The Project Gutenberg EBook of La femme assise, by Guillaume Apollinaire

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Title: La femme assise

Author: Guillaume Apollinaire

Release Date: October 23, 2018 [EBook #58154]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ASSISE ***




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  GUILLAUME APOLLINAIRE

  LA FEMME
  ASSISE

  CINQUIME DITION

  nrf

  PARIS
  DITIONS DE LA
  NOUVELLE REVUE FRANAISE
  35 ET 37, RUE MADAME. 1920




_OEUVRES DE GUILLAUME APOLLINAIRE_


  L'ENCHANTEUR POURRISSANT, bois gravs par Andr Derain           1909.
  L'HRSIARQUE ET Cie                                             1910.
  LE BESTIAIRE DU CORTGE D'ORPHE, bois gravs par Raoul Dufy     1911.
  LES PEINTRES CUBISTES                                            1912.
  ALCOOLS--pomes                                                  1913.
  CASE D'ARMONS                                                    1915.
  LE POTE ASSASSIN, portrait de l'auteur, par Andr Rouveyre     1916.
  VITAM IMPENDERE AMORI, dessins d'Andr Rouveyre                  1917.
  LES MAMELLES DE TIRESIAS, musique de Germaine-Albert-Birot et
    dessins de Serge Ferrat                                        1918.
  CALLIGRAMMES, portrait de l'auteur par Pablo Picasso             1918.




IL A T TIR DE CET OUVRAGE APRS IMPOSITIONS SPCIALES CENT VINGT-HUIT
EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIRE SUR PAPIER VERG LAFUMA NAVARRE DE VOIRON
AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS
COMMERCE MARQUS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RSERVS AUX BIBLIOPHILES DE
LA NOUVELLE REVUE FRANAISE NUMROTS DE I A C, VINGT EXEMPLAIRES
NUMROTS DE CI A CXX ET MILLE QUARANTE EXEMPLAIRES IN-SEIZE
DOUBLE-COURONNE SUR PAPIER VELIN LAFUMA DE VOIRON, DONT DIX EXEMPLAIRES
HORS COMMERCE MARQUS DE a A j, HUIT CENTS EXEMPLAIRES RSERVS AUX AMIS
DE L'DITION ORIGINALE NUMROTS DE 1 A 800, TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR
HORS COMMERCE NUMROTS DE 801 A 830 ET DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMROTES
DE 831 A 1030, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT
L'DITION ORIGINALE


TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RSERVS POUR TOUS LES
PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.




LA FEMME ASSISE




I


Elvire Goulot est ne  Maisons-Laffitte. Elle a tir de cette origine
un got dtermin pour les chevaux qu'elle peint d'une faon remarquable
et pour l'quitation bien qu'elle n'ait plus dsormais l'occasion de s'y
livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu'elle a des
embtements.

Elle a vu de merveilleux chevaux dans les curies fameuses de sa ville
natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir,
ce sont les trois chevaux blancs attels  la troka de son amant, le
grand-duc Andr Ptrovitch:

J'avais  ma disposition la troka de mon amant  laquelle taient
attels les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils taient
aussi blancs que la neige et on les estimait un million pice. Leurs
queues tranaient presque jusqu' terre. Ils allaient comme le vent et
le cocher qui les guidait tait le plus gros que l'on st voir.

Ds l'enfance, Elvire eut un esprit dli et une mmoire remarquable.
Elle n'a jamais t croyante, mais n'a jamais cess d'tre
superstitieuse. Ses rves ont toujours t tourns vers les choses de
l'amour. C'est ainsi qu'enfant, elle rvait d'pingles, de pieux ou de
barrires, ce qui, au tmoignage d'une certaine cole, indique des
destines charnelles nettement accuses.

Son premier amant fut un mdecin, homme mari,  la fois trs gentil et
trs dbauch. Il la prit alors qu'elle avait quinze ans. Il en avait
trente-six. Elle tait lgrement malade et il tait venu pour lui
donner des soins. C'tait un de ces hommes maigres qui connaissant tous
les raffinements de l'amour, corrompent l'esprit des femmes sans savoir
s'en faire aimer sincrement. Leur liaison dbuta par un scandale, car
la mre d'Elvire dcouvrit le pot aux roses et le suborneur fut
poursuivi et ne s'en tira que grce  la dposition d'Elvire qui affirma
devant les juges que l'accus ne l'avait pas eue vierge. Il fut acquitt
et lui en garda une vive reconnaissance.

Le premier pas tant fait, voil Elvire livre  l'ducation dprave de
ce Georges, le mdecin. Il lui inculque le got des femmes et elle est
devenue une tribade avre.

Pendant l'hiver de 1913, il l'emmena  Monte-Carlo o il la laissa
seule, ayant d revenir prcipitamment  Paris. C'est au Casino que le
vieux Replanoff, le premier avocat de Ptrograde, qui tait alors
Saint-Ptersbourg, la remarqua et lui conseilla de le suivre en Russie.

Vous serez heureuse, lui disait-il. Vous remplacerez ma fille qui est
morte et  qui vous ressemblez. Venez, vous n'aurez rien  dsirer. Vous
serez comme une reine. Je vous traiterai comme ma fille.

Et respectueusement mais passionnment, il lui baisait le bout des
doigts.

Replanoff partit le premier, et comme Georges tardait  revenir, Elvire
se dcida  partir pour la Russie. Elle alla prendre son billet  la
Compagnie des Wagons-Lits; mais elle tait et paraissait si jeune
qu'elle dut obtenir le consentement pralable de son pre auquel le
vieux Replanoff crivit une lettre qui est un monument d'hypocrisie car,
aussitt qu'Elvire fut  Ptrograde, il la vendit  une compagnie de
dbauchs dont il faisait partie et elle devint la matresse du
grand-duc Andr Ptrovitch. Elle passa sept mois en Russie et, de ce
sjour chez les Moscovites, elle me parla une fois de la faon suivante:

Le grand-duc, mon amant, avait vingt-six ans. Il tait trs beau. Je
n'ai jamais vu d'homme aussi beau ni aussi brutal. Il aimait les femmes
et les garons. Il tait plus dprav que Georges en ce sens que la
cruaut dominait tous ses scrupules et l'orgueil le faisait presque
dlirer. Les femmes, Franaises pour la plupart, qui taient les
matresses des autres dbauchs, n'taient ni jeunes, ni sduisantes.
C'taient uniquement, d'aprs ce qui me parut, des femmes d'affaires qui
se prtaient  tout ce qu'une imagination dprave  l'extrme pouvait
suggrer  leurs amants. La plus jolie tait une Russe. C'tait aussi la
plus lascive et ses gots s'accordaient avec ceux des hommes qui nous
entouraient. Elle avait une capacit d'estomac inimaginable, aussi bien
pour la nourriture que pour la boisson et je n'ai jamais vu de femme
pouvant boire autant de Champagne qu'elle.

Je me souviens d'une orgie chez le gnral Breziansko; il y avait l
une cinquantaine de convives, parmi lesquels deux grands-ducs et,
lorsqu'on eut fait se retirer les domestiques, cette jeune Russe, aprs
s'tre mise en l'tat de pure nature et semblable  une bacchante
chevele et frntique, passa sous la table et donna  ceux qui lui
plaisaient, hommes ou femmes, l'occasion de manifester la vivacit de
leurs sensations, de faon  dchaner la joie de l'assistance.

Mais j'avais horreur de cette vie o le repos, la tendresse et la
douceur ne tenaient aucune place. Sans une amie que je m'tais faite,
une danseuse de restaurant, Franaise de vingt-huit ans, je n'aurais pu
rester un mois en Russie. Elle tait en secret la matresse du vieux
gnral Breziansko qui, devenu gteux, et donnant dans une dvotion  la
fois dmesure et incertaine, confondait  son propre usage ce que
disent les Evangiles  propos de la rsurrection de la chair et ce
qu'ils racontent touchant la Flagellation.

La brune Georgette, si tendre avec Elvire qui tait la vrille, devenait
un vrai dmon quand il s'agissait de cingler la vieille peau du gnral
Breziansko et elle mettait  bien remplir cet office un soin d'autant
plus minutieux que chaque fois que la russite couronnait ses efforts,
elle touchait une somme quivalente  vingt-cinq mille francs de notre
monnaie; mais l'vnement tait rare, nonobstant quoi ce vieux tambour
de Breziansko n'en tait pas moins gnreux et Georgette se trouvait
satisfaite de sa condition.

Il n'en tait pas de mme d'Elvire qui maigrissait et souffrait
impatiemment les atteintes que son amant et ses amis portaient  son
orgueil. Ce qui l'irritait davantage encore, c'est qu'aucun dner au
restaurant ne se terminait sans quelque pouvantable dispute, o
grants, matres d'htels, Franais pour la plupart, taient traits
d'une manire  rvolter Elvire qui essayait de se consoler grce 
l'amour de Georgette et aussi en dessinant des fleurs, de petits
cochons, des chevaux qu'elle enluminait ensuite et qui lui servaient de
papier  lettres, ce qui faisait l'admiration du vieux Replanoff qui
venait la voir quelquefois et s'criait:

Elle peint comme ma fille. Je te l'ai dit, Elvire, tu lui ressembles
d'une faon miraculeuse. C'est pourquoi je veille sur toi comme un pre
et t'ai introduite dans la meilleure socit de la Russie.

Elvire s'chappe un jour, le coeur un peu gros de quitter son bel
appartement de la Pentelemongkasa. Mais elle n'en pouvait plus et elle
avait beaucoup maigri. Georgette seule tait au courant de la fuite. A
la frontire, nouvelle histoire. On ne voulait pas la laisser passer,
son passeport n'tant pas en rgle. Par fortune, elle aperut sur le
quai un officier qu'elle avait rencontr  Ptrograde. Celui-ci aplanit
toutes les difficults et, en dbarquant  la gare du Nord, Elvire ne
regrettait plus que des chants tranges et nostalgiques entendus, elle
ne savait plus o en Russie, dans un restaurant, ou bien  la campagne
et les trois chevaux blancs de neige, rapides comme le vent, et que le
plus gros cocher de toute la Russie menait  bras toujours tendus.

Georges la reut comme fut accueilli l'enfant prodigue et, par
l'entremise d'un de ses amis, la fit dbuter dans un music-hall o elle
prit l'habitude de porter monocle. Elle y rencontra une petite
figurante, Mavise Baudarelle, dont les parents taient marchands de
vins, boulevard Montparnasse[1], o elle prit pension, et Mavise
Baudarelle fit son bonheur jusqu'au jour o un jeune peintre russe de
bonne famille, Nicolas Varinoff, l'enleva  la famille Baudarelle.
Nicolas Varinoff partageait son temps entre sa soeur, la princesse
Teleschkine, et sa matresse Elvire, avec laquelle il s'installa dans un
atelier de la rue Maison-Dieu. Quand Nicolas tait chez sa soeur, Elvire
peignait avec une fantaisie dlicate et non sans force, des bouquets
clatants o paraissaient des marguerites aux ptales noires et cette
vie qu'animaient l'art, l'amour, la danse  Bullier et le cinma,
continua jusqu'au moment de la dclaration de guerre.

  [1] L'appellation dilitaire est boulevard du Montparnasse.

Au reste, l'anne 1914 commena par une gat folle. Comme au temps de
Gavarni, l'poque fut domine par le Carnaval. La danse tait  la mode,
on dansait partout, partout avaient lieu des bals masqus. La mode
fminine se prtait si bien au travesti que les femmes dguisaient leurs
cheveux sous des couleurs clatantes et dlicates qui rappelaient celles
des fontaines lumineuses qui m'tonnrent, quand j'tais enfant, 
l'exposition de 1889. On aurait dit encore des lueurs stellaires et les
Parisiennes  la mode avaient droit, cette anne, qu'on les appelt des
_Brnices_, puisque leurs chevelures mritaient d'tre mises au rang
des constellations.

Tout naturellement les bals de l'Opra avaient ressuscit. Et la
plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l'Opra o
chaque femme recevait une bote ferme  clef, tandis que chaque homme
recevait une clef,  charge pour lui de trouver la serrure de sa clef,
paraissait d'excellent augure pour la gat gnrale. La vie semblait
devenir lgre et peut-tre plus tard, quand avec le tango, la maxixe,
la furlana, la guerre et ses bombes funbres seront oublies,
dira-t-on de l'poque pacifique de l'an 1914, comme dans la clbre
lithographie de Gavarni: Il lui sera beaucoup pardonn parce qu'elle a
beaucoup dans.

D'ailleurs, il manquait aux travestissements de 1914 un artiste comme
Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter 
personne.

Il n'existait, en 1914, aucun type particulier  notre temps comme les
Dbardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons,
les Bayadres, les Chicards, dont un pote ferait vite des personnages
comparables aux masques de la Comdie italienne et qui mritent qu'on ne
les abandonne point.

Pour crer de nouveaux masques, il aurait fallu un nouveau Gavarni.

Son chef-d'oeuvre fut le Dbardeur, qui est surtout un travesti fminin
dlicieusement quivoque et dont il a suffisamment soulign le caractre
dans cette lgende  propos d'un dbardeur femme lutinant Pierrette, qui
lui crie: Va donc... singulier masculin!, en quoi se rsume peut-tre
la fantaisie insolente de tout le XIXe sicle.

Il aurait fallu aussi, pour la nouvelle joie de l'poque, inventer un
nouveau cancan, l'ancien ayant t amen par la Goulue, Rayon d'Or,
Grille d'Egout, Valentin le Dsoss et par la dvotion de grands
peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses
hiratiques.

Il aurait fallu quelque chose qui rpondt au cancan du temps de
Gavarni,  ce jeune cancan dont les diffrences avec le cancan du Moulin
Rouge sont bien marques si on compare par exemple le tableau de Seurat,
_le Chahut_, au monologue beaucoup plus ancien, intitul:

_Mmoires de Mlle Fifine, ex-blanchisseuse_ (paroles de J. Choux,
musique de Javelot):

    La chahutte et la cancanska,
    Dont j'connais les poses intimes,
    Avec redowe et mazurka
    M'font faire bien des victimes (_bis_).

Oh! la mazurka!... danse pleine d'abandon et qui montre une femme telle
qu'elle est... gracieuse toujours, balanant la basque sur la hanche et
se cambrant comme une Andalouse de Mossieu Monpou (elle chante):
Avez-vous vu dans Barcelone une Andalou... La polka a bien aussi son
charme; mais parlez-moi du cancan, de la cancanska, vulgairement appele
quadrille. C'est l que je suis  mon aise (criant): En avant deux!
(Musique, elle figure quelques pas de cancan). Y a-t-il rien de plus
chevel, de plus sduisant? Il n'y a jamais trop de place pour moi
(elle figure ce qui suit): je passe, repasse, balance et tourne sur
pivot, ne levant toujours la jambe qu' une hauteur raisonnable... pour
ne pas tomber. Si l'on rit, je recommence de plus belle et finis
toujours par me rattraper... (criant)  la queue du chat!

Et puisque la danse est le pas de charge de l'amour, elle doit aussi
conduire au mariage. Dansons donc en attendant mieux (au refrain).

S'il manquait en 1914 l'imagination de Gavarni pour inventer de nouveaux
travestissements, il manquait aussi le don d'observation de Gavarni pour
noter en lgendes point trop courtes les mille rflexions de ceux qui
s'amusaient. En 1914, comme aujourd'hui du reste, on ne gote que les
lgendes brves ou plutt personne ne sait plus en faire de longues.

J'ai not dans les lithos de Gavarni quelques lgendes qui se rapportent
 ce monde des bals,  ces balochards,  ces dbardeurs, ces chicards
qu'il avait invents et qui ont aussi le mrite d'voquer un peu pour
moi ces bals de 1914 qu'aucun artiste observateur n'a fixs:

Un chicard  un dbardeur:

Lilie! Lilie!... rien ne te dit donc que c'est moi, Lilie?

Un patron de lavoir  un dbardeur:

Dachu! Dachu! tu m'ennuies!

--Non, Norinne, c'est toi qui t'ennuies.

La mre du dbardeur:

Malheureuse enfant! qu'as-tu fait de ton sexe?

Deux dbardeurs:

Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i!... et quand je pense que tout a
mange tous les jours que Dieu fait; c'est a qui donne une crne ide de
l'homme!

Le mari:

Monter  cheval sur le cou d'un homme qu'on ne connat pas, t'appelle
a plaisanter, toi!

Mari-pierrot  sa femme dbardeur:

Qui est plus  plaindre au monde qu'un homme uni  un dbardeur?

--C'est une femme en puissance de Pierrot.

                   *       *       *       *       *

Domino  un jeune homme qui courtise une femme masque:

C'est vieux et laid, mon cher; tu es flou comme dans un bois.

                   *       *       *       *       *

Deux dominos  un chiffonnier:

Qu'est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe?

--Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour, mes colombes: on en
refait du neuf.

Le dbardeur homme.--Ne me parlez pas des hommes en carnaval pour
s'amuser: heureusement, moi, la mienne est marie: on me la tient.

Le postillon.--Moi, la mienne est marie aussi, mais avec moi... a fait
que je la tiens moi-mme.

Un domino qui passe.--Je les tiens tous les deux... Ils vont me le
payer.

                   *       *       *       *       *

Eh bien! on dit que certain colonel se marie... te voil veuve, ma
pauvre bayadre.

--Hlas, oui, mon pauvre baron, et ta femme aussi.

                   *       *       *       *       *

Deux dbardeurs, homme et femme:

Agathe et toi, mon vieux Ferdinand, a ne sera pas long; cette
petite-l est trop roue pour toi parce que t'es plus rou qu'elle... et
pour que a dure faut toujours qu'un des deux pose d'abord.

                   *       *       *       *       *

Deux dbardeurs, homme et femme:

Voyons si tu te souviens! numro?

--Dix-sept.

--Rue?

--Christine.

--Madame?

--Bienveillant... et il y a un bilboquet  la sonnette.

                   *       *       *       *       *

Dbardeur au pierrot:

Eh! bien non, Monsieur, non! ces manires-l ne peuvent pas me
convenir! vous menez une conduite beaucoup trop dissipe!

                   *       *       *       *       *

Deux dbardeurs, homme et femme:

J'ai cancann que j'en ai pus de jambes, j'ai mal au cou d'avoir
cri... et bu que le palais m'en ratisse...

--Tu n'es donc pas un homme?

                   *       *       *       *       *

Deux dbardeurs, homme et femme:

On va pincer son petit cancan, mais bien en douceur... faut pas
dsobliger le gouvernement.

                   *       *       *       *       *

Eunuque  une canotire:

Tel que tu me vois, Chaloupe, c'est moi qui soigne les chameaux du
Grand Turc.

--Et tu gagnes  a?

--Quelques sequins, Chaloupe, et les satisfactions d'un coeur pur.

--Et nourri.

                   *       *       *       *       *

Dbardeur homme  un jeune homme en redingote:

On rit avec vous et tu te fches... en voil un drle de pistolet!

                   *       *       *       *       *

Mousquetaire  une jeune femme que l'on coiffe:

C'est comme a que t'es prte, toi?

--Ne m'en parle pas! C'est ce nom de nom de merlan-l qui n'en finit
jamais.

                   *       *       *       *       *

Dbardeur-femme  un petit jeune homme en redingote:

Va dire  ta mre qu'a te mouche.

                   *       *       *       *       *

Quand Gavarni se rendait  l'Opra, il disait: Je vais  ma
bibliothque, et,  force de voir danser, il en tait venu  considrer
l'amour mme comme une danse, et le mot que nous a conserv Goncourt et
par lequel Gavarni voulait exprimer le sens d'aimer avec la tte, avec
l'imagination, ce mot si expressif de ginginer, qui mriterait qu'on le
conservt, ne ressemble-t-il pas au terme argotique guincher, qui
signifie danser?

Il manquait donc un Gavarni en 1914, mais les danseurs et les danseuses
ne manquent pas.

Dans un petit thtre, quelques mois avant la guerre, j'ai vu danser la
furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser,
qualifirent de danse du pape; c'taient des pas si lascifs que le pape
serait bien tonn d'tre mentionn  ce propos. Et tandis que la
danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de
cette jolie fille la faisait ressembler aux Vnus orthopdiques, ballait
avec son cavalier, je pensais  cette scne gracieuse des Mmoires o
Casanova dansait la forlane  Constantinople. Et cette jolie page dont
je me souvenais, mieux que les histrions que j'avais sous les yeux, me
montrait la danse vnitienne sinon recommande, du moins voque par le
pape Pie X comme un sr remde au tango: cette danse vnrieuse et
merveilleuse, qui semble ne sur un transatlantique et qui pour moi
voque cette devise que j'avais choisie au dbut de ma vie d'crivain
_tango non tangor_, j'ai eu depuis des raisons pour y renoncer, adoptant
une devise plus clatante: J'merveille. Mais revenons  la jolie page
casanovienne sur la forlane:

Peu de jours aprs, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismal-effendi 
dner. Il me donna de grandes marques d'amiti, et j'y rpondis,
glissant sur les reproches qu'il me fit de ne pas tre all djeuner
avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d'aller dner chez
lui avec Bonneval, et il me fit jouir d'un spectacle charmant: des
esclaves napolitains des deux sexes reprsentrent une pantomime et
dansrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parl de la danse
vnitienne appele forlana, et Ismal m'ayant tmoign un vif dsir de
la connatre, je lui dis qu'il m'tait impossible de le satisfaire sans
une danseuse de mon pays et sans un violon qui en st l'air. Sur cela,
prenant un violon, j'excutai l'air de la danse; mais, quand mme la
danseuse aurait t trouve, je ne pouvais point jouer et danser tout 
la fois.

Ismal, se levant, parla  l'cart  un de ses eunuques, qui sortit et
revint peu de minutes aprs lui parler  l'oreille. Alors l'effendi me
dit que la danseuse tait trouve; je lui rpondis que le violon le
serait aussi bientt, s'il voulait envoyer un billet  l'htel de
Venise, ce qui fut fait  l'instant. Le bale Dona m'envoya un de ses
gens, trs bon violon pour le genre. Ds que le musicien fut prt, une
porte s'ouvre et voil une belle femme qui en sort, la figure couverte
d'un masque de velours noir, tel que ceux qu' Venise on appelle
Moretta. L'apparition de ce beau masque surprit et enchanta l'assemble,
car il est impossible de se figurer un objet plus intressant, tant pour
la beaut de ce qu'on pouvait voir de sa figure que pour l'lgance des
formes, l'agrment de sa taille, la suavit voluptueuse des contours et
le got exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous
dansons ensemble six forlanes de suite.

J'tais brlant et hors d'haleine; car il n'y a point de danse nationale
plus violente; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le
moindre signe de lassitude, elle paraissait me dfier;  la ronde du
ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L'tonnement
me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu si
bien danser ce ballet, mme  Venise.

Aprs quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que
j'prouvais, je m'approche d'elle et lui dis: _Ancora sei, e poi basta,
se non volete vedermi morire._ Elle m'aurait rpondu si elle avait pu,
mais elle avait un de ces masques barbares qui empchent de prononcer un
seul mot. A dfaut de la parole, un serrement de main que personne ne
pouvait voir me fit tout deviner. Ds que les six secondes forlanes
furent acheves, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire
disparut.

Nous avions donc les danses en 1914, mais il manquait, avec le Gavarni,
les Lvques, les Seymour, les la Batut.

Toutefois, il faut ajouter que le bal de l'Opra de 1914 a grandement
attir l'attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y
allrent.

Epoque de bals et de mascarades! l'poque tait lgre; on ne danse
jamais plus que dans le temps des rvolutions et des guerres et quel
singulier pote a donc invent ce lieu commun vritablement prophtique:
_danser_ comme sur un volcan?

Le type le plus caractristique de cette poque de bals et de ballets
russes, ce fut incontestablement Elvire que je revois  Bullier, avec
ses cheveux lilas, ses fourrures blanches et son monocle; on l'appelait
la vrille et nul doute que cet accoutrement, chevelure lilas, monocle et
fourrure blanche, ne se ft gnralis l'an suivant, si la guerre
n'tait venue. Un Gavarni et peut-tre surgi et nous aurions eu au bal
de l'Opra de dlicieuses Vrilles comme au temps de Gavarni il y avait
de charmants dbardeurs.

Je la revois encore danser  Bullier, le jeudi et le dimanche, tandis
que le Dr Mardrus admirait la fte en savourant une glace et que M. et
Mme Robert Delaunay, peintres, opraient la rforme du costume.

L'orphisme simultan produisait  Bullier des nouveauts vestimentaires
qui n'taient pas  ddaigner. Elles eussent fourni  Carlyle un curieux
chapitre du Sartor Resartus.

M. et Mme Delaunay taient des novateurs. Ils ne s'embarrassaient pas de
l'imitation des modes anciennes et, comme ils voulaient tre de leur
temps, ils ne cherchaient point  innover dans la forme de la coupe des
vtements, suivant en cela la mode du jour; mais ils cherchaient 
influencer en utilisant des matires nouvelles infiniment varies de
couleurs.

Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay: veston violet,
gilet beige, pantalon ngre. En voici un autre: manteau rouge  col
bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir,
veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge.

Voici la description d'une robe simultane de Mme Sonia Delaunay Terck:
tailleur violet, longue ceinture violette et verte et, sous la jaquette,
un corsage divis en zones de couleurs vives, tendres ou passes, o se
mlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l'carlate,
etc., apparaissant sur diffrentes matires, telles que drap, taffetas,
tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposs.

Tant de varit mritait de n'avoir point pass inaperue. Elle mettait
de la fantaisie dans l'lgance.

Et si, en se rendant  Bullier, on ne les voyait pas aussitt, on savait
que les rformateurs du costume se tenaient gnralement au pied de
l'orchestre, d'o ils contemplaient non sans mpris les vtements
monotones des danseurs et des danseuses.

Elvire les intriguait  cause de son monocle et de ses cheveux aux
couleurs changeantes, mais elle refusa toujours de se lier avec eux,
prfrant passer son temps  danser avec Mavise.

Nicolas Varinoff les menait aussi parfois dans les bals-musettes; celui
des Gravilliers, o les musiciens se tenaient sur un petit balcon; le
Bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron avait une si belle
collection de lingues qu'il donnait en prime  ses clients; celui
d'Octobre, rue Sainte-Genevive, et qui appartenait en 1914  M.
Vachier; le Petit Balcon, qui s'ouvrait dans une impasse prs de la
Bastille; le bal de la rue des Carmes; la Fauvette, rue de Vanves, et le
Boulodrome de Montmartre, endroit charmant o la musique tait,  mon
gr, plus plaisante que celle de M. Strauss.

La guerre assassina tous ces rendez-vous de noble compagnie auxquels
aujourd'hui Elvire ne pense jamais sans prouver une tendre mlancolie.

La guerre clata donc, brisant comme verre cette vie adorable et lgre.

Nicolas Varinoff fut extrmement frapp par l'vnement imprvu et, peu
de jours aprs la Marne, il dclarait  Elvire, qui se pressait contre
lui caressante comme une chatte, que le temps de l'amour tait
interrompu et que les occupations qui l'entranaient particulirement
durant la nuit ne seraient reprises, en ce qui le concernait, qu' la
fin des hostilits. Mais comme Elvire n'accordait  la guerre qu'un
intrt mdiocre, cette dcision lui parut incohrente et, au firmament
de leur liaison, le ddain se prit  monter comme une lune rousse.




II


Douce posie! le plus beau des arts! Toi qui, suscitant en nous le
pouvoir crateur, nous met tout proche de la divinit, les dceptions
n'ont pas abattu l'amour que je te portais ds ma tendre enfance! La
guerre mme a augment le pouvoir que la posie exerce sur moi et c'est
grce  l'une et  l'autre que le ciel dsormais se confond avec ma tte
toile. Douce posie! je regrette que l'incertitude des temps ne me
permette pas de me livrer  tes inspirations touchant la matire de ce
livre, mais je suis press. La guerre continue. Il s'agit avant d'y
retourner, d'achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux 
ma hte.

Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, reprsenter toujours la
guerre et les misres du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux
tableau des Races mobilises de tous les coins de l'univers sur notre
Front, ou encore le triste cheminement  travers les tranches?

Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invtre. Il n'y a
pas moyen de s'en dfendre. Chaque fois que je crois avoir chapp 
cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je
me souviens avant tout de l'instabilit de la vie du soldat. Il est un
jour ici; la nuit peut-tre partira-t-il en toute hte. Cette
incertitude est surtout le lot du fantassin. J'ai connu la vie de
l'artilleur et celle du fantassin ensuite. L'instabilit de la seconde
est plus surprenante. J'ai entendu appeler le fantassin, le Mfiant. Les
plus courageux mme se mfient, car le moins qu'on puisse leur demander,
c'est le sacrifice de la vie. Mais j'ai gard la nostalgie de cette vie
vagabonde et bien rgle. Je me souviens des villages parcourus au pas
cadenc et de trois filles sur la porte d'une ferme, au toit dfonc,
transforme en picerie.

Aujourd'hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu
pour les peintres et les potes ce que Montmartre tait, il y a quinze
ans, l'asile de leur simplicit.

Le quartier Montparnasse, du tmoignage de l'habitant des quartiers
environnants, est un quartier de louftingues. La vrit est que
Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d'autrefois, celui des
artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire mme des
haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels thromanes
et des cocanomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd'hui o
la coco svit encore; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art)
qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre dtruit
par les propritaires et les architectes, conspu par les futuristes
parisiens, ou, d'ailleurs, tous ceux-l ont migr sous forme de
cubistes, de Peaux-Rouges, de potes orphiques. Ils ont troubl des
clats de leur voix les chos du carrefour de la Grande Chaumire.
Devant un caf tabli dans une maison de licencieuse mmoire, ils
avaient dress, ds avant la guerre, un concurrent redoutable, le caf
de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours
les Slaves. Les Juifs continuent  aller indiffremment dans l'un ou
dans l'autre.

Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur
multicolore tentation  tous ceux qu'un rapide coup d'oeil dans les
expositions d'avant-garde a fait s'crier: _Anch'io son pittore_.

Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement,
elle changera avant peu. A l'un des coins du boulevard du Montparnasse,
un grand picier tale aux yeux de tout un peuple d'artistes
internationaux son nom nigmatique: Hazard. Sa marchandise est des plus
varies et ses chalands sont de toutes sortes. L'Amricain y trouvait
avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon
d'eau est au cantaloup; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis
semblables  des bigarreaux; le Hongrois sa charcuterie poivre de
rouge, etc. Voici,  l'autre angle, la Rotonde; un Indien en grand
costume de cuir et de plumes... peintre et modle, attirait les regards
en 1914. Quelquefois mme la longue silhouette de Charles Morice se
profilait longtemps  l'intrieur contre la muraille.

A l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c'est le
Dme: avant la guerre, il avait une clientle d'habitus, gens riches,
esthticiens du Massachussets ou des bords de la Spre, c'est encore
Pascin ou le Clinchtel contemporain; c'est ici que se dcidait
l'admiration que l'on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre
franais. Les gloires de Gricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier
n'ont pas eu  souffrir des entretiens esthtiques entre les Boches
millionnaires du Dme.

Un autre angle: c'est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se
sera retir, ce mtier aura pratiquement disparu de Paris,  moins que
la guerre et la vie chre ne redonnent un regain de vogue  cet tat. Il
restera la petite bote, comme on dit aujourd'hui, mais le chand'de
vin aura vcu. En attendant, ceux que les maladies ou plutt les
mdecins n'ont pas fait renoncer entirement aux vins de France ftent
encore  l'envi cette cave bien soigne.

Plus loin,  droite, sur le boulevard Raspail, le petit caf des
Vigourelles abritait en 1914, les jours o l'on ne dansait pas 
Bullier, une jeunesse ptulante; un homme au visage svre s'y tenait
souvent. Il dclarait avec simplicit  qui voulait l'entendre: Je suis
l'homme le plus emm...dant du quartier, j'emm...de mme les conseillers
municipaux. On l'appelait le lion. Il avait tellement emm...rd de
monde qu'il en avait tir des rentes. En effet, la plupart des cafs,
des bistrots du quartier prfraient lui donner de l'argent plutt que
de le servir. Il n'avait qu' se prsenter dans ces endroits, pour
qu'aussitt on lui donnt, selon l'importance de la maison, un franc,
deux francs et mme trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de
gnie faisait sa petite tourne dans le quartier et cela lui suffisait
pour vivre, il e...rdait tout le monde et ne devait rien  personne.
Dans ce petit caf provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM.
de Segonzac, Luc-Albert Moreau, Andr Derain, Edouard Frat, Ren Dalize
et un personnage nigmatique que l'on appelait le Finlandais, mais qui,
je crois, tait en ralit un limousin, de Limoges. Le distingu
propritaire de la maison s'tait fait une popularit d'excellent aloi
dans son arrondissement en dclarant publiquement, dans un beau
mouvement d'loquence: Messieurs, tout en tant bistrot, j'aime
beaucoup les arts; le dimanche, quand je ne vais pas au cinma, je vais
au Louvre. Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui,
par un singulier phnomne de mimtisme onomastique, en est venu, comme
son quasi-homonyme anglais, M. Cook,  s'occuper de voyages; les Anglais
ont l'agence Cook et les Franais ont le train Cocula.

Dans les rues qui entourent le cimetire du Montparnasse, et o le buste
de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en
1916 les demeures d'anciens habitants clbres de Montmartre; beaucoup
d'entre eux mme, comme Picasso, habitrent la clbre maison du 13 de
la rue de Ravignan, aujourd'hui 13, place Emile-Goudeau.

Redescendons rue de la Grande-Chaumire, rue des Acadmies, o, nagure
encore, l'unique Patagon de Paris, l'Araucanien Ortiz de Zarate, se
promenait en proclamant qu'il avait dcouvert la vrit. Ici se tenait
encore un fameux petit restaurant de modles, ferm depuis la guerre,
Chez Papa; il tait tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les
ptes aussi bien que dans les _osterie_ romaines. C'tait un lieu
charmant o M. Anatole France, s'il l'avait connu, serait souvent venu.
On y rencontrait d'aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, Andr
Billy et Paul Lautaud.

S'il a une couleur diffrente du Montmartre d'autrefois, le Montparnasse
contemporain, et mme en temps de guerre, n'a pas moins de gaiet, de
simplicit et de laisser-aller. Les costumes  l'amricaine des artistes
d'aujourd'hui ne sont ni moins larges ni d'un autre velours que celui
des rapins d'autrefois; ils sont larges d'une autre faon, voil tout,
et la sandale, aprs tout, n'est pas moins germanique que l'affreuse
bottine  lastique de jadis. Bientt, c'est--dire aprs la guerre, je
gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses botes de nuit, ses
chansonniers, comme il a ses peintres et ses potes. Le jour o un
Bruant aura chant les divers coins de ce quartier plein de fantaisie,
les crmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Premire,
l'extraordinaire Crmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le
restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des
Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-l Montparnasse aura vcu.
L'Agence Cook y amnera ses caravanes, et le train Cocula migrera en
quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les
Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les
Vigourelles et peut-tre mme l'homme le plus emm...dant du quartier,
vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre
butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.

En temps de guerre, Montparnasse a donn naissance  une ide exquise et
touchante, la poupe-portrait, qui mrite le succs qu'elle remporte.

Une de mes premires impressions de Paris, lorsque j'y revins, bless,
fut de surprendre, au tlphone de l'hpital o l'on me pansait, cette
bribe de phrase: ... l'industrie admirable des poupes.

Qui parlait? je ne sais et peu importe: C'est tout de mme un peu fort,
pensai-je, de s'occuper de poupes en ce moment.

Depuis, mon opinion s'est bien modifie  cet gard.

La poupe de Paris qui montrait la mode  toute l'Europe ne faisait-elle
pas beaucoup pour le prestige de la France?

Des artistes de Montparnasse, des femmes naturellement, ont eu l'ide de
faire des poupes portraits, ide charmante qui a dj produit
d'agrables ouvrages comme ceux que Mlle Vassilieff a exposs un peu
partout et mme sur les grands Boulevards.

Si cette mode s'installe, nos petites-nices possderont de trs
curieuses galeries d'anctres.

On jouera _Hernani_ dans la chambre aux jouets.

Ne voil-t-il pas la grand'mre dans son costume de la Croix Rouge!
telle qu'elle tait, toute jeune, en 1916! Elle voisine avec le grand
oncle en lieutenant de chasseurs, avec la croix de guerre... Il ne faut
pas que les enfants d'aujourd'hui puissent oublier ainsi qu'avaient
oubli ceux d'aprs 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et
les poupes portraits, ce sont des souvenirs quasi-vivants.

Mais laissons les souvenirs. Leur temps viendra. La guerre continue.
Nicolas Varinoff est devenu sombre et proccup. Il va partir  la
guerre comme volontaire dans une ambulance ruthne. Son costume
mi-militaire, mi-sportman est enfin prt.

Quand il l'eut endoss pour la premire fois, il se rendit avec Elvire 
la Coupole, boulevard Raspail, rendez-vous des peintres, des modles et
des littrateurs. A la terrasse se tenait Egon d'Almanfeiner, fils d'un
fameux romancier autrichien qui inventa le vice singulier de se sentir
toujours sous le coup de poursuites judiciaires. Son histoire ressortit
 la psychopathie sexuelle et je ne m'tendrai pas davantage sur son
cas, ni sur celui de son fils qui doit, parat-il, son permis de sjour
aux bonts que sa mre eut, il y a quelque vingt ans, pour le chef d'un
des partis d'opposition.

J'aime mieux faire le portrait de Mose Delchelle qui, en compagnie de
Pablo Canouris, le peintre aux mains bleu cleste, tirait les cartes 
deux jeunes Roumaines, lves assidus d'une Acadmie de croquis du
quartier. Mose Delchelle est un homme couleur de cendre dont le corps,
en toutes ses parties, est musical. Il se tape sur le ventre pour imiter
les sons profonds du violoncelle; de ses pieds il tire les rsonnances
rauques de la crcelle; la peau tendue de ses joues est un cymbalon
aussi sonore que ceux des tziganes de restaurant et ses dents, sur
lesquelles il frappe au moyen d'un porte-plume, rendent les sons
cristallins des orchestres de bouteilles dont jouent certains artistes
de music-hall, ou qui font le chic de certaines grandes orgues
mcaniques dans les carrousels des foires.

Elvire et Nicolas s'assirent  leur table et Mose Delchelle brouilla
les cartes. Au bout de quelques instants, les Roumaines s'en allrent 
leur Acadmie et, avant qu'elles se fussent loignes, leur place fut
prise par Anatole de Saintariste, pote et officier, bless au bras et
qui, pour la premire fois depuis la guerre, venait  la Coupole, en
compagnie de sa nouvelle amie, la jolie Corail, rousse aux yeux
noisettes, qui donnait dans son ensemble l'aspect d'une goutte de sang
sur une pe.

Au bout de peu de temps, la conversation avait pris un tour assez vif et
l'on en vint  parler de polygamie.

Il parat que les Boches vont l'autoriser, dit Pablo Canouris, et nous
serons sans doute amens  en faire autant.

Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe: Pour aboir braiment une
femme, il faut l'aboir enlbe, l'enfermer  clef et l'occouper tout l
temps. C'est dj difficile d'occouper oune femme, tu parles, si on en a
plousieurs. La polygamie c'est oune thorie bonne pour les pipes, mais
pas pour les femmes.

Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d'oiseau.
D'origine albanaise, il est n en Espagne,  Malaga, mais son art et son
cerveau, qui comportent la force raliste qui caractrise les
productions et l'esprit de la pninsule ibrique, ont gard cette puret
et cette vrit hellniques qui lui vient de ses anctres, car au
tmoignage de tous ceux qui ont trait la question des historiens
byzantins depuis Commnes jusqu' Thomas de Quincey pour ne citer aucun
crivain contemporain, les prtendus Hellnes sont des Albanais et en
Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolde, Le Greco mme
renaissait dans le peintre aux mains bleu cleste, non que Canouris
imitt Le Greco, mais le ct mystrieux de son gnie touchait avec
cette violence anglique qui angoisse dlicieusement les amateurs de
Theocopouli.

Aucune cole depuis le Romantisme n'a autant remu le monde que la
nouvelle cole de peinture o seuls ont jou un rle des artistes
ressortissant  la civilisation mditerranenne, des artistes
appartenant  une race latine. Ce succs est cause de la rsistance que
l'on oppose de toutes parts  l'art d'un Canouris, de Picasso, de
Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris,
de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu'elle ne le fut
jamais. Les philosophes ont rempli, parat-il, en vue de combattre l'art
moderne, tout un arsenal de sophismes, comme disait mon ancien ami
Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la
matire qui sont les objets et les sujets des meilleurs d'entre les
peintres d'aujourd'hui? Que la peinture nouvelle soit diffrente de
celle d'hier, c'est vident; qu'elle ne s'accorde pas avec la tradition
du grand art, c'est une chose que je dfie  quiconque de dmontrer. Et
que cela fasse courir  l'art le moindre danger, je n'en crois rien. Les
tudes clatantes, surprenantes et svres des nouveaux peintres sont
profondment ralistes. Cet art n'loigne pas de l'tude de la nature
ceux qui s'y livrent si proccups de fixer, de combiner toutes les
possibilits esthtiques.

Excs de nouveaut? Qui sait? Je le rpte, elle n'est pas dangereuse
pour l'art, mais seulement pour les artistes mdiocres. Et ceux-l, quoi
qu'ils fassent, resteront mdiocres; qu'importe, aprs tout, qu'en outre
ils soient absurdes.

Dans le caractre de Canouris se mlaient donc l'Espagne et l'Albanie.
Et d'apparence il tait comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de
beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide
qui ferait frmir pour leur race si leurs qualits gnsiques ne
balanaient leur ennui de vivre. Ce qu'il y avait d'Espagnol en Canouris
n'avait pas cart le got pour la mort volontaire et il conservait pour
les femmes un got espagnol fortement albanis.

J'appris  connatre Canouris pendant un sjour  Bruxelles qui m'a
laiss d'inoubliables et de prcises impressions sur le sang qui, avec
l'Ecossais, peut-tre, est le plus ancien de l'Europe.

Pablo Canouris, qui y vcut, venant tout droit de Malaga et avant de
connatre Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir
comme peuvent ptir d'amour ceux-l seuls qui appartiennent  l'lite de
l'humanit.

Cette fille, dont la beaut tait insolente  un point qu'il n'y a point
d'homme qui ne l'et aime  la folie, trompait mon ami avec ceux qui le
voulaient bien, et moi-mme, qu'on me le pardonne, je dlibrai
longtemps entre l'amiti et le dsir.

Impudique, d'une faon que ne peuvent manquer d'admirer ceux que la vie
a assez malmens pour qu'ils soient devenus bigles de l'me et borgnes
du coeur, Maud passait sa vie, dvtue, dans l'appartement de mon ami.
Et quand il tait sorti, la dbauche entrait dans sa demeure.

Et cette fille, cette Maud, faisait-elle partie de l'humanit?

Elle n'en parlait aucun langage, mais un dialecte hybride, un mlange
d'anglais, de franais, de tournures belges et germaniques.

Un philologue l'et adore, un grammairien n'et pu que la dtester
malgr sa beaut.

Anglaise, elle l'tait par son pre, officier cruel, condamn  mort
dans l'Inde pour svices contre les indignes. Mais sa mre tait
Maltaise.

Un jour, mon ami me dit:

--Il faut que je me dlivre. Je me tuerai demain.

Je connaissais assez le caractre albanais de Pablo Canouris pour savoir
qu'il ne s'agissait point l de vaines paroles.

Il se tuerait puisqu'il l'avait dit.

Je ne le quittai plus, et le lendemain, grce  ma prsence,  mon
amiti, Pablo Canouris ne se tua pas.

Il trouva lui-mme un remde  son mal.

--Cette femme, me dit-il, n'est point ma femme. Je l'aime, c'est vrai,
mais d'un amour qu'une pouse dtruirait en moi.

--Je ne comprends pas, m'criai-je, expliquez-vous?

Il sourit et continua:

--Les races des Balkans et des monts qui sont aux bords de l'Adriatique
pratiquaient autrfois le rapt, et cette coutoume sourvit dans diverses
localits.

Ne nous appartient rellement que la femme que l'on a prise, celle que
l'on a dompte.

Sans rapt, point de mariage heureux.

J'ai fait la cour  Maud. C'est elle qui m'a pris.

Elle est libre et je veux reconqurir ma libert.

--Et comment cela? lui demandai-je, tonn.

--Le rapt! dit-il, avec un calme et une noblesse qui m'en imposrent.

Les jours suivants, nous voyagemes, Pablo Canouris et moi.

Il m'emmena en Allemagne et, pendant quelques jours, parut soucieux.

Je respectais sa douleur et sans plus songer au rapt le louais
silencieusement d'essayer par l'absence d'oublier cette Maud qui
l'enfivrait jusqu'au dsir de la mort.

Un matin, dans Cologne, au milieu de la Hohenstrasse, Canouris me montra
une jeune fille qui, un rouleau de musique  la main, marchait  ct de
sa gouvernante.

Un laquais, vtu d'une livre de bon got, marchait  dix pas derrire
les deux femmes.

La jeune fille pouvait avoir dix-sept ans. Deux nattes lui tombaient
dans le dos.

Fille de patriciens colonais, elle semblait gaie comme on ne l'est en
Prusse que dans la ville des rois Mages.

--Suivez-moi, me dit tout  coup l'Albanais.

Il se mit  courir, dpassa le laquais et, arriv prs de la jeune
fille, lui jeta un bras autour de la taille et la souleva en courant
plus fort.

Je courais plein d'inquitude sur les traces de mon ami.

Je ne regardais point derrire moi, mais certainement le laquais et la
gouvernante, interdits, avaient perdu la tte, car ils ne criaient mme
pas  la garde!

Nous passmes devant le Dme, gagnmes la gare.

La jeune fille, fascine par la prestance mle de son ravisseur,
souriait, ravie dans tous les sens du terme et, quand nous fmes dans le
wagon d'un train en marche vers Erbestal, vers la frontire, Pablo
Canouris, le peintre aux mains azures, embrassait  en perdre l'me la
plus soumise des fiances.

Elle mourut au bout de deux mois. Et je crus que cette fois je ne
pourrais pas carter le suicide de mon ami.

Mais je parvins  l'amener  Paris o il s'tablit et le dtail de ses
amours dans la capitale serait trop long. Qu'il suffise de dire que le
jour dont il s'agit, il tait seul depuis une quinzaine de jours.

Je partirai demain pour la Guerre, dit Nicolas Varinoff  Pablo
Canouris, je te prie d'amener ce soir Elvire au cinma; c'est vendredi,
on change de spectacle. Elle ne se consolerait pas d'en avoir manqu un
seul. J'ai, pour mon compte, pas mal de courses  faire et je dnerai en
famille chez ma soeur.

Au bout de quelques instants, il se leva, l'air soucieux, songeant  la
guerre et il dit au revoir  Elvire en pensant  autre chose et son
coeur se serra en voyant son amant s'loigner sans se retourner une
seule fois.

A ce moment, un sergent, Allemand nomm Waxheimer et qui avait russi 
se faire prendre dans la lgion trangre, o il s'tait engag sous le
nom d'Ovide du Pont-Euxin, s'approcha. Il tait en convalescence aprs
sa cinquime blessure.

Et apercevant Elvire il lui cria: Est-ce que vous ne m'avez pas racont
un jour que votre grand'mre avait t mormonne.

Oui, rpondit Elvire, et c'est ce qui fait sans doute que je ne suis
pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de matresses que cela lui
plat, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une
femme mormonne. On m'a toujours racont chez moi l'escapade de ma
grand'mre Pamla. Mais celui qui m'a clair sur son compte est une
espce de rat de bibliothque, un Boche qui avait t le secrtaire de
Dreckeim, autre Boche qui a crit une histoire du Mormonisme. Dreckeim
avait t dans la capitale des Mormons en 1895; en 1908, il y envoya ce
vieux Filnitz qui tait amoureux de moi  Ptrograde o il servait
vaguement de secrtaire  Replanoff. Comme il parlait toujours des
Mormons, je lui ai sorti ma grand'mre. Il a t pat et a retrouv
dans ses papiers une copie faite par lui  Salt Lake City de la lettre
d'un mormon clbre. C'est justement le type qui avait converti ma
grand'mre au mormonisme et il parle d'elle.

Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouv depuis la
guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui,
comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant
la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a t
trs gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a
t tout jeune dans l'Utah avec sa mre qui tait veuve et s'tait
laisse emmener l-bas dans un des premiers convois qui amenrent
d'Europe de nouveaux fidles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a pass
l-bas son enfance et n'est rentr dans son pays natal qu' l'ge de
vingt-cinq ans, pour se marier  la faon europenne, mais il ne cesse
de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient
toujours en parlant comme d'un moyen de redonner  la France la
population dont elle a besoin pour rester une grande nation.

Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup
d'enfants?

Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura
cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais
grce des Espagnols et autres nations qui confinent  la France et, du
train o l'on va, elle n'aura pas atteint  cette poque son quarantime
million.

Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma
grand'mre.

Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est
prs d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.

Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'aprs-midi.
J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.

Merveilleux! s'cria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y
tait. Enfin,  demain!

Et, comme c'tait l'heure du dner, Pablo Canouris l'emmena dans la
petite bote en vogue du quartier.

Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle
lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du
symbolisme et le dernier  qui je l'ai entendu dire est Rmy de
Gourmont. On dit maintenant: Allons chez un tel, c'est une petite bote
o on bouffe bien.

Et bistrot sera relgu dans le dbarras des mots d'poque destins 
devenir potiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf,
oh! oh!! dont les potes qui voudront, dans cent ans, voquer notre
temps farciront leurs pomes, comme Verlaine qui mit dans ses ftes
galantes les mots qui lui paraissaient les plus potiquement vocateurs
du XVIIIe sicle.

Et, aprs dner, pendant la reprsentation cinmatographique, Pablo
Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer  mal, sentit tout 
coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secou
d'une sorte de volupt mle d'horreur. Et, peu  peu, sa main serra
celle d'Elvire.




III


Nicolas Varinoff tait parti aprs avoir embrass Elvire d'une faon
distraite et elle avait rendu son baiser d'une faon plus distraite
encore. Il pensait au communiqu, elle pensait au cinma.

Quelle chose bizarre, qu'une fille de la sorte d'Elvire, qui aimait les
femmes  la faon d'un homme, et eu pour Nicolas Varinoff un bguin fou
qui n'tait nullement aboli, mais qui s'assoupissait, tant donn toutes
les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait
qu'il ne paraissait plus songer du tout  l'Amour. Pablo Canouris lui
plaisait et, comme il tait d'un pays neutre, son sort paraissait moins
incertain que celui de Nicolas. Et sa renomme faisait de son amiti une
garantie de succs pour un peintre qui ne serait pas sans talent et
serait de ses amis. Elvire tait peintre plus qu'elle ne le savait
elle-mme. Mais elle ne songeait pas  Pablo Canouris ni  l'treinte de
leurs mains. Elle se rappelait certaines scnes de cinma qui l'avaient
enchante et n'oubliait pas la conversation qu'elle avait eue avec le
faux Ovide touchant le mormonisme.

En s'apprtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la
lettre o il tait question de sa grand'mre, elle se disait:

Je ne sais pas pourquoi, aprs tout, il n'y aurait pas un mormonisme
fministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et
d'abord a existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra
que je fasse un portrait d'Anatole de Saintariste en lieutenant,  ct
de sa poule Corail. Elle est difficile  dessiner cette petite.

Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui
avait vcu chez les Mormons, tait un beau vieillard,  l'intelligence
ouverte et claire. Il reut Elvire en disant: Srement j'ai connu votre
grand'mre en 1851. J'avais huit ans et je suis arriv  Great Salt Lake
City en aot 1851. Lisez-moi la lettre vous-mme, car je ne peux plus
lire les critures, mme avec des lunettes.

Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s'arrachait les petites
peaux prs des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour
mieux couter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire
dplia la copie de la lettre que lui avait donne  Ptrograd le vieux
Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d'une jeune femme qui avait
t commre aux Folies-Bergres.


A frre Brigham Young, prsident de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour,
gouverneur du territoire d'Utah.

Great Salt Lake City (Etats-Unis d'Amrique).

Paris, le 20 dcembre 1851.

Je pense tre le premier, frre Brigham Young,  vous renseigner sur les
vnements tragiques qui ont mis  feu et  sang la malheureuse capitale
de la France. Toutefois, au cas o la nouvelle aurait devanc ma lettre,
celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.

Lorsqu'obissant aux volonts du conseil de l'Eglise, je pris cong de
mes pouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires
chargs d'aller vangliser la vieille Europe, je n'prouvai nulle part
l'tonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cit
gante qui a remplac Rome  la tte du monde.

On trouve  Paris un singulier mlange de grandeur et de misre bien
fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutum 
l'agrable simplicit de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y
manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des difices
religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les
perspectives mnages avec un got dlicat et audacieux des promenades
publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse salet des faubourgs
parisiens, ces maisons pouvantables o vivent dans une promiscuit
coeurante et parmi la vermine nausabonde les ouvriers et les petits
bourgeois.

Dans ces rues troites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de
vaincre la ftidit de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne
en flaques, cume dans les ruisseaux, et s'allie  la puanteur des
excrments d'hommes et de btes qui l'accompagnent.

Nulle part en Europe je n'ai regrett comme  Paris ce que l'on y
appellerait la franche sauvagerie de nos contres.

Les faades lpreuses, tmoins d'un grand nombre de rvolutions, ont
l'air de vieilles femmes, de squaws uses par la vie et par les durs
traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux
peuple des Lamanites, font subir  leurs femmes.

D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine
que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de
misrables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Pre des Eaux, ou
des autres fleuves amricains.

Je suis arriv  Paris en avril, de Copenhague o j'ai eu le bonheur de
faire un grand nombre de proslytes danois que vous avez eu sans doute
la joie d'accueillir dans notre sainte ville.

Ayant visit Paris  diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y
menait frre Curtis Bolton, spcialement charg de l'entreprise
difficile de convertir les Parisiens. Malgr mille obstacles, il a pu
mener  bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a t
mdiocrement aid par les circonstances.

Il a vcu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et,
malgr ses efforts, n'a srement gagn plus de dix francs par mois, ce
qui le forait  vivre de pain sec et d'eau frache.

  [2] L'Amrique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos
    jours M. Taylor se serait rcri sur le petit nombre d'tages qu'ont
    les maisons  Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est
    fort bien situe et habite par une population honorable. (Note
    rcente et anonyme d'un lecteur de la Bibliothque de Salt Lake City
    et peut-tre du conservateur mme des manuscrits.)

J'ai pens qu'il tait temps qu'il se repost et, ds mon arrive, je me
suis charg--connaissant suffisamment le franais--de mettre au point sa
traduction du _Livre de Mormon_.

Cet ouvrage paratra vraisemblablement dans le courant de l'anne
prochaine.

J'ai envoy frre Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa
race, qui l'ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu'il
m'adresse me font connatre que son apostolat provoque des bals et vous
savez combien ils sont agrables aux dieux, des concerts, des
excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables.

N'a-t-il pas t  Jersey avec une troupe de demoiselles prtes 
devenir nos soeurs et avec quelques Saints! et pendant ce voyage
d'agrment, ce ne furent que prdications, que cantiques et
qu'accomplissements des dsirs de la chair selon la loi humaine et
divine qui exige la polygynie d'aprs l'exemple des patriarches et celui
de Christ qui eut trois pouses, comme on peut voir aux vangiles.

Les vacances de frre Curtis Bolton sont maintenant acheves et, plein
de zle, il se prpare  rentrer  Paris.

L'aptre tant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos
missions d'Italie.

Mais voici quelques dtails sur mon sjour ici:

Arriv  Paris, je me suis log au 37 de la rue Paradis-Poissonnire,
populeuse et triste  la fois, et qui, par l'accoutumance, en est venue
 me plaire, bien que je sois toujours incommod par l'air mphitique de
ma chambre, trs basse, comme dans un trs grand nombre de maisons
parisiennes.

Quelle piti n'prouverait le coeur le plus endurci  l'aspect des
malheurs qu'a supports la population de cette Capitale? La succession
rapide des rvolutions et des meutes ne donne pas  ce malheureux
peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.

Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes
accoutums aux meutes. L'une d'elles cota la vie  notre prophte
Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frre, dans la prison de
Carthage. J'y fus moi-mme grivement bless. Nauvoo, la Cit Belle, que
nous difimes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils,
bien des ntres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines.
Mais rien ne peut donner l'ide de l'aspect dsol o je trouvai Paris
lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines
causes par l'incendie, les souvenirs des rvolutions et des guerres,
les clops des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos
plaies et nos tribulations  la recherche de ce pays de Dseret que vous
nous aviez promis, que nous trouvmes et que vous nommtes, en souvenir
d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut rvl,
n'taient que de douces rcrations et de pieuses bndictions, aux prix
des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris
de la moins dmocratique des liberts ont attirs en peu d'annes sur
les Franais et tout particulirement sur les Parisiens.

Je pensais que ces dsolations touchaient  leur terme et entreprenant
vigoureusement mon apostolat d'aprs l'tat o frre Curtis Bolton avait
laiss le sien, je pus baptiser quelques Franais au n 282 de la rue
Saint-Honor. Pour soutenir ma prdication, je fondai un journal, selon
l'exemple du Prophte Joseph Smith et de vous-mme, qui tes notre
nouveau Prophte. Cette feuille parat mensuellement depuis le mois de
mai: c'est l'_Etoile du Dseret_ et vous approuverez certainement ce
titre.

La police n'ayant pas laiss de me tracasser comme elle a tracass ou
plutt perscut notre pauvre frre Curtis Bolton, j'ai rsolu de ne
rien traiter dans ce journal qui et rapport avec la politique. Un des
nouveaux saints, frre Dupont, qui a t tmoin d'un de mes miracles,
s'est trouv tre un pote fort mdiocre  la vrit, mais les quelques
cantiques franais qu'il a composs peuvent servir en attendant mieux.
Il a aid frre Bolton dans sa traduction du _Livre de Mormon_ et me
rend service en corrigeant les preuves typographiques.

Dois-je ajouter que je ne rvle pas ce point de notre doctrine qui la
rend si sduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la
polygamie.

Le caractre lger et moqueur des Franais m'a fait craindre que, ds le
dbut de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en drision,
s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale
de nos familles.

Un des auteurs rputs classiques dans ce pays, M. Molire, qui a
compos, il y a deux sicles, d'impayables bouffonneries, a crit dans
une pice que j'ai entendue ces jours-ci au _Thtre Franais_ des vers
qui m'ont indign, bien qu'ils semblent extrmement drles et
parfaitement senss aux spectateurs parisiens qu'ils incitent  rire
immodrment et qui paratraient comme l'expression d'une sentence
lgale (ou illgale _ad libitum_ pour ne pas oublier notre juge Lynch,
qui est une des manifestations de l'injustice mme)  nos Gentils de
l'Illinois,  ceux du Congrs de Washington et de l'arme des
Etats-Unis.

Voici ces vers de M. Molire, d'une sauvagerie digne de celle des
batteurs d'estrade, des aventuriers, des leveurs les plus grossiers de
notre sauvage Far-West:

    La polygamie
    Est un cas pendable.

Vers cruels, inhumains, qui semblent composs en Amrique, exprs 
notre endroit, mais dont la rminiscence et suffi  nous perdre pour
toujours dans l'esprit des Franais qui nous eussent alors traits comme
des dbauchs qu'ils sont eux-mmes.

D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de
l'insinuer, sous la forme de dbauche.

Le mariage, s'il demeure en France une monogamie lgale, devient souvent
et pour ainsi dire ouvertement une polygamie vritable, et pour le mari
et pour l'pouse, par l'adultre, qui est dans cette contre un acte 
la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il
entrane y devienne mortel.

Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays _un cas pendable_
au gr de la justice, si les vers cits plus haut sont profondment
bouffons plutt que vritablement patibulaires, la loi franaise n'en
rprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionne par un acte
rituel ou lgal; et mon dsir d'viter de graves diffrends avec la
police de ce pays est conforme  celui qui m'anime pour le triomphe de
l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des aptres
ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu runir le zle
dj constat de frre Curtis Bolton[3].

  [3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vcut cinq ans  Salt
    Lake City, o il dpouilla  la Bibliothque les papiers laisss par
    le regrett prsident Brigham Young, se permit d'aller demander  M.
    Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la
    police n'ouvrt sa lettre, il y parlait si longuement de la
    polygamie. A quoi M. Taylor rpondit qu'il en parlait  dessein afin
    que la police crt que de mme qu'il n'tait point trait de la
    pluralit des femmes dans l'_Etoile du Dseret_, on n'en soufflait
    mot dans les prdications; mais qu'au demeurant les gens instruits
    et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans
    l'Utah, les Mormons taient polygames. (_Not au crayon en marge de
    la lettre._)

    C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux
    cabinet noir o l'on devait avoir fort  faire, s'il est vrai qu'on
    y ouvrait toutes les lettres. (_Not  l'encre sous la note
    prcdente et d'une criture de femme._)

Ces choses dites, venons-en aux vnements de ces derniers jours et le
grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a t
 deux doigts de sa perte.

Ma volont de ne pas me mler de politique et de ne pas donner
d'apprciations qui pourraient tre mal interprtes au cas o l'on
ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique,
parat-il, couramment, m'interdit de vous faire connatre mes ides sur
la cause de ces vnements, mais je veux vous la dire sans porter aucun
jugement. Les meutes et les rvolutions dont j'avais trouv Paris
encore tout boulevers au mois d'avril, se sont renouveles  l'occasion
d'une certaine opration gouvernementale qu'on a appele le Coup d'Etat.
Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le prsident de la
Rpublique franaise, qui est un membre de la famille des Bonaparte,
mdite le rtablissement  son profit de la dignit impriale. Il a
commenc par une manifestation d'absolutisme qui a dplu  un certain
nombre de personnes de toutes les classes et particulirement parmi les
ouvriers.

Selon les conseils que l'on m'a donns, je ne suis pas sorti le 2
dcembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse  notre
imprimerie situe rue Saint-Benot, sur la rive gauche de la Seine, et,
bien qu'aguerri, je ne laissai point d'tre surpris par la brutalit des
soldats. Un dtour m'amena rue de la Paix o je vis des lanciers,
soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, compose de
gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aise.

Je pus me garer cependant et viter d'tre foul aux pieds des chevaux,
mais, en revenant de la rue Saint-Benot, j'eus le tort de prendre un
chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi prcdemment.
J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de
reconstituer prsentement mon itinraire dans un ddale de rues
transformes par les barricades en citadelles improvises.

La constitution morale des nations europennes est si diffrente de
celle qui rgit les Amricains que je ne sais si vous comprendrez les
motifs des luttes intestines qui divisent les Franais. Ici, rien n'est
vritablement dmocratique; l'Egalit qui est inscrite sur les faades
des difices publics n'est souhaite par aucune classe de la
population[4].

  [4] Ce missionnaire, qui tait observateur, ne connaissait pas bien
    l'humanit, puisqu'on ne souhaite l'galit dans aucune classe
    d'aucune nation. La terminologie des lgislateurs et des politiques
    est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature
    qui exigent l'ordre suivant:  chacun selon sa force son droit, ses
    oeuvres. (_Cette remarque crayonne en marge de la lettre y aurait
    t inscrite par l'empereur du Brsil, don Pdro, lors de la visite
    qu'il fit  Salt Lake City_.)

Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir
et la richesse. La nation amricaine est une chelle dont les degrs
gaux entre eux n'offrent  l'observateur qu'une diffrence d'lvation.
Et cette parabole demeure aussi vritable dans le monde mental que dans
le monde matriel. De temps  autre on retourne l'chelle et rien n'est
chang.

En France, au lieu d'une seule chelle, on en trouverait plusieurs
destines  gravir la mme cime. Chaque classe de la population, pour
m'exprimer d'une manire plus directe, forme ici un tat dans la nation,
un tat avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plbe. Les arts sont
organiss en cette guise et ne connaissent pas cette unit dmocratique
que l'on admire chez nous. Les sciences et les mtiers sont diviss
selon ce systme. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La
science des fortifications mme a trouv, chose invraisemblable, une
application plbienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers
savants, portant trs haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingnieurs
italiens du XVe et du XVIe sicle, continuent d'appliquer leurs
connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a
invent la barricade, forteresse improvise et imprvue, faite de pavs,
de poutres, de tonneaux, d'omnibus renverss, de paniers et de matelas.
Ces remparts montent parfois jusqu' la hauteur d'un deuxime tage et
il est arriv que les dfenseurs de ces informes amas de dbris et de
matriaux disparates aient eu raison des troupes rgulires et de
l'artillerie.

Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires,
cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de btail; on
n'excepterait gure que les gardiens de troupeaux de moutons, les ngres
et les Indiens, les derniers sont des ennemis bnis que nous supplantons
sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de
l'humanit.

Ici, le peuple n'est form que par les criminels, les pauvres gens, les
ouvriers, les tudiants, les reprsentants, les artistes et les gens de
lettres. Et il a parfois de terribles colres ce monstre vigoureux! Le
gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a
coul abondamment.

Je ne vous donnerai point le dtail des barricades qu'il m'a fallu
visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir  mon logis. La
topographie de Paris ne vous est pas familire et ces explications vous
seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie
nomme rue Rambuteau, que j'ai d suivre, bien qu'elle m'loignt de
chez moi, j'ai compt jusqu' douze barricades.

Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis,  la
hauteur de la rue Gurin-Boisseau, j'ai t pris pour un homme de la
police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'tais pas fort
rassur et, malgr ma qualit d'Amricain que je tentais en vain de
faire constater, les meutiers m'auraient fusill si un reprsentant,
illustre comme pote, M. Victor Hugo, n'tait intervenu. Il m'interrogea
et, aprs s'tre enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de
Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Ornoque, il me fit
relcher. Et devant les meutiers qui l'coutaient avec respect, il me
dit textuellement: Sage citoyen des Etats-Unis d'Amrique, vous
tmoignerez dans votre libre Rpublique des efforts que les Parisiens,
ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche
fraternit des Etats-Unis d'Europe.

  [5] En franais dans le texte.

L-dessus, il me quitta aprs m'avoir serr les deux mains, et l'on
m'enferma dans une pharmacie que les meutiers avaient transforme en
fabrique de poudre.

D'aprs ce que m'a dit le prsident de la Rpublique vnitienne, M.
Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et o
il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo
vivrait, autant que faire se peut,  Paris et sans entraner le
scandale, d'aprs les principes admis par notre Eglise et notamment en
ce qui concerne la polygynie.

Aprs quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de
m'loigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blesss,
malgr les soldats dont j'vitai les baonnettes et les projectiles, je
me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] o la boucherie
tait horrible.

  [6] En franais dans le texte et avec cette orthographe suranne.

Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris
d'assassins, d' bas Bonaparte, de vive la Rpublique, les commandements
des officiers, les lamentations des mourants, le crpitement de la
fusillade, le tonnerre du canon se mlaient, formant une musique
effrayante. Je pensai qu'il se pouvait trs bien que ma dernire heure
approcht et je songeai d'abord  me rfugier dans une boutique, mais la
plupart taient fermes et, voyant dans celles qui taient restes
ouvertes des cadavres de commerants, je connus par l qu'il n'y avait
pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer
dans les rues troites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber
encore une fois auprs de quelque barricade; cela me paraissait aussi
dangereux que d'tre expos  la brutalit des soldats.

L-dessus, il se mit  pleuvoir et la boue qui se forma rapidement tait
rouge de sang par endroits. Quelques passants, meutiers voulant gagner
leur barricade, se htaient, parfois courbs pour chapper aux
projectiles ou fiers et dfiant par des cris pleins d'insolence la force
arme. Toutefois ils ne s'arrtaient point, dsireux d'viter l'arrive
des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part,
certain de ne pas leur chapper, je me prparai  mourir. A ce moment,
une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec lgance, passa
prs de moi en riant. J'eus l'ide de les suivre, car ils me semblaient
peu se soucier de l'meute et mme se croire  l'abri des dangers; mais
tout en riant et en plaisantant, ces dbauchs,--car ils n'taient pas
autre chose,--se retournrent et m'cartrent  coups de canne, disant:

Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.

Et l'une des jeunes femmes qui s'tait aussi retourne, ramassa une
bouteille vide qui se trouvait  ses pieds, prs d'un shako et d'un
soldat mort, et me la jeta avec violence en criant:

Dpche-toi donc, Pamla, et prends garde  ce socialiste.

En mme temps, la bouteille m'atteignit au front, m'tourdissant et me
blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitt, j'entendis une voix douce
qui me disait:

Pauvre homme, votre sang coule.

Et voici prs de moi un remuement de soie tandis qu'une main dlicate
tanchait avec un mouchoir parfum le sang de ma blessure.

Je crus d'abord que c'tait l'ange Moroni qui se manifestait sur le
champ de bataille et venait pour sauver un des fidles de Joseph. Mais
les dbauchs sans piti qui dans ce jour de deuil se htaient vers
quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se rjouir
des malheurs populaires, criaient encore en s'loignant: Pamla,
rejoins-nous vite, les soldats arrivent, me firent comprendre qu'il n'y
avait point prs de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Pamla
retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus,
malgr leur insouciance,  venir la rechercher dans le lieu dangereux o
elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons
arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadenc que
faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre.

L'ange Pamla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec
elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai 
crier, lorsque les baonnettes m'atteindraient, un Vive la Rpublique!
qui, destin dans ma bouche  glorifier lgitimement nos Etats-Unis,
devait paratre (et c'tait l une plaisanterie mortuaire que je trouvai
excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie
_in extremis_ du rgime populaire contre lequel ils combattaient.

Mais la main qui avait essuy ma face me prit le poignet et m'entrana,
je distinguai confusment les uniformes des militaires et la silhouette
anglique de la femme qui m'entranait; elle tenait maintenant de la
main gauche le mouchoir tach de mon sang et ce linge me fit songer au
Christ et  la Sainte Vronique. Cette difiante pense m'occupa le
temps que nous mmes  traverser le boulevart[7] et  gagner juste 
temps pour n'tre pas la proie des soldats, une rue adjacente.

  [7] En franais dans le texte.

Vous venez de lire, frre Brigham, comment j'chappai pour ainsi dire
miraculeusement  la fureur discipline des militaires et je vous prie
d'excuser la digression qui suit  propos des femmes franaises.

On pourrait dire d'elles ce que je vous crivais nagure au sujet des
prtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle
religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant
de Saints. Rien d'tonnant puisque le catholicisme est la vraie religion
qui a succd au mosasme et qui a dtenu la vrit jusqu' l'apparition
de l'ange Moroni  Joseph Smith. Et j'ai t bien souvent charm par les
vrits que les prtres catholiques s'efforcent de propager avec un
courage et une bonne foi inexprimables.

De mme les femmes: elles sont ici excellentes comme sant, travail,
courage, grce, got, bon sens et bonne humeur et celles qui s'cartent
de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutt amenes par les
vices des institutions que par leurs propres penchants.

Nulle part la polygamie ne serait peut-tre aussi utile qu'ici o l'on a
compltement perdu la notion du mariage. La libert dans l'amour
apparat comme un droit incontestable  beaucoup de socialistes et la
polyandrie est admise par Fourier mme et dans le mariage et aussi dans
le clibat, par l'institution minemment immorale du bayadrisme.

La polygynie est la sant pour l'homme et pour la femme, elle supprime
la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entrane; elle
augmente la majest de l'homme, en satisfaisant son got inn pour la
domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement 
ce pays qu'elle rgnrerait en y rsolvant peut-tre la question
sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idologies malsaines qui
appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultre en
crant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte
de chair une chose honteuse, dtruisent le bonheur que l'homme prouve 
procrer, entranent les hommes  des folies, jettent sur la terre de
misrables enfants sans famille, sans destine et vous au mpris pour
leur illgitimit.

La femme qui m'avait entran me fit courir longtemps. Nous nous
trouvmes enfin devant une maison et, pri de monter, je suivis mon
sauveur dans un appartement lgant et celle qui m'y avait gracieusement
introduit me dit:

Mon pre et mon frre sont des ouvriers. Ils se battent contre la
tyrannie. C'est pourquoi mon coeur a t mu en vous voyant bless par
cette grande lche de Berthe. Je rsolus aussitt de vous sauver.
N'tes-vous pas reprsentant?

Je fis connatre  cette personne ma qualit d'Amricain et de
missionnaire mormon et elle parut vivement intresse, me disant:

J'ai t enfant de Marie... c'tait le bon temps.

Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle
songeait avec regret  ses annes d'innocence. Je pensai aussitt
qu'elle serait une excellente mormonne et que les franaises tant rares
parmi les Saints, vous ne seriez pas fch d'avoir parmi vous un
spcimen fminin de l'ingnieuse race des Franais auxquels la
civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette
lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Brda o elle loge. Je
lui montrai que le bonheur l'attendait  Great Salt Lake City, que nous
possdions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les
mormonnes taient instruites et bien leves, que nous aimions les bals,
la musique et les reprsentations thtrales, que l'on s'efforait 
Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son got
la ferait sur ce point dominer toutes nos soeurs. Enfin, soit le
mariage, soit les dtails de notre luxe, Mme Pamla m'couta, jouant
avec ses repentirs et rflchissant. Je sus qu'elle avait demand
conseil  sa portire et que celle-ci s'tait vivement oppose  mon
projet. Des amies de Pamla la dissuadrent de m'couter, mais elle eut
le bon sens de demander l'avis de son pre, ouvrier fort cout dans les
faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom
de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'tant rendu
chez sa fille l'exhorta  la vertu. Il dplorait la faiblesse qu'il
avait montre en n'immolant pas son enfant le jour o, entrane par
l'amour du plaisir et du luxe, elle avait chapp  l'autorit
paternelle pour vivre dans la perdition.

J'coutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les
mains calleuses avaient des gestes caressants.

Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec loge de
l'Amrique d'aprs ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des gnraux 
la Cincinnatus. Il engagea sa fille  suivre mes conseils. Ayant dplor
les vnements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait
t ml, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait
proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nomm Agricol
Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.

Cette entrevue dcida Pamla Monsenergues  faire ses bagages,  vendre
ou distribuer tout ce qui aurait t un embarras en voyage et dans notre
pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a dcid
de se joindre  une troupe de saintes qui partira avant peu pour
l'Amrique, sous la conduite de frre Lorenzo Snow. Il s'y trouvera
quelques Anglaises, des Danoises, des Norvgiennes, une Franaise et une
famille suisse tout entire. Frre Lorenzo Snow, qui ramne une nouvelle
pouse dans son foyer de Salt Lake City, a dcid d'accompagner la
caravane.

Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Franaises. Mais vous
vous contenterez du troupeau de gnisses que j'achemine vers vous et les
puissants troupeaux de nos tables sacres les fconderont avec dlices
pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le prcieux domaine
que les dieux ont commis  la garde de frre Brigham, notre prophte.

Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican
vient de faire paratre un livre o implicitement il s'efforce de donner
un dmenti aux vrits ethniques qui forment le fond de notre religion
et qui, avant ce sicle, ont t proclames par les crivains
catholiques, dtenteurs de toute la vrit, jusqu' l'apparition de
l'ange Moroni  Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'tant
trouv chez les Nestoriens, prtend avoir reconnu en eux les
reprsentants de dix tribus d'Isral dont on avait perdu les traces
historiques jusqu'au jour o le livre de Mormon a prouv qu'ayant migr
en Amrique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des
nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs
punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers reprsentants
de son peuple, c'est--dire la race Rouge que nous respectons. Cet
ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait mme pas allusion  nos vrits
et sa publication a t pour moi une nouvelle occasion de reconnatre
l'infernale ignorance et l'outrecuidante mchancet de ces sectes que
l'iniquit a suscites sur la terre. Au contraire, les prtres
catholiques ont connu la vrit par rvlation avant la rvlation
complte des plaques  Joseph Smith qui estimait grandement le
catholicisme. Ils vivent avec dignit, avec dsintressement et sont
pleins de sanctification. Ils taient les gardiens de la vrit et notre
Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adapte aux
nouvelles rvlations.

J'appelle votre sollicitude sur mon foyer et vous prie, selon une
rvlation, de ne point hsiter  me substituer un remplaant auprs de
mes pouses si cela tait ncessaire pendant mon absence.

Pntr de respect, je suis vtre

Frre John TAYLOR, le martyr.


Elvire s'arrta et ses yeux interrogeaient ce soi-disant Pont-Euxin qui
se faisait saigner les doigts en s'arrachant les peaux autour des ongles
et le vieux Manher qui lui dit: Je me souviens parfaitement du martyr
John Taylor, de Lorenzo Snow et de votre grand'mre Malvina. Si vous
avez le temps, je vais voquer devant vous son histoire. Nul autre que
moi ne pourrait vous la raconter.

J'tais enfant alors, mais les enfants vivaient dans une promiscuit
pleine de libert. Nous tions observateurs, mais n'tions pas
innocents. Ma mre qui mourut l-bas, tait une des onze femmes de Robin
Furmesneare; mais ce n'est pas l'histoire de ma mre que vous attendez
de moi, c'est celle de votre grand'mre. Ecoutez-moi. Si je vous
fatigue, dites-le moi, car je ne serai pas bref, heureux de m'tendre
sur un sujet si singulier et dont j'ai rarement l'occasion de parler.

C'est entendu, dit Elvire, dites-moi tout ce que vous savez touchant ma
grand'mre. Je crois qu'elle devait me ressembler.

C'est vrai, rpliqua le vieil Otto aprs l'avoir attentivement
regarde, mais elle avait l'air boudeur et insolent  la fois, tandis
que vous avez surtout l'air renferm.

Comme je l'aime, s'cria Elvire, et comme elle tait heureuse de vivre
en une poque aussi pleine d'imprvu.

Ne vous plaignez pas! dit doucement le sergent qui avait pris le nom
d'Ovide. Ne vous plaignez pas! En fait d'imprvu, vous me semblez bien
servie, la Russie, les grands ducs, la peinture et la guerre! que vous
faut-il de plus?

Ce n'est pas la mme chose, observa Elvire. Pour tonnante qu'elle
paraisse, ma vie n'en est pas moins terre  terre.

Vous tes bien difficile! conclut le Pont-Euxin, et vous ne savez pas
goter l'existence.

Et il se tourna vers le vieillard pour l'inviter  commencer son rcit.




IV


C'tait dans l'Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe
le centre de la grande ville du Lac Sal, vers trois heures de
l'aprs-midi. La caravane avait apparu d'abord comme les petites fumes
d'une fusillade. Elles se condensrent en de mouvants points noirs. N 
l'horizon, d'o il serpentait comme une procession de fourmis, le
cortge avait vite grandi; prs des fourgons recouverts de toile, des
charrettes, des pitons, hommes et femmes, chargs de fardeaux,
s'taient montres les silhouettes des cavaliers arms, et l'on avait
entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement
des chevaux.

Puis, par groupes, se succdant sans ordre,  intervalles, les pitons,
les cavaliers, les attelages taient entrs dans la capitale des
Saints-du-dernier-jour.

Aprs une traverse de cinq mois, sans la vue d'aucune terre que le
sombre roc du cap Horn, une troupe d'migrants avait dbarqu en
Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l'Amrique. Il
avait fallu voyager pniblement  travers le grand dsert du sel et
tous: hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons,
regardaient, assis sur le sol, la cit btie en amphithtre contre les
monts Wasatch dont les neiges ternelles se coloraient dlicatement de
rose tendre et de vert ple. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles
inquites et amaigries attendaient avec impatience le retour de
l'aptre, Lorenzo Snow, qui s'tait rendu chez le Prophte, et la
fatigue leur imposait le silence.

De larges rues sortaient de la place et, rgulirement espaces, des
maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d'abricotiers et de
pchers couverts de fruits.

Autour de la place, d'lgantes boutiques de modistes, de luthiers, de
grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits
comestibles, d'instruments aratoires, annonaient leurs marchandises sur
des enseignes multicolores et la plupart d'entre elles, pour marquer que
le commerant tait mormon, portaient la figure d'un oeil peint en bleu.

Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets,
devant un htel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de
feuillage.

Bientt, pour examiner les migrants, tous les boutiquiers vinrent sur
le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d'autres chiquaient et
lanaient parfois sur le sol un long jet de salive mordore;
quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient  petits
coups un morceau de bois qu'ils tenaient dans la main gauche.

Des enfants peu  peu entouraient les nouveaux venus et minces, l'air
vicieux, les petits garons donnaient la main aux fillettes, leur
prenaient la taille, les embrassaient effrontment en bavardant, en
riant, en faisant des grimaces  l'adresse des voyageurs.

Une de ces petites filles fumait la cigarette, l'cartant aprs chaque
bouffe qu'elle expirait les yeux ferms. C'taient les premiers ns de
la ville naissante.

Cits! vous tes les monuments les plus sublimes de l'Art humain. Le
mouvement indfini de la marche humaine s'lve vers l'immobilit
infinie. La lassitude fait souhaiter au monde le repos plein d'activit
de la vie vgtative. Des vagabonds s'arrtent et, se tenant les uns
prs des autres comme les arbres dans la fort, ils plantent des racines
artificielles, leurs maisons se dressent, la ville projette ses ombres.
Et l'unit merveilleuse du nouvel tablissement, avec ses tours et ses
demeures, ses aqueducs et ses cloaques, ses architectes et ses pontifes,
apparat tout entire dans le nom de la cit.

Ces enfants jouaient au soleil et on ne leur avait pas enseign la
pudeur. Ils vivaient dans une socit o la religion prescrit et honore
l'oeuvre de chair et les srails paternels exaltaient leur
concupiscence.

Trois Indiens sortirent firement d'un dbit de boissons. C'taient des
Utes, vtus de vieux pantalons, coiffs de bonnets en fourrure de vison
et chausss de mocassins prcieux qu'ornaient des perles en verroterie
blanche et verte et un mouchoir rouge tait nou  leur cou nu. Ces
Peaux-Rouges marchaient avec dignit, sachant qu'on les regardait comme
le reste des Lamanites, dernire nation issue des dix tribus d'Isral
qui furent perdues aprs la captivit de Babylone et dont le livre de
Mormon renferme l'histoire, la grandeur et les malheurs sur le continent
amricain.

Ils formaient la noblesse de la nouvelle cit o, en faveur de leur
origine, on les laissait vivre pouilleux, dbauchs et misrables. Et
les traditions qu'ils observaient encore, malgr leur dcadence morale,
avaient servi de modle aux rformateurs mormons.

Soudain la place s'anima avec violence. Les gens de la caravane se
levrent et le peu d'hommes qui en faisaient partie s'en carta pour se
mler  la foule qui de toutes parts envahissait la place. Il ne resta
prs des chariots que des femmes qui parlaient entre elles, se
brossaient l'une l'autre, se recoiffaient avec coquetterie pour se
montrer avec tous leurs avantages. C'taient des Anglaises bien prises
dans des pantalons mexicains trs larges par le bas et orns sur la
couture par une bande de cuir frang. C'taient encore des Danoises, des
Norvgiennes qui, par pudeur, n'avaient pas os mettre de vtements
d'hommes. Elles paraissaient prtentieuses et misrables avec leurs
jupes tapageuses, maintenant dfrachies par le voyage, les volants qui
s'taient dchirs, les cerceaux de crinoline qui s'taient rompus. Une
jeune Suissesse tait plus ridicule encore, en atours dmods qui
dataient d'avant 48, et sur la tte elle portait un bibi microscopique.
Une de ces femmes enfin, celle-l mme qui vous intresse, votre
grand'mre, Elvire, vtue en matelot, le bret pos sur ses cheveux
dpeigns, ne semblait pas se soucier de sa mise et, les mains dans les
poches, regardait hardiment le peuple qui grouillait sur la place et
paraissait se grouper en deux assembles qui ne voulaient point se
mler, bien que la turbulence des enfants les parcourut l'une et
l'autre.

Les Indiens s'taient assis au milieu de la place et, ddaignant le
tabac, ils fumaient leur kinikinik dans de prcieuses pipes en terre
rouge.

Prs d'eux vinrent se ranger des personnages vtus de longues robes
blanches; ils taient coiffs de tiares, galement blanches  cimes
rondes et renfles. C'tait la troupe vengeresse des Danites.

Ils dfilrent sur la place de l'Union avec des fusils  crosse plaque
d'argent niell. Sur le visage ils portaient un loup de soie verte et
sous les trous, mnags  l'endroit des yeux, tremblaient des larmes
d'or. Leurs gants d'antilope taient enrichis aux poignets de petits
morceaux d'or natif, de coquillages minuscules et leurs mocassins
taient entirement recouverts de plumes multicolores qui formaient des
motifs dcoratifs dont les teintes contrastaient dlicatement et
derrire les Indiens qui fumaient assis sur le sol, les Danites
merveilleux se tinrent immobiles et les cortges d'pouses traversrent
la place en tous sens et il en montait des paroles passionnes o l'on
aurait pu distinguer les mots d'Exterminateurs, d'Anges, d'Amour,
d'Eternit, de Musique, de Mort, de Vengeance, de baisers et
d'Esclavage.

Alors arrivrent des gens de toutes races: c'taient des Scandinaves en
culottes avec des bas  raies blanches et bleues et  l'oreille droite
ils avaient tous un anneau d'or. C'taient des Russes en blouse rouge,
cheveux longs, coiffs de casquettes vertes  longue visire descendant
 angle trs aigu sur les yeux. C'taient des Anglais talant leur barbe
en collier et moustaches rases, c'taient des Amricains au visage
glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu' la hauteur du lobe
de l'oreille, c'taient quelques juifs vtus de longues houppelandes et
trs barbus. C'taient des Allemands  casquette de drap et dont
beaucoup avaient des lunettes. Tous taient mormons et leur cortge se
rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mla aussi 
eux une femme Ute, hideuse  voir tant elle tait ride et, sur ses
paules nues, sur son visage, sur sa tte, des plaies pustuleuses
taient couvertes de mouches qui en suaient la sanie sanguinolente. Et
puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncs dans
leurs cols vass avec des cravates lgamment noues et des redingotes
bien coupes et d'autres pauvrement mais proprement vtus. Il vint
aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds
nus; il n'tait vtu que d'un pantalon et d'une chemise et  ses
poignets il portait des bracelets de cordes que l'on avait enfiles dans
des ppites d'or perces. A son cou, il portait un collier de la mme
sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle
tait l'homme qui, en 1840, avait dcouvert l'or en Californie. On
disait que depuis ce jour il s'tait mis  trembler de fivre et cette
fivre de l'or, il l'avait communique au monde entier. On disait encore
qu'il avait t aveugl par l'clat de l'or et, riche, pourvu de femmes
et d'enfants, il venait chaque jour sur la place de l'Union raconter son
histoire:

Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je
traversais  pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le
lendemain et m'embauchant chaque fois que mes ressources taient
puises... Un jour, je travaillais pour le compte de l'ancien capitaine
des suisses du roi de France Charles X, je pensais  mes frres,  mes
femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait
tourner le moulin et je trouvai une ppite. Je ne m'y trompai pas. J'en
avais vu chez un changeur de Frisco. J'ai cach ma dcouverte pendant
plusieurs semaines, puis tout s'est su, mais je m'tais enrichi pendant
ce temps et c'est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je
fus l'instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la
prophtie de Joseph Smith, quand il prdit que les billets qu'il avait
mis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l'or.
C'est moi qui ai trouv tout l'or de notre monnaie, la plus prcieuse
qui soit, puisqu'elle est en or pur. Et aucun mormon n'a plus droit
aujourd'hui d'tre chercheur d'or. Et les ppites sacres qu'il portait
sur soi lui donnaient un aspect sauvage.

Dans l'autre assemble se mlaient des gentils qui habitaient la ville
mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les
races: des Amricains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y
avait en outre des ngres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaens et des
Japonais. C'taient des familles entires de monogames, des trappeurs,
des batteurs d'estrade, des desprados de la frontire mexicaine, des
missionnaires catholiques et de diverses sectes, des dserteurs de
diverses marines europennes, chapps pendant une escale en Californie,
attirs par la prosprit de la nouvelle ville. Hommes et femmes
regardaient avec une sorte de mpris l'assemble des mormons et le
campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se
promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines
d'affectation, avec des gestes manirs, avec de grands airs, une
dmarche noble et aise, une troupe d'histrions qui devait jouer le soir
au thtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui
marchait en tte, avait une robe  trane que portait derrire elle le
directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de
forme. Elle souriait aux jeunes filles et,  coups d'ventails, cartait
les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle
s'arrta lorsque ses camarades, acteurs et actrices,  l'aide de grands
cris et de longues dclamations, l'eurent dtourne d'aller s'garer
devant les assembles parmi les cortges d'pouses qui ne cessaient
d'arriver.

C'taient les femmes de l'Elder Lubel Perciman. Elles taient au nombre
de quatorze, toutes vtues de robes en faille noire avec des volants de
dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se
distinguaient par leur prnom, c'taient encore les pouses du Lion du
Seigneur, le prophte Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la
plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dpass la
trentaine, ayant l'une trente-huit ans et l'autre cinquante-quatre ans.
On les distinguait par des numros d'ordre et l'pouse n 19, qui avait
vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnment du ct des
Danites. Elles taient toutes trs lgantes et portaient des bijoux de
prix. C'tait aussi la troupe svrement habille des vingt-deux femmes
du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises tranaient dans la
poussire, elles taient coiffes de grands chapeaux de feutre noir sans
ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus trs bas tandis
que, trs larges et recourbes devant et derrire, les ailes
s'trcissaient sur les cts. Il y avait le cortge des onze femmes du
Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L'une portait un vtement de
laine rouge, c'tait une mre, deux avaient des robes de soie puce, deux
autres avaient des jupes de toile blanche empese avec des canezous
jaunes  bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue,
qui verte, avec un grand noeud cossais  rayures jaunes, noires et
rouges sur le derrire, la dernire enfin avait une robe en soie de
couleurs changeantes,  taille courte; leurs cheveux taient pars et
elles portaient sur la tte de petits diadmes indiens en plumes
blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari prcd de leur
nom paternel. Toutes onze taient enceintes et leur grossesse  toutes
paraissait avance; leurs ventres normes se balanaient devant elles et
leur donnaient une noble apparence.

D'autres troupes de femmes se pressaient derrire elles. Comme des
rivires houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant
partout o les regards des migrantes pouvaient se porter on ne voyait
plus que des femmes et presque toutes taient enceintes. Elles taient
si nombreuses que l'on n'apercevait plus derrire elles ni l'assemble
des mormons, ni celle des gentils. Et, peu  peu, il y eut tellement de
ces femmes enceintes qu'il part n'y avoir sur la place de l'Union que
leurs ventres normes qui remuaient comme les petites vagues d'un lac
sur lequel flottaient comme des bouchons de petites ttes aux visages
enlaidis par la grossesse.

Et les migrantes s'tonnaient que tant de fcondit se manifestt
aprs la strilit du dsert de sel. La religion qu'elles avaient
embrasse en Europe peu de mois auparavant, tait celle de la fcondit.
Puis, se mlant  la troupe des femmes trangres, les fcondes matrones
vantaient leur bonheur, dcrivaient les joies de leur foyer, louaient la
force et l'intelligence de leur poux:

--Venez avec moi, jeune fille, nous sommes dj quatre pouses et nous
vivons en commun auprs de notre poux. Venez partager nos tendresses
communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle
d'entre nous est leur mre et leur pit filiale nous entourera toutes
cinq.

--Venez avec moi,  jeune fille, cinq pouses vivent  la maison et
notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vcu jadis et une qui
natra dans trois sicles.

--Venez avec moi,  jeune fille, vous serez fconde dans la nation de
la fcondit. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors,
de la flicit.

--Venez avec moi,  jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez
la plus choye tant la plus belle.

--Venez avec moi,  jeune fille. Nous sommes vingt pouses et chacune a
son foyer dans un verger plein de fruits et notre mari nous visite 
tour de rle.

--Venez avec moi,  jeune fille, je suis venue aussi d'Europe, un jour.
J'avais perdu mon seul amour. Et c'est ici la ville sans amour. Et quel
bonheur est semblable  celui de la chair satisfaite quand l'esprit ne
peut plus connatre la jalousie?

Et ces pouses enceintes voulaient sduire les Europennes pour amener
 leur mari de nouvelles maries. Elles parlaient avec enthousiasme de
leur bonheur sans amour, sans jalousie. Et toutes avaient oubli
d'anciens souhaits de tendresse entre deux tres.

Les ventres de ces femmes prophtisaient la grandeur de la nation. Leur
descendance pullulerait par le monde.

Plusieurs pouses  chaque foyer s'encourageaient l'une l'autre,
s'aidaient, se soignaient mutuellement, s'entendaient pour que l'poux,
libr des inquitudes de la chair par la varit des satisfactions, pt
se consacrer  ses entreprises de richesse, tandis que la fcondit de
ses femmes augmentait l'activit de l'homme au fur et  mesure que
grandissaient les besoins du mnage.

Sur la place de l'Union, il y avait maintenant trois assembles: celle
des gentils  laquelle taient mls les hommes infrieurs, les ngres,
les jaunes et toute la population farouche des aventuriers; l'assemble
des mormons avec les lamanites qui avaient oubli qu'aprs sa
rsurrection Christ vint prcher sur la terre amricaine et enfin
l'assemble des femmes o la fcondit des mormonnes talait son faste
et ses promesses d'avenir aux yeux des Europennes.

A ce moment, la place entire s'agita, les ttes se tournrent vers une
large avenue o une petite troupe d'hommes s'avanaient majestueusement.
Ils taient vtus de noir et coiffs de chapeaux haut de forme. C'tait
le Conseil des douze: Weber C. Kimball, le Hraut de la Grce; Perley P.
Pratt, l'Archer du paradis; Orson Hyde, la Branche d'Olivier d'Isral;
Willard Richards, le Gardien des Archives; William Smith, la Crosse
patriarcale de Jacob; Wilfred Woodruff, la Bannire de l'Evangile;
George A. Smith, l'Entablement de la vrit; Orson Pratt, la Jauge de la
philosophie; John Page, le Cadran solaire; Liman Wight, le Blier
sauvage des montagnes. Il manquait le Champion du droit, John Taylor,
qui voyageait en Europe. Et, fermant la marche, venait le Lion du
Seigneur, Brigham Young lui-mme, que l'on comparait  Saint-Pierre;
c'tait le second prophte du mormonisme, le fondateur de la
nation nouvelle et qui portait le titre de Prsident des
Saints-du-dernier-jour. Il causait familirement avec Lorenzo Snow,
l'elder qui tait venu d'Europe pour accompagner les nophytes.

A l'aspect des illustres personnages, les mormonnes se remirent en
troupes et, laissant l les migrantes, elles allrent grossir la foule
de l'assemble des Saints. Lorenzo Snow prsenta au Prophte les soeurs
nouvelles et les migrants qui avaient t se mler aux gentils
revinrent et on les prsenta aussi et plusieurs unions furent scelles
entre des migrantes et des mormons qui vinrent les demander; on scella
aussi deux unions entre un migrant et deux de ses compagnes de voyage.
Le Prophte lui-mme augmenta son harem d'une Norvgienne qui ne cessait
de rire et de rougir, d'une Anglaise hardie dont les formes enflaient
bien le vtement mexicain et d'une Hongroise aux yeux gris qui n'avait
pu apprendre un mot d'anglais pendant le voyage, tandis que ses
compagnes norvgiennes, allemandes, danoises, italiennes, suisses et
mme cette Franaise unique que l'on avait pu emmener, s'y taient vite
mises.

Ces migrants et ces migrantes taient maris maintenant. Il ne
restait plus que cette Franaise, vtue en matelot. Elle avait refus,
les uns aprs les autres, tous les mormons qui lui demandaient sa main;
le Prophte lui-mme lui avait demand d'entrer dans son harem, elle
l'avait repouss comme les autres. Brigham Young l'avait regarde un
moment avec attention, puis il l'invita  venir dans sa demeure jusqu'au
jour o elle voudrait se marier. Les migrants et les migrantes
allrent tous se ranger dans l'assemble mormonne; les anciennes pouses
accueillirent avec joie leurs soeurs nouvelles; les dignitaires du
conseil des douze allrent se ranger aux cts de leurs femmes et il n'y
eut plus alors que deux assembles, celle des gentils et celle des
mormons et Brigham Young tait devant elles, ayant prs de lui,
accroupie, cette Franaise capricieuse, qui regrettait maintenant trois
chambres sombres, remplies de fanfreluches et de bibelots, dans une rue
montante  Paris et les quadrilles du bal de la Grande Chartreuse o,
trois ans auparavant, elle avait dbut en bonnet, sous l'immense tente
qu' cause de la victoire d'Isly on appelait la tente marocaine.
Lointains regrets! Elle faisait vis--vis  un ouvrier _fashionable_!
Lointains regrets! Elle tait une grisette parmi les soldats en borde,
quelques tudiants bohmes et les rapins. Lointains regrets! au quartier
Brda, elle tait devenue Lorette. Elle chantonnait:

            C'est la Lorette,
            Brune fauvette,
    Qui toujours gazouille tout bas
    Aimez, Monsieur, n'tudiez pas.

Sur la place de l'Union, Brigham Young avait lev les mains et tous les
hommes, Mormons et Gentils, s'taient dcouverts. Alors le prophte se
mit  parler. Il vanta la noblesse de la religion nouvelle, disant
qu'elle tait ouverte  toutes les vrits au fur et  mesure qu'elles
apparaissaient. Il se rjouit que les Dieux eussent envoy des Anges
parmi la nation sacre. Il ordonna aux riches de distribuer leur
superflu aux pauvres. Il exalta la polygamie, faisant l'loge de
l'oeuvre de chair.

--C'est la joie immense de l'homme de pouvoir procrer comme la
divinit. Et l'on voudrait limiter le pouvoir crateur de l'homme au
ventre d'une seule femme! N'est-ce pas insulter la gnration? Ce
pouvoir crateur de l'homme cesse-t-il pendant la grossesse de son
pouse? Et pourquoi, pendant qu'elle dure, interdire  l'poux de
procrer? Croissez et multipliez, enfants des Dieux! La volupt nous
divinise, nous montons au paradis quand nous la ressentons. Naissez,
naissez, fils et filles des Saints, croissez et multipliez au nom de
Merer, par Odiroth, Merevoss, Marinikambinissim...

Et il continua  parler ainsi dans une langue rvle et l'motion du
peuple entier des Mormons et des Gentils fut  son comble et tous les
yeux brillaient comme des gemmes ignes. Puis, des cris perants
sortirent de la foule, pendant que le Prophte parlait. Les bras
s'agitrent, des femmes enceintes riaient si fort que, ne pouvant plus
supporter le poids de leur ventre secou, elles tombaient sur le sol. On
entendait des chants extravagants et les Indiens poussaient des
exclamations gutturales qui avaient un son de glas, puis ce furent des
cris dchirants de femmes du ct des gentils et quelques hommes,
frapps de terreur, tremblaient en sanglotant. Puis les cris rauques des
Mormonnes devinrent des hurlements et un certain nombre de personnes
s'vanouirent en poussant un cri perant qui retentissait comme le
sinistre appel d'un oiseau de mauvais augure. Alors une frnsie
insense secoua toute la foule. Le bark gagna le peuple tout entier et
tous ceux qui n'taient pas vanouis se jetrent  quatre pattes et,
levant la tte, regardant Brigham Young en face, ils aboyaient comme des
chiens furieux. Le prche continuait et la voix du Prophte dominait en
paroles rvles les glapissements des hommes et des femmes. Il criait
de toutes ses forces, les yeux levs au ciel, son chapeau haut de forme
en arrire, le cou gonfl, et ses efforts firent craquer la boutonnire
de son col vas, la cravate remonta sur le cou, la chemise s'ouvrit et
le gotre du prophte s'tala sur sa poitrine comme un pis de vache. Il
parlait avec une voix tonnante et se penchait maintenant pour regarder
dans les yeux ces aboyeurs qui s'approchaient de lui,  quatre pattes,
qui grognaient, qui montraient les dents.

Alors il ta sa redingote et l'agita au-dessus de sa tte en poussant
des cris inarticuls et tous ces chiens de folie se relevrent et la
place soudain devint immobile et le Prophte reprit son prche en langue
rvle.

Bientt des convulsions saisirent ce peuple frntique; les femmes
grosses avaient des spasmes violents comme si elles allaient accoucher;
des hommes se contorsionnaient comme un linge que l'on tord et une
troupe de femmes courait  reculons autour de la place et leurs ttes se
dsarticulaient par enthousiasme au point que la face se trouvait
maintenant du ct du dos. Les yeux des Indiens taient sortis des
orbites et pendaient sur le visage comme des araignes accroches  leur
toile. Le jerk convulsait tout, les habitants, la cit. Leurs visages
transforms taient mconnaissables et leur physionomie changeait d'un
instant  l'autre.

Puis l'enthousiasme grandissant sous les cris du prophte, tous
s'accroupirent et se mirent  sauter comme des crapauds en agitant les
bras, en se contorsionnant comme des reptiles inconnus, grotesques et
pouvantables. La voix du prophte s'adoucit, il parlait maintenant
d'une faon caressante et les contorsions cessrent. Le peuple tout
entier se jeta sur le sol et se roula de ct et d'autre comme si on
l'avait berc. Le mouvement des corps s'acclra et il y en avait qui,
rigides, roulaient  travers toute la place et revenaient en se cognant,
en se surmontant, en se mlant, en se blessant.

Et Brigham Young se mit  chanter d'une voix perante et trs aigu en
agitant toujours sa redingote et ces modulations stridentes secourent
tous ces corps qui se relevrent d'un coup et puis se courbrent en
cercle, la tte touchant les pieds, et se mirent  rouler ainsi 
travers la place comme des cerceaux imparfaitement circulaires.

Ils roulaient par milliers et le prophte chantait toujours, jusqu'au
moment o le soleil tant  son dclin, faisant de sa redingote un
fouet, il les en cinglait ces cerceaux humains pour les chasser dans les
rues avoisinantes o ils se dtendaient en poussant un cri terrible et
restaient immobiles, tout couverts de poussire et de bave
sanguinolente.




V


C'est effrayant, dit Elvire, aprs un instant de silence et, tandis que
le vieux Mahner reprenait ses esprits. C'est effrayant. Et moi qui
croyais que c'tait si amusant d'tre mormonne.

La polygamie n'est pas une sincure,  ce que j'entends, fit remarquer
l'Ovide postiche, dont la bravoure tait atteste par une palme, deux
toiles d'argent et une d'or. Je m'en tais toujours dout. Et le danger
d'tre un fanatique est aussi grand que celui que l'on affronte en
allant  l'assaut d'une tranche pourvue de mitrailleuses.

Ces scnes de fanatisme extrmement frquentes en Amrique quelque
trente ans auparavant, dit le vieux Mahner, taient devenues rares 
l'poque dont je vous parle.

Je reprends mon rcit!

Un soir,  l'heure du souper, l'elder Lubel Perciman revint chez lui
avec une pouse nouvelle,  laquelle le Prophte venait de le sceller,
c'tait cette Franaise nomme Pamla Monsenergues, qui porterait
dsormais le nom de Pamla Perciman.

Elle avait longtemps rsist aux avances que lui avaient faites de
jeunes mormons, maris ou encore clibataires, et si elle s'tait
dcide en faveur de Lubel Perciman, c'est que ses pouses taient
jeunes, agrables  voir, qu'elles taient venues la visiter dans la
demeure de Brigham Young o la Franaise avait reu l'hospitalit.

Je reconnais bien l ma grand'mre, dit Elvire. Elle aimait les femmes
et, pour ma part, je n'en ai jamais rencontr de mal.

Lubel Perciman, reprit le vieux Mahner, tait Anglais de Londres; il
avait t attir au Grand Lac Sal par la polygamie. La pense qu'il
aurait un harem comme le Grand Turc l'avait dcid  se fixer parmi les
mormons et il avait fait partie de la premire troupe d'migrants amens
d'Angleterre par Brigham Young. Il avait embrass les doctrines des
Saints, mais au demeurant c'tait un homme d'une indiffrence complte
en matire de religion.

Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu'on ne croit. Lubel
Perciman ne croyait  rien qu'il n'et pu se rendre compte de sa
ralit. Il aimait singulirement les femmes et avait un grand souci de
sa respectabilit.

C'est  cause de ces tendances de son caractre qu'il s'tait fix
parmi les sectaires de l'Utah. Tandis qu' Londres, en se laissant aller
 son penchant, il et pass pour un dbauch, au Lac Sal, le respect
qui l'entourait  cause de sa fortune et de sa ponctualit  observer
les prceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de
ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, tait
importante et, si les premires annes de son sjour en Amrique il
avait vcu des revenus qu'il recevait d'Angleterre, il avait en peu
d'annes fond une fortune mormonne en s'intressant aux entreprises de
Brigham Young qui tait un homme fort entendu aux affaires. C'est lui
qui fonda le premier ces normes magasins comme on en voit aujourd'hui
dans toutes les grandes villes et o l'on vend de tout.

Lubel Perciman avait pris d'abord trois femmes avec lesquelles il
s'tait li sur le vaisseau qui les amenait d'Europe et scell ds leur
arrive. Ils avaient vcu tous les quatre dans le meilleur htel du Lac
Sal, en attendant que le nouveau saint et fait btir sa maison.

Par l'extrieur, elle ressemblait  une ferme anglaise et l'intrieur
en tait meubl avec une recherche, un got, une richesse rares chez les
mormons,  cette poque. A peine install, Lubel Perciman avait demand
la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans
la Rpublique et le Prophte,  qui tant de zle pour la polygamie
plaisait fort, avait scell ces unions.

Ensuite, on avait vu,  chaque arrive d'migrantes, Lubel Perciman
prendre une nouvelle pouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune
leur chambre, et l'on disait  Salt Lake City que leur mari avait fait
btir une maison assez grande pour qu'il y pt loger soixante-dix
femmes; mais l'on exagrait, il n'y aurait eu de place que pour
vingt-huit pouses.

Lubel Perciman en avait quatorze; toutes taient jeunes et gracieuses.
Elles formaient un parterre o se mlaient les fleurs de plusieurs
climats. Cinq taient Anglaises, deux taient nes dans l'Illinois, une
en Pensylvanie, une autre dans le Massachussets, il y avait deux
Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise.

Elles taient toujours vtues avec luxe, et, autant qu'il tait
possible,  la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de
modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pices d'toffe, des
broderies, de la musique, destins aux pouses Perciman. Ce n'taient
pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture,
sances de musique; elles ne manquaient pas une sance thtrale et,
entre-temps, elles donnaient des soires, o l'on parlait de
littrature, de religion et des affaires du temps, des bals o l'on
voyait la socit la plus choisie de Salt Lake City. Trois d'entre elles
taient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une potesse dont les
productions paraissaient dans le _Deseret Review_. Elles avaient chacune
leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre
valets ngres compltaient la maison.

Lorsqu'tait arrive la dernire caravane europenne, Lubel Perciman,
qui tait venu examiner les migrantes, avait jet un regard de dsir
sur cette Franaise, Pamla Monsenergues, vtue en matelot et qui
regardait avec crnerie ceux qui venaient l'examiner. Il lui avait
brutalement propos de l'pouser, mais elle avait dit non, en riant,
disant qu'elle voulait rflchir.

Puis, dans la demeure du Prophte o il l'avait recueillie, 'avait t
une crise de larmes et de dsespoir. Elle criait qu'elle voulait
retourner  Paris, qu'elle ne savait pas ce qu'elle tait venue faire
dans ce pays. Et le prophte avait commis le soin de la consoler 
quelques-unes de ses femmes, les pouses n 8, n 11, n 19 et n 20, et
elle leur parlait avec un accent dtestable, en se servant du peu
d'anglais qu'elle avait appris sur le vaisseau, disant qu'elle ne
pourrait jamais vivre avec d'autres femmes, qu'elle croyait  la Vierge
et au bon Dieu, mais qu'ici elle voyait bien qu'elle se trouvait au
milieu de paens; qu'en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans
un pays sauvage, perdu au fin fond des dserts, qu'elle s'tait laisse
persuader par M. Taylor qui n'tait qu'un hypocrite avec sa mine de
saint homme et faisant un joli mtier,  chercher des femmes pour les
Amricains; et elle en disait de toutes les couleurs  l'adresse du
Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant
littralement le terme d'argot en anglais de telle faon que cela ne
voulait plus rien dire et l'pouse n 19 riait  se tordre en coutant
ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces
invectives, tandis que mesdames n 8, n 11 et n 20 avaient l'air
constern. Puis, Pamla Monsenergues parla de ses amants et du dernier,
Adolphe, qui avait une douillette double de satin crme et qui l'avait
quitte pour se mettre avec une actrice, une femme qui n'tait plus
jeune. Pour elle, Pamla, elle ne l'avait jamais aim, cet Adolphe, mais
il tait blagueur et l'amusait et elle s'ennuyait un peu de lui, lorsque
Taylor l'avait rencontre sur les boulevards, le 4 dcembre, et elle
avait fait la plus grosse btise de sa vie: aller en Amrique. Elle la
devait aussi  son pre qui voyait toujours en bien ce qui se passait
hors de France.

Ah! non! plus de dserts, de campements, d'Indiens, plus de Dieux, plus
d'Esprits, plus de harems! Comment faites-vous donc pour vous entendre
toutes? Non, l'Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la
Porte Maillot.

Et elle pleurait, s'essuyant les yeux d'une main et de l'autre
caressant un mouton des montagnes, semblable  un petit daim qui, priv,
lui lchait gentiment le bras. Et les pouses n 8, n 11 et n 20
laissant madame n 19 rire  son aise, s'efforcrent de dtruire les
mauvaises dispositions de la Franaise. Elles la flattaient, lui faisant
des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches  la pagode,
lui disant qu'elle tait jolie et que les larmes l'enlaidissaient, lui
vantant la vie de famille dans l'Utah, mettant en valeur le luxe dont
elles disposaient et ajoutant qu'elle jouirait d'un luxe semblable si
elle se dcidait  couter les propositions de Lubel Perciman  qui le
Prophte l'avait destine.

--Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n'avoir plus de sujet de
jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son poux la
trompe hors de chez soi. Il a  la maison une flicit varie qui
garantit contre la satit. Et s'il cesse de l'aimer, qu'importe,
l'amour charnel n'est pas immortel, tandis que l'amour conjugal est
ternel. Elle demeure au foyer, respecte, aime, sinon adore, et son
autorit domestique s'accrot, tandis que les plaisirs de la chair sont
le lot des nouvelles pouses que l'poux amne  son foyer.

Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne
peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent
penser qu' la coquetterie pour retenir un poux, un amant et souvent y
sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut
retenir le mari, une autre pouse est l qui l'attire et le retient au
foyer conjugal et c'est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui
se produit toujours, la dlaisse redevient la favorite. Tous les jeux
de l'Amour divertissent le foyer mormon et l'on n'a que rarement  y
dplorer comme ailleurs que la fougue virile, dpassant les bornes
permises, aille s'brouer dans un domaine dont l'accs est interdit.

Pareillement la pluralit des pouses les maintient dans la rserve
ncessaire au beau sexe, chacune d'elles ne se souciant point de se
dconsidrer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la
quittant gure, ne lui donnent pas d'occasion (pas plus qu'elles n'en
trouvent elles-mmes) de rompre la foi conjugale.

Et peu  peu ces discours firent de l'impression sur l'esprit de
Pamla. Elle se laissa aller  ces raisonnements sans cependant les
prendre au pied de la lettre. L'pouse n 19 lui souriait en dessous,
haussait les paules, mais ne se mlait point de catchiser et, pendant
que les autres parlaient, elle se mettait  la fentre et son visage
s'attristait comme si elle avait attendu quelqu'un qui ne venait jamais.
Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se
moquer de ce qu'on disait et proposait qu'on prt du th avec de la
crme et des crpes souffles.

Et parfois le prophte traversait la salle, majestueux et silencieux.

Pendant ce temps, Lubel Perciman n'arrtait point ses dmarches, et
chaque matin Pamla recevait un bouquet de fleurs rares qu'il lui
envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins prcieux orns de
petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les
pouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le th et toutes ces
femmes, de diffrentes nationalits, vantrent la vie qu'elles menaient,
la galanterie de leur poux, sa force, son intelligence, sa nature
aimante et ses richesses, au point que Pamla fut charme de les
entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, lgamment vtu,
avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agra sa
demande, pensant:

--Aprs tout, un riche mariage est une occasion qu'il faut saisir quand
elle se prsente et je n'en trouverai pas autant  Paris; ces gens ont
peut-tre raison.

Elle exigea cependant que le mariage serait scell aprs qu'elle aurait
eu le temps de se procurer une robe blanche qu'elle coupa et cousit
elle-mme avec l'aide des pouses du Prophte. Elle n'osa pas demander
de fleur d'oranger parce qu'elle n'y avait plus droit, pensait-elle,
mais, le jour de la crmonie, elle se fit couronner de roses blanches
et se para d'un collier que son fianc lui donna et qui tait compos de
perles normes, comme celles que les Romaines appelrent unions  partir
de la guerre de Jugurtha.

Et pendant la crmonie du scellement son coeur tait triste jusqu' la
mort, de nostalgie et d'anxit; elle se comparait involontairement 
ces rivires qu'elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et
dans l'Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents.
Elle ressentait mille tristesses au fond d'elle-mme et les crmonies
insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine.

Une voiture devait amener les poux au logis et il se trouva qu'au
moment o Lubel Perciman aidait Pamla  franchir le marchepied, un
cavalier passa prs d'eux, au pas d'une jument noire qu'il montait, et
lui-mme tait vtu d'une longue tunique blanche, et sur son visage
masqu, elle reconnut le loup vert et les larmes d'or des Danites. Sa
tiare immacule lui donnait un aspect imposant. Et le coeur de Pamla
battit plus fort, elle pensa: Voil celui que j'aurais d pouser. Il
est beau et mystrieux, tandis que mon Lubel a l'air d'un ngociant
parvenu avec sa barbe en collier. Et des ides d'adultre, de fuite lui
traversrent l'esprit. Elle souhaita que le Danite la prt en croupe et
l'emportt dans un autre pays, puis elle pensa  la rputation terrible
des Danites et, frissonnante, elle se serra contre son mari qui la
regardait  peine et ne disait pas un mot. Et quand elle fut  sa
nouvelle demeure, en pntrant dans le salon, elle vit les quatorze
femmes debout pour la recevoir et, comme elles taient ranges de front
au centre de la pice, elle clata de rire, pensant:

Il n'y a pas  dire, mon foyer conjugal a un drle d'air, il ne manque
que la ngresse.

Le fait est, dit Elvire, tandis que M. Mahner humait une prise, le fait
est que ce n'tait pas ordinaire. J'ai vu des choses bien singulires en
Russie, et mon premier amant, Georges, m'en a fait voir ici de toutes
les couleurs, mais je n'ai jamais vu un harem. a ne doit pas tre
ordinaire! Peut-tre qu'aprs tout ce n'est pas embtant de vivre dans
un harem lorsque comme moi on ne dteste pas les femmes.

Vous goterez peut-tre  cette vie aprs la guerre, dit le factice
Ovide du Pont-Euxin; mais, j'y pense, si le rcit de mon grand-oncle
pose le problme, nos institutions et nos moeurs europennes lui donnent
d'avance une solution ngative.




VI


O gens d'un pays o rien ne change, dit sentencieusement Otto Mahner,
que celui qui n'est pas polygame en Europe jette la premire pierre aux
mormons!

Et, aprs avoir renifl une nouvelle prise, il reprit le cours de son
rcit:

Avec ce son de parchemin remu qui signale l'approche des serpents 
sonnettes, les quinze femmes de l'elder Lubel Perciman, dcolletes,
vtues en robes de moire  volants, sortirent de leur jardin, se
concertrent un instant au carrefour o tait situe leur demeure, prs
de la maison d'Orson Spencer,  l'angle Nord-Ouest o se croisent la rue
de la Maison du Concile et la rue de l'Emigration.

Parmi les quinze pouses, on distinguait facilement les quatre
Amricaines  leurs chevelures normes o se combinaient avec de faux
cheveux en quantit tonnante, les leurs qu'elles avaient fort beaux et
elles se poudraient immodrment le visage, le cou, la poitrine, les
bras, avec de la poudre d'amidon. Les cinq pouses anglaises portaient
royalement les diadmes de leurs chevelures d'or rose dont les teintes
d'aurore  peine diffrentes l'une de l'autre faisaient ressembler ces
femmes, parfaitement blanches,  cinq cierges allums.

Les deux pouses danoises, la Russe et la Hollandaise se faisaient
d'pais chignons avec les lourdes nattes de leurs cheveux, tandis que
les cheveux noirs de l'Irlandaise en molles torsades faisaient ressortir
la blancheur anime de son visage. Et la Franaise Pamla avait seule
des cheveux chtains comme le pelage d'une loutre.

Elles s'en allaient ainsi toutes quinze par les rues de la nouvelle
cit o les boutiques taient fermes parce que ce 29 septembre 1852
tait un jour de grande fte, celle o Brigham le Prophte proclamait au
peuple mormon la rvlation sur la polygamie. Les portes taient closes,
mais les vitrines laissaient voir des talages disposs avec soin et
avec un got barbare pour la dcoration.

Le photographe Marsenne Cannon avait expos des daguerrotypes des
principaux personnages du mormonisme et de leurs pouses.

William Hennefer le barbier, qui tenait en mme temps un restaurant,
avait construit avec des bouteilles de vin amricain, de Catawba et
d'Isabella et aussi de Champagne et de Porto, en pains de savons blancs,
roses et verts, en flacons d'eau de Cologne, en botes de conserves, un
bizarre difice qui reprsentait le temple bti par les mormons 
Nauvoo. Dans la boutique de William Nixon, c'tait d'normes amas de
grains de froment ou de mas, de pommes de terre, de melons qui
tonnaient dans cette ville leve dans un dsert aride.

Chez John and Enoch Roese, piciers, c'taient des pyramides en botes
de conserves d'hutres, en pots de confitures entre lesquels s'talaient
des vtements de cuir de daim, des cordages, des armes et des munitions,
des boucauts de sucre, des caisses de tabac, des barils de porc, de
farine, des sacs de caf. C'taient des boutiques de modes avec la
mention _Modes de Paris et du Dseret_. C'taient encore dans Main
Street des libraires, des crmiers, le grand htel de l'Utah tenu par un
Pimontais qui tait aussi dentiste, picier et maquignon et devant sa
maison il avait attach  des piquets toutes ses mules. Elles se
tenaient toutes l, btes prcieuses pour ceux qui voyagent  travers
les monts et les dserts, les unes noires, les yeux limpides et
expressifs, hautes comme des juments, d'autres petites, vives,
gracieuses et que l'on comparait si volontairement  de grandes souris.
On les avait coiffes de petites ruches, ce qui est un des symboles du
mormonisme et, chaque fois qu'un cheval passait dans la rue ou dans les
rues voisines, ces mules s'efforaient de rompre la longe pour le suivre
et elles taient si nombreuses que l'on n'avait pu les faire tenir
toutes devant l'htel et qu'il y en avait jusque devant les boutiques de
James Needham, de Georges P. Bourne, de John Chillett, le fourreur qui,
taillant du bois, causait sur le pas de sa porte avec un chasseur qui
parlait des pays qu'il avait parcourus, des rgions de la rivire Rouge,
le Tennesse et l'Arkansas. Et partout sur les boutiques, sur les
maisons, sur le Museum, sur le Tabernacle, sur la maison d'Eudore, sur
la maison du lion avec son portique, c'taient, gravs ou peints, la
ruche symbolique ou encore le nom rvl de Dseret et toujours
l'oeil qui voit tout, entour de rayons, emblme sacr des
Saints-du-dernier-jour.

Et les quinze femmes de l'Elder Lubel Perciman arrivrent ainsi devant
le Tabernacle de la thocratie mormonne o venait de s'achever la
crmonie pendant laquelle le Prophte avait proclam aux Saints et 
l'univers entier le dogme de la polygynie. Et pour donner plus de
majest encore  cette conscration de la puissance virile, une
procession rituelle sortait du Tabernacle pour faire le tour de la cit.

En tte marchaient, portant la truelle et l'querre, les pontifes qui
avaient jet des arcs sur le Jourdain de la Terre Promise amricaine et
derrire, portant les mmes insignes emblmatiques, venaient les
sculpteurs, les architectes et les maons, occups  difier le temple.

Puis, tran par des boeufs que menaient cinq jeunes squaws aux longs
cils, aux cheveux noirs plats et luisants qui leur cachaient  demi le
visage, drapes dans un manteau  liser jaune, ornes de colliers o se
mlaient des griffes, des turqueries, des coquillages marins, des
pendants de poterie et un sac de mdecine brod de perles, venait un
chariot sur lequel tait une cage norme o treize aigles noirs,
figurant les treize tats originaires, battaient des ailes, tandis que
les Indiennes, avec des voix dont les intonations taient exquises,
chantaient en leur langage.

Derrire ce char, excutant leurs sonneries martiales, marchaient les
trompettes de la milice que prcdait le porte-tendard et que suivaient
une bande de musiciens vtus  la mexicaine et coiffs de larges
chapeaux pointus; ils jouaient du fifre, de la clarinette et du hautbois
et leur musique alternait avec le son des trompettes, les cuivres de la
fanfare du Sicilien Ballo et les voix des chanteurs qui venaient
ensuite, vtus en pionniers et portant des sachets indiens.

Puis, en bon ordre, command par le capitaine Pettigrew, marchait un
dtachement de miliciens mormons, entourant quatre esclaves noirs qui
portaient une grande ruche symbolisant le territoire d'Utah et rappelant
le nom rvl de Dseret ou pays de la petite abeille.

A ce moment un ngre missourien, arriv le matin mme, poussant une
brouette, accompagn d'un trappeur du Michigan venu pour tendre des
piges sur la rivire du Jourdain et aux bords du lac Utah, bouscula les
quinze pouses de l'Elder Lubel Perciman. Ce ngre  chemise bleue, 
l'oeil calme, trompetait sa marchandise  travers la ville et s'arrtait
parfois pour danser la gigue devant les demeures qui lui paraissaient
opulentes, repoussait avec violence ces femmes en vtements de soire
qui se trouvaient sur son passage et, tandis que toutes se garaient, les
Amricaines poussaient des cris de courroux et, vite revenues de leur
premier mouvement de crainte, tombrent sur l'importun  coups
d'ventails. Et lui qui voulait parler au Prophte qui arrivait  son
rang dans le cortge auprs du patriarche et parmi les Aptres, fit un
faux pas et tomba devant la troupe auguste.

Le prsident s'arrta et avec lui le cortge tout entier et, tandis que
se prolongeaient les sonneries de trompettes, le ngre criait:

--J'ai vu d'un ciel orange Christ-Adam descendre avec ses femmes et des
dieux  l'infini traversaient les espaces pour annoncer la rdemption
des noirs.

Mais Brigham Young demanda  son voisin Kimball qui riait bruyamment:

--Quel esprit maudit et menteur habite pour ses pchs au tabernacle de
ce ngre?

Et de la troupe des Septante qui venait ensuite sortirent quatre hommes
qui prirent  la Franaise Pamla, sans la demander, l'charpe qu'elle
avait pose sur son bras; ils tordirent cette bande de soie comme un
cordage, firent un noeud coulant qu'ils lancrent par-dessus une grosse
branche de mrier qui bordait la rue et, saisissant le ngre qui se
dbattait et criait dsesprment:

--C'est moi Esu Caudland, un fils du Missouri

ou encore:

--Je suis un Yankee!

Ils le pendirent aux applaudissements de tous ceux qui assistaient  ce
spectacle et aux rires en cascades des Amricaines dont les yeux
brillaient de la joie qu'elles prouvaient  avoir t promptement
venges.

Le pendu se dbattait encore, ses pieds dansant la gigue avec l'agilit
 laquelle il les avait accoutums et dans son visage sombre il semblait
qu'il y et  la place des yeux deux grands scorpions blancs qui
marchaient l'un contre l'autre et la joie fut  son comble lorsque de la
bouche du pendu un jet de salive tant sorti, un des musiciens de
l'orchestre de Nauvoo, qui avait t baleinier, cria:

--Elle souffle l!

comme fait, lorsqu'il aperoit la baleine, le matelot qui interroge la
mer du haut du mt.

Puis, aprs les derniers soubresauts du ngre missourien, le cortge
reprit sa marche devant le regard fixe du mort, rigide comme un mangeur
d'opium.

Avant tout passa un grand mannequin reprsentant une femme assise et
couronne d'toiles et d'invisibles roues, dissimules dans le socle,
taient pousses par deux hommes que l'on ne pouvait voir, tandis qu'un
troisime faisait tourner la tte comme si elle avait appartenu  une
femme vivante et, de temps en temps, le prodigieux simulacre parlait et
c'tait ces hommes qui criaient  l'intrieur de la machine:

_Je suis la Dmocratie de l'Amrique, terre des femmes grandes et des
hommes turbulents qui procreront des gants plus grands que les normes
squoises!_

Puis ce furent le conseil des vques et les collges des prtres
infrieurs suivis de quelques Chamanes de race ute que suivait le char
des Ecritures de la Presse o l'on avait entass les papyrus d'Abraham,
les manuscrits de la traduction du livre de Mormon par Joseph Smith, les
premiers livres et les premiers journaux imprims par les mormons,
tandis que, menant les boeufs qui tranaient le char et l'entourant,
marchaient les restes de la famille de Joseph Smith; sur le char, le
patriarche, jeune homme qui s'y tenait les yeux ferms, portait dans un
coffret d'argent l'urim et thummin, instrument divin de la clairvoyance.

Une multitude de jeunes filles, vtues de mousseline blanche, portaient
des bannires aux couleurs des diffrentes nations du globe et, les
suivant  dix mtres environ, M. Phelps marchait seul, les yeux baisss,
et on le regardait avec terreur car le bruit courait que c'est lui qui
figurait le diable aux crmonies de l'endowment, il est de la dotation,
et derrire venait une longue troupe d'enfants qui portaient des
criteaux avec des suscriptions en caractres de Mormons et ces enfants
chantaient sur un ton qui rappelait parfois le rire de l'oie wa-wa et
parfois encore, s'enflant soudain comme le son d'une trompette, leurs
voix juvniles voquaient le cri du grand cygne du nord.

Puis, en rangs presss, prcdant la foule des fidles, s'avanaient,
causant entre eux, les notables mormons. Lubel Perciman quitta les rangs
et vint saluer ses pouses avec lesquelles il devait dner chez Kimball
o l'on devait donner la comdie, aprs quoi on danserait. Il s'approcha
de Pamla, lui demanda si elle s'accoutumerait  la vie des mormons et
il ajouta:

--Vous savez, Pamla, que mes dsirs ne sont pas encore accomplis. Je
suis votre mari, mais n'ai point encore exerc les droits d'un poux.
Respectant les scrupules que vous pouviez avoir, j'attendais que le
Prophte et proclam la rvlation touchant la polygynie. Dsormais, la
pluralit des pouses devient un de nos dogmes et c'est en toute
saintet que ce soir je m'unirai  vous.

Mais Pamla ne l'coutait gure au moment o passaient, au pas de leurs
chevaux, les Danites blouissants de blancheur et ses yeux ne quittaient
point celui qui marchait  leur tte et dont le masque un instant se
tourna vers elle. Et, dans la foule qui regardait la procession
s'couler, il y avait quelques officiers fdraux qui souriaient lorsque
leurs yeux rencontraient les yeux de telle ou telle mormonne et Pamla
vit que l'un d'eux se tournait constamment d'un cte o se tenait la
troupe des pouses du Prophte. L'pouse n 19 se tournait souvent vers
l'officier et leurs yeux avaient la couleur du myrte mouill. Ils
taient spars par un groupe o se tenait un juif nomm Chri de
Mendoza, qui s'tait inclin au moment o avaient pass, pompeusement
disposs sur le char, les papyrus autographes d'Abraham. Il avait
ensuite repris une vive discussion avec le chef ute Milopitz qui se
tenait prs de lui et qui lui rpondait brivement en un anglais
guttural, sans f.  cause de l'impossibilit o sont les gens de sa race
 prononcer cette consonne. L'Ute avait abord Chri de Mendoza en
l'appelant mon frre et le juif, qui ne le connaissait pas, lui avait
demand la raison de cette familiarit.

--Ne savez-vous pas, avait rpondu l'Indien, qu'au tmoignage des
mormons, nous sommes de la mme race.

Et Chri de Mendoza avait rflchi tte baisse pendant le passage des
reliques d'Abraham.

--Je vous crois, dit-il en relevant la tte. Il y a bien des analogies
entre les coutumes rituelles de nos deux nations. D'autre part, le nom
d'Ute, qui se prononce  peu prs comme le mot qui dsigne les Juifs en
allemand, pourrait dsigner une origine judaque. Cependant, avouez que
nos esprits ne se ressemblent gure, car s'il est vrai que l'esprit de
la race, celui de la famille, l'esprit en un mot, des traditions nous
anime, les malheurs qui ont atteint notre position parmi des races trs
diffrentes de la ntre, nous ont donn une relle facilit 
comprendre,  utiliser toutes les nouveauts. Nous avons l'esprit
pratique, non seulement pour les choses matrielles, mais aussi pour
tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'me. Vous, au
contraire, si vous tes attachs  des traditions, vous ne savez pas les
conserver pures, c'est--dire vivantes et modernes. Vous tes la plbe
des dix tribus, nous sommes les princes de la tribu royale de Jude.
Cette diffrence explique l'abaissement o l'on vous voit, explique
aussi notre gnie qui est de dominer en accaparant les richesses et en
judasant les rites et il s'en faut de peu que la judasation de tout le
bassin de la Mditerrane ne soit un fait accompli. D'autre part,
monsieur l'Ute, vous savez que j'ai ouvert dans Main Street une boutique
de curiosits, d'antiquits, n'oubliez pas que je vous paierai un bon
prix tout ce qu'il vous plaira de me vendre, car j'ai le placement de
tous objets curieux ou archologiques tels qu'armes, toffes, cuirs,
travaux en plumes, pierres graves, sculptures, poteries, aussi bien
chez les particuliers de l'Est que dans les muses d'Europe.

Et Chri de Mendoza, qui tait un bel exemple de la judasation, qu'il
annonait, attestait par toute sa personne qu'au sang isralite se
mlait en lui le sang ngre et le sang chinois.

Le chef ute Milopitz regardait gravement et non sans mpris cet homme
qui tait peut-tre de sa race et qui lui proposait de vendre les
tmoignages honorables d'un pass glorieux. Il hocha la tte et se
tourna vers l'pouse qui, portant un lourd ballot sur son dos, se tenait
 ses cts humble et courbe. Ils taient l'un et l'autre l'ignorance,
la superstition, la sottise et la lubricit, quelque chose de plus bas
que la plbe et, cependant, sans qu'ils le sussent, c'tait sur eux que
se modelait l'Etat, les moeurs et les croyances, car, ainsi que l'homme
a t fait du limon de la terre, les nations sont tires de la plbe.




VII


J'avoue, dit Elvire, que j'ai pour ma grand'mre une trs grande
admiration. Elle pouvait rsister aux hommes, tandis qu'aujourd'hui, si
les femmes ont plus de droits qu'autrefois, il leur est beaucoup plus
difficile de rsister aux dsirs virils mme lorsque, comme moi et comme
ma grand'mre  ce que j'ai cru deviner, enclines  aimer les femmes en
gnral et sujettes  des bguins pour quelques hommes en trs petit
nombre. Ds ce soir, je ferai le portrait d'un Danite. C'est drle, il
me semble qu'il a les traits de Pablo Canouris.

Ma foi, dit M. Mahner, je crois bien n'avoir jamais vu de Danites sans
leur masque vert.

Mais il se fait tard, je me suis laiss entraner par mes souvenirs, je
vais essayer d'abrger le reste de mon rcit.

La table avait t dresse dans la salle du Social Hall. Il y avait l
Kimball qui donnait la fte, entour de ses pouses, Brigham Young et
toute sa famille, Lubel Perciman et son harem, d'autres mormons et leurs
femmes. Les familles n'taient point groupes, mais on avait altern les
sexes et Pamla tait place entre Chri de Mendoza et James Ferguson,
officier de la milice de l'Utah et qui tait aussi avocat, orateur et
acteur. C'tait un homme d'une trentaine d'annes, fort, nergique et
spirituel; ses talents de socit le faisaient rechercher dans toutes
les ftes; bien que clibataire, il eut la rputation d'un adultre et,
tout en reconnaissant ses mrites, les mormons le craignaient. En face
de Pamla se trouvait l'officier fdral ayant  sa gauche l'pouse n
19 et  sa droite l'actrice blonde qui tait en tourne  Salt Lake
City.

Des ngres faisaient le service et sur la table il y avait des
flambeaux allums et, dans des vases de cramique locale, des fleurs
artificielles en cire de formes tranges, un des travaux o excellent
les mormonnes.

On servit d'abord comme hors-d'oeuvre des sauterelles, des racines de
camisch, des oignons qui servent de nourriture aux Indiens et du vin de
Catawba, qui est le produit des vignes du bord de l'Ohio.

On couta avec attention Chri de Mendoza qui vantait la saveur des
sauterelles rties:

--C'est un mets antique, disait-il, et cependant c'est aussi pour les
Europens un aliment nouveau et qui rebuterait plus d'un blanc, mme
parmi ceux qui se croient sans prjugs. Les nouveauts, loin de nuire
aux coutumes et aux saines traditions, les enrichissent, les vivifient,
les fcondent. C'est ainsi que les sages polygames de l'Utah, loin de
nuire  l'institution de la famille, lui donnent plus de grandeur et
plus de force en l'tendant.

Et Brigham Young qui l'entendit, se tourna vers lui, disant:

--Les mormons sont un peuple d'lus, placs ici-bas dans une sphre
spirituelle particulire, ce qui leur permet de ne tenir compte ni des
lois humaines, ni des richesses superflues du monde.

Et le Prophte s'tant vers du Catawba, leva son verre dans la
direction de Chri de Mendoza qui but d'abord aux dames et ensuite au
Prophte.

Les ngres se htaient pour changer les assiettes et les couverts, puis
l'on servit des truites saumones du lac Utah et le rideau de la scne
qui se trouvait au bout de la salle se leva.

Le dcor tait fait d'une tenture jaune au milieu de laquelle se
dtachait l'OEil-Qui-Voit-Tout et un jeune homme qui figurait l'Europe
et une jeune demoiselle qui reprsentait l'Amrique, venant, l'une du
ct cour et l'autre du ct jardin, s'abordrent en souriant et il
s'ensuivit un dialogue dont je me souviens presqu'entirement, parce que
l'anne suivante on nous le fit apprendre par coeur  l'cole.


L'EUROPE

    Nations, je vous offre et l'ordre et la beaut
    Des ruines qui ont la grce des jeunes filles
    Et mes fleuves semblables aux vers des grands potes
    Et tous mes esclavages, toutes mes royauts,
    Tous mes dieux charmants qui sont ma foi, qui sont mon art,
    Tous ces peuples querelleurs et des fleurs odorantes.
    O vieilles maisons, nourrices du progrs,
    Carrefours o les ges choisirent leur route et s'en allrent,
    Patries, Patries, Patries dont les drapeaux me vtent,
    Fantmes,  fort du gnie o chaque arbre est un nom d'homme,
    O Fort qui marches  reculons sans que tu t'loignes
    Je suis tous les fantmes, tous les ombrages,
    Les patries, les villes, les champs de bataille
    Amrique,  ma fille et celle de Colomb.


L'AMRIQUE

    Hommes qui souffrez,  femmes qui aimez, et vous, enfants, venez
    Puiser l'eau du second baptme
    Dans le petit lac bleu o le Mississipi puise son onde
    Je suis l'espoir aux grands espaces et l'avenir sans souvenirs.
    Parmi les troupes de chevaux sauvages issus des chevaux d'Europe,
    Gambadent les troupeaux de jeunes penses issues de penses d'Europe
    Et de nouvelles vrits sont rvles ici  ceux qui sont las des
            anciennes.
    Elles chantent ou pleurent, ou prient ou clatent de rire
    Et prparent de nouveaux travaux.
    Un dieu nouveau se dresse dans le canot d'corce
    Une desse se peigne en chantant dans les prairies o mrit le riz
            sauvage
    Et d'autres dieux rclament des hros.
    C'est aussi l'arrive d'un vaisseau
    Ecoutez danser l-bas des voyageurs quivoques dans un bal de
            quarteronnes,
    Ecoutez aussi au loin, derrire les horizons, la plainte,
    La plainte de ceux qui meurent en Europe en se rappelant
    Des prairies o le riz sauvage mrit au bord du Mississipi
    Et les noires cyprires drapes dans la tillandzia argente!

L'Europe et l'Amrique se prirent par la main et, en choeur, elles
chantrent:

    La mer spare les deux poux
    Ce sont les noces normes de deux continents.
    De l'un jaillit un vaisseau  travers l'ocan,
    L'Europe fconde l'Amrique,
    L'Europe, nom viril dans le langage diplomatique,
    C'est--dire international qui est le franais,
    Et l'on entend distinctement l'article masculin,
    Tandis que l'article fminin marque bien
    Dans la langue des Nations ou langue franaise,
    Le sexe de l'Amrique.
    L'Europe tend frntiquement la rigide pninsule d'Armor
    Et l'Amrique s'tale, largement ouverte,
    O l'isthme humide tressaille aux tropiques.
    Amour sublime! des nations naissent du couple dmesur
    Dont les lments favorisent les pousailles.
    Le vaisseau poursuit son voyage fcondateur,
    Les vents gonflent les voiles, ils gmissent,
    Crient la volupt des gants qui s'entraiment.

Et  ce moment des petits garons habills en Indiens mls  de
petites filles vtues en vieilles dames vinrent danser autour de
l'Europe et de l'Amrique qui s'embrassrent aux applaudissements des
convives. Puis on laissa entrer quelques amateurs de thtre qui
venaient pour assister  la reprsentation de _Jedediah le Grand_. Ils
avaient pay leurs billets en nature: en melons, en poteries, etc.

Des Chinois vinrent enlever les tables et, pendant ce temps, les ngres
firent de la musique au son de laquelle on se mit  danser  la mode des
mormons, c'est--dire un homme et deux femmes. Pendant ce temps, on
disposait des chaises, des bancs, puis la rampe s'claira, on teignit
les lumires de la salle, et comme l'on continuait de danser en
attendant les trois coups qui annonceraient le spectacle, les portes
s'ouvrirent tout  coup et quelques officiers fdraux entrrent dans la
salle. Des soldats les clairaient avec des torches.

Tout ce monde s'arrta de danser et Kimball se dirigea vers les
nouveaux venus pour protester contre leur intrusion, mais cinq officiers
se prcipitrent sur les mormonnes et les saisirent  bras le corps, les
entranrent vers la sortie, avant que les mormons eussent song  les
en empcher. L'officier fdral qui avait assist au repas et qui
dansait avec Pamla et l'pouse n 19 les poussa vers ses camarades; ils
se trouvrent dehors avant que l'officier de la milice Ferguson, qui
remplissant un petit rle dans la pice de _Jedediah le Grand_ se
fardait dans les coulisses, sortit.

Des chevaux attendaient les ravisseurs qui hissrent leurs prcieux
fardeaux presque vanouis sur les montures, s'enchevalrent et
galoprent hors de la ville.

Ce fut une course effrne durant laquelle Pamla, plus morte que vive,
se laissait aller, rsigne  tout. Au bout d'une demi-heure, il lui
sembla que derrire eux d'autres chevaux arrivaient. Les ravisseurs
activrent la course, mais les poursuivants gagnaient du terrain, ils
s'approchaient. Bientt il y eut des coups de feu; le cheval sur lequel
tait Pamla s'abattit, elle s'vanouit et, quand elle revint  soi,
elle ne vit que le visage masqu du Danite aux larmes d'or qui la
contemplait.

Elle lui dit:

--Merci de m'avoir sauve.

Il dit:

--Je regrette de n'avoir pu sauver que vous seule, les autres ont t
enleves par les gentils.

Pamla pensa aussitt  l'pouse n 19, se disant:

--Elle s'est sauve, c'est ce qu'elle dsirait.

A ce moment arrivrent d'autres Danites qui avaient t chercher une
mule pour Pamla et elle revint  Salt Lake City assise sur sa mule que
conduisait par la bride le Danite blouissant qui l'avait reprise  ses
ravisseurs.

Lubel Perciman l'attendait et lui fit fte. Toutefois on ne vit point
paratre ce jour-l, ni durant la semaine qui suivit Brigham Young dont
l'pouse prfre avait pris la fuite d'une faon dfinitive.

Quand la nuit fut devenue silencieuse, tandis que la lune versait une
lueur froide et vive, l'elder Lubel Perciman, bien ras, vtu d'un
pantalon de toile bleue, les pieds nus dans des mocassins orns de
verroteries versicolores, voulut connatre dans toute son tendue le
bonheur conjugal et pntra dans la chambre de Pamla. Il souriait,
sachant qu'au dehors les Danites veillaient sur la flicit des mormons.
Les ples toiles supportaient  l'infini les dieux de toute puissance
et, plus loin que ces dieux, d'autres dieux plus puissants encore
emplissaient la plnitude du monde d'une nergie incre et sans
limites.

Avant tout, l'elder Lubel Perciman, soulevant le flambeau qu'il tenait
 la main, se regarda dans le miroir. Il se trouva bien coiff et son
visage maigre lui plut et il lui sembla que sa chevelure jaune tait
comme un foyer lumineux o s'alimentait la lune de cette nuit
d'Amrique. Ensuite il jeta un coup d'oeil sur le lit bas o devait
dormir votre grand'mre, semblable alors  une dit exile et rompue de
fatigue. Mais le flambeau pensa tomber des mains de l'elder Lubel
Perciman, car le lit tait vide. Pamla s'tait enfuie sitt revenue et
mon rcit touchant votre grand'mre doit s'arrter ici puisqu'elle ne
reparut plus au milieu des Mormons et que l'on n'en entendit plus
parler, pas plus que du Danite, d'ailleurs. Et l'on supposa qu'elle
s'tait enfuie avec lui, mais on fit le silence sur ce qui la concernait
car on craignait la colre de l'elder Lubel Perciman qui n'en parla plus
jamais. Pour mon compte, je n'en ai plus entendu souffler mot jusqu' ce
matin o mon diable de neveu est venu de votre part me rappeler cette
jolie fille mutine, aux cheveux bouriffs qui, lorsque vtue en
matelot, elle parut sur la place de l'Union, fit tant d'impression sur
les Saints-du-dernier-jour. J'oubliais d'ajouter que le bruit se
rpandit peu  peu que le Danite qui avait disparu en mme temps que
votre grand'mre n'tait autre que l'ange Moroni.

--Un ange, s'cria Elvire, mais il me semble  moi qui suis la petite
fille de celle dont vous m'avez racont l'histoire, que des ailes me
poussent et ma foi je fais tout ce que je peux pour les retenir, car je
tiens  rester une femme et je n'ai, je crois, aucune vocation pour
l'aviation.

Enfin, ajouta l'Ovide de fantaisie, votre grand'mre ne manquait ni de
bon sens ni d'honntet puisqu'elle est revenue se marier dans son pays
et y faire souche. Et n'est-ce pas suffisant pour juger de la valeur
morale de la polygamie lgale. Les Franais ne deviendront pas plus
mormons que Turcs. Et allez! on repeuplera tout de mme. La
repopulation,  tout prendre, c'est avant tout une question de
propagande.




VIII


Lorsqu'il fut dans le train qui l'emmenait  Marseille, Anatole de
Saintariste, l'officier permissionnaire dont il est question, s'endormit
profondment. Il y avait plusieurs mois qu'il couchait sur le sol, et la
douceur des banquettes du wagon de premire o il voyageait le faisait
dormir, en quelque sorte, de tendresse... C'tait sa premire permission
depuis le commencement de la guerre...

L'arrive dans la Capitale eut lieu par un beau soleil et, le soir,
quand le Permissionnaire reprit le rapide, il emportait de Paris une
excellente impression que gtaient seulement quelques embuscades
surprises  et l...

A Marseille, il attendit le bateau qui devait le transporter en Algrie.
Il profita de cette attente force pour visiter les camps anglais.

La rencontre d'un de ses amis, devenu interprte auprs de l'arme
anglaise, lui facilita ses excursions. Son cicerone savait porter
l'uniforme kaki orn des ttes de sphinx, c'est pourquoi il jouissait
d'une certaine popularit parmi les officiers britanniques et le
Permissionnaire fut bien reu sous leurs tentes, et ceux qui, parmi les
officiers anglais, entendaient le franais, fredonnrent une
chansonnette dont les Interprtes sont les hros:

    Non seul'ment faut savoir l'franais,
    Faut mme connatre un peu d'anglais,
    a peut servir, on sait jamais,
            Aux Interprtes.

Le Permissionnaire vit les Hindous faire leur cuisine et les Tommies
s'exercer au maniement d'armes.

Au demeurant, la ville tait pleine d'Anglais, d'Hindous, de Serbes,
d'Annamites. Ces derniers taient vtus en artilleurs et destins,
disait-on,  l'aviation; il y avait encore quelques officiers russes et
des officiers italiens en petit nombre...

Le second jour, le Permissionnaire s'en fut visiter Aix o il eut la
surprise d'tre conduit par un cocher qui avait t le propre cocher de
Czanne. Ce brave homme, nomm Baptiste Curnier, se souvenait bien de
son matre: Il fallait dire comme lui, mais il ne fallait pas le
flatter.

On alla ainsi jusqu'au Jas de Bouffan o peignit Czanne... Aprs quoi,
rentr  Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain,
prendre le bateau qui, tous feux teints, le porta jusqu' O..., o il
passa le temps de sa permission.

Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un chantillon:

Ancien professeur au lyce des garons, puis avocat, X... tait encore
capitaine des pompiers et vnrable de la loge d'O...

A la dclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants,
s'engage et part comme capitaine.

Un jour, sa mort est annonce officiellement. Et des soldats de son
rgiment, ses concitoyens, crivent  sa veuve des dtails prcis. Le
capitaine X... a t tu alors qu'il montait  l'assaut en tte de sa
compagnie et son corps, rest suspendu aux fils de fer et trs visible,
a fait l'objet de maints combats, mais en vain, car on n'a pu le
reprendre. (Notons qu'en Champagne l'on a aussi montr ce corps habit
par les rats et garnissant un cheval de frise sur le billard
(c'est--dire l'espace entre les premires lignes adverses) ou du moins
un corps qui passe pour tre celui du capitaine X... au
permissionnaire...)

A quelque temps de l, la veuve reoit d'Allemagne une lettre venue par
des voies neutres... Il est dit dans la lettre qui venait du vnrable
d'une loge allemande:

Votre mari n'est pas mort, mais seulement bless. Il est en ce moment
bien soign... Surtout ne parlez de cette lettre  me qui vive, sans
quoi vous ne reverriez jamais votre mari.

Le Permissionnaire entendit aussi raconter l'histoire d'une dame de la
socit d'O... qui, dguise en Mauresque, parcourt les cafs pour dire
leur fait aux embusqus et leur intimer l'ordre de partir sur le Front.

Le Permissionnaire assista  des couchers de soleil merveilleux o le
ciel s'emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de
violettes phosphorescentes.

Il s'arrta parfois dans les faubourgs pour couter les petites
fillettes des coles, petites Franaises, petites Espagnoles et petites
Mauresques qui chantaient des rondes nouvelles en sautant  la corde:

        A. B. C. D.
        Les Franais ont gagn,
        Les All'mands ont perdu,
        Le Kaiser sera pendu.

Ou cette ronde-ci qui a deux couplets:

        Ah! mon Dieu! quell' triste anne!
        Tout le mond' mobilis.
        Ya des morts et des blesss,
        Il y a mm' des prisonniers.

        Viv' la classe de vingt ans!
        C'est des homm's, plus des enfants,
        S'ils s'en vont aux Dardanelles,
    Qu'ils n'oublient pas leurs petit's demoiselles.

Le Permissionnaire visita la mosque d'O..., mais il fut aussi  la
cathdrale o il entendit un prdicateur dmontrer fort ingnieusement
l'existence du Dieu unique:

Il n'y a qu'un Dieu, il ne pourrait y en avoir d'autre. En effet,
puisque Dieu est partout, o se mettrait l'autre?...

Enfin, dans une famille amie, s'tant approch d'une petite fille qui
tudiait ses leons et, ayant parcouru le cahier de dictes, il vit que
les auteurs  qui les professeurs du lyce de jeunes filles d'O...
empruntaient le plus souvent leurs textes taient M. Pierre Mille et M.
Ernest Gaubert, sous-prfet.

Puis, sa permission expire, l'officier permissionnaire reprit le bateau
et quitta le port d'O... par une belle nuit o la mer tait
phosphorescente. Le navire fendait l'or vert et liquide. Des tirailleurs
sur le pont sombre comme celui du Vaisseau-Fantme chantonnaient _Amela
Djiriwel ya la la..._ Et quand le jour revint, la cte d'Afrique avait
disparu...

En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l'histoire
d'une dame qui sait quand la guerre doit finir. Cette dame se rendait au
Sacr-Coeur,  Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avanait
cahin-caha, car la monte est rude.

Une pauvresse suivait pniblement le mme chemin. La dame lui offre
charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la
conversation s'engage.

Le sujet, tout le monde le devine.

Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de...

--En..., vous plaisantez?

--La guerre sera finie en..., aussi vrai que le cocher qui nous conduit
sera mort dans une heure. Ce n'est pas la seule prophtie que je
connaisse concernant la guerre et,  Nmes, on m'a montr le manuscrit
d'un prophte-pote, mule de Nostradame de Salon. Le prophte se
nommait Paillet et vivait vers 1880.

Ces prophties indites m'ont paru se rapporter  la guerre actuelle. Je
les donne ici sans les commenter:

La premire a trait  Anvers:

    Anvers, on btit une tour.
    Ville sauve, un prince arrive.
    Toutes tes mains  la drive
    Maigres comme un cou de vautour.

La seconde est plus claire:

    Reims  l'honneur de peine en peine
    Les Marniats ont dlivr,
    Pour qu'il brille, ton nom sacr:
    Regard de roi, regard de reine.

La troisime est sybilline:

    O ma douleur de Baccarat.
    Le petit loup qui s'y drobe.
    Eclairs, clairs au ciel pour robe
    Quand Franc victoire y trouvera.

Dans la quatrime de ces prophties, je tiens toutefois  faire
remarquer l'expression nigmatique Foudunbras, fou d'un bras, qui
s'applique  merveille au Kaiser, manchot d'Allemagne. Coulogne est
videmment ici pour Cologne:

    La marchandise de Coulogne
    Preux et preuses saccageront,
    Le Foudunbras s'ouvre le front
    A Strasbourg o va la cigogne.

Elles arrivent, se sparent et chacune va faire ses dvotions. En
sortant, la dame aperoit sa voiture, le sige tait vide.

Elle cherche son cocher: on venait, lui dit-on, de le transporter dans
une pharmacie voisine, mort d'une congestion.

Voil un conte  dormir debout; le plus extraordinaire c'est que,
parat-il, il est vridique...

Puis, de retour sur le front, en Champagne, l'officier permissionnaire
retrouva:

    La tranche en premire ligne,
    Les lphants des pare-clats,
    Une girouette maligne
    Et le regard des guetteurs las
    Qui veillent le silence insigne.

Et, quelques jours aprs, il rencontra quelqu'un de sa connaissance, un
caporal d'un rgiment voisin. Ce grad, charg d'un norme barda,
conduisait un petit dtachement et, un monocle suspendu  un cordonnet
de soie, se balanait lgamment devant lui. C'tait le caporal Gabriel
Boissy et, durant quelques minutes, ils parlrent sans aigreur, avec
commisration mme, des embusqus de leur connaissance.

Il reprit la dure et prilleuse vie du sous-lieutenant, chef de section
dans les tranches tragiques de la Champagne pouilleuse, o moi-mme
j'ai entendu un jour, prs de l'Arbre de la cte 193, cette rponse
hroque:

Mais, nom de d'l, tu es bless et tu ne le dis pas. Fallait crier, mon
vieux!

Crier! T'es pas fou! ce mort qu'est l s'plaint pas, crie pas; je
m'serais fait honte de crier en n'tant que bless.

Au demeurant, voici quelques remarques touchant le fantassin du front:

Tous les fantassins mritent la croix de guerre et tous ne l'ont point.

Ce qui domine dans un combat, c'est le tac tac tac de la mitrailleuse.

Le langage du fantassin est riche en synonymes, par exemple, le mme
engin de tranches, l'horrible bombe qui nagure venait en se lamentant
et que les Boches ont russi  rendre muette, se nomme, selon les
secteurs, youyou, flchette ou queue de rat.

A l'abri-caverne collectif par escouade ou demi-section, le fantassin
prfre, bien que ce soit dfendu, se creuser un abri individuel dans le
flanc de la tranche.

Celui qui n'a pas vcu en hiver dans une tranche o a barde ne sait
pas combien la vie peut tre une chose simple.

La vermine est charge de faire la toilette des fantassins, officiers,
sous-officiers et soldats.

Celui qui n'a pas vu des musettes suspendues  un pied de cadavre
pourrissant sur le parapet de la tranche ne sait pas combien la mort
est une chose simple.

L'hrosme du fantassin, durant la guerre qui commena en 1914, surpasse
tout ce qu'on connaissait jusqu'alors en fait d'hrosme.

Ceux qui n'ont pas vcu dans la craie de la Champagne pouilleuse ne
savent pas combien le blanc peut tre sale.

Au reste ceux qui ont fait la guerre en Champagne et qui survivront
reviendront sans doute visiter avec une atroce curiosit cette rgion
infernale qui va de la butte de Souain  Massiges.

Au dire de ceux qui connaissent les autres parties du front, c'est
peut-tre l que le drame est le plus poignant, et cela d'une faon
dfinitive, depuis le dbut de la guerre.

Aucune dsolation n'gale l'pouvantable aspect de ces ondulations de
terrain zbres de boyaux et de profondes tranches blanches. Rien
n'voque plus fortement l'enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui
furent le thtre de corps  corps effroyables d'hommes  hommes,
d'hommes  engin effroyable. Cte 193, cte 196, butte de Souain, butte
de Tahure et vous, mystrieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces
deux mamelles de sol strile, abreuv de sang et de sacrifices sans
nombre! Croix des cimetires, croix franaises, croix ennemies et vous,
simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes,
dont on ignore le nom et la nationalit, que l'on trouva expirantes dans
une cagnat d'officier boche, auprs de laquelle j'ai demeur quelques
semaines durant les derniers temps de ma vie d'artilleur. La cagnat
boche que j'habitais s'appelait Caf Sprind et les fondateurs de ce
singulier caf avaient ajout sur la porte l'avis suivant:

_Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch
von ihr bewohnt._ Autour se trouvaient des cagnats nommes Lustige
Mhle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche
fait avec les premires lettres de l'piphonme boche que voici:
_Haupsache ist dass das England Klage kriegt._ Le principal, c'est que
l'Angleterre soit battue.

Dans le voisinage, les deux cimetires du Trou-Bricot talaient leur
macabre dcoration o se mlait la funbre craie sculpte, le pin, le
bouleau et les inscriptions funraires: _Sei getreu bis in dem Tod;
Liewer dd as Slaw; Kein Schnr'er Tod ist auf der Welt als wer vor'm
Feind erschlagen,_ etc.

O souvenirs de la Champagne pouilleuse!

Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la cte 196,
vue du Balcon?

Et ce petit coin de Beausjour, qui devait tre un si charmant sjour
avant la guerre!

Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec
intrt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beausjour
et de sa fille.

Rgion o la vie est dure, mais le courage, l'esprit de sacrifice,
l'entrain y sont d'autant plus grands.

Qui regardera, aprs la guerre, sans motion, pointer le bouton rose de
l'euphorbe verruque ou s'taler les spatules de la pimprenelle  saveur
de concombre?

Et le berger qui mnera plus tard patre ses moutons sur ces crtes qui
furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser
quelque dbris d'obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un
casque boche et regardera curieusement ce dbris informe de notre
poque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetires o, chaque
fois qu'il en avait l'occasion, Louis Derme allait errer, redressant
les croix, mditant sur cette activit trange qui a pouss et poussera
toujours les hommes  s'entretuer quand un peu de charit et moins
d'avidit suffiraient  assurer la paix ternelle.

Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantalon, fte patronale de
Mesnil-les-Hurlus, o se trouvaient nos positions, les canonniers de ma
batterie restaurrent une tradition qui s'tait perdue, je crois, depuis
1875. C'est le jeu de la roue, tradition de l'endroit. Louis Derme,
dont le bataillon tait au demi-repos de ce ct, assista  la fte et
nous nous promenmes ensemble dans ce village dont il ne reste d'intact
dans les dcombres de l'glise que la cloche chue du clocher, mais
demeure entire; plus de maisons, partant plus d'habitants.

Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dvidoir  fil
tlphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline
et les artiflots s'amusrent comme des gosses et je crois bien que vers
la fin des grivetons de la biffe se mlrent  ce jeu qui avait
autrefois un but matrimonial.

Grivement bless enfin, transport d'ambulance en Hpital auxiliaire,
Louis Derme arriva un matin au Val-de-Grce et, ds ses premires
sorties, il constata que Paris ne l'tonnait plus comme lors de sa
permission; il rencontra Corail qu'il avait aperue une fois avant la
guerre, car elle tait, depuis le mois de dcembre 1913, l'amie d'un de
ses amis qui avait t tu  la guerre. C'est pourquoi ils se lirent et
elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour
ainsi dire sa vie d'avant la guerre.

Dans le milieu de potes et de peintres qu'ils frquentaient, milieu o
l'on n'est pas toujours enclin  la bont, mais o l'on est toujours
sensible, une anecdote mouvante remuait alors les coeurs, c'est une
anecdote de guerre et cependant ce n'est pas une anecdote militaire.
Elle m'a t raconte par le hros lui-mme. Il m'a pri de taire son
nom et de changer lgrement quelques circonstances. Je m'incline devant
son dsir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet
d'authenticit, ou plutt cette prcision  un si beau trait de la vie
contemporaine.

Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d'un
village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor
transfigurateur de l'Art.

Le peintre A... D... avait obtenu d'aller peindre dans la zone des
armes les vues pittoresques des ruines de la guerre.

Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant
qu'il approchait du village o il tait n, son coeur battait trs fort.

Il avait vu un grand nombre de villages que l'artillerie et l'incendie
ont ruins. Les uns sont rduits  l'tat de squelettes; il ne reste que
quelques murs. Quelquefois l'glise est presque intacte. Le plus souvent
le clocher a t abattu. Mais tous ces dcombres ont dj l'aspect
grandiose des ruines antiques. Malgr l'horreur qu'elles reprsentent,
on est forc d'en admirer la beaut, que dis-je? la puret.

Dans les villes du front, la guerre n'a caus que des dgts dont
l'apparence sinistre ne peut que serrer le coeur. Il n'y a que des
dmolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi
dire acheve et forme un ensemble empreint le plus souvent d'une
grandeur touchante, d'une dlicatesse  pleurer.

A... D... avait reproduit ce caractre dans ses tudes, car il tait
sensible et chacune des ruines qu'il avait vues avait veill en lui un
sentiment o se mlait  la haine contre la barbarie destructrice un
profond respect artistique.

Voyageant  pied, comme les paysagistes d'autrefois, il gotait
pleinement, en mme temps que la fracheur de la belle matine
d'automne, le charme d'un paysage qu'il s'tonnait de ne plus
reconnatre.

En effet, il approchait du village natal. Cette rgion qu'il parcourait
et o son enfance s'tait coule tout entire, lui tait familire
entre toutes et cependant il la reconnaissait  peine.

Partout s'enchevtraient des routes nouvelles, soigneusement
entretenues. C'taient encore des chemins de fer  voie troite et de-ci
de-l, le long de ces artres, de ces veines du corps sublime des armes
combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages
inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres
des boqueteaux.

Et A... D... admirait cette vie nouvelle ne de la guerre. Car si les
ruines ont t accumules, les voies de communications ont t
multiplies et elles concourent si grandement  la richesse d'une
contre, qu'on peut se demander si, pour un grand nombre de ces
villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense
pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite
toutefois de ce que ces ruines pouvaient reprsenter comme valeur
artistique.

Elle tait souvent trs grande, mais, en l'tat des rflexions du
peintre A... D..., restait entirement hors de la question.

C'est un Champenois qui par temprament examine les choses et les ides
sous tous les aspects que lui prsente son esprit mobile et pntrant.

La raison l'incitait  moraliser et, sans que l'esthtique y perdt ses
droits, il s'attachait  deviner les consquences de ce qu'il voyait.

Un Provenal, un Breton eussent tenu d'autres raisonnements selon une
autre logique, et cette varit de tempraments qui se rejoignent dans
la haute civilisation franaise explique comment la France peut si bien
remplir son admirable mission. C'est elle qui, depuis la ruine de
l'antiquit, joue vis--vis de l'humanit le rle qu'ont jou avant elle
la Grce et puis Rome.

Voil donc A... D... s'approchant de son village natal par des routes
inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent 
travers champs. Il croise une thorie de lourds camions de
ravitaillement. Les trous d'obus ici et l sont bien faits, bien ronds
et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles
dans un jardin. Au loin, des coups de canon clatent pompeusement. Des
avions, sentinelles ariennes, semblent des abeilles qui butinent sur
les fleurs subites des clatements le miel si doux de la victoire. A...
D... sent alors tout le charme de cette frache matine d'automne et,
tout  coup, au tournant d'un coteau, apparat le village natal.

Est-ce lui? Rien n'est demeur de ce qui pouvait le faire reconnatre.
O est le fin clocher? O sont les vergers qui l'entouraient jadis et
qui, au printemps, le ceignaient d'une guirlande fleurie? O est le
petit chteau, cette merveille de grce qui depuis la Renaissance se
mirait dans l'tang? O est l'usine dont la haute chemine tait ce que
le XIXe sicle avait apport dans le pays de plus caractristique en
fait d'architecture? Pas de doute cependant, voici l'tang et quelques
pans de murs, restes du chteau; voici le cimetire qui parat s'tre
agrandi; voici les ruines de l'glise; voici la maison natale d'A...
D... La voici entre d'autres maisons semblables; de chacune d'elles, il
reste deux murs nettement silhouetts qui se terminent en forme de
brisques, attestant ainsi la dure de la guerre et des blessures...

Mais, Dieu! que ces ruines sont vivantes! Les dcombres ont t
dblays. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un
bivouac s'est tabli, dans des gourbis, et sur l'un d'eux, A... D...
reconnat, avec un plaisir mu, la porte, la jolie porte de sa maison
natale.

Et le voil install, il ouvre son carnet et dessine fivreusement, avec
joie. L'inspiration l'anime, jamais aucune ruine ne l'a transport  ce
point. Il ne se borne point  tracer un croquis. Il achve son dessin.
Il n'a de cesse qu'il soit complet. Tout y est. Voici  droite le
cimetire grand comme celui d'une petite ville. A gauche ce sont les
baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se dveloppe
 l'ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le
bivouac  flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur
la grande place o n'aboutissaient autrefois que des chemins mal
entretenus et des sentiers bords de murs et de haies vives.

Et, le dessin achev, A... D... contemple son ouvrage avec tonnement.

Est-ce bien son village ruin qu'il a dessin?

Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que
sur le papier, malgr cette exactitude minutieuse, le village s'est
transfigur; il est plus grand, plus beau qu'auparavant, qu'au temps de
son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l'aspect de maisons
bien alignes. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du chteau,
de la haute chemine et du clocher, tandis qu'il n'apparat de l'glise
qu'une partie de la nef encore intacte.

Le village d'A... D... c'est maintenant une petite ville desservie par
de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer
passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris
l'importance d'un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi
une vision de ce que deviendra aprs la guerre ce village maintenant en
ruines.

A... D... m'a racont qu'il regarda longtemps avec un attendrissement
sans tristesse son dessin prcis et prophtique, puis, ayant serr son
cahier et ses crayons, il se mit en route et s'loigna de son village
natal o il n'tait point entr. Il marcha et, lorsqu'il eut gravi la
petite cte qui se dirige vers l'ouest, il s'arrta, se tourna et
contempla les ruines qui lui avaient paru si prospres. Il en aperut
toute la tristesse, toute l'horreur. Il ne vit plus les routes neuves,
ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L'glise tait sans toit
et sans clocher, l'usine sans chemine; du chteau et des maisons, il ne
restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son coeur
se serra et il se mit  pleurer.

Voil le tableau tel qu'il m'a t dcrit par A... D...; mais je ne peux
rendre l'accent extraordinairement passionn avec lequel il me parla de
cette transfiguration merveilleuse.

J'ai vu le dessin miraculeux, il est d'une beaut touchante, mais il
faudrait que tout le monde et en France la vision nette de l'avenir,
comme l'eut le peintre A... D... devant les ruines de son village natal.
Il faudrait que dans tous les esprits s'accomplit le miracle patriotique
de la double vue.

Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques: il
faut les apercevoir ds aujourd'hui afin de pouvoir les raliser.

C'est devant ce dessin, expos rue de Penthivre, dans les salons de
Couture (c'est bien l'expression qui convient) de Mme Bougard, que
Pablo Canouris, Elvire, Mose Delchelle, le fantaisiste sergent du
Pont-Euxin, la jolie rousse Corail, coutaient Anatole de Saintariste
leur dire les rflexions qui lui venaient en contemplant ce
chef-d'oeuvre.

J'en suis touch  l'extrme, disait-il, car rien ne m'meut comme de
dcouvrir les traces de ce qui se prpare de grand dans les mes de mes
compatriotes.

Il faut faire place nette pour une nouvelle France  la fois jalouse de
ses traditions et extrmement audacieuse dans ce qui concerne le
progrs. C'est pourquoi les ruines m'meuvent  la faon dont elles
peuvent mouvoir dans ce dessin: j'aperois dj ce qui les remplacera.
Et les morts, pour mouvantes qu'elles soient, voquent pour moi le
prochain repeuplement de la France. Il faut que dans cinquante ans elle
soit devenue une nation de cent millions d'habitants.

Instituez le mormonisme, rplique l'Ovide d'imitation, et que chaque
homme fasse des enfants  plusieurs femmes.

Et Pablo Canouris disait  Elvire:

Du moment que Nicolas est parti et que tu es ma matresse, il n'y a
plus de raison que tu restes chez lui. Viens chez moi.

Mais Elvire, dont les yeux ptillaient de malice, pensait que son amie
Mavise l'attendait chez elle et, tout en serrant le bras de Pablo
Canouris, elle pensait  des caresses d'une douceur infinie, non celles
qu'elle aurait pu recevoir, mais bien les caresses qu'elle savait donner
et qui ne pouvaient toucher qu'un coeur de femme.

On revint  pied vers Montparnasse en chantant:

        C'est la fille  la Fatma,
        Qui habite  la Casbah
        Au fond de l'Algrie
        Elle n'est pas jolie, jolie,
        Mais dans tout le pays
        Tous les sidis l'envient.

Et l'on ne s'arrta qu'un instant devant une de ces anciennes
constructions de bois qui depuis si longtemps dj marquent
l'emplacement d'un chantier du Mtro ou du Nord-Sud pour couter cette
histoire que raconta Mose Delchelle, aprs avoir caress tendrement le
cou de l'Ovide de contrefaon:

On pense gnralement, dit Mose, en imitant  ravir le ton prtentieux
des professeurs mondains, leur mine et leurs gestes, on pense
gnralement que les Anglais sont les gens les plus flegmatiques du
monde. C'est une erreur et l'histoire authentique suivante, dont on n'a
point parl, bien qu'elle soit extraordinaire, montre assez que certains
Franais et mme des Parisiens rendraient des points aux insulaires les
plus froids.

Le 1er janvier 1907,  dix heures du matin, M. Ludovic Pandevin, mon
oncle, puisqu'il a pous la soeur de ma mre, mais qui est aussi un
riche ngociant du Sentier, tant sorti de son opulente demeure situe
avenue du Bois de Boulogne, prenait un fiacre, prs de l'Etoile.

--A la gare Saint-Lazare, grandes lignes, dit-il au cocher, et un peu
vite, je dois prendre le train du Havre.

M. Pandevin allait  New-York pour affaires et n'emportait qu'une
petite valise. L'heure pressait et le fiacre arriva  la gare quelques
minutes  peine avant le temps indiqu sur l'horaire pour le dpart du
train.

M. Pandevin tendit au cocher un billet de mille francs, mais
l'automdon n'avait pas de monnaie.

--Attendez-moi, dit le ngociant, donnez-moi votre numro, je vais
revenir.

Il laissa sa valise dans la voiture et alla prendre son billet. Mais
voyant alors qu'il s'en fallait d'une minute que le temps indiqu sur
l'horaire pour le dpart du train ft accompli, M. Pandevin pensa:

--Ce cocher a ma valise et des papiers qui aprs tout ne me sont pas
indispensables. Il attendra, trouvera mon adresse sur la valise et se
fera payer chez moi.

Et il s'en fut prendre son train qui ne partit que deux heures plus
tard, car il y a belle lurette que les horaires ne sont plus respects.
Au Havre, il prit le bateau pour l'Amrique et ne pensa plus au cocher.

Celui-ci attendit patiemment son client et se dit au bout de vingt
minutes: Ce n'est plus  la course, c'est  l'heure.

Puis il se remit  attendre philosophiquement.

A midi, il se fit apporter  djeuner par un camelot, descendit pour
manger et, de crainte que l'on emportt sa valise, la serra dans son
coffre sous le sige. Le soir il dna comme il avait djeun, donna le
picotin  son cheval et continua d'attendre jusqu'au dernier train,
aprs minuit.

Alors il secoua les rnes sur cocotte et sortit de la cour du Havre
sans tmoigner d'humeur ni d'impatience.

Il s'arrta devant le chantier du Nord-Sud qui s'levait  cette poque
devant la gare Saint-Lazare, descendit de son sige et ouvrit la porte
de cette singulire construction de bois que les Parisiens ont admire
pendant de longues annes et dont les nombreuses rpliques ornent encore
certains points privilgis de la capitale. Prenant son cheval par la
bride, le cocher dont je parle et duquel il est juste que la postrit
connaisse le nom, Evariste Roudiol, propritaire d'un hongre et de la
voiture de place n 20364, remisa le tout dans le chantier couvert qui,
somme toute, constituait une demeure assez confortable et situe en
plein centre de Paris. Il y avait l de la paille dont il fit litire
pour son cheval qu'il dtela et lui-mme dormit commodment dans la
voiture, bien envelopp de couvertures, quoique la nuit, malgr la
saison, ne fut pas trop froide.

A cinq heures il fut sur pied, battit la semelle, agita ses bras
horizontalement et vigoureusement pour se rchauffer, attela, et laissa
l'quipage dans le chantier couvert, car un fiacre ne peut entrer dans
la cour du Havre s'il n'a point de voyageurs.

Et le cocher Evariste Roudiol fut se poster  l'entre de la gare, 
l'endroit mme o son client l'avait quitt la veille. Vers sept heures,
il alla prendre un caf au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre,
il crivit  sa femme un bleu qu'il fit porter  la poste par un garon
et fut se remettre en observation.

Vers midi, Mme Roudiol fit apporter  son mari un ameublement sommaire,
avec de la paille, du foin et de l'avoine pour le cheval qui semblait
fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces alles et
venues parurent insolites aux passants. Ils n'avaient jamais vu aucun
ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout tait
naturel et que, sans doute, on avait install l un gardien pour
empcher les sabotages d'une part et, de l'autre, tout travail
intempestif aussi bien qu'inusit.

Et une vie dlicieuse commena pour l'homme et pour le cheval qui
prenait de l'embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour
en surveillant l'arrive des voyageurs.

Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie  son
mari qu'elle quitta vers le milieu de l'automne quand la bise fut
venue...

Des annes passrent sans que rien interrompt la vie paisible que
menaient l'homme et la bte, singuliers Robinsons d'un des quartiers les
plus anims de Paris.

De temps  autre, pour donner un peu d'exercice  Cocotte, le cocher
priait un passant de monter dans la voiture afin de pntrer dans la
cour du Havre. L, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdt de
vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse criture
applique, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux
carnet crasseux et gauchi.

Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout  quatre heures du matin, pansa
son cheval, l'attela, et, vers huit heures, voyant que le temps tait
beau, se dit qu'il fallait en profiter.

Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre
o, aprs quelques volutions, il alla se placer prs de la sortie des
grandes lignes...

A neuf heures, un monsieur parut et s'arrta comme pour chercher
quelqu'un. Mais le cocher avait reconnu son client:

--Voil, bourgeois! lui cria-t-il en sautant  bas de son sige.

--C'est vous? dit M. Pandevin, attendez! Et il tira son portefeuille o
il prit un bulletin.

--C'est bien cela, dit-il, 20364. Combien vous dois-je?

--Cinquante-six mille trois cent vingt-deux francs, rpondit le cocher,
et vingt-cinq centimes pour le colis.

M. Pandevin vrifia le calcul: trois ans moins une heure  deux francs
l'heure, tarif de jour, et deux francs cinquante l'heure, tarif de nuit,
en modifiant les totaux quotidiens selon les horaires d'hiver ou d't
et sans oublier d'ajouter une journe pour l'anne bissextile 1908.

--C'est juste, observa M. Pandevin, voil votre d. Et il lui donna
56.322 fr. 50, car il comptait vingt-cinq centimes pour le pourboire.

Roudiol serra le tout dans son grand porte-monnaie.

--Maintenant, chez moi! dit M. Pandevin qui, aprs avoir donn son
adresse, monta dans la voiture.

Et, quand ils furent arrivs  destination, il donna au cocher un franc
soixante-quinze pour la course.

Cette merveilleuse patience, qui est aussi bien franaise que
britannique, et avec laquelle les Allemands n'avaient pas compt, a
permis  cette guerre invtre de durer. Mais le beau de l'histoire,
c'est qu'aujourd'hui ni mon oncle Pandevin, ni l'ancien cocher Roudiol
ne sont au front; ils fabriquent des munitions. C'est Roudiol qui est
all proposer l'affaire  son ancien client.

Je vous promets qu'ils ne s'embtent pas et que, la guerre finie, ils
pourront affronter la vie chre.

Aprs quoi,  Montparnasse, chacun s'en alla avec sa chacune et en
route.

Anatole demanda  Corail:

--Tu n'avais jamais tromp Hyacinthe avant moi, c'est--dire avant sa
mort?

--Mais si, rpondit Corail.

--Il l'a su? demanda Anatole avec une souffrance indicible.

--Il s'en est bien dout, rpondit Corail, et il en tait navr.

--Avec qui, dit Anatole, tandis que des larmes venaient au bord de ses
paupires.

--Avec un juif, rpondit Corail, il tait du ...e d'artillerie, mais il
s'est arrang pour ne jamais partir au front. Il ne couchait mme pas 
la caserne  Nanterre et avait lou une petite villa.

Durant les huit premiers mois de la guerre, je n'avais jamais tromp
Hyacinthe. J'avais une petite amie, Genevive, avec qui je sortais et
allais souvent  Nanterre o tait son ami. Ren, c'est le juif, me vit
et me suivit jusque dans le train qui nous ramenait  Paris. Dans le
wagon il nous fit tellement rire que nous ne pmes faire autrement que
de lier conversation avec lui. Cela se fit vite. Je ne l'aimais pas,
mais il tait si amusant et je m'ennuyais tellement. Plus tard, un jour
que je me disputais avec lui, je lui tordis si fort la main que je lui
cassai le petit doigt. Il parvint  faire croire qu'il se l'tait cass
en service command et russit  se faire rformer.

Quand Hyacinthe vint en permission, il se doutait de quelque chose, car
un grand nombre des lettres quotidiennes que je lui adressais venaient
de Nanterre. Je lui avouai tout. Et il n'eut pas le courage de me faire
des reproches, mais je le sentis si profondment dsol que je sus
aussitt qu'il serait tu. Et, depuis, je pris le juif en haine et
j'aurais voulu mourir.

Anatole de Saintariste ne rpondit rien, mais il eut aussitt la vision
de la mort hroque et dsole du pauvre brancardier Hyacinthe 
l'affaire du bois des Buttes, dans l'Aisne, devant Pontavert, en face la
Ville-au-Bois.

Tandis que les Franais allaient  l'assaut, le bois s'emplit de rumeurs
d'un autre temps: bruits d'armes, de lances et de boucliers. Des troupes
silencieuses s'avanaient et se rangeaient sous les arbres.

Anatole, dont l'imagination voquait ce merveilleux spectacle, vit
l'Ennade de ceux qui savent toute bravoure. Ce sont les abeilles des
batailles de tous les temps. Mais ce n'est pas que tous soient des
vainqueurs.


CRI DES NEUF DE LA RENOMME

Nous passerons tour  tour jusqu' ce que l'Ennade soit complte. Ne
vous tonnez pas, il n'y a point de femmes parmi nous, car elles
n'aiment pas la guerre et pas toujours mme le guerrier. Les amazones
elles-mmes, qu'en penser? puisqu'elles n'avaient qu'un seul tton.

Un mirage de Jude s'tala, des montagnes, des torrents, des blocs de
jaspe vert,  et l, des arbrisseaux pineux, des troncs cims. Le
premier de la renomme passa prcd des sonneurs de trompe.


JOSU

L'important n'est pas de nourrir son peuple. Il faut lui donner la terre
promise qui produit les raisins miraculeux et les fontaines de lait.
L'important n'est pas de briser les veaux d'or, prtextes de rondes et
de chansons. Il faut tre assez ignorant des lois de la nature pour
arrter le soleil d'or afin que sa lumire soit un prtexte de victoire.
Car, il ne faut pas le bonheur de tout homme, mais que tout homme ait ce
qui lui a t promis. De mme pour les peuples. Ils esprent des
victoires et la destruction des autres peuples. Le geste de ma main vers
le soleil est le plus beau monument de l'ignorance et de la puissance
humaine, surhumaine. O ma mmoire! Le soleil s'arrta, froidit, et
pendant la nuit solaire les ennemis, las de soleil, s'enfuyaient.

Dans le mme dcor de Jude, passa le second de la renomme.


DAVID

Les batailles? des batailles pour vos amours. Hlas! Hlas! nul
n'esprera ton retour. Ceux qui partent seront oublis et leurs peuples
n'en auront pas de regret et leurs femmes n'en auront pas de souvenir.
Combats singuliers. C'est l le meilleur. Ils n'impliquent ni dpart, ni
droute, ni retour. Ah! chaque guerre est un pch d'amour. Moi,
qu'ai-je fait? Sinon cette guerre pour l'adultre. Bethsalie qui
baignais tes pieds dans un bassin sous mes terrasses, au jardin de
cdres et de cyprs. Les femmes n'aiment ni la guerre ni les guerriers,
mais les jardins de cdres et de cyprs, les palais  terrasses et les
rois qui tergiversent. Vieux rois, qui ne partez pas en guerre,
souvenez-vous de Mose qui fabriqua un anneau d'oubli pour amortir les
voeux impudiques que Thaba nourrissait pour lui. Rois puissants, rois
barbus qui partez pour la guerre, souvenez-vous de Mose qui fabriqua un
anneau de mmoire pour Sphora, sa femme, lorsqu'il se spara d'elle
pour aller  la cour de Pharaon.

Dans le mme dcor de Jude, cras par l'lphant, entour de morts et
de mourants, le troisime de la renomme rla:


JUDAS MACCHABE

Les ennemis de vos peuples sont les btes. Il faut les tuer jusqu' en
mourir. Les batailles doivent tre les chasses. Tuez la brute avant
l'homme, mais mourez sous la brute si vous esprez qu'elle meure sur
vous. Pour chaque rle d'homme, une hcatombe n'est pas suffisante. Et,
chaque jour,  vertueux, donnez des btes  sacrifier. Et, chaque jour,
 braves, surmontez les rpugnances et soyez boucher devant les prtres
prts  interprter l'tat des entrailles des victimes sur des autels
ddis par un grand peuple  son vrai Dieu.

Un mirage d'Asie Mineure, paysage marcageux de Troade, cours du Simos
et du Scamandre. Un hros sanglant, qui tait le quatrime de la
renomme, s'cria:


HECTOR

Dfendez-vous, peuples. Dfiez-vous des trangres, gardez vos dieux,
vos vrais dieux, ne croyez pas  la vertu des simulacres sauveurs. Et si
vous ne rpugnez pas  une guerre de dix annes, il viendra le jour o,
hros, vous aurez une mort hroque. Car pour les peuples et les hommes,
malgr leurs dieux, leurs vrais dieux, il vient toujours le jour o l'on
entend chanter la femelle de l'alcyon et elle est proche en ce cas; la
mort qui vient en dansant, bataillant, souvent femme, parfois homme et
alors rien n'y fait, ni la valeur, ni l'invulnrabilit. On tombe, homme
ou peuple, sur le champ de bataille et malheur aux vivants, hommes ou
peuples, ils tombent en esclavage. Mais la dfaite, honte des hommes et
des peuples, est le bonheur des femmes et des nations qui pleurent et
politiquent, chantent et se mutinent, se prostituent et s'acclimatent
sous d'autres hommes, aux pieds d'autres dieux.

Un mirage de Grce s'tala, paysage de midi, silence panique, rocs
striles, temples blancs, pins et la mer avec des les.


ALEXANDRE

Les plus doctes leons ne nous enseignent pas la modration dans la soif
des conqutes et la soif physique. Quel homme plus altr qu'un guerrier
aprs une journe de combat. Quel conqurant peut tre magnanime s'il
n'a jamais connu la dfaite. Pour bravoure, je ne connais que celle des
Argyraspides, un courage pompeux, calme et anonyme qui permet de
supprimer l'illusion des rcompenses. Rois, si vous n'tes pas fils d'un
dieu, renoncez aux conqutes, car les empires sont de trop courte dure
si les peuples conquis ne peuvent pas vous lire pour leur dieu, pendant
la paix politique qui doit suivre les guerres victorieuses. Mais quels
souvenirs, ceux des batailles! ton char royal dsign  l'attention des
tiens et des ennemis par des banderolles o s'inscrit ton nom, fend,
rapide, les troupes presses dont les lances sont aussi nombreuses 
perte de vue que les soies d'un sanglier. Tu te saoules des clameurs, ta
vue ranime tes soldats dfaillants et ton audace dcide une victoire qui
vaudra la perte de l'indpendance  quelque peuple polic ou sauvage que
tu feras selon ta volont un peuple d'esclaves. A moins toutefois que
les vaincus n'aient l'audace de vouloir n'tre qu'un peuple de martyrs.

Paysage latin des villas, des plaines cultives. Le sixime de la
renomme.


CSAR

Ce que l'on fait est bien fait. Le doute est une erreur. Y a-t-il des
conqutes possibles, fais-les. Quel trange sentiment est-ce que celui
qui ne procde pas du dsir de gloire. On conquiert les femmes et les
peuples. Les premires conqutes nous rendent chauves, les autres nous
font perdre l'estime des hommes. Mais, en toutes choses, il ne faut pas
se proccuper de la fin. Qu'importe les livres sybillins, les sybilles
et le vol des oiseaux. Que chacun fasse selon la libert qu'il se croit
dvolue et il n'y a pas de crime au monde, ni pour les conqurants, ni
pour les adultres. Si tu es roi, agis en roi. Si tu es peuple, agis en
peuple roi.

Et Csar s'en tant all, les arbres du bois des Buttes crirent:
Soldats, soldats franais!

Tous ceux de la renomme ne sont pas morts et certains d'entre eux sont
encore  natre. Celui qui vient n'est mort que pour renatre et tre
roi comme il le fut, c'est Arthur, le septime de la renomme.


ARTHUR

Soldats, il faut vous apprter  mourir pour renatre ainsi que je
ferai. Qu'importe la mort et la table ronde si je dois revenir pour
rgner encore aprs la mort de ceux qui me sont gaux. Il est un chteau
avec cinq tours. Une au milieu et quatre autour. Les quatre sont
blanches et belles. Mais celle du milieu est vermeille. Les blanches
tours on les prendra. Celle au milieu rsistera. O ma Bretagne,  douce
France, devinez-moi!

Le vieil empereur Charlemagne passa tandis que parfois au loin mourait
l'ancien son du cor que ne parvenait pas  dominer le crpitement de la
mitrailleuse, le froissement de soie des obus de passage et le tonnerre
des dparts et le fracas des arrives.


CHARLEMAGNE

La vrit de la guerre est dans l'immobilit des forts savantes.
Entends les futaies chanter sauvagement et que l'avenir soit ta guerre
et ta tristesse au milieu de ta gloire paisible.

Alors parut de nouveau un paysage ardent et maigre dans la Jude.


GODEFROY DE BOUILLON

A genoux plutt que debout et guerroie loin de ton pays natal. Les mains
des barons sont les servantes de la terre. Les bras des laboureurs sont
les amants du sol qu'ils fcondent. Les filles ne doivent pas faire les
servantes dans leur propre famille. Il faut que le guerrier vive loin de
son pays natal, il faut qu'il vive en exil et dans l'inquitude. Et la
mort est belle quand on lutte pour une grande et sainte cause. Arrive, 
nuit,  nuit plus belle que le jour! Et, tandis que sa gloire ternelle
grandissait au loin, l'Ennade avait disparu. Il ne resta que l'atroce
tristesse de la bataille; le petit brancardier agenouill ne songeait ni
 l'Ennade de bravoure ni au danger o il tait. Il pensait  Corail,
cette petite fille qu'il aimait et qui l'aimait, mais sans avoir la
constance de lui rester fidle en l'attendant. Il tait triste, si
triste qu'il sentit qu'il allait mourir et, voyant un de ses camarades
bless qui criait:  l'aide, il s'lana pour le secourir et c'est
alors qu'une balle de mitrailleuse l'atteignait en pleine poitrine et il
tombait mort, sans souffrance, tandis que le nom ador de Corail
expirait sur ses lvres.

A ce moment, Anatole et Corail croisrent Elvire et Pablo Canouris qui
s'embrassaient prs du cimetire Montparnasse.

Anatole dit  Corail: Ne les regarde pas, et Canouris dit  Elvire:
Maintenant que Saintariste et Corail nous ont vu nous embrasser, tout
le monde saura bien que tu es ma matresse et tu n'as plus de raison de
ne pas venir chez moi.

Voyons, Pablo, dit Elvire, tu n'y songes pas. Nicolas revient demain de
la guerre. Le mdecin chef de l'hpital du gouvernement de Ruritanie l'a
fait rclamer comme indispensable. C'est fini entre nous.

Eh bien! dit Canouris, si tu m'abandonnes, j'irai trouver la soeur de
Nicolas et je lui raconterai tout.

Ah! comme tu me dgotes, dit Elvire. Si j'avais su je ne t'aurais
jamais aim. Je te hais, laisse-moi tranquille.

Et elle se mit  courir dans la direction de sa demeure. Mais Pablo
Canouris courut aprs elle. Il la rattrapa au moment o elle sonnait.
Ils se battirent passionnment et Elvire aurait fini par cder si Pablo
n'avait pas gliss sur le pav. Il tomba  genoux, elle en profita pour
entrer et fermer la porte que le concierge avait ouverte depuis un bon
moment.

Et tout le reste de la nuit elle entendit Pablo Canouris tambouriner aux
volets du rez-de-chausse en criant: Elbirre, coute-moi, oubrre-moi,
j te aime, j te adore et si tu n m'obis pas, je t touerrai avec mon
rbolber. Elbirre, j t jourre qu j racont tout  Nicolas et  sa
soeur. Oubrr-moi, Elbirre: L'amourr c'est moi; l'amourr c'est la paix,
et je souis l'amourr puisque je souis neuttrre, et lui c'est la guerre.
La guerre c'est pas l'amourr, c'est la haine. Donque tou l dtestes et
tou me aimes, ma petite Elbirre, oubrre-moi, oubrre  ton Pablo qui t
adorres.




IX


Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois
attaquaient G..., il advint un fait singulier digne de demeurer dans les
annales de l'Amour.

De race polonaise, le commandant de l'artillerie qui attaquait le
secteur tait le comte Pr..., propre cousin du commandant de
l'artillerie russe, le comte Cs... La guerre a cr de ces pnibles
situations dans les familles parpilles de la Pologne dchire.

Trs riche, bien qu'il ft au service de l'Autriche, le comte Pr...,
qui possdait d'immenses domaines dans la rgion, y avait longtemps vcu
avant la guerre et mme s'tait vu contraint d'y laisser son amie, une
marchande au long corps potel, au regard voluptueux et musicienne
accomplie, laquelle, depuis peu de temps, tait du dernier bien avec le
comte Cs..., commandant de l'artillerie russe. De son ct, celui-ci
laissait derrire les lignes sa matresse qu'il aimait tendrement. Cette
jeune patricienne, veuve depuis un an  peine, et qui connaissait pour
la premire fois le plaisir d'aimer, se dsolait d'tre spare de son
amant, et le comte Pr..., qui avait eu l'occasion de lui tre prsent
avant qu'il devnt l'ennemi, l'envahisseur, lui faisait en vain une cour
trs assidue. Il n'avait pas oubli toutefois sa musicienne, la
marchande de G... et, musicien lui-mme, compositeur de talent, pour se
rappeler au souvenir de sa matresse, il eut l'ide de lui donner un
concert, tour  tour aubade et srnade, tel qu'aucun amant n'avait
encore tent d'en flatter l'oue de sa matresse. Aprs avoir mesur le
son des canons de faon  connatre le timbre et la hauteur de la note
qui sortait de leur me, il composa une pouvantable symphonie qu'il fit
excuter  ses batteries; et son rival, le commandant de l'artillerie
russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu' ce terrible
concert il mla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins
puissants, de ses canons, compltant ainsi l'horrible symphonie de son
ennemi. Ce n'tait rien moins que de la musique de chambre. Et ce
concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits,
terrifiant ceux qui l'coutaient et auraient bien voulu ne pas
l'entendre, mais ne pouvaient s'empcher d'en admirer l'effrayante et
magnifique harmonie.

Durant la deuxime nuit, le comte Pr... fit lancer sur la ville de G...
des obus  gaz suffocant o, s'tant souvenu des alcancies des Mores de
Grenade, il avait fait mler des parfums trs subtils qui embaumrent la
ville assige et les odeurs les plus varies et les plus violentes s'y
succdrent jusqu' l'aube, tandis que le front des tranches
s'clairait d'une merveilleuse pyrotechnie de fuses de toutes les
couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison
russe et la presque totalit de la population de G... prirent de ce
concert avec la matresse du comte Pr... qu'il retrouva morte sur le
cadavre de son amant. Quant  la matresse de celui-ci, qui avait
rsist jusque-l au dsir du vainqueur, il fallut qu'elle cdt  sa
violence, mais le soir mme elle poignarda le comte Pr... qui s'tait
endormi gorg de viande, ivre d'hydromel et de tokay centenaires, aprs
quoi une dernire rafale tire de loin sur les batteries russes laissa
tomber un obus sur le petit castel o vivait la jeune veuve et la tua de
telle faon qu' l'accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun
des quatre amants polonais.

Et la princesse Nathalie Teleschkine ajouta:

Cette histoire m'est parvenue dans une lettre de Russie. Qu'y a-t-il de
plus prcaire que l'amour en tous les temps? Ne vous tonnez pas, mon
cher Pablo, qu'il le soit davantage en temps de guerre.

Et elle reprenait une  une les lettres qu'Elvire avait crites  Pablo.
Depuis le retour de son amant Nicolas, Elvire, aprs avoir rompu avec
Pablo, l'avait revu et la vie s'coulait sans heurts. Nicolas
s'intressait de moins en moins  Elvire et courait de son ct avec les
petites actrices qui venaient donner des sances  l'hpital ruritanien.
Elvire en tait profondment froisse et bien plus jalouse qu'elle ne
disait, car elle voyait le mange de son Nicolas, tandis que celui-ci ne
s'tait pas aperu des intrigues d'Elvire.

Elles lui furent rvles par la marraine de guerre d'un des officiers
soigns  l'hpital. Elle lui avait fait des avances auxquelles il avait
fait un accueil incertain, car il tait sorti avec elle et l'avait mene
quelquefois prendre le th rue de Rivoli. Il l'avait mme prsente 
Elvire qui passait maintenant la moiti de son temps  la Coupole avec
son Pablo aux mains d'azur et ses amis. Mais Nicolas ne s'tait jamais
dcid  faire srieusement la cour  la marraine du lieutenant Emmanuel
Verde-Croya, la jolie Nicole, qui, dpite et pour brusquer la rupture
qu'elle souhaitait entre Elvire et Nicolas, lui dclara un jour qu'elle
tait venue voir son filleul  l'hpital: Mon cher, vous tes cocu. Et
elle eut une crise de nerfs au moment o, rouge de honte, il rpondait:
Je ne crois pas. Et tandis que le lieutenant Verde-Croyes sortait de
la chambre en boitillant et en chantonnant la chanson de Chrubin

    J'avais une marraine
    Que mon coeur, que mon coeur a de peine

Nicolas, qui n'y croyait pas, fit cependant  ce propos, ds le soir
mme, une scne  Elvire et tout Montparnasse qui tait au courant se
mla de les sparer. Seule, Elvire se mit dans la tte qu'il fallait
qu'elle restt avec son Nicolas, nia si bien, qu'elle nia tout ce qu'on
lui reprochait, cessa d'aller  la Coupole et de voir Canouris qui lui
crivit et elle lui rpondit d'un ton courrouc que leur camaraderie
tait finie et, moiti pour ravoir Elvire, moiti pour que Nicolas, dont
il tait l'ami, fut au courant du caractre de sa matresse, Pablo, qui
avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les mprisait,
prit la rsolution de prvenir la soeur de Nicolas, afin que l'tendue
du scandale empcht toute rconciliation.

Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu'il aimait Nicolas
comme un frre, qu'il tait navr de le savoir acoquin avec une fille
comme Elvire, la prsenta comme une dangereuse Sirne dont il avait t
lui-mme la victime, la montra s'amusant avant lui avec des aviateurs
anglais, des journalistes amricains et un auxiliaire du service de
sant.

Nathalie Teleschkine l'couta avec une joie pouvantablement douloureuse
car depuis longtemps elle souhaitait que son frre rompt avec Elvire
et, d'autre part, elle craignait qu'il ne supportt pas sans beaucoup en
souffrir cette invitable rupture.

Pablo Canouris lui montra les lettres qu'Elvire lui avait crites, mais
elles ne pouvaient servir qu' renforcer une conviction morale car elles
n'taient pas, en elles-mmes, compromettantes. Elles taient amicales,
c'est tout. Finalement il montra des croquis qu'il avait faits d'aprs
Elvire nue et une photo o elle tait reprsente nue aussi.

La princesse Teleschkine n'en avait pas besoin de tant pour asseoir sa
conviction, elle remercia Pablo de la preuve d'amiti qu'il venait de
donner  l'endroit de Nicolas et sa colre  l'gard d'Elvire tait si
grande que, si elle l'avait tenue, elle l'et trangle sur l'heure,
mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la matresse de son
frre avait peint et qui reprsentait des pivoines d'un rose clatant
sur un fond azur. Elle le lacra. Et Pablo, que le talent d'Elvire
sduisait, ne vit pas sans peine s'accomplir sous ses yeux cet acte
inutile de vandalisme.

Quand Nicolas vint  l'heure du th chez sa soeur, elle le mit au
courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus ple qu'un mort,
revint aussitt  son atelier et pria Elvire de s'en aller car il tait
au courant de tous ses dportements, il lui dit qu'il tait inutile
dsormais de les nier, que Pablo lui-mme avait tout racont, puis il
sortit pour permettre  Elvire de faire ses bagages et de partir.

Mais, lorsqu'il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait
t laisse dans la serrure,  l'intrieur, et une forte odeur de gaz
manait des jointures de la porte. Il donna l'alarme et, avec le
concierge, enfona la porte, et l'on trouva Elvire asphyxie sur le
fourneau  gaz. Le mdecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du
mal  la faire revenir  elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant
foi  ses dngations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo et
dit la vrit, Nicolas mit ses dnonciations sur le compte du dpit
qu'il avait eu de ne point russir  enlever Elvire.

Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les
avoir faits de chic et la photo, au dire d'Elvire, avait t prise 
Ptrograd; l'preuve que dtenait Pablo, Elvire l'avait perdue ou
peut-tre mme Pablo l'avait-il drobe un jour qu'il tait venu visiter
ses amis.

Si bien qu'il ne restt rien de cette histoire que huit jours de lit
durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite  l'atelier
de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de
quoi il s'agissait dans cette maison, l'Eros luttant sauvagement avec
l'Anteros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure
qu'il gardait prcieusement et relisait chaque anne avec un tonnement
toujours croissant:

C'est sans doute, dit-il, aux frais du prophte anonyme qu'on a imprim
et distribu une singulire prophtie concernant les vnements  venir
avant le 9 avril 1931.

L'exemplaire que je possde, et qui a paru en 1903, m'a t donn dans
la rue,  Paris, la mme anne.

Certaines prdictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli,
et qui se trouvent ralises, donnent un intrt  la brochure du
Nostradame inconnu.

La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture.

Voici le titre complet:

Vingt vnements  venir--Selon le Prophte Daniel et
l'Apocalypse--Entre 1906 et la fin de cette Ere en
1929-1931--Rvolutions et Guerres dans le cours de 1906 
1919.--Confdration de dix Royaumes vers 1919: la France, la Grande
Bretagne, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Grce, l'Egypte, la Syrie,
la Turquie, les Etats des Balkans.--Venue d'un Napolon comme roi d'un
des Etats grecs vers 1920-21 et comme roi de Syrie vers 1922-23 et le
Prsident de la Confdration de 1925-27  1929-31.--Ascension de
144.000 chrtiens au ciel, sans qu'ils aient vu la mort, le 26 fvrier
1924 ou 1926.--Alors d'tonnants phnomnes.--Guerre universelle de
janvier  aot 1925 ou 1927.--Grande tribulation et perscution pour 3
ans 1/2, de aot 1925 ou 1927.--Descente de Jsus-Christ  Jrusalem le
2 mai 1929 ou 9 avril 1931, pour dtruire les mchants et rgner sur les
nations 1000 ans.--Aussi le livre du Prophte Daniel.--Librairie
Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris.

Il faut noter que le Napolon venu de Syrie est appel tantt Empereur
des Dix Royaumes et tantt Prsident de la Confdration.

Une image en couleurs reprsentant quatre personnages  cheval,
symboles des vnements prdits, illustre ce titre, dont j'ai respect
les bizarreries.

Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupes par des images en
couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle reprsente la
bataille d'Armageddon  Jrusalem,  la fin de cette re, le 2 mai 1929
ou 9 avril 1931.

Au bas de la 4e page de la couverture, on lit: Imprimerie Tom Browne et
Compagnie, Hyson Green, Nottingham.

A en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la
premire dition en aurait t publie  la librairie Martien, en 1863,
 Philadelphie. Une autre dition, augmente, aurait paru en 1893.

L'dition de 1903 serait la plus intressante, car les dates prcises
des vingt vnements  venir s'y trouvent pour la premire fois. Il est
possible que les premires ditions aient t publies en anglais, mais
l'auteur n'en dit rien.

Les premires pages de la prophtie peuvent la faire prendre pour un
ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant le Napolon annonc finit
par tomber dans de telles impits, de si grandes cruauts que si la
brochure n'tait qu'un pamphlet de propagande politique, elle irait 
l'encontre de son but.

L'auteur connat, pour les avoir parcourus, les Etats-Unis, l'Europe,
la Palestine.

D'autre part, on se trouve en prsence d'un historien clair, sinon
rudit. Aucun des problmes de la politique contemporaine ne lui est
inconnu. Il n'affecte pas des prtentions prophtiques: ses prdictions
ne sont que des gloses sur des textes sacrs.

--Des rvolutions et des guerres dans le cours de 1906  1919, dit le
prophte inconnu, amneront la sparation de la Macdoine, l'Albanie et
la Syrie de la Turquie, et l'extension de la France jusqu'au Rhin, et
transformeront, pas plus tard que 1919, les 22 royaumes ou Etats qui
occupent maintenant le territoire de l'ancien Empire romain de Csar en
dix royaumes gouverns par dix souverains, comme le reprsentent les dix
cornes de la bte de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de
Daniel. II, 33; VII, 24. Les 22 Royaumes ou Etats sont: (1) la France;
(2) la Grande Bretagne; (3) la Belgique; (4) le Luxembourg; (5) la
Suisse; (6) la Bavire; (7) Bade; (8) Wurtemberg; (9) provinces du Rhin;
(10) l'Espagne; (11) le Portugal; (12) le Maroc qui sera ajout  la
France ou  l'Espagne; (13) Tripoli, qui sera ajout  la France ou 
l'Italie; (14) l'Autriche; (15) l'Italie; (16) la Grce; (17) l'Egypte;
(18) la Turquie; (19) la Bulgarie; (20) la Serbie; (21) la Roumanie;
(22) le Montngro.

Dans le cours de 1906  1931, il y aura des rvolutions et des guerres
dans toutes les parties du monde, ainsi que des grves et des luttes
entre patrons et ouvriers, de grands tremblements de terre, des
troubles, des commotions, des famines et des pestes; des signes dans le
soleil, dans la lune et les toiles.

Un second passage mentionne ces faits qui doivent se produire avant
1919.

Formation de ces dix royaumes en une Confdration ou Alliance de dix
royaumes (remplaant la triple alliance actuelle de l'Allemagne, de
l'Autriche et de l'Italie, ainsi que la double alliance de la France et
de la Russie). Les dix royaumes confdrs se composeront de: (1) la
France, s'annexant plusieurs petits tats ou royaumes, et ainsi agrandie
jusqu'au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen  Ratisbonne, parce
qu'autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontire de l'Empire
Romain entre la France et l'Allemagne; (2) la Grande Bretagne spare
(du moins tant que ces pays auront des parlements  eux) de l'Irlande et
de l'Inde, ainsi que ses autres colonies qui n'ont jamais fait partie de
l'Empire Romain de Csar; (3) l'Espagne avec le Portugal et toute cette
partie du Maroc qui ne sera pas ajoute  la France; (4) l'Italie
probablement avec Tripoli; (5) l'Autriche, au moins les provinces
situes au nord du Danube, c'est--dire moins presque toute la Hongrie
et la Bohme, la Moravie et la Galicie; (6) la Grce avec la Thessalie,
l'Epire, la Macdoine et l'Albanie comme il fut autrefois; (7) l'Egypte;
(8) la Syrie, spare de la Turquie; (9) la Turquie qui ne comprendra
plus que l'ancienne Grce et la Bithynie; (10) les Etats des Balkans ou
Etats slaves, c'est--dire la Bulgarie et la Roumanie et une partie de
la Serbie et de la Hongrie.

Il y aura donc ainsi cinq royaumes d'Orient et cinq d'Occident, espce
d'Etats-Unis.

Chacun de ces dix royaumes aura un gouvernement constitutionnel,
c'est--dire dmocratique, monarchique. Consquemment l'Egypte, la Syrie
et la Turquie auraient avant 1919 des parlements et des dputs lus par
les peuples.

Un chef remarquable (semblable  Napolon Ier de 1798  1806)
apparatra en France dans les guerres qui auront lieu  quelque priode
entre 1906 et 1919 et il lvera cette confdration de dix Royaumes,
semblable  un Eiffel politique, et ainsi, inconsciemment, il prparera
le chemin pour le Napolon qui deviendra la petite corne vers 1920-21,
et Roi de Syrie vers 1922 et l'Empereur de dix Royaumes vers 1926,
sommet de la pyramide politique, pour trois ans et demi.

Nicolas Varinoff, qui s'intressait passionnment  la guerre, observa:

--Il n'est pas souvent question de l'Allemagne, ni de la Russie dans
cette singulire prophtie.

--Pas plus que de l'Amrique et du Japon, ajouta Mahner, mais c'est le
propre des prophties d'tre singulires.

--Le plus singulier, dit Nicolas, c'est qu'il commence  tre
srieusement question d'une confdration latine et des historiens comme
Ferrero et Luchaire s'occupent, par des enqutes, d'y prparer l'opinion
publique.

--Mais, dites-moi donc, s'cria Elvire, qui commenait  s'intresser 
la question, quel ge peut avoir aujourd'hui le Napolon dont il
s'agit?

--Je l'ignore, mon enfant, dit Mahner, et peut-tre n'est-il appel ici
Napolon que par manire de parler et symbolise-t-il tout simplement le
nouvel astre imprial qui se prpare  rayonner sur le monde,
l'Imprialisme civilisateur n de l'adroite solution des problmes qui
se posent encore aujourd'hui dans la Mditerrane orientale.




X


Le long stationnement que la guerre a impos aux soldats a fait clore
sur le front un certain nombre de superstitions et tout un folklore
mystique ou profane qui mrite qu'on l'tudie passionnment.

La superstition relative  l'allumette unique donnant du feu  trois
cigarettes nous vient d'Angleterre.

Le rgiment a longtemps combattu auprs des Anglais, me dit le
lieutenant D..., qui le premier me parla de cette superstition, et ce
sont ceux qui nous ont enseign cette chose si tragique et d'apparence
un peu ridicule.

Je ne suis pas plus superstitieux qu'un autre. Je ne vous dirai point
que j'y crois fermement ou que je n'y crois pas. On expliquera la chose
comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j'ai t tmoin.
Chaque fois qu'on a allum devant moi trois cigarettes avec la mme
allumette, il s'en est suivi, dans un dlai trs bref, la mort d'un des
trois fumeurs.

Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition
n'tait pas neuve, mais qu'en temps de paix les dommages qui en
rsultaient n'taient pas si graves qu' la guerre, o, ce qui peut
arriver de plus simple et de plus naturel, c'est de perdre la vie.

En ce qui me concerne, comme le lieutenant D..., je ne dirai pas: J'y
crois ou: Je n'y crois pas. Mais blas sur la mort et le sang comme
peuvent l'tre ceux qui ont longtemps pratiqu la zone de feu, o je fus
artilleur d'abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans
motion de la mort du sous-lieutenant d'artillerie Franois V..., qui
tait attach  l'Etat-Major d'un corps d'arme.

Il m'avait invit un jour  sa popote et quelqu'un ayant parl de cette
superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-mme
et mon ami Franois V..., qui la dclara fort intressante et ajouta
qu'il tait urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la
guerre.

Mais, au mme moment, ayant allum une cigarette, j'avais pass
l'allumette enflamme au voisin du jeune officier d'artillerie qui, se
penchant vers elle, alluma, lui troisime, sa cigarette.

Je ne puis exprimer combien ce geste fit d'impression sur moi... Le
lieutenant Franois V... fut tu le lendemain matin en accomplissant une
mission, tu btement  sept ou huit kilomtres des lignes par un de ces
obus que les Allemands tirent au hasard.

Je note cette histoire entre mille o j'ai jou un rle ou que j'ai
entendue raconter par des tmoins dignes de foi.

Au reste, le tmoignage a ici peu d'intrt, et ce qu'il importe de
noter c'est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause
que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette  la mme
allumette, l'exclamation suivante fait jeter le tison enflamm: Jamais
trois cigarettes!

Et le capitaine T..., d'un rgiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui
en parlait un jour devant moi, ajoutait:

On ne s'en mfie pas tant  cause de la mort qui s'ensuit. La mort, en
effet, ne fait plus peur  personne. Mais surtout parce qu'on a remarqu
que c'est toujours une mort bte qui survient. Cette mort par clat
d'obus dans la tranche ou au repos  l'arrire, qui n'aurait rien
d'hroque s'il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne ft pas
hroque.

Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j'ai eu
l'occasion de noter dans quatre rgiments diffrents.

Je veux parler de l'autobus de rve.

J'en ai entendu parler la premire fois par les poilus d'une batterie
compose de gens du Nord. Ils m'affirmrent que ceux qui avaient t
tus  la bataille (un trs petit nombre, d'ailleurs, cinq ou six)
avaient, la veille ou l'avant-veille, rv d'un autobus.

J'essayai d'abord de m'expliquer cette croyance en la rapportant aux
autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais,
somme toute, mon explication tait fort incomplte.

Un sapeur du Midi me raconta la mme chose, en termes  peu prs
identiques.

Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d'entendre un caporal
d'infanterie de la rgion de Paris me dire avec assurance qu'il ne
tarderait pas  tre tu, qu'il le savait bien, ayant rv d'un autobus,
et il me dtailla les circonstances de son rve.

Il tait minuit, me dit-il, un autobus s'en allait lourdement et vite
sur une route. Il tait complet et les voyageurs qui se trouvaient
serrs les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui
me faisaient frissonner...

J'tais moi-mme dans un boyau o tout le rgiment dfilait et je
pliais sous le poids d'un barda plus lourd qu'un piano  queue. Je
trbuchais, m'talais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un
trou o je m'enlisais jusqu'aux cartouchires.

Et cette marche dans le boyau tait coupe par le Faites passer que a
ne suit pas. Puis, tandis que l'on attendait, appuy contre les parois
suintantes, que les gars eussent rejoint, je faisais signe  l'autobus
de s'arrter pour me prendre; mais lui, lourdement, allait toujours plus
vite, sans dpasser la colonne des biffins arrts sous terre et le
regard des voyageurs devenait plus morne, tandis que dans le boyau une
corve de soupe ayant pass avant nous et un faux pas ayant fait se
renverser des marmites de campement, les macaronis prsentaient les
armes sur un tas de glaise.

En effet, trois jours aprs, ce caporal mourut trs bravement en allant
couper des fils de fer. Il fut tu par une torpille qui clata avec un
bruit d'engloutissement.

Un autre soldat ayant un jour rv d'un autobus, un sergent, n malin,
s'effora de changer le caractre de ce songe. Il y russit et le soldat
vient de passer caporal. L'anecdote est d'autant plus intressante
qu'elle se double d'une sorte de prophtie qui vient de se raliser sur
le front anglais grce aux exploits des tanks.

T'as rv d'un autobus, toi? dit le sergent. Comment que t'aurais fait,
vu que t'as jamais t  Paris?

Et le soldat lui dcrivit la machine.

a, un autobus! dit le sergent, une mcanique qui marche comme si
qu'elle avait le vertige, tandis qu'elle lessive son foron dans la
terre des tranches qu'elle ventre! Y a pas plus d'autobus que de
beurre au ... Ce que t'as vu c'est srement une nouvelle machine qui va
rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras a et moi
aussi.

Il m'a t rapport que dans un rgiment du midi, la croyance 
l'autobus de rve existait, mais modifie, car c'est d'un camion
automobile qu'il s'agissait, et qu'on avait eu plusieurs exemples de la
vracit de ce songe bizarre, qui n'est pas la moins curieuse des
superstitions qu'a fait natre la longue station dans les tranches.

Je laisse de ct les pratiques religieuses dont le caractre sacr est
au-dessus du but que je me suis propos ici et qui, mritant un respect
particulier, ne doivent pas tre confondues avec les petites
superstitions qui sont nes de la guerre, comme celles qui s'attachent 
l'or monnay.

Le front a donn pas mal d'or au gouvernement, mais je crois qu'il en
possde encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que
les Allemands soignent mieux les prisonniers blesss quand ils ont des
pices de vingt ou de dix francs. En quoi l'on se trompe, car les Boches
font sans doute main basse sur l'or que peuvent possder les prisonniers
franais; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres,
c'est sans doute absolument faux.

D'autre part, c'est une croyance trs rpandue parmi les canonniers
(aussi bien les servants que les conducteurs) que les Boches chtrent
les artilleurs qui n'ont pas au moins une pice d'or pour se racheter.

L'or monnay a ainsi pris peu  peu le caractre d'un talisman destin 
viter une mutilation  ceux qui ont le malheur d'tre faits
prisonniers, blesss ou non.

J'ai connu une batterie o, au mois de mai 1915, grce  la fabrication
et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes,
coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n'y avait pas
moins de cinq mille francs d'or, recueilli principalement chez les
fantassins qui taient les meilleurs clients des bijoutiers de
l'artillerie.

Les appels ritrs du Gouvernement conseillant aux soldats de se
dbarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trsor allemand au
cas o ils tomberaient aux mains des ennemis, ont t transmis avec tant
de discrtion qu'ils n'ont pas toujours t suivis d'effet. Et je crois
bien que, dans ce cas particulier, l'infanterie a mieux compris que
l'artillerie l'intrt patriotique qu'il y avait  ne point conserver de
l'or monnay.

Cette manie de l'or a pris, la guerre durant, une apparence
superstitieuse qui fait qu'elle relve maintenant du folklore; mais
c'est avant tout une superstition d'ordre pratique, dont il n'est pas
toujours facile de dmontrer le mal-fond dans un pays o, l'or ayant
toujours abond, tout le monde est bien fix sur sa valeur d'change.

Beaucoup de ceux qui gardent de l'or monnay le placent sur le ct
gauche, les pices champ contre champ, de faon  blinder le coeur et le
protger des balles.

J'ai encore entendu raconter que l'or aurait la vertu d'attirer les
Boches et qu'un sergent qui possdait une pice de vingt francs avait,
en la faisant miroiter au soleil, charm une trentaine de Feldgrau qui
l'avaient suivi jusque dans la tranche franaise o ils avaient t
facilement capturs, tout cela grce  la vertu de l'or.

Un soldat, cultivateur de la rgion lyonnaise, a mis un jour, devant
moi, l'opinion que chaque homme a son toile qu'il lui importe de
connatre. Jusqu'ici, rien que de commun et il n'y a l qu'une
application du dicton: avoir foi dans son toile. Mais le poilu ajoutait
qu'il fallait tre en communication avec cette toile, afin que sa vertu
protectrice pt s'exercer et que l'or monnay seul pouvait vous mettre
en communication avec l'toile.

Il possdait lui-mme sa pice d'or et, comme il avait foi en son
toile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux  accomplir.

Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touch.

Il ne fut pas tu, mais grivement bless. Je ne crois pas qu'il ait
conserv cette foi aveugle dans les vertus de l'or.

La dernire que j'aie entendue vanter, c'est le pouvoir qu'il aurait
d'empcher la putrfaction, si bien qu'aprs la guerre, le cadavre tant
reconnaissable, pourrait tre transport dans la tombe familiale, au
petit cimetire du village natal.

Celui qui exprimait cet avis tait un petit Breton ingnu et trs brave.
Sa mre lui avait dit ce qu'il rptait touchant l'or.

Au reste, il n'en possdait pas.

Mais il ne faut pas rire de ces petites superstitions. Elles montrent la
fracheur d'imagination d'une race et il n'en rsulte que de l'hrosme.

Voici, d'autre part, une lgende ne sur le front. Je l'ai recueillie de
la bouche d'un conducteur d'artillerie, avant la guerre monteur 
Saint-Quentin et qui avait t vers, avec un certain nombre de ses
camarades des rgions envahies, dans un rgiment du midi.

Cette lgende de la Branche de laurier, que je m'excuse de rapporter en
termes qui traduisent mal le mouvement du rcit tel qu'il me fut fait, a
l'avantage de montrer la superbe confiance des soldats franais dans
leurs chefs.

La voici; elle est ne de la mditation et de la collaboration d'un
grand nombre de conducteurs, tandis qu'un hiver durant ils chantaient le
Pont de Minaucourt, le soir, avant de s'endormir  l'chelon:

La proprit des Charbatzky, aux environs de Moscou, a une histoire.
Napolon s'y est arrt un jour et une nuit avant d'arriver dans la
ville sainte.

On y a toujours cultiv avec soin un laurier qu'il y planta de sa main.

Il se trouve au bord d'une grande pelouse, dont le centre est occup par
un petit bois de trembles.

Prs du laurier est un banc, et c'est l que, chaque matin, la jeune et
jolie princesse Lydie Charbatzky, vient lire ou songer.

Son pre et ses trois frres sont soldats. C'est  eux qu'elle songe et
aussi  toutes les femmes qui ont des tres chers  la guerre.

C'est ainsi qu'un matin, pensant  tout cela, elle tendit machinalement
la main vers le beau laurier et en cueillit une branche qu'elle porta 
ses lvres. Et, l'ayant baise, elle la jeta au vent en disant:

Petite branche de laurier, je te ddie  celui qui ramnera ceux que
nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prpare la
victoire!

Et la jolie princesse Lydie jeta la branche de laurier au vent qui
soufflait vers l'ouest.

Et le vent emporta la branche aromatique sur une route o passait un
officier bless qui, aprs gurison, se rendait  une gare pour regagner
le front.

Il vit tomber la branche  ses pieds:

Une branche de laurier, se dit-il, c'est de bon augure.

Il la ramassa aussitt et la piqua allgrement  sa casquette.

Le laurier tait en effet un excellent prsage car, ds son arrive au
front, l'officier eut  mener ses hommes  l'assaut d'un retranchement,
d'o il ramena un grand nombre de prisonniers et du matriel de guerre,
ce qui lui valut d'tre dcor et promu  un grade suprieur.

Mais pendant l'assaut, le vent qui soufflait fort avait emport la
branche de laurier au del des lignes allemandes et, comme un oiseau
bless, elle s'abattit sur les genoux d'un journaliste amricain qui,
assis sur une borne, crivait sur un bloc-notes un article destin au
grand journal de New-York dont il tait le correspondant:

Une branche de laurier, se dit celui-ci, voil un noble souvenir de la
guerre, je l'emporterai en Amrique.

Et il en empanacha son feutre.

A quelque temps de l, le journaliste amricain, ayant suffisamment
visit le front oriental, s'en alla sur celui d'occident. Mais, en
passant par Lille, il rencontra un convoi de jeunes filles et de femmes
franaises que les Allemands arrachaient  leur foyer pour les mener
travailler loin de chez elles. Et il fut si touch de ce spectacle qu'il
tendit  l'une d'elles la branche de laurier qu'il dtacha de son
chapeau.

La jeune fille le remercia. Mais, lorsqu'il eut tourn le dos,
l'officier allemand qui conduisait le cortge se prcipita sur la jeune
fille et lui arracha la branche de laurier. Cependant il lui en resta
une feuille qu'elle mit sur son coeur.

A ce moment passa un aviateur allemand que connaissait l'officier:

Tiens, Fritz, dit celui-ci, voici une branche de laurier. Tu la
mrites, garde-la. Mais examine bien la tige pour voir si elle ne
contient aucun billet. C'est un journaliste neutre qui a donn cette
branche de laurier  une de mes prisonnires et avec les neutres on ne
sait jamais; ils finissent toujours par sortir de leur neutralit.

Fritz prit la branche de laurier, l'examina, s'assura si elle ne
contenait rien de suspect et enfin l'arbora firement  son bret.

A sa premire sortie, quelques jours plus tard, il s'en fut survoler les
lignes franaises et les dpassa, s'efforant de recueillir le plus de
renseignements possible.

Tout  coup parut un appareil franais qui lui donna la chasse, le
rejoignit et, modernes chevaliers, ils se mesurrent en combat
singulier, entre ciel et terre,  coups de mitrailleuses.

L'Allemand eut le dessous; son appareil en flammes tomba comme une
loque; de l'aviateur, il ne resta qu'une masse informe et sanglante.
Mais la branche de laurier qu'il avait mise  son casque descendit en
tournoyant, puis le vent l'entrana au-dessus de Verdun et elle
s'envolait glorieuse parmi les obus de gros calibre qui passaient  ct
d'elle, avec un bruit strident. Soudain, le vent changeant de direction,
elle alla s'abattre plus  l'ouest et prs des lignes, au milieu d'une
batterie compose de gens du midi:

Du laurier! dit le cuistot de la 4e pice qui vit tomber la petite
branche. Du laurier, on va le mettre dans la soupe!

Mais telle n'tait point la destine de cette branche de laurier
imprial. Avant que le brave cuistot l'eut ramasse, le vent la reprit
et l'emporta sur la route o,  ce moment, passait une automobile. La
vitre de la portire tait ouverte et la petite branche de laurier s'y
engouffra et se posa dlicatement sur le kpi du gnralissime qui
faisait sa tourne le long du front.

Et c'est ainsi que la petite branche du laurier imprial des environs de
Moscou accomplit la mission que lui avait confie la jeune et jolie
princesse Lydie Charbatzky en disant:

Petite branche de laurier, je te ddie  celui qui ramnera ceux que
nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prpare la
victoire.

On pourrait tendre  l'infini cette petite contribution  l'tude des
superstitions et du folklore du front. Nul doute par exemple que l'arme
d'Orient ne fournisse un merveilleux appoint  ces investigations
passionnantes.

Les dbuts incertains de la campagne d'Orient eux-mmes ont fait
merveilleusement renatre la fable antique.

Dardanelle est Dardanie ou l'antique Ilion. Le premier boulet des
Britanis est tomb non loin du tombeau d'Achille, le second prs de
celui de Protsilas, mort devant Troie avant tout autre.

Je crois que le tombeau de Landre est sur une rive de l'Hellespont et
qu'un fanal marin surmonte sa colonne mutile. Un aussi bon nageur que
lord Byron pourrait traverser le dtroit par une belle nuit nacre.
L'antique matresse du grec est sur le rivage. Elle enlace le baigneur
tmraire en qui elle croit reconnatre son amant. Elle est folle; et
les Dieux l'ont punie d'avoir jadis attent  ses jours. Ainsi la
prtresse de Vnus est-elle condamne  courir sur la rive jusqu' la
fin des sicles. Elle a le got de coquillage quand on la mange.
C'tait un conte de l'ancienne marine au temps o les enseignes
connaissaient la fable et citaient le vers solitaire de Lemierre:

    Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Un canonnier de la batterie  laquelle j'ai appartenu reut un jour de
son frre, marin qui mourut plus tard  Athnes, ces nouvelles qui, 
l'poque, m'enchantrent.

Quand le navire amiral fut en vue du Dtroit, une barque, gouverne par
un vieux marinier qui ressemblait  Poseidon, fit signe qu'elle dsirait
accoster. On laissa venir et une vieillarde brandissant un feuillard de
laurier escalada la coupe et rclama les honneurs.

Elle dit ensuite au matelot de Plormel qui lui taillait une basane pour
rponse, qu'elle voulait parler au Chef, qu'elle se nommait [Grec:
melnorra] ou Tte Noire, encore qu'elle ft blanche; qu'elle avait
voyag  Claros, Samos, Dlos et Delphes, et qu'elle connaissait la
passe de Troie. A la seconde basane, elle remit une enveloppe et
redescendit avec dignit. Le matelot porta le pli  l'Amiral qui en tira
une feuille de laurier sur laquelle taient tracs ces alexandrins
nigmatiques:

    Fils d'Ulysse,  nocher Bou de Lapeyrire,
    Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrire.

Le premier mouvement de l'Amiral fut de jeter cette feuille de laurier,
dont l'inscription lui parut futile, et de punir l'importun tailleur de
basanes, ce qui lui donna le temps de la rflexion. Le second mouvement
fut donc de regarder l'enveloppe, laquelle portait  gauche en lettres
rouges: _Trou de la Sybille_. C'tait l'Hellespontienne.

Et la flotte a retenu les deux vers sybillins qui prsagent la Victoire
en dpit de Constantin et de son pouse, les matelots se les renvoient
d'un bord  l'autre, comme les compagnies de dbarquement les chantaient
pendant la charge.

Bref, il y eut la marche d'Austerlitz: on va leur percer le flanc,
rantanplan tire lire; celle d'Ina: j'aime l'oignon frit  l'huile,
j'aime l'oignon quand il est bon; celle des combats au Maroc: Ah! qu'ils
sont bons quand ils sont cuits, les macaronis, les macaronis.

Il y a dj la marche de Tsarigrade: Si le Turc est vaincu, le Grec sera
derrire, qui fera pendant aux vers clbres trouvs dans ma mmoire,
mais avec une prosodie incertaine et dont l'auteur m'chappe:

    Illacrymabuntur Constantinopolitani
    Innumerabilibus Sollicitudinibus

Il n'y a pas de raison, au demeurant, pour que cette tude ne s'tende
pas aux superstitions nes  l'arrire ou qui se sont fortifies depuis
la guerre.

Elvire tait superstitieuse et, depuis la guerre, ses croyances ne
s'taient point assures, mais sa superstition avait grandi.

Elle travaillait maintenant tous les jours, faisant des progrs dans son
art.

Depuis quelques jours elle revoyait Pablo Canouris qui lui donnait des
conseils pour peindre, mais elle ne le disait pas  Nicolas Varinoff qui
vivait,  son propos, dans une incertitude qui le faisait jaunir.

Pablo l'engageait aussi  venir avec lui. Et elle commenait  l'couter
de nouveau avec complaisance.

Un jour, la jolie Corail qui tait venue la voir, lui parla avec loges
d'une voyante qui tait aussi cartomancienne et avait un grand nombre de
faons de consulter l'avenir.

Elles y allrent le lendemain. Mme Adonysia habitait aux Batignolles,
rue Nollet.

Elle prdisait l'avenir depuis la guerre, tant la veuve d'un professeur
de mathmatiques qui l'avait laisse sans ressources.

Pour se distinguer des autres extra-lucides, elle avait invent
d'interroger le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, cur d'Ars, ou encore
le mage Papus, de son vrai nom le docteur Eucansse qui venait de mourir.
Ces oracles lui rpondaient de faon satisfaisante, au dire de sa
clientle.

Il ne venait pas d'hommes chez elle o les femmes seules taient
admises. Elle ne faisait aucune rclame dans les journaux et ne
recrutait ses clientes que par relations.

Le taux de la consultation tait de cinq francs, payables d'avance, et
celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrtes,
pouvaient, moyennant vingt francs, recourir  ce qu'elle appelait la
grande interrogation de guerre, qui consistait  rpandre sur une
assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et 
interprter la faon dont la poudre s'tait ainsi rpandue.

Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et
pleine de discrtion, elle voulut bien, par considration pour elle, se
livrer, en faveur d'Elvire,  la grande interrogation de guerre.

La poudre rpondit qu'Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec
celui qui lui faisait la cour.

Elle revint fort impressionne de cette visite.

Le lendemain matin, elle s'veilla de bonne heure et, entendant un chien
hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, billant, lui
demanda de quoi il s'agissait.

Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie sparation. Il
n'y prit pas garde et se rendormit; mais dans la journe, tandis que
Nicolas tait chez sa soeur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu'elle
tait prte  rester avec lui. Et il marqua de cette dcision une
satisfaction si grande que, ainsi qu'il faisait quand il avait une
nouvelle matresse, il l'emmena dans un grand magasin o il lui acheta
un impermable avec lequel elle vint le soir mme  la Coupole, en
compagnie de son nouvel amant.

Le lendemain, elle reut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses
affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie,
son attirail de peintre et ses tableaux.

Mais, ds le second jour, elle tait lasse de Pablo. Son amour pour
Nicolas lui regonflait le coeur; elle lui crivit et il lui rpondit de
revenir et, ds le huitime jour de son installation chez Pablo
Canouris, tandis que celui-ci tait all se promener  Montmartre, elle
se fit aider de Corail et quitta l'atelier du peintre aux mains bleu
cleste qui, en l'accueillant chez lui, n'avait pas eu la prsence
d'esprit de lui dire qu'elle tait chez elle et de lui confier les
clefs.

Car les femmes ont aujourd'hui le sentiment de leur importance unique
comme gardienne d'une race dont les reprsentants mles font leur
possible pour s'anantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent
plus qu'impatiemment le joug viril, veulent tre matresses des
destines de l'homme et ont dsormais le got de la libert, car, pour
sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres.

C'est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n'avait pas jug 
propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui
avait donn l'occasion de savourer la libert, elle mdita sur le cas de
sa grand'mre Pamla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d'aprs cette
exprience, que la poligynie n'tait pas ce qui s'imposait en temps de
guerre. Elle dcida que les femmes, par leur nombre, et grce  la
libert dont elles jouissaient vis--vis de l'Etat, dtenaient dsormais
une puissance qui dpassait celle qui autrefois paraissait dvolue 
l'homme, devenu l'esclave de la nation.

Elle pensa que cette puissance de la femme s'exercerait fort bien et
avec profit pour l'humanit si la femme s'adonnait dsormais ouvertement
 la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas
Varinoff, lui en faisait six, qu'elle considrait presque comme des
esclaves. Elle lut un clown pimontais dont la robe multicolore et le
maquillage l'enchantaient, un tudiant en mdecine qui se destinait aux
lettres, un mutil des deux bras qui lui parlait brutalement et
l'adorait, un aviateur de l'arrire nomm Pentelemon. Il appartenait au
contingent de Ruritanie. Elle l'avait choisi  cause de son nom qui lui
rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue o Elvire avait habit 
Ptrograde, un tourneur d'obus, qui tait un gas de ch'Nord et savait de
belles chansons.

Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant  coeur de ne pas tre
 charge  un homme et, le succs aidant, elle gagna bien sa vie.

Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donne.
Mais aucun de ses amants dsormais n'occupait son coeur qu'elle
partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux
noisette, dont l'aspect voquait si bien une goutte de sang sur une
pe.

Un jour que je vis Elvire dans son atelier, sigeant devant son
chevalet, je pensai involontairement  la Femme Assise, cette pice
helvtique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas
accepter.

Elvire (elle existera toujours) est,  un haut degr, ce que sont toutes
les femmes qui, ainsi que l'cu suisse, sont fausses et ne passent pas.


FIN


ACHEV D'IMPRIMER PAR FRDRIC PAILLART LE 14 AVRIL 1920 A ABBEVILLE
(SOMME)






End of Project Gutenberg's La femme assise, by Guillaume Apollinaire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ASSISE ***

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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