lui-mme, dans ses mmoires, que depuis
          le 28 mars jusqu'au 25 aot, il dpensa trente mille cus,
          qui faisoient alors une somme considrable, pour se crer
          des partisans. Il ajoute, qu'afin de s'attirer l'estime et
          la confiance du public, il voyoit souvent les curs de
          Paris, les invitoit  sa table, et les consultoit sur le
          gouvernement de son diocse; montrant un grand zle pour la
          dcence du culte, la pompe des crmonies, les saluts, les
          processions, assistant  tout, officiant souvent lui-mme,
          et prchant dans la cathdrale, les couvents et les
          paroisses. Sous ce rapport il est difficile de pousser plus
          loin le cynisme des aveux que ne le fait ce scandaleux
          prlat.]

L'esprit de rvolte, jusqu'alors comprim, sembloit n'attendre qu'un
acte de cette nature pour clater avec toutes ses fureurs.
L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux
Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une motion gnrale.
On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de
toutes parts _aux armes_; les marchands, effrays, fermrent leurs
boutiques, et la face de Paris fut change en un instant.

          [Note 113: La voiture qui l'enlevoit fut arrte et brise
          par la populace, malgr la garde nombreuse qui
          l'environnoit. Broussel, jet dans un autre carrosse que
          l'on rencontra par hasard, fut sur le point d'en tre
          arrach par cette multitude, qui s'attachoit sans cesse 
          ses traces. Ce second carrosse se rompit encore, et le
          prisonnier et t enlev, si Guitaut, capitaine des gardes
          de la reine, n'et envoy le sien, dans lequel on le fora
          d'entrer, et qui parvint enfin  gagner un relais plac prs
          des Tuileries.]

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer
des troubles dans lesquels il devoit jouer un rle si dangereux et si
brillant, jugeant ncessaire cependant de dtruire les soupons que la
cour avoit dj conus contre lui  ce sujet, sort de l'archevch en
rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au
Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel
avec des hurlements de rage, y arrive, accompagn du marchal de La
Meilleraie, qu'il avoit rencontr  la tte des gardes, prs le
Pont-Neuf, cherchant  apaiser le tumulte, et que cette mme populace
avoit forc  la retraite. Il y montre toute l'tendue du mal, et le
marchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal
n'coutrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que
l'on regardoit comme l'auteur de la rvolte; mais les avis, toujours
plus alarmants, se succdrent avec tant de rapidit, qu'il fallut
enfin y penser srieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayrent,
Mazarin n'toit pas le moins effray. On tint une espce de conseil
dont le rsultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur
vouloit qu'on le rendt sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout
le peuple se spart, et ce fut Gondi lui-mme que l'on chargea de
porter  la multitude cette espce de capitulation. Il sentit tout le
danger d'une semblable commission; mais il lui fallut cder, entran
d'ailleurs par le marchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner,
et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur
s'avanoit  la rencontre des mutins, et s'apprtoit  leur parler, le
marchal se prcipita vers eux d'un autre ct,  la tte des
chevau-lgers de la garde, agitant son pe, et criant de toutes ses
forces: _Vive le roi! libert  Broussel!_ Ce cri fut mal entendu, et
ce mouvement parut un signe d'hostilit. On lui rpond en criant _aux
armes!_ il est assailli d'une grle de pierres; et, perdant enfin
patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement,
vis--vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit
tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit
le plus ardent parmi ceux dont il toit environn. Alors la fureur du
peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'tendit dans tous
les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment
remplis de gens arms. Le coadjuteur, port par la foule jusqu' la
Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se dfendoit avec
peine contre un gros de bourgeois posts dans la rue de l'Arbre-Sec.
Le prlat se jeta au milieu d'eux pour les sparer, et le marchal fit
cesser le feu de sa troupe; mais, au mme instant, un autre peloton de
sditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une dcharge
trs-brusque sur les chevau-lgers. Fontrailles, qui toit auprs du
marchal, eut le bras cass; un des pages du coadjuteur fut bless, et
lui-mme renvers d'un coup de pierre qui l'atteignit  la tte.
Enfin, ayant t reconnu au moment o un bourgeois, lui appuyant son
mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut
relev, entour avec de grandes acclamations; et, profitant avec
beaucoup de prsence d'esprit de cette circonstance pour dgager le
marchal, il marcha du ct des halles, entranant avec lui toute
cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite
vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prires, ses menaces calment les esprits. La
foule qui l'avoit accompagn, et  laquelle s'toient joints tous les
fripiers dont ce quartier fourmille, consent  dposer les armes;
mais, obstins  ravoir Broussel, ils le ramnent vers le
Palais-Royal, o le marchal de La Meilleraie, qui l'attendoit  la
barrire, le fait entrer et le prsente  la reine comme son sauveur
et celui de l'tat. Il y fut nanmoins accueilli avec un ddain
ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considrer comme l'auteur
de la sdition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit
encore qu'une ide imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit,
la rage dans le coeur, et mditant des projets de vengeance. Cachant
toutefois son dpit  la populace qui l'attendoit, il soutint jusqu'au
bout le rle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette
journe; et, forc de se faire monter sur l'impriale de sa voiture,
pour rendre compte  cette multitude du rsultat de son ambassade, il
lui parla avec un ton pntr des promesses positives que la reine
avoit donnes de la dlivrance des prisonniers, promesses qu'il
regardoit comme sacres, et qui ne laissoient plus aucun prtexte au
rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra
chez lui, bless et en proie aux plus vives inquitudes. Cependant on
toit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que
beaucoup de bourgeois restrent en armes devant leurs portes, et que
des corps-de-garde furent distribus dans diverses parties de la
ville; on en posa mme un  la barrire des Sergents,  dix pas des
sentinelles du Palais-Royal.

          [Note 114: Le coadjuteur dit, dans ses mmoires, qu'il n'eut
          pas beaucoup de peine  adoucir cette multitude, parce que
          l'heure du souper approchoit. Cette circonstance,
          ajoute-t-il, parotra ridicule; mais elle est fonde, et
          j'ai observ qu' Paris, dans les motions populaires, les
          plus chauffs ne veulent pas ce qu'ils appellent _se
          dsheurer_.]

Les alarmes du coadjuteur et la mfiance du peuple n'toient que trop
bien fondes: car, cette nuit mme, on dlibroit, dans le conseil de
la rgente, sur les moyens de se rendre matres le lendemain de
Paris[115]. Trois mcontents, Laigues, Montrsor et Argenteuil,
vinrent successivement trouver le prlat, et lui donner les avis les
plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils,
vouloit  la fois le punir de la rvolte, et le perdre dans l'esprit
du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses
fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit
ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernires extrmits. Il
dclare  ses amis que, le lendemain avant midi, il sera matre
lui-mme de cette ville dont la cour prtend s'emparer, et commence
sur-le-champ l'excution d'un plan de dfense que ceux-ci regardrent
d'abord comme le projet d'un insens. Tandis que la rgente et le
ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on
introduisoit secrtement dans la ville quelques troupes cantonnes
dans les environs, et que l'avis toit donn aux bons bourgeois sur
lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrtement, les
agents de Gondi parcouroient la ville, en y rpandant les bruits les
plus alarmants; lui-mme se concertoit avec plusieurs colonels de
quartiers qui lui toient dvous, faisoit tablir des pelotons de
leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les
endroits o l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster
des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les
barricades. Le jour paroissoit  peine que le parlement toit dj
assembl.

          [Note 115: On n'a jamais su prcisment ce qui avoit t
          agit dans ce conseil; les uns disent qu'Anne d'Autriche
          vouloit casser tout ce qui avoit t fait dans le parlement,
          depuis les assembles de la chambre de St. Louis; d'autres,
          qu'elle prtendoit casser le parlement lui-mme, ou
          l'interdire et l'exiler. Il parot certain du moins que tous
          ses desseins, quels qu'ils fussent, toient violents.]

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions.  six heures du
matin, le chancelier Sguier sort de sa maison et prend la route du
Palais, o il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement
avoit fait jusque l, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction
absolue. Sa voiture est arrte sur le quai de la Mgisserie, par les
chanes dj tendues; il est reconnu, entour, menac; des cris de
_mort_ se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des
Augustins. Il se sauve, suivi de son frre, l'vque de Meaux, et de
sa fille, la duchesse de Sully, dans l'htel du duc de Luynes; la
populace y pntre aprs lui, le cherchant partout avec des cris
effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux le drobe aux
perquisitions de ces assassins. Le marchal de La Meilleraie accourt
avec une troupe de cavaliers, et le dlivre enfin de cette horrible
position. La foule, qui s'carte un moment devant les soldats, plus
furieuse encore de voir sa proie lui chapper, se runit de nouveau,
poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grle de
pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut lgrement blesse
au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tus.

          [Note 116: Il s'toit jet dans un petit cabinet, o, livr
          aux plus mortelles angoisses, il se confessoit  son frre,
          et se prparoit  la mort. Le lieu paroissant extrmement
          abandonn, les mutins se contentrent de frapper plusieurs
          coups contre la cloison, et d'couter s'ils n'entendroient
          pas quelque bruit. Ils allrent ensuite visiter d'autres
          appartements.]

Cette fureur se communique dans un instant  toute la ville: la
populace des faubourgs se prcipite de toutes parts vers le palais et
la cit, o le gros du rassemblement toit dj form. En moins de
deux heures prs de treize cents barricades sont leves dans Paris;
tous les dpts d'armes sont ouverts ou forcs; l'air retentit des
plus horribles imprcations contre Mazarin et les autres ministres; la
reine elle-mme n'est point mnage. Les cris de _vive Broussel! vive
le coadjuteur!_ se mlent  ces cris forcens. Cependant le parlement,
assembl tumultuairement, dcidoit d'aller en corps redemander  la
rgente ses membres arrts; et la cour faisoit solliciter alors ce
mme coadjuteur qu'elle avoit outrag la veille, pour obtenir de lui
qu'il calmt la sdition. Il s'en dfendit avec une douleur hypocrite,
et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des
acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et
faisoit tomber ses barricades. Le premier prsident, Mathieu Mol,
marchoit  la tte de sa compagnie. Il parla  la reine avec beaucoup
de chaleur et d'loquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit
d'autre moyen de calmer une population entire, prte  se porter aux
dernires extrmits, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un
caractre inflexible jusqu' l'opinitret, ne lui rpondit que par
des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en
entendre davantage. Mol et le prsident de Mesmes, qui avoient un
gal dvouement pour la cour, mais non pas le mme courage, reviennent
et veulent tenter un dernier effort au moment o la compagnie
s'apprtoit  sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du
tableau, montrent Paris entier, arm, furieux, et sans frein, l'tat
sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose
seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent  ne plus
s'occuper de l'administration, et  se renfermer uniquement dans ses
fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir
pour dlibrer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette
promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui toit beaucoup pour
elle; et les magistrats commencent  dfiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renferm dans le Palais-Royal, et qui
s'attendoit  le voir ramen par le parlement, ne le voyant pas
reparotre, commena  murmurer ds la premire barricade; les
murmures augmentrent  la seconde; ils dgnrrent  la troisime,
prs de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux
saisissant le premier prsident, et lui appuyant le bout d'un pistolet
sur le visage, lui commande de retourner  l'instant, et de ramener
Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut tre
massacr lui et les siens. Mol, calme et serein au milieu de cette
foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de
maldictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte
ni de foiblesse, rpond aux cris de ces rebelles avec toute la dignit
d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rbellion, et
ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le
Palais-Royal, au milieu de ce cortge de forcens.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche,
que la colre avoit mise hors d'elle-mme et entirement aveugle sur
le danger, s'indignoit que le parlement et os revenir aprs ce qui
s'toit pass; et l'on prtend mme qu'elle eut un moment la pense de
faire arrter quelques conseillers, pour lui rpondre des fureurs de
la populace. Mol parla avec plus d'loquence et de chaleur encore que
la premire fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le
cabinet, se jetrent aux pieds de la reine; le duc d'Orlans, Mazarin
surtout, dont la frayeur toit extrme, se joignirent  la foule
suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin  lui arracher ces
paroles: Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est 
propos de faire. Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait
monter le parlement dans la grande galerie; il y tient sance,
dlibre, et le rsultat de la dlibration est que la reine sera
remercie de la libert des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances,
la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques,  l'exception
du paiement des rentes sur l'Htel-de-Ville et du tarif. Des lettres
de cachet sont dlivres; on prpare les carrosses du roi et de la
reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement
fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du
triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont
ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagn le matin, le
suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins arm toute la nuit et le lendemain,
jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut  Paris que vers dix heures
du matin. Il y fut reu avec tous ces transports frntiques que la
multitude prouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont
rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures aprs, les
rues de Paris toient libres et sa population paroissoit tranquille;
cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de
fermentation qui continua de donner des inquitudes  la reine et au
cardinal. Sur le moindre bruit qui se rpandoit que des troupes
arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient
entendre de nouveau, tantt dans un quartier, tantt dans un autre; 
ces cris se mloient le cliquetis des armes, et quelquefois mme des
salves de mousquetade. Mazarin, plus effray que jamais, demeura,
pendant ce temps, dguis, bott, et tout prt  partir, parce que,
disoit-on, le peuple toit rsolu de le prendre pour otage, et, si la
cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles
reprsailles. On ne parvint  calmer cette multitude qu'en lui
tmoignant une confiance sans rserve, en loignant les troupes qui
lui portoient ombrage, et en rduisant la garde du roi  un trs-petit
nombre de soldats. On conoit combien une telle condescendance dut
coter  la fiert de la rgente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur
secret de tant de dsordres, Gondi, toit trop clairvoyant pour ne pas
prvoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se
procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du
peuple, et cette fougue momentane du parlement, divis lui-mme en
plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mmes
voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui tmoignrent
le lendemain, les caresses dont ils l'accablrent, ne firent que
l'affermir dans ces ides et dans sa rsolution. Il savoit que le
vainqueur de Lens toit mcontent de la cour, et surtout de Mazarin:
ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il rsolut de faire
le soutien de son parti.

Le prince n'toit point encore revenu de l'arme: il s'agissoit,
jusqu' son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser
cependant d'entretenir l'animosit du peuple, ce que personne ne
savoit faire avec plus d'habilet que le coadjuteur[117]; et il y et
russi, si le parlement et voulu entrer dans ses vues, si ce prlat
et pu modrer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit
exciter ceux de la multitude. Il avoit trouv le moyen de s'introduire
dans les assembles secrtes que tenoient quelques-uns de ses membres,
et c'toit sous son influence que s'y prparoient les matires qui
devoient tre prsentes aux chambres assembles, et que l'on y
convenoit de la manire dont elles seroient prsents: en ceci il
n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en
haleine. Mais, par une imptuosit qui rompit toutes ses mesures, le
parlement osa se proroger lui-mme  l'approche des vacances sur
lesquelles la rgente avoit compt; et insistant, malgr le refus
qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte  lui accorder une
prolongation de service, sous prtexte d'affaires qui ne souffroient
aucun dlai. Anne d'Autriche outre de cette insolence, voyant
d'ailleurs s'accrotre de jour en jour l'audace sditieuse de la
populace[118], prit enfin la rsolution d'emmener le roi hors de
Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle,
toutes les forces de la monarchie.

          [Note 117: Ses missaires, et il en avoit une arme,
          rpandoient partout que la reine avoit toujours le dessein
          d'assiger Paris, et que les troupes qui devoient tre
          employes  cette expdition, toient dj dans les
          environs; on assuroit que, parmi ces troupes, il y avoit des
          Flamands et des Suisses, qu'elle destinoit  faire une
          seconde St. Barthlemi; l'on faisoit en mme temps circuler
          mystrieusement des prophties qui annonoient tous ces
          malheurs, et de plus, des maladies, des inondations, des
          flaux de toute espce, comme un juste chtiment du ciel,
          qu'attiroit aux peuples la corruption de son gouvernement;
          des colporteurs distribuoient sous le manteau, des libelles,
          des vers, des chansons, o la prvention d'Anne d'Autriche
          pour son ministre toit prsente sous les couleurs les plus
          odieuses. Ainsi s'chauffoient les ttes, et plus peut-tre
          que Gondi n'auroit voulu.]

          [Note 118: Les choses en vinrent au point que l'on osa lui
          manquer de respect dans les promenades publiques, faire
          retentir  ses oreilles les chansons faites contre elle, et
          la poursuivre dans les rues avec des hues.]

Tout fut prpar dans le plus profond mystre, et la cour partit tout
 coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Ds qu'elle y fut arrive,
Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir
employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour
arriver  ses fins, avoit cru devoir se dlivrer par un moyen violent
de Chavigni et de Chteauneuf, qu'il considroit comme les plus
dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitu prisonnier 
Vincennes, dont il toit gouverneur; le second fut de nouveau exil.
Ce coup d'autorit exaspra les esprits: les principaux frondeurs se
virent menacs, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient
d'tre les victimes; on cria  la tyrannie; pour la premire fois,
Mazarin fut nomm, dans les opinions, avec les qualifications, les
plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit
pas de pourvoir  la sret publique en mettant des bornes 
l'exercice du pouvoir absolu sur la libert des citoyens. Le parlement
fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y dlibrer sur
l'arrt de 1617[119], qui,  l'occasion du marchal d'Ancre,
dfendoit, et ce _sous peine de la vie_, aux trangers, de s'immiscer
dans le gouvernement de l'tat; et, malgr un arrt du conseil, donn
en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine,
de plus en plus irrite, se fait alors amener furtivement de Paris son
second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit force d'y
laisser:  peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se rpand
de nouveau partout; le parlement donne ordre au prvt des marchands
et aux chevins de pourvoir  l'approvisionnement et  la sret de la
ville; tout s'y dispose comme si elle toit sur le point de soutenir
un sige; les bourgeois prparent leurs armes, et ne paroissent point
effrays des hasards et des consquences d'une guerre civile.

          [Note 119: Cet arrt toit renferm dans les fameuses
          remontrances dont nous avons parl  la page 18.]

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitt parce qu'il ne jugeoit pas
que l'on y ft encore assez prpar, tout dconcert qu'il toit par
ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du
parlement, prenoit cependant ses mesures pour un vnement qu'il
jugeoit invitable; et il toit prt  faire partir pour Bruxelles un
ngociateur charg de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y
commandoit, et de le dterminer  faire marcher une arme espagnole au
secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrive du prince de
Cond,  laquelle il ne s'attendoit pas sitt. C'toit Anne d'Autriche
elle-mme qui l'avoit appel dans l'intention de s'en faire un appui
qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fcond
encore en ressources, et rassur par ce retour mme qui sembloit
devoir dtruire toutes ses esprances, renona aussitt au projet
qu'il avoit form du ct de l'Espagne, et conut le dessein, plus
hardi peut-tre, de disputer  la cour le hros sur lequel elle avoit
compt. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin,
tel qu'il le dsiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet
enttement que la reine mettoit  soutenir un tel ministre, et qu'il
falloit employer tous les moyens pour la forcer  l'abandonner. Le
prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le
cardinal et gouverner peut-tre  sa place lui sembloit une
perspective sduisante; mais les prtentions excessives et les
entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: Je m'appelle
Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas branler la couronne;
comme si un instinct secret lui et rvl qu'en effet il n'y avoit
plus rien dsormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espce d'irrsolution o le jetoit cette situation des
affaires, il fut dcid qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le
moment, le prince se prsenteroit comme intermdiaire entre les deux
partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire natre,
travailleroit de tous ses efforts  dgoter la reine de Mazarin, et
sinon  le prcipiter tout  coup du haut rang o elle l'avoit lev,
du moins  l'en laisser _glisser_, de manire qu'il devnt ensuite
facile de s'en dbarrasser tout--fait. En consquence de ce plan, qui
convint  Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Cond
dtourna la reine du projet qu'elle avoit form d'attaquer Paris, et
lui proposa d'engager une confrence entre lui-mme, le duc d'Orlans
et les dputs du parlement. Cette confrence eut lieu 
Saint-Germain, o la cour s'toit transporte; et Gondi, par une
dmarche trs-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal.
Elle commena le 25 septembre, et dura,  plusieurs reprises, jusqu'au
22 octobre. On y discuta, les uns aprs les autres, tous les articles
de l'arrt du parlement; et tous, long-temps dbattus, furent enfin
accords jusqu' celui _de la sret publique_[120], qui avoit le
plus offens la cour, et au moyen duquel la libert fut aussitt
rendue  MM. de Chteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord
malgr la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent
pas montrs si faciles; mais, aprs avoir vainement tent de les
ramener  ces partis violents qu'elle toit toujours dispose 
prendre, elle se radoucit tout  coup, par l'envie extrme qu'elle
avoit de voir cesser les assembles du parlement. Enfin cette
dclaration fameuse qui portoit un si rude coup  l'autorit royale
fut enregistre comme la compagnie l'avoit conue et rdige; les
chambres prirent leurs vacations, et la cour revint  Paris, o le roi
fut reu de ce peuple aveugle et lger, avec les acclamations
ordinaires et les transports de la plus vive allgresse.

          [Note 120: Cet article par lequel on prtendoit borner
          l'exercice du pouvoir absolu sur la libert des citoyens,
          toit un rsultat du mcontentement qu'avoient produit les
          emprisonnements faits depuis le commencement des troubles,
          et notamment celui de Chavigni. Le parlement demandoit qu'il
          ne ft pas permis de garder personne en prison plus de
          vingt-quatre heures, sans l'interroger. La cour opposoit de
          solides raisons  une demande qui ne prouvoit que le peu
          d'exprience de ceux qui le faisoient en affaires d'tat;
          elle rsista long-temps, et obtint enfin, avec beaucoup de
          peine, que ce terme seroit prolong jusqu' trois jours.
          Toutefois, la rgente ne voulut jamais consentir  ce que
          cette restriction au pouvoir absolu, ft insre dans la
          dclaration: elle dit que sa parole devoit suffire. Le
          prince de Cond fut d'avis que le parlement devoit s'en
          contenter; et depuis il eut lieu de s'en repentir.]

Le caractre mme de cette paix prsageoit son peu de dure. Elle
toit trop dsavantageuse  la rgente pour qu'elle ne chercht pas
d'abord  en luder les conditions, ensuite  accabler des rebelles
qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire
des bornes  son autorit. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur
position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagn  ce
dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste chtiment que
lui mritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachs sur cette
cour qu'il avoit si profondment offense, et sur les factieux
subalternes que dirigeoit son dangereux gnie, cet artisan de
discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux
complots. La disposition gnrale des esprits toit telle qu'elle ne
pouvoit tarder  se prsenter. (1649) Par une maladresse que rien ne
peut justifier, Mazarin, ds les premiers jours, avoit jug  propos
de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette dclaration,
que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi
fondamentale de l'tat: c'en fut assez pour rallumer un feu mal
teint. Les esprits les plus imptueux et les plus turbulents du
parlement demandrent  grands cris l'assemble des chambres, et ne
l'obtenant pas assez vite du premier prsident, s'assemblrent
d'eux-mmes, entranrent ainsi le reste de leurs confrres, et
recommencrent leurs dlibrations sditieuses. La reine, effraye de
cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les
princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux
partis, toit peu attach  ses intrts; Cond mettoit dans ses
paroles et dans ses actions une hauteur, une vhmence qui n'toient
propres qu' aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la
faction. Dans cette journe mmorable, le premier de ces deux princes
parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu' menacer un
conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus
violent s'lve aussitt dans l'assemble; on oublie le respect que
l'on doit  son rang et  son caractre; il est forc de faire une
sorte de rparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer
personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers
des enqutes, la rage dans le coeur, et bien rsolu  ne plus
s'exposer  de semblables avanies, ne voulant pas, disoit-il, de
prince qu'il toit, devenir bourgmestre de Paris.

          [Note 121: Quatresous, conseiller aux enqutes.]

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la
rgente, dont Gondi avoit espr une seconde fois le dtacher. Mais
cet esprit si actif, si fcond en ressources, au moment mme o Cond
lui chappoit, cherchoit dj et trouvoit de nouveaux appuis. Les
divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il pioit avec soin
jusque dans leurs plus petits dtails, celles surtout qui venoient
d'clater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientt
tous les moyens ncessaires pour relever son parti, pour lui donner
mme un nouvel clat. Le prince de Conti, mcontent et jaloux d'un
frre dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa
supriorit; la duchesse de Longueville, soeur de ces deux princes,
qui croyoit avoir des raisons de har Cond aprs l'avoir tendrement
aim; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit berc
de fausses esprances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse,
matre absolu de son esprit et dont l'ambition toit encore plus
grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrits, anims encore
par l'loquence insidieuse et entranante du coadjuteur, et suivis de
cette foule de mcontents qui abondent toujours dans les cours, se
jetrent dans son parti, promirent de rester  Paris, de le dfendre
s'il toit attaqu, s'abouchrent avec les principaux chefs de la
faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur
promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils esproient
faire servir les mouvements aveugles du parlement  leurs propres
intrts, se rendirent eux-mmes les instruments des projets ambitieux
du coadjuteur.

          [Note 122: Depuis duc de La Rochefoucauld, l'auteur des
          Maximes.]

Sr des moyens de dfense, Gondi voulut commencer lui-mme l'attaque.
Son ennemi toit dtest: en accroissant chaque jour cette haine
populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne
sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut
y joindre encore le ridicule. Mazarin y prtoit malheureusement
beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut dchan contre lui, et
remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les
plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablrent de toutes
parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les
murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus
horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages
rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'toit plus dsigne dans le
public que par le sobriquet de _dame Anne_. Elle ne pouvoit faire un
pas dans Paris sans entendre retentir  ses oreilles quelques-uns de
ces vaudevilles insolents et grossiers, o sa vertu mme n'toit pas
pargne. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant
crotre, de jour en jour, les embarras de sa position,  cause de
cette pnurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu
d'accrotre par ses rsistances, sre du prince de Cond que ses
prires et ses larmes avoient achev de fixer au soutien de sa cause,
parvenue  obtenir du duc d'Orlans qu'il ne s'opposeroit point au
projet qu'elle avoit form, elle prit la rsolution de sortir une
seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le
chtiment qu'elle avoit mrit.

          [Note 123: La nuit de Nol devoit tre claire par des
          feux aussi affreux que ceux de la Saint-Barthlemi; la reine
          avoit rsolu de marquer ce saint temps par l'excution la
          plus injuste et la plus sanglante; la ville seroit livre au
          meurtre et au pillage; la vengeance des barricades et des
          autres rvoltes feroit  jamais trembler la postrit.]

          [Note 124: Carpentier de Marigni, fils du seigneur d'un
          village de ce nom, prs de Nevers, fameux par son esprit
          satirique et mordant, et par le ton piquant de ses
          vaudevilles, genre de posie dans lequel il n'avoit point
          alors d'gal.]

Cette sortie, prpare dans le mystre le plus profond, fut excute au
milieu de la nuit dans le plus grand dsordre. Tous ceux qui devoient
accompagner le roi, avertis au moment mme du dpart, le suivirent dans
un trouble et avec des inquitudes qui furent encore augmentes par
l'tat de dnuement dans lequel la cour entire se trouva  son arrive
 Saint-Germain. La reine, fire de l'appui de Cond, et mditant les
projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit
seule de la fermet et mme une sorte de joie.  Paris, le premier
sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi
et ceux qui avoient son secret changrent bientt ces dispositions: ils
parvinrent  rendre quelque courage  cette compagnie, et dans un moment
surent faire passer la multitude de l'abattement  la fureur. On prit
les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermes 
ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on
maltraita leurs gens; et ces excs furent autoriss par un arrt du
parlement, qui, sans avoir gard  une lettre crite par le roi au
prvt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa premire
assemble, ordonna  ce magistrat de veiller  la sret publique et 
la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en mme temps
d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

          [Note 125: Le roi y dclaroit vaguement qu'il n'toit sorti
          de Paris que sur la connoissance qu'il avoit eue des
          complots de quelques membres du parlement contre sa
          personne, et de leurs intelligences avec les ennemis. Il
          exhortoit les bourgeois  embrasser sa cause, et  l'aider
          dans sa vengeance contre les rebelles.]

Cependant ce parlement, regard par le peuple comme la seule autorit
qu'il dt couter, alors qu'il agissoit lui-mme comme si cette
autorit et t lgitime, toit livr aux plus cruelles perplexits,
et renfermoit dj dans son sein tous les germes de foiblesse et de
division. Deux partis, l'un de factieux, l'autre de membres dvous 
la cour, l'agitant en sens contraire, cherchoient, chacun de son
ct,  entraner ceux de leurs confrres qui, trangers  toutes les
passions,  tous les intrts, ne vouloient que le bien public; et du
reste, se voyant ainsi isols entre le peuple et la cour, tous
craignoient le nom de rebelles, et le dshonneur qui y toit attach.
Gondi, peu inquiet d'abord de ces incertitudes qu'il toit sr de
faire disparotre  l'instant o il montreroit les appuis illustres
qu'il avoit su donner  la rvolte, commenoit lui-mme  concevoir
les plus vives alarmes: le duc de Bouillon et le marchal de La Mothe,
qui s'toient aussi engags avec les frondeurs, toient rests  Paris
avec la duchesse de Longueville; mais le duc, poux de cette
princesse, parti de la Normandie dont il toit gouverneur, au lieu de
se rendre dans cette capitale, avoit tourn court  Saint-Germain,
sans donner depuis de ses nouvelles; le prince de Conti, forc par son
frre de suivre la cour, ne paroissoit point encore; et l'on n'toit
pas moins inquiet de Marsillac, qui s'toit rendu auprs du jeune
prince pour fortifier ses rsolutions et favoriser sa fuite. Ces
alarmes, que partageoient les autres chefs de la faction, toient
accrues par la conduite ingale du parlement, tantt poussant l'audace
jusqu' renvoyer sans les ouvrir de nouvelles lettres du roi qui lui
ordonnoient de se transporter  Montargis, tantt foible au point
d'envoyer en quelque sorte demander grce  Saint-Germain. Ses dputs
s'y prsentrent sans avoir t appels, tandis que Gondi, mand  la
cour par un ordre formel du roi, faisoit arrter sa voiture par le
peuple pour tre dispens de faire un voyage aussi prilleux. Ils y
furent mal reus, renvoys avec menaces, et cette rigueur impolitique
servit les factieux plus que tout le reste. Ds qu'on apprit qu'il n'y
avoit point de transaction  esprer, le dsespoir donna du courage
aux plus foibles; et les chefs ne manqurent pas de semer des bruits
alarmants dont l'effet fut d'accrotre encore cette effervescence
gnrale. La chambre des comptes et la cour des aides, qui avoient
galement dput vers la cour, qui avoient prouv la mme rception,
partagrent les ressentiments du parlement; et tous les corps, 
l'exception du grand conseil, se runirent dans le projet de se
dfendre contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du cardinal. Il n'y
eut qu'un cri contre lui, et c'est alors que fut rendu cet arrt qui
le dclare ennemi du roi et de l'tat, perturbateur du repos public;
lui ordonne de se retirer le jour mme de la cour, et dans huitaine du
royaume, enjoignant, pass ce temps, aux sujets du roi de lui _courre
sus_, et faisant dfense  toute personne de le recevoir. On ordonna
des subsides, on leva des soldats dans la populace de Paris, on nomma
mme un gnral[126]  cette arme sans exprience et sans discipline.

          [Note 126: Le marquis de la Boulaye, que l'on croit avoir
          t de tout temps vendu au cardinal, et dont nous aurons
          occasion de parler par la suite.]

Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les
vritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible
milice. Sourdes intrigues, courses nocturnes, largesses populaires, il
n'avoit rien pargn pour allumer le feu de la sdition; le succs
avoit pass ses esprances, et des nouvelles satisfaisantes qu'il
reut enfin de Marsillac achevoient de le rassurer, lorsque
l'vnement le plus inattendu vint le jeter dans de nouveaux embarras.
Le duc d'Elboeuf, prince de la maison de Lorraine, pouss par l'amour
de l'intrigue et des nouveauts, surtout par son extrme indigence, se
croyant appel  jouer sur ce thtre le rle des Guise et des
Mayenne, entra tout  coup  Paris avec ses trois fils, et vint offrir
ses services d'abord au corps de ville, o on le reut avec les plus
vifs transports de joie, ensuite au parlement, o, malgr les efforts
des membres initis aux secrets du coadjuteur, il sut entraner tous
les esprits, et fut nomm sur-le-champ gnral en chef de l'arme
parisienne. Pendant que ces choses se passoient, les princes se
prsentrent enfin aux portes de la ville, qu'on eut beaucoup de peine
 leur ouvrir[127], et y entrrent au milieu des prventions et des
mfiances du peuple, lequel ne pouvoit croire que la famille de Cond
pt venir prendre sincrement sa dfense. C'est ici qu'il faut admirer
les ressources prodigieuses du moteur secret de tant d'intrigues
tnbreuses. Si d'Elboeuf conservoit sa supriorit, Gondi n'toit
plus rien: avec les princes il toit tout; il falloit donc, sans
perdre de temps, abattre l'un et relever les autres. Aussitt tous ses
agents secrets sont mis en mouvement pour dcrier le nouveau gnral.
Marigni le chansonne; il est prsent sourdement dans le peuple comme
un tratre qui s'est introduit dans Paris d'intelligence avec la cour,
 laquelle il est vendu; on lui suppose mme une correspondance
secrte avec elle, et on la fait circuler. Pendant qu'on faisoit jouer
toutes ces machines, le coadjuteur parcouroit les rues de Paris ayant
Conti dans son carrosse, dmarche qui annonoit de la confiance,
calmoit le peuple, et l'accoutumoit  la vue du jeune prince. Lorsque
tout fut ainsi prpar, il le conduisit au parlement, o commencrent
aussitt les premires scnes d'une action thtrale qu'il avoit
concerte avec tous les chefs de son parti. Le duc de Longueville se
prsenta d'abord, offrant  la compagnie ses services, toute la
Normandie dont il toit gouverneur, et la priant de trouver bon que,
pour sret de sa parole, il ft loger  l'Htel-de-Ville sa femme, sa
fille et son fils. Le duc de Bouillon parut ensuite, faisant les mmes
protestations, mais donnant  entendre que c'toit sous les ordres du
prince de Conti qu'il esproit servir la cause commune. Le marchal de
La Mothe offrit aprs lui ses services aux mmes conditions.  mesure
que ces illustres personnages se succdoient, le prince d'Elboeuf
perdoit de sa considration et de ses partisans. C'est en vain qu'il
voulut lever la voix, et rclamer le rang suprme qui lui avoit t
accord la veille: on ne l'couta point; et il fut forc de descendre,
avec les autres chefs,  celui de simple gnral sous le prince de
Conti, qui fut cr gnralissime. En sortant du parlement, Gondi alla
chercher les duchesses de Bouillon et de Longueville, qu'il conduisit
lui-mme comme en triomphe  l'Htel-de-Ville, au milieu des
acclamations d'une multitude immense attire par la nouveaut d'un
spectacle, qui d'ailleurs achevoit de dtruire toutes les mfiances.
La Bastille, que la cour n'avoit pas song  mettre en tat de
dfense, fut somme et prise le mme jour[128] par capitulation; et la
guerre civile fut ainsi organise, au gr du coadjuteur.

          [Note 127: Ils restrent trs-long-temps  la porte
          Saint-Honor, o ils toient arrivs au milieu de la nuit;
          il fallut que le coadjuteur et Broussel allassent haranguer
          les bourgeois pour les dterminer  les laisser entrer, ce
          qu'ils ne firent qu'avec de grandes difficults, et lorsque
          le jour commenoit dj  parotre.]

          [Note 128: Cette forteresse, qui auroit pu servir 
          inquiter et  contenir la ville, avoit t laisse sans
          pain, sans munitions et avec une garnison de vingt-deux
          soldats, suffisante pour garder des prisonniers, mais non
          pour soutenir un sige. Du Tremblay, frre du clbre pre
          Joseph, qui en toit gouverneur, la rendit aprs une
          premire dcharge de six canons qu'on avoit placs dans le
          jardin de l'arsenal, et priva ainsi du plaisir de voir un
          sige les dames de Paris, qui s'toient fait apporter des
          chaises dans ce jardin pour assister  ce spectacle.]

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre
d'autres seigneurs, mcontents de la cour, et attirs par le nom d'un
prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux
venus furent chargs des leves, des fortifications, du soin d'exercer
les soldats, et reurent divers dpartements dans les conseils que
l'on cra. Un personnage destin  y jouer un plus grand rle, le duc
de Beaufort, chapp depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup
de bonheur et d'audace, ne tarda pas  les joindre. C'toit un prince
d'un esprit born,  la fois courageux et fanfaron, ador de la
populace dont il avoit le langage et les manires, galement mpris
dans les deux partis, o il fut dsign sous le nom de _Roi des
Halles_, qu'il n'avoit que trop mrit. Gondi, commenant 
s'apercevoir qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la
duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de
cet instrument aveugle qui venoit de lui-mme se jeter entre ses
mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul
puissant dans le peuple. On continuoit cependant les leves. Elles se
firent avec une telle facilit, que dans l'espace de deux jours on mit
sur pied une arme de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent
confisqus, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre;
et la recherche de ses meubles fit natre les dlations et les
vexations les plus odieuses  l'gard d'un grand nombre de
particuliers. Le parlement, s'occupant, ds ces premiers moments, de
concentrer et de rgulariser l'autorit, forma plusieurs chambres
administratives auxquelles furent attribues toutes les diverses
branches de la police gnrale et particulire, ce qui rduisit les
gnraux et le prince de Conti lui-mme  une nullit presque absolue.
Une circulaire fut envoye  tous les parlements et aux villes les
plus considrables, par laquelle on les invitoit  s'unir au parlement
et  la capitale pour _la dlivrance_ du roi et l'expulsion de son
ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre
l'autorit lgitime en envoyant  la cour des remontrances dans
lesquelles, aprs avoir renouvel contre le cardinal toutes les
dclamations tant de fois rptes, le parlement dclaroit de nouveau
ne s'tre soulev que pour soustraire le roi et le peuple  son
insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient  Paris, la rgente et son
ministre, dployant toute l'tendue de la puissance royale,
dclaroient le parlement criminel de lse-majest; et Cond se
prparoit, avec huit  neuf mille hommes,  en bloquer cinq cent mille
renferms dans une ville immense et fortifie. Mais cette poigne de
soldats toit un dbris de cette brave arme avec laquelle il avoit
remport tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui toit
oppose, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par
le repos et les plaisirs de la capitale. Le mpris profond qu'il avoit
pour de semblables ennemis l'avoit port d'abord  s'emparer de tous
les postes qui servoient de communication avec les provinces d'o
Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de
l'affamer, projet qu'un autre et  peine os concevoir avec une arme
de cinquante mille hommes. Forc bientt de se rduire  un plus petit
nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer  tre battu en dtail, et
 voir fondre ainsi sa petite troupe, il se rduisit  trois postes,
Saint-Denis, Svre et Saint-Cloud, qu'il commit  la garde de ses
plus habiles officiers, tandis qu' la tte d'une troupe lgre,
toujours  cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant
quelques convois, brlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une
activit et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement
d'assez mdiocres effets. Quant  l'arme de la fronde, elle toit
retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de
courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit
cette lche et indocile milice.

Ils se hasardrent enfin  la faire sortir,  essayer s'ils ne
pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que
la fronde prend rellement un caractre plaisant et mme ridicule que
tous les crivains ont reconnu, mais dont ils ont fait une application
trop gnrale; c'est ici que l'esprit national se montre dans toute sa
piquante singularit. Les troupes parisiennes, pleines de jactance
dans leurs paroles, riches et lgantes dans leurs habillements,
sortoient en campagne, ornes de plumes et de rubans, pour jeter leurs
armes et fuir  toutes jambes vers la ville, lorsqu'elles
rencontroient le moindre escadron de l'arme royaliste. Elles y
rentroient au milieu des hues, des brocards, des traits malins de
toute espce. On rioit de la gaucherie de leurs volutions militaires.
Toujours battues lorsqu'elles osoient faire la moindre rsistance, on
ne les consoloit de ces petits checs que par de plus grandes rises.
L'entre de quelques convois qu'on avoit pu drober  la vigilance de
l'ennemi, passoit pour un grand triomphe, et l'on honoroit du titre de
bataille la plus petite escarmouche. Dans l'attaque de Charenton[129],
la seule affaire srieuse de ce sige burlesque, la seule o Cond
prouva de la rsistance, et o ses soldats furent obligs de dployer
leur valeur, l'arme parlementaire, trois fois plus nombreuse que
celle des royalistes, s'branla si lentement pour aller au secours des
assigs, qu'on voyoit encore son arrire-garde au milieu de la place
Royale, tandis que les autres corps, arrts sur les hauteurs de
Picpus, y contemploient tranquillement l'assaut et la prise de la
ville, sans oser seulement traverser la valle de Fcamp, qui les
sparoit des royalistes. Une gaiet folle animoit les deux partis:
Marigni, Blot, le mdecin Gui-Patin, Scarron, Mzerai, jeune alors,
inondoient Paris de chansons, de ballades, de pamphlets, o ils
dchiroient et plaisantoient tout le monde, royalistes et
parlementaires. Cond, d'un autre ct, si ddaigneux et si railleur,
rjouissoit la cour des sarcasmes amers qu'il lanoit sur ses
valeureux adversaires[130]. Les bons mots pleuvoient de tous les
cts. Faisant allusion au prince de Conti son frre, qui toit
contrefait et mme un peu bossu, il fit un jour une profonde
salutation  un singe attach dans la chambre du roi, lui donnant le
titre de _gnralissime de l'arme parisienne_. La cavalerie que
fournirent les maisons les plus considrables de Paris fut nomme, par
les frondeurs eux-mmes, _cavalerie des portes cochres_. Le rgiment
de Corinthe, lev par le coadjuteur, ayant t battu dans une
rencontre, on appela cet chec _la premire aux Corinthiens_. Vingt
conseillers crs par Richelieu, et ddaigns de leurs confrres,
ayant voulu effacer la honte de leur nouvelle cration en fournissant
chacun un subside de 15,000 liv., n'en retirrent d'autre avantage que
d'tre appels _les Quinze-Vingts_.

          [Note 129: Le prince s'toit d'abord empar de ce poste, et
          l'avoit ensuite abandonn. Les frondeurs, qui le jugrent
          utile pour favoriser l'arrive de leurs convois, le
          fortifirent, et y jetrent trois mille hommes de leurs
          moins mauvaises troupes, sous les ordres du marquis de
          Chanleu. Il fut tu dans l'attaque, aprs s'tre dfendu
          jusqu' la dernire extrmit, et avoir refus quartier.]

          [Note 130: Il disoit que toute cette guerre ne mritoit
          d'tre crite qu'en vers burlesques; il l'appeloit aussi _la
          guerre des pots de chambre_.]

Cependant, la prise de Charenton commena  diminuer un peu de cet
enivrement des frondeurs. Jusque-l Paris avoit nag dans
l'abondance, tandis que la disette rgnoit  Saint-Germain. Les
habitants des campagnes, srs d'tre bien pays, profitoient de tous
les passages pour porter leurs denres  la capitale; et les propres
soldats de Cond, attirs par le mme appt, contribuoient eux-mmes 
l'approvisionner. Mais lorsque le prince, matre de ce poste
important, eut pris des mesures pour resserrer davantage les assigs,
les privations commencrent  se faire sentir; la fatigue et le dgot
succdrent par degrs aux premiers mouvements d'enthousiasme, sinon
dans le peuple, du moins dans la classe des bourgeois aiss, qui seuls
supportoient tout le poids de la guerre. Accabls de subsides, exposs
aux insolences du peuple et aux vexations des soldats, ils soupiroient
aprs la paix, qui seule pouvoit leur rendre le repos et la
considration qu'ils avoient perdus. Il est inutile de dire que la
partie la plus saine du parlement, domine et contenue par les
factieux, la dsiroit avec la mme ardeur. Quant aux gnraux, pleins
en apparence d'une animosit commune contre le ministre, ils
n'avoient en effet d'autre but que leur intrt particulier; et leur
mcontentement, n de l'oubli ou du ddain de la cour, toit prt 
cesser ds qu'elle se montreroit dispose  leur accorder ses faveurs.
Si l'on en excepte le coadjuteur et le duc de Beaufort, il n'en toit
pas un seul qui n'et avec elle quelque ngociation secrte. La cour
elle-mme fatigue d'une guerre plus difficile  terminer qu'elle ne
l'avoit cru d'abord, et dont les suites pouvoient devenir
trs-fcheuses, n'toit point loigne maintenant de l'accommodement
qu'elle avoit d'abord refus avec tant de hauteur; et ses missaires,
secrtement rpandus dans Paris, s'y abouchoient avec les chefs,
travailloient  y dvelopper ces dispositions pacifiques, dont les
signes devenoient de jour en jour plus manifestes. Le regard perant
de Gondi avoit pntr tous ces mouvements divers, et saisi tout d'un
coup les dangers extrmes d'une semblable situation. De tant d'appuis
qu'il croyoit avoir levs  ses projets ambitieux, tous toient sur
le point de lui manquer,  l'exception de ce peuple, qui toit bien
plus dans les mains du parlement que dans les siennes, dont il
connoissoit la cruelle inconstance, et dont il avoit t forc mme de
partager la faveur avec le duc de Beaufort, ce qui la rendoit encore
plus incertaine. Un esprit aussi violent et aussi fier ne pouvoit
supporter l'ide d'une paix o, confondu dans la foule des
ngociateurs, il n'et jou que le rle d'un factieux subalterne; et
ce parlement, ces chefs, auxquels il pouvoit encore opposer la
multitude, en devenoient les arbitres, si cette multitude venoit 
l'abandonner. Cependant, comme l'intrt des gnraux n'toit pas le
mme que celui des parlementaires; que ceux-ci dsiroient la paix
uniquement pour l'amour d'elle, tandis que les autres feignoient de
vouloir la guerre pour devenir par son moyen matres des conditions du
trait, le coadjuteur avoit su, dans les premiers moments, les opposer
les uns aux autres avec son habilet accoutume. D'abord, et malgr
toutes les difficults que le premier prsident lui avoit opposes, il
avoit trouv le moyen de prendre sance au parlement, comme substitut
de l'archevque de Paris, son oncle, dont l'absence le servit ainsi
merveilleusement; et l'on conoit l'avantage immense qu'en avoit tir
un esprit aussi dli et aussi insinuant que le sien: en peu de temps
il s'y toit rendu matre presque absolu des dlibrations. Dj
Talon, Mol, Mesmes, ayant os hasarder quelques propositions
pacifiques, avoient t vivement combattus par le prince de Conti, et
forcs au silence par les clameurs des enqutes[131]. Un hraut envoy
par le roi, et qu'on auroit reu venant de la part d'un ennemi, fut,
par un artifice de Gondi, et sous les prtextes les plus
frivoles[132], renvoy sans rponse, sans mme qu'on daignt ouvrir
ses paquets. Cependant son adresse et son crdit n'avoient pu empcher
qu'on ne dputt du moins vers la reine pour lui rendre raison d'un
procd aussi inou; et la manire affable dont les dputs avoient
t reus, le rcit qu'ils firent  leur retour des bonnes
dispositions de la rgente, avoient encore accru cette disposition 
la paix qui lui causoit de si vives alarmes: car, il faut le rpter,
toute la force de cet ambitieux et de ses adhrents, avoit t
jusqu'alors dans leur union avec le parlement; seuls ils n'toient
rien, et la reine en toit tellement convaincue, qu'elle crivoit au
Prvt des Marchands et aux chevins: Chassez le parlement de Paris;
et en mme temps qu'il sortira par une porte, je rentrerai par
l'autre. Une rconciliation sincre de cette compagnie avec la cour
ne leur et pas t moins funeste, et les et mis entirement  la
discrtion d'Anne d'Autriche, qui n'toit rien moins que dispose 
leur pardonner. Gondi sentit donc qu'il toit perdu s'il ne cherchoit
un appui plus sr, un pouvoir plus indpendant, plus dispos 
favoriser ses vues, et au moyen duquel il pt compromettre sans retour
le parlement avec la reine et son ministre.

          [Note 131: Cette chambre, presque toute compose de jeunes
          conseillers, toit celle qui renfermoit le plus grand nombre
          de frondeurs.]

          [Note 132: Il fut long-temps  chercher comment on pourroit
          s'y prendre pour ne pas le recevoir, sans manquer de respect
          au roi; enfin, aprs y avoir long-temps rv, il trouva un
          moyen, et le fit prsenter par Broussel. Celui-ci prtendit
          que l'envoi de ce hraut toit un pige tendu par Mazarin,
          ces sortes de formalits ne s'observant qu' l'gard des
          ennemis, et que le recevoir, c'toit se dclarer ennemis du
          roi. Ce beau raisonnement parut sans rplique.]

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'tat.
L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mler des affaires de
la France pour en accrotre le dsordre, n'avoit cess de ngocier
secrtement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons
vu qu'il avoit t sur le point de solliciter lui-mme son secours, et
qu'il n'y avoit renonc que lorsqu'il avoit pu esprer de faire cause
commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des
intrts diffrents des siens, il se dtermina  donner plus de suites
 ces ngociations. Les dispositions o se trouvoit cette puissance
les rendirent trs-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les
ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dpcha, de l'aveu de
l'archiduc, un moine bernardin nomm Arnolfini, lequel arriva  Paris
muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir 
volont; mais c'toit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'couter et
d'entraner, s'il toit possible,  se lier particulirement et par
des engagements positifs.

Gondi toit trop habile pour donner dans de semblables piges; et ce
fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-mme ngocioit depuis
long-temps avec l'archiduc, tcha de l'y dterminer. Il n'avoit garde
de se compromettre  ce point, lorsque d'un moment  l'autre la
politique de la cour pouvoit, ou par la leve du sige ou par le
renvoi de Mazarin, ter tout prtexte  la guerre civile, et dans un
cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les
Pays-Bas jouer le rle des exils de la ligue, et servir, comme il le
dit lui-mme, d'aumnier  l'archiduc. Il ne doutoit pas, et
l'vnement prouva qu'il ne s'toit point tromp, que ce duc de
Bouillon lui-mme ne l'abandonnt sans le moindre scrupule, si la cour
consentoit jamais  lui rendre la principaut de Sedan dont elle
l'avoit dpouill. Il osa donc concevoir le projet d'engager les
gnraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sr de pouvoir
ainsi continuer sans danger ses ngociations clandestines, et, quelque
issue que prissent les affaires, de trouver l'impunit avec un si
grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni
manoeuvres ne furent plus habilement conduites. Secrtement endoctrin
par Gondi et par ses deux associs le duc et la duchesse de Bouillon,
le moine que l'on avoit revtu d'un habit de cavalier, et  qui l'on
avoit fabriqu des instructions, des harangues, des lettres remplies
de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus
imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand
fracas chez le duc d'Elboeuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin
qu'il aidt lui-mme  tromper les autres. Celui-ci, qui se croit
aussitt l'homme le plus considrable du parti, rassemble chez lui les
chefs, et leur prsente cet envoy avec une importance qui ne laisse
pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux prsents  cette
scne de comdie. Cette vue d'un missaire d'une puissance ennemie,
venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du
roi et peut-tre contre lui, effaroucha d'abord quelques
parlementaires, qui assistoient  cette confrence: mais ce premier
moment de trouble et de surprise tant pass, on se mit  examiner le
parti qu'il toit possible de tirer de l'intervention des Espagnols;
on convint de la marche  suivre; et il fut dcid que don Illescas
seroit prsent par le prince de Conti aux chambres assembles.

Il le fut ds le lendemain 19 fvrier, au moment mme o les gens du
roi, revenus de leur voyage  la cour, rendoient compte de l'accueil
favorable qu'ils y avoient reu. Ce fut vainement que le prsident de
Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser
demander pour un envoy de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait
refuser au hraut de son propre souverain: toute _la cohue_ du
parlement (c'est ainsi que Gondi lui-mme appelle la chambre des
enqutes), ameute par ce chef expriment, s'leva contre lui, et fit
tant par ses cris qu'il fallut cder, et que le faux don Illescas fut
introduit. Il prit place au banc du bureau et pronona un discours
dont la substance toit Que Mazarin avoit offert  l'Espagne une paix
avantageuse; mais que son matre, sachant combien ce ministre toit
odieux  la nation, avoit jug plus convenable  sa dignit de
s'adresser au parlement, le considrant comme le conseil et le tuteur
des rois; et que telle toit la confiance qu'il avoit dans la sagesse
de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit matresse des
conditions. Bien qu'un tel expos, dont le faux sautoit aux yeux, dt
rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remerci;
et l'on dcida qu'il seroit fait registre de son discours pour en
rfrer  la rgente.

Pour les chefs des frondeurs c'toit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en
apparence ce ft peu de chose; et avoir ainsi engag le parlement 
couter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France,
c'toit justifier d'avance tous les traits que Gondi et les siens
pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-mme tonn de son propre
succs: Mol, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les
plus intgres et les plus clairs en furent effrays; ils virent
avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur
compagnie, et rsolus de tout sacrifier pour djouer leurs intrigues
et ramener la paix, tandis que l'envoy espagnol retournoit auprs de
son matre pour lui rendre compte de l'heureux succs de sa mission,
le premier prsident demandoit des passe-ports  la cour pour se
rendre auprs d'elle  la tte d'une dputation de la compagnie. Elle
toit compose des gens du roi, du prsident de Mesmes et de huit
conseillers.

La reine et son ministre dsiroient alors plus vivement que jamais
d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires
devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces ngociations des
frondeurs avec l'Espagne, toutes fcheuses qu'elles toient, les
inquitoient peut-tre moins que celles qui se faisoient de
Saint-Germain  Paris. Gaston, foible et ambitieux, se mnageant
toujours entre les partis, coutoit alors secrtement Conti, la
duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposs depuis quelque
temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre  la tte de leur
parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins
sduisantes; et la rgence toit des deux cts l'appt qu'on faisoit
surtout briller  ses yeux. Lui-mme faisoit aussi sonder les chefs du
parlement pour savoir ce qu'il en pourroit esprer, s'il se dcidoit
 embrasser leur cause; et quoiqu'il ft encore retenu par l'ascendant
de Cond, il pouvoit d'un moment  l'autre prendre une fatale
rsolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient
encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes toient
ouvertement rvoltes, d'autres branles et prtes  entrer dans la
rvolte; plusieurs commandants de places fortes, gagns par les
frondeurs, paroissoient disposs  livrer l'entre des frontires 
l'ennemi; enfin la dfection incroyable de Turenne[133], jusque-l si
fidle, bien que l'adresse et l'activit de Mazarin en eussent
sur-le-champ arrt les plus fcheux effets, redoubloit encore d'aussi
vives alarmes en faisant voir jusqu'o pouvoit s'tendre cet esprit de
vertige et de rvolte. Les passe-ports furent donc accords sans
difficult aux dputs du parlement.

          [Note 133: Il y fut entran par les suggestions du duc de
          Bouillon, son frre an, qui ne cessoit de lui reprsenter
          les affronts que leur maison avoit essuys, et le
          dlabrement caus dans leur fortune par la cession qu'ils
          avoient t forcs de faire de leur principaut de Sedan.
          Son arme, compose de ces braves Veymariens, long-temps
          l'effroi des Espagnols, sduite par l'argent que Mazarin sut
          rpandre  propos au milieu d'elle, l'abandonna si
          compltement, qu'il se vit forc de se sauver, lui sixime,
          d'abord chez la landgrave de Hesse, sa parente, ensuite en
          Hollande.]

Gondi except, les chefs n'avoient point calcul ce qui pouvoit
rsulter d'une confrence entre la cour et le parlement. La dputation
lui causoit,  lui seul, des inquitudes; et ces inquitudes ne furent
que trop justifies. Les dputs, reus avec une rigueur apparente,
mais au travers de laquelle ils purent facilement dmler que la cour
ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimrent,
dans le rapport qu'ils firent de leur premire entrevue, tout ce qui
toit de nature  aigrir les esprits, et n'offrirent  leur retour que
des peintures agrables de la manire dont on les avoit accueillis, et
des ouvertures de paix qui leur avoient t faites. Le parlement ne
manqua pas de saisir ces premires lueurs d'esprance, et fit inviter
les gnraux  venir en dlibrer avec lui. Avant de s'y rendre ils
s'assemblrent tumultuairement, et, suivant le succs plus ou moins
heureux de leurs ngociations particulires avec la cour, se
montrrent plus ou moins opposs  ces dispositions pacifiques de la
compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse
merveilleuse les amener  son avis, qui toit de laisser le parlement
faire des avances pour la paix jusqu' la rponse de l'archiduc. Il
prfroit sans doute la guerre  une paix faite uniquement par cette
compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et
surtout des alliances avec les ennemis de l'tat, sans tre soutenu
par un corps puissant et vnr, qui seul pouvoit ter  la rbellion
son caractre infme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il
mprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui
sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes
prcautions, par cela mme qu'il lui toit alors possible d'en faire
tout ce qu'il auroit voulu. Anantir par lui le parlement, c'toit, en
lui tant son dernier frein, se livrer soi-mme  ses caprices, et se
mettre  la merci des trangers; s'en servir pour intimider cette
compagnie et diriger ses dlibrations, c'toit agir avec prudence,
habilet, et suivant les vritables intrts de la faction. Tel toit
le plan que s'toit trac cet esprit suprieur, et qu'il suivit
constamment tant que les autres chefs ne lui opposrent pas des
obstacles invincibles. Tandis qu'il protgeoit contre la fureur
populaire ce mme parlement assembl pour accepter les confrences
offertes par la reine, il prenoit en mme temps ses mesures pour le
forcer  les rompre ds qu'il le jugeroit  propos, non-seulement par
le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre
Mazarin, mais encore en tant  la compagnie toute influence sur
l'arme, jusqu'alors enferme dans la ville, et qu'il sut faire sortir
et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commena  parler
en matre,  faire trembler les modrs du parlement,  concevoir
l'esprance d'terniser la guerre, ou du moins de n'tre forc  faire
qu'une paix utile et honorable.

Les confrences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir
exclu, ne tardrent pas  s'ouvrir; et leurs commencements furent
trs-orageux. Des deux cts les prtentions toient extrmes. La cour
manquoit  ses promesses en resserrant plus que jamais les passages
qu'elle s'toit engage  laisser libres pendant toute la dure des
ngociations, et le prince de Cond aigrissoit les esprits par une
hauteur dplace. D'un autre ct le parlement, sous l'influence du
coadjuteur, rendoit des arrts en faveur de Turenne, contre les
partisans de la cour, contre le cardinal; et les esprances de paix
sembloient s'loigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites
l'archiduc envoya un second dput, et Gondi reconnut plus que jamais
combien il toit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des
hommes uniquement guids par de petites passions et par de petits
intrts. Le moment toit dcisif. Avant que les confrences eussent
amen aucun rsultat, il falloit engager le parlement avec les
Espagnols, en donnant la paix gnrale intrieure et extrieure comme
le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manire on
paroit  tous les inconvnients[134]. Plus tard il falloit ou adopter
tout ce qu'auroient conclu les dputs, ou se jeter dans les bras des
ennemis. Il ne fut point cout. Les gnraux, ou gagns par l'argent
des Espagnols, ou dirigs par l'tat plus ou moins heureux de leurs
rapports secrets avec la cour, signrent avec l'archiduc un trait
partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils
purent reconnotre peu de jours aprs quelle faute ils avoient faite:
car au moment mme o les confrences sembloient prtes  se rompre
par l'exagration des prtentions opposes, o l'influence des chefs,
et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais,
enfin lorsque les dputs, dont les pouvoirs alloient expirer, toient
sur le point de se retirer, on apprit tout  coup  Paris que le 11
mai, l'accommodement avoit t sign  Ruel par les princes, les
ministres, et tous les dputs.

          [Note 134: C'est--dire qu'on se trouvoit quitte avec les
          Espagnols, s'ils ne se disposoient pas  la paix gnrale;
          qu'on pouvoit suivre  son gr les mouvements du parlement
          pour la paix particulire, ou rejeter cette paix, sous
          prtexte qu'elle ne devoit se faire qu'avec la paix
          gnrale, etc.]

Du ct de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des
frondeurs avec les ennemis de l'tat, qui amena si brusquement une
telle dtermination; du ct des dputs, ce fut un dvouement
patriotique qui mrite d'tre admir. Ils ne se dissimuloient point le
danger extrme auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions
de cette paix toient raisonnables et entroient dans l'intrt
gnral, ils pouvoient esprer de la faire recevoir malgr les
factieux; et mme dans le cas o ils auroient t dsavous, ils
affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la
possibilit de traiter avec avantage, sans lier sa cause  des
intrts trangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce
trait, que Mazarin fut admis  signer, et dans lequel le parlement,
faisant la loi  la cour dans tout ce qui touchoit ses intrts,
oublia entirement ceux des gnraux. Leur tonnement fut gal  leur
dpit lorsqu'ils apprirent un vnement qui dtruisoit en un moment
toutes leurs esprances; et cependant, tel toit leur aveuglement sur
ces ngociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si
long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les
voies de conciliation qu'il croyoit s'tre ouvertes, opina  rejeter
le dernier avis de Gondi, qui consistoit  forcer le parlement
d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix
gnrale, ce qui toit encore praticable, parce que rien n'toit si
facile que de le forcer  dsavouer ses dputs. Ils aimrent mieux
employer l'influence du peuple  faire rompre le trait conclu avec la
cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis  faire
valoir leurs prtentions particulires. Ce fut vers ce but qu'ils
dirigrent les dlibrations dans la sance o les dputs rendirent
compte  la compagnie du rsultat de leur mission, sance  jamais
mmorable, o Mol arracha l'admiration de ses ennemis mmes, par le
calme majestueux, le courage intrpide avec lequel il soutint la
violence des assauts que les factieux lui livrrent dans l'intrieur
mme du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse
levoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent au point que
les chefs mme qui avoient ameut cette populace se virent dans la
ncessit de protger contre ses excs les dputs qui avoient trahi
leur cause; et rien ne leur russit des mesures qu'ils avoient prises
par cette difficult qu'ils prouvrent sans cesse, et dont ils
faisoient en ce moment et plus que jamais la fcheuse exprience,
d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps
s'arrtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degr
qui sparoit la rsistance au pouvoir de la rvolte dclare. Ces
chefs forcrent sans doute les dputs  retourner  la cour pour
modifier ce trait; mais tout ce qu'il en rsulta pour eux, ce fut
d'tre abandonns par le peuple aprs l'avoir t par le parlement,
ds qu'on s'aperut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient
faire la paix que pour leur propre intrt. La cour, les voyant ainsi
dcris et rduits, par la dfection de l'arme de Turenne, 
l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque
tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas
mme compris nominativement dans cette paix honteuse o il avoit t
entran malgr lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose,
parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire
qu'il rserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi
 son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jug si malhabile,
resta  son poste; les Espagnols reurent des conjurs eux-mmes le
signal de la retraite[137]; et l'on vit tout  coup au tumulte et aux
dsordres des partis succder un calme apparent pendant lequel chacun
se prpara  soutenir ou  exciter de nouveaux orages.

          [Note 135: Il recueillit les voix avec le plus grand
          sang-froid. On ne vit nul mouvement sur son visage, on
          n'aperut aucune altration dans sa voix; et il pronona
          l'arrt avec la mme fermet qu'il l'auroit fait dans une
          audience ordinaire. Comme la fureur de la populace sembloit
          devenir, de moment en moment, plus violente, malgr les
          efforts que Gondi, Beaufort et le prsident Novion avoient
          pu faire pour l'apaiser, on proposa au premier prsident,
          dont la vie toit videmment menace, de s'chapper par le
          greffe; il s'y refusa constamment: La cour, dit-il, ne se
          cache jamais; si j'tois assur de prir, je ne commettrois
          pas cette lchet, qui ne serviroit d'ailleurs qu' donner
          de la hardiesse aux sditieux: ils me trouveroient bien dans
          ma maison, s'ils imaginoient que je les eusse redouts ici.
          Il sortit donc au milieu de cette populace dchane,
          marchant d'un pas ferme et assur. Un forcen lui ayant
          appuy son pistolet sur le visage: Quand vous m'aurez tu,
          lui dit-il sans s'mouvoir, il ne me faudra que six pieds de
          terre. Il avoit mme conserv en sortant assez de prsence
          d'esprit pour adresser un mot piquant et railleur au
          coadjuteur, qui joignoit ses instances  celles de tout le
          parlement, et qui ne vit enfin d'autre moyen de le sauver
          que de le tenir embrass, et de traverser ainsi avec lui les
          flots de la populace, tandis que le duc de Beaufort jouoit
          le mme rle auprs du prsident de Mesmes, dont la frayeur
          toit aussi nave et aussi forte, que le courage de Mol
          toit extraordinaire et sublime.]

          [Note 136: Dans le premier trait, il avoit t dit que le
          parlement ne s'assembleroit point pendant l'anne 1649.
          Cette dfense fut supprime, avec une promesse tacite du
          parlement de l'observer.]

          [Note 137: Ils s'toient avancs jusqu' Pont--Vere, prs
          de Rheims, et de l s'toient approchs de Guise, que mme
          ils avoient fait investir.]

Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages rels
de cette paix. Il avoit rejet avec mpris les faveurs insidieuses et
mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la
jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'toit pas pour si peu de
chose qu'un homme de cette trempe avoit daign conspirer: la pourpre
et le ministre, tels toient les objets de sa vaste ambition.
Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il dsiroit[138], toit
toujours entre ses mains; et l'amour du peuple pour ce prince sembloit
s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours  Mazarin. D'un
autre ct, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une
suite de ce mpris o toit tombe l'autorit royale, lie avec le
coadjuteur par des rapports o l'amour n'avoit pas moins de part que
la politique, lui servoit d'intermdiaire pour renouer ses intrigues
avec l'Espagne, et mme pour tromper Mazarin, dont elle avoit la
confiance, et  qui elle faisoit entrevoir la possibilit de l'attirer
 son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prt  clater
entre le ministre et Cond, et fondoit sur ces divisions de nouvelles
esprances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de
jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses
manoeuvres accoutumes. Les partisans de la cour toient publiquement
et impunment insults par les frondeurs[140]; et telle toit leur
puissance, que, malgr cette paix solennellement jure et la
soumission apparente qui en toit rsulte, Mazarin et la rgente
n'osrent rentrer  Paris qu'aprs avoir ngoci leur retour avec les
chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-mme  Compigne pour
en rgler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec
les apparences d'un triomphe qui n'en imposa  personne, mais du moins
au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi
les Franois la prsence de leur lgitime souverain.

          [Note 138: Il demandoit la surintendance des mers, que Cond
          ambitionnoit aussi de son ct.]

          [Note 139: On n'a point oubli que cette dame avoit t
          exile au commencement de cette rgence, pour tre entre
          dans les intrigues du duc de Beaufort; elle s'toit retire
           Bruxelles, o elle avoit servi d'intermdiaire aux
          ngociations des frondeurs avec l'Espagne. Gondi toit
          amoureux de mademoiselle de Chevreuse sa fille, trs-belle
          personne, qui, _si on l'en croit_, ne lui toit point
          cruelle. Telles toient les moeurs de ce prlat; et ce
          n'toit point assez pour lui qu'elles fussent mauvaises, il
          a voulu en publiant ses mmoires, qu'elles devinssent
          scandaleuses.]

          [Note 140: C'est alors qu'arriva l'aventure de Jarsay, dont
          nous avons parl dans le premier volume de cet ouvrage, 2e.
          partie, p. 947.]

Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donn un
nouveau degr d'activit  la haine,  l'intrigue,  toutes les
passions. Cond, fier, imptueux, trop ambitieux peut-tre, ne voyoit
point de prix qui ft au-dessus de ses services; et Mazarin, effray
de cette ambition soutenue par un aussi grand caractre, sembloit ne
plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il
avoit fait pour son matre. Les demandes exagres du prince, tant
pour lui que pour ses cratures, toient ludes aussi adroitement que
possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui
suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour chapper
 la protection trop redoutable du hros, voulut s'appuyer de
l'alliance de la maison de Vendme, en mariant une de ses nices au
duc de Mercoeur, auquel elle auroit port en dot l'amiraut. Cond s'y
opposa hautement, et mme avec des paroles outrageantes pour Mazarin.
La duchesse de Longueville, qui s'toit rapproche de son frre aprs
avoir t rejete du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses
artifices des ressentiments dont elle esproit profiter. Les troubles
de la Guienne et de la Provence, causs par l'orgueil et la tyrannie
des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc
d'pernon, mirent le comble  cette msintelligence, par l'opposition
de vues et d'intrts que firent clater en cette circonstance le
prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui toit
son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'pernon  la
merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essay de
brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui
lui toient si familires, Cond, pouss  bout, reconnut qu'un clat
toit ncessaire; toutefois plus habile et plus rus qu'on n'auroit pu
l'attendre d'un caractre si altier et si violent, il sentit que son
intrt n'toit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et,
pour y parvenir, il employa des manoeuvres dignes de la politique
astucieuse de son ennemi. Sr que le cardinal n'oseroit rien
entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par
s'assurer de ce prince en gagnant l'abb de La Rivire son favori. Il
s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses
caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protge
ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre;
soutient avec chaleur les prtentions des ducs de Bouillon et de
Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche,
qu'on leur avoit promis  la paix de Ruel; rompt enfin publiquement
avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il
mprisoit intrieurement, et qui, malgr la scurit qu'ils
affectoient, toient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous
cts un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour.
Ils y volent, ivres de joie et d'esprances. Dj Gondi et Beaufort ne
rvent que soulvements, sditions, guerre civile; les sarcasmes et
les libelles renaissent de toutes parts; Cond, jusque-l odieux aux
Parisiens, a presque la faveur populaire; on rforme d'avance l'tat;
on change le ministre: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout 
coup La Rivire[142], que l'adroit ministre a su gagner  son tour,
lui ramne le duc d'Orlans, dont l'esprit versatile et jaloux
commenoit dj  s'inquiter de la marche trop rapide du hros.
Gaston propose  Cond sa mdiation: celui-ci, satisfait d'avoir jet
l'effroi dans l'me de Mazarin, l'accepte, se rend matre des
conditions du raccommodement[143], et ds qu'il a repris  la cour
toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus
alors, mais trop tard, qu'ils ont t ses dupes, qu'il en a fait les
vils instruments de son ambition.

          [Note 141: Il n'toit sorte de mortifications qu'il ne se
          plt  lui faire essuyer. Un jour que le ministre soutenoit,
          avec plus de chaleur que de coutume, les droits de la
          couronne, qu'il prtendoit attaqus par Cond, celui-ci, lui
          passant la main sous le menton avec un sourire insultant, le
          quitta en lui disant, _adieu, Mars_. Aprs un souper, o ce
          prince et Gaston l'avoient accabl des plus sanglantes
          railleries, ils lui envoyrent une lettre avec cette
          adresse: _ l'illustrissimo signor Faquino_.]

          [Note 142: Il lui laissoit entrevoir l'esprance du chapeau
          de cardinal. Tous les mmoires du temps s'accordent 
          peindre cet abb de la Rivire, comme un des plus vils
          caractres de cette poque, ce qui n'est pas peu dire.]

          [Note 143: Ces conditions toient telles que la ncessit
          seule pouvoit les faire accepter par la reine et par son
          ministre, jusqu' ce qu'ils trouvassent l'occasion favorable
          de s'en dgager. Entre autres clauses, toutes trs-dures et
          trs-imprieuses, la reine s'obligeoit  ne disposer
          d'aucune charge, d'aucun bnfice,  ne point lever
          d'armes, ni nommer de gnral, sans le consentement du
          prince.]

La fronde fut abattue par ce mpris du prince; et l'inaction dont elle
avoit espr sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit
replonge, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus
vivement que Gondi; et s'il et t possible de lui rendre son
activit, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit esprer de ce parti
puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction
parlementaire, une foule de seigneurs qu' la signature de la paix
Mazarin avoit imprudemment ngligs ou confondus dans la foule des
rebelles. piant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur
avoit d'abord tent, mais vainement, de donner un caractre sditieux
 une assemble de la noblesse, convoque sur le motif frivole d'une
distinction extraordinaire accorde  quelques personnes de la
cour[144]. N'ayant pu parvenir  en faire des tats gnraux, il vit
que tout toit perdu si, continuant  jouer le rle d'un vil
sditieux, de tribun sans aveu d'une populace rvolte, il ne trouvoit
le moyen, comme il le dit lui-mme, _de se reprendre et se recoudre
pour ainsi dire avec le parlement_. Les vacations de cette compagnie,
la dfense faite aux chambres de s'assembler, et  laquelle elles
s'toient soumises par le trait, sembloient lui ter  ce sujet toute
esprance: le malheur des temps ne tarda pas  lui en fournir
l'occasion la plus favorable qu'il pt dsirer.

          [Note 144: Il s'agissoit des honneurs du tabouret accords
          trop facilement  mesdames de Pons et de Marsillac. Cette
          faveur excita l'envie, et fit natre une nue de
          prtendants.]

On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers.
Emeri, que, ds le commencement des troubles, Mazarin s'toit vu forc
par le cri public de dpouiller de la direction des finances, venoit
d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais mme avec une
sorte de faveur; et son gnie, plein de ressources, avoit su ranimer
le crdit public, et redonner quelque vie au trsor puis. Parmi les
oprations utiles qu'il crut ncessaire de faire pour adoucir la haine
populaire, le paiement des rentes sur l'Htel-de-Ville interrompu par
les troubles civils, lui parut devoir tre avant tout rtabli. Les
adjudicataires, qu'un arrt du conseil condamna, d'aprs cette
disposition,  payer toutes les semaines une somme considrable, s'y
refusrent, et prouvrent l'impossibilit o ils toient de le faire
par la cessation presque absolue du paiement des impts. Les rentiers,
dcids  jouir de tous les bnfices de la loi, s'assemblent
aussitt, et prsentent requte  la chambre des vacations: ils
n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demand, et s'assemblent
de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq  six frondeurs
subalternes qui ne tardent pas  dominer l'assemble, et  la diriger
selon les vues du parti. On y propose la cration de douze syndics
chargs de veiller aux intrts du corps; on y arrte une dputation
au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection
qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette dmarche solennelle et leur
rponse hypocrite ramnent  eux la multitude qui commenoit  les
ngliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des
vacations avoit dfendu  ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses
menaces, et prsentent requte tant pour assurer l'tat de leurs
syndics, que pour amener une assemble gnrale des chambres, but
secret de tous ces mouvements toujours dirigs par les frondeurs.
Mol, dont l'oeil vigilant a pntr toutes ces intrigues, veut faire
casser le syndicat; et ce dessein,  peine entrevu dans une assemble
tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une
rvolte est sur le point d'clater; et les membres du parlement, en
sortant de la sance, sont insults par la populace. Cependant les
chefs, n'esprant pas russir compltement par de tels moyens, et
sachant d'ailleurs que la cour toit dispose  faire un coup
d'autorit en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus
ardents, imaginrent, pour achever d'mouvoir le peuple entier, une
imposture odieuse sans doute, mais trs-habilement concerte. Il fut
dcid, dans un conciliabule tenu chez le prsident Bellivre, l'un
des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des
syndics; et Joly, conseiller au chtelet, le plus turbulent de tous,
qui depuis fut attach  la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour
tre le syndic assassin. Les prparatifs de cette tragi-comdie se
firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nomm d'Estainville,
dsign pour tre l'assassin, pera d'un coup de pistolet l'habit de
Joly tendu sur un mannequin, et prcisment  l'endroit o il falloit
qu'il le ft pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en
carrosse le lendemain  sept heures et demie dans la rue des
Bernardins, baisse la tte  un signal convenu; le coup part, et la
balle, traversant la voiture, va tomber  dix pas de l pour y tre
ramasse par le secrtaire de l'avocat-gnral Bignon, qui demeuroit 
quelque distance de l. Le prtendu meurtrier, muni d'un bon cheval,
se sauve  bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire
au bras une espce de plaie, fait constater sa blessure par un
chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

          [Note 145: Lorsqu'il fut cardinal de Retz. Ce Joly a crit
          des mmoires dont Voltaire a dit justement qu'ils toient 
          ceux de Gondi ce que le domestique est au matre.]

          [Note 146: Dans la maison o l'amiral Coligni avoit t
          assassin, rue Bthisi.]

Les frondeurs aussitt se rpandent par la ville, criant de toutes
parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime
n'est que le prlude des plus sanglantes excutions. Ils se runissent
aux rentiers, et se prcipitent  la Tournelle, demandent vengeance
d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pntr cette
intrigue tnbreuse, et songe dj  la faire retomber sur ses
auteurs. Le tumulte toit grand; il essaie de le rendre plus affreux
encore, d'exciter une sdition populaire, pour commettre Cond avec
les frondeurs, et dtruire ainsi ses ennemis les uns par les autres.
L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manoeuvre ayant manqu son
coup, il prend la rsolution d'employer les mmes machinations que les
factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le mme jour un
guet-apens est post par son ordre dans la place Dauphine, le plus
prs possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre
au Palais-Royal, d'o il retournoit chaque jour vers minuit  l'htel
de Cond. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre
lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers
inconnus dclarent qu'ils sont l par ordre de M. de Beaufort: tout
semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien
mnager les apparences, que Cond, tout intrpide qu'il est, conoit
quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et
hypocrites dont il est obsd, que son carrosse parte, occup par un
seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf  onze heures du soir;
elle est entoure; un coup de pistolet part; le laquais est bless.
Cond, envelopp dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les
chefs de la fronde n'aient voulu attenter  ses jours; et ds ce
moment, livr  toute l'ardeur de son bouillant caractre, il ne
respire plus que la plus terrible vengeance.

          [Note 147: Ce fut le marquis de La Boulaye, que nous avons
          dj vu paroitre dans le premier sige de Paris, qui fut
          charg par Mazarin, auquel il toit secrtement vendu, de
          soulever la dernire populace, de se mettre  sa tte, et de
          pousser les choses au point de forcer le prince  dployer
          contre les mutins une force militaire. On ajoute, ce qui
          seroit horrible  croire, que cet agent avoit reu l'ordre
          secret d'essayer de faire tuer Cond dans la mle; mais
          cette assertion n'est point suffisamment prouve, et une
          telle atrocit n'toit point dans le caractre du ministre.
          Quoi qu'il en soit, La Boulaye ne russit point, et les
          chefs des frondeurs, qui reconnurent le pige, ne voulurent
          point le seconder.]

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout sditieux
qu'il pouvoit tre, n'en toit point alors au point d'applaudir  des
assassinats. Gondi et Beaufort, signals comme les auteurs du crime,
d'accusateurs qu'ils toient devenus accuss, perdent en un moment
toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une
place forte, c'est--dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait
passer dans son me une partie de son courage, et tous les deux
dcident de faire tte  l'orage. Ils se promnent sans suite dans la
ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les
recevoir, enfin affectent la tranquillit la plus profonde, tandis que
Cond, dirig sans s'en douter par le cardinal, prsentoit requte au
parlement pour que l'on informt sur l'entreprise tente contre sa
personne. L'affaire de Joly fut mle avec celle-ci dans les
informations; on dcrta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre
autres La Boulaye, que Mazarin fit vader. Toutefois ses manoeuvres,
jusque l bien conduites, manqurent tout  coup lorsque l'on
produisit les tmoins qui venoient dposer contre les chefs de la
fronde. Il est probable qu'il avoit t impossible de s'en procurer
d'autres; mais c'toient des hommes de la dernire classe du peuple,
dont plusieurs avoient t condamns  des peines infamantes, et qui
d'ailleurs ne purent prsenter que des allgations vagues et
entirement dnues de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient
accuser. La bassesse de ces misrables, qui furent convaincus d'tre
espions  gage du ministre, rvolta les juges et le peuple lui-mme;
et cette circonstance, jointe  la scurit que montroient les
accuss, commena  leur ramener les esprits. Ils essayrent de
profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais
Cond, aussi, imprudent qu'inflexible, dclara avec sa hauteur
ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu' ce qu'ils se fussent exils
eux-mmes de la capitale.

Cependant les accuss passoient alternativement de la crainte 
l'esprance. Les avocats-gnraux, malgr tous les efforts de Mol, ne
trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir
les impliquer dans leur rquisitoire: ils se crurent dlivrs de cette
affaire. Mais le procureur-gnral, gagn par la cour, promit de
lancer contre eux un dcret: ils le surent, et se virent bientt dans
le mme embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc
de Longueville, et tous les avis y furent violents,  l'exception de
celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu' l'vidence la folie qu'il y
auroit  vouloir employer la force dans l'tat o ils toient rduits,
finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut
que d'aller se dfendre au parlement avec tout le courage de
l'innocence. Ils y allrent en effet; et le coadjuteur, se servant 
propos de son audace et de son loquence ordinaires, montra dans un
jour si clatant toute l'absurdit des accusations, toute la bassesse
des tmoins, que, malgr le dcret qui dans cette sance mmorable fut
effectivement lanc contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit
les membres qui lui toient le plus opposs, ranima ceux qui tenoient
 son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du
peuple, fut reconduit en triomphe  l'archevch.

          [Note 148: Broussel y fut aussi compris.]

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandrent  grands cris le
jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les
retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les
deux partis. Les accuss rcusrent hautement Mol et son fils
Champltreux, qu'ils signalrent comme leurs ennemis; ils rcusrent
aussi Cond comme leur accusateur, et tout  coup retirrent leurs actes
de rcusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne
contribua pas mdiocrement au succs de leur cause. Dans les
dlibrations orageuses que fit natre cette grande affaire, Cond put
facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour;
et la dfection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec
lui, acheva de dtruire ses esprances, sans rien diminuer de sa fiert
et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux
partis ne marchoient qu'arms et pour ainsi dire en ordre de
bataille[149].  tous moments le sang toit prt  couler; et les
haines, aigries, envenimes par ce choc continuel des opinions dont la
grande chambre toit le tumultueux thtre, sembloient tre devenues 
jamais irrconciliables. C'toit l que le rus ministre attendoit son
trop bouillant rival; c'toit dans ces haines allumes par sa cauteleuse
adresse qu'il alloit trouver des ressources sres pour se dlivrer enfin
du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la
tyrannie de Cond ne pouvoient plus tre supports. Il rvoltoit la cour
et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil,
maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-mme  laquelle il
toit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement 
l'indpendance. Aussi imprudent qu'il toit audacieux, en mme temps
qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit  bout le
cardinal, qui, ne pouvant frapper  la fois les deux ennemis qui le
harceloient, se dcida  abattre le plus dangereux. Il avoit fallu
surtout empcher leur runion,  laquelle rien n'et pu rsister; et
c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habilet de Mazarin.
Anne d'Autriche, profondment offense, lui avoit permis de la venger;
et ce fut dans les frondeurs eux-mmes que le ministre trouva les appuis
ncessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu' faire
arrter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord  dtacher de lui
Gaston, qu'il claire sur la trahison de son favori La Rivire, depuis
long-temps vendu  Cond; il gagne le coadjuteur par madame de
Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu' demi dtromp sur l'affaire de
l'assassinat, continuoit  poursuivre celui-ci avec l'enttement le plus
draisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine 
croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des
exemples de ces rvolutions singulires qu'amnent dans les vnements
les passions et les intrts, ce Gondi, qui nagure ne respiroit que la
rvolte, que la cour regardoit comme un tratre digne du dernier
supplice, est appel par la reine pour tre l'appui du trne contre un
hros qui jusque-l en avoit t le soutien et le dfenseur. Il ose
aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son
ministre, en est accueilli, ft, caress; rgle les conditions
auxquelles il permet l'excution de ce grand coup d'tat; stipule pour
tous les chefs de son parti des rcompenses qu'il refuse pour lui-mme,
afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte
avec le ministre pour tromper Cond et l'attirer dans le pige;
abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de
Conti, inutiles dsormais  la fronde, et qu'il toit prudent
d'envelopper dans la disgrce du chef de leur maison. Mais, dans toutes
ces dispositions si habilement prises, il fut forc de consentir  faire
un secret de l'entreprise  Beaufort dont on craignoit l'indiscrtion[151];
et l'amour-propre offens de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

          [Note 149: Sous prtexte qu'il n'y avoit pas sret pour sa
          vie, Cond ne se rendoit au parlement qu'avec un cortge
          d'environ mille personnes, tant gentilshommes qu'officiers
          du roi. De son ct, le coadjuteur avoit fait venir de la
          province beaucoup de militaires et d'autres gentilshommes,
          qui, runis aux frondeurs de Paris, lui formoient une
          escorte tout aussi redoutable. Les deux partis toient
          confondus dans les salles du parlement. De tous ceux qui s'y
          rendoient, conseillers, ecclsiastiques ou lacs, il n'en
          toit presque pas un seul qui ne cacht sous sa robe un
          poignard ou une baonnette; et cinq ou six fois par jour on
          les voyoit sur le point de s'gorger, quoiqu'ils
          s'accablassent de politesses. Ce fut  une de ces sances
          que, le coadjuteur s'tant muni comme les autres d'un
          poignard si maladroitement cach qu'on en voyoit passer le
          manche, quelqu'un s'cria plaisamment: _Voil le brviaire
          de monsieur le coadjuteur_.]

          [Note 150: Il osa lui tenir tte en plusieurs rencontres, et
          surtout  l'occasion du mariage du jeune duc de Richelieu
          qu'elle dsapprouvoit. Jarsay ayant os devenir amoureux de
          la reine, il trouva mauvais qu'elle en et t offense, et
          le prit ouvertement sous sa protection.]

          [Note 151: Comme ce prince ne cachoit rien  madame de
          Montbason, dont il toit l'amant, on craignoit qu'elle
          n'allt redire ce qu'il lui auroit confi  Vigneul, attach
           la maison du prince de Cond, et qui toit encore mieux
          avec elle que Beaufort.]

Les trois princes furent arrts au Palais-Royal, en plein jour, au
moment o ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute
de Cond, qui mprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de
toutes parts sur le coup qu'on mditoit contre lui[152]. Mais le
ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en
mme temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince.
Naturellement loign des partis violents, il se contenta de faire
exiler les deux princesses  Chantilli[153]. La duchesse de
Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes
attachs  Cond, eurent le temps de se sauver dans les provinces,
essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restrent 
Paris, plusieurs l'abandonnrent lchement. Le jeune Boutteville seul,
par une tmrit folle que l'amiti justifie, essaya d'mouvoir le
peuple en parcourant les rues, et en rpandant le bruit que c'toit
Beaufort que Mazarin venoit de faire arrter.  ce nom ador, la
fermentation devint gnrale; les bourgeois s'armrent; et la cour
et vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti  temps de
l'erreur, ne se ft ht de publier partout le nom du vritable
prisonnier. Beaufort lui-mme parut  cheval suivi d'un nombreux
cortge; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes  la joie
la plus effrne, alluma des feux de joie et tira des coups
d'arquebuse pour clbrer un vnement qui le dlivroit du plus odieux
de ses ennemis.

          [Note 152: Mazarin lui fit signer  lui-mme l'ordre de son
          arrestation, en lui disant qu'un certain Descoutures, tmoin
          dcisif dans son affaire contre les rentiers, venoit d'tre
          arrt hors de Paris; mais qu'il toit  craindre que,
          lorsqu'on l'y amneroit, il ne fut enlev. Cond consentit 
          la demande que lui faisoit le ministre d'envoyer des troupes
           sa rencontre, et signa l'ordre aux gendarmes et aux
          chevau-lgers de conduire au chteau de Vincennes le
          prisonnier qu'on leur remettroit.]

          [Note 153: La princesse douairire, mre du prince, et la
          princesse de Cond, son pouse. Elles emmenrent avec elles
          son fils, le duc d'Enghien, encore enfant.]

Ds le lendemain de la dtention des princes, tous les grands du
royaume, les officiers de la couronne et les compagnies suprieures
furent mands au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre
Cond, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer  la tyrannie. Ce
manifeste, envoy le jour suivant au parlement en forme de
dclaration, y fut enregistr sans la moindre difficult. Il n'est pas
besoin de dire que Gondi et Beaufort furent  l'instant dchargs de
toutes les accusations qui avoient t portes contre eux.

Cependant la cour toit loin de jouir avec une entire scurit de
l'espce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes toient
 peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inond le
Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations
de fidlit. Elle avoit reu leurs hommages avec un sang-froid au
travers duquel peroient le mpris qu'elle ressentoit pour eux et la
mfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se
dlivrer, elle alloit peut-tre se donner une foule de tyrans; et tout
la portoit  croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En
effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientt dans
ses premires inquitudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi
chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-mme avoit fait
loigner l'insignifiant favori, s'emparer entirement de cet esprit
jaloux et pusillanime, et tayer son parti de l'appui d'un aussi grand
nom. Telle toit leur situation fcheuse et singulire, qu'une union
mme momentane toit  peu prs impossible entre de tels rivaux. Les
frondeurs ne pouvoient pas mme avoir l'air de former la moindre
liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude
qu'il leur toit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant
de raisons de se mfier d'eux, prtendoit les soumettre  toutes ses
volonts, en se montrant toujours prt, s'ils osoient remuer, 
dlivrer Cond, et  se rconcilier avec lui  leurs dpens. La
prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville
avoit vainement tent de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut
d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de
partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient
encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il
s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une
foule de petites contrarits[155], en se servant du raccommodement
mme de Gondi avec la cour pour le dcrier dans l'esprit de la
multitude. Celui-ci de son ct, parant rapidement les coups que le
cardinal commenoit  lui porter, le montroit  tous les mcontents
comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis
qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et
parloit dj de demander de nouveau son expulsion en mme temps que la
libert des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler
Mazarin, qui reconnut alors la ncessit de mnager un parti qu'il ne
pouvoit encore braver impunment, et se rapprocha de son ennemi avec
toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici trs-inutilement,
puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais tre la dupe.
Celui-ci se prta sans peine  ce rapprochement, dans la crainte que
des divisions si promptement manifestes n'augmentassent le nombre des
partisans de Cond, qui dj commenoient  remuer; et tous les deux,
se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de mfiance,
conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se
promettoient bien de rompre ds que leur intrt le demanderoit.

          [Note 154: Il toit gouverneur de Bourgogne, et aussitt
          aprs la paix de Ruel, il avoit fait un voyage dans ce
          gouvernement, o il avoit gagn tous les esprits par ses
          caresses et ses libralits. Toutefois la province fut
          conserve au roi par la fidlit et le courage de l'avocat
          gnral Millotet.]

          [Note 155: Il voulut modifier l'amnistie accorde dans les
          dernires confrences  tous ceux qui avoient particip aux
          dsordres commis depuis la paix; il chercha  brouiller
          Gondi avec les rentiers en suspendant leurs paiements, et en
          cherchant  faire regarder le prlat comme l'auteur de cette
          suspension.]

Pendant que ces choses se passoient  Paris, les princesses, gardes 
vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouv le moyen
d'chapper  leurs surveillants par le secours d'un serviteur du
prince, nomm Lnet[156]; et, tandis que la plus jeune, rfugie 
Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son
mari, et se prparoit  soutenir par les armes une cause si sacre
pour elle, la princesse douairire, introduite furtivement  Paris, y
faisoit connotre son arrive en paroissant tout  coup au parlement,
auquel elle prsentoit requte pour la dlivrance de son fils. Elle
n'obtint rien, malgr l'assistance de Mol, qui dsiroit avec ardeur
la runion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermet dont
le principe n'toit point en lui-mme, non-seulement fit rejeter sa
demande, mais encore la fora de sortir de la capitale, et de se
retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit t dsign[157].
Alors la jeune princesse lve l'tendard de la rvolte, se concerte
avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirs, l'un dans
la vicomt de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne,
o les germes de mcontentement, loin d'tre touffs, sembloient
s'accrotre de jour en jour davantage par l'arrogance intolrable de
d'pernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y
entrane les esprits dj disposs  se soulever; parot devant
Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, o elle est reue avec
transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui toient contre le
gouverneur, o l'audace et les manoeuvres de Lnet forcent le
parlement  consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les
ducs[158] contre l'autorit du roi; rassemble des troupes; fait un
trait avec les Espagnols, qui se prsentent aussitt pour profiter de
ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et
Turenne, rfugis dans Stenai sur les frontires du Luxembourg,
traitoient de leur ct avec eux, et formoient une arme dont ce grand
capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de
_lieutenant-gnral de l'arme du roi pour la libert des princes_.
Ainsi Mazarin se trouva plac entre les frondeurs qui commenoient 
l'insulter dans Paris, et des partis arms qui le menaoient aux deux
extrmits du royaume.

          [Note 156: Il avoit t procureur au parlement de Dijon
          avant de s'attacher au prince. C'toit un homme plein
          d'audace et de ressources, qui joua au sige de Bordeaux un
          rle presque aussi remarquable que Gondi au sige de Paris.
          Il a laiss des mmoires o l'on trouve des dtails curieux
          et qui lui appartiennent.]

          [Note 157: Elle se retira  Chtillon-sur-Loing, prs de la
          duchesse de Chtillon, et y mourut le 2 dcembre de la mme
          anne.]

          [Note 158: Toutefois le parlement, d'accord avec la haute
          bourgeoisie, refusa d'abord l'entre de la ville  ceux-ci,
           moins qu'ils ne congdiassent un gros corps de noblesse et
          de troupes rgles dont ils toient accompagns, craignant,
          avec juste raison, que, s'ils admettoient dans leur ville un
          parti arm, ils n'en fussent bientt matriss et mens plus
          loin qu'ils ne voudroient. La Rochefoucauld et Bouillon
          furent donc forcs de se loger dans les faubourgs; mais,
          comme ils entroient tous les jours dans la ville, sous
          prtexte d'aller faire leur cour  la princesse, leurs
          intrigues soutenues par celles de Lnet furent conduites si
          habilement, qu'ils finirent par s'y faire recevoir avec
          leurs troupes.]

Turenne, dont l'intention toit de tout tenter pour l'enlvement des
princes, dressa son plan en consquence, et contre le gr des
Espagnols. Aprs avoir ctoy quelque temps la frontire pour
inquiter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout
 coup en France, et commena ses oprations par le sige du Catelet
qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitt investir,
opposa plus de rsistance, et donna au cardinal le temps de lui porter
des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel
mouvement sur une frontire si voisine de la capitale, lorsque d'un
autre ct des provinces entires se soulevoient; et son premier soin
fut d'y porter  l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer.
Le marchal Duplessis-Praslin, charg de diriger cette opration, le
fit avec beaucoup de bonheur et d'habilet. Il sembloit que Turenne,
dans sa rvolte, et perdu tout son gnie: il fut vaincu par un homme
ordinaire, et l'arme espagnole leva honteusement le sige de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils
craignirent qu'il ne devnt trop puissant, qu'il ne secout enfin leur
joug s'il parvenoit  pacifier la Guienne; et ds ce moment toutes
leurs manoeuvres eurent pour but de l'en empcher. Le ministre les
devina, et les trompa cette fois-ci compltement. On leur sacrifia le
chancelier Sguier, dont il se mfioient, et les sceaux furent donns
au marquis de Chteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse;
plusieurs d'entre eux reurent des grces dont ils furent satisfaits;
le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur
inspirer assez de scurit pour qu'ils laissassent le roi partir pour
Fontainebleau; et, ds qu'il l'eut tir de leurs mains, la cour
entire, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avana rapidement
vers la Guienne, et vint mettre le sige devant Bordeaux.

Furieux d'avoir t pris pour dupes, les chefs du parti se prparrent
 prendre leur revanche, et ils y russirent. Pendant la dure du
sige, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois
montrrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les
Parisiens, le parlement de cette ville envoya des dputs  celui de
la capitale: Gondi crut ds-lors entrevoir, dans cet vnement, le
moyen de rendre les frondeurs matres du trait qui pourroit rsulter
entre le roi et la province rvolte; mais jamais peut-tre il n'eut
plus besoin de toutes les ressources de son gnie, parce que jamais sa
position n'avoit t plus embarrassante. Nous avons dit que les amis
de Cond s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la
duchesse de Chtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, toient
dj parvenus  se faire des partisans nombreux jusque dans le
parlement; et leurs esprances s'accrurent encore par cette dputation
qui, dans la mdiation qu'elle venoit solliciter  Paris, ne sparoit
point les intrts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Oppos
 leur dlivrance par un intrt trs-puissant, non moins oppos 
tout ce qui pouvoit accrotre l'ascendant du ministre, il falloit que
Gondi st  la fois arrter la fougue du parlement, que la plus petite
circonstance pouvoit entraner  faire inconsidrment tout ce que
demandoient les dputs; inspirer assez de fermet  Gaston pour le
dterminer  s'emparer de la mdiation,  tenir la balance gale entre
les partis, en sparant les deux questions, et surtout y mettre assez
d'adresse pour que le parlement, contenu et dirig par ce prince, ne
ft point choqu de l'influence qu'il exeroit sur ses dlibrations.
Grce  ses manoeuvres, tout russit au gr de ses voeux. Malgr les
efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois,
fatigus d'un sige dont le rsultat ne pouvoit manquer de leur tre
funeste, acceptrent la paix propose d'accord avec Gaston, sans
insister davantage sur la libert des princes; et la cour, en mme
temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc
d'Orlans, se vit force de traiter d'gal  gal avec une ville
rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rbellion. La princesse,
libre par le trait de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au
moment o le roi y fit son entre. Bouillon et La Rochefoucauld, qui
avoient fait preuve, dans cet vnement, d'une conduite et d'un
courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnrent autre chose que
d'tre nomms dans une amnistie accorde gnralement  tous les
fauteurs de la rvolte.

Cet avantage, que Gondi venoit de remporter  force d'intrigue et
d'activit, changeoit du reste peu de chose  ce qu'il y avoit de faux
et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour
lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les
principaux frondeurs, les uns toient gagns par les libralits de
Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gr de leurs
intrts; il n'y avoit gure que les moins considrables qui lui
fussent sincrement attachs. Il avoit  la vrit une ressource en
apparence plus sre dans Gaston, dont ses artifices avoient
entirement subjugu le foible caractre; mais cette foiblesse mme
lui faisoit craindre justement qu' tous moments il ne lui chappt.
D'un autre ct la cour, qu'il venoit d'outrager mme en ayant l'air
de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan cach de
l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit  Paris plus irrite que
jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement
l'attaquer dans l'tat de foiblesse o lui-mme s'toit rduit, ne
dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival.
Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'tre l'auteur secret du
trait honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concert avec Turenne
certaines ngociations insidieuses proposes par les Espagnols pendant
son absence[159]; il le noircissoit secrtement auprs des partisans
des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas  lui qu'on ne
prt  leur gard les plus horribles rsolutions; il insinuoit en mme
temps  Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement  se
raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi plac entre un prince
inconstant et pusillanime dont le frle appui menaoit  chaque
instant de s'crouler, et un ministre, non moins astucieux que lui,
qui, d'un moment  l'autre, pouvoit, pour le perdre entirement,
ouvrir aux princes leur prison, et se runir de nouveau avec eux, qui
mme en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui
avoit affect le dsintressement le plus complet dans une intrigue
populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une
intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource
contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignit, depuis si
long-temps l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre
 l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui.
Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston
qu'il possdoit encore tout entire, de ce reste de vigueur que
conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prtentions au
chapeau de cardinal, aprs avoir persuad aux chefs de la fronde
qu'ils toient aussi intresss que lui  la demande qu'il faisoit de
cette dignit, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde 
tous; et se servant contre Mazarin lui-mme des armes avec lesquelles
celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il prouvoit
un refus, qu'il ne se runt aussitt au parti des princes, comme il
en toit vivement sollicit.

          [Note 159: Comme ils craignoient que leur entre en France
          ne soulevt les peuples contre eux, ils toient revenus  ce
          projet de paix gnrale dj mis en avant pendant le sige
          de Paris, tant pour couvrir leurs desseins que pour
          brouiller ensemble les frondeurs et Mazarin. Ils ne
          russirent qu'en partie, parce que, contre leur attente, les
          confrences qu'ils avoient proposes furent acceptes, ce
          qui les fora  lever le masque.]

Mazarin, pouvant d'une telle menace, sentit plus que jamais combien
il toit fcheux pour lui de n'avoir pas ces prcieux otages
entirement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'toient plus 
Vincennes: une entreprise trs-hardie que Turenne avoit faite pour les
dlivrer[160], un complot form dans le mme dessein par leurs plus
dvous partisans, avoient dtermin  les transporter dans quelque
lieu plus sr. Gondi et bien voulu qu'on les et renferms  la
Bastille, dont le gouverneur toit dvou  la fronde; le ministre
avoit au contraire propos de les faire conduire au Hvre-de-Grace,
dont il toit entirement le matre, et les difficults insurmontables
que firent natre des prtentions si opposes, avoient dtermin 
adopter la proposition faite par Gaston de les transfrer  Marcoussy,
chteau-fort situ  six lieues de Paris, prs de Montlhry. Il
arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse
tant de passions et d'intrts divers, que Mazarin imagina de mettre 
profit ce dsir immodr qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour
effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers,
tandis que Gondi lui-mme crut, en donnant au ministre l'espoir de
cette translation, parvenir  lever tous les obstacles qui
s'opposoient  sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de
Chevreuse furent employs tour  tour dans cette ngociation; on
distribua les rles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents
de la fronde, comme dans une comdie; Gaston vnt lui-mme 
Fontainebleau, bien endoctrin par Gondi, qui, connoissant toute sa
foiblesse, ne l'avoit toutefois laiss partir qu' regret. En effet
il soutint mal son personnage: vaincu par les prires et les caresses
de la reine, bloui par les promesses mensongres de Mazarin, il signa
l'ordre de cette translation tant dsire avant d'avoir pris toutes
les prcautions suffisantes.  peine cette signature importante lui
eut-elle t arrache, que les princes, tirs de Marcoussy, furent
conduits prcipitamment dans le chteau du Hvre; Mazarin, matre
alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement
le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.

          [Note 160: Ses troupes s'avancrent jusqu' dix lieues de
          Paris: il avoit dans cette ville des intelligences avec le
          duc de Nemours et le comte de Tavannes; et si ses ordres
          eussent-t ponctuellement excuts, il n'est pas douteux
          qu'il et enlev les princes.]

C'toit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais
ce triomphe devoit lui coter cher. Gondi, pouss  bout, se dcida
enfin  couter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de
Chevreuse, jous comme lui par Mazarin, entrrent dans tous ses
ressentiments, et l'aidrent de toutes leurs forces dans cette
nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activit
que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurs. Gaston, qu'il toit
si difficile d'entraner  un parti dcisif, fut persuad par Laigues,
et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux
Chteauneuf, qu'il hassoit, dont il toit dtest, mais qui dsiroit
autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les
dpouilles. Il eut des entrevues secrtes avec la princesse
Palatine[161], qu'on voit parotre pour la premire fois sur ce
thtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rles les plus
importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pntrant,
aussi dli que le coadjuteur, mais d'un caractre plus noble et plus
franc, s'toit attache  la cause des princes, avoit obtenu leur
confiance entire, et dirigeoit alors tout le parti attach  leurs
intrts. Elle avoua  Gondi qu'elle n'attendoit leur libert que des
frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils dmlrent
aussitt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les
disposrent d'abord favorablement l'un  l'gard de l'autre, et la
ngociation n'prouva entre eux ni lenteur ni difficults; les
difficults vritables se trouvoient dans le plan  suivre pour
tromper la cour, prte  prendre l'alarme ds qu'elle verroit
l'apparence srieuse d'une union entre les deux partis. Pour y
parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mmes tromps. Le duc
de Beaufort et madame de Montbason, gagne, suivant l'usage,  prix
d'argent, parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un trait
partiel, qui fit croire  Mazarin que les chefs des frondeurs, diviss
entre eux, ngocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston.
Les autres chefs runis signrent ensuite un second trait. Lorsque
tout fut ainsi prpar, on arracha au foible Gaston sa signature; de
leur ct les princes accordrent tout ce qu'on leur demanda[163], et,
sans perdre un moment, les frondeurs commencrent  excuter le plan
que Gondi avoit concert.

          [Note 161: Anne de Gonzague de Clves, princesse de Mantoue
          et de Montferrat, comtesse Palatine du Rhin, galement
          fameuse par ses intrigues politiques, sa galanterie, sa
          conversion et les austrits de sa pnitence.]

          [Note 162: Cette cabale de Cond, compose de ce que la cour
          avoit de plus brillant en jeunes gens de qualit, avoit reu
          le nom de cabale des _Petits-matres_, mot qui est rest
          dans la langue franoise, comme ceux de _Frondeurs_ et
          d'_Importants_.]

          [Note 163: On stipuloit, dans ces traits, le mariage de
          mademoiselle d'Orlans, fille de Gaston, avec le jeune duc
          d'Enghien, en mme temps qu'on rappeloit le mariage dj
          projet de mademoiselle de Chevreuse avec le prince de
          Conti. On promettoit de faire revivre, en faveur du duc
          d'Orlans, l'office de conntable de France. Gondi devoit
          avoir le chapeau de cardinal, etc.]

Un vnement qui arriva, pendant ces ngociations mystrieuses put
convaincre le cardinal des dispositions o toient  son gard ses
irrconciliables ennemis. La voiture du duc de Beaufort fut arrte 
dix heures du soir au milieu de la rue Saint-Honor par une bande de
brigands. Un de ses gentilshommes nomm Saint-Egland, qui alloit le
chercher dans cette voiture  l'htel Montbason, ayant voulu faire
quelque rsistance, fut tu par ces misrables, qui ne cherchoient
qu' voler, et qui se sauvrent ds qu'ils virent arriver du secours.
Aussitt le parti entier jeta les hauts cris, attribuant ce meurtre 
Mazarin, qui, disoit-on, avoit eu l'intention de faire poignarder le
duc lui-mme[164]. Le jugement de plusieurs de ces assassins, qu'on
arrta peu de temps aprs, et dont les aveux ne laissrent aucun doute
sur le vritable caractre de cet assassinat, ne fit point cesser
leurs clameurs; et Beaufort osa se plaindre de leur excution comme
d'un attentat nouveau, dont le but toit d'ensevelir  jamais un
secret aussi important. Une telle calomnie, soutenue avec une si
grande obstination, auroit d sans doute dterminer Mazarin  rester 
Paris, pour conjurer ce nouvel orage; mais, d'un autre ct, les
progrs des Espagnols en Champagne sembloient justifier les plaintes
qu'on levoit contre lui de toutes parts, d'avoir dgarni cette
frontire pour faire la guerre de Guienne, et sacrifi ainsi l'intrt
de l'tat  ses inimitis particulires. Il pensa donc qu'un succs
militaire, en apaisant ces murmures, lui fourniroit en mme temps le
moyen d'abattre ses ennemis sans retour; et formant un corps de
troupes d'environ douze mille hommes, qu'il fit marcher du ct de
Rhtel, sous les ordres du marchal Duplessis-Praslin, il partit peu
de temps aprs pour en diriger lui-mme les oprations.

          [Note 164: La cour, dans sa dfense, fit courir le bruit que
          ce prtendu assassinat n'toit qu'une _Joliade renforce_.]

Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manoeuvres, Gondi ne s'toit
servi que de son habilet: il falloit maintenant y joindre l'activit
et l'audace, et l'on sait ce qu'il pouvoit faire en ce genre. Il
prpara donc, pour la rentre du parlement, une suite de scnes bien
lies entre elles, dont la premire fut joue le jour mme de la
mercuriale[165]. On y prsenta, au nom de la princesse de Cond, une
requte par laquelle elle demandoit que son mari et les deux autres
prisonniers fussent amens au Louvre, et gards par un officier de la
maison du roi; que le procureur-gnral ft mand pour dclarer s'il
avoit quelque chose  proposer contre leur innocence; que, dans le cas
contraire, ils fussent mis sur-le-champ en libert. Le secret de la
nouvelle association avoit t si bien gard, que Mol lui-mme, qui
dsiroit toujours la runion de la famille royale, mais qui la vouloit
par des voies lgitimes, appuya fortement cette requte, bien persuad
qu'elle ne venoit que des amis des princes, et tant loin de penser
que Gondi pt y avoir la moindre part. La dlibration fut remise,
tout d'une voix, au 20 dcembre. Cependant la reine, alarme, fit
dfendre par les gens du roi de s'occuper de cette affaire, et, dans
la sance du 7, l'avocat-gnral Talon, aprs avoir fait son rapport
sur cette dfense, venoit de donner des conclusions en consquence,
lorsqu'on apporta une autre requte par laquelle mademoiselle de
Longueville demandoit aussi la libert de son pre. On en avoit 
peine achev la lecture qu'un grand bruit se fit entendre  la porte
de la grand'chambre: c'toit des Roches, capitaine des gardes du
prince de Cond, qui vouloit entrer et prsenter  la compagnie une
lettre des trois prisonniers, par laquelle ils demandoient, ou qu'on
leur ft leur procs, ou qu'on leur rendt la libert. Mol,
commenant  souponner quelque manoeuvre, et doutant de la validit
de cette lettre, s'opposa, malgr les clameurs des enqutes, 
l'admission de l'envoy; il invoqua les formes avec sa fermet
ordinaire, et son avis l'emporta. Cependant la lettre, aprs avoir
pass par le parquet, fut reconnue pour authentique, et des Roches la
prsenta. Les gens du roi concluoient  ce qu'elle ft rejete, ainsi
que les deux requtes; mais, sans statuer sur leurs conclusions, on
remit la dlibration au lendemain. Une lettre de cachet, envoye par
la reine, ordonna de la suspendre pendant huit jours; le parlement ne
lui en accorda que quatre, sans gard pour l'tat d'indisposition
relle o se trouvoit cette princesse, et qu'elle avoit donn pour
prtexte de cette suspension. La dlibration reprit donc son cours;
les dclamations contre le ministre recommencrent; et bien que
Gaston, d'accord avec Gondi, et refus d'assister aux sances, afin
de donner le change  la cour, qui, si elle l'et vu dclar
tout--fait contre elle, auroit pu prendre un parti, et traiter
elle-mme avec les princes, la violence des opinions, loin de se
ralentir, sembla augmenter de moment en moment. Le jour qu'on avoit
choisi pour porter les derniers coups approchoit, lorsque la nouvelle
de la victoire de Rhtel vint, comme un coup de foudre, frapper tous
les esprits. Cette ville avoit t prise, ou plutt achete  prix
d'argent par le cardinal; Turenne et les Espagnols venoient d'tre
entirement dfaits par le marchal Duplessis; et Mazarin, qui
s'attribuoit audacieusement toute la conduite de cette campagne
brillante, s'apprtoit  revenir triomphant  Paris.

          [Note 165: Le 2 dcembre.]

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs,
toient attrs; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excs mme du
pril, rsolut de tenir tte  l'orage. Le jour mme o ce succs fut
annonc au parlement, tout en tmoignant la joie qu'il en ressentoit,
il osa joindre  son discours insidieux une demande plus formelle que
jamais de la libert des princes: ceci commena  relever les
courages. Le jour suivant il alla plus loin, et donnant  Mazarin,
pour le mieux dcrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha 
dmontrer l'imprudence extrme qu'il y avoit eu  risquer une bataille
dont la perte et ouvert aux ennemis le coeur mme du royaume, et
amen le bouleversement et la perte totale de la France. Prsents
sous cette face, les succs de Mazarin devinrent presque pour lui un
sujet de blme et d'accusation;  ces reproches, que Gondi lui
adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succs encore une
foule de calomnies sourdement rpandues dans le peuple et parmi ses
partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accrotre les terreurs.
Tout alla au gr de ses dsirs. Les acclamations recommencrent  son
entre et  sa sortie du palais; et l'arrt qui intervint enfin aprs
tant de dlibrations, arrt dans lequel la personne du ministre ne
fut point pargne, ordonna des remontrances  la reine pour demander
la libert des princes, et une dputation au duc d'Orlans pour le
prier d'interposer  cet effet son autorit. Mazarin arriva le
lendemain  Paris.

(1651) Son entre eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls
y prirent part, et ce triomphe fut renferm dans les murs du
Palais-Royal. Cependant la reine, un peu rassure par la prsence de
son ministre, refusa d'abord de recevoir les dputs du parlement,
allguant toujours pour prtexte le mauvais tat de sa sant. Ces
lenteurs firent gagner quelques jours; mais enfin il fallut les
recevoir et couter ces remontrances: elles furent prsentes par
Mol, qui, n'tant pas encore suffisamment clair sur les manoeuvres
de Gondi et la connivence secrte du duc d'Orlans, les pronona avec
une vigueur et une libert dont la cour entire fut choque. La reine
essaya encore de gagner du temps; mais force enfin de s'expliquer par
les impatiences du parlement, elle fit une rponse dure et chagrine,
dans laquelle elle dclara qu'il ne falloit point compter sur la
libert des princes que tous leurs partisans n'eussent mis bas les
armes[166] et que Stenai ne ft rentr au pouvoir du roi.

          [Note 166: On y dsignoit particulirement Turenne et la
          duchesse de Longueville.]

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment dcisif, dirige tous ses
efforts vers Gaston, qu'il veut faire clater, lui montrant Mazarin,
qui souponnoit dj leurs projets, sur le point peut-tre de les
faire avorter, en traitant lui-mme avec les princes. Il en arrache
enfin la permission de prononcer son nom dans la dlibration qui
devoit avoir lieu sur la rponse de la reine. L'effet en fut
prodigieux:  peine Gondi a-t-il dclar _au nom de son altesse_
qu'elle est dispose  s'unir  la compagnie pour la dlivrance de ses
cousins, que les acclamations les plus vives s'lvent de toutes
parts. La plus grande partie du parlement, se prcipitant hors de la
grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de
cette faveur signale. La cour est consterne; son effroi redouble
lorsqu'elle voit Gaston, anim d'un courage qu'il empruntoit  tous
ceux qui l'environnoient, et surtout  son favori, rassembler les
quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prtes
pour le service du roi; mander Chteauneuf, Le Tellier, le marchal de
Villeroi; dclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au
Palais-Royal, qu'il n'assistera  aucun conseil tant que la reine sera
sous l'influence d'un ministre abhorr de la nation; charger le
dernier de lui rpondre de la personne du roi; enfin commander en
matre absolu et dployer, dans toute son tendue, le caractre d'un
lieutenant-gnral du royaume.

Mazarin surtout toit dans un effroi qui tenoit du dlire. La cour
essaya aussitt d'entamer des ngociations avec le duc. On lui promit
formellement la dlivrance des princes, et l'on fit mme partir devant
lui, pour le Hvre, ceux qui devoient la ngocier[167]. On lui offrit
pour lui-mme tout ce qu'il voudroit demander; on alla mme jusqu'
proposer le mariage d'une de ses filles avec le roi. La reine,
connoissant tout l'empire qu'elle avoit sur lui, sollicitoit vivement
la faveur de le voir, de l'entretenir un seul instant; mais Gondi, qui
redoutoit plus que tout le reste un semblable entretien, lui fit
viter tous ces piges, et surtout celui-l. Gaston refusa donc
obstinment de rien entendre, et demanda avant toutes choses l'exil de
Mazarin. Alors la rgente et son ministre, parvenus au dernier degr
de fureur contre l'artisan d'une trame si funeste et si perfide,
imaginrent de dtourner sur lui l'orage lev sur leurs ttes, et de
le faire accuser en plein parlement. Servien[168], Chteauneuf, sont
appels pour les aider dans cette manoeuvre; Mol, outr d'avoir t
jou par le coadjuteur[169], et toujours guid par cette mme ardeur
de voir la paix s'tablir enfin parmi les membres de la famille
royale, leur prte son ministre; et tous runis fabriquent contre
Gondi une pice trs-violente, dans laquelle il toit accus des plus
horribles complots, de complots qui n'alloient pas moins qu' mettre
le royaume en combustion, pour assouvir son ambition insatiable. Cette
pice, dbite d'abord solennellement devant les dputs du parlement
mands au Palais-Royal, fut lue quelques instants aprs dans la
grand'chambre par le premier prsident lui-mme devant Gaston, qui,
depuis sa dclaration, y paroissoit pour la premire fois, et venoit
par sa prsence achever ce que les frondeurs avoient si heureusement
commenc. La surprise fut extrme; et comme il arrive toujours dans
les grandes assembles, o le moindre incident qu'on n'a pas prvu
peut troubler les esprits et changer la marche des choses, ce coup
port au coadjuteur alloit peut-tre renverser tous ses projets, en
donnant une face nouvelle  la dlibration: c'est alors que,
rassemblant tout ce qu'il avoit de sang-froid, d'loquence et
d'intrpidit, il pronona ce discours, aussi adroit qu'nergique,
dans lequel, ne rpondant  l'accusation intente contre lui que par
un prtendu passage de Cicron qu'il venoit de composer lui-mme
sur-le-champ[170], il rtablit la question principale qui devoit
faire l'objet de la dlibration du parlement, savoir, la libert des
princes et l'exclusion de Mazarin. Les esprits furent  l'instant mme
ramens vers lui. Ce fut vainement que la reine, au milieu mme de la
sance, fit encore conjurer Gaston de venir la trouver; que Mol,
Talon, joignirent  ses prires les plus vives instances, les
exhortations les plus pathtiques, un seul coup d'oeil de Gondi suffit
pour maintenir le foible prince; il ne cessa de refuser, sous prtexte
qu'il n'y avoit point de sret pour lui au Palais-Royal; et aprs
quelques efforts impuissants du parti attach au gouvernement, l'avis
du coadjuteur forma l'arrt.

          [Note 167: Lionne et le marchal de Grammont; mais Gaston
          savoit trs-bien qu'ils toient partis sans aucunes
          propositions, et simplement avec l'assurance qu'on les
          enverroit par le courrier suivant.]

          [Note 168: Surintendant des finances, l'un des
          plnipotentiaires de la paix de Munster.]

          [Note 169: La cour le trompoit galement en lui persuadant,
          pour le faire agir, qu'elle toit prte  donner la libert
          aux princes. Il le dit formellement au parlement, et se vit
          ensuite dsavou, aprs le mauvais succs de l'accusation
          leve contre Gondi.]

          [Note 170: Cet habile factieux savoit que rien ne donne un
          air d'autorit comme une citation faite  propos, parce
          qu'elle offre sur-le-champ  l'esprit un point de
          comparaison qui fixe ses incertitudes; et cet effet doit
          tre surtout trs-grand au milieu des opinions flottantes
          d'une assemble qui dlibre. Voici ce passage, qu'il
          composa, dit-il, du latin le plus pur qu'il lui fut possible
          d'imaginer: _In difficillimis reipublic temporibus urbem
          non deserui; in prosperis nihil de publico delibavi; in
          desperatis nihil timui_.]

La cour se vit alors presse de toutes parts: le clerg avoit dj
envoy une dputation  la reine pour solliciter galement la
dlivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'toit
assemble l'anne prcdente,  s'assembler de nouveau, et  faire de
cette dlivrance l'objet principal de ses dlibrations. La reine,
dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des
prcautions pour sa sret: le duc s'en plaint hautement dans le
parlement, comme d'un outrage fait  la fidlit qu'il conserve au
roi, et la compagnie lui donne  l'instant mme, en sa qualit de
lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les marchaux de France et sur
tous les corps militaires. Plusieurs sances orageuses se succdent,
dans lesquelles Mol, toujours d'accord avec la cour, est accabl
d'outrages, parce qu'il cherche  gagner du temps. On demande  grands
cris l'excution de l'arrt; et Gaston ne veut point absolument
communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour dlivrer les
prisonniers ne soit expdie. Anne, dsespre, concerte avec son
ministre une ruse dont celui-ci surtout esproit un grand succs, et
qui montra seulement l'extrmit  laquelle tous les deux toient
rduits. Au moment o l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte
Paris, va s'tablir  Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir t 
Gaston tout prtexte de se refuser  cette entrevue, qui sembloit  la
cour entire l'vnement dcisif. Le prince et cd sans doute, si
Gondi, devenu le matre absolu de toutes ses penses et de toutes ses
actions, ne l'et rendu inbranlable sur cet article important. Il
s'obstine donc  ne vouloir rien entendre que les princes ne soient
dlivrs. Cependant cette vasion du cardinal fait natre des
inquitudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de
sa capitale, et l'on prend  ce sujet les prcautions les plus
insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant
porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le
vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accrot leur
effervescence, et un arrt rendu au milieu du plus affreux tumulte,
renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin,
ordonne qu'il sera chass de France, qu'il en sortira avant quinze
jours avec tous ses parents et domestiques, permettant  tout le
monde, pass ce dlai, de _lui courre sus_. C'est alors une ncessit
pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une dlivrance si
ardemment dsire.

Elle la signa toutefois avec une facilit qui pouvoit tonner dans un
caractre aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle toit
rellement dcide  se soustraire  la tyrannie qui l'opprimoit, et
que tout toit prpar pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe
dans ses incertitudes: l'ide de retenir son roi prisonnier
l'pouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul
de l'vnement. Il fait monter Beaufort  cheval; le marchal de La
Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se
saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y
fait,  l'entre et  la sortie, les perquisitions les plus svres.
Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cerne
par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence
d'en violer l'entre, de pntrer, au milieu de la nuit, jusque dans
la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux
qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues
fermes, veut s'chapper par la rivire: elle la trouve couverte de
bateaux arms qui sont prts  la repousser. Lorsque tant d'attentats
sont consomms, Gondi, par son ascendant irrsistible, entrane Gaston
au parlement, et malgr les reproches amers, les plaintes loquentes
de Mol, lui fait tout approuver. La reine est force de dsavouer le
projet de sa fuite, et les dputs, qui devoient aller ouvrir aux
princes les portes de leur prison, reoivent l'ordre de partir; mais
avant qu'ils fussent arrivs au Hvre, les princes toient dj
dlivrs.

C'toit  Mazarin lui-mme qu'ils devoient leur libert. Tant que ce
ministre avoit espr ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son
vasion de Paris, il toit rest aux environs de cette capitale,
dcid, ds qu'il verroit la moindre apparence de succs,  s'emparer
des trois prisonniers, et  les transfrer dans quelque lieu plus sr
que le Hvre[171]. Les mauvaises nouvelles qu'il reut, et qui lui
furent confirmes par la reine elle-mme, le dterminrent 
s'loigner; et il dirigea ses pas vers la prison des princes,
incertain encore s'il excuteroit son projet, ou si, prvenant les
frondeurs, il essaieroit de se faire auprs d'eux un mrite d'une
libert qu'il leur accorderoit sans conditions[172]. Plusieurs ont
prtendu que Mazarin et pris le premier de ces deux partis, s'il et
pu entrer au Hvre avec son escorte; mais, forc par le gouverneur de
la laisser hors de la ville, il n'eut plus d'autre ressource que le
dernier; et s'humiliant devant les princes plus qu'il n'toit
convenable, quelle que ft sa situation, il alla lui-mme leur
annoncer qu'ils toient libres. Ceux-ci le reurent avec un mpris que
Cond poussa mme jusqu' l'insulte; et tandis que le ministre sortoit
de France pour aller se confiner  Bruyll, sur les terres de
l'lecteur de Cologne, les princes s'avancrent rapidement vers Paris,
o ils firent, peu de jours aprs, une sorte d'entre triomphale. Le
peuple, toujours aveugle et inconstant, alluma des feux de joie pour
leur dlivrance, aussi stupidement qu'il l'avoit fait pour leur
captivit. Leur entrevue avec Gaston, Beaufort, Gondi, etc., se passa
en effusions de tendresse; ils ne virent qu'un moment, et avec une
contrainte et une froideur remarquables, la rgente qui les attendoit
en tremblant; le parlement les reut tous les trois, principalement
Cond, avec les plus vifs transports d'allgresse; et ce prince,
maintenant soutenu d'un parti formidable contre une reine qui sembloit
dsormais sans appui, parut tre un moment ce qui avoit toujours t
le voeu secret de son ambition, l'arbitre suprme de l'tat.

          [Note 171:  Brest, dont le gouverneur toit entirement 
          sa disposition.]

          [Note 172: Les frondeurs n'avoient pu leur en sauver une
          extrmement dsagrable, laquelle toit de ne rentrer dans
          leurs gouvernements qu' la majorit du roi.]

Cependant cette ambition, contraire aux intrts des frondeurs,
laissoit dj entrevoir un germe de divisions qu'une main habile
pouvoit dvelopper; et Mazarin, du fond de sa retraite, o son oeil
pntrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, o sa politique
artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour,
n'avoit garde de le laisser chapper. Cond ne vouloit point d'gal;
les frondeurs toient dcids  ne point souffrir de matre; et tous
toient galement avides du pouvoir: il en rsulta que, ds le
commencement, cette espce de prpondrance que le prince prtendit
s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-mme
ne tarda pas  ne considrer ceux qui l'environnoient que comme autant
d'obstacles  sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition
o il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer vers elle, des avances qui
ne furent ni reues ni absolument rejetes, mais qui commencrent 
l'branler. Gondi s'en aperut aussitt dans une sance du parlement,
o il vit ce prince applaudir et donner sa voix  un avis qui, 
l'occasion de Mazarin, tendoit  exclure du ministre tous les
cardinaux, tant trangers que franois, ce qui toit visiblement
dirig contre lui.

Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le
garde des sceaux Chteauneuf l'aida puissamment dans cette
circonstance, parce qu'il avoit les mmes vues et les mmes intrts.
Mais l'arrive subite de la duchesse de Longueville  Paris, de cette
femme dont on a dit si justement qu'aprs avoir t l'_hrone_ du
parti, elle en toit devenue l'_aventurire_, excita plus vivement les
alarmes du coadjuteur. Elle toit revenue plus audacieuse encore par
sa rvolte mme; et tandis que Turenne, fatigu du rle honteux
qu'elle lui avoit fait jouer, rentroit en grce auprs de la rgente,
et lui vouoit une fidlit qui dsormais ne devoit plus se dmentir,
la duchesse, se prcipitant de nouveau dans le chaos des intrigues,
essayoit de reprendre sur son frre l'ascendant qu'elle avoit perdu;
et, sans montrer un dsir bien vif de le voir se rapprocher de la
cour, manifestoit ses mauvaises dispositions  l'gard des frondeurs,
en cherchant  rompre le mariage depuis si long-temps projet entre le
prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse. La cour, qui, par
d'autres motifs, craignoit autant qu'elle les sductions de la fille
et le caractre audacieux et intrigant de la mre, n'pargnoit rien
pour arriver au mme but; et la princesse Palatine, ngociatrice
secrte employe par la rgente pour blouir et ramener Cond, taloit
 ses yeux tout ce qui pouvoit flatter ses projets ambitieux.  son
gouvernement de Bourgogne on ajoutoit celui de Guienne; la Provence
devoit tre donne au prince de Conti; ses principaux serviteurs
obtenoient,  proportion, des rcompenses aussi magnifiques[173]; en
un mot, tout ce qu'il demandoit lui toit sur-le-champ accord.

          [Note 173: La Rochefoucauld devoit avoir le gouvernement de
          Blayes, avec la lieutenance gnrale de la Guienne.]

Cette facilit extrme, et mme maladroite, auroit d lui faire
souponner quelque pige cach sous des amorces aussi brillantes: loin
d'avoir la moindre mfiance, il se livre inconsidrment  ces
promesses fallacieuses[174]; cherche des prtextes pour retarder
l'union projete avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie  la
fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant  se mnager
entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci,
la disgrce de Chteauneuf qu'il hassoit[176]. Pour lui complaire, on
donne les sceaux  Mol, qui garde en mme temps sa place de premier
prsident; et Chavigni, odieux  la reine, mais entirement dvou au
prince, sort de l'exil o il languissoit depuis long-temps, pour venir
reprendre sa place au conseil.  la nouvelle du renvoi de Chteauneuf,
le duc d'Orlans laisse clater son dpit, sans pouvoir toutefois s'en
prendre ouvertement  Cond, qui dissimule encore quelque temps avec
lui, mais qui laisse enfin chapper son secret dans une confrence o
le duc avoit runi les chefs des deux frondes pour dlibrer sur ces
mutations, dans lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et
mme une sorte d'insulte faite  sa personne. Gondi et plusieurs
autres proposrent des partis vigoureux que Cond dsapprouva
hautement, et que le timide Gaston put bientt se repentir de n'avoir
pas suivis: car, ds le lendemain, le prince se croyant sr de la
cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilit de se maintenir plus
long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant
brusquement, et mme d'une manire outrageante, avec madame de
Chevreuse.

          [Note 174: Le cardinal de Retz pense que ces ngociations
          toient faites de bonne foi: cela pouvoit tre de la part de
          la reine, qui suivoit aveuglment tous les conseils de
          Mazarin; mais en examinant la suite des vnements, il est
          impossible de croire que, ds le commencement, ce ministre
          n'ait pas voulu tromper Cond.]

          [Note 175: On ne peut s'empcher de dire que la manire dont
          il la trompa toit indigne non seulement d'un prince, mais
          d'un homme qui auroit eu le moindre sentiment de probit.
          Elle avoit remis, de confiance,  la princesse Palatine une
          obligation de cent mille cus que Cond avoit souscrite 
          son profit lorsqu'il avoit t question d'obtenir, pour sa
          dlivrance, la signature de Beaufort. Celle-ci la donna au
          prince, qui la dchira, et se moqua ensuite de madame de
          Montbason.]

          [Note 176: Il toit odieux  toute sa maison, pour avoir
          prsid, ainsi que nous l'avons dj dit,  la condamnation
          de Montmorenci, frre de la princesse, lequel avoit t
          dcapit sous le rgne prcdent, pour crime de haute
          trahison.]

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur  la cour,
qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprs du peuple,  qui son
alliance passagre avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne
pouvant compter sur un prince tel que Gaston; nglig de ses propres
partisans, comme un intrigant subalterne, dsormais inutile  leurs
intrts, il ne sembloit pas que rien pt le tirer d'une situation
aussi critique; et la rsolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle
ft, dans de telles circonstances, la seule qui pt encore le sauver,
n'en prouva pas moins l'extrmit fcheuse  laquelle il toit rduit.
Trop prudent pour engager avec Cond une lutte inutile et tmraire,
il se retira tout  coup du monde et des affaires, se renferma 
l'archevch, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des
chanoines et des curs, parut uniquement occup des fonctions de son
sacr ministre; et cependant dans cette retraite force, dont les
frondeurs s'tonnoient, qui excitoit les rises de ses ennemis, il
entretenoit un commerce rgulier avec Gaston et Chteauneuf, alloit
toutes les nuits  l'htel de Chevreuse, rpandoit dans le peuple des
bruits alarmants sur les ngociations du prince avec la cour, faisoit
de son palais une espce de chteau-fort, o il toit  l'abri de
toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa
personne, et attendoit ainsi pour reparotre sur la scne, les
vnements que la fortune pourroit faire natre en sa faveur, puisque
son gnie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Le succs justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde
ce qui n'toit sans doute que l'oeuvre de la ncessit. Mazarin, comme
nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit pouss la
reine  tant d'avances  l'gard de Cond, ne lui avoit fait faire
tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable
ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les
frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien
de dtruire ceux-ci comme il et pu si facilement le faire dans le
premier moment de leur consternation, les rservant pour lui porter
encore de nouveaux coups. Cond s'enveloppa de lui-mme dans une trame
si subtilement ourdie, en se sparant une seconde fois de la fronde
avant d'avoir entirement achev ses arrangements avec la cour. Cette
faute le mit dans une situation quivoque. En mme temps qu'elle
nuisoit au succs de ses ngociations[177], elle le foroit de mnager
encore Gaston, qui, toujours guid secrtement par le coadjuteur,
feignit de se rconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on
lui ft le sacrifice de Mol. Cond, par une ingratitude que rien ne
peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui
pardonna jamais. Ce fut aprs lui avoir suscit un tel ennemi que
Mazarin crut le moment favorable pour clater. Dans une lettre qu'il
crivit aussitt  la reine, il n'eut pas de peine  lui dmontrer que
ces avantages normes accords  un prince d'un tel caractre
exposoient l'autorit royale aux plus grands dangers; il le lui fit
voir avant peu matre absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence
impardonnable de lui cder elle-mme ses plus riches provinces; et,
plutt que de traiter  des conditions aussi funestes, il l'exhorta,
au nom du salut de la France et de son propre fils,  se servir des
frondeurs,  mettre Gondi lui-mme  la tte des affaires, en le
nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour dterminer une
princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit mme qui suivit la
rception de cette lettre, le coadjuteur, rveill brusquement par le
marchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand tonnement,
l'pouvante que le prince causoit  la rgente, et la proposition
inattendue que Mazarin l'avoit engage  lui faire, et qu'elle lui
faisoit effectivement, de lui donner la premire place dans le
gouvernement.

          [Note 177: En effet la cour commena aussitt  faire natre
          des difficults pour gagner du temps, et bien tablir
          l'intrigue qu'on venoit de former pour sa perte.]

Il n'toit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Cond. Il
reconnut aussitt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne
pouvoit tre de lui cder si philosophiquement ses honneurs et son
pouvoir, ne vouloit crer ici qu'un fantme de ministre, ou pour
perdre entirement le prince, ou pour le mettre dans la ncessit
absolue de recourir  lui, et qu'alors son premier soin seroit de
briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un
coadjuteur de Paris. La dignit seule de cardinal pouvoit mettre Gondi
hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il rsolut donc de
refuser le ministre, et de profiter de cette heureuse circonstance
pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitt dans sa tte: il
voit la reine en secret, promet de se dvouer tout entier  sa cause,
sous la condition expresse de pouvoir continuer  dchirer
publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorit dans le
peuple et parmi les frondeurs; s'engage  lui ramener Gaston,  forcer
Cond de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la
promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue
fameuse, que Chteauneuf seroit rappel et nomm  la place que le
coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient
sembloit les pousser  l'lever si haut pour avoir le plaisir de l'en
prcipiter. La princesse palatine, qui s'toit range du parti de la
reine, que, ds ce moment elle n'abandonna plus, fut charge par elle
d'tre l'intermdiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi instruit d'abord Gaston d'une rvolution aussi inespre; et
sortant tout  coup de sa retraite, comme s'il y et t forc par
l'amour du bien public et par la situation critique des affaires,
commence aussitt l'excution de ses promesses en alarmant secrtement
les frondeurs sur les prtentions extraordinaires de Cond, sur les
correspondances mystrieuses et continuelles de la reine avec le
cardinal, montrant la guerre civile comme le rsultat invitable d'une
telle ambition et d'une telle opinitret. Tout change en un moment:
une querelle de plume s'tablit entre la grande et la petite fronde,
dans laquelle la premire a tout l'avantage. Dans le parlement, le
coadjuteur dconcerte Cond, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la
cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des
lenteurs, propose  la reine de le faire arrter par l'autorit de
Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il
revient au projet de le forcer  lui cder la place, et, pour y
parvenir, affecte de suivre rgulirement les sances du parlement,
avec un cortge aussi nombreux et aussi redoutable que celui du
prince, clairant sa conduite, attaquant ses avis, dclamant contre
ses prtentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois,
irrite, exaspre l'imptueux Cond. Excit encore par sa soeur, par
quelques amis avides de nouveaux dsordres, il entame avec l'Espagne
de secrtes ngociations. La reine en a connoissance, et dlibre une
seconde fois de le faire arrter. Cond, qui en est averti[178], croit
d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au
Palais-Royal. Cependant la rflexion ne tarda pas  lui faire
reconnotre qu'il court un danger vritable au milieu de tant
d'ennemis dont il est entour, flottant entre les brouilleries et les
raccommodements, ne jouissant que d'un crdit prcaire,  la merci des
caprices d'un peuple dont il toit si facile de lui enlever la faveur,
et des rsolutions d'une compagnie o ses partisans n'toient pas les
plus nombreux. Malgr son intrpidit naturelle, il commence 
s'alarmer; ses amis se runissent pour accrotre ses alarmes; il finit
par se persuader que sa libert est rellement menace, sort de Paris
comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.

          [Note 178: On prtend que ce fut la reine qui, par le
          conseil du coadjuteur, lui fit donner elle-mme cet avis,
          parce qu'elle ne vouloit effectivement que le pousser 
          sortir de Paris.]

Gondi, qui n'attendoit que son dpart pour donner  ses intrigues le
dernier degr d'activit, ne manqua pas de le prsenter aussitt sous
les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rbellion qui
annonoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent
reues; et Cond, qui crivit aussitt au parlement pour expliquer les
motifs d'une dmarche aussi trange, ne fut cout qu'avec la plus
grande dfaveur. Tout succdoit au gr de la cour, si Gaston n'et
montr, dans cette circonstance importante, ses indcisions
accoutumes. Elles pouvantrent la reine, qui, malgr les conseils
toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments
prendre un parti dcisif contre son ennemi. Gaston,  son tour, voyant
qu'elle balanoit, crut qu'elle mnageoit, peut-tre  ses dpens, un
accommodement avec Cond, et se hta de faire secrtement des avances
 celui-ci. Dans ce moment mme arrivrent des lettres de Mazarin,
qui, fixant les irrsolutions de la reine, la dterminrent  s'unir
ouvertement avec le duc et  clater contre le prince. Gondi est
charg d'en faire la proposition  son matre; mais il toit trop
tard, et quoiqu'il sentt bien la faute qu'il avoit faite, faute dont
il fit l'aveu  son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les
nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le
gnie faisoit trembler le sien. Cond, trouvant une force nouvelle
dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec
hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, cratures du
cardinal, et qu'il appeloit par drision les _sous-ministres_. Le duc,
n'osant s'y opposer, descendit jusqu' la prire pour le dterminer 
se dsister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand
des outrages. Il fut inbranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans
plusieurs sances du parlement o cette question fut agite, essaya,
par tous les moyens que put lui suggrer son adresse et son loquence,
de vaincre les inconcevables irrsolutions de Gaston; celui-ci
persista dans son dessein ridicule de mnager  la fois et la reine et
Cond, et par cette conduite versatile trouva le secret de les
mcontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoys, sur
l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mpris que lui
inspiroit Gaston, se fortifia dans la rsolution de ne point cder 
Cond; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs
qu'il lui inspiroit, osa bientt braver la cour et revenir  Paris.

Sa situation  Saint-Maur toit en effet assez embarrassante. Une
foule nombreuse de ses anciens partisans s'toit d'abord rassemble
autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent
reconnu que son intention toit de les engager trop avant. Turenne
l'avoit abandonn, parce qu'il s'ennuyoit de la rbellion; Bouillon,
parce qu'il croyoit trouver plus de sret dans le parti de la cour;
le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si
maltrait dans la dernire guerre, ne cherchoit qu' lui inspirer des
sentiments pacifiques. D'un autre ct, le renvoi des sous-ministres
ne laissoit plus aucun prtexte  son loignement. Sa soeur, le prince
de Conti, Nemours, toient les seuls qui l'excitassent  la guerre.
Naturellement port aux partis violents et dcisifs, il les coutoit
volontiers; mais, dans l'impuissance absolue o il se trouvoit alors
de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse
extrme de Gaston, toujours balanant entre lui et la cour, lui
fournt le moyen de rentrer  Paris sans danger. Il y revint donc
brusquement; et, avec son audace accoutume, se rendit au parlement,
o il n'eut aucun succs, de l chez Gaston, qui, dissimulant le
chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il
n'avoit jamais t.

La reine, indigne d'une telle lchet, s'adressa alors  Gondi, le
sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donne, de s'opposer
aux entreprises du prince. L'intrt du coadjuteur toit sans doute de
ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la
remplir, et, quelques jours aprs, parut au parlement avec un cortge
aussi nombreux que celui de Cond. De tels moyens n'toient pas faits
pour intimider ce caractre intrpide: aussitt le prince augmenta
lui-mme sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique;
il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les
liaisons de la rgente avec Mazarin; il affecta de se tenir loign du
Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour taler aux yeux de la cour
le cortge insolent dont il toit sans cesse accompagn; enfin les
choses en vinrent au point que la reine, outre de son audace et de
cette foiblesse dsesprante du duc d'Orlans, exigea de Gondi qu'il
se dclart ouvertement contre Cond, et qu'il la servt mme contre
la volont de Gaston.

Il s'y dcida, et la volont ferme du favori finit par entraner celle
du matre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord
contre le prince un moyen dont la cour avoit us peu de temps
auparavant pour le perdre lui-mme: Chteauneuf, qui, d'aprs les
arrangements pris, devoit bientt rentrer au ministre; Mol, que tant
de raisons rendoient contraire  Cond, furent appels dans un
conseil, o l'on dressa contre lui une pice qui le peignoit sous les
traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractres
d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu' rassembler les faits.
Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de
ville furent mands au palais par dputs, et y entendirent d'abord la
lecture de cette foudroyante Philippique. Cond, alarm, veut se
justifier dans la sance du lendemain, et interpelle Gaston de venir 
son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspir le courage
de risquer ce refus, l'y fait persister, malgr les sollicitations
pressantes de son imprieux rival. Cependant le duc, tout en refusant
de l'accompagner, se laisse arracher un crit, dans lequel il a l'air
de justifier le prince des inculpations diriges contre lui, et
principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences
qui n'toient que trop relles, et plus actives que jamais en ce
moment,  cause du pril o il croyoit se trouver. Muni de cette
pice, Cond vole  la grand'chambre, et en mme temps qu'il y
renouvelle son apologie, accuse ouvertement le coadjuteur d'tre
l'auteur des calomnies prsentes par la reine contre lui. Celui-ci
rplique avec une hauteur qui put passer pour tmraire: car si Cond
et voulu relever une parole outrageante qui lui toit chappe,
Gondi, mal accompagn ce jour l, et peut-tre couru risque de la
vie. Le prince ne le fit point, ou par mpris, ou par grandeur d'me.
Son ennemi n'prouva d'autre dsagrment que d'tre hu en sortant par
le parti oppos; et, chapp  ce danger, alla se prparer  en braver
le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-mme, et
concerta avec lui tous les prparatifs de cette journe fameuse. Elle
mit  sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants
du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus  ce chef de parti,
reurent l'ordre de se tenir prts au premier signal; ils eurent un
mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnotre le champ de
bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une
ville assige. L'audacieux prlat y arriva le premier, entour de
tous ses amis; Cond ne tarda pas  s'y rendre avec des forces  peu
prs gales. Gaston, rsolu  se dclarer pour le vainqueur, affecta
de garder la neutralit en se renfermant dans son palais.

On s'toit assembl pour dlibrer sur l'accusation porte contre le
prince. Son impatience ne lui permit pas de laisser entamer la
dlibration; et ds qu'il eut pris place, il commena  se plaindre
de cet appareil menaant dont les avenues du palais et la
grand'chambre elle-mme offroient le spectacle extraordinaire, et
lana  Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec
une insolence qui mit le prince hors de lui-mme. Il rpliqua par un
propos menaant; Gondi y rpondit par une bravade plus insolente
encore. Dans un moment, comme si cette parole et t le signal du
combat, l'assemble entire se lve avec un bruit effroyable, chacun
court se ranger auprs de son chef, les prsidents se jettent entre
ces deux troupes, toutes les deux armes, et prtes  s'lancer l'une
sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent
surtout que l'on fasse disparotre cette foule de gens qui entourent
le sanctuaire de la justice, les armes  la main. Cond cde le
premier, et ordonne  La Rochefoucauld de faire retirer ses amis;
Gondi sort de son ct pour donner galement aux siens le signal de la
retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre
succde tout  coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux
encore, ds que le coadjuteur y parot.  sa vue, quelques partisans
du prince tirent l'pe en criant _au Mazarin!_ ceux de Gondi en font
autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se
sparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'oeil, sont
prtes  se prcipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la
plus effrne, des sabres, des pes, des pistolets; le sang va
couler. La prsence d'esprit de Crnan, capitaine des gardes du prince
de Conti, et de Laigues, son ami, qui toit dans le parti oppos,
arrta un massacre dont les suites toient incalculables, et pouvoient
amener la destruction entire de Paris. Il fut convenu que les deux
partis crieroient ensemble _vive le roi!_ sans rien ajouter. La salle
retentit aussitt de ce cri unanime; on remet l'pe dans le fourreau,
et les partis se confondent comme auparavant.

Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger.
Ds qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherch  rentrer dans
le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, matre de la porte, le
saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant  ses amis
de se dpcher de le tuer, tandis qu'un misrable de la dernire
classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engag entre
la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper.
Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusrent de lui
prter un aussi infme ministre; l'assassin fut contenu de l'autre
ct par d'Auvilliers; et Champltreux entrant presqu'au mme instant
dans le lieu o se passoit cet odieux vnement, repoussa La
Rochefoucauld avec indignation, et dlivra le prlat[179]. La scne se
prolongea dans la grand'chambre, o les deux ennemis rentrrent
ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le dsordre alloit peut-tre
renatre avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuads par
les ardentes supplications du premier prsident et des gens du roi,
les deux chefs consentirent  faire sortir leurs cratures, l'un par
les degrs de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette
foule toit  peine dissipe, que la compagnie se spara.

          [Note 179: L'action de Champltreux toit d'autant plus
          digne d'loges, qu'il avoit t de tout temps l'ennemi de
          Gondi et l'ami de Cond. Du reste, on est forc de convenir
          que l'auteur des Maximes commit ici une action atroce,
          qu'aucun ressentiment ne peut justifier.]

          [Note 180: Le coadjuteur se plaignit de ce que La
          Rochefoucauld avoit voulu le faire assassiner. Tratre,
          rpondit celui-ci, je me soucie peu de ce que tu
          deviennes.--Tout beau! La Franchise, notre ami, repartit
          le prlat; vous tes un poltron; et je suis un prtre: le
          duel nous est dfendu. _La Franchise_ toit le nom de
          guerre que l'on donnoit, dans la fronde, au duc de La
          Rochefoucauld; et Gondi avoue que ce fut  tort qu'il
          l'appela _poltron_. Je mentis, dit-il, car il est
          assurment fort brave. Ce qui n'empche pas que ce qu'il
          avoit fait ne ft fort lche.]

Gondi reconnut alors qu'il s'toit trop avanc, que la lutte toit
trop ingale entre lui et un prince du sang du caractre de Cond.
L'impossibilit de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus
grands dangers, le dtermina  user du conseil que lui donna Gaston,
de se faire dfendre par la reine d'assister aux sances du
parlement[181]. Cependant Cond, matre du champ de bataille,
continuoit de demander hautement raison de l'crit publi contre lui,
et faisoit rendre des arrts en sa faveur; Gaston restoit toujours
dans son indcision accoutume; et la reine, aprs avoir long-temps
refus de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la
compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle
continuoit d'avoir avec Mazarin, commenoit  mollir sensiblement, et
paroissoit dispose  entrer dans tous les accommodements qu'on lui
proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus
rapidement que jamais: cette douceur affecte n'toit qu'une feinte
conseille par Mazarin lui-mme pour gagner du temps, et atteindre une
poque solennelle qui devoit ncessairement produire une grande
rvolution dans la situation des partis. Cette poque toit celle de
la majorit du roi. Cond, qui n'toit point la dupe de ces vaines
apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un vnement qui alloit
accrotre les forces de ses ennemis de tout le prestige attach 
l'autorit royale. Il et d le prvoir sans doute; mais
l'imprvoyance toit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit
alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles toient sans cesse
occups  combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. 
mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses
terreurs; mille soupons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple
et sembl mu du spectacle imposant qu'on alloit taler  ses yeux,
on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrter de nouveau, et
abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient  croire qu'on
en avoit conu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la
crainte; et, dtermin par un motif si puissant  ne point assister 
la majorit, il crivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris
la veille mme du jour consacr  cette grande crmonie.

          [Note 181: Cette dfense,  laquelle Mol prit part, sans
          savoir que Gondi la dsirt, lui valut de la part de
          celui-ci de trs-vifs remerciements, dont le premier
          prsident fut touch. Ce fut l le commencement d'une amiti
          mutuelle que la belle action de Champltreux avoit dj
          prpare, et qui, de part et d'autre, se maintint
          constamment et sans la moindre altration.]

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique,
et que rien encore n'avoit gal, le prince toit  Trie, o il
essayoit inutilement d'entraner le duc de Longueville dans sa
rvolte. Le chagrin qu'il en conut s'accrut encore par la nouvelle
des changements oprs, le jour mme de la majorit, dans le
ministre, changements qui, bien qu'arrangs depuis long-temps[182],
sembloient n'avoir t faits que pour le braver. Dans les perplexits
o le jetoient et le fcheux tat du prsent et l'incertitude plus
fcheuse encore de l'avenir, il revint, malgr les instigations
continuelles de ses amis,  des sentiments plus modrs, et rsolut de
tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston
empcha l'excution de ce projet, qui sans doute et pargn  la
France une longue suite de malheurs. Cond lui avoit envoy un nouveau
plan de pacification, et toit all attendre sa rponse 
_Angerville_, en Gtinois: le duc, dont l'intrt n'toit pas de le
voir revenir, forc cependant de lui rpondre, et de mnager les
apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant  dessein[183],
d'aprs l'ordre secret qu'il en avoit reu, alla d'abord 
_Angerville_ en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqu que
vingt-quatre heures aprs le dpart de l'impatient Cond. Furieux de
voir ses avances mprises, aigri encore par les avis que lui donnoit
Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse
excit par son conseil, qui ne cessoit de lui rpter que, ds qu'il
auroit tir l'pe, tout seroit  ses pieds; encourag surtout par les
marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, o il
venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui
apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi
favorables qu'il pouvoit les dsirer. Lnet fut envoy en Espagne pour
achever les traits bauchs avec l'archiduc; Nemours alla prendre le
commandement des troupes renfermes dans Stenai; et, suivi de La
Rochefoucauld, Cond prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en
apparence trs-fond, de soulever toutes les provinces environnantes.

          [Note 182: Chteauneuf, qu'il dtestoit, fut nomm premier
          ministre, comme il avoit t convenu entre la reine et le
          coadjuteur; on rendit les sceaux  Mol; La Vieuville fut
          mis  la tte des finances, et l'on loigna du conseil
          Chavigni, qui toit dvou au prince.]

          [Note 183: Voltaire prtend que ce fut la reine qui envoya
          ce courrier, et qu'il se trompa sans dessein. C'est une
          erreur que dmentent la plupart des mmoires du temps.]

L'effet ne rpondit point  son attente; et son gnie militaire, sa
prodigieuse activit ne purent faire que de nouvelles leves ne
fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-mme avoit aguerris.
Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord  sa poursuite, eut
constamment l'avantage sur lui; mais Cond, qui,  la place de son
ennemi, l'et entirement dtruit si celui-ci et t  la sienne, ne
se laissa pas mme entamer; et la marche de ce grand gnral jusqu'
Bordeaux doit tre considre, vu l'insuffisance de ses moyens, comme
un de ses plus hauts faits militaires.  peine fut-il arriv dans
cette ville, que la cour pensa  marcher sur ses pas; mais, pour
excuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout
celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa
fidlit le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses
dsirs. L'aveu de Gaston suivit ncessairement le sien; mais le
coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu' abandonner ce
prince  la reine, qui dsiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne
pourroit dominer un personnage de ce caractre qu'en le gardant auprs
de lui; et d'ailleurs l'intrt de Gaston toit de rester  Paris,
puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul
 gouverner la cour.

          [Note 184: Il n'avoit encore que la nomination de France 
          cette place minente, nomination qui pouvoit tre rvoque.]

Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de
chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une
simple promesse, avoit laiss la reine chapper de ses mains; c'toit
une grande faute, car il rsultoit de la position nouvelle de cette
princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix
avec Cond, pour craser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrtoit au
premier parti, en se dclarant pour elle, Gondi se perdoit dans
l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entirement, et la bonne
foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la rcompense qu'il
attendoit; s'il la prvenoit dans le second, en dterminant Gaston 
recevoir  l'instant mme les avances que le prince ne cessoit de lui
faire, sa nomination toit aussitt rvoque, et sa fortune rejete de
nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel
tat de choses, toute rsolution ferme et absolue sembloit
dangereuse[185]: cette indcision de son matre, qui l'avoit si
souvent dsespr, se trouva propre  le servir. Il rsolut, et rien
n'toit plus ais sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant
entre la cour et Cond, toujours ngociant avec l'un et l'autre, de
manire  inspirer  la reine assez de crainte pour qu'elle juget
imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crt
pas ncessaire de rien prcipiter. Tandis qu'il esproit gagner ainsi
l'poque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il
affectoit de se montrer plus fidle que jamais  la cour, en
maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions  l'gard de
Cond, en laissant mme enregistrer un arrt du conseil, qui le
dclaroit lui et ses adhrents criminels de lse-majest, si dans
l'espace d'un mois ils n'avoient dpos les armes; et rien en effet ne
pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la
rgente avec le prince, sans enlever entirement  celui-ci l'espoir
de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre ct, l'ambition de
Chteauneuf le servoit au gr de tous ses voeux, en suscitant sans
cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre
craignoit peut-tre plus que Gondi lui-mme, puisqu'il devoit tre
ncessairement le signal de sa disgrce.  force de souplesse,
d'activit dans son travail, d'intrigues de toute espce, il toit peu
 peu parvenu  rendre moins pnible  la reine l'absence du cardinal;
il avoit mme conu quelque espoir de l'en dtacher tout--fait en
crant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince
Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec
une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Cond
se voyoit rduit  dsirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus
que ce seul moyen de forcer Gaston  revenir  lui, et  lui rendre
ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du
royaume. Tel toit le but d'une foule de ngociations insidieuses
qu'il conduisoit  la fois  Bruyll,  Paris,  la cour, et dont
Gourville[186] toit l'agent infatigable.

          [Note 185: Il avoit pens  former un _tiers-parti_ en
          provoquant l'union des parlements et des grandes villes, et
          en mettant Gaston  leur tte. Il est hors de doute qu'il se
          ft ainsi rendu formidable, et que c'et t alors une
          ncessit de satisfaire son ambition. Mais Gaston fut
          pouvant de l'audace d'un tel projet; et Gondi dit que
          lui-mme en eut quelque scrupule, pensant au bouleversement
          horrible qu'il pouvoit amener dans le royaume: preuve
          nouvelle qu'il n'y avoit plus rellement dans l'tat que
          deux puissances, le peuple et le roi.]

          [Note 186: Cet homme, galement remarquable par son audace
          et par ses talents, qui, de simple valet de chambre du duc
          de La Rochefoucauld, toit devenu l'ami, le confident et
          l'un des agents les plus ncessaires de Cond, avoit form,
          quelque temps auparavant, de concert avec son matre, le
          projet hardi et dangereux d'enlever Gondi, pour soustraire
          Gaston  son invincible influence. Il forma son plan, et le
          conduisit avec autant de prudence que d'habilet. Gondi
          devoit tre saisi et entran hors de Paris en sortant de
          chez madame de Chevreuse, qui habitoit l'htel de
          Longueville, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce fut un hasard
          presque miraculeux qui le sauva.]

De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'chappoit  l'oeil
pntrant de Mazarin, une seule lui causoit de srieuses alarmes:
c'toit le refroidissement de jour en jour plus marqu qu'il
dcouvroit dans la correspondance de la rgente. Ces indices, toujours
croissants, lui firent enfin reconnotre qu'il toit perdu s'il
tardoit un seul moment  rentrer en France: aussitt toutes les
cratures qu'il avoit  la cour furent mises en mouvement auprs de la
reine pour la ramener  son ancien attachement, et tandis qu'on
ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les
traces toient si profondes, le cardinal se prparoit  donner un
grand clat  son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des
ngociations pour la paix gnrale, et d'acheter au duc de Lorraine la
petite arme qu'il mettoit en quelque sorte  l'enchre de toutes les
puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu russir dans ces deux projets,
il en forma un troisime, moins brillant peut-tre, mais sans doute
plus utile  ses intrts: ce fut de gagner les commandants des places
frontires, et de les dcider  lui fournir chacun une partie de leurs
troupes, d'en former une arme et de se prsenter au roi avec ce
renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent.
Huit mille hommes furent ainsi runis auprs de Sedan, et le marchal
d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour,
consentit  les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet
intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi
lui-mme, un ordre trs-pressant de revenir, et, muni de cette pice
importante, il se prpara  rentrer en France  la tte de cette
petite arme.

          [Note 187: Charles IV, chass deux fois de ses tats, alors
          envahis par les Franois, erroit dans l'Europe,  la tte
          d'une arme de dix mille hommes, seul reste de sa premire
          grandeur, et dont il trafiquoit avec tous les souverains,
          combattant tour  tour pour les partis les plus opposs;
          suivant qu'il toit plus ou moins pay.]

          [Note 188: Ce marchal est le mme qui, servant le parti des
          frondeurs pendant le sige de Paris, crivoit  madame de
          Montbason ce billet fameux: _Pronne est  la belle des
          belles_. Par un retour qui n'est que trop commun dans cette
          guerre singulire, il montroit alors  la cour le plus
          entier dvouement; et dans cette circonstance, il poussa la
          flatterie envers Mazarin jusqu' faire prendre  ses troupes
          l'charpe verte, qui toit la livre de ce ministre. Chaque
          chef avoit alors ses couleurs et sa livre: les troupes de
          Cond portoient l'isabelle; celles de Gaston le bleu; celles
          d'Espagne, qui vinrent aprs, le rouge; les royalistes
          portoient l'charpe blanche.]

La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi:
c'est alors qu'il reconnut la faute irrparable qu'il avoit faite de
laisser la rgente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit
lui-mme avec une confusion profonde, toit _des plus lourdes,
palpable, impardonnable_; elle changeoit toute la face des affaires;
et le seul parti qui lui restoit  prendre toit d'en attnuer autant
que possible les effets. Vainement donc la rgente fit mille
tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projet du
cardinal, un consentement d'o dpendoit entirement celui de Gaston;
il ne voulut rien couter. Il exhala son dpit en reproches et en
menaces, et remplissant l'me de Gaston de toute l'ardeur dont il
toit lui-mme enflamm, il l'entrana sur-le-champ au parlement, o
recommencrent aussitt et avec une fureur nouvelle toutes les scnes
que la haine contre ce ministre, l'intrt, la crainte, toutes les
passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excites.
Plusieurs sances trs-orageuses se succdrent en peu de jours et se
terminrent par un arrt terrible contre Mazarin, dans lequel on
dfendoit aux commandants de place, aux maires et chevins des villes,
de lui livrer passage, o l'on ordonnoit des dputations au roi, pour
lui prsenter ce retour comme une calamit publique.

La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa
situation n'toit plus la mme, au lieu de chercher dsormais 
arrter les excs du parlement, prit la rsolution de l'abandonner 
lui-mme, persuade avec raison que l'anarchie pousse au dernier
priode ne pouvoit manquer d'tre favorable au retour de l'autorit.
En consquence de ces dispositions nouvelles, Mol, dont la fermet ne
pouvoit plus lui tre utile, fut appel auprs du roi, dans la crainte
que, s'il restoit  Paris, le duc d'Orlans ne s'empart des sceaux.
Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie.
Beaucoup de personnes de qualit suivirent son exemple, et quittrent
la capitale, comme un sjour dsormais mal assur. Bouillon et
Turenne, que Gaston vouloit faire arrter, se sauvrent, par
l'assistance mme de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangrent
du ct de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-mme, dtache du
coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la
princesse Palatine, suivit le mme parti. Ces dparts successifs
jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la
violence de ses procds. Avant le dpart du premier prsident, il
avoit excit clandestinement une meute de la plus vile populace,
s'imaginant donner ainsi  la cour une preuve de l'horreur que les
Parisiens avoient pour le ministre exil; ces misrables avoient os
assiger la maison de Mol, et l'intrpide magistrat les avoit
dissips par sa seule prsence.  peine fut-il parti, que le duc,
retournant au parlement, o les esprits aigris, irrits par le
dsordre des sances prcdentes, toient prpars  tous les excs, y
annona comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit t qu'un vnement
probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour
tellement favorables  ce retour, qu'elle-mme l'avoit ordonn.  ces
mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus
violentes, les plus dsordonnes se succdrent avec les mouvements
les plus imptueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin
cet arrt fameux qui, dclarant de nouveau le cardinal criminel de
lse-majest, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tte et
fixoit mme le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent
nomms pour aller sur la frontire armer les communes, et lever
partout des obstacles  son passage; un autre arrt, adress  tous
les parlements, les invita  prendre les mmes mesures contre cet
ennemi de l'tat. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de
tant d'attentats contre le ministre, l'autorit royale commenoit 
faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit  ces brouillons,
qui jusque-l avoient suivi aveuglment l'impulsion de leurs chefs. Ce
fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrts
toient bien peu de chose contre une arme, essayrent d'entraner le
parlement  lever des contributions, et  soudoyer des troupes pour
s'opposer efficacement  la rentre du cardinal. Cette proposition fut
rejete d'une voix presque unanime, comme attentatoire  l'autorit du
souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorit et on l'outrageoit
tout  la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mmes qui se
livroient  des dmarches si inconsidres[191].

          [Note 189: Le prlat avoit t charg lui-mme de les
          arrter; mais, n'ayant pu se rsoudre  trahir  ce point
          l'amiti, il les fit avertir secrtement de sa commission,
          et leur laissa le temps de sortir de Paris. Gaston,  qui il
          eut la confiance de l'avouer quelques jours aprs, ne lui en
          sut aucun mauvais gr.]

          [Note 190: Cette proscription fut calque sur celle de
          l'amiral Coligni. L'histoire du prsident de Thou ayant
          appris qu'elle avoit t porte  la somme de 50,000 cus,
          la tte de Mazarin fut mise au mme prix; et il fut ordonn
          qu'on prlveroit cette somme sur la vente de sa
          bibliothque. Toutefois le peuple sembla ne point partager
          ici la passion violente de ses magistrats. L'arrt fut
          tourn en ridicule, et Marigni fit afficher dans Paris une
          rpartition des 150,000 livres; tant pour qui couperoit le
          nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil,
          tant pour qui le feroit eunuque, etc.]

          [Note 191: Gondi reprochant un jour ces contradictions au
          procureur-gnral Talon: Que voulez-vous, rpondit
          celui-ci, nous ne savons plus ce que nous faisons; _nous
          sommes hors des grandes rgles_. Mot dont il ne sentoit pas
          lui-mme toute la force: car il y avoit long-temps qu'on
          s'toit mis en France hors des _grandes rgles_ d'une
          socit chrtienne; et le despotisme du rgne qui venoit de
          finir, et l'anarchie qui signaloit les commencements du
          nouveau rgne, toient des consquences de ce long
          garement.]

(1652.) Cependant Mazarin s'avanoit en France, protg par son arme;
et le marchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans
peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient
rassembles contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de
ses succs, le parlement continuoit  rendre des arrts
contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre,
mme aprs une dclaration du roi, qui faisoit connotre que ce retour
toit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Cond de ses
services contre l'ennemi commun, ludant sans cesse les propositions
de Gaston, qui ne cessoit de demander la cration d'une force
militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La
conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un
embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualits
brillantes de son illustre rival, et prfr sans doute de continuer
 flotter entre les partis; mais la nullit absolue  laquelle le
rduisoient de tels arrts ne lui montroit plus d'autre ressource que
dans cette jonction avec Cond, pour laquelle il avoit une si grande
rpugnance: car de former lui-mme une _tiers-parti_, de lever de son
ct l'tendard de la rvolte, l'ide seule l'en faisoit frmir, et
toute l'loquence de son favori, qui avoit form le plan de ce
tiers-parti[192], ne put jamais l'y dterminer.

          [Note 192: _Voy._ pag. 268.]

Celui-ci toit dans une position plus embarrassante encore, par ses
engagements avec la cour, qui l'empchoient d'entrer dans cette union
dj mdite entre le prince et le duc d'Orlans, par ses vues
secrtes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour
insupportable, par la difficult qu'il trouvoit  empcher entre les
deux princes un rapprochement dont la ncessit devenoit pour Gaston
de jour en jour plus vidente. Il toit impossible sans doute qu'il
se tirt compltement de ce labyrinthe inextricable o la force des
vnements l'avoit engag; mais il fit du moins tout ce qu'il toit
possible de faire. Prvoyant que le premier soin de Mazarin,  son
retour, seroit d'empcher sa promotion au cardinalat, il intrigua  la
cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife
avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il
avoit su apprcier l'esprit intrigant et le caractre artificieux, il
fit hter sa nomination qui fut dclare la veille mme du jour o
l'on reut de la cour l'ordre qui la rvoquoit. Mnageant toujours la
reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministre, il
remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir
lui-mme avec Cond, et la foroit en quelque sorte  ne pas trouver
mauvais qu'il laisst Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il
lui ft possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignit, dont
la source toit inconnue au plus grand nombre, offrt mille moyens 
ses ennemis de calomnier ses intentions, de le prsenter comme vendu 
la cour et  Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci
connoissoit tout le mystre de cette conduite, vraiment inexplicable
aux yeux du public. Pour jouer plus srement tant de rles diffrents,
Retz, (c'est ainsi que nous nommerons dsormais le nouveau cardinal)
affecta, ds ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignit ne
lui permettoit plus de parotre aux sances du parlement[193]: il
saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entirement
de ces assembles, qui, comme il le dit lui-mme, n'toient plus que
des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables. Il courut
pour la seconde fois se renfermer  l'archevch; et, dans cette
retraite, commande par la plus subtile politique, conseiller secret
de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports mme en vitant
de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger,
le moment o il pourroit reparotre sur la scne, libre d'y jouer
alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable  ses
intrts.

          [Note 193: Le crmonial romain dfendoit aux cardinaux de
          se trouver  aucune crmonie publique jusqu' ce qu'ils
          eussent _reu le bonnet_; d'ailleurs cette dignit ne
          donnant aucun rang dans le parlement que lorsqu'on y suivoit
          le roi, Retz n'auroit pu y siger qu'en qualit de
          coadjuteur, et n'y avoit place qu'au-dessous des ducs et
          pairs, ce qui n'toit pas compatible avec les prtentions
          des membres du sacr collge.]

Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur
cette scne les premiers rangs. L'arrive du ministre  Poitiers, o
rsidoit alors la cour, avoit fait disparotre aussitt tous ses
concurrents. L'ambitieux Chteauneuf s'toit vu forc de se retirer
pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas toit retomb dans
la nullit la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possdt au suprme
degr l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la
belle expression de Bossuet, il ft devenu ncessaire, non-seulement
par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs _o
l'autorit souveraine toit engage_, avoit eu l'art de se rendre
aussi agrable au jeune roi qu'il l'avoit jamais t  sa mre, et
dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-tre
qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se dclarer ouvertement
pour Cond, avoit form une petite arme, destine, sous les ordres de
Beaufort,  agir de concert avec les troupes espagnoles et franoises
que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194].
Celui-ci entra en France sans prouver la moindre rsistance, parce
que les troupes du roi toient divises; et, s'avanant jusqu'
Mantes, son dessein toit de prendre le chemin de la Guienne, afin de
renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles
manoeuvroit Cond. Mais la rgente ne lui en laissa pas le temps: elle
avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir  Paris et y
combattre l'ascendant d'une faction qui menaoit d'entraner tout le
royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrive du
cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir
Cond en chec dans la Guienne et l'empcher d'en sortir, elle revint
ctoyant la Loire, protge par une arme infrieure en forces  celle
de Nemours, et dont le commandement fut partag entre Turenne et le
marchal d'Hocquincourt. Cette arme, aprs avoir repris, presque sans
coup frir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit souleve un
moment en faveur du prince, s'avana jusqu' Blois et sembla menacer
Orlans. Cette ville toit le chef-lieu de l'apanage de Gaston.
Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'toit l une
action hardie dont, en sa qualit de prince, les suites
l'effrayoient[195]; et c'en toit assez pour le faire retomber dans
ses anciennes perplexits. Enfin il se dcida  y envoyer
_Mademoiselle_, sa fille ane, pour y soutenir ses partisans contre
ceux de la cour: elle partit, la tte exalte sur la mission dont elle
toit charge[196], et entra  Orlans par une brche que lui
ouvrirent quelques habitants, les autorits locales ayant refus de la
recevoir. La possession d'Orlans ouvroit  l'arme des frondeurs les
provinces d'outre-Loire, et l'arme royale toit encore trop foible
pour s'opposer  leurs progrs; mais la msintelligence des chefs
l'empcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un
trs-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armes
runies se rapprochassent de Cond pour lui porter secours, Beaufort,
d'aprs les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer
la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'arme
royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci
aux soldats,  un tel point que plus d'une fois les troupes des deux
princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces
divisions, l'arme du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette
rivire entre elle et l'arme des frondeurs.

          [Note 194: Lorsque cette arme, compose d'environ 12000
          hommes, entra en France, il s'leva un cri dans le parlement
          contre une alliance aussi manifeste avec les ennemis de
          l'tat. Gaston soutint en pleine assemble que ces troupes
          toient allemandes et non espagnoles, et qu'elles toient 
          sa solde: Je voulus, dit Gondi, lui faire honte d'une
          manire de parler si contraire aux vrits les plus connues.
          Il rpondit en se moquant de moi: Le monde veut tre
          tromp.]

          [Note 195: On lui reprsentoit qu'aprs tout ce qu'il avoit
          fait, aprs avoir trait avec Cond et avec les ennemis de
          l'tat, outrag la reine et son ministre, il n'y avoit plus
           dlibrer. Nous autres princes, disoit-il  Gondi, nous
          comptons les paroles pour rien; mais nous n'oublions jamais
          les actions. La reine ne se souviendroit pas demain  midi
          de toutes mes dclamations contre le cardinal, si je voulois
          le souffrir demain matin; mais si mes troupes tirent un coup
          de mousquet, elle ne me le pardonnera jamais.]

          [Note 196: On lui avoit persuad que, si elle rendoit
          quelque service important au prince de Cond, jamais il ne
          feroit la paix, qu'il n'y mt pour condition son mariage
          avec le roi. Elle partit de Paris habille en amazone, et
          accompagne de mesdames de Fiesque et de Frontnac, qu'on
          appeloit ses _marchales-de-camp_. Son pre, qui connoissoit
          le tour romanesque de son esprit, dit en la voyant partir:
          Cette chevalire seroit bien ridicule, si le bon sens de
          mesdames de Fiesque et de Frontnac ne la soutenoit.]

          [Note 197: Un prtendu dmenti, que M. de Beaufort
          prtendit, assez lgrement, avoir reu, produisit, dit le
          coadjuteur, un prtendu soufflet que M. de Nemours ne reut
          aussi, au dire de bien des gens, qu'en imagination. C'toit
          au moins, ajoute-t-il, un de ces soufflets problmatiques,
          dont il est parl dans les petites lettres de Port-Royal.
          Celui-ci fondit sur l'autre l'pe  la main, et l'on eut
          beaucoup de peine  les sparer. Toutefois les excuses et
          les larmes de Beaufort parurent l'apaiser; mais il garda de
          cette aventure un ressentiment profond, qui clata peu de
          temps aprs, comme nous aurons bientt occasion de le dire.]

Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Cond dans
la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'toit vainement
que son audace et son gnie luttoient, avec de misrables recrues,
contre l'excellente arme du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur
et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit
invitable; et, se voyant sans ressource de ce ct par la foiblesse
extrme  laquelle il toit rduit, il prvoyoit galement de l'autre
une perte assure, s'il ne trouvoit un moyen d'touffer des discordes
dont l'effet et t de dtruire une arme, dsormais son unique
esprance. Sa prsence pouvoit seule rtablir l'ordre: il se dcide 
partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville
se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales,
il traverse une grande partie de la France, dguis, au travers d'une
foule de dangers dont le rcit a un air presque romanesque, et arrive
inopinment aux avant-postes de son arme, lorsque la msintelligence
entre Beaufort et Nemours toit parvenue au dernier degr.  son
aspect, le courage du soldat est ranim: Montargis, dont le sige
avoit t dcid, puis abandonn, ouvre ses portes  la premire
sommation. Matre de cette ville, Cond forme le projet de surprendre
l'arme royale, dont les deux chefs s'toient spars  cause de la
disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une
partie de cette arme cantonne prs de Blneau, et commande par le
marchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop loigns les
uns des autres, les enlve presque sans rsistance, jette le dsordre
et l'pouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une
victoire complte, se la voit arracher par Turenne, dont les belles
manoeuvres sauvent l'arme royale et la cour, qu'il avoit dj
sauves  l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succs,
quoique imparfait, jette un si grand clat sur les armes de Cond,
qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses
troupes[199] et se rendre  Paris, o les avis secrets de Chavigni le
pressoient de venir pour djouer, disoit-il, les intrigues de Retz,
dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux,
et tendoit  le mettre entirement hors de sa dpendance. Il est
certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir
dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empcher d'y arriver[200],
des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et
que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit prcd, le prince
n'et peut-tre pas trouv les portes ouvertes pour le recevoir.

          [Note 198: Cette attaque du pont de Gergeau avoit eu lieu
          pendant la marche de l'arme royale au-dessus d'Orlans;
          Turenne soutint, lui seizime, tout l'effort de quatre
          bataillons du rgiment de l'Altesse, tandis que ses
          travailleurs levoient derrire lui une barricade. Beaufort,
          qui commandoit cette attaque  l'insu de Nemours, et qui y
          fit marcher toute son arme, fut forc de se retirer avec
          une trs-grande perte. De l l'explication entre les deux
          beaux-frres, qui eut des suites si outrageantes et depuis
          si funestes.]

          [Note 199: Il les laissa sous les ordres de Tavannes, Valon
          et Clinchamp; mais, quels que fussent les talents de ces
          officiers, ils ne pouvoient le remplacer que bien
          imparfaitement, et ce fut une faute trs-grande d'avoir
          quitt son arme dans des circonstances qui pouvoient lui
          devenir si favorables.]

          [Note 200: Ils sollicitrent une assemble de
          l'htel-de-ville, qui dputa ensuite vers Gaston, pour lui
          dire qu'il paroissoit contre l'ordre que M. le prince
          entrt dans la ville avant de s'tre justifi sur la
          dclaration enregistre contre lui au parlement. Gaston
          rpondit dans le sens de la dputation, et rtracta sa
          rponse, lorsqu'il eut vu les mouvements de la populace
          ameute par Chavigni.]

Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni
avoit su mouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de
tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en tre indigns,
cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pices une
partie de l'arme de son roi. Quoique Gaston et avec lui toutes les
apparences d'une intelligence parfaite, et affectt mme de
l'accompagner partout, le prince fut froidement reu au parlement, 
la chambre des comptes,  la cour des aides; partout on lui reprocha,
du moins indirectement, l'tat de rbellion dans lequel il sembloit
persister contre l'autorit lgitime, et il ne put obtenir des
chambres assembles que des arrts nouveaux contre Mazarin:
l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui
fut refuse. Une assemble de l'htel-de-ville, o il esproit
dominer, ne lui fut gure plus favorable; et, sur l'invitation qu'il
lui fit d'crire aux principales villes du royaume pour former une
_union_ avec la capitale, il fut seulement arrt qu'il seroit fait
une dputation au roi pour le supplier de donner la paix  son peuple.

La cour et pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits,
si elle ne se ft trop hte de manifester la ferme rsolution de
maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le
poursuivre; mais une dclaration du roi envoye sur ces entrefaites au
parlement, par laquelle il toit sursis  tous les arrts rendus
contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer
sur-le-champ, ramena, presque malgr eux, vers le prince un grand
nombre de ceux que le devoir commenoit  en loigner. Les membres du
parlement, mme les plus vertueux, domins par l'esprit de corps, ne
vouloient pas que Mazarin pt se relever sur les dbris de leurs
arrts. L'exemple de cette grande corporation entrana toutes les
autres; Cond entendit un cri unanime s'lever contre ce nom abhorr;
et les Parisiens oublirent un moment le rebelle pour ne voir en lui
que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgr cette espce de succs, il
toit loin encore de dominer dans Paris. Les honntes gens, las de la
guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses
partisans essayoient de l'y faire rgner par la terreur, excitant 
toutes sortes de dsordres cette populace qu'ils avoient souleve.
Retz aigrissoit encore ce mcontentement par toutes les intrigues qui
lui toient familires. Ainsi Cond, plac au milieu de tant
d'intrts divers, dont aucun ne s'accordoit entirement avec les
siens, ne se soutenoit rellement dans la capitale que par la haine
que l'on portoit  Mazarin. Toutefois ses gards et ses dfrences lui
gagnrent entirement Gaston, qui lia enfin sa fortune  la sienne,
sans renoncer toutefois  couter les conseils du coadjuteur.

Pendant ce temps, l'arme royaliste se rapprochoit de Paris en
excutant divers mouvements, dont le but toit de rompre les
communications de Cond avec l'arme des confdrs. Celle-ci, chasse
de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans
tampes. Ce fut alors que Turenne, charg seul du commandement des
troupes royales, dont l'existence avoit t de nouveau compromise par
les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire  l'arme royale un
mouvement qui la plaa entre Paris et l'arme rebelle, et dploya
cette belle suite de manoeuvres qui accrurent encore sa rputation
militaire, et le montrrent  l'Europe comme un digne rival de Cond.
Tandis qu'il assigeoit tampes, vaillamment dfendue par Tavannes, et
qu'il poursuivoit ce sige au milieu des contrarits de toute espce
que lui suscitoit la misre profonde des peuples et de la cour[201],
le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons dj
parl, entra en France avec son arme vagabonde; et, laissant partout
des traces horribles de son passage, vint camper auprs de Dammartin,
 sept lieues de Paris. Dj vendu  Mazarin, il feignit de passer
tout  coup dans le parti des princes, qui allrent au-devant de lui,
le comblrent de caresses, et le reurent dans Paris mme avec les
plus grands honneurs. Le peuple imbcile, dont il venoit de dvaster
les campagnes, l'applaudit  son entre, en mme temps que le
parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant
publiquement d'ennemi de l'tat. Mais, galement insensible aux
honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans
Paris mme de ngocier avec la cour, et, aprs s'tre fait chrement
payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour
rester, se conduisant, dit Talon[202], comme un bandit qui n'a ni
foi ni loi, ni probit quelconque. Turenne, que le trait conclu avec
lui avoit dtermin  lever le sige d'tampes, et dont sa trahison
drangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et
d'habilet dans cette circonstance prilleuse qui devoit perdre un
gnral ordinaire, qu'au lieu de se trouver enferm entre les deux
armes ennemies, comme on en avoit form projet, il vint lui-mme
assiger le camp de l'tranger, et le fora  se retirer en Flandre,
suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des
princes et des Parisiens  cette fatale nouvelle: Cond surtout toit
constern; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir dj reconnu
que, dans la circonstance o il se trouvoit, elle ne pouvoit lui
offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette
retraite sembloit anantir toutes ses esprances.

          [Note 201: Les campagnes, ravages par les soldats,
          n'offroient, dans tous les lieux o avoient pass les
          armes, que le spectacle d'une entire destruction. La
          cessation absolue du paiement des impts avoit rduit la
          cour elle-mme  une indigence qui semble  peine croyable,
          et souvent le roi manquoit des choses les plus ncessaires 
          la vie. Les troupes toient dnues de tout, et ne vivoient
          que de pillage; les blesss mouroient souvent faute de soins
          et de nourriture.]

          [Note 202: Il ne semble pas que, dans l'invasion de ses
          tats, on se ft conduit envers lui avec plus de justice et
          de probit. Dans un systme de politique extrieure commenc
          par Richelieu et continu par son lve Mazarin, on n'avoit
          pas le droit de reprocher  qui que ce ft de _n'avoir ni
          foi ni loi_.]

Du reste les ngociations ne lui russissoient pas plus que les armes.
Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de
Chavigni, qui sans doute toit ds-lors livr  la cour et au
ministre; et, consomm comme il l'toit dans l'art de sduire et de
tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces
ngociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de
spectacle plus curieux que le mange dont la cour fut alors le
thtre. Ds que Cond eut commenc  ngocier, Gaston envoya aussitt
des ngociateurs. Le parlement, de son ct, arrta des remontrances;
et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et
l'loignement des troupes royales, se prsentoient sur tous les autres
avec des intrts entirement opposs. Ce n'toit des deux cts
qu'entrevues, confrences, demandes, promesses, manoeuvres de toute
espce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; o souvent les
ngociateurs eux-mmes traitoient contre les intrts de ceux qui les
avoient envoys. Cond se prsentoit avec des prtentions
exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin
de leur donner de la publicit pour les faire traverser par Retz et
Gaston; sur les remontrances adresses par le parlement, le roi
l'invitoit  lui faire une dputation solennelle pour traiter de la
paix concurremment avec les princes; et les princes, effrays d'une
dmarche qui, de mme qu'au sige de Paris, pouvoit rendre cette
compagnie matresse des conditions du trait, traversoient, autant
qu'il toit en eux, les rapports qu'elle prtendoit se crer avec la
cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manoeuvre:
Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un
Mol  leur tte, poursuivis, maltraits  la sortie de leurs sances,
de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une
anarchie complte rgnoit dans Paris; et cependant la cour, moins
traitable que jamais depuis l'loignement du duc de Lorraine, tandis
qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piges si adroitement
tendus, profitoit du temps prcieux qu'elle leur faisoit perdre pour
concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, prparer des
oprations militaires plus dcisives, et finir la guerre d'un seul
coup.

Quoique Cond et donn au parlement une parole solennelle de tenir
ses troupes toujours  dix lieues de la capitale, cependant, sous
prtexte que la cour, aprs avoir pris le mme engagement, ne l'avoit
pas rempli, il ne s'toit fait aucun scrupule de violer sa promesse en
s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Aprs
la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassembl le gros de
son arme dans ce dernier village, tendant son camp jusqu' Surne,
tandis que Turenne, renforc par un corps de troupes considrable que
le marchal de La Fert lui avoit amen de la Lorraine, toit venu
occuper Chevrette,  une lieue de Saint-Denis, de manire que la
rivire seule sparoit les deux armes. Avec des forces si suprieures
 celles de Cond, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anantir s'il
pouvoit le placer entre l'arme royale et les murs de Paris, parce que
les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville o
le dsordre toit  son comble[203], lui donnoient l'assurance que
jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage  l'arme
rebelle. Pour excuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire
un pont de bateaux  pinay; et le succs en et t immanquable, si
le coup d'oeil perant de Cond n'et saisi d'abord tout son plan et
reconnu le danger extrme o il alloit se trouver: car une arme
double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout  la fois
venir d'un ct l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en
chec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa dfaite
invitable. Il prit donc sur-le-champ la rsolution de sortir d'une
situation aussi prilleuse, de gagner Charenton avec sept  huit mille
hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre
qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux chemins y
conduisoient: l'un, plus long et plus sr, c'toit de traverser Meudon
et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et
Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine  l'endroit o est
l'hpital gnral. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un
pont de bateaux; et il toit incertain que les bourgeois voulussent le
permettre; alors Cond se seroit vu forc de se replier sur le
faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat
ne s'y engaget avec les troupes royalistes sous les fentres mmes du
Luxembourg, et que Gaston, foudroy par l'artillerie du roi dans son
propre palais, ne se dcidt brusquement  faire sa paix avec la cour.
L'autre chemin, plus court, en passant  travers le bois de Boulogne
et en dfilant presque  la vue de l'ennemi, le long des faubourgs
Saint-Honor, Saint-Denis, Saint-Martin, toit aussi plus dangereux.
Ce fut ce dernier que Cond se vit forc de suivre. Il leva son camp
au milieu de la nuit, esprant, par l'activit de ses mouvements,
prvenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tte un gnral qui, de
mme que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne,
instruit de sa marche au moment mme o son arme commenoit 
s'branler, dtache aussitt quelques escadrons pour le harceler dans
sa retraite, et ces troupes lgres sont bientt suivies de toute
l'arme royale. Des hauteurs de Montfaucon, o Cond, ds le point du
jour, avoit su entraner Gaston qui paroissoit alors dispos  faire
un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes
confdres s'tendant depuis Charenton, o l'avant-garde toit dj
arrive, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce ct l'arrire-garde,
plusieurs fois charge et rompue par les escadrons royalistes, se
rallioit avec peine, s'efforant de gagner le faubourg Saint-Antoine,
tandis que l'arme royale s'avanoit, dveloppant ses rangs et se
mettant en bataille dans la plaine situe entre Saint-Denis et Paris.
 cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et
Cond, bien convaincu que la retraite est maintenant tout--fait
impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui
n'toit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des
barrires et de quelques foibles retranchements levs peu de temps
auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes 
l'entre des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied
ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'toit point
encore arrive, balance d'abord  l'attaquer, et s'y dtermine enfin
sur l'ordre exprs qu'il en reoit de Mazarin[206]. Tavannes,
Clinchamp, Valon, Nemours sont opposs  Navailles,  Saint-Maigrin, 
Turenne lui-mme; Cond est partout. Tandis que des deux cts on se
prpare au combat, la reine,  genoux dans l'glise des Carmlites de
Saint-Denis, lve ses mains vers le Dieu des armes pour le succs de
sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne
les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'o ses regards
embrassent tous les mouvements des deux armes; et les Parisiens,
craignant galement et royalistes et confdrs, ferment leurs portes
et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.

          [Note 203: La populace toit pour Cond, mais la plupart des
          colonels de quartiers suivoient le parti de la cour; il y
          eut mme, dit-on, un projet form par Gunegaud, trsorier
          de l'pargne, pour livrer la porte du Temple  l'arme
          royale.]

          [Note 204: Pour se dfendre du brigandage des Lorrains.]

          [Note 205: Les rues de Charonne, de Charenton et du faubourg
          Saint-Antoine.]

          [Note 206: Mazarin, le voyant ainsi balancer, craignit que
          cette incertitude ne ft le fruit de quelque intelligence
          secrte avec le prince, et lui envoya l'ordre exprs
          d'attaquer, comme si, dit Turenne lui-mme, il n'y avoit
          qu' avancer pour dfaire les ennemis.]

Ainsi commena ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, o, sur un
espace trs-resserr et avec un trs-petit nombre de troupes, les deux
gnraux firent des prodiges d'habilet et de valeur, qui ajoutrent
encore un nouvel clat  leur haute renomme. Cond surtout, attaqu
par des forces suprieures dans une circonstance qui sembloit devoir
tre dcisive, exalt par le pril extrme qu'il couroit, se surpassa
lui-mme, parut tre au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de
gentilshommes et du rgiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans
tous les postes avec la rapidit de l'clair, rtablir le combat,
ramener la victoire.  chaque instant les barricades sont forces, et,
ds qu'il parot, regagnes. Turenne lui-mme, dj parvenu jusqu'
l'abbaye Saint-Antoine, perd,  son aspect, tout le terrein dont il
s'est empar, et sa valeur tranquille est force de cder  ce
bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux cts; mais les
pertes de l'arme royale sont  l'instant rpares, et celles de Cond
l'puisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers
sont tus  ses cts; l'ennemi tant parvenu  se loger dans les
maisons qui bordent l'entre du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu
d'un feu crois et au travers d'une grle de balles qu'il est possible
d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une
mort qui semble invitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y
prcipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent  des bataillons
entiers ces foibles retranchements[207]. C'est alors que la situation
de l'arme confdre devient  chaque instant plus critique. Gaston,
tour  tour agit par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du
Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une
victoire de Cond que sa dfaite, reste tranquille  l'archevch.
C'est en vain que quelques amis du prince runis autour du duc
essaient de l'branler, il parot inflexible. Cependant le danger
toit  son comble: sur tous les points o Cond ne paroissoit pas,
ses troupes toient repousses, enfonces; cet escadron redoutable qui
l'avoit accompagn partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges
de valeur, toit presque entirement dtruit; le soldat, puis de
fatigue, tomboit dans le dcouragement et molissoit dans sa
rsistance; les rues toient encombres de cadavres. Cependant les
guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser
entrer les blesss; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette
rsistance opinitre avoit aussi cause  l'ennemi retardoit seule de
quelques instants cette perte assure. Mademoiselle, dont la tte
romanesque se monte  la vue des dangers que court un hros; que
l'ambition et la vanit animent peut-tre autant que cette noble
piti, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son pre, emploie les
larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin
 lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son
arme, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle
dplorable de tant de morts et de mourants[208] commenoit  soulever,
voit dans la Bastille mme Cond qui parot devant elle dans un
affreux dsordre et livr au plus grand dsespoir, lui montre son
ordre et fait  l'instant mme ouvrir les portes. Le hros, rassur,
va prparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il
avoit montr d'ardeur dans la bataille, au moment mme o Turenne,
renforc par le corps du marchal La Fert, se prparoit  le tourner
et  l'enfermer entre son arme et les murailles de la ville. Les
troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs
Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'tendant le long de la rivire
des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'arme royale.
Cependant l'arrire-garde, qui faisoit ferme encore sur la rive
droite, est inquite par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle
fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses dcharges ritres
jettent le dsordre dans cette cavalerie, la forcent  regagner la
campagne, et les derniers dbris de l'arme du prince doivent leur
salut  cette action violente et audacieuse[209].

          [Note 207: Le duc de Nemours y reut treize coups de feu
          dans ses armes, et La Rochefoucauld un coup au-dessus des
          yeux, qui lui fit perdre la vue pendant quelque temps.]

          [Note 208: Parmi les personnages de distinction qui furent
          tus, tant d'un ct que de l'autre, dans cette sanglante
          affaire, on compte Saint-Maigrin, Mancini, neveu du
          cardinal, Flamarens, La Roche-Griffard; les comtes de
          Castries et de Bossut, Tauresse, du nom de Montmorenci, etc.
          Guitaut, Jarsay, Valon, Clinchamp, Coigny, Melun, de Foix et
          une foule d'autres furent blesss.]

          [Note 209:  la dernire vole, le cardinal, faisant
          allusion  la passion dmesure qu'avoit la princesse
          d'pouser le roi, dit en riant: Voil un boulet de canon
          qui vient de tuer son mari. Le prsident Hnault a raison
          de dire que, pour hasarder cette action plus que hardie,
          elle avoit obtenu un ordre de Gaston, conserv dans la
          bibliothque du roi; mais il faut avouer en mme temps
          qu'elle avoit sollicit cet ordre, et qu'elle contribua plus
          que personne  le faire excuter.]

La cour avoit compt sur une victoire plus complte, et la gloire du
vaincu effaoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Cond,
qu'une action si brillante rendoit plus cher  ses partisans, et
faisoit admirer de ceux mme qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de
l'clat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendt
matre absolu de Paris, o son autorit continuoit d'tre foible et
prcaire, esprant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, ou de
nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que
de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemble de
l'Htel-de-Ville, d'y faire dposer le gouverneur de Paris, le prvt
des marchands et la plupart des chevins qui lui toient contraires,
pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens  sa
dvotion. Le duc d'Orlans, qu'il avoit su entraner dans ce projet,
devoit tre nomm lieutenant-gnral du royaume; il recevoit, lui, le
titre de gnralissime des armes, et la ville signoit un trait avec
les princes. Ce plan toit hardi; mais, pour en rendre le succs
immanquable, Cond mditoit le projet plus hardi encore, mais plus
difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le gnie continuoit
d'obsder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'toit le
matin mme du jour dsign pour l'assemble, et au moyen d'une meute
populaire secrtement prpare par ses nombreux agents, que devoit
tre frapp ce coup dcisif. Le cardinal, saisi dans l'archevch,
d'o il affectoit toujours de ne point sortir, et t conduit hors de
la ville, avec dfense d'y rentrer sous peine de la vie; Cond
entranoit ensuite  l'Htel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et,
dans le premier trouble o cette violence et jet les esprits, il
auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette manoeuvre, si
bien concerte, manqua par les moyens mmes qui devoient la faire
russir. Les missaires du prince, mls  la populace qu'ils avoient
rassemble ds la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place
Dauphine, avoient imagin, pour se reconnotre, de mettre des bouquets
de paille  leurs chapeaux. Ce signe est remarqu et devient dans un
moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils
rencontrent  l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'ge.
Les esprits s'chauffent par cette manie mme, la sdition s'accrot
et semble s'tendre sur la ville entire. Gaston, qui en ignore
l'auteur, s'imagine qu'elle est prpare contre Cond lui-mme, et,
malgr tous les efforts que celui-ci fait pour lui chapper, le
retient au Luxembourg jusqu' l'heure de l'assemble. Ils s'y rendent;
mais la premire partie du projet manqu fait avorter l'autre. Ils
trouvent  l'Htel-de-Ville une rsistance qu'ils n'attendoient pas;
on n'y parle que d'obissance au roi, dont on vient de recevoir une
lettre[211], et les princes eux-mmes sont interpells par le
marchal de l'Hpital, gouverneur de la ville, pour savoir s'ils ne
sont pas galement disposs  obir. Ils sortent outrs de dpit, et
traversant la place de Grve, o malheureusement cette populace
ameute et toujours guide par les mmes chefs les avoit suivis sans
dessein, il leur chappe de dire assez haut pour tre entendus que
l'_Htel-de-Ville est rempli de Mazarins_. Cette parole imprudente,
recueillie, commente, vole dans un moment de bouche en bouche. Les
missaires de Cond croient y reconnotre le signal qu'ils attendoient
depuis si long-temps, et dirigent aussitt la fureur du peuple contre
ses magistrats. La place retentit du cri d'_union_ plusieurs fois
rpt; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils
tirs par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemble;
les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y rpondre par
une dcharge dont plusieurs mutins sont tus ou blesss. C'est le
signal du plus horrible dsordre: ces portes, que l'on a fermes, sont
dans un moment ou enfonces ou livres aux flammes; la foule s'y
prcipite, et alors commence une scne de dsolation, o l'on ne voit
plus que des victimes et des bourreaux. On gorge dans les salles de
l'Htel-de-Ville; ceux qui peuvent en chapper sont massacrs sur la
place; quelques-uns rachtent leur vie  prix d'argent; d'autres
cherchent  gagner les toits, ou  se cacher dans les coins les plus
obscurs. La soif du pillage, qui se mle  celle du sang, en fait
dcouvrir plusieurs, et cette dcouverte tend et prolonge le carnage.
Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines toient
barricades et gardes par ces furieux. Dj la flamme, aprs avoir
dvor une partie de l'Htel-de-Ville, s'tend jusqu' l'glise
Saint-Jean-en-Grve, et menace tout le quartier. On n'entend que des
cris de fureur ou de dsespoir; et c'est dans ce moment seulement que
les princes sont avertis du dsastre que leur imprudence a caus.
Gaston pouvant veut y envoyer Cond; il refuse, et propose Beaufort,
plus accoutum que lui  apaiser la populace. Mademoiselle s'offre
d'elle-mme quelques moments aprs, et tous les deux, non sans quelque
effroi pour eux-mmes et de longues hsitations, parviennent, vers
minuit, jusqu'au thtre de cette horrible boucherie, qui toit cesse
lorsqu'ils y arrivrent. Ils entrrent dans l'Htel-de-Ville et mirent
en sret ceux qui s'y toient cachs. Leur dvouement trop tardif
n'eut pas d'autre effet.

          [Note 210: Ses louanges retentissoient partout, et jusque
          dans le camp ennemi. Ah! madame, dit Turenne  la reine,
          vous ne m'aviez envoy que contre un prince de Cond, et
          j'en ai trouv mille; je n'avois pas besoin de le chercher,
          je le trouvois toujours  ma rencontre.]

          [Note 211: Dans cette lettre, le roi dclarant aux officiers
          municipaux qu'il toit content de leur conduite, parce qu'il
          savoit que l'arme rebelle avoit t introduite dans Paris
          malgr eux (ce qui toit vrai), les exhortoit  persvrer
          dans ces sentiments de fidlit, et  remettre l'assemble 
          huitaine.]

Il n'y a point de preuves certaines que Cond ft l'auteur de ce
massacre; et quoique ce soit un prjug fcheux contre lui que
l'indiffrence avec laquelle il en reut la nouvelle, et le refus
qu'il fit d'aller arrter le mal, son caractre, que l'on trouve
toujours noble et gnreux, mme au milieu de ses plus grandes
erreurs, semble repousser jusqu'au soupon d'un crime o il y auroit
eu autant de bassesse que d'atrocit. Il n'en est pas moins vrai qu'il
en fut accus, et que ce malheureux vnement acheva de ruiner
entirement ses affaires:  l'admiration qu'avoient inspire ses
exploits succda tout  coup l'horreur profonde que l'on prouve pour
les tyrans. Comme eux, Cond rgna dans Paris, par la terreur. Les
citoyens consterns, se renfermrent chez eux; le parlement et
l'Htel-de-Ville restrent presque dserts; et au milieu d'un petit
nombre de magistrats, ou vendus  son parti, ou subjugus par la
crainte, le prince put impunment faire les changements qu'il avoit
projets. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prvt des
marchands. Cependant la misre du peuple toit  son comble[212]; une
soldatesque effrne ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la
retenir dans une cause injuste, toient forcs de fermer les yeux sur
ses excs; la famine commenoit  se faire sentir dans la ville; tout
enfin annonoit une rvolution prochaine, qui, pour tre un peu
retarde par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas
moins invitable.

          [Note 212: Le moindre pain valoit huit sous la livre; il n'y
          avoit plus ni police, ni frein, ni subordination. Enhardi
          par l'exemple des soldats qui pilloient les environs de la
          ville et qui vendoient publiquement leur butin, le peuple
          sembloit pier l'occasion de commencer un pillage dans Paris
          mme; ceux qui auroient pu le contenir, bons bourgeois ou
          magistrats, se cachoient ou trouvoient le moyen de
          s'chapper, malgr les gardes que l'on avoit mis aux portes
          pour empcher de sortir de la ville.]

En effet Paris, depuis cette poque jusqu' la fin de ces malheureux
troubles, prsente l'image de la plus horrible confusion. Retz,
rveill tout  coup par cette scne sanglante, de l'espce de
scurit dans laquelle il sembloit plong, instruit peut-tre du
danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un
appareil formidable[213], prt  disputer  Cond cette puissance
absolue qu'il sembloit s'arroger, dclamant contre les horreurs qui
venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui
gmissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intrts les plus
opposs, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se
faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant gnral du
royaume et de gnralissime des armes qu'ils avoient tant
ambitionns; mais les arrts de cette compagnie, reus maintenant avec
mpris dans la France entire, tourns en ridicule dans Paris mme,
toient casss sur-le-champ par des arrts de la cour, qui en
faisoient voir toute l'absurdit[214]. Gaston demandoit de l'argent
pour lever des troupes; et d'aprs ses demandes, on ordonnoit des
impts que tout le monde refusoit de payer. Il fut rsolu de former un
conseil pour la nouvelle autorit qu'on venoit d'tablir: dans cette
formation, des disputes sur les prsances donnrent lieu  des scnes
ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort  un duel,
dont il fut lui-mme la victime[215]; Cond donna un soufflet au comte
de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le
parti des princes perdoit de son autorit et de sa considration. D'un
autre ct la cour n'toit gure moins embarrasse: elle savoit que
Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprtoient  rentrer en France
pour soutenir de nouveau les rebelles; et force de quitter les
environs de Paris, elle ne savoit o se retirer. Turenne releva seul
les courages abattus, et dtermina le roi  se rfugier, non en
Bourgogne, comme Mazarin en avoit donn le conseil pusillanime, mais
seulement  Pontoise, tandis que, portant son arme du ct de
Compigne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la
correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement;
et, dans ces rapports entre le matre et les sujets, le renvoi de
Mazarin toit le seul prtexte qu'ils donnassent du refus d'obissance
 ses ordres. Pour les pousser  bout, le jeune prince promet et
annonce le dpart prochain de son ministre: aussitt Cond, qui
craint avec raison un pige cach sous cette promesse, se runit 
Gaston pour la dcrditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous
les deux dclarent en plein parlement ne pouvoir dsarmer que l'ennemi
de l'tat ne soit hors du royaume. Cette dclaration rompt toutes les
communications entre le roi et cette compagnie: elle a mme l'audace
de rappeler ses dputs, qui avoient reu l'ordre de se rendre au lieu
o la cour rsidoit. Alors le monarque, dployant enfin le caractre
trop long-temps mconnu de l'autorit souveraine, rend un arrt par
lequel il transfre  Pontoise le parlement de Paris, interdisant 
ses membres tout acte de leur juridiction jusqu' ce qu'ils y fussent
runis.

          [Note 213: Il plaa des soldats dans l'archevch et dans
          les maisons voisines; il fit des amas de vivres, de
          munitions, et garnit de grenades les tours de la
          cathdrale.]

          [Note 214: Le parlement refusoit d'obir aux ordres du roi,
          parce qu'il le disoit prisonnier de Mazarin; et en mme
          temps il lui demandoit, pour rentrer sous son obissance, de
          renvoyer le ministre qui le tenoit en captivit.]

          [Note 215: On a prtendu que la vritable cause de ce duel
          toit une rivalit d'amour dont madame de Chtillon[215-A]
          toit l'objet. On peut croire aussi que le ressentiment de
          l'outrage qu'il avoit essuy  Orlans n'toit point encore
          teint dans le coeur de Nemours. Ils se battirent derrire
          l'htel Vendme, cinq contre cinq. Nemours apporta lui-mme
          les pes et les pistolets, et chargea ceux-ci de sa propre
          main. Quand il en prsenta un  Beaufort, celui-ci fit
          encore un dernier effort pour l'arrter: Ah! mon frre! lui
          cria-t-il affectueusement, qu'allons-nous faire? pourquoi
          nous gorger? quelle honte! Oublions le pass et vivons bons
          amis.--Ah! coquin, rpondit Nemours, tu trembles! Il faut
          que l'un de nous deux reste sur la place. Beaufort, aprs
          avoir reu son feu, le tua roide de trois balles, qui le
          percrent au-dessus de la mamelle, au moment mme o, jetant
          son pistolet, ce furieux se prcipitoit sur lui l'pe  la
          main. Le marquis de Villars, l'un des seconds de Nemours,
          tua son adversaire Hricourt, qu'il n'avoit jamais vu
          auparavant.]

          [Note 215-A: Elle partageoit depuis long-temps ses faveurs
          entre Nemours et Cond. Ce dernier en toit passionnment
          amoureux.]

          [Note 216: Plusieurs disent au contraire que ce fut le comte
          de Rieux qui, dans la chaleur de la dispute, osa faire le
          premier un geste menaant que le duc d'Orlans punit
          seulement par quelques jours de prison, et dont, dans tout
          autre temps, Cond et tir une vengeance plus clatante.]

Quatorze  quinze d'entre eux trouvrent le moyen de sortir de la
ville sous divers dguisements, et de se rendre  Pontoise, o ils
furent installs par Mol. Le parlement de Paris ne manqua pas de
rendre sur-le-champ un arrt qui dclaroit nul et illgitime le
nouveau parlement: celui-ci lui rpondit par un arrt non moins
violent, et sans doute mieux fond, puisqu'il toit soutenu de
l'autorit royale. Au milieu de ces dbats entre les deux parlements,
Mazarin prparoit la scne qui devoit enfin terminer cette guerre
funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse
les uns aux autres tous les intrts, toutes les passions, il avoit
allum entre ses ennemis des mfiances que rien ne pouvoit gurir, des
haines que rien ne pouvoit calmer. Rduits, par leurs discordes
intestines, au dernier tat de foiblesse, les rebelles ne trouvoient
un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et
dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il rsolut de
leur enlever cette dernire ressource; et son loignement de la cour,
si fcheux pour lui dans un temps o les partis divers toient dans
toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite
politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents
suprieurs, l'ambition, l'activit pouvoient seuls l'inquiter pendant
sa retraite momentane, acheva de le dcider. Jamais comdie ne fut
joue avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise,
d'accord avec le cardinal et la rgente, demanda son expulsion dans
des termes non moins nergiques que celui de Paris. Mazarin lui-mme
pria le roi  mains jointes de le laisser partir; et aprs avoir
tabli dans le ministre un ordre tel que personne ne pt avoir la
pense d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques
instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 aot, et se
retira  Sedan, d'o il continua de conduire toutes les affaires.

          [Note 217: Il toit alors parvenu auprs de la reine  une
          faveur assez grande pour donner  Mazarin de vritables
          inquitudes.]

Ce qu'il avoit prvu ne manqua pas d'arriver: ce dpart acheva
trs-rapidement la rvolution dj commence dans les esprits. Ds que
la nouvelle en fut rpandue  Paris, le parlement entier montra
ouvertement la ferme rsolution de se soumettre  un monarque qui
daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes  accder 
son acte de soumission. Jamais ils ne s'toient trouvs dans une
position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le
prtexte de leur rvolte, toit en effet l'vnement le plus fcheux
qui pt alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils
feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des
restrictions qui leur laissoient en effet la facult d'accepter ou de
refuser, se proposant intrieurement de combattre encore, et d'obtenir
du succs de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La
cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis,
tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions
particulires. Cond, dont les avances et les propositions avoient t
plus mal reues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le
parlement; mais il n'inspiroit plus la mme terreur: on osa le
contredire; et l'acte de soumission fut arrt.

Ce fut pour les princes une ncessit d'y souscrire; mais ils le
firent purement par politique: car dans ce moment mme ils attendoient
le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec
Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entirement gagn  leur
parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une arme; mais
les ruses politiques de Mazarin dterminrent le gnral espagnol  se
retirer[218], et les belles oprations militaires de Turenne
paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Cond
runis[219], portrent ainsi le dernier coup  la faction chancelante
de celui-ci. Retz alors voyant que la paix toit invitable, que tout
y tendoit invinciblement, fait prendre  Gaston le seul parti qui ft
convenable dans la situation dsespre des choses, celui d'essayer de
se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaite, et de se donner tout
le mrite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette
mission dlicate, et qui, dans la circonstance o il se trouvoit,
n'toit pas sans danger pour lui, part pour Compigne  la tte d'une
dputation du clerg, y est reu mieux qu'il n'esproit[220], mais ne
russit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois
auparavant, et accept ses propositions avec empressement, se voyoit
actuellement dans une situation  pouvoir reconqurir ses droits, sans
grces ni conditions; elles furent donc refuses, jusqu' celle que
faisoit le duc d'Orlans de se retirer  Blois, pourvu qu'une amnistie
honorable assurt son tat, celui des princes et de leurs partisans;
et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui,
se mfiant de la facilit de la reine, empchrent le succs de cette
ngociation.

          [Note 218: Il imagina d'crire de Sedan au duc de Lorraine
          une lettre tourne en forme de rponse, comme s'il y avoit
          eu entre eux un commencement de ngociation. Il y discutoit
          des propositions d'accommodements, accordoit celle-ci,
          refusoit celle-l, et finissoit par dire que si Charles
          s'opinitroit  refuser les offres de la cour, elle sera
          force de traiter avec Cond, trouvant moins fcheux pour
          elle de se livrer  un prince du sang que d'exposer le
          royaume  une invasion. Le courrier, porteur de cette
          dpche, eut ordre de se laisser prendre par les Espagnols.
          Fuensaldagne, l'ayant lue, en conclut qu'il seroit
          impolitique de rendre Cond trop redoutable  la reine; et
          compltement dupe de cette ruse, au lieu de joindre le duc
          de Lorraine, il se contenta de lui envoyer quelque cavalerie
          et ramena son arme en Flandres.]

          [Note 219: Trompe par les artifices de Charles, qui
          ngocioit toujours en avanant vers Paris, la reine avoit
          ordonn  Turenne de ne point l'inquiter dans sa marche.
          Celui-ci, dont le coup d'oeil toit plus pntrant, aima
          mieux dsobir et courir les dangers de sa dsobissance,
          que de risquer de tout perdre. Il continua  serrer de prs
          l'arme du duc; et n'ayant pu empcher la jonction de ses
          troupes avec celles des princes qui avoient pris ensemble
          leur campement sur les bords de la Seine et de la Marne,
          prs d'Albon, il se plaa devant elles, dans une position
          avantageuse, prs de Villeneuve-Saint-George, derrire un
          bois, et dans l'angle que forme la rivire d'Yres  son
          confluent avec la Seine. Les deux armes restrent en
          prsence tout le mois de septembre, tandis que l'on
          continuoit de ngocier. Turenne les tint ainsi en chec tant
          qu'il le crut ncessaire, et jusqu' ce qu'il et rempli son
          objet, qui toit de fatiguer les Parisiens par le sjour au
          milieu d'eux de ces soldats trangers, pillards et
          indisciplins, d'amuser les princes par ces ngociations que
          l'on tranoit en longueur, de les discrditer, et d'achever
          d'en dtacher le peuple et ses chefs. Quand il vit les
          choses arrives au point o il les vouloit, il dcampa sans
          livrer bataille, ce qui toit l'objet de tous les voeux du
          prince de Cond, et le laissa tonn et dsespr de sa
          retraite.]

          [Note 220: Il reut alors le chapeau des mains du roi; sans
          cette crmonie, si long-temps et si prudemment diffre,
          qui seule l'tablissoit rellement cardinal franois, il se
          seroit dclar, dit-on, pour Cond, qu'il ne combattoit que
          contre son gr, et dont le parti vainqueur et pu le
          conduire au ministre.]

Gaston, voyant ses avances rebutes, clata d'abord en plaintes et en
menaces, puis retombant bientt dans ses indcisions accoutumes,
fournit ainsi  ses ennemis tous les moyens ncessaires pour russir
sans son secours. Quant  Cond, le mauvais succs de ses armes avoit
achev de lui faire perdre toute considration  Paris. La haine et le
mpris pour son parti y toient parvenus au dernier degr; les
Espagnols et les Lorrains toient publiquement insults par la
populace; chaque jour lui apprenoit la dfection de quelques-uns des
siens, mme de ceux sur lesquels il avoit le plus compt. Dans ce
naufrage gnral, chacun pensoit  ses propres intrts: la fureur de
ngocier s'toit empare de tout le monde; et la route de Compigne 
Paris toit en quelque sorte couverte de ngociateurs qui alloient et
venoient, sous divers dguisements, recevoir des rponses ou porter
des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspre
contre lui, Cond en vint au point de craindre pour sa propre sret.
Se voyant donc sans espoir du ct de la cour; excit par ceux qui
s'toient sincrement attachs  sa fortune  couter les propositions
brillantes que lui faisoient les Espagnols; entran par cette passion
qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractre qui ne
lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps
et si publiquement ddaign, il se rsolut enfin  sortir de France,
et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18
octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la
Picardie.

Le jour de son dpart fut pour la capitale un jour d'allgresse.
L'imprudent Gaston en triompha lui-mme, se persuadant que sa retraite
alloit le rendre matre absolu du trait que Paris se disposoit 
faire avec son souverain; mais la cour toit dsormais trop puissante
pour daigner seulement l'couter, et lui trop foible, mme pour
diriger les soumissions de la ville envers elle. Dlivrs de ce reste
de terreur que leur inspiroit encore Cond, le parlement,
l'Htel-de-Ville, toutes les grandes corporations rsolurent de faire
leur paix particulire, sans s'embarrasser beaucoup du dsir que le
duc tmoigna d'tre seul charg de ce soin, et des efforts qu'il fit
pour mettre obstacle  leur dessein. Le clerg avoit commenc, les
autres suivirent. Toutes les dputations furent accueillies avec
douceur et bont,  l'exception de celles du parlement et de
l'Htel-de-Ville, la cour les considrant comme interdits, et ne
reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assembl 
Pontoise. L'un et l'autre firent bientt leur paix en annulant
d'eux-mmes toutes les dispositions sditieuses qu'ils avoient
successivement prises: lection irrgulire d'un gouverneur et
d'chevins anti-royalistes, cration d'un conseil d'union, concession
du titre de lieutenant-gnral au duc d'Orlans, et de gnralissime
au prince de Cond; et en attendant qu'ils fussent reus en corps,
leurs membres se mlrent aux dputs des autres corporations. La
cour, alors  Mantes, s'avana jusqu' Saint-Germain, o Sa Majest,
sur les humbles supplications que lui firent les dputs de revenir 
Paris, promit d'y faire incessamment son entre.

Enfin, trois jours aprs, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa
capitale par la porte Saint-Honor, dans tout l'appareil de sa
puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigu
de sa rvolte et plein d'esprances pour l'avenir. Gaston fut exil 
Blois, o Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du
roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de
Montbason reurent dfense de parotre  la cour, et partirent pour
leurs chteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se
laissoit assiger, le fils du vieux Broussel se hta de rendre la
Bastille. Ds le lendemain de son arrive, le roi tint au Louvre un
lit de justice auquel furent galement appels les conseillers de
Paris et ceux de Pontoise; dix  douze seulement des premiers avoient
reu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit
enregistrer un dit qui interdisoit au parlement toute dlibration
sur le gouvernement de l'tat et sur les finances, ainsi que toutes
procdures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.

Retz, bien accueilli d'abord, plutt par l'inquitude que pouvoit
causer encore sa popularit que par le souvenir de ce qu'il avoit fait
pour la paix,  laquelle il n'avoit en effet contribu qu'en ne s'y
opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse o tant de
circonstances inespres l'avoient plac, pour assurer  jamais son
avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent toit en quelque sorte
ennemi du repos; en sortant du Louvre, o il s'toit trouv au moment
mme de l'arrive du roi, il toit all conseiller encore la rvolte
 Gaston prt  partir pour son exil. La reine, instruite de cette
nouvelle manoeuvre, ne pensa d'abord  s'en venger qu'en l'loignant
de Paris, et lui fit faire  ce sujet des propositions o il crut voir
de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au
point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant
d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit  l'abri d'un coup de
main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conserv d'ascendant sur
une multitude qui lui avoit t si long-temps dvoue, il prtendit
traiter avec la cour de puissance  puissance, et poussa l'insolence
au point que le dessein fut pris de l'arrter et mme de l'attaquer 
main arme, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point
oblig d'en venir  ces extrmits: lui-mme, par excs de confiance,
se laissa prendre  un pige que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un
trait entam avec ce ministre, il se relcha de ses prcautions, vint
au Louvre moins accompagn, et y fut arrt le 19 dcembre. Le peuple,
dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire 
Vincennes sans tmoigner la moindre motion[222]. Ainsi finit Gondi,
moins habilement sans doute qu'il n'avoit commenc.

          [Note 221: Elle lui offrit l'ambassade de Rome, cent mille
          cus pour payer ses dettes, une pension de cinquante mille
          cus, et une pareille somme pour former ses quipages.]

          [Note 222: La mort de son oncle l'ayant rendu, pendant sa
          prison, archevque de Paris, on lui demanda sa dmission
          pour prix de sa libert; il la donna, ou feignit de la
          donner. En attendant qu'elle et t ratifie  Rome, il fut
          transfr au chteau de Nantes, d'o il se sauva. Il erra
          ensuite en Espagne, en Flandres,  Rome, en Allemagne,
          tandis que ses partisans, et particulirement un cur de la
          Magdelaine qu'il avoit fait son grand-vicaire, soutenoient
          ses droits avec autant de talent que d'intrpidit. Si Gondi
          les et seconds par une conduite rgulire et par plus de
          persvrance, il est probable qu'il seroit rentr en France
          encore archevque de Paris; mais il se lassa de l'exil et
          transigea. On lui donna de grosses abbayes en change de son
          archevch; il fixa sa demeure en Lorraine, paya ses dettes
           la longue par de strictes conomies; obtint, sur la fin de
          sa vie, la permission de revenir  Paris, y passa ses
          derniers jours dans un petit cercle d'amis qui charmoient la
          douceur de son commerce et l'agrment de sa conversation; et
          y mourut dans les sentiments de pit les plus difiants.]

(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes
ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour
venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de
la France. Turenne et les principaux officiers de l'arme le reurent
aux frontires et l'accompagnrent dans sa marche triomphale jusqu'
Paris, o son entre, qu'il y fit le 3 fvrier, fut celle d'un
souverain qui, aprs avoir visit dans une paix profonde les provinces
de son royaume, vient rjouir sa capitale de son retour.

Le roi toit all lui-mme au-devant de l'heureux ministre hors des
murs de la ville; et les Parisiens se montrrent aussi extrmes dans
les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient t dans les
outrages dont ils l'avoient accabl. Ils lui donnrent 
l'Htel-de-Ville une fte, dans laquelle lui furent prodigus tous les
honneurs jusqu'alors rservs au souverain; il jeta de l'argent au
peuple, qui rpondit  ses largesses par mille acclamations; et l'on
dit que, surpris lui-mme d'un changement si grand et si subit, il
conut un grand mpris pour une nation qui se montroit si inconstante
et si lgre. S'il en est ainsi, il faut s'en tonner: Mazarin
avoit-il donc si peu d'exprience des choses humaines; et pouvoit-il
ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples,
abandonns  eux-mmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient
de se montrer? S'il en toit autrement, ils n'auroient pas besoin
d'tre conduits; et la socit d'ici-bas seroit tout autre que Dieu
n'a voulu qu'elle ft. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point
les mpriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de
ne pas tre: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent
devenir eux-mmes vritablement dignes de mpris; et de se rappeler
sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dpt qui
leur a t confi, et dont il leur sera demand un compte
trs-rigoureux.

Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la
reine-mre, et trouvant dans le jeune roi un lve docile, qui, tant
qu'il vcut, n'osa pas mme essayer de rgner et se reposa sur lui de
la conduite de toutes les affaires, Mazarin, ds ce moment et jusqu'
la fin de sa vie, gouverna la France en matre absolu. Il y avoit
encore  Bordeaux quelques restes de faction foments par le prince de
Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les
apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tte  prix, aussi souple
maintenant sous sa main qu'il l'avoit t sous celle de Richelieu, sur
l'ordre qu'il reut de son nouveau matre et ainsi que le coadjuteur
l'avoit prdit, fit le procs  ce mme prince de Cond dont un si
grand nombre de ses membres avoient t les complices, le dpouilla de
tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna  mort comme
criminel de lse-majest. Mazarin vcut ainsi huit annes depuis son
retour  Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le trait des
Pyrnes et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette
paix europenne qu'il avoit commence par le trait de Westphalie;
assez puissant pour avoir pu impunment accumuler d'immenses
richesses, en achevant, pour y parvenir, de combler le dsordre des
finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre
fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu' lui
peut-tre il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espce
de brigandage, levant sa famille aux plus hautes alliances, la
faisant entrer dans des maisons souveraines, et mme dans la maison
royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prosprit et
de gloire, laissant, comme homme d'tat, une rputation quivoque, et
cette ide gnralement rpandue qu'il devoit moins sa fortune  son
gnie qu' son adresse et aux circonstances singulires qui l'avoient
si heureusement servi. Donnez-moi le roi de mon ct, deux jours
durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis
embarrass. Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point
applicable  Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inesprs de
cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre
sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prdilection
inexplicable dont Anne d'Autriche toit en quelque sorte possde pour
cet tranger, prdilection que sembloient accrotre les traverses
qu'elle prouvoit  cause de lui, et dont on toit d'autant plus
tonn et confondu qu'on cherchoit vainement  comprendre comment il
avoit pu la mriter.

Dans sa politique extrieure, Mazarin se montra un digne lve de
Richelieu, en achevant ce que son matre avoit commenc. Comme il
importe de faire connotre en quel tat il laissa cette Europe qu'il
prtendoit avoir pacifie, nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur
ce qui se passoit hors des frontires de la France, et pendant les
premires annes de la rgence, et pendant celles o elle fut agite
et affoiblie par la guerre civile.

(De 1643  1648.) La bataill de Rocroi, gagne par le duc d'Enghien,
 peine sorti de l'adolescence, avoit jet un grand clat sur les
commencements de la rgence; et ce premier succs si brillant avoit
t suivi de plusieurs autres moins dcisifs, lorsque la dfaite de
Randzau,  Tudelingue, fora notre arme d'Allemagne  rtrograder et
 se mettre  couvert derrire le Rhin. Turenne, que l'on appela alors
de l'Italie pour rtablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le
commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagn du jeune
vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportrent ensemble la victoire
non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit matres de tout le cours
du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc
d'Orlans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le marchal de Brz
battoit la flotte espagnole  la vue de Carthagne; le fameux gnral
sudois Torstenson conquroit avec une rapidit qui tenoit du prodige,
toute la Chersonnse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses
manoeuvres admirables par la victoire de Niemeck, o il tailla en
pices l'arme impriale commande par Gallas; remportoit bientt
aprs une victoire nouvelle  Tabor sur tous les gnraux runis de
l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur
de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord
prouv des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui
fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit
galement avec des alternatives de succs et de revers.

Ce fut immdiatement aprs la bataille de Tabor que Turenne se laissa
surprendre par Merci, et fut battu  Mariendal par sa faute, et cette
faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrire militaire.
Elle est rpare par le duc d'Enghien, qui quitte l'arme de Champagne
pour voler  son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans
laquelle Merci fut tu. On voit, dans cette guerre, ce prince
parotre, pour ainsi dire  la fois, sur tous les points menacs.
Aprs avoir vaincu  Nortlingue, il retourne en Flandres partager les
succs du duc d'Orlans, et met le comble  ses exploits par la prise
de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'anne suivante en
Catalogne, o il choua au sige de Lrida.

Cependant, au milieu de tant d'oprations militaires, dans lesquelles
l'avantage toit visiblement pour la France et pour ses allis,
l'Espagne ngocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et
ceux-ci, n'ayant nul gard  l'engagement qu'ils avoient pris de ne
rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient
fait avec elle, en 1648, un trait de paix qui releva ses esprances,
et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sr de n'avoir plus de
diversion  craindre de ce ct, l'archiduc Lopold, frre de
l'empereur, pntra dans la Flandre, o il prit plusieurs villes, et
sut se maintenir, malgr les efforts des armes franoises pour l'en
chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans et faute de
secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en
France par suite du trait de neutralit fait avec l'lecteur de
Bavire, trait qui n'empcha pas celui-ci de se runir  l'empereur,
ds qu'il eut t dlivr de la crainte que lui inspiroient les armes
franoises. C'est alors que les succs toujours croissants de
l'archiduc furent arrts, ou pour mieux dire dtruits sans retour,
par la victoire dcisive de Lens, que remporta sur lui le prince de
Cond. Dans le cours de cette mme anne 1648, commena  Paris la
guerre civile, et fut sign  Munster le trait de Westphalie.

          [Note 223: Ce qui avoit indispos les Hollandois contre la
          France, c'est que, dans une ngociation entame en 1646 avec
          l'Espagne, Mazarin avoit propos l'change des Pays-Bas
          catholiques et de la Franche-Comt contre la Catalogne et le
          Roussillon[223-A]. Ce projet toit de nature  les
          inquiter; ils considroient avec raison le voisinage de la
          France comme beaucoup plus redoutable pour eux que celui des
          Espagnols; et en effet, les Pays-Bas, sous la domination
          d'une puissance loigne et que tant de guerres avoient
          fatigue et puise, devenoient pour eux une barrire contre
          la prpondrance naissante de la France, et dj visible 
          tous les yeux.]

          [Note 223-A: Voyez les art. 3 et 4 de ce trait dans le P.
          Bougeant. (_Hist. des guerres et des ngociat._, t. II, p.
          368.)]

Depuis qu'une guerre si longue et si acharne, allume par la
politique coupable de Richelieu, embrasoit et dsoloit l'Europe, bien
des tentatives avoient t faites pour lui rendre la paix. Les
premires ouvertures d'une pacification gnrale avoient t tentes
par le pape, en 1636. Il offroit sa mdiation aux puissances
belligrantes, et la ville de Cologne pour lieu des confrences.
L'empereur et le roi d'Espagne y envoyrent des dputs, et invitrent
la France  rpondre, de concert avec eux,  l'appel du souverain
pontife. Elle se garda bien de le faire, sre que les Sudois et les
Hollandois ne consentiroient point  ngocier sous la mdiation du
chef de l'glise catholique, et ne voyant, dans de telles
confrences, que l'inconvnient de se sparer de ses allis: ce fut au
contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle
avoit contracte avec la Sude; et les deux puissances prirent, en
1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune ngociation pour la
paix, sans leur mutuel consentement.

Forc de renoncer  l'espoir d'une pacification gnrale, l'empereur
conut alors le projet de traiter avec les princes et tats de
l'empire, sans la participation des puissances trangres, et une
dite fut convoque  cet effet  Ratisbonne; mais elle ne lui procura
point le rsultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants
ayant refus les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit propose.

Il revint alors  son premier dessein d'une ngociation pour la paix
gnrale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la mdiation
et rendu,  l'gard des puissances protestantes, tout moyen de
conciliation impraticable. Le mdiateur fut le roi de Danemarck; et un
trait prliminaire, sign  Hambourg, dcida que le congrs se
tiendroit en mme temps  Munster et  Osnabruck, en Westphalie.
L'ouverture en fut fixe au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa
encore plus d'une anne avant que ces prliminaires eussent t
ratifis, les chances variables de la guerre changeant elles-mmes
d'un jour  l'autre les dispositions des souverains. Enfin, toutes
les difficults tant leves, le congrs s'ouvrit le 11 juillet 1643,
dans les deux villes qui avoient t dsignes; et toutes les
puissances intresses dans cette grande querelle y envoyrent
successivement leurs ministres. Il ne s'toit point encore vu en
Europe une runion de tant de ngociateurs, ambassadeurs, dputs, au
nom de tant de nations diffrentes qu'il s'en trouva  ce fameux
congrs de Westphalie.

Les ministres de France[224], qui y toient arrivs les derniers,
s'apercevant que la crainte de dplaire  l'empereur empchoit
plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plnipotentiaires,
crivirent, de concert avec les ministres de Sude, une circulaire 
tous ces princes, pour les inviter  prendre part aux dlibrations,
afin de dfendre _leur libert civile et religieuse_ contre les
attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit
d'aspirer  la monarchie universelle. Tel toit l'esprit dans lequel
ces ngociateurs du roi trs-chrtien venoient  ce congrs. Ce fut
vainement que l'empereur tmoigna son mcontentement d'une lettre, ou
plutt d'un libelle dont les expressions toient si dplaces et si
choquantes, et s'opposa  cette admission de tous les tats de
l'empire  traiter avec lui et avec les puissances, la dclarant
attentatoire  sa dignit et contraire  ses intrts. Les ministres
de France et de Sude insistrent, soutenant qu'il y alloit, pour les
moindres de ces tats, comme pour les plus considrables,
non-seulement de leur libert et de leurs biens, mais encore _de leur
religion_, qui toit _ce qu'ils avoient de plus cher_; et l'empereur,
dconcert par la victoire que Torstenson venoit en ce moment mme de
remporter  Jancowits[225], se vit oblig de cder  cette
proposition, vraiment inconcevable, si l'on considre par qui et en
quels termes elle toit prsente. Ces difficults et mille autres qui
vinrent encore entraver les prliminaires, retardrent l'ouverture des
confrences jusqu'aux premiers jours de l'anne 1646. Les ministres
des puissances catholiques toient tablis  Munster, et ceux des
princes protestants  Osnabruck.

          [Note 224: C'toit Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel
          Servien, comte de la Roche-des-Aubiers: celui-ci toit
          l'homme de confiance de Mazarin. Des dissensions s'tant
          leves entre ces deux plnipotentiaires, la cour se dcida
           envoyer au congrs, en 1645, un premier plnipotentiaire,
          dans la personne d'un prince du sang: ce fut Henri
          d'Orlans, duc de Longueville, que nous avons vu jouer
          depuis un des premiers rles dans la guerre de la fronde.]

          [Note 225: En 1645.]

Il est impossible de suivre ici, mme sommairement, la marche
tortueuse et complique de ces ngociations dans lesquelles, depuis
le plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et
catholiques, vouloient sret pour leurs intrts, garantie pour leurs
envahissements; o la vrit et l'erreur traitoient sur le pied de
l'galit la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz,
Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse
Alsace[226], et la prfecture des dix villes impriales qui y toient
situes. La Sude partagea la Pomranie avec la maison de
Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, allis des deux
hautes puissances, obtinrent, suivant leur mrite, le prix de leur
flonie[228]. Ce fut, du reste, la partie du trait la plus facile 
rgler. Relativement aux tats protestants, ce que l'on appeloit les
_griefs de religion_ prsenta de bien plus grandes difficults. Ce fut
vainement que les plnipotentiaires impriaux tentrent d'en renvoyer
la solution  une assemble particulire: les Sudois, soutenus par
les ministres de France, exigrent qu'ils fussent discuts en plein
congrs; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les
concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le vritable
esprit de la politique europenne, telle que la rforme l'avoit faite,
telle qu'elle n'a point cess d'tre jusqu' la rvolution, telle
qu'elle est encore, et plus perverse peut-tre, malgr cette terrible
leon.

          [Note 226: Au sujet de la cession de cette province, il fut
          question de savoir si elle seroit cde en toute proprit
          au roi de France et en la dtachant de l'empire germanique,
          ou s'il devoit consentir  la tenir  titre de fief, avec
          voix et sance  la dite. Les plnipotentiaires franois
          discutrent dans un Mmoire qu'ils envoyrent en cour, les
          avantages de l'un et de l'autre mode de possder, et
          parurent pencher pour le second, vu qu'ils y voyoient pour
          leur souverain la possibilit _d'tre un jour lev  la
          dignit impriale_; et ces mmes hommes ne manquoient point,
           toute occasion, de crier contre l'ambition de la maison
          d'Autriche et contre sa tendance  la monarchie
          universelle.]

          [Note 227: L'lecteur de Brandebourg prtendoit  l'entire
          possession de cette province, en vertu des traits de
          confraternit passs entre ses prdcesseurs et les anciens
          ducs de Pomranie, dont la maison venoit de s'teindre en
          1637, par la mort du dernier d'entre eux, Bogislas XIV. On
          lui accorda un ddommagement pour la partie de cette
          province que l'on donnoit  la Sude.]

          [Note 228: Ce que l'on remarqua le plus en ce genre, furent
          les avantages faits  la landgrave douairire de
          Hesse-Cassel, qui s'toit montre la plus acharne contre le
          parti catholique, et dont les troupes n'avoient pas manqu
          une seule occasion d'exercer leurs fureurs contre les
          possessions du clerg. Elle fit monter trs-haut ses
          prtentions, et le comte d'Avaux lui-mme les jugea
          exorbitantes. Mais elle rencontra un zl protecteur dans le
          duc de Longueville, qui trouva trs-bon qu'on scularist
          pour cette princesse hrtique un grand nombre d'vchs, et
          rpondit  l'vque d'Osnabruck, qui lui reprsentoit ce
          qu'il y avoit de scandaleux dans de semblables concessions,
          qui d'ailleurs toient fort au-del des droits qu'elle
          pouvoit lgitimement faire valoir: Il faut faire beaucoup
          en faveur d'une dame _aussi vertueuse_ que madame la
          landgrave; pourquoi, Messieurs, surmontez-vous vous-mmes,
          et donnez toute satisfaction  Madame en ce qu'elle dsire.
          (_Trait. de paix_, t. I, p. 160.)]

C'est dans ce fameux trait de Westphalie, devenu le modle des
traits presque innombrables qui ont t faits depuis, qu'il est
tabli plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il
n'y a de rel dans la socit que _ses intrts matriels_; et qu'un
prince ou un homme d'tat est d'autant plus habile qu'il traite avec
plus d'insouciance ou de ddain tout ce qui est tranger  ces
intrts. La France, et c'est l une honte dont elle ne peut se laver,
ou plutt, osons le dire (car le temps des vains mnagements est
pass) un crime dont elle a subi le juste chtiment, la France y parut
pour protger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette
galit de droits en matire de religion que rclamoient les
protestants  l'gard des catholiques. On tablit une anne que l'on
nomma _dcrtoire_ ou _normale_ (et ce fut l'anne 1624) laquelle fut
considre comme un terme moyen qui devoit servir  lgitimer
l'exercice des religions, la jurisdiction ecclsiastique, la
possession des biens du clerg, tels que la guerre les avoit pu faire
 cette poque; les catholiques demeurant sujets des princes
protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux
princes catholiques. Si, dans cette anne _dcrtoire_, les
catholiques avoient t privs dans un pays protestant de l'exercice
_public_ de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice
_priv_,  moins qu'il ne plt au prince d'y introduire ce que l'on
appelle le _simultan_, c'est--dire l'exercice des deux cultes  la
fois[229]. Tous les tats de l'empire obtinrent en mme temps un droit
auquel on donna le nom de _rforme_: et ce droit de _rformer_ fut la
facult d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur
toient dvolus; ils eurent encore celui de forcer  sortir de leur
territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans
l'anne dcrtoire, l'exercice public ou priv de leur culte, leur
laissant seulement la libert d'aller o bon leur sembleroit, ce qui
ne laissa pas mme que de faire natre depuis des difficults. Le
corps vanglique tant en minorit dans la dite, il fut arrt que
la pluralit des suffrages n'y seroit plus dcisive dans les
discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires
nommes dans son sein, ainsi que la chambre de justice impriale,
furent composes d'un nombre gal de protestants et de catholiques:
il n'y et pas jusqu'au conseil aulique, propre conseil de l'empereur
et rsidant auprs de sa personne, o il ne se vt forc d'admettre
des protestants, de manire  ce que, dans toute cause entre un
protestant et un catholique, il y et des juges de l'une et de l'autre
religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou
provoqua toutes ces nouveauts inoues et scandaleuses; et ses
ngociateurs furent admirs comme des hommes d'tat transcendants; et
le trait de Westphalie fut considr comme le chef-d'oeuvre de la
politique moderne.

          [Note 229: Ceux qui n'avoient eu, pendant l'anne
          dcrtoire, l'exercice ni public ni priv de leur religion,
          n'obtinrent qu'une tolrance purement civile; c'est--dire
          qu'il leur fut libre de vaquer aux devoirs de leur religion
          dans l'intrieur de leurs familles et de leurs maisons. En
          quoi la _dvotion prive_ diffra de l'_exercice priv_, qui
          renfermoit l'ide d'une assemble ou d'une runion de
          plusieurs familles pour assister ensemble aux pratiques du
          culte.]

Quant  la suprmatie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain
simulacre, par le privilge qui fut accord  tous les princes de
l'empire de contracter, _sans son aveu_, telle alliance qu'il leur
plairoit avec des puissances trangres, et au moyen de la clause qui
transporta  la dite le droit, jusqu'alors exerc par le conseil
aulique, de _proscrire_ les princes pour cause de dsobissance ou de
trahison. Ainsi furent rduits les empereurs  tre, ou  peu de chose
prs, les prsidents d'un gouvernement fdratif; ainsi la dite, que
jusqu' cette poque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il
leur toit impossible de s'en passer, devint bientt permanente 
Ratisbonne, o elle n'a point cess d'tre assemble depuis 1663
jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si
facilement opre du corps germanique a prouv par une dernire
catastrophe, prcde de tant d'autres que nous ferons successivement
connotre, ce qu'toit ce trait de Westphalie, plus funeste encore
aux vassaux qu'il avoit affoiblis et diviss en leur donnant
l'indpendance, qu'au souverain qu'il avoit dpouill de ses
prrogatives et rendu impuissant  les protger.

Le pape protesta contre ce trait impie et scandaleux, qu'il n'et pu
reconnotre sans renoncer  sa foi et  sa qualit de chef de l'glise
universelle. L'Espagne refusa galement d'y accder,  cause de la
cession de l'Alsace qu'on y avoit faite  la France; et, ainsi que
nous l'avons dj dit, la paix ne fut rellement conclue qu'entre la
France, l'empereur, la Sude, et les princes et tats de l'empire,
allis ou adhrents des uns et des autres. La France et l'Espagne
continurent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de
Lorraine, la premire tant assiste de la Savoie et du Portugal.

(De 1648  1659) Les troubles de la fronde, qui clatoient au moment
o la paix venoit d'tre signe  Munster, et cet avantage immense
qu'avoit obtenu l'Espagne de dtacher les Hollandois de l'alliance de
sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus
d'galit une guerre que jusqu'alors le gnie de Cond et de Turenne
avoit rendue pour elle si pnible et si difficile. Toutefois, malgr
les embarras de ses dissensions intestines et la dfection de ses
meilleurs gnraux, les succs de la France balancrent encore ceux de
ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les
points de ces mmes frontires, si long-temps le thtre de tant de
batailles sanglantes et striles, sans obtenir de part et d'autre
aucun rsultat dcisif. Cond lui-mme, en passant dans le camp
ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un
seul instant abandonn; parce qu'en effet il ne joua, dans les armes
espagnoles, qu'un rle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la
victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manoeuvres habiles la firent
passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les
campagnes mmorables de ce grand capitaine, qui se succdrent depuis
1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forces, la prise de
Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armes franoises l'entre des
Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque,
Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrt dans
cette suite non interrompue de succs que par la paix des Pyrnes,
signe en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-mme un germe
de guerres nouvelles, laissa  peine aux peuples le temps de
respirer.


ORIGINE DU QUARTIER.

Avant la clture de Philippe-Auguste, les anciens plans nous
reprsentent ce quartier comme un grand espace de terrain au milieu
duquel s'levoient quelques glises entoures de terres laboures, de
vignes et autres cultures qui appartenoient ou aux rguliers qui
desservoient ces glises ou  d'autres particuliers. Les plus
remarquables de ces cultures toient les clos _Garlande_, _Bruneau_,
et _Mauvoisin_. On verra par la suite comment ils se couvrirent
successivement d'habitations, avant et aprs que l'enceinte et t
leve.

Cette enceinte de Philippe-Auguste renfermoit, dans ce quartier, tout
l'espace qui s'tend depuis la rivire jusqu'au haut de la rue
Saint-Jacques; et, traversant la ligne o est maintenant la rue qui en
a reu le nom de rue des Fosss-Saint-Jacques, elle alloit gagner
celle de Saint-Victor. Toutefois le terrain qu'elle embrassoit ne
formoit pas le tiers de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le
quartier Saint-Benot.


LE PETIT-CHTELET.

La plupart des historiens de Paris, en parlant du Petit-Pont, au bout
duquel cette forteresse toit btie, l'ont confondu avec le pont
mridional que fit construire Charles-le-Chauve; et, par une suite de
cette mprise, ils ont pris la tour qui se trouvoit  l'extrmit de
celui-ci pour celle du Petit-Pont. D'autres ont avanc que ce Chtelet
avoit t lev pour arrter les violences des coliers, ce qui n'est
pas une moins grande erreur. C'en est une galement de croire qu'il
ait anciennement servi de prison, comme il en servoit dans les
derniers temps.

Ce qu'il y a de certain, ce qui est prouv par les monuments les plus
authentiques, c'est que les deux seuls ponts qui servoient d'entre 
Paris dans les premiers temps, et lorsque la ville tout entire toit
renferme dans la Cit, toient termins chacun par une forteresse qui
servoit de porte et qui en dfendoit l'entre. D. Flibien avance[230]
que celle-ci, entirement dtruite par les Normands, ne fut rebtie
que quatre cent cinquante ans aprs, sous Charles V, et ceux qui ont
crit d'aprs lui ont adopt cette opinion. Cependant cet auteur cite
lui-mme des titres qui en prouvent la fausset: le premier est un
accord fait en 1222 entre Philippe-Auguste, l'vque et l'glise de
Paris[231], dans lequel il est fait mention d'un ddommagement accord
par le roi pour l'enceinte du Chtelet du Petit-Pont. Il dit ensuite,
en parlant de l'inondation de l'anne 1296, que le _Chtelet du
Petit-Pont fut renvers_[232]; et ce fait il l'avoit sans doute
recueilli dans un vieux registre de Saint-Germain, intitul _Rotulum_,
o il toit consign[233].

          [Note 230: Hist. de Paris, t. I, p. 3.]

          [Note 231: _Ibid._, p. 265.]

          [Note 232: _Ibid._, p. 467.]

          [Note 233: _Chron. manusc._ de Du bruel, fol. 15, V.]

Le Petit-Chtelet fut reconstruit en 1369. C'toit une construction
trs-massive, d'un aspect dsagrable, et perce par le milieu d'une
ouverture troite et trs-obscure[234]. Tel qu'il toit, on le jugea
digne cependant de servir de demeure au prvt de Paris, auquel il fut
spcialement affect en 1402 par le roi Charles VI; et dans l'acte qui
en donnoit la jouissance  ce magistrat, il toit qualifi
d'habitation trs-honorable, _honorabilis mansio_. On en a fait depuis
une prison, et il a servi  cet usage jusqu'au moment de sa
destruction, arrive plusieurs annes avant la rvolution[235].

          [Note 234: _Voy._ pl. 150.]

          [Note 235: Dans un tarif fait par saint Louis, dit
          Saint-Foix, pour rgler les droits de page qui toient dus
           l'entre de Paris sous le Petit-Chtelet, on lit que le
          marchand qui apportera un singe pour le vendre paiera quatre
          deniers; que si le singe appartient  un _joculateur_, cet
          homme, en le faisant jouer et danser devant le pager, sera
          quitte du page, tant dudit singe que de tout ce qu'il aura
          apport pour son usage. De l vient le proverbe, _payer en
          monnoie de singe, en gambades_. Un autre article porte que
          les _jongleurs_ seront aussi quittes de tout page en
          chantant un couplet de chanson devant le pager.]

Sa dmolition fut ordonne pour l'avantage de l'Htel-Dieu, qui avoit
besoin de s'agrandir, et qui fit en effet construire de nouveaux
btiments sur une partie de l'emplacement qu'avoit occup cette
forteresse. Ces constructions furent leves sur les plans de M. de
Saint-Far, architecte du roi pour les hpitaux civils.


LE PRIEUR DE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.

La haute antiquit de ce monument le met au nombre de ceux dont
l'origine prsente le plus d'obscurit; et sur de telles difficults les
historiens n'offrent gure que des conjectures plus ou moins
vraisemblables. Celles de plusieurs auteurs qui lui donnent pour
titulaire saint Jean-de-Brioude, dont ils prtendent que saint Germain
d'Auxerre apporta des reliques  Paris, en feroient remonter la
fondation jusqu'au commencement du cinquime sicle. Du Breul veut mme
qu'avant cette ddicace, qu'il ne regarde que comme la seconde, cette
glise ait t consacre  saint Julien, vque du Mans, clbre par sa
grande charit envers les pauvres[236]. Mais un autre critique, l'abb
Chastelain[237], dit qu'il s'agit ici de saint Julien-l'Hospitalier, et
son opinion parot la plus vraisemblable. Il est certain qu'il y avoit
anciennement dans les faubourgs, et prs des portes des villes, des
hospices pour les pauvres et pour les plerins; et, si l'on en avoit
lev un prs de la porte mridionale de Paris, il est assez naturel de
croire que c'toit saint Julien-le-Pauvre et l'Hospitalier qu'on lui
avoit choisi pour patron. Du reste, quelques titres,  la vrit fort
rcents, prouvent que c'toit en effet une maison hospitalire, et nous
citerons entre autres un arrt de 1606, pour la reddition des comptes de
plusieurs hpitaux, entre lesquels on nomme Saint-Julien-le-Pauvre[238].

          [Note 236: Page 293.]

          [Note 237: _Mart. Rom._, p. 108 et 109.]

          [Note 238: Reg. de la ville, fol. 519.]

Grgoire de Tours est le plus ancien auteur qui ait parl de cette
glise; et plusieurs circonstances de son rcit prouvent qu'elle
existoit ayant l'anne 580[239]. Telle est la seule date authentique que
l'on puisse donner de son antiquit. Elle fut ensuite au nombre des
glises dont Henri Ier fit don  la cathdrale, donation de laquelle du
Boulai[240] a conclu qu'elle fut appele _Fille de Notre-Dame_ (_Filia
Basilic Parisiensis_). Ce qui a pu causer son erreur, c'est que, dans
un acte sans date, qui toutefois ne peut tre plus ancien que le
douzime sicle[241], on trouve qu'alors cette glise avoit pass, on ne
sait comment, entre les mains de deux laques[242], qui la donnrent au
monastre de Notre-Dame-de-Long-Pont, prs Montlhri; mais on ne voit 
aucune poque que l'glise Notre-Dame de Paris y ait plac des
chanoines, comme elle l'avoit fait  Saint-tienne et  Saint-Benot, ce
qui prouve qu'elle ne l'a pas long-temps possde.

          [Note 239: Lib. VI, cap. 17; et lib. IX, cap. 6.]

          [Note 240: _Hist. univ._, t. I, pag. 402.]

          [Note 241: Cart. Longip., fol. 110.]

          [Note 242: tienne de Vitri et Hugues de Munteler.]

L'glise de Saint-Julien-le-Pauvre, telle qu'elle a subsist jusque
dans les derniers temps, parot avoir t rebtie vers l'poque o
elle fut donne aux religieux de Long-Pont; et l'on pense que c'est
alors qu'elle fut qualifie prieur. Au sicle suivant, l'universit
choisit ce lieu pour y tenir ses assembles, qu'elle transfra ensuite
aux Mathurins, puis au collge de Louis-le-Grand.

En 1655, ce prieur fut runi  l'Htel-Dieu par un trait pass entre
les administrateurs de cette maison et les religieux de Long-Pont.
Cette union, confirme par une bulle du pape, donne en 1658, ne fut
cependant entirement consomme que par des lettres-patentes que le
roi n'accorda qu'en 1697. La chapelle fut alors desservie par un
chapelain  la nomination de la paroisse Saint-Sverin[243].

          [Note 243: L'glise de Saint-Julien-le-Pauvre a t dmolie
          pendant la rvolution.]


_Chapelle de Saint-Blaise et de Saint-Louis._

Cette chapelle toit situe  ct de Saint-Julien-le-Pauvre, dont
elle dpendoit. Les maons et les charpentiers y tablirent leur
confrrie en 1476. Elle fut rebtie en 1684: cependant, comme elle
menaoit ruine, on jugea  propos de la dmolir vers la fin du sicle
dernier, et le service en fut transfr dans la chapelle
Saint-Yves[244].

          [Note 244: Outre la confrrie tablie dans cette chapelle,
          l'glise de Saint-Julien-le-Pauvre toit le lieu de
          rassemblement de celles de Notre-Dame-des-Vertus, des
          couvreurs, des marchands papetiers, des fondeurs; et l'on y
          faisoit les catchismes et retraites des Savoyards, fonds
          par l'abb de Pontbriand.]


LA CHAPELLE SAINT-YVES.

La fondation de cette chapelle suivit de trs-prs la canonisation du
personnage auquel elle toit consacre: car l'acte par lequel il est
mis au rang des saints est de l'anne 1347; et l'on voit que ds
1348[245] quelques particuliers de la province de Tours et du duch de
Bretagne, dsirant former entre eux une confrrie en son honneur,
obtinrent de Foulques de Chanac, vque de Paris, la permission de
faire btir une chapelle ou une glise collgiale sous son nom.
D'autres titres nous apprennent que cette confrrie avoit un cimetire
prs de son glise, lequel fut bni, en 1357, par l'vque de
Trguier. Comme saint Yves, indpendamment du cours complet d'tudes
qu'il avoit fait dans l'Universit de Paris, s'toit rendu trs-habile
dans l'tude du droit civil qu'il toit all tudier  Orlans, son
glise ou chapelle fut acquise, on ignore  quelle poque, par une
confrrie compose d'avocats et de procureurs, qui l'a conserve
jusque dans les derniers temps. Ils choisissoient l'un d'entre eux
tous les deux ans pour en inspecter les desservants. Il y avoit aussi
deux gouverneurs honoraires, dont l'un toit ecclsiastique et
inamovible; l'autre, lac, lequel changeoit tous les trois ans.

          [Note 245: Du Breul, p. 586.]

Il y avoit dans cette glise plusieurs chapellenies  la prsentation
des confrres, mais toutes d'un trs-modique revenu. Les chanoines de
Saint-Benot toient les curs primitifs de Saint-Yves[246].

          [Note 246: Cette chapelle a t entirement dmolie.]


LES CARMES.

Nous nous garderons bien de parler de cette prtention singulire
qu'avoient les Carmes de faire remonter leur origine jusqu'aux
prophtes lie et lise, ni des discussions trop vives et peut-tre
un peu bizarres qui, vers la fin du dix-septime sicle, s'levrent 
ce sujet entre ces religieux et les continuateurs de Bollandus. Si
l'on peut allguer que deux papes (Pie V et Grgoire XIII) permirent 
cet ordre de prendre pour patrons ces deux grands personnages de la
Bible, et approuvrent un office destin  clbrer leur fte, dans
lequel lie toit reconnu pour _fondateur et instituteur de l'ordre
des Carmes_, il faut avouer en mme temps qu'un bref d'Innocent XII,
donn en 1698, impose sagement un silence absolu sur l'institution
primitive de cet ordre, et sur sa succession depuis lie et lise
jusqu' nous. Tout ce que l'on sait de positif  ce sujet, c'est qu'au
douzime sicle il y avoit en Syrie quelques solitaires qui s'toient
retirs sur le Mont-Carmel, o ils vivoient sans aucune rgle
particulire[247]. Ils en reurent une, vers le commencement du sicle
suivant, du B. Albert, patriarche de Jrusalem[248], et cette rgle,
approuve, en 1224, par Honorius III, fut depuis mitige et confirme
par plusieurs souverains pontifes.

          [Note 247: Ces ermites s'toient, ds le principe, revtus
          d'un costume uniforme compos d'une robe brune, par-dessus
          laquelle ils portoient un manteau blanc; mais comme ce
          manteau toit la marque distinctive des seigneurs sarrasins,
          ils se virent forcs d'y faire des changements, et le
          mlangrent de noir et de blanc. Cette bigarrure, que
          conservrent ceux que saint Louis amena  Paris, leur fit
          donner le nom de _Barrs_; nom qu'ils communiqurent  une
          rue du quartier Saint-Paul, qui le porte encore
          aujourd'hui.]

          [Note 248: Papebroch. 8 avril, p. 778 et 786.]

Saint Louis, comme nous l'avons dj dit, amena en France,  son
retour de la Terre-Sainte, quelques religieux du Mont-Carmel. Ils y
arrivrent avec lui en 1254, et ds 1259 on les voit tablis dans
l'emplacement qu'ils cdrent depuis aux Clestins[249]. Il est
probable que, n'tant alors qu'au nombre de six, ils n'eurent dans le
principe qu'une petite chapelle particulire; mais un acte de ce
temps-l semble prouver que la dvotion des fidles, qui accouroient
de tous cts dans la demeure de ces nouveaux cnobites, les mit
bientt dans la ncessit de s'agrandir.

          [Note 249: _Voy._ t. II, 2e part., p. 935.]

Cependant ils ne tardrent pas  se dgoter d'une habitation que les
frquents dbordements de la rivire rendoient extrmement incommode.
Pendant une grande partie de l'anne ils ne pouvoient sortir de chez
eux qu'en bateau, et se trouvoient d'ailleurs dans un loignement de
l'Universit, qui doubloit encore pour eux ces incommodits. Dans une
situation aussi dsagrable, les Carmes s'adressrent 
Philippe-le-Bel, et ne l'implorrent point en vain. Ce prince, par ses
lettres du mois d'avril 1309, leur donna une maison, situe rue de la
Montagne-Sainte-Genevive[250]; ils obtinrent, en 1310, du pape
Clment V, la permission d'y btir un nouveau couvent; et comme cette
maison n'toit pas encore assez spacieuse pour contenir tous ces
religieux, dont le nombre s'toit considrablement augment,
Philippe-le-Long leur donna, en 1317, une autre maison voisine de la
premire, laquelle avoit issue dans la grande rue Sainte-Genevive et
dans celle de Saint-Hilaire, aujourd'hui rue des Carmes. Au moyen de
ces donations, ils se trouvrent en tat de faire construire une
chapelle et des btiments plus vastes et plus commodes que ceux qu'ils
vouloient abandonner. Quant  leur ancienne demeure, ils obtinrent, en
1318, du pape Jean XXII, la permission de la vendre; et l'on sait
qu'elle fut acquise par Jacques Marcel, qui la donna ensuite aux
Clestins.

          [Note 250: Plusieurs historiens ont prtendu qu'il y avoit
          en cet endroit une chapelle de Notre-Dame, antrieure  la
          translation de ces religieux. Cette opinion est dpourvue de
          toute autorit; il n'est point fait mention de cette
          chapelle dans les chartes de Philippe-le-Bel et de
          Philippe-le-Long; et si elle et exist, ces religieux ne se
          fussent point adresss au pape Jean XXII pour obtenir la
          permission de construire une glise ou oratoire, ainsi que
          les autres btiments rguliers.]

Toutefois la chapelle qu'ils venoient d'lever, et qu'ils ddirent
sous l'invocation de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, se trouva bientt trop
petite pour contenir l'affluence toujours croissante des fidles qui
s'y rendoient de tous les cts. Ils firent alors commencer,  ct de
cette chapelle, l'glise que l'on voyoit encore dans les derniers
temps. Les libralits de Jeanne d'vreux, troisime femme et alors
veuve de Charles-le-Bel[251], leur fournirent les moyens d'en achever
promptement la construction; et elle fut ddie, le 16 mars 1353, sous
l'invocation de la sainte Vierge, par le cardinal Gui de Boulogne, en
prsence de cette reine et de ses nices les reines de France et de
Navarre.

          [Note 251: Cette princesse, par son testament fait en 1349,
          laissa et donna, pour _l'oeuvre du Moustier de Notre-Dame du
          couvent des Carmelistes_, sa couronne, la fleur de lis
          qu'elle eut  ses noces, sa ceinture et ses tressons
          d'orfvrerie. Ces joyaux toient garnis d'une grande
          quantit de perles, de diamants et d'autres pierres
          prcieuses.  ce don elle ajouta celui de 1500 florins d'or
           l'cu, et voulut que ses pierreries fussent vendues, pour
          que le prix en ft appliqu sur-le-champ aux btiments et
          ornements de l'glise.]

Ils achetrent ensuite, en concurrence avec les administrateurs du
collge de Laon, une partie de l'ancien collge de Dace, qu'ils
enclavrent dans leur couvent. Leurs btiments s'accrurent encore
depuis de diverses acquisitions qu'ils firent dans le voisinage,
principalement de celle d'un certain nombre de maisons de la rue de la
Montagne-Sainte-Genevive, qu'ils ont fait reconstruire.

L'glise de ce monastre toit vaste, mais d'une construction
irrgulire, puisqu'elle se composoit de l'ancienne chapelle et de la
nouvelle glise, ddie en 1353. La dvotion au scapulaire y attiroit
un grand concours de peuple le second samedi de chaque mois, afin de
gagner les indulgences qui y toient attaches.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CARMES.

     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, dcor de beaux marbres, que Louis XIV
     avoit donns  ces religieux, mais dont la composition toit
     d'un trs-mauvais got, on voyoit un groupe compos de quatre
     figures, et reprsentant la Transfiguration. Le tabernacle toit
     form d'un globe autour duquel rampoit un serpent, et que
     surmontoit un Christ attach  la croix, le tout en bronze dor.


     SPULTURES.

     Dans cette glise et dans le clotre avoient t inhums:

     Oronce Fin, savant mathmaticien, professeur au collge de M{e}
     Gervais, mort en 1555.

     Gilles Corrozet, libraire de Paris, et auteur d'une description
     de cette ville, qui passe pour la premire qu'on en ait faite.
     Son pitaphe apprenoit qu'il toit mort en 1568.

     Flix Buy, religieux de cette maison, et clbre thologien, mort
     en 1687.

     Louis Boulenois, avocat au parlement de Paris, auteur de
     plusieurs ouvrages de jurisprudence, mort en 1762. Ses cendres et
     celles de son pouse avoient t recueillies dans un riche
     mausole que leur avoient lev leurs enfants. Ce monument,
     excut par un sculpteur nomm _Poncet_, se composoit d'un
     sarcophage port sur un pidestal, et surmont d'une urne de
     porphyre. On voyoit auprs la Justice plore, et les mdaillons
     des deux poux toient attachs  une pyramide qui couronnoit
     toute cette composition[252].

          [Note 252: Ce tombeau a t dtruit. On a rendu les
          portraits des deux poux  la famille.]

     La famille des Chauvelin avoit aussi sa spulture dans cette
     glise.

Le clotre toit fort grand, et environn d'arcades gothiques. Des
peintures excutes sur ses murailles, et qui toient au nombre des
plus anciennes de ce genre qu'il y et  Paris, reprsentoient les
vies des prophtes lie et lise. On y lisoit aussi l'histoire de
l'ordre, crite en vieilles rimes franoises. Les curieux avoient
soin de se faire montrer une chaire de pierre pratique dans le mur,
qui avoit servi anciennement aux professeurs de thologie de cet
ordre, et dans laquelle on prtend qu'_Albert-le-Grand_, _saint
Bonaventure_ et _saint Thomas_ ont donn des leons publiques.

La bibliothque toit compose d'environ douze mille volumes[253].

          [Note 253: L'glise des Carmes a servi, pendant plusieurs
          annes, d'atelier pour une manufacture d'armes: depuis elle
          a t dtruite, et sur son emplacement on a lev un march.
          _Voy._  la fin du quartier, l'article _monuments
          nouveaux_.]


LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

C'toit une proprit de l'ordre de Malte, qui, comme nous l'avons
dj dit, remplaa celui des Templiers, et fut mis en possession de
tous ses biens; toutefois il toit possesseur de cette maison avant la
destruction de ces religieux. Ces deux ordres avoient t institus
pour l'utilit des plerins qui alloient visiter les lieux saints,
mais avec cette diffrence que les Templiers, autrement dits _frres
de la Milice du Temple_, se contentoient d'assurer les passages, de
conduire et de dfendre sur la route ces pieux voyageurs, tandis que
les _frres Hospitaliers de Jrusalem_ s'engageoient  leur donner
l'hospitalit et  leur procurer tous les secours que pouvoit exiger
leur situation. L'institution de ces derniers avoit mme prcd de
quelque temps celle des Templiers: cependant il n'y a point de preuves
qu'ils aient eu avant ceux-ci un tablissement  Paris; et quelques
efforts que fasse l'abb Lebeuf[254] pour reculer le plus possible
cette antiquit, les raisonnements qu'il prsente  ce sujet,
combattus avec beaucoup de force par Jaillot, ne sont point appuys de
titres qui soient antrieurs  l'anne 1171, poque que Sauval donne
aussi pour la fondation de Saint-Jean-de-Latran. Du reste, ce surnom
de _Latran_, qui est celui d'une basilique de Rome, ne fut donn 
leur chapelle que dans le courant du seizime sicle: jusque-l, leur
maison avoit t nomme _Saint-Jean-de-Jrusalem_ et _l'Hpital de
Jrusalem_.

          [Note 254: T. I, p. 236.]

Cette commanderie occupoit un trs-grand espace de terrain qui
s'tendoit jusqu' la rue des Noyers. Il se composoit d'une grande
maison o demeuroit le commandeur, d'une immense tour carre qui
parot avoir t destine autrefois  recevoir les plerins, et d'une
grande quantit de maisons trs-mal bties, o logeoient toutes sortes
d'artisans qui y jouissoient du droit de franchise, de mme que les
habitants de l'enclos du Temple. L'glise, qui paroissoit avoir t
btie ds le temps de l'tablissement, toit desservie par un
chapelain de l'ordre de Malte, et servoit de paroisse  tous ceux qui
habitoient l'enceinte de la commanderie[255].

          [Note 255: L'glise de Saint-Jean-de-Latran, qui existoit
          encore il y a quelques annes, est aujourd'hui  moiti
          dmolie, et l'on travaille en ce moment  achever cette
          dmolition; les btiments sont occups par des
          particuliers.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

     SCULPTURES.

     Derrire le matre-autel, une Vierge, de la main d'_Anguier_
     an.


     TOMBEAUX.

     Dans le choeur on voyoit le mausole de Jacques de Souvr,
     grand-prieur de France, excut par le mme sculpteur[256].

          [Note 256: Le Commandeur est reprsent nu dans la partie
          suprieure du corps, et  moiti couch sur son tombeau. Il
          s'appuie, du bras gauche, sur un fragment de rocher; l'autre
          bras est soutenu par un gnie en pleurs. Son casque, sa
          cuirasse et le reste de son armure sont dposs  ses pieds.
          L'excution de ces figures manque de vigueur et de
          sentiment, les formes en sont dpourvues de caractre, les
          draperies sont lourdes; au total c'est de la sculpture
          extrmement mdiocre[256-A].]

          [Note 256-A: Ce monument, dpos aux Petits-Augustins, y
          toit soutenu par deux cariatides qui appartenoient au
          tombeau du prsident de Thou. Nous aurons occasion d'en
          parler.]

     Dans une chapelle attenant  l'glise on lisoit l'pitaphe d'un
     particulier nomm Huard, mort en 1553, aprs avoir fait le tour
     du monde.

     Jacques de Bethem, dernier archevque de Glascow en cosse,
     ambassadeur en France pendant quarante-deux ans, et l'un des
     fondateurs du collge des cossois, avoit sa spulture dans cette
     glise.

Cette commanderie pouvoit rapporter 12,000 livres de rente. L'htel
_Zone_, situ dans le faubourg Saint-Marcel, et la maison de la
_Tombe-Isoire_[257], sise hors des murs, toient au nombre de ses
dpendances.

          [Note 257: _Voy._ 1re part. de ce vol., p. 622 et t. II, 1re
          part., p. 458.]


L'GLISE COLLGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-BENOT.

L'origine de cette glise se perd dans la nuit des temps, et cette
obscurit qui l'environne a port plusieurs historiens  exagrer
encore son antiquit. Du Breul, Sauval et plusieurs autres[258] ont
prtendu qu'elle avoit t btie ds le temps de saint Denis, et
consacre  la Sainte-Trinit par cet aptre des Gaules. Adrien de
Valois[259] soutient au contraire qu'on n'a aucune preuve que cette
glise existt avant l'an 1000: ces deux opinions sont galement
loignes de la vrit. Il existe une charte de Henri Ier[260], le
premier monument sans doute qui en fasse mention, par laquelle ce
monarque donne au chapitre de Notre-Dame plusieurs glises situes
dans le faubourg de Paris, dont quelques-unes avoient t dcores du
titre d'abbayes, entre autres celles de Saint-tienne, de
Saint-Sverin et de Saint-Bacque, lesquelles, ajoute cet acte,
toient depuis long-temps au pouvoir de ses prdcesseurs et au sien;
_nostr potestati et antecessorum nostrorum_ antiquits
_mancipatas_. Cette glise de Saint-Bacque est celle qui porte
aujourd'hui le nom de Saint-Benot, et le mot _antiquits_ prouve
videmment qu'elle existoit avant l'an 1000. Il parot mme par le
diplme de Henri Ier que la cathdrale,  laquelle il rendit cette
glise, avoit eu sur elle, dans les sicles prcdents, quelques
droits de supriorit que l'invasion des Normands lui avoit fait
perdre. Du reste ce nom de Saint-Bacque qu'elle portoit, et qu'il ne
faut point sparer de celui de Saint-Serge, parce que l'glise a de
tout temps ft ensemble ces deux saints martyriss en Syrie, fait
penser  Jaillot qu'il faut reculer l'origine du monument dont nous
parlons jusqu'au sixime ou du moins jusqu'au septime sicle.

          [Note 258: Du Breul, p. 257.--Sauval, t. I, p. 410.
          _Chronol. hist. des curs de Saint-Benot_, p. 4.]

          [Note 259: De Basil. Paris, p. 480 et 482.]

          [Note 260: Bibliot. du Roi, manusc. 5185, cc.]

Dans le douzime, on trouve cette glise dsigne sous le nom de
Saint-Benot, ainsi que l'aumnerie ou l'hpital voisin, dans lequel
se sont depuis tablis les Mathurins. Cependant il ne faut pas que
cette dnomination porte  croire, avec quelques historiens, qu'elle
ait t autrefois une abbaye desservie par des religieux de
Saint-Benot. Il n'existe aucune preuve qu'il y ait jamais eu en cet
endroit un monastre de Bndictins; on n'y conservoit aucune relique
de saint Benot; sa fte n'y toit pas mme anciennement clbre; et
l'abb Lebeuf[261] a prouv jusqu' l'vidence que le nom de _Benot_
n'toit autre chose que celui de Dieu, _Benedictus Deus_. Dans nos
anciens livres d'glise et de prires, on lit _la benote Trinit_, et
_Dominica benedicta_, _l'office Saint-Benot_, _l'autel
Saint-Benot_, pour dire le dimanche de la Trinit, l'autel de la
Trinit, etc. Ce n'est qu'au treizime sicle que l'on commena 
accrditer cette fausse opinion qui fit regarder l'glise de
Saint-Benot comme une ancienne abbaye de religieux de son ordre, et
lui fit donner pour patron ce fameux abb du Mont-Cassin.

          [Note 261: T. I, p. 212.]

Les historiens de Paris sont galement peu d'accord sur l'poque o la
chapelle de Saint-Benot, devenue collgiale aprs la donation de
Henri Ier, runit  ce titre celui de paroisse, par l'admission d'un
chapelain charg d'administrer les sacrements. L'un d'eux a avanc que
cette rection d'un cur n'eut lieu qu'en 1183. Jaillot prouve le
contraire par une lettre d'tienne, abb de Sainte-Genevive, au pape
Luce III, mort en 1185, dans laquelle, parlant en faveur de Simon,
_chapelain_ de Saint-Benot[262], il se plaint de ce qu'il est
inquit par quelques chanoines qui lui disputent certains droits
contre l'_usage ancien_ observ tant par lui que par ses
_prdcesseurs_. Il est donc vident que, ds que le chapitre
Notre-Dame fut en possession de l'glise Saint-Benot, il y fit
exercer les fonctions curiales, peut-tre pendant quelque temps par
des chanoines qui se succdoient tour  tour, mais bientt aprs par
un prtre ou chapelain, qui en fut spcialement charg.

          [Note 262: Il n'est pas douteux que, par les mots
          _capellarius_, _presbyter_, _capicerius_, _sacerdos ecclesi
          N_, on a toujours entendu le cur.]

On ignore pourquoi le chevet de cette glise, contre l'usage tabli,
toit autrefois tourn  l'occident. Cette situation lui fit donner le
nom de Saint-Benot le _bestournet_, _le btourn_, _le
bestorn_[263], et ce nom, qui veut dire _mal tourn_, _renvers_ (_S.
Benedictus mal versus_) se trouve dans tous les actes du treizime
sicle. Cette glise ayant t en partie reconstruite sous le rgne de
Franois Ier, plusieurs de nos historiens ont prtendu que l'autel fut
alors plac  l'orient, et que c'est  partir de cette poque qu'elle
fut appele Saint-Benot le _bien tourn_; mais il est certain que
cette dnomination est plus ancienne, sans qu'on puisse en dterminer
positivement la cause; et plusieurs actes des quatorzime et quinzime
sicles, cits par Jaillot et l'abb Lebeuf, dsignent dj ce
monument avec cette dernire pithte: _Sanctus Benedictus_ ben
_versus_.

          [Note 263: Cartul. S. Genev. et Sorbon., fol. 57.]

Except les piliers du choeur au ct septentrional, qui paroissent
tre un reste des premires constructions, le portail et tout ce qu'il
y a de plus ancien dans cette glise ne passe pas le rgne de Franois
Ier. Le sanctuaire ne fut rebti que vers la fin du dix-septime
sicle (en 1680), et alors, pour accrotre l'aile mridionale, on y
renferma une rue qui communiquoit de la rue Saint-Jacques au clotre.
Le reste de l'glise fut,  cette poque, rpar sur les dessins et
sous la conduite d'un architecte nomm Beausire. La balustrade de fer
qui rgnoit au pourtour du choeur, l'oeuvre et le clocher furent faits
dans le mme temps. On prtend que les pilastres corinthiens qui
dcorent le rond-point ont t excuts d'aprs les dessins de
Perrault[264].

          [Note 264: _Voy._ pl. 151.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-BENOT.

     TABLEAUX.

     Sur l'autel de la chapelle de la paroisse, une descente de croix;
     par _Sbastien Bourdon_.

     Dans la chapelle des fonts, le baptme de N. S., par _Hall_.

     Deux autres tableaux peints sur bois, reprsentant saint Denis et
     saint tienne; par un peintre inconnu.

     Dans la chapelle de la Vierge, et sur les lambris, des peintures
     reprsentant la vie de cette sainte mre du Sauveur.

     Deux tableaux reprsentant, l'un saint Joseph, l'autre l'ange qui
     conduit le jeune Tobie; par un peintre inconnu.


     SCULPTURES.

     Sous une vote, au fond d'une chapelle,  gauche en entrant, un
     Christ au tombeau, avec les trois Maries, saint Joseph
     d'Arimathie, etc.

     La cuvette des fonts baptismaux. Cette cuvette, d'une pierre
     blanche et dure, est borde d'ornements arabesques d'un travail
     trs-lgant et trs-dlicat, et porte sur un socle carr,
     enrichi de bas-reliefs d'une excution qui n'est point infrieure
      celle des ornements. Elle porte la date de 1547; et tout
     annonce en effet que c'est un ouvrage du plus beau temps de la
     sculpture moderne[265].

          [Note 265: Ce monument, dont aucun historien de Paris
          n'avoit fait mention, a t dpos aux Petits-Augustins.]


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Jean Dorat, professeur royal de langue grecque, surnomm le
     Pindare franais, mort en 1588.

     Ren Chopin, savant jurisconsulte, mort en 1606.

     Pierre Brulard, seigneur de Crosne et de Genlis, secrtaire
     d'tat, mort en 1608.

     Guillaume Chteau, habile graveur, mort en 1683.

     Jean-Baptiste Cotelier, professeur de langue grecque et habile
     thologien, mort en 1686.

     Claude Perrault, clbre architecte, mort en 1688.

     Jean Domat, avocat du roi au prsidial de Clermont, clbre
     jurisconsulte, mort en 1696.

     Charles Perrault, frre de Claude, auteur des Contes de Fes, et
     du Parallle des anciens et des modernes, mort en 1703.

     Grard Audran, l'un des plus clbres graveurs de son sicle,
     mort en 1703.

     Marie-Anne des Essarts, femme de Frdric Lonard, le plus riche
     libraire de son temps, morte en 1706. Son mari lui avoit fait
     lever un petit monument, excut par _Vancleve_, sur les dessins
     d'_Oppenor_[266].

          [Note 266: Il n'existe point au Muse des Petits-Augustins.]

     Jean-Foy Vaillant, mdecin, et savant antiquaire, mort en 1706.
     (Son pitaphe est au Muse des Petits-Augustins.)

     Le comdien Michel Baron, mort en 1729.

Le chapitre de Saint-Benot toit compos de six chanoines nomms par
un pareil nombre de chanoines de Notre-Dame,  qui appartenoit cette
nomination; d'un cur et de douze chapelains choisis par le chapitre.
Les chapellenies y toient assez nombreuses.

Cette glise, suivant l'ancien usage des collgiales, avoit son
clotre, dans lequel on entroit encore, dans les derniers temps, par
trois ouvertures anciennement fermes de portes. Ce clotre toit
vaste, et l'on y portoit, aprs la moisson et les vendanges, les
redevances en grains et en vins affectes  ces chanoines; le chapitre
Notre-Dame y avoit aussi une grange pour dposer celles qu'il
percevoit dans les environs, et l'on y tenoit un march public dans le
temps de la rcolte. Il faut ajouter aussi que la justice temporelle
s'y exeroit, et qu'il y avoit une prison.


CIRCONSCRIPTION.

L'tendue de la paroisse Saint-Benot formoit une figure assez
irrgulire. Ce qu'elle avoit  l'orient et vers le nord consistoit dans
le ct gauche de la place Cambrai, en entrant par la fontaine,
jusqu'aux trois dernires maisons de la rue Saint-Jean-de-Latran; elle
avoit au ct droit de cette place, toutes les maisons jusqu' l'ancien
collge de Cambrai exclusivement; quelques maisons en descendant la rue
Saint-Jean-de-Beauvais, jusque vis--vis l'cole de Droit; puis le ct
gauche de la rue des Noyers,  partir de celle des Anglois et en allant
 la rue Saint-Jacques; ensuite toutes les maisons qui suivent  gauche
en remontant cette mme rue jusque vers le collge Du Plessis. Elle
reprenoit  la porte du collge des Jsuites, et continuoit  gauche
jusqu' la rue Saint-tienne-des-Grs, o elle finissoit avant la
chapelle du collge des Cholets. Du collge de Lisieux, elle revenoit 
la rue Saint-Jacques, qu'elle continuoit des deux cts jusqu'
l'Estrapade, se prolongeant du ct gauche jusqu'au milieu de la place,
et du ct droit jusqu'aux Filles de la Visitation. Revenant  la rue
Saint-Hyacinte, elle en avoit les deux cts dans la partie suprieure,
et de mme dans la rue Saint-Thomas. Elle enfermoit ensuite le clos des
Jacobins, la rue de Cluni, le collge du mme nom et ses dpendances, la
rue des Cordiers, celle des Poires, la rue de Sorbonne en grande
partie, la Sorbonne, et toutes les maisons places entre le coin de la
rue des Maons jusqu' celui de la rue Saint-Jacques, qu'elle remontoit
ensuite jusqu' celle des Cordiers.

Au couchant, elle renfermoit le collge de Dainville et ses
dpendances; en descendant la rue de la Harpe, tout ce qui est 
gauche jusqu'au coin de la rue Serpente exclusivement, ce qui comprend
une partie de la rue des Deux-Portes et de celle de Pierre-Sarrazin.
Elle avoit en outre, dans la rue des Carmes, un cart compos de
quatre  cinq maisons.


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-HILAIRE.

On ne trouve aucuns monuments qui puissent fournir quelques lumires
sur l'origine de cette glise. L'abb Lebeuf[267] pense qu'il faut en
attribuer la construction au chapitre Saint-Marcel, propritaire par
succession d'une partie du clos Bruneau, et qui s'toit acquis par-l
le droit de nomination  cette cure,  laquelle il a effectivement
prsent ds l'an 1200. Cette conjecture semble donc assez
vraisemblable; mais lorsqu'il ajoute que la situation de cette glise
prs de celle de Sainte-Genevive pourroit faire penser que Clovis,
qui se croyoit redevable  l'intercession de saint Hilaire de la
victoire qu'il avoit remporte sur Alaric, auroit fait btir en cet
endroit un oratoire sous son nom, il ne prsente qu'une opinion vague
et qui n'est fonde sur aucune autorit.

          [Note 267: T. I, p. 206.]

Le plus ancien titre qui parle de cette glise est la bulle d'Adrien
IV, de 1158: elle y est appele chapelle de Saint-Hilaire-du-Mont,
_capella sancti Hilarii de Monte_. Jaillot pense que les chanoines de
Saint-Marcel et de Sainte-Genevive, dont les seigneuries toient
limitrophes, avoient pu faire entre eux divers changes, et que
c'toit peut-tre  ce titre que les premiers possdoient une partie
du clos Bruneau; que la chapelle de Saint-Hilaire aura servi aux
vassaux de Saint-Marcel, trop loigns de cette basilique; enfin que
la population de ce territoire s'tant successivement accrue, cette
chapelle, de mme que celle de Saint-Hippolyte, aura t rige en
paroisse. Elle fut rebtie en 1300, reconstruite et augmente vers
1470, rpare de nouveau et dcore au commencement du sicle dernier
par les soins et les libralits de M. Jollain, l'un des curs de
cette paroisse.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-HILAIRE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Nativit; par un peintre inconnu.

     Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux reprsentant saint
     Jean et saint Joseph; par _Belle_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhum Patrice Maginn, docteur en
     droit, et premier aumnier de la reine d'Angleterre, mort en
     1683.

Il y avoit dans cette paroisse une chapellenie institue par un bedeau
de l'universit nomm _Hamon Lagadon_. Le chapitre de Saint-Marcel
nommoit  la cure[268].

          [Note 268: L'glise de Saint-Hilaire a t dtruite.]


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de cette paroisse, resserr entre celui de
Saint-tienne-du-Mont et celui de Saint-Benot, toit trs-circonscrit.
Il est remarquable qu'il tendoit sa juridiction sur le collge
d'Harcourt, situ derrire la rue de la Harpe, parce qu'avant la
construction de ce collge, ce lieu toit habit par des vassaux de
Saint-Marcel. Le collge des Lombards dpendoit aussi de cette
paroisse.


L'ABBAYE ROYALE SAINTE-GENEVIVE.

Plus un monument est ancien, plus il excite la curiosit; et c'est
alors surtout, comme il nous est arriv si souvent de nous en
plaindre, qu'il est plus difficile de la satisfaire. Les commencements
de notre monarchie sont des temps de dsordre et d'ignorance; les
rvolutions frquentes qui en marquent le cours interrompirent plus
d'une fois la suite des traditions, causrent la destruction ou la
perte de presque tous les titres qui pouvoient jeter quelques lueurs
au milieu de ces profondes tnbres; et ce manque absolu d'autorits
se fait sentir surtout lorsqu'il est question des choses qui se sont
passes sous la premire race. Cependant quelque obscurit qui
environne les vnements de ces temps reculs, il n'est personne qui
ignore, et la tradition en est venue jusqu' nous, que l'abbaye
Sainte-Genevive fut fonde par Clovis Ier, sur une colline au
sud-est de Paris, et dans un lieu qui servoit de cimetire public;
mais nos historiens ne sont d'accord ni sur l'anne o cette glise a
t btie, ni sur l'poque des changements survenus dans les noms
qu'elle a ports, ni mme sur l'tat de ceux qui furent choisis
d'abord pour la desservir.

Cependant, quant  l'anne de sa fondation, ces historiens ne
diffrent entre eux que depuis l'an 499 jusqu' 511, c'est--dire d'un
intervalle d'environ douze ans[269]. Il est certain que, ds la fin de
l'anne 496, Clovis avoit t baptis, et que la plus grande partie
des Franois avoit,  son exemple, embrass le christianisme; mais on
ne trouve aucun titre qui prouve que, vers cette poque, et mme
pendant les dix annes qui la suivirent, ce prince ait fait btir
d'glise  Paris ni mme en France. On sait que la guerre qu'il avoit
dclare  Gondebaud, roi de Bourgogne, les alliances qu'il
contractoit avec d'autres souverains, et une foule de soins non moins
importants l'occupoient alors tout entier; de manire que, sans
pouvoir galement offrir de preuves positives d'aucune autre date, il
nous parot plus vraisemblable de reculer cette fondation jusqu'
l'anne 508, aprs la fameuse bataille qu'il livra, prs de Poitiers,
au roi des Visigoths, Alaric II. Trois historiens, Aimoin, Roricon et
Frdgaire[270], rapportent qu' la prire de Clotilde ce monarque
avoit fait voeu, s'il revenoit vainqueur, de btir une glise sous
l'invocation de saint Pierre. La bataille fut livre en 507; Clovis y
tua Alaric de sa propre main, et revint l'anne suivante  Paris,
qu'il choisit alors pour la capitale de ses tats. Il nous semble
qu'aucune poque ne peut tre plus convenable pour y placer la
fondation de l'glise de Sainte-Genevive. Elle fut nomme dans le
principe tantt l'glise de Saint-Pierre, tantt la basilique des SS.
Aptres[271]. Nous dirons plus bas quand et  quelle occasion on la
consacra  la patronne de Paris.

          [Note 269: Corrozet place cette fondation en 499; Du Breul,
          Sauval, Delamarre, le P. Daniel, l'abb Fleuri en 500; les
          historiens de Paris en 509; les auteurs du _Gallia
          christiana_ un peu avant 511, etc.]

          [Note 270: Aim. lib. 1, cap. 10; Gesta franc. Roric. lib. 4;
          Fredeg. schol. epit. cap. 25.]

          [Note 271: Greg. Tur. lib. III. cap. 18, et lib. IV. cap.
          1.--_Ibid._ lib. II, cap. 43, etc.]

Le nom de _basilique_, dont se sert Grgoire de Tours en parlant de
cette glise, a fait penser qu'elle avoit d'abord t desservie par
des religieux. Les noms de _monastre_, _d'abb_, _de frres_, par
lesquels les vieux titres dsignent sans cesse et l'glise et ceux qui
la desservoient, mais surtout le tmoignage d'un ancien livre, qui
dclare formellement qu'elle avoit t btie pour y faire observer _la
religion de l'ordre monastique_[272], semble fortifier cette opinion
que les savants du premier ordre, dom Mabillon, l'abb Fleuri, l'abb
Lebeuf, le P. Dubois, etc., ont embrasse.

          [Note 272: _Ubi religio monastici ordinis vigeret._ Telles
          sont les propres expressions d'un passage de la vie de
          sainte Bathilde, o l'on parle de la fondation faite par la
          reine Clotilde de la basilique de Saint-Pierre.]

Jaillot, qui, sans avoir une science aussi universelle que ces hommes
clbres, avoit certainement plus approfondi ces matires qu'aucun
d'entre eux, ose s'lever seul contre leur sentiment. D'abord il n'a
pas de peine  prouver que ces noms de _basilique_, de _monastre_,
donns  l'glise, de _frres_ et d'_abb_, dont sont qualifis les
desservants, ont t mille fois employs pour dsigner les chapitres,
les glises, la cathdrale elle-mme; l'histoire de Paris en offre
mille exemples. Le passage de la vie de sainte Bathilde prsente plus
de difficults, et cependant il nous semble qu'il en a heureusement
triomph; ses raisonnements qu'il sait fortifier d'exemples et
d'autorits, sans rien offrir d'absolument dcisif, nous portent 
croire que ces desservants, soumis  la rgle,  la vie _monastique_,
n'toient autre chose, ds l'origine, qu'un collge de chanoines
sculiers.

Ces chanoines subsistrent dans le mme tat jusqu'au douzime
sicle; et pendant ce long espace de temps on les voit sans cesse
l'objet d'une protection spciale de la part des rois de France et des
plus grands princes. Un diplme du roi Robert, de 997, confirme les
donations qui leur ont t faites, en ajoute de nouvelles, leur donne
le droit de nommer leur doyen[273], de disposer de leurs prbendes.
Par une charte donne en 1035, Henri Ier se dclare le protecteur de
_la vnrable congrgation des chanoines de Sainte-Genevive_. Une
autre charte, date de 1040 ou environ, contient d'autres donations
faites en leur faveur par Geoffroi Martel, comte d'Anjou; des bulles
de divers papes confirment tous ces privilges, etc.; mais en 1148 il
se fit un changement notable dans leur administration intrieure:
Eugne III, qui occupoit alors le trne pontifical, et qu'un vnement
fcheux avoit forc de se rfugier en France ds l'anne prcdente,
toit depuis quelque temps inform du relchement qui existoit dans
cette communaut; peut-tre mme pensoit-il dj  y introduire la
rforme. Une scne scandaleuse, qui se passa sous ses propres yeux,
dans l'glise de Sainte-Genevive[274], le confirma dans cette
rsolution, que le peu de sjour qu'il fit en France l'empcha
toutefois d'excuter lui-mme. Louis-le-Jeune, entrant dans ses vues,
en confia le soin  Suger, qu'il venoit de nommer rgent de son
royaume avant son dpart pour la Terre-Sainte. Cette rforme n'eut
point lieu, suivant toutes les apparences: car on voit l'anne
suivante (en 1148) le mme pape Eugne former d'abord le projet de
substituer  ces chanoines huit religieux de l'ordre de Cluni, et
ensuite, vaincu par les prires et les reprsentations qu'ils lui
firent, se contenter d'introduire dans leur maison douze chanoines de
Saint-Victor[275], qui oprrent enfin cette rforme si ncessaire.
C'est ainsi que les chanoines de Sainte-Genevive, de sculiers qu'ils
toient, devinrent rguliers.

          [Note 273: Outre le doyen, elle avoit encore deux autres
          dignitaires, dont l'un toit le prchantre et l'autre le
          chancelier. Sous Louis-le-Gros, on y comptoit au moins vingt
          prbendes, dont plusieurs toient possdes par des
          ecclsiastiques trs-qualifis. La considration dont
          jouissoit le chapitre de Sainte-Genevive toit telle, que,
          pendant plus d'un sicle, nos rois furent dans l'usage de
          connotre par eux-mmes des causes et affaires de tous les
          chanoines en particulier. Mais ce qu'il y a de plus
          remarquable, c'est que ds-lors ce chapitre,  l'imitation
          de la cathdrale, avoit ses coles, o les lettres
          florissoient, et que son chancelier y avoit les mmes
          attributions que celui de Notre-Dame. Il en rsulta que
          lorsque l'Universit se fut tendue jusque sur le territoire
          de cette glise, ce chancelier eut naturellement sur les
          coliers la mme inspection que l'autre avoit sur eux, hors
          de la terre de Sainte-Genevive.]

          [Note 274: Le pape tant all  la basilique des SS. Aptres
          pour y clbrer la messe, il arriva qu'aprs qu'il se fut
          retir dans la sacristie, ses officiers voulurent s'emparer
          d'un riche tapis que les chanoines avoient tendu sous les
          pieds du pontife. Ils prtendoient qu'un ancien usage leur
          donnoit le droit de l'enlever. Les domestiques de l'abbaye
          voulurent aussi l'avoir. Les deux partis commencrent par
          s'arracher le tapis des mains, avec des injures et des cris;
          ils en vinrent bientt aux coups, et le tumulte fut si
          grand, que le roi, qui n'toit pas encore sorti de l'glise,
          ayant cru devoir se prsenter pour rtablir l'ordre, fut
          lui-mme frapp dans la foule par les domestiques de
          l'abbaye.]

          [Note 275: Annal. manusc. de Sainte-Genevive, fol. 275.]

Piganiol pense que ce fut vers cette anne, et  l'occasion du
changement qui survint alors dans cette abbaye, qu'elle prit le nom de
Sainte-Genevive. C'est une erreur: Jaillot cite des actes des
septime et huitime sicles, dans lesquels elle est dj dsigne
sous les noms de Saint-Pierre et de Sainte-Genevive; et ds le
neuvime on la trouve sous le nom seul de cette sainte. On sait
qu'elle y avoit sa spulture; et la vnration que les Parisiens
avoient conserve pour cette illustre protectrice de leur ville, les
miracles qui s'oproient  son tombeau, ont d naturellement amener
trs-vite un pareil changement. Il y a de nombreux exemples de ces
mutations, dans lesquelles la dvotion particulire d'un peuple, mme
d'une classe de citoyens, a fait prfrer le nom d'un patron  celui
du titulaire d'une glise.

La rforme se soutint parmi les chanoines de Sainte-Genevive jusqu'
ces guerres funestes qui dsolrent les rgnes de Charles VI et
Charles VII, et jetrent le dsordre dans les monastres comme dans
toutes les autres parties de la socit. La discipline rgulire fut
ds-lors entirement anantie dans cette abbaye, et ce n'est que sous
le rgne de Louis XIII qu'on pensa  la rtablir. Afin d'y parvenir,
ce prince, aprs la mort de Benjamin de Brichanteau, vque de Laon,
qui en toit abb, crut devoir y nommer, de son autorit et pour cette
fois seulement, le cardinal de La Rochefoucauld, sous la condition
qu'il y tabliroit la rforme. Pour se conformer aux intentions du
roi, cette minence ne trouva point de moyen plus efficace que d'y
faire entrer, en 1624, le pre Faure avec douze religieux de la
rforme que ce mme pre venoit d'tablir dans la maison de
Saint-Vincent de Senlis. La rforme de Sainte-Genevive acheve en
1625, confirme par des lettres patentes de 1626, et par une bulle
d'Urbain VIII donne en 1634, fut entirement consolide, cette mme
anne, par l'lection du pre Faure comme abb coadjuteur de cette
abbaye, et suprieur gnral de la congrgation. C'est  cette poque
qu'il faut fixer la triennalit des abbs de Sainte-Genevive, la
primatie de cette abbaye chef de l'ordre, et le titre qu'on lui a
donn de _chanoines rguliers de la congrgation de France_.

L'glise de Sainte-Genevive ne prsente pas dans ses antiquits
moins d'obscurits et d'incertitudes que son clerg. On ne peut pas
assurer que l'difice bti par Clovis et par sainte Clotilde subsistt
encore lorsqu'en 857 les Normands, qui, depuis douze ans, n'avoient
pas cess de ravager les bords de la Seine, dbarqurent dans la
plaine de Paris, et mirent le feu  cette basilique, ainsi qu' toutes
les autres glises, except celles de Saint-Vincent et de Saint-Denis,
qui furent rachetes de ces barbares  prix d'argent. Peut-tre
avoit-elle t dj reconstruite au huitime sicle, en mme temps que
cette dernire. Ce qu'il y a de certain, c'est que les murailles de
l'difice que dtruisirent les Normands subsistrent encore en partie,
quoiqu'en trs-mauvais tat, jusque vers l'an 1190. Elles furent alors
rpares par tienne, qui en toit abb; et ces rparations, dont une
partie a subsist jusque dans les derniers temps, toient encore
trs-visibles sur le ct extrieur et mridional de la nef. Suivant
l'abb Lebeuf, cette partie extrieure de la carcasse toit un dbris
des constructions qui existoient mme du temps des barbares. Quant 
tout le travail du dedans, piliers, votes, petites colonnades, on y
reconnoissoit le caractre de l'architecture gothique du treizime
sicle; mais leur disposition singulire, l'lvation des ailes et
leur peu de largeur, la ceinture du sanctuaire forme en rotonde,
sembloient prouver que la nouvelle glise avoit t rebtie sur les
anciens fondements; et un pilier, plac prs de la porte qui
communiquoit avec l'glise Saint-tienne, indiquoit par son chapiteau
plus ancien de deux sicles, que le sol de ce monument avoit t
relev. Les trois portiques[276] du frontispice toient aussi du
treizime sicle. Enfin les constructions de la tour qui servoit de
clocher annonoient deux poques: la partie infrieure toit du
onzime sicle, l'autre avoit t rpare[277]  la fin du quinzime,
sous le rgne de Charles VIII.

          [Note 276: Dans les premiers temps, suivant l'auteur de la
          vie de sainte Genevive, cette glise n'avoit qu'un seul
          portique, o toient simplement peintes les histoires des
          patriarches, des prophtes, des martyrs et des confesseurs.
          La sculpture ne fut employe que long-temps aprs pour ces
          sortes de reprsentations, et lorsqu'en largissant les
          glises on jugea  propos d'largir aussi et d'exhausser les
          portiques.]

          [Note 277: _Voy._ pl. 152. Le tonnerre toit tomb sur
          l'abbaye, et y avoit caus de grands dommages; le clocher
          avoit t renvers, les cloches avoient t fondues, et
          plusieurs endroits de la maison endommags.]

Lorsque les desservants de l'abbaye Sainte-Genevive s'toient vus
menacs de la premire invasion des Normands, avant de quitter leur
monastre, ils avoient eu soin d'ouvrir le tombeau de leur sainte
patronne, d'en enlever les reliques et de les transporter dans les
terres de l'abbaye, o ils les tinrent caches. Quand le calme fut
rtabli, ils s'empressrent de les rapporter; et chaque fois que les
barbares revenoient, on emportoit de nouveau ce prcieux dpt. Ce
tombeau, d'o ils avoient tir ses ossements, toit renferm dans une
_crypte_, ou chapelle souterraine qui servoit galement de spulture 
saint Prudence,  saint Cran, vques de Paris, et  plusieurs autres
saints personnages morts en odeur de saintet. Les corps de ceux-ci y
furent laisss; et ce n'est que lorsqu'on eut relev les ruines de
l'ancienne vote, calcine par le feu des barbares, qu'on tira de
terre ces spulcres, et qu'on les rassembla dans la _crypte_, qui fut
alors rpare. Elle fut depuis entirement rebtie, et extrmement
orne par les soins du cardinal de La Rochefoucauld: la vote en toit
soutenue par des piliers de marbre; l'on y descendoit par de beaux
escaliers symtriquement placs aux deux cts de la porte du choeur,
et prs d'un jub dcoup en pierre avec beaucoup de dlicatesse. Dans
cette chapelle souterraine, on voyoit encore le tombeau de sainte
Genevive, mais il n'y restoit plus rien de ses reliques. Depuis qu'on
les en avoit tires, elles n'toient point sorties de la chsse qui
avoit servi  les transporter; et cette chsse avoit t place dans
l'glise suprieure.

La crypte contenoit cinq autres chapelles. Il y en avoit encore un grand
nombre dans l'glise suprieure et dans le clotre. La plupart furent
dtruites ou changes de forme par le cardinal de La Rochefoucauld,
lorsque dans le sicle dernier il fit rparer l'glise et la maison. La
plus remarquable de celles qui furent conserves toit une grande et
belle chapelle situe au ct mridional du clotre, et connue dans
l'ancien temps sous le nom de _Notre-Dame-de-la-Cuisine_, parce qu'elle
toit effectivement place auprs de la cuisine de l'abbaye. Elle avoit
t construite par ce mme abb tienne  qui l'on devoit les
rparations de l'glise, et portoit, depuis environ deux cents ans, le
nom de _Notre-Dame-de-la-Misricorde_.

C'toit au pied de l'autel de cette chapelle que le chanoine de
Sainte-Genevive, chancelier de l'Universit, donnoit le bonnet de
matre-s-arts.


     CURIOSITS DE L'GLISE ET DE L'ABBAYE SAINTE-GENEVIVE.

     TABLEAUX.

     Dans la nef, quatre grands tableaux, dont trois reprsentoient
     des voeux de la ville de Paris, et le quatrime ses actions de
     grces pour la convalescence de Louis XV. Ces tableaux avoient
     t peints par _de Troy_ pre et fils, _Largillire_ et _de
     Tournire_.

     Dans la sacristie, plusieurs tableaux, parmi lesquels on
     remarquoit un _Ecce Homo_ et une Notre-Dame-de-Douleur, excuts
     en tapisserie.

     Dans le rfectoire, qui toit trs-vaste, la multiplication des
     pains; par _Clermont_.

     Dans la chapelle de Notre-Dame-de-la-Misricorde, plusieurs
     tableaux, sans noms d'auteurs.

     Dans une trs-grande salle, nomme la salle des Papes, les
     portraits d'un grand nombre de souverains pontifes, et quelques
     tableaux.

     Sur la coupole de la bibliothque, l'apothose de saint Augustin,
     par _Restout_ pre, et un morceau de perspective peint sur un des
     murs; par _La Joue_.


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, un riche tabernacle de forme octogone, dont
     les quatre faces principales toient ornes de colonnes
     composites de brocatelle antique, avec bases et chapiteaux de
     bronze dor; le tout couronn d'un dme que surmontoit une croix
     d'ambre. Ce tabernacle, rapport en pierres rares et prcieuses,
     telles que jaspes, agates, lapis, grenats, etc., avoit t fait
     aux frais du cardinal de La Rochefoucauld.

      ct de cet autel, les statues de saint Pierre et de saint Paul
     en mtal dor.

     Au milieu du choeur, un lutrin d'une composition lgante et
     ingnieuse: il toit  trois faces, et entour de trois anges
     touchant une triple lyre, qui servoit de point d'appui  l'aigle.
     Le dessin de ce morceau toit attribu  _Lebrun_.

     Un candlabre donn par la ville, et orn de ses armes, de celles
     du roi et de celles de l'abbaye; par _Germain_.

     Prs de la porte par laquelle les chanoines entroient dans le
     choeur, sous deux arcades enfonces, deux figures en terre cuite,
     reprsentant Jsus-Christ dans le tombeau et ressuscit; par
     _Germain Pilon_[278].

          [Note 278: Ces figures, de la proportion seulement de quinze
           dix-huit pouces, ont t dposes au Muse des
          Petits-Augustins.]

     Dans le vestibule du couvent, quatre statues reprsentant les
     prophtes.

     Dans la galerie dite l'_oratoire_, une Nativit en plomb bronz.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     _Dans l'glise._

     Derrire le matre-autel, la chsse qui renfermoit le corps de
     sainte Genevive. Cette chsse, que plusieurs historiens de Paris
     ont faussement attribue  saint loi[279], toit de vermeil
     dor, d'un travail gothique, couverte de pierreries dues  la
     pit et  la libralit de nos rois. Elle toit soutenue par
     quatre statues de vierges plus grandes que nature, portes
     elles-mmes sur des colonnes d'un marbre antique et rare; un
     bouquet de diamants d'un trs-grand prix couronnoit ce monument:
     c'toit un don de la reine Anne d'Autriche, mre de Louis XIV.

          [Note 279: Deux cents ans avant l'invasion des Normands, et
          lorsque le corps de la sainte toit encore dans son tombeau,
          saint loi avoit effectivement orn ce monument d'ouvrages
          d'orfvrerie, c'est--dire de quelques rinceaux d'or et
          d'argent qui formoient au-dessus une espce de petit
          difice. Il fallut les enlever pour ouvrir ce tombeau; et
          les prcieuses reliques, transportes dans un coffre de
          bois, y restrent jusqu'au treizime sicle, sans autres
          dcorations que quelques feuilles d'argent dont on imagina
          de le couvrir. Enfin, en 1240, un particulier nomm Godfroy
          donna une somme pour la construction d'une nouvelle chsse;
          son exemple fut imit par d'autres, et c'est alors que l'on
          construisit ce prcieux ouvrage, dans lequel il entra,
          dit-on, cent quatre-vingt-treize marcs d'argent et sept
          marcs et demi d'or. L'orfvre qui l'avoit fait se nommoit
          _Bonard_. La translation du corps de la sainte s'y fit le 22
          octobre 1242.]

     Au milieu, le cnotaphe de Clovis. Ce monument, sur lequel toit
     couche la statue de ce prince en marbre blanc, remplaoit un
     tombeau plus simple, et d'une pierre plus commune, tel qu'on
     avoit coutume de les faire pour les rois de la premire race; une
     inscription latine apprenoit qu'il avoit t lev sur les ruines
     de l'autre par l'abb et le chapitre de Sainte-Genevive.

     Derrire le choeur, une chsse renfermant les reliques de sainte
     Clotilde. Cette reine avoit d'abord t inhume prs des degrs
     du grand autel. On ignore en quel temps ces reliques furent
     leves, mais la chsse n'toit que de l'anne 1539, poque 
     laquelle on en fit la translation. Clotilde sa fille, femme
     d'Amalaric, roi des Visigoths, les jeunes fils de Clodomir,
     assassins par Childebert et Clotaire, avoient t galement
     inhums dans cette glise.

     Dans une chapelle prs de la sacristie, le tombeau du cardinal de
     La Rochefoucauld, abb commandataire de cette glise, mort en
     1645. Ce monument a t excut par un sculpteur nomm _Philippe
     Buyster_[280].

          [Note 280: Le cardinal y est reprsent  genoux sur un
          coussin, les mains jointes. Un gnie, sur lequel Saint-Foix
          s'est fort gay, soutient la queue de son manteau, et l'on
          ne peut s'empcher de convenir que c'est l en effet une
          imagination fort ridicule. L'excution de ces figures est
          froide et sche; le dessin en est pauvre, et d'une grande
          incorrection; c'est de la sculpture trs-mdiocre. (Dpos
          aux Petits-Augustins.)]

     Sur un des piliers de la nef, le buste du clbre Descartes, et
     une pitaphe qui apprend que les restes de ce philosophe, mort en
     Sude en 1650, ont t transports dans cette glise dix-sept ans
     aprs sa mort.

     Prs de ce monument, et du mme ct, avoit t dpos le coeur
     de Jacques Rohault, son disciple, et l'un des plus grands
     mathmaticiens de son sicle, ce qu'indiquoit une inscription
     compose par Santeuil.

     Le fameux boucher Goy, l'un des chefs de la faction des
     _Cabochiens_ sous Charles VI, avoit t inhum dans cette glise.


     _Dans la chapelle souterraine._

     Le tombeau de sainte Genevive. Il toit en marbre, sans aucun
     ornement, et entour de grilles de fer.

     Les tombeaux de saint Prudence et de saint Cran, vques de
     Paris; leurs reliques en avoient t tires dans le treizime
     sicle. Sainte Alde ou Aude, compagne de sainte Genevive, avoit
     t inhume dans cette mme chapelle.


     _Dans la chapelle Notre-Dame-de-la-Misricorde._

     Le tombeau de Joseph Foulon, abb de Sainte-Genevive, mort en
     1607. On y voyoit la reprsentation en bronze dor de ce prlat,
     revtu de ses habits pontificaux[281].

          [Note 281: Cette figure passoit pour avoir t excute par
          _Germain Pilon_. Elle n'existe point aux Petits-Augustins.]

     Celui de Benjamain de Brichanteau, vque de Laon, et successeur
     de Foulon, mort en 1619.


     _Dans le chapitre._

     Plusieurs tombes de marbre blanc renfermant les corps des trois
     premiers abbs de la rforme; du P. Faure, premier abb, mort en
     1644; de Franois Boulart, deuxime abb, mort en 1667; du P.
     Blanchart, troisime abb, mort en 1675.  ct avoit t inhum
     le P. Lallemant, religieux de cette communaut, recteur et
     chancelier de l'Universit, personnage aussi recommandable par
     ses talents que par ses vertus: il est mort en 1673.


     _Dans le petit cimetire._

     Nicolas Lefvre, prtre, sous-prcepteur du roi d'Espagne
     Philippe V, des ducs de Bourgogne et de Berri, directeur des
     filles de Sainte-Anne, personnage d'une vertu minente, mort en
     1706.

L'ancien clotre de cette abbaye, qui tomboit en ruine, avoit t
reconstruit  la moderne en 1744[282]. Il toit soutenu d'un ct par
des colonnes doriques; la porte d'entre de la maison et le pristyle
qui le prcdoit, avoient t btis au commencement du mme sicle,
sur les dessins du pre de Creil, religieux de cette communaut. Il
toit aussi l'auteur du grand escalier, que l'on admiroit pour la
hardiesse de sa coupe. La galerie dite l'_Oratoire_, orne de
pilastres corinthiens, prsentoit alternativement des figures de
demi-relief en plomb dor, et des tableaux offrant divers sujets de la
vie de la sainte Vierge.

          [Note 282: Ces constructions ayant occasionn des fouilles
          dans les terres du prau, on y trouva un trs-grand nombre
          de cercueils de pierre qui contenoient encore des
          squelettes, mais pas une seule inscription.]

La bibliothque, qui n'existoit pas encore lorsque le cardinal de La
Rochefoucauld fut nomm abb commandataire de Sainte-Genevive, toit
devenue, par degrs, l'une des plus considrables et des plus
curieuses de Paris. Les PP. Fronteau et Lallemant, qu'on doit en
regarder comme les fondateurs, y rassemblrent en peu d'annes sept 
huit mille volumes. Le P. Dumolinet l'augmenta considrablement, et y
ajouta un cabinet d'antiquits, compos en grande partie de ce qu'il y
avoit de plus rare dans celui du fameux Peiresc. Enfin le legs que M.
Le Tellier, archevque de Reims, fit  cette maison de sa belle
bibliothque, et les acquisitions successives que l'on ne cessoit de
faire, avoient tellement accru cette magnifique collection, qu'au
commencement de la rvolution on y comptoit environ quatre-vingt mille
volumes et deux mille manuscrits. Elle toit place dans une galerie
construite en forme de croix, et surmonte d'un dme. Ce btiment, qui
existe encore, a, dans la plus grande dimension, cinquante-trois
toises de longueur. Les cts de la croix sont ingaux, et c'toit
pour faire disparotre aux yeux cette irrgularit qu'on avoit peint
sur le mur de l'un d'eux le morceau de perspective dont nous avons
dj parl. Cette bibliothque toit alors orne des bustes en marbre
ou en pltre de plusieurs hommes illustres. On y voyoit ceux de
Colbert, de Louvois, du chancelier Le Tellier, de Jules Hardouin,
Mansart, d'Arnauld, etc., excuts par Girardon, Coisevox, Coustou,
etc.

Le cabinet de curiosits, bti en 1753, deux ans avant la
bibliothque, faisoit suite  ce monument. Il renfermoit une grande
quantit de morceaux prcieux d'histoire naturelle, des antiquits
trusques, grecques, gyptiennes, romaines; une collection de
mdailles anciennes et modernes, dont plusieurs parties toient
compltes, et qui jouissoit de la plus grande estime parmi les
antiquaires, etc., etc.[283]

          [Note 283: La bibliothque de Sainte-Genevive existe encore
          et continue d'tre ouverte au public.]

L'abbaye de Saint-Genevive relevoit immdiatement du saint-sige; ses
abbs portoient, depuis 1256, les ornements pontificaux, et leur
autorit s'tendoit sur un grand nombre d'glises paroissiales
dpendantes de cette abbaye; ils jouirent mme pendant long-temps de
tous les droits piscopaux sur la paroisse de Saint-tienne-du-Mont.
On sait que, dans les grandes calamits publiques, on descendoit la
chsse de la patronne de Paris pour la porter processionnellement 
Notre-Dame;  cette procession[284] o assistoient les cours
suprieures et tout le clerg de Paris, les religieux de
Sainte-Genevive marchoient pieds nus, prenant la droite sur le
chapitre de l'glise mtropolitaine, comme leur abb la prenoit en
cette occasion sur l'archevque de Paris.

          [Note 284: Cette procession fut faite, pour la premire
          fois, en 1229,  l'occasion de la maladie _des Ardents_.
          (Voy. t. I, prem. part., pag. 288.)]


_Palais de Clovis._

Une ancienne tradition veut que Clovis ait fait btir un palais en
mme temps que la basilique de Saint-Pierre; et cette tradition,
adopte par une foule d'historiens de Paris, se trouve confirme par
le tmoignage de l'auteur des annales manuscrites de Sainte-Genevive,
qui lui-mme toit membre de cette abbaye. Sauval va plus loin: il
prtend que _de son temps on a dtruit la chambre de Clotilde_; et peu
d'annes avant la rvolution, on dit qu'il existoit encore un btiment
appel _la chambre de Clovis_. Cependant ces assertions vagues ne
forment point un corps de preuves suffisantes pour persuader que
Clovis et fait btir un palais si proche des _Thermes_, qu'il
habitoit, sans qu'il en restt aucun vestige ni dans les archives de
Sainte-Genevive ni dans les monuments que nous ont laisss les
historiens du moyen ge. Entre plusieurs objections trs-fortes qu'il
seroit possible d'lever contre l'existence de ce monument, il en est
une surtout qui nous semble dcisive, et on la tire d'un passage de
Grgoire de Tours, qui, rendant compte d'un concile[285], o il avoit
lui-mme assist, et qui fut tenu en 577 dans la basilique de
Saint-Pierre, dit que Chilpric reut les vques, et leur offrit un
repas dans un endroit construit  la hte et couvert de feuillages:
_Stabat rex juxta tabernaculum ex ramis factum..... et erat ante
scamnum pane desuper plenum, cum diversis ferculis._ Chilpric, dit
Jaillot, respectoit trop les vques pour les recevoir dans une
semblable tente s'il et eu un palais dans le voisinage; et, s'il fit
construire ce pavillon, ce ne fut que pour leur viter la peine de
venir jusqu'au palais des Thermes, quoique peu loign du lieu de leur
assemble. Il n'y a donc rien de plus incertain que l'existence de ce
palais de Clovis.

          [Note 285: Lib. V, cap. 18. Il fut encore tenu deux autres
          conciles dans cette glise, en 573 et 615.]


_Chapelle de Saint-Michel et porte papale._

Il n'en est pas ainsi de la chapelle Saint-Michel: elle a rellement
exist. C'toit, comme nous l'avons dj dit, l'usage d'en btir une
dans les cimetires, sous le vocable de cet archange; et tout s'accorde
 prouver que, dans les premiers sicles de notre monarchie, la montagne
Sainte-Genevive toit un lieu destin aux spultures[286]. Cette
chapelle fut vraisemblablement rige peu de temps aprs la grande
basilique, et aura eu le mme sort lors de l'invasion des Normands.
L'abb Lebeuf[287] la place au-del de la porte du monastre qui
regardoit le sud-ouest; et les annales de Sainte-Genevive que nous
venons de citer disent qu'elle toit situe prs la porte qui regardoit
la campagne.

          [Note 286: Prudence, huitime vque de Paris, y fut enterr
          en 400.]

          [Note 287: T. II, p. 381.]

Sans nous dterminer pour l'un ou pour l'autre de ces deux situations,
nous remarquerons que, dans la dernire, qui est le lieu que depuis on
a nomm l'_Estrapade_, on voyoit encore au dix-septime sicle la
place d'une porte qu'on appeloit la _porte papale_, et dont l'origine
et le nom ont fort exerc la sagacit de nos antiquaires. Parmi ces
opinions diverses, nous prfrons encore celle de Jaillot, qui pense
que cette porte fut ouverte  l'instar de ces portes dores dont parle
du Cange[288], et qu'elle le fut pour faire honneur au pape Eugne
III, lorsqu'il vint  Sainte-Genevive en 1147. On en ouvrit une
semblable dans les murs de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, lorsqu'en
1163 le pape Alexandre III y vint faire la ddicace de l'glise.

          [Note 288: Dans ses _notes_ sur l'histoire de la prise de
          Constantinople par les Franois en 1204, crite par Geoffroi
          de Villehardouin: _Port aure_, dit-il, _dict, in
          majoribus civitatibus, port prcipu per quas solemnes
          ingressus vel processus fieri solebant_.]


_Bailliage de Sainte-Genevive._

Les chanoines de Sainte-Genevive, tant seigneurs d'une partie du
quartier o toit situe leur abbaye, avoient un bailliage qui
connoissoit de toutes causes, tant civiles que criminelles, dans
l'tendue de son ressort, et dont les appels se relevoient au
parlement. Il tenoit ses audiences dans une maison voisine de
l'glise.


GLISE PAROISSIALE DE SAINT-TIENNE-DU-MONT

Il n'y a rien de certain sur l'origine de cette paroisse,  laquelle on
a successivement donn les noms de _Notre-Dame_, de _Saint-Jean_ du
Mont, et enfin de _Saint-tienne_. Il parot que, dans le principe, les
fonctions curiales s'exeroient dans l'glise mme de Sainte-Genevive,
pour le petit nombre de personnes qui habitoient alors les environs de
l'abbaye. Lorsque, par les derniers traits faits avec les Normands, on
se vit entirement  l'abri de leurs incursions, le bourg de
Sainte-Genevive, abandonn en mme temps que l'glise, ne tarda pas 
se repeupler; alors le service se fit dans la chapelle Notre-Dame[289],
situe dans la crypte ou glise souterraine; ce qui dura jusqu'au rgne
de Philippe-Auguste. La clture ordonne par ce prince ayant engag les
Parisiens  construire des difices dans les clos de vignes et sur les
terrains incultes renferms dans cette nouvelle enceinte, le nombre des
habitants de la paroisse du Mont s'accrut  un tel point, qu'il devint
absolument ncessaire de faire btir une nouvelle glise paroissiale.
L'abb de Sainte-Genevive et les chanoines abandonnrent  cet effet un
terrain contigu  leur glise, sur lequel on construisit une chapelle
destine  servir de paroisse, mais qui faisoit tellement partie de
l'glise de l'abbaye, que l'on n'y entroit que par une porte perce
dans le mur mridional, laquelle a subsist jusque dans les derniers
temps; et que les fonts baptismaux sont encore rests environ quatre
cents ans dans la grande glise. On ne sait pas prcisment  quelle
poque ni pour quelles raisons le nouvel difice fut ddi sous le nom
de Saint-tienne. Jaillot prtend qu'il fut bti ou du moins commenc du
temps de l'abb Galon, mort en 1223.

          [Note 289: La paroisse en prit le nom, et le changea en
          celui de Saint-Jean, nom que prit aussi la chapelle. On
          l'appeloit vulgairement paroisse _du Mont_.]

Ce fut cette grande augmentation d'habitants qui fit natre la
contestation qui s'leva entre les abbs de Sainte-Genevive et
l'vque de Paris. Les premiers vouloient soustraire la paroisse du
Mont  la dpendance de l'ordinaire, et l'vque soutenoit la validit
de sa juridiction. Ces dbats, o intervint le pape Urbain III, furent
termins en 1202, par une transaction dans laquelle il fut convenu que
l'abb prsenteroit  l'vque les sujets qu'il destineroit 
desservir les glises paroissiales dpendantes de son abbaye; accord
que suivirent des concessions et des changes qui parurent satisfaire
galement les deux parties contractantes[290].

          [Note 290: L'vque soumit  la paroisse du Mont tous ceux
          qui feroient btir dans le clos Bruneau et dans le clos
          Mauvoisin. L'abb et les chanoines cdrent  l'vque la
          chapelle Sainte-Genevive dans la Cit, et abandonnrent la
          prbende et la vicairie qu'ils avoient  Notre-Dame.]

Cette glise subsista ainsi jusqu'en 1491, que le nombre toujours
croissant des paroissiens dtermina  y faire de nouvelles
augmentations. L'abb de Sainte-Genevive cda  cet effet une portion
de l'infirmerie qui se trouvoit au chevet de l'glise; et si l'on en
juge par le caractre de l'architecture, il ne parot pas qu'il y soit
rien rest de l'ancien btiment. Les constructions en furent
commences, du ct de l'orient, vers les premires annes du rgne de
Franois Ier. En 1538, l'glise fut augmente des chapelles et de
l'aile de la nef du ct de Sainte-Genevive. On btit, en 1606, la
chapelle de la communion et les charniers. Enfin le grand et le petit
portail, dont la reine Marguerite de Valois posa la premire pierre en
1610, ne furent achevs que sept ans aprs, ce qui parot prouv par
les deux inscriptions qui y toient graves, lesquelles portoient la
date de 1617.

L'architecture de Saint-tienne-du-Mont a joui d'une grande
rputation. La coupe extraordinaire et aussi adroite que hardie de son
jub et des deux escaliers qui y conduisent y attiroit les curieux.
Ces escaliers sont  jour, et l'on voit le dessous des marches
tournant autour d'une colonne, et portes en l'air par encorbellement.
Les votes, non moins remarquables, sont ornes de tout ce que l'art
de la coupe des pierres peut offrir de plus recherch. On admiroit
aussi la sculpture de la frise du portique, qui, bien qu'un peu
confuse, tient cependant du style antique et des riches ornements de
l'architecture romaine[291].

          [Note 291: _Voy._ pl. 153 et 154.]

Cette glise possdoit en outre de prcieux monuments des arts, et
renfermoit d'illustres spultures.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-TIENNE-DU-MONT.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle Saint-Pierre, prs de la sacristie, cet aptre
     ressuscitant Tabithe; par _Le Sueur_.

     La vie de saint tienne, excute en tapisseries sur les dessins
     de ce grand artiste et de _La Hire_, autre peintre clbre. Les
     dessins, au nombre de dix-neuf, en toient conservs dans la
     salle d'assemble des marguilliers.

     De trs-beaux vitraux, peints par _Pinaigrier_, et qui formoient
     une des plus riches collections qui soient sorties du pinceau de
     cet artiste[292].

          [Note 292: Ces vitraux sont dposs au Muse des
          Petits-Augustins.]


     SCULPTURES.

     Au pourtour du choeur, les statues des douze aptres. Celles de
     saint Philippe, de saint Andr et de saint Jean l'vangliste
     toient de la main de _Germain Pilon_.

     Derrire le choeur, trois bas-reliefs de ce grand sculpteur,
     incrusts dans le mur, dont le plus grand offroit Jsus-Christ au
     jardin des Olives, et ses aptres endormis; les deux autres,
     beaucoup plus petits, reprsentoient saint Pierre et saint Paul.

     Sous une vote pratique dans le passage de cette glise  celle
     de Sainte-Genevive, le tombeau du Christ et les trois Maries,
     grandes comme nature. Ce monument toit encore attribu 
     _Germain Pilon_[293].

          [Note 293: Ces ouvrages de Germain Pilon n'ont point t
          dposs aux Petits-Augustins.]

     La chaire du prdicateur, excute par _Claude l'Estocard_, sur
     les dessins de _La Hire_. Les panneaux, orns de bas-reliefs,
     sont spars les uns des autres par des Vertus assises; et une
     grande statue de Samson soutient la masse entire de la chaire.
     Sur l'abat-voix est un ange qui tient deux trompettes, et semble
     appeler les fidles[294].

          [Note 294: Cette belle chaire est encore dans l'glise, o
          elle est toujours reste.]

     Le jub, port par une vote surbaisse, est orn de trs-bonnes
     sculptures par Biard pre. Il faut aussi remarquer, au milieu de
     la vote de la croise, une clef pendante de plus de deux toises
     de saillie, et du travail le plus dlicat.


     SPULTURES.

     Dans cette glise ont t inhums:

     Blaise Vigenere, traducteur de plusieurs ouvrages anciens, mort
     en 1596.

     Nicolas Thognet, habile chirurgien, mort en 1642.

     Jean Perrau, professeur au collge royal, mort en 1645.

     Pierre Perrault, avocat au parlement, pre des deux Perrault si
     connus dans le dix-septime sicle, mort en 1669. Le monument que
     lui avoient lev ses fils reprsentait un gnie en pleurs
     teignant un flambeau. Il avoit t excut par _Girardon_[295].

          [Note 295: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]

     Eustache Le Sueur, l'un des plus grands peintres de l'cole
     franoise, mort en 1655.

     Jean-Baptiste Morin, mdecin et professeur royal de
     mathmatiques, mort en 1656.

     Antoine Le Matre, l'un des membres de la socit de Port-Royal,
     mort dans cette maison en 1658.

     Issac Le Matre de Saci, son frre, mort dans la mme maison en
     1684.

     L'illustre Jean Racine, mort en 1699, et d'abord enterr dans le
     cimetire de Port-Royal, comme il l'avoit demand par son
     testament. Lorsqu'on dtruisit cette maison, son corps fut exhum
     et transfr, avec les corps de MM. Le Matre, 
     Saint-tienne-du-Mont, o ils furent dposs dans les caves de la
     chapelle Saint-Jean-Baptiste[296].

          [Note 296: Les cendres de ce grand pote ont t respectes,
          et sont restes  Saint-tienne.]

     Blaise Pascal, l'un des grands crivains dont s'honore la France,
     mort en 1662[297]. Il toit enterr auprs du choeur, derrire la
     chapelle de la Vierge; et son pitaphe grave sur une table de
     marbre blanc, toit attache vis--vis sur un pilier.

          [Note 297: On a galement laiss le corps de cet homme
          clbre dans son spulcre; son pitaphe est au Muse des
          Petits-Augustins.]

     Pierre Barbay, professeur en philosophie dans l'Universit de
     Paris, mort en 1664.

     Franois Pinsson, avocat au parlement, auteur de plusieurs
     ouvrages, mort en 1691.

     Jean Gallois, abb de Saint-Martin-de-Core, de l'Acadmie
     franoise, et professeur de grec au collge Royal, mort en 1707.

     Jean Miron, docteur en thologie de la facult de Paris et de la
     socit de Navarre.

     Dans le cimetire:

     Simon Pitre, mdecin clbre.

     Pierre Petit, pote latin estim, mort en 1687.

     Joseph Pitton de Tournefort, clbre botaniste, mort en 1708,
     etc.

La cure de Saint-tienne-du-Mont a continu jusqu'aux derniers temps
d'tre  la nomination de l'abb de Sainte-Genevive, qui y nommoit
toujours un religieux de sa congrgation.


CIRCONSCRIPTION

Le principal territoire de cette paroisse toit divis comme suit.

1. Elle avoit la place devant l'glise dite le carr
Sainte-Genevive; la rue Saint-tienne-des-Grs jusqu'au collge de
Lisieux d'un ct, de l'autre jusqu' celui des Cholets inclusivement;
puis, du mme ct, les rues de Reims, des Chiens, des Cholets, des
Sept-Voies, des Amandiers, la rue Juda et la rue entire de la
Montagne.

2. Dans la rue Saint-Jacques, commenant  droite au-dessous du
collge des Jsuites, elle continuoit jusqu'au dessous de la rue du
Cimetire-Saint-Benot; dans la place Cambrai, elle avoit le collge
du mme nom, le collge Royal, la rue Saint-Jean-de-Latran  droite
jusqu' la rue Fromentel, et deux maisons  gauche; les deux cts de
la rue Saint-Jean-de-Beauvais presque en entier, et quelques maisons
dans la rue Saint-Hilaire.

3. Dans la rue des Noyers, les deux cts de cette rue lui
appartenoient en grande partie, ainsi que le couvent des Carmes, et le
bas de leur rue jusque derrire le collge de Beauvais. Elle avoit
ensuite toute la place Maubert, et la rue des Lavandires jusqu' la
rue des Anglois.

4. Son territoire prenoit ensuite  droite de l'entre de la rue
Galande, et continuoit jusqu' l'ancienne chapelle Saint-Blaise
exclusivement. Il embrassoit les deux cts de la rue du Fouare,
plusieurs maisons galement des deux cts dans la rue de la Bcherie,
en allant  celle Saint-Julien, et s'tendoit jusqu'au bout oriental
de la rue des Bernardins, ce qui renfermoit la rue Perdue, la rue de
Bivre et le commencement de celle de Saint-Victor. Cette paroisse
continuoit d'avoir le ct droit de cette rue jusqu' celle de
Versailles, dont elle avoit aussi le ct droit, renfermant ainsi les
rues du Bon-Puits, du Paon, du Mrier et de Saint-Nicolas, qui toutes
aboutissent  la rue Traversine, qu'elle possdoit galement. De l
elle regagnoit la rue Clopin, qu'elle renfermoit tout entire, et se
prolongeoit dans la rue des Fosss-Saint-Victor,  commencer au ct
droit de la rue des Boulangers; puis remontant, elle renfermoit tout
le haut de la premire de ces deux rues avec toutes celles qui y
aboutissent dans cette partie.

5. Dans la rue Mouffetard, elle avoit une partie du ct droit de
cette rue en descendant,  partir de la seconde rue Contrescarpe, et
de mme le ct gauche jusqu' la rue Copeau, dont elle avoit aussi la
gauche jusqu' la Piti. Cette paroisse possdoit en outre un bout de
la rue des Fosss-Saint-Jacques, la seconde rue Contrescarpe, les
rues du Puits-qui-parle, du Cheval-Vert, des Poules; tout le carr des
Filles Sainte-Aure dans la rue Neuve-Sainte-Genevive; l'autre ct de
la mme rue jusqu' celle du Pot-de-Fer. Enfin elle avoit la rue des
Postes depuis le cul-de-sac des Vignes jusqu'au clos de la Visitation.

6. Elle avoit de plus, dans Paris, l'htel de Cluni et les maisons
qui y touchoient. Hors de Paris, du ct de Vaugirard, la ferme de
Grenelle, ancienne proprit des chanoines de Sainte-Genevive[298].

          [Note 298: L'glise Saint-tienne-du-Mont est encore
          aujourd'hui une des paroisses de Paris.]


_La Communaut des Filles Sainte-Genevive._

Cette communaut n'toit point, comme quelques personnes l'ont pens,
un dmembrement de celle que mademoiselle Blosset avoit forme, et qui
fut runie aux Miramiones. Cette institution, absolument trangre 
l'autre, n'avoit pour objet que l'instruction des jeunes filles
pauvres, et formoit ce qu'on appelle communment _cole de charit_.
Les filles qui se runirent pour la composer furent places rue de la
Montagne-Sainte-Genevive, dans une maison appartenant  l'abbaye; et
cet tablissement, fait en 1670, fut d aux soins de M. Beurrier,
alors cur de Saint-tienne-du-Mont. Vers la fin du sicle dernier,
il toit administr par des filles tires de la maison de la rue
Saint-Maur[299].

          [Note 299: Les btiments de cette communaut sont occups
          par des particuliers.]


LA NOUVELLE GLISE SAINTE-GENEVIVE.

Lorsqu'en 1744 on reconstruisit le clotre de Sainte-Genevive, prt 
tomber en ruines, quelque indispensable que ft cette reconstruction,
l'tat de dgradation complte dans lequel toit l'glise demandoit
peut-tre des rparations encore plus urgentes. Toutefois l'abb et
les chanoines attendirent jusqu'en 1754 pour prsenter au roi une
requte, dans laquelle, aprs avoir peint le dlabrement toujours
croissant de cet difice, dlabrement devenu tel  cette poque qu'il
menaoit la sret des fidles, ils dmontroient la ncessit de btir
une glise nouvelle, et l'impossibilit o ils toient de le faire
sans de puissants secours. Leur demande fut favorablement accueillie;
on saisit mme avec empressement cette occasion d'lever enfin dans
Paris un monument digne de la patronne d'une ville aussi clbre. Le
roi parut regarder une telle entreprise comme une chose qui devoit
contribuer  illustrer son rgne; et, pour assurer aux frais
considrables qu'elle alloit entraner un fonds suffisant et
invariable, on tablit sur les billets de loterie un impt d'un
cinquime, dont le produit fut entirement rserv  la reconstruction
de l'glise de Sainte-Genevive. Le terrain qu'on lui destina fut bni
par l'abb le 1er aot 1758; et l'glise souterraine qu'il fallut
btir, quoique retarde par les obstacles qu'offrit le peu de solidit
du terrain[300], fut acheve dans l'anne 1763. L'glise suprieure
toit dj leve  une certaine hauteur, lorsqu'en 1764 Louis XV vint
solennellement y poser la premire pierre.

          [Note 300: On y trouva des puits au nombre de plus de cent
          cinquante, dont plusieurs avoient jusqu' quatre-vingts
          pieds de profondeur. On prsuma qu'ils avoient t creuss,
          dans des temps trs-reculs, par des potiers de terre qui
          habitoient ce quartier, et qui trouvoient en cet endroit les
          matires avec lesquelles ils faisoient de trs-belles
          poteries, dont on a dcouvert en mme temps de nombreux
          fragments.]

Cette glise fut commence sur les dessins et sous la conduite de J.
G. Soufflot, architecte. Cet artiste, qui venoit d'achever ses tudes
en Italie, changea, dans la disposition gnrale et dans l'ordonnance
de cet difice, le systme d'architecture alors en usage  Paris: il
employa des colonnes isoles et d'un grand diamtre, tant 
l'extrieur qu' l'intrieur, et prsenta un plan dont la nouveaut,
la grce et la lgret runirent tous les suffrages: l'effet en fut
tel, qu'on alla jusqu' croire qu'il avoit surpass dans cette
composition tout ce que les Grecs et les Romains ont produit de plus
lgant et de plus magnifique.

Ce plan consiste en une croix grecque de trois cent quarante pieds de
long y compris le pristyle, sur deux cent cinquante de large hors
oeuvre[301], au centre de laquelle s'lve un dme de soixante-deux
pieds huit pouces de hauteur, que supportoient intrieurement quatre
piliers si lgers, qu' peine apercevoit-on leurs massifs au milieu du
jeu de toutes les colonnes isoles qui composent les quatre nefs de la
croix[302]. Ce systme de construction lgante et lgre est continu
dans les votes de l'difice, o l'on a pratiqu des lunettes vides
avec beaucoup d'art, et qui donnent en quelque sorte l'apparence de la
dlicatesse gothique  ces votes circulaires, opposes les unes aux
autres dans des sens diffrents, et produisant, par le passage et les
oppositions de la lumire, des effets agrables et varis. Que l'on
ajoute  cela la fracheur d'une excution toute nouvelle, la
blancheur et l'clat d'une pierre fine et choisie, une distribution
heureuse d'ornements de sculpture, on pourra se faire une ide du
spectacle ravissant dont on jouit pendant quelques mois, lorsque les
chafauds qui avoient si long-temps masqu ces votes disparurent, et
laissrent se dvelopper tout ce bel ensemble d'architecture[303]. On
peut dire que Paris entier se porta dans la nouvelle glise:
l'enthousiasme toit  son comble, et Soufflot passoit dj pour avoir
conu et excut le plus beau monument de l'architecture moderne. Il
ne restoit plus  faire que le pavement en marbre, dernire opration
qui alloit achever de donner  cette basilique la richesse convenable,
et dessiner avec plus de nettet les lignes de ce plan magnifique,
lorsque des fractures multiplies, commenant  se manifester aux
quatre piliers du dme et aux colonnes les plus voisines, jetrent
l'alarme, et firent connotre que le poids et la pousse de cette
masse, suspendue sur de trop frles soutiens, agissoient dj depuis
long-temps, et par leur chute soudaine menaoient d'craser tout
l'difice.

          [Note 301: _Voy._ pl. 167.]

          [Note 302: La hauteur, depuis le pav jusqu'au cadre de la
          lunette pratique dans le milieu de la vote, est de cent
          soixante-dix pieds. La chsse de Sainte-Genevive devoit
          tre place au centre de ce dme, de manire  tre aperue
          de tous les points de l'glise.]

          [Note 303: _Voy._ pl. 156.]

Il fallut donc, et sans perdre un moment, renoncer  la jouissance que
procuroit ce beau spectacle d'architecture, jouissance commune en
Italie, mais trs-rare en France, et encombrer de nouveau par des
cintres, des tais, des chafauds, un monument que l'on avoit pu
croire achev, aprs un travail non interrompu de plus de quarante
annes, et une dpense de plus de quinze millions.

Le mal que l'on venoit de reconnotre avoit dj t prvu et annonc
depuis long-temps par d'habiles constructeurs; et plusieurs causes
avoient concouru  le produire. 1 Le peu d'empatement que
prsentoient les masses des quatre piliers du dme aux parties
suprieures, trop tendues en superficie; 2 le procd vicieux adopt
pour la pose des pierres dont ces piliers toient forms; 3
l'branlement caus  la masse entire de l'difice pendant le
ragrment de toutes les parties de l'intrieur[304]; 4 la qualit
aigre et cassante de la pierre employe  la construction de ces
piliers, qui, bien que trs-dure, se fend et s'crase ensuite
facilement sous la charge.

          [Note 304: On y avoit employ jusqu' deux cents ouvriers 
          la fois, ce qui avoit pu imprimer une sorte de mouvement et
          d'acclration de chute  cette masse suspendue sur des
          points d'appui trop lgers, et vicieux dans le mode de leur
          construction.]

On s'assura du reste que les fondations toient bonnes, et n'avoient
point tass d'une manire sensible; que l'glise souterraine, dont le
sol est  dix-huit pieds au-dessous de celui de la nef suprieure,
toit construite de manire  rsister  la pression et  tout le
poids des constructions suprieures; que le dme et les trois coupoles
dont il est couvert offroient la mme solidit dans leur construction;
que nul effet fcheux ne s'y toit manifest, malgr la rupture des
pierres des piliers intermdiaires au dme et  l'glise basse, en
sorte qu'il fut bien constat que la construction vicieuse de ces
piliers toit la seule cause du mal.

Ces points bien reconnus, le problme  rsoudre toit de trouver les
moyens de prvenir les accidents et l'accroissement du tassement, sans
nuire au systme de dcoration intrieure, et sans addition de
massifs, de piliers ou de colonnes, dont l'effet et t de dtruire
l'harmonie du plan et l'heureux effet des votes. La direction de ces
travaux, tant pour l'taiement que pour les rparations et additions
de rsistance juges ncessaires, fut confie  M. Rondelet, qui n'a
point cess d'en suivre l'excution depuis l'anne 1770; qui a
prsid lui-mme  la construction des trois coupoles, avec un soin et
une intelligence auxquels on ne sauroit donner trop d'loges, ne
ngligeant rien de ce qui pouvoit complter et prsenter dans tous ses
dveloppements possibles la conception de Soufflot.

Les oprations combines de cet habile constructeur, tant pour
l'taiement des arcades au moyen de doubles cintres de sa composition,
excuts partie en charpente et partie en maonnerie, que pour
remplacer les pierres casses, sans causer d'branlements ni de
secousses, sans aucun refoulement dangereux, ont conserv ou plutt
rendu aux arts et  la pit des fidles ce monument du dernier
sicle, sans que la dcoration primitive en ait t sensiblement
altre.

Mais quel que soit l'heureux rsultat de cette restauration, l'glise
de Sainte-Genevive mrite-t-elle d'tre considre comme un
chef-d'oeuvre de l'art; et la rflexion ne doit-elle pas un peu
diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mle-t-il
point quelques dfauts aux beauts suprieures dont on fut frapp  la
premire vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Il n'est sans doute, dans l'aspect gnral de Paris, aucun point de
perspective plus lgant et plus majestueux que cette belle colonnade
du dme, s'levant avec sa coupole sur toute la partie sud-est de la
ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers
Saint-Marcel et Saint-Benot; mais si l'on s'approche pour considrer
en dtail ce qui a tant frapp dans l'ensemble, ce dme et la
combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au
mme degr le connoisseur d'un got dlicat et svre: on trouvera
qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique
qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rtrcie, est loin
d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que prsentent 
l'extrieur les mosques de Constantinople et mme les dmes de
Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les
colonnes du dehors, fuseles par des mains barbares, ont t tellement
amaigries dans leur partie infrieure, qu'une faute aussi grossire ne
peut provenir que d'une erreur considrable dans l'appareil.

Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut
disconvenir qu'il ne prsente un parti noble et grand: un seul ordre,
couronn d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le
portique du Panthon  Rome, dont Soufflot a visiblement voulu
produire une imitation sur une plus grande chelle: heureux si la
prtention de faire mieux que son modle, de rendre plus parfaite
encore cette belle production de l'antique, ne l'et jet dans des
erreurs dont le rsultat a t d'en altrer les admirables
proportions! Que de fautes il a faites qu'il toit si facile d'viter!
On est d'abord choqu de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on
voit aussitt que ce dfaut n'existeroit pas s'il et plac deux
colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les relguer en
arrire-corps aux angles du pristyle[305]. Groupes dans ce petit
espace d'une manire confuse, elles ont en outre l'inconvnient de
produire des ressauts et des profils multiplis qui tiennent au style
vicieux de l'cole, et prsentent une disparate dsagrable dans un
monument o l'on a voulu imiter la simplicit de l'antique.

          [Note 305: Ce pristyle est compos de vingt-deux colonnes
          d'ordre corinthien, de cinq pieds et demi de diamtre, de
          cinquante-huit pieds de hauteur, y compris base et
          chapiteaux. _Voy._ pl. 155.]

On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa
masse semble disputer avec celle des colonnes, et les craser de son
poids norme[306]. Les chapitaux trop allongs et les revers pesants
des feuilles doivent parotre d'une forme bien lourde et bien
grossire si on les compare avec la proportion mle et la taille
savante des chapitaux du Panthon. Les cannelures des colonnes
manquent de puret dans leurs profils; les ornements qui dcorent ce
pristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse
et dans ses dtails, ne prsente qu'une copie dgnre du plus noble
modle.

          [Note 306: Il a cent vingt pieds de base sur environ
          vingt-quatre pieds de haut.]

On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte  qui nous avons
emprunt la plus grande partie de ces ides[307], Soufflot n'avoit
point assez approfondi l'tude de l'antique dans le portique dont il
vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gr sans doute de
n'avoir employ qu'un seul grand ordre, de s'tre affranchi de la
vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isoles
et d'un grand diamtre; mais il faut le blmer de n'avoir pas suivi
les justes proportions de ce systme antique qu'il vouloit faire
revivre. Peut-tre seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut
dire que, sous le rapport de ce genre d'tude, l'art toit encore chez
nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse ide qu'il falloit
apporter ce que l'on appeloit du _got_ dans le perfectionnement de
ces rigides proportions, et ajouter de la _grce_  ces formes
svres. Une prsomption mal entendue ne les plaoit point au premier
rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moul ces beaux
ornements dont la collection choisie brille dans nos muses, et l'on
pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'oeuvre de _Desgodets_,
pour recrer  l'instant tous ces beaux dtails des monuments de
l'ancienne Rome. Quant  ceux de la Grce, ils n'toient absolument
connus que de nom. Imbus de semblables prjugs, et privs d'lments
aussi ncessaires, les artistes d'alors toient sans doute dans
l'impossibilit de mieux faire; on ne peut faire un crime  Soufflot
de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit  l'poque o il
btissoit, et ces fautes, qu'il n'et pas faites dans un temps
meilleur, sont absolument indpendantes de son talent[308].

          [Note 307: Feu M. Legrand.]

          [Note 308: La destination de ce monument fut change pendant
          la rvolution: on le consacra, sous le nom de Panthon
          franois,  la spulture des Grands Hommes, et l'on sait
          quels hommes y furent alors enterrs. (Voy. l'article
          _monuments nouveaux_.)]


LES FRRES PRCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.

Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont
l'hrsie dangereuse n'toit autre chose que l'ancienne erreur des
Manichens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que
la puissance temporelle cherchoit  arrter par les armes un mal dont
les progrs rapides menaoient la tranquillit des tats, saint
Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces
malheureux gars. Le succs qu'obtinrent ses prdications lui fit
natre la pense de s'associer quelques personnes animes du mme
zle, et d'en former un ordre religieux destin  la propagation de la
foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spcialement 
prcher aux peuples les vrits saintes et immuables de l'vangile, 
les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, 
convaincre les hrtiques et  les ramener par la force de la
persuasion. Cet ordre fut approuv en 1216 par Honorius III, sous le
titre de _Frres Prcheurs_. Ds l'anne suivante, saint Dominique
envoya quelques-uns de ses disciples  Paris: ils y arrivrent le 12
septembre 1217, se logrent dans une maison prs Notre-Dame, entre
l'Htel-Dieu et la rue l'vque, et y demeurrent jusqu' l'anne
suivante. Alors ils obtinrent de la libralit de Jean Barastre, doyen
de Saint-Quentin, une maison prs des murs, et une chapelle du titre
de Saint-Jacques, laquelle avoit t attache  un hpital institu
pour les plerins, et qu'on appeloit l'_hpital Saint-Quentin_. C'est
de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les
Dominicains ont t appels _Jacobins_, non-seulement  Paris, mais
dans toute l'tendue du royaume.

Ce premier tablissement des Frres Prcheurs dans la capitale n'a
point t racont de la mme manire par nos historiens. Plusieurs y
ont ml une foule de petites circonstances dont la fausset est
vidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mriter
d'tre discutes. Nous les passerons donc sous silence, et nous
continuerons, dans ce rcit, de nous attacher, comme nous l'avons
toujours fait jusqu' prsent, aux autorits les plus graves et aux
opinions les plus vraisemblables.

Quoique les Jacobins eussent t mis en possession, ds l'anne 1218,
de la chapelle et de l'hpital du doyen de Saint-Quentin, il parot
qu'ils n'avoient point encore acquis le droit d'y clbrer l'office,
du moins publiquement: car on trouve que vers ce temps-l un de leurs
religieux tant dcd fut enterr  Notre-Dame-des-Vignes; mais en
1221 ils jouissoient dj de la permission d'avoir une glise et un
cimetire qui leur avoient t accords ds l'anne prcdente par le
chapitre de Notre-Dame. Ce fut aussi cette mme anne que l'Universit
renona en leur faveur au droit qu'elle pouvoit avoir sur la chapelle
Saint-Jacques[309], sous la condition toutefois de certaines prires
qu'ils seroient tenus de dire, de services qu'ils feroient clbrer,
et stipulant en outre que si quelque membre de cette compagnie
choisissoit sa spulture chez les Jacobins, il seroit inhum dans le
chapitre, si c'toit un thologien; dans le clotre, s'il toit membre
d'une autre facult.

          [Note 309: _Hist. univ._, t. III, p. 105.]

Saint Louis, auquel la plupart des religieux sont redevables de leur
tablissement  Paris, combla ceux-ci de ses bienfaits: il fit achever
l'glise qu'ils avoient commence, btir le dortoir et les coles, et
leur donna deux maisons dans la rue de l'Hirondelle. De l l'erreur de
Sauval, qui avance quelque part que les Jacobins doivent leur
fondation  ce monarque[310]. Diverses donations qu'il suppose leur
avoir t faites  cette mme poque paroissent galement suspectes,
et l'on ne voit point qu'avant 1281 leur territoire ait reu aucun
accroissement. Dans cette anne ils firent l'acquisition de quelques
maisons sises prs de leur couvent[311], acquisition pour laquelle
ils obtinrent des officiers municipaux un acte d'amortissement, et que
confirma aussitt Philippe-le-Hardi.

          [Note 310: T. I, p. 410.]

          [Note 311: _Livre Rouge de l'htel-de-Ville_, fol. 112, v.
          Ces maisons sont celles qui toient contigus au collge de
          Cluni, et celles qui donnoient sur la rue Saint-Jacques,
          touchant  la vote Saint-Quentin, o est aujourd'hui
          l'entre de ce ct-l.

                                                           (JAILLOT.)]

Le cimetire, l'infirmerie et l'un des dortoirs de cette maison
toient situs au-del de l'enceinte de Philippe-Auguste. Louis X,
quelques-uns disent Philippe-le-Long, voulant accrotre le terrein
qu'ils possdoient dj, leur donna toute la partie du mur qui rgnoit
le long de leur couvent, et les deux tours qui se trouvoient dans cet
espace, concession qui leur procura la facilit d'tendre de ce ct
leurs btiments; mais lorsqu'en 1358 on eut pris la rsolution de
creuser un foss autour de l'enceinte mridionale, ce fut une
ncessit d'abattre ces nouvelles constructions. Alors, pour
indemniser les Jacobins de cette perte, Charles V acheta des religieux
de Bourgmoyen, prs de Blois, la maison et les jardins qu'ils
possdoient  Paris, et les donna aux Jacobins, francs et quittes de
toutes redevances. Il parot que cette maison occupoit une grande
partie du terrain dont se composa depuis le jardin de ces Pres. Quant
aux jardins des religieux de Bourgmoyen, ils sont aujourd'hui couverts
des maisons qui forment les rues Saint-Dominique et Saint-Thomas,
comme nous aurons occasion de le dire en parlant du quartier du
Luxembourg.

Les Jacobins obtinrent encore de Louis XII l'ancien parloir aux
Bourgeois[312], et une ruelle qui rgnoit le long du mur de la ville.
On voit dans les registres de la ville que, le 5 aot suivant, la
ville s'opposa  cette concession, attendu, dit-elle, que c'est son
propre hritage, et qu'il y a une tour hors les murailles qui pourroit
nuire  la ville si lesdits frres en toient possesseurs, tant deux
cents religieux de toutes nations. Il ne parot pas que cette
rclamation ait empch l'effet de la donation.

          [Note 312: Ce lieu, destin aux assembles des officiers
          municipaux, est appel, dans des lettres du roi Jean de
          1350, _Parlamentum_, _seu Parlatorium Burgensium_ (Livre
          Rouge de l'Htel-de-Ville, fol. 17, v). Quant  la ruelle,
          nomme _Coupe-Gorge_,  cause des accidents frquents qui y
          arrivoient, Sauval et d'autres l'ont confondue avec la rue
          de _Coupe-Gueule_, situe entre la rue de Sorbonne et celle
          des Maons.]

Le clotre de ces religieux fut reconstruit, en 1556, des libralits
d'un riche bourgeois nomm Hennequin. En l'an 1563, ils firent rebtir
leurs coles, qui tomboient en ruines, au moyen des aumnes que leur
procura un jubil que le pape Pie IV leur avoit accord  cette
intention.

L'enceinte de ce couvent renfermoit un assez grand terrain; mais les
btiments, presque tous d'un gothique trs-grossier, et la plupart
sans symtrie, n'avoient rien qui mritt d'tre remarqu. Il en toit
de mme de l'glise, dont le vaisseau toit vaste, mais sans
proportion et sans rgularit. Elle toit partage en deux dans toute
sa longueur, comme celle que l'ordre possdoit  Toulouse.

Ce qui mritoit d'attirer l'attention, c'toit le nombre considrable
d'illustres personnages qui avoient t inhums dans cette glise, ou
dont on y avoit dpos le coeur ou les entrailles. On y comptoit
non-seulement les plus grands noms de la France, mais encore des
princes du sang, des rois et des reines, entre autres les trois chefs
des branches royales de Valois, d'vreux et de Bourbon. Du reste elle
toit peu riche en tableaux et autres monuments des arts.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES JACOBINS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre autel, un trs-beau tableau qui leur fut donn par
     le cardinal Mazarin, reprsentant la naissance de la Vierge, et
     attribu par les uns  _Sbastien del Piombo_, par d'autres, au
     _Valentin_[313]. La dcoration de cet autel, enrichi de colonnes
     en marbre d'ordre corinthien, toit galement due aux libralits
     de ce ministre.

          [Note 313: Ce tableau avoit t transport, vers les
          derniers temps, dans la salle des exercices, connue sous le
          nom d'_coles de Saint-Thomas_.]

     Dans l'glise, une Descente de croix, d'une belle excution, sans
     nom d'auteur.

     Au-dessus de la chaire, un saint Thomas prchant; par _lisabeth
     Chron_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Charles de France, comte de Valois, chef de la branche de ce nom,
     laquelle a rgn deux cent soixante annes.

     Charles de Valois, comte d'Alenon, second fils de Charles de
     France. Il fut la tige des comtes d'Alenon.

     Agns de France, septime fille de Jean de France, duc de
     Normandie.

     Louis de France, comte d'vreux, et chef de la branche de ce nom.

     Robert de France, comte de Clermont en Beauvoisis, sixime fils
     de saint Louis, et chef de la branche de Bourbon.

     Louis Ier, duc de Bourbon, fils de Robert de France, comte de
     Clermont et de la Marche.

     Marguerite de Bourbon, fille de Robert, et premire femme de Jean
     de Flandre, comte de Namur.

     Pierre, duc de Bourbon et comte de la Marche, fils de Louis Ier.

     Louis IIIe du nom, fils pun de Louis IIe du nom, duc de
     Bourbon.

     Batrix de Bourbon, fille de Louis Ier et de Marie de Hainaut. On
     voyoit sa figure debout, et appuye contre un pilier du
     sanctuaire, avec son pitaphe au-dessus[314]. Elle avoit en outre
     son tombeau dans la nef,  main gauche.

          [Note 314: Cette statue, en pierre de liais, se voit aux
          Petits-Augustins; le masque est en albtre.]

     Anne de Bourbon, fille de Jean Ier, comte de la Marche, de
     Vendme et de Castres.

     Philippe d'Artois, fils an de Robert, comte d'Artois; et
     Blanche sa femme, fille du duc de Bretagne.

     Gaston, comte de Foix, premier du nom.

     Clmence, fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et seconde
     femme de Louis X, roi de France.

     Cette glise possdoit en outre:

     Le coeur de Philippe III, dit le Hardi, roi de France et fils de
     saint Louis.

     Celui de Pierre de France, comte d'Alenon, cinquime fils de
     saint Louis.

     Celui de Charles IV, roi de France.

     Celui de Philippe III, dit le Sage, roi de Navarre, fils de Louis
     de France, comte d'vreux.

     Celui de Charles de France, roi de Naples et de Sicile, frre de
     saint Louis.

         Les entrailles de Philippe V, dit le Long,}
                                                   } tous les deux
                                                   } rois de France.
         Celles de Philippe VI,  dit de Valois,    }

     Devant le matre-autel toit la tombe de Humbert de la
     Tour-du-Pin, deuxime du nom, Dauphin de Viennois, mort 
     Clermont en Auvergne, en odeur de saintet, en 1355[315].

          [Note 315: Il se consacra  Dieu aprs la mort de son fils,
          qui s'toit noy dans l'Isre; cda ses tats  Philippe VI;
          entra dans l'ordre de Saint-Dominique; fut successivement
          prtre, patriarche d'Alexandrie, et administrateur perptuel
          de l'vch de Reims. Aprs sa mort son corps fut transport
           son couvent de Paris, et enterr auprs de Clmence, reine
          de France, et soeur de sa mre. Sa tombe toit compose de
          quatre grandes plaques de cuivre jetes en moule. Il y toit
          reprsent revtu des habits de son ordre, la chape plus
          courte que sa robe. Il avoit la mitre, les gants, le pallium
          qui descendot jusqu' ses pieds, et tenoit sous son bras
          gauche le bton de la croix patriarcale.]

     Au-dessus de la porte du Revestiaire, la statue du cardinal Gui
     de Malsec  genoux devant un crucifix.

     Dans les chapelles et dans diverses autres parties de l'glise
     avoient t inhums plusieurs autres personnages remarquables,
     savoir:

     Dans la chapelle de Saint-Thomas ou des Bourbons, les PP. Nicolas
     Coeffeteau et Nol Alexandre, tous les deux de l'ordre des Frres
     Prcheurs, et clbres par leur profonde rudition.

     Sous une tombe, devant la chapelle de la Passion, Pierre de la
     Palue, religieux de Saint-Dominique et patriarche de Jrusalem.

     Dans la nef, devant les orgues, trois gnrales perptuelles des
     Bguines de Paris, Agns d'Orchies, Jeanne La Bricharde et Jeanne
     Roumaine.

     Aussi dans la nef, Jean Passerat, professeur d'loquence au
     collge royal, et George Critton, cossois, docteur en droit
     civil et canonique, et professeur royal en langue grecque et
     latine[316].

          [Note 316: Les bustes de ces deux personnages accompagnoient
          leurs monuments.]

     Dans l'aile o toit situe la chapelle du Rosaire, Nicolas de
     Paris, substitut du procureur-gnral du parlement.

     Auprs de l'oeuvre de la confrrie du Rosaire[317], Claude Dormy,
     vque de Boulogne-sur-Mer, auparavant moine de Cluni, et prieur
     de Saint-Martin-des-Champs. Il toit reprsent  genoux sur la
     porte d'une chapelle[318].

          [Note 317: La dvotion  la confrrie du Rosaire attiroit
          dans cette glise un grand concours de peuple, tous les
          premiers dimanches du mois. La reine Anne d'Autriche engagea
          Louis XIII  y entrer, et y fit inscrire Louis XIV, son
          fils, encore au berceau. Depuis cette poque la coutume
          s'toit introduite d'y faire inscrire les enfants de France
          peu de temps aprs leur naissance.]

          [Note 318: La statue de ce prlat avoit t dpose aux
          Petits-Augustins.]

     Prs de cette chapelle, Pierre de Rostrenan, chambellan du roi
     Charles VII. Sa figure en albtre toit couche sur sa tombe.

     Jean Clopinel, dit de Meung, continuateur du roman de la Rose,
     avoit t aussi inhum dans ce couvent, mais on ignore si ce fut
     dans l'glise ou dans le clotre, etc., etc.

L'glise des Jacobins, qui, depuis long-temps, menaoit ruine, avoit
t abandonne par ces religieux, quelques annes avant la
rvolution; et l'office divin se clbroit dans la salle des
exercices, connue sous le nom d'_coles de Saint-Thomas_. Ces coles,
situes  ct de l'glise, avoient t commences aux dpens du P.
Jean Binet, docteur en thologie, et religieux de cet ordre, mort en
1550. On y remarquoit une chaire revtue de marbre, dans laquelle
toit, dit-on, renferme celle qui avoit servi  saint Thomas d'Aquin.
La salle principale toit orne de plusieurs reprsentations des plus
grands personnages de l'ordre, parmi lesquels on distinguoit les
portraits de saint Dominique, de Pierre de Tarentaire, pape sous le
nom d'Innocent V, et de Hugues de Saint-Cher, cardinal du titre de
Sainte-Sabine.

La bibliothque, compose de quinze  seize mille volumes, contenoit
plusieurs manuscrits d'ouvrages de pit, lgus par saint Louis  ces
religieux.

L'ordre de Saint-Dominique est un des plus illustres qu'il y ait eu
dans l'glise. Sans parler d'une foule de savants, aussi
recommandables par leurs vertus que par leurs lumires, qui sont
sortis de ses coles, ou qui ont travaill dans le silence de ses
clotres, il compte parmi ses membres douze saints canoniss et
plusieurs batifis; quatre papes, Innocent V, Benot XI, Pie V et
Benot XIII; cinquante-huit cardinaux, vingt-trois patriarches; tous
les matres du sacr Palais, depuis saint Dominique, qui fut le
premier en 1217; vingt-huit confesseurs de nos rois, et quarante-deux
des rois d'Espagne[319].

          [Note 319: Les btiments des Jacobins ont t dtruits en
          grande partie: l'glise, qui existe encore, sert de
          magasin.]


L'GLISE COLLGIALE DE SAINT-TIENNE-DES-GRS.

Les Historiens de Paris ne sont d'accord ni sur l'origine de cette
glise, ni sur l'tymologie du surnom qui lui a t donn; il est peu
de monuments qui aient exerc davantage leur sagacit. Quelques-uns
ont avanc que saint Denis l'Aropagite avoit clbr les saints
mystres dans un oratoire qu'il avoit lui-mme ddi en cet endroit
sous l'invocation de saint tienne, et en ont conclu que le vritable
surnom toit des _Grecs_, parce que ce saint et ses disciples toient
venus d'Athnes dans les Gaules. D'autres, rejetant cette tradition
trs-incertaine, ont pens, mais sans en apporter des preuves
meilleures, que ce surnom venoit de quelques degrs qu'il falloit
monter pour entrer dans cette glise, et qu'on devoit dire _S.
Stephanus de gradibus_. Plusieurs prtendent que cette glise, tant
situe  la sortie de la ville, a t appele ainsi, _ab egressu
urbis_, et qu'il convient d'crire Saint-tienne-_d'Egrs_. Il n'est
pas moins difficile d'adopter cette dernire explication: car c'est un
fait incontestable que l'difice en question toit renferm dans
l'enceinte de Philippe-Auguste.

Enfin l'abb Lebeuf[320], s'appuyant sur les cartulaires de
Sainte-Genevive et de Sorbonne, dans lesquels l'glise de
Saint-tienne est nomme _de gressis_ et _de gressibus_, donne sur
cette dnomination _des grs_ deux opinions trs-plausibles, et qui
ont t adoptes par Jaillot. Il pense que ce nom peut venir des
_grs_ ou bornes poses dans cette rue, pour marquer les limites des
seigneuries, du roi, de l'abbaye Sainte-Genevive et autres, ou d'une
famille _de Grz_, connue au treizime sicle, laquelle possdoit, au
nom du roi, un pressoir et vignoble sur le bord de la rue
Saint-tienne. Il cite en effet plusieurs actes dans lesquels il est
fait mention de cette famille; mais il n'en est aucun d'o l'on
puisse conclure que son nom ait t ajout  celui de l'glise avant
le commencement du treizime sicle.

          [Note 320: T. I, p. 226.]

Sur l'anciennet de son origine il n'y a pas moins de varit dans les
opinions. Il faut d'abord rejeter celle de du Breul et autres qui
attribuent son rection  saint Denis l'Aropagite: elle n'est appuye
sur aucune preuve, pas mme sur des conjectures vraisemblables. L'abb
Lebeuf[321] se contente de dire que cet difice existoit dans le
septime sicle, et cite  ce sujet le testament d'une dame nomme
Hermentrude, qui dsigne l'glise Saint-tienne parmi celles
auxquelles elle distribue des legs; mais il est combattu par Jaillot:
celui-ci prtend ne reconnotre dans cette glise Saint-tienne que
l'ancienne glise-mre, laquelle, comme on sait, toit originairement
sous l'invocation de ce saint. Ce critique rejette galement
l'interprtation qu'Adrien de Valois donne  un passage des annales de
saint Bertin, au moyen duquel il prtend prouver que cette glise fut
rachete, en 857, des fureurs des Normands, qui livroient alors aux
flammes tous les difices dont Paris toit environn. Il n'a pas de
peine ensuite  prouver que ce n'est point de ce monument, mais de la
cathdrale qu'il est question dans le pome d'Abbon, lorsque cet
auteur dit qu'en 886 le corps de saint Germain fut report dans la
basilique de Saint-tienne, martyr. Toutefois, en regardant comme
incompltes toutes ces preuves apportes par divers historiens de
l'existence de l'glise Saint-tienne  ces diffrentes poques,
Jaillot est loin d'en conclure qu'il n'y avoit pas alors quelque
chapelle de ce nom dans les faubourgs. Il est certain que le
territoire sur lequel elle est situe appartenoit  la cathdrale
avant l'invasion des Normands; il est probable en outre que ce
territoire entra dans la transaction faite avec ces barbares, et du
reste l'existence de cette glise et sa dpendance de l'glise-mre
sont constates, dans le sicle suivant, par des actes prsents par
ce critique comme les premiers qui en parlent avec authenticit.

          [Note 321: T. I, p. 223.]

Au commencement du onzime sicle, les malheurs des temps et les
troubles de l'tat avoient fait abandonner plusieurs glises; le
service divin ne s'y faisoit plus rgulirement, et les biens qu'elles
possdoient avoient t usurps. Un clerc, nomm Girauld, jouissoit
des glises de Saint-tienne, de Saint-Julien, de Saint-Sverin et de
Saint-Bache (Saint-Benot). On voit par une charte sans date[322],
mais qui doit avoir t donne entre 1031 et 1050, que sur la demande
d'Imbert, vque de Paris, Henri Ier, qui rgnoit alors, accorda la
proprit de ces glises  la cathdrale, toutefois sous la rserve
des droits de Girauld, qui continua d'en jouir jusqu' sa mort. C'est
donc  cette poque qu'il convient de fixer l'origine de Saint-tienne
comme glise collgiale. Elle toit, comme nous l'avions dj
dit[323], l'une des _quatre-filles_ de Notre-Dame, et son desservant
avoit rang parmi les prtres cardinaux qui assistoient l'vque 
l'autel les jours de Nol, de Pques et de l'Assomption.

          [Note 322: Pastor. A, p. 596; B, p. 93; D. 56; _Gall.
          christ._, t. VII; _Instrum._, col. 31.]

          [Note 323: _Voy._ t. I, prem. part., p. 361.]

Il ne parot pas que, dans ces premiers temps, le clerg en ait t
nombreux: le chapitre de Notre-Dame commettoit un chanoine pour avoir
soin de cette glise, qui, jusqu'en 1187, ne fut desservie que par
deux prtres; mais depuis cette anne jusqu' 1250, le nombre des
membres de cette collgiale s'accrut successivement, de manire
qu'elle se composa ds lors de onze chanoines et d'un chefcier, qui
fut lu, pour la premire fois, dans cette dernire anne[324]. Ils se
maintinrent ainsi jusqu' la fin. Les chanoines et le chefcier toient
 la nomination de deux chanoines de Notre-Dame, en vertu du droit
attach  leur prbende, et il y avoit de plus un chapelain que
nommoit le chapitre de Saint-tienne-des-Grs.

          [Note 324: Pastor. A, p. 654.]

Les btiments de cette glise n'avoient d'ancien que le ct o toit
la chapelle de Notre-Dame-de-Dlivrance: plusieurs piliers qui
existoient encore dans cette partie de l'difice et la tour
paroissoient tre de la fin du onzime sicle. Le portail toit plus
moderne d'environ cent ans; le reste, construit  diverses poques
beaucoup moins recules, se trouvoit masqu par une foule de
constructions irrgulires leves entre le portail extrieur et
l'glise, et servant de logements aux membres du chapitre et aux gens
attachs  leur service. Ce portail extrieur avoit t, suivant les
apparences, bti dans le dix-septime sicle[325].

          [Note 325: _Voy._ pl. 157.]

On raconte que saint Franois-de-Sales, encore tudiant  Paris,
venoit souvent prier dans cette chapelle de la Vierge dont nous venons
de parler.

Il y fut institu, en 1533, une confrrie qui depuis devint clbre,
et  laquelle deux papes (Grgoire XIII et Clment VIII) attachrent
de grandes indulgences.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-TIENNE-DES-GRS.

     Sur la droite du matre-autel, un tableau reprsentant la
     Vierge, et l'Enfant-Jsus caressant saint Jean-Baptiste; par un
     peintre inconnu.

     Sur la tranche d'un bnitier de marbre, plac au pied d'un des
     piliers de l'orgue, on lisoit une inscription grecque
     _rcurrente_[326], copie sans doute d'aprs les bnitiers de la
     croise de Notre-Dame, o elle se trouvoit galement grave, mais
     beaucoup plus anciennement. Elle toit conue en ces termes:

      [Grec: NIPSN ANOMMATA M MONAN OPSIN].

                           1626.

                Lava peccata non solam faciem.

          [Note 326: C'est--dire qu'elle pouvoit tre lue galement
          de gauche  droite et de droite  gauche.]

On prtend que cette inscription toit primitivement grave sur le
bnitier de l'glise de Sainte-Sophie  Constantinople[327].

          [Note 327: L'glise Saint-tienne-des-Grs a t dtruite.]


LA CHAPELLE SAINT-SYMPHORIEN.

Cette chapelle, qui fut dtruite dans le dix-septime sicle, toit
situe dans la rue des Cholets, vis--vis le collge qui porte le mme
nom. Son origine, sur laquelle on n'a aucun renseignement, devoit
tre fort ancienne, car il en est fait mention dans le testament
d'Hermentrude. On la trouve cite depuis dans la charte de
Philippe-Auguste de 1185, et dans le cartulaire de Sainte-Genevive 
la date de 1220. Sauval dit qu'elle subsistoit encore de son temps; il
devoit ajouter aussi qu'il l'avoit vu dtruire, car il n'est mort
qu'en 1670, et alors il y avoit huit ans que cette chapelle, tombant
en ruines, avoit t vendue au collge de Montaigu, par contrat du 2
septembre 1662.

La chapelle Saint-Symphorien avoit t btie au milieu d'un clos de
vignes qui s'tendoit jusqu' Notre-Dame-des-Champs (les Carmlites).
Ce vignoble appartenoit au roi et  diffrents seigneurs. D'anciens
titres nous apprennent que le monarque avoit, entre l'glise
Saint-tienne et le collge de Lisieux, un pressoir, dans lequel on
portoit le vin qui se recueilloit au clos _des Mureaux_. Ce clos,
situ au faubourg Saint-Jacques, toit nomm, au treizime sicle,
_Murelli_, dans le suivant _de Murellis_, alis _de Cuvron_. On
donnoit le nom de _clos Saint-tienne_ aux vignes plantes prs de
cette glise.


LES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.

Nous avons dj parl de l'origine de ces religieuses et de leur
tablissement  Paris en 1619[328]. Leur nombre s'tant
considrablement augment ds le commencement, ce fut une ncessit de
chercher presque aussitt un lieu convenable pour y fonder un nouveau
monastre et y tablir une colonie de ces saintes filles. L'archevque
de Paris leur en accorda la permission en 1623. Elles achetrent en
consquence, au faubourg Saint-Jacques, une maison dite _Saint-Andr_,
avec quelques btiments et jardins qui l'environnoient, et firent
disposer le tout dans la forme propre  y recevoir une communaut. Ce
second tablissement, dans lequel elles entrrent le 13 aot 1626,
fut confirm par des lettres patentes donnes en 1660.

          [Note 328: _Voy._ t. II, 2e part., p. 1249.]

La maison du faubourg Saint-Jacques tant devenue, dans le courant du
sicle dernier, l'une des plus considrables de l'ordre, ces dames se
trouvrent dans une situation assez prospre pour penser  faire
reconstruire leur glise en entier et une partie de leurs btiments.
Ce projet fut excut quelques annes avant la rvolution. L'glise,
qui existe encore, est petite, mais d'une architecture lgante[329].
Le portail en est simple et de bon got.

          [Note 329: _Voy._ pl. 158. Elle a t rendue au culte.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA VISITATION.

     Sur le matre-autel, ddi  saint Franois-de-Sales, un tableau
     reprsentant ce saint vque; par _Le Brun_.

     Dans un des bas-cts,  droite, la Visitation; par _Suve_.

     Dans le bas-ct,  gauche, le tableau des Sacrs-Coeurs; par
     _Mauperin_.

     Ces dames possdoient en outre plusieurs tableaux de _La Fosse_,
     renferms dans l'intrieur de leur maison.


LE SMINAIRE SAINT-MAGLOIRE.

C'toit dans l'origine un hpital connu sous le nom de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas. On ne sait rien de positif ni sur l'origine
des religieux qui le desservoient, ni sur l'poque de leur
tablissement  Paris. Le P. Helyot[330] nous prsente cet ordre comme
une socit de lacs qui, au douzime sicle, et  l'exemple des
religieux appels _Pontifices_ ou faiseurs de ponts, s'toient vous 
l'occupation pnible de faciliter aux plerins les passages difficiles
des rivires, et faisoient eux-mmes les ponts et bacs destins  cet
usage. Il dit qu'ils portoient, comme marque distinctive, un marteau
figur sur la manche gauche de leur habit; que cet institut, ayant t
favoris, forma une espce de congrgation religieuse, dont le
chef-lieu fut le grand hpital de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, au
diocse de Lucques en Italie. Quelques historiens en ont fait un ordre
militaire; d'autres prtendent qu'ils toient chanoines rguliers. La
premire opinion sembleroit la plus probable, parce qu'en effet le
chef de l'ordre prenoit le titre de commandeur.[331] Jaillot
conjecture qu'ils toient tablis  Paris ds le douzime sicle; et
que c'est d'eux qu'il est question dans une donation faite, en 1183,
par Philippe-Auguste de tout ce qui lui appartenoit sous Montfaucon;
d'autres historiens ne pensent pas que l'hpital du Haut-Pas ait t
fond avant l'anne 1286. Quelques-uns mme, tels que Sauval et D.
Flibien, reculent cette fondation jusqu'au quatorzime sicle; mais
des titres authentiques en constatoient l'existence ds 1260[332].

          [Note 330: _Hist. des Ordr. rel._, t. II, p. 280.]

          [Note 331: L'abb Lebeuf, t. I, p. 246.]

          [Note 332: L'abb Lebeuf, t. I, p. 247.]

Ces hospitaliers, ne trouvant pas en France l'occasion de rendre aux
fidles les services auxquels ils s'toient obligs par leur institut,
cherchrent quelque autre moyen de leur devenir utiles, et le trouvrent
dans l'rection d'un hpital, o ils reurent les plerins des deux
sexes, et leur prodigurent tous les secours de l'humanit et de la
religion. L'utilit de cette nouvelle institution fut si vivement
sentie, que, malgr la suppression de cet ordre faite en 1459 par Pie II
et la runion de ses revenus  celui de Notre-Dame de Bethlem, on
rsolut de le conserver en France. Antoine Canu, qui en toit commandeur
en 1519, fit rebtir l'hpital et reconstruire une plus grande glise,
qui fut ddie, par Franois Poncher, vque de Paris, sous le nom de
Saint-Raphal archange et de Saint-Jacques-le-Majeur. Les choses
restrent dans le mme tat jusqu'au milieu du sicle suivant, que cet
hpital fut mis dans la main du roi, sans qu'on en sache la raison. On
trouve qu'en 1554 il fut destin, par un arrt du conseil,  recevoir
les soldats blesss, et qu'en 1561 le roi en faisoit acquitter les
charges.

Nous avons dj dit qu'en 1572 un ordre de Catherine de Mdicis fit
transfrer  Saint-Jacques-du-Haut-Pas les religieux de
Saint-Magloire[333]. Cette translation, qui ne s'opra que
difficilement, et contre le gr de ces religieux, fit natre parmi eux
des dgots, y produisit un relchement si marqu, que M. de Gondi,
vque de Paris et abb de ce monastre[334], se crut oblig de
recourir  l'autorit du parlement, qui, par son arrt du 13 fvrier
1586, ordonna que cette abbaye seroit rforme, et nomma des
commissaires  cet effet. Cette rforme eut tout le succs que l'on
pouvoit dsirer; mais le nombre des religieux diminua successivement,
et  un tel point, que M. Henri de Gondi, cardinal de Retz et vque
de Paris, jugea qu'il ne pouvoit trouver ni un lieu ni une
circonstance plus favorable pour tablir un sminaire qu'il avoit
depuis quelque temps rsolu de former. Il obtint  cet effet des
lettres-patentes du mois de juillet 1618, qui autorisrent la
fondation de ce sminaire, et y appliqurent le produit de la mense
conventuelle.

          [Note 333: _Voy._ tom. I, 2e part., p. 583.]

          [Note 334: Ds 1480 l'abbaye Saint-Magloire toit possde
          en commande. Catherine de Mdicis, long-temps avant la
          translation, avoit demand la suppression du titre et de la
          dignit abbatiale, et l'union des revenus  l'vch de
          Paris, ce qui fut accord par une bulle de Pie IV en 1564,
          et confirm, en 1575, par une autre bulle de Grgoire XIII.]

Ce fut aux PP. de l'Oratoire que ce prlat jugea  propos de confier
la direction du nouvel tablissement: ils furent chargs d'instruire
et d'entretenir douze ecclsiastiques,  sa nomination et  celle de
ses successeurs. L'vnement justifia pleinement la sagesse d'un tel
choix; et de cette cole, recommandable par la science et la pit de
ses directeurs, on a vu, dans l'espace de prs de deux sicles, sortir
une foule de sujets distingus, dont plusieurs ont t l'ornement de
l'glise, et en ont rempli les premires dignits.

Ce fut le 16 mars 1620 que fut passe la transaction entre les PP. de
l'Oratoire et les religieux de Saint-Magloire: il fut convenu que
ceux-ci pourroient rester dans la maison, qu'ils y jouiroient chacun
d'une pension de 414 livres, et de la prbende de l'glise Notre-Dame,
qu'on avoit affecte  leur mense. Le dernier de ces religieux y
mourut en 1669.


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     Sur le matre-autel, un tableau reprsentant l'Annonciation; sans
     nom d'auteur.

     Dans la nef, plusieurs autres tableaux mdiocres, ou copis
     d'aprs de bons matres.

La bibliothque, compose de dix-huit  vingt mille volumes,
renfermoit les manuscrits de M. de Saint-Marthe sur les grandes
maisons de France[335].

          [Note 335: Ce sminaire est maintenant occup par
          l'institution des Sourds-Muets.]


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cette glise doit le nom qu'elle porte  la chapelle de l'hpital dont
nous venons de parler. Vers le milieu du quinzime sicle, les
habitants des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Michel, trop loigns
des glises Saint-Mdard, Saint-Hippolyte et Saint-Benot, leurs
paroisses, avoient sollicit l'rection de cette chapelle en
succursale. Cette demande, aprs quelques contestations, leur fut
accorde en 1566; et la sentence de l'official qui ordonna cette
rection remit la nomination du chapelain qui devoit rsider 
Saint-Jacques-du-Haut-Pas aux curs et vicaires perptuels des glises
que nous venons de nommer.

Les Bndictins de Saint-Magloire ayant t transfrs, en 1572, dans
la maison des Hospitaliers de Saint-Jacques, il arriva que l'office de
ces religieux devant se dire  certaines heures, se rencontroit
souvent avec celui de la succursale, ce qui, des deux cts, devint
galement incommode, et dtermina les paroissiens  faire btir une
nouvelle chapelle  ct de l'ancienne. Elle fut commence en 1584, et
l'on en bnit le cimetire le 10 mai de la mme anne.

Ds l'poque de l'rection de cette succursale, le prtre qui la
desservoit avoit pris le titre de cur; plusieurs actes cits par
Jaillot le lui donnent, et il parot que cette cure toit alors  la
nomination du trsorier de la Sainte-Chapelle. Cependant la chapelle
de Saint-Jacques-du-Haut-Pas n'toit point encore une paroisse en
titre; et ce titre elle ne le dut qu' l'augmentation rapide des
habitants de ce quartier. Cette augmentation devint telle, que, ds
1603, on forma le projet de faire btir une glise plus vaste, ce qui
toutefois ne fut excut qu'en 1630, parce qu'une foule d'obstacles en
traversrent jusque-l l'excution. La premire pierre en fut pose,
le 2 septembre de cette anne, par Monsieur, frre de Louis XIII; et
ce fut alors seulement que les habitants obtinrent l'rection de leur
glise en paroisse, ce qui ne fut accord toutefois qu'aprs de
longues contestations, et sous la condition de certaines redevances
aux curs des diverses glises dont la chapelle Saint-Jacques toit
auparavant dpendante. Il fut aussi ordonn que cette cure seroit 
l'avenir  la prsentation alternative du chapitre Saint-Benot et du
cur de Saint-Hippolyte.

Toutefois les travaux de la nouvelle glise, commencs avec beaucoup
d'ardeur, restrent suspendus, faute de secours, jusqu'en 1675; et 
cette poque on n'avoit encore construit que le choeur de l'glise que
nous voyons aujourd'hui. On en dut la continuation  madame
Anne-Genevive de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairire de
Longueville, qui s'toit retire aux Carmlites. Elle posa la premire
pierre de la tour et du portail le 19 juillet de cette anne, et ses
libralits furent d'un grand secours  la fabrique pour en achever la
construction; mais il est juste de dire que la plus grande partie de
la dpense fut faite par les paroissiens. Il est peu d'exemples dans
cette histoire d'un zle de pit plus unanime et plus touchant. Les
carriers, qui toient en grand nombre dans le quartier, fournirent
gratuitement toute la pierre dont cette glise est pave, et les
ouvriers employs  sa construction voulurent donner chacun un jour
de leur travail par semaine. Ces deux parties de l'glise, le portail,
dcor de quatre colonnes doriques, et la tour, d'une forme carre,
furent construits sur les dessins de l'architecte Guittard, membre de
l'acadmie, et achevs en 1684. On commena en 1688 la chapelle de la
Vierge situe dans le fond du choeur[336].

          [Note 336: _Voy._ pl. 159. Cette glise a t rendue au
          culte.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

     TABLEAUX.

     Sur le dernier pilier de la nef,  droite, prs de la croise, le
     martyre de saint Barthlemi; par _La Hire_[337].

          [Note 337: Ce fut, dit-on, ce tableau qui commena la
          rputation de cet habile peintre.]

     Vis--vis la chaire, un Christ; par _Lelu_.

     Sur la porte de la sacristie, une Nativit et un saint Pierre
     dans la prison; sans nom d'auteur.

     Sur l'autel de la Vierge, une Assomption; dans une chapelle 
     gauche, le mariage de la Vierge; galement sans nom d'auteur.


     SPULTURES.

     Dans cette glise et dans le cimetire avoient t inhums:

     Jean Duverger de Haurane, abb de Saint-Cyran, mort en 1643.

     Jean-Dominique Cassini, clbre astronome, mort en 1712.

     Philippe de La Hire, habile gomtre, et fils du peintre de ce
     nom, mort en 1718.

     Jean Desmoulins, cur de cette paroisse, et l'un des plus dignes
     pasteurs dont puisse s'honorer l'glise de Paris, mort en 1732.


CIRCONSCRIPTION.

L'tendue de cette paroisse ne peut pas tre facilement dsigne du
ct de la campagne, et par consquent il est difficile de bien
tablir ses limites avec Saint-Hippolyte; mais on peut faire observer
que, du ct de la ville, son territoire toit limitrophe avec
Saint-Sverin vers les Chartreux; puis avec Saint-Cosme et
Saint-Benot, en commenant, aprs la porte Saint-Jacques,  la rue
Saint-Dominique qu'elle avoit tout entire.


_Cour et Hpital Sainte-Genevive._

Un peu en de de cette glise, on voyoit une maison trs-ancienne et
mal btie, dont la porte toit dcore d'une statue de sainte
Genevive. Jaillot est le seul de nos historiens qui en ait fait
connotre l'ancienne destination. Elle avoit t acquise, en 1604, par
M. Lonard Thuillier, proviseur du collge des Lombards, ainsi que le
clos _Gaudron_ auquel elle confinoit, dans l'intention d'en faire un
asile pour les pauvres. Ayant obtenu, en 1610, l'autorisation de la
puissance temporelle, il y fit construire une chapelle, et y tablit
un hpital, qu'il lgua aux marguilliers de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
par son testament du 2 janvier 1617. Nous ignorons  quelle poque
cette institution cessa d'exister; mais dans le sicle dernier les
Feuillants et le cur de Saint-Jacques occupoient la plus grande
partie de cette maison.


LA COMMUNAUT DES FILLES SAINTE-AURE.

Cette communaut fut tablie en 1687 par M. Gardeau, cur de
Saint-tienne-du-Mont[338]. Sa premire intention avoit t uniquement
de procurer un asile et la subsistance  plusieurs jeunes filles de sa
paroisse que la misre avoit plonges dans le libertinage. Il les
avoit runies dans une maison de la rue des Poules, sous la protection
d'un saint prtre de son clerg, nomm Labitte, lequel avoit donn la
premire ide de cet tablissement. Il fut d'abord fond sous le nom
de sainte Thodore. Quelque temps aprs, M. de Harlai ayant jug 
propos de donner un autre directeur  ces filles, il s'en fallut peu
que ce changement n'ament la destruction de la communaut. Le plus
grand nombre d'entre elles refusa de reconnotre son autorit; elles
sortirent mme de la maison, sans garder aucune mesure de biensance.
Il fallut toute la prudence et toute la douceur de ce nouveau
directeur (M. Lefevre)[339] pour ramener une partie de ce troupeau
dispers. De ces restes qu'il avoit si heureusement runis, il forma
la communaut de Sainte-Aure, qu'il plaa dans une maison commode, rue
Neuve-Sainte-Genevive. Leur chapelle fut bnite en 1700, et M. le
cardinal de Noailles donna des constitutions  ces filles en 1705. M.
Lefevre ne se contenta pas de leur procurer des secours spirituels, il
affermit encore leur tablissement par plusieurs acquisitions qu'il
fit pour leur communaut, et par la construction d'une glise plus
vaste, commence en 1707. Le roi fit expdier, en 1723, des
lettres-patentes en leur faveur[340].

          [Note 338: Sauval, t. I, p. 658 et 714.]

          [Note 339: Son mrite et ses talents le firent choisir
          depuis pour tre sous-prcepteur des enfants de France.]

          [Note 340: Les btiments de cette communaut sont occups
          maintenant par une pension.]

Vers la fin du sicle dernier, ces filles avoient embrass la clture
et la rgle de saint Augustin: elles prenoient le titre de
_religieuses de Sainte-Aure, adoratrices du sacr coeur de Jsus_.


LES ORPHELINES DU SAINT ENFANT JSUS ET DE LA MRE DE PURET.

Tel est le titre de cette communaut, et non celui des _Cent Filles_,
que plusieurs nomenclateurs lui ont donn. L'abb Lebeuf dit qu'elle
fut fonde vers 1710, pour de pauvres orphelines de la campagne.[341]
Piganiol recule cette date jusqu' 1735. Jaillot prtend que cet
tablissement est antrieur de plusieurs annes  la premire de ces
deux dates, et qu'il prit naissance vers 1700, par le soin de quelques
personnes pieuses qui le commencrent dans le cul-de-sac des Vignes,
sous la protection de l'archevque et des officiers municipaux. La
maison qu'occupoient ces orphelines avoit t prise  loyer; elles en
firent l'acquisition en 1711, ainsi que d'une autre maison voisine, et
y firent construire des classes, un rfectoire et une chapelle.
L'acquisition fut amortie, et l'tablissement confirm par
lettres-patentes en 1717. Plusieurs personnes charitables y fondrent
des places qui restrent  la nomination de leurs familles[342].

          [Note 341: T. II, p. 418.]

          [Note 342: Entre autres, M. Cabou, conseiller au grand
          conseil, et mademoiselle Ferret.]

Outre les filles que la charit y plaoit, on en recevoit d'autres avec
de bonnes recommandations, moyennant une pension modique. Il suffisoit,
pour tre admise dans cette maison, qu'une fille ft orpheline de pre
ou de mre, de la ville ou de la campagne: elle pouvoit y entrer ds
l'ge de sept ans, et y demeurer jusqu' vingt. Dans le commencement de
l'tablissement, la direction et l'administration en avoient t
confies  des filles pieuses, qui formoient entre elles une socit
purement sculire; mais en 1754 on leur substitua des filles de la
communaut de Saint-Thomas-de-Villeneuve[343].

          [Note 343: Cette maison est occupe maintenant par une
          communaut de dames de Charit.]


_Communaut de Saint-Simon-Salus._

Dans le mme cul-de-sac, et presque vis--vis la maison des
Orphelines, toit une pension pour les femmes ou filles tombes en
dmence,  laquelle on avoit donn le titre de communaut de
_Saint-Simon-Salus_. On y avoit mnag une petite chapelle sous
l'invocation de ce saint, qui cacha, par un excs d'humilit, de
grandes vertus sous les apparences de la folie et de l'extravagance.
Elle fut construite en 1696. Les malades qu'on y renfermoit toient
traits avec un soin extrme, et tous les moyens possibles toient
employs pour procurer leur gurison.


LES FILLES SAINTE-PERPTUE.

Cette communaut de filles, qui a cess de subsister environ vingt ans
avant la rvolution, habitoit une maison situe dans la rue de la
Vieille-Estrapade. Elles devoient leur tablissement au zle de la
demoiselle Grivot, qui les avoit institues en 1688, et places rue
Neuve-Saint-tienne[344]. L'objet de leur institut toit d'instruire
les jeunes filles et de leur apprendre, avec les principes de la
religion, tous les travaux convenables  leur sexe. M. de Noailles,
qui protgeoit spcialement cet tablissement,  cause de son utilit,
transfra les filles Sainte-Perptue dans la maison que la communaut
de Saint-Franois-de-Sales venoit d'abandonner, pour aller habiter la
place du Puits-de-l'Ermite. Elles la tinrent  loyer jusqu'au moment
de leur suppression, dont nous ignorons les causes.  l'exception de
Jaillot, aucun historien moderne n'a fait mention de cette communaut.

          [Note 344: Sauval, t. II, p. 706.]


LES RELIGIEUSES DE LA PRSENTATION NOTRE-DAME.

Sauval et ceux qui l'ont suivi ont parl fort inexactement de ce
prieur perptuel de Bndictines mitiges[345]. Voici les faits tels
qu'ils ont t rtablis par Jaillot: Quelques religieuses de cet
ordre avoient tent de former un tablissement  Paris sans avoir pu
obtenir la permission, lorsque madame Marie Courtin, veuve du sieur
Billard de Carouge, voulant favoriser sa nice, religieuse de l'abbaye
d'Arcisse, forma le projet de fonder dans cette capitale un couvent de
cet ordre, dont cette religieuse et t prieure perptuelle. Elle
proposa en consquence aux Bndictines dont nous avons dj parl, de
se runir  cette nice, nomme Catherine Bachelier, et lui fit, en
consquence de cette runion, une donation entre-vifs de 900 livres de
rente, dont celle-ci devoit jouir conjointement avec sa petite
communaut. Le contrat fut pass en 1649; et, en consquence de cette
donation, Jean-Franois de Gondi, archevque de Paris, permit  ces
religieuses de s'tablir dans une maison qu'elles avoient dj loue
rue des Postes, sous la condition qu'aprs la mort de la soeur
Bachelier, leur prieure seroit triennale. La division se mit bientt
entre elles; l'archevque fut oblig de les sparer ds l'anne
suivante, et permit  la soeur Bachelier de s'tablir ailleurs. Elle
se plaa dans la rue d'Orlans, au faubourg Saint-Marcel, avec une
compagne qu'elle avoit amene d'Arcisse; et madame de Carouge ayant
bien voulu lever jusqu' la somme de 2,000 livres la rente qu'elle
lui avoit accorde, cette religieuse se vit en tat de demander la
confirmation de son tablissement, ce qui lui fut accord par des
lettres patentes de 1656.

          [Note 345: T. I, p. 661.]

Cette communaut s'tant assez rapidement augmente, et les lieux
qu'elle occupoit se trouvant trop resserrs, elle acheta, en 1671, une
maison et un jardin d'environ deux arpents dans la rue des Postes, o
elle avoit pris son origine. Cette maison leur fut cde par M.
Olivier, greffier civil et criminel de la cour des aides, moyennant
une rente de 615 livres, et sous la condition qu'on recevroit dans la
communaut une fille pour tre religieuse de choeur, laquelle ne
paieroit que 200 livres de rente. Il s'en rserva la nomination, sa
vie durant, et aprs lui  ses enfants seulement,  l'exclusion de
leurs descendants[346].

          [Note 346: Les btiments de cette communaut sont occups
          par une pension.]


LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE CHARIT, DITES LES FILLES DE
SAINT-MICHEL.

 l'exception de Jaillot, aucun de nos historiens n'a fait mention de
cette communaut. Elle fut institue par le P. Eudes, de l'Oratoire,
dont nous aurons bientt occasion de parler. Son zle, qui avoit dj
clat dans une utile et pieuse fondation, voulut se signaler de
nouveau en rassemblant dans un asile commun quelques-unes de ces
malheureuses victimes que la misre ou la sduction prcipite dans le
libertinage, et que le repentir seul ne pourroit en arracher, si la
charit ne venoit  leur secours, et ne leur procuroit les ressources
indispensables pour se maintenir dans ces salutaires dispositions. Il
jugea ncessaire de leur faire garder la clture, et confia le soin de
leur conduite  des personnes pieuses, et qu'il crut doues d'assez de
discernement pour s'acquitter dignement d'une tche aussi difficile.

Cet tablissement fut commenc  Caen le 25 novembre 1641. Mais le P.
Eudes eut bientt acquis la conviction qu'il ne pourroit atteindre
compltement le but qu'il s'toit propos, qu'en le faisant diriger
par des religieuses qui se consacreroient spcialement  cette oeuvre
de charit. Il sollicita donc et obtint, en 1642, des lettres-patentes
par lesquelles il lui fut permis de rassembler  Caen une communaut
de religieuses qui feroient profession de la rgle de saint Augustin,
et dont l'occupation particulire seroit d'instruire les filles
pnitentes qui voudroient se mettre sous leur conduite. Le P. Eudes
choisit les religieuses de la Visitation pour former les sujets de ce
nouvel institut: il rdigea les statuts et les rglements que devoient
observer les religieuses pnitentes, et voulut que, quoique loges
dans le mme monastre, elles fussent spares de celles qui les
dirigeoient, surtout qu'elles ne pussent jamais tre reues  faire
profession, quelque solide que pt tre leur conversion, accordant
toutefois, dans le cas d'une vocation dcide, qu'on leur procurt des
facilits pour entrer dans d'autres couvents.  l'gard de celles qui
n'toient point appeles au clotre, elles devoient tre rendues 
leurs parents, ou places avantageusement, aprs avoir t
suffisamment instruites. M. Leroux de Langrie, prsident au parlement
de Normandie, se dclara fondateur de l'tablissement; il fut
approuv, en 1666, par le pape Alexandre VII, et se rpandit bientt
en Bretagne, o il se forma successivement trois maisons. Ce fut du
monastre de Guingamp qu'on fit venir quelques-unes de ces religieuses
pour diriger la maison des Filles de la Magdeleine, dont nous avons
dj parl[347]. M. le cardinal de Noailles, touch du zle que ces
saintes filles mirent dans l'exercice de ces pnibles fonctions,
frapp du talent particulier qu'elles avoient pour conduire ce
troupeau encore indocile; convaincu d'ailleurs de la triste ncessit
de multiplier de semblables asiles dans une aussi grande ville que
Paris, rsolut de leur procurer un second tablissement dans cette
capitale. S'tant associ, pour cette oeuvre pieuse, une charitable
personne (mademoiselle Marie-Thrse Le Petit de Vernon de
Chausserais), ils achetrent conjointement, le 3 avril 1724, une
grande maison et un jardin dans la rue des Postes; et la mme anne
ces filles y furent tablies. Ce prlat leur obtint en mme temps des
lettres-patentes qui furent confirmes en 1741 et en 1764. Leur
chapelle fut bnite sous le nom de saint Michel.

          [Note 347: _Voy._ t. II, 2e part., p. 709.]

Conformment  leur institut, les filles pnitentes qui s'y
prsentoient volontairement, ou qu'on y renfermoit en vertu d'ordres
suprieurs, toient loges dans des btiments spars de ceux des
religieuses, et il y en avoit d'autres destins aux jeunes demoiselles
dont on leur confioit l'ducation[348].

          [Note 348: Cette maison est maintenant habite par des
          particuliers.]


_Communaut de Sainte-Anne-la-Royale._

Au dix-septime sicle il y avoit dans la rue des Postes un autre
monastre que Sauval a confondu avec celui des Bndictines de la
Prsentation; c'toient les Augustines qui s'y toient tablies, en
1640, sous le titre de _Sainte-Anne-la-Royale_, titre qu'elles avoient
pris en reconnoissance des bienfaits d'Anne d'Autriche,  qui elles
devoient la maison qu'elles occupoient dans cette rue, et dans
laquelle ces filles sont restes jusqu'en 1680. Alors, faute de
revenus et de moyens suffisants pour se maintenir, elles furent
obliges de la cder  leurs cranciers, et de se disperser dans
d'autres communauts. Cette maison fut adjuge au sieur de Sainte-Foi,
par dcret du 19 mars 1689.


LES RELIGIEUSES URSULINES.

L'ducation des jeunes filles, si importante chez les nations
chrtiennes o les femmes jouissent d'une si grande influence dans la
socit, fut long-temps trs-imparfaite parmi nous; et l'on peut dire
mme qu'avant l'tablissement de l'ordre des Ursulines, on n'avoit
point conu sur un si grand objet un systme complet et rgulier. Cet
ordre fut institu dans l'anne 1537 par la B. _Angle_, qui habitoit
la ville de Bresse en Lombardie. Ce ne fut dans le principe qu'une
congrgation de filles et de femmes qui se vouoient  la pratique de
toutes les vertus chrtiennes, et s'occupoient spcialement de
l'instruction des jeunes personnes de leur sexe. Cet institut fut
confirm en 1544, par Paul III, sous le nom de _Compagnie de
Sainte-Ursule_, et Grgoire XIII l'approuva de nouveau en 1572. Ces
filles vivoient alors sparment dans leurs maisons; mais dans la
suite plusieurs se runirent, pratiquant la vie commune, sans
toutefois faire de voeux ni garder de clture. Elles ne tardrent pas
 s'introduire en France; et Franoise de Bermont, l'une d'entre
elles, avec la permission de Clment VIII, tablit, en 1594, une
congrgation d'Ursulines  Aix en Provence, o leur rputation
s'accrut encore et contribua  augmenter le nombre de leurs maisons.
Il arriva que, peu de temps aprs, mademoiselle Acarie, ayant form le
projet de crer  Paris un couvent de Carmlites rformes, et n'ayant
pu le mettre  excution, conut le dessein, plus utile peut-tre,
d'employer les personnes qu'elle avoit rassembles,  l'instruction
gratuite des jeunes filles. Madame l'Huillier, veuve de M. Leroux de
Sainte-Beuve, voulut cooprer  cette oeuvre charitable, se dclara
fondatrice du nouvel tablissement, et logea ces filles, en 1608,
dans une maison qu'elle avoit loue au faubourg Saint-Jacques.
Franoise de Bermont fut alors appele par elle de son monastre de
Provence, et vint  Paris avec une de ses compagnes pour conduire la
nouvelle communaut et lui donner la rgle qu'elle observoit.

L'ordre qu'elle y tablit fit sentir  la fondatrice que son institut
deviendroit d'une utilit bien plus grande, si ces filles consentoient
 tre de vritables religieuses, et joignoient aux voeux ordinaires
celui de se consacrer  l'instruction des personnes de leur sexe. Les
ayant trouves toutes dans des dispositions favorables  ses vues,
elle acheta quelques vieux btiments dans le faubourg Saint-Jacques,
et une grande place vide, faisant partie du clos de Poteries, lequel
s'tendoit jusqu'au cul-de-sac de la rue des Postes, et jusqu' la rue
de Paradis. Les lieux rguliers y furent construits en peu de temps;
on clbra la premire messe dans la chapelle le 29 septembre 1610, et
les Ursulines en prirent possession le 11 octobre suivant. L'anne
d'aprs, le roi autorisa cet tablissement par un simple brevet; mais
ds que la fondation en eut t consolide par l'engagement que prit
madame de Sainte-Beuve de payer 2,000 livres de rente pour l'entretien
de douze religieuses, on eut recours aux deux puissances pour en
assurer la stabilit. Le roi accorda des lettres-patentes,
enregistres le 12 septembre 1612, et le pape Paul V permit, dans la
mme anne, d'riger cette communaut en corps de religion, sous le
titre de Sainte-Ursule, et sous la rgle rforme de Saint-Augustin.

Ds que l'on eut obtenu la bulle qui faisoit de la communaut des
Ursulines une maison religieuse et rgulire, on pria l'abbesse de
Saint-tienne de Soissons de se transporter  Paris avec quelques-unes
de ses compagnes, pour former aux exercices du clotre les personnes
qui voudroient embrasser le nouvel institut. Elle arriva dans cette
ville le 11 juillet 1612 avec quatre religieuses, et quatre mois
aprs, le jour de Saint-Martin, elle donna l'habit  douze novices.
Leur nombre s'tant en trs-peu de temps considrablement augment, la
fondatrice fit jeter les fondements d'une nouvelle glise, dont la
premire pierre fut pose par la reine Anne d'Autriche le 22 juin
1620; elle fut acheve en 1627, et a subsist jusque dans les derniers
temps de la monarchie.

Cette maison a t le berceau ou le modle de toutes celles qui se
sont tablies depuis dans les diverses provinces du royaume et dans
les autres tats de l'Europe. L'ordre entier toit divis en onze
provinces, et celle de Paris contenoit quatorze monastres. Les
services minents qu'il rendoit, services dont l'utilit toit
gnralement sentie, avoient fait multiplier ses tablissements au
point qu'on en comptoit plus de trois cents dans l'tendue de la
France[349].

          [Note 349: Les btiments des Ursulines ont t dmolis.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dcor d'un trs-riche tabernacle,
     l'Annonciation; par _Van Mol_, lve de Rubens.

      gauche du matre-autel, un saint Joseph, sans nom d'auteur, et
     un autre tableau reprsentant sainte Angle, qui instruit des
     enfants; par _Robin_.


     SPULTURES.

     Dans le choeur avoit t inhume madame de Sainte-Beuve,
     fondatrice de ce monastre, morte en 1630.

     Dans l'glise on voyoit la tombe de Jean de Montreuil, conseiller
     du roi, et son rsident en Angleterre et en cosse, mort en 1651.


LES BNDICTINS ANGLOIS.

Jaillot est le seul qui nous ait laiss des renseignements exacts sur
l'tablissement en France de ces religieux; les autres historiens, en
parlent  peine, n'en ont pas mme donn de dates certaines. La
perscution violente excite par Henri VIII contre les catholiques, un
moment suspendue sous le rgne trop court de Marie, s'tant renouvele
avec une force nouvelle lorsque lisabeth fut monte sur le trne, les
Bndictins anglois, de mme que tous les autres ministres du culte
romain, se virent dans la ncessit de se cacher, de se disperser, et
d'aller chercher un asile hors de l'Angleterre. On les reut en
Espagne et en Italie; vers la fin du rgne de cette princesse, ils
firent une tentative pour rentrer dans leur pays, et y faire revivre
leur congrgation: elle n'eut point le succs qu'ils en avoient
d'abord espr. Forcs, par les lois sanguinaires de Jacques VI,
successeur d'lisabeth, de s'expatrier une seconde fois, ils se
retirrent  Dieulouard en Lorraine, et formrent en mme temps un
tablissement  Douai, qui toit alors sous la domination espagnole.
C'est vers ce temps-l (en 1611) qu'ils furent appels par Marie de
Lorraine, abbesse de Chelles, pour diriger son monastre, et qu'elle
conut le projet de leur procurer un tablissement  Paris, tant pour
y former des sujets propres  veiller sur sa communaut, que pour
faire des missions en Angleterre.

Elle en fit venir six, qu'elle plaa d'abord, en 1615, au collge de
Montaigu, et ensuite dans le faubourg Saint-Jacques; mais le refus
qu'ils firent, en 1618, de se prter  une nouvelle translation, les
brouilla avec leur bienfaitrice, et tarit la source de ses
libralits. Dans l'extrmit o ils se trouvrent alors rduits, ces
religieux furent secourus par le P. Gabriel Gifford, alors chef des
trois congrgations, italienne, espagnole et angloise, qu'on avoit
runies, en 1617, sous le nom de _Congrgation Bndictine angloise_;
il pourvut  leurs besoins, et loua pour eux, rue de Vaugirard, une
maison qui se trouve aujourd'hui comprise dans les btiments du
Luxembourg. Six ans et demi aprs, ils furent transfrs dans la rue
d'Enfer; ils logrent ensuite dans une maison que les Feuillantines
avoient habite; enfin le P. Gifford, tant devenu archevque de
Reims, acheta pour eux, au mme endroit, trois maisons avec jardin,
sur l'emplacement desquels on construisit le monastre qu'ils ont
occup jusque dans les derniers temps.

Ces religieux obtinrent, en 1642, de l'archevque de Paris, la
permission de s'y tablir et de clbrer l'office divin dans leur
chapelle, ce qui fut confirm par des lettres-patentes de Louis XIV.
Ce prince, qui les protgeoit, leur en accorda bientt de nouvelles,
par lesquelles il leur permit de possder des bnfices de leur ordre
ainsi que les religieux ns dans son royaume, et attribua au grand
conseil la connoissance de toutes les affaires qui pouvoient les
concerner. En 1674, on dmolit l'ancienne maison et la salle qui leur
servoit de chapelle, pour construire de nouveaux btiments et
commencer l'glise qui existoit encore de nos jours. La premire
pierre en fut pose par mademoiselle Marie-Louise d'Orlans, depuis
reine d'Espagne, et le roi contribua  la dpense, d'une somme de
7,000 fr. Cette glise fut acheve et bnite le 28 fvrier 1677, sous
le titre de _Saint-Edmond_, roi d'East-Angles, c'est--dire de la
partie orientale d'Angleterre. Le P. Schirburne, alors prieur de la
maison de Paris,  qui l'on devoit en grande partie ces constructions,
ayant t lu gnral de sa congrgation, voulut ajouter encore  ses
bienfaits en sollicitant l'union  cette communaut de son prieur de
Saint-tienne de Choisi-au-Bac, ce qui fut accord et excut[350].

          [Note 350: Les btiments de cette maison servent d'atelier 
          une manufacture de coton.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, orn de colonnes corinthiennes, un tableau
     reprsentant saint Edmond, roi d'Angleterre et martyr; sans nom
     d'auteur.

     Dans une des petites chapelles, une Vierge peinte par _Louise de
     Bavire_, abbesse de Maubuisson, petite-fille de Jacques Ier, roi
     d'Angleterre.


     SCULPTURES.

     Dans cette glise toit dpos le corps de Jacques II, roi de la
     Grande-Bretagne, mort  Saint-Germain-en-Laye, le 6 septembre
     1701, ainsi que celui de Louise-Marie Stuart, sa fille, morte au
     mme endroit le 18 avril 1712.

     La maison de Fitz-James avoit aussi sa spulture dans cette
     glise.


LES RELIGIEUSES FEUILLANTINES

Le pape Sixte V, en approuvant la rforme excute par le P. Jean de
La Barrire dans son abbaye de Feuillants, de l'ordre de Cteaux, lui
avoit permis, par sa bulle du 13 novembre 1587, d'tablir des
monastres de l'un et de l'autre sexe. Les premires Feuillantines,
fondes prs de Toulouse suivant les uns,  Montesquiou de Volvestre,
diocse de Rieux, suivant les autres, furent transfres dans la
premire de ces deux villes, le 12 mai 1599. Il parot que les
Feuillants ne se montrrent pas dans le principe disposs  leur
procurer de nouveaux tablissements: car ils se refusrent obstinment
 toutes les offres qui leur furent faites  ce sujet, et ce monastre
fut le seul qu'elles possdrent jusqu'en 1622.  cette poque, madame
Anne Gobelin, veuve de M. d'Estourmel de Plainville, capitaine d'une
compagnie des Gardes-du-corps, forma le projet d'attirer des
Feuillantines  Paris; et prvoyant les difficults qu'elle alloit
prouver de la part des Pres Feuillants, elle eut assez de pouvoir
pour dterminer la reine Anne d'Autriche  crire  ces religieux,
assembls alors  Pignerol dans leur chapitre gnral. Cette lettre,
que le chapitre reut comme un ordre honorable, eut tout l'effet qu'on
en attendoit. Le 30 juillet de cette mme anne 1622, les suprieurs
firent partir de Toulouse six religieuses, qui arrivrent  Paris au
mois de novembre suivant, et descendirent chez les Carmlites, d'o
elles furent conduites processionnellement, par les Feuillants de
Paris, dans la maison qui leur toit destine. Elle avoit t achete
ds 1620 par leur bienfaitrice, et, pendant cet intervalle, dispose
d'une manire convenable  recevoir une communaut. Des
lettres-patentes confirmrent l'tablissement, et madame d'Estourmel
acheva de le consolider par un don de 27,000 livres, et une rente de
2,000 liv. qu'elle lui assura.

La chapelle de ce monastre fut change, au commencement du sicle
suivant, en une glise dont le portail, construit par un architecte
nomm Marot, prsentoit la forme pyramidale et les ornements
d'architecture en usage  cette poque. Quelques historiens de Paris
en ont dit beaucoup de mal: nous ignorons pourquoi, car il n'est pas
certainement le plus mauvais de ceux qui ont t construits dans le
mme systme[351]. La maison fut en mme temps rpare, et toutes ces
dpenses se firent au moyen du bnfice d'une loterie qui leur fut
accorde par arrt du conseil du 29 mars 1713[352].

          [Note 351: _Voy._ pl. 167.]

          [Note 352: Les btiments de cette communaut sont en partie
          dtruits, en partie habits par des particuliers.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES FEUILLANTINES.

     Sur le matre-autel, enrichi de colonnes composites, une copie de
     la fameuse Sainte-Famille de _Raphal_, qui dcoroit les
     appartements de Versailles.


LES FILLES DE LA PROVIDENCE.

Cet utile tablissement reconnoissoit pour fondatrice madame Marie
Lumague, veuve de M. Franois de Polallion, gentilhomme ordinaire du
roi et conseiller d'tat. Cette dame, qu'une pit sublime avoit
associe  toutes les oeuvres de charit de S. Vincent-de-Paule, son
directeur, conut le projet de retirer du libertinage les jeunes
personnes de son sexe que la sduction ou la misre avoient pu y
engager, et de prvenir la chute de celles qui toient sur le point de
s'y prcipiter. Les fondements de cette charitable institution furent
jets en 1630 dans une maison qu'elle possdoit  Fontenay; peu de
temps aprs madame de Polallion transfra sa communaut naissante 
Charonne. Elle y prospra tellement qu'en 1643 elle toit dj
compose de cent filles. C'est alors que Louis XIII, dont elle avoit
attir l'attention, permit  ces filles de venir se fixer  Paris, lui
accordant, avec cette permission, la facult de recevoir des
donations, et tous les privilges dont jouissent les maisons royales.
Cette communaut reut, par les mmes lettres-patentes, le nom de
_Maison de la providence de Dieu_.

Toutefois il ne parot pas que ces filles aient pens alors  profiter
de la faveur que le roi leur avoit accorde: car en 1647 elles
habitoient encore Charonne. On les voit enfin, dans le courant de
cette anne, venir occuper, rue d'Enfer, une maison qui fut depuis
renferme dans celle des Feuillants. Vincent-de-Paule qu'on regarde
avec raison comme le second instituteur de cette maison, et qui en fut
nomm directeur, n'eut point de repos qu'il ne leur et procur un
emplacement plus vaste et plus commode. Ce fut  sa sollicitation que
la reine Anne d'Autriche se dclara protectrice de la communaut de la
Providence. Elle avoit achet, en 1651, de l'Htel-Dieu, une maison
fort spacieuse, qui avoit t destine  recevoir les pestifrs, et
qu'on nommoit l'_hpital de la Sant_: on la partagea en deux parts,
dont une fut comprise dans les jardins du Val-de-Grce, et l'autre
donne aux Filles de la Providence. Elles en prirent possession le 11
juin 1652, ainsi que d'une chapelle sous l'invocation de saint Roch et
de saint Sbastien, que l'Htel-Dieu y avoit fait construire, et qu'on
a depuis orne et agrandie. Le B. Vincent-de-Paule leur donna alors
des statuts, qu'elles ont conservs jusqu' la fin, avec de
trs-lgers changements.

Cette maison toit administre par une suprieure qu'on lisoit tous
les trois ans, et qui faisoit signer les registres de recette et de
dpense  une dame sculire agre par l'archevque, laquelle avoit
la qualit de directrice et protectrice de la communaut. Les
personnes qui la composoient ne faisoient que des voeux simples.
Consacres depuis long-temps uniquement  l'ducation des jeunes
personnes, ce qui n'avoit pas t le premier but de leur institution,
elles ne cessrent point de remplir dignement cet important ministre
jusqu'au moment qui a dtruit tous ces asiles d'innocence et de pit,
qu'il sera si difficile de refaire ce qu'ils ont t[353].

          [Note 353: On a tabli une fonderie dans cette maison.]

L'utilit de cet tablissement avoit engag M. de Harlai  en
former de semblables dans l'le Saint-Louis, sur la paroisse
Saint-Germain-l'Auxerrois, et  la Ville-Neuve; mais ils ne purent se
maintenir, et, long-temps avant la rvolution, ils avoient dj cess
d'exister.


LES CARMLITES.

La maison qu'habitoient ces religieuses avoit t autrefois un prieur
que les anciens titres nomment indiffremment _Notre-Dame-des-Vignes_
et _Notre-Dame-des-Champs_. La grande antiquit de cette maison a fait
renatre,  son sujet, ces conjectures dj hasardes par plusieurs
de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd
galement dans la nuit des temps: on a prtendu que saint Denis y
avoit clbr les saints mystres. Cette tradition, qu'on ne peut
soutenir d'aucune espce d'autorit, n'est cependant pas dpourvue de
quelque vraisemblance: car alors ce lieu toit solitaire; loign de
la ville; et l'aptre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit
form, perscuts par les idoltres, devoient en effet chercher les
lieux carts pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce
qu'on ne peut s'empcher de trouver ridicule, c'est que cette manie
d'rudition ait port quelques antiquaires  voir dans cet ancien
difice un temple ddi,  Mercure selon les uns,  Crs ou  Isis
selon les autres. Cette opinion singulire n'avait d'autres fondements
que l'examen trs-imparfait d'une statue place sur le pignon de
l'glise et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils
prtendoient y reconnotre les attributs de ces divinits du
paganisme, jusque-l que des pointes de fer places autour de sa tte
pour empcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs
ordures, leurs sembloient des pis de bl, qui, comme on sait, sont au
nombre des symboles de Crs. Cependant des savants plus raisonnables,
aprs avoir examin plus attentivement cette figure, reconnurent
qu'elle reprsentoit tout simplement l'archange saint Michel[354]
tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tte
d'enfant; ce monument, dont l'antiquit paroissoit assez grande,
n'avoit t mis qu'en 1605  la place qu'il occupoit.

          [Note 354: Nous avons dj dit plusieurs fois que sa statue
          se plaoit ordinairement dans les cimetires, et que dans la
          plupart il y avoit un oratoire sous son nom. L'abb Lebeuf
          ayant trouv en cet endroit un moulin qui subsistoit encore
           la fin du sicle dernier, et qu'on nommoit le moulin _de
          la Tombe-Isoire_ (t. I, p. 230), en a conclu que ce nom ne
          signifioit, par corruption, qu'un assemblage de tombes.
          Jaillot ne trouve aucun titre qui puisse faire penser qu'on
          ait jamais employ le mot de _Tombe-isoire_ pour dsigner un
          cimetire, et sans daigner s'arrter  rfuter la fable d'un
          gant nomm Isore, que l'on supposoit enterr en ce lieu, il
          rapporte plusieurs actes dans lesquels il a lu _apud tumbam
          Ysore_, et prouve que c'toit le nom d'une famille encore
          connue au seizime sicle, et qui occupoit une grande maison
          aboutissant  la place Maubert. (Cens. de Sainte-Genevive,
          de 1540, fol. 15.)]

L'abb Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit t d'abord occup par un
oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplac la chapelle de
Notre-Dame-des-Champs; et citant  ce sujet l'acte d'une donation
faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, vque de
Paris, il en infre que, ds ce temps-l, ces religieux toient
tablis dans cette chapelle. Jaillot nous parot avoir trs-solidement
rfut cette opinion, fonde sur une fausse interprtation de divers
passages de cet acte, et prsume avec plus de vraisemblance que
l'poque de l'tablissement de ces religieux  Notre-Dame-des-Champs
ne peut tre fixe plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors
seulement qu'elle leur fut donne par _Adam Payen_ et _Gui Lombard_,
qui la tenoient _de leurs anctres_[355]; donation dont les
cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus
authentiques. Il rejette galement l'opinion de Du Breul, Lemaire et
leurs copistes, qui avancent que cette glise fut rebtie sous le
rgne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de
combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est
pas d'un gothique plus ancien que le douzime sicle, et que le
portail est au plus du treizime.

          [Note 355: Cart. B. M. de Campis, fol. 34.]

          [Note 356: On assuroit, par tradition, dans le couvent des
          Carmlites, qu'il y avoit sous cette crypte, situe au fond
          de l'glise, une autre cave encore plus basse; ce qui
          sembleroit indiquer des restes de spulcres romains.
          Peut-tre est-ce en ce lieu souterrain que saint Denis
          rassembloit les fidles. Son image ou celle de saint Martin
          de Tours toit sculpte sur le trumeau de la grande porte;
          et les six grandes statues places aux deux cts du
          portique reprsentoient sensiblement Mose, Aaron, David,
          Salomon et deux autres prophtes.

                                                            (LEBEUF.)]

L'tablissement du collge de Marmoutier, fait au commencement du
quatorzime sicle, et dont nous aurons bientt occasion de parler,
diminua considrablement le nombre des religieux qui habitoient
Notre-Dame-des-Champs; cependant ils continurent d'y rester jusqu'
la fin du seizime. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entire des
effets prodigieux oprs par la rforme que sainte Thrse avoit
introduite dans l'ordre des Carmlites, rforme dont les progrs
avoient t si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans aprs son premier
tablissement  Avila, cette rforme s'toit dj rpandue dans toute
l'Espagne; et que, malgr les mortifications et les austrits
prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux
couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-mme avoit tablis. Ds
cette poque, le pape Grgoire XIII avoit spar cet institut des
Carmes mitigs, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'glise.
La rputation de saintet qu'il avoit acquise, fit natre  madame
Avrillot, pouse de M. Acarie, matre des requtes, et  quelques
autres personnes de pit, le projet de faire venir des religieuses
carmlites  Paris. Les troubles dont la France fut agite sous le
rgne de Henri III en suspendirent quelque temps l'excution. Elle
devint bientt plus facile par la protection de la princesse Catherine
d'Orlans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice
du couvent qu'on procureroit  Paris  ces religieuses, et promit de
le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieur de
Notre-Dame-des-Champs, o il n'y avoit plus que quatre religieux, et
qui, moyennant une modique dpense, pouvoit tre dispos de manire 
recevoir convenablement la nouvelle communaut. Le cardinal de
Joyeuse, abb commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans
aucune difficult; et les religieux qui voulurent d'abord rsister,
furent obligs de cder  l'ordre que le roi leur fit intimer les 14
et 20 fvrier 1603. Ds l'anne prcdente, ce prince avoit donn son
approbation  l'tablissement des Carmlites; et le pape Clment VIII
consentit non-seulement  la formation d'un monastre, mais d'un ordre
entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses tant
ainsi disposes, M. de Brulle, conseiller et aumnier du roi, depuis
instituteur des prtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne,
du gnral des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 aot
1604, et entrrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur
avoit fait prparer[357]. Cet ordre se rpandit aussi rapidement en
France qu'en Espagne, et  la fin du dix-huitime sicle, on en
comptoit soixante-deux monastres dans le royaume. Ces religieuses
furent appeles d'abord _Carmelines_ ou _Thrsiennes_: on leur donna
depuis le nom de _Carmlites_, comme plus conforme  l'tymologie
latine.

          [Note 357: _Voy._ pl. 167.]

L'glise de ce couvent toit riche en monuments des arts, et au nombre
de celles que les curieux et les trangers visitoient avec le plus
d'empressement.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CARMLITES.

     TABLEAUX.

     La nef et le sanctuaire toient orns de douze tableaux, placs
     sous chaque vitrage, et dans l'ordre suivant:

      gauche,  partir de l'autel, 1 Jsus-Christ ressuscit,
     apparoissant aux trois femmes; par _Laurent de La Hire_;

     2 Jsus-Christ dans le dsert servi par les anges; par _Le
     Brun_;

     3 Jsus-Christ sur le bord du puits de Jacob, s'entretenant avec
     la Samaritaine, par _Stella_;

     4 L'Entre triomphante de Jsus-Christ dans Jrusalem; par
     _Laurent de La Hire_;

     5 Jsus-Christ chez Simon le Pharisien, par _Le Brun_;

     6 Le Miracle des cinq pains, par _Stella_.

      droite, galement  partir de l'autel, 1 l'Adoration des
     Bergers;

     2 La Descente du Saint-Esprit sur les Aptres;

     3 L'Assomption de la Vierge;

     4 L'Adoration des Mages;

     5 La Prsentation au temple;

     6 La Rsurrection du Lazare.

     Le second, le troisime et le sixime de ces tableaux toient de
     _Philippe de Champagne_, les trois autres avoient t excuts
     dans l'cole de ce peintre.

     Dans la chapelle de la Magdeleine, un tableau reprsentant cette
     clbre pcheresse, par _Le Brun_[358].

          [Note 358: Ce tableau, maintenant dpos, ainsi que
          plusieurs autres de cette glise, dans le Muse du roi, a
          t  la fois l'objet d'loges outrs et de contes
          ridicules. C'est encore un prjug assez gnralement
          rpandu qu'il offre l'image de madame de La Vallire, et que
          jamais Le Brun n'a rien fait de plus beau. Cependant il n'y
          a pas, dans cette figure, le moindre rapport de ressemblance
          avec les portraits bien authentiques de cette dame clbre;
          et du reste, ce tableau, loin d'tre un des meilleurs de
          l'artiste, peut tre justement mis au rang de ses plus
          mdiocres. L'expression manque de vrit; l'attitude est
          manire et thtrale; il y a de l'exagration dans la
          couleur. Du reste, c'est ainsi que l'on a long-temps jug,
          parmi nous, les productions des beaux-arts, sans got, sans
          mthode, sans aucunes connoissances positives.]

     Sur les panneaux de cette mme chapelle, plusieurs tableaux de
     l'cole de ce peintre.

     Dans la chapelle de Sainte-Thrse, le songe de saint Joseph; par
     _Philippe de Champagne_.

     Sur les lambris, la vie entire de ce saint, par _Jean-Baptiste
     de Champagne_, son neveu.

     Sur l'autel, une sainte Thrse, sans nom d'auteur.

     Dans la troisime chapelle, sainte Genevive, par _Le Brun_.

     Sur les lambris, plusieurs traits de la vie de cette sainte, par
     _Verdier_.

     En face du choeur des religieuses, l'Annonciation, par _Le
     Guide_.

     Les votes toient enrichies d'une grande quantit de peintures 
     fresque, par _Philippe de Champagne_. On y remarquoit, entre
     autres, un Christ plac entre la Vierge et saint Jean, qui
     paroissoit tre sur un plan perpendiculaire, quoiqu'il ft
     horizontal. Le trait de ce morceau avoit t donn, dit-on, 
     Champagne par un mathmaticien trs-habile, nomm _Desargues_.

     Sur une petite porte en dehors de l'glise, on voyoit une
     Annonciation peinte en grisaille, et attribue au mme peintre.


     SCULPTURES.

     Sur l'attique du matre-autel, magnifiquement dcor de colonnes
     de marbre avec chapiteaux et modillons de bronze dor[359], un
     grand bas-relief aussi de bronze dor, reprsentant
     l'Annonciation, par _Anselme Plamen_.

          [Note 359: Cette dcoration, ainsi que les peintures de la
          vote, toit due aux libralits de la reine Marie de
          Mdicis.]

     Sur le mme autel, deux anges en bronze, par _Perlan_.

     Sur le tabernacle, excut en orfvrerie, et auquel on avoit
     donn la forme de l'arche d'alliance, un bas-relief reprsentant
     l'Annonciation[360].

          [Note 360: On y exposoit, une ou deux fois par an, un grand
          soleil enrichi de pierreries du plus grand prix.]

     Sur la grille qui sparoit la nef du sanctuaire, un Christ de
     bronze dor, regard comme un des plus beaux ouvrages de _Jacques
     Sarrasin_.

     Sur l'entablement d'une tribune place au-dessus de la porte
     d'entre, saint Michel foudroyant le dmon, sculpture excute
     d'aprs les dessins du peintre _Stella_.

     Dans la chapelle de la Magdeleine, la statue en marbre du
     cardinal de Brulle, par _Jacques Sarrasin_[361]. Le pidestal
     toit orn de deux bas-reliefs, par _l'Estocart_[362].

          [Note 361: Le cardinal est reprsent  genoux, les mains
          croises sur sa poitrine, et dans l'attitude de la prire.
          L'excution de cette figure est lourde et molle dans toutes
          ses parties. Les bas-reliefs sont au nombre de trois, dont
          deux sur les faces latrales reprsentent les sacrifices de
          l'ancienne et de la nouvelle loi; l'autre, sur le devant de
          la plinthe, offre les armes du cardinal. Ils nous ont paru
          d'un meilleur style, et plusieurs parties en sont mme
          traites avec une sorte de dlicatesse. (Dpos aux
          Petits-Augustins.)]

          [Note 362: Tous les embellissements de cette chapelle
          avoient t faits par les libralits de l'abb Le Camus.]


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Marguerite Tricot, femme de Louis Lavocat, dame d'atours de la
     princesse de Cond, morte en 1651.

     Franois Vautier, premier mdecin du roi, mort en 1652.

     Pierre de Bullion, abb de Saint-Faron, mort en 1659.

     Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, morte en 1671.

     Trois filles de Henri-Charles de Lorraine et de Marie de
     Brancas-Villars, nes jumelles, et mortes presqu'en naissant en
     1671.

     Le duc de Montausier, mort en 1690.

     douard le Camus, prtre, l'un des bienfaiteurs de cette maison,
     mort en 1674.

     Antoine de Varillas, historiographe de France, mort en 1696.

     Philippe Hecquet, docteur en mdecine de la facult de Paris,
     mort en 1737[363].

          [Note 363: L'pitaphe de ce savant homme, trop longue pour
          tre rapporte ici, avoit t compose par Rollin.]

     Le coeur du marchal de Turenne, le coeur d'Anne-Marie
     Martinozzi, princesse de Conti.

Quoique les Carmlites eussent t tablies et fixes 
Notre-Dame-des-Champs, on ne leur en donna cependant pas les revenus.
Le titre de prieur subsista jusqu'en 1671, qu'il fut runi, avec les
biens qui en dpendoient, au sminaire d'Orlans.

C'est dans ce monastre que Louise-Franoise de La Baume Le Blanc,
duchesse de La Vallire, se retira, lorsque l'heureuse inconstance de
Louis XIV, qu'elle avoit si tendrement aim, lui eut rendu le sjour
de la cour insupportable; et c'est l que, sous le nom de _soeur
Louise de la Misricorde_, elle se livra, pendant trente-six ans, 
toutes les austrits de la rgle et de la pnitence. Elle y mourut
en 1710.


L'ABBAYE ROYALE DU VAL-DE-GRCE.

C'toit un monastre de filles de la rforme de Saint-Benot,
originairement situ dans une valle prs de Bivre-le-Chtel, ce qui
lui avoit fait donner le nom de _Vauparfond_ et _Valprofond_. Les
monuments qui font mention de cette abbaye ne passent pas le
commencement du douzime sicle; mais on a quelque raison de croire
qu'elle existoit ds le milieu du prcdent[364]. Des lettres-patentes
de Charles VIII, de l'anne 1487, nous apprennent que le Valprofond
toit de fondation royale, et que la reine Anne de Bretagne, l'ayant
pris sous sa protection, voulut qu'il s'appelt  l'avenir
_Notre-Dame-du-Val-de-la-Crche_. Ce fut cette mme princesse qui en
sollicita la rforme, laquelle y fut introduite en 1514 par tienne
Poncher, vque de Paris. On y voit les abbesses dclares
triennales, devenir perptuelles en 1576, et se soumettre de nouveau 
la triennalit en 1618. Ce fut vers cette poque qu'une foule de
considrations extrmement pressantes, telles que la situation
dsagrable de l'abbaye du Val, la vtust de ses btiments, et les
dangers imminents dont ils toient menacs par de frquentes
inondations, firent natre le projet d'en transfrer les religieuses 
Paris. En 1621 on avoit dj achet  cet effet une grande place dans
le faubourg Saint-Jacques, avec une maison appele _le fief de Valois_
ou _le Petit-Bourbon_, lorsque la reine Anne d'Autriche se dclara
fondatrice du nouveau monastre, fit rembourser la somme de 36,000
liv., prix de l'acquisition, et ordonna la disposition des lieux, de
manire que les religieuses du Val-de-Grce purent y entrer le 20
septembre de la mme anne. La reine y fit ajouter depuis quelques
btiments et un nouveau clotre, dont elle posa la premire pierre le
3 juillet 1624.

          [Note 364: Gall. Christ., t. VII, inst. col. 196.]

Toutefois, malgr l'affection particulire que Anne d'Autriche avoit
conue pour cette maison, elle ne put, dans ces premiers temps, lui en
donner que de foibles tmoignages. Le cardinal de Richelieu vivoit
encore; et l'on sait que tant que vcut ce ministre, elle n'eut ni le
pouvoir d'accorder des grces, ni mme le crdit d'en faire obtenir.
La mort de Louis XIII, qui ne survcut que cinq mois au cardinal,
l'ayant mise  la tte de l'administration du royaume, une de ses
premires penses fut d'accomplir le voeu qu'elle avoit fait, dans des
temps moins heureux, de btir  Dieu un temple magnifique, s'il
faisoit cesser une strilit de vingt-deux ans. Ce voeu avoit t
exauc, et l'obligation o elle toit de le remplir lui devint
d'autant plus agrable, qu'elle y trouvoit en mme temps une occasion
de donner au monastre du Val-de-Grce une marque clatante de cette
affection qu'elle lui portoit. Il fut donc rsolu que l'glise et le
monastre seroient rebtis avec la plus grande magnificence: les
fondements du nouvel difice furent ouverts le 21 fvrier 1645, et le
1er avril, le jeune roi Louis XIV y posa la premire pierre dans le
plus grand appareil[365]. Les troubles qui agitrent la minorit de ce
prince suspendirent bientt les travaux commencs; mais ils furent
repris en 1655. Monsieur, frre unique du roi, mit la premire pierre
au couvent; et ces btiments, si solides et si tendus, furent
continus avec tant d'activit, qu'ils toient achevs au commencement
de 1662, et que l'glise put tre bnie en 1665.

          [Note 365: Dans cette pierre fut encastre une mdaille d'or
          de trois pouces et demi de diamtre, pesant un marc trois
          onces, sur laquelle est d'un ct le portrait de Louis XIV,
          port par la reine sa mre, avec cette inscription: _Anna,
          Dei grati, Francorum et Navarr regina regens, mater
          Ludovici XIV, Dei grati, Franci et Navarr regis
          christianissimi_. Au revers sont gravs le portail et la
          faade de l'glise, et autour est crit: _Ob gratiam di
          desiderati regii et secundi parts_. Au bas sont marqus le
          jour et l'anne de la naissance de Louis XIV. _Quinto
          septembris_ 1638.]

Le clbre architecte Franois Mansard fournit les dessins de ce grand
difice, et fut charg de son excution, qu'il conduisit jusqu' neuf
pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce
que, dit-on, il ne voulut rien changer  son plan, dont l'achvement
et cot des sommes considrables[366], et beaucoup au-dessus de la
dpense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier
remplaa Mansard, et conduisit ces constructions jusqu' la corniche
du premier ordre, tant intrieur qu'extrieur; c'est  cette poque
que les travaux furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la
direction de Pierre Le Muet, architecte alors en rputation, auquel on
associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, o il avoit
fait, dit-on, de longues tudes sur l'architecture des temples. Il
toit impossible que chacun de ces architectes n'et pas la prtention
d'y mettre un peu du sien; et ds-lors on ne doit pas tre surpris de
trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties
quelques discordances, suites invitables de ce changement successif
de direction. Il faut plutt s'tonner qu'il n'ait pas produit des
effets plus fcheux: car le monument en gnral est excut avec
beaucoup de soin et de prcision; la sculpture intrieure, faite par
les frres Anguier, est trs-dlicate et trs-acheve; partout on a
dploy une magnificence dont notre description ne pourra pas sans
doute embrasser tous les dtails, ni donner une ide complte et
satisfaisante.

          [Note 366: Piqu du traitement qu'il venoit d'prouver,
          Mansard, pour s'en venger, engagea M. Henri du Plessis
          Gungaud, secrtaire d'tat,  faire btir, dans son
          chteau de Frne,  sept lieues de Paris, une chapelle, dans
          laquelle cet architecte excuta en petit le dessin qu'il
          avoit conu pour le Val-de-Grce. Les historiens de Paris,
          accoutums  juger les objets d'arts sur parole, et d'aprs
          les rputations bien ou mal fondes, n'ont pas manqu de
          dire que c'toit le chef-d'oeuvre de l'architecture
          franoise. La vrit est que ce monument, dont la partie la
          plus remarquable est un dme sur pendentifs, n'offre rien
          d'extraordinaire que la singularit de l'excution sur une
          si petite chelle: il n'a que dix-huit pieds de diamtre. Le
          plan n'en est pas mme trs-heureux.]

Les difices qui composent l'abbaye du Val-de-Grce consistent
principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle glise,
surmonte d'un dme trs-riche et trs-lev. La cour qui sert
d'entre prsente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de
largeur. Aux deux cts sont deux ailes de btiments flanqus de deux
pavillons carrs qui donnent sur la rue, de laquelle le monastre est
spar par une grille de fer rgnant de l'un  l'autre pavillon. Au
fond de la cour et au centre de ces constructions s'lve sur un
perron de quinze marches le portail de la grande glise, orn d'un
portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce
premier ordre s'en lve un second, form de colonnes composites, et
raccord avec le premier par de grands enroulements placs aux deux
cts. Dans le tympan du fronton toient les armes de France
carteles d'Autriche avec une couronne ferme[367].

          [Note 367: _Voy._ pl. 160.]

Les colonnes du premier portique sont accompagnes de deux niches
contenant les statues de saint Benot et de sainte Scholastique,
toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:

     _Jesu nascenti Virginique matri._

Les deux niches se trouvent rptes dans le second ordre, mais sans
statues.

Le dme, d'une belle proportion, est,  l'extrieur, couvert de lames
de plomb avec des plates-bandes dores. Un campanille le surmonte: il
est entour d'une balustrade de fer, et porte un globe de mtal, sur
lequel s'lve une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.

L'intrieur de ce monument, lequel prsente une longueur de vingt-cinq
toises dans oeuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368],
sur treize toises de largeur dans la croise du dme, est orn de
pilastres corinthiens  cannelures; ces pilastres, qui sparent les
arcades de la nef, se prolongent dans l'intrieur du dme, o ils
semblent servir d'appui  quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus
desquels rgne un entablement continu que surmonte un ordre de
pilastres corinthiens accoupls. Le dme qui s'lve au-dessus a dix
toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur
sous clef[369].

          [Note 368: Cette chapelle, place derrire le chevet du dme
          de l'glise, toit enferme dans une enceinte particulire
          par des murs de clture de neuf pieds de hauteur, et
          destine uniquement aux religieuses. Le grand autel lev
          entre cette chapelle et la nef toit double, et dispos de
          manire que ces filles pouvoient y recevoir la communion et
          adorer le Saint-Sacrement sans tre vues des personnes du
          dehors.]

          [Note 369: _Voy._ pl. 161.]

Dans l'arc du fond oppos  la nef se prsente le grand autel, excut
sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est dcor de six grandes
colonnes torses en marbre, revtues de bronze, et fait  l'imitation
de celui de Saint-Pierre de Rome, ce qui fut ensuite rpt dans
toutes les glises o l'on voulut dployer une grande richesse de
dcoration. Au-dessus se dessine un entablement couronn d'un
baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des
encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les
festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils
tiennent des cartels o sont crits quelques versets du _Gloria in
excelsis_. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont
dors au mat ou d'or bruni.

Dans l'enfilade de la croise du dme, sur la droite, se trouve la
chapelle Sainte-Anne, dans laquelle toient dposs les coeurs des
princes et princesses de la famille royale[370];  gauche toit plac
le choeur des religieuses, spar du dme par une grille de fer.

          [Note 370: Le premier qui y fut dpos fut celui de madame
          Anne-lisabeth de France, premire fille de Louis XIV, morte
          en 1662; Anne d'Autriche voulut aussi donner le sien aux
          religieuses du Val-de-Grce, comme une dernire marque de
          son affection; et depuis, cet usage a toujours subsist pour
          tous les princes et princesses de la maison royale. On
          disposa en consquence un caveau au-dessous de cette
          chapelle; il fut revtu de marbre, et au milieu de la
          chapelle, tendue en velours noir rehauss d'armoiries
          d'argent, on leva une estrade surmonte d'un dais, o ces
          portions de leurs dpouilles mortelles furent long-temps
          exposes avant d'tre inhumes dans le caveau. Le 17 janvier
          1696, un ordre du roi les y fit descendre,  l'exception de
          ceux d'Anne d'Autriche et du duc d'Orlans, qui restrent
          dans la chapelle.]

La grande vote de la nef, l'intrieur des arcs-doubleaux qui
soutiennent le dme, sont enrichis d'une foule de sculptures,
ornements d'architecture, mdaillons, bas-reliefs, que la main des
frres Anguier a su rendre dignes de la majest du lieu[371]; les
marbres les plus prcieux ont t employs au pavement de l'glise, et
disposs en compartiments qui rpondent  ceux de la vote; enfin la
fresque qui couvre le plafond du dme met le comble  la magnificence
de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de
ce genre qui existe en Europe, reprsente la gloire des lus dans le
ciel[372], et contient plus de deux cents figures de proportion
colossale. C'est du reste un ouvrage d'un trs-rare mrite; et ce qui
le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est
l'auteur, le conut et l'excuta dans l'espace de treize mois. Il
passe pour son chef-d'oeuvre, et Molire l'a clbr dans un pome que
le peintre dut sans doute regarder comme la rcompense la plus
glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore
furent places sous la direction de Quenel, alors intendant de tous
les difices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a
consult l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres.

          [Note 371: La vote de la chapelle offre, dans six
          mdaillons, les ttes de la sainte Vierge, de saint Joseph,
          de sainte Anne, de saint Joachim, de sainte lisabeth, de
          saint Zacharie. On y voit en outre des figures d'anges
          chargs de cartels, avec des inscriptions et des
          hiroglyphes relatifs  ces divers personnages.

          Aux quatre angles du dme, dans quatre mdaillons, sont les
          quatre vanglistes, accompagns d'anges portant galement
          des inscriptions dans des cartels. Sur les arcades des neuf
          chapelles, dont trois sont sous le dme et six dans la nef,
          des figures allgoriques prsentent les divers attributs de
          la Vierge, tels que la Patience, la Pauvret, l'Humilit,
          l'Innocence, la Virginit, la Prudence, la Justice, la
          Pit, etc., etc.]

          [Note 372: Dans la partie la plus leve de la composition
          on voit un ange qui tient ouvert le livre des sceaux, o
          sont crits les noms des lus. De ct et d'autre, des
          saints distribus par groupes, patriarches, aptres,
          martyrs, vierges, confesseurs, etc., sont abms dans la
          contemplation de la majest divine, etc.

          Dans la partie infrieure, la reine Anne d'Autriche est
          reprsente conduite par sainte Anne et par saint Louis au
          pied du trne de l'ternel, et lui offrant le plan du dme
          qu'elle vient de construire. Vers le point le plus lev de
          la vote la vue se perd dans les espaces infinis des cieux.]

Telle est l'glise du Val-de-Grce, dont le portique, avec ses deux
ordres, son double fronton, ses enroulements, son dme entour de
consoles et de pilastres, n'obtiendroit pas sans doute aujourd'hui les
loges qu'on lui prodigua dans un temps o l'architecture des temples
toit toute en dcorations postiches et thtrales; mais qui, malgr
tous ses dfauts, n'en est pas moins un monument dont l'aspect frappe,
blouit, par l'adresse avec laquelle tant de parties incohrentes
sont combines, tant au dehors qu'au dedans, pour former un ensemble
harmonieux, et par ce luxe d'ornements qui y rpand la magnificence
sans rien ter  la majest[373].

          [Note 373: L'glise du Val-de-Grce est une de celles qui
          ont le moins souffert de la rvolution, quoique sa
          destination ait chang: car le couvent est maintenant un
          hpital militaire, et l'glise un dpt d'effets destins 
          ce genre d'hpitaux. Toutefois des mesures ont t prises
          pour la conservation du pavement en marbre et de
          l'architecture, au moyen d'un plancher superpos et de
          cloisons qui les prservent. L'autel principal et son riche
          baldaquin sont galement garantis et conservs.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DU VAL-DE-GRCE.

     TABLEAUX.

     Au-dessus de la porte de l'glise, une descente de croix; par
     _Lucas de Leyde_.

     Dans la chapelle du Saint-Sacrement, plusieurs tableaux dont les
     sujets ne sont pas indiqus; par _Philippe et Jean-Baptiste de
     Champagne_.


     SCULPTURES.

     Dans les niches du portail, les statues en marbre de saint Benot
     et de sainte Scholastique; par _Franois Anguier_.

     Sous le baldaquin du grand autel, une crche en marbre, compose
     des trois figures, l'Enfant-Jsus, la sainte Vierge et saint
     Joseph, grandes comme nature. Ce groupe, excut par le mme
     sculpteur, passe pour un de ses meilleurs ouvrages.

     Derrire cette figure, un tabernacle en forme de niche, soutenu
     par douze petites colonnes, et orn d'un bas-relief reprsentant
     une descente de croix; par le mme.

     Une quantit innombrable de reliquaires d'or et d'argent, et de
     riches ornements donns  ce monastre par la reine Anne
     d'Autriche, parmi lesquels on distinguoit un soleil d'or maill
     et enrichi de pierreries, d'un prix trs-considrable.


     SPULTURES.

     Outre les coeurs des princes de la famille royale dposs dans
     cette glise, et dont le nombre s'levoit, en 1780,  plus de
     quarante, elle contenoit les restes de plusieurs autres
     personnages considrables, savoir:

     Dans les murailles de la vieille glise, les entrailles d'Honorat
     de Beauvilliers, comte de Saint-Agnan, mort en 1662.

     Dans le clotre, du ct du chapitre:

     Les entrailles de Marie de Luxembourg, duchesse de Mercoeur,
     morte en 1623.

     Le corps de Jeanne de l'Escouet, veuve de Charles de Beurges,
     seigneur de Seury, etc., morte en 1631.

     Le coeur de Philippine de Beurges, leur fille, morte en 1636.

     Le coeur de Csar du Cambout, marquis de Coislin, etc., tu au
     sige d'Aire en 1641.

     Le corps de Bndicte de Gonzague, abbesse d'Avenay, morte en
     1637.

     Le corps de Constance de Bl d'Uxelles, abbesse de Saint-Menou,
     morte en 1648.

     Le corps de la princesse Bndicte, duchesse de Brunswick, mre
     de la princesse Amlie Wilhelmine, femme de l'empereur Joseph
     Ier, morte en 1730.

Indpendamment de cette faveur particulire accorde au monastre du
Val-de-Grce, de recevoir en dpt une partie des restes mortels de la
famille royale, cette maison avoit obtenu de Louis XIV des armes
carteles de France et d'Autriche, surmontes d'une couronne ferme,
avec permission de les faire sculpter ou peindre tant au dehors qu'au
dedans de ses btiments, mme de les faire graver pour servir de scel
au monastre et  l'ordre entier. Les lettres-patentes expdies  ce
sujet sont de 1664. D'autres lettres-patentes de la mme anne
accordrent  ces religieuses le droit de franchise en faveur des
artisans, qui occupoient des maisons qu'elles avoient fait construire
sur un emplacement de quatre cent soixante-douze toises, qu'elles
avoient nomm _cour Saint-Benot_. Ces privilges toient les mmes
que ceux dont jouissoient les gens de mtier tablis dans le fief de
Saint-Jean-de-Latran, auquel cet tablissement toit contigu.

La reine Anne d'Autriche, toujours occupe du bien-tre de ses filles
adoptives[374], avoit dj augment le terrain de leur monastre par
l'acquisition faite, en 1651, aux administrateurs de l'Htel-Dieu, de
l'ancien hpital de _la Sant_; elle fit aussi plusieurs fondations
dans cette maison, et lui procura l'union et la mense de l'abbaye de
Saint-Corneille de Compigne[375].

          [Note 374: Son attachement pour elles toit si grand,
          qu'elle se fit faire, dans la clture de leur monastre, un
          appartement et un oratoire, o elle se retiroit
          trs-souvent, surtout dans les grandes ftes de l'anne. On
          compte que, depuis le commencement de sa rgence jusqu' sa
          mort, elle y passa cent quarante-six nuits.]

          [Note 375: Cette union fut autorise et confirme par le
          roi,  la charge de recevoir gratuitement douze demoiselles;
          nombre qui fut depuis rduit  six.]


LES FILLES SAINTE-AGATHE.

Cette communaut, qui avoit adopt la rgle de Cteaux, toit aussi
connue sous le nom de _filles de la Trappe_ ou _du Silence_. Les
religieuses qui la composoient s'tablirent d'abord, vers 1697[376],
dans la rue Neuve-Sainte-Genevive, prs la rue du Puits-qui-Parle.
L'anne suivante, la maison qu'elles occupoient ayant t vendue par
dcret, elles allrent se loger au village de la Chapelle, o elles ne
purent former un tablissement. On les voit ensuite revenir  Paris,
s'associer avec la demoiselle Guinard, qui occupoit alors, dans la rue
de Lourcines, l'hpital de Sainte-Valre, et s'en sparer peu de temps
aprs pour aller habiter deux maisons contigus qu'elles venoient
d'acqurir dans la rue de l'Arbalte. Elles y demeurrent depuis
l'anne 1700 jusqu'en 1753, que l'archevque de Paris jugea  propos
de supprimer cette communaut. Les filles de Sainte-Agathe
s'occupoient principalement de l'ducation des jeunes demoiselles.

          [Note 376: Sauval, t. I, p. 649.]


LES CAPUCINS.

Nous avons dj parl de l'origine et de l'tablissement de ces
religieux  Paris[377]. Godefroy de La Tour leur ayant lgu, en 1613,
par son testament, une grande maison et un jardin au faubourg
Saint-Jacques, M. Mol, prsident au parlement, en prit possession, la
mme anne, en qualit de syndic de ces religieux, et leur obtint des
lettres-patentes qui autorisoient ce nouvel tablissement. La grange
de cette maison fut d'abord dispose de manire  servir de chapelle 
ces pres, jusqu' ce que les libralits de M. de Gondi, vque de
Paris, les eussent mis en tat de faire construire l'glise qui existe
encore  prsent. Elle fut bnite, au nom de ce prlat, par son neveu
Jean-Franois de Gondi, alors doyen de Notre-Dame, et depuis premier
archevque de Paris; M. de Harlai, archevque de Rouen, la ddia
ensuite sous le titre de l'_Annonciation de la Sainte Vierge_. Cette
glise n'a rien que de trs-simple dans sa construction. La maison
servoit de noviciat aux religieux de cet ordre dans la province de
Paris[378].

          [Note 377: _Voy._ t. I, 2e part., p. 992.]

          [Note 378: Cette maison sert maintenant d'hpital pour les
          maladies vnriennes.]


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     Deux tableaux reprsentant, l'un la Prsentation au Temple,
     l'autre l'Annonciation; par _Lebrun_.


L'HOSPICE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cet hospice, destin  recevoir des malades, avoit t construit, peu
d'annes avant la rvolution, par les soins de M. Cochin, cur de la
paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il contenoit dix-huit lits pour
les femmes et seize pour les hommes. Les soeurs de la Charit, qui en
avoient la direction, y recevoient en outre des pensionnaires
infirmes, lesquels pouvoient tre admis dans cette maison au nombre de
vingt  vingt-cinq.

Ce petit difice, qui existe encore, construit sur les dessins de M.
Vieilh, architecte, se compose d'un corps de logis et de deux
pavillons en retour. Le milieu est occup par un portail orn de deux
colonnes doriques, avec attique et fronton. Toute cette composition
est de bon got, et runit la simplicit  l'lgance[379].

          [Note 379: _Voy._ pl. 162. Cette maison, maintenant connue
          sous le nom d'hospice _Cochin_, a t rendue  sa premire
          destination.]


L'OBSERVATOIRE ROYAL.

L'observatoire est un des monuments qui attestent avec le plus d'clat
le got de Louis XIV pour tout ce qui, dans les sciences et les arts,
avoit de la grandeur et de l'utilit. Parmi les savants et les grands
artistes en tous genres que ses caresses et ses libralits alloient
chercher dans toutes les parties de l'Europe, le clbre
Jean-Dominique Cassini, le premier astronome de son temps, fut un de
ceux qu'il dsira le plus d'attirer dans ses tats. En mme temps
qu'il faisoit ngocier auprs de lui pour le dterminer  quitter
l'Italie, ce prince ordonna que l'on choist un lieu propre  la
construction d'un difice o l'on pt commodment faire toutes les
observations astronomiques. Claude Perrault donna les dessins, et
dirigea les travaux de ce monument, dont les fondations furent poses
au mois d'aot 1667, et qui fut achev en 1672. Sa construction est
faite avec un trs-grand soin, et avec ce luxe d'appareil que l'on
remarque au pristyle du Louvre, bti par le mme architecte.

L'chelle de ce btiment est grande, et son aspect imposant: la
simplicit de son ordonnance et des membres d'architecture qui en
forment les dtails, les dimensions leves de ses murs et de ses
ouvertures, tout annonce un difice public du premier ordre sur un
terrain nanmoins assez resserr.

La masse principale du plan est un carr auquel on a ajout des tours
octogones sur deux angles, et un avant-corps sur une des faces. Ce
carr est dispos de manire que les deux faces latrales sont
exactement parallles, et les deux autres perpendiculaires au
mridien, qui en fait l'axe, et qui est trac sur le plancher d'une
grande salle au centre de l'difice. Cette disposition parut heureuse
pour un monument destin  l'astronomie; mais la suite ne confirma pas
cette opinion qu'on en avoit d'abord conue. Les btiments mme
n'toient pas encore totalement achevs, que dj plusieurs astronomes
avoient remarqu de graves dfauts dans leur construction. Le ministre
Colbert, qui, dit-on, en fut averti, chargea Cassini, qui venoit
d'arriver de Bologne, de s'entendre avec l'architecte pour en diriger
l'excution de la manire la plus favorable aux travaux astronomiques;
mais, soit qu'il ft arriv trop tard, soit que Perrault montrt de
la rpugnance  modifier son projet, le btiment se continua, et fut
achev sur les mmes dessins[380].

          [Note 380: _Voy._ pl. 163 et 166.]

Les fondations furent difficiles  tablir,  cause de la profondeur
des carrires sur lesquelles on vouloit les asseoir; et ce ne fut
qu'en les comblant de massifs considrables que l'on parvint  donner
 ce monument l'extrme solidit, qui en est une des qualits les plus
remarquables. Sa construction est toute en pierres poses par assises
rgles, et qui rgnent au pourtour de l'difice; on n'y a employ ni
fer ni bois: tous les planchers, tous les escaliers y sont vots en
pierres, et appareills avec le soin le plus recherch. Une
plate-forme couvroit originairement tout l'difice, et permettoit d'en
parcourir le sommet; mais les eaux ayant pntr la terrasse et
endommag les votes, il fallut refaire en entier la couverture, pour
empcher la dgradation totale du monument, ce qui fut excut en
1787. Cette couverture est maintenant divise en plusieurs parties de
comble, et entoure d'un mur d'appui. De l on peut contempler la
vote du ciel dans toute l'tendue de l'horizon.

Six pices, de formes diffrentes, composent la distribution
intrieure, et ont leurs ouvertures exposes aux diffrents points du
ciel. Cependant, malgr les pompeux loges donns  ce monument par la
plupart de nos historiens, on est forc de l'avouer, sous le rapport
de convenance, aucun difice n'toit moins propre  sa destination. Il
a fallu construire en dehors, et attenant  ce btiment colossal,
ainsi que sur la plate-forme, de petits cabinets pour y placer les
instruments destins aux travaux habituels des physiciens et des
astronomes. Tout ce fate extrieur ne contenoit pas une seule petite
pice commode o l'on pt faire srement et tranquillement une srie
d'observations; et ce n'est gure que depuis quelques annes qu'on a
su en rendre l'intrieur habitable, et mme le pourvoir de tous
instruments ncessaires pour les travaux des astronomes.

Cassini avoit fait tracer sur le plancher de l'une des tours un
planisphre terrestre de vingt-sept pieds de diamtre: depuis
long-temps on ne l'y voit plus. On avoit aussi pratiqu dans toutes
les votes, au centre du btiment, des ouvertures de trois pieds de
diamtre, et correspondant entre elles depuis la couverture jusqu'au
fond des caves souterraines pratiques sous l'difice; la premire
intention toit de s'en servir pour des observations astronomiques;
mais on y a prouv des difficults qui ont forc d'y renoncer: elles
n'ont t utiles qu' mesurer les degrs d'acclration de la chute
des corps, et  faire la vrification des grands baromtres.

Ces ouvertures pntrent jusqu'au fond de ces caves au travers d'un
escalier fait en vis, et compos de trois cent soixante marches, ce
qui forme en tout, depuis le sommet, un puits de vingt-huit toises de
profondeur. Ces caves servent  faire des expriences sur les
conglations et les rfrigrations,  dterminer les divers degrs de
l'humidit, du sec, du chaud, du froid. Elles s'tendent fort au loin
dans les carrires voisines, et ont des parties o l'eau se ptrifie.
Plus de cinquante rues perces dans des carrires y forment une espce
de labyrinthe. Partie de ces caves est revtue de maonnerie, d'autres
sont simplement tailles dans le tuf.

La plupart des salles de cet difice offrent cette particularit
remarquable, qu'une personne parlant trs-bas prs de l'un des murs,
ses paroles parviennent  l'oreille d'une autre personne place prs
du mur oppos, sans que ceux qui occupent le milieu de la pice
puissent rien entendre de ce qu'elles disent. Ce phnomne
d'acoustique, qui dpend de la forme elliptique des votes, est trop
connu maintenant pour que nous croyions devoir l'expliquer. Sous la
vote de la salle du nord, un aromtre indique la force des vents;
cette salle est orne de peintures reprsentant les saisons et les
signes du zodiaque: on y voit aussi les portraits des plus clbres
astronomes.

La faade de l'Observatoire, du ct du septentrion, est couronne
d'un fronton o sont sculptes les armes du roi. L'avant-corps de
celle du midi offre deux trophes astronomiques, et ce sont les seuls
ornements de sculpture qu'il y ait sur ce monument.

Une machine, dite cuvette de jauge, donne la mesure de l'eau pluviale
qui tombe chaque anne.


COLLGES, COLES, SMINAIRES.

_coles de Mdecine_ (rue de la Bcherie.)

On ne peut douter qu'il n'y ait eu des mdecins  Paris ds le
commencement de la monarchie; mais il n'est pas facile de dterminer
l'poque  laquelle ils formrent un corps et furent agrgs 
l'Universit. Duboulai veut que Charlemagne lui-mme ait fait entrer
cette tude au nombre de celles qui toient en vigueur dans l'cole
palatine[381], tandis que d'autres crivains[382] reculent jusqu'au
rgne de Charles VII l'origine de cette corporation. Ces deux opinions
sont galement loignes de la vrit. Il y a des preuves certaines
qu'on se livroit  l'tude publique de la mdecine ds le commencement
du douzime sicle, qu'anciennement cette facult toit
ecclsiastique, et que ses membres toient obligs de garder le
clibat, ce que l'on peut aisment concevoir, si l'on rflchit que,
dans le moyen ge,  l'exception d'un trs-petit nombre de personnes,
il n'y avoit que le clerg qui s'adonnt  l'tude et qui cultivt les
sciences et les arts. Toutefois comme la profession de mdecin, plus
lucrative qu'aucune autre, faisoit ngliger l'tude de la thologie,
un dcret du concile de Reims, tenu en 1131, dfendit aux moines et
aux chanoines d'tudier la mdecine; et dans celui de Tours, en 1163,
Alexandre III dclara qu'il falloit regarder comme excommunis les
religieux qui sortoient de leurs clotres pour apprendre l'art de
gurir. L'tude du droit civil fut comprise dans le mme anathme.

          [Note 381: _Hist. univ. Paris._, t. II, p. 572.]

          [Note 382: Les auteurs du Dictionnaire de Trvoux.]

Sous le rgne de Philippe-Auguste les mdecins toient dj reus dans
les nations acadmiques qui formoient l'Universit; mais on ne voit
pas qu'il y et alors un lieu particulier affect aux coles de
mdecine. Diffrents actes de ces temps prouvent que les cours s'en
faisoient dans le domicile des professeurs. Le nombre des coliers
s'tant augment, on loua des maisons particulires pour les y
rassembler, sans qu'on puisse dterminer au juste dans quel endroit
ces coles toient situes[383].

          [Note 383: Jaillot n'adopte point l'opinion, avance par
          plusieurs, qu'on enseignoit alors la mdecine dans les
          coles de la cathdrale, et mme  l'entre de l'glise. On
          a pu, dit-il, s'assembler et prendre des dcisions prs le
          bnitier, _ad cupam B. M. inter duas cupas_, sans qu'on
          doive en conclure qu'on y donnoit des leons. Il en est de
          mme de l'glise de Sainte-Genevive-la-Petite (des
          Ardents), de Saint-loi, de Saint-Julien-le-Pauvre, des
          Bernardins, des Mathurins, de Saint-Yves, etc. Tous ces
          endroits ne me paroissent point devoir tre considrs comme
          des coles, mais comme des lieux d'assemble de la facult,
          ou pour traiter des affaires de son corps, ou pour faire
          des actes de religion.]

Nous avons dj dit que ce fut au milieu du treizime sicle que les
facults composant le corps de l'Universit se formrent en compagnies
distinctes, et eurent des coles spcialement affectes  leurs tudes
particulires. La thologie dut les siennes  Robert Sorbon; les
professeurs de droit tablirent les leurs au clos Bruneau (rue
Saint-Jean-de-Beauvais), et la facult des arts resta rue du Fouare.
Comme il n'existe aucun acte qui indique alors un tablissement
particulier pour l'cole de mdecine, on peut croire qu'elle demeura
encore unie  cette dernire facult dans les anciennes coles de
cette mme rue, et rien ne prouve en effet qu'elle ait chang de
domicile jusqu' l'anne 1454, que, dans une assemble tenue prs des
bnitiers de Notre-Dame, elle rsolut d'tablir une cole o tous ses
cours publics seroient runis. On ne voit point que ce projet ait
alors reu son excution; mais dans une seconde assemble tenue en
1469 il fut dcid, qu'on achteroit, rue de la Bcherie, une maison
appartenant aux Chartreux, et voisine d'une autre dont la facult
toit dj propritaire. L'acquisition fut faite en 1472; mais la
disposition des lieux s'opra lentement, et ce ne fut qu'en 1505 qu'on
y tint les coles. L'achat successif de terrains et de maisons
circonvoisines procura  la facult les moyens de faire pratiquer tous
les logements ncessaires, et d'avoir un jardin o l'on cultiva les
plantes mdicinales. L'amphithtre fut tabli en 1617 dans une maison
contigu  ce jardin, et qui faisoit le coin de la rue du Fouare et de
celle de la Bcherie, et subsista ainsi jusqu'en 1744, que la facult,
voyant qu'il tomboit en ruine, en fit construire un nouveau[384].
Cette dernire salle, de forme ronde, est termine par une coupole;
son pourtour est garni de gradins o se placent les tudiants; huit
colonnes doriques y soutiennent une corniche sur laquelle rgne un
balcon.

          [Note 384: En 1678, la plus grande partie des btiments
          avoit t refaite ou rpare par les bienfaits de M. Lemasle
          des Roches, chantre et chanoine de l'glise de Paris.]

La premire chapelle, acheve en 1502, fut dmolie en 1529, et
remplace par une autre, qu'on transfra encore, en 1695, dans un
endroit diffrent.

Quelques annes avant la rvolution, les coles avoient t
transportes rue Saint-Jean-de-Beauvais, aux anciennes coles de
Droit; mais les dmonstrations anatomiques se faisoient toujours 
l'amphithtre de la rue de la Bcherie. C'toit l aussi que la
facult tenoit ses assembles, dans une salle au premier tage, orne
des portraits de tous ses doyens[385], et de plain-pied avec la
chapelle.

          [Note 385: Le doyen de la facult de mdecine toit lu tous
          les ans, le premier samedi d'aprs la Toussaint; mais on le
          continuoit ordinairement deux annes dans sa charge. C'toit
          lui qui indiquoit les assembles, qui prsidoit et concluoit
           la pluralit des voix. Il avoit sa place au tribunal du
          recteur de l'Universit, et y donnoit sa voix au nom de sa
          facult. L'rection des professeurs se faisoit le mme jour
          que celle des doyens.]


_Collge de Picardie_ (rue du Fouare).

On comptoit autrefois dans cette rue quatre coles pour les quatre
nations de l'Universit; et c'est pourquoi, dans plusieurs titres du
treizime sicle, elle est appele de l'_cole_ et des _coliers_. La
nation de Picardie est la seule qui continua d'y demeurer jusque vers
la fin du sicle dernier. En 1487, elle avoit obtenu la permission d'y
faire construire une chapelle, qui fut ddie, en 1506, sous
l'invocation de la sainte Vierge, de saint Nicolas et de sainte
Catherine.

Saint Guillaume Berruyer, que la nation de France honoroit comme son
patron, toit celui d'une chapelle qu'il y avoit autrefois dans cette
rue. Il y a bien de l'apparence que c'toit la chapelle des coles de
cette nation: elle ne subsiste plus depuis long-temps.


_Collge de Cornouaille_ (rue du Pltre).

La premire fondation de ce collge fut faite en 1317[386], et non en
1380, comme plusieurs l'ont avanc, par Galeran Nicolas ou Nicola dit
de Grve, clerc de Bretagne, qui, par son testament, laissa le tiers
de ses biens aux pauvres coliers du diocse de Cornouaille ou
Quimper-Corentin, faisant leur cours d'tudes  Paris. Ses excuteurs
testamentaires n'accomplirent sa volont qu'en 1321, et fondrent
alors cinq bourses, qu'ils laissrent  la nomination de l'vque de
Paris. Ce prlat approuva le nouvel tablissement en 1323; et ces
boursiers, qui n'avoient point de domicile, furent placs dans le
collge que Geoffroi du Plessis venoit de fonder[387]. Les choses
restrent en cet tat jusqu'en 1380, que Jean de Guistri,
matre-s-arts et en mdecine, n dans le diocse de Cornouaille,
acheta, dans la rue du Pltre, une maison, o il logea les cinq
boursiers ses compatriotes, ajoutant  ce bienfait celui de fonder
quatre bourses nouvelles[388]; ses excuteurs testamentaires
trouvrent dans ses biens de quoi en crer une cinquime, et il fut
dcid que le nouveau collge seroit appel collge _de Cornouaille_.

          [Note 386: _Voy._ Jaillot, quart. Saint-Benot, p. 193.]

          [Note 387: Hist. de Paris, t. III, p. 490.]

          [Note 388: L'un des nouveaux boursiers devoit tre prtre,
          et avoir 6 sous par semaine; les autres 4 sous, comme ceux
          de la premire fondation.]

Un principal de ce collge, nomm Duponton, y fonda deux autres
bourses en 1443; et en 1709 il y en eut encore une dernire, que l'on
dut aux libralits de M. Valot, conseiller au parlement et chanoine
de Notre-Dame. Ce collge fut runi, en 1763,  celui de
Louis-le-Grand.


_Collge de Lisieux_ (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Il doit, suivant tous nos historiens[389], son origine  Gui de
Harcour, vque de Lisieux, qui laissa pour cet effet 1000 livres
par son testament, et 100 livres pour le logement de vingt-quatre
boursiers tudiant dans la facult des arts: cet acte est de 1336.
Au commencement du sicle suivant, Guillaume d'Estouteville, aussi
vque de Lisieux, fonda un autre collge sous le nom de _Torchi_,
avec l'intention de le placer dans des maisons situes rue
Saint-tienne-des-Grs, qu'il avoit achetes de l'abbaye
Sainte-Genevive. Cependant, comme l'excution de cette dernire
partie du projet n'eut pas lieu sur-le-champ, il en est rsult sur
la date de la fondation quelques difficults, qu'il est facile de
lever, en supposant, ce qui est trs-vraisemblable, que Guillaume
d'Estouteville tablit d'abord ses boursiers dans le collge de
Lisieux, fond par Gui de Harcour, et acheta en mme temps les
maisons o il vouloit les loger; que sa mort, arrive en 1414,
ne lui ayant pas laiss le temps de les y tablir, Estoud
d'Estouteville, son frre et son excuteur testamentaire, se chargea
de remplir sa dernire volont, ce qui toutefois ne fut excut
qu'en 1422. On voit en effet,  cette poque, douze thologiens et
vingt-quatre artiens runis dans ce collge, qui fut, par arrt de
la cour, nomm _de Torchi_[390], dit de Lisieux. Les douze
thologiens toient de la fondation de MM. d'Estouteville, et les
vingt-quatre artiens toient certainement ceux que Gui de Harcour
avoit fonds; ce qui d'ailleurs est dmontr par un arrt du 19 juin
1430.

          [Note 389: Du Breul, pag. 692.--Hist. de Par., t. I, pag.
          592.]

          [Note 390: Le nom de _Torchi_ toit celui d'une terre
          appartenant  cette famille.]

La chapelle de ce collge fut btie des deniers de l'abb de Fescamp,
sous l'invocation de saint Sbastien. La nomination des bourses
appartenoit  ses successeurs et aux vques de Lisieux. Le principal
et le procureur toient lus par les boursiers thologiens, le premier
 vie, le second pour un an.

Comme le terrain qu'occupoient les btiments de ce collge entroit
dans le dessin de la place qui devoit tre ouverte devant la nouvelle
glise Sainte-Genevive, et que cependant son anciennet sembloit
exiger qu'il ft conserv, il fut ordonn, par arrt du 7 septembre
1763, qu'il seroit transfr dans le collge de Louis-le-Grand, ce qui
fut alors excut; mais des raisons particulires firent changer cet
arrangement, comme nous ne tarderons pas  le dire[391].

          [Note 391: Sauval fait mention d'un collge tabli dans
          cette rue, et qui existoit encore en 1410; on le nommoit
          collge de _Suesse_, c'est--dire de Danemarck. Jaillot
          pense que ce pouvoit tre celui de _Dace_, dont nous avons
          parl  l'article du collge de Laon.

          Il y avoit encore dans cette mme rue, et prs de
          Saint-Jean-de-Latran, un autre collge nomm le collge de
          _Tonnerre_. Un acte de 1406 nous apprend qu'il avoit t
          fond par l'abb et par les religieux de
          Saint-Jean-en-Valle. Quant  son nom, il le devoit  l'abb
          lui-mme, lequel se nommoit Richard de Tonnerre. On ignore
          en quel temps ce collge a cess d'exister.

          La chapelle existe encore, ainsi que les btiments; ils sont
          occups par des particuliers.]


_Collge des Lombards_ (rue des Carmes).

On trouve aussi ce collge sous le nom de collge de _Tournai_ ou
d'_Italie_. Tous nos historiens s'accordent  lui reconnotre quatre
fondateurs, tous domicilis  Paris, Andr Ghini, Florentin,
successivement vque de Tournai, d'Arras et cardinal; Franois de
l'Hpital, bourgeois de Modne; Jean Reinier, bourgeois de Pistoie; et
Manuel Rolland, de Plaisance. Mais la date de la fondation a fait
natre des discussions trop minutieuses pour que nous croyions devoir
les rapporter; on en peut toutefois conclure que l'acte n'en fut fait
que en 1333[392], quoique les coliers fussent tablis depuis trois
ans dans l'htel de l'vque de Tournai, ce qui justifie la date de
1330, que portoit l'inscription grave sur la porte de ce collge.
Andr Ghini tablit quatre bourses pour des Florentins; le sieur
l'Hpital, trois pour des coliers du Modenois; Reinier, trois pour
ceux de Pistoie; Rolland, une pour un tudiant de Plaisance:  dfaut
de sujets ns dans ces provinces, on devoit admettre indiffremment
des lves italiens, sous la condition qu'ils cderoient la place
aussitt qu'il s'en prsenteroit avec toutes les qualits que
demandoit la fondation. Les aspirants devoient tre clercs, et n'avoir
pas 20 livres de rente pour tre admis; on nomma trois proviseurs ou
directeurs de ce collge; les fondateurs les mirent sous la protection
de l'abb de Saint-Victor et du chancelier de Notre-Dame; enfin il fut
stipul que la maison o ils demeuroient, situe au mont
Saint-Hilaire, seroit appele _Maison des pauvres coliers italiens de
la charit de la bienheureuse Marie_.

          [Note 392: Hist. de Par., t. III, p. 427.]

Ce collge fut peu  peu abandonn, et deux causes y contriburent:
d'un ct, la modicit des bourses, insuffisantes pour procurer aux
lves les besoins de premire ncessit, dgota les Italiens de
s'expatrier; de l'autre, les Universits nombreuses qui se formrent
dans leur propre pays leur procurrent des ressources assez grandes
pour qu'ils ne fussent plus obligs d'aller chercher l'instruction
chez une nation trangre. Les btiments qu'ils avoient occups
tomboient en ruines, et alloient devenir tout--fait inhabitables,
lorsque deux prtres irlandois, le sieur Maginn et Kelli, formrent le
dessein de les faire rparer en faveur des prtres et des tudiants de
leur nation.

Ds l'anne 1623, Louis XIII avoit permis aux Irlandois de recevoir
des legs et des donations dont l'objet devoit tre de leur procurer
la facilit de faire leurs tudes  Paris. Louis XIV avoit confirm
cette permission en 1672, en y ajoutant celle d'acheter une maison qui
pt leur servir d'hospice. Celle dont ils firent l'acquisition toit
situe rue d'Enfer, et ils y ont demeur jusqu'en 1685. Ce fut pendant
cet intervalle que les sieurs Maginn et Kelli jetrent les yeux sur le
collge des Lombards, esprant en faire une habitation plus commode
pour leurs compatriotes; mais les trois proviseurs, qui l'habitoient
encore, refusrent d'abord de leur en cder la proprit, et se
contentrent de nommer onze Irlandois aux bourses vacantes depuis
plusieurs annes. Cette nomination fut confirme en 1677; mais comme
il toit  craindre que ces nouveaux boursiers ne fussent inquits
par des Italiens qui auroient pu venir rclamer leurs anciens droits,
MM. Maginn et Kelli proposrent de faire rdifier ce collge  leurs
frais, sous la condition qu'ils en seroient proviseurs leur vie
durant, et que ces places seroient toujours occupes  l'avenir par
des sujets de leur nation; proposition qui fut accepte, et que de
nouvelles lettres-patentes confirmrent en 1681. La reconstruction de
ce collge fut excute en consquence de cette transaction; et M.
Maginn lui lgua en outre 2,500 livres de rente.

Malgr tous ces arrangements, il y eut, le 22 mars 1696, un acte
d'association des boursiers irlandois  ceux du collge des Grassins.
Un arrt du parlement les renvoya, en 1710, au collge des Lombards.
Toutefois cette association n'avoit eu lieu que pour les tudiants
seulement, et ne comprenoit point ceux qui, aprs avoir fini leurs
tudes, faisoient les prparations ncessaires pour pouvoir remplir
dignement les fonctions de missionnaires en Irlande. Cette distinction
fut consacre par un autre arrt du 20 mars 1728; ainsi cette maison
devoit tre  la fois considre comme un sminaire et un collge:
c'toient deux communauts runies.

On y comptoit, en 1776, cent prtres et environ soixante clercs
tudiants, dont le plus petit nombre payoit une trs-modique pension:
la charit des fidles faisoit le reste.  cette poque les clercs
irlandois furent transfrs dans la rue du Cheval-Vert, comme nous le
dirons ci-aprs.

Quelques annes auparavant, les btiments du collge des Lombards
avoient t rpars, et la chapelle avoit t reconstruite par la
libralit de M. de Vaubrun[393]. Son porche, de forme elliptique, et
dcor de colonnes et de pilastres ioniques, avec entablement, avoit
t lev sur les dessins de Boscry, architecte[394].

          [Note 393: Guillaume Postel professa autrefois dans le
          collge des Lombards, et avec tant de clbrit, qu'on
          raconte que la grand'salle de cette maison, ne pouvant
          contenir la foule de ceux qui venoient l'entendre, il toit
          oblig de les faire descendre dans la cour, et de leur
          donner leon par une des fentres.]

          [Note 394: Ce collge est maintenant habit par des
          particuliers: la chapelle sert de magasin.]


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     Sur le matre-autel, un tableau reprsentant une Assomption; par
     _Jeaurat_.

Ce collge toit possesseur d'une petite bibliothque.


_Collge de Dormans-Beauvais_ (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Ce collge doit sa fondation  Jean de Dormans, cardinal, vque de
Beauvais et chancelier. Il acheta, en 1365, les maisons que le collge
de Laon avoit d'abord occupes, et cinq ans aprs y tablit un matre,
un sous-matre, un procureur et douze boursiers, ns dans la paroisse
de Dormans en Champagne, ou,  leur dfaut, dans le diocse de
Soissons. En 1371 et 1372, il fonda successivement douze nouvelles
bourses, parmi lesquelles trois furent destines  des coliers pris
dans les villages de Buisseul et d'Athis, au diocse de Reims, et une
quatrime  un religieux prtre de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes.
La chapelle, dont Charles V voulut bien poser la premire pierre, fut
construite aux frais de Miles de Dormans, neveu du fondateur, et
ddie, en 1380, sous l'invocation de saint Jean l'vangliste. Il y
fonda quatre chapelains et deux clercs. Nos historiens parlent d'un
nouveau chapelain et de cinq autres boursiers, fonds  diverses
poques par diffrents particuliers.

La collation de toutes les places avoit t rserve au frre et au
neveu du fondateur: l'abb de Saint-Jean-des-Vignes leva  ce sujet
quelques contestations, qui furent termines par un concordat,
homologu en 1389, qui, laissant la collation de la bourse du
religieux de Saint-Jean-des-Vignes  l'abb, transportoit  la cour du
parlement tous les droits du fondateur aprs la mort de Guillaume de
Dormans, son neveu. Depuis, le premier prsident et deux commissaires
de cette cour ont toujours eu l'administration de ce collge.

Vers le commencement du seizime sicle, les professeurs qui
enseignoient dans les coles de la rue du Fouare s'tant retirs dans
les collges, celui de Beauvais tint des coles publiques, et s'unit
par la suite (en 1597) au collge de Presle, pour l'exercice des
classes, ce qui subsista jusqu'en 1699, que cet exercice entier resta
au seul collge de Beauvais. Depuis, les arrangements qui devoient
incorporer le collge de Lisieux  celui de Louis-le-Grand n'ayant pu
avoir leur entier effet, le collge de Beauvais fut choisi pour
prendre la place que l'autre y devoit occuper, et les maisons qui lui
appartenoient furent donnes au collge de Lisieux.


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, saint Jean l'vangliste dans l'le de
     Pathmos; par _Lebrun_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Au milieu du choeur, deux statues en cuivre sur un tombeau de
     marbre reprsentant Miles de Dormans, vque de Meaux et
     archevque de Sens, mort en 1405; et un autre vque inconnu.

     Six statues en pierre, reprsentant:

     Jean de Dormans, chancelier de l'glise de Beauvais, mort en
     1380.

     Bernard de Dormans, chambellan de Charles V, mort en 1381.

     Renaud de Dormans, chanoine de Paris, matre des requtes de
     l'htel, etc., mort en 1380.

     Jeanne Baube, femme de Guillaume de Dormans, et mre des trois
     personnages dont nous venons de parler, morte en 1405.

     Jeanne de Dormans sa fille, marie  Pierre de Rochefort et 
     Philibert de Paillart, morte en 1407.

     Yde de Dormans, sa seconde fille, marie  Robert de Nesle, morte
     en 1379[395].

          [Note 395: Deux de ces statues avoient t dposes au Muse
          des Petits-Augustins.]

Plusieurs savants et saints personnages ont profess dans ce collge.
Saint Franois Xavier y donna des leons de philosophie en 1531. Le
cardinal Arnauld d'Ossat fut aussi du nombre de ses professeurs; et
dans le sicle dernier l'administration en fut successivement remplie
par deux hommes trs-recommandables, le clbre M. Rollin et M.
Coffin.


_Collge de Presles_ (rue des Carmes).

Nous avons dj parl de la fondation de ce collge  l'article du
collge de Laon[396]. Nous avons dit comment les boursiers de ces deux
tablissements, runis dans la mme maison, ayant jug  propos de se
sparer, cette sparation, arrive en 1333, produisit deux collges
particuliers. Ce changement fut autoris par le pape Clment VI; et
Philippe-le-Long, qui le confirma, voulut en mme temps gratifier le
collge dont nous parlons de vingt-quatre arpents de bois dans les
forts du Loup et de la Muette. Raoul de Presles, qui en toit
fondateur, traita alors avec Gui de Laon du logement que les deux
collges avoient d'abord occup, en lui faisant un contrat de 24 liv.
de rente, et  ce moyen resta dans l'tablissement, tandis que les
boursiers de l'autre collge alloient se loger au clos Bruneau. Mais,
quelque temps aprs, le collge de Beauvais, qui venoit d'tre fond
dans la rue voisine, sur un terrain contigu  celui du collge de
Presles, eut besoin  son tour de quelques btiments pour les coles
publiques qui s'y tenoient. On entra dans des arrangements nouveaux,
au moyen desquels les cours publics furent partags: il y eut quatre
classes et quatre professeurs dans chacun des deux collges, ce qui
subsista jusqu'en 1699, que l'exercice entier des classes fut cd au
collge de Beauvais.

          [Note 396: _Voy._ prem. part. de ce volume, p. 600.]

Le collge de Presles, fond pour de pauvres coliers du diocse de
Soissons, toit compos de treize boursiers et de deux chapelains
choisis parmi eux. Les chapelains devoient tre nomms par les
boursiers, et ceux-ci par la communaut. En 1704 on rduisit le nombre
des boursiers  huit; et en 1763 ce collge fut runi  celui de
l'Universit.


_Collge de Trguier_ (place Cambrai).

Une inscription qu'on lisoit sur la porte de ce collge portoit qu'il
avoit t fond en 1400, et Sauval, ainsi que ses copistes, avoient
adopt cette date, qui ne pouvoit tre que celle d'une reconstruction,
car il est certain qu'il doit son origine  Guillaume de Coatmohan,
grand-chantre de l'glise de Trguier, qui, par son testament du 20
avril 1325, le fonda pour huit boursiers, pris dans sa famille ou dans
le diocse de Trguier. Les statuts que l'on fit pour ce collge en
1411 lui donnrent de la rputation, et dterminrent Olivier Doujon,
docteur en droit,  y fonder, l'anne suivante, six bourses nouvelles.
Enfin, en 1575, ce collge fut considrablement augment par l'union
qui lui fut faite du collge de Karembert. Celui-ci, qui portoit aussi
le nom de Laon, parce qu'il avoit t cre pour des sujets de ce
diocse, toit situ prs de Saint-Hilaire. Du reste, nous ignorons
par qui et  quelle poque il avoit t tabli. Un M. de Kergroades,
qui parot avoir t parent du fondateur, et dont le consentement fut
ncessaire pour oprer cette union, ne le donna qu'en se rservant la
nomination des deux seules bourses qui y subsistoient encore. Ceci
dura jusqu'en 1610, que le roi fit acheter le collge de Trguier,
pour lever le collge Royal sur son emplacement.


_Le collge de Cambrai_ ou _des Trois-vques_ (mme place).

Il faut rectifier ce qui a t dit de ce collge par la plupart des
historiens de Paris, qui le prsentent comme ayant eu  la fois trois
fondateurs. La vrit est qu'il fut institu en 1348, par une
disposition testamentaire de Guillaume d'Auxonne, vque de Cambrai,
et ensuite d'Autun. Ce prlat, possesseur d'une maison et de jardins
situs dans cet endroit, avoit form le projet d'y fonder un collge,
et d'affecter  cet tablissement cette portion de ses biens: il
chargea de l'excution de ce projet Hugues de Pomare, vque de
Langres, par son testament du 13 octobre 1344; mais celui-ci mourut
avant d'avoir pu remplir ses intentions. Il arriva en mme temps que
Hugues d'Arci, vque de Laon, et depuis archevque de Reims, mourut
aussi sans avoir pu excuter une fondation semblable qu'il s'toit
galement propose. Alors les excuteurs testamentaires de ces trois
prlats imaginrent de se runir, et institurent le collge dont nous
parlons ici: c'est pour cette raison qu'il est souvent nomm collge
_des Trois-vques_. L'acte qui contient cette donation est rapport
par Flibien sous la date de 1348[397]. Mais la manire dont il est
conu semble prouver que ce collge renfermoit dj des tudiants, et
par consquent que le premier tablissement toit antrieur.

          [Note 397: Hist. de Par., t. III, p. 431.]

La maison et les jardins que Guillaume d'Auxonne avoit laisss toient
plus que suffisants pour loger les boursiers; on prit sur les biens
des autres fondateurs ce qui toit ncessaire pour fournir  leur
subsistance, ce qui produisit un fonds de 200 liv. de rente. On voit
par les statuts que ce collge toit compos d'un matre, d'un
chapelain faisant l'office de procureur, et de sept boursiers. Ceux-ci
toient  la nomination du chancelier de l'glise de Paris, auquel le
chapelain, nomm lui-mme par les anciens boursiers, les prsentoit.

En 1612, le roi ayant voulu faire l'acquisition du collge de Cambrai
pour la construction des btiments du collge Royal, les commissaires
de sa majest passrent un acte portant qu'aprs l'achvement de cet
difice, le principal et les boursiers du collge dtruit y seroient
logs; que la chapelle qu'on y btiroit deviendroit leur proprit;
qu'il seroit fait un fonds de 1000 liv. de rente pour leurs dommages
et intrts; enfin qu'on n'abattroit les constructions que jusqu' la
grande porte, de manire qu'ils pussent continuer  y loger jusqu' ce
que le btiment qu'on leur destinoit ft en tat de les recevoir.
Cette portion d'difice fut conserve plus long-temps qu'on ne l'avoit
cru, parce qu'alors le collge Royal ne fut pas fini, et les boursiers
de celui de Cambrai ne cessrent point d'y demeurer jusqu' leur
runion au collge de Louis-le-Grand.

Deux professeurs de la facult de droit et le professeur de droit
franois, dont la chaire avoit t fonde en 1680 par Louis XIV,
donnrent des leons dans le collge de Cambrai jusqu' la
construction des nouvelles coles prs de Sainte-Genevive.


_Collge-Royal_ (mme place).

On a dj pu voir dans cet ouvrage  quel dessein et dans quelles
circonstances Franois Ier fonda cet tablissement si digne d'un grand
monarque. Il en avoit conu l'ide ds le commencement de son rgne, et
son intention toit de le placer  l'htel de Nesle (aujourd'hui le
collge Mazarin); mais la guerre et les vnements qui la suivirent en
firent d'abord remettre l'excution, et d'autres projets succdrent
ensuite  ceux-ci. En rapprochant et en conciliant les dates diverses
que nos historiens ont donnes  cette fondation, on trouve que le roi,
aprs avoir manifest, en 1529, ses intentions pour la construction de
ce collge, fixa, ds 1530, le nombre et les honoraires des professeurs
qu'il nomma et institua l'anne suivante. Cette fondation, vraiment
royale, devoit rpondre  la magnificence d'un prince qui mettoit en
tout de la noblesse et de la grandeur: douze professeurs en langue
hbraque, grecque et latine, devoient recevoir par an 200 cus d'or
pour honoraires, tre logs dans ce collge, et y donner des leons
gratuites  six cents coliers. Les circonstances n'ayant pas permis de
construire les difices projets, les professeurs continurent
d'enseigner dans les salles du collge de Cambrai et dans d'autres
collges. Mais si on en excepte cette partie du projet, toutes les
autres clauses en furent remplies scrupuleusement; et mme Franois Ier,
faisant plus qu'il n'avoit promis, et voulant donner une preuve
clatante de l'affection particulire qu'il portoit  cette institution,
donna, en 1542, aux professeurs la qualit de conseillers du roi, le
droit de _committimus_[398], et les fit mettre sur l'tat comme
_commensaux_[399] de sa maison. C'est  ce titre qu'ils continurent
jusqu' la fin de prter serment entre les mains du grand-aumnier.

          [Note 398: Le _committimus_ toit un droit que le roi
          accordoit aux officiers de sa maison et  qui il lui
          plaisoit, de plaider en premire instance aux requtes du
          palais ou de l'htel, dans les matires personnelles,
          possessoires ou mixtes, et d'y faire envoyer ou voquer
          celles o ils avoient intrt.]

          [Note 399: Les _commensaux_ toient les officiers des
          maisons du roi, de la reine, des enfants de France, des
          princes du sang. Au droit de _committimus_, ils joignoient
          celui d'tre exempts de corve, de guet et de garde. Ils
          avoient droit de prsance sur les juges des seigneurs,
          droits honorifiques dans les glises avant les marguilliers,
          etc., etc.]

Franois Ier avoit fond les chaires royales pour les savants les plus
clbres, sans aucune distinction de rgnicoles et d'trangers; et vu
le sage parti qu'il avoit pris de consulter sans cesse, dans
l'excution de son projet, les hommes distingus dans les sciences et
les lettres qui remplissoient sa cour, il avoit t assez heureux pour
ne faire que de trs-bons choix. Ses successeurs n'y portrent pas
sans doute la mme attention, et plus d'une fois des hommes mdiocres
usurprent dans cet illustre corps des places qui n'appartenoient
qu'au vrai mrite; cependant la succession des matres y prsente plus
de noms clbres que dans aucun autre corps littraire; et l'on peut
assurer qu'il n'en est aucun qui,  nombre gal, ait produit autant
d'ouvrages sur toutes les parties des connoissances humaines. Henri II
y fonda une nouvelle chaire d'loquence latine; Charles IX, une de
philosophie grecque et latine, et une de chirurgie; Henri III, une de
langue arabe. Ce monarque avoit pris solennellement l'engagement de
mettre  excution le projet de Franois Ier relativement  la
construction des btiments o devoient se runir les professeurs, et 
la dotation du nouveau collge; mais les guerres civiles et les
malheurs dans lesquels elles le jetrent, le rduisirent bientt  ne
pouvoir plus mme payer les gages de ces professeurs. Leur fidlit
n'en fut point branle, et pendant tous les orages de la ligue, ils
restrent invariablement attachs  ce prince et  son successeur
Henri IV, qui en fut instruit, et qui se dclara leur plus zl
protecteur. Le duc de Sulli partagea ces sentiments de bienveillance
de son matre; et ce fut  sa sollicitation et  celle du cardinal du
Perron, que ce prince prit la rsolution de faire enfin construire les
logements et les coles qui leur toient ncessaires. Il fut dcid
qu'on abattroit le collge de Trguier qui menaoit ruine, et que sur
cet emplacement on feroit lever un btiment de trente-trois toises de
long sur vingt de large. On devoit y pratiquer quatre grandes salles,
et disposer l'tage suprieur pour y placer la bibliothque royale de
Fontainebleau. Il toit mme question d'y tablir une imprimerie, des
ateliers pour les artistes, et de doter cette maison de dix mille cus
de rente. La mort funeste de ce grand roi suspendit l'excution d'un
projet aussi magnifique, mais ne le dtruisit pas entirement. Trois
mois aprs, Louis XIII, accompagn de la reine sa mre, vint poser la
premire pierre de la seule aile de ce btiment qui alors ait t
entirement acheve; c'toit celle qui avoit t destine pour loger
la bibliothque. Les troubles de la rgence ayant bientt fait cesser
les travaux, on y pratiqua trois salles, qui servirent d'coles aux
professeurs; mais ils n'eurent ni logements ni augmentation de gages.

Henri IV avoit fond dans ce collge une chaire d'anatomie et de
botanique; Louis XIII en cra une seconde de langue arabe et une de
droit canon; Louis XIV y ajouta une chaire de langue syriaque, une
seconde de droit canon, et une de droit franois. C'est  quoi se
bornrent les bienfaits de ce monarque, protecteur magnifique des
sciences et des lettres, mais qui probablement ne sentit pas de quelle
importance toit le seul tablissement o les jeunes gens, aprs le
cours ordinaire des tudes, pussent trouver des guides srs pour se
perfectionner dans tout genre de science ou de littrature auquel ils
voudroient se livrer. Cependant la situation des professeurs devenoit
de jour en jour plus fcheuse: rduits, vers la fin de ce rgne,  un
petit nombre d'auditeurs, brouills depuis long-temps avec
l'Universit, qui rpandoit contre eux de fcheuses impressions dans
l'esprit des lves, mal pays de modiques appointements qui n'toient
plus en rapport avec les besoins de la vie, ils toient sur le point
d'abandonner leurs travaux, lorsqu' l'avnement de Louis XV, le duc
de La Vrillire, qui avoit alors la direction de ce collge, proposa
au conseil un plan qui fut adopt, et empcha la ruine d'un
tablissement si utile et si important. Il consistoit  faire rentrer
dans le sein de l'Universit les professeurs royaux, qui n'auroient
jamais d en tre spars, et par consquent  leur donner une part
dans le produit des messageries affect aux besoins de cette
compagnie. L'excution de ce plan ranima les exercices du collge
Royal; et quelques changements utiles dans la destination de plusieurs
chaires qui toient doubles ou triples dans des genres d'enseignements
peu suivis, mme tout--fait abandonns, donnrent le moyen d'y faire
professer de nouvelles branches de science et de littrature, sans
charger le trsor de dpenses nouvelles, de manire qu'il y eut dans
le collge Royal, outre l'inspecteur charg de veiller  la
discipline, vingt professeurs, dont les attributions furent fixes,
par un arrt du conseil de 1773, dans l'ordre suivant:

  Une chaire pour l'hbreu et le syriaque.
  Une ------ pour l'arabe.
  Une ------ pour le turc et le persan.
  Une ------ pour le grec.
  Une ------ pour l'loquence latine.
  Une ------ pour la posie.
  Une ------ pour la littrature franoise.
  Une ------ pour la gomtrie.
  Une ------ pour l'astronomie.
  Une ------ pour la mcanique.
  Une ------ pour la physique.
  Une ------ pour la mdecine pratique.
  Une ------ pour la physique exprimentale.
  Une ------ pour l'anatomie.
  Une ------ pour la chimie.
  Une ------ pour l'hist. naturelle.
  Une ------ pour le droit canon.
  Une ------ pour le droit de la nature et des gens.
  Une ------ pour l'histoire et la morale.
  Une ------ pour les mathmatiques, fonde par Ramus.

Sur les nouveaux fonds accords au collge Royal, on avoit trouv le
moyen de distraire une somme suffisante pour la rparation des
constructions dj faites; mais cette institution laissoit toujours 
dsirer un btiment qui pt contenir  la fois les coles et des
logements convenables pour les professeurs. La reconstruction totale
en fut arrte en 1774, la premire anne du rgne de Louis XVI; et M.
le duc de La Vrillire posa la premire pierre du nouveau btiment le
22 mars de la mme anne. Cet difice, construit sur les dessins de M.
Chalgrin, prsente l'ordonnance noble et simple d'un corps de logis
flanqu de deux pavillons en retour, qu'unit entre eux une double
grille avec un portail surmont d'un fronton. Il n'y a que des loges
 donner au caractre d'architecture choisi par l'artiste, et  la
manire dont il a excut cette conception[400].

          [Note 400: _Voy._ pl. 164 et 166.]


_Collge du Plessis-Sorbonne_ (rue Saint-Jacques).

Ce collge doit son nom  Geoffroi du Plessis, notaire apostolique et
secrtaire de Philippe-le-Long. Il le fonda, en 1317[401], pour
quarante tudiants pris dans les diocses de Tours, Saint-Malo, Reims,
Sens, vreux et Rouen, et donna pour cet tablissement diffrents
revenus, et une maison avec cours, jardins et vergers, situe rue
Saint-Jacques, et qui s'tendoit jusqu' la rue Fromentel et  celle
des Cholets, nomme alors Saint-Symphorien[402]. Il y avoit dj dans
cette maison une chapelle de la Sainte-Vierge, et au-dessus de la
porte un oratoire sous le nom de Saint-Martin. Le collge en prit le
nom de _Saint-Martin-du-Mont_, et le fondateur, qui se rserva la
collation des bourses, et la facult de faire par la suite les
changements qu'il jugeroit  propos, tablit pour suprieurs de cet
tablissement les vques d'vreux et de Saint-Malo, l'abb de
Marmoutier, le chancelier de l'glise de Paris, et le matre
particulier du collge.

          [Note 401: La bulle de confirmation donne par le pape Jean
          XXII n'est que du 30 juillet 1322; mais Jaillot a prouv que
          le collge existoit avant cette poque, et ds 1317.]

          [Note 402: Il affecta vingt bourses aux artiens, dix aux
          philosophes, et dix aux thologiens ou tudiants en droit
          canon. Les petites bourses toient fixes  2 sous par
          semaine, celles des philosophes  4 sous, et celles des
          thologiens  6 sous. Le fondateur tablit en mme temps
          trois chapelains, dont les bourses toient les mmes que
          celles des thologiens, et le matre ou principal eut 8 sous
          par semaine.]

Quelque temps aprs, Geoffroi du Plessis fonda le collge de
Marmoutier  ct de celui de Saint-Martin; et quoi qu'en aient dit Du
Breul et Corrozet, l'acte de fondation[403] prouve qu'il ne changea
point les dispositions dj faites en faveur de ce dernier collge
pour accrotre les avantages de sa nouvelle fondation. Sur quatre
maisons qu'il possdoit encore dans ce mme endroit, il se rserva, sa
vie durant, la plus grande, qui donnoit sur la rue Chartire, et fit
don des trois autres  l'abbaye de Marmoutier: il n'y eut de commun
entre ces deux collges que la chapelle que l'on btissoit.

          [Note 403: Jaillot, quart. S. Ben., p. 115.]

S'tant ensuite fait religieux dans cet ordre, auquel il avoit
tmoign une affection si particulire, Geoffroi profita de la facult
qu'il s'toit rserve par l'acte de fondation, et soumit les deux
collges  l'abb de Marmoutier, qui depuis en fut le seul
administrateur; puis, par son testament, rduisit  vingt-cinq bourses
les quarante qu'il avoit d'abord fondes. Ce collge de Marmoutier
subsista jusqu'en 1637, que la rforme introduite dans cette abbaye le
rendit inutile. Les btiments en furent vendus aux Jsuites en 1641,
pour accrotre le collge de Louis-le-Grand.

 l'gard de celui de Saint-Martin-du-Mont, il ne tarda pas  prendre
le nom de son fondateur: car, dans tous les actes de l'abbaye de
Sainte-Genevive qui le concernent, il n'est indiqu, ds le
quatorzime sicle, que sous le titre de collge du Plessis. La
modicit de ses revenus occasionna une diminution successive de ses
boursiers; mais quoiqu'il se soutnt encore par la rputation que lui
avoit acquise sa discipline et le mrite de ses professeurs, ses
btiments menaoient ruine au commencement du dix-septime sicle, et
l'tablissement toit loin d'avoir en lui-mme des ressources
suffisantes pour les rparer, lorsque des circonstances heureuses
vinrent tout  coup les lui procurer. Le cardinal de Richelieu avoit
eu besoin de l'emplacement du collge de Calvi pour la construction de
l'glise de Sorbonne. L'quit ne permettoit pas de le dtruire sans
le remplacer; aussi ce ministre ordonna-t-il, par son testament, qu'il
seroit bti un autre collge sur le terrain enclav entre les rues de
Sorbonne, des Noyers et des Maons; mais les dpenses normes
qu'auroit entranes l'excution d'un semblable projet en firent
changer les dispositions. En consquence il fut convenu que les
hritiers du cardinal feroient unir un collge  la maison de
Sorbonne, et qu'ils paieroient une certaine somme pour les btiments
ou rparations qu'on seroit oblig d'y faire. On jeta les yeux sur
celui du Plessis, non, comme l'ont pens quelques auteurs,  cause de
la conformit de son nom avec celui du cardinal[404], mais parce
qu'alors l'abbaye de Marmoutier toit possde par un neveu de cette
minence (Amador Jean-Baptiste de Vignerod), et qu'on esproit avoir
plus facilement son consentement que celui de tout autre. Il cda en
effet, sans aucune difficult, son droit de supriorit sur ce collge
 la maison de Sorbonne, ainsi que tous les biens et revenus qui en
dpendoient, rservant seulement la collation des bourses, dont deux
seroient  la prsentation de l'vque d'vreux, et deux  celle de
l'vque de Saint-Malo. Par l'acte pass  cet effet en 1646, la
maison de Sorbonne fut tenue d'entretenir  ses frais les btiments,
et de faire instruire les boursiers sous la direction et
l'administration d'un principal et d'un procureur, qui seroient
docteurs ou bacheliers. C'est depuis cette poque que ce collge fut
appel du Plessis-Sorbonne. Il soutint d'ailleurs jusqu' la fin son
ancienne renomme, et il n'en toit aucun dans toute l'Universit o
la discipline scolastique ft mieux observe, et qui et produit un
plus grand nombre d'lves distingus.

          [Note 404: On sait qu'il se nommoit du Plessis-Richelieu.]

Dans les derniers temps, les bourses, rduites au nombre de dix, et
extrmement mdiocres, toient  la nomination du roi[405].

          [Note 405: Il sert maintenant de logement  des professeurs
          de la nouvelle Universit.]


_Le collge de Louis-le-Grand_ (mme rue).

Sans perdre de temps  discuter divers petits faits relatifs  la
fondation de ce collge, et sur lesquels nos historiens ne sont pas
d'accord, nous dirons simplement que l'institut des Jsuites, auquel
on en doit l'tablissement, ayant t approuv, en 1540 et 1549, par
deux bulles de Paul III, S. Ignace de Loyola, fondateur de _la Socit
de Jsus_, envoya sur-le-champ quelques-uns de ses disciples  Paris.
Plusieurs personnes prtendent que, ds 1540, ils demeuroient au
collge du Trsorier, et en 1542  celui des Lombards. La premire de
ces deux assertions parot dpouille de preuves; quant au collge des
Lombards, ils ne tardrent pas  le quitter pour aller loger dans
l'htel de Clermont, qui appartenoit au cardinal du Prat. Cette
minence mit  les servir un vif intrt, leur procura, avec le
logement, une honnte subsistance, et, ce qui n'toit pas moins
important pour eux, la protection du cardinal de Lorraine. Ce fut par
les soins de celui-ci qu'ils obtinrent, en 1551, des lettres-patentes
par lesquelles Henri II permettoit leur tablissement, mais  Paris
seulement. Les oppositions de l'vque, du parlement et de
l'universit suspendirent l'effet de cette faveur; soutenus par les
Guises, qui gouvernoient entirement Catherine de Mdicis et son fils
Franois II, les Jsuites se voyoient sur le point de triompher de ces
obstacles, lorsque la mort du jeune monarque vint leur susciter des
obstacles nouveaux. Malgr les diffrentes lettres de jussion
adresses au parlement par Charles IX, la cour jugea qu'avant de les
vrifier il toit  propos de renvoyer les Jsuites devant l'assemble
gnrale du clerg, qui se tint  Poissi en 1561, pour y faire
approuver leur institut. C'est l qu'ils furent enfin admis en France
sous certaines conditions,  titre de socit et de collge; et comme
le parlement ne consentit  l'enregistrement qu'en 1562, c'est cette
dernire date qu'on peut regarder comme celle du vritable
tablissement lgal des Jsuites  Paris; celui de leur collge est
encore postrieur, quoique Dubreul et ceux qui l'ont suivi en marquent
l'institution en 1550.

Le projet du cardinal du Prat avoit toujours t de procurer  ces
pres un collge  Paris; et ce fut dans cette intention qu' sa mort,
arrive en 1560, il leur laissa plusieurs legs considrables,
indpendamment des donations qu'il leur avoit dj faites. Ds qu'ils
en eurent obtenu la possession, jaloux de remplir l'intention du
fondateur, ils cherchrent un emplacement convenable, et achetrent en
1563 un grand htel situ dans la rue Saint-Jacques, et connu sous le
nom de la _cour de Langres_[406]. Cette acquisition fut amortie en
1564. Alors, munis de la simple permission du recteur de l'Universit,
et des lettres de scolarit qu'il leur fit expdier la mme anne, ils
commencrent  ouvrir leurs cours, et donnrent  leur maison le nom
de _collge de Clermont de la Socit de Jsus_. Mais  peine
avoient-ils commenc  professer qu'un nouveau recteur leur dfendit
l'exercice des classes, dfense contre laquelle ils crurent devoir
s'lever, et qui les jeta dans de nouveaux embarras et dans
d'interminables contestations. Heureusement pour eux la cause fut
appointe; et ces pres, en attendant la dcision, se trouvrent
autoriss  continuer les leons publiques qu'ils avoient commences.
Les talents suprieurs et la clbrit des professeurs qu'ils
employoient attirrent bientt dans leur collge un si grand nombre
d'coliers, tant externes que pensionnaires, qu'il fallut penser  en
augmenter les btiments. Les Jsuites achetrent  cet effet plusieurs
maisons voisines en 1578 et 1582. Ils firent, dans cette dernire
anne, construire une chapelle, dont la premire pierre fut pose par
Henri III. Tous ces difices furent reconstruits en 1628.

          [Note 406: Il toit ainsi nomm parce qu'il avoit appartenu
           Bernard de La Tour, vque de Langres.]

Ce collge s'est successivement agrandi par l'acquisition d'une ruelle
et de quelques autres maisons, mais principalement par celle du
collge de Marmoutier, dont nous avons dj parl, et du collge du
Mans, dont ils ne prirent possession qu'en 1682, cinquante-sept ans
aprs le march qu'ils en avoient fait. Ils y furent autoriss par un
arrt du conseil de cette mme anne. Louis XIV, qui confirma cette
acquisition par ses lettres-patentes, voulut en payer le prix de ses
propres deniers[407]; et, pour mettre le comble  ses bienfaits, il
leur fit expdier des lettres nouvelles, par lesquelles il dclaroit
le collge des jsuites de fondation royale. Mme avant cette dernire
faveur, ces pres avoient dj t l'inscription place sur leur porte
principale, _Collegium Claromontanum Societatis Jesu_, pour y
substituer celle de _Collegium Ludovici Magni_.

          [Note 407: Il fit donner  cet effet la somme de 53,156
          livres.]

Les jsuites continurent de professer dans ce collge, rivalisant de
zle et de succs avec les plus clbres institutions de l'Universit,
jusqu'en 1763, poque de la destruction de leur ordre, vnement qui
fut si fatal  la France et  toute la chrtient. Alors les btiments
qu'ils avoient occups furent donns  l'Universit par
lettres-patentes de la mme anne, pour y tenir ses assembles et
former un collge gnral, auquel ont t runis les boursiers de tous
les collges o il n'y avoit pas plein et entier exercice[408].

          [Note 408: La translation du collge de Lisieux y avoit dj
          t ordonne en 1762; celle du collge de Beauvais le fut en
          1763. Voici les noms des autres collges runis  celui de
          Louis-le-Grand:

            Le collge de Notre-Dame, dit des Dix-Huit.
            -------- des Bons-Enfants.
            -------- du Trsorier.
            -------- des Cholets.
            -------- de Bayeux.
            -------- de Laon.
            -------- de Presle.
            -------- de Narbonne.
            -------- de Cornouaille.
            -------- d'Arras.
            -------- de Trguier.
            -------- de Bourgogne.
            -------- de l'Ave-Maria.
            -------- d'Autun.
            -------- de Cambrai.
            -------- de Justice.
            -------- de Roissi.
            -------- de Matre-Gervais.
            -------- de Dainville.
            -------- de Fortet.
            -------- de Chanac.
            -------- de Reims.
            -------- de Sez.
            -------- du Mans.
            -------- de Sainte-Barbe.
            -------- de Grand-Mont.]

Le temporel de ce collge toit rgi par une administration dont les
membres, nomms par le roi, avoient pour prsident le grand-aumnier[409].

          [Note 409: Le collge de Louis-le-Grand est maintenant un
          des cinq collges royaux de Paris.]


     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, trois tableaux, reprsentant, l'un,
     Jsus-Christ au milieu des docteurs; les deux autres, saint
     Charlemagne et saint Louis; par _Restout_.


_Collge des Cholets_ (rue des Cholets).

Nos historiens, qui varient beaucoup entre eux sur la date de la
fondation de ce collge, s'accordent tous  dire que le cardinal Jean
Cholet, lgat en France, avoit lgu, par son testament, en 1289, une
somme de 6000 liv., pour fournir aux frais de la croisade publie
contre Pierre d'Aragon; qu'tant mort le 2 aot 1292, et la guerre
tant termine, ses excuteurs testamentaires employrent cette somme
 l'tablissement d'un collge. Il est assez difficile de croire qu'en
1289 Jean Cholet ait destin une somme quelconque au succs d'une
expdition contre un prince qui toit mort quatre ans avant la date de
ce testament; quoi qu'il en soit, une partie de ses biens fut
effectivement employe  cette fondation. Jean de Bulles, archidiacre
du Grand-Caux dans l'glise de Rouen, et l'un des excuteurs du
testament de cette minence, offrit la maison o il demeuroit,
vis--vis la chapelle Saint-Symphorien, et mme en cda gratuitement
la moiti, ce qui lui mrita d'tre considr comme second fondateur
de ce collge. Il faut, suivant Jaillot, fixer cet vnement  l'anne
1291. On joignit bientt  cette premire acquisition celle d'une
maison voisine, et les droits d'indemnit en furent pays  l'abbaye
Sainte-Genevive en 1295, seconde date qui a induit en erreur le plus
grand nombre de ceux qui ont parl de cette fondation.

Ce collge avoit t fond seulement pour seize boursiers
thologiens; mais les excuteurs testamentaires tant morts, le
cardinal Le Moine, qui leur fut substitu, confirma les statuts,
ajouta quatre boursiers dont l'emploi toit de clbrer l'office
divin, et fit acheter une maison adjacente pour y placer vingt
boursiers grammairiens. Tous ces boursiers devoient tre pris dans les
diocses d'Amiens et de Beauvais.

Quoique le cardinal et nomm quatre chapelains, cependant il n'y
avoit point de chapelle dans ce collge, et l'office se faisoit dans
celle de Saint-Symphorien. Ce fut seulement en 1504 que, du
consentement de l'vque et de l'abb de Sainte-Genevive, on en fit
btir une qui fut ddie sous l'invocation de sainte Ccile, en
mmoire du fondateur, cardinal, prtre du titre de sainte Ccile. Le
collge des Cholets, qui toit sans exercice, fut runi, en 1763, 
celui de l'Universit[410].

          [Note 410: Ce collge, dont il reste encore des parties,
          offre sur sa faade des sculptures gothiques qui n'ont point
          encore t remarques, et qui sont au nombre des plus
          lgantes et des plus dlicates qu'il y ait  Paris. Ses
          portes, tellement basses qu'elles excdent  peine la
          hauteur d'un homme, prsentent encore une singularit
          trs-remarquable[410-A].]

          [Note 410-A: _Voy._ pl. 166.]


_Collge et communaut de Sainte-Barbe_ (rue de Reims).

Ce sont deux tablissements diffrents forms dans le mme lieu, mais
dans des temps divers. Plusieurs de nos historiens se sont tromps sur
la date de la fondation du collge, qu'ils font moins ancienne qu'elle
ne l'est de plus de cent ans. L'abb Lebeuf, qui la place avec raison
en 1430, prtend que ce collge n'entra en plein exercice que vers
1500. Cependant, si l'on en croit D. Flibien[411], Jean Hubert,
docteur en droit canon, qui le fonda sur un emplacement pris  cens de
l'abbaye Sainte-Genevive[412], y plaa ds le principe des
professeurs amovibles: on en a compt jusqu' quatorze, dont neuf
enseignoient les humanits, quatre la philosophie, et un la langue
grecque. Toutefois on ne trouve point qu'il et de dotation ds son
origine; et on le considroit moins alors comme un collge proprement
dit que comme une maison loue par des professeurs qui donnoient des
leons gnrales dans les salles, et recevoient dans les chambres
quelques lves auxquels ils accordoient des soins particuliers. Cet
tablissement portoit ds-lors le nom de _Sainte-Barbe_.

          [Note 411: Hist. de Paris, t. II, pag. 1047.]

          [Note 412: Ce territoire, d'abord plant de vignes, avoit
          depuis t occup par l'htel et les jardins des vques de
          Chlons, et par un htel contigu appel le _Chteau-Ftu_.]

Il arriva, en 1556, que Robert Dugast, aussi docteur rgent en droit
canon, ayant acquis les quatre cinquimes de cette maison, forma le
projet d'y tablir un collge rgulier. Par l'acte de cette fondation,
dat de cette mme anne, il institua un principal, un chapelain et un
procureur, tous les trois prtres ou sur le point de l'tre, et qui
devoient tre des diocses d'vreux, de Rouen, de Paris ou d'Autun. La
nomination des boursiers, qui toient au nombre de quatre, fut
rserve au plus ancien conseiller-clerc du parlement, au chancelier
de l'glise et universit de Paris, et au doyen des professeurs en
droit. Les biens qu'il affecta  cet tablissement furent amortis par
des lettres de Henri II, donnes dans la mme anne 1556.

Il parot certain qu'il y eut dans ce collge un plein exercice,
lequel y subsista jusqu' ces temps malheureux de nos guerres de
religion, o tant d'institutions furent altres ou dtruites. Il fut
alors interrompu, et les leons n'y ont jamais t rtablies. La
mauvaise situation des affaires de ce collge le fora mme, dans le
sicle suivant, de vendre  l'Universit une partie de son
emplacement, pour acquitter les dettes qu'il avoit contractes. Par
cet acte, qui est de 1687, cette compagnie s'engagea  lui payer la
somme de 48,750 livres, tant pour le librer de ses cranciers, que
pour lui procurer les moyens de btir une chapelle[413].

          [Note 413: Elle fut construite en 1694, et bnite la mme
          anne.]

Ce fut vers ce temps-l que se forma la communaut annexe depuis  ce
collge. Un docteur de Sorbonne, nomm Germain Gillot, avoit sacrifi
une partie considrable de sa fortune pour fournir  la subsistance
d'un certain nombre d'tudiants qu'il faisoit lever dans diffrents
collges. M. Thomas Durieux, aussi docteur de Sorbonne, l'un des
lves de M. Gillot, et son successeur dans cet acte de charit,
voyant l'Universit devenir propritaire de la plus grande partie du
collge de Sainte-Barbe, profita de cette occasion pour en louer les
btiments, ainsi que ceux qui toient rests  ce collge, et y
rassembla en 1588 tout son petit troupeau sous le nom de _Communaut
de Sainte-Barbe_. Depuis, ayant t nomm principal du collge du
Plessis, cet homme respectable se trouva dans une situation  donner
des soins encore plus assidus  ses enfants d'adoption, qui venoient
prendre des leons dans ce collge, et qui n'ont point cess d'y tre
reus jusque dans les derniers temps.

L'institution de Sainte-Barbe se faisoit tellement remarquer par la
svrit de sa discipline et par le succs de ses tudes, que, dans
le sicle dernier, elle attira l'attention du monarque. Louis XV
voulant en 1730 donner  ce collge des marques clatantes d'une
protection spciale, daigna s'attribuer la nomination  la
supriorit, qu'il runit avec la principalit du collge du Plessis,
sous l'inspection particulire de l'archevque de Paris. Au moment de
la rvolution, la communaut de Sainte-Barbe toit encore compose,
indpendamment des anciens boursiers, de trente-six thologiens,
auxquels toient attachs un suprieur local et trois matres chargs
des confrences; de quarante-huit philosophes, sous un suprieur local
et quatre matres; enfin de cent douze humanistes, conduits par douze
matres particuliers.

Saint Ignace de Loyola, qu'on nommoit alors _Inigo_, avoit fait ses
tudes dans ce collge. On y a vu professer plusieurs hommes clbres,
entre autres, Jean-Franois Fernel, premier mdecin de Henri II, et
George Buchanan, pote et historien.


_Le collge de Coqueret_ (rue Chartire).

Il y a une telle obscurit rpandue sur l'origine de ce collge, qu'il
toit impossible d'assurer mme qu'il ait jamais exist. Du
Breul[414], copi par Piganiol et autres, nous apprend seulement que
Nicole Cocquerel (ou plutt Coqueret) avoit tenu de petites coles
dans la basse-cour de l'htel de Bourgogne; qu'il vendit ce lieu 
Simon Dugast; et que celui-ci eut pour successeur dans la principalit
du collge Robert Dugast, son neveu, fondateur du collge de
Sainte-Barbe. Ce rcit, qui souffre lui-mme beaucoup de
difficults[415], n'est pas suffisant sans doute pour claircir
l'histoire d'un tablissement dans lequel on ne voit, pendant
plusieurs sicles, ni principal ni boursiers. Ds 1571 la maison avoit
t saisie: elle fut depuis judiciairement vendue une seconde fois, et
n'a point cess d'appartenir  des particuliers.  la fin du sicle
dernier, il n'en restoit plus qu'un petit btiment rue Chartire, dans
lequel s'toit tablie une manufacture de carton.

          [Note 414: Liv. II, p. 732.]

          [Note 415: Le testament du sieur Coqueret est de 1463, et le
          collge de Sainte-Barbe ne fut fond qu'en 1556.]


_Collge de Reims_ (rue des Sept-Voies).

Ce collge doit son origine  Gui de Roye, archevque de Reims, qui en
ordonna la fondation par son testament, en 1409, anne de sa
mort[416]. On voit par cet acte que l'intention de ce prlat toit
d'y mettre, par prfrence, des sujets ns dans les terres affectes 
la mense archipiscopale de Reims, dans sa terre de Roye, ou dans
celle de Murel. Cette disposition testamentaire, conteste d'abord par
ses hritiers, fut maintenue par une transaction qu'ils passrent avec
les coliers de Reims[417], alors tudiants  Paris, et qui toient
destins  remplir les bourses. Ceux-ci firent en consquence
l'acquisition de l'htel de Bourgogne, qui leur fut vendu le 12 mai
1412 par Philippe, comte de Nevers et de Rhtel. En 1414 on institua
un matre particulier, un chapelain et un procureur dans ce collge.
Les troubles qui agitrent Paris quelques annes aprs pensrent
l'anantir presqu'au moment o il venoit d'tre tabli; en 1418 il fut
pill, presque dtruit, et demeura dsert jusqu'en 1443, que Charles
VII le rtablit, et y annexa le collge de Rhtel qui tomboit en
ruines.

          [Note 416: Il prit malheureusement  Voltri, en allant au
          concile de Pise, le 8 juin de cette mme anne.]

          [Note 417:  la tte de leurs noms on lit celui du fameux
          Jean _Gerson_, chancelier de l'Universit.]

Ce collge de Rhtel n'toit ni voisin de celui de Reims, ni contigu,
comme l'ont dit plusieurs auteurs: il toit situ dans la rue des
Poires. Gaultier de Launoi l'avoit cr pour les coliers du
Rhtelois, et Jeanne de Bresle y avoit fond depuis quatre bourses
pour des coliers du comt de Porcien. Lors de l'union, presque tout
le revenu de ce collge toit dissip; alors il n'y avoit mme plus de
boursiers.

Cette union soutint pendant quelque temps le collge de Reims, dont
l'administration suprieure passa entre les mains de l'archevque.
Toutefois il tomba successivement dans un tat si misrable, qu'en
1699 il toit dj sans boursiers, et qu'en 1720 il n'y restoit que
deux officiers. M. le cardinal de Mailli, archevque de Reims,
entreprit alors de le rtablir, et chargea de ce soin M. Le Gendre,
chanoine de Notre-Dame, qui dressa des statuts, tablit dans ce
collge un principal, un chapelain, et trouva le moyen d'y runir huit
boursiers pris dans les lieux dsigns par les fondateurs. En 1745 on
en reconstruisit la faade, et en 1763 il fut runi  celui de
l'Universit.


_Collge de la Merci_ (mme rue).

Presque tous nos historiens ont plac l'rection de ce collge en
1520. Jaillot lui donne cinq ans de plus d'anciennet. Il dit que
Nicolas Barrire, bachelier en thologie, et procureur gnral de
l'ordre de la Merci, dsirant procurer aux religieux de son ordre la
facilit d'tudier  Paris, traita avec Alain d'Albret, comte de
Dreux, d'une place et d'une masure qui faisoient partie de son htel,
et que le contrat en fut pass  Dreux le 15 mai 1515[418]. Cet
tablissement n'eut pas une longue dure; car ds 1611 il n'y avoit
plus dans la maison qu'un seul religieux, et la chapelle abandonne
toit entirement dcouverte. Ce collge, dans le sicle dernier,
n'toit plus qu'un hospice de la maison de cet ordre tablie rue du
Chaume[419].

          [Note 418: Hist. univ., t. VI, p. 72.]

          [Note 419: _Voy._ t. II, 2e part., p. 993.]


_Collge de Fortet_ (mme rue).

Pierre Fortet, chanoine de l'glise de Paris, avoit ordonn, par son
testament du 12 aot 1391, la fondation d'un collge o il y auroit un
principal et huit boursiers[420], et destin pour l'emplacement de
cette institution une maison appele _les Caves_, situe au bout de la
rue des Cordiers; mais il ne voulut point que ce projet ft ralis de
son vivant, et mourut en 1394, laissant ce soin  ses excuteurs
testamentaires.

          [Note 420: Quatre devoient tre d'Aurillac, sa patrie, ou du
          diocse de Saint-Flour; et quatre de la ville de Paris.]

Ceux-ci offrirent au chapitre Notre-Dame la commission de remplir la
volont du testateur: le chapitre l'accepta, et ne trouvant pas la
maison lgue propre  tablir un collge, il acquit, en 1397, de M.
de Listenoi, seigneur de Montaigu, une maison qu'il possdoit rue des
Sept-Voies, et la fit disposer telle qu'elle devoit tre pour une
semblable institution. On nomma le principal, les boursiers, et on
leur donna des statuts le 10 avril de la mme anne.

Aux bourses fondes originairement dans ce collge plusieurs
particuliers en ajoutrent successivement onze nouvelles. Ds l'an
1560 les btiments en avoient t reconstruits: on l'augmenta encore
depuis, en y joignant l'htel des vques de Nevers et celui de
Marli-le-Chtel[421].

          [Note 421: C'est dans le collge de Fortet que furent tenues
          les premires assembles de la Ligue. (_Voy._ prem. part. de
          ce volume, pag. 271.)]

La chapelle toit sous l'invocation de saint Geraud, en son vivant
seigneur d'Aurillac[422].

          [Note 422: Les btiments de ce collge forment maintenant
          plusieurs maisons particulires.]


_Collge de Montaigu_ (mme rue).

Il est redevable de sa fondation  la maison des Aycelin, plus connue
sous le nom de Montaigu, illustre par son anciennet et par les
dignits qui furent la preuve et la rcompense de ses services. Gilles
Aycelin, archevque de Rouen et garde des sceaux, en fut le premier
fondateur. Propritaire de plusieurs maisons dans les rues des
Sept-Voies et de Saint-Symphorien, il chargea, par son testament du 13
dcembre 1314, Albert Aycelin, vque de Clermont, son hritier, de
loger de pauvres coliers dans une partie de ces btiments, et de
louer ou de vendre les autres pour fournir  leur subsistance.

L'vque de Clermont se conforma aux volonts de son oncle, et soutint
cet tablissement jusqu' sa mort, arrive en 1328. Gilles et Pierre
Aycelin ses frres furent alors chargs de le diriger; mais les
circonstances o ils se trouvoient[423] ne leur permirent point de
s'en occuper, et ce collge resta pendant prs de quarante ans priv
de chef et de protecteur. Cependant les biens destins  la fondation
se dissipoient, les btiments tomboient en ruines, lorsque Pierre
Aycelin, qui, de prieur de Saint-Martin-des-Champs, toit devenu
successivement vque de Nevers, de Laon, cardinal et ministre d'tat,
voulut, par ses bienfaits, relever cette institution d'une ruine qui
sembloit invitable, et fonda six boursiers, dont deux devoient tre
prtres, et les quatre autres clercs tudiants en droit canon ou en
thologie.

          [Note 423: Pierre toit entr dans l'ordre de Saint-Benot,
          et Gilles toit alors employ dans des ngociations
          importantes.]

Cette fondation, porte dans le testament du cardinal de Laon, dat
du 7 novembre 1387, fut d'abord attaque par Louis Aycelin de Montaigu
de Listenoi son neveu; mais il ne tarda pas  se rtracter, ce qu'il
fit  la sollicitation de son oncle maternel, Bernard de La Tour,
vque de Langres, et du cardinal de Throuenne, et consentit 
l'excution des volonts du testateur, sous la condition que ce
collge porteroit le nom de Montaigu, que les armes de cette maison
seroient places sur la porte principale, et que les boursiers,
suivant l'intention du cardinal de Laon, seroient pris, de prfrence,
dans le diocse de cette ville.

Les statuts, dresss en 1402 par Philippe de Montaigu, vque d'vreux
et de Laon, et l'un des excuteurs testamentaires du cardinal,
soumirent ce collge  l'autorit du chapitre de Notre-Dame, et d'un
des descendants du fondateur; mais, soit que l'inspection en et t
nglige, soit que la modicit des revenus n'et pas permis de faire
les dpenses ncessaires pour les rparations, avant la fin du sicle
les btiments menaoient, pour la seconde fois, d'une ruine prochaine,
et il ne restoit plus aucune ressource pour les rparer.

Tel toit l'tat dplorable de ce collge, auquel, dit un
historien[424], il restoit  peine 11 sous de rente, lorsque le
chapitre Notre-Dame en donna, en 1483, la principaut au clbre Jean
Standonc[425]. Il parvint, par son zle et par des travaux assidus, 
soutenir cet tablissement, ou, pour mieux dire, il en fut le second
fondateur. Un projet grand et utile se prsenta d'abord  sa pense:
ce fut d'y former une socit d'ecclsiastiques capables de remplir
toutes les fonctions du saint ministre, d'instruire la jeunesse et
d'annoncer les vrits de l'vangile par toute la terre. Ses
ressources toient loin d'galer son dvouement et sa charit: il en
trouva dans la pieuse libralit de l'amiral de Graville et du vicomte
de Rochechouart. Les offres que ces deux seigneurs firent au chapitre
de Notre-Dame, de rtablir les btiments, de faire construire une
chapelle, d'y fonder deux chapelains, et d'entretenir douze boursiers,
furent acceptes avec reconnoissance, et ratifies par un acte du 16
avril 1494; l'anne suivante, le service divin fut clbr dans la
nouvelle chapelle qu'on venoit de faire construire.

          [Note 424: M. Crvier.]

          [Note 425: _Voy._ t. II, 2e part., pag. 907.]

Ces boursiers devoient faire un corps spar de ceux qui formoient le
collge: car Jean Standonc n'avoit voulu crer cette communaut qu'en
faveur des pauvres; et en effet les rglements qu'il fit annoncent
l'extrme pauvret et la vie austre de ceux qui la composoient. Dans
les commencements, ils alloient aux Chartreux recevoir avec les
indigents le pain que ces religieux faisoient distribuer  la porte de
leur monastre; la nourriture qu'on leur donna ensuite consistoit en
pain, lgumes, oeufs ou harengs, le tout en trs-petite quantit. Ils
ne mangeoient jamais de viande, ne buvoient point de vin. Leur
habillement se composoit d'une cape de drap brun trs-grossier, ferme
par devant, et d'un camail ferm devant et derrire; ce qui les fit
appeler les _pauvres capettes de Montaigu_.

Il parot, par les rglements, qu'il y avoit alors dans cette
communaut quatre-vingt-quatre pauvres coliers, en l'honneur des
douze aptres et des soixante-douze disciples, de plus le matre,
appel le _pre_ ou _ministre des pauvres_, le procureur et deux
correcteurs. Ces officiers devoient tre prsents par le prieur des
Chartreux, et constitus par le grand-pnitencier de l'glise de
Paris.

L'austrit de ces statuts fut adoucie depuis, principalement par un
nouveau rglement homologu au parlement en 1744, en vertu duquel les
boursiers furent dispenss de rciter certains offices, et obtinrent
la permission de faire gras  midi seulement: le soir, ils ne
prenoient qu'une collation trs-frugale.

Le collge de Montaigu s'augmenta depuis considrablement par les
libralits de plusieurs personnes, et par les acquisitions que ces dons
lui permirent de faire des htels ou collges du Mont-Saint-Michel, de
Vezelai, etc., et de celui des vques d'Auxerre. Ce collge toit de
plein exercice; et dans les derniers temps le nombre des bourses
s'levoit  prs de soixante[426].

          [Note 426: Ce collge est maintenant chang en maison
          d'arrt.]


_Le collge d'Hubant_ ou _de l'Ave-Maria_ (rue de la
Montagne-Sainte-Genevive).

Ce collge fut fond, en 1336, par Jean de Hubant, conseiller du roi,
dans une maison qu'il avoit achete du monarque lui-mme ds 1327. Il
y tablit et fonda quatre bourses en faveur de quatre pauvres
tudiants, affectant  leur entretien une maison situe rue des
Poires, une autre sise au clotre Sainte-Genevive, et la troisime
partie des dmes du territoire de Sormillier. L'abb, le prieur de
Sainte-Genevive et le grand-matre du collge de Navarre furent
nomms pour faire excuter cette fondation.

Jaillot pense qu'elle fut faite dans la maison de la rue
Sainte-Genevive, o ce collge resta tabli jusqu'au moment de sa
runion. Cependant le censier de Sainte-Genevive de 1380 n'en parle
point  l'article de cette rue; mais  celui de la rue des
_Almandiers_ on lit: Les coliers de Hubant, pour leur maison 
l'Image-Notre-Dame......... tenant d'un ct  Jean de Chevreuse,
d'autre, au jardin du comte de Blois. On voit par le mme censier
qu'ils avoient deux autres maisons joignant celle-ci, et une troisime
vis--vis. Quant au nom de l'_Image-Notre-Dame_ que portoit celle que
nous venons de citer, il lui fut donn parce qu'au-dessus de la porte
il y avoit une figure de la Vierge, aux pieds de laquelle toient
crits ces deux premiers mots de la salutation anglique, _Ave Maria_;
cette inscription ne tarda pas  devenir le nom du collge, et fit
presque oublier celui du fondateur.

Ce collge avoit t runi  celui de l'Universit.


_Collge des Grassins_ (rue des Amandiers).

Il doit son origine  M. Pierre Grassin, sieur d'Ablon, conseiller au
parlement: ce magistrat laissa, par son testament du 16 octobre 1569,
une somme de 30,000 livres, laquelle devoit tre employe selon la
disposition de M. Thierri Grassin, son frre et son excuteur
testamentaire, et par le conseil de M. Le Cirier, vque d'Avranches,
 fonder un collge de pauvres; ou s'il le trouvoit plus convenable, 
btir sur l'eau une maison pour les pauvres malades. En cas que son
fils vnt  mourir sans enfants, la somme destine  cette fondation
devoit tre double. Celui-ci ne survcut pas long-temps  son pre,
et augmenta la fondation de 1200 liv. L'excuteur testamentaire,
Thierri Grassin, s'tant dcid  faire btir un collge, acheta, le
26 avril 1571, de M. de Mesmes, une partie de l'htel d'Albret,
consistant en une grande maison et deux petites contigus  la
premire. Les 1er et 15 mai suivants, il acheta encore quatre autres
maisons voisines.  ces acquisitions, qui remplissoient les intentions
des fondateurs, il ajouta ses propres bienfaits, et acheva de
consolider cet tablissement en lui lguant sa bibliothque, et
environ 3,000 livres de rente.

Les btiments de ce collge ne furent achevs qu'en 1574, quoique la
premire acquisition pt en faire remonter l'origine jusqu'en 1571,
date qu'a donne de prfrence l'abb Lebeuf. La chapelle fut bnite
en 1578, sous l'invocation de la Vierge.

En 1696 on transporta, comme nous l'avons dj dit, dans ce collge la
fondation faite quelques annes auparavant dans celui des Lombards, en
faveur des pauvres tudiants irlandois. Ils y restrent jusqu'en
1710, qu'un arrt du parlement les fit retourner dans leur premier
domicile.

La fondation primitive du collge des Grassins avoit t faite pour un
principal, un chapelain, six grands boursiers et douze petits: vers la
fin du dix-septime sicle, le mauvais tat du temporel de cette
maison mit dans la ncessit de suspendre douze de ces bourses,
jusqu'au moment o l'acquittement des dettes permettroit de les
rtablir. Ce moment fut acclr par les libralits de M. Pierre
Grassin, seigneur d'Arci, directeur gnral des monnoies de France,
libralits qui furent assez grandes pour rendre  ce collge toute
son ancienne splendeur. Les bourses, destines de prfrence aux
pauvres coliers de Sens et des environs, toient  la collation de
l'archevque de cette ville[427].

          [Note 427: Ce collge, dont la chapelle existe encore, est
          maintenant habit par des particuliers.]


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, Notre Seigneur bnissant des petits enfants;
     par _Hall_.

     Sur la porte de la sacristie, la Rsurrection du fils de la veuve
     de Nam; par _Simon Vouet_.

     Vis--vis, le Dpart de Tobie; par _Lebrun_.

Le collge des Grassins toit de plein exercice.


_coles de droit_ (place Sainte-Genevive).

On sait que les Francs, devenus matres de cette partie des Gaules 
laquelle ils ont donn leur nom, continurent de s'y gouverner par
leurs lois et leurs coutumes, laissant aux peuples conquis les lois
sous lesquelles ils avoient vcu depuis la conqute de Jules-Csar.

C'est un prjug gnralement reu que tous ces peuples vivoient sous
la loi romaine: cependant nous apprenons, d'un crivain presque
contemporain[428], qu'il y avoit alors dans les Gaules bien d'autres
codes, et que la multiplicit des lois et des privilges personnels y
toit telle, que ce n'toit pas seulement une rgion ou une cit qui
se partageoit en plusieurs lgislations, mais que, dans l'intrieur
mme d'une maison, il ne se trouvoit pas souvent deux personnes qui
vcussent sous la mme loi. Il n'est pas besoin de dire qu'il s'agit
ici, non des lois politiques qui tablissent la forme du gouvernement,
mais de ces lois purement civiles qui rglent la possession des biens,
la manire de les acqurir et de les perdre, la forme des procdures,
la grandeur relative des crimes, les moyens de les rparer et de les
punir, la capacit ou l'incapacit des personnes pour remplir telles
ou telles fonctions, l'ge auquel on commenoit  jouir de ses droits
comme membre de la socit, la nature des alliances, etc.

          [Note 428: Agobard. lib. adv. Gundob. legem., cap. 4.]

Toutefois au milieu de ces lois conserves aux vaincus, celles que
l'empereur Thodose avoit rassembles au cinquime sicle, et qui se
composoient de toutes les ordonnances portes par ses prdcesseurs,
toient en effet les plus gnralement rpandues; et nous apprenons de
Grgoire de Tours que l'on faisoit tudier trois choses aux enfants de
qualit, Virgile, l'arithmtique, et les lois Thodosiennes[429].

          [Note 429: Hist., lib. IV, cap. 42.--C'est lorsque l'on
          examine avec attention le rcit des historiens
          contemporains, et ces divers codes sous lesquels toient
          rgis tous ces peuples et conquis et conqurants qui
          habitoient les Gaules, que l'on est en quelque sorte
          confondu de cet excs d'ignorance ou de mauvaise foi qui a
          fait natre depuis peu  quelques pdants politiques l'ide
          bizarre de les diviser en deux castes, spares l'une de
          l'autre par des barrires  jamais insurmontables, dont
          l'une, sous le nom de _Francs_, se composoit de matres ou
          plutt de tyrans orgueilleux et cruels; l'autre, sous celui
          de _Gaulois_, d'esclaves ou plutt d'ilotes rduits  peu
          prs  la condition des btes de somme. Or, il est
          remarquable que, dans tout ce qui concernoit la police
          gnrale et surtout dans les choses que l'tat de
          civilisation plus avanc des Gaulois rendoit nouvelles pour
          les Francs, ceux-ci eurent le plus souvent recours aux lois
          et  la police des Romains: c'est ce qu'atteste un crivain
          qui vivoit cent ans aprs la conqute[429-A].

          Ce seroit encore une grande erreur de croire que la loi
          romaine ne fit que des bourgeois, des prtres et des
          plbens. Elle faisoit aussi des familles nobles, puisque,
          par diverses dispositions de son code, elle faisoit des
          familles militaires, et que ces dispositions ne furent point
          abroges. Mais comme les circonstances n'toient plus les
          mmes, que la situation des peuples avoit plus de fixit et
          de tranquillit que dans ces temps dsastreux, o l'empire
          penchant vers sa ruine et se trouvant entam et dchir de
          toutes parts, tous grands et petits toient indistinctement
          forcs de prendre les armes; ceux qui n'appartenoient pas
          aux familles militaires rentrrent naturellement dans
          l'ordre civil d'o ils toient momentanment sortis, et ces
          familles, les seules o l'on et le privilge d'tre soldat
          en naissant, continurent seules de suivre leur ancienne
          profession et furent aussi les seules qui transmirent ce
          droit et cette obligation  leurs enfants.

          Ainsi ces soldats romains qui, au rapport de Procope, se
          donnrent, avec leurs drapeaux et les pays qu'ils gardoient,
          aux Armoriques et aux Germains, conservrent les moeurs,
          l'habillement et les lois de leur pays; mais ne cessrent
          point d'tre soldats. Le rcit de Procope prouve au
          contraire qu'ils continurent de l'tre, et qu'ils
          conservrent et lgurent  leurs descendants les avantages
          et les honneurs qui toient attachs  la condition
          militaire[429-B]. Ainsi s'explique le passage de Grgoire de
          Tours, dj cit; c'est de la jeune noblesse _romaine_ qu'il
          veut parler, lorsqu'il dit que l'tude des lois
          _Thodosiennes_ toit une des parties principales de son
          ducation. Certes les barbares n'tudioient point les codes
          romains dont ils n'avoient que faire; les ridicules
          _doctrinaires_ que nous venons de signaler n'oseroient le
          soutenir et reculeroient eux-mmes devant une pareille
          absurdit.]

          [Note 429-A: Agathias. _Voy._ encore t. I, prem. part., p.
          55 et 56.]

          [Note 429-B: _Voy._ t. II, 2e part, p. 801.]


Quant aux conqurants, ils vivoient sous le rgime de leurs propres
lois, lois galement trs-nombreuses et trs-varies, mais qui
nanmoins, sous les noms divers de _Salique_, _Gombette_, ou
_Ripuaire_, prsentent toutes ce caractre commun  la jurisprudence
de ces peuples barbares, qu'il y a _composition_ pour toute espce de
violation de la loi, c'est--dire que tout dlit, de quelque nature
qu'il puisse tre, y est valu et _amendable_ en argent.

Charlemagne n'osa point toucher  ce code que les Francs considroient
comme le titre le plus prcieux de leur noblesse et la sauve-garde de
leurs liberts. Tous ses efforts tendirent seulement  le rendre moins
imparfait; et tel fut l'objet de ses fameux _capitulaires_, qui ne
prsentent point, ainsi que plusieurs l'ont pens, une lgislation
nouvelle, les premiers n'tant en grande partie que des recueils
d'interprtations des anciennes lois, et, comme s'exprime l'archevque
Hincmar, d'arrts rendus sur contestations en matires de lois. On y
trouve aussi des explications et des rptitions de lois dj
tablies, des rglements de police, des dispositions temporaires sur
l'administration de l'tat, etc. Ce n'est que dans le dernier que l'on
voit enfin parotre des lois nouvelles et la rformation de celles qui
les avoient prcdes.

Toutefois, il ne faut pas croire que le monarque promulgut ces lois
nouvelles de sa propre et seule volont, et selon son bon plaisir: ce
n'toit que dans le _plaid gnral_ et du consentement _de tous_ que
se faisoient ces _capitules_, et qu'ils acquroient force de loi[430].
Louis-le-Dbonnaire et Charles-le-Chauve, qui y firent de nombreuses
additions, y observrent ces mmes formalits, qui en toient la
sanction ncessaire et sans laquelle ils eussent t de nul effet. La
noblesse franoise vcut sous cette lgislation, jusqu' l'poque o,
le vasselage dgnrant de sa premire institution, on vit commencer
l'anarchie fodale et la souverainet usurpe des grands et des petits
vassaux.

          [Note 430: _Cap. excerp. ex Leg. Longip._, cap.
          49.--Charlemagne rpondit  un comte qui l'avoit consult
          sur une loi dont l'interprtation sembloit lui offrir
          quelques difficults Si vos doutes portent sur la loi
          Salique, _adressez-vous  notre plaid gnral_.]

Cependant les lois Thodosiennes, promulgues en 438, avoient t
augmentes dans le sicle suivant par Justinien Ier. Il y joignit
d'abord, en 534, les dcisions des jurisconsultes sur diverses
matires de lgislation; en 541, il y ajouta les nouvelles
constitutions publies sous son rgne; et cette compilation nouvelle,
devenue la loi crite de tous les peuples soumis  son autorit, fut
connue sous le nom de _Pandectes_ ou _Digeste_.

Cette collection, nglige dans l'Orient mme, aussitt aprs la mort
de Justinien[431], perdue dans la suite des temps, et entirement
oublie, fut retrouve en 1133, au sige de la ville d'Amalfi par
l'empereur Lothaire II. Les Pisans, qui avoient concouru  la prise de
cette ville, demandrent ce manuscrit pour toute rcompense des
services qu'ils avoient rendus: ils l'obtinrent; et les Pandectes,
revues et mises en ordre par un savant jurisconsulte allemand[432],
furent, peu de temps aprs, enseignes publiquement  Ravenne et 
Boulogne. De ces coles fameuses la connoissance s'en rpandit bientt
dans l'Europe entire; et l'on peut fixer au milieu du douzime sicle
l'poque  laquelle elles s'introduisirent parmi nous.

          [Note 431: L'empereur Basile et ses successeurs firent une
          autre compilation de lois sous le nom de _Basiliques_. Dans
          l'Occident, et particulirement dans la partie des Gaules o
          l'on suivoit le droit crit, on ne connoissoit que le Code
          Thodosien, les Institutes de Caus et l'dit perptuel.]

          [Note 432: Irnerius.]

Ce n'est point ici le lieu d'examiner si ce fut un bien ou un mal pour
la chrtient que l'adoption qui s'y fit des maximes de cette
jurisprudence romaine, ne au sein du paganisme, dveloppe et
perfectionne sous le despotisme militaire d'empereurs, dont ceux-l
mme qui toient chrtiens entendoient mal l'esprit et la politique du
christianisme: nous dirons seulement que l'enthousiasme fut grand en
France pour le code Justinien; on s'empressa de l'tudier, et cette
tude du droit civil romain devint si gnrale, que l'Universit en
conut des alarmes. Ainsi que nous l'avons dj dit, les
ecclsiastiques tant presque les seuls qui, dans le moyen ge,
s'adonnassent aux lettres, et eussent quelque teinture des sciences,
on craignit que cette tude, plus recherche et par consquent plus
lucrative, ne les dtournt de celle du droit canon, que cette
compagnie considroit avec raison comme beaucoup plus importante; et,
pour en arrter les progrs, elle crut ncessaire de rclamer
l'autorit des papes et des conciles. Celui de Tours, tenu en 1163, se
contenta d'interdire cette tude aux gens d'glise; mais Honorius III
alla plus loin, et dfendit d'enseigner le droit civil  qui que ce
ft, sous les peines civiles et canoniques les plus svres.

Si l'on en croit Rigord, les dfenses de ce pape ne furent pas
exactement observes. Du reste, quoiqu'elles ne s'tendissent point
sur le droit canon, et que ses professeurs fussent ds-lors agrgs 
l'Universit, on ne trouve point qu'ils eussent encore de lieu affect
pour donner leurs leons. Ce n'est que vers la fin du quatorzime
sicle qu'il est fait mention d'coles de droit situes rue
Saint-Jean-de-Beauvais. Sauval dit qu'elles furent tablies, en 1384,
par Gilbert et Philippe-Ponce, au lieu mme o depuis logea Robert
tienne. Si cette anecdote est vraie, il en faut conclure que ces
coles ont t transportes depuis de l'autre ct de la rue: car la
maison qu'elles occupoient encore dans le sicle dernier toit situe
vis--vis celle de ce clbre imprimeur. Du Breul s'est content de
dire qu'il y avoit de grandes et de petites coles, et qu'en 1464 le
btiment fut rpar de bonnes murailles, dont la toise ne cotoit que
16 sous. Jaillot ajoute qu'en 1495 il avoit t augment de deux
masures et d'un jardin, qu'on acheta du chapitre Saint-Benot.

Comme les actes qui font mention de ces coles ne disent point
positivement qu'on y enseignt le droit civil, il est probable que la
dfense faite par le Saint-Sige continuoit d'y tre observe, et
qu'on n'y enseignoit que le droit canon. Toutefois cette dfense
n'toit que pour la ville de Paris seulement; et les lves, aprs
avoir pris dans cette ville leurs degrs dans cette dernire science,
alloient tudier le droit civil dans les provinces, o cette tude
toit sinon autorise, du moins tolre. En 1563 et 1568, on voit le
parlement permettre de professer  Paris le droit civil, et cette
permission cesser ds 1572; enfin Louis XIV, par son dit du mois
d'avril 1679, ordonna que les leons publiques du droit romain
seroient rtablies, et l'anne suivante, ce monarque voulut qu'
l'avenir il y et un professeur en droit franois dans chaque
universit.

Cette facult, la seconde de l'Universit, toit compose de six
professeurs en droit civil et canonique, d'un professeur en droit
franois et de douze docteurs agrgs. Ils continurent  occuper les
coles de la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusque vers la fin du
dix-huitime sicle; mais ces coles, qui d'ailleurs toient
trs-incommodes, menaant ruine de toutes parts, on prit la rsolution
d'en construire de nouvelles, et sur un plan plus digne d'une si
grande institution. Elles furent leves au ct gauche de la grande
place ouverte devant la nouvelle glise Sainte-Genevive, et sur les
dessins de Soufflot. C'est un grand btiment de trs-belle apparence,
dont la faade est orne de quatre colonnes ioniques, qui soutiennent
un fronton triangulaire, portant dans son tympan les armes du roi.
L'architecte, par une innovation qui ne doit pas sembler heureuse, a
jug  propos de donner la forme d'une courbe rentre  toute la
faade de ce monument.

Aprs une messe solennelle, clbre  Sainte-Genevive le 24 novembre
1772, et un discours public prononc par l'un des professeurs, la
facult des droits, ayant  sa tte le doyen d'honneur et les
docteurs honoraires, prit possession de ces nouvelles coles, dans
lesquelles elle commena ds le lendemain tous ses exercices[433].

          [Note 433: Ce monument n'a point chang de destination.]


     CURIOSITS DES COLES DE DROIT.

     TABLEAUX.

     Dans la grand'salle, au premier, le portrait en pied de Louis XV,
     revtu de ses habits royaux.

     Dans la salle des examens, le grand plan de Paris; par l'abb de
     _La Grive_.


     SCULPTURES.

     Le buste en marbre de M. de Trudaine, et les portraits de
     plusieurs autres magistrats.


_Le sminaire des Clercs irlandois_ (rue du Cheval-Vert).

Jean Le, prtre irlandois chapp  la perscution de la reine
lisabeth, tant venu se rfugier  Paris avec six coliers de sa
nation, fut reu avec eux au collge de Montaigu; ceci arriva en 1578.
Le nombre de ces rfugis s'tant bientt augment, on les transfra
au collge de Navarre, qu'ils quittrent encore pour aller occuper une
maison qu'avoit loue pour eux, au faubourg Saint-Germain, le
prsident l'Escalopier. Nous avons dit comment, en 1677, ils furent
tablis avec les prtres irlandois au collge des Lombards, o ils
restrent jusqu'en 1776, poque  laquelle ils vinrent occuper, rue du
Cheval-Vert, une maison plus commode, qu'ils durent au zle et  la
libralit de leur suprieur, M. l'abb Kelly.

Le but de cet tablissement toit de former  l'tat ecclsiastique de
jeunes Irlandois, pour les mettre en tat de faire ensuite des
missions dans leur pays.

La chapelle, btie sur les dessins de M. Bellanger, architecte, est
d'une grande simplicit. Au-dessus une grande salle servoit de
bibliothque[434].

          [Note 434: Cette maison est encore occupe par des prtres
          de cette nation.]


_La communaut des Eudistes_ (rue des Postes).

La plupart de nos historiens de Paris ont oubli de parler de cette
communaut, dont l'existence n'est pas mme indique sur la plus
grande partie des plans. C'toit une congrgation de prtres sculiers
institue sous le nom de _Jsus_ et de _Marie_ par le P. Eudes, dont
nous avons dj parl. Il en avoit puis l'esprit et conu le dessein
dans la congrgation de l'Oratoire, dont il toit membre, et destina
ces prtres  diriger les sminaires et  faire des missions. Son
projet reut sa premire excution  Caen, o il fut autoris par des
lettres-patentes donnes en 1643.

La double utilit de cet institut engagea quelques personnes pieuses 
appeler les Eudistes  Paris; et M. de Harlai approuva, en 1651, la
donation qu'on leur fit de la moiti d'une maison situe prs de
l'glise Saint-Josse qu'ils desservirent pendant quelque temps, et
dont l'un d'eux fut mme nomm cur. Mais cette maison ayant t
vendue, ils acquirent en 1703 celle dont nous parlons, et dans
laquelle ils demeurrent jusque dans les derniers temps. Toutefois
leur intention ne fut d'abord que de s'en servir comme d'un hospice:
car on les voit, depuis cette poque, tablis dans la cour du palais,
et chargs de desservir la basse Sainte-Chapelle.

Ce ne fut qu'en 1727 qu'ils vinrent habiter la rue des Postes, et que
le concours des deux puissances leur procura enfin un tablissement
permanent. Un dcret de l'archevque de Paris du 28 juillet 1773 les y
maintint sous le titre de communaut et de sminaire pour les jeunes
gens de cette congrgation; et il leur fut permis en consquence
d'acqurir jusqu' 6,000 livres de rente.

     Le matre-autel de la chapelle toit dcor d'un Christ; sans nom
     d'auteur.


_Sminaire Anglois_ (mme rue).

Ce sminaire fut tabli en 1684 par quelques prtres anglois, sous le
nom et l'invocation de _saint Grgoire-le-Grand_. Les lettres-patentes
donnes  cet effet par Louis XIV sont dates de cette anne, et
portent la permission d'tablir une communaut d'ecclsiastiques
sculiers anglois. L'archevque de Paris y joignit son consentement en
1685.

La chapelle de ce sminaire, extrmement petite, n'offroit rien de
remarquable.


_Sminaire du Saint-Esprit et de l'Immacule Conception_ (mme rue).

Cet institut doit son existence  M. Claude-Franois Poullart des
Places, prtre du diocse de Rennes. Convaincu que le manque de
ressources empchoit souvent de jeunes tudiants d'entrer dans les
sminaires, et de suivre leur vocation, ce pieux ecclsiastique en aida
d'abord quelques-uns, et conut ensuite le projet de les runir en
communaut. Cet tablissement, dont la charit et l'humilit toient la
base, et auquel plusieurs personnes respectables s'empressrent de
cooprer, fut form en 1703 rue Neuve-Sainte-Genevive. M. Poullart
voulut qu'on ne ret dans son sminaire que des jeunes gens capables
d'tudier en philosophie ou en thologie; et qu'aprs le temps destin 
cette tude ils pussent encore rsider deux ans dans cette maison, pour
se prparer compltement aux fonctions du sacerdoce. Du reste il exigea
qu'ils ne prissent aucun degr, qu'ils renonassent  l'espoir des
dignits ecclsiastiques, qu'ils se bornassent  servir dans les pauvres
paroisses, dans les postes dserts ou abandonns, pour lesquels les
vques ne trouvoient presque point de sujets, enfin  faire des
missions tant dans le royaume que dans nos colonies.

Cet tablissement parut si utile, qu'il ne tarda pas  obtenir de
puissantes protections: le clerg, assembl en 1723, lui assigna une
pension. Il en obtint une autre du roi en 1726, avec des lettres de
confirmation. Plac d'abord, comme nous venons de le dire, rue
Neuve-Sainte-Genevive, il fut transfr en 1731 dans la rue des
Postes, au moyen d'un legs de 40,000 livres que M. Charles Le Baigue,
prtre habitu de Saint-Mdard, avoit fait  ce sminaire par son
testament du 17 septembre 1723. Avec cette somme ils achetrent
d'abord une maison  laquelle ils firent depuis des rparations et des
augmentations considrables. La premire pierre des btiments neufs
fut pose en 1769 par M. de Sartine.

La faade de ces btiments avoit t construite sur les dessins de M.
Chalgrin; il toit aussi l'architecte de la chapelle, dont l'intrieur
toit dcor d'un ordre ionique[435].

          [Note 435: Cette communaut a t rtablie; les btiments
          des deux tablissements prcdents sont occups maintenant
          par des pensions ou par des particuliers.]


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     SCULPTURES.

     Sur la porte extrieure, un bas-relief reprsentant des
     missionnaires qui instruisent des ngres; par _Duret_.

     Dans l'intrieur, deux autres bas-reliefs; par le mme.

     Dans la salle des exercices, une Assomption; par _Adam_ cadet.

Une salle pratique au-dessus de la nef contenoit la bibliothque.

Cette maison toit charge de fournir les missionnaires des colonies
de Cayenne et du Sngal.


_Collge de Pharmacie et jardin des Apothicaires_, (rue de
l'Arbalte).

Nous avons fait mention, dans le quartier prcdent, d'un hpital
institu par le sieur Houel, dans la maison connue sous le nom de
Sainte-Valre, et des vnements qui en changrent peu  peu la
destination; on a vu que le jardin qu'il avoit form vis--vis cet
tablissement et destin  la culture des plantes mdicinales, avoit
t conserv: les apothicaires et les piciers, qui, dans le
dix-septime sicle, ne formoient encore qu'une seule communaut,
acquirent, en 1626, la proprit de ce jardin, et le 2 dcembre de la
mme anne achetrent la maison situe rue de l'Arbalte, ce qui leur
procura les moyens d'ouvrir leur entre principale sur cette rue, et
d'y faire construire le btiment qui existe encore aujourd'hui. Les
pharmaciens devinrent ensuite les seuls matres de l'tablissement,
qui fut rig en collge. Une inscription en lettres d'or sur une
table de marbre noir apprenoit que cette rection avoit t faite en
1777.

Il y avoit dans ce collge six professeurs, qui, pendant les trois
mois d't, y donnoient des leons publiques sur la chimie, la
botanique et l'histoire naturelle; et tous les ans le lieutenant
gnral de police y distribuoit solennellement des mdailles[436] aux
lves qui s'toient le plus distingus dans ces tudes.

          [Note 436: Ces prix avoient t fonds par M. Le Noir,
          dernier lieutenant de police.]

Cette maison possdoit un trs-joli cabinet d'histoire naturelle, un
laboratoire de chimie, une bibliothque, etc. Elle toit aussi dcore
de sculptures et de tableaux. Dans le jardin, les plantes toient
distribues suivant la mthode de Tournefort[437].

          [Note 437: Cet tablissement n'a point chang de
          destination.]


     CURIOSITS.

     TABLEAUX.

     Dans la grande salle, au-dessus de la porte, Louis XIV donnant le
     poids marchand au corps des piciers; sans nom d'auteur.

     Sur la chemine, Hlne et Mnlas arrivant en gypte; et
     recevant du roi de cette contre plusieurs plantes mdicinales;
     par _Vouet_.

     Les portraits en mdaillons de MM. Rouelle frres, chimistes
     renomms.

     Au pourtour de la salle, les portraits des anciens gardes de la
     communaut des piciers et apothicaires.


     SCULPTURES.

     Entre deux croises de la mme salle, le buste de M. Le Noir.


_cole des Savoyards_ (rue Saint-tienne-des-Grs).

Cette cole de charit, tablie en 1732, toit due au zle et  la
charit de M. l'abb de Pontbriand. S'tant avis un jour d'interroger
sur la religion un Savoyard dj avanc en ge, qui venoit de lui
rendre quelque service, il le trouva d'une ignorance si profonde des
vrits les plus importantes, qu'il rsolut aussitt de travailler 
l'instruction de ces pauvres gens. Plusieurs personnes charitables
auxquelles il communiqua son projet l'approuvrent, et voulurent y
prendre part. Ils se partagrent aussitt les divers faubourgs o
toient tablies les chambres des Savoyards[438], leur annoncrent
les bonnes dispositions o l'on toit pour eux, et trouvrent dans ces
malheureux tant de docilit et de reconnoissance, que l'on put
commencer aussitt les catchismes que l'on vouloit instituer. Les
premiers se firent  Saint-Benot; et bientt, vu le grand loignement
des diffrents quartiers o les Savoyards toient logs, on en tablit
de nouveaux dans plusieurs paroisses de Paris;  Saint-Merri, pour les
Savoyards du Marais; au sminaire des Missions-trangres, pour ceux
du faubourg Saint-Germain;  Saint-Sauveur, pour le faubourg
Saint-Laurent, la place des Victoires et la porte Saint-Martin.

          [Note 438: Ils habitoient les faubourgs. Ceux de l'vch de
          Genve, qui toient les plus nombreux, logeoient dans le
          faubourg Saint-Marceau; ceux de Saint-Jean-de-Maurienne,
          dans le faubourg Saint-Laurent; ceux de l'archevch de
          Moutier en Tarentaise, dans le Marais, etc. Ils toient
          distribus par chambres, dont chacune, compose de huit 
          dix Savoyards, toit conduite par un chef, qui remplissoit
          auprs de ces enfants les fonctions d'conome et de tuteur.
          Chacun d'eux avoit sa place marque dans Paris, o il se
          rendoit de grand matin; et le soir en rentrant, ce qui avoit
          t gagn dans la journe toit mis dans une bote commune
          nomme _tirelire_, que l'on n'ouvroit que lorsque la somme
          toit assez considrable pour tre employe utilement aux
          besoins de la petite socit. Cette police des Savoyards
          s'est maintenue pendant la rvolution, et subsiste encore
          aujourd'hui.]

 ces leons, les charitables instituteurs voulurent bien ajouter des
prix pour entretenir l'mulation. La premire distribution s'en fit
rue Saint-tienne-des-Grs, dans la chapelle de l'ancien collge de
Lisieux. La charit des gens de bien qui habitoient ces divers
quartiers fournissoit abondamment  ces dpenses. Bientt on jugea
qu'il toit possible d'tendre les bienfaits de cette institution sur
les pauvres enfants des diverses provinces du royaume; on y reut des
Auvergnats, des Limousins, des Normands, des Gascons, etc., etc., ce
qui rendit les catchismes plus nombreux, et donna lieu d'tablir une
nouvelle cole dans la paroisse de la Magdeleine au faubourg
Saint-Honor.


HTELS.

_Htel de Bourgogne_ (rue des Sept-Voies).

Cet htel, dont la plus grande partie servit  former le collge de
Reims, appartenoit, dans le treizime sicle, aux ducs de Bourgogne.
Il fut uni  la couronne, ainsi que leur duch, sous le rgne du roi
Jean; mais ce prince jugea  propos de se rserver l'htel, lors de
l'investiture qu'il donna  son fils Philippe-le-Hardi des domaines et
de la souverainet de ce duch. Charles V son frre lui rendit cette
habitation en 1364. On trouve que dix ans auparavant elle toit
occupe par les religieuses de Poissi, que la guerre avoit obliges de
venir chercher un asile  Paris. En 1402, Philippe donna cet htel 
son troisime fils Philippe, comte de Nevers et de Rhtel, qui le
vendit aux coliers de Reims en 1412.


_Htel d'Albret_ (mme rue).

Cet htel, dont une trs-petite portion fit le collge de la Merci,
appartenoit anciennement aux comtes de Blois. Il subsiste encore 
ct du collge de la Merci une partie de cette maison, laquelle a
retenu le nom de _cour d'Albret_.


_Petit-Bourbon_ (rue du Faubourg-Saint-Jacques).

Nous avons dit  l'article du Val-de-Grce qu'on en transfra les
religieuses dans une maison appele le _Petit-Bourbon_. Elle se
nommoit auparavant le fief ou le sjour de Valois, nom qu'elle devoit
 Charles de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, auquel elle
appartenoit au commencement du quatorzime sicle. Depuis elle passa
dans la maison de Bourbon; et au seizime sicle elle faisoit partie
des proprits du conntable de Bourbon, sur lequel elle fut
confisque, avec tous ses autres biens. Louise de Savoie, ayant obtenu
la permission d'aliner ces biens jusqu' la concurrence de 12,000
livres de rente, donna, en 1528, le sjour de Bourbon  Jean
Chapelain, son mdecin. Ses descendants le vendirent aux religieuses
du Val-de-Grce.


_Autres htels._

Dans ce mme quartier toient situs les htels suivants, qui tous ont
t dtruits, et sur lesquels nous n'avons pu nous procurer aucun
dtail.

  Htel des vques de Nevers, rue des Amandiers.

  ------  des abbs de Pontigni, rue des Anglois.

  ------  de Jean Gannai, chancelier de France,
             rue de l'Arbalte.

  ------  des abbs de Saint-Benot-sur-Loire,
             rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie.

  ------  de Vezelai, du Mont       }
             Saint-Michel[439],     }
                                    }
  ------  des vques d'Auxerre,    }
             de Coutances,          }  rue des Cholets.
             du Mans, de            }
             Senlis, de Langres,    }
             de Chlons[440].       }

  ------  des abbs de Saint-Jean-des-Vignes,
             rue Saint-Jacques, prs la chapelle
             Saint-Yves.

  ------  des vques de Nevers en 1380, rue
             Judas.

  ------  de Marli-le-Chtel, rue des Sept-Voies.

          [Note 439: Ces deux htels sont compris aujourd'hui dans le
          collge de Montaigu.]

          [Note 440: Le collge de Sainte-Barbe a t bti sur
          l'emplacement de cet htel.]


FONTAINES.

_Fontaine Saint-Benot_ ou _de la place Cambray._

Cette fontaine, situe  l'entre de la place Cambray et vis--vis
l'glise Saint-Benot, a t construite vers l'an 1624.


_Fontaine de Sainte-Genevive._

Cette fontaine est situe dans la partie la plus leve de la
montagne.


_Fontaine du Pot-de-Fer._

Elle s'lve au coin de la rue Moufetard et de celle dont elle a pris
le nom.


_Fontaine des Carmlites._

Elle a t construite dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques et 
l'entre du couvent dont elle porte le nom.

Ces quatre fontaines reoivent leurs eaux de l'aqueduc d'Arcueil.


_Porte Saint-Jacques._

Cette porte toit situe  l'extrmit de la rue du mme nom, prs du
carrefour auquel aboutissent les rues du Faubourg-Saint-Jacques,
Saint-Hyacinthe et des Fosss-Saint-Jacques.

Elle fut construite lors de l'enceinte de Philippe-Auguste, et abattue
en 1684[441].

          [Note 441: _Voy._ pl. 147.]


BARRIRES.

Il n'y a que deux barrires dans toute l'tendue de ce quartier:

  La barrire de la Sant.
  La barrire Saint-Jacques[442].

          [Note 442: Cette dernire se nomme maintenant barrire
          d'Arcueil.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-BENOT.

_Rue des Amandiers._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Sept-Voies,
et de l'autre  celle de la Montagne-Sainte-Genevive; ds le
treizime sicle elle portoit ce nom, dont on n'a pu dcouvrir
l'tymologie. On disoit galement rue des _Almandiers_, de
_l'Allemandier_ et des _Amandiers_.

_Rue des Anglois._ Elle traverse de la rue Galande dans celle des
Noyers, et toit connue sous ce nom ds le treizime sicle. Sauval
insinue qu'il lui a t donn  cause du long sjour que les Anglois
ont fait  Paris[443]. Jaillot prouve qu'une telle opinion ne peut
tre admise, parce que cette rue toit ainsi nomme plus de deux
sicles avant le rgne de Charles VI. Sans prtendre en donner la
vritable tymologie, il pense qu'il seroit plus vraisemblable de
l'attribuer aux Anglois que la clbrit de l'Universit de Paris
engageoit  venir faire leurs tudes dans cette ville, et dont le
nombre toit en effet si considrable, qu'ils formrent une des quatre
_nations_ dont ce grand corps toit compos.

          [Note 443: T. I, p. 109.]


_Rue de l'Arbalte._ Elle aboutit d'un ct  la rue Moufetard, de
l'autre,  celle des Charbonniers. On lit dans les titres de
Saint-Genevive qu'au quatorzime sicle elle s'appeloit _rue des
Sept-Voies_[444], et qu'au milieu du seizime on la nommoit _rue de la
Porte de l'Arbalte_, autrement _des Sept-Voies_. Il y avoit dans
cette rue une maison dite de l'Arbalte, qui faisoit le coin de la rue
des Sept-Voies, et c'est l qu'il faut chercher sans doute
l'tymologie de ces diverses dnominations.

          [Note 444: Cens. de 1380.]

_Rue du Cimetire-Saint-Benot._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Jacques, de l'autre  la rue Fromentel, et doit son nom au
cimetire Saint-Benot, auquel elle conduisoit en 1615. On agrandit ce
cimetire en mme temps qu'on en supprima un autre qui occupoit une
partie de la place Cambrai. Quelques nomenclateurs donnent  cette rue
la dnomination de _rue Breneuse_; un autre dit qu'elle s'appeloit _de
l'Oseroie_ en 1300. Guillot en indique effectivement une sous ce nom,
et l'abb Lebeuf pense aussi qu'elle est reprsente par
celle-ci[445]. Jaillot produit plusieurs titres qui lui font croire
qu'anciennement cette rue n'toit point distingue de celle de
Fromentel, dont elle fait la continuation; et celle-ci se prolongeoit
alors sous le mme nom jusqu' la rue Saint-Jacques. Quant  la rue de
l'_Oseroie_, il conjecture que ce pouvoit tre une ruelle comprise
dans l'glise Saint-Benot, et sur l'emplacement de laquelle ont t
construites les chapelles de la nef[446].

          [Note 445: T. II, p. 569.]

          [Note 446: Chronol. hist. des cur. de S. Ben., p. 26 et 27.]

_Rue de Biron._ Cette rue, qui donne d'un ct rue du
Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle de la Sant, toit
encore sans nom en 1772. Elle a pris depuis celui qu'elle porte
aujourd'hui.

_Rue des Bourguignons._ Cette rue, qui donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Jacques, et de l'autre dans celle de Lourcine, toit
anciennement nomme _rue de Bourgogne_. Sur plusieurs plans on ne la
fait commencer qu'au coin de la rue de la Sant, ou, pour mieux dire,
au bout du carrefour o toit autrefois place la _croix de la sainte
Hostie_[447]; et toute la partie antrieure jusqu' la rue
Saint-Jacques y est nomme _rue des Capucins_. C'toit par cette rue
ou chemin, et le long des murs du Val-de-Grce, que devoit passer le
boulevard ou cours plant d'arbres dont on avoit rsolu en 1704,
d'environner la ville, et qui depuis a t trac et excut  une
assez grande distance de ce premier emplacement[448].

          [Note 447: Cette croix fut rige en 1668, en rparation
          d'un sacrilge commis dans l'glise Saint-Martin, clotre
          Saint-Marcel. Au mois de juillet, trois voleurs s'tant
          introduits dans cette glise rompirent le tabernacle,
          emportrent le saint ciboire, et dispersrent les hosties.
          Ils furent arrts, et dclarrent qu'ils avoient envelopp
          une de ces hosties dans un linge, et l'avoient jete prs
          des murs du Val-de-Grce. Elle y fut heureusement trouve,
          et leve avec les crmonies requises,  la suite desquelles
          M. l'archevque ordonna une procession solennelle et
          expiatoire, o il assista nu-pieds et l'tole derrire le
          dos. On leva ensuite la croix dont nous parlons, et tous
          les ans le clerg de la paroisse s'y rendoit
          processionnellement.]

          [Note 448: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nomm
          d'_Hautefort_. C'est l'ouverture d'une rue projete en 1724
          et non continue, laquelle devoit traverser de celle des
          Bourguignons dans la rue des Lyonnois.]

_Rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie._ Ces deux rues
parallles se runissoient l'une  l'autre, et avoient leur entre par
la rue Saint-Jacques; c'toit,  proprement parler, une rue qui
tournoit autour de plusieurs maisons. Sauval dit qu'anciennement elle
se nommoit _rue du Puits_[449]; et Jaillot la trouve, au commencement
du quinzime sicle, sous le nom de _rue aux Bretons_; mais, ds le
seizime, elle est dsigne sous la double dnomination qui lui est
reste. Ces deux rues avoient t ouvertes sur un fief qui appartenoit
aux religieuses de Long-Champs; et l'on trouve qu'en 1661 le roi
permit aux filles de la congrgation de Charonne, dont il vouloit
favoriser l'tablissement, de former un march dans cet endroit[450].

          [Note 449: T. I, p. 121.]

          [Note 450: Ces rues ont t depuis supprimes, pour
          faciliter l'entre de la place Sainte-Genevive.]

_Rue de la Bcherie._ Elle commence  la rue du Petit-Pont, et finit 
celle du Pav-de-la-Place-Maubert. Sauval dit qu'elle devoit son nom 
un port aux bches qu'il y avoit auprs en 1415[451]. Jaillot prouve
que ce port existoit en cet endroit bien des sicles avant cette
poque; et, sans nier que le nom de cette rue en tire son tymologie,
il pense qu'elle pourroit bien aussi avoir reu cette dnomination de
quelques boucheries tablies anciennement en ce lieu. Au reste ces
deux tymologies sont galement constates par des titres de
Sainte-Genevive du treizime sicle, dans lesquels on lit: _Vicus de
Boucharia et Buscharia_, etc. Cette rue avoit t ouverte au bas d'un
clos fort tendu qu'on appeloit le clos Mauvoisin, dont nous aurons
bientt occasion de parler; et, ds le sixime sicle, elle toit
couverte de maisons jusqu' la rue du Fouare seulement. En 1202 le
clos Mauvoisin ayant t donn  cens, sous la condition d'y btir, la
rue fut successivement continue jusqu' son extrmit, opration qui
cependant n'toit pas encore termine  la fin du sicle suivant[452].

          [Note 451: T. I, p. 121.]

          [Note 452: Plusieurs titres de l'archevch font mention
          d'une ruelle qui donnoit dans cette rue, et qu'on nommoit,
          en 1490, _ruelle du Lion-Pugnais_, et en 1508, du
          _Trou-Punais_. Ce dernier nom toit commun aux fosss ou
          cloaques o se perdoient les eaux et les immondices, qui de
          l toient portes  la rivire. Jaillot pense que cette
          ruelle est la descente vis--vis la rue des Rats, qu'on
          appeloit _les Petits-Degrs_.]

_Place Cambrai._ Elle fut ouverte, au commencement du dix-septime
sicle, sur une partie de la rue Saint-Jean-de-Latran, qui s'tendoit
jusqu' la rue Saint-Jacques, et sur un terrain qui servoit
anciennement de cimetire. On le nommoit _le Grand Cimetire_, _le
Cimetire de Cambrai_, _le Cimetire de l'Acacias_; _le Cimetire du
Corps-de-garde_. Ces diffrents noms venoient de la _terre de
Cambrai_, ainsi appele parce que la maison de l'vque de Cambrai,
convertie depuis en collge, y toit situe; d'un acacia qu'on y avoit
plant, et d'un corps-de-garde voisin.

_Rue des Capucins_[453]. Ce n'toit, au sicle dernier, qu'un chemin
qui conduisait de la rue du Faubourg-Saint-Jacques  celle de la
Sant. On la nommoit ainsi parce qu'elle rgnoit le long de l'enclos
des Capucins.

          [Note 453: Cette rue est maintenant nomme _rue Mchin_,
          dans une de ses parties. Celle qui va du faubourg
          Saint-Jacques au Champ-des-Capucins a conserv son ancien
          nom.]

_Rue des Carmes._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Noyers, et de
l'autre  celle du mont Saint-Hilaire. Comme elle a t ouverte, ainsi
que celle de Saint-Jean-de-Beauvais, sur le clos Bruneau, on lui en a
souvent donn le nom. Elle portoit aussi celui de _Saint-Hilaire_,
parce qu'elle aboutissoit  cette glise, et c'est ainsi qu'elle est
dnomme dans des actes de 1317 et 1372. Son dernier nom lui vient du
couvent des Carmes qui y toit situ.

_Rue du Carneau._ C'est une ruelle qui descend de la rue de la
Bcherie  la rivire, et que presque tous nos plans ont figure sans
lui donner aucun nom. Jaillot prtend cependant que, ds le treizime
sicle, elle toit connue sous celui de _la Poissonnerie_, puis de _la
Place au Poisson_ dans le dix-septime; plus anciennement elle
s'appeloit _rue des Pores_. C'est ainsi qu'elle est indique dans le
rle des taxes de 1313, et dans un compte de 1398, rapport par
Sauval[454].

          [Note 454: T. III, p. 263.]

_Rue des Charbonniers._ Elle fait la continuation de la rue de
l'Arbalte, et aboutit  celle des Bourguignons. Son nom lui vient
d'un lieu voisin dit _les Charbonniers_, dont il est question
plusieurs fois dans le terrier du roi de 1540.

_Rue Chartire._ Elle aboutissoit d'un ct  la rue du Puits-Certain,
de l'autre  celle de Reims. Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit _de
la Charretire_[455]. Guillot crit _de la Chareterie_, et l'on trouve
dans d'autres titres _de la Charrire_[456], _de la Chartrire_ et
_des Charettes_.

          [Note 455: T. I, p. 124.]

          [Note 456: Hist. de Par., t. III, p. 392.]

_Rue du Cheval-Vert_[457]. Elle traverse de la rue des Postes  celle
de la Vieille-Estrapade. Si l'on en excepte un seul plan, celui de
Nolin, publi en 1699, o elle est appele _rue du Chevalier_, on
trouve le premier nom dans tous les actes, et notamment dans les
censiers de Sainte-Genevive, qui en font mention ds 1603. Elle fut
ferme en 1646, sans qu'on en sache les raisons, et rouverte depuis,
sans que l'poque de cette ouverture soit dsigne. Son nom lui vient
probablement de quelque enseigne.

          [Note 457: On la nomme maintenant _rue des Irlandois_.]

_Rue des Chiens._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Sept-Voies, et
de l'autre  celle des Cholets. Sauval[458] et ses copistes prtendent
que le bas peuple avoit chang les deux dernires lettres du nom de
cette rue, parce qu'elle toit solitaire et malpropre. Jaillot pense
au contraire que cette dnomination ordurire toit la plus ancienne,
et fut change en celle _des Chiens_, qu'elle portoit dj avant le
milieu du dix-septime sicle. Guillot indique dans sa nomenclature
une _rue du Moine_, que l'abb Lebeuf croit tre celle-ci; Jaillot,
qui en doute, entame  ce sujet une longue discussion, qui n'claircit
nullement cette question si peu importante[459].

          [Note 458: T. I, p. 125.]

          [Note 459: On la nomme aujourd'hui rue _Jean-Hubert_.]

_Rue des Cholets._ Cette rue donne d'un ct dans la rue
Saint-tienne-des-Grs, de l'autre dans celle de Reims, et doit son
nom au collge qu'on y a bti. Auparavant on la nommoit
_Saint-Symphorien_ et _Saint-Symphorien-des-Vignes_. Cette dernire
dnomination venoit de ce que le carr que forme cette rue avec celle
de Reims, des Sept-Voies et de Saint-tienne-des-Grs, toit un clos
plant de vignes. On la trouve aussi indique sous les noms de _petite
rue Sainte-Barbe_ et de _rue des Vignes_.

_Rue d'cosse._ Elle aboutit d'un ct  la rue du Mont-Saint-Hilaire,
et de l'autre  celle du Four. Guillot n'en fait point mention,
quoiqu'elle existt dj de son temps. En 1313 on la nommoit _rue au
Chauderon_, de l'enseigne d'une maison qui subsistoit encore en 1636;
mais, ds le seizime sicle, on l'appeloit rue d'cosse. Robert dit
qu'elle a port le nom de _rue des Trois-Crmaillres_.

_Rue Saint-tienne-des-Grs._ Elle donne d'un bout dans la rue
Saint-Jacques, de l'autre sur la Place-Sainte-Genevive. Ds 1230,
elle est dsigne sous ce nom dont nous avons fait connotre
l'tymologie en parlant de l'glise qui le lui a donn.

_Rue de la Vieille-Estrapade._ Elle est situe entre la
Place-de-Fourci et celle de l'Estrapade; et cette dernire place qui
lui a donn ce nom, l'avoit reu parce que, pendant long-temps, on y
avoit fait subir aux soldats le supplice de l'estrapade, dont
l'appareil fut depuis transport au march aux chevaux. Avant cette
poque, cette rue se nommoit _rue des Fosss-Saint-Marceau_, ayant t
ouverte sur les fosss de la ville.

_Rue du Fouare._ Elle aboutit d'un ct  la rue Galande, de l'autre 
celle de la Bcherie. Ce nom est une altration de celui de _feurre_,
c'est--dire de paille, dans notre ancien langage; aussi, dans tous
les vieux titres, cette rue est-elle appele _vicus Straminis_, _vicus
Straminum_, _via Straminea_. On voit dans un cartulaire de
Sainte-Genevive[460] qu'en 1202 Matthieu de Montmorenci, seigneur de
Marli, et Mathilde de Garlande sa femme, donnrent leur vigne appele
le clos Mauvoisin (c'est le mme que celui de Garlande),  cens, 
plusieurs particuliers,  la charge d'y btir. Ainsi se formrent les
rues Galande, du Fouare et autres qui se trouvent entre la rue de la
Bcherie et la Place-Maubert. Nous avons dj dit comment, sous
Philippe-Auguste, il s'tablit de nouvelles coles dans celle dont
nous parlons. Elle reut le nom qu'elle porte encore aujourd'hui,
parce que les coliers, suivant l'usage qui s'observoit alors,
toient, par respect pour leurs matres, assis par terre sur de la
paille, dont on jonchoit les coles.

          [Note 460: Fol. 190.]

Les anciens titres prouvent que la rue du Fouare toit ferme  ses
deux extrmits; et l'on croit que c'toit pour empcher le passage
des voitures, dont le bruit auroit pu incommoder et distraire les
tudiants.

_Rue du Four._ Elle donne d'un ct dans la rue des Sept-Voies, de
l'autre dans celle d'cosse, dont elle n'est pas mme distingue sur
les anciens plans. Cependant le cartulaire de Sainte-Genevive de 1248
en fait mention sous le nom de _Vicus_ et de _ruella Furni_; Guillot
la nomme _du Petit-Four, qu'on appelle le Petit-Four-Saint-Ylaire_. On
lui avoit donn ce nom parce que le four banal, qui appartenoit 
l'glise Saint-Hilaire, y toit situ.

_Rue et place de Fourci._ Elles sont situes entre la rue de la
Vieille-Estrapade et celle des Fosss-Saint-Victor. Sur la plupart
de nos plans cette rue n'est pas distingue de celle des
Fosss-Saint-Marceau ou Vieille-Estrapade. Elle doit son nom  M.
Henri de Fourci, prsident aux enqutes et prvt des marchands,
qui, en excution d'un arrt du conseil du 17 avril 1685, fit
combler les fosss et aplanir le terrain, beaucoup plus escarp
alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

_Rue Fromentel._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Mont-Saint-Hilaire, vis--vis le Puits-Certain, et de l'autre  celle
du Cimetire-Saint-Benot. Ce nom est une abrviation de celui de
_Froid-Mantel_, ainsi qu'il est indiqu dans le cartulaire de
Sainte-Genevive de 1243: _vicus qui dicitur Frigidum-Mantellum_. On
trouve dans celui de Sorbonne, en 1250, _vicus Frigidi-Mantelli_;
_Fretmantel_, alis _Brunel_ en 1313. Dans tous les actes des sicles
suivants on lit _Fresmantel_, _Froit-Mantel_ et _Fromentel_[461].

          [Note 461: Au coin de cette rue est une maison dont quelques
          historiens ont parl,  cause de la statue de Henri IV qu'on
          y voyoit encore  la fin du sicle dernier. L'abb Lebeuf
          dit (t. I, p. 208) que la tradition est que Gabrielle
          d'Estres, duchesse de Beaufort, y a log, et y a reu
          quelquefois ce prince. Il adopte cette tradition, et
          critique Piganiol, qui place l'htel de cette duchesse dans
          la rue Fromenteau, prs le Louvre. Jaillot croit devoir le
          combattre, parce qu'il ne trouve rien qui puisse autoriser
          une semblable opinion. Il est plus vraisemblable, dit-il,
          que l'htel de la duchesse de Beaufort toit dans la rue
          Fromenteau, prs le Louvre, que dans la rue Fromentel, prs
          Saint-Hilaire, cette dernire maison n'annonant rien, par
          sa structure ni par son tendue, qui puisse faire prsumer
          qu'elle ait t occupe par Gabrielle d'Estres; d'ailleurs
          je n'ai trouv aucun titre o la rue Fromentel soit appele
          Fromenteau, quoique celle-ci ait port le nom de la
          premire.]

_Rue Galande._ Elle commence au carrefour Saint-Sverin, et aboutit 
la place Maubert. Ce nom est visiblement une altration de celui de
Garlande, que portoit une famille trs-connue au onzime sicle. Le
clos Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, faisoit partie de la
seigneurie de Garlande; le cartulaire de Sainte-Genevive renfermoit
une transaction de l'an 1225, qui nous apprenoit que c'est sur le
terrain de ce clos qu'au commencement du treizime sicle furent
perces les rues Galande, des Trois-Portes, des Rats et du Fouare, en
vertu d'un accensement fait en 1202 par Matthieu de Montmorenci et
Mathilde de Garlande sa femme[462]. Ce clos appartenoit dans le
principe  l'abbaye Sainte-Genevive, qui[463] l'avoit donn en fief 
ce seigneur,  la charge que ceux qui y btiroient seroient de la
paroisse du Mont. Nous avons dj remarqu qu'en 1118 tienne de
Garlande avoit donn une partie des vignes de ce clos pour la
dotation de la chapelle Saint-Agnan[464]: il faut ajouter qu'en 1134
Louis-le-Gros approuva cette donation, sous la rserve de 18 den. de
cens[465], d'o il faut conclure que ce clos toit en partie dans la
_directe_ du roi et en partie dans celle de Sainte-Genevive.

          [Note 462: Gall. christ., t. VII, inst. col. 225.]

          [Note 463: Pigan., t. VI, p. 108.]

          [Note 464: _Voy._ t. I, prem. part., p. 280.]

          [Note 465: Past. A, fol. 583; B, 873; D, 206 et 306.]

_Carr Sainte-Genevive._ On appelle ainsi la place qui toit devant
les glises de Sainte-Genevive et de-Saint-tienne-du-Mont. Elle
avoit t forme d'une partie de l'ancien clotre, qui fut donne 
cens en 1355 pour y btir les maisons qu'on y voit aujourd'hui. Ce
clotre toit ferm par des portes au bout des rues des Sept-Voies,
des Amandiers et des Prtres.

_Place Sainte-Genevive._ La construction de la nouvelle glise
Sainte-Genevive a donn naissance  cette nouvelle place, forme de
la destruction des rues de la Grande et de la Petite-Bretonnerie, et
de la dmolition de plusieurs difices.

_Rue Neuve-Sainte-Genevive._ Elle aboutit d'un ct  la place de
Fourci, de l'autre  la rue des Postes. Elle doit ce nom au clos de
Sainte-Genevive, sur lequel elle a t ouverte[466].

          [Note 466: Il y avoit autrefois trois ruelles dans cette
          rue: la premire n'est dsigne par aucun nom,  moins que
          ce ne soit celle qu'on trouve dans les titres sous celui de
          _ruelle Chartire_. Les deux autres se nommoient, l'une,
          _rue Sainte-Apolline_, l'autre, _ruelle de la Sphre_. C'est
          sur cette dernire et sur la partie d'un jeu de paume qui
          portoit le mme nom, que fut btie la maison des Filles de
          Sainte-Aure.]

_Rue de la Montagne-Sainte-Genevive._ Nous avons dj parl de cette
rue au quartier de la place Maubert. La petite partie qui dpend de
celui-ci toit comprise dans le clotre Sainte-Genevive, qui, de ce
ct, commenoit au bout de la rue des Amandiers. Dans ce petit espace
se trouvoit une ruelle sans bout, ou cul-de-sac, dont il restoit
encore des vestiges dans le sicle dernier[467].

          [Note 467: Cens. de S. Genev. de 1540.]

_Cul-de-sac Gloriette._ Il dpendoit de ce quartier, quoiqu'il ft
situ  l'extrmit de la rue de la Huchette, comprise dans le
quartier Saint-Andr-des-Arcs. Ce cul-de-sac doit son nom au fief
Gloriette, sur lequel il avoit t perc, et qui l'avoit communiqu
galement  la boucherie tablie en cet endroit au quinzime sicle.
Sa situation sur le bord de la rivire, qui le rendoit propre 
l'coulement du sang des animaux, lui fit donner le nom de
_Trou-Punets_ ou _Punais_, qu'il porte dans plusieurs actes de ce
temps-l. Le lieu qu'y occupoit la boucherie, laquelle existoit encore
dans le sicle dernier, toit une maison qui servoit auparavant de
bureau pour recevoir le page du Petit-Pont. En 1382 on en prit une
partie pour faire une nouvelle tour au Petit-Chtelet[468].

          [Note 468:  ct de ce cul-de-sac toit une ruelle
          _descendante de la boucherie de Gloriette-en-Seine_, telle
          est sa seule dsignation dans un acte de 1492. Le terrier du
          roi de 1540 l'appelle _ruelle des tuves_.]

_Rue du Mont-Saint-Hilaire_ ou _du Puits-Certain_. Cette rue donne
d'un ct dans les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Chartire, de
l'autre dans celles des Carmes et des Sept-Voies. Elle n'toit d'abord
dsigne le plus souvent que sous le nom gnral de _clos Bruneau_:
c'toit celui du territoire sur lequel elle est situe; mais ds le
treizime sicle on lui donnoit dj le nom qu'elle porte aujourd'hui.
On l'appelle aussi vulgairement _rue du Puits-Certain_,  cause du
puits public situ  l'entre de cette rue, lequel fut construit par
les soins et aux dpens de Robert Certain, cur de Saint-Hilaire. Du
reste cette rue doit son dernier nom  l'glise paroissiale qu'on y
avoit leve[469].

          [Note 469: Dans cette rue est un cul-de-sac appel
          _Bouvard_: c'toit, dans l'origine, un chemin qui descendoit
          de la Montagne dans la rue des Noyers, et qui coupoit le
          clos Bruneau en deux parties. Quoi qu'en dise l'abb Lebeuf
          (t. I, p. 206), il parot que cette ruelle n'existoit pas
          dans le treizime sicle, Guillot et le rle des taxes de ce
          temps-l n'en parlent pas. Dans les sicles suivants on la
          trouve dsigne d'abord sous le nom de _Longue-Alle_,
          ensuite sous ceux de _Josselin_, _Jousselin_, _Jusseline_,
          _Saint-Hilaire_. Jaillot pense que son dernier nom de
          _Bouvard_, ainsi, que celui de la _cour des Boeufs_, qui
          n'en est pas trs-loign, est d aux bouchers de la
          Montagne, qui mettoient leurs boeufs dans ces deux endroits.
          (Ce cul-de-sac est aujourd'hui ferm.)]

_Rue Jacinthe._ Elle traverse de la rue Galande dans celle des
Trois-Portes. Elle a mme t long-temps confondue avec cette dernire
sur les plans et dans les censiers de Sainte-Genevive. On l'a aussi
appele _ruelle Augustin_.

_Rue Saint-Jacques._ Elle commence au coin des rues Saint-Sverin et
Galande, et finit  l'ancienne porte, au coin des rues Saint-Hyacinthe
et des Fosss-Saint-Jacques. Au douzime sicle cette rue n'avoit
point de nom particulier: on l'appeloit simplement _vicus Magnus_,
_Major vicus_, _major vicus parvi Pontis_. Dans le sicle suivant, une
chapelle de Saint-Jacques lui fit prendre le nom de cet aptre, et le
donna galement aux religieux qui s'y tablirent. Elle reut aussi
dans ses diverses parties les noms des glises qui en toient les plus
voisines. On trouve en 1263[470]: _Magnus vicus Sancti Jacobi
Prdicatorum_; en 1250, 1258 et 1268, _Magnus vicus Sancti Stephani
de Gressibus_; en 1273, _magnus vicus prope Sanctum Benedictum le
Bestournet_; en 1298, _Magnus vicus ad caput ecclesi Sancti
Severini_; _grant rue_, _grant rue outre le Petit-Pont_, _grant rue
vers Saint-Mathelin_, _grant rue Saint-Benot_, etc.; enfin _grand rue
Saint-Jacques_.

          [Note 470: Cartul. Sorb., fol. 28.]

_Rue du Faubourg-Saint-Jacques._ Elle fait la continuation de
la rue Saint-Jacques depuis les rues Saint-Hyacinthe et
des Fosss-Saint-Jacques jusqu' la barrire et au nouveau
boulevard[471].

          [Note 471: Cette rue toit anciennement traverse par
          plusieurs rues, et contenoit quelques culs-de-sacs, qui,
          mme avant la rvolution, ne subsistoient plus qu'en partie.

          1. La _rue de Paradis_. Elle toit situe  ct du passage
          qui conduisoit aux Ursulines. Son premier nom toit _rue
          Notre-Dame-des-Champs_[471-A]; on la nomma ensuite _ruelle
          Jean-le-Riche_ et _Neuve-Jean-Richer_[471-B], _des
          Poteries_, _de Saint-Sverin_. Le nom de Paradis vient d'une
          enseigne. (Cette rue, largie maintenant par la dmolition
          du couvent qui en toit voisin, est appele rue des
          Ursulines.)

          2. Les culs-de-sac des Ursulines et des Feuillantines:
          c'toient deux passages qui conduisoient aux monastres de
          ces religieuses. Le premier est entr dans la nouvelle rue
          des Ursulines, l'autre est dtruit sans qu'il en reste
          aucune trace.

          3. La _rue des Marionnettes_. Elle toit ouverte en face du
          passage des Carmlites, et aboutissoit  la rue de
          l'Arbalte. On la trouve dans les censiers de
          Sainte-Genevive sous les noms du _Mariollet_ et du
          _Marjollet_. Jaillot pense que ce nom lui vient d'un
          marmouzet plac sur la porte d'une grande maison qui servoit
          de boucherie. Ce marmouzet toit appel la Tte-Noire. Les
          jardins de cette maison, composs de cinq arpents, entrrent
          dans le territoire des Feuillantines; la rue fut ferme, et
          la partie qui donnoit dans celle de l'Arbalte fut accorde
          par la ville aux filles de la Providence. (Il ne reste plus
          de vestiges de cette rue.)

          4. Le cul-de-sac ou passage des Carmlites, qui se
          prolongeoit ci-devant jusque dans la rue d'Enfer.

          5. La _rue des Samsonnets_. Cette rue, partant du coin des
          murs du Val-de-Grce, alloit aboutir dans la rue des
          Bourguignons, au champ des Capucins. On la trouve sous les
          noms de _rue du Samsonnet--la-Croix_ et _du
          Puits-de-l'Orme_. En 1636 elle s'appeloit _rue de l'gout_,
          parce qu'elle servoit en effet  cet usage. Vers cette
          poque, les protestants avoient dans cette rue un prche,
          qu'on appeloit vulgairement _Temple de Jrusalem_[471-C].
          Elle toit ferme depuis long-temps, et est aujourd'hui
          entirement dtruite.

          6. Enfin la _ruelle Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, qui
          traversoit de la rue du Faubourg dans celle d'Enfer: ce
          passage se fermoit la nuit par deux portes grilles.]

          [Note 471-A: Sauval, t. I, p. 255.]

          [Note 471-B: Cens. de S. Genev.]

          [Note 471-C: Reg. de la ville, fol. 238.]

_Rue des Fosss-Saint-Jacques._ Cette rue, qui commence  l'endroit
o toit l'ancienne porte qui spare la ville des faubourgs, aboutit 
l'Estrapade. Son nom vient des fosss sur lesquels elle a t btie.

_Rue Jean-de-Beauvais._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Noyers, de
l'autre  celles de Saint-Jean-de-Latran et du Mont-Saint-Hilaire.
Sans nous arrter  relever l'erreur de Sauval[472], qui la confond
avec la rue de Beauvais situe prs du Louvre, nous dirons qu'elle
prit d'abord le nom d'un ancien clos de vignes appel dans les titres
_clausum Brunelli_, _clos Burniau_, _Brunel_ et _Bruneau_, au travers
duquel elle fut perce, et qu'elle le portoit encore au milieu du
quinzime sicle; celui de Beauvais n'est pas si ancien, et a excit
de longues discussions parmi les antiquaires. Les uns veulent qu'il
vienne de la chapelle de Beauvais, ddie sous l'invocation de saint
Jean-Baptiste; l'autre d'un libraire nomm Jean de Beauvais, dont la
maison toit situe au coin de cette rue. Cette question est si peu
importante, que nous ne voulons ni exposer les raisons allgues pour
et contre, ni faire un choix dans ces deux opinions[473].

          [Note 472: T. I, p. 125.]

          [Note 473: Il y avoit autrefois dans cette rue un passage
          qu'on nommoit _petite ruelle de Saint-Jean-de-Latran_, et
          qui conduisoit  l'enclos de la maison du mme nom.]

_Rue Saint-Jean-de-Latran._ Elle aboutissoit d'un ct au haut de la
rue Saint-Jean-de-Beauvais, de l'autre  la place Cambrai. On
l'appeloit anciennement _rue de l'Hpital_,  cause des
_Hospitaliers_ qui s'y tablirent au douzime sicle. C'est par la
mme raison qu'au quatorzime elle toit dsigne sous les noms de
_rue Saint-Jean-de-l'Hpital_, _Saint-Jean-de-Jrusalem_ et enfin
_Saint-Jean-de-Latran_.

_Rue Judas._ Elle traverse de la rue des Carmes  celle de la
Montagne-Sainte-Genevive. Ce nom est ancien; les cartulaires de
Sainte-Genevive de 1243 et 1248 indiquent dj cette rue, _vicus
Jude_. On peut prsumer qu'il y demeuroit des Juifs au douzime
sicle.

_Rue-Saint-Julien-le-Pauvre._ Elle aboutit d'un ct  la rue Galande,
de l'autre  celle de la Bcherie. Ce seroit une des plus anciennes de
Paris, si, ds l'origine, on avoit donn ce nom au chemin qui
conduisoit  l'glise Saint-Julien; mais il n'y avoit, dans ces temps
reculs, que quelques maisons parses de ce ct, qui depuis, s'tant
multiplies et rapproches, ont enfin form la rue dont nous parlons.

_Rue des Lavandires._ Cette rue donne d'un ct dans la rue des
Noyers, et aboutit de l'autre  la place Maubert. Elle devoit son nom
aux lavandires que la proximit de la rivire avoit engages  se
placer dans ce quartier. Les titres en font mention, dans le treizime
sicle, sous les noms de _vicus et ruella Lotricum_[474]. Guillot et
le rle des taxes de 1313 l'appellent _rue  Lavandires_ et _aux
Lavandires_. Ce nom n'a pas vari.

          [Note 474: Cart. de S. Genev. de 1243; Cart. Sorbon. de
          1259.]

_Rue des Lionnois._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Charbonniers,
et de l'autre  celle de Lourcine. Cette rue fut perce au
commencement du dix-septime sicle.

_Rue Maillet_[475]. Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un ct
dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle d'Enfer.

          [Note 475: Elle se nomme maintenant _rue Cassini_.]

_Rue des Noyers._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Jacques, de
l'autre  la place Maubert. Le nom qu'elle porte lui fut donn  cause
de quelques noyers plants au bas du clos Bruneau, dans l'endroit o
elle est situe. Sauval[476] prtend qu'elle a port le nom de
Saint-Yves, et n'en donne aucune preuve: on la trouve, au contraire,
dans tous les titres sous sa premire dnomination, qu'elle parot
avoir toujours conserve. Elle est appele successivement, ds le
treizime sicle, _vicus de Nuceriis_ et _Nucum_; _vicus Nucium_;
_vicus de Nucibus_[477].

          [Note 476: T. I, p. 153.]

          [Note 477: Cart. de S. Genev. de 1243.]

_Rue de l'Observatoire_[478]. Elle rgne le long de l'enceinte dans
laquelle on a construit le monument auquel elle doit sa dnomination.
Ce n'toit encore, au sicle dernier, qu'un chemin sans nom: ce n'est
que depuis peu d'annes qu'on a enfin inscrit  ses extrmits celui
qu'elle porte aujourd'hui.

          [Note 478: Cette rue est maintenant ferme d'un ct. La
          partie qui donne dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques forme
          un cul-de-sac nomm de _Longue Avoine_.

           ct de ce cul-de-sac on a perc une rue nouvelle qui
          aboutit au boulevard. Elle se nomme _rue Le Clerc_.]

_Rue du Pltre._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Jacques, de
l'autre  celle des Anglois, et doit son nom  une pltrire qu'on y
avoit ouverte ds le treizime sicle. Il n'a vari jusqu' prsent
que dans la manire de l'crire, et non dans sa signification. En 1247
et 1254 on trouve _vicus Plastrariorium... Domus Radulphi Plastrarii_;
_vicus Plastrariorium_ et _Plasteriorum_ en 1250; _rue de la
Platrire_, en 1300; _ Plastriers_ et _des Plastriers_ au mme
sicle; enfin _rue du Plastre_ au quinzime et depuis[479].

          [Note 479: Cart. Sorb., fol. 64 et 123.--Pastor. A, p.
          709.--Ncrol. de N. D., 16 juin.]

_Rue du Petit-Pont._ Elle commence au Petit-Chtelet, et finit au bout
des rues Galande et Saint-Sverin. Quoiqu'elle portt trs-anciennement
ce nom, et que, dans tous les actes des douzime et treizime sicles
qui la concernent, on lise _vicus Parvi Pontis_, Jaillot cependant la
trouve dsigne, en 1230, sous celui de _rue Neuve_, _vicus Novus_[480].

          [Note 480: Arch. de S. Germ.-des-Prs.]

_Rue des Trois-Portes._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Rats, de
l'autre  celle du Pav-de-la-Place-Maubert. Elle portoit ce nom ds
le treizime sicle; on lui donna depuis celui d'_Augustin_, et le
censier de Sainte-Genevive l'indique ainsi: _Ruelle Augustin, dite
des Trois-Portes_. L'abb Lebeuf a donn de ce dernier nom une
tymologie qui ne semble pas juste; Jaillot qui la combat, prouve que
la vritable origine de cette dnomination vient de ce qu'il n'y avoit
que trois maisons dans cette rue, et par consquent trois portes. Les
autorits qu'il cite  ce sujet paraissent sans rplique[481].

          [Note 481: Quart. S. Ben., p. 197.]

_Rue des Postes._ Elle commence  l'Estrapade, et finit  la rue de
l'Arbalte. Son premier nom toit _rue des Poteries_; et l'tymologie
de ce nom, qui a fort exerc les antiquaires, nous semble avoir t
heureusement explique par Jaillot[482]. Dans tous les titres de
Sainte-Genevive, dit-il, l'endroit o cette rue est situe est nomm
_le clos des Poteries_, _le clos-des-Mtairies_. Il toit plant en
vignes qui _avoient t bailles,  la charge de payer_ le tiers-pot
_en vendange de redevance seigneuriale_. Voil donc la vritable
origine du nom de clos des Poteries. On le lui donnoit encore, quoique
les vignes eussent t arraches, et qu'on y et bti des maisons. Les
terres laboures qu'on substitua aux vignes lui firent donner celui de
_clos des Mtairies_. Quant  la rue, ds le seizime sicle son nom
primitif toit altr, car, dans le terrier du roi de 1540, elle est
appele _rue des Poteries_, et maintenant _des Postes_[483].

          [Note 482: Quart. S. Ben., p. 198.]

          [Note 483: Il y avoit autrefois dans cette rue deux ruelles
          qui y aboutissoient, et qui ne subsistent plus. On les
          appeloit _Chartire_ et _de la Sphre_.

          Il y avoit aussi deux autres rues, changes depuis en
          cul-de-sac. La premire se nommoit anciennement
          _Saint-Sverin_, _des Poteries-des-Vignes_ et _de la Corne_.
          Sa situation entre les murs de plusieurs communauts et des
          rues dsertes en ayant rendu le passage extrmement
          dangereux, on la fit fermer, et elle prit alors le nom de
          _cul-de-sac de Coupe-Gorge_. Plusieurs accidents qui y
          arrivrent encore depuis ce changement dterminrent enfin 
          la dtruire tout--fait, et le terrain en fut donn  ceux
          dont les jardins y aboutissoient. Ce cul-de-sac s'tendoit
          autrefois jusqu' la rue des Marionnettes, et comprenoit la
          _rue du Puits-de-la-Ville_, qui avoit t en partie cde
          aux filles de la Providence.

          Le second cul-de-sac, qui formoit une rue, laquelle
          aboutissoit  la prcdente, existe encore, et se nomme le
          _cul-de-sac des Vignes_. Cette rue traversoit celle des
          Postes, et s'tendoit du ct oppos jusqu' la rue
          Neuve-Sainte-Genevive. Elle devoit son nom au clos de
          vignes sur lequel elle avoit t ouverte. Cependant on lit
          dans un terrier de Sainte-Genevive, de 1603, qu'auparavant
          on l'appeloit _rue Saint-tienne_, _Neuve-Saint-tienne_,
          _clos des Poteries_; et qu'alors il y avoit un cimetire
          destin aux pestifrs.]

_Rue du Pot-de-Fer._ Elle traverse de la rue des Postes dans la rue
Moufetard. Le terrier de Sainte-Genevive de 1603 l'appelle _rue du
Bon Puits_,  prsent dite _du Pot-de-Fer_. Plus anciennement elle se
nommoit _rue des Prtres_. Son dernier nom lui vient d'une enseigne.
Sauval et d'autres disent qu'elle s'appeloit autrefois _rue du
Bon-Qutto_[484]; c'est sans doute une faute d'impression.

          [Note 484: T. I, p. 159.]

_Rue des Poules._ Elle aboutit  la Vieille-Estrapade et  la rue du
Puits-qui-Parle. Elle fut nomme ainsi en 1605[485]; auparavant on
l'appeloit _rue du Chtaignier_. C'toit dans cette rue que les
protestants avoient autrefois leur cimetire. Un contrat pass en 1635
l'indique sous le nom de _rue du Mrier_, dite _des Poules_.

          [Note 485: Cens. de Ste. Genev., fol. 103.]

_Rue des Prtres._ Elle traverse de la rue Bordet au carr
Sainte-Genevive. En 1248 on l'appeloit _vicus Monasterii_. Guillot la
nomme _petite ruellette Saint-Genevive_. On la trouve aussi sous le
nom de _rue du Moutier_. Enfin on l'a nomme rue des Prtres, et ces
deux noms sont relatifs  l'glise o elle conduit, et aux prtres qui
s'y sont logs.

_Rue du Puits-qui-Parle._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Neuve-Sainte-Genevive, et de l'autre  celle des Postes. On lui a
donn le nom qu'elle porte  cause du puits d'une maison qui fait le
coin de cette rue et de celle des Poules, lequel formoit un cho. Les
censiers de Sainte-Genevive l'indiquent sous ce nom ds 1588. Rien ne
prouve qu'anciennement elle ait t appele _rue des Rosiers_, comme
l'avancent Sauval et quelques autres[486].

          [Note 486: T. I, p. 160.]

_Rue-du-Puits-de-la-Ville._ Elle est depuis long-temps ferme  ses
deux extrmits. Nous venons de dire que c'toit la continuation de la
rue de la Poterie et de celle des Vignes. Elle devoit ce nom  un
_regard_ pour les eaux qu'on y avoit pratiqu.

_Rue des Rats._ Cette rue donne d'un ct dans la rue Galande, de
l'autre dans celle de la Bcherie. Guillot la dsigne sous le nom de
_rue d'Arras_; et le plus ancien censier de Sainte-Genevive, sous
celui des Rats. Ainsi elle est antrieure au rgne de Charles VI, sous
lequel Sauval prtend qu'elle fut ouverte[487]. Son dernier nom lui
vient d'une enseigne.

          [Note 487: _Ibid._]

_Rue de Reims._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Sept-Voies, de
l'autre  celle des Cholets. On l'appeloit, au commencement du
treizime sicle, _rue au duc de Bourgogne_; et on la trouve encore
dsigne sous le mme titre dans le censier de Sainte-Genevive de
1540.

_Rue de la Sant._ Elle commence au champ des Capucins, et aboutit 
la barrire. On ne la connoissoit autrefois que sous le nom de _chemin
de Gentilli_. Elle doit celui qu'elle porte aujourd'hui  l'hpital
qui y toit situ.

_Rue des Sept-Voies._ Cette rue donne d'un ct dans la rue
Saint-tienne-des-Grs, et de l'autre dans celle du Mont-Saint-Hilaire;
ds le douzime sicle on la nommoit ainsi: _apud Septem vias_[488]. On
trouve en effet sept rues qui aboutissent au milieu ou aux extrmits de
celle-ci. Guillot l'appelle _rue de Savoie_; c'est sans doute pour la
rime, car on ne trouve aucun titre qui fasse mention d'un htel ou de
quelque autre proprit des ducs de Savoie en cet endroit[489].

          [Note 488: Cart. S. Gen., p. 83.]

          [Note 489: Dans cette rue est un passage nomm _cour des
          Boeufs_, qui communique de la rue des Sept-Voies  celle de
          la Montagne-Sainte-Genevive. Au seizime sicle on
          l'appeloit _rue aux Boeufs_. Cette rue existoit ds le
          quatorzime, mais ne portoit alors aucun nom. La demeure de
          quelques bouchers, et les tables dans lesquelles ils
          mettoient leurs boeufs lui ont fait donner cette
          dnomination, qui n'a pas vari.]


MONUMENTS NOUVEAUX

_Et rparations faites aux anciens monuments depuis 1789._

_glise Sainte-Genevive._ Ce monument sacr, dont les
rvolutionnaires avoient fait le temple de la desse _Raison_ et les
catacombes de leurs grands hommes, vient enfin d'tre rendu  sa
destination primitive. Les emblmes hideux dont ses murs toient
couverts ont t effacs; la croix brille sur le sommet de son dme et
dcore son fronton.

Dans l'intrieur elle ne prsente encore que des murs entirement nus
et des autels dpouills d'ornements: esprons qu'on reconnotra qu'il
est impossible de la laisser long-temps encore dans un tel tat sans
manquer  toutes les convenances. Cette glise est maintenant
desservie par les prtres des missions de France.

_glise Saint-tienne-du-Mont._ Cette glise a t dcore de deux
nouveaux tableaux: la lapidation de saint tienne, par M. Abel Pujol,
trs-beau morceau, qui a commenc sa rputation; un tableau de M.
Grenier, reprsentant un des actes de la vie de sainte Genevive. L'un
et l'autre ont t donns par la ville  cette glise, en 1819.

_Le Sminaire Saint-Magloire._ On a dmoli l'glise, augment les
btiments destins aux sourds-muets, et largi le passage qui
communique avec la rue d'Enfer, pour y pratiquer une rue nouvelle.

_Saint-Jacques-du-Haut-Pas._ Cette glise a obtenu de la munificence
de la ville un nouveau tableau reprsentant un Christ au tombeau. Le
dessin en est mdiocre; mais la manire dont il est peint rappelle la
grande cole des peintres italiens, que son auteur parot vouloir
imiter. Ce tableau a t donn en 1819.

_L'Observatoire._ En avant de ce btiment, ont t construits deux
pavillons qui servent de logement au concierge. De l'un  l'autre de
ces pavillons rgne une grille de fer qui sert d'entre; et une avenue
plante d'arbres se prolonge depuis cette grille jusqu' celle du
jardin du Luxembourg.

_Collge de Henri IV._ Il a t plac dans les btiments de
Sainte-Genevive, auxquels on a ajout de nouvelles constructions,
principalement du ct de la rue _Clovis_.

_Filles de la Prsentation de Notre-Dame._ Les btiments de cette
communaut qui, depuis quelques annes, ont t considrablement
augments, sont occups par le nouveau collge de Sainte-Barbe,
aujourd'hui l'un des plus florissants de l'Universit.

_March des Carmes._ Sur le terrain qu'occupoient l'glise et le
couvent de ces religieux, on a lev un nouveau march destin 
remplacer l'ancien march de la place Maubert.

Ce monument forme un carr long, perc de grandes arcades, dont trois
sont ouvertes sur chaque face, et servent d'entre. On en compte
extrieurement treize sur les grands cts, onze sur les petits;
intrieurement sept sur cinq, formant galement un carr long qui sert
de cour, et au milieu duquel on a lev une fontaine. La composition
en est simple: un bassin circulaire reoit l'eau d'un socle carr sur
lequel on a sculpt en creux deux navires antiques, deux cornes
d'abondance, des guirlandes de fruits, des caduces. Sur l'une des
faces est crit le mot _Abondance_, sur l'autre le mot _Commerce_. Un
double Herms offrant deux ttes qui supportent un panier de fruits,
couronne cette composition.

Au-dessus des arcades ont t pratiques des ouvertures
carres-longues pour arer le btiment. Le toit, qui a peu
d'lvation, est couvert de tuiles rondes; l'ensemble de cette
construction a le caractre qu'il doit avoir: c'est un trs-beau
morceau d'architecture.


RUES NOUVELLES.

_Rue Cassini._ Voyez rue _Maillet_.

_Rue Clovis._ Elle est perce sur une partie du terrain qu'occupoit
l'ancienne glise Sainte-Genevive.

_Rue Jean-Hubert._ Voyez rue _des Chiens_.

_Rue Leclerc._ Voyez rue de _l'Observatoire_.

_Rue Mchin._ Voyez rue _des Capucins_.

_Rue d'Ulm._ Elle commence  la rue de la Vieille-Estrapade, et
aboutit  celle des Ursulines.

_Rue des Ursulines._ Elle a t forme de l'ancien cul-de-sac qui
portoit le mme nom; et s'ouvrant sur la rue du Faubourg
Saint-Jacques, elle vient aboutir  la rue d'Ulm, avec laquelle elle
forme un querre.

_Rue du Val-de-Grce._ Elle est perce en face du portail de l'glise
de ce couvent, et communique de la rue du Faubourg-Saint-Jacques  la
rue d'Enfer.




QUARTIER S.-ANDR-DES-ARCS.

     Ce quartier est born  l'orient par les rues du Petit-Pont et
     Saint-Jacques exclusivement; au septentrion par la rivire,
     depuis la place qu'occupoit le petit Chtelet jusqu'au coin de la
     rue Dauphine;  l'occident par la rue Dauphine inclusivement; et
     au midi par les rues Neuve-des-Fosss-Saint-Germain-des-Prs, des
     Francs-Bourgeois et des Fosss-Saint-Michel ou de Saint-Hyacinthe
     exclusivement, jusqu'au coin des rues Saint-Jacques et
     Saint-Thomas.

     On y comptoit, en 1789, quarante-sept rues, trois culs-de-sac,
     trois glises paroissiales, cinq communauts d'hommes, treize
     collges dont douze sans exercice, la Sorbonne, l'Acadmie royale
     de chirurgie, etc.


ORIGINE DU QUARTIER.

Jusqu'au rgne de Philippe-Auguste, les anciens plans nous
reprsentent ce quartier, ainsi que les deux prcdents, comme un
espace de terrain ou vague ou couvert de diverses cultures, mais
presque sans aucun btiment. Ces terres appartenoient en grande partie
 l'abbaye Saint-Germain; et ce fut  l'occasion de l'enceinte leve
par ce prince et des contestations qu'elle fit natre entre l'vque
et ce monastre, que fut btie l'glise Saint-Andr,  laquelle cette
portion de la ville doit le nom qu'elle a port jusqu'au moment de la
rvolution.

Ce quartier, born, ainsi que nous venons de le dire,  l'occident par
la rue Dauphine jusqu' la porte dite de Buci, toit ensuite
circonscrit par les murailles de la nouvelle enceinte jusqu' la porte
Saint-Michel, o se faisoit sa jonction avec le quartier Saint-Benot.
Les descriptions particulires des monuments et des rues qui le
composent feront connotre comment il est successivement parvenu 
l'tat o nous le voyons aujourd'hui[490].

          [Note 490: Si l'on en excepte la porte de Nesle, qui faisoit
          partie du quartier Saint-Germain, le quartier
          Saint-Andr-des-Arcs contenoit les trois dernires portes de
          l'enceinte mridionale de Philippe-Auguste, savoir: les
          portes Saint-Michel, Saint-Germain et de Buci. La porte
          Saint-Jacques appartenoit au quartier Saint-Benot; celle de
          Saint-Victor et de la porte Bordelle au quartier de la place
          Maubert. Une vignette, que nous avons donne (_Voy._ pl.
          147), reprsente ces six portes, leves d'aprs le plan de
          Paris excut en tapisserie sous Charles IX; ainsi que
          l'ancienne porte Saint-Bernard. La porte de Nesle, qui est
          la huitime et dernire, se trouve dans une des vues du
          Louvre et dans la vue extrieure de l'htel qui lui a donn
          son nom.]


LES GRANDS-AUGUSTINS.

Les religieux de cette maison sont ainsi appels pour n'tre pas
confondus avec les religieux du mme ordre tablis  Paris, et
qu'on nomme Augustins-Rforms de la province de Bourges, ou
_Petits-Augustins_, et Augustins-Rforms ou _Petits-Pres_[491].
Ces religieux, dans leur origine, n'toient connus que sous le nom
d'_Ermites de Saint-Augustin_; mais il faut absolument rejeter
l'opinion qui fait remonter leur institution jusqu' ce Pre de
l'glise, opinion adopte et soutenue par quelques personnes qui
pensoient, trs-mal  propos, que le mrite principal d'un ordre
toit dans son antiquit ou dans la clbrit de son fondateur. Au
douzime sicle, c'est--dire environ sept cents ans aprs la mort
de saint Augustin, on voit se former en Italie quelques
congrgations d'ermites, qui d'eux-mmes prennent le titre que nous
venons de citer: c'est tout ce qu'il est possible de savoir
d'authentique sur le premier tablissement de cet ordre. La plus
ancienne de ces congrgations est celle des _Jean-Bonites_, ainsi
appels parce qu'ils eurent pour instituteur le B. Jean-Bon de
Mantoue. Ils furent approuvs et mis sous la rgle de Saint-Augustin
par une bulle d'Innocent IV, du 17 janvier 1244. D'autres ermites
prirent leur nom du lieu o ils s'toient tablis, comme les
_Brittiniens_ et les _Fabals_, quelques-uns de la forme de leurs
habits, tels que les _Sachets_[492]. Innocent IV avoit inutilement
tent de rassembler sous une seule rgle toutes ces petites
congrgations de diffrents ordres, ou pour mieux dire qui n'toient
d'aucun: Alexandre IV, son successeur, fut plus heureux; et ds l'an
1256, ces ermites, runis en chapitre gnral, s'tant soumis  la
rgle de Saint-Augustin, lurent pour chef de l'ordre Lanfranc
Septala, gnral des Jean-Bonites. On fit des rglements; l'ordre
fut divis en quatre provinces, et une bulle du 13 avril de la mme
anne confirma tous ces actes du chapitre.

          [Note 491: _Voy._ t. II, prem. part., p. 214.]

          [Note 492: Leur habillement avoit la forme d'un sac.]

Quelques auteurs fixent  l'anne suivante l'tablissement des
Augustins  Paris, et veulent en faire honneur  saint Louis.
Cependant, si l'on en excepte un legs modique de 15 livres une fois
payes, que ce prince leur laissa par son testament, on ne voit pas
qu'il ait donn aucune charte de fondation en leur faveur[493]. Mais
les archives de ces pres offroient sur ce point des renseignements
certains, qui ont t recueillis par Jaillot, et que nous rapporterons
d'aprs lui, en les dbarrassant toutefois de leurs dtails trop
fastidieux. D'aprs des lettres de l'official de Paris, du mois de
dcembre 1259, il parot que ces pres achetrent d'une dame de cette
ville une maison accompagne d'un jardin, et situe au-del de la
porte Montmartre, maison dans laquelle, suivant l'acte, ils toient
dj tablis. Ce terrain comprenoit alors  peu prs l'espace renferm
aujourd'hui entre les rues Montmartre, des Vieux-Augustins, de la
Jussienne et Soli. Ils obtinrent la permission d'y btir une chapelle,
qui fut ddie sous le titre de Saint-Augustin. Il y a dans les actes
de l'Universit des preuves que ds-lors ils avoient t admis dans
cette compagnie.

          [Note 493: Hist. Univ., t. III, p. 393.]

Cet ordre prenant de jour en jour de la consistance et de nouveaux
accroissements, le chapitre gnral qui se tint  Padoue en 1281
dsigna les maisons de Padoue, de Bologne et de Paris pour servir de
collges. Les Augustins de cette dernire ville toient, comme nous
venons de le dire, logs hors de ses murs, et, afin de remplir leur
nouvelle destination, ce fut pour eux une ncessit de changer de
demeure. On les voit d'abord, en 1285, acqurir du chapitre Notre-Dame
et de l'abbaye Saint-Victor _une maison en forme d'cole_, et environ
six arpents et demi de terre au lieu dit le _clos du Chardonnet_[494];
et peu de temps aprs, une grande maison d'un particulier nomm Jean
de Granchia. En 1286 Philippe-le-Bel leur accorda l'usage des
murailles et des tourelles depuis la rivire de Bivre jusqu'au chemin
public[495]; ils acquirent, en 1287, de M. Rodolphe de Roie, une autre
maison situe dans la rue Saint-Victor; et sur ces emplacements
runis, ces pres levrent, en 1289, les btiments ncessaires  une
communaut, un clotre et une chapelle. La maison qu'ils avoient
occupe dans le quartier Montmartre leur tant devenue inutile, fut
vendue, et nous ne croyons pas ncessaire de rapporter les longues
discussions entames  ce sujet par nos antiquaires, discussions dont
l'objet est de savoir si ce fut en 1293 ou en 1301 que cette vente fut
dfinitivement acheve.

          [Note 494: Cet endroit s'appeloit alors la terre de
          Notre-Dame, autrement dite de M. Pierre de Lamballe.]

          [Note 495: Cette petite rivire passoit alors le long de la
          rue Saint-Victor, comme nous l'avons dj prouv prem. part.
          de ce vol., p. 628.]

La nouvelle habitation des Augustins, quoique fort spacieuse et
commode par sa proximit des coles, ne tarda pas  dplaire  ces
religieux, parce que le lieu toit si solitaire, que les aumnes ne
pouvoient suffire  leur subsistance. Cet inconvnient devenant de
jour en jour plus fcheux, Gilles de Rome[496], un de leurs religieux,
alors confesseur de Philippe-le-Bel, crut devoir employer la faveur
dont ce prince l'honoroit  leur procurer un logement plus convenable.
Une circonstance heureuse se prsenta, et il sut en profiter: nous
avons dj parl d'une de ces petites congrgations d'ermites de
l'ordre de Saint-Augustin, nomme _Sachets_, ou _frres de la
Pnitence de Jsus-Christ_. Ils toient les seuls qui, lors de
l'assemble du chapitre de 1256, se fussent obstinment refuss  la
runion; et saint Louis, qui les protgeoit, les ayant fait venir 
Paris en 1261, leur avoit fait don d'une maison avec ses dpendances,
situe sur la paroisse Saint-Andr-des-Arcs. Le trsor des chartes,
qui fournit la preuve de cette donation, prouve encore que le pieux
monarque y avoit ajout de nouveaux bienfaits: il augmenta le terrain
de ces religieux d'une maison et d'une tuilerie voisine de leur
monastre, et paya en outre plusieurs sommes  l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs, pour des droits de cens et quelques autres
parties de terrain qu'elle avoit consenti  leur cder.

          [Note 496: Il se rendit clbre dans son ordre, dont il fut
          depuis gnral.]

Toutefois cette faveur de saint Louis ne leur procura qu'une
tranquillit momentane; et le concile de Lyon, tenu en 1274, ayant
supprim tous les religieux qui n'avoient point de revenus fixes, 
l'exception des dominicains, des frres mineurs et des carmes, il ne
resta plus aux _Sachets_ aucune esprance de se maintenir dans leur
tablissement. L'autorit  l'ombre de laquelle ils existoient, et
l'austrit de leur vie, les y soutinrent encore pendant quelques
annes; et ce ne fut qu'en 1293 que Philippe-le-Bel donna
dfinitivement leur maison aux Augustins[497]. Du Breul a prtendu
qu'ils la cdrent volontairement, allguant la pauvret de leur
ordre, qui ne leur permettoit plus de _tenir ledit lieu_[498]; mais il
y a des preuves trs-fortes qu'ils opposrent, au contraire, beaucoup
de rsistance  leur dpossession, et que ce ne fut qu'aprs six mois
de dlais et de dbats qu'ils consentirent enfin  remettre les clefs
de leur maison.

          [Note 497: Manus. de S. Germ., C. 453, p. 257 et 260.]

          [Note 498: Page 353.]

Les Augustins ne vinrent cependant pas s'tablir dans cette dernire
demeure, immdiatement aprs la retraite des Sachets. Soit qu'ils
n'eussent pas trouv dans la charit des fidles les ressources
ncessaires pour former aussitt leur nouvel tablissement, soit que
la lenteur des formalits indispensables pour leur en assurer la
possession et retard l'effet de la concession qui leur avoit t
faite, il est certain qu'ils ne commencrent  faire btir sur le quai
qu'au mois d'aot 1299. Le terrain qu'ils occupoient au _Chardonnet_
fut vendu au cardinal Le Moine, et servit, comme nous l'avons dj
dit, d'emplacement au collge qui portoit le nom de ce prlat.

Les Sachets avoient une chapelle qui faisoit l'angle du quai et de la
rue des Grands-Augustins, et  qui sa situation sur le bord de la
Seine avoit fait donner le nom de _Notre-Dame-de-la-Rive_; les
Augustins s'en servirent d'abord, et quelques titres nous apprennent
qu'ils clbrrent ensuite l'office dans une salle voisine du clotre,
laquelle toit appele _le Chapitre_. Enfin Charles V, qui s'toit
dclar leur protecteur, commena  faire construire l'glise qui a
subsist jusque dans les derniers temps. Toutefois la diffrence qu'on
remarquoit dans le caractre de ses constructions prouve qu'elle
n'avoit point t entirement btie sous le rgne de ce prince. On ne
construisit alors que le choeur et l'aile depuis la rue des Augustins
jusqu' la petite porte qui s'ouvroit sur le quai, et cette partie du
btiment, commence en 1368, ne fut probablement acheve qu'en 1393,
poque  laquelle on posa la couverture de l'glise. On ne peut du
reste fixer les dates de l'achvement total de ce monument, qui
n'toit point vot, et dont la structure toit extrmement
grossire[499].

          [Note 499: _Voy._ pl. 177. Du Breul, Piganiol et leurs
          copistes ont infr de ce que la ddicace de cette glise
          n'avoit t faite que soixante treize ans aprs, en 1453,
          qu'elle avoit t rebtie  cette dernire poque. Nous
          avons dj fait voir que cette crmonie, qui n'est point
          essentielle, et qui mme n'a jamais t faite dans plusieurs
          glises du premier ordre, ne peut rien prouver relativement
           l'poque de leur construction.]

Le portail extrieur du couvent, situ sur le quai des Augustins,
donnoit entre dans une petite cour o toient pratiques, d'un ct
la grande porte intrieure du couvent, de l'autre le portail de
l'glise, lequel n'avoit rien de remarquable.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES GRANDS-AUGUSTINS.

     TABLEAUX.

     Sur l'un des cts du choeur, sept grands tableaux, reprsentant:

     1. Le sacrement de l'Eucharistie et toutes les figures de
     l'ancien Testament qui s'y rapportent; par un peintre inconnu.

     2. Une promotion de l'ordre du Saint-Esprit sous Henri III,
     instituteur et fondateur; par _Vanloo_.

     3, 4, 5 et 6. La mme crmonie sous les quatre rois ses
     successeurs, en quatre tableaux, savoir: Henri IV, par _de Troye_
     fils; Louis XIII, par _Philippe de Champagne_; Louis XIV et
     Louis XV, par _Vanloo_.

     7. Saint Pierre gurissant les malades en les couvrant de son
     ombre; par _Jouvenet_.

     Dans la chapelle du Saint-Esprit, sur l'autel, la Descente du
     Saint-Esprit sur la Vierge et sur les Aptres; par _Jacob Bunel_.

     Dans la sacristie, une Adoration des Rois; par _Bertholet
     Flemal_.

     Au-dessus de la chaire, le martyre de saint Thomas de Cantorbry;
     par un peintre inconnu.


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, dont la dcoration se composoit de huit
     colonnes corinthiennes de marbre brche violette, disposes sur
     un plan courbe, et soutenant une coupole, un bas-relief
     reprsentant le Pre ternel dans sa gloire; le tout excut
     d'aprs les dessins de _Le Brun_[500].

          [Note 500: Ces colonnes sont entres dans la dcoration de
          la grande galerie du Muse.]

     Sur la chaire, des bas-reliefs trs-estims, et qui passoient
     pour tre de la main de _Germain Pilon_.

     Dans le clotre, la statue de saint Franois, modle en terre
     cuite, excut par ce sculpteur clbre[501].

          [Note 501: Saint Franois y est reprsent en extase, 
          genoux sur un rocher, les bras tendus, la tte penche et
          le regard lev vers le ciel. Cette sculpture, traite avec
          l'lgance et le sentiment que l'on admire dans tous les
          ouvrages de ce grand sculpteur, avoit t galement dpose
          au Muse des Petits-Augustins.]

     Au bas de la chaire, deux bas-reliefs du temps de la renaissance
     de l'art, reprsentant, 1 la Prdication de saint Jean; 2
     Jsus-Christ et la Samaritaine[502].

          [Note 502: Ces morceaux, touchs avec sentiment, et bien
          qu'incorrects, annonant un bon style, avoient t dposs
          aux Petits-Augustins.]

     Sur la porte de l'glise, la statue de Charles V, et sur celle du
     clotre une image de saint Augustin, faite, dit-on, sur les
     dessins de _Champagne_.

     Sur la porte d'entre du monastre, du ct du quai, la statue
     de la Vierge entre celles de Philippe-le-Bel et de Louis
     XIV[503].

          [Note 503: Toutes ces statues ont t dtruites, ainsi que
          le plus grand nombre de celles qui dcoroient l'entre des
          glises.]

     La menuiserie du choeur toit trs-estime, et les stalles
     passoient pour un chef-d'oeuvre de sculpture en bois.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans ce monastre avoient t inhums:

     Dans la petite cour, devant la porte intrieure du couvent, Raoul
     de Brienne, comte d'Eu et de Guines, conntable de France, lequel
     eut la tte tranche dans l'htel de Nesle, l'an 1351.

     Dans l'glise, Gilles de Rome, gnral des Augustins, mort en
     1316.

     Isabeau de Bourgogne, femme de Pierre de Chambely, seigneur de
     Neauphle, morte en 1323.

     Jeanne de Valois, femme de Robert d'Artois, morte en 1363.

     Jean Sapin, l'un des conseillers du parlement qui furent pendus 
     Orlans par les calvinistes en 1562.

     Remy Belleau, pote franois, mort en 1577[504].

          [Note 504: L'pitaphe de ce pote se conserve au Muse des
          Petits-Augustins.]

     Gui du Faur, sieur de Pibrac, clbre par ses quatrains, mort en
     1584.

     Prs de la sacristie, sous une table de marbre, les entrailles de
     Franois de Rohan, archevque de Lyon, et de Diane de Rohan, sa
     nice, femme de Franois de La Tour-Landry, comte de Chteauroux,
     morte en 1585.

     Prs du grand autel, Jacques de Sainte-Beuve, fameux thologien,
     mort en 1677.

     Dans la nef, en face de la chapelle de la Vierge, Jacques de La
     Fontaine, seigneur de Malgenestre, mort en 1652. Sa statue toit
     adosse  un pilier[505].

          [Note 505: Ce monument a t dtruit.]

     Prs de la chaire du prdicateur, Eustache du Caurroy, musicien
     clbre du temps de Charles IX, Henri III et Henri IV, mort en
     1609.

     Dans la chapelle de Saint-Nicolas-de-Tolentin, Pierre Dussayez,
     baron de Poyer, mort en 1548.

     Dans une petite chapelle, derrire celle du Saint-Esprit, le
     clbre historien Philippe de La Clite de Comines, mort en
     1509.--Hlne de Chambes, son pouse, et Jeanne de La Clite de
     Comines, leur fille, pouse de Ren de Brosse, comte de
     Penthivre, morte en 1564[506].

          [Note 506: Philippe de Comines et sa femme sont reprsents
          sur ce monument  mi-corps, ce qui les fait supposer 
          genoux sur deux prie-dieu enfoncs dans le tombeau. Ces
          figures, en pierre de liais, et d'un gothique trs-grossier,
          sont remarquables par les couleurs et la dorure dont elles
          sont couvertes. Il parot que c'toit l'usage d'enluminer
          ainsi les statues dans le quinzime sicle, et les tombeaux
          de Paris en offrent d'autres exemples. Suivant la mode du
          temps, Philippe de Comines porte ses armoiries brodes sur
          son habit.

          La figure de Jeanne de Comines est en albtre, et couche,
          les mains jointes, sur son tombeau. On remarque dj un
          progrs sensible dans l'excution de cette figure.
          Quoiqu'elle ait encore beaucoup de la roideur gothique,
          cependant plusieurs parties de la draperie sont d'une
          imitation vraie et d'un assez bon style. La tte prsente
          avec beaucoup de naturel le portrait d'une personne morte.
          On voit enfin, dans toute cette sculpture, la simplicit
          nave qui prcde toujours les beaux temps de l'art, et
          semble les prparer. (Dpos aux Petits-Augustins, avec une
          partie des arabesques qui dcoroient cette chapelle.)]

     Dans la chapelle de Charlet, Pierre de Quiqueran, vque de
     Senz, mort en 1550. On voyoit sa statue  genoux sur son
     tombeau[507].

          [Note 507: Ce monument n'existe plus.]

     Dans la chapelle suivante, Honor Barentin, conseiller d'tat,
     mort en 1639, et Anne Duhamel, sa femme, morte dans la mme
     anne. Leurs bustes toient placs sur une tombe de marbre
     noir[508]; plusieurs autres personnes de leur famille avoient t
     inhumes dans la mme chapelle.

          [Note 508: Ces deux bustes, d'une sculpture mdiocre, sont
          dposs aux Petits-Augustins.]

     Dans la chapelle Saint-Charles, Charles Brulart de Lon,
     ambassadeur de France dans plusieurs cours de l'Europe, mort en
     1649. Son buste, en marbre blanc, toit plac sur un pidestal de
     marbre noir[509].

          [Note 509: Ce buste est d'un travail sec et dur. (Dpos aux
          Petits-Augustins.)]

     Dans la chapelle suivante, Jrme Tuillier, procureur-gnral de
     la chambre des comptes, mort en 1633; et lisabeth Dreux, son
     pouse, morte en 1619. Leur tombeau, en pierre, toit surmont
     d'un ange en marbre blanc, tenant dans ses mains une tte de
     mort[510].

          [Note 510: Le monument de ces deux personnages a t
          dtruit.]

     Dans la chapelle Saint-Augustin, sur une grande table de marbre
     blanc toit grave l'pitaphe du clbre gnalogiste Bernard
     Chrin, mort en 1785. Son portrait, en bronze et en mdaillon,
     toit plac au-dessus[511].

          [Note 511: On voit ce petit monument encastr dans un des
          murs du clotre des Petits-Augustins. Il est, sous tous les
          rapports, de la plus dtestable excution.]

     Dans un coin de cette chapelle, deux statues, en marbre blanc,
     agenouilles, offraient les images de Nicolas de Grimonville,
     baron de l'Archant, capitaine des gardes de Henri III et Henri
     IV, mort en 1592, et de Diane de Vivonne, sa femme[512].

          [Note 512: Ces deux statues, d'une sculpture trs-mdiocre,
          sont dposes dans les magasins du mme Muse. (Presque tous
          les personnages que nous venons de mentionner avoient des
          pitaphes que l'on trouve rapportes trs en dtail dans
          Piganiol.)]

La bibliothque, place dans une trs-belle salle, toit compose
d'environ vingt-cinq mille volumes. Elle possdoit quelques manuscrits
curieux, et l'on y voyoit deux beaux globes de _Coronelli_.

Les religieux de ce monastre, objets particuliers de la protection de
nos souverains, en avoient obtenu les distinctions les plus
honorables: ils avoient t qualifis _chapelains du roi_, et en
exeroient les fonctions, certains jours de l'anne,  la
Sainte-Chapelle; ils jouissoient en outre de plusieurs autres
privilges trs-avantageux. Ce fut dans leur glise que Henri III
institua l'ordre du Saint-Esprit, le 1er janvier 1579; et depuis elle
fut dsigne pour toutes les crmonies de cet ordre[513]. Ce prince y
reut celui de la Jarretire en 1585, et y tablit sa fameuse
confrrie des Pnitents. Elle avoit t choisie par le parlement pour
la procession gnrale qui se faisoit tous les ans en mmoire de la
rduction de Paris sous Henri IV. Le clerg de France tenoit ses
assembles dans le couvent; et dans diverses occasions le parlement,
la chambre des comptes, le chtelet et des commissaires du conseil y
ont aussi tenu des sances; etc. Enfin cinq salles, que les curieux ne
manquoient pas de visiter, toient destines aux chevaliers du
Saint-Esprit, et dcores de leurs portraits. Leurs archives y toient
dposes.

          [Note 513: Dans les salles o s'assembloient les chevaliers,
          on voyoit les portraits de tous ceux qui y avoient t reus
          depuis l'origine de l'institution.]

Cette maison servoit de collge aux religieux des quatre provinces de
l'ordre[514]. Elle a fourni, dans tous les temps, des sujets
recommandables par leurs vertus, des thologiens clairs, d'habiles
prdicateurs, et des crivains distingus[515].

          [Note 514: Le premier chant du Lutrin offre le vers suivant,
          dans le discours de la Discorde:

              J'aurai fait soutenir un sige aux Augustins!

          Ce qu'il est impossible d'entendre si l'on ne connot
          l'anecdote suivante, publie par M. Brossette.

          Les Augustins de ce couvent nommoient, tous les deux ans,
          en chapitre, trois de leurs religieux bacheliers, pour faire
          leur licence en Sorbonne, o ils avoient trois places
          fondes  cet effet. En 1658, le P. Clestin Villiers,
          prieur de ce couvent, voulant favoriser quelques bacheliers,
          en fit nommer neuf pour les licences suivantes. Ceux qui
          s'en virent exclus par cette lection prmature se
          pourvurent au parlement, qui ordonna que l'on feroit une
          autre nomination en prsence de quelques-uns de ses membres
          qu'il dsigna: les religieux refusrent d'obir; et la cour
          se vit oblige d'employer la force pour faire excuter son
          arrt. Tous les archers furent mands; on investit leur
          maison, et l'on essaya d'en enfoncer les portes; mais ce fut
          inutilement, parce que ces pres, prvoyant ce qui alloit
          arriver, les avoient fait murer. Les archers se virent donc
          forcs de tenter d'autres moyens, et tandis que les uns
          montoient sur les toits des maisons voisines pour tcher de
          pntrer dans le couvent, d'autres travailloient  faire une
          ouverture dans les murailles du jardin, du ct de la rue
          Christine. Alors les Augustins, qui avoient fait provision
          d'armes de toute espce, sonnrent le tocsin, se mirent en
          dfense, et commencrent  tirer d'en bas sur les
          assigeants. Ceux-ci tirrent  leur tour sur les moines,
          dont deux furent tus et plusieurs blesss. Cependant la
          brche tant devenue praticable, ces pres, dans un danger
          aussi imminent, osrent y apporter le saint Sacrement,
          esprant que l'aspect de cet objet vnrable glaceroit tout
           coup le courage des assigeants; mais voyant qu'on n'en
          continuoit pas moins de tirer sur eux, ils demandrent 
          capituler; et l'on donna des otages de part et d'autre. Le
          premier article de la capitulation portoit qu'ils auroient
          la vie sauve,  condition qu'ils abandonneroient la brche,
          et ouvriroient leurs portes. Les commissaires du parlement
          tant entrs dans le monastre, firent sur-le-champ arrter
          et conduire  la Conciergerie onze religieux. Mais
          vingt-sept jours aprs, le cardinal Mazarin, ennemi du
          parlement, les fit mettre en libert, et reconduire  leur
          couvent dans les carrosses du roi. Leurs confrres allrent
          les recevoir en procession, des palmes  la main, chantant
          le _Te Deum_ et sonnant toutes les cloches.]

          [Note 515: L'glise et le couvent des Grands-Augustins ont
          t entirement dmolis. Sur l'espace qu'ils occupoient on a
          lev une halle pour la vente du gibier et de la volaille.]


LA COMMUNAUT DES FRRES CORDONNIERS.

Cette association fut forme, en 1645, par les soins du baron de
Renti. Ce vertueux gentilhomme, anim de la charit la plus ardente et
d'un zle infatigable pour les progrs de la religion, avoit dj
procur des instructions chrtiennes aux pauvres passants qu'on
retiroit  l'hpital Saint-Gervais; il voulut associer au mme
bienfait les artisans que l'ignorance et les mauvaises moeurs qui en
sont la suite entranoient  profaner le dimanche et les ftes par
leurs dbauches, et  mener en tout une vie grossire et scandaleuse.
Pour arriver  un but aussi louable, il ne ddaigna point de
s'associer un cordonnier du duch de Luxembourg, nomm Henri-Michel
Buch. La probit intacte de cet homme, son exactitude  remplir ses
devoirs, sa douceur et son humanit l'avoient fait nommer le _bon
Henri_. Encourag par son vertueux protecteur, il parvint  rassembler
quelques personnes de son tat qui parurent disposes  suivre ses
exemples. M. de Renti, conjointement avec M. Coquerel, docteur de
Sorbonne, leur donna des rglements, et la petite communaut commena
ses exercices. Les tailleurs se joignirent  eux peu de temps aprs;
mais depuis ces deux communauts se sparrent, et continurent
chacune de leur ct,  observer ces statuts qu'elles avoient adopts,
ce qui s'est pratiqu exactement jusque dans les derniers temps. Ces
frres travailloient et mangeoient en commun, rcitoient certaines
prires  des heures rgles, ne chantoient que des psaumes ou des
cantiques, et donnoient aux pauvres tout le superflu de leurs
profits[516].

          [Note 516: Cette communaut a exist jusqu'au moment de la
          rvolution.]


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-ANDR-DES-ARCS.

Nous avons dj racont succinctement les dbats qui s'levrent entre
l'abb de Saint-Germain et l'vque de Paris[517],  l'occasion de la
nouvelle clture que Philippe-Auguste avoit fait lever au midi de sa
capitale. Pierre de Nemours, qui gouvernoit alors l'glise de Paris,
saisit avec ardeur cette occasion de faire revivre, sur la portion du
territoire de l'abbaye Saint-Germain, que l'on venoit de renfermer
dans la ville, des prtentions que ses prdcesseurs avoient plusieurs
fois tent de faire valoir, mais toujours inutilement, soit qu'on
respectt en ceci la mmoire de saint Germain, qui avoit lui-mme
exempt cette abbaye de la juridiction piscopale, soit qu'on ft bien
aise de mettre quelques bornes au pouvoir des vques de cette ville,
pouvoir dont les rois commenoient  se montrer contraris et jaloux.
Le chapitre de Notre-Dame s'unit au prlat pour rclamer la
juridiction de l'glise mre sur tout ce qui se trouvoit compris dans
la nouvelle enceinte; et l'archiprtre de Saint-Sverin prtendit en
mme temps faire entrer toute cette partie dans sa paroisse. Jean de
Vernon, alors abb de Saint-Germain, ses religieux et le cur de
Saint-Sulpice s'y opposrent, et rclamrent l'autorit du souverain
pontife; mais malheureusement pour eux ils n'attendirent point sa
dcision, et consentirent  remettre  des arbitres le jugement de
cette affaire. Ceux-ci, par leur sentence du mois de janvier 1210,
prononcrent en faveur de l'vque,  qui ils accordrent toute
juridiction dans la ville, ne la conservant  l'abb que hors des
murs; mais, par une sorte de compensation, ils dclarrent que cet
abb continueroit de jouir de la justice dans tout son territoire,
soit sur la paroisse de Saint-Sverin, soit au dehors; et par le mme
acte on lui accorda la facult de faire construire, dans l'espace de
trois ans, une ou deux glises paroissiales, et d'en nommer les
curs[518]. En consquence de cette transaction, Jean de Vernon fit
btir les glises de Saint-Andr et de Saint-Cme: elles furent
acheves en 1212, et les abbs eurent la nomination de ces deux cures
jusqu'en 1345, que ce droit fut cd  l'Universit.

          [Note 517: _Voy._ t. I, 2e part., p. 502.]

          [Note 518: L'vque fut tenu de lui payer 40 sous de rente
          pendant lesdites trois annes. Quant au cur de
          Saint-Sulpice, pour le ddommager de la perte des dmes que
          lui causoit ce retranchement, l'abb de Saint-Germain eut
          l'option de lui payer 40 sous de rente tant qu'il vivroit,
          ou de lui faire donner chaque jour un pain blanc et une
          pinte de vin, tels qu'on les donnoit  ses religieux.]

Tous nos historiens prtendent qu'au lieu mme o fut btie l'glise
Saint-Andr toit, au sixime sicle, une chapelle de _Saint-Andol_;
et en effet il en est fait mention dans la charte de fondation de
Saint-Germain en 558, et dans une vie de _saint Doctrove_, crite par
Gislemar vers la fin du onzime sicle. Cependant l'abb Lebeuf et
Jaillot combattent cette opinion; et les raisons sur lesquelles ils
tablissent leur doute sont soutenues de plus de recherches et
d'rudition que n'en mrite une question aussi peu importante. Les
recherches qu'a faites ce dernier critique sur l'origine du surnom de
cette glise sont sans doute plus utiles et plus curieuses: il prtend
que d'abord elle n'en eut point, et qu'en effet cette addition toit
inutile, puisqu'elle toit alors, et qu'elle a t jusqu' la fin la
seule basilique qui existt sous l'invocation de cet aptre. En 1220,
elle est appele dans un acte, _S. Andreas in Laaso_; en 1254, 1260,
1261, 1274, on lit _S. Andreas de Assiciis_, _de Arciciis_, _de
Assibus_, _de Arsiciis_; et _S. Andreas_ sans aucun surnom dans la
transaction passe, en 1272, entre Philippe-le-Hardi et l'abbaye
Saint-Germain[519]. Il est vrai qu'un titre de 1284 l'offre pour la
premire fois avec le surnom _de Arcubus_; mais comme les noms de
_Assiciis_ et _Arciciis_ ont t donns au territoire de Laas ds
1194, ce critique ne doute point que le nom _des Arcs_ ne vienne
originairement de ce nom de _Laas_, qu'on a successivement altr et
corrompu; il rfute du reste les conjectures de D. Flibien et de
l'abb Lebeuf, qui veulent que le vrai surnom soit des _Ars_, et qui
prtendent en trouver l'origine dans l'incendie fait par les Normands
de tous les dehors de la Cit, et principalement des difices btis
sur la rive mridionale, qui toit alors trs-peuple.

          [Note 519: Archiv. de S. Germ.--Cartul. Sorb.--Hist. de
          l'abb. S. Germ. Preuves, p. 65.]

 l'gard des autres explications hasardes sur cette tymologie,
lesquelles supposent que le surnom des _Arts_ a t donn  cette
glise, parce qu'elle toit situe  l'entre du territoire de
l'Universit; des _Arcs_, parce qu'on fabriquoit autrefois des armes
de cette espce dans son voisinage, ou qu'il y avoit,  peu de
distance, des arcades et un jardin dans lequel on s'exeroit  tirer
de l'arc, elles ne paroissoient avoir aucun fondement, et ne mritent
pas d'tre srieusement rfutes[520].

          [Note 520: Quelques auteurs, pour autoriser cette dernire
          dnomination, ont tabli dans ce quartier une manufacture
          entire d'armes. Prs de Saint-Andr on faisoit, disent-ils,
          les _arcs_; dans la rue de la Vieille-Bouclerie on forgeoit
          les _boucliers_, et les flches se faisoient dans la rue des
          _Sajettes_. Nous ferons voir que la rue de la
          Vieille-Bouclerie avoit un autre nom, et que celle du
          Cimetire-Saint-Andr n'a jamais t nomme des _Sajettes_
          ou _Sagettes_, mais des _Sachettes_, nom d'une communaut de
          pauvres filles qui s'y toient tablies.]

L'glise de Saint-Andr offroit, comme tous les monuments gothiques de
Paris, des constructions de diverses poques, et de diffrents
caractres. Le fond du sanctuaire annonoit un gothique du
commencement du treizime sicle; le reste toit bien postrieur, et
le portail avoit t reconstruit, ainsi que beaucoup d'autres parties,
en 1660, sur les dessins d'un architecte nomm Gamard. La tour pouvoit
avoir t btie en 1500; et l'on y voyoit encore, au-dehors de
l'escalier, la marque des coups de mousquets qu'on y avoit tirs au
temps des troubles de Paris. Les niches et statues qui ornoient sa
partie latrale le long de la rue du Cimetire ne pouvoient pas avoir
t faites avant le seizime sicle[521].

          [Note 521: _Voy._ pl. 169.]

Il est remarquable que cette glise toit, avec celle de
Saint-Sulpice, le seul monument de ce genre qui ne ft pas attach 
des maisons particulires. Elle toit isole et borde de passages
publics sur ses quatre cts.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-ANDR-DES-ARCS.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur, dix tableaux, dont quatre qui reprsentoient les
     vanglistes, toient de la main de _Restout_; le cinquime, par
     _Hall_, offroit une image de saint Andr; les cinq autres
     toient d'un peintre nomm _Samson_.

     Dans les deux petites chapelles attenant la grille du choeur, un
     saint Pierre et une sainte Genevive; par _Jeaurat_.

     Au-dessus de la chaire du prdicateur, un saint Andr, sans nom
     d'auteur, lequel avoit servi de modle, dans les derniers temps,
     au dessin de la bannire[522].

          [Note 522: Sur l'un des vitraux de l'glise, on voyoit une
          peinture singulire, reprsentant Jsus-Christ foul comme
          des raisins par un pressoir, avec cette sentence d'Isae en
          caractres gothiques du seizime sicle: _Quare rubrum est
          indumentum tuum? Torcular calcavi solus._]


     SCULPTURES.

     Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre; par
     _Francin_.

     Au-dessus de l'oeuvre, un mdaillon en marbre reprsentant saint
     Andr, donn  cette glise par Armand Arouet, frre de Voltaire.

     Attenant l'oeuvre, un petit monument reprsentant la Religion qui
     foule aux pieds un cadavre ou squelette embarrass dans son
     linceul, et arrach de son tombeau[523].

          [Note 523: Ce monument, excut seulement en pltre, a t
          dmoli lors de la destruction de l'glise.]


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

      l'entre du choeur, Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti,
     morte en 1672[524].

          [Note 524: Le mausole lev  cette princesse offroit une
          figure de demi-bosse en marbre blanc, accompagne des
          attributs qui caractrisent la Foi, l'Esprance et la
          Charit. Ce monument, excut par _Girardon_, a t dtruit
          pendant la rvolution.]

     Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, son fils an, mort en
     1685.

     Franois-Louis de Bourbon, prince de Conti, son second fils, mort
     en 1709[525].

          [Note 525: Le tombeau de ce prince toit surmont d'un grand
          bas-relief reprsentant une _Minerve_ appuye d'une main sur
          un lion, et de l'autre soutenant son portrait en mdaillon.
          Ce monument, dont la composition est inconvenante, et
          l'excution de la dernire mdiocrit, est dpos aux
          Petits-Augustins.]

     Dans la nef, auprs de l'oeuvre, Jean-Baptiste Ravot d'Ombreval,
     conseiller du roi, etc., mort en 1699.

     Gilbert Mauguin, prsident en la cour des monnoies, mort en 1674.

     Dans la chapelle de MM. de Thou, Christophe de Thou, premier
     prsident du parlement, mort en 1582[526].

          [Note 526: Le buste de ce magistrat est plac aux
          Petits-Augustins, dans un renfoncement circulaire qui se
          trouve au milieu d'une espce de dcoration faite avec les
          dbris de la chapelle que sa famille possdoit 
          Saint-Andr-des-Arcs. La tte est traite avec beaucoup de
          chaleur et de vrit. C'est un morceau de sculpture
          trs-recommandable. Les gnies et les vertus qui
          l'accompagnoient ont t dtruits ainsi que les armoiries.]

     Jacques-Auguste de Thou, prsident  mortier au parlement de
     Paris, historien clbre, mort en 1617[527].

          [Note 527: Au bas de la dcoration dont nous venons de
          parler, et sur une tombe orne d'un bas-relief en bronze,
          est la statue du prsident. Il est reprsent  genoux
          devant un prie-dieu, revtu d'un grand manteau fourr
          d'hermine. Le bas-relief prsente plusieurs figures
          allgoriques, entre lesquelles on distingue la Justice et la
          muse de l'histoire transmettant le nom de Jacques-Auguste de
          Thou  la postrit. Toute cette sculpture, excute par
          _Franois Anguier_, est d'un bon faire, et peut tre compte
          parmi les meilleurs ouvrages de cet artiste[527-A].]

          [Note 527-A: Sous le bas-relief toient places deux
          cariatides d'un trs-beau travail, et excutes par le mme
          sculpteur. On les voyoit galement au Muse des
          Petits-Augustins, mais attaches au tombeau du commandeur de
          Souvr. Il ne se peut rien imaginer de plus absurde et de
          plus inconvenant que cette ide de composer des monuments
          avec les dbris d'autres monuments, et c'est cependant le
          spectacle choquant qui se prsentait aux yeux  chaque pas
          que l'on faisoit dans ce Muse, dont l'arrangement
          prsentoit tous les caractres de l'ignorance, de la
          prtention et du mauvais got.]

     Marie de Barbanon Cani, sa premire femme, morte en 1601.

     Gasparde de La Chtre, sa seconde femme, morte en 1627[528].

          [Note 528: Les statues de ces deux dames, excutes, la
          premire par _Barthlemi Prieur_, la seconde par _Anguier_,
          sont places sur deux pidestaux en avant du monument de
          leur poux. Ces sculptures sont galement dignes d'loges,
          tant pour la pose que pour l'excution.]

     Dans la chapelle Saint-Antoine, Pierre Sguier, prsident au
     parlement de Paris, mort en 1580.

     Pierre Sguier, son petit-fils, matre des requtes, mort en
     1638[529].

          [Note 529: Son buste est aussi conserv aux
          Petits-Augustins; c'est de la sculpture la plus mdiocre. On
          voit dans le mme Muse des dbris de la chapelle de cette
          famille, parmi lesquels on remarque deux anges en albtre,
          excuts avec beaucoup de sentiment, et dont le faire
          annonce l'cole de Jean Goujon.]

     Dans d'autres parties de la nef et des chapelles avoient t
     inhums plusieurs autres personnages distingus, tels que:

     Andr Duchesne, clbre par ses recherches sur l'histoire de
     France, mort en 1640.

     Pierre d'Hozier, savant gnalogiste, mort en 1660.

     Robert Nanteuil, trs-habile graveur, mort en 1678.

     Le Nain de Tillemont, l'un des plus savants ecclsiastiques de
     son temps, mort en 1637.

     Louis Cousin, prsident en la cour des monnoies, et de l'Acadmie
     franoise, mort en 1707.

     Antoine Houdard de La Mothe, de l'Acadmie franoise, mort en
     1731.

     Claude Lger, cur de cette paroisse, personnage recommandable
     par sa charit et par ses vertus[530].

          [Note 530: La reconnoissance de ses paroissiens avoit lev
           ce pasteur respectable un monument qui a t dtruit
          pendant les jours rvolutionnaires. Il y toit reprsent
          revtu d'une aube et d'une tole, et descendant avec calme
          au tombeau, appuy sur la Religion. La Charit plore toit
          assise au bas du sarcophage. Derrire la grotte qui
          renfermoit sa tombe, un groupe de fidles sembloit pleurer
          une mort si regrettable; le tout toit surmont d'une
          pyramide, symbole de l'immortalit. Ce mausole avoit t
          excut en stuc par M. _Delatre_.]

     Joli de Fleuri, procureur-gnral du parlement.

     L'abb Le Batteux, littrateur distingu, mort en 1780[531].

          [Note 531: Son monument se compose d'un bas-relief en marbre
          blanc, o l'on voit une femme plore,  genoux et
          s'appuyant sur une urne cinraire. Un mdaillon suspendu 
          une pyramide qui s'lve au-dessus de cette composition
          offre le portrait du dfunt, avec cette simple inscription:
          _Amicus amico._ Le tout excut par un sculpteur nomm
          _Broche_. (Dpos aux Petits-Augustins.)]

     Dans le cimetire:

     Charles du Moulin, savant jurisconsulte, mort en 1566.

     Henri d'Aguesseau, pre du chancelier, mort en 1716.


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de la paroisse Saint-Andr commenoit dans la rue
Hautefeuille, au coin de celle du Battoir. Il renfermoit tout le carr
form par un des cts de cette rue et par la rue entire des
Poitevins. Il continuoit ce mme ct gauche de la rue Hautefeuille
jusqu' l'glise. Au-del il renfermoit tout le ct gauche de la rue
Saint-Andr, depuis le chevet de l'glise jusqu' la place du
Pont-Saint-Michel, le ct gauche de cette place et la moiti des
maisons bties sur le pont du mme ct. De l, en revenant au quai
des Augustins, cette paroisse avoit la rue de Hurepoix et tout le quai
jusqu'au collge des Quatre-Nations exclusivement, espace dans lequel
toit comprise une grande partie de la rue Gungaud. Elle avoit aussi
les rues de Nevers et d'Anjou en entier, et presque toute la rue
Dauphine.

Elle embrassoit en outre la rue Contrescarpe, partie de la rue
Saint-Andr jusqu'au chevet de l'glise, ce qui renfermoit, du ct de
la rivire, les rues Christine, des Augustins, de Savoie, Pave,
Gilles-Coeur, de l'Hirondelle; de l'autre, celle de l'peron en
entier, le cul-de-sac de la Cour-de-Rohan, et enfin la rue du
Cimetire-Saint-Andr.

Parmi plusieurs chapelles fondes dans cette glise, et dont l'abb
Lebeuf a donn le dtail, il falloit remarquer celle de Saint-Nicolas,
la plus grande et la plus riche de l'glise, laquelle reconnoissoit
pour fondateur le fameux Jacques Cottier, mdecin de Louis XI.


_Hospice de charit de la paroisse Saint-Andr-des-Arcs._

Cet hospice, fond par le dernier cur de cette paroisse, M. Desbois
de Rochefort, toit situ dans la rue des Poitevins, et consacr au
service des pauvres malades de son arrondissement. Ils y toient reus
au nombre de huit, quatre hommes et quatre femmes. On y faisoit aussi
travailler les petites filles indigentes de la paroisse, au nombre de
vingt-cinq; et tous ces soins toient remplis par quatre soeurs de la
Charit, qui trouvoient encore le temps de visiter les malades du
dehors et de faire les petites coles.


GLISE PAROISSIALE DE SAINT-SVERIN.

Il n'est point de monument dont l'origine soit plus incertaine, et ait
produit plus d'opinions diverses parmi nos historiens. Les uns
prtendent que cette glise occupe la place d'une chapelle ddie sous
le nom de saint Clment, pape; d'autres veulent qu'elle ait t, ds sa
fondation, sous le nom de saint Sverin, abb d'Agaune, que Clovis fit
venir  Paris, afin d'obtenir par son intercession la gurison d'une
maladie grave dont il toit tourment depuis deux annes. Ceux-ci
croient, au contraire, que ce fut un pieux solitaire, lequel portoit le
mme nom, et s'toit retir, du temps de Childebert Ier, dans une
cellule prs de la porte mridionale, qui fit construire cette chapelle
sous le titre dj nonc du pape saint Clment. Ceux-l conjecturent
que cette glise n'toit qu'un baptistre ou chapelle de
Saint-Jean-Baptiste, dpendante du monastre ou basilique de
Saint-Julien-le-Pauvre. Enfin, il en est qui pensent que c'est  la
place de cette glise qu'existoit autrefois un monastre de
Saint-Sverin, et qu'il y avoit un peu plus loin une chapelle de
Saint-Martin. Nous avons dj rfut cette dernire opinion, en parlant,
dans le dixime quartier, de la basilique de Saint-Laurent[532]. Parmi
les autres, il en est plusieurs qui ne mritent aucune attention, parce
qu'elles ne sont soutenues d'aucune autorit. Par exemple, le culte de
saint Clment n'a t public en France que long-temps aprs la mort de
saint Sverin _le Solitaire_; il n'y a pas un seul titre qui puisse
faire seulement souponner que l'glise Saint-Sverin ait t une
dpendance de Saint-Julien-le-Pauvre, ni qu'elle lui ait servi de
baptistre; et plusieurs actes, tels que le diplme de Henri Ier, que
nous avons plusieurs fois cit, semblent prouver le contraire, en
parlant de ces deux glises dans des termes qui supposent une parfaite
galit. Enfin, s'il faut choisir entre les deux seules opinions
vraisemblables, que le titulaire de cette glise est ou saint Sverin
d'Agaune, ou saint Sverin _le Solitaire_, le peu de sjour que fit le
premier  Paris semble devoir faire pencher la balance en faveur du
second, qui y demeura long-temps, difiant ses habitants par l'exemple
et le spectacle de ses vertus. La charte de Henri Ier, qui dsigne cette
glise sous le nom de Saint-Sverin-_le-Solitaire_, vient  l'appui de
cette opinion[533]; et, dans les dernires annes de la monarchie, on en
avoit t tellement frapp, que sa fte y toit clbre avec toutes les
solennits usites pour les Saints titulaires, quoique le nom plus
fameux de l'abb d'Agaune et fait prvaloir depuis long-temps son culte
dans cette glise.

          [Note 532: _Voy._ t. II, 2e part., p. 739.]

          [Note 533: Vales. de Basil. Paris., cap. XIV.]

Jaillot, qui adopte cette ide, pense qu'aprs la mort de ce saint
homme on aura bti sur son tombeau une chapelle, dont la dvotion des
fidles rendit bientt l'accroissement ncessaire. Elle aura ensuite
prouv, comme beaucoup d'autres difices, les fureurs des Normands
dans le neuvime sicle. C'est alors que le corps du Saint fut lev,
et qu'on transporta ses reliques  la cathdrale, o elles sont
restes. Cependant il y a apparence que l'glise, o jusque-l elles
avoient t conserves, n'avoit point t entirement dtruite par ces
barbares, puisqu'elle est nonce dans la charte de Henri Ier au
nombre de celles qu'il donne  l'glise de Paris. Il est prsumable
qu'elle fut rebtie aprs le dcs du prtre Girauld[534], auquel on
en avoit laiss la jouissance sa vie durant, et que la population de
ce quartier s'tant rapidement augmente, l'glise fut rige en cure,
avec le titre d'_archiprtre_ pour celui qui la desservoit, titre qui
lui donnoit la prminence sur tous les curs de son district[535].
Quoi qu'il en soit, l'acte le plus ancien qui fasse mention de la cure
de Saint-Sverin est de 1210[536].

          [Note 534: _Voy._ p. 422 de cette deuxime partie.]

          [Note 535: Elle avoit t pendant long-temps presque
          l'unique paroisse de tout le canton mridional de Paris,
          puisque les paroisses Saint-Andr, Saint-Cme,
          Saint-tienne, Saint-Sulpice et Saint-Jacques n'existoient
          point encore.]

          [Note 536: C'est une sentence arbitrale rendue entre
          l'vque, son chapitre et l'archiprtre de Saint-Sverin
          d'une part; l'abb de Saint-Germain, ses religieux et le
          cur de Saint-Sulpice de l'autre, pour la fixation de la
          juridiction spirituelle de l'abbaye Saint-Germain, et celle
          de l'tendue de la paroisse Saint-Sverin.]

Cette glise a t rebtie et agrandie  diffrentes poques. Ds l'an
1347 le pape Clment VI avoit accord des indulgences pour faciliter
sa reconstruction. Elle fut augmente en 1489, et le 12 mai de cette
anne on posa la premire pierre de l'aile droite et des chapelles qui
sont derrire le sanctuaire[537]. Les autres parties, telles que la
tour, la nef et le choeur toient plus anciennes d'un sicle environ,
et d'un gothique assez dlicat. L'abb Lebeuf prtend que ses vitraux
toient les premiers o l'on et dessin des armoiries de
famille[538].

          [Note 537: Ce sanctuaire a t bti sur l'emplacement d'un
          htel achet par la fabrique, et qui avoit appartenu 
          l'abb et aux religieux des Eschallis, ordre de Cteaux,
          diocse de Sens.]

          [Note 538: _V._ pl. 170. L'glise Saint-Sverin a t rendue
          au culte.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-SVERIN.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une copie de la Cne; par _Philippe de
     Champagne_.

     Dans une chapelle, un saint Joseph et une sainte Genevive; par
     le mme.

     Dans la chapelle des Brinons, saint Pierre dlivr de sa prison;
     par _Bosse_.

     Dans la chapelle Saint-Michel, cet Archange; par _Monnet_.

     Dans la chapelle des Fonts, le Baptme de Notre-Seigneur; sans
     nom d'auteur.


     SCULPTURES.

     Dans la chapelle du cimetire, le buste en marbre d'tienne
     Pasquier.

     Au sixime pilier du ct de la rue, une vierge en bois place 
     mi-corps dans une chaire de prdicateur. Dans cet endroit toit
     autrefois une chapelle de la Vierge[539].

          [Note 539: Ces sculptures ne se trouvent point au Muse des
          Petits-Augustins.]

     La dcoration du matre-autel, compose de huit colonnes de
     marbre, avec coupole, ornements en bronze dor, etc., avoit t
     excute par _Baptiste Tuby_, d'aprs les dessins de _Le Brun_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise ont t inhums:

     tienne Pasquier, avocat-gnral de la chambre des comptes, connu
     par ses recherches sur l'histoire de France, mort en 1615.

     Scvole et Louis de Sainte-Marthe, frres jumeaux, et tous les
     deux historiographes de France, morts, le premier en 1650, le
     second en 1656.

     Louis Morri, auteur du Dictionnaire qui porte ce nom, mort en
     1680.

     Eustache Le Noble, crivain fcond, et plus clbre par ses
     aventures que par ses crits, mort en 1711.

     Louis-Elie Dupin, docteur de Sorbonne, auteur de plusieurs
     ouvrages, mort en 1719.

     Pierre Grassin, conseiller du roi, fondateur du collge des
     Grassins.

     Dans la chapelle des Brinons, plusieurs membres de cette famille,
      commencer par Yves Brinon, examinateur, de par le roi, au
     chtelet de Paris, et procureur au parlement, mort en 1529. La
     famille des Gilbert-de-Voisins avoit aussi sa spulture dans
     cette chapelle, etc., etc.

     Dans le cimetire avoit t inhum le marquis de Sgur,
     gouverneur du pays de Foix, etc., mort en 1737.

     Au milieu de ce cimetire, on voyoit autrefois un tombeau lev,
     ferm par une grille de fer, sur lequel toit la figure d'un
     homme couch, soutenant sa tte avec sa main, et le coude appuy
     sur des livres. Ce tombeau renfermoit le corps d'un jeune
     seigneur allemand nomm Ennon, gouverneur de la ville de Emda,
     qui mourut  Paris, en 1545 pendant le cours de ses tudes[540].

          [Note 540: Ce fut dans ce cimetire, et dans l'anne 1474,
          que les mdecins et chirurgiens de Paris firent, pour la
          premire fois, l'opration de la pierre, que jusqu'alors on
          n'avoit os tenter sur un homme vivant. L'essai s'en fit sur
          un franc-archer qui venoit d'tre condamn  la potence pour
          vol. Elle russit trs-bien. Il fut recousu, et par
          l'ordonnance du roi, trs-bien pans, et tellement qu'en
          quinze jours il fut guri, et eut rmission de ses crimes
          sans dpens, et il lui fut mme donn de l'argent.]


CIRCONSCRIPTION.

L'tendue de cette paroisse prsentoit une forme oblongue, accompagne
de quelques branches. Le corps principal se composoit du petit
Chtelet, des rues du Petit-Pont, Saint-Julien-le-Pauvre, du Pltre,
de la Parcheminerie, des Prtres, de Boute-Brie, du Foin, des Maons,
auxquelles il falloit ajouter la place de Sorbonne, la rue
Neuve-de-Richelieu, les rues Serpente, Perce, Poupe, Mcon, de la
Bouclerie, de la Huchette, Zacharie et Saint-Sverin.

Les branches se formoient des rues qui n'entroient qu'en partie dans
cette paroisse, et qui en marquoient les limites; savoir, partie du ct
gauche et du ct droit de la rue de la Bcherie et de la rue Galande;
le ct droit de la rue des Anglois; partie de la rue des Noyers; les
deux cts de la rue Saint-Jacques dans une certaine tendue; le couvent
des Mathurins et quelques maisons dans la rue du mme nom; deux maisons
dans la rue de Sorbonne; la rue de la Harpe  gauche, jusqu' la rue
Neuve-de-Richelieu,  droite jusqu' la rue Serpente; partie des rues
d'Enfer, de Hautefeuille et Saint-Andr-des-Arcs; une seule maison dans
la rue Sarrasin.

Il y avoit dans cette glise un assez grand nombre de chapelles
fondes  diverses poques, et dont l'abb Lebeuf a donn le dtail.
Ce mme auteur prtend que c'est une des premires glises de Paris o
l'on ait vu des orgues; il y en avoit ds le rgne du roi Jean[541].

          [Note 541: Avant qu'on et refait la porte de cette glise
          du ct de la rue Saint-Sverin, on en voyoit une
          trs-ancienne, et presque entirement couverte de fers de
          cheval. Une tradition disoit que cette entre ayant t
          ouverte sur l'emplacement d'une maison qui appartenoit  un
          marchal ferrant, emplacement dont il fit gnreusement don
           la fabrique, ces fers avoient t placs pour conserver le
          souvenir de ce bienfait. Jaillot, qui rejette cette
          explication comme un bruit populaire dpouill de tout
          fondement, pense qu'ils avoient t successivement attachs
           cette porte par des voyageurs, en l'honneur de saint
          Martin, l'un des patrons de cette glise. C'toit un ancien
          usage d'invoquer particulirement ce Saint au commencement
          d'un voyage. Ceux qui faisoient cette dvotion attachoient
          un fer de cheval  la chapelle ou au portail de l'glise;
          souvent mme ils poussoient leur pieuse superstition jusqu'
          faire marquer les chevaux avec la clef de saint Martin,
          pour les prserver de tout accident.]


_Les Filles de Sainte-Marthe._

La maison et le presbytre de cette communaut, destine 
l'instruction des pauvres filles, avoit son entre dans la rue des
Prtres-Saint-Sverin, o est aussi la principale entre de l'glise
paroissiale dont nous venons de parler.


LES RELIGIEUX DE LA SAINTE-TRINIT DE LA RDEMPTION DES CAPTIFS, DITS
LES MATHURINS.

Cet ordre fut institu par Jean de Matha et par Flix de Valois, ainsi
nomm du lieu de sa naissance ou de celui de sa demeure. La pieuse
simplicit d'un ancien historien a voulu rpandre sur l'origine de
cette fondation quelque chose de miraculeux, l'appuyer sur des
visions, sur des rvlations dont nous croyons inutile de parler[542].
Il est plus vraisemblable qu'il dut son tablissement  la piti
qu'inspira aux deux fondateurs l'tat malheureux auquel toient
rduits les chrtiens que le mauvais succs des croisades avoit rendus
esclaves des Sarrasins. Jean de Matha conut le premier le projet de
consacrer sa vie  chercher les moyens de racheter ces pauvres
captifs; et Flix de Valois,  qui il le communiqua, s'associa avec
joie  une aussi charitable entreprise. Une bulle du pape Innocent III
autorisa, en 1198, le nouvel institut; une seconde le confirma en
1199; et, dix ans aprs, ce mme pontife donna  Jean de Matha la
maison et l'glise de Saint-Thomas sur le mont Clius. Cet ordre, qui
ne tarda pas  s'introduire en France, s'y tendit par la protection
de Philippe-Auguste, et par les libralits de plusieurs personnages
d'une haute distinction. Gaucher III de Chastillon donna d'abord  ces
religieux un terrain propre  btir un monastre; mais le nombre de
ceux qui se prsentoient pour embrasser la rgle nouvelle devenant
trop considrable pour qu'il leur ft possible de se loger dans un
lieu aussi resserr, ce seigneur ajouta au don qu'il leur avoit dj
fait, celui du lieu mme o les deux fondateurs avoient concert
ensemble pour la premire fois le dessein de racheter les captifs. Cet
endroit, nomm _Cerfroid_, est situ entre Gandelu et la Fert-Milon,
sur les confins du Valois.

          [Note 542: Rob. Guaguinus, in vit Philip. Aug.]

On ne sait point prcisment en quelle anne les Trinitaires vinrent
s'tablir  Paris; mais on voit par un acte de l'anne 1209 qu' cette
poque ils y avoient dj une maison[543]. Ils occupoient un hpital
ou aumnerie, appele de _Saint-Benot_; et un acte capitulaire de
leur chapitre gnral, tenu  Cerfroid, en 1230[544], semble prouver
qu'ils devoient cette demeure  la libralit de l'vque et du
chapitre de Paris. La chapelle de cette aumnerie toit sous le titre
de Saint-Mathurin, dont elle possdoit quelques reliques: c'est de l
que les religieux de la Sainte-Trinit en prirent le nom, qu'ils
communiqurent ensuite  la rue dans laquelle ils demeuroient, et 
toutes les maisons de leur ordre tablies en France.

          [Note 543: Du Breul, p. 491.]

          [Note 544: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 127.]

Les btiments de cette maison furent augments peu  peu par les
libralits de saint Louis et de Jeanne, fille du comte de Vendme,
ainsi que par les acquisitions successives que firent les religieux.
Le clotre, construit en 1219, par les soins d'un de leurs
_ministres_[545], fut rebti vers la fin du quinzime sicle, par
Robert Gaguin, qui toit aussi ministre ou gnral de l'ordre. Il fut
encore reconstruit vers la fin du dix-huitime sicle. Ce mme gnral
avoit aussi fait rebtir, agrandir et dcorer l'glise, dont l'ancien
portail, lev en 1406, toit tourn du ct de la rue Saint-Jacques.
Il fut dtruit en 1610 pour largir la rue, et en 1613 on acheva les
btiments qui jusqu'alors toient rests imparfaits. On n'y entroit
alors que par une petite porte qui a subsist jusqu'aux derniers temps
dans la rue des Mathurins. Enfin on construisit, en 1729, un nouveau
portail et une cour ferme par une grille[546].

          [Note 545: C'est ainsi que l'on nommoit le gnral des
          Mathurins.]

          [Note 546: Ces constructions furent faites sur l'emplacement
          de quelques maisons dans lesquelles on avoit plac deux
          taux de boucherie et une halle aux parchemins. Les
          libraires avoient eu leur chambre syndicale en cet endroit
          depuis 1679 jusqu'en 1726. La halle avoit t accorde 
          l'Universit ds 1291, et les Mathurins avoient obtenu le
          privilge de la boucherie en 1554.]

L'Universit tenoit ses assembles dans une salle de cette maison
depuis le treizime sicle. Mais elle les transfra en 1764 au collge
de Louis-le-Grand, dont la possession venoit de lui tre accorde.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES MATHURINS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Assomption; sans nom d'auteur. Sur les
     cts, deux religieux de l'ordre, peints en grisaille, et sur les
     panneaux de menuiserie placs au-dessus des stalles du choeur, la
     vie de saint Jean de Matha et du B. Flix de Valois, en dix-neuf
     tableaux; par _Thodore Van Tulden_, lve de Rubens.

     Plusieurs grands tableaux placs dans la nef; sans nom d'auteurs,
     et excuts aux frais de Louis Petit, gnral de l'ordre.


     SCULPTURES.

     Sur le couronnement du tabernacle, lequel toit richement dcor
     de pilastres et de bronzes dors, un ange tenant les chanes de
     deux captifs agenouills sur les angles de l'entablement.

     Sur l'entablement de la grille qui sparoit la nef du choeur,
     deux figures d'anges; par _Guillain_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Robert Gaguin, historien du quinzime sicle, vingtime gnral
     de l'ordre, mort en 1501[547].

          [Note 547: Sa tte, conserve dans un vase de faence, toit
          dpose  la bibliothque du couvent.]

     Jean de Sacro Bosco, clbre mathmaticien.

     Franois Balduni, savant jurisconsulte.

     Sur la droite du clotre de cette maison,  ct d'une petite
     statue de la Vierge, on trouvoit une tombe plate sur laquelle
     toient reprsents deux hommes envelopps dans des suaires.
     Autour de la tombe toit grave l'pitaphe suivante:

          _Hc subts Jacent Leodegarius_ du Moussel _de Normani, et
          Olivarius_ Bourgeois _de Britanni oriundi, clerici
          scholares, quondam ducti ad justitiam scularem, ubi
          obierunt, restituti honorific, et hc sepulti. Anno Domini
          1408 die 16 mensis maii_[548].

          [Note 548: Sur une table de bronze encastre dans la
          muraille, une inscription franoise, grave en relief,
          offroit ce qui suit:

               Ci-dessous gisent Lger du Moussel et Olivier
               Bourgeois, jadis clercs-coliers, tudiants en
               l'Universit de Paris, excuts  la justice du roi
               notre sire, par le prvt de Paris, l'an 1407, le
               vingt-sixime jour d'octobre, pour certains cas  eux
               imposs; lesquels,  la poursuite de l'Universit,
               furent restitus et amens au parvis Notre-Dame, et
               rendus  l'vque de Paris, comme clercs, et au recteur
               et dput de l'Universit, comme suppts d'icelle, 
               trs-grande solennit, et de l en ce lieu-ci furent
               amens, pour tre mis en spulture, l'an 1408, le
               seizime jour de mai, et furent lesdits prvts et son
               lieutenant dmis de leurs offices,  ladite poursuite,
               comme plus  plein appert par lettres-patentes et
               instruments sur ce cas. Priez Dieu qu'il leur pardonne
               leurs pchs. Amen.

          Ces deux coliers toient coupables de meurtres et de vols
          sur le grand chemin. Le prvt de Paris, Guillaume de
          Tignonville, les fit arrter. L'Universit les rclama,
          prtendant que cette affaire devoit tre porte devant la
          justice ecclsiastique. Le prvt, sans s'embarrasser de ces
          oppositions, fit pendre les deux criminels. L'Universit
          cessa aussitt tous ses exercices; et pendant plus de quatre
          mois il n'y eut dans Paris ni leons ni sermons, pas mme le
          jour de Pques. Comme le conseil du roi ne se laissoit point
          branler, elle protesta qu'elle abandonneroit le royaume, et
          iroit s'tablir dans les pays trangers, o l'on
          respecteroit ses privilges: cette menace fit impression. Le
          prvt fut condamn  dtacher du gibet les deux coliers.
          Aprs les avoir baiss sur la bouche, il les fit mettre sur
          un chariot couvert de drap noir, et marcha  la suite
          accompagn de ses sergents et archers, des curs de Paris et
          des religieux. Ils furent ainsi conduits, comme le dit
          l'inscription, d'abord au parvis Notre-Dame, de l aux
          Mathurins, o le recteur les reut de ses mains, et les fit
          inhumer honorablement. Le prvt de Paris fut destitu de sa
          charge; mais ayant t nomm par le roi premier prsident de
          la chambre des comptes, moyennant le pardon qu'il vint
          demander  l'Universit, il obtint qu'elle ne s'opposeroit
          point  son installation. (SAINTE-FOIX.)]

La bibliothque de ces chanoines rguliers toit compose de cinq 
six mille volumes, parmi lesquels il se trouvoit quelques manuscrits
prcieux[549].

          [Note 549: L'glise des Mathurins a t entirement dmolie.
          Les btiments sont habits par des particuliers.]


PALAIS DES THERMES.

Dans la rue de la Harpe, et un peu en-de des Mathurins, au fond de
la cour d'une vieille maison qui avoit autrefois pour enseigne une
croix de fer, on trouve le monument le plus ancien de Paris, reste
d'un vaste difice lev du temps des Romains, et connu sous le nom de
_palais des Thermes_. On ne sait pas prcisment par qui ni en quel
temps il fut bti; mais il est certain que Julien l'Apostat y a
demeur, et qu'il y faisoit son sjour lorsqu'il fut proclam
empereur. Ce fut aussi quelquefois l'habitation de nos rois de la
premire et de la seconde race; et sa dgradation ne commena sans
doute que lorsqu'ils eurent transfr leur rsidence dans la cit, et
fait btir  la pointe de l'le le vaste btiment connu sous le nom de
_Palais_[550].

          [Note 550: Les Thermes furent alors appels le _Vieux
          Palais_.]

Ce fragment d'difice est presque carr, si l'on en excepte
l'avant-salle qui prcde la grande pice. En face de l'entre est une
grande niche circulaire, accompagne de deux autres, plus petites,
moins profondes et quadrangulaires. De chaque ct les murs latraux
prsentent un enfoncement dont on ignore l'objet. La salle, dont la
hauteur est de quarante pieds au-dessus du sol actuel de la rue de la
Harpe, se prolonge dans une dimension de cinquante-huit pieds de long
sur cinquante-six de large. Elle est perce de quatre croises, dont
deux sont bouches; la troisime ne l'est qu' moiti; et la
quatrime, ouverte en forme d'arcade, y introduit une belle lumire:
celle-ci est pratique en face de l'entre, au-dessus de la grande
niche, et prcisment sous le cintre de la vote. Cette partie de
l'difice, comme dans presque tous les thermes de Rome, est faite en
vote d'arte, genre de couverture peu dispendieux et de la plus
grande solidit, parce que toutes les pousses y sont divises, et
que par consquent il ne s'y opre aucun travail[551]. Aux quatre
angles on voit encore des dbris de chapiteaux faits en forme de
poupes de navire, lesquels servoient sans doute de couronnement  des
pilastres qui ont t dtruits[552].

          [Note 551: Si quelque chose pouvoit le dmontrer, ce seroit
          sans doute la dure extraordinaire de cette construction,
          quoique tout semble concourir  sa ruine. On n'apprendra
          point sans tonnement que, depuis un grand nombre d'annes,
          un jardin avoit t pratiqu, et existoit encore, il y a peu
          de temps, sur la vote de cette salle. Un petit chemin pav,
          d'environ trois pieds, toit pratiqu dans tout son
          pourtour, et l'on avoit charg le milieu d'une couche de
          terre vgtale de trois  quatre pieds d'paisseur environ,
          portant  nu sur les reins de la vote d'arte dont nous
          venons de parler. Ainsi cette vote recevoit continuellement
          les eaux pluviales et celles de l'arrosement journalier des
          lgumes, arbres, arbustes, cultivs en pleine terre sur sa
          surface extrieure, et n'en paroissoit point sensiblement
          altre. Cependant elle n'est compose que d'un blocage de
          briques et de moellons, lis entre, eux par un mortier
          compos de chaux et de sable de Paris.]

          [Note 552: _Voy._ pl. 177.]

La construction des murs de cet difice se compose de six ranges de
moellons, formant des bandes, que sparent les unes des autres quatre
ranges de briques, qui chacune ont un pouce  quinze lignes seulement
d'paisseur. Les joints pratiqus entre ces briques sont galement
d'un pouce de largeur, de manire que les quatre briques forment avec
eux une paisseur de huit pouces. Deux rangs de briques avec les
moellons placs au milieu occupent un espace d'environ quatre pieds
six pouces. Les moellons ont de quatre  cinq pouces de hauteur.

Ce genre de construction toit habituellement celui des Romains; et on
le retrouve dans un grand nombre d'difices,  Rome et dans toute
l'Italie. Ce modle, que le temps a respect au milieu de Paris, y est
malheureusement trop peu connu et mriteroit d'tre imit. Il nous
offre la solution de ce problme que s'toient propos les architectes
de l'antiquit, de faire de grands et solides difices avec des
matriaux communs et de peu de valeur: c'est ce qu'on ne sait plus
faire aujourd'hui.

Les murs de cette salle toient recouverts d'une couche de stuc qui
avoit trois, quatre et mme cinq pouces d'paisseur. On en voit encore
quelques dbris: le reste parot avoir cd plutt  la main des
hommes qu'aux ravages du temps.

Quelle place occupoit dans l'ensemble des Thermes de Julien cette
belle salle que nous venons de dcrire? c'est ce qu'il n'est pas
facile de dcider en la voyant ainsi spare de l'immense difice[553]
dont elle faisoit partie. Les thermes des anciens se composoient
d'une multitude de pices qui toutes n'toient point destines 
l'usage des bains; et, pour assigner  celle-ci son emploi prcis, il
faudroit la considrer dans son rapport avec de semblables pices des
thermes de Rome; il faudroit surtout rtablir, sur les indications des
fondations et des ruines adjacentes, l'ensemble approximatif des
salles contigus. Le plan des Thermes n'existe dans aucun des grands
ouvrages qui ont trait de cette partie des monuments antiques: la
premire restitution s'en trouve dans le deuxime volume des
Antiquits de la France par M. Clrisseau; et l'ide qu'il en donne
est assez satisfaisante, sans qu'on puisse toutefois s'assurer que
c'en soit l le vritable plan.

          [Note 553: Ce palais s'tendoit jusque dans la rue des
          Mathurins, et l'htel de Cluni a t bti sur l'emplacement
          d'une partie de ses constructions, comme nous le dirons en
          son lieu.]

Sous l'difice que nous dcrivons, on a dcouvert un double rang en
hauteur de caves en berceaux, ou plutt de larges conduits de neuf
pieds dans toutes leurs dimensions. Il y avoit ainsi trois berceaux
parallles spars par des murs de quatre pieds d'paisseur et se
communiquant par des portes de trois  quatre pieds de large. Le
premier rang de ces votes se trouve  dix pieds au-dessous du sol; on
y descend par quinze marches. Le second rang est dix pieds plus bas.
Quant  la longueur de ces routes souterraines, elle est inconnue, et
l'on ne pntre pas au-del de quatre-vingt-six pieds,  cause des
dcombres qui en interceptent l'issue. Les votes en sont composes de
briques, de pierres plates et de blocages  bain de mortier; la
construction des murs est en petits moellons durs de six pouces de
long sur quatre pouces d'paisseur; le mortier introduit dans les
joints a depuis six lignes jusqu' un pouce[554].

          [Note 554: L'an 1544, en fouillant prs de la porte
          Saint-Jacques pour faire un rempart contre l'arme de
          Charles-Quint, on dcouvrit les aqueducs souterrains qui
          amenoient l'eau d'Arcueil aux Thermes. Deux de leurs votes
          existoient encore en 1724. On en a trouv de nombreuses
          correspondances dans plusieurs caves des maisons de ce
          quartier. Il y en a dans une petite cour du btiment des
          Mathurins; et l'on y voit une inscription moderne indiquant
          qu'il s'toit fait anciennement un enfoncement prs de ce
          lieu, et que cet enfoncement avoit fait dcouvrir un conduit
          souterrain communiquant  la salle des Thermes.]

Quand on pense, dit un habile architecte[555], avec quelle avidit on
recueille les moindres renseignements sur des ruines lointaines, avec
quel empressement on dessine de toutes parts des dbris de
constructions romaines, moins curieux et moins bien conservs que
celui dont nous parlons, il y a lieu de s'tonner du peu de soin qu'on
a apport jusqu' prsent, soit  la conservation de ce monument, soit
 sa publication. Plusieurs projets avoient t prsents  ce sujet
avant la rvolution: le gouvernement paroissoit dispos  faire un
choix parmi ces projets[556], lorsque nos troubles civils vinrent
tout arrter. Il seroit  souhaiter que l'attention se portt de
nouveau sur ce prcieux dbris, et qu'un difice riche en souvenirs,
fcond en leons de tous genres pour l'art de btir, ft enfin
dsobstru dans ses abords, fouill dans ses fondations et soustrait
aux agents destructeurs qui de toutes parts travaillent  sa
ruine[557].

          [Note 555: M. Legrand.]

          [Note 556: Peu de temps avant la rvolution, M. le baron de
          Breteuil, ministre de Paris, avoit charg M. Verniquet de
          figurer sur un plan tous les restes de ces anciennes
          constructions, et de publier le rsultat de ce travail: les
          troubles qui survinrent en empchrent l'excution. On avoit
          aussi propos de faire de cette salle, restaure et dgage
          de tous ses alentours, un _Musum_ d'architecture et de
          construction.]

          [Note 557: Ce voeu vient d'tre rempli. _Voy._ l'art.
          _Monuments nouveaux_, _etc._]


LES PRMONTRS.

Personne n'ignore que l'institution de cet ordre de chanoines
rguliers est due au zle pieux de saint Norbert. Barthlemi, vque
de Laon, qui connoissoit les talents et les vertus de cet homme
apostolique, l'avoit appel prs de lui pour l'aider  introduire la
rforme parmi les chanoines de Saint-Martin, qui habitoient sa ville
piscopale. Le succs n'ayant pas rpondu  ses efforts, saint
Norbert, qui vouloit se livrer  la vie pnitente et contemplative, se
retira dans un vallon de la fort de Couci, que l'on nommoit
_Prmontr_. Une chapelle de Saint-Jean-Baptiste qu'il trouva dans ce
lieu, et que les religieux de Saint-Vincent-de-Laon,  qui elle
appartenoit, avoient abandonne, lui fit natre le projet de
s'associer quelques personnes, et d'tablir en cet endroit un
monastre[558]. L'vque Barthlemi, entrant dans ses vues, fit
l'acquisition du vallon et de la chapelle, qu'il donna en 1120  saint
Norbert; et cette mme anne celui-ci jeta les fondements d'un ordre
rgulier, qu'il mit sous la rgle de Saint-Augustin, et dont treize
chanoines firent profession le jour de Nol en 1121[559]. L'ordre
s'accrut assez rapidement; et dans le sicle suivant, Jean, abb de
Prmontr, voulant que ses religieux joignissent  la saintet de leur
vie une science suffisante pour instruire les fidles qu'ils
difioient, prit la rsolution de faire tablir pour son ordre un
collge  Paris. Il y acquit en consquence plusieurs maisons dans
les annes 1252, 1255, 1256 et 1286[560]. On voit par une bulle
d'Urbain IV, adresse  Renaud de Corbeil, vque de Paris, que ces
religieux obtinrent en 1263 la permission d'avoir un autel
portatif[561]; mais on n'a pu dcouvrir dans quel temps on leur permit
d'lever une chapelle. Celle qu'on leur avoit accorde fut dmolie en
1618, et l'on btit alors  la place l'glise qui a subsist jusqu'
la fin du dernier sicle. Elle fut ddie sous l'invocation de
_Saint-Jean-Baptiste_ et de _Sainte-Anne_. En 1672 on y fit plusieurs
changements, et la nef fut agrandie par la suppression d'une maison
situe entre cette glise et la rue Hautefeuille.

          [Note 558: Bibl. Prmonstrat., p. 372.--Hist. de Par., t. I,
          p. 338.]

          [Note 559: Fleuri.--Hist. eccls., liv. 67, n 17.]

          [Note 560: 1 Rue Hautefeuille, une grande maison appele la
          maison _Pierre-Sarrasin_; 2 des religieuses de
          Saint-Antoine, la seigneurie et la censive sur neuf maisons
          situes rue des _tuves_; 3 une autre maison contigu aux
          prcdentes; 4 une grange avec un jardin. Toutes ces
          acquisitions, amorties par Philippe-le-Bel en 1294,
          formoient un carr environn de quatre rues, ce qui fit
          donner, au rapport de Du Breul, le nom d'_le_  leur
          terrain[560-A]. (Bib. Prmonst., p. 582 et seqq.)]

          [Note 560-A: On appeloit effectivement _le de maisons_ un
          canton environn de quatre rues, ou une grande maison
          isole. Sur ces quatre rues qui entouroient les Prmontrs,
          deux ont t depuis long-temps dtruites.]

          [Note 561: Du Breul, p. 585.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES PRMONTRS.

     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, dcor de colonnes ioniques accouples et
     charges d'ornements d'assez mauvais got, deux anges de grandeur
     naturelle, soutenant un petit temple plac au-dessus du
     tabernacle.

     Dans deux niches et sur l'arrire-corps, deux autres statues
     galement de grandeur naturelle; le tout sans nom d'auteur.

     Dans l'glise, qui n'avoit rien de remarquable sous le rapport de
     l'architecture, la menuiserie des orgues, des stalles et la
     grille du choeur passoient pour d'assez bons ouvrages.

La maison des Prmontrs  Paris portoit le titre de _prieur_, et
toit destine  servir de collge aux jeunes chanoines de leur ordre.
Elle a produit un grand nombre de sujets distingus, qui ont t
l'ornement et la lumire de l'glise[562].

          [Note 562: Les btiments des Prmontrs sont maintenant
          occups par des artistes et des particuliers.]


GLISE PAROISSIALE DE SAINT-CME ET SAINT-DAMIEN.

En parlant de l'glise Saint-Andr-des-Arcs nous avons fait connotre
l'origine de celle-ci. Ces deux glises furent riges dans le mme
temps en paroisse, et cdes  l'Universit en 1345. On ne sait si
celle-ci fut reconstruite dans le sicle suivant, mais on trouve que
la ddicace en fut faite en 1426.

L'glise de Saint-Cme toit petite, et nanmoins suffisante au
trs-petit nombre de ses paroissiens: elle n'avoit rien dans sa
construction qui ft digne d'tre remarqu[563].

          [Note 563: Auprs de cette glise, laquelle, quoique
          resserre de tous les cts, avoit un cimetire et un
          charnier, on avoit construit, en 1561, un petit btiment o,
          le premier lundi de chaque mois, plusieurs chirurgiens
          visitoient les pauvres malades qui se prsentoient. Cet
          usage, suivant l'abb Lebeuf, remontoit jusqu' saint Louis.
          (Elle sert maintenant d'atelier  un menuisier.)]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-CME.

     Sur le matre-autel, dcor de colonnes corinthiennes, une
     Rsurrection; par _Houasse_.

     Dans la chapelle des fonts, un bas relief; sans nom d'auteur.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Nicoles de Beze, seigneur de la Selle, archidiacre d'tampes,
     etc., etc., oncle du fameux Thodore de Beze, mort en 1543[564].

          [Note 564: On voyoit dans la nef ses armes graves sur sa
          tombe, et peintes sur un des vitraux. Un petit cadre de
          bois, attach  un pilier, offroit plusieurs pitaphes
          crites sur parchemin, et composes en son honneur par
          Thodore de Beze. Elles ont t copies dans le
          _Mnagiana_.]

     Charles Loiseau, savant jurisconsulte, mort en 1628.

     Pierre Dupuy, conseiller au parlement et garde de la bibliothque
     du roi, mort en 1651.

     Jacques Dupuy son frre, prieur de Saint-Sauveur, et galement
     garde de la bibliothque, mort en 1656.

     Jacques-Omer Talon, avocat-gnral au parlement, mort en 1648.

     Omer Talon, aussi avocat-gnral au parlement dans le temps de la
     Fronde, mort en 1652.

     Denis Talon, prsident  mortier au parlement, mort en 1698.

     (Plusieurs autres membres de cette famille avoient leur spulture
     dans la mme glise.)

     Jacques Bazin, marquis de Bezons, marchal de France, gouverneur
     de Cambrai, etc., mort en 1733.

     Claude d'Espence, savant thologien, recteur de l'Universit,
     etc., mort en 1571[565].

          [Note 565: Sur une colonne de pierre, prs de la porte de la
          sacristie, on voyoit sa statue  genoux, en habit de
          docteur. (Ce monument a t dtruit.)]

     Denis Bouthilier, avocat clbre.

     Franois Bouthilier de Chavigny, vque de Troyes, mort en 1731.

     Franois de La Peyronie, premier chirurgien du roi, mort en
     1747[566], etc., etc.

          [Note 566: Le monument qui lui avoit t lev aux frais des
          matres chirurgiens de Paris n'existe point au Muse des
          Petits-Augustins; il toit adoss au premier pilier de
          l'glise, et offroit le buste de ce savant homme, soutenu
          par la figure allgorique de la Prudence. Ce morceau avoit
          t excut par _Vinache_.]


CIRCONSCRIPTION.

Les limites de cette paroisse ont excit, dans le dix-septime sicle,
de vives contestations qu'il seroit fastidieux de rapporter. Il parot
qu'elle s'tendoit rellement d'un ct jusqu'aux confins de celle de
Saint-Benot; qu'elle avoit le terrain qui entouroit la porte
Saint-Michel depuis le lieu dit anciennement le _Parloir-aux-Bourgeois_
jusque vis--vis la rue de Vaugirard. Une transaction qu'elle fit avec
l'abbaye Saint-Germain lui enleva quelques maisons dans les rues d'Enfer
et Vaugirard, pour l'agrandir d'un autre ct, de manire que, dans les
derniers temps, elle se renfermoit dans les rues suivantes:

 partir de l'glise, elle avoit le ct droit de la rue de la Harpe,
 l'exception du collge d'Harcourt; partie de la place Saint-Michel
et de la rue Sainte-Hyacinthe, des deux cts; la rue Saint-Thomas; la
gauche de la rue d'Enfer jusqu' celle de Saint-Dominique; le ct
droit de la rue Sainte-Catherine; en revenant, le ct droit de la rue
des Fosss-de-Monsieur-le-Prince jusqu' celle de l'Observance,
qu'elle renfermoit en entier avec le couvent des Cordeliers; partie de
la rue qui portoit ce nom, des deux cts; la rue du Paon tout entire
avec son cul-de-sac; partie de la rue du Jardinet et de celle du
Battoir; la rue Mignon tout entire.


L'ACADMIE ROYALE DE CHIRURGIE.

L'importance et la beaut du monument consacr aux travaux de cette
socit savante nous dterminent  intervertir ici l'ordre naturel de
cet ouvrage, qui semble lui assigner sa place parmi les coles et les
collges. Cette exception, que nous avons dj faite pour plusieurs
maisons religieuses, sera renouvele encore dans ce mme quartier, en
faveur de l'glise et de la maison de Sorbonne.

La chirurgie fut d'abord en honneur dans l'Europe entire lors de la
renaissance des lettres, parce que, dans la pratique comme dans la
thorie, ceux qui exeroient l'art de gurir l'avoient d'abord runie
 la mdecine; mais elle tomba bientt dans un profond avilissement,
lorsque, par un ddain absurde, les mdecins jugrent  propos de la
sparer de leur art, et de l'abandonner comme une profession purement
mcanique,  la main des barbiers, qu'ils se contentoient de diriger
dans les oprations chirurgicales et dans l'application des remdes
extrieurs. Cet arrangement bizarre la perdit sans ressource en
Allemagne et en Italie, o elle avoit d'abord brill du plus grand
clat. Il n'en fut pas de mme en France, parce que, long-temps avant
l'poque qui ramena les sciences et les arts en Occident, les
chirurgiens formoient dj un corps savant,  la vrit uniquement
occup de l'art chirurgical, mais  qui l'on avoit du moins accord le
droit d'unir la thorie  la pratique. Ce fut Jean Pitard, chirurgien
de Saint-Louis, qui le premier pensa  runir une socit de gens de
sa profession,  laquelle pt s'attacher la confiance publique que le
charlatanisme d'une foule d'empiriques avoit alors fort indispose
contre l'art de la chirurgie. Il obtint d'abord de ce prince, en sa
qualit de chirurgien du roi au Chtelet, une charte qui lui donnoit
le pouvoir d'examiner et d'approuver, dans toute l'tendue de la
ville, prvt et vicomt de Paris, tous ceux qui voudroient y exercer
l'art de la chirurgie. Cette charte fut bientt suivie d'une
permission de former un corps de chirurgiens, pour lequel il fit des
statuts et des rglements. Ce corps toutefois ne fut entirement
tabli qu'en 1278, sous le titre de _confrrie_; on en confirma pour
lors les privilges, et la nouvelle confrrie fut mise sous
l'invocation de Saint-Cme et de Saint-Damien. Cette compagnie
n'toit alors compose que de gens lettrs et d'une capacit prouve;
et une suite d'ordonnances de nos rois, depuis Philippe-le-Bel jusqu'
Charles VI[567], a pour objet de maintenir une juste svrit dans
l'examen de ceux qui se destinoient  exercer la chirurgie. En 1436,
on trouve que le corps des chirurgiens fut agrg  l'Universit: ils
avoient dj adopt la pieuse et ancienne coutume introduite depuis
long-temps parmi les mdecins, de donner des consultations gratuites 
l'entre des glises. Un des statuts de la confrrie portoit qu'ils
s'assembleroient le premier lundi de chaque mois  Saint-Cme, pour
examiner les pauvres malades qui se prsenteroient, et leur fournir
les mdicaments qui leur seroient ncessaires. Ce fut en consquence
de cette disposition que les cur et marguilliers de cette paroisse
firent construire, vers 1561, au bas de leur glise, un btiment
destin  cette oeuvre de charit.

          [Note 567: Livre Rouge vieux du Chtelet, fol. 14, 15, 36 et
          91.--Rech. de Pasquier, liv. IX, chap. 30, 31 et 32.--1
          Reg. des chart.  la Chamb. des Compt., fol. 33, 46 et
          58.--Du Boulay, t. IV, p. 671 _et suiv._]

Cependant, l'orgueil ou la jalousie des mdecins pensa dtruire une
aussi sage institution; et il ne tint pas  eux que la chirurgie ne
retombt parmi nous dans l'avilissement complet o elle toit chez
nos voisins: car, aprs de longues dissensions, dont l'objet toit de
soutenir des prtentions draisonnables, la facult de mdecine, par
une imitation honteuse des mdecins trangers, appela les barbiers 
l'exercice de la chirurgie, les initia ensuite aux grandes oprations
de l'art, et parvint enfin  les faire unir au corps des chirurgiens.
Le mpris dans lequel cette indigne alliance le fit tomber fut tel,
qu'un arrt solennel le dpouilla, en 1660, de tous les honneurs
littraires. Cependant, par une espce de prodige, la thorie s'y
conserva; une suite d'hommes aussi habiles que courageux transmit
fidlement les traditions, l'art fit chaque jour de nouveaux progrs,
et ces progrs devinrent si remarquables, que le gouvernement sentit
enfin qu'il toit aussi juste qu'honorable de rtablir la chirurgie
dans son tat primitif. Une loi rendue en 1724 ordonna d'abord
l'tablissement de cinq professeurs royaux pour enseigner la thorie
et la pratique de l'art; en 1731, l'acadmie royale de chirurgie fut
forme dans l'association de Saint-Cme; enfin, en 1743, cette
agrgation humiliante des chirurgiens-barbiers fut entirement
supprime; et l'arrt qui ordonnoit leur suppression, mettant la
chirurgie au nombre des arts libraux, et lui en accordant tous les
honneurs, droits et prrogatives, assimile le collge des chirurgiens
au collge Royal, et  celui de Louis-le-Grand.

L'augmentation de la confrrie et l'association des barbiers avoient
forc d'accrotre les btiments qui lui toient destins. On avoit
achet quelques maisons voisines, lev en 1671 un amphithtre
anatomique, ajout en 1706 une salle et de nouveaux btiments; mais
toutes ces additions n'empchant pas ce local d'tre incommode et
insuffisant, La Martinire, premier chirurgien de Louis XV, demanda
l'emplacement du collge de Bourgogne, situ dans la mme rue, pour y
lever un plus vaste btiment. Il l'obtint; le collge fut dmoli, et
sur ce terrain on construisit l'cole de chirurgie dont il nous reste
 parler. Le roi en posa la premire pierre en 1769, et l'excution en
fut confie  M. Gondouin, architecte qui ne s'toit encore fait
connotre par aucuns travaux importants.

Un style pur, noble, simple, et qui ne ressembloit en rien  tout ce
qui se btissoit alors, attira tous les yeux, runit tous les
suffrages. Les gens de l'art y reconnurent la majest de
l'architecture romaine, dpouille de ses riches superfluits, et
rapproche de la simplicit des monuments de la Grce.

Cet difice se compose de quatre corps de btiments, formant une cour
de onze toises de profondeur sur seize de largeur; la faade sur la
rue en a trente-trois; un pristyle de quatre rangs de colonnes runit
les deux ailes: le btiment du fond est un amphithtre clair par en
haut, et qui peut contenir douze cents personnes. Dans les deux ailes
sont places les diverses salles de dmonstration et d'administration:
elles renferment en outre un grand cabinet d'anatomie humaine, un
autre de pices anatomiques modeles en cire, une bibliothque
publique, une collection de tous les instruments employs dans la
chirurgie.

La dcoration extrieure consiste, dans toute l'tendue de la faade
et au pourtour de la cour, en un ordre ionique qui n'excde pas la
hauteur du rez-de-chausse; au fond est un pristyle de six colonnes
corinthiennes d'un plus grand module, couronn d'un fronton, dans le
tympan duquel un bas-relief offre la Thorie et la Pratique se donnant
la main, et jurant sur l'autel d'Esculape de demeurer unies pour le
soulagement de l'humanit. Sur le mur du fond, dans la partie la plus
leve, cinq mdaillons offrent les portraits de cinq chirurgiens
clbres[568].

          [Note 568: Jean Pitard, Ambroise Par, George Marchal,
          Franois de La Peyronie, et Jean-Louis Petit.]

Le mrite de ce pristyle, bien suprieur  toutes les dcorations de
ce genre que peuvent offrir d'autres monuments de la capitale,
consiste principalement dans le juste rapport des parties avec
l'ensemble. Les colonnes posent seulement sur quelques marches leves
au-dessus du sol, et ne sont point ananties dans leur effet, comme
dans le fameux pristyle du Louvre, par un soubassement d'une hauteur
excessive. La masse de l'entablement et du fronton qui le couronne ne
prsente pas, comme au pristyle de Sainte-Genevive, dont les
colonnes sont places  de trop grands intervalles, un poids norme
qui fatigue l'oeil. Rapproches ici les unes des autres dans une juste
proportion, on voit qu'elles supportent sans effort le couronnement de
cet lgant difice.

Le grand bas-relief plac au-dessus de la porte reprsente, dans une
composition allgorique, le Gouvernement accordant des grces et des
privilges  la chirurgie; il est accompagn de la Sagesse et de la
Bienfaisance: le gnie des arts lui prsente le plan de l'cole.
Toutes ces sculptures, extrmement mdiocres, sont de _Berruer_.

Pour l'intrieur du monument, l'architecte a adopt un genre de
dcoration qui peut remplacer avantageusement la sculpture: c'est la
peinture  fresque. On voit dans l'escalier la statue d'Hygie, desse
de la sant; dans une salle du rez-de-chausse, six figures imitant
le bas-relief; dans l'amphithtre un grand morceau en grisaille,
offrant un sujet allgorique, le tout excut par _Gibelin_.
Au-dessous de ce dernier tableau sont les bustes des deux fondateurs
de l'acadmie de chirurgie, La Peyronie et La Martinire, tous les
deux de la main de _Le Moine_. Cette cole possdoit autrefois une
statue de Louis XV par _Tassaer_.

Il est peu d'difices conus avec autant de got et distribus aussi
heureusement que celui-ci. La critique, rduite  ne pouvoir attaquer
que certains dtails de la dcoration extrieure, est force de se
taire en considrant l'ensemble lgant et majestueux du monument.
Plac dans une rue troite, il toit impossible autrefois de jouir du
dveloppement de sa faade; la dmolition de l'glise des Cordeliers a
form devant lui une place vague qui en dtruit galement
l'effet[569].

          [Note 569: M. Goudouin lui-mme avoit t charg, dit-on, de
          ceindre cette place d'une dcoration d'architecture compose
          de constructions utiles et analogues au monument principal.
          Sa mort a arrt l'achvement de ce projet, auquel il avoit
          donn un commencement d'excution par l'rection d'une
          fontaine d'un trs-beau style, et dont nous ne tarderons
          point  parler. (_Voy._ l'article _Monuments nouveaux_,
          etc.)]

L'acadmie de chirurgie, dirige par le ministre de Paris, se
composoit d'un prsident, premier chirurgien du roi; d'un directeur,
d'un vice-directeur et de plusieurs autres officiers tirs des
quarante conseillers qui formoient le comit perptuel de l'acadmie.
Il y avoit vingt adjoints  ce comit; tous les autres matres en
chirurgie du collge toient acadmiciens libres.

Dix-sept professeurs donnant tous les jours des leons sur les
diverses parties de la chirurgie, toient distribus de la manire
suivante:

  Deux pour la physiologie.
  Deux pour la pathologie chirurgicale.
  Deux pour l'hygine.
  Deux pour l'anatomie.
  Deux pour les oprations.
  Deux pour les maladies des yeux.
  Deux pour les accouchements.
  Un pour la chimie.
  Deux pour l'cole pratique de
  dissection.

Cette compagnie avoit une assemble publique, dans laquelle elle
distribuoit des prix fonds par plusieurs de ses membres les plus
clbres[570].

          [Note 570: La destination de ce monument est devenue commune
          aux coles de mdecine et de chirurgie.]


LES CORDELIERS.

Cet ordre religieux, institu en 1208 par saint Franois, prs d'Assise
en Ombrie, et approuv l'anne suivante, fit des progrs si rapides,
qu'au premier chapitre, tenu en 1219, on comptoit dj plus de cinq
mille dputs. Ils avoient d'abord pris le nom de _Prdicateurs de la
Pnitence_, mais leur instituteur voulut, par humilit, qu'ils
s'appelassent _Frres Mineurs_; il ordonna mme que le chef ou gnral
de l'ordre ne prt que le simple titre de ministre. Nos historiens
s'accordent  fixer leur arrive  Paris de 1216  1217[571]; mais
Jaillot prsume qu'il y a ici quelque erreur: car il en rsulteroit que
ces religieux seroient rests treize  quatorze ans  Paris sans
tablissement fixe, puisque c'est seulement en 1230 qu'ils se fixrent
dans le lieu qu'ils ont occup jusque dans les derniers temps. Cet
emplacement leur fut cd  titre de _prt_ par l'abb et le couvent
Saint-Germain, sous la condition qu'ils ne pourroient avoir ni chapelle
publique, ni cimetire, ni cloches pour appeler les fidles au service
divin, et que si par la suite ils venoient  quitter cette demeure, le
couvent de Saint-Germain rentreroit dans la proprit des lieux cds,
et des augmentations qu'on y auroit faites. Telle est la forme de l'acte
de concession[572]; mais Jaillot prtend et prouve, ce nous semble,
trs-bien que ce prtendu _prt_ toit une cession vritable que l'on
avoit dguise sous ce titre, pour ne pas violer en apparence le voeu de
pauvret absolue si rigoureusement ordonn par saint Franois  ses
religieux; et qu'en effet ce fut saint Louis qui acheta de l'abbaye tout
ce qu'elle paroissoit prter aux Cordeliers. Plusieurs actes cits par
lui viennent  l'appui de son opinion.

          [Note 571: Du Breul, p. 514.--Sauval, t. I., p. 630.--Hist.
          de Par., t. I, p. 284.--Piganiol, t. VII, p. 1, etc.]

          [Note 572: Du Breul, p. 515.--Hist. de Par., t. III, p.
          115.]

Les religieux de Saint-Germain ne tardrent pas  se relcher de ces
conditions svres qu'ils avoient imposes d'abord aux frres mineurs;
et ds 1240 on voit que non-seulement ils leur permirent d'avoir une
glise, un cimetire et des cloches, mais encore qu'ils consentirent en
leur faveur  l'alination de deux pices de terre que des personnes
pieuses vouloient acqurir pour eux, dont l'une toit contigu  leur
couvent, et l'autre situe au-del des murs. Saint Louis se chargea de
faire btir leur glise, et y consacra une partie de l'amende de dix
mille livres,  laquelle il avoit condamn Enguerrand de Couci[573].
Elle ne fut ddie que le 6 juin 1262, sous le titre de
_Sainte-Magdeleine_. Depuis, ces religieux firent encore, sur les terres
de l'abb de Saint-Germain, diverses acquisitions que celui-ci voulut
bien leur amortir; et en 1298, Philippe-le-Hardi leur donna la rue qui
rgnoit le long des murs, depuis la porte d'Enfer jusqu' celle de
Saint-Germain. Mais dans le sicle suivant, la ncessit o l'on se
trouva de fortifier la ville, lors de la prison du roi Jean, ayant forc
d'abattre les maisons qu'ils avoient bties sur ce terrain, et de
dtruire une partie de leurs vignes pour creuser des fosss, Charles V
crut devoir les en ddommager en leur donnant la proprit de deux
maisons situes rue de la Harpe et de Saint-Cme, qu'il avoit achetes
des religieux de Molme; et de ses propres deniers fit construire pour
eux de grandes coles et plusieurs autres btiments. Ils reurent 
diffrentes poques des marques non moins clatantes de la gnrosit de
plusieurs illustres personnages. Ce fut Anne de Bretagne qui fit
rebtir leur rfectoire, lequel avoit cent soixante-douze pieds de long
sur quarante-trois de large. Un incendie, arriv en 1580, ayant dtruit
leur glise presque de fond en comble[574], elle fut reconstruite sur
les mmes fondements par les libralits de Henri III, des chevaliers du
Saint-Esprit et autres personnes de considration. On commena les
travaux en 1582. En 1585 le choeur fut fini, et ddi sous l'invocation
de _Sainte-Magdeleine_. Les largesses du prsident de Thou, de son fils
Jacques-Auguste de Thou et de quelques autres, fournirent les moyens de
continuer la nef, qui fut acheve en 1606. En 1672 on btit la chapelle
du tiers-ordre de Saint-Franois, laquelle fut ddie sous le nom de
_Sainte-lisabeth_; enfin, en 1673, ces religieux firent reconstruire
leur clotre et lever au-dessus de vastes dortoirs. On mit alors sur la
porte cette inscription: _le grand couvent de l'observance de
Saint-Franois_, 1673[575]. Toutefois ces btiments ne furent achevs
que dix ans aprs.

          [Note 573: _Voy._ t. I, 2e part., p. 771.]

          [Note 574: Cet incendie arriva par l'imprudence d'un
          religieux qui s'endormit la nuit dans l'glise, o il
          vouloit achever de dire l'office, aprs avoir attach une
          bougie allume au lambris de la chapelle de
          Saint-Antoine-de-Padoue. Il y avoit, dans cette chapelle une
          grande quantit d'_ex-voto_ en cire: le feu y prit, et se
          communiqua partout avec tant de rapidit et de violence, que
          dans un moment l'glise entire fut embrase. Les cloches
          furent fondues; le choeur, la nef, une partie du clotre
          furent ravags par les flammes, qui dtruisirent aussi un
          grand nombre de tombeaux[574-A].]

          [Note 574-A: Ces tombeaux, la plupart en marbre noir,
          offroient l'effigie, en marbre blanc ou en albtre, des
          illustres personnages qui y avoient t inhums. La mmoire
          nous en a t conserve par Corrozet, le premier qui ait
          imagin d'crire un livre sur Paris. Nous croyons devoir
          transcrire ici la liste qu'il en donne, laquelle a t
          nglige par le plus grand nombre de nos historiens.

          Marie, reine de France, femme de Philippe, fils de saint
          Louis, morte en 1321.

          Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
          Philippe-le-Bel, fondatrice du collge de Navarre, morte en
          1304. (Au-dessous de son tombeau toit le monument d'un
          prince et d'une princesse, tenant chacun un coeur dans leurs
          mains, et sans pitaphe.)

          Jeanne, reine de France et de Navarre, morte en 1329. Le
          coeur de Philippe-le-Long, son poux, mort en 1321.

          Le coeur de Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
          Charles-le-Bel, morte en 1370.

          Le coeur de Blanche de France, fille de Philippe-le-Long,
          morte religieuse de Longchamp en 1358.

          Mahaut, fille du comte de Saint-Paul, femme de Charles,
          comte de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, morte en 1358.
          (Prs de Mahaut toit une autre princesse en habit de
          religieuse, et sans pitaphe.)

          Madame _Ainzne_, fille du roi de Castille. (Le reste de
          l'pitaphe toit rompu.)

          Blanche de France, fille de saint Louis, femme de..... (Le
          reste de l'pitaphe toit aussi rompu; mais c'toit sans
          doute la princesse Blanche qui pousa Ferdinand de La Cerda,
          fils d'Alphonse X, roi de Castille, car l'autre princesse
          Blanche, galement fille de saint Louis, ne fut point
          marie.)

          Louis de Valois, fils de Charles, comte de Valois et de
          Mahaut, mort en 1329.

          Un prince, un chevalier, une dame, un comte et une comtesse,
          sans pitaphe.

          Louis _Amnez_, fils de Robert, comte de Flandre, mort en
          1522.

          Pierre de Bretagne, fils de Jean duc de Bretagne, et de
          Blanche, fille de Thibaut roi de Navarre.

          Charles, comte d'tampes, frre de Jeanne, reine de France
          et de Navarre, mort en 1336.]

          [Note 575: Au sujet de cette inscription, nous croyons
          devoir remarquer que les frres Mineurs, appels
          _Cordeliers_,  cause de la corde qui leur servoit de
          ceinture, toient anciennement _Conventuels_; mais en 1502
          on introduisit chez eux une rforme, qui fut nomme
          l'_Observance_, ce qui servit  les distinguer des autres
          religieux du mme ordre. Cependant, en 1771, un bref du pape
          runit les _Conventuels_ et les _Observantins_ existants en
          France, sous l'autorit du gnral des Conventuels.]

L'glise des cordeliers passoit pour une des plus grandes de Paris:
c'toit un immense vaisseau de trois cent vingt pieds de long sur plus
de quatre-vingt-dix de large, sans compter les chapelles des
bas-cts. Le btiment n'en toit point vot, mais seulement plafonn
d'une charpente dont la couleur enfume par le temps y rpandoit une
grande obscurit et la rendoit d'un aspect dsagrable; mais elle
contenoit un assez grand nombre d'illustres spultures qui la
rendoient digne de l'attention des curieux[576].

          [Note 576: L'glise des Cordeliers a t entirement
          dmolie. Une partie du clotre, qui existe encore, sert
          d'hospice  l'cole de Mdecine.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CORDELIERS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dcor d'un trs-beau tabernacle en marbre,
     la Nativit de Notre-Seigneur; par _Franck_.

     Dans la chapelle des Gougenot, une Annonciation; par _Vien_.

     Dans une frise qui rgnoit autour de la salle du chapitre, des
     ttes de cardinaux, patriarches, gnraux, saints et saintes de
     l'ordre de Saint-Franois, peintes dans de petits compartiments.


     SCULPTURES.

     Dans deux niches qui accompagnoient le jub, les statues de saint
     Pierre et de saint Paul.

     Dans la chapelle des Gougenot, sur le devant de l'autel, un
     bas-relief en pierre de liais reprsentant l'ensevelissement de
     Notre-Seigneur; par _Jean Goujon_. (Ce morceau de sculpture
     venoit de la dmolition de l'ancien jub de
     Saint-Germain-l'Auxerrois)[577].

          [Note 577: Ce bas-relief, que tous les historiens ont cru de
          bronze parce qu'il toit noirci par le temps, et qu'ils ont
          faussement attribu  _Germain Pilon_, se trouve maintenant
          encastr dans le soubassement du tombeau du cardinal de
          Bourbon, dpos aux Petits-Augustins. C'est un morceau
          charmant o clate toute la grce, tout le sentiment de Jean
          Goujon. On peut le mettre au nombre de ses meilleurs
          ouvrages, et des chefs-d'oeuvre de la sculpture franoise.]

     Sur le portail de l'glise, du ct de la rue de l'Observance,
     une statue de saint Louis, estime des antiquaires, et que l'on
     disoit trs-ressemblante.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise ont t inhums:

     Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, conntable de France,
     dcapit en place de Grve le 19 dcembre 1475.

     Derrire le choeur et  ct du grand autel, Pierre Filhol,
     archevque d'Aix, lieutenant gnral du roi au gouvernement de
     Paris, mort en 1540. (Sa statue toit couche sur son
     tombeau)[578].

          [Note 578: Ce monument ne se trouve point au Muse des
          Petits-Augustins.]

     Albert Pio, prince de Carpi, mort  Paris en 1535. (Il toit
     reprsent en bronze,  demi couch sur son tombeau)[579].

          [Note 579: Cette sculpture, excute par _Paul Ponce_, a
          dans le style quelque chose d'un peu barbare; mais on y
          remarque une belle pose, une draperie large et bien jete,
          le caractre ferme et hardi de l'cole de Michel-Ange. Au
          total c'est un bon ouvrage.]

     Alexandre de Hales, religieux de cet ordre, dit le docteur
     irrfragable et matre de saint Thomas et de saint Bonaventure,
     mort en 1245.

     Jean de La Haye, du mme ordre, prdicateur ordinaire d'Anne
     d'Autriche, mort en 1661.

     Bernard de Beon et du Mass, seigneur de Bouteville, conseiller
     et lieutenant du roi, etc., mort en 1607.

     Andr Thevet, cosmographe de quatre rois, mort en 1590.

     Franois de Bellefort, crivain du seizime sicle, mort en
     1583.

     Dans une chapelle, Gilles-le-Matre, premier prsident au
     parlement de Paris, mort en 1562. (On voyoit sa statue sur son
     tombeau)[580].

          [Note 580: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]

     Dans la chapelle de Gondi, don Antoine, prtendu roi de Portugal,
     mort en 1595.

     Don Diego Bothelh, seigneur portugais qui s'toit attach  sa
     fortune, mort en 1607.

     Dans la chapelle des Longueil, plusieurs membres de cette
     famille, entre autres Antoine de Longueil, vque de
     Saint-Pol-de-Lon, mort en 1500. (Sa statue toit couche sur une
     tombe place dans l'paisseur du mur)[581].

          [Note 581: Cette statue a t dtruite.]

     Dans la chapelle des Besanon, plusieurs magistrats de ce nom et
     des familles de Bullion et de Lamoignon, qui en descendent. (Dans
     cette chapelle on voyoit sur un tombeau de marbre noir le buste
     de M. de Bullion, surintendant des finances, mort en 1640)[582].

          [Note 582: Ce buste, excut par _Anguier_, n'est pas
          dpourvu de mrite. (Dpos aux Petits-Augustins.)]

     Dans la chapelle des Brionnet, plusieurs membres de cette
     famille illustre dans la magistrature. (Quatre bustes chargs
     d'inscriptions offroient les images de quatre d'entre eux[583],
     et  l'un des piliers on voyoit un squelette qui tenoit entre
     ses mains l'pitaphe de Catherine Brionnet, pouse d'Adrien du
     Drac, morte en 1680.)

          [Note 583: Ces bustes, qui sont tous de la plus mauvaise
          excution, se voient dans le mme Muse. Le squelette et
          l'pitaphe n'existent plus.]

     Vis--vis la chapelle du Saint-Spulcre, Jean de Rouen, savant
     professeur de langues anciennes, mort en 1615.

     Dans la chapelle Sainte-lisabeth, Claude-Franoise de Pouilly,
     marquise d'Esne, etc., femme d'Alexandre, marquis de Redon, etc.,
     morte en 1672.

     Dans la chapelle des Gougenot, plusieurs membres de cette
     famille, et entre autres l'abb Gougenot, prieur de Maintenay,
     associ libre de l'acadmie de peinture et sculpture, mort en
     1767[584].

          [Note 584: Ce buste est galement dpos aux
          Petits-Augustins, ainsi qu'un mdaillon ovale reprsentant
          le pre et la mre de ce personnage.]

     Plusieurs autres familles distingues, telles que celles des
     Ameret, des Riantz-Villeray, des Hardi-la-Trousse, des La
     Palu-Bouligneux, des Vertamon, des Faucon-de-Ris, etc., avoient
     leurs spultures dans cette glise.

     Dans la salle du chapitre:

     Sous une tombe plate, Nicolas de Lyre, docteur en thologie,
     religieux Cordelier, et l'un des plus savants hommes de son
     sicle, mort en 1340.

Le couvent des Cordeliers occupoit un trs-vaste emplacement, mais se
composoit d'un mlange de btiments anciens et sans symtrie, et de
btiments modernes et rguliers. Le clotre toit le plus vaste et le
plus beau qu'il y et  Paris. Le rfectoire, les dortoirs mritoient
d'tre vus. La bibliothque, compose d'environ vingt-quatre mille
volumes, toit rpartie en deux grandes pices et trois cabinets. On y
conservoit des manuscrits prcieux donns  cette maison par saint
Louis, qui, comme on sait, lgua ses livres, par gale portion,  ces
pres et aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. Ils possdoient aussi
une collection de manuscrits grecs qui leur avoit t donne par Marie
de Mdicis.

Deux confrries fameuses, celle du tiers ordre de Saint-Franois et
celle du Saint-Spulcre avoient t tablies ou transportes dans
l'glise de ce couvent: saint Louis fut de la dernire, laquelle
existoit avant l'arrive des Cordeliers  Paris. C'toit aussi dans
une des salles de leur maison que se tenoient rgulirement, deux fois
par an, les assembles des chevaliers de l'ordre royal de
Saint-Michel.

Ce monastre servoit de collge aux jeunes religieux de l'ordre qui
venoient  Paris tudier la thologie. Parmi le grand nombre de ceux
qui s'y sont illustrs, on distingue Alexandre de _Hales_, saint
_Bonaventure_, Nicolas _de Lyre_, Jean _Duns_, dit _Scot_, surnomm le
_docteur subtil_, etc. Cet ordre a aussi donn  l'glise quelques
papes et plusieurs cardinaux[585].

          [Note 585: En 1502 le cardinal d'Amboise avoit jug  propos
          d'introduire la rforme dans plusieurs couvents dont les
          dsordres causoient du scandale et commenoient mme 
          donner de l'inquitude. Les Cordeliers et les Jacobins
          surtout attirrent son attention; mais ces derniers,
          auxquels il fit d'abord signifier l'ordre du pape,
          refusrent d'obir. Le cardinal, indign, envoya une troupe
          de gens-d'armes avec ordre de chasser du couvent tous les
          Jacobins rfractaires. Ceux-ci se barricadrent, et,
          soutenus de quelques coliers, se dfendirent assez
          long-temps. Forcs nanmoins de cder dans cette premire
          attaque, ils osrent revenir avec un renfort de douze cents
          coliers, qui les remit en possession de leur couvent, d'o
          on ne put les chasser qu'en formant un nouveau sige. Les
          Jacobins de la rforme de Hollande vinrent les remplacer.

          L'aventure des Cordeliers a un caractre encore plus
          singulier: ils refusoient galement la rforme que des
          Cordeliers observantins, placs dans leur maison, vouloient
          leur donner, lorsque le cardinal jugea  propos de leur
          envoyer deux vques qui avoient dj t chargs de la
          rforme des Jacobins. Avertis de leur visite, ces religieux
          exposent le saint Sacrement sur l'autel, et commencent 
          chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques, fatiguent
          les deux prlats, qui d'abord n'osent les interrompre,
          redoublent leurs chants lorsque ceux-ci veulent leur imposer
          silence, et les forcent enfin  sortir de leur glise. Les
          rformateurs revinrent le lendemain, accompagns du prvt
          de Paris, de plusieurs autres magistrats et de cent archers,
          avec ordre de chasser les Cordeliers, s'ils faisoient la
          moindre rsistance. On les trouva, comme la veille,
          rassembls dans leur glise, o ils essayrent encore de
          recommencer leurs chants scandaleux; mais on les fit taire,
          et la rforme se fit. Ils obtinrent seulement qu'elle ne ft
          point faite par les Cordeliers observantins, mais par
          dix-huit Cordeliers pris dans divers couvents. Dans le
          sicle suivant, o ils eurent encore besoin d'tre rappels
           l'observation de leur rgle, on tenta vainement de faire
          entrer chez eux des Rcollets. Ils s'y refusrent
          obstinment, et les obligrent  se retirer en se rformant
          eux-mmes.]


LA SORBONNE.

Cette belle institution devoit son origine  Robert, dit de _Sorbon_
ou _Sorbonne_, lieu de sa naissance, situ dans le Rhtelois. N dans
l'obscurit, il toit parvenu par sa science et par ses vertus 
mriter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le
chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avanc. Dans
ce haut degr de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa
pauvret avoit apports  ses tudes, et surtout des difficults qu'on
prouvoit  parvenir au doctorat quand on toit n comme lui
absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficults qui
pouvoient enlever  l'glise un grand nombre d'habiles dfenseurs,
qu'il forma le dessein d'tablir une socit d'ecclsiastiques
sculiers qui, vivant en commun et dgags de toute inquitude sur les
besoins de la vie, ne seroient occups que du soin d'tudier et de
donner gratuitement des leons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne
nous prsentent ce collge que comme un tablissement fond en faveur
de seize pauvres coliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le
contraire: on voit qu'il s'appeloit ds le principe la _Communaut des
pauvres matres_, et que ses membres toient, quelques annes aprs,
dsigns ainsi: _Pauperes magistri de vico ad portas_[586]. C'toit,
dit l'historien de l'Universit[587], aux pauvres que Robert
prtendoit fournir des secours. La pauvret toit l'attribut propre de
la maison de Sorbonne; elle en a conserv long-temps la ralit avec
le titre, et depuis mme que les libralits du cardinal de Richelieu
l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'pithte de _Pauvre_, comme
son premier titre de noblesse. Elle la conserva jusque dans les
derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifie
_pauperrima domus_, exemple rare et vraiment admirable d'humilit
chrtienne, humilit dont son fondateur lui avoit du reste fourni le
modle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom  ce
collge, et l'on sait qu'il se contenta du titre de _Proviseur_, plus
simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

          [Note 586: Cart. Sorb. ad. ann. 1274.]

          [Note 587: Crvier, t. I, p. 495.]

Nos historiens ont extrmement vari sur l'poque de la fondation de
cet tablissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession
accordes par saint Louis et dates de Paris l'an 1250, n'ont pas fait
attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis toit en Afrique
depuis deux ans, et par consquent qu'elle ne pouvoit tre qu'une
erreur de copiste. L'abb Ladvocat, docteur et bibliothcaire de ce
collge, est tomb dans une erreur  peu prs semblable, lorsque,
d'aprs des inscriptions graves dans la maison mme de Sorbonne, il
fixe cette fondation  l'anne 1253, puisque saint Louis ne revint en
France que l'anne suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en
examinant avec attention tous les actes relatifs  la fondation de la
Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu' l'anne 1256.

Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui prsente comme
fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et
mdecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite  ce sujet le
testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il
et reconnu d'abord que ce titre, dat de 1258, est postrieur 
l'rection du collge, ensuite que le testateur n'a d'autre intention,
en faisant un legs, que d'augmenter une fondation dj faite. Robert
de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son
fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres,
chanoine de cette ville, Guillaume de Nmont, chanoine de Melun, tous
deux chapelains de saint Louis, et mme avec ce prince, qui, malgr
toutes les libralits dont il combla ce collge, n'en fut jamais
appel le fondateur[589].

          [Note 588: T. VI, p. 321.]

          [Note 589: L'inscription rapporte par la plupart des
          historiens de Paris indique seulement que c'est sous _son
          rgne_ que la Sorbonne fut fonde: _Ludovicus, rex
          Francorum_, SUB QUO _fundata fuit domus Sorbon_.]

Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que
Robert de Sorbonne, ayant acquis ou chang avec saint Louis quelques
maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit
btir les premiers difices de son collge et une chapelle. Il acquit
ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons
jusqu' la rue des Poires; et, considrant que l'tablissement qu'il
venoit de former n'toit destin que pour des thologiens, il imagina de
faire lever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acqurir un
collge dans lequel on enseigneroit les humanits et la philosophie, et
o l'on prpareroit ainsi des lves propres  entrer dans les coles de
Sorbonne. Ce collge, achev en 1271, reut le nom de _Calvi_ ou la
_Petite-Sorbonne_; la chapelle, ddie d'abord  la _sainte Vierge_, fut
rebtie en 1326, et mise, en 1347, sous la mme invocation et sous
celle de _sainte Ursule_ et de ses compagnes, dont l'glise clbroit la
fte le 21 octobre, jour de la ddicace.

          [Note 590: Cette rue n'est pas nomme dans les actes, mais
          elle parot tre celle que l'on nomme aujourd'hui _rue de
          Sorbonne_. Saint Louis permit  Robert de la faire fermer 
          ses extrmits, ce qui lui fit donner le nom de _rue des
          Deux-Portes_, comme nous le dirons ci-aprs.]

Les choses restrent en cet tat jusqu'au ministre du cardinal de
Richelieu. Ce ministre, qui aimoit tout ce qui avoit de l'clat, pensa
qu'il feroit une chose utile pour sa gloire s'il faisoit rebtir avec
une magnificence digne de lui le collge dans lequel il avoit tudi
la thologie. L'architecte _Le Mercier_, qui avoit dj bti pour lui
le Palais-Royal, fut charg de lui prsenter un plan, tant pour la
construction d'une glise que pour celle des btiments qui devoient
l'accompagner. La premire pierre de la maison[591] fut pose en 1627
par l'archevque de Rouen; il posa lui-mme celle de l'glise en 1635.
Cependant elle ne fut acheve que long-temps aprs sa mort, en 1653,
comme le constatoit une inscription attache au portail du ct de la
cour.

          [Note 591: La maison de Sorbonne se compose de trois grands
          corps de logis, flanqus dans leurs encoignures par quatre
          gros pavillons, le tout environnant une cour qui a la forme
          d'un carr long. Trente-sept professeurs avoient le droit
          d'y tre logs.]

Cette glise, dont l'architecture a t prsente par tous les
historiens de Paris comme un chef-d'oeuvre digne de la plus grande
admiration, se compose du ct de la place d'un portail dcor de
deux ordres corinthien et composite levs l'un sur l'autre, et assez
semblable pour la masse  celui du Val-de-Grce. Du ct de la cour,
l'difice est galement termin par un portail qui n'a qu'un seul
ordre; il est lev sur des marches, couronn d'un fronton, et, 
quelques gards, conu d'aprs le systme du portique du Panthon 
Rome; mais l'espacement ingal des colonnes et leur accouplement aux
angles de cette construction nuisent beaucoup  sa beaut. Le reste de
cette faade, ouverte par deux tages de croises, manque de
caractre; la multiplicit des corps et des profils en dtruit
l'effet, et lui donne autant l'air d'un palais que d'une glise. Au
milieu de ces deux morceaux d'architecture s'lve un dme dont les
campanilles trop petites ne donnent point  l'ensemble cette forme
pyramidale qui rend si agrable l'aspect de Saint-Pierre de Rome et de
Saint-Paul de Londres. Au total, il y a plus de richesse et de
prtention que de vritable beaut dans cette composition.

L'intrieur, dcor d'un ordre de pilastres couronn par une corniche,
toit remarquable par l'clat des marbres qui brilloient dans le
pavement et dans les deux autels placs en face de chaque portail,
ainsi que par les belles peintures que Philippe de Champagne avoit
excutes dans quelques parties du dme; mais les curieux y
admiroient surtout le mausole du cardinal de Richelieu, lequel
passoit pour le chef-d'oeuvre de Girardon[592].

          [Note 592: _Voy._ les pl. 173, 174, 175.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA SORBONNE.

     TABLEAUX.

     Au-dessus du grand autel, le Pre ternel dans une gloire; par
     _Le Brun_.

     Dans une des petites chapelles pratiques dans l'paisseur des
     piliers du dme, la prdication de saint Antoine; par
     _Nol-Nicolas Coypel_.

     Dans une autre, saint Hilaire, vque de Poitiers; par le mme.

     Dans une troisime, saint Paul recouvrant la vue; par _Brenet_.
     Dans les pendentifs du dme, les quatre Pres de l'glise, peints
      fresque par _Philippe de Champagne_.

     Dans la grande salle des actes, les portraits des papes depuis
     Benot XIV, donns successivement  la Sorbonne par chacun des
     pontifes rgnant; ceux de Louis XV, du roi Stanislas, de Louis
     XVI et de quelques proviseurs de la maison, depuis le cardinal de
     Richelieu.

     Dans la bibliothque, le portrait en pied du cardinal; celui de
     Michel Le Masle, son secrtaire; un portrait trs-ressemblant du
     clbre rasme, et ceux de plusieurs autres hommes clbres.


     SCULPTURES.

     Sur le grand autel, construit d'aprs les dessins de _Bullet_, et
     dcor de six colonnes corinthiennes avec bases et chapiteaux de
     bronze dor, un Christ de marbre blanc de six  sept pieds de
     proportion sur un fond de marbre noir; par _Michel Anguier_.

     Sur le fronton qui couronnoit cette ordonnance, deux anges; par
     _Tuby_ et _Vancleve_.

     Entre les colonnes, une statue de la Vierge en marbre; par
     _Louis Le Comte_; un saint Jean l'vangliste; par _Cadne_.

     Entre les pilastres de la nef, les statues des douze Aptres et
     plusieurs anges de grandeur naturelle; par _Berthelot_ et
     _Guillain_.

     Dans la chapelle de la Vierge, une statue de cette mre du
     Sauveur tenant l'enfant Jsus entre ses bras; par _Desjardins_.

     Dans la bibliothque, le buste en bronze du cardinal de
     Richelieu; par _Jean Varin_[593].

          [Note 593: Tous ces monuments n'existent plus; et l'on a pu
          remarquer qu' l'exception des figures qui ornoient les
          tombeaux, presque toutes les sculptures qui servoient  la
          dcoration des glises ont t dtruites.]


     SPULTURES.

     Au milieu du choeur, le mausole de ce fameux ministre, excut
     par _Girardon_[594]. Le corps du cardinal toit dpos dans un
     caveau pratiqu au-dessous de ce monument.

          [Note 594: Le cardinal y est reprsent couch sur son
          tombeau, une main sur sa poitrine, l'autre tendue, les yeux
          levs vers le ciel. La Religion le soutient;  ses pieds une
          femme, que l'on croit tre la figure allgorique de la
          Science ou de l'Histoire, se penche sur le sarcophage avec
          l'expression de la plus vive douleur. Derrire le groupe,
          deux gnies soutiennent l'cusson du ministre.

          Ce mausole, que l'on regarde comme le chef-d'oeuvre de
          Girardon, a long-temps pass pour un ouvrage accompli; et ce
          prjug, dont le vulgaire est encore imbu, n'est pas mme
          entirement effac dans l'esprit de certains artistes et de
          prtendus connoisseurs obstinment attachs aux vieilles
          routines. Tous les historiens de Paris n'en ont parl
          qu'avec des transports d'admiration; et ce sera sans doute
          un grand sujet d'tonnement pour tous ceux qui ne le
          connoissent que par sa haute renomme, lorsque nous leur
          dirons que ce prtendu chef-d'oeuvre est loin mme d'tre un
          bon ouvrage. On y trouve tous les dfauts que nous avons
          reprochs  l'cole du sicle de Louis XIV, dfauts qui ont
          si rapidement amen la dcadence entire de l'art sous Louis
          XV. Partout un got systmatique et faux y prend la place de
          l'imitation noble et vraie de la nature. Les draperies,
          jetes avec affectation, et excutes en quelque sorte de
          _pratique_, ne prsentent qu'un chiffonnage mesquin, lourd
          et monotone. La tte du cardinal, quoique touche avec
          mollesse, n'est pas dpourvue d'expression, mais celle de la
          Religion est froide et sans caractre. La statue de la femme
          plore est beaucoup meilleure, et cette figure, qui offre
          dans sa pose une imitation frappante de la jeune fille du
          _testament d'Eudamidas_[594-A], pourroit mme passer pour un
          morceau recommandable, si l'on n'y retrouvoit encore ces
          draperies lourdes et chiffonnes qui partout fatiguent et
          rebutent l'oeil de l'amateur dlicat. La mollesse de touche
          que l'on peut gnralement reprocher  l'auteur de ce
          monument l'a servi assez heureusement dans l'excution des
          deux enfants. Cependant ces petites figures sont loin encore
          d'avoir le degr de finesse et de vrit qu'exigeroit une
          imitation parfaite de la nature, et que l'on retrouve si
          minemment dans les belles sculptures du sicle
          prcdent[594-B].]

          [Note 594-A: Tableau clbre du Poussin.]

          [Note 594-B: Ce monument est bien conserv, et n'a d'autre
          restauration que le nez de la figure du cardinal, mutil
          pendant les jours rvolutionnaires.]

La bibliothque, l'une des plus nombreuses et des plus prcieuses de
Paris, contenoit prs de soixante mille volumes et cinq mille
manuscrits, parmi lesquels dominoient les ouvrages de thologie. On y
comptoit environ huit cents bibles diffrentes, dont plusieurs toient
des premiers temps de l'imprimerie; plusieurs manuscrits sur vlin
orns de miniatures et de vignettes dores; une collection d'estampes
trs-rares; des globes d'une grande dimension; une sphre armillaire
en cuivre, etc., etc.

Quant au rgime intrieur de cette maison, il parot certain que, ds
les premiers temps, on y admit des docteurs, des bacheliers, boursiers
et non boursiers, de pauvres tudiants: il y en avoit mme encore 
la fin du sicle dernier. Ceux qui l'habitoient furent ds-lors
distingus par les noms d'_htes_ et d'_associs_, et on les recevoit
de quelque pays qu'ils pussent tre. Ce premier rglement n'a pas
cess un moment d'tre en vigueur: les htes restoient dans la maison
jusqu' ce qu'ils eussent obtenu le bonnet de docteur, ou l'espace de
deux annes aprs avoir reu la bndiction de licence; seulement leur
nom avoit t chang en celui de _docteurs_ ou _bacheliers de la
maison de Sorbonne_, tandis que les _associs-boursiers_ portoient
celui de _docteurs_ ou _bacheliers de la maison et socit de
Sorbonne_. Du reste l'galit la plus parfaite rgnoit entre tous les
membres; ils n'admettoient ni matres ni disciples, et cette sagesse
de leurs rglements ne s'est pas dmentie un seul instant[595].

          [Note 595: Les chaires de thologie fondes en Sorbonne, et
          qui existoient dans les derniers temps, toient au nombre de
          sept:

          La premire, fonde en 1532 par Ulrich Gering, clbre
          imprimeur allemand, toit connue sous le titre de _chaire de
          lecteur_.

          La deuxime et la troisime, fondes en 1596 par Henri IV,
          avoient pour objet, l'une _la thologie contemplative_,
          l'autre _la thologie positive_.

          La quatrime, fonde en 1606 par M. de Pellejai, conseiller
          au parlement, toit destine  _l'interprtation de
          l'criture sainte_.

          La cinquime, pour _les cas de conscience_, toit due  M.
          de Rouan, principal du collge des Trsoriers, et avoit t
          tablie en 1612.

          La sixime, qui traitoit des _controverses_, avoit t
          fonde en 1616 par Louis XIII.

          La septime, consacre  _l'interprtation du texte hbreux
          de l'criture_, avoit pour fondateur le duc d'Orlans, qui
          l'avoit cre en 1751.]

Les coles extrieures toient situes sur la place de Sorbonne.
C'toit un vaste btiment dans lequel se faisoit la distribution des
prix de l'Universit, en prsence du parlement[596].

          [Note 596: L'glise de Sorbonne, entirement dgrade dans
          son intrieur, est reste long-temps dserte et abandonne
          pendant la rvolution. Les btiments de la maison avoient
          t destins  loger des artistes. Sur l'tat actuel de ce
          monument _voy._ l'art. _Monuments nouveaux_, etc.]


COLLGES, COLES, etc.

_Collge d'Autun_ (rue Saint-Andr-des-Arcs).

Ce collge avoit t fond par Pierre Bertrand, d'abord vque de
Nevers, ensuite d'Autun, et depuis cardinal; c'est la raison pour
laquelle dans plusieurs actes il est indiqu sous le nom de collge
_du cardinal Bertrand_. Ds l'anne 1336, ce prlat, dans l'intention
de faire une fondation de ce genre, avoit achet quelques btiments
contigus  une maison qu'il possdoit dans la rue et vis--vis
l'glise Saint-Andr. Les formalits ncessaires pour consolider son
entreprise ne lui permirent pas de la commencer avant l'anne 1341; et
c'est en effet en cette anne et non en 1337, comme l'ont prtendu
divers historiens, que fut pass l'acte de fondation pour un
principal, un chapelain et quinze boursiers, dont cinq devoient
tudier en thologie, cinq en droit et cinq en philosophie. Leur
nombre s'augmenta depuis de trois boursiers, par les libralits
d'Oudard de Moulins, qui les fonda en 1398, et de trois autres fonds
en 1644 par Franois de Saza, vque de Bethlem et principal de ce
collge. La runion qu'on en fit en 1764 au collge de Louis-le-Grand
fit natre l'ide de placer l'cole de dessin dans ses btiments, ce
qui fut excut quelques annes aprs[597].

          [Note 597: Les btiments de ce collge sont aujourd'hui
          entirement dtruits et remplacs par des maisons
          particulires.]


_Collge de Boissi_ (rue du Cimetire-Saint-Andr).

La plupart de ceux qui ont crit sur Paris ont galement vari et sur la
date et sur l'auteur et sur les clauses de cette fondation. En
rtablissant les faits d'aprs les actes les plus authentiques, on
trouve que Godefroi ou Geoffroi Vid, prtre, chanoine de l'glise de
Chartres, et clerc du roi, mort en 1354, avoit ordonn par son testament
que ce qui resteroit de son bien, aprs les legs pays, ft distribu
aux pauvres de Paris et  ceux de Boissi-le-Sec, lieu de sa naissance,
si toutefois les excuteurs testamentaires ne jugeoient pas  propos
d'en disposer autrement. La fondation d'un collge leur parut une chose
plus utile que cette distribution; et tienne Vid, l'un d'eux, neveu du
testateur, chanoine de Laon et de Saint-Germain-l'Auxerrois, offrit 
cet effet la maison qu'il occupoit rue Saint-Andr et des Deux-Portes,
et deux autres maisons contigus. Cette fondation fut faite pour six
coliers, dont le plus ancien devoit tre appel _matre_, et un
chapelain, avec cette clause que tous seroient pris dans la famille de
Geoffroi et d'tienne;  leur dfaut, parmi les pauvres du village de
Boissi-le-Sec; enfin s'il ne s'en trouvoit point dans ceux-ci qui
eussent la capacit suffisante, ces boursiers devoient tre choisis sur
la paroisse Saint-Andr par les excuteurs testamentaires, et aprs eux
par le chancelier de l'glise de Paris et le prieur des Chartreux. Par
le mme acte, tienne Vid dclare expressment qu'il veut que ces
boursiers soient pauvres, et de basse extraction, comme lui et ses
anctres avoient t, _qu non sint nobiles, sed de humili plebe, et
pauperes, sicut nos et prdecessores nostri fuimus_, ce qui dtruit sans
rplique l'opinion de quelques auteurs qui veulent que Geoffroi et
tienne fussent seigneurs de Boissi-le-Sec. Le fondateur dsiroit aussi
qu'aprs sa mort le nombre des boursiers ft port  douze, si ses
facults le permettaient; mais ce voeu n'eut point son excution, et
l'on ne voit d'autre augmentation que celle d'une septime bourse dont
ce collge fut redevable, en 1717,  Guillaume Hodei. En 1519, Michel
Chartier, principal de ce collge, y avoit fait btir une chapelle sous
l'invocation de la sainte Vierge, de saint Michel et de saint Jrme.

Le collge de Boissi est un de ceux qui furent runis  l'Universit 
la fin du sicle dernier[598].

          [Note 598: Les btiments en sont habits par des
          particuliers.]


_Le Collge Mignon, dit depuis de Grandmont_ (rue Mignon).

Ce collge fut fond, en 1343, par Jean Mignon, archidiacre de Blois
dans l'glise de Chartres[599], et matre des comptes  Paris. Il
l'institua pour douze coliers qui devoient tre pris, autant qu'il
seroit possible, dans sa famille, et acquit dans cette intention, rue
de l'cureuil et des Petits-Champs, quelques maisons qu'il fit
amortir; mais la mort l'empcha d'excuter ce projet, dont l'entier
achvement fut confi  ses excuteurs testamentaires. Ils y mirent
assez de lenteur pour que l'Universit se crt autorise  en porter
des plaintes au roi Jean, qui rgnoit alors. Par un arrt du conseil
rendu en 1353[600], huit ans aprs la mort du testateur, il fut
ordonn que Robert Mignon, excuteur du testament de son frre,
achteroit avant Nol des rentes suffisantes pour l'entretien de douze
coliers, leur abandonnerait la maison qu'occupoit Jean Mignon, ou une
autre de mme valeur; y construiroit une chapelle, etc., etc. Par ce
mme arrt le roi amortit les biens destins  la fondation de cette
chapelle, et s'en dclara le fondateur, se rservant tous les droits
d'administration. La chapelle, btie par les soins de Michel Mignon,
fils de Robert, fut ddie sous l'invocation de saint Gilles et saint
Leu[601].

          [Note 599: L'vch de Blois toit un dmembrement de celui
          de Chartres; il fut rig, par une bulle d'Innocent XII, le
          1er juillet 1697. (Gall. christ., t. VIII, inst. col. 451.)]

          [Note 600: Trsor des Chartres. Paris, liv. III, n 22.]

          [Note 601: Sauval, t. III, p. 217.]

Les choses restrent en cet tat jusqu'au rgne de Henri III. Ce
prince, voulant procurer un tablissement aux Hironymites qu'il avoit
amens de Pologne, les plaa d'abord dans un logement qu'il avoit fait
construire sur une partie de l'emplacement du palais des Tournelles,
et, peu de temps aprs, jugea  propos de les transfrer au bois de
Vincennes  la place des religieux de Grandmont. Ceux-ci reurent
alors, en change de l'habitation qu'on leur enlevoit, le collge de
Mignon et 12000 livres de rente. Il fut convenu qu'on y mettroit un
prieur et sept religieux, lesquels feroient les tudes convenables
pour cder ensuite la place  d'autres, arrangement qui fut confirm
par des lettres-patentes donnes en 1584, et par des bulles du pape
de 1585. Malgr les oppositions que l'Universit crut mal  propos
devoir y mettre[602], ce collge, connu depuis ce temps sous le nom de
_Grandmont_, fut occup par ces religieux jusqu'en 1769, poque 
laquelle il fut runi  celui de Louis-le-Grand. Vingt ans auparavant,
en 1749, la chapelle avoit t agrandie et dcore d'un portail[603].

          [Note 602: L'affaire fut porte au parlement, et il fut
          facile de prouver qu'il n'toit pas question ici de
          suppression, mais seulement de changement de boursiers
          sculiers en rguliers.]

          [Note 603: Les btiments en sont maintenant occups par une
          administration publique.]


_Collge de Vendme_ (rue du Jardinet).

Ce collge, qui occupoit avec l'htel du mme nom l'espace compris
entre la rue du Jardinet et celle du Battoir, fut dmoli en 1441. Le
procs-verbal fait  l'occasion de cette dmolition ne donne aucun
renseignement au sujet de sa fondation.


_Collge de Tours_ (rue Serpente).

Il doit sa fondation  tienne de Bourgueil, archevque de la ville
dont il a pris le nom. Tous les historiens en fixent l'poque 
l'anne 1333. Jaillot seul prtend avoir lu un acte qui en fait
remonter l'existence jusqu'en 1330. Ce collge avoit t fond pour un
principal et six boursiers dont l'archevque de Tours s'toit rserv
la nomination pour lui et pour ses successeurs. La mauvaise
administration de ceux qui le dirigeoient, et les dettes qu'ils
avoient successivement contractes, avoient forc de vendre une partie
des biens destins  la fondation et de suspendre les bourses, lorsque
ce collge fut enfin runi  celui de l'Universit[604].

          [Note 604: C'est maintenant un htel garni.]


_Collge de Sude_ (mme rue).

Ce collge existoit en 1333, et il en est fait mention dans l'acte de
fondation de celui des Lombards, dat de la mme anne. Nous n'avons
pu dcouvrir ni quand il a t fond, ni quand il a t dtruit.


_Collge de Notre-Dame de Bayeux_ (rue du Foin).

Ce collge, plus communment appel collge de _Matre Gervais_, fut
fond par matre Gervais Chrtien, chanoine des glises de Bayeux et
de Paris, _physicien_, c'est--dire mdecin de Charles V. Les
libralits de ce prince l'avoient rendu propritaire de trois maisons
situes rue Erembourg-de-Brie, et de deux autres rue du Foin, qui
toient contigus aux premires. Ce fut par leur runion qu'il forma
son collge, auquel il assigna des revenus pour l'entretien de
vingt-quatre boursiers. Le contrat de fondation est, suivant Jaillot,
du 20 fvrier 1370. Charles V l'approuva par ses lettres donnes en
1378, augmenta la fondation de deux bourses destines  des tudiants
en mathmatiques, y ajouta la concession des dmes de Saineville et de
Caenchi, etc., et voulut mettre le comble  ses bienfaits en honorant
ce collge du titre de _fondation royale_.

L'anne mme de sa cration, on avoit runi aux coliers du collge de
Bayeux ceux d'un petit collge que Robert Clment avoit fond, rue
Hautefeuille, quelques annes auparavant, et auxquels le fondateur
n'avoit laiss que la maison qu'ils habitoient et 18 livres de rente,
somme insuffisante pour les faire subsister. Le collge de Bayeux fut
lui-mme runi, dans le sicle dernier, au collge de l'Universit[605].

          [Note 605: Il est maintenant habit par des particuliers.]


_Collge de Bourgogne_ (rue des Cordeliers).

Ce collge s'honoroit d'avoir pour fondatrice Jeanne, comtesse de
Bourgogne, pouse de Philippe-le-Long. Cette princesse avoit ordonn
par son testament, fait en 1329, que son htel de Nesle seroit vendu,
et que le prix qui en proviendroit serviroit  l'tablissement d'un
collge, dans lequel on recevroit vingt pauvres coliers de la
province de Bourgogne, auxquels elle lguoit en outre une somme de 200
livres. Ses excuteurs testamentaires, ayant vendu l'htel de Nesle au
duc de Berri, achetrent en consquence une maison vis--vis les
Cordeliers, dans laquelle ils tablirent, en 1331, un collge tel
qu'elle l'avoit prescrit, sous le nom de _Maison des coliers de
madame Jeanne de Bourgogne_, _reine de France_. Cette fondation fut
approuve par le pape Jean XXII et par Guillaume de Chanac, vque de
Paris, en 1334 et 1335. Vers le mme temps on rigea dans ce collge
une chapelle sous l'invocation de la Vierge.

Cette fondation avoit t faite pour vingt boursiers tudiant en
philosophie et non en d'autres facults; et parmi eux devoient tre
choisis le principal et le chapelain. En 1340 on fonda un second
chapelain. Par arrt donn en 1536 il fut ordonn que les boursiers ne
pourroient rester plus de cinq ans dans la maison; enfin, le 6
novembre 1607, le nombre des bourses fut rduit  dix, y compris le
principal et les deux chapelains, par ordonnance du chancelier de
l'glise de Paris et du gardien des Cordeliers, proviseurs et
administrateurs ns de ce collge; toutefois avec cette clause qu'on y
donneroit le logement seulement  dix autres coliers du comt de
Bourgogne, lesquels seroient choisis de prfrence pour remplir les
places de boursiers qui viendroient  vaquer.

Le collge de Bourgogne avoit suivi le sort des autres petits collges
qui n'toient pas de plein exercice, et sa runion  l'Universit
avoit t faite en 1764. L'acadmie royale de chirurgie, place dans
la mme rue entre l'glise des Cordeliers et celle de Saint-Cme, se
trouvant trop resserre, et n'ayant pu jusqu'alors accrotre ses
btiments, profita de cette circonstance pour obtenir, en 1768, un
arrt du conseil qui nomma des commissaires et les autorisa  faire au
nom du roi l'acquisition de ce collge et de quatre maisons qui en
dpendoient, afin d'y placer les coles de cette compagnie. Cette
acquisition fut faite le 9 mars 1769.


_Collge de Dainville_ (rue des Cordeliers).

Michel de Dainville, archidiacre d'Ostrevant, au diocse d'Arras,
fonda ce collge en 1380, tant en son propre nom que comme excuteur
testamentaire de Grard et de Jean de Dainville ses frres. Cette
fondation fut faite pour douze boursiers, parmi lesquels on devoit
choisir le principal et le procureur, et dont six devoient tre du
diocse d'Arras, six de celui de Noyon. Le fondateur les tablit dans
une maison qu'il possdoit  l'angle que forme la rue de la Harpe avec
celle des Cordeliers; et sur le mur on plaa une sculpture qui
reprsentoit les rois Jean et Charles V, avec les fondateurs,
prsentant  la sainte Vierge le principal et les boursiers de ce
collge; il a t runi en 1763  celui de l'Universit[606].

          [Note 606: C'est maintenant un htel garni.]


_cole gratuite de dessin_ (mme rue).

Cette cole, rige par lettres-patentes du 20 octobre 1767, et place
d'abord dans les btiments du collge d'Autun, rue Saint-Andr-des-Arcs,
fut ensuite transfre dans la rue des Cordeliers,  l'ancien
amphithtre de Saint-Cme. Elle avoit t ouverte en faveur de cent
cinquante jeunes gens que l'on y recevoit, quelle que ft leur
profession, et mme sans aucune profession, pourvu qu'ils eussent
atteint l'ge de huit ans. Ils y apprenoient, suivant que leurs
dispositions les y portoient, quelque branche de cet art, telles que
l'architecture, la figure, les animaux, les fleurs, l'ornement, etc.;
et, tous les ans, on y distribuoit de grands prix avec beaucoup de
solennit.

Le roi toit le protecteur de cette cole, dont le lieutenant de
police prsidoit le bureau d'administration[607].

          [Note 607: _V._ pl. 178. Ce monument n'a point chang de
          destination.]


_Collge de Sez_ (rue de la Harpe).

Ce collge fut fond en 1427 par Jean Langlois, excuteur
testamentaire de Grgoire Langlois son oncle, vque de Sez, pour
huit boursiers, y compris le principal et le chapelain, dont quatre
devoient tre du diocse de Sez et quatre de celui du Mans. La
nomination de ces bourses se partageoit entre l'vque de Sez et
l'archidiacre de Passais. Jean Aubert, principal du collge de Laon,
et commissaire dput de l'vque de Sez, y joignit depuis deux
bourses nouvelles qui furent prises sur les sommes conomises par le
principal de ce collge.

En 1737, le prlat qui tenoit alors le sige de cette ville donna par
contrat une somme de 40,000 livres  rente  ce collge, sous la
condition que la moiti du revenu seroit mise en rserve et accumule
jusqu' ce qu'elle formt 10,000 livres pour chacune des trois
bourses,  la fondation desquelles cette somme toit rserve. Il
parot que la premire somme avoit t fournie par le diocse de Sez,
et par consquent que la rente lui en appartenoit.

La plus grande partie des btiments de ce collge, qui a t runi 
celui de l'Universit, avoit t reconstruite en 1730, ainsi que le
tmoignoit une inscription place au-dessus de la porte. On prtend
que ces constructions nouvelles, dues aux libralits de M.
Charles-Alexandre Lallemand, vque de Sez, avoient cot prs de
100,000 livres[608].

          [Note 608: Les btiments de ce collge sont habits par des
          particuliers.]


_Collge de Bayeux_ (mme rue).

Le nom de ce collge, et la qualit du fondateur qui toit alors
vque de Bayeux, pourroient faire penser qu'il avoit t destin pour
des coliers de ce diocse; cependant ils n'y avoient aucun droit.
Guillaume Bonnet, ce fondateur dont nous parlons, toit n dans un
lieu dpendant de l'archidiacon de Passais, au diocse du Mans; ce
fut dans celui d'Angers qu'il fut lev. Il y possda des bnfices et
des dignits; et ce fut pour donner un tmoignage clatant de sa
reconnoissance qu'il rsolut, lorsqu'il fut mont sur le sige de
Bayeux, de fonder  Paris un collge en faveur de douze boursiers,
dont six seroient pris dans le diocse du Mans et six dans l'vch
d'Angers. L'acte est dat de l'anne 1308, et contient le dtail des
rentes et maisons qu'il affectoit  l'entretien de ce collge[609].
Robert Benot, son excuteur testamentaire, en dressa les statuts en
1315. D. Flibien dit qu'il ajouta quatre nouveaux boursiers aux douze
anciens: cette nouvelle fondation est en effet ordonne par le premier
article des statuts; mais on ne trouve aucune preuve qu'elle ait t
excute. Le collge de Bayeux a t runi  l'Universit[610].

          [Note 609: Il y avoit entre autres trois maisons sises
          vis--vis, appeles _les Marmousets_, qui ont t acquises
          depuis et enclaves dans le collge de Harcour.]

          [Note 610: C'est maintenant une maison habite par des
          particuliers.]


_Collge de Justice_ (mme rue).

Ce collge a pris le nom de Jean de Justice, chantre de Bayeux,
chanoine de Paris et conseiller du roi. Dans l'intention de faire
cette fondation, il avoit achet quelques maisons appartenant 
l'Htel-Dieu et situes rue de la Harpe, entre l'htel de Clermont et
les dpendances du collge de Bayeux[611]; mais sa mort, arrive en
1353, l'ayant empch de consommer son ouvrage, ses excuteurs
testamentaires se trouvrent chargs de ce soin, qu'ils remplirent
ds l'anne suivante. Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur
cette date, qui cependant doit tre la bonne par plusieurs raisons, et
principalement parce qu'elle est celle de l'acte d'amortissement qui
se trouvoit autrefois dans les archives de Saint-Germain. Ce collge
avoit t destin pour douze boursiers, tudiant en mdecine et en
philosophie, parmi lesquels toient choisis le principal, le chapelain
et le procureur, et dont huit devoient tre pris dans le diocse de
Rouen et quatre dans celui de Bayeux. Six nouvelles bourses furent
fondes  diverses poques et par divers particuliers; et toutes
furent suspendues en 1761,  l'exception de deux, pour fournir aux
frais de la reconstruction des btiments. En 1764 ce collge fut runi
 l'Universit.

          [Note 611: Du Breul, p. 711.--Hist. de l'abb. S. Germ., p.
          157.--Hist. de Par., t. I, p. 610.]


_Collge de Narbonne_ (mme rue).

Ce collge avoit t fond, en 1317, par Bernard de Farges, archevque
de Narbonne, dans une maison qu'il occupoit rue de la Harpe. Ce fut l
qu'il voulut retirer neuf pauvres coliers de son diocse, 
l'entretien desquels il assigna les revenus du prieur rural de
Sainte-Marie-Magdeleine, situ dans les environs de la ville
archipiscopale. Un jurisconsulte nomm Amblard Crne, dsira
participer  cette bonne oeuvre, et y fonda peu de temps aprs une
bourse pour un chapelain. Mais sa plus grande illustration lui vint
d'un pauvre colier qu'on y avoit reu par grce, vu qu'il n'toit pas
du diocse de Narbonne, et que par consquent il n'avoit aucun droit
d'y tre admis. Cet colier, nomm Pierre Roger, devenu pape sous le
nom de Clment VI, aprs avoir pass par toutes les dignits de
l'glise, eut assez de grandeur d'me pour ne point rougir de la
bassesse de son premier tat, et pour reconnotre hautement ce qu'il
devoit  l'asile hospitalier o il avoit t lev. Voulant laisser 
ce collge un monument perptuel de sa reconnoissance[612], il y fonda
dix bourses, auxquelles il affecta pour dotation le prieur de
Notre-Dame de Marseille prs de Limoux. Les premiers statuts n'y
admettoient que des tudiants dans la facult des arts et dans celle
de thologie[613]; on y fit entrer depuis, en 1379, des lves en
mdecine, et en droit civil et canon[614]. Ceux-ci en furent exclus en
1544 par les nouveaux rglements que donna le cardinal de Lorraine,
archevque de Narbonne[615]. Ce prlat fixa le nombre des boursiers 
seize, y compris le principal, le procureur et le chapelain, et fit
aussi quelques dispositions nouvelles dans les sommes assignes pour
leur entretien.

          [Note 612: Lemaire, t. II, p. 554.]

          [Note 613: Hist. de Paris, t. V, p. 673.]

          [Note 614: _Ibid._, p. 662.]

          [Note 615: _Ibid._, p. 775.]

La modicit du revenu de ces bourses et la caducit des btiments de
ce collge l'avoient fait insensiblement abandonner au point qu'il n'y
restoit que le principal, lorsqu'en 1760 on commena  le rebtir. Il
a t runi  l'Universit[616].

          [Note 616: C'est aussi une maison habite par des
          particuliers.]


_Collge de Harcour_ (mme rue).

Ce collge, galement fameux par son antiquit et par une suite non
interrompue d'excellents professeurs, fut fond en 1280 par Raoul de
Harcour, chanoine de Paris. Issu d'une des plus illustres familles de
la Normandie, et successivement lev  plusieurs dignits
ecclsiastiques dans les villes de Coutances, d'vreux, de Bayeux et
de Rouen, il rsolut de procurer  de pauvres coliers de sa province
le moyen de s'instruire dans les arts et dans la thologie. Il acquit
 cet effet quelques vieilles maisons situes dans la rue Saint-Cme,
dite aujourd'hui de la Harpe, et y plaa aussitt quelques coliers.
Son intention toit de les faire abattre pour lever un collge sur
leur emplacement; mais la mort vint le surprendre avant qu'il et
accompli son dessein. Son frre Robert de Harcour, vque de
Coutances, qu'il avoit charg de remplir ses intentions, acheva ce qui
toit commenc, et augmenta les btiments par l'acquisition de trois
maisons, situes vis--vis les premires[617], et qu'il fit rebtir 
neuf, ajoutant  ce don celui de 250 livres de rente amortie, pour
l'entretien de vingt-quatre boursiers, seize artiens et huit
thologiens, tous pris dans les diocses nomms ci-dessus. Clment V
accorda, en 1313,  ce collge, la permission d'avoir une chapelle et
d'y faire clbrer l'office divin[618]. Les artiens occupoient alors
les premiers btiments donns par Raoul de Harcour, et les thologiens
avoient t logs vis--vis dans ceux qu'avoit achets son frre
Robert. Comme la chapelle toit situe de ce ct, on pratiqua sous la
rue un passage de communication d'une maison  l'autre.

          [Note 617: On les appeloit l'_htel_ ou _les maisons
          d'Avranches_.]

          [Note 618: Hist. Univ. Paris, t. IV, p. 162.]

Le cartulaire de ce collge et les historiens de Paris font mention de
plusieurs autres bourses fondes dans ce collge par divers
particuliers[619]. Elles subsistrent jusqu'en 1701, que de nouveaux
rglements en rduisirent le nombre, pour les mettre dans un juste
rapport avec les revenus qui y toient affects. Long-temps auparavant
l'introduction de l'exercice des classes, la rputation des
professeurs et le nombre toujours croissant des pensionnaires avoient
fait penser aux moyens de l'agrandir: on y parvint par l'acquisition
des maisons contigus qui appartenoient au collge de Bayeux, et de
l'htel des vques d'Auxerre, qui tenoit aux murs et  la porte
d'Enfer. Cet espace fut encore augment en 1646 par le don que fit
Louis XIII d'une place, d'une tour, du mur, du rempart, du foss, de
la contrescarpe et des matriaux provenant de la dmolition des
murailles, qui l'avoisinoient,  la charge d'y faire construire et
difier une chapelle sous l'invocation de la Vierge et de saint Louis.
Lorsque les btiments levs sur cet emplacement furent achevs, on
loua  des particuliers ceux qui jusqu'alors avoient t occups par
des artiens. En 1675 on construisit de nouveaux btiments et l'on
leva un portail norme, charg d'ornements d'architecture du plus
mauvais got, pour servir d'entre  ce collge.

          [Note 619: Un cuisinier de ce collge, nomm Guion Gervais,
          voulut tre compt au nombre de ses bienfaiteurs, et donna
          en 1679 une somme de 1,000 liv. pour fonder une bourse de
          grammairien.]

Il toit de plein exercice et s'est soutenu jusqu' la fin avec une
grande et juste rputation[620].

          [Note 620: Jaillot, quart. S.-Andr-des-Arcs, p. 122. Depuis
          la rvolution, ce collge a t occup quelque temps par
          l'cole de droit.]


_Collge du Trsorier_ (rue Neuve de Richelieu).

Il est redevable de son nom et de sa fondation  Guillaume de Sane,
trsorier de l'glise de Rouen. L'acte qui constate cette fondation
est dat du mois de novembre 1268. Quelques auteurs la placent par
erreur une anne plus tard, et l'un d'entre eux, Le Maire, ajoute que
ce collge ne fut form que pour douze boursiers, six grands et six
petits. Le fait est que cette fondation fut faite en faveur de
vingt-quatre boursiers, douze dans la facult de thologie et douze
dans celle des arts, lesquels devoient tre pris dans les
archidiacons du grand et du petit Caux, diocse de Rouen. Il n'y
restoit plus que quatre grands boursiers et quatre petits, lorsqu'il
fut runi en 1763 au collge de l'Universit[621].

          [Note 621: C'est aujourd'hui une maison garnie.]


_Collge de Cluni_ (place de Sorbonne).

Ce collge fut fond en faveur des religieux de cet ordre qui
viendroient tudier  Paris. Jusque l ils n'avoient point eu de
maison, et demeuroient dans l'htel des vques d'Auxerre, attenant 
la porte dite depuis de Saint-Michel. Nos historiens varient sur
l'poque de sa fondation, qu'il faut vraisemblablement fixer  l'anne
1269, ainsi que le portoit une inscription grave dans le clotre. Les
annales de Cluni nomment Yves de Poyson comme fondateur de ce collge;
il pourroit bien y avoir erreur dans ce nom, car tous les auteurs et
l'inscription mme que nous venons de citer en font honneur  Yves de
Vergi, abb de Cluni, et  Yves de Chassant, son neveu et son
successeur, lequel fit achever ce que son oncle avoit commenc[622].
Vers l'an 1308 Henri de Fautires, aussi abb de Cluni, mit la
dernire main  cette fondation, en donnant  cette maison des statuts
pleins de sagesse, et auxquels on se conformoit encore dans les
derniers temps[623].

          [Note 622: Hist. S. Mart., p. 216.--Du Breul, p. 650.--Hist.
          Univ., t. III, p. 395.--Hist. de Par., t. I, p. 417.]

          [Note 623: Ce collge est maintenant habit par des
          particuliers; sa chapelle sert d'atelier  un peintre. Il
          reste encore quelques portions de son clotre, dont les
          arcades offrent des formes gothiques trs-lgantes. _Voy._
          pl. 178.]


_Le Collge Notre-Dame-des-Dix-Huit_ (rue des Poires).

Dans le projet qu'il avoit d'agrandir l'emplacement de la Sorbonne, le
cardinal de Richelieu avoit achet un ancien htel jadis possd par
les abbs du Bec, ainsi que quelques maisons voisines, accompagnes de
jardins. La rue des Poires fut alors coupe, et vint tourner en
querre dans celle des Cordiers. Sur le terrain qui restoit entre ce
retour et la rue de Cluni, terrain qui a servi depuis de jardin  la
maison de Sorbonne, toit le petit collge dont nous parlons. Aucun
historien n'a donn sur son origine de renseignements satisfaisants,
et nous n'aurions que des conjectures vagues sur ce point d'antiquit,
si Jaillot n'et dcouvert un mmoire manuscrit fait par Jean-Jacques
de Barthes, docteur en droit et principal de ce collge[624], dans
lequel il expose qu'en 1171 Jocius de Londonna, de retour de
Jrusalem, tant all  l'Htel-Dieu, y vit une chambre dans laquelle,
_de toute anciennet_, logeoient de pauvres coliers. Il l'acheta 52
livres du proviseur dudit Htel-Dieu, de l'avis, conseil et
permission de Barbe d'or, doyen de Notre-Dame. Il la laissa audit
Htel-Dieu,  la charge qu'il fourniroit des lits  ces pauvres
coliers, auxquels il assigna douze cus par mois, provenant des
deniers qui se recevroient de la confrrie, et  la charge que lesdits
clercs porteroient, chacun  leur tour, la croix et l'eau bnite
devant les corps morts dudit Htel-Dieu, et qu'ils rciteroient chaque
nuit les psaumes pnitentiaux et les oraisons pour les morts. Dans ce
mme mmoire, il est fait mention de lettres du prvt de Paris
donnes en 1384, lesquelles rappellent une ordonnance du roi Charles
VI, dont l'objet est de faire payer  ces coliers une somme de 200
livres pour arrrages de celle de 20 livres qu'ils avoient le droit de
prendre tous les ans sur le trsor du roi. Ils toient redevables de
cette rente  Gaucher de Chastillon, conntable de France, qui la leur
avoit donne en 1301.

          [Note 624: Manusc. des S. Germ., C. 454, fol. 484.]

Il parot par quelques actes qu'ils furent d'abord logs dans une
maison vis--vis l'Htel-Dieu. On les transfra ensuite rue des
Poires. Le chapitre Notre-Dame avoit l'inspection sur ce collge,
auquel il avoit donn son nom; et les boursiers, rduits, dans les
derniers temps, au nombre de huit, toient  la nomination du
chapitre. Depuis la destruction de leur collge, ils n'avoient plus
de lieu affect pour leur demeure.


_Hpital Mignon._

Il avoit t fond dans la rue des Poitevins, par Jean Mignon, pour y
recevoir vingt-cinq _bonnes femmes_, et portoit son nom, ainsi que le
collge dont il toit fondateur.


HTELS.

_Htel des Abbs de Saint-Denis_ (rue des Grands-Augustins).

Cet htel ou collge, bti par Matthieu de Vendme, abb de
Saint-Denis, couvroit tout l'espace renferm entre les rues
Contrescarpe et Saint-Andr, partie de la rue Dauphine, et le terrain
sur lequel on a depuis ouvert les rues d'Anjou et Christine. Il avoit
en outre pour dpendances, de l'autre ct de la rue des
Grands-Augustins, une grande maison avec jardins que l'on a
successivement appele la maison _des Trois Charits Saint-Denis_,
l'htel _des Charits Saint-Denis_, enfin l'htel _Saint-Cyr_, nom
qu'elle portoit  la fin du sicle dernier. Une galerie couverte, et
qui traversoit la rue, servoit de communication de l'un  l'autre
btiment.


_Htel de Savoie_ (rue de Savoie).

Cet htel s'tendoit en partie jusqu' la rue des Grands-Augustins.
Il fut vendu, en 1670,  divers particuliers par madame
Marie-Jeanne-Baptiste, pouse de Charles-Emmanuel, duc de Savoie,
prince de Pimont,  laquelle il appartenoit, comme seule hritire de
Charles-Amde de Savoie son pre, duc de Gnevois, de Nemours et
d'Aumale; et de Henri de Savoie son oncle, etc.


_Htel de Gaucher de Chtillon et de l'vque de Noyon_ (rue Pave).

L'htel de Gaucher de Chtillon, conntable de France, toit situ 
droite en entrant par le quai. Il passa ensuite aux vques d'Autun en
1331,  ceux de Laon en 1393; l'un d'eux le donna  son glise en
1552; son successeur le cda  rente au duc de Nemours, qui le fit
rebtir. Ce fut dans cet htel que logea le duc de Savoie lorsqu'il
vint  Paris en 1599 pour traiter avec Henri IV, qui demandoit la
restitution du marquisat de Saluces.

Il parot que l'vque de Noyon avoit aussi son htel dans cette rue,
et quelques actes en font mention; mais on ignore dans quel endroit il
toit situ[625].

          [Note 625: Dans cette mme rue toit,  la fin du sicle
          dernier, un bureau de messagerie pour la Normandie et la
          Bretagne, que l'on nommoit _l'htel Saint-Franois_, parce
          qu'on prtendoit que saint Franois-de-Sales y avoit
          demeur. Cette tradition ne parot gure vraisemblable, et
          n'toit fonde sur aucune autorit. Des titres de l'abbaye
          Saint-Germain prouvent au contraire que cette maison portoit
          l'enseigne de _Saint-Franois_ ds 1640, et saint
          Franois-de-Sales ne fut canonis qu'en 1665.]


_Htels de la duchesse d'tampes, et d'Hercule_ (quai des Augustins).

Le premier de ces deux htels toit situ au coin de la rue
Gilles-Coeur, et s'tendoit jusqu' celle de l'Hirondelle, o toit sa
principale entre. Il avoit appartenu  Louis de Sancerre, conntable,
et il est probable qu'avant lui on y avoit runi un htel des vques
de Chartres. Ceux-ci le possdrent encore depuis, ainsi que les
vques de Clermont; enfin il appartenoit  M. Dauvet, matre des
requtes, lorsque Anne de Pisseleu, duchesse d'tampes, vint y
demeurer, et engagea Franois Ier  en faire l'acquisition. Ce prince
en fit dmolir une partie, qui fut rebtie avec plus de luxe et
d'lgance, et orne de chiffres et de devises. Au commencement du
dix-septime sicle, il s'appeloit l'htel d'O et appartenoit  M.
Sguier. Le mariage de sa fille avec le duc de Luines lui fit prendre
ce dernier nom. Il le conserva jusqu'en 1671, qu'on le dmolit en
grande partie, pour le vendre  des particuliers. C'est dans cet htel
que le chancelier Sguier se rfugia le 7 aot 1648, pour viter la
fureur de la populace lors des barricades.

Le nom d'_Hercule_ que portoit le second htel lui avoit t donn
parce qu'on avoit peint dans les appartements, et mme  l'extrieur,
les aventures de ce hros fabuleux. Ces peintures avoient t faites
aux frais de Jean de La Driesche, prsident de la chambre des comptes,
qui le vendit  M. Louis Hallevin, seigneur de Piennes et chambellan
du roi. Auparavant il avoit t possd par le comte de Sancerre.
Charles VIII l'acheta ensuite de M. de Piennes, avec tous les meubles
de fer et de bois qui s'y trouvoient, moyennant la somme de 10,000
livres.

Sous Louis XII, cet htel toit occup par Guillaume de Poitiers,
seigneur de Clerieu, auquel ce prince l'avoit probablement abandonn.
Franois Ier le donna ensuite au chancelier du Prat[626] et  ses
descendants. Cet htel, qui toit extrmement vaste, puisqu'il
s'tendoit depuis la rue des Augustins jusqu' la seconde maison de
la rue Pave, et dans l'autre dimension jusqu'aux jardins de l'abb de
Saint-Denis, avoit t habit par des htes du rang le plus illustre.
L'archiduc Philippe d'Autriche, allant de Flandres en Espagne, y logea
en 1499; il servit de demeure  Jacques V, roi d'cosse, lorsqu'il
vint  Paris, en 1536, pour pouser Magdeleine de France; ce fut dans
cet htel qu'on remit  Henri III l'ordre de la Jarretire; et Favier
dit que, de son temps, tous les chapitres de l'ordre du Saint-Esprit
s'y sont tenus.

          [Note 626: On cite entre autres Antoine du Prat, son
          petit-fils, seigneur de Nantouillet et prvt de Paris. Le
          duc d'Anjou, le roi de Navarre et le duc de Guise, sur qui
          il s'toit permis des propos indiscrets, lui mandrent un
          jour qu'ils iroient souper chez lui  cet htel d'Hercule;
          et ils y allrent, malgr tous les prtextes qu'il put
          allguer pour se dispenser de recevoir cet honneur. Aprs le
          souper, leur suite pilla ou jeta par les fentres son
          argent, sa vaisselle et ses meubles. Le lendemain, dit
          l'toile, le premier prsident fut trouver le roi (Charles
          IX), et lui dit que Paris toit mu pour le vol de la nuit
          passe, et que l'on disoit que Sa Majest y toit en
          personne, et l'avoit fait pour rire;  quoi le roi ayant
          rpondu que ceux qui le disoient avoient menti, le premier
          prsident rpliqua: J'en ferai donc informer, Sire.--Non,
          non, rpondit le roi; ne vous en mettez pas en peine: dites
          seulement  Nantouillet qu'il aura affaire  trop forte
          partie, s'il en veut demander raison.]


_Htel de Thouars_ (rue des Trois-Chandeliers).

Cet htel, nomm depuis la _maison des Carneaux_, faisoit le coin de la
rue o il toit situ, et appartenoit aux vicomtes de Thouars, depuis
crs ducs de La Trmouille. Ils le laissrent tomber en ruines, et
l'abandonnrent, en 1379,  la fabrique de Saint-Germain-le-Vieux.

Les abbs de Clairvaux avoient  ct, dans la rue de la Huchette,
une maison avec jardins, qui fut appele d'abord la maison de
Pontigni: elle toit situe vis--vis celle d'Arnauld de Corbie,
chancelier de France.


_Htels divers_ (rue Saint-Andr-des-Arcs).

Cette rue renfermoit un assez grand nombre d'htels remarquables.
Auprs de la rue Gilles-Coeur toit celui d'Arras ou d'Artois; celui
des comtes d'Eu toit situ entre les rues Pave et des
Grands-Augustins; au coin de la premire de ces deux rues on trouvoit
la maison du chancelier Poyet. Enfin on y voyoit deux htels de
Navarre: le premier, situ entre la rue de l'peron et la porte Buci,
appartenoit  Philippe de France, duc d'Orlans, ce qui lui fit donner
le nom de _Sjour d'Orlans_; on le voit successivement passer  Louis
d'Orlans, son petit-neveu;  Charles VI, qui le donna, en 1400, au
comte de Savoie; ensuite au duc de Berri;  Louis, duc de Guyenne, en
1411; il appartint depuis  Louis XI, qui en donna une partie 
Jacques Coytier, son mdecin; enfin  Louis XII, qui le vendit en
1489. Le second htel de Navarre toit situ de l'autre ct: Jeanne,
reine de France, le lgua pour la fondation d'un collge, que ses
excuteurs testamentaires prfrrent transporter  la montagne
Sainte-Genevive[627]. L'htel fut alors vendu, et celui de Buci
s'leva sur son emplacement. Il a form depuis les grand et petit
htels de Lyon, situs rues Saint-Andr et Contrescarpe, dans lesquels
toient tablies des messageries.

          [Note 627: _Voy._ prem. part. de ce vol., p. 602.]


_Htel de Besanon_ (rue Gilles-Coeur).

Les titres qui font mention de cet htel l'indiquent comme faisant le
coin de cette rue et de la rue de l'Hirondelle.


_Htel des comtes de Mcon_ (rue de Mcon).

Cet htel, situ dans cette rue, s'tendoit sur celle de la
Vieille-Bouclerie. On ne dit point en quel temps il a t dmoli.


_Htels divers_ (rue Hautefeuille).

On y remarquoit, 1 l'htel de Forez, lequel s'tendoit depuis la rue
Pierre-Sarrasin jusqu' celle des Deux-Portes; 2 une maison au coin
de cette rue, qui a t occupe par M. Joly de Fleury; 3 une
troisime au coin de la rue Perce, o l'on voyoit une tourelle sur
laquelle on avoit sculpt des fleurs-de-lis, les armes de France, et
la salamandre, devise ordinaire de Franois Ier.


_Maisons diverses_ (rues du Foin et Serpente).

Dans la premire de ces deux rues toit situe la maison des religieux
des Vaux de Cernai, laquelle s'tendoit jusqu' celle de la
Parcheminerie. On trouvoit dans la seconde une maison qui avoit
appartenu, en 1330,  l'abb et aux religieux de Fcamp.


_Htel de Tours_ (rue du Paon).

Cet htel, chang depuis en une maison garnie, qui portoit pour
enseigne l'htel de Tours, toit situ vis--vis le cul-de-sac de la
rue du Paon. Sauval dit que les archevques de Tours avoient leur
htel dans cette rue, sans indiquer en quel temps. Jaillot ne trouve
aucune preuve qu'ils aient acquis ni vendu une maison dans ce
quartier, mais il cite un rle de 1640, dans lequel on indique, rue du
Paon: une maison appartenant  M. Boutillier, surintendant des
finances; tenue par M. l'archevque de Tours. La demeure de ce
prlat, et peut-tre de quelqu'un de ses successeurs, aura pu faire
donner  cet htel le nom qu'il a port jusqu'au moment de la
rvolution.


_Htel de l'archevque de Rouen_ (cul-de-sac de la cour de Rouen).

Cet htel toit situ  l'extrmit de ce cul-de-sac, qui en avoit
reu le nom, et qui le porte encore aujourd'hui.


_Htel de Saint-Jean-en-Valle_ (rue des Cordeliers).

Cet htel, appartenant  l'abb et aux religieux du monastre que nous
venons de nommer, toit situ dans cette rue, et s'tendoit jusqu' la
rue du Paon; il avoit t bti, ainsi que partie du collge de
Bourgogne, sur un terrain assez tendu, appartenant  l'abbaye
Saint-Germain, lequel s'appeloit, au quatorzime sicle, le _fief du
couvent_.


_Htel des comtes de Harcour_ (rue des Maons).

 la fin du sicle dernier, on voyoit encore au coin de cette rue, du
ct des Mathurins, les restes d'une chapelle qui avoit fait partie
d'un grand htel appartenant aux comtes de Harcour. Il passa depuis 
la maison de Lorraine, car il est indiqu, en 1574, dans le compte du
receveur du domaine de la ville: L'htel de Harcour, dit de Lorraine
appartenant de prsent  M. Gilles Le Maistre, prsident en la cour
de parlement. Il fut occup depuis par M. Le Maistre de Ferrires.


_Le Parloir aux Bourgeois_ (rue de la Harpe).

Nous avons dj dit que c'toit ainsi que l'on appeloit autrefois le
lieu d'assemble des officiers municipaux. Il fut tabli
successivement dans divers endroits de la ville, et notamment dans une
salle construite au-dessus de la porte de la ville situe 
l'extrmit de cette rue.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Cluni_ (rue des Mathurins).

Le palais des Thermes, dont nous avons dj dcrit le beau dbris que
l'on voit encore dans la rue de La Harpe, s'tendoit aussi dans la rue
des Mathurins. Au treizime sicle il fut dtruit et divis en plusieurs
parties. Celle qui rgnoit sur cette rue fut acquise en 1243, d'abord
par Raoul de Meulent, ensuite par Robert de Courtenai. Au commencement
du quatorzime sicle, un de ses descendants, Jean de Courtenai, la
vendit  l'vque de Bayeux. Elle fut ensuite acquise par Pierre de
Chalus, vque de Cluni, quoiqu'il et dj une maison  la porte
Saint-Germain et un logement au collge de Cluni. Enfin cet htel fut
entirement rebti, suivant Jaillot, en 1490[628], par les soins de
Jacques d'Amboise[629], abb du mme monastre, vque de Clermont, etc.
Cet difice, qui existe encore en entier, et qui est bien conserv, nous
semble un des monuments gothiques les plus lgants de la capitale, et
mrite d'tre visit par les curieux. Le portail et les croises en sont
couverts de sculptures trs-dlicatement travailles; la chapelle,
situe au premier tage sur le jardin, offre une construction
remarquable et singulire: la vote, trs-charge de sculptures, est
soutenue par un seul pilier de forme octogone lev au milieu, et auquel
viennent aboutir toutes les artes. Sur les murs de cette chapelle, qui
peut avoir vingt  vingt-deux pieds carrs, toient placs, en forme de
mausoles, les portraits de la famille de Jacques d'Amboise, entre
autres celui du cardinal; ils toient la plupart  genoux, habills
suivant le costume du temps. Le fond toit dcor d'un groupe de quatre
figures reprsentant saint Jean, Joseph d'Arimathie et la Vierge qui
pleure sur le corps de son fils. Le pidestal de ce groupe servoit
d'autel[630].

          [Note 628: Germain Brice place cette reconstruction en
          1505.]

          [Note 629: Il toit neveu du fameux cardinal Georges
          d'Amboise, le ministre chri de Louis XII. Les murailles
          offrent de toutes parts les armes de sa famille, ainsi que
          le bourdon et les coquilles, attributs de saint Jacques, son
          patron.]

          [Note 630: Toutes ces figures ont t dtruites pendant la
          rvolution. Cette chapelle sert maintenant  des cours
          particuliers de pharmacie.]

 droite, une tour octogone renferme un trs-bel escalier  vis, bien
appareill, d'une coupe heureuse, qui conduit aux divers appartements.
Sur les murailles de la cour, on montroit autrefois le diamtre de la
fameuse cloche de Rouen appele _Georges d'Amboise_, et l'on
prtendoit mme que c'toit dans cette cour qu'elle avoit t jete en
fonte.


_Htel de Henri de Marle_ (rue du Foin).

Dans cette rue, et au coin de celle de Bout-de-Brie, est un htel dont
la faade n'annonce rien de remarquable, mais dont la porte offroit
jadis un cusson qu'il est ncessaire de dcrire: le champ en toit
d'azur,  deux faces d'or, accompagnes de six besants de mme, trois
en chef, deux en coeur et un en pointe. Ces mmes armoiries se
trouvoient rptes aux deux cts d'un autre grand cusson sculpt
sur la porte intrieure, lequel portoit trois _C_ ou croissants
entrelacs, surmonts d'une couronne royale. Enfin, au-dessus de cet
cusson, on en voyoit un troisime offrant l'cu de France  trois
fleurs de lis, soutenu par deux anges, et surmont de la couronne
royale. Une ancienne tradition, qui s'est perptue jusque dans le
sicle dernier, prsentoit cette maison comme un ancien palais lev
par Henri II, et dsign dans le quartier sous le nom d'_htel de la
Reine-Blanche_, parce qu'aprs la mort de ce prince il avoit appartenu
 son pouse Catherine de Mdicis, qui demeura veuve pendant trente
ans, depuis l'an 1559 jusqu' l'an 1589.

Jaillot, qui combat cette tradition, convient en effet
qu'indpendamment des divers htels qui ont reu le nom de la
_Reine-Blanche_, pour avoir appartenu  Blanche de Castille, veuve de
Louis VIII,  Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel,  Blanche
d'vreux, veuve de Philippe de Valois, l'usage tant de donner aussi
le nom de _Reines-Blanches_  toutes les veuves de nos rois, parce
qu'elles portoient le deuil en blanc, il ne seroit pas impossible
qu'un htel et tir son nom de cette dnomination singulire; mais
cet usage avoit t aboli par Anne de Bretagne, qui la premire porta
le deuil en noir  la mort de Charles VIII, et par consquent ne peut
trouver son application  l'occasion de Catherine de Mdicis. Quant
aux armes contenues dans le premier cusson, ce sont celles de Martin
Fume, fils du garde des sceaux, qui toit propritaire de cette
maison en 1541. Si Henri II, qui ne commena  rgner qu'en 1547, en
et fait l'acquisition, peut-on supposer qu'il y et fait sculpter le
chiffre de la duchesse de Valentinois sans y ajouter le sien? et-il
surmont un pareil cusson de la couronne royale? ce prince ou
Catherine de Mdicis y auroient-ils laiss subsister les armes des
sieur et dame Fume? etc., etc. N'est-il pas plus probable que Martin
Fume, fils d'un garde des sceaux, occupoit  la cour quelque place
distingue, soit qu'il ft attach au service de la reine Claude,
premire femme de Franois Ier, soit qu'il ft un des officiers de
Catherine de Mdicis, nouvellement marie au Dauphin; et que dans la
reconstruction de sa maison il aura voulu perptuer le souvenir d'une
situation honorable en faisant sculpter ces trois _C_ en diffrents
endroits et sur l'cusson mme de ses armes? Ce sont l sans doute de
simples conjectures; mais ce qui est sans rplique, c'est que M.
Rousseau, ancien conseiller aux eaux et forts,  qui cette maison
appartenoit en 1772, communiqua  ce critique une liste suivie des
anciens propritaires depuis cinq cents ans, dans laquelle il n'y
avoit ni rois ni reines.

Cet htel est dsign dans quelques titres sous le nom de Henri de
Marle, matre des requtes, qui le possdoit en 1540. Par la mme
raison il portoit, au dix-septime sicle, le nom d'htel de
Bourlon[631].

          [Note 631: Les armoiries ont t effaces. Il ne reste plus
          d'autres ornements que deux colonnes et quelques sculptures
          qui accompagnent une porte intrieure, et dont le style
          annonce le sicle de Franois Ier.]


_Chambre royale et syndicale des Libraires et Imprimeurs_ (rue du
Foin).

L'imprimerie, invente et pratique en Allemagne vers le milieu du
quinzime sicle, ne tarda pas  s'introduire en France. Ds 1470
Guillaume Ficher et Jean Heynlin de La Pierre, docteurs de Sorbonne,
firent venir d'Allemagne Ulric Gring, imprimeur, et ses deux
associs, Martin Krantz et Michel Friburger, et leur donnrent dans la
Sorbonne mme un emplacement o ceux-ci tablirent leurs presses.
Ainsi la premire imprimerie qui ait exist  Paris et dans la France
a eu son berceau dans l'asile mme des sciences dont elle devoit
accrotre le domaine et faciliter l'tude.

Les inconvnients de cet art nouveau, plus grands peut-tre que ses
avantages, ne tardrent pas  se faire sentir. L'impit et la
dbauche, qui jusqu'alors avoient t forces de se cacher dans
l'ombre, parce qu'elles n'auroient pu sans danger se montrer au grand
jour, profitrent bientt des ressources qu'offroit l'imprimerie pour
rpandre dans la socit leurs maximes empoisonnes. Le mal fut si
rapide, et devint si extrme, que, ds le sicle suivant, le
gouvernement jugea ncessaire d'exercer la police la plus rigoureuse
non-seulement sur les livres qui s'imprimoient en France, mais encore
sur tous ceux qu'on y faisoit venir de l'tranger. Une ordonnance de
Henri II, date du 27 juin 1551, dfend  tous libraires, imprimeurs
et vendeurs de livres, d'ouvrir aucunes balles de livres qui leur
seroient apportes de dehors, s'ils n'eussent t vus et visits. On
choisit d'abord pour cet examen des personnes hors du corps de la
librairie; ensuite on en chargea les libraires eux-mmes, ainsi qu'il
est constat par un arrt du parlement du 15 fvrier 1611, qui ordonne
que les livres apports en la ville de Paris seroient vus et visits
par les syndics et adjoints de la communaut en la manire
accoutume.

La visite se faisoit d'abord chez les libraires mmes qui avoient reu
les balles; mais, comme il n'toit pas toujours possible de remplir
cette formalit  l'instant mme de la rception, et que le moindre
dlai pouvoit amener des inconvnients, on rsolut d'tablir un lieu
de dpt o les balles seroient d'abord apportes et visites avant
d'tre remises  leurs propritaires. Ce dpt fut d'abord plac, en
1617, dans les btiments du collge royal. On le voit ensuite
transfr successivement au collge de Cambrai jusqu'en 1679; dans des
btiments qui touchoient le couvent des Mathurins jusqu'en 1726; enfin
dans une maison appartenant  ces religieux, et situe rue du Foin,
vis--vis l'htel dont nous avons parl dans l'article prcdent[632].

          [Note 632: Cette maison est maintenant habite par des
          particuliers.]

C'toit dans cette chambre que, deux fois par an, on apportoit de la
douane toutes les balles de livres et estampes qui arrivoient  Paris.
Elles y toient ouvertes et visites gratuitement par les syndics et
adjoints, en prsence de deux inspecteurs de la librairie. La
communaut y tenoit aussi ses assembles pour les lections,
rceptions de sujets, etc.


_Porte de Buci._

Cette porte, situe  l'extrmit occidentale de la rue
Saint-Andr-des-Arcs, n'toit pas encore entirement acheve lorsque
Philippe-Auguste en fit don  l'abbaye Saint-Germain par sa charte de
1209. Ces religieux la vendirent, en 1350,  M. Simon de Buci,
premier prsident au parlement, et le premier qui ait pris ce
titre[633]; elle reut alors le nom de son nouveau propritaire. C'est
par cette porte qu'en 1418 Prinet Le Clerc introduisit dans Paris les
gens de la faction du duc de Bourgogne; depuis elle fut mure.
Franois Ier la fit rouvrir en 1539; enfin on l'abattit en 1672, et
pour en conserver la mmoire on grava une inscription sur une table de
marbre place  l'endroit o elle avoit t situe. Cette inscription
existoit encore  la fin du sicle dernier, un peu plus haut et du
mme ct que l'gout[634].

          [Note 633: Les trois prsidents nomms en 1344 par
          Philippe-de-Valois ne prenoient alors que la qualit de
          _matres du parlement_.]

          [Note 634: _Voy._ pl. 147.]


_Porte Saint-Germain._

Cette porte, nomme successivement _porte des Cordles_, _des Frres
Mineurs_, _Saint-Germain_, toit situe  l'extrmit de la rue des
Cordeliers, un peu au-dessus de la rue du Paon. On voit dans les
registres de la ville qu'en 1586 il y eut ordre de la faire fermer, et
d'ouvrir celle de Buci. Elle fut abattue en 1672[635].

          [Note 635: _Voy._ ibid.]


_Porte d'Enfer._

Cette autre porte de l'enceinte de Philippe-Auguste toit situe 
l'extrmit de la rue de la Harpe, prcisment  l'endroit o l'on a
depuis construit une fontaine. Elle est nomme, dans quelques actes du
quatorzime sicle, _Gilbert_ et _Gibert_, mais plus communment
_Gibard_, qui toit le vritable nom du territoire o est aujourd'hui
la place Saint-Michel.

Ds cette mme poque on l'appeloit aussi porte d'_Enfer_. Quelques
auteurs ont pens que ce nom lui avoit t donn parce qu'elle toit
place vis--vis d'un chemin qui conduisoit au chteau de _Vauverd_,
qu'on supposoit habit par des dmons[636]; Jaillot n'est pas de cet
avis, et s'appuyant sur plusieurs actes authentiques du treizime
sicle, dans lesquels on trouve _hostium Ferri_, il pense que ce nom
de porte d'_Enfer_ n'est qu'une altration de celui de porte de _Fer_
qu'on lui avoit donn, soit que la ferrure en ft plus considrable
que celle des autres, soit qu'elle ft garnie de plaques de ce mtal,
ce qui semble plus vraisemblable. Il l'a trouve, pour la premire
fois, sous le nom de _porta Inferni_ (porte d'Enfer) dans l'acte de
fondation du collge de Harcour, pass en 1311[637].

          [Note 636: Nous en parlerons  l'article des Chartreux,
          quartier du Luxembourg.]

          [Note 637:  peu de distance de l'emplacement de cette
          porte, et entre l'ancien terrain des Jacobins et les maisons
          de la rue Sainte-Hiacynthe, on voit encore quelques dbris
          des murailles et des tours qui formoient l'enceinte de
          Philippe-Auguste.]


FONTAINES.

_Fontaine Saint-Sverin._

Elle est situe  l'angle que fait la rue Saint-Jacques avec celle de
Saint-Sverin, et fournit de l'eau de la Seine. On y lit ces deux vers
de Santeuil:

  _Dm scandunt juga montis anhelo pectore nymph,
      Hc una  sociis, vallis amore, sedet._


_Fontaine Saint-Cme._

Elle est situe rue des Cordeliers[638], prs de l'glise dont elle
porte le nom.

          [Note 638: Maintenant de _l'cole-de-Mdecine_.]


_Fontaine des Cordeliers._

Cette fontaine fut btie en 1672 dans la rue dont elle a pris le nom,
et aussitt qu'on eut abattu la porte Saint-Germain. On la
reconstruisit en 1717: elle n'avoit rien de remarquable que cette
inscription de Santeuil:

  _Urnam nympha gerens dominam properabat in urbem:
      Dm tamen hc celsas suspicit illa domus,
  Fervere tot populos, qusitam credidit urbem,
      Constitit, et largas lta profudit aquas._


_Fontaine Saint-Michel._

Cette fontaine fut leve en 1684 sur les dessins de Bullet,
architecte,  la place de la porte Saint-Michel, qu'on venoit
d'abattre; elle se compose d'une niche surmonte d'un arc assez lev,
et accompagne de deux colonnes doriques. Au-dessus est grave cette
inscription de Santeuil:

  _Hoc in monte suos reserat sapientia fontes;
  Ne tamen hanc puri respue fontis aquam._


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-ANDR-DES-ARCS.

_Rue Saint-Andr-des-Arcs._ Elle aboutit d'un ct  la place du
Pont-Saint-Michel et aux rues de la Huchette et de la Vieille-Bouclerie;
de l'autre, au carrefour des rues Dauphine, Mazarine, de Buci et des
Fosss-Saint-Germain-des-Prs. Les anciens titres offrent une grande
varit, tant sur le nom de cette rue que sur la manire de l'crire. On
l'appeloit dans le principe _rue de Laas_, et ce nom lui toit commun
avec celle de la Huchette, dont elle fait la continuation, parce que
c'toit celui du territoire sur lequel elles sont situes. Il toit
encore plant de vignes lorsqu'en 1179, Hugues, abb de
Saint-Germain-des-Prs, le donna  cens,  la charge d'y btir et de
payer 3 sous de redevance pour chaque maison. Ce fut alors qu'on pera
les rues _Saint-Germain_, _du Serpent_, _des Petits-Champs_ et _des
Sachettes_, aujourd'hui nommes _Saint-Andr_, _Serpente_, _Mignon_ et
_du Cimetire-Saint-Andr_.

Lorsque l'enceinte mridionale de Philippe-Auguste eut t acheve, ce
prince ayant accord aux religieux de Saint-Germain-des-Prs la porte
par laquelle on passoit pour aller  leur couvent, cette porte reut
le nom de _Saint-Germain_, et on le donna galement  la rue de Laas,
parce qu'elle y conduisoit. Vers le mme temps on construisit l'glise
Saint-Andr, et la rue prit tantt le nom de Saint-Germain, tantt
celui de Saint-Andr; mais le premier ayant t donn depuis  la rue
des Cordeliers et  celle des Boucheries, il en est rsult que
souvent les trois rues ont t confondues ensemble. Jaillot pense que
l'abb Lebeuf se trompe lorsqu'il conjecture que la rue dont nous
parlons a port  la fois ces deux noms; celui de _Saint-Andr_
jusqu' la rue de l'peron, celui de Saint-Germain depuis cet endroit
jusqu' la porte[639]. Ce dernier espace formoit alors une place vide,
et resta ainsi jusqu'en 1350, qu'il fut vendu en partie  Simon de
Buci. On donna pour lors le nom de porte de _Buci_  celle qu'on avoit
fait construire au bout de la rue Saint-Andr, et de porte
_Saint-Germain_  celle de la rue des Cordeliers[640].

          [Note 639: T. II, p. 565.]

          [Note 640: On prtend aussi que la partie de cette rue,
          depuis celle de la Vieille-Bouclerie jusqu' la rue Mcon,
          fut appele _de la Clef_, en mmoire de la trahison de
          _Prinet Le Clerc_[640-A], qui, ayant drob les clefs de la
          porte de Buci sous le chevet du lit de son pre, introduisit
          les Anglois dans la ville. (Sauval, t. I, p. 126) Cette
          tradition parot plus vraisemblable que celle qui faisoit
          regarder une des bornes de la rue Saint-Andr-des-Arcs, dont
          la partie suprieure reprsentoit une tte d'homme, comme la
          statue de ce tratre. Jaillot, qui la traite de bruit
          populaire dnu de toute espce de fondement, dit avoir lu
          dans des notes manuscrites recueillies par D. Flibien, et
          qui se conservoient  Saint-Germain-des-Prs, que cette
          borne toit un monument d'une amende honorable faite au
          chapitre de Notre-Dame, en expiation d'insultes exerces 
          l'gard d'un chanoine, lors d'une procession qui passoit en
          cet endroit. Si ce fait toit vrai, dit ce critique, on en
          et vraisemblablement conserv le souvenir par une
          inscription ou par quelque monument de sculpture mieux plac
          et moins expos  tre dtruit qu'une borne mise  l'angle
          de deux rues trs-frquentes, et qui, par sa position,
          pouvoit facilement tre mutile ou rompue.]

          [Note 640-A: _Voy._ t. II, prem. part., p. 991.]

Quant au nom de Saint-Andr, que cette rue doit  l'glise  laquelle
elle conduit, nous avons dj dit qu'il avoit vari suivant les temps:
on lit dans diffrents titres, _Saint-Andri_, _Saint-Andrieu_,
_Saint-Andrieu-des-Ars_, _Saint-Andr-des-Arts et des Arcs_. Ces
derniers noms semblent n'tre qu'une altration de celui de _Laas_.

_Rue du Cimetire-Saint-Andr._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Hautefeuille, de l'autre  celle de l'peron. Sous le rgne de saint
Louis, on l'appeloit rue des _Sachettes_, _ cause de certaines femmes
dvotes, vivant ensemble proche le monastre Saint-Andr_; elles-mmes
avoient reu ce nom de leur vtement, fait en forme de sac: _Pauperes
mulieres de saccis_, _saccit_. Cette congrgation, qui n'toit pas
autorise, ayant t dtruite peu de temps aprs, la rue fut appele
_des Deux-Portes_, parce qu'il y en avoit une  chacune de ses
extrmits: elle portoit ce nom en 1356, et l'a conserv encore
pendant deux sicles avec celui qu'elle porte aujourd'hui, lequel
provient du cimetire qu'on y plaa dans cette mme anne 1356.

_Rue des Grands-Augustins._ Elle commence sur le quai des Augustins,
et aboutit  la rue Saint-Andr-des-Arcs. Matthieu de Vendme, abb de
Saint-Denis, ayant acquis plusieurs maisons et jardins, dans
l'intention d'y btir un collge pour ses religieux, le chemin qui
traversoit ce terrain prit aussitt le nom de son nouveau
propritaire. Ds 1269, on l'appeloit _rue  l'Abb-Saint-Denys_, et
successivement _rue du Collge-Saint-Denys_, _des coles_ et _des
coliers-Saint-Denys_. Elle prit ensuite le nom de _rue de la Barre_
du ct de celle de Saint-Andr; et Jaillot pense qu'elle le dut  la
galerie couverte qui joignoit ensemble l'htel de Saint-Cyr et le
collge Saint-Denis, dont il toit une dpendance. Elle conserva
long-temps ce nom, car on le trouve encore dans un acte de 1546. Cette
rue toit alors distingue en deux parties: du ct du quai on la
nommoit rue des Augustins, quelquefois _rue de l'htel de Nemours_;
dans l'autre partie, elle s'appeloit, en 1523, _rue des
coles-Saint-Denys_, autrement dite _de la Barre_. Elle est aussi
nonce _rue des Charits-Saint-Denys_ dans un acte de 1672[641].

          [Note 641: Sur le terrain des Augustins on a perc une rue
          nouvelle qui va de celle-ci  la rue Dauphine. On la nomme
          rue du _Pont de Lodi_.]

_Rue du Battoir._ Elle aboutit d'un ct  la rue Hautefeuille, de
l'autre  celle de l'peron. Guillot la nomme rue de la _Platrire_. Un
terrier de Saint-Germain-des-Prs de 1523[642] la dsigne sous le nom de
_Haute-Rue, dite rue du Battouer, autrement la Vieille-Platrire_.
Plusieurs autres titres lui donnent la mme dnomination; et du reste
tout ce qu'en a dit Sauval est erron, comme Jaillot l'a trs-bien
prouv.

          [Note 642: Fol. 140 v.]

_Rue de la Vieille-Bouclerie._ Elle commence au bout de la place du
Pont-Saint-Michel, et finit  la rue de la Harpe, au coin de celle de
Saint-Sverin, et il en est fait mention ds 1236[643], sous le nom de
_vicus Boclearia_. Sauval prtend qu'en 1272 on l'appeloit
_l'abreuvoir Maon_[644]. Elle y conduisoit effectivement: du reste,
ce qu'il en dit, et ce qu'en disent ceux qui l'ont copi ou critiqu
est tellement embrouill, qu'il est difficile de les suivre dans ces
minutieuses discussions; ce qu'on peut en conclure, c'est qu'il
existoit en ce quartier deux rues de la Bouclerie, ainsi qu'il est
prouv par les vers de Guillot:

  Asss tt trouva Sacalie,
  Et la petite Bouclerie,
  Et la grand Bouclerie aprs,
  Et Hrondale tout emprs.

          [Note 643: Reg. de la Temp. de Notre-Dame.]

          [Note 644: T. I, p. 118.]

La marche du pote, ainsi que les titres, prouvent que la rue de la
_Petite-Bouclerie_ est celle dont il s'agit ici, et que la _grande_
est la rue _Mcon_, qui aboutissoit alors  la boucherie, situe au
coin de la rue de l'Hirondelle.

On trouve la _petite Boucherie_ dsigne encore sous le nom de la
_vieille Bouclerie_. Jaillot pense que ce n'est point une faute
d'impression, mais que cette dnomination vient de ce que la boucherie
de Saint-Germain toit tablie, au douzime sicle,  la place dite
depuis du _Pont-Saint-Michel_, laquelle n'existoit point encore. Quant
 l'opinion de quelques historiens qui veulent que le nom de
_Bouclerie_ vienne de ce qu'on y faisoit de petits boucliers, elle
n'est appuye sur aucune preuve.

_Rue Bout-de-Brie._ Elle aboutit d'un ct  la rue du Foin, de
l'autre  celle de la Parcheminerie. On lit dans plusieurs actes,
_Bourg-de-Brie_, _Bout-de-Brye_, _Bouttebrie_, _du Bourc-de-Brie_,
_Boudebrie_, et ce sont autant d'altrations du nom primitif qui toit
_Erembourg_ ou _Eremburge de Brie_, _vicus Eremburgis de Bri et de
Brat_ en 1284 et 1288, ainsi qu'on le lit dans un cartulaire de la
Sorbonne. Avant la fin du quatorzime sicle on lui donnoit le nom de
_rue des Enlumineurs_, sans doute  cause de ceux qui s'y toient
tablis. On la trouve en 1371 et 1373 sous l'un et l'autre de ces deux
derniers noms[645].

          [Note 645: Sauval, t. III, p. 625.]

_Rue des Trois-Chandeliers._ On nomme ainsi une des descentes de la
rue de la Huchette  la rivire, en face de la rue Zacharie.
Sauval[646], confondant cette rue avec une autre, qui lui est
parallle, lui donne en consquence plusieurs noms qu'elle n'a point
ports. Elle est nomme, dans le quatorzime sicle, rue _Berthe_, et
rue et port _aux Bouticles_. Ce dernier nom lui venoit des boutiques
ou bateaux placs  son extrmit, dans lesquels on conservoit le
poisson. On l'appela ensuite _Bertret_ par corruption. Depuis ce
temps, quelques chandeliers s'y tant tablis, la firent nommer rue
_Chandelire_[647]. Enfin elle prit le nom _des Trois-Chandeliers_, de
l'enseigne d'une maison qui en faisoit le coin[648].

          [Note 646: T. I, p. 123.]

          [Note 647: Hist. de Par., t. V, p. 187.]

          [Note 648: Sauval, t. II, p. 125.]

_Rue du Chat-qui-Pche._ Elle commence  la rue de la Huchette, et
aboutit  la rivire. Le censier de Sainte-Genevive l'appelle, en
1540, ruelle _des tuves_; on la trouve aussi dsigne sous le nom de
rue de Renard[649].

          [Note 649: Entre cette rue et la prcdente on voyoit
          encore,  la fin du sicle dernier, une ruelle ou descente 
          la rivire, ferme par une porte  son entre dans la rue de
          la Huchette; elle se nommoit rue des _Trois-Canettes_, et se
          trouve sur le plan de Boisseau sous le nom _du Harpeur_.
          Elle toit peu connue, parce qu'elle ne servoit qu'
          l'coulement des eaux et des immondices. En 1767 la maison
          voisine de cette ruelle s'tant croule, on revint au
          projet dj conu de construire un quai le long de la
          rivire, entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont. Il fut
          ordonn en consquence que la rue des Trois-Canettes seroit
          supprime, et celle des Trois-Chandeliers largie jusqu'
          douze pieds dans toute sa longueur; ce qui fut excut.]

_Rue Christine._ Elle traverse de la rue Dauphine dans celle des
Grands-Augustins. On l'ouvrit, en 1607, sur une partie de
l'emplacement de l'htel et des jardins du collge Saint-Denis. Le nom
qu'elle porte lui fut donn en l'honneur de Christine de France,
seconde fille de Henri IV.

_Rue du Clotre-Saint-Benot._ Elle donne d'un bout dans la rue des
Mathurins, et de l'autre vient tourner par un passage vot dans la
rue Saint-Jacques. (Voyez _rue des Mathurins_.)

_Rue de Cluni._ Elle commence  la place de Sorbonne, et finit  la
rue des Cordiers. Son nom lui vient du collge de Cluni, qu'elle
avoisine: elle le portoit ds la fin du treizime sicle. Guillot
l'appelle rue  _l'abb de Cluni_.

_Rue Contrescarpe._ Elle traverse de la rue Dauphine dans celle de
Saint-Andr-des-Arcs, et tire son nom de son ancienne situation, le
long des murs de l'enceinte de Philippe-Auguste. Dans le procs-verbal
de 1636, on la trouve sous la dnomination de rue _de Basoche_.

_Rue des Cordeliers._ Cette rue, ainsi nomme des religieux qui s'y
sont tablis, aboutit d'un ct  la rue de la Harpe, et de l'autre 
celle de Cond, vis--vis la rue des Boucheries. Guillot l'appelle rue
des _Cordles_, et elle prit le nom de rue Saint-Germain lorsque la
rue Saint-Andr-des-Arcs cessa de le porter[650]. En 1304, un acte la
prsente sous celui de rue _Saint-Cosme et Saint Damian_. Elle
finissoit anciennement au-dessus de la rue du Paon,  la place o
toit une des portes de l'enceinte de Philippe-Auguste.

          [Note 650: Sauval dit qu'en 1255, poque de la fondation du
          collge des Prmontrs, on la nommoit _rue aux tuves_. Il
          se trompe: cette dnomination toit celle d'une rue qui ne
          subsiste plus aujourd'hui, et qui passoit de la rue des
          Cordeliers  la rue Mignon, dont elle faisoit la
          continuation, entre le collge de Bourgogne et la maison des
          Prmontrs. (JAILLOT.)]

_Rue des Cordiers._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Jacques, et
de l'autre  celle de Cluni. On ne peut gure douter, dit Jaillot,
qu'elle ne doive ce nom  des cordiers auxquels on avoit permis d'y
filer du chanvre. Guillot l'appelle rue _as Cordiers_. Il y a quelque
apparence qu'anciennement elle se prolongeoit jusqu' la rue de la
Harpe, et que le passage des Jacobins en a occup depuis une partie.

_Rue Dauphine._ Elle commence au bout du Pont-Neuf, et aboutit au
carrefour que forment les rues Saint-Andr-des-Arcs, de la Comdie,
Mazarine et de Buci. Henri IV ayant fait achever le Pont-Neuf, et
voulant en faciliter la communication avec le faubourg Saint-Germain,
fit ouvrir cette rue, en 1607, sur le jardin des Augustins, et sur les
btiments du collge Saint-Denis. Le nom qu'elle portoit lui fut donn
en l'honneur du Dauphin. On le donna galement  une porte que l'on
fit btir  son extrmit. Cette porte, situe presque vis--vis la
rue Contrescarpe, fut abattue en 1672.

_Rue de l'peron._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Andr-des-Arcs, de l'autre  celle du Jardinet. Le plus ancien
nom sous lequel on la trouve dsigne est celui de rue _Gaugain_,
_vicus Galgani_. Elle le portoit en 1269[651], et l'a conserv
jusqu'au commencement du quinzime sicle; Guillot l'appelle rue
_Cauvain_. Ce nom est galement dans plusieurs titres de l'abbaye,
dans lesquels on lit _Gongan_, _Gongain_, _Gongaud_, _Gorigand_, etc.
Ce sont des fautes de copistes. Au quinzime sicle on la trouve
dsigne rue _Chapron_, _de Chaperon et Chapon_; enfin, dans le
procs-verbal de 1636, on lit rue de l'peron. Ces derniers noms
viennent de plusieurs enseignes.

          [Note 651: Arch. de l'abb. S. Germ.]

_Rue du Foin._ Elle traverse de la rue de la Harpe  la rue
Saint-Jacques. On ignore  quelle occasion elle a reu ce nom; mais
ds la fin du treizime sicle elle toit appele rue _O Fain_; _de la
Fennerie_ en 1332; _au Foin_ en 1383 et 1386[652]. Cependant, en 1383,
on la trouve aussi sous la dnomination de rue _aux Moines de Cernai_,
parce que les abbs des Vaux de Cernai y avoient leur htel. Depuis
elle a repris son premier nom, qu'elle conserve encore aujourd'hui.

          [Note 652: Sauval, t. I, p. 135.]

_Rue Gilles-Coeur._ Elle commence  la rue Saint-Andr-des-Arcs, et
aboutit au quai des Augustins. Les titres de Saint-Germain du
quatorzime sicle l'indiquent sous les noms de _Gilles-Queux_,
_Gui-le-Queux_, et, peut-tre, par faute de copiste, _Gui-le-Preux_.
Jaillot observe que ce nom de _Gui-le-Queux_ a t aussi donn  la
rue des Poitevins, et cherchant son tymologie, il pense qu'il vient
de quelqu'un de ses plus notables habitans[653]. Un acte de 1397, cit
par Sauval, lui donne le nom de _Gui-le-Comte_. Ceux de
_Gilles-le-Coeur_ et de _Gist-le-Coeur_ sont videmment des fautes de
copistes.

          [Note 653: Ce nom de _Queux_ signifie, en vieux franois,
          _cuisinier_; mais personne n'ignore que la charge de
          _Grand-Queux_ toit chez le roi une des premires de la
          couronne. Les Chtillon se sont fait un honneur de la
          possder.]

_Rue de la Harpe._ Elle commence au bout de la rue de la
Vieille-Bouclerie, au coin des rues Mcon et Saint-Sverin, et
aboutit  la place Saint-Michel. Un titre de 1247 lui donne dj ce
nom, _vicus Cithare_[654]. Dix ans aprs on la trouve sous celui _de
la Juiverie_; la rue _des Juifs_, _domus in Judearia ante domum
Cithare_, _vicus Judeorum_[655]; en 1262, _vetus Judearia_[656]. On
l'appeloit ainsi parce que les juifs y avoient leurs coles. En 1270
le cartulaire de Sorbonne fait mention de la rue _du Harpeur_;
toutefois d'autres actes du mme cartulaire l'indiquent  cette poque
sous le nom de _la Harpe_: _in vico de Cithar_ en 1270, et _vicus
Harpe_ en 1281. Elle doit ce nom  l'enseigne de la seconde maison 
droite, au-dessus de la rue Mcon.

          [Note 654: Past. A, p. 793.]

          [Note 655: Ncrol. de N. D. au 31 mars et 25 avril.]

          [Note 656: Archiv. de S. Germ. des Prs.]

Cette rue, divise autrefois en deux parties, s'appeloit rue de la Harpe
ou de la _Herpe_ depuis la rue Saint-Sverin jusqu' celle des
Cordeliers; et depuis cet endroit jusqu' la porte Saint-Michel, on la
nommoit tantt rue _Saint-Cme_, tantt rue aux _Hoirs d'Harecour_[657].
Jaillot, qui cite les actes o elle porte cette dnomination, dit que la
distinction des deux parties de la rue de la Harpe subsistoit encore
dans le procs-verbal de 1636[658].

          [Note 657: Lebeuf, t. II, p. 567.]

          [Note 658: Hist. de Par., t. IV, p. 133.]

_Rue Hautefeuille._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Andr-des-Arcs, et de l'autre  celle des Cordeliers. Nous ne
nous arrterons point  cette tradition ridicule, qui veut que cette
rue doive son nom  un chteau _de Hautefeuille_, lequel appartenoit,
dit-on,  un petit-neveu de Charlemagne, vritable personnage de
roman[659]. En supposant mme, dit Jaillot, que le vieux chteau
mentionn par nos historiens[660], et dont on trouva des vestiges en
1358, lorsqu'on creusa les fosss qui bordoient l'enceinte de
Philippe-Auguste, ft appel de Hautefeuille, ce qui n'est qu'une
simple conjecture, sa situation vis--vis les Jacobins, entre les
portes Saint-Michel et Saint-Jacques et fait naturellement donner son
nom aux rues qui y conduisoient directement, comme celles de la Harpe
et de Saint-Jacques ou autres rues intermdiaires qui en toient plus
proches que la rue de Hautefeuille, loigne de cet endroit d'environ
dix-huit cents toises. Du reste elle portoit ce nom ds 1252, et se
prolongeoit alors jusqu'aux murs. Il en restoit encore des traces
sensibles,  la fin du sicle dernier, dans le jardin des Cordeliers.
Quant  l'tymologie de cette dnomination, Jaillot pense qu'elle
pourroit venir des arbres hauts et touffus dont cette rue ou chemin
pouvoit tre bord, et cette conjecture il l'appuie sur un passage des
premiers statuts faits pour les Cordeliers, dans lesquels on dfend
aux religieux de jouer  la paume sous _la Haute-Feuill_.

          [Note 659: Huon de Bordeaux, dans son roman, l'appelle
          _Amauri de Hautefeuille_, et dit qu'il toit neveu de
          Ganelon.]

          [Note 660: Corroz., fol. 79, v.--Belleforest, Ann. p.
          889.--Du Breul, p. 500.--Hist. de Par., t. I, p. 261.]

Il faut observer qu'au treizime sicle elle n'toit pas appele rue
de Hautefeuille dans toute son tendue actuelle: du ct de la rue
Saint-Andr, et jusqu'aux rues Perce et des Poitevins on la nommoit
_rue Saint-Andr_ et _du Chevet-Saint-Andr_. Au commencement du
quinzime, une foule d'actes la dsignent dans cette partie sous le
nom de _la Barre_[661]: on suppose qu'elle le devoit  Jean de La
Barre, avocat, qui demeuroit dans le voisinage[662].

          [Note 661: Arch. de S. Germ. des Prs, A. 3, 4, 5.--Terrier
          de 1523, fol. 138 et suiv.]

          [Note 662: _Ibid._, fol. 237, v.]

_Rue de l'Hirondelle._ Elle aboutit d'un ct  la rue Gilles-Coeur,
de l'autre  la place du pont Saint-Michel. On trouve ce nom crit de
diverses manires dans diffrents actes; en 1200, rue _d'Arrondale en
Laas_, et _d'Arondelle en Laas_ en 1222; en 1263, _d'Hirondale_; dans
Guillot, _d'Hrondale_; enfin on a dit rue de l'Hirondelle. Il est
probable que ce nom provenoit de quelque enseigne.

_Rue de la Huchette._ Cette rue commence au carrefour que forment la
place du pont Saint-Michel et les rues Saint-Andr-des-Arcs et de la
Vieille-Bouclerie, pour venir aboutir  la rue du Petit-Pont. Elle
faisoit partie du territoire de Laas, lequel appartenoit  l'abbaye
Saint-Germain. En 1179 l'abb Hugues ayant alin la plus grande
partie de ce territoire  la charge d'y btir, on construisit, des
deux cts du chemin, des maisons qui formrent une rue, nomme
d'abord rue de _Laas_; c'est ainsi qu'elle est indique en l'anne
1210. Mais ds 1284 plusieurs titres lui donnent le nom de rue de _la
Huchette_, qui probablement venoit de quelque enseigne.

_Rue de Hurepoix._ Elle aboutissoit d'un ct au quai des
Augustins, et de l'autre  la place du pont Saint-Michel. On ne la
distinguoit pas anciennement du quai, et elle toit nomme rue de
_Seine-allant-aux-Augustins_. En 1636 on l'appeloit rue du
_Quai-des-Augustins_. Vers ce temps-l elle prit le nom qu'elle
porte aujourd'hui d'un htel garni situ  l'extrmit du quai, o
venoient loger les marchands du Hurepoix[663].

          [Note 663: Cette rue vient d'tre abattue du ct de la
          rivire pour la construction d'un nouveau quai.]

_Rue du Jardinet._ Cette rue donne d'un ct dans la rue Mignon, de
l'autre dans le cul-de-sac de la cour de Rouen, au coin des rues du
Paon et de l'peron. Elle se prolongeoit anciennement jusqu' la rue
Hautefeuille, et de ce ct portoit le nom _des Petits-Champs_; ce nom
fut ensuite donn  la rue entire. Depuis on l'appela rue de
_l'Escureul_ et des _Escureux_; enfin rue du _Jardinet_; peut-tre,
dit Jaillot,  cause du jardin de l'htel et collge de Vendme,
compris entre cette rue et celle du Battoir[664].

          [Note 664: En face de cette rue est le cul-de-sac appel de
          la _cour de Rouen_, ainsi nomm parce que l'htel de
          l'archevque de Rouen y toit situ.]

_Rue Mcon._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Andr-des-Arcs, et
de l'autre  la rue de la Harpe, au coin de celle de la
Vieille-Bouclerie, laquelle a port le mme nom. Toutes les deux le
devoient  l'htel des comtes de Mcon, dont nous avons dj parl.

_Rue de l'Abreuvoir-Mcon._ C'est une descente du carrefour des rues
Saint-Andr-des-Arcs, de la Vieille-Bouclerie et de la Huchette,  la
rivire. C'toit par ce passage que l'on menoit abreuver les chevaux
des comtes de Mcon, et son nom a la mme origine que celui de la rue.
Il est fait mention de cet abreuvoir ds 1272[665].

          [Note 665: On a dmoli plusieurs maisons de cette rue pour
          agrandir la place Saint-Michel.]

_Rue des Maons._ Elle donne d'un ct dans la rue des Mathurins, et
aboutit de l'autre  la place de Sorbonne. Corrozet l'appelle rue du
_Palais-au-Terme_, autrement des _Maons_. Le premier de ces noms
appartenoit d'abord  la rue des Mathurins, et ne fut donn  celle
des Maons que lorsque l'autre eut pris le nom des religieux qui s'y
sont tablis. Piganiol l'appelle seul rue _aux Bains_ et _aux tuves_.

Celui qu'elle porte aujourd'hui lui vient, selon Jaillot, d'un
bourgeois nomm _Le Masson_, lequel y demeuroit au commencement du
treizime sicle. On trouve, en 1254, _vicus Cementariorum_[666], et
dans plusieurs actes subsquents jusqu'en 1296, _vicus Lathomorum_.
Cette rue se prolongeoit autrefois jusqu' celle des Poitevins; on en
a retranch une partie pour faire la place de Sorbonne.

          [Note 666: Cartul. Sorbon., fol. 55.]

_Rue des Mathurins._ Elle traverse de la rue de la Harpe  la rue
Saint-Jacques. Elle avoit pris, dans l'origine, des Thermes de Julien
qui y sont situs, le nom de rue du _Palais-du-Therme_, du
_Palais-des-Thermes_; en 1220, _vicus de Termis_, _de Terminis_.
Piganiol lui donne encore, mais mal  propos, le nom de rue _des Bains_
ou _des tuves_. Il parot que l'abb Lebeuf s'est aussi tromp en la
dsignant sous celui de rue _Saint-Mathelin_, qui alors toit
effectivement synonyme de _Mathurin_. C'est  la partie de la rue
Saint-Jacques qui l'avoisine que ce nom appartenoit; celle dont nous
parlons est encore nomme rue du _Palais-du-Therme_ et rue du _Palaix_
dans des titres de 1421 et 1450. Il n'y a gure que trois sicles qu'on
lui a donn sa dernire dnomination[667]. Vis--vis des Mathurins est
une rue qui conduit au clotre Saint-Benot: Jaillot croit le
reconnotre, dans le cartulaire de Sorbonne et  l'anne 1243, sous le
nom de _vicus Andri_ DE MACOLIS; elle est indique _rue
d'Andr-Machel_ dans un acte de 1254. Aujourd'hui elle se confond avec
l'ancien clotre sous le nom commun de rue _du Clotre-Saint-Benot_.

          [Note 667: Il y avoit autrefois prs de l'glise des
          Mathurins un cul-de-sac qui la sparoit du palais des
          Thermes, et qui portoit le nom de _Coterel_ ou _Cocerel_.]

_Rue Mignon._ Elle traverse de la rue du Battoir dans celle du
Jardinet, qui, comme nous l'avons remarqu, a port le nom de rue _des
Petits-Champs_. Il fut aussi donn  la rue Mignon, qui fait querre
avec l'autre. Quant  sa dernire dnomination, elle la doit au
collge du mme nom dont nous avons dj parl.

_Rue de l'Observance._ Cette rue, qui aboutit d'un ct  la rue des
Cordeliers, de l'autre  celle des Fosss-de-Monsieur-le-Prince, fut
perce en 1672. Elle a pris le nom qu'elle porte de l'glise et de la
principale porte des Cordeliers, dits de _l'Observance_, qui y toient
situes.

_Rue du Paon._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Cordiers, de
l'autre  celle du Jardinet. Ce nom lui vient d'une enseigne, et elle
le portoit ds 1246[668]. Sauval s'est tromp en lui donnant celui de
rue de l'_Archevque-de-Reims_[669], lequel ne convient qu'au
cul-de-sac situ dans cette rue, comme Jaillot l'a dmontr[670].

          [Note 668: Cart. de Sorbon., fol. 132.]

          [Note 669: T. II, p. 77.]

          [Note 670: Ce cul-de-sac n'existe plus, de mme que l'htel,
          lequel occupoit l'espace compris entre les rues de
          Hautefeuille, du Jardinet, du Paon et du cul-de-sac mme o
          il toit situ.]

_Rue de la Parcheminerie._ Elle traverse de la rue Saint-Jacques 
celle de la Harpe. Suivant le cartulaire de Sorbonne, on la nommoit
rue _des crivains_, _vicus Scriptorum_ en 1273[671]. Guillot
l'appelle rue _as crivains_. Comme le parchemin toit la seule
matire sur laquelle on crivt, elle en prit son dernier nom; et
l'on trouve en 1387 _vicus Pergamenorum_[672], et dans tous les titres
du sicle suivant, rue _des Parcheminiers_ et de la _Parcheminerie_.

          [Note 671: Cart. Sorb. 1273-1279.]

          [Note 672: Comp. des heures du chap. N. D.]

_Rue Pave._ Cette rue, qui traverse du quai des Augustins  la rue
Saint-Andr-des-Arcs, toit ainsi nomme ds le treizime sicle. Au
seizime on l'appeloit _rue Pave-d'Andouilles_, dnomination dont
l'origine est entirement inconnue.

_Rue Perce._ Elle aboutit d'un ct  la rue Hautefeuille, de l'autre
 celle de la Harpe. Guillot ne nomme pas cette rue; elle existoit
cependant au temps o il crivoit. On la trouve indique, en 1262,
1266 et 1277, sous le nom de _vicus Perforatus_. Dans plusieurs actes
du sicle suivant, elle est nomme rue _Perce_, dite _des
Deux-Portes_.

_Rue Pierre-Sarrasin._ Cette rue, qui traverse de la rue Hautefeuille
 celle de la Harpe, doit son nom  un bourgeois, lequel possdoit, au
treizime sicle, plusieurs maisons en cet endroit. Dans un compte de
1511[673] elle est appele rue _Jean-Sarrasin_; mais elle ne tarda pas
 reprendre son premier nom, qu'elle a conserv jusqu' prsent.

          [Note 673: Sauval, t. III, p. 555.]

_Rue des Poires._ Elle commence  la rue Saint-Jacques; et faisant un
retour d'querre, sous le nom de rue _Neuve-des-Poires_, elle vient
aboutir  la rue des Cordiers. L'ancien nom de cette rue toit
_Thomas_ et ensuite _Guillaume-d'Argenteuil_; c'est ainsi qu'elle est
indique, en 1236, dans le cartulaire de Sorbonne[674]. On trouve
ensuite _vicus ad Poretas_ en 1264, et _vicus Poretarum_ en 1271.
Cette rue se prolongeoit autrefois jusqu' celle des Maons, et avoit
reu populairement le nom de rue _aux coliers-de-Rhtel_,  cause du
collge de ce nom qui y toit situ; mais dans tous les actes on la
trouve dsigne sous celui de rue _Pore_, _des Pores_ et _des
Poires_.

          [Note 674: Fol. 13, 14, 28, 116, etc.]

_Rue des Poitevins._ Elle forme un querre, et aboutit d'un ct  la
rue Hautefeuille, de l'autre  celle du Battoir. On la nommoit, en
1253, rue _Gui-le-Gueux_, ensuite _Gui-le-Queux_ dite _des Poitevins_,
enfin simplement _des Poitevins_ en 1288. Plusieurs auteurs tels que
Sauval, Dom Bouillart, Dom Flibien la nomment _Ginart-aux-Poitevins_
et _Gerard-aux-Poitevins_; deux titres de 1356 l'appellent
_Guiard-aux-Poitevins_[675].

          [Note 675: Manusc. de S. Germ., C. 454. La partie de cette
          rue qui aboutit  celle du Battoir toit indique, au
          commencement du quinzime sicle, sous le nom grossier et
          ridicule de _rue du Pet_, en 1560 _rue du Petit-Pet_, et _du
          Gros-Pet_ en 1636.]

_Place du Pont-Saint-Michel._ Elle est situe  l'extrmit du quai
des Augustins. L'abbaye Saint-Germain y avoit autrefois un pressoir
pour faire _vin et verjus_; et c'toit sur cette place que se
faisoient les ventes par ordonnance de justice; depuis elles ont t
transports sur la place du Chtelet.

_Rue des Deux-Portes._ Elle traverse de la rue Hautefeuille  celle de
la Harpe, et doit ce nom aux portes qui la fermoient  ses extrmits.
Elle le portoit des 1450.

_Rue Poupe._ Elle aboutit d'un ct  la rue de la Harpe, de l'autre
 celle de Hautefeuille. Dans le douzime sicle, elle est dsigne
sous le nom de _Pope_[676]; en 1300 on l'appeloit _Poupe_, et
depuis, par altration ou par faute de copiste, _Poinpe_ et _Pompe_.

          [Note 676: Arch. de S. Germ.]

_Rue Neuve-de-Richelieu._ Elle conduit de la rue de la Harpe  la
place et  l'glise de Sorbonne. Ce fut pour donner un point de vue 
ce monument que, ds 1637, on projeta de faire une place vis--vis, et
d'ouvrir une rue qui donneroit dans celle de la Harpe. Cette rue fut
effectivement ouverte en 1639 sur un terrain form de quelques
dpendances des collges de Cluni et du Trsorier. Elle a t
quelquefois dsigne sous les noms de rue _des Thrsoriers_ et _de
Sorbonne_.

_Rue de Savoie._ Elle traverse de la rue des Grands-Augustins dans la
rue Pave, et doit son nom  l'htel de Savoie situ dans cette
dernire rue, lequel en occupoit tout l'espace jusqu' celle des
Grands-Augustins.

_Rue Serpente._ Elle aboutit d'un ct  la rue Hautefeuille, de
l'autre  celle de la Harpe. Elle devoit ce nom aux sinuosits qu'elle
formoit avant d'avoir t redresse. Ds 1250 on l'appeloit rue _de la
Serpente_ et _vicus Serpentis_. Guillot crit, pour la rime, _de la
Serpent_.

_Rue Saint-Sverin._ Cette rue, qui aboutit d'un ct  la rue de la
Harpe, et de l'autre  la rue Saint-Jacques, est fort ancienne et doit
son nom  l'glise que nous y voyons. On la trouve, on ne sait
pourquoi, indique, dans un compte du domaine de 1574, rue
_Colin-Pochet_, autrement dite _Saint-Sverin_[677].

          [Note 677: Sauval, t. III, p. 644. Il y a dans cette rue un
          cul-de-sac appel _Sallembrire_; c'est une altration du
          nom _Saille-en-bien_, _Saliens in bonum_, qu'il portoit
          anciennement. Ce nom toit celui d'un particulier qui y
          avoit sa maison; on le trouve dans un acte du cartulaire de
          Sorbonne dat de 1239, et dans plusieurs actes subsquents.
          Ce cul-de-sac, qui toit une rue  cette poque, aboutissoit
           une autre ruelle, laquelle ne subsiste plus, et qu'on
          nommoit rue _des Jardins_. Celle-ci donnoit dans la rue
          Saint-Jacques.]

_Rue des Prtres-Saint-Sverin._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Sverin, de l'autre  celle de la Parcheminerie. On l'appeloit,
en 1244, _ruelle devant_ ou _prs Saint-Sverin_. En 1260 et 1264, les
titres de Sorbonne la nomment _strictus vicus sancti Severini_; les
actes du temps, _ruelle_ et _ruellette Saint-Sverin_, _ruelle de
l'archiprtre_. En 1489, on disoit _ruelle Saint-Sverin dite au
Prtre_, et simplement _ruelle au Prtre_ en 1508.

_Rue de Sorbonne._ Elle commence  la rue des Mathurins, et aboutit 
la place de Sorbonne. Le nom le plus connu que cette rue ait port est
celui _des Portes_ _et des Deux-Portes_; on le lui donnoit encore en
1283, quoique, suivant le cartulaire de Sorbonne, on l'appelt, ds
1281, _vicus de Sorboni et de Sorbonio_. Guillot la nomme _rue as
Hoirs de Sabonnes_; Du Breul l'a confondue avec la rue _de
Coupegueule_.

_Place de Sorbonne._ Elle fut forme du retranchement d'une partie de
la rue des Poires, qui, comme nous l'avons dit, se prolongeoit alors
jusqu' la rue des Maons.

_Rue de Touraine._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Cordeliers, de
l'autre  celle des Fosss-de-Monsieur-le-Prince. C'est mal  propos
que sur les plans modernes elle est nomme rue _de Turenne_. On
l'ouvrit, vers la fin du dix-septime sicle, presque sur le mme
alignement que la rue du Paon, et comme elle sembloit en faire la
continuation, on lui donna le nom de _Touraine_,  cause de l'htel de
_Tours_ situ dans cette dernire rue.

_Rue Zacharie._ Elle traverse de la rue Saint-Sverin  celle de la
Huchette. Ce nom est altr; on disoit en 1219 rue _Saqualie_, _vicus
qui dicitur Sachalia_[678]; les cartulaires de Sorbonne et de
Saint-Germain lui donnent le mme nom en 1262 et 1276. Ce nom toit
celui d'une maison qui y toit situe. La ngligence des copistes en a
altr l'orthographe, et ils crivirent successivement _sac-alie_,
_saccalie_, _sac--lie_, _sac-alis_, _saccalit_. Cette rue est nomme
_Zacharie_ dans le procs-verbal de 1636, et depuis a toujours
conserv cette dernire dnomination[679].

          [Note 678: Past. A., fol. 690.--Ncrol. de N. D.]

          [Note 679: Il n'y a pas long-temps, dit Saint-Foix, qu'on
          voyoit encore sur la porte de la maison qui fait le coin de
          cette rue et de la rue Saint-Sverin une pierre de deux
          pieds en carr, o l'on avoit grav diffrentes figures; les
          principales toient celles d'un homme renvers de cheval, et
          d'un autre  qui une dame mettoit sur la tte un _chapeau de
          roses_. On lisoit au haut ces mots: _Au vaillant Clary_; et
          en bas: _En dpit de l'envie_. C'est un monument que la
          soeur de Guillaume Fouquet, cuyer de la reine Isabeau de
          Bavire, osa faire mettre sur sa maison,  la gloire de sire
          de Clary, son parent, dans le temps que la cour, irrite du
          combat de ce brave homme contre Courtenay, le poursuivoit,
          et vouloit le faire prir sur l'chafaud. Pierre Courtenay,
          chevalier anglois et favori de son matre, toit venu 
          Paris uniquement pour dfier  la lance et  l'pe Guy de
          La Trmouille, porte-oriflamme; s'en retournant, aprs avoir
          rompu avec lui quelques lances, il se vanta, dans une visite
          qu'il fit  la comtesse de Saint-Pol, soeur du roi
          d'Angleterre, qu'aucun Franois n'avoit os _s'prouver_
          contre lui; le sir de Clary, qui toit prsent, s'indignant
          de l'injure qu'il faisoit  sa nation, lui proposa le champ
          clos pour le lendemain, et eut le bonheur de le mettre hors
          de combat. Une intrigue de cour prsenta sous un aspect
          odieux cette action si glorieuse pour un vrai chevalier; on
          lui fit un crime d'avoir os _prendre une journe_ sans la
          permission du roi; et pour ne pas expier sa victoire par une
          mort ignominieuse, comme un tratre  sa patrie, le brave
          Clary fut forc de prendre la fuite, et resta long-temps
          dans l'exil.]


QUAIS.

_Quai des Augustins._ Il aboutit d'un ct au Pont-Neuf, de l'autre 
la rue du Hurepoix. Jusqu'au rgne de Philippe-le-Bel il n'y avoit
entre les Augustins et la rivire qu'un terrain en pente douce, plant
de saules, et qui servoit de promenade aux habitants du voisinage;
toutefois la moindre inondation rendoit le passage difficile, souvent
mme impraticable, et ruinoit les maisons qu'on y avoit bties. Ces
inconvnients devinrent si graves que ce prince donna ordre au prvt
des marchands de dtruire cette saussaie, et de faire construire un
quai depuis l'htel de Nesle jusqu' la maison de l'vque de
Chartres. Cet ordre fut excut en 1313[680]; en 1389 on l'appeloit
rue _de Seine par o l'on va aux Augustins_, et depuis rue _du
Pont-Neuf_ (Saint-Michel) _qui va aux Augustins_; en 1444 rue _des
Augustins_. Ce quai, ainsi que la rue des Augustins, doit le nom qu'il
porte aux religieux qui s'y sont tablis. Les marchs  la volaille et
au pain y avoient t tablis par arrt du conseil de 1676, et une
inscription place au coin de la rue tmoignoit qu'il avoit t
entirement reconstruit en 1708[681].

          [Note 680: Livre rouge de l'Htel-de-Ville, fol. 107.]

          [Note 681: Au-dessous du marbre sur lequel cette inscription
          toit grave, on voyoit encore, avant la rvolution, un
          bas-relief gothique qui reprsentoit une amende honorable
          que les sergents  verge avoient t contraints de faire, en
          1440,  Justice,  l'Universit et aux Augustins. Sous
          prtexte de signifier un exploit, ils s'toient permis de
          tirer par force un de ces religieux du clotre de son
          couvent et en avoient tu un autre qui vouloit s'opposer 
          cette violence. Par sentence du prvt de Paris, dit Du
          Breul, ils furent condamns  faire trois amendes
          honorables, l'une au Chtelet, l'autre au lieu du forfait et
          occision, et la dernire  la place Maubert; ils devoient
          les faire sans chaperon, nuds jambes et nud pieds, tenant
          chacun  la main une torche ardente de quatre livres,
          requrants  tous merci et pardon; puis ils furent condamns
           faire faire une croix en pierre de taille prs le lieu o
          ladite occision fut faite, avec image reprsentant ladite
          rparation: davantage leurs biens confisqus, pralablement
          prise sur iceux la somme de 1000 livres parisis, et _en
          aprs bannis  jamais du royaume_. Cependant cette peine,
          qu'on peut considrer comme lgre, vu l'normit du crime,
          fut sans doute encore adoucie: car Jaillot prtend avoir vu
          plusieurs significations faites par un de ces sergents
          depuis 1440 jusqu'en 1449.]


MONUMENTS NOUVEAUX

_Et rparations faites aux anciens monuments depuis 1789._

_glise Saint-Sverin._ Cette glise est dcore de deux nouveaux
tableaux qui lui ont t donns par la ville en 1819. L'un reprsente
la mort d'Ananie et Saphire; l'autre, saint Pierre gurissant un
boiteux. Ces deux tableaux sont de feu Pallire, et font honneur  son
pinceau.

_Le March  la Volaille._ Ce march, bti en 1810 par M. Happe, sur
l'emplacement qu'occupoient auparavant l'glise et le couvent des
Grands-Augustins, prsente, entre quatre murs percs d'arcades, trois
nefs parallles, dont celle du milieu est plus large et plus leve
que les deux autres. L'aspect de ce monument a de la grandeur, et les
dispositions intrieures sont aussi commodes qu'il toit possible de
le dsirer.

_Fontaine de l'cole de Chirurgie._ Cette fontaine, situe en face de
l'cole de chirurgie, doit former le centre d'un ensemble de
constructions destines  circonscrire et  dcorer la place que la
dmolition de l'glise des Cordeliers a ouverte devant ce monument.

Elle se compose de quatre colonnes d'ordre dorique, de proportion
trs-lgante, qui supportent un entablement mutulaire, dont la
composition, bien qu'elle soit peu correcte, a de la grce et de la
lgret. Au-dessus s'lve un attique orn d'une grande table
renfonce sur laquelle doit tre grave une inscription. Entre les
colonnes on aperoit une vaste niche cintre, du sommet de laquelle
s'chappe et tombe en cascade un volume d'eau considrable: il remplit
un bassin demi-circulaire, et se divise ensuite d'une manire commode
pour l'usage au moyen d'un mcanisme ingnieux.

Les constructions latrales dj commences, et propres  former des
habitations particulires, rappellent les proportions de masses et les
principales lignes de la faade de l'cole. L'auteur de ce bel
difice, charg d'en coordonner les accessoires, avoit conu  cet
effet un plan trs-heureux: il est  souhaiter que ce plan soit suivi,
et que ce qu'il avoit commenc soit achev.

_Collge Saint-Louis._ Il est tabli dans les anciens btiments du
collge de Harcour, auxquels on a fait des augmentations
considrables.

_Les Thermes._ La maison de la rue de la Harpe qui masquoit cette
ruine antique a t dmolie; on l'a couverte d'un toit, et encadre
dans des constructions qui l'entourent de toutes parts et la mettent
dsormais  l'abri des injures du temps et des dgradations nouvelles
qu'elle auroit pu prouver. L'emplacement qu'occupoit la maison
formera au-devant une espce de cour. Ces travaux, interrompus depuis
quelque temps, ne sont point encore achevs.

_La Sorbonne._ Ce vaste difice, rendu  l'universit, est devenu le
chef-lieu de l'acadmie de Paris. On achve en ce moment d'en rparer
l'glise, dans laquelle le tombeau du cardinal de Richelieu sera remis
 la place qu'il occupoit avant la rvolution. Cette glise sera sans
doute consacre aux solennits religieuses de cette compagnie.


RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Rue du Clotre-Saint-Benot._ Voy. _Clotre-Saint-Benot._

_Rue de l'cole-de-Mdecine._ C'est le nom que porte aujourd'hui la
rue des Cordeliers.

_Rue du Pont-de-Lodi._ Cette rue nouvelle communique de la rue
Dauphine  celle des Grands-Augustins.

_Place du Pont-Saint-Michel._ Elle a t agrandie de la rue de
l'Abreuvoir, qui a t dtruite et dont le terrain a t nivel.

_Quai Saint-Michel._ Il s'tend du pont Saint-Michel au Petit-Pont, et
a t construit sur l'emplacement des maisons qui couvroient ce
terrain et que l'on a abattues.


FIN DE LA SECONDE PARTIE DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES.

TROISIME VOLUME.--SECONDE PARTIE.


                                                                Pages.

QUARTIER SAINT-BENOT.

  Paris sous Louis XIII et sous la minorit de Louis XIV.            1

  Origine du quartier                                              337

  Le Petit-Chtelet                                                338

  Saint-Julien-le-Pauvre                                           341

  Chapelle Saint-Yves                                              344

  Les Carmes                                                       346

  Saint-Jean-de-Latran                                             352

  Saint-Benot                                                     355

  Saint-Hilaire                                                    364

  Sainte-Genevive                                                 367

  Palais de Clovis                                                 385

  Chapelle Saint-Michel                                            386

  Saint-tienne-du-Mont                                            388

  Les filles Sainte-Genevive                                      397

  Sainte-Genevive (nouvelle glise)                               398

  Les Jacobins                                                     408

  Saint-tienne-des-Grs                                           419

  Chapelle Saint-Symphorien                                        425

  La Visitation                                                    427

  Le sminaire Saint-Magloire                                      428

  Saint-Jacques-du-Haut-Pas                                        433

  Hpital Sainte-Genevive                                         437

  Sainte-Aure (communaut)                                         438

  Les orphelines de l'Enfant-Jsus                                 440

  Saint-Simon-Salus (communaut)                                  441

  Les filles Sainte-Perptue                                       442

  Les religieuses de la Prsentation-Notre-Dame                    443

  Les filles Saint-Michel                                          445

  Sainte-Anne-la-Royale (communaut)                               448

  Les Ursulines                                                    449

  Les Bndictins anglois                                          453

  Les Feuillantines                                                457

  Les filles de la Providence                                      459

  Les Carmlites                                                   462

  Le Val-de-Grce                                                  472

  Les filles Sainte-Agathe                                         485

  Les Capucins                                                     486

  L'hospice Saint-Jacques-du-Haut-Pas                              487

  L'Observatoire                                                   488

  Collges, coles, etc.                                           494

  Htels                                                           569

  Fontaines                                                        572

  Barrires                                                        573

  Rues et places du quartier Saint-Benot                          574

  Monuments nouveaux, etc.                                         595

  Rues nouvelles                                                   597


QUARTIER SAINT-ANDR-DES-ARCS.

  Origine du quartier                                              599

  Les Grands-Augustins                                             600

  Les frres Cordonniers                                           615

  Saint-Andr-des-Arcs                                             617

  Saint-Sverin                                                    627

  Les filles Sainte-Marthe                                         635

  Les Mathurins                                                _Ibid._

  Palais des Thermes                                               641

  Les Prmontrs                                                   647

  Saint-Cme et Saint-Damien                                       650

  Acadmie royale de Chirurgie                                     654

  Les Cordeliers                                                   665

  La Sorbonne                                                      673

  Collges, coles, etc.                                           685

  Htels                                                           709

  Fontaines                                                        728

  Rues et places du quartier Saint-Andr-des-Arcs                  730

  Quais                                                            750

  Monuments, nouveaux, etc.                                        751

  Rues et places nouvelles                                         753


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inusuelles ont t entoures de parenthses.

Corrections effectues:

--Page 124: "Mazarin devoit en grande partie son lvation  Charigni"
a t remplac par "Mazarin devoit en grande partie son lvation 
Chavigni".

--Note 248: "april" a t remplac par "avril".

--Page 371: "de disposer de leurs prtendes" a t remplac par "de
disposer de leurs prbendes".]





End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 6/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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