The Project Gutenberg EBook of Les Musardises, by Edmond Rostand

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Title: Les Musardises

Author: Edmond Rostand

Release Date: September 4, 2018 [EBook #57762]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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EDMOND ROSTAND

LES

MUSARDISES

DITION NOUVELLE

1887-1893

PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGNE FASQUELLE, DITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation rservs pour
tous les pays.

Copyright by E. FASQUELLE, 1911.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  Les Musardises, _dition nouvelle_, 1887-1893, posies          3 50

  Les Romanesques, comdie en 3 actes, en vers, 43e mille         3 50

  La Princesse Lointaine, pice en 4 actes, en vers, 44e mille    2  

  La Samaritaine, vangile en 3 tableaux, en vers, 42e mille      3 50

  Cyrano de Bergerac, comdie hroque en 5 actes, en vers,
  376e mille                                                      3 50

  Pour la Grce, posie.                                        puis.

  L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 271e mille                 3 50

  Un Soir  Hernani, posie                                       1  

  Discours de rception  l'Acadmie Franaise                    1  

  Chantecler, pice en 4 actes, en vers, 150e mille               3 50




IL A T TIR

_Cent exemplaires numrots sur papier du Japon_




AU LECTEUR


MUSARDISE. _s. f._ Action de celui qui musarde.

MUSARDER, _v. n._ Perdre son temps  des riens.

C'est l ce que tu trouveras dans le dictionnaire, Ami Lecteur. Et
l-dessus tu n'auras pas grande estime pour un volume de vers qui
s'appelle les Musardises, c'est--dire les bagatelles, les
enfantillages, les riens.

Mais pour peu que tu sois un lettr ayant connaissance des mots de ta
langue et de leur sens exact, ce titre ne sera pas pour te dplaire.
Mme il t'apparatra comme seyant bien  un recueil de potiques essais.

Tu sauras que musardise--musardie, comme on disait au vieux
temps,--signifie rvasserie douce, chre flnerie, paresseuse
dlectation  contempler un objet ou une ide: car l'esprit musarde
autant que les yeux, si ce n'est plus.

Tu sauras que, suivant certaines tymologies, musarder veut dire avoir
le museau en l'air: ce qui est bien le fait du pote; lequel, comme on
sait, regarde tellement l-haut que souvent il trbuche et se jette dans
des trous.

Tu sauras qu'au temps jadis les musards taient de certains bateleurs
et jongleurs, provenaux d'origine, qui s'en allaient de par le monde en
rcitant des vers.

Tu ne pourras tre tonn que, sous un titre qui ne semble convenir qu'
de trs lgres posies, je me sois permis quelquefois des tristesses ou
des mlancolies, puisqu'en langue wallonne muzer a pour sens: tre
triste.

Enfin, tu comprendras tout  fait le choix que j'ai fait de ce mot, te
souvenant que le savant Huet, vque d'Avranches, le faisait venir du
latin _Musa_,--qui, comme on le sait, signifie: la Muse.

E. R.




I

LA CHAMBRE D'TUDIANT


DDICACE

        Je vous aime et veux qu'on le sache,
        O raills,  dshrits,
        Vous qu'insulte le public lche,
        Vous qu'on appelle des rats!

        Donc,  cette heure o je me lance
        En pleine mle, o je vais
        Cogner, rompre plus d'une lance,
        Recevoir plus d'un coup mauvais,

        O l'ardent dsir me dvore
        D'attaquer de front mes rivaux,
        Sans savoir seulement encore
        Ce que je suis, ce que je vaux,

        Si je suis seulement de taille
        A me mler aux combattants;
        --Dans ce matin de la bataille
        O vont se ruer mes vingt ans,

        Je pense  vous,  pauvres hres!
        A vous dont peut-tre, ce soir,
        Je partagerai les misres,
        Parmi lesquels j'irai m'asseoir;

        Et trs longuement j'envisage,
        Pour bien voir si j'ai le coeur fort,
        Pour m'assurer de mon courage,
        La tristesse de votre sort.

        Si j'tais, par le ridicule
        Qu'on vous jette, mis en moi,
        Il est toujours temps qu'on recule:
        Mieux me vaudrait rentrer chez moi.

        Mais non pas! car je veux la lutte.
        Et votre fortune n'a rien
        Qui me rpugne ou me rebute.
        Mme je la prfre bien

        A celles, qu'on dit plus heureuses,
        De ceux qu'on nommait philistins;
        Je prfre les viandes creuses
        De vos songes  leurs festins!

        Si je tombe comme vous autres,
        S'il me faut vider les arons,
        Eh bien, quoi! je serai des vtres,
        N'est-il pas vrai, les bons garons?

        A vous donc qu'on raille et qu'on hue
        Et qu'on accable de mpris,
        O foule innombrable, cohue
        Des dclasss, des incompris!

        A vous que hanta la chimre
        Du dfinitif, du parfait,
        Et qui, pour vouloir trop bien faire,
        Finalement n'avez rien fait;

        A vous qui portiez dans vos ttes
        De trop beaux idals rvs,
        A vous tous,  vous grands potes
        Aux pomes inachevs;

        A vous dont les fainantises
        Sont pleines de si fiers projets,
        Et que poursuivent les hantises
        De trop magnifiques sujets;

        A vous dont la pense norme,
        Trop large, ne pouvait entrer
        Sans la briser dans une forme,
        Dans un moule sans l'ventrer;

        A vous, peintres, que dsespre
        La toujours fuyante couleur,
        Qui devant un jeu de lumire
        Jetez vos pinceaux de douleur;

        Musiciens, ples d'entendre
        En vous des accords merveilleux,
        Et qui, de ne pouvoir les rendre,
        Avez des larmes dans les yeux;

        A vous qui, ne pouvant traduire
        Les finesses que vous sentez,
        Prfrez ne jamais produire,
        O dlicats, exquis rats!

        A vous, paresseux gostes,
        Qui gardez vos oeuvres en vous;
        A vous les vrais, les grands artistes,
        A vous les emballs, les fous,

        Qui, sans entendre les sarcasmes,
        Triomphez dans de pauvres soirs;
        A vous dont les enthousiasmes
        Gesticulent sur des trottoirs,

        Personnages funambulesques,
        Laids, chevelus et grimaants,
        Pauvres dons Quichottes grotesques,
        Et d'autant plus attendrissants,

        Dont la Muse est la Dulcine,
        --O chevaliers errants de l'art,
        A qui la gloire destine
        Manqua peut-tre par hasard!

        tant votre ami, votre frre,
        Un rveur, un hurluberlu
        Qui connatra votre misre
        Peut-tre demain,--j'ai voulu

        Vous ddier par ce pome
        Les premiers vers que j'ai tents,
        Enfants perdus de la bohme,
        O mes bons amis les Rats!

Fvrier 1889.


II

LA CHAMBRE

    Au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige
          A moudre des galops,
    Chaque jour je m'veille en murmurant: O suis-je?
          Comme dans les mlos.

    Je sors de la ferie en mon rve apparue,
          Je sors d'une fort...
    Et j'habite un htel situ dans la rue
          De Bourgogne, il parat!

    C'est une rue troite, avec peu de silence
          Et beaucoup de maisons,
    Dont les cris les plus gais sont: La belle Valence!
          Et: Les quatre saisons!

    L'acajou de ma chambre est, ce matin, d'un style
          Si Louis-Philippart,
    Que de cette atmosphre ingnument hostile
          Toute esprance part!

    Quelles traces, fauteuils, sur votre velours chauve
          Laissrent d'humbles dos!
    O fentes du plafond!  papier de l'alcve!
          O couleur des rideaux!

    C'est aujourd'hui jeudi. C'est le jour o Marseille
          Tient ses marchs de fleurs.
    C'est l que je serais, dans la tideur vermeille,
          Au milieu des flneurs,

    Si je n'avais voulu, pour tre ce pote
          Que nul ne demandait,
    Risquer d'tre  Paris un Daniel Eyssette
          Sans Alphonse Daudet;

    Si je n'avais rv le vieux rve inutile,
          A tant d'autres pareil,
    De me faire une place au soleil d'une ville
          Qui n'a pas de soleil!

    Je n'ai pas de soleil, et j'ai toujours dcembre,
          Et pas encor d'amour:
    Toute mon existence est comme cette chambre
          Qui donne sur la cour!

    L'ami qui vient me voir, joyeux quand il arrive,
          Est triste en s'en allant;
    Et la foi chaque jour me semble tre moins vive
          Qu'il eut dans mon talent.

    Sauf qu'il y a toujours sur ma table une rose,
          Dans l'tre une souris
    Qui s'occupe toujours  ronger quelque chose,
          Je suis seul  Paris.

    Mais, furtif rongement, mystrieux cinname,
          L'animal et la fleur
    Mettent autour de moi, l'une l'odeur d'une me,
          L'autre le bruit d'un coeur.

    Je n'ose plus penser que jamais  ma tempe
          Verdisse aucun laurier,
    Et crois me satisfaire en trouvant sous ma lampe
          Un bonheur d'ouvrier.

    Mais je vois sur la table une grande corolle,
          Dans l'tre un petit oeil;
    L'un me dit: Patience!--et j'entends sa parole;
          L'autre me dit: Orgueil!

    Ce sont les deux conseils dont j'ai besoin pour vivre,
          L'un gris, l'autre vermeil:
    Mais le second conseil est moins facile  suivre
          Que le premier conseil.

    Pourtant, le bruit qui ronge et le parfum qui rve
          Me rendent quelque espoir,
    Et je me sens moins seul dans l'ombre, et je me lve,
          Et je ris dans le soir,

    Sr de pouvoir toujours, malgr l'heure gristre,
          Rire comme je ris,
    Tant qu'il me restera, sur ma table et dans l'tre,
          Ma rose et ma souris.

Paris, 1890.


III

A MA LAMPE

    O vieille lampe,  vieille amie,  ta lumire
    Que de bouquins je lus, que de vers j'crivis!
    Sous ton humble abat-jour que de fois tu me vis
    Veiller, quand le sommeil rougissait ma paupire!

    Lampe ventrue et basse, en cuivre bossel,
    Comme on en voit encor sur les vieilles crdences,
    Tu reus bien souvent de graves confidences:
    De mes espoirs les plus secrets je t'ai parl.

    Lampe, pendant longtemps tu fus ma seule amie;
    Et, lorsque j'habitais tout l-haut, sous le toit,
    Seuls m'taient doux les soirs passs autour de toi...
    Et les fiacres roulaient dans la rue endormie.

    Que de fois, accoud sur ma table en bois blanc,
    J'ai, de ta poudre d'or, construit des existences,
    Et que de fois rim, pour qui tu sais, des stances,
    Penchant mon front pli dans ton cercle tremblant!

    Et quand le petit jour ros venait  natre,
    Quand, le ciel d'un bleu vert dj se nuanant,
    L'aurore grelottait sur Paris, le passant
    Te voyait clignoter encore  ma fentre.

    L'ge te faisait bien radoter quelquefois.
    Ton mcanisme tait d'une trange faiblesse.
    Il fallait te monter, te remonter sans cesse,
    Et retourner ta clef sans cesse entre ses doigts.

    Mais vous baissiez, mchante! et sans que je comprisse
    Pourquoi. Vous paraissiez vouloir vous amuser.
    La mche s'obstinait  se carboniser.
    Et j'enrageais, croyant que c'tait un caprice.

    Bien souvent j'ai maudit votre dtraquement,
    Et votre humeur, alors, me semblait une nigme.
    Vous faisiez tout d'un coup un bruit de borborygme,
    Puis vous vous teigniez sans raison, brusquement.

    Voil qu'au lendemain il me fallait remettre
    La tche... Et vous couvrant d'injure et de mpris,
    J'allais dormir!--Pardon! maintenant j'ai compris:
    Vous vous intressiez  votre pauvre matre.

    Ne voulant pas le voir si longtemps se pencher
    Pour crire ou pour lire, un doigt contre la tempe,
    Vous cessiez de brler... Et c'tait, bonne lampe,
    Votre manire  vous de m'envoyer coucher.


IV

A LA MME

EN LA COIFFANT DE SON ABAT-JOUR

    Car, sans lui, tu n'es rien, puisque, sans lui, tu laisses
          Divaguer ta clart:
    Elle est ton me souple aux trop blondes mollesses;
          Il est ta volont.

    Et je te coiffe donc de l'abat-jour svre.
          Il n'a pas de feston;
    Mais on voit s'largir en cne de lumire
          Son cne de carton.

    C'est lui qui, sur la table, avec ta clart d'ambre,
          Forme un cercle dans quoi
    Tous les rves flottant aux ombres de la chambre
          Sont convoqus par moi.

    Autour de la paroi transparente du cne,
          Plus d'un monstre hagard
    Vient tourner, attir par le beau pige jaune,
          Le flaire, et puis repart.

    Mais, franchissant le cercle o l'on voit luire, au centre,
          Le cuivre de ton pied,
    Plus d'un autre, saisi dans le moment qu'il entre,
          Tombe sur le papier.

    C'est l qu'ils tomberont, autour du pied de cuivre,
          Tous ces rves, en rond!
    Et c'est, quand on voudra les obliger  vivre,
          L qu'ils rsisteront!

    Car c'est sous l'abat-jour que se dore et se cre,
          Tremble et se circonscrit,
    Le champ mystrieux d'une lutte sacre
          Sans armes et sans cri.

    Allons, lampe, venez! que d'un sage couvercle
          On rabatte vos feux;
    Et que sur cette table apparaisse le cercle
          Humblement merveilleux!

    Le cercle se dessine. Attendons que tout dorme;
          Puis, forons, quand tout dort,
    La pense  venir se battre avec la forme
          Dans cette arne d'or.

    C'est pour cela qu'on vit, pour amener, de l'ombre
          Dans ce rond de lueur,
    Des rves... deux ou trois... on ne sait pas le nombre...
          C'est pour cela qu'on meurt.

    Les couronnes ne sont, que semble, sur les tempes,
          Un dieu brusque apporter,
    Que ce qui, du halo quotidien des lampes,
          A fini par rester.

1890.


V

LE DIVAN

      Quand on est couch sur le divan bas
          Devant la fentre,
      C'est dlicieux, car on ne sait pas
          O l'on peut bien tre.

      Mollement couch, des coussins au dos,
          On gote une joie:
      On ne voit plus rien, entre les rideaux,
          Que le ciel de soie!

      Ni sordides murs, ni toits, ni sommet
          D'arbre de dcembre!
      Mais on revoit tout sitt qu'on se met
          Debout dans la chambre!

      Ds qu'on est debout, on revoit la cour
          De zinc et d'asphalte,
      Tout ce qui, soudain, quand le rve court,
          Vient lui dire: Halte!

      L'envers des maisons, luxe  prix rduit,
          Gaz et tuyautages,
      Et l'affreux vitrail qui se reproduit
          A tous les tages!

      Ds qu'on est debout, on voit brusquement
          Tout a reparatre.
      On s'tend: plus rien que du firmament
          Dans une fentre!

      C'est pourquoi, souvent, quand je me sens las
          De vulgaire vie,
      Durant tout un jour, sur le divan bas,
          Je rve et j'oublie.

      Et j'aime rester immobile sur
          Le vieux divan rouge,
      Sachant qu'on dtruit le carr d'azur
          Aussitt qu'on bouge.

      Et je n'aperois que du bleu, du bleu,
          Du bleu dans la baie;
      Le soleil y vient, une heure, au milieu,
          Faire sa flambe;

      Puis, le carr bleu plit vers le soir,
          Prend un vert turquoise;
      Puis il s'assombrit, devient presque noir:
          C'est comme une ardoise.

      Et de signes clairs partout la criblant,
          L'invisible craie
      Vient couvrir alors d'algbre tremblant
          L'ardoise sacre!

      Oh! ne pas bouger! ne pas faire un pas
          Vers cette fentre!
      Croire que la cour affreuse n'est pas
          Et ne peut pas tre!

      Oh! dire au tableau: Je ne te permets
          Que ce qui s'toile!
      Se placer toujours pour ne voir jamais
          Le bas de la toile!

      Ce serait trop beau!--Ne pas lire tout,
          Choisir dans le livre!--
      Mais on ne peut pas! Sans tre debout,
          On ne peut pas vivre!

      Ce qu'il faut pouvoir, ce qu'il faut savoir,
          C'est garder son rve;
      C'est se faire un ciel qu'on puisse encor voir
          Lorsque l'on se lve;

      C'est avoir des yeux qui, voyant le laid,
          Voient le beau quand mme;
      C'est savoir rester, parmi ce qu'on hait,
          Avec ce qu'on aime!

      Ce qu'il faut, c'est voir, au-dessus d'un toit,
          D'une chemine,
      Au-dessus de moi, au-dessus de toi,
          D'une humble journe,

      D'un coin de Paris,--c'est cela qu'il faut,
          Car c'est difficile!--
      Un ciel aussi pur, un ciel aussi haut
          Qu'un ciel de Sicile!


VI

LA FENTRE

OU

LE BAL DES ATOMES

        Un rayon d'or qui se faufile
        Aux interstices des volets
        Fait danser une longue file
        De petits atomes follets.

        C'est une poussire vivante
        Qui monte, monte incessamment,
        Puis redescend, toujours mouvante,
        Dans un ternel tournoiement.

        Elle tourbillonne et s'envole
        Comme un peuple de moucherons;
        Au soleil elle farandole
        Et fait des fugues et des ronds;

        Et tels d'imperceptibles gnomes,
        De microscopiques lutins,
        Ils valsent, les petits atomes,
        Dans les rayons d'or des matins!

        Sans cesse, dans cette trane
        De clair soleil blouissant,
        Leur troupe folle est entrane,
        Elle remonte et redescend.

        Ils dansent, dans l'or de la bande
        Qui tombe, oblique, des volets,
        Une furtive sarabande
        Et de silencieux ballets.

        Qu'ont-ils donc  danser si vite
        Sur ce pont d'Avignon vermeil?
        Sentent-ils qu'il faut qu'on profite
        D'un bal que donne le soleil?

        D'o vient-elle cette poussire?
        Ces atomes n'existent-ils
        Que dans les filets de lumire
        Qu'ils peuplent de leurs grains subtils?

        Non. Leur montante farandole,
        Que l'on distingue seulement
        Dans la clart qui les isole,
        Fait partout son fourmillement;

        Et tout autour de nous, dans l'ombre,
        Ces riens, sans que nous le croyions,
        Voltigent en aussi grand nombre
        Que l, dans l'or de ces rayons.

        Ils vont, viennent. Mais d'habitude
        On ne peut les apercevoir.
        L'air s'emplit de leur multitude:
        On les respire sans les voir.

        Leur existence qu'on ignore
        Ne se rvle brusquement
        Que lorsqu'un rai de soleil dore
        Leur humble poussire, en passant!

        Et je pense  ces pauvres diables
        Qui s'agitent autour de vous,
        A tous ces rveurs misrables,
        A tous ces admirables fous!

        Ils sont l, dans l'ombre, qui riment,
        Qui peinent sur leurs oeuvres,--mais
        C'est pour eux seulement qu'ils triment...
        Et vous ne les voyez jamais!

        Vous ne savez pas l'existence
        De tous ces humbles faiseurs d'art
        A qui manque la circonstance;
        Mais lorsque, par un pur hasard,

        La lueur de gloire est tombe
        Sur un petit groupe d'entre eux,
        Vous les admirez bouche be
        Ceux-l qui furent plus heureux!

        Car ils sont comme la poussire
        Des petits atomes danseurs
        Qu'on ne voit que dans la lumire,
        Les potes et les penseurs!

        Le rayon faufil dans l'ombre,
        Dans lequel, seul, on peut les voir,
        Est trop troit pour leur grand nombre,
        Et beaucoup restent dans le noir.

        Dans cette clart d'aurole
        Tous voudraient bien un peu venir.
        Hlas! et leur dsir s'affole
        De n'y pouvoir pas tous tenir;

        Ils y voudraient vite leur place,
        Car bientt ils seront dfunts...
        Mais la gloire, la gloire passe,
        Et n'en dore que quelques-uns!

1888.


VII

CHARIVARI A LA LUNE

    O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes
        O tu nous vois toujours errant
    T'ont donn ce sourire. En vain tu le veloutes.
        Ce sourire est exasprant.

    Je sens que les tourments d'une race inquite
        Te servent de distraction.
    a t'amuse de voir hsiter un pote
        Entre le rve et l'action.

    Je sens que voir entrer nos pas dans une voie
        Pour en ressortir aussitt
    Est la chose qui fait s'carquiller ta joie,
        Silencieusement, l-haut.

    Tu souris, car tu vois la scne et la coulisse;
        Et quand ta douceur fait semblant
    De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice
        Cousue avec un rayon blanc.

    Oui, quand, les soirs d't, nous cueillons un peu l'heure,
        Heureux au clair de lune, enfin!
    Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre
        Dans tes corbeilles d'argent fin.

    Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore,
        Pourquoi sourire? Est-ce que c'est
    Parce que tu connais ce que la Terre ignore?
        Sais-tu? Ne sais-tu pas? Qui sait?

    Souris-tu pour cacher des fierts socratiques,
        Ou des doutes  la Pyrrhon?
    Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques,
        Profil mince ou visage rond?

    Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne
        De ce qu'il sait qu'il ne sait rien?
    Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,
        Quelque chose de renanien?

    Quand tu fais de la grce exacte ou fantmale
        Au-dessus de notre bateau,
    Ton sourire vient-il de l'cole Normale,
        Ou d'une fte de Watteau?

    Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connatre
        Le mot qui tire d'embarras?
    Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fentre,
        Je jure que tu parleras!

    Tu souriais tantt quand la nuit trop superbe
        M'a fait pleurer. Tu as souri?
    Eh bien! je vais, frappant sur les cuivres du verbe,
        Te donner un charivari!

    Je ferai tant de bruit avec les mtaphores,
        Je t'assourdirai tellement
    D'interpellations rapides et sonores,
        Que, lasse au fond du firmament,

    Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire,
        Tu rpondras et tu diras
    Si tu n'as promen l-haut que le mystre
        D'un domino de Mardi-Gras!

    Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire
        Avec lequel tu te dfends,
    Cette tnacit dans l'interrogatoire
        Qu'ont les juges et les enfants;

    Et sans me laisser prendre  la froideur commode
        De tes impassibilits,
    Je lverai sans fin le marteau de mon ode,
        Et, frappant  coup rpts,

    Frappant, comme ces clous  crochet qu'on enfonce,
        Le point d'interrogation,
    Tant que je n'aurai pas obtenu la rponse,
        Je poserai la question.

                   *       *       *       *       *

          Pour voguer sur ton eau
          Quel monarque fantasque
          T'a fait creuser l-haut
          Dans du porphyre, Vasque?

          Au bout de quel ftu
          De souffleur noctambule
          T'arc-en-cielises-tu
          Dans l'air bleutre, Bulle?

          Exigeant d'un mortel
          Une adresse impossible,
          Pour quel Guillaume Tell
          Sors-tu de l'ombre, Cible?

          Au-dessus des coteaux
          Qui sont barbus d'teule,
          Quels sont les bleus couteaux
          Que tu repasses, Meule?

          Quand, partant pour ailleurs,
          Au voyage on se risque,
          Quel est, des aiguilleurs,
          Celui qui t'ouvre, Disque?

          Quel est, dans ta blancheur
          De banquise immobile,
          L'invisible pcheur
          Qui peut t'aborder, Ile?

          Lorsque glisse en rvant
          Ta forme d'or qui s'arque
          De l'arrire  l'avant,
          Quelle est ta voile, Barque?

          Quand mincit au lointain
          Ton bombement de toile
          Lumineux et latin,
          Quelle est ta barque, Voile?

          Sur l'espalier du soir
          Quel jardinier t'empche
          De mrir pour pouvoir
          Te garder blanche, Pche?

          Sur les lignes de l'air,
          Porte o l'ombre flotte,
          Quel est-il, le Wagner
          Qui put t'inscrire, Note?

          Es-tu la drachme, ou l'as,
          Et, ton effigie, est-ce
          Celle d'une Pallas
          Ou d'un Auguste, Pice?

          Lorsqu'on voit s'assembler
          Les nuages en groupe,
          Qui te fait circuler
          De l'un  l'autre, Coupe?

          Pour que sorte un jardin
          De la brume qui rampe,
          Quel sublime Aladin
          Frotte ton cuivre, Lampe?

          L't comme l'hiver,
          Quand ton cadran se montre,
          Quel est le Gulliver
          Qui te remonte, Montre?

          Quel est l'officiant
          Qui, ple, t'a sortie
          D'un ciboire effrayant,
          Et qui t'lve, Hostie?

          Quelle vague, quel flot
          Dont la crte scintille
          Put monter assez haut
          Pour te laisser, Coquille?

          Quel vieux sditieux
          Dont le cerveau retarde,
          Blanche, au feutre des dieux,
          Vint t'arborer, Cocarde?

          Quel montreur, affublant
          L'ombre d'un drap tragique,
          Te projette, Rond blanc
          De lanterne magique?

          Loupe au cristal puissant,
          Quel savant gigantesque
          Par toi nous grossissant
          Arrive  nous voir presque?

          Fer  cheval d'acier,
          Quel marchal t'embrase
          Pour marescalcier
          Bucphale ou Pgase?

          Pour que nous n'en ayons
          Jamais le got aux lvres,
          Qui met sur des clayons
          Ce fromage de chvres?

          Quel est le noir jaloux
          Qui, sultan jusqu'aux moelles,
          T'a plac, Pige  loups,
          Dans son srail d'toiles?

          Quand tu scintilles, nu,
          Au crpuscule fourbe,
          De quel crime inconnu
          Reviens-tu, poignard courbe?

          Hamac, quel ngligent,
          T'accrochant  deux astres,
          Dort dans ton arc d'argent,
          Berc sur nos dsastres?

          Pour que passe un rayon,
          Quel brave machiniste
          Ouvre ce trappillon
          Sur notre monde triste?

          Au fond du ciel lger
          Ptase de lumire,
          Quel est le Grand Berger
          Qui te porte en arrire?

          Toi qui mets sur l'azur
          Ta nacre de Byzance,
          Es-tu d'un tre obscur
          Le jeton de prsence?

          En encre de clart,
          D'une plume de cygne,
          Quel dieu te fait, Pt,
          Sur le ciel, quand il signe?

          Alourdis-tu--terreur
          Qui surplombe ou qui tombe!--
          Globe, un poing d'empereur?
          Ou d'anarchiste, Bombe?

          Buire, quel Cellini
          Galbe ton mtal rose?
          Quel est, Point sur un I,
          Le Musset qui te pose?

          Te maniant encor,
          L-haut, mieux que personne,
          Quel est, Faucille d'or,
          Le Hugo qui moissonne?

          Quel clown, frappant du pied,
          Va bondir de la Ville,
          Cerceau, dans ton papier,
          Pour imiter Banville?

          A quel char de sommeil
          Dors-tu, Roue enraye?
          Cymbale de vermeil,
          Qui t'a dpareille?

          Quelle fut--le sait-on?
          O Tte d'Holopherne,
          Ta Judith? Quel est ton
          Diogne, Lanterne?

          Ex-voto, pour quel voeu
          Pends-tu sur la nuit noire?
          Quel Roland du Mont Bleu
          T'embouche, Cor d'ivoire?

          Quel mir, Bouclier,
          Te suspend  sa selle?
          A quoi va se lier,
          Cerf-Volant, ta ficelle?

          Quels sont tes poids, Plateau
          De balance romaine?
          En mangeant ce gteau
          Quel enfant se promne?

          Quel chiffre est cisel
          Sur cette tabatire?
          Quel chat noir a fil
          Par ton trou blanc, Chatire?

          Quel garde asserment
          T'a sur sa blouse, Plaque?
          Quelle Tasse de th
          Sert-on sur du vieux laque?

          Grand Bouton de Cristal,
          Quel mandarin te porte?
          Poigne en clair mtal,
          Ouvres-tu quelque porte?

          Fermoir tincelant,
          Fermes-tu quelque tome?
          Hublot, tu luis au flanc
          De quel Vaisseau Fantme?

          Quel Coq, _escam qurens_,
          Perle, du bec te pousse?
          Palette, quel Rubens
          Passe dans toi le pouce?

          De cette Opale, au loin,
          Quel turban s'agrmente?
          Qui te grignote un coin,
          O Pastille de menthe?

          Qui va, dans les ha! ha!
          Te dcrocher, Timbale?
          Quelle Nausicaa
          Te perd dans le ciel, Balle?

          Dans quel moule arrondi
          Est-ce que l'on t'arrange,
          Tarte? De quel midi
          Peux-tu bien tre, Orange?

          De quel verre, Sorbet?
          De quelle jatte, Crme?
          O, de quel alphabet?
          Zro, de quel problme?

          De quel pr, Champignon?
          Visire, de quel Casque?
          Pont, de quel Avignon?
          Tambourin, de quel Basque?

          Qui donc, Veilleuse, dort?
          Quel est ton hiver, Neige?
          Cirque, ton picador?
          Ton cuyer, Mange?

          Quel Hercule a jet
          Ce Peloton de laine?
          Fleur, quel est ton t?
          Ton Svres, Porcelaine?

          Faence, ton Nevers?
          Prunelle, ton Cyclope?
          Mdaille, ton revers?
          Cachet, ton enveloppe?

          Ton portrait, Mdaillon?
          Diamant, ton satrape?
          Grelot, ton postillon?
          Grain de raisin, ta grappe?

          Ton Versaille, OEil-de-Boeuf?
          OEil de tigre, ta jongle?
          Ton bilboquet, Boule? OEuf,
          Ton nid? Arc, ta flche? Ongle,

          Ton doigt? Lotus, ton lac?
          Ton lait, Bol? Ton puits, Cruche?
          Fruit, ta branche? Or, ton sac?
          Pain, ton bl? Miel, ta ruche?

                   *       *       *       *       *

    Je m'arrte, essouffl... Mais je sens qu'elle va
    Parler! que cette voix va tinter, qu'on rva
    D'argent! que cette voix d'argent va me rpondre!
    Que la Lune a senti sa patience fondre,
    Et qu'elle va rpondre!... Et j'attends, haletant,
    Qu'elle tinte le mot de l'nigme; et, tintant
    Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,
    La Lune me rpond froidement:

                      Continue!


VIII

LE VIEUX PION

  ... Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extrieure apparence,
  n'en essiez donn un coupeau d'oignon, tant laid il tait de corps et
  ridicule en son maintien... Mais ouvrant cette bote essiez au dedans
  trouv une cleste et imprciable drogue...

  RABELAIS.

    Vieux pion qu'on raillait,  si doux philosophe
    Aux coudes rapics, pauvre tre marmiteux
    Dont l'troit paletot, d'une luisante toffe,
    Disait un long pass d'hivers calamiteux,

    Je te revois. Ton crne avait une houppette,
    Une seule, au milieu, de poils,--et tu louchais.
    Et longuement, avec un fracas de trompette,
    Dans un mouchoir  grands carreaux tu te mouchais.

    Je te revois, dans le prau, sous les arcades,
    Grave, dambuler, et j'ai la vision
    De ton accoutrement pendant ces promenades
    O tu marchais au flanc de ma division;

    De ta longue, oh! si longue et noire redingote,
    Dans laquelle plus d'un avait dj su;
    De ton chapeau gibus bon pour mettre  la hotte,
    Si fantastiquement bleutre et bossu!

    Ton haleine odorait le vin et la bouffarde,
    Et, quand tu paraissais  l'tude du soir,
    Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde,
    Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.

    Pochard mlancolique au crne vnrable,
    Parfois tu t'veillais, quand tu cuvais ton vin,
    Et, frappant un grand coup de rgle sur la table,
    Tu glapissais: Messieurs, silence!... Mais en vain.

    Ou plutt, tu dormais, sans souci des boulettes
    Qu'on mchait longuement pour t'envoyer au nez.
    Et ton tude alors marchait sur des roulettes...
    Plus de punitions ni de pensums donns!

    On t'avait surnomm Pif-Luisant. Les lves
    Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur.
    Mais tu marchais toujours gar dans tes rves.
    Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.

    Car tu faisais des vers. Tu rimais un pome!
    A nul autre que moi tu ne l'as avou.
    --Comment donc avais-tu, lamentable bohme,
    Au fond de ce collge, en province, chou?

    Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste
    En repensant  toi. Qu'es-tu donc devenu?
    C'est toi qui m'as prdit que je serais artiste,
    Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.

    Un jour, ayant trouv des vers dans mon pupitre,
    Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis
    Comme un rayonnement sur ta face de pitre,
    Et tu me contemplais avec des yeux ravis!

    Ds ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres
    Jouaient en criaillant aux barres, nous causions.
    Les conversations exquises que les ntres!
    Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.

    Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhtorique,
    C'est sous les marronniers, en t'coutant parler.
    Tu commentais, dans ton langage potique,
    Homre,--et je voyais la grande mer s'enfler,

    Les galres en ligne avec leurs belles proues,
    Et les cnmides d'or des Grecs tincelants,
    Et je voyais passer, le rose sur les joues,
    La merveille de grce, Hlne,  pas trs lents!

    Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle:
    J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux,
    Les clochettes dont la chanson tintinnabule
    Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.

    Et puis, c'tait Ovide et ses mtamorphoses,
    Cycnus qui, duvet de neige, est fait oiseau,
    Daphn qui fuit, montrant ses talons nus et roses,
    Syringe qui se change en flexible roseau,

    En roseau chuchoteur et qui devient lui-mme
    Une flte  six trous entre les doigts de Pan,
    Io, gnisse blanche et que Jupiter aime,
    Les yeux d'Argus sems sur les plumes du paon!

    Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgr ton asthme,
    Que le gandin pdant dont nous suivions les cours,
    Fus l'veilleur de mon premier enthousiasme,
    Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!

    Merci, toi qui me mis de beaux rves en tte,
    Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait
    Les livres dfendus de plus d'un grand pote,
    O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!

    Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,
    Dans un discours franais trouvait, en suffoquant,
    Quelque insulte  Boileau qui lui semblait impie,
    Quelque nologisme horriblement choquant;

    Il plissait de mon audace pouvantable,
    Comme s'il s'attendait  voir crouler le toit...
    Mais il ne s'est jamais dout que le coupable,
    Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'tait toi!

    Oui, si je fus pouss vers quelque plus moderne
    Irrgularit, celui qui me poussa
    Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne.
    Diogne poussif et Silne poussah!

    O bohme dchu dont le sort fut si rude,
    Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi,
    Ou bien fais-tu toujours, l-bas, ta triste tude,
    Et liras-tu ces vers de ton petit ami?

    Grand pote incompris, ivrogne de gnie,
    Toi qui me prdisais un si bel avenir,
    Tu fus mon matre vrai. Loin que je te renie,
    Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.

    Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-tre,
    Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,
    Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre tre,
    Toi que j'ai tant aim... doux pochard... Pif-Luisant!

1889.


IX

LES SONGE-CREUX

        Nous sommes de bien douces gens
        Qui ne faisons mal  personne,
        Contents de peu, point exigeants,
        Heureux d'une rime qui sonne,
        Heureux d'un beau vers entendu,
        D'une ballade commence,
        D'une chimre caresse,
        D'un penser finement rendu.
        De bon sens peut-tre indigents,
        Dtestant tout ce qui raisonne,
        Nous sommes de bien douces gens
        Qui ne faisons mal  personne!

        Qu'on laisse aux pauvres songe-creux,
        Aux rimeurs, aux penseurs tiques,
        Les choses qui les font heureux,
        Leurs rves et leurs esthtiques!
        Laissez-nous poursuivre  l'cart
        Notre amoureuse musardise;
        Pour tout ce qui n'est pas de l'art
        Nous sommes pleins de balourdise;
        Nous sommes inintelligents
        Hors de nos vers...
        Qu'on nous pardonne,
        Nous sommes de bien douces gens
        Qui ne faisons mal  personne!

        Sans savoir compter jusqu' trois
        Nous nous en allons dans la vie;
        Nous sommes des esprits troits
        Qui n'avons qu'une seule envie.
        Et nous fuyons dans nos jardins
        Les contacts blessants du vulgaire,
        Lui rendant ddains pour ddains...
        Mais ne lui cherchant pas la guerre!
        Aussi, daignez tre indulgents
        Au songe-creux qui draisonne...
        Nous sommes de bien douces gens
        Qui ne faisons mal  personne!

Fvrier 1888.


X

LA FORT

    La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,
    Nous tous qui l'adorons, les rveurs, les artistes,
    --Tandis que jour et nuit nous nous vertuons
    A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons
    Au labeur de fixer son image impossible,
    Nous regarde souffrir et demeure impassible.

    Donc, j'tais amoureux de la grande fort.
    Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait;
    Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures;
    Et, la nuit, je rvais d'elle, de ses ramures,
    Des bouquets nuptiaux que font ses aubpins,
    De ses fourrs touffus et peupls de lapins
    Dont on voit brusquement fuir les petits derrires,
    Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairires...
    Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier
    Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier
    Qui la traverse toute en partant de l'ore.
    Je l'avais aussitt follement adore.
    On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs!
    On y sentait un tas de si bonnes odeurs!
    Et, le soir, quand chantaient les brises touffes,
    Des endroits noirs semblaient habits par les fes!
    On avait peur. Enfin ma tte s'garait...
    Et j'tais amoureux de la grande fort!
    Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,
    De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,
    De ses mousses, de ses insectes voltigeant,
    De ses feuillages verts, bleu fonc, gris d'argent,
    Des enchevtrements pineux de ses haies,
    De ses mrons, de ses framboises, de ses baies,
    De sa mystrieuse et solennelle paix;
    Puis aussi de ses coins dans les taillis pais,
    De ses coins retirs qui semblent des alcves
    Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves!

    Et j'aimais les sentiers mme o l'on a des peurs
    Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs
    Viennent en s'tirant vous accrocher la manche,
    O l'on se croit suivi soudain quand une branche
    Vous fait, malicieuse, un brusque frlement,
    Et vient vous chatouiller dans le cou, drlement!

    J'aimais cette fort.

                Bien souvent le pote
    S'prend ainsi, se met une folie en tte
    Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu
    Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut
    Possder cette ide ou cet objet qu'il aime,
    Et lui faire un enfant, c'est--dire un pome.
    C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du dsir
    De prendre la fort dans mes vers, de saisir
    Son charme, son parfum, son silence, et de rendre
    L'moi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,
    Une source, un recoin moussu, quelque oiselet
    Qui le long du sentier, par terre, sautelait,
    Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,
    Et la fracheur exquise, et le murmure, et l'ombre...
    Je mourais du dsir d'exprimer tout cela!

    C'est pourquoi je me dis: Je serai toujours l
    Dans la fort, notant le moindre frisson d'aile.
    Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,
    Tcher de lui voler de sa beaut, m'asseoir
    Sur le mme arbre mort, s'il le faut, chaque soir,
    Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystre
    Et cette forte odeur de feuillage et de terre
    Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil:
    Mais je la surprendrai, la gueuse,  son rveil,
    Pour bien voir quelles sont  l'aurore ses teintes,
    De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,
    Et comment la rose  leur bout vient perler,
    Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,
    Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!

    Oui, mon rve, c'tait de traduire ces choses,
    Mais malgr mes efforts je ne le pus jamais!
    Je ne possdai pas la fort que j'aimais!
    Et mon amour devint alors de la souffrance.
    Je fus pris tout d'un coup d'une dsesprance
    Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernire fois,
    Assis dans la fracheur exquise d'un sous-bois,
    Je voulais dcouvrir les mots exacts pour dire
    L'glantier qui fleurit, la brise qui soupire,
    Le mystre si calme et frais du clair-obscur,
    Les petits airs penchs des clochettes d'azur
    Qui se livrent, sans doute,  quelque babillage,
    Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,
    Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,
    Je me mis  pleurer de ne pas le pouvoir!
    J'tais vaincu, bris! Soudain, tout mon courage
    S'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage!
    Je pleurais, suffoqu de douleur, touffant
    D'un de ces gros chagrins de pote et d'enfant!
    Et les branches taient doucement frmissantes,
    Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes
    N'avaient t plus gais, les merles plus siffleurs.
    Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs
    D'abeilles, de frelons... J'tais couch dans l'herbe:
    Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,
    Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,
    La fort verdoyait, fleurissait et chantait!

    La Nature est toujours la grande indiffrente;
    De tous les maux humains elle reste ignorante.
    Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant
    Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant
    Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles
    Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,
    Et qu'elle n'tait rien qu'un merveilleux dcor!
    Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,
    Pour nous, ses amoureux, les peintres, les potes,
    Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites!
    C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.
    Ne peut-elle donc pas  ses maux compatir,
    La toujours insensible et sereine Nature,
    Ou paratre savoir tout au moins sa torture?

    Mais non!--Et si jadis, fort, grande fort,
    Si, dans son dsespoir, celui qui t'adorait
    tait all se pendre, un soir,  quelque branche,
    Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,
    S'attrister un iris, pleurer un chvrefeuil!
    Tes roses d'glantiers n'auraient pas pris le deuil
    De leur pauvre amoureux, en fermant leurs ptales!
    Calmes auraient souri tes hautes digitales!
    Tes oiseaux n'auraient pas loign leurs bats
    Et n'auraient pas jas ni chansonn plus bas
    En voyant balancer ma longue forme brune!
    Et quand un ironique et blanc rayon de lune
    M'aurait comme vtu du linceul des dfunts,
    Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums
    N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,
    Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

Bellevue, 1888.


XI

O L'ON RETROUVE PIF-LUISANT

    Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel
    Au seuil d'une taverne. tant de cette race
    Qui djeune d'un bock et dne d'un bretzel,
    Il m'apparut bien maigre  cette humble terrasse.

    Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.
    Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.
    Je crois l'entendre encor dans le soir violet
    Maudire l'esthtisme et les Muses absconses.

    Je crois le voir encor s'arrter.--_Mille dious!_
    Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,
    Notre premier devoir est de chanter pour tous!
    Foin d'un art compliqu pour petite chapelle!

    Quand l'importance du cheveu que vous sciez
    En huit, mes bons seigneurs, n'est pas trs bien saisie,
    Pourquoi vous figurer que des initis
    Peuvent seuls s'ingrer d'aimer la Posie?

    Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,
    Mais craindre, quand on veut carter le vulgaire,
    D'y confondre certains qui n'en sont pas, les coeurs
    Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent gure.

    Aimez ces ddaigns et ces silencieux
    Qui, les vers dclams, n'en disent rien de juste,
    Mais  qui l'on surprend des larmes dans les yeux,
    Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!

    Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,
    Et leur simplicit quelquefois justicire;
    Et songez qu'aprs tout ce qu'ils n'ont pas compris
    Ce n'tait, bien souvent, que tours de gibecire,

    Ah! ne prfrez pas ces soi-disant experts
    Qui psent au carat les beauts prcieuses
    A ces mes qui pour rpercuter les vers
    Ont la sonorit des mes spacieuses!


XII

O L'ON PERD PIF-LUISANT

    J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

    C'tait  mi-chemin du ciel qu'il demeurait,
    Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde
    Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lzarde.
    J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps,
    Et ses doigts amaigris taient plus tremblotants
    Chaque jour, et sa lvre tait plus violette.

                   *       *       *       *       *

    Il me disait:

            Surtout, ne sois jamais pote.
    Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.
    Tu le vois, je suis vieux, extnu, rendu
    Avant l'ge, car j'ai voulu faire ce rve.
    La lutte m'a bris. Non, la vie est trop brve:
    Pourquoi passer son temps  batailler, pourquoi
    Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?
    Le bonheur rgulier, crois-moi, la vie intime,
    Le foyer, une femme et des enfants, l'estime
    De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!
    N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,
    S'il te plat, comme on dit, de courtiser la Muse,
    Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,
    Tu le peux, et c'est sans danger.

                    Mais si, le soir,
    Quand la lune sourit, tu rves de t'asseoir
    Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre
    La chanson de la brise, et si tu vas t'tendre
    Par les matins d't, dans l'herbe, sur le dos,
    En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,
    Si le rythme t'meut, si ton tre tressaille
    Quand s'envole une strophe, et si ton coeur dfaille
    Quand un ami te lit des vers  haute voix,
    Si le dsir te prend, devant ce que tu vois,
    De l'exprimer avec une forme parfaite,
    Si tu sens vaguement s'agiter un pote
    En toi, n'hsite pas! touffe dans ton coeur
    Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur...
    Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.
    Le mtier de pote est un mtier de dupe.
    Ah! mon exprience est amre! Longtemps,
    J'ai subi les ddains, les affronts irritants
    Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'nergie!
    Je marchais, bloui toujours par la magie
    De mon rve, mes yeux de fou perdus au ciel!
    Je ne souffrais de rien. J'tais mme sans fiel
    Pour ceux qui me raillaient. J'tais le doux bohme
    Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blme,
    Et nourri seulement des viandes de l'esprit;
    Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,
    J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!
    J'tais l'extravagant heureux qui noctambule,
    Qui trouve, pour dormir, un banc dlicieux,
    Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.
    J'tais le vagabond pote qui balade,
    Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,
    Et qui va devant lui, sans souci des hivers,
    Heureux de se chanter  lui-mme ses vers!
    Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure
    Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir tait leurre.
    J'ai vieilli, je me suis lass d'tre incompris.
    C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mpris
    Que nous avons d'abord pour le got du vulgaire
    Tombe avec l'ge. Eh quoi! toujours faire la guerre?
    On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus
    Des veilles sans profit, des travaux superflus.
    J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:
    Et c'est  lui que va la multitude vile.
    C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!
    Eh bien! je me rvolte et je crie,  la fin!
    Mon coeur veut dverser son trop-plein d'amertume.
    Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume
    Quelquefois. Il parat que, quand nous sommes morts,
    La Gloire, cette femme, a souvent des remords
    De ne pas nous avoir aims. On nous dcouvre.
    Nos vers sont exalts; nos tableaux vont au Louvre...
    Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?
    C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux
    De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!
    Vois-tu, le dsespoir vous treint avec l'ge
    D'tre plus inconnu qu'un faiseur de couplet;
    Et l'on mendie: Un peu de gloire, s'il vous plat!
    Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,
    Quelques rayons sur ma future apothose!
    Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant
    Commencer tout de suite, et je mourrai content.
    J'ai trop voulu sortir de l'ornire banale,
    Dites-vous: quand l'ide est trop originale
    On la repousse?... Eh bien! si c'est l le rcif
    O j'chouai, je veux bien faire du poncif.
    Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,
    C'est mon rve, je veux que le bourgeois m'admire!

    Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux
    Parlent ainsi, lasss d'tre incompris et gueux!

                   *       *       *       *       *

        Car c'est une tristesse noire
        De vieillir toujours mconnu.
        Alors, n'ayant pas eu la gloire
        Dans cette vie, on n'a rien eu.

        Comme on a pass sa jeunesse
        A chasser la chimre, on n'a
        Rien rcolt pour sa vieillesse,
        Et quand l'heure affreuse sonna,

        L'heure de la tristesse, l'heure
        Des ressouvenirs touffants,
        On se vit pauvre, sans demeure,
        Et vieux grand-pre sans enfants.

        Trimer, c'est bon quand on est jeune.
        Mais on change en se faisant vieux.
        On ne supporte plus le jene,
        On songe qu'on serait bien mieux

        Dans un intrieur confortable
        Que sous un plafond d'o a pleut;
        On songe que se mettre  table
        Doit tre un plaisir, quand on peut!

        On songe qu'une chambre chaude
        Doit tre agrable, le soir,
        Avec une femme qui rde
        Autour de vous, blonde, en peignoir;

        Qu'il est doux, lorsque le vent souffle,
        D'tre, bat, au coin du feu;
        Tout en rtissant sa pantoufle,
        De somnoler un petit peu;

        Qu'il est doux de prendre ses aises,
        De mettre aux chenets son talon,
        D'avoir, au lieu de quatre chaises,
        De bons fauteuils dans son salon!

        Ah! que de choses on regrette
        Lorsqu'on eut des rves trop grands!
        Musicien, peintre, pote,
        Ce sont de fichus mtiers. Prends

        Quelque bon mtier qui rapporte;
        Mets sur ton oreille un crayon
        Ou des panonceaux sur ta porte,
        Et ne cherche pas le rayon!

        Ne fais jamais d'art! Ne t'ingre
        Jamais de penser du nouveau!
        Fume un gros cigare. Digre.
        Et crains les rhumes de cerveau!

        Bois frais. Tiens-toi dans l'allgresse.
        Pas de vers, je te le dfends.
        Vis comme un coq en pte. Engraisse.
        Fais des ribambelles d'enfants!

        Du reste, je te dis ces choses,
        Mon pauvre ami, mais je sais bien
        Que les conseils des vieux moroses
        Ne serviront jamais de rien,

        Et que, si le diable t'y pousse,
        Tu seras pote, gamin!
        --Mais j'ai parl trop, et je tousse...
        Embrasse-moi vite. A demain!

                   *       *       *       *       *

    Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hre.
    Je l'accompagnai seul jusqu' son cimetire,
    Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,
    Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir o.
    Et je songeais: Jamais je ne serai pote!
    Car je n'ai pas le coeur assez brave, et ma tte
    S'garerait  tant souffrir. Je ne veux pas
    Traner cette existence affreuse,  chaque pas
    Me blesser aux cailloux aiguiss de la route.
    L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute!
    Mais je veux travailler  faire mon bonheur.
    Cet homme avait raison. Il m'a donn la peur
    Du calvaire qu'il faut gravir pour tre artiste.
    Je veux vivre impassible et vieillir goste!
    Je m'aperus alors que j'tais dans les champs,
    Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,
    S'veillaient au soleil, et que les verts cytises
    Invitaient sous leur ombre  des fainantises;
    Que le ciel, d'un bleu ple, avait l'air d'un satin
    De Chine; que c'tait l'adorable matin,
    L'heure o la cime des ormeaux tremble et rougeoie.
    Dans ces odeurs, dans ces fracheurs, dans cette joie,
    J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts...

    --Et je rentrai chez moi pour crire ces vers.

1887.


XIII

SOUVENIRS DE VACANCES


I

LE TAMBOURINEUR

    A l'heure o l'invisible orchestre des cigales
    N'exerce pas encor ses petites cymbales,
    Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin,
    Par les sentiers pierreux de la blanche colline,
    En jouant un vieil air lentement s'achemine
    Le tambourineur, beau comme un ptre latin.

    Sous les pins parasols d'o pleuvent les aiguilles
    Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles
    Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur.
    Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante,
    Il s'en va pour donner une aubade galante
    A la belle qui l'a choisi pour cajoleur.

    Il souffle dans son fifre un air trs gai de danse,
    Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence,
    La peau du tambourin qui ronfle sourdement.
    Le petit galoubet d'ivoire rossignole,
    Et le tambourin suit l'alerte farandole
    D'un monotone, un peu triste, accompagnement.

    Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble!
    Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble:
    Le tambourin sonore et grave, c'est mon coeur,
    Rien plus lourd  porter, va, que ta caisse lourde!
    Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde,
    Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!

1888.


II

L'TANG

    L'tang, dont le soleil chauffe la somnolence,
    Est fleuri ce matin de beaux nnuphars blancs.
    Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,
    Leur assiette de Chine o de l'or se balance.

    D'autres n'ont pu fleurir, mais purent merger,
    Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse,
    Leur gros bouton bronz qui commence  nager
    Est une cassolette avant d'tre un calice.

    D'autres, encor plus loin du moment de surgir,
    Promesse de boutons par l'eau glauque couverte,
    Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte
    Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'largir.

    Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.
    Il en est d'achevs que leur tige me tend,
    Compltement clos, comme, sur cet tang,
    Les nnuphars berant leur soucoupe indolente.

    D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau...
    Et ce sont eux surtout que, pote, on caresse,
    Qu'on laisse  fleur d'esprit flotter avec paresse,
    Comme les nnuphars qui pointent  fleur d'eau.

    Mais je sens la pousse en moi, vivace et sourde,
    D'autres pensers germs mystrieusement,
    Qui montent en secret vers leur achvement,
    Comme les nnuphars qui dorment sous l'eau lourde.


III

LES PAPILLONS

        En Mai, quand les brises roucoulent,
        Quand fleurissent toutes les fleurs,
        Les papillons sont grands buveurs:
        Les petits papillons se solent.

        Souvent, au crpuscule gris,
        A l'heure o le couchant se clore,
        On en voit balocher encore:
        C'est tout simplement qu'ils sont gris.

        Le regard les suit et s'tonne
        De les voir, dans le jour tombant,
        S'en aller d'un vol titubant,
        D'un vol qui zigzague et festonne.

        Les pauvrets se sont attards
        A boire dans toutes les roses;
        Pour chasser les ennuis moroses
        Ils se sont un peu pochards.

        Au sortir de leur chrysalide
        Faisant dehors leurs premiers pas,
        Pour les parfums n'avaient-ils pas
        Encor la tte assez solide?

        Avaient-ils des chagrins d'amour,
        Ces papillons? Voulaient-ils boire
        Pour se consoler d'un dboire?
        Mon Dieu, a se voit chaque jour!

        Ou par des amis en goguette
        Se laissrent-ils emmener
        De fleur en fleur biberonner,
        Comme de guinguette en guinguette?

        Eux, les lgants papillons,
        Si corrects prs des marguerites,
        Ils sont, en regagnant leurs gtes,
        Dpoudrs de leurs vermillons!

        Et gris  rouler sous les roses,
        Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux,
        Ils s'en reviennent deux par deux...
        Et voil qu'ils disent des choses!...

        Ils se dtaillent leurs amours,
        Se vantent de leurs prtentaines,
        Mettent de travers leurs antennes,
        S'attendrissent, font des discours;

        Eux, les doux frleurs de corolles,
        Les petits Platons de l'air pur,
        Amis des lys et de l'azur,
        Ils racontent des gaudrioles!

        Quand les nectars et les rayons
        Ont troubl leur me sensible,
        Il n'y a rien de plus terrible
        Que l'ivresse des papillons!

        Dons Juans rcitant leurs listes,
        Ils rvlent soudain aux fleurs
        Quelles mes d'cornifleurs
        Ils cachaient, ces idalistes!

        Battant des ailes de pastel,
        Chacun, avant la nuit, aspire
        Un dernier lys avec sa spire,
        Ainsi que l'on hume un cocktail!

        Les roses ayant une essence
        Qui grise mieux que le trois-six,
        Ce qu'au buisson dit le _Tircis_
        Est de la plus rare indcence.

        Les _Machaons_ sont dchans.
        Et les hautaines _Atalantes_
        Ne fuient qu'avec des ailes lentes
        Qui semblent leur dire: Venez!

        Le _Mars_, gai comme un soir de solde,
        Dit au _Tabac d'Espagne_: Oh!
        Le _Daphnis_ change de Chlo.
        Le _Tristan_ se trompe d'Ysolde.

        A demain matin les pardons!
        Il faudra qu'on s'y reconnaisse.
        Mais, ce soir, plus d'une _Vanesse_
        Pour les phlox trahit les chardons.

        Un obscur papillon d'avoine
        Tutoie un lilas de jardin.
        Le papillon du chou, soudain,
        Appelle: Mon chou! la pivoine.

        Le dsordre rgne. Il n'y a
        Plus de lois ni de protocoles.
        L'_Argus_ parle argot. Tu me colles!
        Dit l'_Argynne_ au ptunia.

        Le _Demi-Deuil_ n'est plus svre.
        Et: Ma primevre n'est pas
        Grande, dit le _Sylvain_ tout bas,
        Mais je bois dans ma primevre!


IV

DJEUNER DE SOLEIL

        Le soleil hume la rose
        Qui s'vapore lentement.
        Vers lui, dans le matin charmant,
        Elle monte, vaporise,

        L'aurore fait le firmament
        D'une teinte exquise et rose.
        Le soleil hume la rose
        Qui s'vapore lentement.

        Sur chaque brin d'herbe est pose
        Une goutte arc-en-cielise
        De plus de feux qu'un diamant...
        Et, comme il en est trs gourmand,
        Le soleil hume la rose.


V

LES COCHONS ROSES

        Le jour s'annonce  l'Orient
        De pourpre se coloriant;
        Le doigt du matin souriant
            Ouvre les roses;
        Et sous la garde d'un gamin
        Qui tient une gaule  la main,
        On voit passer sur le chemin
            Les cochons roses,

        Le rose rare au ton charmant
        Qu' l'horizon, en ce moment,
        L-bas, au fond du firmament,
            On voit s'tendre,
        Ne rjouit pas tant les yeux,
        N'est pas si frais et si joyeux
        Que celui des cochons soyeux
            D'un rose tendre.

        Le zphyr, ce doux maraudeur,
        Porte plus d'un parfum rdeur,
        Et, dans la matinale odeur
            Des glantines,
        Les petits cochons transports
        Ont d'exquises vivacits
        Et d'insouciantes gats
            Presque enfantines.

        Heureux, poussant de petits cris,
        Ils vont par les sentiers fleuris,
        Et ce sont des jeux et des ris
            Remplis de grces;
        Ils vont, et tous ces corps charnus
        Sont si roses qu'ils semblent nus,
        Comme ceux d'amours ingnus
            Aux formes grasses.

        Des points noirs dans ce rose clair
        Semblant des truffes dans leur chair
        Leur donnent vaguement un air
            De galantine,
        Et leur petit trottinement
        A cette graisse, incessamment,
        Communique un tremblotement
            De glatine.

        Le long du ruisseau floflottant
        Ils suivent, tout en ronflotant,
        La blouse au large dos flottant
            De toile bleue;
        Ils trottent, les petits cochons,
        Les gorets gras et folichons
        Remuant les tire-bouchons
            Que fait leur queue.

        Et quand les champs sans papillons
        Exhaleront de leurs sillons
        Les plaintes douces des grillons
            Toujours pareilles,
        Les cochons, rentrant au bercail,
        Dfileront sous le portail,
        Agitant le double ventail
            De leurs oreilles.

        Puis, quand, l-bas,  l'Occident,
        Croulera le soleil ardent,
        A l'heure o le soir descendant
            Touche les roses,
        Paisiblement couchs en rond,
        Prs de l'auge peinte en marron,
        Bien repus, ils s'endormiront,
            Les cochons roses.


VI

LE PETIT CHAT

    C'est un petit chat noir, effront comme un page.
    Je le laisse jouer sur ma table, souvent.
    Quelquefois il s'assied sans faire de tapage;
    On dirait un joli presse-papier vivant.

    Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge.
    Longtemps il reste l, noir sur un feuillet blanc,
    A ces matous, tirant leur langue de drap rouge,
    Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.

    Quand il s'amuse, il est extrmement comique.
    Pataud et gracieux, tel un ourson drlet.
    Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique
    Quand on met devant lui la soucoupe de lait.

    Tout d'abord, de son nez dlicat il le flaire,
    Le frle; puis,  coups de langue trs petits,
    Il le lampe; et ds lors il est  son affaire;
    Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis.

    Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause,
    Et ne relve enfin son joli museau plat
    Que lorsqu'il a pass sa langue rche et rose
    Partout, bien proprement dbarbouill le plat.

    Alors, il se pourlche un moment les moustaches,
    Avec l'air tonn d'avoir dj fini;
    Et, comme il s'aperoit qu'il s'est fait quelques taches,
    Il relustre avec soin son pelage terni.

    Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates;
    Il les ferme  demi, parfois, en reniflant,
    Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes,
    Avec des airs de tigre tendu sur le flanc.

    Mais le voil qui sort de cette nonchalance,
    Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon;
    Alors, pour l'intriguer un peu, je lui balance,
    Au bout d'une ficelle invisible, un bouchon.

    Il fuit en galopant et la mine effraye,
    Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord
    Tient suspendue en l'air sa patte replie,
    Puis l'abat, et saisit le bouchon, et le mord.

    Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie;
    Et le bouchon s'loigne, et le chat noir le suit,
    Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie,
    Puis saute de ct, puis revient, puis refuit.

    Mais ds que je lui dis: Il faut que je travaille;
    Venez vous asseoir l, sans faire le mchant!
    Il s'assied... Et j'entends, pendant que j'crivaille,
    Le petit bruit mouill qu'il fait en se lchant.


VII

BALLADE DU PETIT BB

        Il fait un gazouillis suave,
        Un chantonnement continu,
        Sans souci du ton, de l'octave.
        Son crne au seul frison tnu
        Est si blond qu'il parat chenu.
        Par une prudente planchette
        Dans son haut fauteuil retenu,
        Le petit bb fait risette.

        Et puis il dsigne, trs brave,
        Le gros chat, de son doigt menu.
        Et puis, quand sa bonne le lave
        Et poudre tout son corps charnu,
        De vive force maintenu
        Jambes en l'air, sans chemisette,
        En montrant son derrire nu
        Le petit bb fait risette.

        Aprs quoi, longuement, il bave.
        Et comme un objet inconnu
        Il contemple, rveur et grave,
        Son pied dans ses deux mains tenu.
        Et, pris du dsir saugrenu
        De sucer son bout de chaussette
        Auquel il n'est pas parvenu,
        Le petit bb fait risette.

ENVOI

        pousez-vous, couple ingnu,
        Comme Marius et Cosette.
        Tout rit lorsque, nouveau venu,
        Le petit bb fait risette.


VIII

CRPUSCULE

    Au bord de l'horizon les collines boises
    Ondulent, en prenant des teintes ardoises,
    Cependant qu'un dernier reflet, comme un mica
    Piqu sur les coteaux, scintille dans leur brume,
    Et que, timidement, une toile s'allume
        Dans l'azur ple et dlicat.

    Les arbres, sur le ciel, de leurs grles membrures,
    Font un dessin pareil  celui des nervures
    D'une feuille. A prsent, les toiles sont deux,
    Et luisent  travers la vapeur violette
    Comme des yeux de femme  travers la voilette...
        Les arbres ont un air frileux.

    Tous les contours ont des finesses d'aquarelle.
    Les fonds sont des lavis trs clairs. Un clocher frle
    S'effile exquisement sur le lointain bleut.
    Les toiles sont trois. La campagne repose,
    Et dans le ciel vert d'eau monte une lune rose
        Comme un cuivre dsargent.

    De larges bandes d'or l'horizon se chamarre.
    Mais le dernier reflet s'est teint sur la mare.
    On croit voir des cyprs dans les hauts peupliers.
    Le jour trane un moment encor son agonie.
    Les crapauds font un chant d'une plainte infinie...
        Les toiles sont des milliers.


IX

ON SOUFFLE

        On souffle, et vous vous envolez,
        Duvet des chandelles de neige!
        Le souffle qui vous dsagrge
        Met  nu des coeurs dsols!

        Par un jeu bte et sacrilge
        Pauvres coeurs dsaurols!
        On souffle, et vous vous envolez,
        Duvet des chandelles de neige!

        Rayons blancs dont sont toils
        Nos coeurs nafs (au mien que n'ai-je
        Votre poids encor, qui l'allge!)
        Ainsi, vous nous tes vols:
        On souffle, et vous vous envolez!


XIV

LA PREMIRE

        Or, c'est Dieu qui fit la premire,
        Qui faonna son corps si cher
        Lui-mme, dans de la lumire,
        Et ptrit son exquise chair.

        Il mit sur sa peau de l'aurore
        Et du soir d't dans ses yeux,
        Puis il tissa pour elle encore
        Le soleil en rayons soyeux.

        De ses adroites mains divines
        Le bon Dieu sculptait, il dorait.
        Et dj le souffle odorait
        Entre les lvres purpurines.

        Dj l'oeil charmant s'entr'ouvrait
        Comme s'entr'ouvre une pervenche;
        Et du talon fin  la hanche
        La ligne onduleuse courait.

        Ple aux musiques de l'orchestre
        Qu'apportaient les vents attidis,
        merveillant le paradis
        Qui n'tait alors que terrestre,

        ve s'panouit, semblant
        Sous les branches, nue et pudique,
        Un tel chef-d'oeuvre doux et blanc
        Que le lys murmura: J'abdique!

        Dieu, riant dans sa barbe, dit:
        Tu feras le bonheur de l'homme.
        Or, c'est elle qui le perdit
        En lui faisant croquer la pomme.

        A qui serait-il donc prudent
        D'offrir le coeur et la chaumire?
        La premire perdit Adam:
        Et c'est Dieu qui fit la premire!


XV

        Oh! les yeux, les beaux yeux des femmes!
        Que de choses nous y voyons!
        C'est de la lumire des mes
        Que nous croyons faits leurs rayons.

        Nous croyons lire en leurs prunelles
        Des perversits, des candeurs;
        Et nous mettons du rve en elles,
        Nous fiant  leurs profondeurs;

        Mais le trouble des yeux, leur vague,
        Et leurs calmes de soirs d't,
        Leurs bleus changeants comme la vague,
        Leur douce et vivante clart,

        La lumire exquise filtre
        Entre les cils frangs,--tout a
        N'est rien qu'un peu d'humeur vitre
        Qu'un peu de soleil nuana.

        Les yeux sont des petites flaques
        Refltant du ciel sans savoir;
        Pas plus que s'ils taient opaques
        Les pensers ne peuvent s'y voir;

        Et, tout simplement, quand se lve
        Leur regard profond et clin,
        S'ils nous paraissent pleins de rve,
        C'est qu'ils ont un beau cristallin.


XVI

LES TZIGANES

    Un ordre fut donn par le chef  mi-voix,
    Et des bruits d'instruments dans l'ombre s'entendirent.
    Le silence se fit. Et, sur leurs cls de bois,
    Harmonieusement les cordes se tendirent.

    Ce ne furent d'abord, sous les arbres touffus,
    Que des fragments pars d'harmonie essaye,
    --Par de vagues accords, des prludes confus,
    L'me des violons voulant tre veille.

    Incertains un moment gmirent les altos,
    Puis de leur gravit sonore ils s'assurrent,
    Et les Tziganes noirs, draps dans leurs manteaux,
    Brusquement, pour jouer, en cercle se levrent.

    Alors le chef, les yeux perdus, improvisant,
    Attaqua la mesure avec un geste large,
    Et, du son merveilleux lui-mme se grisant,
    Il partit, endiabl, comme dans une charge.

    L'orchestre rpandit un long bruit de sanglots;
    Et du mme ct, tous, la tte penche,
    Ils envoyaient l'archet, ples, les yeux mi-clos,
    Ivres de l'harmonie en ondes panche.

    Ils jouaient, balanant lentement leurs grands corps,
    Et toujours un sourire nigmatique aux lvres.
    Et par moments c'taient d'tranges dsaccords,
    Ou, sous les doigts pinceurs, des pizzicati mivres.

    Agacs quelquefois par les archets frleurs,
    Les instruments avaient des plaintes fantastiques,
    Comme le vent nocturne ou les dogues hurleurs
    Montant lugubrement leurs gammes chromatiques.

    Tantt sous un baiser de lune on croyait voir
    Quelque apparition vague en une clairire,
    Tantt des cavaliers passer sous un ciel noir
    Quand le rythme prenait une fureur guerrire.

    Et c'taient, tout d'un coup, d'immenses dsespoirs,
    Plaintes de trahison, mortes chres pleures;
    Et puis, des souvenirs attendris de beaux soirs...
    Et les cordes n'taient plus qu' peine effleures.

    Le violon du chef chantait perdument.
    Quel trange gnie avait donc ce grand diable?
    Il passa tout d'un coup du sauvage au charmant:
    Et ce fut une valse, alors, inoubliable!

    Son archet, appuy dans toute sa longueur,
    Faisait monter un son d'une puret grave,
    Qui vous envahissait de trouble et de langueur,
    Et qui se prolongeait, agonisant, suave!

    Vous roulant, vous berant, avec quelles lenteurs
    Ondulait et mourait la vague mlodique!
    Et plus que la nuit chaude, et plus que les senteurs,
    Elle prenait les sens, cette rare musique!

    J'coutais, subissant comme un charme pervers.
    Parfois, il me semblait que ces archets magiques
    Jouaient, ayant quitt leurs cordes, sur mes nerfs...
    Et c'taient de beaux cris d'amour, longs et tragiques!

    Car d'abord le chef seul avait improvis.
    Chaque musicien suivait, comme un lve,
    Accompagnant le chant... Mais voil que, gris,
    Chacun tait parti maintenant dans son rve!

    Dans son rve, les yeux ferms, chacun marchait.
    Ce n'taient plus du tout de simples airs de danses,
    Car le coeur de chacun saignait sous son archet,
    Et tous ces violons chantaient des confidences!


XVII

BALLADE DE LA NOUVELLE ANNE

      O bon jour de l'an de demain matin,
      Pour chacun de nous qui vivons sans trve
      Apporte la fleur, l'objet, le pantin
      Qui fait oublier l'existence brve:
      ve pour Adam, la pomme pour ve,
      La noix de coco pour le sapajou,
      La rime au rimeur dont le vers s'achve...
      Il faut  chacun donner son joujou.

      Donne un papillon aux touffes de thym
      Et des golands au cap de la Hve;
      Le touriste anglais au Napolitain;
      Au duc de Nemours Madame de Clve;
      Au vieillard un songe, au jeune homme un rve;
      Donne un livre au sage, un tambour au fou,
      Un lve au matre, un matre  l'lve...
      Il faut  chacun donner son joujou.

      Dans l'obscur gteau qu'on nomme scrutin
      Fais l'ambitieux dcouvrir la fve;
      Donne un beau suiveur au petit trottin;
      A ce vieux monsieur dont l'espoir endve
      Donne l'habit vert orn de son glaive;
      La carte au joueur et l'or au grigou;
      A moi, jeune auteur, le rideau qu'on lve...
      Il faut  chacun donner son joujou.

ENVOI

      A celle qu'un jour je vis sur la grve
      Et dont le regard est mieux qu'andalou,
      Donne un coeur d'enfant pour qu'elle le crve.
      Il faut  chacun donner son joujou.


XVIII

DEUX MAGASINS

I

JOUJOUX

        A l'heure o s'ouvrent les coles,
        Oubliant les pensums, les colles
            Et les leons,
        En riant, en jetant des billes,
        On voit se bousculer les filles
            Et les garons!

        Poussant des cris pouvantables,
        Ils courent avec leurs cartables
            Mis en sautoir,
        Leurs manches noires de lustrine,
        Se grouper  chaque vitrine
            Sur le trottoir.

        Avant de gagner leurs demeures,
        Ils regardent pendant des heures
            Les beaux joujoux.
        C'est leur plaisir,  ces mioches
        Qui n'ont pas au fond de leurs poches
            Des petits sous.

        Ils regardent, les pauvres gosses,
        Le Polichinelle  deux bosses
            Qui cote cher,
        Les poupons en chaussons de laine,
        Les bbs dont la porcelaine
            Parat en chair.

        Ils comptent les ballons, les balles,
        Par un clown jouant des cymbales
            Trs tonns;
        Et ce sont des heures d'extase
        Devant cette vitre o s'crase
            Leur petit nez.

        Que c'est beau! leurs sourcils s'cartent!
        Ce sont de vrais fusils, qui partent!
            De vrais fourneaux!
        De vrais outils de jardinage!
        Et les voitures d'arrosage
            Ont des tonneaux!

        Sous des arbres dont les verdures
        Sont faites avec des frisures
            De copeaux verts,
        Ils voient, btes et gens en marche,
        Tout ce qui s'chappe de l'Arche
            Aux toits ouverts!

        Ils regardent d'un regard tendre
        Les filles de No leur tendre
            Des petits bras;
        (Comme, au commencement du monde,
        On avait une tte ronde,
            Des chapeaux plats!)

        L'Auvergnat sortant de sa bote,
        Les soldats de plomb dans l'ouate
            S'emmitouflant,
        La chvre avec ses trois noeuds roses,
        Ils regardent toutes ces choses
            En reniflant.

        Une dame dans la boutique
        Fait marcher un ours mcanique
            Sur le parquet.
        Comme il marche!--Une demoiselle
        Entoure avec de la ficelle
            Un grand paquet!

        Un Monsieur achte un thtre
        O l'on peut, en or sur du pltre,
            Lire: OPRA.
        Le Monsieur sort. La porte sonne.
        Oh! les beaux joujoux que personne
            Ne leur paiera!

        Les fillettes aux mains crispes
        Regardent surtout les poupes
            Dans leur carton.
        Hein, Sophie? hein, Claire? hein, Louise?
        En ont-elles de la chemise
            Et du feston!

        Sont-elles riches, les mtines!
        On leur enlve leurs bottines
            Pour les coucher!
        Et celle en bleu, prs de la Cible!
        Il ne sera jamais possible
            De la toucher!

        Et celle avec sa robe Empire
        Qui fait que tout leur coeur soupire:
            Oh! je la veux!
        Et cette autre avec sa dnette!
        (Leur grande soeur la midinette
            A ces cheveux!)

        Elles restent l, bouche ronde!
        Le mnage de cette blonde
            Aux yeux trop grands
        Dont l'criteau dit qu'elle nage
        Est mieux mont que le mnage
            De leurs parents!

        Et les garons, qu'est-ce qu'ils disent
        Devant les sabres qui reluisent
            Comme d'acier?
        Se peut-il qu'un enfant reoive
        De quoi tout d'un coup tre zouave
            Ou cuirassier?

        Oh! les chevaux que l'on harnache!
        (Ils sont en vrai poil, qui s'arrache,
            Que l'on te dit!)
        Et le poussah sur une sphre,
        Qui titube comme leur pre
            Le samedi!

        Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle?
        Quand viendra le jour dont on parle
            A la maison,
        Dont on parle en fumant des pipes,
        Le jour o tous les pauvres types
            Auront raison,

        Pourra-t-on en tre  tout ge?
        Lorsque viendra le grand partage
            Des partageux,
        Les mmes, moucherons, moustiques,
        Entreront-ils dans les boutiques
            Prendre les jeux?

        Il faut, si c'est de la justice,
        Que tout, la petite btisse
            En blocs de bois,
        Le clown au pantalon trop large,
        Le Grand Tir, le canon qu'on charge
            Avec des pois,

        Il faut que l'avaleur de boules,
        Il faut que tout, les coqs, les poules,
            Soit partag!
        Le singe montrant ses gencives,
        Et les couleurs inoffensives
            S. G. D. G.;

        Tout: l'Anglais fumant son cigare,
        Le chemin de fer avec gare,
            Tunnels et ponts...
        On prendra tous les jeux de quilles!
        On mettra dans les bras des filles
            Tous les poupons!

        Le pain, a manque. Oui, mais a manque
        Aussi, ce clown, ce saltimbanque,
            Tous ces chiens fous,
        Ce Polichinelle  deux bosses!...
        Droit au pain, soit! Et, pour les gosses,
            Droit aux joujoux!

        Ainsi, sous la blouse ou le chle,
        Pense, plus grand et dj ple,
            Chaque moutard.
        Ils restent dans le vent qui siffle.
        Ce soir, tous vont, risquant la gifle,
            tre en retard.

        Ils en ont oubli qu'il gle.
        Ils ne battent plus la semelle;
            Mais, quelquefois,
        Leur souffle ayant terni la glace,
        Pour mieux voir ils essuient la place
            Avec leurs doigts!


II

FLEURS

        Nous sommes les fleurs des fleuristes,
        Nous sommes les fleurs des marchands,
        Les petites fleurs qui sont tristes
        De ne pas fleurir dans les champs;

        Nous sommes les fleurs printanires
        Qui n'ont jamais vu le printemps,
        Et dont on fait des boutonnires
        Pour des revers trop miroitants;

        Nous sommes cette rose noire
        Et ce bleuet gros comme un chou
        Pour qui les smokings, sous leur moire,
        Ont un oblique caoutchouc!

        Nous sommes ces lilas superbes
        Qui dans les boutiques, l'hiver,
        Montent en monstrueuses gerbes
        Cotant monstrueusement cher!

        Nous sommes, parmi le vertige
        Des jours de l'an nausabonds,
        Les pauvres fleurs que l'on oblige
        A faire un mtier de bonbons!

        Nous sommes les fleurs qu'on envoie
        Ds qu'on a publi les bans,
        Pour que la famille les voie
        Dans des paniers  grands rubans;

        Nous sommes les fleurs o voltige
        La libellule de carton;
        Nous tremblons trop sur notre tige,
        Car notre tige est en laiton!

        Nous sommes les fleurs qui sur elles
        N'ont qu'un papillon de papier
        Offrant sur deux plateaux, ses ailes,
        L'adresse, en or, du boutiquier.

        Pour nous la rose est un mythe,
        Malgr d'adroits contrefacteurs
        Dont la ruse, sur nous, l'imite
        Avec des vaporisateurs.

        Nous sommes les fleurs sans abeilles
        Qui trouvent les trois jours bien longs
        O l'on fait vivre leurs corbeilles
        Sur les pianos des salons!

        Nous voyons sur nous, parasites
        Qui blessent nos feuillages verts,
        Pousser des cartes de visites
        O parfois on crit des vers!

        C'est nous qu'un ple accessoiriste,
        Aprs les six rappels du trois,
        Monte en hte  la grande artiste
        Par des escaliers trop troits.

        Nous sommes ces iris de nacre
        Que les fleuristes de Paris
        Savent envoyer dans un fiacre
        Pendant l'absence des maris!

        Nous sommes ces hliotropes,
        Ces glaeuls forcs de fleurir
        Qui portent dans des enveloppes
        Le nom qu'on sait avant d'ouvrir!

        C'est nous la flore citadine
        Qui, sous les capillaires fous,
        Ne se penche, pendant qu'on dne,
        Qu'aux berges d'argent des surtouts!

        C'est nous la flore dont l'arome
        Toujours au pays flottera
        Qui va de la Place Vendme
        A la Place de l'Opra.

        Les noms de cette trange flore
        Sont du botaniste inconnus:
        Comment porter les noms encore
        Des fleurs que nous ne sommes plus?

        Nous sommes dsormais--Nature,
        Ne ris pas de ces noms de fleurs!--
        Le rsda-de-la-ceinture,
        L'oeillet-des-costumes-tailleurs!

        Et, fleurs que loin de nos collines
        Dans la fourrure on exila,
        Le mimosa-des-zibelines
        Et la parme-du-chinchilla!

        Nous sommes ces frivoles touffes
        Qui connaissent pour seuls ts
        La temprature des Bouffes
        Et celle des Varits.

        Nous sommes, parmi les loges
        Aux blondes nuques adresss,
        Les fleurs chaudes qui, dans les loges,
        Frayent avec les fruits glacs.

        Nous sommes le lys qui se fane
        Au vent des restaurants du soir;
        La rose qu'on jette au tzigane
        Qui sur l'paule a son mouchoir;

        Le muguet qui sait chaque phrase
        Qu'on dit  la fin des soupers,
        Et la jacinthe qu'on crase
        Dans les coins sombres des coups!

        Nous sommes, quand le coeur s'effraye,
        Ces violettes d'un instant
        Qu'on respire en prtant l'oreille
        Et qu'on mordille en hsitant.

        Nous sommes ces oeillets de Londre
        Et ces jonquilles de Menton
        Dans lesquels, avant de rpondre,
        On enfonce un joli menton.

        Nous enguirlandons l'aventure,
        Et, quand le bonheur est dfunt,
        Nous assurons  la rupture
        De l'lgance et du parfum.

        Nous sommes les fleurs ncessaires
        Aux intrigues de la Cit.
        Nous n'avons connu, dans les serres,
        Qu'un soleil d'lectricit.

        Dans les serres nous sommes nes;
        Des saisons nous ne vmes rien.
        Quelles taient nos destines,
        Cependant, nous le savons bien!

        Nous sentons en nous,  mystre!
        Parler la sve d'autres fleurs
        Qui poussrent, libres, de terre,
        Et nos souvenirs sont les leurs!

        Nous sentons, dans ces mornes ftes
        O passent d'inutiles fronts,
        Vaguement, que nous sommes faites
        Pour tre ailleurs,--et nous souffrons.

        Nous aimerions, fires, ravies,
        Vraiment fraches, pures toujours,
        Nous mlanger  d'autres vies,
        Favoriser d'autres amours!

        Pourquoi donc, fleurs dont nous naqumes,
        Dans vos graines aviez-vous mis
        L'amour des vallons et des cimes,
        Puisqu'il ne nous est pas permis?

        Puisqu'il nous faut vivre  distance
        De ces choses, pourquoi faut-il
        Que nous souponnions l'existence
        D'une Nature et d'un Avril?

        --Et nous sommes, dans les boutiques,
        Sur du gazon artificiel,
        Les petites fleurs nostalgiques.
        D'air pur, de lumire et de ciel.

Janvier 1890.


XIX

L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES

        Cet album sur quoi tu te penches,
        Je n'en peux voir sans un frisson
        Les pais feuillets blancs qui sont
        Pareils  des faades blanches!

        Je vois, dans le carton glac,
        S'ouvrir,  chacune des pages
        Qui sont  deux ou trois tages,
        Six fentres sur le pass.

        On est l, la mine ravie!
        Et peut-tre restera-t-on
        A ces fentres de carton
        Plus qu'aux fentres de la vie.

        Jusques  quand souriront-ils
        A ces fentres dcoupes
        De maisonnettes de poupes,
        Nos vieux trois-quarts, nos vieux profils?

        Sous leurs fermoirs et sous leurs moires,
        Les vieux albums de vieux portraits
        Laisseront s'effacer nos traits
        Plus lentement que les mmoires.

        On sera morts depuis longtemps
        Qu'aux visiteurs pris d'attendre
        Ces portraits feront encor prendre
        Patience quelques instants.

        On sera ces oncles, ces tantes,
        Ces bonshommes gras ou fluets,
        Ces haut-de-forme dsuets,
        Et ces robes trop importantes!

        Ces enfants dans des fauteuils, nus;
        Ces lycens--depuis grands-pres!--
        Ces magistrats, ces militaires,
        Tous ces morts, tous ces inconnus!

        Cessez, fentres minuscules,
        De nous offrir aux yeux moqueurs
        Lorsqu'il n'y aura plus des coeurs
        Pour accepter nos ridicules!

        Ah! nos portraits qui s'en iront
        Dans les albums invitables
        Dposs sur les coins des tables
        O, doucement, ils jauniront!

        Morts, faudra-t-il que l'on remeure
        D'abord dans les coeurs, puis encor
        Sur ces cartons  biseau d'or
        O sinistrement on demeure?

        Jetez ces rois et ces valets
        Dont s'ternise l'agonie!
        Puisque la partie est finie,
        Jetez les cartes! Jetez-les!


XX

AU CIEL

        H, l-bas! s'cria saint Pierre,
        Qui frappe  l'huis du Paradis?
        --Oh! c'est l'me d'un pauvre hre,
        Mon bon Monsieur! que je lui dis.

        --Vous croyez qu'on entre peut-tre
        Ici comme dans un moulin?
        --Vous tes si bon, mon doux matre...
        Repris-je en faisant le clin.

        --Taisez-vous! On ne peut me plaire
        Par des douceurs ni des cadeaux;
        C'tait bon avec leur Cerbre
        Qu'on prenait avec des gteaux!

        Je suis un portier sans faiblesse.
        Rpondez: sur terre, l-bas,
        Alliez-vous entendre la messe?
        --Pas souvent, lui dis-je tout bas.

        --On sait ce que cela veut dire,
        Pas souvent! Mais notre bon Dieu
        Est partout. Cela peut suffire
        De l'adorer hors du saint lieu.

        Lui faisiez-vous votre prire
        En vous couchant?--En me couchant?
        Je ne me souviens pas, saint Pierre.
        Mais peut-tre bien qu'en cherchant...

        --Hum!... enfin!... Et la bonne chre?
        --Je l'aimais assez...--Et le vin?
        --La bouteille aussi m'tait chre.
        --Btes-vous trop?--Cela m'advint.

        --Mais vous viviez comme un infme!
        Et la vertu?...--Dame! j'aimais
        Toujours une petite femme!
        --tait-ce la mme?--Jamais!

        Que la dernire tait jolie!
        On s'en allait, sur les gazons,
        Par les dimanches de folie,
        On s'en allait...--C'est bien! Gazons!

        Et vous avez encor l'audace
        De me dire a sous le nez?
        Pour vous nous n'avons pas de place:
        Allez-vous-en chez les damns!

        Oh! l-bas on vous fera fte,
        Monsieur le... Tiens, au fait, qu'avez-
        Vous t sur terre?--Pote.
        Je faisais des vers, vous savez.

        --Hein? Pote?... Alors, m'ouvrant vite:
        Pourquoi, fit-il d'un ton plus doux,
        Ne l'avoir pas dit tout de suite?
        Entrez donc! Vous tes chez vous.


XXI

BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS

    Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse
    Sont tous les non-finis qui vont par un, par deux;
    Ces vers dont on remet l'achvement sans cesse,
    Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux.
    Quand on est un pote, on est un paresseux;
    On n'est point patient comme un graveur sur cuivre:
    Souvent, quand la beaut d'un sujet vous enivre,
    On se met au travail; mais le feu tombe, mais
    Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre.
    Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

    L'ide est dlicate, et la forme la blesse
    Des pomes trop faits. Elle prfre ceux
    Qui ne l'ajustent pas avec trop d'troitesse:
    Elle court moins danger de s'abmer en eux.
    Quand on veut achever, cela devient chanceux;
    La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre;
    Il fond comme fondrait une toile de givre
    Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets!
    Dans des vers termins le rve peut-il vivre?
    Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

    C'est vous, vers commencs, et puis que l'on dlaisse,
    Rondels abandonns, refrains harmonieux
    Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse,
    Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux,
    C'est vous que le pote aime toujours le mieux.
    Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre
    Dit un charme, un parfum lger dont on fut ivre,
    Mieux qu'un pome long. Ce sont les plus mauvais,
    Les vers que, du tiroir, pour la foule, on dlivre...
    Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

ENVOI

    Lecteur, je suis navr. Ces vers que je te livre
    --Dont, peut-tre, on vendra le papier  la livre,--
    Ne sont pas, il s'en faut, hlas! ceux que j'aimais.
    Car les meilleurs, comment les mettre dans un livre?
    Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.


XXII

SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIRE DITION DE CE LIVRE

  ... Le savant Huet, vque d'Avranches, faisait venir _musard_ du
  latin _musa_.

  (PRFACE.)

    Ainsi j'ai musard, musardis, mus,
    Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches,
    Et sans tre aussi sr que Monseigneur d'Avranches
    Qu'un mot comme _musard_ vnt de _Musa, Mus_.

    Ainsi j'ai soupir, flte, cornemus,
    Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches,
    O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanches
    Lorsqu'on pense avec toi ne s'tre qu'amus.

    Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve,
    En attendant le jour prdit par Sainte-Beuve
    O survit au musard un homme avantageux.

    Je jouais... puis: Vivons! dis-je, en fermant ce livre.
    Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux;
    Et sans elle  prsent je ne saurais plus vivre.




II

INCERTITUDES


I

CHANSON DANS LE SOIR

        Il fit halte, bloui, humant
        Cette soire et son haleine,
        Au sommet de l'escarpement
        D'o l'on dcouvre infiniment
              La plaine.

        Un doux crpuscule du mois
        Des doux crpuscules--septembre--
        Bleuissait vaguement les bois,
        Sous un ciel de rose,  la fois,
              Et d'ambre

        La lune, basse, et n'ayant point
        Son teint coutumier de bguine,
        Montrait un rougetre embonpoint,
        Telle une orange mre  point,
              Sanguine;

        Et, sous cet astre de Japon,
        Le val fuyait en molles lignes,
        Avec le canal clair, le pont,
        L'tang rid comme un crpon,
              Les vignes.

        Il admirait, lorsque, soudain,
        Un chant monta de ce thtre,
        De ce cirque, de ce jardin,
        Exhal du dernier gradin
              Bleutre,

        Et cet air o le soir mla
        Son murmure de vaste conque,
        Cet air divinement vola...
        C'tait, d'ailleurs, un _lon lon la_
              Quelconque.

        Mais, dans le lointain de pastel,
        Ce chant naf, lent comme un psalme,
        tait irrsistible,--et tel
        Que cet instant fut immortel
              De calme.

        Il se fit un tel unisson
        De ce chant et du paysage,
        Que le pote eut un frisson.
        Et nous vmes des pleurs sur son
              Visage.

        Puis, de ce ton triste et coquet,
        mu, mais o du railleur passe,
        De ce ton qui laisse inquiet,
        Qui est son dfaut, et qui est
              Sa grce,

        Cependant que toujours, parmi
        Le doux bruit du soir qui soupire,
        Montait sur le val endormi
        La chanson charmante, il se mit
              A dire:

        O chanson qui monte, vieil air,
        Filet lointain d'une voix pure,
        Selon la brise vague ou clair,
        O dentelle de son dans l'air,
              Guipure!

        O chanson qui monte dans l'or,
        Du ciel, sur la lande embrume,
        Qui flotte au-dessus du dcor,
        Ruban de son, et moins encor...
              Fume!

        Oh! qui donc, de cette faon
        Mlancolieuse et touchante,
        Quel rustique et jeune garon,
        Quel bouvier, quel ptre,  chanson,
              Te chante?

        Quel simple, ignorant de ce qu'il,
        Oh! de tout ce qu'il ressuscite
        De tendre, en moi, de puril,
        Ajoute ce charme subtil
              Au site?

        Charme dont, languissant musard,
        Je suis mu jusqu' la larme,
        Parce que, inattendu, sans art,
        Il clt d'un simple hasard,
              Ce charme!

        Voil! le fredon d'un vilain,
        L'odeur d'un pr, la saison, l'heure,
        Un peu de bleu crpusculin,
        Voil! ce n'est pas plus malin...
              On pleure!

        Eh quoi! pleurer comme d'amour
        Pour un _lon lon la_ monotone,
        Pour le dernier soupir du jour,
        Pour le vent dans les arbres, pour
              L'automne?

        De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs?
        De quoi donc, mon me, es-tu veuve,
        Pour que, parmi ces champs dserts,
        Un air tel que tous les vieux airs
              M'meuve?

        Est-ce l mon tat normal?
        De quel ciel suis-je nostalgique?
        De quel pays ai-je le mal?...
        Tais-toi, chant qui me rends ce val
              Magique!

        Ah! de mes larmes il appert
        Que dans un dsordre je sombre!
        Quoi! pleurer parce que Vesper
        S'allume, et qu'une voix se perd
              Dans l'ombre?

        Savourer le charme anxieux
        Du moment et de l'atmosphre?
        Jouir de l'oue et des yeux?
        --Hlas! il y a pourtant mieux
              A faire!

        Il y a pourtant plus d'un but
        Digne d'un homme jeune et libre!
        O chanson dans le lointain... chut!
        Ne serai-je jamais qu'un luth
              Qui vibre?

        Je m'en blme... et toujours, si on
        Chante un chant dans un lointain rose,
        Je retourne avec passion
        A cette dlectation
              Morose!

        La tristesse est un aconit
        Doux et vnneux, que j'aspire!
        Et mon vivre est selon le rit
        De ton Jacques d'_As you like it_,
              Shakspeare!

        Mon coeur m'chappe, se mlant
        A toute fin de jour jolie;
        Et sitt qu'un air doux et lent
        Monte, j'en suce la mlan-
              Colie!

        Oui, tout le triste qui coula
        D'un chant,  l'heure violette,
        Est suc par moi... lon, lon, la...
        Comme l'oeuf est suc par la
              Belette!

Coteau d'Andilly, 1893.


II

EXERCICES

        Secouons la lthargie
        O tout est trop oubli,
        Et traitons notre nergie
        Comme un muscle atrophi.

        Veuillons pour vouloir. La chose
        Importe peu! Mais veuillons!
        Veuillons cueillir une rose
        Sur un gouffre, et la cueillons;

        Veuillons franchir un obstacle.
        Devenir tireur adroit,
        Organiser un spectacle,
        Faire respecter un droit.

        Parler la langue des Kurdes,
        crire le nubien;
        Veuillons des choses absurdes
        Pour apprendre  vouloir bien!

        Quittons l'me inoccupe
        Que nul dsir n'effleurait:
        On apprend la lourde pe
        Avec le lger fleuret.

        Ces petits sports volontaires
        Ne seront pas superflus.
        Ainsi qu'on fait des haltres,
        Veuillons peu d'abord, puis plus.

        Ramassons, aux plages molles,
        Des cailloux, et lanons-les!
        On devient des discoboles
        En maniant des galets.

        Lorsque nous nous fatigumes
        A vouloir, soyons contents;
        Car lorsqu'on a fait ses gammes
        On n'a pas perdu son temps.

        Telle ambition profonde,
        Jouant un jeu qu'on moquait,
        Guettait la boule du monde
        Dans celle d'un bilboquet.


III

LES BARQUES ATTACHES

        Dansez, les petites barques!
        Dansez, les petits bateaux
        Sur lesquels on voit des marques
            De gros couteaux!

        Dansez, les petites barges
        Sur lesquelles sont crits
        Des noms cordiaux et larges
            Comme des cris!

        Dansez, le _Requin_, de Nantes,
        Le _Marsouin_, de Paimpol,
        Que des cordes frissonnantes
            Tiennent au sol!

        Dansez ces danses, penches
        Par l'effort sur un lien,
        Que les barques attaches
            Dansent si bien!

        Quand on tient par une amarre
        Que l'on ne peut pas casser
        Au port plat comme une mare,
            Il faut danser!

        L'air a tant de transparence
        Qu'on peut, au lointain de l'eau
        O vient se jeter la Rance,
            Voir Saint-Malo!

        Dansez!--En cognant vos quilles,
        Faites onduler vos rangs!
        Les paniers sont pleins d'quilles
            Et de harengs;

        Les golands font des rondes
        Sur les quais par l'eau vernis;
        Les rouleaux de cordes blondes
            Semblent des nids;

        Et sur la pierre brlante
        Quelques mousses ingnus
        Dorment en montrant la plante
            De leurs pieds nus!

        Dansez en roulant des hanches
        Le long des pierres du bord,
        Les petites barques blanches
            Qu'on laisse au port!

        Dansez, les peintes en rouge,
        Dansez, les peintes en bleu,
        Sur votre reflet qui bouge
            Toujours un peu!

        Dansez, les neuves, pares,
        Et les trs vieilles, qui n'ont,
        Pour blouir les mares,
            Plus que leur nom!

        Que chacune dans la Rance
        Mire le beau nom qu'elle a!
        Et dansez, _Bonne Esprance_,
            _Maris Stella_!

        Dansez, la _Belle Jeannette_,
        Dansez, les _Trois Bonnes Gens_,
        Le _Vieux Gabier_, la _Mouette_,
            Les _Deux Sergents_!

        Trompez, la _Nouvelle-Zemble_,
        Votre impatience par
        Un balancement qui semble
            Presque un dpart!

        L-bas, en blancheurs confuses,
        Ces champignons des remous
        Qu'on appelle des mduses
            Naviguent, mous!

        Dansez en rvant aux vagues!
        Ah! sur l'eau, d'un coup profond,
        Quels colliers et quelles bagues
            Les rames font!

        Dans l'odeur d'algue et d'ponge
        Du petit port trop serein,
        Barques, bercez-vous d'un songe
            Glauque et marin!

        Acceptez ces ondes plates!
        Le long de vos ventres ronds
        Repliez, comme des pattes,
            Vos avirons!

        Faites comme les potes:
        Dans le banal clapotis
        Trouvez les flots des temptes
            En plus petits!

        Sur l'eau verte o des bicoques
        Mirent leurs toits renverss,
        Vous poussant un peu des coques,
            Barques, dansez,

        En rvant aux villes claires
        Des pays orientaux
        Qui, de prs, sont des misres!
            En rvant aux

        Archipels blonds et fertiles
        Qui, si vous en approchez,
        Vous paratront moins des les
            Que des rochers!

        Sachez la vertu d'un cble,
        Et que tout l'or du lointain
        Est dans ce chanvre implacable
            Qui vous retient!

        On fait dans le creux d'une anse
        Les voyages les plus beaux
        Pendant qu'on tire en silence
            Sur ses anneaux!

        Alors, pourquoi le voyage?
        Mon Dieu, si c'est pour laisser
        Un sillage,--tout sillage
            Doit s'effacer!

        C'est pourquoi, dansez sur place!
        On voit au loin Saint-Malo...
        Le soir vient... la brise est lasse...
            Dansez sur l'eau!

Bords de la Rance, 1892.


IV

MATIN

    Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre.
    On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre
    Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher.
    On est comme devant une fleur de pcher
    Qu'on craint, en la cueillant, de connatre fragile.
    Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile
    A voulu, ce matin, nous parler de plus prs.
    Un paysage entier fuit entre deux cyprs.
    C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue.
    On descend vers le lac, et, comme la statue
    Qu'veillait peu  peu Monsieur de Condillac,
    On n'est plus qu'un parfum de rose prs du lac.
    On ne sait pas pourquoi, ce matin, les bues
    Se sont, aux flancs des monts, si bien distribues.
    C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur.
    On devrait tre heureux, baign de tant d'azur
    Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'le,
    Mais, quand l'air est trop doux, le coeur n'est pas tranquille.
    Il fait un temps si beau que, gauche et stupfait,
    On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.
    On voudrait dcliner humblement l'atmosphre.
    Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire,
    C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords.
    Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.


V

SILENCE

    Le silence est la chose exquise. Du silence
    Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence!
    Se taire dans une ombre o l'on ferme les yeux,
    C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,
    Le chant le plus parfait, la plus haute prire...
    Et l'on voit des ronds d'or natre sous sa paupire.
    Oh! couter, la nuit, entendre, nuitamment,
    Le bruit des ailes du silence!... (_Saint-Amant._)

    O silence introubl des nuits! Fentre ouverte!
    Ombre muette et bleue! O raison qui dserte!
    Illusions qui se retrouvent au complet!
    Chevauchement de la Chimre qui vous plat!
    Ou, mieux encor, chagrins bien savours! retraites
    D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites!
    Souvenirs d'autant plus chris dans le secret
    Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intrt!
    Descentes en soi-mme! O prospecteur de l'me,
    Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme!
    ... Plus de voix rsonnant, raisonnant (mot ha
    Par un __, moins encor pourtant que par _a, i_!)
    ... Silence, ami profond qu'on coute se taire,
    Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre
    Et qu'on est clair seulement par le feu!
    Confident qui, toujours, lorsqu'il reoit l'aveu,
    Prend la voix de la conscience pour rpondre!
    Glaon mystrieux qu'on sent sur l'me fondre
    Comme celui qu'au front porte un fivreux brlant!
    Silence o l'on se met comme dans un lit blanc!
    Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,
    Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.
    Et puis les tirer longtemps, loin des propos,
    Et chercher les coins frais du silence!...

                        Repos.
    Arrt des boniments. Trve des loquences.
    vasion d'entre les paroles. Vacances
    Dlassement dlicieux. Cerveau guri
    De tous les coups dont il tait endolori
    Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre
    Et qui ne cessent pas de parler pour et contre
    La chose indiffrente ou l'individu vain.
    Suprme rconfort. Bain d'eau frache... le bain
    O les rves lasss laissent tremper leurs ailes!
    (Mais, quand ces ailes-l rebattront, auront-elles
    Jamais l'incomparable et divin battement
    Des plumages muets qu'coutait Saint-Amant?)

    O silence!

          Et surtout, ne plus jamais entendre
    Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre:
    Expliquons-nous!.

            Grands dieux! ne nous expliquons plus!
    On ne s'entend que grce  des malentendus.

1890.


VI

BILLET DE REMERCIEMENT

        Mon cher Mcne, quelques lignes
        M'avisent que votre intendant
        Vient de m'expdier deux cygnes
        Pour embellir mon humble tang.

        Priant les dieux qu'il ne s'gare
        Sur leurs plumages clatants
        Aucun des charbons de la gare,
        Je les attends! je les attends!

        Aprs avoir bross sa veste
        Et mis dans ses poches du pain,
        Le vieux jardinier, d'un pas leste,
        Est all les chercher au train.

        Moi, des blancheurs plein la cervelle,
        Fou de ce lumineux cadeau,
        Je cours annoncer la nouvelle
        Aux berges de ma pice d'eau.

        Je suis un peu honteux,  cause
        Que je n'ai pas pour eux, hlas!
        L'ombre auguste d'un laurier-rose,
        L'eau divine d'un Eurotas!

        Mais s'il vit, ce couple de cygnes,
        Dans mon pauvre lac reflt,
        Je croirai qu'en mes vers indignes
        Pourra vivre un jour la beaut.


VII

        N'obligez pas le pome
        Qui, mystrieusement,
        Voudrait s'ouvrir de lui-mme,
        A devancer le moment.

        Les bouquetires brutales,
        Quand la fleur tarde  fleurir,
        Lui soufflent dans les ptales
        Pour la forcer  s'ouvrir;

        Alors, sur sa tige verte,
        La rose s'ouvre  regret:
        Il est vrai qu'elle est ouverte,
        Mais son parfum n'est pas prt.

        Et la fleur compare, triste
        Dans la corbeille d'osier,
        Ce procd de fleuriste
        Au procd du rosier.


VIII

LE SOUVENIR VAGUE OU LES PARENTHSES

    Nous tions, ce soir-l, sous un chne superbe
    (Un chne qui n'tait peut-tre qu'un tilleul),
    Et j'avais, pour me mettre  vos genoux dans l'herbe,
    Laiss mon rocking-chair se balancer tout seul.

    Blonde comme on ne l'est que dans les magazines,
    Vous imprimiez au vtre un rythme de canot;
    Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines
    (Un bouvreuil qui n'tait peut-tre qu'un linot).

    D'un orchestre lointain arrivait un andante
    (Andante qui n'tait peut-tre qu'un flon-flon),
    Et le grand geste vert d'une branche pendante
    Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

    Tout le ciel n'tait plus qu'une large chamarre,
    Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un tang
    (D'un tang qui n'tait peut-tre qu'une mare),
    Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

    Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes
    (Un espoir qui n'tait peut-tre qu'un dsir),
    Votre balancement m'ventait de dentelles
    Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

    Sur le nombre des plis de vos volants de gazes
    Je faisais des calculs infinitsimaux,
    Et languissants, distraits, nous changions des phrases
    (Des phrases qui n'taient peut-tre que des mots).

    Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,
    Et votre col, d'un point de Gnes merveilleux
    (De Gnes qui n'tait peut-tre que d'Irlande),
    Se soulevait parfois jusqu' voiler vos yeux.

    Noir comme un gros pt sur la marge d'un texte
    Tomba sur votre robe un insecte, et la peur
    (Une peur qui n'tait peut-tre qu'un prtexte)
    Vous serra contre moi.--Cher insecte grimpeur!

    Un grle rameau sec levait sur le ciel ple,
    Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.
    Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un chle
    (Un chle qui n'tait peut-tre qu'un fichu).

    L'ombre nous fit glisser aux pires confidences;
    Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard
    J'apercevais une me aux profondes nuances,
    (Une me qui n'tait peut-tre qu'un regard).


IX

    Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque
    Une me mlange, obscure, et de l'poque;
    Du grave et du frivole, et des hauts et des bas;
    De grandes lchets aprs de grands combats...
    Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde
    Franchise, un coeur press de se montrer au monde,
    Qui, simplement, toujours,  tous, se dvoila,
    Disant: Voici le bien, et, le mal, le voil;
    Voil ce que je suis, ni plus, ni moins; la crainte
    Toujours d'tre pris plus qu'on ne vaut, et mainte
    Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand,
    Le soin de l'amoindrir, vite, en se dnigrant;
    Pour l'injuste louange autant de gne  l'me
    Que peu d'tonnement pour un injuste blme;
    Le mpris d'une estime usurpe et du vol
    D'une admiration; l'orgueil peut-tre fol
    De vouloir tre aim tel quel, avec ses tares;
    Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares,
    Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna,
    La fiert satisfaite et rogue, d'un qui n'a
    Jamais voulu tromper, jamais t de force
    A remettre au bois mort un peu de verte corce;
    Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant,
    N'a voulu de soi-mme tre le charlatan
    Et proposer un coeur o la faiblesse abonde
    Comme le plus naf et le plus pur du monde;
    Et qui, fard, cherchant un tratre demi-jour,
    Jamais n'a raccroch l'amiti ni l'amour;
    Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime,
    Et qui, s'il est aim rarement, l'est lui-mme,
    Lui-mme pour lui-mme, avec son peu de bon,
    Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non
    Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie
    Fabriqu sans dfauts par son hypocrisie.

    Et tandis que je rve ainsi, tout exalt
    De dcouvrir en moi cette ultime fiert
    Qui loin de toute feinte abaissante me pousse,
    Une petite voix insidieuse et douce
    Vient murmurer tout prs de moi: Turlututu!
    Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu?
    Cet effroi du mensonge  soutenir, qui gne,
    Ce superbe refus de se donner la peine
    De jouer, pour les gens, tout un long rle appris,
    De se contraindre en quoi que ce soit, ce mpris
    De toute hypocrisie,--entre nous, ne serait-ce
    Pas simplement l'effet d'une extrme paresse?


X

NOS RIRES

    Malgr l'amour, la vie et l'heure et les prils,
    Nous rions quelquefois des rires purils,
    Des rires dont le son doit tonner nos mes;
    Pour rien, pour un dtail dont nous nous avismes,
    Des rires fous qui sont des fous rires vraiment.
    Et nous pour qui l'amour est un dchirement,
    La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite ple,
    Et pour qui les prils ouvrent un long ddale,
    Malgr l'amour, la vie, et l'heure et les prils,
    Nos rires sont parfois de si brusques avrils,
    Nos rires font sous bois des musiques si franches,
    Si fraches, qu'entendus de loin, entre les branches,
    Par le passant qui rve et ralentit le pas,
    Ils doivent lui donner--hlas! il ne sait pas!--
    L'illusion que l le bonheur simple habite,
    Que la tendresse est calme, et la maison petite,
    Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons.
    Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons,
    Gourmandes de gats aprs de trop longs jenes,
    Rire un peu, malgr nous, nos lvres... qui sont jeunes,
    Toujours nous vitons avec les plus grands soins
    De laisser se croiser nos yeux... qui le sont moins,
    Et, riant, nous n'osons nous regarder en face,
    De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.


XI

LES DEUX CAVALIERS

    Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs,
    Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes,
    J'ai vu pendre  des clous mes rves trangls,
    J'ai vu du sang caill dans des cheveux boucls,
    J'ai vu d'affreux yeux blancs,--j'ai vu les Femmes Mortes!

    Et depuis que je vis ces mortes, et depuis
    Que, ples, je les vis dans leurs robes  queue,
    Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis
    Plonge en mon coeur un couteau long comme mes nuits,
    A la manire du sinistre Barbe-Bleue.

    En vain, pour surveiller les chemins d'alentour,
    --Hlas, quelle arrive attendre, ou quel retour?--
    J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour.
    Je sens entrer en moi, lentement, cette lame
    Que la cruelle main excelle  retenir.
        Et je crie: Ame, ma soeur Ame,
          Ne vois-tu rien venir?

    Et l'Ame me rpond: Je ne vois rien que l'herbe,
    L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie.
    --Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe?
    --Rien que la platitude immense, qui poudroie!
    --Quoi! vers ta blanche tour, en hte, ne s'ploie,
          Par le ciel de soie,
          Aucun oiseau bleu?
    --Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie,
          Il ne vient qu'une oie
          Claudicante un peu.

        --Je sens qu'on m'entre cette lame!
        Ne vois tu rien venir, soeur Ame?

            Elle rpond:
            Je ne vois rien
            Passer le pont!

            Elle rpond:
            Je ne vois rien,
            Sur l'or cleste,
            Que le moulin
            Du discours vain
            Dont le seul geste
            Rpond au mien.

        Ne vois-tu rien venir?--Non rien,
        Sur la grand'route, que le chien,
        Je ne vois rien, sur la grand'route,
        Que le chien poussireux du Doute,
        Que le caniche fantmal
            Que Faust coute,
        Que l'ternel et le banal
            Barbet du mal.

        Et je crie: Ame, ma soeur Ame,
        Ne vois-tu rien venir?--Non, rien,
        Sinon, toujours, le mme infme
        Troupeau de jours pareils, qui vient!

        --Ma soeur Ame, regarde bien!
        Ne vois-tu rien venir?--Non, rien!
        Sur la plaine o, du regard, j'erre,
        Rien que la stupide bergre;
        Aucune princesse trangre;
        Ni messager, ni messagre;
        Et si, quelquefois, mensongre,
        Une blancheur va s'levant,
        C'est un nuage de poussire
        Qui ne prcde que du vent!

        --Je sens qu'on m'entre cette lame!
        Ne vois-tu rien venir, soeur Ame?
        Ma soeur Ame, regarde bien!
        Et ma soeur Ame ne voit rien!

    Mais, un jour, il faudra que ma soeur Ame voie
    Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie,
          Les deux cavaliers,
    Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite,
    Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite,
          Sautent les halliers.

    Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu' nous taire!
    Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire,
    Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire
    Monteront par l'troit escalier, monteront
    Si vite par l'troit petit escalier rond,
    Qu'tant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes,
    Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes,
    Car, entrs par derrire en ouvrant les rideaux,
    Tous deux l'auront ensemble estoqu dans le dos!

    Qui sera le dragon et qui le mousquetaire?
    Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre,
    Les deux bons assassins qui, brusques, entreront
    Dans la chambre o l'Ennui me tue, et le tueront?
    Mon Ame, ces soldats, mes frres et les vtres,
    Seront-ils le Malheur et l'Amour... ou deux autres?
    Deux autres?... Mais lesquels?... Lorsqu'on entend un pas,
    Ce sont toujours ceux-l qui viennent, n'est-ce pas?
    Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore...
    Mais je suis sr qu'un jour, dans l'escalier sonore,
    Signal de mon salut, ma soeur, nous entendrons
    Le tintement prcipit des perons.


XII

L'HEURE CHARMANTE

    Le repas s'achevait en musique, aux bougies.
    Le vieux parc n'tait plus le parc aux lgies,
    Mais s'clairait de ces lanternes du Japon
    Qui, sous le fil de fer lger qui leur sert d'anse,
    Au moindre veil de brise entrent toutes en danse,
    En tirant leurs corps annels, de crpon.

    Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moire
    Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soire
    Unique. Le feuillage tait notre plafond;
    Des toiles luisaient dans tous les interstices;
    Les dcors naturels se mlaient aux factices;
    L'amour tait frivole, mu, libre, profond.

    Le rel avait tu sa rumeur importune.
    Les ombrelles des pins se veloutaient de lune.
    Un dsordre joyeux rgnait dans le couvert.
    Les candlabres hauts de vieille argenterie
    Portaient,  chaque branche, une flamme fleurie
    D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

    Ce fut une soire unique de magie
    Et dont nous garderons toujours la nostalgie:
    Les coeurs taient de choix, les esprits aristos;
    Les silences disaient des passages de rves;
    Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trves,
    Et les mes vibraient ainsi que les cristaux.

    Le vin tait d'Asti; le luxe, vritable;
    Des violettes en tous sens jonchaient la table;
    Les unes se mouraient: elles taient des bois;
    D'autres duraient encore: elles taient de Parme;
    D'un verre qu'on et dit souffl dans une larme,
    Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.

    Le moindre pli, le moindre noeud, la moindre ganse,
    Rsumait en soi seul des sicles d'lgance;
    Le moindre mot de ces charmants civiliss,
    Des sicles de finesse; et, dans les accessoires
    Les plus inattendus, des sicles de victoires
    Sur la lourde matire taient totaliss.

    On disputait de posie et de musique;
    Un doux bavard faisait de la mtaphysique;
    Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal
    S'croulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes;
    Les rieuses offraient moiti de leurs amandes;
    On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

    Et les glaces fondaient, minuscules banquises,
    En dlivrant des fleurs qui dedans taient prises.
    On se sentait parfois dans une extase, et puis
    On ne savait plus trop d'o venait cette extase,
    Si c'tait du joli mystre d'une phrase,
    Ou de la nouveaut d'un couteau pour les fruits.

    Ce fut l'heure o, parmi les coupes de Venise,
    Dans un accoudement satisfait, s'ternise
    L'grnement rveur des grappes de muscats;
    Alors les beaux distraits qu'tre une nigme flatte
    Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate
    Et tinrent des propos obscurs et dlicats.

    L'amour tait mu, libre, profond, frivole;
    Ceux-ci, faux purils, jouaient  pigeon-vole;
    Ceux-l disaient des vers. Et quand les premiers feux
    Palpitrent, des cigarettes allumes,
    Aux cheveux plus lgers que de blondes fumes
    La fume emmla de bleutres cheveux.

    Le paradoxe tait aux lvres des plus sages;
    Les fracs taient fleuris d'oeillets pris aux corsages;
    Et, comme on entendait de lointains violons,
    Les femmes ne faisaient que des rponses vagues,
    Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,
    Avec des rires brefs et des regards trs longs.

    L'orchestre avait bien soin de n'tre pas tzigane;
    Sa valse et fait valser Urgle avec Morgane;
    Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.
    Ce fut une soire unique de magie.
    Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie
    Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.

    Oh! les rires troubls! oh! les beaux bruits de jupes!
    Les plaintes,  mi-voix, ironiques, des dupes!
    Les mots prcis partant des coins esthtisants,
    Les mots vagues des coins philosophants, les drles
    Des coins moqueurs... et les blancs haussements d'paules
    Aux madrigaux musqus des dolents bien-disants!

    Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,
    Et, le soir frachissant, les fichus et les berthes
    Jets vite aux cous nus par les prestes galants;
    Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres;
    Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres;
    Les barques, sur le lac, commenant des tours lents;

    Les barques promenant des chants et des lumires...
    nervements heureux et fbrilits chres!
    Celui-ci qui, burlesque, veillant des frons-frons,
    Tente un refrain narquois sur une mandoline,
    Cet autre proposant d'aller sur la colline...
    Et la noble pleur de tous ces jeunes fronts!

    Ce fut une soire unique de magie.
    Le vent malin souffla la dernire bougie
    Devant que se fondt notre ultime sorbet.
    Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,
    On voyait, incendie indiscret sous les branches,
    Une lanterne japonaise qui flambait.

    Et nous nous augmentions l'exquis de cette fte
    De la sentir frivole, imprudente, inquite;
    Et, dlicats devins d'un brutal avenir,
    Assurs de bientt prir,--et quels artistes!--
    Tous, nous la savourions, charms, finement tristes,
    Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!

    Et ces chants, ces propos, ces clarts et ces femmes,
    Et la communion lgre de ces mes,
    Et ces plaisirs polis et doux d'honntes gens,
    --Honntes, mais pervers un peu,--ces nonchalances,
    Ces voix discrtes, ces musiques, ces silences,
    Cette complicit parfaite d'indulgents,

    La fracheur, sous les doigts, de ces perles, ces grces,
    Cette confusion d'esprits de toutes races,
    Ces minutes, ce parc o l'on tait si bien,
    Joignaient le charme encore,  tant de charmes rares,
    De tout ce que dj menacent les barbares,
    De tout ce dont bientt il ne restera rien!

1892.


XIII

LE CAUCHEMAR

    Nous tions prisonniers entre les quatre murs
    D'une bibliothque aux fentres grilles
    Et d'o nous entendions sonner, rythms et durs,
    Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuilles.

    On abattait les bois autour de la prison;
    Et, sans cesse, parmi la pnombre des branches,
    Infligeant aux forts de grands trous d'horizon,
    La hache bleue avait des promptitudes blanches.

    L'aubier meurtri rendait un dchirant parfum;
    Et les hauts bcherons triomphaient de leur force
    Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,
    La blessure gommeuse aux deux lvres d'corce.

    Et, sans cesse,  travers les barreaux, nous voyions
    Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fentre,
    Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,
    Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le htre

    Tombait. Des voix criaient: Abattez le noyer!
    Coupez le cdre auguste o passe le vent libre!
    Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,
    Du bois pour qu'on le rpe et pour qu'on le dfibre!

    Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:
    Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!
    Abattez les forts--car tout le monde crit,
    Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,

    Car le nombre croissant des crivains profonds,
    Puissants, probes, nouveaux, sincres, purs, utiles,
    Devient suprieur au nombre des chiffons
    Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!

    Puisque le haillon manque aux botes du prfet,
    Abattez, bcherons, tous les arbres en hte!
    Et qu'on mette leur bois en pte, puisqu'on fait
    Du bon papier avec le bois qu'on met en pte!

    Et pour mieux faire  l'arbre une entaille en biseau,
    Les bcherons crachaient dans leurs mains des salives;
    Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau
    parpillait au loin cinq petites olives.

    Et tandis que des chars emportaient ces piliers
    Dont la longueur tranante aux chemins se profane,
    On entendait crier des ordres singuliers:
    Mlez le carbonate avec la colophane!

    Au travail! L'atmosphre est  deux cents degrs!
    Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!
    Pour dfibrer le bois nos meules sont en grs!
    Vite! Le monde crit comme une immense cole!

    Quand passent deux passants, soyez sr que dans l'un
    Un Montaigne est clos, ou va, dans l'autre, clore.
    C'est pourquoi, prparez la fcule et l'alun!
    Neutralisez avec des sulfites le chlore!

    Et d'autres voix criaient: Le papier manque! Il faut
    Que, craquant  la place o la hache l'chancre,
    Le cdre se dcide  tomber de son haut
    Afin que nous puissions utiliser notre encre!

    La page de ce soir, sur quoi l'crirons-nous?
    Et, la hache  leurs troncs faisant une jointure,
    Les cdres flchissaient comme de grands genoux.
    --Et la journe avait sa page d'criture.

    Et les rois, les tnors, les banquiers, les tailleurs,
    Tous griffonnaient leur page,--et mme les potes!
    Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs
    Que sur l'onde et le sable aient jamais t faites!

    Fabriquer du papier, c'est l l'essentiel!
    Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,
    Il nous faut du papier de quoi vtir le ciel!
    C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystre,

    La fracheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,
    S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: Il semble
    Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!
    Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!

    Les sapins sont trs bons! Cylindre et laminoir
    Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;
    Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;
    Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!

    Les peupliers sont excellents! Les peupliers
    Tombaient en frissonnant de leurs longues chines,
    Et puis, broys, blanchis, lisss, coups, plis,
    S'envolaient en journaux des ardentes machines!

    A cause de ses fleurs gardez l'acacia!
    Ont, dans l'acacia, gmi les tourterelles.
    Mais les femmes voulant crire, on le scia,
    Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!

    Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants
    Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,
    On voyait s'chapper des biches et des faons
    Du bois o sombrement l'on pratiquait des coupes.

    Et tandis que les bois allaient se dpeuplant,
    Sans cesse on entendait mille plumes htives
    Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan
    Continuellement ronflaient les rotatives.

    Eux-mmes--car ceci se passait en des temps
    O tout ce qui venait du livre tait la gloire!--
    Afin qu'on parlt d'eux, les arbres palpitants
    Dsiraient la cogne et voulaient la doloire!

    Les beaux arbres disaient--car ces temps furent tels--:
    Il est beau d'tre beau, mais il faut qu'on le sache!
    migrons dans les vers afin d'tre immortels!
    Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!

    Et comme la nature et ses vertes beauts
    Rendaient tous les humains impatients d'crire,
    Les arbres s'croulaient afin d'tre chants,
    Les bois disparaissaient pour qu'on pt les dcrire!

    Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois
    Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant  ses juges:
    Si j'tais dans les bois j'entendrais bien mes voix!
    Ainsi vous prissiez, solitudes, refuges!

    Nous, pourtant, nous lisions, penchs sur des bureaux;
    Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,
    Nous n'apercevions plus  travers les barreaux
    Que deux ou trois forts au fond du paysage!

    Et plus on crivait, et plus on imprimait,
    Plus les quatre parois s'paississant de livres,
    Automatiquement sur nous se refermait
    La chambre o des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

    Mais, sans mme observer qu'elle se resserrt,
    Tout joyeux d'habiter la ratire livresque,
    Chacun de nous passait, selon ses gots de rat,
    Du lard scientifique au sucre romanesque.

    Et toujours, lentement, srement, par milliers,
    Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,
    Toujours, tous les brochs  tous les relis,
    Tous ceux que nous lirons  tous ceux que nous lmes!

    Et n'ayant que leurs noms, jamais, de diffrents,
    Histoires sur romans, et romans sur pomes,
    Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,
    Faisant toujours semblant de n'tre pas les mmes!

    Et plus s'largissaient les horizons dehors,
    Plus la prison, dedans, se rtrcissait, comme
    Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,
    L'homme ne travaillait que pour touffer l'homme!

    Et mangeant peu  peu l'espace tout entier
    Dans lequel la lecture puisait nos fantmes,
    Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier
    O nous courions encore en compulsant des tomes!

    Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.
    Rien ne mritait plus, dans l'aride nature,
    Ni qu'on le respirt, ni qu'on le contemplt:
    Tout tait devenu de la littrature!

    A peine restait-il des bois vendus sur pied
    Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:
    Tous les arbres taient devenus du papier;
    On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!

    Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.
    Sitt qu'un petit homme avait offert un chque,
    Une fort tombait en murmurant: Je meurs!
    Et les murs avanaient dans la bibliothque!

    Mais voici que, surpris par le progrs des murs,
    Nous vmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos ttes
    Allaient, en s'crasant comme des fruits trop mrs,
    Rendre leur pauvre jus de mots et d'pithtes!

    Nous connmes trop tard les immenses regrets.
    Le livre mme en eut pour ce qu'on assassine.
    _Dieux! que ne suis-je assise  l'ombre des forts!_
    Soupira vainement la Phdre de Racine.

    On entendit gmir le grand vers de Hugo:
    _Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!_
    Les branches n'taient plus,  pourpres, qu'un fagot,
    Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!

    Alors, prs de mourir, lorsque le dernier bois
    Jeta la dernire ombre au bord d'une prairie,
    Nous comprmes soudain, pour la premire fois,
    Que nous avions vcu dans une librairie;

    Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai
    Avaient en vain pass devant nos mes closes;
    Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aim,
    Que l'image du monde et le portrait des choses!

    Nous crimes d'horreur; et ples, voulant fuir,
    Nous visitions les murs, nous cherchions les fentres,
    De ces mains qui n'avaient caress que du cuir,
    De ces yeux qui n'avaient ador que des lettres!

    Nous comprmes, pendant qu'entraient dans notre chair
    Le maroquin rugueux ou le vlin jauntre,
    Et la douceur de vivre et la beaut de l'air
    Que chantait au lointain l'ignorance d'un ptre!

    Nous crimes d'amour, quand craqurent nos os,
    Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,
    Et, les livres des murs s'tant touchs du dos,
    Nous fmes crass entre des dos de livres!

1891.




III

LA MAISON DES PYRNES


I

LA MAISON

        O toiture, tu te dessines!
        Asile vert, je te revois!
        Quatre colonnes de glycines
        Supportent deux balcons de bois.

        Le store met une paupire
        Au regard d'un miroir sans tain;
        Et le bon jardinier Jean-Pierre
        Flte un petit rire enfantin.

        L'troit pont de schiste se marbre
        Des ombres de la frondaison.
        Le piano chante dans l'arbre,
        Tant l'arbre est prs de la maison.

        La clture est une volire
        O les oiseaux chantent en choeur
        Qu'il faut bien agiter le lierre
        Puisqu'il a la forme d'un coeur.

        Toute cette maison chantante
        Qui se mire dans un ruisseau
        Sent le coutil, comme une tente,
        Et sent l'iris, comme un berceau!

        Dcor d'une antique huche
        Et de trois chaises, l'escalier
        Sent la cire, comme une ruche,
        Et la pomme, comme un cellier.

        Au salon tendu de cretonne,
        Un doux lustre vnitien,
        Quand nos rires montent, s'tonne
        De se sentir moins ancien;

        Les portes que le vernis dore
        Semblent, pour rendre ce salon
        Plus dlicatement sonore,
        Faites en bois de violon.

        A voix haute on lit en famille
        Tout ce qu'apporte le facteur,
        Et la sonnette de la grille
        Est la sonnette du bonheur!

        Je revois tout cela!--L'abeille
        Bourdonnait, et j'avais dix ans.
        Ah! je crois que je me rveille
        Dans ma chambre aux parquets luisants!

        Les hauts volets de cette chambre
        tant de ce bois odorant,
        De ce beau sapin couleur d'ambre
        Que le soleil rend transparent,

        Je pouvais, les fentres closes,
        Dire que le ciel tait bleu
        Lorsque les volets taient roses
        Comme des doigts devant le feu!

        Pour voir les pics couverts de neige
        En faisant le grand tour du val,
        Le vieil cuyer du mange
        Venait me chercher  cheval.

        Je rentrais... Abeille, je t'aime,
        Qui, comme un miel sur du pain sec,
        Mettais sur le grec de mon thme
        Un murmure beaucoup plus grec!

        Minutes que rendaient clestes
        La mlodie et le travail!
        Tous nos orgueils taient modestes
        Comme des bijoux de corail.

        Le soleil baignait Sauvegarde.
        Monsieur l'Inspecteur des forts
        Envoyait souvent, par un garde,
        Des fougres que j'adorais!

        Et cette maison de campagne
        Sentait, lorsque tombait le jour,
        La mousse, comme la montagne,
        Le mystre, comme l'amour!

        Un grand chapeau garni de tulle
        Pendait aux cornes d'un isard.
        Mon pre traduisait Catulle,
        Et ma soeur dchiffrait Mozart.


II

LES PYRNES

        Pourquoi suis-je,  mes Pyrnes,
        Attir sans cesse vers vous,
        Et, riantes ou ravines,
        Qu'avez-vous pour moi de si doux?

        Lorsque j'arrive de Provence
        A travers des champs de mas,
        D'o vient que je sens  l'avance
        Votre odeur de gouffre et de lys?

        D'o vient qu' vingt ans comme  douze
        Je suis debout dans le wagon,
        Ds qu'on a dpass Toulouse,
        Pour vous chercher  l'horizon?

        Et sitt qu'au bret d'un ptre
        Je connais que vous approchez,
        Quel est ce courant d'air bleutre
        Qui m'aspire entre vos rochers?

        D'o vient que, lorsque  votre charme
        Je veux rsister, c'est vraiment
        Comme si par le fer d'une arme
        Je rendais plus fort un aimant?

        D'o vient que pour moi, sur la terre,
        Il n'est d'Alpes ni d'Apennins
        M'attirant avec ce mystre
        Qu'ont les grands pouvoirs fminins?

        D'o vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,
        O je suis all par hasard,
        Il n'est pas un chamois qui puisse
        Me sembler beau comme un isard?

        O donc est-elle cette force
        A quoi je sens que j'obis?
        Dans quelle fleur? Sous quelle corce?
        D'o vient que j'aime ce pays?

        J'aurais pu le trouver superbe
        Sans le trouver aussi charmant:
        Quelle est, entre ses herbes, l'herbe
        D'o naquit cet enchantement?

        Lzard vivant ou feuille morte,
        Un talisman se glissa-t-il
        Dans l'humble butin qu'on rapporte
        D'une course au bord d'un pril?

        Qui de vous est une amulette,
        Caillou blanc o luit un mica,
        Pierre  l'odeur de violette,
        Bouquet au parfum d'arnica?

        Quels cristaux, quelles marcassites,
        Grands monts o je me trouve heureux,
        Font-ils que, n loin de vos sites,
        Je me sens adopt par eux?

        Effleurai-je une mandragore
        Dans les racines d'un sapin
        Quand je me rendais  Bigorre
        En passant par le col d'Aspin?

        Je n'ai pas l'me montagnarde:
        D'o vient que vous me retenez,
        Ple ciel que le mont regarde
        Avec de grands lacs tonns?

        Est-il une Circ des neiges
        Versant son philtre au ruisseau clair?
        O donc tes-vous, sortilges?
        Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?

        Je cherche... D'o m'tes-vous nes,
        Tendresses pour ce haut jardin?
        --Mais dans le soir des Pyrnes,
        Ma mmoire s'ouvre soudain.

        Dans le soir une phrase vole,
        Par mon pre dite jadis:
        Ta grand'mre tait espagnole.
        Ma grand'mre tait de Cadix!

        Ah! je comprends, montagne verte,
        Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,
        J'ai march d'un pas plus alerte
        En rencontrant des muletiers!

        Au tournant poudreux d'une route,
        Je comprends, quand je vous entends,
        Pourquoi, toujours, je vous coute,
        Grelots sonores, si longtemps!

        Voil pourquoi, sous les toiles,
        Je vous guettais au coin des ponts,
        Attelages couverts de toiles,
        De sparterie et de pompons!

        Pourquoi j'aimais voir les saccades
        Que l'ne imprime aux cacolets
        Lancer dans l'argent des cascades,
        Des grains de raisins violets!

        Tout s'explique,--et, bal du dimanche,
        Pourquoi, toujours, mon coeur battit
        Lorsque l'espadrille tait blanche
        Et que le pied tait petit!

        Je n'tais pas tratre ou fantasque
        Quand j'aimais, dans les bruits du bal,
        Presque autant le tambour de basque
        Que le tambourin provenal.

        Ce n'est pas l'odeur forestire
        Que je demande au sapin bleu,
        C'est le parfum de la frontire
        D'un pays dont je suis un peu.

        Car l'Espagne qui me possde
        Et qui fait que je vais, l-haut,
        --Laissant en bas la brise tide,--
        A la rencontre du vent chaud,

        Ce n'est pas cette espagnolade
        Qui pendant un instant vous a
        Lorsqu'on mord dans une grenade
        Ou qu'on respire un mimosa;

        Ni la jeune espagnolerie
        Qui vous prend quand on lit Musset
        Et qu'une basquine fleurie
        Passe dans votre rve... c'est

        Une Espagne en mon coeur vivante
        Au point que, lorsqu'il bat le soir,
        C'est elle,  grands coups, qui s'vente
        De son petit ventail noir!

        Donc,  ma lyre--est-ce une tare?
        Mais avec fiert je le dis!--
        J'ai quelques cordes de guitare:
        Ma grand'mre tait de Cadix!

        Et, ma race, tu m'accompagnes
        Lorsque ici je cherche, en rdant
        Sur la lisire des Espagnes,
        Un pittoresque plus ardent.

        Si j'aime un nerveux paysage,
        C'est que je promne sur lui
        Les yeux qu'avait dans son visage
        Celle  qui je pense aujourd'hui.

        Quelques piments dans un platane,
        Un foulard jaune, un grand manteau,
        veillent la voix gaditane
        Dont parle en moi le contralto.

        Et c'est pourquoi, souvent, je semble,
        Bien qu'immobile, voyager:
        Un doux fil qu'on tire et qui tremble
        Me relie  quelque oranger!

        C'est la raison, blondes cigales,
        De mon got pour les grillons bruns,
        Et de ces humeurs ingales
        Que me reprochent quelques-uns!

        Mes autres aeux voient sans haine
        Cette trangre qu'il y a
        Dans la famille phocenne
        Que je tiens de Massilia;

        Mais elle! sa race est jalouse,
        Et, quand mon me a des sursauts,
        Je crois bien que cette Andalouse
        Me dispute  ces Provenaux!

        Ah! quand je sens mon nergie
        Se briser en moi d'un coup sec,
        Je suis pris d'une nostalgie
        Qui ne vient pas d'un marin grec!

        L'anctre que je commmore
        Lorsque ainsi je deviens rveur,
        C'est peut-tre,  Cadix! un More
        Dont la romance est dans mon coeur.

        Et ce qui vers vous, Pyrnes,
        Sans cesse me ramnera,
        C'est que vous tes dessines
        Avec des fierts de sierra!

        C'est que le vent chaud vient vous battre,
        Ce vent nervant et subtil
        Qui fait rire comme Henri Quatre
        Et pleurer comme Boabdil!

        C'est que votre terre, voisine
        D'un sol o j'ai quelque cousin,
        Reste encore si sarrasine
        Qu'un bl s'y nomme sarrasin;

        C'est que toujours votre nature
        Garde en son frmissant dcor
        Une arabe dsinvolture,
        --Et l'cho sublime d'un cor!

        Je comprends de quel atavisme
        M'est venu ce besoin moral
        De sentir un fond d'hrosme
        Au tableau le plus pastoral.

        Mon got mme devient logique:
        Voil pourquoi, vent africain,
        Il me faut une Gorgique
        Retouche un peu par Lucain!

        Et, Galice, Aragon, si proches
        De ces cimes qu'on voit blanchir,
        Pourquoi, toujours, devant ces roches
        J'aime vivre--sans les franchir!

        Votre Espagne, pour mon Espagne
        Qui n'est qu'une goutte de sang,
        Si je passais cette montagne,
        Aurait un parfum trop puissant!

        Mais ce que la France y mlange
        Rend ici le parfum lger,
        Et tout m'est doucement trange
        Sans que rien me soit tranger.

        Superbe, et bien assez vermeille
        Devant l'Espagne qui l'est trop,
        La montagne est comme Corneille
        Adaptant Guilhem de Castro!

        Elle mle une noble mousse
        Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea:
        C'est de l'Espagne encore douce
        Et de la France pre dj.

        Ceux que le bret aurole
        S'ajoutent, d'un air que je sais,
        Ce rien de bravade espagnole
        Qui rendit toujours plus franais!

        Les fouets claquent en mousquetade,
        Les mots chantent sous le balcon,
        Et dj la rodomontade
        Roule de l'_r_ dans le gascon.

        Folie o la raison chuchote,
        La bravoure du barnais
        Porte Sancho sous Don Quichotte
        Comme un gilet sous un harnais.

        La sombre cape o l'on s'engonce
        Ne se voit pas encor souvent;
        Mais l'oeil sous le sourcil s'enfonce,
        Et la fentre sous l'auvent.

        Lorsque tourbillonnent ces rondes
        Que l'on noue autour des pressoirs,
        Quelques femmes sont encor blondes,
        Tous les raisins ne sont pas noirs!

        Au seuil des blanches maisonnettes
        Danse un couple auquel je ne vois
        Pas encore des castagnettes...
        Dj des claquements de doigts!

        La danseuse, brusque et gentille,
        Est encor franaise... Elle l'est...
        Mais on dirait que la mantille
        Commence dans le capulet!

        Au fond des glises agrestes,
        Riantes comme leurs curs,
        Les ferveurs sont encor modestes,
        Les autels dj trop dors!

        D'une tendresse encor franaise,
        La foi qui dans ces roches vit
        Aurait peur de sainte Thrse,
        Et Bernadette lui suffit!

        Devant ces crtes mitoyennes
        Voil pourquoi je suis si bien:
        Toute la France de mes veines
        Dans ce clair pays me retient;

        Car, parmi tout mon sang, vous n'tes,
        O goutte de sang espagnol,
        Que comme entre mille alouettes
        Un furtif petit rossignol!

        Et si j'aime, depuis l'enfance,
        Sous ce ciel venir, et rester,
        C'est qu'ici, sans quitter ma France,
        J'entends mon Espagne chanter!


III

L'EAU

        Luchon, ville des eaux courantes,
        O mon enfance avait son toit,
        L'amour des choses transparentes
        Me vient videmment de toi!

        Ton nom seul, plein de bulles blanches,
        Fait pour moi des ruisseaux couler
        Sous des passerelles de planches
        Que mon pied soudain sent trembler!

        O voit-on les bergeronnettes,
        Qui s'y connaissent en ruisseaux,
        Longer plus d'eaux vives et nettes
        Sous de plus verdoyants arceaux?

        O la neige daignerait-elle
        Descendre ainsi du pic sacr
        Pour former une cascatelle
        Ds qu'un passant est altr?

        O voit-on s'offrir une vasque
        A chaque tournant de chemin
        Pour qu'on puisse tenir Vnasque
        Dans le creux glac de sa main?

        Ce Vnasque au chapeau de brume
        Ne cesse pas de faire au val
        Des gnrosits d'cume
        Et des largesses de cristal!

        Prodigue sr de ses ressources
        Et que la pelouse bnit,
        Le mont jette l'argent des sources
        Par les fentres de granit!

        Il veut, formidable Mcne
        Qui sait que l'eau fait toujours bien,
        Subvenir  la mise en scne
        De ce dcor virgilien.

        Dans l'herbe, au fond du prcipice,
        Caressant ou rongeant le bord,
        Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,
        L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!

        L'eau brille dans ta robe grise
        Comme des glaives et des socs,
        Montagne auguste dont Mose
        Semble avoir frapp tous les rocs!

        Quand l'eau semble absente, un bruit tendre
        Nous avise qu'elle est tout prs,
        Et quand on ne peut pas l'entendre,
        On la sent dans l'odeur des prs.

        O sentiers!  ruisseaux sans nombre
        L'un  l'autre se mlangeant!
        Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,
        Les ruisseaux des sentiers d'argent!

        A travers d'obliques ondes,
        L'Aurore, dans un bleu frisson,
        Voit les collines accoudes
        Comme des nymphes qu'elles sont!

        Sur leurs paules incarnates
        Des torrents glissent, perdus!
        Et ces blouissantes nattes
        Sont faites de ruisseaux tordus!

        De l'eau partout! Quand la rivire
        Dborde,--histoire de pouvoir
        Laisser autour de la chaumire
        Des petits morceaux de miroir,--

        Les champs ont du ciel dans leurs barbes
        Comme un vieil homme a des yeux bleus!
        Et vous savez, chevaux de Tarbes
        Qui broutez les prs onduleux,

        Combien de ces flaques dormantes
        Il faut savoir franchir d'un bond
        Lorsqu'on galope sur les menthes,
        Dont l'crasement sent si bon!

        Quelle terre ne serait sche
        Auprs de cette terre? Ah! si
        L'on vivait d'amour et d'eau frache,
        Ce ne pourrait tre qu'ici!

        Et des fontaines! des fontaines!
        Y en a-t-il!... Il y en a
        Pour toutes les Samaritaines
        Et pour toutes les Rbecca!

        Partout de l'eau! Toujours des gouttes
        Aux sandales des vagabonds!
        Tant d'eau partout que, pour les routes,
        Il faut, partout, des ponts, des ponts!

        Vots comme de bons esclaves,
        Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,
        Pour leur faire passer les gaves
        Prennent les routes sur leurs dos!

        Et les routes d'or, qui s'amusent
        De voir les ponts plonger aux flots
        Leurs grands pieds de pierre qui s'usent,
        Ont de longs rires de grelots!

        A l'heure o sortent les brviaires,
        Le crpuscule rend divins
        Ces paysages de rivires,
        D'arches, de pics et de ravins.

        Et toute cette eau, source ou gave,
        Sur le roc ou sous les cressons,
        Voix joyeuse ou silence grave,
        Nous instruit en fraches leons.

        Ah! quelle leon vaudrait-elle
        Cette claire leon d'amour
        Que donne la neige ternelle
        En pensant aux ruisseaux d'un jour?

        O s'apprend la persvrance?
        C'est au catchisme de l'Eau
        Qui, sous des airs d'indiffrence,
        Songe toujours  son niveau.

        Contre la force ou le sarcasme,
        L'Eau, noble et fine, nous apprend,
        En bouillonnant, l'enthousiasme,
        Et la patience, en filtrant!

        Ses conseils n'ont rien de scolaire,
        Car elle enseigne, en ses ruisseaux,
        L'utilit de la colre,
        Des belles chutes, et des sauts!

        Elle murmure avec tendresse
        --Car elle veut que nous rvions--
        Que bien souvent une paresse
        Peut laisser des alluvions!

        On sait tout lorsque l'on assiste
        Aux cours dlicieux de l'Eau:
        Sous la fougre et sous le ciste
        Elle explique, en passant, le Beau,

        Prodiguant l'exemple qui frappe,
        Elle prouve aussi bien qu'il est
        Dans l'abondance d'une nappe
        Que dans la grce d'un filet.

        La dignit, cet esclavage,
        Ne rend jamais son flot boudeur;
        On ne connat pas le rivage
        O l'attachera sa grandeur!

        Son orgueil n'a pas la folie
        De se priver des jeux charmants.
        Ah! comme elle aime qu'on oublie
        Qu'elle est un des quatre lments!

        Quand de sa crue on s'inquite,
        Elle se pique de vermeil,
        Ne ddaignant pas la paillette
        Qu'elle sait tre du soleil.

        C'est par l'Eau que les blanches cimes
        Se racontent aux peupliers:
        Car les glaciers les plus sublimes
        Parlent en ruisseaux familiers.

        Eh quoi! l'Eau? la soeur de la Terre?
        L'Eau qui fconde? la grande Eau?
        L'Eau qui lave et qui dsaltre
        Daigne jouer sous ce rideau?

        Elle joue avec l'crevisse,
        Avec le saule... Et, tout d'un coup,
        Elle va se mettre en service,
        Elle qui peut inonder tout!

        Elle coulait, large et futile,
        Sous les terrasses du chteau,
        Et puis un besoin d'tre utile
        L'a prise brusquement, cette eau!

        Lchant la pompe fluviale,
        Elle file, d'un air malin,
        Dans la rigole triviale
        Que lui propose le moulin!

        Elle s'chappe des palettes,
        Et, bravement, voulant avoir
        De grosses bulles violettes,
        Elle va mousser au lavoir;

        Elle entre, avec un bruit de foudre,
        Dans une scierie aux longs toits,
        Pour y mler sa blanche poudre
        A la poudre blonde du bois;

        Et quand on a dpec l'arbre,
        Elle va, toujours s'chappant,
        S'embaucher pour scier du marbre
        Chez un marbrier de Campan!

        Elle a ses gats les meilleures
        Dans le travail et dans le bruit...
        L'Eau divine a fait ses huit heures
        Quand commence  tomber la nuit!

        Le clair de lune y met sa trane...
        Le btail y met ses naseaux...
        Soyez, belle Eau Pyrnenne,
        Bnie entre toutes les eaux!

        --Source calme ou torrent bravache,
        L'Eau qui descend de la hauteur
        Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache
        Pour tre pote ou lutteur!

        L'Eau ne cesse pas, gave ou source,
        D'apprendre  l'homme,  chaque instant,
        Qu'on emporte--en prenant sa course,
        Et qu'on reflte--en s'arrtant;

        Mais que, malgr le flot qui rage,
        L'arbre emport d'un brusque effort,
        O lutteur, devient un barrage
        Lorsque le torrent n'est pas fort;

        Et que, malgr l'azur, pote,
        Quand le ruisseau n'est pas profond,
        A travers le ciel qu'il reflte
        On peut voir la terre du fond!

1893.


IV

LA BRANCHE

    Cette branche pendante et gracile de saule,
    Qui vibre parce que l'eau vibrante la frle,
    Ayant voulu sans doute couter de plus prs
    Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais,
    Se pencha, d'une souple inflexion de tige,
    Un peu d'abord, puis trop,--maladresse ou vertige!
    Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint:
    Si bien qu'elle,  prsent, dont c'tait le destin
    De vivre, avec toujours le mme geste calme,
    Dans l'azur, d'une vie indolente de palme,
    Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter.
    Sangloter quand il plat  l'eau de sangloter.
    Se secouer gament si l'eau devient rieuse,
    Et s'puiser en longs mois, la curieuse,
    Qu'estiment bien punie alors ses vertes soeurs,
    Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs,
    Mais qui secrtement les raille et les mprise,
    Mais qui se sent, malgr le courant qui la brise,
    Et l'affole, et malgr l'implacable ruisseau
    Qui ne lui fait jamais grce d'un seul sursaut,
    Heureuse d'tre celle avec qui communique
    Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!


V

LA FONTAINE DE CARAOUET

        La Fontaine de Caraouet
        Est la plus charmante de toutes.
        Elle chante comme un roue,
        La Fontaine de Caraouet!
        Elle est si frache qu'Arouet
        Perdrait, en y buvant, ses doutes.
        La Fontaine de Caraouet
        Est la plus charmante de toutes.

        O Fontaine de Caraouet,
        Tu chantes sous de vertes votes!
        Qui boit ton eau fait un souhait,
        O Fontaine de Caraouet!
        Quand celle qu'on aime vous hait,
        En chantant tu vous dsenvotes,
        O Fontaine de Caraouet
        Qui chantes sous de vertes votes!

        O Fontaine de Caraouet,
        De quelle ombre tu te veloutes!
        C'est l que mon sort se jouait,
        O Fontaine de Caraouet,
        L qu'un silence m'avouait
        Ce qu'entend le coeur aux coutes...
        O Fontaine de Caraouet,
        De quelle ombre tu te veloutes!

        O Fontaine de Caraouet,
        Est-ce que toujours tu glougloutes?
        Les guides claquent-ils du fouet,
        O Fontaine de Caraouet?
        La villa blanche qu'on louait
        Est-elle encor prs des trois routes?
        O Fontaine de Caraouet,
        Est-ce que toujours tu glougloutes?

        La Fontaine de Caraouet
        Est au fond des heures dissoutes.
        Ne me demandez plus o est
        La Fontaine de Caraouet!
        D'un bonheur on est le jouet,
        Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes...
        La Fontaine de Caraouet
        Est au fond des heures dissoutes!

        Les Fontaines de Caraouet
        Nous laissent sur le coeur des gouttes.
        Ces gouttes tremblent pour dire: Et
        La Fontaine de Caraouet?
        Mme si l'on se secouait
        Elles ne tomberaient pas toutes.
        Les Fontaines de Caraouet
        Nous laissent sur le coeur des gouttes!


VI

LA GLYCINE

        A mon balcon cette glycine
        Tord ses bras fleuris dans le soir,
        Avec le tendre dsespoir
        D'une princesse de Racine.

        Elle en a la fire langueur
        Et la mortelle nonchalance;
        Et lorsqu'un souffle la balance,
        Et que le jour trane en longueur,

        Et tarde  partir, et recule
        Le dchirement tant qu'il peut,
        Elle exhale une me d'adieu,
        Brnice du crpuscule!

        Le livre glisse de mes mains.
        Le petit drame se termine.
        Cruel! dit au jour la glycine.
        Les cieux blesss ont des carmins.

        Par la haute porte-fentre,
        Mystrieusement, alors,
        Une des branches du dehors,
        Comme un geste vivant, pntre.

        Du frmissant encadrement
        Ce bras jeune et souple s'chappe;
        Et je sens sur mon front la grappe
        Qu'il laisse pendre tendrement!

        Tout s'embaume. Et je remercie.
        Et, pour lui dire mon amour,
        Je donne  la fleur, tour  tour,
        Le nom d'Esther et d'Aricie.

        Et je compare, les yeux sur
        Mon livre tomb sans secousse,
        L'odeur plus forte d'tre douce
        Au vers plus ardent d'tre pur!

        Un divin poison m'assassine!
        Et je doute, en le chrissant,
        Si de ma glycine il descend
        Ou s'il monte de mon Racine!


VII

LE CARILLON DE SAINT-MAMET

        Le Carillon de Saint-Mamet
        Tinte quand d'or le ciel se teinte;
        Comme si le soir s'exprimait,
        Le Carillon de Saint-Mamet
        Mystrieusement se met
        A tinter dans l'air calme... Il tinte,
        Le Carillon de Saint-Mamet,
        Tinte, quand d'or le ciel se teinte!

        Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,
        Ce chant de promesse et de plainte?
        Plaint-il les gens de Saint-Mamet
        Ou bien nous?... Est-ce qu'il promet
        Le pardon du mal qu'on commet
        Dans l'pre course o l'on s'reinte?
        Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet,
        Ce chant de promesse et de plainte?

        Mon coeur, croyant qu'on lui parlait,
        Frissonnait  ce chant qui tinte,
        Quand j'tais un enfantelet!
        Mon coeur croyait qu'on lui parlait...
        Ah! je voudrais encor qu'il ait
        Cette dlicieuse crainte!
        Mon coeur, croyant qu'on lui parlait,
        Frissonnait  ce chant qui tinte!

        L'odeur des herbes qu'on brlait
        Disait bientt l'automne atteinte.
        Une chauve-souris volait.
        L'odeur des herbes qu'on brlait
        Venait jusqu' notre chalet,
        Et nous avions la gorge treinte.
        L'odeur des herbes qu'on brlait
        Disait bientt l'automne atteinte.

        Levant les yeux de son ourlet,
        La servante disait: Il tinte!
        Et regardait vers le volet,
        Levant les yeux de son ourlet!
        Ce tintement la consolait
        D'tre  d'humbles choses astreinte.
        Levant les yeux de son ourlet,
        La servante disait: Il tinte!

        La femme qui nous vend du lait
        Se signait mainte fois et mainte;
        Vite mettant son capulet,
        La femme qui nous vend du lait
        Vers la petite glise allait;
        Et, des morts traversant l'enceinte,
        La femme qui nous vend du lait
        Se signait mainte fois et mainte!

        Le Carillon de Saint-Mamet
        Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte;
        Mais, alors, comme il nous charmait,
        Le Carillon de Saint-Mamet!
        La mre de ma mre aimait
        L'couter, la bougie teinte...
        Le Carillon de Saint-Mamet
        Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.

        Mais notre vie, alors, coulait
        Plus profonde d'tre restreinte!
        Comme un ruisseau sur le galet,
        Ah! notre vie, alors, coulait!
        Nous n'avions qu'un petit valet,
        Mais qui chantait une complainte...
        Et notre vie, alors, coulait
        Plus profonde d'tre restreinte!

        Le volubilis violet
        Se mlait  la coloquinte;
        L'humble barrire o s'enroulait
        Le volubilis violet
        N'tait pas encor ce qu'elle est:
        Une belle grille bien peinte!
        Le volubilis violet
        Se mlait  la coloquinte!

        Toute aube sent le serpolet.
        J'ignorais le mal et la feinte.
        J'avais une me d'oiselet.
        Toute aube sent le serpolet.
        Ah! si j'avais su qu'il fallait
        Devenir Alceste ou Philinte!
        Toute aube sent le serpolet.
        J'ignorais le mal et la feinte.

        Le Carillon tintait, fluet!
        Au salon de perse dteinte
        Ma soeur jouait un menuet.
        Mais, quand tintait le son fluet,
        Le menuet diminuait
        Pour couter le son qui tinte...
        Le son, alors, entrait, fluet,
        Au salon de perse dteinte.

        Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,
        Te ravoir, simplicit sainte?
        Reboire au premier gobelet?
        Le pourrait-on, si l'on voulait?
        C'est pourtant d'un oignon bien laid
        Qu'on revoit fleurir la jacinthe!
        Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,
        Te ravoir, simplicit sainte?

        Une toile se rallumait
        Sur le val, obscur labyrinthe.
        Au-dessus de chaque sommet
        Une toile se rallumait
        Quand la cloche de Saint-Mamet
        Tintait!... Oh! si, lorsqu'elle tinte,
        Une toile se rallumait
        Sur la vie, obscur labyrinthe!

        O Carillon de Saint-Mamet,
        Tinte, quand d'or le soir se teinte!
        Dans l'air bleu qui nous le transmet,
        O Carillon de Saint-Mamet,
        Tinte ce tintement qui met
        Plus de calme en notre me!... Tinte,
        O Carillon de Saint-Mamet,
        Tinte, quand d'or le soir se teinte!


VIII

PRIRE D'UN MATIN BLEU

          Tout est bleu d'ther.
          L'abeille du lys
          Dit: _Pater noster
          Qui es in coelis..._

          Le moineau des toits,
          Le lzard du mur
          Disent  la fois:
          _Sanctificetur..._

          _Nomen..._, dit le jonc.
          _Tuum..._, dit l'tang.
          Et le doux et long
          Delphinium blanc

          Rpte: _Tuum..._
          Sur autant de tons
          Qu'un delphinium
          A de clochetons!

          Que dit l'eau du puits?
          _Adveniat..._ L'air?
          _Regnum tuum..._ Puis
          Tout devient plus clair!

          Bien qu'entre les pins
          Glisse un canon mat,
          L-bas les lapins
          Ont gmi: _Fiat!..._

          Ayant accept
          Qu'un plomb la tut,
          La caille a chant:
          _Voluntas tua!..._

          Un pigeon luisant
          Quitte le bouleau
          Et monte, en disant:
          _Sicut in coelo!..._

          La bche,  ce vol
          Dont elle vibra,
          Droite dans le sol
          Gronde: _Et in terra!_

          Et: _Panem nostrum..._,
          Dit le sol vermeil.
          _Quotidianum..._,
          Rpond le soleil!

          Le ciel est si bleu
          Que tout, ce matin,
          Pense qu'il ne peut
          Prier qu'en latin!

          C'est le rsda
          D'aube irradi
          Qui murmure: _Da
          Nobis hodie..._

          _Dimitte nobis
          Debita nostra..._.
          Bourdonne l'iris
          O l'abeille entra.

          Le fenouil lger
          Qu'on appelle aneth
          Dans le potager
          A dit: _Sicut et..._

          _Nos dimittimus..._,
          Disent  mi-voix,
          _Debitoribus..._,
          Les fourmis du bois.

          Dans ses petits pots
          Le myosotis
          S'veille  propos
          Pour dire: _Nostris..._

          Blanc d'avoir tran,
          Le pur Lohengrin,
          Le cygne dit: _Ne
          Nos inducas in..._

          Un corbeau plus vieux
          Que Mathusalem
          Croasse un pieux:
          _Tentationem._

          _Sed libera nos..._,
          Blent en marchant
          Les doux mrinos
          Qui broutent le champ.

          Ayant le premier
          Fait le mal subtil,
          Que dit le pommier?
          _A malo!_ dit-il.

          Il dit: _A malo..._
          Et le cyclamen
          Inclin sur l'eau
          Lui rpond: Amen!

1891.


IX

OMBRES ET FUMES

        J'aime les ombres, les fumes,
        Ces fugacits et ces riens,
        Ces formes vaguement formes,
        Ces tremblements ariens.

        Je t'aime, toi qui ne te poses
        Jamais, Fume,  soeur du Vent,
        Et je vous aime, Ombre des choses,
        Plus que les choses bien souvent!

        Je vous aime, parce que, vaines,
        Vous me convenez,  moi, vain,
        Et parce que, les incertaines,
        Vous me charmez, moi, l'incertain!

        Oui, j'aime toutes les fumes,
        Celles qui tranent sur les champs,
        Celles qui sortent des rames,
        Celles aux panaches penchants,

        Les larges dont les hanches rondes
        Se roulent dans l'azur profond,
        Celles qui sont des boucles blondes
        Qui de plus en plus se dfont,

        Ou des vrilles que l'air allonge,
        Fins copeaux roulants et fuyards
        De quelque menuisier de songe
        Qui raboterait des brouillards;

        J'aime celles qui sont, il semble,
        --Leurs flocons ensemble tant pris
        Et montant ainsi pris ensemble,--
        Des grappes de gros raisins gris;

        Celles dont le duvet tressaille
        Sur les chaumes, piquant au bout
        De ces obscurs chapeaux de paille
        Des aigrettes de marabout;

        Celles qui, tt dissmines,
        Par petits bonds lgers s'en vont
        Du chalumeau des chemines,
        Comme des bulles de savon;

        Les droites et les zigzagantes,
        Et celles qui font sur les cieux
        Des fioritures lgantes,
        Des paraphes prtentieux;

        J'aime celles dont les spirales
        Semblent monter d'un encensoir;
        J'aime les roses, matinales,
        J'aime les bleutres, du soir;

        Et celles que j'aime entre toutes,
        Sont les ples, les faibles, les
        Pas encor tout  fait dissoutes,
        Mais presque, aux lointains violets;

        Celles aux graciles volutes
        Qui, dans les vallons assombris,
        Dnoncent  peine les huttes
        Et les phmres abris;

        Celles qu'un jeu de brise courbe,
        Courbe et redresse tour  tour,
        Sur les moribonds feux de tourbe
        Abandonns par le pastour,

        Et dont les timides guirlandes
        S'effacent  nos yeux ravis,
        Et dfaillent au loin des landes
        Sur un horizon de lavis...

                   *       *       *       *       *

        Et j'aime aussi toutes les ombres,
        Et tous leurs caprices chinois,
        Gantes, naines, ples, sombres,
        Selon l'heure et selon le mois;

        Les belles ombres magistrales
        Qui rampent solennellement;
        Les ombres caricaturales
        A l'hoffmannesque mouvement;

        Les ombres surtout, je l'avoue,
        Qui par des pinceaux trs subtils
        Semblent faites: sur une joue,
        Cette fameuse ombre des cils;

        Cette ombre que, minutieuse,
        Sur le bas du roc cinabrin
        Ou sur le pied roux de l'yeuse,
        Projette l'herbe, brin par brin;

        Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule
        Superpose  son reflet;
        Au fond du ruisseau, l'ombre drle
        D'un ttard vif sur le galet;

        Une ombre de fils d'araigne
        Dans laquelle un insecte mort,
        Balanant sa panse saigne,
        Met une petite ombre encor;

        Votre ombre au rideau de l'auberge,
        Moustaches du chat accroupi;
        L'ombre d'un cheveu de la Vierge;
        L'ombre d'une barbe d'pi;

        Et dans le lys, cadran solaire
        A qui Mab dit: Quelle heure est-il?
        En billant sous un capillaire,
        L'ombre tournante du pistil!

        Mais les ombres que je prfre,
        Sont celles, naturellement,
        Qu'un fugitif objet vient faire,
        Les chres ombres d'un moment.

        Et c'est l'ombre de ce qui vole
        Qui me sduit le plus, tant
        La plus vaine et la plus frivole,
        Par son symbole inquitant.

        J'aime les ombres minuscules
        Qui dansent sous les papillons,
        Qui dansent sous les libellules,
        Sur l'eau, les herbes, les sillons;

        J'aime l'ombre que l'alouette
        Laisse par terre en s'levant,
        Et la rapide silhouette,
        Sur les toits, de l'engoulevent;

        L'ombre d'un bond de sauterelle,
        L'ombre, sous un zphyr souffleur,
        De la plume abandonnant l'aile,
        Du ptale quittant la fleur;

        Toute ombre vite vanouie,
        Toute ombre qu'on perd brusquement:
        Sur les lvres de mon amie
        L'ombre d'un attendrissement,

        Dans toutes les ombres des branches
        Toutes les ombres d'oiselets,
        Celles, sur les poussires blanches,
        De votre vol, duvets follets,

        Et, sur la frissonnante page
        O j'cris ces vers, au jardin,
        L'ombre que jette le passage
        De quelque moucheron soudain!

        Oui, lorsque  mon accoutume
        Je laisse aller jouer mes yeux,
        C'est avec l'ombre et la fume
        Qu'ils s'amusent toujours le mieux;

        Et parmi les ombres sans nombre
        Au jeu desquelles je me plus,
        La plus philosophique, l'ombre
        La plus ombre, et, partant, la plus

        Vraiment de mes regards aime,
        Ce fut,-- deux riens s'assemblant!--
        Ce fut l'ombre d'une fume
        Bleuissante sur un mur blanc!

1893.


X

LA FLEUR

    J'tais l, bien couch dans ce bon tas de foin,
    Dans ce bon tas profond de foin, qui, de trs loin,
    S'tait promis  moi par son parfum qui rde;
    J'tais l, caress d'une chatouille chaude,
    Presque disparaissant dans la ronde rousseur,
    Le corps envelopp d'une vaste douceur,
    La tte, cependant, commodment plus haute,
    Riant d'aise, alangui, remerciant mon hte,
    Lequel m'insinuait des brins astucieux;
    J'tais l bien couch, mon chapeau sur les yeux,
    Berc d'un tintement de cloches loignes,
    Ramenant quelquefois des touffes par poignes
    Pour hter mon complet ensevelissement,
    Humant la forte odeur avec enivrement,
    Et, bat, le coeur gai, le corps las, l'esprit veule,
    Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!
    J'tais l, somnolent, monologuant, et puis
    Attentif aux milliers de craquants petits bruits
    Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on coute;
    Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: Le doute
    tant un oreiller, selon Montaigne, mol,
    Doit tre un oreiller de foin... de foin... Bien fol
    Qui de courir les prs a conserv l'envie!
    Pour moi, je vois ici l'emblme de ma vie.
    Aprs avoir longtemps dans tous les sens err,
    J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas dor,
    Un tas de foin... de foin... sur lequel,  ma guise,
    J'coute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise,
    Des bruits tnus que nul ne percevrait que moi;
    Sur lequel--d'autant plus mritoire, ma foi,
    Que moi-mme, et tout seul, j'ai d faucher mon herbe,--
    Je gote le repos confortable et superbe.
    Je me flicitais ainsi, quand, tout d'un coup,
    Je me sentis piqu vivement dans le cou.
    Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure,
    Elle devint bientt si forte, la piqre,
    Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison:
    Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,
    Moins souple que le foin, m'avait, morte revche,
    Enfonc dans la chair sa tige dure et sche.


XI

L'IF

    Le sol tait jonch d'une automne craquante;
    Et je faisais, au fond des bois o je frquente,
        Mon petit tour contemplatif.
    Les buissons roux taient comme un cercle de faunes.
    Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,
        Que je voyais jaunir un if.

    Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert, m'tonnai-je
    Vous dont le vert profond reste noir sous la neige.
        Vous, l'If, de ce jaune honteux?
    Mais, semblant dsigner d'un mouvement de branche
    Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,
        L'If me rpondit: Ce sont eux...

    Eux qui, supportant mal mes insolences vertes,
    Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.
        Ces feuilles, innombrablement,
    Se sont, comme des mains rageuses et crispes,
    A tous mes verts piquants si jaunes agrippes,
        Qu'on me croira jaune, un moment!

    --Quoi! d'autres t'ont jet ces feuilles que tu portes?
    Il reprit: L'arbre mort jette des feuilles mortes!
        Homme, ceci vous tonna?
    Agit-on dans vos bois autrement qu'en les ntres?
    On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres.
        On ne prte que ce qu'on a.

    Il faut  son prochain que l'on prte, sans cesse,
    Fltri, sa fltrissure, et, sec, sa scheresse,
        Et, mort, qu'on lui prte sa mort.
    Quand nous diffrons d'eux, les arbres et les hommes
    Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes,
        Nous touffer comme un remord!

    Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous duque:
    La feuille persistante  la feuille caduque
        Ne devrait pas se laisser voir.
    N'est-il pas naturel que, voyant ma verdure,
    Ces arbres aient trouv, pour cacher que je dure,
        De se laisser sur moi pleuvoir?

    Ah! quand ils souffrent trop, les tilleuls et les chnes,
    De ne laisser tomber sur les mousses prochaines
        Que tous ces tristes haillons bruns,
    Que ces maigres chiffons dont l'horreur tourne et vole,
    Ils peuvent bien, mon Dieu! si cela les console,
        M'en attribuer quelques-uns!

    Le vent n'aura besoin que d'une chiquenaude
    Pour faire s'crouler tout ce qui s'chafaude
        Fallacieusement sur moi.
    Je serai nettoy par quelques brises fraches.
    Car ces feuilles ne sont que de pauvres, de sches...
        Que dis-tu? Calme ton moi!

    Voil bien les grands mots des hommes: calomnies?
    Feuilles mortes, tout simplement! feuilles jaunies!
        En suis-je moins vert l-dessous?
    L'indulgence est facile aux arbres qui demeurent,
    Et nous pouvons laisser  des arbres qui meurent
        Le plaisir de mourir sur nous!


XII

LA BROUETTE

    Tel un prince hritier qui se dguise et rde,
    Afin de dcouvrir l'injustice et la fraude,
    A travers les tats du roi son pre, tel
    Jsus reprend parfois son jeune front mortel,
    Quitte en secret le firmament du Dieu son pre,
    Et, blond, s'en vient un peu voyager sur la terre,
    --Tlmaque divin que, comme un vieux Mentor,
    Le bon saint Pierre, tant son aurole d'or
    Pour n'tre pas trahi par ses feux, accompagne.

    Un jour, ayant battu longuement la campagne,
    Le Seigneur et le Saint--on tait en hiver,--
    Firent halte en un bois dont le feuillage vert
    N'tait plus sur le sol que de l'humus rougetre.
    Saint Pierre et bien voulu s'asseoir au coin d'un tre
    Et chauffer ses vieux doigts, mais la seule maison
    Qui levt son chapeau de chaume  l'horizon
    Ne penchait pas au vent la plume de fume
    Qui fait rver bon gte et soupe parfume.
    Donc, ce bois valait mieux, d'autant que le soleil
    Y donnait, un soleil timidement vermeil,
    Un soleil pas bien chaud, c'est vrai, mais, tout de mme,
    Point trop  ddaigner en ce matin si blme.
    Et Pierre, tout fourbu d'aller par les chemins,
    S'tant assis, tendait vers ce soleil ses mains
    Et les dgourdissait dans sa lumire rose,
    Cependant que Jsus rvait  quelque chose,
    Debout, et ne sentant ni fatigue ni froid.

    Pierre cria soudain: Matre! Fils de mon Roi!
    Regardez, regardez par ici cette femme!
    N'est-elle pas stupide ou folle? Sur mon me,
    Elle veut ramasser du soleil. Voyez-la!

    Jsus leva les yeux. Une vieille tait l,
    De ces vieilles des champs, au dur profil de chouette;
    Et cette vieille, avec une norme brouette,
    Se tenait au milieu du sentier,  l'endroit
    Qu'clairait un rayon de soleil tombant droit;
    Et sitt qu'il venait dorer son vhicule,
    Cette femme tentait la chose ridicule
    D'emporter le rayon, et poussait aux brancards
    Bien vite; mais toujours, au moindre des carts
    Qu'elle faisait du point frapp par la lumire,
    Le soleil s'chappait de la brouette; et Pierre
    Se divertissait fort  regarder ce jeu:
    La capture, d'abord, du beau rayon de feu
    Entre les ais boueux et gris qu'il illumine,
    Puis sa fuite rapide, et la piteuse mine
    De la vieille pauvresse, interdite un moment,
    Mais qui recommenait bientt, patiemment,
    Sans comprendre pourquoi, ds qu'elle entrait dans l'ombre,
    Elle ne poussait plus qu'une brouette sombre!
    Est-elle simple! Dieu! voyez ce qu'elle fait!
    Bon! elle recommence!
                Et Pierre s'esclaffait.

    Mais voici que Jsus, dont l'intrt s'veille,
    S'approche, et doucement interroge la vieille:
    Femme, que fais-tu l? N'as-tu plus ta raison?
    Il rgne un froid terrible en cette pre saison,
    Et je ne comprends pas,  femme, que tu veuilles.
    Au lieu de ramasser du bois sec et des feuilles,
    Ramasser ce rayon  peine rchauffant!

    --C'est pour le rapporter  mon petit enfant,
    Dit la femme, en levant le front. Je suis l'aeule
    D'un pauvre enfant malade  qui je reste seule,
    Car cet hiver le pre et la mre sont morts.
    Pour travailler, mes bras ne sont plus assez forts.
    Je ne peux que glaner, et ce travail-l chme.
    Et l'enfant va mourir sous notre triste chaume,
    Sans mme avoir connu ces douceurs, ces bonbons,
    Qui font sourire encor les petits moribonds.
    Ne pouvoir pas gter alors qu'on est grand'mre,
    C'est dur! Que lui donner? Je ne savais que faire;
    Mais voici qu'il me dit, ce matin, au rveil:
    Je serais bien content si j'avais du soleil!
    Car le soleil jamais n'entre dans ma chaumire,
    Et mon petit garon est priv de lumire.
    Alors, voyant qu'ici du soleil avait lui,
    Je viens en ramasser un bon morceau pour lui.
    Et la vieille reprit avec foi sa besogne.

    Quand il se sent mu, saint Pierre se renfrogne.
    Il dit: Elle est stupide! elle ne voit donc pas
    Que son soleil s'en va ds qu'elle fait un pas!
    Cette vieille cervelle est dure comme pierre
    Et ne comprend plus rien!

                Mais Jsus dit  Pierre,
    Pensif, ayant rv sur cette femme un peu:
    On ne sait pas ce que l'amour des simples peut!
    Et, n'ayant pas compris toute cette parole,
    Saint Pierre rptait: Mais cette femme est folle!
    Elle est folle, Seigneur!... Soudain, il s'arrta,
    Presque aussi confondu que quand le coq chanta:
    Car la vieille marchait maintenant sous les branches,
    Et les rayons restaient entre les quatre planches,
    Et les rayons, dans l'ombre, tincelaient encor.
    Et, paraissant pousser devant elle un tas d'or,
    Sans s'tonner, la vieille, impassible et muette,
    Emportait le soleil dans son humble brouette.

1892.


XIII

L'AMOUREUX DE MARGARIDON

    Vierge au regard loyal, fleur de notre campagne,
    Si je puis tre aim de vous, Margaridon,
    Demain mme, je veux, pour vous en faire don,
    Acheter un foulard au colporteur d'Espagne.

    Si nous nous accordons sans trop tarder, je crois
    Que je ne saurai pas vous refuser la montre
    Qu'un bijoutier gascon dans sa bote nous montre
    Au milieu de coeurs d'or, de bagues et de croix!

    Si nous nous marions aux premires pervenches,
    J'irai jusqu' donner du ruban de velours
    Pour que le capulet mme de tous les jours
    Soit aussi bien bord que celui des dimanches.

    Sans tre un grand Crsus, j'ai mon petit avoir.
    J'ai des boeufs. J'ai le champ que m'a laiss mon pre.
    Un potager. Enfin, la maison est prospre,
    Et vous aurez du linge  porter au lavoir.

    Et si vous ne voulez que goter le jeune ge,
    Vous vivrez sans rien faire, aussi blanche de peau
    Que les dames d'Albi qui portent un chapeau,
    Car la mre est vaillante et fait tout le mnage.

    La chambre est belle. Elle a trois mtres de hauteur.
    Moi-mme j'ai taill la poutre et les lambourdes.
    J'ai pendu deux portraits sous la Vierge de Lourdes:
    L'un, c'est Monsieur Hugo; l'autre, Monsieur Pasteur.

    De l'huile de mon bras la commode est luisante.
    Le lit est grand, profond: c'tait le lit des vieux.
    La mre l'a cd pour que nous soyons mieux.
    Tout a sera bien beau quand vous serez prsente!

    Les rideaux ont t passs  l'amidon;
    Et j'ai fait faire un cadre avec les coquillages
    Que l'oncle a rapport de ses lointains voyages,
    Pour le petit miroir de ma Margaridon.

    J'ai, pour vos pots de fleurs, largi d'une planche
    La fentre o bientt vous viendrez vous asseoir...
    Et lorsque je suis seul, je regarde, le soir,
    La place o vous mettrez votre main sur ma manche.

1889.


XIV

LES BOEUFS

    C'est l'heure o la nuit pose, en montant vers les cieux,
    Son pied sur chaque mont comme sur une marche;
    Et, dchirant le soir du cri de ses essieux,
    Un char de foin a l'air d'une meule qui marche.

    Deux boeufs trament ce char, et, de leur front ttu,
    Ils poussent en avant, les cornes abaisses;
    Chacun d'un tablier de toile est revtu,
    Qu'on voit en bas frang de ficelles tresses.

    Cette frange descend sur leurs genoux noirauds
    Pour loigner, pendant les chaudes matines
    O des bourdonnements s'chappent des sureaux,
    Le harclement bleu des mouches obstines.

    Ils avancent, coiffs de peaux d'agneaux, les boeufs,
    Flanquant des coups de queue  leur croupe cailleuse,
    Et sans paratre voir le tournant trop bourbeux,
    Ni qu'aprs le tournant la cte est rocailleuse.

    Lorsque le char s'enfonce et qu'il faut l'arracher,
    Dans le marbre gluant des naseaux noirs et roses,
    Ils soufflent un instant, puis, sans daigner broncher,
    Ils partent  nouveau, les paupires mi-closes.

    Et tandis qu'ils sont l peinant, poussant plus fort,
    Les boeufs mystrieux, normes et timides,
    Comme s'ils demeuraient trangers  l'effort,
    Gardent, sous leurs cils durs, toujours, leurs yeux humides.

    Un attendrissement semble tre en eux mont
    Que ne peut plus troubler la prsente dtresse;
    Et, les voyant souffrir avec cette bont,
    J'ai compris quelle tait leur profonde sagesse.

    Ils ne s'tonnent plus, les paisibles boeufs roux,
    Car ils ont longuement rflchi sur les choses;
    Et ce sont devenus des philosophes doux,
    Patients rumineurs des effets et des causes.

    Ils ne s'tonnent plus, ils ne s'indignent plus,
    Sachant qu'on perd son temps en rvoltes superbes,
    Quand la route implacable ouvre ses deux talus,
    Et qu'il vaut mieux songer en remchant des herbes!

    Ils savent qu' leur sort ils ne changeraient rien,
    Mais que chaque moment des plus ingrates vies
    Peut possder le rve, insaisissable bien,
    Secrte libert des races asservies!

    Qu'importent l'aiguillon cruel, le taon haineux,
    L'accouplement au joug, les cornes qu'on attache!
    Ils ne souffrent de rien, ne vivant plus qu'en eux,
    Et machinalement accomplissant leur tche.

    Qu'importe la charrue et d'avoir entendu
    Le cri que le bouvier pousse  la capvirade!...
    Chacun, posant sans bruit son large pied fendu,
    Rve, et sent prs de lui rver son camarade.

    Ils vont, sans s'occuper des coups ni des faux pas,
    Trouvant que pour rver, dj, la vie est brve.
    Et que, si grands qu'ils soient, des maux ne valent pas
    De dtourner le sage, un moment, de son rve!

    C'est pourquoi, quand, la ronce accrochant les moyeux,
    L'ornire sous la roue hostilement se creuse,
    Au plus fort de la lutte ils gardent dans leurs yeux
    Cette belle douceur de la pense heureuse.

1889.


XV

LES GENETS

    Sur ces balais--stupidement--dresss du sol
        S'est abattu tout un doux vol.

    Pour se poser--sur ces balais,--dans la campagne,
        Des papillons viennent d'Espagne.

    Des papillons--qui sont des fleurs,--des fleurs qui sont
        Des papillons! Essaim? Buisson?

    Sont-ils des fleurs?--Sentez leur souffle!--Ou bien sont-elles
        Des papillons? Voyez leurs ailes!

    Papillons-fleurs;--ces papillons--se sont, lgers,
        Sur chaque brindille tags!

    Les gros en bas,--et, tout en haut--de chaque tige,
        Le plus petit de tous voltige!

    Et tout ce vol--de papillons--tout palpitants
        S'installe l pour quelque temps.

    Et maintenant,--les vieux balais--ont une housse,
        Et rpandent une odeur douce:

    a sent si bon--que c'est toujours--comme si on
        Attendait la procession!

    Et cette odeur--s'en va troubler--toute la lande,
        Car le vent fait la propagande.

    Balais! balais!--qui vous et dit,--balais piteux,
        Que vous seriez si capiteux?

    Et tout d'un coup--(mais quel besoin--des fleurs ont-elles
        tant des fleurs, d'avoir des ailes?)

    L'essaim dor,--qui se souvient--d'tre espagnol,
        Prend au vent d'Espagne son vol!

    Que reste-t-il--de l'or vivant,--des ailes douces?
        Quelques noires petites gousses!

    Vous n'avez plus--qu' frissonner,--gents frileux,
        En nous offrant, des balais bleus,

    Des balais bleus--pour balayer--devant nos portes
        L'amas prochain des feuilles mortes!

    Balais! balais!--pauvres gents,--vous tes laids!
        Vous n'tes plus que des balais!

    Et vainement--vous murmurez,--ne pouvant croire
        A la fuite de tant de gloire:

    Qu'est-ce que c'est--que ces fleurs-l--qui fuient aux vents
        Il faut consulter les Savants!

    Que voulez-vous!--vous rpondront--leurs voix casses,
        C'est des papilionaces!

    Il faut avoir,--quand on a peur--de ces douleurs,
        Des fleurs qui ne soient que des fleurs!

    Mais quand on veut--des fleurs en or--ayant des ailes,
        On sait  quoi s'attendre d'elles!


XVI

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      On entend encor fuser quelques trilles.
      La couleur du ciel commence  muer.
      Des coups d'ailes font encor remuer
      La vigne des murs, le lierre des grilles.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Les changes vifs que faisaient les branches
      D'oiselets lancs comme des volants
      Deviennent plus mous, deviennent plus lents.
      La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Le doux crpuscule a jet sa cendre;
      Les lointains sont bleus et vont se noyant;
      Et la feuille d'or, tout en tournoyant,
      Du grand peuplier se met  descendre.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Une cloche tinte, une chvre ble.
      Une fille passe, et chante, et suit l'eau.
      Le chant que l'on chante  cette heure est beau;
      La fille qui passe  cette heure est belle.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Les pas des marcheurs attards se pressent.
      Un rameau, quitt par son chanteur fol,
      Est encor tremblant de l'lan du vol.
      O vont ces oiseaux qui tous disparaissent?

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      La clart s'esquive, et dj l'on doute
      Si l'objet qu'on voit est loin ou tout prs.
      S'en revenant seul, lentement, des prs,
      Un poney velu traverse la route.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Un alignement de petites meules
      Donne aux champs l'aspect de camps endormis.
      L'heure est aux amants, et non aux amis.
      Les coeurs vont par deux, les mes vont seules.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      La vie est soudain comme une inconnue
      Qui fixe sur vous de trop larges yeux.
      Il semble que tout soit insidieux.
      On s'entend parler d'une voix mue.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      On s'entend parler d'une voix de songe
      Dont on ignorait la sonorit.
      C'est l'heure charmante o la vrit
      A tout  fait l'air d'tre du mensonge.

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

      Et si maintenant la rainette chante
      Aux bords brchs des petits bassins,
      C'est que, sur ton coeur ayant des desseins,
      Cette heure a besoin d'tre trop touchante...

      Derniers petits chants et derniers bats
      Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

1891.


XVII

L'OURS

    Martin, ours. Une bte norme. Un plantigrade
    Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade.
    Touffu, frocement espigle, et reniflant.
    Un ours qui jetterait un homme sur le flanc
    D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes,
    Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes;
    Un ours dont un gant ne viendrait pas  bout,
    Et qui, s'il se montrait soudainement debout,
    Ferait, comme devant la nuit le crpuscule,
    S'vanouir Samson et se dissoudre Hercule:
    Car Hercule, l'athlte aux puissantes sueurs,
    Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs,
    Ne seraient, dans les bras de la bte assaillie,
    Malgr leur corps trapu, leurs muscles en saillie,
    Leurs intrpides reins, leur imployable dos,
    Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.

    Et cet ours, au regard terriblement oblique,
    Danse la mazurka sur la place publique.

    L'homme qui tout petit  sa mre le prit,
    Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit,
    Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde,
    Et roule du tambour, et tire sur la corde
    Qui s'attache  l'anneau de la narine en sang,
    Et lui chante un refrain monotone et dansant;
    Et docile, et craignant de perdre la cadence,
    Le formidable ours brun de la montagne danse...
    Soulevant le gros rire pais des hommes saouls,
    Il danse, sous la pluie insultante des sous.

    Une bosse de chair et de fourrure sale
    Lui ballotte au sommet de l'pine dorsale;
    Et de peur de dplaire  cet homme, cet ours
    Fait, devant l'honorable assistance, des tours.
    L'homme n'a qu' parler, et l'ours obit vite.
    L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite,
    Sitt que la mazurke est danse,  polker:
    Et l'ours polke;  valser: l'ours valse;  mieux marquer
    La mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte,
    Gracieux comme un ours qui fait le dsinvolte;
    A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son sant;
    A manier un peu sa trique de gant:
    L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse,
    Sa trique entre les bras, d'un gros guignol froce;
    A montrer comment l'ours marche en montagne: l'ours
    Marche, allongeant des pas silencieux et lourds;
    A faire le bourgeois riche qui se promne:
    Et l'ours, caricature horriblement humaine,
    Se lve sur ses pieds; puis, plein de dignit,
    Dposant sur sa tte norme, de ct,
    Un tout petit chapeau de paille ridicule,
    L'ours vient faire un salut au public--qui recule!
    Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'tre un peu gris;
    Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris
    Et les pitinements le laissent immobile...
    Et puis, l'homme  chacun va tendre sa sbile,
    Grommelle en la sentant lgre dans sa main,
    Relve l'ours encor couch sur le chemin
    En donnant  l'anneau deux coups de corde brusques,
    Lance  la bte un coup de pied, reprend ses frusques,
    Ramasse son gourdin, rajuste son tambour,
    Et part, suivi d'enfants.

                Ainsi de bourg en bourg,
    Ainsi de ville en ville.

                Et je n'ai pas, en somme,
    Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Saint-Bat, 189...


XVIII

TOUT D'UN COUP

    Les clarts qui, l-bas, piquant les ombres bleues,
    Rvlent qu'un menu village,  bien des lieues,
    Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir,
    Les clarts, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir,
    Du haut d'un col, avant de descendre les rampes,
    Luire,--et qui sont, l-bas, les chandelles, les lampes,
    Les feux d'une gat, d'un travail, d'un souci,--
    Ces clarts, tout d'un coup, nous rappellent que si
    L'on rve au bord des ciels, on vit au ras des terres;
    Que si l'on rve un peu sur les monts solitaires,
    On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup;
    De sorte que nos coeurs, oubliant, tout d'un coup,
    Que les feux du mchant, ses lampes, ses chandelles,
    Ne font pas, au lointain, des lumires moins belles
    Que les lampes, les feux, les chandelles du bon,
    Et que l'affreux signal qu'allume un vagabond
    Et la douce fentre au seul rideau de serge
    Qu'claire saintement le coucher d'une vierge
    Sont deux toiles d'or identiques,--nos coeurs,
    Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueurs
    Ne sont plus, dans la nuit, que d'autres existences,
    Nos coeurs qui, tout d'un coup, sentent qu' ces distances
    Vous ne diffrez gure,  pires, des meilleurs,
    Aiment galement tous ces lointains veilleurs!


XIX

LE MENDIANT FLEURI

    Il n'est pas du pays. D'o peut-il tre?... d'o?
    On ne sait pas. C'est un mystrieux bonhomme.
    Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.
    Il porte un vieux chapeau qui parat tre--comme
    Ceux que portent les champignons--en amadou.
    Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme
        Le Mendiant Fleuri. C'est tout.

    Il a cette folie, il a cette jolie
    Folie: il se fleurit. Il se dguise en Mai.
    Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet.
    Ds qu'il dcouvre un trou dans sa veste, il y met
    Du lilas, un pavot. Si c'est une folie,
    Cet affreux vagabond des routes se permet
        La mme que vous, Ophlie!

    Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux
    Comme les champs en ont aux creux de leurs ornires.
    A ses poches il a des touffes printanires
    Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanires.
    Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,
    Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumires,
        Il a du thym dans ses sabots.

    Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche,
    Reborde un vieux revers avec des serpolets,
    Pique de la tremblette aux fentes des ourlets,
    Enrichit de bleuets roses et violets
    Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche;
    Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets,
        Une pipe d'aristoloche!

    Qu'il est beau quand il va de maison en maison,
    Chamarr d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte!
    La flore du moment sur lui frissonne toute.
    Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute,
    Comme un calendrier vivant,  l'horizon!
    De sorte qu'il suffit de le voir sur la route
        Pour savoir quelle est la saison!

    Il russit parfois des toilettes charmantes.
    Je lui connus un col d'asprule, un camail
    De scabieuse ayant un chardon pour fermail.
    Qu'il est beau quand il va de portail en portail,
    Et que, charg de coquelourdes et de menthes,
    On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail,
        Passer dans les herbes fumantes!

                   *       *       *       *       *

    O bizarre bonhomme,  vagabond falot,
    Misre dont toujours embaumait le passage,
    Vieillesse o le muguet attachait un grelot,
    O Mendiant Fleuri, gueux parfum, fou, sage!

    Brave pauvre, qui, loin d'tre un pauvre honteux,
    Marques la dchirure avec une jonquille,
    On t'est reconnaissant, presque, d'tre boiteux,
    Tant la guirlande est belle autour de ta bquille!

    Cynique blouissant, hroque et finaud,
    Je ne saurais assez prfrer, quand j'y pense,
    Tes courageuses fleurs au facile tonneau,
    Diogne charmant de nos routes de France!

    Inconscient donneur d'une grande leon,
    Merci, fou gracieux, pote et philosophe,
    D'oser, sous le soleil, enseigner la faon
    D'accommoder de fleurs les restes de l'toffe!

    Il nous apprend, ton humble et rustique talent,
    Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes!
    Alors, pourquoi traner sa vie en talant
    Des misres, des trous, des tares, des lacunes?

    Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau
    Qu'on tend vers le passant--ou qu'on tend vers la gloire?
    Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,
    Ils font bien, les bergers, de te verser  boire!

    Que ton moyen me plat! Tous mes accrocs d'hier
    Vont aujourd'hui, du moins, servir  quelque chose.
    Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier.
    Ton gilet a son lys? Mon coeur aura sa rose!

    J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit
    Prsenter au prochain nulle image cruelle,
    Puisqu'on n'a qu' rouvrir sa blessure du doigt
    Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle!

    Bonhomme, j'ai compris qu'il faut tre coquet
    De sa blessure, au lieu que d'en tre malade,
    Et que, mme, parfois, pour y mettre un bouquet,
    Il convient d'largir la simple estafilade.

    On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti.
    Et l'on acquiert bientt la grce, et la manire
    D'tre reconnaissant au buisson qui, gentil,
    Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnire!

    Ds qu'on est dcousu par un poignard nouveau,
    Il faut en profiter pour se fleurir encore.
    Plus on est malheureux, plus on doit tre beau!
    Faisons tous nos malheurs en corolles clore!

    Servons-nous du malheur.--Un jour, un jardinier
    M'a dit cette parole ingnue et profonde:
    Si Job avait plant des fleurs sur son fumier,
    Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!

1891.


XX

LE CONTREBANDIER

    Ayant longtemps suivi le sentier de montagne,
    Distrait, j'avais gagn la frontire d'Espagne,
        Et j'avais pris, au bout du pont,
    La place o bien souvent, prs du troupeau qui broute,
    J'coute ce que dit le douanier, et j'coute
        Ce que le muletier rpond.

    Toujours la mme scne ingnument clate:
    Le petit gabelou galonn d'carlate,
        Avec un sourire entendu,
    coute le rcit que l'autre lui rabche,
    Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bche.
        Trouve le flacon dfendu.

    Ce jour-l, c'tait l'heure o s'enflamment les vitres.
    Le grillon, dont l'amour fait chanter les lytres,
        Avec le grillon alternait
    Comme un berger d'glogue avec un autre alterne.
    Dj le voiturier allumait sa lanterne.
        Tout le soir sentait le gent.

    Parfois, de ces garons passaient qui, sans rien dire,
    Glabres, la cigarette au coin de leur sourire,
        Vont  pas souples et prudents;
    De ces filles riaient, si brunes, sous les branches,
    Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches:
        Leurs espadrilles et leurs dents.

    Et j'aperus venir un vieillard maigre et brusque,
    Un de ces paysans dont le regard s'embusque
        Sous un bret qui se rabat.
    Feignant de ramasser des pompons de platane,
    Il trottinait, courb, derrire un petit ne
        Qui portait un sac sur son bt.

    L'ne disparaissait sous le grand sac champtre.
    --Au moment o le vieux allait passer peut-tre,
        Inoffensif et toussotant,
    Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague,
    L'ne fit un cart. Et soudain une dague
        Tomba sur le sol en tintant.

    Une trs vieille dague espagnole.--Et puis, comme
    L'ne faisait, malgr les efforts du pauvre homme,
        Des bonds de poulain andalou,
    On vit un ancien casque en forme d'astrolabe
    Et deux longs perons de style presque arabe
        Tomber aux pieds du gabelou.

    Et comme l'ne, mu par ces nouveaux vacarmes,
    Ruait,--chaque ruade parpilla des armes!
        Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air,
    Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles,
    Un envol de rivets, de tassettes, de mailles,
        Un feu d'artifice de fer!

    Quoi! c'taient, dans ce sac, sous une avoine fourbe,
    Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe
        Et craintivement s'amoindrit?
    Prpare-t-on la guerre au fond de la valle?
    Ou bien veut-on passer une armure vole
        A l'Armeria de Madrid?

    Quelle armure est-ce l qui tombe et se bosselle?
    La courroie a souvent fait place  la ficelle,
        Les boucles n'ont plus d'ardillons.
    Quelle est cette rapire?... Oh! comme elle est use!
    La coquille brimballe autour de la fuse!
        La garde est veuve de quillons!

    Une jambe de fer dont le genou se rouille
    En rencontrant le roc un instant s'agenouille;
        Et, de ce fantastique sac,
    On croit voir, sur le sol rose de crpuscule,
    Tomber un chevalier qui se dsarticule
        Avec un bruit de bric--brac!

    La rondache, roulant comme un cerceau superbe,
    S'chappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbe
        O le rejoint un vieux houseau.
    L'ne bondit toujours. Et cependant,  terre,
    Une cuirasse a l'air d'un grand coloptre
        Vid par le bec d'un oiseau.

    Enfin, de ce ballot que chaque bond dballe
    Jaillit un cuivre trange, une vieille cymbale,
        Une sorte d'astre chancr,
    On ne sait quel plateau de balance fantasque,
    Luisant, plat comme un plat, martel comme un casque,
        Fourbi comme un vase sacr!

    Et quand tout eut roul devant lui, de l'air digne
    Qu'on prend quand on observe  regret la consigne,
        Le douanier recula d'un pas.
    Puis--que pouvaient avoir de terrible ces armes
    Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?--
        Puis il dit: a ne passe pas!

    Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge
    Ramassa la rondache, un enfant la flamberge;
        Et, lorsque tout fut ramass,
    Le vieux, s'tant laiss sur les bras tout remettre,
    Car l'ne en bondissant avait fui loin du matre,
        S'loigna, pesant et cass.

    Et le douanier s'en fut boire avec une fille
    L'anisette espagnole o trempe une brindille
        Qu'entoure du sucre candi.
    Moi, je suivis le vieux.--Il allait, le dos triste.
    Bientt, il se crut seul sous le ciel d'amthyste.
        --Et je vis qu'il avait grandi.

    Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette,
    Droit,--comme s'il savait aussi bien qu'un pote
        Que, lorsqu'on se retrouve seul,
    Il n'est pas de fiert que l'on ne rcupre,
    --N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-pre,
        Mais d'un seigneur et d'un aeul.

    Le vent du sud soufflait sa brlante caresse.
    Et je suivais ce vieux en murmurant: Serait-ce?...
        Et, tout d'un coup, je dis:
    Mais c'est!... Et me mis  courir  travers la campagne,
    Ple de voir que, plus il entrait en Espagne,
        Plus le vieil homme grandissait.

    Il jeta son bret, hocha sa tte grise;
    Puis, comme s'il avait entendu dans la brise
        Le nom que je n'avais pas dit,
    Il posa sur le sol ses armes en silence,
    Se coiffa firement du plateau de balance,
        Et, se retournant, m'attendit.

    Nous tions seuls, tous deux, au milieu d'une lande.
    Basse sur l'horizon, la lune tait si grande
        Que tout prenait un air sorcier.
    Et le vieux, dpouillant sa cape paysanne,
    M'apparut, sec, vtu d'une stricte basane,
        Et jamb comme un chassier.

    Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste,
    La beaut de son front, la largeur de son geste,
        Et la jeunesse de ses yeux.
    Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre:
    Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre
        En disant le nom de ce vieux!

    A son nom, il grandit encor, mit sur sa lvre
    Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fivre,
        Sourit un peu de mon moi,
    Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre,
    Il ta gravement sa cymbale de cuivre,
        Et me dit: Eh bien! oui, c'est moi.

    Je vis sa tte, avec l'aurole immortelle
    Que lui font, en tournant sans cesse derrire elle,
        Les ailes des moulins  vent!
    Mais: Seigneur bachelier..., pronona-t-il, tandis que,
    Trs digne, il remettait sur sa tte le disque,
        Pardonnez  votre Servant

    Si la profession qu'il exerce l'oblige
    A demeurer coiff d'un armet. Armet, dis-je,
        Car je doute qu'un bachelier
    --Le ft-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!--
    Prenne un armet auquel la mentonnire manque
        Pour l'obscur bassin d'un barbier!

    Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades,
    En ce langage o la sierra mit ses cascades
        Et l'Alhambra ses rossignols:
    Seigneur!... et je renonce  traduire le flegme,
    La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme,
        Et les jeux de mots espagnols;

    Seigneur! mon oeil vous scrute au moment qu'il vous toise:
    Vous n'tes pas bien grand, mais votre me courtoise
        Est de celles que nous aimons.
    Eh bien?... prtendra-t-on encor que j'exagre
    Quand je dis que je suis Chevalier Errant?--J'erre
        Depuis soixante ans dans ces monts.

    Je les ai parcourus de la Rhune  Vnasque,
    Des pays catalans jusqu' ce pays basque
        Dont les pommiers sont pleins de gui.
    L, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes,
    Et j'ai caus, du temps des batailles carlistes,
        Avec Zumalacarrgui.

    Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune,
    Buvant le lait de chvre et le rayon de lune
        Au creux de l'me et de la main,
    Dormant contre la meule o l'on plante une perche,
    J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts o je cherche
        Un passage, un col, un chemin!

    Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte
    Je ne sais quelle odeur de conscience morte
        Que n'aimerait pas Amadis.
    Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe.
    Je devine combien s'paissit et sirope
        Le sang latin, si clair jadis!

    Oui, ce morne gant qu'il faut tuer, ce terne
    Caraculiambro de l'poque moderne,
        L'gosme, pre d'Ennui,
    Fait rgner sur le monde une nuit si grognonne
    Que les coiffes de la dugne Quintagnone
        Sont moins noires que cette nuit!

    Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie,
    Aller remettre un peu le sicle  la folie!
        Il a besoin de me revoir
    Et de reboire une eau qu'il n'a plus gure bue.
    Ma lance doit piquer l'humanit fourbue
        Pour la pousser  l'abreuvoir!

    Et quant aux vils ruisseaux o l'on se dsaltre,
    Je dois, dans leur eau grise o roule tant de terre
        Qu'ils ne sont jamais lumineux,
    Je dois, dans leur eau fade o s'affaiblit la race,
    Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse
        Pour les rendre ferrugineux!

    En vrit, Seigneur bachelier de mon me,
    Je ne suis pas content d'une Europe qui blme
        Les hrosmes superflus.
    Il est temps que j'y entre, et c'est  quoi je pense.
    Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France,
        Et la France ne m'aime plus!

    Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille.
    Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille.
        Elle s'en mfie aujourd'hui.
    Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croire
    Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire
        Dont le geste au gouffre conduit.

    Ah! je voudrais sortir d'Espagne, o je me ronge,
    Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe,
        L'oubli de soi, l'amour fal,
    Et la faon dont on se fait des Dulcines!
    Mais, hlas! il y a toujours des Pyrnes
        Pour les colporteurs d'idal!

    Ds qu'elle me verrait j'aurais la France entire.
    Et comme on le sait bien, on veille  la frontire;
        Et toujours, quand je veux sortir,
    Quand, dguis, baissant le front, je me dpche,
    La grande armure me trahit, que rien n'empche
        De briller ou de retentir!

    C'est en vain qu'enlevant ma chre carapace
    Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe,
        Ou sous des branches de gent:
    De maudits enchanteurs habitant des gurites
    Savent percer de l'oeil les formes hypocrites,
        Et toujours on la reconnat!

    Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique.
    Que j'exporte une armure ancienne et magnifique
        Sans la dclarer!... C'est ainsi
    Que toujours, quand le Sort injuste me querelle,
    On veut me l'expliquer de faon naturelle.
        Mais je ne suis pas fou. Merci!

    Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque,
    Le zbre sur lequel chevauchait Muzaraque!
        J'aurais vite jou le tour.
    Mais je n'ai qu'un non. Car Votre Grce ignore...
    Il s'arrta. Sa voix soudain fut moins sonore.
        ... Que Rossinante est mort, un jour!

    Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine.
    Et savez-vous la fin que rservait leur haine
        A la monture d'un hros?
    Elle qu' voir la mort j'avais habitue,
    Elle est morte _les yeux bands!_--On l'a tue
        Dans une course de taureaux!

    Une larme coula sur la Triste Figure.
    Voil pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure
    Une chevalerie  pied,
    Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre;
    Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied  terre,
        Vive Dieu! pour me copier!

    Jusqu' ce que je puisse  travers ces montagnes
    Passer pour aller faire en France des campagnes,
        Je jure de ne plus m'asseoir.
    Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grce
    Ne sait pas... Et sa Voix soudain devint plus basse.
        ... Que Dulcine est morte, un soir.

    Depuis qu'en son cercueil j'ai dispos sa robe,
    Mon existence  moi ne vaut plus une arrobe
        De raisin sec de Malaga!
    Mais il faut qu'un talon craseur de couleuvre
    Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'oeuvre
        Pour laquelle on vous dlgua.

    Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre!
    Car vous ne savez pas... Sa voix devint plus sombre.
        ... Que Sancho vit encore. Il vit!
    Celui-l ne meurt pas. Et mme il monte en grade.
    J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade
        Le gros homme qui me servit!

    On l'a laiss passer, lui qui n'avait pas d'armes!
    Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes
        Qu'elle voudrait qu'on centuplt!
    Et partout,  prsent, le Pana sur le monde
    A si soigneusement roul sa panse ronde
        Qu' prsent, partout, tout est plat!

    Sancho rgne! Il raconte en farce mon histoire.
    On l'acclame quand il crache dans l'critoire
        De Gid-Hamed-Ben-Engeli.
    Sur ses genoux cagneux la Beaut se dgrafe.
    Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe:
        L'enthousiasme est aboli!

    On ne reconnat plus le drle. Il a du linge.
    Les ciseaux ont pass dans sa barbe de singe.
        Il se lave. On le dcrassa.
    Il soupe avec des rois chez les femmes superbes.
    Il fait des mots au lieu de dire des proverbes.
        Mais c'est toujours Sancho Pana!

    Il amuse les gens assez vils pour permettre
    Qu'il trahisse  la fois le grand Manchois son matre,
    Et son pre le grand Manchot!
    Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire,
    De me voir sur le seuil paratre pour lui dire:
        Taisez-vous. Vous tes Sancho!

    Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune.
    Car on profite mal d'une bonne fortune
        Quand on s'en tonne tout bas.
    Il sait bien quelles sont les choses ternelles,
    Et qu'on peut s'amuser  dmoder les ailes:
        Les pattes ne voleront pas!

    Mais, hlas! triste et long j'erre sur la colline!
    Triste comme une nuit sans bruit de mandoline
        Et long comme un jour sans combat!
    Je ne peux pas aller interrompre son rgne!
    Et sans cesse je sens,  mon vieux coeur qui saigne,
        Que quelque rve au loin s'abat!

    Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure!
    Mais ce serait faiblir, admettre une entamure.
        Mon armure est comme mon nom.
    Et j'en irais l-bas prendre une autre, peut-tre?
    Non, car je rougirais de ne plus reconnatre
        La forme de mon ombre! Non,

    Car  sa silhouette on doit rester fidle!
    La mienne me convient si c'est  cause d'elle
        Qu' la sottise je dplus!
    Qui me dessinerait un bon harnois de guerre?
    Je n'ai pas confiance au got de l'antiquaire,
        Et Gustave Dor n'est plus!

    Ah! pour porter l-bas tout l'attirail en fraude,
    Il me faudrait un page, un complice qui rde,
        Par les rocs, le long des ruisseaux...
    Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande?
    Puisque pour la passer mon armure est trop grande,
        Nous la passerons par morceaux!

    En un pareil combat la ruse est exemplaire!
    Il ne laisserait pas, Seigneur, de me dplaire
        Que Votre Grce me blmt
    D'oser requrir d'elle une souplesse adroite,
    Car tout le monde sait que j'ai l'me aussi droite
        Qu'un fuseau de Guadarrama!

    Ce n'est qu'un rle obscur qu'ici je vous propose.
    Mais, Seigneur, vous aurez  quelque grande cause
        Peut-tre un service rendu
    Quand, pass par tronons que nul n'aura vu luire,
    On verra tout d'un coup, l-bas, se reconstruire
        Un paladin inattendu!

    Si vous faites cela pour la moustache blanche
    Du Trs Ingnieux Hidalgo de la Manche,
        Si vous me consacrez un peu
    De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie,
    Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie
        Vous regarderez le ciel bleu!

    Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies!
    Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies
        Et cueillir les fleurs du buisson?
    Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance!
    On peut dans un bouquet passer un fer de lance,
        Un signal dans une chanson!

    Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine!
    Mes armes, qu'un reflet d'toiles damasquine,
        Sont l, d'argent, d'or et d'airain!
    A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontire?
    Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitire?
        Ou bien veux-tu le gorgerin?

    Il ouvrait ses longs bras  l'immense envergure!
    J'hsitais... Mais je vis sur la Triste Figure
        Une telle dception Que:
    Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!
    M'criai-je, en prenant un air d'Estramadoure,
        A votre disposition!

    --Choisis donc!... Un rayon toucha comme un doigt ple
    Le plateau de balance--ou la vieille cymbale--
        Ou l'espce d'astre chancr,
    La chose qui luisait sur le crne fantasque,
    L'objet plat comme un plat, martel comme un casque,
        Fourbi comme un vase sacr!

    Et je dis: Par le cor de Roland! par la griffe
    De Pantafilando! par le bonnet d'Alquife
        Et par l'me de Galaor!
    Je choisis--car la seule illusion m'enivre,
    Et l'objet qui de tous tait le plus en cuivre
        Pour moi sera le plus en or!--

    Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure,
    A soulev le plus de rire et de murmure!
        C'est ton armet. Donne-le-moi!
    Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense,
    Il convient que ce soit par lui que je commence!
        Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.

    Je jure que ceci n'est pas un plat  barbe!
    Donne! Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe
        Dont parfois j'arrachais un brin,
    Le soir mme, furtif, et de ma veste brune
    L'empchant d'accrocher quelque rayon de lune,
        J'emportais l'armet de Mambrin!

    Et depuis lors, dans l'ombre o passe un vent morisque,
    Intress par l'oeuvre, gay par le risque,
        Je suis toujours sur le sentier;
    Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrte,
    Et je chante... Et je dis que je suis un pote;
        Mais je suis un contrebandier.

Frontire d'Espagne, 189...




TABLE


  AU LECTEUR                                                         VII

  I
  LA CHAMBRE D'TUDIANT

  I.      DDICACE                                                     3
  II.     LA CHAMBRE                                                   9
  III.    A MA LAMPE                                                  13
  IV.     A LA MME, EN LA COIFFANT DE SON ABAT-JOUR                  16
  V.      LE DIVAN                                                    19
  VI.     LA FENTRE, OU LE BAL DES ATOMES                            23
  VII.    CHARIVARI A LA LUNE                                         28
  VIII.   LE VIEUX PION                                               43
  IX.     LES SONGE-CREUX                                             49
  X.      LA FORT                                                    51
  XI.     O L'ON RETROUVE PIF-LUISANT                                58
  XII.    O L'ON PERD PIF-LUISANT                                    60
  XIII.   SOUVENIRS DE VACANCES:                                      69
            I.     Le Tambourineur                                    69
            II.    L'tang                                            71
            III.   Les Papillons                                      72
            IV.    Djeuner de Soleil                                 77
            V.     Les cochons roses                                  78
            VI.    Le petit chat                                      81
            VII.   Ballade du petit bb                              84
            VIII.  Crpuscule                                         85
            IX.    On souffle                                         87
  XIV.    LA PREMIRE                                                 88
  XV.     Oh! les yeux                                                90
  XVI.    LES TZIGANES                                                92
  XVII.   BALLADE DE LA NOUVELLE ANNE                                96
  XVIII.  DEUX MAGASINS:                                              98
            I.     Joujoux                                            98
            II.    Fleurs                                            105
  XIX.    L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES                                   113
  XX.     AU CIEL                                                    116
  XXI.    BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS                     119
  XXII.   SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIRE DITION DE CE LIVRE       122

  II
  INCERTITUDES

  I.      CHANSON DANS LE SOIR                                       127
  II.     EXERCICES                                                  134
  III.    LES BARQUES ATTACHES                                      137
  IV.     MATIN                                                      143
  V.      SILENCE                                                    145
  VI.     BILLET DE REMERCIEMENT                                     148
  VII.    N'obligez pas le pome                                     150
  VIII.   LE SOUVENIR VAGUE, OU LES PARENTHSES                      152
  IX.     Oui, sans doute                                            155
  X.      NOS RIRES                                                  158
  XI.     LES DEUX CAVALIERS                                         160
  XII.    L'HEURE CHARMANTE                                          165
  XIII.   LE CAUCHEMAR                                               171

  III
  LA MAISON DES PYRNES

  I.      LA MAISON                                                  183
  II.     LES PYRNES                                               187
  III.    L'EAU                                                      200
  IV.     LA BRANCHE                                                 210
  V.      LA FONTAINE DE CARAOUET                                    212
  VI.     LA GLYCINE                                                 215
  VII.    LE CARILLON DE SAINT-MAMET                                 218
  VIII.   PRIRE D'UN MATIN BLEU                                     224
  IX.     OMBRES ET FUMES                                           229
  X.      LA FLEUR                                                   237
  XI.     L'IF                                                       239
  XII.    LA BROUETTE                                                242
  XIII.   L'AMOUREUX DE MARGARIDON                                   247
  XIV.    LES BOEUFS                                                 260
  XV.     LES GENTS                                                 254
  XVI.    Derniers petits Chants                                     258
  XVII.   L'OURS                                                     262
  XVIII.  TOUT D'UN COUP                                             266
  XIX.    LE MENDIANT FLEURI                                         268
  XX.     LE CONTREBANDIER                                           274


  IMPRIM PAR PHILIPPE RENOUARD
  19, rue des Saints-Pres
  PARIS





End of the Project Gutenberg EBook of Les Musardises, by Edmond Rostand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MUSARDISES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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