The Project Gutenberg EBook of Histoire de Mademoiselle Brion dite
Comtesse de Launay (1754), by Anonymous

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Title: Histoire de Mademoiselle Brion dite Comtesse de Launay (1754)
       Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Author: Anonymous

Editor: Guillaume Apollinaire

Release Date: November 9, 2018 [EBook #58254]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION ***




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  LE COFFRET DU BIBLIOPHILE

  HISTOIRE
  DE
  Mlle BRION
  DITE
  COMTESSE DE LAUNAY
  (1754)

  INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
  PAR
  Guillaume APOLLINAIRE

  PARIS
  BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
  4, rue de Furstenberg, 4
  _dition rserve aux souscripteurs_




  === Il a t tir de cet ouvrage ==
  ========== strictement ============
  ==== rserv aux souscripteurs ====
  10  exemplaires  sur Japon Imprial
  ============ (1  10) =============
  750 exemplaires sur papier d'Arches
  =========== (11  760) ============


  N 174




INTRODUCTION


_L'histoire de Mlle Brion, dite comtesse de Launay_, a t fort mal 
propos confondue par homonymie (_Catalogue remani du comte d'I***_)
avec l'ouvrage de Gaillard de la Bataille sur Mlle Clairon: _Histoire de
Mlle Cronel, dite Frtillon, etc._[1].

  [1] Cf. _Les Chroniques libertines. Histoire de Mlle Clairon, dite
    Frtillon. Rimpression intgrale du pamphlet attribu au comdien
    Gaillard de la Bataille; introduction, appendice et notes par Jean
    Hervez._ Ouvrage orn de 8 illustrations hors texte, Paris,
    Bibliothque des Curieux, MCMXI.

On ne voit pas bien ce qui a pu donner lieu  une aussi singulire
confusion.

Ce petit roman, dont l'dition originale a paru en 1774 sous le titre de
_Nouvelle Acadmie des dames_, et sans nom d'auteur, est rest anonyme.

Il contient d'intressants dtails sur des moeurs que nous connaissons
bien; aussi ne faut-il point le lire au point de vue documentaire, mais
plutt comme une oeuvre littraire, tmoignage un peu timide des grands
efforts que l'on faisait  cette poque pour amener de la libert, de
l'air, de la vrit, c'est--dire de la lumire dans les lettres.

A ce titre, l'_Histoire de Mlle Brion_ mrite notre attention.

Le bon ton qui rgne dans cet ouvrage lui donne encore une place  part
dans la littrature de moeurs au XVIIIe sicle, littrature si riche
qu'elle nous servirait facilement  reconstituer l'histoire du temps, si
mme les documents originaux et les archives venaient  disparatre.

G. A.




ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE


LA NOUVELLE ACADMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L.
CYTHRE, 1774.

Pet. in-8 de 92 pp. avec 4 gravures libres, rare.

LA NOUVELLE ACADMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L.
CYTHRE, 1776.

In-18 de 120 pp. avec 4 figures libres, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION DITE COMTESSE DE LAUNAY, _imprime aux dpens de
la Socit des filles du bon ton_.

In-12 entirement grav, avec de jolies figures. S. l. (1780), rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, HONNTE PUTAIN. ARRAS, 1783.

In-12, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY. _A Toulon, chez les
filles du bon ton_.

In-24, s. d., 94 pp., impression allemande de la fin du XIXe sicle, sur
mauvais papier.




  [Illustration: HISTOIRE
  DE
  _MADEMOISELLE_
  BRION,
  DITE
  COMTESSE DE LAUNAY.

  _IMPRIME_
  aux dpens de la Socit des Filles du bon ton.

  M. DCC. LIV.]




HISTOIRE DE Mlle BRION

DITE

COMTESSE DE LAUNAY


Quelques traits de ma vie, madame, dont je vous ai fait part sans
consquence, et qui vous ont paru intressants; plusieurs anecdotes
singulires dont vous avez t informe par la voix du public, vous ont
fait natre le dsir d'apprendre toutes les particularits de ma vie.
Trop sre de mon obissance et des devoirs que me prescrit l'amiti dont
vous m'honorez; quand vous m'avez ordonn d'crire mon histoire, vous
avez peu rflchi sur ce que me devait coter le tableau de dix annes
de libertinage et l'aveu des erreurs d'une longue jeunesse.

A peine le public, bloui par le mot chimrique de fille du bon ton,
relev du titre de comtesse, feint-il d'ignorer mes dsordres passs,
que vous m'obligez de dchirer le rideau que j'avais tir sur mes
premires annes. Ce voile, qui n'tait plus transparent qu'aux yeux de
quelques amis particuliers, va disparatre; pour vous obir, madame,
l'illusion va cesser.

Je crains bien que vous ne rougissiez de vos ordres, en parcourant ma
vie. Vous m'avez connue bgayant le sentiment, paraissant aimer les
plaisirs recherchs: si je vous ai paru voluptueuse, c'tait par
dcence; j'ai toujours t libertine par temprament. Ne vous formalisez
point si je vous peins le plaisir tel que je l'ai connu, tel que je l'ai
got. Je n'ai point vu ce dieu rougir de l'encens que j'ai brl sur
son autel. A ses pieds, d'un ct j'ai vu la volupt, de l'autre tait
le libertinage: ils encensaient le mme dieu, qu'ils servaient
diffremment.

Je n'empche point qu'une nonne qui chante les victoires de son
directeur et ses faiblesses ne peigne Vnus sous le masque de la vertu,
marchant les yeux baisss, le plaisir la suivant en long manteau sous le
chapeau de la rforme. Pour moi, je n'aime point Vnus charge d'atours:
une simple gaze doit tre sa seule parure; et je veux que les amours qui
foltrent autour d'elle soient nues.

Je passerai, madame, lgrement sur mon origine: je sais trop combien
l'numration des titres est ennuyeuse, pour en fatiguer le lecteur. Ce
n'est point l'histoire de ma gnalogie que je prtends donner, c'est la
mienne.

Ma mre, qui tait la premire de sa famille, comme elle prenait souvent
plaisir  me le rpter, pousa en premires noces, peu de temps aprs
ma naissance, Maclou Launay, homme connu sur la place, faisant du bruit
dans Paris, et ayant un carrosse qu'il menait lui-mme, c'est--dire,
madame, qu'il tait phaton public, moyennant vingt sols par heure. Ma
mre tait de ces femmes qui portent et vont offrir dans les maisons les
tributs ordinaires des saisons: bouquetire dans le printemps, on la
voyait l'automne faire des spculations sur des salades; l'hiver,
calculer les vigiles pour savoir quel profit on pouvait tirer sur les
oeufs frais.

Ma mre introduisit dans la maison un frre que je n'ai jamais regard
que comme un frre de mre, vu la surprise o son arrive jeta Maclou
Launay, qui, sollicit par son pouse, voulut bien permettre que ce
prtendu fils portt son nom pour faciliter son avancement; en effet,
peu de temps aprs il parvint au grade de son protecteur.

Vous connaissez, madame, toute ma famille. Mon frre tait plac et je
restais seule  pourvoir quand ma mre vint  mourir.

Age de quatorze ans et n'apportant rien  la maison paternelle, on
commena  me faire sentir combien je devenais  charge  ma famille.
J'ignorais alors, madame, qu'une jolie figure ft un patrimoine d'autant
mieux assur qu'on n'en peut manger que le revenu en altrant pourtant
le fonds. Si mon ge, ou plutt l'ignorance dans laquelle j'avais t
leve, m'avait permis de le souponner, mon pre le premier me l'aurait
appris.

Comme je n'avais point d'autre lit que le sien, tant le seul qui ft
dans la maison, je me suis rappele depuis que le bonhomme avait eu
toutes les peines du monde  se faire au veuvage. J'attribuais alors,
tant j'tais innocente,  l'amiti paternelle des caresses, qui
certainement lui rappelaient les doux moments passs avec Mme ma mre.
Je m'aperus que les jours qu'il rentrait un peu gris, ce qui lui
arrivait souvent, sa tendresse augmentait. Aussi je puis dire que je
n'ai jamais vu ma mre lui reprocher l'argent qu'il dpensait au
cabaret. Enfin, madame, un bon jour il but tant, devint si tendre et si
caressant que je fus force de quitter la maison paternelle.

Le premier usage que je fis de ma libert fut d'aller trouver une petite
compagne que je connaissais depuis ma plus tendre enfance: elle
s'appelait la Dpoix. Elle me reut comme une ancienne amie et me mena
chez son pre, qui tait commis  la barrire du Cours.

Le bonhomme, dont la cuisine n'tait pas des mieux fondes, ayant peu de
contrebandiers pour amis, s'aperut du tort que faisait un nouvel hte 
son ordinaire; il pria sa fille de me placer quelque part, sa misre ne
lui permettant pas de me garder chez lui.

La Dpoix, qui, par son mtier de coiffeuse, se trouvait intresse dans
une espce de commerce de galanterie, aurait t charme de me garder
avec elle; ma figure, qui se dcrassait tous les jours, lui promettait
de la ddommager amplement des soins qu'elle aurait pris  me former.

Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son pre,
elle me proposa de me placer chez une dame de ses amies qui m'aimerait
beaucoup, me disait-elle, et qui aurait pour moi les meilleurs procds
du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire
ce qu'elle me dirait. Je rpondis  Mlle Dpoix que, puisque mon malheur
voulait que j'en fusse spare, j'aurais pour la personne chez laquelle
elle me placerait les mmes gards que pour elle-mme; qu'elle pouvait
compter en tout sur mon entire obissance.

Voici, madame, mon entre dans le monde et l'instant, pour ainsi dire,
o commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d'ignorer
qu'elle est jolie, pour qui le mot d'amour est tranger, qui connaissait
presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais souponn la
thorie; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par
innocence, et cependant d'une complexion libertine, conduite chez Mme
Verne, qui tenait la maison la plus renomme de Paris.

Vous avez, sans doute, madame, entendu parler de la Verne, qui passait
pour entendre le mieux son mtier, qui avait les plus jolies filles,
abbesse d'une maison o sjournait le dieu du libertinage; pour tout
dire enfin, la Pris de son temps.

Connaisseuse comme tait la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir
elle me reut: une fille de mon ge et de ma figure tait un trsor pour
une femme qui aurait vendu le pucelage d'une poupe.

La Dpoix, qui avait le dpartement de la toilette des grces qui
composaient son srail, fut amplement rcompense de ses peines et
toucha, par avance, une somme sur la fortune que je devais faire.

Le premier soin de la Verne fut que mon entre chez elle ft entirement
ignore par ce qu'elle appelait les nouvellistes du srail,
mousquetaires, pages, gendarmes, qui, de son temps, payaient toujours
fort peu; mais en rcompense venaient souvent, restaient trs longtemps,
et empchaient beaucoup de gens de venir s'amuser, comme robins,
financiers, clercs, tous gens tranquilles, que la vue d'un mousquetaire
aurait mis dans le cas de manquer  quelque beaut de la faon du monde
la plus offensante pour une jolie femme.

Je fus  peine entre chez la Verne qu'elle me conduisit dans une
chambre pratique sur le derrire de la maison, entirement spare du
corps de logis qu'elle occupait, qui avait une sortie mystrieuse dans
une alle voisine: ce passage n'tait connu que de quelques prlats,
intresss par leur tat  n'tre libertins qu'avec dcence et  prendre
le mystre pour mentor de leurs plaisirs. Par l entraient quelques
paillards honteux, gens de nom, que l'ge n'avait pas plus servi 
corriger que russi  faire prendre un directeur  leurs femmes, et qui
venaient de temps en temps tenter de faire expirer chez eux le plaisir,
et qui finissaient par essouffler deux ou trois filles  pure perte. On
y voyait aussi quelques singes de la justice, pincs par tat, qui
auraient cru manquer  la gravit de la prsidence, si dans leurs bats
ils avaient drang l'conomie d'une longue perruque d'emprunt, 
laquelle la plupart devaient tous leurs mrites.

La Verne appelait cette chambre son palais des vertus: c'tait l qu'en
femme ruse elle cachait les filles soi-disant pucelles, dont la
virginit devait jouer un long rle, avant que d'tre abandonne aux
hommages du public et de devenir soeurs du srail.

Sitt que je fus entre dans cette chambre, on songea srieusement  ma
toilette. La Dpoix voulut se surpasser: elle puisa son art pour me
rendre jolie, et y russit. Une figure fine, des yeux vifs, une taille
de nymphe jointe  des grces naturelles, promettaient une fortune  la
Verne. Elle voulut ce jour-l que je dusse tout aux charmes d'une figure
enfantine et novice sur laquelle brillaient les grces de la plus tendre
jeunesse. J'avais des yeux qui, par instinct, commenaient  parler le
langage du plaisir, et dans lesquels on voyait natre les dsirs. Pour
tout dire, madame, j'tais assez jolie pour ne rien emprunter de l'art.
Un petit dshabill d'une toile de coton blanc trs fine tait ma seule
parure. La livre de l'innocence convenait au rle que j'allais jouer.
Tendre victime, je n'attendais que le moment d'tre conduite  l'autel:
le sacrificateur ne tarda pas  paratre. J'entends un carrosse
s'arrter dans une petite rue sur laquelle donnait une croise de ma
chambre. Je mets la tte  la fentre, et j'en vois sortir Mme Verne
dguise en dvote, une soeur de charit passe au bras, suivie d'un
homme envelopp dans un long manteau noir: je l'entendis nommer M. de
R... J'ai appris depuis qu'il tait vque de B..., prlat libertin, qui
avait t autrefois amant aim de la Verne, et qui s'en tenait alors
vis--vis d'elle au rle de bienfaiteur. M. de R... l'avait deux fois
fait sortir de Sainte-Plagie, ce qui avait ternis son attachement
pour ce saint abb, dont elle avait toujours gouvern les plaisirs
depuis qu'elle avait cess de les partager.

Au portrait que je viens de faire, madame, de M. de R..., il ne devait
pas tre novice dans une aventure galante: je le vis bientt paratre.
Il se prsenta de la meilleure grce du monde, loua avec finesse mes
attraits, caressa en protecteur Mme Verne, me fit mille agaceries avec
l'enjouement du bon ton qu'il possdait mieux que le premier
petit-matre de Paris, me proposa de m'emmener avec lui, m'engagea
poliment  entrer dans sa voiture, et me fora  trouver du plaisir  la
partager.

En montant il dit: Faubourg Saint-Germain. Son cocher savait ce que
cela voulait dire. La Verne, avant que de partir, m'avait, en peu de
mots, instruite du rle que je devais jouer. En chemin je me rappelais
sa leon, que j'avais un plaisir secret  rpter. Elle avait fait
clore chez moi des ides que je cherchais  dvelopper. Je sentais une
chaleur douce courir dans mes veines; une langueur inconnue s'tait
empare de moi: je me sentais oppresse; le coeur me battait; ma langue
se trouvait embarrasse; mes yeux taient baigns de cette eau prcieuse
qui annonce la vivacit des dsirs, et qui chez moi n'tait l'effet que
de leurs prmices. M. de R... tenait une de mes mains, qu'il serrait
tendrement dans les siennes. Je devinais que ce langage me devait dire
beaucoup et sentais qu'il ne me disait pas assez.

M. de R... me demandait ce qui occasionnait la profonde rverie o je
paraissais plonge, quand le carrosse arrta: nous tions arrivs  sa
petite maison. Comme il faisait nuit, il me prsenta la main pour
descendre; je le suivis dans un appartement orn par la main des Grces:
on y rencontrait partout cette sainte mollesse invente par les gens
d'glise, apanage de ses favoris, et qui caractrise si bien un
prdestin.

M. de R..., aussi recherch dans ses plaisirs que voluptueux libertin,
avait orn cet appartement de peintures propres  faire natre des
dsirs et avait fait pratiquer partout des commodits, pour les
satisfaire avec volupt. Dans une alcve tapisse de glaces, d'immenses
coussins couleur de rose, aussi artistement arrangs que sensuellement
parfums, offraient un lit couvert d'un dais en forme de coquille; un
grand tableau, o Vnus tait reprsente dans les bras du dieu Mars,
servait de dossier; Vulcain paraissait dans le fond pour servir d'ombre:
ce tableau se rptait dans tous les trumeaux et variait suivant les
positions diffrentes des glaces. M. de R..., en me prcipitant
doucement sur le lit, me demanda comment je trouvais son petit ermitage,
me dit qu'il se trouverait trop heureux, si je voulais consentir un
moment  partager sa retraite. Sa bouche, qui se trouva colle sur la
mienne, m'empcha de louer son bon got. Il lut dans mes yeux ce que
j'avais eu envie de lui rpondre et ce qui se passait dans mon coeur: un
soupir confirma son bonheur, en annonant ma dfaite. Dj je n'ouvrais
plus les yeux que pour rencontrer les siens; nos mes taient prtes 
se confondre. Moments dlicieux! jouissance prcieuse! oui, vous tes un
clair de la divinit. Je le reconnus au feu qui me consumait. Si mon
bonheur et dur un instant de plus, mon tre n'aurait pu y suffire; le
plaisir m'et anantie. J'ouvris enfin les yeux pour lire dans ceux de
M. de R... toutes les sensations qu'il prouvait: une tendre langueur
les tenait  moiti ferms: la volupt satisfaite y tait peinte. Nous
fmes longtemps  nous regarder, sans avoir la force de prononcer une
parole. Il rompit le premier le silence, et ce fut pour peindre son
bonheur. Un baiser enflamm que je lui donnai me tint lieu d'loquence
et l'assura du plaisir que j'avais eu  le partager.

Il commenait  tre tard: M. de R... me demanda si je ne trouvais pas
qu'il ft  propos de se mettre  table, et donna des ordres pour que
l'on servt. Notre tte--tte fut des plus gais: des mets aussi
dlicatement prpars que proprement servis conduisirent notre souper
trs avant dans la nuit: le vin tait parfait; nous en fmes dbauche:
on en servit de vingt sortes et je voulus tous les goter. Au dessert,
M. de R... me parut plus aimable qu'il n'avait encore t: il me trouva
plus folle que jamais; nous prouvions tous deux cette espce de dlire
qui nous enlve  nous-mmes, que Chaulieu peint si bien et que la
volupt a invent pour perfectionner le bonheur des amants. M. de R...
me fit compliment sur ce qu'il me trouvait le regard libertin. Je voyais
dans la vivacit des siens ses forces se rparer et les dsirs renatre:
un geste qu'il me fit me confirma que je ne m'tais pas trompe.

Nous nous levmes de table sans dessein, et nous nous trouvmes tous
deux dans l'alcve, sans nous y tre donn de rendez-vous et sans savoir
comment nous y tions venus. Le pied me manqua, M. de R... voulut me
retenir, je l'entranai avec moi; il oublia aussi facilement que son
dessein n'avait t que de m'empcher de tomber que moi je songeai peu 
l'en faire ressouvenir. Ses transports devinrent plus vifs qu'ils
n'avaient encore t. Il me trouva aussi tendre qu'il me parut
passionn. La nuit se passa dans un torrent de plaisirs, qui ne se
multipliaient que pour nous faire oublier la dernire jouissance, en
nous en procurant une plus dlicieuse. Dix fois j'expirai dans ses bras,
dix fois je partageai son me et voulus lui donner la mienne tout
entire. L'puisement mit seul fin  notre bonheur, sans avoir pu
teindre nos dsirs. Un sommeil aussi voluptueux que tranquille succda
aux transports les plus vifs. Ce dieu vint rparer nos forces pour nous
prparer de nouveaux plaisirs.

Il tait trois heures aprs midi quand le bruit d'une porte que l'on
ferma me rveilla. Je fis un cri, M. de R... parut au pied de mon lit
pour me demander ce qui avait occasionn ma frayeur. Je fus fort tonne
de le voir habill, prt  sortir. Il me dit qu'on l'tait venu chercher
pour une affaire ecclsiastique qui allait se juger dans le moment, et
o il tait indispensablement ncessaire qu'il se trouvt; qu'il n'avait
que le temps de me donner un baiser; que je trouverais sa voiture pour
me reconduire chez Mme Verne, o il ne tarderait pas  se rendre.

Je le vis bientt disparatre en maudissant les affaires d'glise. Je
jurais intrieurement contre tout le clerg; mais c'tait un mal
ncessaire, et de plus, un malheur qu'il fallait oublier.

Combien de femmes de condition, de princesses, disais-je en moi-mme, en
pareil cas n'ont pas d'aussi bonnes raisons pour se consoler! Cette
rflexion me divertit et me prouva que j'avais tort de m'affliger. Le
parallle dans le malheur diminue souvent celui que nous prouvons. Je
m'habillai promptement et me fis reconduire chez Mme Verne, o j'arrivai
toute console.

Je n'ai point vu M. de R... depuis: aussi libertin qu'aimable, aussi
inconstant dans ses gots, que volage dans ses plaisirs, il n'tait plus
fidle qu'au changement: chaque jour lui prparait un triomphe nouveau,
de nouvelles bergres et diffrents plaisirs.

Mme Verne, qui savait par une longue exprience, combien la beaut que
l'on ne doit qu' l'clat de la grande jeunesse et  un air de fracheur
tait une fleur passagre, surtout quand on dbutait avec M. de R...,
m'avait encore arrang une partie pour le soir: c'tait avec un jeune
conseiller, snateur, petit-matre, qui depuis longtemps,  ce qu'il me
dit, tait au rgime des pucelages, non par ordre de la Facult, mais
par air de fatuit. Je vis le moment qu'il se couchait en longue
perruque, tant il lui en cotait pour se mettre en bonnet de nuit; et en
honneur il lui tait bien pardonnable d'affectionner si chrement sa
chevelure postiche. Je n'ai vu de ma vie un si laid magot et rien qui
ressemblt tant  un singe malade que mon conseiller en habit de combat.
Son propos tait aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti
d'tre aussi folle et libertine qu'il me parut grave et pinc.

Toute la nuit fut un contraste parfait qui m'amusa beaucoup: un ridicule
quelquefois divertit. Il tait trs tonn de trouver une novice aussi
faonne. Celles qui avaient jou ce rle avec lui avaient pris autant
de peine  le tromper que j'aurais eu de plaisir  lui faire comprendre
qu'il n'tait qu'un sot, si sa fatuit ne lui avait pas fait attribuer
mon enjouement au plaisir que je devais ressentir de partager ses
faveurs. Il passa la nuit  nombrer ses bonnes fortunes et finit par se
lever aussi gravement qu'il s'tait couch, redevint conseiller et jura
ses grands dieux que c'tait le dernier pucelage qu'il prendrait de sa
vie. Mais, monsieur, lui dit Mme Verne...--Mais, mon enfant, c'est un
mtier dtestable, la journe d'un portefaix: voulez-vous que je me
fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans
le cas de ngliger? Les pucelages gtent furieusement un joli homme: le
moyen de se remettre  l'ordinaire des bonnes fortunes? Il finit son
discours par donner dix louis et fut probablement dormir  l'audience.

Je redevins vierge encore pour cinq ou dix personnes, et aurais jou ce
rle plus longtemps, s'il n'tait arriv chez Mme Verne une petite fille
de la campagne qui devait me remplacer.

Je quittai le sjour de la vertu pour entrer dans la carrire du
libertinage. Je parus au srail et fus extrmement fte par toute la
maison du roi. Je jouai pendant quinze jours la sultane favorite et
n'eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie 
mon bonheur. Je crois que c'est le seul tat dans le monde o les
prfrences n'humilient point.

Je fus bientt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus les
noms et surnoms de tous les pages et mousquetaires qui y venaient. Je
vis qu'il tait du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes
compagnes s'taient choisi ce que nous appelons entre nous autres femmes
du monde un greluchon, qui est auprs d'un entreteneur ce qu'est un
amant auprs du mari d'une honnte femme; tout n'est que prjugs dans
le monde.

Je m'attachai donc M. de la V..., page de M. le prince de C... Mon choix
tait d'une connaisseuse. M. de la V... tait un grand jeune homme bien
fait, g de dix-huit ans, vigoureusement charpent, les yeux vifs, des
sourcils noirs et bien arqus, des cheveux bruns extrmement bien
plants, aimant passionnment les femmes et tant bien fait pour en tre
ador, joignant  beaucoup d'enjouement un esprit fin et dlicat, aussi
sensuel dans la dbauche que libertin et aimable dans le plaisir.

Ce n'est point, madame, mon choix que je cherche  justifier: c'est un
tribut que mon coeur se plat  payer  un homme qui a bien longtemps
rgn sur lui, et dont le souvenir me sera toujours prcieux.

Il ne s'agissait plus que de me faire entretenir, et j'y songeai
srieusement. Je puis dire que le titre de fille entretenue me flattait
moins par l'tat qu'il me devait donner que par l'espoir d'tre toute 
mon cher de la V... Je ne dsirais un entreteneur que pour avoir le
plaisir de le lui sacrifier, s'il mettait un instant obstacle  notre
bonheur. Je ne connaissais d'autre bien, d'autre intrt que celui de
l'aimer et d'en tre aime. Je ne voulais que lui assurer un tat et
fixer son got en servant le mien. Le rle d'amant auprs d'une femme
qui changeait six fois par jour de mari tait aussi peu flatteur qu'il
devenait dangereux. Il tait difficile de trouver quelqu'un qui voult
me payer pour faire le bonheur d'un autre. D'ailleurs, on faisait plus
difficilement son chemin sous la Verne, qu'on ne l'a fait depuis sous la
Pris. En 1725, le service tait plus long qu'en 1750. Il est de temps
en temps des campagnes malheureuses. Nous sommes  peu prs dans notre
tat ce que sont les surnumraires dans tous les corps. Grande, jeune,
bien faite, protge comme j'tais, je ne devais pas tarder  tre en
pied. Ce moment dsir arriva plus tt que je ne le pensais et dans
l'instant o je m'y attendais le moins.

Mlle Manon la Brune, femme du monde entretenue d'une faon douteuse,
avait pri la Verne de lui envoyer une fille pour faire un souper: le
hasard voulut que ce fut moi qu'elle choist, non comme la plus jolie,
mais comme la moins connue. L'art de la toilette n'tait plus une nigme
pour moi. Conseille par l'amour-propre, je commenais  savoir tirer de
ma figure tout le parti possible et me parer  mon avantage. Une fille
qui cherche  se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son
temps qu' se rendre jolie.

Je prends un fiacre et me rends chez Mlle Manon la brune, o je trouvai
une compagnie fort bourgeoise: M. B..., homme simple, soi-disant
entreteneur de la matresse de la maison; du moins qui s'en donnait les
airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les faons; une de ses
compagnes; deux amis de M. B... et moi qui devais complter le troisime
tte--tte.

On m'avertit que le dessein de tous les convives tait de beaucoup
s'amuser dans cette partie; qu'il y avait  manger pour deux jours, et
qu'on y boirait  gogo. L'orateur finit sa harangue par verser  chacun
une rasade et en sabla deux pour rparer les dpenses d'imagination
qu'il venait de faire.

Bientt on se mit  table, en se choisissant une voisine. Un train de
derrire de boeuf qui parut fut dcrott avec assez de sang-froid. Les
esprits s'chauffrent au second service. On vint  parler musique, tout
le monde la savait et chacun dtonna une dclaration  sa belle. M.
B..., le hros de la fte, voulut se distinguer en composant un
impromptu de paroles et de musique.

Il compara sa matresse  la pleine lune: la rime fut trouve riche et
la pense heureuse. On fit aussitt chorus pour y faire honneur. La
musique fut suivie de compliments, que l'on adressa au gnie de la
troupe. Mon voisin me pria trs fort de croire que c'tait un homme
charmant. M. B... reut cavalirement les louanges qu'on lui donna et en
homme accoutum  avoir de l'esprit.

Quand on fut ennuy de dtonner, on parla sentiment, bonnes fortunes,
plaisirs. Mlle Manon la Brune nous assura qu'elle avait toujours pass
pour une belle jouissance. M. B..., occup  boire, n'avait pas le temps
de la ddire: elle nous nomma dix amants qui taient pris au service de
ses charmes, et dix autres qui taient schs, en attendant la
survivance.

Le dessert fournit un tableau digne du pinceau de Callot. Les fumes du
vin commenaient  oprer. M. B..., couch dans une attitude trs
indcente aux pieds de sa belle, exigeait des preuves publiques de
l'amour qu'il prtendait qu'elle avait t oblige de prendre pour lui
depuis le temps qu'il l'entretenait, et pour l'argent qu'il lui donnait
tous les jours; il ajouta que son bonheur tait trop de consquence pour
qu'il s'en rapportt  lui-mme surtout dans l'tat o il se trouvait;
que ses amis tmoins, il sentirait mieux la douceur d'tre caress; que
pour le beau sexe il le priait fort de ne se point formaliser; que de
plus, il laissait tout le monde libre d'en faire autant.

Il tait comique de voir un vieux satyre coiff d'une serviette
grotesquement chiffonne, tenant d'une main sa perruque, et de l'autre
se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes suranns d'une
nymphe sexagnaire qui, d'une voix casse, le traitait de lutin et de
petit fripon.

Mlle Manon la Brune, que le vin avait rendue trs tendre et qui en
remarquait, avec plaisir, les effets chez M. B... nous dit qu'elle ne
rpondait plus de rien: que ces instants taient l'cueil o toute la
fausse vertu des prudes faisait ordinairement naufrage: qu'une jolie
femme risquait trop  s'engager  tre sage vis--vis d'un homme aimable
et rompu aux bonnes fortunes comme l'tait M. B..., que toutes les
femmes pourraient le promettre: mais qu'il n'y avait que les laides 
qui il ft permis de tenir parole. Ses yeux enflamms, qu'elle tenait
fixes sur le dieu qui l'inspirait, nous promettaient un dnoment digne
des acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se prparait dj 
raliser les fumes du vin qui opraient chez M. B..., quand le ciel
cessa de l'assister.

M. H... sentait trop la ncessit de sa protection et tait trop bon
chrtien pour rien attendre de la fragilit humaine quand la grce nous
abandonne. En pnitent rsign, il avait cess l'ouvrage, et les mains
jointes et les yeux fixs vers le plancher, du meilleur de son coeur il
y adressait sa prire. Il avait oubli cette maxime mane du ciel, si
vraie et si consolante: _Aidez-vous, je vous aiderai_. Mlle Manon la
Brune, dont la morale tait un peu plus relche, en jurant comme une
bohmienne, nous faisait bien voir qu'elle attendait tout de la vigueur
de son bras et du pouvoir de ses charmes, et secouait le pauvre diable
d'importance, en prtendant qu'il y avait de la malice de la part de M.
B... qui n'en tait certainement pas capable, ou que c'tait l'effet de
quelque sort jet sur ses charmes par quelque beaut envieuse. Il n'y
avait que la fe Concombre que l'on pt souponner de lui avoir jou un
pareil tour. Enfin, soit que M. B... augmentt en malice, soit que
l'enchantement continut d'oprer, on lut bientt sur sa figure qu'elle
avait perdu tout espoir de dtruire le charme.

Je vis en cette occasion qu'une Furie sortant des Enfers est moins
terrible qu'une femme d'un certain ge que l'on trompe, aprs avoir
nourri chez elle un espoir qui, en augmentant, devient d'autant plus
flatteur qu'il s'y est tabli avec plus de mfiance.

Mlle Manon la Brune devint furieuse, et dans son dsespoir c'en tait
fait de M. B...; il et fini ses jours par un coup de tabouret, sans un
de ses amis, qui fut assez alerte pour parer le coup. La scne devint
alors tragique; la chambre en un moment fut remplie de combattants. M.
B..., qui, effray par le cri que j'avais fait, se croyait mortellement
bless, nous dit qu'il ne voulait pas mourir sans vengeance; et l'pe 
la main, ses culottes sur ses talons, poursuivait sa partie, en ctoyant
prudemment la muraille, dont il avait grand besoin. Nous emes le
plaisir de lui voir faire trois fois le tour de l'appartement, lardant
toutes les figures qu'il rencontrait sur les tapisseries et tomber
touff, en demandant pardon au Ciel du sang qu'il venait de rpandre.

Le combat fini, on transporta dans un cabinet M. B..., qui, se croyant
toujours mortellement bless, demandait,  toute force, un chirurgien et
le pre Auguste, son confesseur. Mlle Manon la Brune s'tait retire
dans sa chambre, o les amis de M. B... l'avaient suivie pour la
consoler. J'ai appris depuis qu'un d'eux avait entrepris de faire sa
paix et avait rpar sa faute avec usure.

L'autre fille, qui avait craint le sort des figures des tapisseries,
avait pris la fuite en voyant M. B... l'pe  la main, sans qu'on ait
pu savoir depuis ce qu'elle tait devenue. Je restai donc seule sur le
champ de bataille, o je ne tardai pas  tre accoste par la femme de
chambre de Mlle Manon la Brune.

Elle s'appelait Manon. Je vous dirai bientt, madame, quelle tait cette
charmante fille, qui doit jouer un rle intressant dans une grande
partie de mon histoire, et  qui j'ai des obligations que je n'oublierai
jamais.

Manon, ennuye d'une condition dont les profits diminuaient tous les
jours, avait rsolu de quitter une matresse dont la maison tait si peu
achalande. Ds en entrant, elle avait jet les yeux sur moi; ma figure
lui avait plu. Elle comptait en peu de temps rtablir ses affaires, si
elle pouvait entrer  mon service. Elle me fit part de ses projets, me
demanda si je ne serais pas charme de quitter une maison o l'on
passait les plus belles annes de sa jeunesse dans la plus honteuse
dbauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui
peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l'horreur d'un sjour
o j'tais retenue par la misre. L'amour me rendait loquente. Comment
ne l'aurais-je pas t? mon bonheur et la gloire de mon cher de la V...
y taient intresss. J'acceptai, avec transport, l'offre qu'elle me fit
de venir demeurer avec moi. Il ne s'agissait plus que de faire approuver
tous nos arrangements par sa matresse. Nous remmes  lui en parler
quand elle serait dans son bon sens.

Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta
avec plaisir un parti qui ne pouvait que lui tre avantageux par la
facilit que cela lui donnait de m'avoir chez elle quand elle voudrait,
mais elle s'offrit de nous avancer ce qu'il faudrait pour entrer dans
notre nouveau mnage. Dans l'instant il fut dcid qu'on renverrait 
Mme Verne mon petit bagage, qui consistait en un dshabill trs simple,
et qu'on lui payerait ce que je pouvais lui devoir.

Vous serez, sans doute, tonne, madame, de m'entendre parler de dettes
contractes chez la Verne, aprs y avoir demeur deux mois, fait nombre
de partis dont elle avait touch l'argent et en sortir plus nue que je
n'y tais entre: c'est le grand art de ces sortes de courtires de la
vertu fminine, vraies sangsues du peuple libertin, d'endetter les
cratures qui leur servent  ruiner la jeunesse; bien plus, en jouissant
du revenu de leurs charmes, elles acquirent un droit sur leur libert:
c'est ce qui s'appelle le secret du mtier et qui sera toujours une
nigme pour les filles qui en sont la victime. Mme Verne devint furieuse
en apprenant le tour qu'on lui jouait: c'tait la condamner  rester
deux annes de plus dans le mtier que de lui enlever une fille sur
laquelle elle fondait une partie de sa fortune. Elle se transporta chez
Mlle Manon la Brune, employa larmes, prires pour me ravoir, sans
pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer et partit dsespre, en
mditant un projet qui pensa tous nous perdre et dont elle fut la
victime.

J'avais lou une chambre garnie dans la rue de Tournon, o je m'tais
retire avec ma chre Manon. Je vous ai promis, madame, de vous peindre
cette fille; je vais, en peu de mots, vous la faire connatre. leve
dans les intrigues, personne ne savait avec tant d'art faire russir un
projet, quelque difficile qu'il part: le dsespoir et l'ennemie jure
de tous les entreteneurs, elle savait gagner leur confiance, devenir
leur confidente et se rendre ncessaire pour les tromper plus srement.
Elle joignait  un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin,
intrigante, parfaite: rarement on trouvait sa prudence en dfaut; prise
sur le fait, elle ne manqua jamais d'une excuse spcieuse,  qui elle
donnait l'enveloppe de vrit; jamais personne ne trompa si
obligeamment. Enfin, Manon tait une fille impayable pour une jeune
personne sans exprience et folle comme j'tais; ayant, de plus, un got
dcid pour tous les plaisirs brillants, qui exposent une fille d'un
moyen tat et dont les entreteneurs ne sont point titrs. Vingt fois
elle eut besoin de toute sa prudence pour empcher que je ne fusse
enleve et elle avec moi: c'tait toujours le peu de cas que je faisais
de ses conseils qui me mettait dans l'obligation d'avoir recours  ses
lumires et  son exprience.

Comme on a vu que Mme Verne tait sortie de chez Mlle Manon la Brune
dans le dessein de se venger par un coup d'clat, elle tenta peut-tre
le projet le plus hardi qui ait jamais t conu par une femme de son
tat et,  la honte de la police, y avait russi.

Par le canal des protections qu'elle s'tait toujours mnages, elle
avait obtenu un ordre de M. H... pour nous faire enlever toutes trois.
Vous serez sans doute tonne, madame, de voir la Verne accuser  un
tribunal aussi clair une autre femme d'avoir dbauch une jeune fille
qui avait fait son noviciat de libertinage dans sa maison, la peindre
avec les couleurs les plus fortes, les plus noires et avec toutes les
nuances de son tat et du mtier qu'elle faisait; enfin, la Verne
prendre la dfense de l'honneur, plaider la cause de la vertu et de
l'innocence, demander justice et l'obtenir: rien pourtant de plus vrai.
L'ordre tait lch: un peu plus de mystre de sa part, nous tions
perdues sans ressource.

La Verne crut sa vengeance trop certaine pour ne pas jouir du plaisir de
l'annoncer. Elle voulait jouer un peu trop tt le rle de femme
protge. Son indiscrtion nous sauva et fut cause de sa perte.

M. L..., que j'avais vu souvent chez elle et qui m'tait fort attach,
vint nous avertir du malheur qui nous menaait. Il connaissait Manon
depuis longtemps pour fille d'esprit; il savait de plus qu'elle avait
demeur autrefois chez M. N... Il venait pour concerter avec elle le
parti qu'il fallait prendre.

M. L... connaissait l'exempt qui tait charg de l'ordre. Il fut le
trouver, tandis que Manon agissait de son ct auprs de son ancien
matre. Elle n'eut pas de peine  dtromper M. N... dont on avait
surpris l'quit. Il ne crut pouvoir mieux se venger d'une femme qui
tait plutt venue insulter  son pouvoir qu'implorer sa justice qu'en
lui faisant subir la punition qu'elle avait sollicite contre nous. Il
changea l'ordre et ce fut la Verne qui fut enleve. Manon voulut avoir
le plaisir de la voir conduire  l'Hpital: satisfaction humiliante
qu'elle ne put jamais me faire consentir  partager.

A tant d'alarmes succda un plaisir flatteur que je n'avais pas encore
song  goter: c'tait de me dire  moi-mme: Je m'appartiens. Enfin,
je pourrai me donner  mon cher de la V..., il me verra avec plaisir, je
l'aimerai sans partage; mon bonheur va tre parfait.

Comme il tait de la connaissance de M. L... je le priai de lui
enseigner ma demeure: il me le promit et me dit en partant qu'il me
l'amnerait des le soir mme, Quoi! ds aujourd'hui, m'criai-je, je
verrai mon cher de la V..., je pourrai lui peindre toute mon ardeur; je
le verrai la partager. Quoi! ds ce soir je lui entendrai dire dans mes
bras; Oui, ma chre de Launay, je vous adore et n'adore que vous.
Espoir flatteur, jouissance d'illusion, et qui faites pourtant goter un
bonheur rel; sensation inconnue aux mes qui n'ont point vritablement
aim, vous remplissiez mon me tout entire: je n'existais plus que par
vous; quand Manon, qui m'avait entendu soupirer, entra dans ma chambre:
je ne lui donnai point le temps de me demander ce que j'avais: je courus
 elle et lui contai tout l'excs de non bonheur, et la forai  le
partager: elle fut sensible  toutes mes caresses, et me promit de me
servir de tout son pouvoir.

Je fus fort tonne de voir rentrer M. L... Je lui demandai s'il
m'amenait M. de la V...; il me dit qu'il ne devait le voir que le soir
dans une maison, o il lui avait promis de se trouver; mais qu'il avait
une bien meilleure nouvelle  m'apprendre; qu'en sortant de chez moi, il
avait rencontr un marquis de ses amis qui serait de notre souper; que
c'tait un homme  m'entretenir si je voulais un peu le caresser; que
quoiqu'il ne ft pas trs riche, il fournirait toujours  la dpense du
mnage; que de plus je serais matresse de le garder jusqu' ce que je
trouvasse mieux: il ajouta que personne ne pouvait mieux m'instruire de
la faon dont il fallait se comporter pour me l'attacher que Manon;
qu'il me laissait avec elle, en m'engageant fort de n'agir que par ses
conseils.

Manon s'aperut que cette nouvelle ne me faisait pas autant de plaisir
qu'elle aurait d m'en faire: quoiqu'un entreteneur flattt beaucoup ma
vanit, je craignais qu'elle ne me ft perdre mon cher de la V... Je lui
fis part de mes alarmes; elle me rpondit en riant qu'il fallait que je
fusse bien neuve pour croire qu'un entreteneur, quelque ridicule qu'il
ft, pt empcher une fille d'avoir un greluchon; que la plupart n'en
prenaient que pour ajouter  leurs plaisirs et avoir un sacrifice de
plus  faire  leur amant. Elle me cita mille exemples, me nomma Mlle
C..., fille d'un trs grand ton, qui avait deux entreteneurs et quatre
greluchons, et qui les aimait beaucoup tous six; Mlle G..., que tout le
monde entretenait, et qui n'aimait que sa femme de chambre; elle
m'assura mme que c'tait politique entre les amants; qu'un amour trop
facile s'teignait bientt, et qu'on voyait peu de maris plus de trois
mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon
possible pour plaire  M. le marquis, et s'engagea  me faire voir
autant que je voudrais M. de la V...

Nous tions encore  prendre des arrangements pour tromper le marquis,
quand je vis entrer mon cher de la V... Je volai  lui et tombai dans
ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versais
des larmes de joie, qui exprimaient bien mieux le plaisir que je sentais
de le revoir que tout ce que j'aurais pu dire. Il me tenait troitement
embrasse, partageait tous mes transports et m'accablait de caresses.
Nous gotions en un moment tout le plaisir dont nous avions t privs
depuis huit jours que nous ne nous tions vus. Il m'apprit toutes les
dmarches inutiles qu'il avait faites dans Paris pour me trouver, sans y
avoir pu russir. Il me dit qu'il avait t inform du tour que la Verne
avait voulu me jouer; qu'il m'avait cherch nuit et jour pour m'en
avertir et me soustraire aux mains de la police; mais que personne ne
lui avait pu donner de mes nouvelles; que c'tait M. L... qui lui venait
d'apprendre le dnouement de cette affaire et le sort qu'elle avait eue;
que c'tait  lui  qui il devait le bonheur de me voir.

Nos transports allaient recommencer, quand Manon vint nous avertir que
M. L... et le marquis montaient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la
V... au fait de tout. Il approuva fort mes desseins, et me promit de
faire tout son possible pour se contraindre.

L... me prsenta M. le marquis de ***, en me priant de vouloir bien le
regarder comme son meilleur ami. C'tait un homme de quarante ans, d'une
figure ordinaire, dont les affaires taient un peu dranges et le
marquisat en dcret, quoiqu'il et fort peu vcu avec les femmes, et
qu'il n'et pas assez de fortune pour que l'on lui ft accroire qu'il en
tait aim.

M. le marquis de ***, qui m'avait trouve de son got, me proposa, aprs
souper, de m'entretenir. Il me vanta l'anciennet de sa maison, me fit
l'numration de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui
tenait de sa misre. Il ne pouvait me donner que six livres par jour,
qu'il s'offrait de me payer tous les matins, n'tant pas assez riche
pour me faire les avances du premier mois. C'tait avoir une fille  bon
march. Mais me trouvant vis--vis de rien, il ne me convenait pas
d'tre si difficile. De plus, il m'avait dit qu'il ne pouvait pas
coucher chez moi, parce qu'il demeurait avec un oncle trs dvot, dont
il hritait, et que pour cette raison il voulait mnager. Cette dernire
condition m'arrangeait assez. J'acceptai son offre: il me donna deux
baisers pour arrhes du march et me promit de venir prendre la quittance
de son cu le lendemain. J'ai toujours t surprise que M. le marquis de
*** se ft ruin. C'tait l'homme le plus d'ordre que j'aie jamais
connu. Tous les jours il me payait sa dette et n'a jamais manqu d'en
tirer le reu.

Je passais toutes les nuits dans les bras de mon cher de la V... Chaque
jour voyait notre ardeur augmenter, et nos plaisirs se multipliaient 
l'infini. Nous nous contraignions trop peu pour que le marquis de *** ne
s'en apert pas bientt. Il me fit quelques reproches. Je lui rpondis
que six livres ne donnaient point le droit d'tre jaloux; que la
fidlit tait la vertu la plus chre chez les femmes, et qu'il fallait
autrement payer qu'il ne faisait pour l'exiger. Ma rponse lui parut
cavalire; il en fit part  L... Il savait tous les droits qu'il s'tait
acquis sur mon esprit; c'tait un mentor svre que je craignais
beaucoup, parce que j'tais accoutume  le craindre, et, de plus, un
protecteur ncessaire que j'avais bien intrt de mnager.

M. L... prit avec d'autant plus de vivacit le parti du marquis qu'il en
partageait l'offense. Il s'tait cru jusqu'alors mon greluchon et, de
plus, amant aim. L'adroite Manon conduisait tout et m'aidait  les
tromper tous deux. Il fut furieux d'apprendre que ce ft un autre qui
donnt de l'ombrage au marquis, et que ses soupons fussent si bien
fonds. Il vint me trouver, me traita comme la dernire des cratures et
me quitta en me disant que je deviendrais ce que je pourrais, mais qu'il
m'abandonnerait entirement si je voyais davantage M. de la V... Je fus
tout en pleurs me jeter dans les bras de ma chre Manon. Je lui rptai
tout ce que venait de me dire M. L... et lui confiai toutes mes
douleurs. Elle me dit que j'tais bien folle de m'affliger pour si peu
de chose, que je n'avais qu' m'habiller, que nous irions  la foire, o
M. de la V... devait se trouver, et qu'elle prendrait avec lui des
arrangements pour nous faire passer la nuit ensemble.

Je regardais Manon avec tonnement. Le sang-froid avec lequel elle
mditait un projet et l'adresse avec laquelle elle le faisait russir
m'tonnaient toujours. L'exprience m'apprenait tous les jours que rien
ne lui tait impossible. Je m'habillai et nous fmes  la foire, o il
m'arriva une scne qui, sans sa prudence et la bravoure de M. L...,
m'aurait pu coter la libert.

J'avais, depuis quelque temps, pris l'habitude de sortir en manteau de
lit, galamment histori, avec un pied de rouge, dont les filles croient
toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savait les consquences
d'un pareil ajustement, me reprsentait toujours que je la mettrais dans
quelque embarras, et que c'tait chercher des aventures qui taient
toujours trs dsagrables, puisqu'elles nous faisaient noter  la
police, quand on tait assez heureuse pour n'tre pas mene  l'Hpital.
Sa prophtie pensa s'accomplir ce jour-l. J'tais descendue de mon
fiacre et me promenais dans les alles, la tenant accroche sous le
bras. Plusieurs pages et officiers  qui j'avais refus la porte, jaloux
de ce que M. de la V... venait chez moi et qu'ils n'y taient point
reus, avaient complot de me boucaner  la foire: c'tait le terme dont
se servaient ces messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus
belle occasion: ils me barrrent le passage. Je voulus retourner sur mes
pas; je me trouvai entoure: chacun alors me lcha son quolibet. Il y en
eut un plus hardi qui proposa aux autres de m'embrasser tour  tour et
que celui qui baiserait au mme endroit payerait une discrtion; et
comme proposant du dfi, il voulut en donner l'exemple.

Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple: la garde
ne tarda pas  venir voir ce qui arrtait tout le monde. J'tais
enleve, si l'adroite Manon n'et pas profit du jour que la garde
s'tait fait pour me faire vader et entrer dans la salle des
Marionnettes, o elle me fit cacher sous le thtre. Les pages ne
voulant point se retirer, la garde tait aussi reste pour voir ce que
cela deviendrait. Le monde s'assemblait de plus en plus, et je puis dire
que mon aventure pensa faire faire la fortune  M. Bienfait, tout le
monde s'imaginant qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans le
spectacle qu'il donnait.

Cache sous le thtre, j'avais dj entendu trois reprsentations de la
_Descente de Polichinelle aux Enfers_, pice dont je me ressouviendrai
par la peur que me fit le hros la premire fois qu'il descendit, suivi
d'une douzaine d'autres marionnettes, pour visiter le noir sjour des
ombres: je crus voir arriver toute une escouade de guet pour me saisir;
ma frayeur fut telle que je me jetai  ses pieds pour implorer sa
misricorde.

J'aurais dans cet tat pass toute la nuit si Manon, qui tait reste
sur la porte pour imaginer quelque stratagme pour me faire sortir,
n'avait aperu son mari. Elle l'appela, lui fit part de notre
malheureuse aventure et l'envoya chercher M. L..., qui devait tre dans
la foire  se promener. Effectivement, il ne tarda pas  paratre; le
mari de Manon l'avait mis au fait de ce qui nous tait arriv. Il
commena par demander aux pages et officiers assembls ce qu'ils me
voulaient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le
trouverait mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira
d'affaire. Je sortis sans craindre d'tre insulte; je pris un fiacre,
o M. L... entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.

Mon tourderie l'avait mis de fort mauvaise humeur; il me traita comme
je le mritais et me dit que, puisque j'avais envie de me conduire
toujours  ma tte, il ne voulait pas davantage entendre parler de moi.
Ses reproches me touchrent sensiblement; il tait facile de voir qu'ils
partaient d'un coeur que j'intressais et qui m'tait attach. Je ne pus
m'empcher de pleurer. Ses procds exigeaient quelque reconnaissance de
ma part: je lui demandai mille pardons. Manon, de son ct, travaillait
 l'apaiser. Il se rendit  mes larmes plutt qu' ses sollicitations,
et nous arrivmes chez moi, la paix faite.

M. L... me quitta bientt pour aller  ses affaires. Il me promit de
revenir souper avec le marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu'elle
m'avait promis; elle me rpondit que c'tait la connatre mal que de la
souponner de m'avoir pu oublier, que j'aurais d lui remarquer plus de
zle quand il s'agissait de servir mes plaisirs, qu'elle allait
retourner  la foire, o M. de la V... lui avait donn rendez-vous, et
que je pouvais compter, quelque chose qu'il arrivt, de l'avoir  passer
la nuit avec moi.

Je la vis bientt revenir avec mon cher de la V... Je n'avais pas encore
eu le temps de lui dire combien je l'aimais et je n'avais appris que par
ses transports qu'il m'tait toujours fidle quand Manon vint nous
avertir que quelqu'un montait. Nous n'emes que le temps de le faire
entrer dans un cabinet qui me servait de garde-robe. C'taient M. L...,
et le marquis avec deux de ses amis qu'il m'amenait  souper: ils me
trouvrent fort triste. Je ne voulus point manger ni me mettre  table,
et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples
pour attribuer ma mauvaise humeur  l'aventure qui m'tait arrive le
soir et  la leon que m'avait faite M. L... Elle n'tait occasionne
que par l'embarras o j'tais pour mon cher de la V... Je craignais 
chaque instant quelque curiosit indiscrte de leur part. Un homme qui
m'aurait mieux entretenue que le marquis aurait voulu faire part  ses
amis de ses gnrosits et leur faire visiter jusqu' la cave. Une fille
bien meuble fait honneur  son entreteneur. Peu d'hommes
malheureusement sont jaloux de se faire une rputation de ce ct-l.

Je lisais sur leurs figures que, pour peu que je voulusse me livrer et
tre folle  mon ordinaire, ils passeraient une partie de la nuit;
c'tait justement ce que je craignais et ce qui m'avait fait prendre le
parti de bouder. Mon caprice les ennuya: ils me quittrent bientt pour
aller trouver quelque fille qui ft plus dispose  les amuser et 
rire. C'tait ce que je demandais. Ils ne furent pas plutt sortis que
je courus dlivrer mon cher prisonnier. Nous nous mmes  table avec
Manon, qui nous fit beaucoup rire en nous faisant part de tous les
stratagmes qu'elle avait imagins pour les faire sortir s'ils avaient
voulu s'entter  passer la nuit chez moi. Ses ressources taient
inpuisables, elle fit presque seule tous les frais de la conversation.
M. de la V... et moi, les yeux fixs les uns sur les autres, nous y
lisions toutes les sensations que nos coeurs prouvaient: tendre
langage, jouissance de l'me, que vous savez bien peindre tous les
plaisirs que deux amants ont gots! Avec quelle volupt vous leur en
promettez de nouveaux! Nous tions trop occups de notre bonheur pour
rester plus longtemps  table. Mon cher de la V... me porta dans ses
bras sur un autel prpar par l'Amour, asile du mystre et du silence.
Ce dieu serait-il si sr de triompher s'il nous rendait moins heureux?
Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une dfaite qui est
si ncessaire  notre bonheur? Dj quatre fois ma bouche, colle sur la
sienne, avait reu son dernier soupir, et quatre fois par le partage de
mon me j'avais cr chez lui un nouvel tre. Cher amant, il m'en
souvient encore, tu ne recevais la vie que pour m'en faire un nouveau
sacrifice; je n'acceptais ton offrande que pour avoir encore une fois le
plaisir de partager avec toi mon existence. Moments voluptueux,
jouissance prcieuse, instants drobs  la divinit, pourquoi
durez-vous si peu? craignez-vous de vous multiplier aux dpens de notre
tre? vous seuls nous attachez  la vie: peut-on regretter de la perdre
par un excs de bonheur!

puiss de fatigue et de plaisirs, nous commencions  goter les
douceurs du sommeil quand je fus rveille par les cris d'une jeune
chatte que j'avais, dont un gros matou sollicitait les faveurs.
Libertine comme je l'ai toujours t, je fus charme de trouver un objet
qui me retrat le plaisir que je venais de goter: il me semblait avoir
donn  toute la nature le signal du bonheur: tout me paraissait ne
respirer l'amour que pour perptuer ma flicit. J'veillai mon cher de
la V... pour qu'il pt partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque
nous ne pouvions plus jouir autrement. Voyons, lui dis-je, des heureux,
puisqu'il ne nous est plus permis de l'tre. Il trouva mon ide bien
folle et prit pourtant plaisir au spectacle.

Il n'est point, je crois, d'animaux dans la nature qui se fassent des
dclarations d'un air d'aussi mauvaise humeur: chaque agacerie
ressemblait  une querelle qui allait se terminer par un combat
sanglant. Le matou contait ses douceurs en jurant, et des coups de
griffe taient les faveurs dont la belle rcompensait sa tendresse. Nous
voulmes raisonner de leurs amours. M. de la V... tira nombre de
conjectures sur tout ce qu'il remarquait entre ces deux amants. Il me
dit que la rsistance que l'on remarquait chez la femelle prouvait
plutt une sage conomie dans le plaisir que peu de penchant  le
goter. Il prit l-dessus occasion de badiner les femmes sur la facilit
avec laquelle elles se prtaient au plaisir, me dit que toutes leurs
raisons ne servaient qu' hter leur dfaite; que, quoique bien mieux
organises, elles n'entendaient pas si bien leur intrt quand il
s'agissait de jouir; que c'tait toujours tre dupe que de s'loigner de
la nature. Je voulus combattre son argument et lui rpondis que la
facilit chez les femmes venait plutt de la connaissance qu'elles
avaient du plaisir que de leur faiblesse; que c'tait tre sage de
savoir tre heureuse, et que je pensais qu'on ne pouvait trop se
dpcher de l'tre: que si cependant il croyait que la rsistance
ajoutt au plaisir, je saurais me faire violence pour multiplier son
bonheur.

Il me prit au mot et me dit que, quoiqu'il comment  me faire sa cour
dans le moment o les affaires du matou taient en fort bon train, il me
dfiait de rsister aussi longtemps que la chatte. J'acceptai le pari,
et pour lui prouver que je rpondais de moi, je lui dis que ce serait
l'instant de sa dfaite qui dciderait du moment de notre bonheur. Les
agaceries que je voyais faire  ma chatte semblaient me dire que ce
moment n'tait pas loign. Je crus ne rien risquer  en faire au plus
dangereux des matous. Les yeux fixs sur elle, j'tudiais tous ses
mouvements. Mon cher de la V..., qui se voyait sr du pari, en lisant
dans les miens qu'elle rsisterait trop longtemps pour que je pusse le
gagner, me disait, en riant, que je hasarderais trop: que ma chatte
tait bien plus prudente, et qu'il avait bien envie de voir comment je
m'en tirerais. Je sentais  chaque instant que mon pari devenait plus
mauvais, il ne me restait plus qu'une faible lueur d'esprance que je
vis bientt dtruite par l'imprudence du matou. Une patte maladroitement
place permit  la chatte de se drober; le matou jura, la chatte donna
des coups de griffe: les cartes se brouillrent. Je vis bien alors le
tort que j'avais eu de m'engager. Mon cher de la V..., plus adroit que
le matou, ne me permettait pas de m'chapper. Me trouvant prise, je lui
proposai le pari nul. Il me dit que non; mais que si je perdais, il me
proposait ma revanche. Voyant qu'il fallait cder  la force, je voulus
du moins mourir comme je m'tais dfendue et prir en Romaine. Le
poignard tait lev, je volai au-devant de la mort. Perce de mille
coups, j'adorais, en expirant, le vainqueur qui me les portait: mon me
tait prte  m'abandonner; j'ouvrais une faible paupire pour jouir, en
expirant, du plaisir de mourir venge. Mon cher ennemi, frapp des mmes
coups qu'il me portait, semblait mme, en triomphant, me demander grce.
j'entendis bientt mon vainqueur soupirer; un mme instant confondit nos
deux mes. Quels moments, grands dieux! Pour en connatre le prix, il ne
suffit pas d'avoir joui, il faut avoir aim. Tendres amants, ce n'est
qu'en vous les rappelant qu'on peut vous les peindre.

Nous employmes le reste de la nuit  rparer nos forces. Manon entra
trs tard dans ma chambre; elle me trouva endormie dans les bras de mon
cher de la V... Elle eut la cruaut de nous rveiller pour nous dire
qu'il tait temps de nous sparer, que le marquis ayant fait la vie
pendant la nuit, il pourrait entrer chez moi de meilleure heure qu' son
ordinaire et que nous serions perdus s'il nous trouvait ensemble.

Nous nous rendmes  ses conseils. J'embrassai mon cher de la V..., qui
me promit de me venir voir ds le lendemain, s'il lui tait possible.
Plusieurs jours se passrent sans que j'eusse le plaisir de le revoir.
Son absence m'inquita. Quand on aime on s'alarme facilement. Je lui
crivis une lettre que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit 
l'htel de C... que M. le prince tant all  Versailles, il avait t
oblig de le suivre et qu'il devait y rester plusieurs jours: cette
nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la
sparation est le dernier des malheurs.

Je proposai  Manon de l'aller trouver. Elle me rpondit que, comme le
marquis ne passait pas un jour sans me voir, il ne serait pas facile de
s'absenter sans qu'il s'en apert, et que c'tait me brouiller avec M.
L... s'il venait  le savoir. Ses rflexions taient trs sages, mais
l'amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J'essayai de
flatter son amour-propre: je lui dis qu'elle avait trop d'esprit pour ne
pas trouver une excuse quand la faute serait faite. La vanit est un
pige dont peu de personnes se mfient. Mon expdient russit. Nous
fmes  Versailles. J'tais loge  la Reine de France; je fis dire 
mon cher de la V... de s'y rendre. Il fut aussi enchant de me voir
qu'il en parut tonn. Il me demanda si le marquis m'avait quitte: je
lui rpondis que non, mais que j'avais volontiers consenti  risquer de
le perdre pour avoir le plaisir de le voir, que mes intrts taient
bien peu de chose quand il s'agissait de mon bonheur. Nous passmes
plusieurs jours ensemble, toujours heureux. J'oubliais avec plaisir les
avantages que me faisait le marquis. Le peu d'argent que je possdais
m'obligea bientt de retourner  Paris. La premire personne que
j'aperus en descendant du pot de chambre que j'avais pris fut M. L...
Il tait inutile de chercher  s'excuser: il savait tout. Je voulus
pourtant donner  mon voyage un prtexte de curiosit: ma dfaite le mit
si fort en colre qu'il me donna deux soufflets. Ce procd me rendit
furieuse: je me crus dshonore  jamais si je n'en tirais vengeance; la
seule qui soit permise  notre sexe est d'exiger des excuses et une
rparation authentique. J'obligeai M. L...  me suivre chez le
commissaire Le Conte; je lui peignis l'offense que j'avais reue avec
tout le dsespoir que m'en prtait le souvenir. M. L... ne rpondait
qu'en disant que j'tais une coquine, qu'il allait, en sortant de chez
lui, me faire enfermer. Manon prit la parole et dit qu'il tait vrai que
j'avais t assez malheureuse pour l'aimer, que je portais mme dans mon
sein un gage de ma faiblesse et un tmoin qui me prparait peut-tre une
ternit de regrets. Le commissaire Le Conte, bon homme dans le fond,
fut sensible  l'loquence de Manon et parut touch de mon tat; il
travailla  nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L... tait
pass: la nature, qui parlait chez lui, le trompait en ma faveur. Il fut
flatt que je le crusse pre d'un enfant qui tait un gage bien prcieux
de la tendresse de mon cher de la V... Il m'tait avantageux de ne le
pas dtromper: il fallait quelqu'un qui voult s'en reconnatre pre. M.
L... voulait bien s'en charger: il avait plus de droit pour s'abuser que
la plupart des maris qui se trouvent environns d'une nombreuse famille
sans avoir jamais song  laisser d'hritiers. De ce moment, son amour
augmenta de moiti; ses attentions pour moi se multiplirent  l'infini;
la reconnaissance lui donna des droits rels sur mon coeur, et si
quelque chose peut tenir lieu d'un sentiment auquel on ne peut
commander, M. L... n'eut rien  dsirer.

Soit que les revenus du marquis fussent diminus, soit que son amour ft
teint, je ne le vis plus depuis mon voyage de Versailles. Je louai un
appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches: mon cher de la
V... m'y venait voir de temps en temps. J'avais un got dcid pour
courir toutes les nuits: je faisais souvent cette partie avec lui et
plusieurs pages de ses amis; nous ne rentrions jamais que le matin.
C'est un got qui m'a dur dix annes de ma vie et qui m'a expose 
mille aventures nocturnes, les unes plus singulires que les autres. Ce
penchant tait si fort chez moi que quand je ne trouvais personne pour
m'accompagner, je sortais seule avec Manon; quelquefois nous
raccrochions pour nous amuser. Il y avait un caf, prs des Tuileries,
o j'tais fort connue et o je menais mes bonnes fortunes, quelque
heure de nuit qu'il ft. J'aimais assez  boire, et l'aurore me trouvait
souvent le verre  la main.

Je menai cette joyeuse vie jusqu'au moment o je devins mre d'un fils.
M. L... n'eut rien de plus press que d'aller, comme pre de l'enfant,
se faire inscrire,  Saint-Sulpice, sur un grand livre o l'amour
souvent reprsente et dont l'hymen fait toujours les frais. Pour faire
les choses plus en rgle, il voulut rgaler toutes les personnes qui
avaient t employes  la crmonie. Je vis bientt arriver chez moi
marguilliers, clercs et les doyens de la confrrie des cocus: ces
messieurs font preuve de cocuage comme d'autres le font de noblesse; il
faut tre mari pour tre reu frre et avoir eu plusieurs femmes pour
entrer dans les charges; chaque nouvelle infidlit est un degr qui les
conduit au doyenn. Que l'on verrait de femmes zles pour l'avancement
de leurs maris si la marche de tous les tats tait la mme que celle de
la confrrie des gens maris! Que de jeunes poux se trouveraient
tonns, au bout d'une anne de mariage, de se voir parvenus aux
premires dignits!

Toute la sainte lgende, commodment attable, buvait de son mieux.
Manon vint m'avertir que M. de la V... tait dans un cabinet pratiqu 
ct de l'alcve o j'tais; il venait pour voir son fils: je le lui
envoyai. Je voyais d'un ct mon cher de la V... lui prodiguer toute la
tendresse qu'il avait pour sa mre, de l'autre M. L... reforcer les plus
hardis buveurs de la troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire; c'tait
un tableau de la vie conjugale, o l'amour trouve toujours le secret de
friponner l'hymen.

Releve de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles; je parus
frquemment aux promenades, manoeuvre qui annonce toujours une fille qui
cherche  se faire entretenir. M. B..., colonel, devina le premier mon
dessein: il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins n'taient pas
si anciens que ceux du marquis, mais il passait pour jouir de plus de
fortune: libral, mais sans conduite, devant plus qu'il ne possdait;
gros joueur, aimant passionnment les femmes et la dpense; en un mot,
colonel de toutes les faons. Les offres qu'il me fit tenaient de sa
gnrosit, mais son peu d'arrangement ne lui permit jamais d'y
satisfaire. Nous convnmes de vingt-cinq louis par mois; il me loua un
appartement dans la rue Chteau-Bourbon, o je fus demeurer: quoiqu'il
ne m'en ait jamais pay le premier sol, je fus cense lui appartenir
pendant deux mois, toujours dans l'esprance de toucher mes
appointements. Sa faon d'entretenir n'tait point ruineuse; aussi
avait-il vingt matresses dans Paris qui lui composaient une espce de
srail libre. Pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur d'tre au
nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grce de me jeter
le mouchoir. Je dois lui rendre une justice: c'est que j'tais aussi peu
gne avec lui qu'il me payait mal.

Il n'aurait pas t sage  M. B... d'tre jaloux et il avait trop
d'esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d'ailleurs s'assurer
de la fidlit de vingt filles rpandues dans les quatre coins de Paris?
Tous les eunuques de la Turquie voudraient en vain en rpondre; elles
sauraient bientt mettre toute leur prudence en dfaut et tromper leur
jalouse servitude.

Il n'est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de
leur intrt en prfrant pour entreteneurs des gens de nom, qui les
paient trs mal,  d'honntes particuliers qui seraient dans le cas de
faire leur fortune: ceci sert  les faire connatre; elles ont pourtant
l'attention d'en excepter nos bons fermiers, qui ont le pas sur la
naissance. Avoir des gens titrs sur son compte, se faire des
protecteurs d'un certain rang est la manie de toutes les filles qui
veulent tre du bon ton. Combien de ces seigneurs qu'elles recherchent
vont distribuer des protections dans les cinq et siximes de la rue
Saint-Honor? N'importe: il est aussi essentiel  une jolie fille qu'on
voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou
six grands domestiques dont la livre soit de remarque, que d'avoir un
greluchon.

J'avais toujours entendu dire qu'honneurs ne rassasient point; j'en fis
la triste exprience avec M. B... Plusieurs fois je fus vingt-quatre
heures sans manger; et je crois que je serais morte de faim si les
pages, et surtout de la V..., ne m'avaient envoy leurs portions de
l'htel, quand ils ne pouvaient pas la venir manger avec moi: c'taient
eux tous qui m'entretenaient, et tous jouissaient des droits d'un
entreteneur; tous rivaux heureux et trop amis pour ne pas partager les
mmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procd
dsobligeant: aussi d'accord dans leur bonheur que tous ports  faire
des folies, il ne nous passa point une ide dans la tte, si
extravagante et si folle qu'elle ft, que nous n'excutmes.
Peignez-vous, madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine 
l'cole de cinq ou six pages.

Un jour de messe de minuit, ils me proposrent de courir les glises
habille en page. Qu'une fille a d'esprit sous cet habit! il n'est point
de malice qu'on ne m'et appris et point d'tourderie dont je ne me
sentisse capable. Manon, qui me connaissait, voulut m'accompagner, de
peur qu'il ne m'arrivt quelque scne o elle ft ncessaire pour me
tirer d'embarras: de plus, elle savait que sa prsence m'en imposait.

Nous fmes  Saint-Sulpice, o je me fis un plaisir de dranger tout le
monde, pour percer  la sacristie. J'y parvins, aprs avoir fait perdre
patience  cinq ou six dvotes, que mon tourderie empcha de faire leur
bonjour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des
dvots s'chauffe facilement: les confitures et les liqueurs dont ils se
nourrissent sont des matires combustibles qu'ils emploient plutt pour
rveiller chez eux la nature teinte par l'excs des plaisirs que pour
rparer les faiblesses occasionnes par des austrits imaginaires dont
ils font parade, et qu'ils font servir de prtexte  leur intemprance.

J'tais  me chauffer autour d'un pole avec plusieurs apprentis
prtres. Un d'eux, qui avait la direction de l'encensoir, m'ordonna,
d'une faon impertinente, de me dranger, pour qu'il pt prendre du feu.
Le ton imprieux avec lequel il me parlait me le fit envisager; sa
figure m'tait trs connue; mais je ne pouvais me le remettre, tant son
ajustement le dguisait; je me le rappelai  la fin; je l'avais beaucoup
vu chez la Verne, o il se donnait pour officier de marine. H,
bonjour, Monsieur le capitaine de haut bord, lui dis-je tout haut, en
lui serrant la main. Mon compliment dconcerta M. le sminariste: il
perdit tout  fait la tte en me reconnaissant, au point qu'il me
rpondit: Mademoiselle, je ne te connais point. Le mot de mademoiselle
fit beaucoup regarder et rire tout le monde. Mon sulpicien tait rouge
jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m'avait mise fort mal 
mon aise: quand je vis mon sexe dcouvert, je pris le parti de me
retirer, en l'avertissant d'avoir une autre fois plus de politesse pour
les dames de ses amies.

Cette petite aventure m'apprit bien que les honneurs ne sont point ce
qu'ils paraissent. M. le sminariste, qui tait le tapageur le plus
renomm qui vnt chez la Verne, ne devait sa bravoure qu' une perruque
noire et un chapeau retap, dont il se servait les jours qu'il allait en
bonne fortune.

Je fus retrouver Manon et les pages,  qui je contai l'histoire qui
venait de m'arriver; il n'y eut que Manon qu'elle ne fit pas rire: elle
savait qu'il tait moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction
que d'insulter un prtre  son poste. L'habit que je portais, et qui
tait trs connu, lui faisait tout apprhender. Ses alarmes,
heureusement, ne furent point justifies, et je n'ai point depuis
entendu parler de M. le militaire tonsur.

J'attendis encore pendant quelque temps les vingt-cinq louis que M. B...
m'avait promis de m'apporter. Manon, ne le voyant point revenir, me
conseilla de le mettre au nombre de ces seigneurs qui ne paient que de
leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer  trouver
un autre entreteneur.

Nous tions dans le temps du carnaval: je savais que le bal tait un
endroit propre pour faire des connaissances utiles: mon embarras tait
que je n'tais pas assez riche pour louer un domino. Je fis part  Manon
de mon dessein et lui proposai de mettre un fort beau collier de grenat
que j'avais en gage. Elle me rpondit qu'elle saurait bien me faire
trouver un dguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je
n'tais pas assez riche pour m'en servir.

Manon m'ayant procur un dguisement, je fus au bal avec elle, joliment
pare: j'tais assez bien faite et j'avais un petit dshabill de
paysanne lgamment histori, qui faisait encore valoir la finesse de ma
taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agrables du bal, qui
taient dsesprs de ne me pas connatre; et je puis dire que j'eus
tout le plaisir du dguisement. Je sentais fort bien que, si je cdais
aux sollicitations qu'on me faisait pour me dmasquer, ma cour dans
l'instant diminuerait. La curiosit fait faire au bal les trois quarts
des dmarches que l'on y fait. Je voulais jouir le plus longtemps qu'il
me serait possible du plaisir de voir mes rivales humilies par les
prfrences marques que tout le monde s'empressait  me faire; nous
n'avions mis personne dans le secret; Manon n'tait point connue, et moi
je ne l'tais pas assez pour craindre d'tre devine une premire fois
que je paraissais au bal.

Depuis le moment que j'y tais entre, j'avais remarqu un masque qui
s'tait gliss dans la loge o Manon tait assise et qui n'avait cess
de lui parler; je me doutais bien qu'ils traitaient d'affaires qui me
regardaient: mes intrts pouvaient-ils tre mieux qu'entre les mains de
ma chre Manon? Elle me fit bientt signe de la rejoindre. Nous
quittmes le bal, quoiqu'il ft encore trs bonne heure. Je n'eus rien
de plus press que de lui demander si elle avait russi: elle me
rpondit que je n'avais qu' la suivre et que je serais informe de
tout.

Nous trouvmes  la porte l'inconnu que j'avais vu si longtemps lui
parler; il me prsenta la main pour monter dans sa voiture, Manon y
entra aussi; il nous conduisit dans un appartement qu'il avait  l'htel
d'Espagne, dans la rue de Tournon: je n'ai vu de ma vie un homme aussi
tendre et aussi passionn que l'tait M. D...; il tait devenu amoureux
fou de moi au bal, sans me connatre. Quand nous fmes arrivs dans son
appartement, il me fit bien voir combien il se trouvait heureux de me
possder: tous ses mouvements devinrent des transports; il n'y eut point
d'endroit de mon corps qui n'et part  ses caresses: tantt je le
voyais  mes pieds me jurer mille fois qu'il m'aimerait toujours;
l'instant d'aprs, me tenant troitement serre dans ses bras, il me
peignait toute sa tendresse, me parlait de la vivacit de son amour et
m'accablait de mille baisers enflamms: trop heureux pour pouvoir l'tre
davantage, l'excs de sa flamme s'opposait  son bonheur. J'avais ignor
jusqu'alors que le trop d'amour ft un obstacle  la jouissance; je
regardais dj son tat comme un affront fait  mes charmes, affront que
les femmes, quelque philosophes qu'elles soient, ne pardonnent jamais.
M. D... s'aperut d'un petit mouvement de dpit qui m'chappa malgr
moi; son amour en fut offens. Ma chre de Launay, me dit-il,
rendez-vous plus de justice et n'insultez point au malheur du plus
tendre et du plus passionn des amants, que dis-je? ce n'en est point
un, puisqu'il n'est occasionn que par l'excs d'une flamme qui fera
toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je
pouvais vous aimer moins, je serais bien plus sr d'tre heureux.

Ce charme magique, qu'on ne peut dfinir, enfin cessa; son bonheur, que
je partageais, sut bien, en me dtrompant, le justifier. M. D... tait
trs jeune et avait trop peu vcu pour tre dans le cas de manquer aux
femmes d'une faon aussi offensante pour leurs charmes qu'humiliante
pour le coupable. Mille fois pendant le temps que je lui ai appartenu
j'ai got autant de plaisir  me rtracter qu'il en avait pris  se
justifier.

Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangements qu'il
voulait prendre pour vivre avec moi; il n'avait eu que le temps
d'instruire imparfaitement Manon des prcautions dont il tait oblig
d'user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant  l'tat
ecclsiastique, il tait forc de demeurer au collge d'Harcourt, o il
faisait ses dernires tudes; qu'il avait cet appartement pour y venir
de temps en temps faire des parties fines avec ses amis; qu'il voulait
que je l'occupasse; que j'aurais pour voisine la petite Berville, fort
aimable fille que son cousin entretenait; que si sa socit pouvait me
convenir, nous ferions souvent des parties carres; qu'elles taient
toujours plus libertines et plus amusantes qu'un tte--tte: que pour
ce qui tait de ma fortune, il voulait en prendre soin et que j'aurais
lieu d'tre contente de la faon dont il en agirait avec moi.

J'aurais t trs heureuse avec M. D... si j'avais pu lui tre plus
fidle, ou plutt si j'avais t un peu moins libertine. M. de la V...
commenait  me venir voir bien plus rarement; je ne le voyais plus avec
autant de plaisir et nous n'osions nous dire que nous nous aimions
moins. S'il en cote pour tre inconstant, on s'avoue difficilement
infidle: erreur de deux amants pour qui l'illusion est encore une sorte
de bonheur et qui voudraient tre constants, mme aprs le changement.

Je voyais toujours M. L..., mais comme un mentor et un ancien ami; il me
fallait donc quelqu'un avec qui je pusse partager mon coeur. J'aimais
assez M. D... et j'avoue qu'il aurait eu toute ma tendresse s'il ne
m'avait point entretenue; mais le moyen de convenir d'un got qu'on peut
souponner n'tre guid que par l'intrt, ou plutt comment ne voir
qu'un homme et voir toujours le mme quand on est d'un temprament
libertin?

J'avais vu plusieurs fois avec M. L... M. de C..., page de M. le prince
de C...; sa figure m'avait paru aussi intressante que j'avais remarqu
chez lui de plaisir  me voir. Je formai le dessein d'en faire mon
greluchon; les avances cotent peu quand on aime et qu'on ne trouve
point de prjugs; je fis ma cour  M. de C..., je voulus lui dire la
premire que je l'aimais; ses yeux m'avaient dj prvenu; ils m'avaient
peint la vivacit de ses dsirs; j'y avais lu tout mon bonheur avant que
d'y avoir vu natre le plaisir que lui faisait prouver l'aveu du plus
tendre retour. Quand une femme a laiss lire dans son coeur; quand le
secret de son me lui est chapp; quand une fois elle a prononc un Je
vous aime, qu'il lui en cote peu pour couronner l'amour de l'objet qui
a su l'enflammer! M. de C... voulut se mettre  mes genoux; je me jetai
dans ses bras; je l'aimais, pouvais-je trop tt le rendre heureux? Ma
dfaite lui annona sa victoire. Amour, ce n'est que sous tes tendards
que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisais dans ses yeux tout
le plaisir que son me prouvait et voulait me faire partager; les miens
taient remplis de ces larmes prcieuses que l'amour ne fait verser qu'
ses favoris; tendresse, dsirs, transports, tout nous devint commun; ma
bouche, troitement colle sur la sienne, lui communiquait tous mes
soupirs; sa langue tait un trait qui faisait passer chez moi tout le
feu qui le consumait. Amour, nous avions runi nos deux mes pour mieux
sentir tes tendres faveurs; si tu nous avais conseill de doubler notre
tre, c'tait pour multiplier nos plaisirs.

M. de C... et moi nous jouissions d'un bonheur tranquille; je gotais
tous les jours, dans ses bras, tout ce que l'amour accorde de plaisirs 
deux coeurs bien unis; je savais les jours que M. D... devait venir
oublier avec moi les ennuyeuses vrits de la logique; quoique je ne lui
donnasse que deux leons par semaine, je vis en peu de temps mon lve
en tat de bien mieux soutenir une thse d'amour qu'un systme
scholastique.

J'tais trop bien informe des jours de cong pour me laisser surprendre
avec M. de C... S'il l'et trouv avec moi, il et tir des
consquences, et il y avait tout  craindre d'un homme qui apprenait 
raisonner juste. M. D... n'tait pourtant pas sans inquitude, ni mme
sans soupon: il avait appris par la petite Berville, avec laquelle je
m'tais brouille, qu'il venait souvent chez moi un page; il connaissait
trop mon faible pour cet tat; mais en mme temps il voyait
l'impossibilit qu'il y avait de s'assurer de ma fidlit dans un htel
garni, o deux cents personnes avaient le droit d'entrer  chaque
instant.

Il sut dguiser ses soupons et me proposa d'aller demeurer dans la rue
du Paon: des raisons assez sages l'engageaient  me faire changer
d'appartement; il craignait, me dit-il, de rencontrer quelqu'un de
connaissance dans l'htel qui informt sa famille de la vie qu'il menait
avec moi. Je me rendis facilement  une proposition qui, en assurant mon
sort, paraissait perptuer mon bonheur.

Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne souponnant nullement
que la jalousie et eu part  la manoeuvre de M. D...; je continuai 
voir M. de C... avec aussi peu de prcaution qu'auparavant. L'htesse
tait gagne, M. D... l'avait mise dans ses intrts, elle sut
l'informer de tout. La premire fois qu'il me vint voir, il m'en fit de
sanglants reproches. Je voulus me justifier, il me dit, pour me
convaincre, les circonstances, me cita l'heure, le moment et me
dpeignit trop bien M. de C... pour que je pusse souponner d'tre
trahie par une autre que par la matresse de la maison. Je fus force de
convenir qu'il tait vrai que je le voyais quelquefois, que c'tait un
ancien ami, mais que le coeur n'y avait aucune part, et qu'il savait
trop bien qu'il tait le seul qui intresst ce coeur qu'il offensait.
Il me rpondit qu'il croyait mon aveu sincre, que mes intentions
pouvaient tre fort bonnes et ma conduite droite, qu'il voulait bien
croire que je savais distinguer les droits de l'amant de ceux de l'ami,
mais qu'il ne voulait point de partage, sinon qu'il chercherait un coeur
qui mritt le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C... puisqu'il
lui faisait ombrage, et fus prendre, ds qu'il fut sorti, des
arrangements avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrais.

Ce petit mouvement de jalousie avait rveill chez moi un sentiment
qu'une jouissance trop facile aurait bientt teint; j'aimais davantage
M. de C... depuis qu'on m'avait fait promettre de m'en sparer; c'tait
pour ajouter  mon bonheur que M. D... voulait s'opposer  mes plaisirs.
J'crivis une lettre  mon amant o je l'informais de tout ce qui
s'tait pass et le mettais au fait de ce que nous avions concert,
Manon et moi, pour le faire entrer sans que l'htesse s'en apert.

Il se rendit  l'heure marque dans une petite cour voisine, sur
laquelle une des fentres de mon cabinet donnait. Nous avions cru
pouvoir lui procurer une chelle de corde; mais il avait t impossible
 Manon d'en trouver. Mon amant montrait autant d'empressement pour me
venir trouver que j'tais dsespre de ne pouvoir lui en procurer le
moyen.

Nous tions dans le dernier embarras quand l'adroite Manon s'avisa d'un
stratagme qui lui russit: elle noue les deux draps de mon lit ensemble
et en attache un des bouts  ma croise. M. de C... fut bientt dans mes
bras; un peu de difficult assaisonne le plaisir et le rend plus
piquant. Je passai la nuit la plus dlicieuse que j'eusse encore passe
avec lui. Manon, qui ne songeait qu'aux moyens de tromper notre Argus,
le fit sortir le matin avec l'habit de son mari. Nous usions du mme
stratagme toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que
j'avais trouv le moyen de surprendre la jalouse prudence de mon
htesse, M. D... commenait  me voir sans alarmes; ses soupons taient
presque vanouis, quand un malheur pensa tout dcouvrir; sans la
prsence d'esprit de Manon, nous tions tous perdus sans ressource.

Aprs avoir couru toute la nuit avec M. de C... nous tions rentrs nous
coucher  la pointe du jour. Il tait deux heures aprs midi que je
reposais encore dans ses bras; on frappe  ma porte; j'entends la voix
de M. D...; j'appelle Manon, qui se lve  moiti endormie; je lui dis
que nous tions perdus, que c'tait mon entreteneur, que j'avais reconnu
sa voix. Le danger pressait; elle ne trouva point de meilleur expdient
que de faire entrer M. de C... dans son lit; elle lui met sur la tte un
mauvais bonnet de laine qui tait de la toilette de nuit de son mari et
cache  la hte ses habits sous sa couverture. M. D... s'impatientait 
la porte et frappait comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en
grondant et en se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l'avait fait
attendre si longtemps et que nous n'tions point leves  l'heure qu'il
tait: la question tait embarrassante; mais Manon manqua-t-elle jamais
d'un prtexte qui et au moins un vernis de vraisemblance? Elle avait
trs bien conduit tout jusqu' ce moment; elle sut entirement nous
tirer d'affaire par une maladie suppose: elle dit  M. D... qu'il tait
bien maladroit de venir me rveiller; que j'avais eu une colique de
_miserere_ toute la nuit qui lui avait fait apprhender plusieurs fois
pour ma vie et qu'il n'y avait pas plus d'une heure que je reposais; que
m'ayant vue endormie, elle avait aussi voulu aller se coucher; mais
qu'elle n'avait jamais pu rester  ct de son mari qui tait rentr le
matin ivre comme un cocher et qui puait le vin au point de ne pouvoir
pas en approcher.

Manon donnait un air de vrit  tout ce qu'elle disait, dont on ne
pouvait se garantir d'tre dupe. M. D... fut au lit o tait couch son
prtendu mari; et tirant M. de C... par le bras: Eh bien! bonhomme, lui
dit-il, vous aimez donc  boire? Fi! il est bien mal de venir trouver sa
femme quand on n'est en tat que de dormir.

Si j'ai jamais prouv un moment critique de ma vie, ce fut dans cet
instant: dix fois je fus au moment de pousser un cri qui aurait tout
dcouvert. Je ne revins de ma crainte que quand j'entendis M. D...
s'approcher, sur la pointe des pieds, de mon lit: je vis bien que mon
rle tait de contrefaire la dormeuse; la frayeur que j'avais eue
m'avait mis dans un tat trs propre  faire valoir le mensonge de
Manon. Il lui dit qu'effectivement il me trouvait bien change; il
ajouta qu'il avait chez lui une eau dont la bont tait reconnue pour
toutes sortes de coliques, et l'effet immanquable; qu'il allait en
chercher de peur qu'il ne me prt une seconde attaque.

Que je me trouvai soulage quand je vis M. D... sortir de ma chambre! Je
courus me jeter au col de ma chre Manon; je l'embrassai mille fois,
elle me porta sur le lit de M. de C...; une sueur froide qui s'tait
rpandue sur tout mon corps avait glac mes sens; il me rchauffa dans
ses bras; je sentis bientt une douce chaleur courir dans mes veines: il
semblait que mon amant partageait avec moi son existence: l'amour n'est
jamais si tendre qu'aprs les alarmes; s'il vous rappelle les dangers
qu'il vous a fait courir, ce n'est que pour avoir le plaisir de vous en
ddommager et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.

Nous allions quelquefois, Manon et moi, passer la journe avec M. D...
Quoiqu'il ft dans un collge, il avait trouv le moyen de nous faire
entrer par une petite porte de derrire sans tre aperues; il n'y avait
que son domestique qui ft dans le secret. L'ide de me voir seule de
femme clotre, avec cinq ou six cents hommes, m'amusait beaucoup: je
jouissais en illusion des droits d'un sultan au milieu de son srail; je
ne sais, mais j'avais plus de plaisir  tre libertine dans la cellule
de M. D... que chez moi. L'ordre, l'espce d'uniformit qui rgne dans
ces sortes de maisons que je m'imaginais dranger, les prcautions qu'il
fallait prendre pour jouir sans oser soupirer et pour empcher que le
lit ne ft indiscret; la singularit, le mystre, tout semblait ajouter
 mes plaisirs; enfin, j'avais la douceur de goter un plaisir dfendu.

Je fus si souvent en retraite que tout fut dcouvert: le principal fut
inform du sexe de son nouveau pensionnaire; c'tait une faute
irrparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lse-cagoterie.
M. D... fut oblig de quitter le collge; malgr toute la disposition
qu'il faisait voir pour l'tat ecclsiastique, sa famille jugea  propos
de lui faire troquer son petit collet avec un rgiment: il n'y eut que
moi qui perdis au change; un militaire ne vaut point un homme d'glise
pour le service d'une femme; il semble qu'il y ait une grce
particulire rpandue sur cet tat, attache  l'habit et entirement
indpendante de la valeur intrinsque.

On allait entrer en campagne; le moment de ma disgrce approchait; M.
D... avait dj des ordres pour rejoindre; un domestique inconnu
m'apporta un matin une bote; il me dit qu'il avait ordre de me la
remettre en mains propres et se retira sans vouloir jamais me dire de
quelle part elle m'tait envoye. Je l'ouvris avec empressement; je fus
tonne d'y trouver un petit carrosse  six chevaux, avec plusieurs
pices de vers, et un billet o on me marquait que la famille de M. D...
tait trop flatte de son choix pour ne pas suppler au peu de fortune
qu'il me laissait en me quittant; qu'une femme comme moi mritait bien,
au moins, d'avoir un quipage, et qu'on me suppliait d'accepter celui
que l'on tait trop heureux de pouvoir m'offrir. Je n'ai jamais pu
savoir qui tait l'auteur de cette mauvaise plaisanterie et n'ai point
vu depuis M. D...

Le peu que j'avais pu mettre de ct pendant le temps que j'avais t
entretenue fut bientt dissip: je me trouvai une seconde fois dans la
plus grande misre; j'avais tout mis en gage pour subsister; nous tions
dans une saison morte. En t, les parties sont trs rares; de plus, la
guerre avait enlev le peu de militaires qui font vivre les filles,
pendant que les gens riches sont sur leurs terres  rcolter de quoi
fournir  leurs folies et les faire briller pendant l'hiver.

Voyant qu'il tait inutile de paratre aux Tuileries et au Palais-Royal,
je pris le parti que Manon me conseillait depuis longtemps: il fallait
nous sparer; c'tait ce qui m'avait toujours fait diffrer. J'aimais
Manon plus que moi-mme; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier 
tous mes caprices et faire russir toutes mes folies: je la quittai en
lui faisant promettre de rentrer avec moi ds que ma fortune aurait
chang de face. Des arrangements diffrents, survenus depuis, nous ont
empches de nous rejoindre.

Je fus demeurer chez Mme Silvestre, femme du monde, entremetteuse du bon
ton, qui se mlait de faire faire des parties avec toutes les filles
entretenues de Paris. Mme Silvestre ne recevait chez elle que des filles
jolies, qui se trouvaient endettes pour avoir rest trop longtemps sans
entreteneur; elle commenait par acquitter toutes leurs dettes et s'en
ddommageait ensuite amplement sur le produit des parties qu'elle leur
faisait faire. J'tais dans le cas, je devais et ne possdais rien;
d'ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un
entreteneur, qu'tant condamne par la misre  habiter un cinquime 
crdit.

Il venait chez Mme Silvestre un homme assez commun dans son espce:
c'tait un vieux financier, mulet charg d'or, paillard honteux et de
plus vieillard avare; je pouvais mme ajouter gros et court, le portrait
n'en serait que plus ressemblant. Ce vieux pcheur avait fait un march
qui en apparence tait trs avantageux pour Mme Silvestre, mais qui
l'aurait ruine  la longue, autant par les essais diffrents qu'elle
tait oblige de faire, que par le temps qu'elle y employait, sans y
pouvoir russir. Elle n'avait pu encore tre rembourse de quantit de
menus frais que l'extinction de chaleur chez M. P... lui avait
occasionns: le mmoire des balais tait un article qui montait trs
haut et qui n'avait rien rapport, tant il tait familiaris avec cet
mtique de la nature.

Mme Silvestre me fit part des conventions qu'elle avait arrtes et
signes avec ce vieux paillard. Il tait tomb d'accord de payer quatre
louis toutes les fois qu'on pourrait lui faire prendre du plaisir; mais
que quand on ne pourrait y russir, les tentatives seraient gratis et
les frais pour la socit des entrepreneurs. Quatre louis taient bons 
gagner. Quoique M. P... et t jusqu'alors le dsespoir de toutes les
filles qui venaient chez Mme Silvestre, il n'tait pas us au point de
dsesprer d'en tirer parti. La premire fois qu'il vint  la maison, ce
qui lui arrivait deux fois la semaine, on me le mit entre les mains:
l'air assur avec lequel je lui promis de gagner son argent lui fit
plaisir; il me dit qu'il serait charm de le perdre avec moi, que je
portais une figure qui lui promettait d'y russir. Le bonhomme tait
fort en compliments, mais c'tait tout; je savais qu'un vieux financier
devait avoir le coeur dur, mais je ne croyais pas qu'il y en et dont
l'caille ft  l'preuve de toutes les caresses d'une jolie femme. M.
P... tait un hros en ladrerie; une statue aurait t moins insensible:
le march qu'il avait fait avait une apparence de gnrosit dont Mme
Silvestre tait dupe: c'tait parce qu'il se flattait qu'on ne pourrait
jamais le faire payer, qu'il avait cru ne rien hasarder  tant
promettre. J'tais depuis deux heures avec M. P... et j'avoue que
j'tais au bout de mon latin: je commenais mme  dsesprer de pouvoir
russir. Mon ladre s'applaudissait dans le fond de l'me d'avoir encore
eu une sance gratis, quand je m'aperus que l'approche d'un jupon de
laine que j'avais ranimait un peu chez lui la nature qui tait
insensible  toute autre preuve.

Dans les grandes entreprises, les choses qui paraissent le moins de
consquence ne sont point  ngliger; c'est au hasard que l'on doit les
trois quarts des grandes dcouvertes: je fus  la source de la mienne et
fus en peu de temps assure que la laine tait un aimant pour M. P...,
qui attirait  l'endroit indiqu tout ce qui restait chez lui de chaleur
naturelle; c'tait dj beaucoup, mais ce n'tait point encore assez
pour gagner son argent; ce n'est qu' force d'expriences que l'on
parvient. Je remarquai que je perdais en une seconde tous les fruits du
travail d'une demi-heure; en un instant de repos je voyais les plus
belles esprances du monde disparatre et mes quatre louis avec elles;
il n'y avait qu'un mouvement trs rapide et continuel qui pouvait les
assurer; pour cela il fallait avoir recours  l'art; j'appelai Mme
Silvestre pour concerter ensemble de quelle faon nous nous y
prendrions. M. P..., qui commenait  croire son march mauvais, voulait
 toute force s'en ddire; mais malheureusement il avait compt son
argent d'avance; il fallait qu'il prt du plaisir malgr lui ou qu'il
consentt  le perdre.

Mme Silvestre tait pleine d'imagination quand il s'agissait de ses
intrts; elle eut bientt trouv un expdient qui nous russit: c'tait
une longue bande de laine dont elle emmaillota le nez du pauvre patient
et  laquelle nous donnmes un mouvement perptuel: l'effet rpondait 
notre attente; tout russissait le mieux du monde. M. P..., voyant ses
quatre louis lui chapper, voulut composer; il trouvait l'expdient trs
bon, mais un peu cher; il nous proposa une capitulation fort honnte,
mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d'accommodement,
il se dcida  soutenir l'assaut de bonne grce; sa dfaite fut prompte
et notre vilain soupira autant de plaisir que de regret d'avoir perdu
son argent.

Il y avait dj quelque temps que je demeurais chez Mme Silvestre quand,
dans un souper que je fis chez Mme La Croix, aussi femme du monde, chez
laquelle j'allais quelquefois, je fis la connaissance de M. le comte de
P... Ma figure lui plut, mon enjouement, un certain fonds de folie qui
me quittait rarement achevrent de le dterminer  me proposer de
m'entretenir; j'acceptai avec empressement son offre: il remboursa  Mme
Silvestre ce qu'elle avait avanc pour moi et me mit en chambre, rue du
Bouloir. Les commencements de notre mnage furent assez tranquilles; M.
le comte de P... avait pour ami M. L..., grand jeune homme bien fait, de
la plus jolie figure du monde; j'en fis mon amant. L'air d'indiffrence
avec lequel M. L... affectait de me parler quand ils se trouvaient
ensemble aidait beaucoup  le tromper; d'ailleurs M. le comte de P... le
croyait trop son ami pour le souponner d'une pareille trahison:
l'amiti a un bandeau derrire lequel se cache souvent l'amour. Dans
combien de mnages l'ami de Monsieur est l'amant de Madame! C'est mme
le grand art des hommes  bonnes fortunes de savoir, en ftant l'un,
plaire  l'autre, intresser un argus, mettre  propos une soubrette
dans ses intrts et caresser jusqu'au petit chien, de peur qu'il
n'aboie.

M. le comte de P... n'tait jamais si content que quand il pouvait me
procurer son ami  souper. Pouvais-je tre plus heureuse? Je vivais avec
un homme qui me payait bien, dont l'amiti tait intresse  faciliter
mes plaisirs; j'aimais, j'tais aime; un bonheur si parfait ne pouvait
pas durer longtemps.

La famille de M. le comte de P..., aprs lui avoir fait diffrentes
remontrances qui n'eurent aucun effet, vit qu'il n'y avait point d'autre
parti  prendre, pour l'empcher de me voir, que de me faire enfermer:
elle obtint un ordre pour me conduire  Sainte-Plagie. Le moment
affreux de mon enlvement arriva: j'tais seule chez moi quand je vis
entrer les ministres inexorables de la police, les vengeurs de la vertu;
l'exempt me prsenta son ordre et m'ordonna de le suivre. On doute d'un
malheur qu'on croit ne point avoir mrit, mme aprs qu'il est arriv.
Je tombai  ses pieds, je lui demandai quel tait mon crime et quelle
tait la satisfaction qu'on en exigeait. Il me rpondit qu'en lui
remettant un ordre, on ne l'informait point des raisons, qu'il tait
charg de me conduire  Sainte-Plagie et que j'eusse  le suivre
promptement. A Sainte-Plagie! m'criai-je, sjour affreux! On veut
donc ma mort? La douleur m'empcha d'en dire davantage.

Il me restait une petite douceur dans mon dsespoir. L'exempt qui devait
me conduire tait le mme qui avait dj t charg de l'ordre pour
m'enlever en sortant de chez Mme Verne. Je me jetai  ses genoux, je lui
en rappelai l'poque et les circonstances: Vous tes l'ami de M. L...,
lui dis-je, vous ne refuserez pas une grce  une malheureuse qu'il a
tant aime et pour laquelle il a encore quelques bonts; sauvez-moi de
l'infamie dont tout le monde va tre tmoin, vous le pouvez; renvoyez
votre suite; je vous suivrai sans escorte: c'est la grce que j'ose
attendre de vous, dont je serai toute ma vie reconnaissante. C'est la
premire fois peut-tre qu'un exempt ait t sensible; l'ami de M. L...
se rendit  mes larmes, il envoya sa troupe devant et je montai seule
avec lui dans la voiture qui devait me conduire: il me promit en route
d'informer M. L... de mon malheur et de travailler avec lui pour me
faire sortir promptement; il voulut bien aussi se charger d'une lettre
pour remettre  mon amant, o je lui faisais part de mon infortune et
l'intressais par tout ce que l'amour a de plus tendre  solliciter mon
largissement.

Quelle retraite pour une femme du monde qu'une maison o l'horreur fait
son sjour et o la perte de la libert est le moindre des malheurs!
L'incertitude de mon sort ne servait qu' augmenter mon dsespoir; je me
crus, ds le troisime jour, oublie de tout l'univers; je me trouvais
entoure de victimes que la part que je prenais  leur malheur me
peignait aussi innocentes que moi et qui y taient retenues depuis
plusieurs annes, sans espoir d'en jamais sortir: je croyais dans leurs
infortunes lire mon sort; je n'envisageais qu'un avenir ternellement
malheureux: cette ide me jetait dans le dernier dsespoir. Tandis que
je m'abandonnais  tout le noir de mes rflexions, M. L... sollicitait
mon largissement.

M. le comte de P... tant all voyager, ma libert n'tait plus suspecte
 sa famille: elle fut la premire  travailler  me faire sortir. M.
L... vint lui-mme m'annoncer un bonheur que son amour lui rendait
commun: j'embrassai mon amant et mon librateur. Si j'ai jamais got
dans ma vie un bonheur bien parfait, ce fut dans cet instant: mon me
suffisait  peine  goter tout l'excs de ma flicit; le mme moment
qui me rendait ma libert me mettait dans les bras d'un amant qui
m'adorait autant que je l'aimais.

Je me serais crue indigne de la tendresse de M. L... si j'avais pu me
dcider  reparatre  Paris aprs la sorte d'infamie attache au sjour
dont je sortais; je ne pouvais la cacher qu'en trouvant un prtexte 
l'absence que je venais de faire.

Je lui proposai de me faire entrer, pour quelque temps, dans un couvent:
il approuva fort mon dessein, et nous travaillmes  l'excuter. Il est
vrai qu'on pouvait tirer mille consquences de mon got pour la
retraite, mais aucune n'tait aussi humiliante que l'aveu de celle que
je venais de faire.

J'entrai  Saint-H..., o je passais pour la femme d'un officier que ses
affaires avaient loign de Paris et dont j'attendais le retour dans la
solitude. M. L... passait pour mon frre; on ne pouvait pas trouver
mauvais qu'il vnt me voir trs souvent, mais se voir au travers d'une
grille, quand on s'aime beaucoup, c'est aigrir son mal, c'est avoir
toujours prsent un bonheur dont on est priv; j'tais bien matresse
d'en sortir, mais je voulais qu'on st dans Paris que j'y tais; je
comptais qu'on serait dupe de mon stratagme: le public ne l'est jamais.

C'tait la premire fois que je sacrifiais un plaisir rel  un prjug
imaginaire; aussi j'ai bien jur depuis que ce serait le seul pas que je
ferais dans ma vie par biensance, ou plutt par respect pour le mot
chimrique de rputation.

Je n'aurais pas t capable d'un long sacrifice, si je n'avais pas
trouv le secret de sduire la tourire; elle tait ancienne dans son
poste et, par consquent, au fait d'intrigues; elle me promit de servir
mon amour: elle avait dans la tte tous les mmoires galants des
doyennes de la communaut, elle m'en fit part; c'taient des conseils
qu'elle me donnait pour conduire mystrieusement et religieusement la
passion que j'avais pour M. L...

L'amour dans un clotre est un enfant gt: que de soins! que
d'attentions! que de petits riens invents par la volupt, ignors des
mondains et qui ne sont connus que dans les couvents de filles! Qu'une
religieuse entend bien tous les petits dtails d'une jouissance! qu'elle
est fine dans le plaisir! que de recherches dans les clotres! Il semble
que tout, jusqu' l'air que l'on y respire, soit plus voluptueux.

Quoique pensionnaire, j'avais pri qu'on me permt de porter la robe; je
voulais avoir part aux grces de l'tat. M. L... m'aimait davantage
habille en religieuse; il me trouvait plus libertine: un voile, une
guimpe, tout prte  l'illusion et fournit au plaisir.

Ma vocation pour l'tat monastique augmentait de jour en jour, je
m'accommodais assez bien de la vie de religieuse et je serais longtemps
reste dans ma retraite, si une indisposition qui survint  la tourire
n'avait drang toutes les intrigues de la maison. Celle qui fut nomme
pour la remplacer n'avait jamais connu l'amour; il y avait tout 
craindre  lui en parler la premire: je fus la moins attrape. Voyant
que je ne pouvais plus faire entrer M. L... je pris le parti de
reparatre dans le monde, d'autant plus que je voyais bien qu'il tait
inutile de vouloir tromper le public. Je fus aux spectacles; on me
trouva plus jolie que je n'tais auparavant; on disait tout bas que le
rgime m'avait bien russi. Je fus plus suivie et plus fte aux
promenades, que je n'avais jamais t; tout le monde voulut m'avoir;
j'acceptai M. N..., conseiller au Parlement; je n'tais point riche et
c'tait celui qui m'offrait davantage.

M. N... avait toujours fait beaucoup de bien  toutes les femmes qu'il
avait entretenues; il tait gnreux, il ne me refusa rien et me mit
parfaitement bien dans mes meubles; il avait la rputation d'tre
extrmement jaloux; mais je me flattais de le tromper, ou plutt de le
familiariser avec les greluchons; enfin, je comptais le mettre au ton de
tous les honntes gens qui entretiennent des filles. Il trouva plusieurs
fois M. L... chez moi, sans qu'il part lui porter ombrage; je crus dj
M. N... corrig: comme il ne couchait pas tous les jours chez moi, mon
amant prenait la place les jours qu'il n'y venait point. Il arriva un
jour assez tard, que j'tais  table avec mon amant; il ne parut point
du tout surpris du tte--tte, ni formalis de nous trouver ensemble;
il lui fit mille politesses et me caressa mme plus qu' son ordinaire;
il me dit qu'il venait prendre cong de moi, qu'il partait la nuit pour
aller passer deux ou trois jours  la campagne et me quitta, en me
disant qu'il aurait le plaisir de me voir ds qu'il serait de retour.

Je lui trouvai un air si vrai et si naturel dans tout ce qu'il dit,
qu'il me fut impossible de dmler aucun soupon de jalousie; mais sa
fausse aisance n'tait qu'un pige pour m'attraper plus srement: il
avait plac un domestique dans une alle voisine, pour voir si M. L...
sortirait et venir l'en informer; son espion fut lui dire,  deux heures
du matin, qu'il n'tait sorti personne. Il se transporta aussitt chez
moi dans une petite voiture et en dshabill de campagne; il avait la
clef, il monte et se trouve entr dans ma chambre avant que je m'en
fusse seulement aperue: il ne parut point plus tonn de me trouver
couche avec M. L... qu'il ne l'avait t quelques heures auparavant de
nous trouver souper ensemble: il vint s'asseoir sur mon lit, badiner
avec moi. Comme vous voyez, me dit-il, je suis en habit de voyage et
vais partir dans la minute; je n'ai pas t assez impoli pour passer
devant votre porte sans monter vous dire un petit adieu: il est deux
heures, ma voiture m'attend; je pars, portez-vous bien.

Je ne savais que penser de la visite de M. N...; son air satisfait,
qu'il avait conserv jusqu' la fin, amusait autant M. L... qu'il me
paraissait singulier. Je sus malheureusement  quoi m'en tenir deux
jours aprs: il me fit dire qu'il tait de retour de la campagne,
m'envoya proposer de me mener  une vente de bijoux de femmes; il me
marquait qu'il y en aurait, peut-tre, quelqu'un qui pourrait me
convenir; que si cela m'arrangeait, il viendrait me prendre dans sa
voiture  trois heures. Je lui fis rponse que je l'attendrais: il me
tint parole. Nous fmes ensemble  la vente suppose, qui tait finie
depuis quinze jours: il me dit que pour rparer son cole, il voulait me
mener promener. Nous fmes ensemble au bois de Boulogne, nous y restmes
assez tard; il me reconduisit ensuite chez moi, o il se dispensa de
monter, tant engag, me dit-il, de souper ailleurs. Je monte dans mon
appartement; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de n'y
trouver que les quatre murailles! M. N... pendant notre promenade, avait
fait reprendre tout ce qu'il m'avait donn: mon lit, mes glaces, mes
bijoux, tout tait enlev: je reus le soir mme une lettre de lui, o
il me marquait que M. L... pouvait prsentement coucher avec moi tant
qu'il voudrait.

Mon tat tait affreux, je restais avec la seule robe que j'avais sur
moi: je fus coucher chez Mme Sylvestre, qui me fit toutes les offres
imaginables et me dit qu'elle serait charme que je trouvasse un
entreteneur chez elle; que mon second choix serait, peut-tre, plus
heureux que le premier. J'aurais t oblige de demeurer une seconde
fois chez elle, si M. le duc de C..., qui avait appris ma disgrce, sans
en savoir les raisons, ne m'avait fait proposer de m'entretenir. Je
vcus peu de temps avec lui; des raisons assez simples nous sparrent.
Je voyais dans ce temps-l M. le marquis de L... que je gotais
beaucoup; il m'offrait de me faire les mmes avantages: un certain
penchant dont on ne peut rendre raison, le got du changement qui a
toujours t pour moi un plaisir rel, me dcidrent  quitter M. le duc
de C... pour vivre avec lui. J'avais ignor jusqu'alors que la constance
pt tre quelquefois la source du vrai bonheur. M. le marquis de L...
sut le premier me faire goter un plaisir rel dans la fidlit;
d'ailleurs, je commenais  tre moins folle; mes passions taient moins
fortes, mes dsirs moins vifs; si j'tais encore quelquefois libertine,
c'tait plutt par imagination et par habitude que par temprament et
par dsir. Je lui suis reste plusieurs annes fidle, ou plutt
trouvant moins de plaisir  lui manquer, je prenais des prcautions plus
sages et plus sres pour le tromper.

Le public commenait dj  oublier ce que j'avais t: moi-mme je
rougissais de mes premires annes, quand une ide de libertinage, une
malheureuse tincelle de temprament, vint trahir la rputation de fille
sage, dont je croyais tre jalouse, et m'enlever en mme temps M. le
marquis de L... Les hommes ayant fait les lois, pouvaient-elles tre 
notre avantage? C'est le lion de la fable qui fait le partage du cerf:
ils nous ont soumis  mille prjugs, dont ils se sont seuls rserv le
droit de secouer l'esclavage: le mot de dshonneur n'est point fait pour
eux; la vertu, ce trsor factice qu'ils ont voulu nous rendre si
prcieux, n'est qu'un tre imaginaire qu'ils ont invent pour assurer
leurs plaisirs aux dpens de notre bonheur.

Un joli homme se fait une espce de point d'honneur d'avoir t
libertin; on ne veut point nous laisser deviner qu'il puisse l'tre: une
femme philosophe sur cet article est une femme sans moeurs, une femme
dshonore dans la socit civile. Le plus honnte homme du monde peut
avouer, sans rougir, une intrigue avec une grisette; des passades faites
avec certaines soubrettes ne dshonorent point la liste des bonnes
fortunes d'un homme  la mode. Princes, ducs et marquis entretiennent
publiquement des filles de thtre; une femme qui parat au spectacle
avec un acteur serait dshonore: le prjug l'a dcid ainsi; l'usage
en a fait une loi, devant laquelle doit plier la raison: tout n'est
qu'inconsquence dans le monde, et tout est faux  notre dsavantage.
Nous sommes faibles, on nous attaque; nous cdons, on nous mprise;
voil les hommes, voil, sans doute, cet quilibre de raison, cette
justesse dans les ides; avantages qu'ils prtendent avoir seuls, et qui
les ont autoriss  s'riger en lgislateurs. Comme mon dessein n'est
point de moraliser, je reviens  mon histoire.

J'appartenais depuis longtemps  M. le marquis de L..., mon bonheur
paraissait d'autant mieux assur qu'il tait plus tranquille: un got
fond sur une ancienne connaissance, affermi par une longue habitude, me
permettait de vivre autant que je voudrais avec lui. Une ide libertine,
un moment de temprament, me fit tout hasarder, fortune et rputation.
Il est des instants o rien ne cote pour se satisfaire, o la voix de
l'honneur n'est plus entendue, o la vie mme ne parat d'aucun prix
devant une forte passion; la vertu quelquefois se tait: on ne cherche
point d'exemple, quand on ne prtend point se justifier: un aveu que le
prjug seul rend honteux chez moi n'a point besoin d'excuse. Un
dsavantage qu'on retire de la philosophie est d'apprendre  ne point
rougir mal  propos.

J'tais servie par un grand domestique, jeune, bien fait et d'une jolie
figure, dont l'air distingu dmentait en tout l'tat et la naissance;
ses attentions, le plaisir qu'il prenait  me servir me faisaient assez
voir les impressions que je faisais sur son coeur; ses petits soins
recherchs, ses respects me plurent; tout, jusqu' son silence, parlait
en sa faveur; je l'aimai, je voulus me satisfaire et le rendre heureux.
Une femme soumise au prjug, et qui saurait se parer de la thorie du
sentiment, aurait bientt d'un Lafleur fait un amant dguis.

Mais ce vain artifice est peu fait pour mon coeur; je ne rougirai point
d'avouer que Lafleur me plaisait, quoique Lafleur. Je ne jouis pas
longtemps d'un bonheur qu'on regardera, peut-tre, comme humiliant. M.
le marquis de L... le trouva un jour couch avec moi; il et pu
sacrifier mon amant  sa vengeance; le mpris fut la seule arme dont il
se servit. J'eus beau lui dire qu'on n'tait point infidle par
libertinage, quand on aimait par sentiment; j'employai inutilement
larmes et prires, la rponse de M. le marquis de L... fut qu'il me
quittait pour toujours et qu'il me mprisait plus qu'il ne m'avait
jamais aime. La philosophie vint heureusement  mon secours; je sentis
qu'il tait aussi humiliant pour elle de chercher  me justifier qu'il
aurait t honteux  mon entreteneur d'oublier l'offense.

Je ne fus pas longtemps sans appartenir  quelque autre; mon heureux
destin, malgr mes traverses et mon inconstance, me faisait trouver des
entreteneurs plus que je ne voulais. M. M..., jeune Amricain, succda 
M. le marquis de L... Je lui ai fait faire en peu de temps la triste
exprience que les richesses du nouveau monde ne sont point inpuisables
quand on aime et qu'on a affaire  une fille manire.

Les refus de son banquier mirent fin  son bonheur, en terminant nos
plaisirs: il me quitta pour aller gronder ses conomes de ce qu'ils
n'taient pas aussi industrieux  lui fournir de l'argent qu'il tait
habile  le dpenser.

Voil, madame, ce que vous avez exig de moi: vous avez voulu savoir le
dtail de ma vie, je vous ai obi.

Prsentement revenue de mes erreurs, aussi heureuse qu'aime, aussi
fidle que tendre, je gote tous les instants de ma vie dans les bras de
M. R..., plutt mon amant que mon entreteneur, un bonheur plus rel et
plus tranquille, une flicit plus parfaite que les erreurs de vingt
annes de libertinage ne m'ont procur de faux plaisirs.


FIN




LE COFFRET DU BIBLIOPHILE


  La Secte des Anandrynes. Confession de Mlle Sapho               1 vol.
  Le Petit-Neveu de Grcourt                                      1 vol.
  Anecdotes pour servir  l'histoire secrte des Ebugors          1 vol.
  Julie philosophe, histoire d'une citoyenne active et libertine  1 vol.
  Correspondance de Mme Gourdan, dite la Petite Comtesse          1 vol.
  Portefeuille d'un Talon rouge.--La Journe amoureuse            1 vol.
  Les Cannevas de la Pris (Histoire de l'Htel du Roule)         1 vol.
  Souvenirs d'une Cocodette (1870)                                1 vol.
  Le Loppine. Texte italien et traduction franaise               1 vol.
  La Belle Alsacienne ou Telle mre, telle fille (1801)           1 vol.
  Lettres amoureuses d'un Frre  son Elve (1878)                1 vol.
  Pomes luxurieux du divin Artin.--Le Tarif des Putains
    de Venise                                                     1 vol.
  Correspondance d'Eulalie ou Tableau du libertinage de Paris     2 vol.
  Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle                          1 vol.
  La Galerie des femmes, par J.-E. de Jouy                        1 vol.
  Le Souper des Petits-Matres                                    1 vol.
  Cadenas et Ceintures de chastet                                1 vol.
  Les Dvotions de Mme de Bethzamooth                             1 vol.
  La Raffaella                                                    1 vol.
  Contes de Jos. Vasselier                                        1 vol.
  Histoire de Mlle Brion                                          1 vol.
  La Philosophie des Courtisanes                                  1 vol.
  Les Sonnettes                                                   1 vol.

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Literary Archive Foundation

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number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

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    Chief Executive and Director
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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