The Project Gutenberg EBook of Le portier des chartreux, ou mmoires de
Saturnin crits par lui-mme, by Jean Charles Gervaise de La Touche

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Title: Le portier des chartreux, ou mmoires de Saturnin crits par lui-mme

Author: Jean Charles Gervaise de La Touche

Release Date: September 8, 2018 [EBook #57870]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE PORTIER

DES CHARTREUX

OU

MMOIRES DE SATURNIN

CRITS PAR LUI-MME

AMSTERDAM

1889




LE PORTIER

DES CHARTREUX


PREMIRE PARTIE


Que c'est une douce satisfaction pour un coeur d'tre dsabus des vains
plaisirs, des amusements frivoles et des volupts dangereuses qui
l'attachaient au monde! Rendu  lui-mme aprs une longue suite
d'garements, et dans le calme que lui procure l'heureuse privation de
ce qui faisait autrefois l'objet de ses dsirs, il sent encore ces
frmissements d'horreur qui laissent dans l'imagination le souvenir des
prils auxquels il est chapp: il ne les sent que pour se fliciter de
la sret o il se trouve; ces mouvements lui deviennent des sentiments
chers parce qu'ils servent  lui faire mieux goter les charmes de la
tranquillit dont il jouit.

Tel est, cher lecteur, la situation du mien. Quelles grces n'ai-je pas
 rendre au Tout-Puissant dont la misricorde m'a retir de l'abme du
libertinage o j'tais plong et me donne aujourd'hui la force d'crire
mes garements pour l'dification de mes frres!

Je suis le fruit de l'incontinence des rvrends pres Clestins de la
ville de R... Je dis des rvrends pres, parce que tous se vantaient
d'avoir fourni  la composition de mon individu. Mais quel sujet
m'arrte tout  coup? Mon coeur est agit: est-ce par la crainte qu'on
ne me reproche que je rvle ici les mystres de l'Eglise? Ah!
surmontons ce faible remords. Ne sait-on pas que tout homme est homme,
et les moines surtout? Ils ont donc la facult de travailler  la
propagation de l'espce. Eh! pourquoi la leur interdirait-on? Ils s'en
acquittent si bien!

Peut-tre, lecteur, vous attendez avec impatience que je vous fasse le
rcit dtaill de ma naissance: je suis fch de ne pouvoir pas sitt
vous satisfaire sur cet article. Vous allez me voir de plein saut chez
un bonhomme de paysan que j'ai pris longtemps pour mon pre.

Ambroise, c'tait le nom du bonhomme, tait le jardinier d'une maison de
campagne que les Clestins avaient dans un petit village  quelques
lieues de la ville; sa femme, Toinette, fut choisie pour me servir de
nourrice. Un fils qu'elle avait mis au monde, et qui mourut au moment o
je vis le jour, aida  voiler le mystre de ma naissance. On enterra
secrtement le fils du jardinier et celui des moines fut mis  sa place:
l'argent fait tout.

Je grandissais insensiblement, toujours cru et me croyant moi-mme fils
du jardinier. J'ose dire nanmoins, qu'on me pardonne ce petit trait de
vanit, que mes inclinations dcelaient ma naissance. Je ne sais quelle
influence divine opre sur les ouvrages des moines: il semble que la
vertu du froc se communique  tout ce qu'ils touchent. Toinette en tait
une preuve. C'tait bien la plus fringante femelle que j'aie jamais vue,
et j'en ai vu quelques-unes. Elle tait grosse, mais ragotante, de
petits yeux noirs, un nez retrouss, vive, amoureuse, plus pare que ne
l'est ordinairement une paysanne. 'aurait t un excellent pis aller
pour un honnte homme; jugez pour des moines!

Quand la coquine paraissait avec son corset des dimanches, qui lui
serrait une gorge que le hle avait toujours respecte, et laissait voir
deux ttons qui s'chappaient, ah! que je sentais bien dans ce moment
que je n'tais pas son fils, ou que j'aurais volontiers pass sur cette
qualit.

J'avais les dispositions toutes monacales. Guid par le seul instinct,
je ne voyais pas une fille que je ne l'embrassasse, que je ne lui
portasse la main partout o elle voulait bien la laisser aller; et
quoique je ne susse pas bien positivement ce que j'aurais fait, mon
coeur me disait que j'en aurais fait plus, si l'on ne m'et arrt dans
mes transports.

Un jour qu'on me croyait  l'cole, j'tais rest dans un petit rduit
o je couchais: une simple cloison le sparait de la chambre d'Ambroise,
dont le lit tait justement appuy contre; je dormais; il faisait une
extrme chaleur: c'tait dans le coeur de l't; je fus tout  coup
rveill par de violentes secousses que j'entendis donner  la cloison.
Je ne savais que penser de ce bruit; il redoublait. En prtant
l'oreille, j'entendis des sons mus et tremblants, des mots sans suite
et mal articuls. Ah! doucement, ma chre Toinette, ne va pas si vite!
Ah! coquine! tu me fais mourir de plaisir!... Va vite... Eh! vite...
Ah!... je me meurs!...

Surpris d'entendre de pareilles exclamations, dont je ne sentais pas
toute l'nergie, je me rassis;  peine osais-je remuer. Si l'on m'avait
su l, j'avais tout  craindre; je ne savais quoi penser, j'tais tout
mu. L'inquitude o j'tais fit bientt place  la curiosit.
J'entendis de nouveau le mme bruit, et je crus distinguer qu'un homme
et Toinette rptaient alternativement les mmes mots que j'avais dj
entendus. Mme attention de ma part. L'envie de savoir ce qui se passait
dans cette chambre devint  la fin si vive qu'elle touffa toutes mes
craintes. Je rsolus de savoir ce qu'il en tait. Je serais, je crois,
volontiers entr dans la chambre d'Ambroise pour voir ce qui s'y
passait, au risque de tout ce qui aurait pu arriver. Je ne fus pas 
cette peine. En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas
quelque trou  la cloison, j'en sentis un qui tait couvert par une
grande image. Je la perai et me fis jour. Quel spectacle! Toinette nue
comme la main, tendue sur son lit, et le pre Polycarpe, procureur du
couvent, qui tait  la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette,
faisant... quoi? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur
eut ordonn de peupler la terre, mais avec des circonstances moins
lubriques.

Cette vue produisit chez moi une surprise mle de joie et d'un
sentiment vif et dlicieux qu'il m'aurait t impossible d'exprimer. Je
sentais que j'aurais donn tout mon sang pour tre  la place du moine.
Que je lui portais d'envie! que son bonheur me paraissait grand! Un feu
inconnu se glissait dans mes veines; j'avais le visage enflamm, mon
coeur palpitait, je retenais mon haleine, et la pique de Vnus, que je
pris  la main, tait d'une force et d'une roideur  abattre la cloison,
si j'avais pouss un peu fort. Le pre fournit sa carrire, et en se
retirant de dessus Toinette, il la laissa expose  toute la vivacit de
mes regards. Elle avait les yeux mourants et le visage couvert du rouge
le plus vif. Elle tait hors d'haleine; ses bras taient pendants, sa
gorge s'levait et se baissait avec une prcipitation tonnante. Elle
serrait de temps en temps le derrire, en se roidissant et en jetant de
grands soupirs. Mes yeux parcouraient avec une rapidit inconcevable
toutes les parties de son corps; il n'y en avait pas une sur laquelle
mon imagination ne collt mille baisers de feu. Je suais ses ttons,
son ventre; mais l'endroit le plus dlicieux, et de dessus lequel mes
yeux ne purent plus s'arracher, quand une fois je les y eus fixs,
c'tait... Vous m'entendez. Que cette coquille avait pour moi de
charmes! Ah! l'aimable coloris! Quoique couverte d'une petite cume
blanche, elle ne perdait rien  mes yeux de la vivacit de sa couleur.
Au plaisir que je ressentais, je reconnus le centre de la volupt. Il
tait ombrag d'un poil pais, noir et fris. Toinette avait les jambes
cartes, il semblait que sa paillardise ft d'accord avec ma curiosit
pour ne me rien laisser  dsirer!

Le moine, ayant repris vigueur, vint de nouveau se prsenter au combat;
il se remit sur Toinette, avec une nouvelle ardeur; mais ses forces
trahirent son courage, et, fatigu de piquer inutilement sa monture, je
le vis retirer l'instrument de la coquille de Toinette, lche et
baissant la tte. Toinette, dpite de sa retraite, le prit et se mit 
le secouer; le moine s'agitait avec fureur et paraissait ne pouvoir plus
supporter le plaisir qu'il ressentait. J'examinais tous leurs mouvements
sans autre guide que la nature, sans autre instruction que l'exemple,
et, curieux de savoir ce qui pouvait occasionner ces mouvements
convulsifs du pre, j'en cherchais la cause en moi-mme. J'tais surpris
de sentir un plaisir inconnu qui augmentait insensiblement, et devint
enfin si grand que je tombai pm sur mon lit. La nature faisait des
efforts incroyables, et toutes les parties de mon corps semblaient
fournir au plaisir de celle que je caressais. Il tomba enfin de cette
liqueur blanche dont j'avais vu une si grande profusion sur les cuisses
de Toinette. Je revins de mon extase, et retournai au trou de la
cloison; il n'tait plus temps: le dernier coup tait jou, la partie
tait finie. Toinette se rhabillait, le pre l'tait dj.

Je restai quelque temps l'esprit et le coeur remplis de l'aventure dont
je venais d'tre tmoin, et dans cette espce d'tourdissement
qu'prouve un homme qui vient d'tre frapp par l'clat d'une lumire
trangre. J'allais de surprise en surprise; les connaissances que la
nature avait mises dans mon coeur venaient de se dvelopper, les nuages
dont elle les avait couvertes s'taient dissips. Je reconnus la cause
des diffrents sentiments que j'prouvais tous les jours  la vue des
femmes. Ces passages imperceptibles de la tranquillit aux mouvements
les plus vifs, de l'indiffrence aux dsirs, n'taient plus des nigmes
pour moi. Ah! m'criai-je, qu'ils taient heureux! la joie les
transportait tous deux. Il faut que le plaisir qu'ils gotaient soit
bien grand. Ah! qu'ils taient heureux! qu'ils taient heureux! L'ide
de ce bonheur m'absorbait; elle m'tait pour un moment tout pouvoir d'y
rflchir. Un silence profond succdait  mes exclamations. Ah!
reprenais-je aussitt, ne serai-je jamais grand pour en faire autant 
une femme? Je mourrais sur elle de plaisir, puisque je viens d'en avoir
tant. Ce n'est l sans doute qu'une image de celui que le pre Polycarpe
gotait avec ma mre; mais, poursuivais-je je suis bien simple! Est-il
absolument ncessaire d'tre grand pour avoir ce plaisir-l? Pardi! il
me semble que le plaisir ne se mesure pas  la taille: pourvu que l'on
soit l'un sur l'autre, cela doit aller tout seul!

Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles
dcouvertes  ma soeur Suzon. Elle avait quelques annes de plus que
moi: c'tait une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces
physionomies ouvertes que l'on serait tent de croire niaises, parce
qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus,
pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans
intention, mais dont l'effet n'est pas moins sr que celui des yeux
brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionns.
Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossirement
content du sentiment, sans tre tent d'en pntrer la cause. Ne
serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants,
semble vous prier de lui donner votre coeur, et que ceux d'une brune
veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de
compassion pour sa faiblesse, et cette faon de demander est bien
sduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de
l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous
promettre qu'elle le sera. Le coeur se gendarme contre celle-ci,
n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?

Je l'avoue  ma honte, il ne m'tait pas encore venu dans l'esprit de
jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui
convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'tant la
filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait lever chez
elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait mme un an qu'elle tait
au couvent: elle n'en tait sortie que depuis huit jours; sa marraine,
qui devait venir passer quelque temps  la campagne, lui avait promis de
venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflamm du dsir
d'endoctriner ma chre soeur et de goter avec elle les mmes plaisirs,
que je venais de voir prendre au pre Polycarpe avec Toinette. Je ne fus
plus le mme pour elle. Mes yeux sourirent  mille charmes que je ne lui
avais pas aperus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que
le lis, ferme, potele. Je suais dj avec un dlice inexprimable ces
deux petites fraises que je voyais au bout de ces ttons; mais surtout
dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abme
de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Anim par
l'ardeur vive et brlante que ces ides rpandaient dans tout mon corps,
je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la
brune s'avanait: je me flattais qu' la faveur de l'obscurit que la
nuit allait rpandre je serais dans un moment au comble de mes dsirs,
si je la trouvais. Je l'aperus de loin qui cueillait des fleurs. Elle
ne pensait pas alors que je mditais de cueillir la fleur la plus
prcieuse de son bouquet. Je volai  elle; la voyant livre toute
entire  une occupation aussi innocente, je balanai dans le moment si
je lui ferais connatre mon dessein. A mesure que j'approchais, je
sentais ralentir la vivacit de ma course. Un tremblement soudain
semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son
innocence; je n'tais retenu que par l'incertitude du succs. Je
l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire
deux mots sans reprendre haleine.--Que fais-tu donc l, Suzon? lui
dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'chappa en
riant et me rpondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des
fleurs?--Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?--Eh! vraiment oui,
me rpliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fte de ma
marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne
m'chappt. Mon coeur s'tait dj fait (si j'ose me servir de ce terme)
une habitude de la regarder comme une conqute sre; et l'ide de son
loignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je
regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore got.--Je ne
te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.--Pourquoi donc,
me rpondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons,
poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi  faire mon bouquet. Je ne
lui rpondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitt elle
de m'en jeter aussi.--Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes
davantage, je te... Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait
mes menaces, elle m'en jeta une poigne. Dans le moment ma timidit
m'abandonna; je ne craignais pas d'tre vu. La brune, qui empchait
qu'on ne pt voir  une certaine distance, favorisait mon audace. Je me
jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un
soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en
empche; je la tiens troitement serre dans mes bras en lui baisant la
gorge, elle se dbat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle
crie comme un petit dmon; elle se dfend si bien que je crains de n'en
pouvoir venir  bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en
riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je
voulais qu'elle n'y entendt. Que je me trompais!--Allons, lui dis-je,
Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux
bien t'aider.--Oui, oui, me rpondit-elle avec une agitation au moins
gale  la mienne, va, voil ma mre qui vient, et je...--Ah! Suzon,
repris-je vivement en l'empchant d'en dire davantage, ma chre Suzon,
ne lui dis rien; je te donnerai... tiens, tout ce que tu voudras! Un
nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva.
Je craignais que Suzon ne parlt; elle ne dit mot, et nous retournmes
tous ensemble souper, comme si rien n'tait.

Depuis que le pre Polycarpe tait  la maison, il avait donn de
nouvelles preuves de la bont du couvent pour le prtendu fils
d'Ambroise: je venais d'tre habill tout de neuf. En vrit, sa
rvrence avait en cela moins consult la charit monacale, qui a des
bornes fort troites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en
connat pas. Le bon pre, par une pareille prodigalit, exposait la
lgitimit de ma naissance  de violents soupons. Mais nos manants
taient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait
leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait os porter un oeil critique et
malin sur le motif de la gnrosit des rvrends pres. C'taient de si
honntes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils
faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le
monde tait content. Mais revenons  ma figure, car je vais avoir une
aventure illustre.

A propos de cette figure-l, j'avais un air espigle qui ne prvenait
pas contre moi. J'tais mis proprement; des yeux malins, de longs
cheveux noirs me tombaient par boucles sur les paules, et relevaient 
merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne
laissait pas de valoir son prix. C'est un tmoignage authentique que je
me crois oblig de rendre au jugement de plusieurs trs honntes et trs
vertueuses personnes  qui j'ai rendu mes hommages.

Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville
(c'tait le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville
voisine, qui venait  sa terre prendre le lait pour rtablir une
poitrine drange par le vin de Champagne et quelques autres causes.

Suzon s'tant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus
aimable  mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allmes au
chteau. Nous trouvmes la dame dans un appartement d't o elle
prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur mdiocre, poil
brun, peau blanche, le visage laid en gnral, enlumin d'un rouge
champenois, les yeux alertes, amoureux, et ttonnire autant que femme
au monde. Ce fut d'abord la premire bonne qualit que je lui
remarquais: 'a toujours t mon faible que ces deux boules-l! C'est
aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand
vous... Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!

Sitt que la dame nous aperut, elle jeta sur nous un regard de bont,
sans changer de situation. Elle tait couche sur un canap, une jambe
dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc,
assez court pour laisser voir un genou qui n'tait pas assez couvert
pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit
corset de la mme couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose,
bichonne d'un petit air nglig, et la main passe sous son jupon,
jugez  quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et
mon coeur la suivit de prs; mon sort tait de devenir dsormais
amoureux de toutes les femmes qui se prsenteraient  mes yeux: les
dcouvertes de la veille avaient fait clore en moi ces louables
dispositions.

--Ah! bonjour, ma chre enfant, dit Mme Dinville  Suzon; eh bien, tu
reviens donc me trouver? Ah!... tu m'apportes un bouquet; mais,
vraiment, je te suis bien oblige, ma chre fille; embrasse-moi donc!
Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux
sur moi, quel est donc ce beau gros garon-l? Comment petite fille,
vous vous faites accompagner par un garon? Cela est joli! Je baissai
les yeux; Suzon lui dit que j'tais son frre; rvrence de ma part--Ton
frre? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant
et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous
fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens
une petite langue se glisser entre mes lvres et une main qui joue avec
les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manire
de baiser; j'tais tout mu. Je jetai sur elle un regard timide, et je
rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens
au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de mme nature
aprs lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'tais gure de la
faon dont elle me tenait embrass. Je n'en tais pourtant pas fch: il
me semblait que c'tait toujours autant de retranch sur le crmonial
de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans
doute redevable de ma libert qu' la rflexion qu'elle fit sur le
mauvais effet que pouvait produire la vivacit de ses caresses
prodigues avec si peu de mnagement  une premire vue; mais ces
rflexions ne furent pas de longue dure; elle reprit la conversation
avec Suzon, et le refrain de chaque priode tait: Suzon, venez me
baiser. D'abord le respect me faisait tenir cart.--Eh bien, dit-elle
en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garon-l ne viendra donc
pas aussi me baiser? J'avanai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais
encore aller  la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le
premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus
passionn qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses
entre ma soeur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles
qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'tais plus habile
que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien  ce
petit mange, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part.
Peu  peu ma soeur se trouva sevre de la sienne; je m'tablis dans le
privilge exclusif de jouir des bonts de la dame; Suzon n'avait plus
que les paroles.

Nous tions assis sur le canap; nous babillions, car Mme Dinville tait
grande babillarde. Suzon tait  sa droite, j'tais  sa gauche. Suzon
regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait 
me dfriser,  me pincer la joue,  me donner de petits soufflets; moi,
je m'amusais  la regarder,  lui mettre la main, d'abord en tremblant,
sur le col; ses manires aises, me donnaient beau jeu; j'tais
effront: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait
faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie
par la facilit qu'elle trouvait  se satisfaire, descendait
insensiblement du col  la gorge, et s'appesantissait avec dlices sur
un sein dont la fermet lastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon
coeur nageait dans la joie; dj je tenais dans la main une de ces
boules charmantes que je maniais  souhait. J'allais y mettre la bouche;
en avanant on arrive au but. J'aurais, je crois, pouss ma bonne
fortune jusqu'o elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli
du village, vieux singe envoy par un dmon jaloux de mon bonheur, se
fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, rveille par le bruit
que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit
fripon? Je retirai la main prcipitamment; mon effronterie ne tint pas
contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville,
qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle
accompagna d'un sourire charmant, que sa colre n'tait que pour la
forme, et ses regards me confirmrent que ma hardiesse lui dplaisait
moins que l'arrive de ce vilain bailli.

Il entra; l'ennuyeux personnage! Aprs avoir touss, crach, ternu,
mouch, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous
en eussions t quittes pour cela, ce n'aurait t que demi-mal; mais il
semblait que le maraud et donn le mot  tous les importuns du village,
qui vinrent tour  tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme
Dinville eut rpondu  bien des sots complimenteurs, elle se tourna de
notre ct et nous dit: Ah ! mes chers enfants, vous reviendrez demain
dner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de
jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon coeur trouvait
son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort  mon
penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'tre flatt.--Vous
viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amnerez
Saturnin; c'tait le nom que portait alors votre serviteur. Adieu,
Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste
de rien avec elle. Nous sortmes.

Je me sentais dans une disposition qui assurment m'aurait fait honneur
auprs de Mme Dinville, sans la visite imprvue de ces ennuyeux
complimenteurs; mais ce que je sentais pour elle n'tais pas de l'amour,
ce n'tait qu'un dsir violent de faire avec une femme la mme chose que
j'avais vu faire au pre Polycarpe avec Toinette. Le dlai d'un jour que
Mme Dinville m'avait donn me paraissait immense. J'essayai, chemin
faisant, de remettre Suzon sur les voies, en lui rappelant l'aventure de
la veille.--Que tu es simple, Suzon! lui dis-je. Tu crois donc que je
voulais te faire du mal hier?--Que voulais-tu donc me faire?
rpondit-elle.--Bien du plaisir.--Quoi! reprit-elle avec une apparence
de surprise, en me mettant la main sous la jupe tu m'aurais fait bien du
plaisir?--Assurment; si tu veux que je t'en donne la preuve, lui
dis-je, viens avec moi dans quelque endroit cart. Je l'examinais avec
inquitude; je cherchais sur son visage quelques marques des effets que
devait produire ce que je lui disais: je n'y voyais pas plus de vivacit
qu' l'ordinaire. Le veux-tu bien? dis, ma chre Suzon, continuais-je en
la caressant.--Mais, encore, reprit-elle sans faire semblant d'entendre
la proposition que je lui faisais, qu'est-ce donc que ce plaisir dont tu
me fait tant d'loges?--C'est, lui rpondis-je, l'union d'un homme avec
une femme qui s'embrassent, qui se serrent bien fort et qui se pment en
se tenant troitement serrs de cette faon. Les yeux toujours fixs sur
le visage de ma soeur, je ne laissais chapper aucun des mouvements qui
l'agitaient; j'y voyais la gradation insensible de ses dsirs, sa gorge
bondissait.--Mais, me dit-elle avec une navet curieuse qui me
paraissait de bonne augure, mon pre m'a quelquefois tenu comme tu le
dis, sans sentir cependant ce plaisir que tu me promets.--C'est,
repartis-je, qu'il ne te faisait pas ce que je voudrais te faire.--Et
que voudrais-tu donc me faire? me demanda-t-elle d'une voix
tremblante.--Je te mettrais, lui rpondis-je effrontment, quelque chose
entre les cuisses qu'il n'osait pas te mettre. Elle rougit, et me
laissa, par son trouble, la libert de continuer en ces termes: Vois-tu,
Suzon, tu as un petit trou ici, lui dis-je en lui montrant l'endroit o
j'avais vu la fente de Toinette.--Eh! qui t'a dit cela? me
demanda-t-elle sans lever les yeux sur moi.--Qui me l'a dit, repris-je
assez embarrass de sa question, c'est q... c'est que toutes les femmes
en ont autant.--Et les hommes? poursuivit-elle.--Les hommes, lui
rpondis-je, ont une machine  l'endroit o vous avez une fente. Cette
machine se met dans cette fente, et c'est l ce qui fait le plaisir
qu'une femme prend avec un homme. Veux-tu que je te fasse voir la
mienne? mais  la condition que tu me laisseras toucher  ta petite
fente: nous nous chatouillerons, et nous serons bien aises.

Suzon tait toute rouge. Les discours que je lui tenais paraissaient la
surprendre; il semblait qu'elle et peine  m'en croire; elle n'osait me
laisser mettre la main sous sa jupe, dans la crainte, disait-elle, que
je ne voulusse la tromper et que je n'allasse tout dclarer. Je
l'assurai que rien au monde ne serait capable de m'en arracher l'aveu,
et, pour la convaincre de cette diffrence que je lui disais se trouver
entre nous deux, je voulus lui prendre la main; elle la retira, et nous
continumes notre entretien jusqu' la maison.

Je voyais bien que la petite friponne prenait got  mes leons, et que
si je la trouvais encore une fois cueillant des fleurs, il ne me serait
pas difficile de l'empcher de crier. Je brlais d'envie de mettre la
dernire main  mes instructions et d'y joindre l'exprience.

A peine tions-nous entrs dans la maison que nous vmes entrer le pre
Polycarpe; je dmlai le motif de sa visite: je n'en doutai plus quand
sa rvrence eut dclar d'un air ais qu'elle venait prendre le dner
de famille. On croyait Ambroise bien loin; il est vrai qu'il ne les
gnait gure, mais on est toujours bien aise d'tre dbarrass de la
prsence d'un mari, quelque commode qu'il soit. C'est toujours un animal
de mauvais augure. Je ne doutai pas que je n'eusse aprs-midi le mme
spectacle que j'avais eu la veille, et sur le champ je formai le dessein
d'en faire part  Suzon. Je pensais, avec raison, qu'une pareille vue
serait un excellent moyen pour avancer mes petites affaires avec elle;
je ne lui en parlai pas. Je remis cette preuve  l'aprs-dne, bien
rsolu  n'employer ce moyen qu' l'extrmit, comme un corps de rserve
dcisif pour une action.

Le moine et Toinette ne se gnaient pas en notre prsence: ils nous
croyaient des tmoins peu dangereux. Je voyais la main gauche du pre se
glisser mystrieusement sous la table et agiter les jupes de Toinette,
qui lui souriait et me paraissait carter les cuisses pour laisser
apparemment le passage plus libres aux doigts libertins du paillard
moine.

Toinette avait de son ct une main sur la table, mais l'autre tait
dessous et rendait vraisemblablement au pre ce que le pre lui prtait.
J'tais au fait. Les plus petites choses frappent un esprit prvenu. Le
rvrend pre chopinait de bonne grce; Toinette lui rpondait sur le
mme ton; ses dsirs parvinrent bientt au point d'tre gns par notre
prsence: elle nous le fit connatre en nous conseillant,  ma soeur et
 moi, d'aller faire un tour dans le jardin; j'entendis ce qu'elle
voulait nous dire. Nous nous levmes aussitt, et leur laissmes, par
notre dpart, la libert de faire autre chose que glisser les mains sous
la table. Jaloux du bonheur que notre dpart allait les mettre en tat
de goter, je voulus encore essayer de venir  bout de Suzon sans le
secours du tableau que je devais offrir  ses regards. Je la conduisis
vers une alle d'arbres dont l'pais feuillage faisait une obscurit qui
promettait beaucoup d'assurances  mes dsirs. Elle s'aperut de mon
dessein, et ne voulut pas m'y suivre.--Tiens, Saturnin, me dit-elle,
ingnument, je vois que tu veux encore m'entretenir de cela; et bien,
parlons-en.--Je te fais donc plaisir, rpondis-je, quand j'en parle?
Elle me l'avoua. Juge, lui dis-je, ma chre Suzon, par celui que mes
discours te donnent, de celui que tu aurais... Je ne lui en dis pas
davantage: je la regardais, je tenais sa main, que je pressais contre
mon sein.--Mais, Saturnin, me dit-elle, si... cela allait faire du
mal?--Quel mal veux-tu que cela fasse? lui rpondis-je, charm de
n'avoir plus qu'un aussi faible obstacle  dtruire; aucun, ma chre
petite; au contraire.--Aucun, reprit-elle en rougissant et en baissant
la vue, et si j'allais devenir grosse? Cette objection me surprit
trangement. Je ne croyais pas Suzon si savante, et j'avoue que je
n'tais pas en tat de lui donner une rponse satisfaisante.--Comment
donc, grosse? lui dis-je? est-ce que c'est comme cela que les femmes
deviennent grosses, Suzon?--Sans doute, me rpondit-elle, d'un ton
d'assurance qui m'effraya.--Et o l'as-tu donc appris? lui demandais-je,
car je sentais bien que c'tait  son tour  me donner des leons. Elle
me rpondit qu'elle voulait bien me le dire, mais  condition que je
n'en parlerais de ma vie.--Je te crois discret, Saturnin, ajouta-t-elle,
et si tu tais capable d'ouvrir jamais la bouche sur ce que je vais te
dire, je te harais  la mort. Je lui jurai que jamais je n'en
parlerais. Asseyons-nous ici, poursuivit-elle en me montrant un gazon o
l'on n'tait  l'aise que pour causer sans tre entendus. J'aurais bien
mieux aim l'alle; nous n'y aurions pas t vus ni entendus. Je la
proposai de nouveau, elle n'y voulu pas venir.

Nous nous assmes sur le gazon,  mon grand regret; pour comble de
malheur, je vis arriver Ambroise. N'ayant plus d'esprance pour cette
fois, je pris mon parti. L'agitation o me mit le dsir d'apprendre ce
que devait me dire Suzon fit diversion  mon chagrin.

Avant de commencer, Suzon exigea encore de nouvelles assurances de ma
part: je les lui donnai avec serment. Elle hsitait, elle n'osait
encore; je la pressai si fort qu'elle se dtermina.--Voil qui est fait,
me dit-elle, je t'en crois, Saturnin; coute, tu vas tre tonn de ma
science, je t'en avertis. Tu croyais m'apprendre quelque chose tantt,
j'en sais plus que toi: tu vas le voir; mais ne crois pas pour cela que
j'aie moins pris de plaisir  ce que tu m'as dit: on aime toujours 
entendre parler de ce qui flatte.--Comment donc! tu parles comme un
oracle; on voit bien que tu as t au couvent. Que cela faonne une
fille!--Oh! vraiment, me rpondit-elle, si je n'y avais jamais t,
j'ignorerais bien des choses que je sais.--Eh! dis le-moi donc ce que tu
sais, repris-je vivement; je meurs d'envie de l'apprendre.

Il n'y a pas longtemps, continua Suzon, que, pendant une nuit fort
obscure, je dormais d'un profond sommeil; je fus rveille en sentant un
corps tout nu qui se glissait dans mon lit; je voulus crier, mais on me
mit la main sur la bouche, en me disant: Tais-toi; je ne veux pas te
faire de mal; est-ce que tu ne reconnais pas la soeur Monique? Cette
soeur venait, depuis peu, de prendre le voile de novice; c'tait ma
meilleure amie.--Jsus, lui dis-je, ma bonne, pourquoi donc venir me
surprendre dans le lit?--C'est que je t'aime! me rpondit-elle en
m'embrassant.--Et pourquoi tes-vous toute nue?--C'est qu'il fait si
chaud que ma chemise mme est trop pesante; il tombe une pluie terrible;
j'ai entendu le tonnerre qui grondait: j'en ai bien peur; ne
l'entends-tu pas aussi? Quel bruit il fait! Ah! serre-moi bien fort, mon
petit coeur; mets le drap par dessus notre tte pour ne pas voir ces
vilains clairs. L, bon! Ah! ma chre Suzon, que j'ai peur! Moi, qui ne
crains pas le tonnerre, je tchais de rassurer la soeur, qui, pendant ce
temps-l, me passait sa cuisse droite entre les miennes et sa gauche par
dessous, et, dans cette posture, elle se frottait contre ma cuisse
droite, en me mettant la langue dans la bouche et me donnant de petits
coups sur la fesse avec la main. Aprs qu'elle se fut un peu remue de
cette faon-l, je crus sentir qu'elle me mouillait la cuisse. Elle
poussait des soupirs: je m'imaginais que c'tait la peur du tonnerre qui
faisait cela. Je la plaignais; mais bientt elle reprit sa posture
naturelle. Je croyais qu'elle allait s'endormir, et je me prparais  en
faire autant, quand elle me dit: Tu dors donc, Suzon? Je lui rpondis
que non, mais que j'allais bientt le faire.--Tu veux donc, reprit-elle,
me laisser mourir de frayeur? Oui, je mourrai si tu te rendors;
donne-moi la main, ma chre petite: donne. Je me laissai prendre la
main, qu'elle porta aussitt  sa fente, en me disant de la chatouiller
avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amiti pour
elle. J'attendais qu'elle me dt de finir, mais elle ne disait mot,
cartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu'
l'ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant
le derrire. Je crus qu'elle se trouvait mal, et je cessai de faire
aller le doigt.--Ah! Suzon, me dit-elle d'une voix entrecoupe, achve!
Je continuai. Ah! s'cria-t-elle en s'agitant bien fort et en
m'embrassant troitement, dpche, ma petite reine, dpche! Ah! ah!
vite, ah!... je me meurs! Au moment qu'elle disait cela, tout son corps
se roidit et je me sentis de nouveau la main mouille; enfin, elle
poussa un grand soupir et resta sans mouvement. Je t'assure, Saturnin,
que j'tais bien tonne de tout ce qu'elle me faisait faire.--Et tu
n'tais pas mue? lui dis-je.--Oh! que si, me rpondit-elle; je voyais
bien que tout ce que je venais de lui faire lui avait donn beaucoup de
plaisir, et que si elle voulait m'en faire autant j'en aurais beaucoup
aussi; mais je n'osais le lui proposer. Elle m'avait cependant mise dans
un tat bien embarrassant. Je dsirais et je n'osais lui dire ce que je
dsirais: je remettais avec plaisir la main sur sa fente; je prenais la
sienne, que je portais, que je faisais reposer sur diffrents endroits
de mon corps, sans oser pourtant la mettre sur le seul o je sentais que
j'en avais besoin. La soeur, qui savait aussi bien que moi ce que je lui
demandais, et qui avait la malice de me laisser faire, eut  la fin
piti de mon embarras et me dit en m'embrassant: Je vois bien, petite
coquine, ce que tu veux. Aussitt elle se couche sur moi, je la reois
dans mes bras.--Ouvre un peu les cuisses, me dit-elle. Je lui obis.
Elle me coule le doigt o le mien venait de lui faire tant de plaisir:
elle rptait elle-mme les leons qu'elle m'avait donnes. Je sentais
le plaisir monter par degr et s'accrotre  chaque coup de doigt
qu'elle donnait. Je lui rendais en mme temps le mme service. Elle
avait les mains jointes sous mes fesses; elle m'avait avertie de remuer
un peu le derrire,  mesure qu'elle pousserait. Ah! qu'elle semait de
dlices dans ce charmant badinage! Mais elles n'taient que le prlude
de celles qui devraient suivre. Le ravissement me fit perdre toute
connaissance; je demeurai pme dans les bras de ma chre Monique. Elle
tait dans le mme tat: nous tions immobiles. Je revins ensuite de mon
extase. Je me trouvai aussi mouille que la soeur, et ne sachant  quoi
attribuer un pareil prodige, j'avais la simplicit de croire que c'tait
du sang que je venais de verser; mais je n'en tais pas effraye, au
contraire; il semblait que le prodige que je venais de goter m'et mise
en fureur, tant je me sentais envie de recommencer. Je le dis  Monique;
elle me rpondit qu'elle tait lasse et qu'il fallait attendre un peu.
Je n'en eus pas la patience et je me mis sur elle, comme elle venait de
se mettre sur moi. J'entrelaai mes cuisses dans ses cuisses, et me
frottant comme elle l'avait fait, je retombais en extase.--Eh bien, me
dit la soeur charge des tmoignages que je lui donnais du plaisir que
je ressentais, es-tu fche, Suzon, que je sois venue dans ton lit? Oui,
je gage que tu me veux du mal d'tre venue te rveiller.--Ah! lui
rpondis-je, que vous savez bien le contraire! Que pourrais-je vous
donner pour une nuit aussi charmante?--Petite coquine, reprit-elle en me
baisant, va, je ne te demande rien: n'ai-je pas eu autant de plaisir que
toi? Ah! que tu viens de m'en faire goter! Dis-moi, ma chre Suzon,
poursuivit-elle, ne me cache rien: n'avais-tu jamais pens  ce que nous
venons de faire? Je lui dis que non. Quoi! reprit-elle, tu ne t'tais
jamais mis le doigt dans ton petit conin? Je l'interrompis pour lui
demander ce qu'elle entendait par ce mot. Eh! c'est cette fente, me
rpondit-elle, o nous venons de nous chatouiller. Quoi! tu ne savais
pas encore cela? Ah! Suzon,  ton ge, j'en savais plus que
toi.--Vraiment, lui rpondis-je, je n'avais garde de goter de ce
plaisir. Vous connaissez le pre Jrme, notre confesseur: c'est lui qui
m'en a toujours empche. Il me fait trembler quand je me confesse; il
ne manque pas de me demander exactement si je ne fais pas d'impurets
avec mes compagnes, et il me dfend surtout d'en faire sur moi-mme.
J'ai toujours eu la simplicit de l'en croire; mais je sais  prsent 
quoi m'en tenir sur ses dfenses.--Et comment, me dit Monique,
t'explique-t-il ces impurets qu'il te dfend de faire sur
toi-mme?--Mais, lui rpondis-je, il me dit, par exemple, que c'est
quand on se met le doigt o vous savez, quand on se regarde les cuisses,
la gorge. Il me demande si je ne me sers pas de miroir pour m'examiner
autre chose que le visage. Il me fait mille autres questions
semblables.--Ah! le vieux coquin! s'cria Monique; je gage qu'il ne
cesse de t'entretenir de cela.--Vous me faites, dis-je  la soeur,
prendre garde  certaines actions qu'il fait pendant que je suis dans
son confessionnal et que j'ai toujours prises sottement pour des marques
d'amiti. Le vieux sclrat! J'en connais  prsent le motif.--Eh!
quelles actions donc? me demanda vivement la soeur.--Ces actions, lui
rpondis-je, c'est de me baiser  la bouche, en me disant de m'approcher
pour qu'il entende mieux, de me considrer attentivement la gorge
pendant que je lui parle, de m'y mettre la main dessus, et de me
dfendre de la montrer, sous prtexte que c'est un acte de coquetterie;
et malgr ses sermons il ne tire pas sa main, qu'il avance de plus en
plus sur mon sein, et pousse mme quelquefois jusqu' mes ttons. Quand
il l'te, c'est pour la porter aussitt sous sa robe, qu'il remue avec
de petites secousses. Il me presse alors entre ses genoux; il m'approche
avec avec sa main gauche, il soupire, ses yeux s'garent; il me baise
plus fort qu' l'ordinaire, ses paroles sont sans suite; il me dit des
douceurs et me fait des remontrances en mme temps.

Je me souviens qu'un jour, en retirant la main de dessous sa robe pour
me donner l'absolution, il me couvrit toute la gorge de quelque chose de
chaud qui se rpandit par petites gouttes. Je l'essuyai au plus vite
avec mon mouchoir, dont je n'ai pas pu me servir depuis. Le pre, tout
interdit, me dit que c'tait de la sueur qui coulait de ses doigts.
Qu'en pensez-vous, ma chre Monique? dis-je  la soeur.--Je te dirai
tout  l'heure ce que c'tait, me rpondit-elle. Ah! le vieux pcheur!
Mais sais-tu bien, Suzon, continua-t-elle, que tu viens de me conter ce
qui m'est arriv avec lui?--Comment donc, lui dis-je, vous ferait-il
aussi quelque chose  vous?--Non, assurment, me rpondit-elle, car je
le hais  la mort, et je ne vais plus  lui depuis que je suis devenue
plus savante.--Et comment avez-vous donc appris, lui demandais-je, 
connatre ce qu'il vous faisait?--Je consens  te le dire, me rpondit
la soeur; mais sois discrte, car tu me perdrais, ma chre Suzon.

--Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma soeur aprs un moment de silence,
si je dois rvler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une
histoire dont le prlude me charmait me fournit des expressions pour
vaincre l'irrsolution de Suzon. Je mlai les caresses aux assurances et
je vins  bout de la persuader. C'est la soeur Monique qui va s'exprimer
par la bouche de Suzon. Quelque emport que doive paratre le caractre
de cette soeur, je crains que mes expressions ne soient encore
au-dessous de la ralit. Le peu de temps que j'ai pass avec elle m'en
a fait concevoir une ide que je ne saurais rendre bien fidlement.
Voici comme s'explique cette hrone:

Nous ne sommes pas matresses des mouvements de notre coeur. Sduites en
naissant par l'attrait du plaisir, c'est  lui que nous en offrons le
premier sentiment. Heureuses celles dont le temprament ne s'effraye pas
des conseils austres de la raison! Elles y trouvent un secours contre
le penchant de leur coeur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non.
Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achtent assez
cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que
cette sagesse, aprs tout, dont on nous tourdit les oreilles: Une
chimre, un mot consacr  exprimer la captivit o l'on retient notre
sexe. Les loges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous
ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empche de crier.
Des vieilles que l'ge a rendues insensibles au plaisir, ou plutt que
la retraite leur interdit, croient se ddommager de l'impuissance de le
goter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les
dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre matre que son
coeur: ce n'est que lui qu'il faut couter, ce n'est qu' ces conseils
qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles
inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un clotre
pour m'empcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu mme o l'on
voulait touffer mes dsirs que j'ai trouv le moyen de les satisfaire.

Toute jeune que j'tais, quand ma mre, aprs la mort de son quatrime
mari, vint demeurer dans ce couvent en qualit de dame pensionnaire, je
ne laissai pas d'tre effraye de la rsolution qu'elle avait prise.
Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle
allait me rendre malheureuse. L'ge en me donnant des lumires,
m'claira sur la cause de mon aversion pour le clotre. Je sentais qu'il
me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en tre
prive je passai bientt  rflchir sur ce qui pouvait me rendre cette
privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une
espce de crature diffrente de la notre? Quelle est la cause des
mouvements que sa vue excite dans mon coeur? Est-ce un visage plus
aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve
n'excite que plus ou moins d'motion. L'agitation de mon coeur est
indpendante de ces charmes puisque le pre Jrme lui-mme, tout
dsagrable qu'il est, m'meut quand je suis prs de lui. Ce n'est donc
que la seule qualit d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le
produit-elle? J'en sentais la raison dans mon coeur, mais je ne la
connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens o mon
ignorance la rduisait. Efforts inutiles! Je n'acqurais de nouvelles
connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.

Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais  des
rflexions: elles me tenaient lieu de compagnie o je me plaisais le
plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'tais
seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon coeur, je lui
demandais raison de ce qu'il sentait; je me dshabillais toute nue; je
m'examinais avec un sentiment de volupt; je portais des regards
enflamms sur toutes les parties de mon corps; je brlais, j'cartais
les cuisses, je soupirais; mon imagination chauffe me prsentait un
homme, j'tendais les bras pour l'embrasser, mon conin tait dvor par
un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le
doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais
les plus vives dmangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'tais
prte  succomber; mais, effraye de mon dessein, j'y portais le bout du
doigt, et je le retirais avec prcipitation; je me le couvrais avec le
creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai  la passion,
j'enfonai, je m'tourdis sur la douleur, pour n'tre sensible qu'au
plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins
avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que
mes forces me le permirent.

J'tais enchante de la dcouverte que je venais de faire: elle avait
rpandu la lumire dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt
venait de me procurer de si dlicieux moments, il fallait que les hommes
fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une
espce de doigt qui leur servt  mettre o j'avais mis le mien, car je
ne doutais pas que ce ne ft l la vritable route du plaisir. Parvenue
 ce degr de lumire, je me sentais agite du dsir violent de voir
dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de
plaisir.

Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait
rciproquement natre dans le coeur des hommes, je joignis  mes charmes
tous les petits agrments dont l'envie de plaire a invent l'usage. Se
pincer les lvres avec grce, sourire mystrieusement, jeter des regards
curieux, modestes, amoureux, indiffrents; affecter de ranger, de
dranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en
prcipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je
possdais ces petits talents dans le dernier degr de la coquetterie; je
m'y exerais continuellement: mais, ici, c'tait les possder en pure
perte. Mon coeur soupirait aprs la prsence de quelqu'un qui connt le
prix de mon savoir et qui me ft connatre l'effet qu'il aurait produit
sur lui.

Continuellement  la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyt ce
que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de
toutes les pensionnaires que les frres venaient voir. En demandait-on
quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le
parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y
trouvais ne me voyaient pas impunment.

J'y examinais un jour un beau garon dont les yeux noirs et vifs me
rendaient avec usure mes regards. Un sentiment dlicat et piquant,
dtach mme du plaisir ordinaire que la prsence des hommes me
procurait, fixait agrablement mon attention sur lui. L'opinitret de
mes regards qu'il avait d'abord reus avec assez d'indiffrence, anima
les siens: il ne les dtourna pas de dessus moi. Il n'tait rien moins
que timide, ou plutt il tait d'une hardiesse qui, soutenue des charmes
de sa figure, lui rpondait du succs avec toutes les femmes qu'il
voulait attaquer. Il profitait des moments que sa soeur dtournait la
vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma
petite vanit voulait que je fisse semblant d'entendre, et que
j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire
faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main
entre ses cuisses: je rougis, et, malgr moi, j'en suivis du coin de
l'oeil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche,
qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas tre
bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de
toucher tait de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La
pudeur voulait que je m'loignasse, mais la pudeur fait une faible
rsistance quand le coeur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me
faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientt je portai sur
Verland (c'tait son nom) des yeux que je voulais faire paratre irrits
et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je
n'avais pas la force de le dsapprouver: il profita de ma faiblesse, et
pour ne me rien laisser  dsirer sur l'ardeur dont ses regards me
tmoignaient qu'ils taient anims, il joignit le premier doigt de la
main gauche avec le pouce, et mit dans cette espce de fente le second
doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des
soupirs. Le fripon me rappelait par l des circonstances trop charmantes
pour me laisser la force de lui tmoigner la colre que mritait ce
nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'tais contente de lui! et
que je me figurais que je l'aurais t bien davantage, si nous nous
fussions trouvs seuls; mais, quand nous l'aurions t, une grille
impntrable et arrt nos plaisirs.

Dans le moment on appela ma compagne; elle nous dit qu'elle allait voir
ce qu'on lui voulait et qu'elle ne tarderait pas  revenir. Son frre
profita de cet instant pour s'expliquer plus clairement; il ne me tint
pas de grands discours, mais ils signifiaient beaucoup. Quoique le
compliment ne ft pas absolument poli, il me parut si naturel que je
m'en souviens avec plaisir. Nous autres femmes, nous sommes plus
flattes d'un discours o la nature parle toute seule, quelque peu
mesures qu'en soient les expressions, que de ces galanteries fades que
le coeur dsavoue et que le vent emporte. Revenons au compliment de
Verland; le voici: Nous n'avons pas de temps  perdre; vous tes
charmante, je bande comme un carme, je meurs d'envie de vous le mettre;
enseignez-moi un moyen de passer dans votre couvent. Je fus si tourdie
de ses paroles et de l'action dont il les dit, que je demeurai immobile,
de faon qu'il eut le temps de passer la main au travers de la grille,
de me prendre les ttons, de me les manier, et de me dire encore
d'autres douceurs de la mme force avant que je fusse revenue de ma
surprise; et quand j'en revins, je me trouvai si peu en tat d'arrter
ses transports, que sa soeur le surprit dans cette occupation; elle fit
le lutin, me dit des injures, en dit  son frre, et je ne le revis
plus.

Tout le couvent sut bientt mon aventure: on chuchotait, on me
regardait, on riait, on parlait, on se raillait. Je m'en inquitais fort
peu, pourvu que le murmure ne passt pas les pensionnaires. J'tais sre
de la discrtion des jolies, mais je ne l'tais pas trop de celle des
laides. Celles-ci, qui taient sres de n'avoir jamais de pareilles
occasions de pcher, crirent au scandale, bas d'abord, puis haut, et si
haut que les vieilles le surent. J'en avais ri au commencement; je
tremblai alors, et j'avais bien raison de trembler, car les mres
discrtes assemblrent le conseil pour dlibrer entre elles sur ce que
l'on ferait  une effronte qui se laissait toucher les ttons, crime
irrmissible aux yeux d'une bande de vieilles momies qui n'avaient plus
que des ttasses  jeter sur l'paule. On trouva le cas grave: tout
autre que moi et t renvoye. Que je l'aurais souhait! Mais je devais
apporter une bonne dot. Ma mre les les avait assures que je prendrais
le voile: on me mnagea, et le rsultat du conseil fut qu'on me
chtierait. On se mit en devoir de le faire: je l'avais prvu. Je
m'tais cantonne dans ma chambre: on fora ma porte, on m'attaqua. Je
mordis l'une, j'gratignais l'autre, donnai des coups de pied, dchirai
des guimpes, arrachai des bonnets; enfin, je me dfendis si bien que mes
ennemies renoncrent  leur entreprise. Elles n'emportrent de leur
action que la honte d'avoir fait voir que six mres n'avaient pu rduire
une jeune fille: j'tais une lionne dans ce moment.

La rage et le soin de ma dfense m'avaient jusqu'alors entirement
occupe. Je ne songeai qu' donner le dmenti aux vieilles, mais je
devins bientt aussi faible que j'tais hardie et vigoureuse auparavant.
La colre fit place au dsespoir. Moins flatte du plaisir de me voir en
sret que pntre de l'affront qu'on avait voulu me faire, mon visage
tait baign de larmes. Comment reparatre dans le couvent? disais-je;
je vais tre moque: peu me plaindront, toutes me fuiront. Ah! me voil
couverte de honte! mais je veux aller trouver ma mre, poursuivis-je;
elle pourra me blmer, mais peut-tre me pardonnera-t-elle. Un garon
m'a... Eh bien, o est donc le grand crime? Y ai-je consenti? C'est
ainsi que je raisonnais. Oui, continuai-je, je vais la trouver. Je me
levai de dessus mon lit  ce dessein, et j'y aurais t, si, en faisant
un pas pour ouvrir la porte, je n'eusse march sur quelque chose qui
roula et me fit tomber.

Je voulus voir ce qui pouvait m'avoir fait faire cette chute: je
cherchai, je trouvai. Figure-toi ce que je devins  la vue d'une machine
qui reprsentait au naturel une chose dont mon imagination m'avait
souvent fait la peinture: un vit!--Un vit! eh! qu'est-ce que cela?
demandai-je  la soeur.--Ah! me dit-elle, il ne tiendra qu' toi de ne
pas rester longtemps dans cette ignorance. Jolie comme tu es, que
d'aimables cavaliers se trouveront heureux de pouvoir t'instruire! Mais
ils n'en auront pas la gloire: c'est  moi qu'elle est rserve. Un vit,
ma chre Suzon, est le membre d'un homme; on l'appelle le membre par
excellence, parce qu'il est le roi de tous les autres. Ah! qu'il mrite
bien ce nom! Mais si les femmes lui rendaient la justice qu'il mrite,
elles l'appelleraient leur dieu, oui, c'en est un; le con est son
domaine, le plaisir est son lment, il va le chercher dans les replis
les plus cachs; il pntre, il s'y plonge, il le gote, il le fait
goter; il y nat, il y vit, il y meurt et renat aussitt pour le
goter encore. Mais ce n'est pas  lui seul qu'il doit tout son mrite.
Soumis aux lois de l'imagination et de la vue, sans elles il ne peut
rien; il est mou, lche, petit, et n'ose se montrer; avec elles, fier,
ardent, imptueux, il menace, s'lance, brise, renverse tout ce qui ose
lui faire rsistance.--Attendez, dis-je  la soeur en l'interrompant,
vous oubliez que vous parlez  une novice; mes ides se perdent dans
votre loge; je sens que j'adorerai quelque jour ce dieu dont vous
parlez; mais il est encore tranger pour moi; avant d'aimer il faut
connatre; proportionnez vos expressions  la faiblesse de mes
connaissances; expliquez-moi d'une manire simple tout ce que vous venez
de me dire.--Je le veux bien, me rpondit la soeur. Le vit est mou,
lche et petit quand il est dans l'inaction, c'est--dire quand les
hommes ne sont pas excits ou par la vue d'une femme ou par les ides
qui leur en viennent; mais offrons-nous  leurs yeux, dcouvrons la
gorge, laissons voir nos ttons, montrons-leur une taille fine, une
jambe dgage,--les grces d'un joli visage ne sont pas toujours
ncessaires,--un rien les frappe, leur imagination travaille; elle
s'exerce, elle pntre toutes les parties de notre corps; elle se fait
les plus beaux portraits, donne de la fermet  des ttons qui souvent
n'en ont gure, se reprsente un sein apptissant, un ventre blanc et
poli, des cuisses rondes et poteles, fermes, une petite motte rebondie,
un petit conin entour de tous les charmes de la jeunesse: ils pensent
alors qu'ils goteraient des dlices inexprimables s'ils pouvaient y
mettre leur vit. Dans ce moment le vit devient gros, s'allonge, se
durcit; plus il est gros, plus il est long, plus il est dur plus il fait
de plaisir  une femme parce qu'il remplit davantage, frotte bien plus
fort, entre bien plus avant, procure des dlices, des lancements qui
vous ravissent.--Ah! dis-je  Monique, que ne vous dois-je pas! Je sais
 prsent le moyen de plaire, et je ne manquerai pas, dans l'occasion,
de me dcouvrir la gorge, de montrer mes ttons.--Prends-y garde! me dit
la soeur; ce n'est pas le vrai moyen de plaire, il faut plus d'art que
tu ne penses. Les hommes sont bizarres dans leurs dsirs; ils seraient
fchs de devoir  notre facilit des plaisirs qu'ils ne peuvent
pourtant pas goter sans nous; leur jalousie les indispose contre tout
ce qui ne vient pas d'eux-mmes; ils veulent qu'on ne leur prsente les
objets que couvert d'une gaze lgre, qui laisse quelque chose  faire 
leur imagination, et les femmes n'y perdent rien: elles peuvent se
reposer sur l'imagination des hommes du soin de peindre leurs charmes;
librale pour ce qui la flatte, elle ne les peindra pas  leur
dsavantage. Tu ne sais pas que c'est cette peinture que les hommes se
font qui fait natre leurs dsirs ou l'amour,--c'est la mme chose,--car
quand on dit: Monsieur de... est amoureux de madame..., c'est la mme
chose que si l'on disait: Monsieur de... a vu madame...; sa vue a excit
des dsirs dans son coeur; il brle d'envie de lui mettre son vit dans
le con. Voil vritablement ce que cela veut dire; mais comme la
biensance exige qu'on ne dise pas ces choses-l on est convenu de dire:
Monsieur de... est amoureux.

Charme de tout ce que la soeur me disait, je m'impatientais
de ne pas savoir le reste de son histoire. Je la pressai de
continuer.--Volontiers, me dit-elle; nous nous sommes un peu arrtes,
mais ce dtail tait ncessaire pour ton instruction. Revenons  la
surprise que me causa la vue de cette machine ingnieuse que je venais
de ramasser.

J'avais mille fois ou parler de godmich: je savais que c'tait avec
cet instrument que nos bonnes mres se consolaient des rigueurs du
clibat. Cette machine imite le vit; elle est destine  en faire les
fonctions; elle est creuse et s'emplit de lait chaud, pour rendre la
ressemblance plus parfaite, et suppler par ce lait artificiel  celui
que la nature fait couler du membre d'un homme. Quand celles qui s'en
servent se sont mises, par un frottement ritr, dans la situation
d'avoir quelque chose de plus, elles lchent un petit ressort: le lait
part et les inonde. Elles trompent ainsi leurs dsirs par une imposture
dont la douceur leur fait oublier celle de la ralit.

Je jugeai que l'agitation avait fait tomber ce prcieux bijou de la
poche de quelqu'une des mres qui m'taient venues attaquer. Je n'tais
pourtant pas sre que ce ft vritablement un godmich; mais mon coeur
me le disait. Cette vue dissipa toute ma douleur: je ne pensai plus qu'
ce que je tenais dans ma main, et je voulus sur-le-champ en faire
l'essai. Sa grosseur m'effrayait  la vrit, mais elle m'animait. Mes
craintes cdrent bientt  l'ardeur que sa vue m'inspirait. Une douce
chaleur, avant-coureur du plaisir que j'allai goter se rpandit par
tout mon corps; il tremblait de l'motion o j'tais, et je poussais de
longs soupirs.

Crainte de surprise, je commenai par fermer la porte; et, sans quitter
les yeux de dessus le godmich, je me dshabillai avec toute l'ardeur
d'une jeune marie que l'on va mettre dans le lit nuptial. L'ide du
secret qui devait ensevelir les plaisirs dont j'allais m'enivrer leur
donnait une pointe de vivacit qui m'enchantait. Je me jetai sur mon
lit, mon cher godmich  la main; mais, ma chre Suzon, quelle fut ma
douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer! Je me
dsesprai, je fis des efforts capables de dchirer mon pauvre petit
conin. Je l'entr'ouvrais, et, appuyant le godmich dessus, je me faisais
un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me
frottais avec de la pommade, cela m'ouvrirait davantage. J'en mis;
j'tais en sang, et ce sang ml avec la pommade et ce que la fureur o
j'tais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait,
aurait sans doute ouvert le passage, si l'instrument n'et t d'une
grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir prs de moi, et je n'y
pouvais atteindre. J'tais forcene, je redoublais mes efforts, mais
inutilement, le godmich maudit rebondissait et ne me laissait que la
douleur. Ah! m'criai-je, si Verland tait ici, l'et-il encore plus
gros, je me sens assez de courage pour le souffrir. Oui, je le
souffrirais, je le seconderais, dt-il me dchirer, duss-je en mourir;
je mourrais contente, pourvu qu'il me le mt. S'il me faisait de la
douleur, reprenais-je, que les plaisirs qu'il me donnerait rendraient
cette douleur bien douce! Je le tiendrais dans mes bras, je le serrerais
troitement, il me serrerait de mme; je collerais sur sa bouche
vermeille des baisers enflamms; je les prodiguerais sur ses yeux, ses
beaux yeux noirs pleins de feux; il me tiendrait dans ses bras; quelle
volupt! Il rpondrait  mes transports par des transports aussi vifs;
j'en ferais mon idole! Oui, je l'adorerais: un beau garon comme lui
mrite de l'tre. Nos mes se confondraient; elles s'uniraient sur nos
lvres brlantes. Ah! cher Verland, pourquoi n'es-tu pas ici? Quelles
dlices! L'amour en inventerait pour nous, je me livrerais  tout ce que
la passion m'inspirerait. Mais, hlas! reprenais-je, pourquoi m'abuser
par une si douce illusion? Je suis seule, hlas! je suis seule, et, pour
comble de douleur, je tiens dans mes mains une ombre, une apparence de
plaisir, qui ne sert qu' augmenter mon dsespoir, qui m'inspire des
dsirs sans pouvoir les satisfaire. Instrument maudit, continuai-je, en
apostrophant le godmich et en le jetant au milieu de la chambre avec
rage, va faire les dlices d'une malheureuse  qui tu peux servir; tu ne
feras jamais les miennes: mon doigt vaut mille fois mieux que toi! J'y
eus aussitt recours et me donnai tant de plaisir, que j'oubliai la
perte ceux que je m'tais promis d'avoir avec le godmich. Je tombai
puise de lassitude et m'endormis en pensant  Verland.

Je ne me rveillai le lendemain que fort tard; le sommeil avait amorti
mes transports amoureux; mais n'avait rien chang  la rsolution que
j'avais prise de sortir du couvent. Les mmes raisons qui m'avaient
dtermine  prendre cette rsolution me firent encore sentir avec plus
de force la ncessit de l'excuter. Je me regardai ds lors comme
libre, et le premier usage que je fis de ma libert fut de tranquilliser
au lit jusqu' dix heures. La cloche eut beau sonner, je ne parus pas.
Je m'applaudissais du dpit que ma dsobissance devrait causer  nos
vieilles. Je me levai  la fin, je m'habillai; et pour me mettre dans
l'obligation de suivre mon dessein, je commenai par dchirer mon voile
de pensionnaire, que je regardais comme une marque de servitude. Je me
sentis le coeur plus libre: il me semblait que je venais de franchir une
barrire qui jusque-l s'tait oppose  ma libert. Mais comme j'allais
et je venais dans ma chambre, ce maudit godmich se prsente encore 
mes yeux. Cette vue me rend immobile; je m'arrte, je le prends; je vais
m'asseoir sur mon lit, je me mets  considrer l'instrument. Qu'il est
beau! disais-je en le prenant avec complaisance dans la main, qu'il est
long, qu'il est doux! C'est dommage qu'il soit si gros:  peine ma main
peut-elle l'empoigner! Mais il m'est inutile... Non, jamais il ne pourra
me servir, continuai-je en levant ma jupe et en essayant de nouveau de
le faire entrer dans un endroit qui me faisait encore une douleur
cuisante des efforts que j'avais fait la veille. J'y trouvai les mmes
difficults, et il fallut encore me contenter de mon doigt. Je
travaillai avec tout le courage que la vue de l'instrument m'inspirait,
et je poussai les choses au point que les forces me manqurent. Je
demeurai insensible au plaisir mme que je me donnais: ma main n'allait
plus que machinalement, et mon coeur ne sentait rien. Ce dgot
momentan me fit natre une ide qui me flatta beaucoup. Je vais sortir,
me dis-je, je n'ai plus rien  mnager: sortons avec clat; je veux
porter cet instrument  la mre suprieure: nous verrons comment elle
soutiendra cette vue.

Je jouissais d'avance, en allant  l'appartement de la suprieure, de la
confusion que j'allais lui causer en lui montrant le godmich. Je la
trouvai seule; je l'abordai d'un air libre.--Je sais bien, madame, lui
dis-je, qu'aprs ce qui s'est pass hier et l'affront que vous avez
voulu me faire, je ne peux plus rester avec honneur dans votre couvent.
(Elle me regardait avec surprise et sans me rpondre, ce qui me donna la
libert de continuer.) Mais, madame, sans en venir  de pareilles
extrmits, si j'avais fait une faute, et c'est de quoi je ne conviens
pas, puisque la violence que l'indigne Verland me faisait m'tait la
libert de me dfendre, vous auriez pu vous contenter de me faire une
rprimande; quoique je ne l'eusse pas mrite, je l'aurais soufferte et
je me serais borne  gmir sans me plaindre, puisque les apparences
parlaient contre moi.--Une rprimande, mademoiselle, me rpondit-elle
alors schement, une rprimande pour une action comme la vtre! Vous
mritez une punition exemplaire, et sans les gards que nous avons pour
madame votre mre, qui est une sainte dame, vous...--Vous ne punissez
pas toutes les coupables, interrompis-je vivement, et vous en avez dans
le couvent qui font bien autre chose!--Bien autre chose? reprit-elle;
nommez-les moi, je les chtierai.--Je ne vous les nommerai pas, lui
rpondis-je, mais je sais qu'il y en avait une parmi celles qui m'ont
traite hier avec tant d'indignit.--Ah! s'cria-t-elle, c'est pousser
trop loin l'effronterie! c'est pousser la corruption du coeur et le
drglement de l'esprit jusqu'o ils peuvent aller! Juste ciel; joindre
la calomnie aux actions les plus criminelles, accuser les plus saintes
de nos mres, des exemples de vertu, de chastet et de pnitence, quelle
dpravation du coeur! Je lui laissai tranquillement achever son loge,
et quand je vis qu'elle s'arrtait, je tirai froidement le godmich de
ma poche, et le lui prsentant: Voil, lui dis-je du mme air, une
preuve de leur saintet, de leur vertu, de leur chastet, ou du moins de
l'une d'elles! J'examinais pendant ce temps-l le visage de notre bonne
suprieure. Elle me regardait, rougissait, tait interdite: ces
tmoignages involontaires ne me laissrent pas douter que le godmich ne
ft  elle; j'en fus encore plus convaincue par son ardeur  me le
retirer des mains.--Ah! ma chre enfant, dit-elle (la restitution que je
venais de lui faire m'avait rconcilie avec elle), ah! ma chre fille,
se peut-il que dans une maison o il y a tant d'exemples d'dification,
il se trouve des mes assez abandonnes de Dieu pour faire usage d'une
pareille infamie? Ah! mon Dieu! j'en suis toute hors de moi. Mais, ma
chre fille, ne dites jamais que vous avez trouv cela: je serais force
d'user de svrit, de faire des recherches, et je veux prendre le parti
de la douceur. Mais vous, ma chre enfant, pourquoi voulez-vous nous
quitter? Allez, retournez-vous en dans votre chambre, je raccomoderai
tout: je dirai qu'on s'est tromp. Comptez sur mon affection, car je
vous aime beaucoup. Soyez sre qu'on ne vous verra pas de plus mauvais
oeil, malgr ce qui s'est pass. Je vois bien qu'effectivement nous
avons eu tort de vous traiter comme cela: vous n'tiez pas coupable. Je
parlerai sur le bon ton  Mlle Verland. Jsus, mon Dieu, continua-t-elle
en regardant le godmich, que le dmon est malin. Je crois, le ciel me
pardonne, que c'est un... Ah! la vilaine chose!

Au moment o la suprieure achevait ces mots, ma mre entra.--Qu'ai-je
donc appris, madame? dit-elle  la suprieure? et sur-le-champ
m'adressant la parole: Et vous, mademoiselle, pourquoi vous trouvez-vous
ici? Il fallait rpondre; j'tais dconcerte, je rougissais, je baissai
les yeux; on me pressa, je bgayai. La suprieure parla pour moi; elle
le fit avec esprit. Si elle ne me donna pas tout  fait le tort dans la
conduite qu'on avait tenue avec moi, elle ne me chargea pas assez pour
faire croire que je fusse bien coupable. Ma faute passa pour une
imprudence o le coeur n'avait eu aucune part, pour une violence de la
part d'un jeune tmraire que l'on promit bien de ne plus laisser
revenir  la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle
Verland de criminelle, puisque c'tait elle qui avait fait clater une
chose qu'elle devait taire si ce n'tait pour l'honneur de son frre, du
moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit
la suprieure, elle voulait rparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je
n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige
d'une aventure o, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de
mon ct; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mre me
plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.

Les mes zles pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il
fut arrt entre la suprieure et ma mre qu'ayant eu le malheur de
scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me
rconcilier avec le Pre des misricordes et m'approcher du sacrement de
la pnitence. On me fit l-dessus bien des exhortations que je passe,
pour ne pas t'ennuyer.

Ma mre m'avait presque convertie avec ses sermons. Cependant la peine
que je sentais  avouer mes fautes aurait d me faire douter de ma
conversion, et le pre Jrme m'en arrachait l'aveu plutt que je ne lui
faisais. Dieu sait quel plaisir il avait, ce vieux pcheur! Je ne lui en
avais jamais tant dit; encore ne sut-il pas tout; car je ne crois pas
que Dieu puisse faire grand crime  une pauvre fille de chercher  se
soulager quand elle est presse. Elle ne s'est pas faite elle-mme;
est-ce sa faute si elle a des dsirs, si elle est amoureuse? Est-ce sa
faute si elle n'a pas de mari pour la contenter? Elle cherche  apaiser
ces dsirs qui la dvorent, ce feu qui la brle; elle se sert des moyens
que la nature lui donne: rien de moins criminel.

Malgr les petits mystres que j'avais faits au pre Jrme, je ne
laissais pas d'tre pntre. Etait-ce repentir? Non. La vritable cause
tait le refus que le pre m'avait fait de me donner l'absolution. Je
craignis qu'il ne fournt une nouvelle matire  la mdisance; j'en
tais touche jusqu'aux larmes. Je craignais qu'en allant offrir ma
confusion aux yeux de mes ennemies, je ne leur donnasse un nouveau sujet
de triompher. J'allai me placer sur un prie-Dieu, vis--vis de l'autel:
mes pleurs m'assoupirent, je m'endormis. J'eus pendant mon sommeil le
rve le plus charmant; je songeais que j'tais avec Verland, qu'il me
tenait dans ses bras, qu'il me pressait avec ses cuisses. J'cartais les
miennes et me prtais  tous ses mouvements. Il me maniait les ttons
avec transport, les serrait, les baisait. L'excs du plaisir me
rveilla. J'tais rellement dans les bras d'un homme. Encore toute
occupe des dlices de mon songe, je crus que mon bonheur changeait
l'illusion en ralit. Je crus tre avec mon amant: ce n'tait pas lui!
On me tenait troitement embrasse par derrire. Au moment que j'ouvris
les yeux, je les refermai de plaisir et n'eus pas la force de regarder
celui qui me le donnait. Je me sentis inonde d'une liqueur chaude, et
quelque chose de dur et de brlant que l'on m'enfonait en jetant des
soupirs. Je soupirai aussi, et dans le moment une liqueur semblable que
je sentais s'chapper de toutes les parties de mon corps, avec des
lancements dlicieux, se mlant avec celle que l'on rpandait une
seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.

Ce plaisir qui, s'il durait toujours, serait plus piquant mille fois que
celui qu'on gote dans le ciel, hlas! ce plaisir finit trop tt. Je fus
saisie de frayeur en pensant que j'tais seule pendant la nuit dans le
fond d'une glise: avec qui? Je ne le savais pas; je n'osais m'en
claircir, je n'osais remuer; je fermais les yeux, je tremblais. Mon
tremblement augmenta encore quand je sentis qu'on pressait ma main,
qu'on la baisait. Le saisissement m'empcha de la retirer, je n'en avais
pas la hardiesse; mais je me rassurai un peu en entendant dire  mes
oreilles, d'une voix basse: Ne craignez rien; c'est moi! Cette voix, que
je me souvenais confusment d'avoir entendue, me rendit le courage, et
j'eus la force de demander qui c'tait, sans avoir celle de
regarder.--Eh! c'est Martin, me rpondit-on, le valet du pre Jrme.
Cette dclaration dissipa ma frayeur. Je levai les yeux, je le reconnus.
Martin tait un blond, veill, joli, amoureux. Ah! qu'il l'tait! Il
tremblait  son tour, et attendait ma rponse pour fuir ou me baiser
encore. Je ne lui en fis pas, mais je le regardai d'un air riant, avec
des yeux qui se ressentaient encore du plaisir que je venais de goter.
Il vit bien que ce n'tait pas un signe de colre; il se jeta dans mes
bras avec passion; je le reus de mme, et sans penser que si quelqu'un
s'apercevait que je manquais dans le couvent on pourrait venir et nous
trouver ensemble... Te le dirais-je? L'amour rend tout excusable. Sans
respect pour l'autel, sur les marches duquel nous tions, Martin me
pencha un peu, leva mes jupes, porta sa main partout; aussi passionne
que lui, je portai la mienne  son vit; j'eus pour la premire fois de
ma vie le plaisir d'en manier un! Ah! que le sien tait joli! petit,
mais long, tel qu'il me le fallait. Quel feu! Quelle dmangeaison
voluptueuse se glissa d'abord par tout mon corps! J'tais muette, je
serrais ce cher vit dans ma main, je le considrais, je le caressais,
l'approchais de mon sein, le portais  ma bouche, le suais; je l'aurais
aval! Martin avait le doigt dans mon con, le remuait doucement, le
retirait, le remettait et renouvelait ainsi mes plaisirs  chaque
instant, il me baisait, me suait le ventre, la motte et les cuisses; il
les quittait pour porter des lvres brlantes sur ma gorge. En un moment
je fus couverte de ses baisers. Je ne pus pas tenir contre ces attaques
de plaisir. Je me laissai tomber, l'attirant doucement  moi avec mon
bras droit, dont je le serrai amoureusement; je le baisais  la bouche,
tandis que de la main gauche, tenant l'objet de tous mes voeux, je
tchais de me l'introduire et de me procurer un plaisir plus solide. Un
gal transport le fit coucher sur moi: il se mit  pousser.--Arrte, lui
dis-je d'une voix entrecoupe par mes soupirs, arrte, mon cher Martin;
ne va pas si vite, restons un moment. Aussitt, me coulant sous lui et
cartant les cuisses, je joignis mes jambes sur ses reins. Mes cuisses
taient colles contre ses cuisses, son ventre contre mon ventre, son
sein contre mon sein, sa bouche sur ma bouche: nos langues taient
unies, nos soupirs se confondaient. Ah! Suzon, quelle charmante posture!
Je ne pensais  rien au monde, pas mme au plaisir que j'avais, n'tant
occupe qu' le sentir. L'impatience m'empcha de le goter plus
longtemps. Je fis un mouvement, Martin en fit autant, et notre bonheur
s'vanouit; mais avant de le perdre, nous sentmes combien il tait
grand: il semblait qu'il et ramass ses traits les plus vifs et les
plus ravissants pour nous en accabler. Nous restmes sans sentiment,
n'ouvrant les yeux que pour nous presser de nouveau; le plaisir se
refusait  nos efforts.

Il est temps, poursuivit Monique, de t'apprendre, Suzon, ce que c'tait
que cette eau bnite dont le pre Jrme t'arrosa un jour la gorge en te
donnant l'absolution.

Ma premire action, quand Martin fut retir de mes bras, fut de porter
la main o j'avais reu les plus grands coups. Le dedans, le dehors,
tout tait couvert de cette liqueur dont l'effusion m'avait fait tant de
plaisir; mais elle avait perdu toute sa chaleur et tait froide alors
comme de la glace. C'tait du foutre. On appelle ainsi une matire
blanche et paisse qui sort du vit ou du con quand on dcharge. La
dcharge est l'action qui suit ce frottement voluptueux par o l'on
prlude.--Comment, dis-je  Monique, c'en tait donc que vous rpandiez
tout  l'heure?--Oui, vraiment, me dit-elle, et tu m'en as donn aussi,
petite friponne! N'as-tu pas senti ton petit conin tout mouill? C'en
tait.

Mais, ma chre petite, le plaisir que tu as got est bien au-dessous de
celui qu'on gote avec un homme; car ce qu'il nous donne se mlant avec
ce que nous lui donnons, y rentre, nous pntre, nous enflamme, nous
rafrachit, nous brle. Quelles dlices, Suzon! Ah! ma chre Suzon,
elles sont inexprimables; mais coute le reste de mon aventure,
poursuivit-elle.

J'tais bien chiffonne, comme tu peux croire, aprs l'exercice amoureux
que je venais de faire; je me remis le mieux qu'il me fut possible, et
demandai  Martin quelle heure il tait.--Oh! il n'est pas tard, me
rpondit-il: je viens d'entendre la cloche du souper.--Je me passerai
bien d'y aller, repris-je; je vais vite me coucher; mais avant que je te
quitte, apprends-moi, mon cher Martin, par quel hasard tu t'es trouv
ici, et comment as-tu os venir?...--Oh! pardi! ce n'est pas la
hardiesse qui me manque. V'l comme 'a t: j'tais venu pour parer
l'glise, car, comme vous savez, c'est demain bonne fte; je vous ai
aperue. M'est avis, ai-je dit  part moi en vous reluquant, que voil
une demoiselle qui prie bian le bon Dieu! Pardi! ce me suis-je fait, il
faut qu'alle ait bien la rage de la dvotion pour s'en venir 
c't'heure-ci dans l'glise, pendant que tretoutes prennent leurs
becques! mais ne dormirait-elle pas aussi? ce me suis-je dit, voyant
que vous ne bronchiez ni pied ni patte. Pardi! je le croirais bian.
Voyons un peu a. Je me suis cependant approch tout fin prs de vous,
et j'ai vu que vous dormiais. Je sis rest l un petit bout de temps 
vous lorgner, et pendant ce temps-l, mon coeur faisait tic toc, tic
toc. Le guiable est bian fin; Martin, m'a-t-il corn aux oreilles, alle
est bian jolie au moins: v'l un biau coup  faire, mon enfant; si tu
laisses chapper c't'occasion-l, tu ne la retrouveras pas? avise-toi,
Martin. Pardi! je me sis avis tout de suite. J'ai lev tout doucement
votre collerette, et ai vu deux petits ttons bian blancs. Pardi! j'ai
mis la main dessus, et pis je les ai baiss aussi tout doucement; et
pis, voyant que vous dormiais comme un sabot, j'ai eu envie de faire
autre chose, et c't'autre chose-l, je l'ai faite en vous troussant
bravement vot' cotillon par derrire; et pis j'ai pouss; et pis, dame,
vous savez le reste.

Malgr son langage grossier, l'air d'ingnuit avec lequel Martin
s'expliquait me charmait.--Eh bien, lui dis-je, mon cher ami, as-tu bien
eu du plaisir?--Oh! pardi! me rpondit-il en m'embrassant, j'en ai tant
eu que j'sis prt  recommencer, si vous voulez.--Non, pas pour le
prsent, lui dis-je; peut-tre s'apercevrait-on de quelque chose; mais
tu as la clef de l'glise; si tu veux venir demain  minuit, tiens la
porte ouverte, je viendrais te trouver; entends-tu Martin?--Oh! morgu!
me rpondit-il; c'est bian dit; nous nous en donnerons  coeur-joie;
nous n'aurons pas d'espions  c't'heure-l. Je l'assurai que je m'y
trouverais. La rflexion me fit rsister  mon envie et aux prires de
Martin, qui voulait que nous fissions cela encore une petite fois,
disait-il, avant de nous quitter. Mon refus l'aurait plong dans la
tristesse si je ne l'eusse consol par l'esprance du lendemain. Nous
nous embrassmes, je rentrai dans le couvent et regagnai heureusement ma
chambre sans avoir t aperue.

Tu devineras facilement que je mourais d'impatience de me visiter et de
savoir en quel tat j'tais aprs les assauts que je venais d'essuyer.
Je sentais une vive cuisson;  peine pouvais-je marcher. J'avais pris
une lumire au dortoir; je tirai bien mes rideaux pour n'tre vue de
personne, et m'tant assise sur ma chaise, une jambe sur mon lit et
l'autre sur le plancher, je fis mon examen. Quelle fut ma surprise
lorsque je trouvai que mes lvres, qui auparavant taient si fermes et
si rebondies, taient devenues toutes molles et comme fltries! Les
poils qui les couvraient, quoiqu'ils se ressentissent encore de
l'humidit, formaient d'espace en espace, mille petites boucles.
L'intrieur tait d'un rouge vif, enflamm et d'une extrme sensibilit.
La dmangeaison m'y faisait porter le doigt, et sur-le-champ la douleur
me forait de le retirer. Je me frottais contre les bras de mon fauteuil
et les couvrai des marques de la vigueur de Martin. Le plaisir
combattait contre la fatigue; mais mes yeux s'appesantissaient
insensiblement. Je me couchai et dormis d'un sommeil qui ne fut
interrompu que par d'agrables songes qui me rappelaient les dlices que
j'avais gotes.

On ne me dit rien le lendemain sur mon absence; on la regarda comme un
reste de ressentiment que je devais avoir du traitement que l'on m'avait
fait. Mon air fier confirma cette pense. J'assistai comme les autres 
l'office; toutes mes compagnes communiaient, moi je ne communiai pas; et
 te dire vrai, je m'tais mise au-dessus de la honte de ne pas suivre
leur exemple. L'amour dissipe les prjugs. La prsence de mon amant,
que je voyais rder dans l'glise, me ddommageait assez. Plus d'une
parmi mes compagnes aurait bien quitt au mme prix la nourriture
spirituelle.

Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de
dvotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait t
qu'un polisson; aux miens c'tait l'amour mme: il en avait la jeunesse,
il en avait les grces. Son mrite cach me faisait passer lgrement
sur sa ngligence extrieure. Je m'aperus pourtant qu'il s'tait
accommod ce jour-l et qu'il tchait de se donner meilleur air qu'
l'ordinaire. Je lui sus bon gr de son intention, que j'attribuais
plutt  l'envie de me plaire qu'au mrite de la fte qu'on clbrait.
Rien n'chappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les
pensionnaires pour tcher de me dcouvrir. Je ne voulais pas qu'il me
reconnt; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais t fche qu'il
n'et pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en tais amoureuse 
la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole
que je lui avais donne.

Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaite. Minuit sonna. Ah!
que je fus alors trouble! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant,
et quoique tout le monde ft endormi, je croyais les yeux de tout le
monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumire que
celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant  ttons dans l'obscurit,
si Martin m'avait manqu de parole, j'en mourrais de douleur! Il tait
au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais t
ponctuelle. J'tais vtue fort lgrement; il faisait chaud, et je
m'tais aperue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de
gorge, tout cela tait trop embarrassant. Sitt que je sentis la porte
ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la
recouvrai que pour appeler mon cher Martin  voix basse: il m'attendait;
il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse.
Nous nous tnmes longtemps troitement serrs. Revenus des premiers
mouvements de notre joie, nous cherchmes rciproquement  en exciter de
plus grands. Je portai la main  la source de mes plaisirs; il porta la
sienne o je l'attendais avec impatience. Il fut bientt en tat de la
contenter. Il se dshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai
dessus. Nos plaisirs se succdrent pendant deux heures avec rapidit et
des mouvements de vivacit qui ne laissaient pas le temps de les
dsirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore
gots ou que nous ne dussions plus les goter. Dans le feu du plaisir
on ne songe gure  mnager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de
Martin ne rpondait plus  la mienne; il fallut s'arracher de ses bras
et se retirer.

Notre bonheur ne dura gure plus d'un mois, et j'y comprends le temps
que la ncessit faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli
par le plaisir de voir mon amant, il l'tait par celui de penser  lui
et par les agrables ides qui disposaient mon coeur aux dlices que sa
prsence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passes dans
ses bras ont coul rapidement, et que les suivantes ont t longues!

Redouble ton attention, ma chre Suzon, renouvelle-moi tes promesses de
m'tre toujours fidle et de ne jamais rvler un secret que je n'ai
confi qu' toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'couter un penchant
trop flatteur et de s'y livrer sans rflexion! Si les plaisirs que
j'avais gots taient dlicieux, l'inquitude qui les suivit me les fit
payer bien cher. Que je me repentis d'avoir t trop amoureuse! Les
suites de ma faiblesse se prsentrent  mon imagination avec des
circonstances affreuses. Je pleurai, je gmis.--Que vous arriva-t-il
donc? lui demandai-je.--Je m'aperus, me dit-elle, que mes rgles ne
coulaient plus; huit jours s'taient passs sans les avoir; je fus
surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'tait un
signe de grossesse. J'tais souvent attaque de maux de coeur, de
faiblesses. Ah! m'criai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hlas!
je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de
larmes succdait  ces accablantes rflexions.--Vous tiez grosse?
dis-je  la soeur avec tonnement. Ah! ma chre Monique, comment
avez-vous fait pour en drober la connaissance  des yeux
intresss.--Je n'eus, me rpondit-elle, que la douleur de savoir mon
malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait caus, il
m'en dlivra. Ma grossesse ne m'empchait pas de me rendre toujours 
nos rendez-vous; j'tais inquite, j'tais tremblante, mais j'tais
encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entranait.
Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur tait  son comble. Ce
qui me l'avait caus devait servir du moins  m'en consoler.

Une nuit, aprs avoir reu de Martin ces tmoignages d'un amour
ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperut que je soupirais
tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, tait tremblante
(quand ma passion tait satisfaite, l'inquitude reprenait dans mon
coeur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda
avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement
du mystre que je lui faisais de mes peines.--Ah! Martin, lui dis-je,
mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est
plus le mme, j'en porte dans mon sein une preuve qui me dsespre: je
suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'tonnement fit place 
une profonde rverie; je ne savais qu'en penser, Martin tait toute mon
esprance dans cette circonstance cruelle; il balanait: que devais-je
croire? Peut-tre, disais-je, abattue par son silence, peut-tre
mdite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner  mon dsespoir. Ah! qu'il
reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le
har! Je versais des larmes, il s'en aperut. Aussi tendre, aussi fidle
que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occup du
soin de se drober  mon amour, il ne l'tait que de celui de tarir mes
pleurs en me dlivrant de leur cause. Il m'annona, en m'embrassant avec
tendresse, qu'il en avait trouv le moyen. La joie que me causa cette
promesse n'gala pas celle de m'tre trompe dans mes soupons: il me
rendait la vie. Charme des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse
de savoir quel tait ce moyen qu'il prtendait employer pour me dlivrer
de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui
tait dans le cabinet de son matre, et dont la mre Anglique avait
fait l'exprience avant moi. Je voulus savoir ce que le pre Jrme
pouvait avoir de particulier avec cette mre. Je la hassais
mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animes contre moi
le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une
vestale; que je me trompais! D'autant plus svre qu'elle savait mieux
dguiser son caractre vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de
la vertu ses inclinations corrompues, elle tait en intrigue rgle avec
le pre Jrme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit
qu'en furetant dans les papiers de son matre, il avait trouv une
lettre o elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop
cout, dans le mme embarras o je me trouvais pour avoir trop cout
Martin! que le pre lui avait envoy une petite fiole de cette liqueur
dont je devais user; que la mre, en recevant le prsent, avait paru
tre transporte de joie, et qu'il avait trouv une seconde lettre par
laquelle elle marquait  son vieil amant que la liqueur avait fait
merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodit, et qu'on tait prte 
recommencer.--Ah! mon cher ami, dis-je  Martin, apporte-moi ds demain
de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes
vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais
servir ma vengeance et ma haine contre la mre Anglique; je les
demandai  Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous
coterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le
lendemain avec ce qu'il m'avait promis.

J'avais fait rflexion que la lumire pourrait me trahir, si on en
apercevait dans ma chambre  pareille heure. Je modrai l'impatience o
j'tais de lire les lettres de la mre: j'attendis que le jour part; il
vint: je lus; elles taient crites d'un style passionn, et aussi peu
mesur que la figure et les manires de celle qui les avait crites
l'taient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits,
des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne
se gnait pas, parce qu'elle comptait que le pre Jrme aurait la
prcaution, comme elle le lui marquait, de brler les lettres. Il avait
eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai
longtemps de quelle manire je devais me servir de ces lettres pour
perdre mon ennemie. Les rendre moi-mme  la suprieure, c'et t une
dmarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la
faon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, 'aurait
t l'exposer  des questions dont il ne serait peut-tre pas sorti 
son honneur et qui auraient pu entraner ma perte. Je choisis un autre
parti: ce fut de les porter moi-mme  la porte de la suprieure, au
moment o je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrtai  cette ide.
Imprudente que j'tais! J'aurais d brler ces lettres. Que de chagrins
je m'apprtais! je m'enlevais mon amant! Cette rflexion, si elle me ft
venue, aurait teint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance
me prsentt, et-elle un moment balanc la douleur de perdre Martin?
Non; il m'tait mille fois plus prcieux que ce qui me flattait le plus
dans ce moment. Je ne remis l'excution de mon projet que jusqu'au temps
o je serais hors de danger: je le fus bientt. J'avais demand  Martin
une trve de huit jours; elle n'tait pas encore expire. Je crus
pouvoir excuter alors le dessein que j'avais form: il eut tout l'effet
que j'en pouvais attendre. La suprieure trouva les lettres, fit venir
la mre Anglique et la convainquit. Peut-tre la rflexion et-elle
obtenu sa grce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent
jamais, la rivalit, n'et rendu sa punition ncessaire pour le repos de
la suprieure; car, quoiqu'elle ne manqut pas, comme je te l'ai dit, de
ces secours capables d'mousser la pointe des aiguillons de la chair, il
est bien difficile, quand on a grand apptit, de s'en tenir  cette
nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.

Un godmich n'est qu'un secret pour endormir le temprament; son sommeil
n'est pas de longue dure; il se rveille, et, furieux de la tromperie
qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la ralit.

La suprieure tait dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques
connaissances dans les mystres de l'amour voit clair dans une injure.
Si les objets lui manquent, l'imagination y supple; elle s'aigrit des
difficults qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la
ralit; mais avec un homme, une femme du caractre de la suprieure, de
celui du pre Jrme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en
pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le
directeur ne partaget secrtement ses consolations spirituelles entre
elle et la mre Anglique. Le prompt chtiment de celle-ci confirma mes
soupons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir dplu
et d'avoir enlev  la suprieure le coeur d'un amant confirm dans ses
bonnes grces.

Je me repentis bientt de ma sottise; je m'tais toujours flatte que
l'orage ne tomberait que sur la mre Anglique: il alla plus loin. Le
pre, outr de se voir enlever sa matresse, souponna Martin de la
cause de son malheur: il le sacrifia  son ressentiment en le chassant:
je ne l'ai plus revu depuis.

Voil mon histoire, ma chre Suzon, poursuivit la soeur Monique; je ne
te recommande pas le secret; tu es intresse  le garder; te voil
associe  mes plaisirs! Hlas! je n'ai presque pas joui depuis que j'ai
perdu mon amant. Que n'est-il ici, continuait-elle en me baisant, je le
mangerais de caresses!

Le souvenir de Martin l'animait: ses discours avaient produit sur moi le
mme effet. Nous nous trouvmes, sans y penser, disposes  ne pas
attendre au lendemain pour clbrer la perte de ce cher amant. Je
rappelais  Monique les plaisirs qu'elle avait autrefois gots avec
lui. Trompe par mes caresses, elle oubliait que je n'tais qu'une
fille, me prodiguait les mmes noms qu'elle lui prodiguait dans ses
transports. J'tais son ange, son dieu! Je n'avais pas encore l'ide
d'un bien plus grand plaisir que celui dont je jouissais: Monique, dans
mes bras, comblait tous mes dsirs. L'imagination va toujours plus loin
que ce que l'on possde. Monique songeant au plaisir que lui avait caus
le frottement du poil de Martin, quand elle le sentit contre ses fesses
la nuit de l'aventure du prie-Dieu, m'en promit autant si je voulais le
lui procurer encore. J'y consentis. Elle se coucha sur le ventre,
j'agissais: nous nous animmes de faon qu' force de nous chatouiller
nous nous trouvmes, l'une la tte au chevet du lit, et l'autre la tte
au pied. Dans cette situation, nous nous rapprochmes; l'une de mes
cuisses tait sur le ventre de Monique, l'autre sous ses fesses: mon
ventre et mes fesses taient de mme entre ses cuisses; troitement
colles l'une contre l'autre, nous nous pressions en soupirant, nous
nous frottions rciproquement, nous rpandions  chaque instant. Les
sources de notre plaisir, gonfles par un jaillissement continuel, qui
n'avait d'autre issue que de passer de l'une dans l'autre, taient comme
deux rservoirs de dlices o nous mourrions plonges sans sentiment, o
nous ne ressuscitions que par l'excs du ravissement. L'puisement seul
mit fin  nos transports. Enchantes l'une de l'autre, nous nous
prommes de recoucher ensemble le lendemain. Elle y revint et me rendit
encore plus savante  cette seconde entrevue. Ces nuits charmantes n'ont
t interrompues que par ma sortie du couvent pour venir ici.

Ce que Suzon venait de me raconter avait si fort agi sur mon
imagination, que je n'avais pu refuser  l'nergie de ses discours des
marques de sensibilit relative au sujet. Quoique j'eusse affect de lui
drober les larmes qu'elle m'arrachait, le plaisir de les rpandre, les
regards passionns que je jetais sur elle en les rpandant, m'avaient
trahi; elle s'tait aperue de mes mouvements; mais, charme d'avoir
fait sur moi l'impression qu'elle dsirait, elle me dissimulait
adroitement sa satisfaction, et, par une politique mal entendue,
combattait encore en elle-mme le doux penchant qui devait couronner
l'ardeur qu'elle m'inspirait. Autant ses discours m'avaient tonn,
autant ils me donnrent d'espoir. Ces peintures si vives et si animes
des situations et des sentiments de la soeur Monique, dans une
circonstance  peu prs semblable  celle o nous nous trouvions, ne
pouvaient partir que d'un coeur pntr. Elle ne m'avait rien cach de
ses actions, pas mme sa sensibilit pour les plaisirs de l'amour. Elle
avait dit tous les mots; rien n'avait t fard. Si nous eussions t
dans l'alle, elle n'aurait pas dit un mot que je n'en eusse profit, et
n'aurait pas fait une peinture que je n'y eusse joint la reprsentation
au naturel. Son dessein n'avait pas t d'y venir. Que devais-je penser
de cette rsistance? Comment l'accorder avec ce que je venais
d'entendre? Ah! si j'avais pu lire dans son coeur, que je me serais
pargn d'inquitudes! Rsolu  suivre mon dessein, mais en garde contre
une prcipitation qui aurait pu effaroucher Suzon, je pris autrement mes
mesures. Je cherchai dans le rcit mme qu'elle venait de me faire des
armes pour la combattre. Je lui demandai d'abord indiffremment si la
soeur Monique tait jolie.--Comme un ange, me rpondit-elle, et une
fille qui possde ces charmes est toujours sre de plaire. Sa taille est
fine et bien prise: sa peau est d'une blancheur, d'une douceur
parfaites; elle a la plus belle gorge du monde, le visage un peu ple,
mais joli et form de faon que les plus belles couleurs lui
conviendraient moins que cette pleur; ses yeux sont noirs et bien
fendus; mais, contre l'ordinaire des brunes, elle les a languissants; il
n'y reste qu'assez de feu pour faire juger qu'ils seraient brillants
si elle n'tait pas si amoureuse.--Tu me rends compatissant pour
elle, dis-je  Suzon. Sa passion pour les hommes la rendra
malheureuse.--Dsabuse-toi, rpondit Suzon, ce n'est que depuis peu,
comme je te l'ai dit, qu'elle a pris le voile par complaisance pour sa
mre. Le temps de prononcer ses voeux n'est pas encore venu; son bonheur
dpend de la mort d'un frre, l'idole de sa mre. Il court grand risque
de ne pas vivre plus longtemps que sa soeur ne le souhaite. On l'a dj
bless  Paris dans un bordel...--Un bordel! eh! qu'est-ce que cet
endroit? demandai-je  Suzon, par pressentiment sans doute de ce qui
devait m'y arriver un jour.--Je vais te dire, me rpondit-elle, ce que
j'en sais de la soeur Monique qui connat tout ce qui a rapport  ses
inclinations. C'est un lieu o s'assemblent des filles tendres et
faciles, qui reoivent avec complaisance les hommages des libertins, et
se prtent  leurs dsirs, sous l'espoir de la rcompense. Leur penchant
les y mne, le plaisir les y fixe.--Ah! m'criai-je en l'interrompant,
que je voudrais tre dans une ville o il y et de ces endroits-l! Et
toi, Suzon? Elle ne dit mot, mais je compris par son silence qu'elle ne
serait pas plus cruelle qu'une autre pour son temprament, et que ce
plaisir aurait autant d'empire sur son coeur que sur celui de ces filles
tendres que l'empressement des hommes rige en idoles publiques. Je
crois, ajoutai-je, que la soeur Monique irait l aussi volontiers que
son frre.--Assurment, me dit-elle; cette pauvre fille aime les hommes
 la fureur; l'ide seule l'en enchante.--Et toi, petite friponne, tu ne
les aimes donc pas?--Je les aimerais, me rpondit-elle, si ce que l'on
fait avec eux n'tait pas si dangereux.--Tu le crois! lui dis-je; il ne
l'est pas tant que tu le penses. Pour faire cela avec une femme, elle ne
devient pas toujours grosse. Vois cette dame qui est notre voisine:
marie depuis longtemps, elle le fait avec son mari, et cependant elle
n'a pas d'enfants. Cet exemple parut l'branler. Ecoute, ma chre Suzon,
poursuivis-je, et comme inspir par une intelligence au-dessus de mon
ge, qui me faisait pntrer dans les mystres de la nature, la soeur
Monique t'a dit que, quand Martin le lui mettait, elle tait toute
remplie de ce qu'il lui donnait: c'tait sans doute ce qui lui avait
fait un enfant.--Eh bien, dit Suzon en me regardant et cherchant dans
mes yeux un moyen de satisfaire son envie sans s'exposer aux hasards,
que veux-tu dire par l?--Ce que je veux dire, repris-je, c'est que si
c'est ce que l'homme rpand qui produit cet effet, on peut l'empcher en
se retirant, quand on sent que cela vient.--Eh! le peut-on faire?
interrompit vivement Suzon. N'as-tu jamais vu deux chiens l'un sur
l'autre? On a beau les battre pour les faire finir, ils crient, se
dmnent, voudraient se retirer et ne peuvent pas: ils sont attachs de
faon que cela leur devient impossible. Dis-moi si un homme se trouvait
attach de mme  une femme, que quelqu'un vnt, qu'on les surprt?
Cette objection me dmonta, l'exemple tait simple; il semblait que
Suzon et prvu ce que j'allais lui proposer. L'exemple tait pour nous;
nous allions nous trouver dans le mme cas, si Suzon se rendait. Elle
semblait attendre ma rponse: et si j'avais pu lire dans son me,
j'aurais vu qu'elle se repentait de m'avoir propos une difficult que
j'tais hors d'tat de rsoudre. D'autant plus intress  dtruire son
prjug, je ne doutai pas que mon bonheur ne dpendt de ma rponse, et
je cherchai des raisons pour la convaincre. Je me souvenais parfaitement
que le pre Polycarpe n'avait pas eu la veille cette difficult  se
retirer de dessus Toinette. Je lui aurais cit cet exemple, mais
j'aimais mieux le lui faire voir. Mes raisonnements ne la persuadrent
pas, mais ses dsirs supplaient  ce qu'ils avaient de dfectueux. Elle
affectait d'insister encore, et il lui fallait un exemple contraire pour
la persuader. Dans le moment je vis le bonhomme Ambroise sortir de la
maison et gagner le chemin de la rue. Son dpart m'offrit l'occasion la
plus favorable qui pt se prsenter. Ne doutant pas que le pre et
Toinette ne profitassent de la libert qu'il leur laissait pour rparer
le temps perdu par sa prsence, je dis d'un ton assur  Suzon: Viens,
je veux te faire voir que tu t'es trompe. Je me levai et j'aidai Suzon
 en faire autant aprs lui avoir port sous sa jupe une main qu'elle
repoussa en foltrant.--O vas-tu donc me mener? me dit-elle, voyant que
je gagnais la maison. La petite friponne croyait que j'allais la mener
dans l'alle: elle m'y aurait suivi. Que j'aurais bien mieux fait d'y
aller! Mais je n'tais pas assez expriment pour voir qu'elle ne
demandait pas mieux. Je craignais quelque nouvelle rsistance de sa
part, et mon destin m'entranait. Je lui rpondis que je la menais dans
un lieu o elle verrait quelque chose qui lui ferait plaisir.

--O donc? me rpondit-elle avec impatience, voyant que j'avanais vers
la maison.--Dans ma chambre, lui rpondis-je.--Dans ta chambre? me
dit-elle; oh! non! Tiens, Saturnin, cela est inutile: tu me ferais
quelque chose! Je lui jurai que non, et je connus  l'air dont elle
consentait  y venir qu'elle tait moins fche de m'y suivre qu'elle ne
l'aurait t si, en lui promettant d'tre sage, je ne lui avais pas
donn un prtexte pour s'y laisser conduire. Que je me rappelle avec
plaisir ces traits charmants de mon enfance! l'habitude d'accorder tout
 mes passions et l'usage immodr des plaisirs n'ont point mouss ma
sensibilit pour ces prcieux instants de ma vie.

Nous entrmes dans ma chambre sans avoir t aperus; je tenais Suzon
par la main, elle tremblait; je marchais sur la pointe des pieds, elle
m'imitait: je lui fis signe de ne point parler, et, la faisant asseoir
sur mon lit, je m'approchai doucement de la cloison: personne n'y tait
encore. Je dis d'une voix basse  Suzon que l'on ne tarderait pas 
venir. Mais que veux-tu donc me montrer? me demanda-t-elle, intrigue
par mes faons mystrieuses.--Tu vas le voir, rpondis-je: et
sur-le-champ, en avancement du privilge que je comptais que cette vue
allait me donner, je la renversai sur mon lit, en tchant de lui glisser
la main sur les cuisses. Je n'en tais pas encore  la jarretire,
qu'elle se leva avec action, et dit qu'elle ferait du bruit si j'tais
assez hardi pour la toucher. Elle alla mme jusqu' faire semblant de
vouloir sortir: je pris cette grimace pour une marque de colre, et je
fus assez simple pour m'imaginer qu'elle voulait effectivement se
retirer. J'tais interdit, le coeur me battait,  peine osais-je
rpondre; et quoique ce ne ft qu'en bgayant, je persuadai facilement
une fille qui aurait t bien fche que mon silence l'et mise dans la
ncessit de joindre l'effet  la menace: elle consentit  rester.
J'allais dsesprer de pouvoir venir  bout de mon entreprise, quand
j'entendis ouvrir la porte de la chambre d'Ambroise. Le coeur me revint,
et j'attendais avec impatience que la curiosit de Suzon ft pour moi ce
que je n'avais pu faire moi-mme.--Les voici! lui dis-je en lui faisant
signe de se taire et en la remuant sur le lit; les voici, ma chre
Suzon! Je m'approchai aussitt de la cloison; j'cartai l'image qui
drobait  mes regards ce qui se passait dans la chambre, et j'aperus
le pre qui prenait sur la gorge de Toinette des gages peu quivoques de
sa bonne volont. Immobiles, serrs troitement l'un contre l'autre et
recueillis en eux-mmes, il semblait qu'ils voulussent, par une profonde
mditation, se remplir de la grandeur des mystres qu'ils allaient
clbrer. Attentif  leurs mouvements, j'attendais qu'ils les
poussassent un peu plus loin pour faire signe  Suzon d'avancer.
Toinette, ennuye de la longue mditation, se dbarrassa la premire des
bras du moine, et, jetant corset, jupe, chemise, tout  bas, parut telle
que la biensance du mystre l'exigeait. Ah! que j'aimais  la voir dans
cet tat! Ma fureur amoureuse, que les combats de Suzon n'avaient fait
qu'irriter, redoubla d'un degr  cette vue.

Suzon, que mon attention rendait impatiente, avait quitt le lit et
s'tait approche de moi. J'tais si fort occup que je ne m'en tais
pas aperu.--Laisse-moi donc voir aussi! me dit-elle en me repoussant un
peu. Je ne demandais pas mieux. Je lui cdai aussitt mon poste et me
tins  ct d'elle pour examiner sur son visage les impressions qu'y
produirait le spectacle qu'elle allait voir. Je m'aperus d'abord
qu'elle rougissait; mais je prsumai trop de son penchant  l'amour pour
craindre que cette vue ne produist un effet contraire  celui que j'en
esprais. Elle resta. Curieux alors de savoir si l'exemple oprait, je
commenai par lui couler la main sous la jupe. Je ne trouvai plus qu'une
rsistance mdiocre; elle se contentait de me repousser seulement la
main, sans l'empcher de monter jusqu'aux cuisses, qu'elle serrait
troitement. Ce n'tait qu'aux transports des combattants que j'tais
redevable de la facilit que je trouvais  les desserrer insensiblement.
J'aurais calcul le nombre de coups que donnaient ou recevaient la pre
et Toinette par celui des pas que ma main, plus ou moins presse,
faisait sur ses charmantes cuisses. Enfin, je gagnai le but. Suzon
m'abandonna tout, sans pousser plus loin sa rsistance; elle cartait
les jambes pour laisser  ma main la facilit de se contenter. J'en
profitai, et portant le doigt  l'endroit sensible,  peine pouvait-il y
entrer. Sentant que l'ennemi s'tait empar de la place, elle
tressaillit, et ses tressaillements se renouvelaient au moindre
mouvement de mon doigt.--Je te tiens, Suzon! lui dis-je alors; et levant
son jupon par derrire, je vis, ah! je vis le plus beau, le plus blanc,
le mieux tourn, le plus ferme, le plus charmant petit cul qu'il soit
possible d'imaginer. Non, aucun de ceux  qui j'ai fait le plus de fte,
aucun n'a jamais approch du cul de ma Suzon. Fesses divines dont
l'aimable coloris l'emportait sur celui du visage; fesses adorables, sur
lesquelles je collai mille baisers amoureux, pardonnez si je ne vous
rendis pas alors l'hommage qui vous tait d. Oui, vous mritiez d'tre
adores; vous mritiez l'encens le plus pur; mais vous aviez un voisin
trop redoutable. Je n'avais pas encore le got assez pur pour
connatre votre vritable valeur: je le croyais seul digne de ma
passion. Cul charmant, que mon repentir vous a bien veng! Oui, je
conserverai toujours votre mmoire! Je vous ai lev dans mon coeur un
autel o tous les jours de ma vie je pleure mon aveuglement! J'tais 
genoux devant cet adorable petit cul, l'embrassais, le serrais,
l'entr'ouvrais, m'extasiais; mais Suzon avait mille autres beauts qui
piquaient ma curiosit. Je me levai avec transport, fixai mes regards
avides sur deux petits ttons durs, fermes, bien placs, arrondis par
l'amour. Ils se levaient, se baissaient, haletaient et semblaient
demander une main qui fixt leur mouvement. J'y portais la mienne, je
les pressais. Suzon se laissait aller  mes transports. Rien ne pouvait
l'arracher au spectacle qui l'attachait. J'en tais charm; mais son
attention tait bien longue pour mon impatience. Je brlais d'un feu qui
ne pouvait s'teindre que par la jouissance. J'aurais voulu voir Suzon
toute nue, pour me rassasier de la vue d'un corps dont je baisais, dont
je maniais de si charmantes parties. Cette vue tait capable de
satisfaire mes dsirs. Mais bientt j'prouvai le contraire en
dshabillant Suzon, sans qu'elle s'y oppost. Nu de mon ct, je
cherchais les moyens d'assouvir ma passion, je n'avais pas assez de
force pour la presser. Mille et mille baisers rpts, les marques les
plus vives de l'amour taient mille fois au-dessus de ce que je sentais.
Je tchais de le lui mettre, mais l'attitude tait gnante: il fallait
le mettre par derrire. Elle cartait les jambes, les fesses, mais
l'entre tait si petite, que je n'en pouvais venir  bout. J'y mettais
le doigt et l'en retirais couvert d'une liqueur amoureuse. La mme cause
produisait sur moi le mme effet. Je faisais de nouveaux efforts pour
prendre dans ce charmant endroit la mme place que mon doigt venait d'y
occuper, et toujours mme impossibilit, malgr les facilits qu'on me
donnait.--Suzon, dis-je, enrag de l'obstacle que son opinitre
attention apportait  mon bonheur, laisse-les; viens, ma chre Suzon,
nous pouvons avoir autant de plaisir qu'eux. Elle tourna les yeux sur
moi; ils taient passionns. Je la prends amoureusement entre mes bras,
je la porte sur mon lit, je l'y renverse; elle carte les cuisses, mes
yeux se jettent avec fureur sur une petite rose vermeille qui commence 
s'panouir. Un poil blond, et plac par petits toupets, commenait 
ombrager une motte dont le pinceau le plus dlicat rendrait faiblement
la blancheur vive et anime. Suzon, immobile, attendait avec impatience
des marques de ma passion plus sensibles et plus satisfaisantes. Je
tchai de les lui donner; je m'y prenais fort mal: trop bas, trop haut,
me consumant en efforts inutiles. Elle me le mit. Ah! Que je sentais
alors qu'il tait dans le vritable chemin! Une douleur, que je ne
comptais pas trouver sur une route que je croyais couverte de fleurs,
m'arrta d'abord. Suzon en ressentit une pareille; mais nous ne nous
rebutmes pas. Suzon tchait d'largir le passage; je m'efforais, elle
me secondait. Dj j'avais fait la moiti de ma course. Suzon roulait
sur moi des yeux mourants; son visage tait enflamm, ne respirait que
par intervalles, et me renvoyait une chaleur prodigieuse. Je nageais
dans un torrent de dlices; j'en esprais encore de plus grandes, je me
htais de les goter. O ciel! des moments si doux devaient-ils tre
troubls par le plus cruel des malheurs! Je poussais avec ardeur; mon
lit, ce malheureux lit, tmoin de mes transports et de mon bonheur, nous
trahit: il n'tait que de sangle; la cheville manqua, il tomba et fit un
bruit affreux. Cette chute m'et t favorable, puisqu'elle m'avait fait
entrer jusqu'o je pouvais aller, quoique avec une extrme douleur pour
tous les deux. Suzon se faisait violence pour retenir ses cris.
Effraye, elle voulait s'arracher de mes bras; furieux d'amour et de
dsespoir, je ne la serrais que plus troitement. Mon opinitret me
cota cher.

Toinette, avertie par le bruit, accourut, ouvrit et nous vit. Quel
spectacle pour une mre! une fille, un fils! La surprise la rendit
immobile; et comme si elle et t retenue par quelque chose de plus
puissant que ses efforts, elle ne pouvait avancer. Elle nous regardait
avec des yeux enflamms par la lubricit; ouvrant la bouche pour parler,
la voix expirait sur ses lvres.

Suzon tait tombe en faiblesse; ses yeux tendres se fermaient, sans
avoir ni le courage, ni la force de se retirer. Je regardais
alternativement Toinette et Suzon, l'une avec rage, l'autre avec
douleur. Enhardi par l'immobilit o l'tonnement semblait retenir
Toinette, je voulus en profiter, je poussai; Suzon donna alors un signe
de vie, jeta un profond soupir, rouvrit les yeux, me serra en donnant un
coup de cul. Suzon gotait le souverain plaisir; elle dchargeait: ses
ravissements me faisaient plaisir; j'allais les partager, Toinette
s'lana au moment o je sentais les approches du plaisir; elle
m'arracha des bras de ma chre Suzon. Pourquoi n'avais-je pas assez de
force pour me venger? Le dsespoir me l'ta sans doute, puisque je
restai immobile dans les bras de cette martre jalouse.

Le pre Polycarpe, aussi curieux que Toinette, accourut dans cet
intervalle, et ne demeura pas moins surpris qu'elle  la vue du
spectacle qui s'offrait  ses yeux, surtout de Suzon nue, couche sur le
dos, se passant un bras sur les yeux et portant la main de l'autre 
l'endroit coupable, comme si une telle posture et pu drober ses
charmes aux regards du moine lascif. Il les porta d'abord sur elle. Les
miens y taient fixs comme sur leur centre, et ceux de Toinette
l'taient sur moi. La surprise, la rage, la crainte, rien ne m'avait
fait dbander. J'avais le vit dcalott et plus dur que le fer. Toinette
le regardait. Cette vue obtint ma grce et me rconcilia avec elle. Je
sentais qu'elle m'entranait doucement hors de la chambre. J'tais
troubl, ne sachant ce que je faisais. Nu comme j'tais, je la suivis
sans y penser, et cela se fit sans bruit.

Toinette me mena dans sa chambre et en ferma la porte aux verrous. La
crainte me retira alors de mon tourdissement. Je voulus fuir: je
cherchai quelque refuge qui pt me drober au ressentiment de Toinette.
N'en trouvant pas, je me jetai sous le lit. Toinette reconnut le motif
de ma frayeur et tcha de me rassurer.--Non, Saturnin, me dit-elle; non,
mon ami, je ne veux pas te faire de mal. Je ne la croyais pas sincre et
je ne sortais pas de ma place. Elle vint elle-mme pour m'en tirer;
voyant qu'elle tendait les bras pour m'attraper, je me reculais: mais
j'eus beau faire, elle me prit, par o, par le vit! Il n'y eut plus
moyen de m'en dfendre. Je sortis ou plutt elle m'attira, car elle
n'avait pas lch prise.

La confusion de paratre _in naturalibus_ ne m'empcha pas d'tre
surpris de trouver Toinette toute nue, elle qui, un moment avant,
s'tait offerte  mes yeux dans un tat presque dcent. Mon vit
reprenait dans sa main ce que la crainte lui avait fait perdre de sa
force et de sa roideur. Avouerai-je mon faible? En la voyant, je ne
pensai plus  Suzon: Toinette seule m'occupait. Bandant toujours fort,
et mes craintes subordonnes  la passion, j'tais bien en peine.
Toinette me serrait le vit, et moi je regardais son con. Que fait ma
ribaude? elle se couche sur le lit et m'entrane avec elle.--Viens donc,
petit couillon, mets-le-moi, l, bon! Je ne me fis pas prier davantage,
et, ne trouvant pas de grandes difficults, je le lui enfonai jusqu'aux
gardes. Dj dispos par le prlude que j'avais fait avec Suzon, je
sentis bientt un flux de dlices qui me fit tomber sans mouvement sur
la lubrique Toinette, qui, remuant avec agilit la charnire, reut les
prmices de ma virilit... C'est ainsi que, pour mon premier coup
d'essai, je fis cocu mon pre putatif; mais qu'importe?

Quelle foule de rflexions pour ces lecteurs dont le temprament froid
et glac n'a jamais ressenti les fureurs de l'amour! Faites-les,
messieurs, ces rflexions; donnez carrire  votre morale; je vous
laisse le champ libre, et ne veux vous dire qu'un mot. En bandant aussi
fort que je bandais, vous foutriez, quoi? le diable!

J'allais rpter un aussi charmant exercice, quand nous fmes
interrompus par un bruit sourd qui partait de ma chambre. Toinette, qui
comprit de quoi il s'agissait, se leva en criant au pre de finir. Elle
se rhabilla aussitt, me dit de me remettre sous le lit et courut pour
empcher que les choses ne fussent pousses plus loin.

A peine eut-elle le dos tourn, que je volai au trou. J'aperus le moine
qui tenait dans ses bras Suzon qui s'tait rhabille, mais dont le
cotillon et la chemise taient levs. Le froc du moine l'tait aussi, et
je jugeai que le bruit ne venait que de l'extrme grosseur du membre de
sa rvrence, qui faisait sans doute des efforts inutiles pour le faire
entrer dans un endroit qui n'tait pas fait pour lui. Le dbat finit 
l'aspect de Toinette qui fondit sur les combattants, arracha Suzon des
bras de l'incestueux clestin, et lui donna, avec deux ou trois
soufflets, la libert de sortir. Il semblait que l'action vigoureuse que
Toinette venait de faire l'et puise, et qu'il ne lui restt plus
assez de force pour marquer son mcontentement au pre Polycarpe: elle
le regardait tout essouffle. Un moine ne manque gure d'impudence;
cependant celle du pre ne tint pas contre la honte d'avoir t pris en
flagrant dlit, peut-tre contre la crainte des reproches dont il
croyait que Toinette allait l'accabler, ou plutt contre l'ide
d'infamie dont il croyait qu'un moine devait tre not, quand il
entreprenait d'exploiter une fille sans en venir  bout. Il rougissait,
il plissait, et n'osait presque regarder Toinette qui, de son ct,
paraissait agite des mmes mouvements. Moi, de mon trou, je les
examinais attentivement et m'attendais  tre bientt spectateur de
quelque crise violente; je le craignais. Que je les connaissais peu l'un
et l'autre! Le moine paraissait confus, mais il ne dbandait pas: un
moine dbande-t-il jamais? Toinette paraissait furieuse, mais elle
regardait le vit du moine. Son faible tait toujours de sacrifier toute
sa colre  cette vue; mon exemple devait m'avoir prpar  lui voir une
pareille indulgence pour le pre. Le raccommodement fut bientt fait. Le
moine s'approcha d'elle, et j'entendis qu'il lui disait, en lui mettant
en main son joyeux aiguillon: Si je n'ai pas pu foutre la fille, du
moins je foutrai la mre. Oh! pour cette insulte, Toinette tait
toujours prte  la lui pardonner; elle s'offrit mme de bonne grce
pour victime  la fureur amoureuse du moine; il la saisit, il
l'embrassa, et, tombant l'un sur l'autre sur les dbris de mon lit, ils
scellrent leur rconciliation par une copieuse dcharge; du moins j'eus
lieu de le juger aux transports du pre et aux serrements du cul de
Toinette.

Pendant ce temps-l, allez-vous demander, que faisait ce petit bougre de
Saturnin? Se contentait-il de regarder comme un sot par le trou, sans se
joindre du moins en ide aux caresses des deux champions? Belle demande!
Saturnin tait nu, il tait encore en feu des caresses que Toinette lui
avait faites; le spectacle qu'il avait devant les yeux l'chauffait
encore: que vouliez-vous qu'il ft? Il se branlait: il enrageait de voir
le moine sur Toinette, sans pouvoir en tirer sa part, et le petit coquin
dchargeait au moment o sa mre serrait le cul et o le pre se pmait.
Vous voil instruit; revenons  nos gens.

--Eh bien, dit le moine, trouves-tu que je fasse cela aussi bien que
Saturnin?--Que Saturnin! rpondit-elle; moi, j'ai fait quelque chose
avec Saturnin? Bon! le petit fripon n'a-t-il pas t se cacher sous le
lit o il est encore? Mais, patience; laissez venir Ambroise, les
trivires ne lui manqueront pas; il les aura, et de la bonne faon!
J'coutais ce colloque: jugez s'il dut me faire plaisir! Redoublant mon
attention, j'entendis le pre qui rpliquait: L, l, Toinette, ne nous
fchons pas; vous savez qu'il ne doit pas toujours demeurer ici; il est
assez grand  prsent, n'est-il pas vrai? Je veux l'emmener quand je
partirai.--Mais, reprit Toinette, vous ne songez pas que si ce petit
coquin restait ici, nous ne pourrions plus rien faire? Cela babille, et
je me doute qu'il nous a dcouverts. Justement! poursuivit-elle en
voyant le trou de la cloison. Ah! mon Dieu! je n'avais pas encore
remarqu ce trou. Il aura tout vu par l, le petit chien! Je jugeai
qu'elle allait venir vrifier son doute, et vite je me refourrai sous le
lit, d'o je ne sortis plus, quelque envie que j'eusse d'entendre le
reste d'une conversation qui m'intressait si fort. Je me tins coi, et
j'attendis avec impatience le rsultat de leurs discours. Je n'attendis
pas longtemps. On vint me tirer de ma prison; je tremblais que ce ne ft
Ambroise. S'il m'avait vu l, quelle scne pour moi! C'tait Toinette
qui m'apportait mes habits, et qui me dit de m'habiller au plus tt. Je
ne la regardais que de travers, aprs ce que je lui avais ou dire  mon
sujet. Je me htai de faire ce qu'elle me disait en bravant ses menaces.
Elle s'habillait aussi, et se mettait mme sur son propre. J'eus bientt
fait de mon ct, et elle du sien.--Allons, Saturnin, me dit-elle, venez
avec moi. Force me fut de la suivre. O me mena-t-elle? Chez M. le cur.

La vue du presbytre me fit trembler. Le pasteur me visitait souvent le
derrire, chose que, par parenthse, il ne hassait pas, et je craignais
fort que ce ne ft encore pour lui procurer le mme divertissement que
l'on me menait chez lui. Je n'osais pas tout  fait laisser voir mes
craintes  Toinette. Si elle sent que j'ai peur, me disais-je, elle
rveillera le chat qui dort, et ne manquera pas de saisir l'occasion.
Mais pourquoi m'amne-t-elle ici? je n'en sais rien; faisons de
ncessit vertu: entrons toujours.

J'entrai, et j'en fus quitte pour la peur; car Toinette, en me
prsentant au saint homme, le pria de vouloir me garder pendant quelques
jours chez lui. L'expression de quelques jours me rassura. Bon! dis-je
en moi-mme, et quand ces quelques jours seront passs, le pre
Polycarpe m'emmnera avec lui. Plein de cet espoir, je me familiarisais
plus aisment avec ma retraite, sur le motif de laquelle je n'osais
rflchir sans tre saisi de douleur. Suzon, chre Suzon, je te perdrai
donc pour toujours? m'criai-je dans un coin de la salle o je m'tais
d'abord retir par frayeur et o je restais par got, parce que j'y
rvais  mon aise. A quoi? A Suzon. L'agitation o j'tais depuis
quelques heures ayant suspendu ce que je sentais pour elle, quand je fus
revenu  moi-mme, son ide m'occupa tout entier. Le coeur me saignait
quand je pensais que j'allais la perdre. Mon imagination se repaissait
de tous ses charmes, parcourait les beauts de son corps, ses cuisses,
ses fesses, sa gorge, ses petits ttons blancs et durs, que j'avais
baiss tant de fois. Je me rappelai le plaisir que j'avais eu avec elle,
et, pensant  celui que j'avais pris avec Toinette: Qu'et-ce donc t,
disais-je, si je l'eusse got sur Suzon! Je me suis pm sur Toinette,
je serais mort sur Suzon. Ah! je n'aurais pas de regret  la vie, si je
la perdais dans ses bras. Mais que sera-t-elle devenue? Expose aux
fureurs de Toinette, elle va mourir de chagrin. Peut-tre pleure-t-elle
 prsent, peut-tre me maudit-elle. Suzon pleure, et j'en suis cause;
Suzon me maudit, elle jure de me har. Pourrai-je vivre si elle me hait,
moi qui l'adore, moi qui souffrirais tout pour lui pargner le moindre
chagrin? Hlas! elle prvoyait notre malheur et c'est moi qui l'y ai
plonge! Telles taient les penses qui m'agitaient alors; j'tais dans
une mlancolie dont je ne sortis qu'au son d'une clochette qui m'avertit
qu'on avait servi le souper; on vint m'appeler. Laissons pour un moment
Suzon; nous la retrouverons toujours; elle joue un rle assez important
dans ces mmoires. Allons prendre un repas et faisons connatre quelques
bvues des originaux avec qui j'tais; commenons par le cur.

M. le cur tait une de ces figures qu'on ne saurait regarder sans avoir
envie de rire; haut de quatre pieds, le visage large d'un demi et
enlumin d'un rouge fonc qui ne lui venait pas de boire de l'eau; un
nez pat, surmont de rubis, de petits yeux noirs et vifs ombrags
d'pais sourcils; un front petit, le poil fris comme un barbet;
joignez-y un air goguenard et malin, voil M. le cur. Avec cela le
coquin avait de bonnes fortunes; plus d'une m'en aurait encore dit des
nouvelles dans le village. Il cultivait volontiers la vigne du Seigneur;
il faisait le petit clestin. Ces magots-l sont d'ordinaire de
vigoureux sires  ce jeu, et notre cur ne manquait pas, je crois, de
ces talents, qui valent mieux qu'une belle figure, quand il est permis
de les faire valoir.

Passons au second cartouche du tableau clestin de la maison du cur, et
disons un mot de sa respectable gouvernante.

Madame Franoise tait une vieille sorcire plus maligne qu'un vieux
singe, plus mchante qu'un vieux diable. Otez cela, c'tait la bont
mme. Son visage portait bien cinquante bonnes annes. La coquetterie
est de tout pays et de toute condition: la vieille ne s'en donnait pas
trente-cinq. Mais, malgr ses discours, elle tait canonique, et si
canonique, que, depuis quinze ans qu'elle tait au service de M. le
cur, elle l'avait garanti des retraites incommodes qu'il avait coutume
de faire au sminaire, au moins deux ou trois fois chaque lustre,
disgrces qui avaient dgot le patron de la jeunesse; et quoique la
dame Franoise et les yeux bords de rouge, le nez barbouill de tabac,
la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et qu'elle n'et plus dans cette
bouche que quelques dents mal assures, M. le cur, par reconnaissance
pour ses services passs, ne dmentait en rien son estime et, qui plus
est, ses caresses pour elle. Madame Franoise tait surintendante de la
maison; tout passait par ses mains, jusqu' l'argent des pensionnaires
qui n'en sortait gure. Elle ne parlait jamais du cur qu'en nom
collectif; apportait-on de quoi dire une messe:--Nous vous la dirons!
Donnait-on quelque chose de moins:--A ce prix nous n'en disons pas!--Eh!
Mme Franoise (madame gros comme le bras: elle se serait offense en
cette honorable qualit), eh! madame Franoise, je n'ai pas
davantage!--Sant; comment donc, vous croyez apparemment qu'on nous
donne cela! il faut du vin, des cierges; et notre peine, la comptez-vous
pour rien?

A l'ombre de l'union qui rgnait entre Franoise et le cur, croissait
une fille, soi-disant nice du cur, mais qui lui appartenait de plus
prs que par la qualit de nice. C'tait une grosse joufflue, un peu
picote de petite vrole, fort blanche, et une gorge adorable; un nez
tirant sur celui du cur, aux rubis prs, qu'elle n'avait pas encore,
mais beaucoup de dispositions pour en avoir un jour; des yeux petits,
mais ardents; il n'aurait tenu qu' elle de passer pour rousse, si elle
n'avait pas su que cette couleur tait proscrite et que le blond est
plus sant pour les belles; comme elle croyait l'tre, elle en prenait
les attributs. Ce n'est pas que le blond ou le roux eussent fort
inquit certain grand coquin d'colier de philosophie qui venait
quelquefois passer huit ou dix jours au presbytre, moins par amiti
pour le cur que pour sa charmante nice, que le maraud serrait de prs,
et de si prs que... Mais il n'est pas encore temps de raconter ce qui
m'arriva  ce sujet.

Mademoiselle Nicole (c'tait le nom de cette aimable personne), telle
que je viens de vous la prsenter, tait l'objet des tendres voeux de
tous les pensionnaires. Les externes voulaient aussi s'en mler; les
grands taient assez bien reus, les petits fort mal. Je n'tais pas des
plus grands, par malheur pour moi. Ce n'est pas que je n'eusse plusieurs
fois tent de pousser ma pointe auprs de cette pouponne, mais mon ge
parlait contre moi. Plus je protestais que je n'tais jeune que par la
figure, moins on me croyait; et pour finir de me dsesprer, on confiait
mes entreprises amoureuses  Mme Franoise, qui les confiait  M. le
cur, et celui-ci ne me mnageait pas. J'enrageais d'tre petit, car je
voyais bien que c'tait l la cause de mes malheurs.

La difficult de russir auprs de Nicole m'avait dgot. Des rebuts de
la part de la nice, des trivires de la part du cur, il n'y avait pas
moyen d'y tenir. Tout cela n'avait pas teint mes dsirs; ils n'taient
que cachs, la prsence de Nicolle les ralluma. Il ne leur manqua plus
qu'une occasion d'clater; elle ne tarda pas  venir, l'ordre des faits
exige que cette aventure n'aille qu' son tour, et son tour n'est pas
encore venu: c'est celui de Mme Dinville.

Je n'avais pas oubli que cette dame m'avait fait promettre d'aller
dner avec elle le lendemain. Je me couchai, rsolu  lui tenir parole,
et on juge bien que le jour ne changea rien  ma rsolution. Si on me
demandait si c'tait vritablement pour Mme Dinville que je voulais
aller au chteau,  cela je ne saurais que rpondre. En gnral, je
dirais que l'ide du plaisir m'y conduisait; mais je sentais que ce
plaisir, prsent par Suzon, me serait plus sensible que si je le
recevais de Mme Dinville. L'espoir d'y trouver ma Suzon n'tait pas sans
vraisemblance; voici comme je raisonnais: Pourquoi m'a-t-on mis chez M.
le cur? C'est parce que le pre Polycarpe s'est dout que Toinette m'a
donn une leon qui n'est pas de son got; et c'est dans la crainte que
je m'accoutumasse  ces leons, qu'il a jug  propos de me mettre ici.
Toinette a bien vu autre chose de la part du pre; elle a donc pour le
moins autant de raisons d'loigner Suzon du moine, que le moine en a eu
de m'loigner de Toinette. Si Suzon est au chteau, il y a de petits
bois dans le jardin: je l'engagerai  y venir. La petite friponne est
amoureuse, elle m'y suivra; je la tiendrai  l'cart, nous serons seuls,
nous n'aurons rien  craindre. Ah! que de plaisirs je vais goter! Ces
agrables ides me conduisirent jusqu'au chteau. J'entrai.

Tout tait calme chez Mme Dinville. Je ne trouvai personne sur mon
passage, ce qui me fit traverser plusieurs appartements. Je n'entrais
dans aucun sans sentir mon coeur agit par l'espoir de voir Suzon et la
crainte de ne pas la trouver. Elle sera dans celui-ci, disais-je; Ah! je
vais la voir: personne; dans un autre de mme. J'arrivai ainsi jusqu'
une chambre dont la porte tait ferme, mais la clef y tait. Je n'tais
pas venu si loin pour reculer, j'ouvris: ma hardiesse fut un peu
dconcerte  la vue d'un lit o je jugeai qu'il devait y avoir
quelqu'un couch. Je me retirais, quand j'entendis une voix de femme
demander qui c'tait, et en mme temps je reconnus Mme Dinville. Je me
disposais  sortir, mais sa gorge m'en ta le pouvoir.--Eh! c'est mon
ami Saturnin, s'cria-t-elle; viens donc m'embrasser, mon cher enfant.
Aussi hardi aprs ces paroles que j'tais timide auparavant, je me
prcipitai dans ses bras. J'aime, me dit-elle d'un air de satisfaction,
aprs m'tre acquitt d'un devoir o le coeur avait eu plus de part que
la politesse, j'aime qu'un jeune garon obisse ponctuellement. A peine
eut-elle achev ces mots que je vis sortir d'un cabinet de toilette un
petit homme  figure minaudire qui corchait d'un ton de fausset l'air
d'une chanson nouvelle alors; il en marquait la cadence par des
pirouettes qui rpondaient  merveille aux bizarres accents de sa voix.
A la brusque apparition de cet Amphion moderne,--c'tait un abb,--je
rougis pour Mme Dinville des marques indiscrtes de bienveillance
qu'elle venait de me donner, et, pour mon propre compte, du motif de
celles dont j'avais pay les siennes; mais je me vengeai bientt du
trouble qu'il venait de me causer par le jugement que je portai sur lui.
La situation o l'on se trouve influe souvent sur la faon de penser. Je
ne doutai pas que mon arrive imprvue n'et drang une partie qui ne
souffre de tiers qu' titre d'importun. Pouvais-je, en effet, penser
qu'un homme pt se trouver seul avec une femme sans lui faire ce que
j'aurais fait moi-mme?

Craignant qu'il n'et pntr le sujet de ma visite, je n'osais pas le
regarder. Si la curiosit m'excitait  l'envisager, la crainte de
rencontrer sur son visage quelque sourire malin, me faisait baisser la
vue aussitt. Je n'y trouvai pourtant pas ce que je craignais, et
perdant l'habitude de le regarder comme un tmoin redoutable, je ne vis
en lui qu'un importun fait pour gner les plaisirs dont mon imagination
se repaissait.

Je l'examinais avec attention, et, rflchissant sur sa qualit d'abb,
j'en cherchais dans sa personne des marques justificatives. J'avais sur
le mot abb des ides extrmement bornes, m'imaginant que tous les
abbs devaient tre faits comme M. le cur ou comme M. le vicaire; et
j'avais peine  concilier l'air bonhomme que je leur connaissais avec
les ptulantes extravagances de celui que j'avais devant moi.

Ce petit Adonis, nomm l'abb Fillot, tait le receveur des tailles de
la ville voisine, homme fort riche, Dieu sait aux dpens de qui. Il
revenait de Paris, ainsi que la plupart des sots de sa trempe, plus
charg de fatuit que de doctrine. Il avait accompagn Mme Dinville  sa
campagne, dans l'intention de la rjouir. colier, abb, tout tait bon
pour elle.

La dame sonna, on vint: c'tait Suzon. Mon coeur tressaillit  sa vue;
j'tais charm que mes conjectures se trouvassent aussi heureuses. Elle
ne m'aperut pas d'abord, parce que j'tais cach par les rideaux du
lit, sur lequel Mme Dinville m'avait fait asseoir, situation que, par
parenthse, M. l'abb commenait  ne pas trouver  son gr. Il avait
peine  souffrir la petite libert que Mme Dinville me donnait, et je
voyais qu'il taxait de mauvais got la complaisance qu'elle me
tmoignait.

Suzon s'avana, elle me vit. Dans le moment, ses belles joues
s'animrent des plus vives couleurs; elle baissa les yeux, l'agitation
lui coupa la parole. J'tais dans un tat peu diffrent du sien, except
qu'elle baissait les yeux, et que les miens taient fixs sur elle. Les
charmes de Mme Dinville, dont elle ne me mnageait pas la vue, sa gorge,
ses ttons et les autres parties de son corps, dont un drap jaloux
drobait,  la vrit le spectacle  mes yeux, mais n'en rendait la
peinture que plus vive  mon imagination, tout cela avait fait dans mon
coeur des impressions qui tournrent  l'instant au profit de Suzon.
Mais la rflexion corrigea bientt un sentiment trop prcipit et me
ramena, non pas tout  coup,  mon caractre dominant.

Si j'eusse eu le choix de Suzon ou de Mme Dinville, je n'aurais pas
balanc: Suzon avait la pomme; mais on ne me prsentait pas
l'alternative. La possession de Suzon n'tait pour moi qu'une esprance
bien incertaine, et la jouissance de Mme Dinville tait presque une
certitude, ses regards m'en assuraient. Ses discours, quoique gne par
la prsence du petit abb, ne dtruisaient pas l'espoir que ses yeux me
laissaient concevoir. Suzon, aprs avoir t charge d'avertir une femme
de chambre, sortit, et son dpart commena  restituer  Mme Dinville
des dsirs qui lui appartenaient, puisqu'ils taient son ouvrage.

Je restai cependant si troubl, les mouvements de mon coeur, combattus
et dtruits alternativement par deux causes qui l'intressaient
galement, l'une par l'ide du plaisir, l'autre par celle de ce mme
plaisir, mais accompagn de quelque chose de plus touchant, taient dans
une si grande confusion, que je ne m'aperus pas de la brusque
disparition de l'abb. Mme Dinville l'avait bien vu sortir; mais,
s'imaginant que je l'avais vu aussi, elle ne croyait pas qu'il ft
besoin de m'en faire souvenir. Elle se pencha sur mon coussin, et, me
regardant avec une douce langueur qui me disait inutilement qu'il ne
tenait qu' moi de devenir heureux, elle me prenait tendrement la main
qu'elle me pressait dans la sienne, en la laissant de temps en temps
tomber d'un air indiffrent sur ses cuisses, qu'elle serrait et
desserrait avec un mouvement lascif. Ses regards accusaient ma timidit,
et semblaient me reprocher que je n'tais pas le mme que la veille.
Toujours proccup de la pense que l'abb nous examinait, je restai
dans une dfiance niaise qui l'impatienta.--Tu dors, Saturnin? me
dit-elle. Un galant de profession aurait profit de l'occasion pour
dbiter une tirade d'impertinences. Je ne l'tais pas, je n'en dis
qu'une: Non, madame, je ne dors pas. Quoique cette rponse innocente
diminut de beaucoup l'ide que mon effronterie de la veille avait pu
lui donner de mon savoir, elle ne fit pas de tort  sa bonne volont
pour moi: elle fit un effet tout contraire; elle me donna un nouveau
titre  ses yeux, me fit regarder comme un novice, morceau dlicat pour
une femme galante dont l'imagination est voluptueusement flatte par
l'ide d'un plaisir qui doit augmenter la vivacit des transports
qu'elle ressent. C'est ainsi que pensait Mme Dinville, c'est ainsi que
pensent toutes les femmes. Mon indiffrence lui fit connatre que sa
faon d'attaquer glissait sur moi, et qu'il fallait quelque chose de
plus frappant pour m'mouvoir. Elle me lcha la main, et, tendant les
bras avec un mouvement tudi, elle m'tala une partie de ses charmes.
Leur aspect me tira de mon engourdissement; je me rveillai, la vivacit
reparut sur mon visage, l'ide de Suzon se dissipa: mes yeux, mes
regards, mon impatience, tout fut pour Mme Dinville; s'apercevant de
l'effet de sa ruse, et pour exciter mes feux, elle me demanda ce
qu'tait devenu l'abb. J'eus beau regarder, je ne le voyais pas; je
sentis ma sottise.--Il est sorti, reprit-elle; et, affectant de jeter un
peu son drap, en se plaignant de la chaleur, elle me dcouvrit une
cuisse extrmement blanche, sur le haut de laquelle un bout de chemise
paraissait mis exprs pour empcher mes regards d'aller plus loin, ou
plutt  dessein d'exciter ma curiosit. J'entrevis pourtant quelque
chose de vermeil qui me mit dans un trouble dont elle reconnut le motif.
Elle recouvrit adroitement l'endroit qui avait fait tout l'effet qu'elle
esprait. Je lui pris la main, qu'elle m'abandonna sans rsistance; je
la baisai avec transport; mes yeux taient enflamms, les siens
brillants et anims. Les choses se disposaient  merveille; mais il
tait crit que, malgr les plus belles occasions, je ne serais pas
heureux. Une maudite femme de chambre arriva dans le temps qu'on n'avait
pas besoin d'elle. Je lchai vite la main, la soubrette entra en riant
comme une folle; elle se tint un moment  la porte, pour se ddommager,
par l'abondance de ses clats, de la gne que la prsence de sa
matresse allait lui faire.--Qu'avez-vous donc? lui dit Mme Dinville
d'un air sec.--Ah! madame, rpondit-elle, monsieur l'abb...--Eh bien,
qu'a-t-il fait? reprit sa matresse. Dans le moment rentre l'abb en se
cachant le visage avec son mouchoir. Les ris de la suivante augmentrent
 sa vue.--Qu'avez-vous donc? lui demanda Mme Dinville.--Regardez mon
visage, rpondit-il, et jugez de l'ouvrage de Mlle Suzon.--De Suzon?
reprit Mme Dinville en clatant  son tour.--Voil ce que cote un
baiser, poursuivit-il froidement; ce n'est pas l'acheter trop cher,
comme vous voyez. L'air ais avec lequel l'abb nous parlait de son
malheur me fit rire comme les autres. Il soutint sur le mme ton les
railleries peu mnages de Mme Dinville. Elle s'habilla: l'abb, malgr
le mauvais tat de son visage, fit le coquet  la toilette, contrla la
coiffure et divertit madame, qui riait de ses balivernes. La suivante
pestait contre ses corrections, et moi je riais de la figure du petit
homme. Allons dner.

Nous tions quatre  table, Mme Dinville, Suzon, l'abb et moi. Qui fit
une sotte figure? Ce fut moi, quand je me trouvai vis--vis de Suzon;
l'abb, qui tait  son ct, faisait bonne mine  mauvais jeu, et
voulait persuader  madame Dinville que ses traits railleurs n'taient
pas capables de le dconcerter. Suzon n'tait gure moins confuse. Je
voyais pourtant dans ses regards furtifs qu'elle aurait voulu que nous
eussions t seuls. Sa vue m'avait encore rendu infidle  Mme Dinville,
et je dsirais sortir de table pour essayer de nous drober. Le dner
fini, je fis signe  Suzon: elle m'entendit, et sortit. J'allais la
suivre; Mme Dinville m'arrta, en m'annonant que je lui servirais
d'cuyer  la promenade. Se promener  quatre heures aprs midi dans
l't, cela parut extravagant  l'abb; mais ce n'tait pas pour lui
plaire qu'elle le faisait. Elle ne voulait pas exposer le teint de
l'abb  l'ardeur du soleil; aussi prit-il le parti de rester. J'aurais
bien voulu ne pas suivre Mme Dinville, pour courir vers Suzon; mais je
me crus oblig de sacrifier mon envie  la dfrence dont je devais
payer l'honneur qu'on me faisait.

Suivis des yeux par l'abb, qui se pmait de rire, nous marchions avec
une gravit concerte au milieu des parterres, sur lesquels le soleil
dardait ses rayons. Mme Dinville ne leur opposait qu'un simple ventail,
et moi l'habitude. Nous fmes plusieurs tours avec une indiffrence qui
dsesprait l'abb. Je ne pntrais pas encore le dessein de la dame, et
je ne concevais pas comment elle pouvait rsister  une chaleur que je
trouvais insupportable. Ma qualit d'cuyer me pesait, et j'y aurais
volontiers renonc: mais j'ignorais les fonctions de cet emploi, et on
m'en rservait une qui devait me consoler de l'ennui de la premire.

L'abb s'tant retir, nous nous trouvmes au bout de l'alle. Mme
Dinville gagna un petit bosquet dont la fracheur nous promettait une
promenade charmante, si nous y restions. Je le lui dis.--Soit, me
rpondit-elle, en cherchant  pntrer dans mes yeux si je n'tais pas
au fait du motif de sa promenade. Elle n'y vit rien. Je ne m'attendais
pas au bonheur qui m'tait prpar. Elle me serrait affectueusement; et,
penchant sa tte prs de mon paule, approchait son visage si prs du
mien que j'aurais t un sot si je n'y eusse pris un baiser, on me
laissa faire, je ritrai; mme facilit, j'ouvris les yeux. Oh! pour le
coup, dis-je, c'est une affaire faite; nous n'aurons pas ici
d'importuns. Ayant pntr ma pense, nous nous engagemes dans un
labyrinthe dont l'obscurit nous drobait aux yeux des plus
clairvoyants. Elle s'assit  l'abri d'une charmille; j'en fis autant, et
me mis  ct d'elle. Elle me regarda, me serra la main et se coucha. Je
crus que l'heure du berger allait sonner, et dj je prparais
l'aiguille, quand tout  coup elle s'endormit. Je crus d'abord que ce
n'tait qu'un assoupissement qu'il me serait facile de dissiper; mais
voyant qu'il augmentait, je me dsesprais d'un sommeil qui me devenait
suspect. Encore, disais-je, si elle avait satisfait mes dsirs, je lui
pardonnerais! Mais s'endormir au moment du triomphe, je ne pouvais m'en
consoler. Je l'examinais avec douleur: elle avait les mmes habits que
la veille; sa gorge tait dcouverte, elle y avait mis son ventail,
qui, suivant les mouvements du sein, se soulevait assez pour m'en
laisser voir la blancheur et la rgularit. Press par mes dsirs je
voulais la rveiller: mais je craignais de l'indisposer et de perdre
l'espoir dont son rveil me flattait encore. Je cdai  la dmangeaison
de porter la main sur sa gorge. Elle dort trop pour se rveiller,
disais-je. Quand elle se rveillerait, mettons les choses au pis, elle
me grondera, voil tout! Essayons. Je portai une main tremblante sur un
tton, tandis que je regardais son visage, prt  finir au moindre signe
qu'elle ferait; elle n'en fit pas, je continuai. Ma main ne frisait pour
ainsi dire que la superficie de son sein, comme une hirondelle qui rase
l'eau en y trempant ses ailes. Bientt j'tai l'ventail, je pris un
baiser: rien ne la rveilla. Devenu plus hardi, je changeai de posture,
et mes yeux, anims par la vue des ttons, voulurent descendre plus bas.
Je mis la tte aux pieds de la dame, et, le visage contre terre, je
cherchai  pntrer dans le pays de l'amour; mais je ne vis rien. Ses
jambes croises et sa cuisse droite colle sur sa gauche mettaient mes
regards en dfaut. Ne pouvant voir, je voulus toucher. Je coulai la main
sur la cuisse et j'avanai jusqu'au pied du mont. Dj je touchais 
l'entre de la grotte, et je croyais y borner mes dsirs. Parvenu  ce
point, je ne m'en trouvai que plus malheureux. J'aurais voulu rendre mes
yeux participants des plaisirs de ma main; je la retirai, et je me mis 
ma place pour examiner de nouveau le visage de ma dormeuse. Il n'tait
point altr; le sommeil semblait avoir vers sur elle ses pavots les
plus assoupissants. J'entrevoyais cependant un oeil dont le clignotement
m'inquitait. Je m'en dfiais, et si dans l'instant il se ft ferm,
peut-tre me serais-je content de ce que j'avais fait; mais
l'immobilit de cet oeil suspect me rendit la confiance. Je retournai 
mon poste infrieur, et commenai  lever doucement le jupon. Elle fit
un mouvement, je la crus rveille. Je me retirai prcipitamment, et, le
coeur saisi de frayeur, je me remis  ma place sans oser la regarder;
mais cette contrainte ne fut pas longue; mes yeux retournrent sur elle;
je reconnus avec plaisir que le mouvement qu'elle avait fait ne venait
pas de son rveil, et je remerciai la fortune de mon heureuse situation.
Ses jambes taient dcroises, son genou droit lev, et le jupon tomb
sur son ventre, et je vis ses cuisses, ses jambes, sa motte, son con! Ce
spectacle me charma. Un bas, proprement tir, nou, sur le genou, avec
une jarretire feu et argent, une jambe faite au tour, un petit pied
mignon, une mule, la plus jolie du monde, des cuisses, ah! des cuisses
dont la blancheur blouissait, rondes, douces, fermes, un con d'un rouge
de carmin entour de petits poils plus noirs que le jais, et d'o
sortait une odeur plus douce que celle des parfums les plus dlicieux!
J'y mis le doigt, je le chatouillai un peu; le mouvement qu'elle avait
fait ayant cart ses jambes, j'y portai aussitt la bouche en tchant
d'y enfoncer la langue. Je bandais d'une extrme force. Ah! les
comparaisons l'exprimeraient mal! Rien ne put alors m'arrter: crainte,
respect, tout disparut. En proie aux dsirs les plus violents, j'aurais
foutu la sultane favorite en prsence de mille eunuques, le cimeterre
nu, et prts  laver mes plaisirs dans mon sang. J'enconnai Mme Dinville
sans m'appuyer sur elle, crainte de la rveiller. Appuy sur mes deux
mains, je ne la touchais qu'avec mon vit; un mouvement doux et rgl me
faisait avaler  longs traits le plaisir: je n'en prenais que la fleur.

Les yeux fixs sur ceux de ma dormeuse, je collai de temps  autre ma
bouche sur la sienne: La prcaution que j'avais prise de m'appuyer sur
mes mains ne tint pas contre mon ravissement. Plus d'attention, je me
laissai tomber sur elle; il ne fut plus en mon pouvoir de faire autre
chose que la serrer et la baiser avec fureur. La fin du plaisir me
rendit l'usage de mes yeux, que le commencement m'avait t; elle me
rendit le sentiment que j'avais perdu: je ne le recouvrai que pour avoir
des transports de Mme Dinville que je n'tais plus en tat de partager.
Elle venait de croiser les mains sur mes fesses, et, levant le
derrire, qu'elle remuait avec vivacit, m'attirait sur elle de toute sa
force. J'tais immobile, et je lui baisais encore la bouche avec un
reste de feu que le sien commenait  rallumer.--Cher ami, me dit-elle 
demi-voix, pousse encore un peu, ah! ne me laisse pas en chemin. Je me
remis au travail avec une ardeur qui surpassa la sienne, car,  peine
eus-je donn cinq ou six coups, qu'elle perdit connaissance. Plus anim
que jamais, je doublai le pas, et, tombant sans mouvement dans ses bras,
nous confondmes nos plaisirs dans nos embrassements. Revenus de notre
extase, quand je me retirai, ce ne fut pas sans confusion. Je baissais
la vue, la dame avait les yeux tourns sur moi et m'examinait. J'tais
sur mon sant; elle me passa une main sur le col, me fit recoucher sur
l'herbe, et porta l'autre main  mon vit: elle se mit  le baiser.--Que
veux-tu donc faire, grand innocent? me dit-elle; as-tu peur de me
montrer un vit dont tu te sers si bien? Te cachai-je quelque chose, moi?
Tiens, vois mes ttons, baise-les; mets cette main-l dans mon sein,
bon; et celle-ci, porte-la  mon con,  merveille! Ah! fripon, que tu me
fais de plaisir! Anim par ses caresses, j'y rpondais avec ardeur; mon
doigt s'acquittait bien de sa fonction: elle roulait des yeux passionns
et soupirait beaucoup; ma cuisse droite tait passe dans les siennes;
elle la serrait avec tant de plaisir que, se laissant tomber sur moi,
elle m'en donna des preuves parlantes.

Mon vit avait repris toute sa roideur, mes dsirs renaissaient avec une
nouvelle vivacit. Je me mis  mon tour  l'embrasser,  la serrer dans
mes bras. Elle ne me rpondait que par des baisers. J'avais toujours le
doigt dans son con; je lui cartai les jambes en regardant ce charmant
endroit avec complaisance. Ces approches du plaisir sont plus piquantes
que le plaisir mme. Est-il possible d'imaginer quelque chose de plus
dlicieux que de manier, que de considrer une femme qui se prte 
toutes les postures que notre lubricit peut inventer? On se perd, on
s'abme, on s'anantit dans l'examen d'un joli con, on voudrait n'tre
qu'un vit pour pouvoir s'y engloutir. Pourquoi n'a-t-on pas la prudence
de s'en tenir  ce charmant badinage? L'homme, insatiable dans ses
dsirs, en forme de nouveaux dans le sein des plaisirs mmes; plus les
plaisirs qu'il gote sont vifs, plus les degrs qu'ils font natre sont
violents. Dcouvrez une partie de votre gorge  votre amant, il veut la
voir tout entire; montrez-lui un petit tton blanc et dur, il veut le
toucher: c'est un hydropique dont la soif s'accrot en buvant;
laissez-le lui toucher, il voudra le baiser; laissez-lui porter la main
plus bas, il voudra y porter son vit: son esprit ingnieux  forger de
nouvelles chimres, ne lui laissera pas de repos qu'il ne vous l'ait
mis. S'il vous le met, qu'arrive-t-il? Semblable au chien de la fable,
il lche l'os pour prendre l'ombre, il perd tout en voulant tout avoir.
Tout cela est excellent, mais, aprs tout, il en faut toujours revenir
au proverbe: _Vit bandant n'a point d'arrt_; et moi-mme qui prche ici
comme un docteur, hlas! si le ciel l'avait voulu, je serais le premier
 faire le contraire de ce que je dis. S'il se prsentait une femme dans
l'attitude o j'avais mis madame Dinville, les jambes cartes, me
montrant un con rouge et vermeil, o il ne tiendrait qu' moi de me
plonger dans la source des plaisirs, m'amuserai-je  lanterner, 
baisoter,  chatouiller,  la foutaise, enfin? Non, parbleu! je la
foutrais _sonica_. Jugez, si je fus longtemps  coniller autour de ma
fouteuse. Je l'enconnai vigoureusement; elle, vive et infatigable,
m'embrassa en rpondant avec un mouvement gal aux coups que je lui
donnais. J'avais les mains croises sous ses fesses; elle avait les
siennes croises sur les miennes; je la serrais avec transport, elle me
serrait de mme; nos bouches taient colles l'une sur l'autre; elles
taient deux cons, nos langues se foutaient; nos soupirs pousss et
confondus l'un dans l'autre, nous causaient une douce langueur qui fut
bientt couronne par une extase qui nous enleva, qui nous anantit.

On a raison de dire que la vigueur est un prsent du ciel. Libral
envers ses fidles serviteurs, il consent que leurs rejetons participent
 cette libralit, et que la force gnitale soit hrditaire, et passe
des moines  leurs enfants: c'est le seul patrimoine qu'ils laissent.
Hlas! je l'ai promptement dissip ce patrimoine! Mais n'anticipons pas
sur les vnements; retarder le rcit de son malheur, c'est en adoucir
le sentiment.

Toute l'tendue du don du ciel m'tait ncessaire pour sortir  mon
honneur de l'aventure o j'tais engag. Si j'avais  faire  forte
partie je pouvais sans vanit m'appliquer les paroles du Cid:

    Je suis jeune, il est vrai, mais aux mes bien nes
    La valeur n'attend pas le nombre des annes.

J'en avais jusqu'alors donn les marques les plus vigoureuses  Mme
Dinville; mais il semblait que son courage s'accrt avec ma rsistance,
et elle s'aperut bientt que je ne battais plus qu'en retraite, elle
m'excitait, elle m'animait  lui porter de nouveaux coups; elle s'y
prsentait, et contribuait par ses caresses  me procurer une nouvelle
victoire. Je recommenais  la regarder avec langueur; je retrouvais du
plaisir  lui baiser la gorge: je lui grattais le con avec plus de
vitesse, je soupirais. Elle s'aperut de l'heureuse disposition o ses
caresses m'avaient mis. Ah! fripon! me dit-elle en me baisant les yeux,
tu bandes; qu'il est gros! qu'il est long! Coquin! tu feras fortune avec
un tel vit. Eh bien, veux-tu recommencer, dis! Je ne lui rpondis qu'en
la renversant. Attends donc, reprit-elle, attends, mon ami, je veux te
donner un plaisir nouveau, je veux te foutre  mon tour: couche-toi
comme je l'tais tout  l'heure. Je me couchai aussitt sur le dos; elle
monta sur moi, me prit elle-mme le vit, me le plaa, et se mit 
pousser. Je ne remuais pas; elle faisait tout, et je recevais le
plaisir. Je la contemplais, elle interrompit son ouvrage pour m'accabler
de baisers; ses ttons cdaient au mouvement de son corps et venaient se
reposer sur ma bouche. Une sensation voluptueuse m'avertit de l'approche
du plaisir. Je joignis mes lancements  ceux de ma fouteuse, et nous
nagemes bientt dans le foutre. Bris par les assauts que j'avais reus
et livrs depuis prs de deux heures, le sommeil me gagna. Mme Dinville
me plaa elle-mme la tte sur son sein, et voulut que je gotasse les
douceurs du sommeil dans un endroit o je venais de goter celles de
l'amour.--Dors, me dit-elle, mon cher amour; dors tranquillement; je me
contenterai de te voir. Je dormis d'un profond sommeil, et le soleil
s'approchait de l'horizon quand je me rveillai. Je n'ouvris les yeux
que pour envisager Mme Dinville, qui me regardait d'un air riant. Elle
s'tait occupe  faire des noeuds pendant mon sommeil. Elle interrompit
son ouvrage pour me glisser la langue dans la bouche, elle le laissa
bientt, dans l'esprance que j'allais l'occuper  faire des noeuds
d'une autre espce. Elle ne me cacha point ses dsirs et me pressa de
les satisfaire. J'tais d'une nonchalance qui irritait son impatience.
Je n'avais pourtant ni dgot, ni envie; je sentais que s'il et dpendu
de moi, j'aurais prfr le repos  l'action. Ce n'tait pas l le
dessein de la dame, qui m'accablait en vain de caresses brlantes et
voulait rveiller en moi des dsirs que je n'avais plus. Elle s'y prit
d'une autre faon pour animer ma chaleur teinte. Elle se coucha sur le
dos, et se troussa. Elle connaissait combien une semblable vue avait de
pouvoir sur moi, et, me prenant le vit, elle me branlait avec plus ou
moins de vitesse, proportionnment aux degrs de volupt qu'elle sentait
natre. Elle en vint enfin  son honneur: je bandai, elle triomphait. Le
retour de ma virilit la rjouit beaucoup. Charm moi-mme de l'effet de
ses caresses, je lui donnai des marques de reconnaissance qu'elle reut
avec fureur. Elle me serrait, s'lanait avec des mouvements si
passionns que je dchargeai soudain, et avec tant de plaisir que je
voulus du mal  mon vit de l'obstacle qu'il avait apport par sa lenteur
 la jouissance. Afin de tromper la vigilance des curieux, nous
quittmes le gazon o nous venions de nous livrer aux plaisirs de
l'amour; nous fmes quelques tours dans le jardin, et ces tours ne se
firent pas sans causer.--Que je suis contente de toi, mon cher Saturnin,
me disait Mme Dinville, et toi?--Moi, lui rpondis-je, je suis enchant
des plaisirs que vous venez de me faire goter!--Oui, reprit-elle, mais
je ne suis gure sage de m'tre ainsi livre  tes dsirs; sauras-tu
tre discret, Saturnin?--Ah! vous ne m'aimez gure, lui dis-je, puisque
vous me croyez capable d'abuser de vos bonts. Contente de ma rponse un
tendre baiser en aurait t le prix si nous n'avions pas t aperus.
Elle me serra la main contre son coeur, et me regarda d'un air de
langueur qui me charma.

Nous allions vite; la conversation tait tombe, et je m'aperus que Mme
Dinville jetait un oeil inquiet de ct et d'autre. Je n'avais garde
d'en pntrer la cause, ne la souponnant pas; vous ne l'auriez pas
souponne vous-mme, et vous ne vous seriez pas attendu qu'aprs avoir
travaill comme nous l'avions fait, la dame ne ft pas contente de sa
journe. L'envie de la couronner avec honneur la rendait attentive 
examiner si quelque indiscret ne viendrait pas y mettre obstacle. Mais,
direz-vous, elle avait donc le diable au cul? D'accord; elle venait de
sucer ce pauvre petit bougre; il n'en pouvait plus; il tait rendu, cela
est vrai; mais comment a-t-elle fait pour le faire bander? Oh! c'est ce
que je vais vous dmontrer.

En garon qui commenait  savoir son monde, puisque je venais d'y faire
une entre assez brillante, j'aurais manqu  mon devoir si je n'avais
pas conduit Mme Dinville dans son appartement. Je me prparais  lui
tirer ma rvrence,  l'embrasser pour la dernire fois de la journe,
quand elle me dit: Tu veux t'en aller, mon ami? il n'est pas huit
heures: va, reste, je ferai la paix avec ton cur. (Je lui avais dit que
j'tais un des pensionnaires de M. le cur.) L'ide du presbytre me
chagrinait, et je n'tais pas fch que Mme Dinville m'pargnt une
heure de dgot. Nous nous assmes sur son canap, et, aprs avoir ferm
sa porte, elle me prit une main qu'elle pressa dans les siennes et me
regarda fixement, sans mot dire. Ne sachant que penser de ce silence,
elle le rompit en me disant: tu ne te sens donc plus d'envie? Mon
impuissance me rendait muet; je rougissais de ma faiblesse. Nous sommes
seuls, Saturnin, reprit-elle en redoublant ses caresses; personne ne
nous voit: dshabillons-nous et couchons-nous sur mon lit. Viens, mon
fouteur, que je te fasse bander! Elle me porta sur son lit, m'aida  me
dshabiller, et me vit bientt dans l'tat qu'elle me dsirait, nu comme
la main. Je la laissais faire, plutt par complaisance que par l'ide du
plaisir. Elle me renverse, me couvre de baisers, me suce le vit, et
aurait voulu le faire entrer jusqu'aux couilles dans sa bouche. Elle
semblait extasie dans cette posture, me couvrait d'une salive semblable
 de l'cume; mais elle employait en vain toute la chaleur de ses
caresses pour ranimer un corps glac par l'puisement. A peine mon vit
se redressait-il, et c'tait si faiblement, que, n'en pouvant tirer
aucun service, elle courut d'abord chercher dans une cassette une petite
fiole de liqueur blanchtre qu'elle versa dans le creux de sa main, et
m'en frotta les couilles et le vit  plusieurs reprises. Va, me dit-elle
alors avec satisfaction, nos plaisirs ne sont pas encore passs: tu m'en
diras tout  l'heure des nouvelles. Sa prdiction s'accomplit; je sentis
bientt des picotements dans les couilles qui commencrent  me faire
entrevoir la possibilit de la russite de son secret. Pour lui donner
le temps d'oprer, elle se dshabilla  son tour. A peine se fut-elle
montre nue  mes yeux qu'une chaleur prodigieuse m'enflamma le sang,
mon vit banda, mais d'une force inexprimable. Je devins enrag et,
m'lanant sur elle,  peine lui donnai-je le temps de se mettre en
posture. Je la dvorais; je ne voyais plus, ne connaissais plus rien:
toutes mes ides taient concentres dans son con. Arrte, mon amour!
s'cria-t-elle en s'arrachant de mes bras; ne nous pressons pas si fort;
mnageons nos plaisirs, et, puisqu'ils ne durent qu'un instant,
rendons-les vifs et dlicieux. Mets ta tte  mes pieds, et tes pieds 
la mienne. Je le fis. Mets ta langue dans mon con, ajouta-t-elle, et moi
je vais mettre ton vit dans ma bouche. Nous y voil! Cher ami, que tu me
fais de plaisir! Dieux! qu'elle m'en faisait aussi! Mon corps tendu sur
son corps nageait dans une mer de dlices; je lui dardais ma langue le
plus avant que je pouvais; j'aurais voulu y mettre la tte, m'y mettre
tout entier! Je suais son clitoris; j'allais chercher un nectar
rafrachissant jusqu'au fond de son con, plus dlicieux mille fois que
l'imagination des potes faisait servir sur la table des dieux par la
desse de la jeunesse,  moins que ce ne ft le mme et que la charmante
Hb ne leur donnt son conin  sucer. Si cela est, tous les loges
qu'ils ont donns  cette boisson divine sont bien au-dessous de la
ralit. Quelque critique de mauvaise humeur m'arrtera ici tout court
et me dira: Que buvaient donc les desses? Elles suaient le vit de
Ganimde! Mme Dinville me tenait le derrire serr et je pressais ses
fesses: elle me branlait avec la langue et avec les lvres, je lui en
faisais autant; elle m'avertissait, par de petites secousses et en
cartant les cuisses, du plaisir qu'elle ressentait, et les mmes signes
qui m'chappaient lui faisaient connatre celui que j'avais. Modrant ou
augmentant la vivacit de nos caresses, nous plongions ou nous avancions
celui qui devait y mettre le comble; il vint insensiblement; alors, nous
roidissant, nous serrant avec plus de force, il semblait que nous
eussions ramass toutes les facults de l'me pour ne nous occuper que
des dlices que nous allions goter.

        Loin d'ici, fouteurs  la glace,
    Dont le vit, effray d'aller jusqu' deux coups,
    Mollit au premier choc et dserte la place;
    Loin d'ici: mes transports ne sont plus faits pour vous.

Nous dchargemes en mme temps; je pressai dans ce moment, je couvris
avec mes lvres tout le con de ma fouteuse; je reus dans ma bouche tout
le foutre qui en sortait: je l'avalai; elle en fit autant de celui qui
sortait de mon vit. Le charme se dissipa; je ne gardai du plaisir que je
venais d'avoir qu'une lgre ide qui s'vanouit comme l'ombre. Tels
sont les plaisirs.

Retomb dans le mme tat de dgot et d'affaiblissement dont le secret
de Mme Dinville m'avait retir, je la pressai d'y recourir encore.--Non,
mon cher Saturnin; je t'aime trop pour vouloir te donner la mort. Sois
content de ce que nous avons fait. Je n'tais pas press de mourir, et
un plaisir qu'il me fallait acheter aux dpens de ma vie n'tait plus de
mon got. Nous nous rhabillmes.

J'tais trop content de ma journe pour ngliger de prendre des
assurances d'en passer encore de semblables. Mme Dinville, qui n'tait
pas plus mal satisfaite que moi, me prvint: Quand reviendras-tu? me
demanda-t-elle en m'embrassant.--Le plus tt que je pourrai, lui
rpondis-je, mais jamais assez tt pour mon impatience; demain, par
exemple?--Non, me dit-elle en souriant, je te donne deux jours: reviens
le troisime, et le jour que tu viendras, continua-t-elle en rouvrant la
cassette d'o elle avait tir l'eau admirable dont j'avais prouv la
vertu, et en me donnant quelques pastilles qu'elle y prit, tu auras soin
de manger cela. Surtout, Saturnin, sois discret; ne parle  personne de
tout ce que nous avons fait. Je l'assurai du secret et l'embrassai pour
la dernire fois, la laissant bien persuade qu'elle venait de recevoir
mon pucelage.

Mme Dinville tait reste dans son appartement. Elle m'avait averti de
faire en sorte que l'on ne m'apert pas: l'obscurit me favorisait. Je
traversais une antichambre, quand je me vis arrt, par qui: par Suzon.
Sa vue me rendit immobile: il semblait que sa prsence me reprocht les
plaisirs que je venais de goter. Mon imagination, d'intelligence avec
mon coeur pour m'accabler, la rendait tmoin de tout ce que je venais de
faire. Elle me prit la main, et demeura sans parler. La confusion me
faisait baisser la vue. Inquiet cependant de son silence, je ne confiai
qu' mes yeux le soin de lui en demander la cause; je les levai sur
elle, je m'aperus qu'elle versait des larmes. Ce spectacle me pera le
coeur. Suzon y reprit dans le moment l'empire que les caresses de Mme
Dinville lui avaient enlev. Je ne pouvais concevoir que sa matresse
et fascin mes yeux et mon coeur au point de ne voir qu'elle, de n'tre
sensible qu'au plaisir d'tre avec elle, et j'avais la simplicit de
regarder comme l'effet de quelque sortilge ce qui n'tait que l'effet
de mon temprament et de l'attrait des plaisirs.--Suzon, dis-je  ma
soeur d'un ton pntr, tu pleures, ma chre Suzon; tes yeux se couvrent
de larmes quand tu me vois; est-ce moi qui les fais couler?--Oui, c'est
toi, me rpondit-elle; je rougis de te l'avouer, cruel Saturnin, oui,
c'est toi qui me les arraches; c'est toi qui me dsespres et qui vas me
faire mourir de douleur.--Moi, m'criai-je; juste ciel! Suzon, oses-tu
me faire de pareils reproches? Les ai-je mrits, moi qui t'aime?--Tu
m'aimes, reprit-elle: ah, je serais trop heureuse si tu disais vrai!
Mais peut-tre viens-tu de jurer la mme chose  Mme Dinville. Si tu
m'aimais, l'aurais-tu suivie? N'aurais-tu pas imagin un prtexte pour
venir me trouver quand je suis sortie? Vaut-elle mieux que moi? Qu'as-tu
fait avec elle toute l'aprs-dne? Qu'as-tu dit? Pensais-tu  Suzon qui
t'aime plus que sa vie? Oui. Saturnin, je t'aime; tu m'as inspir une si
forte passion, que je mourrais de douleur si tu n'y rpondais pas. Tu te
tais? poursuivit-elle; ah! je le vois, ton coeur ne se faisait pas de
violence pour suivre une rivale que je vais har  la mort. Elle t'aime,
je n'en saurai douter; tu l'aimes aussi: tu n'tais occup que du
plaisir qu'elle te promettait, tu ne songeais gure  la douleur que tu
m'allais causer. Attendri par ses reproches, je ne pus dissimuler 
Suzon qu'ils dchiraient mon coeur.--Cesse tes plaintes, lui dis-je;
n'accable plus ton malheureux frre; tes larmes le dsesprent; je
t'aime plus que moi-mme, plus que je ne peux te dire!--Ah! reprit-elle,
tu me rends la vie, et je consens  oublier ton injure si tu me promets
de ne plus voir Mme Dinville. As-tu assez d'amour pour ta Suzon pour la
lui sacrifier:--Oui, lui rpondis-je, je te la sacrifie; tous ses
charmes ne valent pas un seul de tes baisers. En lui disant cela, je
l'embrassais, et elle ne rebutait pas mes caresses.--Saturnin,
reprit-elle en me serrant tendrement la main, sois sincre: Mme Dinville
aura exig de toi que tu reviennes la voir: quand t'a-t-elle dit de
revenir?--Dans trois jours, lui rpondis-je.--Et tu viendras, Saturnin?
me dit-elle tristement.--Que dois-je faire? lui rpliquai-je. Si je
viens, ce sera pour la dsesprer par mon indiffrence; si je ne viens
pas, qu'il en cotera  mon coeur de ne pas voir Suzon!--Je veux que tu
reviennes, reprit-elle, mais il ne faudra pas qu'elle te voie; je ferai
semblant d'tre malade; je resterai au lit, nous passerons la journe
ensemble; mais, ajouta-t-elle, tu ne sais pas o est ma chambre?
Suis-moi: je vais t'y conduire. Je me laissai mener; j'tais tremblant,
je pressentais le malheur qui m'allait arriver.--Voici, me dit Suzon,
mon appartement. Regretterais-tu d'y passer la journe avec moi? Ah!
Suzon, lui rpondis-je, quelles dlices tu me promets! Nous serons
seuls, nous nous abandonnerons  nos amours! Suzon, conois-tu ce
bonheur comme moi? Elle se taisait et paraissait rver profondment; je
la pressai de s'expliquer.--Je t'entends, me dit-elle d'un ton
d'indignation; tandis que nous serons seuls, que nous nous livrerons 
l'amour, ah! Saturnin, que tu parles de ce jour avec indiffrence, et
que les plaisirs qu'il te promet te touchent peu, si tu as la force de
les attendre deux jours!

Je sentis son reproche: l'impossibilit de lui en prouver l'injustice me
dsesprait, je maudissais les plaisirs que je venais de goter avec Mme
Dinville. Ciel! m'criai-je, je suis avec Suzon, j'aurais donn mon sang
pour jouir de ce bonheur! J'y suis, et je n'ai pas la force de former un
dsir! Au milieu de cette confusion de penses, je me ressouvins des
pastilles que Mme Dinville m'avait donnes. Je jugeai que l'effet devait
en tre semblable  celui de son eau. Ne doutant pas qu'il ne ft aussi
prompt, j'en avalai quelques-unes. L'espoir de dsabuser bientt Suzon
me la fit embrasser avec une ardeur qui nous trompa tous deux. Suzon la
prit pour un tmoignage de mon amour, et moi, comme une marque de retour
de ma vigueur. Suzon abuse par l'ide du plaisir, tomba sur son lit 
demi pme. Quoique je me dfiasse encore de moi-mme, j'aurais cru
l'accabler de douleur si je ne m'tais pas mis en tat de justifier son
esprance. Je me couchai sur elle, et collant ma bouche sur la sienne,
je lui mis mon vit dans la main. Il tait encore mou, mais je crus que
son secours hterait l'effet des pastilles. Elle le serrait, le remuait,
le branlait; rien n'avanait: un froid mortel m'avait glac le corps!
C'est Suzon, disais-je, que j'embrasse, et je ne bande pas! Je baise ses
ttons que j'idoltrais hier; ne sont-ils plus les mmes aujourd'hui?
ils n'ont rien perdu de leur rondeur, de leur duret, de leur blancheur.
Sa peau est aussi douce, ses cuisses aussi brlantes. Elle les carte,
j'ai le doigt dans son con, hlas! et je ne puis y mettre que le doigt!
Suzon soupirait de ma faiblesse; je maudissais le prsent de Mme
Dinville. Je m'imaginais qu'elle avait prvu ce qui devait m'arriver en
sortant de chez elle, et avait voulu achever avec ses pastilles
l'puisement o j'tais. L'opinitret de ma froideur confirma si bien
cette pense, que j'allais avouer mon impuissance  Suzon, quand je
sortis d'embarras d'une manire inattendue. On va penser que l'amour fit
d'abord un miracle, que je bandai et que je foutis: point du tout; une
main invisible ouvrant avec fracas les rideaux du lit, vint m'appliquer
un soufflet. Effray de cet accident, je n'eus pas la force de crier; je
m'enfuis, et laissai Suzon expose  la fureur du spectre, ne doutant
pas que ce n'en ft un. Je sortis du chteau en diligence, et tremblais
encore dans mon lit, o je m'tais mis en arrivant chez le cur,  qui
je fis le dtail d'un spectacle que je n'avais pas vu et que mon trouble
croyait vritable. Je n'en imposai au cur que sur le lieu de la scne,
que je ne mis pas dans la chambre de Suzon. La frayeur et l'puisement
me procurrent un sommeil profond. Je me rveillai avec le mme
accablement, et dans l'impossibilit de me lever. Surpris d'une
lassitude que je n'attribuais qu'au plaisir, je connus combien il est
ncessaire de se mnager, et ce que cote trop de complaisance pour les
dsirs de ces sirnes voluptueuses qui vous sucent, qui vous rongent et
qui ne vous lcheraient qu'aprs avoir bu votre sang, si leur intrt
soutenu de l'esprance de vous attirer encore par leurs caresses, ne les
retenait. Pourquoi ne fait-on ces rflexions qu'aprs coup? C'est qu'en
amour la raison n'claire que le repentir.

Le repos avait effac de mon esprit ces ides lugubres traces par la
frayeur. Devenu tranquille sur mon compte, mon coeur ne sentait que les
inquitudes que lui causait l'incertitude du sort de Suzon. Je me
reprsentais avec horreur l'tat o je l'avais laisse. Elle sera morte,
disais-je tristement; timide comme je la connais, il n'en fallait pas
tant pour la faire mourir. Elle n'est donc plus! continuais-je, accabl
par cette rflexion cruelle. Suzon n'est plus! ah! ciel! Mon coeur, que
ces tristes penses avaient serr d'abord, s'ouvrit bientt  un torrent
de larmes; j'en versais encore quand Toinette entra. Sa vue m'pouvanta;
je tremblais qu'elle ne vnt me confirmer un malheur que je craignais,
et je mourais d'envie de l'entendre. Il n'en fut pas question. Son
silence  ce sujet, joint  celui de tout le monde, me fit croire que ma
douleur tait sans fondement. Je pensai que Suzon en avait t quitte
comme moi de la frayeur. Le chagrin que j'avais ressenti de sa mort fit
place  la curiosit de savoir ce qui s'tait pass dans la chambre
aprs mon dpart; mais c'tait une curiosit que je ne pouvais
satisfaire qu'aprs mon rtablissement.

Les deux jours de repos que Mme Dinville m'avait accords taient
expirs; nous tions au troisime, et quoique je commenasse  me sentir
mieux, je ne fus point tent d'aller chercher de l'exercice au chteau.
Je ne songeais cependant qu'avec chagrin  l'obstacle que cette funeste
aventure avait mis au plaisir que je m'tais promis d'avoir avec Suzon.
Cette rflexion me fit penser aux pastilles de Mme Dinville: je mangeai
ce qu'il m'en restait. Je ne dirai pas si leur effet fut vif ou lent;
mais, aprs avoir profondment dormi, je fus rveill par la force de
l'rection que je sentais. J'en tais effray, et j'aurais craint pour
mes nerfs si la mme chose ne me ft pas arrive chez Mme Dinville.
Qu'on rie de mon embarras; qu'on dise si l'on veut: Eh quoi! brave
Saturnin, n'aviez-vous pas vos quatre doigts et le pouce pour vous
soulager? Comment font ces cafards de prtres, ces hypocrites dont le
coeur est corrompu? On ne trouve pas toujours un bordel, une dvote sous
la main; mais on a toujours un vit: on s'en sert, on se branle. Je le
savais, mais il n'y avait pas longtemps que, pour m'en tre trop donn,
je me trouvais bris, moulu. En garde contre la tentation, je me
branlotais et faisais venir le plaisir jusqu' ma porte. Quoiqu'il ne
soit pas si grand que quand on fait le cas, on a toujours la facult de
le rpter autant de fois qu'on le juge  propos. L'imagination se joue,
voltige sur les objets qui nous charment les yeux. Avec un coup de
poignet, on fout la brune, la blonde, la petite, la grande; les dsirs
ne connaissent pas l'intervalle des conditions; ils vont jusque sur le
trne, et les beauts les plus fires, forces de cder, accordent ce
qu'on leur demande. Du trne on descend  la grisette; on se reprsente
une fille timide, neuve sur les plaisirs de l'amour et qui ne connat la
nature des dsirs que par ceux qu'elle ressent. On lui donne un baiser;
elle rougit; on lve un mouchoir qui cache une gorge naissante; on
descend plus bas: on y trouve un petit conin chaud, brlant; on lui fait
faire une rsistance que le plaisir augmente, diminue, fait vanouir 
son gr. Le plaisir est vif et ptillant. Semblable  ces feux qui
sortent de la terre, il se montre et s'chappe? l'avez-vous vu? Non; la
sensation qu'il a excite dans votre me a t si vive, si rapide,
qu'anantie par la force de son impulsion elle n'a pu le connatre. Le
vrai moyen de le fixer, c'est de badiner avec lui, de le laisser
chapper, de le retrouver enfin, en vous livrant tout entier  ses
transports.

J'tais dans cette occupation, la nuit tait dj fort avance, j'allais
finir mon badinage pour m'abandonner au sommeil, quand j'entrevis
quelqu'un paratre au pied de mon lit et disparatre  l'instant. Je fus
moins effray que rveill par une pareille vision. Je crus que c'tait
l'abb dont je vous ai parl dans le portrait de mademoiselle Nicole.
C'est lui, disais-je, oui; o va ce bougre-l? Foutre Nicole? Ira-t-il
seul? Non, parbleu! car je vais le suivre. Je me lve; j'tais en habit
de combat, c'est--dire en chemise: je savais les tres. Je gagnai le
corridor o tait la chambre de la belle. J'entrai dans une chambre dont
la porte n'tait pas ferme; je la repoussai et m'approchai avec
circonspection du lit o je croyais nos amants occups  prendre leurs
bats. J'coutais, j'attendais que des soupirs m'apprissent si mon tour
viendrait bientt. Quelqu'un respirait; mais ce quelqu'un paraissait
tre seul. Ne serait-il pas venu? dis-je alors bien tonn. Non,
assurment il n'y est pas. Oh! parbleu, monsieur l'abb, vous n'en
tterez, ma foi! que d'une dent. Dans l'instant, je coulai ma main entre
les jambes de la belle dormeuse, et je lui donnai un baiser sur la
bouche.--Ah! me dit-on d'une voix basse, que vous vous tes fait
attendre! Je dormais; montez donc. Ma foi! Je montai dans le lit, et
bientt sur ma Vnus, qui me reut assez froidement dans ses bras. Je
fus sensible  cette marque d'indiffrence qu'elle croyait donner  son
amant, et je m'applaudis du succs que la fortune me donnait, en me
procurant une vengeance aussi douce des mpris de ma tigresse. Je la
baisais  la bouche, lui pressais les yeux avec les lvres, me livrais 
des transports d'autant plus vifs qu'on leur avait toujours refus la
libert d'clater. Je lui maniais les ttons, qui taient bien spars,
bien forms, bien durs. Je nageais dans un fleuve de dlices; je fis
enfin ce que j'avais souhait tant de fois de faire avec divinit.
Assurment, elle ne s'attendait pas  tre si bien rgale. A peine
eus-je fini ma carrire, que, me sentant encore plus anim que jamais,
je repris du champ, et je donnai une nouvelle matire  ses loges. Je
l'avais mise en got et jugeai par ses caresses qu'elle n'attendait plus
que cette troisime preuve de valeur pour mettre cette nuit au-dessus de
toutes celles qu'elle disait que nous avions passes ensemble. Quoique
je fusse capable de lui donner encore cette nouvelle satisfaction, la
crainte d'tre surpris par l'abb amortit un peu mon courage. Je ne
savais  quoi attribuer sa lenteur. Je ne pouvais en accuser qu'un
changement de rsolution. Sur cette pense, je crus que je pouvais
reprendre haleine et ne pas prcipiter mes coups ainsi que je l'avais
fait.

Deux dcharges abattent un peu les fumes de l'amour; l'illusion se
dissipe, l'esprit rentre dans ses fonctions; les nuages s'vanouissent,
les objets cessent d'tre ce qu'ils taient. Les belles y gagnent, les
laides y perdent: tant pis pour elles. Je voudrais en passant donner un
conseil  celles-ci: Laides, quand vous accordez des faveurs 
quelqu'un, mnagez-le, ne l'en accablez pas: quand on n'a plus rien 
dsirer, on ne dsire plus; la passion s'teint par une jouissance trop
complte. Prenez-y garde: vous n'avez pas les ressources d'une belle 
qui les charmes promettent le retour de ces dsirs qu'elle vient
d'assouvir et que le moindre dsir rallume.

La rflexion que je viens de faire cadre le mieux du monde avec ce que
j'prouvai. Je m'amusais  parcourir avec la main les beauts de ma
nymphe; j'tais surpris de trouver une diffrence dans les choses que
j'avais manies un instant auparavant. Ses cuisses, qui m'avaient paru
douces, fermes, remplies, unies, taient devenues rides, molles,
sches; son con n'tait plus qu'une conasse, ses ttons que des
ttasses; ainsi du reste. Je ne pouvais concevoir un pareil prodige;
j'accusais mon imagination de s'tre refroidie, je voulais du mal  ma
main du rapport trop fidle qu'elle lui faisait. Ce n'est pas que ces
tmoignages incertains m'eussent empch de livrer un troisime assaut;
j'allais m'y prsenter, et on se prparait  le recevoir, quand nous
entendmes un charivari dans la chambre voisine, que je prenais pour
celle de la dame Franoise, notre vnrable gouvernante. Ah! le chien!
criait une voix enroue; Ah! la misrable! ah! la... A ces mots ma
mignonne, que j'allais enconner, me dit: ah! mon Dieu, que fait-on 
notre fille; est-ce qu'on la tue? Allez donc voir. Je ne rpondis rien.
Frapp de ce discours, je ne savais o j'en tais: Notre fille,
disais-je; Nicole aurait-elle une fille? Le bruit continuait, et l'on me
pressait d'aller au secours. Je ne m'en remuais pas davantage. On
s'impatiente, on court au fusil, on allume de la chandelle, et  sa
faveur je reconnais la dame Franoise, cette vieille... Je demeurai
ptrifi  la vue de ce fantme; je vis bien que je m'tais tromp de
porte, et j'tais enrag de me voir la dupe de ce misrable abb, ou
plutt de mon impatience qui ne m'avait pas permis de faire attention 
la disposition des lieux. Je jugeai que M. le cur, s'tant trouv en
humeur de s'baudir cette nuit-l avec sa chambrire, l'avait avertie de
se tenir prte pour la danse, et que, me prenant pour le pasteur, elle
m'avait reproch ma lenteur  me rendre  mon poste; que le saint prtre
pour viter le scandale, avait attendu que la nuit ft avance pour
tenir parole  sa beaut; qu'ayant trouv la porte de la chambre de sa
nice ouverte, la tendresse l'avait fait courir  son lit, o il l'avait
trouve en flagrant dlit; que, frapp de l'ide d'infamie dont elle
couvrait son front, il avait donn aux combattants des tmoignages de sa
colre plus forts que jeu. Mais le bruit redouble, on s'trangle: eh!
vite, dame Franoise, volez sur le champ de bataille: l'honneur,
l'amour, la tendresse, tout vous en fait une loi; allez sparer des
ennemis dont la mort vous affligerait; mais, au nom de Dieu, laissez la
porte ouverte pour que je me sauve. Oh! la chienne! elle la ferme 
double tour. Malheureux Saturnin, comment vas-tu t'chapper? La dame
Franoise va s'apercevoir que ce n'est pas avec le cur qu'elle a eu
affaire, il va venir, il va te trouver, tu es perdu, tu payeras pour les
autres. Telles taient les penses qui m'agitaient tandis qu'on se
chamaillait dans la chambre voisine. Inutilement j'avais essay de
sortir; rduit  pleurer mon triste malheur, je m'y abandonnais. Insens
que j'tais, comme si je n'eusse pas dj prouv qu'au sein du malheur
mme on ne doit pas dsesprer de sa flicit; qu'au moment o l'on se
croit accabl par les coups redoubls du sort nous devons au hasard les
jours les plus fortuns. Divine Providence, c'est par tes dcrets que
ces merveilles s'oprent.

Au moment o je me livrais au dsespoir, la fortune tournait sa roue. Le
bruit avait augment  la vue de Franoise,  qui le chandelier tomba
des mains  l'aspect du cur qu'elle prit pour un spectre. Qu'on se
peigne cette scne. Si j'en avais t tmoin, j'en pargnerais la peine,
mais la connaissance des parties me met en tat de fournir des ides
pour la perfection du tableau. Qu'on se figure M. le cur, nu, en
caleon, un bonnet gras sur la tte, ses petits yeux tincelants, sa
grande bouche cumante, frappant comme un sourd sur l'abb et sur la
nice. Qu'on se reprsente ces deux amants, la belle tremblante et
s'enfonant dans son lit, l'abb se cachant sous la couverture et n'en
sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le
visage du pasteur. Qu'on se trace la figure d'une mgre en chemise,
qui, la chandelle  la main, s'approche, veut crier, demeure interdite,
et tombe de frayeur sur une chaise.

L'abb, autant que j'en fus juge par le silence qui rgna tout  coup,
craignant d'tre dcouvert, gagna le large. Le cur l'avait suivi. On
ouvrit dans le moment ma porte, et on la referma sur-le-champ. Je
tremblais, on se coucha; nouvelle frayeur. Je crus que c'tait
Franoise, et que le cur allait venir. Tout tait pourtant calme, et
cette Franoise qui tait dans le lit, pleurait et soupirait. J'tais
confus. Que penser de ces pleurs? Pourquoi soupire-t-elle? pourquoi
est-elle revenue? Le cur reviendra-t-il ou non? Ah! que l'incertitude
est une peine cruelle! Je voulais sortir, mais je n'osais: enfin,
j'allais m'vader quand le diable m'arrta. Mon coeur me disait: Tu vas
te coucher, nigaud, et tu bandes encore! Tu abandonnes Franoise  son
chagrin: crains-tu de la consoler? c'est bien la moindre chose que tu
lui doives; elle t'a combl de caresses, refuseras-tu d'essuyer ses
larmes? Elle est vieille, d'accord; laide, soit; mais n'a-t-elle pas un
con, nigaud? Ma foi? seigneur Diable, vous avez raison.

    Un con n'est jamais qu'un con;
    Quand on bande tout est bon.

Va, va, continua la voix intrieure, l'orage est pass; il n'y a plus
rien  craindre, remets-toi dans le lit. Je succombai  la tentation, je
m'y remis. Je commenai  me coucher, avec beaucoup de discrtion, sur
le bord; mais toute ma politesse ne put arrter un cri de frayeur qui
partit et fut dans l'instant touff par la crainte d'tre entendu. Je
sentis qu'on se retirait dans le coin du lit. Une pareille faon d'agir
augmentait ma surprise. Je crus que je la ferais bientt cesser, en
expliquant mes intentions, et cette explication fut de porter la main
entre les cuisses de ma vieille: elles taient redevenues tout ce qu'on
pouvait les souhaiter et pour exciter les plus vives motions, plus
douces et plus fermes qu'elles ne m'avaient encore paru. Ma main ne s'y
arrta pas longtemps, quelque plaisir qu'elle y sentt: elle passa au
conin. La motte, le ventre, les ttons, tout tait aussi doux, aussi uni
qu' une jeune fille. Je maniais, je baisais, je suais, on me laissait
faire, et mon feu ranimant celui de ma belle, elle cessa de soupirer, se
rapprocha de moi et moi d'elle. De la tristesse je la fis passer 
l'amour; je l'enconnai.--Ah! me dit-elle alors, cher abb, qui t'a
conduit ici? Que ton amour me va coter de larmes! Quoique attendri par
ce discours, mes transports redoublrent: je serrai tendrement ma
nymphe, confondis mes soupirs avec les siens, et scellai, par des
lancements de volupt, les dlices qui les avaient prcds. L'extase
finie, je me rappelai les paroles qu'on venait de m'adresser. O
suis-je? me dis-je alors. Est-ce avec Franoise? Quelle diffrence de
plaisirs! Mais elle me prend pour l'abb; elle dit que mon amour va lui
faire verser des larmes: partagerait-elle avec Nicole les hommages de ce
faquin-l? Elle est apparemment jalouse, la bonne dame; elle croyait
possder toute seule le coeur de son mignon. Pourquoi est-elle vieille?
Pourquoi est-elle laide? Malgr sa laideur, j'eus encore assez de
hardiesse pour m'exposer au dsagrment de l'examen dont je m'tais si
mal trouv aprs les premiers coups. Ma main impatiente brlait de
retourner sur son corps sec et dcharn; et quoique je sentisse que le
dgot serait le prix de mon imprudence, et que si je voulais courir
encore une poste, le meilleur parti tait d'attendre le retour de ma
vigueur, sans la prcipiter par un badinage qui pourrait bien au
contraire l'loigner, je hasardai de porter la main; mais,  surprise!
partout la mme fermet, le mme embonpoint, la mme chaleur, la mme
douceur! Que veut dire ceci? repris-je alors. Est-ce Franoise? ne
l'est-ce pas? Non assurment, ce ne peut tre que Nicole. O ciel! c'est
Nicole! J'en ai pour garants le plaisir qu'elle m'a donn et la
continuation de ce plaisir que je ressens encore  la toucher. Elle se
sera chappe de son lit, aura profit de la faiblesse de Franoise pour
venir se rfugier ici: elle s'imagine que son amant est venu aussi s'y
cacher! Je retrouvais dans cette explication toute naturelle des paroles
qu'elle m'avait adresses. Rempli de cette pense, je sentis les dsirs
qu'elle m'avait autrefois inspirs renatre avec plus de force. Le
croirait-on? J'eus regret aux plaisirs que je croyais n'avoir eus
qu'avec Franoise, parce que c'tait autant de diminu sur ceux que
j'allais goter avec Nicole. Je me mis en tat de rcompenser le temps
perdu.--Ma chre Nicole, lui dis-je en la baisant tendrement et en
tchant de contrefaire la voix de l'abb, de quoi t'occupes-tu? Peux-tu
te laisser aller  la tristesse, quand l'heureux hasard qui nous
rassemble veut que nous nous livrions  notre amour? Foutons, ma chre
enfant; noyons notre malheur dans le foutre!--Que tu me fais de plaisir,
me rpliqua-t-elle en rpondant  mes caresses! Ta douleur augmentait la
mienne. Oui, profitons du seul moyen que nous ayons de nous consoler.
Arrive tout ce qui pourra, tant que j'aurai cela dans la main,
continua-t-elle en me prenant le vit, je ne craindrai pas la mort mme.
N'apprhende pas qu'on vienne nous interrompre, j'ai retir la clef; ils
ne peuvent entrer qu'en jetant la porte en dedans. Charm de cette
heureuse prcaution inspire par l'amour, je la caressais avec un
nouveau plaisir; mon vit, qu'elle tenait toujours dans sa main, tait
toujours d'une raideur qui l'enchantait. Vite, lui dis-je, mets-le dans
ton cher conin; Nicole, que tu me fais languir! Elle ne se pressait pas,
continuait de serrer mon vit, et paraissait surprise de sa grosseur,
qu'elle prenait pour l'effet de ses caresses. Je voulus le mettre
moi-mme.--Attends, mon cher ami, me rpondit-elle en me pressant dans
ses bras; laisse-le venir encore plus gros et plus long. Ah! je ne l'ai
jamais vu plus beau: est-il augment cette nuit! l'abb n'tait pas
apparemment si bien partag que moi des dons de la nature. J'aurais ri
de cette pense de Nicole, si je n'avais pas t en humeur de faire
autre chose.--Ah! que je vais avoir de plaisir! reprit-elle en se le
mettant. Pousse, cher ami, pousse! Il n'tait pas besoin de me le dire:
j'enfonai, et, m'appesantissant sur sa gorge, sur son sein, je les
couvrais de baisers de feu, je restais immobile, j'y mourais.--Fais
donc! me dit Nicole, en se remuant avec des transports qui me tirrent
de mon assoupissement extatique; fais donc! Je me mis aussitt  lui
allonger des coups de cul, des coups de vit, qui lui allaient,
disait-elle, jusqu'au coeur. Ah! ceux qu'elle me rendait allaient bien
plus loin! Ils portaient le feu, ils me lanaient des torrents de
dlices jusqu'aux parties les plus recules de mon corps. O dcharge! tu
es un rayon de la Divinit, ou plutt n'es-tu pas la Divinit mme?
Pourquoi ne meurt-on pas dans les transports? La mre du dieu des
buveurs ne mourut-elle pas quand Jupiter, cdant  ses instances, la
foutit en dieu? car ne vous y mprenez pas, messieurs les mythologistes,
ce n'est pas l'appareil, l'clat, ni la majest du souverain des cieux,
qui ravirent le jour  Sml: c'est le foutre embras qui sortait de
son vit. Mahomet, j'observe ta loi, je suis ton plus fidle croyant;
mais tiens-moi parole; fais-moi jouir pendant mille ans des
embrassements continuels du plaisir toujours renaissant de la dcharge
dlicieuse que tu promets  tes fidles avec tes houris rouges,
blanches, vertes, jaunes: la couleur n'y fait rien, que je dcharge,
c'est tout ce qu'il me faut.

Nicole tait enchante de moi, j'tais enchant de Nicole. Quelle
diffrence entre une vieille et une jeune! Une jeune le fait par amour,
une vieille par habitude. Vieillards, laissez la fouterie  la jeunesse;
c'est un travail pour vous, c'est un plaisir pour elle.

Mon vit, plus dur qu'il ne l'tait avant l'action, restait dans son tui
sans s'amollir. Nicole me serrait avec plus de feu, et le mme feu qui
m'animait me la faisait serrer avec plus de roideur encore, elle ne
m'aurait pas lch pour un trne; je ne l'aurais pas quitte pour
l'empire de l'univers. Bientt un mouvement nous fit recourir aprs ce
que nous venions de perdre. L'imprudence est le partage de l'amour; le
bonheur blouit, on est trop occup pour penser qu'il puisse s'vanouir.
Nous nous trahmes par nos transports; le lit tait appuy contre la
cloison de la chambre voisine; nous ne songions pas que Franoise tait
dans cette chambre, qu'elle pouvait se rveiller au bruit que nous
faisions par les secousses indiscrtes que nous donnions au lit, qui,
frappant contre cette cloison, l'et bientt mise au fait de ce qui se
passait dans la chambre. Plus vite que l'clair, elle accourt  la
porte; point de clef: comment faire? Appeler Nicole; elle le fit. A
cette voix terrible nous fmes glacs d'effroi; nous nous arrtmes tout
court, et la vieille cessa de crier; mais nous cessmes bientt d'tre
sages. Trop anims pour rester longtemps dans notre inaction gnante,
nous reprmes notre ouvrage; mais quoique nous le fissions avec toute la
discrtion possible, la vieille, qui avait l'oreille au guet, ne prit
pas le change. Elle dmla, dans le bruit sourd de nos soupirs et des
mots interrompus qui nous chappaient, le motif de notre silence.
Nouveau tapage. Nicole, criait-elle en frappant contre la cloison,
misrable Nicole, finiras-tu? Nouvelles alarmes de notre part; mais me
mettant bientt au-dessus de la crainte, je dis  Nicole que, puisque
nous tions dcouvert, il tait inutile de nous gner. Elle approuva par
son silence cette rsolution courageuse, et, me donnant elle-mme le
premier coup de cul, en me remettant sa langue dans la bouche, elle me
piqua d'honneur; et tels que des gnreux guerriers qui, bravant dans
les lignes le feu d'une artillerie meurtrire braque contre eux sur un
rempart, continuent tranquillement leur ouvrage et rient du bruit
impuissant du canon qui gronde sur leur tte, nous travaillmes
intrpidement au bruit des coups que Franoise donnait contre la
cloison. Nous achevmes; et, soit que l'interruption, soit que le bruit
que la vieille faisait encore et donn une pointe de vivacit  nos
plaisirs, nous nous avoumes rciproquement que nous n'en avions pas
encore got d'aussi vifs.

Le faire cinq fois en fort peu de temps, ce n'tait pas mal s'en tirer
pour un convalescent, convalescent encore de quelle maladie! Je sentais
cependant que je n'tais pas tout--fait hors de combat; il fallait
avoir de la sagesse pour ne pas se laisser aller; je l'eus, cette
sagesse; je triomphai de mon envie. Il faut pourtant convenir que la
rflexion eut bonne part dans ma modration. La dame Franoise pourrait
 la fin s'impatienter de ce petit mange, des honntes remontrances
passer aux cris, des cris, que sais-je? sonner le tocsin sur nous, ou
peut-tre venir faire sentinelle  notre porte. S'exposer aux risques
d'tre arrts au passage; mauvaise affaire; rester dans la chambre,
assigs jusqu'au jour, au bout du compte il en aurait fallu sortir;
Comment? Nus; cela n'aurait pas t honnte, un jeune homme, une jeune
fille dans cet quipage. Le parti le plus sr tait de faire une prompte
retraite; je la fis; mais avant que de gagner mon lit je jugeai
prudemment que je ne serais qu'un sot si je laissais subsister dans
l'esprit de Nicole l'opinion trop avantageuse que j'y avais fait natre
sur le compte de l'abb. Il en aurait trop cot  mon amour-propre de
faire  ce maroufle le sacrifice de la gloire que je venais d'acqurir
sous son nom. De la vanit,  moi, cela vous fait rire, lecteur,
n'est-il pas vrai? J'aurais voulu vous voir  ma place. Je vous suppose
rival comme je l'tais et sensible au plaisir de vous venger, je gage
que vous auriez t aussi fat que moi, et que vous auriez dit, ainsi que
je le fis: ma belle Nicole, vous ne devez pas tre mcontente de moi?
L-dessus elle vous aurait assur que son coeur tait charm. N'est-il
pas vrai, auriez-vous repris, que vous n'en attendiez pas tant du petit
drle que vous avez toujours mpris? Vous aviez tort, et il ne mritait
pas le traitement que vous lui avez fait; car vous voyez que les petits
valent bien les grands. Adieu, ma chre Nicole; je me nomme Saturnin,
pour vous servir. Vous l'auriez embrasse, et puis vous l'auriez laisse
l, bien tourdie de votre compliment; vous auriez gagn la porte, vous
l'auriez ouverte (on avait laiss la clef dans la serrure), et vous
auriez t vous recoucher tranquillement dans votre lit. Dieu veuille
que vous eussiez t capable de le faire aussi bien et aussi
heureusement que moi.

Frapp de la bizarrerie des aventures qui venaient de m'arriver,
j'attendis avec impatience que le jour vnt m'apprendre qu'elles
seraient les suites d'une nuit aussi singulire. J'tais charm du
dsastre de l'abb et de ma bonne fortune. Comme personne (except Mlle
Nicole, sur la discrtion de laquelle je pouvais compter) ne me
souponnait de rien, je me faisais d'avance une comdie de la figure que
je verrais faire  nos acteurs nocturnes, et je me promettais d'autant
plus de plaisir, que je serais le seul  qui elle devait tre
indiffrente. M. le cur, disais-je, aura un air sombre, taciturne, sera
de mauvaise humeur, fessera; qu'il fesse, ce ne sera pas moi, ou je
jouerai de malheur. Franoise examinera tous les coliers, l'un aprs
l'autre, avec des yeux dont la fureur rendra l'carlate plus vive et
plus brillante. Elle cherchera, parmi les grands, celui sur qui elle
doit se venger, non des plaisirs qu'elle a eus, mais de ceux qu'il a
donns  sa fille. Si elle me reconnat, elle sera bien fine. Nicole
n'osera se montrer; si elle se montre, elle rougira, sera honteuse, me
fera la mine, peut-tre les yeux doux; que sait-on? Elle est friande,
ferai-je le cruel? Peut-tre l'abb sera-t-il cass aux gages; oh! pour
lui, il n'en sera que plus impudent.

J'tais si fort occup de toutes ces penses, que je ne songeais pas 
dormir; et l'Aurore aux doigts de rose avait dj ouvert les portes de
l'Orient, que je n'avais pas encore ferm l'oeil. J'avais pourtant
besoin de repos. Le sommeil, qui semblait avoir respect mes rflexions,
vint aussitt qu'elles furent cesses, et ce ne fut pas sans peine qu'on
vint  bout de le faire rompre au milieu du jour. Que devins-je  la vue
de Toinette, qui, place aux pieds de mon lit, paraissait attendre mon
rveil? Je plis, je rougis, je tremblai. Je crus que mon procs tait
fait et parfait; qu'on avait dcouvert que j'avais eu part aux dsordres
de la nuit et que j'allais le payer. Cette pense accablante me fit
retomber sans force sur mon lit.--Eh bien, Saturnin, me dit Toinette,
es-tu encore malade? Pas de rponse. Le rvrend pre Polycarpe va donc
partir sans toi, continua-t-elle; il comptait pourtant t'emmener avec
lui. A ce mot de dpart, ma tristesse se dissipa.--Il part! dis-je 
Toinette avec vivacit. Eh! vraiment, je me porte  merveille. Dans le
moment je m'lanai hors du lit, et je fus habill avant que Toinette
songet  faire attention au passage subit de la tristesse  la joie que
je venais d'prouver en si peu de temps; je la suivis.

J'tais trop agrablement occup de la nouvelle que Toinette venait de
m'apprendre pour quitter avec regret la maison du pasteur. Je ne pensai
pas mme que je ne reverrais plus Suzon. Je trouvai le pre Polycarpe
qui m'attendait: il fut charm de me revoir. Je passe sous silence les
caresses d'Ambroise, les baisers, les larmes de Toinette: elle en
rpandit, j'en jetai moi-mme. Me voil en croupe sur le cheval du valet
de sa rvrence. Adieu, pre Ambroise. Adieu, Mme Toinette, serviteur.
Je pars, nous marchons, nous arrivons, nous voil au couvent.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




SECONDE PARTIE


J'entre dans une nouvelle carrire. Destin par mon tat  grossir le
nombre des pourceaux sacrs que la pit des fidles nourrit dans
l'aisance, la nature m'avait donn les plus belles dispositions pour cet
tat, et l'exprience avait dj commenc  perfectionner ses prsents.

La sincrit n'a plus besoin de faire son loge pour persuader. Il se
trouve pourtant des faits hors de la rgle ordinaire: tels sont ceux que
je vais rapporter. Si la vraisemblance n'y est pas mnage, c'est que ce
ne sont pas ici de ces jeux de l'imagination que l'on compasse, que l'on
manie avec adresse pour mnager la crdulit du lecteur, mais qu'ils
sont vrais, et que la vraisemblance ne porte pas toujours le caractre
de la vrit. Dois-je craindre, aprs tout, que l'on trouve trange de
voir des moines sclrats, dbauchs, corrompus, qui croient qu'on est
assez honnte homme quand on n'est pas reconnu pour fripon; qui, sous le
masque de la religion dont ils se jouent, rient de la crdulit du
peuple, et font de tout ce qu'elle condamne l'objet de leurs
occupations? Non, c'est l'usage. Les cordeliers, les carmes, les
minimes, me justifient assez. On en sait mille histoires, sans celles
que nous ignorons.

Qu'on me permette de rflchir un peu sur la vie que nous menions, et de
dmontrer  quel point les moines sont corrompus. Quelles raisons assez
puissantes ont pu rassembler dans le clotre tant de caractres
diffrents? La paresse, la paillardise, le mensonge, la lchet, la
perte des biens et de l'honneur.

Pauvres gens, qui croyez que c'est la religion qui peuple les clotres,
que ne pouvez-vous en pntrer l'intrieur? Indigns de leur iniquit,
vous en rougiriez et vous apprendriez  les mpriser; Levons le bandeau
qui vous couvrait les yeux. Dites-moi, vous qui avez connu le pre
Chrubin, cet homme qui ne respire que le plaisir, vous, dis-je, qui
l'avez connu avant qu'il ft moine, comment vivait-il? Il ne se couchait
pas qu'il n'et sabl dix bouteilles du meilleur vin, et souvent le jour
le trouvait enterr sous la table parmi les dbris du souper. Il a
quitt le monde, Dieu l'a illumin de sa grce; il lui a montr le bon
chemin. Je n'examine pas si c'est le ciel ou ses cranciers qui ont fait
ce miracle; mais sachez que le pre Chrubin tiendrait encore tte aux
plus intrpides buveurs; il boirait et mangerait le revenu du couvent.

Voil le pre Chrubin: tel vous l'avez connu, tel il est encore. Et le
pre Modeste, que vous avez vu parmi vous tout bouffi d'arrogance et
d'amour-propre, son caractre est-il refondu depuis qu'il a le corps
ceint d'un triple cordon? Vous le croyez! Moi qui le connais, je vous
garantis le contraire. S'il parle, Bourdaloue prs de lui ne fait que
bgayer. Plus subtil que saint Thomas, il perce, raisonne, entend,
pntre. A son avis, le pre Modeste est un phnix; au vtre, c'est un
sot; au mien, c'en est un encore. Voyez-vous le pre Boniface, ce madr
furet, qui penche dvotement la tte, qui tourne vers la terre des yeux
mortifis, qui semble, en marchant, composer avec le ciel? vitez-le,
c'est un serpent qui se glisse; il monte chez vous: veillez votre femme,
serrez les filles, loignez les garons. Bougre, bardache, fouteur; il
est entr, il est sorti; ttez-vous le front: tout est foutu, tout est
encul. Vous avez fait connaissance avec le pre Hilaire, serrez bien
les cordons de votre bourse, vous avez affaire  un fripon. Bientt aux
conversations consolantes il fera succder des peintures nergiques des
besoins du couvent. Nous manquons de tout, vous dira-t-il, nous sommes
nourris, couchs comme des chiens; notre maison tombe en ruines. Vous
vous laissez attendrir, votre bourse s'ouvre; puisez pre Hilaire vous
avez trouv votre dupe; pillez, volez, c'est l'esprit de l'glise.

Que de caractres odieux n'aurais-je pas  tracer, si je peignais ceux
de tous les moines! Change-t-on d'inclinations pour changer d'habits?
Non; le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours impudent, et
le fouteur est toujours un fouteur. Je dis plus: les passions s'irritent
sous le froc; on les porte dans le coeur, l'oisivet, les renouvelle,
l'occasion les augmente. J'ose le dire, les moines sont autant d'ennemis
de la socit: on pourrait les comparer  ces armes de peuples barbares
qui sortirent de leurs marais pour inonder l'Europe. Runis par
l'intrt, ils se dtestent en particulier. Rien n'est mieux ordonn que
leur arme; rien ne l'est moins que l'intrieur. Faut-il lire un
gnral, que de factions, que de complots! On crie, on court, on
s'agite. S'agit-il de faire quelque incursion dans le monde, d'attenter
 la bourse des fidles, d'inventer quelques nouvelles pratiques de
superstition, le mme esprit les anime, tous concourent au but gnral.
Dociles aux ordres de leurs suprieurs, ils se rangent sous leurs
drapeaux, montent en chaire, prient, exhortent. J'ajouterai  cet loge
des vers dicts par le bon sens et justifis par une longue exprience:

    Tolle autem lucrum, superos et sacra negabunt:
    Ergo sibi, non coelestis, hc turbat ministrat.
    Utilitas facit esse deos, qua nempe remota,
    Templa ruent, nec erunt ar, nec Jupiter ullus.

Sur tout ce que j'avais vu faire aux rvrends, tant chez Ambroise, et
en dernier lieu sur les galanteries du pre Polycarpe et de Toinette,
j'avais conu les ides les plus riantes de l'tat monacal. Je croyais
que le froc tait l'habit sous lequel on et le plus libre accs dans le
temple du plaisir. Mon imagination s'enivrait des chimres agrables
qu'on se forgeait. Elle ne s'arrtait pas dans les bras de Toinette,
elle me reprsentait les plus aimables femmes des lieux o mon sort me
conduisit, se disputant la conqute du pre Saturnin, prvenant ses
dsirs par l'attention la plus tendre, et payant ses bonts par les
transports les plus vifs et les plus dlicieux. On croira facilement
qu'tant dans de pareilles dispositions je reus avec joie l'habit de
l'ordre, dont le pre prieur (qui s'attacha d'abord  moi avec une
affection vraiment paternelle) m'honora ds le lendemain de mon arrive.

J'avais appris assez de latin de mon cur, qui pourtant n'en savait
gure, pour figurer avec honneur dans le noviciat. On me louait de
quelques dispositions assez heureuses; en ai-je profit? Hlas! non. A
quoi m'ont-elles servi? A tre portier; belle avance!

En crivain fidle, je me croirais oblig de mener mon lecteur, anne
par anne, jusqu'en thologie; on me verrait novice, puis profs, enfin
un vnrable pre. J'aurais mille belles choses  lui dire; mais les
belles choses ne nous plaisent qu'autant qu'elles nous intressent. Eh!
quel intrt prendrait-on  voir un penaillon disputer envers et contre
tous, mettre le bon sens et la raison  la gne dans des arguments en
_baroco_, dans des distinctions subtiles que lui-mme n'entendrait pas?
J'en fais grce.

Je sens pourtant que je ne saurais passer crment sur un si long espace
de temps sans parler de quelques bagatelles. Mon sjour dans le couvent
avait clair mes ides: j'y avais appris, malgr moi, que si le plaisir
tait fait pour les moines, il ne l'tait pas pour les moinillons. Me
repentant d'avoir fait voeu, et dsirant en mme temps arriver  la
prtrise, que je regardais comme le terme de mes peines, je me laissais
endormir par le prieur, qui me vengeait du mpris que l'on affectait
pour moi, parce que j'tais le fils d'un jardinier et que je surpassais
les autres par mes tudes.

L'on m'avait tant de fois reproch ma naissance que j'en tais honteux.
Toinette tait devenue pour moi un fruit dfendu; toujours entoure par
les suprieurs, pouvait-elle tre accessible  un novice? D'ailleurs, je
ne trouvais plus Suzon; elle avait disparu de chez Mme Dinville, aprs
mon entre chez les clestins. On n'avait appris aucune de ses
nouvelles. Sa perte m'avait plong dans la douleur; je l'aimais, un je
ne sais quoi, plus fort que son temprament, m'attachait  elle. Les
lieux o je l'avais vue, o nos coeurs avaient fait le premier essai de
l'amour, tout m'attristait. Souvenirs agrables, combien je payais cher
votre absence! Devenu sans objet, ces ides ne m'occupaient plus sans
douleur.

Mais voil un garon bien dsoeuvr, dira-t-on;  quoi vous
occupiez-vous, pauvre Saturnin? Hlas! je me branlais: c'tait ainsi que
j'oubliais mes peines.

cart un jour dans un lieu solitaire, o je me croyais sans tmoin, je
me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine
m'observait: il n'tait pas de mes amis; il parut si brusquement, que
les bras me tombrent de surprise. Je restai dans cet tat expos  la
malignit de ses regards. Je me crus perdu; je crus qu'il allait publier
mon aventure, et sa faon de m'aborder me donna lieu de craindre.--Ah!
ah! frre Saturnin, me dit-il, je ne vous croyais pas capable de faire
de pareilles choses. Vous, le modle du couvent! vous, l'aigle de la
thologie! vous...--Eh! morbleu! interrompis-je brusquement, finissons
ces loges ironiques; vous m'avez vu me branler, faites-en fte  tout
le couvent, continuai-je; amenez qui vous voudrez, je vous attends  la
dixime dcharge!--Frre Saturnin, reprit-il de sang-froid, c'est pour
votre bien que je vous parle: pourquoi vous branler? Nous avons tant de
novices! c'est un amusement d'honnte homme.--Vous vous rangez sans
doute dans cette classe, lui dis-je. Tenez, pre Andr, vos discours
m'impatientent ainsi que vos loges. Dcampez, ou je vous... La vivacit
avec laquelle je parlai lui fit rompre son srieux. Il clata de rire,
et, me tendant la main: Va, me dit-il, touche l, frre; je ne te
croyais pas si bon vivant; ne te branle plus: tu es digne d'un meilleur
sort; laisse cette viande creuse, je veux te faire part de quelque chose
de plus solide. Sa franchise excita la mienne, je lui tendis la main 
mon tour. Je ne suis pas dfiant, lui dis-je, quand on agit ainsi;
j'accepte vos offres.--Allons, reprit-il, parole d'honneur, tantt je
vous prends  minuit dans votre chambre. Boutonnez votre culotte, ne
tirez plus votre poudre aux moineaux; vous en aurez besoin. Je vous
quitte: ne sortez qu'aprs moi; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble:
cela pourrait nous nuire;  tantt.

Je demeurai surpris aprs le dpart du moine. Il n'tait plus question
de se branler; occup de sa promesse, j'y rvais sans la comprendre. Que
veut-il dire par cette viande dont il veut me rgaler! Si c'est quelque
novice, je n'en veux pas. Je raisonnais en sot, je n'en avais pas got.
Lecteur, tes-vous plus habile que je ne l'tais alors? Oui, dites-vous;
n'est-il pas vrai que ce n'est pas un si mauvais morceau? Le prjug est
un animal qu'il faut envoyer patre. Le got fait tout. Est-il rien de
plus charmant qu'un joli giton, blancheur de peau, paules bien faites,
belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d'un ovale parfait,
troit, serr, propre, sans poil? Ce n'est pas l de ces conasses, de
ces gouffres o on entre tout bott. Je te vois, censeur atrabilaire, tu
me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantt le con, tantt le
cul. Apprends, nigaud, que j'ai pour moi l'exprience, que j'enfile une
femme, quand elle se prsente, et que je prends mes bats avec un beau
garon. Allez  l'cole des sages de la Grce, allez  celle des
honntes gens de notre temps, vous apprendrez  vivre. Mais mon moine va
venir, minuit sonne; on frappe, c'est lui: Bon, marchons, pre, je vous
suis. Mais o diable me menez-vous?--A l'glise.--Vous vous moquez: pour
prier Dieu? Serviteur! je vais dormir.--Suivez-moi, morbleu! ne
voyez-vous pas que je monte dans les orgues? Nous y voil!

Savez-vous bien ce que j'y trouvai? une table bien garnie, de bon vin,
trois moines, trois novices et une belle fille de vingt ans, jolie comme
un ange. Je suivais mon conducteur. Le pre Casimir tait le chef de la
bande joyeuse. Il me reut bien.--Pre Saturnin, me dit-il, soyez le
bienvenu. Le pre Andr m'a fait votre loge: sa protection le justifie.
Foutre, manger, rire et boire, telle est ici notre occupation; tes-vous
dispos  en faire autant?--Parbleu! oui, lui rpondis-je; s'il ne faut
que soutenir l'honneur du corps, je m'en tirerai aussi bien qu'un autre;
soit dit, continuai-je, en me tournant du ct de l'assemble, sans
diminuer le mrite de vos rvrences.--Vous tes de nos gens, reprit le
pre Casimir: placez-vous ici entre cette charmante enfant et moi; !
dcoiffons une bouteille en l'honneur du pre:  vous, tope! Et nous
voil  flter. Et vous, lecteur, que ferez-vous pendant que nous
viderons nos bouteilles? Tenez! amusez-vous  lire ce rogaton.

Le pre Casimir tait d'une taille mdiocre, brun de visage, d'un ventre
de prlat. Il avait des yeux qui vous enculaient de cent pas, et qui ne
s'attendrissaient qu' la vue d'un joli garon. Alors le bougre, en rut,
hennissait. Sa passion pour l'antiphysique tait si bien tablie, que
les Savoyards le redoutaient. Aisment l'on tombait dans ses filets; il
tait auteur et bel esprit  la mode; censeur caustique, crivain sec,
plaisant sans lgret, ironique sans dlicatesse. Il s'tait fait un
nom par des crits qui n'avaient d'autre mrite que celui de la
mchancet. Le succs de ses satires le consolait des coups de bton
dont on le rgalait quelquefois. Il faut pourtant convenir qu'on avait
tort de le maltraiter ainsi; car, quoique les satires parussent sous son
nom, le pauvre pre n'y avait souvent d'autre part que le soin qu'il
s'tait donn de rdiger les crits de ceux qui travaillaient sous ses
yeux. Il cultivait les petits talents qu'il leur connaissait, leur
distribuait sa matire, revoyait leur ouvrage, le faisait imprimer, et
en recueillait souvent des fruits bien amers. Il n'en tait pas moins
hardi; et tel que l'avare qui se console des hues du peuple en ouvrant
son coffre-fort, les ris qu'il excitait dans le public aux dpens des
auteurs essuyaient les larmes que ceux-ci lui faisaient verser dans le
particulier.

Au sein de la littrature, il gotait le plaisir de se satisfaire sans
sortir de son cabinet. Les culs de ses myrmidons remplissaient ses
dsirs. Pour prix de leur complaisance, il leur abandonnait sa nice, et
la nice acquittait les dettes de l'oncle. Le portier du couvent tant 
la dvotion du pre, tout entrait aisment: vin, viande, fille, rien
n'tait except. On avait prfr les orgues pour de semblables orgies,
parce qu'on ne pouvait pas souponner qu'on passt la nuit dans
l'glise. Une autre raison, c'est qu'on tait  porte d'assister aux
offices, et cette exactitude empchait de babiller.

Malgr le soin que prenait le pre Casimir pour conserver ses lves, il
en perdait toujours quelqu'un; j'en dirai la raison: quelquefois
l'ingratitude est le prix de l'obligation. Ces dserteurs se servaient
contre le pre des traits qu'il leur avait appris  aiguiser contre les
autres. Un d'eux fit sur lui le sonnet qui suit:

    Un jour dom Happecon, plus arrogant qu'un coq,
    Las de sentir son vit aussi droit qu'une quille,
    Sortit de son couvent, enfonc dans son froc,
    Et fut chez la Dupr demander une fille.

    Le bougre qui jamais ne foutait qu'en escroc,
    Pour qui cinq ou six coups n'taient qu'une vtille,
    Crut qu'il ne s'agissait que d'essayer le choc,
    Et tira son engin de dessous sa mantille.

    --Tout beau, dit la putain, rengane l'instrument;
    On commence d'abord par payer largement:
    De foutre on vit ici, comme au palais, d'pices.

    Le pater tonn de ce foutu cartel,
    Quitta, faute d'argent, ce pilier de bordel,
    Et fut, de dsespoir, enculer deux novices.

Je ne saurais mieux finir; je quitte le pinceau, de nouveaux coups
affaibliraient ma peinture. La nice du pre Casimir tait brune, vive
et petite. Si elle perdait au premier coup d'oeil, l'examen la vengeait;
mnageant avec adresse sa gorge, qui n'tait plus absolument belle, elle
en tirait le meilleur parti. Ses yeux petits, mais noirs, promenaient
sur vous ses regards enjous conduits par la coquetterie la plus
raffine. Elle enchantait par la vivacit et le sel de ses
polissonneries. En un mot, c'tait tout ce qu'on pouvait souhaiter de
plus charmant pour attraper le jour, sans s'apercevoir qu'on a pass la
nuit.

Aussitt que je me vis plac  ct de cette aimable fille, je sentis
renouveler ces mouvements confus que j'avais autrefois prouvs quand le
hasard m'avait fait dcouvrir Toinette et le pre Polycarpe. La longue
privation du plaisir m'avait form pour ainsi dire une seconde nature,
susceptible d'impressions aussi vives et aussi piquantes; je recommenai
 vivre, parce que je crus que j'allais revivre pour le plaisir. Je
regardais ma voisine, dont l'air riant et docile me faisait connatre
que mes dsirs ne languiraient qu'autant de temps que j'aurais la
simplicit de ne pas les expliquer. Je sentis bien que ce n'tait pas
l'envie de faire la vestale qui la faisait trouver au milieu d'une bande
de moines: mais le bonheur qu'elle semblait m'offrir me paraissait si
grand, que j'avais peine  le concevoir; j'tais tremblant, et, dans la
crainte qu'elle m'chappt,  peine aurais-je pu former le dessein de le
demander. J'avais la main sur sa cuisse, que je pressais contre la
mienne; je sentis qu'elle me la prenait et la passait par l'ouverture de
son jupon; je connus son dessein, je portai bientt le doigt o elle le
dsirait. Le toucher d'un endroit qui m'tait interdit depuis longtemps
me causa un frmissement de joie qui fut aperu de la bande, qui me
cria: Courage, pre Saturnin, vous y voil. Peut-tre me serais-je
dconcert de cette exclamation, si Marianne (c'tait le nom de notre
desse) ne m'et sur-le-champ donn un baiser et dboutonn ma culotte
d'une main, tandis qu'elle passait l'autre bras autour de mon cou, et,
empoignant mon vit: Ah! pres, s'cria-t-elle en le leur montrant, en
avez-vous de cette beaut-l? Il se fit un brouhaha d'admiration, et
chacun la flicita sur son bonheur prochain. Elle en tait enchante.
Alors le pre Casimir, imposant silence  la troupe, m'adressa la
parole.--Pre Saturnin, me dit-il, disposez de Marianne; vous la voyez,
dispensez-moi de faire son loge. Elle est accomplie, elle va vous
donner tous les plaisirs imaginables; mais ces plaisirs sont  une
condition.--Quelle est-elle, cette condition? lui rpondis-je; faut-il
vous donner mon sang?--Non.--Quoi donc?--Votre cul.--Mon cul? eh! que
diable en feriez-vous?--Oh! c'est mon affaire, rpondit-il. L'envie de
baiser Marianne fit que je n'insistai pas. Je me mis en devoir de
l'enconner, et mon bougre de m'enculer. Un banc nous servit de sige: je
m'tendis sur elle, le pre sur moi. Quoique Casimir me dchirt le cul,
le plaisir que je gotais avec sa nice faisait diversion  la douleur.
Nous nagemes bientt dans les dlices. Si quelquefois le plaisir
m'arrtait au milieu du travail, Casimir, rveillant ma valeur,
m'animait  faire aussi bien que lui. Ainsi pouss et poussant, les
coups de l'oncle allaient retentir dans le con de la nice, qui, tantt
mourant et ressuscitant, surprenait l'assemble. Il y avait longtemps
dj que nous avions laiss derrire nous le pre Casimir, qui, surpris
de l'opinitret du combat, joignit son admiration  celle de la
compagnie, qui en attendait l'issue. J'tais surpris que Marianne me
tnt tte,  moi qui croyais avoir rassembl dans ce moment toutes les
forces acquises pendant un si long temps. Elle tait enrage de ma
valeur, elle qui avait dsaronn les plus vigoureux, le foutre et le
sang ruisselaient. Dj nous avions dcharg quatre fois, quand
Marianne, fermant l'oeil, baissant la tte, attendait sans mouvement
que, par une cinquime dcharge, je lui donnasse le coup de grce; elle
le reut, et, aprs l'avoir savour pendant quelques minutes, s'chappa
de mes mains et me dit qu'elle se rendait. Fier de ma victoire, je lui
versai une rasade, j'en pris autant, et nous scellmes dans le vin notre
rconciliation.

Ce combat fini, chacun se mit  sa place, et Casimir entama l'loge de
la bougrerie. Possdant  fond cette matire, il s'en acquitta bien, il
passa en revue tous les bougres clbres: il y trouva des philosophes,
des papes, des empereurs, des cardinaux. Il remonta  l'aventure de
Sodome, soutint qu'on avait falsifi, par jalousie, ce mmorable
vnement, et, cdant tout  coup  son enthousiasme, il finit son loge
par ces vers:

        Taisez-vous, censeurs indociles,
    Etourdissez les sots de vos voix imbciles,
    Mais n'allez pas fouiller dans l'histoire des temps.
        Vous osez, ignorants reptiles,
        Des crivains les plus habiles
    Altrer les beauts et corrompre les sens.
    Sodome, ce n'est point par un souffle funeste
    Que furent consums tes heureux habitants;
    C'est par un feu divin, c'est par un feu cleste:
    Sodome, que n'tais-je alors de tes enfants!

Le discours du pre reut les applaudissements qu'il mritait et qu'il
tait sr de recevoir des assistants, en traitant un sujet qui leur
tait si agrable. On foutit encore, tant en cul qu'en con; on but, on
rit et on se spara, avec promesse de se retrouver  huitaine, car ces
banquets ne se faisaient pas tous les jours: les revenus du pre
Casimir, qui rgalait ordinairement, n'y auraient pas suffi. Nous nous
sparmes les meilleurs amis du monde, Marianne et moi. La pauvre enfant
ne tarda gure  s'apercevoir qu'il tait dangereux de jouer avec moi;
sa ceinture devint bientt trop courte: on m'en donna la gloire. Le pre
Casimir prit soin de conduire les choses secrtement; il tait juste
qu'il prt sur lui les risques du hasard auquel il exposait sa chre
nice. Elle en sortit  son honneur, et tout aurait t le mieux du
monde, si cette grossesse inattendue n'avait pas mis le dsordre dans
nos assembles nocturnes. J'essayai le remde de Casimir, et, sur ses
traces, je me rendis bientt redoutable au cul de tous nos novices; mais
je retombai peu de temps aprs dans mes anciennes erreurs, et les
plaisirs du con m'enlevrent  ceux du cul.

Un beau jour, aprs avoir chant ma premire messe, le prieur me fit
avertir d'aller dner dans sa chambre. J'y fus, et je trouvai avec lui
quelques anciens qui me reurent, ainsi que le prieur, avec de vives
accolades que je ne savais  quoi attribuer. Nous nous mmes  table, et
nous fmes une chre de prieur: c'est tout dire. Quand le vin, que sa
rvrence avait soin de ne pas choisir dans le plus mauvais cru, eut
rpandu la gaiet dans la conversation, je fus surpris d'entendre mes
doyens, donnant l'essor  leur langue, lcher les b... et les f... avec
une aisance que je n'aurais pas attendue de gens que j'avais toujours
vus sous le masque de la rserve. Le prieur, voyant mon tonnement, me
dit: Pre Saturnin, nous ne nous gnons plus avec vous, parce qu'il est
temps que vous ne vous gniez plus avec nous, oui, mon fils, ce temps
est arriv. Vous avez reu le saint ordre de prtrise, cette qualit
vous rend aujourd'hui notre gal et me met dans l'obligation de vous
rvler des secrets importants qui vous ont t cachs jusqu' prsent
et qu'il serait dangereux de confier  des jeunes gens qui pourraient
nous chapper et divulguer des mystres qui doivent tre ensevelis dans
un silence ternel; c'est pour m'acquitter de cette obligation que je
vous ai fait venir ici.

Cet exorde imposant me fit couter avec attention le prieur, qui dit:
Vous n'tes pas de ces esprits faibles que la fouterie effarouche:
l'action de foutre est naturelle  l'homme. Nous sommes moines, mais on
ne compte ni le vit ni les couilles, quand nous faisons voeu. Pourquoi
nous interdire cette fonction toute naturelle? Faut-il, pour exciter la
compassion des fidles, aller nous branler dans les rues? Non, il faut
garder un milieu entre l'austrit et la nature. Ce milieu est de donner
tout  celle-ci dans nos clotres, et le plus que nous pouvons 
l'austrit dans le monde. Pour cet effet, dans les couvents bien
rgls, on a quelques femmes avec qui l'on jouit; on oublie dans leurs
bras les dboires de la pnitence.--Vous me surprenez, lui dis-je, mon
rvrend; ah! pourquoi faut-il qu'une si belle police n'tende pas sa
sagesse sur nous? Nos convives rirent, et le prieur me rpondit: Nous ne
sommes pas plus dupes que les autres; nous avons ici un endroit o nous
ne manquons pas de femmes.--Ici! repris-je, et vous ne craignez pas que
l'on vous dcouvre?--Non, dit-il, cela est impossible; le continent de
notre maison est trop vaste pour qu'on s'aperoive de cet endroit.--Ah!
m'criai-je, quand me sera-t-il permis d'aller consoler ces aimables
recluses?--Les consolations ne leur manquent pas, me rpondit-il en
riant, et votre qualit de prtre vous donne le droit d'y aller quand
vous voudrez.--Quand je voudrai? Ah! mon pre, je vous somme ds 
prsent de tenir votre parole.--Il n'est pas encore temps; on n'entre
que sur le soir dans notre piscine, qui est l'appartement de nos soeurs.
Personne n'en a la clef; il n'y en a que deux, l'une entre les mains du
pre dpensier, l'autre entre les miennes.

Ce n'est pas tout, pre Saturnin, continua le prieur; lorsque vous
saurez que vous n'tes pas le fils d'Ambroise, vous serez doublement
tonn. (Je fus effectivement si interdit, que je n'eus pas la force
d'ouvrir la bouche.) Vous n'tes pas le fils d'Ambroise, poursuivit le
prieur, ni celui de Toinette; votre naissance est plus releve. Notre
piscine vous a vu natre: une de nos soeurs vous a donn le jour.--S'il
en est ainsi, m'criai-je, revenu de ma surprise, pourquoi m'avez-vous
toujours envi la douce satisfaction d'embrasser ma mre, si elle vit
encore?--Pre Saturnin, me dit le prieur attendri, vos reproches sont
justes; mais croyez que ce n'est pas par dfaut de tendresse qu'on vous
a interdit notre piscine. L'amour que nous avons pour vous a longtemps
combattu contre nos rgles; mais il faut de l'ordre, et le temps nous
met aujourd'hui en tat de faire cesser vos plaintes. Ds tantt vous
aurez le plaisir que vous souhaitez, vous embrasserez votre mre.--Que
je suis impatient, m'criai-je, de me voir dans ses bras!--Modrez-vous,
le sacrifice ne sera pas long. Dj la nuit s'avance, et l'heure viendra
sans y penser. Nous souperons  la piscine, on vous y attend. Ne
paraissez au rfectoire que pour le dcorum; vous viendrez nous
retrouver ici.

Le plaisir de voir ma mre y entrait pour quelque chose, mais
l'esprance de me livrer  l'amour offrait  mon coeur une immensit de
dsirs que tous les efforts de mon imagination ne me rendaient que
faiblement. Le voil donc arriv, me disais-je, ce temps si souhait!
Heureux Saturnin, plains-toi de ton sort! Dans quel tat de la vie
aurais-tu trouv ce que l'on vient de t'annoncer aujourd'hui.

L'heure vint; je retournai chez le prieur, o je trouvai cinq ou six
moines. Nous partmes dans un profond silence. Nous marchmes jusqu'
ces antiques chapelles qui servaient de rempart  la piscine d'un ct;
nous descendmes sans lumire dans un caveau dont l'horreur semblait
tre mnage pour prparer un nouveau charme au plaisir qui devait le
suivre. Ce caveau, que nous traversmes  l'aide d'une corde attache
contre le mur, nous conduisit  un escalier clair par une lampe. Le
prieur ouvrit la porte qui fermait cet escalier. Nous entrmes, par un
petit dtour, dans une salle galamment meuble, autour de laquelle
taient quelques lits commodes pour les combats de Vnus. Nous y vmes
les apprts d'un magnifique repas. Personne n'arrivait encore; mais au
bruit d'une sonnette que le prieur tira, une vieille cuisinire parut,
suivie de six soeurs qui me semblrent charmantes. Chacune choisit son
chacun; je restai seul tmoin de leurs transports, piqu de
l'indiffrence qu'on semblait me tmoigner; mais j'eus bientt mon tour,
et je fus ddommag avec usure.

Le maigre n'tait pas plus observ  la piscine qu'au repas du pre
Casimir. Les viandes les plus exquises furent servies avec toute la
propret possible: chacun,  ct de sa belle, mangeait, buvait,
patinait, parlait foutaise. On me faisait la guerre sur mon peu
d'apptit; je me dfendais mal, uniquement occup du dsir de retrouver
ma mre, ou plutt celui de m'escrimer avec quelqu'une de nos soeurs. Je
cherchais des yeux celle qui m'avait donn l'tre: l'air de fracheur et
de jeunesse qu'elles avaient toutes ne me dnotait pas qu'aucune ft ma
mre. Quoique occupes avec les pres, elles me lanaient des regards
qui renversaient mes conjectures. Je m'imaginais sottement que je
reconnatrais ma mre au respect,  la tendresse que j'avais pour elle;
mais mon coeur parlait pour toutes, et je bandais en l'honneur de
chacune d'elles.

Mon inquitude divertissait la compagnie. Quand on eut assez mang, il
fut question de foutre. Le feu brillait dans les yeux de nos adorables,
et, comme nouveau venu, je commenai la danse.--Allons, pre Saturnin,
me dit le prieur, il faut faire assaut avec la soeur Gabrielle, ta
voisine. J'avais dj prlud avec elle par des baisers donns et reus;
sa main avait mme t jusqu' ma culotte, et quoiqu'elle ft la moins
jeune de la compagnie, je lui trouvais assez de charmes pour ne pas
envier le sort des autres. C'tait une grosse blonde qui n'avait d'autre
dfaut que son embonpoint. Sa peau tait d'une blancheur blouissante,
la plus belle tte du monde, des yeux grands et bien fendus. La passion
les rendaient tendres et mourants, mais ils taient vifs et brillants
pour le plaisir.

L'exhortation du prieur n'avait pas prvenu mes dsirs; Gabrielle les
avait excits, elle se prta galamment  les satisfaire.--Viens, mon
roi, me dit-elle, je veux avoir ton pucelage; viens le perdre dans un
endroit o tu as reu la vie! Je tremblai  ce mot. Sans avoir plus de
vertu, j'avais acquis chez les moines des connaissances qui ne me
permettaient pas d'tre avec Gabrielle ce que j'avais t avec Toinette.
J'allais l'enfiler, un reste de honte m'arrta; je reculai.--Ah! ciel,
dit Gabrielle, est-il possible que ce soit l mon fils? Ai-je pu mettre
au monde un tel lche? Foutre sa mre lui fait peur.--Ma chre
Gabrielle, lui dis-je en l'embrassant, contentez-vous de mon amour; si
vous n'tiez pas ma mre, je ferais mon bonheur de vous possder;
respectez une faiblesse que je ne puis vaincre.

L'apparence mme de la vertu est respectable aux coeurs les plus
corrompus. Mon action fut loue des moines; ils convinrent de leur tort;
il n'y en eut qu'un qui voulut entreprendre de me convertir.--Pauvre
sot, me dit-il, pourquoi t'effrayer d'une action indiffrente? La
fouterie n'est-elle pas la conjonction de l'homme et de la femme? Cette
conjonction est ou naturelle ou dfendue par la nature. Elle est
naturelle, puisque leur penchant invincible les entrane l'un vers
l'autre. Si ce penchant est dans leur coeur, l'intention de la nature
est donc qu'on le satisfasse indistinctement. Si Dieu a dit  nos
premiers pres de crotre et de multiplier, comment entendait-il que la
multiplication se ft? Adam avait des filles, il les foutait. ve avait
des fils qui faisaient avec elle ce que leur pre faisait avec leurs
soeurs. Descendons au dluge. Il ne restait dans le monde que la famille
de No; il fallait ncessairement que le frre coucht avec la soeur, le
fils avec sa mre, le pre avec sa fille, pour repeupler la terre.
Allons plus loin: Loth fuit de Sodome; ses filles qui avaient devant les
yeux l'intention du Crateur, et qui venaient de voir leur bonne femme
de mre change en statue pour avoir t trop curieuse, s'crirent dans
l'amertume de leur coeur: Hlas! le monde va donc finir? Elles auraient
t coupables aux yeux de Dieu si elles n'avaient pas rtabli ce qu'il
venait de dtruire; et Loth, pntr de cette vrit, y contribua de
tout son pouvoir. Voil la nature dans sa premire simplicit. Les
hommes, soumis  ses lois, se faisaient un devoir de les suivre; mais
bientt corrompus par les passions, ils oublirent la volont de cette
tendre mre; ils ne voulurent pas rester dans l'tat heureux o elle les
avait placs; ils renversrent tout, se forgrent des chimres qu'ils
qualifirent de vertus et de vices, inventrent des lois qui, au lieu de
faire natre la vertu, engendrrent le vice. Ces lois ont fait les
prjugs, et ces prjugs, adopts par les sots et siffls par les
sages, se sont fortifis d'ge en ge. Il fallut donc que ces
impertinents lgislateurs, en renversant les lois de la nature,
refondissent les coeurs qu'elle nous avait donns; il fallut qu'ils
rglassent nos dsirs, qu'ils y missent des bornes. La nature, au fond
de notre coeur, rclame contre l'injustice de leurs lois; en un mot, la
fouterie sans distinction est d'institution divine, et la fouterie
distincte est d'institution humaine. L'une est aussi leve au-dessus de
l'autre que le ciel l'est au-dessus de la terre. Peut-on, sans se rendre
criminel, couter l'homme prfrablement  Dieu? Non, non, et saint
Paul, interprte sacr des volonts du ciel, a dit: Plutt que de
brler, foutez, mes enfants, foutez! Il est vrai que, pour ne pas
choquer la faiblesse des petits gnies, il met un correctif  sa pense
et se sert de l'expression: Mariez-vous; mais, au fond, c'est la mme
chose: on ne se marie que pour foutre. Ah! que j'en dirais bien plus si
je ne me sentais press de suivre le conseil de saint Paul.

On rit de la saillie du pre; dj le ribaud se levait et, le braquemart
 la main, menaait tous les cons de la salle.--Attendez! dit une soeur
nomme Madelon; pour punir Saturnin, il me vient une ide.--Quelle
est-elle? lui demanda-t-on,--C'est, rpondit-elle, de le faire coucher
sur un lit; Gabrielle s'tendra sur son dos, et le pre qui vient de
parler comme un oracle exploitera Gabrielle! Les ris redoublrent; j'en
ris moi-mme, et dis que j'y consentais,  condition que pendant que le
pre foutrait sur mon dos, je foutrais, moi, avec la donneuse
d'avis.--J'y consens, reprit-elle, pour la raret du fait. Chacun
applaudit, nous nous mmes en posture. Figurez-vous quel spectacle ce
devait tre! Le pre ne poussait aucun coup  ma mre qu'elle ne le lui
rendt sur-le-champ au triple, et son cul, en retombant sur le mien, me
faisait enfoncer dans le con de Madelon, ce qui faisait un ricochet de
fouterie tout  fait divertissant; non pas pour nous, car nous tions
trop occups pour nous amuser  rire. Il n'et tenu qu' moi de me
venger de Madelon, en laissant tomber le poids de trois corps sur le
sien; mais elle tait trop amoureuse, travaillait de trop bon coeur pour
me laisser concevoir une telle pense. Je la soulageais de mon mieux;
elle en eut pourtant la peine; mais ce fut plutt un surcrot de volupt
pour elle, car ayant senti les dlices de la dcharge avant nos fouteurs
d'en haut, le plaisir me rendit immobile. Gabrielle le sentit, et ses
coups de cul, avec vivacit, faisaient pour moi ce que je n'tais plus
en tat de faire, et, en m'agitant, allaient donner de nouveaux
branlements de plaisir  Madelon, qui dchargeait aussi. Nos fouteurs
finirent et joignirent leur extase  la ntre. Nos quatre corps n'en
firent plus qu'un; nous mourions, nous nous confondions l'un dans
l'autre.

Notre loge sur cette faon de goter les plaisirs excita les moines et
les soeurs. Ils se mirent en devoir de foutre en quatrain,--c'est le nom
que nous donnmes  cette posture,--et nous  leur donner l'exemple.
C'est ainsi que les plus belles dcouvertes qu'on ait faites dans la
nature sont dues au hasard.

Gabrielle tait si charme de cette invention, qu'elle avoua qu'elle
avait eu autant de plaisir qu'elle en avait got en me faisant. Curieux
de savoir comment la chose s'tait passe, nous la primes de la
raconter.--J'y consens, nous dit-elle, et d'autant plus volontiers que
Saturnin ne connat encore que sa mre, sans savoir d'o elle vient ni
comment elle s'est trouve ici. Permettez-moi, mes rvrends, de l'en
instruire, et de remonter un peu plus haut que le jour que vous
souhaitez que je vous rappelle. Mon ami, continua-t-elle en m'adressant
la parole, tu ne te vanteras pas d'une longue suite d'aeux illustres:
je n'en ai jamais connu. Je suis fille d'une loueuse de chaises de ce
couvent, et sans doute de quelqu'un des pres qui vivaient alors, car
elle tait trop vive et trop amie du couvent pour que je puisse penser
que je dois le jour  son bonhomme de mari.

A dix ans je ne dmentais pas mon sang; je connaissais l'amour avant de
me connatre; les pres cultivaient mes heureuses inclinations. Un jeune
profs me donna des leons si sensibles que j'aurais cru payer les
autres d'ingratitude si je ne leur avais fait connatre que j'tais en
tat de leur en donner moi-mme. Je m'tais dj acquitte de mon devoir
envers chacun d'eux, quand ils me firent la proposition de me mettre
dans un endroit o je renouvellerais mes payements aussi souvent que je
le voudrais. Je n'avais pu le faire jusqu'alors qu' la sourdine: tantt
derrire l'autel, tantt devant, tantt dans un confessionnal, rarement
dans les chambres. L'ide de la libert me flatta; j'acceptai les
offres, j'entrai ici.

En y entrant, j'tais pare comme une jeune fille qu'on mne  l'autel.
L'ide de mon bonheur rpandait un air de srnit sur mon visage qui
charmait tous les pres. Tous brlaient de me voir, et chacun briguait
la gloire de me le mettre. Je vis le moment o le festin de ma noce
allait finir comme celui des Lapithes.--Mes rvrends, leur dis-je,
votre nombre ne m'pouvante pas; mais je prsume peut-tre trop de mes
forces: je succomberais, vous tes vingt; la partie n'est pas gale; Je
vais vous proposer un accommodement. Il faut nous mettre nus! (Et, pour
leur en donner l'exemple, je commenai la premire. Robe, corset,
chemise, tout partit dans la minute. Je les vis tous dans le mme tat
que moi; mes soeurs taient aussi nues. Mes yeux savourrent un moment
le charmant spectacle de vingt vits roides, gros, longs, durs comme fer,
et qui se prsentaient firement au combat.) Allons, repris-je, il est
temps de commencer. Je vais me coucher sur ce lit; j'carterai assez les
cuisses pour qu'en accourant sur moi le vit  la main, vous m'enfiliez
l'un aprs l'autre, car il faut que le sort rgle le pas; les maladroits
n'auront pas  se plaindre, puisqu'en me manquant ils trouveront des
cons tout prts sur qui ils pourront dcharger leur colre. Voil,
messieurs, ce que j'avais  vous proposer. Ils applaudirent tous  cet
heureux essor de mon imagination. On tire au sort, je tends la bague, on
court: un, deux, trois passent sans m'enfiler, et vont tomber sur mes
soeurs, qui leur font oublier leur malheur par toutes sortes de
plaisirs. Un quatrime vient, c'tait vous, pre prieur. Ah! je payai
votre adresse par les transports les plus vifs; et si le plaisir qu'on
gote par une dcharge mutuelle fait concevoir, vous partagez la gloire
d'avoir fait Saturnin avec quatre ou cinq de ceux qui vous suivirent.
Oui, mon ami, continua-t-elle eu s'adressant  moi, tu as l'avantage
d'tre au-dessus des autres hommes, qui peuvent bien dire le jour de
leur naissance, mais non pas celui o ils ont t faits.

Telles taient nos conversations dans la piscine, tels taient les
plaisirs que nous y gotions. Je ne m'y rendais pas le dernier. Toutes
les nuits j'allais chez le prieur ou chez le dpensier: J'tais
infatigable; je conduisais toujours la bande joyeuse. Bref, j'tais
l'me et les dlices de la piscine; tout, jusqu'aux vieilles, tout tta
de mon vit. La rflexion cependant perait quelquefois au milieu de mes
plaisirs; toutes nos soeurs me paraissaient charmes de leur sort. Je ne
pouvais concevoir que des femmes, dont le naturel est vif et dissip,
eussent pu, sans frayeur, concevoir le dessein de passer leur vie dans
une pareille retraite, y vivre sans dgot et tre sensibles  des
plaisirs achets par un esclavage ternel. Elles riaient de mon
tonnement, et ne pouvaient elles-mmes concevoir que je pusse avoir de
pareilles ides.--Tu connais bien peu notre temprament, me disait un
jour une d'entre elles extrmement jolie, et que le libertinage, fruit
trompeur d'une ducation cultive, avait fait jeter dans les bras de nos
moines; n'est-il pas vrai, me disait-elle, qu'il est plus naturel d'tre
sensible au bien qu'au mal? J'en convenais. Ferais-tu difficult,
reprenait-elle, de sacrifier une heure du jour  la douleur, si l'on
t'assurait que l'heure suivante se passerait dans une extrme
joie?--Non, assurment, lui disais-je.--Eh bien, poursuivit-elle, au
lieu d'une heure mets un jour; de deux, l'un sera pour le chagrin et
l'autre pour le plaisir; je te crois trop sage pour refuser un pareil
parti si l'on te l'offrait. Je dis plus: l'homme le plus indiffrent ne
le refuserait pas, et la raison en est toute naturelle. Le plaisir est
le premier mobile de toutes les actions des hommes; il est dguis sous
mille noms diffrents, suivant les diffrents caractres. Les femmes ont
de commun avec vous tous les caractres possibles; mais elles ont
au-dessus l'impression victorieuse du plaisir de l'amour; leurs actions
les plus indiffrentes, leurs penses les plus srieuses naissent toutes
dans cette source et portent toujours, quoique dguises, la marque du
fond d'o elles sortent. La nature nous a donns des dsirs bien plus
vifs, et par consquent bien plus difficiles  satisfaire que les
vtres. Quelques coups suffisent pour abattre un homme, et ne font que
nous animer, mettons-en six; une femme ne recule pas aprs douze. Le
sentiment du plaisir est donc au moins une fois aussi vif dans une femme
qu'il l'est dans un homme, et si tu te croyais heureux de payer un jour
de joie par un jour de chagrin, trouverais-tu trange que j'en donnasse
deux? Serais-tu surpris que je passasse les deux tiers de ma vie dans la
peine pour passer l'autre tiers dans le plaisir? J'ai mis les choses
gales entre nous: quand tu nous vois continuellement occupes de ce qui
fait le souverain bonheur des femmes, quand nous sommes continuellement
dans vos bras, dis-moi, crois-tu que nous puissions songer  la peine,
qu'elle ait quelque empire sur nous? Ne trouveras-tu pas notre condition
mille et mille fois plus heureuse que celle de ces filles imprudentes
qui, nes avec des inclinations aussi violentes que celles des autres
femmes, viennent porter dans la solitude des dsirs qui ne seront jamais
apaiss par les embrassements d'un homme? Qu'ils seraient plus vifs, ces
dsirs, s'il tait possible de nous refroidir! Nous ne regrettons rien
ici. Libres des inquitudes de la vie, nous n'en connaissons que les
charmes; nous ne prenons de l'amour que les agrments et nous ne
remarquons la diffrence des jours que par la diversit des plaisirs
qu'ils nous procurent. Dsabuse-toi, pre Saturnin, si tu nous crois
malheureuses.

Je ne m'attendais pas  trouver des penses aussi justes dans une fille
que je ne croyais capable que de sentir le plaisir. N pour le goter,
je profitai de l'heureux penchant qui me la livrait, et nous satisfmes
 loisir nos transports.

L'homme n'est pas n pour tre toujours heureux; je devins rveur.
J'tais en fouterie ce qu'Alexandre tait en ambition: je dsirais de
foutre toute la terre, et aprs elle un nouveau monde. Depuis six mois
j'avais toujours remport le prix dans les combats amoureux, et du plus
brave que j'tais je devins bientt le plus lche. L'habitude du plaisir
en avait mouss la pointe, et j'tais avec nos six soeurs ce qu'un mari
est avec sa femme. Le mal de mon esprit influa bientt sur mon corps; on
m'en fit des reproches qui ne glissrent que sur mon coeur, et il ne
fallait pas moins que toute la tendresse du prieur pour me faire aller 
la piscine. Il engagea nos soeurs  travailler  ma gurison: elles ne
ngligrent rien pour y russir; non seulement elles employrent tous
leurs charmes naturels, mais elles y joignirent encore ce que l'art le
plus consomm peut suggrer  une vieille coquette fouteuse. Tantt se
rangeant en cercle autour de moi, elles offraient  ma vue les tableaux
les plus lascifs: l'une, mollement appuye sur un lit, laissait voir
ngligemment la moiti de sa gorge; une petite jambe faite au tour, des
cuisses plus blanches que la neige me promettaient le plus beau con du
monde; l'autre dans l'attitude d'une femme qui se prpare au combat,
marquait l'ardeur qui la consumait; d'autres, dans des postures
diffrentes, en se chatouillant le con, exprimaient par leurs soupirs
les plaisirs qu'elles ressentaient. Tantt elles se mettaient nues, et
me prsentaient la volupt dans tout son jour. Celle-ci, appuye sur un
canap, me montrait le revers de la mdaille, et, passant la main sous
son ventre, elle cartait les cuisses et se branlait, de manire qu'
chaque mouvement que faisait son doigt je voyais l'intrieur de cette
partie qui m'avait autrefois caus de si vives motions. Une autre,
couche sur un lit de satin noir, me prsentait la mme image que
l'autre ne me prsentait qu' l'envers; une troisime me faisait coucher
par terre entre deux chaises, et, mettant ensuite un pied sur l'une et
un pied sur l'autre, elle s'accroupissait, et son con se trouvait
perpendiculairement sur mes yeux. Dans cette situation, je la voyais
travailler avec un godmich, tandis qu'une autre foutait devant moi de
toutes ses forces avec un moine, nu comme elle. Enfin, on offrit  ma
vue les images les plus lubriques, tantt  la fois, tantt
successivement.

Quelquefois on me couchait tout nu sur un banc; une soeur se mettait 
califourchon sur ma gorge, de sorte que mon menton tait envelopp dans
le poil de sa motte; une autre se mettait sur mon ventre; une troisime,
qui tait sur mes cuisses, tchait de s'introduire mon vit dans le con;
deux autres s'taient places  mes cts, de faon que je tenais un con
de chaque main; une autre enfin,--celle qui avait la plus belle
gorge,--tait  ma tte, et, s'inclinant, elle me pressait le visage
entre ses ttons; toutes taient nues, toutes se grattaient, toutes
dchargeaient: mes mains, mes cuisses, mon ventre, ma gorge, mon vit,
tout tait inond, je nageais dans le foutre et le mien refusait de s'y
joindre. Cette dernire crmonie appele par excellence la _question
extraordinaire_, fut aussi inutile que les prcdentes: on me tint pour
un homme confisqu, et l'on abandonna la nature  elle-mme.

Tel tait mon tat, quand, en me promenant un jour dans le jardin, seul,
rvant au malheur de ma destine, je rencontrai le pre Simon, homme
profond, qui avait blanchi dans les travaux de Vnus et de la table, et,
tel que le vieux Nestor, avait vu plusieurs fois renouveler le couvent.
Il vint  moi, et, m'embrassant tendrement, me dit: O mon fils! votre
douleur est grande, mais ne vous alarmez pas, je veux vous gurir. La
trop grande dissipation, mon ami, a caus votre mal: il faut rveiller
votre apptit malade par quelques mets succulents, et c'est une dvote
qu'il vous faut. Le flegme du pre me fit rire. Vous riez, me dit-il, je
vous parle srieusement. Vous ne connaissez pas les dvotes, vous
ignorez leurs ressources pour rallumer les feux teints. Je l'ai prouv
moi-mme. Temps heureux o je faisais retentir les votes du couvent en
frappant avec mon vit, hlas! qu'tes-vous devenu? On ne parle plus du
vigoureux pre Simon; ce n'est plus qu'un vieillard cass; son sang est
glac dans ses veines, ses couilles sont sches, son vit est disparu:
tout meurt! J'avais toutes les envies d'clater, mais la crainte de
l'indisposer me retint. O mon fils, poursuivit-il, profitez de votre
jeunesse. Le seul moyen de vous tirer de votre lthargie, c'est de vous
mettre au rgime, d'avoir recours  une dvote; mais, pour cet effet, il
faut avoir la libert de confesser, et je me charge de vous l'obtenir
auprs de Monseigneur. Je remerciai le pre, et, sans avoir grande foi
en son secret, je le priai de s'y employer; il me le promit. Ce n'est
pas tout, continua-t-il, il vous faut un guide avant d'entrer dans cette
carrire, et je veux vous en servir.

Vous savez, mon fils, que la confession vient de nos anctres,
c'est--dire des prtres et des moines. J'ai toujours admir le gnie
profond de ces hommes clbres qui tablirent la confession. Depuis ce
temps tout a chang de face; les biens ont fondu sur nous; nos richesses
ont grossi  l'ombre de ce tribunal auguste. Bni soit Dieu! _Amen!_

Je ne vous parlerai pas de l'excellence du poste de confesseur: ayez
seulement de la discrtion, de la douceur et de la condescendance pour
les faiblesses humaines, et les femmes vous adoreront. Je ne dirai point
quel parti vous devrez tirer de leurs heureuses dispositions par rapport
 votre fortune, cela vous regarde; je vous conseille de plumer
impitoyablement ces vieilles bigotes qui viennent  votre confessionnal
moins pour se rconcilier avec Dieu que pour voir un beau moine. Faites
grce aux jolies, parce que je la leur ai faite: elles me payaient
diffremment.

Une jeune fille, par exemple, ne peut faire de prsents; mais elle peut
donner son prcieux pucelage. Il faut user d'adresse pour lui ravir ce
bijou. Fixez-vous  ces jeunes dvotes: elles pourront vous gurir; ne
vous livrez pourtant pas sans mnagement  la vivacit que pourrait vous
inspirer l'espoir de votre gurison. Il y a moins de risque  se
dclarer  une femme aguerrie qu' une jeune personne chez qui la
passion n'a pas encore triomph des prjugs de l'ducation. Une femme
vous entend  demi-mot; son coeur a dj fait la moiti du chemin avant
de vous tre expliqu: il n'en est pas de mme d'une jeune fille; mais
s'il est difficile de la vaincre, la victoire en est plus douce. Je vais
vous en tracer la route. Dans toutes, vous trouverez un penchant 
l'amour. Le grand art est de savoir manier ce penchant. Telle qui parat
modeste, les yeux baisss et la dmarche compose, couve un feu sous la
cendre, prt  s'allumer au vent de l'amour. Parlez, elle n'opposera
qu'une faible rsistance  vos premires attaques; pressez, votre
victoire est certaine.

D'autres, dont le temprament est moins vif, moins imptueux, donneront
plus d'exercice  votre adresse. Avec celles-ci, mlez les caresses de
l'amant aux remontrances du directeur; chauffez leur naturel par des
discours dbits avec art; informez-vous adroitement des progrs
qu'elles ont faits dans la science de se procurer du plaisir; levez le
voile qui leur cachait des volupts inconnues; dcouvrez-leur tous les
mystres de l'amour; faites-leur-en des peintures riantes qui chauffent
leur sensualit; montrez-leur le plaisir dans les attitudes les plus
sduisantes pour exciter leurs dsirs. Vous objecterez peut-tre qu'il
est difficile de russir dans un art aussi dangereux; point du tout, il
ne faut que de l'adresse. Je conviens qu'il serait dangereux d'encenser
leurs dsirs; mais n'est-il pas mille moyens de concilier leur coeur et
leur raison? Que les portraits que vous leur ferez des plaisirs
paraissent faits moins pour les engager  s'y livrer que dans la vue de
les en dtourner; insistez sur les plaisirs; soyez court sur les
consquences: la raison s'opposera vainement aux impressions que vos
discours feront dans leur coeur. Rassurez-les du ct du ciel; dtruisez
leurs prjugs du ct du monde; faites-leur envisager qu'il est
dangereux de garder trop longtemps une fleur qui se fane; qu'il est si
doux de la laisser cueillir, que sa perte est idale. Ajoutez qu'il est
mille secrets pour empcher la grossesse. Examinez alors leur visage,
vous le verrez enflamm. Laissez tomber votre main sur leurs ttons;
pressez-les, et bientt vous entendrez leurs soupirs, fidles
interprtes des sentiments de leur coeur. Joignez vos soupirs aux leurs,
appliquez un baiser sur leur bouche, offrez-vous pour consolateur de
leurs peines. L'aveu de ce qui se passe dans le coeur tablit la
confiance, on ne rougit plus d'tre faible avec des faibles, on se
console rciproquement.

Le discours du pre Simon m'avait chauff l'imagination; il m'avait si
fort mu, que je ne doutai plus de la possibilit d'une chose que
j'avais prise pour un badinage. Je ritrai mes instances auprs du
pre, qui obtint bientt ce que je demandais.

Il me tardait de me voir rig en mdiateur entre les pcheurs et le
Pre des misricordes. Je me rjouissais d'avance de l'aveu que pourrait
me faire une fille timide d'avoir donn  son temprament la
satisfaction qu'il demandait. Je fus au confessionnal prendre possession
de mon poste.

On dit qu'un grand philosophe avait la faiblesse de rentrer chez lui et
d'y rester tout le jour, quand, en sortant le matin, une vieille tait
la premire personne qu'il rencontrt. Si l'exemple de ce philosophe
avait t une rgle pour moi, j'aurais sur-le-champ dsert le
confessionnal; mais je tins bon, et je m'armai de courage contre l'ennui
que devait me causer la confession d'une vieille qui se prsenta.

J'essuyai patiemment un dluge de balivernes que je payai par des
maximes de morale si consolantes, que ma vieille, charme, m'aurait
d'abord donn des marques de satisfaction, si le grillage ne se ft pas
trouv entre nous. Pour me ddommager, elle me voua un attachement 
l'preuve de toutes les tentatives que les autres directeurs pourraient
faire pour me l'enlever. Je lui passai son transport en faveur du profit
que j'en pourrais tirer. _Bon pour plumer_, me dis-je en moi-mme; mais
pour cela il fallait sonder le terrain. Elle tait babillarde; je la mis
sur le chapitre de sa famille. Grandes invectives d'abord contre un
tratre de mari, qui portait ailleurs ce qui lui appartenait: elle tait
blesse dans l'endroit le plus sensible; autres invectives contre son
fils, qui suivait l'exemple du pre; elle ne louait que sa fille, une
fille dont l'occupation et le plaisir taient le travail et la
prire.--Ah! ma chre soeur, m'criai-je alors d'un ton de tartufe, que
vous devez tre charme de vous voir revivre dans une pareille fille!
Mais cette sainte me vient-elle  notre glise? Que je serais difi de
la voir!--Vous la voyez tous les jours ici, me rpondit la vieille; elle
est aussi belle qu'elle est dvote; mais dois-je parler de beaut devant
vous, qui tes des saints? Vous mprisez cela.--Ma chre soeur,
repris-je, nous croyez-vous assez injustes pour refuser d'admirer les
beaux ouvrages du Crateur, surtout quand ce qu'ils ont de mondain se
trouve rpar par tant de vertus clestes? Ma vieille, enthousiasme du
tour que j'avais donn  ma curiosit, me dpeignit sa sainte, que je
reconnus pour une brune piquante qui venait  nos offices. Pre Simon,
me dis-je alors, voil de nos dvotes; mnageons celle-ci: elle pourrait
bien vous rendre prophte. Crainte d'effaroucher la mre, je remis  une
seconde sance d'engager sa fille  se ranger au nombre de mes
pnitentes, et je lui donnai l'absolution, tant pour le pass que pour
le prsent. Je l'aurais mme donne pour l'avenir si elle avait voulu:
cela ne cote rien. Je l'engageai cependant  venir se rafrachir
souvent dans les eaux de la pnitence. Ainsi finit ma premire
expdition.

Il me semble que je vous entends crier: Allons, dom Saturnin, vous voil
dans le bon chemin; vous tes en train de vous gurir,  ce qu'il
parat. Oui, lecteur, oui, la saintet du caractre dont je viens d'tre
revtu commence  oprer; Dieu soit lou! Que la grce est puissante! Je
bande dj assez pour me faire croire que je banderai bientt davantage.

Je ne manquai pas le lendemain d'aller  l'office: on s'imagine bien 
quelle intention. Je vis ma brune qui priait Dieu de tout son coeur. La
voil, me dis-je, cette charmante enfant, ce modle de toutes les
vertus! Ah! quel plaisir de croquer un morceau aussi dlicat! Quel
ravissement de donner  cela la premire leon du plaisir amoureux!
_Vivat!_ je suis guri, je bande comme un carme: pourquoi ne pas dire
comme un clestin? valent-ils moins que les autres? Mais ma dvote me
regarde: sa mre lui aurait-elle parl de moi? Ah! vite, apaisons le feu
que sa vue m'inspire: branlons-nous! Le roulement d'yeux que me causait
le plaisir fut pris pour un excs de dvotion. Le plaisir que j'avais en
me branlant  l'intention de ma dvote m'tait un sr garant de celui
que j'aurais si j'en pouvais faire davantage. J'attendais de mon adresse
un bonheur que le hasard me procura quelques jours aprs.

J'tais un jour sorti du couvent. Le portier, quand je rentrai, me dit,
en m'ouvrant la porte, qu'une jeune dame m'attendait et voulait me
parler. Je courus au parloir; mais,  surprise! je reconnus ma dvote.
Me voyant, elle se jeta  mes pieds.--Ayez piti de moi! me dit-elle en
pleurant.--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je en la relevant. Parlez, le
Seigneur est bon, il voit vos larmes, ouvrez votre coeur  son ministre.
En voulant parler, elle tomba vanouie dans mes bras, Que faire?
J'allais crier au secours, quand la rflexion me dit: O vas-tu?
attends-tu une plus belle occasion? Je m'approche de ma dvote, la
dlace, lui dcouvre la gorge. Jamais plus beau sein ne s'offrit  ma
vue. En cartant sa robe et sa chemise, je crus ouvrir le paradis. Je
fixai mes yeux sur deux globes blancs et fermes comme le marbre; je les
baisais, je les pressais; je collais ma bouche sur la sienne: je
rchauffais son souffle. Enfin, je prends ma dvote amoureusement. Une
palpitation subite me saisit. Je la quitte et reste tremblant  la
considrer; tout  coup soufflant la lumire, je la reprends dans mes
bras et gagne ma chambre avec ce cher fardeau. Dieux! qu'il tait lger!
Je la mets sur mon lit, rallume ma bougie et la considre de nouveau. Je
dcouvre sa gorge, lve ses jupes, carte ses cuisses; j'examine,
j'admire. Quel spectacle! l'amour, les grces embellissaient son corps.
Blancheur, embonpoint, fermet, tout charmait la vue. Las d'admirer sans
jouir, je portai la bouche et les mains sur ce que je venais de voir;
mais  peine y eus-je touch, que ma dvote soupira et porta sa main o
elle sentait la mienne. Je la baise sur la bouche, elle veut se
dbarrasser; inquite, elle cherche  pntrer o elle est. Mon ardeur
produit sur moi le mme effet; je ne la quitte pas. Elle veut s'arracher
de mes bras, je rsiste, je la renverse; furieuse, elle se relve, veut
me dchirer le visage, mord, frappe: rien ne m'arrte. J'appuie ma
poitrine sur la sienne, mon ventre sur le sien, et laisse  ses mains
tout ce que la fureur leur inspire, employant les miennes  lui carter
les cuisses; elle les serre, je dsespre de triompher; la rage augmente
ses forces, la passion diminue les miennes; m'excitant, je les runis,
j'carte ses cuisses, je lche mon vit; je l'approche du con, je pousse,
il entre. Alors la fureur de ma dvote s'vanouit, elle me serre, me
baise, ferme les yeux et se pme. Je ne me connais plus, je pousse, je
repousse, et j'inonde le fond de son con d'un torrent de foutre. Elle
redcharge, nous restons sans connaissance, tous deux absorbs par le
plaisir.

Mon aimable compagne ne revint  elle-mme que pour m'inviter par ses
caresses  la replonger dans le dlire. Ses yeux sont languissants, se
troublent, s'garent; son con est une fournaise, mon vit brle. Ah! me
dit-elle, le plaisir me suffoque; je meurs! Ses membres se roidissent,
elle donne un coup de cul, j'en rends deux; nous dchargeons encore.

Aprs avoir puis le plaisir, j'allai chercher  la cuisine de quoi
rparer les forces d'un malade; je dis que je l'tais. Je rentrai chez
moi, j'y trouvai ma dvote dans la tristesse; je la dissipai par mes
caresses, et j'attendis que nous eussions mang pour m'informer de son
chagrin. Nous soupmes sans faire beaucoup de bruit, crainte d'tre
dcouverts et qu'on ne confisqut mon trsor au profit de la piscine,
suivant les rgles de l'ordre.

Comme nous tions tous deux extrmement fatigus, nous songemes plutt
 nous reposer qu' causer. Quand nous emes fini notre repas, nous nous
mmes au lit; mais aussitt que nous nous vmes nus, le repos s'enfuit
loin de nous; je portai la main au con de ma dvote, elle porta la
sienne  mon vit, et, admirant sa grosseur, sa fermet: Ah! me dit-elle,
je ne suis plus surprise que tu m'aies rconcilie avec le plaisir que
j'avais rsolu de har! Je songeai moins  lui demander la cause qu'
lui prouver, en le lui faisant goter de nouveau, qu'elle avait eu tort
de former une pareille rsolution. Elle me reut dans ses bras avec une
vivacit inexprimable. troitement serrs,  peine pouvions-nous
respirer: le lit ne pouvant plus soutenir nos secousses, il suivait
l'impression de nos corps, il craquait effroyablement. Une douce ivresse
succda bientt  nos efforts, et nous nous endormmes couchs l'un sur
l'autre, troitement serrs, langue en bouche, vit au con.

L'aurore nous trouva endormis dans cette posture, et, soit que
l'imagination et fait distiller cette eau dlicieuse qui annonce le feu
intrieur, soit que nous eussions dcharg machinalement, nous nous
rveillmes tout tremps. Bientt nous renouvelmes nos plaisirs, et
j'eus assez de force pour m'en acquitter monacalement. Je ne dirai pas
combien de fois je n'eus pas la peine d'enconner. Je passe rapidement 
vous informer du sujet qui avait jet ma dvote dans mes bras.

Je lui voyais un air d'inquitude et de tristesse qui me pntrait. Je
la priai tendrement de s'expliquer et d'tre persuade que je
remdierais  sa douleur,  quelque prix que ce ft.--Perdrai-je ton
coeur, cher Saturnin, me dit-elle en me regardant languissamment, quand
je t'avouerai que tu n'es pas le premier qui m'ait fait goter les
plaisirs de l'amour? Rassure mon coeur contre une crainte dont on ne
peut se dfendre, et qui vient, malgr moi, de rpandre sur mon visage
une tristesse que je n'ai pu te cacher. Oui, c'est cette seule crainte
qui m'inquite  prsent; celle de mon sort ne m'occupe plus, puisque je
suis avec toi.--Oses-tu, lui rpondis-je, te dfier des charmes que tu
tales  mes yeux? Que tu en connais peu le prix, si tu doutes de leur
effet! Oui, l'ardeur qu'ils m'inspirent est trop forte pour ne pas
s'indigner d'une pareille crainte. Que tu me connais peu! Si un prjug
ridicule a mis une diffrence entre une fille foutue et une fille 
foutre, ce prjug n'est pas ma rgle. La beaut, pour en avoir charm
d'autres, doit-elle perdre le droit de nous charmer? Quand tu l'aurais
fait avec toute la terre, n'es-tu pas toujours la mme, n'es-tu pas
toujours une fille adorable, en serais-tu moins prcieuse  mes yeux?
Les plaisirs que tu as donns  d'autres ont-ils altr la vivacit de
ceux que tu viens de me donner?--Tu m'enlves, me rpondit-elle; je ne
fais plus de difficult de t'apprendre des infortunes que tu viens de
faire cesser.

Elle me raconta ce qui suit:

Mon malheur a sa source dans mon coeur. Un penchant invincible pour le
plaisir ne me fait respirer que pour lui. Une mre injuste et cruelle
m'avait confine dans un clotre. Trop timide pour opposer mon dgot 
ses ordres, je ne fis parler que mes larmes; elles ne l'attendrirent
pas, je pris le voile. Le moment fatal de prononcer l'arrt de ma mort
approchait: je frmis  la vue du serment que j'allais faire. L'horreur
de ma prison, le dsespoir d'tre prive de mon unique bien, me
plongrent dans une maladie qui aurait termin mes peines, si ma mre,
touche de mon tat, ne s'tait reproch sa duret. Elle tait
pensionnaire dans le couvent o elle voulait que je prisse l'habit. Un
projet de retraite l'y avait amene; mais la rflexion l'en retira. Les
femmes ne renoncent pas au plaisir, ne vieillissent pas sans chagrin;
c'est un sentiment naturel que leurs efforts peuvent bien dissimuler,
mais qu'ils n'arracheront jamais de leur coeur. Ma mre, jugeant de mon
temprament par le sien, me tira de mon cachot, et reparut dans le monde
sur le pied d'une dame qui se consolerait aisment de la perte du dfunt
dans les bras d'un cinquime mari.

Connaissant le gnie de ma mre, je jugeai qu'il serait dangereux de me
trouver en rivalit avec elle, certaine qu'un amant qui se prsenterait
me prfrerait  elle. Je compris que les plaisirs de l'amour gots
dans le mystre en taient plus piquants, que la retraite me les
procurait ainsi que le grand monde. J'agis d'aprs ce systme, et je
passai bientt pour une dvote. Charme du progrs de mon stratagme, je
ne songeai qu' nouer quelque intrigue secrte  l'ombre de cette haute
rputation de vertu factice. Cette rputation parut quivoque  un jeune
homme que j'avais vu autrefois  la grille, et avec qui il m'tait
arriv une aventure...

J'interrompis alors ma dvote. Me rappelant ce que Suzon m'avait
autrefois appris de la soeur Monique, son aversion pour le couvent, sa
passion pour l'amour, la scne qu'elle avait eue avec Verland, son
caractre, le sjour que sa mre avait fait dans le couvent, je
confrontais le portrait de cette soeur avec le charmant minois que
j'avais devant moi. J'allai plus loin; je me ressouvins que Suzon
m'avait dit que la soeur Monique avait le clitoris un peu long. Dans
l'espoir de trouver  ma dvote ce dernier signe qui devait confirmer
mes soupons, je la fis coucher sur le dos, et, lui examinant le con
avec une attention que la passion ne m'avait pas encore permise, j'y
trouvai ce que je cherchais, un clitoris vermeil un peu plus long que
les femmes ne l'ont ordinairement, et qui semblait n'tre plac l que
pour le plaisir.

Ne doutant plus que ce ne ft elle, je l'embrassai avec un nouveau
transport.--Chre Monique, lui dis-je, est-ce toi que le ciel m'envoie?
Elle se dbarrasse de mes bras, me fixe avec surprise, et me demande qui
m'avait appris le nom qu'elle portait au couvent. Une fille, lui dis-je,
dont je pleure la perte, et la confidente de tes secrets.--Ah!
s'cria-t-elle, c'est Suzon: elle m'a trahie!--Oui, c'est elle, lui
rpondis-je; mais c'est un secret qu'elle n'a confi qu' moi, et ce
n'est qu' mes importunits que je le dois.--Comment, reprit Monique, tu
es le frre de Suzon? Ah! je ne me plains plus d'elle: si je le faisais,
je me mettrais dans la ncessit de la dfendre contre les plaintes que
tu en ferais  ton tour, car elle ne m'a pas cach ce qui lui tait
arriv avec toi.

Nous nous attendrmes sur le sort de Suzon et la soeur Monique continua
ainsi:

Puisqu'elle t'a cont mon aventure avec Verland, c'est de ce dernier que
je vais te parler. Ma mtamorphose l'avait surpris; il m'avait vue  la
grille vive, coquette: une longue absence ne m'avait pas efface de son
souvenir. A son retour le bruit de ma dvotion clatant, il ne voulut en
croire que ses yeux. Il me vit  l'glise, et l'amour l'y suivit.

En parcourant des yeux tous ceux qui m'environnaient, j'aperus Verland;
je rougis  la vue d'un homme qui avait autrefois t tmoin de ma
faiblesse, et je rougis encore plus de ne pouvoir lui cacher les
dispositions o mon coeur tait de retomber dans les mmes fautes.
L'ge, en temprant sa vivacit, avait rendu ses grces plus mles et
plus touchantes. Sa prsence ralluma mes dsirs; ils m'entranaient tous
les jours au mme endroit, et tous les jours je l'y voyais aussi
attentif  me regarder et aussi tendre dans ses regards. Mes yeux lui
firent sentir combien j'tais mcontente de sa lenteur  m'apprendre de
bouche les mouvements de son coeur; il me comprit, et, m'abordant d'un
air timide, me dit: Un homme qui, pour la premire fois qu'il a eu le
bonheur de vous voir, a mrit votre colre, peut-il aujourd'hui se
prsenter  vos yeux? Si le repentir le plus vif peut faire oublier ma
faute, vous devez me voir sans indignation. Sa voix tait tremblante. Je
lui rpondis que le galant homme faisait oublier l'imprudence du jeune
homme.--Vous ne connaissez pas toutes mes fautes, reprit-il; votre bont
vient de me pardonner un crime: j'ai plus besoin que jamais de cette
mme bont. Il se tut aprs ces mots, et, quoique je l'entendisse, je
lui rpondis que je ne connaissais pas la nouvelle offense dont il
voulait me parler.--Celle de vous adorer, me dit-il en collant un baiser
sur ma main. Il comprit par mon silence que ce crime tait excusable; et
dans la crainte de m'ouvrir trop, je le quittai charme de mon amour.

J'tais persuade que, si Verland tait sincre, il trouverait occasion
de me le prouver; il pntra le motif de ma retraite, et me laissa
partir en souriant. J'entendis ses soupirs, les miens y rpondaient au
fond du coeur. Que te dirais-je? Une seconde entrevue lui valut l'aveu
de ma tendresse et la permission de me demander  ma mre en mariage.
Elle le refusa: j'en fus au dsespoir. Son refus irrita notre amour,
Verland en tait accabl. Cette imprudente dmarche nous tait tout
espoir; et, pour comble d'horreur, ma mre tait ma rivale. Les loges
prodigus  Verland la trahirent. Triste victime de la dvotion et de
l'amour, je n'osais demander  ma mre la cause du refus d'un homme
qu'elle croyait parfait. Je ne pus rsister  la douleur; j'tais
furieuse contre ma mre et contre moi-mme: mon amour tait au comble.
Je voyais Verland tous les jours; nous tions insparables. Croirais-tu
que jusqu'alors je n'avais point cd  ses instances, le seul moyen de
mettre ma mre  la raison? Mais, attendrie par les larmes de mon amant,
presse par son amour, vaincue par mon penchant, je prtai l'oreille 
sa proposition de m'enlever: nous convnmes du jour, de l'heure et des
moyens.

Je ne voyais dans mon amour que le plaisir que j'allais goter avec
Verland. Le lieu le plus affreux me paraissait un paradis, pourvu qu'il
ft avec moi. Le jour du dpart arriva: j'allais sortir, une main
invisible m'arrta. Arrive sur le bord du prcipice, j'en mesurai la
profondeur; effraye, je reculai. Surprise de ma faiblesse, je voulus
touffer ma raison; elle triompha; je rentrai, mes larmes coulrent.
Indigne de ma lchet, je m'encourageais et m'effrayais. L'heure
pourtant avanait quel parti prendre? Hlas! je ne savais que penser. Un
rayon de lumire vint m'clairer, et je fus tranquille: je vis un moyen
d'tre  mon amant et de me venger de ma mre. Hlas!  quoi m'a servi
tant de prudence? A me plonger dans l'abme! Peut-tre aurais-je t
plus heureuse dans un pays inconnu: tout  moi-mme, n'coutant que mon
amour pour un mari qui m'aurait adore, je n'aurais pas t esclave de
ces apparences qui m'ont perdue? Mais pourquoi m'abuser? J'aurais port
dans un climat tranger le mme coeur, la mme fureur pour l'amour, et
ce caractre m'y aurait perdue comme il l'a fait ici.

Je fis  Verland le signe dont nous tions convenus, en cas
d'inexcution du projet: je remis au lendemain  l'informer de mes
raisons. Nous nous trouvmes  l'glise, il m'aborda sans dire mot; son
visage exprimait la douleur; je fus effraye.--M'aimez-vous? lui
dis-je.--Si je vous aime! me rpondit-il avec un transport de dsespoir
qui l'empcha d'en dire davantage.--Verland, repris-je, je lis votre
douleur dans vos yeux, mon coeur en est dchir; plaignez-moi,
plaignez-vous d'un dfaut de courage qui nous arracherait  notre
passion, si le dsespoir ne m'avait pas suggr le moyen de nous
conserver l'un  l'autre. Je ne doute pas de votre tendre amour, mais
j'en veux une preuve, puisqu'une mre cruelle s'oppose  nos dsirs. Ah!
Verland, le rouge qui me couvre le visage ne vous dit-il pas quel est le
moyen que je veux employer?--Chre Monique, me dit-il en me serrant la
main, ton amour te fait il sentir la ncessit d'une chose que je t'ai
en vain souvent propose?--Oui, lui rpondis-je, vous ne vous plaindrez
plus; mais pour vous rendre heureux, je ne veux qu'un mot de votre
bouche.--Parlez; que faut-il faire?--pouser ma mre, lui dis-je. La
surprise lui coupa la parole; il me regardait avec des yeux
gars.--pouser votre mre, Monique! que me proposez-vous?--Une chose,
lui rpondis-je, dont je me repens. Votre froideur me dnote votre
amour, et votre indiffrence m'claire sur ma passion. Ciel! ai-je pu
penser  un homme aussi lche?--Monique, reprit-il tristement,  quoi
veux-tu rduire ton amant?--Ingrat, lui rpondis-je, quand je surmonte
l'horreur de te voir dans les bras de ma rivale; quand, pour me livrer 
toi, pour jouir du plaisir de te voir, pour recevoir enfin tes caresses,
je sacrifie ma gloire, j'immole  ton bonheur ce que j'ai de plus cher,
tu trembles! Ai-je plus de force que toi? Non; mais tu n'as pas tant
d'amour.--C'en est fait, me dit-il alors, tu triomphes; j'ai honte de
moi-mme, et nos coeurs doivent tre sans remords. Charme de son
courage, je promis de l'en rcompenser le jour de ses noces; peut-tre
n'aurais-je pas eu la force de l'attendre, si l'impatience de ma mre
n'et pas t aussi vive que la mienne. Verland lui avait offert ses
voeux. Ravie d'une conqute qu'elle s'imaginait devoir  ses charmes,
elle se hta d'en recueillir le fruit; il n'tait pas fait pour elle. Le
mariage se clbra; la joie que j'en tmoignai m'attira de ma mre mille
caresses que je payai par d'autres qui taient moins sincres. Mon coeur
s'enivrait d'avance du plaisir de l'amour et de la vengeance. Verland
parut: il tait adorable; mille grces nouvelles animaient toutes ses
actions; le moindre sourire m'enchantait; les paroles les plus
indiffrentes m'enflammaient;  peine pouvais-je contenir mes dsirs. Au
milieu du tumulte, il trouva moyen de s'approcher de moi et de me dire:
J'ai tout fait pour l'amour, ne fera-t-il rien pour moi? Un coup d'oeil
fut ma rponse. Je sors, il s'chappe; j'entre dans ma chambre, il m'y
suit; je m'lance sur mon lit, il se prcipite sur moi. Dispense-moi de
faire ici le rcit des plaisirs que je gotai, un seul mot te suffit
pour te les faire connatre: toi seul, cher pre, toi seul as t plus
loin. O ma mre! m'criai-je, au milieu de nos transports, que ton
injustice va te coter cher.

Mon amant tait un prodige; nous restmes ensemble une heure qui ne vit
pas un moment d'intervalle. En vain les forces lui manquaient; semblable
 Ante, qui, luttant avec Hercule, ne faisait que toucher la terre pour
rparer les siennes, mon amant me touchait et revenait  la charge avec
plus de vigueur.

On nous cherchait partout; on avait mme frapp  ma porte. Nous nous
sparmes, crainte d'tre suspects. Verland gagna le jardin, o on le
trouva, comme il l'avait prvu. On le railla, on lui fit la guerre. Un
feint tourdissement vint  son secours, disant que, pour ne pas
troubler les plaisirs, il s'tait retir sans parler. Son air abattu,
occasionn par la fatigue qu'il venait d'avoir, aidait  faire croire ce
qu'il disait.

Ne doutant pas qu'on ne vnt encore me chercher dans ma chambre, je
drangeai la portire qui bouchait le trou de la serrure et me mis 
demi prosterne devant un crucifix. Cela me russit: on crut que les
plaisirs n'avaient pu me dranger de mes pieux exercices; de l une
nouvelle estime, une espce de vnration pour moi. Remise enfin de mon
travail amoureux, je rejoignis la compagnie pour ne donner aucun
soupon, en affectant de me prter par complaisance  des
divertissements dont le plus doux avait dj t pour moi.

Aprs le dessein form de marier ma mre avec mon amant, je disposai
tout pour faciliter le moyen de nous voir, pour prvenir toute surprise
tant ensemble; j'affectai plus de dvotion, ne voulant pas tre
interrompue dans mes prires; j'accoutumai le monde  ne point frapper
chez moi, la clef n'y tant pas. Verland, de son ct, accoutuma ma mre
 son absence, prtextant des affaires et se coulant dans mes bras.
Quoique contraints, nous n'tions pas dgots de nos plaisirs: je les
croyais ternels, un moment me dtrompa. Je rencontrai un jour une jeune
personne que j'avais connue autrefois; je lui demandai ce qu'elle
faisait en cette ville; elle me dit qu'elle n'y tait attache 
personne: je la pris pour ma femme de chambre. Mais, cher pre, est-ce
avec toi que je dois feindre? Cette prtendue femme de chambre n'tait
autre que Martin, dont ta soeur a d te parler en te contant mon
histoire. Je ne l'avais pas vu depuis notre sparation. Il tait encore
aussi joli, aussi aimable; son menton tait  peine couvert de quelques
poils follets, blonds, que je lui coupais exactement. Martin tait une
jolie fille aux yeux de tout le monde; il tait pour moi d'un prix
inestimable.

J'avais instruit Martin de mon intrigue avec Verland. Heureux de me
possder, il n'en tait pas jaloux; j'tais charme de sa docilit, je
l'tais encore plus de sa vigueur. J'avais arrang sagement mes
plaisirs: Verland avait le jour; Martin, la nuit. Le jour ne
disparaissait que pour faire place  une nuit voluptueuse. Jamais
mortelle n'a joui d'une flicit plus parfaite: mais le plaisir est de
peu de dure; sa mesure est celle du tourment dont sa perte nous
accable.

Martin pouvait passer pour une fille jolie sous cet habillement.
L'ingrat Verland, hlas! pourquoi le traiter d'ingrat? n'tais-je pas
coupable, et mon coeur criminel? Verland trouva des charmes  ma
prtendue femme de chambre, et ngligea sa matresse. Ddommage par les
plaisirs de la nuit, je ne m'tais pas encore aperue de l'indiffrence
de Verland; il possdait si bien l'art de me persuader, que tous les
motifs de son absence me paraissaient justes. Si je le grondais, un
sourire, un baiser, apaisaient ma colre. Un jour de repos me le rendait
plus vigoureux. Il en vint jusqu' me faire croire que l'intrt de
notre plaisir rendait ces absences ncessaires: j'y consentis: Martin
supplait au relche.

Hier, jour infortun et dont je ne dois me souvenir que pour le
dtester, hier tait un jour de repos pour Verland. Renferme seule avec
Martin, et n'ayant pour tmoin que l'amour, nous n'coutions que ses
conseils. J'tais couche sur mon lit; la gorge nue, les jupes leves et
les cuisses cartes, j'attendais que Martin reprt ses forces. Il tait
nu, et, passant ma cuisse droite entre ses cuisses, me tenait d'une main
les ttons, et de l'autre caressait ma cuisse gauche. Tandis que ses
yeux et sa bouche cherchaient  rallumer son ardeur, Verland, que nous
n'attendions pas, entra et nous surprit dans cette attitude. Il eut le
temps de fermer la porte et d'accourir  nous avant que la frayeur nous
et permis de changer de posture.--Monique, me dit-il, je ne blme pas
tes plaisirs, mais tu dois avoir la mme complaisance pour moi: j'aime
Javotte (c'est le nom que Martin avait pris), je me sens des forces
suffisantes pour vous contenter toutes deux. Dans le moment il veut
embrasser Martin, il le tire de mes bras, il porte la main et trouve...
Quelle surprise! Sans lcher Martin, il me jette un regard
d'indignation; il n'ose faire clater contre moi sa colre; mais tout le
poids en retombe sur la cause innocente. Son amour s'tait tourn en
rage; il frappait impitoyablement le malheureux Martin, et c'tait moi
qu'il frappait dans l'endroit le plus sensible.

Je me jette entre ces deux rivaux.--Arrtez, dis-je  Verland en
l'embrassant; respectez sa jeunesse au nom de nos transports, au nom de
notre amour, Verland, ayez piti de sa faiblesse, soyez sensible  mes
larmes. Il s'arrte, mais Martin, qui avait eu le temps de se
reconnatre, tait devenu furieux  son tour. Il prend l'pe de
Verland, s'lance sur lui. Je fuis  cette vue, me sauve par un escalier
drob, j'accours ici, tu sais le reste.

Monique ne put achever sans verser des larmes.--Hlas! s'cria-t-elle, 
quel sort dois-je m'attendre?--Au plus heureux, lui dis-je; rassure-toi,
chre Monique; ce qui fait couler tes pleurs est peut-tre sans objet.
Si c'est la perte de tes plaisirs, de plus grands la rpareront bientt.
Il m'tait impossible de la garder encore dans ma chambre sans tre
dcouvert, et je crus que le meilleur parti tait de la prsenter  la
piscine. Je ne craignais pas de lui promettre trop, en l'assurant que
les plaisirs dont elle avait joui jusqu'alors n'taient qu'une faible
image de ceux qui lui taient rservs. La piscine devait tre un sjour
divin pour un temprament tel que le sien.--Cher ami, dit-elle en
m'embrassant, ne m'abandonne pas; puis-je rester avec toi! Ton
consentement ou ton refus dcidera de mon sort; si je te perds, je serai
malheureuse. Je l'assurai que nous ne nous quitterions jamais.--Je n'ai
plus, reprit-elle, qu'une inquitude: pardonne ce dernier effort  un
amour dont tu vas devenir l'unique objet. Je sentis ce qu'elle n'osait
m'avouer. Je lui offris d'aller m'instruire du sort de ses amants et de
l'effet de sa fuite. Elle m'en remercia. Je la laissai seule, et je
sortis avec promesse de revenir bientt.

Je m'informai dans la ville de ce qu'il y avait de nouveau. J'allai dans
le voisinage de Verland; rien n'avait transpir, et je jugeai que tout
le dsordre s'tait born  la fuite de Monique. Je revenais au couvent
quand j'aperus le domestique, qui accourut  moi et me dit que le
rvrend pre Andr l'avait charg de me donner une lettre, et un sac
d'argent de cent pistoles. Je crus d'abord que le pre me chargeait de
quelques commissions. J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces mots:

  Vous vous tes trahi par vos prcautions; on a ouvert votre chambre,
  et on y a trouv le trsor que vous ne vouliez pas faire voir  vos
  frres; on s'en est saisi: on a mis cette personne  la piscine. Vous
  connaissez le gnie des moines: fuyez, pre Saturnin; fuyez,
  drobez-vous aux horreurs d'une prison qui ne finirait peut-tre
  qu'avec votre vie.

  P. ANDR.

Je fus frapp comme d'un coup de foudre  la lecture de cette lettre. Un
accablement mortel m'ta le sentiment. O ciel! m'criai-je, que devenir?
Dois-je m'exposer  la vengeance monacale? Fuirai-je? Malheureux,
n'hsite point; ah! fuyons! Mais o fuir, o me sauver? La maison
d'Ambroise s'offrit  mon esprit perdu comme l'asile le plus sr contre
la crainte prsente. Je pris une rsolution courageuse, trop heureux que
la gnrosit du pre Andr me drobt au ressentiment monacal.

Ce ne fut pas sans douleur que je m'exilai d'un lieu o je laissais mon
plaisir et mon bonheur. Dchir par mes remords, abattu par mon
dsespoir, j'arrivai chez Ambroise. Toinette tait seule; mon malheur
l'attendrit. Elle me secourut de son mieux et me couvrit d'un habit
d'Ambroise. Je partis le lendemain pour Paris, dans l'esprance d'y
trouver un tat qui pt me ddommager de celui que je venais de quitter.

Je partis, aprs avoir secou, comme les aptres, la poussire de mes
souliers sur mon ingrate patrie; et, marchant  pied, un bton blanc 
la main, j'arrivai  Paris. Je crus pouvoir braver alors la fureur
monacale. L'argent du pre Andr et les secours de Toinette pouvaient me
conduire pendant quelque temps. Mon dessein tait de chercher d'abord un
poste de prcepteur, en attendant que la fortune voult m'en trouver un
meilleur. Quelques connaissances que j'avais  Paris auraient pu me
servir, s'il n'et t dangereux de les employer. Moyennant un retour
raisonnable, j'avais troqu mon habit de paysan contre un plus honnte.
Heureux si, en quittant le froc, j'en avais quitt les inclinations! Le
noir chagrin qui me dvorait me faisait croire que j'tais venu  bout
de draciner cette mauvaise tige, ou que j'en triompherais aisment. Je
l'avais mme jur: je voulais m'enchaner par un serment, moi que les
liens les plus respectables n'avaient pu retenir. Que l'homme est
faible!

    Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc,
    Il tourne au moindre vent et tombe au moindre choc.

Je tombai; le choc ne fut pas violent, puisque ce ne fut qu'un coup de
coude qu'une coquine me donna en me disant: Monsieur l'abb, voulez-vous
me payer une salade?--Plutt deux, rpondis-je, emport par un mouvement
naturel. La rflexion vint aussitt  mon secours, mais trop tard;
j'tais trop engag pour reculer. Nous entrmes dans une alle obscure
et troite. Je pensai mille fois me rompre le cou dans un escalier
tortueux, dont les marches glissantes et ingales me faisaient trbucher
 chaque pas. Ma donzelle me tenait par la main. J'avouerai que, ne
m'tant jamais trouv en pareil cas, je ne pouvais me dfendre d'un
certain effroi qui parut de bon augure  ma conductrice: elle en aurait
ri si elle et connu ma qualit. Nous arrivmes enfin avec bien de la
peine  la porte du temple. Nous frappmes; une vieille, plus vieille
que la sibylle de Cumes, vint ouvrir en entrebillant la porte.--Mon
petit roi, me dit-elle, il y a du monde; attends un moment; monte plus
haut. Monter plus haut tait bien difficile,  moins que de vouloir
monter au ciel. Une porte se prsenta sous ma main qui s'ouvrit
d'elle-mme. J'allai me retirer, crainte de trouver quelqu'un et de
faire souponner ma probit. L'odeur me rassura; c'tait... Vous me
devinez.

Abandonn  moi-mme, dans un endroit affreux, au bout du monde, dans un
pays perdu, avec des gens inconnus, je me sentis saisi d'une terreur
subite. Le danger que je courais s'offrit  mes yeux. Profitons, dis-je
en moi-mme, de ce moment de clart, sauvons-nous. Quelque chose de plus
puissant que la rflexion m'arrta; il semblait qu'une mer immense se
prsentt  mes yeux et m'empcht de gagner le rivage: je m'lanais et
je me retenais aussitt. Le ciel a-t-il grav dans nos coeurs des
pressentiments de ce qui doit nous arriver? Oui, sans doute, et je
l'prouvais. Dans le moment on ouvre la porte fatale, on m'appelle, je
descends; infortun, je courais  ma perte, mais quelle joie dlicieuse
devait la prcder!

J'entre d'un air timide  la lueur tremblante d'une lampe; je vais
m'asseoir sans parler; j'appuie le coude sur une table mal assure; je
me couvre les yeux avec la main, comme si j'eusse voulu me drober aux
rflexions qui venaient m'assaillir. Une quteuse infernale s'avance: Je
me montre gnreux, elle me remercie. Mon maintien triste surprenant les
prtresses du temple, la vieille sibylle s'approche pour m'en demander
le sujet. Je la repousse brutalement: elle s'en plaint.--Laissez,
madame, lui dit la plus jeune, on peut avoir du chagrin.

Ce son de voix qui ne m'tait pas inconnu, frappa mon coeur. Je
tremblai, et, craignant de porter les yeux vers l'endroit d'o venait de
partir cette voix, je les ferme et ne veux m'occuper que des mouvements
qu'elle vient de rveiller en moi; mais bientt, me reprochant mon
indiffrence, je veux m'claircir: je rouvre les yeux, me lve et
m'approche. Cieux! c'tait Suzon! Ses traits, quoique changs par l'ge,
taient trop gravs dans mon coeur pour les mconnatre. Je tombe dans
ses bras, mes yeux se remplissent de larmes, mon me est sur mes
lvres.--Chre soeur, lui dis-je d'une voix altre, tu ne reconnais
plus ton frre? Elle jette un cri, et tombe vanouie.

La vieille, tonne, accourt et veut secourir Suzon; je la repousse,
colle mes lvres sur les lvres de ma chre soeur, et ne veux que le feu
de mes baisers pour lui rendre la chaleur. Je la presse contre mon sein,
arrose son visage de mes larmes; elle ouvre des yeux humides de pleurs:
Laisse-moi, Saturnin, me dit-elle, laisse une malheureuse!--Chre soeur!
m'criai-je, la vue de Saturnin t'inspire-t-elle de l'horreur? Tu lui
refuses tes baisers, tu lui refuses tes caresses. Sensible  mes
reproches, elle me donna les marques les plus vives de sa joie. La
gaiet reparut sur son visage; elle se rpandit jusque sur la vieille, 
qui je donnai de l'argent pour nous apprter  souper. J'aurais donn
tout: je retrouvais Suzon, n'tais-je pas assez riche?

On prparait le souper; je tenais toujours Suzon dans mes bras. Nous
n'avions pas encore eu la force d'ouvrir la bouche pour nous demander
quelles aventures pouvaient nous rassembler si loin de notre patrie;
nous nous regardions, nos yeux taient les seuls interprtes de nos
mes; ils versaient des larmes de joie et de tristesse; nous n'tions
occups que de ces deux passions. Notre coeur tait si rempli, notre
esprit si occup, que notre langue tait comme lie; nous soupirions; si
nous ouvrions quelquefois la bouche, nous ne prononcions que des paroles
sans suite; tout nous ramenait  la rflexion du bonheur d'tre
ensemble.

Je rompis enfin le silence.--Suzon, m'criai-je, ma chre Suzon! c'est
toi que je retrouve! Par quel heureux hasard m'es-tu rendue? Mais dans
quel lieu, ah! ciel!--Tu vois, me rpondit-elle avec un visage accabl,
une fille malheureuse qui a prouv toutes les alternatives de la
fortune, presque toujours l'objet de sa fureur, et force de vivre dans
un libertinage que sa raison condamne, que son coeur dteste, mais que
la ncessit lui rend indispensable. Ton impatience, je le vois, attend
aprs le rcit de mes malheurs; puis-je donner un autre nom  la vie que
j'ai mene depuis que je t'ai perdu? Moins sensible  la honte de te
rvler mes drglements qu'au plaisir de rpandre ma douleur dans ton
sein, je vais te faire un aveu sincre de mes peines. Te le dirai-je,
c'est toi qui les as causes; mais mon coeur tait de moiti, lui seul a
tout fait, il a creus l'abme o je suis plonge. Te souviens-tu de ces
temps heureux o tu me faisais une peinture nave de ta passion
naissante? Je t'adorais ds ce temps-l. En te racontant les aventures
de Monique, en te dcouvrant nos mystres les plus cachs, je voulais
t'enflammer, je voulais t'instruire; je voyais avec plaisir l'effet de
mes discours. J'ai t tmoin de tes transports avec Mme Dinville, et
tes caresses taient autant de coups de poignard pour moi. Quand je
t'entranai dans ma chambre, j'tais dvore par un feu que tu ne
pouvais plus teindre. C'est ici l'poque de mes infortunes. Tu as
toujours ignor la cause de ce bruit affreux que nous entendmes:
c'tait l'abb Fillot, ce sclrat vomi par les enfers et n pour le
supplice de mes jours. Il avait conu pour moi un amour qu'il voulait
satisfaire  quel prix que ce ft; il avait choisi la nuit pour
l'excution de son dessein; il s'tait cach dans la ruelle du lit, et
profita de ta fuite pour venir se mettre  ta place. Hlas! il eut bon
temps d'une malheureuse que la frayeur avait fait vanouir; il fit ce
qu'il voulut. Ranime par le plaisir et trompe par ma passion, je crus
le recevoir de mon cher Saturnin. Je comblai de plaisirs un monstre que
j'accablai de reproches quand je le reconnus. Il voulut m'apaiser par
ses caresses, je le repoussai avec horreur; il me menaa de rvler 
Mme Dinville ce que j'avais fait avec toi. L'indigne employait contre
moi les armes dont je pouvais me servir contre lui. Il obtint par ses
menaces ce que j'avais refus  ses transports. Ainsi, j'accordais tout
 un homme que je dtestais, et le sort m'arrachait des bras de celui
que j'aimais.

Bientt je sentis les fruits amers de mon imprudence. Je cachai ma honte
le plus que je pus; mais je me serais trahie par un silence trop
obstin. J'avais chass l'abb Fillot; il se consolait dans les bras de
Mme Dinville. La ncessit me le fit rappeler. Je lui dcouvris mon
tat; il feignit d'y tre sensible, m'offrit de m'emmener avec lui 
Paris, en m'y promettant le sort le plus heureux; il ajouta qu'il ne
demandait, pour prix de ses services, que de vouloir souffrir qu'il me
les rendt. Je ne voulais qu'tre en un lieu o je pusse me dlivrer de
mon fardeau, comptant bien ne me servir ensuite de son crdit que pour
me placer auprs de quelque dame. Je me laissai gagner par ses
promesses; je consentis  le suivre et partis avec lui, dguise en
abb.

Il eut pour moi mille attentions dans la route; mais que le tratre
cachait bien la sclratesse de son coeur sous des apparences
trompeuses! Les secousses du carrosse avaient tromp mon calcul: je mis
au monde,  une lieue de Paris, le gage odieux de l'amour d'un
misrable. Tout le monde criait au prodige et riait. Mon indigne
compagnon de voyage disparut, me laissa  ma douleur et  ma misre. Une
dame charitable eut piti de mon tat, prit un carrosse, m'amena  Paris
et de l  l'Htel-Dieu. Elle ne me tira des bras de la mort que pour me
laisser dans ceux de l'indigence. Je ne l'aurais sentie que trop tt, si
le hasard ne m'et fait rencontrer une fille perdue. La misre entrana
le penchant.

N'en exige pas davantage. La vie de Suzon n'a t qu'un enchanement
continuel de plaisirs et de chagrin. Si le plaisir s'est fait
quelquefois sentir  mon coeur, il n'a fait que colorer le fond de
tristesse qui le rongeait. Cessera-t-elle, cette tristesse? Ah! puisque
je te retrouve, je ne dois plus me plaindre. Mais, toi, cher frre, ne
me fais pas languir: es-tu sorti de ton couvent? Quel hasard t'a conduit
 Paris?--Un malheur semblable au tien, lui rpondis-je, que m'a caus
ta meilleure amie.--Ma meilleure amie! reprit-elle en soupirant. En
ai-je encore dans le monde? Ah! a ne peut tre que la soeur
Monique.--Elle-mme, repris-je: ce rcit exige trop de temps: soupons.

Je fis  ct de Suzon le repas le plus dlicieux de ma vie. L'envie de
me voir seul avec elle et, de son ct, celle d'apprendre mes aventures,
nous firent quitter promptement la table. Nous nous retirmes dans sa
chambre, o, sans tmoins, sur un lit, digne meuble de l'endroit o nous
tions, et qui n'avait jamais servi  deux amants aussi tendres, tenant
Suzon sur mes genoux, et mon visage coll sur le sien je lui racontai
mes aventures depuis ma sortie de chez Ambroise.

--Je ne suis donc plus ta soeur? s'cria-t-elle quand j'eus fini.--Ne
regrette pas, lui dis-je, une qualit que le sang donne, et rarement le
coeur; si tu n'es plus ma soeur, tu es toujours l'idole de mon coeur.
Chre me, continuai-je en la pressant tendrement dans mes bras,
oublions nos malheurs, et commenons  compter notre vie du jour qui
nous a rassembls. En lui disant ces mots, je baisai sa gorge; j'avais
dj ma main entre ses cuisses:--Arrte, me dit-elle en s'chappant de
mes bras, arrte!--Cruelle! m'criai-je, quelles grces aurais-je donc 
rendre  la fortune si tu rebutes les tmoignages de mon
amour?--Etouffe, me rpondit-elle, des dsirs que je ne pourrais couter
sans tre criminelle; fais un effort sur ta passion: je t'en donne
l'exemple.--Ah! Suzon, lui rpliquai-je, tu n'as gure d'amour si tu
peux me conseiller d'touffer le mien! Et dans quelles circonstances?
Quand rien ne s'oppose  notre bonheur!--Rien ne s'oppose  notre
bonheur? reprit-elle; ah! que ne dis-tu vrai? Dans le moment je la vis
en pleurs: je la pressai de m'en expliquer la cause.--Voudrais-tu, me
dit-elle, partager avec moi le triste prix de mon libertinage? Quand tu
le voudrais, aurais-je la cruaut d'y consentir?--Tu crois, lui
rpondis-je, m'arrter par une raison aussi faible? Je partagerais la
mort avec ma Suzon, et je craindrais de partager ses malheurs?
Sur-le-champ je la renverse sur le lit et veux lui prouver que je ne
crains pas le danger.--Ah! cher Saturnin, s'cria-t-elle, tu vas te
perdre!--Je me perdrai, lui dis-je, transport d'amour, mais ce sera
dans tes bras! Elle cde, je pousse... Qu'on me permette d'imiter ici ce
sage Grec qui, peignant le sacrifice d'Iphignie, aprs avoir puis sur
le visage des assistants tous les traits qui caractrisaient la douleur
la plus profonde, couvrit celui d'Agamemnon d'un voile, laissant
habilement aux spectateurs le plaisir d'imaginer quels traits pouvaient
caractriser le dsespoir d'un pre tendre qui voit rpandre son sang,
qui voit immoler sa fille. Je vous laisse, cher lecteur, le plaisir
d'imaginer; mais c'est  vous que je m'adresse, vous qui avez prouv
les traverses de l'amour, et qui, aprs un long temps, avez vu votre
passion couronne par la jouissance de l'objet aim. Rappelez-vous vos
plaisirs, poussez votre imagination encore plus loin s'il est possible,
elle sera toujours au-dessous de mes dlices. Mais quel dmon jaloux de
ma tranquillit me prsente sans cesse un souvenir que j'arrose de
larmes de sang? Ah! finissons, je succombe  ma douleur.

Le jour vint avant que nous nous fussions aperus que la nuit avait
disparu. J'avais oubli mes chagrins, l'univers entier, dans les bras de
Suzon.--Ne nous quittons jamais, mon cher frre, me disait-elle; o
trouveras-tu une fille plus tendre? o trouverais-je un amant plus
passionn? Je lui jurais de vivre toujours avec elle; je le lui jurais,
hlas! et nous allions nous quitter pour ne nous jamais revoir. L'orage
grondait sur nos ttes, le charme de l'illusion le drobait  nos
yeux.--Sauvez-vous, Suzon, vint nous dire une fille pouvante,
sauvez-vous, fuyez par l'escalier drob! Surpris, nous voulmes nous
lever: il n'tait plus temps; un archer froce entrait au moment o nous
nous levions. Suzon, perdue, se jette dans mes bras: il l'en arrache
malgr mes efforts, il l'entrane. Cette vue me rend furieux; la rage me
prte des forces, le dsespoir me rend invincible. Un chenet, dont je me
saisis, devient dans mes mains une arme mortelle. Je m'lance sur
l'archer. Arrte, malheureux Saturnin! Il n'est plus temps, le coup est
port, le ravisseur de Suzon tombe  mes pieds. On se jette sur moi, je
me dfends, je succombe, je suis pris. On me lie;  peine me laisse-t-on
la libert de prendre la moiti de mes habits.--Adieu, Suzon,
m'criai-je en lui tendant les bras; adieu, ma chre soeur, adieu! On me
tranait inhumainement sur l'escalier; la douleur que me causaient les
coups des marches sur lesquelles ma tte frappait me fit bientt perdre
connaissance.

Dois-je finir ici le rcit de mes malheurs? Ah! lecteur, si votre coeur
est sensible, suspendez votre curiosit, contentez-vous de me plaindre;
mais quoi! le sentiment de ma douleur prvaudra-t-il toujours sur celui
de ma flicit? N'ai-je pas assez vers de pleurs? Je touche au port et
je regrette encore les dangers du naufrage. Lisez, et vous allez voir
les tristes suites du libertinage, heureux si vous ne le payez pas plus
cher que moi.

Je ne revins de ma faiblesse que pour me voir dans un misrable lit, au
milieu d'un hpital. Je demandai o j'tais. A Bictre, me dit-on. A
Bictre! m'criai-je; ciel!  Bictre! La douleur me ptrifia, la fivre
me saisit, je n'en revins que pour tomber dans une maladie plus cruelle,
la vrole! Je reus sans murmurer ce nouveau chtiment du ciel. Suzon,
me dis-je, je ne me plaindrais pas de mon sort, si tu ne souffrais pas
le mme malheur.

Mon mal devint insensiblement si violent que, pour le chasser, on eut
recours aux plus violents remdes: on m'annona qu'il fallait me
rsoudre  subir une petite opration. Il faut vous pargner ce
spectacle de douleur. Que puis-je vous dire? Je tombai dans une
faiblesse que l'on prit pour le dernier moment de ma vie. Que ne
l'tait-il? J'aurais t trop heureux! La douleur qui avait caus mon
vanouissement m'en retira. Je portai la main o je sentais la douleur
la plus vive. Ah! je ne suis plus un homme! Je poussai un cri qui fut
entendu jusqu'aux extrmits de la maison. Mais bientt revenant 
moi-mme, et, tel que Job sur son fumier, pntr de douleur et soumis
aux ordres du ciel, je m'criai dans l'amertume de mon coeur: _Deus
dederat, Deus abstulit._

Je ne souhaitais plus que la mort. J'avais perdu le pouvoir de jouir de
la vie; l'anantissement tait le but de tous mes dsirs; j'aurais voulu
me cacher ternellement ce que j'avais t, je ne pouvais penser sans
horreur  ce que j'tais. Le voil donc, disais-je au fond de mon coeur,
le voil, cet infortun pre Saturnin, cet homme si chri des femmes, il
n'est plus; un coup cruel vient de lui enlever la meilleure partie de
lui-mme; j'tais un hros, et je ne suis plus qu'un... Meurs,
malheureux, meurs; peux-tu survivre  cette perte? Tu n'es plus qu'un
eunuque!

La mort fut sourde  mes cris; ma sant revint, je me rtablis; mais ma
dbilit fit juger qu'on ne tirerait pas de moi les services qu'on en
avait attendus et auxquels on m'avait destin; on me dclara que j'tais
libre.--Je suis libre, rpondis-je au suprieur qui me l'annonait;
hlas!  quoi va me servir cette libert que vous me donnez? Dans l'tat
cruel o je suis, c'est le prsent le plus funeste que vous puissiez me
faire. Mais, monsieur, oserais-je vous demander le sort d'une jeune
personne que l'on doit avoir amene ici le mme jour que moi?--Il est
plus heureux que le vtre, me rpondit-il brusquement; elle est morte
dans les remdes.--Elle est morte, repris-je, accabl de ce dernier
coup; Suzon est morte! Ah ciel? et je vis encore! J'aurais dans le
moment termin mes jours si l'on n'avait arrt l'effet de mon
dsespoir. On me sauva de ma propre fureur, et l'on me mit dans le
chemin de profiter de la permission que l'on venait de me donner,
c'est--dire  la porte.

Je restai un moment ananti; mes yeux seuls, en rpandant un torrent de
larmes, tmoignaient que je vivais encore; j'tais au dernier degr du
dsespoir et de la rage. Couvert d'un malheureux habit, ayant  peine de
quoi vivre un jour et ne sachant o aller, je m'abandonnai dans les bras
de la Providence. Je prenais le chemin de Paris, j'aperus les murs des
Chartreux; la profonde solitude qui y rgne fit briller  mon esprit un
trait de lumire. Heureux mortels! m'criai-je, qui vivez dans cette
retraite  l'abri des fureurs et des revers de la fortune, vos coeurs
purs et innocents ne connaissent pas les horreurs qui dchirent le mien.
L'ide de leur flicit m'inspira le dsir de la partager. J'allai me
jeter aux pieds du suprieur; je lui contai mes infortunes. O mon fils,
me dit-il en m'embrassant avec bont, louez Dieu: il vous rservait ce
port aprs tant de naufrages. Vivez-y, et vivez-y heureux, s'il est
possible.

Je restai pendant quelque temps sans emploi, mais bientt on m'en donna.
Je montai par degrs au poste de portier, et c'est sous ce titre qu'on
m'a connu.

C'est ici que mon coeur se fortifie dans la haine qu'il a conue pour le
monde; j'y attends la mort sans la craindre ni la dsirer, et je
prtends que, quand elle m'aura tir du nombre des vivants, on grave en
lettres d'or sur mon tombeau:

    _Hic situs est dom Saturnin,
    Fututus, Futuit._


FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Le portier des chartreux, ou mmoires
de Saturnin crits par lui-mme, by Jean Charles Gervaise de La Touche

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTIER DES CHARTREUX ***

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