The Project Gutenberg EBook of Les trois pirates (1/2), by douard Corbire

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Title: Les trois pirates (1/2)

Author: douard Corbire

Release Date: October 13, 2018 [EBook #58088]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS PIRATES (1/2) ***




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  LES
  TROIS PIRATES

  PAR
  DOUARD CORBIRE,
  AUTEUR DE
  LE NGRIER.--LE BANIAN.--LES ASPIRANS, ETC.

  I

  PARIS
  WERDET, LIBRAIRE-DITEUR,
  49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

  1838




AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.


En composant ce nouvel ouvrage, j'ai voulu mettre en prsence et en
opposition trois hommes agissant avec la plus entire libert, sous
l'influence de causes diverses, pour arriver au mme but ou plutt au
mme crime. L'un de mes personnages est un jeune officier de marine,
dont l'ducation a t gte; l'autre un matelot priv d'ducation et
n'obissant qu'aux instincts de sa nature grossire; le troisime,
enfin, est un sminariste chez qui l'ducation n'a servi qu' fortifier
les plus funestes penchans. Le premier s'gare faute de guide, le second
faute de frein et d'intelligence, le dernier ne s'gare pas, tant s'en
faut; il marche au mal par calcul, et en pesant froidement le bien
personnel qui pourra rsulter pour lui, mais pour lui seul, du mal qu'il
fera aux autres. On doit plaindre l'officier, on peut mpriser le
matelot, mais  coup sr, aprs avoir lu l'ouvrage, il sera impossible
de ne pas dtester le sminariste.

Du rapprochement de ces trois individualits, et de leur manire
diffrente de penser et de se conduire, nat tout l'intrt
philosophique que j'ai cherch  rpandre sur mon livre. Les vnemens
que j'ai retracs, ne doivent contribuer qu'au dveloppement des
caractres de mes personnages, et ces vnemens n'arrivent sur le
premier plan que pour donner de la saillie aux figures les plus
importantes de mon petit tableau. Ce n'est pas de l'histoire, enfin, que
j'ai voulu crire en laissant tomber sur des faits avrs, quelques
lambeaux de fictions. C'est plutt une ide morale que je me suis
efforc d'lever sur le fond d'un assez grand nombre d'aventures plus ou
moins connues. La vrit des incidens, et la nature mme des moyens que
l'on emploie, sont peu de chose en pareille matire: ce qu'il
m'importait d'atteindre, c'tait le but. L'ai-je atteint? c'est la
question.

J'aurais fort bien pu, et je le sais, pour excuter le plan que j'avais
conu, lancer d'un seul jet d'imagination, tous mes personnages dans le
tourbillon de la socit, au lieu de les envoyer sur mer, chercher
isolment les destines qu'il m'a plu de leur rserver, si loin de tous
les usages reus dans le beau monde littraire. Mais en adoptant ce
parti que la critique n'aurait pas manqu de me conseiller, si j'avais
d'avance consult la critique, il m'aurait fallu renoncer  un avantage
dont j'ai depuis long-temps appris  mesurer toute l'tendue. La terre,
me suis-je dit, commence  tre bien use et  se faire bien vieille,
pour le roman tel qu'on le fait depuis trois sicles en France. A terre,
d'ailleurs, des hommes comme ceux que je suis habitu  mettre en
relief, ne pourraient gure se mouvoir sans rencontrer  chaque pas, des
lois qui les arrteraient, ou un joug sous lequel se briserait ou
s'effacerait la fougue de leurs passions ou l'empreinte de leur mle
caractre. Mais  la mer, o les plus mauvais penchans, libres comme les
flots qui les emportent, peuvent se dvelopper en toute scurit et avec
toute impunit, l'imagination du romancier se sent plus  l'aise; et si
elle ne grandit pas toujours assez pour remplir l'espace immense qu'elle
s'est ouvert devant elle, du moins peut-elle esprer de trouver l
d'autres objets et d'autres aventures que des moeurs de convention et
des intrigues de boudoir. La nouveaut, mme la plus vulgaire, n'est pas
chose tellement commune en littrature, qu'on doive ddaigner de la
chercher l o il est encore possible peut-tre de la rencontrer.




I

LE CAF DE LA POINTE.


A l'endroit o s'lve aujourd'hui, un peu au-dessus des eaux de la rade
de la Pointe  Pitre, l'angle du quai sur lequel est bti le vaste _caf
Amricain_, il existait, il y a dix-huit ou vingt ans dj, une espce
de grande buvette que frquentaient assiduement tous les anciens
corsaires et les marins dsoeuvrs de la colonie. Un vieux petit billard
rp, dont le tapis avait d tre vert, du temps o florissaient
Magloire Plage et le gnral Richepanse[1], occupait, sur ses six pieds
 peu prs gaux, une bonne moiti de la salle basse du logis. Autour de
ce billard demi-sculaire, gravitaient comme les satellites d'un astre
glorieux, quatre  cinq tables en courbari, destines  recevoir les
verres, les cartes, et aussi les ds ronflans des habitus sdentaires;
car c'tait le plus souvent aux ds que ces messieurs s'amusaient 
jouer la consommation de la journe ou le montant de la dpense, dont la
matresse de l'tablissement avait depuis plusieurs mois dbit leur
compte particulier.

Cette autre belle limonadire de cet autre caf du Bosquet, transplant
aux Antilles, tait une grosse et grande fille de couleur, aussi humaine
pour toutes ses pratiques, que toutes ses pratiques paraissaient tre
tendres pour elle. Assez peu soucieuse du soin de sa fortune, mais trs
porte  s'accommoder philosophiquement du mtier qu'elle ne faisait
gure que par nonchalance, elle se serait volontiers contente de ne
rien gagner sur sa clientelle, pourvu que ses cliens eussent trouv le
secret de la rjouir tout le long du jour et une bonne partie de la
nuit. Peu lui importait que la consommation dont elle faisait les
avances ne ft que peu ou point paye. Ce qu'il fallait avant tout 
mamzelle Zirou[2], c'tait du mouvement, de la confusion, et de temps 
autre mme, quelque peu de scandale. Avec de tels gots, et avec les
chalands que sa facile humeur lui avait assurs, on conoit que la vogue
ne devait gure lui tre moins fidle que chacun de ses adorateurs.
Aussi, fallait-il voir avec le souffle ravivant de la brise du soir,
arriver en grondant, le flot de marins qui allait s'engouffrer dans le
fond de ce port de relche ouvert  l'ennui et au dsoeuvrement de toute
la journe! Le phnomne des mares n'offre gure sur nos plages
d'Europe, de spectacle plus curieux que celui que prsentaient le flux
et le reflux de toutes les pratiques de mamzelle Zirou, envahissant et
vidant  chaque minute cette salle de douce et joyeuse compagnie. Trois
ou quatre petits esclaves dcors du nom traditionnel de garons de
l'tablissement, suffisaient  peine alors au service ordinaire du _caf
de la Pointe_, car c'tait l le nom que les plaisans du lieu avaient eu
la malignit de donner au noble cabaret, par allusion d'abord au nom du
pays, ou  la susceptibilit un peu ferrailleuse des habitus, et
peut-tre bien aussi, il faut le dire, par allusion  la prodigieuse
quantit de grosses pointes que l'ivresse et la joie de tous les jours
faisait jaillir en gerbes phosphorescentes, de ce foyer d'esprit et de
liqueurs spiritueuses.

Une nuit que les chaudes pluies et les vents orageux de l'hivernage
tourmentaient avec une violence inaccoutume les persiennes du _Caf de
la Pointe_, et que la lueur des coups de tonnerre faisait plir  chaque
instant les deux vacillans quinquets, suspendus par deux bouts de corde
au-dessus du billard depuis quelque temps abandonn, trois jeunes marins
demeurs aprs la foule clipse, autour d'une table couverte encore de
bouteilles vides et de verres fls, s'entretenaient paisiblement
entr'eux, au bruit de la rafale, aux coups redoubls de la pluie et au
roulement presque continu de la foudre tincelante.--Assis depuis prs
d'une demi-heure auprs de mamzelle Zirou, sur le canap qui lui servait
de trne, je me disposais  rentrer chez moi malgr la fureur de
l'orage, lorsque la matresse de la maison que je croyais dj endormie,
me saisit brusquement par le bras pour prvenir mon mouvement de
retraite. Ecoutez! coutez, me dit-elle d'une voix touffe: _Ils
arrangent une grande affaire_.

Ces mots d'avertissement prononcs avec la mystrieuse volubilit qui
pouvait me donner le mieux l'ide de l'importance que je devais attacher
 un pareil appel, me firent comprendre la raison pour laquelle notre
limonadire avait fait jusque l si bien semblant de dormir pendant que
les trois interlocuteurs, qu'elle coutait, s'imaginaient n'tre
entendus de personne. Pour rpondre de mon mieux  l'intention que
venait de m'exprimer si laconiquement mamzelle Zirou, et, ma foi, au
risque d'entrer de moiti dans l'indiscrtion qu'elle avait dj
commise, je feignis de me laisser aller comme elle aux langueurs
irrsistibles du sommeil, et j'abandonnai nonchalamment ma tte sur le
ct du canap, oppos  celui que la matresse de la maison remplissait
dj de toute l'ampleur de ses robustes charmes.

Mais pour m'acquitter avec une vraisemblance satisfaisante de mon rle
d'endormi, il me fallut, quelque facile qu'il pt paratre d'ailleurs,
faire encore plus que n'avait fait jusque l celle que je voulais
imiter. De toute la beaut passe de mamzelle Zirou, il n'tait rest
qu'un oeil  la pauvre fille. Moi, pour faire aussi bien qu'elle, je fus
donc oblig de fermer les deux yeux dont j'tais encore en possession,
et  a prs de cette diffrence toute matrielle, entre nos rles
respectifs nous commenmes  jouer fort passablement tous les deux
notre petite scne somnolente.

Avec quelque scrupule cependant que je tinsse  pousser jusqu'au bout le
mrite de l'imitation, je ne fermai pas tellement mes doubles paupires,
que je ne pusse examiner tout  mon aise, la physionomie de trois
individus que, jusqu' ce moment, j'avais fort peu remarqus dans la
foule des chalands les plus assidus de la buvette. L'un d'eux tait
grand, svelte et brun.--C'tait celui qui parlait le plus et qui
semblait parler le mieux et avec le plus d'autorit.--L'autre portait,
sur ses paules larges et un peu votes, une figure commune et riante
qu'encadraient admirablement les touffes crpues d'une chevelure rousse
et en apparence nglige depuis fort long-temps.--Le troisime, enfin,
me parut avoir un de ces visages et une de ces tournures que l'on ne
voit jamais bien du premier coup d'oeil, et qui ont besoin d'tre
tudis pour tre saisis et dfinis. Il n'tait, ce troisime individu,
ni grand ni petit, ni brun ni blond, ni gros ni mince, et il pouvait
passer nanmoins pour petit et grand, gros et maigre, blond et brun tout
 la fois.--Tout ce que je sus alors sur son compte, c'est qu'il
s'appelait ou qu'on l'appelait _Jos_ et quelquefois _frre Jos_.

Je dormis fort peu, comme bien vous devez le penser, quoique j'eusse
l'air de dormir trs-profondment, et j'coutai beaucoup quoique je
fisse semblant de ne rien couter.--Je crois mme me rappeler
aujourd'hui, que je me mis  ronfler, pour mieux jouer mon rle et pour
forcer les gens que j'espionnais de compte  demi, avec mamzelle Zirou,
 parler plus haut afin de mieux nous faire entendre ce qu'ils auraient
sans doute t bien aises de ne confier  personne.

Le grand jeune homme dont la mine releve et l'air d'aisance m'avaient
d'abord frapp, quoiqu'il ne ft vtu, comme ses deux autres camarades,
que d'une simple veste de drap bleu, disait au moment o je commenai 
fermer les yeux et  prter l'oreille  la conversation:

--Vous savez tous les deux aussi bien que moi, ce qui vient de me tomber
 bord et dans les mains. Le grand-pre, que j'tais venu relancer ici
dans son habitation, m'a fait la politesse de dpasser le lit du vent,
quinze jours juste aprs mon arrive de France dans l'le. C'tait le
seul parent qui me restt au monde, et sa succession est la premire
marque d'affection que j'aie jamais reue de lui.

--Le brave et digne homme! s'cria  ces mots le gros marin aux cheveux
roux. Lever _son grand lof_ deux semaines, jour pour jour, aprs ta
rentre de cong au pays!... Il n'y a que les parens des colonies qui
soient capables d'un coup de temps aussi beau![3]

Le troisime causeur continua  tenir les yeux baisss sur le plancher
de la salle, sans adresser un seul mot de condolance  l'hritier du
vieil habitant qui venait de mourir si  propos et si paternellement
pour son petit-fils.

--Le grand jeune homme reprit en souriant: Quand tu auras fini tes
lamentations, matre Bastringue, je rattraperai le fil de mon histoire,
que tes interruptions m'ont fait larguer et rabbraquer dj dix ou douze
fois pour le moins. On croirait, Dieu me pardonne, que tu as envie de
pleurer mon cher grand-pre pour moi. Je sus alors que mon petit
rousstre avait nom matre Bastringue, et ce sobriquet semblait avoir
t tellement bien adapt  sa physionomie, que je l'aurais presque
trouv, je crois, de moi-mme, s'il m'avait fallu chercher plus
long-temps un nom de guerre  ce gros vilain matelot.

--En s'excutant, comme il l'a fait de si bonne grce, continua le beau
garon, mon utile et vnrable aeul m'a colloqu, comme de juste et de
raison, l'habitation de mes ayeux, qui valait  ce qu'on m'a dit depuis,
soixante-douze  quatre-vingt mille gourdes des colonies. Je l'ai
_lave_ le lendemain au prix de vingt-quatre mille gourdes rondes,  un
bon enfant d'ici, qui se trouvait avoir du comptant sous le pouce.

--C'est bien peu, dit frre Jos, en relevant et laissant errer sur le
plafond enfum ses petits yeux d'un vert gristre, c'est bien peu, mais
cependant c'est encore quelque chose que cela.

--C'est bien peu? rpliqua vivement matre Bastringue. Mais tu n'entends
donc pas qu'il t'a dit vingt-quatre mille gourdes comptant, et que
l'argent comptant vaut ici dix mille fois mieux que l'argent  la longue
vue? Pour un savant qui a tudi dans les livres de messe et les
catchismes, tu peux te vanter de connatre joliment mal la partie des
colonies.

Le jeune hritier, pour prvenir la rponse peut-tre un peu acerbe que
Jos se disposait  faire  la brusque apostrophe de Bastringue, prit
ses deux amis par la main, et en les rapprochant tous deux de lui, il
leur dit  demi-voix et en scandant chacune de ses paroles:

--A prsent que vous savez ce que j'ai ou plutt ce que nous avons, que
me conseillez-vous de faire de tout ce bataclan de richesse qui me pse
dj sur le dos, comme si j'avais  porter la grande ancre d'un
trois-pont, de l'avant  l'arrire du navire?

--Ce que nous ferons de tes vingt-quatre mille gourdes! demanda
Bastringue, tout bourriff.

--Oui, ce que nous pourrons en faire de mieux et de plus profitable pour
nous trois?

--Mais, il me semble qu'on pourrait toujours en boire une partie, en
attendant mieux.

--Fi donc! s'cria Jos, en boire une partie!... N'avons-nous pas dj
_assez bu_ comme cela, depuis le temps o nous _bourlinguons_ du matin
au soir dans cette le de malheur et de strilit! Pour moi, je ne vous
le cacherai pas, je commence  tre diablement harass du vagabondage de
la vie que nous tranons ici; c'est de l'industrie et du mouvement qu'il
nous faut,  n'importe quel prix: Salvage a cent-vingt mille francs 
lui, n'est-il pas vrai? Eh bien, c'est l un capital qu'il s'agit de
placer le plutt possible  gros intrts sur quelque bon navire charg
de poudre et de boulets de calibre. La mer est large et longue, la
providence est grande, et la providence tient toujours en rserve
quelques bonnes occasions pour des _soifeurs d'eau sale_ de notre
espce. Tu m'entends... c'est l mon avis  moi, _qui n'ai tudi que
dans les livres de dvotion et qui connais si joliment mal tes
colonies_.

--Ah! te v'l piqu, frre Jos! je t'ai lard sous l'aileron, je le
vois bien actuellement, en te parlant de ta connaissance des colonies.
Mais, si ton ide n'est pas de boire l'argent du grand-papa  Salvage,
eh bien! on peut le boire et le manger, moiti l'un moiti l'autre.
N'est-il pas vrai, mon capitaine?

Salvage, l'ex-propritaire d'habitation, dont je venais d'entendre
prononcer deux fois le nom, rpondit alors  ses camarades diviss sur
la question de savoir ce que l'on ferait de son hritage:

--Il ne s'agit pas ici de plaisanter sur un point aussi grave ni de se
piquer  un jeu aussi srieux. Je me range d'abord, sans hsitation, de
l'avis de Jos: _La course!_ Et je suis bien sr aussi que toi,
Bastringue, tu n'as pas d'autre opinion que lui et moi sur le parti qui
nous reste  prendre.--Mais, comment ferons-nous la course? Voil le
_hic_.

--Dis plutt, pendant que tu y es, comment est-ce que nous ferons la
_piraterie_ ou la _forbannerie_, car, vois-tu, la course en temps de
paix ne vaut pas mieux que a! Pas de bgueulerie sur les mots entre
nous qui savons le fort et le faible de notre tat.

--Eh bien soit, rpondit Salvage  Bastringue; la piraterie si a te
plat. Mais, comment, encore une fois, nous y prendrons-nous pour faire
de la piraterie un peu gentiment?[4]

--Comment? mais, comme se fait la piraterie depuis qu'il y a des
pirates; en prenant tout ce que nous pourrons et en cherchant  ne pas
nous faire prendre ou pendre! La chose, ce me semble, n'est pas plus
maligne que cela!

--Mais ce n'est pas encore a, vertudieu! ce que je te demande depuis
une heure, frre Jos. Je veux savoir une fois pour toutes si vous tes
d'avis que nous naviguions ensemble, tous les trois sur le mme navire,
ou si vous aimez mieux que nous cherchions  mitonner notre affaire,
chacun sparment, au moyen d'une triple expdition?

--Tous les trois ensemble, dis-tu? Non pas de a, Lisette! Pas de
trs-sainte trinit entre nous, reprit aussitt Bastringue. Je veux bien
naviguer avec toi, Salvage, si a te va, et te reconnatre en tout pour
capitaine, s'il le faut; mais avec frre Jos, brosse et sac--brosse.
Pas moyen pour l'instant. Nous ne serions jamais une minute d'accord
l'un avec l'autre  la mer, attendu qu' terre nous sommes trop bons
amis tous les deux pour que notre amiti puisse durer long-temps au
large sur le mme bord.

--Il a raison, dit alors Jos avec calme. Nos caractres n'ont pas t
faits pour courir paisiblement la mme borde vers le mme but. Chacun
de nous naviguera pour le compte de sa peau d'abord, et ensuite pour le
compte de la socit, puisque socit il doit y avoir entre nous.
Libert de manoeuvre, audace et prudence: voil mon programme  moi.
Trouvez-en un meilleur si vous voulez ou si pouvez. J'en doute.

SALVAGE. Bien pens cela, et voil nos lignes de pche qui commencent 
se dbrouiller un peu  force de les remanier. J'ai cent vingt mille
francs  moi, vous le savez: et croyez-vous que nous puissions
entreprendre quelque chose de grand avec de telles ressources? Seconde
question  rsoudre.

FRRE JOS. La belle et nave demande? Chacun de nous achtera un bateau
en payant argent comptant ce qu'il aura  lui, et en faisant des billets
pour le reste. Sans connatre  fond les colonies, je crois savoir
qu'avec six ou huit mille gourdes en espces, on peut trouver aisment,
ici ou ailleurs, quinze  dix-huit mille bonnes gourdes de crdit. En
pareil cas, les fonds prsens rpondent des fonds  venir et qui ne
viennent jamais: ce n'est pas au surplus pour les chiens, ce me semble,
que le crdit a t invent.

BASTRINGUE. La raison qu'il vient de nous pousser l en dehors entre ses
babines, n'est pas fausse au moins. Une golette ou un joli petit brick,
rabot et verlop pour la bagatelle, ne doit pas coter plus cher que ce
que nous aurons de plomb dans le sac. Une fois l'embarcation trouve,
l'quipage vous tombe  bord, raide comme grle, quand il sent, le
caniche qu'il est toujours, qu'il y a quelque chose de gras  reniffler
pour aller du _ct de tantt_. Je ne suis qu'un matelot _rahuch_[5] il
est vrai, me direz-vous peut-tre, et toi, Salvage, tu as t officier
au service, c'est prouv, mais pour ce qui est de ce qui se pratique en
fait de flibuste  la mer, j'ai le sensible amour-propre de croire que
je suis aussi bon l qu'un autre, pour un coup et mme pour deux. Frre
Jos que v'l a t sminariste ou aspirant cur de seconde classe,
avant de prendre la carrire de la navigation: d'accord; mais tel qu'il
est, sans tre matelot marin dans un baril de goudron comme moi et
comme toi, Salvage, je rpondrais de son bon sens  la mer, comme de
moi, et plus peut-tre quasiment en considrant que je suis un peu
influenc  _lcher coco_, et que lui n'est port par sa seule passion
qu' entreprendre _sang-froidement_[6] du grabuge. Ainsi donc pour t'en
finir, tu peux tre vritablement persuad, Salvage, que nous deux,
c'est toi en deux morceaux, et comme qui dirait un grand mt en deux
pices d'assemblage. Je n'ai pas,  moi appartenant, une pice de six
liards fendue en quatre, et j'ai de l'ambition, c'est encore possible.
Mais la rafale d'un homme (la pauvret) et l'ambition, n'empchent pas
le coeur d'tre plac  babord ( gauche) chez les bons bigres de mon
gabarit, et j'aimerais mieux dralinguer l'Ante-Christ sur le
matre-autel de la premire cathdrale venue, que de faire tort  un ami
de ce qu'il m'aurait prt pour me soulager dans un coup de cape.

JOS. Dralinguer l'Ante-Christ sur le matre-autel! Oh! mon cher ami,
que tu connais admirablement bien les colonies!

BASTRINGUE. Oui, Jos, c'est comme je te le cautionne; dralinguer
l'Ante-Christ ou n'importe quoi sur le matre-autel, je ne m'en ddis
pas, et il n'y a pas l de quoi  rire, parce que, vois-tu bien, je me
fiche autant de l'Ante-Christ que de dfunte la patte droite du singe de
Madras[7]. Mais la seule chose que je respecte et dont je ne me ficherai
jamais de la vie, c'est la confiance d'un ami. Jean Bonhomme qui ne
pense pas comme Bastringue sur le sexe de l'amiti, ce doux prsent des
cieux et de la nature, comme on dit!

SALVAGE. Laissons l tous ces mots dtourns et allons droit au fait.
Vous connaissez mes gots, et je vous ai expos ma situation. J'avais
dans la marine militaire un joli grade que j'ai quitt, et ce qu'on
appelle mme une belle perspective dont je n'ai plus voulu. Cette
carrire qui pouvait me convenir, quand nous avions la guerre, a fini
par m'ennuyer ds que nous avons eu la paix. J'tais n pour tre
corsaire, et je ne veux pas aujourd'hui faire mentir ma vocation; et ma
foi, s'il faut devenir forban, faute de mieux, eh bien, je deviendrai
forban s'il le faut, en disant au ciel: Eh bien, c'est toi qui l'as
dcid. Voil ma confession faite.

BASTRINGUE. Forban, et pourquoi pas? n'est-ce pas un mtier tout comme
un autre, quand on a le hasard de pouvoir le faire sans bassesse, avec
honneur, et sans...

JOS. Et sans se faire capeler _la hart_ au gosier, ou le croc de la
chaudire du cook, au-dessous de la mandibule infrieure.

BASTRINGUE. Tais-toi un peu, Jos, laisse parler Salvage, matelot! Ce
n'est pas du latin qu'il nous faut; c'est des raisons, et de bonnes
encore, si c'est possible, s'entend.

SALVAGE. Vos petites ressources,  vous, se sont puises; et comme on
dit, le balai de la _rafale_ a pass sur la carlingue de votre cale
vide. Mes ressources,  moi, se sont accrues dans une proportion
inespre. Je n'ai plus ni parens  mnager, ni devoir  remplir dans ce
pays o je suis n, et o je ne veux pas mourir, et que je puis, par
consquent, quitter ds aujourd'hui mme, et cela sans regret, sans
remords et sans avoir  craindre d'y laisser un souvenir...

JOS. Oui, enfin, tu peux quitter la terre natale, en secouant, comme
dit l'Evangile, la poussire de tes sandales sur le seuil de ces riches
inhospitaliers.

BASTRINGUE. Et nous, comme ne le dit peut-tre pas l'Evangile, en
dcrotant nos savates sur la porte de tous les bouchons de la colonie.
Partons donc, mes amoureux, appareillons tous trois chacun de notre
bord, et le plutt ne sera que le mieux.

SALVAGE. C'est cela; mais avant de nous sparer, il me reste, vous savez
bien, un mot  vous dire  l'oreille, mes bons camarades. J'ai
vingt-quatre mille gourdes  moi, n'est-ce pas? c'est par consquent
huit mille gourdes que j'ai  chacun de vous, par la raison toute
simple, que _vingt-quatre_ divis par _trois_, donne _huit_ au quotient.
C'est nous trois qui sommes ce quotient.

BASTRINGUE. Sait-il donc calculer finement, ce jeune homme l! Ah! v'l
ce que c'est aussi que d'avoir appris les mathmatiques et le dessin.
Moi, toute ma vie, comme me le rptait si souvent mon oncle le
capitaine Ituralde, avec qui j'ai navigu dans le temps, je ne serai
jamais qu'un lofia, quand je vivrais autant que feu _Mathieu-sal_ et
mme plus.

JOS. Salvage, mon vieux, je ne chercherai pas ici  te payer en beaux
complimens, le service positif que tu veux bien nous rendre. J'accepte
pour ma part et Bastringue en fera autant que moi, je puis t'en
rpondre. Ce seul mot doit suffire  ton coeur, et ds aujourd'hui nous
pouvons dire tous les trois, grce  ta succession et  ta gnrosit:
_Conjunctissima est internos et in ternum voluntas!_

SALVAGE. A merveille, voil une grande affaire emmanche, et par le bon
bout avec un bel amarrage en latin. Mais que fais-tu donc l, toi,
Bastringue? Dieu me confonde, on dirait qu'il pleurniche, notre sensible
ami!

BASTRINGUE. Non, ce n'est rien, mes matelots. Excusez-moi si je fais
actuellement un peu d'eau par les hauts. C'est ce coquin de Jos, qui,
avec ses remercmens en latin, vient de faire suinter la garniture de
mon oeil de babord. C'est un rien, v'l que j'ai dj fini.

SALVAGE. Il s'agit bien, ma foi, de s'attendrir ainsi comme des chiffes
et pour si peu de chose encore! C'est de nos conditions qu'il faut
maintenant nous occuper. D'abord, il est dj convenu que chacun de nous
naviguera de son bord, ainsi qu'il l'entendra, dans l'intrt commun de
l'entreprise. Mais, combien de temps durera l'association et dans quel
lieu et  quelle poque nous reverrons-nous pour rgler ensemble nos
_artufailles_?

JOS. Mets dans un an; ce ne sera pas trop peut-tre, mais ce devra tre
assez pour nous donner le temps d'excuter quelque chose de propre et de
bien conu.

BASTRINGUE. Oui, un an; ce sera suffisant pour moi et vous, car d'ici ce
temps l je vous promets bien d'avoir fait mon beurre ou opr ma
crevaison gnrale et dfinitive, tout l'un ou l'autre, pas de milieu!

SALVAGE. Va donc pour un an! Et en quel endroit nous runirons-nous 
l'expiration de ce terme? Ici,  la Havane ou  Saint-Thomas!

JOS. Ici, non: la surveillance de l'autorit y est trop active et trop
bgueule. A la Havane non plus; il y a l trop de jaloux et de
concurrens pour ceux qui ont russi  faire leur pelote dans le genre
d'affaires embrouilles que nous allons mettre sur le dvidoire. A
Saint-Thomas,  la bonne heure, parce que c'est l un pays libre, o la
course est dfendue, mais o tous les corsaires sont toujours certains
d'tre bien accueillis quand ils reviennent surtout avec la cale pleine
et l'estomac vide.

BASTRINGUE. A Saint-Thomas soit, dans un an,  partir du moment: c'est
dit et conclu, mais  seule fin que je n'avale pas le mot d'ordre que
nous venons de nous donner, je vous prierais, mes matelots,[8] si
c'tait un effet de votre bont, de m'crire tout ce que vous avez dit
sur un petit morceau de papier blanc, et de me relire mon devoir jusqu'
ce que je puisse bien l'arrimer dans la soute la plus _gardire_ de ma
gueuse de mmoire.

SALVAGE. Eh vertudieu! il vient d'avoir l une bonne ide, le commodore
Bastringue! Pourquoi ne ferions-nous pas entre nous une faon de petit
engagement que nous signerions tous les trois?

JOS. Je ne demande pas mieux pour mon compte. Voyons, Salvage,
procure-moi, s'il se peut, une plume, de l'encre et le premier rebut de
papier que tu pourras trouver. Je vais, si vous le voulez bien, vous
servir de notaire, et vous allez voir comment je sais dresser au besoin
avec des pattes de mouches au bout de la plume, un acte authentique
selon les formes prescrites par la loi.

BASTRINGUE. Ah! je me doutais bien, moi, depuis le temps que nous
parlons, que je finirais par avoir une ide! c'est que voyez-vous je me
suis toujours laiss dire par le capitaine Ituralde, mon oncle, que les
paroles sont des femelles et que les crits sont des mles.[9] Ecris,
Jos, cris, mon fiston, puisque tu es assez heureux pour avoir la
parole en bouche et l'orthographe sous la patte.

Salvage quitta alors la table prs de laquelle il tait assis pour venir
ramasser d'un tour de main sur le comptoir, l'unique plume, le dbris
d'encrier et le seul registre que possdt l'tablissement; et aprs
avoir arrach un des feuillets presque blancs du livre de comptabilit
de mamzelle Zirou, il remit toutes ces fournitures de bureau  frre
Jos, en lui disant:

--Voil, j'espre, tout ce qu'il te faut pour nous dresser un bel et bon
acte d'engagement en forme, si toutefois tu peux y voir encore assez
avec ces deux mauvais quinquets qui clairent si pitoyablement
l'habitacle de la turne. Personne, au reste, ne viendra te dranger dans
ton travail important. Ils ronflent l tous deux sur le canap, comme
deux boulets creux; par consquent, ils ont des yeux pour ne pas nous
voir, et des oreilles pour ne pas nous entendre.--Ecris, verbalise et
_notarise_ tant que tu pourras. Pendant ce temps, je vais brler avec le
vieux Bastringue, le bout de chiroute, (le bout de cigarre) de l'amiti
et de l'estime.

Matre Bastringue, aprs avoir pris le cigarre que lui prsentait le
capitaine, n'eut rien de plus press que de s'approcher  pas de loup de
mamzelle Zirou et de moi, pour nous passer sa lourde main calleuse 
deux pouces du visage, afin de s'assurer, au moyen de cette prcaution
exprimentale, que nous dormions aussi parfaitement que nous avions
l'air de le faire. Puis il ajouta en allumant son bout de tabac:

--Oui, ils tappent tous les deux de l'oeil, ensemble et sparment!...
C'est une belle femme tout de mme que cette demoiselle Zirou, quand
elle dort... Mais comment se nomme donc ce petit jeune homme qui s'est
_long_ l sans faon sur l'empointure du canap de la bourgeoise?

--a? rpondit Salvage sans avoir l'air de prter beaucoup d'attention 
la question de son ami, c'est quelque petit _mouton-France_[10]
nouvellement dbarqu pour se faire tondre le poil par la fivre jaune
et lire son dernier domicile au trou--patates.[11] Bastringue n'ajouta
aucune rflexion  ces mots, et il fit bien, car la sinistre prdiction
contenue dans la rponse du capitaine, m'avait dj si fort agit, que
si la conversation avait dur plus long-temps sur ce ton, je crois que
je n'aurais pu rsister une minute de plus  l'envie de me rveiller et
d'vacuer le lieu o le jeune pirate venait de tirer si lestement mon
horoscope. La bonne mamzelle Zirou, qui ne fermait pas si compltement
l'oeil, qu'elle ne pt lire sur mon visage le trouble qui venait de
s'emparer de tout mon tre, tendit doucement sa main vers moi pour
serrer la mienne en me disant  demi-voix: Laissez-les radoter; ils
iront peut-tre avant vous engraisser les tourlouroux du _petit
Bordeaux_.[12]

Frre Jos, charg de la rdaction de l'acte qu'on avait confi  son
exprience, crivait, biffait, et raturait tant qu'il pouvait. Le
tonnerre continuait toujours  gronder, la pluie  tomber, et les deux
quinquets  vaciller sous l'effort des rafales qui  chaque instant
venaient soulever les persiennes du salon. Le capitaine Salvage et
matre Bastringue se promenaient  longs pas de chaque ct du billard,
mais en observant le plus grand silence de peur de troubler, dans son
labeur intellectuel, la tte proccupe de leur secrtaire. Ennuy enfin
d'attendre aussi long-temps le chef-d'oeuvre de style authentique
qu'laborait depuis prs d'un quart-d'heure la plume minutieuse du
nouvel homme de loi, l'un des deux promeneurs, et ce fut, je crois,
matre Bastringue, se mit  interpeller ainsi frre Jos:

--Eh bien! l'crivain, auras-tu bientt fini de grignotter cette rognure
de papier!

--Dans une seconde, tout au plus, rpondit le notaire de circonstance;
il ne me reste que le mot sacramentel: _ne varietur_,  apposer au bas
du contrat... Mais c'est dj, tenez, une affaire faite et une formalit
remplie selon l'usage consacr. Ecoutez bien maintenant; je vais
procder  la lecture de ce projet d'engagement, en appelant votre
attention sur chacun des articles qu'il renferme.

Ce jour trente juillet, l'an de grce ou de crasse, mil huit cent et
tant, en toutes lettres, nous, officiers du commerce, soussigns, nous
sommes prsents les uns devant les autres, pour arrter entre nous une
socit qui aura pour but:

  ARTICLE PREMIER.

  L'exploitation d'une petite industrie maritime que nous ne nommerons
  pas.

  ARTICLE SECOND.

  Chacun des associs recevra huit mille gourdes rondes, pour mener sa
  barque comme il l'entendra dans l'intrt de la bagatelle.

  ARTICLE TROIS.

  Les fonds fournis par le capitaine Salvage, lui seront restitus une
  fois la triple opration termine, en capital et intrts, sans
  prjudice de sa part des bnfices qu'ils auront procurs  l'aimable
  socit.

  ARTICLE QUATRE.

  Chacun des associs actifs s'engagera en outre, sauf le cas de force
  majeure lgalement constat,  se rendre dans un an  partir de la
  date de la signature du prsent,  l'le St.-Thomas, pour l, tant,
  dbrouiller ses comptes et expliquer sa conduite  ses co-associs;
  faute de quoi les socitaires mcontens auront le droit de courir les
  uns sur les autres, jusqu' ce que mort s'ensuive et que justice soit
  faite.

  Fait simple et de bonne foi en notre seule prsence, au caf de la
  Pointe, les jour, heure et an que dessus.

  Sign, etc.

--C'est a, c'est a! s'cria Bastringue merveill. Ce canaillon de
Jos vous a de l'esprit comme un livre imprim. J'amne mon grand
pavillon sous sa vole.

--C'est bien sans doute, reprit Salvage, mais ce n'est pas tout. Jos,
fais-moi le plaisir d'ajouter pour postscriptum, ce que je vais avoir
l'honneur de te dicter:

  Quatre parts du butin seront faites au dcompte gnral. Celui qui
  sera reconnu pour avoir le mieux gouvern sa barque pleine, recevra 
  lui seul deux parts de _rabiot_ pour sa ration de rcompense.

  Sign et paraph comme dessus.

--Et pourquoi cette clause supplmentaire? demanda Jos, en soulevant sa
plume  deux doigts du papier sur lequel il venait de griffonner ce
postscriptum.

--Pourquoi me demandes-tu? reprit Salvage, mais pour accorder  notre
manire, une croix d'honneur en argent comptant, au plus de talent ou au
plus de courage.

--Et peut-tre bien au plus de bonheur, observa mlancoliquement Jos.

--Je ne dis pas non, rpliqua aussitt le capitaine; mais le bonheur, 
mes yeux, c'est du talent, quand il s'agit de ramasser de l'argent, plus
que d'acqurir de la verroterie de gloire, et de faire de la
quincaillerie de sentiment.

--Tonnerre de Dieu! il a raison, lui, Salvage, hurla  son tour
Bastringue; au plus chanceux le gros lot, et au plus tranard la pelle
au... vous savez bien o, sans qu'il soit besoin de vous le dire. Tous
deux, vous tes des hommes d'esprit, tandis que mon seul gnie,  moi,
c'est le bonheur; et il ne serait pas juste que je n'eusse rien 
gratter, quand vous auriez tout  ramoner. Signons donc le _contracte_,
avec le _proscrithomme_ comme a dit Salvage, et le _ne avarietur_[13] de
l'affaire, comme a dit Jos. A toi l'honneur, mon capitaine, en ta
qualit d'officier payeur de la garnison.

Salvage relut l'engagement, prit la plume que lui prsentait poliment
Bastringue, et il signa.

Frre Jos, avant d'apposer son respectable nom au bas de l'oeuvre qui
venait de fleurir sous sa main, plaa quelques points sur les i, ajouta
deux ou trois virgules pour rendre le sens de ses phrases plus complet,
souligna cinq  six mots, et parapha ensuite le tout.

Vint, aprs lui, le tour de matre Bastringue, qui s'cria en sautant
sur la plume comme sur un pissoir: C'est donc  moi  _signaler_ mon
nom,  prsent! voyons: c'est la seule chose que je sache faire un peu
proprement en fait d'criture. Coquine de plume! a rebrousse sur le
papier, comme la pointe d'un vieux soulier sur des enflchures de grands
haubans... c'est gal... voil mon contingent pay: _Aimable-Alphonse Le
Souef, dit Bastringue_... Mais attendez donc un peu, les enfans, il me
vient encore une autre ide: Il faut que je mette mon timbre  la suite
de mon nom de famille: ce sera mon _ne avarietur_,  moi.

Et disant cela, matre Bastringue vous dgaina de sa ceinture, un large
poignard que sa lourde main enfona sur le papier en traversant du mme
coup toute l'paisseur de la table.

En ce moment-l mme, le tonnerre qui n'avait pas cess de gronder au
haut des airs, clate sur la maison branle avec un fracas
pouvantable; une rafale imptueuse soulve et brise en les tordant, les
persiennes du caf, teint les deux quinquets du billard; et 
l'explosion des clairs qui viennent coup sur coup blouir mes yeux
effrays, j'aperois les sinistres figures de mes trois pirates, se
dessinant immobiles et lumineuses sur le fond des tnbres de la
salle... La lame tincelante du poignard de matre Bastringue brillait 
ct d'eux sur la table qu'ils entouraient encore dans l'attitude de
l'impassibilit la plus absolue.

L'obscurit enveloppa, aprs cette seconde de vertige pour moi, les
acteurs de cette scne terrible que je n'oublierai jamais, tant ce coup
de tonnerre, ce coup de poignard et ces trois infernales figures de
forbans, avaient boulevers toute mon imagination.

--Il vente dur, dit Salvage, le premier, et je n'y vois plus goutte. Je
crains que nous ne puissions draper d'ici demain. En attendant, allons
compter nos doublons chez moi, pour nous reposer ensuite et nous
prparer  _dtaler_ avec le jour, si le jour se lve encore une fois
pour nous.

--Oui, comme de fait, ajouta Bastringue, il vente ce soir la peau du
diable, et _Maribarou_ (le tonnerre), fait un boucan  ne plus pouvoir
causer en socit. Valsons.

--Et notre engagement sign et paraph, fit observer Jos en souriant,
dans quelles mains sres et fidles le dposerons-nous? Au greffe du
Tribunal de Commerce ou de la Cour Royale?

--Eh vertudieu! s'cria le capitaine, pourquoi pas au greffe ou plutt
dans les _griffes_ de cette grosse mre Zirou qui dort l sur son
canap, comme une paille de bitte? Attendez, je vais la rveiller un peu
du pch de paresse, pour en faire la discrte dpositaire de notre
contrat... Eh! mamzelle Zirou, la mre Zirou! Voyons, debout au quart!
Et coutez bien la consigne du commandant pour le reste de la nuit!

La feinte dormeuse, qui jugea probablement avec sa sagacit ordinaire,
que l'instant de se rveiller tait venu, rpondit au capitaine Salvage
de la voix la plus nonchalante et la plus hypocrite qu'elle put prendre:
Plat-il, capitaine? Qu'y a-t-il pour votre service?

--Il y a pour mon service, la belle enfant, que voil un petit papier
_babillard_ que nous confions  votre discrtion et  votre bonne garde,
en le dposant dans votre chaste sein. C'est quelque chose de secret
dont vous ne parlerez  qui que ce soit, et que personne ne doit aller
chercher l, entendez-vous bien, sinon, nous ne rirons plus comme nous
le faisions avec vous.--Adieu, embrassons-nous tous les quatre jusqu'au
revoir, et _motus_ surtout jusqu' nouvel ordre.

Le capitaine seul embrassa la beaut qu'il croyait avoir arrache aux
langueurs du sommeil le plus profond. Cela fait, les trois amis
disparurent dans l'obscurit en cherchant  ttons et  la lueur
blouissante des clairs qui semblaient guider leurs pas, la porte du
caf et le chemin de leur demeure.

Un grognement psalmodique se fit entendre une demi-minute aprs la
sortie de ce trio d'honntes forbans. C'tait matre Bastringue qui
grommelait harmonieusement, les informes couplets d'une complainte
burlesque sur l'air: _Jusqu'au revoir la brune_:

    La nuit s'est fait ngresse
    Pour mieux tromper l'Amour;
    Mais je ne prends matresse,
    Qu'avec le point du jour.
    Que penserait ma belle,
    Si j'accostais le soir,
    Un vieux congo femelle
    Pour un cotillon noir.

    Avec de fort beau linge
    Et des souliers mignons,
    Je connais plus d'un singe
    Qui seraient beaux garons.
    Mais sans souliers ni linge,
    Combien de beaux garons
    Feraient de vilains singes
    Ou de sales guenons.

    Les petits pois sont tendres;
    Mais  cuire ils sont durs
    Surtout quand sur la cendre...[14]

Le chant du matelot se perdit bientt dans le tumulte des lmens, et
matre Bastringue jetant au vent les derniers vers de ses couplets,
s'loigna avec l'orage qui continuait  gronder sur sa tte.

La solitude, le silence et les tnbres rgnrent seuls dans la rue
qu'ils venaient d'abandonner.

Quels hommes! dis-je  ma compagne, une fois qu'ils furent loin. Les
croyez-vous capables de faire ce qu'ils ont rsolu?

--Eux? me rpondit en soupirant mademoiselle Zirou, je les crois
capables de tout, hors le bien.

--Quoi, le capitaine Salvage pourrait?...

--Faire comme les autres. Et pourquoi pas? Ce n'est pas le troupeau sain
qui gurit la brebis galeuse: c'est la brebis galeuse, au contraire, qui
empeste le troupeau sain.

--La brebis galeuse! oui, je vous comprends, c'est ce matre Bastringue
avec son vilain poignard.

--Lui! ah bien oui! c'est un gros matelot qui crie plus fort qu'il n'en
fait. Le pire des trois, c'est celui qu'ils appellent frre Jos;
l'esprit de l'enfer descendu sur terre dans le corps d'un mauvais petit
prtre manqu.

--Et ce papier qu'ils ont laiss dans vos mains, qu'en ferez-vous?

--Mais, je le garderai, tiens! Peste! il ferait beau leur manquer de
parole  ces compres l! Vous n'avez donc pas entendu ce que m'a dit le
capitaine avant de m'embrasser? Ah! mon cher petit monsieur, si, comme
moi, vous aviez connu pendant une partie de la dernire guerre, tous les
corsairiers de la colonie, vous sauriez qu'il ne faut jamais plaisanter
avec eux, quand ils n'ont que l'air de rire.

--Et que vont-ils faire et devenir  prsent ces malheureux?

--Dieu seul le sait; mais ils me tromperaient bien s'ils faisaient ou
s'ils devenaient quelque chose de bon.

Notre dialogue nocturne sur le compte des pirates, s'arrta l. Mon
interlocutrice, en prononant ces derniers mots, s'tait endormie trs
srieusement pour cette fois, en rvant peut-tre aux trois terribles
pratiques qui venaient de nous quitter.




II

MAMZELLE ZIROU.


Long-temps encore aprs le brusque et mystrieux dpart des trois
pirates, je continuai  frquenter, comme on le pense bien, la curieuse
cantine maritime de mamzelle Zirou. Ce n'tait certes pas moi qui, avec
le got d'exploration philosophique que j'annonais dj, aurais renonc
 tablir mon quartier d'observation morale dans un lieu o il se
faisait d'aussi belles choses, en si peu de temps et avec une si
admirable simplicit. Vivre paisiblement au milieu des forbans et des
aventuriers, pour tudier leur mle caractre, saisir au bond les
caprices les plus bizarres de leurs gigantesques passions, et participer
pour ainsi dire  toutes leurs audacieuses fredaines, par une sorte de
complicit intellectuelle, tait une position qui s'accordait trop bien
avec mes penchans, pour que je ne cherchasse pas  tirer tout le parti
possible de la bonne fortune que le hasard tait venu m'offrir, en me
permettant de vivre au milieu de tant de braves gens. Chaque soire de
station dans le Caf de la Pointe me valait au moins une grande page
d'excursion dans le domaine des choses mtaphysiques, et au bout de deux
ou trois mois d'exploration, mon album se trouva tellement enrichi de
notes instructives, que la petite bourse qui jusque l avait toujours
suffi  mes modestes dpenses de luxe, se trouva tout--fait puise.
Mes espces avaient diminu en raison correspondante du progrs de mes
tudes exprimentales. Combien d'autres, me dis-je, en secouant ma
bourse vide, ont pay plus cher que moi et sans les avoir acquises, la
prcieuse connaissance des hommes et la dure exprience des choses!

Cette rflexion me consola un peu de la rapide disparition de mon fonds
de rserve. Le sage insens qui jeta toute sa fortune  l'eau pour
s'crier: _je suis libre!_ n'aurait pas mieux pens que moi, aprs avoir
agi peut-tre plus follement encore.

Mais si, d'une part, j'avais  me fliciter des sujets d'tude et de
distraction que j'avais rencontrs dans la demeure hospitalire de
mamzelle Zirou, il s'en fallait de beaucoup que de l'autre ct j'eusse
 me rjouir galement de la disposition d'esprit que depuis quelque
temps j'avais eu lieu de remarquer chez la matresse du logis. Cette
gat insouciante, cet abandon naf qui auparavant faisaient les dlices
des pratiques de la pauvre fille, s'taient tout--coup vanouis pour
faire place  une mlancolie dont je cherchai seul  deviner la cause et
 pntrer le mystre. J'avais cru m'apercevoir qu' mesure que
l'embonpoint dj assez satisfaisant de notre htesse, acqurait de
l'panouissement, sa sant, jusque l si florissante, semblait s'altrer
en rapport inverse de la rondeur progressive de sa corpulence. Bientt
il ne me fut plus permis d'ignorer le mal que cette bonne fille avait
russi  me cacher si obstinment pendant trois ou quatre mois de
tortures, de larmes secrtes et de remords touffs. Mamzelle Zirou
n'avait pu entrevoir sans honte et sans effroi, le moment invitable o,
pour la premire fois de sa vie, elle devait devenir mre. Si cette
terreur d'une fcondit trop certaine n'avait pris sa source que dans
l'apprhension assez naturelle d'une maternit un peu tardive, le mal,
certes, n'aurait pas t incurable; mais, c'tait dans l'incertitude
plus cruelle de la paternit, que l'exagration de ce scrupule avait t
placer la cause de son dsespoir, et le mal ds-lors tait devenu sans
remde. Voyez le malheur, me rptait-elle, aprs que l'explosion du
scandale eut rvl  tous les yeux le secret de ses longues douleurs,
j'ai pass ici les dernires annes de la guerre sans accident, au
milieu de tous les corsaires et de tous les officiers de marine de la
colonie: eh bien, c'est lorsque j'avais dj atteint tranquillement ma
vingt-neuvime anne et que nous sommes en pleine paix, que la fatalit
a voulu que je devinsse la plus infortune des femmes. Et encore, si,
dans mon malheur, je pouvais mettre la main sur celui qui m'a jou ce
vilain tour, je crois que cette conviction me consolerait un peu de
l'vnement affreux que toute ma prudence n'a pu m'viter, mais, c'est
l'incertitude o je suis qui me tue, et je doute par la raison toute
simple que j'ai trop de monde  accuser d'un tort pour lequel il ne peut
y avoir qu'un seul coupable. Je peux bien, me direz-vous, peut-tre,
accuser toutes mes pratiques en gnral; mais, chacune d'elles
n'est-elle pas en droit de se dbarrasser de sa responsabilit
personnelle, en rejetant la faute sur le grand nombre? Ah! voil ce qui
me dsespre et ce qui finira par me conduire au tombeau.

Un OEdipe, en effet, aurait pu  peine deviner le mot de cette nigme;
car c'tait le mot impossible d'une nigme indchiffrable, que cherchait
la pauvre femme, et c'tait de ce mot introuvable qu'elle devait mourir.

--Mais, lui demandais-je souvent pour rpondre par la sollicitude de mes
questions  l'intimit de ses confidences douloureuses, vos soupons ne
planeraient-ils pas plus particulirement sur quelques-uns de vos
habitus que sur d'autres, et la conscience de votre tat ne
rvle-t-elle pas  votre pense le nom du vrai, du seul coupable?

--Hlas! rpliquait-elle avec le touchant abandon de son coeur candide;
ceux que je pourrais souponner avec le plus de vraisemblance, sont tous
absens. Les pratiques de mon tablissement partent si vite et se
renouvellent si souvent! Les hommes s'envolent en riant des fautes
qu'ils nous ont fait commettre; les femmes restent pour pleurer ces
fautes et quelquefois pour en mourir...

Telles taient les plaintes dchirantes qu'exhalait le marasme maternel
de la bonne crole, dans le doux idime qui lui tait naturel, et dont
j'aurais vainement cherch  reproduire ici l'ingnuit et la grce
touchante. Les pressentimens sinistres que lui avaient inspirs les
douleurs de sa fcondit prochaine, ne devaient que trop tt se
raliser. Tout le monde l'aimait et la plaignait, mme les mdisans
qu'elle redoutait le plus; et les consolations ne lui manquaient pas.
Mais, me rptait-elle encore en versant des larmes amres sur le sort
que lui prparait un avenir si prs d'elle, je trouve cent personnes qui
m'encouragent  avoir de la rsignation et de la force d'me, et je ne
rencontre pas un seul de mes amis qui veuille tre le pre de mon
enfant!

Malgr la tmrit et l'excessive complaisance qu'il m'aurait fallu pour
offrir  la malheureuse, la grande consolation qu'elle avait si
vainement cherche dans le cercle de ses plus chres connaissances, je
sentais, en l'entendant gmir sur l'abandon cruel qu'elle prouvait, que
je me serais volontiers sacrifi pour rparer l'oubli ou le tort de
l'amant dnatur qu'elle aurait tant dsir connatre. Mais, me
faisait-elle observer encore et toujours avec raison, vous tes si
jeune! Personne ne voudra vous croire, et il deviendrait ridicule de
vous accuser, aux yeux du public, d'un tort que malheureusement vous
n'avez pu avoir envers moi. Mais, mille fois merci de votre gnreux et
inutile dvouement! La destine est inexorable, et elle s'accomplira
malgr vous et moi qui sommes si faibles pour arrter ses coups.--Mon
sort est de prir en donnant le jour  l'tre qui maudira le sein qu'il
aura dchir.--Ah qu'ils sont encore heureux les enfans qui peuvent
maudire le nom d'un pre! ceux-l, du moins, ont un nom et un...

Elle ne put achever!

La veille du jour o elle mit au monde l'enfant qui devait lui coter la
vie, elle me fit venir prs du lit de ses dernires douleurs. Il me
reste encore un devoir  remplir, me dit-elle d'une voix suffoque: le
soleil va bientt disparatre, et je sens qu'aujourd'hui je m'teindrai
avec lui... et pour toujours... Voici l'engagement que signrent certain
soir devant nous, les trois pratiques qui se promirent alors de se
retrouver dans un an  Saint-Thomas. Ils reviendront eux, malgr les
dangers qu'ils ont t courir sur les mers. Et moi... moi!... je vous
remets ce papier... Vous le garderez, n'est-ce pas, comme je l'ai gard
jusqu'ici... adieu! Mon enfant demande  vivre aujourd'hui, dans une
heure peut-tre,  l'instant mme.--Adieu, adieu! il vient! Adieu!...
pour toujours...

Le mdecin entre tout effar, l'habit t, les manches retrousses; il
se disait sr de son affaire. Les cris perans de la victime se firent
entendre comme des cris de mort  mes oreilles bourdonnantes, long-temps
encore aprs que j'eus abandonn le lieu du supplice de la pauvre
femme... Toute la nuit je priai pour la vie et pour l'me de la
malheureuse mre!

Le lendemain matin en entrant presque avec le jour dans le _Caf de la
Pointe_, sans oser demander des nouvelles de la bourgeoise, j'entendis
un des habitus les plus assidus de la maison, crier  l'un des petits
ngres qui venait d'ouvrir les auvens du rez-de-chausse:

--Eh bien, sale Mauricaud, comment va ta matresse?

--Matresse nous, captne, li mouri nit dernir. Mais p'tit hiche (le
petit enfant) elle, lui pas mouri: lui bien vife!

--Ah! elle est morte? Tiens!... tant pis pour elle la pauvre grosse
mre... Donne-moi tout de mme un verre de bitter[15]. Ce n'est pas
l'embarras, elle souffrait tant en ce monde... qu'autant vaut-il qu'elle
soit file de l'autre bord de sa boue.--Et  quand l'enterrement?

--Prtes l et moush grosse cur, li disent a enterrement pour quatre
hres (_quatre heures._)

--Sitt?... Ah c'est vrai: les trpasss pourrissent si vite dans
l'hivernage!... Mais vous autres tas de mal lessivs vous vous fichez de
a; vous n'aurez pas besoin de vous mettre en noir pour la crmonie:
vous avez dj le museau et les pattes en deuil... Ah ah ah!... voyons
donc ce verre de bitter arrivera-t-il bientt  l'ordre?...

La sensation produite au Caf de la Pointe par la perte de celle qui
l'avait si long-temps embelli de ses grces, n'alla gure plus
loin.--Toutes les pratiques fumaient en conduisant au champ de l'ternel
repos la dpouille mortelle de leur ancienne et bonne htesse. Un seul
homme pleurait: c'tait un vieux ngre qui, depuis plusieurs annes, ne
vivait plus que des aumnes de la dfunte, et le vieux ngre peut-tre
se pleurait-il lui-mme!

Etrange femme qui vcut avec l'habitude de ne rien refuser  toutes ses
pratiques, et qui mourut de l'ide de ne pas trouver un pre pour son
enfant!

La honte serait-elle quelquefois plus terrible  supporter que la
conscience d'une faute?

Et si le remords n'tait que la crainte de la honte?




III

SAINT-THOMAS.


Moins d'un an s'tait coul depuis la mort de mamzelle Zirou, et malgr
la date encore assez rcente de cet vnement, je n'aurais peut-tre
gure song  l'obligation qu'il m'avait impose, sans une circonstance
qui vint m'engager  chercher un prtexte honnte de m'loigner
momentanment de la Guadeloupe. La fivre jaune avait paru dans la
colonie, tranant aprs elle ce funeste cortge d'angoisses et de
frayeurs, plus hideux cent fois que la mort mme qui les prcde.
L'effroi tait sur toutes les figures europennes, le mal dans toutes
les imaginations, et le deuil dans toutes les maisons que remplissaient
les gmissemens des mourans et les lamentations d'une population,
consterne. En rade les navires sans quipages, avaient appliqu leurs
basses vergues sur leurs ponts dserts et desschs aux rayons d'un
soleil torrfiant. A terre, les rues abandonnes, ne retentissaient plus
que du pas sinistre des ngres sans cesse occups  engouffrer dans les
cimetires les plus voisins, les restes des victimes que frappaient les
coups infatigables du flau. L'air que l'on respirait s'tait corrompu;
les nuages brlans que cet air immobile avait emprisonns dans cette
atmosphre de miasmes ftides, s'taient arrts sur la ville de la
Pointe, comme sur un immense cadavre que le monstre voulait ptrifier
avant de le dvorer. Plus de travail sur le port inanim, plus de ftes
dans les domaines de l'opulence. Les habitans mmes que leur droit
d'acclimatement mettait  l'abri des atteintes de cet immense reptile
que l'on nomme la contagion, auraient cru devenir sacrilges s'ils
s'taient permis un plaisir, la plus innocente jouissance au milieu du
deuil gnral que leur imposait l'agonie de leurs amis, le trpas de
leurs compatriotes. La mort n'tait que pour les Europens, mais le
dsespoir tait pour tout le monde, mme pour ceux que la fureur de
l'pidmie tait force de respecter. A voir la Pointe--Pitre dans ce
moment d'anxit et de consternation, on et dit une ville expirante,
exhalant son dernier soupir dans l'air pestilentiel d'une autre
Thbade.

Par un de ces caprices que le lugubre Prote de la fivre jaune laisse
encore ignorer comme une homicide nigme, aux impuissantes recherches de
la science, on vit les les places  quelque distance sous le vent de
la Guadeloupe, prserves du flau qui dsolait cette lamentable
colonie. La certitude d'chapper par la fuite au danger que j'aurais
couru en restant dans les lieux livrs aux ravages de l'pidmie, vint
me rappeler fort  propos l'poque  laquelle les trois pirates
s'taient donn rendez-vous  Saint-Thomas. Il ne m'en fallut pas
davantage alors, pour trouver  mes propres yeux un motif suffisant
d'entreprendre ce qu'on appelait _un voyage de sant sous le vent_. Je
prtextai devant mes amis quelques affaires importantes qui rclamaient
imprieusement ma prsence ailleurs, et je m'embarquai bravement pour
Saint-Thomas o je savais ne rencontrer aucune affaire, mais o je
savais bien aussi que je ne rencontrerais pas la fivre jaune. On peut
quelquefois proclamer sans honte que l'on ne craint ni un coup d'pe ni
un coup de pistolet, et que l'on redoute beaucoup la contagion. C'est
mme l un privilge d'avoir peur que les plus intrpides se sont arrog
en tablissant, selon moi, une distinction un peu subtile entre la mort
qu'il est beau de braver sur un champ de bataille, et la mort qu'il est
si dsolant de subir dans un bon lit. Mais pour les philosophes qui
tiennent  conserver une certaine rputation de stocisme, il est
toujours prudent de chercher un prtexte qui puisse les mettre  l'abri
du danger, sans laisser suspecter leur courage. Si l'on pouvait
connatre tout l'alliage de vanit qui entre dans la composition
ordinaire de cette vertu que nous admirons sous le nom d'hrosme,
combien de hros ne seraient plus  nos yeux que des fanfarons de
bravoure ou des gascons de stocisme!

J'arrivai sain et sauf  Saint-Thomas.

La seule distraction que je trouvasse  me procurer pendant la premire
semaine de mon sjour dans cette petite le, tait celle d'aller matin
et soir promener activement mon oisivet sur le bord de mer[16], pour
avoir l'air d'attendre ou d'esprer quelque chose du ct du large. Les
gens dont j'tais entour et coudoy,  chaque instant, me semblaient
tellement affairs, que j'aurais t humili de me sentir dsoeuvr aux
yeux des autres. Dans les colonies, o l'on mesure la considration 
accorder aux trangers, sur le bruit qu'ils font ou le mouvement qu'ils
se donnent, il n'y a gure que les marins qui aient la prrogative de ne
rien faire, sans risquer de passer pour inutiles et inoccups. Quand ils
se reposent ou qu'ils s'amusent, on sait assez que ce n'est pas pour
long-temps, et on leur pardonne leur oisivet passagre comme un
dlassement sans consquence pour l'avenir qui les attend. Mais l'homme
qui n'tant ni ngociant ni marin, ne sait pas se donner l'apparence
d'un but ou d'une occupation, est peut-tre le plus triste des badauds
dont l'Europe ait pu faire prsent au Nouveau-Monde.

Pour me donner une contenance, je me forgeai donc un espoir,  dfaut
d'une occupation relle. Tous les jours, j'allais attendre quelque chose
sur le port et demander un btiment aux flots, aux vents,  la tempte.
A chaque instant, pour peu qu'un long navire aux formes cursives, 
l'apparence _forbanesque_, arrivt soudainement pour laisser tomber son
ancre sur le fond de cette rade ouverte  tous les pavillons suspects,
je m'imaginais voir bientt un lger canot se dtacher des larges flancs
du brick ou du schooner mystrieux, pour venir jeter  terre le
capitaine Salvage, frre Jos, ou peut-tre bien le farouche matre
Bastringue. Mais depuis un mois, j'avais eu beau attendre au port,
observer au large tous les navires entrant, rien n'tait encore venu me
rvler l'arrive ou la prsence d'une des nobles pratiques de feu
mamzelle Zirou.

Plusieurs fois, un jeune homme portant un large chapeau sur sa chevelure
boucle et un empltre de taffetas noir sur le milieu de son mle
visage, tait pass  mes cts, donnant assez ngligemment le bras 
une belle personne, qu' son costume noir, sa tournure leste, ses grands
yeux de flamme et son petit pied, j'avais cru reconnatre pour une
crole espagnole. Un soir, ce jeune cavalier eut la singulire ide de
m'aborder pour me demander, sans plus de faons et de phrases, si
c'tait lui ou sa femme que je regardais si attentivement quand il
m'arrivait de les rencontrer  la promenade.

Fort embarrass d'abord de rpondre  cette question imprvue, j'avouai,
pour viter le ct le plus dsagrable de l'explication dans laquelle
paraissait vouloir entrer avec moi mon interrogateur, que c'tait lui
que j'avais remarqu.

--Et pour quelle raison? me dit-il.

--Par la seule raison que je crois avoir eu dj le plaisir de vous voir
quelque part.

--Et o? ajouta-t-il.

Le son de sa voix,  ce dernier mot, suffit pour me tirer d'affaire:
c'tait le capitaine Salvage que je venais de reconnatre en examinant
ses traits avec plus d'attention que je ne l'avais encore fait, et en me
rappelant en ce moment le son de cette voix que je n'avais cependant
entendue qu'une seule fois.

--Eh! parbleu, lui rpondis-je alors, si je vous ai vu! Vous ne vous
souvenez donc plus de certain soir o vous prtes au _Caf de la
Pointe_, avec deux de vos amis, un arrangement qu' coup sr vous n'avez
pas d oublier?

--Et de quel arrangement voulez-vous me parler?

--D'un arrangement dont je pourrais au besoin vous retracer toutes les
conditions, s'il tait ncessaire et s'il pouvait n'tre pas dangereux
de...

--Et vous avez donc eu l'indiscrtion de nous couter ce soir-l? ajouta
le capitaine d'un air svre et avec le ton du reproche.

--J'ai fait mme mieux, lui dis-je; car j'ai eu la prudence de me taire
jusqu'ici.

--Comment s'est-il donc fait que vous ayez pu... Ah! oui, maintenant, je
me le rappelle: c'est vous qui dormiez sur l'ottomane de mamzelle Zirou!
Et  propos, en parlant de mamzelle Zirou, comment gouverne-t-elle ses
affaires et les amours?

--Elle est morte depuis prs d'un an.

--Morte! Oh la pauvre bigresse!

Ce fut l toute l'oraison funbre de la dfunte.

Le capitaine, aprs une demi-minute de rflexion tout au plus, sur le
triste vnement que je venais de lui annoncer, ajouta:

--Je suis d'autant plus contrari de la mort de cette grosse gaillarde,
qu'avant mon dpart de la Pointe et le soir mme o vous vous trouviez
assis prs d'elle, je lui avais gliss entre les mains certain
engagement que je donnerais quelque chose de bon pour tenir aujourd'hui
dans les miennes.

--Votre engagement, qu' cela ne tienne, le voil!

--C'est ma foi vrai, et je reconnais encore sur cet acte, vierge du
griffonnage du notaire, le coup de poignard que ce damn de Bastringue y
apposa si lgamment en guise de timbre. Et par quel hasard, s'il vous
plat, ce chiffon de papier est-il tomb en votre possession?

--Par le hasard qui a voulu qu'en mourant, la dpositaire que vous aviez
choisie me remt le dpt que vous aviez confi  sa discrtion et  sa
fidlit.

--Quelle prvoyance de sa part et quelle dlicatesse de votre ct! Ah
a, il est donc crit l haut que je rencontrerai une fois en ma vie de
braves gens? Ce n'est pas l'embarras, le ciel me devait bien une telle
compensation, car vertudieu! depuis que nous ne nous sommes vus, il a
plu sur ma route tant de coquins et de chenapans!... Au surplus, dans le
mtier que j'ai fait, il aurait t assez surprenant que je rencontrasse
autre chose de mieux sur mon avant, que les plus grands vauriens du
monde.

--Et qu'avez-vous donc fait, capitaine, depuis votre mystrieux dpart
de la Guadeloupe?

--Ma fortune  peu prs, et un petit brin de brigandage ou gure mieux;
un mariage et peut-tre une folie; mon affaire enfin, et un peu aussi
celle de mes associs.

--Et cette blessure que vous portez sur la figure?...

--Ah c'est juste! c'est l un article que j'oubliais de mentionner au
chapitre de mes recettes: un rien, une simple gratignure qui m'a fendu
le nez en deux au lieu de me l'enlever au raz du pont... Mais ce n'est
encore ni le lieu, ni le temps de parler de toutes ces fadaises; c'est
quand tout le monde sera rendu  son poste, que chacun aura  drouler
en grand son histoire et  larguer ses comptes sur la table o il nous
faudra rgler nos parts de prise.

--Vous attendez donc encore ici vos deux collgues?

--Jos seul manque  l'appel; mais nous le reverrons sous peu, si j'en
crois mon pressentiment, car il faudrait que le diable se ft lev de
bien bon matin pour avoir russi  mettre dedans un renard de cette
espce. Le sort des coquins auxquels je m'intresse, ne m'a jamais
inspir la moindre inquitude: c'est pour le sort des imbciles que j'ai
quelquefois eu peur.

--Et matre Bastringue?...

--Ah! oui, je viens de vous remettre sur la voie, n'est-ce pas, en vous
parlant du sort des imbciles... Tenez, voyez-vous d'ici ce long brick
barbouill de noir, fichu comme un paquet de sottises et tenu comme une
baille  brai? Eh bien, c'est l le panier  lgumes avec lequel il
vient, selon sa noble expression, de _tricher_  Porto-Rico, deux cent
quatre-vingts bches de fin bois d'bne  deux pattes courantes[17], et
cela sans que le brick que voil et la marchandise dont il a russi  le
remplir jusqu'aux coutilles, lui aient cot seulement la crasse d'une
pice de six liards fendue en quatre. Vivent les lourdeaux pour avoir de
la chance quand une fois ils ont mis la main dans le sac. C'est pour les
brutes que le quine a t invent  la loterie. Au surplus, que leur
resterait-il s'ils n'taient pas plus heureux que les gens d'esprit, les
pauvres diables!

--Comment, matre Bastringue aurait russi  se tirer si bien d'affaire!
parbleu! je serais assez curieux de le voir dans tout l'clat de sa
prosprit!

--Le voir, dites-vous? rien de plus facile pour peu que vous vouliez
bien prendre la peine de passer le long du premier cabaret ou de la
premire glise venue: car ce gaillard-l a trouv le moyen d'tre
prsent au mme moment dans tous les bouchons et  l'entre de toutes
les glises de la colonie!

--Lui, matre Bastringue,  l'entre de toutes les glises!

--Eh mon Dieu oui: depuis qu'il s'est avis,  la mer, de faire le sot
voeu de servir de parrain  tous les btards nouveau-ns qu'il
rencontrerait  sa bonne arrive  St.-Thomas. Mais, patience:
maintenant, qu'un hasard descendu du ciel avec vous, m'a remis en
possession de l'engagement qu'il a sign, comme moi, avec frre Jos, le
moment d'exiger des comptes en rgle va bientt arriver, s'il plat 
Dieu, pour peu que Jos ne se fasse pas attendre trop long-temps... Mais
tenez, vous qui dsiriez tant revoir ce sac  vin de Bastringue,
regardez l-bas... Le voil qui nous arrive vent arrire, roulant bord
sur bord, et remorquant comme d'habitude un ramassis de nourrices et
d'enfans emmaillots, dans ses eaux... Le voyez-vous essuyant avec ses
deux coudes les vitres de boutiques des deux cts de la rue. Et penser
que c'est l l'homme que je me suis donn pour associ! Sauvons-nous, de
grce, de peur qu'il ne vienne driver en grand sur nous et nous faire
quelques avaries.

--Quoi, ce serait l matre Bastringue, avec cet immense bouquet  la
boutonnire et ces rubans roses au chapeau?

--Eh vertudieu! qui voudriez-vous que ce ft, si ce n'tait pas lui? Y
a-t-il par hasard deux hommes de cet chantillon-l sous la grande
coutille des cieux!

Je m'loignai avec le capitaine, mais  regret; car jamais spectacle
plus grotesque ne s'tait offert  mes yeux. Figurez-vous une vingtaine
de nourrices endimanches et une centaine de petits polissons suivant,
en braillant de toutes leurs forces, un gros matelot en habit noir, qui,
 chacun des pas chancelans qu'il hasardait devant lui, faisait ronfler
une grle de drages et de pralines au visage des hurleurs de son
turbulent cortge. Et quelle face radieuse de bachique batitude,
talait au-dessus de toutes ces ttes de marmaille grouillante et
braillante, le commandant Bastringue, parrain gnral des btards de la
colonie! Aux scnes _matelotes_ de carnaval dans un port de mer, il ne
manque qu'une chose pour rendre parfait le grotesque que l'on admire en
elles: c'est le naturel des acteurs, c'est le srieux de l'intention.
Les masques en goguette ne s'amusent qu'avec le dsir trop visible
d'amuser une galerie, un parterre, leur public enfin. Mais sur la face
rubfie, panouie de matre Bastringue, tout tait complet; le naturel
tait l dans toute son ingnuit, la gravit de l'intention dans toute
sa burlesque et svre splendeur. C'tait une fonction importante, un
devoir sacr que l'ivrogne croyait remplir en livrant la nudit morale
de tout son tre aux hues de la populace du pays... Je riais pour ma
part comme un fou de toutes ces grosses folies. Mais le capitaine
Salvage tait bien loin de rire d'aussi bon coeur que moi, je vous jure.

--Est-il donc possible, me rptait-il en s'loignant, et en
m'entranant avec lui, que j'aie t confier huit mille gourdes  un
gars coul dans un tel moule! Mais voyez donc comme il barbotte et
s'panouit au beau milieu de toute cette ngraille!... En vrit, je ne
puis m'empcher de rougir pour lui de toute la honte qu'il n'a plus...
Je dois en avoir, le diable m'emporte, le feu au front, n'est-ce pas?
Sauvons-nous, de grce. Je tremble qu'il ne nous ait aperus et qu'il ne
laisse arriver en grand sur nous  la tte de cette flotte de crapules.

Nous formes le pas dans une direction oppose  celle que matre
Bastringue suivait fort irrgulirement de son ct. Chemin faisant, le
jeune capitaine m'entretint de beaucoup de choses que j'coutai avec la
plus avide curiosit. Au moment de nous sparer pour nous retrouver
bientt, il m'invita  venir le voir chez lui quand je n'aurais,
ajouta-t-il, rien de mieux  faire de mon temps. Mais de toutes ses
politesses, celle qui me flatta le plus fut la proposition qu'il me fit
en me disant:

--Ds que frre Jos aura montr le bout de son pavillon de
reconnaissance  l'horizon, il faudra, comme vous le savez dj, que
chacun explique sa conduite et rende ses comptes en rgle devant le
conseil de guerre convoqu _ad hoc_. L'acte que je viens de vous
remettre a rendu cette formalit exigible pour chacun de nous. Mais si,
comme il arrive presque toujours en pareille occasion, quelque
contestation s'lve entre les parties, au moment de la discussion des
intrts, il est bon que quelqu'un d'tranger  l'entreprise se trouve
l pour laisser tomber le poids de son opinion dans l'un ou l'autre ct
de la balance. C'est sur vous que je compte pour cela. Vous avez t
fidle et discret dpositaire. Vous serez bon juge, la consquence est
rigoureuse, et c'est ainsi que je raisonne en fait d'honneur et
d'affaires. Jusqu'au revoir: ma femme m'attend pour panser la blessure
que vous avez remarque sur le centre de gravit de mon visage, et avec
laquelle, quoique cette claboussure me fasse un peu souffrir, j'ai bien
l'honneur d'tre votre trs humble et trs obissant serviteur.




IV

ARRIVE DE FRRE JOS.


--Eh bien! vint me dire le capitaine quelques jours aprs cette premire
entrevue, ne vous avais-je pas annonc que notre estimable frre Jos
nous arriverait un de ces quatre matins! Le voil qui, pour ne pas faire
mentir ma prdiction, vient de dbarquer ici frais comme une rose et
agrablement charg d'une petite pacotille d'argent en apparence assez
passable.

--Et d'o vous est-il donc tomb si  propos, demandai-je au capitaine.

--D'o? Ma foi je serais fort embarrass de vous le dire encore, car
jusqu'ici l'aimable voyageur n'a rpondu  toutes mes questions, qu'en
me rptant qu'il ne parlerait que lorsque Bastringue et moi nous
serions en tat de l'entendre en assemble gnrale. Tout ce que j'ai pu
apprendre sur son compte,  la premire inspection de son individu,
c'est qu'il est arriv  terre en costume de religieux et tonsur ou
tondu comme un vieux rat d'glise.

--Tonsur? Mais c'est donc d'une sacristie ou d'un couvent qu'il s'est
chapp le saint homme?

--Qui le sait? lui seul peut-tre, et le diable avec qui probablement il
se sera entendu pour faire et arrondir sa balle. Mais, pour mettre ses
bonnes intentions  profit, je lui ai donn rendez-vous chez moi demain,
attendu qu'aujourd'hui la runion aurait t impossible, l'ami
Bastringue ayant dj employ sa journe  perdre dans le tafia le peu
de raison dont il peut disposer en faveur de ses amis. Frre Jos qui
porte dans toutes ses actions la mthode la plus invariable, m'a demand
vingt-quatre heures pour se reposer et pour mettre en ordre ses ides et
son rapport. Je suis sr, tel que je le connais, qu'il passera la nuit 
rdiger le journal de ses aventures. Oh! c'est que c'est un compre
lettr que ce cher ami, quand il veut s'en donner la peine! Vous
l'entendrez demain.

--Et matre Bastringue, pensez-vous pouvoir le possder  jeun assez de
temps pour obtenir de lui les rvlations que vous voulez en tirer?

Le capitaine me confia alors que pour tre plus sr de la sobrit qu'il
avait besoin de rencontrer le lendemain chez son collgue Bastringue, il
s'tait servi d'un moyen neuf et qu'il devait regarder comme
infaillible. Je suis parvenu, me dit-il, et non sans peine,  persuader
 notre incurable ivrogne qu'il tait menac d'une prochaine et srieuse
maladie, et qu'il devenait urgent qu'on lui nettoyt la cale pour
prvenir l'affection dont les symptmes s'annonaient dj sur sa figure
empourpre. Un docteur de ma connaissance, ajouta Salvage, a d  ma
recommandation lui faire prparer un purgatif de cheval qu'il avalera
demain, et il n'en fallait pas moins, je vous assure, pour balayer et
lessiver l'estomac de notre camarade. En sorte que demain nous pouvons
esprer de le voir nous arriver sain et  jeun, s'il plait  Dieu, et 
la mdecine de faire aussi des miracles.

Le capitaine tout joyeux de la dcouverte du procd hyginique qu'il se
proposait de mettre en usage, me quitta en riant et en me donnant
rendez-vous chez lui pour le lendemain.




V

RUNION DES TROIS PIRATES.


L'heure du rendez-vous qui m'avait t indiqu la veille, tintait 
peine sur les cloches fles de la ville, que je me faisais annoncer
chez le capitaine Salvage. Lui-mme, en m'entendant rpter deux ou
trois fois mon nom au ngre qui lui servait de valet de chambre,
descendit pour me recevoir au bas de l'escalier qui conduisait  la
salle de runion dans laquelle se trouvait dj rendu frre Jos. A
l'air demi-affectueux et demi-rserv avec lequel cet estimable corsaire
rpondit  mon salut d'introduction, je devinai de suite que le
capitaine avait d prparer son illustre associ  l'tranget ou 
l'indiscrtion de ma visite. Le grave frre Jos, sans trop prendre
garde aux premiers mots de compliment qu'en entrant j'changeai selon
l'usage avec mon hte, continuait  feuilleter une petite liasse de
carrs de papiers ingalement coups qu'il paraissait vouloir mettre en
ordre, et pendant que cette occupation minutieuse semblait absorber
toute son attention, je pus, sans m'exposer  me montrer trop indiscret,
examiner enfin tout  mon aise la physionomie de cet homme singulier que
je n'avais encore vu que si imparfaitement. En me rappelant autant qu'il
me fut possible, l'impression que la figure de frre Jos avait produite
sur moi la premire fois, et en la comparant  celle que j'prouvais en
le revoyant  Saint-Thomas, je pensai qu'aucun changement bien
remarquable ne devait s'tre opr dans sa tournure et ses habitudes
extrieures; c'tait toujours  peu prs le mme petit homme assez
gauche, assez insignifiant. La diffrence du costume qu'il portait  la
Pointe, de celui sous lequel il tait dbarqu  Saint-Thomas, aurait pu
seule avoir le privilge d'offrir quelque chose de nouveau  ma
curiosit. Au lieu d'tre vtu en marin comme autrefois, il tait
empaquet dans une grosse houpelande gristre qu'on aurait pu prendre
assez volontiers pour la dfroque d'un rvrend pre de la Rdemption,
ou une de ces capotes dont on affuble les malades dans nos hpitaux
militaires; et ce qui achevait de rendre plus complte encore pour moi
l'analogie que j'avais cru trouver entre ce singulier accoutrement et
celui d'un chapp de monastre ou d'hospice, c'est qu'au sommet de la
tte pointue du pirate, on pouvait reconnatre la trace non quivoque de
la tonsure qui avait d tout rcemment tre pratique sur son noble
chef.

Salvage,  qui l'objet principal de l'inspection que je venais de faire,
ne pouvait chapper, me regarda en souriant et en jetant les yeux d'un
air d'intelligence sur la partie absente de la chevelure de son
confrre. Ses cheveux repousseront, me dit-il  l'oreille, mais les
tondeurs qui les lui ont rass ne repousseront plus.

--Et notre ami Bastringue, s'cria le capitaine pour gnraliser la
conversation, aurait-il mang ou plutt bu l'heure du rendez-vous avec
la mdecine de prcaution que je lui ai fait avaler ce matin? Voil
vingt bonnes minutes qu'il devrait tre rendu  l'appel, et je ne le
vois pas mme arriver. Ce retard l ne me prsage rien de bon. Je crains
qu'il ne lui soit tomb sur les bras quelques douzaines de baptmes 
faire, avant qu'il n'ait pu trouver un moment  lui pour penser  nous.

--Oui, quelques douzaines de baptmes, _in aqu vit_ ou bien _in aqu
vit tern_, rpondit gaiement frre Jos, en posant son cahier de
notes sur la table prs de laquelle il tait assis. Mais ne calomnions
pas aussi lgrement, ajouta-t-il, le prochain absent, car le voici qui
nous arrive tout juste ce cher prochain, par la ligne la plus courte
d'un point  un autre.

--Par la ligne droite? pas possible, s'cria tout tonn et tout
enchant le capitaine... Puis aprs avoir mis un instant la tte  la
fentre, il reprit avec un air de surprise et de satisfaction: C'est ma
foi vrai! Dieu et la mdecine en soient lous: il est  jeun!

C'tait bien en effet matre Bastringue en personne qui nous venait
ainsi, la mine un peu renfrogne, mais calme; la tournure toujours
lourde, mais libre et assure. Les premires paroles qu'il nous fit
entendre en entrant, me semblrent d'un laconisme caractristique...
Plus souvent, grognona-t-il, en s'adressant au capitaine, qu'une autre
fois tu me feras embarquer une mdecine dans le fond de ma _cambuse_!
Depuis ce matin que j'ai mis le muffle dans ce gamelot de drogailles
qu'on m'a donn  renifler, voil la premire fois que je reste une
demi-heure sans tre oblig, sous votre respect  tous, de dgrer mes
culottes! Ouf!... Entends-tu encore comme a gargouille, les grenouilles
que j'ai dans la cale?

--Et comptes-tu pour rien, lui demanda Salvage, le nettoyage en grand de
ta cale, et la maladie que le purgatif vient de te faire viter?

--Jolie manire de nettoyer la cale d'un homme, que d'empester toute la
maison de mon htesse, et que de chavirer le temprament d'un chrtien
pour l'opposer d'avoir une maladie qui ne serait jamais peut-tre bien
tombe  son bord! Je voudrais pour je ne sais pas quoi, avoir pendant
deux heures de temps seulement sous le vent  moi, le paliaca de docteur
qui m'a fait abbraquer cette poison de _purge_... Pouah!...

Puis, les narines ouvertes et la figure hagarde, le sauvage matelot se
mit  promener autour de lui et sur moi des regards tonns et dfians:
on aurait dit que, comme certains animaux carnassiers, il et voulu
flairer tous les objets qui l'environnaient avant de hasarder un pas qui
pt l'exposer  trbucher dans quelque pige. Jamais, je l'avoue, je
n'avais encore vu de si prs, d'homme d'un extrieur aussi farouche et
pour ainsi dire aussi fauve, que celui que m'offrait en ce moment le
plus inculte de mes trois pirates. Toute sa personne exhalait comme un
cble, une odeur de cordage et de goudron; la mdecine qu'il avait
avale le matin et dont il paraissait encore ressentir les effets
ultrieurs, pouvait bien, il est vrai, contribuer  donner  sa
physionomie l'air de sournoiserie et d'inquitude qui me dplaisait tant
en lui. Mais en faisant mme abstraction de cette cause accidentelle, je
jugeai bien que matre Bastringue, dans son tat ordinaire, devait tre
encore le plus laid et le plus repoussant de tous les marins que jusque
l j'avais eu occasion d'observer.

Salvage, toujours attentif  prvenir et  m'pargner tout ce qui
pourrait tre susceptible de m'embarrasser ou de me choquer en prsence
de son cher confrre, attira Bastringue dans un coin de l'appartement
pour lui glisser  l'oreille quelques paroles auxquelles je vis bien que
je ne devais pas tre tranger. Aprs avoir accord un moment
d'attention  la confidence du capitaine, le rude matelot, dont les yeux
s'taient fixs sur ma figure pendant ce court entretien, s'approcha de
moi pour me demander avec la brusquerie qui lui tait ordinaire:

--C'tait donc vous le petit jeune homme qui dormait ce soir l, chez
dfunte mamzelle Zirou? Puis sans se donner le temps d'attendre une
rponse affirmative, le rustre ajouta: a faisait une bien belle fille
dans son temps. Elle n'en avait qu'un, mais il tait beau!

Mamzelle Zirou, comme on se le rappellera encore peut-tre, tait
borgne, et c'est au seul oeil que possdait de son vivant la pauvre
crole, que matre Bastringue faisait allusion en ce moment.

Ces quelques mots de regret accords en passant  la mmoire fugitive de
l'infortune mamzelle Zirou, reportrent les souvenirs un peu confus du
matelot sur le bon temps qu'il avait pass  la Pointe--Pitre dans le
cabaret de la dfunte. L'loge du tafia que l'on buvait chez l'honnte
fille n'eut garde d'tre oubli, et cette partie de l'oraison funbre de
la matresse du caf de la Pointe, fut traite par le pangyriste avec
un ton et une nergie d'expression qui me prouvrent encore plus
l'tendue des connaissances profondes de l'orateur en fait de tafia, que
la sensibilit de son me. Mais, grce  la conversation qui venait de
s'tablir entre nous au sujet de mamzelle Zirou, je trouvai moyen, en
adressant plusieurs fois la parole  matre Bastringue, de renouveler
connaissance avec ce personnage que je n'avais encore vu qu'une fois, et
qui de son ct se ressouvenait  peine de m'avoir entrevu dormant prs
du comptoir du caf de la Pointe.

Il fallut songer au but matriel de la runion, et pour arriver au
rsultat qu'il s'tait propos en nous rassemblant chez lui, Salvage
improvisa un petit discours fort concis, sur la ncessit de mettre un
peu d'ordre dans la manire dont il conviendrait de s'y prendre pour
remplir les clauses de l'engagement dont j'tais rest possesseur et que
j'exhibai aux yeux des trois intresss. Cela dit, fait et approuv, on
jeta trois bulletins numrots dans le fond d'un chapeau que l'on me
donna  tenir. Bastringue plongea d'abord sa main dans la cavit
circulaire de cette urne improvise, et il en retira le numro 2. Le
numro 3 tomba  frre Jos.

--A toi la blague par consquent! s'cria Bastringue, en s'adressant au
capitaine Salvage. Le sort t'a envoy le numro 1, et ce n'est pas
dommage; car si 'avait t  moi de prendre la parole le premier, le
diable m'enlve si j'aurais su de quel bord m'orienter. Nous allons donc
actuellement en entendre de burines. Attention les amis, a va
peut-tre me mettre en train.

Le capitaine commena en ces termes le rcit qu'il avait  nous faire.




IV

AVENTURES DU CAPITAINE SALVAGE.


Ds que je vous eus quitts tous deux, il y a un an,  la
Pointe--Pitre, allant chacun chercher au loin fortune ou malheur, je me
dirigeai, guid par une ide qui me souriait depuis long-temps, vers
l'le de Cuba,  bord d'un petit caboteur qui en quelques heures et pour
quelques piastres me jeta mon sac et moi  Matanzas.

BASTRINGUE. A Matanzas! Oui, on connat a: quinze lieues dans l'Est ou
l'Est quart-Sud-Est de la Havane. L'endroit est habit par un millier de
flibustiers de toutes nations et de toutes couleurs, hormis la bonne.

SALVAGE. L'endroit, comme vient de le faire remarquer si judicieusement
matre Bastringue, m'avait toujours paru convenable et exploitable. Je
sondai le mouillage et la passe avant de laisser tomber ma grande ancre
sur ce fond, et de relcher momentanment dans le petit port. Un joli
brick mal entretenu, mal peign, mais encore capable de tenir un ou deux
mois sur l'eau, assez lger d'chantillon, mais aussi bien taill pour
la marche que faible d'apparence, devait tre vendu  l'encan aprs
avoir t saisi par un croiseur pour s'tre essay maladroitement 
faire quelque peu de piraterie. On semblait dispos  le donner pour peu
de chose; je l'achetai quatre mille gourdes, moiti juste de la somme
que j'avais emporte sous la doublure de mon gilet de course. Ayant
ainsi trouv un navire  me mettre sous les pattes, il ne me restait
plus qu' chercher un quipage  mettre  bord du navire. Le gelier de
la prison, espce de gueux qui aurait mieux t  sa place dedans qu'
la porte de la turne qu'il gardait, se chargea, moyennant une petite
commission, de devenir mon commissaire d'armement. Tous les bandits qu'
grands coups de rotin, il parvenait  faire sauter par dessus les murs
de son presbytre, venaient me tomber sur les bras pour me demander si
je voulais d'eux et o j'aurais l'intention de les conduire. Je
rpondais  toute cette garniture de potence: Je te prends pour faire ce
que je voudrai de toi, et pour aller o il me fera plaisir de te
_trinque-baller_. C'est bien, me disaient mes nouvelles recrues, a
vaudra encore mieux que la prison et le supplment de coups de liane que
nous longe chaque soir le gelier.--Mais, mes avances, capitaine?--Tes
avances, tu les toucheras  la mer, si tu n'arrives  bord que le jour
du dpart. Jusque l, cache-toi o tu pourras. Tu me fais l'effet
d'avoir besoin de te reposer  l'ombre et moi aussi. Ils m'avaient
compris: je les avais jaugs, cela devait nous suffire.

Je commenai, aid de quelques esclaves  moiti matelots, le rarmement
du bateau dont j'tais devenu l'unique matre aprs Dieu. Les desseins
que l'on me supposait en me voyant rapetasser et rgrer mon brick, sans
avoir confi  me qui vive le projet qui m'avait conduit  Matanzas,
excitrent la dfiance des autorits et la jalousie des spculateurs de
l'endroit, et je compris bientt  leur mine sournoise, que la
dissimulation et l'audace me seraient ncessaires pour faire quelque
chose de bien au milieu des lurons de ce gabarit.

En quinze ou vingt jours cependant ma barque un peu rafistole, se
trouva en tat  peu prs de tter de la mer, et ce fut alors seulement
que je me sentis respirer  l'aise. Il ne me manquait plus pour filer
que la permission du gouverneur et l'quipage auquel j'avais donn
rendez-vous pour l'heure du dpart, et qui,  un signal convenu, devait
me tomber  bord raide comme grle, pour appareiller dans la nuit.

Avant d'aller plus loin dans le rcit des vnemens que j'ai  vous
retracer, il est dj temps de vous dire que pendant les deux ou trois
semaines qu'il m'avait fallu employer  Matanzas au racastillage du
bateau, j'avais remarqu dans une des maisons prs desquelles j'tais
amarr, une petite jolie sclrate de femme ou de fille, qui me souriait
avec coquetterie, toutes les fois qu'il me prenait envie de la saluer en
la voyant paratre et disparatre  sa croise, comme une pice de canon
que l'on met et que l'on rentre en batterie  l'exercice. La mine
croustillante et les yeux ptillans de la senorita, me plurent ou
m'agacrent, l'un ou l'autre. Je lui envoyai des baisers sans plus de
faon sur le bout de mes doigts, ainsi que cela se pratique quelquefois
lorsqu'on n'a rien de mieux  faire que de faire l'amour  la vole; et
 mes baisers tlgraphiques on rpondait par une pluie de fleurs jetes
sur moi  pleines mains et  plusieurs reprises. Bon! me dis-je alors:
la beaut mord  l'hameon, et il me faudra rabraguer bientt ma ligne 
bord: le poisson donne; ne nous endormons donc pas sur le lieu de pche.
Ce que j'avais rsolu fut excut. Un soir j'entre dans la maison de mon
objet sans mme avoir lev la tte pour regarder le numro du logis.
J'embrassai, pour lier plus vite la conversation, le jeune tendron que
je n'avais encore embrass que d'imagination et  longueur de gaffe.
Quatre grands ngres auxquels je n'avais pas pris garde me tombrent
incontinent sur le dos et me repassrent, malgr les cris et les prires
de ma douce conqute, une trempe de coups de bambous dont je me souviens
encore  l'heure qu'il est comme si c'tait d'hier, et qui ne laissent
pas que de me chatouiller rudement les omoplates, je vous le cautionne,
quand le temps est humide et que les vents menacent de hler le Sud.

BASTRINGUE. Sais-tu bien que c'est tout de mme un fameux baromtre que
tu as gagn l; mais va toujours, mon capitaine, ton histoire et tes
coups de trique commencent  m'amuser joliment, moi. Pousse toujours de
fond: l'histoire me plait, et sans me flatter je puis dire que je me
connais assez bien en contes et en histoires.

SALVAGE. Le lendemain de la vole que j'avais reue et du baiser au
naturel que j'avais eu le plaisir de donner, j'appris que je m'tais
frott, moi tmraire et obscur roturier,  un quartier de noblesse du
pays, et que ma princesse n'tait rien moins que la fille d'une des
familles les plus anciennes de la colonie, famille  la vrit aussi
pauvre que noble, mais aussi fire que pauvre. Rafale et orgueil!  la
mode espagnole enfin.

Le lendemain aussi, pour appliquer le baume rparateur du sentiment sur
la meurtrissure amoureuse des coups de bton qui m'taient arrivs si
vitement d'aplomb sur les paules, la petite brune me fit signe de
passer sous sa fentre pour que je pusse jouir et m'abreuver
dlicieusement des larmes que ma msaventure lui faisait verser sur ma
mystification et mes contusions. Ce fut elle  son tour qui m'expdia au
bout de ses jolis doigts effils, la double et la triple valeur, au
moins, de tous les baisers ariens que j'avais envoys escompts  son
adresse pendant les quinze ou vingt jours de mon armement sous ses
croises.

Enfin force me fut alors de tirer d'un fait aussi vident la conclusion
consolante que j'tais aim autant et plus peut-tre, que je n'avais t
ross, et ce n'tait pas peu dire, je vous le jure.

FRRE JOS. Tout cela est sans doute fort bien, fort intressant pour
toi, mon brave Salvage, Mais de grce fais-moi l'amiti de m'apprendre
ce que notre affaire,  tous trois, peut avoir de commun avec ce que tu
nous racontes l?

SALVAGE. Donne-toi la peine de m'couter et laisse-moi le temps de
poursuivre, et tu verras, aprs cela, comment tous ces faits se lient
intimement  l'objet principal du rcit que j'ai  vous faire.

BASTRINGUE. Et sans doute, laisse-le aller de l'avant, Jos, puisque tu
vois que tout a se tient ensemble et comme par la queue; l'amour et les
coups de trique, la noblesse et les embrassades en plein bois. Il n'y a
rien au monde qui me fasse plus de plaisir  moi que les racles des
amoureux quand c'est les autres qui les hlent en dedans pour leur
propre compte. Chacun son got. Va toujours de l'avant, mon vieux; comme
a va bien, tu me fais un sensible plaisir et je t'coute.

SALVAGE. Une fois mon navire arm, il me fallait, comme je pense vous
l'avoir dj dit, un quipage pour le manoeuvrer et un billet de passe
pour pouvoir sortir lgalement de la rade. Mais j'avais encore si peu
song  me mettre en rgle sur ce dernier article, que je ne m'tais pas
mme occup, le croiriez-vous, de donner un nom  mon corsaillon. Le
brick portait auparavant autant que je puis me le rappeler, un nom de
sainte ou de saint espagnol, car c'est presque toujours soit dit en
passant, sous des noms de saints, que ces lurons vous font dvotement la
piraterie. Mon brick donc s'appelait le _el Santo-Benito_, la
_Santa-Maria_, la _Santa-Catharina_ ou quelque chose de pareil. Je lui
donnai le nom de ma sainte  moi: _La Hermosa Padilla_, la _Belle
Padilla_. Rien que cela s'il vous plat; le nom de ma dulcine aux
baisers ariens et aux coups de bambous fort terrestres. La pauvre
petite patronne de mon bateau, me parut toute bouleverse de sensibilit
en apprenant cet acte de galanterie franaise; et ds ce jour elle jura,
me dit-on, de n'avoir jamais d'autre poux ou d'autre amant que moi.
Merci de la prfrence! pensai-je. Je jurai de mon ct, moi qui jure
aussi bien qu'un autre  l'occasion, que je ne serais jamais son poux,
et que je ne serais son amant que pour passer agrablement une heure ou
deux avec elle. Vous apprendrez bientt vous autres, par ma propre
exprience, qu'avec ces gueusettes de femmes on ne peut jamais rpondre
de ce qu'on fera ou de ce qu'on ne fera pas dans la vie.

--Est-ce qu'il serait mari  prsent? demanda  voix-basse matre
Bastringue  frre Jos, en entendant son ami Salvage faire cette
dernire rflexion d'un ton demi-goguenard et demi-srieux. Frre Jos
ne rpondit  cette expression des doutes de son collgue qu'en levant
ses maigres paules  la hauteur de ses oreilles, et d'un air qui
semblait dire: Je n'en sais rien, mais au surplus, je m'en moque.

Salvage reprit:

--Une nuit, c'tait la veille du jour fix pour mon dpart, une nuit,
ai-je dit, qu'envelopp de mon manteau, je faisais seul le quart par
distraction sous les fentres de mon objet, je me trouvai accost par un
petit homme que j'avais cru dj voir passer  contre bord de moi.
Senor capitan, me dit en me saluant mon inconnu, est-ce bien
vous?--Parbleu! si c'est moi, lui rpondis-je: la belle question! Que me
voulez-vous?--Vous dire deux mots.--Dites-en quatre, mon ami, mais
commencez vite pour que a finisse plutt.--Oui, mais loignons-nous,
s'il vous plat. Je crains qu'on ne m'ait dj aperu. Allons plus loin,
de grce.--Volontiers, rpondis-je encore, si cela peut vous tre
agrable, pourvu que a ne soit pas trop loin. Mais  quel senor,
puisque senor il y a, ai-je, s'il vous plat, l'honneur de parler 
cette heure indue, assez peu faite pour la conversation?--L'ingrat!
s'cria alors douloureusement mon tranger, ou plutt mon trangre, il
ne me reconnat seulement pas!... C'tait Padilla, mi hermosa Padilla
elle-mme, en chair et en os, et mme en habit de cavalier. Mais le
diable que je l'eusse reconnue  sa voix et sous son dguisement!
C'tait la premire fois de ma vie que je l'entendais parler. Le soir de
ma malencontreuse introduction chez elle, je ne l'avais entendue que
crier et gmir!

Pour rpondre en galant chevalier au dsir qu'elle m'avait d'abord
exprim, je l'entranai, en courant comme un voleur,  quelque distance
du lieu o elle paraissait tant redouter de rencontrer des surveillans
ou des indiscrets. Avant de reprendre haleine, et de nous croire un peu
en sret, nous galopmes tous deux pendant un bon quart-d'heure, et au
risque de nous faire piquer par les serpens, dont ce coquin de beau pays
est infect. Mais comme me faisait observer allgoriquement et
judicieusement Padilla, en arpentant le terrain avec moi, les serpens
qui se cachent dans les hasiers sont moins dangereux aux amans que les
mauvaises langues qui glissent un mot perfide sous les fleurs de
l'amiti. Ds que je pus me supposer  l'abri des importuns et des
jaloux, j'essayai, bien entendu,  prendre avec ma conqute des liberts
analogues  la circonstance; pas moyen; l'espagnole, qui jusque l
s'tait montre si tendre avec moi, se montra plus fire et plus
intraitable que je l'avais crue douce et facile sur l'article. Ce
qu'elle semblait avoir  me communiquer me parut mme beaucoup plus
press pour elle, que la bagatelle n'tait tentante pour moi. Je me
dcidai  attendre un moment plus opportun pour renouveler mes attaques,
et  couter ce qu'elle avait envie de me communiquer si
prcipitamment.--On en veut  ta vie, me dit-elle d'un air tout pntr
du danger qu'elle m'annonait.--Et qui, lui demandai-je en souriant,
peut en vouloir  ma vie?--Le gouverneur  qui ma main a t promise
malgr moi. S'il ne peut te faire assassiner ici, sois sr qu'il aura
ton sang ailleurs. L'infme Cotumbo, le plus redout des pirates du
pays, lui a jur que s'il te rencontre  la mer, il lui rapportera ta
tte; et le gouverneur s'est engag  payer au poids de l'or ce terrible
prsent!... Son or et ta tte dans la mme balance, comprends-tu
maintenant mon effroi?--Pas possible, m'criai-je, un peu tonn de la
rvlation.--Et crois-tu, me rpondit Padilla, que, sans la certitude du
pril qui menace tes jours, je me serais expose  venir ici sous des
habits autres que ceux de mon sexe, pour t'accorder un rendez-vous
d'amour? Va, sois assur que si j'ai oubli jusque-l tous les devoirs
de la pudeur, et que si j'ai brav la colre et la maldiction de mes
parens, que la connaissance de ma dmarche imprudente pourrait plonger
dans le dsespoir, c'est que j'ai senti qu'il s'agissait de ta vie et
qu'un mot de moi pouvait te sauver... Pars donc, loigne-toi vite, je
t'en conjure au nom de tout ce que tu as de plus sacr. Quelque chose
qu'il m'en cote de me sparer sitt de toi, je sens que ton absence me
sera mille fois moins pnible  supporter, que la crainte du danger que
tu courrais en restant plus long-temps ici... Moi-mme, j'ai entendu les
affreux desseins du gouverneur et la promesse, plus affreuse encore, que
lui a faite Cotumbo... Eloigne-toi donc, je t'en conjure, je t'en
supplie  deux genoux; l'odieux gouverneur n'aura pas ma main, dt-il
m'arracher ce coeur qui ne peut tre et qui ne sera jamais qu' toi...
J'en jure par le ciel et par les mnes de ma mre! On vient!... fuis.
Adieu, mille fois adieu!

Et, comme de fait, la belle fila son noeud en prononant ces derniers
mots, et je ne revis plus mon oiseau!

BASTRINGUE. Ah! coute donc! c'est que a court si vite les jeunes
filles, toutes fois et quantes a n'a pas le bas des cotillons amarr
sur le _dormant_ des jambes. Mais tu orientas sans doute aussitt, pour
lui appuyer la chasse dans les hasiers du voisinage?

SALVAGE. Un peu tourdi, malgr le sang-froid que je conserve assez
passablement dans les grandes occasions, un peu tourdi, vous ai-je dit,
de la confidence que venait de me faire si vivement ma princesse, je ne
m'aperus qu'aprs lui avoir laiss gagner une bonne encablure de
terrain sur l'avant  moi, qu'elle m'avait remis en me quittant, quelque
chose dans la main. C'tait un poignard et des cheveux! Elle tait si
pauvre, cette noble fille d'une des plus antiques maisons de l'le de
Cuba!... En examinant plus tard et tout  loisir les deux objets qui
composaient ce cadeau prcieux, je lus sur le manche du poignard:
_Vengeance pour lui!_ et sur le sachet de satin qui enveloppait la mche
de cheveux: _Amour pour toi!_ Ces jeunes havanaises ont, le bon Dieu
m'emporte, des ides romanesques  faire mourir de rire, quand une fois
elles s'avisent d'aimer quelqu'un autrement que pour la farce. Effet
trop ordinaire, vous le savez, de la chaleur du climat et de l'ardeur de
leur imagination toujours monte  25 degrs Raumur, pas autre chose!

J'ai profess presque toujours, il faut vous le dire, un assez grand
loignement pour toutes ces aventures amoureuses qui commencent par des
soupirs et des oeillades bien tendres, et qui se terminent presque
toujours par des billemens et des dgots infiniment trop prolongs.
Mon imagination  moi n'a gure rv d'autres chimres et d'autres
plaisirs, que des courses sur mer et de bons coups de canon  donner ou
 recevoir. C'est  peu prs l toute la chevalerie qui ait souri  ma
jeunesse, et qui m'ait cr ce que l'on appelle, en langage sentimental,
d'aimables illusions. Mais je vous avouerai, cependant, que malgr mon
indiffrence assez caractrise pour toutes sortes d'intrigues et de
liaisons galantes, la petite passion mutine que je croyais avoir
inspire  Padilla, m'avait chatouill quelque peu la partie la plus
sensitive de ma virile organisation, moins peut-tre pour ce que cette
petite passion me promettait en jouissance, que pour ce qu'elle pouvait
me faire prvoir de prilleux et de funeste pour moi. J'aime enfin le
danger, puisqu'il faut exprimer clairement ici mon ide; j'aime le
danger pour le danger lui-mme, parce que lui seul m'a fait prouver
jusqu'ici les uniques motions qui puissent plaire  mon me, et qui
sachent remuer un peu rudement mon coeur blas ou doubl en cuivre sur
toute autre espce d'motions. Jamais, par exemple, un navire, vous
comprendrez cela vous autres, ne m'a paru plus beau que lorsqu'il
s'apprte  envoyer une bonne vole dans les flancs du navire  bord
duquel je me trouve. Aussi, que de fois me suis-je dit, en raisonnant un
peu mes gots et mes sensations: Si quelque jour il arrivait que le ciel
ou l'enfer te destint une femme, puisse le destin te la faire enlever
du milieu des flammes ou au plus fort du carnage, pour la dposer
vanouie au pied des autels, et recevoir sa main au moment o ses yeux
se rouvriront pouvants  la lueur d'un coup de foudre!

Avec un pareil dvergondage d'ides, si vous voulez, ou une telle soif
d'motions remuantes, si vous aimez mieux, il ne m'tait pas bien
difficile de m'expliquer pourquoi la petite espagnole tait parvenue 
m'inspirer un got plus vif que celui que, jusque-l, j'avais prouv
pour une centaine d'autres femmes encore plus jolies et plus piquantes
qu'elle. Mais en rflchissant un peu sensment  tout cela, je me
faisais quelquefois de la morale  moi-mme et  ma manire, et je me
disais: Voyons, n'y a-t-il pas folie  toi,  louvoyer sous la batterie
d'une jolie corvette que tu n'amarineras jamais, pendant que les projets
que tu as forms t'appellent loin du coup de poignard dont quelques
lches te menacent dans l'ombre? Que gagneras-tu, je te le demande, 
_soupirailler_ inutilement comme un tendre berger d'Arcadie, et  te
faire assassiner au dtour d'une rue obscure pour n'avoir jou que le
ridicule personnage d'un pipeur de petites filles? Allons, secoue-moi,
plus vite que cela, toutes ces sottes rvasseries en prenant ta casaque
de bord pour aller au large, et chercher plutt  t'ouvrir la route la
plus courte, en dployant tes huniers au vent, pour chapper  ceux qui
prtendent te faire pourrir dans le port, ou poser devant toi la borne
insolente de leur autorit. Appareille en double et souplement, mon
garon; c'est l ce que tu as de mieux  faire, et qu'on ne te casse
plus la tte de toutes ces balivernes l.

On ne raisonne pas long-temps ainsi sans prendre un parti dcisif, avec
mon caractre et dans mon tat. Mon parti  moi fut bientt arrt. Je
me dcidai, le lendemain mme de mon entrevue avec la belle et fugitive
Padilla,  envoyer aux cinq cents diables tous les rendez-vous d'amour,
toutes les intrigues de rues et de ruelles, et la belle Padilla
elle-mme avec ses larmes, ses sanglots, ses soupirs et tout le bataclan
d'usage.

J'aurais fort bien pu, vous entendez, suivant la mode adopte dans le
pays que j'habitais, me dbarrasser du gouverneur et du forban qu'il
voulait mettre  mes trousses, en payant un brave ngre pour escofier
aristocratiquement et clandestinement l'un, et pour assommer
ostensiblement l'autre comme un dogue ou un taureau. Mais comme la fine
peau d'un gouverneur se paie cher dans l'le de Cuba, et que les menaces
de don Cotumbo n'avaient pas le pouvoir de beaucoup m'effrayer, je
jugeai  propos de laisser vivre l'homme en place par conomie, et le
manant par suite du mpris qu'il m'inspirait. Ma double vengeance fut
ainsi ajourne: mais elle ne fut pas perdue pour cela, comme vous le
verrez plus tard,  mesure que j'avancerai dans la narration de mes
faits et gestes.

Pour excuter, au jour marqu, le dguerpissement que j'avais projet,
je ralliai  petit bruit les cinquante ou soixante _va-nu-jambes_, qui
devaient composer mon noble personnel de course. Ces vauriens sortirent
ainsi que des loups affams, de toutes les plus mauvaises tannires du
petit port, pour venir se grouper  mon bord sous l'autorit encore
assez quivoque de mon commandement. Il ventait dur, par bonheur pour
moi, le soir o il m'importait de vider la passe avec ce rebut de
canailles dcroches des gibets de Matanzas. La confiance que
j'inspirais aux chefs de la douane, de l'administration et de la marine
de l'endroit, n'avait jamais t telle, qu'ils eussent nglig jusque-l
toutes les prcautions propres  m'empcher de faire le coup que je
passais pour avoir prpar d'assez longue main, et il y avait  peine
une heure, en effet, que j'avais russi, et non sans quelque peine et
beaucoup de mystre,  entasser dans ma cale mon ramassis d'quipage,
que le commandant militaire s'avisa de faire planter sur mon pont une
douzaine de grenadiers, chargs de s'opposer au besoin par la force, 
toute espce de mouvement et de manoeuvre que je pourrais tenter dans le
but de quitter le mouillage. Ce procd soldatesque m'tonna d'autant
plus, ce jour l, que j'avais eu soin de ne faire aucune dmonstration
apparente qui pt rvler  la vigilance du gouverneur, le dessein que
j'avais de passer par dessus les petites formalits prescrites aux
navires qui voulaient sortir du port pour naviguer rgulirement. Je fus
d'abord on ne peut plus contrari, et pour le moins aussi embarrass du
squestre militaire que les soupons de l'autorit venaient d'apposer si
inopinment sur mon btiment... Le hasard, sur lequel je comptais fort
peu, fit plus pour moi, dans cette conjoncture difficile, que toutes les
mesures que je croyais avoir prises et sur lesquelles je comptais
beaucoup. Il ventait dur ce soir l, comme je crois avoir eu l'honneur
de vous le faire observer dj; la brise tait de terre et elle chassait
au large de gros nuages pais, avec une force et une vitesse qui
faisaient vraiment plaisir  voir. Un coup de vent des plus carabins
s'annonait enfin, et le baromtre que je consultai une centaine de fois
dans l'espace d'une heure, me faisait esprer quelque chose de bon pour
moi dans l'apparence pouvantable que prsentait le temps. Les autres
btimens, mouills  ct de mon brick, avaient dj pris leurs
prcautions pour faire tte au coup de vent qui s'annonait, et pour
rester. Moi, j'attendais le moment de ne pas rester, et de dtaler avec
l'aide de la tempte. Il vint  la fin, ce moment dsir,  l'heure o
la violence des redoutables ouragans, que l'on essuie si souvent aux
colonies, jette le dsordre dans la manoeuvre de tous les navires et la
peur dans l'me de tous les tmoins de ces grandes et terribles
catastrophes. A l'instant o la bourrasque parvenue  son plus effrayant
degr de fureur, chavire avec le bruit et la rage de la foudre, les
arbres et les maisons du rivage pour les broyer en bloc dans l'cume des
lames les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie, je saute sur la
hache du charpentier, et, d'un seul coup, je tranche moi-mme sur les
bittes de mon brick, les cbles qui nous retenaient encore sur le fond.
Les grenadiers espagnols surpris par la promptitude de ce tour de
gobelet, veulent faire les bgueules pour excuter les ordres qu'ils ont
reus et mettre leur responsabilit  l'abri; un revers de main envoy
sur chacun d'eux, fait rouler leurs armes sur le pont, et eux cul par
dessus tte avec leurs armes; celles-ci allrent garnir notre arsenal,
et les camarades devinrent des ntre, quand le mal de mer qui paralysait
leur vaillance leur permit de prendre du service avec nous. Vous voyez
dj d'ici ce qui se passa aprs ce mouvement qui demanda, pour tre
excut, moins de temps que j'en ai mis  vous le raconter. Mon navire,
emport par la tourmente, disparut entre les lames furieuses qui le
bousculaient au large en le faisant passer comme un clair sous l'eau
qu'il fendait avec la rapidit du tonnerre. Le stationnaire de la rade,
dj dmt comme un ponton et  moiti submerg par l'ouragan, nous
laissa passer le long de lui sans nous hler et sans penser peut-tre 
nous. Trois heures aprs mon dpart de racroc, j'tais en haute mer,
escort et pouss rudement, je vous le certifie, par la bourrasque qui
avait si admirablement second ma manoeuvre. Je n'enverguai mes voiles,
et je ne fis enfin mes dispositions d'appareillage, que long-temps aprs
avoir appareill comme je viens de vous le dire; et ce fut dans les
dbouquemens seulement, et bien loin dj de l'le de Cuba, que je
profitai du premier temps _maniable_[18], pour mettre un peu d'ordre 
bord du bateau, et un peu de discipline dans le service de l'quipage
avec lequel je naviguais pour la premire fois.

Mais quel quipage? je vous le demande! je rougis presque de donner ce
nom  la bande de vauriens au milieu de laquelle je me trouvais
_affourch_ si drlement. Jamais je crois la mer n'a jet sur aucune
grve une plus sale cume que celle que la prison de Matanzas avait
vomie  mon bord. Le btiment qui portait au large une aussi noble et si
hroque cargaison ne valait gure mieux lui-mme que ceux qui le
montaient et qui taient destins  le _patiner_[19]. Il faisait de
l'eau comme un panier de choux, mon pauvre bateau, pour peu que la mer
devnt grosse et que ses faons trop fines commenassent  plonger sans
soutien, dans la lame qu'il recevait de l'avant, et que toutes les
demi-minutes il rejetait rgulirement par l'arrire. Enfin, vaille que
vaille, il fallut bien s'accommoder de tout cela, quoique tout cela ne
ft pas trs encourageant pour un commencement de croisire, et pour le
chef suprme de l'expdition. Jugez des embarras de ma position par ce
seul fait. En examinant une  une les physionommies des lurons qui
composaient ma collection de coupe-jarrets, je fus rduit  choisir dans
tout mon monde un moins mauvais gars que les autres, pour en faire un
second d'occasion, et dverser sur sa personne une partie de l'autorit
qu'il me fallait avoir sur tant d'illustres subordonns. Mes officiers
en sous-ordres furent pris parmi le reste et au hasard, et j'aurais t,
je crois, furieusement en peine de donner la prfrence  l'un plutt
qu' l'autre de tous ces vilains garnemens.

Quatorze ou quinze jours je balayai la mer sans pouvoir plucher, dans
le tas d'ordures de navires que je chassais devant moi, quelque chose
qui valt la peine que je misse un canot  l'eau pour le ramasser.
L'ouragan avait si violemment dispers les nombreux btimens que l'on
rencontre ordinairement dans ces parages, que je crois qu'ils avaient
fini par perdre leur route au milieu du mauvais temps. Enfin,  force de
pousser mes bordes quteuses jusque dans les moindres rochers des
dbouquemens, j'aperus cependant un beau jour,  travers le brouillard
du matin, un grand trois-mts qui paraissait s'tre jet sur la queue
d'un de ces dangereux lots entre lesquels il faut faire, pour ainsi
dire, l'anguille quand on veut viter les cueils sems dans le canal de
Bahama. En deux ou trois bords pincs dlicatement au plus prs du vent,
je m'approche du navire chou, avec dfiance d'abord et avec curiosit
ensuite, tant,  une certaine distance, ce diable de bateau m'avait
sembl, je ne sais pourquoi, porter dans sa carcasse et son apparence,
quelque chose de mystrieux et d'indfinissable. Rest en panne  une
porte de canon de lui, tout au plus, je l'observe quelque temps avant
de me dcider  l'accoster, et plus je l'examine et moins je russis 
deviner ce qu'il est et ce qu'il fait l, inclin sans mouvement sur
l'cueil o il parat s'tre plutt pos tranquillement que jet avec
violence.

La prudence est sans doute une belle chose dans les circonstances
incertaines; mais l'incertitude dans notre mtier est bien ce que je
connais de plus insupportable et de plus sot quelquefois. Le danger et
l'imprvoyance valent cent fois mieux aux marins. Ennuy de ne pouvoir
tirer sur les seuls indices qui s'offrent  moi, aucune conjecture
satisfaisante sur le compte de ce ship inconnu, je me dtermine, ma foi,
arrive qui plante,  l'aborder pour en avoir le coeur net, au risque de
tomber dans un de ces piges que messieurs les pirates de notre
profession ont la gnrosit de tendre parfois  l'imbcillit de leurs
trs-honors confrres. Vous avez vu le vorace requin emport dans le
sillage de votre btiment, rder nonchalamment dans vos eaux, se tourner
sur le dos et se retourner ensuite sur le ventre pour mieux tter,
flairer et avaler enfin l'hameon qui va lui dchirer la mchoire et les
entrailles. Eh bien, moi, semblable au tigre des mers[20], je commenai
en accostant et en observant mon trois-mts naufrag, par flairer et
tter ma proie en me retournant aussi d'un bord et de l'autre avant de
mordre  l'hameon que la fortune semblait me tendre. Le navire vu de
prs, tait grand, long et de belle apparence. Ses voiles un peu
dchires par les clapotis du vent, sur leurs vergues dsorientes, ses
manoeuvres courantes en _pandille_, se balanant aux coups de roulis que
lui imprimait la houle sur les rochers o il s'tait flanqu,
indiquaient seules l'abandon dans lequel il devait se trouver depuis
quelques jours... Autour de lui il y avait assez de fond, pour qu'avec
mon petit navire je pusse le contourner et mme l'longer sans aucun
danger pour mon brick, dont le tirant d'eau tait beaucoup moins fort
que le sien... Toutes ces circonstances favorables m'enhardissent. Je
fais pousser ma barre au vent en faisant carguer mes perroquets, et en
amenant mes huniers, pour l'aborder dans les rgles. Mais avant de faire
sauter mes gens  bord, j'ordonne de lui envoyer deux bons coups de
caronade dans les flancs, par prcaution. Personne ne rpond de son bord
 cet appel assez bruyant et mme passablement brutal. Allons, dis-je
enfin  mes lurons, je vois qu'il faut lui parler encore de plus prs
pour entrer en conversation avec lui. Prparez-vous  tomber sur le pont
comme si nous avions affaire  un vaisseau de la compagnie, couvert de
fer et de monde; c'est un exercice d'abordage que nous aurons fait, s'il
n'y a rien  tailler et  enlever le briquet  la main, sur les
gaillards de cette grande coquine de carcasse. Tout le monde  son
poste, et attention au commandement! Vous eussiez ri de voir tous mes
chapps de prison se tenir raides sur mes bastingages, le coutelas
entre les dents et le pistolet au bout des doigts, prts  s'lancer,
comme les plus braves matelots,  bord du malheureux _Tourlourou_[21],
o ils se doutaient bien, les canailles, qu'il n'y avait pas de
ctelettes de forbans  dcouper. De vnrables flibustiers de vingt ans
de service, n'auraient pas eu l'air plus terrible dans ce moment l, que
toutes ces mateluches que j'allais, selon toute probabilit, lancer  un
abordage sans danger et  une conqute sans gloire. Tous mes prparatifs
belliqueux ainsi faits, j'longe par la hanche d'arrire mon grand
compre de trois-mts, pour lui revenir ensuite par le flanc, de manire
 me ranger avec le peu d'aire qui me reste, bord  bord avec lui...
Mais en passant sous sa poupe pour excuter cette manoeuvre toute
simple, un nom singulier, crit en grosses lettres de cuivre sur son
arrire, vint me frapper presque de peur ou tout au moins
d'tonnement... Je lus sur la partie du tableau o s'crivent toujours
les noms des navires, ces mots tranges: NE TANGE, _n'y touche pas_; car
il faut vous dire que je me rappelai encore assez le peu de latin que
j'avais essuy sur les bancs de mes classes, pour traduire sur-le-champ,
et sans consulter le dictionnaire, cette phrase imprative. Si les
misrables gourgandins que j'avais pour quipage, avaient t aussi
verss dans la _haute latinit_, et qu'ils eussent pu connatre ces deux
mots, le diable peut-tre ne les aurait jamais dcids  sauter  bord
du NE TANGE qu'ils auraient regard comme un navire sacr ou une
carcasse maudite. Mais les cinq ou six mauvais garnemens qui seuls
savaient lire parmi tous ces pendards, se mirent  dire  leurs
camarades en pelant les lettres du nom du trois-mts: Tiens! le drle
de nom pour un navire! NE TANGE! c'est comme qui dirait ne _tangue pas_.
C'est apparemment un U, faisaient observer les plus savans, que le
peintre qui a barbouill ce nom et qui n'tait ni marin ni malin, le
pauvre b... avait oubli de mettre au mot _tange_ pour faire TANGUE.--Et
le mot PAS qui n'y est _pas_? faisait observer un autre rudit.--Bah!
rpliquait un troisime philologue, c'est que le PAS qui tait en
dernier sur l'criteau, sera tomb  la mer dans les coups de talon du
navire; sans cela, vous voyez bien que a ferait justement NE TANGUE
PAS, et non pas NE TANGE!... Mais, disaient les uns et les autres,
vois-tu cette ide de commander  un navire _de ne pas tanguer_! Le
diable qu'il _tanguerait_  prsent que le voil mouill par la quille
sur ce banc de cailloux, d'o l'ante-Christ, tout malin qu'il est, ne
pourra jamais le faire parer.

L'ignorance de mes traducteurs du gaillard d'avant assura le succs de
la manoeuvre que j'avais ordonne, et qu'ils n'auraient jamais voulu
excuter, peut-tre, s'ils avaient pu deviner la signification du nom
terrible du trois-mts que j'allais aborder. La superstition aurait t
plus forte chez eux,  n'en pas douter, que l'obissance que j'aurais
voulu exiger de leur dvouement. Bref, j'accostai de bout en bout mon
mystrieux navire, pour en finir par quelque chose. La solitude la plus
effrayante et le silence le plus sinistre rgnaient  son bord. Un grand
coup de roulis, que lui fit donner la lame au moment o je commandais
l'abordage, interrompit seul le silence que je remarquai autour de lui,
et vint dranger l'quilibre des premiers de mes hommes qui cherchaient
 s'lancer en _vrac_ sur son pont. Ce mouvement inattendu du btiment
chou me laissa voir des flots de sang ruisseler  la mer, des dallots,
percs sur le ct par lequel je m'lanai... Mes gueux de matelots, si
crnement disposs quelque temps auparavant  bondir sur les
bastingages, reculrent d'effroi  ce spectacle terrible... Moi-mme je
fus oblig, pour leur redonner un peu de montant au coeur, de sauter 
leur tte,  bord du navire qu'ils n'osaient ni regarder en face, ni
attaquer debout en corps. Mais quel aspect me prsenta le gaillard
d'arrire de ma facile capture! Vingt  vingt-cinq cadavres, tout
saignans encore, couchs les uns  ct des autres; les uns la bouche
bante, les autres le visage coll sur le tillac, taient l tendus
ple-mle au milieu d'un tas d'armes brises, de morceaux de membres
hachs et de lambeaux de chairs noircies au soleil. Sur le corps d'un
des morts, j'aperus un gros chien dont la tte avait t tranche prs
de l'homme qui sans doute avait t son matre, et qui paraissait avoir
t le capitaine de ce malheureux trois-mts... Quelques-uns des soldats
espagnols que j'avais enlevs de Matanzas reconnurent, en arrtant leurs
regards effrays sur la figure des victimes de ce carnage encore rcent,
cinq  six matelots pirates qu'ils se rappelaient avoir vus  la Havane.
Les autres morts nous semblrent,  leur mise et au caractre qu'offrait
encore leur physionomie, tre des marins anglais ou amricains... Je me
htai, pour ne pas perdre de temps, et pour tre fix sur le parti que
je pouvais tirer de cet vnement, de visiter moi-mme, et de faire
visiter par mes gens, la chambre et la cale du trois-mts: il tait
charg de sucre et de caf. Les papiers trouvs dans la cabine du
capitaine m'apprirent qu'il tait parti de la Havane, pour se rendre 
Salem, port du nord-Amrique, o il avait t arm. Toutes les
conjectures que nous pmes former sur les autres indices que nous avions
sous les yeux, se runirent pour nous faire supposer que le _Ne Tange_,
forc de s'chouer sur les brisans pour chapper  la chasse de quelque
petit forban, avait ensuite t rduit dans cette position dsespre 
rsister  l'attaque obstine de ses assaillans, et que ceux-ci,
inquits, troubls eux-mmes par l'arrive inattendue d'un croiseur,
s'taient vus  leur tour contrains de lcher leur proie en laissant les
corps de plusieurs des leurs auprs des cadavres des pauvres diables
qu'ils venaient de massacrer si impitoyablement.

--Les gredins de gueux! s'cria Bastringue emport d'indignation  ces
derniers mots.

--Mais qui appelles-tu ainsi, des gredins de gueux? lui demanda
froidement Salvage, en interrompant son rcit.

--J'appelle des gredins de gueux, reprit Bastringue, ceux-l, n'importe
lesquels, qui avaient _couvillonn_ l'quipage amricain; car ce ne
pouvait tre autre chose que des gredins premirement, et des gueux en
mme temps. Tuer des hommes qui sont de force avec vous, c'est bien pour
hler dedans ensuite ce qu'ils peuvent avoir de bien dans leur sac; mais
raser radicalement la vie  dix-huit ou vingt pauvres bigres, pour ne
pas prendre ce qu'ils ont, et les exterminer pour rien du tout, ce n'est
pas l agir en matelots, mais c'est se comporter en gueusards et en tas
de gredins. Je ne m'en ddis pas, et c'tait uniquement des gredins de
gueux, tout ce qu'il y a enfin de plus gueux et de plus gredins parmi
les uns et les autres.

--Hlas! rpondit Salvage au beau mouvement de gnrosit de son
compre, nous risquons bien de n'tre ni moins gredins, ni moins gueux,
puisque c'est le mot, que ceux contre lesquels ton honnte courroux
vient de s'allumer si subitement, mon pauvre Bastringue! Mais revenons
au point principal de notre affaire, en laissant de ct, pour un
moment, les accessoires de la sensibilit.

Comment cependant, me disais-je, en supposant que les pirates aient t
forcs d'abandonner ce riche btiment, peut-on admettre qu'ils aient
renonc  revenir plus tard  bord pour s'en emparer? car enfin, il est
encore en aussi bon tat qu'il est possible de le dsirer. D'un autre
ct, comment supposer aussi, que si un croiseur est parvenu  loigner
du trois-mts le forban qui s'en tait rendu matre, ce croiseur ait t
assez complaisant pour ne pas mettre la patte sur la proie qu'il aura
russi  retirer de leurs griffes? Quelle raison a donc pu engager les
derniers capteurs, quels qu'ils fussent,  lcher ainsi leur capture?
Auraient-ils trouv  bord une bonne somme d'argent dont ils se sont
contents, comme, sur la grande route, des brigands se contentent de
prendre la bourse du voyageur  qui ils laissent ddaigneusement sa
cariole ou son cheval?... En raisonnant de la sorte, je me perdais dans
un labyrinthe de conjectures et de suppositions vagues, sans pouvoir
tomber sur une hypothse qui pt lever toutes les objections et rsoudre
tous mes doutes. Bah! au surplus, m'criai-je fatigu de chercher
vainement le mot de cette nigme, je me trouve bien bon de me casser la
tte de toutes ces choses qu'il m'est si peu utile de deviner, tandis
que je puis employer mon temps  faire l'ample cure que le sort semble
m'offrir de si bonne grce!... Attrape  longer une ancre au large,
ordonnai-je  mes gens, et tchons de renflouer vivement ce grand
magasin  sucre et  caf qui ne fait pas une seule goutte d'eau. Une
fois  terre, nous retirerons plus de demi-tasses de son ventre, que
nous ne pourrons en boire toute notre vie. C'est une tasse de caf qui
est assure pour retraite  perptuit  tout l'quipage.

Avant de procder  cette opration, que le beau temps de la journe et
la douceur de la brise favorisaient galement, je jugeai  propos de
faire disparatre de dessus le pont du _Ne Tange_, les cadavres hideux
qui l'encombraient et les taches de sang caill qui l'avaient rougi de
manire  lui donner la teinte d'un pont bord en planches d'acajou. Je
savais, par ma propre exprience, que rien n'est mieux fait pour amollir
les courages les plus fortement tremps, que le spectacle de toutes les
horreurs qui suivent un combat. Mettez, avant une action sanglante, sous
les yeux du plus vaillant quipage, les ttes en marmelade, les bras et
les jambes hachs menus, qui seront flanqus de ct et d'autre aprs
l'engagement, et vous verrez si, pour commencer le charivari, vous
trouverez des coeurs bien disposs  la besogne... Je fis donc laver et
nettoyer mon pont, de tous ces terribles lambeaux de chairs humaines, en
me disant,  chacun des morts que, par mesure de prvoyance, je faisais
envoyer par dessus le bord: Dans une heure ou deux, il est possible que
le gchis dont tu cherches  leur pargner la vue, recommence sur le
gaillard d'arrire que tu veux rendre propre comme un petit bijou; et il
est bon que les mles dont tu es expos  avoir besoin pour dfendre ton
btiment trouv, ne se rappellent pas trop ce qu'il en cote pour faire
galamment les vilaines choses de notre horrible mtier.

Le bon nez, vertudieu, que j'eus, mes amis, en prenant ainsi  l'avance
mes petites prcautions! car pendant que je m'imaginais n'avoir qu' me
baisser pour ramasser ma trouvaille de navire, il en cuisait pour moi au
large, et de dures, je vous en rponds, comme vous allez bientt le
voir... Mais n'engantons pas trop sur les vnemens, et ne filons pas en
grand le cble de notre discours, avant de laisser tomber notre grande
ancre sur le fond des choses qu'il me reste encore  vous raconter.

Je crois vous avoir dj dit que c'tait le matin que j'avais abord
mon trois-mts abandonn. La journe tait calme; elle devint chaude et
accablante vers le midi, et le soleil tombant d'aplomb sur la tte de
mes hommes qui s'occupaient d'envoyer  l'eau les derniers sacs de caf
pour finir d'allger la barque, ne leur permettait gure de mener vite
un travail cependant si press. Pour tre plus sr de n'tre pas pris 
l'improviste par les croiseurs qui pourraient venir contrarier mon
dchargement en pleine mer, j'avais eu la prvoyance de faire monter au
haut de la mture du _Ne Tange_, les trois lurons qui passaient pour
avoir les meilleurs yeux sans lunettes, de tout mon quipage. Vers trois
heures de l'aprs midi, un de ces oiseaux de mauvais augure perch en
vigie sur les barres du grand perroquet, me prvint qu'il croyait
apercevoir un petit point noir sur la bande blouissante que les rayons
du soleil formaient au large dans le sud-ouest de l'horizon. Je monte 
l'instant mme  ct de ma sentinelle avance qui m'indique du doigt
derrire nous, l'objet presque imperceptible encore, sur lequel mes yeux
se sont arrts avec inquitude, car je m'imagine comme lui voir ce
qu'il a cru voir; un petit point noir roulant  la houle sous la masse
de gerbes tincelantes qui inondaient la mer dans la direction signale
 mon attention. Diable! me dis-je, en redescendant sur le pont tout
proccup de cette dcouverte nouvelle, si c'est l un compagnon de
flibuste qui nous arrive, nous n'avons gure de temps  perdre pour nous
disposer  lui brler la politesse et la moustache... Et aussitt, 
grands coups de moques de rhum, je vous donne un supplment de coeur au
ventre,  tous mes paresseux qui s'emplissent de courage et d'ardeur 
mesure que mes moques se vident. En quelques heures les deux tiers de
notre cargaison trop lourde sont culbuts, couls le long du bord, et je
sens, en respirant avec bonheur, le navire allg, commenant  flotter
sous mes pieds impatiens... Il tait temps! Le soleil en se hlant dans
l'ouest et en se drobant  nos regards, derrire un rideau de gros
nuages qui s'levaient lentement au dessus de l'horizon, me laisse voir
en plein et reconnatre pour un bel et bon navire, le point noir que
j'avais eu peine d'abord  apercevoir au loin... Un coup de longue-vue
m'apprit bientt que c'tait un schooner qui m'tait apparu sous cette
forme si arienne, si indcise, et quelques minutes aprs un autre coup
de lunette me permit de distinguer qu'au mt de perroquet de ce navire,
flottait au souffle de la brise renaissante, un long et large pavillon
vert.

C'est le schooner de Cotumbo, c'est Cotumbo! s'crirent ensemble, en
m'entendant faire cette remarque, les soldats havanais que j'avais
enlevs de Matanzas. C'est lui, c'est Cotumbo! Nous l'aurions reconnu
sans ce signal mme, rien qu' ses voiles blanches et  la pente de ses
bas-mts tombant sur l'arrire!

Cotumbo! me dis-je  ces mots! Mais c'est donc le ciel qui me l'envoie.
Oh! il y aura dans cette rencontre, mort pour lui ou mort pour moi, et
ce sera mort pour lui, si j'en crois l'ardeur qui m'anime.

Mes gens, dont j'avais t jusque-l forc de gourmander la paresse,
palpitent d'ardeur  l'approche seule du danger qui vient stimuler leur
courage. Je redouble d'impatience, ils redoublent de vigueur, sans que
j'aie besoin cette fois de faire passer dans leur me, les motions
violentes qui m'agitaient moi-mme. Elles y taient dj passes tout
entires ces motions si vives, tant il y a de sympathie dans les momens
d'espoir ou de danger, entre le chef qui commande, et les hommes qui
doivent lui obir pour arriver ensemble au mme but. Avant que la nuit
enfin vnt s'abaisser et s'tendre sur les flots tranquilles, le
trois-mts, si promptement allg, roulait d'un bord et de l'autre sur
sa quille franchie et tanguait librement sur le cble que j'avais fait
longer au large de lui. Le schooner de Cotumbo, sur lequel je pouvais
dsormais concentrer toute mon attention, approchait au moyen des
avirons qu'il avait bords pour nager vers nous, au sein du calme plat
que le soleil couchant avait laiss sur la molle et paisible surface de
la mer. J'ordonne, en voyant ainsi l'ennemi forcer de rames, j'ordonne 
mon second d'aller, sans perdre de temps, se nicher comme il pourra avec
mon corsaire, sous l'une des petites les boises qui n'taient qu' une
porte de fusil de notre prise. Je ne garde avec moi qu'une quarantaine
d'hommes assez dtermins pour que je puisse compter un moment sur eux,
et mon lger corsaire s'loigne du _Ne Tange_ en faisant route de faon
 se tenir toujours masqu  l'abri du trois-mts, par rapport au
schooner qui continue  nous tomber rondement sur le corps. Cette
manoeuvre excute comme je dsirais qu'elle le ft, il ne me restait
plus qu' prendre quelques petites dispositions intrieures, et qu'
prparer convenablement mes quarante drles  recevoir avec les honneurs
de la guerre, les brigands que l'imbcile Cotumbo semblait vouloir nous
amener sous la patte. Chacun de mes compagnons d'embuscade reut de mes
mains un pistolet charg  deux balles, et un coutelas bien affil des
deux cts du tranchant, car cinquante  soixante de ces coutelas avec
lesquels on fauche les cannes  sucre dans les colonies, taient les
seules armes blanches que j'eusse trouv  me procurer  Matanzas. Ainsi
arms, pour ne combattre que corps  corps, et barbe  barbe, nous
allons tous nous fourrer, nous blottir sous le tillac, espce de trou 
rats que le trois-mts avait sur son gaillard d'avant; et pour mieux
cacher encore aux assaillans imprvoyans que nous attendons, le pige
meurtrier dans lequel nous voulions les faire culbuter pour n'en plus
sortir, nous avons la prcaution de masquer l'entre du tillac qui nous
abrite, par une pile de sacs de caf arrims  l'ouverture de ce trou,
comme ils auraient pu l'tre avant l'chouage du navire dj encombr de
marchandises.

Les dernires lueurs du jour venaient de s'teindre sur l'horizon
affaiss par les chaudes vapeurs du soir: autour de nous s'tendait
cette clart douteuse qui descend dans les nuits calmes, du ciel toil
des colonies, sur les flots miroits de ces mers  peine houleuses. Mes
hommes, en voyant le soleil se coucher au milieu des nuages
resplendissans, m'avaient fait remarquer qu'il se couchait en mme temps
que nous; mais que nous nous lverions plutt et plus vivement que lui.
Assez caus comme cela, avais-je dit  mes faiseurs d'esprit. C'est du
silence qu'il nous faut maintenant, et non pas des pointes. La premire
bouche qui s'ouvrira sans mon commandement, aura dit son dernier mot et
pouss son dernier soupir!

Le silence qui rgna ds ce moment, parmi nous et au large, n'tait
plus troubl que par le clapotis des rames du corsaire de Cotumbo qui
s'avanait  sa perte  grands coups d'aviron au milieu du calme des
flots, du repos des vents et de l'air. Seulement, de temps  autre
aussi, mais  de longs intervalles cependant, le cri rauque des oiseaux
perchs dans les arbres des lots voisins, se faisait entendre  nous
pour aller se confondre avec le murmure de la houle paresseuse qui
semblait s'endormir au loin aprs avoir caress doucement la flottaison
du navire o nous veillions. Tout enfin tait muet, paisible et serein
dans cette nuit dlicieuse. Nos coeurs seuls  nous taient agits et
battaient avec violence dans nos poitrines haletantes; car presss les
uns contre les autres comme nous l'tions, il nous tait facile de
sentir nos artres et nos coeurs palpiter comme si tous nous avions eu
la fivre chaude et le dlire dans le sang.

Je ne saurais aujourd'hui vous peindre le sentiment que j'prouvai
alors. C'tait, je crois, une joie d'enfant, mle  une sorte d'effroi,
de l'irritation, de la fureur, du plaisir, et de la soif de quelque
chose d'inconnu. J'avais besoin et je craignais de respirer: mes mains
taient brlantes sur les froides armes qu'elles pressaient en
frmissant de je ne sais quoi. Une demi-heure de ce supplice ou de cette
ivresse, nous aurait tous rendus stupides ou fous.

Nous ne vmes pas, mais nous sentmes enfin le corsaire de Cotumbo nous
approcher, comme si nous l'avions vu, comme si nous l'eussions touch,
tant nos sensations taient vives et sres en ce moment d'attente et
d'anxit. Le son d'une voix lente et forte vint frapper mes oreilles
avides, et porter dans mes entrailles, le redoublement de la fivre qui
me dvorait dj. C'tait la voix de Cotumbo! Il hlait en espagnol et
au porte-voix, mont sur son bastingage, le navire o nous tions, et
dont nous allions lui faire un tombeau. Il cria, et je crois encore en
cet instant entendre le son de sa voix: Oh! du trois-mts, quel est
votre nom? Y a-t-il quelqu'un  bord! Pas un souffle ne lui rpondit.
On aurait entendu une mouche voler, entre lui et nous, et le corsaire
touchait dj avec le roulis, notre navire silencieux et devenu immobile
comme le calme qui l'entourait en cet instant.

Et quel instant, je vous le demande,  vous qui avez prouv tout cela?
Le schooner avait lev et rentr ses avirons  deux brasses de distance
de nous. Jugeant que le trois-mts tait abandonn, Cotumbo se dcida 
l'longer de bout en bout comme je l'avais fait moi-mme le matin. Les
brigands du schooner, groups, grimps dans les enflchures de leur
corsaire, n'attendaient que l'instant favorable pour s'lancer  notre
bord les armes  la main. Ils sautent, ils ont saut sur notre pont en
poussant un hurlement de joie et de victoire! Ils flairent, touchent,
visitent tout ce qui s'offre  leurs yeux flamboyans, tout ce qui
embarrasse leurs pas incertains et prcipits!... Le moment de profiter
de cette lueur d'ivresse et de confusion, est arriv pour nous: malheur
 eux! J'ordonne  deux de mes matelots de s'affaler par l'avant de
notre trois-mts, la hache  la main, une corde sous les aisselles, et
puis une fois descendus jusqu' la flottaison du schooner, de faire
sauter deux ou trois bordages du navire ennemi. J'entends, en
tressaillant de bonheur, les coups de hache de mes deux charpentiers
s'enfoncer dans les bordages du schooner; le bruit sourd de ces coups
destructeurs se confond pour les oreilles des brigands de Cotumbo, avec
le tapage infernal qu'ils font eux-mmes en parcourant en dsordre le
pont, la chambre et l'entrepont du btiment qu'ils se disposent 
piller... le sort en est jet... _A nous, enfans, et feu dessus_,
m'criai-je, et tous nous bondissons avec rage face  face des forbans
surpris et disperss. Chaque coup de pistolet abat son homme: chaque
coup de coutelas fait rouler une tte  nos pieds. Les brigands plus
nombreux rsistent; mais nous, mieux runis et mieux prpars 
l'attaque qu'ils ne sont disposs  la dfense, nous les accablons d'une
grle de coups aussi presss que bien assurs. Je cherche, j'appelle
Cotumbo dans l'horreur de la mle; un des bandits, le plus furieux de
tous, rpond  mon appel en s'criant barbe  barbe: _A nous deux,
Salvage! et pas de quartier!_ Tous deux alors, au milieu du carnage,
nous nous jetons l'un sur l'autre avec la rage du dsespoir et la soif
de la vengeance. Mon sang jaillit le premier sous le tranchant du sabre
de mon adversaire... mais le misrable roule  l'instant mme sous moi
pour se relever et retomber en poussant un gmissement affreux, sur les
cadavres des pirates qui ont voulu nous rsister les derniers... Le
schooner sur lequel se sont jets les vaincus pouvants, coupe
prcipitamment ses amarres, pour s'loigner de mon trois-mts; mais une
pluie de grenades enflammes que je fais rebondir sur son pont encombr,
achve de porter l'effroi dans cet quipage de fuyards dj  moiti
charp. Un long cri de terreur m'annonce en cet instant mme le succs
de ma premire tentative... _Nous coulons, nous coulons bas_, braillent
ensemble les brigands terrifis. Les bordages que j'avais fait sauter
sur l'avant de la flottaison de leur navire, venaient de _larguer_ en
grand, et pendant que leur schooner s'abme sous leurs pas tremblans,
une nouvelle grle de grenades ardentes clate sur leurs ttes
bouleverses... Puis, press, serr entre l'eau qui le gagne et le feu
qui le dvore, le schooner,  moiti submerg et  moiti incendi,
drive au large en faisant deux ou trois tours sur lui-mme; et une
minute aprs avoir pirouett comme une trombe de flamme, il fait un trou
dans la mer en ne laissant qu'une trace de charbon teint sur les flots,
un remoux, au dessus de lui, et une odeur de bois brl dans l'air au
sein duquel il vient de se consumer.

Pas un des quatre-vingts ou cent chenapans qui montaient la barque, ne
tenta de nous apporter  la nage les nouvelles de la peur que je venais
de leur faire. Ils prvoyaient tous trop bien l'accueil que je rservais
 d'aussi intressans naufrags qu'eux, pour se hasarder  accoster mon
bord plutt qu' faire un plongeon ternel avec leur dfunt navire. Le
parti le plus simple qui leur restt  prendre tait de boire un coup
dfinitif aprs avoir t grills  moiti par mes grenades et
l'incendie du bateau; et ce parti tout naturel, ils l'avaient pris...

Le corps de Cotumbo cependant m'tait rest sur le pont comme le plus
noble trophe de ma victoire, avec le sabre dont il s'tait si bien
servi pour me couper la figure, et dont le gouverneur de Matanzas lui
avait fait prsent pour me dcoller la tte. Je gardai le sabre et les
armes du vaincu, en ordonnant que son cadavre ft envoy par dessus le
bord sans plus de crmonie avec les carcasses de ses dignes compagnons
de gloire. Les requins que l'odeur du carnage avait attirs le long du
_Ne Tange_, se chargrent probablement du soin de l'inhumation de tant
d'illustres victimes.

Je vous laisse  penser, aprs une victoire aussi complte, l'ardeur
que je trouvai dans le coeur de mes gens, quand il ne fut plus question
que de hler tranquillement au large et d'appareiller notre trois-mts
relev de la cte! En peu de temps mon corsaire la _Padilla_ que j'avais
envoy se cacher pendant l'action sous les massifs d'arbres des lots
voisins, nous rallia pour seconder notre mouvement et pour jouir du
plaisir de nous voir vengs et victorieux du redoutable Cotumbo. Le
schooner ennemi coul et notre trois-mts renflou taient les fruits de
cette mmorable journe; aussi quels cris d'enthousiasme, quels hourras
dlirans allrent troubler les airs tranquilles, pendant la manoeuvre
qu'il nous fallut faire pour nous dgager de l'heureux embarras que nous
donnait encore notre prise! Tous les aras, les perroquets, les singes et
les oiseaux de proie que nos rudes clameurs allaient pouvanter dans les
bois des petites les dont nous tions environns, semblaient maudire
notre joie en unissant leurs cris sauvages  nos hurlemens d'ivresse.
C'tait un tintamarre infernal  rveiller les morts que nous avions
expdis le long du bord.

Ici le capitaine Salvage s'arrta pour se reposer quelques minutes.
Pendant ce temps matre Bastringue et frre Jos se livrrent  divers
commentaires sur le rcit de leur collgue, suivant la nature de
l'impression que ce rcit avait produite sur chacun d'eux, l'un avec
l'abandon qui lui tait ordinaire, l'autre avec la prudente rserve que
j'avais dj remarque dans tous ses mouvemens et son attitude. Le
capitaine, aprs avoir fait deux ou trois tours de promenade dans le
sens de la plus grande longueur de l'appartement, reprit ainsi le cours
de sa narration:

Ce double succs une fois obtenu et assur, il ne me restait plus qu'
pointer les pices de ma batterie pour parvenir au rsultat que je
devais me proposer ultrieurement: celui de loger ma prise dans un port
o elle pt tre vendue avantageusement, et de ramener mon corsaire dans
un lieu o l'on ne penserait pas trop  me chicaner sur la
naturalisation un peu douteuse de mon pavillon. Je me dcidai, toute
rflexion faite,  expdier le trois-mts sur Porto-Cabello, et 
l'escorter pendant quelque temps pour me rendre ensuite moi-mme  l'le
cosmopolyte de la Marguerite.

Au nom de cette dernire le, matre Bastringue ne put s'empcher de
s'crier, avec une sorte de satisfaction et de surprise:

--A la Marguerite? Ah bien, bigre! tant mieux! c'est justement l
qu'avait arm le grand brick que j'ai soutir aux Indpendans! Mais va
toujours ton train, Salvage, j'aurai aussi un mot  vous dire sur cette
farceuse d'le contrebandire de la Marguerite.

Le capitaine, sans chercher  pressentir ce que pouvait signifier cette
exclamation soudaine, continua en ces termes:

La dtermination dont je viens de vous parler, m'tait suggre au
surplus par l'tat d'affaiblissement numrique de mon quipage avec
lequel je sentais bien qu'il me serait devenu bientt dangereux de
m'obstiner  tenir plus long-temps la mer. Forc de dtacher de mon bord
pour les faire passer sur le _Ne Tange_, vingt-six de mes hommes, je ne
comptais plus autour de moi qu'une trentaine des rengats dans la
rsolution et l'nergie desquels je n'avais pas plac une confiance
assez illimite, pour qu'elle pt me donner l'envie de courir de
nouvelles aventures en si belle compagnie.

Je mis donc le cap au sud, et j'ordonnai  ma prise d'imiter ma
manoeuvre et de suivre ma route, jusqu'au moment o je jugerais
convenable de la laisser toute seule poursuivre son petit bonhomme de
chemin.

Pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures nous navigumes ainsi de
conserve, sans qu'aucune contrarit ni aucun vnement remarquable vnt
signaler notre marche et troubler notre scurit. Vers le quatrime jour
seulement de cette paisible et innocente traverse, un gringalet de
bateau espagnol, gr en golette, eut la maladresse de venir, tout en
filant deux ou trois quarts plus au vent que moi, se flanquer en travers
sur ma route. Quelques-uns de mes gens s'imaginrent reconnatre cette
lgre embarcation pour un caboteur qu'ils avaient vu plusieurs fois 
Matanzas: ils me nommrent mme l'embarcation et le patron qui devait la
commander. Je hlai par dsoeuvrement plus encore que par dfiance ou
curiosit, la golette rencontre ds qu'elle se trouva  porte de voix
de mon corsaire. L'animal de patron  qui je n'aurais jamais song s'il
avait continu paisiblement sa borde sans m'accoster de trop prs,
rpondit aux diffrentes questions que je lui adressai, qu'il tait
effectivement de Matanzas, que sa petite barcasse se nommait la
_Casilda_, et qu'il s'en retournait  son port d'armement avec une
cargaison de sel qu'il avait charge  fret aux les turques[22].

Encourag, par ces renseignemens qui pouvaient me devenir utiles, 
poursuivre le cours de mon interrogatoire, je demandai encore  ce
bavard, s'il avait quitt Matanzas avant ou aprs le coup de vent qui
m'avait forc de dcamper de la rade, et il me rpondit qu'il n'y avait
que fort peu de temps qu'il tait lui-mme parti du port de
Matanzas.--Et qu'y avait-il de nouveau dans le pays  ton dpart?
criai-je  mon marchand de sel.

--Pas grand'chose, mon commandant, me rpondit-il, rien mme qui soit
digne de fixer votre attention, si ce n'est cependant que le seigneur
gouverneur pour S. M. trs-catholique, que Dieu conserve, devait se
marier, et que l'on prparait  cette occasion  Matanzas, les ftes
peut-tre les plus brillantes qu'on ait encore vues dans toute l'le de
Cuba.

--Et avec qui, ou contre qui? lui demandai-je alors, va donc se marier
le seigneur gouverneur de Matanzas?

--Mais, seigneur capitaine, avec la belle et illustre senora Padilla de
Vasconcellos y-Souza-y-Porto-Bandeira-y-Pabellion del sol y todos
austros, etc. C'est dj un bruit universel que ce mariage.

--Et  quel jour est fixe l'auguste crmonie? ajoutai-je du ton le
moins mu qu'il me fut possible de prendre en lui adressant cette
nouvelle question.

--Au quinzime jour du mois bienheureux dans lequel la cleste
Providence nous fait la grce de nous laisser vivre encore aujourd'hui.

--Mais es-tu bien sr de la date et de la nouvelle que tu m'annonces?

--Sr, seigneur capitaine, comme de l'immacule conception de la
Trs-Sainte-Vierge Marie qui intercde au ciel pour les pauvres pcheurs
comme moi.

Sans donner  mon cagot de patron le temps de me dfiler sa kirielle de
protestations plus ou moins orthodoxes, je combine de suite mon affaire
et le plan qu'il me convient d'adopter, plan ma foi digne de la
galanterie de ces anciens chevaliers errans, avec lesquels, sans trop de
vanit, nous pouvons nous flatter, nous autres corsaires, d'avoir plus
d'un trait de ressemblance, car ces nobles aventuriers vengeaient, s'il
m'en souvient, l'opprim en dvalisant l'oppresseur, tandis que nous
autres, mieux aviss qu'eux, nous dtroussons  la fois l'oppresseur et
l'opprim pour ne pas faire de jaloux. Je jurai d'abord mes grands
diables, que jamais Padilla ne serait la femme du gouverneur, et que les
piastres et la fiance du vieux singe ne tomberaient jamais dans
d'autres mains que les miennes. J'ordonnai provisoirement ensuite au
patron de la golette, de passer  mon bord avec son petit quipage, et
de me cder son embarcation, moyennant une indemnit que je lui promis,
et que je ne dterminai pas, faute du temps ncessaire pour penser 
tout. L'offre parut d'abord dplaire  mon dvot, et le maroufle fit un
peu le boudeur, autant que je puis me rappeler aujourd'hui la grimace
qu'il fit alors. Mais comme il put bientt mesurer l'inutilit de sa
rsistance sur la force des argumens que j'avais  ma disposition, et
dans ma batterie, il finit par se rendre d'assez bonne grce  la
solidit de mes raisons, si ce n'est  la persuasion de mon loquence.
Me voil donc aprs avoir pris avec moi les douze moins mauvais
garnemens de mon quipage, pass  bord de la _Casilda_, et envoyant les
hommes et le patron de la _Casilda_ nous remplacer  bord de mon brick.
J'avais, avant d'oprer ce changement de front, solennellement install
mon second dans le commandement du corsaire, en lui intimant l'ordre
d'aller m'attendre  la Marguerite, pendant que la prise que nous
devions escorter un bon bout de chemin, ferait voile pour Porto-Cabello,
C'taient l, comme vous vous l'imaginez bien, de petits dtails
d'excution qui devaient concourir  l'ensemble de mon plan, et qu'il
tait urgent de ne pas ngliger.

Pour moi, nouveau capitaine de mon bateau charg de sel, je ne songeai
plus, les choses ainsi faites, qu' cingler  toc de voiles sur
Matanzas, o il m'importait tant d'arriver avant le 15 du mois fatal, o
la cleste Providence nous faisait la _grce de nous laisser vivre_.
Notez bien, je vous prie, cette dernire date du 15 du mois: elle vous
deviendra ncessaire pour l'intelligence des faits que je me propose de
vous mettre scrupuleusement sous les yeux.

Mes prvisions et mes esprances ne furent ni trompes ni dues...
Vers le milieu du quatorzime jour du mois, je mouillai, crne comme
Artaban,  peu de distance de Matanzas, et  l'ouvert d'une petite
crique d'o l'on eut l'excessive complaisance de reconnatre ma golette
escamote, pour le petit btiment caboteur habitu  hanter, comme
c'tait vrai, les parages de l'le de Cuba. Le soleil, ce jour-l, tait
brlant, plus brlant mme qu'il ne l'est ordinairement aprs son
passage au mridien dans la saison accablante de l'hivernage. On
n'apercevait  terre sur le rivage et hors des maisons, ainsi que le
disent proverbialement les judicieux Espagnols, que des chiens et des
Franais, et ce fut justement ce moment opportun que je choisis pour
dbarquer sur la cte, sept des lurons de mon quipage, sans avoir 
redouter la curiosit des flneurs ou l'indiscrtion encore plus
redoutable des gardes de la douane. La route qui conduisait de la cte 
Matanzas, tait droite et belle, mais chaude et poudreuse en diable.
Nous la prmes sans hsiter, et nous la suivmes avec rsolution en
soufflant de toute la force de nos poumons fatigus, et en courant de
toute la vitesse de nos jarrets, ni plus ni moins que des chiens de
chasse lancs sur la trace du gibier; et au bout d'une heure de
promenade au pas acclr, nous emes le bonheur d'apercevoir le
faubourg de cases  ngres de la superbe cit, dans laquelle nous nous
proposions de faire incognito notre entre fort peu triomphale. Ds mon
arrive dans cette ville fameuse, o je ne m'insinuai qu'avec toutes les
prcautions qu'il me fallait prendre pour n'tre reconnu d'aucune de mes
anciennes et mauvaises connaissances, j'allai trouver un vieux juif que
j'avais entendu vanter pour un fripon assez accommodant sur toutes
sortes de trs-vilaines choses. Il y a, vous le savez, sur toute la
superficie de notre terrestre globe, une fourmillre de juifs que la
Providence semble y avoir rpandue comme l'ortie ou la graine du poil 
gratter, dont il lui a plu d'ensemencer les meilleures terres. Mais
partout aussi, la Providence, qui a voulu qu'il y et ternellement des
juifs  ct de nous, a permis que ce fussent les meilleurs enfans du
monde, moyennant l'intrt lgal de cinquante ou soixante pour cent
qu'ils se plaisent  prlever sur toutes les oprations qu'on leur
propose. Illustre proscrit de Jrusalem, dis-je en m'introduisant dans
la sombre choppe du banian cosmopolyte de Matanzas, savez-vous bien de
quoi il s'agit pour le quart-d'heure entre moi qui vous parle, et vous
qui m'coutez la bouche bante?

--Non pas encore, me rpondit sans motion mon nouvel hte; mais pour
peu que vous vouliez vous donner la peine de vous expliquer, j'aurai,
selon toute apparence, l'honneur de vous comprendre.

--C'est ce que je vous souhaite, lui rpliquai-je, plus pour vous,
peut-tre, que pour moi. Sachez qu'il ne s'agit de rien moins que de me
contrefaire avant la nuit tombante, huit costumes complets de padres
missionnaires pour ces sept braves pnitens et moi.

Le vieux fondeur d'or fraud et de galons coups, aprs avoir mesur de
son oeil louche, la taille de mes matelots et la mienne, me dit avec un
certain air de malignit et de dfiance:

--Senor marinero, ou j'ai le malheur de me tromper fort, ou nous n'avons
pas l'avantage d'tre encore en carnaval.

--Non, il est vrai, rpondis-je, et vous avez raison, judicieux et
savant hrtique; mais comme nous sommes marins, et que nous avons envie
de faire d'avance le carnaval qui arrivera tt ou tard pour les autres
et qui n'arrivera peut-tre jamais pour nous, nous avons rsolu de nous
dguiser tous les huit en padres, avant le moment marqu pour les folies
annonces par le calendrier, et c'est vous, ma foi, que notre bonne
toile nous a fait choisir pour notre costumier.

--Merci de la prfrence, seigneur; mais si j'avais la libert du choix,
je prfrerais renoncer au profit du travail, en raison du danger de la
contrefaon.

--Ah! ce n'est que la libert de choisir qui vous manque? Que ne
parliez-vous plutt  nous qui, si aisment, pouvons faire violence 
toutes les consciences rebelles et timores? Si dans trois heures
d'horloge, vous ne vous tes pas arrang de faon  nous faire passer
pour pres de la mission, dans trois heures une minute d'ici, tout au
plus, vos ciseaux et votre aiguille vous seront tombs pour toujours des
mains.

Et en signifiant ainsi ma volont au mystrieux revendeur, je pressai
fortement une de ses mains dessches qui resta froide et immobile dans
les miennes.

--Mais si, dans trois heures, vos ordres sont excuts, reprit-il en
tremblant un peu pour cette fois, quel prix vous conviendra-t-il
d'attacher  mon obissance?

--Cette poigne de quadruples que voici, en or loyal et marchand, ma
foi, vous qui vous y connaissez.

Le judas allait se jeter la mchoire entrebaille sur ma poigne d'or,
comme un chien de Terre-Neuve sur une morue en drive. Je lui tins la
bourse haute pendant une bonne minute, au moins, pour me donner le
plaisir de le faire sauter du plancher  elle, et pour mieux exciter en
lui la cupidit dont il m'importait de tirer parti le plutt possible.
L'avare tondeur d'espces alla, les yeux couvant toujours le mtal qui
lui fascinait la vue, me dterrer un coupon de drap brun sur lequel il
s'apprta  nous rogner nos manteaux. Puis aprs avoir marmott, entre
ses dents branlantes, une courte prire expiatoire, car c'tait le jour
du sabbat, il se mit  la besogne avec cinq ou six de ses ples
ouvriers. Le vieux mangeur de manne avait, comme vous le voyez, des
scrupules  sa faon, et, fort heureusement aussi, de bonnes aiguilles 
notre disposition.

Il nous fallut donc attendre, par prudence,  l'ombre de son toit
hospitalier, le confectionnement de nos habits et l'heure qui nous
permettrait de les endosser sans risquer d'tre trahis par notre
burlesque dguisement. Pendant ce temps assez long, j'eus le loisir de
remarquer dans le fond du sale magasin de notre mtamorphoseur, une
espce d'imbcile qui me faisait la plus laide grimace du monde, en ne
laissant chapper, de sa bouche torse et baveuse, qu'une sorte de
grognement inarticul. Que faites-vous de cet animal? demandai-je au
matre du logis.

--Ce n'est pas tout--fait un animal, me rpondit-il, c'est presque un
homme comme vous et moi, sauf le respect d  notre espce et  votre
grandeur.

--Comme vous,  la bonne heure; mais, homme ou animal, qu'en
faites-vous?

--Rien, car il est idiot. Seulement ce Jocoso que vous avez daign
apercevoir dans ce coin obscur, a le talent, tout nigaud qu'il est, de
divertir mes garons par sa stupidit, et cet amusement ne me cote que
la peine de donner quelques coups de bambous  ce pauvre innocent, pour
le chasser de chez moi, quand il m'ennuie, ou qu'il commence  nous
importuner.

--Ah diable, c'est un idiot! repris-je vivement. Eh bien, il va m'amuser
aussi, Jocoso. Habillez-moi, pendant que vous y tes, votre imbcile en
gouverneur pour ce soir, et en gobernador en grande tenue de bal.

--Et pourquoi, s'il vous plat, votre seigneurie veut-elle que je fasse
endosser  ce misrable le costume rvr de notre illustrissimo
gobernador?

--Pourquoi? Oh! mon Dieu, simple histoire de rire, et pour vous donner
l'occasion de gagner encore,  la pointe de votre imcomparable aiguille,
quelques bons quadruples de plus!

--Un hbt dguis en trs srnissime gouverneur!

--Aimeriez-vous mieux qu'un trs srnissime gouverneur ft dguis en
hbt?

--Eh! par Abraham, moi, j'aimerais beaucoup mieux qu'il ne ft question
de les dguiser en rien du tout, ni l'un ni l'autre, ni vous.
L'inconcevable fantaisie que vous pouvez vous vanter d'avoir l,
seigneur capitaine, et la terrible sottise que vous m'exposez 
commettre aujourd'hui pour l'amour de vous! Sachez donc bien que cette
nuit mme, le noble gouverneur de la capitainerie gnrale de Matanzas
se marie, et que toutes ces plaisanteries de carnaval, avant les jours
gras, risquent beaucoup de ressembler  une bien criminelle drision.
Tenez, plus je rflchis  ce que vous avez la bont de vouloir me faire
faire, et plus je suis tent de croire que vous avez rsolu de me faire
damner l haut ou crucifier ici-bas... Mais ce qui me console un peu
dans tout cela, c'est qu'au moins je m'expose  ne me damner que pour
quelque chose de bon.

Le premier costume de padre missionnaro qui sortit des mains de
l'artiste, fut pour moi. Je le capelai de suite; et la tte recouverte
d'un large chapeau relev des deux bords comme le fond d'un hunier sur
le milieu de la vergue, j'allai, quoiqu'il ft encore grand jour,
essayer l'effet de mon travestissement dans les rues de la ville.

Chacun faisait alors la siesta, et les quais, vers lesquels je dirigeai
d'abord mes pas, et sur lesquels le soleil frappait encore en plein,
taient  peu prs dserts. Arriv devant la maison qu'habitait Padilla,
je me plaai  peu de distance de ses fentres, les bras croiss sur la
poitrine, et imitant de mon mieux, dans cette ridicule position, la
fainantise et l'hypocrisie de ces religieux mendians qui, pour
mortifier leur chair,  ce qu'ils prtendent, s'amusent chaque jour 
aller _tomar el sol_, pendant que les autres paresseux passent leur
temps  fermer l'oeil, tendus nonchalamment dans leurs hamacs ou sur
leurs nattes. Une bonne heure au moins, je restai plant comme un mt de
pavillon, sur le milieu de la promenade o je m'tais tabli pour tcher
d'observer  mon aise et avec scurit ce qui pouvait se passer dans la
maison de la jeune et malheureuse fiance. Padilla enfin se montra  sa
croise, au bout de cette ternelle heure de station. Elle tait pare,
la pauvre fille, comme une de ces victimes, qui n'attendent que l'ordre
du sacrificateur pour aller se faire immoler au pied des autels o se
prpare leur propre supplice. La sensible et intelligente snora, malgr
le long manteau brun dont j'tais envelopp, et le large empltre qui
couvrait le coup de sabre que Cotumbo m'avait donn sur le nez, me
reconnut, ou pour mieux dire, me devina en un clin-d'oeil, par l'effet
sans doute de cet instinct merveilleux que la passion seule peut
inspirer aux jeunes personnes dont le tact naturel a t perfectionn
par une ducation soigne. Elle fit mme mieux encore que de me
reconnatre; elle me comprit avant que j'eusse le temps de lui faire
aucun signe ou de lui adresser le moindre petit mot. Ma prsence
inattendue  Matanzas, sous l'trange accoutrement qui me cachait  tous
les autres yeux, venait de lui rvler toutes mes intentions et mes
esprances. C'est une si admirable et si inconcevable chose que le
magntisme amoureux! Ah mes amis, il faut avoir pass par l, une fois
au moins en sa vie, pour croire  de tels prodiges! Aussi je crois
maintenant, ou que le diable m'enlve, aux miracles inexplicables du
sentiment, comme les chiens aux coups de bton. Ce sont l de ces choses
auxquelles on ajoute foi, non parce qu'on en est convaincu, mais parce
qu'on les a prouves de faon  ne plus vous laisser aucun doute.

Pour en revenir  mon affaire, je vous dirai que les croises de mon
enchanteresse, qui s'taient entrouvertes si lentement pour moi, se
refermrent brusquement ds que mon enchanteresse m'eut vu. Ma tendre
amante m'avait paru dsespre sous sa riche et belle toilette de
fiance. C'tait la mlancolie en personne, recouverte de perles et de
diamans, et le feu des regards de cette triste amie, plus encore que le
feu des diamans dont elle tait pare, venait de rallumer dans mon coeur
toute l'ardeur de mon ancien amour. Je l'arracherai, me dis-je alors, au
sort cruel qu'on lui destine, duss-je payer de ma vie l'imprudence et
l'audace de ma tentative. Et qu'est-ce que la vie, au bout du compte, au
prix du bonheur que l'on cherche en exposant ses jours! Pour un mot de
travers, pour un peu d'or dont je serai peut-tre embarrass aprs
l'avoir enlev, je risquerais cent fois de me faire tuer sottement et
follement, et j'hsiterais pour satisfaire la premire passion que j'aie
jamais ressentie,  braver un coup de dague ou de poignard! Allons, vite
 la besogne, compre, et travaillons surtout proprement et sans perdre
une minute en inutiles rflexions! Rempli d'impatience et de rsolution,
je retournai chez mon juif travestisseur o je trouvai mes sept nobles
compagnons _accastills_ en missionnaires, s'gayant fort,  moiti
ivres qu'ils taient, de la transformation que je venais de leur faire
subir. L'isralite, enchant de ma libralit, leur avait pay bouteille
en mon absence pour boire  ma sant et  la sienne, l'impudent!
J'empchai qu'ils ne se grisassent tout--fait, car il ne me les fallait
qu'entre deux vins. La nuit, une nuit douce et charmante descendit sur
nous, avec l'paisse obscurit qui devait cacher et favoriser
l'excution de mon projet; je grillais dj d'ardeur. Minuit sonna, et
je commenai  trembler d'inquitude et d'anxit. C'tait l'heure de la
noce, et aussi l'instant d'avoir du courage, de l'audace et de la
prsence d'esprit, toutes choses difficiles  avoir au moment
ncessaire, quand la passion vous travaille le coeur. J'attrape sous le
bras l'idiot que j'ai fait recrpir en gouverneur dans la boutique du
drapier. Je lui envoie en grand sur les paules une ample mantille
noire, et soutenu de mon arme de rserve de moines matelots en
goguette, je me porte en toute hte et de ma personne,  l'entre de
l'glise o les futurs maris devaient bientt arriver en fendant la
foule attire sur le lieu de la nocturne crmonie, au carillon
tourdissant de toutes les cloches de la ville. Un lourd carrosse roule,
s'approche, s'arrte: d'autres voitures suivent  la file, et s'arrtent
une  une comme lui. A la lueur d'une douzaine de torches rsineuses,
les fiancs descendent les premiers des chars panachs qui les ont
transports,  ct des papas, des mamans et des invits de la noce.
_Attrape  manoeuvrer finement_, dis-je au mme moment aux gens de ma
fidle escorte, cachs dans le gros de la multitude. Et voil  ce mot
d'avertissement, que d'un triple et souple revers de main, bien appliqu
 bloc, nous vous envoyons s'teindre dans le ruisseau, les torches qui
devaient servir de flambeaux  ce brillant hymne. La foule des
assistans, des amis et des curieux, se met alors  pousser un cri
gnral d'pouvante et de surprise, en barbottant dans les tnbres que
nous avons faites autour de nous. Je vous saisis incontinent par le
milieu de son individu, le vrai gouverneur tout effar qui se dbat et
qui hurle comme un possd, sans pouvoir tre reconnu, ou mme entendu
dans la bagarre universelle; et je vous empaqute son excellence, quoi
qu'elle dise ou qu'elle fasse, dans la mantille noire que je viens
d'arracher  mon idiot habill en gouverneur. Tous mes faux padres
s'avancent et m'environnent sans souffler le mot, sans pousser un
soupir: je leur livre bien et duement emball, le corps frtillant de
l'illustre futur dont ils touffent les gmissemens comme ils peuvent;
et d'un coup de pied au derrire, je vous lance _subito_ dans le sein de
l'glise catholique, l'imbcile Jocoso que l'on prend d'abord,  son
dguisement, pour le gouverneur gar que l'on cherchait une minute
auparavant au milieu de la confusion gnrale. Grce  cette
substitution de personne,  cette pierre d'attente jete adroitement 
la crdulit de la masse qui obstrue tumultueusement les portes du
temple, j'eus tout le temps ncessaire d'attirer  moi la frmissante
Padilla qui, en me reconnaissant pour son ravisseur, ne demanda pas
mieux que de se laisser enlever par moi et par mes complices. Une
tunique brune jete sur son clatante parure, drobe cet astre de
l'hymen  tous les yeux, tromps, blouis ou consterns, et vite nous
voil filant ensemble par le chemin direct qu'ont dj engant mes
matelots pour transporter mystrieusement vers le rivage notre
gouverneur qui continue  gigoter tant qu'il peut dans les langes dont
on a eu soin d'entortiller sa seigneurie rebelle. Je n'essaierai pas de
vous peindre ici mon bonheur et mon anxit pendant notre trajet rapide
de Matanzas au canot qui nous attendait sur le bord de la mer, en face
mme de ma golette. Il me suffira de vous dire, pour vous donner une
ide de mon indescriptible flicit, que j'tais content et fier comme
un roi de Castille, et Padilla cent fois plus heureuse qu'une princesse
des Asturies.

A une heure du matin, la petite embarcation que j'avais eu soin de
faire tenir prte  nous recevoir dans le cas probable du succs, ou
dans le cas possible d'une retraite, nous ramenait victorieusement 
bord de la _Casilda_. La mer tait calme, la nuit sombre et le ciel
serein. On aurait dit que tout autour de nous partageait ma suprme
flicit; les gens de mon quipage eux-mmes ne se tenaient pas d'aise.
On et pu croire, en les voyant si joyeux et si satisfaits, que c'tait
pour le propre compte de leur bonheur qu'ils venaient de travailler,
quand ce n'tait que pour me rendre heureux qu'ils avaient comme moi
expos leur vie, les pauvres diables.

Aprs avoir remis le pied sur le plabord de mon navire, je jugeai 
propos de me dcouvrir dans toute ma gloire aux yeux stupfaits du
gouverneur devenu mon prisonnier de guerre ou de noces. Il tait assez
temps, ce me semble, de lui expliquer le mystre de son enlvement, et
de lui apprendre, ne ft-ce que pour me donner le plaisir de la
vengeance,  quels ennemis il venait d'avoir affaire. Je criai, pour
entrer de suite en conversation, aux oreilles encore tout abasourdies de
son Altesse:

--Eh bien, seigneur gouverneur de Matanzas, reconnais-tu maintenant sur
mes paules, la tte que ton lche Cotumbo t'avait promis d'apporter 
tes pieds?

--Salvage!... s'cria  ces mots terrifians le gouverneur hbt... Et
Cotumbo, ajouta-t-il ensuite machinalement, qu'est-il devenu?...

--Devenu mort, lui rpondis-je, en braquant sur ses regards pouvants
des yeux flamboyans. Oui mort, par la grce de Dieu et de mon bras.
Tiens, voil, continuai-je en lui montrant les armes de son protg,
voil tout ce qui reste aujourd'hui du brigand qui devait te rapporter
ma tte!

Il venait de reconnatre les pistolets et le sabre dont il avait fait
lui-mme prsent au forban trpass. Mon peureux de prisonnier,  cette
vue qui n'avait rien, il est vrai, de bien rassurant pour lui,
s'vanouit net de bonne foi, ni plus ni moins qu'une jeune et dlicate
poulette. Je lui laissai tout le temps ncessaire de reprendre ses sens
quand il jugerait  propos de les recouvrer mais ce fut Padilla, mes
amis, qui reprit aisment et dlicieusement les siens, aprs
l'blouissement que venait de lui faire prouver cette suite
tourdissante d'vnemens si extraordinaires pour elle. Non, jamais, je
vous le jure, fille enleve un quart-d'heure avant ses noces, ne se
montra plus tendre et plus aimante pour son fortun ravisseur!--Quel que
soit, me rptait-elle en pleurant de joie, le sort que le ciel me
prpare pour me punir de mon bonheur prsent et du crime dont je viens
d'tre complice, je m'abandonne  toi sans rserve, pourvu qu'il ne
spare jamais ma destine de la tienne. A toi dsormais toute ma vie,
puisque toi seul as su m'arracher au sacrifice douloureux que la volont
inexorable de ma famille avait impos  mon me. La mort viendra
peut-tre bientt pour nous; mais tout affreuse qu'elle puisse tre pour
moi, elle me sera moins cruelle que la contrainte dont tu m'as dlivre.
Que dis-je, elle me deviendra douce et prcieuse, pourvu que nous
tombions dans les bras l'un de l'autre, percs du mme coup et
confondant nos derniers soupirs dans la mme agonie et le mme trpas,
etc. etc. Je n'en finirais pas, je crois, si je me mlais ici de vous
rapporter tout ce que me contait ma matresse, pour me donner une ide
de sa passion et de son ineffable ravissement.

Cette effusion de coeur en pleine mer, aurait t pousse, vous le
devinez bien, jusqu'aux dernires limites de l'exaltation la plus
romanesque, sans la ncessit o je me trouvais de penser  tout autre
chose qu' de belles protestations de tendresse et d'amoureuses
amplifications de rthorique sentimentale. Le positif de ma situation
matrielle rclamait bien autrement ma sollicitude, que le ct idal de
mon aventure galante. Il y a toujours, dans ces sortes de circonstances,
la partie solide qu'il faut gouverner, et la partie purement morale dont
on peut s'occuper plus tard ou remettre  des temps plus opportuns.

J'accordai d'abord toute mon attention  la partie spculative de mon
affaire.

Les gens de mon quipage, nobles hros auxquels je n'attachai pas une
grande importance, taient d'avis que nous nous donnassions le plaisir
de pendre notre illustre captif par les pieds au bout de notre vergue de
fortune. Ce genre d'excution leur paraissait courtois, et l'emblme
qu'il aurait offert  leur malignit, souriait surtout  l'envie qu'ils
avaient de punir pigrammatiquement le drle qui avait voulu nous faire
si inhumainement chtier au jour de sa puissance et de sa gloire. C'est
par le cou, rptaient mes matelots, qu'on nous pend nous autres, sans
plus de crmonie, quand on nous met le grappin dessus. Pour ne pas
faire  autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous ft fait, comme dit
l'vangile, pendons M. le gouverneur par les pieds, afin qu'il ne soit
pas dit que nous l'ayons pendu comme un pirate. Ces hommes de terre l,
ne doivent pas tre habitus au service du bord, et il faut avoir des
gards pour tout le monde.

Quelque justes que pussent me sembler ces logiques considrations sur
la lgislation  appliquer aux dlits et aux peines, je jugeai
convenable d'inventer pour le vieil avare que nous avions sous scell,
un supplice plus profitable pour nous et moins cruel pour lui. Je lui
dis, aprs avoir srieusement examin le cas sur lequel il m'appartenait
de prononcer en juge souverain:

--Ton altesse ou ta seigneurie, peu importe dans le moment actuel, a
laiss de l'argent  terre, je le sais ou je m'en doute; ta peau, dont
nous serions fort embarrasss de faire quelque chose de bon pour nous,
ne nous tente gure, comme bien tu dois le penser; mais tu y tiens
beaucoup pour toi, et c'est l le point sur lequel nous devons le plus
compter. Si ce soir tu ne trouves pas dans ta cervelle le moyen de nous
faire payer demain dix mille gourdes rondes, j'ai le projet de t'envoyer
en compagnie d'un boulet au cou, par-dessus le plabord de ma golette.
Pour un rustre ou un pauvre diable, je n'aurais exig que quelques
piastres de ranon, ou mme peut-tre pas de ranon; mais comme je sais
le prix que je dois attacher  la carcasse d'un homme tel que toi, je te
traite selon ton rang sans que tu puisses m'accuser de manquer de
procds envers toi en te faisant payer cher, ce que tu estimes  une si
grande valeur. Dix mille gourdes rondes et bien rondes, entends-tu?
voil mon dernier mot, et songe  la journe de demain pour qu'elle ne
devienne pas pour toi la dernire des journes que le ciel te compte
encore!

Le vieux ladre resta attr de la gnrosit de ma proposition. Un
galant homme  qui on demande la bourse ou la vie, se moque de sa bourse
et dfend bravement sa vie. Mais un avare qui veut vivre et qui ne veut
pas payer pour cela, est le plus nigaud supplici dont on puisse se
faire une ide. Je me mis  rire de toutes mes forces en voyant la mine
piteuse que me faisait mon captif. Padilla, en entendant les rudes
conditions que je venais d'imposer  son ex-futur, se jeta tout plore
 mes pieds, embrassa mes genoux, et m'embrassa aussi, je crois, pour
tenter de flchir ma svrit en faveur de mon indigne rival; mais rien
n'y fit. Je tenais au chtiment du compre pour le bon exemple d'abord,
et pour le prix que je voulais surtout attacher  ma clmence.

Le seigneur gouverneur, absorb pendant quelques minutes dans son
affliction, recouvra enfin l'usage de la parole pour me dire d'un air
profondment humili et d'une voix tout au moins aussi profondment
souterraine:

--Je ferai un billet de dix mille piastres pour mon acquittement,
puisque vous l'ordonnez, et que vous avez le droit de le vouloir
ainsi...

--Doucement! lui rpondis-je en l'arrtant au milieu de sa priode; j'ai
dit, s'il m'en souvient, dix mille gourdes rondes, ce qui n'est pas la
mme chose pour ceux qui, comme moi, connaissent la diffrence de la
gourde ronde  la piastre. Ne perdons pas si vite la mmoire, si nous
tenons  rester bons amis encore quelques heures.

--Eh bien, dix mille gourdes rondes soit, reprit-il, c'est effectivement
quelque petite chose de plus. Mon majordome,  la rception de ce
billet, vous livrera la somme destine  racheter ma vie... Si je tiens
encore  l'existence, c'est, croyez-le bien, pour les Matanzanos que je
veux conserver mes jours, et non pour moi, Dieu m'en est tmoin! qui
aujourd'hui suis si las de vivre et si malheureux d'avoir tant vcu!

--Attention  gouverner, rpliquai-je encore  ces derniers mots;
n'embrouillons pas, s'il vous plat, nos lignes de pche avant de les
envoyer en double  la mer. Je veux tirer de toi le meilleur parti
possible, rien de plus naturel. Tu dois de ton ct chercher tous les
moyens de nous mettre dedans, rien de plus juste; et c'est  moi, par
consquent,  me montrer aussi dfiant que tu chercheras  tre rus.
Tenons-nous donc sur nos gardes chacun de notre bord, et agissons l'un
envers l'autre comme de bons et loyaux ennemis qui veulent jouer
finement la dernire manche d'une partie d'enfoncement... Un de mes
hommes, entends-tu bien, ira  terre avec ton billet, trouver
l'intendant gnral de tes finances, pour qu'il ait  lui payer de ta
part et comptant, les dix mille gourdes convenues. Il est peut-tre bien
maintenant huit heures  huit heures et demie du matin. Si,  huit
heures du soir au plus tard, l'homme que j'aurai envoy de ta part 
Matanzas, revient sans l'argent exig, ou que l'argent mme revienne
sans l'homme, ou, ce qui est encore possible, l'argent ni l'homme ne
reviennent qu' huit heures une minute, ton excellence aura fait le
dernier plongeon de sa vie le long de mon bord, et une autre minute
aprs, ma golette aura pass sur le remoux de ta carcasse pour se
rendre  la Marguerite. Te voil prvenu: tu as devant toi de l'encre,
une plume et du papier; j'attends ton billet, le temps passe en face de
toi  chaque minute... Tu m'as compris, il suffit, et sur ce, je vais
brler sur le pont un cigarre royal en ton honneur et gloire.

--Mais, si, malgr mes voeux et mes ordres, me cria le vieux reitre
effray, un btiment de guerre inform de ma disparition subite, venait
 courir sur vous et  vous saisir, devrais-je rpondre raisonnablement
sur ma vie, d'un vnement tranger  ma volont?

--Non, repris-je avant d'abandonner mon homme  ses mditations, non, tu
ne serais pas, dans ce cas l, envoy par-dessus le bord par punition,
mais seulement par prcaution, ce qui est tout autre chose. Car tu
comprends bien, sans doute, qu'avant d'avoir  subir la visite d'un
croiseur qui m'aurait gagn, il serait de mon intrt de te faire
disparatre comme une pice dangereuse de conviction contre moi. Mais au
surplus, les btimens de guerre espagnols sont si rares et si peu
alertes ici, que ce serait bien le diable qu'il s'en trouvt tout
justement un dispos  me donner la chasse, et assez malin pour tailler
des croupires  la petite golette que je monte et que j'ai l'honneur
de savoir manoeuvrer. Tu peux donc, sans t'amuser davantage  me
proposer des difficults imaginaires  rsoudre, crire avec la plus
entire scurit, le petit billet doux dont je t'ai parl. Lorsque
l'ptre sera faite, je reviendrai voir si elle me convient et si elle
est conue de manire  n'exciter ni mes soupons sur ta bonne foi, ni
mes susceptibilits sur certains petits points qui tiennent  mes
scrupules de conscience. Salut!

Mon interlocuteur, sachant ce qu'il avait  faire de mieux et de plus
press, se mit  tracer, en jetant quelques larmes d'avarice sur son
papier, l'ptre que j'attendais de sa complaisance. Aucun nom de lieu,
de navire ou d'homme, ni aucune indication compromettante ne lui
chappa. Je tournai et je retournai dans tous les sens et de tous les
cts, le papier dont j'eus bien soin d'examiner la transparence au
jour: rien ne me parut suspect dans la manire dont la lettre avait t
crite et confectionne. J'eus lieu enfin, aprs cette minutieuse
inspection, d'tre satisfait du travail de son altesse.

Un de mes drles qui connaissait le pays, et qui ne manquait pas
d'intelligence, se chargea du recouvrement de l'effet que je confiai 
son zle. Je fis jeter  terre ce nouveau garon de caisse en lui
donnant des instructions prcises sur ce qu'il avait  faire pour mon
service, et pour ne pas s'exposer  tomber sous la garotte de la
justice. Puis, ma foi, aprs avoir ainsi rgl ma petite besogne,
j'attendis avec tranquillit l'vnement aux cts de Padilla, ma douce
conqute et pour le moment la souveraine de toutes mes penses.

Vers l'heure o dj le soleil resplendissant tendait dans l'ouest ses
rayons amortis, sur l'horizon qu'il allait bientt toucher, je vis vers
la partie de la cte sur laquelle je n'avais pas cess depuis quelque
temps de promener le bout de ma longue vue, arriver un individu qui se
mit  faire des signaux au moyen d'un mouchoir qu'il agitait dans les
airs. Comme mon faiseur de gestes tlgraphiques n'tait accompagn que
de deux personnes, je n'hsitai pas  lui envoyer mon canot avec deux
matelots arms par prcaution jusqu'aux dents. Mon embarcation ainsi
expdie revint bientt au tomber de la nuit, en me ramenant le fidle
missaire que j'avais envoy en recouvrement  Matanzas. Le garnement
fort  lui tout seul comme deux btes de somme, me rapportait les
cinquante mille gourdes de mon march avec le gouverneur, et comptes en
bel et bon or massif. Il commenait, je vous jure,  tre diablement
temps que le plomb promis arrivt, pour la conservation de la peau de
mon illustrissime prisonnier, qui, en voyant avec effroi l'heure fatale
approcher, tait dj  demi-mort, et moi plus qu' moiti dispos  lui
faire prendre un bain local sous mes grands porte-haubans.

Ma rgle de conduite  l'gard du captif tait dsormais trace: les
sacs de quadruples venaient de l'crire en lettres d'or dans ma
conscience. Soyez libre, dis-je au vaincu, aprs avoir pris connaissance
de sa monnaie. Je vous rends  l'amour de vos administrs, qui vous
rembourseront les frais de votre rachat, pour peu qu'ils tiennent  vous
autant que vous m'avez la mine de tenir  eux. Ma chaloupe va vous
conduire  terre, et chacun des canotiers qui vous accompagneront, aura
sur lui deux pistolets: un pour vous d'abord, si vous vous permettez le
moindre geste qui puisse nous compromettre, et un pour lui s'il se
trouvait victime de votre imprudence ou de votre envie de nous jouer
quelque mauvaise farce.--Adieu, portez-vous bien si vous pouvez, et
mariez-vous si cela vous amuse. Je ne garde avec moi sans rancune, que
vos quadruples et votre fiance.

--Quoi! Padilla!... s'cria le vieillard amoureux  ces derniers mots.
Quoi! Padilla de Vasconcellos, ma future, ne me suivra pas  Matanzas!

--Pas pour le moment, lui rpondis-je. Vous partez parce que je vous
permets de dguerpir, et elle reste par la raison toute simple qu'elle
ne demande pas mieux que de ne pas vous suivre. Ainsi va le monde, et
ainsi vous allez aller, et le plus vite ne sera que le mieux.

Cela dit, on vous embarqua le gouverneur dans le canot qui l'enleva,
allg du poids de ses bijoux, et le coeur gros de larmes et de soupirs.
Une demi-heure aprs cette opration, mon canot revenu de terre, tait
rehiss  bord, et ma golette la _Casilda_, appareille sous toutes
voiles avec bonne brise et belle mer. Jamais je n'ai t, Dieu me
pardonne mon bonheur, aussi heureux, aussi satisfait de moi, que dans ce
moment. Je ne pesais pas une once, je crois, tant je me sentais lger
d'esprit et content de moi-mme et du sort.

La fortune est aussi tenace que le guignon. Une fois qu'elle a laiss
tomber ses grappins d'or  votre bord, pas moyen de se dcrocher de ses
faveurs, mme quand on voudrait la larguer en grand, et pousser au large
d'elle. Je piquai en quittant le rivage heureux de Matanzas, sur
Porto-Cabello o j'avais donn rendez-vous  ma prise le _Ne Tange_, et
o, par parenthse, il tait dans l'ordre des choses fort possibles, que
je ne trouvasse pas ma riche capture. Mais le destin qui avait veill
sur moi, avait aussi veill sur elle. Je la rencontrai intacte, cette
chre prise, et prte  mon arrive  tre vendue  des arabes
indpendans qui ne demandrent pas mieux que de me compter sept ou huit
mille pistoles pour jouir en tout bien tout honneur de sa grasse
possession. Ce petit bnfice ralis si lestement dans un pays o les
pertes seules se ralisent facilement, je gagnai toujours avec ma
golette, et sans perdre de temps, l'le de la Marguerite qu'avait d
rallier, depuis deux ou trois semaines, mon corsaire. Je retrouvai dans
cette dernire relche mon brick _la Hermosa Padilla_, comme peu de
temps auparavant j'avais retrouv  _Porto-Cabello_ ma prise le _Ne
Tange_. Ce n'tait pas  demi, vous le voyez, que le bonheur m'avait
souri, et comme, selon mes principes, c'est lorsqu'on est heureux qu'il
est bon d'tre juste et bien d'tre gnreux, ds que j'eus repris mon
corsaire et qu'il me fut possible de me le remettre sous les pieds, je
pensai  restituer  l'ancien capitaine de la _Casilda_ que j'avais
dpossd  la mer, la pauvre petite golette dont je m'tais servi avec
tant de succs dans mon expdition de Matanzas. Je lui avais aussi
promis, mais vaguement, en lui empruntant sa barque, et en lui faisant
manquer son voyage, de l'indemniser un jour du prjudice que je pourrais
lui occasionner. Cet engagement pris tout bnvolement en pleine mer, le
vent aurait bien pu l'enlever sans que le malheureux patron et os
s'exposer au danger de le rappeler  ma mmoire dans le cas o il
m'aurait plu de l'oublier. Ma conscience m'inspira mieux: je lchai au
capitaine de la _Casilda_ quelques bonnes centaines de piastres de
dommages-intrts, et le brave homme, enchant de ma gnrosit, me
combla, en retournant dans son pays, de remercmens et de bndictions.
Un capitaine-pirate bni comme un saint d'Andalousie par un pieux patron
caboteur! Il ne nous faut pas dsesprer, comme vous voyez, d'tre un
jour canoniss par la pit des fidles que nous aurons pills dans
notre vie.

Me voici arriv, mes braves,  la partie sinon la plus importante du
moins la plus dlicate de mon rapport. Un autre aurait la faiblesse de
vous cacher, peut-tre, ce que j'aurai la franchise de vous avouer. Ce
fut  la Marguerite que, pour apaiser les scrupules de Padilla de
Vasconcellos, ma tendre amante, je consentis  serrer avec elle et par
les mains d'un prtre d'occasion, les liens respectables d'une union
indissoluble. Mais ne vous effrayez pas d'avance, je vous prie, des
consquences de ce que vous pourriez prendre de ma part pour une folie:
les frais de la crmonie nuptiale ne furent pas prlevs sur les fonds
que j'avais ramasss  la mer. Les bijoux que j'avais eu la prvoyance
d'enlever avec mon pouse, et qui pouvaient tre regards comme des
accessoires attenant  la proprit conquise, firent largement face 
cette dpense de fantaisie. Mon mariage, par consquent, n'a rien cot
 la communaut de nos intrts.

Rsumons maintenant authentiquement les faits principaux de ma
mmorable campagne, car c'est toujours par des chiffres que se rsument
toutes les choses de la vie. J'ai gagn en tout, aprs les frais
d'armement et la solde d'quipage paye et grassement encore:

1. Soixante mille francs provenant de la vente du _Ne Tange_, ci...
60,000 fr.

2. Cinquante mille du produit net de l'enlvement et de la ranon de
son excellence le gouverneur de Matanzas, ci... 50,000.

3. Un coup de sabre au beau milieu de la mine, et que je ne porte ici
en compte que pour mmoire ci... 0.

4. Une femme que je crois aimer et qui a l'air de me rendre avec usure
la monnaie de ma pice--encore pour mmoire--total. 110,000.

Et cela sans compter la valeur du brick la _Hermosa Padilla_. Mais je
vous fais grce de ce solde de compte auquel vous ne tenez probablement
pas plus que moi. J'ai dit, et je souhaite que tout cela vous convienne
autant qu' votre trs humble serviteur.--A votre tour la balle
maintenant, et le chapelet de la conversation. J'ai fini.

Salvage venait d'achever. Un moment de silence succda  la longue
narration qu'il nous avait fait entendre. Mes regards qui, pendant toute
l'histoire du capitaine, s'taient tenus pour ainsi dire, suspendus  sa
parole anime et  sa physionomie mobile, se portrent sur ses deux
auditeurs, comme pour chercher dans leurs traits l'impression que
l'loquence de leur confrre pouvait avoir produite sur eux. Mais en cet
instant mme, une porte que je n'avais pas remarque dans le fond de
l'appartement, s'ouvrit brusquement, et une jeune femme se montra  nos
yeux. C'tait Padilla, la belle pouse de l'intrpide corsaire qui, tout
mue encore du rcit dont elle n'avait pas perdu un seul mot, venait se
jeter dans les bras de son mari... Elle pleurait, la pauvre femme, de
bonheur et d'attendrissement...

--C'est donc ainsi, petite curieuse, que vous nous coutez, lui dit le
capitaine, d'un air qui exprimait beaucoup plus, je vous jure, la
tendresse que le reproche.

--Oui, j'ai tout entendu, rpondit Padilla, je voulais savoir ce que tu
pensais de moi... aussi n'est-ce pas que tu m'aimes plus que tu ne l'as
dit l?

--Si je t'aime plus que je ne l'ai dit? Mais certainement, et cela, tu
sais bien, va sans dire entre nous...

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prouve-le moi  l'instant mme, et
jure que jamais, maintenant, tu ne me quitteras pour retourner sur mer!

--Tu veux que je jure, me dis-tu, que je ne retournerai plus  la mer...
Oh! non, tu n'y penses sans doute pas; car tu sais bien que tu m'as
toujours dit qu'il ne fallait jamais jurer devant les dames.

--Aussi n'est-ce pas un jurement que je te demande, reprit Padilla avec
la plus attrayante gentillesse; mais bien un serment que j'exige de toi,
de ton attachement pour moi.

--Allons, enfant que tu es, remettons cela  un autre moment, et quand
nous serons seuls. Tiens, laisse plutt matre Bastringue, que voici, me
raconter ses fredaines, comme j'ai racont les miennes.

--Ainsi, tu ne veux donc pas me promettre devant ces messieurs, que tu
n'iras plus... C'est bon, et je sais maintenant  quoi m'en tenir sur
tes intentions.

--Oh! mon Dieu, si, ma bonne amie, je te promets, et je te jure mme
tout ce que tu voudras... Mais ne perdons pas de temps, nous autres.
C'est  ton tour, l'ami Bastringue, de prendre le cornet et de rouler
les ds pour nous raconter ta petite affaire. J'ai prch d'exemple,
comme tu l'as vu, et j'espre bien que tu ne te feras pas tirer
l'oreille pour imiter ma manoeuvre et pour gouverner beaupr sur poupe
dans les eaux, o ai dj navigu pour mon compte.

Matre Bastringue,  ces mots du capitaine, jeta autour de lui des
regards embarrasss, presque timides mme, et je crus voir, Dieu me
pardonne, une rougeur subite colorer d'une teinte encore plus fonce
qu' l'ordinaire, le visage empourpr du sauvage corsaire. Salvage,  la
sagacit duquel cet trange mouvement de dplaisir, et mme de pudeur si
l'on veut, ne pouvait chapper, demanda avec une feinte sollicitude 
son confrre, quel pouvait tre le motif de la gne qu'il croyait
remarquer en lui.

--Tu veux savoir ce qui me gne? rpondit Bastringue. Eh bien, je te
dirai, ma foi,  la bonne franquette, que c'est madame.

--Moi! reprit alors Padilla en souriant avec plus de grce et de
malignit que d'tonnement; mais savez-vous bien, M. Bastringue, que ce
que vous venez de dire l,  mon mari, n'est pas du tout flatteur pour
moi!

--C'est possible, madame, rpliqua le matelot. Mais voyez-vous, quoique
je ne sois pas l'ennemi du beau sexe, bien loin de l, je n'aime pas 
parler devant les dames de votre chantillon; et tant plus, voyez-vous,
elles sont jolies, tant plus elles me coupent la luette. Tant que vous
resterez l, je ne dirai pas ce qui s'appelle la moindre petite parole.
Voil comme je suis taill, moi, et il n'y a pas moyen malheureusement
de me refaire.

--Mais sais-tu, Padilla, s'cria Salvage en riant aux clats, que c'est
l un compliment tout comme un autre, que vient de te faire notre ami, 
sa manire? Il te trouve trop jolie pour parler devant toi. C'est ta
beaut, en un mot, qui l'intimide.

--Tout juste, malin, rpondit le marsouin. C'est toi qui as mis le
premier le nez dessus. Ainsi, par consquent...

--Il ne me reste plus qu' vous saluer, reprit vivement Padilla, et
c'est aussi le parti que je vais prendre, en vous priant de vouloir bien
excuser mon indiscrtion.

--Et nous, en vous priant, madame, si c'est un autre effet de votre
complaisance, reprit Bastringue, de ne pas couter ce que je dirai, 
l'abri de votre porte de grand'chambre; car, sans cela je vous prviens
que je ne dirai plus que des btises  toute la compagnie.

--Suffit, ajouta Salvage; cette porte de communication dont j'ai la cl,
va tre referme discrtement par moi, sur ma trs honore et trs
curieuse pouse.

Et cela dit, le capitaine embrassa sa petite femme qui se retira en
faisant  la socit, et surtout  matre Bastringue, la plus
crmonieuse et la plus goguenarde de toutes les rvrences.

Le grave frre Jos, pendant cette petite scne d'intrieur, n'avait pas
laiss chapper un mot. Seulement, deux ou trois fois, ses yeux vifs et
perans avaient paru s'arrter avec une sorte de contrainte
indfinissable, sur la figure et la taille de la svelte et jolie
Espagnole.

Une fois Padilla partie, et la porte du fond referme soigneusement sur
elle, matre Bastringue, affranchi de toute proccupation importune,
s'tala sur le fauteuil que venait de lui cder Salvage, et le lourd
historien, aprs avoir fait rsonner  deux ou trois reprises, sa voix
rauque, au fond de son gosier raill, s'essaya ainsi  nous raconter
ses tranges aventures.




VII

RAPPORT DE MAITRE BASTRINGUE.


Ecoutez, mes chers petits enfans du bon Dieu; je commencerai par vous
dire avant de filer la ligne de loch de mon discours sur mon arrire[23]
que je ne suis ni un ex-officier de la marine _faraude_, comme toi
Salvage, ni un restant d'abb, comme toi Jos, que je reconnais pour mon
suprieur en fait d'esprit. Ce que je vous rciterai,  la bonne
matelotte et en ma qualit de _paysannasse_ de la mer[24] ne sera
peut-tre pas bien _espalm_ du ct du grement, mais ce sera du
vritable et du solide dans la partie des _oeuvres-mortes_. Ne riez donc
pas trop quand il m'arrivera de vous larguer plus de btises que de
paroles: voil tout ce que je vous demande pour le moment; et si
ensuite, un de vous veut me couper la route une fois que j'aurai hiss
mes huniers  _tte-de-bois_, eh bien, on pourra s'arranger avec lui 
la fin de la traverse, s'il en mange et s'il en veut.

Aprs un exorde aussi _crnement_ prononc, il n'y avait plus pour
l'auditoire d'autre parti  prendre, que celui d'couter en silence et
sans hasarder la moindre interruption, le rcit des hauts-faits de
l'orateur-guerrier. L'assemble parut se rsigner de bonne grce au rle
tout auditif qui venait de lui tre impos.

Matre Bastringue satisfait de ces favorables dispositions, entra ainsi
en matire:

Vous saurez donc que quand j'eus fini d'arrimer dans ma poche et dans
mon sac, les picaillons que Salvage venait de partager si _amicablement_
entre nous trois, je commenai par ne savoir o donner de la caboche.
J'ai bien mang dans ma crapule de vie, tant en parts de prises qu'en
coups de flibuste, peut-tre plus gros d'or que je ne suis pesant,
hardes et tout, et je suis sr que si on avait la curiosit de mettre
dans une balance du poids public, d'un ct ce que j'ai envoy par
dessus la lisse en bamboches, et de l'autre moi qui vous parle, je suis
sr, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, que le bord de ma
dissipation enlverait de plus de cent livres le bord o j'aurais _mt_
mon cadavre. Mais comme on dit, manger de l'argent comme un goulu, et
savoir manger son argent, a fait deux. Bref, pour en finir, je ne me
doutais pas plus, une fois rest tout seul, de ce que je pourrais
pratiquer  la Pointe--Pitre avec les huit mille gourdes de mon
dcompte, que si je m'tais trouv  cent lieues de toute terre connue,
 cheval sur une cage  poules.

Quand on n'a pas d'ides dans le fond de son coffre, nous disent les
philosophes, il faut aller en chercher dans le coffre des autres, pour
en hler une ou deux  soi selon le besoin. J'allai donc selon le
proverbe... Mais je vous en prie, si vous avez encore un peu d'estime
quelconque pour moi, ne vous fichez pas trop de la caponnerie que je vas
vous confier... J'allai trouver avant de mettre le cap au large, une
vieille ngresse toute dessche au soleil, qui passait pour dire la
bonne aventure  tout le monde, sans faire les cartes  personne...
D'abord il faut que vous sachiez que jamais je n'ai donn dans la
sorcellerie ni dans l'_astronomie_ et autres _prjudices_ semblables de
l'espce humaine. J'ai toujours aim, quand je ne savais pas de quel
bord amurer ma grand'voile, entendre les autres dire ce qu'ils feraient
 ma place; parce que voyez-vous, quand ils ont le bonheur d'avoir une
ide qui peut m'aller aussi bien qu' eux, vite je vous saute en grand
sur cette ide l, et j'attrape  naviguer dessus  _toc de voiles_ et
tant que la barque de mon esprit peut _charroyer de toile_[25].

La sorcire en question, le soir o je fus l'accoster pour avoir
bord--bord avec elle, un mot de conversation, tait entirement passe
et outre-passe de boisson. C'est gal, me dis-je, il faut qu'elle
jabotte telle qu'elle est, pour peu tant seulement, qu'elle puisse
enfiler deux paroles bout  bout l'une de l'autre. Je lui hlai dans le
panneau de l'oreille et en lui tenant la boule entre mes deux mains: Oh
vieille cigogne, o faut-il mettre le cap pour faire bonne route?
Entends-tu, face de marmite retourne, o faut-il mettre le cap?--A
St.-Thomas! me rpondit-elle sans pouvoir en pousser plus long, tant sa
langue tait engage dans les bas-haubans de sa parole. Cinq  six fois
je hlai encore  son bord, pour en retirer quelque chose de plus; mais
cinq  six fois elle m'envoya par le nez la mme chanson: A St.-Thomas,
 St.-Thomas![26]

Ennuy  la fin des fins, de toujours sonner la cloche sans faire
monter du monde sur le pont, j'attrape  orienter pour dbouquer avec ma
mauvaise humeur, de chez la diseuse de bonne aventure. Mais ne
voil-t-il pas qu'au moment o je mettais le pied sur l'_iloire_ du
grand panneau de sa turne, qu'elle se relve en branlant tout son corps
pour crier encore derrire moi: A St.-Thomas,  St.-Thomas! Tu
t'embarqueras l pour rien et pour quelque chose. En attendant, prends
toujours ceci: c'est un bon sort que je jette sur ton individu.--File
toujours ton cble et bois de l'eau!

Le bon sort qu'elle venait de me jeter, la simpiternelle, tait un
vieux brin d'herbes, sec comme de l'toupe en magasin. Je pris son herbe
et j'allai boire un coup, pour penser raisonnablement  ce qui venait de
m'arriver.

Je vous ai dj dit en commenant, que je ne croyais pas plus aux
sorciers qu' la queue des grenouilles; mais je suis bien aise cependant
de savoir par moi-mme quand ils tombent sur une vrit dans leur tas de
menteries. Ce n'est pas pure btise chez moi au moins, c'est comme qui
dirait moiti btise et moiti curiosit: voil tout.

Je pensai donc  tourner l'avant de ma barque sur St.-Thomas, ainsi que
dans son coup de boisson me l'avait command la sorcire.

Mais par malheur pour moi, aucun navire, barque, barcasse, bateau, ni
batelet, n'tait en partance  la Pointe, pour le pays en question. Un
ami me confia pourtant qu' la Basse-Terre je pourrais bien trouver
chaussure  ma patte droite pour lever le pied  ma fantaisie.
J'appareille alors pour la Basse-Terre, o tant arriv, je jetai mon
ancre--jet dans un cabaret de l'endroit, en attendant le lever de la
brise pour cingler en mer. Un soir, ou une nuit, car je ne me rappelle
pas trop l'poque, tant la nuit ressemble au soir pour les gens
embrums, un soir donc, ou une nuit, en cherchant, la tte un peu prise
de jus de canne  sucre, un endroit propice pour faire un coup
d'oreiller, je me mis  dormir dans un gros-bois, une espce de chalan
charg de caf et emboss  l'ouvert de la rivire du Galion. L'air
tait fin et frais et la campagne superbe au clair de la lune. En me
rveillant, avec le jour sans trop savoir o j'tais depuis le soir, je
coupe, pour passer le temps, le cble et les amarres du gros-bois, et
voil la barque en drive avec les ngres endormis et moi qui avais
l'oeil joliment ouvert pour le quart-d'heure. Quand les trois ou quatre
beaux-sales (les ngres) levrent la vue sur moi, en se dbarbouillant
la figure  la clart de l'horizon, nous pouvions bien tre dj  deux
ou trois lieues au large sous le vent de l'le, avec bon frais de
nord-est, la mer charmante et le ciel en parfait tat. Les ngres un peu
ptufaits (stupfaits) de me voir embarqu nouvellement  leur bord sans
permis, voulurent primo gueullailler  la mode de leur pays, ils
criaient: Maite, nous perdus, si vous pas vini  secours  nous. Menez
tout suite gros-bois nous  Basse-Terre l! L'homme qui a du coeur,
comme vous savez, n'est jamais plus fort des reins que quand les autres
tremblent.--Je vous promets et m'engage de vous recracher  la
Basse-Terre, dis-je  mes ngres braillards, si vous voulez manoeuvrer 
mon commandement suprieur.--Ils obirent comme de fait, et au lieu de
les reconduire  la Guadeloupe, je les affalai en trois jours sur l'le
St.-Thomas, sans vivres, sans boisson  bord; mais avec du caf cru 
discrtion et de l'eau de pluie  volont quand il en tombait  bord
dans les grainasses.

Sans trop savoir faire mon point, j'avais tout de mme fait bonne
route. C'est le hasard plus que mon gnie qui m'avait justement jet o
je dsirais attrir. Une fois arriv  ma destination de circonstance,
le hasard qui m'avait pris sous son coute, ne me laissa pas faire de
btises pour gter sa besogne, bien au contraire; vous allez voir la
vrit de ce que je vous conte l:

Les ngres en se doutant  la fin que je les avais mis dedans et que je
voulais les mettre peut-tre bien dehors, rclamrent pour toute faveur,
puisqu'ils ne pouvaient faire autrement, d'tre vendus  quelqu'un pour
tre nourris  temps: ils mouraient de faim, ces pauvres esclaves, et
ils taient bien aises de se donner, s'il tait possible, la
_jouisserie_ de changer de matre, car pour l'esclave, c'est un plaisir
comme un autre de changer de manire de recevoir des coups de bton. Ne
voulant rien refuser  leur bonne conduite, je vendis mes deux paires de
noirs et la cargaison du gros-bois, six mille piastres  un habitant qui
eut l'air de croire, pour ne pas paratre trop coquin, que la cargaison
de caf et l'quipage que j'avais moi-mme vols, taient  moi en tout
bien tout honneur. Sans l'ide qu'avaient eue ces gueux de noirs d'tre
vendus par moi,  n'importe qui, le diable m'_lingue_ si j'aurais
jamais pens  faire du plomb de leur vilaine peau de chauve-souris.
C'est le vent du bonheur qui faisait tourner ma girouette  la brise, et
moi, je gouvernais avec la brise qui soufflait de si bon ct sur ma
girouette. Pas plus fin que cela. Il ne faut jamais s'entter  avoir
plus d'esprit que les coups du sort.

Une seule chose me retournait cependant l'me  l'envers; c'est qu'en
faisant ce dernier coup de contrebande, j'avais oubli chez l'htesse o
j'tais descendu  la Basse-Terre, les huit mille gourdes que m'avait
prtes Salvage. Mais n'ayez pas peur, les amis; cette htesse tait une
brave femme, et il est bon de vous dire que l'argent, depuis mon arrive
ici, s'est trouv rendu  son poste de combat, moins le petit soufflet
que j'avais t oblig de lui donner avant mon appareillage de la
Pointe, pour les besoins de ma soif et les dpenses de mon individu.

Tous les camarades et les chefs que j'ai eus tant au service qu'au
marchand, m'ont toujours prdit ceci: Si tu pris, toi, ce ne sera que
par le tafia! Mais jusqu' prsent, en attendant ma perdition, c'est
toujours au contraire le tafia qui m'a sauv. A Saint-Thomas, tant pour
prendre connaissance du pays, je commenai par me promener dans toutes
les auberges, ou si vous aimez mieux dans les cambuses bourgeoises de
l'le. Un matin que j'tais  moiti  jeun, v'l que je rencontre comme
un fait exprs et  la mme table que moi, vous ne devineriez jamais
qui? un ancien mousse, le propre fils de mon oncle le capitaine
Ituralde.--Tiens! c'est vous, mon cousin, me demanda l'enfant sans faire
semblant de rien.--Eh bien! oui, c'est moi, comme d'habitude, lui
rpondis-je aussitt. Et que fais-tu ici, toi?--Pas trop rien de bon. Et
vous, mon cousin, y aurait-il de l'indiscrtion  savoir de votre ct
ce que vous tes venu faire  Saint-Thomas?--Je suis venu pour boire mon
dcompte.--Ah oui, comme anciennement!--Oui, toujours comme
anciennement; c'est toi qui l'as devin du premier coup.--Pourquoi ne
venez-vous pas  la Marguerite avec nous?--A l'le de la Marguerite? Et
pourquoi  la Marguerite plutt que dans les autres quatre parties du
monde?--Parce que l il y a des Indpendants, et qu'on peut faire la
course avec eux.--Ah! tu fais donc la course en temps de paix 
prsent?--Mais un peu, mon neveu, ou plutt mon cousin, et  bord du
brick _le Gnral-Sucre_[27] encore.--Et monsieur ton diable de pre,
parlant par respect, de quel bord roule-t-il sa bosse actuellement, sans
tre trop curieux?--Qui, mon pre? ne m'en parlez pas! le vieux chien
s'est mis  faire la traite.--Quoi? mon oncle fait la traite  prsent!
un philisophe comme lui?--Un philosophe! oui, je t'en fiche! Philosophe
jusqu' la bourse et  la bouche. Il n'a seulement pas voulu, moi son
fils unique et lgitime, me faire porter comme novice sur le rle, au
bout de six ans de navigation de mousse, la vieille polacre! Aussi il
faut voir comme je lui ai brl la politesse; et si ce n'tait le
respect que je lui dois en ma qualit de son fils, il aurait dj eu de
mes nouvelles autrement que par la petite poste.

--Mais dis-moi donc, Palanquin, car Palanquin c'tait le nom de guerre
de l'enfant. Est-ce que tu ne m'as pas dit tout--l'heure, failli gars,
que tu tais embarqu  bord d'un indpendant?--Je vous ai dit que
j'tais embarqu mousse, ou pilotin si vous aimez mieux,  bord du brick
_le Gnral-Sucre_. Voil ce que je vous ai dit mot pour mot, et pas un
fil de carret de plus.

--Sucre ou caf ceci ne fait rien  la chose. Mais que font-ils  bord
de ta barcasse?

--Ils prtendent qu'ils font la course pour le compte de leur
gouvernement; mais leur gouvernement on ne l'a pas encore trouv, et il
serait bien dgourdi leur gouvernement, s'il avait jamais quelque chose
 gratter avec de vilains rats comme nous, sans nous vanter. Depuis
trois mois que nous balandons sur mer, d'un bord et de l'autre, nous
n'avons encore rapill que deux ou trois racles que nous nous sommes
fait repasser sur l'chine par des navires de guerre tant anglais que
franais ou amricains.

--Et sous quel pavillon pouvez-vous encore faire votre beurre de cette
faon l?

--Sous tantt l'un sous tantt l'autre, attendu qu'il ne parat pas y
avoir de pavillon  demeure pour nous. Un jour c'est sous le pavillon
colombien, un autre jour sous le pavillon mescain (mexicain), d'autres
fois sous le pavillon _prouvien_, et puis une autre fois sous une
ribambelle de pavillons que le diable n'y connatrait goutte. Tout ce
que j'ai pu savoir encore, c'est que nous sommes de la nation des
indpendans, et qui dit _indpendant_ dit tout et de toutes les nations.

--C'est au moins vrai, ce que tu viens de me rapporter l. Mais est-ce
qu'il n'y aurait pas chance de s'embarquer  bord de toi, pour rien, en
qualit de passager voulant se rendre  la Marguerite donner un coup de
plomb de sonde sur le fond de la rade, comme pour voir sensment si le
mouillage est agrable et la tenue ferme!

--Ah mon Dieu si! Vous pouvez bien venir si a vous va: le capitaine
prend tout ce qui se trouve, et d'ailleurs le capitaine et puis rien,
c'est  peu prs la mme chose  _bord de nous_[28].

L'enfant venait de me donner une ide, mes amis, en prononant cette
parole, sans s'en douter. Je l'invitai sur-le-champ  nettoyer avec moi
un verre de quelque petite chose, si bien que je finis par le remplir de
liqueur forte, comme un baril de provision. Une fois que le failli
mousse se trouva _pompette_ ni plus ni moins qu'un homme raisonnable, il
se mit  _jacasser_ comme une perruche. J'appris alors de sa mauvaise
petite langue, que son capitaine, pour ne pas avoir de boucan  son
bord, avait t pouss  proscrire la boisson et  condamner son monde 
ne boire que de l'eau  la mer. Bon, que je me dis sur le moment: il
boira bientt autre chose que de l'eau cet quipage l, et du plus dur
encore en fait de boisson... La nuit commence sur ce bord l se passa
entre Palanquin et moi en quelques verres de schnick. Le jour tant venu
sur l'entrefaite, j'allai demander honntement, comme de raison, au
capitaine du _Gnral-Sucre_  me prendre en qualit de matelot gagnant
son passage  bord de sa barque. Le capitaine s'tant insinu dans
l'esprit que j'avais quelque rclamation  faire au gouvernement de la
Marguerite, pour un dcompte arrir, m'accorda la nourriture et
l'embarquement par dessus le bord. La soire de mon arrive sur le pont
de l'indpendant, je commenai  cacher dans le logement de l'quipage,
autant de fioles de rack qu'il me fut possible d'en passer sous le nez
des officiers du brick, en allant et en revenant plus de cinquante fois
du bord  terre et de terre  bord. Palanquin qui est une espce de
demi-canaille toute entire, m'aida si gentiment dans l'opration, que
je dboursai en tafia du plus fort numro tappant, plus de cent gourdes
peut-tre bien. Mais c'est gal que je pensai, c'est la caisse des
indpendants qui paiera la dpense, et plus cher encore qu'au march 
la laitue.

Je me suis laiss conter autrefois, qu' terre, il y avait de bons
enfants qui roulaient du fil sur leur pelote, en envoyant leurs pouses
faire le quart de nuit  la porte des grands seigneurs, et d'autres en
jetant le grappin des beaux cadeaux  bord des ministres et des gros
lgumes de mme race. Moi, c'est toujours par la boisson que j'aborde la
cte o je veux mouiller l'ancre. S'il y avait aussi bien du tafia sous
la quille des navires que de l'eau qui n'est pas bonne  boire, je
voudrais chavirer tout ce qu'il y a sur la _nappe du monde_ (la
Mappemonde), en moins d'un mois ou deux de croisire. Ceci n'est qu'une
manire de parler. Vous allez savoir la vrit du reste et le reste de
la vrit.

Le _Gnral-Sucre_ se para  partir avec moi  bord, heureusement pour
moi et malheureusement pour lui. Quand le jour de hisser le grand foc
fut venu, ils criaient et chantaient tous comme des filles de mauvaise
vie, en virant au cabestan pendant l'appareillage; ce qui fit dire
plusieurs fois au capitaine du brick: Mais qu'ont-ils donc  crier de
cette faon nos gens? Il faut qu'ils se soient mis en vire-vent-drague
(en ribotte)  terre. Mais demain, il y aura de l' jen  bord ou le
diable s'en mlera, et ils auront la tte bien suscepcestible de
dlicatesse, les ivrognes, s'ils se biturent avec ce que j'aurai le
plaisir de leur offrir  boire.

Le lendemain susdit, les mauvais sujets composant l'quipage, se
trouvrent encore plus paf que la soire d'avant. Moi et Palanquin nous
leur avions fait la ration et une politesse pendant la nuit, et une
bonne ration sans trop vouloir me flatter ni le petit mousse non plus.

--Mais o vont-ils donc se remplir comme a, ces cruches abominables?
rptait  tout moment, le capitaine dj un peu mal vir contre la
multitude de ses subordonns.

--Au bouchon gratis que j'ai gr  l'abri de ta connaissance, dans tout
cela! que je me disais tout bas, en attendant le coup de temps de
pouvoir parler aussi  mon tour.

--Qu'on me visite, qu'on me fouille et qu'on me ramone  l'instant tous
les coins et recoins de la barque, commanda le capitaine  ses
officiers, et que tout ce qui sera trouv de tant soit peu buvable 
bord, except l'eau douce, soit envoy sans rmission et sans gard pour
la qualit ni pour la quantit, en grand par dessus le bastingage!

Rien que cet ordre fit le plus fameux effet pour mon plan. Si vous
aviez vu la colre de l'quipage et mon contentement, mes chers enfans?
Les officiers descendent dans l'entrepont et le logement des matres
pour raffler  la visite ce que nos gens ne veulent pas leur laisser
visiter. Un feu roulant de coups de bche s'engage d'un ct: une
fusillade de coups de poing s'engage de l'autre: c'tait un plaisir rien
seulement que de voir la bataille et d'entendre le bruit de la peigne.
Pendant ceci, je me dis: Bastringue, mon chouchou, v'l l'instant de te
signaler qui arrive, pour toi, puisque ton tafia fait dj des siennes.
Les officiers remontent sur le pont les yeux en compote pour annoncer
que leur autorit et leurs visages ont t mconnus et n'ont pas t
respects. Tout le btiment  cette poque tait comme de fait chavir,
depuis le fond de la cale en dedans, jusqu' la pomme de la girouette du
grand mt, en dehors et inclusivement.

Ce fut dans une aussi belle mare que le jeune Palanquin vint me
communiquer sans avoir l'air de rien, ce conseil: Mon cousin, prenez le
commandement de la galre: ils sont tous pris de boisson: c'est donc 
vous maintenant qu'appartient l'autorit suprme du bord.

--Tout va bien comme a, rpondis-je  Palanquin, et ton ide me
contente assez. Mais que faut-il conter  cette escouade de Loustouias
qui ne m'ont pas l'air pars  entendre plus la raison, que les cochons,
parlant par respect,  s'amuser d'un air de flte. Que veux-tu que je
leur conte?

--Chantez-leur une proclamation,  votre ide; la premire chose venue.

--Mais c'est que la premire chose venue, ne vient pas encore, et qu'il
se trouve que je n'ai jamais parl en public!

--Est-ce que c'est un public qu'un tas d'ivrognes? La premire btise
venue, a sera toujours assez bon pour vous et pour eux. Filez donc
votre noeud et rondement.

C'tait un coup d'clair que la parole de ce petit Lucifer de mousse!
Sans penser  ce qui allait rtir  la cuisine pour moi,  la suite de
tout ce bataclan, v'l que je saute d'un entrechat sur le banc de quart
et que j'empoigne  crier en fltant ma voix comme faisait le vrai
capitaine du _Gnral-Sucre_ quand il voulait parler en monsieur:

Enfans du _Gnral-Sucre_,

Je proclame que vous avez actuellement  choisir entre le tafia que
j'ai apport  bord, et le capitaine qui prtend vous mettre  l'eau
comme de viles grenouilles. Etes-vous des grenouilles ou des matelots,
enfans du _Gnral-Sucre_, et tes-vous pour le tafia ou pour l'eau
douce, une fois pour toutes je vous somme de me rpondre?

--Pour le tafia, vive le tafia, capitaine Tafia! attraprent  beugler
comme un tremblement toutes les bouches de l'quipage. A l'eau!  l'eau,
l'ancien capitaine, et  nous le capitaine Tafia et son tafia!

Il n'est pas besoin de vous faire observer que ce sobriquet de
capitaine Tafia que ces insubordonns venaient de m'envoyer par la mine
en me retroussant le nez, m'est rest coll sur le physique, le temps de
mon commandement  bord du brick.

Ah a, dis-je aprs le coup de rvolte  l'ancien capitaine, vous voyez
bien  prsent il n'y a plus de doute, que la volont de tout notre
monde est que je devienne quelque chose et vous rien. Faites-moi en
consquence le plaisir de vous tirer de votre place que je m'y mette, en
vous demandant pardon de la libert. Chacun son tour, il n'y a rien de
trop; vous avez eu votre temps. A vous le balai,  moi le manche.

Mon particulier, au lieu d'avaler tout uniment la carotte sans tre
gratte, ne riposta  ma politesse, qu'en me destinant un grand coup de
porte-voix sur le milieu de la physionomie... Un autre que moi l'aurait
trangl raide avec l'autorit et les quatre doigts et le pouce, que
j'avais en main. Mais moi, voyez-vous, je n'ai pas plus de malice que
l'enfant qui vient de natre, au vis--vis de ceux  qui je viens de
prendre tout ce qu'ils ont. L'quipage me criait bien au tympan des deux
oreilles: Tuez-le le brigand! tuez-le pour lui apprendre  vous riposter
une autre fois. Moi je dis, je n'ai pas besoin qu'il me respecte pour ce
que je veux faire de sa personne. Je commandai aussitt  mes gens
d'amener  l'eau le long du brick, un petit canot que nous avions sur
les montans de tribord. En moins d'une minute le capitaine et quatre de
ses amis insubordonns comme lui, furent jets avec un sac de biscuits
et un bidon d'eau dans le canot, puis aprs quoi je leur souhaitai bon
voyage et courte traverse.

--Bon voyage? me rpondit encore le capitaine dmont. Tu oses me dire
bon voyage, officier de potence et capitaine de rengats! Eh bien, moi,
je te souhaite l'enfer dans le ventre et la guillotine au bout de ta
traverse de sclrat.

--Mes complimens  madame votre pouse, que je rpliquai  ses sottises,
et ne m'oubliez pas auprs de votre petite famille. Nous pouvions bien
tre dans le moment  soixante ou quatre-vingts lieues de terre. Je vous
laissai le canot de mon ancien commandant barbotter dans les lames, et
mon _Gnral-Sucre_ se mit  torcher de la toile pour continuer sa
croisire sur mer et sous mon empire.

La joie dura  mon bord, tant qu'il y eut des provisions et du liquide
dans la cale; et pour ne pas laisser  la rvolte qui m'avait grad
capitaine, le temps de revenir pour me refaire matelot ou peut-tre
pire, je rptais  toutes les heures de quart  mes subalternes: Buvons
toujours, mes garons; tant plus vous boirez, tant plus vous me ferez
plaisir. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.

Mon intention pour entretenir le bon ordre  mon bord, tait d'acheter
d'amiti et sans rien payer, au premier navire que je rencontrerais,
toute la boisson dont il pourrait se priver pour moi. La chose se fit
assez souvent. C'est Palanquin qui dlivrait les bons d'achats  ces
navires, sur la caisse des indpendans, et ce n'tait personne qui
devait payer.

Un autre que moi, en se voyant capitaine pour la premire fois  la
suite d'une vraie bamboche, en aurait eu l'esprit tourn et retourn 
force d'orgueil. Mais moi, Dieu merci, je n'avais pas assez de temps
pour me remplir la tte d'un tas de rflexions chavirantes. Mais bon
Dieu de Dieu, la drle de boutique, quand on ne sait pas par quel bout
on commencera  commander! La premire nuit de mon entre en grade, je
voulus, figurez-vous, fermer mes sabords, (mes yeux) comme 
l'ordinaire, et dormir comme le faisaient auprs de moi, les ivrognes
que j'avais bonds de rack toute la journe. Mais je t'en fiche!
impossible, mes amis, de trouver une heure de sommeil dans vingt-quatre
heures de commandement: c'tait comme une horloge dans ma tte; le bruit
m'empchait d'entendre rien, et l'aiguille ne pouvait pas s'arrter
seulement une minute. Ce que voyant je fis ordonner au petit Palanquin
de venir  ct de moi, me conter des histoires pendant mon insomnie:

--Ecoute-moi, petite peste, je lui dis la premire nuit: c'tait un
ancien mot d'amiti entre lui et moi. J'ai besoin d'avoir des ides;
mais a ne vient pas, et si tu en as de ton ct, il faut que tu me les
dises franchement, attendu qu' prsent je suis capitaine, et que tout
ce qu'on a  mon bord m'appartient de droit, d'aprs la loi. Donne-moi
donc toutes les ides qui peuvent te venir de n'importe o, et j'aurai
ensuite soin de toi, si a me plat.

--Mais de quelle sorte d'ides avez-vous donc besoin? me demanda-t-il
aussitt.

--Des premires venues et des premires tires. Mais puisque tu en es 
avoir le front de me demander de quelle sorte d'ides j'ai affaire, je
te demanderai d'abord ce que tu ferais, si, une supposition, tu tais 
ma place, et si, une autre supposition, j'tais  la tienne?

Le petit gueusard me rpondit pour lors, vous allez voir. Faites
attention que c'est un enfant qui s'exprime.

--Ma foi, _mon cousin_, si j'tais que de vous...

Je l'arrtai  ces mots, pour lui dire: Appelle-moi mon capitaine 
l'avenir, et tant que a durera. Tu n'ignores pas, sans doute, qu'o le
capitaine vient le _cousin_ s'en va... Mais continue comme si de rien
n'tait. Tu me disais donc quand je t'ai interrompu: Si j'tais que de
vous, mon capitaine...

--C'est vrai, reprit Palanquin, je n'y faisais pas attention. Mais c'est
que, voyez-vous bien, capitaine Bastringue, l haut actuellement ils ne
vous appellent plus, eux autres, que _capitaine Tafia_, et je ne voulais
pas, moi...

--C'est gal; ceci n'est pas une raison; j'aime mieux m'appeler
capitaine Tafia, que capitaine pas du tout, ou que _mon cousin_. Ce nom
l n'est pas matelot, et l'expression ne serait pas assez honnte...
Mais voyons donc un peu franchement ce que tu ferais  ma place?

Le jeune patient, qui comprenait dj la consquence du service, me
tint alors les propos suivans:

--A votre place, _mon capitaine_, puisque _capitaine_ il y a, je me
dirais: Voil trois mois que le corsaire se bat les flancs  la mer,
sans trouver de prises  renifler: il faut changer la barre de bord.
J'ai entendu conter qu'il y avait des navires comme nous, qui, avec un
plein chargement de poudre  friser et de prunes  faire avaler, s'en
allaient _bordailler_ sur la cte d'Afrique, pour soulager les ngriers
de leur cargaison, et pour aller ensuite vendre  la Havane ou 
Porto-Rico, de bons ngres qui ne leur avaient cot qu' prendre[29].
Cette nouvelle faon de faire la traite en mer, est d'autant plus belle,
qu'on trouve sa traite toute faite  bord des marchands d'esclaves, et
que par consquent on n'a pas le dsagrment de payer son chargement
trop cher, et d'tre vol sur le prix de la marchandise.

A cette parole, je coupai net par le bout la conversation du petit
bonhomme, et je lui dis:

--Attends, attends un peu, Palanquin, ne va pas plus de l'avant. C'est
une ide que tu viens d'avoir l. Tiens bon dessus pendant que tu la
tiens, et ne va pas la laisser filer en grand... Quelle route faut-il
faire d'o nous sommes pour l'instant, pour se _dhaler_ sur la cte
d'Afrique directement, l o ce que tu crois qu'il y a des ngriers tout
plein de ngres? Sais-tu a, toi?

--Mais, capitaine, pour aller tout droit d'ici  la cte de Guine, il
me semble qu'il faut tropiquer d'abord.

--Eh bien, nous _tropiquerons_ s'il le faut. Mais connatrais-tu toi, 
bord, quelqu'un de solide pour nous faire _tropiquer_?[30]

--Eh dam, il y a l'ancien lieutenant qui est rest avec nous, qui ne
demanderait peut-tre pas mieux que de vous dire ce que vous voulez
savoir et ce que je ne sais pas. C'est un savant d'ailleurs, puisque
c'tait lui qui donnait la route  l'officier de quart, du temps de
l'autre, de l'ancien capitaine, vous savez bien. Faut-il aller vous le
chercher? oui, n'est-ce pas? bon, j'y vais... Oh ne craignez pas de me
montrer que vous ne savez rien, capitaine. Vous avez la force pour vous,
et la force, tant que a dure, fait passer par dessus la bt...

Le petit mal-appris, en disant la moiti de cette dernire parole, fit
bien de sauter vite sur le pont; car sans cela c'tait une bonne calotte
qui allait lui arriver sur le dormant du cou, pour lui apprendre 
respecter un peu mieux la politesse... Il n'en alla pas moins me
chercher l'ancien lieutenant, dont, pour le moment, il s'tait imagin
que je pouvais avoir besoin.

Comme de fait, l'individu tait un savant. Il avait la tte _cale_ et
garnie jusque par dessus le toupet, de mathmatiques et d'autres talens
de socit. Je m'entendis en consquence avec lui, pour nous mener  la
susdite cte d'Afrique, en le nommant d'abord second du navire, pour sa
peine  venir, et son esprit de l'instant. Aprs quoi il m'expliqua
comme, d'abord, il fallait passer le tropique, pour aller chercher en
dehors les vents variables, et puis repasser encore le susdnomm
Tropique, puis piquer par aprs sur la cte de Guine, en venant
reprendre les vents aliss: ceci s'appelle comme vous ne l'ignorez sans
doute pas, _tropiquer et retropiquer_. Si bien qu'en coutant parler si
joliment mon savant, je m'endormis plus tranquille dans ma cabane, et
que la barque alla ensuite comme elle put pendant que je tapai de l'oeil
pour me ragaillardir le temprament. Il n'y a pas mieux que les savans,
je ne sais pas si vous le savez, pour vous endormir un homme raide comme
un trpass.--Ouf! mes amis; v'l, je crois, que je commence  ravoir
soif!

Et en effet, parvenu non sans quelques efforts de mmoire et quelques
laborieuses recherches d'locution,  ce point assez important de son
rapport de mer, matre Bastringue sollicita de l'auditoire la permission
de se rafrachir en mme temps les ides et le gosier. La sance fut
donc un instant suspendue, et l'orateur, aprs avoir reu, sans trop
paratre en tenir compte, mes flicitations et celles de ses deux
collgues, s'informa s'il ne serait pas possible de lui procurer _un
petit verre de la moindre chose venue_. Salvage, qui depuis long-temps
avait prvu la demande de son ami, se hasarda  lui faire pressentir le
danger qu'il y aurait pour lui  boire autre chose qu'une infusion de
th. Mais Bastringue, trs peu dispos  couter la prescription
hyginique que lui rappelait le capitaine, sauta sur une carafe de rhum,
qu'il avait flaire en arrivant, dans le fond d'une des armoires de
l'appartement. Puis, l'improvisateur, aprs avoir puis un nouveau degr
d'nergie dans cette lampe de spiritueux, alluma sa pipe  la bougie
qu'on venait d'apporter auprs de lui; et moiti fumant moiti crachant,
il reprit ainsi le fil tant soit peu sinueux de la narration qu'il
poursuivait dj depuis prs d'une heure.

Pendant quatre ou cinq bonnes et embtantes semaines, je naviguai ou on
navigua pour moi, afin de mordre dans les parages les plus _usagment_
hants par les ngriers qui frquentent les ctes suspectes. N'ayant
rien  faire de mon corps  bord du navire, je me mis  penser tout seul
intrieurement en moi-mme, et je me dis pour mes raisons: Tout ce que
t'a signal la sorcire de la Pointe--Pitre, n'en a pas moins t
jusqu'ici la pure et exacte vrit. Elle t'avait cri  l'oreille: _A
Saint-Thomas,  Saint-Thomas, et tu t'embarqueras l pour rien et pour
quelque chose_. Et comme de juste, tu t'es embarqu l pour rien, et
mme plus que pour rien, puisque tu y as trouv moyen d'enlever un
navire  son capitaine lgitime, et de devenir capitaine toi-mme, en
son lieu et place. Jusqu' cette heure la vieille sorcire t'a donc
annonc la vritable vrit. Mais elle t'a dit aussi _pour rien et pour
quelque chose_: Le Gratis est venu  l'appel; c'est donc le _quelque
chose_ qui te manque encore pour qu'elle t'ait dit vrai jusqu'au bout.
Qu'est-ce que ce sera que ce quelque chose, si toutefois il n'est pas
faux, que la gueunuche t'ait dit et prdit tout ce qui devait t'arriver
d'exact!

Oh que dans ce moment l, mes amis, j'aurais bien donn quelque chose
de bon, pour attraper _quelque chose_ de meilleur! C'est gal, vous
allez voir ce qui m'arriva, et ce qui ne pouvait faire autrement que de
m'arriver juste comme de l'or.


FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES.


PAGE 4, LIGNE 3.

[1] Les vnemens qui signalrent en l'an X la reprise de la Guadeloupe
insurge, mirent en prsence ces deux noms clbres, que j'ai associs
de nouveau dans la premire page de mon livre qui n'ajoutera
malheureusement, ni un fleuron de plus  leur clbrit, ni un souvenir
de plus aux souvenirs honorables qu'ils ont laisss.

Ce fut au gnral de division Richepanse, que le premier consul confia
pendant la petite paix la mission de rduire cette le, la seule
possession d'outre-mer qui, avec St.-Domingue, rsistt  la nouvelle
organisation coloniale dcrte par le gouvernement de la mtropole. Un
homme de couleur, nomm Magloire Plage, voulant s'lever, dans son
pays, au rle que remplissait alors avec un certain clat,
Toussaint-Louverture au cap Franais, s'lana  la tte des ngres et
des multres pour repousser la constitution consulaire qui leur avait
fait esprer la libert et qui ne leur rapportait que l'esclavage dont
ils s'taient affranchis. Le contre-amiral Lacrosse, gouverneur-gnral
de la colonie attaque par les rebelles, fut oblig d'abandonner le
champ de bataille  l'insurrection victorieuse, et d'aller chercher un
refuge dans l'le anglaise de la Dominique... A la nouvelle de cet
vnement, Richepanse partit de Brest avec sa petite arme
expditionnaire, sur une division commande par le contre-amiral Bouvet,
et dbarqua  la Guadeloupe pour soumettre et punir les rvolts dans
lesquels le premier consul n'avait voulu voir que des coupables 
chtier, et non des hommes gars avec qui le gouvernement pt
s'abaisser  parlementer.

Le dbarquement des troupes franaises s'excuta sous le feu mal servi
des batteries de la Basse-Terre. Un corps de noirs command par Plage
tenta de s'opposer  la descente: il fut culbut, dispers, et les
dbris de cette bande d'insurgs inaguerris allrent se jeter dans un
petit fort o, cerns de toutes parts, ils se firent sauter avec la
poudre qu'ils avaient tent trop inutilement d'employer  la dfense de
leur cause et de leur patrie. La Guadeloupe se rendit  discrtion,
aprs cette vaine rsistance, au gnral en chef, et la soumission de
Plage fut bientt annonce en France, comme un vnement important et
dcisif pour l'avenir des Antilles. Telle fut l'lvation fugitive et la
chute subite de ce multre, qui, pendant l'insurrection dont il tait
devenu l'me et le coeur, aurait pu tracer en caractres de feu et de
sang, la date de son passage phmre au pouvoir, et qui sut arrter les
excs des siens et respecter la faiblesse des habitans que le sort des
armes avait mis en sa puissance. Magloire Plage, dont on aurait dj
oubli le nom  la Guadeloupe, si ce nom n'avait rappel que du sang ou
de l'ambition, a laiss de lui des souvenirs remarquables que l'histoire
traditionnelle du pays s'est plue  recueillir, parce que cet homme fut
autre chose qu'un insurg ridicule et qu'un rebelle vindicatif.

Le gnral Richepanse, que tant de combats avaient pargn en Europe et
que tant de gloire environnait dj, mourut de la fivre jaune  la
Basse-Terre, aprs avoir fait rintgrer l'amiral Lacrosse dans son
ancien gouvernement, et au moment o la colonie franaise attendait son
bonheur de la sagesse du guerrier  qui elle devait sa tranquillit
renaissante. Richepanse avait trente-sept ans lorsqu'une mort trop
soudaine vint le frapper au sein de toutes les esprances que la patrie
avait encore places en lui. Un des forts de la Basse-Terre prit le nom
de _Fort-Richepanse_, en recevant avec orgueil dans son enceinte le
cercueil et la dpouille prissable du jeune et illustre capitaine dont
la colonie pleurait la fin prmature, et dont notre histoire militaire
avait depuis long-temps recueilli le noble souvenir.


PAGE 5, LIGNE 8.

[2] Mamzelle _Zirou_ et non pas _Giroux_, quoique ce nom tout europen
de _Giroux_ et t probablement celui du pre de la matresse du _Caf
de la Pointe_; mais le _zozement_ si naturel aux croles avait fini sans
doute par convertir le nom de _Giroux_ trop difficile  prononcer pour
eux, en celui de _Zirou_, plus doux et plus euphonique.


PAGE 11, LIGNE 19.

[3] Un _coup de tems_ signifie dans le langage technique du marin, un
_coup de vent_. Mais comme un coup de vent est presque toujours pour eux
un vnement remarquable, ils se servent quelquefois de ce mot compos
_coup de tems_ pour dsigner par mtastase, le fait qui les frappe ou
l'accident qui leur arrive dans les circonstances quelquefois les plus
trangres aux choses du mtier. C'est encore une transition du nom
propre au langage figur.


PAGE 17, LIGNE 2.

[4] On a trop long-temps confondu entr'elles la _course_ et la
_piraterie_, faute d'avoir su se rendre compte de la diffrence qui
existe entre ces deux faits trs faciles  apprcier et  spcialiser.
Un _Corsaire_ et un _Pirate_ sont encore, pour la plupart des gens du
monde, deux mots identiques qui emportent avec eux la mme ide. Mais
c'est l une erreur que, pour l'honneur des corsaires d'abord, et des
personnes un peu verses dans la connaissance des termes synonymiques,
nous regrettons d'avoir  relever.

Un corsaire est un btiment marchand, arm par des particuliers, et qui
navigue avec l'autorisation du gouvernement, pour le compte de ses
armateurs, et mme un peu pour celui du gouvernement, sous le mme
pavillon que les navires de l'Etat. Il ne peut par consquent exister de
corsaires qu'en temps de guerre.

Un pirate est, au contraire, un navire qui, n'tant d'aucune nation,
arbore  son gr tous les pavillons pour s'emparer, contre le droit de
tous les peuples, des btimens qu'il lui convient d'amariner. C'est
surtout en temps de paix qu'il y a des pirates et que la piraterie
devient le plus facile  exercer, car c'est surtout alors que l'absence
des croiseurs et la confiance avec laquelle naviguent les btimens de
commerce, peuvent assurer une certaine impunit et promettre de
certaines chances de bonheur, aux navires auxquels il plat d'cumer ou
de balayer la mer.

Un corsaire est, enfin, pour rendre la distinction que nous avons
tablie plus sensible, un corsaire est le soldat qui fait partie d'un
corps franc, pendant la guerre. Le pirate ou le forban n'est autre chose
qu'un voleur de grand chemin, un dtrousseur de passans sur la voie
publique de l'Ocan.

Sous Louis XIV, ou plutt sous le grand Colbert, la plupart des
capitaines de corsaires qui s'taient le plus distingus par leur audace
ou leur habilet, furent appels  remplir des grades levs dans la
marine royale. Duquesne, Duguay-Trouin, et le plus clbre quoique le
moins remarquable de tous, Jean-Bart, n'avaient pas eu d'autres
commencemens. Leurs exploits et leurs succs avaient ennobli leur
origine maritime; et les lettres de marque qu'ils avaient obtenues pour
faire la course, devinrent plus tard les lettres de noblesse qui leur
ouvrirent la carrire de l'avancement dans la marine militaire.


PAGE 20, LIGNE 4.

[5] _Rahucher_ un navire (pour rehucher), c'est refaire ses hauts pour
lever, en reconstruisant sa partie suprieure, le dessus de ses
oeuvres-mortes. Un btiment _rahuch_, c'est--dire _remont_ aprs
coup, a presque toujours une mauvaise grce, et la trace pnible du
remaniement se trahit le plus souvent dans les efforts mmes que l'on a
faits pour mieux en dissimuler l'tranget.

Un matelot qui sort tout guind de sa classe, sans pouvoir russir 
abandonner avec sa casaque, les manires qui dclent trop videmment
son origine, est un _matelot rahuch_, c'est--dire, par ironie, un
navire que l'on a cherch vainement  rendre plus vaste ou plus lgant
aprs coup. Cette expression de _matelot rahuch_, est un des plus
heureux tropes maritimes que je connaisse. Les expressions de canaille
enrichie et de gueux remplum, beaucoup plus usites, valent bien moins.


PAGE 20, LIGNE 20.

[6] _Sang-froidement_, est un adverbe de manire qui, certes, est bien
loin d'tre franais; mais il est matelot. Les marins, qui ne se piquent
pas de parler correctement la langue dont ils se servent par habitude,
se piquent de faire entrer dans le moins de mots ou de lettres qu'ils
peuvent, l'ide qu'ils ont besoin d'exprimer le plus promptement
possible. Au lieu de dire _avec sang-froid_, il peut leur sembler
quelquefois logique de dire sang-froidement, comme ils nous entendent
dire _simplement_, pour avec simplicit. Et remarquons bien que ce ne
sont pas eux qui cessent d'tre logiques avec les allures irrgulires
de notre langue: c'est notre langue capricieuse, au contraire, qui a
presque toujours le tort de ne pas tre assez logique pour eux. Si par
malheur l'Acadmie franaise avait  crer des verbes, pour exprimer le
plus imitativement possible le battement d'une voile, l'action de
descendre un fardeau  la poulie, ou celle de dtacher une amarre,
croyez-vous bien qu'elle inventt des mots plus brefs, plus complets que
ceux de ralinguer, affaler, ou larguer, pour dire une voile qui bat, un
poids que l'on descend en douceur, une amarre que l'on dtache!

Une voile qui _fasie_ ou qui _flavie_, une amarre qui _rippe_ en se
raidissant, un cble qui se _raque_ sur le fond, un cordage que l'on
_trsillonne_ en l'treignant avec un anspect, la mer qui _moutonne_ 
l'horizon, la lame qui dferle  bord, le navire qu'on remorque, le
corsaire qui cingle en pinant le vent, le remoux que laisse le courant,
la mer phosphorescente qui brsille, le hunier qu'un coup de vent
dralingue, m'ont toujours paru d'excellentes onomatopes.


PAGE 22, LIGNE 1.

[7] Je ne sais en vrit pas quel rle a pu jouer le singe de Madras,
dans l'histoire des humaines superstitions, ou dans celle de l'idoltrie
des peuples de l'Inde. Mais ce que je sais fort bien, c'est l'importance
que la patte de ce singe fameux a acquise dans les entretiens des
marins. Jamais le boeuf Apis, et le chien Anubis, ne jouirent, mme dans
la payenne Egypte, d'une clbrit plus grande que celle qu'a obtenue
dans la tradition maritime, la patte de ce singe de Madras, si digne
d'occuper et d'exercer la science de nos archologues. Quant  moi, tout
ce que je suis fond  admettre pour me faire une ide un peu complte
de l'opinion que se sont forme les matelots sur ce fabuleux animal,
c'est qu'un singe rgnait  Madras, ou y tait ador comme un dieu, ce
qui est  peu prs la mme chose, et qu'un tmraire osa couper la patte
du quadrumane, auquel on voulait peut-tre lui faire rendre hommage
comme  un souverain ou  une idole. Telle est l'explication sinon la
plus savante, du moins la plus naturelle que j'aie trouve, pour rendre
quelque peu intelligible pour moi l'allgorie peut-tre cache sous cet
emblme; et ce qui me fait ajouter quelque prix  cette manire de
penser, c'est l'expression dont les matelots se servent pour rabattre
l'orgueil du crne qui les provoque, ou du fanfaron qui ose les
dfier... Ah a! disent-ils, est-ce toi qui as coup la patte du singe
de Madras? Certes, celui des lieutenans de Cambise qui fit mettre comme
un gigot, le boeuf Apis  la broche, a acquis bien moins de renom
populaire que l'illustre inconnu qui a coup la patte du mystrieux
singe de Madras.

Bien malheureux est le capitaine qui fait dire  l'quipage dont il a pu
tre jug sur ses premiers actes: Ce n'est pas encore celui-l qui a
coup la patte du singe de Madras.


PAGE 28, LIGNE 1.

[8] Le militaire nomme le soldat prs duquel il couche  la caserne, son
camarade de lit. Le marin appelle _son matelot_, le camarade avec lequel
il partage son hamac. Ce nom de mon matelot, qui a quelque chose de si
confraternel et de si touchant dans son acception la plus restreinte, a
t introduit avec assez de bonheur dans le langage imposant de la
tactique navale. Dans une escadre, le matelot d'avant ou le matelot
d'arrire d'un vaisseau, est le vaisseau qui le prcde, ou celui qui le
suit en ligne: c'est en un mot son ami de bataille, son compagnon de
manoeuvre et son camarade au feu.

Amateloter deux hommes dans le service du bord, c'est leur donner le
mme hamac, c'est leur affecter le mme poste de repos dans la batterie
ou l'entrepont; c'est le plus souvent, aussi, lier ensemble leurs deux
existences, et leur imposer en quelque sorte, avec les mmes devoirs,
une amiti qui ne finit ordinairement qu'avec leur vie. Dans cette
carrire de l'homme de mer, seme de tant de fatigues et de privations,
hrisse de tant de vicissitudes et de dangers, s'il est entre deux
hommes, un nom plus doux que celui de _mon ami_, un titre presque aussi
tendre et aussi sacr que celui de _mon frre_, c'est bien certainement
celui de _mon matelot_.


PAGE 29, LIGNE 4.

[9] Traduction peu libre du proverbe latin: verba volant scripta manent.
Les paroles sont des femelles, elles s'envolent: les crits sont des
mles: ils restent. Ces vieux dictons tendraient  prouver que les
marins, chez qui il est en un trs grand honneur, ont conu depuis
long-temps, sur la foi  accorder aux paroles du sexe, une opinion assez
peu flatteuse pour la fidlit des engagemens fminins.


PAGE 31, LIGNE 5.

[10] Petits moutons-France, nom que les croles donnent plaisamment aux
jeunes Europens nouvellement dbarqus dans la colonie, sans doute pour
faire allusion aux premiers Franais que le indignes virent arriver
dans ces climats brlans, le dos couvert d'pais vtemens de laine.


PAGE 31, LIGNE 8.

[11] Le trou--patates, le cimetire.


PAGE 32, LIGNE 3.

[12] Le petit-Bordeaux, lieu o l'on enterrait autrefois les morts  la
Pointe--Pitre, pendant les pidmies.


PAGE 37, LIGNE 2.

[13] Matre Bastringue, plus habitu  entendre parler d'avaries, qu'
employer le verbe _varietur_ dans ses citations, devait tre aussi plus
port  se servir de la ngation _ne avarietur_ que de la formule plus
classique _ne varietur_. Les barbarismes, au reste, ne lui cotaient
gure, et il aurait probablement t peu difficile de le faire reculer
devant une difficult grammaticale.


PAGE 42, LIGNE 15.

[14] Il existe dans la marine et pour les marins seulement, une
multitude de chansons gares, qui, depuis un temps immmorial,
parcourent les mers, sans que les noms de leurs auteurs soient rests
dans la mmoire des matelots qui les chantent, et qui se les
transmettent de gnrations en gnrations. Les archologues maritimes
chercheraient en vain l'origine de ces rapsodies de bord. D'o elles
viennent, on ne sait. O elles vont, c'est ce qu'on sait le mieux: elles
vogueront sans cesse sur l'Ocan dans le souvenir de tous les quipages
qui les disent et qui les redisent, sans trop s'inquiter de la
biographie des rapsodes auxquels ils doivent ces petits pomes errans,
vieux enfans d'un caprice d'imagination ou des loisirs de quelques
heures de quart. Les vieux marins les ont appris  leurs jeunes mousses.
Les jeunes mousses les rpteront en vieillissant  leur tour,  ceux
qui devront leur succder dans la carrire; et si parfois une chanson
nouvelle vient  poindre  l'horizon potique qui environne les
troubadours du gaillard d'avant, la chanson nouvelle prendra rang sans
prendre date, au milieu de ses devancires, et elle courra les mers avec
celles-ci, et comme celles-ci, sans qu'on songe jamais  lui demander
compte de son origine.

Cette origine, du reste, ne serait pas chose facile  retrouver, si l'on
juge des difficults que pourraient prsenter les recherches
gnalogiques que l'on voudrait faire  cet gard, par la manire dont,
en gnral, ces vieilles chansons paraissent avoir t conues. Le
hasard, une seule fois dans ma vie, m'a conduit  assister comme tmoin
 l'enfantement potique d'une chanson de bord; et j'avoue que si, aprs
l'vnement, il m'avait fallu assigner une paternit quelconque au
chef-d'oeuvre nouvellement engendr sous mes yeux, rien n'aurait t
plus embarrassant pour moi, que de lui trouver une ascendance positive.
Tout l'quipage d'une frgate avait mis la main, pendant prs de deux
heures,  la confection de ce travail collectif: l'un avait d'abord
hasard un mot, l'autre un vers tout entier, le troisime s'tait
compromis jusqu' rimer un refrain, le quatrime n'avait pas craint
d'adapter un air de sa faon au premier couplet ainsi improvis. Tous
les gens de quart avaient ensuite rpt en choeur le couplet modifi
revu et corrig par une demi-douzaine de censeurs; et aprs cette mise
en scne du premier couplet, la borde de quart avait procd  la
composition du second, puis du troisime, puis du quatrime couplet, en
sorte qu'avant d'appeler sur le pont la borde qui,  quatre heures du
matin, devait prendre le reste du service de nuit, la borde de minuit
avait pu livrer aux matelots qui venaient la remplacer, une chanson
toute frache close du cerveau des potes de notre harmonieuse frgate.

Les circonstances de cette composition gnrale, sont encore assez
prsentes  ma mmoire pour que je puisse les retracer aujourd'hui avec
une exactitude que je me hasarderais presque  nommer historique, si de
pareils souvenirs pouvaient jamais paratre dignes de la gravit de
l'histoire. Mais les personnes qui ne ddaignent pas d'tudier les
moeurs jusques dans les actions humaines en apparence les plus frivoles,
ne me sauront peut-tre pas mauvais gr de leur apprendre comment se
fait, ou, pour mieux dire, comment se confectionne une chanson de bord.

Le troisime soir de notre dpart de Brest, notre quipage se trouvait
livr, pour la premire fois depuis notre sortie, au repos le plus
parfait que l'on puisse goter pendant le quart de nuit,  bord d'un
btiment de guerre. La mer tait belle, l'air serein et la brise ronde.
Le matre d'quipage plac devant, au milieu de ses gens qu'il
regrettait de voir inoccups, avait engag les conteurs ordinaires de la
frgate  conter un petit conte pour empcher les oisifs, qui s'taient
assis sur la drme, de s'endormir comme ils en avaient quelquefois
l'habitude. Les conteurs, soit qu'ils fussent peu disposs  mettre aux
ordres du matre leurs orgueilleuses muses, ou soit plutt que le dmon
de l'inspiration ne ft pas encore descendu du ciel pour eux,
rpondirent assez peu littrairement, qu'il n'y avait pas mche pour le
moment, et qu'ils avaient dj dfil leur chapelet la nuit prcdente.
En ce cas, s'tait cri le matre, qu'on nous chante une petite chanson
pour faire danser le monde; ou sinon, gare dessous le premier qui
fermera les yeux pour se les tenir chauds.

--Une chanson, une chanson, avaient de leur ct rpondu les chanteurs
coutumiers du fait, c'est bien facile  dire a, une chanson! mais quand
on a vid son sac  chansons, et qu'on est  sec, on ne peut pas rpter
toujours la mme chose, comme ceux qui disent leur _pater noster_ d'un
bout de leur vie  l'autre.

--Eh bien! en ce cas, on en fait de neuves, quand les anciennes sont
trop vieilles.

--Faire d'autres chansons! et comment encore a se fait-il selon vous,
matre Mrin?

--Comment a se fait-il de nouvelles chansons? mais tout comme on a fait
les vieilles. Vous ne savez donc pas que dans mon temps, le premier
matelot venu vous aurait retap un couplet de romance, plus vite que je
ne bois mon quart de vin, et que vous ne pourriez faire un tour mort et
deux demi-cls.

--Et encore fallait-il savoir s'y prendre de votre temps?

--Ah pardieu, c'tait bien malin, n'est-ce pas? On partait de Brest, une
supposition, comme nous l'avons fait,  bord d'un vaisseau ou d'une
frgate, peu importe; on savait le nom du vaisseau ou de la frgate, le
nom du commandant; la mer tait grosse ou belle, le temps noir ou clair.
On avait laiss  terre sa matresse, et on avait oubli de payer son
htesse. Eh bien, il n'en fallait pas davantage pour partir de l, et
vous bassiner une chanson, et une chanson bien et solidement talingue,
et je suis sr, tel que vous me voyez, que dans ma jeunesse, j'ai
compos pour mon compte, sans me flatter, plus de cent rondes et autant
de petites gaillardises  mettre tout un quipage en rvolution de
gat.

--Et comment, sans vous faire tort, matre Mrin, auriez-vous commenc
par composer la moindre des choses,  notre place dans le moment actuel?

--A votre place dans le moment actuel, et dans ma jeunesse, j'aurais
d'abord dit... attendez-moi un peu... j'aurais d'abord dit... la
premire chose venue.

--Oui, mais si la premire chose venue ne vient pas?

--Eh bien! on la fait venir d'autorit... Tenez, par exemple, j'aurais
fait une chanson sur l'air de n'importe qui:

    Nous tions partis de Brest:

--Et aprs?

--Et aprs, on rpte tout le monde:

    Nous tions partis de Brest:

--Et aprs, finalement?

--Aprs, s'crie en cet instant un petit novice, arrivant fort  propos
en aide  la potique du matre:

    Ayant des canons pour lest
    A bord d'une frgate.

--A bord d'une frgate, a ne peut pas ronfler comme a, reprit un
troisime interlocuteur, attendu que a manque d'haleine et que l'air
est trop long pour aller justement aux paroles qui sont trop courtes; il
faut donc dire: A bord de une frgate, pour parler un peu rondement
franais en chantant.

Le petit novice ayant accept la rectification, continua:

    Qu'on nommait la _Cloptre_.

--Bien! fit matre Mrin: voil un petit jeune homme de rien, qui nous
fait la barbe  tous et  moi aussi. Voil ce que c'est que d'avoir de
l'ide et la langue bien pendue  son ge.

--Ah ce n'est pas plus malin que a de faire une chanson! brailla un
nouveau compositeur en descendant de la hune de misaine pour entrer
bravement en lice. Attendez un peu, je vais vous en repasser tant qu'il
vous en faudra des couplets  la brasse; et le pote gabier, ainsi
rveill par le bruit des loges que le matre venait d'accorder au
novice, ajouta aux vers dj mis sur le mtier:

    Cloptre est un beau nom
    Ah m'a rpondu ma belle!
    Mais ce n'est pas bien  elle,
    Qu'elle porte des canons.

--Indubitablement!... dit alors matre Mrin; indubitablement, c'est du
chanvre du premier brin que celui-ci vient de nous filer: long, souple
et coriace. A-t-il donc l'haleine longue et le souffle robuste!
Maintenant il n'y a plus qu' essayer le premier couplet en le chantant
en rond pour voir s'il peut aller bout  bout sans tre oblig de lui
faire des ajus.

Tous les hommes de quart imitrent  l'instant mme cet avis, et
procdrent  l'preuve du couplet, en se prenant par la main et en
dansant autour du cabestan, au refrain de ce littraire assemblage de
pices et de morceaux, rtabli dans l'tat suivant:

    Nous tions partis de Brest
    Ayant du canon pour lest,
    A bord de une frgate
    Qu'on nommait la Cloptre.
    Cloptre est un beau nom
    Ah m'a rpondu ma belle
    Mais ce n'est pas bien  elle,
    Qu'elle porte du canon.

Le succs donna de l'audace mme aux plus timides. Aprs l'heureuse
preuve que l'on venait de faire subir  la premire strophe de l'ode
ainsi improvise par les versificateurs du bord, la mle devint
gnrale, et il aurait t aussi difficile d'arrter leur verve, qu'il
avait t mal ais quelques minutes auparavant d'exciter leur veine
paresseuse. Tout le monde enfin donna son mot pour lcher le second
couplet, tant chacun se montrait jaloux de porter au moins sa pierre 
l'difice que l'on s'tait mis en train de btir en commun. Un vieux
quartier-matre, aiguillonn par l'exemple des conscrits de la frgate,
s'cria tout d'un trait:

    Ah comment, beau matelot,
    Pourrai-je avoir du repos,

--C'est a, pre Laflamme, dit un gros gabier piqu au jeu par la pointe
du quartier-matre: attrapez-moi ceci pour l'amarrer  la suite de votre
commencement du second:

    Vous savant parti-z-en guerre
    Pour combattre l'Angleterre.

Le gros gabier puis de la route qu'il venait de faire pour la premire
fois peut-tre dans le domaine des Muses, resta court. Mais un petit
mousse, qui le suivait, se mit  glapir de sa voix flte les vers
suivans, en paraphrasant le refrain du couplet dj chant:

    Cloptre est un beau nom
    Et je l'aimerais bien dit-elle,
    Si pour ceinture la belle
    Ne portait pas de canons.

--Bien souqu, bien souqu, grommela matre Mrin avec l'accent de
l'approbation la moins quivoque. Cette nuit, il paratrait que c'est au
plus failli chien d'avoir plus d'esprit de chanson que les hommes faits.
Jusqu' un moussaillon qui vient de nous envoyer par le bec la moiti
d'une borde de fariboles, comme s'il avait des chansons dans le ventre
et le mal de mer du chant d'Opra dans la bouche, comme on nomme a 
terre. C'est honteux pour nous, le diable me soulage en grand! Mais qui
est-ce qui nous fichera le troisime morceau de complainte, en plein
dans la physionomie?

Le matre avait  peine prononc la phrase dans laquelle il exprimait un
doute presque injurieux pour le talent des Orphes, qu'un canonnier de
marine se mit  roucouler avec un certain air de prtention au
sentiment:

    Mes amours, ne craignez pas
    Ces gros canons de l'Etat,
    C'est la ceinture ma...

L'officier de quart, qui probablement ignorait en se promenant 
l'arrire, la noble proccupation  laquelle s'abandonnaient ses gens du
gaillard d'avant, ordonna, en sentant la brise frachir, de serrer les
catacois et de rentrer les bonnettes de perroquet. C'est ce commandement
jet d'une voix imprieuse et brve dans le groupe de potes, qui venait
de couper ainsi la queue du troisime vers improvis par le canonnier de
marine. Mais malgr cet incident anti-mlodique, les gabiers, arrachs
si subitement  leurs littraires loisirs, n'en sautrent pas moins vite
dans les enflchures pour grimper sur les vergues des catacois, et pour
ramasser les bonnettes qu'on leur avait ordonn de rentrer.

Cette petite besogne de quelques minutes, une fois termine, chacun se
remit avec une verve nouvelle au travail qu'elle avait un instant
interrompu. Le canonnier de marine tenant  honneur de finir son couplet
commenc, l'acheva presque d'un trait. Mais ce furent surtout les
gabiers qui, descendant de dessus leurs vergues et leurs barres, se
montrrent pour cette fois les plus surabondamment inspirs. A la
profusion avec laquelle les vers dcoulaient de leurs lvres encore un
peu humectes du jus du tabac, qu'ils avaient sans doute assez exprim
entre leurs maxillaires, dans leur brusque ascension, on aurait dit
qu'en s'levant jusqu'aux parties les plus hautes de la mture, ils
avaient drob au ciel le feu crateur dont ils s'taient un instant
rapprochs. Je veux faire tout le reste de la chanson, s'criait l'un
avec une ardeur toute pyndarique. Non, je veux que tu m'en laisses au
moins la moiti, et il n'y en aura pas de trop, rpondait l'autre avec
non moins de tmrit et d'exaltation. Si bien qu'en moins d'un
quart-d'heure, la pauvre complainte, que matre Mrin avait eu tant de
peine  mettre en train, se trouva compose, rime et acheve jusqu'au
cinquime couplet inclusivement.

Pour l'honneur des belles-lettres du gaillard-d'avant, qui n'ont pas
encore obtenu de mention ou de prix acadmique, et pour la gloire
surtout des improvisateurs du bord, qui n'ont jamais song peut-tre 
donner de sances publiques, nous rtablirons ici le texte du
chef-d'oeuvre  la cration duquel nous avons assist, et dont nous
venons de retracer la mystrieuse composition  nos lecteurs.

    Nous tions partis de Brest
    Ayant des canons pour lest,
    A bord de une frgate,
    Qu'on nommait la _Cloptre_.
    Cloptre est un beau nom,
    Ah! m'a rpondu ma belle,
    Mais ce n'est pas bien, dit-elle,
    Qu'elle porte des canons.

    Ah! comment, beau matelot,
    pourrai-je avoir du repos,
    Vous savant parti-z-en guerre
    Pour combattre l'Angleterre.
    Cloptre est un beau nom,
    Et je l'aimerais dit-elle,
    Si pour ceinture, la belle,
    Ne portait pas des canons.

    Mes amours ne craignez pas
    Ces gros canons de l'tat;
    C'est la ceinture, ma mie,
    D'une frgate jolie.
    Un navire sans canons,
    Au service de la France,
    C'est quasi, comme  la danse,
    Une belle sans jupon.

    Au large tant-z-arriv,
    Un gallion s'est trouv,
    Sous le vent de la frgate,
    Qu'il tait charg de piastres.
    Cloptre et ses canons
    Ont jou de la musique,
    Pour faire amener la prise
    Et lui demander son nom.

    A Brest tant revenu,
    Et ma mie ayant revu,
    Je lui dis, voil brunette,
    La prise que j'avons faite.
    Vous voyez bien qu'il est bon
    Pour la frgate jolie,
    D'avoir ceinture garnie,
    Pour avoir des picaillons.

    Ah! je vois bien qu'il est bon,
    M'a rpondu la bergre,
    D'avoir du canon en guerre
    Et mon coeur ne dit pas non.


PAGE 57, LIGNE 5.

[15] Le _Bitter_, liqueur forte, compose d'alcool et du jus de
plusieurs plantes amres, comme l'indique le nom de cette boisson
spiritueuse qui remplace avec avantage, pour les palais blass,
l'extrait d'absynthe.


PAGE 65, LIGNE 19.

[16] Dans les colonies, le _bord de la mer_ signifie toute l'tendue du
rivage. Le _bord de mer_ n'est que le nom d'un quartier. Le _bord de la
mer_ se trouve partout dans les les, mais le _bord de mer_ n'existe que
dans les villes.


PAGE 73, LIGNE 16.

[17] Cette manire mtonimique de dsigner les ngres, depuis que la
traite est dfendue, a acquis une telle notorit, qu'il est inutile de
dire que c'tait de deux-cent-quatre-vingts esclaves que voulait parler
le capitaine Salvage, en apprenant  son interlocuteur que son ami avait
russi  dbarquer  Porto-Rico, _deux-cent-quatre-vingts billes de fin
bois d'bne,  deux pattes courantes_.


PAGE 129, LIGNE 8.

[18] Le _temps maniable_ est le temps qui permet de _manier_ le navire.
C'est encore le principe actif pris pour le passif, car lorsque le temps
est favorable, ce n'est pas lui qu'on _manie_, mais bien lui, au
contraire, qui laisse aux marins la facilit de _manier_  volont leur
btiment. L'habitude de lutter contre tous les lmens, pour parvenir 
en triompher, a d porter assez gnralement les marins,  regarder
comme des choses passives, les causes naturelles et trs agissantes
quelquefois, qu'ils cherchent  soumettre  la puissance de leurs
efforts.

Presque toujours, du reste, le langage fait et parl par les marins,
porte l'empreinte de cette ide de domination avec laquelle la
continuit de la lutte qu'ils livrent aux lmens, tend de bonne heure 
les familiariser. Ils disent, par exemple, beaucoup plus par habitude
que par orgueil, qu'ils chicanent le vent ou qu'ils font tte  la lame,
lorsque c'est le plus souvent le vent qui les chicane en les
contrariant, ou la lame qui les emporte sans qu'ils aient pu russir 
lui faire tte. Mais tout en faisant remarquer chez eux cette propension
naturelle  l'hyperbole, on ne peut s'empcher de reconnatre dans ces
sortes d'expressions exagres, une certaine lvation de langage qui
doit plaire surtout  tous ceux qui savent combien cette nergie de
termes techniques s'allie intimement  l'nergie des ides ordinaires
aux hommes de mer.


PAGE 130, LIGNE 1.

[19] _Patiner un navire_, est une expression fort peu lgante, mais
trs significative. On la remplacerait difficilement par quelque chose
qui la valt. On dit d'un bon et fin manoeuvrier: c'est un homme qui
_patinerait_ sa frgate ou son navire dans un verre d'eau. L'hyperbole
est pousse plus loin quelquefois dans la phrasologie des marins, mais
presque toujours elle y est riche d'nergie et de laconisme. Prcision
et force, c'est le double caractre de leur idime: l'incorrection mme
en constitue quelquefois la richesse et le luxe.

J'ai indiqu du reste, en caractres italiques, les mots qui m'ont
sembl appartenir beaucoup plus au dictionnaire usuel du bord, qu'au
vocabulaire franais.


PAGE 133, LIGNE 12.

[20] Le tigre des mers, pour dsigner le requin, est, selon moi, une
belle mtonimie que les matelots ont trouve sans avoir eu besoin, je le
parierais bien, de recourir  la science des faiseurs de fleurs de
rhtorique.

Tout ce passage, et les dtails qu'il renferme, sont historiques. Je les
ai puiss dans le souvenir d'une aventure de mer que m'a raconte, il y
a plusieurs annes, un de mes amis qui n'est plus, et dont je tairai le
nom par gard pour sa mmoire.


PAGE 135, LIGNE 10.

[21] On appelle quelquefois un tourlourou, un fort et pesant navire
marchand, en raison, sans doute, de l'analogie que les marins ont
trouve entre les tourlourous, sorte de crabbes de terre, et les
btimens mauvais voiliers qui, comme les tourlourous, paraissent marcher
 reculons. On ferait un volume de tous les mots qu'emploient les
matelots, pour dsigner les btimens d'une marche infrieure. Barque,
Barcasse, Baille--brai, Hourque, Ponton-de-Carne, Paria, Paliaca,
Barque--Piment, Boue, Coffre--mort, Corps-mort, Bugalet,
Marie-Salope, Crabbe, sont les termes les plus ordinaires dont ils se
servent pour exprimer le peu de cas qu'ils font des navires mauvais
marcheurs. La marche tant aux yeux des marins la qualit la plus
importante que puisse possder un btiment, il n'est pas tonnant qu'ils
aient trouv beaucoup de mots pour donner l'ide du mpris que leur
inspirent les navires totalement dpourvus de cette qualit essentielle.
On remarquera que la plupart de ces noms sont du fminin.


PAGE 165, LIGNE 13.

[22] Prs du petit archipel des Lucayes, compos d'un groupe de cinq
cents lots, on trouve les les Turquey, que notre habitude de franciser
tous les mots trangers, nous a fait nommer, sans plus de faon, les
les _Turques_. L'une de ces les possde une grande saline, d'o elle a
tir son nom, et qui fournit aux caboteurs des cargaisons de sel, au
moyen desquelles ils approvisionnent les Antilles. Cette runion de
rochers  peine habits, est devenue fameuse dans l'histoire des
dcouvertes des navigateurs europens. Les plus clbres parmi les
commentateurs des voyages de Colomb, assurent, d'aprs les conjectures
les plus admissibles, que l'le connue sous le nom de la _Grande
Saline_, est la premire terre que l'immortel dcouvreur du
Nouveau-Monde aperut en pntrant dans les mers de l'Inde occidentale.


PAGE 217, LIGNE 3.

[23] Le loch est un petit appareil au moyen duquel on mesure
approximativement la vitesse du navire, en le filant sur l'arrire. Le
cordage qui tient au loch, et avec lequel on value le nombre de noeuds
fils par le btiment, pendant la dure de cette exprience, se nomme la
ligne de loch.


PAGE 218, LIGNE 2.

[24] Un gabier, depuis long-temps familiaris avec les dtails du
service, expliquait ainsi toute l'hirarchie navale  un petit
campagnard nouvellement embarqu sur un navire de guerre: Un vaisseau,
vois-tu, c'est comme qui dirait une mtairie. Le gouvernement, c'est le
propritaire; le commandant, le fermier; les officiers, les
matres-laboureurs, et nous, pauvres gueux de matelots, les
paysanasses... Comprends-tu,  prsent?

--Pas trop encore, rpondit le novice.

--Eh bien! navigue dix ans seulement, et ensuite tu pourras comprendre
ce que je viens de te dire l.


PAGE 221, LIGNE 4.

[25] Charroyer de la toile, c'est faire porter  un navire autant de
voiles qu'il peut en livrer au vent, sans risquer de chavirer ou de
sombrer sous l'effort de la brise.


PAGE 222, LIGNE 1.

[26] Les premiers noirs que les ngriers europens arrachrent  la cte
d'Afrique, pour les transplanter sur le sol des Antilles, apportrent
avec eux, dans le sein de leur nouvelle patrie, non le culte de leurs
idoles, car ils n'avaient pas de culte, mais cette superstition sauvage
qui nat au coeur de la barbarie, et qui, pour se perptuer, n'a besoin,
ni de culte ni de croyance. La sorcellerie, cette sorte de religion des
peuplades africaines, recouvra toute sa puissance dans nos colonies
naissantes, o l'tat d'esclavage des ngres devait contribuer encore 
donner un nouveau degr d'abrutissement  leur crdulit et  leur
ignorance. Toutes les habitations eurent bientt leurs ngres-sorciers,
et les chefs de plantations, devinant le parti qu'ils pourraient tirer
pour eux-mmes, de la soumission que les oracles du destin
rencontreraient dans les noirs dont ils abusaient la simplicit, ne
favorisrent que trop la pratique des exorcismes et des vocations les
plus propres  maintenir les ateliers dans la dpendance et
l'aveuglement. La religion chrtienne,  laquelle on pensait convertir
en masse les ngres de traite, en leur prodiguant le baptme sur le
rivage des paroisses o ils dbarquaient, ne put lutter que faiblement
contre les ides superstitieuses avec lesquelles ces misrables taient
ns, et qui leur offraient cet attrait du merveilleux toujours si
sduisant pour les peuples malheureux et sauvages; et pendant qu'aux
yeux surpris de leurs tristes ouailles, les ministres de l'vangile
talaient les pompes de l'glise romaine, leurs nophytes allaient
chercher la nuit, dans les antres ou les repaires de quelques vieilles
ngresses, devenues leurs sybilles, la seule rvlation  laquelle ils
voulussent croire. La magie, qui de tous temps fut la ressource des
faibles contre les forts, fut aussi, chez tous les hommes, le moyen dont
se servent les forts pour assujettir les faibles. Chaque habitant, ayant
 sa discrtion le ngre sorcier dont il dirigeait les inspirations,
trouva trop commode de faire parler la fatalit par la bouche du devin,
qui recevait ses ordres, pour renoncer, en faveur des austres intrts
de la foi, au moyen de domination qu'il rencontrait dans la crdulit de
ses esclaves; et aujourd'hui mme que les matres n'ont plus besoin de
recourir indirectement aux ressources cabalistiques de la sorcellerie,
pour obtenir de leurs noirs l'obissance qu'ils peuvent invoquer au nom
de la loi, il existe encore sur la plupart des habitations, des ngres
mdecins qui passent pour gurir les morsures de serpent avec le secours
seul d'un art surnaturel. C'est ainsi, par exemple, que dans plusieurs
ateliers, on trouve ou un ngre sorcier qui se flatte de gurir par des
paroles, en prononant certains mots consacrs, ou un ngre chirurgien
qui gurit avec des herbes, en appliquant sur la blessure du malade,
certaines plantes auxquelles il prtend communiquer une proprit
curative dont il a seul devin le secret. Ce charlatanisme, qui ne peut
plus abuser que ceux qui en sont quelquefois la victime, est la dernire
trace que la superstition d'un autre temps ait laisse dans les moeurs
ngres de nos colonies, et la dernire concession peut-tre que les
matres d'habitation aient pu faire  cette honteuse superstition,
qu'ils se bornent  tolrer, et qu'ils rougiraient aujourd'hui
d'exploiter au profit mme de leur autorit.

Mais par combien de maux les colonies n'ont-elles pas expi le tort
d'avoir trop long-temps favoris le dplorable engouement de leurs
esclaves, pour les pratiques de la sorcellerie! Quelle page cruelle les
anciens habitans auraient pargne  la sombre histoire de l'humanit,
s'ils avaient pu prvoir, qu'un jour, la caste des ngres-sorciers
donnerait naissance  l'infernale caste des ngres empoisonneurs, et
qu'aprs s'tre contente de faire des dupes pendant deux sicles
d'avilissement moral, l'antique sorcellerie des Antilles se contenterait
 peine, plus tard, d'immoler des milliers de victimes sur les autels
sanglans de la superstition!

Avant que la civilisation, qui commence  peine  poindre en France,
n'et pntr  bord de nos navires, les matelots de nos quipages
encore trop puissamment domins par les ides que leur isolement tendait
 entretenir, abordaient rarement les rivages de nos colonies, sans
aller interroger les devineresses du pays, sur l'avenir que la
Providence rservait  leurs projets ou  leurs esprances. Plus la
sybille tait noire, laide ou contrefaite, et plus ses prdictions
devenaient irrvocables aux yeux de ses crdules cliens; et c'tait dj
trop pour eux, qu'elle part tenir par quelque chose d'ordinaire  cette
humanit avec laquelle elle ne devait avoir rien de commun, pour faire
croire  l'infaillibilit de ses oracles. Les prtresses de Delphes ou
de Delos, remplies du Dieu qui les inspirait, ne demandaient leur
prophtique dlire qu'au ciel dont elles taient les redoutables
organes: plus terrestres dans leurs saintes vocations, les pythonisses
des Antilles se bornaient  puiser leur extase dans l'humble tafia, dont
les fidles avaient soin de les abreuver, pour faire bouillonner dans
leur sein, la divinit qui devait s'exprimer par leur bouche. C'tait,
au reste, lorsque la prophtesse n'tait plus  elle, qu'elle pouvait
seulement tre toute entire au dmon qui la possdait. Je me rappelle
encore la vulgaire ingnuit avec laquelle un jeune matelot Bas-Breton,
rendait compte  l'un de ses camarades, de la rponse que lui avait
faite une _diseuse d'avenir_, qu'il avait eu la bonhomie d'aller
consulter  la Martinique, sur son prochain voyage en France.

--Elle m'a prdit trois choses, dit d'abord le jeune homme.

--Quelles trois choses? lui demanda son ami.

--Courte traverse, grosse mer et bonne arrive.

--Comment tait-elle, la vieille ngresse, quand elle t'a rgl ta bonne
aventure?

--Saoule comme le tambour du diable! c'est moi qui lui avais pay _son
plein_ de liqueur, pour qu'elle ft perdue de boisson avant de me
prononcer son jugement dfinitif...

--A la bonne heure! car c'est comme a qu'il faut s'y prendre, si l'on
veut en avoir un peu de vrit. Et encore!...

Aujourd'hui, le peu de superstition qui reste aux matelots n'a plus
recours, pour communiquer avec le destin,  l'intermdiaire honteux des
ngresses ncromanciennes; et lorsqu'ils ont la protection du ciel 
invoquer au milieu de leur vie de dangers, c'est au ciel qu'ils
s'adressent directement pour appeler dans la ferveur d'un _ex-voto_,
l'assistance d'une divinit secourable, qu'une foi sincre leur a appris
 reconnatre et  adorer. Mais en cessant de rendre ces oracles, que
les marins eux-mmes sollicitaient d'elle autrefois, les sorcires
ngres n'ont pas encore renonc  exercer sur les destines des
Europens l'influence mystrieuse qu'elles s'attribuent toujours le
pouvoir de diriger ou de changer  leur gr. Leur rgne a pu passer, en
un mot, mais l'orgueil du pouvoir leur est rest; et c'est l peut-tre
la prtention qu'il est le plus difficile, et peut-tre aussi le moins
utile de dtrner. Au Brsil, par exemple, vous rencontrez des femmes de
couleur, qui vous disent, avec la navet de la plus intime conviction,
qu'elles n'ont pas le secret de deviner l'avenir, mais qu'elles ont le
don de jeter _un sort_ ou _un charme_ sur les amans qu'elles veulent
s'attacher invariablement. Or, savez-vous en quoi consiste cet art
merveilleux auquel bien certainement nos beauts europennes
n'ajouteront qu'une foi trs mdiocre? On cueille un brin d'herbe dans
certain jour de croissance ou de dcroissance de la lune, on cache ce
prcieux simple rotique dans les effets ou le linge de l'objet aim, de
manire  ce qu'il ne puisse pas tre aperu de l'heureux ou malheureux
objet qu'il s'agit de rendre constant, et tant que la volont de
l'enchanteresse persiste, la victime fortune de l'enchantement, n'a ni
le pouvoir, ni mme le dsir de devenir infidle  l'auteur du sort qui
lui a t jet. C'est enfin un moyen infaillible, que les syrnes du
Brsil ont trouv, de couper les ailes  un amour volage que l'Europe
leur avait fait connatre, si peu de temps aprs avoir dcouvert le
Nouveau-Monde. Nos beauts, qui ont si orgueilleusement nglig l'emploi
de ces philtres que leur recommandent partout si expressment Tibulle et
Ovide, n'auraient certainement pas devin le procd des Brsiliennes.

Dire la foi que les belles de Bahia et de Rio ajoutent  l'efficacit de
leurs tendres malfices ne serait pas chose fort facile; et si l'on
jugeait de la confiance qu'elles peuvent avoir dans l'effet de leurs
sortilges, par la ruse qu'elles ont employe quelquefois pour en
assurer l'apparente infaillibilit, on serait assez tent de suspecter
autant la sincrit de leur conviction, que l'efficacit relle du moyen
dont elles se servent pour assurer leur triomphe.

Une jeune fille de Sergippe, dont un capitaine portugais tait parvenu 
se faire aimer, sans avoir recours  d'autre charme qu' celui de
l'amabilit qu'il possdait, voulut rendre impossible le dpart de son
amant, en jetant dans sa malle une petite parcelle d'une plante 
laquelle elle attribuait la vertu singulire d'enchaner  ses cts le
marin dont elle avait partag la passion. Le moment du dpart venu, le
marin s'embarqua, tonn de voir la tranquillit avec laquelle sa
matresse le laissait s'arracher de ses bras. Le navire largue les
voiles qui vont l'emporter au loin, et la jeune fille se contente de
rpter assise sur le rivage: il a beau faire, il ne partira pas! Le
navire, cependant, est enlev au large par la brise de terre, et, au
souffle de cette brise fugitive, la jeune fille mla encore ces mots: il
_croit_ tre parti, mais il reviendra ce soir. Le soir arrive et
enveloppe dans ses ombres, et la voile que la confiante amante a vue
disparatre  l'horizon, et le rivage sur lequel elle n'a pas voulu dire
le dernier adieu  son amant.

Trois, quatre, cinq jours, huit jours, se passrent; le navire qui
devait revenir le soir de son dpart, ne revint pas. Je rencontre la
jeune fille, et je lui demande si elle croit encore au sort qu'elle a
jet dans la malle du capitaine absent. Comment, me rpond elle en me
montrant un brin d'herbe dessche, comment pourrais-je ne pas croire au
sort que j'avais jet sur lui, puisque moi-mme, une minute avant son
dpart, je l'ai dgag de son charme, en retirant de sa malle ce brin de
sensitive que j'y avais plac?

Il faut convenir que, s'il m'avait t possible de douter de l'influence
des sorts jets par cette Mde crole, il ne pouvait plus m'tre permis
de rvoquer en doute la bonne foi de ses explications.


PAGE 229, LIGNE 7.

[27] Le brave Gnral-Sucre, dont plusieurs navires amricains et
colombiens ont port le nom, fut, dans la guerre de l'indpendance des
anciennes colonies espagnoles, un des plus glorieux et des plus nobles
compagnons d'armes de Bolivar. C'est lui qui s'associa  l'expdition
entreprise par le Librateur, pour la conqute du Prou.


PAGE 232, LIGNE 7.

[28] Les matelots disent beaucoup plus souvent  bord de nous, qu'
notre bord,  bord de lui, qu' son bord. C'est le prnom dcompos,
substitu au prnom pour donner plus de force  l'ide qu'ils veulent
exprimer; car on ne peut nier, que les mots  bord de nous, ne semblent
exprimer une ide plus positive de possession ou de position, que les
mots  notre bord. L, c'est encore l'arrangement des mots qui contribue
 ajouter de la force  la nature de la pense. L'expression babord 
lui, ou babord  nous, employe plus souvent que celle de par son ct
de babord, ou par notre ct de tribord, rentre dans la mme
observation.


PAGE 246, LIGNE 17.

[29] Cette manire de faire la traite, que le mousse Palanquin indiquait
 son cousin Bastringue, comme un moyen fort conomique et fort simple
de se procurer des noirs, n'avait pas pour elle le mrite de la
nouveaut. Dans plusieurs colonies trangres, on a vu assez souvent des
spculateurs ingnieux, armer en guerre des navires, qui au lieu
d'aller, sur la cte de Guine, changer honntement une coteuse
cargaison contre des esclaves, se contentaient d'attendre au large, pour
les piller, les ngriers qui venaient d'acheter pniblement et
dangereusement leur traite. Une artillerie respectable, un fort quipage
et une cale spacieuse  remplir, suffisaient  ces cumeurs de ngres
traits, pour assurer le succs de leur croisire dans le golfe de
Guine, ou sur les attrages de Boni, du vieux-Calebar ou du Cap-Coast.
Les premires captures faites par ces pirates, donnrent l'veil aux
armateurs des vrais ngriers, qui n'osrent plus expdier en Afrique,
que des navires assez bien arms et quips, pour prter ct 
l'occasion, aux dtrousseurs qu'ils taient exposs  rencontrer
cherchant fortune sur lest et au bout de leurs canons. Et chose que l'on
croirait  peine si l'on ne savait pas combien l'avidit du gain est
propre  exciter l'intelligence humaine, c'est que presque toujours ces
voleurs d'esclaves russissaient  dnicher plus adroitement les
ngriers qu'ils se proposaient de piller, que ne pouvaient le faire les
croiseurs que les diffrens gouvernemens expdiaient dans les mers
intertropicales, pour la rpression de la traite.


PAGE 247, LIGNE 18.

[30] Les vents soufflant presque toujours de l'Est  l'Ouest, dans les
rgions intertropicales, rien n'est plus facile aux navires venant
d'Europe, que de se rendre aux colonies occidentales, une fois qu'ils
ont pass le tropique et quitt les vents gnraux, pour prendre en
poupe les vents aliss qui les poussent constamment dans la direction
qu'ils ont  parcourir.

Mais, par cela mme que l'on a rgulirement vent arrire dans la zne
torride pour se rendre de l'Est  l'Ouest, on aurait vent debout pour
revenir de l'Ouest  l'Est, c'est--dire des colonies en Europe, si l'on
s'obstinait  vouloir reprendre, pour effectuer son retour, la route que
l'on a dj faite pour arriver  sa destination. Il faudrait, en un mot,
dans ce dernier cas, louvoyer contre la direction de la brise que l'on a
eu toujours en poupe pour venir aux colonies. C'est ainsi que l'on voit
 peu prs, dans nos rivires, les bateaux qui sont descendus avec le
courant, tre obligs de refouler ce mme courant, lorsqu'ils remontent
vers leur premier point de dpart. Le courant des vents dans les rgions
tropicales n'est pas  proprement parler, autre chose qu'un grand
courant atmosphrique qu'il faut remonter aprs s'tre laiss aller  la
douce continuit de sa pente et de son allure naturelles.

Mais, pour parvenir  vaincre, ou du moins  luder les difficults que
prsenterait cette longue remonte contre la ligne des vents aliss, les
navigateurs ont pris, depuis long-temps, un biais qui leur pargne une
lutte qui leur deviendrait aussi longue que pnible. Les navires qui
partent des colonies pour se rendre en Europe, au lieu de s'obstiner 
louvoyer contre la direction continuelle des vents aliss, profitent de
ces vents pour repasser le tropique, en s'levant par le plus court
chemin vers le Nord, pour trouver le plutt possible en dehors du
tropique, les vents variables dont ils profitent ensuite pour faire
route de l'Occident, vers l'Orient.

Tropiquer, c'est passer le tropique pour se rendre d'Europe dans les
Indes occidentales.

Retropiquer, c'est repasser le tropique pour revenir des Indes
occidentales en Europe, ou tout au moins dans l'Est du monde.

Ainsi, les btimens qui partent des Antilles, pour regagner la cte
d'Afrique, par exemple, sont forcs de courir nord, en coupant
perpendiculairement le tropique pour aller chercher les vents gnraux,
afin de longer ensuite, avec le secours de ces vents, les rgions
tropicales dans lesquelles rgnent les brises alises qui leur seraient
constamment contraires, s'ils s'obstinaient  vouloir remonter des
Antilles  la cte d'Afrique, sans quitter la zne torride. Ce n'est que
lorsqu'ils se trouvent parvenus, en naviguant dans la zne tempre, 
atteindre la longitude de la cte d'Afrique, qu'ils coupent une seconde
fois le tropique pour rentrer dans la zne torride, et approcher en
ctoyant les parages orientaux, qu'ils veulent toucher. Vous avez vu
quelquefois les passans, lorsqu'une averse est venue gonfler subitement
les eaux d'une rue, chercher l'endroit le plus guable du ruisseau
qu'ils veulent sauter, et ensuite traverser plus loin ce mme ruisseau,
pour atteindre le point de la rue o ils n'auraient pu se rendre sans
faire de dtour. Eh bien! les btimens qui partent des Antilles pour
aller vers l'Orient, ne font pas autre chose. Les vents aliss, c'est
l'obstacle  viter: le ruisseau, c'est le tropique  traverser deux
fois. Les petits exemples, pris dans l'ordre des choses les plus
vulgaires, peuvent servir quelquefois  rendre intelligibles tous les
grands problmes, en apparence, les plus difficiles  expliquer.

Nagure, encore dans l'enfance de la navigation, d'o nous ne faisons
que de sortir, les marins d'Europe, revenant des colonies, louvoyaient
pendant trois ou quatre mois contre les vents aliss, pour faire, dans
ce long espace de temps, la route qu'en venant aux les, ils avaient
parcourue en quinze ou vingt jours.

Ce n'tait pas l de l'obstination, c'tait de l'inexprience, quoique
depuis trois sicles les Europens naviguassent dans les rgions
coloniales. Aujourd'hui, nous rions avec raison de cette longue
ignorance qui est encore si prs de nous, et au-dessus de laquelle nous
nous sommes levs en si peu d'annes. Ce ne sont pas les sicles qui
font l'exprience: c'est la science, c'est l'tude. En vingt bonnes
annes d'application mathmatique, la marine a fait vers la perfection
extrme, un pas plus grand que toute la distance qui sparait nagure
encore les galres d'Agamemnon, des vaisseaux de ligne de Duguay-Trouin.


FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.


  Avant-propos                          Pages    1
  Chapitre   I.  Le Caf de la Pointe            4
            II.  Mamzelle Ziroux                47
           III.  Saint-Thomas                   62
            IV.  Arrive de Frre Jos          83
             V.  Runion des Trois Pirates      91
            VI.  Aventures Capitaine Salvage   103
           VII.  Rapport de Matre Bastringue  215
  Notes                                        253




NOUVEAUTS SOUS PRESSE.

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  LE LIVRE MYSTIQUE, 2 vol. in-8.
  SRAPHITA (extrait du _Livre Mystique_), 1 vol. in-8.
  LE MDECIN DE CAMPAGNE, 2 vol. in-8.
  LE PRE GORIOT, 2 vol. in-8.
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  NOUVEAUX CONTES PHILOSOPHIQUES, in-8.
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