The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 2/8), by Jacques-Maximilien Benjamin de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 2/8)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin de Saint-Victor

Release Date: August 26, 2017 [EBook #55430]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor.


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.

  TOME PREMIER.--DEUXIME PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  NEID., lib. 1.




  PARIS,
   LA LIBRAIRIE CLASSIQUE LMENTAIRE,
  CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, N 8.

  M DCCC XXII.




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIRE, N 5.




QUARTIER

SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

     Ce quartier est born,  l'orient, par les rues Planche-Mibrai,
     des Arcis et de Saint-Martin exclusivement; au septentrion, par
     la rue aux Ours aussi exclusivement;  l'occident, par la rue
     Saint-Denis, depuis le coin de la rue aux Ours jusqu' celle de
     Gesvres, y compris le march de la Porte-de-Paris et le
     Grand-Chtelet inclusivement; et au midi, par la rue et le quai
     de Gesvres aussi inclusivement.

     On y comptoit en 1789 trente-deux rues et six culs-de-sac; il
     contenoit une glise collgiale, quatre paroisses, un hpital et
     un couvent de filles.


PARIS SOUS HUGUES-CAPET, ROBERT, HENRI Ier, PHILIPPE Ier,
LOUIS-LE-GROS, LOUIS-LE-JEUNE ET PHILIPPE-AUGUSTE.

Rien ne peut tre clairement expliqu dans l'histoire des premiers
sicles de notre monarchie, lorsqu'on l'crit avec les prjugs, les
traditions et les habitudes de la monarchie, telle que Henri IV,
Richelieu et Louis XIV l'avoient faite. Cependant cette histoire n'a
point encore t autrement crite; et il n'est pas facile de dtruire
les erreurs que les historiens mme les plus graves ont rpandues sur
un aussi grave sujet.

Par exemple, il n'est point d'opinion plus gnralement rpandue, et
qui paroisse au grand nombre plus incontestable, que celle qui fait
considrer Hugues-Capet comme l'_usurpateur_ d'un trne que l'on
soutient avoir _lgitimement_ appartenu au dernier descendant de la
race des Carlovingiens. Cependant nous n'avons pas craint d'mettre
une opinion toute contraire; et nous croyons l'avoir appuye de
raisons et d'autorits qui peuvent rendre maintenant cette question au
moins indcise. Comme la situation des rois de France,  l'poque o
Paris devint la capitale du royaume, n'est point trangre 
l'histoire de cette ville, il convient de la faire bien connotre, et
d'ajouter  ce que nous avons dit sur le vrai caractre qu'avoit dans
ces temps anciens, la royaut en France, quelques nouveaux
dveloppements.

Nous avons dmontr que la royaut toit _hrditaire_ par rapport 
la famille, _lective_ par rapport aux individus[1]; que le trne
pouvoit tre partag entre plusieurs ou donn  un seul, selon le
caprice de la nation[2], c'est--dire de tous ceux qui avoient la
noblesse et la libert, soit qu'ils fussent vassaux, soit qu'ils
fussent libres propritaires, la mort du seigneur dliant le vassal
de toute espce d'engagement envers son hritier[3]; on a vu quelles
prcautions imaginrent et ne cessrent d'employer nos rois pour
assurer  leurs enfants un hritage aussi fragile, aussi incertain que
ce pouvoir suprme qu'ils possdoient eux-mmes d'une manire si
prcaire, et combien ces prcautions toient elles-mmes fragiles et
incertaines[4]. C'est que les Francs avoient apport de la Germanie
dans les Gaules leurs coutumes barbares, leurs habitudes altires, et
toutes leurs vieilles traditions: ils les conservrent long-temps,
parce qu'ils ddaignrent long-temps de sortir de leur ignorance; et
en effet ce sont presque toujours les peuples savants qui dtruisent:
ce sont les peuples ignorants qui conservent, et c'est avec eux et par
eux qu'on rtablit.

          [Note 1: _Voyez_ la Ire partie de ce volume, p. 63.]

          [Note 2: _Ibid._, p. 64, 66, 69 et suiv.]

          [Note 3: Nous trouvons expressment dit que tout homme
          libre devoit rester fidle au prince  qui il s'toit une
          fois _recommand_, tant que ce prince _toit vivant_; mais
          qu'aprs sa mort, il lui toit permis de se _recommander_ 
          qui il jugeroit  propos de le faire. (Corps diplom. de
          Dumont, t. I.)]

          [Note 4: Voyez la Ire partie de ce volume, p. 64.]

Qu'on ouvre Ammien Marcellin[5]; qu'on le suive au milieu de ces
forts de la Germanie et de ces socits qui s'y toient formes: on y
trouvera, avec moins de puissance et d'clat, une image frappante et
nave de ce que fut depuis la monarchie des Francs. L il y avoit
aussi des _rois_ et des _princes_, et au-dessous d'eux des grands qui
se mettoient volontairement sous leurs dpendances, et leur
promettoient assistance et fidlit sous _certaines conditions_[6],
d'o rsultoient des devoirs rciproques entre le chef et ces sujets
puissants dont l'alliance faisoit sa plus grande force et tablissoit
sa prminence. On voit que ces grands toient eux-mmes chefs de
petites peuplades qu'ils gouvernoient avec une autorit gale  celle
de leur roi, mais non pas avec la mme indpendance, puisqu'ils
toient en mme temps tenus d'obir aux commandements de celui-ci et
de se rallier  ses propres sujets, au premier signal qu'il lui
convenoit de donner[7]. Au milieu de cette hirarchie de chefs et de
sujets, se montre (et l'on ne sauroit trop le remarquer) une classe
d'_hommes libres_ qui portent leur hommage  qui il leur plat de le
donner, et dont les privilges sont tels, qu'ils peuvent mme
s'engager au service d'un prince tranger et dans une guerre contre
leur patrie, sans perdre leurs biens et sans tre passibles d'aucune
peine. Ces hommes libres rappeloient les anciens _camarades_ des
princes germains, tels qu'ils toient lorsque Tacite nous en a donn
l'histoire, et  une poque o ces princes ne possdoient encore aucun
domaine certain, et o les peuples qu'ils commandoient toient encore
moins avancs dans la civilisation.

          [Note 5: Sur ce que nous allons dire et jusqu' la page 476,
          on peut consulter les livres 16, 17, 18, 19, 29, 30 et 31 de
          cet auteur.]

          [Note 6: Les grands qui se donnoient  un roi ne pouvoient
          traiter en leur nom avec des princes trangers, ni se rendre
          leurs clients; obligs de le suivre  la guerre, ils
          devoient tre compris dans tous les traits qu'il lui
          arrivoit de faire, et aucune guerre ne pouvoit tre
          lgitimement entreprise sans leur avis. C'toit encore parmi
          eux que ces rois barbares choisissoient leurs ambassadeurs,
          et ceux qui toient chargs de leurs ngociations.]

          [Note 7: _Greg. Tur. Hist._, lib. II, c. 30.]

Il est hors de doute qu'au temps d'Ammien Marcellin, les choses
avoient dj prouv parmi eux une amlioration trs-notable: les
tablissements toient devenus plus fixes; le droit de proprit toit
mieux affermi. Nous apprenons par lui que ds lors les rois
possdoient un territoire plus ou moins vaste, dont les limites
toient dtermines, et qu'ils avoient des esclaves employs  faire
valoir leurs domaines. Cette poque qui les rendit propritaires, et
qui tablit en mme temps un grand nombre de proprits particulires,
fut aussi celle d'un trs-grand changement dans le caractre de leur
domination: ce ne fut plus sur la personne mme des sujets, et sur le
serment qu'ils leur avoient jur, que cette domination fut fonde,
mais sur la terre mme qui dpendoit de leur petit royaume; soit
qu'ils eussent consenti  la diviser et  la cder  ceux qu'ils
vouloient s'attacher, soit que des traits de paix eussent forc
d'autres princes, autrefois leurs gaux et propritaires comme eux
d'un territoire,  le runir  leurs tats et  n'en plus jouir que
sous les conditions d'allis et de sujets. Or il est facile de
concevoir que les conditions de l'engagement que les grands prenoient
avec eux devoient tre fort diffrentes, selon qu'ils avoient accept
ou refus de semblables libralits, qu'ils avoient t forcs ou non
de souscrire de semblables traits. Ceux qui n'toient point
assujettis par ces dons ou par ces traits, mme en servant un roi,
toient vritablement ses _gaux_;  sa mort, ils toient libres de
tout engagement, et leur propre volont pouvoit seule les donner  ses
successeurs. Quant aux _fidles_ qui jouissoient d'une terre dont la
possession toit insparable de la dpendance du possesseur, ils ne
pouvoient recouvrer leur libert qu'en rendant au prince ce qu'ils en
avoient reu. Ainsi lorsqu'un roi laissoit plusieurs enfants, il se
formoit ncessairement plusieurs royaumes du partage de sa succession;
car chaque portion du territoire royal ainsi partag donnoit pour
sujets  chacun de ses hritiers les propritaires qui en dpendoient;
et rciproquement plusieurs royaumes n'en formoient plus qu'un seul,
lorsque la famille royale toit rduite  un seul hritier.

Ces coutumes furent donc transportes dans les Gaules; et dans les
distributions qui furent faites aux vainqueurs des biens de vaincus,
l'hommage et la foi demeurrent de mme attachs  la terre.
Toutefois on ne peut douter, et nous l'avons dj remarqu, que,
parmi les fidles qui accompagnrent le conqurant, plusieurs
refusrent les grces qu'il put leur offrir, pour conserver leur
indpendance, tandis que d'autres se soumirent aux conditions du
vasselage, pour obtenir de plus grandes possessions. La condition des
premiers, presque entirement affranchis de toute subordination envers
les rois, et qui ne connoissoient d'autres lois que les lois manes
de l'assemble gnrale de la nation, ne tarda pas  en devenir un
objet d'envie pour les grands vassaux qui avoient perdu en libert ce
qu'ils avoient acquis en puissance; et tous leurs efforts tendirent
continuellement  dnaturer leurs fiefs et  leur donner ce caractre
de proprits _libres_. Presque tous y russirent jusqu' un certain
point: c'est--dire qu'tant parvenus  rendre leurs fiefs
hrditaires, ils leur communiqurent ainsi la nature de biens
_propres_. De son ct, et malgr ce droit d'hrdit qu'ils avoient
usurp, le seigneur suzerain ne prtendoit point abandonner ses
propres droits ni l'hommage que lui devoit la terre: de l des
dissensions continuelles et souvent des guerres sanglantes entre les
rois et leurs vassaux rvolts.

Il faut considrer maintenant que les rois francs, en s'emparant du
gouvernement des Gaules, y conservrent toutes les formes de
l'administration romaine,  peu prs telles qu'ils les avoient
trouves, et en partagrent tous les emplois entre ces mmes
_fidles_  qui ils avoient partag la terre. Ils institurent de mme
des ducs et des prfets qui gouvernoient les provinces, des comtes qui
commandoient les cits; et changeant seulement les noms de
quelques-uns de ces officiers civils et militaires dont se composoit
l'ancien gouvernement, ils en confirmrent toutes les attributions.

Que l'on juge maintenant ce qui pouvoit rsulter d'un semblable ordre
de choses, le vassal tant dli de son serment, ds que son seigneur
venoit  mourir; le royaume entier se trouvant ainsi comme en dpt
entre les mains des principaux vassaux; et chacun d'eux pouvant
choisir, dans la famille royale, le prince auquel il lui plaisoit de
se _recommander_, et le pouvant lgitimement, puisque nul de ces
princes n'toit exclu du trne, et que l'unit du pouvoir n'toit
point une condition essentielle de la royaut. Chacun d'eux mettant
alors son obissance, pour ainsi dire,  l'enchre, donnoit sa foi 
celui qui lui faisoit les meilleures conditions, et s'armoit aussitt
pour le soutien de ses droits contre ses rivaux et ses comptiteurs.
Et c'toit bien inutilement qu'un roi avoit dsign tel ou tel de ses
fils pour son successeur: si le consentement de la _nation_ n'avoit
ratifi cette dsignation, elle toit nulle. La _recommandation_ des
vassaux, tel toit le vritable titre qui donnoit et confirmoit la
royaut[8]; et jamais prince ne se croyoit assur de rgner, tant que
les vassaux ne s'toient pas _recommands_  lui.

          [Note 8: Louis-le-Bgue, tant sur le point de mourir,
          chargea l'vque de Beauvais et un comte, nomm Alboin, de
          porter  Louis, son fils an, la couronne, l'pe et les
          autres ornements royaux, mandant  ceux qui toient auprs
          de lui de le faire sacrer et couronner roi. Mais avant de
          procder  cette crmonie, ils _convoqurent_ les grands du
          royaume dans la ville de Meaux, pour dlibrer sur ce qu'ils
          avoient  faire. Louis ne fut pas couronn aussitt que son
          pre l'avoit dsir; et contre l'intention de ce prince, on
          lui associa son frre Carloman. (Aimoin, liv. V, c. 39.)

          Quoique Ppin et fait sacrer et couronner ses fils de son
          vivant, les Francs les lurent aprs sa mort pour lui
          succder (Egin. de princip.), et les annales qui portent le
          nom d'Aimoin disent trs-expressment que Charles et
          Carloman furent crs rois _par le consentement de tous les
          Francs_. (Lib. 4, c. 47.)

          Nous apprenons du mme annaliste que Louis-le-Dbonnaire ne
          dut d'avoir succd  son pre qu' la diligence qu'il avoit
          faite pour prvenir la trahison de Wala, et  la bonne
          volont du peuple. C'est ainsi qu'il obtint le trne du
          _consentement et avec l'applaudissement de tous les Francs_.
          (_Ibid._, c. 102.) On pourroit multiplier  l'infini ces
          exemples, tant dans la premire que dans la seconde race.]

Par la recommandation, et nous l'avons dj dit[9], le vassal devenoit
l'_homme_ de son suzerain, et se dvouoit  lui[10]; mais la nature
de cet hommage n'ayant point chang de ce qu'il avoit t, mme avant
la conqute, ce dvouement du sujet n'toit acquis au prince que sous
certaines conditions. Le vassal faisoit sans doute un serment; mais de
son ct le roi en faisoit un autre: si le vassal juroit fidlit, le
roi promettoit justice[11]. L'engagement toit donc rciproque; il
produisoit une _confiance mutuelle_, dit un ancien capitulaire, lequel
assuroit la _sret commune_[12]. Pour des hommes aussi fiers, aussi
violents, aussi ports  l'indpendance, on conoit combien devoit
tre fragile un engagement dont chacun d'eux se faisoit _juge_, et
qu'il pouvoit rompre sans scrupule, ds qu'il avoit dcid que, de la
part de son seigneur, les conditions n'en avoient pas t
remplies[13]. De l encore des rvoltes et des dfections
continuelles, dont le prtexte toit le _dni de justice_[14]; et
ainsi s'explique la dposition des souverains, lorsqu'il s'levoit
contre eux _un cri gnral_ de la nation qui les avoit lus, et qui
les accusoit de n'avoir pas tenu leurs serments[15]. La multiplicit
des hritiers du trne fournissoit continuellement des protecteurs 
la rvolte, et mme lui toit le caractre odieux qu'elle auroit
maintenant parmi nous: car enfin, et le plus souvent, elle ne
prsentoit en apparence que l'acte lgitime d'un vassal qui, se
croyant dli de son serment envers un suzerain auquel il reprochoit
de n'avoir pas tenu le sien, en choisissoit un autre selon le droit
qu'il en avoit; n'ayant en effet d'autre devoir  remplir que de se
faire vassal d'un prince de la famille royale, et cette famille tant
en quelque sorte la seule puissance souveraine qu'il ne lui ft pas
permis de rejeter.

          [Note 9: Voyez la premire partie de ce volume, p. 59.]

          [Note 10: C'est--dire le vassal _bnficier_; car le vassal
          _allodial_ ou libre propritaire prtoit l'hommage _simple_,
          lequel toit fort diffrent de la recommandation qui toit
          aussi appele hommage _lige_. Ceux des grands vassaux qui se
          prtendoient propritaires de leurs biens en _franc aleu_,
          offrirent toujours le premier, et refusrent le second tant
          qu'il leur fut possible de s'y soustraire.]

          [Note 11: Il reste plusieurs formules des sermens prts 
          leur couronnement, par les rois des deux premires races, et
          mme pendant le cours de leurs rgnes: on peut les rduire 
          ces trois points principaux: protection aux glises; paix
          aux peuples; justice  chacun.--Le vassal juroit d'tre
          fidle au roi rgnant, comme _tout homme franc devoit l'tre
           son roi_.]

          [Note 12: _Cap. Car. Calv._, tit. 53, c. 4.]

          [Note 13: Si vous voulez que nous vous soyons fidles,
          disoit le _peuple_  Charlemagne, faites observer les lois.
          (_Petitio populi, Worm., an. 803._) Non-seulement les lois
          autorisoient les fidles  en agir ainsi avec les rois, mais
          elles leur enjoignoient mme de leur remontrer toutes les
          fautes qu'ils pouvoient commettre, afin qu'ils les
          rparassent. Si aprs ces avertissemens, le roi ne changeoit
          point de conduite et d'intention, alors les sujets
          ecclsiastiques et sculiers devoient faire _cause commune_
          afin qu'il ne conservt point le pouvoir de traiter qui que
          ce ft contre la loi et la raison, et ce _nonobstant sa
          propre volont_. (_Cap. Car. Calv._, t. 29, c. 10.)

          C'toit l sans doute rgner  de tristes et humiliantes
          conditions; mais de cette situation prcaire des rois, d'o
          naissoient tant et de si graves inconvnients, il en
          rsultoit du moins cet avantage que, pour ter tout prtexte
           la rvolte, ces princes apportoient le plus grand soin 
          faire rendre la justice; et que les grands vassaux se
          voyoient obligs de les imiter, et de se montrer de leur
          ct justes et bienveillants envers leurs sous-vassaux, pour
          ne point s'exposer  perdre leurs droits de suzerainet.
          Plus on pntre le fond du rgime fodal, plus on reconnot
          que c'toit un excellent systme administratif, peut-tre
          mme le meilleur qui ait jamais exist; systme dont on
          avoit fait une _mauvaise loi politique_ en y assujettissant
          le souverain au mme degr que les moindres de ses sujets,
          et qu'il auroit suffi de le renfermer dans ses bornes
          naturelles pour en faire la plus salutaire des institutions.
          C'est ce qui arriva par la suite; et la France et t trop
          heureuse, si, parvenus l, ses rois eussent su s'y arrter.]

          [Note 14: Les rois eux-mmes sembloient reconnotre que ce
          _dni de justice_ pouvoit lgitimer la rvolte; et lorsque
          Charles-le-Chauve se rconcilia avec ses sujets rvolts, il
          distingua des autres ceux que la guerre _avoit ruins_, et
          qui, n'ayant point t rcompenss de leurs services,
          avoient un _juste sujet de se soulever contre lui_. Il
          promit mme de rparer le tort qu'il leur avoit fait, le
          plus tt et le mieux qu'il lui seroit possible, avec le
          conseil de ses fidles. (_Cap. Car. Calv._, tit. 29, c. 6.)]

          [Note 15: Que de clameurs n'a-t-on point leves contre la
          puissance spirituelle, ses usurpations, etc.  l'occasion de
          ces dpositions de rois et d'empereurs, souvent prononces
          par un tribunal compos d'vques! Cependant que l'on se
          transporte  ces temps reculs, qu'on en tudie les usages,
          qu'on en comprenne les moeurs, qu'on renonce enfin  cette
          manie absurde de les juger d'aprs les temps o nous vivons,
          et l'on sera forc de reconnotre comme raisonnable et
          salutaire, ce que l'on blme avec tant de violence et
          d'aigreur. Les rois, nous le rptons, toient  la merci de
          la race turbulente et guerrire qui les environnoit. Il
          n'toit permis  personne, dit un capitulaire, d'empcher
          par sa dsobissance l'excution des lois; mais si l'un des
          rois descendans de Louis-le-Dbonnaire manquoit aux
          _engagements communs_ qu'il a pris avec les autres rois et 
          ceux qu'il a pris vis--vis de son peuple, ceux qui ne s'en
          toient point carts _s'assembloient_ avec le grand nombre
          des fidles, et aprs que l'on avoit averti _inutilement_ le
          prince rfractaire, on dcidoit en commun _quelle conduite
          on devoit tenir  son gard_. (_Cap. Car. Calv._, tit. 31,
          c. 12.) Ainsi la loi elle-mme consacroit, en certains cas,
          la rvolte. Rduits souvent  de telles extrmits,
          c'toient les rois eux-mmes qui, de mme que le faisoient
          leurs sujets dans un si grand nombre d'autres circonstances,
          demandoient d'tre jugs par un tribunal ecclsiastique,
          comme plus quitable, plus modr, et tranger d'ailleurs 
          toute passion,  tout intrt qui auroit pu leur tre
          contraire: Aprs avoir t sacr roi, disoit
          Charles-le-Chauve; aprs avoir t lev sur le trne, je
          n'ai pas d en tre renvers; mon sacre n'a pas pu devenir
          nul, au moins _avant que j'eusse t entendu et jug par les
          vques_, qui sont les ministres de mon sacre et que
          l'criture appelle les trnes de Dieu, trnes sur lesquels
          le Tout-Puissant est assis et par qui il rend ses jugements.
          J'ai toujours t prt  me soumettre  leurs rprimandes et
           leurs _sentences pnales_ (_judiciis castigatoriis_), et
          maintenant encore _je suis dans la mme disposition_.
          (_Cap. Car. Calv._, tit. 30, c. 3.)]

Il n'y avoit donc qu'un prince guerrier et d'un grand caractre dont
la main vigoureuse pt rassembler et contenir tant de parties
incohrentes d'un grand tat si mal constitu, leur imprimer un
mouvement uniforme, diriger ce mouvement vers ce qui toit utile et
bon. Un tel prince entranoit aussitt  sa suite la _multitude_ des
hommes libres, enthousiaste par dessus tout de la gloire militaire;
les grands vassaux, trop foibles alors, toient obligs de se
soumettre; ceux qui se rvoltoient, toient comprims et punis. Mais
aussitt qu'un partage venoit de nouveau diviser et affoiblir le
pouvoir politique, ou que le sceptre tomboit aux mains d'un prince
indolent ou timide, les oppositions, les rvoltes, les usurpations
renaissoient de toutes parts; et l'tat sembloit de nouveau prt  se
dissoudre en une foule de petites souverainets.

Considrons un moment comment tomba la premire race. La France, dont
l'administration, et nous venons de le dire, avoit t calque sur les
formes de l'administration romaine, toit alors divise en grands
gouvernements ou duchs; et d'abord, d'aprs le mme principe,
l'autorit de ces ducs avoit t limite et temporaire. Bientt on les
vit,  la faveur des troubles et des guerres intestines que les
premiers partages de la monarchie firent natre dans l'tat, se
perptuer dans leurs gouvernements, former entre eux des ligues pour
se garantir mutuellement la possession de leurs charges et de leurs
dignits, aider les maires du palais dans leurs projets ambitieux
contre l'autorit, ceux-ci les aidant  leur tour  se consolider dans
leurs usurpations. Ainsi s'toient forms, pour ce qui regarde
seulement la France[16], les duchs d'Aquitaine, d'Austrasie, de
Neustrie, de Champagne, de Provence, etc.; et chacun des grands
vassaux qui s'toient empars de ces provinces, les gouvernoit en
matre absolu.

          [Note 16: Les mmes dmembrements s'oprrent en Allemagne
          avec de lgres diffrences que nous ne pourrions faire
          connotre ici sans sortir de notre sujet.]

Mais, indpendamment de ces grands vassaux, il ne faut point oublier
qu'il existoit un grand nombre d'autres seigneurs moins puissants, et
surtout une foule presque innombrable de ces hommes _libres_
propritaires ou non propritaires, qui, dans ces temps d'anarchie et
de dsordre, recevant des premiers de l'tat l'exemple de la rvolte
et de la dsobissance au suprme pouvoir, toient prts  trafiquer
de leur foi et  la livrer  celui de ces grands vassaux qui pouvoit y
mettre le plus haut prix. Ppin toit alors, parmi ces seigneurs du
premier rang, le plus puissant et le plus riche; et sa qualit de
maire du palais lui donnoit mille moyens d'exercer sur le royaume
entier une influence que les autres ducs ne pouvoient avoir. Ce fut
avec lui, ou plutt sous ses ordres, que les vassaux de la seconde
classe se confdrrent; ce fut  lui que se runirent ces hommes
libres plus nombreux encore, qui n'avoient d'autre fortune que leur
pe, et dont le nombre et la valeur faisoient la force des armes.
Ces puissants auxiliaires suivirent aprs lui son fils Charles Martel;
et ce fut avec leur secours qu'il sut  la fois vaincre l'ennemi
extrieur[17] qui menaoit l'existence mme de la socit; et
combattant les uns aprs les autres tous ces vassaux orgueilleux,
qui, comme autant d'ennemis intrieurs, la dtruisoient en la
divisant sans cesse, les contraindre  rentrer dans l'alliance
commune; c'est--dire que, lorsqu'il les avoit vaincus, il les foroit
 renouveler cette alliance, et s'assuroit de leur foi en leur faisant
donner des otages. Toutefois, alors mme qu'il les replaoit sous la
dpendance de la couronne, il ne leur enlevoit ni les principauts
qu'ils s'toient faites, ni le droit hrditaire qu'ils y avoient
usurp. Ce droit qu'il consentoit ainsi  leur laisser, confirmoit le
droit qu'il s'toit fait  lui-mme, comme duc d'Austrasie, ou plutt
celui que l'usurpation de son pre lui avoit transmis. Ainsi la
suzerainet finit par tre entirement dtache de la royaut; et les
attributions de celle-ci se trouvrent rduites au gouvernement des
cits et  l'administration d'un domaine qui alors toit immense,
attributions dont le duc d'Austrasie devenoit encore le dpositaire en
sa qualit de maire du palais. La Providence, dont les grands desseins
sur la France devoient tre accomplis, voulut que la race du premier
Ppin prsentt, dans trois gnrations successives, trois hommes
extraordinaires qui d'abord, sous une suite de rois enfants ou
fainants, soutinrent la monarchie toujours prte  se dissoudre; qui,
ralliant autour d'eux la _multitude_ (et par _multitude_, il faut
toujours entendre les hommes libres et arms ou _minores_[18], qui
composoient la noblesse du second ordre), surent habilement s'opposer
 cette haute noblesse qui prtendoit marcher l'_gale des_ rois[19];
puis saisissant ensuite la couronne qui alloit chapper aux fils de
Clovis, et commenant eux-mmes une nouvelle dynastie, sauver ainsi
d'une ruine certaine le premier royaume de la chrtient. Qui pouvoit
les appeler usurpateurs? toient-ce ces grands qui eux-mmes ne
cherchoient qu' secouer le joug de l'autorit royale, et dont il
n'toit pas un seul qui n'et voulu, comme eux, s'emparer de la
premire place et renverser les foibles princes qu'ils avoient
dtrns, ou plutt, qui d'eux-mmes toient tombs du trne? toit-ce
cette noblesse moins leve et non moins guerrire que, depuis tant
d'annes, ces premiers Carlovingiens conduisoient aux combats et  la
victoire, qui ne jugeoit digne d'tre roi que celui qui toit brave et
victorieux, qui cherchoit vainement, dans la race dgnre des
Mrovingiens, un prince qui pt tre _utile  la nation_[20]? Point de
doute qu'avec les prjugs dont elle toit imbue et les traditions
qu'elle avoit apportes de son antique patrie, cette multitude arme
n'et d'elle-mme abandonn les descendants de son premier roi, au
moment o ils commencrent  se montrer indignes de la commander, et
quand bien mme personne ne se ft prsent pour les remplacer. Alors
c'en toit fait de ce beau royaume de France; et, au milieu de cette
tyrannie des grands et de cette anarchie des petits, il est difficile
de prvoir ce qui seroit arriv.

          [Note 17: Les Sarrasins.]

          [Note 18: Voyez page 134, 1re partie de ce volume.]

          [Note 19: _Voy._, p. 68, premire partie de ce volume.]

          [Note 20: _Ibid._ p. 66 et suiv.]

Les mmes causes durent produire de semblables effets: et en effet
celui qui lit l'histoire de la chute des Carlovingiens, croit relire
l'histoire de ces successeurs de Clovis et des vnements qui les
firent descendre du trne. Ce fut en vain que Charlemagne, justement
effray des prils que les grands vassaux avoient fait courir  la
monarchie, abolit ces duchs ou grands gouvernements qui avoient fait
toute leur force, et divisa en comts tous ses vastes tats[21],
rtablissant partout l'autorit _temporaire_ des officiers civils et
militaires auxquels il confioit le gouvernement des provinces: le
systme administratif toit bon sans doute; mais il y avoit dans le
systme politique un vice radical qui ne fut point chang; et sans
doute il toit alors impossible de le dtruire, puisque ce puissant
gnie ne tenta pas mme de le faire, et qu'il laissa  son fils le
poids immense de sa couronne et le premier empire du monde, sous la
condition qu'il seroit lui-mme un prince guerrier et un gnie
suprieur, s'il vouloit conserver un semblable hritage. Le contraire
arriva: et tout retomba dans la premire confusion, et la nouvelle
race se prcipita plus rapidement encore vers son dclin. C'est un
triste spectacle que celui de la succession de ces princes non moins
foibles et plus dgrads encore que ceux dont la dgradation leur
avoit ouvert le chemin  ce trne toujours envi et toujours
chancelant. Ils avoient d'autant plus besoin de vertus que leur race
toit beaucoup moins illustre et par consquent moins respecte que
celle des Mrovingiens; et il est certain que la haute noblesse, au
moment mme de la mort de Charlemagne, avoit form le projet d'exclure
sa postrit du trne, et que ce fut la noblesse du second ordre qui
l'y maintint[22], pleine encore qu'elle toit du souvenir d'un si
grand monarque, et esprant le voir revivre dans sa postrit.
Louis-le-Dbonnaire trompa ses esprances; ses successeurs ne les
ralisrent pas davantage, et l'on revit bientt tout ce que l'on
avoit vu jusqu'alors sous tant de princes _inutiles_  la nation: un
royaume dmembr, des rois lus, dpossds, rlus, des vassaux
rvolts, soutenus dans leur rvolte, et s'armant contre leur ancien
seigneur au profit d'un nouveau suzerain; les fiefs rendus une seconde
fois hrditaires, et  la faveur des dangers plus grands dont l'tat
toit menac[23], le domaine royal envahi de toutes parts[24]; les
biens de l'glise pills avec plus d'audace et d'impunit; et toutes
ces usurpations devenues plus difficiles  dtruire, parce que la
plupart des hommes _libres_ s'tant faits propritaires au milieu de
ce pillage gnral, se firent en mme temps vassaux de vassaux plus
puissants qu'eux, afin d'tre soutenus et protgs par ces usurpateurs
dans les proprits qu'eux-mmes avoient usurpes. Sous cette race, la
nation usa avec plus d'tendue et d'autorit que jamais du droit
qu'elle avoit d'lire ou de rejeter ses rois: la trop grande jeunesse
de Charles-le-Simple le rendant incapable de rgner, elle n'avoit pas
balanc  se choisir un chef[25] dans une autre famille, avant d'avoir
prononc l'entire exclusion des Carlovingiens; et lorsque Hugues
Capet fut appel par elle  rgner sur la France, les princes auxquels
elle l'avoit substitu avoient t jugs au moins _inutiles_; et le
seul qui ost disputer le trne au chef de la troisime race, s'tant
fait le vassal d'un prince tranger[26], s'toit rendu, par cet acte
dshonorant, tranger lui-mme  la nation qui le repoussoit, qui
avoit ainsi acquis le droit de le traiter en ennemi.

          [Note 21: De tous les duchs, il ne conserva que celui de
          Bnvent; et non content de diviser les autres, il crut
          ncessaire encore de dmembrer la juridiction des comtes des
          cits.]

          [Note 22: Aimoin, lib. 15, c. 19.]

          [Note 23: Les invasions des Normands.]

          [Note 24: Ce domaine, qui toit immense, fut tellement
          divis que vers la fin de la seconde race les rois de France
          n'avoient plus pour toute proprit que la petite ville de
          Laon et son petit territoire.]

          [Note 25: Eudes, comte de Paris et frre de Robert, aeul de
          Hugues Capet. La troisime race de nos rois et sans doute
          commenc  cet Eudes, s'il ne ft mort sans enfans.]

          [Note 26: Charles de Lorraine. On lui fit justement un crime
          d'avoir rendu hommage  l'empereur Othon.]

Le nouveau monarque ne possdoit d'autre domaine que le comt de Paris
ou duch de France, dont son bisaeul Robert-le-Fort avoit obtenu le
gouvernement sous le rgne de Charles-le-Chauve. Il ne le possdoit
point  d'autres titres que tous ces autres vassaux qui l'avoient
reconnu pour roi ne possdoient leurs proprits; et par son avnement
au trne, l'hrdit des fiefs et toutes ces prrogatives usurpes sur
la couronne qui faisoient de tant de seigneurs autant de petits
souverains indpendants, furent consacres et _durent l'tre_, comme
loi fondamentale de l'tat.

Hugues Capet n'eut donc pas mme la pense de les troubler dans la
possession de ces principauts qu'ils s'toient cres; et son
ambition fut satisfaite d'tre, au milieu de tous, comme leur chef
militaire,  l'gard des plus grands d'entre eux comme le premier
entre ses gaux; et ses premiers successeurs ne possdrent point la
couronne  d'autres conditions. Nous examinerons plus tard comment de
cet tat de foiblesse extrme les rois de la troisime race parvinrent
 cette tendue et  cette longue dure de puissance,  laquelle rien
ne peut se comparer parmi toutes les races royales qui occupent et ont
occup les autres trnes de la chrtient; et diffrant d'opinion avec
le plus grand nombre des crivains qui ont cherch  approfondir ce
point intressant de nos antiquits historiques, nous essayerons de
prouver que ce fut moins le rsultat d'une politique profonde et d'un
plan conu ds l'origine, et de rgne en rgne suivi avec
persvrance, qu'un concours de circonstances heureuses, parmi
lesquelles il faut compter la position singulire et mme l'tat de
foiblesse extrme auquel ils se trouvoient rduits.

Nous passerons rapidement sur tous ces premiers temps de la troisime
race, pendant lesquels l'histoire de Paris devient presque trangre 
celle de la France, temps de paix et d'une prosprit toujours
croissante pour cette ville, si long-temps accable de tant de flaux
et rduite  un tat si prcaire et si misrable. On n'y craignoit
plus le retour de ces terribles Normands qui, pendant prs de deux
sicles, n'avoient cess de porter la flamme et le ravage dans ses
murs et dans ses faubourgs presque aussitt dtruits que commencs.
Devenue la capitale de la France et le sjour habituel de ses rois,
elle devint aussi le principal objet de leurs complaisances; et ds
ces premiers temps, on les voit occups d'abord  rparer les
dsastres que la guerre y avoit causs, ensuite, et presque aussitt,
 l'accrotre et  l'embellir.

(987) Sous le rgne de Hugues-Capet, l'histoire de Paris est encore
trs-strile en vnements: on ne voit pas que ce prince y ait fait
aucune fondation, ni relev aucun des monuments que les incendies et
la guerre avoient dtruits. Il rgna peu de temps et fut distrait par
d'autres soins: ce trne alors si peu digne d'envie lui toit trop
disput pour qu'il lui ft possible de s'occuper de semblables
travaux, qui auroient demand les loisirs de la paix et une sorte
d'opulence qu'il toit bien loin d'avoir[27].

          [Note 27: Hugues Capet toit moins riche que plusieurs de
          ses vassaux: ce ne fut mme qu'aprs la mort de son frre
          Othon, que le comt de Paris fut dfinitivement runi  la
          couronne de France.]

(996) Sous son fils Robert, prince dont le zle toit grand pour la
religion, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs, et l'glise de
Saint-Germain-l'Auxerrois, dvastes par les Normands, commencrent 
sortir de leurs ruines. Le palais de la Cit, qui toit alors la
demeure des rois, reut des rparations et des augmentations
considrables; et dans l'enceinte de ce palais, Robert fit lever la
chapelle royale, dite alors chapelle de Saint-Nicolas.

(1031) Henri Ier fait reconstruire l'abbaye Saint-Martin-des-Champs,
alors situe hors de Paris, et qui avoit t aussi dtruite par les
Normands. On pense que la petite glise Sainte-Marine fut aussi btie
sous le rgne de ce prince.

(1060) Sous celui de Philippe Ier, on ne voit se former d'autre
tablissement  Paris que celui du monastre de Notre-Dame-des-Champs
ou des-Vignes, par l'effet d'une donation qui en fut faite aux
religieux de Marmoutiers.

(1108) En cette anne commence le rgne de Louis VI, dit _le Gros_, le
premier des rois de cette troisime race qui ait essay, et avec quelque
bonheur, d'tendre les prrogatives de la couronne, de rprimer la rvolte
et l'insolence des vassaux grands et petits, qui alors ne connoissoient
plus de frein.  partir de cette poque les fondations commencent  se
multiplier, et les lettres  tre cultives. L'cole piscopale toit
situe dans le clotre Notre-Dame; et les rois eux-mmes ne ddaignoient
pas d'y envoyer leurs enfants pour y apprendre la grammaire et tout ce
qu'il toit possible de recevoir alors d'instruction sur les diverses
branches des connoissances humaines. En ce mme temps florissoit le fameux
Abailard, dont le matre, Guillaume de Champeaux, fonda l'abbaye de
Saint-Victor; quelque temps aprs un monastre de filles fut institu 
Montmartre, par les soins de la reine Adelade[28]; et le roi, par suite
d'une transaction faite avec l'vque, forma le premier tablissement des
halles sur un terrain qui appartenoit  ce prlat. Il accorda en mme
temps aux bourgeois de Paris des privilges qui commencrent  leur donner
une grande importance. Alors s'levrent, dans la Cit, les glises de
Saint-Pierre-aux-Boeufs, Sainte-Genevive-des-Ardents, Sainte-Croix,
Saint-Denis-du-Pas, la chapelle Saint-Agnan; au septentrion:
Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l'glise des Saints-Innocents, la chapelle
Saint-Bon, Saint-Nicolas-des-Champs; au midi, la petite glise de
Saint-Martin; et ces monuments religieux, si rapidement construits,
attestrent la multiplication galement rapide et toujours croissante de
la population de Paris. Des fortifications plus rgulires remplacrent en
mme temps, sous les noms de grand et petit Chtelet, les remparts trop
foibles qui jusqu'alors avoient dfendu l'entre de la Cit; et les
guerres continuelles que Louis-le-Gros eut  soutenir contre des seigneurs
dont les proprits s'tendoient presque jusqu'aux portes de sa ville
capitale, lui firent une triste ncessit de la mettre ainsi  l'abri de
leurs entreprises audacieuses.

          [Note 28: _Voyez_ p. 271, premire partie.]

Alors sans doute fut rpare et peut-tre agrandie la premire
enceinte de Paris qui existt encore hors de la Cit; et en effet
c'est dans l'histoire du ministre de l'abb Suger, qui gouverna le
royaume sous ce prince et sous son fils Louis-le-Jeune, que l'on
trouve les premiers renseignements positifs sur cette enceinte qui
environnoit alors la ville au nord; car la partie du midi toit encore
en bourgs et en cultures. Il est toutefois probable qu'elle avoit t
leve long-temps auparavant; et sans doute on avoit commenc  la
btir, ds qu'on s'toit vu entirement dlivr des Normands.

(1137) Sous Louis-le-Jeune elle ne fut point augmente:  cette poque
commencrent les croisades, le plus grand vnement du moyen ge, l'un
des plus remarquables de l'histoire, et celui qui contribua le plus 
affermir en France les bases encore chancelantes de la monarchie et de
la socit. Le roi partit pour la Palestine; et pendant son absence,
l'administration vigoureuse du clbre abb de Saint-Denis[29]
maintint la tranquillit dans le royaume, dissipa les factions,
encouragea l'industrie. Louis,  son retour, vit avec plaisir ses
places fortifies, ses maisons rpares, et sa ville capitale
florissante. Alors et depuis long-temps les bourgeois de Paris
faisoient, principalement par eau, un commerce considrable, et
formoient une _hanse_ ou compagnie, sous l'inspection de leurs
officiers municipaux. Le roi, qui vouloit continuer l'ouvrage commenc
par son ministre, confirma tous les anciens privilges dont ils
jouissoient, en ajouta de nouveaux, et abolit des coutumes vexatoires
auxquelles ils toient soumis depuis de longues annes. Il prolongea
aussi le terme de la foire Saint-Lazare, tablie par son pre, depuis
acquise par Philippe-Auguste des religieux de cette maison, et
transporte aux halles de Champeaux.

          [Note 29: Suger, de simple moine de Saint-Denis, en toit
          devenu abb par ses grands talents. Louis-le-Gros avoit t
          lev dans cette abbaye; ce fut l que Suger en fut connu,
          et ce qui donna occasion  ce prince, devenu roi, de
          l'employer dans la suite aux plus grandes affaires.....
          C'est lui qui a bti l'glise de Saint-Denis, telle qu'on la
          voit encore aujourd'hui,  l'exception du portail et des
          deux tours qui l'accompagnent, monuments vnrables de
          l'ancienne glise leve par Ppin et par Charlemagne; et ce
          qui honore du moins autant sa mmoire, c'est qu'on croit,
          avec beaucoup de vraisemblance, que le projet de la
          compilation des grandes chroniques, connues sous le nom de
          Chroniques de Saint-Denis, fut son ouvrage. (HNAULT.)]

Sous ce rgne, on vit un exemple d'une de ces fondations faites par
des particuliers, et inspires par un zle ardent et religieux,
fondations qui, dans la suite, se multiplirent si prodigieusement, et
remplirent Paris d'tablissements aussi utiles que charitables. Garin
Masson et son fils Harcher consacrrent une maison dont ils toient
propritaires  l'tablissement des pauvres passants; et ce fut
l'origine de l'hpital Saint-Gervais.  la mme poque, et quelque
temps avant la mort du roi, Maurice de Sully, vque de Paris,
commenoit  jeter les fondements de la magnifique cathdrale, qu'il
continua de btir sous Philippe-Auguste; Saint-Lazare, le Temple,
Saint-Mdard, Saint-Jean-de-Latran, sont les principaux tablissements
religieux que l'on voit s'lever,  cette mme poque, dans les murs
et hors des murs de Paris.

(1180) Il n'est presque point d'loges que ne mrite Philippe-Auguste:
c'est un des rois de France qui ont fait le plus de conqutes; il
rprima les violences des grands, commena  faire respecter
l'autorit royale, et ranima l'tude des lettres encore languissante
sous le rgne de ses prdcesseurs. On peut aussi le regarder en
quelque sorte comme le second fondateur de Paris, dont il augmenta
tellement l'tendue, que ce n'est que de cette poque qu'elle commence
 tre compte parmi les grandes villes de l'Europe[30]. Les nouveaux
murs[31] dont il l'entoura, renfermoient, du ct du nord, tous les
bourgs environnants; et dans ceux qu'il fit lever au midi, il fit
entrer une grande quantit de cultures[32], de vignes, de terrains
vagues, sur lesquels on ne construisit des habitations que lentement
et par une assez longue succession de temps. Le quartier de la _ville_
fut plus promptement peupl: la maison royale que ce prince y fit
agrandir et rparer[33], le march des halles qu'il y tablit,
attirrent de ce ct et le peuple et les grands. Dans l'enceinte
mridionale, plus tranquille et plus solitaire, s'tablirent les gens
de lettres et les coles qu'ils dirigeoient. Il y avoit dj quelque
temps qu'elles avoient quitt le parvis Notre-Dame, o elles toient
renfermes, pour former plusieurs colonies  Saint-Victor, 
Sainte-Genevive. La runion de ces coles disperses forma ds lors
quatre facults, o l'on enseignoit, outre les arts libraux, la
thologie, le droit et la mdecine. Nous aurons occasion par la suite
de faire connotre avec plus de dtail cet tablissement fameux, et
son crdit prodigieux, dont il lui arriva plus d'une fois d'abuser. On
ne verra pas sans quelque tonnement que l'Universit fut pendant
long-temps une espce de puissance dans l'tat, ayant  ses ordres une
arme redoutable dans cette foule d'tudiants qui y accouroient de
tous les coins de l'Europe, et, au moyen de cette jeunesse
turbulente, se mlant aux factions, et remplissant Paris de troubles
auxquels l'autorit lgitime fut souvent force de cder.

          [Note 30: Toutes les villes des peuples qui habitoient le
          nord de l'Europe toient chtives et grossirement bties;
          et les voyages de la Terre-Sainte leur firent voir, pour la
          premire fois, de ces belles cits, dont jusque l ils
          n'avoient pas mme l'ide. Les historiens latins sont
          frapps  la vue de la magnificence, des richesses, et de
          l'lgance dont l'empire d'Orient leur offroit le spectacle.
           que Constantinople est une belle et vaste cit! s'crie
          Foulques de Chartres en la voyant pour la premire fois.
          Combien de couvents elle renferme, et combien de palais
          btis avec un art admirable! on ne croiroit jamais combien
          elle abonde en toutes sortes de bonnes choses, en or, en
          argent, en toffes de diffrentes espces.  chaque heure,
          il arrive dans son port des vaisseaux chargs de toutes les
          choses ncessaires  l'usage de l'homme. (FULCHER, _ap._
          Bongars, _v._ 1, p. 386.) Guillaume, archevque de Tyr,
          l'historien le plus clair de tous ceux qui ont crit sur
          les croisades, dit que ce que les Occidentaux voyoient de
          l'lgance et de la splendeur de la cour de Constantinople
          toit au-dessus de toutes les ides qu'ils auroient pu s'en
          former. Gonthier, moine franais, qui crivit une histoire
          de la conqute de Constantinople, Geoffroi de Villehardouin,
          gentilhomme d'un rang distingu, et accoutum  toute la
          magnificence que l'on connoissoit en Occident, en parlent
          avec la mme admiration. Ce dernier peint avec les couleurs
          les plus vives l'tonnement dont furent frapps ceux de ses
          soldats qui voyoient pour la premire fois Constantinople:
          Ils avoient peine  croire, dit-il, qu'il y et une ville
          si belle et si riche dans le monde entier. Quand ils virent
          ses grandes murailles, ses hautes tours, ses riches palais
          et ses superbes glises, tout cela leur parut si grand,
          qu'ils n'auroient jamais pu se former une ide de cette
          ville impriale, s'ils ne l'eussent vue de leurs propres
          yeux. (_Histoire de la Conqute de Constantinople_, p.
          49.)]

          [Note 31: _Voy._ pag. 31, premire partie. Ces murs furent
          levs pendant le voyage du roi  la Terre-Sainte, et aux
          dpens des bourgeois de Paris, comme ces mmes bourgeois le
          reprsentrent depuis  Louis XIII: cependant on les a
          toujours appels _les murs du roi_. Les successeurs de
          Philippe les donnrent aux prvts des marchands et
          chevins; c'est--dire qu'ils leur en confirent la garde,
          la visite et le soin de les rparer.]

          [Note 32: Entre autres le clos de Sainte-Genevive, celui de
          Saint-tienne-des-Grs, le clos l'vque, une partie de la
          terre de Laas, etc.]

          [Note 33: Le Louvre.]

Cependant cette capitale devenant peu  peu le centre des affaires de
la monarchie, on voit sa population prendre de jour en jour un nouvel
accroissement, et en mme temps se multiplier les tablissements
publics, tant civils que religieux, ncessaires  ce grand nombre
d'habitants.  peine les nouvelles murailles sont-elles construites,
que de nouveaux monuments s'lvent hors de ses murs: Saint-Thomas et
Saint-Nicolas-du-Louvre, l'glise Saint-Honor, l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, l'hpital de la Trinit. Dans l'enceinte,
plusieurs chapelles deviennent des paroisses sous les noms de
Saint-Jean-en-Grve, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Eustache,
Saint-tienne-du-Mont, etc. Les religieux trinitaires, plus connus
sous le nom de Mathurins, s'tablissent  Paris; et quelques annes
aprs les Jacobins y obtiennent une maison. L'abb de Saint-Germain,
de son ct, encourageoit  btir autour de son abbaye, et donnoit
gratuitement du terrain  ceux qui vouloient y lever des habitations;
en mme temps plusieurs particuliers faisoient construire des maisons
aux environs de Saint-Marcel et dans le terroir de Mouffetard, lequel
toit alors plant de vignes: il en rsulta deux nouveaux bourgs hors
des murs, auxquels on donna mme quelquefois le nom de _villes
Saint-Germain et Saint-Marcel lz-Paris._

L'rection des nouveaux murs de Paris fit natre, entre l'vque et
l'abb de Saint-Germain, une de ces contestations, si frquentes alors
au milieu de tant de droits, de privilges, d'intrts divers qui
toient ns de la confusion des ges prcdents. Dans cette occasion,
l'vque prtendoit avoir le droit de juridiction sur tout le terrain
qui venoit d'tre renferm dans l'enceinte. Le cur de Saint-Sverin
levoit de semblables prtentions au sujet d'une portion de territoire
dpendante de la paroisse Saint-Sulpice, et galement renferme dans
la ville. L'affaire fut d'abord juge assez importante pour tre
porte  la dcision du pape; ensuite les parties intresses
nommrent des arbitres[34], qui accordrent  l'abbaye Saint-Germain
un espace assez considrable dans la ville, lequel fut dclar exempt
 perptuit de tout droit paroissial et piscopal de l'glise de
Paris. Les mmes arbitres mirent des bornes  la paroisse
Saint-Sverin, et permirent encore  l'abb de Saint-Germain d'tablir
une ou deux cures dans l'espace qui lui toit rserv en dedans des
murs[35]. Peu de temps aprs, le roi, appel par l'vque devant les
juges sculiers, pour rparation des droits de l'glise, que ce prlat
prtendoit avoir t viols par les accroissements faits au nord de la
ville, fit avec lui le trait ou transaction connue sous le nom de
_charta pacis,_ dans laquelle il reconnot ces droits, mais o il
tablit en mme temps un partage de juridiction qui porta le premier
coup  l'autorit temporelle du clerg[36].

          [Note 34: Ces juges accordrent  l'abbaye tout le
          territoire contenu depuis la tournelle de Philippe Hanselin,
          btie sur le bord de la Seine (_tournelle_ ou _tourelle_,
          connue sous le nom de tour de Nesle), jusqu' la borne qui
          spare, vers la plaine de Grenelle, la terre de
          Saint-Germain d'avec celle de Sainte-Genevive, et depuis
          cette borne jusqu' une autre qui spare les mmes terres
          prs du chemin d'Issy, enfin depuis cette dernire jusqu'
          celle que les arbitres eux-mmes posrent contre les murs de
          Saint-tienne-des-Grs.]

          [Note 35: Elles furent acheves en deux ans, l'une sous le
          nom de Saint-Andr-des-Arcs, l'autre sous celui de
          Saint-Cme.]

          [Note 36: Voyez page 349; 1re partie.]

Ce prince fit, pendant le cours de son rgne, plusieurs rglements en
faveur de l'universit, et surtout des coliers, qu'il mnageoit
beaucoup, parce qu'il dsiroit les retenir  Paris; et l'on peut dire
que lui et ses successeurs, par ce dsir de voir fleurir les lettres
au sein de cette capitale, supportrent trop patiemment leurs
dsordres et leurs insolences. Il rendit aussi plusieurs arrts
concernant les juifs[37]: ces malheureux, dj chasss plusieurs fois
de Paris, et cherchant toujours  y rentrer, malgr les vexations
inoues auxquelles ils toient exposs, avoient t expulss de
nouveau par ce monarque, lors de son avnement au trne. On l'avoit
tellement irrit contre eux par le rcit vrai ou faux qu'on lui avoit
fait des usures et des profanations auxquelles ils se livroient, qu'en
les faisant sortir de son royaume, il confisqua tous leurs biens
immeubles, et dchargea tous ses sujets des obligations qu'ils avoient
contractes envers eux[38]. Ils habitoient  cette poque, dans la
Cit, la rue qui a reu d'eux le nom de _Juiverie_, et quelques rues
adjacentes; et, ds le commencement de la monarchie, on trouve qu'ils
toient dj tablis dans ce quartier. Mais ils en avoient t
chasss, et n'y toient revenus que depuis peu; car, sous
Louis-le-Gros et Louis-le-Jeune, on les voit relgus hors des portes
de la ville, dans le lieu nomm _Champeaux_. De petites maisons,
hautes et mal construites, y avoient t bties exprs pour eux, et
composoient un certain nombre de rues troites, tortueuses et
obscures, qui toient fermes de portes de tous les cts[39].
Philippe ne tarda pas  les rappeler, comme l'avoient fait ses
prdcesseurs; et le besoin qu'il avoit d'argent pour soutenir la
guerre contre les Flamands et les Anglais, fut une occasion favorable
pour ce rtablissement, qu'ils sollicitoient, offrant pour l'obtenir
des sommes considrables. Non-seulement ils rentrrent dans Paris,
mais encore leur condition y fut plus heureuse, par cette facilit
qu'on leur donna de s'y tablir o bon leur sembleroit, pourvu que ce
ne ft pas dans le milieu de la ville[40].

          [Note 37: Nos premiers rois les trouvrent dj tablis 
          Paris, matres absolus du commerce, et exerant ouvertement
          l'usure. Un dit de Dagobert, de l'an 633, les fit sortir de
          France; on les y voit reparotre sous Charles-le-Chauve, et
          le concile de Paris, de 850, renouvela toutes les lois de
          police portes prcdemment contre eux. En 1096, Philippe
          Ier et tous les souverains de l'Europe les chassrent de
          nouveau de leurs tats; mais ils y rentrrent peu d'annes
          aprs, sous des conditions qui, en garantissant davantage
          leur sret, aggravrent le poids de leur servitude. Ils se
          rendirent tributaires du prince, qui les partagea entre les
          grands seigneurs de sa cour; et, de mme que les serfs, ils
          faisoient partie de l'hritage, et demeuroient attachs  la
          terre. Ils continurent ainsi leur trafic et leurs usures,
          et les choses demeurrent en cet tat sous les rgnes de
          Louis-le-Gros et de Louis-le-Jeune. (DELAMARE.)]

          [Note 38: Action injuste, contraire au droit naturel, et par
          consquent  la religion. Un grand pape (saint
          Grgoire-le-Grand) en jugeoit ainsi. Tout zl qu'il toit
          pour la conversion des juifs, il ne pouvoit souffrir qu'on
          leur ft des injustices (HNAULT.)]

          [Note 39: Ce sont aujourd'hui les rues de la Poterie, de la
          Friperie, de la Chaussetterie, de Jean-de-Bausse et de la
          Cordonnerie.]

          [Note 40: Les nouveaux accroissements de Paris leur
          fournirent les moyens de trouver des logements commodes.
          Quelques-uns allrent demeurer derrire le lieu o est
          aujourd'hui le Petit-Saint-Antoine, d'autres  la montagne
          Sainte-Genevive, d'autres dans le cul-de-sac de la rue de
          la Tisseranderie. De l viennent les noms de rue _des Juifs_
          et de rue _Judas_. Ils se logrent aussi rue des Lombards,
          rue Quinquempoix et rue des Jardins, depuis rue des
          Billettes. La rue de la Harpe et la rue Saint-Bon en furent
          tellement remplies, que, dans le grand pastoral de l'glise
          de Paris, on trouve ces deux rues sous le nom de _Juiverie_.
          Il n'y eut plus que les artisans et les plus pauvres
          d'entre eux qui se logrent dans la juiverie de
          _Champeaux_.]

Ce fut Philippe-Auguste qui institua les sergents d'armes, qu'on peut
regarder comme la premire garde de nos rois de la troisime race. Il
cra cette troupe, sur l'avis qu'il avoit reu qu' la sollicitation
du roi Richard, le vieux de la Montagne avoit envoy deux de ses
sujets en France pour l'assassiner. Ce bruit n'toit pas fond; mais
le roi y ajouta foi,  cause de la prvention qu'il avoit contre
Richard. Ces sergents d'armes toient des gentilshommes arms de
massues d'airain, d'arcs et de carquois garnis de flches. Ils ne
devoient pas quitter le prince, ni laisser approcher de sa personne
aucun inconnu. Dans la suite on les employa  porter les ordres du
souverain, lorsqu'il citoit quelqu'un  sa cour. Leur office toit 
vie, et ils n'avoient d'autre juge que le roi ou le conntable[41].

          [Note 41: Le conntable ou comte des curies (_comes
          stabuli_), qui, sous la deuxime race, ne marchoit qu'aprs
          le comte du palais, devint le premier homme de l'tat sous
          la troisime.]

Sous le rgne de ce mme prince, fut encore cre la troupe des
_Ribauds_, espce de soldats dtermins que l'on mettoit  la tte des
assauts, et dont on se servoit dans toutes les actions de hardiesse et
de vigueur. Le libertinage outr auquel ils s'abandonnoient, a rendu
dans la suite leur nom infme en France[42]. Les Ribauds avoient un
chef qui portoit le titre de roi, suivant l'usage tabli alors de
donner cette auguste qualit  tous ceux qui avoient quelque espce de
commandement. Ce prtendu monarque connoissoit de tous les jeux de
ds, de hasard et autres qui se jouoient pendant les voyages de la
cour[43]. Le nom de cet officier fut supprim sous le rgne de Charles
VII; mais l'office demeura, et ses fonctions furent transportes au
grand-prvt de l'htel, charge qui a subsist jusque dans les
derniers temps.

          [Note 42: On le donna aux dbauchs qui frquentoient les
          mauvais lieux.]

          [Note 43: Il levoit deux sous par semaine sur tout ce qu'on
          appeloit alors logis de _bourdeaulx_ et de femmes
          _bourdelires_. Chaque femme adultre lui devoit cinq sous.]

La police de Paris toit alors dans un grand dsordre: nos anctres
avoient imit cet usage qu'ils avoient trouv tabli par les Romains, de
ne confier le maintien de l'ordre dans les villes qu' un seul
magistrat[44]; et les ordonnances de nos premiers rois sont remplies de
dispositions qui font connotre que les comtes ou premiers magistrats des
principales villes toient seuls chargs de ces importantes fonctions;
aussi voit-on le prvt de Paris, qui toit entr dans tous les droits
des anciens comtes, charg d'abord de la police entire de cette capitale;
et jusqu'au rgne de Philippe-Auguste, la ville tant encore renferme
dans ses anciennes bornes, et tout son terrain appartenant au domaine du
roi, la justice n'avoit point cess d'y tre rendue en son nom.

          [Note 44: Auguste l'tablit  Rome sous le nom de _prfectus
          urbis_; et cette institution passa ensuite, par une loi
          expresse, dans toutes les provinces de l'Empire.]

Mais depuis la nouvelle enceinte, plusieurs portions de territoire
ayant t enclaves dans la ville, les seigneurs qui y avoient droit
de justice rclamrent aussitt le maintien de leurs privilges[45],
et l'on ne put alors les en priver. Il en rsulta une foule de
juridictions particulires, qui trent  cette partie de
l'administration publique toute sa force en dtruisant son unit.
Aussi les auteurs contemporains nous font-ils une peinture effrayante
de l'tat o toit alors Paris: ils nous le reprsentent comme une
ville remplie et de confusion et de crimes, et si peu sre, que les
citoyens honntes toient obligs de dserter d'un lieu o leur vie
toit  chaque instant menace.

          [Note 45: On avoit renferm dans ces nouveaux murs les
          bourgs anciens et nouveaux de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui
          appartenoient  l'vque de Paris; une partie du
          Bourg-l'Abb, dpendant de l'abbaye de
          Saint-Martin-des-Champs; tout le Beau-Bourg, qui toit sur
          les terres du Temple; le bourg Thiboust, dont toit
          propritaire une famille parisienne de ce nom; toute la
          terre ou bourg de Saint-loi; tout le bourg de
          Sainte-Genevive; une partie du bourg de
          Saint-Germain-des-Prs, et la plus grande partie des terres,
          des vignes et des prs qui toient dans la dpendance des
          seigneurs de ces bourgs, et les avoient jusqu'alors spars
          de la ville, etc. (V. les 1er et 2e plans de Paris, pl. 1 et
          2.)]

Nous verrons bientt l'ordre s'y rtablir sous saint Louis, et
l'difice antique qui se prsente d'abord  nous en entrant dans le
quartier de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, devenir le sige d'un des
tribunaux les plus respectables de la monarchie.




LE GRAND-CHTELET.

On rencontroit cet ancien difice en sortant de la Cit par le
Pont-au-Change. Nous avons rejet l'opinion qui en attribue la
construction  Jules-Csar, parce qu'elle est destitue de toutes
preuves, et mme de toute vraisemblance, les Romains ne se servant
point,  cette poque, de fortifications de ce genre pour dfendre la
tte de leurs ponts. Corrozet a pens que Julien l'Apostat pourroit
bien en tre le fondateur, ou que ce chteau fut du moins bti par
quelques-uns des princes qui lui succdrent. Le nom de _chambre de
Csar_, que portoit, de temps immmorial, une des salles de ce
monument, et l'inscription _Titulum Csaris_, grave sous une arcade,
et qui subsistoit encore  la fin du seizime sicle, sembloient
rendre ce dernier sentiment assez probable; mais de telles preuves
n'ont point paru suffisantes  des critiques plus savants et plus
judicieux que Corrozet, et que ne pouvoient satisfaire, en fait
d'antiquits, de simples opinions et de vagues conjectures. Ainsi
donc, rejetant l'explication donne par cet ancien historien de Paris,
On n'a peut-tre eu en vue, dit Jaillot qui cependant n'ose rien
affirmer, en nommant ainsi cette chambre, et en gravant ces mots sur
la porte d'un bureau, que d'indiquer le droit du prince  qui le
tribut toit d, et le lieu o il se percevoit, suivant le prcepte de
l'vangile: _Rendez  Csar ce qui appartient  Csar_. Ce tribut des
Parisiens pouvoit et devoit tre peru  l'entre de la ville et de la
Cit, sur les marchandises qui arrivoient par eau en cet endroit, d'o
quelques auteurs l'ont appel, quoique mal  propos, _l'apport de
Paris_. Le parloir aux bourgeois, c'est--dire la juridiction de la
ville, y toit situ; et ces deux circonstances suffisent pour
autoriser la dnomination de _chambre de Csar_, et l'inscription
_titulum Csaris_.

Jaillot a fort approch de la vrit: ce qu'il a dit est mme
parfaitement vrai; mais cet habile critique ne parot point avoir bien
connu l'origine de la juridiction du Chtelet, et ne prsente rien de
satisfaisant sur ce point trs-curieux de nos antiquits. Nous allons
essayer d'y rpandre quelques lumires; et ce sera pour nous une
occasion de jeter un coup d'oeil rapide sur l'administration de la
justice en France sous les deux premires races et ds le commencement
de la monarchie.

Alors elle toit bien diffrente de ce qu'elle fut depuis sous les
premiers Captiens; et les rois, si borns dans un grand nombre de
leurs attributions, conservoient du moins cette prrogative, la plus
noble de leur couronne, d'tre  la tte de toutes les justices de
leur royaume. Dans ce que nous allons en dire, on verra que si les
lois toient imparfaites[46], la hirarchie des tribunaux et des
juridictions toit bonne; et que tout barbares qu'ils toient, nos
aeux l'entendoient bien mieux que nous, puisqu'il a suffi  ceux qui
sont venus aprs eux d'amliorer ce qu'ils avoient tabli pour
atteindre la perfection, tandis que de ce point si lev o nous
avions t conduits, il nous a plu de redescendre vers la barbarie en
ressuscitant parmi nous une institution[47] que la grossiret et la
simplicit de ces premiers temps pouvoient seule justifier, dont il
semble mme qu'on ait alors reconnu les dangers et l'insuffisance[48],
que la France, plus civilise, avoit depuis justement repousse et
entirement abandonne.

          [Note 46: Le vice radical de cette lgislation des Francs
          toit la loi qui admettoit la _composition_, c'est--dire le
          _rachat_ par une amende, de presque tous les crimes, et
          entre autres du meurtre, qui ne peut tre efficacement puni
          que par la mort du meurtrier.]

          [Note 47: Le jugement par _jurs_.]

          [Note 48: L'tablissement des combats judiciaires connus
          sous le nom de _jugement de Dieu_, et dernire ressource de
          ceux qui avoient subi une condamnation par _jurs_, pourroit
          le faire croire (voyez p. 351, premire partie); et
          peut-tre toit-il moins absurde de s'en remettre ainsi  la
          _Providence_ du soin de prononcer en dernier ressort dans
          une procdure, que d'abandonner la vie, les biens, l'honneur
          d'un citoyen,  l'ignorance,  la sottise,  la
          pusillanimit ou  la passion du premier venu. Puisque nous
          avons trouv bon de rtablir dans notre code criminel cette
          institution apporte des forts de la Germanie au milieu des
          Gaules, et que nous persistons  l'y maintenir, malgr tout
          ce qu'elle a d'abusif, de funeste, de draisonnable, il
          conviendroit, pour ne pas nous montrer moins senss que nos
          grossiers aeux, d'y joindre le _combat judiciaire_, qui en
          est un fort digne complment.]

Si nous considrons les juridictions infrieures, nous voyons qu'il en
existoit trois bien distinctes: celle du propritaire sur ses esclaves
et sur les habitants de sa proprit; celle des propritaires les uns
 l'gard des autres; celle du comte et des autres officiers du roi
sur les habitants du canton dont l'administration leur avoit t
confie.

La juridiction du propritaire sur ses esclaves toit fonde en ce que
lui-mme toit oblig de rpondre pour eux aux justices
suprieures[49]; c'toit par la mme raison qu'il toit le juge de son
vassal non propritaire: car celui-ci, ne possdant aucun bien, se
trouvoit de mme que l'esclave hors d'tat d'tre contraint, et ne
pouvoit, suivant la nature de son dlit, tre _rachet_, sans que son
suzerain en souffrt. L'obligation de satisfaire pour ces deux sortes
d'individus, entranoit donc ncessairement avec elle, et  leur
gard, un droit de juridiction aussi tendu que cette obligation
pouvoit l'tre. Il n'en toit pas ainsi du vassal propritaire: il
avoit sa garantie en lui-mme; et rentrant par consquent dans le
droit commun, il ressortissoit aux tribunaux suprieurs.

          [Note 49: Que les matres ou les avous des serfs soient
          contraints pour eux, et que, suivant la loi, ils _rpondent_
          et soient examins pour eux en justice; mais que les matres
          contraignent et recherchent leurs esclaves comme il les
          aiment. (Cap. excerp. ex leg. Long. c. 12.)]

C'est--dire que le vassal-propritaire pouvoit faire appel de la
justice particulire de son seigneur, au seigneur haut-justicier d'o
celui-ci ressortissoit, ou au juge royal, suivant les cas. Il est
facile de reconnotre dans ces trois degrs de juridiction, les basse,
moyenne et haute justices dont les noms et quelques-unes des
attributions se sont conserves jusqu' nos jours. Toutes les lois qui
rgloient la comptence du bas-justicier supposoient qu'il n'avoit
point dans son domaine de vassaux qui lui fissent hommage, mais
seulement des _manants_ obligs de lui _rendre aveu_. Le droit de
moyenne justice donnoit  entendre que le seigneur avoit sur son fief
et  ses ordres des assesseurs pour juger et des tmoins pour
instruire; enfin les hauts-justiciers toient les possesseurs de
grands fiefs, dont les uns, et c'toient les plus considrables,
relevoient nuement des duchs ou de la couronne, dont les autres ne
relevoient que des comts. Ceux-ci ressortissoient aux bailliages
royaux; les premiers directement et _sans moyen_  la cour. Au reste,
quel que ft le tribunal auquel on appelt des sentences de ces
hauts-justiciers, ils n'en avoient pas moins le droit d'informer,
ainsi que les comtes eux-mmes, de toute espce de dlits et de
crimes, les _cas royaux_ excepts; les procdures de cette dernire
espce tant soustraites,  moins de concession extraordinaire, 
toute juridiction autre que la cour du roi.

Quant  la juridiction des comtes, qui toient des officiers prposs
par le souverain au gouvernement des cits, elle ne fut point aussi
tendue sous la premire race que sous la seconde: alors ils n'avoient
aucune juridiction sur les propritaires; ils n'toient point chargs
de faire observer les bans royaux[50], et d'en punir les infractions;
enfin leur comptence semble avoir t de la mme nature que celle
des hauts-justiciers: c'est--dire qu'ils ne furent juges qu' l'gard
des gens qui composoient leur garnison, comme les grands propritaires
l'toient  l'gard de leurs vassaux, et avec appel aux juridictions
suprieures. Il en fut autrement lorsque le dmembrement des duchs
les eut rapprochs du roi[51]: leur tribunal releva alors
immdiatement de sa cour; il leur fut donn de connotre par appel de
toutes les causes municipales, dont l'appellation, suivant les lois
romaines, s'toit faite jusque-l par-devant les ducs et les comtes
militaires; et ils reurent le droit de publier et de maintenir les
bans royaux.

          [Note 50: _Ban_ signifie tout mandement fait  cri public,
          pour ordonner ou dfendre quelque chose.]

          [Note 51: _Voyez_ p. 488.]

Il est trs-important de remarquer ici que tous les tribunaux o
comparoissoient les propritaires toient toujours composs de leurs
_voisins_, et que le prsident seul en dterminoit la comptence[52].
C'toit l ce droit de n'tre jug que par ses _pairs_ dont les Francs
toient si jaloux. Ainsi donc, indpendamment de ce que les
propritaires ou _cantonniers_ formoient, quand il leur plaisoit de le
faire, un tribunal o ils se jugeoient les uns les autres (et c'est l
cette juridiction des propritaires entre eux dont nous venons de
parler), le plaid du comte, du vicomte, du centenier[53], et mme le
plaid du _Commissaire_ du roi n'toit autre chose que l'_assise des
voisins_ avec des attributions plus releves et plus tendues.

          [Note 52: _Voyez_ Ire partie, p. 139 et 140.]

          [Note 53: Le vicomte, dont la juridiction toit infrieure 
          celle du comte, jugeoit de toutes les causes fiscales, se
          faisoit partie publique pour la veuve et l'orphelin; et
          toutes les causes roturires ressortissoient  son tribunal.
          La comptence du tribunal du centenier ne s'tendoit pas
          au-del des causes _mineures_; mais comme il y avoit appel
          de son tribunal  celui du comte, sa juridiction ressembloit
          beaucoup  celle des hauts-justiciers, avec cette diffrence
          qu'il avoit le droit d'informer et d'instruire mme sur des
          affaires dont le jugement n'toit pas de sa comptence.]

Ces commissaires du roi formoient dans chaque province le tribunal
suprieur o toient voques toutes les affaires qui passoient la
comptence des autres tribunaux; c'toit l que l'on jugeoit les
vassaux de la couronne, et qu'toient obligs de se rendre les comtes,
les vques, les abbs, les prsidents des autres tribunaux, en un mot
tout ce qui toit compris sous la dnomination gnrale de _rector
populi_ (juge ou gouverneur du peuple), pour y tre jugs en premire
instance, les comtes sur toutes sortes d'affaires, les autres
seulement dans les affaires criminelles. On y terminoit toutes les
procdures que les comtes avoient nglig d'achever soit par
incapacit, soit par mauvaise volont; car les commissaires recevoient
les plaintes en _dni de justice,_ de mme que la cour du palais; et
en effet ces magistrats n'toient autre chose que des conseillers du
roi, _dlgus_ par lui pour rendre la justice en son nom, et tels
qu'ils furent dlgus depuis pour former dans les provinces les
diverses cours de justice, dites parlements.

Enfin au-dessus de tout toit la cour du roi, vritable cour suprme
des _appellations_,  laquelle il toit permis  tout le monde
d'appeler, et plus particulirement aux vassaux immdiats de la
couronne pour qui, ainsi que nous venons de le dire, le jugement des
commissaires n'toit qu'un jugement de premire instance. Telle toit
du moins dans ses branches principales l'administration de la justice
sous les rois des deux premires races[54].

          [Note 54: Les usurpations des vassaux sur la couronne vers
          la fin de la seconde race portrent atteinte  l'ensemble de
          cette hirarchie, sans toutefois en attaquer le principe: le
          droit d'appel fut conserv. Mais chaque suzerain ayant
          concentr en lui-mme le pouvoir administratif et le pouvoir
          politique, et s'tant en quelque sorte fait roi dans ses
          domaines, il en rsulta ncessairement que sa cour
          particulire de justice fut le dernier degr de
          l'_appellation_ pour tous ses vassaux; et les choses en
          toient l, lorsque les Capets montrent sur le trne. La
          cour des comtes de Paris, devenue alors _cour royale_,
          changea de nom sans changer d'abord d'attributions; et les
          vassaux de ce comt et des autres domaines du roi furent les
          seuls qui dpendirent de sa juridiction. Ce ne fut que par
          degr que cette prrogative prcieuse du trne, ce droit
          d'appel gnral de tous les sujets  la cour de justice du
          roi, qui est la sret de chacun et qui fait la dignit des
          souverains, fut reconquis par la couronne de France, pour
          tre plus solidement tabli, et ne lui tre plus jamais
          enlev.]

Toutefois, et pour rentrer dans notre sujet, il nous importe de faire
remarquer que toute cette hirarchie judiciaire n'toit tablie que
pour les fiefs et leurs dpendances; les cits se gouvernoient par
d'autres lois, toient soumises  une juridiction fort diffrente et 
des tribunaux qui leur toient exclusivement rservs. On voit que,
ds le temps de la conqute, la pit des rois les avoit mises sous la
protection des vques qui souvent y exeroient la premire
magistrature, ou dlguoient des officiers pour l'exercer en leur nom;
que ces prlats toient appels les _gardiens_ des villes, les
dfenseurs des veuves, des orphelins et des pauvres, les avocats des
cits auprs des rois et de leurs officiers; que, dans la suite des
temps, ils finirent par en devenir les seigneurs temporels, sous la
protection immdiate du roi et en _toute immunit_[55]; et que les
comtes, bien qu'ils portassent le nom de _comtes des cits_,
n'exeroient nanmoins aucun des droits de leur charge dans leur
enceinte[56].

          [Note 55: Greg. Tur., lib. 5, c. 20; lib. 6, c. 36; lib. 7,
          c. 24; lib. 8, c. 21; lib. 9, c. 6.]

          [Note 56: Aim., lib. 5, c. 49.]

Dans beaucoup de ces cits, l'officier qui y prsidoit avoit le titre
de _maire_: on l'appeloit _juge-mage_ dans quelques autres. Ce maire
ou juge avoit la perception des impts et toit le prsident des
chevins ou _scabins_ municipaux[57]. Les _bons_ bourgeois composoient
le tribunal municipal dont la comptence s'tendoit sur toutes les
causes qui intressoient la cit[58]. Mais comme tout prsident d'un
tribunal, quel qu'il pt tre, lorsque son autorit n'manoit point de
la cour suprme du roi, ne pouvoit exercer que la haute justice, et
n'avoit point le droit de connotre des cas royaux, il avoit t
ncessaire d'tablir dans chaque cit un juge royal auquel toit
rserve cette partie de la juridiction: ce juge toit le prvt du
lieu.

          [Note 57: On l'appelle _bourgmestre_ en Germanie; et dans
          les cits piscopales, telles que celle de Cologne, o
          l'vque avoit lui-mme le droit de prsider et de dcider
          de l'avis donn par les chevins, ce bourgmestre toit
          l'envoy ou le commissaire de l'vque (_Carta archiep.
          Colon._, an. 1229).]

          [Note 58: Ce tribunal toit appel _prsidium_.
          L'institution des _communes_ multiplia ses justiciables; et
          telle est l'origine de nos prsidiaux.]

L'office des prvts (_prpositi_) tiroit son origine de
l'administration romaine: c'toient des officiers prposs  la garde
des chteaux dans lesquels on avoit tabli des greniers ou magasins
publics[59]. Lorsque le chteau qu'ils gardoient toit situ sur la
frontire et servoit  la fois de magasin ou de place d'armes aux
soldats qui en faisoient la garnison, ces officiers toient prvts
_militaires_; et l'on appeloit prvts _municipaux_ ceux dont les
magasins, destins uniquement  serrer le produit des tributs,
n'toient fortifis que pour la sret de ce que l'on y dposoit. On
ne portoit pas seulement dans ces magasins le produit des taxes
ordinaires, mais encore celui des amendes qui se payoient en denres
de toute espce, et faisoient partie du revenu public. Comme il toit
dfendu aux comtes et aux autres officiers royaux d'entrer dans ce
qu'on appeloit alors les _immunits_, et que presque toutes les cits
avoient obtenu le privilge de l'immunit, il fallut donc, ainsi que
nous venons de le dire, qu'un officier municipal ft autoris 
prononcer sur les cas royaux; et l'on donna naturellement ce droit 
celui qui toit dj en possession de recevoir les amendes rsultantes
de l'infraction de ces ordonnances. Telle est la source de la
juridiction prvtale. Le prvt jugeoit toutes les causes du _ban_,
dans la ville et dans la portion de territoire qui en dpendoit et
dont l'entre toit interdite au comte de la province: de l l'origine
en France du mot _banlieue_.

          [Note 59: _Cod. Theod._, lib. 12, tit. 6, leg. 5, 8, 24, et
          ultim.]

La ville de Paris avoit donc son prvt, et sans doute de temps
immmorial, de mme que toutes les autres cits. Il tenoit sa
juridiction dans le Grand-Chtelet, o toient dposs les tributs que
l'on payoit  la couronne; et ainsi se confirme et s'explique plus
clairement encore le sens donn  l'inscription grave sur les murs
de ce vieux monument. Toutefois l'histoire de cette ville ne nous
apprend rien touchant ce magistrat, avant le rgne de Henri Ier,
poque  laquelle le comt de Paris fut dfinitivement runi au
domaine de nos rois. On trouve qu' cette poque tienne occupoit la
place de prvt de Paris; et nous apprenons que sous Louis VII, ce
magistrat exeroit tranquillement son office, sans que les petites
justices territoriales des seigneurs, tablies aux environs de Paris,
y apportassent aucun obstacle; et en effet ces seigneurs n'avoient
rien  dmler avec la justice du roi, dont ils s'toient fait
entirement indpendants. Mais aussitt que des portions de leurs
territoires eurent t renfermes dans l'enceinte de la ville, des
contestations sur le droit de juridiction s'levrent entre le roi et
ces vassaux indociles; et chacun prtendit avoir le droit d'tablir
son tribunal sur le coin de terre dont il toit propritaire. Ce fut
une ncessit pour Philippe-Auguste qui le premier accrut ainsi Paris
en empitant sur les terres voisines, de souffrir au milieu de sa
capitale l'tablissement de toutes ces justices seigneuriales. Il s'y
rserva seulement la haute police et la punition des crimes les plus
atroces; et par ce sage temprament, il tablit la suprmatie de son
autorit, sans toucher  des droits, usurps sans doute, mais que le
temps avoit consacrs, et qu'il n'auroit pu violer qu'en compromettant
la tranquillit publique, et peut-tre mme la sret de l'tat. Fort
de cette prrogative, saint Louis, qui vint aprs lui, donna une haute
considration  l'office du prvt et  la juridiction du Chtelet, en
choisissant pour la remplir un homme plein de sagesse et d'nergie,
qui rechercha les crimes avec vigilance, les punit avec svrit, et
parvint ainsi  rtablir en peu de temps la tranquillit et la sret
dans la ville[60].

          [Note 60: Ce magistrat se nommoit tienne _Boislve_, et non
          _Boileau_, comme la plupart des historiens l'ont appel.
          Tous s'accordent  faire de lui le plus grand loge, et
          jamais peut-tre il n'en fut de plus mrit. C'est un des
          hommes les plus intgres et du plus grand sens dont la
          France puisse s'honorer. Non-seulement il remit l'ordre dans
          Paris, mais il cra les divers corps ou communauts des
          marchands et artisans, et leur donna leurs premiers statuts;
          ce qu'il fit avec tant de sagesse et de prvoyance, que ces
          mmes statuts n'ont t que copis ou imits dans tout ce
          qui s'est fait depuis pour la discipline de ces communauts,
          ou pour l'tablissement des nouvelles qui se sont formes.
          (DELAMARRE.)]

On trouve dans le grand coutumier de France une disposition bien
prcise et bien considrable en faveur du Grand-Chtelet de Paris: il
y est dit que _le prvt de Paris, comme chef du Chtelet, reprsente
la personne du roi au fait de la justice_. En effet, plusieurs de nos
rois, et notamment saint Louis, alloient y rendre la justice en
personne[61]; et lorsque ce sige toit vacant, c'toit le seul du
royaume qui ft sous la garde et protection immdiate du monarque,
reprsent par son procureur gnral au parlement; c'toit le prvt
de Paris que le roi donnoit pour juge  ceux qu'il exemptoit, par
quelque faveur singulire, d'tre jugs par les tribunaux tablis dans
les provinces. Ce magistrat fut institu le conservateur des
privilges de l'Universit, et c'est  l'effet de cette conservation
qu'il prtoit serment entre les mains du recteur de cette compagnie,
coutume qui a dur jusqu'au commencement du dix-septime sicle; son
tribunal toit le seul o l'on pt attaquer les bourgeois de Paris en
matire civile; enfin sa juridiction s'tendoit sur tout ce qui avoit
rapport aux approvisionnements de cette ville.

          [Note 61: C'est de l que naissoit son droit d'avoir
          toujours un dais subsistant au-dessus de son principal
          sige, prrogative qui n'appartenoit qu' ce tribunal. C'est
          la premire juridiction qui ait eu un sceau aux armes du
          roi, et un officier particulier pour en avoir la garde.
          (DELAMARRE.)]

De si nombreuses et si belles prrogatives firent de cette
magistrature une des places les plus importantes du royaume; et
lorsque saint Louis lui eut rendu sa premire splendeur, en chassant
les _prvts fermiers_[62], il n'y eut point de seigneur, quelque
grand qu'il ft, qui crt un tel poste au-dessous de lui[63]; il
arriva mme par la suite que cet officier fut charg de toute la
justice criminelle du royaume, parce que l'abus des _magistrats
fermiers_ subsistant encore dans les provinces, on ne trouva pas
d'autre moyen pour arrter le dbordement de crimes que leur
ngligence laissoit partout impunis, que d'attirer le jugement de
toutes les causes capitales  son tribunal.

          [Note 62: L'usage s'toit introduit, parmi les propritaires
          de fiefs, d'affermer les prvts de leurs possessions, pour
          en grossir les revenus; et la prvt seule de Paris en
          avoit t excepte jusqu' la minorit de saint Louis. Alors
          les troubles et les besoins de l'tat ayant oblig le
          conseil de ce prince d'avoir recours  ces moyens
          extraordinaires pour se procurer de l'argent, la prvt de
          cette ville fut comprise, pour la premire fois, au nombre
          des fermes du roi, et adjuge au plus offrant. Les personnes
          de qualit qui y avoient sig jusqu'alors s'en retirrent
          ds qu'elle fut devenue vnale; et elle se trouva entre les
          mains de gens de tout tat, sans naissance et sans savoir.
          Le mal qui en rsulta fut grand, mais il dura peu; et le
          roi, devenu majeur, rtablit l'ancien ordre dans cette
          partie importante de l'administration.]

          [Note 63: En 1389, sous Charles VI, le prvt toit oblig
          d'exercer lui-mme la justice; et il ne lui toit permis
          d'avoir un lieutenant que pour quelques causes lgitimes qui
          l'empchassent de prsider lui-mme.]

Le gouvernement des armes et le commandement de la ville toient
encore attachs  l'office de prvt de Paris, et il en jouit jusqu'
Franois Ier. Ce monarque ayant tabli un gouverneur  Paris et dans
l'le de France, il ne resta plus au prvt, du commandement des
armes, que la convocation de l'arrire-ban. Ce mme prince en spara
la conservation des privilges de l'Universit, et cra  cet effet
un second tribunal qui dura quatre ans[64], et fut runi de nouveau 
la prvt, mais sous la condition qu'il y auroit deux lieutenants
civils[65], l'un de la prvt pour la juridiction ordinaire, et
l'autre pour la conservation. Depuis, ces deux charges ont aussi t
runies[66].

          [Note 64: Il toit compos d'un chef, qui avoit le nom de
          bailli de Paris, d'un lieutenant-conservateur, de douze
          conseillers, d'un avocat et d'un procureur du roi, d'un
          greffier et de deux audienciers.]

          [Note 65: Les prvts de Paris, gens d'pe, souvent sans
          tude et sans lettres, n'exercrent la justice que par le
          lieutenant civil, aprs que Charles VIII et Louis XI, l'un
          en 1493, et l'autre en 1498, eurent ordonn que les prvts,
          baillis et snchaux fussent docteurs ou au moins licencis
          dans les deux droits. Alors le lieutenant civil devint,
          aprs le prvt, le premier magistrat du Chtelet.]

          [Note 66: En 1526, le titre de prvt de Paris fut chang en
          celui de _garde de la prvt_. Ce magistrat avoit un grand
          nombre de privilges, et toit considr comme le chef de la
          noblesse dans la premire ville et la premire province du
          royaume.]

Les prvts de Paris, les baillis et snchaux jugrent long-temps, et
en dernier ressort, toutes les affaires qui se prsentoient  leurs
tribunaux, et qui toient de leur comptence. Alors le parlement ne
s'assembloit qu'une fois ou deux l'anne, et ne tenoit que fort peu de
jours; on n'y portoit que de grandes causes, concernant les duchs,
les comts, les crimes des pairs de France, les domaines de la
couronne; et si l'on y examinoit quelquefois les jugements des
baillis et snchaux, c'toit plutt par voie de plainte que par
appel. La multiplicit des affaires ayant enfin oblig de fixer les
sances ordinaires du parlement de Paris, et d'tablir de semblables
cours dans les provinces, l'usage des appellations s'introduisit
insensiblement. Ds lors il ne resta aux baillis et snchaux que le
droit de juger,  la charge de l'appel, jusqu' vingt-cinq livres; et
cette restriction engageoit souvent les parties  des fatigues et 
des frais immenses pour des intrts fort modiques. Ces motifs
dterminrent Henri II  crer des prsidiaux dans les principales
villes du royaume; et l'un des siges de cette nouvelle juridiction
fut tabli au Chtelet en 1551[67]. Ce dernier tat de choses dura,
sans aucun changement considrable, jusqu' Louis XIV: alors il fut
fait dans ce tribunal des innovations importantes, qui se sont
conserves jusque dans les derniers temps. Ce prince, ayant jug 
propos de supprimer le bailliage du palais,  l'exception de l'enclos,
et la plupart des justices seigneuriales qui existoient dans Paris,
runit le tout au Chtelet, qu'il divisa en deux siges, _l'ancien et
le nouveau Chtelet_. En 1684 l'ancien fut runi au nouveau, de
manire que cette cour comprenoit plusieurs juridictions; savoir, la
prvt et la vicomt, le bailliage ou la conservation, et le
prsidial.

          [Note 67: Les prsidiaux pouvoient juger en dernier ressort
          jusqu' 250 liv. ou 10 liv. de rente; et par provision,
          nonobstant l'appel, en donnant caution, jusqu' 500 liv. ou
          20 liv. de rente. Le sige tabli au Chtelet de Paris toit
          compos de vingt-quatre conseillers.]

Parmi ses attributions particulires, elle en avoit quatre principales
attaches  la prvt de Paris, qui avoient leur effet dans toute
l'tendue du royaume,  l'exclusion mme des baillis et des snchaux;
savoir, 1 le privilge du sceau du _Chtelet_, lequel toit
attributif de juridiction; 2 le droit de suite; 3 la conservation
des privilges de l'Universit; 4 le droit d'arrt que les bourgeois
de Paris avoient sur leurs dbiteurs forains.

Les chambres d'audience toient le parc civil, le prsidial, la
chambre civile, la chambre de police, la chambre criminelle, la
chambre du juge auditeur. L'audience des cries et celle de
l'ordinaire se tenoient aussi dans le parc civil, la premire deux
fois par semaine, la seconde tous les jours plaidoyables. C'toit dans
celle-ci que se portoient les petites causes concernant les
reconnoissances d'critures prives, communication de pices,
exceptions, remises de procs, etc.

Les officiers du Chtelet toient trs-nombreux.  leur tte toit le
procureur-gnral du parlement, employ sans doute sur les tats comme
garde de la prvt; venoient ensuite le prvt de Paris, le
lieutenant civil, le lieutenant de police, le lieutenant criminel, les
deux lieutenants particuliers, cinquante-six conseillers, quatre
avocats du roi, un procureur du roi et huit substituts, le juge
auditeur, un payeur de gages, plus de soixante greffiers avec diverses
attributions, cent treize notaires gardes-notes et gardes-scel,
quarante-huit commissaires enquteurs-examinateurs, deux cent
trente-six procureurs, un nombre considrable d'huissiers, tant
audienciers que commissaires-priseurs et huissiers  cheval; deux
certificateurs des cries, un garde des dcrets, un scelleur des
sentences, un receveur des consignations, un des amendes, des
mdecins, chirurgiens et matrones asserments, etc., etc., etc.

Il y faut ajouter les quatre compagnies du prvt de l'le, du
lieutenant criminel de robe-courte, du guet  cheval et du guet 
pied.

De temps immmorial, le Chtelet assistoit aux crmonies et
assembles publiques auxquelles avoient le droit d'assister les autres
corporations. Il y avoit rang aprs les cours suprieures et avant
toutes les autres compagnies.

Quant  ce qui regarde les btiments du Chtelet, on n'en trouve
aucune tradition certaine avant le douzime sicle: il est probable
nanmoins qu'ils avoient remplac quelque difice moins considrable,
qui existoit  la mme place sous les rois des deux premires
dynasties. Depuis et  plusieurs poques, ils prouvrent des
changements considrables: en 1460 ils tomboient en ruine, et Charles
VII en fit transfrer la juridiction au Louvre. Malgr les dons
considrables que fit Charles VIII, en 1485, pour subvenir aux
rparations qu'exigeoit cet difice, elles ne furent acheves qu'en
1506, sous Louis XII, et ce n'est qu'alors que les officiers du
Chtelet purent y reprendre leurs sances. Sauval ne se rappeloit pas
ces circonstances, lorsqu'il a dit qu'en 1507 le Grand-Chtelet tant
en pril, la juridiction, la gele et les prisonniers furent
transports au Louvre. En 1657, de nouvelles rparations obligrent
encore d'en faire sortir ce tribunal, qui, cette fois, fut tabli aux
Grands-Augustins. En 1672 le roi dclara que son intention toit de
faire construire un nouveau Chtelet plus spacieux que l'ancien; et en
1684 on commena l'excution de ce projet. On acheta trois maisons, on
dmolit l'glise de Saint-Leufroi, les salles furent reconstruites, et
le nombre en fut augment; enfin le Chtelet fut mis en l'tat o nous
avons pu le voir avant la rvolution, ne conservant de ses anciennes
constructions que quelques tours qui depuis la rvolution ont t
abattues[68].

          [Note 68: _Voyez_ pl. 30. Le terrain qu'occupoit cet ancien
          difice a t chang en une place rgulire que dcore une
          des plus jolies fontaines de Paris. _Voyez_,  la fin de ce
          quartier, l'article _Monuments nouveaux_.]

Les prisons du Chtelet sont clbres par les vnements tragiques qui
s'y sont passs, principalement du temps de la Ligue et de la faction
des Armagnacs.  mesure que nous avancerons dans la description des
lieux, nous ferons en mme temps connotre la suite des vnements; et
ces poques fameuses de l'histoire de Paris ne tarderont pas  passer
sous nos yeux.




L'GLISE SAINT-LEUFROI.

Cette chapelle toit autrefois situe dans la rue qui portoit son nom,
laquelle aboutissoit  la porte de Paris, et passoit sous le
Grand-Chtelet.

Les ravages que commettoient les Normands dans la province  laquelle ils
ont depuis donn leur nom, obligrent, sur la fin du neuvime sicle, les
religieux de l'abbaye de la Croix-Saint-Ouen, au diocse d'vreux, de se
rfugier  Paris, avec les corps de leur patron, de saint Leufroi et de
quelques autres saints. Nos historiens disent qu'ils furent reus, avec
leurs reliques,  Saint-Germain-des-Prs; qu'ils s'associrent, eux et
leurs biens,  cette abbaye, et que cette union fut confirme par
Charles-le-Simple en 918; mais qu'elle ne fut pas de longue dure, parce
que les Normands ayant cess de dsoler leur pays, les religieux de
Saint-Ouen se htrent de s'en retourner chez eux. Ces mmes
historiens[69], au nombre desquels on compte les noms les plus illustres
dans la science, entre autres le P. Mabillon, ajoutent qu'ils laissrent,
par reconnoissance,  Saint-Germain-des-Prs, le corps de saint Leufroi et
celui de saint Thuriaf; et en effet on y conservoit encore ces dernires
reliques avant l'poque des profanations rvolutionnaires. L'abb Lebeuf,
adoptant cette opinion, cherche  expliquer par l l'origine de la
chapelle de Saint-Leufroi, dont aucun de ces savants hommes n'a parl:
Quelque grand seigneur, dit-il, ou prince, ou riche bourgeois, ayant
dvotion  saint Leufroi, et en ayant obtenu des reliques, btit cette
glise. Le voisinage du Grand-Chtelet porteroit  croire qu'elle auroit
t construite par quelque comte ou vicomte de Paris[70].

          [Note 69: Dubreul, Hist. de l'Abbaye, p. 60.--_Hist. eccl.
          Par._, t. I, p. 535, etc.]

          [Note 70: Tom. I, p. 69.]

Jaillot combat ces conjectures d'une manire trs-victorieuse, mais
surtout par une raison qui semble sans rplique: c'est que la chsse
qui renfermoit les reliques de saint Leufroi ne fut ouverte qu'en
1222[71]; qu' cette poque la chapelle ddie sous son nom existoit
depuis plus d'un sicle; qu'on n'y possdoit alors aucune de ses
reliques, et que ce n'est qu'en 1592 que les habitants voisins de
cette chapelle en demandrent  l'abbaye de Saint-Germain, qui leur
accorda une partie d'une des ctes du saint[72].

          [Note 71: Dubreul, Suppl., p. 85.]

          [Note 72: Dubreul, p. 795.]

Dans l'obscurit profonde qui rgne sur la fondation de cet difice,
cet habile critique hasarde une conjecture qui parot plus
vraisemblable: nous la rapporterons en entier, parce qu'elle est
pleine de recherches curieuses, qui peuvent servir  l'histoire des
moeurs de ces temps reculs.

Je pense, dit-il, que les religieux de la Croix-Saint-Ouen, se
rfugiant  Paris, durent s'adresser ou au roi, ou au comte, ou aux
officiers municipaux, pour avoir un asile; et ceux-ci purent leur
donner l'ancien _Parloir-aux-Bourgeois_[73], et la chapelle qui en
dpendoit, o ils dposrent leurs reliques. Dom Mabillon, qui varie
sur cette poque, qu'il place en 898 dans un endroit et en 918 dans un
autre, qui parle de l'union de ces religieux  ceux de Saint-Germain
dix ans aprs leur arrive, quoiqu'il et avanc que ds lors ils
avoient t reus  l'abbaye, ne parot cependant point loign de
cette ide[74]. Il est probable que la continuit des ravages causs
par les Normands, et le peu d'intervalle qu'il y eut entre les
hostilits qu'ils commirent, obligrent les religieux de la
Croix-Saint-Ouen  profiter des ressources que leur offroient ceux de
Saint-Germain. Ils toient privs de secours; leurs biens toient
devenus la proie des barbares, auxquels on en avoit cd une partie
par les traits: dans ces extrmits ils avoient trouv dans la
charit de leurs confrres de quoi fournir  tous leurs besoins; et ce
fut pour en procurer  ceux-ci une espce d'indemnit, que Robert[75],
frre du roi Eudes, qui jouissoit de l'abbaye Saint-Germain, pria
Charles-le-Simple d'y unir celle de la Croix-Saint-Ouen. Je crois
pouvoir appuyer mon opinion sur la charte mme d'union et sur les
faits qui l'ont suivie: elle est date de Compigne, le 2 des ides de
mars (le 14), indiction 6, l'an 26 du rgne de Charles, le 21 de sa
rintgrande[76]. Ces poques concourent avec l'an 918.

          [Note 73: Nous parlerons avec quelque dtail de ce monument,
           l'article de l'Htel-de-Ville.]

          [Note 74: _Acta SS. Ben. Sc._ 3, part. I, p. 594.]

          [Note 75: _V._ ce que nous avons dit des _Commendes_, p.
          211, Ire partie.]

          [Note 76: Dubreul, Suppl., 84.]

1 Il n'est point parl dans cette charte d'une union prcdente, dont
on accorde la confirmation, mais d'une union actuelle. On y lit:
_Robertus..... suggessit concedere abbatiam qu nuncupatur
Crux-Sancti-Audoeni, monachis prlibati confessoris Germani_. 2 Ce
n'est point  la rquisition des religieux de la Croix-Saint-Ouen; il
n'en est point parl, ni mme de leur consentement, qui cependant toit
ncessaire pour une semblable union. 3 Il semble que cette union ait
t involontaire de leur part, puisqu' peine un mois toit coul
depuis qu'elle avoit t ordonne, que, la paix avec les Normands ayant
t signe, ces religieux retournrent  leur monastre. 4 On peut
encore infrer du diplme de Charles III, que les reliques de saint
Leufroi et des autres saints, apportes de Normandie, n'avoient point
encore t dposes  l'abbaye Saint-Germain, puisqu'un des motifs de
cette union toit de les exposer  la vnration publique; motif qu'on
ne pouvoit allguer, si elles eussent t  Saint-Germain-des-Prs:
_Corpora sanctorum hactens debit veneratione carentium....
quapropter, tam pro veneratione sanctorum cinerum Audoeni scilicet
archiepiscopi, necnon beatorum confessorum Leufredi fratrisque ejus
Agofredi_, etc.; et il ajoute que c'est dans l'intention qu'elles y
soient transfres: _Ut deinceps prdictorum membra sanctorum di divino
officio carentium, au eisdem coenobitis reverenter susciperentur,
cultuque divino secus beatos artus Germani collocata honorarentur_. Si
les religieux de la Croix-Saint-Ouen avoient t reus,  leur arrive,
 Saint-Germain-des-Prs, les reliques qu'ils avoient apportes
n'auroient-elles pas t dposes dans cette glise? n'y auroient-elles
pas attir un concours de dvotion? auroient-elles t prives
_long-temps_ du culte et de la vnration des fidles? Il en faut donc
conclure, contre l'assertion des savants bndictins que j'ai cits[77],
et des historiens qui les ont suivis, que ces reliques furent d'abord
mises dans la chapelle du Parloir-aux-Bourgeois, qui, en consquence, en
prit le nom, et qu'elles n'en furent tires que lors de l'union des
religieux qui les avoient apportes avec ceux de l'abbaye Saint-Germain;
union involontaire de leur part, qui ne dura qu'un mois, et qui n'a
aucun des caractres qui annoncent une donation libre et fonde sur la
reconnoissance. La petite chapelle qui avoit servi de dpt aux reliques
de saint Leufroi avoit sans doute t frquente par les fidles: la
dvotion aura suggr d'y mettre un chapelain pour y faire l'office,
etc., etc.

          [Note 77: D. Mabillon et plusieurs de ses confrres.]

Cette opinion se trouve fortifie par le droit de patronage
qu'exeroit sur cette glise la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois,
dans laquelle elle toit situe. Ce droit, qui avoit t accord  son
chapitre par des lettres de Galon, vque de Paris, en 1113, fut
confirm et ratifi par ses successeurs, Maurice de Sully et Renaud de
Corbeil; et ce dernier lui annexa les revenus de cette chapelle, pour
augmenter les distributions de ses chanoines. Une foule de titres[78]
semble prouver que, ds le temps de Maurice, elle toit rpute glise
paroissiale, et desservie par un cur jouissant de tous les moluments
attachs  cette place. Les nouvelles dispositions de Renaud en faveur
du chapitre de Saint-Germain, la firent supprimer aprs la mort du
cur alors existant, et l'office divin y fut depuis clbr par un
chapelain  la nomination des chanoines, lequel toit oblig de leur
payer 200 livres par anne sur les offrandes qui s'y faisoient.

          [Note 78: _Hist. eccl. Par._, t. II, p. 295. Archiv. de S.
          Germ... Test. Christ. Malcion....... Nouvelle Gaule
          chrtienne, tom. VII, col. 253, etc.]

Cette chapelle a subsist jusqu'en 1684. Alors elle fut dmolie pour
l'excution du projet qu'on avoit form d'agrandir les btiments et les
prisons du Grand-Chtelet, et le service, ainsi que les revenus, en furent
transfrs, tant  Saint-Germain qu' Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

Les auteurs de _la Gaule chrtienne_ ont rappel que c'toit dans
cette chapelle que l'on conservoit une pierre qui servoit d'talon
pour les poids et les mesures, ou, pour mieux dire, qui avoit
anciennement servi  cet usage; car long-temps avant qu'elle et t
dmolie, les poids et mesures avoient t dposs dans d'autres lieux,
comme nous aurons bientt occasion de le dire.




LA GRANDE BOUCHERIE.

Elle toit autrefois situe derrire le Chtelet et  l'entre de la
porte de Paris[79].

          [Note 79: Le corps de btiment o elle toit place existe
          encore, et est occup par des marchands de diverses
          professions.]

Il n'y avoit, dans l'origine,  Paris, qu'une seule boucherie tablie
au parvis Notre-Dame. Mais, lorsque la ville commena  s'agrandir du
ct du nord, il s'en forma une seconde auprs du Grand-Chtelet;
depuis on en tablit encore une autre vis--vis cette seconde, dans
une maison qui avoit appartenu  un changeur nomm _Guerri_, et que le
roi Louis-le-Gros avoit achete en 1134, pour en faire un don aux
religieuses de Montmartre. L'opinion de Piganiol, qui prtend que
cette maison fut la premire boucherie du ct de la ville, est
videmment fausse; et l'histoire de Saint-Martin dit positivement que
le mme Louis-le-Gros, pour indemniser Guillaume de Senlis, dans le
fief duquel toit la maison de Guerri, lui donna un des taux qui lui
appartenoient dans la Grande-Boucherie, _inter veteres status
carnificum_[80]. On ne peut pas mme douter que, plusieurs sicles
auparavant, il n'y et des marchs de ce genre au nord et au midi.

          [Note 80: _Hist. S. Mart._, lib. IV, fol. 330.]

Quelque temps aprs l'accroissement de la boucherie du Chtelet, les
chevaliers du Temple jugrent  propos d'en tablir une sur leur
territoire: les bouchers de la maison de Guerri crurent avoir le droit
de s'opposer  cet tablissement, prtendant que nul ne pouvoit tenir
boucherie sans leur consentement; mais il subsista malgr leurs
rclamations, et Philippe-Auguste, qui rgnoit alors, leur permit
seulement, comme par une sorte de compensation, de vendre du poisson
d'eau douce. Depuis, ces bouchers associs[81] achetrent en
diffrents temps, de divers particuliers, les places des environs,
pour runir le tout dans une mme enceinte qui composa _la
Grande-Boucherie_; mais auparavant ils abandonnrent l'ancienne place
qu'ils avoient dans la Cit, et le roi la donna  l'vque et au
chapitre, qui en conservrent les taux et y tablirent d'autres
boucheries.

          [Note 81: Cette association toit faite en nom collectif, et
          compose de dix-huit  dix-neuf familles, qui possdoient
          ensemble la boucherie de la porte de Paris, et celle du
          cimetire Saint-Jean; de manire que si les mles d'une de
          ces familles venoient  manquer, les autres en hritoient, 
          l'exclusion des btards et des femmes. Quoique ces bourgeois
          fussent trs-riches, cependant ils exeroient eux-mmes leur
          mtier: ils y toient mme obligs, comme on le voit par les
          registres du parlement, et il leur toit dfendu de louer
          leurs taux  d'autres. Cette communaut de bouchers avoit
          une juridiction particulire et une chambre de conseil;
          l'appel de leurs jugements alloit au Chtelet, et ils ont
          conserv ce privilge, jusqu' ce que Louis XIV eut runi au
          Chtelet toutes les justices particulires de la ville et
          des faubourgs de Paris. De ces familles de bouchers, il ne
          restoit plus, dans le sicle dernier, que les _Sainctyons_
          et les _Thiberts_.]

Cette Grande-Boucherie occupoit, dans l'origine, un plus grand espace
que dans les temps suivants. Hugues Aubriot, prvt de Paris sous
Charles VI, fora d'abord les bouchers d'abattre,  leurs dpens, une
de leurs maisons situe prs des prisons du Chtelet, et de retirer de
deux toises en oeuvre la clture mme de la Boucherie, afin d'agrandir
d'autant la rue situe entre cet difice et le Grand-Chtelet[82].

          [Note 82: Pig., p. 51.]

Le second retranchement  leur terrain arriva lors de ces malheureuses
factions qui agitrent l'tat sous le rgne du mme prince. Dans cette
anarchie violente, dont nous ne tarderons pas  offrir le tableau, les
bouchers, qui avoient pris le parti du duc de Bourgogne, se
signalrent par de si grands excs, commirent de telles cruauts, que,
lorsque le parti du duc d'Orlans triompha un moment de l'autre en
1416, on crut ncessaire de tirer une vengeance clatante de ces
mutins. Quelques-uns d'entre eux furent punis rigoureusement; et le
roi, par ses lettres du 13 mai 1416, ordonna que la Grande-Boucherie
seroit rase, ce qui fut excut. Au mois d'aot suivant, leur
communaut fut abolie, on rvoqua leurs privilges; en mme temps il
fut ordonn que tous les bouchers de Paris ne composeroient plus
qu'une mme communaut, rgie comme celles de tous les autres arts et
mtiers, et que quatre nouvelles boucheries seroient tablies[83].
Mais au mois d'aot 1418, les bouchers destitus obtinrent des
lettres-patentes qui les rintgroient, et portoient permission de
faire _refaire, construire et difier ladite Boucherie en la place o
elle souloit tre_[84]. En consquence de cet arrt, ils s'adressrent
au voyer de Paris, afin de prendre avec lui l'alignement des anciennes
fondations. Mais la fouille que l'on fit alors ayant fait reconnotre
le peu de rgularit qui rgnoit dans ces places et taux, acquis
successivement et par parcelles, puis renferms ensuite dans la mme
enceinte, ainsi que l'incommodit qui pouvoit en rsulter pour le
public, si on en laissoit rtablir les parties saillantes qui avoient
long-temps obstru les rues d'alentour, il fut dress un plan nouveau,
dans lequel ces rues se trouvrent dgages, mais qui fit perdre aux
propritaires quinze toises carres de leur fonds. Malgr leurs vives
rclamations, ce plan, conforme  l'utilit publique, fut maintenu.
Depuis il leur fut encore retranch trois taux en 1461, sous Louis
XI; mais cette fois ils obtinrent un ddommagement de pareil nombre
d'taux dans le cimetire Saint-Jean, sous la charge d'une lgre
redevance annuelle, qu'ils payoient encore dans le sicle dernier[85].

          [Note 83: Leurs places furent dsignes devant
          Saint-Leufroi, prs le Petit-Chtelet, dans la halle de
          Beauvais et le long des murs du cimetire Saint-Gervais.]

          [Note 84: Les mmes lettres portoient que les quatre
          nouvelles boucheries seroient dmolies; mais ce dernier
          article n'eut point son entire excution.  l'exception de
          celle qui avoit t btie vis--vis Saint-Leufroi, et qui
          fut abattue, parce qu'elle et t trop prs de la grande,
          toutes ces nouvelles boucheries furent conserves. (Trait
          de la Police, t. I, p. 1205. et suiv.)]

          [Note 85: Soixante liv. parisis pour les trois taux.]

Jaillot pense que la Grande-Boucherie n'toit point alors situe 
l'endroit o nous l'avons vue, mais de l'autre ct, entre les rues de
la Saulnerie et Pierre-au-Poisson. Il prtend que son dernier
emplacement toit alors occup par un four public, nomm le _Four
d'Enfer_; et les raisons qu'il en donne sont fondes sur des titres
qui leur donnent beaucoup de vraisemblance[86].

          [Note 86: Recherches sur Paris; quartier
          Saint-Jacques-de-la-Boucherie, p. 18.]




St-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

Nous retombons  chaque instant dans les tnbres profondes de ces
antiquits, dont aucun titre authentique n'aide  dmler l'origine.
Saint-Jacques-de-la-Boucherie est encore un de ces monuments sur
lesquels on ne sait rien de certain, et au sujet desquels on a fait
des milliers de conjectures. Dubreul, Malingre, Sauval, les historiens
de l'glise et de la ville de Paris, semblent adopter la tradition qui
porte qu'anciennement cette glise toit une simple chapelle sous
l'invocation de sainte Anne, chapelle qui fut change en paroisse sous
le rgne de Philippe-Auguste. L'abb Lebeuf rfute cette opinion, en
prouvant que le culte de sainte Anne n'a t reu en France qu'au
treizime sicle[87]; mais celle qu'il prsente n'est pas mieux
fonde, car il pense que Henri Ier et _Agns_ de Russie sa femme
purent faire construire cette chapelle qu'on ddia sous le titre de
_Sainte-Anne_, parce que, dit-il, le nom d'Agns se disoit en latin
_Agna_ et _Anna_. On pourroit lui contester que ces deux mots latins
aient jamais t employs dans ce sens; mais une objection beaucoup
plus forte, et qui renverse toute son hypothse, c'est que, suivant
nos meilleurs historiens, la princesse qu'pousa Henri Ier se nommoit
_Anne_ et non _Agns_, et que dans la charte de fondation de
Saint-Martin-des-Champs, o il lit _Signum Agnetis_, il faut lire
_Ann regin_, qui s'y trouve aprs la signature de Henri Ier et de
Philippe son fils[88].

          [Note 87: T. I, p. 314.]

          [Note 88: _Hist. S. Martin_, p. 6.]

Un autre auteur (l'abb Villain), qui a donn l'histoire particulire
de cette glise[89], n'ayant pu trouver d'autorit suffisante pour en
fixer l'origine, a cru qu'il lui toit permis d'opposer conjectures 
conjectures, et, d'aprs cela, n'a pas craint de prsenter cette
chapelle comme fonde _dans des temps peu loigns de ceux de la
domination des Romains_. Cependant il lui a t impossible de prouver
ce qu'il avoit avanc; et s'il s'est livr  une semblable ide, c'est
qu'il n'a considr les accroissements de Paris, du ct du nord, que
comme de simples habitations de bouchers et de tanneurs que la police
romaine excluoit du sein des villes. Cependant ce faubourg toit
habit, ds les commencements, par toutes sortes de citoyens; et
quoique les Normands l'eussent dtruit  plusieurs reprises,
cependant, sous la premire et la seconde race de nos rois, les
historiens font dj mention des glises de Saint-Martin, de
Saint-Laurent, de Saint-Gervais, de la chapelle Saint-Pierre, dite
depuis Saint-Mri, et de celle de Sainte-Colombe, qu'on croit tre
l'glise Saint-Bon. Mais on ne trouve dans aucun d'eux qu'il existt
alors une chapelle reprsente aujourd'hui par l'glise Saint-Jacques;
de manire qu'avant l'onzime sicle et peut-tre mme le suivant, on
cherche vainement quelque trace de cet difice. Quant  cette autre
conjecture de l'abb Lebeuf, que l'ancienne glise de Saint-Martin
toit situe vers l'endroit o est celle de Saint-Jacques, elle parot
contredire toutes les traditions qui nous en sont restes, comme nous
le ferons voir en parlant de cette ancienne basilique.

          [Note 89: En 1758.]

Il n'y a pas moins d'incertitudes sur les causes qui ont fait de cette
chapelle une dpendance de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Parmi
une foule d'opinions diverses, qu'il seroit fastidieux de rapporter,
au milieu de tant de variations et d'obscurits, voici ce qui nous
semble le plus vraisemblable. Il existoit certainement, au douzime
sicle, une chapelle  l'endroit o est situe l'glise de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie; mais on n'a point de preuves qu'elle
portt le nom de Sainte-Anne, et si elle et t sous l'invocation de
Sainte-Agns, le culte de cette premire titulaire s'y seroit
perptu: cependant on n'en a jamais fait la fte, ni aucune mmoire
particulire dans cette glise. On peut prouver en outre que les
religieux de Saint-Martin ne la possdoient point encore en 1097 ni en
1108, par la raison qu'elle n'est point nonce dans les bulles
d'Urbain II et de Pascal II, relatives  ces religieux, et donnes
dans ces deux annes[90]. Mais d'autres titres font voir qu'elle ne
tarda pas  leur appartenir, et ce fut peut-tre un don de Ponce, abb
de Cluni, qui vivoit dans ce temps-l. Elle fut, suivant les
apparences, rige ds lors en paroisse pour la commodit des
habitants qui se trouvoient trop loigns de Saint-Martin, et qui
pouvoient avoir besoin d'tre administrs pendant la nuit. En effet,
on la trouve indique sous ce titre dans la bulle de Calixte II[91],
donne l'an 1119, et dans laquelle sont rappeles toutes les
possessions de l'abbaye de Saint-Martin. C'est le premier titre
authentique qui fasse mention de cette glise. Il en rsulte que
Dubreul, Sauval et plusieurs autres se sont tromps en ne plaant son
rection en paroisse que sous Philippe-Auguste et vers l'an 1200.

          [Note 90: _Hist. S. Mart._, p. 148  153.]

          [Note 91: _Hist. S. Mart._, p. 156.]

Cette glise n'eut d'abord aucun surnom: son voisinage de la
Grande-Boucherie, ou peut-tre les nombreuses habitations de bouchers dont
elle toit environne dans les premiers temps, lui firent donner celui
qu'elle porte  prsent; et l'abb Lebeuf se trompe encore, lorsqu'il dit
qu'elle ne le doit qu' la ncessit de la distinguer de deux autres
glises connues galement sous le nom de Saint-Jacques[92]. L'origine de
ces deux dernires ne remonte pas plus haut que le quatorzime sicle, et
l'on peut dmontrer que celle-ci toit appele _Ecclesia S. Jacobi de_,
ou, _in carnificeri_, plus de soixante-dix ans auparavant.

          [Note 92: Saint-Jacques-l'Hpital et
          Saint-Jacques-du-Haut-Pas.]

Cette glise tant devenue successivement trop petite pour le nombre
toujours croissant de ses paroissiens, on fut oblig d'y faire, 
plusieurs reprises, des augmentations qui la rendirent extrmement
irrgulire, parce qu'on se trouvoit gn par le terrain. Le vaisseau
en toit grand et lev, mais d'un mauvais gothique; on y avoit
pratiqu un grand nombre de chapelles dont quelques-unes furent
dtruites en 1672, du ct du chevet, pour largir la rue des Arcis
qu'elles obstruoient.

Dans ces constructions incohrentes, ce qu'il y avoit de plus ancien
se voyoit du ct oriental du choeur et dans l'aile septentrionale.
Ces parties sembloient tre du quatorzime sicle. Ds 1374, les
habitants de cette paroisse ayant obtenu, par change, du prieur de
Saint-loi, une maison situe prs de leur glise, l'avoient abattue
peu de temps aprs; et sur cet emplacement ils avoient lev
l'extrmit orientale des deux ailes de cette glise du ct du midi.
On multiplia peu  peu les ailes de ce ct; et ces dernires parties
toient ce qu'il y avoit de moins ancien avec la tour et le portail.
On y reconnoissoit le got gothique du quinzime sicle, et mme du
commencement du seizime. La tour, qui ne fut acheve que sous le
rgne de Franois Ier, et qui existe encore[93], est trs-leve et
d'un travail dlicat; mais il est faux qu'elle soit la plus haute de
toutes les tours de Paris, et qu'elle surpasse en lvation celles de
Notre-Dame: elle est couronne aux quatre coins par les symboles des
quatre vanglistes.

          [Note 93: L'glise a t abattue et convertie en march. La
          tour est devenue une proprit particulire.]

Le petit portail de cette glise, du ct de la rue de Marivault,
avoit t bti, en 1399, aux dpens du clbre Nicolas Flamel[94]. La
maison o il demeuroit faisoit le coin de cette rue et de celle des
crivains, et dans le sicle dernier on voyoit encore, sur de gros
jambages, sa figure et celle de Pernelle sa femme, entoures
d'hiroglyphes et d'inscriptions. Ils toient encore reprsents dans
l'glise sur le pilier prs de la chaire[95], et sur la petite porte
qu'ils avoient fait construire[96].

          [Note 94: L'existence de ce personnage singulier parut,
          dit-on, mystrieuse et pleine de prodiges  ses
          contemporains, parce qu'ils lui virent faire des choses qui
          leur semblrent fort au-dessus et de la condition obscure
          dans laquelle il toit n, et des moyens que pouvoit lui
          fournir la profession d'crivain qu'il exeroit: car,
          ajoute-t-on, sortant tout  coup de la mdiocrit o il
          sembloit devoir toujours vivre, il tira d'honntes familles
          de la misre, dota des filles, secourut la veuve et
          l'orphelin, fonda des hpitaux, rpara des glises; enfin se
          rpandit en largesses plus grandes qu'il n'appartenoit d'en
          faire  un particulier, et mme  un particulier opulent.

          Toutefois il est probable que par _contemporain_ il faut
          entendre ici la classe _populaire_, qu'tonne tout ce qui
          est nouveau  ses yeux, et qui est dispose  trouver du
          merveilleux dans tout ce qui lui parot inexplicable. Voyant
          un homme dont l'tat sembloit peu lucratif, faire tout 
          coup des dpenses aussi considrables, le peuple de ce
          temps-l, qui n'toit pas plus capable que ne le seroit
          celui de nos jours, de rechercher et d'approfondir les
          causes d'un vnement dont les apparences avoient quelque
          chose d'extraordinaire, se fit sur le compte de Nicolas
          Flamel mille ides bizarres dont la tradition s'est
          perptue et peut-tre grossie d'ge en ge. Les moins
          exagrs crurent qu'il avoit trouv la pierre philosophale,
          et cette croyance a trouv des partisans jusque dans le
          sicle dernier. Un particulier, dit l'abb Villain, sous un
          nom imposant, mais sans doute emprunt, se prsenta, en
          1756,  la fabrique de cette paroisse, se disant charg par
          un ami mort d'une somme considrable qu'il devoit employer 
          des oeuvres pies,  sa volont. Ce particulier ajouta que,
          pour entrer dans les vues de son ami, il avoit imagin de
          rparer des maisons caduques appartenantes  des glises;
          que la maison du coin de la rue de Marivault, vis--vis de
          Saint-Jacques-de-la-Boucherie, avoit besoin de rparations,
          et qu'il y dpenseroit trois mille livres. L'offre fut
          accepte; la rparation toit le prtexte: l'objet vritable
          toit une fouille et l'enlvement de quelques pierres
          graves[94-A]. Les intresss  la dcouverte du trsor
          imaginaire veillrent avec soin sur l'ouvrage; on creusoit
          en leur prsence; on emportoit furtivement des moellons et
          toutes les pierres graves. La rparation qui a t faite
          montoit  deux mille livres; mais ce particulier et les
          intresss ont disparu sans payer, et cette dpense restera
          probablement sur le compte d'un matre maon, qui s'est
          livr trop lgrement  des inconnus qu'il cherche et ne
          trouve point. On prsume que ces inconnus cherchoient la
          pierre philosophale.

          Avant cet vnement, plusieurs curieux ayant dj fait
          fouiller la terre dans les caves de leurs maisons, y avoient
          trouv, dans diffrents endroits, des urnes, des fioles, des
          matras, du charbon; et dans des pots de grs une certaine
          matire minrale, calcine et divise en petits globes de la
          grosseur d'un pois. De telles dcouvertes, bien qu'elles ne
          fussent pas de nature  satisfaire leur curiosit,
          semblrent confirmer nanmoins ces ides de _science
          occulte_, au moyen desquelles on cherchoit  expliquer les
          actions extraordinaires de ce personnage.

          Quelques-uns, cherchant des explications plus
          naturelles[94-B], prtendirent que cet homme avoit d ses
          _immenses richesses_  la connoissance qu'il avoit des
          affaires des juifs; et que, lorsqu'ils furent chasss de
          France, leurs biens ayant t acquis et confisqus au profit
          du roi, Flamel traita avec leurs dbiteurs pour la moiti de
          ce qu'ils devoient, en leur promettant de ne pas les
          dnoncer. Mais, comme l'observe trs-bien Saint-Foix, ces
          crivains n'eussent pas avanc un fait aussi faux, s'ils
          eussent lu les dclarations de Charles VI,  l'occasion de
          ce bannissement: la premire, du 17 septembre 1394, porte
          plusieurs clauses, tant pour la sret de leurs personnes,
          que pour celle de leurs biens, et le remboursement de leurs
          crances; et les autres, donnes le 2 mars 1395 et le 30
          janvier 1397, dgagent entirement leurs dbiteurs de toute
          obligation contracte envers eux.

          Tant de fables ridicules qui ont t dbites sur Nicolas
          Flamel, et ces conjectures de quelques-uns dont la fausset
          est si vidente, et l'incertitude o tant d'autres sont
          rests, par cette impossibilit o ils croyoient tre de
          rendre raison des merveilles de sa vie, prenoient leur
          source dans une erreur premire qui leur faisoit supposer
          qu'en effet il avoit fallu d'_immenses richesses_ pour
          excuter tout ce que ce personnage avoit fait. Il a suffi 
          un homme de sens d'carter d'abord cette supposition, pour
          faire vanouir le merveilleux dont on avoit voulu entourer
          ce personnage, plus clbre qu'il ne lui appartenoit de
          l'tre, et qui, sans doute, n'avoit pas compt sur une telle
          clbrit. Tel est le rsultat du travail complet fait sur
          ce strile sujet par M. l'abb Villain dj cit. (_Voyez_
          Histoire de la paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et
          Hist. de Nicolas Flamel et de Pernelle, par cet crivain,
          1761.) Il y prouve, qu' l'exception de quelque bizarrerie
          qu'il est possible de remarquer dans le caractre de Flamel,
          ses oeuvres et sa vie, ne sortent pas de la classe des
          vnements les plus communs. Pour arriver  cette
          dmonstration, le savant biographe a compuls, lu, vrifi
          une foule d'actes, de titres, de contrats, ensevelis dans la
          poussire des dpts, et notamment dans les archives de
          Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Soutenu de toutes ces pices,
          il prouve jusqu' la dernire vidence, 1 que le bien de
          Flamel n'toit pas trs-considrable, et qu'il a pu
          facilement le gagner dans son tat d'crivain, qui, loin
          d'tre _peu lucratif_, toit une profession honore et
          avantageuse avant la dcouverte de l'imprimerie; 2 que sa
          femme Pernelle,  laquelle il survcut plus de vingt annes,
          avoit accru sa fortune par une donation qu'elle lui fit du
          patrimoine assez considrable qu'elle possdoit; 3 qu'il
          vivoit avec l'conomie la plus svre,  cause de ce got de
          pit qui le portoit  consacrer au service des glises la
          fortune que Dieu lui avoit donne; 4 enfin, et ceci est
          sans rplique, qu'aprs un recensement fait de son avoir et
          des fondations dont il est le crateur, il est dmontr que
          ces tablissements ne passent pas la valeur de son capital.
          Cette petite dissertation, extrmement curieuse, est un vrai
          triomphe remport par la critique judicieuse et claire sur
          l'ignorance et les prventions.]

          [Note 94-A: Saint-Foix dit qu'en 1754 on voyoit encore et
          qu'il avoit vu lui-mme ces pierres o toient graves la
          figure de Flamel et celle de sa femme, avec des inscriptions
          gothiques et de prtendus hiroglyphes.]

          [Note 94-B: Piganiol et Naud.]

          [Note 95: Sur ce pilier on avoit aussi plac l'inscription
          suivante: Feu Nicolas Flamel, jadis crivain, a laiss par
          son testament,  l'oeuvre de cette glise, certaines rentes
          et maisons qu'il a aquestes et achetes de son vivant, pour
          faire certain service divin et distributions d'argent,
          chacun an par aumosne, touchant les Quinze-Vingts,
          l'Htel-Dieu et autres glises de Paris.]

          [Note 96: _Voyez_ pl. 30, une Reprsentation de l'glise de
          Saint-Jacques-de-la-Boucherie, d'aprs une ancienne gravure
          devenue trs-rare.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

     TABLEAUX.

     Sainte-Catherine, par _Cazes_; Saint-Jacques, par le mme;
     Sainte-Anne, par _Claude Hall_.

     Dans la chapelle Saint-Charles, le Saint distribuant des aumnes,
     par _Quentin Varin_: les connoisseurs estimoient ce tableau.

     Quelques vitraux peints par _Pinaigrier_, habile peintre sur
     verre.


     SCULPTURES.

     Un Christ en bois, morceau de sculpture trs-remarquable, par
     _Jacques Sarrazin_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Nicolas Flamel, l'un des bienfaiteurs de cette glise, mort en
     1418.

     Jean-Franois Fernel, premier mdecin de Henri II, clbre par
     plusieurs ouvrages excellents sur son art, et par l'lgance de
     sa latinit, mort en 1558.

L'glise de Saint-Jacques-de-la-Boucherie toit une de celles qui
jouissoient du droit d'asile; et l'on en trouve des exemples jusque
dans le quatorzime sicle. On lit qu'en 1357, pendant la rgence
orageuse du dauphin, depuis Charles V, Jean Baillet, trsorier gnral
des finances, ha des rebelles parce qu'il toit fidle au prince, fut
assassin par un changeur nomm Perrin Mac. Le meurtrier, s'tant
sauv dans l'glise de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, en avoit t
arrach par ordre du rgent, qui l'avoit fait pendre sur-le-champ.
Aussitt l'vque de Paris, Jean de Meulan, que l'on comptoit parmi
les factieux, se rcria sur une telle violation de l'immunit
ecclsiastique, redemanda le corps de Perrin qu'on fut oblig de lui
rendre, et lui fit faire  Saint-Mri des funrailles magnifiques,
auxquelles il n'eut pas honte de se trouver avec le prvt des
marchands, pendant que le dauphin assistoit  celles de Jean Baillet.
La mme scne se renouvela en 1406, au sujet d'un autre criminel qui
s'toit rfugi dans la mme glise, et qu'on y avoit ressaisi pour le
conduire  la Conciergerie. L'vque d'Orgemont fit cesser le service
divin, et ne permit de le reprendre que lorsque le parlement eut fait
droit  la requte qu'il prsenta contre cette violation d'un
privilge ecclsiastique. Enfin Louis XII abolit ce droit de
franchise, devenu dangereux pour la socit, et scandaleux pour la
religion[97].

          [Note 97: Il fut un temps o ce droit d'asile, dont on
          abusoit sans doute alors, avoit t trs-salutaire. Il avoit
          t introduit en France  cette poque de la conqute, o
          les vaincus n'avoient pas souvent d'autre refuge contre la
          violence de leurs vainqueurs, et o le clerg toit
          protecteur n de tous les opprims. Plus tard les vques le
          dfendirent, uniquement parce que c'toit un _droit_ qu'ils
          pouvoient cder, mais qu'ils ne devoient pas se laisser
          ravir; une telle foiblesse pouvant avoir, pour des droits
          d'une toute autre importance, les consquences les plus
          dangereuses.]

La topographie de cette paroisse prsente plusieurs particularits
assez remarquables pour mriter quelques dtails: la figure du
territoire qu'elle renfermoit toit celle d'un carr long, qui
s'tendoit du midi au septentrion, en se prolongeant par deux angles
qui sortoient du carr. La base de cet espace toit la rue de la
Pelleterie[98], dans son ct mridional en partie, et presqu'en
entier dans son ct septentrional, c'est--dire dans celui qui
bordoit la rivire. Au sortir de cette rue, par le bout oriental,
Saint-Jacques avoit tout le ct gauche du pont Notre-Dame, et
s'tendoit jusqu' la rue Aubry-le-Boucher, dont le ct gauche
presque entier toit galement dans ses dpendances[99].

          [Note 98: Dans la Cit.]

          [Note 99: Avant d'en venir  la ligne parallle du carr
          long, il faut observer que la paroisse Saint-Jacques avoit
          encore dans la rue Saint-Martin,  gauche, plus loin que la
          rue Aubry-le-Boucher, quelques maisons places aprs celles
          qui dpendoient de la paroisse Saint-Josse, et qu'elle en
          possdoit galement un certain nombre dans la rue
          Quinquempoix.]

 partir du bout occidental de la rue Aubry-le-Boucher, le territoire de
cette glise commenoit dans la rue Saint-Denis,  la cinquime maison
sise  la gauche de l'angle des deux rues, et de l se prolongeoit
jusqu'au Grand-Chtelet. Il renfermoit la rue de la Joaillerie, les deux
cts du pont au Change jusqu'au milieu du pont[100]; il continuoit
ensuite dans la rue de la Pelleterie, dont il possdoit, comme nous venons
de le dire, la plus grande partie, jusqu' la dernire maison qui faisoit
face  Saint-Denis-de-la-Chartre.

          [Note 100: Le reste dpendoit de Saint-Barthlemi, dans la
          Cit.]

Ce droit que la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie avoit sur
une rue de la Cit, a fort excit la curiosit des antiquaires, et
plusieurs ont cherch  en donner l'explication. L'un d'eux[101] a
pens que les pelletiers et les tanneurs, n'tant point admis dans
l'intrieur des villes, avoient leurs boutiques et ouvroirs entre les
murs et la rivire, et que c'toit  cause de cette position au pied
de l'enceinte de la Cit, qu'ils avoient t compris dans les
dpendances de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Mais ce systme a t
combattu avec avantage, parce que, pour lui donner quelque
vraisemblance, il faudroit supposer que les murs, au lieu de suivre
une ligne courbe, se prolongeoient en ligne droite jusqu'
Saint-Denis-de-la-Chartre, et mme le laissoient hors de la ville, ce
qui est contraire  toutes les autorits, et dmenti par la seule
inspection de tous les anciens plans de Paris. Il ne parot pas
d'ailleurs que les lois de la police romaine fussent encore en vigueur
parmi nos anctres au onzime sicle, puisque les bouchers, que ces
lois excluoient du sein des villes, comme les pelletiers et les
tanneurs, avoient alors des taux dans le parvis Notre-Dame; et de
plus, il est impossible de concevoir comment de tels ateliers auroient
pu tre tablis dans un espace aussi troit, o ils eussent t
exposs  chaque instant  tre dtruits par les inondations. Une ide
plus simple et plus naturelle se prsente, et c'est celle que nous
adoptons. Saint-Jacques-de-la-Boucherie toit une dpendance de
Saint-Martin; en 1133 le roi Louis-le-Gros fit avec les religieux de
ce monastre l'change de Saint-Denis-de-la-Chartre contre l'glise de
Montmartre[102]; la rue de la Pelleterie se trouvoit en partie dans la
censive de Saint-Denis-de-la-Chartre; suivant l'usage alors tabli,
ces religieux avoient le droit d'assujettir leurs vassaux et leurs
censitaires  la paroisse de leur monastre, ou  toute autre qui se
trouvoit dans leur dpendance; celle de Saint-Jacques venoit d'tre
rige tout nouvellement auprs de la Cit: c'toit donc un motif
suffisant pour mettre dans ses attributions les habitants qui
dpendoient auparavant de Saint-Denis-de-la-Chartre.

          [Note 101: L'abb Lebeuf.]

          [Note 102: _Voyez_ p. 271, Ire partie.]

Il n'est pas aussi facile de rendre raison de la juridiction que cette
glise exeroit sur la moiti du pont au Change. Voici toutefois une
conjecture qui ne semble pas dpourvue de vraisemblance. Nous avons
dj remarqu que le pont au Change n'toit pas situ d'abord au lieu
mme o nous le voyons aujourd'hui, mais plus prs du pont Notre-Dame;
et cette position le mettoit naturellement dans la dpendance de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Lorsqu'on rsolut de le btir plus bas
et hors du territoire de cette paroisse, il dut parotre juste de
l'indemniser, ce qu'on fit sans doute en lui attribuant la moiti de
ce pont. Cette opinion se fortifie, si l'on considre que la mme
indemnit a t accorde  plusieurs autres glises paroissiales dans
des circonstances entirement semblables[103].

          [Note 103: En jetant les yeux sur le plan du territoire de
          Saint-Germain l'Auxerrois, l'on voit une ligne qui coupe
          assez galement la rivire par moiti dans sa longueur: la
          rive gauche reste  Saint-Sulpice et  Saint-Andr-des-Arcs;
          sur le grand bras, Saint-Germain  la droite, et
          Saint-Barthlemi la gauche. Quand on a construit des ponts,
          qu'on les a couverts de maisons, qu'on a plac auprs ou
          dessous des moulins, des gords[103-A], des bateaux 
          lessive, etc., l'usage a t de les attribuer aux paroisses
          qui tendoient leur territoire sur le rivage. Le pont
          Saint-Michel se trouvoit, par cette raison, partag entre
          trois paroisses. (JAILLOT.)]

          [Note 103-A: Espce de pcherie que l'on construit dans une
          rivire, au moyen de deux rangs de perches qu'on y plante.]

Les confrries qui existoient  Saint-Jacques-de-la-Boucherie ont joui
autrefois de quelque clbrit. Avant que chaque paroisse de Paris
et tabli une socit, ou fte particulire des clercs, la confrrie
gnrale de tous les clercs de la ville toit dans cette glise. La
confrrie de Saint-Charles, qui y fut institue en 1617, avoit une
telle rputation, que deux de nos reines n'ont pas ddaign de s'y
faire agrger. On voyoit dans une des chapelles une figure de saint
Georges assez remarquable, qu'avoit fait lever une confrrie du nom
de ce saint, dont l'origine remonte  l'an 1516. Mais la plus
singulire de ces associations toit celle que le testament d'un
bourgeois de cette paroisse, nomm Jean de Fontenay, nous a fait
connotre: ce testament, dat de 1227, porte un legs fait  la
confrrie _de Roncevaux_, et nous apprend qu'elle avoit t tablie
sur les rcits qu'avoit faits assez rcemment le faux _Turpin_ des
martyrs de cette valle d'Espagne et des merveilles qu'on y voyoit; ce
qui toit relatif  la fameuse bataille que Charlemagne donna dans cet
endroit, au paladin Roland, et au plerinage de Saint-Jacques en
Galice.

Ces runions fameuses, et qui existent de temps immmorial chez tous
les peuples de la terre, ont t, comme toutes les institutions
humaines, ou bienfaisantes ou funestes, suivant le bon usage ou l'abus
qu'on en a fait: elles tiennent dans l'histoire de Paris, relativement
 sa police et  ses moeurs, une place assez importante pour que nous
saisissions cette occasion de prsenter quelques ides gnrales sur
leur origine et sur leurs diffrents caractres.


DES CONFRRIES.

L'homme est n pour la socit: toutes les facults que le Crateur
lui a donnes tendent  ce but, ne sont utiles, ne reoivent leur
entier dveloppement que dans ces rapports continuels qui le lient
avec ses semblables; et les sophistes du sicle pass, qui ont isol
l'tre pensant, sous prtexte de le mieux connotre, qui ont cherch
les sensations et les ides que pouvoit avoir cet homme primitif et
solitaire, enfant de leur imagination, n'ont prouv autre chose que la
fausse subtilit de leur esprit et leur ignorance complte du coeur
humain.

La socit, c'est l'ordre parmi les intelligences, c'est--dire leurs
justes rapports d'autorit et de dpendance, depuis la plus foible de
ces intelligences, jusqu' Dieu qui est l'intelligence infinie et la
source de tout pouvoir, de toute intelligence, de toute socit.

La famille est le premier type de toute socit; et l, par la
position naturelle, ou, pour mieux dire, ncessaire des membres qui la
composent, s'tablissent d'elles-mmes ces relations de dpendances et
d'autorit qui en coordonnent toutes les parties, et que l'on voit
ensuite se dvelopper sous des formes plus ou moins compliques,
depuis la formation d'une simple bourgade, jusqu' celle des cits,
des nations, des grands empires, qui runissent sous des lois plus
gnrales un nombre plus ou moins grand de ces petites socits
domestiques.

Plus ces formes se compliquent, plus ces relations s'tendent, moins
elles peuvent tre comprises par les intelligences vulgaires, qui sont
le plus grand nombre, et qui, n'apprciant point alors les avantages
qu'il y a pour elles dans l'obissance, ne sentent plus que ce qu'il y
a de pesant et de rigoureux dans le pouvoir. Il faut donc en quelque
sorte diviser pour elles la socit, la mettre pour ainsi dire  _leur
porte_, afin que, la connoissant, elles puissent l'aimer, et
l'aimant, la servir et lui demeurer fidles. C'est dans cette vue tout
 la fois politique et paternelle, que, dans tous les grands tats o
la juste mesure du pouvoir a t bien entendue, on a encourag et
protg ces associations partielles qu'une certaine conformit de
situation, d'industrie, de croyances ou d'opinions particulires,
formoit entre un certain nombre d'hommes, associations dont l'effet
toit de simplifier l'action du gouvernement; et, le dbarrassant de
la police  peu prs impossible des individus, de ne plus soumettre 
cette action que des masses d'autant plus faciles  contenir et 
diriger qu'elles portoient en elles-mmes tous les principes d'ordre
qui constituent la socit.

Ces socits partielles, ou confrries, ont t ou _civiles_, ou
_religieuses_, suivant la nature des causes qui les avoient fait
natre.

On en rencontre de ces deux espces chez tous les peuples de la terre:
les Pharisiens, les Essniens, les Saducens, les Rchabites toient
autant de confrries diffrentes parmi les Juifs; on trouve chez les
gyptiens une confrrie de flagellants en l'honneur de leur dieu
Srapis; on voit Lycurgue distribuer ses Spartiates en plusieurs
associations, auxquelles il ordonne l'union, l'amiti, la vie commune;
deux autres lgislateurs, Romulus et Numa, instituent galement des
communauts; et le dernier principalement, ayant spar les diverses
professions qui s'exeroient  Rome en autant de corporations, leur
donna  chacune un patron pris parmi leurs faux dieux. Cet usage, qui
se maintint pendant la rpublique et sous les empereurs, fut adopt
par les premiers chrtiens, suivant le tmoignage de Tertullien. Ds
les premiers sicles, ils fondrent entre eux des associations, ou
confrries particulires, dans lesquelles ils introduisirent les
rglements des paens, lorsqu'ils leur semblrent bons et utiles,
rejetant soigneusement tout ce qu'ils offroient d'impie et de
dangereux. Ces institutions, tablies dans un esprit si nouveau,
furent galement civiles et religieuses: les dernires toient connues
sous le nom d'_Agapes_, et l'histoire de l'glise en a rendu clbres
la saintet et l'admirable discipline. Les autres, qui se composoient
des arts et mtiers, commencrent vers le temps d'Alexandre-Svre: on
en rigea dans toutes les grandes villes; chacune se choisit un patron
et une glise, o les frres assistoient en commun au service divin.
On trouve qu'il leur toit aussi permis de faire quelque collecte
entre eux pour l'entretien de ce service et pour soulager les pauvres
de leurs communauts: en tout, le but de ces pieux associs toit
d'attirer, par leurs bonnes oeuvres et leurs charits, la bndiction
du ciel sur eux et sur leurs travaux.

Cependant ce qui est bon en soi-mme, ds qu'il se corrompt, devient
d'autant plus mauvais que son origine toit plus excellente et plus
sainte: _corruptio optimi pessima_. Nous apprenons par l'criture
quelles erreurs et quelles fausses doctrines les sectes judaques
avoient ajoutes  la loi de Dieu; et si nous jetons les yeux sur les
nations paennes dont la civilisation fut toujours si imparfaite, o
le gouvernement ne connut presque jamais de juste milieu entre la
foiblesse extrme et l'extrme violence, sur ces nations dont le
despotisme des chefs ou l'anarchie des peuples composent presque toute
l'histoire, nous n'en voyons aucune chez qui ces associations
particulires n'aient, au milieu de leurs troubles civils, contribu
au dsordre, excit l'attention et l'inquitude des magistrats. Cela
est remarquable surtout chez les Romains, o elles toient dangereuses
ds le temps de Cicron; car, dans sa harangue contre Pison, il se
plaint de certaines socits tablies nouvellement sous les titres
spcieux de collges et de communauts, dont le prtexte toit le
service des dieux, et le vritable but, de mauvais desseins contre la
rpublique. Cette remontrance fit abolir une partie des confrries qui
existoient alors. Auguste, dans le nouvel ordre de choses qu'il
institua, poussa la rforme plus loin, et les dtruisit presque
toutes. Alexandre Svre les rtablit; et dans les premiers temps de
la religion chrtienne, elles furent, comme nous l'avons dit, parmi
les fidles, des modles de dcence et de charit. Mais de si beaux
commencements ne se soutinrent pas; et par les rglements des conciles
et des empereurs chrtiens qui vinrent aprs, on voit qu'il toit
ncessaire de veiller sur elles avec une extrme vigilance,  cause
des dsordres et des scandales qui se commettoient dans plusieurs.

Les confrries des tats modernes sont, comme celles des anciens,
civiles et religieuses; et l'on voyoit de ces sortes d'associations
rpandues par toute la France. Plusieurs toient utiles et
lgitimement tablies, d'autres ont t illicites et dangereuses. Il
en existoit un grand nombre  Paris, parmi lesquelles quelques-unes
ont t clbres, et mme ont jou un rle dans l'histoire. Nous
essaierons de donner quelque ide des plus remarquables, ainsi que de
celles qui toient tablies dans d'autres parties du royaume.

Il y avoit plusieurs espces de ces confrries.

1. Les confrries tablies uniquement par un motif de dvotion pour
le salut des mes et l'dification de l'glise. Telle toit celle qui
fut institue  Paris, en 1168, sous le titre de confrrie de
Notre-Dame. Elle fut d'abord compose de trente-six prtres et d'un
nombre gal de laques, notables bourgeois, en mmoire des
soixante-douze disciples de J. C.; ensuite le nombre en fut port
jusqu' cent. Les femmes, qui, dans le principe, en avoient t
exclues, y furent admises l'an 1224, au nombre de cinquante. La reine
et plusieurs dames pieuses et du premier rang dsirrent d'y tre
reues; de manire que la socit fut, depuis ce temps, divise en
trois classes, lesquelles furent toujours composes des personnes les
plus qualifies de la ville. Quant aux exercices rgls par les
statuts, ils consistoient dans la clbration journalire du service
divin, une procession gnrale en certain temps, des aumnes et des
prires que les confrres devoient faire les uns pour les autres, etc.
Telles toient encore les confrries du Saint-Sacrement, du Saint-Nom
de Jsus, de la Sainte-Vierge et autres semblables, dont les membres
n'avoient d'autre objet que de travailler  leur propre
sanctification.

2. Les confrries tablies pour des oeuvres de charit. Il y en avoit
dans la plus grande partie des paroisses de la France, et surtout 
Paris. Les unes secouroient les pauvres honteux, les autres
assistoient les malades indigents, et quelques-unes, sous le titre de
_Confrres de la Mort_, ensevelissoient les dfunts et assistoient 
leurs obsques.

3. Les confrries de Pnitents. Elles portoient diffrentes
dnominations; et ceux qui en toient membres exeroient sur eux
certaines austrits en esprit de pnitence. On les a quelquefois
nomms _flagellants_,  cause des disciplines publiques qu'ils se
donnoient dans leurs processions gnrales: ils y paroissoient revtus
d'une tunique de toile blanche, rouge ou bleue, avec un capuchon qui
leur couvroit le visage; et de l ils ont t appels _Pnitents
bleus, rouges ou blancs_. Toutefois il n'y avoit en France de
semblables associations que dans les provinces voisines de l'Italie,
d'o elles tirent leur origine.

4. La quatrime espce de confrrie avoit t rige  l'occasion des
plerinages. Telles toient  Paris celles du Saint-Spulcre, aux
Cordeliers; de Saint-Jacques, en son glise rue Saint-Denis; de
Saint-Michel, en sa chapelle dans la cour du Palais, pour ceux qui
avoient fait les plerinages de Jrusalem, de Compostelle ou du
Mont-Saint-Michel. On y recevoit galement toutes les personnes
dvotes qui vouloient s'y engager et participer aux mrites et aux
prires des plerins.

5. Venoient ensuite les confrries institues par les ngociants,
pour attirer sur leur commerce les bndictions du ciel. Telle fut
celle qu'une compagnie des plus riches bourgeois de Paris tablit,
l'an 1170, sous le titre de _Confrrie des marchands de l'eau_.
L'accroissement de la ville, et les nouveaux besoins d'une population
qui, de jour en jour, devenoit plus nombreuse, donnrent naissance 
cette compagnie; car jusque-l, c'est--dire depuis le ravages des
Normands, cette capitale, renferme dans des bornes trs-troites,
avoit tir de son propre territoire et des provinces voisines tous les
secours ncessaires  sa consommation; et le sel toit la seule denre
qu'elle ret par la rivire. Ces ngociants, rassembls pour faire un
commerce plus tendu par eau, achetrent des religieuses de
Haute-Bruyre une place hors de la ville pour y construire un port, et
fondrent leur confrrie dans l'glise de ce monastre. Cette place,
qui leur fut cde moyennant certaines redevances qu'ils payrent 
ces religieuses, retint le nom de _Port-Popin_, du nom d'un bourgeois
de Paris  qui elle avoit appartenu; et Louis-le-Jeune, alors rgnant,
confirma cette acquisition et approuva cet tablissement par des
lettres-patentes de la mme anne 1170.  peine cette confrrie
fut-elle tablie, que celle de Notre-Dame, qui toit plus ancienne de
deux ans et plus considrable, tant par la qualit que par le nombre
des personnes qui la composoient, prit le titre de _grande confrrie_,
pour se distinguer de l'autre; titre qu'elle a gard jusqu'au dernier
moment de son existence. Dans la classe de cette confrrie des
_marchands de l'eau_, doit tre comprise celle des six corps des
marchands de Paris[104].

          [Note 104: Les drapiers, les piciers, les merciers, les
          fourreurs, les bonnetiers et les orfvres.]

6. Les officiers de justice avoient aussi leurs confrries
distingues des autres, et formant une classe  part. Il y avoit 
Paris celle des notaires, tablie dans la chapelle du Chtelet en
1300; celles de la compagnie du lieutenant criminel de robe-courte, de
la compagnie du guet, des huissiers  cheval et des sergents  verge.

7. Celles des artisans toient en aussi grand nombre qu'il y avoit
d'arts et mtiers. Chaque communaut, de mme que dans les premires
confrries chrtiennes, avoit son patron, se rassembloit dans une
glise particulire, et avoit la libert de se faire des statuts. Ceci
commena  tre rform sous le rgne de saint Louis par tienne
_Boislve_; et depuis ce temps ils furent obligs d'avoir recours au
magistrat pour obtenir des rglements, ou du moins pour homologuer les
articles qu'ils avoient arrts.

8. Une confrrie fort extraordinaire et d'une espce toute
particulire est celle qui se forma  Paris en 1402, sous le titre de
_Confrres de la Passion_; elle avoit pour objet de reprsenter sur un
thtre public les mystres de la vie de Jsus-Christ, les actes des
martyrs, etc. Nous y reviendrons.

9. Enfin il y a eu des confrries de factieux, qui ont paru 
certaines poques, et qui, comme celles dont se plaignoit l'orateur
romain, se couvroient du voile spcieux de la religion pour troubler
l'tat. Divers conciles du treizime sicle prononcrent anathme
contre des socits de ce genre, qui s'toient leves en plusieurs
parties de la France, et qui la troubloient par leurs violences et
leurs dsordres. Tels toient encore ces _Pnitents bleus_, qui, du
temps de la Ligue, se rassemblrent  Bourges, par un esprit de
rvolte contre l'autorit royale. Mais la plus remarquable est celle
qui s'tablit  Paris en 1357, sous le titre de Notre-Dame. tienne
Marcel, prvt des marchands, en fut le chef; et tout ce qu'il y eut
de sditieux, de gens malintentionns, s'y enrlrent. Ils avoient
pour but de traverser, dans l'administration du royaume, Charles V,
alors dauphin et rgent pendant la captivit de son pre. On verra par
la suite tous les dsordres, tous les meurtres, tous les malheurs que
cette faction causa dans Paris. Charles, parvenu  la couronne aprs
la mort du roi Jean, accorda une amnistie  ces rebelles, et en mme
temps cassa leur confrrie par des lettres-patentes du mois d'aot
1358.

Ces pernicieuses socits sont heureusement rares, et depuis le rgne
de Henri IV, on n'en voit plus reparotre en France. Quant aux
confrries d'artisans, elles avoient leurs inconvnients comme toute
autre institution humaine: elles toient quelquefois tumultueuses, et
demandoient une surveillance qui parut,  certaines poques, fatiguer
le gouvernement, car on les voit entirement abolies sous Franois
Ier, rtablies ensuite et abolies de nouveau sous Charles IX; enfin,
sous Louis XIV, il fut expressment dfendu d'en former aucune sans la
permission particulire du roi. De telles variations dans leur
existence prouvent toutefois qu'on en sentoit aussi les avantages; et
ces avantages, fort au-dessus des inconvnients, n'ont jamais t
mieux apprcis que depuis que la rvolution les a dtruites; cette
destruction ayant t l'une des causes les plus actives de la
corruption des classes infrieures de la socit.




L'HPITAL

DE SAINTE-CATHERINE.

En rentrant dans la rue Saint-Denis et en la remontant, on rencontroit
cet hpital, lequel toit situ au coin de cette rue et de celle des
Lombards. Son premier nom connu est celui d'_hpital des pauvres de
Sainte-Opportune_. Le nombre et la clbrit des miracles oprs par
l'intercession de cette sainte, attiroient une foule de plerins 
l'glise qui porte son nom; vis--vis on btit un hospice pour les
recevoir: telle est l'origine de cet hpital. Quant  l'poque o il
fut fond, il est impossible de la fixer. Les anciens titres ayant t
perdus, le roi y suppla par des lettres-patentes du mois de mars
1688, dans lesquelles, d'aprs un expos des religieuses de cette
maison, on en fait remonter l'origine jusqu'au onzime sicle, mais
sans pouvoir en donner aucune preuve. Les historiens de Paris la
rapportent  l'an 1184[105]. Un auteur plus moderne[106] la place dans
le neuvime sicle, plusieurs  d'autres poques, sans qu'aucun
fournisse la moindre autorit au soutien de son opinion. Le plus
ancien titre qui fasse mention de cet difice est une lettre de
Maurice de Sully, vque de Paris, au sujet de la donation faite par
Thibauld d'une maison sise rue des Lombard,  l'hpital des pauvres de
Sainte-Opportune; cet acte, qui est de 1188, a t publi par Dubreul.
Il parot, par divers autres titres du treizime sicle[107], que cet
tablissement toit alors administr par un matre et par des frres;
et que ds lors il portoit le nom de _Sainte-Catherine_, la chapelle
ayant t ddie sous ce vocable[108]. En 1328 le rgime avoit t
chang, et il y avoit dans cette maison un matre ou proviseur, des
frres et des _soeurs_. Cette union subsista jusqu'au seizime sicle;
et depuis, l'administration en fut commise aux seules religieuses,
sous l'inspection et l'autorit d'un suprieur ecclsiastique nomm
par l'vque; ce changement se fit, selon les uns, en 1521, selon
d'autres, en 1557[109].

          [Note 105: Hist. de Par., I. I, p. 207.]

          [Note 106: Merc. de Fr., octob. 1755.]

          [Note 107: Ces titres sont diffrentes bulles d'Honor III,
          du 17 janvier 1222; de Grgoire IX, du 23 mai 1231, etc.]

          [Note 108: On trouve cependant des actes postrieurs qui lui
          donnent son ancien titre. Lebeuf, t. Ier, p. 319 et 322.]

          [Note 109: Hist. de Par. t. I, p. 207. _Hist. eccles. Par._,
          t. I, p. 147. Le Maire, t. III, p. 185.]

Les religieuses de cet hpital suivoient la rgle de saint Augustin.
Leurs principales fonctions toient de loger et de nourrir les femmes
ou filles qui cherchoient  entrer en condition; elles leur donnoient
l'hospitalit, et le nombre de ces pauvres femmes se montoit
ordinairement  quatre-vingt-dix. Elles recevoient aussi les personnes
qui arrivoient de la province pour des procs ou affaires
particulires, et qui n'avoient pas le moyen de se procurer un asile;
enfin elles se chargeoient de faire enterrer au cimetire des
Saints-Innocents les personnes noyes ou mortes dans les rues de Paris
et dans les prisons[110]. Les statuts d'Eustache du Bellay avoient
d'abord fix le nombre de ces religieuses  neuf; mais la sage
administration de leurs revenus leur ayant permis d'augmenter leurs
btiments, leur communaut se trouvoit, dans les derniers temps,
compose de trente soeurs, religieuses ou novices.

          [Note 110: C'toient l ces tres inutiles et dangereux,
          fardeau de la socit, que l'on a chasss de leurs maisons,
          que l'on a vous  toutes les misres,  tous les opprobres,
          sans pouvoir vaincre leur constance ni lasser leur
          rsignation.]

Dans ces btiments, elles avoient obtenu de comprendre une rue ou
ruelle, qui passoit  ct de la principale porte de leur maison, et
qui parot avoir communiqu de la rue Saint-Denis dans celle de la
Vieille-Monnoie. Jaillot pense que c'est celle dont il est fait
mention dans le _Ncrologe_ de l'glise de Paris, sous le nom de
ruelle de _Garnier-Maufet_.

Sur la porte extrieure de cet hpital toit une statue de sainte
Catherine, faite, en 1704, par Thomas _Renaudin_, sculpteur de
l'acadmie royale[111].

          [Note 111: Cet hospice est devenu le magasin d'un marchand
          d'toffes, qui a pour enseigne l'image de sainte Catherine.]




SAINT-JOSSE.

Cette petite glise paroissiale s'levoit au coin des rues
Aubry-le-Boucher et Quinquempoix.

Des traditions et des lgendes apocryphes, adoptes par quelques
historiens de Paris, en font remonter l'origine jusqu'au septime
sicle; les uns prtendent que c'toit un hpital ds le temps que
saint Fiacre vint  Paris, vers l'an 620, et que ce saint y avoit
log; d'autres ajoutent que ce mme lieu servoit aussi d'habitation 
saint Josse, fils d'un roi de la petite Bretagne, dans les diffrents
voyages qu'il fit dans cette ville. Toutes ces assertions manquent de
preuves suffisantes. Il ne reste aucun titre qui prouve qu'il y et,
au septime sicle, des hpitaux dans la partie de Paris appele la
_Ville_. Les actes les moins suspects de la vie de saint Josse ne
parlent que d'un seul voyage de ce saint  Paris, o il parot qu'il
ne fit que passer; et l'on ne voit point que saint _Ffre_, ou Fiacre,
y ait demeur, ni mme qu'il y soit venu. Sans perdre du temps  lever
des difficults si peu importantes, et  rapporter les conjectures des
divers auteurs, il nous suffira de dire que la chapelle Saint-Josse
n'a pu exister avant le neuvime sicle, puisque le culte de ce saint
n'a t tabli que depuis ce temps, et que le titre qui l'rige en
paroisse est du mois d'avril 1260. Dans ce titre, il n'y est point dit
qu'il y et jamais eu un hpital en cet endroit; et elle y est
reprsente comme une petite glise nouvellement construite, _de novo
fundata_.

Ce fut  l'occasion des nouveaux murs levs par Philippe-Auguste que
la destination de cette chapelle fut change. Elle venoit d'tre
renferme dans la ville, et les paroissiens de l'glise Saint-Laurent,
dont le territoire s'tendoit jusque l, reprsentrent la ncessit
de l'riger en succursale, ou en paroisse. Ils allguoient
l'loignement de Saint-Laurent (_propter intolerabilem distantiam_),
et la difficult d'administrer la nuit et  une telle distance les
sacrements aux malades et aux mourants. Ces motifs parurent devoir
l'emporter sur l'intrt personnel du cur de Saint-Laurent, qui
s'opposoit  leur juste demande; et les obstacles qu'il avoit fait
natre furent levs, moyennant un accord stipul par des arbitres que
l'vque avoit nomms  cet effet. Il fut convenu que, du consentement
du prieur de Saint-Martin-des-Champs, qui nommoit  la cure de
Saint-Laurent, et du cur de cette dernire glise, la chapelle
Saint-Josse seroit dclare paroissiale, moyennant certaines
redevances envers les deux parties intresses, et qu'elle auroit pour
paroissiens tous ceux qui, dans la nouvelle enceinte, toient
auparavant de la paroisse Saint-Laurent.

Le chevet de cette chapelle toit autrefois tourn vers l'orient:
lorsqu'on la reconstruisit, en 1679, l'autel fut plac au nord, contre
l'ancien usage, et il resta dans cette position jusqu' la destruction
de l'glise. C'toit un btiment trs-petit et de forme carre; le
portail avoit t lev, jusqu' la premire corniche, sur les dessins
d'un habile architecte de ce temps, nomm _Gabriel le Duc_; mais on ne
les suivit point pour le reste de l'difice, que l'on fit moins long
et moins haut qu'il ne l'avoit projet.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-JOSSE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une prsentation au temple, par un inconnu.

     Un saint Sbastien, par _Martin Frminet_: ce tableau toit
     estim des connoisseurs[112].

          [Note 112: Martin Frminet vivoit sous Henri IV et Louis
          XIII. C'toit un imitateur de Michel-Ange, dont il avoit
          pris tous les dfauts et saisi quelques beauts.]

Cette paroisse toit extrmement circonscrite: les maisons de la rue
Aubry-le-Boucher et de la rue Quinquempoix, qui touchoit  l'glise,
n'en faisoient point partie. Son territoire comprenoit un carr form
par l'autre ct de ces deux rues et par la rue Saint-Martin, plus
trois maisons de la mme rue,  commencer par celle qui fait l'angle
gauche de la rue des Mntriers; et enfin, douze ou treize maisons qui
sont  la gauche dans cette dernire rue, en y entrant par la rue
Saint-Martin; ce qui formoit en tout vingt-neuf maisons[113].

          [Note 113: Lebeuf, tome II, page 489. Il ne reste plus
          maintenant aucun vestige de cette glise, dont la place est
          occupe par une maison particulire.]




LE CHAPITRE

DU SAINT-SPULCRE.

C'toit dans la rue Saint-Denis, au-dessus du march des Innocents, et
aprs la rue Aubry-le-Boucher, qu'toit situe cette ancienne
communaut; elle a t entirement dtruite ds les commencements de
la rvolution, et remplace en partie par un btiment connu sous le
nom de _cour Batave_.

Le mauvais succs des croisades avoit ralenti par degr le zle qui
les avoit fait natre; cependant il n'toit point encore entirement
teint sous le rgne de Charles-le-Bel. L'ardeur des sentiments
religieux toit encore dans toute sa force; et dans cette ferveur de
christianisme qui animoit, soutenoit et tendoit sans cesse 
perfectionner la socit, les hommes de bien toient prpars  tous
les grands dvouements, ceux qui avoient commis des crimes,  toutes
les grandes expiations.

Au milieu de cette disposition des esprits, le pape Jean XXII crut
pouvoir solliciter, en 1324, une nouvelle croisade, dont certaines
circonstances empchrent ensuite l'excution. Cependant, sur la
premire demande qu'il en avoit faite, plusieurs avoient pris la croix
et se prparoient dj  passer la mer. Ces nouveaux croiss, runis
par le mme voeu et par les mmes intentions, cherchrent un lieu o
ils pussent s'assembler et prendre des mesures convenables pour leur
voyage; et, en attendant le moment favorable pour l'excution de ce
pieux dessein, ils formrent une espce de socit, ou confrrie, 
laquelle se faisoient agrger tous ceux qui toient anims du mme
zle et vouloient partager les mmes travaux.

Louis de Bourbon, comte de Clermont, qui favorisoit leur projet, leur
donna, en 1325, une somme de deux cents livres parisis, pour acheter
un emplacement o ils pussent faire btir une glise; et sa prvoyance
s'tendant mme jusque sur l'avenir, il voulut qu'ils y joignissent un
hpital pour les plerins qui passeroient  Paris, en allant au
Saint-Spulcre, ou en revenant de ce plerinage. La place fut achete;
la premire pierre de l'glise fut pose le 18 mai 1326[114], et le
vendredi devant Nol de l'anne suivante, on y chanta la premire
messe: ce qui fut constat par une inscription qu'on voyoit sur le
portail.

          [Note 114: Archiv. du Saint-Spulcre, inv., p. 255.]

La construction de cet difice fit natre diverses contestations.
L'vque, le chapitre de Notre-Dame et celui de Saint-Mri, sur la
censive desquels il se trouvoit, prtendirent respectivement qu'il
toit dans leur dpendance; et d'un autre ct, plusieurs curs de
Paris, pour la conservation de leurs droits curiaux, s'opposoient aux
enterrements qu'on vouloit y faire. On mit fin  ces diffrends, en
donnant la juridiction de l'glise au chapitre de Notre-Dame, et les
curs obtinrent que les corps de ceux qui voudroient tre enterrs au
Saint-Spulcre, seroient d'abord ports  leur paroisse[115]; par le
mme accord, il fut convenu que le chapitre disposeroit,
alternativement avec les confrres, des prbendes, qui n'toient alors
qu'au nombre de trois, dotes chacune de 40 livres de rente;
conservant d'ailleurs tous les droits de juridiction, visite,
correction sur les chanoineries, prbendes et chapelles que les
confrres pourroient fonder par la suite. Il se rserva en outre la
justice sur l'glise et sur le territoire de l'hpital que l'on
projetoit de construire, territoire dont l'tendue fut fixe  un
arpent et la centime partie d'un arpent.

          [Note 115: Part. I., fol. 154.--Cart. pisc., fol. 323.]

Cependant cet hpital ne fut point bti, parce que ces premiers
croiss ne russirent point  faire partager le zle qui les dvoroit
 un assez grand nombre de proslytes, et que l'on commenoit  se
dgoter de ces entreprises lointaines, et qui, jusqu' ce moment,
avoient eu si peu de succs. Alors on imagina de fonder de nouveaux
bnfices avec les revenus qu'avoient produits la pit et la
libralit des confrres, dont le nombre montoit, en 1338,  plus de
mille. Plusieurs de ces bnfices furent rigs en canonicats par le
chapitre de Notre-Dame. En 1551 on y comptoit seize chanoines et
dix-sept chapelains.

Le vain titre d'hpital fut cependant prjudiciable  cette
communaut: car il parut suffisant pour la faire comprendre dans le
nombre des maisons de ce genre qui furent runies par l'dit de
1672[116] aux ordres de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare;
et ce n'est qu'en 1693 que les choses furent remises sur l'ancien
pied, par un dit nouveau qui annuloit le premier.  cette poque les
chanoines obtinrent, par un autre arrt, l'exclusion des confrres et
la rgie des biens dont ils jouissoient. En cela il ne leur fut donn
que ce qu'il toit juste qu'on leur accordt; car il leur fut facile
de prouver qu'il n'y avoit jamais eu d'hpital au Saint-Spulcre, que
toutes leurs possessions leur avoient t concdes pour fondations
de chapelles et de services; et par consquent qu'il toit inutile que
les confrres en eussent l'administration. Ils firent voir d'ailleurs
qu'un article des statuts de 1329 leur accordoit dj la rgie de ces
biens.

          [Note 116: Cet dit avoit t obtenu par le marquis de
          Louvois, qui toit alors vicaire gnral de ces deux
          ordres.]

 peine furent-ils devenus administrateurs, qu'ils renouvelrent la
demande qu'ils avoient dj faite plusieurs fois de la rduction de
leurs prbendes, afin qu'ils pussent, disoient-ils, acquitter les
dettes contractes par la confrrie. Le cardinal de Noailles, aprs
l'information lgale, donna son dcret le 28 juillet 1713. Les
canonicats furent rduits  douze et les chapellenies  onze. Ces
bnfices toient  la nomination alternative de deux chanoines de
Notre-Dame, qui avoient ce droit attach  leurs prbendes.


     CURIOSITS DE L'GLISE DU SAINT-SPULCRE.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, la rsurrection de N. S., par _Lebrun_[117].
     Sur le devant du mme autel, une descente de croix par un peintre
     ancien et inconnu.

     Dans la quatrime chapelle  gauche, saint Jrme dans le dsert,
     par _La Hire_.

          [Note 117: On prtend que le ministre Colbert, qui avoit
          fait la dpense de ce tableau, y toit reprsent, tenant un
          des coins du linceul.]


     SCULPTURES.

     Sur le portail de l'glise, un bas-relief reprsentant la
     spulture de N. S.

     Au-dessus de la porte du clotre, rue Saint-Denis, une statue de
     J.-C., par _Jean Champagne_, lve du Bernin.

L'glise du Saint-Spulcre toit une des quatre collgiales
dpendantes de Notre-Dame, et que l'on nommoit _les quatre Filles de
la cathdrale_. Elle jouissoit de tous les droits paroissiaux sur ceux
qui demeuroient dans l'enceinte de son clotre ou de son territoire;
et les fonctions curiales toient remplies par le chanoine de semaine.
Mais en raison de ce rapport de dpendance, qui existoit entre cette
collgiale et le chapitre de l'glise de Paris, ses membres ne
pouvoient faire pour eux ce qu'ils faisoient pour les autres; et les
chanoines et bnficiers du Saint-Spulcre, de mme que ceux des
autres _Filles_ de Notre-Dame, recevoient les derniers sacrements et
la spulture d'un bnficier de cette glise, dput par le
chapitre[118].

          [Note 118: _V._ pl. 30; et sur la _cour Batave_, qui a
          remplac cette glise, _voyez_,  la fin de ce quartier,
          l'article _Monumens nouveaux_.]




LES RELIGIEUSES

DE SAINT-MAGLOIRE.

Leur monastre toit aussi dans la rue Saint-Denis, au-dessus de
l'glise du Saint-Spulcre. On sait que les chanoines de
Saint-Barthlemi, dans la Cit, et les religieux qui leur furent
substitus, possdoient une chapelle de Saint-Georges hors des murs de
Paris; et que ces derniers, lorsqu'ils abandonnrent leur ancienne
demeure pour venir s'tablir dans l'endroit o toit situe cette
chapelle, lui transportrent le nom de Saint-Magloire, que portoit
depuis long-temps l'glise de Saint-Barthlemi. Avant ce changement de
domicile, Henri-le-Lorrain[119] leur avoit fait plusieurs donations de
terres: des lettres de Louis-le-Gros confirmrent le don qu'il leur
avoit fait; et Guinebauld, qui toit alors abb de Saint-Magloire,
obtint de ce prince la permission d'y tablir des religieux de sa
communaut pour y clbrer l'office divin. En 1138 la communaut
entire s'y transporta; et elle y resta jusqu'en 1572, que Catherine
de Mdicis la fit transfrer  Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et mit  sa
place les Filles-Pnitentes, qui occupoient alors l'htel de Soissons,
dont elle avoit rsolu de se faire un palais.

          [Note 119: Et non _duc de Lorraine_, comme l'a crit
          Dubreul; puisque c'toit alors Thierry ou son fils Simon
          Ier.]

Ce dernier ordre existoit depuis prs d'un sicle; et tous les
historiens de Paris rapportent son institution  un cordelier nomm
Jean Tisserand. Ce prdicateur s'leva si souvent, et avec tant de
force et d'onction, contre les excs du libertinage; il fit des
peintures si vives des chtiments qui devoient en tre la suite, que
plusieurs femmes de mauvaise vie, touches de ses discours, se mirent
sous sa conduite, et rsolurent de rparer, par une vie difiante, le
scandale de leurs dsordres passs. On rapporte cette circonstance 
l'an 1492 ou 1493.

Le nombre de ces pnitentes augmenta tellement[120] qu'il fixa
l'attention, et qu'on crut ncessaire de les runir et de leur
procurer un asile. Louis XII, alors duc d'Orlans, leur cda la moiti
de son htel de Bohme, depuis htel de Soissons, et engagea Charles
VIII  autoriser cet tablissement, ce que fit ce dernier par ses
lettres-patentes du 14 septembre 1496. En mme temps il eut soin de
faire approuver et confirmer cet ordre, sous la rgle de saint
Augustin, par une bulle d'Alexandre VI. Peu de temps aprs, les
Filles-Pnitentes acquirent l'autre moiti de l'htel, de deux
domestiques[121] du duc d'Orlans auxquels ce prince en avoit fait don
lorsqu'il fut mont sur le trne. Le contrat de cette acquisition,
faite au prix de 2000 cus d'or couronns, est de l'an 1500. Dans les
commencements de leur tablissement, elles toient si pauvres, qu'on
leur permit de sortir de leur clotre pour quter leur subsistance;
mais ds qu'elles eurent amass de quoi vivre, elles observrent une
exacte clture.

          [Note 120: Il en avoit, dit-on, rassembl plus de deux
          cents.]

          [Note 121: Pierre Lebrun, son valet de chambre, et Robert de
          Franzelles, son chambellan ordinaire. Ce dernier lui avoit,
          dit-on, gagn au jeu la part qu'il obtint dans cet htel.]

 peine les Filles-Pnitentes, sorties de l'htel de Soissons,
furent-elles en possession du monastre de Saint-Magloire, qu'elles en
prirent le nom; et c'est ainsi qu'elles sont indiques dans tous les
actes et titres postrieurs. Les temps malheureux de la Ligue ayant
introduit la licence et le relchement dans les monastres, cette
maison se ressentit, comme les autres, d'un dsordre qui troubloit
d'ailleurs toutes les classes de la socit. Lorsque le calme fut
rtabli, la rforme en fut confie  huit religieuses de l'abbaye de
Montmartre, qui s'y transportrent en 1616; et par le soin qu'elles
eurent d'abord d'adoucir l'austrit de quelques anciennes pratiques,
elles y rtablirent bientt l'ordre et la rgularit, qui depuis s'y
sont toujours maintenus.

On lit dans les statuts que leur donna Jean-Simon de Champigni, vque
de Paris, un article par lequel il leur toit dfendu de recevoir
aucune novice qui n'et fourni des preuves de ses foiblesses; et les
prcautions qu'tablit le bon prlat pour s'en assurer, et pour
empcher cependant que le dsir d'entrer dans cette communaut ne
portt de malheureuses filles  se livrer au libertinage, sont d'une
navet qui ressemble presque au scandale, et que, par cette raison,
nous ne rapporterons point ici. Cette loi bizarre fut bientt abroge,
et depuis long-temps on n'y recevoit plus, comme dans les autres
communauts, que des vierges pures et dignes de l'poux, qu'elles
avoient choisi. On fit aussi,  la mme poque, le projet non moins
bizarre d'instituer, pour la conduite de ce monastre, des religieux
du mme ordre, qui auroient fait leurs voeux entre les mains de la
suprieure; mais ce dessein resta sans excution.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-MAGLOIRE.

     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhum Andr Blondel, seigneur de
     Roquemont, et contrleur des finances sous Henri II[122]; ce
     Blondel toit Lyonnois, et devoit sa fortune  Diane de Poitiers,
     duchesse de Valentinois, si clbre par sa beaut et par le long
     empire qu'elle exera sur le coeur de Henri II[123].

          [Note 122: Sa veuve lui avoit fait lever un petit mausole
          que l'on considre comme l'un des chef-d'oeuvres de _Paul
          Ponce_, sculpteur florentin qui vivoit sous Franois II.
          C'est un bas-relief en bronze, reprsentant un personnage
          debout, qui, d'une main, tient des pavots, de l'autre
          soutient sa tte lgrement penche. Tous les historiens de
          Paris ont cru que cette figure toit une image allgorique
          du sommeil: l'ayant examine avec attention au muse des
          Petits-Augustins, o elle avoit t transporte, il nous a
          sembl que ce ne pouvoit tre que le portrait d'Andr
          Blondel lui-mme, parce qu'on y remarque une imitation nave
          de la nature, qu'un sculpteur habile n'et point aussi
          scrupuleusement suivie, en voulant exprimer un caractre
          idal. Ce morceau, du reste, est remarquable, surtout par le
          moelleux des draperies et la vrit de l'attitude. (Dpos
          maintenant au Louvre.)]

          [Note 123: Sauval, qui avoit vu le testament que Diane fit
          en 1564, dit qu'elle y ordonne, si elle meurt  Paris,
          qu'avant de la transfrer  Anet, o elle veut tre
          enterre, on la porte dans l'glise de Filles-Repenties, et
          qu'on y fasse pour elle un service des morts.]

En 1525 et 1549 on dcouvrit, dans les jardins voisins de l'glise,
plusieurs ossements, avec des chanes de fer et des potences, ce qui
fit croire  plusieurs que ce lieu avoit t anciennement la place de
la justice patibulaire de Paris. Jaillot pense que c'toit celle de
Saint-Magloire, dont la prison toit voisine. On sait que sous le
rgime fodal, tel qu'il toit devenu vers la fin de la seconde race
et au commencement de la troisime chaque seigneur avoit le droit de
justice sur ses terres, et, attentif  soutenir ce privilge,
rclamoit trs-fortement les coupables dont le crime avoit t commis
sur sa censive, pour les faire condamner  son tribunal particulier.
Dans le cas d'excution, les corps des supplicis n'toient point
ports au gibet public, qui n'appartenoit qu'au roi, mais aux piliers
du seigneur qui les avoit fait punir[124].

          [Note 124: L'glise et le monastre de Saint-Magloire ont
          t remplacs par des maisons particulires. (_Voy._ pl.
          30.)]




L'GLISE

DE SAINT-LEU ET SAINT-GILLES.

Les religieux de Saint-Magloire, aprs avoir quitt la Cit, et s'tre
tablis dans leur chapelle Saint-Georges, avoient permis d'lever des
habitations sur le terrain qui dpendoit de leur monastre, mais sous la
condition que les habitants seroient paroissiens de Saint-Barthlemi.
L'loignement o le Bourg-l'Abb et les rues voisines toient de cette
glise les dtermina depuis  consentir que ceux qui demeuroient dans ce
quartier fissent clbrer,  leurs frais, l'office divin  un autel qui
fut lev  cet effet dans leur propre glise. Dubreul dit avoir vu des
titres qui spcifioient qu'il toit plac du ct mridional du choeur, et
sous l'invocation _de Saint-Leu et Saint-Gilles_. Il auroit d dire
simplement _Saint-Gilles_: car certainement ce saint fut d'abord le seul
patron de cette paroisse, et ensuite long-temps nomm le premier. Tout
porte  croire que le nom de saint Leu (ou Loup), vque de Sens, n'a t
joint au premier vocable, que parce que sa fte toit clbre le 1er
septembre, le mme jour que celle de saint Gilles[125].

          [Note 125: Il y a plusieurs raisons trs-fortes pour appuyer
          cette opinion. 1 L'abbaye possdoit seulement des reliques
          de saint Gilles et non de saint Leu; 2 dans les livres
          ecclsiastiques de Paris, du treizime sicle, on voit saint
          Gilles avec un office propre, au 1er septembre, et saint
          Loup remis  un autre jour, ou rduit  une simple
          commmoraison; 3 dans tous les titres de ce temps, relatifs
           cette glise, on lit toujours: _Ecclesia SS. Egidii et
          Lupi_.]

Le nombre des paroissiens s'tant successivement augment, et
l'enceinte qu'avoit fait lever Philippe-Auguste rendant la
communication plus difficile entre la ville et les faubourgs, les
religieux de Saint-Magloire et le cur de Saint-Barthlemi, sur les
nouvelles reprsentations qui leur furent faites, consentirent qu'on
btt, prs du monastre, une chapelle succursale, dpendante de
l'ancienne paroisse; cet accord est de l'an 1235. Mais cette chapelle
se trouva bientt trop petite; car on voit, par un ancien titre[126],
qu'au mois de novembre 1270 on en faisoit construire une nouvelle.

          [Note 126: _Cartul. S. Magl._, fol. 76.]

En 1319, l'glise Saint-Gilles n'toit encore qu'une chapelle
succursale: elle fut rebtie de nouveau l'anne suivante, et les
religieux de Saint-Magloire permirent qu'on y mt deux petites
cloches qui pussent tre entendues dans les rues Aubry-le-Boucher et
Bourg-l'Abb o toient des maisons qui en dpendoient; le caractre
de construction de la nef indique en effet ce temps-l, quoiqu'il
paroisse que depuis on l'a rendue plus solide[127]. Vers la fin du
mme sicle on songea  agrandir cette glise, et les marguilliers
achetrent, dans cette intention, quelques portions du terrain qui
l'environnoit; mais plusieurs obstacles empchrent que le projet ne
ft alors excut.

          [Note 127: Lebeuf, p. 296.]

Cette glise toit encore succursale en 1611, lorsqu'on jeta les
fondements du choeur, lequel fut construit dans un got moderne[128]
tout--fait diffrent du reste. Enfin, en 1617, Henri de Gondi,
cardinal et vque de Paris, la spara de Saint-Barthlemi et l'rigea
en glise paroissiale[129].

          [Note 128: En 1727 on fit encore  cette glise plusieurs
          rparations considrables; on en changea presque entirement
          l'intrieur, de manire que cette glise toit une des plus
          agrablement dcores de Paris. La charpente entire du
          clocher de l'horloge fut transporte, la mme anne, de la
          tour sur laquelle elle toit, et qui menaoit ruine, sur une
          autre tour nouvellement btie, haute de douze toises, et
          distante de vingt-quatre pieds. Cette manoeuvre se fit
          heureusement, par le moyen d'un grand chafaud sur lequel on
          fit rouler le clocher, lequel avoit sept pieds et demi de
          diamtre sur trente-cinq d'lvation, ce qui se fit sans
          toucher au plomb de la couverture, aux plates-bandes de fer,
          etc., et sans dplacer la grosse cloche de l'horloge, qui
          pesoit au moins deux milliers. Cette manoeuvre hardie fut
          excute par un charpentier nomm Gurin. (_Voy._ pl. 30.)

          Dans le temps qu'on faisoit ces rparations, on dtruisit
          une pierre bise qui toit au second pilier  droite en
          entrant dans la nef. Sur cette pierre toient les armes et
          l'pitaphe, en vers latins, de _Jean Louchart_ et de _Marie
          de Brix_ sa femme. Ce Jean Louchart toit un des plus
          dtermins ligueurs, et un de ceux qui eurent le plus de
          part  la mort du prsident _Brisson_, de _Claude Larcher_
          et de _Jean Tardif_. Il fut aussi l'un des quatre factieux
          que le duc de Mayenne ft pendre dans la salle basse du
          Louvre, le 4 dcembre 1591.

          En 1780, de nouvelles rparations furent faites dans le
          choeur de cette glise, sous la direction de M. de Wailly.
          Le sol du sanctuaire fut exhauss, et l'on pratiqua
          au-dessous une chapelle souterraine dans laquelle on descend
          par deux escaliers. Le grand autel reut en mme temps une
          nouvelle dcoration.]

          [Note 129: Elle possdoit, ds 1450, trois chapelles
          tablies par fondation, et qui toient  la nomination
          alternative de l'vque de Paris et de l'abb de
          Saint-Magloire. Il y avoit aussi une confrrie de
          l'Ange-Gardien, institue par Henri de Gondi, cardinal de
          Retz et vque de Paris.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-LEU ET SAINT-GILLES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre autel, une Cne par Porbus[130] Dans le choeur, une
     Nativit et un Saint-Gilles, par _Oudry_; la Rsurrection, par
     _Bertin_; la Pentecte et une copie de Raphal, par des peintres
     inconnus.

          [Note 130: Ce tableau passoit pour tre le chef-d'oeuvre de
          Porbus; et l'on prtend mme que le clbre Poussin le
          regardoit comme un des plus beaux qu'il et jamais vus.
          Cette tradition peut parotre suspecte: car enfin Porbus,
          qui a excell dans le portrait, qui, de mme que les
          meilleurs peintres flamands, est remarquable par l'clat et
          la vrit de son coloris, n'avoit point, comme dessinateur,
          la science, la puret et l'lvation, qui seuls auroient pu
          lui mriter un si magnifique loge de la part d'un homme tel
          que le Poussin. Toutefois, nous ne pouvons entirement
          rejeter cette anecdote raconte par tous les historiens de
          Paris; et quoique les jugements qu'ils portent sur les
          productions des arts, soient ordinairement fort errons,
          n'ayant point vu ce tableau, et ne sachant pas mme ce qu'il
          est devenu, nous ne pouvons savoir si effectivement Porbus
          ne s'est pas surpass en cette circonstance.]

     Dans la chapelle  droite, Jsus-Christ et la Samaritaine, par
     Restout.

     Dans la chapelle  gauche, une Annonciation par le mme. Dans la
     nef, un couronnement d'pines et un Christ, par _Mrelle_; une
     Vierge et l'enfant Jsus ador par des anges; Notre Seigneur au
     jardin des Olives; la Vierge pleurant sur le corps de son fils;
     un saint Jacques; Tobie rendant la vue  son pre, par des
     peintres inconnus.

     Derrire l'oeuvre, les disciples d'Emmas, par un peintre
     inconnu.

     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhume Marie de Landes, pouse de
     Guillaume de Lamoignon, premier prsident au parlement de
     Paris[131].

          [Note 131: Son monument, excut par Girardon, se composoit
          d'une pyramide en marbre blanc jasp, que surmontoit une
          urne cinraire en marbre blanc; l'urne toit accompagne de
          deux gnies, dont l'un soutenoit le portrait en mdaillon de
          madame de Lamoignon. Au-dessous le sculpteur avoit
          reprsent, dans un bas-relief, un vnement remarquable et
          qui fait le plus grand honneur  la mmoire de cette
          illustre dame. Elle avoit ordonn qu'on l'inhumt aux
          Rcollets de Saint-Denis; mais il arriva que son corps ayant
          t dpos dans l'glise de Saint-Leu, avant d'tre
          transport dans ce couvent, les pauvres de cette paroisse,
          qu'elle avoit combls de ses bienfaits, se rassemblrent,
          s'emparrent des restes prcieux de celle qu'ils avoient
          toujours regarde comme leur mre, et profitant d'un moment
          o l'glise toit dserte, creusrent une fosse et l'y
          enterrrent. C'est cette action si touchante que son fils,
          M. de Lamoignon, prsident  mortier au parlement, avoit
          confie au ciseau de l'artiste[131-A].]

          [Note 131-A: Nous ignorons ce qu'est devenu ce monument qui
          n'a point t dpos au muse des Petits-Augustins.]

Le territoire de cette paroisse s'tendoit sur toutes les maisons
situes  droite dans la rue Saint-Denis, depuis l'glise du
Saint-Spulcre exclusivement; jusqu' la rue Greneta. Elle continuoit
 droite un peu au-del de la rue Bourg-l'Abb, renfermant cette rue
en entier et une partie de celle du Grand-Hurleur. Elle possdoit
aussi tout le ct droit de la rue aux Ours, en y entrant par la rue
Saint-Denis, et en y joignant le coin de la rue Saint-Martin. Il faut
y ajouter quelques maisons de la rue Quinquempoix, une partie du ct
gauche de la rue aux Ours, la rue du Petit-Hurleur en entier, le
cul-de-sac de la Porte aux Peintres, la rue Salle-au-Comte, et celle
de Saint-Magloire. Enfin elle faisoit un cart jusque dans la rue
Aubry-le-Boucher, o elle possdoit aussi quelques maisons.

C'toit un ancien usage, dans l'glise de Saint-Leu, de faire des
prires pendant neuf jours,  l'occasion de l'avnement de nos rois 
la couronne. Le 14 octobre 1716, la duchesse de Ventadour, gouvernante
de Louis XV, assista dans cette glise  la messe qui terminoit la
neuvaine qu'on venoit d'y faire pour le jeune roi; et cet vnement
parut digne d'tre consacr dans un tableau o on voyoit Louis XV, sa
gouvernante, le duc d'Orlans, rgent du royaume, le duc de Bourbon,
le marchal de Villeroi, qui tous adressoient leurs prires  saint
Leu. Ce tableau toit plac  droite dans le choeur de cette glise.

On ignore  quelle poque et  quelle occasion le nom du second patron
est devenu le premier[132].

          [Note 132: L'glise de Saint-Leu et Saint-Gilles a t
          rendue au culte.]




HTELS DU QUARTIER

SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.


HTEL D'ALENON.

Sauval dit avoir vu les restes d'un htel de ce nom, rue des
Cinq-Diamants, dans des maisons situes  droite et  gauche de cette
rue; ce qui le porte  croire qu'elle auroit t ouverte au travers de
cet difice. Jaillot, sans nier ce fait, dit n'en avoir trouv
absolument aucune trace.


HTEL DU COMTE DE DAMMARTIN.

Il toit situ dans la rue _Salle-au-Comte_, et appartenoit, dans le
treizime sicle,  ce seigneur. Cette demeure devint depuis la
proprit du chancelier de Marle, qui y fit lever une fontaine encore
subsistante aujourd'hui, et connue sous le nom de ce magistrat.


LE PARLOIR DES BOURGEOIS.

Tel toit le nom de la maison o nos premiers magistrats municipaux
tenoient leurs assembles. Cette maison toit situe dans la rue
Saint-Leufroi, prs de l'arcade du Chtelet. Nous dirons plus tard 
quelle poque et  quelle occasion ces magistrats allrent s'tablir 
la place de Grve[133].

          [Note 133: _Voyez_ l'article _Htel-de-Ville_, quartier de
          la Grve.]

Il y avoit encore dans ce quartier, et  la _Valle de misre_ (depuis
la rue _Trop-va-qui-dure_), une maison que, ds le temps de Childebert
Ier, on appeloit la _Maison-de-la-Marchandise_, et qui portoit encore
ce nom en 1612. Dubreul a cru y reconnotre l'ancien parloir des
bourgeois; Jaillot pense qu'il s'est tromp: cette maison, qui
occupoit tout l'espace compris entre la rue de la Saunerie et le
Grand-Chtelet, faisoit en effet partie du domaine de la ville; mais
c'toit dans la rue Saint-Leufroi que le corps municipal tenoit ses
sances.


MAISON DU POIDS DU ROI.

Cette maison toit situe dans la rue des Lombards; et jusque dans les
premires annes du dix-huitime sicle, les _talons_ ou modles des
poids et mesures y toient dposs.

On trouve que jusqu' Louis VII nos rois toient demeurs
propritaires de cet tablissement et des privilges qui y toient
attachs. Depuis ils en cdrent la proprit, qui passa en plusieurs
mains et fut dfinitivement acquise par le chapitre de Notre-Dame,
lequel en jouissoit encore dans le sicle dernier.

Le droit de visiter les poids et balances de tous les marchands et
artisans, appartenoit depuis plusieurs sicles au corps des piciers.
Nous apprenons qu'en 1321 le prvt de Paris, sur l'ordre qu'il en
reut du parlement, fit ajuster les poids  la monnoie; qu'il fut fait
trois _talons_ dont l'un fut remis aux mains des piciers, et les
deux autres dposs  la monnoie et au poids du roi. En 1484, ce droit
leur fut confirm par de nouvelles ordonnances; et ils l'exeroient 
l'gard de toute espce de marchands, les orfvres excepts, lesquels
relevoient directement de la monnoie. Dans toutes leurs visites, ils
toient accompagns d'un jur balancier nomm par le prvt de Paris,
sur leur prsentation.

Jusqu'en 1434, les poids dont on se servoit pour talons n'toient que
des masses de pierre que l'on avoit faonnes et ajustes. Ce n'est
que depuis cette poque qu'on les a faits en cuivre[134].

          [Note 134: Sauval, t. I, p. 658; et t. II, p. 474.]




RUES DU QUARTIER

SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

_March de l'Apport-Paris._ C'est un petit espace carr qui se trouve
situ entre l'extrmit de la rue Saint-Denis et l'angle de la
nouvelle place du Chtelet.

_Rue Aubry-le-Boucher._ Elle traverse de la rue Saint-Denis  celle de
Saint-Martin, et doit son nom  une famille connue au treizime
sicle. Dans un accord fait en 1273, entre Philippe-le-Hardi et le
chapitre de Saint-Mri, et dans plusieurs autres titres du mme
sicle[135], elle est appele _vicus Alberici Carnificis_, ce qui
porte  croire que cette famille se nommoit _Aubry_, et que l'autre
mot dsignoit la profession de celui qui le premier donna son nom  la
rue. Dans d'autres titres elle est nomme _Auberi-le-Bouchier_[136].
Le petit peuple l'appelle, par corruption, _Briboucher_.

          [Note 135: Arch. de l'archevch et de Saint-Mri.]

          [Note 136: _Cart. S. Magl._, 1284, f 88.--Guillot,
          Corrozet, etc.]

_Rue d'Avignon._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Saint-Denis, et de
l'autre dans celle de la Savonnerie, et faisoit autrefois un retour
en querre dans celle de la Heaumerie, lequel subsiste encore
aujourd'hui sous le nom de rue _Trognon_. Ces trois parties ont eu
chacune un nom diffrent, ce qui a jet de la confusion dans
l'application qu'on en a faite. Sauval et Lebeuf prsentent chacun
leur opinion, qui est combattue par Jaillot; et voici ce qui semble le
plus probable. Au commencement du quinzime sicle, la partie de cette
rue qui donne dans celle de la Savonnerie s'appeloit _ruelle
Jehan-le-Comte, prs la Pierre-au-Lait_[137]; et dans le mme temps la
rue _Trognon_ portoit le nom de rue _Jehan-le-Comte_[138]. Quant  la
partie de la rue d'Avignon qui donne dans la rue Saint-Denis, c'est
elle probablement que Guillot appelle la _Basennerie_, d'_o il vint_,
dit-il, _dans la rue Jehan-le-Comte_.

          [Note 137: Cens. de S. loi.]

          [Note 138: Compte de 1421, cit par Sauval, t. III, p. 283.]

_Rue du Pied-de-Boeuf._ Elle aboutissoit aux rues de la Joaillerie, de
la Tuerie et  la rivire. Cette rue portoit dj ce nom ds 1437,
ainsi que le prouve un ancien titre[139]; et l'on ignore d'o il lui
vient.

          [Note 139: Sauval, t. I, p. 130.--Cette rue n'existe plus
          depuis quelques annes.]

_Rue du Crucifix-Saint-Jacques._ Elle va de la rue
Saint-Jacques-de-la-Boucherie  la place qui est devant l'glise, et 
la rue des crivains. Les plus anciens titres qui en parlent
l'appellent _vicus strictus ab opposito frontis Ecclesi S. Jacobi_;
elle est ainsi dsigne en 1270. On la trouve depuis sous le nom de
ruelle du _Porce_ ou _Porche-Saint-Jacques_. Le nom de _Crucifix_,
qu'elle a pris ensuite, vient du fief du Crucifix, dont la principale
maison faisoit le coin de cette rue et de celle Saint-Jacques. Cette
maison avoit pour enseigne un _crucifix_ d'o le fief et la rue
avoient pris leur nom.

_Rue Saint-Denis._ La partie de cette rue qui est comprise dans ce
quartier commence au Grand-Chtelet, et finit au coin des rues _aux
Ours_ et _Mauconseil_. Cette rue s'appeloit anciennement _la
Grant-Rue_; en 1310, _la rue de Paris_[140]; et en 1372 _la
Grant-Chaussie M. Saint Denys_ et _Grand-Rue Saint-Denys_; mais elle
ne prenoit ces noms que depuis l'enceinte jusqu'aux bourgs qui
l'environnoient. Entre le Grand-Chtelet et les Innocents, elle
s'appeloit _la Sellerie_[141]. On la trouve aussi indique sous le nom
des Saints-Innocents[142].

          [Note 140: Arch. de l'archev.]

          [Note 141: Hist. univ., t. III, p. 469.--_MS. S. Germ._, c.
          454.]

          [Note 142: Ncr. de N. D.]

_Rue des Cinq-Diamants._ Elle traverse de la rue Aubry-le-Boucher dans
celle des Lombards. Elle est appele dans deux anciens titres, dont le
dernier est un acte pass par Philippe-le-Hardi, _Corrigea_ et
_Corrigiaria_[143]. Guillot l'appelle _Conrerie_, et les archives de
Saint-Martin-des-Champs, _Couroirie_ et _Courouerie_. En 1421 et 1550,
_de la Corroierie_ et _Vieille-Couroirie_. Cependant on la trouve
aussi indique, ds 1536, sous celui des _Cinq-Diamants_, qui toit
l'enseigne d'une maison de cette rue[144].

          [Note 143: Ncrol. _S. Catharin de Cultur_, 18 juin.]

          [Note 144: MSS. de S. Germ. des Prs.]

_Rue des crivains._ Elle aboutit dans la rue de la Savonnerie et dans
celle des Arcis. Cet endroit s'appeloit _la Pierre-au-Lait_ avant
1254[145]; et l'on connot encore sous ce nom[146] le carrefour o
aboutissent les rues de la Heaumerie, des crivains, de la
Savonnerie, d'Avignon et de la Vieille-Monnoie. La rue des crivains
n'toit connue, au treizime sicle, que sous le nom de _Vicus
Communis_, et en 1300 sous celui de _la Pierre o Let_. En 1439, on la
trouve indique sous le nom de la _la-Pierre-au-lait_ dite _des
crivains_. Ce dernier nom lui vient des crivains qui s'tablirent
dans de petites choppes places le long de l'glise.

          [Note 145: Hist. de l'ord. de S. Lazare.]

          [Note 146: Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit rue _de la
          Parcheminerie_, et qu'elle n'a pris le nom qu'elle porte que
          vers la fin du treizime sicle, temps auquel les matres 
          crire s'y retirrent; ce qui implique contradiction. L'abb
          Lebeuf y voit la _Lormerie_ de Guillot, ce qui ne parot pas
          admissible. (JAILLOT.)]

_Rue de Gesvres._ Cette rue a t ouverte en 1642, pour communiquer
directement du quai de la Mgisserie au quai Pelletier, ou du moins 
l'endroit o il a t depuis construit. Elle commence au coin de la
rue de la Joaillerie, et finit au pont Notre-Dame et  la rue Planche
Mibrai. Il faut se figurer qu'au commencement du dix-septime sicle,
le terrain qui est entre le pont au Change et le pont Notre-Dame
alloit en pente jusqu' la rivire, et qu'on n'y voyoit que quelques
chtives maisons qui formoient la Tuerie et l'corcherie,  l'endroit
o furent depuis la rue du Pied-de-Boeuf en partie, et la rue
Saint-Jrme. En 1641, le marquis de Gesvres obtint ce terrain du roi,
sous la condition d'y faire btir un quai et quatre rues: ce qui fut
excut; car indpendamment du quai et de la rue qui portent son nom,
il fit percer plusieurs traverss, qui tabliront une communication de
l'un  l'autre. Ces petites rues furent fermes, en 1727, par des
portes grilles, qui ne s'ouvroient que le jour, pour la commodit et
la sret des marchands.

_Rue de la Heaumerie._ Elle donne d'un bout dans la rue Saint-Denis, et
de l'autre  l'extrmit des rues de la Vieille-Monnoie et de la
Savonnerie. Ce nom vient-il d'une enseigne du _heaume_ ou des ouvriers qui
fabriquoient cette espce d'armure? Cette dernire tymologie parot la
plus vraisemblable; car on ne peut douter qu'il n'y ait eu plusieurs
armuriers tablis dans cette rue. Elle est mme souvent nomme _rue des
Armuriers_ dans les registres de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Quoi qu'il
en soit, elle toit dsigne, ds 1300, sous le nom de la Heaumerie[147].

          [Note 147: Dans cette rue est un cul-de-sac nomm de la
          _Heaumerie_, lequel parot tre vritablement la _Lormerie_
          de Guillot. On appeloit _lormiers_ ceux qui fabriquoient de
          petits ouvrages en fer ou en cuivre. Ils avoient leur
          confrrie, et il toit naturel qu'ils se fussent placs
          auprs de ceux qui faisoient les _heaumes_ ou casques, les
          _hautberts_ ou cottes de mailles, auxquels ils fournissoient
          les treillis, les chanes et les anneaux qui entroient dans
          la composition de ces armures. Il y avoit dans cette mme
          rue un autre cul-de-sac, que l'on nommoit du
          _For-aux-Dames_: il devoit ce nom aux religieuses de
          Montmartre, qui avoient en cet endroit l'auditoire de leur
          juridiction et une prison.]

_Rue Saint-Jacques-de-la-Boucherie._ Elle aboutit  la porte de Paris
et  la rue Planche-Mibrai. Il parot, par le dit de Guillot, que, ds
1300 elle toit appele ainsi: _en la rue Saint-Jacques et ou Porce
m'en ving_. On la trouve sous ce mme nom, en 1364, dans quelques
titres de Saint-Mri. Cependant alors, et mme en 1373, on lui donnoit
encore celui de la _Vannerie_ (_Vaneria_), qu'elle avoit d'abord
port, parce qu'on ne la distinguoit pas de cette rue dont elle fait
la continuation. Elle perdit ce dernier nom pour prendre celui du
_Porce_ ou _Porche Saint-Jacques_, o elle conduisoit, tant situe au
midi de cette glise. Elle fut dsigne aussi, en 1512, sous le nom
_du Crucifix-Saint-Jacques_. Il y a quelques titres qui l'indiquent
sous celui _de la Grande-Boucherie_[148]. On a ouvert dans cette rue
deux passages: l'un qui donne dans la rue Planche-Mibray, l'autre qui
conduit au march Saint-Jacques-la-Boucherie.

          [Note 148: Arch. de S. Mri. Dans cette rue est le
          cul-de-sac du _Chat-Blanc_. Depuis 1300 il a eu
          successivement les noms de rue _Jehan-Chat-Blanc_ et
          Charblanc, _Gilles-Chat-Blanc_, _Guichard-le-Blanc_, _Petite
          rue des Rats_.]

_March Saint-Jacques-de-la-Boucherie._ Il a t tabli sur l'espace
o toit autrefois situe l'glise dont il a pris le nom. Les baraques
dont il est couvert sont occupes par des revendeurs et des fripiers.

_Rue Saint-Jrme._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Gesvres, et de
l'autre  celle de la Tuerie. Lorsque M. de Gesvres obtint de faire
btir dans cette partie de terrain, qui toit anciennement
l'corcherie, on nomma cette rue _petite rue_ ou _ruelle de Gesvres_.
La malpropret qui y rgnoit constamment la fit appeler par le peuple
rue _Merderet_; et c'est ainsi qu'elle est dsigne sur un plan
manuscrit du domaine. Enfin une statue de saint Jrme place  l'un
de ses angles dans la rue de Gesvres, lui a fait donner le nom qu'elle
porte aujourd'hui.

_Rue de la Joaillerie._ Elle va du pont au Change[149]  la rue
Saint-Jacques-de-la-Boucherie. En 1300 et 1313 elle s'appeloit _rue du
Chevet-Saint-Leufroi_; mais alors elle n'alloit point jusqu' la rue
Saint-Jacques, ni mme jusqu' la Boucherie. Le terrain sur lequel on
l'a ouverte de ce ct, toit occup par un four mentionn dans nos
historiens sous les noms de _Four-d'Enfer_ et de _Four-du-Mtier_. Il
fut dtruit sous le rgne de Charles V; et cette dmolition ayant
procur un passage direct au Grand pont, ce passage fut nomm d'abord
_rue du pont au Change_. Il prit ensuite le nom de rue de la
Joaillerie, des orfvres et joailliers qui vinrent s'y tablir aprs
l'incendie du pont au Change en 1621. Elle est nomme sur quelques
plans rue du _pont au Change_, rue de la _Vieille-Joaillerie_, et
suivant Sauval et le tableau des rues de Paris, rue de la
_Vieille-Chevalerie_.

          [Note 149: Elle fait maintenant une des faces latrales de
          la place neuve du Chtelet.]

_Rue de la Vieille-Lanterne._ C'est la continuation de la rue de la
Tuerie, jusqu' la vieille place aux Veaux. _Voyez_ rue _de la
Tuerie_.

_Rue Saint-Leufroi._ Elle toit situe en face du pont au Change, et
aboutissoit  la porte de Paris. Comme elle passoit sous le
Grand-Chtelet, on la trouve souvent nomme _rue du Chtelet_; en
1313, _rue Devant-le-Chastel_. Elle doit son nom  la chapelle qui
toit autrefois situe en cet endroit[150].

          [Note 150: Cette rue et celle de la Joaillerie ont t
          dtruites; et toutes les deux sont entres dans le plan de
          la nouvelle place du Chtelet.]

_Rue des Lombards._ Elle traverse de la rue Saint-Denis dans celle de
Saint-Martin. Au treizime sicle on l'appeloit la Buffeterie (_vicus
Buffeteri_)[151]. Elle prit le nom des Lombards de certains usuriers
qui s'y toient tablis; et ds 1322 elle est nomme, dans un arrt du
parlement, _vicus Lombardorum qui vulgariter_ la Buffeterie
_nuncupatur_, ce qui porteroit  croire que ce nom des _Lombards_
toit le nom primitif. On sait qu'ils toient venus s'tablir en
France et  Paris avant le rgne de saint Louis. Dans plusieurs
arrts rapports aux registres _Olim_, il est fait mention, en 1269,
des Lombards, des Lucquois et des _Mercatores transmarini_ tablis 
Paris. C'est dans cette rue qu'toit encore, au dix-septime sicle,
la maison _du poids du roi_[152].

          [Note 151: Petit Cart. de l'vch, ch. 229.]

          [Note 152: En 1612 et 1636 on l'appeloit rue _de la
          Pourpointerie_, nom qu'elle n'a pas port long-temps.]

_Rue Saint-Magloire._ Elle va de la rue Saint-Denis dans la rue
Salle-au-Comte. En 1426, elle portoit le nom de Saint-Leu[153],
qu'on donnoit  la dernire de ces deux rues dont elle fait la
continuation. On l'a nomme aussi rue _Saint-Gilles_, et en 1585 rue
_Neuve-Saint-Magloire_. En 1632 et 1638, on l'appeloit ruelle _de la
prison Saint-Magloire_. C'toit encore un cul-de-sac en 1640.

          [Note 153: Cens. de l'vch.]

_Rue de Marivaux._ La grande rue de ce nom traverse de la rue des
Lombards dans celle des crivains; la petite a un bout dans celle-ci,
et l'autre dans la rue de la Vieille-Monnoie; le terrain sur lequel
toutes les deux sont situes, s'appeloit, en 1254 et 1273, _Marivas_.
Le nom de _Marivas_ subsistoit encore en 1313, quoique, ds 1300,
Guillot dise _le grand et le petit Marivaux_, nom que ces rues ont
toujours conserv depuis. Au coin de la grande, et en face du portail
de l'glise Saint-Jacques, toit la maison du clbre _Nicolas
Flamel_[154].

          [Note 154: On trouve dans cette rue un cul-de-sac nomm _des
          tuves_. Au quinzime sicle, c'toit une ruelle qui
          aboutissoit dans la rue de la Vieille-Monnoie. On la ferma
          ensuite pour y faire un jeu de paume, dans lequel on entroit
          par ce cul-de-sac. Elle prit son nom des tuves qu'on avoit
          construites dans une maison qui en fait le coin.]

Il parot que c'est la petite rue de Marivaux que Corrozet appelle
rue _des Prtres_.

_Rue des Trois-Maures._ Elle traverse de la rue Trousse-Vache dans
celle des Lombards. On la connoissoit, avant 1300, sous le nom de
_Guillaume Joce_ ou _Josse_; et c'est ainsi qu'elle est dsigne dans
tous les titres. Guillot parle d'une rue du _Vin-du-Roi_; et par sa
marche, c'est certainement celle-ci qu'il a voulu dsigner. On prsume
que cette seconde dnomination lui avoit t donne  cause des caves
d'une auberge situe dans cette rue, ou toit le vin destin pour le
roi. Cette auberge fameuse ayant pour enseigne _les Trois-Maures_, en
a donn depuis le nom  la rue. Ainsi l'indiquent le procs-verbal de
1636, et tous les plans qui ont t faits depuis.

_Rue de la Vieille-Monnoie._ Elle donne d'un bout dans la rue des
Lombards, et de l'autre au carrefour des rues de la Heaumerie, de la
Savonnerie et des crivains. On trouve, en 1227, une maison indique
_in Monetari_[155]. Guillot la nomme la _Viez-Monnoie_. On ne sait
quand y fut tablie la Monnoie, d'o elle a tir son nom. Le
procs-verbal de 1636 l'appelle rue de la Vieille-Monnoie ou
_Passementire_.

          [Note 155: Pet. Cart. C. 189 et 166.]

_Rue Ogniard._ Elle va de la rue des Cinq-Diamants  celle de
Saint-Martin. Ds 1260, on en trouve des indications sous le
nom de _vicus Almarici de Roissiaco_; en 1300, on disoit rue
_Amauri-de-Roussi_, rue _Oignat_ en 1493, et rue _Hoignart_ en
1495[156]. Ces noms ont t fort dfigurs par les copistes.

          [Note 156: _Cens. Sancti Elig._]

_Rue Pierre-au-Poisson._ Elle aboutissoit dans la rue de la Saunerie
et au march de la porte de Paris. Autour du Chtelet, dont cette rue
faisoit le circuit occidental, toient de longues pierres sur
lesquelles on taloit le poisson; et c'est de l que la rue a pris le
nom. Il parot que cette Poissonnerie commena en 1182,
Philippe-Auguste ayant permis, cette mme anne, aux bouchers de la
Grande-Boucherie d'acheter et de vendre du poisson d'eau douce. La
situation de cette rue l'a quelquefois fait appeler rue _de la
Petite-Saunerie_,  cause de la _maison de la marchandise du sel_ qui
s'y tenoit; on l'a aussi nomme rue _de la Larderie_[157], parce
qu'elle rgnoit le long du march  la volaille.

          [Note 157: Plan manusc. Biblioth. du R.]

Cette rue vient aboutir aujourd'hui  la nouvelle place du Chtelet.

_Rue Quinquempoix._ Elle aboutit aux rues Aubry-le-Boucher et aux
Ours. Cette rue, appele autrefois _Cinquampoit_, _Quincampoit_ et
_Quinquenpoist_, est plus ancienne que ne l'a pens l'abb Lebeuf, qui
croit qu'elle peut devoir son nom  Nicolas de Kiquenpoit, dont un
cartulaire de Sorbonne fait mention l'an 1253. Il existe des titres
qui remontent jusqu' l'an 1210, dans lesquels elle a dj ce
nom[158]. L'tymologie en est inconnue. Quant  celle qu'on en veut
tirer de cinq paroisses, ou cinq _poist_ (_potestas_, ou censives),
elle ne mrite pas d'tre discute[159]. On a ouvert dans cette rue un
passage qui donne dans la rue Saint-Martin. Il se nomme passage
_Molire_.

          [Note 158: Arch. de S. Mri.]

          [Note 159: C'est dans cette rue que se fit, sous la rgence,
          l'agiotage des billets de banque du fameux cossois _Law_,
          qui ruina alors la France, comme on l'a ruine depuis avec
          des papiers reprsentant d'abord des valeurs normes et
          idales, puis aprs rduits  leur juste valeur,
          c'est--dire  rien.]

_Rue Salle-au-Comte._ Elle donne d'un bout dans la rue aux Ours, et de
l'autre  l'extrmit de la rue Saint-Magloire. Ce n'toit
anciennement qu'un cul-de-sac, qui existoit encore en 1442, et qui
aboutissoit  l'une des portes de l'abbaye Saint-Magloire[160]. Le
cartulaire de cette glise le dsigne, en 1312, _place ou voie qui n'a
point de chief, qui vient de la rue o l'on cuit les hoes, devant la
maison du comte de Dampmartin_. Cette maison, qu'on nommoit,  la fin
du treizime sicle, _la Salle du Comte_ ou _au Comte_, toit situe
au coin et le long de cette ruelle jusqu'aux jardins de Saint
Magloire. Elle passa depuis au chancelier de Marle[161], lequel y fit
btir la fontaine qui porte son nom, et qui subsiste encore. Vers ce
temps, c'est--dire au quinzime sicle, on appeloit ce cul-de-sac _au
Comte-de-Dammartin_. En 1623 et 1651 on disoit rue _Salle-au-Comte_,
autrement _la cour Saint-Leu_[162].  l'angle de cette rue toit une
statue de la Vierge, dont nous parlerons  l'article de la rue aux
Ours[163].

          [Note 160: La partie de cette rue qui formoit le cul-de-sac,
          existe encore, et se trouve effectivement ferme sur le
          terrain de Saint-Magloire. On la nomme cul-de-sac
          _Saint-Magloire_.]

          [Note 161: Il fut massacr en 1418. Un procureur au Chtelet
          qui acheta cette maison, en 1663, s'y trouvoit, dit Sauval,
          mal log et  l'troit.]

          [Note 162: Cens. de l'vch.]

          [Note 163: Dans cette rue est un cul-de-sac, appel de
          _Beaufort_. C'toit autrefois une ruelle qui conduisoit aux
          prisons de l'abbaye de Saint-Magloire. Il a pris son nom
          d'une maison qui, en 1572, toit connue sous le nom d'_htel
          de Beaufort_.]

_Rue de la Savonnerie._ Elle va de la rue
Saint-Jacques-de-la-Boucherie au carrefour des rues de la
Vieille-Monnoie, de la Heaumerie et des crivains. On ne trouve point
qu'elle ait port d'autre nom, et l'on ignore pourquoi elle est ainsi
appele.

_Rue de la Vieille-Tannerie._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
Tuerie et de l'autre dans celle de la Vieille-place-aux-Veaux. Elle
doit ce nom  ceux qui prparoient les peaux de btes qu'on y
corchoit. Ds le quinzime sicle, elle portoit ce nom[164].

          [Note 164: Cens. de l'archevch.]

_Rue de la Triperie._ Elle toit situe entre le Grand-Chtelet et la
Boucherie. Sauval ne la distingue point de celle du Pied-de-Boeuf[165], et
en effet elle en faisoit partie. Les petites choppes de tripires qui
toient adosses  la Boucherie l'avoient fait appeler rue _des
Boutiques_. Elle faisoit la continuation de la rue de la Place-aux-Veaux
jusqu' la porte de Paris, et dans cette partie elle toit connue sous le
nom de l'_Iraigne_: c'est ainsi qu'elle est nomme sur un plan manuscrit
de la censive de Saint-Mri, de l'an 1512; un autre censier de l'vch,
de 1489, indique la rue de l'_Iraigne_ et _l'htel de la Grant-Iraigne_,
qui lui en avoit fait donner le nom. Ce n'toit point une enseigne de
l'_Araigne_, comme on pourroit le penser, mais de l'_Iraigne_, croc de
fer  plusieurs branches pointues et recourbes, auxquelles on accroche la
viande. En effet, dans un compte de recettes de Saint-Germain-l'Auxerrois,
 la date de 1524, cette mme maison est indique comme ayant pour
enseigne _la grande Iraigne de fer_.

          [Note 165: La rue de la Triperie est entre avec les rues
          Saint-Leufroi et de la Joaillerie dans le plan de la
          nouvelle place du Chtelet.]

_Rue Trognon_, que quelques-uns crivent _Tronion_. On croit, qu'elle
se nommoit anciennement rue _Jean-Fraillon_[166]. Depuis elle eut un
autre nom, dont on a fait, par _aphrse_, celui de _Trognon_;
ensuite, elle fut nomme _Tronion_ et _Truvignon_, enfin, rue _de la
Galre_, de l'enseigne d'un cabaret qui y toit situ.

          [Note 166: Sauval, t. III, p. 291 et 429.]

_Rue Trop-Va-Qui-Dure._ On a donn ce nom au chemin ou rue qui rgnoit
le long du Chtelet, depuis la rue de la Saunerie jusqu' celle de
Saint-Leufroy. On la trouve dans La Caille sous deux noms singuliers,
dont l'tymologie est inconnue. Il l'appelle: _Qui-Trop-Vasi-Dure_ et
_Qui-mi-Trouva-si-Dure_. Anciennement elle n'toit connue que sous le
nom gnral de _Chemin_ ou _Grant-Rue le long de la Seine_, ou sous
celui de _Valle-de-Misre_. En 1524 on la nommoit rue _des Bouticles,
prs et joignant Saint-Leufroi_[167]; en 1540, rue _de la
Tourne-du-Pont_; en 1636, rue _de la Descente de-la-Valle-de-Misre_.

          [Note 167: _Cens. S. Germ. Autiss._]

_Rue Trousse-Vache._ Elle donne d'un bout dans la rue Saint-Denis, et
de l'autre dans celle des Cinq-Diamants. Jaillot pense qu'elle doit ce
nom plutt  une famille connue anciennement qu' une enseigne de _la
Vache trousse_, comme le disent Sauval et Piganiol. Il croit que
cette enseigne n'y aura t mise par la suite que par allusion au nom
de la rue et de la famille dont elle avoit emprunt ce nom. En
1248[168], un acte fait mention d'une maison qui avoit appartenu au
sieur Trossevache: et il en existe d'autres, passs en 1257, par Eudes
Troussevache[169]. Cette dnomination n'a point vari[170].

          [Note 168: _Cart. Sorb._, fol. 20.]

          [Note 169: _Past. A_, p. 677.]

          [Note 170: Le cardinal de Lorraine, revenant du concile de
          Trente, voulut faire une espce d'entre  Paris, accompagn
          de plusieurs gens arms. Le marchal de Montmorency, alors
          gouverneur de cette capitale, lui envoya dire qu'il ne le
          souffriroit pas. Le cardinal rpondit avec hauteur, et
          continua sa marche; Montmorency l'ayant rencontr vis--vis
          les Charniers des Innocents, fit main-basse sur son escorte,
          et le fora  se sauver dans la boutique d'un marchand de
          cette rue, o il resta cach jusqu' la nuit sous le lit
          d'une servante.]

_Rue de la Tuerie._ Elle aboutit  l'extrmit de la rue du
Pied-de-Boeuf et  la Vieille-place-aux-Veaux. Au treizime sicle et
depuis, elle s'appeloit simplement l'_corcherie_. En 1512, les titres
de Saint-Mri la nomment rue de l'_corcherie_ ou _des Lessives_. On
l'a depuis appele rue _de la Vieille-Lanterne_[171], et elle porte
encore aujourd'hui ce nom dans la partie qui aboutit  la
Vieille-place-aux-Veaux.

          [Note 171: Dans cette rue, du ct de la rivire, toit une
          descente qui n'avoit point de dnomination particulire; et
          au-dessus de cette descente, il y avoit une cour assez
          spacieuse que l'on nommoit _la cour aux Boeufs_. Plus haut
          se voit encore aujourd'hui un petit cul-de-sac, reste d'une
          ruelle nomme du _Moulin_ ou des _Moulins_, laquelle devoit
          ce nom  un moulin auquel elle aboutissoit. Jaillot pense
          que c'est cette ruelle qui, dans le rle des taxes de 1313,
          est appele rue ou ruelle _Iehan Bonnefille_ et _Iehanne
          Bonnefille_. Plusieurs titres prouvent en effet que Jean
          Bonnefille, matre des bouchers, avoit sa maison dans cette
          rue au treizime sicle, et que ses descendants y
          demeurrent aprs lui.]

_Rue de la Vieille-place-aux-Veaux._ Elle commence  la rue
Planche-Mibrai, o toit la place aux Veaux, dont elle a pris le nom,
et aboutit en retour  la rue Saint-Jacques-de-la-Boucherie; elle se
prolongeoit, dans le principe, jusqu' la porte de Paris. La place
_aux Veaux_ est ancienne: au treizime sicle on y brloit les
cochons, depuis on y vendit les veaux; et c'est de l qu'elle avoit
pris son dernier nom. Au quatorzime sicle elle s'appeloit _la place
aux Sainctyons_[172], une des premires familles de bouchers qui
soient connues. La liste des rues du quinzime sicle l'indique sous
le nom de _rue aux Veaux_; et Corrozet, sous celui de _place aux
Veaux_. Il est probable que le surnom de _vieille_ ne lui a t donn
que depuis qu'on a transfr cette place sur le quai des Ormes, en
vertu d'un arrt du 8 fvrier 1646.

          [Note 172: _Cens. S. Elig._]

_Rue de Venise._ Elle donne d'un bout dans la rue Saint-Martin,
et de l'autre dans la rue Quinquempoix. Guillot l'appelle
_Sendebours-la-Trefilliere_, et des titres de 1300 et 1313, rue
_Hendebourc-la-Treflire_. Cependant ce n'est point l le nom
vritable: les titres de Saint-Mri la nomment, depuis 1250, _rue
Erembourg_ ou _Herambourg-la-Treflire_, et elle a gard ce nom
jusqu'au quatorzime sicle, qu'elle prit celui de _rue
Bertaut-qui-dort_; c'toit le nom d'une maison qui y toit
situe[173]. Au seizime sicle, une enseigne de l'cu de Venise lui
fit donner la dnomination qu'elle porte encore aujourd'hui[174].

          [Note 173: Arch. de S. Mri.]

          [Note 174:  l'extrmit et en face de cette rue, dans celle
          de Quinquempoix, est un cul-de-sac qui porte le nom de
          Venise, parce qu'il semble en prolonger la rue. Il est fort
          ancien. Ds 1210 il s'appeloit _Vicus de Byeria_, rue _de
          Birre_, et de mme en 1250[174-A]. Il y a eu depuis
          quelques variations dans l'orthographe jusqu'en 1601, qu'il
          fut nomm _rue Verte_, et enfin _cul-de-sac de Venise_. Ce
          cul-de-sac donne aujourd'hui dans la maison dite la _Cour
          batave_.]

          [Note 174-A: Arch. de S. Mri.]


QUAIS.

_Quai de Gesvres._ Nous avons dit qu'en 1642 le marquis de Gesvres
avoit obtenu du roi le terrain qui est compris entre le pont au Change
et le pont Notre-Dame, sous la condition d'y faire btir un pont et
ouvrir quatre rues. Les lettres-patentes portoient que ce quai seroit
port sur des arcades et piliers poss d'alignement et s'tendant de
l'un  l'autre pont, et qu'il seroit revtu d'un parapet de trois
pieds de haut. En 1657, on permit d'y faire construire de petites
boutiques  demi-pied de ce parapet; sur ces boutiques, on leva
depuis plusieurs tages, de manire que ce quai toit couvert dans
toute son tendue. Ces constructions ont t abattues.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

Au milieu de la place nouvelle qui occupe une partie du terrain sur
lequel toit construit le Grand-Chtelet, on a lev une fontaine d'un
aspect trs-lgant.

La base de cette fontaine se compose d'un pidestal carr, dont le d
est orn de deux aigles renferms dans une couronne, et prsente 
ses quatre angles des cornes d'abondance charges de fruits et
termines  leur partie infrieure par des ttes de monstres marins
jetant de l'eau par les narines dans un grand bassin circulaire.
Au-dessus de ce pidestal s'lve une colonne entoure de quatre
figures qui se tiennent par la main: deux de ces figures (celles qui
sont places vers le pont au Change) soutiennent une pe appuye sur
une table qui porte cette inscription, CODE; pour attributs, elles ont
 leurs pieds une lampe et un coq. Les deux autres, du ct de la
ville, portent la massue d'Hercule entoure d'un serpent, et l'une
d'elle est revtue de la peau du lion. Le ft de la colonne jusqu' la
hauteur des figures est orn de glands et de feuilles de chnes:
au-dessus, ses ornements se composent de feuilles non denteles. Cinq
bandes horizontales, bordes de couronnes de laurier, partagent cette
colonne en cinq parties gales; et sur chacune de ces bandes sont
inscrits les noms des batailles les plus fameuses qui se sont donnes
pendant la rvolution.

Enfin, au-dessus du chapiteau, qui se compose de feuilles de palmier,
est pose une sphre entoure des figures des quatre vents; et sur
cette sphre s'lve une figure de la victoire,  demie nue, les ailes
ployes, et portant deux couronnes dans ses mains tendues. Cette
figure est entirement dore, ainsi que le demi-globe sur lequel elle
est appuye. C'est un joli monument dont la composition fait honneur 
M. _Bralle_, qui en est l'auteur, et dont l'excution, confie  M.
Boizot, mrite aussi des loges.

       *       *       *       *       *

_L'glise de Saint Leu._ L'intrieur de cette glise a t rpar;
plusieurs tableaux anciens tirs des dpts du gouvernement lui ont
t donns et font l'ornement de sa nef et de ses autels; elle a
obtenu, en outre, de la ville de Paris, un tableau nouveau
reprsentant la femme adultre, peint en 1819 par M. _Delaval_.

_La cour Batave._ C'est un grand difice que l'on a lev sur
l'emplacement de l'glise du Saint-Spulcre, et qui mrite d'tre
remarqu. La faade sur la rue Saint-Denis se compose de trois arcades
et de huit colonnes ioniques. On entre par l'arcade du milieu, qui est
couverte en terrasse et orne de caissons, dans la cour dont la
dimension prsente un carr long entour de colonnes et de pilastres
ioniques, et compos de cinq arcades dans sa plus longue dimension.
Ces arcades sont remplies par des boutiques[175]; et dans les cintres,
qui sont orns de figures allgoriques et de symboles du commerce, on
a pratiqu des entresols.

          [Note 175: Ces boutiques, qui obstruent ainsi la galerie
          forme par ces arcades, nuisent  l'effet que produiroit
          l'ensemble de cette cour, et gtent le plan primitif de
          cette belle maison.]

Sur la partie la plus troite du carr, et qui fait face  la porte
d'entre, s'lve une maison  trois tages, couronne d'une corniche
avec triglyphes et bas-reliefs mouls; une arcade en vote qui occupe
le milieu de cette maison, sert de communication pour entrer dans une
cour plus petite que la premire.

Enfin, dans une niche place au milieu de la premire cour et orne
aussi de caissons, est une fontaine qui se compose d'une statue de
Cyble,  demi nue, la tte couronne d'une tour et assise au milieu
de deux lions vomissant de l'eau dans un vaste bassin; des Tritons en
bas-relief accompagnent, de chaque ct, cette composition; sur la
clef de la niche est sculpt le caduce de Mercure; et les tympans
sont orns de deux figures moules et tires de la fontaine des
Innocents[176]. Cette fontaine, que l'on aperoit  travers les
arcades dont se compose la porte d'entre, est d'un bel effet, quoique
l'excution en soit mdiocre.

          [Note 176: Il se trouve que ces figures sont les mmes que
          celles qui remplissent les tympans de l'arcade de la chambre
          des comptes (_Voy._ 1re partie, p. 406); et ainsi se
          confirme ce que nous n'avions prsent d'abord que comme une
          simple conjecture, que ces figures avoient t appliques
          sur cette arcade par une opration de moulage.]


     _NOTA._ Il existoit anciennement,  l'endroit que l'on nomme
     l'_Apport-Paris_, une fontaine qui portoit le nom du
     _Grand-Chtelet_. Auprs toit une croix o le cur et le clerg
     de Saint-Germain-l'Auxerrois venoient tous les ans en procession,
     le dimanche des Rameaux. Aprs avoir chant l'vangile, ils se
     rendoient  la prison, et y dlivroient quelques prisonniers
     dtenus pour dettes.




QUARTIER

SAINTE-OPPORTUNE.

     Ce quartier est born  l'orient par le march de l'Apport-Paris
     et par la rue Saint-Denis exclusivement; au septentrion par la
     rue de la Fronnerie, y compris les charniers des
     Saints-Innocents du ct de la mme rue, et par une partie de la
     rue Saint-Honor inclusivement, depuis ladite rue de la
     Fronnerie jusqu'au coin des rues du Roule et des Prouvaires; 
     l'occident, par les rues du Roule et de la Monnoie, et par le
     carrefour des Trois-Maries jusqu' la rivire, le tout
     exclusivement; et au midi, par les quais de la Vieille
     Valle-de-Misre et de la Mgisserie inclusivement.

     On comptoit en 1789, dans ce quartier, vingt-neuf rues, deux
     places et deux culs-de-sac. On y voyoit, avant la rvolution, une
     glise collgiale et paroissiale, une chapelle, une prison et un
     grenier public.


En jetant les yeux sur la carte qui reprsente Paris tel qu'il toit
sous le rgne de Philippe-Auguste, on voit que ce quartier est un des
plus anciens de cette partie de la ville, et qu'il toit dj renferm
en entier dans l'enceinte que ce prince avoit fait lever.

Toutefois, et nous croyons devoir le rpter, si l'on veut se faire
une ide exacte de ces premiers quartiers,  l'poque o furent btis
les vieux monuments que nous dcrivons, il faut en quelque sorte les
dpouiller des constructions modernes qui en ont chang presque tout
l'aspect, et se reporter  ces temps grossiers o les arts, encore
dans l'enfance, et les besoins extrmement borns de nos simples
aeux, ne leur donnoient ni le pouvoir ni la volont de rendre  la
fois commode et agrable le sjour qu'ils habitoient. Quoique Philippe
et fait paver les principales rues de la ville, que les nouvelles
murailles en eussent considrablement augment l'tendue, et que ce
monarque vigilant n'et rien nglig, autant du moins que le
permettoient son sicle et ses moyens, pour la sret et
l'embellissement de sa capitale; cependant c'est seulement sous ses
successeurs que les vignes, les terres labourables, les prs renferms
dans la nouvelle enceinte furent couverts de maisons et d'difices
publics. D'un autre ct, la Seine n'toit point encore entoure de
cette longue suite de quais qui la forcent de couler dans son lit, et
opposent une digue insurmontable  ses frquentes inondations. Libre
alors dans son cours, elle tendoit ses ravages sur ces bords, qu'elle
rendoit souvent malsains et impraticables. Philippe-le-Bel fut le
premier qui, pour remdier  ces inconvnients, ordonna, en 1312, de
construire un quai depuis l'htel de Nesle jusqu' la maison de
l'vque de Chartres[177]; ce qui fut excut les annes suivantes.
Il parot, par un compte du payeur des oeuvres de la ville de Paris,
que le quai[178] qui borde au midi le quartier que nous allons dcrire
ne fut bti qu'en 1369, et que le port au Foin ne[179] fut pav que
l'anne suivante. Le terrain qu'occupe ce quai alloit auparavant en
pente jusqu' la rivire; il formoit des basses-cours et des jardins;
et, au sortir de la Cit, il n'y avoit d'autre chemin pour se rendre
au Louvre que la rue Saint-Germain. Au bout du pont aux Meuniers, on
ne comptoit alors que deux maisons en retour; elles toient leves
sur un mur de neuf toises quatre pieds de long sur vingt-huit pieds
d'paisseur, qui servoit de borne  la rivire de ce ct[180]. Le
terrain situ  l'extrmit de ce quai, du ct oriental, entre
l'abreuvoir _Popin_ et la rue Saint-Leufroi, a t long-temps appel
la _Valle-de-Misre_. On y tenoit le march  la volaille; et c'est
de l que Guillot dsigne cet endroit sous le nom de la
_Poulaillerie_. Sa partie occidentale toit habite, ds la fin du
treizime sicle, par des gens qui prparoient les peaux, et qu'on
nomment _mgissiers_[181]. Une sage police loignoit ds lors du
centre des villes ces sortes d'ouvriers, les tanneurs, les teinturiers
et autres artisans dont les travaux pouvoient y rpandre
l'infection[182].

          [Note 177: Les quais de Conti et des Augustins.]

          [Note 178: Il fut nomm, dans le principe, quai de la
          _Saunerie_.]

          [Note 179: Depuis, la place des Trois-Maries. (Sauval, t.
          III, p. 125).]

          [Note 180: La ville avoit donn ce mur  bail en 1503; et la
          chambre des comptes, prtendant qu'il appartenoit au roi, en
          fit un nouveau bail le 10 octobre de la mme anne. Ces
          dtails sont constats par un rquisitoire de M. de
          Marillac, procureur-gnral, et par l'arrt rendu en
          consquence le 11 aot 1550.]

          [Note 181: C'est de l que lui est venu son dernier nom de
          _la Mgisserie_.]

          [Note 182: Ils furent relgus sur le bord des rivires;
          mais il toit encore  craindre que la salet insparable
          des prparations diverses qu'ils donnoient aux peaux, et
          l'usage qu'ils faisoient, dans leurs teintures, de drogues
          pernicieuses, n'tassent  l'eau sa salubrit: ces
          considrations dterminrent  les transfrer au faubourg
          Saint-Marcel et  Chaillot, ce qui ne fut excut cependant
          qu'en 1673.]

Tel toit alors l'tat de la partie de Paris connue sous le nom de
_Ville_: des terrains vagues et dserts occupoient l'extrmit de son
enceinte, et des marais fangeux la bordoient le long du cours de la
rivire.

En sortant de la Cit pour aller au Louvre, le premier difice public
que l'on rencontroit toit une espce de chteau qui appartenoit 
l'vque, et qui n'a t dtruit que vers la fin du sicle dernier.




LE FOR-L'VQUE.

Ce btiment[183], qui n'existe plus, toit situ au milieu de la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois. Les antiquaires ne sont d'accord ni sur la
manire dont le nom doit en tre crit, ni sur l'usage auquel il toit
primitivement destin. Quelques-uns crivent _Fort-l'vque_, comme si
c'et t une forteresse; d'autres le _Four-l'vque_, parce qu'ils
prtendent que le four banal, o les vassaux du prlat envoyoient
cuire leur pain, occupoit une partie de cet difice. Le savant M. de
Valois avoit adopt cette dernire opinion: _Recentiores omnes
scriptores_, dit-il, _ignari antiquitatis, Forum Episcopi vocant, quem
Furnum Episcopi convenit appellari_[184]. Cependant ni l'une ni
l'autre de ces tymologies ne nous semble la vritable, bien que dans
un trs-grand nombre de titres de l'vch on lise en effet le _Four
l'vque_. Le For-l'vque toit le lieu o l'vque faisoit exercer
sa justice, _Forum Episcopi_. Cela est si vrai que, dans les registres
du parlement de 1308 et 1310[185], le juge de l'vque est appel
_Prpositus Furni Episcopi_, et qu'ensuite il est nomm bailli du
Four-l'vque[186]. Le vritable sens de ce mot s'toit mme conserv
jusque dans les derniers temps de la monarchie; et le peuple, dans son
langage trivial, appeloit encore _four_ toute prison ou tout endroit
o l'on mettoit en chartre prive ceux qu'on avoit enrls par
surprise ou par force.

          [Note 183: Il a t dtruit vers 1780.]

          [Note 184: _Vales. in Prf._, p. 17.]

          [Note 185: _Olim._, Reg. 3, fol. 108; et reg. 4, fol. 169.]

          [Note 186: Cet office de bailli de l'vque toit si
          important, que des personnes de qualit ne ddaignoient
          point de l'exercer. Un _Henri de Bthune_ l'toit en 1303,
          et  la fin du mme sicle, un _Henri de Marle_.]

La censive des vques ayant toujours t fort tendue, il toit
ncessaire qu'ils eussent un officier prpos pour recevoir leurs
droits, et un juge pour dcider les affaires contentieuses qui pouvoient
natre de cette perception, ou pour prononcer sur les peines dont
toient passibles les crimes commis dans l'tendue de leur seigneurie.
Il est vraisemblable que ce tribunal fut d'abord plac dans la Cit;
mais on ne trouve  ce sujet ni indice ni tradition. Depuis, la ville
s'tant accrue du ct du nord, et le march public ayant t tabli sur
le territoire de Champeaux, il est probable que l'vque, qui se
trouvoit, par ces accroissements, dans un conflit de juridiction avec le
roi, jugea  propos de transporter sa justice de ce ct. On pourroit
donc en fixer l'poque vers 1136, temps o l'vque tienne cda 
Louis-le-Gros[187] les deux tiers de ce terrain de Champeaux, ou en
1222, date de l'accord que Philippe-Auguste fit avec Guillaume de
Seignelai, qui gouvernoit alors l'glise de Paris, au sujet de la
justice et des droits qu'ils pouvoient respectivement exercer. Il est
certain du moins que, depuis cette dernire poque, on ne voit point que
la justice sculire de l'vque ait t rendue ailleurs qu'en cet
endroit; et dans les diplmes de ces deux princes, il est fait mention
de l'officier du roi et de celui de l'vque, sous le mme nom de
_prvt_ (_prpositus_).

          [Note 187: _Voyez_ 1re partie, p. 349.]

Les mmes motifs furent cause sans doute de l'rection d'un tribunal
du roi semblable  celui du prlat. On voit, par tous les titres qui
en font mention[188], que le _For-le-Roi_[189] toit aussi situ dans
la rue Saint-Germain, vis--vis le For-l'vque.

          [Note 188: Cens. de l'vch, en 1372, etc.]

          [Note 189: On lit dans Sauval que cet difice existoit
          encore en 1432.]

Une inscription[190], grave sur la porte de ce dernier monument du
ct du quai de la Mgisserie, nous apprenoit qu'il fut rebti depuis
les fondements, en 1652, par Jean-Franois de Gondi, premier
archevque de Paris. Cependant il faut observer ou qu'il ne fut pas
rebti en entier, ou que l'on conserva le mur du ct de la rue
Saint-Germain: car la porte qu'on y voyoit annonoit une antiquit
qu'on peut fixer au treizime sicle. Au-dessus toient plusieurs
sculptures remarquables: au milieu, un vque et un roi de France
vis--vis l'un de l'autre, et agenouills devant une image de
Notre-Dame, symbole de l'association  laquelle Louis-le-Gros fut
admis, ou du trait de paix fait entre l'vque et Philippe-Auguste;
d'un ct, les armes de France  fleurs de lis sans nombre, traverses
d'une crosse droite; de l'autre, un juge en robe et en capuchon, des
assesseurs, et un greffier vtu comme un homme d'glise.

          [Note 190:
            ........Forum Episcopi sculare
                Nimi dium vetustate collabens
                    A fundamentis excitavit
                Johannes Franciscus de GONDY,
                Primus Parisiorum archiepiscopus,
                Pacis artes, jura, legesque meditans;
                Urbe armis incess, factionibus
                          Turbat,
                    Anno Domini 1652.]

Louis XIV, par son dit de 1674, ayant runi au Chtelet toutes les
justices particulires, transfra celle de l'archevch, et l'unit au
tribunal de la temporalit[191], situ dans la cour du palais
archipiscopal. Depuis ce temps, le For-l'vque fut destin  servir
de prison, principalement pour ceux qui toient arrts pour dettes.

          [Note 191: Ce tribunal avoit t accord  l'archevque pour
          connotre de toutes les affaires sculires concernant le
          duch de Saint-Cloud et ses dpendances.]




LE GRENIER  SEL.

Il toit situ dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, au coin de la
rue des Orfvres[192].

          [Note 192: Ce btiment, qui existe encore, n'a point chang
          de destination, et sert d'entrept  la direction gnrale
          des salines.]

Il y avoit anciennement, prs le Chtelet, un difice appel maison
_de la marchandise de sel_; et c'est de l que la rue de la Saunerie a
pris son nom. Cet tablissement fut ensuite plac dans la rue
Saint-Germain, entre la place des Trois-Maries et l'Arche-Marion; il
parot qu'il toit situ des deux cts de la rue; mais les btiments
n'tant ni assez vastes ni assez commodes, on fit acquisition, en
1698, d'une grande maison qui, ds le treizime sicle, appartenoit 
l'abbaye de Joie-en-Val[193]. La manse abbatiale de ce monastre ayant
t runie  l'vch de Chartres, comme une compensation des
dmembrements qu'on y avoit faits pour former l'vch de Blois, cette
circonstance parut favorable pour transfrer le grenier  sel dans
cette maison. C'toit  cause de cette ancienne proprit et de cette
alination qu'on avoit sculpt, sur la faade des btiments qui furent
refaits, les armes de l'vque de Chartres et celles de l'abbaye de
Joie-en-Val,  ct de celles du roi. Les trois corps de l'difice
total toient, par la mme raison, dsigns sous les noms de
_Grenier-au-Soleil_, _Grenier-l'vque_, _Grenier-l'Abbaye_.

          [Note 193: Petit cart. de l'vch, c. 227, fol. 165,
          _verso_.]

Derrire le grenier  sel toit la juridiction des officiers prposs
 la distribution de cette denre, dont la vente appartenoit
exclusivement  l'autorit publique.




LA CHAPELLE SAINT-LOI.

Cette chapelle[194], qui toit situe  l'autre extrmit de la rue des
Orfvres, avoit t btie par les gens de cette profession vers la fin
du quatorzime sicle. Sur la premire origine de ce petit monument, on
trouve dans les historiens de Paris[195] quelques erreurs qu'il est
facile de rfuter.  l'endroit, disent-ils, qu'occupe la chapelle de
Saint-loi, il y avoit anciennement,  ce qu'on prtend, un hpital avec
une chapelle appele la chapelle de la Croix-de-la-Reine; il en est fait
mention dans les lettres d'Odon, vque de Paris; et quoiqu'elles ne
marquent pas prcisment le lieu o elle toit situe, on voit que
c'toit dans le terrain de Saint-Germain-l'Auxerrois. Les lettres
d'Eudes de Sully, crites en 1202[196], dtruisent compltement cette
opinion. On y voit qu'on avoit fond depuis peu un hpital et une
chapelle prs de la Croix-de-la-Reine, dont ces deux nouvelles
fondations avoient pris le nom. Cette croix toit alors place hors des
murs, au-del de la porte Saint-Denis,  l'endroit o aboutissent les
rues du Renard et Greneta; la fontaine qui est au coin de cette dernire
toit encore appele, avant la rvolution, _Fontaine-de-la-Reine_, et
tous les titres de Saint-Martin-des-Champs et de Saint-Lazare ne
permettent pas de la chercher ailleurs. Voil donc le lieu prcisment
marqu: quant  l'hpital, c'toit celui _de la Trinit_, dont nous
parlerons par la suite. Il faut en consquence rejeter toute ide d'un
hpital et mme d'une chapelle existant  l'endroit o toit celle de
Saint-loi.

          [Note 194: Il existe encore quelques colonnes du portail de
          cet difice, dont une partie a t convertie en maison
          particulire, et dont l'autre avoit t employe 
          l'agrandissement du grenier  sel.]

          [Note 195: Flibien et Lobineau, t. II, p. 950.]

          [Note 196: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 18, _verso_.]

Dans ces temps anciens, o un esprit de charit animoit toutes les
classes de la socit, les orfvres payoient chaque anne 
l'Htel-Dieu une somme assez considrable pour ajouter au soulagement
qu'y recevoient les pauvres ouvriers de leur corps: ils pensrent
ensuite qu'il toit plus convenable qu'ils prissent eux-mmes ce
soin; et dans cette vue ils achetrent, en 1399, de Roger de la
Poterne, un de leurs confrres, et de Jeanne sa femme, une grande
maison situe dans la rue des Deux-Portes, et appele l'_htel des
Trois Degrs_, parce qu'on y montoit par autant de marches. Il formoit
un espace carr qui rgnoit le long de cette rue et de celles de Jean
Lantier et des Lavandires. Les anciens btiments furent dmolis; on
construisit  la place une grande salle o l'on mit des lits; on
mnagea des chambres au-dessus et une petite chapelle dans le fond. Le
12 novembre 1403, Pierre d'Orgemont, vque de Paris, permit aux
orfvres d'y faire clbrer le service divin; et cette permission fut
ratifie, en 1406, par un dcret du cardinal de Chalant,  cette
poque lgat en France. L'abb Lebeuf dit qu'on y mit une cloche[197],
et qu'alors le chapitre de Saint-Germain prtendit faire valoir un
droit de patronage sur cette nouvelle fondation; mais il ne fait point
connotre ce qui fut dcid  ce sujet. Par les archives de la
communaut des orfvres, il parot que toutes les contestations de ce
genre furent toujours juges en sa faveur.

          [Note 197: T. I, p. 64.]

Cet hpital, ainsi dispos, fut destin  recevoir les pauvres
orfvres gs ou infirmes et leurs veuves; et les choses restrent en
cet tat jusqu'au rgne de Henri II.  cette poque les premiers
btiments, construits en bois, menaant ruine, on prit la rsolution
de les reconstruire en pierre, ainsi que la chapelle. La communaut se
trouvoit alors propritaire de huit maisons environnantes qu'elle
avoit acquises successivement, et qu'elle fit entrer dans le nouveau
plan de ses constructions. Un hpital plus vaste, une chapelle plus
commode prirent la place de ces vieilles masures, et le tout fut
achev en 1566. Un tablissement si respectable a dur jusqu'en 1789,
et l'on ne peut assez louer ce zle noble, cette gnrosit touchante,
qui ne se sont pas dmentis un seul instant dans cette compagnie. Les
pauvres orfvres toient assurs de trouver  la fin de leur carrire
une retraite honnte et tranquille, o ils recevoient tous les secours
ncessaires  la vie; et l'on a vu mme plusieurs de leurs confrres,
par une charit encore plus ardente, sacrifier une partie considrable
de leur fortune, pour adoucir le sort de ceux que leurs infirmits
foroient d'aller chercher un dernier asile dans l'hpital des
Incurables.

La chapelle toit desservie par un chapelain, un diacre et un
sous-diacre d'office, deux chantres et quelques autres officiers aux
gages du corps des orfvres, et  la nomination des gardes; le
chapelain seul ne pouvoit tre nomm ou destitu que par dlibration
des gardes en charge et anciens gardes assembls. On choisissoit de
prfrence pour remplir cet emploi un fils d'orfvre, si d'ailleurs il
avoit les qualits requises.

Cet difice avoit t construit sur les dessins de Philibert de Lorme.
On y voyoit quelques figures de Germain Pilon[198], qui toient fort
estimes, et plusieurs tableaux, esquisses termines de quelques-uns
de ceux que la communaut des orfvres donnoit tous les ans 
Notre-Dame.

          [Note 198: Nous ignorons ce que sont devenues ces figures,
          qu'on ne trouve point dans la collection des monuments
          franois.]

Cette communaut toit l'un des six corps qui, sous la monarchie,
reprsentoient le commerce de Paris. Nous pensons que c'est ici le
lieu de donner sur cette institution des six corps les dtails que
nous avons tirs des divers historiens de Paris.




LES SIX CORPS.

On attribue la runion des six corps  Philippe-Auguste. Avant ce
temps, le commerce de Paris ne se faisoit que par une compagnie de
gens associs sous le titre de _Marchands de l'eau hansez de Paris_;
cette compagnie formoit le Corps-de-Ville; et c'est par cette raison
que le prvt des marchands est appel _le chef de l'Htel-de-Ville_.

Ces six corps toient les drapiers, les piciers, les merciers, les
fourreurs, les bonnetiers et les orfvres.

Chacune de ces communauts toit gouverne par six matres et gardes
choisis par le corps lui-mme, parmi ceux qui toient les plus
intelligents et dont la rputation toit sans reproche. Leur
administration duroit deux annes. Dans les crmonies publiques,
telles que les entres des souverains, des lgats, des ambassadeurs
extraordinaires, etc., ils avoient le droit d'accompagner, le prvt
des marchands, les chevins et le corps de ville, et mme de porter le
dais, les uns aprs les autres, suivant le rang qu'ils occupoient.
Leur costume, dans ces solennits, toit la robe de drap noir 
collet, et des manches pendantes, parmentes et bordes de velours
noir. La toque qu'ils portoient toit galement de velours[199].

          [Note 199: Ils eurent l'honneur de complimenter Louis XV au
          palais des Tuileries, lors de sa majorit; et  cette
          occasion ils firent frapper une mdaille qui reprsente le
          buste du roi; au revers on lit cette inscription: _Les six
          corps marchands_ ont compliment le roi sur sa majorit,
          tant prsents par le duc de Gesvres, gouverneur de Paris,
          le 23 fvrier 1723.

          Chacun des membres les plus distingus de cette association
          passoit successivement  la place de juge-consul, puis
          d'chevin de la ville de Paris. Ils toient regards comme
          les plus notables bourgeois; cette dernire qualit les
          anoblissoit, et leur donnoit le titre d'_cuyer_.]

Cette institution a prouv d'assez grandes variations; et le nombre
des corps qui la composoient n'a pas toujours t le mme pendant le
cours de son existence. Sous Franois Ier on trouve qu'il y en avoit
sept, tandis qu'on n'en compte que cinq sous Louis XII. Et s'il est
vrai, dit Sauval, que les pelletiers puissent tre couts en cette
occasion, il ne s'en trouveroit que quatre anciennement; et c'toient
eux qui marchoient  la tte.

Cette prtention pour la prminence des rangs a excit souvent des
disputes assez vives entre les diverses communauts qui formoient les
six corps. Ces dmls, qui occuprent quelquefois l'autorit, toient
d'autant plus difficiles  terminer, qu'en consultant l'ancien usage,
qui seul pouvoit servir de rgle en pareille circonstance, on ne voit
point qu'on s'y ft assujetti  un ordre constant.  l'entre d'Anne
de Bretagne, les pelletiers furent effectivement appels les premiers;
et quelque temps aprs, lorsque le cardinal d'Amboise fit la sienne,
les drapiers avoient le premier rang. Les changeurs toient alors au
nombre des six corps, et tenoient leur place avant les orfvres.
Bientt aprs, on les voit exclus de la communaut[200], et remplacs
par les bonnetiers,  qui les orfvres disputrent  leur tour la
prsance. Enfin toutes ces querelles un peu ridicules furent
termines en 1660 par un arrt du parlement, et ensuite par un accord
fait entre les six corps assembls. Depuis cette poque, ils ont
toujours march dans l'ordre o nous venons de les prsenter.

          [Note 200: Ils exeroient leur profession sur le pont au
          Change, qu'ils avoient seuls le droit d'habiter. Mais comme
          en 1461, dit Sauval, aprs la suppression de la pragmatique,
          leur corps vint  s'affoiblir, de sorte que le pont au
          Change n'toit plus habit que par des chapeliers et des
          faiseurs de poupes, peu  peu ils dchurent si fort, et
          pour le nombre et pour le bien, qu'en 1514, se voyant
          rduits  cinq ou six chefs de famille tout au plus, et
          ainsi hors d'tat de faire la dpense ncessaire pour
          l'entre de Marie d'Angleterre, il leur fallut cesser d'tre
          du nombre des six corps.]

Ils formoient entre eux une troite confdration, dont l'objet toit
le bien du commerce en gnral. Cette union et ses effets toient
exprims dans leur devise, dont le corps toit un Hercule qui
s'efforce vainement de rompre un faisceau compos de six baguettes. On
lisoit autour de l'exergue ces mots: _Vincit concordia fratrum_.

Les marchands de vin sollicitrent long-temps pour tre admis dans
cette communaut, et y former un septime corps. Il avoient mme
obtenu  cet effet des lettres-patentes de Henri III, qui furent
confirmes d'abord par Henri IV, ensuite par Louis XIII et Louis XIV.
Cependant les six corps, tant qu'a dur leur ancienne forme, n'ont
jamais voulu ni les reconnotre, ni les admettre dans leurs
assembles, ni souffrir qu'ils se mlassent avec eux dans les
solennits publiques. Ce ne fut qu'en 1776 qu'ils parvinrent enfin  y
tre agrgs, lorsque Louis XVI, aprs avoir donn son dit pour la
suppression des jurandes et communauts de commerce, recra
sur-le-champ, par un dit nouveau, six corps marchands et
quarante-quatre communauts d'arts et mtiers. Les marchands de vin
obtinrent alors ce qu'ils dsiroient depuis si long-temps, et furent
le sixime corps dans la nouvelle organisation. Voici quelques dtails
sur l'ancienne forme, les statuts et les prrogatives de cette
compagnie.


LES DRAPIERS.

Quoique le premier rang leur ait t quelquefois disput, cependant il
parot que, depuis trs-long-temps, ils le possdoient sans aucune
contestation. Ce corps, qui toit l'un des plus anciens, toit en mme
temps l'un des plus riches de la communaut.

La plupart d'entre eux habitrent long-temps la rue de la
Vieille-Draperie, dans laquelle Philippe-Auguste leur avoit donn
vingt-quatre maisons confisques sur les Juifs aprs leur
bannissement; nous avons dj dit que c'toit des drapiers que cette
rue avoit pris son nom.

Ce fut ce prince qui rigea leurs statuts en 1188. Philippe-le-Bel, le
roi Jean et Charles VI les confirmrent. Leur corps toit autrefois
divis en deux communauts, les _drapiers_ et les _drapiers-chaussetiers_;
chacune avoit son patron et sa confrrie, et toutes les deux se
disputrent pendant plusieurs sicles le droit de prsance. Ce ne fut
qu'en 1648 que, par un accord fait  l'amiable, elles se runirent dans
la mme glise et dans la mme confrrie[201].

          [Note 201: D'abord  Saint-Denis-de-la-Chartre, puis ensuite
           Sainte-Marie-gyptienne.]

Leur bureau toit situ rue des Dchargeurs, dans une ancienne maison
nomme les _Carneaux_, qu'ils avoient achete en 1527, et qu'ils
rebtirent vers le milieu du dix-septime sicle. En 1629, ils
demandrent aux prvt et chevins de Paris des armoiries, tant pour
mettre aux torches de leurs enterrements, que pour se faire distinguer
dans les autres solennits. Cette demande leur fut accorde: c'toit
un navire d'argent  la bannire de France flottante, un oeil en chef
et le champ d'azur.


LES PICIERS.

On appeloit ainsi celui des six corps o se faisoit le commerce des
drogues et autres marchandises comprises sous le nom d'_piceries_. Il
avoit rang aprs celui des drapiers.

Ce corps toit partag en apothicaires et piciers, et ces derniers en
droguistes, confituriers et ciriers. Ces deux divisions toient
gouvernes par les mmes matres et gardes, et rgies par les mmes
lois. Ces gardes, au nombre de six, et pris galement parmi les
apothicaires et les piciers, toient chargs de tenir la main 
l'excution des statuts et rglements, de faire au moins trois visites
par an, et en outre, des visites gnrales chez tous les marchands,
matres de coches, etc., pour confronter les poids et les balances.
C'toit un droit dont ils jouissoient exclusivement, parce qu'ils ont
eu de tout temps des talons de poids en dpt; mais ils ne pouvoient
l'exercer sur les cinq autres corps qui toient exempts de leur
inspection.

Leurs statuts[202] furent confirms par plusieurs lettres-patentes de
nos rois, entre autres de Henri IV en 1594, et de Louis XIII en 1611
et 1624.

          [Note 202: Ces statuts, comme ceux de tous les autres corps,
          rgloient principalement les conditions ncessaires pour
          tre admis dans le corps, les annes d'apprentissage,
          l'obligation de chef-d'oeuvre, la manire dont les veuves
          pouvoient exercer le commerce, les modes d'inspection du
          corps sur ses membres, sur la qualit des marchandises,
          etc., etc.]

Ils avoient pour armoiries, coup d'azur et d'or,  la main d'argent
sur l'azur, tenant des balances d'or; et sur l'or, deux nefs de
gueule, flottantes aux bannires de France, accompagnes de deux
toiles  cinq pointes de gueule, avec la devise en haut: _Lances et
pondera servant_.


LES MERCIERS.

Le corps de la mercerie, le troisime des six corps marchands, toit
si tendu et si considrable, qu'il toit pour ainsi dire divis en
vingt classes diffrentes: on distinguoit les ngociants ou marchands
en gros; les marchands d'toffes de soie, broches en or et argent;
ceux qui faisoient le commerce de dorure et de galons, dentelles et
rseaux d'or et d'argent; les marchands de fer, de soieries, de modes,
toiles, dentelles, etc. Ce nom de _mercier_ indique en effet, par son
tymologie, toutes marchandises, denres, ou choses dont on peut faire
trafic.

Ce corps fut tabli par Charles VI, qui lui donna ses premiers statuts
et rglements en 1407 et 1412. Ils furent depuis confirms et
augments par Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.

 la tte de ce corps toient sept matres et gardes, prposs pour la
conservation de ses privilges et de sa police. Leur bureau toit
situ rue Quinquempoix.

Les armoiries du corps de la mercerie toient un champ d'argent charg
de trois vaisseaux, dont deux en chef et un en pointe. Ces vaisseaux
toient construits et mts d'or sur une mer de sinople, le tout
surmont d'un soleil d'or, avec cette devise: _Te toto orbe sequemur_.


LES PELLETIERS.

Ce corps, qui est le quatrime, se composoit de ceux qui apprtent et
vendent toutes sortes de peaux avec leur poil, comme manchons,
palatines, fourrures, etc.

Dans les crmonies publiques, il disputoit le troisime rang au corps
de la mercerie, lequel s'est cependant maintenu en possession de la
prsance, malgr toutes les protestations des pelletiers, qui ne
pouvoient oublier que dans l'origine ils avoient march  la tte des
six corps.

En 1586, sous Henri III, la communaut des fourreurs fut runie 
celle des pelletiers, et il leur fut donn les premiers statuts, qui
les qualifioient de _matres et marchands pelletiers, haubaniers,
fourreurs_. Ces statuts ont t depuis augments et confirms par
Louis XIII et Louis XIV.

Les armoiries de ce corps toient un agneau pascal d'argent en champ
d'azur,  la bannire de France de gueule, ornes d'une croix depuis
1368. Ce nouveau symbole fut le rsultat d'une concession que leur
procura le duc de Bourbon, comte de Clermont, grand chambellan de
France, qu'ils prtendoient avoir eu pour chef et pour protecteur.

Ils avoient leur bureau rue Bertin-Poire.


LES BONNETIERS.

Les bonnetiers formoient le cinquime corps. Ils avoient le droit de
vendre bonnets de drap, de laine, bas, gants, chaussons, et autres
semblables ouvrages faits au mtier, au tricot,  l'aiguille, en
laine, fil, lin, poil, castor, coton, et autres matires ourdissables.

Dans les statuts de la bonneterie, accords par Henri IV en 1608, les
marchands bonnetiers sont appels _aulmuciers-mitoniers_, parce
qu'anciennement c'toient eux qui faisoient des _aumuces_ ou bonnets
dont on se servoit en voyage; et qu'ils vendoient des mitaines.

Ce cinquime corps s'est accru, en 1716, de la communaut des matres
bonnetiers et ouvriers en tricots, des faubourgs.

Il avoit son bureau dans la rue des crivains.

Ses armoiries toient d'azur  la toison d'argent, surmontes de
cinq navires aussi d'argent, trois en chef et deux en pointe.
Il avoit autrefois une confrrie tablie dans l'glise de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie, sous la protection de saint Fiacre.


LES ORFVRES.

Ce corps se composoit des orfvres, joailliers-bijoutiers, metteurs en
oeuvre et marchands d'or et d'argent. Il toit le sixime et dernier
des six corps marchands.

L'orfvre est l'artiste et le marchand tout ensemble. Il fabrique,
vend et achte toutes sortes de vaisselles, bijoux, vieux galons et
autres effets d'or et d'argent. Il a aussi le ngoce et l'emploi des
diamants, perles et pierres prcieuses.

Philippe de Valois avoit honor ce corps des armoiries qu'il
possdoit. Elles toient de gueules  trois croix d'or denteles,
accompagnes, aux premier et quatrime quartiers, d'une coupe d'or, et
aux second et troisime, d'une couronne du mme mtal, au chef d'azur
sem de fleurs de lis sans nombre.

Ce corps avoit eu la prtention de marcher  la tte des autres, et
ses titres, pour la soutenir, toient qu'autrefois il avoit la garde
du buffet royal dans les festins d'apparat qui se faisoient au palais
de la cit. Cependant on n'eut point gard  cette rclamation; et le
parlement rejeta leur requte, lorsqu'ils demandrent d'avoir au moins
le pas sur les bonnetiers[203].

          [Note 203: Les marchands de vin, qui, comme nous l'avons
          dit, ne purent tre admis dans les six corps, obtinrent
          cependant comme eux des armoiries en 1629.

          Ces armoiries toient un navire d'argent  bannire de
          France flottante, avec six autres petites nefs d'argent 
          l'entour, une grappe de raisin en chef, le tout en champ
          d'azur.]




L'GLISE ROYALE, COLLGIALE ET PAROISSIALE DE SAINTE-OPPORTUNE.

L'origine de cette ancienne glise a fait natre de grands dbats
parmi les historiens de Paris; et, dans les opinions contradictoires
qu'ils prsentent, on ne voit d'aucun ct des autorits assez fortes
pour que l'on puisse, sans balancer, embrasser l'une de ces opinions.
Jusqu'ici l'on a pu remarquer que, dans la plupart de ces antiquits
dont il est rest des traditions si confuses, l'incertitude est
presque toujours le rsultat de tant de travaux entrepris pour
dmler la vrit.

Le plus grand nombre prtend que cette glise ne fut dans ses
commencements que la chapelle d'un ermitage, qu'on nommoit
_Notre-Dame-des-Bois_, parce qu'elle toit situe  l'entre d'une
fort qui s'tendoit en largeur depuis cet ermitage jusqu'au pied de
Montmartre, et en longueur, depuis le _pont Perrin_, qui toit vers la
porte Saint-Antoine, jusqu'aux environs de Chaillot. Ils ajoutent que
les incursions et les ravages des Normands ayant forc Hildebrand,
vque de Sez, de s'enfuir de son diocse, il demanda  l'un de nos
rois un lieu de sret pour son clerg et pour les reliques de sainte
Opportune, fille du comte d'Hime, et morte abbesse d'Almenche; que
d'abord ce prlat obtint la terre de Moucy-le-Neuf prs de Senlis, o
le corps de la sainte fut dpos; mais que ne s'y croyant pas encore
entirement hors d'insulte, il fut appel  Paris, et tabli dans
cette chapelle de Notre-Dame-des-Bois; qu'il y fit apporter les
reliques de la sainte, devint recteur de cette chapelle, et d'un
hospice lev auprs par ses soins; et qu'enfin la dvotion des
fidles et les offrandes qu'attiroient les miracles frquents oprs
par ces restes prcieux permirent bientt d'y btir une glise plus
considrable.

Toutefois ces mmes historiens, qui s'accordent sur le fait historique
auquel l'glise de Sainte-Opportune doit son origine, sont d'un avis
trs-diffrent lorsqu'il s'agit de fixer le temps o il arriva, et le
nom du prince qui fut le donataire de cette chapelle. Les uns, comme
Sauval, placent la translation des reliques de la sainte en 853;
d'autres, comme dom Duplessis, en 877 ou 878. Le P. Pagi en fixe
l'poque  l'anne 879; Le Maire, au commencement du douzime sicle;
Dubreul, sous Louis-le-Jeune; enfin Germain Brice recule cet vnement
jusqu'en 1374. Les uns attribuent  Charles-le-Chauve et  Louis de
Germanie les premires donations faites  Hildebrand; les autres en
font honneur  Louis-le-Bgue,  Louis-le-Gros et  Louis-le-Jeune;
enfin plusieurs font de la chapelle de _Notre-Dame-des-Bois_ un
prieur de filles dpendant du monastre dont sainte Opportune toit
abbesse: c'est l'opinion de Sauval, de Dubreul, etc. En mme temps
qu'ils tablissent ces sentiments divers, plusieurs donnent  la
chapelle de Notre-Dame-des-Bois une antiquit plus grande qu' aucun
autre monument chrtien. Le mme Sauval dit que, si l'on en croit la
tradition, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit en grande
vnration des peuples. Un autre la fait exister en 255[204]; et
Corrozet, en lui donnant une origine non moins recule, ajoute que
madame sainte Opportune, religieuse, la frquentoit souvent, et
qu'elle est enclose en son glise. Nous avons vu que, selon le plus
grand nombre, la fort qui touchoit cet ermitage couvroit tout le
terrain au nord de Paris.

          [Note 204: L'auteur des _Tablettes parisiennes_.]

Jaillot, qui vient aprs tous ces auteurs, prtend les rfuter tous:
sans s'arrter  prouver qu'on ne peut srieusement avancer qu'il
existoit une chapelle  Paris ds l'an 252, lorsqu'on n'a aucune
autorit qui puisse donner mme de la vraisemblance  une semblable
assertion, il soutient que sous Charles-le-Chauve il existoit dj une
enceinte au nord, dans laquelle cette chapelle devoit tre enclave,
et qu'il seroit absurde d'imaginer _qu'il y et une fort dans cette
enceinte_. Il ajoute que nos historiens nous ayant conserv les noms
de la chapelle de Saint-Pierre, de celle de Sainte-Colombe et des
glises qui subsistoient dans ces temps reculs, ils auroient
ncessairement fait mention de celle de Notre-Dame-des-Bois, si elle
et alors exist; que cependant on n'en trouve aucun vestige, ni dans
les chartres qui contiennent les libralits de nos rois envers
l'glise de Sainte-Opportune, ni dans l'histoire de la vie de la
sainte, dont l'auteur avoit pu tre tmoin oculaire d'une partie de
ces faits, etc. Enfin, dit-il, pourquoi Hildebrand fit-il btir une
glise pour y mettre le corps de sainte Opportune? La chapelle de
Notre-Dame-des-Bois ne suffisoit-elle pas pour renfermer ce saint
dpt? Et quelque petite qu'on puisse la supposer, n'toit-elle pas
assez grande pour lui et les quatre clercs qui l'accompagnoient?
Quelle consquence en tirer, si ce n'est que cette chapelle n'existoit
point alors, et qu'elle n'a t btie que depuis, sous un nom que des
circonstances ou des motifs particuliers lui auront fait donner, et
dont la connoissance n'est point venue jusqu' nous?

De telles raisons ne peuvent sembler concluantes: l'ermitage et la
fort pouvoient exister avant que l'enceinte et t forme; et
lorsque l'on conut le projet d'lever une muraille contre les
incursions des Normands, on put y faire entrer la chapelle, tablie
sans doute sur la lisire du bois, sans tre forc d'y comprendre la
fort tout entire. En supposant qu'il ne reste aucune trace de cet
ancien difice dans les vieilles chroniques, une tradition aussi
constante que celle sur laquelle s'appuient tous les historiens n'est
point  ddaigner, et ne peut tre rejete comme une chimre,
lorsqu'il s'agit d'un vnement aussi simple, aussi naturel que celui
de l'rection d'une chapelle; mais la dernire raison surtout nous
semble peu digne d'un critique aussi clair: pourquoi Hildebrand
n'auroit-il pas fait btir une glise  la place de cette chapelle
pour honorer davantage la sainte, surtout si la dvotion et les
offrandes des fidles lui en fournissoient les moyens? (et cet
incident fait aussi partie de la tradition.) Il y a tant d'exemples de
chapelles changes en glises magnifiques, uniquement parce qu'on y
avoit dpos les reliques de tel ou tel saint, qu'on ne sauroit
s'appuyer sur d'aussi foibles preuves pour rejeter cette tradition.

Jaillot est plus heureux dans ses conjectures sur le prince qui donna
 Hildebrand le terrain sur lequel il btit cette glise: il prtend
que ce fut Louis-le-Bgue, et non Charles-le-Chauve et Louis de
Germanie. Il prouve aussi trs-bien que toutes les chartres des rois
de la troisime race, dans lesquelles les antiquaires ont cru voir une
donation de ce territoire, ne contiennent que la confirmation d'un
droit de proprit que les chanoines de Sainte-Opportune possdoient
ds la seconde, etc. Au reste, en soutenant que la chapelle n'existoit
point avant Hildebrand, que ce fut lui qui la fit btir ainsi que
l'hospice, il convient avec tous les historiens que les miracles
oprs par les reliques de sainte Opportune occasionnrent un concours
de fidles dont la pit et la libralit fournirent les moyens de
btir une plus grande glise sous son invocation.

Le territoire sur lequel cette glise fut leve tant dans la
dpendance de Saint-Germain-l'Auxerrois, le chapitre de cette glise
prtendit tre en droit de nommer aux prbendes de Sainte-Opportune,
ce qui lui fut accord par Imbert, vque de Paris, vers 1030, et
confirm par Galon en 1108, et Maurice de Sully en 1192.

Le chapitre de l'glise de Sainte-Opportune n'toit compos, dans son
origine, que de quatre chanoines. Et d'abord il parot qu'ils
remplissoient tour  tour les fonctions curiales; mais, par suite, il
n'y en eut qu'un seul charg de ce soin. On ignore l'poque  laquelle
ce nouvel ordre fut tabli: on sait seulement que, vers le milieu du
douzime sicle, le chapitre de Saint-Germain essaya de contester 
ces chanoines le droit _ancien_ qu'ils avoient de nommer le cur ou
_chefecier_, _jus long retentionis et possessionis_, et qu'ils y
furent maintenus par Thibauld, vque de Paris, en 1150, et par une
bulle d'Adrien IV de l'anne 1159. Un second accord, pass entre ces
deux chapitres en 1225, fixa d'une manire immuable les droits et les
charges de la cure de Sainte-Opportune[205].

          [Note 205: Il fut convenu, 1 que la cure seroit annexe 
          une prbende indique par l'acte, et qu'ainsi celui qui
          jouiroit  l'avenir de cette prbende seroit cur ou
          _chefecier_; 2 qu' chacune des trois autres prbendes on
          attacheroit trois vicairies pour un prtre, un diacre et un
          sous-diacre qui seroient amovibles, et auxquels on paieroit,
           chacun, 4 liv. par an; 3 que, si un chanoine vouloit
          assister aux heures canoniales, et faire l'office de son
          vicaire, il seroit dispens d'en avoir un, jouiroit de la
          mme rtribution, etc.]

Les choses toient encore sur le mme pied au milieu du treizime
sicle. Quoique la culture des terres, ou _marais_, dont ce chapitre
toit propritaire, et les droits qu'il y percevoit, eussent
considrablement augment ses revenus, cependant il n'toit encore
compos que du chefecier, de trois chanoines qui ne rsidoient pas, et
de trois vicaires qui tenoient leur place. Alors Renaud de Corbeil,
par ses lettres en forme de rglement, du mois de juin 1253, divisa
chaque prbende en deux, accordant toutefois que cette division
n'auroit lieu qu'aprs le dcs des chanoines existants, et mme aprs
celui d'un ecclsiastique dj nomin et reu pour remplir le premier
canonicat vacant. La prbende  laquelle la cure toit annexe fut
comprise dans cette division, qui devoit former huit canonicats, le
chefecier compris. Il fut aussi statu que chaque chanoine rsideroit
personnellement pendant six mois,  moins qu'il n'y et quelque
empchement lgitime; et pendant les six autres mois, par un vicaire
institu  cet effet[206]. On convint encore que la collation des
nouveaux canonicats appartiendroit, comme celle des anciens, au
chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois. Tels furent ces rglements que
nous avons cru devoir citer comme un modle d'quit, et de cet art
dlicat avec lequel il est permis de dtruire un abus sans attaquer
les droits des hommes, leur situation lgitime dans la socit, les
rapports et les habitudes qui rsultent de cette situation. Dans un
acte aussi important, un sicle grossier se montre ici bien suprieur
 celui qui s'est tant enorgueilli de ses lumires et de sa
civilisation.

          [Note 206: Il y avoit encore dans cette glise une
          semi-prbende, dont l'origine est inconnue.]

En 1311 Guillaume d'Aurillac, vque de Paris, tablit dans cette
glise deux marguilliers laques, auxquels il donna l'administration
de la fabrique.

 l'gard des constructions diverses et successives qui composoient la
masse de cet antique monument, on n'a aucun renseignement prcis sur
le temps o elles furent leves. Un auteur a prtendu que la nef, qui
existoit encore dans les derniers temps, toit la mme qu'Hildebrand
avoit fait construire sous la seconde race, et que le choeur, qui
avoit subsist jusqu'en 1154, fut alors rebti et tourn un peu plus
vers l'orient. Cette dernire circonstance est vraie; mais l'abb
Lebeuf a prouv que tout ce qui composoit cette glise, sans mme en
excepter le grand portail, ne pouvoit tre que du treizime ou
quatorzime sicle[207]; et en effet, il y avoit une grande
ressemblance entre son architecture et celle de plusieurs autres
difices connus pour tre de ce temps-l. La tour, encore plus
nouvelle, toit curieuse par les ornements dont elle toit couverte,
tels que fleurs de lis, festons, cornes d'abondance, trophes, etc.,
lesquels toient des marques clatantes qu'elle avoit t btie par la
munificence de nos rois. Aussi cette glise toit-elle qualifie de
royale; et,  ce titre, elle jouissoit du droit de _committimus_[208],
ainsi que de toutes les autres prrogatives des glises de fondation
royale. La cure des SS.-Innocents toit  sa nomination.

          [Note 207: Hist. du Dioc. de Paris, t. I, p. 66. (_Voy._ pl.
          33.)]

          [Note 208: C'toit un privilge que le roi donnoit aux
          officiers de sa maison et  certaines communauts, de
          plaider en premire instance, et dans de certains cas, aux
          requtes du palais et de l'htel.]

Il parot que le service de la paroisse de Sainte-Opportune se faisoit
anciennement dans une chapelle qui, ds le quinzime sicle, se trouva
trop petite pour la quantit des habitants. Pour remdier  cet
inconvnient, on abattit, en 1483, l'auditoire et trois maisons
attenantes; la nef fut agrandie, et l'on construisit la chapelle, qui,
jusqu' la destruction totale de l'glise[209], a servi  l'office
paroissial.

          [Note 209: L'auditoire fut pour lors transport aux
          Porcherons, dans la maison seigneuriale, qui existoit encore
          en 1789.]

Cette glise possdoit plusieurs reliques renommes, et entre autres
une cte et un bras de la sainte dont elle portoit le nom. Ce dernier
ossement, qu'elle obtint, dit-on, en 1374, de l'abb de Cluni,  qui
appartenoit alors la terre de Moucy-le-Neuf, y fut apport avec une
pompe remarquable. Cette translation se fit du palais Saint-Paul 
l'glise _avec grands luminaires et grande suite de peuple_,  la tte
duquel toient Charles V et toute sa cour. Ds lors il fut ordonn que
l'on feroit tous les ans, le premier dimanche d'aprs les Rois, jour
de cette translation, l'office double de sainte Opportune, et que
l'office du dimanche seroit remis  un autre jour.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINTE-OPPORTUNE.

     TABLEAUX.

     La Prsentation au temple, par _Jouvenet_; une Mre de douleur,
     par _Champagne_.


     SPULTURES.

     La chapelle Notre-Dame-des-Bois toit affecte depuis 1515  la
     spulture de la famille Perrot.

     Dans l'glise avoit t inhum Franois Conan, matre des
     requtes, mort en 1551,  l'ge de 44 ans[210].

          [Note 210: Sa veuve, qu'il laissoit arec trois enfants, fut
          une espce d'Artmise que rien ne put consoler de la perte
          de son mari: elle lui rigea un buste, et fit graver sur sa
          tombe cette pitaphe singulire, o ses regrets et son amour
          offrent une vivacit d'expression qui s'accorde peu avec
          l'austrit et les principes du christianisme. Elle est
          assez curieuse pour tre rapporte.

            _Uxor msta sui dm cernit busta mariti,
            Tunc ternos amplexa, gemens, in funere natos:
            Quid me linquis, ait, miseroque dolore sepultam
            Deseris,  conjux? Ah! si nunc cura jugalis
            Te tenet ulla tori, lacrymis gemituque tuorum
            Flecteris: hanc animam, quso, rape, namque, perempto
            Te, superesse piget; null fruar ant quiete,
            Qum mihi fatales dissolvant stamina Parc.
            Jamque dolore amens tabeseo, et tempora vit
            Longa me nec erunt: primisque extinguar in annis.
            Mors mihi grata foret, positur morte labores.
            Et nos una duos tandem teget urna; meusque
            Spiritus terno tecum potietur amore._]

On remarquoit encore dans cette glise un candlabre  dix branches,
d'un fort beau travail, que lui avoit donn l'empereur Charles-Quint,
lors de son passage  Paris.

L'glise Sainte-Opportune a t dtruite et est remplace par des
maisons particulires.




HTELS DU QUARTIER SAINTE-OPPORTUNE.

MAISON DE LA COURONNE D'OR.

Dans la rue des Bourdonnois il existe un difice gothique qui porte
maintenant pour enseigne _la Couronne d'or_. Une tradition entirement
destitue de fondement, porte que Philippe-le-Bel demeuroit, en 1280,
dans cette maison; mais il est certain qu' la fin du quatorzime
sicle elle toit occupe par Philippe, duc de Touraine, et depuis duc
d'Orlans, frre du roi Jean, qui en fit l'acquisition, par contrat du
1er octobre 1363, pour une somme de deux mille francs d'or[211]. Ce
prince la vendit ensuite au fameux Gui de La Trmoille, qui l'habitoit
en 1398. Cet htel, devenu la maison seigneuriale de cette famille,
s'tendoit le long de la rue Bthisi jusqu' la rue Tirechape. Il
parot, par un compte de la prvt de Paris, que cette proprit fut
de nouveau vendue aprs la mort de ce seigneur, et rclame ensuite
par Messire Jehan de La Trmoille, seigneur de Jonvelle, auquel elle
fut rendue, et qui l'occupoit en 1421. Elle a pass depuis entre les
mains de diverses personnes. Le chancelier Dubourg y a demeur; elle a
ensuite appartenu au prsident de Bellivre, dont elle avoit pris le
nom.

          [Note 211:  peu prs 16,000 livres d'aujourd'hui. Il acheta
          en mme temps une maison voisine et la seigneurie qui en
          dpendoit.]

Nous avons cru devoir faire graver ce petit monument, qui conserve, au
milieu des rparations modernes qui l'ont dfigur, plusieurs parties
entires de son ancienne architecture, laquelle est du gothique le plus
lgant. Nous ne connoissons mme point  Paris d'difice de ce genre qui
offre des ornements travaills avec plus de dlicatesse[212].

          [Note 212: _Voy._ pl. 32.]


HTEL DE VILLEROI.

De l'autre ct, entre les rues de la Limace et des Mauvaises-Paroles,
toit situ, vers le milieu du seizime sicle, l'htel des ducs de
Villeroi; il a t acquis depuis par MM. Pajot, et a servi pendant
quelque temps de bureau gnral des postes.


HTEL DE ROHAN-MONTBAZON.

C'est dans la rue de Bthisi, voisine de celle des Bourdonnois, que
demeuroit Gaspard de Coligni, amiral de France; et c'est l qu'il fut
massacr dans la nuit de la Saint-Barthlemi. Cette maison a t
occupe depuis par les seigneurs de Rohan-Montbazon, dont elle portoit
encore le nom en 1772. Elle est petite,  peine suffisante pour
l'tablissement du marchand qui l'occupe aujourd'hui, et n'a, dans son
extrieur, rien qui annonce qu'elle ait t la demeure de personnages
distingus.


HTEL DE ROYAUMONT.

L'abb et les religieux de Royaumont avoient leur htel dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois. Cet htel avoit t amorti au mois de
fvrier 1248; mais en 1316, ils l'changrent, avec Jean de Dijon,
pour une maison situe rue _Raoul Roissole_ (aujourd'hui rue du Jour),
prs Saint-Eustache.


HTEL DE L'ABBAYE DE JOIE-EN-VAL.

L'htel des religieux de cette abbaye toit situ dans la rue des
Orfvres, qui, par cette raison, portoit anciennement le nom de la rue
_aux Moignes de Jenvau_. C'est ainsi qu'elle est dsigne par Guillot.


MAISON DU CHEVALIER DU GUET.

Cette maison toit situe dans une rue de ce quartier, dsigne dans
tous les anciens titres sous la dnomination commune  d'autres rues;
de _le Perrin Gasselin_; et qui depuis a port, et jusqu' nos jours,
le nom de rue du _Chevalier du Guet_. Il y a apparence que ce fut par
suite d'une ordonnance du roi Jean, en date du 6 mars 1363[213], que
cette maison fut achete et destine  tre la rsidence du chef de
cette compagnie.

          [Note 213: Liv. rouge du Chtelet, fol. 39.]

L'tablissement de corps de troupes armes, charg de veiller pendant
la nuit  la sret des cits, se retrouve chez toutes les nations
civilises, tant anciennes que modernes. Les Gaulois reurent des
Romains cette institution salutaire[214], lorsqu'ils passrent sous
leur domination; les rois francs l'adoptrent, aprs qu'ils eurent
conquis les Gaules; et les plus anciennes ordonnances de ces princes
nous prouvent que, ds le commencement de la monarchie[215], il y
avoit un guet de nuit dans les principales villes du royaume. Au
milieu des nombreux dsordres que firent natre l'usurpation
anarchique des fiefs, la corruption du gouvernement fodal, et les
guerres continuelles que se faisoient entre eux tant de petits
seigneurs qui s'toient crs souverains, toutes les lois relatives au
guet de nuit furent maintenues, mme alors qu'on en violoit tant
d'autres, parce que la sret de tous y toit intresse. Mais dans
des temps plus heureux, et lorsque l'ascendant de l'autorit eut enfin
rtabli l'ordre et le calme dans toutes les parties de la France, le
service personnel que les habitants toient obligs de faire pour la
sret publique fut converti en une redevance au profit des seigneurs;
et il ne resta plus de cette ancienne institution que les compagnies
du guet de Paris,  'l'imitation desquelles furent depuis cres
celles de Lyon et d'Orlans.

          [Note 214: _Cassiod._, _formul. 8, de Praf. Vigil. urb.
          Ravenn._, lib. 7.]

          [Note 215: _Capit. Reg. Franc._, t. I, p. 10.]

Les titres les plus anciens[216] nous apprennent que ce service toit
partag  Paris entre les bourgeois et une compagnie du guet
entretenue par le roi, et compose de vingt sergents  cheval et
vingt-six sergents  pied. Les communauts de marchands et d'artisans
toient obliges de fournir tous les jours et alternativement un
certain nombre d'hommes, selon que l'avoit rgl le prvt de Paris,
 qui appartenoit la juridiction suprme de cette garde de nuit. De
cette troupe urbaine on formoit plusieurs corps-de-garde fixes; et
c'toit l ce qu'on nommoit le _guet assis_. Le guet royal toit seul
charg de faire les rondes.

          [Note 216: _Olim_, IV, fol. 118.]

Le commandant de ce corps est nomm _chevalier du guet_ dans une
ordonnance de saint Louis, de l'anne 1254, et dans plusieurs autres
titres de cette mme poque; et Delamare, rejetant les diverses
tymologies que l'on a voulu donner  cette dnomination, pense avec
raison qu'il faut aller en chercher l'origine jusque chez les Romains,
qui ne confioient un poste de cette importance qu' un personnage
d'une condition releve, et qui le choisissoient toujours dans l'ordre
des chevaliers.

Si nous examinons maintenant les divers changements et rvolutions
qu'a prouvs le guet de Paris, nous trouvons que, par un dit de
1559, la compagnie du guet royal fut porte  deux cent quarante
hommes, et qu'en mme temps le _guet assis_ fut supprim. Deux ans
aprs, en 1561, au milieu des troubles que firent natre les guerres
de religion, on voit la garde de Paris remise entirement aux
bourgeois, et le guet royal supprim. Enfin, par l'dit de
pacification de 1563, les bourgeois furent de nouveau entirement
dchargs du service, et le guet redevint ce qu'il avoit t en 1559.
Depuis cette poque et jusqu' la destruction de ce corps opre dans
la premire anne de la rvolution, il n'a prouv d'autre changement
que celui d'une augmentation successive, et proportionne aux
accroissements continuels de la capitale.


BUREAU DES MARCHANDS DRAPIERS.

Le corps des drapiers avoit son bureau dans la rue des Dchargeurs.
C'est un monument assez digne d'attention par la richesse de son
frontispice, excut vers le milieu du dix-septime sicle sur les
dessins de Libral Bruant, architecte qui jouissoit alors d'une grande
clbrit. Il se compose d'une ordonnance dorique, dans laquelle on
trouve des innovations et des omissions qui prouvent, comme on le
remarque dans tant d'autres monuments, que les architectes de cette
poque ne suivoient point de marche sre, et toient loin de
s'astreindre  toute la svrit des principes. Mais il offroit, dans
l'excution de diverses parties, et notamment dans celle des
sculptures dont il toit orn, assez de mrite pour justifier la
longue rputation dont il a joui dans des temps o peu d'amateurs
savoient apprcier les vritables beauts de l'art[217].

          [Note 217: _Voy._ pl. 33. Il n'existe plus que des portions
          dgrades de ce monument, qui sert maintenant d'habitation 
          des particuliers. Les cariatides et tous les ornements de
          sculpture dont il toit couvert ont t dtruits; et la
          balustrade qui s'levoit au-dessus du second fronton a t
          abattue.]




RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINTE-OPPORTUNE.

_Rue de l'Abreuvoir Popin._ Elle a son entre dans la rue de
Saint-Germain-l'Auxerrois, et, passant sous le quai de la Mgisserie,
elle aboutit  la rivire. On est dans l'usage de dire et d'crire,
mais mal  propos, _l'Abreuvoir Ppin_. Tous les anciens actes
l'appellent _Popin_ et _Paupin_. Elle tire ce nom d'une famille connue
au douzime sicle, et qui possdoit un fief dans lequel cette rue est
situe. Il est fait mention de _Jehan Popin du Porche_ dans un acte de
1264[218], et dans un arrt de 1268[219].

          [Note 218: _Cart. Sorb._, fol. 142.--Hist. de Paris, t. I,
          p. 102.]

          [Note 219: Le fief Popin s'tendoit en partie sr les rues
          de Richelieu, des Petits-Champs, Sainte-Anne, Traversire,
          Clos-Georgeau; en entier sur les rues du Hasard et Villedot;
          et dix maisons relevoient de ce fief entre les rues
          Thibaut-aux-Ds, des Deux-Boules, Bertin-Poire, et des deux
          cts de la rue des Deux-Visages (Arch. de l'archev.). La
          place o est situe la rue de l'abreuvoir Popin avoit t
          donne par cette famille, dans le 12e sicle,  l'abbaye de
          Hautes-Brires, de qui la compagnie des marchands de l'eau
          l'acquit en 1170. (Trait de la Pol., t. II, pag. 653).]

_Rue de l'Aiguillerie._ Elle aboutit dans la rue Saint-Denis et au
clotre Sainte-Opportune. Sauval l'appelle ru de l'_Escuillerie_.
L'abb Leboeuf et Robert ont cru reconnotre cette rue dans celle que
Guillot appelle _Rue  petits soulers de Bazenne_; mais il est plus
probable qu'il entendoit plutt par cette dsignation la rue
_Courtalon_. Jaillot pense que c'est cette rue de l'Aiguillerie qui,
dans plusieurs titres, est appele rue _Alain de Dampierre_[220].

          [Note 220: Jaillot, quart. S.-Opportune, p. 7.--Sauval dit
          encore qu'en 1449 on la nommoit le clotre Sainte-Opportune;
          et il est vrai que ce nom a t donn en gnral  toutes
          les rues qui environnoient cette glise.]

La place _Gastine_ toit  l'entre de cette rue. Sur cette plac
toit auparavant la maison d'un protestant, nomm Philippe de Gastine,
condamn  mort et excut en 1568, pour l'avoir fait servir au prche
de sa secte, contre la teneur des dits; et  l'endroit de cette
maison, qui fut en mme temps rase, on rigea une croix, que depuis
on enleva et transporta au clotre des Innocents, par suite de l'dit
de pacification que Charles IX accorda aux rforms en 1570.

_Rue de l'Arche-Marion._ Elle va de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois 
la rivire, en passant sous le quai de la Mgisserie. Comme elle fait
la continuation de la rue Thibaut-aux-Ds, on l'appeloit anciennement
_l'Abreuvoir Thibaut-aux-Ds_, nom qu'elle portoit encore en 1300. On
lui donna ensuite celui de _rue des Jardins_[221]; et vers la fin du
quinzime sicle, elle fut nomme _ruelle qui fut Jean de la Poterne_,
du nom d'un particulier qui avoit en cet endroit des tuves, que l'on
nommoit _les tuves aux trois pas de degrs_[222]. En 1530, on
l'appela _ruelle des tuves_[223]. Enfin, on la trouve, dans un titre
de 1565, sous la dsignation de _l'Arche Marion_ et de _l'Abreuvoir
Marion_, du nom de la femme qui tenoit alors ces tuves[224]. Elle est
encore nomme quelque part _rue de l'Archer_.

          [Note 221: Arch. de l'archev.--Sauval, t. III, p. 283 et
          310.]

          [Note 222: Cens. de l'vch.]

          [Note 223: _Ibid._]

          [Note 224: _Ibid._]

_Rue Bertin-Pore._ Elle va d'un ct dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, et de l'autre dans celle des Deux-Boules.
Quelques-uns l'ont appele _Martin-Poire_; mais son vritable nom est
_Bertin-Pore_. Elle le portoit avant 1240, et le tenoit d'un
bourgeois qui y demeuroit[225].

          [Note 225: Pet. Cart. de l'vch, fol. 89. Cart. 107, gr.
          Cart., fol. 283.]

_Rue Bthisi._ Elle se termine d'un ct au coin des rues du Roule et
de la Monnoie, et de l'autre  la rue des Bourdonnois. Cette rue se
continuoit anciennement jusque dans la rue de l'Arbre-Sec, et, ds le
treizime sicle, elle portoit deux noms. Elle toit appele _Bthisi_
dans toute la partie connue encore aujourd'hui sous ce nom; et depuis
la rue de la Monnoie jusqu' celle que nous venons de nommer, elle
prenoit celui de rue au _Cuens_ ou au _Quains de Ponthi_, _au Comte de
Ponthi_, et _Ponthieu_. L'entre du ct de la rue de l'Arbre-Sec
toit appele _le carrefour au Comte de Ponti_[226], parce que l'htel
de ce comte y toit situ. La division par quartiers, tablie en 1702,
en fit distraire cette dernire partie, que l'on nomma rue des
_Fosss-Saint-Germain_. L'autre conserva son ancien nom, qu'elle
tenoit de Jean ou Jacques Bthisi.

          [Note 226: Sauval., t. II, p. 242.]

Le premier nom de cette rue toit _la Charpenterie_, et c'est ainsi
qu'elle est indique dans les censiers de l'vch du quatorzime
sicle; elle le portoit encore au milieu du sicle suivant, mais
seulement depuis la rue _Tire-Chape_ jusqu' celle des _Bourdonnois_.
L'autre partie conservoit le nom de _Bthisi_.

_Rue Boucher._ Elle donne d'un bout dans la rue Thibaut-aux-Ds, de
l'autre dans celle de la Monnoie. Cette rue, commence en 1776, fut
ouverte en 1778 sur l'emplacement de l'ancien htel des Monnoies. Elle
porte le nom d'un chevin qui toit en exercice dans l'anne 1773.

_Rue des Deux-Boules._ Elle aboutit d'un ct au coin des rues des
Bourdonnois et Thibaut-aux-Ds, et de l'autre  celle des Lavandires.
Guillot et les anciens titres du treizime sicle la dsignent sous le
nom de _Guillaume Pore_[227]. Nous ne savons si jadis elle faisoit un
retour d'querre dans une partie de la rue qui lui est parallle (la rue
des Mauvaises Paroles); mais il est certain qu'aux douzime et treizime
sicles elle s'appeloit rue _Mauconseil_ ou _Maleparole_[228]. Dans des
actes postrieurs, et jusqu'en 1546, elle est appele _Guillaume Pore
autrement Maleparole_; _Guillaume Pore dite des Deux-Boules_. Ce
dernier nom lui vient d'une enseigne.

          [Note 227: Cens. de l'vch.]

          [Note 228: _Arch. S. Martin._]

_Rue des Bourdonnois._ Elle aboutit d'une part dans la rue Saint-Honor,
de l'autre au bout des rues _Bthisi_ et _Thibaut-aux-Ds_. Guillot
l'appelle rue _ Bourdonnas_. Sauvai dit qu'en 1297 elle se nommoit rue
_Adam Bourdon_ et _Sire Guillaume Bourdon_, et en 1300, la rue des
_Bourdonnois_[229].

          [Note 229: T. II, p. 125. Au bout de cette rue est le
          cul-de-sac de _la Fosse aux Chiens_. C'toit anciennement
          une rue qui se prolongeoit jusqu' la rue Tirechape. La
          place o ce cul-de-sac est situ toit hors de la premire
          enceinte, et servoit de voirie; ce qui a fait donner  tout
          cet endroit les noms de _March aux pourceaux_, de la _Place
          aux Chats_ et de la _Fosse aux Chiens_, qui en occupe une
          partie. Ds le commencement du quinzime sicle, c'toit un
          cul-de-sac. Il se nomme aujourd'hui cul-de-sac des
          _Bourdonnois_.]

_Rue ou place du Chevalier-du-Guet._ Elle aboutit dans la rue des
Lavandires,  la place du Chevalier-du-Guet et  la rue
Perrin-Gasselin. En 1300 et jusqu'au milieu du seizime sicle, la
place et ces deux rues n'toient connues que sous ce nom gnral _le
Perrin-Gasselin_. Celui que porte celle-ci vient d'une maison que le
roi y avoit acquise pour loger le chevalier ou commandant du guet. On
prsume que ceci se passa en 1363, sous le roi Jean.

_Rue Courtalon._ Elle va de la rue Saint-Denis  la place du clotre
Sainte-Opportune. Nous avons dj observ que c'est celle que Guillot
appelle rue _ petits Soulers de Bazenne_. Dans le sicle suivant, on
ne la dsignoit que sous le nom gnral de _clotre Sainte-Opportune_.
On ignore si elle doit son dernier nom  une enseigne ou  Guillaume
Courtalon, qui possdoit, vers le milieu du seizime sicle, deux
maisons au coin de la rue des Lavandires.

_Rue des Dchargeurs._ Elle aboutit d'un ct dans la rue des
Mauvaises-Paroles, et de l'autre dans celle de la Fronnerie. En 1300
et 1313, on la nommoit _le Sige aux Dchargeurs_, et depuis rue du
_Sige_ et _du Viel Sige aux Dchargeurs_.  l'endroit de la rue de
la Fronnerie, o aboutit celle-ci, toit une place appele
anciennement _la place aux Pourciaux_, et ensuite _la place aux
Chats_. Avant que la ville se ft accrue de ce ct-l, c'toit un
lieu plein d'immondices et une voirie. Elle s'tendoit assez loin, car
on ne peut douter que la rue de la Limace et le cul-de-sac de la Fosse
aux Chiens n'en fissent partie.

_Rue tienne._ Elle commence dans la rue Bthisi, et vient aboutir 
la rue Boucher. Elle fut perce en mme temps que cette dernire, sur
le mme emplacement, et porte comme elle le nom d'un chevin.

_Rue de la Fronnerie._ Elle fait la continuation de la rue
Saint-Honor, et aboutit  la rue Saint-Denis. Sauval, et ceux qui ont
crit d'aprs lui sur les rues de Paris, ne sont ni clairs ni exacts
dans ce qui concerne celle-ci. Il dit qu'en 1341 c'toit la rue _de la
Charonnerie_, _vicus Karonnorum_; et en 1432, la rue de la Fronnerie.
Il est plus vraisemblable qu'elle prit le nom de la _Fronnerie_
lorsque saint Louis permit  de pauvres frons d'occuper les places
qui rgnoient le long des charniers; ce qui est antrieur de deux
sicles  l'anne 1432. Un acte tir des titres de l'abbaye de
Saint-Antoine-des-Champs lui donne dj ce nom en 1229; et on le
retrouve dans plusieurs autres du mme sicle[230]. Elle prit ensuite
le nom de la _Charonnerie_, dans sa partie orientale jusqu' la rue de
la Lingerie, et ne conserva l'ancienne dnomination que dans la partie
occidentale. Cependant elles furent souvent confondues toutes les deux
sous le dernier nom.

          [Note 230: Jaillot, quart. S. Opport., p. 17 et 18.]

La rue de la Fronnerie est  jamais mmorable par l'horrible attentat
qui enleva  la France l'un de ses plus grands et de ses meilleurs
rois. Tout le monde sait que c'est dans cette rue que Henri IV fut
assassin par l'excrable Ravaillac. Avant la rvolution, on voyoit,
vis--vis de la place o ce rgicide fut commis, un buste[231] de ce
prince, au bas duquel on lisoit l'inscription suivante:

  _Henrici Magni recreat prsentia cives,
     Quos illi terno foedere junxit amor._

          [Note 231: Ce buste, abattu en mme temps que toutes les
          statues de nos rois, a t remis  sa place.]

Cette rue toit alors fort troite, n'ayant pas la moiti de sa
largeur actuelle. Les frons,  qui saint Louis avoit donn l'espace
qui rgnoit le long du cimetire des Innocents, y avoient bti des
boutiques. En 1474, Louis XI accorda cette mme place aux marguilliers
des Saints-Innocents, et leur permit d'y faire construire des difices
de la largeur des auvents qu'on y voyoit auparavant[232].  ces
constructions succdrent bientt des maisons qui obstrurent cette
rue, et la rendirent mme dangereuse, parce que c'toit un des
principaux passages par lesquels on arrivoit aux halles. Ce ne fut
qu'en 1671 que la rue fut enfin largie, telle que nous la voyons
aujourd'hui.

          [Note 232: MS. de S. Germ., c. 453, fol. 285.]

_Rue des Fourreurs._ Elle aboutit d'un ct dans la rue des
Dchargeurs, et de l'autre au clotre Sainte-Opportune. Son ancien nom
toit _la Cordouannerie_; elle le portoit au treizime sicle. Depuis
on l'a nomme _Cordonnerie_ et _Vieille-Cordonnerie_; et c'est ainsi
qu'elle est indique par Corrozet. Son dernier nom lui est venu des
pelletiers qui s'y sont tablis au dix-septime sicle.

_Rue des Fuseaux._ Elle va de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois au quai
de la Mgisserie. Les btiments qu'on a levs successivement sur ce
quai ont oblig de percer cette rue et celle des Quenouilles, qui lui
est parallle, pour ne pas ter le jour aux maisons qui dj y avoient
t bties. Telle est l'origine de la plupart des petites ruelles, et
principalement de celles qui descendent des rues de la Mortellerie et
de la Huchette  la rivire. Celle-ci a t appele quelquefois
_ruelle Jean du Mesnil_, du nom d'un particulier qui y demeuroit[233];
mais elle est indique sous celui _des Fuseaux_ ds 1372. Ce nom lui
vient de l'enseigne d'une maison situe entre cette rue et celle des
Quenouilles, et qui s'appeloit la maison _des Deux Fuseaux_.

          [Note 233: Cens. de l'vch.]

_Rue Saint-Germain-l'Auxerrois._ Elle va de la place des Trois-Maries
 la rue Saint-Denis. On peut faire remonter son origine jusqu' celle
de l'glise qui lui a donn son nom, c'est--dire jusqu'au rgne de
Chilpric Ier: car il est certain que, soit qu'il y et ou non une
clture au nord, il existoit,  la sortie de la cit, un chemin qui
conduisoit  cette glise, et qui est reprsent par cette rue. Il en
est fait mention dans un diplme de Louis-le-Dbonnaire, de l'an 820.
Guillot l'appelle rue _Saint-Germain--Couroers_, peut-tre parce
qu'elle toit alors habite en grande partie par des corroyeurs. Avant
qu'on lui et donn le nom de _Saint-Germain-l'Auxerrois_, ce qui
n'est arriv que depuis environ trois cents ans, elle toit indique
sous celui de _Saint-Germain_ ou _grant rue Saint-Germain_. Jaillot
croit qu'en 1262 le bout de cette rue qui vient finir  la rue
Saint-Denis toit distingu de l'autre, et que c'toit la rue indique
dans les titres sous le nom de _Jean de Fontenay_.

Il y avoit autrefois dans cette rue deux ruelles qui aboutissoient  la
place du Chevalier-du-Guet. La premire se nommoit _ruelle
Deniau-le-Breton_[234] en 1336; en 1563, ruelle du _Chevalier-du-Guet_,
et depuis ruelle _des Trois Poissons_. Elle est maintenant bouche par
des maisons. La seconde, qui faisoit face  la rue de la Saunerie, et
qui n'toit connue sous aucun nom, porte aujourd'hui celui de cul-de-sac
du _Chevalier-du-Guet_.

          [Note 234: Arch. de l'archevch.]

_Rue la Harangerie._ Elle va de la rue de la Tabletterie  celle du
Chevalier-du-Guet. Ds 1313 elle s'appeloit ainsi. Depuis on a dit
_Vieille-Harangerie_. Sauval n'en a pas fait mention. On ignore d'o
lui vient son nom[235].

          [Note 235: L'abb Lebeuf pense que ce nom pourroit lui venir
          du fief _Harenc_, qu'on sait, dit-il, avoir t voisin de
          Sainte-Opportune. Jaillot n'adopte point cette conjecture,
          parce que le fief _Harenc_ toit situ prs de
          Saint-Jacques-de-la-Boucherie, donnant dans cette rue et
          dans celle du Crucifix, et qu'il n'y avoit dans la rue de la
          Harangerie, ni mme dans le quartier Sainte-Opportune,
          aucune maison qui dpendit de ce fief.

          Il y avoit en 1372, dans cette rue, une ruelle qui n'est
          dsigne dans les titres sous aucun nom. Elle est devenue
          depuis un passage particulier.]

_Rue Saint-Honor._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
prend depuis le coin des rues du Roule et des Prouvaires jusqu' celle
de la Lingerie. Depuis le coin de la rue Tirechape jusqu' celle des
Prouvaires et mme jusqu' la rue de l'Arbre-Sec, on la nommoit
anciennement rue du _Chtiau ftu_ et _Chasteau festu_, du nom d'une
maison qui toit dans la censive de l'abbaye Saint-Antoine (_Castellum
Festuci_), et dont il est fait mention dans une infinit de titres qui
remontent jusqu' l'an 1227[236]. L'tymologie de ce nom, qu'elle
portoit encore en 1313, est inconnue, ou du moins celles qu'on a voulu
en donner ne sont point satisfaisantes[237].

          [Note 236: Cens. de S Ant.--Gr. cart., fol. 82, 151,
          171.--Petit cart., fol. 148.]

          [Note 237: Nous ferons connotre, en parlant des rues du
          quartier du Louvre, celle qui parot la plus vraisemblable.]

_Rue Jean Lantier._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Bertin-Pore,
et de l'autre dans celle des Lavandires. Le vritable nom de cette
rue est _Jean-Lointier_. On le trouve crit ainsi dans les actes des
treizime et quatorzime sicles; elle est appele _Philippe Lointier_
dans la liste des rues du quinzime. Au reste, Sauval, Gomboust,
Bullet et autres ont plus ou moins dfigur le nom de cette rue.

_Rue des Lavandires._ Elle va de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois au
clotre Sainte-Opportune; et doit sans doute son nom  des
blanchisseuses que le voisinage de la rivire avoit invites  y fixer
leur demeure[238]. Elle le portoit ds le treizime sicle.

          [Note 238: Il y a dans cette rue un cul-de-sac appel
          _Rolin-prend-gage_: anciennement on le nommoit ruelle
          _Baudoin-prend-gaige_. Il en est fait mention sous ce nom
          dans les registres du parlement  l'an 1311; et il parot,
          par les censiers de l'vch, qu'il le portoit encore en
          1581.]

_Rue de la Limace._ Elle traverse de la rue des Dchargeurs dans celle
des Bourdonnois. On croit que c'est celle dont Guillot parle sous le
nom de la _Mancherie_. Elle faisoit anciennement partie de la place
aux Pourceaux, dite depuis la _place aux Chats_. En 1575, on la trouve
nomme rue _de la Place aux Pourceaux_, autrement dite _de la Limace_,
et _de la Viels Place aux Pourceaux_[239]. Mais ds 1412, elle est
indique sous le nom de la _Limace_, qu'elle a toujours conserv
depuis.

          [Note 239: Cens de l'vch.]

_Rue des Orfvres._ Elle aboutit d'un ct dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, et de l'autre dans la rue Jean-Lantier. Le
premier nom connu qu'elle ait port est celui des _Moines de
Joie-en-Val_, qu'on appeloit par corruption _Jenvau_. C'est ainsi que
Guillot la dsigne _la rue  Moignes de Jenvau_. On voit que, ds ce
temps, cette rue toit ferme par deux portes, ce qui lui fit donner
le nom d'_entre Deux-Portes_, _aux Deux-Portes_ et _des Deux-Portes_;
elle le portoit encore au commencement du quinzime sicle. Le
procs-verbal de 1636 la nomme _rue de la Chapelle aux Orfvres_,
parce que la chapelle et l'hpital qu'ils avoient fait btir y toient
situs.

_Rue des Mauvaises-Paroles._ Elle traverse de la rue des Bourdonnois
dans celle des Lavandires. Nous avons dj dit, en parlant de celle
des Deux-Boules, qu'au douzime sicle on la confondoit avec celle-ci.
On les trouve toutes les deux distingues dans Guillot. Corrozet
l'appelle rue des _Mauvaises-Paroles_, et ce nom n'a pas vari depuis.

_Rue Perrin-Gasselin._ Elle fait la continuation de la rue du
Chevalier-du-Guet, et aboutit  la rue Saint-Denis. Ce nom, commun
autrefois  tout cet endroit, n'est rest qu' la petite partie de la
rue qui le porte aujourd'hui, et ce n'est que depuis la fin du
dix-septime sicle qu'il lui a t restitu; car sur les plans de
Gomboust et de Bullet, elle est nomme, dans toute son tendue, rue du
_Chevalier-du-Guet_.

_Rue du Plat-d'tain._ Elle traverse de la rue des Dchargeurs dans
celle des Lavandires. Sauval et l'abb Lebeuf ont fait de longues
dissertations sur cette rue, qu'ils ont confondue avec celle de
_Rollin-prend-Gage_. Jaillot, qui a apport une critique si minutieuse
dans toutes ces matires, leur a prouv qu'elle se nommoit d'abord
_Raoul Lavenier_[240]. Elle doit le nom qu'elle porte  une enseigne.
On lit qu'en 1489 l'htel du _Plat-d'tain_ appartenoit  Simon et
tienne de Lille[241].

          [Note 240: Jaillot, quart. S. Opport., p. 49.]

          [Note 241: Cens. de l'vch.]

_Rue des Quenouilles._ Elle va du quai de la Mgisserie dans la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle s'appeloit, au quatorzime sicle,
ruelle _Simon Delille_; au suivant, ruelle _Jean Delille_, autrement
_Sac-pe_[242], et au seizime, ruelle _des Quenouilles_, _de la
Quenouille_ et _des Trois-Quenouilles_.

          [Note 242: _Ibid._]

_Rue de la Saunerie._ Elle va galement du quai de la Mgisserie dans
la rue Saint-Germain. Anciennement elle se prolongeoit en retour
jusque dans la rue Saint-Denis, comme nous l'avons dj remarqu; elle
est nomme _Salneria in Vico S. Dionysii_ dans un titre de 1407[243].
Ce nom lui vient de l'ancienne maison de la marchandise du sel qui en
toit proche, et non du grenier  sel o elle conduisoit, et qui n'y a
t plac que long-temps aprs. Elle le portoit ds le treizime
sicle, et un titre de cette poque nous apprend que le terrain sur
lequel elle toit situe toit dans la censive de l'vque[244].

          [Note 243: Jaillot, quart, S. Opport, p. 50.]

          [Note 244: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 67, _recto_.]

Cette rue a toujours conserv le mme nom, cependant avec un
changement dans l'orthographe, qui en dtruit l'tymologie; car on
crit et on l'appelle rue de _la Sonnerie_ ou _Petite-Sonnerie_.
Seroit-ce par aphrse, dit Jaillot, et parce qu'on y vendoit du
poisson? En effet, elle est nomme, dans le procs-verbal de 1636, rue
_de la Petite-Poissonnerie_.

_Rue de la Tabletterie._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Denis,
et de l'autre  la place et au clotre Sainte-Opportune. Elle
s'appeloit tantt de _la Hanterie_, tantt de _Sainte-Opportune_, et
quelquefois rue de _la Vieille-Cordonnerie_[245]. Le plus ancien de
ces noms est _la Hanterie_, et elle est ainsi nomme dans une
transaction de l'an 1218[246]. On la trouve, dans un acte de 1312,
sous le nom de _Sainte-Opportune_, et nous avons remarqu que ce nom
toit commun aux rues qui environnoient cette glise. Elle a port
aussi celui de _la Cordonnerie_, comme n'tant qu'une mme rue avec
celle des Fourreurs, qui en fait la continuation; et dans un censier
de l'vch de 1495, elle est nonce sous le nom de _la Tabletterie_,
_alis_, de _la Cordouannerie_ ou _Sainte-Opportune_. Ds 1300,
Guillot la dsigne sous ce dernier nom de _la Tabletterie_. On le
trouve galement dans la liste des rues du quinzime sicle, et depuis
il ne parot pas que ce nom ait chang.

          [Note 245: Sauval., t. I, p. 163.]

          [Note 246: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 75, _verso_.]

_Rue Thibaut-aux-Ds._ Elle commence  la rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, et finit  celle des Bourdonnois. Il est
peu de rues dont le nom offre autant de variations dans l'orthographe.
On trouve _Thibaut--Dz_ dans Guillot, _Thibaut-aux-Dez_ en 1313; et
dans la liste du quinzime sicle, _Thibaut-Ausdet_, _Thibaut-Tod_,
_Thibaut-Oudet_, _Thiebaut-Audet_. Ces derniers noms ne paroissent
tre que des fautes de copistes.

L'abb Lebeuf a pens aussi qu'il falloit crire _Audet_; que c'est le
nom d'une famille considrable de Paris, appele _Odet_, et que
Thibaut Odet, trsorier d'Auxerre sous saint Louis en 1242, ou son
pre, avoient donn leur nom  cette rue. Jaillot, tout en
reconnoissant que cette tymologie n'a rien qui ne la rende
trs-vraisemblable, la conteste nanmoins par la raison qu'elle ne
s'accorde point avec tous les titres de ce sicle qu'il a dpouills.
En 1220, il trouve _vicus Theobaldi ad Decios_; en 1295, _vicus
Theobaldi ad Tados_, et rue Thibaud-aux-Ds dans un bail de la mme
anne[247].

          [Note 247: Jaillot, quart. S. Opport., p. 52, 53.]

_Rue Tirechape._ Elle donne d'un bout dans la rue Bthisi, et de
l'autre dans celle de Saint-Honor, vis--vis les Piliers des Halles.
On trouve des monuments qui font mention de cette rue ds 1233; et
l'on ne voit point qu'elle ait eu d'autre nom[248]. Jaillot, qui
crivoit en 1772, dit que si les Juifs qui occupoient cette rue et une
grande partie des halles, toient dans l'usage pratiqu par les
fripiers de son temps de tirer les passants par leurs vtements, pour
les engager  venir acheter chez eux, l'tymologie du nom de cette rue
ne seroit point difficile  trouver; et quoiqu'il ne donne point
srieusement une telle conjecture, il ne la croit point cependant
dpourvue de vraisemblance.

          [Note 248: _Cart. pisc._, _fol._ 399.]

_Rue des Trois-Visages._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Thibaut-aux-Ds, et de l'autre  la rue Bertin-Pore. Actuellement
elle est ferme par des grilles de fer aux deux extrmits, et il n'y
a plus d'indication de rue. L'ancien nom de cette rue est indiqu de
diffrentes manires. Guillot crit _Jean-l'veiller_; dans la taxe de
1313, on lit _Jean-l'Esgullier_; Sauval l'appelle tantt
_Jean-le-Goulier_ et tantt _Jean-de-Goulieu_. Le vritable nom est,
suivant les apparences, celui de _Jean-Golier_, qui avoit une maison
dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, laquelle aboutissoit  celle-ci
en 1245[249]. On a dit depuis _Jean-le-Goulier_. En 1492, elle est
indique _rue au Goulier_, dite _du Renard_[250]. Enfin, elle a pris
le nom qu'elle porte, de trois ttes sculptes  l'angle d'une de ses
extrmits.

          [Note 249: Gr. cart., c. 135, fol. 90.]

          [Note 250: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 12, _verso_.]


QUAIS.

_Quai de la Mgisserie._ Il va du pont Neuf au pont au Change. Le
peuple l'appelle plus ordinairement quai de la _Ferraille_, parce
qu'il est habit en grande partie par des marchands de fer. On le
nomma d'abord quai _de la Saunerie_; et la dernire rue qui vient y
aboutir lui avoit donn ce nom qu'elle conserve encore. La partie
occidentale de ce quai toit habite, ds la fin du treizime sicle,
par cette classe d'ouvriers qui prparent les peaux, et qui ont
besoin, pour exercer leur industrie, du voisinage des eaux; et ds ce
temps-l on l'appeloit la _Mguiscerie_ et la _Mgisserie_.

Le March aux fleurs, aux graines, aux arbrisseaux, etc, se tenoit sur
ce quai avant la rvolution; depuis il a t transport dans la Cit.
(Voyez premire partie, p. 465.)


RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Place Sainte-Opportune._ Cette place a t forme d'une portion des
btiments du clotre de l'glise Sainte-Opportune. L'autre partie de
ces btiments existe encore.




QUARTIER DU LOUVRE.

OU

SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

     Ce quartier est born  l'orient par le carrefour des
     Trois-Maries et par les rues de la Monnoie et du Roule
     inclusivement; au septentrion par la rue Saint-Honor, y compris
     le clotre Saint-Honor inclusivement,  commencer depuis les
     coins des rues du Roule et des Prouvaires jusqu'au coin de la rue
     Froi-Manteau;  l'occident, par la rue Froi-Manteau jusqu' la
     rivire inclusivement; et au midi, par les quais aussi
     inclusivement, depuis le premier guichet du Louvre jusqu'au
     carrefour des Trois-Maries.

     On y comptait, en 1789, dix-neuf rues, trois culs-de-sacs, trois
     places, un palais, trois glises paroissiales, dont une toit
     collgiale, et une communaut d'hommes.


PARIS SOUS LOUIS VIII, LOUIS IX (SAINT LOUIS), PHILIPPE III, PHILIPPE
IV, LOUIS X, PHILIPPE V, CHARLES IV, PHILIPPE VI, JEAN.

Le Louvre n'avoit point t compris dans l'enceinte leve par
Philippe-Auguste; et ce fut seulement sous Charles V et Charles VI que
de nouvelles murailles le renfermrent dans Paris. On peut considrer
le temps qui s'coula entre ces deux constructions comme une troisime
poque dans l'histoire de cette ville. Pendant plus d'un sicle, on la
voit jouir, sous le rgne de neuf rois, d'une tranquillit rarement
trouble, au moyen de laquelle elle put continuer  s'enrichir de
monuments nouveaux, accrotre, de jour en jour, sa population, et
prendre rang parmi les plus grandes et les plus belles villes qu'il y
et alors en Europe. Suivons les rcits de ces premiers temps du rgne
des Capets: ils nous apprendront comment Paris s'accrut d'abord si
lentement; comment ensuite cette ville devint si considrable, que son
histoire se trouvera lie dsormais  celle de la France entire, ou
pour mieux dire, deviendra l'histoire mme de la monarchie.

Il est hors de doute que nos rois des deux premires races toient
loin de runir en eux tous les droits naturels de la royaut, de la
possder telle que nous la concevons et que nous l'avons connue dans
nos temps plus civiliss: toutefois il est vrai de dire qu'ils toient
de puissants monarques, si on les compare  Hugues Capet et  ses
premiers successeurs.

Les rois francs toient propritaires, et nous l'avons dj dit, d'un
immense domaine, d'un domaine divis et rpandu sur la surface entire
de leur beau royaume. Ils en tiroient des revenus suffisants pour
soutenir la majest du trne et dployer dans leur cour toute la
magnificence qui convenoit  leur rang suprme[251]. Ces vastes
proprits nourrissoient une population presque innombrable de
vassaux, d'hommes libres, de serfs, qui ne dpendoient que d'eux et
qui leur toient entirement dvous; ils toient protecteurs ns des
_foibles_ et des _pauvres_; c'est--dire que les glises, les veuves,
les orphelins, les sujets romains, les artisans, gnralement toutes
les classes infrieures de la socit,  qui le port d'armes toit
dfendu, et sans doute encore tous les hommes libres qui n'avoient
point de proprits, toient, dans toutes les parties de la France,
sous la protection des _justices royales_; et que c'toit avec le roi
qu'il falloit _composer_, chaque fois que l'on troubloit leur paix et
qu'on leur causoit quelque dommage. En raison de cette protection et
de ce droit de juridiction sur une portion si considrable de leurs
sujets, ces monarques levoient des tributs sur les terres romaines et
sur tous les biens municipaux, ce qui comprenoit les cits, les bourgs
et leur territoire; outre ces tributs qui se payoient rgulirement,
il existoit encore des amendes et des parties casuelles qui
grossissoient considrablement leur trsor; leur maison militaire
toit si nombreuse qu'elle formoit une espce de petite arme,
suffisante pour dfendre la cour d'une invasion subite et rsister 
toute attaque imprvue; et les hommes libres qui la composoient,
subsistant la plupart des largesses de la couronne, devenoient,
lorsque ces princes savoient se les attacher, leur appui le plus sr
contre les rebelles et contre leurs ennemis. On n'a point oubli que
toute justice relevoit de leur justice suprme; que leurs officiers
civils et militaires, comtes, vicomtes, baillis, snchaux, etc.,
toient tablis et reconnus partout; qu'en mme temps que ces
officiers gouvernoient en leur nom tous ceux qui toient immdiatement
sous la dpendance absolue de la couronne, ils exeroient une
continuelle vigilance sur ceux qui prtendoient n'en dpendre qu' de
certaines conditions; et qu' de certaines poques, les _commissaires
du roi_ parcouroient les provinces, y tenant des assises solennelles,
o l'on rparoit tous les torts, o l'on appeloit de toutes les
justices. Ajoutons enfin que si les rois francs n'avoient pas le droit
de faire les lois gnrales qui rgissoient la nation entire,
personne ne leur contestoit celui de les faire excuter; que s'il ne
leur appartenoit point de dcider de la paix et de la guerre, ils
avoient du moins le prcieux privilge de conduire leur brave noblesse
aux combats et  la victoire, et qu'ils jouissoient alors, au milieu
des camps, de toutes les attributions de la royaut.

          [Note 251: Chez les rois francs, comme chez les empereurs
          grecs, tous les officiers devoient tre nourris de la table
          du prince; et les anciennes chroniques nous ont conserv sur
          ce service de leur maison, pendant le carme, des dtails
          qui peuvent donner quelque ide de ce qu'toit alors la cour
          royale de France. Le Roi se mettoit  table le premier, et
          il toit servi par les ducs et par les rois tributaires qui
          se trouvoient alors auprs de lui. Ceux-ci prenoient place
          immdiatement aprs, et le mme service qu'ils avoient fait
          auprs de lui, les comtes et les prfets le faisoient auprs
          d'eux. Ces derniers les remplaoient, et avec eux mangeoient
          les diffrents dignitaires ou chevaliers qui composoient la
          cour. La table toit ensuite occupe par les compagnies
          militaires (_militares viri, vel scholares al_), qui, 
          leur tour, toient remplacs par les matres des diffrents
          offices et les valets de la cour. Ceux-ci ne se mettoient 
          table qu' minuit. (_Monach. Sangal._, _lib._ I.)]

Les maires du palais avoient su maintenir ces prrogatives du trne,
au milieu de la dcadence de la premire race; et lorsque les enfants
de Charles Martel succdrent aux fils de Clovis, ce changement de
dynastie n'avoit rien chang dans l'tat. Il n'en fut pas de mme sous
leurs successeurs:  peine ceux-ci commencrent-ils  donner des
signes de foiblesse, que cette noblesse turbulente, qui, nous le
rptons encore, n'avoit pas pour la famille des Carlovingiens le
respect que lui avoit toujours inspir la haute illustration de la
famille des rois francs, donna, de son ct, des signes de mutinerie
et d'indpendance. Ds le temps de Charles-le-Chauve, on la voit
occupe de toutes parts  btir des chteaux et des forteresses, 
lever des retranchements,  l'abri desquels elle commenoit  braver
l'autorit royale. Ce fut vainement qu'une ordonnance de ce
prince[252] enjoignit aux comtes de faire raser toutes les
fortifications de ce genre qui auroient t leves sans son
consentement: les incursions des Normands, dj si redoutables sous ce
malheureux rgne, semblrent lgitimer ce que l'esprit de faction et
de rvolte avoit seul fait entreprendre. Ds lors il n'y eut pas un
seul hameau qui ne ft dfendu par un donjon, pas un seul rocher que
ne surmontt une tour, pas un ruisseau dont les eaux ne fussent
dtournes pour remplir un foss; et la surface entire de la France
fut, en un trs-petit nombre d'annes, comme hrisse de
chteaux-forts. Si l'on considre quel prince c'toit que
Charles-le-Chauve et quels furent ses successeurs, on ne peut
s'empcher de reconnotre que cette multitude de chteaux et de
remparts fut alors le salut de l'tat, que, dans des circonstances
aussi imminentes, ses rois toient incapables de dfendre et de
sauver; mais aussi ce ne fut point sans de graves inconvnients que
chaque noble, chaque propritaire put rentrer ainsi dans le droit de
la dfense naturelle, parce que, ds ce moment, aucun d'eux n'en
voulut sortir. La force devint donc le seul droit que consentirent
dsormais  reconnotre tous ces seigneurs grands et petits, ainsi
arms et retranchs. tranger au reste de la France, chacun d'eux
n'eut plus de relation qu'avec ses voisins devenus ses allis ou ses
ennemis, ni d'autre occupation que de les attaquer, ou de combattre
avec eux ou de se dfendre de leurs attaques. Ceux qui avoient des
serfs en firent des soldats; ceux qui n'en avoient point armrent
leurs _manants_, appelrent sous leurs drapeaux tous les vagabonds,
tous les sclrats qui avoient besoin de dsordre pour assurer leur
impunit. Ainsi se formrent ces bandes si long-temps redoutables aux
provinces, mme aprs que l'ordre eut commenc  se rtablir[253],
redoutables mme  leurs anciens matres, qui leur avoient appris
l'art de la guerre et  goter les plaisirs de la licence et de
l'oisivet.

          [Note 252: _Cav. Car. Cal._, tit. 36.]

          [Note 253: Les _grandes compagnies_, qu'il fallut faire
          sortir du royaume et employer  des guerres extrieures sous
          Charles V, pour parvenir  les exterminer, n'avoient point
          d'autre origine.]

C'est cet tat de choses que l'on appelle avec tant de mauvaise foi la
_fodalit_; et nous convenons qu'alors il est facile de la prsenter
comme une trs-mauvaise institution. Qui ne voit au contraire que ce
fut ce qui restoit de la fodalit, presque entirement dtruite au
milieu de cette furieuse et sanglante anarchie, qui runit les parties
parses du corps social et en empcha l'entire dissolution? Chaque
seigneur refusoit sans doute d'en reconnotre les lois dans ce qui
tablissoit sa dpendance d'un seigneur plus grand que lui; mais,
autant qu'il leur toit possible, tous maintenoient ces lois  l'gard
des sous-vassaux qui dpendoient d'eux; et comme le principe de la
fodalit toit essentiellement monarchique, ds qu'ils eurent senti
le danger de leur entire indpendance, ce fut encore en elle qu'ils
retrouvrent la monarchie, dont l'ombre et le nom s'toient du moins
conservs au milieu de cette foule de petits souverains.

Hugues Capet reut la France des mains de ces seigneurs, et la reut
comme ils l'avoient faite. Ce fut une ncessit pour lui ainsi que
pour ses premiers successeurs d'tre pour ainsi dire le spectateur
tranquille de leurs excs et mme de supporter patiemment leurs
outrages[254]. Voil sans contredit les temps les plus malheureux de
la monarchie franoise: c'est ici que s'arrtent avec complaisance nos
dclamateurs rvolutionnaires, qui seuls ont pu crer et osent
regretter des temps plus malheureux encore; c'est ici que, compulsant
avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments
historiques, ils prsentent avec une sorte de triomphe, et en en
chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamits dont
la France toit alors accable: partout l'abus le plus rvoltant de la
force; partout l'oppression du foible et du pauvre; les pillages, les
meurtres, les excs de tout genre impunis, presque autoriss; une
guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine  domaine,
de chteau  chteau, guerre sanglante, guerre acharne, et qui
sembloit menacer d'une entire destruction la race d'hommes rpandue
sur cette terre malheureuse[255]; l'autorit royale de toutes parts
mconnue par les grands comme par les petits, et les rois insults et
menacs jusqu'aux portes de leur capitale. Cependant ces rois surent
reconnotre, ds les premiers temps, le parti qu'ils pouvoient tirer
des divisions de ces nobles si impatients du joug; et leur politique
fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les
rprimer. Henri Ier osa le tenter et ne le fit point sans quelques
succs; la rgence de Baudouin, sous le rgne de Philippe Ier, offre
encore quelques vnements remarquables en ce genre; mais ce fut
principalement sous Louis-le-Gros, et grce  l'administration sage et
vigoureuse d'un moine (l'abb Suger), que l'autorit royale commena 
reprendre un vritable ascendant; et ce ne fut point, comme parot
l'entendre le prsident Hnault, en se crant des droits nouveaux,
mais en rtablissant quelques-unes des anciennes prrogatives dont
elle avoit t dpouille, et en rendant  certaines classes du peuple
d'anciennes liberts qui leur avoient t ravies. Les cits avoient
t envahies par les seigneurs: le roi en fit rentrer un trs-grand
nombre sous sa dpendance immdiate, et leur accorda de nouveau le
privilge de l'immunit; les justices royales furent rtablies; et
quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec
attribution spciale de juger les _cas royaux_, renouvelrent le droit
d'appellation de toutes les justices particulires au tribunal suprme
du souverain. Enfin on vit reparotre les _commissaires_ du Roi, et
comme une ombre d'administration gnrale dans la visite qu'ils
faisoient des provinces, o ils recevoient les plaintes des opprims,
et autant qu'il toit en eux, arrtoient le cours de l'injustice et de
l'oppression. Suger continua de gouverner la France sous
Louis-le-Jeune, et l'autorit des rois continua de s'affermir.  un
grand ministre succda un grand monarque, Philippe-Auguste. Son noble
caractre et sa valeur hroque rallirent autour de lui une grande
partie de la noblesse franoise; avec son secours il chtia plus d'une
fois les grands vassaux presque toujours en rvolte ouverte, et acheva
de les dompter  la bataille de Bouvines. Ses conqutes runirent au
domaine de la couronne un grand nombre de provinces[256] dont la
possession et  jamais assur l'ascendant du pouvoir royal, si son
successeur n'et commis la faute irrparable de renouveler ces
partages, qui avoient caus tant de dsordres sous les deux premires
races, et que l'on peut considrer comme la principale cause de leur
destruction.

          [Note 254: On connot la rponse de cet Aldebert, comte de
          Prigord,  Hugues Capet et  son fils Robert. Ce seigneur
          assigeoit la ville de Tours qui appartenoit alors au comte
          Eudes, dit le Champenois. Les rois, dit une ancienne
          chronique, n'osrent l'en empcher par la voie des armes;
          ils lui envoyrent seulement demander _qui l'avoit fait
          comte_.--_Eh! qui donc les a faits rois_, rpondit
          froidement Aldebert qui continua le sige et emporta la
          place.]

          [Note 255: N'oublions pas toutefois que ces excs et ces
          violences ne se commettoient que sur les terres des voisins.
          Chacun dfendoit et protgeoit ses vassaux avec un soin
          extrme; et l'on conoit quel intrt puissant chacun avoit
           le faire. (_Voyez_ Ire partie, p. 73.)]

          [Note 256: La Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le
          Poitou, l'Auvergne, le Vermandois, l'Artois, Montargis,
          Gien, etc.]

Toutefois, telle toit la corruption des moeurs lorsque les Capets
montrent sur le trne; elles toient alors si violentes et si
grossires; l'habitude d'une longue licence avoit fait natre des
prjugs si absurdes et si funestes; tous les lments de la socit
toient tellement bouleverss et confondus, que cet avantage qu'eut
alors la France, d'avoir t jusqu' saint Louis, c'est--dire pendant
plus de deux sicles, presque toujours gouverne par des hommes
suprieurs, ce qui ne lui toit point encore arriv depuis le
commencement de la monarchie, que cet avantage, dis-je, n'auroit point
suffi pour oprer son salut, si une puissance au-dessus de l'homme ne
lui et prt un appui plus sr et des secours plus efficaces: ce fut
la religion qui la sauva. Sa voix toit la seule qui pt encore se
faire entendre au milieu de cette horrible confusion; et ses menaces
toient les seules que pussent redouter encore des furieux qui avoient
secou tout autre frein. Elle parla, elle menaa: ses paroles
portrent le trouble dans les consciences coupables, rassurrent les
foibles, les rallirent et leur prtrent ainsi une force qu'ils
n'eussent jamais trouve, s'ils fussent rests abandonns  eux-mmes;
les temples devinrent des asiles toujours ouverts  l'opprim, et ces
asiles, on ne les violoit pas impunment; de ses tribunaux partirent,
contre ceux que ses exhortations n'a voient pu ramener, des arrts
auxquels nul coupable, quelque puissant qu'il pt tre, ne pouvoit se
soustraire, parce que la socit entire toit charge de les
excuter[257]. C'toit toujours d'accord avec les rois que le clerg
prenoit toutes les grandes mesures de salut public: ce fut ainsi que
fut tablie sous Henri Ier la _trve du Seigneur_[258], loi qui
dfendoit les combats particuliers depuis le mercredi soir jusqu'au
lundi matin, par respect pour ces jours que le Sauveur avoit consacrs
aux derniers mystres de sa vie; et modroit du moins des fureurs
qu'il toit alors impossible d'teindre entirement. Long-temps
auparavant, et ds le rgne de Hugues-Capet, un grand nombre de
conciles successivement assembls s'toient levs contre le funeste
abus des guerres prives, avoient lanc des anathmes contre les
ravisseurs des biens des glises, contre tous ceux qui troubloient la
paix par leurs violences et par leurs brigandages; et ce n'avoit
jamais t sans quelque rsultat plus ou moins heureux. Mais ce fut
surtout lorsque l'glise, poussant un cri de dtresse qui retentit
dans l'Europe entire, appela tous ses enfants  la dfense des lieux
saints profans par les infidles, qu'on put reconnotre tout ce qu'il
y avoit de FOI et d'enthousiasme religieux dans ces races guerrires,
et ce qu'il toit possible d'attendre de ces mes neuves et ardentes,
ds qu'on sauroit diriger vers un but noble et utile leur courage et
leur activit. Que de foibles esprits, de ces esprits que
l'incrdulit a rtrcis et glacs, contemplent encore avec un
ddaigneux sourire toute cette noblesse franoise, abjurant, 
l'aspect de la croix, ses haines et ses divisions, renonant  ses
projets ambitieux, abandonnant mme l'hritage de ses pres, pour
aller dans l'Orient expier ses fautes sur le tombeau du Sauveur du
monde, et gagner des pardons en combattant les ennemis de son culte et
de sa loi; le temps est pass du moins o l'on pouvoit sottement
assurer et faire croire plus sottement encore que les croisades
avoient t pour la France et pour l'Europe chrtienne l'une de ses
plus grandes calamits. Quelle que soit l'opinion que l'on juge 
propos de se faire des motifs qui entranrent les croiss il n'est
personne qui maintenant ne convienne que le zle religieux sut oprer,
dans de telles entreprises, ce que la politique la plus habile n'et
mme alors os concevoir. Par ce grand mouvement militaire qui
reportoit en Orient le foyer de la guerre que les sectateurs de
Mahomet n'avoient cess, depuis plusieurs sicles, de faire, dans
l'Occident mme,  ceux du Christ, l'Italie, qu'ils avoient si
long-temps dsole, fut mise  couvert de leurs invasions; leur
puissance s'affoiblit sensiblement en Espagne; et la chrtient
commena  respirer devant ces redoutables ennemis. Tels furent les
avantages extrieurs qu'on retira des croisades; le bien intrieur
qu'elles procurrent fut encore plus grand: les guerres prives qui
ensanglantoient la France furent presque de toutes parts suspendues,
et dans l'intervalle de ces pieuses expditions ne se rallumrent plus
avec la mme fureur; ce fut  la faveur de ces heureuses diversions
qui tournoient contre l'ennemi commun des chrtiens les forces que
jusqu'alors ils avoient fait servir  leur propre destruction, que les
rois purent, ainsi que nous l'avons dj dit, saisir quelques-unes de
ces anciennes prrogatives de la couronne que tant de rvolutions et
de vicissitudes leur avoient fait perdre, rendre la libert aux
villes, commencer l'affranchissement des serfs, redevenir les chefs
suprmes des justices de leur royaume; ce fut par suite de ces guerres
lointaines que leurs domaines reurent d'immenses accroissements du
grand nombre de fiefs que la mort de leurs possesseurs et l'extinction
des familles y firent successivement rentrer. Ainsi se consolidoit
leur pouvoir et s'affermissoit en mme temps la tranquillit publique.

          [Note 257: _Voyez_ p. 341, Ire partie.]

          [Note 258: En 1041, Louis IX, plus puissant que Henri,
          tablit,  son retour de la croisade, une autre trve, dite
          _la quarantaine le roi_, par laquelle il toit dfendu atout
          seigneur de songer  se venger de son ennemi avant quarante
          jours. Depuis, et par une ordonnance date de Corbeil en
          1257, il abolit entirement ces sortes de guerres, chargeant
          les snchaux de punir tous ceux qui voudroient se faire
          justice par les armes; mais cette ordonnance n'atteignit
          encore que les vassaux du second ordre.]

Ainsi se rparoient aussi les fautes que faisoit la politique des
princes: quelque dcisives que parussent tre les victoires et les
conqutes de Philippe-Auguste, elles n'avoient pu contrebalancer les
funestes effets du divorce de Louis VII avec lonore de
Guienne[259]. Les rois d'Angleterre,  qui le vainqueur de Bouvines
avoit enlev la Normandie, redevinrent, par le mariage de Henri II
avec cette princesse, propritaires d'une partie de la France encore
plus considrable et de ses plus belles provinces; et depuis ce
malheureux vnement, nos rois n'eurent point de plus acharns et plus
dangereux ennemis. Cependant telle avoit t l'influence du beau rgne
de Philippe sur l'esprit de la noblesse franoise, qu'il s'en fallut
peu que son fils Louis VIII ne les chasst entirement de son royaume;
et il toit sur le point d'achever cette grande et salutaire
entreprise, lorsque,  la voix du pape qui l'appeloit au secours de la
religion, il interrompit tout  coup le cours de ses conqutes pour
aller faire la guerre aux Albigeois. La croisade contre ces hrtiques
avoit t prche et renouvele dans un concile tenu  Paris[260],
auquel prsida le lgat du souverain pontife, et o le comte de
Toulouse fut excommuni.

          [Note 259: Il la souponnoit d'infidlit, et principalement
          d'avoir eu quelque liaison en Syrie avec le prince
          d'Antioche, son oncle paternel. Par ce divorce il lui rendit
          la Guienne et le Poitou, qu'elle avoit apports en mariage;
          et six semaines aprs, cette princesse donna ces provinces 
          Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qu'elle pousa. Il
          toit dj dclar successeur du roi d'Angleterre, et se
          trouva depuis, sous le nom de Henri II, souverain de ce
          royaume, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de
          Poitou, de Touraine et du Maine. Philippe-Auguste lui enleva
          depuis quelques-unes de ces provinces, mais la puissance des
          Anglois n'en fut pas moins trs-grande en France, et l'on
          sait les maux qu'elle y causa. Peu s'en fallut qu'ils ne la
          subjuguassent entirement: et nous verrons, par la suite,
          ces insulaires matres de presque toutes nos provinces,
          leurs rois dclars successeurs des rois de France, et
          rgnant dj dans Paris. Suger avoit prvu ce qui arriva; et
          s'toit fortement oppos  une action si prjudiciable 
          l'tat. Elle ne fut consomme qu'aprs sa mort, arrive en
          1152.]

          [Note 260: En 1223.]

Assez puissant pour entraner le roi de France dans une guerre qui le
foroit  renoncer  tant et de si grands avantages que lui avoit
donns la victoire, ce lgat fut moins heureux lorsqu'il voulut
employer son influence et son autorit  apaiser une querelle qui
s'leva, dans ce moment mme, entre l'universit et la juridiction
piscopale[261]. Pour avoir trop brusquement peut-tre dcid la
question en faveur de l'vque, ce prlat se vit tout  coup assailli,
dans sa propre maison, par les coliers, qui, dans toutes les
circonstances, croyoient avoir le droit de soutenir par la violence
les privilges du corps auquel ils toient attachs. Dans celle-ci, le
roi fut oblig d'envoyer des soldats au secours du lgat; et ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent  l'arracher des mains de
ces furieux, qui ne cdrent qu'aprs s'tre long-temps dfendus. De
tels dsordres se renouvelrent souvent par la suite; et il n'est
presque pas un rgne qui n'en offre le spectacle scandaleux.

          [Note 261: L'universit, qui jusque l n'avoit point eu de
          sceau particulier, et dont les actes toient scells par le
          chancelier de l'glise de Notre-Dame, prtendoit se dlivrer
          de cette sujtion. Le lgat, qu'elle prit pour juge de son
          diffrend avec l'glise, rompit publiquement le sceau
          qu'elle avoit fait, et anathmatisa d'avance ceux qui
          oseroient en faire un autre. Ce fut cet acte insultant qui
          alluma la fureur des coliers. Matres et lves, tout fut
          excommuni, et cette excommunication ne fut leve qu'au
          concile de Bourges, o quatre-vingts docteurs de Paris se
          rendirent pour obtenir l'absolution du lgat, qui la leur
          accorda sur-le-champ.]

On sait que Louis VIII mourut au sige d'Avignon, n'ayant rgn que
trois ans, et aprs avoir nomm roi Louis son fils an, et rgente la
reine Blanche son pouse. Ce fut lui qui commit cette faute si grave
de partager de nouveau le territoire de la monarchie franoise. Par
son testament il donna l'Artois  son second fils, le Poitou au
troisime, l'Anjou et le Maine au quatrime; et ce fut en toute
proprit et non comme de simples apanages qu'ils possdrent ces
provinces. Nous aurons par la suite occasion d'examiner les causes
particulires et indpendantes de toutes vues politiques, qui firent
que la France, divise ainsi entre plusieurs princes de la famille
royale, ne le fut pas, comme sous les deux premires races, entre
plusieurs rois.

(1226) Cette anne vit commencer le rgne de saint Louis. Il y a dans
ce rgne mmorable trois poques  considrer: le temps de sa minorit
et celui qui s'coula jusqu' son dpart pour la premire croisade; la
rgence de la reine Blanche pendant qu'il faisoit la guerre en gypte
et en Palestine; enfin le long sjour qu'il fit dans ses tats depuis
son retour jusqu' la seconde croisade, o mourut si malheureusement
ce grand roi. Ces trois poques sont galement remarquables par la
sagesse et la vigueur du gouvernement de la mre et du fils.

Les grands vassaux avoient t humilis sous les rgnes prcdents,
mais il s'en falloit de beaucoup qu'ils fussent entirement abattus.
Louis VIII avoit rgn trop peu de temps pour pouvoir achever les
glorieux travaux de son pre: en mourant il laissa la monarchie aux
mains d'un enfant de douze ans qui n'avoit d'autre guide et d'autre
appui qu'une femme trangre  la France.  ces signes apparents de
foiblesse, toutes les esprances des rebelles se ranimrent: ils
crurent que le moment toit venu de se venger de tant d'humiliations
qu'ils avoient t forcs d'endurer, et de reconqurir ce qu'ils
avoient perdu. Une ligue formidable de princes et de barons se forme 
l'instant mme contre la rgente[262], et la monarchie est menace du
plus grand pril: mais le caractre de Blanche toit plus grand
encore; et ce fut un spectacle digne d'admiration que ce qu'elle
dploya, dans ces graves circonstances, de courage, d'activit, de
vues hautes et profondes, de prudence, de fermet. Entoure de
ministres habiles, d'agents vigilants et srs, elle toit en quelque
sorte au milieu des confdrs; elle voyoit s'ourdir leurs trames,
prvenoit tous leurs desseins, dconcertoit toutes leurs mesures,
ngociant et combattant tour  tour, excitant au milieu d'eux d'utiles
divisions, promettant, menaant, employant tout, et jusqu' la passion
qu'avoit conue pour elle Thibaud, comte de Champagne, passion
insense qu'elle fit servir au succs de sa juste cause, sans s'tre
jamais avilie jusqu' l'encourager. Ce fut ainsi qu'elle djoua des
ligues sans cesse renaissantes, chappa  tous les piges qui lui
furent tendus, fora  se rembarquer le roi d'Angleterre qui toit
venu au secours des rebelles, et, parmi ceux-ci, rduisit mme les
plus obstins  se soumettre et  demander la paix. Cependant tant de
soins, d'inquitudes et de travaux dont sa vie toit agite,
n'empchoient point Blanche de veiller sans cesse sur l'ducation d'un
fils qui devoit tre le prodige de son sicle, de rpandre dans cette
me que le ciel sembloit s'tre plu  former tous ces trsors de
vritable science qui devoient un jour y produire de si excellents
fruits. Les plus habiles matres lui furent donns; et la langue
latine qu'ils lui enseignrent lui devint si familire qu'il lisoit
avec facilit les Pres et tous les anciens auteurs que l'on possdoit
alors. Il tudioit surtout l'histoire, dont sa mre se plaisoit
elle-mme  lui dvelopper les hautes leons, lui apprenant qu'il n'y
a de vraie politique que celle qui est appuye sur la justice et sur
la religion. Souvent elle le menoit au milieu des camps; et dj le
jeune prince y donnoit des marques de cette valeur hroque qui devoit
un jour jeter un si grand clat.

          [Note 262: Ces confdrs toient Thibaud VI, comte de
          Champagne; Pierre de Dreux, dit _Mauclerc_, comte de
          Bretagne; Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; Hugues
          de Lusignan, comte de la Marche; Jeanne, comtesse de
          Flandre; Enguerrand de Couci; les comtes de Ponthieu, de
          Chtillon, etc., etc.]

(1228) Au milieu de ces troubles sans cesse renaissants et de cette
guerre intestine, Paris jouissoit d'une tranquillit profonde qui ne
fut un moment trouble que par le pril que courut l'auguste enfant,
dj les dlices de son peuple, et la reine elle-mme que les
Parisiens confondoient dans le mme amour. Elle ramenoit son fils
d'Orlans, qui faisoit partie des domaines de la couronne, et o ils
toient alls passer quelques jours. Tous les deux s'avanoient
tranquillement sur la route qui conduisoit  leur capitale, se
confiant en la paix jure, et Blanche n'ayant pris aucune prcaution
pour leur commune sret. Cette fois ses ennemis avoient su tromper sa
vigilance, et le plus profond mystre couvroit leur trahison.  peine
toit-elle parvenue dans le voisinage d'tampes, que tout  coup son
cortge est envelopp par une troupe nombreuse et arme. Quelques
serviteurs fidles se dvouent alors pour le salut de leur prince,
soutiennent avec courage le premier choc de l'ennemi, et la reine a le
temps de gagner en dsordre la tour de Mont-Lhry, o elle se
renferme avec son fils. Elle trouve le moyen de faire instruire les
Parisiens de son danger: aussitt toute affaire est suspendue dans la
ville; le peuple prend les armes et se prcipite sur la route
d'Orlans. La foule est si grande autour de Mont-Lhry qu'on y peut 
peine pntrer; la reine est  l'instant mme dlivre et rentre avec
le jeune roi dans Paris au milieu des applaudissements de cette
multitude et de ses bndictions.

(1229) Sous cette administration vigoureuse, l'universit, que les
rgnes prcdents avoient accoutume  une excessive indulgence, se
vit traite avec une rigueur qu'elle ne connoissoit point encore; et
peu s'en fallut qu'un vnement obscur, et qui, de nos jours, seroit 
peine remarqu, n'ament l'entire destruction de cette clbre
compagnie. Les bourgeois et les coliers s'tant rencontrs dans le
faubourg Saint-Marceau, qui toit alors situ hors des murs de la
ville, et o ils toient alls pour se divertir, il s'leva entre eux
une rixe dans laquelle les bourgeois furent trs-maltraits[263].
Aussitt, sans avoir gard au droit que prtendoit avoir l'universit
de soustraire au jugement des tribunaux ordinaires ses clients et ses
suppts, la reine ordonna que les auteurs de ce dsordre fussent
punis. Le prvt de Paris, charg d'excuter cet ordre, surprit les
coliers, un jour de fte qu'ils toient rassembls dans une campagne
voisine, et les attaqua: ils se dfendirent et quelques-uns furent
tus. L'universit demanda satisfaction de cet vnement et ne fut
point coute: la rgente, le lgat du pape, l'vque de Paris se
runirent pour mpriser ses remontrances; et on la vit sans tonnement
fermer ses classes et cesser entirement ses exercices. Alors cette
compagnie se dcida  quitter Paris, et ses professeurs se
dispersrent dans les provinces et chez l'tranger[264]. Les frres
prcheurs et les frres mineurs[265] crurent devoir profiter de cette
circonstance pour s'tablir plus solidement dans cette ville, et
obtinrent de la rgente, les premiers une chaire de thologie, les
seconds la permission d'enseigner dans les collges dserts. Cependant
le pape Grgoire IX toit intervenu dans cette affaire; et la reine,
cdant  son intercession puissante, avoit consenti  traiter avec
les professeurs mcontents. Par une bulle du 13 avril 1231,
l'universit fut rtablie sur un nouveau plan, et tous ses privilges
furent confirms; mais les frres prcheurs et mineurs restrent en
possession des avantages qu'ils avoient obtenus. Cette concurrence
dans l'enseignement devint par la suite une source de dsordres
nouveaux que la rgente n'avoit pas prvus et qui n'clatrent
qu'aprs sa mort.

          [Note 263: Il faut observer qu'alors la plupart de ceux qui
          portoient le nom d'coliers toient des hommes faits qui
          venoient  Paris de toutes les parties de l'Europe et de la
          France, pour y suivre les cours de thologie, de droit et de
          philosophie.]

          [Note 264: Quelques professeurs s'tablirent  Angers et 
          Orlans; et l'on croit que ce fut l l'origine de ces deux
          universits. D'autres passrent en Bretagne et en
          Angleterre, chez les ennemis les plus acharns de la
          rgente, o l'on s'empressa de leur donner asile et
          protection.]

          [Note 265: L'ordre des frres prcheurs venoit d'tre fond
          en Espagne par saint Dominique, et saint Franois d'Assise
          avoit fond en Italie celui des frres mineurs,  peu prs
          dans le mme temps.]

L'anne prcdente, Paris avoit t tmoin d'une crmonie solennelle
et singulire qu'autorisoient les moeurs et les usages de ces
temps-l. Le comte de Toulouse, qui avoit soutenu les Albigeois, ayant
reconnu ses erreurs et achev de se soumettre au pape et au roi, vint
 Paris, o un trait, chef-d'oeuvre de la politique de Blanche, et
par lequel sa fille fut fiance  Alphonse, frre de Louis, mit le
sceau  sa rconciliation avec son souverain. Celle qu'il se vit
oblig de faire avec l'glise fut plus pnible: il fallut que,
dpouill de ses vtements, il se prsentt en chemise et nu-pieds, le
vendredi saint, au grand autel de Notre-Dame de Paris, en prsence du
roi et de toute la cour. Aprs cette crmonie qui acheva d'effacer
son pch, il fut reu  hommage; et pour prouver la loyaut de son
retour, il offrit de se constituer prisonnier dans la tour du Louvre,
jusqu' ce que les murailles de la ville de Toulouse eussent t
rases, ce qui toit une des conditions du trait: mais la rgente,
satisfaite de sa soumission, l'en dispensa. C'toit ainsi que les
grands vassaux apprenoient peu  peu  se soumettre  l'autorit
royale.

(1234) Le roi pouse Marguerite de Provence, et jusqu' son dpart pour
la croisade, Paris continue de jouir d'une tranquillit profonde, qui
favorise les fondations que la pit du monarque et celle de ses sujets
se plaisoient  lever de tous cts. Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers
est btie prs de la porte _Baudez_; dans le clos du Chardonnet, alors
inhabit, on construit, sous l'invocation de saint Nicolas, une petite
chapelle qu'il fallut bientt riger en glise paroissiale. Les frres
mineurs, vulgairement dits _Cordeliers_, s'tablissent, vers ce
temps-l,  Paris, et les religieux de l'abbaye Saint-Germain favorisent
cet tablissement en leur cdant une portion de leur terrain pour y
btir leur monastre; le couvent des Filles-Dieu est fond par le zle
et les prdications de l'vque Guillaume; on jette les fondements de la
chapelle succursale de Saint-Barthlemi, qui depuis devint paroisse sous
le nom de Saint-Gille et Saint-Leu; un abb de Clairvaux tablit le
premier collge que les Bernardins aient eu  Paris; enfin le roi, qui
venoit de faire l'acquisition de la sainte couronne et de plusieurs
autres instruments de la passion, prodiguoit alors ses trsors pour
l'rection du monument superbe connu sous le nom de Sainte-Chapelle,
qu'il destinoit  renfermer un dpt aussi prcieux.

Cependant, devenu majeur, Louis IX avoit saisi d'une main ferme les
rnes de l'tat que sa mre lui avoit remises. Sa sagesse, renomme
dans l'Europe entire, l'avoit fait l'arbitre des plus grands princes
et des plus grands intrts[266]; de nouvelles trames avoient t
ourdies contre lui par ses vassaux incorrigibles, et partout la
victoire avoit suivi ses drapeaux; et dans ces guerres o souvent il
avoit eu des difficults extrmes  surmonter, son habilet, sa valeur
hroque, sa modration dans les succs, sa prsence d'esprit au
milieu des dangers, et, dans tous les moments, la force et la noblesse
de son caractre, en avoient fait un objet d'admiration mme pour ses
ennemis les plus acharns. Il s'toit rendu redoutable  tous; tous
toient abattus ou soumis; et Louis alloit s'occuper des moyens de
donner  la France une paix solide et durable, lorsqu'il fut atteint,
 Pontoise, d'une maladie dont le rsultat fut de changer ses
destines et peut-tre aussi celles de la France. Le mal fit des
progrs si rapides qu'en trs-peu de jours on dsespra de sa vie: ce
fut alors que l'on put connotre  quel point il toit aim de son
peuple, et quels sentiments profonds avoient gravs dans tous les
coeurs et ses vertus et ses bienfaits. La route de Paris  Pontoise
toit couverte de gens qui se transmettoient les nouvelles, et ces
nouvelles redoubloient  chaque instant le trouble et les alarmes.
Dans toutes les glises on faisoit des aumnes, des prires, des
processions;  Saint-Denis, les corps des saints martyrs furent tirs
des caveaux et publiquement exposs, ce qui ne se faisoit que dans les
plus grandes calamits; les chsses furent portes processionnellement
dans les rues, et une multitude innombrable qui toit accourue de
Paris et des environs, les suivoit, pieds nus fondant en larmes, et
adressant au ciel ses voeux et ses gmissements. Tout espoir sembloit
perdu, lorsque le roi tomba dans un long vanouissement: on le crut
mort; mais c'toit la crise qui devoit oprer sa gurison. Sorti de ce
sommeil lthargique, et se sentant ranim, il fit voeu de partir pour
la croisade, demanda la croix  Guillaume, vque de Paris, qui toit
auprs de son lit, et rsistant  toutes les prires et  tous les
conseils de sa mre, fixa  deux ans son dpart pour les lieux saints.

          [Note 266: Il s'toit galement acquis la confiance de
          l'empereur Frdric II et de Grgoire IX, dans ces dmls
          si fameux qui amenrent la fin de la maison de Souabe; tous
          les deux le consultoient, et il ne tint pas  lui que cette
          lutte cruelle dans laquelle tous les torts toient
          videmment du ct de l'empereur, ne se termint par une
          paix durable.]

Il ne put toutefois excuter ce grand dessein que quatre annes aprs.
Ce fut dans cet intervalle que Charles son frre pousa l'hritire de
Provence et que se consommrent en partie les derniers malheurs de
cette maison de Souabe,  laquelle ce prince et sa race devoient
succder au trne de Naples. Le roi ne tarda si long-temps  accomplir
le voeu qu'il avoit fait, que parce qu'il voulut, avant de partir,
tout rgler et tout prvoir dans le gouvernement de ses tats. Il fut
arrt, dans un parlement qu'il tint  Paris, que toutes les guerres
prives seroient suspendues pendant cinq ans; que les croiss seroient
pour trois annes  l'abri des poursuites de leurs cranciers; et que
le clerg contribueroit aux frais de la guerre, du dixime de ses
revenus. Le roi voulut, en mme temps, suivant l'usage de tous ceux
qui s'engageoient dans ces expditions prilleuses, rparer les torts
qu'il avoit pu commettre ou qui avoient t commis en son nom; et des
frres mineurs, et prcheurs furent envoys dans tout le royaume, afin
de recevoir les plaintes que tout particulier pourroit lever contre
lui. Cette rparation toit, sans compter tout le reste, l'avantage
que procuroit d'abord une croisade, aux foibles et aux opprims, mme
avant qu'elle et t commence.

Enfin, le vendredi 12 juin 1248, Louis, accompagn de ses frres,
Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendit 
Saint-Denis. L le cardinal Odon de Chteauroux, lgat du pape,
dploya l'oriflamme et donna au roi le bourdon et la pannetire,
attributs des plerins. Le cortge traversa Paris, conduit par les
processions jusqu' l'abbaye Saint-Antoine, o le prince devoit se
sparer d'avec sa mre et lui donner ses dernires instructions. Mais
Blanche, qui vouloit, autant que possible, prolonger les moments o il
lui toit donn de jouir encore d'une aussi chre vue, le suivit
jusqu' la commanderie de Saint-Jean prs de Corbeil, o il devoit
s'arrter. Ce fut en ce lieu que se rassembla un dernier parlement,
dans lequel la rgence lui fut solennellement donne avec les pouvoirs
les plus tendus. Le roi partit enfin, emmenant avec lui ses frres,
la jeune reine Marguerite qui ne voulut point se sparer de son poux,
et par une sage prcaution qui assuroit la tranquillit de son
royaume, se faisant suivre du duc de Bourgogne, des comtes de la
Marche, de Toulouse et de plusieurs autres grands vassaux. Au reste,
la noblesse franoise s'toit presque tout entire prcipite sur ses
pas.

Les commencements de cette rgence furent tranquilles. Ce fut alors
que l'on jeta les fondements du collge de Sorbonne, qui devint par
la suite le plus illustre de l'universit; et que les frres ermites
de saint Augustin, connus sous le nom de grands Augustins, vinrent
s'tablir  Paris. Cependant l'expdition du roi avoit commenc par
des succs clatants que suivirent de bien prs d'irrparables
dsastres; et  peine sortoit-on  Paris des rjouissances publiques
qui y avoient t faites  l'occasion de la prise de Damiette, que
l'on y reut la triste nouvelle que l'arme du roi avoit t presque
entirement dtruite par la famine et les maladies contagieuses, et
qu'il toit tomb lui-mme entre les mains des infidles. L'alarme fut
gnrale en France; le pape fit prcher sur-le-champ une croisade
nouvelle; et la rgente au dsespoir ordonna de toutes parts de
nouveaux armements.

(1251) Ce fut dans ces malheureuses circonstances que parut un
imposteur nomm Job, Hongrois de naissance et dserteur de l'ordre de
Cteaux. Il se montra d'abord dans quelques villes de Flandre o il
prcha une croisade d'une espce toute nouvelle, soutenant qu'il
n'toit donn ni aux nobles ni aux prtres de dlivrer les saints
lieux, et que cet honneur toit rserv uniquement aux bergers. Ses
prdications fanatiques runirent autour de lui un grand nombre de
paysans qui prirent le nom de _Pastoureaux_. Il s'avana alors dans
l'intrieur de la France, et entra  Amiens  la tte de trente mille
hommes, dclamant avec fureur contre les seigneurs et surtout contre
la cour de Rome qu'il appeloit la moderne Babylone.  la tte de cette
arme qui s'accrut encore sur la route d'une multitude de vagabonds et
de femmes perdues, il approcha des portes de Paris, o la reine,
trompe par de faux rapports, le laissa entrer, croyant qu'il n'toit
pas impossible de former de cette troupe dsordonne une arme
rgulire, propre  tre employe  la dlivrance de son fils. Alors
Job leva le masque et commena  dbiter des maximes contraires  la
foi, invectivant avec plus de violence encore contre le clerg,
allumant ainsi les passions de ceux qu'il avoit entrans  sa suite,
et excitant de plus en plus le fanatisme de ces misrables, qu'il
finit par jeter dans une sorte de frnsie. Ils massacrrent des
prtres et se livrrent  toutes sortes d'excs, tandis que leur chef,
habill en vque, prchoit dans les glises, confessoit, rompoit des
mariages et faisoit de l'eau bnite  Saint-Eustache. L'universit,
contre laquelle il avoit une animosit particulire, menace par lui,
se barricada dans ses collges. Enfin, aprs avoir mis Paris 
contribution et y avoir fait de nombreuses recrues, il se dirigea vers
Orlans, accompagn alors de plus de cent mille individus de tout sexe
et de tout ge. L les pastoureaux commirent encore de nouveaux
crimes et jetrent plusieurs ecclsiastiques dans la Loire. De l ils
allrent  Bourges, massacrant tout ce qu'ils rencontroient sur leur
passage.

Blanche, dont un moment d'erreur avoit contribu  accrotre ce mal,
se hta d'y remdier, ds que Paris eut t dlivr de leur prsence.
Ayant rassembl des forces suffisantes, ce qui fut fait en toute hte,
elle fit attaquer cette multitude dans les plaines du Berry, o on
l'eut bientt dissipe. Job fut tu au milieu de cette droute; les
peuples dsabuss achevrent d'exterminer les pastoureaux fuyants et
disperss; et depuis l'on n'en entendit plus parler.

Cette facilit qu'il y avoit  garer les dernires classes du peuple,
n'empchoit point la reine de favoriser l'affranchissement des serfs;
et l'un des derniers actes de sa rgence fut d'obtenir du chapitre de
Paris qu'il donnt la libert  un grand nombre de ceux qu'il avoit
sous sa dpendance, moyennant une somme d'argent dont elle fixa la
quotit. L'usage de ces affranchissements s'toit dj tabli sous les
rgnes prcdents, et les rois en avoient les premiers donn l'exemple
dans leurs propres domaines. Ils se multiplirent sous le rgne de
saint Louis:  l'exemple du chapitre de Paris, plusieurs abbayes
fixrent  leurs serfs un prix pour l'acquisition de leur libert.
Quelques seigneurs firent comme eux, pour se rendre agrables au roi;
et l'abbaye Saint-Germain se distingua dans cette circonstance en
affranchissant les siens pour une somme extrmement modique[267].

          [Note 267: Il est certain que cet affranchissement des
          esclaves, fait unique dans les annales du monde, ne pouvoit
          tre conu et excut avec quelque sret que sous l'empire
          de la loi chrtienne; mais c'est une grande question de
          savoir si le moment toit venu de le faire, et si cette
          politique des rois de France que l'on commence  entrevoir,
          de chercher dans le peuple des appuis contre la noblesse,
          n'avoit pas des inconvnients plus grands que les avantages
          qu'ils esproient en retirer. Peut-tre aurons-nous occasion
          de l'examiner. Quoi qu'il en soit, il y eut encore des
          esclaves en France sous les successeurs de saint Louis; et
          nous dirons bientt ce qui se passa sous Louis X, lorsque ce
          prince publia une ordonnance en faveur des serfs. Long-temps
          aprs le rgne de ce prince, plusieurs seigneurs
          continurent de maintenir leur ancienne autorit sur les
          esclaves. Il parot mme, par une ordonnance du fameux
          Bertrand Duguesclin, conntable de France, que la coutume de
          les affranchir toit encore regarde, de son temps, comme
          une _innovation pernicieuse_. (_Voy._ Roberts, introd., 
          20.)]

La reine, en se sparant de son fils, avoit eu le triste pressentiment
qu'elle ne le verroit plus en ce monde; elle ne s'toit point trompe:
attaque  Melun d'une maladie grave, elle y expira le 1er dcembre
1252. Cependant Louis, qui toit parvenu  se racheter des mains de
ses vainqueurs, vaincus  leur tour par l'admiration que leur avoient
inspire son courage et ses vertus, ne revenoit point encore, occup
qu'il toit  assurer, autant qu'il toit en lui, le sort des
chrtiens d'Asie qu'il alloit bientt abandonner  eux-mmes. Ces
soins le retinrent encore deux ans loign de son royaume, et pendant
cet intervalle l'tat fut administr par ses deux frres, Charles et
Alphonse. Ce fut sous cette nouvelle rgence que fut fond le collge
des Prmontrs; et alors commena, entre l'universit et les jacobins,
une longue et fameuse querelle, dont nous parlerons par la suite.

(1254) Enfin le roi revint, et sa main vigoureuse acheva bientt de
rtablir le calme que son absence avoit un peu troubl. Tandis que
l'on travailloit, par son ordre et pour le royaume entier,  ce
recueil fameux connu sous le nom d'_tablissements de saint
Louis_[268], dans lequel on vit ce gnie, si suprieur  son sicle,
lutter contre la barbarie des moeurs, l'absurdit des lois et des
usages, et parvenir, sinon  dtruire entirement, du moins  diminuer
sensiblement les abus monstrueux qu'une longue anarchie avoit fait
natre, et que le pouvoir foible et chancelant des premiers rois de sa
race n'avoit pu empcher de s'tablir, et pour ainsi dire, de
s'enraciner. Il faisoit en mme temps, pour les villes de son domaine
et particulirement pour Paris, d'utiles rglements, dont l'excution
n'prouvoit point les obstacles que lui suscitoient ailleurs les
barons intresss au maintien des abus qui faisoient toute leur
puissance[269]. Il abolit la vnalit des charges de judicature,
proscrivit les cabarets et autres lieux de dbauche, punit svrement
les blasphmateurs. Dans son horreur pour le vice, il avoit mme form
le projet de chasser entirement les femmes de mauvaise vie de cette
capitale; mais la corruption des moeurs y toit si gnrale, qu'il se
vit forc de modrer la rigueur de l'dit qu'il avoit port contre
elles, et de tolrer un mal qu'on ne pouvoit dtruire sans s'exposer 
des maux plus grands encore. Toutefois la police svre  laquelle il
les soumit diminua du moins le scandale de leurs prostitutions[270].
Il avoit pareillement rsolu de chasser entirement les juifs de ses
tats; mais il revint au conseil plus salutaire d'essayer de les
convertir; et, pour y parvenir, il se montra, dans les ordonnances
qu'il rendit contre ceux qui persistrent dans leur croyance, plus
svre qu'aucun de ses prdcesseurs[271]. Il veilloit en mme temps 
la sret de la ville, en forant les bourgeois  faire le guet
conjointement avec une troupe de soldats[272], entretenue  ses
propres dpens. Le prvt de Paris[273] tenoit la main  ce que ce
service ft fait rgulirement, et les habitants qui dpendoient de la
seigneurie de l'vque y furent soumis comme les autres.

          [Note 268: _Il les fit publier l'an de grce 1270, avant
          qu'il allt  Tunis, dans toutes les cours laies du royaume
          et de la prvt de France._ Ce recueil, prcieux monument
          de son zle pour la tranquillit et le bonheur de ses
          sujets, contient 208 articles. C'est proprement un nouveau
          code compos de lois romaines, de canons des conciles, de
          dcrtales ou ptres des papes, de diffrentes coutumes de
          la monarchie, et d'ordonnances de nos rois. Il prescrivoit
          des formes pour les actions relles ou personnelles,
          substituoit les preuves par tmoins aux combats judiciaires,
          rgloit les juridictions, tablissoit des lois pour les
          fiefs, les donations, les successions, les partages, les
          affranchissements, des punitions pour les divers crimes,
          etc., etc.; enfin embrassoit presque toute la jurisprudence
          franoise telle qu'elle toit alors. Toutefois, et dj nous
          en avons fait la remarque, ces _tablissements_ n'eurent
          cours dans la France entire que parce que c'toient des
          _coutumes gnrales_, dont plusieurs sans doute toient
          tombes en dsutude, mais qui toutes toient anciennes et
          avoient eu force de lois par le consentement des assembles
          de la nation. (_Voy._ p. 174, 1re partie.)]

          [Note 269: On sait qu'il se plaisoit  rendre lui-mme la
          justice  ses sujets, et qu'en t il tablissoit son
          tribunal, ou sous les arbres du bois de Vincennes, ou dans
          le jardin de son palais de la Cit. Tableau touchant de nos
          antiques moeurs, dit avec raison l'auteur du Tableau du
          rgne de saint Louis (_Collect. des Mm. relat.  l'hist. de
          France._, t. II, p. 124), dont la posie et l'loquence se
          sont empares, pour en proposer l'exemple aux sicles
          modernes, sans rflchir que c'toit  titre du _seigneur
          fodal_, que Louis jugeoit ses sujets, et que la
          constitution des monarchies actuelles, entirement
          diffrente, rend plus ou moins, dans toute l'Europe, la
          justice indpendante du pouvoir suprme. La posie et
          l'loquence de nos temps modernes se sont empares de bien
          d'autres choses, qu'elles ont galement dnatures et
          niaisement consacres.]

          [Note 270: Il ordonna que toutes les femmes _folles de leurs
          corps_ seroient chasses des maisons particulires, et
          dfendit  ses sujets de leur louer aucune habitation o
          elles pussent faire leur infme commerce. Alors on donna un
          nom odieux aux endroits o elles furent obliges de se
          retirer: c'toient de petites loges, dans lesquelles il leur
          toit dfendu de passer la nuit, afin qu'un reste de pudeur
          pt contenir les hommes, forcs, pour y entrer, de braver le
          grand jour et tous les regards. Ces loges furent appeles
          _bords_ ou _bordels_, du mot saxon _bord_, qui signifie
          _petite loge_; et c'est par erreur qu'on a cru trouver cette
          tymologie dans la situation de ces maisons au bord de
          l'eau. Les broderies, les boutonnires d'argent et autres
          ornements furent interdits  ces femmes perdues; on les
          empcha mme de mettre leurs loges dans les grandes rues, et
          on les contraignit de se retirer dans les rues de
          l'Abreuvoir, des Boucheries, de Froi-Manteau; dans celles de
          Glatigny, Chapon, Champ-Fleury, etc.]

          [Note 271: Entre autres mesures rigoureuses, il ordonna que,
          pour les distinguer des chrtiens, ils seroient tenus de
          faire coudre sur leur robe, devant et derrire, une pice de
          feutre d'une palme de diamtre. Cette marque fut appele
          _rouelle_; et lorsqu'on trouvoit un juif qui ne l'avoit pas,
          sa robe toit confisque, et il toit condamn  dix livres
          d'amende. Philippe-le-Hardi rendit contre eux, dans la
          suite, un arrt encore plus svre, en ordonnant qu'ils
          porteroient une corne sur leur bonnet; ce qui fut pour eux
          la plus grande humiliation qu'ils eussent encore prouve.
          Il leur fut dfendu en mme temps de porter des habits de
          couleur, de se baigner dans les rivires o se baignoient
          les chrtiens, etc. Ils n'eurent plus, ds lors,  Paris,
          qu'une synagogue, rue de la Tacherie, et un cimetire rue de
          la Harpe. Du reste, ils toient toujours soumis  la
          servitude, comme du temps de Philippe-Auguste.]

          [Note 272: _Voyez_ p. 657.]

          [Note 273: Ce prvt toit le fameux tienne Boislve, dont
          nous avons dj parl. Son grand sens et sa fermet firent
          refleurir le commerce et l'industrie; par l'intgrit de ses
          jugements il releva l'honneur de son tribunal, et donna
          ainsi l'exemple  tous les juges du royaume. On raconte que
          saint Louis, satisfait de son zle, et voulant lui donner
          des marques clatantes de sa satisfaction, le faisoit
          asseoir auprs de lui, chaque fois qu'il rendoit lui-mme
          la justice au Chtelet.]

C'est  saint Louis que l'on doit la premire bibliothque publique
qu'il y ait eu  Paris. On dit qu'il en avoit conu le projet d'aprs
ce qu'il avoit entendu dire en Syrie, d'un sultan qui faisoit
recueillir tous les livres ncessaires aux musulmans, et en avoit
form une bibliothque ouverte  tous les savants de son pays. Il fit
donc faire des copies de tous les manuscrits qui se trouvrent dans
les monastres; et ces prcieux exemplaires furent rangs dans une
salle voisine de la Sainte-Chapelle. Il alloit souvent travailler
lui-mme dans cette bibliothque, se mlant  ceux que l'amour de
l'tude y attiroit, et lorsqu'il s'y trouvoit des personnes peu
instruites, se plaisant  leur expliquer les plus beaux passages des
Pres et des saintes critures.

(1257) La dernire poque du rgne de ce grand roi fut encore
remarquable par un nombre considrable de fondations et
d'tablissements nouveaux. La chapelle de Sainte-Agns, qui, dans le
principe, toit une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint
glise paroissiale, sous le nom de Saint-Eustache; il en fut de mme
d'une autre chapelle, galement dpendante de ce chapitre, et qui
quitta le nom de chapelle de la Tour pour prendre celui de paroisse
Saint-Sauveur. La petite paroisse Saint-Josse fut aussi rige vers ce
temps-l. On vit successivement s'tablir  Paris, par les soins
pieux et les libralits du monarque, plusieurs ordres religieux, les
Carmes, les Chartreux, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, les
Blancs-Manteaux, le couvent de l'_Ave-Maria_, etc. La charit dont il
avoit donn des exemples si touchants, en comblant de biens les
hpitaux et notamment l'Htel-Dieu, clata plus particulirement dans
la fondation qu'il fit de l'tablissement clbre connu sous le nom de
_Quinze-Vingts_. Enfin on vit, sous son rgne, s'lever plusieurs
nouveaux collges, entre autres ceux de Cluny, des Dix-Huit et du
Trsorier.

Sous les rgnes prcdents, la noblesse et les prlats avoient dj
commenc  frquenter Paris; et l'autorit du souverain s'augmentoit
de cet hommage qu'ils venoient rendre  la majest du trne. Louis,
qui sentit tout l'avantage de ces runions, les rendit plus frquentes
encore, en tenant rgulirement deux ou trois parlements par an, dans
sa capitale. Celui de la Pentecte, en 1267, fut un des plus clbres,
par la crmonie brillante qui s'y fit, et l'affluence prodigieuse
qu'elle y attira. Le roi y arma chevaliers Philippe, son fils an,
Robert, comte d'Artois, son neveu, un fils du roi d'Aragon, Edmond
d'Angleterre, et plusieurs autres seigneurs, jusqu'au nombre de
soixante-sept.  cette occasion ce prince leva sur les sujets de
l'vque la taille qu'il avoit le droit de prendre quand il armoit
ses fils chevaliers[274]. Quelque temps aprs, comme il prparoit sa
seconde expdition  la Terre-Sainte, il crut devoir leur demander une
nouvelle taille,  laquelle le prlat s'opposa d'abord, mais qu'il
consentit enfin  laisser prendre, sous la condition expresse qu'il
seroit hautement reconnu que ce dernier impt, exig par Louis IX des
bourgeois de Paris soumis  la juridiction de l'glise, ne
prjudicieroit nullement  ses droits, ni  l'accord fait entre
Philippe-Auguste et l'vque Guillaume d'Auvergne.

          [Note 274: Il avoit le mme droit, au mariage de ses
          enfants, et lorsqu'il partoit pour quelque expdition
          militaire.]

(1270) On sait quel fut le triste succs de la seconde croisade de
saint Louis, plus malheureux encore que celui de la premire. La
situation dsespre des chrtiens dans la Palestine avoit touch la
grande me du roi; il crut que son premier devoir toit de voler 
leur secours, et de dfendre une cause  laquelle il s'toit
entirement dvou (car il n'avoit pas un seul instant quitt la
croix), cause qu'il regardoit comme celle de Dieu mme. Il partit donc
de Paris, aprs avoir fait, pour la tranquillit de son royaume et
pour la stabilit des institutions qu'il lui avoit donnes, tout ce
qu'il toit possible d'attendre de la prudence humaine, et comme s'il
et eu le pressentiment qu'il ne reverroit jamais la France. Il mourut
en effet, l'anne mme de son dpart, d'une maladie contagieuse qui
moissonna en peu de jours le tiers de son arme, et mourut comme il
avoit vcu, en saint et en hros: prince incomparable, le plus grand
peut-tre de tous ceux qui ont jamais honor le trne; et que nous
croyons louer dignement en disant qu'une race d'hommes[275] qui, de
nos jours, s'est comme acharne  outrager tout ce qui toit
respectable, a t force cependant de respecter sa mmoire, et de
rendre ainsi, au milieu de ses blasphmes, un hommage involontaire 
la religion sainte qui seule l'avoit fait ce qu'il toit, l'levant,
par l'assemblage de toutes les vertus chrtiennes, au-dessus de
l'humanit.

          [Note 275: Les soi-disant philosophes.]

Laissant ici la suite des vnements historiques que nous reprendrons
lorsque nous serons arrivs  l'poque o ils se lient aux grands
vnements dont Paris commena  devenir le thtre, nous allons
exposer rapidement ce qui se passa de plus important dans cette ville,
depuis le rgne de Philippe-le-Hardi jusqu' la rgence de Charles V.

(1270) Sous Philippe-le-Hardi, l'histoire particulire de Paris
n'offre rien de fort remarquable; et l'on n'y voit d'autres fondations
que celles du collge d'Harcourt et de l'cole de chirurgie. Ce
dernier tablissement, auquel on donne alors une forme rgulire,
avoit dj pris naissance sous saint Louis. La juridiction temporelle
des corps ecclsiastiques reut en ce mme temps une atteinte
nouvelle, dans un accord fait entre le roi et le chapitre de
Saint-Mri, au sujet de la justice que cette collgiale prtendoit
exercer sur les terres de sa dpendance. Philippe lui accorda toute
justice sur les causes mobilires, sur les paroles injurieuses et
autres dlits peu importants[276], mais se rserva la justice du sang
rpandu dans tout le territoire du chapitre, le clotre seul except;
il se rserva aussi le guet, la taille, les mesures, la voirie, etc.
C'est ainsi que le souverain rentroit peu  peu dans des prrogatives
dont l'glise ne s'toit point empare, il ne faut point se lasser de
le redire, mais qu'elle avoit t en quelque sorte contrainte
d'accepter pour sauver la socit, et qu'il et t peut-tre utile de
lui laisser plus long-temps[277].

          [Note 276: C'est ce qu'on appeloit _basse-justice_ (_Voy._
          p. 513.)]

          [Note 277: Cette juridiction temporelle du clerg n'avoit
          cess de s'accrotre sous les rgnes prcdents et jusqu'
          saint Louis. Le dsordre, l'anarchie et les violences tant
          alors  leur comble, l'glise, seul refuge des opprims,
          avoit cru devoir employer pour en arrter le cours ce
          qu'elle avoit de lois plus svres et de plus terribles
          chtiments. Sous la minorit du roi, son conseil, fort _mal
          conseill_ sans doute, voulut arrter le cours de cette
          justice salutaire; mais il ne russit alors qu' empcher
          les juges ecclsiastiques de mettre en interdit les
          chapelles du roi. Depuis, les seigneurs eux-mmes avoient
          form une commission  l'effet de dfendre  leurs vassaux
          l'appel devant un tribunal ecclsiastique; et cette
          commission, qui devoit tre permanente, s'toit mme arrog
          le droit de juger de la validit d'une excommunication; mais
          le pape menaa, et parvint facilement  rompre cette
          association. Les rois eux-mmes se montroient impatients
          d'un joug qui avoit t si long-temps ncessaire  leur
          propre conservation; et par cette corruption du coeur que
          fait natre l'usage mme lgitime du pouvoir, cherchoient
          imprudemment tous les moyens possibles de le briser.]

Parmi ces droits divers, celui de voirie, sur lequel les seigneurs
particuliers avoient conserv long-temps de grandes prtentions, fut
rgl par des statuts gnraux qui tendoient  diminuer de nouveau les
privilges trs-tendus qui restoient encore  l'vque dans la ville
de Paris[278]. Vers la mme poque, l'abb de Saint-Germain-des-Prs
fit construire, dans le faubourg qui relevoit de sa juridiction, une
boucherie de seize taux, laquelle fut tablie dans une rue qui,
jusqu' nos jours, en a retenu le nom.

          [Note 278: Il est dit dans cet acte que le roi seul a la
          voirie  Paris et dans toute la banlieue, except dans les
          rues o l'vque a toutes les maisons de l'un et de l'autre
          ct; et que si, parmi les maisons de l'vque, il y en a
          seulement une qui ne soit point  lui, l'vque perd la
          voirie, que le roi ne partage avec personne. Tous les lieux
          d'exemptions, comme Saint-Martin-des-Champs, le Temple,
          Saint-Germain-des-Prs, Saint-loi, Saint-Julien-le-Pauvre,
          n'ont point de voirie; le chapitre de Notre-Dame ne l'a que
          dans le Parvis, et l'abbaye de Sainte-Genevive que dans la
          vieille terre, depuis la croix Hmon jusqu' l'abbaye.]

(1278) Une nouvelle querelle s'leva sous ce rgne entre l'universit
et les religieux de Saint-Germain. _Le Pr-aux-Clercs_, dans lequel
les matres et les lves alloient souvent se promener, toit
trs-voisin du clos de ce monastre, et ce voisinage faisoit natre
des rixes frquentes entre les gens de l'abbaye et les coliers,
lesquelles se terminrent enfin par un vritable combat, o plusieurs
de ces derniers furent tus par les vassaux de l'abb; ceux-ci en
blessrent en outre un grand nombre et jetrent dans les prisons de
l'abbaye tous ceux qu'ils purent saisir. L'universit, suivant sa
coutume, menaa de fermer ses classes, si elle n'obtenoit raison de
cet attentat; et dans la crainte qu'elle n'excutt sa menace, on
s'empressa de lui donner une entire satisfaction. Dans cette
circonstance les vassaux de l'abbaye de Saint-Germain mritoient sans
doute d'tre condamns; mais on ne peut voir sans tonnement
l'impunit dont jouissoient alors les coliers, principaux auteurs de
tous les dsordres qui se commettoient dans Paris. Ils couroient, nuit
et jour, arms dans les rues; et conservant toujours contre les
bourgeois cette ancienne haine, source de toutes leurs querelles, ils
les provoquoient par des injures et de mauvais traitements, pilloient
leurs maisons, et souvent mme exeroient des violences sur leurs
femmes et leurs filles, comme dans une ville prise d'assaut. Sous le
rgne de saint Louis, l'vque tienne n'avoit trouv d'autre
expdient pour arrter de tels excs que de fulminer contre eux une
excommunication qui les retint quelque temps dans le devoir; ils
furent excommunis de nouveau sous Philippe-le-Hardi, et pour les
mmes causes. L'vnement montre que de tels moyens toient alors
devenus insuffisants; mais nos rois, qui avoient une prdilection
particulire pour ce corps clbre, rpugnrent toujours  employer
contre lui des forces avec lesquelles cependant il leur et t facile
de le retenir dans l'ordre et dans la soumission  l'autorit.

(1285) Au commencement du rgne de Philippe-le-Bel, les faubourgs de
Paris n'toient point encore pavs,  l'exception des quatre
principaux chemins, de Saint-Denis, de la porte Baudez, de la porte
Saint-Honor et de la porte Notre-Dame-des-Champs. Il s'leva  ce
sujet un dml entre les bourgeois de la ville et le prvt de Paris,
qui vouloit les forcer  achever cette opration  leurs frais; les
bourgeois l'emportrent. Dans le mme temps le parlement jugea 
propos de diminuer le nombre des sergents qui toient attachs au
Chtelet et  la personne du prvt[279].

          [Note 279: Ce nombre fut fix  soixante-dix sergents  pied
          et trente-cinq  cheval; mais, quelques annes aprs, le roi
          en augmenta le nombre, et permit au prvt d'avoir
          quatre-vingts sergents  cheval et quatre-vingts sergents 
          pied. Le prvt de Paris avoit encore douze autres sergents
           pied qui lui toient particulirement attachs, et
          faisoient auprs de lui l'office de gardes.]

Il se passa, sous ce prince, plusieurs vnements mmorables:
l'abolition et le supplice des Templiers; la canonisation de saint
Louis, demande par tous les ordres du royaume; l'tablissement fixe
du parlement  Paris. Les embarras que causoit la guerre de Flandre et
la multiplicit des affaires dterminrent le roi  prendre cette
mesure, qui devoit avoir des suites si considrables[280].

          [Note 280: _Voyez_ p. 146, 1re partie.]

Les dmls violents qui clatrent entre ce prince et le pape
Boniface VIII furent cause de l'tablissement d'un nouveau collge. Le
cardinal Lemoine, que le pape avoit envoy  Paris en qualit de
lgat, en fut le fondateur. Plusieurs autres collges furent galement
crs sous ce rgne: le collge des Cholets, le collge de Bayeux,
ceux de Laon, de Presle et de Montaigu. Le monastre des Cordelires
du faubourg Saint-Marceau avoit t fond, quelque temps auparavant,
par la reine Marguerite, veuve de saint Louis, qui ne mourut qu'en
1295. Elle n'eut pas la joie de voir la canonisation de son illustre
poux, laquelle ne fut termine que deux ans aprs sa mort. La
crmonie de l'lvation du corps fut remise  l'anne suivante, et se
fit avec la plus grande solennit. Le corps du saint fut lev par les
archevques de Reims et de Lyon; et dans la procession solennelle qui
se fit de Saint-Denis  Paris, tous les princes du sang voulurent
avoir l'honneur de le porter[281].

          [Note 281: Il fut report avec la mme pompe  Saint-Denis.
          Depuis on en transfra une cte dans l'glise de Notre-Dame,
          et partie du chef  la Sainte-Chapelle.]

(1312) Il faut placer dans les dernires annes de ce rgne la
construction du quai des Augustins, et l'achat que fit le roi de
l'htel de Nesle, dont nous aurons occasion de parler par la suite.
Cet htel, qui depuis fut abattu par Ludovic de Gonzague, et
reconstruit sous le nom d'htel de Nevers, toit hors de Paris, et
s'tendoit depuis les murs de la ville au couchant, jusqu'aux lieux o
fut depuis pose la porte  laquelle on avoit donn son nom.

Peu de temps aprs, Philippe-le-Bel donna au roi d'Angleterre et 
tous les seigneurs de son royaume cette fte superbe dont nous avons
dj parl[282]. Il mourut l'anne suivante  Fontainebleau.

          [Note 282: _Voyez_ p. 409, 1re partie.]

(1314) Le rgne de Louis-le-Hutin fut court. Ce prince rappela les
juifs, que son pre avoit chasss. Ces bannissements si frquents
toient causs par le zle religieux, et ces rappels par la pnurie
des finances. Les impts exorbitants et l'altration des monnoies les
avoient rduites, sous le rgne prcdent,  un tel tat de dtresse,
qu'il ne se trouva point d'argent dans le trsor pour le sacre du
nouveau roi. Ce fut le prtexte dont on se servit pour perdre
Enguerrand de Marigni, ministre de Philippe-le-Bel, et le principal
agent de ce prince dans toutes ses oprations financires. galement
ha du peuple et des grands, odieux surtout  Charles de Valois, frre
de Philippe, il fut accus devant quelques barons et quelques
chevaliers assembls par le roi  Vincennes, sans que l'on observt
aucune des rgles et formes judiciaires prescrites dans les matires
criminelles, sans mme qu'on voult l'entendre, condamn  tre pendu,
malgr sa qualit de gentilhomme et de chevalier, et attach au gibet
de Montfaucon, qu'il avoit fait lever lui-mme peu de temps
auparavant pour y exposer les corps des malfaiteurs aprs leur
supplice. Enguerrand n'toit peut-tre pas exempt de quelques
reproches dans son administration[283]; mais il fut condamn contre
toute justice, et sa mort est une tache  la mmoire de Louis X, qu'on
ne peut excuser qu'en faisant observer qu'il toit jeune, sans
exprience, et entour d'ennemis du surintendant, qui avoient jur sa
perte et qui employrent pour y parvenir les moyens les plus infmes
et les plus criminels. On sait que les remords tardifs du roi le
vengrent; et qu'autant qu'il toit en lui, ce prince rpara cette
grande iniquit commise en son nom. Frapp l'anne mme de la mort du
surintendant d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau,
Charles de Valois crut voir la main de Dieu appesantie sur lui, et
mourut au milieu des plus vifs sentiments de repentir, implorant les
misricordes de ce Dieu au tribunal duquel il alloit rendre compte.

          [Note 283: Il est toujours ais, dit le P. Daniel, de faire
          le procs  ceux qui ont administr les finances, soit parce
          qu'il est rare de se modrer dans un tel poste, soit parce
          que, dans un pareil maniement, il est moralement impossible
          de rendre compte de tout.]

(1315) La ville de Paris donna  ce prince une preuve de son
dvouement et de sa fidlit, en rpondant sur-le-champ  la demande
qu'il lui fit d'un secours dans la guerre de Flandre, commence sous
le rgne prcdent. Elle s'obligea  lui fournir,  ses dpens, 400
cavaliers et 2,000 fantassins. Cette guerre, qui se continuoit
toujours sans succs, puisoit la nation. Sous ce prtexte on accabla
le peuple d'impts; on vendit les offices de judicature; on leva des
dcimes sur le clerg; on alla jusqu' forcer les serfs, dont le roi
avoit encore un grand nombre dans ses domaines,  racheter leur
libert au prix des effets mobiliers, dont on leur permettoit, dans ce
temps-l, de disposer[284].

          [Note 284: Ceci va parotre bien extraordinaire, bien
          prodigieux, bien incroyable  nos grands prdicateurs de
          libert, aux philanthropes ennemis de la fodalit, qui
          versent encore tous les jours des larmes si amres sur le
          joug de fer dont elle accabloit l'humanit, dans ces temps
          d'une aussi effroyable tyrannie; mais il n'en est pas moins
          vrai que le plus grand nombre des serfs prfra _son argent_
           la libert qui lui toit _si peu libralement_ offerte.
          Attendu, est-il dit, dans les lettres du roi, que
          plusieurs, par _mauvais conseil_ ou faute de _bons avis_, ne
          connoissent pas _la grandeur_ du bienfait qui leur est
          accord, nous ordonnons  nos officiers de les taxer si
          _suffisamment_ et si _grandement_, comme leur condition et
          leurs _richesses_ pourront bonnement le souffrir. (Spicil.,
          t. III, p. 707.) Ceci prouve tout  la fois et que les serfs
          se soucioient peu d'tre libres, et qu'ils toient _riches_;
          ce qui devroit cependant ne pas sembler si malheureux  nos
          philosophes et  nos libraux: car tout en estimant la
          libert, on sait qu'ils ne mprisent point les richesses.]

Cette mme anne, la France entire fut dsole par une horrible
famine dont Paris se ressentit autant qu'aucun autre endroit du
royaume. On y vendoit le setier de bl cinquante sols (environ 48 fr.
de notre monnoie), et les pauvres, disent les chroniques du temps,
extnus par la faim, tomboient morts au milieu des rues, sans qu'on
leur portt aucun secours. L'avidit des boulangers accrut encore le
mal. Convaincus d'avoir ml au pain qu'ils fabriquoient des matires
nuisibles, pour le rendre plus pesant, ils furent arrts, dpouills
de leurs biens, exposs sur des roues aux insultes de la populace, et
bannis  perptuit du royaume.

(1316) Louis-le-Hutin mourut aprs avoir rgn un peu moins de deux
ans. Ce roi est le premier qui ait fait du Louvre sa demeure
habituelle; tous ses prdcesseurs habitoient de prfrence le palais
de la Cit. L'tablissement du parlement dans cette dernire maison
royale fut, dit-on, la cause de ce changement.

Cette fidlit de la ville de Paris envers ses rois,  laquelle nous
verrons bientt succder toutes les fureurs des factions et de la
rvolte, clata encore  l'avnement de Philippe-le-Long. La reine,
pouse de Louis X, toit enceinte lorsqu'il mourut; et jusqu' son
accouchement, Philippe, hritier prsomptif de la couronne, avoit en
mme temps un droit incontestable  la rgence du royaume. Le comte de
Valois, profitant de ce qu'il toit absent de Paris au moment de la
mort du roi, essaya de se crer un parti, et de lui disputer le
gouvernement de l'tat; mais la bourgeoisie, reconnoissant la
lgitimit des droits de Philippe, prit les arms, et chassa du Louvre
les soldats du comte, qui dj s'en toient empars. La mort du jeune
prince, dont la reine accoucha peu de temps aprs, fit natre encore
de nouvelles contestations pour la succession au trne, et Eudes de
Bourgogne, oncle de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, prtendit que sa
nice devoit en tre hritire. L'affaire, aprs avoir t long-temps
agite, fut dcide en faveur de Philippe, dans une assemble
mmorable qu'il convoqua lui-mme  Paris, et o se trouvrent les
princes du sang, les prlats, la noblesse du royaume et les principaux
bourgeois de la ville[285].

          [Note 285: C'est pour la premire fois, dit le prsident
          Hnault, qu'il est fait mention de la loi salique, qui ne
          permettoit pas que les femmes hritassent de la couronne de
          France. C'est encore l une de ces opinions errones de nos
          historiens modernes, que nous aurons occasion d'examiner et
          de rduire  sa juste valeur. Ce n'toit point uniquement
          par la loi salique, mais par toutes les anciennes lois et
          coutumes des Francs, que les femmes toient exclues de la
          succession au trne; et nous dirons pourquoi.]

(1318) On vit encore recommencer l'interminable querelle de
l'universit avec l'abbaye Saint-Germain; et les droits que cette
abbaye rclamoit sur le _Pr-aux-Clercs_, et que les coliers lui
contestoient, toient toujours la cause de ces dbats souvent
ensanglants. Pour en dtruire entirement la source, le roi jugea 
propos de se saisir lui-mme de la justice que les religieux
prtendoient avoir sur ce pr. Du reste, il fut fait une dernire
transaction entre les parties contendantes, dans laquelle l'universit
eut tout l'avantage, comme il arrivoit assez ordinairement[286].

          [Note 286: Pour cimenter cette paix, les religieux cdrent
           l'universit le patronage des cures de
          Saint-Andr-des-Arcs et de Saint-Cme, et payrent en outre
          tous les arrrages d'une rente qu'ils lui devoient en vertu
          d'une transaction faite antrieurement entre les deux
          parties. Ils convinrent en outre de faire murer la porte qui
          donnoit sur le Pr-aux-Clercs, lequel devint, depuis ce
          moment, une promenade publique commune aux coliers et aux
          habitants de Paris.]

(1320) Un dsordre plus grand fut celui que causrent les nouveaux
_Pastoureaux_. Ils s'toient forms de mme que les premiers, sur la
nouvelle qui s'toit rpandue d'une croisade que projetoit le roi, et
qui n'eut point son excution. C'toient galement des bergers, et
autres gens de la campagne, qui se rassemblrent sous la conduite de
deux misrables[287], non moins vils que le Hongrois Job. Leur troupe,
d'abord peu nombreuse, et qui observoit un certain ordre dans sa
marche, ne tarda point  se grossir de tous les brigands et vagabonds
qu'ils rencontrrent sur leur route; et, chose tonnante, le roi,
comme si la mmoire de ce qui s'toit pass sous saint Louis et t
entirement efface, favorisa un moment cet trange rassemblement.
Mais les excs auxquels ils ne tardrent point  se livrer, sous
l'influence de tant de sclrats qu'ils s'toient associs, l'eurent
bientt dsabus. Leur audace fut telle, qu'ils vinrent jusque dans
Paris arracher des prisons de Saint-Martin-des-Champs et du Chtelet
quelques-uns des leurs qu'on y avoit enferms. Puis, ayant travers
la ville, ils se rangrent en bataille dans le Pr-aux-Clercs, et l
leur nombre et leur rsolution tonnrent tellement les Parisiens,
qu'on leur laissa les passages libres: ils se rpandirent ensuite dans
les provinces, laissant partout des traces de leurs pillages et de
leurs violences, ne faisant surtout aucun quartier aux juifs, auxquels
ils avoient jur une guerre d'extermination. Ce ne fut que dans les
provinces du midi o ils pntrrent sans obstacle, que l'on parvint
peu  peu  les dissiper.

          [Note 287: C'toient deux mauvais prtres, l'un dpos de sa
          cure pour ses crimes, l'autre moine apostat de l'ordre de
          Saint-Benot. Ces hommes qui les suivoient toient des serfs
          affranchis; et il est remarquable que rien de pareil n'toit
          arriv avant ces affranchissements; ce qui semble justifier
          l'opinion mise dans l'ordonnance du conntable Duguesclin.
          (_Voyez_ p. 708.)]

Cet vnement fut suivi de la conspiration dite _des lpreux_,
lesquels toient en trs-grand nombre dans le royaume. On les accusoit
d'empoisonner les puits et les fontaines, d'aprs les suggestions des
juifs, qui eux-mmes toient, dit-on, gagns par les musulmans.
Plusieurs, qui s'avourent coupables, furent brls vifs, et l'on
chassa de nouveau les juifs du royaume.

Le roi mourut peu de temps aprs. Ce fut un prince ami de la justice,
et qui publia une foule de sages ordonnances[288]. Un prvt de Paris,
nomm Henri Capetal, commit, sous son rgne, un des crimes les plus
atroces dont l'histoire fasse mention. Il y avoit dans les prisons de
la ville un homme fort riche, lequel avoit t convaincu d'assassinat,
et comme tel, condamn au dernier supplice. Il offrit  Capetal une
somme considrable, s'il vouloit le sauver: celui-ci, bloui par
l'clat de l'or, eut l'incroyable barbarie de faire mettre  sa place
un prisonnier innocent, mais pauvre, qui subit le supplice destin 
ce coupable. Le roi, instruit de cette horrible prvarication, voulut
que le prvt ft puni sur-le-champ. Il fut jug par le parlement, et
condamn  tre pendu[289].

          [Note 288: Il songeoit, quand il mourut,  tablir partout
          un mme poids et une mme mesure, et  faire en sorte que,
          dans toute la France, on se servt de la mme monnoie. Louis
          XI eut depuis la mme pense.

          Ordonnance faite  Saint-Germain, de laquelle, dit du
          Tillet, est tire la maxime reue qu'en fait de justice on
          n'a gard  lettres missives; ordonnance sainte de nos rois,
          pour se garder de surprise en cet endroit, qui est leur
          principale charge. Autre ordonnance qui rgle que les
          confiscations seront employes  acquitter les rentes  vie
          ou perptuelles; autre qui runit au domaine les terres que
          le roi possdoit avant son avnement  la couronne; autre
          qui dfend aux matres du parlement, prsidents ou autres,
          d'interrompre _les besongnes du parlement_; autre au sujet
          de la discipline de cette compagnie; autre concernant le
          gouvernement de son palais, dans laquelle le roi dclare
          qu'il n'entendra aucune affaire avant d'avoir assist, tous
          les jours, au saint sacrifice de la messe.]

          [Note 289: Hugues de Cuisy, troisime successeur de Capetal,
          fut galement pendu dans l'htel de Nesle sous Philippe de
          Valois, pour prvarications dans l'exercice de sa charge.
          Ces deux excutions diminurent beaucoup la considration
          dont jouissoit la place de prvt de Paris.]

La fondation de Saint-Jacques-de-l'Hpital doit tre rapporte  ce
temps-l. On vit aussi s'lever plusieurs nouveaux collges, le
collge de Narbonne, le collge de Lisieux, celui de Cornouailles.

(1322) Le rgne de Charles-le-Bel est un des moins fconds en
vnements que nous offre cette poque. On continua  fonder des
collges[290]. Ce genre de fondations, si multipli au commencement du
quatorzime sicle, prouve le got qu'on avoit pour la science, et les
efforts que faisoit la nation pour sortir des tnbres o elle avoit
t si long-temps plonge. Toutefois la rvolution qui devoit y faire
natre et y dvelopper le got des bonnes lettres fut trs-tardive, et
jusqu' la fin du seizime sicle sa langue resta imparfaite et
barbare. Nous attendons encore la rvolution plus heureuse qui doit
introduire dans ses coles la vritable philosophie.

          [Note 290: Le collge du Plessis et celui des cossais.]

Le couvent des Haudriettes fut fond  cette poque.

(1328) Charles mourut aprs un rgne de six ans[291]. Il toit le
dernier des trois fils de Philippe-le-Bel. Ces trois princes, qui
sembloient promettre  ce roi une nombreuse postrit, disparurent en
moins de quatorze ans, sans laisser d'enfants; et la couronne passa 
Philippe de Valois leur cousin germain.

          [Note 291: Ce prince fut svre justicier. Sous son rgne,
          il se fit une recherche trs-rigoureuse des financiers,
          presque tous Lombards et Italiens, que l'on accusoit des
          usures les plus criantes: leurs biens furent confisqus, et
          on les renvoya dans leur pays, aussi pauvres qu'ils en
          toient venus. Grard Laguerre, receveur gnral des revenus
          de la couronne, accus de malversation, mourut  la
          question, sans avoir fait l'aveu du crime qu'on lui
          imputoit; mais il est probable qu'on en avoit acquis des
          preuves suffisantes, car son corps n'en fut pas moins tran
          par les rues et attach au gibet de Paris.]

Le rgne de Philippe de Valois et celui de Jean son fils offrent une
des poques les plus dsastreuses de la monarchie. Les batailles de
Crci et de Poitiers furent livres sous ces deux princes: par la
premire, la France fut ouverte aux Anglais et aux Flamands, et la
seconde, plus funeste encore, fit natre dans Paris un esprit de
dsordre et d'anarchie, qui, pendant prs d'un sicle, ne s'assoupit
quelques moments que pour se rallumer avec plus de fureur. Ces temps
malheureux, qui commencrent  la rgence du dauphin, depuis Charles
V, formeront, jusqu'au rgne mmorable de Charles VII, une troisime
poque, dont la place se trouve marque dans la suite de cet ouvrage.

Voici d'ailleurs les vnements les plus remarquables qui se passrent
 Paris jusqu' la prison du roi Jean. On fonda de nouveaux collges,
et en plus grand nombre encore que sous les rgnes prcdents[292].
(1329) On vit s'lever plusieurs glises et monastres nouveaux: le
Saint-Spulcre, Saint-Julien-des-Mnestriers, l'glise Saint-Yves, les
Clestins. Une croisade nouvelle fut encore prche  Paris; et ce fut
dans le Pr-aux-Clercs que l'archidiacre de Rouen y fit, au nom du
pape, un appel au roi de France et  tous les habitants de cette
ville. Philippe y prit la croix avec le patriarche de Jrusalem, sans
que cette crmonie et la moindre suite: on toit alors entirement
dgot de ces expditions lointaines. Les juges clercs et les laques
renouvelrent, sous ce prince, les contestations qui avoient pris
naissance entre eux ds le rgne de Philippe-Auguste, et qui s'toient
continues sous saint Louis. Dans le jugement qui fut rendu  ce
sujet, on vit que le roi, tout en penchant pour les accusateurs,
craignoit de blesser le clerg, et n'osa prononcer contre lui; il n'y
eut donc rien de dcid sur cette affaire, et les deux parties
conservrent l'une contre l'autre la mme animosit. Quelque temps
aprs les vques se runirent  Paris dans un concile, dans lequel il
fut arrt que tout juge laque qui retiendroit un clerc en prison,
malgr les demandes des juges ecclsiastiques, seroit excommuni; mais
en mme temps, et par ce sentiment de justice dont l'glise fut
toujours anime, ils firent plusieurs rglements dont le but toit
d'tablir, dans leurs diocses, des rformes qu'ils crurent
ncessaires pour justifier une dcision qui tendoit  leur donner une
si grande autorit.

          [Note 292: Les collges de Marmoutier, d'Arras, des
          Lombards, de Tours, de Lisieux, de Bourgogne, d'Autun, de
          l'_Ave-Maria_, le collge Mignon, ceux de Saint-Michel, de
          Cambrai, de Boncours, de Justice, des Allemands et de
          Tournai.]

(1333) Cette anne, il s'leva une dispute nouvelle entre l'universit
et l'vque de Paris,  qui cette compagnie contestoit le droit de
juger les clercs tudiant dans ses coles. Elle l'accusoit de violer
ses privilges, qu'il devoit soutenir, tant lui-mme docteur en
droit. Il fallut encore que le pape se mlt de cette affaire, et
nommt des cardinaux pour en connotre. Tel toit le crdit
extraordinaire de l'universit, que l'vque ne put l'emporter sur
elle, et que la paix ne fut rtablie qu'au moyen d'un jugement qui
prononoit entre les deux parties une sorte de compensation.

Clbre tournoi  Paris en 1344,  l'occasion des noces de Philippe,
second fils du roi. Ce fut au milieu de cette fte que furent arrts
Olivier de Clisson et plusieurs autres seigneurs bretons qui venoient
de signer un trait secret avec le roi d'Angleterre. Philippe les fait
dcapiter[293] sans aucune formalit, et cette excution violente,
bien qu'exerce sur des tratres, est une des causes de tous les
malheurs de ce rgne et du suivant. L'ennemi acharn de Philippe,
douard III, que l'on trouve ml  toutes les guerres intestines qui,
sous ce rgne, dsolrent la France, arme de nouveau et s'avance sans
obstacle jusque sous les murs de Paris. Il en dvaste les environs,
brle Saint-Germain-en-Laye, Nanterre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, la
tour de Montjoie, et se retire dans le Beauvoisis, tandis que
Philippe, tromp par de faux avis, l'attendoit dans les environs
d'Antony  la tte de son arme. Cette mme anne, le roi perd la
bataille de Crci; une peste gnrale dpeuple son royaume[294]. Dans
des circonstances si fcheuses, il demande  la ville un secours
qu'elle lui accorde[295]; (1350) mais il meurt sans en rien
recueillir, et laisse  son fils Jean un royaume dsol  l'intrieur
par une maladie contagieuse, et menac au dehors par un ennemi actif
et ambitieux.

          [Note 293: Nos rois commenoient  user de ce droit suprme
          sur les grands vassaux; et peu de temps aprs Jean fit
          dcapiter, dans l'htel de Nesle, le comte d'Eu et de
          Guines, conntable de France, accus et convaincu de haute
          trahison; mais, dans cette dernire excution, du moins les
          formalits ncessaires furent remplies.]

          [Note 294: Il y avoit dj eu plusieurs maladies
          contagieuses  Paris sous les rgnes prcdents; mais
          celle-ci, qui dsola en mme temps toute la France, fut la
          plus terrible qui et encore exerc ses ravages dans cette
          capitale. Elle enleva plusieurs personnes de la famille
          royale: Jeanne de Navarre, fille de Louis X; Bonne de
          Luxembourg, femme du duc de Normandie; la reine Jeanne de
          Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Il mouroit 
          l'Htel-Dieu jusqu' cinq cents personnes par jour; on
          renouvela par trois fois la communaut des soeurs qui
          servoient les malades, et qui prirent toutes victimes de
          leur zle. Des quartiers entiers devinrent dserts; et le
          cimetire des Innocents se trouva tellement combl de
          cadavres, qu'on se vit forc de le fermer, et d'en bnir un
          autre hors de la ville.]

          [Note 295: C'toit une imposition sur diverses marchandises;
          mais le roi reconnut que cet octroi toit gratuit de la part
          de la ville, et ne portoit aucun prjudice  ses privilges
          et franchises.]

Nul prince, dit le prsident Hnault, n'a si souvent assembl les
tats gnraux et particuliers des provinces que le roi Jean. Il en
assembla tous les ans jusqu' la bataille de Poitiers. Une suspension
d'armes convenue avec les Anglois toit sur le point d'expirer. Les
trois ordres furent convoqus  Paris pour y dlibrer sur les
subsides ncessaires dans une circonstance aussi importante. Peu de
temps aprs le roi entra en campagne et donna la bataille de Poitiers
(1356), o il perdit toute son arme et fut fait prisonnier avec les
principaux seigneurs de son royaume. Aprs ce revers fameux, Paris
devint le thtre de troubles qui furent sur le point de renverser la
monarchie: leur peinture formera la quatrime poque de ce prcis
historique, et nous reviendrons en mme temps sur les principaux
vnements de ces derniers rgnes, sur lesquels nous venons de passer
si rapidement.

On a vu que, sous Louis IX, les moeurs toient trs-mauvaises, et que
leur corruption fut plus forte que tous les rglements de ce saint
roi. Il ne parot pas qu'elles aient t moins corrompues sous ses
successeurs. Les Franois toient alors ignorants et passionns; et la
violence de leurs passions rendant leur pit superstitieuse, leur
faisoit voir dans des pratiques de dvotion, toutes extrieures et
souvent minutieuses, une expiation suffisante de tous les crimes
qu'ils pouvoient commettre. Plus clairs par la suite, leurs moeurs
devinrent meilleures, parce qu'ils comprirent mieux le vritable
esprit de la religion, et chez des peuples encore enfants, une telle
rvolution peut s'oprer promptement et facilement. Elle est plus
difficile au milieu d'un peuple corrompu, comme nous le sommes
maintenant, par l'excs d'un faux savoir, et par les raffinements
d'une police que l'on considre follement comme le dernier degr de la
civilisation.

Malgr tous les efforts que fit le grand monarque que nous venons de
nommer, pour tablir l'ordre et la police dans Paris, l'autorit
royale y toit encore trop conteste pour qu'ils pussent avoir des
effets bien durables. On sait les dsordres continuels auxquels s'y
livroient les coliers, et ceux plus grands encore qu'y commirent les
derniers Pastoureaux. Sous Philippe-le-Bel, les violences qui s'y
renouveloient chaque jour toient telles, que le parlement se vit
contraint de publier une ordonnance qui y dfendoit le port d'armes,
sous peine de prison. Le roi Jean, pendant les premiers temps de son
rgne, s'occupa aussi beaucoup de la police, et fit plusieurs
rglements utiles, surtout relativement aux mendiants qui abondoient
dans cette grande ville, et dont la plupart se livroient au brigandage
lorsqu'on leur refusoit l'aumne. Il en publia aussi de relatifs  la
propret des rues[296].

          [Note 296: Il fit dfendre de nourrir des pourceaux dans
          l'enceinte de la ville, sous peine de dix sous d'amende pour
          chaque pourceau, et permit au premier qui les rencontreroit
          de les tuer. Il toit aussi dfendu de balayer les rues dans
          les grandes pluies, pour ne pas charger la rivire des
          immondices, qui devoient tre emportes dans des
          tombereaux.]

On voit tous ces princes, jusqu' Charles V, apporter la plus grande
attention  tenir chacun dans son tat. La cavalerie et les pleines
armes toient rserves  la noblesse; et les roturiers, mme les plus
distingus, n'toient admis que dans l'infanterie. Le rgne de ce
dernier roi, qui fut l'poque la plus florissante de la chevalerie,
maintint svrement cet antique usage; et jusqu' Louis XII, on ne
voit point qu'il ait t altr. Sous ce monarque tous les gendarmes
toient gentilshommes, et beaucoup d'entre eux grands seigneurs: la
confusion ne se mit dans les armes que sous Henri II.

On promulgua sous Philippe-le-Bel une loi somptuaire qui fixoit les
dpenses de la table et des habits: elle rgloit le souper  deux mets
et un potage au lard, et le dner  un seul mets et entremets. On ne
servoit que trois plats sur la table de nos rois; leur meilleur vin
toit celui d'Orlans. Louis-le-Jeune en faisoit des largesses: Henri
Ier en avoit toujours  la guerre, et lui attribuoit la vertu
d'exciter aux grands exploits[297].

          [Note 297: Saint-Foix.]

Il falloit tre duc, comte ou baron, et avoir _six mille livres de
terre_, pour donner  sa femme quatre robes par an. Nulle demoiselle,
si elle n'est chtelaine ou dame de deux mille livres de terre, n'en
aura qu'une. Le prix qu'on permettoit de mettre aux toffes toit
depuis dix sous jusqu' vingt, l'aune de Paris; et les dames de la
premire qualit avoient seules le droit de la payer jusqu' trente
sous. Enfin, pour mettre de la diffrence dans les tats, il toit
ordonn que nulle bourgeoise n'auroit de char et ne se feroit conduire
le soir avec un flambeau[298].

          [Note 298: _Ibid._]

Les costumes varirent beaucoup, depuis l'habit long que nous
rapportmes des croisades, jusqu'aux pantalons troits qui devinrent 
la mode sous Franois Ier. Nous offrirons dans la suite de cet ouvrage
le tableau de ces variations, et celui de beaucoup d'autres usages
curieux et singuliers qui y trouveront naturellement leur place.




SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Cette glise royale et paroissiale est une des plus anciennes et des
plus remarquables de Paris; et il n'en est aucune dont l'origine
prsente plus d'obscurit. Il est certain qu'elle existoit au septime
sicle, puisque saint Landri, vque de Paris, mort vers l'an 655 ou
656, y fut inhum; mais c'est sans preuve suffisante que plusieurs
historiens[299] ont avanc qu'elle avoit t fonde par Childebert et
la reine Ultrogothe, qui l'levrent, disent-ils, en l'honneur de
saint Vincent. Cette opinion n'est soutenue d'aucune autorit assez
grave, et l'on ne peut  cet gard admettre comme des preuves
suffisantes, ni les statues reprsentant un roi et une reine que l'on
voit sous le porche ou vestibule de cette glise, ni l'inscription qui
porte: _C'est Childebert, roi chrtien, et Ultrogothe sa femme, qui
fondrent cette glise_, ni l'usage o l'on a t long-temps d'y fter
saint Vincent comme premier titulaire. Ces reprsentations grossires
d'un roi et d'une reine ne conviennent pas plus  Childebert et 
Ultrogothe qu' d'autres princes; d'ailleurs les figures et
l'inscription, qui mme n'a t grave qu'aprs coup[300], n'ont pas
cinq cents ans d'antiquit: car le portail sous lequel elles sont
places est d'une construction qui ne peut remonter plus haut que le
sicle de Philippe-le-Bel.  l'gard du culte qu'on rendoit dans cette
glise  saint Vincent, l'abb Lebeuf a si videmment dmontr qu'elle
n'avoit jamais t sous l'invocation de ce saint diacre, que, malgr
la tradition et l'usage, on en a supprim le nom dans le _Propre_ de
cette paroisse, imprim en 1745.

          [Note 299: Dubreul, Malingre, Bellefort.]

          [Note 300: Elle toit crite en petit gothique, et place
          entre les deux statues: l'abb Lebeuf ne lui donne que deux
           trois cents ans.]

Nous pensons qu'au sujet de l'origine de cette glise, l'opinion la
plus solidement tablie est celle de Jaillot[301], qui prtend qu'elle
fut construite en entier par les ordres de Chilpric Ier, pour y
recevoir le corps de saint Germain, vque de Paris. La preuve qu'il
en donne est un testament de _Bertichram_ ou _Bertchram_ (que nous
appelons Bertram ou Bertrand), vque du Mans, dict le 24 mars de la
vingt-deuxime anne du rgne de Clotaire, dans lequel le testateur
assigne un fonds pour desservir  perptuit le lieu de la spulture
de saint Germain, d'abord dans l'glise de saint Vincent[302], o son
corps toit alors dpos, _ensuite dans la basilique nouvelle que le
roi Chilpric venoit de faire construire_, s'il y toit
transport[303].

          [Note 301: Quartier du Louvre, p. 25.]

          [Note 302: Depuis, l'abbaye Saint-Germain-des-Prs: le corps
          du saint toit dans la petite chapelle Saint-Symphorien, qui
          faisoit partie de cette basilique.]

          [Note 303: Voici les termes de cet acte:

               _Basilic domni ac peculiaris patrini mei Germani
               episcopi qui me dulcissim enutrivit, et su sanct
               oratione, ac si indignum, ad sacerdotii honorem
               perduxit, si_ SUPERSISTIT _in basilic domni Vincentii,
               ubi sanctum ejus corpusculum requiescit, dono inibi in
               honore sepultur su, villam Boban qu est in
               territorio Stampense super fluvio Colla, quam mihi
               gloriosus domnus Chlotarius rex suo munere contulit:
               quod jubeo e conditione ut si sanctum corpus ejus_ IN
               BASILICA NOVA _quam inclitus Chilpericus quondm rex
               construxit, si convenerit, ut inibi transferatur, villa
               ipsa, ubi semper ejus corpus fuerit, semper ibi
               deserviat, et ipse sanctus pontifex pro meis
               facinoribus deprecari dignetur...... Die VI kal.
               aprilis, anno XXII regnantis gloriosissimi domni
               Chlotarii regis_. (Corvaisier--Hist. des vques du
               Mans, p. 194.)]

Cependant cette glise porte le nom de _saint Germain d'Auxerre_ et
non celui de l'vque de Paris; et l'on ne peut nier qu'il n'existe
quelques traditions qui tendent  tablir qu'elle a t btie sous le
vocable du premier saint. Mais si on les examine avec quelque
attention, l'on verra qu'elles se rduisent  de simples conjectures
et  un diplme de Charles-le-Chauve, lequel est au moins suspect en
cette partie. Je croirois, dit l'abb Lebeuf, qui a fait une
dissertation particulire sur l'antiquit de cette glise, je croirois
qu'il en faut attribuer la premire origine  une chapelle qui aura
t construite peu de temps aprs la mort de saint Germain d'Auxerre,
en mmoire de quelque miracle qu'il aura opr en allant de Paris 
Nanterre, dans l'un ou l'autre des deux voyages qu'il fit dans la
Grande-Bretagne; qu'au sixime sicle, l'vque de Paris, qui portoit
son nom, ne fut pas indiffrent pour l'autel rig sous l'invocation
de ce grand prlat; et que ce pourroit bien tre sous son piscopat
que fut btie la rotonde qui fit dsigner dans la suite cette glise
sous le nom de Saint-Germain-le-Rond.

 ces assertions dpouilles de preuves, et dans lesquelles on ne voit
en effet que les conjectures d'un savant, qui hasarde une opinion
qu'il ne peut tablir d'une manire satisfaisante, Jaillot oppose le
silence absolu de tous les crivains contemporains sur les miracles de
saint Germain d'Auxerre  l'endroit o fut fonde cette glise, tandis
qu'ils ont recueilli avec le plus grand soin tous ceux qu'il a oprs
ailleurs, et qu'ils ont pouss l'exactitude jusqu' indiquer les croix
et les oratoires levs dans les lieux devenus fameux par ces
vnements miraculeux, ou par les prdications du saint. Il ajoute
(et ce fait, qui peut parotre aujourd'hui peu considrable, l'toit
beaucoup dans ce temps-l) que l'vque de Paris, dont en effet la
dvotion toit grande au saint dont il portoit le nom, possdant une
de ses reliques, en fit prsent[304]  sainte Genevive, dont il toit
contemporain, comme une marque de l'estime particulire qu'il avoit
pour elle; ce qu'il n'et point fait, s'il et exist une chapelle ou
un oratoire en l'honneur de ce saint: car, dans ce cas, il se seroit
empress de l'y dposer, etc. Quant au diplme de Charles-le-Chauve,
dans lequel il est question de l'glise de Saint-Germain en ces
termes, _Quod  priscis temporibus Autissiodorensis dicitur_, l'abb
Lebeuf lui-mme pense avec raison que cette addition a t faite aprs
coup, et insre ensuite dans toutes les copies.

          [Note 304: Cette relique toit une portion de ses vtements.
          Elle existoit encore dans le trsor de Notre-Dame en 1787.]

C'est en effet le seul titre o cette qualification lui soit donne:
tous les historiens, tous les diplmes qui ont parl de cette glise n'y
joignent aucun surnom; elle est simplement appele l'glise de
Saint-Germain; et ce ne fut que dans le neuvime sicle qu'elle reut,
en raison de sa forme nouvelle, la dnomination de Saint-Germain-_le-Rond_:
Abbon est le premier qui la dsigne ainsi dans son pome,

  _Germani Teretis contemnunt littora sancti._

Tant de tmoignages runis, o rien ne s'explique en faveur de saint
Germain d'Auxerre, peuvent servir  confirmer les inductions tires du
testament de _Bertram_; cependant on demande pourquoi le projet
attribu  Chilpric, de transporter le corps de saint Germain dans la
nouvelle basilique, n'eut point son excution. Cette difficult, plus
grande que les autres, ne peut tre rsolue d'une manire
satisfaisante; et le silence absolu que gardent  cet gard tous les
auteurs contemporains ne permet de hasarder que de simples
conjectures. On prsume donc que Chilpric, n'ayant survcu que huit
ans  saint Germain, ne put faire achever la basilique qu'il avoit
commence; que Frdgonde, dont la vie fut si agite, remplie de tant
de crimes, de passions et de malheurs, ne s'empressa pas de la faire
continuer; et que, d'un autre ct, les religieux de Saint-Vincent,
jaloux de conserver les prcieuses dpouilles dont ils toient
dpositaires, firent natre tous les obstacles qui pouvoient en
empcher ou en retarder la translation. Les troubles qui remplirent
les derniers rgnes de la premire race durent favoriser leurs voeux
et leurs projets; et lorsque Ppin monta sur le trne, il est probable
qu'on ne pensa plus  les dpouiller d'un bien dont une si longue
possession sembloit les rendre lgitimes propritaires. Ce prince, qui
avoit besoin de se concilier tous les esprits, voulut au contraire,
par une crmonie clatante, faire cesser toutes les craintes qu'ils
pouvoient avoir encore  cet gard. Le 25 juillet 754, assist de ses
fils et des grands du royaume, il fit transfrer avec la plus grande
pompe le corps de saint Germain, de la petite chapelle de
Saint-Symphorien dans le choeur de la grande glise de Saint-Vincent,
qui depuis fut appele de _Saint-Germain_ ou de _Saint-Vincent et de
Saint-Germain_. Alors l'autre glise prit sans doute le surnom dont
nous venons de parler[305], pour ne pas tre confondue avec la
premire. Telles sont les conjectures imagines pour expliquer cette
difficult; et l'on doit convenir qu'elles sont  la fois
vraisemblables et ingnieuses.

          [Note 305: _S. Germani Rotundi._]

Enfin cette basilique toit la premire glise canoniale et
paroissiale qui dt son origine  la cathdrale; et cette dpendance
absolue o elle toit de l'glise mre[306], semble tre une nouvelle
preuve qu'elle avoit pour titulaire le saint vque qui l'avoit
gouverne, et non celui d'Auxerre.

          [Note 306: Les vques de Paris possdoient, dans les
          environs de cette glise, une grande tendue de terres
          labourables et de prairies, dont les dmembrements ont form
          plusieurs paroisses et les quartiers les plus populeux de
          Paris.]

L'glise de Saint-Germain subsista telle qu'elle avoit t btie,
d'abord, jusqu'au sige de Paris par les Normands. Ces barbares
l'pargnrent tant qu'elle leur parut utile  leur dfense: ils la
fortifirent  cet effet d'un foss dont on retrouve encore
aujourd'hui la trace dans la rue qui en porte le nom; mais lorsqu'ils
furent obligs de quitter Paris, ils la dtruisirent de fond en
comble. Helgaud, moine de Fleury, nous apprend que le roi Robert la
fit rebtir[307], et que c'est alors qu'on trouve pour la premire
fois des titres certains qui la prsentent sous le nom de
Saint-Germain-l'Auxerrois, celui de Saint-Germain-le-Rond ne pouvant
plus lui convenir  cause de la forme nouvelle de l'difice. On se
dtermina sans doute  lui donner ce vocable, parce qu'il la
distinguoit pour toujours de l'abbaye de Saint-Vincent, dsigne
depuis long-temps sous celui de Saint-Germain-des-Prs.

          [Note 307: Duchesne, t. IV, p. 77.]

Le mme crivain qui nous apprend que cette glise fut rebtie par le roi
Robert, a jet quelques auteurs, mme modernes, dans une erreur assez
grave, en la dsignant sous le nom de _Monasterium_: ils en ont conclu
qu'il y avoit anciennement des religieux  Saint-Germain. Il est vrai
qu'on entend aujourd'hui par le mot de _monastre_ un lieu habit par des
religieux et par un suprieur qui les commande; mais alors on appeloit
aussi _monastre_ toute glise collgiale ou paroissiale, parce que les
chanoines et les prtres qui les desservoient pratiquoient la vie commune:
ils sont ainsi appels, dit Dubreul, _propter convictum communem quem
primits habebant_[308]. Il en est de mme du nom d'_abb_, qui, dans sa
vritable tymologie, signifie _pre_, et qui, depuis, a t affect
spcialement aux _archimandrites_ ou chefs et suprieurs des maisons
religieuses. Dubreul soutient donc avec raison que l'glise de
Saint-Germain-l'Auxerrois n'a jamais eu d'abb, mais un doyen et un
certain nombre de chanoines. D'ailleurs une charte authentique d'Imbert,
vque de Paris, donne en 1030, et confirme en 1108 par celle de Galon,
un de ses successeurs, dsignant les ecclsiastiques qui desservoient
cette _glise_, leur donne cette qualit de _Chanoines_; ce qui prouve
que, quand bien mme des religieux l'eussent desservie dans l'origine, son
tat toit dj chang sous Robert, malgr le titre de _monastre_ que lui
donne l'historien de ce prince.

          [Note 308: Le nom de _monastre_ s'est conserv long-temps
          pour les paroisses, dans le vieux mot _montier_ et
          _moutier_: _mener la marie au moutier_. Dans la chronique
          de Cambrai, que cite l'abb Lebeuf, la cathdrale d'Arras
          est appele _monasterium S. Mari Atrebatensis_.]

Il est donc naturel de penser que, dans tous les temps, la communaut
de Saint-Germain-l'Auxerrois a t compose de chanoines; et cette
dpendance mme o ils toient de la cathdrale en est une nouvelle
preuve, puisqu' cette poque les religieux toient dj affranchis de
la juridiction piscopale. Dans les commencements, ces chanoines
administroient le baptme et les autres sacrements, et toient tour 
tour chargs des fonctions curiales; mais l partie de la ville qui
toit sous leur gouvernement s'tant considrablement peuple, surtout
sous le rgne de Philippe-Auguste, ils choisirent un vicaire pour
remplir ces fonctions sous leurs yeux. Par l cette collgiale fut
rige en cure au commencement du treizime sicle; et l'on trouve en
effet plusieurs actes dans lesquels, ds l'an 1202, le _prtre_,
c'est--dire le cur, est distingu des chanoines[309].

          [Note 309: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 18, _verso_.]

L'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois est, aprs la cathdrale, la
seule parmi les anciennes glises sculires qui ait eu une cole; et
cette cole toit tellement clbre, que le nom en est rest  une
partie de son territoire. Un passage de Grgoire de Tours donneroit 
penser qu'elle existoit ds le temps de l'vque de Paris saint
Germain, et de Ragnemode son successeur: on ne peut douter du moins
qu'elle ne ft dj florissante sous le rgne de Charlemagne, poque 
laquelle on vit renatre les tudes si long-temps ngliges. Cette
cole dut reparotre avec un nouvel clat sous le roi Robert, qui
rebtit l'glise, et qui s'intressoit particulirement  l'ducation
des jeunes ecclsiastiques; mais le terrain o elle toit situe tant
devenu depuis ncessaire pour les dpts de la navigation, et
l'universit s'tant forme sur la montagne Sainte-Genevive, les
tudes cessrent  Saint-Germain. C'est aussi la premire glise, en
exceptant toujours la cathdrale, qui ait possd de bonne heure une
nombreuse communaut de clercs. Les chanoines l'tablirent au douzime
sicle, afin de donner plus de solennit  la clbration des offices;
et Maurice de Sully, alors vque de Paris, approuva cet
tablissement[310].

          [Note 310: Lebeuf, Hist. du Dioc. de Par., t. I, p. 49.]

Son chapitre est de mme l'un de ceux qui ont fourni  l'glise de
France les plus illustres personnages. Parmi ses doyens, dont on a la
liste depuis sept  huit sicles, plusieurs devinrent vques ou se
distingurent par leur pit. Il possdoit d'ailleurs un grand nombre
de prrogatives, entre autres, le droit de nommer  tous les bnfices
fonds sur son territoire, ce qui comprenoit presque tout le quartier
occidental de la ville et des faubourgs de Paris[311].

          [Note 311:  commencer au Grand-Chtelet inclusivement, et
          suivant la grande chausse de Saint-Denis, pour ne se
          terminer que vers Saint-Cloud, dont Chaillot seul se
          trouvoit except. (LEBEUF, _ibid._)]

Cette paix et cette considration dont il jouissoit ne furent
troubles que vers le commencement du sicle dernier. Il s'toit dj
lev plusieurs procs entre le chapitre et le cur; les chanoines
avoient aussi des dmls frquents avec les marguilliers, et mme
avec les chapelains du choeur[312]. Ces divisions, et le mauvais tat
des affaires des chanoines de Notre-Dame, firent natre l'ide de
runir les deux chapitres. La proposition en fut faite en 1736; et
aprs d'assez longues contestations relatives au rang et aux
privilges que demandoient les chanoines de Saint-Germain, cette
glise collgiale, qui pouvoit  juste titre se dire la fille ane de
celle de Paris, retourna en 1744  la source d'o elle toit sortie,
onze  douze sicles auparavant; et la nomination des bnfices
auxquels elle prsentoit revint  l'Ordinaire.

          [Note 312: Il y avoit eu anciennement beaucoup de fondations
          de chapelles qui n'existoient plus dans le quatorzime
          sicle; et les plus anciennes de ce temps-l ne passoient
          pas le quinzime. L'abb Lebeuf y compte une chapelle de
          Saint-Nicolas, dans la nef, tablie ds l'an 1189; en 1317,
          une chapelle de Sainte-Madeleine; en 1328, une chapelle de
          la Trinit, fonde par Guillaume Des Essarts. Plusieurs
          chapellenies se trouvoient dj tablies en 1497,  l'autel
          des Cinq-Saints, situ dans la nef, etc., etc. (Le mme,
          _ibid._, p. 50.)]

Le btiment de Saint-Germain-l'Auxerrois n'toit pas moins illustre
que la communaut qu'il renfermoit. Cette glise, objet de l'affection
particulire de nos rois, et btie  plusieurs reprises par l'ordre de
ces princes, en avoit pris le nom de _royale_; et ce titre lui fut
confirm lorsqu'ils eurent fait du Louvre leur demeure ordinaire.
Quant  l'antiquit de ses constructions, Piganiol s'est tromp en
disant qu'il restoit encore quelques parties de celles qui avoient t
faites du temps de Robert: ce qu'on y voit de plus ancien est le grand
portail[313], qui parot tre du sicle de Philippe-le-Bel; le
vestibule ou portique qui le prcde ne fut construit que sous le
rgne de Charles VII. Cette faade de l'difice n'a d'ailleurs jamais
t termine; et il est facile de voir sur l'lvation que toutes les
parties suprieures et pyramidales y manquent entirement[314].

          [Note 313: _Voy._ pl. 47. La situation de ce portail, plac
          intrieurement, et prcd d'un vestibule, est cause sans
          doute que les figures dont il est orn ont chapp aux
          dvastations des brigands rvolutionnaires. Elles sont au
          nombre de six, et reprsentent les deux personnes royales
          dont nous avons dj parl, un ecclsiastique orn d'une
          simple dalmatique, qu'on croit tre le saint diacre Vulfran;
          sainte Genevive, un ange et un vque, que l'abb Lebeuf
          dit tre saint Landri. Le peuple de Paris s'imagine y voir
          la reprsentation de saint Germain; mais c'est une erreur:
          la statue de saint Germain toit au trumeau qui sparoit les
          deux battants de la porte; elle en fut te dans le
          dix-septime sicle, avec le pilier qui embarrassoit
          l'entre, et enfouie en terre sous la premire arcade du
          bas-ct,  droite. (LEBEUF, _ibid._, p. 42.)]

          [Note 314: _Voyez_ pl. 35.]

Le choeur, autant qu'on pouvoit juger dans le sicle dernier, par sa
structure et par les anciens vitraux qu'on y avoit conservs,
paroissoit tre du quatorzime sicle; les ailes, les chapelles, la
croise avec son double portail et la nef toient d'une construction
plus moderne au moins de cent ans[315]. En 1607, on construisit sur le
terrain du clotre un rservoir pour les eaux de la Samaritaine, et
une galerie couverte, voisine du grand portail, laquelle servoit de
chapelle  la communion.

          [Note 315: _V._ pl. 36. Le clocher, dont on a abattu la
          partie pyramidale, toit d'un gothique qui annonoit le
          douzime sicle. Sa situation singulire au ct mridional
          de l'entre du choeur porte  penser qu'il y en avoit un
          autre au ct septentrional, pour tablir un ordre
          symtrique, comme on le remarque dans un grand nombre
          d'glises.]

Dans le temps que le chapitre toit  Saint-Germain, le choeur de
cette glise toit ferm de toutes parts  la hauteur des arcades des
bas cts, et il n'y avoit d'ouvertures que par la porte principale et
par les portes collatrales.

Le jub, tel qu'il toit alors, passoit pour un morceau
d'architecture trs-remarquable; il avoit t lev sur les dessins de
Pierre Lescot[316], et les sculptures toient de Jean Goujon. Ce jub
toit port sur trois arcades; celle du milieu formoit la principale
entre du choeur, et dans la baie de chacune des deux autres toit un
petit autel renferm par un balustre. Aux deux extrmits on voyoit,
sur deux autels saillants, les statues en pierre de la Vierge et de
saint Louis, d'un trs-mauvais travail; les jambages de ces arcades
toient revtus chacun de deux colonnes corinthiennes, et les cintres
en toient orns de figures d'anges, tenant les instruments de la
Passion. Sur l'appui du jub et au-dessus des colonnes on avoit plac
les statues des quatre vanglistes; mais ce qu'il y avoit de plus
prcieux dans cette dcoration toit un grand bas-relief, qui en
occupoit le milieu, et qui reprsentoit Nicodme ensevelissant
Jsus-Christ. Ce morceau, admirable, dit-on, sous tous les rapports
d'ordonnance et d'excution, toit de la main du clbre sculpteur que
nous venons de nommer. Il fut dtruit avec le reste, lors des
changements qui s'oprrent dans l'administration de Saint-Germain,
par la runion de son chapitre  celui de Notre-Dame.

          [Note 316: Architecte de la partie du Louvre btie sous
          Franois Ier. Nous aurons bientt occasion d'en reparler.

          La construction de ce jub fut accompagne de riches
          embellissements faits intrieurement  cette glise depuis
          1607 jusqu' 1623, en menuiserie, peintures, bronzes,
          marbres prcieux et dorures. Toutes les votes furent
          peintes d'azur, sem de fleurs de lis d'or. Le grand autel
          surtout toit d'une magnificence remarquable, orn de six
          colonnes de porphyre, enceint d'une balustrade de marbre
          blanc, etc.]

Le cur et les marguilliers pensrent aussitt  faire excuter dans
leur glise les travaux convenables pour la rendre vraiment
paroissiale[317]. Il fut dcid qu'on ouvriroit le choeur de tous les
cts: pour y parvenir, on abattit, en 1745, les lambris qui
l'environnoient, et mme le jub qui rgnoit sur la porte principale;
le pav de l'glise fut relev et rpar dans toute son tendue; et
afin d'viter de nouvelles dgradations, on pratiqua sous l'glise de
vastes caveaux pour les inhumations. Tous ces changements furent
approuvs,  l'exception de la destruction du jub.

          [Note 317: Dans le temps que cette glise toit collgiale,
          l'office paroissial se clbroit dans une chapelle de la
          nef, que l'on appeloit chapelle de la paroisse.]

Le choeur reut alors la forme nouvelle qu'il a conserve jusqu' nos
jours. Cette dcoration fut faite sur les dessins de M. Baccari,
architecte: les piliers gothiques prirent une forme moderne; dans les
masses qui sont au-dessus des arcades, il retailla des tables[318]
enfonces avec un caisson au milieu; au pourtour du choeur, au-dessous
des croises, rgnoit une balustrade d'entrelacs, enrichie de
fleurons, et dont les pidestaux toient orns de ttes de chrubins.
On prit en mme temps des mesures pour procurer un jour suffisant 
toute l'glise, en supprimant les rosettes gothiques et une grande
partie des meneaux[319] des croises: des vitraux neufs les
remplacrent. MM. Gois et Mouchi, sculpteurs du roi, ajoutrent les
statues de saint Vincent et de saint Germain  plusieurs autres
sculptures modernes dont ce choeur alors fut dcor; il fut enceint
d'une grille  hauteur d'appui, en fer poli et bronze dor, d'une
trs-belle excution; enfin, rien ne fut nglig pour que cette
restauration rpondt  la dignit d'une des plus anciennes et des
plus clbres glises de Paris.

          [Note 318: Nom qu'on donne, dans la dcoration
          d'architecture,  une partie unie, simple, de diverses
          figures, et ordinairement carre-longue.]

          [Note 319: C'est ainsi qu'on nomme les montants et traverses
          de bois, de pierre ou de fer qui sparent les guichets d'une
          croise.]

Elle possdoit des ornements plus prcieux encore: plusieurs tableaux
des plus grands matres de l'ancienne cole franoise en dcoroient la
nef, dont le banc de l'oeuvre, excut sur les dessins de Perrault et
Lebrun, passe pour le plus beau qu'il y ait  Paris. La plupart des
artistes logs au Louvre, et paroissiens de cette glise, s'toient
fait un honneur, dans le sicle dernier, d'y consacrer quelques-uns de
leurs ouvrages. Enfin, ses murs et ses piliers toient couverts des
noms d'un grand nombre de personnages illustres par leurs talents ou
par leurs vertus, dont elle contenoit les dpouilles mortelles, et ses
chapelles offroient les tombeaux de plusieurs d'entre eux. La plupart
de ces monuments ont t dtruits ou disperss; ces noms ont t
effacs, et une nudit presque absolue a succd  cette magnificence
religieuse, dont il ne reste mme presque aucun souvenir.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Philippe de
     Champagne_.

     Dans la chapelle de la paroisse, les tableaux de saint Vincent et
     de saint Germain, par le mme.

     Sur l'autel d'une autre chapelle qui est auprs de celle de la
     paroisse, un tableau de saint Jacques, par _Le Brun_.

     Dans la chapelle des Agonisants, un tableau de Jouvenet dont le
     sujet est _l'Extrme-Onction_.

     Dans la chapelle des Frres-Tailleurs, les disciples d'Emmas,
     par _Restout_.

     Au-dessus des portes latrales des croises, Jsus-Christ sur la
     montagne, et Jsus-Christ gurissant un possd, par _Charles
     Coypel_.

     Au-dessus de la chaire, qui toit remarquable par la richesse de
     ses ornements, un tableau de _Boullongne_, reprsentant une des
     prdications de Jsus-Christ.

     Dans la chapelle o s'assembloient les marguilliers, on voyoit un
     tableau qui y avoit t transport d'une des croises de l'glise
     o il toit plac auparavant. C'toit une copie de la fameuse
     Cne de _Lonard de Vinci_[320].

          [Note 320: On prtend que Franois Ier, vivement frapp des
          beauts de l'original peint  fresque dans le rfectoire des
          Dominicains de Milan, voulut le faire transporter en France,
          avec le mur sur lequel il toit peint, mais qu'ayant reconnu
          l'impossibilit de l'excution d'un tel projet, il en fit
          faire plusieurs copies, au nombre desquelles toit celle-ci.
          Si le fait est vrai, on ne sauroit assez regretter ce
          morceau, d'autant plus prcieux que l'original est dans un
          tat de dgradation qui augmente tous les jours, et qu'on
          dit irrparable.]

     Le tableau du matre-autel, par _Vien_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Louis de Poncher, garde des sceaux, mort en 1521, et Roberte Le
     Gendre sa femme[321].

          [Note 321: Le mausole de ces deux personnages offre leurs
          figures en albtre, tendues sur une tombe de marbre noir,
          les mains jointes et la tte appuye sur un coussin; l'homme
          en habit de guerre, la femme vtue suivant la mode du temps.
          Un lion est couch  leurs pieds. (Il avoit t dpos au
          muse des Petits-Augustins.)

          Nous ne croyons pas qu'aucun historien de Paris ait parl de
          ce monument, qui cependant est en ce genre l'un des plus
          remarquables de cette capitale. Il n'est point de sculpture
          moderne excute avec un sentiment plus dlicat, un fini
          plus prcieux, une plus grande vrit d'imitation. Les
          draperies, jetes avec toute l'lgance que pouvoit
          permettre un semblable costume, sont d'une souplesse qui le
          dispute aux ouvrages des plus grands matres du seizime
          sicle. On ignore l'auteur de ce chef-d'oeuvre qui nous
          retrace le style de Germain _Pilon_ dans son meilleur temps.

          Le soubassement est couvert d'ornements d'une excution
          trs-soigne, et enrichi de cinq petites statues
          reprsentant la Vierge, des Saints, des Vertus caractrises
          par leurs attributs. Ces divers morceaux paroissent sortir
          de la mme main, et ne sont point indignes de ces deux
          excellentes figures.]

     Jacques Dubois, mdecin fameux, connu sous le nom de _Silvius_;
     mort en 1551.

     Franois Picart, doyen de cette glise et prdicateur clbre,
     mort en 1556.

     Franois Olivier, chancelier de France, mort en 1560.

     Franois Olivier, seigneur de Fontenay, et abb de Saint-Quentin
     de Beauvais, son petit-fils, mort en 1636.

     Abraham Remi, professeur d'loquence au collge de France, et
     l'un des meilleurs potes latins de son temps, mort en 1646.

     Nicolas Faret, l'un des quarante de l'Acadmie Franoise, mort
     en 1649.

     Pierre Sanguin, mdecin de Louis XIII, et Anne Akakia son pouse.

     Charles Annibal Fabrot, professeur de droit, auteur de plusieurs
     ouvrages, mort en 1659.

     Guy-Patin, professeur en mdecine au collge royal, mort en 1672.

     Claude Melan, graveur clbre, mort en 1688.

     Guillaume Samson, habile gographe, mort en 1703.

     Au ct droit du choeur, sous l'enceinte et contre le mur, toit
     une table de marbre sur laquelle on lisoit l'pitaphe de Franois
     de Kernevenoy, appel par corruption de _Carnavalet_. C'toit un
     des plus beaux caractres de son temps, et l'ornement de la cour
     de Henri II.

     On lit ensuite dans d'autres chapelles les pitaphes d'Anne de
     Thou, fille ane de Christophe de Thou, premier prsident du
     parlement de Paris; de Louis Revol, secrtaire d'tat sous Henri
     III et Henri IV; de Claude Fauchet, premier prsident de la cour
     des monnoies, mort en 1603.

     La famille de Pomponne de Bellivre avoit aussi sa chapelle dans
     cette glise. Le fameux chancelier de France, de ce nom, surnomm
     _le Nestor_ de son sicle, y fut enterr en 1607.

     La famille des Phlippeaux de Pontchartrain avoit aussi sa
     spulture  Saint-Germain depuis 1621.

     Dans une chapelle, deux figures de marbre blanc sur une tombe de
     marbre noir, reprsentoient tienne d'Aligre, chancelier de
     France, mort en 1635, et son fils tienne d'Aligre, galement
     chancelier de France, mort en 1677. (Rendu  la famille.)

     Au premier pilier, vis--vis la chapelle du Saint-Sacrement,
     toit fixe une table de marbre sur laquelle Le Brun avoit peint
     une femme mourante. Ce portrait toit celui de mademoiselle
     Selincart, pouse d'Isral Silvestre, graveur clbre du
     dix-septime sicle: tous deux ont t enterrs dans cette
     glise[322].

          [Note 322: Ce monument avoit t dpos au muse des
          Petits-Augustins.]

     Plusieurs autres personnages qui se sont fait un nom dans les
     arts et dans les lettres avoient aussi leur spulture 
     Saint-Germain-l'Auxerrois. On y lisoit les noms de Malherbe, le
     crateur de la posie franoise; de madame Dacier et de son
     poux; du peintre Stella; de plusieurs sculpteurs clbres,
     Sarrazin, Desjardins, Coyzevox, Warin; de Levau, premier
     architecte du roi; d'Orbay, autre architecte qui a bti le dme
     des Invalides. Dans le sicle dernier on y enterra Nol et
     Antoine Coypel, Santerre, tous les trois peintres distingus;
     Houasse, directeur de l'acadmie de Rome, etc., etc.

     Le dernier personnage remarquable qui ait t inhum dans cette
     glise est le comte de Caylus, clbre par son amour pour les
     arts et pour l'antiquit. En raison de ce got et des travaux
     auxquels il s'toit livr toute sa vie pour en pntrer les
     obscurits, on lui avoit lev un monument compos d'un cnotaphe
     antique en porphyre[323], lequel toit surmont de son buste. Il
     mourut en 1765.

          [Note 323: Dpos dans le mme muse.]

     Dans cette glise furent baptiss, en 1316, le petit roi Jean,
     premier fils de Louis Hutin et de Clmence d'Aragon,
     d'Anjou-Hongrie; en 1389, Isabelle de France, fille de Charles VI
     et d'Isabelle de Bavire; en 1573, Marie-Isabelle de France,
     fille de Charles IX et d'lisabeth d'Autriche.

Si l'on considre en gnral le territoire de
Saint-Germain-l'Auxerrois, soit dans son tat primitif, soit dans les
rductions qu'il a prouves, il se trouve qu'il a servi  l'rection
de quatre collgiales, neuf paroisses et plusieurs hpitaux; nous
avons dj eu l'occasion de parler de plusieurs de ces tablissements,
et nous ferons connotre les autres par la suite: il s'agit seulement
de dterminer ici les bornes dans lesquelles cette paroisse toit
renferme  la fin de la monarchie.

Sa figure formoit un carr long. Depuis l'extrmit des Tuileries,
ses limites passoient par le milieu de la rivire jusqu' la statue de
Henri IV; revenoient ensuite, en suivant la moiti septentrionale du
bas de la rivire, jusqu'au pont au Change, sur l'extrmit duquel
elle possdoit jadis trois maisons dans la branche qui descendoit vers
le Grand Chtelet. Cet difice public, ses prisons et la rue
Pierre-au-Poisson y toient galement compris.

Elle pntroit ensuite dans la rue Saint-Denis, dont elle avoit tout
le ct gauche jusqu' la premire ou la seconde maison en-de de la
rue Courtalon, exclusivement. Les cinq ou six premires maisons 
droite en entrant dans la rue de la Tabletterie[324], les trois ou
quatre dernires de la rue des Fourreurs aussi  droite, tout ce qui
est  gauche entre ces deux rues, lui appartenoit galement. Il faut y
ajouter l'extrmit de la rue des Dchargeurs, except ce qui fait le
coin de celle de la Ferronnerie, et tout le ct gauche de la rue
Saint-Honor jusqu' la boucherie des Quinze-Vingts.

          [Note 324: On voit que cette paroisse s'tendoit jusque dans
          le quartier Sainte-Opportune, et mme dans les rues
          environnantes de cette dernire glise, dont les droits
          curiaux toient extrmement circonscrits. Elle n'avoit sous
          sa juridiction que trente  quarante maisons comprises dans
          les rues de la Tabletterie et des Fourreurs, de plus, les
          maisons du clotre et de la place, celles de la rue de
          l'Aiguillerie, quelques-unes au coin de la rue Saint-Denis,
          et la rue Courtalon.]

Dans cette boucherie, les taux  gauche toient de Saint-Germain; les
limites, passant ensuite au milieu de la cour du march dans sa
longueur, renfermoient la grande curie et ses cours, le Mange
jusqu' la grotte des Feuillants; elles suivoient ensuite les murs du
reste du jardin des Tuileries et de l'Orangerie; puis, se repliant 
la moiti du cul-de-sac de cette orangerie, se prolongeoient le long
des fosss des Tuileries jusqu' la rivire. Cette tendue contenoit
deux cent cinquante arpents, soixante-deux perches carres.




LE LOUVRE.

L'origine du Louvre se perd, comme celle de presque de tous les vieux
difices de Paris, dans l'obscurit de ses temps de barbarie.

Les historiens ne sont pas mme d'accord sur la vritable tymologie
de son nom. Les uns le font venir du nom propre d'un seigneur de
_Louvres_, sur le terrain duquel le premier chteau fut bti;
d'autres des loups qui peuploient la fort voisine[325]; quelques-uns
du vieux mot franois _ouvre_, de manire qu'on aura dit _L'ouvre_
pour l'oeuvre, l'ouvrage par excellence. Enfin il en est un petit
nombre, et ceux-ci nous semblent avancer l'opinion la plus
vraisemblable, qui prtendent trouver la racine de ce nom dans le mot
saxon _lower_, lequel signifie _chteau_.

          [Note 325: Une partie de cette fort subsistoit encore du
          temps de saint Louis, qui, au rapport des historiens, fit
          construire l'hpital des Quinze-Vingts _in luco_ (dans le
          bois). Elle se confondoit alors avec la fort de
          Saint-Germain-en-Laye.]

Si un diplme, cit par Duboulay[326], est authentique, il faudroit
croire que le Louvre existoit dj du temps du roi Dagobert,
c'est--dire vers le milieu du septime sicle. Mais, en supposant
qu'on puisse donner  son origine cette haute antiquit, il faut
croire en mme temps, ou que ce n'toit point une maison royale, ou
qu'elle jouissoit alors de peu de renomme; car les historiens de la
premire dynastie n'en font aucune mention, tandis qu'ils parlent
souvent de Vincennes, de Chelles, de Clichy, de Saint-Denis, de Nogent
(ou Saint-Cloud), et de beaucoup d'autres maisons de plaisance[327]
que nos rois avoient alors coutume de parcourir, et qu'ils habitoient
plus volontiers que la ville.

          [Note 326: Histoire de l'universit de Paris.]

          [Note 327: Ces domaines, disperss dans le royaume, et au
          nombre de cent soixante (_Voy._ p. 81, 1re partie.),
          composoient le principal revenu de nos rois de la premire
          et de la seconde race. Ce n'toient point des maisons de
          plaisance avec de vastes jardins embellis par l'art;
          c'toient de bonnes mtairies, ordinairement au milieu des
          forts. On y tenoit des haras; on y nourrissoit des boeufs,
          des vaches, des moutons, de la volaille. On vendoit au
          profit du roi les provisions qu'il n'avoit pas consommes.
          _Voy._ p. 677.]

Il n'existe point de preuves suffisantes pour faire adopter une
origine aussi ancienne; mais ce seroit aussi la rapprocher beaucoup
trop de nos temps modernes que de l'attribuer  Philippe-Auguste,
comme l'a fait Duhaillan, suivi en cela par beaucoup d'autres
historiens. Plusieurs actes concourent  prouver que le Louvre
existoit ds la seconde race, et qu' cette poque il toit dj une
habitation royale. Il fut sans doute dtruit par les Normands vers la
fin de cette poque, et relev avec tous les difices environnants,
ds les premiers temps de la domination des Capets. Les rois y
tinrent des chiens, des chevaux, des piqueurs et des quipages de
chasse, dit Saint-Foix, mais ils ne faisoient qu'y passer et s'y
rafrachir; jamais ils n'y ont t  demeure. Ces princes, comme nous
l'avons dj dit, habitoient le palais de la Cit, lorsqu'ils
quittoient leurs maisons de plaisance pour revenir dans leur capitale.

L'erreur qui a fait regarder Philippe-Auguste comme le fondateur du
Louvre, vient de ce qu'effectivement il en rpara et augmenta les
constructions. C'est lui qui y fit lever cette tour fameuse connue
alors et long-temps aprs sous le nom de _Tour Neuve_. S'il et fait
btir le chteau en entier, Rigord, son historien, ou plutt son
pangyriste, Guillaume Le Breton et Jean de Saint-Victor n'eussent pas
manqu d'en faire mention. Le nom mme qui fut donn  la tour de
Philippe-Auguste, prouve qu'il en existoit d'autres qui avoient t
construites auparavant: en effet cette tour, que Rigord appelle _Neuve_,
parce qu'il n'y avoit que dix ans qu'elle toit btie lorsqu'il
crivoit[328], occupoit au milieu du Louvre la place d'une autre tour
qui avoit aussi port le mme nom. Depuis on l'appela la _Grosse Tour_;
la preuve en est dans un cartulaire de Saint-Denis-de-la-Chartre, qui
contient des lettres de ce prince de l'an 1204, par lesquelles il donne
30 sous  cette glise pour l'indemnit[329] du terrain sur lequel cette
construction avoit t leve. On y voit que la tour du Louvre, dite
_Grossa Turris_, est situe o toit anciennement _Turris Nova_. Sous le
rgne de Louis-le-Jeune, on trouve des actes o ce chteau est nomm
_Louvre_, sans qu'il soit indiqu si ce nom venoit de l'difice
lui-mme, ou du territoire sur lequel on l'a voit bti.

          [Note 328: Duch., t. V, p. 63.]

          [Note 329: On sait que l'vque et le chapitre de Paris
          avoient aussi des droits sur une partie du terrain du
          Louvre. Dix-huit ans aprs, en 1222, ce mme prince chargea
          la prvt de Paris du paiement d'une rente de 20 liv.
          parisis  ce prlat et  son glise,  cause des Halles, du
          Petit Chtelet et mme de la plus grande partie du Louvre,
          btis dans leur seigneurie.]

La situation du Louvre, dans une plaine voisine et cependant
entirement dtache de Paris, prsentoit le double avantage d'en
faire une maison de plaisance pour nos rois, et une forteresse, qui
pt  la fois dfendre la ville et en contenir les habitants. Le genre
de sa construction prouve que l'on avait eu l'un et l'autre but en le
btissant; mais, ds Philippe-Auguste, cette capitale s'toit
tellement accrue que ce chteau toit dj environn de rues et de
maisons. Cependant ce prince ne voulut point qu'il ft enferm dans
Paris lorsqu'il fit faire de nouvelles murailles: le Louvre eut une
enceinte particulire, et hors de la ville.

Dans la description de cet ancien monument, nous suivrons
principalement Sauval, qui se montre ici plus exact que partout
ailleurs, quoique, dans plusieurs endroits, il ait confondu la forme
de l'difice avec l'enceinte dont il toit environn.

Le plan du Louvre toit un paralllogramme, et s'tendoit en longueur
depuis la rivire jusqu' la rue de Beauvais, et en largeur depuis la
rue Froi-Manteau jusqu' celle d'_Autriche_, aujourd'hui rue de
l'Oratoire. Le terrain qu'il occupoit avoit soixante et une toises
trois quarts de longueur, sur cinquante-huit toises et demie de
largeur. Il consistoit en plusieurs corps-de-logis d'une architecture
si simple et si grossire, que la faade ressembloit  quatre pans de
murailles percs de croises longues et troites, o le jour pouvoit 
peine pntrer, et placs au hasard les uns sur les autres. Ce chteau
d'ailleurs toit fortifi, flanqu d'un grand nombre de tours, et
environn de fosss larges et profonds. Au centre de ce carr long
toit la grande cour, qui avoit trente-quatre toises et demie de
longueur, sur trente-deux toises et cinq pieds de largeur. Au milieu
s'levoit la grosse tour dont nous venons de parler.

Les corps-de-logis toient  deux tages sous Philippe-Auguste; ils
furent rehausss sous Charles V de cinq  six toises, et couronns de
terrasses. Outre la grande cour, on comptoit dans le Louvre plusieurs
basses-cours qui empruntoient leurs noms des lieux dont elles toient
voisines: ainsi, l'une se nommoit la basse-cour du ct de
Saint-Thomas; une autre, la basse-cour vers la rivire; il y avoit la
basse-cour du ct de l'htel de Bourbon; la basse-cour du ct de la
rue d'Autriche, etc.

Les tours toient nombreuses, mais rpandues autour du btiment sans
aucune symtrie entre elles, except aux angles et aux portaux[330].
Ces dernires, qui ne s'levoient que jusqu'au comble, se terminoient
en terrasses ou plates-formes. Celles des angles, beaucoup plus hautes
que les autres, toient couvertes d'ardoises, et termines par des
girouettes peintes et rehausses des armes de France. Chacune de ces
tours avoit son nom et son capitaine particulier, lequel dpendoit du
gouverneur gnral du chteau.

          [Note 330: Ici Sauval dit que les tours _des portaux ne
          s'levoient que jusqu'au premier tage_. Il confond
          videmment les tours de l'enceinte avec celles qui
          flanquoient le corps-de-logis; et il suffit de jeter les
          yeux sur la gravure que nous en donnons pour s'en
          convaincre. _Voy._ pl. 37.

          On voyoit autrefois dans la sacristie de l'abbaye
          Saint-Germain-des-Prs un ancien tableau qui paroissoit
          avoir t peint au commencement du quinzime sicle. Il
          reprsente un saint abb de ce monastre, nomm Guillaume, 
          genoux, et soutenant un Christ dtach de la croix; 
          l'article o nous parlerons de cette clbre abbaye, nous
          aurons occasion de revenir sur ce tableau, extrmement
          curieux sous plusieurs rapports, mais principalement par la
          composition du fond sur lequel se dtachent les figures. Ce
          fond reprsente l'abbaye au milieu de ses prs, environne
          de tours rondes, de hautes murailles et de fosss profonds.
          Le Louvre, avec ses grosses tours, y parot aussi de l'autre
          ct de la rivire, tel qu'il avoit t construit par
          Philippe-Auguste.  ct est le Petit-Bourbon, dont a pu
          voir encore des dbris dans le sicle dernier; et plus loin,
          la butte Montmartre avec le monastre de religieuses que la
          reine Adlade de Savoie y avoit fait btir. C'est d'aprs
          ce tableau, seul monument qui nous ait laiss une
          reprsentation de ces difices, que cette gravure a t
          fidlement copie. (Il avoit t dpos au muse des
          Petits-Augustins.)]

Les plus connues de ces tours sont la grosse tour du Louvre, la tour
de la Librairie, la tour de l'Horloge, les tours au Fer--Cheval, la
tour de l'Artillerie, la tour de Windal, la tour de l'cluse, la tour
de l'Armoirie, la tour de la Fauconnerie, la tour de la Taillerie, la
tour de la Grande-Chapelle, la tour neuve du pont des Tuileries, etc.
Les noms de ces tours s'entendent facilement d'eux-mmes, except le
nom de celle de Windal, dont on ignore l'origine.

La tour du Louvre, d'o relevoient encore dans les derniers temps les
grands fiefs et les grandes seigneuries du royaume[331], a t nomme
par les historiens, tantt la tour _Neuve_, tantt la Forteresse du
_Louvre_; puis la tour de _Paris_, la tour _Ferrand_, la _grosse_ tour
du Louvre. Cette tour toit ronde et semblable  celles de la
Conciergerie du Palais; elle avoit huit toises de diamtre et seize de
hauteur; l'paisseur de la maonnerie toit de douze pieds dans le
haut, et de treize vers la base; on y comptoit plusieurs tages,
percs chacun dans leur pourtour de huit croises  montant et
traverses de pierre, de quatre pieds dans toutes les dimensions. On
montoit  cette tour par un escalier que fermoit une porte de fer; et
l'on y arrivoit par un pont-levis[332] et un pont de pierre d'une
seule arche, au moyen desquels on franchissoit un foss large et
profond dont elle toit environne. Une galerie aussi de pierre, qui
aboutissoit au grand escalier, lui servoit de communication avec le
chteau: elle se trouvoit ainsi isole du reste de la cour. Dans
l'intrieur toient une chapelle, un puits et plusieurs chambres
votes.

          [Note 331: Les registres et les titres de la chambre des
          comptes sont pleins d'assignations de deniers, que nos rois
          donnaient aux grands seigneurs sur la tour du Louvre. Louis
          VIII, qui pendant son rgne avoit amass des sommes immenses
          en masse et en espces, les fit porter dans cette tour, et
          non dans celle du Temple, qui avoit jusque l servi de
          trsor  ses prdcesseurs. Franois Ier l'ayant fait
          abattre deux ans et demi aprs, le coffre du Louvre ou de
          l'pargne lui succda, et servit  la garde du trsor royal,
          suivant le registre des ordonnances du parlement.]

          [Note 332: Sur le pignon du pont-levis toit la figure de
          Charles V tenant un sceptre, sculpte par _Jean de
          Saint-Romain_, pour le prix de 6 liv. 8 sous parisis.]

Sur un des cts du foss, on avoit dress un petit difice couvert de
tuiles, d'o sortoit une fontaine. Il fut dmoli avec la tour en 1528.
De l'autre ct toit un pavillon carr, qu'on avoit dj dtruit en
1377.

Cette tour toit le lieu o tous les grands vassaux toient tenus de
venir rendre hommage. C'toit, dit Saint-Foix, une prison toute
prpare pour eux, s'ils y manquoient: elle fut en effet, tant qu'elle
exista, le sjour d'un grand nombre d'illustres prisonniers.

Ferrand, comte de Flandre, vaincu par Philippe-Auguste, et pris par ce
prince  la bataille de Bouvines en 1214, y fut renferm, charg des
mmes chanes qu'il avoit prpares pour son souverain: il n'en
sortit qu'en 1226, pendant la rgence de la reine Blanche, qui lui
rendit la libert, sous la promesse qu'il fit de la servir contre ses
ennemis.

Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy, pour avoir fait pendre
injustement trois jeunes gentilshommes flamands, venus 
Saint-Nicolas-des-Bois dans le dessein d'apprendre la langue, et qui
avoient poursuivi sur ses terres des lapins qu'ils avoient fait lever
sur celles de cette abbaye.

En 1299, on y voit amener Guy, comte de Flandre, avec ses enfants,
pour avoir pris les armes contre Philippe-le-Bel. Enguerrand de
Marigny, ce contrleur des finances dont nous avons dj parl, l'eut
aussi pour prison. Louis, comte de Flandre et de Nevers, et Jean,
comte de Richemont et de Monfort, y furent renferms sous les rgnes
de Charles-le-Bel et de Philippe de Valois, le premier, pour avoir
oblig ses sujets  lui rendre hommage, ce qui toit contraire  un
trait fait en 1310; le second, pour avoir usurp la Bretagne. Ce roi
de Navarre si funeste  la France, Charles II, dit le Mauvais, y fut
deux fois prisonnier par ordre du roi Jean: d'abord  cause de
l'assassinat de Charles d'Espagne, conntable de France, convaincu
ensuite d'avoir excit les Anglais  envahir le royaume. Sous Charles
VI, les sditieux qui dsoloient Paris y emprisonnrent Pierre
Desessarts et plusieurs autres personnages de distinction. Enfin, en
1474, Louis XI fit renfermer dans cette tour Jean II, duc d'Alenon;
et c'est le dernier prisonnier qu'on y ait mis. Nos rois se sont
toujours servis depuis de la Bastille, du chteau de Vincennes, de la
tour de Bourges, du chteau d'Angers, etc.[333]

          [Note 333: Quoique cette tour servt de prison, nous
          apprenons des registres de la chambre des comptes que
          Charles V y demeuroit en 1398, et qu'il fit fermer de fil
          d'archal les fentres de son appartement, parce qu'il se
          trouvoit incommod des oiseaux et des pigeons qui y
          entroient sans cesse. On croit mme qu'il n'est pas le seul
          de nos rois qui en ait fait sa demeure. Du reste, le peuple,
          avide de tous les bruits qui frappent son imagination,
          contoit quantit de fables de cette tour; et c'toit une
          tradition, qu'il y existoit des souterrains o l'on se
          dfaisoit des criminels qu'on ne vouloit pas faire mourir en
          public.]

La tour de la _Librairie_ reut le nom qu'elle portoit, parce qu'elle
servit de dpt  la bibliothque de Charles V. Cette bibliothque
n'toit compose que de neuf cents volumes; mais c'toit beaucoup pour
un temps o l'imprimerie n'toit pas encore dcouverte, et pour un
prince  qui le roi Jean son pre n'avoit laiss qu'une vingtaine de
volumes au plus. Elle occupoit trois chambres, ou plutt trois tages
de cette tour[334], et toit ouverte nuit et jour au petit nombre de
savants et de lettrs de ce temps-l. La bibliothque de Charles V,
dit le prsident Hnault, toit compose de livres de dvotion,
d'astrologie, de mdecine, de droit, d'histoire et de romans; peu
d'anciens auteurs des bons sicles, pas un seul exemplaire des
ouvrages de Cicron, et l'on n'y trouvoit, des potes latins,
qu'Ovide, Lucain et Boce; des traductions en franois de quelques
auteurs, comme les Politiques d'Aristote, Tite-Live, Valre-Maxime, la
Cit de Dieu, la Bible, etc.

          [Note 334: Selon un catalogue de cette bibliothque, il y
          avoit 269 volumes dans la premire chambre, 260 dans la
          chambre du milieu, et 380 dans la chambre du troisime
          tage.]

Sous le rgne de Charles VI, cette bibliothque fut entirement
disperse. Les Anglais ayant pntr jusqu' Paris  la faveur des
dissensions intestines qui troubloient la France, et principalement
cette capitale, s'emparrent, comme le tmoignent quelques actes de ce
temps-l, de cette prcieuse collection. Une partie des livres passa
en Angleterre avec les archives, qui toient aussi conserves dans le
Louvre; les ennemis se partagrent sans doute le reste.

On ne sait autre chose de la tour de l'_Artillerie_, sinon que les
arsenaux du Louvre qui y toient tablis furent transports auprs du
couvent des Clestins le 18 dcembre 1572, par ordre du roi Charles
IX.

La tour de _Windal_ toit situe sur le bord de la rivire, et
attache  la porte d'une des basses-cours. En 1411, elle avoit un
comte de Nevers pour capitaine ou concierge.

La tour _du Bois_, que l'on nomme quelquefois le Chteau du Bois, fut
btie en 1382 par ordre de Charles VI. Elle toit situe vis--vis la
tour de _Nesle_, entre la rivire et la basse-cour du Louvre, et
environne de fosss profonds[335]. Les registres de la ville disent
que le mme prince qui avoit fait construire cette tour ordonna dans
la suite de la dtruire: ce qui fut excut.

          [Note 335: Ces fosss toient trs-poissonneux; et il est
          dit que l'an 1415, le 3 fvrier, on en leva les bondes, pour
          donner de l'air au poisson, qui toit enseveli sous la
          glace.]

La tour de l'_cluse_ retenoit par des vannes l'eau de la rivire dans
les fosss. En 1391, Charles VI y fit emprisonner Hugues de Saluces.

La tour _Neuve du pont des Tuileries_ toit prs du logis du prvt de
l'htel et du pont des Tuileries. C'est la dernire de toutes celles
que nous avons cites sur laquelle on ait quelques particularits.

Il est impossible d'ailleurs de rien dire de certain sur les
changements qui furent faits dans le Louvre depuis Philippe-Auguste
jusqu' Franois Ier; car il n'existe, ni dans les archives ni dans
les bibliothques, aucun plan de ce chteau  aucune de ces poques.
Les chartes et les mmoires historiques sont les seules sources d'o
l'on puisse tirer  ce sujet quelques notions, et tout ce qu'on y
apprend, c'est que nos rois y ont fait successivement divers
changements, levant une tour, en dtruisant une autre, btissant une
chapelle, un pavillon, tendant un jardin, etc. Saint Louis avoit
conu le projet d'en augmenter beaucoup les btiments: on ignore ce
qui l'empcha de l'excuter.

Les plus grands travaux entrepris dans cet difice pendant le cours du
quatorzime sicle sont dus  Charles V et  son successeur. Le
Louvre, dit Saint-Foix, aprs avoir t hors des murs pendant plus de
six sicles, se trouva enfin dans Paris, par l'enceinte commence sous
Charles V en 1367, et acheve sous Charles VI en 1383. Charles V, qui
ne jouissoit que d'un million de revenu, dpensa cinquante-cinq mille
livres  rehausser ce palais et  en rendre les appartements plus
commodes et plus agrables; mais ce prince ni ses successeurs jusqu'
Charles IX n'en firent point leur demeure ordinaire; ils le laissoient
pour les monarques trangers qui venoient en France. Sous le rgne, de
Charles VI, Manuel, empereur de Constantinople, et Sigismond, empereur
d'Allemagne, y furent logs.

Ce chteau toit accompagn de plusieurs jardins. Le plus grand toit
nomm le _Parc_, et s'tendoit le long de la rue Froi-Manteau. On
avoit lev aux quatre coins quatre pavillons. Il ne fut dtruit que
sous Louis XIII, lorsqu'on commena  reprendre les travaux pour
l'achvement du principal corps-de-logis, commenc sous Franois Ier.
Outre ce jardin, il y en avoit un pour l'appartement du roi, et un
autre pour celui de la reine. Ce dernier jardin subsistoit encore  la
fin du sicle dernier.

Ds le commencement du seizime sicle, ce vieil difice, entirement
nglig, tomboit en ruines; et lorsque Charles-Quint vint  Paris en
1539, Franois Ier fut oblig d'y faire des rparations considrables,
pour le rendre digne de recevoir ce monarque. Ces travaux, dont
l'effet toit sans doute insuffisant pour la restauration totale de
l'difice, lui firent natre l'ide de le faire entirement abattre et
de construire  la place un palais plus digne de la majest des rois,
et de l'tat de civilisation o la nation toit parvenue.  cette
poque, les beaux-arts s'toient dj introduits en France  la voix
d'un prince qui les aimoit et les protgeoit. Les plus grands artistes
de l'Italie toient appels  sa cour, et le payoient des honneurs et
des rcompenses qu'il leur prodiguoit, en communiquant  son peuple
les traditions de l'antiquit dont ils toient les dpositaires; et
bientt la France vit sortir de son sein d'heureux gnies qui purent
rivaliser avec leurs matres. De ce nombre toit Pierre _Lescot_,
seigneur de Clugny, l'un des plus grands architectes de son sicle.

On a peu de dtails sur la vie de cet homme clbre; on sait
seulement qu'il fut abb commendataire de l'abbaye de Clugny, chanoine
de l'glise de Paris, et conseiller des rois Franois Ier, Henri II,
Charles IX et Henri III, sous les rgnes desquels il a vcu. Il est le
premier qui ait os offrir parmi nous les belles proportions et le
got pur de l'architecture antique, au milieu des difices gothiques
qu'levoient encore de tous cts les architectes ses contemporains.
Il avoit donn au roi, pour la construction du nouveau palais qu'il
projetoit, un plan aussi grand que magnifique: cependant, avant de
rien entreprendre, Franois Ier ordonna, dit-on,  l'Italien Sbastien
_Serlio_, alors en France, de lui tracer aussi un plan du Louvre. Il
parot que c'est  cet habile architecte qu'il faut attribuer le trait
gnreux dont on a si faussement fait honneur au Bernin. Il avoit vu
le dessin de Pierre Lescot; et, tout en obissant aux ordres du roi,
il lui fit entendre qu'il ne pouvoit rien faire de mieux que d'adopter
le projet de l'artiste franois. Ce fut donc sur les plans de Lescot
que fut commenc le nouveau palais, qu'on a depuis appel le
_Vieux-Louvre_, pour le distinguer des constructions qui furent
leves sous les rgnes suivant: car ce superbe monument, mme dans
l'tat d'imperfection o nous l'avons vu au commencement de la
rvolution, toit cependant le rsultat d'une suite de travaux presque
continuels depuis Franois Ier jusqu' nos jours.

Au milieu d'une foule de tentatives abandonnes, de projets avorts,
d'entreprises mal concertes et qui se sont successivement dtruites,
ces travaux prsentent trois poques principales et qui peuvent
suffire  la description historique du Louvre. La premire sous
Franois Ier, Henri II et Louis XIII; la seconde, sous Louis XIV; et
la troisime, qui appartient au rgne de Louis XV.

Si l'on en croit la plupart des historiens de Paris, la construction
de ce palais auroit t commence en 1528. Mais cette date est
videmment fausse, puisqu' cette poque l'architecte Pierre Lescot
n'avoit que dix-huit ans. Ce qui a caus cette erreur, c'est qu'en
1528 on fit effectivement de grandes rparations  ce chteau;
peut-tre mme commena-t-on alors  en dmolir quelques parties;
mais, comme d'Argenville l'a trs-bien prouv, ce ne fut qu'en 1541;
c'est--dire cinq annes avant la mort de Franois Ier, que le nouveau
btiment commena  sortir de terre. En 1548, Henri II fit continuer
l'ouvrage commenc par son pre, comme l'atteste une inscription
grave sur la porte de la salle dite des _Cent-Suisses_[336].

          [Note 336: _Henricus II, christianissimus, vetustate
          collapsum refici coeptum  patre Francisco I, rege
          christianissimo, mortui sanctissimi parentis piissimus
          filius absolvit, anno  salute Christi M. D. XXXXVIII._]

La partie leve sous ces deux rois est celle qui fait l'angle de la
cour actuelle,  partir du pavillon qui occupe le milieu de la faade
mridionale jusqu'au gros pavillon surmont d'un dme qui est oppos 
la colonnade. Cette partie est la seule qu'on ait compltement acheve
du ct intrieur sur les dessins de Pierre Lescot[337], et c'est l
seulement qu'on peut se faire une ide du gnie de ce grand
architecte.

          [Note 337: _Voy._ pl. 39. Depuis la nouvelle restauration,
          il ne reste plus d'intgre dans cette partie que la moiti
          de l'aile qui s'tend depuis l'angle jusqu'au gros pavillon
          du milieu; l'autre portion a t dmolie dans sa partie
          suprieure, et reconstruite dans l'ordonnance des autres
          faades intrieures. Avant, elle toit orne de frontons
          comme le Vieux-Louvre.]

 cette poque il rgnoit en France, comme en Italie, une grande union
entre les arts; on sentoit plus vivement qu'on ne l'a fait depuis
l'heureuse dpendance dans laquelle ils toient les uns des autres; et
l'on ne regardoit point comme un habile architecte celui qui n'toit
pas bon dessinateur, parce que, pour faire un bel difice, il ne
s'agit pas seulement de construire, il faut encore dcorer. Pierre
Lescot excelloit galement dans ces deux parties, et parot avoir
voulu dvelopper dans cette demeure royale toutes les richesses de la
sculpture et de l'architecture runies. La faade offre un ordre
corinthien surmont de deux composites, dont un est en attique.
Peut-tre pourroit-on reprocher  ce grand artiste d'y avoir trop
prodigu le luxe de ces deux arts: il faut convenir que l'attique est
trop charg de bas-reliefs, et que la quantit et la proportion de ces
prcieux dtails ne sont pas dans uns accord satisfaisant avec les
tages infrieurs. C'est ce mme got pour la magnificence des
ornements qui le dtermina  adopter une ordonnance dans la dcoration
de son premier tage, quoique les colonnes et les pilastres n'y aient
pas plus de hauteur que les croises; et l'on peut en dire autant de
l'ordre de son rez-de-chausse dans sa proportion avec les arcades.
Mais ces observations svres et purement scolastiques n'empchent
point que, soit que l'on considre la majest de l'ensemble, soit que
l'on admire la perfection avec laquelle chaque partie est excute, on
ne soit forc de convenir que cette portion du Louvre est encore la
plus belle, et qu'il est  regretter que le mme homme qui avoit
commenc ce grand monument n'ait pas t assez favoris des
circonstances pour pouvoir le terminer d'aprs une aussi grande
conception.

La France possdoit,  la mme poque, un autre artiste dont le gnie
toit digne de s'associer avec celui de Lescot: c'toit le clbre
Jean _Goujon_[338], qu'on doit regarder peut-tre comme le plus grand
statuaire des temps modernes, et qui n'a du moins t gal jusqu'ici
par aucun de ceux qui lui ont succd. Il dcora la faade du
Vieux-Louvre de bas-reliefs offrant des trophes, des esclaves
enchans, des figures allgoriques, telles que la pudeur,
l'abondance, le courage, etc., etc. On ne sait ce que l'on doit
davantage admirer ou de la correction, de la puret des formes, des
ordonnances des croises, des frises, des chambranles excuts par
l'architecte, ou de la perfection des figures et des ornements qui
sont sortis de la main du sculpteur.

          [Note 338: Cet homme clbre remplit Paris de monuments qui
          sont tous autant de chefs-d'oeuvre. Tout le monde connot sa
          fin tragique. Il fut tu le jour de la Saint-Barthlemi,
          lorsqu'il s'occupoit  retoucher la sculpture de la fontaine
          des Innocents, qui depuis long-temps toit acheve.]

Ils dployrent dans l'intrieur le mme got et la mme magnificence;
et l'on n'admire pas moins la vaste salle connue sous le nom de _salle
des Cent-Suisses_[339], qu'ils y construisirent ensemble. Elle est
dcore d'un ordre dont les colonnes sont accouples et leves sur un
socle. Au fond est une tribune soutenue par des cariatides colossales,
dans l'excution desquelles _Goujon_ semble s'tre surpass lui-mme.
Il ne se peut rien imaginer de plus noble et de plus lgant que toute
cette composition.

          [Note 339: Cette salle, lorsque nos rois cessrent d'habiter
          le Louvre, devint un dpt des statues antiques et des
          pltres qui servoient aux tudes des artistes. Elle prit
          alors le nom de _salle des Antiques_. Depuis, les quatre
          classes qui composent l'Institut y ont tenu leurs sances.]

Pendant les rgnes courts et agits des rois qui se succdrent depuis
Henri II jusqu' Louis XIII, il se fit peu de changements et
d'augmentations dans les constructions du Louvre; et cependant c'est 
cette poque qu'il a t le plus constamment habit par ces
souverains. Mais dans ces temps malheureux de discordes civiles et de
dissensions politiques, les monuments des arts toient ngligs; les
arts eux-mmes se corrompoient, et l'on s'aperoit sensiblement, dans
le peu qui fut fait pendant cet intervalle, de la dcadence du bon
got de l'architecture, qui se releva ensuite sous Louis XIII et Louis
XIV, sans jamais revenir cependant au point de perfection o elle
avoit t porte  l'poque brillante de Franois Ier. Catherine de
Mdicis commena la grande galerie du Louvre, et fit construire le
chteau des Tuileries. Charles IX, Henri III et Henri IV continurent
aprs elle, sans toutefois y mettre un grand intrt, quelques parties
du Louvre et de la galerie.

On ne songea que sous Louis XIII  achever la belle faade dont nous
venons de parler; et Jacques _Lemercier_, architecte protg par le
cardinal de Richelieu, fut charg de la direction de cet ouvrage. Il
suivit les dessins et les plans de Lescot dans toute la partie qui est
au-del du pavillon du milieu, mais il crut devoir s'en carter dans
la construction de ce pavillon, et c'est une faute qu'on ne peut trop
lui reprocher. Il couronna l'attique de Lescot de huit figures en
bas-relief modeles par _Sarrazin_[340]; elles furent surmontes par
un dme, le seul qui reste aujourd'hui dans cette cour. Mais quoique
ces figures soient d'un grand caractre, et qu'il y ait beaucoup de
richesse dans cet ajustement, il s'loigne dj beaucoup de la beaut
du style du sicle prcdent; et un got pur ne sauroit approuver ces
cariatides gigantesques places au troisime tage, ces trois frontons
enclavs les uns dans les autres, la trop grande prodigalit des
ornements, ni enfin ce dme quadrangulaire qui couronne pesamment
l'difice. Le mme architecte construisit le vestibule orn de
colonnes qui est au rez-de-chausse de ce pavillon; et ce morceau
n'est pas sans mrite.

          [Note 340: _Voy._ pl. 39. Ce grand artiste, qui passa
          presque toute sa vie  Rome, n'toit point alors  Paris; et
          ces figures furent excutes sur les modles qu'il envoya.]

Il parot que ce fut aussi dans ce temps-l, et toujours sous la
direction de Lemercier, qu'on leva, en se conformant encore au plan
de Lescot, l'autre partie de cette aile du Louvre o toient jadis
l'Acadmie franaise et celle des belles-lettres. Ce fut toutefois un
des premiers changements survenus dans le plan original. Suivant ce
plan, le Louvre ne devoit avoir en tendue que le quart de la
superficie occupe par la cour actuelle. Le projet devint plus vaste
sous Louis XIII; on le quadrupla[341].

          [Note 341: _Voyez_ pl. 47.]

Tel toit l'tat de ce palais lorsque Louis XIV commena  gouverner
lui-mme.  ces constructions imparfaites et irrgulires toient
encore attachs des dbris gothiques de l'ancien chteau[342]; des
matriaux, des dcombres, des maisons particulires, mesquines,
ingales, entasses sans ordre, entouroient et masquoient cette
demeure royale. Dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui sa magnifique
colonnade, toient un jeu de paume, un htel, des baraques en bois,
etc. On peut se faire une ide de l'aspect qu'offroient alors les
environs du Louvre, par celui que prsentoient, il y a quelques
annes, les maisons qui, dans l'espace compris entre la rue du Coq et
la rue Froi-Manteau, sembloient tre les restes de celles que l'on
dtruisit  cette poque. La seule faade dont l'aspect ft
satisfaisant est celle du pavillon qui s'tend  l'est sur le jardin
dit _de l'Infante_. Le roi, qui vouloit que tout autour de lui et de
la grandeur et de la majest, ordonna que le Louvre ft achev, et
rendu digne de sa noble destination.

          [Note 342: _Voyez_ pl. 38.]

Le surintendant des btiments (_Ratabon_) demanda, d'aprs ces
ordres, un plan  l'architecte _Levau_, et ce plan fut adopt par
Louis XIV. Il y avoit de grandes difficults  vaincre: la principale
toit d'assortir aux lvations des faades intrieures, projetes
d'abord pour un moindre espace que le nouveau plan, la dcoration des
faades extrieures, dont Pierre Lescot ne s'toit point occup, et
qui sans doute n'entroient point dans le monument qu'il avoit imagin.
Deux de ces faades furent excutes sur les dessins de Levau, celle
qu'on vient d'abattre du ct du quai, et celle qui donne sur la rue
du Coq[343]. On remarque dans celle qui regarde les Tuileries[344]
deux manires diffrentes qui sembleroient prouver que cet architecte
n'toit pas seul charg de l'ordonnance et de la direction de ces
travaux, et que ces parties furent excutes  diverses reprises, sans
qu'on puisse au juste en dterminer les poques. Quant  la principale
faade du ct de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle devoit tre
galement faite sur ses dessins; les fondements en toient jets, et
s'levoient dj  dix pieds au-dessus de terre, lorsque Colbert
parvint  la surintendance des btiments.

          [Note 343: _Voy._ pl. 43. La faade du ct du quai toit
          masque par une autre faade leve depuis par Perrault; et
          les artistes d'un got dlicat la prfroient  cette
          dernire.]

          [Note 344: _Voy._ pl. 40.]

Ce ministre, dont les ides toient grandes et leves, n'approuva
point le projet de Levau, qu'il trouva mesquin, et peu digne d'un
monarque dont la gloire et la magnificence jetoient dj un si vif
clat. Il crut donc devoir, sans le rejeter tout--fait, ouvrir un
concours pour cette importante entreprise: c'toit la premire fois
qu'on suivoit en France une marche aussi solennelle dans l'rection
d'un monument public. Le modle en bois de _Levau_ fut expos et livr
 la critique, qui le condamna d'une voix unanime; et l'on vit
parotre en mme temps plusieurs autres projets conus par les plus
habiles architectes. Parmi ces nouveaux dessins, on en remarqua un
dont personne ne connoissoit l'auteur, et qui, comme l'assure
Perrault, fut gnralement trouv _beau_ et _magnifique_: il toit de
_Claude Perrault_, mdecin; et c'est,  quelques changements prs,
celui qui, long-temps aprs, a t excut.

Ce projet, que favorisoit l'approbation gnrale, avoit aussi frapp
Colbert; mais il retomba dans ses irrsolutions lorsqu'il entendit
soutenir aux gens de l'art qu'un tel plan n'toit qu'un beau dessin
fait uniquement pour blouir les yeux; qu'au fond il toit
inexcutable, et ne pouvoit mme soutenir l'examen. Alors le
surintendant rsolut de prendre l'avis des plus fameux architectes de
l'Italie; et, par une bizarrerie qu'on ne peut gure expliquer, ce fut
le dessin de _Levau_ et non celui de l'anonyme qu'il leur envoya. Pour
toute rponse, ils lui firent parvenir des projets de leur faon,
dont aucun ne parut mme supportable.

 cette poque, le chevalier Bernin jouissoit  Rome, comme sculpteur
et comme architecte, de la plus haute rputation; il toit le seul
qu'on n'et pas consult. Colbert, las de tant de tentatives
infructueuses, et loign par tous ceux qui l'environnoient du seul
projet qui auroit pu le sduire, rsolut d'appeler en France cet
artiste clbre, et de lui demander un plan pour un monument qu'il
vouloit rendre le plus grand et le plus magnifique de l'Europe.

Le Bernin vint  Paris, et les honneurs qu'on lui rendit, tant sur sa
route qu' son arrive dans cette capitale, furent tels, qu'ils
parurent excessifs, et qu'ils l'toient en effet. La rception d'un
prince du sang n'et pas eu plus d'appareil[345]. Cet artiste conut
un trs-beau projet, un projet gnral, qui embrassoit le prsent et
l'avenir. Ses ides et ses dessins tendoient, d'un ct,  lier le
Louvre aux Tuileries; et, de l'autre, par une magnifique perce, ils
tendoient la place du Louvre jusqu'au Pont-Neuf. Un dessinateur nomm
_Mathias_, qu'il avoit amen de Rome, le secondoit dans ses travaux:
c'toit lui qui prenoit les mesures, qui copioit une partie des
dessins, etc. Ce Mathias s'aperut facilement et prouva que _Levau_
s'toit tromp dans les alignements qu'il avoit pris: il le dit
hautement, ce qui aigrit encore la cabale des artistes franais contre
l'architecte italien.

          [Note 345: Des officiers envoys par la cour lui apprtoient
           manger sur la route; il toit compliment et recevoit des
          prsents dans toutes les villes o il passoit. Quand il
          approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. _de
          Chantelou_, matre-d'htel du roi, qui savoit l'italien, et
          qui, par cette raison, eut ordre de l'accompagner pendant
          tout son sjour dans cette capitale.]

Cette cabale avoit pris naissance au moment mme de son arrive en
France. Les honneurs prodigieux qu'on lui rendoit excitrent d'abord
la jalousie de ses rivaux; et cette jalousie se changea en haine
lorsqu'on le vit  Paris louer sans cesse et avec emphase tout ce
qu'avoit produit l'Italie; ce qui toit, en quelque sorte, dclarer le
peu d'estime qu'il faisoit des artistes franois: car, quoiqu'il se
conduisit envers eux avec beaucoup de prudence et de politique,
donnant des loges  tout ce qui lui paroissoit en mriter, se taisant
sur les choses o il croyoit trouver des dfauts, cependant il toit
loin de parler des productions franoises avec le mme enthousiasme;
et ces diffrences toient facilement saisies par l'amour-propre, si
prompt  s'alarmer. Levau, premier architecte, ne voyoit point sans
douleur cette prfrence humiliante pour lui qu'on accordoit  un
tranger. Le peintre _Lebrun_, qui toit au premier rang dans la
faveur du monarque, s'effrayoit de l'ide de la partager avec un homme
dont le mrite passoit alors pour trs-grand, qu'on avoit reu avec
tant de distinction, et qu'on parloit de fixer pour toujours  Paris.
Mais celui qui intrigua le plus fortement contre lui fut Charles
Perrault, secrtaire du conseil les btiments: il avoit la confiance
du ministre, et l'on peut juger qu'il dsiroit avec ardeur de faire
adjuger l'entreprise du Louvre  son frre. Le Bernin avoit d'ailleurs
dans son ton et dans ses manires une sorte d'exagration qui ne
laissoit pas de prter au ridicule dans une cour telle que celle de
France, o l'on n'toit point accoutum aux bizarreries de la
conversation et de la pantomime italienne[346]. Ces trois hommes se
ligurent contre lui, l'abreuvrent d'amertume et de dgots,
raillrent sa personne, critiqurent son projet, et le dterminrent
enfin  demander sa retraite. Aprs huit mois de sjour en France, il
retourna en Italie, combl d'honneurs et de pensions. Mais quoique son
projet et t adopt, et que le roi lui-mme et pos la premire
pierre de la faade avec beaucoup de solennit[347], il n'en fut plus
question ds que le Bernin fut hors de France, et l'on revint  ceux
qui avoient t prsents au concours.

          [Note 346: Le portrait qu'en a trac Claude Perrault peut
          passer pour vrai, quoiqu'il sorte d'une main ennemie, parce
          qu'il s'accorde assez avec ce qu'en dit M. de Chantelou, qui
          en parle avec une entire impartialit; le voici:

          Il avoit une taille un peu au-dessous de la mdiocre, bonne
          mine, un air hardi. Son ge avanc et sa bonne rputation
          lui donnoient encore beaucoup de confiance. Il avoit
          l'esprit vif et brillant, et un grand talent pour se faire
          valoir: beau parleur, tout plein de sentences, de paraboles,
          d'historiettes et de bons mots dont il assaisonnoit la
          plupart de ses rponses........ Il ne louoit et ne prisoit
          gure que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citoit
          souvent Michel-Ange; et on l'entendoit presque toujours
          dire: _Sicome diceva il Michel-Angelo Buonarotta_.]

          [Note 347: _Voy._ pl. 41. Le roi en posa la premire pierre
          avec un grand clat. La mdaille qu'on y plaa toit d'or,
          et de la valeur de 2,400 liv. Elle reprsentoit d'un ct la
          tte de Louis XIV, et de l'autre le dessin du cavalier
          Bernin, avec ces paroles: _Majestati et ternitati imperii
          Gallici sacrum_. La mdaille toit du clbre Warin, et
          l'inscription de Chapelain.]

Cependant, bien que la jalousie et l'animosit se fussent mles aux
critiques que l'on avoit faites des plans de cet habile architecte, on
ne peut s'empcher de convenir que ces critiques toient fondes sous
bien des rapports, et que le dessin du cavalier Bernin, encore qu'il
et de la grandeur et de la majest, offroit de trs-grands dfauts:
Le projet du Bernin pour la faade du Louvre est mal conu, dit
l'auteur de la vie des grands architectes[348]. Un gnie aussi vif et
aussi prompt n'toit pas susceptible d'tudier les dtails; il ne
s'toit appliqu qu' faire de grandes salles de comdies et de
festins, sans se mettre en peine des commodits et des distributions
de logements ncessaires. Son ordonnance offre plusieurs dfauts:
l'ordre est gigantesque, les croises sont petites, les colonnes sont
ingalement espaces, l'entablement est pesant, et la balustrade a peu
de rapport avec lui. On ne peut approuver les proportions des trois
portes en plein cintre servant d'entre au palais. Quelle monotonie
dans les petits frontons circulaires qui couronnent les croises du
premier tage, et les triangulaires qu'on voit sur celles du second!
Enfin une distance immense spare ces deux rangs d'ouvertures[349].
Mais la principale de toutes les objections qu'on fit alors au Bernin
fut que les constructions de l'intrieur de la cour masquoient, et par
consquent dtruisoient en quelque sorte les lvations de Pierre
Lescot, qui par l toient rduites  n'tre plus que des murs de
refend, tandis que la premire condition du programme avoit t de
respecter l'ancien, et d'y coordonner les nouvelles constructions.

          [Note 348: T. I, vie du Bernin.]

          [Note 349: Patte, dans ses _Mmoires sur l'architecture_,
          porte  peu prs le mme jugement de ce projet. Presque tous
          les artistes qui en ont parl sont d'avis que c'est une
          composition mdiocre: cependant aujourd'hui que le got de
          l'architecture est chang en France, il est probable qu'on
          le jugeroit plus favorablement; et l'on ne peut nier que les
          lignes qu'il prsente n'aient plus de grandeur, et ne soient
          conues dans un style plus pur que la colonnade actuelle.]

 peine l'artiste tranger fut-il parti, que Perrault travailla avec
plus d'ardeur que jamais  produire son frre. On en revint d'abord
aux projets de Levau. Louis XIV, qui n'osoit donner un dsagrment 
son premier architecte, ne pouvoit cependant se rsoudre  les
adopter, parce qu'ils lui sembloient, comme  son ministre, trop
au-dessous de ce qu'il avoit conu. On imagina donc de runir
ensemble, pour donner un nouveau plan, _Levau_, _Lebrun_ et _Claude
Perrault_: de cette manire, l'amour-propre de l'artiste se trouva
mnag, et l'on put mettre son projet de ct sans l'exclure lui-mme.
Il parot que, dans cette runion, Levau inventa un nouveau dessin, et
que Perrault se borna  rectifier celui qu'il avoit dj prsent.
Lorsqu'il fut question de choisir, Colbert mit sous les yeux de Louis
XIV les deux projets de la commission, et vanta, en homme habile,
celui de Levau, par la raison qu'il devoit entraner moins de dpense.
C'toit en quelque sorte forcer le roi  adopter le second. Ce fut
ainsi que se terminrent,  l'avantage de Perrault, ces intrigues et
ces longs dbats[350].

          [Note 350: Ceci arriva aprs que le Bernin eut quitt la
          France. Il n'avoit point vu ce projet; et si l'on ne savoit
          d'ailleurs la haine qui existoit entre lui et les Perrault,
          cette circonstance suffiroit seule pour dtruire entirement
          la petite anecdote qu'on a tant rpte de son admiration
          pour le dessin de la colonnade, anecdote que Voltaire a dite
          d'abord en prose, et ensuite en vers:

             la voix de Colbert Bernini vint de Rome:

            De Perrault dans le Louvre il admira la main.
            Ah! dit-il, si Paris renferme dans son sein
            Des travaux si parfaits, un si rare gnie,
            Falloit-il m'appeler du fond de l'Italie?

          Si le Bernin a jamais exprim sa faon de penser sur
          Perrault, il a certainement dit  peu prs le contraire de
          ce qu'on lui fait dire ici.]

Il convient maintenant d'examiner ce fameux projet et l'difice qui en
est rsult.

La faade orientale ou colonnade consiste en trois avant-corps, unis
entre eux par deux pristyles. Elle a quatre-vingt-sept toises et
demie de longueur. Sa principale porte est dans l'avant-corps du
milieu. Les pristyles sont composs de colonnes accouples, d'ordre
corinthien, et places au premier tage[351]. L'intrieur des
pristyles et les soffites sont extrmement dcors de feuillages et
d'entrelas, excuts avec une grande dlicatesse. La cymaise du
fronton est forme de deux pices seulement, qui ont chacune
cinquante-quatre pieds de longueur, quoiqu'elles n'aient que dix-huit
pouces d'paisseur. On regarda alors comme un prodige l'lvation de
ces masses normes  une si grande hauteur, et la machine qui fut
employe  cette opration se trouve grave dans les oeuvres de
Perrault.

          [Note 351: _Voy._ pl. 42.]

La premire pierre des constructions projetes par Bernin avoit t
pose en 1665. La colonnade excute sur les dessins de Perrault fut
acheve en 1670. Quoique l'envie ait voulu dans le temps lui en
contester l'invention, et ensuite en rabaisser le mrite; bien que la
critique y puisse trouver quelques dfauts, et mme des dfauts assez
graves[352], il n'en est pas moins vrai que ce morceau doit tre
considr comme un des plus beaux qu'ait produits l'architecture
moderne, et qu'il offrira toujours l'aspect du plus magnifique des
palais. L'ordre corinthien qui en compose la colonnade est d'une
admirable proportion. On ne peut se lasser d'y louer la beaut des
profils, l'lgance et la puret des dtails, le choix et la belle
excution des ornements: c'est un ouvrage vraiment classique en
France, et auquel on n'y peut rien comparer.

          [Note 352: On lui reproche de n'tre qu'une dcoration
          thtrale, sans liaison entre ses parties ni avec l'difice,
          qu'elle ne sert qu' masquer; on critique l'innovation des
          colonnes accouples, qui n'offre, dit-on, aucun rsultat
          avantageux; et l'on prtend qu'avec des colonnes solitaires,
          mme d'un diamtre gal  celles qu'il a employes,
          l'architecte et donn plus de majest  sa faade, sans
          priver de lumire l'intrieur du pristyle. Mais ce que l'on
          blme surtout universellement, c'est cet avant-corps du
          milieu qui interrompt la colonnade, et en forme deux
          pristyles spars. Par l le monument perd la moiti de sa
          noblesse et de sa grandeur.]

Perrault avoit conu, comme le Bernin, un projet universel, qui
embrassoit non-seulement l'achvement du Louvre, mais encore sa
runion avec les Tuileries. L'rection de la colonnade devoit surtout
amener de grands changements dans la cour de ce palais et dans les
faades extrieures. Bientt aprs fut entreprise celle qui donne sur
la rivire[353], et qui se compose d'un soubassement semblable  celui
de la colonnade, soubassement sur lequel s'lve, entre les croises
tant du premier tage que de l'attique, une ordonnance unique de
pilastres corinthiens. Cette dcoration est parfaitement d'accord avec
celle du frontispice, tant par l'ordre que par l'entablement et les
dtails; et l'on conoit qu'une telle uniformit devenoit surtout
indispensable de ce ct, o les deux faades extrieures se
dcouvrent d'un seul et mme coup d'oeil.

          [Note 353: _Voy._ pl. 44. C'est cette faade qui masque
          celle de Levau, dj existante, et dont nous venons de
          parler.]

Il n'en est pas ainsi des deux autres; et il parot que la difficult
de leur procurer un emplacement assez vaste pour qu'elles pussent tre
vues ainsi en rapport l'une avec l'autre, est la cause qui, de tout
temps, a fait ngliger l'uniformit et la symtrie dans leur
dcoration. Bernin est le seul dont les projets aient vis  cet
accord universel, et l'on voit Perrault uniquement occup de raccorder
avec l'angle de sa colonnade la face du Louvre qui donne sur la rue du
Coq. Levau, comme nous l'avons dit, avoit commenc ce ct: ce dernier
architecte l'acheva sur les mmes plans; la dcoration du pavillon du
milieu est de lui, et on lui attribue aussi l'attique, avec
l'entablement qui s'tend depuis le massif de la colonnade jusqu' ce
pavillon central dont nous venons de parler[354].

          [Note 354: _Voy._ pl. 43.]

Examinons maintenant les constructions des dernires faades
intrieures dans leurs rapports avec les parties leves depuis
Franois Ier jusqu' Louis XIII.

Il est  croire que Perrault n'arriva que par degrs  un plan gnral
du Louvre et de sa runion avec les Tuileries. Le projet de la
colonnade parot avoir t conu isolment et sans un rapport bien
dtermin avec l'intrieur de la cour.

Le projet de Lescot avoit t tendu; comme nous l'avons vu, sous
Louis XIII, par Lemercier. Dj les deux tages du rez-de-chausse et
du premier toient plus ou moins avancs dans tout le pourtour du
quadrangle. On tenoit  conserver ce qui avoit t fait; et Perrault,
qui avoit t le plus ardent  faire valoir ce systme pour faire
rejeter les plans du Bernin, s'toit par l mme impos l'obligation
clatante de ne point s'en dpartir.

Cependant quand il eut lev sa colonnade, de manire que le dessous
du soubassement se trouvt au niveau du premier tage de la cour, il
s'aperut facilement que les croises de la nouvelle construction ne
correspondoient point  celles des parties intrieures. Ce fut sans
doute pour dissimuler, autant qu'il toit possible, ce vice
irrmdiable de symtrie, qu'il se dtermina  supprimer les croises
dans son frontispice et  y pratiquer des niches. Il est certain du
moins, et l'on en a dernirement acquis la preuve, que cette colonnade
fut destine d'abord  recevoir des fentres: on en a trouv les baies
toutes construites et votes; et la btisse des niches qui les ont
remplaces, forme de cloisons lgres, a encore confirm la vrit de
cette premire destination.

Mais l'lvation d'un pristyle conu dans une si grande discordance
avec le reste devenoit le principe d'une difficult plus grande
encore, laquelle consistoit dans le raccordement de l'extrieur avec
l'intrieur. L'attique o les frontons de Pierre Lescot et leur
toiture ne s'accordoient ni pour la hauteur, ni pour la forme, avec le
couronnement plus exhauss et en plate-forme de la colonnade. Quels
moyens employer pour oprer un tel raccordement? Ce fut l l'objet
d'une longue controverse. Charles Perrault, qui nous a conserv ces
dtails, ne nous fait pas trop connotre si son frre avoit prvu ces
difficults, ou s'il avoit jug qu'elles dtermineroient  prendre un
parti nouveau pour l'intrieur de la cour. On ne peut gure supposer
qu'il ait eu cette dernire pense: car on le voit s'lever avec
force contre le projet, qui prit alors naissance, de substituer un
troisime ordre  l'attique de Pierre Lescot.

Il soutenoit qu'un second tage de la hauteur du premier toit une
disconvenance dans un palais de souverain, o l'habitation du prince
doit tre indique et caractrise par un tage principal; que, par
consquent, un attique ou tage subalterne et peu important toit de
stricte tiquette, parce qu'on ne pouvoit y supposer logs que les
officiers du palais, et qu'ainsi toute mprise devenoit impossible.

Cependant il y avoit, relativement  l'ensemble de ce monument, un
problme de convenance plus difficile encore  rsoudre. Pierre Lescot
avoit employ l'ordre corinthien  son rez-de-chausse, et ce qu'on
appeloit alors le _composite_, c'est--dire un corinthien plus riche
et plus lger  son premier tage. Comment trouver  placer au-dessus
un nouvel ordre plus riche et plus lger encore que celui qui toit
regard, en architecture, comme le dernier terme de ces deux
caractres? Le dorique et l'ionique, plus courts et plus simples,
n'auroient pu tre placs qu'au-dessous. On proposa alors un ordre
_cariatide_; et il parot que les figures du pavillon de Lemercier
firent natre cette ide. Cependant, quand on vint  rflchir qu'il
faudroit cent trente cariatides au pourtour de cette immense cour
intrieure, la monotonie un peu bizarre qui devoit rsulter de cette
dcoration en fit bientt abandonner le projet.

C'est alors qu'on vit natre l'ide ridicule d'un ordre franois. Un
prix fut propos pour cette invention chimrique: le concours ne
produisit que des chapiteaux corinthiens, modifis dans leurs
ornements. Mais comme le vrai caractre d'un ordre ne consiste pas
dans son chapiteau, toutes ces prtendues inventions ne servirent qu'
faire connotre que les bornes de l'art avoient t poses pour
jamais.

Cependant Perrault leva un troisime ordre qu'il n'acheva point, mais
dans la proportion corinthienne.

Ce pas une fois fait, et l'exemple ainsi donn, l'ide de l'attique
fut presque totalement abandonne. Sous le rgne de Louis XV, on
acheva, d'aprs le systme de Perrault, toute la partie de la cour du
Louvre, qui forme l'angle depuis le vestibule ou pavillon de la
colonnade jusqu' celui de la rue du Coq[355]. L'architecte moderne
(M. Gabriel) n'ayant point trouv de dtails d'ornements du troisime
ordre dessins par son prdcesseur, fut dans la ncessit de les
composer lui-mme; et la vrit force  dire que toute cette partie
de dcoration, soit pour le got, soit pour l'excution, est loin de
rpondre au beau caractre de la sculpture faite du temps de Pierre
Lescot.

          [Note 355: Pour les trois faades intrieures du Louvre qui
          se composent des trois ordres, _Voyez_ la pl. 45; et pour
          les vestibules ou entres, la pl. 46.]

Les choses en toient l depuis prs de quarante ans, et quoiqu'on et
renonc dans les constructions modernes aux frontons employs dans
celles du Vieux Louvre, l'intrieur de ce monument offroit toujours un
procs  dcider entre les deux systmes. Il y avoit, comme l'observe
Blondel, sept douzimes d'attique contre quatre douzimes du troisime
ordre, et chaque systme avoit pour et contre soi de bonnes et fortes
raisons. C'est alors que la rsolution fut prise de terminer ce vaste
difice; et cette grande entreprise vient d'tre enfin heureusement
acheve[356].

          [Note 356: _Voyez_  la fin de ce quartier l'article
          _Monuments nouveaux_.]

Le Louvre avoit t une prison d'tat jusqu' Louis XI. Les travaux
continuels qu'on y fit sous Franois Ier et Henri II avoient empch
ces deux souverains de l'habiter. La mort tragique du dernier de ces
princes ayant rendu le chteau des Tournelles insupportable 
Catherine de Mdicis, elle vint demeurer au Louvre avec le jeune roi;
et ce fut dans ce palais que fut conue et prpare la nuit de la
Saint-Barthlemi.

En 1591, Charles, duc de Mayenne, fit pendre dans une des salles
basses de ce palais quatre des principaux chefs de la Ligue, pour
venger la mort du prsident Brisson et des conseillers Larcher et
Tardif, que ces factieux avoient indignement fait prir du mme
supplice. Ce fut aussi dans la grande salle du Louvre que se tinrent
les tats de la Ligue, convoqus par ce mme duc de Mayenne.

Henri IV, frapp par Ravaillac, fut rapport dans cette mme salle,
dite alors salle des _Gardes_, o il expira sans avoir pu profrer une
seule parole.

Le marchal d'Ancre fut tu sur le pont du Louvre, pont qui n'existe
plus depuis qu'on a combl les fosss qui entouroient cet difice.

Louis XIII n'habita ce palais que pendant des intervalles assez
courts. Il occupoit le plus souvent les chteaux voisins de la
capitale, Fontainebleau, Saint-Germain, etc. Sous son rgne, il ne s'y
passa rien d'important.

Louis XIV abandonna galement le Louvre pour Versailles, qu'il avoit
fait btir, et qui devint ds lors sa demeure habituelle, le lieu o
se dployoit toute la majest de son trne, toute la magnificence de
sa cour. Depuis cette poque jusqu' nos jours, ce beau monument,
cessant d'tre habit par nos rois, devint l'asile des artistes, des
savants, et le dpt des chefs d'oeuvre de l'industrie ou du gnie.
Les cinq acadmies s'assembloient dans les principales salles du
Louvre.




ACADMIES.

ACADMIE FRANAISE.

L'Acadmie franoise prit naissance vers l'an 1630. Ce ne fut d'abord
qu'une socit de neuf personnes, que l'amiti et le got des
belles-lettres avoient lies ensemble. Elles convinrent de
s'assembler, un jour fixe de chaque semaine, chez M. Conrart,
secrtaire du roi, qui demeuroit rue Saint-Denis. Le cardinal de
Richelieu s'en dclara le protecteur, et lui obtint des
lettres-patentes au mois de janvier 1635, par lesquelles le roi fixe 
quarante le nombre de ses membres, sous le titre _d'Acadmie
franaise_; elles furent vrifies et enregistres le 10 juillet 1637.
Aprs la mort du cardinal, le chancelier Sguier ayant t lu
protecteur de cette compagnie, les assembles se tinrent en son htel;
rue de Grenelle,  l'endroit o est aujourd'hui celui des Fermes.
Louis XIV fit ensuite  l'Acadmie l'honneur d'accepter le titre de
son protecteur; et, le 28 aot 1673, il lui assigna, dans le Louvre,
l'ancienne salle du conseil pour y tenir ses sances; ce qui a
toujours continu depuis.

L'Acadmie franaise jeta dans le dix-septime sicle un grand clat;
et elle le dut  l'honneur qu'elle avoit alors de possder dans son
sein les beaux gnies qui ont lev si haut la gloire littraire de la
France, que, sous ce rapport, aucune autre nation moderne ne peut lui
tre compare. Dans le dix-huitime sicle, elle fut une coterie de
petits impies et de petits factieux, dirige par des rhteurs et des
hommes mdiocres, coterie qui dans tout autre temps n'et t que
ridicule, et  laquelle l'esprit de vertige qui entranoit  leur
perte les hautes classes de la socit donna la plus dangereuse
influence, et une importance que l'on a peine  concevoir aujourd'hui.
Cette coterie triompha de voir clore enfin la rvolution
qu'appeloient tous ses voeux, que favorisoient tous ses travaux; et
l'on peut dire que la rvolution se montra bien ingrate envers elle en
la dtruisant, et en proscrivant quelques-uns de ses membres, ce
qu'elle fit cependant dans les moments de sa plus grande brutalit.
L'Acadmie franaise se releva pour ramper misrablement sous le tyran
de la France, qui ne reut d'aucune autre compagnie de plus basses et
plus dgotantes adulations. Dans le dix-neuvime sicle, elle est
redevenue une runion d'hommes de lettres  laquelle personne ne fait
attention; et par mille raisons qu'il est inutile de prsenter ici, il
ne parot pas qu'elle puisse dsormais sortir de l'obscurit profonde
dans laquelle elle est tombe aujourd'hui.


ACADMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES.

L'Acadmie royale des inscriptions et belles lettres commena en 1663.
Dans son origine, ce ne fut qu'un dmembrement de l'Acadmie
franaise, dont M. de Colbert choisit quatre  cinq membres pour
composer les inscriptions qui devoient tre graves sur les monuments
consacrs  la gloire du monarque et  l'ornement de la ville et des
maisons royales; ils toient aussi chargs d'inventer des types et des
lgendes pour les mdailles, des devises pour les jetons, etc. Cette
assemble, qui fut appele d'abord la _Petite Acadmie_, se tenoit
dans la bibliothque du surintendant, rue Vivienne: on l'appela
ensuite _Acadmie royale des inscriptions et mdailles_. Ce ne fut
qu'en 1701 que parut le rglement qui fixa son existence: elle fut
confirme par des lettres-patentes du mois de fvrier 1713, et le
nombre de ses membres galement port  quarante; mais comme le nom
qu'on lui avoit donn ne renfermoit pas toutes ses attributions, le
roi, par de nouvelles lettres du 4 janvier 1716, en changea le titre
en celui d'_Acadmie des inscriptions et belles-lettres_.

L'Acadmie des inscriptions a rendu de grands services  la science;
elle possde encore aujourd'hui un grand nombre d'hommes distingus
dans toutes les branches des connoissances humaines; et la suite non
interrompue de ses mmoires prouve qu'une institution si utile et si
honorable  la France est loin d'avoir dgnr.


ACADMIE DES SCIENCES.

L'Acadmie des sciences s'assembla pour la premire fois en 1666, par
l'ordre du roi, mais sans aucun acte man de l'autorit royale. Elle
reut une forme rgulire en 1699, par le rglement que S. M. lui
accorda. Ses sances se tinrent d'abord dans la Bibliothque du roi;
depuis elle obtint comme les autres un lieu d'assemble dans le
Louvre; et ses prrogatives furent confirmes par des lettres-patentes
du mois de fvrier 1713.

Cette Acadmie a pour objet de s'occuper de tout ce qui peut favoriser
les progrs des sciences exactes et naturelles, physique, chimie,
mathmatiques, mdecine, etc., etc. Elle a offert de tout temps un
grand nombre de savants hommes, qui ont sans cesse recul les bornes
de ces connoissances, purement matrielles, et dont la nature est de
tendre sans cesse  un plus grand dveloppement. Ceux quelle possde
aujourd'hui tiennent en Europe le premier rang; et aucune autre
socit du mme genre n'y peut tre compare  celle-ci.


ACADMIE ROYALE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE.

L'Acadmie royale de peinture et de sculpture doit son origine aux
contestations[357] qui s'levrent entre les matres peintres et
sculpteurs de Paris, et ceux qui professoient les mmes arts dans les
maisons royales, sous le titre de _privilgis_. Ceux-ci,  la tte
desquels toit le clbre Lebrun, appuys du crdit et de la
protection du chancelier Sguier, formrent le dessein d'tablir une
Acadmie indpendante, et y furent autoriss par un arrt du conseil
priv, du 20 janvier 1648: en consquence ils dressrent des statuts
sur lesquels ils obtinrent des lettres-patentes. Le roi,  la
sollicitation du cardinal Mazarin, protecteur de cette acadmie, lui
en accorda de nouvelles en 1655, et lui permit de tenir ses sances
dans la galerie du Collge royal. Elle ne put alors profiter de cette
grce; mais elle en fut amplement ddommage par les glorieuses
marques de faveur, par les privilges et les revenus dont ce monarque
la combla ds l'anne 1663. Peu de temps aprs, elle obtint un
logement au Vieux Louvre.

          [Note 357: _Voyez_ p. 275, 1re partie.]

Lebrun toit le chef de l'cole, au moment de la cration de cette
acadmie; et le systme vicieux qu'il avoit adopt, systme qui
n'toit fond ni sur l'imitation nave de la nature, ni sur l'tude
approfondie de l'antique, tant devenue la base des tudes, cette
cole ne cessa point de dgnrer jusqu' la fin du dix-huitime
sicle, o elle toit enfin tombe au dernier degr de la barbarie et
du mauvais got. L'tude de l'antique,  laquelle revinrent alors
quelques artistes plus habiles et d'un meilleur jugement que les
autres, la releva tout  coup et avec une rapidit qui fit bien voir
que les heureuses dispositions pour ce bel art ne manquoient point en
France, et que ce systme fatal en avoit seul arrt les progrs.
Depuis cette heureuse rvolution, l'cole franoise n'a cess de
marcher de succs en succs; elle est sans aucune comparaison la
premire de l'Europe; elle produit  chaque exposition des
chefs-d'oeuvre dans tous les genres de la peinture, et plusieurs de
ses matres peuvent tre mis en parallle avec les plus renomms des
plus beaux temps de l'art.

Nos sculpteurs ont suivi la mme marche et sont arrivs presque aux
mmes rsultats. Nous n'osons dire toutefois qu'il y ait encore une
galit parfaite: l'cole imite peut-tre trop servilement l'antique,
lorsqu'il faudroit seulement s'en inspirer; et cette imitation
scrupuleuse en rend la comparaison plus redoutable encore, mme pour
ses meilleures productions.


ACADMIE ROYALE D'ARCHITECTURE.

L'acadmie royale d'architecture fut projete par M. de Colbert en
1671: elle prit, ds ce temps, la mme forme que les autres acadmies;
mais elle n'toit point encore autorise par lettres-patentes, lors de
l'avnement de Louis XV. Ce fut ce prince qui confirma l'existence de
cette socit par celles qu'il lui accorda au mois de fvrier 1717.
Elle tenoit galement ses sances au Louvre.

Ce que nous avons dit de la peinture et de la sculpture peut galement
s'appliquer  l'architecture: il s'est fait dans cette dernire cole
une rvolution non moins heureuse; et on la doit galement  l'tude
que ne cessent de faire nos architectes des monuments de l'antiquit.
Ceux qu'ils lvent aujourd'hui doivent tre considrs comme le plus
bel ornement de Paris, et pour la noble simplicit du style, le bon
got et la puret des ornements, le sentiment des convenances et
l'harmonie des proportions, sont infiniment prfrables aux
constructions du sicle dernier. Toutefois il est vrai de dire que cet
art n'toit point tomb aussi bas que les deux autres, parce qu'il est
fond sur des rgles plus simples, plus positives, et sur des
traditions qu'il est plus facile de conserver.

       *       *       *       *       *

On doit probablement  l'tablissement, dans le palais du Louvre, de
ces clbres compagnies, la conservation de quelques-unes des
distributions intrieures qui y avoient t faites dans le principe,
et les grandes et belles salles qui y existent encore, car dans les
autres parties accordes pour logement aux artistes, aux hommes de
lettres, et mme  quelques personnes de la cour, toutes les anciennes
constructions avoient t ou dnatures ou dtruites. On avoit divis
 l'infini les vastes galeries qui s'y prolongeoient de tous les
cts, pour en former une foule d'appartements; d'obscurs et troits
corridors conduisoient dans ces divisions ingales et irrgulires; et
l'on peut dire que le dsordre du dedans toit plus grand encore que
celui qui rgnoit au dehors.

Parmi les pices restes intactes dans le Vieux-Louvre, on remarquoit
principalement, aprs la salle dite des _Cent-Suisses_, l'appartement
des bains de la reine, lequel toit de plein-pied avec cette salle, et
dcor de belles peintures et de riches ornements. Il y avoit aussi,
dans le pavillon qui joint la grande galerie  ce monument, des
fresques estimes et de magnifiques dcorations. Mais, quoique ce
pavillon ait t construit en mme temps que le Vieux-Louvre, il a une
liaison si intime avec la galerie, que nous remettons  en parler
lorsque nous dcrirons le palais des Tuileries et ses dpendances.




LA CONGRGATION

DES PRTRES DE L'ORATOIRE DE N. S. J. C.

Cette congrgation doit son origine au cardinal Pierre de Brulle, qui
vivoit sous Henri IV et Louis XIII, et qui se rendit galement
illustre par son savoir et par ses vertus. Les malheurs des rgnes
prcdents et la licence des guerres civiles avoient jet la
corruption dans tous les ordres de l'tat; le clerg lui-mme n'avoit
pu s'en garantir, et l'intrt de la religion demandoit une prompte
rforme. L'objet que se proposa M. de Brulle fut de s'associer
quelques vertueux ecclsiastiques qui l'aidassent  former  la
science et  la pit un certain nombre de jeunes lves, de manire
qu'ils pussent un jour remplir dignement le ministre des saints
autels, instruire  leur tour la jeunesse dans les collges ou les
sminaires dont la direction leur seroit confie, annoncer la parole
de Dieu, offrir enfin sans cesse aux hommes l'exemple et la rgle,
cette rgle qu'ils oublient si facilement si elle ne leur est remise 
chaque instant sous les yeux. Cette congrgation, qu'il institua sur
le modle de celle que saint Philippe de Nri avoit fonde  Rome sous
le nom de la _Vallicelle_, ne devoit avoir aucun caractre qui
distingut ses membres des autres prtres rguliers, si ce n'est leur
runion et la vie commune et difiante  laquelle ils se soumettoient
volontairement: car il ne prtendit les astreindre  aucun voeu, et
leur dpendance pouvoit cesser du moment qu'elle leur deviendroit trop
pnible. C'est un corps, disoit Bossuet, _o tout le monde obit et
personne ne commande_, ce qui exprime parfaitement ce mlange
heureusement tempr de soumission et de libert, qui toit le premier
principe de cette illustre socit.

Un projet aussi utile, autoris par M. de Gondi, alors vque de Paris, ne
pouvoit trouver d'obstacles; et les deux puissances se runirent pour en
faciliter l'excution. M. de Brulle avoit dj rassembl cinq prtres
aussi pieux que savants, presque tous docteurs de la facult de thologie
de Paris; et le 11 novembre 1611, il s'toit log avec eux au faubourg
Saint-Jacques  l'htel du Petit-Bourbon, autrement nomm _le Sjour de
Valois_, lequel occupoit l'endroit o est situ aujourd'hui le
Val-de-Grce. Ds le mois de dcembre suivant, Marie de Mdicis fit
expdier des lettres-patentes[358] pour l'rection de cette congrgation,
et la dclara de fondation royale ds le 2 janvier 1612. Cependant le
fondateur, qui ne trouvoit la maison qu'il occupoit ni assez vaste ni
assez commode pour s'y tablir  demeure, cherchoit  se procurer un
logement dans la ville: il fut d'abord question de lui donner l'htel de
la Monnoie, qu'on vouloit transfrer rue de Bussy; mais ce projet n'eut
point d'excution. Enfin, le 20 janvier 1616, il acheta, de
Catherine-Henriette de Lorraine, duchesse de Guise, l'htel du Bouchage,
situ rue du Coq, moyennant la somme de 90,000 livres.

          [Note 358: On sera peut-tre curieux d'avoir ici un dtail
          circonstanci des formalits qui s'observoient en pareille
          circonstance, pour donner une sanction entire  de
          semblables tablissements. Sur le consentement de l'vque,
          du 15 octobre 1612, ces lettres-patentes furent enregistres
          au parlement le 4 septembre d'aprs; l'anne suivante, le
          pape Paul V l'autorisa par une bulle du 6 des ides de mai
          (le 10) 1613; et en consquence des lettres de relief
          adresses  la cour des aides le 16 dcembre 1618, celles de
          1611 y furent enregistres le 18 fvrier 1619, et  la
          chambre des comptes le 10 avril 1629, en excution de
          semblables lettres qui leur avoient t adresses au mois de
          janvier prcdent.]

Ds qu'il en fut devenu propritaire, il y fit btir une petite
chapelle; et l'on vit cet homme apostolique, dans l'ardeur d'un zle
qui sembleroit aujourd'hui presque incroyable, et probablement
ridicule, y travailler lui-mme, portant la hotte comme un manoeuvre.
Cependant le nombre de ses disciples grossissoit de jour en jour, et
la proximit du Louvre attirant dans cette chapelle un grand concours
de monde, elle se trouva bientt trop petite: le fondateur se vit donc
dans la ncessit de songer  en btir une plus grande. Plusieurs
acquisitions que les prtres de l'Oratoire firent dans les rues
Saint-Honor, du Coq et d'_Autriche_, autrement dite du Louvre, depuis
1619 jusqu'en 1621, lui en procurrent les moyens; et la premire
pierre du nouvel difice fut pose au nom du roi le 22 septembre 1621,
par le duc de Montbazon, gouverneur de Paris. En 1623, un brevet lui
donna la qualit d'Oratoire royal.

Ce monument fut commenc sur les dessins d'un architecte nomm
Mtezeau. Il en jeta les premiers fondements; mais on lui prfra dans
la suite Jacques Lemercier, qui, dit-on, lui toit fort infrieur.
Celui-ci conduisit l'ouvrage depuis le chevet jusqu' la croise, o
il s'arrta. Les travaux ne furent repris que plusieurs annes aprs,
et achevs sur les mmes dessins,  l'exception de la grande tribune
et du portail, qui ne furent levs qu'en 1745. L'architecte Caquier
fut charg de construire ces parties qui, aprs un sicle entier,
terminrent enfin cet difice, lequel n'est cependant que d'une
mdiocre grandeur. C'est une remarque qu'on a pu dj faire, et qui
sera confirme par la suite de cet ouvrage, que les difices publics
de Paris, sans mme en excepter les palais des rois, n'ont presque
jamais t le rsultat d'un plan unique, excut par celui qui l'avoit
conu, mais le plus souvent ne furent achevs que difficilement et
aprs de longs travaux sans cesse repris et interrompus; ce qui
explique mieux que toute autre chose le mauvais got de leur
construction et l'incohrence de leurs diverses parties.

Cependant l'architecture de cette glise n'est pas sans beauts.
L'intrieur en est orn d'un ordre corinthien dont on estime la
proportion, et l'on cite surtout le choeur qui en forme le chevet,
pour la parfaite excution de son plan elliptique. Le portail, quoique
d'un style peu svre, mrite aussi quelques loges: il donne sur la
rue Saint-Honor, dont il ne suit point l'alignement, mais o il se
prsente dans une ligne diagonale qui fait qu'on peut l'apercevoir 
une certaine distance, en entrant par la rue de la Ferronnerie. Le
rez-de-chausse en est lev de plusieurs marches. Il se compose d'un
avant-corps dorique, dont les colonnes sont isoles. L'architecture
des deux arrire-corps est en pilastres du mme ordre. Les deux
petites portes carres de ces arrire-corps sont surmontes de deux
grands mdaillons qui reprsentoient des sujets pieux, maintenant
effacs; au-dessus de cet ordre dorique s'lve un ordre corinthien
qui porte sur l'avant-corps; les deux entre-colonnements en toient
autrefois dcors de trophes en bas-relief. Le tout est termin par
un fronton d'une bonne proportion, et prsente dans sa forme
pyramidale un aspect assez imposant[359].

          [Note 359: _Voyez_ pl. 47.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE L'ORATOIRE.

     PEINTURES.

     La Nativit, la Visitation, l'Annonciation, Saint-Joseph rveill
     par un ange. Tous ces tableaux, qui jouissoient de beaucoup
     d'estime, toient de _Philippe de Champagne_.

     Prs du choeur, saint Antoine, par Vouet; dans une chapelle
     sainte Genevive recevant une mdaille des mains de saint
     Germain, vque d'Auxerre, par _La Grene_ an.

     Dans une autre chapelle, saint Pierre-s-Liens, par _Chles_.

     Dans la bibliothque, les portraits de M. Achille de
     Harlay-Sancy, vque de Saint-Malo, et du pre Mallebranche.


     SCULPTURES.

     Dans le retable du matre-autel, un bas-relief en bronze dor,
     reprsentant la spulture de N. S., morceau que l'on croit de
     _Girardon_, et qui avoit t donn  cette glise par madame de
     Montespan. On estimoit la dcoration de ce matre-autel, dont la
     forme offroit le modle d'un petit temple circulaire d'une
     trs-belle excution.

     Dans la bibliothque, le buste en marbre du gnral de la
     congrgation, P. de la Tour.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums: Le cardinal de Brulle,
     fondateur de l'ordre, mort en 1629[360].

          [Note 360: Sur un mausole de marbre noir, le
          cardinal[360-A] est reprsent  genoux, ayant devant lui un
          livre ouvert que lui prsente un ange. Ce mausole,
          remarquable parmi les monuments de la sculpture franaise,
          est de _Franois Anguier_. (Dpos pendant la rvolution au
          muse des Petits-Augustins.)]

          [Note 360-A: Ce prlat, digne des anciens temps, mourut en
          disant la messe, et au moment qu'il prononoit ces mots du
          canon: _hanc igitur oblationem_; il fut ainsi lui-mme la
          victime du sacrifice qu'il n'eut pas le temps d'achever.
          Cette circonstance est rappele dans son pitaphe, et
          exprime dans le distique suivant:

            _Coepta sub extremis nequeo dm sacra sacerdos
                  Perficere, at saltem victima perficiam._]

     Antoine d'Aubray, comte d'Offemont, lieutenant civil et frre de
     la clbre empoisonneuse marquise de Brinvilliers, mort en 1670.

     Charles de Moy, marquis de Riberpr, lieutenant-gnral des
     armes du roi, mort en 16..

     Claude de Noc, seigneur de Fontenay, sous-gouverneur du duc
     d'Orlans, mort en 1704.

     Dans une des chapelles  gauche de la nef, toit la spulture de
     la famille des Tubeuf.

Cette congrgation, bien que forme sur le modle de celle de la
_Vallicelle_, n'en dpendoit en aucune manire: elle possdoit
soixante-treize maisons en France et toit gouverne par un gnral 
vie, lequel rsidoit dans la maison attenante  cette glise. Clbre
par le grand nombre de sujets excellents qu'elle a produits, elle
compte des noms honorables dans presque toutes les parties des
sciences divines et humaines, dans la thologie, la controverse,
l'histoire sainte et profane, les belles-lettres, l'loquence.
Plusieurs de ses membres n'ont pas moins fait d'honneur  leur sicle
qu' leur congrgation, et souvent la dignit piscopale a t la
rcompense de leur pit et de leurs travaux. Parmi ces hommes
recommandables, nous citerons principalement le pre Mallebranche,
l'un des plus profonds mtaphysiciens qui aient jamais exist, et
l'illustre Massillon, justement plac au nombre de nos plus grands
crivains et de nos prdicateurs les plus loquents.

La bibliothque, compose seulement de vingt-deux mille volumes, toit
une des plus curieuses de Paris, tant par le choix des livres et des
ditions, que par les prcieux manuscrits qu'elle possdoit[361].

          [Note 361: L'glise de l'Oratoire a t concde  des
          protestants qui y clbrent leur culte; on a plac dans les
          btiments de la communaut les bureaux de la caisse
          d'amortissement.]




L'GLISE SAINT-HONOR.

Les fondations d'glises toient encore regardes au treizime sicle
comme une des oeuvres les plus mritoires qu'il ft possible de faire
pour oprer son salut; et de simples particuliers, pousss par ce
louable motif, ne craignoient pas d'y consacrer la plus grande partie
des biens qu'ils possdoient. C'est ainsi que fut fonde l'glise
Saint-Honor. Renold _Chereins_ ou _Cherei_, et _Sibylle_ sa femme, en
conurent le projet ds l'an 1204. Ils possdoient prs des murs de
Paris et sur le chemin qui conduit  Clichy neuf arpents de terre dont
ils consacrrent le fonds et les revenus  cette pieuse
entreprise[362]. Ayant obtenu en 1205 le consentement d'Eudes de
Sully, vque de Paris, et du cur de Saint-Germain-l'Auxerrois[363],
ils y joignirent, la mme anne, un arpent qu'ils acquirent dans la
censive de Saint-Martin-des-Champs, et de Saint-Denis-de-la-Chartre;
et ce nouveau terrain fut employ  btir l'glise, un cimetire et
une maison pour le chapelain. En 1209, ils acquirent encore trois
autres arpents[364]; et l'glise tant finie, ils dclarrent que leur
intention toit d'y placer des chanoines, et de fonder des prbendes
pour lesquelles ils demandrent le terme de sept annes. L'vque leur
accorda encore leur demande, mais se rserva le droit de fixer le
nombre de ces bnfices. Par les mmes lettres, dates du mois
d'octobre 1208[365], il dispense de la rsidence les premiers
chanoines qui auront fond eux-mmes leurs prbendes. Il parot par le
mme acte que la collation qui en fut laisse  Renold et  sa femme,
tant qu'ils vivroient, devoit revenir aprs leur mort au doyen et au
chapitre de Saint-Germain. En 1257, il y en avoit vingt et une de
fondes; Renaud, vque de Paris, les rduisit  douze[366]; et il fut
convenu alors que la collation en appartiendroit alternativement 
l'vque et au chapitre, ainsi qu'il avoit t rgl par une sentence
arbitrale de 1228[367]. La mme convention portoit plusieurs autres
rglements dont l'effet toit de prvenir toutes les contestations qui
jusque l s'toient leves au sujet de ces nominations. Le chantre
toit le seul dignitaire qu'il y et dans cette collgiale, qui toit
une des _filles_ de l'archevch[368]; mais, outre les douze
chanoines, il y avoit deux chapelains, quatre vicaires, quatre
chantres, et six enfants de choeur. Les membres de ce chapitre, dont
les canonicats passoient pour tre les meilleurs de Paris,
desservoient tour  tour la cure, qui ne s'tendoit pas au-del du
clotre.

          [Note 362: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 46.]

          [Note 363: _Ibid._--et Dubreul, p. 802.]

          [Note 364: _Hist. S. Mart. de Campis_, p. 200.]

          [Note 365: Hist. de Par., t. V, p. 602.]

          [Note 366: Huit sacerdotales, deux diaconales et deux
          sous-diaconales. (Petit Pastor., fol. 86.)]

          [Note 367: Hist. de Par., t. III, p. 77.]

          [Note 368: _Voyez_ p. 361, 1re partie.]

En 1579, on jugea  propos d'augmenter l'glise Saint-Honor, ce que
l'on fit en ajoutant un peu  sa longueur, tant devant le clocher[369]
que derrire, mais sans rien changer  l'ancienne lvation. Cette
rparation imparfaite et de mauvais got, qui mme ne l'agrandit point
suffisamment, la fit paratre alors beaucoup trop basse, et l'on se
plaignoit qu'elle n'et point la majest convenable  une aussi riche
collgiale.

          [Note 369: Ce clocher fut lev vers l'an 1300, et l'abb
          Lebeuf a trouv dans un acte de 1424 que le chapitre acquit,
          moyennant seize sous de rente, un petit terrain dans la
          justice de l'vque, et faisant le coin de la rue des
          Petits-Champs, pour y construire le portail. C'toit ainsi
          que la plupart des anciennes glises se formoient de parties
          incohrentes, leves successivement  de longs intervalles,
          ce qui d'ailleurs ne rpugnoit point au systme de
          l'architecture gothique. La reprsentation que nous donnons
          de celle-ci doit parotre d'autant plus curieuse qu'elle
          provient d'un dessin original, lequel est unique, et n'a
          jamais t grav. (_Voy._ pl. 47.) Il ne reste plus d'autre
          vestige de cette glise, qu'une petite portion du mur du
          portail; le reste a t remplac par des maisons; et le
          clotre est devenu un passage qui donne de la rue des
          Bons-Enfants dans la rue Croix-des-Petits-Champs, et que
          croisent deux autres passages aboutissant  la rue
          Saint-Honor et  la nouvelle rue de Montesquieu.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-HONOR.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dcor d'un morceau d'architecture d'ordre
     corinthien, Jsus-Christ au milieu des docteurs, par _Philippe de
     Champagne_.

     Dans la troisime chapelle  gauche, la Nativit, par _Bourdon_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     La fondatrice Sibylle, morte en....

     Simon Morrier, que son pitaphe signaloit comme un factieux et un
     partisan dclar des Anglois, sous le rgne de Charles VII.

     Le cardinal Dubois, premier ministre sous la rgence du duc
     d'Orlans, et d'abord chanoine de cette glise, mort en
     1723[370].

          [Note 370: Sur son tombeau, dpos pendant la rvolution au
          muse des Petits-Augustins, cet homme trop fameux est
          reprsent  genoux devant un prie-Dieu, sur lequel est pos
          le livre des psaumes ouvert  ces mots: _miserere mei Deus_,
          etc. Cette figure est de _Coustou_, habile sculpteur du
          sicle dernier; et l'on prtend qu'il y a parfaitement saisi
          les traits et la physionomie du ministre. Il l'a reprsent
          la tte et les yeux tourns vers l'paule gauche, du ct du
          peuple, et la lgre altration qu'il a mise dans ses traits
          semble indiquer le repentir. Il n'y a pas moins d'adresse et
          de circonspection dans l'pitaphe qui toit encore plus
          difficile  traiter que la figure. Elle est de M. _Couture_,
          recteur de l'universit de Paris, et mrite d'tre cite:

            D. O. M.

            AD ARAM MAJOREM.

          _In communi Canonicorum sepulcreto situs est GUILLELMUS
          DUBOIS, S. R. E. cardinalis, archiepiscopus et dux
          Cameracencis, S. Imperii princeps, regi  secretioribus
          consiliis, mandatis et legationibus, publicorum cursorum
          prfectus, primus regni administer, hujus Ecclesi canonicus
          honorarius. Quid autem hi tituli? nisi arcus coloratus, et
          fumus ad modicum pariens. Viator, stabiliora solidioraque
          bona mortuo apprecare. Obiit anno 1723. Hoeredes grati erga
          regem et summum pontificem animi monumentum posure._]




HTELS

ET MAISONS REMARQUABLES.


ANCIENS HTELS.

 l'poque o nos rois commencrent  habiter le Louvre, les grands
vassaux, dj moins indpendants, venoient plus souvent dans la
capitale, tant pour leur rendre des hommages que pour participer 
leurs faveurs. Ces petits souverains, devenus courtisans, se logeoient
autant qu'il leur toit possible auprs des maisons royales; et le
quartier o toit situe celle-ci fut bientt rempli d'htels
magnifiques, sur lesquels nous allons recueillir les traditions des
historiens: car il ne reste presque plus de vestiges de ces anciens
difices.


_Htel du Petit-Bourbon._

Il toit situ dans la rue appele d'_Autriche_, dont partie subsiste
encore et forme celle qui toit nomme dans le sicle dernier
_cul-de-sac de l'Oratoire_. Cette rue se prolongeoit alors jusqu'au
bord de la rivire; et l'htel dont nous parlons s'tendoit
par-derrire jusqu' la rue qui en a pris le nom, et qui faisoit alors
la continuation de celle des Fosss-Saint-Germain.  ct de la
chapelle de cet htel, il y avoit une autre rue qui alloit de celle
d'_Autriche_ au clotre de l'glise, et formoit une querre; cette
rue, qui n'existe plus, portoit, dans ses deux parties, ce mme nom de
_Petit-Bourbon_[371].

          [Note 371: Elle fut ouverte en 1583.]

Il parot que cet htel fut bti peu de temps aprs que
Philippe-Auguste eut fait construire ou augmenter le Louvre. Sauval
tombe  ce sujet dans une trange contradiction: aprs avoir dit que
les ducs de Bourbon y logrent ds le temps de Philippe-le-Bel, il
avance plus loin qu'il ne fut construit que sous le rgne de Charles
V; et il en donne pour preuve les lettres C et V sculptes sur le
portail de la chapelle. Il est vident que ces deux lettres ne
prouvent autre chose, sinon que, dans ces temps-l, il y fut fait
quelques augmentations ou embellissements; et l'on a une foule
d'exemples de chiffres placs sur des difices  de semblables
occasions. Il existe en effet des titres antrieurs  cette poque,
qui contestent l'existence de cet htel[372], et d'autres prouvent
galement qu'il fut agrandi sous Charles V. On trouve qu'en 1385 le
duc de Bourbon acheta  cet effet la maison _du Noyer_, qui
appartenoit au prieur et aux religieux de la Charit, et en 1390, la
voirie de l'vque[373]. Sauval lui-mme dit que, depuis 1303 jusqu'en
1404, les princes de cette famille achetrent de plus de trois cents
personnes les maisons qui couvroient l'espace sur lequel cet htel fut
construit[374]. Leur palais, ainsi augment et embelli de sicle en
sicle, passoit pour un des plus vastes et des plus magnifiques qui
fussent dans le royaume: du temps de l'crivain que nous venons de
citer, la galerie et la chapelle de cet htel existoient encore[375];
et il les dcrit comme les difices de ce genre les plus considrables
et les plus somptueux de Paris. La galerie surtout toit d'une
dimension telle qu'on n'en connoissoit point de pareille dans tout le
royaume, et qu'elle fut choisie pour la reprsentation des ftes qui
furent donnes  la cour,  l'occasion du mariage de Louis XIII. Louis
XIV s'en servit galement dans les commencements de son rgne pour les
bals et les comdies qui faisoient alors son principal amusement. Ce
fut aussi dans cette galerie que se tint l'assemble des tats du
royaume en 1614 et 1615.

          [Note 372: _Arch. S. Germ. Autiss._, reg. 1, fol. 70.]

          [Note 373: Arch. de l'archev.]

          [Note 374: Elles n'avoient pas sans doute dix toises
          chacune; car tout l'emplacement du Petit-Bourbon n'en
          contenoit gure plus de deux mille huit cents. (JAILLOT.)]

          [Note 375: Il avoit t en partie dmoli en 1527, 
          l'occasion de la rvolte et de l'vasion du fameux
          conntable de Bourbon. On sema du sel sur le sol qu'il
          occupoit; les armoiries du coupable y furent brises, et le
          bourreau barbouilla les fentres et les portes qui restoient
          encore, de ce jaune infamant dont on barbouilloit les
          maisons des tratres, et notamment des criminels de
          lse-majest.]

On abattit une partie des restes de cet immense difice pour lever la
colonnade du Louvre; cependant, dans le sicle dernier, il en
subsistoit encore quelques portions, o toient les curies de la
reine et le garde-meuble de la couronne. La dmolition en fut enfin
acheve pour dcouvrir le beau monument lev sur l'autre partie de
ses ruines.


_Htel de Clves._

De l'autre ct de la rue d'Autriche[376] toit l'htel de Clves. Du
temps de la Ligue il s'appeloit d'_Aumale_, et toit occup par Claude
de Lorraine, duc d'Aumale, marquis de Mayenne. On ignore comment et 
quelle poque il vint s'tablir dans cette maison; quant au temps o
elle fut construite, on a trouv une ancienne notice qui prouve que ce
fut par les ordres de Louis de France, fils de Philippe-le-Hardi, et
chef de la maison d'vreux. Catherine de Clves, duchesse douairire
de Clves, s'y retira aprs la mort de son mari. Il passa depuis aux
ducs de Grammont.

          [Note 376: On la nommoit aussi rue du Louvre.]


_Htel de Clermont._

Il toit situ, dit Sauval, auprs de l'htel de Clves, et servoit de
demeure  Robert de France, comte de Clermont et sire de Bourbon. Il
avoit appartenu auparavant  la comtesse de Xaintonge et au prvt de
Bruges. Valeran de Luxembourg, comte de Saint-Pol, conntable de
France, l'acheta en 1396: c'est sur l'emplacement qu'il occupoit, et
sur celui des maisons adjacentes jusqu' la rue du Coq, que furent
bties en partie l'glise et la maison des pres de l'Oratoire.


_Htel de Joyeuse._

Dans cette rue du Coq et dans celle du _Louvre_ toit situ l'htel de
Joyeuse; il avoit autrefois appartenu  la maison de Montpensier dont
il portoit le nom. Henri, dernier duc de Montpensier, le vendit 
Franois de Joyeuse, cardinal, qui le nomma htel du _Bouchage_, du
nom de sa famille. La proximit du Louvre engagea Gabrielle d'Estres,
duchesse de Beaufort,  louer cette maison, ce qui lui fit donner le
nom d'htel _d'Estres_; elle y demeuroit en 1594[377]. Cet difice
avoit repris le nom d'htel du _Bouchage_, et il le portoit en 1616,
lorsque Henriette-Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, nice et
hritire du cardinal de Joyeuse, le vendit  M. de Brulle pour y
placer sa congrgation.

          [Note 377: Sauval, qui cite pour garant un registre de
          l'htel-de-ville (t. I, p. 27 et 431; t. II, p. 237 et 260),
          prtend que ce fut dans cet htel que Henri IV fut bless
          par Jean Chtel. Le chancelier de Chiverni dit, dans ses
          mmoires, que ce malheur arriva dans l'htel de Schomberg,
          depuis l'htel d'Aligre. D'autres historiens avancent que ce
          fut au Louvre.]


_Htel d'Alenon._

Cet ancien htel occupoit autrefois l'intervalle qui spare la rue des
Poulies du cul-de-sac de l'Oratoire, alors rue _d'Autriche_. Parmi
plusieurs traditions contradictoires sur son origine et ses diverses
rvolutions, voici ce que nous avons trouv de plus vraisemblable. Il
parot qu'il fut bti vers 1250 par les ordres d'Alphonse de France,
comte de Poitiers, frre de saint Louis, et qu'il prit le nom
_d'Osteriche_, de la rue o il toit situ. Ce prince l'agrandit si
considrablement, au moyen de l'acquisition de dix maisons voisines,
qu'aprs sa mort[378] Archambaud, comte de Prigord, en vendit la
moiti  Pierre de France, comte d'Alenon et de Blois, cinquime
fils de saint Louis. Ce fut alors que cet htel prit le nom d'Alenon.
Enguerrand de Marigni en devint ensuite possesseur, on ignore  quel
titre; il y fit encore de grandes augmentations, en y joignant
plusieurs maisons et jardins situs du ct de la rue des Poulies, et
qui appartenoient au chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois. Aprs sa
mort, cet htel devint proprit royale; et quoique l'arrt de sa
condamnation et ordonn que sa maison seroit dmolie, il ne parot
pas que cet difice ait t abattu. Il fut occup depuis par Charles
de Valois et Marie d'Espagne sa veuve, qui y demeuroit en 1347. On en
distinguoit ds lors les deux parties sous les noms de _grand htel
d'Alenon_ rue d'Autriche, et de _petit htel d'Alenon_ rue des
Poulies. En 1421, on voit, par un compte rapport par Sauval, que cet
htel toit vide, ruin et inhabitable. Il passa des ducs d'Alenon 
M. de Villeroi, qui le vendit, en 1568,  Henri III, alors duc
d'Anjou. Ce prince, appel au trne de Pologne, le laissa  la reine
son pouse, et cette princesse en fit don  Castelan son premier
mdecin. Albert de Gondi, duc de Retz et marchal de France, l'acheta
en 1578 des enfants de ce dernier, et lui donna son nom, qu'il porta
encore plusieurs annes[379] aprs. Malgr les dmembrements qu'on en
avoit faits prcdemment, cet htel toit encore si vaste, que Marie
de Bourbon, duchesse de Longueville, en acheta une partie en 1581, sur
laquelle elle fit btir l'htel qui a port son nom, et que depuis
Henri de Longueville vendit  Louis XIV, qui vouloit agrandir la place
du Louvre. Ce dessein n'ayant pas eu alors son excution, l'htel de
Longueville, loin d'tre abattu, fut rpar en 1709, pour servir de
logement au marquis d'Antin, directeur gnral des btiments, ce qui
le fit appeler _l'htel de la Surintendance_. En 1738 on en
reconstruisit une partie, qu'on disposa pour le service gnral des
postes, et l'on y joignit encore une portion de l'htel de Retz, dont
il avoit d'abord t form. La moiti de cet difice fut depuis
achete par Louise de Lorraine, seconde femme du prince de Conti, qui
la fit dmolir, et sur l'emplacement fit construire un nouvel htel
qui porta son nom. Depuis le duc de Guise en vendit une partie au roi,
l'autre fut acquise par M. de Villequier, et a port le nom d'htel
d'Aumont. Ces htels ont t depuis revendus, rebtis, puis abattus
dans le sicle dernier pour former la place du Louvre. Enfin une
portion considrable de l'htel d'Alenon, du ct du Louvre, a form,
au milieu du sicle pass, l'htel de la Force et les jardins de
l'htel Longueville, et est aujourd'hui reprsente par les maisons
qui font face  celle des pres de l'Oratoire[380].

          [Note 378: En 1281.]

          [Note 379: Ce fut dans cet htel de Retz que fut conduit
          l'excrable Ravaillac aprs son attentat.]

          [Note 380: Entre autres par l'htel d'Angeviller.]


_Htel du comte Ponthieu._

Il toit situ dans la rue des Fosss-Saint-Germain, qui faisoit alors
la continuation de la rue Bthisi: en 1359 on le nommoit la _cave de
Ponti_ et la cour de _Pontiau_. Guillot appelle cette partie de la rue
Bthisi, _la rue aux Quains de Pontis_, nom qu'elle portoit alors et
que lui avoit donn cet htel.


_Maison du Doyenn._

Elle toit situe dans le clotre Saint-Germain-l'Auxerrois[381],
vis--vis du grand portail de l'glise et au coin du passage qui
conduisoit  la place du Louvre. Cette maison est clbre par la mort
presque tragique de Gabrielle d'Estres, duchesse de Beaufort et
matresse de Henri IV. Voici comment cette histoire est raconte dans
Saint-Foix, et dans les mmoires de Sully: Elle vint loger chez
_Zamet_: c'toit un Italien fort riche, qui s'toit qualifi, dans le
contrat de mariage de sa fille, _seigneur suzerain de dix-sept cent
mille cus_, et qui s'toit rendu agrable  Henri IV par son
caractre plaisant et enjou. Se promenant dans son jardin, aprs
avoir mang d'un citron, d'autres disent d'une salade, elle se sentit
tout  coup un feu dans le gosier, et des douleurs si aigus dans
l'estomac, qu'elle s'cria: _Qu'on m'te de cette maison_[382], _je
suis empoisonne_. On l'emporta chez elle[383]; son mal y redoubla
avec des crises et des convulsions si violentes, qu'on ne pouvoit
regarder sans effroi cette tte si belle quelques heures
auparavant[384]. Elle expira la veille de Pques 1599, vers les sept
heures du matin: on l'ouvrit, et l'on trouva son enfant mort. Henri IV
fit prendre le deuil  toute la cour, et le porta la premire semaine
en violet et la seconde en noir. La plupart des historiens, ajoute
Saint-Foix, n'attribuent cette mort si frappante qu'aux effets d'une
grossesse malheureuse.

          [Note 381: Elle a t depuis abattue, ainsi que plusieurs
          maisons de la rue du Petit-Bourbon, contigu  ce passage,
          pour former une place devant l'glise.]

          [Note 382: On avoit dj parl de marier Henri IV avec Marie
          de Mdicis; et comme Zamet toit n sujet du duc de
          Florence, ses ennemis le souponnrent d'un crime dont il
          n'y eut toutefois aucune preuve.]

          [Note 383: Dans cette maison du Doyenn qu'elle occupoit,
          sans doute pour tre  la proximit du Louvre et de sa tante
          la marquise de Sourdis, dont l'htel toit situ dans un
          cul-de-sac, rue des Fosss-Saint-Germain.]

          [Note 384: Sauval assure avoir connu des vieillards qui lui
          avoient dit qu'aprs sa mort on l'exposa dans la grand'salle
          de sa maison; qu'elle toit vtue d'une robe de satin blanc,
          et couche sur un lit de parade de velours cramoisi, enrichi
          de dentelles d'or et d'argent.

          Saint-Foix dit qu'il n'est pas vraisemblable qu'on ait
          expos  la vue du public une personne  qui des symptmes
          terribles de mort avoient dfigur tous les traits et tourn
          la bouche jusque derrire le cou.]

       *       *       *       *       *

Les deux seuls htels remarquables qu'il y ait maintenant dans ce
quartier sont:

1. L'htel d'Aligre, ci-devant de Schomberg, situ rue Baillet et rue
Saint-Honor. Le grand-conseil y a tenu long temps ses sances.

2. L'htel d'Angeviller, situ rue de l'Oratoire, lequel sert
maintenant de dpt principal au _Muse Royal_.


FONTAINES.

Sous Philippe-Auguste, il n'y avoit encore que trois fontaines
publiques  Paris: celles des _Innocents_, des _Halles_, et la
fontaine _Maubue_, situe au coin de la rue qui porte ce nom et de la
rue Saint-Denis.

Dans l'intervalle qui spare le rgne de ce prince de celui de Louis
XII, on leva successivement treize autres fontaines. Quatre de ces
fontaines toient hors de l'enceinte de la ville avant le rgne de
Charles V: c'toient celles de Saint-Lazare, des Filles-Dieu, des
Cultures Saint-Martin et du Temple; elles y furent alors renfermes, 
l'exception de la fontaine Saint-Lazare.

Les neuf autres fontaines existant  cette mme poque dans les divers
quartiers de Paris toient celles de la rue Salle-au-Comte (dite la
fontaine de Marle), de la rue Saint-Avoye, de la rue Bar-du-Bec, de la
porte Baudoyer ou Baudet, de la rue Saint-Julien, du Ponceau, de la
Reine, de la Trinit et de la rue des Cinq-Diamants. Toutes ces
fontaines toient alimentes par les aquducs de Belleville et du pr
Saint-Gervais, et ne donnoient de l'eau qu' la partie septentrionale
de Paris[385].

          [Note 385: Il est remarquable que la premire fontaine qui
          fut leve dans la Cit toit alimente par les eaux de
          l'aquduc Saint-Gervais. Ce fut en 1605 et sur l'emplacement
          de la maison du pre de Jean-Chtel, que le prvt des
          marchands Miron la fit construire, aprs qu'on eut abattu la
          pyramide infamante qui d'abord avoit t btie sur les
          ruines de cette maison. On y lisoit ce distique latin qui
          rappeloit la mmoire de l'attentat du rgicide, et de la
          destruction du monument destin  en terniser le souvenir:

            _Hic, ubi restabant sacri monumenta furoris,
                Eluit infandum Mironis unda scelus._

          Peu d'annes aprs, cette fontaine fut transfre dans la
          cour mridionale du Palais de Justice, et elle y toit dj
          en 1724. Elle existe encore sous le nom de fontaine
          _Sainte-Anne_, et reoit de l'eau de la pompe du pont
          Notre-Dame.]

Sous Henri IV ces deux aquducs, depuis long-temps ngligs,
tomboient en ruine, et le volume d'eau qu'ils fournissoient n'toit
plus suffisant. Une ordonnance de ce prince tablit une augmentation
sur l'impt que payoient les vins  leur entre  Paris; le produit en
fut destin  la rparation de ces deux aquducs, et de nouvelles
fontaines furent leves: celle du Palais et le btiment de la
Samaritaine.

Cependant la partie mridionale de Paris manquoit toujours d'eau.
Dj, sous le rgne de ce mme prince, les vestiges qui restoient
encore de l'aquduc bti de ce ct par les Romains, avoient fait
natre l'ide de le rtablir. Des fouilles furent commences en 1609 
travers la plaine de Long-Boyau du ct de Rungis, afin de dcouvrir
la source d'o provenoient les eaux qui avoient t anciennement
conduites au palais des Thermes: la mort de Henri IV interrompit ce
projet. On le reprit lors de la construction du palais du Luxembourg;
et alors il fut propos de conduire les eaux de Rungis  Paris. Le
projet ayant t accept, Louis XIII et la reine Marie de Mdicis
posrent, le 17 juillet 1613, la premire pierre de l'aquduc, qui fut
lev sur les dessins de Jacques Desbrosses et achev en 1624. Une
partie de cet aquduc traverse le vallon d'Arcueil sur vingt-cinq
arches; auprs sont des restes de l'ancien aquduc romain, et cette
construction moderne en soutient la comparaison. Elle a douze toises
de hauteur sur deux cents de longueur; de distance en distance et
depuis Arcueil jusqu' Paris, on rencontre plusieurs autres petites
constructions qui sont des _regards_ de la conduite des eaux. La
longueur totale de cette conduite jusqu'au Chteau-d'Eau situ prs de
l'Observatoire est de 6600 toises.

En 1624, l'aquduc tant achev, on s'occupa de la distribution des
eaux; et quatorze fontaines que l'on construisit, furent alimentes
par cette source nouvelle.

Cependant la population de Paris ne cessant de s'accrotre, les eaux
fournies par les trois aquducs et par la pompe de la Samaritaine
devenoient encore insuffisantes; et l'abus des concessions que l'on
faisoit trop indiscrtement  des corporations et  des particuliers
augmentoit encore cette disette. Des recherches que l'on fit en 1551
aux environs du village de Rungis procurrent un accroissement aux
sources qui alimentoient la partie mridionale de Paris; et cet
accroissement reut le nom de _nouvelles eaux d'Arcueil_. En 1666
toutes les concessions particulires que la ville avoit faites sur les
trois aquducs furent supprimes par un arrt du conseil et en 1669 on
procda  une distribution nouvelle des eaux de Paris.

Cette mme anne deux mcaniciens, Daniel Jolly et Jacques Demance,
proposrent d'tablir sur le pont Notre-Dame des machines hydrauliques
semblables  celle du pont Neuf: leurs propositions furent acceptes;
ils excutrent simultanment deux mcanismes diffrents qui
fournirent une masse plus considrable de beaucoup que celles que
donnoient les trois aquducs runis. Ce travail ayant t achev en
1671, un arrt du conseil de la mme anne ordonna qu'il seroit tabli
de nouvelles fontaines; et l'on en construisit un assez grand nombre
dans les divers quartiers de Paris, et jusqu' la fin du rgne de
Louis XIV.

Cependant Paris recevoit sans cesse de nouveaux accroissements; et le
besoin d'eaux plus abondantes se faisoit sentir de jour en jour
davantage. On leva encore sous Louis XV plusieurs fontaines, dont
quelques-unes mme furent remarquables par leur masse et par le luxe
de leurs ornements; mais ni les aquducs ni les pompes ne suffisoient
pour les alimenter. Dans cet embarras extrme, il fut propos en 1762
de conduire  Paris les eaux de la petite rivire de l'Yvette qui
prend sa source entre Versailles et Rambouillet, et se jette dans la
rivire d'Orge, un peu au-dessus de Juvisy. L'aquduc que l'on auroit
construit pour oprer cette drivation auroit eu 17  18,000 toises de
dveloppement, et et donn 1,200 pouces d'eau  la ville de Paris.
Ce projet, long-temps discut et reproduit plusieurs fois depuis cette
poque jusqu'en 1775, fut enfin tout--fait abandonn,  cause des
difficults de son excution.

Enfin l'tablissement des pompes  feu rsolut le problme dont on
toit si pniblement occup et depuis si long-temps. Deux
tablissements de ce genre furent forms  Chaillot et au
Gros-Caillou: et alors l'eau coula avec abondance non-seulement dans
les fontaines publiques, mais encore dans les maisons des
particuliers. La drivation des eaux de la rivire d'Ourcq et leur
conduite  Paris, grands et utiles travaux qui ont t oprs depuis
la rvolution, ont achev de complter cette partie si importante de
l'administration dans une ville aussi immense; et l'eau y abonde
maintenant de toutes parts, tant pour les jouissances du luxe que pour
les besoins de premire ncessit.

Nous donnerons successivement l'historique de toutes les fontaines de
Paris, selon l'ordre o elles se prsenteront dans la description
particulire des quartiers auxquels elles appartiennent, continuant
toujours  sparer les travaux de ce genre excuts depuis la
rvolution, de ceux qui l'ont prcde.


FONTAINE DE LA CROIX DU TIROIR.

Cette fontaine avoit t leve sous le rgne de Franois Ier et par
son ordre au milieu de la rue de l'Arbre-Sec. Comme elle y obstruoit
la voie publique, le prvt des marchands la fit transfrer dans un
pavillon construit en 1606 au coin de cette mme rue, pour servir de
rservoir aux eaux d'Arcueil. Ce monument, que l'on devoit au clbre
prvt des marchands Miron, fut rdifi en 1776, sur les dessins de
l'architecte Soufflot. Il a la forme d'un pavillon carr compos d'un
rez-de-chausse et de deux tages que couronne une galerie soutenue
par des consoles  ttes de dieux marins. Le soubassement, appareill
en bossages, est termin dans toute sa longueur par une plinthe sur
laquelle s'lvent des pilastres en stalactites qui encadrent les
croises, et qui sont orns de chapiteaux  coquilles; entre les
croises du premier tage est place une figure de naade en
demi-relief. Toute cette construction est d'un bon style et d'un
caractre convenable. On y lisoit l'inscription suivante, compose par
l'architecte lui-mme:

     _Ludovicus XVI, anno primo regni, utilitati public consulens,
     castellum aquarum arcs Jul. vetustate collapsum  fundamentis
     redificari et meliore cultu ornari jussit. Carol. Claud.
     d'Angeviller, Com. regiis dificis prop._




RUES ET PLACES DU QUARTIER DU LOUVRE.

_Rue d'Angeviller._ Elle va de la rue de l'Oratoire  celle des
Poulies, et a t perce vers la fin du sicle dernier, sur le terrain
occup autrefois par l'htel de Crqui; elle doit son nom  l'htel
_d'Angeviller_ dont elle est voisine.

_Rue de l'Arbre-Sec._ Elle aboutit  la place de l'cole et  la rue
Saint-Honor. Guillot l'appelle de _l'Arbre-Sel_; mais son vrai nom
est _Arbre-Sec_, et elle le portoit ds le treizime sicle, _vicus
Arboris Sicc_[386]. Ce nom lui vient de l'enseigne d'une maison
situe prs de l'glise Saint-Germain, et qui existoit encore du temps
de Sauval[387]. L'vque de Paris avoit dans cette rue une grange et
un four, entre le clotre Saint-Germain et le cul-de-sac de
Court-Bton. Il toit appel dans le principe _le Four-l'vque_, _le
Four-Franc_. En 1372 on le nommoit _le Four Gauquelin_[388].

          [Note 386: Pet. cart., fol. 163, c. 223.]

          [Note 387: Cens. de l'vch., 1489.--Sauval, t. I, p. 109.]

          [Note 388: Il y a dans cette rue trois culs-de-sacs:

          1. Celui des _Provenaux_. Il doit son nom  une enseigne
          qui subsistoit encore en 1772. On l'appeloit anciennement
          _Arnoul de Charonne_, du nom d'un particulier qui y
          demeuroit en 1293. Depuis, par altration, _Raoul de
          Charonne_ et _Arnoul le Charron_. (_Cart. S. Germ. Autiss._,
          fol. 38 et 39.--Cens. de l'v.)

          2. Celui de _la Petite-Bastille_. En 1499, il toit cit
          sans nom dans les censiers de l'vch, sous la seule
          dnomination de _Ruelle-sans-bout_. En 1540, on le trouve
          nomm _Jean de Charonne_. Enfin il a reu son dernier nom
          d'un cabaret qui en occupoit le fond.

          3. Le cul-de-sac de _Court-Bton_[388-A]. Il formoit
          autrefois avec celui de _Sourdis_ une rue qui aboutissoit
          dans celle de l'Arbre-Sec et sur le foss. On la nommoit
          _Chardeporc_; et elle devoit ce nom  _Adam Chardeporc_,
          qui, en 1251, possdoit plusieurs maisons sur le foss
          Saint-Germain. (_Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 72.) Comme on
          appeloit anciennement un porc _bacco_, et _bacon_ quand il
          toit sal, on donna  cette rue le nom de _Bacon_, qu'elle
          portoit en 1340. (Reg. 1, fol. 13.) On voit cependant, par
          le _dit_ de Guillot et le rle de 1313, que cette rue
          s'appeloit du _Col-de-Bacon_, vraisemblablement d'une
          enseigne. Il fut ensuite chang, par altration, en _Cop_ ou
          _Coup-de-Bton_; et c'est ainsi qu'elle est dsigne dans la
          liste du quinzime sicle. On a dit ensuite de
          _Court-Bton_, du nom d'une maison qui faisoit le coin de
          cette rue et de celle des Fosss. (Reg. des Ensaiss. de
          l'archev., 1636)]

          [Note 388-A: Il est maintenant ferm d'une grille.]

 l'extrmit de cette rue, du ct de celle de Saint-Honor, est la
fontaine dont nous avons dj parl, et l'on y voyoit autrefois une
croix vulgairement appele du _Tiroir_. Parmi les anciens noms
qu'offre la topographie de Paris, il n'en est aucun dont l'orthograghe
ait prouv autant de variations. On le trouve crit _Traihouer_,
_Traihoir_, _Trayoir_, _Trahoir_, _Triouer_, _Trioir_, _Tirauer_,
_Tirouer_, _Tyroer_, _Tiroir_, _Tiroi_. Les uns le font venir du mot
latin _trahere_ (tirer); d'autres de _trier_. Ceux-ci prtendent
qu'on y tiroit les draps, ceux-l que c'toit un march o l'on
vendoit et o l'on trioit les animaux. Sauval pense que ce nom venoit
du fief de _Therouenne_[389], qu'on appeloit par corruption _Tiroie_;
et un savant distingu, (M. Bonami), trs-vers dans nos antiquits, a
adopt cette tymologie. Jaillot la rejette, en prouvant d'abord que
le fief de Therouenne ne s'tendoit pas jusque l, observant ensuite
(ce qui est le plus dcisif) que si son nom lui ft venu de ce fief,
on lui et donn la mme dnomination en latin: or, _Throuenne_ se dit
_Tarvanna_ et _Tarvenna_; et la croix du Tiroir a toujours t nomme
_Crux Tractorii_, _Crux Tiratorii_[390]. Du reste, en combattant cette
opinion, il ne trouve rien de satisfaisant  mettre  la place; et la
mme incertitude demeure sur la vraie signification de ce mot.

          [Note 389: T. I, p. 243.]

          [Note 390: Arch. de N. D., compte de 1407.]

La place o se trouvoit la croix du Tiroir toit beaucoup plus large
autrefois qu'elle ne l'est aujourd'hui. Nous avons dj dit que
Franois Ier y fit construire une fontaine en 1529.

Quelques bouchers placrent des taux  l'entour, et des fruitiers
talrent leurs denres sur les marches de cette croix. Comme la voie
publique en toit obstrue[391], et qu'on avoit plusieurs fois port des
plaintes  ce sujet, la croix fut te en 1636, et replace  l'angle du
rservoir des eaux d'Arcueil, que le prvt des marchands avoit fait
construire au coin de cette rue et de celle Saint-Honor[392]. Cette
place toit un lieu patibulaire o l'on excutoit quelquefois des
criminels dans l'tendue de la juridiction piscopale; et Sauval en a
tir cette conjecture fort raisonnable que la croix y avoit t place
pour offrir une dernire consolation, et montrer, dans ces tristes
moments, le signe du salut aux malheureux qu'on y faisoit mourir.

          [Note 391: Cette place devint un lieu de rassemblement. En
          1505 il y clata une espce de sdition,  l'occasion d'une
          marchande que le cur, dit-on, ne vouloit pas enterrer,
          avant qu'on ne lui et montr si, dans son testament, il
          existoit un legs pour l'glise; ce qui semble bien
          incroyable. Sous Charles VI, il y avoit dj eu au mme
          endroit une meute,  laquelle l'excs des contributions
          avoit servi de prtexte.]

          [Note 392: _Voyez_ p. 837.]

_Rue Baillet._ Elle aboutit dans la rue de la Monnoie et dans celle de
l'Arbre-Sec. En 1297, elle s'appeloit rue _Dame Gloriette_, et rue
_Gloriette_ en 1300. Le nom de _Baillet_ est celui d'une famille
trs-connue qui demeuroit dans cette rue. Le procs-verbal de 1636
l'appelle _Baillette_.

_Rue Bailleul._ Elle traverse de la rue de l'Arbre-Sec dans celle des
Poulies. En 1271, 1300, 1313, et mme au sicle suivant, elle
s'appeloit rue _d'Averon_, _d'Avron_, _Daveron_[393]. On pense qu'elle
doit son dernier nom  Robert _Bailleul_, clerc des comptes, qui y
demeuroit en 1423, et dont la maison faisoit le coin de cette rue et
de celle des Poulies[394].

          [Note 393: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 27--_verso et
          seq._]

          [Note 394: _Cens. S. Germ. Autiss._, an. 1554.]

_Rue de Beauvais._ Elle commence  la rue Froi-Manteau, et finit au
bout de la rue Champ-Fleuri. Au milieu du treizime sicle, on disoit
_en Byauvoir_, etc., _vicus de Byauvoir_[395]; en 1372, _Beauvoir_.
Ds 1450, on la trouve indique sous le nom de _Beauvais_; elle se
prolongeoit anciennement jusqu' la rue du Coq[396].

          [Note 395: _Hist. univ. Par._, t. III, p. 459.--Arch. de
          l'archev.]

          [Note 396: La portion de cette rue qui toit du ct de la
          vieille place du Louvre a t abattue pour l'agrandir; cette
          place est nomme maintenant place d'_Austerlitz_, et
          l'espace qui est devant la faade latrale du palais, du
          ct de la rue du Coq, se nomme place de _Marengo_.]

_Rue du Petit-Bourbon._ Elle commenoit au bout de la rue des Poulies,
au coin de celle de Fosss-Saint-Germain, et aboutissoit aux quais de
l'cole et de Bourbon. Au treizime sicle, ce quartier s'appeloit
_Osteriche_. Le nom s'en est conserv long-temps dans la rue appele
_d'Autriche_, dont partie subsiste encore, et forme, comme nous
l'avons dit, la rue de l'Oratoire. Cette rue d'Autriche se prolongeoit
jusqu'au quai de Bourbon, appel simplement, ainsi que ceux de l'cole
et du Louvre, _Grand rue sur la rivire_. C'toit l qu'toit bti le
palais du Petit-Bourbon, dont nous venons de parler[397].

          [Note 397: _Voyez_ p. 822. Elle fait maintenant partie de la
          place qui est devant la colonnade, et qu'on nomme place
          d'_Ina_.]

_Rue Champ-Fleuri._ Elle commence  la rue Saint-Honor, et finit  la
rue de Beauvais. Du temps de Philippe-Auguste, elle toit hors de la
ville, et son nom vient sans doute de quelques jardins sur lesquels
elle aura t ouverte. Elle portoit ce nom ds 1271, _vicus de Campo
Florido_[398]. On a dit ensuite rue de _Champ-Flori_ et
_Champ-Fleuri_.

          [Note 398: _Cart. S. Germ. Autiss._, folio 28, _verso_.]

_Rue du Chantre._ Elle aboutit dans la rue Saint-Honor et dans la
place du Vieux Louvre. Ds 1313 et jusqu'en 1386, elle se nommoit rue
_au Chantre_. On prsume qu'une maison de cette rue, dite _la maison
au Chantre_, lui a fait donner ce nom.

_Rue du Coq._ Elle commence  la rue Saint-Honor et aboutit au
Louvre. En 1271, et jusqu' la fin du sicle suivant, elle s'appeloit
rue de _Richebourc_ et _Richebourg_[399]. En 1276, on la trouve
dsigne sous les deux noms _du Coq_ et _de Richebourg_[400]; elle les
devoit  deux familles qui y ont demeur.

          [Note 399: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 28, _verso_.]

          [Note 400: Arch. de l'archev.]

_Rue du Demi-Saint._ Elle va du clotre Saint-Germain dans la rue des
Fosss. Dans un acte de 1271, elle est nomme _vicus qui dicitur
truncus Bernardi_[401]. En 1300 et 1313, on avoit altr ce nom et on
l'appeloit _Trou-Bernard_, ce qui continua jusqu' la fin du quinzime
sicle. Depuis elle a reu celui du _Demi-Saint_, parce qu' son
entre on avoit mis une statue  moiti rompue pour en interdire le
passage aux chevaux[402].

          [Note 401: Arch. de S. Germ. l'Auxer.]

          [Note 402: Cette rue est maintenant ferme du ct du
          clotre.]

_Place de l'cole._ Cette place et le quai qui commence au carrefour
ou place des Trois-Maries, et finit  la rue du Petit-Bourbon, doivent
ce nom aux coles tablies en cet endroit pour l'instruction des
jeunes clercs de Saint-Germain-l'Auxerrois. Au treizime sicle ce
quai s'appeloit _la grand-rue de l'cole_, _magnus vicus Schol S.
Germani 1290_; _vicus qui dicitur Schola S. Germani 1298_[403]. Il y
avoit alors sur ce quai une rue qui aboutissoit devant l'glise; elle
s'appeloit _ruella de Fabric S. Germani_[404]. Quant  la place, on
la nommoit anciennement _la place aux Marchands_[405], elle toit
encore ainsi nomme en 1369 et en 1372; mais en 1413 on la trouve
indique sous celui de _place de l'cole_[406].

          [Note 403: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 14 et 61.]

          [Note 404: _Ibid._]

          [Note 405: Ensaiss. de S. Germ., reg. 2, fol. 36 et 64.]

          [Note 406: Ensaiss. de S. Germ. Reg. 3, fol. 54. Devant
          cette place toit un port qui servoit d'arrivage aux
          marchandises, et de dpt de navigation. Avant la
          construction du pont Neuf, il y avoit sur cette place, comme
          sur d'autres points des rivages de la Seine, un nombre
          suffisant de bachoteurs ou passeurs d'eau pour la facilit
          des communications.]

Le quai qui porte le mme nom avoit t dress, largi et pav sous le
rgne de Franois Ier. Il le fut de nouveau en 1719.

_Rue Froi-Manteau._ Elle va d'un ct  la rue Saint-Honor et  la
place du Palais-Royal, et de l'autre au quai du Louvre vers le premier
guichet. Ce nom, dont on n'a pu dcouvrir l'tymologie, n'a vari que
dans la prononciation ou dans l'orthographe. En 1290, on lit _vicus de
Frementel_ et _de Frigido Mentello_[407]. Depuis 1313 jusqu' prsent,
on a dit _Froit-Mantel_, _Froid-Manteau_, _Froit-Mantyau_,
_Frmanteau_, et _Fromenteau_[408]. Ces deux derniers noms sont les
plus usits dans les actes et sur les plans de Paris.

          [Note 407: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 67 et 68.]

          [Note 408: Arch. de l'archev., et de S. Honor.]

_Rue des Fosss-Saint-Germain._ Elle commence au coin des rues du
Roule et de la Monnoie, et finit au bout des rues des Poulies et du
Petit-Bourbon. Au milieu du treizime sicle, on disoit simplement _le
Foss_, _in Fossato_; dans les suivants, on a dit _rue des
Fosss-Saint-Germain_. Ce nom vient des fosss que les Normands
creusrent autour de l'glise Saint-Germain, lorsqu'ils y tablirent
leur camp en 886[409].

          [Note 409: _Abb. v. 174 et seq._]

Cette rue ne s'tendoit que jusqu' celle de l'Arbre-Sec, o commence
la rue de Bthisi; mais par la dclaration du roi de 1702, on a donn
 celle-ci jusqu' la rue du Roule le nom _des Fosss-Saint-Germain_,
afin que la rue Bthisi ne se trouvt pas dans deux quartiers
diffrents[410].

          [Note 410: Dans cette rue est un cul-de-sac appel _de
          Sourdis_. Il doit ce nom  un htel qui y subsistoit encore
          en 1772. Vis--vis ce cul-de-sac toit autrefois la poste
          aux chevaux.]

_Rue des Prtres et Clotre de Saint-Germain-l'Auxerrois._ On entroit
dans ce clotre, 1 par la rue de l'Arbre-Sec et du Petit-Bourbon; 2
par celle des Prtres[411]; 3 par la rue du Demi-Saint et par la
ruelle de la _Fabrique_ dont nous avons parl. La rue des Prtres doit
ce nom  ceux de Saint-Germain qui y demeuroient. Elle finissoit
autrefois  la place de l'cole; mais dans la division qui fut faite
en 1702, on a donn son nom  une partie de la rue Saint-Germain
jusqu'au carrefour des Trois-Maries, afin que cette dernire rue,
comme celle de Bthisi, ne se trouvt pas divise en deux
quartiers[412].

          [Note 411: On donnoit indiffremment  ces trois rues le nom
          de _rues ou ruelles du clotre, ruelle par laquelle on va 
          l'glise, et y aboutissant_.]

          [Note 412: Il y a dans le clotre un cul-de-sac que l'on
          nommoit, au quinzime sicle, rue _de la Treille_, ensuite,
          ruelle du _Puits du Chapitre_. Un titre de 1271 la dsigne
          sous le nom de _ruella Guidonis de Ham_. Elle a repris le
          nom de _cul-de-sac de la Treille_.]

_Rue Saint-Honor._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence au coin de celle du Roule et des Prouvaires, et finit  celui
des rues des Bons-Enfants et Froi-Manteau. Nous avons dj remarqu
(quartier Sainte-Opportune) qu'une partie de cette rue jusqu' celle
de l'Arbre-Sec s'appeloit rue de _Chteau-Ftu_. De l jusqu' la
porte construite entre le cul-de-sac de l'Oratoire et la rue du Coq,
on la nommoit, aux treizime et quatorzime sicles, rue de _la Croix
du Tirouer_, et au-del de la porte, _la Chaucie Saint-Honor_[413].
Les agrandissements de Paris et la nouvelle enceinte leve par
Charles V lui firent donner dans toute cette partie, jusqu' la
nouvelle porte qui fut construite prs des Quinze-Vingts, le nom de
rue Saint-Honor, et depuis cette porte, on l'appeloit _grand'-rue
Saint-Louis_, comme nous le dirons en son lieu.  l'gard du nom de
_Chteau-Ftu_, dont l'tymologie a fort exerc les antiquaires, il
est probable que c'toit celui de quelque famille distingue qui
habitoit cette rue. Il y avoit encore en 1348, entre Saint-Landri et
la rivire, une maison appele le _Chteau-Ftu_[414]; et dans le
manuscrit de coutumes de la marchandise, il est fait mention  l'an
1268 de Jehan Popin de Chteau-Ftu comme d'un notable bourgeois,
alors membre du conseil de la ville, et depuis prvt des marchands.

          [Note 413: Elle a pris ce nom de l'glise qui toit sous
          l'invocation de saint Honor, vque d'Amiens.]

          [Note 414: Arch. du chap. de N. D.]

_Rue Jean-Saint-Denis._ Elle commence  la rue Saint-Honor, et
aboutit  celle de Beauvais. On ne trouve point qu'elle ait port
d'autre nom. Dans plusieurs actes, et notamment dans l'acte de
rduction des prbendes de Saint-Honor, du mois de dcembre 1258, il
est fait mention de Jacques de Saint-Denis, chanoine de cette glise;
il est possible que sa famille ait donn le nom  cette rue[415].

          [Note 415: On la nomme maintenant rue de la
          _Bibliothque_.]

_Rue Jean-Tison._ Elle donne d'un bout dans la rue des
Fosss-Saint-Germain, et de l'autre dans la rue Bailleul. Elle doit
son nom, comme la prcdente,  une famille notable qui existoit dj
avant le treizime sicle[416]. Dans la liste des rues de 1450, elle
est appele rue _Philippe Tyson_.

          [Note 416: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 52, _verso_.]

_Place des Trois-Maries._ Elle est situe au bout et en face du pont
Neuf, ce qui la faisoit appeler au commencement du sicle pass _rue
du pont Neuf_. Il y avoit anciennement en cet endroit un port o
abordoient les bateaux chargs de foin; une ruelle qui y aboutissoit
en prit le nom de rue _au Fain_, et, du temps de Corrozet, on
l'appeloit encore rue _du Port au Foin_. Elle a pris son nom actuel
d'une maison qui, en 1564, avoit pour enseigne les Trois-Maries[417].
C'est la troisime des cinq qui formoient la gauche de cette place, du
ct de Saint-Germain-l'Auxerrois.

          [Note 417: Arch. de l'archev.]

_Rue de la Monnoie._ Elle est situe entre la rue du Roule et la place
des Trois-Maries, et doit son nom  l'htel de la Monnoie qui y toit
situ. Au treizime sicle on l'appeloit _rue o Cerf, vicus Cervi in
censiva S. Dyonisii de carcere_[418]. On n'a pu dcouvrir en quel
temps l'htel de la Monnoie y fut transport, et lui fit prendre ce
dernier nom[419].

          [Note 418: Cart. de Sorb., fol. 145, _verso_.--_Cart.
          piscop._ 1282.]

          [Note 419: Les anciens btiments qui subsistoient encore
          vers le milieu du dernier sicle annonoient le rgne de
          saint Louis, ou celui de Philippe-le-Hardi.]

_Rue de l'Oratoire._ Elle toit autrefois ferme, et se nommoit
_Cul-de-sac des PP. de l'Oratoire_. Auparavant c'toit la rue dont
nous avons dj plusieurs fois parl, laquelle se prolongeoit jusqu'au
quai, et s'appeloit rue d'_Autriche_. Les copistes ont bien dfigur
ce nom. Dans Guillot on le trouve crit _Osteriche_; dans la liste des
rues du quinzime sicle, d'_Autraiche_; _d'Autruche_ en 1421, et dans
Corrozet; _d'Austruce_ sur le plan de l'abbaye Saint-Victor; _de
l'Autruche_ ou _du Louvre_ dans le procs-verbal de 1636; ensuite,
suivant Sauval, _rue du Louvre_ et _cul-de-sac de l'Oratoire_.

_Rue des Poulies._ Elle aboutit  la rue Saint-Honor,  la nouvelle
place du Louvre et au coin de la rue des Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois.
Sauval prtend qu'elle doit son nom aux _poulies_ de l'htel d'Alenon,
et que ces poulies toient un jeu ou exercice que l'on ne connot plus,
mais qui toit encore en usage en 1343[420]. Jaillot pense que ce nom
peut venir d'Edmond de Poulie ou de quelqu'un de ses anctres, parce
qu'il possdoit dans cette rue une grande maison et un jardin qu'il
vendit  Alphonse, comte de Poitiers et frre de saint Louis. Elle est
indique sous le nom de rue des _Poulies_ dans un contrat de vente de
1205[421].

          [Note 420: T. I, p. 159.]

          [Note 421: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 52.]

_Rue du Roule._ Elle est situe entre les rues des Prouvaires et de la
Monnoie dont elle fait la continuation. Cette rue ne fut ouverte qu'au
mois de juillet 1691, sur l'emplacement de quelques maisons vieilles
et caduques, lesquelles faisoient partie d'un ancien fief appel _le
Roule_, de qui cette rue a pris son nom. Le chef-lieu de ce fief,
situ au coin de cette rue et de celle des Fosss-Saint-Germain[422],
toit encore appel _Maison ou htel du Roule_ avant 1789.

          [Note 422: Germ. Brice, t. IV, p. 180.]




MONUMENTS NOUVEAUX ET AUTRES CONSTRUCTIONS FAITES DEPUIS 1789.

_Le Louvre._ Il nous est impossible de prsenter autre chose ici qu'un
aperu trs-rapide des travaux immenses excuts depuis le
commencement de ce sicle pour l'entier achvement de ce grand et
magnifique monument.

Aucune des faades intrieures ne ressemblant  l'autre, il a fallu
ncessairement faire disparotre cette bigarrure et choisir entre
l'attique de Pierre Lescot, et le troisime ordre de Perrault. La
hauteur des trois faades extrieures ne pouvant s'accorder, ni avec
l'attique, ni avec son toit, la continuation du troisime ordre a t
dcide et excute sur les trois faades les plus modernes.

On a laiss subsister la quatrime avec l'attique; et l'on a excut,
de l'autre ct du pavillon de Lemercier, les sculptures des trois
frontons, qui jusque l n'avoient point t faites. M. Moitte et feu
Chaudet sont les auteurs de ces sculptures fort remarquables, bien
qu'infrieures  celles de Jean Goujon. Elles reprsentent des potes,
des philosophes et des lgislateurs de l'antiquit. Les deux pavillons
qui s'levoient de chaque ct, aux extrmits de cette faade, ont
t abattus, et par ce moyen elle s'est trouve dans un rapport moins
discordant avec les lignes que forment les trois autres faades. En ce
moment on achve les figures qui doivent accompagner les
_oeils-de-boeuf_, et les ornements qui accompagnent les portes et
enrichissent les frises; ce dernier travail compltera la symtrie de
toute cette partie que l'on appelle le _Vieux Louvre_.

Les niches de la colonnade ont t ouvertes; et quoique cette
ouverture, projete d'abord par Perrault, te  ce tableau
d'architecture une partie de ce qu'il prsentoit  l'oeil d'harmonie
et de repos, elle a l'avantage de le lier au monument, dont il n'toit
auparavant qu'une inutile dcoration. En mme temps les architectes
(MM. Fontaine et Percier) ont judicieusement rtabli l'unit entre les
deux colonnades par la plate-bande de la porte qu'ils ont fait
construire sous l'arcade. Cette heureuse addition a fait disparotre
le vice de ce grand cintre qui interrompoit l'ordonnance gnrale, et
dtruisoit toute ide de communication entre l'une et l'autre partie.

On a couronn de balustrades toutes les parties de toiture qui en
manquoient, et termin tous les ornements non achevs, chapiteaux,
frises, moulures, etc. Le monument a t regratt en entier, et les
statues de Jean Goujon ont seules t exceptes de cette opration;
tous les vestibules ont reu leurs derniers ragrments, et dans celui
de la grand faade on a trouv le moyen de placer trs-convenablement
deux bas-reliefs enlevs des cintres de l'attique dmoli dans l'angle
sud-est, bti par Pierre Lescot. Enfin les frontons des pavillons des
deux faces latrales et celui de la colonnade ont t orns de
bas-reliefs d'une grande dimension.--_Fronton de la Colonnade_. Au
dessus du cintre, une victoire, les ailes ployes, les bras tendus
et tenant de chaque main une couronne de laurier; elle est monte sur
un char attel de quatre chevaux, et accompagne de deux enfants qui
portent des palmes.--Dans le fronton les sciences, les arts, Minerve,
la Victoire, forment un groupe de quatorze figures qui entourent le
buste de Louis XIV; et l'histoire crit sur le pidestal qui le
supporte, _Ludovico magno_[423].--Ces deux morceaux de sculpture du
plus grand style et d'une trs-belle excution sont, le premier de M.
Cartelier, le second de M. Lemot.--_Fronton intrieur de la faade du
bord de l'eau._ Minerve debout sur un trne et entoure des figures
allgoriques des sciences et des arts.--_Faade extrieure du mme
ct._ Dans le cintre au-dessus de la croise, deux enfants dont l'un
tient une pe et une branche de palmier, l'autre une lyre et une
branche de laurier;  leurs pieds sont les attributs de la guerre et
des arts; sur la clef de l'arcade est figur un casque que deux femmes
ailes couronnent[424]. Dans le fronton, et de chaque ct des armes
de France qui en font le milieu, deux femmes assises offrent encore,
et dans leur action et dans les accessoires qui les environnent, des
images allgoriques des sciences et des arts.--_Fronton intrieur de
la faade, ct de la rue du Coq._ Minerve, un gnie ail, Cyble,
Mercure; autres emblmes des sciences, des arts, de l'agriculture, du
commerce, etc.--_Fronton extrieur du mme ct._ Des figures
allgoriques de la guerre avec tous les attributs qui la
caractrisent, canons, boulets, baonnettes, drapeaux, trophes,
etc.--_Fronton extrieur du Vieux Louvre._ Les armes de France
entoures de trophes.

          [Note 423: Une des plus grandes effronteries de Buonaparte
          avoit t de faire mettre son buste au milieu de tout ce
          magnifique appareil, honneur insigne qu'il jugeoit lui tre
          d, pour avoir fait _regratter_ cette belle colonnade.]

          [Note 424:  la place de ce casque toit encore un portrait
          de Buonaparte.]

Toutes ces sculptures, excutes par nos meilleurs artistes, sont d'un
trs-beau style, d'une composition heureuse, d'une bonne excution, et
forment un contraste frappant et singulier avec celles qui ornent le
fronton intrieur de la colonnade, et qui ont t excutes sous Louis
XV. Elles offrent un coq au milieu d'une gloire qu'accompagnent deux
figures; et ce bas-relief semble avoir t laiss l comme un
tmoignage de l'inconcevable dgradation o toient parvenus les arts
du dessin vers la fin du dix-huitime sicle. La porte par laquelle on
entre sous le vestibule de cette faade est en bronze; les panneaux en
sont  jour, enrichis d'ornements composs par M. Percier, et d'une
puret de style, d'une lgance de forme, d'une dlicatesse de travail
qui ne laissent rien  dsirer.

Tels sont les travaux qui achvent compltement  l'extrieur le
palais du Louvre. Les distributions intrieures ne sont encore
entirement acheves que dans une partie du rez-de-chausse, et dans
le corps de btiment dont se compose la faade du bord de l'eau. C'est
dans les salles de ce btiment que se fait tous les deux ans
l'exposition des produits de l'industrie franoise.

_Jardin de l'Infante._ On a dtruit ce jardin, plant au commencement
du dix-huitime sicle, sur l'espace qui s'tend depuis le btiment en
retour par lequel se lie le Louvre  la galerie, jusqu'au milieu de la
faade du bord de l'eau; c'est--dire que les arbres en ont t
abattus, pour tre remplacs par des arbustes et des compartiments en
gazon. Une grille semi-circulaire en fer entoure tout cet espace; et
une seconde grille toute semblable renferme, de l'autre ct de la
faade, une portion gale de terrain.

_Fontaine de la place de l'cole._ Cette fontaine se compose d'un
pidestal carr, offrant quatre ttes de lions qui vomissent de l'eau
dans un bassin circulaire. Au-dessus s'lve un vase  deux anses
termines en ttes de panthres, et sur lequel sont sculpts des
Tritons en bas-relief. Cette fontaine, d'un style simple et lgant,
reoit de l'eau de la pompe Notre-Dame.

_Pont-des-Arts._ Il a t construit pour tablir une communication
nouvelle avec le faubourg Saint-Germain, communication dont la
ncessit toit grande et depuis long-temps sentie. Ce pont est plac
entre le Louvre et le collge des Quatre-Nations.

Il repose sur des piles de pierres trs-minces qui lui donnent
l'apparence d'une grande lgret, et se compose de neuf arches,
formes chacune par cinq arceaux que lient entre eux des arceaux plus
petits et des traverses, le tout en fer fondu. Sur cet appareil on a
tabli un plancher en bois, lev de plusieurs degrs au dessus du
sol, mais qui s'tend en droite ligne de l'une  l'autre rive. De
distance en distance sont placs des candlabres aussi en fonte de
fer, d'une forme lgante, qui supportent des lanternes destines 
clairer le pont pendant la nuit. On paye cinq centimes pour y passer;
et ce page appartient pour un certain nombre d'annes  une
association particulire, qui a fait construire ce pont et qui l'a
obtenu pour le prix de son entreprise.


RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Place du Louvre_ (ct de la colonnade). La rue du Petit-Bourbon a
perdu son nom et fait maintenant partie de cette place.

_Place de l'Oratoire._ Cette place a t forme au ct nord du
Louvre, pour en isoler la faade qui rgne dans toute cette partie. 
cet effet, et pour obtenir l'alignement de cette place, on a dtruit
une partie du jardin d'Angeviller, les maisons qui l'avoisinoient et
une partie de celles des rues du Chantre et Champ-Fleury.

_Place du Vieux-Louvre._ On a dmoli, de ce ct, toutes les baraques
qui obstruoient l'entre du Louvre, partie de la rue Saint-Thomas,
l'glise Saint-Thomas du Louvre, et la plus grande partie des maisons
qui sparoient cette place de celle du Carrousel; de manire qu'il ne
reste plus que quelques groupes de ces maisons du ct de l'ancienne
galerie, et que le chteau des Tuileries, auquel on communique de
cette place par une large rue, est presque entirement  dcouvert. Du
ct du nord, on a commenc des constructions parallles  celles du
ct oppos, et qui doivent aboutir  la nouvelle galerie galement
commence du ct des Tuileries et dj prolonge jusqu' la rue de
Rohan. Ces constructions, qui font face  l'entre du Muse et qui
leur sont entirement symtriques, sont destines, dit-on,  former
une glise. Pour les lever, on a abattu les maisons qui composoient
la rue de Beauvais et quelques maisons environnantes.




QUARTIER DU PALAIS-ROYAL.

     Ce quartier est born,  l'orient, par les rues Froi-Manteau et
     des Bons-Enfants exclusivement; au septentrion, par la rue
     Neuve-des-Petits-Champs aussi exclusivement;  l'occident, par
     les extrmits des faubourgs Saint-Honor et du Roule
     inclusivement; et au midi par les quais, depuis le premier
     guichet du ct de la place de l'cole, aussi inclusivement.

     On y comptoit, en 1789, soixante-quatorze rues, quatre
     culs-de-sacs, trois places, deux palais, deux thtres, un
     hospice, un chapitre, quatre glises paroissiales, deux couvents
     d'hommes, trois couvents et une communaut de filles.


Le quartier de Paris que nous allons dcrire est un des plus riches en
monuments, et celui peut-tre qui a subi les plus grandes rvolutions. On
a vu que, sous Philippe-Auguste, le Louvre et les difices qui
l'environnoient toient encore hors des murs de cette capitale. Les choses
tant restes en cet tat jusqu'au rgne de Charles V, il s'leva pendant
cet intervalle des difices nouveaux sur la partie de la _culture
l'vque_ qui toit aux environs de l'glise Saint-Honor. Les vides qui
existoient encore dans le bourg Saint-Germain-l'Auxerrois et dans la
terre de Champeaux[425] se remplirent insensiblement; on btit galement
des maisons sur les autres cultures qui jusque l toient restes
inhabites, soit au-dedans des murs, soit dans les environs: ces dernires
constructions commenoient toujours par une rue qui prenoit naissance 
chaque porte de la ville, et se terminoit ensuite en pleine campagne.
Bientt d'autres rues traversoient celle-ci, et il se formoit en peu de
temps un nouveau faubourg.

          [Note 425: Le quartier des Halles.]

La clture faite par Charles V ayant renferm, du ct de _la ville_,
tous les gros bourgs qui touchoient les anciennes fortifications, il
se trouva que les difices dont le Louvre toit environn s'tendoient
dj jusqu' la rue Saint-Nicaise. Les murs embrassrent donc, de ce
ct, tout cet espace; et ds ce moment, c'est--dire vers la fin du
quatorzime sicle, l'glise Saint-Honor, celles de Saint-Thomas et
de Saint-Nicolas du Louvre, et l'hpital des Quinze-Vingts furent
renferms dans la ville de Paris. Quant  cette partie, qui s'tend
jusqu' Chaillot et  la barrire du Roule, elle n'toit encore
compose que de _cultures_ dpendantes principalement de l'vque de
Paris et de Saint-Germain-l'Auxerrois.

En 1536, Franois Ier fit ouvrir sur les bords de la rivire, 
l'extrmit de cette rue Saint-Nicaise, o finissoient les murs de la
ville, une porte qui fut nomme porte Neuve.

Peu de temps aprs, Catherine de Mdicis ayant fait btir, hors des
murs, le chteau des Tuileries, il arriva ce qui toit dj arriv
pour le Louvre, que ses environs se couvrirent en peu de temps
d'difices, et que la rue qu'on nomme aujourd'hui _Saint-Honor_,
laquelle toit alors le _faubourg Saint-Honor_, se prolongea jusqu'
l'extrmit du jardin de ce chteau. Comme tous les environs de Paris
s'accroissoient dans la mme proportion sur cette rive septentrionale,
on jugea ncessaire, sous Charles IX, d'en augmenter encore
l'enceinte. Il fut dcid que les nouvelles murailles seroient
attaches  la porte dite de la Confrence, laquelle venoit, depuis
peu, d'tre btie  l'endroit o est maintenant le pont de Louis XVI.
En consquence, le 11 juillet 1566, le roi, accompagn de la
reine-mre, des princes du sang, du cardinal de Bourbon et de toute sa
cour, mit la premire pierre au bastion qui toit proche de cette
porte, et qui fut alors lev pour prolonger la clture derrire le
nouveau palais.

Ces premires constructions ayant fait connotre le dessein o l'on
toit de renfermer le faubourg Saint-Honor dans la ville, les
difices s'y multiplirent tellement, qu'en 1578 il fallut y btir
une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois. En 1581, Henri III fit
commencer les nouveaux murs, et les poussa depuis le bastion de la
porte de la Confrence jusqu' l'extrmit de ce faubourg.

Cependant l'ancienne enceinte subsistoit toujours, et le projet de
renfermer dans la ville cette partie de terrain situe entre les
faubourgs Montmartre et Saint-Honor, projet commenc sous Charles IX,
n'avoit point t achev par ses deux successeurs Henri III et Henri
IV. Il fut enfin repris sous Louis XIII en 1631. Alors l'ancienne
porte Saint-Honor, qui toit encore prs des Quinze-Vingts, fut
abattue, et l'on btit une boucherie  sa place. La nouvelle porte fut
leve au bout du faubourg[426],  quatre cents toises ou environ de
l'ancienne. On termina aussi la nouvelle clture, laquelle, partant du
bord de la rivire, alla se joindre  celle de la porte Saint-Denis,
agrandissant ainsi la ville d'un sixime de sa circonfrence.

          [Note 426: Vis--vis la rue Royale,  l'endroit o commence
          aujourd'hui le nouveau faubourg qui porte ce mme nom de
          faubourg Saint-Honor.]

 peine cette clture fut-elle acheve, que des particuliers firent
btir de nouvelles maisons hors de la porte Saint-Honor, et en si
grande quantit, que le nouveau faubourg qui s'y forma se trouva
joint au village du Roule. Cette passion de btir de tous cts, et
jusque dans la campagne des environs de Paris, fut mme porte  un
tel excs, que le roi jugea convenable d'y donner de nouveau des
bornes, comme cela avoit t fait sous Henri II. Il parut donc un
arrt[427] du conseil, dat du 15 janvier 1638, par lequel les limites
de la ville furent fixes. Par cette ordonnance, elles ne furent
point changes du ct du quartier que nous dcrivons, et vinrent
encore aboutir  la porte de la Confrence. Cependant les habitants du
faubourg Saint-Honor reprsentrent au roi que, ce ct tant l'abord
de la province de Normandie et de plusieurs autres lieux d'un grand
commerce, il toit ncessaire d'accrotre encore le faubourg, et d'y
faire btir un nombre d'htelleries suffisant pour la grande quantit
de voituriers et de marchands qui y affluoient tous les jours. Le roi,
ayant cout favorablement leur demande, leur accorda des
lettres-patentes, du mois de mai 1639, portant permission d'unir  ce
faubourg le village de la Ville-l'vque, lequel fut rig en
paroisse.

          [Note 427: Cet arrt avoit pour fondement six motifs qui
          regardoient la sant, la subsistance et la sret des
          citoyens. Le premier, que la ville de Paris, porte  une
          grandeur excessive, seroit plus susceptible de mauvais air;
          le second, que cela rendroit le nettoiement de ses
          immondices beaucoup plus difficile; le troisime, que
          l'augmentation du nombre des habitants augmenteroit 
          proportion le prix des vivres et autres denres, ouvrages et
          autres marchandises; le quatrime, que l'on avoit depuis
          couvert de btiments les terres qui avoient autrefois servi
          d'agriculture pour les lgumes et les menus fruits
          ncessaires aux provisions de la ville: ce qui en causeroit
          immanquablement la disette si l'on continuoit d'y btir; le
          cinquime que les habitants des bourgs et des villages
          voisins, attirs par les prrogatives des faubourgs de cette
          capitale, venoient s'y habituer en si grand nombre, que, si
          cela continuoit, la campagne deviendroit dserte; le sixime
          enfin, que la difficult de gouverner un si grand peuple
          donnoit lieu au drglement de la police et aux meurtres,
          vols et larcins qui se commettoient frquemment et
          impunment, de jour et de nuit, en cette ville et ses
          faubourgs.

          Cependant l'on btit encore depuis, et hors des bornes qui
          avoient t plantes en 1638; ce qui provoqua, en 1672, un
          nouvel arrt, qui ordonnoit qu'il seroit plant de nouvelles
          bornes aux extrmits des faubourgs pour en marquer
          l'enceinte, et faisoit de trs-expresses dfenses de les
          passer  l'avenir par aucun btiment. (DELAMARE.)]

En 1671, sous le rgne de Louis XIV, les fortifications de Paris
furent abattues de ce ct, depuis la porte Saint-Denis jusqu' celle
Saint-Honor; alors les nouveaux faubourgs firent partie de la ville;
et sous les rgnes suivants on leva dans ce quartier les riches
monuments qui en ont fait l'entre la plus magnifique de cette
capitale, et l'un des plus beaux aspects qu'il y ait dans aucune
ville du monde.




SAINT-LOUIS ET SAINT-NICOLAS-DU-LOUVRE.

Cette glise royale, collgiale et paroissiale toit le premier
difice que l'on rencontrt en sortant du quartier prcdent. Elle
toit situe  l'extrmit de la rue Saint-Thomas du Louvre, du ct
de la galerie.

Si l'on ajoutoit foi  un ancien titre qui se conservoit autrefois
dans les archives de cette glise, elle seroit bien plus ancienne que
tous les historiens de Paris ne l'ont pens; cet acte, dat de 1020,
contenoit une donation d'un setier de froment faite par Sibylle de
Quesnay, veuve du sieur Pouget, aux _matres et coliers de
Saint-Thomas et de Saint-Nicolas du Louvre_ (_de Lupera_).

L'authenticit de ce titre a t conteste, ou, pour mieux dire, on a
donn des preuves trs-solides qu'il toit suppos. Si l'on fait
attention, dit Jaillot, que la donatrice y est qualifie sous des
noms et surnoms qui n'toient pas en usage au commencement du onzime
sicle; qu'elle n'explique aucun des motifs de sa libralit, et
qu'elle n'y met aucune condition; si l'on se rappelle qu' cette
poque les coles n'toient pas fort multiplies; qu'on n'en voyoit
que dans les grandes basiliques et dans les monastres; que
Saint-Germain-l'Auxerrois avoit les siennes  peu de distance; enfin,
s'il est prouv que les coliers de Saint-Nicolas ne faisoient qu'un
mme corps et sous le mme nom que ceux de Saint-Thomas avant leur
dsunion[428], alors il sera bien difficile de ne pas lever quelques
doutes sur la certitude d'une donation dont il ne parot pas mme que
les donataires aient profit[429].

          [Note 428: On en trouvera plus loin la preuve.]

          [Note 429: Recherch. sur Par., quart. du Palais-Roy., p.
          77.]

Ces preuves sont d'une grande force; mais il en est une dernire qui
nous semble vidente et sans rplique. On ne voit dans aucun acte que
le collge dont il s'agit ait t sous l'invocation de saint Thomas,
aptre: son titulaire toit saint Thomas de Cantorbry. Or, cet
archevque, martyris le 29 dcembre 1170, ne fut canonis que le
mercredi des cendres de l'an 1173. Il est donc impossible qu'on ait
donn son nom  aucun tablissement pieux, avant l'une ou l'autre de
ces deux dernires poques.

Si le titre primitif de Saint-Thomas du Louvre ne se retrouve plus,
on est du moins certain que cette maison existoit sous le rgne de
Philippe-Auguste. On voit par une bulle du pape Urbain III, date de
l'an 1187[430], que Robert, comte de Dreux, frre de Louis-le-Jeune,
avoit donn des maisons et des revenus tant pour la subsistance des
pauvres clercs que pour le logement et la nourriture des prtres
chargs d'y faire le service divin; qu'il avoit tabli dans le mme
lieu un hpital ou collge pour de pauvres tudiants; enfin que cette
glise toit sous l'invocation de saint Thomas de Cantorbry. Ce
prince tant mort en 1188, Robert II son fils confirma ces fondations
et les fit approuver par Philippe-Auguste, dont les lettres-patentes 
ce sujet sont de 1192. Il y avoit alors dans cette glise quatre
chanoines prtres; mais ds l'an 1209, on ne peut douter que le nombre
n'en ft augment: car dans une contestation qui s'leva alors sur la
prsentation entre l'vque de Paris et les fils du fondateur, il fut
stipul que ceux-ci nommeroient pendant leur vie  _toutes les
prbendes_, tant anciennes que _nouvelles_, et aux semi-prbendes
_fondes_ et  fonder; qu'aprs leur mort les nominations se
partageroient entre les comtes de _Brie_[431] et l'vque, de manire
toutefois que les _quatres prbendes anciennes_ seroient toujours dans
la dpendance de ces seigneurs. Cet accord est de l'an 1209[432].

          [Note 430: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 182.]

          [Note 431: La ville de _Brie_ s'appeloit anciennement
          _Braie_, _Braia_. C'est des premiers comtes de Dreux qu'elle
          a t nomme depuis _Brie-comte-Robert_.]

          [Note 432: _Gall. christ._, t. VII.--Hist. univ., t. III, p.
          53.]

 peine cette contestation toit-elle rgle, qu'il s'en leva une
nouvelle entre le proviseur et les coliers d'une part, et les
chanoines de l'autre,  l'occasion des biens fonds par Robert de
Dreux et par ses enfants.  cette poque, tout toit commun entre eux,
les btiments et l'glise. Le rsultat de leurs dmls fut un partage
entre les chanoines et l'hpital, dans lequel la rue Saint-Thomas du
Louvre devint la limite des proprits divises. Alors les coliers et
le proviseur voulurent avoir une glise particulire et un cimetire,
ce qui leur fut accord par l'vque, sans prjudice des droits du
cur de Saint-Germain. Dans les lettres qui leur furent expdies  ce
sujet, et qui sont de 1217[433], ils sont appels _le recteur et les
frres de l'hpital de Saint-Thomas du Louvre_; mais leur nouvelle
maison prit le titre de l'_hpital des pauvres coliers de
Saint-Nicolas du Louvre_[434].  la fin du treizime sicle, cet
tablissement toit compos d'un matre ou proviseur, d'un chapelain
et de quinze boursiers. On y ajouta par la suite un second
chapelain[435]; et en 1350 on y fonda trois nouveaux boursiers. Il
subsista dans cet tat jusqu'au 25 juillet 1541, poque  laquelle
Jean du Bellay, vque de Paris, supprima le matre et les boursiers,
et rigea ce collge en chapitre, compos d'un prvt et de quinze
chanoines, qui ont t runis en 1740  ceux de Saint-Thomas du
Louvre. Sans entrer dans les contestations peu importantes qui se sont
leves entre les historiens de Paris sur les prbendes de cette
dernire glise et sur leurs fondations, il nous suffira de dire qu'en
1728 on comptoit, dans la collgiale de Saint-Thomas, onze canonicats,
et que, lors de la runion, les arrangements nouveaux qui en
rsultrent portrent le nombre de ses membres  quatorze; ce qui dura
jusqu'en 1749.

          [Note 433: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 184.]

          [Note 434: On disoit galement dans ce temps-l, _les
          pauvres matres de Sorbonne_. On conserve,  la fin d'un
          petit cartulaire de l'vque de Paris, les statuts de ce
          collge crits en caractres du quinzime sicle. Selon ces
          statuts, le proviseur devoit donner  chaque colier trois
          sous par jour pour sa nourriture, et ceux-ci toient tenus
          de ne parler qu'en latin dans sa maison. (LEBEUF.)]

          [Note 435: Past. D., p. 323.]

Cette runion et le changement de vocable adopt par la nouvelle
collgiale furent causs par un vnement tragique dont nous allons
rendre compte. La vote du choeur de Saint-Thomas, qui n'toit
construite qu'en pltre, et qui subsistoit depuis six cents ans,
donnoit des signes vidents d'une ruine prochaine. Effray des progrs
rapides de cette dgradation, le chapitre s'adressa  la cour en
1735[436], et fit des reprsentations qui d'abord ne furent point
coutes. Ce ne fut qu'en 1738 qu'il obtint du roi, par le cardinal de
Fleury, alors ministre, une somme de 150,000 livres  prendre en neuf
annes sur la ferme des poudres. Ds que le premier paiement en fut
effectu, on se disposa  en faire usage: les chanoines se retirrent
dans le bas de l'glise pour y clbrer l'office divin; et l'on leva
une cloison de charpente qui sparoit le choeur, qu'on toit forc
d'abandonner, de la nef o l'on se rfugioit. Alors on s'empressa de
dmolir la partie oppose; les fondements furent jets du ct des
rues Saint-Thomas et du Doyenn, et l'difice commenoit dj 
s'lever, lorsque tout  coup, le 15 septembre 1739, vers onze heures
du matin, au moment o l'on s'assembloit pour tenir le chapitre, le
ct de l'glise qui toit sous le clocher voisin de la salle
capitulaire tomba avec un fracas pouvantable, et ensevelit sous ses
ruines presque tous les chanoines dj assembls. Ils toient au
nombre de huit: deux, qu'un hasard heureux avoit placs plus prs de
la porte, se sauvrent, et en fuyant ils en repoussrent un troisime
qui toit sur le point d'entrer. Les six autres prirent.

          [Note 436: Il le fit comme tant de fondation _royale_, le
          roi ayant succd aux droits des comtes de Dreux.]

La runion des deux chapitres ayant t rsolue, comme nous l'avons
dit, aprs cette malheureuse catastrophe, et les parties intresses
s'tant facilement concilies, le 20 mars 1740 les chanoines de
Saint-Thomas prirent place, selon leur rang d'anciennet, au choeur de
Saint-Nicolas, en attendant que la nouvelle glise ft acheve. Elle
fut bnie et ddie sous l'invocation de saint Louis; les chanoines
runis en prirent le nom, et y firent l'office le jour mme de cette
ddicace, veille de la fte du saint roi, 24 aot 1744[437].

          [Note 437: L'glise de Saint-Nicolas fut ds ce moment
          totalement abandonne. Depuis elle a t dmolie, et il n'en
          reste plus aucuns vestiges, mais nous ignorons  quelle
          poque. Elle existoit encore en 1780.]

Le 23 avril 1749, le chapitre de Saint-Louis du Louvre fut encore
augment par la runion nouvelle qui s'y fit de celui de
Saint-Maur-des-Fosss, prs Paris.

Le dernier chapitre toit originairement une abbaye de Bndictins,
laquelle avoit t mise en commende au commencement du seizime
sicle. Une bulle de Clment VII ayant supprim la dignit abbatiale
en 1533, les revenus furent runis  l'vch, et les moines
sculariss se formrent en collgiale. Ces nouveaux chanoines
portrent dans le chapitre de Saint-Louis une dignit de
grand-chantre, comme ceux de Saint-Nicolas y avoient introduit celle
de prvt; et outre ces deux dignitaires, il y eut alors vingt-deux
chanoines[438]. L'archevque de Paris en toit le doyen, comme ayant
remplac l'abb, et ensuite le doyen de Saint-Maur. Telle est la forme
dans laquelle ce chapitre a exist jusqu' sa suppression.

          [Note 438: Ces bnfices toient  la collation de
          l'archevque, except les quatre royaux, et celui des
          _Gallichers_, ainsi appel du nom de son fondateur, qui
          toit un gentilhomme limousin.]

La nouvelle glise, dont la construction toit du plus mauvais got,
offroit cette particularit singulire, qu'elle avoit t construite
sur les dessins du clbre Germain, orfvre du roi, lequel se mloit
aussi d'architecture[439]. Les formes en toient bizarres,
principalement celles du portail: il se composoit d'un avant-corps 
tour ronde, enrichi d'un ordre de pilastres ioniques, dont
l'entablement toit modillonnaire et couronn d'un fronton circulaire.
Le milieu de cet avant-corps toit perc d'une porte bombe surmonte
d'une corniche, au-dessus de laquelle on avoit plac un bas-relief. De
chaque ct de cet avant-corps, une tour creuse venoit rattacher aux
deux extrmits du portail un pilastre galement ionique. Au-dessus
s'levoit une espce d'attique perc dans le milieu par un oeil de
boeuf; et couronn d'un fronton circulaire. Au-dessous il y avoit un
autre fronton de la mme forme; et ces deux frontons, formant ainsi
deux lignes courbes sur un plan en tour ronde, toient certainement ce
qui a jamais t imagin de plus ridicule[440]. Les ornements avoient
t prodigus tant au dedans qu'au dehors du btiment, et y toient
traits avec le mme soin que dans une pice d'orfvrerie. Les
connoisseurs d'alors applaudirent  la dlicatesse d'excution et au
fini prcieux de toutes ces sculptures; mais l'architecte fut blm,
mme dans ces temps-l, d'en avoir trop charg sa vote. Il alla mme
jusqu' employer dans la dorure le _bruni_, qui n'est d'usage que dans
les ouvrages cisels, et l'on reconnut l'orfvre dans un monument
d'architecture. Cependant on louoit l'heureuse proportion du grand
ordre de pilastres corinthiens qui ornoit intrieurement le pourtour
de cet difice. Germain en avoit fait les chapiteaux  l'imitation de
ceux du Val-de-Grce, qui passoient alors pour des modles en ce
genre.

          [Note 439: Il a construit une autre glise  Livourne.]

          [Note 440: _Voyez_ pl. 65.]

Le chapitre, qui devoit au cardinal de Fleury la rdification de son
glise, lui offrit en 1742, avant mme qu'elle ft acheve, les deux
principales archivoltes qui sont en regard, pour y tablir, d'un
ct, une chapelle qui seroit ddie  la Vierge, de l'autre son
mausole et le lieu de spulture de sa famille. Cette chapelle fut
revtue de marbres de diverses couleurs, et orne d'un bas-relief
reprsentant l'Annonciation de la Vierge, par Jean-Baptiste Le Moine.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-THOMAS DU LOUVRE.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur, l'Annonciation, les Plerins d'Emmas, et N. S.
     au tombeau, par _Charles Coypel_.

     Sur un autel  gauche, saint Nicolas, par _Galloche_.

     Vis--vis, saint Thomas de Cantorbri, par _Pierre_.

     Dans une chapelle, la Magdeleine, par _Carle Vanloo_.

     Dans la chapelle des Fonts, le baptme de N. S., par _Restout_.


     SCULPTURES.

     Au-dessus de la porte d'entre, trois enfants tenant divers
     instruments de la Passion, par _Pigalle_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t inhum Andr Hercule, cardinal de
     Fleury, premier ministre sous le rgne de Louis XV, mort en
     1743[441].

          [Note 441: Le Moine, qui avoit dcor la chapelle de la
          Vierge, fut charg de l'excution du mausole de cette
          minence, lequel toit plac sous l'arcade oppose. Ce
          ministre y toit reprsent expirant dans les bras de la
          Religion. La France, dsigne par son cusson, exprimoit le
          regret de la perte qu'elle toit sur le point de faire;
          derrire le pidestal s'levoit une pyramide charge d'une
          urne, et du pied de cette urne descendoit une grande et
          lourde draperie qui couvroit en partie le squelette de la
          Mort, que l'artiste avoit jug  propos d'offrir aux regards
          du mourant. Ce monument, mal conu et encore plus mal
          excut, prsentoit une image frappante de cette dgradation
          rapide o l'art toit parvenu sous le rgne de Louis XV.]

Les chanoines faisoient exercer les fonctions curiales sur environ
deux cent quarante paroissiens qui habitoient leur clotre et les
environs de leur collgiale, et sur les officiers servants de leur
chapitre, qui demeuroient dans le clotre ou prvt de Saint-Nicolas
du Louvre[442].

          [Note 442: Cette glise avoit t concde, depuis la
          rvolution,  des protestants qui, pendant quelques annes,
          y ont exerc leur culte. Depuis elle a t abattue, et le
          terrain sur lequel elle toit situe entrera ncessairement
          dans le grand plan qui doit lier ensemble le Louvre et le
          palais des Tuileries.]




LE PALAIS-ROYAL.

Quoique l'difice qui porte ce nom n'ait t construit que dans le
dix-septime sicle, cependant on rencontre encore des obscurits,
lorsqu'il s'agit de bien tablir son origine.

Sauval prtend qu'il fut bti sur les ruines des htels de Luxembourg
et de Rambouillet; Piganiol, qui vient aprs lui, croit tre plus
exact en disant que ce fut sur l'emplacement des htels de Rambouillet
et de Mercoeur. Jaillot, qui a si souvent et si heureusement critiqu
ces deux auteurs, leur reproche de manquer ici d'exactitude. Il est
constant, dit-il, que le conntable d'Armagnac possdoit rue
Saint-Honor, prs les murs, un htel considrable, et qu'une partie
du Palais-Royal en occupe l'emplacement. Le conntable ayant t
sacrifi, en 1418,  la haine du duc de Bourgogne, son htel fut
confisqu et donn au comte de Charolois. Au commencement du seizime
sicle, cet htel appartenoit au duc de Brabant et de Juliers. Je n'ai
rien trouv qui prouve qu'il ait pass dans la maison de Luxembourg,
etc.[443] Examinant ensuite l'opinion de Piganiol, il prouve que
l'htel de Rambouillet et celui de Mercoeur ne peuvent tre distingus
l'un de l'autre; que c'est le mme difice auquel ces deux noms furent
successivement donns, parce qu'il passa d'une famille dans l'autre,
le duc de Mercoeur l'ayant achet en 1602 pour agrandir celui qu'il
avoit rue des Bons-Enfants. Ce fut donc de l'ancien htel du
conntable d'Armagnac et de celui de Rambouillet que se composa
l'emplacement des premires constructions du Palais-Royal.

          [Note 443: Recherch. sur Paris, quart. du Pal.-Roy., p.
          23.]

Ce palais, bti par le cardinal de Richelieu, fut loin d'tre, dans
ses commencements, aussi magnifique et aussi tendu que nous le voyons
aujourd'hui. C'toit, dans le principe, un simple htel, situ 
l'extrmit de la ville: car l'enceinte leve par Charles VI
subsistoit encore  cette poque. La porte Saint-Honor toit alors
place prs la rue Saint-Nicaise; et tous les difices qui se
prolongeoient au-del, tant dans cette rue qu'autour des Tuileries et
des rues adjacentes, toient hors des murs. La maison du cardinal,
construite sous le titre modeste d'_Htel de Richelieu_, fut d'abord
entirement renferme dans l'enceinte; mais la fortune et la puissance
du ministre s'accroissant de jour en jour, son habitation s'agrandit
avec la mme rapidit. Le mur d'enceinte de la ville qui en rendoit le
terrain irrgulier fut abattu, le foss combl, le jardin prolong; le
cardinal fit de nouvelles acquisitions, tant du ct de la rue des
Bons-Enfants que de celle qu'il avoit fait percer et qui porte encore
aujourd'hui son nom. De ces oprations diverses, il rsulta en peu
d'annes un palais magnifique, mais sans symtrie, lequel toit situ
partie en dedans, partie en dehors de la ville, et qui, dans ses
additions successives, offroit une image assez frappante de la fortune
de celui qui en toit le possesseur. Commenc en 1629 sur les dessins
de J. Mercier, il fut achev en 1636; et sur le terrain qui n'avoit
pu tre compris dans le jardin et dans les btiments, furent bties
les maisons des trois rues qui environnent cet difice, lequel reut
alors le titre de _Palais-Cardinal_[444].

          [Note 444: Cette inscription fut vivement critique. Balzac
          prtendit qu'elle n'toit ni grecque, ni latine, ni
          franoise; il la trouvoit d'ailleurs pleine de vanit: elle
          sembloit, selon lui, offrir ce sens absurde, qu'il n'y avoit
          point en France d'autres cardinaux que le cardinal de
          Richelieu, ou bien qu'il toit le cardinal des cardinaux
          franois. On rfuta l'opinion de Balzac, et on lui prouva
          que c'toit un gallicisme consacr par un ancien usage, et
          qui n'toit pas plus ridicule que l'Htel-Dieu, les
          Filles-Dieu, la place Maubert, la rue Bourg-l'Abb, etc.]

Peu d'difices ont subi d'aussi grands et d'aussi nombreux
changements. Dans l'espace d'un sicle et demi, le btiment lev par
le cardinal de Richelieu contenoit dj plusieurs corps-de-logis
spars par des cours, dont les deux principales se trouvoient au
milieu de ces constructions. La premire toit la plus petite, comme
elle l'est encore aujourd'hui. Dans l'aile droite en entrant, on avoit
lev une vaste salle de comdie[445]; l'aile gauche toit occupe
par une galerie, la plus magnifique de Paris, dont la vote avoit t
peinte par Philippe de Champagne. Ce peintre favori du cardinal y
avoit reprsent les principales actions de ce grand ministre.

          [Note 445: Cette salle pouvoit contenir environ trois mille
          spectateurs. Le roi la donna  Molire en 1660; et aprs sa
          mort, arrive le 17 fvrier 1673, elle fut destine aux
          reprsentations de l'_Opra_. Ce spectacle a toujours t
          donn depuis sur ce thtre jusqu'au 6 avril 1763, qu'il fut
          consum par un incendie. Il y avoit en outre dans le mme
          emplacement un second thtre galement construit par les
          ordres du cardinal, et qui n'toit fait que pour contenir
          cinq cents spectateurs choisis. La passion que ce ministre
          avoit pour les reprsentations dramatiques l'avoit port 
          ces dpenses.]

On se rappelle encore quelle toit la disposition et la dcoration de
la seconde cour: elle n'toit entoure de btiments que de trois
cts. Le quatrime donnoit sur le jardin par une suite d'arcades qui
soutenoient une galerie dcouverte, au moyen de laquelle les deux
ailes communiquoient ensemble. L'architecture de cette partie de
l'difice toit plus riche que celle de la premire cour. Au premier
tage rgnoit un ordre dorique en pilastres, soutenu d'un premier 
rez-de-chausse, compos d'arcades, dans l'intervalle desquelles on
avoit sculpt des proues de vaisseaux en relief, des ancres et autres
attributs de marine; ce qui faisoit allusion  la charge de
grand-matre et surintendant-gnral de la navigation dont ce ministre
toit revtu. Toutefois cette cour manquoit de rgularit: elle se
prsentoit sur sa largeur, et son axe n'toit pas le mme que celui de
la premire; disposition fcheuse et irrmdiable, qui existe encore,
et qui contrariera toujours l'architecte charg de terminer ce palais.

Le cardinal ne ngligea rien pour orner sa nouvelle demeure. Tout ce
que l'opulence et les arts peuvent fournir de ressources y fut
prodigu, et avec une telle magnificence, qu'il jugea qu'un tel sjour
n'toit point indigne d'tre habit par les rois. Dans cette pense,
il crut ne pouvoir mieux faire clater sa reconnoissance pour les
faveurs extraordinaires qu'il avoit reues de Louis XIII, qu'en lui
cdant la proprit de cette superbe habitation. Ds l'anne 1639, il
en fit une donation entre-vifs  ce monarque[446], donation qu'il
renouvela par son testament en 1642. Dans cet acte, il se rserve
seulement l'usufruit des objets lgus, et, pour ses successeurs ducs
de Richelieu, la capitainerie ou conciergerie de ce palais. Ce fut
cette dernire clause qui l'engagea  leur faire btir un htel
joignant le Palais-Cardinal, et qui en faisoit partie du ct de la
rue de Richelieu.

          [Note 446: Le roi fit expdier un pouvoir  _Claude
          Bouthillier_, surintendant des finances, pour accepter cette
          donation. Comme ce pouvoir contient un dtail assez curieux
          des choses que le cardinal donnoit au roi, nous croyons 
          propos de le rapporter ici.

          S. M. ayant trs-agrable la trs-humble supplication qui
          lui a t faite par M. le cardinal de Richelieu, d'accepter
          la donation de la proprit de l'htel de Richelieu, au
          profit de S. M. et de ses successeurs rois de France, sans
          pouvoir tre alin de la couronne, pour quelque cause que
          ce soit; ensemble sa chapelle de diamants, son grand buffet
          d'argent cisel et son grand diamant,  la rserve de
          l'usufruit de ces choses, la vie durant du sieur cardinal,
          et  la rserve de la capitainerie et conciergerie dudit
          htel pour ses successeurs ducs de Richelieu, mme la
          proprit des rentes de bail d'hritages constitues sur les
          places et maisons qui seront construites au dehors et autour
          du jardin dudit htel: sadite Majest a command au sieur
          Bouthillier, conseiller en son conseil d'tat, et
          surintendant de ses finances, d'accepter, au nom de sadite
          Majest, la donation, etc., etc.]

Le ministre tant mort le 4 dcembre 1642, et Louis XIII ne lui ayant
survcu que jusqu'au 14 mai suivant, le roi, la reine rgente et la
famille royale vinrent le 7 octobre de la mme anne prendre
possession de ce palais et y fixer leur demeure. L'inscription de
_Palais-Cardinal_ fut alors efface, et l'on y substitua le nom de
_Palais-Royal_, qu'il a toujours port depuis, quoique la reine mre,
 la sollicitation de la famille de Richelieu, et fait replacer
l'ancienne inscription. Alors on dtruisit la belle galerie btie par
le cardinal, afin d'y pratiquer un appartement pour Philippe de
France, frre unique de Louis XIV.

 la mme poque fut forme la place qui donne sur la rue
Saint-Honor; et l'on rapporte aussi  ce temps-l la cession qui fut
faite de ce palais par Louis XIV  son frre, pour en jouir sa vie
durant. En 1692, le roi en fit donation entire  Philippe d'Orlans,
duc de Chartres, son neveu,  l'occasion de son mariage avec
Marie-Franoise de Bourbon. Alors fut rpar le grand corps de
btiment qui se terminoit  la rue de Richelieu.

Pendant cet intervalle, le Palais-Royal avoit t fort agrandi: Louis
XIV y avoit runi l'ancien palais Brion, bti rue de Richelieu par le
duc de Danville, et dans lequel les acadmies de peinture et
d'architecture avoient tenu leurs premires sances. Jules Hardouin
Mansard avoit rig sur cet emplacement une magnifique galerie, o
Antoine Coypel avoit peint en quatorze tableaux les principaux sujets
de l'nide. Le duc d'Orlans rgent y ajouta depuis le salon
d'entre, bti sur les dessins d'Oppenord, architecte alors fort en
vogue, et au mauvais got duquel on a d la propagation du genre
bizarre d'ornement qui a rgn si long-temps. Ce fut dans cette vaste
galerie que ce prince plaa la prcieuse collection de peintures de
toutes les coles, qu'il avoit rassemble  grands frais de tous les
coins de l'Europe, et qui passoit pour la plus riche qu'il y et alors
au monde.

Le long de l'aile gauche de la seconde cour rgnoit une autre galerie
btie long-temps auparavant par le cardinal de Richelieu, et consacre
par lui  la gloire des personnages les plus fameux de la monarchie.
Il avoit ordonn que l'on y dployt la plus grande magnificence; et
lui-mme avoit choisi les hros qu'il vouloit voir figurer dans cette
pice, que l'on nommoit la Galerie _des Hommes illustres_. Ils toient
au nombre de vingt-cinq, et leurs portraits avoient t peints par
_Philippe de Champagne_, _Simon Vouet_, _Juste d'Egmont_ et
_Poerson_. De plus petits tableaux reprsentoient les principales
actions de ces grands hommes, avec leurs devises. Des bustes en
marbre, dont la plupart toient antiques, sparoient ces peintures et
rpandoient une agrable varit sur ce bel ensemble. Des distiques
latins, faits par _Bourbon_, clbre pote latin de ce temps-l,
accompagnoient les devises[447]. Les grands appartements du duc
d'Orlans toient de plain-pied avec cette galerie.

          [Note 447: Cette galerie, construite avec tant de soins et
          de dpenses, fut dans la suite si nglige, qu'on se vit
          forc de la dtruire en 1727; des appartements furent
          pratiqus dans l'espace qu'elle occupoit.]

L'escalier principal, excut, dit-on, sur les dessins de Dsorgue, a
toujours t vant parmi les ouvrages de ce genre. Il a depuis t
restaur, orn de peintures et mieux clair; et il prsente
aujourd'hui une sorte d'effet thtral, mnag sans doute  dessein de
dissimuler le peu de profondeur de l'espace qu'il occupe. Son aspect
plat au premier coup d'oeil, quoiqu'un examen attentif puisse y faire
dcouvrir plus d'un dfaut de proportion.

Depuis la rgence, ce palais a t successivement modifi et rebti,
au point qu'il ne reste presque plus rien des constructions faites par
les premiers architectes.

La salle de spectacle que le cardinal avoit fait lever, ayant t
dtruite par un incendie en 1763, ce fut une occasion pour le duc
d'Orlans d'alors de faire de grands embellissements dans la faade de
son palais du ct de la rue Saint-Honor. Le grand corps-de-logis de
l'entre et ses deux ailes furent alors entirement changs et rebtis
dans un got plus moderne.

L'ordre dorique rgne dans toute l'tendue de la faade extrieure de
ce palais, et forme terrasse au-devant de la cour, dans laquelle on
entre par trois portes d'une belle menuiserie, couvertes d'ornements
en bronze d'une grande richesse. Un mur perc de portiques unit ces
trois portes aux deux pavillons en retour qui composent les ailes du
btiment. Ces pavillons sont dcors de deux ordres, l'un dorique au
rez-de-chausse, l'autre ionique au premier tage, et couronns de
frontons triangulaires. Le corps-de-logis qui forme la faade se
compose de neuf croises, y compris les trois qui sont sur
l'avant-corps du milieu. Cette partie offre galement une dcoration
de colonnes doriques et ioniques, que surmonte un fronton circulaire.
Dans ce fronton sont places deux figures qui supportent les armes
d'Orlans. Toutes ces constructions furent faites sur les dessins de
M. Moreau, architecte de la ville, lequel rebtit aussi la salle de
l'Opra qui venoit d'tre brle[448]. Ce mme btiment prsente, du
ct de la seconde cour, une autre faade excute  peu prs dans le
mme got. L'avant-corps est dcor de huit colonnes ioniques
canneles, poses sur un soubassement. Quatre statues de Pajou sont
places  l'aplomb et au-devant de l'attique qui surmonte ces
colonnes. Ces statues reprsentent le dieu Mars, Apollon, la Prudence
et la Libralit. Les ornements excuts dans les cartouches et les
frontons des deux pavillons de l'entre et des autres parties des
nouvelles constructions, toient de la main du mme sculpteur.

          [Note 448: Un nouvel incendie la consuma une seconde fois en
          1781; alors ce spectacle fut transport sur le boulevart de
          la porte Saint-Martin.]

Le vestibule qui spare les deux cours est dcor de colonnes
doriques.  droite en entrant fut alors construit le nouvel escalier
qui mne aux appartements. Il est plac sous une espce de dme fort
lev et orn de peintures. Les douze premires marches conduisent 
un perron, et l l'escalier se divise  droite et  gauche en deux
parties qui se terminent au pallier. L'architecte (Constantin) avoit
imagin, pour diminuer l'effet dsagrable du mur de face qui est trop
rapproch, d'y faire peindre une perspective d'architecture qui fut
excute par Machy.

Les appartements sont remarquables par leur tendue et leur
magnificence. Les galeries qui occupent la gauche du palais composent
environ quinze pices, au nombre desquelles il faut comprendre celle
que Louis XIV avoit fait construire par Mansard, et le salon
d'Oppenord. C'est dans cette suite d'appartements qu'toient places
les belles peintures dont nous avons dj parl. On y voyoit aussi la
prcieuse collection de pierres graves antiques, galement forme par
le rgent.  ces richesses des arts les plus excellents, se trouvoient
runis un magnifique cabinet d'histoire naturelle et de minralogie,
et une collection non moins curieuse des productions de tous les arts
et mtiers, avec les diffrents outils employs  leur fabrication.
Ces modles, excuts dans une grande perfection, toient tous rduits
sur une chelle commune d'un pouce et demi pour pied.

On devoit aussi au duc d'Orlans, rgent, le jardin de ce palais,
jadis le rendez-vous de la meilleure compagnie de Paris, et la
promenade la plus brillante et la plus frquente de cette capitale.
Du temps du cardinal de Richelieu, c'toit un terrain de la plus
grande irrgularit, qui contenoit un mail, un mange et deux bassins,
le tout dispos sans ordre et sans symtrie. Il ne fut replant qu'en
1730, et ce fut un neveu de Le Ntre[449] que l'on chargea de cette
entreprise. Sans prtendre faire un jardin gal  celui des Tuileries,
compos par son oncle, il mit dans l'ordonnance de celui-ci de la
grandeur et de la simplicit. Deux belles pelouses bordes d'ormes en
boules accompagnoient de chaque ct un grand bassin plac dans une
demi-lune orne de treillages et de statues en stuc, la plupart de la
main de Leremberg. Au-dessus de cette demi-lune rgnoit un quinconce
de tilleuls dont l'ombrage toit pais et agrable. La grande alle
surtout formoit un berceau vraiment dlicieux et impntrable au
soleil. Toutes les charmilles y toient tailles en portique. C'toit
cette partie du jardin que les promeneurs frquentoient de prfrence.

          [Note 449: Desgots, architecte du roi.]

L'ancien projet du cardinal avoit t de faire btir autour de ce
jardin des maisons symtriques, et d'ouvrir trois principales entres,
l'une sur la rue de Richelieu, l'autre sur la rue des Petits-Champs,
et la troisime sur celle des Bons-Enfants.

Le dernier duc d'Orlans excuta en quelque sorte ce projet dans les
dernires annes qui ont prcd la rvolution; mais il le conut dans
des vues indignes d'un prince, et fit une misrable spculation de ce
qui devoit tre un nouveau monument de grandeur et de magnificence. On
imagina donc de btir autour du jardin un corps de btiments
symtriques, et de prendre sur le terrain l'espace d'une rue nouvelle
dans laquelle les maisons qui entouroient autrefois cette enceinte se
trouvrent alors tristement renfermes. Dans la seconde cour, un
nouvel avant-corps fut lev paralllement et dans la mme ordonnance
que le premier, afin d'tendre la faade et de la raccorder avec les
nouvelles galeries; une partie des anciennes constructions fut dmolie
dans la mme intention; et pour dvelopper l'aspect de celles qu'on
levoit, on dtruisit dans le jardin[450] tous ces beaux ombrages qui
en faisoient le principal agrment.

          [Note 450: On dtruisit aussi l'orangerie, qui toit place
          au-dessous des anciennes galeries, et spare du grand
          jardin par une grille de fer.]

Le projet d'une aussi vaste enceinte, s'il et t ralis avec toutes
les ressources d'une belle architecture, et t mis sans doute au
rang des plus grands monuments; mais l'esprit de calcul et d'intrt
qui l'avoit fait entreprendre[451] ne pouvoit s'accorder avec la
dpense qu'et exige une btisse proportionne  l'tendue du plan.
Tout cet ensemble a donc t trop lgrement construit: la dcoration
de cette immense galerie, qui consiste en petites arcades spares par
des pilastres corinthiens, est aussi mesquine que mal excute; et
l'avantage qu'a le public de s'y promener  couvert ne compense point
l'inconvnient qui en rsulte de la grande diminution du jardin.
L'ide d'lever un portique autour d'une promenade toit sans doute
heureuse, et pouvoit augmenter les agrments d'un si beau lieu; mais
du moment que chaque arcade est devenue une boutique, le lieu lui-mme
est devenu une foire et un march, et toute sa noblesse et son
lgance ont disparu. La bonne compagnie l'a dsert, parce qu'elle se
trouvoit confondue, dans ces longs et troits promenoirs, avec ce que
Paris renfermoit de plus impur. Le vice fit bientt de ce jardin
fameux le principal thtre de ses excs; et ils furent d'autant plus
scandaleux que les nouvelles demeures dont on venoit de l'environner
furent loues sans aucune difficult  ses plus infmes agents. La
rvolution, qui clata peu de temps aprs, ne fit qu'augmenter le
scandale de ce sjour; et aux scnes de libertinage qui s'y
renouveloient sans cesse, se mlrent les prdications atroces des
anarchistes, les ftes ignobles de la libert, souvent mme ses
violences et ses assassinats.

          [Note 451: Il y avoit, ds le principe, dans le
          Palais-Royal, sans compter une foule de cafs, de salles de
          restaurateurs, de maisons de jeu, de lieux de prostitution,
          etc., un grand et un petit thtre, deux spectacles d'ombres
          chinoises et de fantoccinis, trois clubs, une assemble
          militaire, des bains, une loge de francs-maons, des maisons
          de vente, etc., etc.]

Les nouvelles constructions devoient se raccorder avec les ailes de
la seconde cour du palais. Ce fut cette mme rvolution qui en arrta
l'achvement: les dpenses criminelles dans lesquelles elle entrana
le duc d'Orlans ne lui permirent plus de fournir les fonds
ncessaires pour l'entire excution de ce projet, et le Palais-Royal
resta  peu prs dans l'tat o nous le voyons aujourd'hui.

L'architecture de cette grande masse de btiments est de M. Louis. Le
thtre, bti  l'extrmit du Palais-Royal, du ct de la rue
Saint-Honor et de Richelieu, est aussi du mme architecte[452]. Du
ct de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et dans l'angle oppos, est
une autre salle de comdie, occupe d'abord par les petits comdiens
dits de Beaujolois[453], et depuis par la troupe des Varits.

          [Note 452: Cette salle sert maintenant aux comdiens
          franois. On en a depuis chang la dcoration intrieure,
          laquelle toit compose de loges coupes et saillantes en
          forme de balcons; ce qui faisoit l'effet le plus bizarre et
          le plus dsagrable. Son architecture extrieure n'a
          d'ailleurs rien de remarquable.]

          [Note 453: C'toient des enfants qu'on avoit styls 
          parotre sur la scne et  faire des gestes, tandis que des
          acteurs cachs dans les coulisses chantoient et parloient
          pour eux. Cette salle est maintenant un caf.]

Deux galeries de bois ont t construites sur l'emplacement qui fait
face  la seconde cour, et forment une espce de barrire qui la
spare du jardin. Dans le plan primitif, cette quatrime faade du
chteau, augmente du nouveau corps-de-logis, devoit former aussi la
quatrime faade du jardin. Son ordre d'architecture et t le mme
que celui qui avoit t employ dans les trois autres cts, avec
cette diffrence que des colonnes devoient y remplacer les pilastres;
qu'au lieu d'arcades et d'entresols, on destinoit toute la hauteur,
jusqu'au premier tage,  des promenoirs publics, et qu'on ne prenoit
qu'un seul tage dans le reste de l'ordre. Enfin le projet toit
d'lever au-dessus un second tage, dcor d'un attique dont la
richesse et t proportionne  celle de la colonnade infrieure.
D'autres promenoirs eussent t galement pratiqus dans les parties
conserves de l'ancien palais, dont on devoit dtruire, pour cet
effet, les logements du rez-de-chausse et de l'entresol. On peut
voir, dans l'intrieur du nouvel avant-corps, un commencement
d'excution de ce projet.


     COLLECTIONS ET AUTRES CURIOSITS DU PALAIS-ROYAL.

     COLLECTION DES TABLEAUX[454].

          [Note 454: Nous suivons l'ordre dans lequel ces tableaux
          toient placs  l'poque o ils ont t vendus par le
          dernier duc d'Orlans.]


     _Grande salle  manger._

     L'aventure de Philopoemen, par _Rubens_.

     Un pair d'Angleterre, une princesse de Phalsbourg, un gnral
     espagnol, et une autre femme, par _Vandyck_.

     Le Nil, Pan et Syrinx, par _Martin de Vos_.

     Vnus tenant l'arc de l'Amour qu'elle a dsarm, par _Bronzino_.

     Dana, par _Annibal Carrache_.


     _Salon de Madame._

     Quatre dessus de porte: Charles Ier, roi d'Angleterre, la reine
     son pouse; le duc et la duchesse d'Yorck, par _Vandyck_.

     La fuite de Jacob, par _Pitre de Cortone_.

     Saint Jrme et une sainte Famille, par _Annibal Carrache_.


     _Chambre appele du Poussin._

     Une ferme, par _Landre Bassan_.

     L'Apparition des anges  Abraham, par _Alexandre Vronse_.

     Un ange conduisant saint Roch, par _le Guerchin_.

     Les quatre ges, par _Valentin_.

     Trois paysages, par _Scorza_.

     Un portrait de femme, par _le Titien_.

     Un philosophe tenant un manuscrit, par _Schiavone_.

     La naissance de Bacchus, par _Jules Romain_.

     L'adoration des rois, par _Albert Durer_.

     Les animaux entrant dans l'arche, par _Landre Bassan_.

     L'enlvement de Proserpine, par _le Titien_.


     _Cabinet de la Lanterne._

     Le portrait de Clment VII, par _le Titien_.

     Un concert, par _Valentin_.

     Le martyre de saint Pierre, par _le Giorgion_.

     Jules II, par _Raphal_.

     Henri IV g de quatre ans, par _Porbus_.

     Une frise, par _Jules Romain_; trait d'histoire romaine.

     Une descente de croix, d'_Augustin Carrache_.

     Le portrait d'une princesse, par _Vandyck_.

     Le paysage aux Bateliers, par _Annibal Carrache_.

     Un concert, par _le Titien_.

     L'enlvement de Proserpine, par _Nicolo del Abbatte_.

     Un consistoire, par _le Tintoret_.

     Des buveurs, par _Manfredy_.

     Un enfant qui dort, par _Annibal Carrache_, et le portrait de ce
     peintre, par lui-mme.

     Mars et Vnus, par _Rubens_.

     Un sige, par _Jules Romain_.

     La naissance de Bacchus, par le mme.

     Un prtre italien, par _le Titien_.

     La Nativit, par _Franois Mola_.

     Un gnral espagnol, par _Antoine Moor_.

     Une naissance de Bacchus, attribue au _Tintoret_.

     Hraclite, par _l'Espagnolet_.

     Un portrait de femme, par _le Titien_.

     Hrodias, par _Lonard de Vinci_.

     Ganimde, par _Rubens_.

     La naissance de Castor et Pollux, par _Andr del Sarte_.

     Le portrait d'une femme, par _Holbein_.

     Dmocrite, par _l'Espagnolet_.


     _Cabinet rond._

     Au-dessus de la porte, le portrait du _Titien_, peint par
     lui-mme; le pote Artin, par le mme.

     Une descente de croix, par _Schiavone_.

     Une sainte Famille, du _Parmesan_.

     Un portrait, par _Albert Durer_.

     Saint Jean dans le dsert, par _Annibal Carrache_.

     Deux portraits du _Tintoret_.

     L'adoration des bergers, par _Lucas de Leyde_.

     Un portrait, par _le Titien_.

     Un doge de Venise, par _Palme le vieux_.

     Un snateur vnitien, par _Andr Keyen_.

     Sur la glace, une sainte famille, du _Parmesan_.

     Le Jugement de Pris, par _Perrin-del-Vaga_.

     Un jeune tudiant, par _le cavalier Bernin_.

     Une Vnus debout, par _Palme le vieux_.


     _Premire grande pice._

     Une descente de croix, de _Perrugin_.

     Saint Jean dans le dsert, par _Louis de Vergas_.

     Mose foulant aux pieds la couronne de Pharaon, par _le Poussin_.

     La transfiguration, par _Michel-Ange de Caravage_.

     Une descente de croix, du _Tintoret_.

     Les sept sacrements, par _le Poussin_[455].

          [Note 455: Ces merveilles de l'cole franoise toient
          sorties du royaume; le Rgent les fit racheter en Hollande
          pour la somme de 120,000 liv. Sortis une seconde fois de
          France, ces tableaux faisoient le principal ornement d'une
          des plus belles galeries de l'Angleterre; ils y ont t
          dtruits, il y a quelques annes, par un incendie.]

     L'enfant prodigue, par _Annibal Carrache_.

     Les vendeurs chasss du temple, et la gurison du paralytique,
     par _Luc Jordaens_.

     La rsurrection du Lazare, par _Mutian_.

     Notre Seigneur au tombeau, par _Annibal Carrache_.

     La naissance de Bacchus, par _le Poussin_.

     Le paralytique et l'enfant prodigue, par _Bassan_.

     Un mulet, par _le Corrge_.

     Le crucifiement de saint Pierre, par _le chevalier Calabrois_.

     Salmacis et Hermaphrodite, par _Paul Mathey_.


     _Deuxime grande pice._

     Saint Paul et l'Enfant Jsus, par _Francia_.

     Une sainte Famille, par _Louis Carrache_.

     Le portrait de J. Gissen, ngociant, par _Holbein_.

     Le Baptme de N. S., par _l'Albane_.

     L'apparition de la Vierge  saint Jean Justinien, par le mme.

     Une Sibylle, par _le Dominiquin_.

     Six esquisses de _Rubens_.

     Vnus et Adonis, une mre de douleur, et Charles-Quint  cheval,
     par _Le Titien_.

     Un portrait de femme, par le mme.

     Une mre de douleur, par _Guerchin_.

     Un calvaire, par _Annibal Carrache_.

     Une sainte Famille, par _Andr-del-Sarte_.

     David et Abigal, par _le Guerchin_.

     Une descente de croix, par _Daniel de Volterre_.

     Le portrait d'un Espagnol, par _Antoine Moor_.

     Un homme arm, par _Luc Joordans_.

     Une annonciation, par _Lanfranc_.

     Mose expos sur les eaux, par _le Poussin_.

     Saint Jrme, par _le Bassan_.

     Un homme et un chat, par _Gentileschi_.

     Mose sauv des eaux, par _Velasquez_.

     David et Abigal, par _le Guide_.

     L'invention de la croix, par _Giorgion_.

     Un paysage, par _Scorza_.

     Une sainte Famille, par _Laurent Lotto_.

     Une Magdeleine, du _Guide_.

     Mose sauv des eaux, par _Paul Vronse_.

     Un bourgmestre, par _Rembrandt_.

     Le portrait du comte d'Arundel, par _Vandyck_.

     Une martyre, par _Guido Cagnacci_.

     Une sainte Famille, par _Raphal_.

     Un tableau du _Caravage_, reprsentant un singe.


     _Troisime grande pice._

     L'enlvement des Sabines, par _Salviati_.

     L'ducation de l'Amour, par _le Corrge_.

     Une sainte Famille, par _Raphal_.

     Un autre, par _le Bourdon_.

     Jsus-Christ au milieu des docteurs, par _l'Espagnolet_.

     La dcollation de saint Jean, par _le Guide_.

     Saint Sbastien et saint Bonaventure, par le mme.

     L'adoration des bergers, _par Giorgion_; et Milon de Crotone, par
     le mme.

     Une Esclavonne, l'ducation de l'Amour, et Diane surprise au bain
     par Acton, par _le Titien_.

     Philippe II et sa matresse, par le mme.

     La mort d'Abel, par _Andr Sacchi_.

     La femme adultre, par _Pordenon_.

     Achlos, par le mme.

     Suzanne et les deux vieillards, par _Louis Carrache_.

     L'adoration des rois, par _Van-Eyck de Bruges_.

     Une sainte Famille, par _Garofallo_.

     La rsurrection du Lazare, par _Sbastien-del-Piombo_.

     Une descente de croix, de _Schiavone_, et Pilate se lavant les
     mains, par le mme.

     Vnus et l'Amour, par _Palme le vieux_.

     La prdication de saint Jean dans le dsert, par _l'Albane_.

     Des joueurs, par _le Caravage_.

     Les ducs de Ferrare, par _le Tintoret_, et l'enlvement
     d'Hercule, par le mme.

     Le massacre des innocents, par _le Brun_.

     Une tte de moine, par _le cavalier Bernin_.

     La maladie d'Alexandre, par _Eustache le Sueur_.

     L'apparition de la Vierge  saint Roch, par _Annibal Carrache_.


     _Grand salon  la Lanterne._

     La continence de Scipion, par _Rubens_.

     Une Magdeleine, du _Guide_.

     Un _Ecce Homo_, du mme.

     Saint Jean montrant le Messie, par _Annibal Carrache_.

     Une procession de village, par le mme.

     Un Christ et le martyre de saint tienne, par le mme.

     Trois esquisses de _Rubens_.

     L'histoire de saint Georges, par le mme.

     La mort de Cyrus, par le mme.

     Joseph et Putiphar, par _Alexandre Vronse_.

     Saint Jrme effray par la tempte, par _le Guerchin_.

     Un portement de croix, d'_Andr Sacchi_.

     L'homme entre le vice et la vertu, par _Paul Vronse_.

     Un autre tableau du mme matre, portrait de sa fille; Mars et
     Venus lis par l'Amour, par le mme.

     Les disciples d'Emmas; Mercure et Hers; l'enlvement d'Europe,
     et la Sagesse compagne d'Hercule, par le mme.

     Andromde, par _le Titien_.

     L'enlvement d'Europe, par le mme.

     Vnus et Adonis, par le mme.

     Acton dvor par ses chiens, par le mme.

     Le portrait de la matresse du _Titien_, par le mme.

     Lucrce, par _Andr-del-Sarte_.

     Hrodias, par _Palme le vieux_.

     L'Amour faonnant son arc, par _le Corrge_.

     Deux tudes de tte, du mme.

     Le portrait d'une femme, par _Paul Vronse_.

     Quatre dessus de porte, l'Infidlit, le Respect, le Dgot et
     l'Amour heureux, par le mme.

     Une fileuse, par _le Fti_.

     Un paysage dit des Bateliers, par _le Dominiquin_.

     Jsus-Christ portant sa croix, par le mme.

     Saint Jrme, par le mme.

     Une circoncision, par _Bassan_.

     La Vierge dite la Laveuse, par _l'Albane_.

     Le portrait de la femme du _Bassan_, et son portrait, par
     lui-mme.

     Le jugement universel, par _Landre Bassan_.

     Une copie de la transfiguration de Raphal, par _Garofalo_.


     _Grande galerie._

     Le tentateur, une sainte Famille, les quatre ges, une femme
     tenant une cassette, une tte de femme, par _le Titien_; son
     portrait, peint par lui-mme.

     La Vierge qui montre  lire  l'Enfant-Jsus, par _Schidone_.

     La belle Colombine, matresse de Franois Ier, par _Lonard de
     Vinci_.

     Une tte de femme, par le mme.

     La Vierge et l'Enfant-Jsus, par _le Corrge_.

     Une Dana et une sainte Famille, du mme.

     Une frise, trait d'histoire romaine, par _Jules Romain_.

     Diane et Calysto, par _Annibal Carrache_.

     La toilette de Vnus, par le mme.

     Le martyre de saint tienne, et la vision de saint Franois, par
     le mme.

     La mort d'Adonis, par _Cangiage_.

     Le portrait du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, par
     _le Corrge_.

     Le sacrifice d'Isaac, par _le Dominiquin_.

     Saint Jrme, par le mme.

     Les portraits de Jean et Hubert de Bruges, par _Van-Eyck_.

     Un repos en gypte, par _Franois Mola_.

     Une frise, trait d'histoire romaine, par _Jules Romain_.

     Jupiter et Lda, par le mme.

     Mose frappant le rocher, par _le Poussin_.

     La communion de la Madeleine dans le dsert, par _l'Albane_.

     La Samaritaine, par le mme.

     Une flagellation, par _Louis Carrache_.

     Une sainte Famille, de _Palme le vieux_.

     Une Vierge et l'Enfant-Jsus, par _Raphal_.

     Saint Jean dans le dsert, par le mme.

     Une Vierge, dite la _belle_, par le mme.

     Une autre Vierge et l'Enfant-Jsus, par le mme.

     Une descente de croix, par _Sbastien-del-Piombo_.

     Le ravissement de saint Paul, par _le Poussin_.

     Un page raccommodant l'armure de Gaston de Foix, par _Giorgion_.

     Sainte-Appoline, du _Guide_.

     Un enfant dormant sur la croix, par le mme.

     Une Madeleine, par _le Titien_.

     La Samaritaine, par _Annibal Carrache_.

     La vision d'zchiel, par _Raphal_.

     Le martyre de saint Barthlemi, par _Augustin Carrache_.

     Une sainte Famille, par _Michel-Ange_.

     La Circoncision, par _Jean Belin_.

     La Vierge et l'Enfant-Jsus, par _Raphal_.

     Saint Jean l'vangliste, par _le Dominiquin_.

     Une descente de croix et un saint Jean dans la gloire, par
     _Annibal Corrache_.

     Une sainte Famille, de _l'Albane_.

     Un saint Franois en mditation devant la croix, par _le
     Dominiquin_.

     _Noli me tangere_, par _le Titien_.

     Saint Joseph montrant son mtier  l'Enfant-Jsus, par _Annibal
     Carrache_.

     Une frise, trait d'histoire romaine, par _Jules Romain_.

     Une sainte Famille, du _Baroche_.

     Le jugement de Pris, par _Rubens_.

     La sainte Famille, par _Franois Anotti_.

     _Noli me tangere_, par _l'Albane_.

     Deux esquisses de _Rubens_.

     Une autre frise, trait d'histoire romaine, par _Jules Romain_.

     Une prsentation au temple, par _le Guerchin_.

     Un repos en gypte, par _Annibal Carrache_.

     _Noli me tangere_, par _le Corrge_.

     La Madeleine, du _Guide_.

     La prdication de saint Jean dans le dsert, par _Mola_.

     _Noli me tangere_, par _Cignani_.

     Vnus sortant des ondes, par _le Titien_.

     Le mariage de sainte Catherine, par _le Parmesan_.


     TABLEAUX DES CHAPELLES DU PALAIS.

     Il y avoit deux chapelles dans ce palais.

     Dans l'une toit une apparition de Jsus-Christ, par _Annibal
     Carrache_; dans l'autre, plusieurs peintures par _Vouet_.


     CABINET DES MDAILLES ET PIERRES GRAVES.

     Cette collection, vendue comme celle des tableaux, par le dernier
     duc d'Orlans, jouissoit galement de la plus grande clbrit.

     Ses commencements sont dus  lisabeth-Charlotte Palatine, soeur
     de Charles II, lecteur palatin, laquelle fut marie  Monsieur,
     frre du roi. Cette princesse, venant en France, apporta avec
     elle une suite de mdailles d'or et de pierres graves, que son
     got pour les arts lui avoit fait recueillir. Cette collection
     fut depuis augmente par le Rgent, qui en devint propritaire,
     et dont la passion pour tous les arts qui tiennent du dessin
     toit la plus vive qu'il soit possible d'imaginer. Non-seulement
     il l'enrichit par de nouvelles acquisitions, mais il la doubla,
     en quelque sorte, par les empreintes en pte de verre, qu'il
     tiroit lui-mme des plus belles pierres. On prtend mme que le
     procd de ces ptes, dont la transparence et la couleur imitent
     l'clat des pierres fines, est d  ce prince, qui d'ailleurs
     pratiquoit ces arts qu'il aimoit si passionnment, mieux qu'il ne
     convient peut-tre  un prince de le faire.

     Le duc d'Orlans son fils runit  ce cabinet, dj
     trs-considrable, la belle collection de M. Crozat, laquelle
     toit compose de plus de quatorze cents pierres graves. Peu
     s'en fallut cependant que ce prince, qui l'avoit tellement
     enrichie, n'en privt ensuite ses hritiers: car s'tant retir 
     Sainte-Genevive pour y consacrer entirement  la pit les
     dernires annes de sa vie, il jugea  propos de lguer  cette
     abbaye une foule d'objets prcieux qui ornoient son palais, et
     entre autres la collection des pierres graves. Elle fut rachete
     par son successeur, moyennant une somme considrable.

     La nomenclature de cette collection et sa description passe les
     bornes que nous nous sommes imposes dans cet ouvrage. Elle a t
     faite par MM. de La Chaux, garde de ce cabinet, et Le Blond, de
     l'acadmie des inscriptions et belles-lettres, en deux volumes
     in-folio, orns de gravures, que les curieux peuvent consulter.


     BIBLIOTHQUE.

     Elle toit peu considrable, parce que le duc d'Orlans, pre du
     dernier, avoit lgu tous ses livres aux jacobins de la rue
     Saint-Jacques. Cependant on avoit fait depuis l'acquisition d'une
     nouvelle bibliothque, dans laquelle se trouvoit une collection
     complte et peut-tre unique des thtres de toutes les nations
     depuis leur origine jusqu' nos jours. Cette collection, qui
     avoit appartenu  M. de Pont-de-Vesle, frre de M. d'Argental,
     toit, dit-on, compose de treize mille volumes imprims, et de
     plus de cent portefeuilles manuscrits.


     CABINET D'HISTOIRE NATURELLE.

     Il toit surtout riche en chantillons de mines auxquels toient
     jointes toutes les espces de matires qui y sont ordinairement
     agrges. On y conservoit aussi les diffrentes productions
     volcaniques de l'Europe et des Indes. La Collection des _corps
     marins fossiles_ y toit immense, et l'on distinguoit, dans la
     partie lithologique, une suite rare des granites de France, etc.


     GALERIE DES HOMMES ILLUSTRES.

     Cette galerie, qui, comme nous l'avons dit, fut dtruite en 1727,
     mrite d'tre connue, non-seulement  cause de la clbrit dont
     elle a joui, mais encore parce qu'elle rappelle un assez grand
     nombre de noms chers  la France. Ce monument, lev  leur
     mmoire, toit trs-digne d'un ministre qui en avoit conu la
     pense; et peut-tre et-il t  souhaiter que, dans cette
     France si fconde en grands hommes, de tels honneurs eussent t
     rendus plus souvent  la vaillance et  la vertu. On y et appris
     sans doute  ne pas prfrer les hros de Rome et de la Grce 
     ceux de son propre pays.

     Les portraits qui composoient cette galerie, les bustes et les
     tableaux qui les accompagnoient, furent depuis transports dans
     les galeries nouvelles leves par les ducs d'Orlans, et s'y
     voyoient dans l'ordre suivant:

     _Suger_, abb de Saint-Denis, ministre, mort en 1152, g de
     soixante-dix ans.

     _Simon_, comte de Montfort, le flau des Albigeois, tu au sige
     de Toulouse, en 1218.

     _Gaucher_, seigneur de Chtillon, conntable de France sous six
     rois, mort en 1329; par _Vouet_.

     _Bertrand du Guesclin_, conntable de France en 1370, et mort au
     sige de Chteau-neuf-Randon en Gvaudan, le 13 juillet 1380, g
     de soixante-six ans. _Henri II_, _Charles IX_ (bustes).

     _Olivier de Clisson_, conntable de France en 1380, mort en 1407.

     _Jean Le Meingre_, dit _Boucicaut_, marchal de France en 1391,
     mort prisonnier en Angleterre l'an 1421.

     _Jean_, btard d'Orlans, comte de Dunois, et lieutenant-gnral
     du royaume sous Charles VII, mort en 1468, g de soixante-sept
     ans.

     _Jeanne-d'Arc_, dite _la Pucelle d'Orlans_. _Louis XIV_ (buste).

     _Georges d'Amboise_, cardinal et premier ministre sous Louis XII,
     mort en 1510; par _Vouet_.

     _Louis de La Trimouille_, gnral des armes du roi sous Louis
     XII et Franois Ier, tu  la bataille de Pavie,  l'ge de
     quatre-vingts ans; par _Champagne_.

     _Gaston de Foix_, duc de Nemours, vice-roi de Milan, et gnral
     des armes de Louis XII, tu le jour de Pques, 11 avril 1512, 
     la bataille de Ravenne; copi par _Champagne_, d'aprs un
     portrait original peint par _Raphal_, et qui appartenoit au duc
     _de Saint-Simon_.

     _Pierre du Terrail_, seigneur de _Bayard_, surnomm le _chevalier
     sans peur et sans reproche_, tu  la retraite de Romagnano en
     1524. _Franois Ier_ (buste).

     Au-dessus de la porte de la chapelle, le cardinal de _Richelieu_
     donnant audience  des moines.

     _Charles de Coss_, duc _de Brissac_, marchal de France, et
     gnral des armes des rois Henri II, Franois II et Charles IX,
     mort en 1563.

     _Anne de Montmorency_, conntable de France sous Franois Ier,
     Henri II, Franois II et Charles IX, tu  la bataille de
     Saint-Denis en 1567.

     _Franois de Lorraine_, duc _de Guise_, assassin devant Orlans,
     par _Poltrot_, en 1563. _Henri III_ (buste).

     _Charles_, cardinal de _Lorraine_, archevque de Reims, frre du
     prcdent, mort en 1574 (buste).

     _Blaise de Montluc_, marchal de France, mort en 1577.

     _Armand de Gontaud de Biron_, marchal de France, tu au sige
     d'pernai, en 1592.

     _Henri de la Tour d'Auvergne_, vicomte _de Turenne_, tu d'un
     coup de canon le 27 juillet 1675.

     _Franois de Bonne_, duc de Lesdiguires, marchal de France en
     1608, duc et pair en 1619, conntable en 1622, et mort en 1626.

     _Henri IV_ (buste).

     _Marie de Mdicis_, reine de France, son pouse, morte  Cologne
     le 3 juillet 1642.

     _Armand-Jean Duplessis_, cardinal, duc _de Richelieu et de
     Fronsac_, pair de France et premier ministre sous Louis XIII,
     mort  Paris, en 1642.

     _Louis XIII_, mort  Saint-Germain-en-Laye le 14 mai 1643.

     _Anne d'Autriche_, femme de Louis XIII, mre de Louis XIV, et
     rgente du royaume, morte au Louvre,  Paris, le 20 janvier 1666.

     _Gaston_ (Jean-Baptiste) _de France_, duc _d'Orlans_, frre
     unique de Louis XIII, mort  Blois le 2 fvrier 1660.

     Toutes les peintures de cette galerie ont t dessines et
     graves par _Hnice_ et _Vignon_, peintres et graveurs ordinaires
     du Roi.




LA PLACE DU PALAIS-ROYAL

ET

LE CHTEAU D'EAU.

Vis--vis du Palais-Royal toit, dans le principe, l'htel de Sillery,
lequel appartenoit  Nol Brlart de Sillery, prtre, commandeur de
l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem, et du temple de Saint-Jean de
Troyes. Le cardinal de Richelieu s'en rendit propritaire en
1640[456], pour la somme de 50,000 cus, dans l'intention de le faire
abattre, et d'obtenir  ce moyen une place devant son palais, dont cet
htel n'toit spar que par la largeur de la rue[457]; mais ce
projet n'toit point encore entirement excut quand il mourut. La
cour tant venue occuper le Palais-Cardinal en 1643, on fit achever
cette dmolition, et l'on abattit en mme temps quelques difices
voisins pour construire des corps-de-garde. Cette place n'toit point
alors aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui; et de chtives maisons,
d'un aspect dsagrable, et places sans symtrie, toient la seule
perspective qu'et la demeure du souverain. Les choses demeurrent
cependant en cet tat jusqu'en 1719, que le duc d'Orlans, rgent,
devenu propritaire du Palais-Royal, fit dtruire ces masures, et
ensuite lever  leur place le grand corps de btiment qu'on nomme
_Chteau-d'Eau_, lequel fut bti sur les dessins de Robert de Cotte,
premier architecte du roi. Ce monument ne manque point de mrite, et
l'intention de l'auteur y est bien marque. Son architecture se
compose d'un corps de btiment en bossages rustiques vermiculs,
flanqu de deux pavillons de mme symtrie, le tout sur vingt toises
de face. Au milieu est un avant-corps form par quatre colonnes
d'ordre toscan, qui portent un fronton, dans le tympan duquel sont les
armes de France. Au-dessus on a plac deux statues  demi couches,
par Coustou le jeune, dont l'une reprsente la Seine, et l'autre la
nymphe de la fontaine d'Arcueil. C'est effectivement pour servir de
rservoir aux eaux de la Seine et d'Arcueil que ce btiment a t
lev, mais il fut long-temps sans remplir sa destination; et la belle
inscription qu'on lit au-dessus de la niche o est le robinet: _Quot
et quantos effundit in usus!_ sembloient offrir, jusqu' la fin du
sicle dernier, un sens pigrammatique. Cependant, depuis quelques
annes, il coule de l'eau de cette fontaine[458].

          [Note 456: Ce fut M. Charles d'Escoubleau, marquis d'Alluye
          et de Sourdis, qui l'acheta le 22 mars de ladite anne. Le
          mme jour il en fit sa dclaration au profit du cardinal de
          Richelieu.]

          [Note 457: Les historiens de Paris disent que la rue
          Saint-Thomas-du-Louvre toit alors la seule avenue du
          Palais-Royal, d'o il s'ensuivroit que l'htel de Sillery
          auroit couvert toute la place, et que la rue Froid-Manteau
          auroit t prolonge sur ses ruines jusqu' la rue
          Saint-Honor, ce qui n'est pas exact; l'inspection seule du
          plan de Saint-Victor, publi par d'Heulland, suffit pour
          s'en convaincre. (JAILLOT.)]

          [Note 458: _Voyez_ pl. 65.]




HPITAL ROYAL

DES QUINZE-VINGTS.

L'hpital des Quinze-Vingts toit autrefois situ rue Saint-Honor,
vis--vis celle de Richelieu; il fut transfr, en 1780, sur la
demande du cardinal de Rohan, alors grand-aumnier, au faubourg
Saint-Antoine, dans l'htel occup prcdemment par les Mousquetaires
noirs.

Personne n'ignore que cette maison fut fonde par saint Louis.
Quelques anciens auteurs ont avanc sans preuves, et d'autres ont
rpt sans examen[459], que ce pieux monarque avoit cr cet
tablissement pour servir d'asile  trois cents gentilshommes
franois, qu'il avoit, dit-on, laisss en otage en gypte, et que les
Sarrasins renvoyrent en France, aprs leur avoir fait crever les
yeux. Cette opinion, dnue de tout fondement historique, a t
rejete avec raison par tous les historiens modernes, et Jaillot
surtout la rfute victorieusement[460].

          [Note 459: Belleforest, Corrozet, Dubreul, Sauval.]

          [Note 460: On en trouve aussi la rfutation dans des vers de
          _Ruteboeuf_, pote contemporain de saint Louis, dont Fauchet
          a conserv un fragment, o l'hpital des Quinze-Vingts est
          peint avec des couleurs qui ne conviennent en aucune faon 
          des gentilshommes. Voici ce fragment:

            Li Roix a mis en un repaire,
            Mes je ne sais pas porquoi faire,
            Trois cents aveugles tote  rote.
            Parmi Paris en va trois paires,
            Tote ior ne finent de braire:
            As trois cents qui ne voient gote,
            Li uns sache, li autre bote,
            Si se donnent mainte secosse,
            Qu'il n'y a nul qui lor claire:
            Si feux y prent, ce n'est pas dote,
            L'ordre sera brusle tote,
            S'aura li Roix plus  refere.]

On voit, dit-il, dans les premiers titres qui ont rapport  cette
fondation, et dans les bulles qui la concernent, que c'est la _Maison
des aveugles_, _la Congrgation_, _l'Hpital des pauvres aveugles de
Paris_: nulle mention de ces trois cents chevaliers, nul indice qu'ils
aient donn lieu  cet tablissement; le silence des titres et des
historiens contemporains dtruit mme toute ide qu'ils y aient eu la
moindre part. Comment d'ailleurs prsumer que saint Louis, ce prince
judicieux et quitable, qui connoissoit le prix des services et savoit
les rcompenser, et born sa gnrosit et sa reconnoissance, pour
trois cents nobles qu'on suppose avoir perdu la vue pour son service,
 leur procurer un simple asile, sans pourvoir  leurs besoins d'une
manire convenable  leur naissance? On voit que ces aveugles
mendioient dans les rues et dans les glises; qu'on qutoit pour eux
dans les principales villes du royaume, et que, prs de quinze ans
aprs leur tablissement[461], ils toient encore si peu rents, que
Louis IX, par ses lettres donnes  Melun au mois de mars 1269, leur
accorda 30 livres de rente pour avoir du potage. Ces faits, prouvs
par les monuments les plus authentiques, sont,  ce que je crois,
plus que suffisants pour dtruire la fable des trois cents chevaliers
aveugles, adopte beaucoup trop lgrement par plusieurs historiens.

          [Note 461: Saint Louis avoit form le projet de fonder cet
          hpital ds l'an 1254.]

Ces raisons nous semblent sans rplique; et il est plus simple de
croire que, dans la fondation de cet tablissement, saint Louis eut
seulement en vue de runir dans un asile commun trois cents des plus
pauvres aveugles, dont on peut supposer que le nombre toit
considrablement augment en France depuis que nos rois avoient pris
part aux expditions pieuses d'gypte et de la Palestine[462].
L'infortune de ces hommes, parmi lesquels plusieurs avoient t sans
doute ses compagnons d'armes, devoit mouvoir vivement la compassion
de ce grand monarque, si sensible d'ailleurs  toutes les infortunes
de ses sujets. Il conut donc le projet de fonder cet hpital, et
acheta  cet effet, dans la censive de l'vch, une partie du terrain
sur lequel il le fit construire. Le premier titre de cette fondation
n'a pu tre retrouv; mais ceux qui la concernent et qui nous restent
ne permettent pas de douter que le projet de saint Louis n'ait eu son
entire excution avant 1260. On voit qu'en cette anne le roi
assigna 15 livres de rente, sur la prvt de Paris,  Jean Le Breton,
qu'il avoit tabli chapelain dans cette maison; et que le pape
Alexandre IV accorda galement, en 1260, des indulgences  ceux qui
visiteroient l'glise de cet hpital, btie sous l'invocation de saint
Remi[463].

          [Note 462: On sait que, dans ces contres brlantes, le vent
          lve des tourbillons d'un sable extrmement fin, qui,
          s'insinuant dans les yeux, attaque la vue de ceux qui ne
          prennent pas les prcautions ncessaires pour s'en
          garantir.]

          [Note 463: Par un acte pass en 1282, entre la congrgation
          de la maison des pauvres aveugles et le chapitre de
          Saint-Germain-l'Auxerrois, cette congrgation cde au
          chapitre 10 liv. 15 s. de rente sur deux maisons prs la
          Grande-Boucherie; et en change le chapitre accorde aux
          Quinze-Vingts la permission d'avoir un cimetire et deux
          cloches du poids de cent livres chacune, leur abandonnant en
          outre la dme qui lui appartenoit sur les terres de leur
          hpital.]

Cet tablissement, si mdiocrement dot dans son origine, fut
nanmoins un grand bienfait pour ces infortuns, qui, avant le rgne
de saint Louis, formoient bien,  la vrit, une espce de socit ou
congrgation, mais dont les membres vivoient en particulier des
foibles ressources que leur procuroit la charit des fidles. Il en
rsultoit que les secours leur manquoient presque totalement, lorsque
l'ge ou les infirmits ne leur permettoient plus de les aller
chercher.

Saint Louis voulut que son grand-aumnier et la direction gnrale du
temporel comme du spirituel de cette maison. C'toit ce grand
dignitaire qui nommoit  toutes les places vacantes, et les prtres
qui desservoient l'glise toient soumis  sa seule juridiction;
juridiction qui lui fut souvent conteste par l'vque de Paris,  qui
elle sembloit devoir appartenir. Mais celui-ci en fut dfinitivement
priv par une bulle du pape Jean XXIII, du 10 novembre 1412, laquelle
confirma les droits du grand-aumnier, lui soumettant entirement cet
hpital, quant au spirituel, et s'il n'toit pas prtre, au premier
chapelain du roi; rglement qui s'est toujours observ depuis,
jusqu'au moment de la rvolution.

L'hpital et l'glise avoient t btis par Eudes de Montreuil, et
n'offroient rien de remarquable dans leur construction. Mais diverses
donations faites,  diffrentes poques,  cette congrgation, lui
avoient fourni les moyens d'acqurir successivement une grande partie
des terrains dont son enclos toit environn. L'conomie qui rgnoit
dans son administration permit ensuite d'lever sur ces terrains des
btiments immenses, dont le revenu assez considrable toit d'autant
plus sr, que ces maisons toient habites par des marchands et des
ouvriers qui vendoient et travailloient sous le privilge de la
franchise, dont cette maison jouissoit depuis son premier
tablissement[464].

          [Note 464: _Voyez_ pl. 65.]

Le nombre des aveugles toit si considrable  Paris dans le
quatorzime sicle, qu'il devint impossible de les admettre tous dans
cet hpital; les aveugles exclus formoient d'autres congrgations,
dont plusieurs mme avoient une origine plus ancienne que celle-ci.
Pour viter la confusion qui pouvoit en rsulter, Philippe-le-Bel fit,
en 1309, un rglement, par lequel il fut ordonn que les Quinze-Vingts
fonds par saint Louis porteroient une fleur de lis sur leur habit.

Cet hpital, ds le commencement de son institution, se divisoit en
_aveugles_ et en _voyants_ qui les conduisoient. L'glise avoit t
rige en paroisse pour tous ceux qui habitoient son enceinte; et le
service divin y toit fait par plusieurs ecclsiastiques, dont les uns
chantoient l'office et les autres alloient quter dans toutes les
paroisses de la ville[465]. Dans les rglements concernant la police
et la conduite de cette congrgation, les frres et soeurs toient
soumis  des pratiques religieuses qui entretenoient parmi eux l'ordre
et la pit; et tous les dimanches on tenoit un chapitre o les frres
avoient le droit d'assister et de prendre part aux dlibrations.

          [Note 465: Dans l'origine, le pape Clment IV avoit permis
          aux administrateurs de faire la qute par tout le royaume.]

On a vu par les vers de _Ruteboeuf_ qu'il y avoit, lors de la
fondation, trois cents aveugles dans l'hpital des Quinze-Vingts. Par
les statuts qu'on dressa peu de temps aprs, le nombre en fut
diminu. On dcida qu'il n'y auroit que cent quarante frres
_aveugles_, soixante frres _voyants_, chargs de les conduire et de
diriger les affaires de la maison, enfin, quatre-vingt-dix-huit femmes
tant _aveugles_ que _voyantes_, ce qui, avec le matre et le portier,
compltoit le nombre de trois cents. Ces trois cents personnes
devoient tre rgnicoles, ou du moins avoir obtenu des lettres de
naturalisation. Le grand-aumnier nommoit  ces places.

Les frres et soeurs pouvoient contracter entre eux des mariages; mais
on y mettoit la condition qu'ils seroient faits entre _aveugle et
voyant_. On n'y souffroit point d'alliance entre deux aveugles, ni
entre deux personnes voyantes. Le matre seul et le portier toient
exempts de cette loi. Pour faire ces mariages, il falloit en demander
la permission au chapitre, qui pouvoit la refuser. Si un frre vouloit
pouser une personne du dehors, il toit ncessaire qu'il obtnt le
consentement du grand-aumnier. Ceux qui se marioient sans ces
permissions toient renvoys.

On avoit rgl avec beaucoup de sagesse et d'quit tout ce qui toit
relatif  la succession de ceux qui laissoient des hritiers par
survivance ou autrement. Quant aux membres de la congrgation qui
n'toient point maris, leur succession appartenoit entirement 
l'hpital; et ce profit casuel servoit en partie  acquitter les
charges de la maison, qui toient trs-considrables: car on
distribuoit rgulirement aux frres et soeurs du pain et de l'argent.

Outre ces distributions, les plus anciens jouissoient des maisons du
clotre, qu'ils louoient  des particuliers, sans autre charge que de
les entretenir de menues rparations; les autres alloient quter dans
les glises, permission qu'ils avoient obtenue de Louis XIV, par une
ordonnance de l'anne 1656.

Enfin, cet hpital toit si singulirement favoris, qu'il y avoit,
dans son glise, une confrrie royale sous le titre de la
Sainte-Vierge, Saint-Sbastien et Saint-Roch. Elle avoit t institue
il y a plus de deux cents ans; et en 1720 le roi s'en dclara
solennellement le chef et le protecteur.  son exemple, la reine, les
princes, les seigneurs, et tout ce qu'il y avoit de plus considrable
 la cour et  la ville, se firent inscrire dans cette confrrie.

La seule chose digne d'attention qu'offroit la petite glise des
Quinze-Vingts toit une statue de saint Louis place au-dessus du
portail. L'excution en toit trs-grossire; mais les antiquaires
prtendoient, sur la foi d'une tradition que nous n'avons pu
retrouver, qu'elle toit trs-ressemblante. Si cela est vrai, il faut
regretter la perte de ce monument: car tout ce qui a rapport  ce
roi, le modle des grands et des bons rois, est prcieux aux yeux de
tout Franois qui aime son pays. Plusieurs degrs qu'il falloit
descendre pour entrer dans cette glise prouvoient que le terrain de
Paris avoit t fort exhauss, depuis quelques sicles, dans cette
partie de la ville, comme l'tat actuel de Notre-Dame, au niveau du
Parvis, prouve l'exhaussement de celui de la Cit.

Le chemin ou rue qui se trouvoit au-del de la porte Saint-Honor,
lorsque la ville toit renferme dans l'enceinte de Philippe-Auguste,
s'appeloit _chausse Saint-Honor_; mais aprs la mort du saint roi
qui avoit fond cet hospice, cette rue et le chemin qui la continuoit,
prirent insensiblement le nom de _grand'rue Saint Louis_.

De l'hpital des Quinze-Vingts dpendoit une chapelle sous le titre de
Saint-Nicaise. Elle fut abandonne vers le milieu du sicle
dernier[466].

          [Note 466: L'emplacement qu'occupoient les Quinze-Vingts
          forme maintenant un groupe de maisons et de rues, dont nous
          donnerons la nomenclature  la fin de ce quartier.]




PLACE DU CARROUSEL.

Cette place est situe vis--vis le palais des Tuileries. C'toit,
dans le principe, un terrain vague qui s'tendoit depuis les murs
jusqu' ce palais. Il faut se rappeler qu'alors la clture de la ville
se prolongeoit le long de la rue Saint-Nicaise jusqu' la rivire, et
que par consquent les Tuileries toient hors de Paris.

Sur cette place vide, on avoit d'abord trac une enceinte, qui fut
destine, en 1600,  faire un jardin. Au commencement du rgne de
Louis XIV, ce jardin, qui existoit encore, toit appel _jardin de
Mademoiselle_, parce que cette princesse habitoit  cette poque le
palais des Tuileries. Le roi ayant ordonn qu'on achevt ce monument,
le jardin fut dtruit; et ce fut sur son emplacement qu'il donna, les
5 et 6 juin 1662, le spectacle de ce carrousel fameux qui surpassa en
magnificence toutes les ftes publiques qu'on avoit donnes
jusqu'alors. Depuis, cette place, qui contenoit non-seulement l'espace
qui lui restoit encore en 1789, mais encore les cours du chteau et la
partie de la rue Saint-Nicaise qui toit de ce ct[467], retint le
nom de _place du Carrousel_, et le donna ensuite  la rue que
formrent les maisons bties dans la suite sur l'emplacement des
fosss.

          [Note 467: Les maisons qui formoient cette partie de la rue
          ont t abattues depuis la rvolution, et la nouvelle
          galerie leve en regard de l'ancienne a fait de la place du
          Carrousel une place rgulire sur trois cts. Le quatrime
          est encore couvert d'une partie des maisons qui la
          sparoient, en 1789, de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]

Les carrousels, introduits en France sous le rgne de Henri IV, et
abandonns depuis celui de Louis XIV, remplaoient les tournois
dangereux de l'ancienne chevalerie, et en toient une agrable image.
On s'y formoit en _quadrilles_, ou troupes de combattants qui se
distinguoient les unes des autres par la forme des habits et la
diversit des couleurs, qui souvent mme prenoient chacune le nom de
quelque peuple fameux. On y voyoit, comme dans les tournois, des
hrauts, des pages, des parrains, des juges, etc. Les quadrilles, en
entrant dans la carrire, en faisoient d'abord le tour dans un ordre
rgulier et pour se faire voir aux spectateurs; ensuite commenoient
les diffrentes espces de combats. Ils consistoient  rompre la lance
les uns contre les autres ou contre la _quintaine_[468]; on couroit la
bague; on combattoit  cheval, l'pe  la main; enfin, on faisoit _la
foule_, c'est--dire que les combattants se poursuivoient sans
interruption dans l'arne et cherchoient  se devancer.

          [Note 468: C'toit un poteau que l'on fichoit en terre, et
          contre lequel on s'exeroit  rompre la lance ou  lancer
          des dards.]




LE PALAIS DES TUILERIES.

Ce palais a t ainsi nomm parce qu'il est situ sur un terrain o
l'on avoit anciennement tabli des tuileries. Il parot par plusieurs
monuments que la tuile qu'on employoit  Paris ne se faisoit dans le
principe qu'au bourg Saint-Germain-des-Prs[469]. Par la suite on
leva des fabriques de ce genre de l'autre ct de la Seine, dans un
endroit que les anciens titres dsignent sous le nom de la
Sablonnire[470]. Il y en avoit dj trois en 1372; depuis elles s'y
multiplirent considrablement[471].

          [Note 469: Entre les rues dites des Grands et des
          Petits-Augustins; on en faisoit aussi dans l'endroit qui
          conserve encore le nom de rue _des Vieilles-Tuileries_.]

          [Note 470: C'est le jardin des Tuileries.]

          [Note 471: Cens. de l'vch.]

Au quatorzime sicle, Pierre Desessarts et sa femme occupoient, prs
des Quinze-Vingts[472], une maison appele l'htel des Tuileries,
qu'ils donnrent  cet hpital, avec quarante-deux arpents de terres
labourables qui dpendoient de cette maison. Long-temps aprs, et vers
le commencement du seizime sicle, Nicolas de Neuville de Villeroy,
secrtaire des finances et audiencier de France, possdoit au mme
endroit, mais plus prs de la rivire, une grande maison avec des
cours et jardins clos de murs. Il arriva que la duchesse d'Angoulme,
mre de Franois Ier, alors rgnant, se trouvant incommode au palais
des Tournelles, et voulant changer d'air et d'habitation, jeta les
yeux sur la maison de M. de Neuville, laquelle toit commode et
agrablement situe. Elle y recouvra la sant, ce qui engagea le roi 
en faire l'acquisition. Le propritaire reut en change le chteau de
Chanteloup, prs Arpajon. Le contrat est du 15 fvrier 1518[473].

          [Note 472: Il ne faut point oublier qu' cette poque les
          Quinze-Vingts et tous les difices environnants toient hors
          des murs de la ville.]

          [Note 473: Compte de l'ordinaire de Paris 1519.]

Six ans aprs, la duchesse d'Angoulme, alors rgente, donna cette
maison  Jean Tiercelin, matre-d'htel du Dauphin, et  Julie du
Trot, en considration de leur mariage, et pour en jouir leur vie
durant. Les lettres qui constatent cette donation furent enregistres
 la chambre des comptes, le 23 septembre 1527.

Telles sont les traditions qui nous sont restes sur l'tat primitif
des lieux occups maintenant par le chteau et le jardin des
Tuileries.

Charles IX, par son dit du 28 janvier 1564, ayant ordonn la dmolition
du palais des Tournelles, Catherine de Mdicis rsolut aussitt d'en
faire btir un autre plus vaste et plus magnifique. La maison des
Tuileries, dont la position toit si belle, lui parut propre  ce
dessein: elle acheta en consquence les btiments et les terres
voisines, et fit commencer en mme temps le palais et les jardins. On en
jeta les fondements ds le mois de mai de la mme anne, et l'on
environna les jardins d'un mur,  l'extrmit duquel furent commences
les nouvelles fortifications de la ville et construit le bastion dont
nous avons dj parl[474]. On travailloit avec une grande ardeur  ce
palais. Il toit dj compos du gros pavillon du milieu, des deux
corps-de-logis qui l'accompagnent et des deux pavillons qui viennent
immdiatement aprs, lorsque Catherine, saisie d'une crainte
superstitieuse, fit cesser tout  coup les travaux. Un astrologue avoit
prdit  cette princesse qu'elle mourroit auprs de Saint-Germain.
Aussitt, dit Saint-Foix, on la vit fuir avec soin tous les lieux et
toutes les glises qui portoient ce nom; elle n'alla plus 
Saint-Germain-en-Laye; et mme,  cause que son palais des Tuileries se
trouvoit sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle en fit btir
un autre (l'htel de Soissons) prs de Saint-Eustache. Les gens infatus
de l'astrologie prtendirent que la prdiction avoit t accomplie,
lorsqu'on apprit que c'toit Laurent de Saint-Germain, vque de
Nazareth, qui l'avoit assiste  la mort.

          [Note 474: _Voyez_ p. 868.]

Philippe Delorme et Jean Bullant, les plus clbres architectes de
leur sicle, avoient t chargs par la reine de la construction du
palais des Tuileries. On ne sait pas au juste quelle part eut chacun
d'eux dans les premiers travaux de cette grande entreprise. Les
changements qui y furent oprs depuis laissent la critique indcise
sur ce qui doit appartenir en propre  Bullant. Quant  Philibert
Delorme, on reconnot encore son got dans plus d'une ordonnance, et
on lui fait assez communment l'honneur de la construction primitive
de ce palais[475].

          [Note 475: D'aprs les plans et les dessins que Ducerceau
          nous en a conservs, son tendue devoit tre bien suprieure
           celle que prsente aujourd'hui la ligne de btiments dont
          il est compos.]

Les btiments commencs et abandonns par Catherine de Mdicis furent
repris et continus sous Henri IV. Ils furent enfin achevs sous le
rgne de Louis XIII, sur les dessins de Ducerceau, qui ne manqua
point, suivant l'usage adopt par la plupart des architectes, de
changer l'ordonnance et la dcoration de ceux qui l'avoient prcd.
On attribue  ce dernier les deux corps de btiments d'ordonnance
corinthienne ou composite qui suivent les deux pavillons dj
construits sous Catherine, et celle des deux pavillons d'angle qui
terminent de chaque ct cette ligne de btiments.

Ce court historique suffit dj pour expliquer cette multiplicit
extraordinaire de parties et d'ordonnances diverses, dont se trouve
compose, tant sur la face du jardin que sur celle de la cour du
Carrousel, la masse totale du palais des Tuileries. On y compte en
effet cinq espces de dispositions et de dcorations, cinq sortes de
combles diffrents, et comme cinq pavillons divers runis l'un 
l'autre, sans presque aucun rapport extrieur entre eux de
distribution, de style et de conception.

Le got de ce temps toit encore de diviser les difices en pavillons,
en tours, en ailes flanques de massifs plus levs, et crass par
d'normes toitures. Ces toits dmesurs avoient t jadis le luxe des
chteaux forts et des monuments de la fodalit; et le type s'en est
conserv dans tous les palais levs pendant le sicle qui vit
renatre en France la bonne architecture. On le retrouve au
Luxembourg, aux Tuileries, et il existoit encore au Louvre, avant les
dernires restaurations. Il faut avouer que ce genre de composition
offroit une espce de contradiction avec ce mlange qu'on y faisoit
des ordres grecs, et n'toit gure propre  produire cette belle
rgularit qu'ils exigent, et qui seule peut en dvelopper toute la
beaut. Quel aspect imposant n'et pas offert la faade des Tuileries
sur une ligne de cent soixante-deux toises, si elle et pu tre
soumise  l'unit d'une grande conception! Mais les grandes
conceptions en architecture sont rares chez les nations modernes, et
particulirement en France. Nous l'avons dj dit, les plus vastes
ouvrages de cet art y ont t ordinairement le rsultat d'entreprises
avortes, de projets enfants sparment, et qu'une circonstance
heureuse ramne aprs coup, autant qu'il est possible,  une intention
gnrale. C'est ce qui est arriv au Louvre et aux Toileries.

Louis XIV, choqu des disparates qu'offroit ce dernier palais, voulut
mettre de l'ensemble dans ses parties; et Levau fut charg de ce
raccordement.

Cet architecte commena par supprimer l'escalier bti par Philibert
Delorme, chef-d'oeuvre de construction et de disconvenance, lequel
occupoit la place du vestibule actuel. Il changea la forme et la
disposition du corps lev du pavillon du milieu, qui, dans le
principe, tait une coupole circulaire[476]. La restauration ne
conserva de l'ancienne ordonnance que le premier ordre  tambour de
marbre. Deux ordonnances, l'une corinthienne, l'autre composite,
surmontes d'un fronton et d'un attique, remplacrent la dcoration de
Delorme, et une sorte de dme quadrangulaire prit la place de la
coupole.

          [Note 476: _Voyez_ pl. 66. Ce palais y est vu du ct du
          jardin, dans le temps qu'il en toit encore spar par une
          rue et par un mur. Dans le principe, cette coupole et les
          quatre corps de btiments qui l'accompagnoient, n'avoient
          pas l'lvation qu'ils ont maintenant.]

Les restaurateurs des Tuileries (car dans cet ouvrage on associe
d'Orbay  Levau) conservrent en leur entier, du ct du jardin, les
deux galeries collatrales du pavillon du milieu avec les terrasses
qui les surmontent. Mais ils jugrent convenable de changer la
devanture du corps de btiment qui s'lve en retraite des terrasses.
Cette partie toit la moins heureuse de la faade de Delorme. Aux
mansardes et aux cartels qui s'y suivoient alternativement, ils
substiturent le rang de croises et de trumeaux orns de ganes que
l'on y voit encore aujourd'hui, avec un attique.

Les pavillons qui suivent de chaque ct ces deux galeries, et qui
sont  deux ordres de colonnes, ont t conservs en leur entier. On
est assez port  en attribuer l'architecture  J. Bullant, dont le
got toit en gnral plus pur que celui de Delorme. On reconnot en
effet dans la disposition du stylobate infrieur, dans la grce et
l'heureuse proportion de l'ordre ionique, des rapports frappants avec
l'architecture du chteau d'couen. Ces pavillons ne subirent, dans
leur forme, d'autre changement que celui de l'attique actuel substitu
aux mansardes; et leur dcoration resta aussi la mme,  l'exception
de la sculpture qui orne le ft des colonnes. Elle fut sans doute
imagine par l'architecte restaurateur; car les dessins de la faade
primitive nous font voir ces colonnes lisses dans toute leur hauteur.

Ici commenoient les constructions de Ducerceau; et les deux corps de
btimens  pilastres corinthiens qui, de chaque ct, suivent
immdiatement les pavillons qu'on vient de dcrire, sont de son
invention. C'est donc lui seul que l'on doit accuser de la dissonance
qui frappe dans cette association d'un ordre colossal plac  ct de
deux ordres dlicats et lgers. Ici, le passage devient brusque; les
lignes principales manquent de rapports harmonieux; et les
restaurateurs n'auroient pu rparer ce dfaut que par une
reconstruction totale. Il parot que ce moyen extrme leur fut
interdit. Ils se contentrent donc de supprimer des lanternes
d'escaliers pratiques en dehors de ces faades,  la manire des
difices gothiques. Ils en conservrent l'ordonnance, y supprimrent
des ressauts dans l'entablement des frontons qui anticipoient sur la
frise, et les mansardes du comble.

Les deux grands pavillons d'angle furent  peine touchs dans cette
restauration. Il parot qu'on se contenta d'en laguer quelques lgers
dtails.

Il reste donc dans cette faade beaucoup de disparates, tant dans
l'ensemble que dans les diverses parties; et les auteurs de la
restauration furent jugs avec beaucoup de svrit pour ne les avoir
pas fait disparotre: mais les architectes peuvent-ils tre
responsables de toutes les conditions qu'on leur impose, de toutes les
sujtions auxquelles on les soumet? Or il parot que la condition
exige par-dessus tout de Levau et de d'Orbay avoit t de conserver
le plus possible des anciennes constructions et de leurs ordonnances.

Les moyens qui leur toient confis se trouvant ainsi limits, il
seroit injuste d'apporter, dans l'examen de leurs travaux, la censure
absolue qu'on pourroit exercer sur des architectes matres de leurs
plans et entirement libres dans l'excution. On voit qu'ils visrent
d'abord  ramener, autant qu'il toit possible, toutes les masses
discordantes de ces btiments  une ligne d'entablement  peu prs
uniforme, moyen assez efficace de redonner une apparence d'unit 
des parties dtaches et incohrentes. Ils y parvinrent encore en
assujettissant les croises et les trumeaux, les pleins et les vides
de toute la faade,  une disposition rgulire.

Dans toute cette restauration, la partie du milieu est sans contredit
la plus heureuse. Il y rgne un accord de lignes bien entendu; et la
varit des masses, des retraites et des saillies qu'on y remarque,
semble moins tre l'effet d'un raccordement fait aprs coup que du
plan original d'un seul architecte[477].

          [Note 477: _Voyez_ pl. 53.]

Ce que nous venons de dire de la faade du ct du jardin s'applique
au caractre et au style de la faade de la cour, dont toutes les
parties,  quelques diffrences prs, sont correspondantes  celles de
la premire. Le pavillon du milieu, considr des deux cts, est le
morceau le plus riche de toutes ces constructions. Ce qu'on y a laiss
subsister de Philibert Delorme, c'est--dire l'ordonnance des colonnes
 bandes de marbre, seroit ce qu'il est possible de faire de plus
riche en architecture, si le got pouvoit, dans cet art, admettre les
superfluits au nombre des richesses. Pour que ce luxe ft partout le
mme, on a employ dans les ordonnances suprieures des colonnes de
marbre; genre de magnificence qu'il est rare de rencontrer en France
sur les parties extrieures des monuments[478].

          [Note 478: _Voyez_ pl. 54.]

La dcoration intrieure et les divisions des appartements de ce
palais avoient prouv peu de changements depuis Louis XIV. Presque
toutes les peintures de plafond et d'ornement excutes par les
peintres de son temps, y existoient encore en 1789. Nous allons en
donner la description, en vitant toutefois les dtails fastidieux o
sont tombs divers historiens: car nous l'avons dj dit, nous
regardons cette partie comme la moins intressante de notre travail,
lorsqu'il n'est question que d'ouvrages qui ne s'lvent pas au-dessus
de la mdiocrit; et malheureusement le plus grand nombre des
productions des arts faites en France pour la dcoration des monuments
publics, doit tre rang dans cette classe.


     DISTRIBUTION INTRIEURE ET CURIOSITS DU PALAIS DES TUILERIES.

     On entroit alors, comme aujourd'hui, dans les appartements de ce
     chteau par un grand vestibule pratiqu dans le pavillon du
     milieu, et dont le plafond, un peu bas, est soutenu d'arcades
     formes par des colonnes ioniques.  droite de ce vestibule est
     plac un grand et bel escalier, dont la rampe de pierre toit
     enrichie de lyres entrelaces de serpents et autres ornements
     allgoriques  la devise de Louis XIV et aux armes de Colbert,
     qui en ordonna la construction. Au premier palier se trouvoit la
     porte de la chapelle. Cette chapelle toit extrmement simple,
     n'ayant point t acheve, et n'offroit de remarquable que
     quelques bons tableaux: un Christ de _Le Brun_, un saint Franois
     du Guide, un saint Jean-Baptiste d'_Annibal Carrache_, deux
     tableaux de _Lanfranc_, la nativit et le couronnement de la
     Vierge; enfin une copie de la nativit du _Corrge_. Derrire
     l'autel toit la sacristie; au-dessus, la tribune des musiciens;
     en face, celle du roi.

     Au palier de la chapelle, l'escalier, partag en deux parties,
     conduisoit du ct oppos  la salle dite alors des
     _Cent-Suisses_, et de l aux appartements disposs en enfilade.

     La salle des _Cent-Suisses_, situe au-dessus du vestibule,
     occupoit toute la hauteur du pavillon, et a servi long-temps pour
     le concert spirituel.

     On entroit ensuite dans la salle des gardes, dcore de peintures
     par _Nicolas Loir_. Il y avoit reprsent Diane surprenant
     Endymion, des trophes d'armes et des bas-reliefs en grisaille,
     en bronze, en or; le plafond offroit un ciel ouvert, et une
     allgorie relative aux rcompenses destines par le prince aux
     gens de guerre. Cette pice occupoit de chaque ct l'espace de
     six croises.

     L'antichambre du roi, qui la suivoit, avoit t peinte en grande
     partie par le mme artiste. Il l'avoit galement remplie de
     sujets mythologiques et allgoriques. On y voyoit le soleil sur
     son char, accompagn des Heures; les Saisons, la Renomme,
     l'Aurore amoureuse de Cphale; la mtamorphose de Clitie; la
     statue de Memnon anime par le Soleil; Apollon se dlassant de
     ses travaux chez Thtis; les quatre parties du jour, etc. Un
     grand tableau plac sur la chemine, et peint par _Mignard_,
     reprsentoit Louis XIV  cheval, couronn par Minerve.

     La grande chambre du roi offroit des ornements en stuc sculpts
     par _Lerambert_, et des figures de _Girardon_. Le plafond,
     reprsentant la Religion et des trophes symboliques, tels que
     l'Oriflamme, la sainte ampoule, l'pe, le casque, les fleurs de
     lis, toit de _Bertholet Flamel_. Les grotesques et les lambris
     avoient t peints par les deux _Lemoine_.

     De cette pice on entroit dans le grand cabinet, dont le plafond,
     richement sculpt et dor, toit orn de figures en stuc, mais
     sans peintures; les chambranles et les lambris toient galement
     chargs d'ornements. C'est dans ce cabinet que fut tenu le
     conseil de rgence pendant la minorit de Louis XV.

     Sur la droite de cette pice, on trouvoit la chambre  coucher du
     roi et son cabinet, enrichis, sur les plafonds et les lambris, de
     peintures par _Nol Coypel_. Ces peintures reprsentoient divers
     sujets de la fable. Sur les lambris, _Francisque Millet_,
     excellent paysagiste flamand, avoit aussi excut plusieurs
     sujets.

     On revenoit ensuite dans le cabinet du roi, pour entrer dans la
     galerie _des Ambassadeurs_. Le plafond de cette pice, distribu
     en plusieurs compartiments, reprsentoit l'histoire de Psych,
     copie d'aprs la galerie Farnse d'_Annibal Carrache_, par
     _Pierre Mignard_ et plusieurs autres peintres habiles.

     Cette pice, ainsi nomme parce que Louis XIV y donnoit ses
     audiences publiques aux ministres trangers, avoit cent vingt-six
     pieds de longueur sur vingt-six de largeur. Elle toit claire
     par six croises donnant sur la cour. Le trne, plac dans le
     fond, s'levoit sur six degrs, qui subsistoient encore en
     1789[479].

          [Note 479: Le sjour que les officiers de Louis XV firent
          dans cette galerie pendant sa minorit, y causa de grandes
          dgradations; elle fut alors spare, dans toutes ses
          dimensions, par des cloisons, et depuis on n'avoit point
          pens  rparer le dommage que ces arrangements passagers y
          avoient caus.]

      l'extrmit de cette galerie, sur la droite, toit un escalier
     par lequel on communiquoit  l'appartement qu'avoit occup la
     reine Marie-Thrse d'Autriche.

     Cet appartement, dont les vues donnoient sur le jardin, se
     composoit de six pices, adosses  la galerie des ambassadeurs:
     ces diverses pices toient richement dcores de sculptures, de
     dorures, de tableaux, qui cependant n'offroient rien de
     remarquable sous le rapport de l'art. C'toit ce mme appartement
     qu'habitoit la malheureuse pouse de Louis XVI.

     Les pices du rez-de-chausse, situes au-dessous de celles que
     nous venons de dcrire, formoient l'appartement de Louis XIV. Les
     peintures en toient de _Mignard_: ce peintre, faisant allusion 
     la devise de ce prince, laquelle reprsentoit un soleil, y avoit
     trac toutes les aventures mythologiques du dieu de la lumire;
     _Francisque Millet_ l'avoit second dans cette flatterie
     ingnieuse, en peignant sur les dessus de porte le lever et le
     coucher du soleil.

     Dans un autre appartement, qui toit de plain-pied avec celui-ci,
     on voyoit des peintures de _Philippe de Champagne_ et de
     _Jean-Baptiste de Champagne_ son neveu. Ils y avoient reprsent
     toute l'ducation d'Achille[480].

          [Note 480: Une grande partie des appartements de ce palais,
          et notamment le pavillon de Flore, toient occups depuis
          long-temps par diverses personnes de qualit. On avoit
          galement accord des logements aux Tuileries  des
          particuliers attachs au service de S. M.,  des gens de
          lettres,  des artistes, etc. Il n'y avoit gure que
          l'appartement du roi et celui de la reine qui fussent rests
          intacts.]

De l'autre ct de ce palais, et derrire la chapelle, toit le grand
thtre appel _la salle des machines_. Elle fut construite par ordre
de Louis XIV, sur les dessins et sous la direction de _Vigarani_,
gentilhomme italien. Cette salle, qui avoit cinquante et un pieds de
largeur dans oeuvre, non compris les corridors, sur cinquante-cinq de
hauteur sous plafond, toit distribue en trois rangs de loges, et
pouvoit contenir environ six mille spectateurs. Sa dcoration
consistoit en deux ordres, corinthien et composite, poss l'un sur
l'autre,  bases et  chapiteaux dors, et d'une belle excution; le
plafond, plus magnifique encore, toit en compartiments composs de
membres d'architecture, orns de bas-reliefs sculpts et entremls de
sujets coloris peints par _Nol Coypel_, sur les dessins de _Le
Brun_. Toute cette ordonnance, dont la richesse toit pousse
peut-tre jusqu' la prodigalit, dut prsenter, dans son origine, le
coup d'oeil le plus blouissant. Toutefois, cette salle, si vaste et
si magnifique, offroit dans son immensit mme des inconvnients qui
contriburent  la faire abandonner, lorsque le temps lui eut t cet
clat qui d'abord avoit sduit les yeux: la voix des acteurs s'y
perdoit, et pouvoit  peine s'y faire entendre. On cessa donc d'y
jouer des pices de thtre; et ce fut alors que le chevalier
_Servandoni_, peintre, architecte, dcorateur, et suprieur dans
toutes ces parties de l'art, obtint de Louis XV la permission d'y
faire reprsenter des spectacles de simples dcorations, qu'il avoit
imagins pour former des lves en ce genre. On n'a point encore perdu
la mmoire de l'effet que produisirent ces tableaux vraiment
merveilleux, o la mcanique et la peinture sembloient raliser tous
les prestiges de la ferie.

Lors du premier incendie qui consuma, en 1763, la salle de l'Opra, le
roi permit  l'Acadmie de musique de disposer de la salle des
machines. L'emplacement seul du thtre[481] suffit alors pour former
une salle provisoire dans laquelle on joua l'opra pendant prs de
six annes; en 1770, lorsque l'Acadmie de musique la quitta, les
comdiens Franois obtinrent la permission de s'y installer, et y
donnrent des reprsentations jusqu'en 1783, poque de l'ouverture de
leur nouvelle salle au faubourg Saint-Germain.

          [Note 481: Ce thtre avoit cent quarante pieds de longueur,
          et soixante-deux pieds et demi de largeur dans oeuvre. Sa
          hauteur depuis le sol du thtre jusqu'au premier _entrait_
          toit de cinquante-quatre pieds; celle de la mansarde, dans
          laquelle toient places les machines, les vols, les
          gloires, toit de vingt-deux pieds, non compris le faux
          comble de la couverture. Les fondations destines aux
          machines infernales avoient seize pieds de profondeur.]

Cette salle des machines, toujours rduite  la seule tendue du
thtre, a depuis servi au concert spirituel tabli en 1725. Avant
cette poque, il se donnoit, comme nous l'avons dit, dans la salle des
_Cent-Suisses_[482].

          [Note 482: C'est dans l'emplacement de ce thtre que fut
          construite la seconde salle de la _Convention nationale_, et
          que l'on a depuis lev la nouvelle salle des spectacles du
          chteau des Tuileries.]

La chapelle et la salle des machines occupoient tous les pavillons et
corps-de-logis depuis le dme jusqu'au pavillon d'angle qui, de ce
ct, termine le palais. Ce pavillon servoit de logement au grand
cuyer, avant qu'on lui et fait btir un htel  peu de distance des
Tuileries. On y voyoit attaches les premires constructions d'une
galerie qui devoit tre parallle  celle qui rgne du ct de la
rivire[483], et dans les mmes proportions.

          [Note 483: Sur cette galerie et sur les diverses rparations
          et additions faites au chteau des Tuileries depuis 1789,
          _voyez_,  la fin de ce quartier, l'article _Monuments
          nouveaux_.]

La grande curie toit aussi de ce ct, entre le pavillon o logeoit
le grand cuyer, et la rue Saint-Honor: c'toit un vieux btiment qui
n'avoit rien de remarquable. Au-dessus de la porte principale on
voyoit une figure de cheval, trs-mutile, de _Paul Pons_, clbre
sculpteur florentin.

Entre les deux galeries est la grande cour des Tuileries, partage
autrefois en trois divisions, que l'on distinguoit entre elles par les
noms de _cour Royale_, _cour des Princes_, et _cour des Suisses_.

Les changements, les augmentations, les embellissements oprs dans ce
palais sont  peu prs tout ce que son histoire offre d'intressant.
Jusqu' l'poque de la rvolution, il ne fut le thtre d'aucun
vnement remarquable.




LA GRANDE GALERIE.

Presque tous les historiens de Paris ont crit que cette galerie avoit
t commence par ordre de Henri IV, du ct du pavillon d'angle des
Tuileries. tienne du Prac en fut, disent-ils, le premier architecte,
et la conduisit jusqu'au premier guichet; de l elle fut continue
sous Louis XIII par Clment Mtezeau jusqu'au Louvre, o elle va se
rattacher  la galerie d'Apollon.

Sauval est  peu prs le seul qui soit d'un avis contraire; et, par
une singularit assez remarquable, cet crivain, dont les successeurs
ont si souvent relev les erreurs, n'a point t suivi par eux dans
une circonstance o il avance une opinion tellement incontestable,
qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour en reconnotre la vrit. La
galerie des Tuileries, dit-il, est un ouvrage que Henri IV poussa tout
le long de la rivire jusqu'au palais des Tuileries[484], qui faisoit
partie alors du faubourg Saint-Honor, afin, par ce moyen, d'tre
dehors et dedans la ville quand il lui plairoit, et ne pas se voir
enferm dans les murailles o l'honneur et la vie de Henri III avoient
presque dpendu du caprice et de la frnsie d'une populace irrite.

          [Note 484: Il se trompe cependant dans cette partie de son
          rcit, puisqu'il est incontestable qu'elle ne fut acheve
          que sous Louis XIII.]

Il suffiroit, nous le rptons, de jeter les yeux sur le genre
d'ornements dont la partie de cet difice qui touche le Louvre est
couverte, de considrer avec quelque attention ces frises charges de
sculptures, ces trophes si multiplis et si minutieusement finis, les
bossages vermiculs dont les murailles du rez-de-chausse sont
revtues, enfin les colonnes  bandes que prsentent les avant-corps
pour reconnotre  tous ces caractres un genre d'architecture qui ne
se retrouve que dans les monuments levs sous Henri IV. Mais cette
preuve n'est pas la seule que l'on puisse donner: on sait, et les
titres les plus authentiques en font foi, que ce prince, protecteur
des lettres et des arts, autant que le permettoit l'poque malheureuse
 laquelle il rgnoit, avoit destin les appartements du
rez-de-chausse de cette galerie au logement des artistes les plus
distingus de son temps[485]. Or, si l'on considre la construction
et la distribution de la galerie, il sera facile de se convaincre
qu'on n'a jamais pens  tablir des divisions propres  loger des
particuliers ailleurs que dans cette partie qui avoisine le Louvre, et
qu'elle est la seule qui soit dispose de manire  remplir le but que
Henri IV s'toit propos.

          [Note 485: Il donna  cet effet des lettres-patentes, dates
          du 2 dcembre 1608, dont voici le texte:

          Comme entre les infinis biens qui sont causs par la paix,
          celui qui provient de la culture des arts n'est pas des
          moindres, se rendant grandement florissants par icelle, et
          dont le public reoit une trs-grande commodit, nous avons
          eu aussi gard, en la construction de notre galerie du
          Louvre, d'en disposer le btiment en telle forme que nous y
          puissions commodment loger quantit des meilleurs ouvriers,
          et plus suffisants matres qui se pourroient recouvrer tant
          de _peinture_, _sculpture_, _orfvrerie_, _horlogerie_,
          _insculpture en pierreries_, qu'autres de plusieurs et
          excellents arts, tant pour nous servir d'iceux, comme pour
          tre, par ce mme moyen, employs par nos sujets en ce
          qu'ils auroient besoin de leur industrie, et aussi pour
          faire comme une ppinire d'ouvriers, de laquelle, sous
          l'apprentissage de si bons matres, il en sortiroit
          plusieurs qui par aprs se rpandroient par tout notre
          royaume, et qui sauroient trs-bien servir le public, etc.

          Par ces mmes lettres-patentes, le roi donne  ces artistes
          le privilge de travailler pour le public, sans pouvoir tre
          inquits par les matres de Paris, ni autres, et de pouvoir
          faire des apprentis qui auront ensuite le droit de s'tablir
          dans tout autre endroit du royaume qu'il leur plaira de
          choisir.]

Enfin il est une circonstance qui, selon nous, donne  cette opinion
un degr d'vidence auquel il est impossible de rsister: c'est que
toute cette partie, surtout du ct intrieur, offre le chiffre de
Henri IV, tellement multipli, qu'on ne peut assez s'tonner qu'il ait
chapp aux regards de tant de gens intresss  tout examiner avec la
plus grande attention; et que, s'ils l'ont aperu, on s'tonne encore
davantage qu'ils se soient obstins, comme ils l'ont fait,  soutenir
le sentiment contraire.

Blondel, qui a fait un trait trs-savant sur l'architecture des
monuments franois, a partag cette erreur; et lorsqu'il arrive  la
description de l'immense faade de cette galerie, il se plaint qu'on
n'ait pas continu, dans toute sa longueur, l'ordonnance de l'aile
commence du ct des Tuileries, plutt que d'affecter un autre genre
d'architecture d'une proportion beaucoup plus petite, et tellement
charge de membres et d'ornements, qu' peine les aperoit-on du pied
de l'difice. Il critique d'ailleurs l'avant-corps, videmment trop
petit pour une tendue de btiment si considrable, sans compter qu'il
se trouve accompagn de chaque ct d'une ordonnance d'architecture
disparate: Partout, dit-il, on voit que chaque architecte a prfr
son opinion particulire  l'effet gnral, d'o il rsulte que jamais
il n'entre dans l'ide d'un tranger, qui considre l'aspect de cet
difice, qu'il a t lev pour la mme fin, ni que cette faade
contienne dans son intrieur une seule et mme pice, et qu'on ait eu
pour objet de runir et de conserver le plain-pied du Louvre, au
premier tage, avec celui des Tuileries.

Examinant ensuite en elle-mme l'aile qui s'tend du ct du Louvre,
il fait, sur son architecture en gnral, des critiques extrmement
judicieuses. Nous trouverons, continue-t-il, un ordre toscan au
rez-de-chausse, qui, considr sparment, pourroit faire un
soubassement convenable, mais qui fait d'autant moins bien ici, que
non-seulement il surpasse d'un module[486] la hauteur de l'ordre de
dessus, mais encore qu'il est charg d'une quantit si prodigieuse
d'ornements[487], que l'ordre corinthien devient pauvre et chtif.
D'ailleurs, ce toscan que nous avons nomm soubassement, parce qu'il
est au rez-de-chausse, n'est-il pas ridiculement surmont par un
tage de proportion attique, dans l'ordonnance duquel on aperoit un
mlange de petites parties inconsidrment allies avec des largeurs
de trumeaux considrables, et le peu de hauteur de cet tage?

          [Note 486: Le module est une mesure en architecture qui se
          compose du diamtre, et plus souvent du demi-diamtre de la
          colonne.]

          [Note 487: En blmant cette profusion d'ornements, Blondel
          loue avec raison la puret et la dlicatesse de leur
          excution.]

Il observe ensuite que l'entablement d'ordre corinthien qui termine
cette faade tant de la mme hauteur que celui de l'ordre composite
qui rgne dans l'autre aile, c'toit une nouvelle raison de continuer
le mme genre d'architecture dans toute la longueur de ce btiment.
Enfin, toujours persuad que Mtezeau est l'auteur de cette dernire
partie, il le blme surtout d'avoir imit les frontons de l'autre
aile; imitation d'autant plus monotone, qu'elle sert  faire
apercevoir davantage la disparit de ces deux genres d'ordonnance.

Cette dcoration de frontons alternativement circulaires et
triangulaires, poss sur le devant d'un comble continu, et ritre
par une imitation bizarre sur toutes les croises et sur toutes les
niches de la faade, est sans contredit du plus mauvais got; mais
encore un coup, ce n'est pas sur cette partie que l'imitation a t
faite, c'est sur l'autre. Clment Mtezeau, qui est rellement
l'auteur de cette portion de la galerie qui touche le palais des
Tuileries, jugea  propos d'abandonner l'ordonnance des premiers
architectes, parce qu'en se rapprochant du pavillon de Flore auquel
cette galerie devoit se rattacher, elle et offert une disparate trop
choquante avec l'architecture de ce corps de btiment. Il jugea donc
convenable, pour mettre ces deux constructions dans un rapport
symtrique, d'employer pour la galerie l'ordonnance de pilastres,
composites qui dcore le pavillon. Ces pilastres sont accoupls, et
leurs chapiteaux offrent une assez belle excution; mais cet ordre,
auquel l'architecte a donn trois pieds sept pouces de diamtre, afin
qu'il pt rpondre au point de distance d'o il doit tre aperu, n'a
pas une saillie suffisante pour produire compltement l'effet qu'on en
attendoit. Cette saillie, si ncessaire, auroit d'ailleurs augment
celle de l'entablement, qui, au lieu d'tre interrompu au retour dans
chaque entre-pilastre, comme on le voit ici, auroit d tre continu
d'un accouplement  l'autre. Mais, par une licence qu'on ne peut
expliquer, et qu'on doit regarder comme la plus grande faute peut-tre
qu'il soit possible de commettre en architecture, Mtezeau semble
avoir pris plaisir  rendre la continuation de cette ligne impossible,
en faisant monter les croises jusqu'au-dessous des corniches. Si l'on
ajoute  ces fautes grossires l'imitation des frontons qu'il faut
galement lui reprocher, de quelque ct qu'il ait commenc 
construire, la dissemblance de l'avant-corps qui n'est pas mme au
milieu de l'aile, la dissonance des portes en plein cintre de cet
avant-corps avec les autres ouvertures de cette lvation, il parotra
plus blmable encore que du Prac, dont il toit si facile d'viter
les dfauts, et qui a sur lui l'avantage d'une excution bien
suprieure dans les dtails de son architecture[488].

          [Note 488: _Voy._ pl. 55.]

Cette galerie s'attache  un corps de btiment qui du ct du nord
donne sur la place du Vieux-Louvre, et termine cette longue suite de
constructions. Elles viennent ensuite se joindre en retour  la faade
mridionale du Louvre, au moyen d'un petit corps-de-logis
intermdiaire. C'toit dans cette partie de ce dernier palais[489]
qu'toient les appartements de la reine, sur lesquels nous nous sommes
rserv de donner ici quelques dtails.

          [Note 489: _Voyez_ p. 809.]


     DISTRIBUTION INTRIEURE ET CURIOSITS DE L'APPARTEMENT DE LA
     REINE ET DE LA GALERIE DU LOUVRE.

     Les appartements de la reine occupoient le rez-de-chausse,
     communiquoient de plain-pied avec la grande salle du Louvre, dite
     autrefois des _Cent-Suisses_, et se prolongeoient dans le
     btiment en retour jusqu' la faade du bord de l'eau.

     Le salon des bains, dcor de belles peintures de _Diego
     Velasquez_, toit la premire pice remarquable du ct du
     Louvre. Ces peintures reprsentoient une suite de portraits des
     personnes les plus illustres de la maison d'Autriche, depuis
     Philippe Ier, pre de Charles-Quint, jusqu' Philippe IV, roi
     d'Espagne.

     Dans les pices en retour, la premire, qui servoit de vestibule,
     toit enrichie d'un plafond peint par _Francisco Romanelli_; on
     passoit ensuite dans une antichambre dcore de peintures et de
     figures en stuc; de l, dans la chambre de la reine, o l'on
     remarquoit des statues de la main de Girardon; enfin dans le
     cabinet sur l'eau, o l'on retrouvoit encore de trs-belles
     fresques de Romanelli.

     Aprs ce cabinet, on entroit par un dernier salon dans une vaste
     pice o toient conserves autrefois les statues antiques qui
     depuis ont orn la galerie de Versailles. Elle en avoit retenu le
     nom de _Salle des Antiques_.

     Au-dessus de cet appartement, dont les distributions intrieures
     ont t entirement changes depuis la rvolution[490], est la
     _Galerie d'Apollon_, ainsi nomme parce que Le Brun[491] a
     reprsent sur son plafond toute l'histoire de ce dieu, et le
     triomphe de _Neptune et Thtis_. Ces peintures sont mises au
     nombre des plus belles qui soient sorties de la main de ce
     peintre. On cite surtout ce dernier morceau, qui est peint 
     l'extrmit du plafond, du ct de l'eau. La plupart des
     sculptures toient de Girardon. C'toit dans cette galerie
     qu'toient placs les fameux tableaux de Le Brun, connus sous le
     nom de _batailles d'Alexandre_[492].

          [Note 490: On en a fait une suite de galeries o sont
          dposs les chefs-d'oeuvre de sculpture antique apports
          d'Italie.]

          [Note 491: Cette galerie, presque entirement dtruite en
          1661 par un incendie, avoit t rtablie sur les dessins de
          ce peintre.]

          [Note 492: Ces tableaux ont t transports dans la grande
          galerie, et remplacs par des cartons de Jules Romain.
          Au-dessous de ces cartons est une exposition d'une partie
          des dessins de la collection du Roi[492-A].]

          [Note 492-A: Ces dessins, qui toient alors au nombre de dix
          mille, et dont le nombre a fort augment, sont maintenant
          dposs  l'htel d'Angeviller, rue de l'Oratoire.]

     Le salon d'exposition des tableaux[493] et la grande galerie sont
     de plain-pied avec la _galerie d'Apollon_. La destination du
     salon n'a point chang; mais on a ralis le projet qui avoit
     dj t conu quelques annes avant la rvolution, de runir
     dans la grande galerie tous les chefs-d'oeuvres des peintres
     morts de toutes les coles, qui formoient le cabinet du roi[494].
     Elle servoit auparavant de dpt  une collection prcieuse de
     plans en relief de toutes les places et forteresses de France, et
     de ses villes les plus considrables. Ces plans, qui furent
     transports aux Invalides vers la fin du dernier sicle, avoient
     t excuts par les plus habiles ingnieurs du royaume.

          [Note 493: On arrive  ce salon par un trs-bel escalier
          construit, quelques annes avant la rvolution, par ordre de
          M. le comte d'Angeviller. L'exposition des tableaux des
          peintres vivants s'y faisoit tous les deux ans.]

          [Note 494: C'est ce fameux Muse o furent pendant quelques
          annes rassembles presque toutes les merveilles que
          l'Italie possdoit. Il contient encore, dans ce qui lui en
          est rest, une des plus belles collections de l'Europe.
          Voyez l'article _monuments nouveaux_.]

     L'immense rez-de-chausse qui rgne sous cette galerie depuis le
     Louvre jusqu' l'avant-dernier guichet, contenoit le cabinet des
     dessins du roi, l'imprimerie royale[495], la monnoie des
     mdailles[496] et plusieurs appartements occups par les artistes
     les plus distingus. L'autre aile, jusqu'au palais des Tuileries,
     formoit une partie des curies du roi, et dans cet espace se
     trouvoit le guichet dit de Marigny[497].

          [Note 495: Elle toit situe prs du troisime guichet. Son
          tablissement remonte  Franois Ier. Vers 1630, Louis XIII
          la plaa dans le pavillon de la reine. En 1690 elle fut
          transporte dans les galeries du Louvre. Ce fut alors qu'on
          acheva l'immense collection de caractres dont elle toit
          compose, et qui en faisoit l'tablissement le plus riche et
          le plus complet que l'on connt en ce genre. Cette
          imprimerie n'toit point soumise aux rglements de la
          librairie, mais dpendoit immdiatement du roi.]

          [Note 496: La monnoie des mdailles, transfre aux galeries
          du Louvre en 1689, toit situe au-dessus du troisime
          guichet. Elle contenoit une suite considrable de poinons
          et de carrs composant l'histoire mtallique des rois de
          France, histoire qui cependant ne remonte pas plus haut que
          Franois Ier. On y voyoit en outre les portraits de ces
          princes, depuis le commencement de la monarchie jusqu'
          Louis XVI.]

          [Note 497: Ce guichet fut ainsi nomm, parce qu'il fut
          ouvert par le marquis de Marigny, directeur-gnral des
          btiments de Louis XV.]

     Enfin, pour ne rien oublier dans une description dont nous avons
     supprim une foule de dtails fastidieux, il faut faire connotre
     quelle toit la destination de ce corps-de-logis qui lie la
     galerie au Louvre, et qui fait l'un des cts de la place du
     vieux Louvre. On sait dj que le rez-de-chausse de ce btiment
     formoit une partie de l'appartement de la reine: les salles du
     premier tage furent accordes par le roi  l'acadmie de
     peinture, et l'on y conservoit un grand nombre de tableaux,
     statues, bas-reliefs, dessins et gravures des acadmiciens,
     depuis l'tablissement de cette compagnie. Nous indiquerons,
     parmi ces productions des arts, quelques-unes des plus
     remarquables.


     TABLEAUX.

     _Dans la galerie d'Apollon._ Sur la porte, Louis XIV  cheval,
     par _Mignard_.

     Dans les voussures du plafond, le triomphe de Bacchus, par
     _Taraval_; l't, par _Durameau_; le Printemps, par _Callet_;
     Castor ou l'toile du matin, par _Restout_.

     La mort de la Vierge, par _le Caravage_.

     Une descente de croix, par _Le Brun_.

     Un saint Michel et la Nativit, par le mme; un portrait en pied
     de Louis XIV, par _Rigaud_.

     _Dans les salles de l'acadmie de peinture_, des Ruines, par
     _Servandoni_.

     Une descente de croix, par _Jouvenet_.

     La prsentation au temple, par _Vouet_.

     Le portrait du pape Benot XIV, par _Subleyras_.

     Les portraits d'un grand nombre d'acadmiciens, peints par
     eux-mmes.

     Plusieurs tableaux de nature morte, etc., par _Chardin_.


     SCULPTURES.

     _Dans la galerie d'Apollon_: les bustes de _Carle Maratte_ et
     d'_Andr del Sarte_. Des pltres mouls d'aprs l'antique, des
     tableaux et sculptures, morceaux de rception de divers
     acadmiciens, etc.

     _Dans les salles de l'Acadmie_, les bustes en marbre de Louis
     XIV, Louis XV, Mazarin, Louvois; ceux de Villacerf, du prsident
     de Lamoignon, du chancelier Sguier, du duc d'Antin; de Mansard,
     Le Brun, Mignard, Raphal, Michel-Ange, Pitre de Cortonne,
     Annibal Carrache, le Bernin, Andr Sacchi; des copies et pltres
     mouls des plus belles statues antiques; les morceaux de
     rception du plus grand nombre des sculpteurs acadmiciens,
     etc.[498]

          [Note 498: La plupart de ces sculptures, pltres, portraits,
          etc., ont t d'abord transportes et dposs dans les
          galeries suprieures du muse des Petits-Augustins, et,
          depuis la restauration, dans des salles du collge des
          Quatre-Nations.]

Avant que la galerie du Louvre ft leve, les murs de la ville, qui
suivoient alors l'alignement de la rue Saint-Nicaise, venoient se
terminer au bord de la rivire par une porte qu'on nommoit
_Porte-Neuve_, et qui subsista encore long-temps aprs que la galerie
eut t btie[499]. Cette porte, qui ne fut abattue que sous Louis
XIII, toit situe un peu au-dessus du premier guichet; et auprs
toit l'htel du prvt. Voici ce qu'on lit dans les mmoires crits
du temps des guerres civiles[500]: Henri III, dit l'toile, voyant le
peuple continuer dans sa furie, averti d'ailleurs que les prdicateurs
qui marchoient en tte, et ne tenoient d'autre langage, sinon _qu'il
falloit aller prendre frre Henri de Valois dans son Louvre_, avoient
fait armer sept  huit cents coliers et trois ou quatre cents moines;
et ceux, qui toient auprs de ce prince ayant, sur les cinq heures du
soir, reu avis par un de ses bons serviteurs, qui, dguis, se coula
dans le Louvre, qu'il et  en sortir plutt tout seul, sinon qu'il
toit perdu, sortit du Louvre  pied, tenant une baguette  la main,
suivant sa coutume, comme s'allant promener aux Tuileries. Il n'toit
pas encore sorti la porte (la porte Neuve) qu'un bourgeois l'avertit
en diligence que le duc de Guise, avec douze cents hommes, l'alloit
venir prendre. tant arriv aux Tuileries, o toit son curie, il
monta  cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d'y monter;
Duhalde le botta, et lui mettant son peron  l'envers: C'est tout
un, dit ce prince, je ne vais pas voir ma matresse. tant  cheval,
il se tourna vers la ville, et jura de n'y rentrer que par la brche.

          [Note 499: _Voyez_ pl. 67.]

          [Note 500: En 1588.]

Entre les cinq et six heures du soir, dit Cayet[501], Henri III
sortit de Paris par la _porte Neuve_; ceux qui toient avec lui le
suivirent, aucuns desquels toient bien tonns: car tel conseiller
d'tat l'toit all trouver au Louvre avec sa robe longue, qui, sans
bottes, montoit pour le suivre sur le premier cheval de l'curie; et
ainsi que ce prince sortoit par la _porte Neuve_, quarante
arquebusiers qu'on avoit mis  la porte de Nesle[502] tirrent
vivement sur lui et sur ceux de sa suite.

          [Note 501: Chronologie novennaire.]

          [Note 502: Elle toit situe de l'autre ct de la rivire.]




LE JARDIN DES TUILERIES.

L'art des jardins fut dans une continuelle enfance parmi nous jusqu'au
rgne de Louis XIV. Dans la description que nous avons dj donne de
quelques-uns des enclos que nos rois avoient dans la ville ou dans ses
environs, on a pu voir que tout y toit sacrifi  une culture utile
et grossire, sans qu'on et jamais song  profiter des richesses
qu'offre la nature pour y rpandre de la grce et de la majest. Cette
culture mme, dans laquelle on n'avoit d'autre but que de se procurer
des fruits et des lgumes, n'avoit fait presque aucun progrs pendant
une si longue suite de sicles; et la mme poque qui porta en France
l'art des jardins  un degr de grandeur et de magnificence qui depuis
n'a point t surpass, apprit en mme temps aux cultivateurs les
moyens ingnieux par lesquels on peut augmenter la saveur et la beaut
de ces prcieux vgtaux. Deux hommes firent chez nous cette grande
rvolution, _La Quintinie_ et _Le Ntre_. Le premier, s'attachant
principalement  ce que le jardinage a d'utile, donna sur la taille et
la transplantation des arbres, sur la culture des fruits et des
lgumes, des prceptes fonds sur l'observation, et qui seront
ternellement les rgles fondamentales de cet art. Le Ntre, dou d'un
gnie plus lev et d'un got exquis, s'occupa des jardins sous le
rapport de la dcoration; et l'on vit clore sous sa main, comme par
enchantement, mille compositions admirables qui transformrent en
lieux de dlices une foule de sites champtres, jusque l tristes et
ngligs; qui jetrent surtout un grand clat sur les maisons royales,
en joignant  la magnificence des arts dont elles toient dcores les
beauts de la nature encore plus nobles et plus majestueuses.

Le jardin des Tuileries, qui passe pour le chef-d'oeuvre de cet homme
clbre, toit, dans son origine, mal distribu, dpourvu de tout
agrment, et beaucoup moins tendu qu'il ne l'est aujourd'hui. Il ne
tenoit pas mme alors au chteau, dont il toit spar par une rue
qui, rgnant le long de la faade, aboutissoit presqu' la porte
d'entre actuelle, prs le pont Royal.  son autre extrmit
s'tendoit une place vague depuis les murs de la ville[503] jusqu'
ceux du jardin. Ainsi resserr, cet espace contenoit cependant un
tang, un bois, une volire, une orangerie, des alles, des parterres,
un thtre et un labyrinthe. La volire consistoit en plusieurs
btiments, et toit situe vers le milieu du quai actuel des
Tuileries[504]. On trouvoit l'cho au bout de la grande alle,
c'est--dire au bout du jardin. La muraille qui l'entouroit avoit deux
toises de hauteur, et vingt-quatre pieds de diamtre. Sa forme toit
celle d'un demi-cercle, et elle toit cache par des palissades.  peu
de distance de cet cho, du ct de la porte Saint-Honor, on avoit
plac l'orangerie; et auprs s'levoit une espce de mnagerie o
toient renfermes des btes froces. Un grand terrain mnag dans le
bastion qui tenoit  la porte de la Confrence servoit de garenne, et
 l'extrmit de ce terrain, entre la porte et la volire, toit un
chenil que le roi donna  _Renard_[505], par brevet du 20 avril 1630,
sous plusieurs conditions, dont la principale toit qu'il dfricheroit
ce terrain, et qu'il le rempliroit de plantes et de fleurs rares.
Telle toit la composition du jardin des Tuileries avant Le Ntre. Il
servoit dj de promenade publique; mais quoique Sauval vante beaucoup
l'heureuse disposition du labyrinthe, signal, dit-il, par _les
prouesses des amants_, et qu'il s'extasie sur les merveilles de l'cho
o ils se rendoient pour donner des concerts  leurs belles, cette
description que nous en ont laisse les historiens du temps ne
prsente rien  l'imagination qui ne soit incohrent et dsagrable.

          [Note 503: Ces murs toient alors situes  peu prs
          vis--vis la rue Royale; la rue se nommoit rue des
          _Tuileries_.]

          [Note 504: _Voy._ le plan de _Gomboust_, grav en 1652.]

          [Note 505: _Voy._ pl. 70. Ce Renard avoit t valet de
          chambre du commandeur de Souvr. C'toit un homme d'un
          caractre souple et obligeant, qui ne manquoit point
          d'esprit, et se connoissoit fort bien en meubles et en
          tapisseries. Il faisoit de ces objets prcieux une sorte de
          commerce avec les personnes de qualit; et le cardinal
          Mazarin, qui lui en achetoit quelquefois, s'amusoit de sa
          conversation. Ds que Louis XIII lui eut donn ce terrain,
          il en fit un jardin trs-proprement tenu, qui, par sa
          situation et par les manires honntes du matre, devint le
          rendez-vous ordinaire des seigneurs de la cour, et de tout
          ce qu'il y avoit alors de plus galant dans la ville. Il est
          souvent parl de ce jardin dans les mmoires de la minorit
          de Louis XIV; et, du temps de la Fronde, il devint mme
          fameux par une aventure burlesque qui offre un nouveau coup
          de pinceau  ajouter au tableau de cette guerre  la fois
          dplorable et ridicule. Quoique les frondeurs ne voulussent
          pas permettre que le roi entrt dans Paris, les courtisans
          ne laissoient pas que d'aller en toute libert aux
          Tuileries, et de l au jardin de Renard. Un jour que le duc
          de _Candale_, _Jarzay_, _Boutteville_, _Saint-Mesgrin_ et
          quelques autres s'toient runis pour y souper et s'y
          divertir, les frondeurs commencrent  craindre que, si le
          peuple voyoit souvent les seigneurs qui toient dans le
          parti de la cour, il n'en prit insensiblement des
          dispositions favorables au jeune roi. En consquence, ils y
          envoyrent le duc de Beaufort, suivi d'une assez grosse
          troupe de gens. Ce prince chassa les violons, renversa les
          tables, mit tout en dsordre dans le jardin; et cette belle
          expdition n'eut pas d'autres suites.]

Les deux projets d'achever le palais des Tuileries et d'en embellir le
jardin furent conus et excuts en mme temps. Le mur et les difices
qui en faisoient la sparation furent abattus; on dmolit galement un
htel qu'occupoit mademoiselle de Guise, la volire et toutes les
maisons qui s'tendoient du ct de la rivire jusqu' la porte de la
_Confrence_. Le jardin de _Renard_ fut enferm dans le nouvel enclos;
et sur ce terrain ainsi dispos, qui contenoit alors soixante-sept
arpents, _Le Ntre_ commena l'excution du plan magnifique dont il
avoit dj trac le dessin.

Ce jardin, plant rgulirement, est entour de terrasses qui en
marquent les limites sur trois de ses cts, mais dont la disposition
est telle qu'elles laissent  l'extrmit occidentale une ouverture en
fer  cheval, au moyen de laquelle la vue s'tend sur la grande alle
des Champs-lyses jusqu' la barrire de Chaillot. Le terrain de ce
jardin, considr dans sa largeur, qui est de cent quarante-sept
toises, a une pente de cinq pieds quatre pouces; une telle
ingalit[506], qui sembloit offrir un obstacle insurmontable  la
symtrie du plan, fut masque avec un art admirable par un talus
imperceptible, et au moyen de deux terrasses latrales, qui
non-seulement, contriburent  dtruire cette irrgularit, mais
ajoutrent encore  l'lgance de cette grande composition.

          [Note 506: Il et fallu rapporter trois mille toises cubes
          de terre, ce qui et cot une somme considrable, sans rien
          ajouter  l'agrment de cette promenade.]

Considrant ensuite la vaste tendue de la faade des Tuileries, _Le
Ntre_ sentit qu'une aussi longue ligne de btiments avoit besoin
d'une esplanade qui lui ft proportionne et qui en dveloppt
compltement toutes les parties. Il conut donc l'heureuse ide de ne
commencer le couvert de ce jardin qu' quatre-vingt-deux toises de la
faade; et cette distance semble dans une proportion si parfaite avec
le palais, qu'on n'imagine, dans tout cet espace, aucun autre point o
cette masse d'arbres ne ft place moins favorablement. Tout le sol de
la partie dcouverte fut enrichi de parterres  compartiments,
entremls de massifs de gazon, et dont les dessins nobles et lgants
ont t conservs jusqu' nos jours.

Ces parterres sont disposs de manire qu'on a pu y placer trois bassins
circulaires, qui prsentent une agrable varit. Au pied du palais est
pratique une quatrime terrasse servant d'_empatement_[507] 
l'difice, et qui, avec les trois autres, parot contenir le jardin
entier dans une espce de boulingrin.

          [Note 507: On donne ce nom  une paisseur de maonnerie qui
          sert de pied  un mur.]

En face des parterres, et dans l'alignement du milieu du grand
avant-corps, est plante une grande alle de marronniers, de
cent-quarante toises de longueur, qui dans le principe n'avoit que
quarante-huit pieds de largeur. Les contre-alles en avoient chacune
trente-trois. Aux deux cts de ces dernires toient distribues
diffrentes pices de verdure, telles que des boulingrins entours
d'arbres de haute tige, des bois plants et disposs rgulirement,
des bosquets, etc. Ces dispositions intrieures ont depuis prouv
divers changements, et ne ressemblent plus  celles qui furent
excutes par _Le Ntre_[508]; mais la masse entire du couvert est
reste toujours la mme, et conserve l'aspect majestueux, les belles
proportions que lui a donns ce grand dcorateur. Admirable du ct
des Tuileries, ce bois offre peut-tre un coup d'oeil encore plus
ravissant dans la partie oppose. Le jardin s'y termine galement par
une grande partie dcouverte, au milieu de laquelle est plac un
bassin de trente toises de diamtre, dont la forme octogone se
trouvoit en un rapport symtrique avec les charmilles[509] et les
parterres qui l'environnoient. En considrant du haut du _fer 
cheval_ l'ensemble de toutes ces parties, il rgne une telle varit
dans le dessin, dans la disposition des plans et des niveaux, dans
l'architecture des terrasses, des palissades, etc.; le palais des
Tuileries d'un ct, et la verdure des Champs-lyses, de l'autre, y
prsentent des perspectives si agrables, qu'il est difficile que
l'art et la nature runis puissent jamais produire des effets plus
riches et plus imposants[510].

          [Note 508: Il y avoit dans un de ces bosquets une salle de
          comdie en verdure, qui subsistoit encore du temps de la
          minorit de Louis XV.  la place de ce thtre on fit un jeu
          de mail pour le jeune roi; et dans le vide de ce mail, on
          leva un pavillon o fut plac un billard galement destin
           son amusement.]

          [Note 509: Ces charmilles qui bordoient la lisire du bois
          ont t dtruites.]

          [Note 510: _Voyez_ pl. 56.]

La terrasse qui rgne du ct de la rue Saint-Honor tant beaucoup
plus basse que celle du bord de l'eau, on avoit imagin de former dans
l'espace qui est au-dessous, et qui la spare du couvert, de grands
tapis de verdure entours de plates-bandes de fleurs. Cette agrable
varit ne nuisoit en rien  la symtrie, parce que la largeur du
jardin est si considrable, que les petites parties dissemblables n'y
peuvent tre embrasses du mme coup d'oeil. Ces plates-bandes furent
dtruites en 1793, et la convention nationale dcrta gravement qu'on
y smeroit des pommes de terre _pour la nourriture du peuple_. Depuis
elles n'ont point t rtablies.

Au milieu de tant de beauts, la critique la plus svre ne trouvoit
qu'un seul dfaut extrmement lger. La grande alle paroissoit trop
troite: on auroit dsir que les deux contre-alles y eussent t
runies, et qu'au lieu d'en faire une alle couverte, on l'et taille
en palissade. Ouverte de cette manire, elle devoit offrir une perce
plus tendue, et mettre le palais dans un rapport plus intime avec
tous les monuments dont il est environn[511].

Au milieu du fer  cheval qui termine ce jardin, du ct des
Champs-lyses, on construisit en 1716 un pont tournant[512] d'un
dessin trs-ingnieux, et qui tablissoit une communication directe
des Tuileries avec la nouvelle place Louis XV. Ce pont toit de
l'invention de frre Nicolas Bourgeois, augustin, mcanicien habile,
connu par plusieurs ouvrages remarquables, et principalement par le
pont de bateaux de Rouen.

          [Note 511: Ce voeu des artistes et gnralement de tous les
          gens de got a t excut depuis la rvolution.]

          [Note 512: Il a t dtruit pendant la rvolution, et l'on a
          combl le foss.]

On entroit dans ce jardin par six portes que l'on a conserves au
milieu des changements considrables qui se sont faits dans le terrain
environnant[513]. Entre la rue Saint-Honor et la terrasse du nord,
dite des Feuillants, toient deux manges qui furent construits
lorsque Louis XV, encore enfant, vint habiter le chteau des
Tuileries[514].

          [Note 513: Une de ces portes est celle du pavillon du
          milieu; les deux suivantes sont ouvertes de chaque ct de
          la terrasse contigu au palais; il y en a une au milieu de
          la terrasse du nord; la cinquime est  l'extrmit du
          jardin du ct de la place Louis XV; la sixime au pont
          tournant. Depuis, on en a ouvert deux autres. (Voyez
          l'article _monuments nouveaux_.)]

          [Note 514: L'un de ces deux manges, qui toit couvert, est
          devenu depuis fameux pour avoir servi de local aux sances
          de l'assemble nationale; il a t abattu, ainsi que les
          curies et un grand nombre d'difices qui remplissoient cet
          espace. C'est maintenant une trs-belle rue qui va de la
          place du Carrousel  la place Louis XV.]

Le bas peuple n'entroit autrefois dans ce jardin que le jour de la
Saint-Louis.


     STATUES ET AUTRES ORNEMENTS

     DU JARDIN DES TUILERIES EN 1789.


     SUR LA TERRASSE QUI BORDE LE CHTEAU.

     Deux Nymphes chasseresses, par _Coustou_ l'an.

     Un chasseur assis, par le mme.

     Un faune jouant de la flte, par _Coyzevox_.

     Une hamadryade qui semble l'couter, par le mme.

     Une Flore, par le mme.

     Un vase, par _Robert_.

     Un autre, par _Le Gros_.


     AUTOUR DU BASSIN DU MILIEU.

     Pluton enlevant Proserpine, par _Regnaudin_.

     La mort de Lucrce, commence par _Thodon_, et finie par _Pierre
     Le Pautre_.

     ne portant son pre Anchise, par le mme.

     L'enlvement d'Orithye, commenc par _Marsy_, et termin par
     _Flamen_.


     AU BOUT DE LA GRANDE ALLE, EN FACE DU GRAND BASSIN.

     Annibal comptant les anneaux des chevaliers romains tus  la
     bataille de Cannes, par _Sbastien Slootz_.

     L'Hiver et le Printemps, par _Le Gros_.

     La Vestale, par le mme.

     Jules Csar, par _Nicolas Coustou_.

     L'Automne et l't; la statue d'Agrippine, copie d'aprs
     l'antique.


     AU-DEL DU BASSIN.

     Le Tibre et le Nil, figures colossales copies d'aprs l'antique.

     La Seine et la Marne, par _Nicolas Coustou_.

     La Loire et le Loiret, par _Vanclve_.


      L'ENTRE DU PONT TOURNANT.

     Deux chevaux ails, dont l'un est mont par une Renomme, et
     l'autre par un Mercure. Ces deux figures, de la main de
     _Coyzevox_, toient autrefois  Marly[515].

          [Note 515: Toutes ces sculptures sont en marbre, et n'ont
          point t dplaces. Depuis, ce magnifique jardin a t
          enrichi d'un grand nombre d'autres figures, ouvrages
          modernes ou copis de l'antique. Voyez l'article _Monuments
          nouveaux_.]




PORTE DE LA CONFRENCE.

Elle toit situe  l'extrmit de la terrasse des Tuileries, du ct
de la rivire, et terminoit la dernire enceinte, commence sous
Charles IX et acheve sous Louis XIII[516].

          [Note 516: _Voyez_ pl. 67.]

Le nom de cette porte, qui n'a t dmolie qu'en 1730, et la date de
sa construction, ont fait natre des opinions contradictoires et de
longs dbats parmi les historiens de Paris. D. Flibien a prtendu
d'abord qu'il n'y avoit de diffrence que dans le nom entre la porte
_Neuve_ et celle de la Confrence; puis il dit dans un autre endroit
qu'on btissoit cette porte en 1659, dans le temps des confrences
entre les ministres de France et ceux d'Espagne, lesquelles furent
suivies de la paix des Pyrnes. D'autres pensent qu'elle fut leve
sous Franois Ier, et reconstruite lors de ces dernires confrences.
Sauval, aprs en avoir parl quelque part comme d'un monument existant
dj du temps de Charles IX, semble ailleurs la confondre avec la
porte _Neuve_. Le sixime plan de Delamare la prsente galement comme
dj btie sous le mme rgne. Enfin Piganiol, qui a cru tre mieux
instruit, dit qu'il ne parot pas, par les historiens contemporains,
que, pour lors, ni long-temps aprs, il y et ici une porte. Et il
ajoute qu'il n'toit pas difficile  nos historiens d'viter
plusieurs fautes qu'ils ont faites  ce sujet; qu'ils n'avoient qu'
jeter les yeux sur l'estampe que Perelle en a faite, et qu'ils
auroient vu que cette porte fut leve en 1633, et qu'il est assez
vraisemblable que le nom de porte de la Confrence lui a t donn 
l'occasion des confrences de Surne entre les dputs du roi et ceux
de la ligue, qui commencrent le 29 avril 1593.

Toutes ces assertions semblent peu exactes. 1 Il est impossible
d'accorder que la porte _Neuve_, qui toit presque dans l'alignement
de la rue Saint-Nicaise, et celle de la _Confrence_, situe au bout
des Tuileries, aient t la mme porte. 2 Il n'est gure probable que
cette dernire subsistt sous Franois Ier, ni mme sous les deux,
rgnes suivants, puisque le jardin des Tuileries n'existoit pas
encore. 3 Il n'y a gure d'apparence qu'elle doive son nom aux
confrences de Surne, puisque l'historien qui rapporte cette opinion
prtend qu'elle ne fut btie que quarante ans aprs ces confrences;
et du reste il est certain qu'elle ne peut l'avoir reu de celles qui
prcdrent en 1659 la paix des Pyrnes; car elle se trouve dj
figure sur des plans qui ont t tracs en 1608 et 1620[517], et
dsigne sous ce nom dans diffrents mmoires qui ont galement paru
avant cette poque; 4 Le raisonnement que l'on fait pour prouver
qu'elle n'existoit pas sous Henri III, parce qu'il sortit de Paris par
la porte _Neuve_[518], ne peut parotre valable, puisqu'il est dit que
le roi, aprs tre sorti par cette porte, _se rendit au Jardin des
Tuileries, aux Feuillants_, etc. Cette circonstance ne prouve
clairement qu'une chose, c'est que la porte _Neuve_ n'toit pas la
mme que celle de la _Confrence_, situe en-de du palais et du
jardin; et dire que les historiens qui ont rapport ce fait n'ont pas
parl de cette dernire porte, ce n'est pas dmontrer qu'elle ne ft
pas dj btie  cette poque.

          [Note 517: Les plans de _Quesnel_ et de _Mrian_.]

          [Note 518: _Voyez_ p. 943.]

Le commissaire Delamare a t la cause de cette dernire erreur, parce
qu'il est le premier qui ait confondu ces deux portes ensemble, en
disant que la porte _Neuve_, proche le Louvre, fut recule, en 1566,
jusqu'au lieu o elle est  prsent. Il est certain cependant
qu'elles ont exist ensemble, comme on peut s'en convaincre par le
plan de Boisseau, de 1643, celui de Gomboust, de 1652, et le sixime
plan que Delamare lui-mme a donn. De tout ceci on peut conclure que
cette porte fut construite peu de temps aprs qu'on eut entour de
murs l'emplacement du jardin des Tuileries[519]. En effet, il n'est
pas vraisemblable que l'extrmit de ce jardin ft borde, comme elle
l'toit, d'un foss qui alloit jusqu' la rivire, sans supposer en
mme temps une porte et un pont-levis pour empcher ou faciliter la
communication du chemin qui rgnoit le long de ce jardin, du ct de
l'eau, et qui conduisoit  la porte _Neuve_, situe au milieu de la
galerie.

          [Note 519: Ce jardin, d'abord trac et entour de murs par
          Catherine de Mdicis, ensuite abandonn, fut continu et
          plant sous Henri IV.]




L'GLISE SAINT-ROCH.

En sortant des Tuileries par la porte du nord, et rentrant dans la rue
Saint-Honor, le premier monument que l'on rencontre est l'glise
paroissiale de Saint-Roch. L'origine de cette glise est trs-connue
et ne prsente aucune obscurit.

L'emplacement sur lequel elle est btie toit anciennement occup par
une grande maison accompagne de jardins; on l'appeloit l'htel
_Gaillon_, et ce nom toit devenu celui du quartier o elle toit
situe.  ct de cet htel s'levoit une chapelle, sous l'invocation
de _Sainte-Suzanne_, dont on ignore l'origine et le fondateur[520].
Auprs de ce petit monument,  l'endroit o l'on a construit depuis le
portail et les marches de l'glise, une autre chapelle avoit t
btie, ds l'an 1521, sous le titre des _Cinq-Plaies_, par _Jean
Dinocheau_, marchand de btail, et _Jeanne de Laval_ sa femme. Les
habitants de ce quartier, qui toit compris dans la circonscription de
la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'tant considrablement
multiplis, formrent le dessein de faire construire une glise
succursale de cette paroisse, qu'ils trouvoient trop loigne; et la
chapelle des Cinq-Plaies leur parut propre  remplir cet objet.

          [Note 520: Nanmoins, soit qu'elle et t btie par le
          propritaire de l'htel Gaillon, soit en raison du voisinage
          de cet htel, elle est dsigne dans tous les actes sous le
          titre de chapelle _de Gaillon_ ou de _Sainte-Suzanne de
          Gaillon_; et lorsqu'il fut propos de l'acqurir pour
          agrandir l'glise que l'on vouloit lever, elle ne fut cde
          par le titulaire qu' la charge de construire dans la
          nouvelle glise, et le plus prs possible du grand autel, un
          autel dit de _la chapelle de Sainte-Suzanne de Gaillon_.]

tienne Dinocheau, fourrier ordinaire du roi, et neveu du fondateur,
bien loin de s'opposer  ce dessein, en rendit l'excution plus
facile, tant par la gnrosit qu'il eut de renoncer aux droits qu'il
pouvoit avoir sur cette chapelle, que par la cession qu'il fit, le 13
dcembre 1377, d'un grand jardin et d'une place qui en dpendoit. Le
15 octobre suivant, les habitants achetrent encore la chapelle de
_Gaillon_, dite de _Sainte-Suzanne_, avec ses dpendances; et ce fut
sur ces divers terrains que fut construite la succursale, dans des
dimensions beaucoup plus petites et avec bien moins de magnificence
que le monument qui existe  prsent.

Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur l'anne o l'on
acheva de btir cette premire glise. Mais comme ils ne diffrent
entre eux que de deux ou trois ans, nous n'entrerons pas dans la
discussion des raisons de cette diffrence, laquelle ne prsenteroit
aucun rsultat intressant. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que la
permission de l'official pour l'rection de cette succursale est du 15
aot 1578; et l'on peut supposer que la construction de l'difice dura
deux ou trois ans. On la consacra sous l'invocation de Saint-Roch,
parce que ce nom toit celui d'un hpital[521] que Jacques _Moyen_ ou
_Moyon_, Espagnol de naissance, avoit commenc  tablir sur cet
emplacement, et qu'il se vit oblig de cder aux paroissiens.

          [Note 521: Cet hpital toit destin aux malades affliges
          d'crouelles. Le fondateur le transporta dans le faubourg
          Saint-Jacques.]

L'glise Saint-Roch resta pendant assez long-temps dpendante de
Saint-Germain-l'Auxerrois; et, suivant l'usage observ dans la
hirarchie ecclsiastique, le cur de cette paroisse en nommoit le
desservant. Cet tat de choses dura jusqu'en 1633, o elle fut rige
en glise paroissiale par Franois de Gondi, alors archevque de
Paris.  cette poque, le nombre de ses paroissiens toit dj
considrablement augment; et comme il ne cessoit encore de
s'accrotre de jour en jour, il arriva, quelques annes aprs, que
cette glise se trouva trop petite pour que le service divin pt s'y
faire commodment. Alors les marguilliers furent autoriss  acheter
la totalit du terrain qui dpendoit de l'htel Gaillon; et, en 1653,
on jeta les fondements de l'glise que nous voyons aujourd'hui.

Elle fut commence sur les dessins de J. Le Mercier, alors premier
architecte du roi. Ce fut Louis XIV qui en posa la premire pierre,
dans laquelle on plaa deux mdailles, dont l'une portoit le portrait
de ce prince, l'autre celui d'Anne d'Autriche, et toutes les deux au
revers l'image de saint Roch. Une inscription grave sur cette pierre
indiquoit le nom des fondateurs et la date de la fondation.

La situation du terrain ne permit pas de suivre l'antique usage, et de
tourner au levant le chevet de cette glise: il est expos au nord. Le
btiment en resta long-temps imparfait, sans tre vot, et n'ayant
qu'un simple plafond de bois. Discontinu et repris plusieurs fois
pendant le cours du dix-septime sicle, il fut enfin achev dans le
dix-huitime par les libralits du roi et les dons gnreux de
plusieurs riches paroissiens.

Le grand portail qui donne sur la rue Saint-Honor fut construit le
dernier par Jules-Robert de Cotte, intendant gnral des btiments du
roi; et directeur gnral de la monnoie et des mdailles, d'aprs les
dessins de Robert de Cotte son pre, premier architecte de Louis XIV
et de Louis XV. La premire pierre en fut pose le 1er mars 1736. Ce
portail, assez purement excut, a eu beaucoup de rputation, et
semble avoir servi de modle  la plupart de ceux qui ont t levs
depuis, quoiqu'il ne soit lui-mme qu'une imitation du style peu
svre de Mansard: c'est une dcoration en bas-relief compose de deux
ordres dorique et corinthien, o il rgne une certaine harmonie, mais
dans laquelle on chercheroit vainement cet effet imposant des
pristyles, dont les colonnes isoles non-seulement prsentent un
utile abri, mais n'ont pas besoin, comme ces surfaces monotones, de
cette multiplicit de ressauts et de profils, au moyen desquels on
essaie d'offrir  l'oeil quelques foibles projections d'ombres, et de
rompre leur fatigante uniformit.

On a suppl, par des groupes et des ornements trs-soigneusement
finis,  ce manque d'effet; et les connoisseurs ont pu distinguer dans
ces travaux le passage du style usit au sicle de Louis XIV  celui
dont la maigreur et l'affectation ont ensuite caractris les
productions du rgne de Louis XV. Les figures sculptes par Claude
Francin, de l'Acadmie royale de sculpture, reprsentoient, en deux
groupes, quatre pres de l'glise avec les attributs qui leur
conviennent; les armes du roi, qui remplissoient le fronton, et la
croix qui le surmontoit, toient de la main du mme sculpteur[522].
Les ornements ont t excuts par Louis de Montceau, de l'acadmie
_des Matres_. Le style de ces divers morceaux toit tel, que si l'on
n'y trouvoit pas toute la dpravation qui, dans les arts d'imitation,
fut le caractre du sicle dernier, on y reconnoissoit du moins les
premires traces du mauvais got qui l'a si rapidement amene.

          [Note 522: Ces figures, cette croix et ces armes ont t
          dtruites pendant la rvolution. Depuis ce portail a t
          rpar.]

Ce portail a quatorze toises de largeur sur treize toises trois pouces
d'lvation, depuis le pilier du perron jusqu' la pointe du fronton.
Une heureuse disposition du terrain a oblig d'y placer un grand
nombre de marches, ce qui produit un bon effet et annonce dignement un
difice consacr  la religion[523].

          [Note 523: _Voyez_ pl. 57.]

La distribution intrieure de l'glise Saint-Roch offre des
singularits qu'on ne rencontre dans aucun autre monument du mme
genre  Paris. Elle est compose d'une nef et trois chapelles, qui se
suivent dans l'alignement du portail, et se prolongent ainsi en ligne
droite jusqu' l'extrmit de l'difice. Les bas-cts de la nef,
galement prolongs derrire la premire chapelle, consacre  la
Vierge, tournent ensuite autour de la seconde qui est celle de la
Communion[524]. La troisime, qu'on nomme chapelle du Calvaire[525],
est une espce de rotonde coupe que l'on a ajout depuis  l'glise,
et qui se rattache  ces constructions. Il rsulte de cette
disposition et de la forme du matre-autel, construit  la romaine et
plac au rond-point du choeur, que, du portail de l'glise, l'oeil
traversant la nef et l'arcade au bas de laquelle cet autel est pos,
plonge dans la profondeur immense de cette enfilade de chapelles, qui,
toutes les trois, sont claires par une lumire diffrente et
dgrade  dessein, ce qui produit un effet presque thtral, et peu
convenable peut-tre  un difice sacr.

          [Note 524: Ces deux chapelles furent bties en 1709, au
          moyen d'une loterie que le roi accorda  la fabrique de
          cette glise.]

          [Note 525: Cette chapelle avoit t btie sur le terrain qui
          servoit anciennement de cimetire.]

La nef de cette glise, compose d'arcades d'une assez belle
proportion, est dcore d'un ordre de pilastres doriques, couronn
d'un entablement denticulaire, lequel se trouve aussi rpt dans le
pourtour de la croise. Les deux chapelles qui la suivent offrent un
ordre de pilastres corinthiens disposs de la mme manire; et le long
des bas-cts, on a tabli un assez grand nombre de petites
chapelles, dont les autels sont placs de manire qu'on peut les
apercevoir de la nef,  travers les perces des arcades[526].

          [Note 526: _Voyez_ pl. 58.]

Cette glise toit trs-riche et peut-tre trop riche en peintures et
en sculptures: les archivoltes des arcades sont encore charges de
trophes et de figures; la mme profusion d'ornements se fait
remarquer dans les croises; et malheureusement toutes ces
dcorations, faites dans une poque de dcadence, sont du plus mauvais
got.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-ROCH EN 1789.

     TABLEAUX.

     Dans la seconde chapelle  gauche en entrant, sainte lisabeth,
     par _le Lorrain_.

     Dans la troisime, une Nativit, par _le Moine_.

     Dans la sixime, le martyre de saint Andr, par _Jouvenet_.

     Dans la dernire, un saint Franois d'Assise, par _Michel
     Corneille_.

     Dans une chapelle  ct du choeur, saint Louis mourant, donnant
     ses derniers conseils  son fils Philippe-le-Hardi, par _Antoine
     Coypel_.

     Dans la chapelle de la croise  gauche, saint Denis prchant la
     foi en France, par _Vien_.

     Dans celle de la droite, un tableau de _Doyen_, sujet de _la
     gurison des ardents_.

     La coupole de la chapelle de la Vierge offre une Assomption de la
     Vierge, peinte  fresque, par _Pierre_, ouvrage au-dessous du
     mdiocre, et lou avec l'emphase la plus ridicule par tous les
     compilateurs qui ont donn des descriptions de Paris. Le mme
     peintre a reprsent sur la coupole de la chapelle suivante le
     triomphe de la religion.

     Les quatre vanglistes que l'on voyoit dans l'attique de la
     premire coupole avoient t excuts par _Louis Silvestre_,
     _Verdot_ et _Desormay_.


     SCULPTURES.

     Aux deux cts de la principale porte du choeur toient deux
     chapelles dcores en marbre, par _Coustou le jeune_, architecte.
     Chacune toit orne d'une statue: la premire, par _Falconnet_,
     reprsentait J.-C. au jardin des Olives; la seconde, saint Roch,
     par _Nicolas Coustou_.

     Les deux chapelles des croises toient galement incrustes
     d'ornements en marbre, sur les dessins de _Coustou jeune_.

     La chapelle de la Communion offrait une Annonciation en marbre
     blanc, par _Falconnet_; Jsus-Christ tenant sa croix, et saint
     Roch, par Franois _Anguier_. Au-dessus, on avoit pratiqu une
     gloire cleste de cinquante pieds sur trente, dont les rayons,
     mls de nuages et de chrubins, partoient d'un transparent
     lumineux, ce qui produisoit une espce d'illusion qui, dans un
     lieu saint, rappeloit un peu trop les _gloires_ de l'Opra.

     Aux deux cts de l'autel, dans la chapelle de la Vierge, toient
     deux statues en bronze dor, de huit pieds de proportion,
     reprsentant les prophtes David et Isae.

     La chapelle du _Calvaire_ toit orne de plusieurs groupes de
     figures qui composoient des scnes intressantes. On y voyoit un
     Jsus crucifi et la Madeleine plore au pied de la croix, par
     _Anguier_. Ce groupe toit plac au sommet de la montagne. Deux
     soldats prposs  la garde du tombeau, occupoient l'un des
     cts. Du bas de la montagne on montoit  ce calvaire par deux
     portes tailles dans le roc. L'autel toit en marbre bleu
     turquin, et les ornements qui le dcoroient avoient t excuts
     sur les dessins de _Falconnet_, sculpteur, et de _Boule_,
     architecte[527].

          [Note 527: Sur les rparations faites  cette glise et sur
          les dcorations nouvelles dont elle a t enrichie, _voyez_
          l'article _monuments nouveaux_.]


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Dans un caveau pratiqu  l'entre de la chapelle de la Vierge,
     Marie-Anne de Bourbon-Conti, fille naturelle de Louis XIV et de
     la duchesse de la Vallire, morte en 1739.

     Dans la sixime chapelle  gauche, Andr Le Ntre, intendant et
     architecte des jardins de Louis XIV, mort en 1700[528].

          [Note 528: Son tombeau toit surmont de son buste, par
          _Coysevox_.]

     Dans la dernire chapelle du mme ct, le comte Fortun Ragony,
     mort en 1723[529]; et Claude Franois Bidal, marquis d'Asfeld,
     marchal de France, mort en 1743[530].

          [Note 529: Son monument en marbre avoit t excut par
          _Charpentier_.]

          [Note 530: Son mdaillon toit incrust dans le mur, et on
          lisoit au-dessous son pitaphe compose par le clbre
          recteur de l'universit _Coffin_.]

     Dans la nef, Nicolas Mesnager, habile ngociateur sous le rgne
     de Louis XIV, mort en 1714[531].

          [Note 531: Un mdaillon offroit galement le portrait de ce
          personnage, et au-dessous toient placs plusieurs symboles
          de la carrire qu'il avoit parcourue.]

     Les deux frres Franois et Michel Anguier, sculpteurs clbres,
     morts, le dernier en 1686, le premier en 1699.

     Pierre Corneille, le crateur de la tragdie moderne, et l'un des
     plus beaux gnies de son sicle, mort en 1684.

     Antoinette du Ligier de la Garde, marquise Deshoulires, clbre
     par ses posies, morte en 1694. Antoinette Thrse Deshoulires
     sa fille, connue aussi par quelques posies, morte en 1718.

     Pierre Louis Moreau de Maupertuy, mathmaticien habile, mort en
     1759[532].

          [Note 532: Son monument se composoit d'un gnie pleurant
          auprs d'un mdaillon qui renformoit son portrait;
          au-dessous toient groups un globe et des instruments de
          mathmatiques.

          Tous ces monuments, dont les meilleurs toient mdiocres,
          avoient t dposs au muse des Petits-Augustins.]

     Franois Sraphin Rgnier Desmarets, pote franois, mort en
     1713.

     Alexandre Lainez, connu par quelques posies agrables, mort en
     1710.

La circonscription de la paroisse de Saint-Roch commenoit  la partie
de la rue Saint-Honor o toit autrefois la boucherie des
Quinze-Vingts, c'est--dire au coin de la rue des Boucheries; elle
embrassoit ensuite les rues de l'chelle et de Saint-Louis en
totalit, les deux cts de la rue Saint-Honor jusqu' la porte du
mme nom, puis une partie de la rue du Luxembourg et des Capucines, la
rue de Louis-le-Grand et la rue Neuve-Saint-Augustin en entier;
reprenant ensuite la rue de Richelieu  la rue de Mnars, elle
comprenoit les maisons  droite de cette rue jusqu' celle
Saint-Honor, dont elle avoit galement le ct droit jusqu' la rue
des Boucheries, point de dpart[533].

          [Note 533: L'glise Saint-Roch a t rendue au culte.]




COMMUNAUT DE SAINTE-ANNE.

 ct de ce monument toit place une institution aussi importante
qu'utile, connue sous le nom de communaut de Sainte-Anne, fonde par
Nicolas Fromont ou Frmont, grand audiencier de France, en faveur des
pauvres filles de la paroisse de Saint-Roch,  l'effet de leur
procurer, avec une instruction chrtienne, une industrie suffisante
pour leur faire gagner honntement leur vie. Pour l'excution de ce
dessein, cet homme charitable acheta un emplacement appartenant  la
fabrique de Saint-Roch, y fit construire une maison convenable pour
l'objet qu'ils toit propos, et ajouta  ce premier bienfait une
rente de quatre cents livres sur l'Htel-de-Ville. Plusieurs personnes
pieuses concoururent, par leurs libralits, au succs de cet
tablissement, qui fut confirm par le roi et l'archevque, au mois de
mars 1686. Cette communaut, tablie rue Neuve-Saint-Roch, toit
compose de quinze soeurs, qui, animes d'un zle que la religion peut
seule inspirer, enseignoient gratuitement aux filles pauvres de la
paroisse la couture, la tapisserie, la dentelle, et tous les ouvrages
qui conviennent  leur sexe. Cet tablissement a t administr
jusqu'au commencement de la rvolution[534], conformment aux
intentions de son pieux fondateur, dont le nom doit tre cher aux amis
de la religion et de l'humanit.

          [Note 534: Il y a maintenant, dans la mme rue, une
          communaut de _soeurs de la Charit_.]




JACOBINS DE LA RUE ST-HONOR.

Ce couvent, devenu si fameux depuis la rvolution, toit situ entre
l'glise Saint-Roch et la place Vendme.

Il y avoit autrefois  Paris plusieurs couvents de l'ordre des _frres
prcheurs_, connus en France sous le nom de _Jacobins_, dnomination
qu'ils prirent d'une chapelle sous l'invocation de saint Jacques, qui
leur fut cde, en 1217, lors de leur premier tablissement en France.
Le couvent dont il s'agit ici, situ rue Saint-Honor, toit d'une
fondation beaucoup plus moderne, et habit par les jacobins dits
_rforms_. Voici ce qui donna lieu  cette rforme.

Il parot que l'ordre des frres prcheurs, institu au commencement
du treizime sicle par saint Dominique, sans s'carter entirement
des rgles prescrites par son fondateur, commenoit cependant  se
relcher de sa premire ferveur, lorsque le P. Sbastien _Michaelis_
forma le dessein de rtablir la rgle dans toute sa puret, et d'en
bannir le relchement et tous les abus qui s'y toient insensiblement
introduits. Il commena par faire adopter sa rforme dans quelques
couvents du Languedoc et de la Provence. Le chapitre gnral de
l'ordre des frres prcheurs, qui se tint  Paris en 1611, et auquel
le P. Michaelis fut dput, parut  ce saint moine une occasion
favorable pour y proposer le mme rglement, et l'introduire  la fois
dans la capitale et dans les autres provinces du royaume. Cependant,
quoique le gnral favorist les vues du rformateur, les jacobins du
grand couvent de Paris s'opposrent si fortement  tout projet
d'innovation, que le chapitre ne crut pas devoir adopter le changement
propos. Tromp dans ses esprances, le P. Michaelis n'en poursuivit
pas moins son dessein; et sentant redoubler son zle par les obstacles
mmes qui lui toient opposs, il ne craignit point de s'adresser au
roi lui-mme et  la reine rgente, Marie de Mdicis, pour obtenir la
permission de btir un couvent de frres prcheurs de sa rforme; ce
qui lui fut accord par lettres-patentes du mois de septembre 1611,
enregistres le 23 mars 1613. Henri de Gondi, vque de Paris, ne se
contenta pas d'approuver ce nouvel tablissement par sa lettre du 8
avril 1612, il mrita d'en tre regard comme le principal fondateur
par le don qu'il fit  ces religieux d'une somme de cinquante mille
livres. Ce fut avec ce secours, et au moyen des libralits du sieur
Tillet de La Bussire, et de quelques autres personnes pieuses, qu'ils
achetrent un enclos de dix arpents, o ils firent construire leur
glise et leur couvent tels qu'ils existoient encore en 1789.

Ces btiments toient d'une architecture extrmement mdiocre, mais
ils contenoient quelques objets d'arts, et plusieurs monuments dont
nous allons donner une courte description.


     TABLEAUX.

     Au-dessus du matre-autel, un excellent tableau de _Porbus_, o
     ce peintre avoit reprsent l'Annonciation, titre sous lequel
     cette glise toit ddie.

     Dans la seconde chapelle,  droite du portail, un saint Franois
     du mme peintre. Dans la cinquime, un tableau de _Colombel_.
     Dans une autre, deux Aptres, par _Rigaud_. Une descente de croix
     d'aprs Le Brun, par _Houasse_.

     Deux tableaux attribus  Mignard, un _Ecce homo_ et une Mre de
     douleur.

     _Dans la salle du conseil._

     Plusieurs portraits peints par _Rigaud_, savoir: ceux de Louis
     XIV, du dauphin, de la duchesse d'Orlans, douairire; de la
     comtesse de Toulouse, du cardinal de Fleury, etc.


     SCULPTURES.

     Dans une chapelle  gauche, richement dcore, toit le mausole
     de _Franois Blanchefort de Crqui_, marchal de France. Ce
     monument avoit t excut sur les dessins de _Le Brun_, par
     _Coyzevox_ et _Joly_. Le buste du marchal, reprsent 
     mi-corps, cuirass et joignant les mains, toit l'ouvrage du
     premier de ces deux sculpteurs. Un grand bas-relief en bronze,
     de la main du second, offroit une image de la bataille de
     Kochersberg, en Alsace, gagne par cet illustre capitaine[535].

          [Note 535: On avoit dpos au muse des monuments franois
          quelques fragments de ce tombeau, qui, au total, toit d'une
          excution mdiocre.]

     Vis--vis la chaire toit plac le tombeau de Pierre Mignard. Ce
     mausole, ouvrage du sculpteur _Le Moine_, fut dpos depuis au
     muse de la rue des Augustins. La comtesse de Feuquire, fille de
     ce peintre clbre, y est reprsente  genoux, et priant Dieu
     pour son pre. Deux gnies l'accompagnent. Au-dessus est le buste
     de _Mignard_, par _Desjardins_. C'est un monument mal conu et
     encore plus mal excut, quoique extrmement vant dans toutes
     les descriptions de cette glise.

     _Andr Flibien_, historiographe des btiments du roi, auteur de
     plusieurs ouvrages estims, et son fils, _Nicolas-Andr
     Flibien_, prieur de Saint-tienne de Virazel, avoient aussi leur
     spulture dans cette glise.

Cette maison possdoit un cabinet d'histoire naturelle trs-curieux,
form par les soins du P. Labat, connu par ses relations d'Afrique et
d'Amrique. La bibliothque, compose d'environ trente-deux mille
volumes, contenoit des ditions rares et quelques manuscrits
prcieux[536].

          [Note 536: On y conservoit soigneusement une chaise qui
          avoit servi, dit-on,  Saint-Thomas, dit l'_Ange de
          l'cole_.]

C'est dans la salle de cette bibliothque que se rassembla depuis
cette horde de _frres prcheurs_ institus par le gnie du mal, et
dont les prdications ont eu des effets qui pouvantent encore le
monde, et feront  jamais l'horreur de la postrit[537].

          [Note 537: L'glise des Jacobins, les btiments et les
          jardins qui occupoient presque tout l'espace qui est entre
          la rue Saint-Honor et la rue Neuve-des-Petits-Champs, ont
          t abattus, et l'on a transport sur ce vaste emplacement
          le march qui obstruoit auparavant la rue Traversire.
          Voyez _Monuments nouveaux_.]




PLACE VENDME.

Cette place, qui fut d'abord connue sous le nom de _Place des
Conqutes_ et de _Louis-le-Grand_, a pris ensuite celui de _Vendme_,
parce qu'elle fut faite sur l'emplacement qu'occupoit l'htel de ce
nom.

Lorsque Charles IX eut form le dessein d'tendre l'enceinte de Paris,
et d'y renfermer les Tuileries, chacun s'empressa de btir dans le
faubourg Saint-Honor, qui commenoit,  cette poque,  l'endroit o
toient les Quinze-Vingts. Sur l'emplacement qu'occupe actuellement la
place Vendme, les ducs de Retz avoient fait lever un htel assez
vaste, accompagn de jardins[538]. En 1603, la duchesse de Mercoeur
acheta cette habitation, et fit en mme temps l'acquisition de
plusieurs grands terrains qui l'environnoient, dans l'intention de
faire abattre l'htel, d'en faire construire un plus considrable, et
de fonder auprs une glise et un couvent pour les Capucines
nouvellement institues. Ces deux projets furent excuts  la fois,
et elle posa elle-mme la premire pierre du couvent le 29 juin 1604.
L'htel de Mercoeur passa ensuite dans la maison de Vendme, dont il
prit le nom, par le mariage de Franoise de Lorraine, fille unique du
duc de Mercoeur, avec Csar, duc de Vendme, fils lgitim de Henri
IV.

          [Note 538: Charles IX y logea en 1566 et en 1574. (Sauval,
          t. II, p. 289.)]

Louvois, qui avoit succd  Colbert dans la charge de surintendant
gnral des btiments, voulant signaler son ministre par quelques
monuments remarquables, inspira  Louis XIV le dessein de faire ouvrir
une grande place, pour faciliter les communications entre la rue
Saint-Honor et la rue Neuve-des-Petits-Champs. Pour l'excution de ce
projet, il proposa au roi d'acheter[539] le vaste emplacement
qu'occupoit l'htel de Vendme; et comme le couvent des Capucines
nuisoit  l'excution de ce projet, on leur fit btir dans la rue
Neuve-des-Petits-Champs l'glise et le couvent qu'elles occupoient
encore au commencement de la rvolution. Elles y furent transfres en
1689, et l'on abattit les anciens btiments qu'elles avoient occups.

          [Note 539: Cette acquisition fut faite par contrat du 4
          juillet 1685, moyennant 660,000 liv., et adjuge par dcret
          le 22 aot 1687.]

Suivant le plan alors adopt pour cette place, elle devoit former un
grand carr de soixante-dix-huit toises de large sur quatre-vingt-six
de long, et n'avoir que trois faces, l'entre du ct de la rue
Saint-Honor restant ouverte dans toute sa largeur. Les btiments qui
l'auroient environne toient destins  recevoir la bibliothque du
roi, les diffrentes acadmies, et  former les htels des monnoies et
des ambassadeurs extraordinaires. La mort de Louvois suspendit
l'excution de ce grand projet, qui fut ensuite entirement abandonn.

Quelques annes aprs (le 7 avril 1699), le roi fit prsent  la ville
des emplacements acquis en 1685, et de tous les matriaux dj
rassembls, avec la facult de les vendre; mais sous la condition
qu'elle feroit construire au mme endroit une nouvelle place d'aprs
un autre plan, et en outre qu'elle se chargeroit de faire btir  ses
frais, au faubourg Saint-Antoine, un htel pour la seconde compagnie
des mousquetaires. La ville accepta ce trait, et rtrocda tous ses
droits, le 10 mai suivant, au sieur Masneuf, moyennant la somme de
620,000 livres,  la charge par lui de faire dmolir les constructions
commences, et d'excuter pour l'rection de la place le nouveau plan
adopt, lui fixant pour terme de cette opration le 1er du mois
d'octobre 1701; ce qui fut excut.

Cette place, btie sur les dessins de Jules-Hardouin Mansard, a de
diamtre soixante-quinze toises sur soixante-dix. Sa coupe prsente
des pans dans les angles, et par consquent huit faades. Un grand
ordre corinthien lev sur un soubassement qui a de hauteur les cinq
huitimes de l'ordre, forme la dcoration de ces faades; au-dessus de
l'entablement corinthien sont des lucarnes en pierre, de forme
alternativement varie.

Les pans coups des angles sont composs d'un avant-corps de trois
arcades, et de deux arrire-corps qui en ont chacun une. Ces
avant-corps ainsi que les pans, compars avec le diamtre de la place,
sont trop petits; de telles lignes forment d'ailleurs un effet
dsagrable, et devroient toujours tre exclues de l'architecture des
grands difices, dont une simplicit noble est le caractre essentiel.

Au milieu des grandes faades s'lvent deux grands corps
d'architecture symtrique. Ils prsentent chacun cinq ouvertures, une
de chaque ct en arrire-corps et trois en avant-corps, et sont
couronns de frontons, dont la grandeur est gale  celle des pans
coups. Ces deux constructions font un assez bel effet; cependant on y
remarque des fautes impardonnables: par exemple, celle de les avoir
ornes de colonnes _engages_, tandis qu'il y avoit assez d'espace
pour isoler ces colonnes, et que, dans le cas contraire, elles
devoient tre remplaces par des pilastres; une faute plus grande
encore est d'y avoir introduit des colonnes jumelles, qui, pntres
mutuellement l'une par l'autre avec leurs chapiteaux, prsentent un
effet absurde et presque monstrueux que les bons architectes ont
toujours vit. La hauteur de l'ordre comprend deux tages[540].

          [Note 540: _Voyez_ pl. 59.]

Enfin cette place toit mal perce, et quoique vaste, et dans son
ensemble d'une assez belle ordonnance, elle n'offroit encore, il y a
quelques annes, que deux issues, dont la disposition toit mme si
mauvaise, qu'on ne pouvoit la dcouvrir que de ct, en passant dans
la rue Saint-Honor ou dans celle des Petits-Champs. Cependant
personne n'ignore que le principal mrite d'une place publique est
dans sa situation, et qu'elle doit tre dispose de manire qu'on
puisse l'apercevoir de trs-loin, et la traverser dans tous les
sens[541].

          [Note 541: Deux rues qu'on a ouvertes, l'une sur le terrain
          des Capucines, l'autre sur celui des Feuillans, viennent de
          lui rendre ces points de perspective qui lui manquoient.]

Les htels qui l'environnent furent presque tous btis par des
fermiers-gnraux, et sous la conduite des meilleurs architectes[542].
Cependant il restoit encore, en 1619, des places vides qui furent toutes
achetes par _Law_ avec les billets de banque qu'il avoit introduits.

          [Note 542: Deux de ces htels, appartenans  deux traitants
          nomms Poisson de Bourvalais et Villemarec, furent saisis en
          1717, et destins  former le logement du chancelier de
          France.]

Au milieu de cette enceinte, entirement compose de somptueux
difices, toit autrefois place la statue questre de Louis XIV.
Cette statue, d'un beau caractre, toit de la main de _Girardon_.
Elle avoit vingt-un pieds de hauteur, et fut fondue d'un seul
jet[543], le 1er dcembre 1692, par Jean-Balthazar Keller. Le 13 aot
1699, ce monument colossal fut pos sur un pidestal de marbre blanc,
de trente pieds de haut, sur vingt-quatre de long et treize de large,
orn de cartels, de bas-reliefs et de trophes de bronze dor. Sur
ses quatre faces toient des inscriptions latines[544] relatives aux
grandes actions du monarque, et exprimant particulirement la
reconnoissance de la ville de Paris pour les bienfaits dont il l'avoit
comble[545].

          [Note 543: Elle pesoit environ 60,000 livres, et pour la
          couler on fondit 83,753 livres de matire. Elle a t
          abattue, avec toutes les autres statues de nos rois, le 18
          aot 1792.]

          [Note 544: Voici les plus remarquables de ces inscriptions:

               _Ludovico magno, decimo quarto, Francorum et Navarr
               regi christianissimo, victori perpetuo, religionis
               vindici, justo, pio, felici, patri patri, erga urbem
               munificentissimo, quam arcubus, fontibus, plateis,
               ponte lapideo, vallo amplissimo arboribus consito
               decoravit, innumeris beneficiis cumulavit; quo
               imperante securi vivimus, neminem timemus, statuam hanc
               equestrem quamdi oblatam recusavit, et civium amori,
               omniumque votis indulgens, erigi tandem passas est;
               prfectus et diles, acclamante populo, posure._

          Jusqu'en 1730, le pidestal de cette statue questre ne fut
          orn que des inscriptions donnes par l'acadmie des
          belles-lettres; mais  cette poque on l'enrichit de cartels
          et de trophes de bronze dor, sculpts par _Coustou_ le
          jeune, auxquels on ajouta les inscriptions suivantes:


          Dans le cartel qui toit plac du ct de la chancellerie;


          _Ludovicus XV, Franci et Navarr rex optimus, magni
          pronepos, Europ arbiter, suscepto  Mari Polon Delphino,
           prfecto et dilibus, pro avo monumentum absolvi sivit,
          anno 1730._

          Ce cartel toit tenu par deux enfants, ayant pour symbole
          les attributs de Minerve, tels que le hibou, la branche
          d'olivier, le serpent, un livre, etc. Sous la corniche et
          sous cette inscription se groupoient des attributs
          convenables aux sciences et aux arts.

          Sur le pilastre  droite de l'inscription toit un trophe
          reprsentant l'Afrique; et sur le pilastre  gauche, un
          autre trophe reprsentoit l'Amrique.


           gauche de la statue, du ct oppos  la chancellerie, on
          avoit plac un autre cartel avec cette inscription:


          _Cippum cui equestris Ludovici Magni statua imposita est
          splendidis ordine uno late septum dibus restitui, et ornari
          currunt prfectus et diles, anno 1730._

          Cette inscription, ainsi que la premire, toit soutenue par
          deux enfants ou gnies, avec pilastres, trophes, etc.

          Le pidestal vis--vis le couvent des Feuillants offroit les
          armes de France, ornes de palmes et de lauriers; de l'autre
          ct, et vis--vis l'glise des Capucines, on voyoit les
          armes de la ville de Paris, dont le vaisseau toit pos sur
          la tte d'un fleuve, accompagn de roseaux, d'armes, du
          livre, du caduce, de la bourse de Mercure, et couronn par
          le chapeau de ce dieu, attributs qui dsignent le commerce.

          Dans les pilastres qui ornoient les angles on avoit sculpt
          des agrafes soutenant des chutes de festons de chne et de
          laurier, qui tomboient le long de ces pilastres, comme
          symboles de la force et de la victoire.

          Tout ce monument fut entour d'une grille de fer dans la
          mme anne 1730[544-A].

          Jusqu'en 1775, la foire d't, dite de _Saint-Ovide_, se
          tenoit sur la place Vendme. Cette foire duroit un mois: on
          construisoit des boutiques sur la place, et les spectacles
          des boulevarts toient obligs de s'y tablir.]

          [Note 544-A: Sur la colonne qui a remplac ce monument,
          _voyez_,  la fin de ce quartier, l'article _monuments
          nouveaux_.]

          [Note 545: _Voyez_ pl. 68.]




LES FEUILLANS

DE LA RUE SAINT-HONOR.

Le monastre des Feuillans toit situ rue Saint-Honor, vis--vis la
place Vendme. C'toit une congrgation particulire de religieux
rforms de l'ordre de Cteaux, qui avoit pris son nom de l'abbaye de
_Notre-Dame des Feuillans_ dans le diocse de Rieux,  quelques
lieues de Toulouse. _Jean de la Barrire_, qui en toit abb
commendataire en 1563, voulant consacrer le reste de ses jours  la
pnitence, conut le dessein d'y faire revivre dans toute sa rigueur
l'ancienne observance de saint Benot. En consquence il prit l'habit
religieux, fit profession dans cet ordre le 12 mai 1573, et s'occupa
ds ce moment de mettre  excution le projet de rforme qu'il avoit
mdit. Malgr les austrits extraordinaires qu'il pratiquoit, il eut
bientt un nombre de disciples assez considrable pour pouvoir en
former une communaut, dont il fut reconnu abb rgulier en 1577, et
bni comme tel dans l'glise de la Dorade,  Toulouse, le 14 septembre
de la mme anne. Cet tablissement fut dfinitivement constitu, et
la nouvelle rforme adopte, quoiqu'elle passt en plusieurs points la
svrit de la rgle primitive de Cteaux. Les religieux devoient
partager tout leur temps entre l'oraison, la psalmodie et le travail
des mains; ils marchoient nu-pieds, la tte nue; dormoient tout vtus
sur des planches, et leur nourriture n'toit que du pain le plus
grossier, quelques herbes cuites ou crues et de l'eau pure. L'huile,
le beurre, le poisson leur toient interdits en tout temps, ainsi que
la chair et le vin; du reste ils gardoient une solitude exacte, et un
silence perptuel.

Les merveilles qu'on publioit partout de l'abb de _Feuillans_ et de
sa nouvelle communaut excitrent la curiosit de Henri III. Ce prince
voulut voir Jean de La Barrire, et lui crivit lui-mme le 20 mai
1583, pour lui ordonner de se rendre  Paris. Le saint abb obit, et
y arriva au mois d'aot suivant. Il prcha devant le roi, et dans
plusieurs glises, avec un succs qui rpondit  la haute estime que
tout le monde avoit conue de son mrite. Henri III, charm de son
loquence et touch de sa vie difiante, voulut le retenir auprs de
sa personne, et ne lui permit de retourner  _Feuillans_ qu'
condition qu'il reviendroit dans la capitale, o il se proposoit de
lui faire btir un monastre. Toutefois les ordres donns  cet effet
ne furent excuts qu'en 1587. Alors Jean de La Barrire se mit une
seconde fois en chemin pour Paris, accompagn de soixante-deux
religieux de sa rforme. Ces pieux voyageurs partirent de Toulouse en
procession, marchant deux  deux, la croix en tte, et pratiquant,
pendant vingt cinq jours qu'ils mirent  faire cette longue route,
tous les exercices spirituels qu'ils toient tenus de faire dans le
clotre. Ils arrivrent le 9 juillet de la mme anne.

Henri III, qui toit alors  Vincennes avec toute sa cour, envoya
quelques seigneurs au-devant d'eux jusqu' Charenton, et sortit
lui-mme de son chteau pour les recevoir. Ces religieux demeurrent
dans un prieur de l'ordre de Grandmont, situ dans le bois de
Vincennes, jusqu'au 7 du mois de septembre suivant, qu'ils en
sortirent pour prendre possession de l'glise et du couvent que le roi
leur avoit fait btir au faubourg Saint-Honor[546].

          [Note 546: L'abb Lebeuf ne s'est pas expliqu clairement,
          en disant, t. I, p. 124, que ces religieux furent tablis en
          1577. Cette poque ne peut s'appliquer qu' l'tablissement
          de leur rforme, puisque tous les actes attestent qu'ils ne
          vinrent  Paris qu'en 1587.]

Cette nouvelle congrgation fut approuve par le pape Sixte V, et
rige en titre par sa bulle du 3 novembre 1587, sous le nom de
_Congrgation de Notre-Dame de Feuillans_. Elle fut distraite de la
juridiction de l'abb de Cteaux, par Clment VIII, le 4 septembre
1592. Peu de temps aprs, ce souverain pontife jugea  propos de
modrer la rigueur excessive et presque incroyable de cette rforme
par sa bulle du 8 novembre 1595, et la rendit ainsi supportable en la
rapprochant davantage de la rgle de saint Benot[547].

          [Note 547: Quatorze religieux avoient, dit-on, succomb,
          dans une semaine, sous la grande austrit de cette rgle.]

Les monastres qui embrassrent cette nouvelle institution s'tant
considrablement multiplis, tant en Italie qu'en France, Urbain VIII
crut convenable, en 1630, de diviser les Franais et les Italiens en
deux congrgations diffrentes, gouvernes chacune par un gnral de
leur nation. Celui de France toit abb n de _Notre-Dame de
Feuillans_, et s'lisoit tous les trois ans dans le chapitre gnral,
lequel pouvoit le continuer encore pendant trois autres annes
seulement. Ce gnral avoit le droit de visiter les maisons de son
ordre, et d'y faire plus ou moins de sjour; mais, pendant les trois
annes de son gnralat, il toit oblig  dix-huit mois de rsidence
 _Feuillans_. Cet usage s'observoit trs-exactement.

Henri IV ne fut pas moins favorable  cette congrgation que l'avoit
t son prdcesseur: non-seulement il la confirma dans la proprit
de tout ce qui lui avoit t donn par Henri III, mais encore il
dclara qu'il vouloit partager avec ce prince le titre de son
fondateur, et lui accorda tous les privilges et prrogatives dont
jouissoient les maisons de fondation royale.

La maison que Henri III avoit fait btir pour les Feuillans toit
petite et peu commode; les libralits de Henri IV, et les dons que
ces religieux obtinrent de la pit des fidles[548], leur fournirent
bientt les moyens de faire construire un nouvel difice plus spacieux
et plus beau. Les btiments, auxquels le roi mit la premire pierre en
1601, furent achevs en 1608, et le 5 aot de la mme anne l'glise
fut ddie par le cardinal de Sourdis, sous l'invocation de saint
Bernard.

          [Note 548: Ces dons leur furent faits  l'occasion d'un
          jubil; M. de Gondi, vque de Paris, ayant indiqu, dans
          cette vue, une station dans leur glise.]

Cependant le portail de ce dernier monument n'existoit point encore;
et ce ne fut qu'en 1629, sous le rgne de Louis XIII, qu'on pensa 
l'excuter. Franois Mansard en fut l'architecte, et ce fut, dit-on,
le coup d'essai de cet homme clbre. Ce portail, qui a joui d'une
grande rputation, mrite que nous en donnions une description un peu
dtaille.

Il toit compos de deux ordres de colonnes, l'un ionique, l'autre
corinthien. Les colonnes de l'avant-corps toient isoles, et celles
des extrmits engages. L'entablement de ces ordres retournoit sur
chaque accouplement, et ces retours, faits pour donner  cette
dcoration un caractre de lgret, produisoient une foule de petites
parties qui nuisoient  l'effet gnral.

L'ordre ionique toit d'une belle excution, riche de dtails
parfaitement finis, mais qui par cela mme sembloient trop recherchs,
lorsqu'on les comparoit avec ceux de l'ordre suprieur. Celui-ci toit
d'une proportion relative beaucoup trop courte, ayant deux modules et
un tiers de moins dans sa hauteur, ce qui lui donnoit une apparence
chtive et contraire  la progression[549] que l'on doit observer
entre les ordres levs les uns sur les autres. Cet ordre suprieur
toit surmont d'un fronton circulaire sur lequel on avoit plac deux
figures d'une proportion trop forte, ce qui ajoutoit encore au dfaut
d'harmonie qu'on remarquoit dans l'ensemble de cette dcoration.

          [Note 549: On ne leur donne ordinairement qu'un module de
          moins en hauteur.]

Deux pyramides s'levoient de chaque ct de ce frontispice; et cet
ornement bizarre, l'amortissement circulaire qu'on remarquoit
au-dessus du fronton, les consoles renverses ou arcs-boutants, les
cartels du dessus des portes, toient encore des restes de la barbarie
gothique. Les figures, excutes par un sculpteur nomm Guillin,
toient de la plus grande mdiocrit[550].

          [Note 550: _Voyez_ pl. 67.]

On estimoit davantage la porte d'entre du monastre, situe en face
de la place Vendme. Elle avoit t construite par le mme architecte,
mais  une poque o son talent toit mri par l'tude et une longue
pratique. Cette dcoration, qui n'toit compose que d'une porte
carre surmonte d'un fronton et accompagne de quatre colonnes
corinthiennes, offroit dans ses proportions la justesse et la noble
simplicit qui fait le caractre de la bonne architecture. Au-dessus
de cette porte  plate-bande, on voyoit un bas-relief d'une assez
belle excution, renferm dans une table carre. Il reprsentoit Henri
III recevant l'abb _Jean de La Barrire_ et ses compagnons[551].
Cette porte ne fut construite qu'en 1676.

          [Note 551: La vie de ce saint abb avoit t peinte sur
          verre dans le clotre de ce monastre, en peinture dite
          d'_apprt_[551-A], par un peintre flamand nomm _Sempi_. On
          voyoit encore quelques-uns de ces tableaux au muse des
          Monuments franais.]

          [Note 551-A: La peinture d'_apprt_ diffre de l'ancienne
          peinture sur verre, en ce que par celle-ci on coloroit d'une
          teinte uniforme la substance entire du verre mis en fusion,
          tandis que, dans le nouveau procd, la couleur est
          applique avec le pinceau, et fixe sur le verre au moyen
          d'un feu assez fort pour l'amollir, et non pour le liqufier
          entirement. Par cette manire d'oprer, on se procure des
          teintes qui donnent du relief aux figures; mais aussi la
          couleur n'est pas, comme dans l'autre, inaltrable.]

Dans l'intrieur de la cour, et en face du frontispice dont nous
venons de parler, toit une porte en voussure et orne de refends d'un
dessin assez lgant. L'intrieur de l'glise n'avoit rien de
remarquable.

Le passage qui communiquoit aux Tuileries avoit t ouvert pendant la
minorit de Louis XV, pour donner au jeune roi la facilit de venir 
l'office  ce couvent.


     CURIOSITS DU MONASTRE DES FEUILLANS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Assomption, par _Bunel_.

     Dans le rond, deux anges, par _La Fosse_.

     Sur l'autel de la sixime chapelle  droite, une Visitation, par
     _Michel Corneille_.

     Dans la sixime chapelle  gauche, plusieurs peintures de _Simon
     Vouet_, entre autres le plafond reprsentant un saint Michel,
     lequel passoit pour un des chefs-d'oeuvre de ce peintre.

     Dans le vestibule d'entre, un seigneur descendant de cheval, et
     recevant l'habit de Feuillans, par _Loir_.

     Dans le rfectoire, quatre sujets tirs de l'histoire d'Esther,
     par _Restout_ pre.

     Dans le chapitre, la Rsurrection du Lazare, par _Vien_.

     Dans la salle du roi, prs l'glise, les portraits des rois et
     reines de France depuis Henri III jusqu' Louis XV inclusivement,
     ainsi que ceux des dauphins, fils et petits-fils de ce dernier
     roi.

     Les chapelles, au nombre de quatorze, la nef et les diverses
     autres parties de l'glise toient dcores d'un grand nombre
     d'autres tableaux sans noms d'auteurs.


     SCULPTURES.

     Dans la troisime chapelle  gauche, une Vierge en bois dor, par
     _Sarrazin_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans la premire chapelle  droite on voyoit la statue en marbre
     de Raimond Phlippeaux, seigneur d'Herbaut, secrtaire d'tat
     sous Louis XIII, mort en 1629. Il toit reprsent  genoux
     devant un prie-Dieu.

     La seconde toit destine  la spulture de la famille Pelletier.

     La troisime avoit appartenu  MM. de Vendme.

     La quatrime offroit le mausole de Guillaume de Montholon,
     conseiller d'tat et ambassadeur, mort en 1722; son buste et deux
     Vertus, dont il toit accompagn, composoient ce mausole.

     Dans la cinquime avoient t inhums Louis de Marillac, marchal
     de France, condamn  mort et excut le 10 mai 1631; et
     Catherine de Mdicis son pouse, morte de douleur pendant qu'on
     instruisoit le procs de son mari[552].

          [Note 552: Elle toit allie  la famille souveraine des
          Mdicis.]

     Entre ces deux chapelles toit le cnotaphe de Henri de Lorraine,
     comte d'Harcourt, et d'Alphonse de Lorraine son fils, chevalier
     de l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem. Ce monument, sculpt par
     _Nicolas Renard_, offroit trois figures symboliques: le Temps
     couch au pied d'un oblisque; une figure aile, emblme de
     l'immortalit; et un gnie en pleurs portant les mdaillons de
     ces deux princes. Au-dessus de l'oblisque, un globe dor que
     surmontoit un aigle aux ailes ployes; un bas-relief en bronze
     dor et plusieurs autres accessoires ajoutoient encore  la
     richesse de ce monument.

     Dans la premire chapelle  gauche, un tombeau de marbre blanc en
     forme d'urne contenoit les restes mortels de Jeanne Armande de
     Schomberg, femme de Charles de Rohan, duc de Montbason, etc.,
     morte en 1700.

     La seconde appartenoit  la famille de Beringhem. Dans cette
     chapelle avoit t inhum le marchal d'Uxelles, ambassadeur
     extraordinaire au congrs d'Utrecht, ministre du conseil de
     rgence, etc., mort en 1730.

     La troisime, richement dcore, appartenoit  la famille des
     Rostaing, et toit ferme d'une grille. Elle contenoit plusieurs
     tombeaux de ses membres les plus distingus: sous la croise,
     toient reprsents  genoux Tristan de Rostaing, mort en 1591,
     et Charles de Rostaing son fils, mort en 1660. Une urne porte
     sur une colonne de marbre renfermoit le coeur d'Anne Hurault,
     fille du chancelier de Chiverni, femme de Charles de Rostaing,
     dont nous venons de parler, morte en 1635. On y voit encore les
     bustes de quatre autres personnages de cette maison[553].

          [Note 553: Les monuments des Rostaing, de Marie de
          Barbezires, de Raimond Phlippeaux, des comtes d'Harcourt,
          et du marchal de Marillac, avoient t dposs au muse des
          Petits-Augustins. Toutes ces sculptures toient d'une grande
          mdiocrit.]

     Dans la quatrime, une figure  genoux devant un prie-Dieu
     offroit un portrait de Claude-Marie de l'Aubespine, femme de
     Mdric Barbezires, seigneur de Chemerault, morte en 1613.

     Dans le choeur et dans le chapitre avoient t inhums plusieurs
     gnraux de l'ordre, et les PP. Jrme et Turquois, prdicateurs
     estims du dix-septime.

La bibliothque de ce couvent pouvoit contenir environ 24,000
volumes.




LES CAPUCINS.

Au commencement du seizime sicle, plusieurs ordres religieux,
institus dans les ges prcdents, s'toient plus ou moins carts
des rgles prescrites par leurs saints fondateurs; et l'ordre de saint
Franois n'avoit pas t exempt de ce relchement. En 1525, _Mathieu
de Baschi_, religieux de cette observance, fut le premier qui, non
content de pratiquer sa rgle dans toute son austrit, crut devoir
entreprendre d'y ramener ses confrres par ses exhortations et ses
exemples. Ses soins et son zle ne furent pas sans succs; et il
parvint bientt  rassembler auprs de lui quelques imitateurs de sa
pauvret et de sa pnitence. Pour se distinguer de leurs anciens
confrres, ces nouveaux religieux prirent un habit particulier[554]:
c'toit une longue robe de bure surmonte d'un capuce, ou capuchon
pointu, qui fit donner le nom de _capucins_  ceux qui embrassrent
cette nouvelle rforme. Ils portoient aussi une longue barbe,
marchoient nu-pieds et ne vivoient que d'aumnes. Cependant cet
institut ne prit une forme rgulire qu'en 1529, poque  laquelle le
chapitre fut assembl pour la premire fois. On y fit des
constitutions[555] qui furent approuves, ainsi que l'ordre, par une
bulle de Paul III, du 25 aot 1536. Alors ces religieux furent adopts
et reconnus par l'glise entire, sous le nom de _frres mineurs
capucins_, et leur nombre s'accrut assez rapidement. Mais ils
n'obtinrent point, dans ces premiers temps, la permission de s'tendre
au-del de l'Italie; et le cardinal Charles de Lorraine, qui avoit
connu des capucins au concile de Trente, et qui en avoit fait venir
quatre qu'il logea dans son parc de Meudon, fut oblig de solliciter
une bulle pour autoriser leur tablissement en France. Tels furent,
dans ce royaume, les foibles commencements de cet ordre fameux.

          [Note 554: Il leur fallut pour cela une permission du pape,
          qui leur fut accorde par une bulle du 13 juillet 1528.]

          [Note 555: Par ces constitutions il leur fut accord un
          vicaire-gnral; mais en 1619 Paul V lui donna le titre de
          _gnral_, et le rendit indpendant de celui des frres
          mineurs.]

Quelques historiens pensent qu'aprs la mort du cardinal, dcd le 26
dcembre 1574, ces religieux s'en retournrent en Italie[556]. Quoi
qu'il en soit, il parot certain que les vues de ce prlat pour
l'tablissement des capucins en France furent remplies avant sa mort:
car nous voyons que, ds 1572, le pre Pierre Deschamps, cordelier
franois, ayant embrass cette rforme, le dsir de mener une vie plus
rgulire lui procura bientt quelques compagnons qui se logrent avec
lui  Picpus[557]. Il eut alors recours au pape Grgoire XIII, qui,
par sa bulle du 10 mai 1574, lui permit d'tablir en France l'ordre
des frres mineurs capucins, permission qui dj lui avoit t
accorde par Charles IX[558].

          [Note 556: Hist. de Par., t. II, p. 1132.]

          [Note 557: L'abb Lebeuf recule l'tablissement des Capucins
          jusqu'en 1515. Cette date manque d'exactitude sous tous les
          rapports, puisqu'ils ne furent tablis en Italie qu'en 1525,
          et en France en 1574.--Sauval n'est pas plus exact lorsqu'il
          dit que leur premire maison fut fonde et btie  Meudon en
          1585, par le cardinal de Lorraine (mort en 1574); que
          quelques-uns furent installs en mme temps  Picpus, ce qui
          arriva en 1572; enfin que Henri III leur fit btir, vers
          l'an 1603, leur couvent prs les Tuileries, tandis que ce
          prince est mort  Saint-Cloud en 1589.]

          [Note 558: Les registres du parlement, au 11 juillet 1574,
          nous apprennent que onze de ces religieux assistrent au
          convoi de Charles IX, dcd le 30 mai prcdent.]

Pour consolider cet tablissement, le gnral de l'ordre envoya en
France un commissaire gnral, avec douze religieux. Catherine de
Mdicis se dclara sur-le-champ protectrice de cette nouvelle
communaut, et lui fit obtenir un emplacement pour btir une glise
et un couvent, don qui fut confirm par lettres-patentes du mois de
juillet 1576, enregistres le 6 septembre suivant. Ainsi les capucins
s'tablirent cette anne mme au lieu qu'ils ont occup jusqu'au
moment de la rvolution. Henri IV et ses successeurs, anims du mme
esprit, ne cessrent point d'accorder une protection toute
particulire  ces nouveaux enfants de saint Franois, qui, en 1789,
comptoient en France plus de trois cents couvents de leur ordre.

Les btiments rguliers des capucins de la rue Saint-Honor toient
moins simples que ceux des autres couvents du mme ordre[559], et
d'ailleurs si vastes qu'ils pouvoient contenir une communaut de 150
religieux. On leur avoit accord cette grande tendue de terrain,
parce que, lors de leur tablissement, il n'y avoit aucune raison de
le mnager dans un lieu qui toit encore peu habit et hors de la
ville. Ces btiments furent renouvels en 1722. En 1731 ces pres
firent rebtir le portail et le mur du clotre, qui suivoient
l'alignement de la rue Saint-Honor; le choeur de leur glise fut
galement reconstruit en 1735. C'est surtout dans ces dernires
constructions qu'ils se sont un peu carts de la simplicit uniforme
constamment adopte dans tous les couvents de leur ordre.

          [Note 559: Il faut toutefois en excepter le nouveau couvent
          de la Chausse-d'Antin, dont nous ne tarderons pas 
          parler.]

Jaillot a trouv, dans un mmoire manuscrit, que cette glise, qui,
dans le principe, n'toit qu'une simple chapelle, avoit t ddie le
28 novembre 1575. Elle fut sans doute rebtie peu de temps aprs; car
on a un autre acte de ddicace, dat de 1583, lequel est, de mme que
le premier, sous le titre de l'_Assomption de la Vierge_. Ce btiment
n'tant pas assez vaste, et l'ordre prenant de jour en jour plus de
consistance, on jeta les fondements de l'glise qui a subsist jusqu'
l'poque de la rvolution. Commence en 1603, elle fut finie en 1610,
et ddie le 1er novembre de la mme anne; l'architecture en toit
mdiocre.

Cette maison, la plus considrable en France d'un ordre qu'un sicle
absurde et frivole accabloit d'un injuste et sot mpris, a produit un
grand nombre de sujets distingus par leur naissance ou par leurs
talents[560], et dont les noms ont pass mme avec gloire  la
postrit. Mais ce qui rendoit ces religieux vraiment recommandables,
c'toit la rgularit avec laquelle ils remplissoient tous les devoirs
d'un tat austre, leur zle infatigable dans les fonctions les plus
pnibles du saint ministre, surtout une charit qu'aucun obstacle,
aucun danger ne pouvoient effrayer ni ralentir. Le temps est dj venu
o l'on commence  regretter la destruction, o l'on sent vivement
quelle toit l'utilit de ces saintes runions dont les membres, au
milieu de la corruption des grandes villes, offraient des exemples
frappants, ou, pour mieux dire, des leons vivantes de toutes les
vertus chrtiennes, les prchoient publiquement dans les temples en
mme temps qu'ils les pratiquoient aux yeux de tous; et, s'ils ne
parvenoient pas  dtruire entirement les mauvaises moeurs,
contribuoient du moins  en arrter le dbordement, qui maintenant n'a
plus de frein, et n'en pourra dsormais trouver que dans la rigueur
inflexible des cours d'assises et dans une rdaction plus svre du
code criminel.

          [Note 560: Nous citerons entre autres le P. _Ange de
          Joyeuse_, fameux par son inconstance, son courage et sa
          dvotion[560-A]; le P. _Joseph Le Clerc_, autre capucin
          clbre, le confident et l'un des principaux agents du
          cardinal de Richelieu; le P. _Athanase Mol_, frre du
          prsident _Mathieu Mol_; le P. _J. B. Brlart_, frre du
          chancelier de ce nom; le P. _Sraphin de Paris_, l'un des
          prdicateurs ordinaires de Louis XIV, orateur, dit La
          Bruyre, qui, avec un style nourri des saintes critures,
          expliquoit la parole divine uniment et familirement, ce
          qu'il n'osoit esprer de son sicle. Le P. _Michel
          Marillac_, fils du garde des sceaux, etc., etc. Les jeunes
          religieux de cette maison s'toient appliqus, vers la fin
          du dernier sicle,  l'tude des langues savantes, et ils y
          avoient fait des progrs tels, qu'on pouvoit esprer
          beaucoup de leurs travaux et de leurs lumires, lorsque la
          rvolution est venue tout dtruire et tout disperser.]

          [Note 560-A: C'est de lui que Voltaire a dit:

            Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CAPUCINS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Assomption, par _La Hire_.

     Dans le rond, un portement de croix, par le mme.

     Au-dessus de l'autel, les vingt-quatre vieillards prosterns
     devant le trne de l'Agneau, par _Dumont_.

     Derrire l'autel, du ct du clotre, un beau Christ mourant, par
     _Le Sueur_.

     Dans la sacristie, Mose serrant la manne dans l'arche, par
     _Collin de Vermont_.

     Dans la dernire chapelle, prs la porte, le martyre du P. Fidel,
     capucin et missionnaire  la Chine, par _Robert_.


     STATUES ET TOMBEAUX.

     Dans un des corridors du rez-de-chausse, une statue de saint
     Augustin.

     Dans la nef, les tombeaux des _PP. Ange de Joyeuse_ et _Joseph Le
     Clerc du Tremblay_, dont nous avons dj parl.

La bibliothque de cette maison contenoit environ vingt-quatre mille
volumes. On y voyoit un modle[561] en nacre de perles de l'glise du
Saint-Spulcre  Jrusalem, et deux beaux globes cleste et terrestre,
faits par _Coronelli_ en 1693[562].

          [Note 561: Ce modle leur avoit t donn par M. de
          Vergennes, ministre des affaires trangres, qui l'avoit
          lui-mme reu des Turcs, chez qui il avoit t en
          ambassade.]

          [Note 562: Tous les btiments des Capucins ainsi que ceux
          des Feuillans, qui toient situs vis--vis, ont t
          dmolis; et sur ces vastes emplacements ont t perces
          plusieurs rues nouvelles; _voyez_ l'article _Monuments
          nouveaux_.]




LES RELIGIEUSES

DE L'ASSOMPTION.

Derrire les btiments des Capucins toit le couvent de l'Assomption,
dont il ne reste plus aujourd'hui que l'glise. C'toit la demeure
d'une communaut de religieuses de l'ordre de saint Augustin, qui y
avoient t tablies en 1632 par le cardinal Franois de La
Rochefoucauld. Ces religieuses, connues avant cette poque sous le nom
d'_Haudriettes_, avoient alors leur maison  l'entre de la rue de la
Mortellerie, prs de la Grve. Nous parlerons en son lieu de l'origine
de cette communaut ou hospice; il ne sera question ici que de
l'vnement qui causa la translation de la plupart d'entre elles  la
rue Saint-Honor, translation qui excita dans le temps de vives
rclamations, sur la justice desquelles les historiens sont partags.
L'exposition des faits, constats par des actes et des titres
authentiques, mettra le lecteur en tat fixer son opinion.

La maison, fonde par tienne _Haudri_, pour y recevoir de pauvres
filles ou veuves, n'toit pas dans son origine regarde comme un
couvent rgulier; mais il parot certain que dans la suite les _bonnes
femmes_ de la chapelle des Haudriettes (c'est ainsi qu'elles sont
qualifies dans les actes du temps) formrent une communaut
rgulire, assujettie, par le fait, aux lois et observances auxquelles
toient soumises les maisons religieuses. Cet tat de choses duroit
depuis plus de deux cents ans, lorsque les Haudriettes, considrant
que leurs anciennes constitutions n'toient point conformes  l'tat
religieux qu'elles avoient embrass, sollicitrent le cardinal de La
Rochefoucauld d'y faire les changements que les circonstances
exigeoient. Ce prlat qui, en sa qualit de grand aumnier, avoit
juridiction sur cet hospice, acquiesa  leur demande, et jugea
convenable de leur faire embrasser la rgle de saint Augustin. Les
religieuses s'y soumirent avec joie, et s'y engagrent par des voeux
solennels, le 27 novembre 1620. Ces changements furent aussitt
autoriss par le roi Louis XIII, et ensuite confirms par une bulle de
Grgoire XV, du 5 dcembre 1622.

Deux ans aprs cette rforme, c'est--dire le 20 juillet de cette
mme anne, les Haudriettes prsentrent requte au cardinal, 
l'effet d'tre transfres dans une autre maison, se plaignant que
celle qu'elles occupoient toit situe dans un endroit malsain, trop
voisin de la rivire, expos souvent aux inondations, et par cela mme
peu propre aux exercices paisibles de la vie religieuse. Le
rformateur ayant visit en personne l'ancien couvent, et vrifi la
justice de ces plaintes, autorisa la translation dans un lieu plus
salubre. On n'en trouva point qui fut plus convenable  l'excution de
ce dessein que la maison mme que ce cardinal occupoit au faubourg
Saint-Honor. _Six religieuses, qui seules_, selon Jaillot,
_composoient_ alors toute la communaut des Haudriettes, furent,
d'aprs leur propre demande, transfres dans l'htel du cardinal, o
elles firent aussitt construire et distribuer les logements d'une
manire convenable  une communaut. Cette demeure nouvelle prit alors
le nom du couvent de l'Assomption. Le titre de l'hpital d'tienne
Haudri fut teint et supprim; on en runit les revenus au nouveau
monastre du faubourg Saint-Honor; et l'emplacement qu'il occupoit
fut destin  des usages profanes, la chapelle excepte.

Telle est l'exposition des faits sur lesquels les historiens sont 
peu prs d'accord; mais ils sont loin de l'tre sur les motifs et
l'utilit du changement des Haudriettes en religieuses de
l'Assomption.

D'abord Sauval, et ceux qui l'ont aveuglment copi, ont hasard, sans
le moindre examen, une opinion injurieuse  la mmoire du cardinal de
La Rochefoucauld, en lui supposant, dans cette rforme, des vues
d'intrt personnel pour la vente de son htel. Jaillot repousse avec
chaleur un soupon aussi avilissant, et justifie ce prlat par un fait
matriel qui tranche toute discussion. C'est que, ds le 16 aot 1605,
il avoit vendu son htel aux jsuites, et que ce fut d'eux que les
religieuses de l'Assomption l'achetrent par contrat du 16 fvrier
1623.

Sauval, qui montre contre le cardinal de La Rochefoucauld et les
religieuses de l'Assomption une animosit qui fait suspecter sa bonne
foi, prtend que de quarante religieuses formant la communaut des
Haudriettes, six seulement consentirent  tre transfres au faubourg
Saint-Honor, et que les religieuses restes  la maison de la rue de
la Mortellerie formrent des oppositions tant  la bulle qu'aux
lettres-patentes du roi; qu'elles obtinrent mme, au grand conseil, un
arrt du 13 dcembre 1624, qui ordonna qu'elles seroient rtablies
dans leur hpital, et qu'elles rentreroient en possession de tous
leurs biens et revenus. Nous avons vu que Jaillot avance que les six
religieuses transfres formoient alors toute la communaut; il rpond
 l'objection de l'arrt du 13 dcembre 1624, que ce furent quelques
pauvres filles, lesquelles cachoient dans le faubourg Saint-Marcel
leur misre et leur paresse, qui, sous le nom d'Haudriettes, se
pourvurent au grand conseil, et obtinrent l'arrt en question.

Comme ni l'un ni l'autre historien n'appuie son assertion d'aucune
autorit, il nous semble qu'on approcheroit beaucoup de la vrit en
disant que la translation et la rforme ne se firent pas d'un
consentement unanime, et qu'un petit nombre de religieuses, auxquelles
se joignirent peut-tre quelques filles ou veuves qui recevoient des
secours dans cet hpital, obtinrent l'arrt dont il est parl. Quoi
qu'il en soit, cet arrt fut cass par celui du conseil d'tat, du 19
du mme mois de dcembre.

Ces contradictions ne furent pas les seules que les religieuses de
l'Assomption eurent  prouver dans leur nouvel tablissement. Les
hritiers de Jean Haudri les attaqurent par les voies juridiques,
comme ayant dtourn les biens de la fondation du vritable objet
auquel ils avoient t destins par le fondateur. Les administrateurs
des hpitaux revendiqurent aussi, de leur ct, les revenus de
l'ancienne maison des Haudriettes, comme faisant partie du bien des
pauvres. Nonobstant toutes ces rclamations et oppositions, le conseil
d'tat persista dans ses arrts prcdemment rendus, confirma les
changements faits par le cardinal de La Rochefoucauld, et ordonna
l'enregistrement, au grand conseil, de la bulle, des lettres-patentes
et des statuts faits pour la rforme des Haudriettes.

Jusqu'en 1670, les religieuses de l'Assomption n'eurent dans leur
maison qu'une trs-petite chapelle. Leur communaut tant devenue plus
nombreuse, elles firent btir l'glise et le dme qui existent
aujourd'hui, sur les dessins d'Errard, peintre du roi et premier
directeur de l'acadmie de France  Rome. Les travaux, commencs en
1670, furent achevs six ans aprs; et le 14 aot 1676, l'glise fut
bnite par M. Poncet, archevque de Bourges.

Ce monument a la forme d'une tour leve, surmonte d'une calotte
sphrique de soixante-deux pieds de diamtre. Elle est orne de
caissons et de peintures  fresque, par Charles de La Fosse,
reprsentant l'Assomption de la Vierge.

On peut justement reprocher  ce petit difice d'tre beaucoup trop
lev pour son diamtre, ce qui donne  son intrieur l'apparence d'un
puits profond plutt que la grce d'une coupole bien proportionne.
Cette lvation intrieure, qui sans doute n'et pas t trop forte si
la coupole et t soutenue sur des arcades et pendentifs au milieu
d'une nef, d'un choeur et des bras d'une croix grecque ou latine,
devient excessive lorsqu'elle se trouve borne de toutes parts par un
mur circulaire; et le spectateur, ne pouvant avoir une recule
suffisante, ne parvient  considrer la vote qu'avec une trs-grande
gne. Cette tour, qui monte galement de fond par dehors, sans presque
aucun empatement, n'a point l'effet pyramidal ni l'lgance qu'elle
et acquise par des retraites bien mnages.

Le seul portail, plac dans la cour de ce monastre et dcor de
colonnes corinthiennes couronnes d'un fronton, dans une forme
approchant de celle du portique du Panthon, est assez agrable, si on
le considre  part; mais il est beaucoup trop petit pour l'ensemble
gnral, et se trouve cras par le dme[563].

          [Note 563: _Voyez_ pl. 70. Il avoit t question d'un plan
          de restauration pour cet difice, dans lequel on devoit
          ajouter aux constructions dj existantes une nef spacieuse
          en forme de basilique; et le dme, qui maintenant compose
          seul toute l'glise, et t rserv uniquement pour le
          choeur. Si ce plan toit excut, le nom de l'habile
          architecte qui l'a conu (M. Molinos) nous donne l'assurance
          qu'alors l'glise de l'Assomption deviendroit un monument
          digne d'tre remarqu.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE L'ASSOMPTION.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Nativit, par _Houasse_.

     Vis--vis la porte d'entre, un Christ, par _Nol Coypel_.

     Au-dessus de la porte, la Conception de la Vierge, par _Antoine
     Coypel_.

     Dans une des chapelles derrire le choeur, un saint Pierre
     dlivr de prison, par _La Fosse_.


     _Entre les vitraux qui clairent le dme._

     La Prsentation de la Vierge au temple, par _Bon Boulogne_.

     Le Mariage de la Vierge, par le mme.

     L'Annonciation, par _Stella_.

     La Visitation et la Purification, par _Antoine Coypel_.

     Une fuite en gypte, par _Franois Lemoine_.

     Sur le plafond du choeur des religieuses, la Trinit, par _La
     Fosse_.




LES FILLES DE LA CONCEPTION.

Les filles de la Conception toient des religieuses qui suivoient la
rgle du tiers-ordre de Saint-Franois, et occupoient un couvent situ
dans la rue Saint-Honor, vis--vis celui de l'Assomption. Les
historiens de Paris ne nous apprennent presque rien touchant ce
monastre, qui fut fond, en 1635, par les soins de madame Anne Petau,
veuve de Ren Regnault de Travers, conseiller au parlement de Paris.
Cette dame, ayant conu le pieux dessein de procurer  la capitale une
communaut de l'observance du tiers-ordre de Saint-Franois, parvint
 engager treize religieuses d'un couvent de Toulouse  se rendre 
Paris dans une maison qu'elle leur avoit destine. Elles y arrivrent
au mois de septembre 1635, et leur fondatrice pourvut  leurs besoins
essentiels en donnant,  cet effet, une somme de 45,000 liv. devant
produire 3,000 livres de rente. Ces actes n'avoient t faits que
d'aprs le consentement et l'autorisation de l'archevque de Paris;
et, ds le mois de fvrier de cette mme anne, ces religieuses
avoient obtenu, avec les lettres-patentes qui permettoient leur
tablissement, une bulle d'Urbain VIII qui le confirmoit. Elles
prouvrent cependant quelques obstacles de la part des religieuses de
Sainte-lisabeth, qui toient du mme ordre, quoique quelques-uns de
leurs statuts fussent diffrents[564]. Mais les difficults furent
presque aussitt termines, au moyen d'une transaction consentie, le
25 juillet, par les suprieures de deux communauts; en consquence,
les lettres-patentes portant l'tablissement  Paris des filles de la
Conception furent enregistres au parlement le 4 aot de la mme anne
1635[565].

          [Note 564: Hist. de Par., t. II, p. 1254.]

          [Note 565: Les religieuses de Sainte-lisabeth toient
          diriges par des religieux de leur congrgation, et celles
          de la Conception faisoient profession d'tre soumises aux
          suprieurs ecclsiastiques ordinaires.]

Il parot qu' cette poque les couvents et autres tablissements
religieux toient dans une certaine dpendance de la paroisse sur
laquelle ils toient tablis; car on lit dans Sauval qu'en 1635 il fut
fait une convention entre les religieuses de la Conception et le cur
de Saint-Roch, portant qu'elles clbreront les ftes de la paroisse,
et prsenteront  l'offrande, le jour de la fte des Cinq-Plaies, un
cierge d'une livre et un cu d'or.

Ce couvent ne fut jamais dans un tat bien florissant, les dpenses
que ces religieuses avoient t obliges de faire successivement tant
beaucoup trop fortes pour leur modique revenu, que diminuoit encore
l'augmentation progressive des choses ncessaires  la vie. Toutefois
elles se soutinrent pendant plus d'un sicle, par une conomie svre
et les libralits de quelques personnes charitables. Mais, en 1713,
leur pauvret toit telle, qu'elles eussent t forces d'abandonner
leur couvent, si M. d'Argenson, pntr de la triste situation de ces
saintes filles, n'en et fait  Louis XIV un tableau dont ce prince
fut touch. Par un arrt du 29 mars 1713, il leur fut accord une
loterie d'un million quatre-vingt mille livres de capital, dont le
bnfice calcul  15 pour 100 produisit une somme suffisante pour
rtablir les affaires de cette communaut.

Ce couvent n'avoit rien dans ses btiments qui ft digne d'tre
remarqu. Son glise, mdiocrement dcore, ne possdoit que deux
tableaux, par _Boulogne l'an et Louis Boulogne_. L'un reprsentoit
la Conception de la Vierge, l'autre sainte Genevive recevant la
mdaille des mains de saint Germain[566].

          [Note 566: Les btiments de cette communaut ont t changs
          en maisons particulires.]




LA PLACE LOUIS XV

ET LE GARDE-MEUBLE.

 peu de distance du couvent des filles de la Conception se termine la
rue Saint-Honor et commence celle du faubourg du mme nom. Ces deux
rues sont spares l'une de l'autre,  droite par l'ancien boulevart
qui commence  cet endroit,  gauche par la rue Royale, laquelle sert
d'entre  la place Louis XV. En arrivant sur cette place, on se
retrouve vis--vis du jardin des Tuileries, du ct du pont Tournant.
Ce jardin est alors situ  l'orient du spectateur; il a devant lui le
beau pont Louis XVI;  l'occident, son oeil se repose sur les masses
imposantes de verdure que forment le Cours-la-Reine et les
Champs-lyses, d'o ses regards peuvent s'tendre par la grande alle
jusqu' la barrire de l'toile; enfin, s'il se retourne au nord,
cette partie lui offre la riche dcoration des deux colonnades du
Garde-Meuble et de l'difice correspondant, et dans le fond du
tableau, par-del la rue Royale, la nouvelle glise de la Magdeleine,
non encore acheve.

La place dont nous parlons toit, dans l'origine, une esplanade
entoure d'un foss, esplanade qui sparoit le jardin des Tuileries du
Cours-la-Reine, et dont une partie servoit de magasin aux marbres du
roi. La vaste tendue de ce terrain le fit juger propre  recevoir la
statue questre que, ds l'an 1748, la ville avoit dcid de faire
lever  Louis XV. Le roi en ayant agr le projet, des
lettres-patentes furent expdies  ce sujet le 21 juin 1757.
Cependant, ds le 22 avril 1754, la premire pierre en avoit t pose
avec une grande solennit.

Cette place, qui a cent vingt-cinq toises de long sur
quatre-vingt-sept de large entre les constructions intrieures, forme
une enceinte octogone, entoure de fosss de onze  douze toises de
largeur sur quatorze pieds de profondeur. Ces fosss communiquent
entre eux par des ponts de pierre avec des archivoltes, et sont bords
par des balustrades, le long desquelles rgne un trottoir lev de
quelques degrs au-dessus du sol, et qui se prolonge dans tout le
contour de la place.

Compose d'abord de quatre grandes pices de gazon maintenant en
friche, la place Louis XV est divise en quatre parties par le chemin
qui conduit du boulevart au pont Louis XVI, et des Tuileries aux
Champs-lyses. Les quatre trottoirs qui remplissent l'espace
intermdiaire sont termins par de petits pavillons qui ont pour
amortissement des socles dcors de guirlandes, et destins  porter
des figures qui n'ont point t excutes.

Telle est cette place, qui, dcouverte entirement de trois cts,
prsente, dans la seule partie du nord, une ligne de btiments qui la
termine. Ce caractre, si diffrent de celui de toutes les autres
places de Paris, ne lui a point t donn sans raison: ceux qui en
conurent le plan voulurent que, dans la position unique o elle est
situe, la place Louis XV, environne, dans tous ses aspects, d'objets
ou imposants ou agrables, de monuments existants ou projets, ft
plutt un centre de tous ces points de vue si varis qu'un ensemble de
constructions conues sur un plan symtrique. Les divers travaux qui,
depuis son origine, ont t excuts dans les espaces environnants,
ceux qui se prparent ou s'excutent encore aujourd'hui, ont justifi
et justifient de plus en plus cette conception nouvelle, qui fut
extrmement critique dans le principe, et que critiquent encore tous
ceux qui veulent que les rgles l'emportent toujours sur les
convenances, principe dont l'extrme rigueur peut avoir de grands
inconvnients et jeter mme dans les fautes les plus graves.

La statue en bronze de Louis XV toit place au milieu de
l'intersection des quatre chemins qui traversent cette place, en face
de la grande alle des Tuileries et de la grande route de Neuilly. Le
monarque y toit reprsent  cheval, en costume romain, et couronn
de lauriers. Cette figure, qui n'toit pas sans lgance, mais qui
manquoit de style, et surtout de ce caractre hroque qu'on exige
dans les monuments de ce genre, avoit t modele par Edme Bouchardon,
sculpteur du roi, et fondue d'un seul jet, en 1760. Cet artiste, tant
mort deux ans aprs, n'eut pas la satisfaction de voir  sa place un
ouvrage qu'il regardoit comme son chef-d'oeuvre[567] et comme le gage
de son immortalit. La statue ne fut leve qu'en 1763. Aux quatre
angles du pidestal toient places quatre figures colossales
excutes par _Pigalle_[568], et reprsentant des Vertus caractrises
par leurs attributs: des guirlandes de laurier, des cornes
d'abondance, etc., ornoient la corniche du pidestal dont la hauteur
toit de vingt-deux pieds. Des tables de marbre charges
d'inscriptions[569], des bas-reliefs en bronze[570] en couvroient les
quatre surfaces, et sur le socle toient poss deux grands trophes,
offrant un mlange de boucliers, de casques, d'pes et de piques
antiques, galement jets en bronze.

          [Note 567: Il y avoit travaill pendant douze annes
          conscutives.]

          [Note 568: C'toit _Bouchardon_ lui-mme qui avoit demand
          cet artiste pour son successeur. Ces quatre figures, d'un
          style manir et mesquin, reprsentoient _la Force_, _la
          Paix_, _la Prudence_ et _la Justice_.]

          [Note 569: _Voyez_ pl. 68. Les inscriptions toient places
          sur les deux faces qui regardoient les Tuileries et les
          Champs-lyses. La premire toit ainsi conue:

               _Ludovico XV. Optimo principi, quod ad Scaldim, Mosam,
               Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europ
               felicitatem qusivit._

          On lisoit sur la seconde:

               _Hoc pietatis public monumentum Prfectus et diles
               decreverunt, anno M.DCC.XLVIII, posuerunt anno
               M.DCC.LXIII._]

          [Note 570: Ces bas-reliefs, de sept pieds et demi de long
          sur cinq de haut, offroient, du ct de la rivire, le roi
          dans un quadrige, couronn par la Victoire et conduit par la
          Renomme; de l'autre, le mme prince assis sur un trophe,
          et donnant la paix  ses peuples.]

Une magnifique balustrade de marbre blanc entouroit ce monument[571].

          [Note 571: Il a t renvers le 10 aot 1792. C'est devant
          le pidestal mutil de cette statue que fut consomm
          l'assassinat juridique de Louis XVI, le 21 janvier 1793, et
          que coula, sur un chafaud permanent, le sang le plus pur
          de la France.]

Les deux btiments qui terminent cette place du ct du boulevart
prsentent deux faades de quarante-huit toises de longueur chacune,
sur soixante-quinze pieds de hauteur, places  seize toises de
distance de la balustrade des fosss, et spares l'une de l'autre par
la rue Royale dont nous venons de parler. Des avant-corps couronns de
frontons en forment les extrmits, et, dans l'espace qui spare ces
constructions, une suite d'arcades dcores de bossages et formant
galeries, sert de soubassement  un pristyle de colonnes isoles
d'ordre corinthien; au-dessus rgne une balustrade dans toute la
longueur de chaque difice.

Ces deux monuments ont t excuts sur les dessins de M. Gabriel; et,
comme nous l'avons dit, leur objet principal fut de terminer de ce
ct la place par une architecture pittoresque et somptueuse. On voit
videmment, dans la disposition des colonnades qui en occupent la
partie suprieure, que l'architecte a eu l'intention de rivaliser avec
celles que Perrault a leves sur la faade du Louvre; mais, de l'aveu
de tous les connoisseurs, la palme est encore reste au dernier. En
voulant viter ce qu'on a quelquefois appel un dfaut dans l'ouvrage
de Perrault, c'est--dire l'accouplement des colonnes, l'artiste
moderne, par l'infriorit de son travail, a donn une preuve
nouvelle qu'il existe dans l'architecture un beau relatif indpendant
de tous les principes, d'o il peut rsulter des effets suprieurs 
la marche rgulire qu'ils ont consacre, et dont la rgularit n'est
quelquefois que l'absence des dfauts. M. Gabriel auroit peut-tre
russi  faire condamner Perrault, s'il et donn  ses ordonnances
plus de gravit, moins de maigreur aux colonnes, moins de largeur aux
entre-colonnements, plus de caractre aux profils et aux objets de
dcoration, et s'il et fait choix d'un plus heureux soubassement. Au
reste cette architecture a de l'clat, de la magnificence, et prsente
un point de vue riche et lgant[572].

          [Note 572: _Voyez_ pl. 60. Le btiment de la gauche toit et
          est encore occup par des particuliers; celui de la droite
          servoit autrefois de garde-meuble de la couronne. On y
          voyoit les grands meubles, comme lits, dais, etc., servant
          au sacre de nos rois; les diamants de la couronne, la
          chapelle d'or du cardinal de Richelieu, la nef d'or qui
          servoit dans les grandes crmonies, des tapisseries
          magnifiques des Gobelins et de la Savonnerie; une quantit
          innombrable de vases de jaspe, agate, cristal de roche,
          etc.; des armures anciennes et trangres, etc., etc.]




COURS-LA-REINE,

ET CHAMPS-LYSES.

Nous allons achever de dcrire successivement les diffrents aspects
ou monuments que l'oeil embrasse du milieu de la place immense qu'ils
environnent; et, pour suivre une sorte d'ordre qui nous ramne dans
l'itinraire du quartier, nous parlerons d'abord des _Champs-lyses_
et du _Cours-la-Reine_, qui se prsentent en face du jardin des
Tuileries.

Le vaste emplacement o se trouvent aujourd'hui ces belles promenades
toit anciennement couvert de petites maisons irrgulires et isoles,
accompagnes de jardins, de prs et de terres labourables. En l'anne
1616, la reine mre, Marie de Mdicis, ayant achet une partie de ce
terrain, y fit planter trois alles formes par quatre rangs d'arbres,
et fermes aux deux extrmits par des grilles de fer. Cette promenade
toit rserve uniquement pour cette princesse et pour sa cour,
lorsqu'elle vouloit prendre l'air en carrosse; et ce fut cette
destination particulire qui lui fit donner le nom de _Cours-la-Reine_.
Ce cours rgnoit comme aujourd'hui le long de la rivire, dont il toit
spar par la chausse de la grande route de Versailles. De l'autre
ct, des fosss le sparoient d'une plaine dans laquelle on passoit sur
un petit pont de pierre. En 1670, cette plaine, qui s'tendoit jusqu'au
Roule, fut plante d'arbres formant plusieurs alles, au milieu
desquelles on mnagea des tapis de gazon; et cette nouvelle promenade
prit ds lors le nom de _Champs-lyses_. L'alle du milieu, plus
spacieuse que les autres, aboutissoit, ds ce temps-l, d'un ct 
l'esplanade o est actuellement la place Louis XV, et de l'autre 
l'endroit qu'on appelle aujourd'hui l'_toile_, par-del la barrire.
Les arbres du Cours-la-Reine, qui avoient t plants en 1616, furent
arrachs en 1723, par l'ordre du duc d'Antin, alors surintendant gnral
des btiments, qui en fit replanter d'autres dans l'arrangement o ils
sont encore aujourd'hui. En 1764, M. de Marigny, autre surintendant des
btiments, fit aussi replanter les Champs-lyses. Les alles, traces
et distribues alors suivant un nouveau plan et dans une nouvelle
symtrie, en ont fait une des promenades les plus agrables de Paris, et
l'entre la plus magnifique de cette belle capitale[573].

          [Note 573: _Voy._ pl. 61.]




PONT LOUIS XVI.

Ds 1722, la ville de Paris avoit t autorise par lettres-patentes 
faire un emprunt pour l'tablissement d'un pont vis--vis la place
Louis XV. La grande quantit d'htels et de maisons qui s'levoient de
tous cts dans le faubourg Saint-Germain, faisoit sentir davantage de
jour en jour la ncessit de cette communication nouvelle entre les
deux rives, qu'il n'toit alors possible de traverser qu'en allant
chercher le pont Royal, ou en se servant du moyen lent et incommode
d'un bac tabli vis--vis les Invalides. Ce ne fut cependant qu'en
1786 que, par un dit du roi qui permit un emprunt de trente millions
destin aux embellissements de Paris, il fut affect 1,200,000 livres
pour les frais des premires constructions de ce monument: commenc en
1787, il ne fut achev qu'en 1790.

Ce pont, le plus estim de tous ceux qui ornoient alors Paris, est
compos de cinq arches qui diminuent graduellement de largeur.
L'arche du milieu a quatre-vingt-seize pieds d'ouverture; les deux qui
lui sont collatrales, quatre-vingt-sept pieds, et celles qui touchent
les cules soixante-dix-huit. Ces arches offrent dans leur courbure
surbaisse une portion de cercle dont le centre seroit fort au-dessous
du niveau de l'eau, de manire que la ligne totale du pont ne s'carte
de la ligne droite que par une courbe presque insensible et de la plus
grande lgance[574].

          [Note 574: _Voyez_ p. 66.]

L'architecte de ce beau monument, M. Perronnet, en imaginant cette
forme hardie, fit une innovation heureuse, et excuta ce qui
jusqu'alors avoit sembl impraticable. Des arcs ainsi surbaisss ne
sembloient pas devoir offrir une rsistance suffisante, et eussent t
effectivement trop foibles, si l'habile ingnieur n'et trouv la
solution du problme dans la force prodigieuse qu'il donna aux cules,
laquelle est incomparablement plus grande que celle qu'on juge
ncessaire aux cules des ponts en plein cintre. Il avoit dj fait
l'exprience de cette belle et audacieuse construction dans le
magnifique pont de Neuilly[575].

          [Note 575: Ce pont, commenc en 1768, fut achev en 1772. Il
          est compos de cinq arches, galement en votes surbaisses,
          de 120 pieds d'ouverture et de trente pieds de hauteur sous
          la clef, il a environ 750 pieds de long. La largeur des
          piles est de 13 pieds.]

Les piles, qui s'lvent en ligne droite, n'ont que neuf pieds
d'paisseur, et prsentent  l'avant-bec et  l'arrire-bec des
colonnes engages qui soutiennent une corniche de cinq pieds et demi
de hauteur. Les parapets, forms en balustrades, ajoutent encore  la
grce et  la richesse de ce monument.




GLISE DE LA MAGDELEINE.

Il faut revenir maintenant  cette glise paroissiale, dont le nouveau
btiment forme le dernier point de perspective de la place Louis XV.

Elle toit primitivement, comme plusieurs autres, un dmembrement de la
paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, laquelle comprenoit alors dans sa
circonscription tout le territoire situ depuis le chemin de
Saint-Denis, hors de la ville, jusqu'aux environs du bourg de
Saint-Cloud. La plupart des historiens de Paris, sur la foi du
commissaire Delamare, qu'ils ont successivement copi, ont avanc que
l'glise de la Magdeleine, devenue paroisse en 1639, n'toit avant cette
poque qu'une chapelle fonde par Charles VIII en 1487; mais l'abb
Lebeuf dmontre, par des titres authentiques, que l'origine de cette
glise est d'une antiquit beaucoup plus recule; et Jaillot, qui a
vrifi et dvelopp les preuves sur lesquelles ce savant appuie son
opinion, nous semble avoir clairci cette question avec toute
l'exactitude et la sagacit qui le caractrisent.--On sera convaincu,
dit-il, par plusieurs raisons, qu'il existoit une glise  la
Ville-l'vque bien antrieurement  l'anne 1487: 1 si l'on fait
attention que de temps immmorial la Ville-l'vque toit un bourg, que
les vques de Paris y avoient un _sjour_ ou maison de plaisance, des
granges, un port, des dmes, etc., on ne peut gure douter qu'il n'y et
une glise ou chapelle pour le secours des habitants, quoique leur
nombre ne ft pas considrable; 2 la nouvelle clture de la ville sous
Philippe-Auguste mettoit dans la ncessit d'avoir une paroisse dans le
faubourg; 3 ces conjectures dgnrent en preuves  la vue des titres,
qui font mention d'un prtre ou cur de la Ville-l'vque.
Indpendamment du _pouill_[576] du treizime sicle et des suivants, et
d'un titre de 1238[577], dans lequel est nomm le prtre de _Villa
Episcopi_, on trouve que le mercredi avant la Pentecte 1284, le
chapitre de Saint-Germain avoit nomm _tienne de Saint-Germain_
vicaire perptuel de l'glise de la Ville-l'vque[578]: on peut y
ajouter la table des cures du diocse, dans laquelle celle de la
Ville-l'vque est indique; et le contrat du 13 mai 1386, par lequel M.
Le Coq, avocat-gnral, donne  cette glise 30 livres,  la charge par
le cur de clbrer tous les jeudis une messe du Saint-Sacrement; enfin
une sentence de l'official de Paris, du 16 mars 1407, en faveur du
chapitre de Saint-Germain, dans laquelle est nonc son droit, comme
cur primitif, sur les glises de Sainte-Opportune, de Saint-Honor et
de la _Ville-l'vque_, dont il jouit de temps immmorial, _ tali et
tanto tempore cujus initii hominum memoria non existit_[579].

          [Note 576: On appelle ainsi le catalogue, registre ou
          inventaire de tous les bnfices d'un diocse.]

          [Note 577: Pet. Cart., fol. 417.]

          [Note 578: _Gall. Christ._, t. VII, col. 260.]

          [Note 579: Hist. de Par., t. III, p. 102.]

Il y a lieu de croire, d'aprs cela, que la chapelle btie par les ordres
de Charles VIII en remplaa une autre qui existoit auparavant. Ce prince y
ayant tabli en mme temps la confrrie de Sainte-Marie-Magdeleine[580],
l'glise aura t, par cette raison, ddie sous l'invocation de cette
sainte; et il ne faut point chercher d'autre origine  ce nom. L'glise
de la Ville-l'vque ne fut effectivement rige en paroisse avec un cur
titulaire qu'en 1639. Le chapitre de Saint-Germain voulut d'abord y mettre
opposition et faire valoir ses droits[581] sur cette cure; mais il parot
que ses prtentions furent aussitt rejetes, et c'est  tort que l'abb
Lebeuf prtend que les chanoines y ont eu juridiction jusqu' leur runion
au chapitre de la cathdrale.

          [Note 580: La confrrie de Sainte-Marie-Magdeleine fut
          tablie le 20 novembre 1491. Le roi Charles VIII s'en
          dclara le fondateur, et s'y fit recevoir, ainsi que la
          reine son pouse.]

          [Note 581: Les chanoines prtendoient, pour maintenir ce
          droit de cur primitif, avoir celui de venir officier 
          l'glise de la Ville-l'vque, le jour de la fte de la
          patronne.]

Quelques annes aprs que la chapelle de la Magdeleine eut t rige
en paroisse, elle se trouva trop petite pour le nombre toujours
croissant de ses paroissiens. On songea donc  btir une glise plus
spacieuse, et la premire pierre en fut pose, le 8 juillet 1659, par
Anne-Marie-Louise d'Orlans, connue sous le nom de Mademoiselle. Ce
fut cette nouvelle glise qui reut publiquement le nom de
Sainte-Magdeleine: car, dans tous les actes antrieurs  cette poque,
on ne la trouve dsigne que sous le nom d'glise de la
Ville-l'vque[582].

          [Note 582: Cette glise a t entirement dtruite, et
          l'emplacement qu'elle occupoit est maintenant un chantier de
          bois  brler.]

Peu de temps aprs, il s'leva quelques diffrends entre les curs de
Saint-Roch et de la nouvelle paroisse, au sujet des limites
respectives de leurs juridictions; mais ces dbats de peu d'importance
furent termins par un arrt du parlement du 26 fvrier 1671, qui
ordonna que les cltures de la ville, telles qu'elles existoient
alors, serviroient de bornes aux deux paroisses[583].

          [Note 583: Toutefois le cur et les marguilliers de
          Saint-Roch n'acquiescrent  ce jugement qu' condition que
          ces limites ne pourroient prjudicier  leurs droits, en cas
          que, dans la suite, la clture de la ville ft recule ou
          avance.]

Le quartier de la Ville-l'vque s'tant considrablement accru dans
l'espace d'un sicle qui s'toit coul depuis la construction de
l'glise de la Madeleine[584], on pensa  en btir encore une nouvelle
proportionne au nombre de ses paroissiens. On voulut mme qu'elle ft
construite avec une certaine magnificence, comme devant concourir 
l'ornement de la place Louis XV, en face de laquelle on en avoit
choisi l'emplacement,  l'angle du boulevart. M. Constant d'Ivry,
architecte de M. le duc d'Orlans, fut choisi pour mettre  excution
ce grand projet. Ses plans et dessins furent accepts, et l'on posa
la premire pierre le 13 avril 1764. Cet architecte avoit jet les
fondements de cet difice; il l'avoit lev  quinze pieds au-dessus
du sol, lorsqu'il mourut en 1777. M. Couture, qui avoit t associ 
ses travaux, l'ayant remplac seul dans la direction de cette
entreprise, crut devoir modifier le plan et changer l'lvation de
l'difice: en consquence une partie de ce qui avoit t bti fut
dmoli, et l'entre fut dcore d'un pristyle corinthien, dont la
proportion est belle et l'ordonnance sage[585]. Les colonnes, au
nombre de douze, toient dj leves jusqu'aux chapiteaux, lorsque la
rvolution arriva et fit cesser entirement ces travaux, qui
auparavant avoient t plusieurs fois suspendus. Ils furent repris par
ordre de l'usurpateur, et continus sur un plan nouveau qui parot
devoir tre achev sous le rgne de nos rois lgitimes; et ainsi
seront complts les aspects magnifiques qu'offre cette partie de la
capitale que nous venons de dcrire[586].

          [Note 584: L'ancienne glise de la Magdeleine n'a point
          cess de servir au culte, jusqu'au commencement de la
          rvolution, pendant laquelle elle a t abattue. Il n'existe
          aucune gravure de ce petit monument; et celle que nous
          donnons est copie d'aprs un ancien dessin, qui, sans
          doute, est unique. Nous croyons inutile de faire remarquer
          combien est prcieuse cette suite de monuments dtruits
          qu'offre notre ouvrage, et qui, sans lui, n'auroient laiss,
          avant peu, que des traditions confuses et bientt effaces.
          (_Voyez_ pl. 69.)]

          [Note 585: _Voyez_ pl. 62.]

          [Note 586: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]




LES BNDICTINES DE LA VILLE-L'VQUE.

Les religieuses de ce couvent, situ prs de l'glise de la Magdeleine,
vivoient, comme leur nom l'indique, sous la rgle de Saint-Benot. Elles
avoient t tablies dans ce monastre, en 1613, par Catherine
d'Orlans-Longueville et Marguerite d'Orlans-d'Estouteville sa soeur. Ces
deux princesses ayant conu le dessein de fonder une communaut de filles,
et obtenu l'agrment du roi pour son excution, destinrent  cet
tablissement deux maisons avec jardins, formant un enclos  peu prs de
treize arpents, qu'elles avoient acquises  la Ville-l'vque. Ayant fait
disposer l'intrieur de ces difices d'une manire convenable aux
exercices de la vie religieuse, elles s'adressrent  l'abbesse de
Montmartre, et lui demandrent, pour peupler ce nouveau couvent, des
sujets de son monastre. Celle-ci envoya dix religieuses, qui en prirent
possession le 2 avril 1613.

Deux ans aprs, ces saintes filles, encourages par les exemples et les
exhortations de leur suprieure _Marguerite de Veiny-d'Arbouze_[587],
formrent le dessein d'embrasser une rgle plus austre que celle qui
toit pratique dans l'abbaye de Montmartre. Ayant obtenu le consentement
de l'abbesse dont elles dpendoient encore  cette poque, elles
commencrent, le jour de Pques 1615,  observer les jenes, les
abstinences et les austrits de la rgle de saint Benot. Cet exemple
fut, peu de temps aprs, imit par les religieuses de l'abbaye de
Montmartre, et cette observance a continu d'tre suivie dans ces deux
monastres jusqu'au moment de leur destruction.

          [Note 587: Elle fut depuis abbesse et rformatrice du
          Val-de-Grce.]

Ce monastre des Bndictines de la Ville-l'vque avoit d'abord t
rig en prieur dpendant de l'abbaye de Montmartre, ce qui le fit
appeler _le petit Montmartre_, quoique son vritable nom ft celui de
_Notre-Dame de Grce_. Quelques contestations s'tant leves depuis
entre ces deux maisons, il parut convenable et mme ncessaire de les
dsunir. En consquence, le 20 mai 1647, l'abbesse de Montmartre cda
tous les droits et prtentions qu'elle avoit, en cette qualit, sur le
prieur de Notre-dame de Grce; et une somme de 36,000 livres lui fut
accorde, en ddommagement des frais qui avoient t faits pour
l'tablissement, les btiments et la _manutention_ de ce prieur. Par
ce concordat, la nouvelle communaut devint tout--fait indpendante
de l'autre, et fut soumise, quant  sa discipline intrieure, 
l'archevque de Paris. Alors les religieuses de la Ville-l'vque se
pourvurent au parlement le 7 septembre de la mme anne 1647, et y
firent enregistrer les lettres-patentes accordes en 1612  leurs
fondatrices[588].

          [Note 588: Pet. Cart., fol. 109, _verso_, C. 144.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES BNDICTINES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Annonciation attribue  _Lesueur_. Dans
     le sanctuaire, l'Adoration des mages, et Jsus-Christ dans le
     dsert, par _Boullongne an_.--L'Adoration des bergers, par
     _Pierre_. La Cananenne, par un peintre inconnu. Deux tableaux de
     _Champagne_ et deux de _Detroy_, sujets tirs de la vie de N. S.

L'glise de ce couvent a t dtruite, et sur son emplacement on a
pratiqu un passage qui conduit  la rue de l'Arcade.




GLISE PAROISSIALE

DE SAINT-PHILIPPE DU ROULE.

Cette glise paroissiale est situe dans la rue du Faubourg-du-Roule,
 peu de distance de la barrire. Son territoire, qui comprend tout ce
faubourg, dpendoit autrefois de la paroisse de Villers-la-Garenne et
de celle de Clichy. Jusqu'en 1699, il n'y eut, dans cet endroit,
qu'une petite chapelle, servant  l'usage d'un hpital tabli pour les
lpreux. L'poque de la fondation et le nom du fondateur de cette
lproserie sont galement inconnus. Mais comme cet tablissement avoit
pour objet de procurer une retraite et des secours aux ouvriers
monnoyeurs de Paris, on peut conjecturer avec quelque raison qu'il fut
fond par les chefs et directeurs des monnoies; et la permission pour
la construction de la chapelle tant du mois d'avril 1217, il y a lieu
de croire que la fondation de l'hpital n'est pas de beaucoup
antrieure  cette poque: car la religion s'empressoit toujours de
joindre ses consolations spirituelles aux secours que la charit
prparoit pour les malades et les infortuns. Nous voyons dans les
anciens titres[589] que l'vque, par un accord fait entre lui et les
_ouvriers monnoyeurs_, avoit la nomination de quatre places dans cet
hpital; droit qu'il se rserva apparemment comme une indemnit des
terrains qu'il avoit accords, ou des acquisitions qu'il avoit
amorties sur le Roule, dont le territoire toit un fief de l'vch.

          [Note 589: Pet. Cartul., fol. 258, C. 375.]

Cet hpital subsista jusque vers la fin du seizime sicle; mais
insensiblement la maladie pour laquelle il avoit t fond diminuant
en France, il arriva qu'on n'y reut plus personne et que les
btiments tombrent en ruine. Enfin, vers l'an 1699, sur la demande
des habitants, dont le nombre s'toit beaucoup augment, le territoire
du Roule, runi  celui de la Ville-l'vque, fut rig en faubourg,
et la chapelle en paroisse, sous l'invocation de saint Jacques et de
saint Philippe[590].

          [Note 590: L'rection d'une chapelle en paroisse nous parot
          aujourd'hui une chose extrmement simple et facile dans son
          excution, surtout quand les autorits ecclsiastiques et
          civiles ont donn leur approbation. Il n'en toit pas de
          mme autrefois, o ce changement pouvoit blesser une
          infinit d'intrts qu'il falloit concilier. Nous ne croyons
          pas nous carter de notre sujet, en mettant sous les yeux de
          nos lecteurs la liste des personnes et des corps qui avoient
          droit de juridiction sur le territoire du Roule, et dont il
          fallut requrir le consentement pour l'rection de cette
          paroisse.

          Le dcret ne fut arrt qu'aprs avoir ou les dames de
          Saint-Cyr, dames de Villiers-la-Garenne, du Pont de Neuilly
          et de partie du Roule; les religieux de Saint-Denis, hauts,
          moyens et bas justiciers de ces lieux, et du fief des
          Mathurins et de Socoly, la dame de Vaubrun, dame de Clichy,
          dfaillante; les prvts, lieutenants, ouvriers monnoyeurs
          de Paris; Jacques Rioul, secrtaire du roi, seigneur de
          Villiers-la-Garenne; le chapitre de Saint-Honor, gros
          dcimateur de Villiers, et celui de Saint-Benot, gros
          dcimateur de Clichy. Les chanoines de Saint-Honor
          demandrent  continuer d'aller en procession  cette
          glise, le 1er mai. L'archevque retint la collation pure de
          la cure, et statua qu'on paieroit quarante livres chaque
          anne au cur de Villiers, et cinq livres  la fabrique.
          Franois Socoly, cuyer, seigneur de Villiers, se conserva
          en la nouvelle paroisse le droit d'une part de pain bnit,
          et d'un bouquet le 1er de mai, jour de la fte patronale.
          (L'abb LEBEUF, t. III, p. 94.)]

Cette chapelle toit petite et d'une construction gothique[591]. Le
nombre toujours croissant des paroissiens fit bientt sentir la
ncessit de faire construire une glise plus vaste; et, sur la
demande des marguilliers, Louis XV ordonna que les travaux en fussent
commencs en 1769. Elle ne fut acheve qu'en 1784, et bnite le 30
avril de la mme anne.

          [Note 591: Elle a t dtruite: la reprsentation que nous
          en donnons provient d'un dessin qui n'avoit jamais t
          grav. _Voy._ pl. 69.]

Cette glise, btie sur les dessins de M. Chalgrin, de l'ancienne
acadmie, est une des plus jolies, parmi toutes celles que l'on a
construites  Paris dans le got moderne, et celle, sans contredit,
qui se rapproche le plus du bon style de l'architecture antique.

Le plan en est simple et dans la forme des anciennes basiliques
chrtiennes. Sans tre habile connoisseur en architecture, il est
facile de juger combien cette disposition a d'avantages sur ces
piliers massifs que chargent des pilastres ploys en tout sens, dont
se composoit auparavant la dcoration de nos glises, lorsque l'on a
voulu sortir du style gothique, et avant que le systme des anciens
et prvalu sur celui de nos modernes architectes.

Le porche de cette glise s'annonce par quatre colonnes de l'ordre
dorique, surmontes d'un fronton[592]. Deux rangs de colonnes
ioniques, d'un diamtre moins fort que celles du portique, se
prolongent intrieurement dans toute la longueur de l'difice, et
sparent la nef des bas-cts par un pristyle de dix-huit pieds de
largeur. La nef est large de trente-six pieds; ce qui donne pour
largeur totale soixante-seize pieds. La profondeur de cette basilique
est de plus du double, depuis les colonnes extrieures jusqu' celles
qui dcorent la niche du fond du sanctuaire, au milieu duquel
s'lve, sur quelques marches, l'autel principal, isol  la romaine.
Toute cette ordonnance a beaucoup d'lgance et de majest.

          [Note 592: _Voyez_ pl. 63.]

La vote prsente une singularit dont il n'y a eu qu'un seul autre
exemple  Paris. Elle est construite en bois, d'aprs un procd
particulier, dcouvert dans le seizime sicle par Philibert
Delorme[593]. Cette construction, beaucoup moins dispendieuse que les
votes en pierre et presque aussi solide, se compose de plats-bords de
sapin, dont l'assemblage est trs-ingnieux parce qu'il est
trs-simple. Celle-ci est d'une parfaite excution; dcore de
caissons et peinte en couleur de pierre, elle en offre l'apparence au
point de tromper l'oeil le plus exerc[594].

          [Note 593: Nous en parlerons avec plus de dtail  l'article
          de la Halle aux bls.]

          [Note 594: _Voyez_ pl. 64.]

 l'extrmit des pristyles intrieurs qui forment les bas-cts,
sont deux chapelles, dont l'une est ddie  la Vierge et l'autre 
saint Philippe, patron de l'glise. On voit par la solidit de leurs
masses qu'elles toient destines, dans l'origine,  supporter deux
tours qui devoient servir de clocher. Les raisons d'conomie qui
avoient dtermin la fabrique  faire construire la vote en bois, la
portrent  substituer  ces tours un petit campanille situ au
chevet de l'glise.

On se plaint avec raison qu'un difice aussi lgant ne soit pas isol
au milieu des habitations qui l'environnent. Nous ne pouvons nous
empcher de remarquer  cette occasion que Paris est peut-tre la
ville de l'Europe o les monuments publics sont le plus frquemment
obstrus par des difices particuliers, qui leur tent toute leur
majest, et nuisent mme  leur conservation. Avant la rvolution, on
ne pouvoit excepter de ce dfaut gnral que l'glise de Notre-Dame,
le dme des Invalides, la Sorbonne, les Jsuites de la rue
Saint-Antoine, et quelques couvents de femmes, tels que le
Val-de-Grce, les Carmlites, etc., etc. Depuis les nouveaux
embellissements que l'on a faits  cette capitale et que l'on continue
d'y faire, quelques glises ont t dgages, et nous esprons qu'un
monument aussi remarquable que Saint-Philippe du Roule obtiendra
quelque jour le mme honneur, et se prsentera au milieu de deux rues
latrales que l'architecte de cette glise avoit sans doute fait
entrer dans son plan.




CHAPELLE BEAUJON,

DDIE  SAINT-NICOLAS.

M. Beaujon, conseiller d'tat, et receveur gnral des finances, fit
btir, il y a environ trente ans, ce joli monument, avec le projet
d'en faire  la fois une succursale de Saint-Philippe du Roule et le
lieu de sa spulture. Cet homme opulent, et qui faisoit un noble usage
de ses richesses, avoit fait choix, pour riger tous ses btiments,
d'un architecte plein de talents, nomm _Girardin_, lequel parut se
surpasser lui-mme dans cette occasion.

La disposition heureuse de cette chapelle, la parfaite excution de
tous ses dtails, la richesse et le bon got de sa dcoration, o rien
n'est pargn, tout concourt  placer ce petit monument au nombre des
productions les plus agrables de notre architecture[595]. La nef est
soutenue par deux rangs de colonnes isoles, formant galeries
latrales; des murs orns de niches au-dessus d'un stylobate leur
servent de fond.

          [Note 595: _Voyez_ pl. 70.]

La vote de cette nef, dcore de caissons, reoit le jour par haut,
au moyen d'une lanterne carre.  son extrmit est une rotonde
galement orne d'un pristyle corinthien et qui est claire de la
mme manire. L'autel circulaire est plac au centre. Cette
distribution de lumires, qui n'toit point alors aussi usite qu'elle
l'est devenue depuis, produit un effet sduisant, et fait
singulirement valoir les formes de cette architecture,  laquelle on
ne peut reprocher que d'tre employe sur une trop petite chelle, et
de prsenter trop d'objets dans un petit espace. Si le propritaire et
l'artiste eussent vcu quelques annes de plus, on assure que leur
projet toit d'excuter, une seconde fois, ce plan dans les dimensions
plus vastes d'une glise paroissiale; en effet, on ne peut s'empcher
de penser, en considrant cette composition, et en songeant au talent
suprieur, au got excellent de l'artiste qui l'a conue, qu'elle
toit destine  recevoir une seconde excution; et qu'en l'levant, 
la fois, sur un si noble dessin, et dans d'aussi petites proportions,
il ne l'ait pas uniquement regarde comme le modle d'un plus grand
difice. Si ce projet et pu tre ralis, on auroit eu alors un
monument galement admirable par la noblesse, la richesse et
l'lgance.

Quoi qu'il en soit, l'glise de Saint-Philippe du Roule et cette
chapelle de Saint-Nicolas, bties  peu prs  la mme poque et dans
le mme quartier, peuvent tre regardes, aprs l'glise
Sainte-Genevive, comme les premiers triomphes remports publiquement
par le bon got, dans la lutte dj tablie en France entre
l'architecture moderne et l'architecture antique. Depuis long-temps
l'art avoit franchi, dans sa thorie, les limites o une ancienne
routine s'efforoit de le contenir; on rappeloit sans cesse, dans les
compositions acadmiques, les temples grecs et romains, et l'on
rejetoit avec une sorte d'horreur ce systme de piliers, d'arcades et
de niches carres qui sembloit auparavant pouvoir seul constituer
l'ordonnance des difices sacrs. Girardin eut le bonheur d'excuter,
des premiers, et dans le mme projet, deux penses puises dans
l'antique: une basilique et un temple rond priptre; il le fit aux
applaudissements unanimes de tous les jeunes artistes, dont les
portefeuilles toient remplis d'tudes puises  la mme source,
tudes qu'ils opposoient sans cesse au style manir des architectes
du sicle de Louis XIV. La rvolution en architecture fut ds lors
complte et sans retour.

On ne peut trop regretter qu'elle ne se soit pas opre un sicle plus
tt; les difices vastes et nombreux qui s'levrent dans ce long
intervalle n'auroient pas eu ce caractre mesquin et bizarre qu'on
leur a si justement reproch. Les conceptions de cette poque fameuse
sont grandes, mais les dtails en sont petits et de mauvais got; et,
dans la plus belle des capitales, l'oeil est afflig de ne rencontrer
partout que des dcorations factices qui contrastent dsagrablement
avec la majest et la vaste dimension des monuments. Il en rsulte que
Paris, si remarquable sous tant de rapports, n'offre souvent qu'un
intrt mdiocre sous celui de l'architecture.




HOSPICE BEAUJON.

Cet hospice, situ dans le faubourg du Roule, fut cr, en 1784, par
le mme M. Beaujon, fondateur de la jolie chapelle dont nous venons de
parler. Il eut pour but, en formant cet tablissement, de pourvoir 
l'ducation des pauvres enfants de ce quartier. En effet, cet hospice,
dot par lui de 25,000 liv. de rentes, toit destin  recevoir douze
garons et douze filles, orphelins et ns dans le faubourg. Ils y
toient nourris, vtus, instruits, depuis l'ge de six ans jusqu'
douze, poque  laquelle on leur donnoit 400 livres pour payer
l'apprentissage du mtier qu'ils avoient choisi.

Cette maison, dont l'architecture offroit une distribution heureuse et
surtout trs-propre  un difice de ce genre, toit gouverne par des
soeurs de la Charit; des frres des coles chrtiennes dirigeoient
l'ducation des garons, et des ecclsiastiques toient chargs du
spirituel[596].

          [Note 596: Cet hospice porte maintenant le titre d'hpital,
          et est administr par le gouvernement.]




SAINT-PIERRE DE CHAILLOT.

En traversant la rue _Neuve de Berri_, situe  peu de distance de la
chapelle Saint-Nicolas, on se trouve en face des Tuileries, au milieu
de la grande alle des Champs-lyses, et de l on dcouvre  droite
le village de Chaillot.

Ce village fut pendant long-temps hors de la ville, qui, par ses
accroissements successifs, s'en rapprochoit de jour en jour
davantage. Enfin il arriva en 1659 que leurs extrmits se
confondirent; et alors il fut dclar faubourg de Paris, sous le nom
de faubourg de la Confrence. Depuis cette poque, ce village fait
partie de la capitale, et  ce titre son histoire doit trouver place
dans cet ouvrage.

Il n'y avoit anciennement sur la cte qui commence  Chaillot, et qui
rgne jusqu'au-del du bois de Boulogne, qu'un seul village, qui, au
septime sicle, s'appeloit en latin _Nimio_, dont on fit en franois
_Nijon_. Nous en trouvons la preuve dans le testament de saint
_Bertram_, vque du Mans, qui mourut en 623, testament par lequel il
lgue  l'glise de Paris ce village de _Nimio_ dont il toit devenu
propritaire, tant par acquisition que par donation de Clotaire II. Il
est vraisemblable que, dans la suite des temps, les habitants du
village de _Nijon_ se rpandirent sur les deux cts de la colline.
Les uns, se dirigeant vers l'occident, y formrent peu  peu un
nouveau village, qui prit le nom d'_Auteuil_, lequel toit celui du
canton; les autres s'tablirent un peu plus prs de Paris sur la
partie orientale de la cte, dans un endroit o l'on venoit d'abattre
une fort nomme de _Rouvret_, dont le bois de Boulogne actuel faisoit
partie: ce second village prit le nom de _Chal_[597], et par la suite
celui de _Chaillot_.

          [Note 597: _Auteuil_ signifioit, dans l'ancien langage, un
          lieu couvert de prs et de marais; et le mot _chal_,
          _chail_, _cal_, est traduit, dans des titres du quatorzime
          sicle, par _destructio arborum_. L'abb Lebeuf pense que
          c'est de l que vient notre mot _chalas_.]

Ces deux villages, forms des dbris de celui de _Nijon_, qui perdit
ainsi son territoire et mme son nom[598], s'tant peupls
considrablement, furent, quelques sicles aprs, rigs en paroisse.
Il y a lieu de croire que cette rection eut lieu vers la fin du
onzime sicle, car il n'est nulle part fait mention de l'glise de
Chaillot avant cette poque. Le premier titre qui en parle est une
bulle du pape Urbain II, de l'an 1097, dans laquelle cette glise est
dsigne sous le nom de _Ecclesia de Calloio_, et le lieu sous celui
de _Caloilum_. Dans les titres o il n'est pas latinis, il se trouve
crit _Challoel_. Dans les quatorzime et quinzime sicles, on
crivit _Chailluyau_, _Chailleau_, _Chaleau_ et _Chailliau_.

          [Note 598: Ce nom mme seroit probablement tomb tout--fait
          dans l'oubli, s'il n'y avoit eu dans ce lieu une maison de
          plaisance appartenant  nos rois. Les ducs de Bretagne y
          possdoient aussi au quatorzime sicle un domaine, dit pour
          cette raison le _manoir de Nigeon_, ou l'htel de Bretagne.
          Gui de Bretagne, comte de Penthivre, y mourut en 1321.
          Marie de Bretagne, fille de Charles de Chtillon, jouissoit
          de cette maison en 1360 et la porta en mariage  Louis, duc
          d'Anjou, frre du roi Charles V. Cet htel, ou chtelet, qui
          appartenoit encore en 1427 au duc de Bretagne, composa une
          partie des biens situs  Chaillot, que le roi d'Angleterre
          donna, le 28 avril de la mme anne, au comte de Salisbury,
          avec un autre htel et des terres qui appartenoient au nomm
          _Jean Tarenne_. Ce don n'toit que pour sa vie; ainsi le
          comte Salisbury tant mort le 3 novembre 1428, le duc de
          Bretagne rentra dans la possession de ce domaine, et en
          jouit jusqu' son dcs. (_L'abb Lebeuf_, t. III, p.
          54.--_Sauval_, t. II, _Ibid._, t. III.)]

Chaillot toit un des villages qui faisoient partie du domaine du roi;
et avant l'affranchissement des serfs, c'est--dire au douzime
sicle, il y rgnoit une coutume nomme _Bfert_, qui mrite d'tre
connue. Elle consistoit en ce que, contre l'usage ordinaire, la femme
et les enfants suivoient le sort du mari quant  la servitude. Ainsi,
en vertu de cette coutume, une femme de Chaillot, _serve_ du roi par
sa naissance, pousant un homme _serf_ de Sainte-Genevive  Auteuil,
devenoit _serve_ de l'abbaye de Sainte-Genevive, aussi bien que tous
les enfants qu'elle mettoit au monde; et rciproquement, si c'toit
une femme d'Auteuil qui poust un homme serf de Chaillot, la femme et
les enfants devenoient esclaves du roi[599].

          [Note 599: Les chanoines de Sainte-Genevive et les
          habitants des deux villages se trouvant trs-bien de cette
          coutume, le roi Louis-le-Gros accorda, en 1124, qu'elle
          seroit conserve  perptuit dans la terre de Chaillot.

          Il parot que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs possdoit
          aussi trs-anciennement quelques fiefs dans ce village; car
          Dubreul parle d'une redevance  laquelle les habitants de
          Chaillot toient assujettis  l'gard de cette abbaye;
          redevance qui, par sa nature, semble avoir pris naissance
          dans un sicle assez recul. Les habitants de Chaillot
          doivent, dit-il, chaque anne, pour hommage  l'abb de
          Saint-Germain-des-Prs, ou en son absence,  son receveur,
          deux grands bouquets  mettre sur le dressoir, et
          demi-douzaine de petits, avec un fromage gras fait du lait
          de leurs vaches qui viennent patre  l'le _de la
          Maquerelle_, au-de de la Seine, et un denier parisis pour
          chaque vache.]

L'glise de ce village toit, ds l'an 1097, dans la dpendance du
prieur de Saint-Martin-des-Champs, comme on le voit dans la bulle
d'Urbain II, dont nous avons parl; et cette dpendance fut confirme
par les papes ses successeurs. Les lettres de Thibaud, vque de Paris
vers l'an 1150, assurent  ces religieux _decimam de Chailloio et
altare_. Le pouill parisien du treizime sicle,  l'article de
l'glise de Chaillot, la dsigne sous le nom de _Chailoel_,  la
nomination du prieur de Saint-Martin, ce qui est suivi dans les
pouills postrieurs; elle est aussi marque dans l'archiprtr de
Paris, appel depuis l'archiprtr de la Magdeleine.

L'glise paroissiale est sous le titre de Saint-Pierre: c'est un
btiment moderne,  l'exception du sanctuaire termin en demi-cercle
sur la pente de la montagne, lequel peut avoir t construit il y a
cent cinquante ans. Il est support de ce ct par une tour solidement
btie. Cette glise a deux ailes de chaque ct, dont la construction
a cela de particulier, qu'elles ne se rejoignent pas derrire le
grand autel.


     TABLEAUX ET SPULTURES.

     Sur le grand autel, saint Pierre dlivr de prison.

     Dans le choeur la spulture d'_Amaury-Henri Goyon de Matignon_,
     comte de _Beaufort_, dcd le 8 aot 1701.

Le village de Chaillot est remarquable par sa situation pittoresque
sur une colline qui domine la rivire, et par les jolies habitations
dont il est couvert. Il s'tend jusqu' la barrire dite des _Bons
Hommes_, et offre dans cet espace plusieurs fondations et monuments
publics qui sont les derniers dont il nous reste  parler pour
terminer la description de cet immense quartier.




ABBAYE DE SAINTE-PERRINE.

Cette abbaye, situe dans la partie la plus leve de Chaillot, toit
occupe par des chanoinesses de l'ordre de Saint-Augustin. tablies
d'abord  Nanterre en 1638, par Claudine _Beurrier_, soeur de Paul
_Beurrier_, chanoine rgulier et cur de Nanterre, elles furent
transfres, ds 1659,  Chaillot, quoique les lettres-patentes pour
l'autorisation de leur tablissement ne soient que du mois de juillet
1671, et qu'elles n'aient t enregistres au parlement que le 3 aot
1673.

Ces religieuses n'avoient t gouvernes, dans les commencements, que
par une prieure triennale; mais depuis l'an 1682 elles eurent une
abbesse, sous la juridiction de l'ordinaire, entretenant cependant
confraternit avec les chanoines rguliers de la congrgation
gallicane.

Leur monastre, long-temps connu sous le nom de _Notre-Dame de la
Paix_, prit le nom de _Sainte-Perrine de Chaillot_, lorsqu'en 1746 on
y runit l'abbaye de Sainte-Perrine de la Villette. Cette communaut
toit ordinairement compose de quarante-cinq religieuses. Elles
portoient l'aumuce noire mouchete de blanc, ce qui fut remarqu comme
une nouveaut trs-extraordinaire, parce que les aumuces avoient t
autrefois donnes aux hommes pour couvrir leurs ttes, et que les
religieuses ont toujours eu des voiles pour cet usage.

L'glise de ce monastre ne pouvoit pas tre considre comme un
monument; on voyoit sur le matre-autel une Adoration des rois, par
_Monnier_.




POMPE  FEU.

En descendant des hauteurs de Chaillot, on se retrouve sur le bord de
la rivire,  l'extrmit du Cours-la-Reine. Suivant ensuite le quai
jusqu' la barrire dite _des Bons-Hommes_, on rencontre encore deux
tablissements publics: une des pompes  feu qui fournissent de l'eau
aux fontaines et aux maisons de Paris, et la manufacture de tapis de
la Savonnerie.

Un petit btiment carr d'une forme trs-lgante, et ombrag de
peupliers et d'acacias, contient tout l'appareil de la pompe  feu,
dont nous allons donner une courte description.

Cet tablissement a t form par MM. _Perrier frres_, habiles
mcaniciens, qui en ont t long-temps les propritaires[600]. Un
canal de sept pieds de large, construit sous le chemin de Versailles,
introduisoit d'abord l'eau de la Seine dans un bassin bti en pierres
de taille, et dans ce bassin toit plong le tuyau d'aspiration des
pompes. Depuis on a combl le bassin, et abandonn le canal qu'on a
remplac par des tuyaux  embouchures recourbes qui se prolongent
jusqu'au milieu de la rivire. La pompe  feu, laquelle est de la plus
grande proportion connue, place dans l'difice dont nous venons de
parler, communique avec ces tuyaux, et fait monter en vingt-quatre
heures environ quatre cent mille pieds cubes d'eau[601] dans des
rservoirs construits sur la montagne de Chaillot, laquelle est leve
d'environ cent dix pieds au-dessus du niveau de la rivire. Ces
rservoirs dominent ainsi les quartiers du nord de la ville, et l'eau
qu'ils fournissent peut y tre distribue dans tous les difices
qu'ils contiennent, sans exception.

          [Note 600: Il est maintenant administr par le
          gouvernement.]

          [Note 601: Ce qui fait quarante-huit mille six cents muids
          d'eau.]

On reoit ces eaux, qui sont trs-salubres, au moyen d'un abonnement
assez modique. Elles coulent  des heures rgles par un nombre infini
de canaux dans l'intrieur des maisons, et s'lvent, dans la plupart
des quartiers,  douze et quinze pieds au-dessus du pav. Des robinets
de dcharge placs dans les rues o sont les canaux de distribution, y
font jaillir  volont la quantit d'eau ncessaire pour les nettoyer
dans toutes les saisons; des rservoirs ont t tablis dans les
principaux quartiers,  l'effet de fournir avec rapidit une abondance
d'eau suffisante pour teindre les plus violents incendies; enfin il a
t construit des fontaines de distribution pour les porteurs d'eau;
et au total, cet tablissement, administr avec zle et intelligence,
peut tre considr comme un des plus utiles de Paris[602].

          [Note 602: _Voyez_ pl. 67.]




MANUFACTURE ROYALE

DE LA SAVONNERIE.

Cette manufacture est place dans un grand et vieux btiment,  peu de
distance de la barrire. On y fabrique,  la faon de Perse, des tapis
qui sont trs-renomms, et dont on fait, depuis long-temps, un usage
habituel chez les princes et dans les maisons royales. Ce n'toit,
jusqu'en 1604, qu'une simple fabrique, laquelle fut rige,  cette
poque, en manufacture royale par Marie de Mdicis, en faveur de
Pierre Dupont, inventeur des procds employs dans la confection de
ces tapis. Il fut mis  la tte de cet tablissement avec le titre de
directeur. Simon Lourdet lui succda en 1626; l'un et l'autre
russirent si bien dans les ouvrages excuts sous leur direction, que
cette industrie leur mrita la faveur alors trs-grande d'obtenir des
lettres de noblesse.

Les ateliers de cette manufacture avoient d'abord t tablis au
Louvre: ce fut par un ordre de Louis XIII qu'ils furent transfrs 
Chaillot, dans une maison dite _de la Savonnerie_[603], parce
qu'auparavant on y faisoit du savon. Cette translation se fit en 1615.

          [Note 603: La reprsentation que nous en donnons est rare,
          et date de ces premiers temps. Le btiment, en lui-mme, n'a
          rien qui mrite l'attention, mais il est curieux de voir
          quel toit alors l'tat d'un endroit aujourd'hui trs-peupl
          et couvert de maisons. La manufacture de la Savonnerie y
          parot isole dans une vaste plaine: on aperoit derrire, 
          une certaine distance, le village de Chaillot, et  droite
          les derniers arbres du Cours-la-Reine, qui toit encore hors
          de la ville. Il parot que les quais se prolongeoient dj
          jusqu' cette distance au-del des murs. _Voy._ pl. 69.]

C'est le seul tablissement de cette espce qu'il y ait en France; et,
sous plusieurs rapports, il mrite d'tre vu. La chane des ouvrages
qu'on y fabrique est pose perpendiculairement, comme aux tapisseries
de _haute-lice_, mais avec cette diffrence qu' ces dernires
l'ouvrier travaille du ct de l'_envers_, tandis qu' la Savonnerie
il a devant lui le ct de l'_endroit_, comme dans les ouvrages de
_basse-lice_.

Les btiments de cette manufacture furent rpars en 1713 par ordre du
duc d'Antin, alors directeur des btiments et manufactures du roi. Une
inscription grave sur un marbre noir plac au-dessus de la porte
d'entre rappeloit l'poque de cette rparation.

La chapelle de la Savonnerie toit fort simple, et sous l'invocation
de saint Nicolas: elle offroit aussi sur son portail l'inscription
suivante, qui nous a sembl singulire:

     La trs-auguste Marie de Mdicis, mre de Louis XIII, pour
     avoir, par sa charitable munificence, des couronnes au ciel comme
     en la terre, par ses mrites a tabli ce lieu de charit, pour y
     tre reus, aliments, entretenus et instruits les enfants tirs
     des hpitaux des pauvres enferms; le tout  la gloire de Dieu,
     l'an de grce 1615.

Les tapis que la manufacture de la Savonnerie tale tous les deux ans,
 l'exposition publique que font les manufactures royales des produits
de leur industrie, sont maintenant, pour l'clat des couleurs, pour la
perfection du dessin, pour la beaut du tissu, d'une perfection que
rien n'gale en ce genre, et qui ne semble pas pouvoir tre dsormais
surpasse.




MONASTRE

DE LA VISITATION DE CHAILLOT.

Ce couvent, situ  mi-cte de Chaillot, et  l'extrmit de ce
village, toit le dernier tablissement public que l'on rencontrt
dans le quartier que nous dcrivons.

Il avoit t fond par Henriette-Marie de France, fille de Henri IV et
veuve de Charles Ier, roi d'Angleterre. Cette princesse ayant obtenu,
par lettres-patentes enregistres au parlement le 19 janvier 1652,
l'autorisation ncessaire pour tablir, dans la paroisse de Chaillot,
un couvent de religieuses de la Visitation, y fit,  cet effet,
l'acquisition d'une grande maison, btie par la reine Catherine de
Mdicis, et qui avoit appartenu, aprs sa mort, au marchal de
Bassompire[604]. Les mmoires du temps disent qu'aprs y avoir
install ces saintes filles, Henriette demeura quelque temps avec
elles, se soumettant  toutes les pratiques de la vie religieuse, et
difiant la communaut entire par la saintet de sa vie.

          [Note 604: Sous Henri IV on la nommoit la maison de
          _Grammont_.]

Quelques annes aprs leur tablissement  Chaillot, les religieuses
de la Visitation, dj reconnues dames du lieu, obtinrent
l'amortissement du chteau de ce village, de la maison du jardinier,
jardin et bois clos de murs, avec la haute justice, sans tre tenues
de payer finances[605]. Ces droits leur furent accords par lettres du
mois de septembre 1656.

          [Note 605: L'abb Lebeuf ajoute: _mais seulement homme
          vivant et mourant pour cette haute justice_. Cette phrase,
          de style de jurisprudence, signifie que l'acqureur
          _main-mortable_, lorsqu'il achetoit un immeuble pour lequel
          on ne vouloit pas qu'il jouit des avantages de la
          _main-morte_, toit alors oblig de fournir un homme qui
          payoit les droits de mutation, et toit cens le
          propritaire de l'acquisition.  sa mort, on en substituoit
          un autre  l'effet de perptuer le paiement des mmes
          droits.]

Leur maison fut depuis considrablement augmente; et dans l'anne
1704 Nicolas Fremond, garde du trsor royal, et Genevive Damond sa
femme, firent rebtir entirement l'glise[606]. Le coeur de cette
dame y toit dpos.

          [Note 606: Cette glise toit d'une trs-mauvaise
          architecture; le comble n'avoit aucune proportion avec le
          reste du btiment, ce qui produisoit un effet d'autant plus
          choquant, que, par sa situation, on l'apercevoit de
          trs-loin. L'glise et le couvent ont t entirement
          dtruits pendant la rvolution; et sur le terrain adjacent
          on avoit commenc  lever le palais dit du _Roi de Rome_.
          On achve en ce moment la dmolition de ces premires
          constructions et le nivellement de ce terrain.]


     TABLEAUX ET SPULTURES.

     Dans la chapelle dite de Saint-Franois de Sales, un tableau de
     _Restout_, reprsentant madame de Chantal et ses religieuses en
     prires devant l'image de ce saint.

     Dans le choeur de l'glise toient dposs le coeur de Henriette
     de France, reine d'Angleterre, fondatrice de cette maison; ceux
     de son fils, Jacques Stuart II, roi d'Angleterre, et de
     Louise-Marie Stuart, fille de ce prince, morte au chteau de
     Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718.




MONASTRE

DES MINIMES DE CHAILLOT.

Ce monastre, situ  mi-cte de la montagne de Passy,  peu de
distance du couvent de la Visitation, toit hors des murs de Paris.
Cependant nous croyons devoir en faire mention dans cet ouvrage,
non-seulement parce qu'il dpendoit de la paroisse de Chaillot,
renferme dans la ville, mais encore parce qu'il fut la premire
maison qu'ait possde en France l'ordre des Minimes, et que par
consquent son histoire se rattache  celle des religieux de cette
observance, qui avoient leur habitation prs de la Place-Royale.

L'ordre dont nous parlons fut institu dans la Calabre par Franois
_Marotille_, vers l'an 1346, sous le nom d'_Ermites_ de Saint-Franois
d'Assise. Ce saint fondateur, connu depuis lui-mme sous le nom de
_Franois de Paule_, du lieu de sa naissance, avoit voulu, par celui
de _Minimes_ qu'il donna  ces religieux, leur rappeler sans cesse
l'humilit dont ils devoient faire profession[607].

          [Note 607: Ces religieux toient aussi connus sous le nom de
          Bons-Hommes. Quelques-uns pensent que ce nom leur fut donn
          parce que Louis XI appeloit Franois de Paule le
          _Bon-Homme_. D'autres croient que c'toit une dnomination
          commune  tous les _Ermites_. En effet, Louis VII avoit dj
          fond, en 1164, et tabli dans le bois de Vincennes, un
          monastre de l'ordre de _Grandmont_, dont les religieux
          toient vulgairement appels _Ermites_ ou _Bons-Hommes_.
          Cette maison, richement dote par les libralits de ce
          prince et de plusieurs autres illustres personnages, passa,
          par un change, aux Minimes du couvent de Nijon, qui y
          envoyrent, en 1585, un certain nombre de religieux,
          lesquels prirent alors le nom de _Minimes de Vincennes_.]

Louis XI, instruit par la renomme des vertus apostoliques et de la
vie difiante de Franois de Paule, le fit venir en France en 1482,
esprant, dans les terreurs superstitieuses qui l'agitoient  ses
derniers moments, obtenir par les prires d'un si saint personnage la
gurison de la maladie dont il toit afflig. Il le reut avec un
respect qui ressembloit  une espce de culte[608], et lui donna dans
le chteau du Plessis-ls-Tours, o il faisoit sa rsidence, un
logement pour lui et pour les religieux qui l'avoient accompagn.
Charles VIII honora galement les Minimes de son estime et de sa
protection, et leur fit btir  Tours un couvent, o le saint
fondateur mourut le 2 avril 1507. Il fut canonis par Lon X le Ier
mai 1519.

          [Note 608: En l'abordant il se jeta  ses pieds, et lui dit:
          _Saint homme, si vous voulez, vous pouvez me gurir_.
          Franois de Paule l'exhorta  mettre sa confiance dans la
          Providence divine, et promit le secours de ses prires;
          toutefois, malgr les vives instances du roi, il ne voulut
          jamais faire d'autre prire  Dieu, sinon que son adorable
          volont ft accomplie. Ce saint moine, sachant ce que ce
          monarque attendoit de lui, avoit long-temps refus de
          quitter sa solitude; il rpondit au roi de Naples, dont
          Louis XI avoit employ la mdiation, qu'il n'iroit pas
          trouver un prince qui commenceroit par lui demander un
          miracle. Enfin il fallut un ordre du pape pour le dterminer
           faire un tel voyage.]

Anne de Bretagne, pouse des rois Charles VIII et Louis XII, voulant
fonder un couvent de cet ordre, fit don aux disciples de
Saint-Franois de Paule de la maison royale situe  Chaillot, qu'elle
tenoit de ses anctres les ducs de Bretagne, laquelle toit appele
manoir de _Nijon_, ou htel de Bretagne[609]. Cette fondation fut
faite en 1493. Peu de temps aprs (en 1496) elle y ajouta un htel
contigu, contenant un enclos de sept arpents, et une chapelle sous le
titre de _Notre-Dame de toutes grces_. Enfin, voulant mettre le
comble aux faveurs qu'elle leur avoit accordes, cette princesse donna
les premiers fonds ncessaires pour la construction de l'glise qui
existoit encore avant la rvolution. Cet difice, commenc  cette
poque, ne fut termin que vers l'an 1578, sous le rgne de Henri III,
et ddi sous le mme titre que l'ancienne chapelle.

          [Note 609: _Voyez_ p. 1041.]

C'toit un btiment assez grand, orn de boiseries et de pilastres
ioniques. Le monastre, trs-vaste et bien situ, pouvoit contenir
cent religieux.


     CURIOSITS DU MONASTRE DES MINIMES DE CHAILLOT.

     TABLEAUX.

     Dans l'avant-choeur, quatre tableaux de _Sbastien Bourdon_,
     reprsentant:

     Le premier  droite, la Dcollation de saint Jean.--Sur l'autel 
     ct, le baptme de N. S.--Dans la chapelle  gauche, une sainte
     Genevive repoussant, avec l'aide d'un ange, le dmon qui veut
     teindre son cierge.--Sur le lambris qui toit auprs, la mme
     sainte prosterne aux pieds de saint Germain, vque d'Auxerre,
     qui lui donne une mdaille.

     Dans la chapelle de la Vierge, une Assomption.--Dans celle de
     Sainte-Marthe, Louis XI recevant saint Franois de Paule, sans
     nom d'auteur.--Parmi plusieurs tableaux qui se trouvoient dans la
     sacristie, on remarquoit une trs-belle adoration des bergers,
     par _La Hyre_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans la chapelle de la Vierge toit le mausole du marchal et
     vice-amiral Jean d'Estres, mort en 1707. Sur le sarcophage,
     termin des deux cts en proue de vaisseau, on voyoit un Gnie
     appuy sur des palmes et des trophes, et tenant un mdaillon qui
     offroit en bas-relief le portrait du marchal et celui de son
     pouse, Marie-Marguerite Morin, morte en 1714. Le coeur de cette
     dame toit dpos dans le mme tombeau.

     Dans la chapelle de Sainte-Marthe, on voyoit le mausole de
     Franoise de Veynes, ou Veyni, pouse du fameux chancelier et
     cardinal Antoine Duprat.

     Les autres personnages remarquables enterrs dans cette glise
     toient:

     Jean d'Alesso, petit-neveu de saint Franois de Paule, mort en
     1572.

     Marie de La Saussaye son pouse.

     Magdeleine d'Alesso, femme de Pierre Chaillot, secrtaire de la
     chambre du roi, morte en 1583. Il y avoit dans cette glise une
     chapelle destine  la spulture de cette famille.

     Olivier Lefebvre, seigneur d'Ormesson et d'Eaubonne, mort en
     1600.

     Anne d'Alesso son pouse, morte en 1590.

     Franois Jourdan, professeur royal en hbreu dans le dix-septime
     sicle[610].

          [Note 610: L'glise a t dtruite, et le couvent chang en
          manufacture.]




HTELS.

Les quartiers neufs, o l'on pouvoit disposer plus facilement de
vastes emplacements, et surtout ceux o toient situes les maisons
royales, furent bientt couverts, comme nous l'avons dit, d'htels
magnifiques, habits par les personnages que leur rang et leur
opulence appeloient aux premires charges de l'tat, et obligeoient 
une grande reprsentation. Un nombre considrable d'habitations de ce
genre s'levrent autour du palais des Tuileries ds son origine, et
plusieurs mme devinrent clbres dans l'histoire de Paris. Nous avons
rassembl ce qui reste de traditions curieuses sur ces anciens
difices, dont plusieurs ont t dtruits; et nous donnerons en mme
temps la nomenclature exacte, et quelquefois la description de ceux
qui ont t successivement levs jusque dans les derniers temps de
la monarchie.


ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel de Rambouillet._

Dans les treizime et quatorzime sicles, les seigneurs de
Rambouillet avoient dj  Paris plusieurs htels qui portoient leur
nom. Deux sont particulirement connus et remarquables. Le premier,
habit par leur famille jusqu'en 1606, et situ dans l'endroit mme o
le cardinal de Richelieu fit construire depuis le Palais-Royal, avoit
sa principale porte place prcisment  l'endroit o est maintenant
le grand portail de ce palais. Cet difice, sans rgularit et sans
symtrie, toit trs-vaste, et s'tendoit jusqu'aux anciennes
murailles de la ville.

Plusieurs personnages illustres de la famille d'Angennes de
Rambouillet, cardinaux, vques, gouverneurs de provinces, chevaliers
des ordres du roi, habitrent successivement cet htel, depuis la fin
du quatorzime sicle jusqu' celle du dix-septime. Il fut vendu en
1624 pour la somme de trente mille cus au cardinal de Richelieu, qui
le fit abattre et entrer dans les constructions du Palais-Royal.

Le second htel de Rambouillet[611], situ dans la rue Saint-Thomas
du Louvre, prs de l'htel Longueville, s'tendoit de l jusqu'au
jardin de l'hpital des Quinze-Vingts. Cet htel, qui avoit t connu
successivement sous les noms d'htel d'O, de Noirmoutiers, de Pisani,
prit celui de Rambouillet, lorsque Charles d'Angennes, marquis de
Rambouillet, qui avoit pous mademoiselle de Vivonne, fille du
marquis de Pisani, vint s'y tablir aprs la mort de son beau-pre. Il
le fit depuis presque entirement rebtir.

          [Note 611: Jaillot semble avoir confondu ces deux htels; du
          moins ce qu'il en dit est si succinct et si embrouill,
          qu'il est difficile de le bien comprendre.]

L'esprit, les grces, les connoissances varies de Catherine de
Vivonne, son got pour tout ce qui avoit rapport aux sciences et aux
lettres, attirrent dans son htel tous les gens d'esprit de la cour
et de la ville. Il s'y forma une espce d'acadmie; les potes, les
romanciers du temps s'empressrent de clbrer cette illustre dame et
de chanter les lieux qu'elle embellissoit de sa prsence. Mademoiselle
Scudry, dans son roman de _Cyrus_, donna la description exacte de
l'htel de Rambouillet, qu'on y reconnot sous le nom de palais de
Clonime; ailleurs il est appel le palais d'Arthenice. Ce nom, dont
Malherbe toit l'auteur, formoit l'anagramme de celui de Catherine,
nom de baptme de la marquise. Enfin, la maison de cette dame toit
si renomme dans la rpublique des lettres, qu'elle fut long-temps
appele le Parnasse franais. Ceux qui n'y toient pas admis auroient
vainement prtendu  la clbrit, et il suffisoit d'y avoir entre
pour tre compt parmi les beaux esprits du temps.

La socit de l'htel de Rambouillet ne fut pas exempte des dfauts
inhrents pour ainsi dire  ces sortes de runions; elle donna dans le
pdantisme et dans une ridicule affectation de bel esprit, qui passa
des crits dans le langage, travers dont Molire fit justice dans sa
comdie des _Prcieuses ridicules_. Nanmoins on convient gnralement
que cette socit, en rveillant le got des lettres, prpara les
voies aux clbres auteurs du grand sicle. Il n'est pas de notre
sujet de nous tendre davantage sur les assembles littraires qui
donnrent tant d'clat  cet htel. Nous revenons  sa description.

Cet difice, construit en briques, toit dcor d'embrasures, de
corniches, de frises, d'architraves et de pilastres de pierre[612].
Le corps du btiment formoit quatre grands appartements: le plus
considrable toit occup par la marquise, qui y recevoit sa savante
compagnie dans un superbe salon, dont la tenture toit en velours bleu
rehauss d'or et d'argent. (Il est souvent parl de cette salle dans
les oeuvres de Voiture, sous le nom de _la chambre bleue_.) Les
fentres, dont l'ouverture prenoit depuis le plafond jusqu'en bas,
laissoient jouir, sans obstacle, de l'air, de la vue et de la
promenade du jardin, qui se trouvoit de niveau et contigu  cet
appartement. Ce genre de croises toit surtout ce qui excitoit
l'admiration: car, si nous en croyons Sauval, c'toit la marquise de
Rambouillet qui avoit fourni aux architectes l'ide de cet
embellissement inconnu jusqu'alors; on devoit galement  ses dessins
la distribution aussi lgante que commode des appartements,
distribution qui servit depuis de modle  une infinit de palais et
de chteaux.

          [Note 612:  cette poque, la brique et la pierre toient
          les seuls matriaux que l'on employt dans les grands
          btiments. C'est ainsi que furent btis la Place-Royale,
          Fontainebleau et plusieurs autres difices publics. La
          rougeur de la brique, la noirceur de l'ardoise et la
          blancheur de la pierre formoient des nuances de couleur qui
          passoient alors pour trs-agrables. Des difices publics,
          ce genre de construction passa dans les maisons
          particulires; mais on se dgota bientt de cette bigarrure
          de mauvais got; elle fut mme critique ds ce temps-l, et
          l'on trouvoit, avec quelque raison, qu'elle rendoit les
          maisons assez semblables  des chteaux de cartes.]

Cet htel passa ensuite dans la maison de Sainte Maure-Montauzier, par
le mariage de Charles de Sainte-Maure, duc de Montauzier, avec la
clbre Julie d'Angennes, fille de la marquise: il fut enfin possd
par les ducs d'Uzs, dont l'un avoit pous la fille unique et seule
hritire du duc de Montauzier et de Julie d'Angennes[613].

          [Note 613: Sur une partie de l'emplacement qu'occupoit cet
          htel ont t levs le btiment des curies d'Orlans et le
          Vauxhall d'hiver ou Panthon. Les curies d'Orlans ont t
          construites sur les dessins de M. Poyret, architecte. Cet
          difice a le caractre qui lui convient. Le Vauxhall toit
          une salle de danse btie en 1784, pour remplacer l'ancien
          Vauxhall de la foire Saint-Germain, que l'on venoit
          d'abattre. On en a fait depuis le thtre du Vaudeville.]


_Htel d'Armagnac_.

Il toit situ sur une partie du terrain qu'occupe maintenant le
Palais-Royal. Nous en avons parl  l'article de ce monument[614].

          [Note 614: _Voyez_ p. 873.]


_Htel de Sillery_.

Cet htel, bti par le commandeur Brlart de Sillery, toit situ sur
l'emplacement de la place du Palais-Royal, et fut dtruit peu de temps
aprs la construction de ce palais[615].

          [Note 615: _Voy._ p. 901.]


_Htel de la Petite-Bretagne_.

Cet htel ou _manoir_, qui avoit appartenu aux ducs de Bretagne, toit
situ sur le terrain qu'occupe actuellement la rue de _Matignon_[616]. Il
fut donn, en 1428, au chapitre de Saint-Thomas-du-Louvre. En 1500, il y
avoit en ce mme endroit un htel appartenant  M. Jacques de Matignon,
comte de Thorigni. Henri IV en fit depuis l'acquisition; et Louis XIII le
donna en 1615 au prsident Jeannin, contrleur des finances, pour y ouvrir
une rue.

          [Note 616: Il ne faut pas confondre cette rue de Matignon
          avec la prolongation de la petite rue Verte, qui a reu
          depuis peu le mme nom. Celle-ci toit voisine de la rue des
          Orties et de celle de Saint-Thomas-du-Louvre.]


_Htel de Luxembourg_.

Cet htel avoit t bti par M. le marchal de Luxembourg, sur une
partie de l'ancien terrain des Capucins, terrain qui lui avoit t
adjug par arrt de la cour des Aides du 6 juillet 1673. On voit, par
le contrat de vente qu'en fit M. le duc de Pinci-Luxembourg, que cet
htel contenoit quatre maisons, cours, jardins, et trois arpents et
demi qui s'tendoient jusqu'au boulevart.


_Htel de Vendme_.

Nous en avons parl en donnant la description de la place qui en a
pris le nom, et qui a t leve sur ses ruines[617].

          [Note 617: _Voyez_ p. 975.]


_Prvt de l'Htel_.

Cette maison, dite aussi l'htel du Grand-Prvt, toit situe dans
cette mme rue, et vis--vis la tour Neuve, que l'on appeloit
quelquefois,  cause de ce voisinage, tour du _Grand-Prvt_.

Il y avoit encore dans ce quartier:

L'htel Chevilli, rue Basse-du-Rempart;

L'htel de Roquelaure, rue Saint-Nicaise.

L'htel de Beringhem, mme rue.

Ces trois htels n'existent plus.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Longueville._

Cet htel, qui existe encore en partie, est situ de manire que l'une
de ses faades donne sur la rue Saint-Thomas-du-Louvre, et l'autre sur
la place du Carrousel. Construit sur les dessins de Mtezeau, il offre
beaucoup de mauvais got dans son architecture, et, si l'on en excepte
quelques peintures assez belles de Mignard, il ne renfermoit autrefois
rien de bien curieux dans son intrieur. La seule circonstance qui le
rende digne de remarque, c'est qu'il a servi de demeure  plusieurs
personnages illustres: il en est souvent fait mention dans les
mmoires du cardinal de Rets, et dans les historiens qui nous ont
transmis les vnements de la minorit de Louis XIV[618].

          [Note 618: Il toit alors un des principaux rendez-vous de
          la Fronde.]

Cet htel, qui, dans le dix-septime sicle, appartenoit  M. de La
Vieuville, fut acquis successivement par les ducs de Luynes, de
Chevreuse, d'pernon et de Longueville; il passa ensuite  Louis de
Bourbon, comte de Soissons; et, par le mariage de sa fille, rentra
depuis dans la maison de Luynes et de Chevreuse. Cette suite de
princes et de grands seigneurs qui ont habit cet htel, et dont il a
port successivement le nom, sembloit lui promettre une destine plus
brillante que celle qu'il a prouve. En effet, aprs avoir servi
pendant quelques annes de remise pour les voitures de la cour, il fut
vendu, en 1749, aux fermiers gnraux, qui en firent le magasin et le
bureau gnral du tabac[619].

          [Note 619: Aprs la suppression des fermiers gnraux, cet
          htel fut achet par une socit particulire de ngociants,
          qui y continurent la fabrication et la vente du tabac. Il
          appartient, depuis quelques annes, au gouvernement, qui l'a
          fait en partie dmolir: sa dmolition entire entre dans le
          plan des travaux qui doivent runir le Louvre aux
          Tuileries.]

La maison de Chevreuse possdoit encore anciennement un htel dans
cette mme rue, en entrant du ct des galeries. On trouve qu'en 1372
il appartenoit au comte de Vendme; il passa ensuite  M. de
Chevreuse et depuis au comte de La Marche qui l'occupoit en 1399. Les
terriers de l'archevch nous apprennent que les btiments dont il se
composoit toient situs de l'un et de l'autre ct de la rue.


_Htel de l'Acadmie royale de musique_.

Cet htel toit situ dans la partie de la rue Saint-Nicaise qui est
entre dans le plan de la galerie neuve des Tuileries. C'toit l que
logeoient le directeur, le secrtaire perptuel et le caissier de
cette acadmie; il y avoit dans cette maison des ateliers o se
prparoient les machines et dcorations de l'Opra, et un petit
thtre o se faisoient les premires rptitions. Cet tablissement a
t transport rue Bergre.


_Htel de Noailles_.

Cet htel, situ rue Saint-Honor, fut bti pour Henri Pussort,
conseiller d'tat, et oncle du fameux Colbert. Il fut ensuite achet
par Pierre-Vincent Bertin, receveur gnral des parties casuelles, et
revendu depuis par ses hritiers  Adrien Maurice, duc de Noailles. La
grande porte est dcore de deux colonnes ioniques qui soutiennent un
balcon, l'attique et l'entablement. Au fond de la cour est un
pristyle, compos de six colonnes d'ordre dorique et orn de quatre
niches.

Dans cet htel, remarquable par la beaut de ses appartements, on
voyoit, avant la rvolution, un superbe cabinet de tableaux, dont la
collection, forme par le marchal duc de Noailles, toit une des plus
prcieuses de la capitale. On y trouvoit des morceaux de toutes les
coles, et, parmi ces peintures, plusieurs chefs-d'oeuvre des plus
grands matres.


_Htel de Beaujon._

Cet htel, situ rue du Faubourg-Saint-Honor, est un des plus
remarquables de Paris, tant par son architecture que par sa
magnificence et sa belle situation. Le comte d'vreux le fit lever en
1718, sur les dessins et sous la conduite de Molet, clbre
architecte. Madame de Pompadour, l'ayant acquis, y fit faire plusieurs
augmentations et embellissements, et l'occupa jusqu' sa mort. Quelque
temps aprs, Louis XV l'acheta du marquis de Marigni, pour en faire
l'htel des ambassadeurs extraordinaires. On changea ensuite cette
destination, et cet htel servit au garde-meuble de la couronne, en
attendant qu'on et achev celui qu'on lui destinoit dans un des
btiments de la place Louis XV. Enfin il passa, en 1773, entre les
mains de M. Beaujon, qui en fit sa demeure ordinaire, et dpensa des
sommes normes pour y runir tout ce que les arts et le luxe
pouvoient produire de plus rare, et de plus exquis et de plus
magnifique[620].

          [Note 620: Buonaparte et plusieurs personnes de sa famille
          ont habit cet htel; l'empereur de Russie y a log en 1815.
          L'infortun duc de Berry en a t le dernier habitant.]

Ces htels sont les plus remarquables de ce quartier; nous nous
contenterons de donner la nomenclature des autres difices de ce
genre, qui y sont rpandus en grand nombre, et principalement dans le
faubourg Saint-Honor.

  Htel d'Andlau, rue des Champs-lyses.
  ----  d'Armaill, rue d'Aguesseau.
  ----  de Beauveau, rue des Saussayes.
  ----  de Beaufremont, rue d'Anjou.
  ----  de la Belinaye, mme rue.
  ----  de Castellane, rue de l'Arcade.
  ----  de Crqui, rue d'Anjou.
  ----  de Charost, faub. Saint-Honor.
  ----  de Contades, rue d'Anjou.
  ----  de Chastenaye, faubourg Saint-Honor.
  ----  de Duras, rue de Duras.
  ----  d'Elboeuf[621], place du Carrousel.
  ----  de Fodoas, rue des Saussayes.
  ----  de la Marck, rue d'Aguesseau.
  ----  de Nicola, rue d'Anjou.
  ----  de Mont-Bazon, faub. St-Honor.
  ----  de la Rivire, rue d'Anjou.
  ----  de Rouault, mme rue.
  ----  de Ray, faub. St-Honor.
  ----  de Soyecourt, rue de la Pologne.
  ----  de la Trimouille, mme faubourg.
  ----  de la Vrillire, rue Saint-Florentin[622].
  ----  de Villequier-d'Aumont, rue Neuve-du-Luxembourg.
  ----  de la Vaupalire, faubourg Saint-Honor.

          [Note 621: Il est occup maintenant par le grand aumnier de
          France.]

          [Note 622: Il appartient  M. de Talleyrand-Prigord, prince
          de Bnvent. L'empereur de Russie l'a occup en 1814.]


JARDIN DE MOUCEAUX.

Avant l'poque de la dernire enceinte leve sous Louis XVI, Mouceaux
toit un hameau situ hors de Paris,  l'extrmit septentrionale du
quartier que nous dcrivons, entre l'glise paroissiale de Clichy et
les dernires maisons de la ville. Il y avoit en cet endroit un
chteau nomm _Belair_, appartenant  M. Grimod de La Reynire,
fermier gnral;  ce chteau toit attache une petite chapelle,
ddie sous l'invocation de saint tienne, et qui servoit de
succursale  l'glise de Clichy.

C'est dans cet endroit que le dernier duc d'Orlans fit planter, en
1778, le parc anglais connu aujourd'hui sous le nom de _jardin de
Mouceaux_. Le dessinateur de ce dlicieux paysage a trouv le moyen de
runir dans un espace peu tendu tous les prestiges et tous les effets
pittoresques qu'on peut dsirer dans ce genre de plantations. Ce
jardin n'a point cess d'tre entretenu avec le plus grand soin.


PPINIRES DU ROI.

Elles occupoient un terrain considrable que sparoit en deux la rue
de Courcelles. On y cultivoit, en pleine terre, les arbres trangers
des espces les plus rares.


CURIES DU ROI.

Elles ont t tablies dans la portion de l'htel Longueville qui n'a
point encore t dmolie.


CURIES DU COMTE D'ARTOIS.

Elles sont situes sur les terrains de l'ancienne ppinire du
roi[623], que ce prince avoit achets. Commences peu de temps avant
la rvolution, sur les dessins et sous la conduite de M. Bellanger son
architecte, elles n'ont point t acheves, et mritoient de l'tre.
La partie gauche, qui seule est termine, offre des constructions
trs-lgantes, qui font regretter de ne pouvoir jouir de l'ensemble
d'un aussi joli monument.

          [Note 623: Au coin de la rue Neuve-de-Berri et de celle du
          faubourg du Roule.]


HTEL DES CURIES DU ROI.

Cet htel toit situ, avant la rvolution, en face du pavillon
Marsan. Il a t abattu, et sur le terrain qu'il occupoit a t lev
un passage couvert et garni de boutiques, dit le passage Delorme.


FONTAINES.

_Le Chteau-d'Eau._

Nous ayons dj parl de ce monument, lev en face du Palais-Royal
par le duc d'Orlans, rgent[624].

          [Note 624: _Voyez_ p. 901.]


_Fontaine des Quinze-Vingts._

Elle toit situe dans l'enclos de cet hpital, et a t abattue en
mme temps que ses btiments.


_Fontaine de Richelieu_.

Elle est situe dans la rue qui porte ce nom, et au coin de la rue
Traversire. On y lisoit cette inscription compose par Santeuil:

  _Qui quondam magnum tenuit moderamen aquarum
  Richelius, fonti plauderet ipse novo._

Cette fontaine, qui rappelle les compositions incohrentes de
l'ancienne cole franaise, se compose d'une niche accompagne de
pilastres doriques, avec table renfonce et coquilles; un fronton que
surmontent des figures en relief couronne cette composition; et
au-dessus s'lve un grand amortissement avec pilastres corinthiens et
consoles renverses. Il n'est pas ncessaire de faire remarquer
combien un semblable style est bizarre et contraire  tous les
principes du bon sens et du bon got.


_Fontaine du Diable_.

Cette fontaine, situe rue de l'chelle,  l'extrmit de celle de
Saint-Louis, fut reconstruite  neuf en 1759. La composition en est
agrable: elle offre une pyramide porte sur un pidestal, et orne
d'une table saillante au-dessus de laquelle sont groupes deux
divinits marines qui soutiennent la proue d'un vaisseau. Ces figures
sont d'un bon caractre; et celui du monument entier est d'une
simplicit lgante qui peut tonner, si l'on considre l'poque 
laquelle il a t construit.


_Fontaine d'Amour._

Cette fontaine, qui n'a rien de remarquable dans son architecture, est
situe  l'angle des rues des Moineaux et des Moulins.


_Fontaine des Capucins._

Cette fontaine, dont l'architecture ne mrite galement aucune
attention, est situe rue Saint-Honor, et fut construite en 1718,
prs de la porte du monastre de ces religieux. On y lit encore cette
inscription compose par Santeuil:

  _Tot loca sacra inter pura est qu labitur unda:
  Hanc non impuro quisquis es ore bibas._


_Fontaine de la place Louis XV._

Cette fontaine, qui a t dtruite, toit situe prs de l'entre de
l'Orangerie.


BARRIRES.

Les limites du quartier du Palais-royal, du ct du couchant,
terminent la ville de Paris dans un espace qui s'tend depuis le bord
de la rivire jusqu'au-del du jardin de Mouceaux. Il y a dans cette
partie des nouvelles murailles leves sous Louis XVI, huit barrires
qui se prsentent dans l'ordre suivant:

  1. Barrire des Bons-Hommes.
  2. -------- de Franklin.
  3. -------- de Passy, ou de Ste-Marie.
  4. -------- de Longchamps.
  5. -------- du Rservoir, ou des Bassins.
  6. -------- de Chaillot, ou de Neuilly.
  7. -------- du Roule.
  8. -------- de Courcelles.
  9. -------- de Montmartre[625].

          [Note 625: On trouvera  la fin du troisime volume de cet
          ouvrage une notice sur les barrires de Paris, qui sont au
          nombre de cinquante, et dont plusieurs sont remarquables
          par l'lgance et le bon style de leur architecture.]




RUES ET PLACES

DU QUARTIER DU PALAIS-ROYAL.

_Rue d'Anglade._ Elle va de la rue Traversire  la rue Sainte-Anne,
et doit son nom  un matre Cartier, nomm _Gilbert Anglade_, qui, en
1639, acheta un emplacement rue des Moulins, sur lequel celle-ci a t
ouverte. Dans un censier de l'archevch, de 1663, elle est nomme
_Anglas_ par altration; et cette erreur a port Sauval  lui chercher
de fausses tymologies, et  rejeter la vritable. Cette rue n'est
indique sous aucun nom sur les plans de Gomboust et de Jouvin.

_Rue d'Angoulme._ Cette rue, perce depuis 1780, aboutit d'un ct
dans la rue du Faubourg du Roule, et de l'autre  celle de Ponthieu.

_Rue d'Anjou._ Elle aboutit  la rue du Faubourg-Saint-Honor, et 
celle de la Ville-l'vque; elle toit btie et connue sous ce nom ds
l'an 1649. Elle est nomme dans un plan manuscrit _rue des Morfondus_,
dite _d'Anjou_.

_Rue Sainte-Anne._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence au carrefour _des Quatre Chemines_, et finit  la rue
Neuve-des-Petits-Champs. Cette rue, perce en 1633, prit le nom de
Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche, pouse de Louis XIII.
Elle n'alloit encore, en 1663, que jusqu' la rue Clos-Georgeot,
au-dessus de laquelle toient deux moulins qui l'avoient fait appeler
_rue des Moulins_, et du _Terrain aux Moulins_. Auparavant, cet
endroit est nomm, dans les anciens titres de l'archevch, _la Place
au Sang et la Basse-Voirie_, parce qu'on y dposoit les boues et les
immondices. Le 15 septembre 1667, quatre particuliers obtinrent, par
un arrt du conseil, l'autorisation d'aplanir la butte qui existoit en
cet endroit, et d'y tracer douze rues nouvelles[626]. Elles furent
couvertes de maisons dans les annes suivantes, et tout cet endroit
toit bti en 1677. C'toit  l'entre de cette rue qu'toit le march
aux pourceaux, qu'on y avoit plac en 1528, et qui subsistoit encore
en 1609.

          [Note 626: Trait de la Pol., t. 1, p. 88.]

_Rue de l'Arcade_, ou _de la Pologne_. Elle va de la rue de la
Magdeleine  celle de Saint-Lazare, vulgairement dite des Porcherons.
Cette rue doit son premier nom  une arcade ou vote qui servoit 
faciliter la communication des jardins des religieuses de la
Ville-l'vque; le second  une maison et terrain appel la Petite
Pologne, o elle conduisoit. Elle se trouve indique dans quelques
titres de l'archevch sous le nom d'_Argenteuil_.

_Rue d'Argenteuil._ Elle aboutit d'un ct rue des Frondeurs, de
l'autre  la rue Neuve-Saint-Roch, et est ainsi nomme parce qu'elle a
t btie sur l'ancien chemin qui conduit  Argenteuil.

Entre cette rue et celle des Moineaux et des Orties, toit plac au
dix-septime sicle le march aux chevaux. Il y est rest jusqu'en
1667. Anciennement cet endroit s'appeloit _la Haute-Voirie du faubourg
Saint-Honor_. Il est ainsi dsign dans un titre du 12 mars
1564[627].

          [Note 627: Arch. de l'archev.]

Il y a dans la rue d'Argenteuil un passage qui communique  la rue
Saint-Honor. Il rgne le long de l'glise Saint-Roch et y conduit.
C'toit anciennement un cul-de-sac sous le nom de Saint-Roch, qui
aboutissoit  une des portes de l'glise avant sa reconstruction. Il
se prolonge maintenant jusqu' la rue Saint-Honor.

_Rue d'Astorg._ Cette rue, situe dans le faubourg Saint-Honor, et
ouverte depuis 1779, donne d'un bout dans la rue Roqupine, et finit
de l'autre  un carrefour o viennent aboutir les rues des Saussayes,
de Surne et de la Ville-l'vque. Elle doit son nom  une famille
distingue qui y avoit un htel.

_Rue aux Bassins._ C'est une ruelle sans maisons, situe dans
Chaillot, vis--vis la barrire de Longchamps.

_Rue des Batailles._ Cette rue, situe dans Chaillot, n'a fait partie
de la ville qu' l'poque o ce village y a t renferm. Elle fait la
continuation de la grande rue de Chaillot jusqu' la barrire de
Passy, o toit autrefois situ le couvent de la Visitation.

_Rue de Beaujolois._ Elle a t perce depuis 1780 sur l'ancien
emplacement des Quinze-Vingts. Elle donne d'un bout dans la rue de
Chartres, et de l'autre dans celle de Valois. Il y a une autre rue de
Beaujolois qui va du passage de Radziville  l'autre extrmit de la
faade du nord du Palais-Royal o elle donne dans la rue Montpensier.

_Rue de Berri._ Cette rue, galement ouverte depuis 1780, donne d'un
ct dans la rue du Faubourg-du-Roule, et de l'autre dans celle de
Ponthieu, et sur l'avenue de Neuilly. Elle se nomme maintenant rue
_Neuve de Berri_.

_Rue des Blanchisseuses._ C'est une ruelle de Chaillot qui spare des
jardins, et aboutit d'un ct  la grande rue de ce village, de
l'autre  l'alle des Veuves.

_Rue des Boucheries._ Elle va de la rue Saint-Honor dans celle de
Richelieu; elle fut btie vers l'an 1638. Son nom lui vient de la
boucherie des Quinze-Vingts, qui fut construite vis--vis, lorsqu'on
dmolit la porte Saint-Honor pour la reporter plus loin.

_Cul-de-sac de la Brasserie_ (_Voy._ rue Traversire).

_Rue Brunette._ Cette rue donne d'un ct dans la grande rue de
Chaillot et la rue des Batailles, de l'autre dans la rue Basse de
Chaillot. Elle se nomme aujourd'hui rue _Gast_.

_Rue du Carrousel._ Elle toit ainsi nomme de la place qui est devant
le chteau des Tuileries, et aboutissoit  la rue de l'chelle. Elle
avoit t btie sur l'emplacement des fosss qui rgnoient le long des
murailles de la ville, lorsque l'enceinte de ces murailles suivoit la
rue Saint-Nicaise. Cette rue a t dtruite et est entre dans le plan
de la nouvelle place du Carrousel.

_Grande rue de Chaillot._ Cette rue, qui traverse presque tout le
village de ce nom, donne d'un ct dans l'avenue de Neuilly, de
l'autre dans celle des Batailles.

_Rue Basse de Chaillot._ Elle donne d'un ct dans la grande rue de
Chaillot, de l'autre sur le quai de la Savonnerie.

_Rue des Champs._ C'est une des petites ruelles qui sont situes en la
rue des Batailles et celle de Chaillot. Il en existe encore deux
autres qui sont sans nom.

_Rue des Champs-lyses._ Elle conduit du Faubourg-Saint-Honor aux
Champs-lyses et  la place Louis XV. Ce n'toit jadis qu'un simple
chemin sur lequel on a bti quelques maisons au commencement du
dix-huitime sicle. On la nommoit anciennement ainsi que la rue de
la Magdeleine, _l'Abreuvoir-l'vque_. Le plan de La Caille, de 1714,
est le premier qui l'indique sous le nom de la _Bonne-Morue_, qu'elle
a conserv jusqu'en 1769, o celui qu'elle porte aujourd'hui lui fut
donn.

          [Note 628: Vis--vis cette rue est une rue _sans nom_, o
          sont les rservoirs de la pompe  feu.]

_Rue de Chartres._ Cette rue, perce depuis 1780 sur l'ancien
emplacement des Quinze-Vingts, aboutit d'un ct  la place du
Palais-Royal, de l'autre  la rue Saint-Nicaise.

Il y a une autre rue de Chartres qui fait suite  celle de Courcelles,
jusqu' la barrire du mme nom. On la nomme aujourd'hui rue de
_Mantoue_.

_Rue du Chemin Vert_ ou _Rue Verte_. Elle aboutit  la rue du
Faubourg-Saint-Honor et  celle de la Ville-l'vque. Ce nom lui
vient sans doute de l'herbe qui croissoit des deux cts du chemin sur
lequel elle a t btie. On l'appeloit anciennement _rue des Marais_;
elle est connue plus gnralement aujourd'hui sous le nom de _rue
Verte_. Il y a dans cette rue une caserne d'infanterie.

_Rue Clos-Georgeau._ Elle donne d'un bout dans la rue Sainte-Anne, de
l'autre dans la rue Traversire. Quand on commena  btir sur la
pente de la butte Saint-Roch, on ouvrit cette rue sur le jardin d'un
particulier dont elle prit le nom. Plusieurs titres font mention de ce
clos qui est nomm _Jarjeau_ dans les archives de l'archevch.

_Rue du Colyse._ C'toit un chemin qui conduisoit  une espce
d'amphithtre bti vers l'an 1772, o se donnoient des ftes et o
l'on tiroit des feux d'artifice. Cet difice a t dtruit, mais la
rue existe toujours. Elle donne d'un ct dans la rue du faubourg
Saint-Honor, de l'autre dans l'avenue des Champs-lyses.

_Rue de la Corderie._ _Voyez_ rue de la Sourdire.

_Rue de Courcelles_ ou _de Villiers_. On donnoit autrefois ces deux
noms  cette rue, qui n'a conserv que le premier. C'toit alors un
simple chemin qui conduisoit du faubourg Saint-Honor prs de l'glise
du Roule,  Villiers-la-Garenne et  Courcelles.

_Rue Daguesseau._ Elle aboutit d'un ct dans la rue de Surne, de l'autre
dans celle du Faubourg-Saint-Honor, et doit son nom  M. Daguesseau,
conseiller au parlement, qui la fit percer pour communiquer  un march
qu'il avoit eu la permission d'tablir en cet endroit, et qui a t
transfr depuis dans la rue du Chemin-du-Rempart.

_March Daguesseau._ Il est situ dans l'espace qui spare la rue de
la Magdeleine de celle du Chemin-du-Rempart, et l'on y entre par ces
deux rues. Ce march fut tabli en cet endroit pour la commodit des
habitants du faubourg Saint-Honor et du Roule, par les soins de
Joseph Antoine Daguesseau, conseiller honoraire au parlement de Paris.
Il l'avoit d'abord plac, en 1723, sur un terrain plus loign qu'il
avoit obtenu par change de madame de Duras. Depuis on jugea qu'il
toit avantageux de rapprocher ce march de la ville; et des
lettres-patentes ayant t obtenues  cet effet en 1745, il fut ouvert
le 2 juillet 1746, sur l'emplacement qu'il occupe aujourd'hui, lequel
appartenoit  Andr Mol de Lurieux, avocat au conseil.

_Rue du Dauphin._ Elle donne d'un bout rue Saint-Honor, vis--vis
Saint-Roch; de l'autre elle aboutissoit autrefois  la porte du jardin
des Tuileries, et donne aujourd'hui dans la rue de Rivoli. Cette rue
s'appeloit d'abord _rue de Saint-Vincent_. Elle est ainsi indique en
1575[629]. On l'a ensuite appele cul-de-sac Saint-Vincent, parce
qu'on la fermoit toutes les nuits du ct des Tuileries. Elle a port
ce nom jusqu'au mois de novembre 1744, que Louis XV,  son retour de
Metz, tant venu habiter quelques jours ce palais, le dauphin son fils
passa par cette rue pour aller entendre la messe  Saint-Roch. Pendant
le peu de temps qu'il resta  l'glise, on enleva l'inscription de
cul-de-sac de Saint-Vincent, pour y substituer celle de rue du
Dauphin, qu'elle a conserv jusqu'en 1789, et repris depuis la
restauration.

          [Note 629: Cens. de l'vch.]

_Rue du Doyenn._ Elle aboutissoit dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre
et dans le cul-de-sac du mme nom. Elle toit nomme rue du Doyenn,
parce qu'elle avoit t ouverte au milieu de la maison et de la cour
du doyen de Saint-Thomas, depuis Saint-Louis du Louvre. On l'appeloit
dans le principe rue du _Doyenn Saint-Thomas-du-Louvre_[630].

          [Note 630: Il existe encore une petite portion de cette rue,
          qui donne sur la place du Carrousel.]

_Rue de Duras._ Elle commence  la rue du Faubourg-Saint-Honor, et
aboutit  l'ancien march Daguesseau. Elle a pris son nom de l'htel
de Duras, le long duquel elle est situe.

_Rue de l'chelle._ Elle va de la rue Saint-Honor  la place du
Carrousel. Quelques-uns ont pens que cette rue avoit pris son nom de
l'chelle patibulaire que les vques de Paris avoient eue dans cet
endroit: quoiqu'il n'y ait point de preuves suffisantes pour appuyer
cette opinion, cependant il est certain qu'au milieu du dix-septime
sicle la barrire des Sergents du For-l'vque toit place au coin
de cette rue.

_Rue l'vque._ Elle va d'un bout au carrefour des Quatre-Chemines,
de l'autre  celui que forment les rues des Moineaux, des Moulins et
des Orties. On prsume que son nom lui vient de ce qu'elle a t
ouverte sur la haute voirie qui appartenoit  l'vque de Paris.
Plusieurs titres, qui remontent au commencement du rgne de Louis
XIII, parlent de cette rue, et quelques-uns nous apprennent qu'elle
s'appeloit anciennement rue du _Culloir_, sans nous donner
l'tymologie de ce nom.

_Rue Saint-Florentin._ Elle va de la rue Saint-Honor aux Tuileries;
elle s'appeloit auparavant _Cul-de-sac de l'Orangerie_, et devoit ce
nom  l'orangerie du roi qui se trouvoit au bout. Il parot, par les
titres de Saint-loi, que l'alignement en fut pris en 1640; et que,
ds 1651, on la nommoit rue de l'Orangerie. Cependant Gomboust et
Bullet ne lui donnent que le nom de _cul-de-sac_. Le duc de la
Vrillire, ministre et secrtaire d'tat, ayant fait btir un htel
dans cette rue, elle changea de nom, et prit, le 26 janvier 1767,
celui de rue Saint-Florentin, sous lequel ce ministre toit alors
connu.

_Rue des Frondeurs._ Elle aboutit  la rue Saint-Honor et au
carrefour des Quatre Chemines. On ignore le nom que cette rue portoit
anciennement; car s'il est vrai que le mot _Frondeurs_ vienne des
troubles connus dans notre histoire sous le nom de _Fronde_, elle n'a
pu tre appele ainsi que depuis 1648. Elle est sans nom sur les plans
de Gomboust et de Bullet. On la trouve nomme pour la premire fois
sur celui de Rouvin, en 1697.

_Rue Sainte-Genevive._ Voyez _rue Hbert_.

_Rue du Hasard._ Elle va de la rue Traversire  la rue Sainte-Anne;
on ignore  quelle occasion elle a pris ce nom, sous lequel elle est
dj indique, en 1622, dans un censier de l'archevch.

_Rue Hbert._ Nous ignorons l'tymologie de ce nom qu'a port d'abord
ce chemin, qui aboutit d'un ct  la grande rue de Chaillot, et de
l'autre au terrain vague qui vient finir aux murs de la ville. On le
nomme maintenant rue Sainte-Genevive. Le chemin _sans nom_ qui
descend de la barrire de Passy  cette rue vient de recevoir celui de
_rue de Lubeck_.

_Rue Saint-Honor._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence au coin de la rue des Bons-Enfants, et finit au
boulevart[631].

          [Note 631: Sur les changements de nom qu'elle a prouvs,
          _voyez_ page 912.]

_Rue du Faubourg-Saint-Honor._ Elle commence au boulevart, et finit 
celle du Roule; on l'appeloit en 1635 _la chausse du Roule_, parce
qu'elle conduisoit au village du mme nom.

_Rue de Longchamps._ C'est un chemin qui donne, comme la rue Hbert,
dans la grande rue de Chaillot, et se prolonge  travers les champs
jusqu' la barrire du mme nom.

_Rue Saint-Louis._ Elle donne d'un bout dans la rue Saint-Honor, et
de l'autre dans celle de l'chelle. On prsume qu'elle doit son nom au
voisinage de l'hpital des Quinze-Vingts, fond par saint Louis, ou 
la rue Saint-Honor, qui, comme nous l'avons dit (_p._ 912),
s'appeloit anciennement, dans cet endroit, _Grande Rue Saint-Louis_.
Gomboust et Bullet nous apprennent, dans leur plan, que cette rue se
nommoit anciennement rue de _l'chaud_; mais avant eux on la
dsignoit dj sous le nom de rue Saint-Louis; et l'ayant repris, elle
l'a toujours conserv. Nous remarquerons ici que ce nom de
_l'chaud_, que nous retrouverons dans la nomenclature des rues de
Paris, toit une dnomination gnrale que l'on donnoit  une masse ou
_le_ de maisons de figure triangulaire; et l'on appeloit rue de
l'chaud; celle qui faisoit la base ou l'un des cts de ce triangle.
La rue dont nous parlons est aussi indique sous le nom de rue des
_Tuileries_, dans un censier de l'archevch, de 1663.

_Rue de Lubeck._ Elle descend de la barrire de Passy  la rue Hbert,
maintenant rue Sainte-Genevive.

_Rue Neuve de Luxembourg._ Elle donne d'un bout dans la rue
Saint-Honor, de l'autre sur le boulevart. Elle doit son nom au
marchal duc de Luxembourg, qui avoit son htel sur le terrain qui
forme aujourd'hui cette rue.

_Rue Magdebourg._ C'est le nom que porte aujourd'hui une ruelle situe
 droite de la rue des Batailles, en descendant vers celle de
Chaillot.

_Rue de la Magdeleine._ Elle commence  la rue du
Faubourg-Saint-Honor, et aboutissoit en 1789  celle de l'Arcade et 
l'glise paroissiale dont elle a pris le nom. On l'a aussi appele rue
de _l'vque et de l'Abreuvoir-l'vque_. Elle est ainsi indique dans
les procs-verbaux de 1637 et de 1642[632].

          [Note 632: Cette rue, se prolongeant maintenant  travers
          les jardins qui avoisinoient l'glise, vient aboutir  celle
          de l'Arcade, vis--vis la rue des Mathurins. Dans ce
          prolongement elle a une communication _sans nom_ avec la rue
          d'Anjou, laquelle est situe  son couchant.]

_Rue de Mantoue._ Voyez rue de Chartres.

_Rue du March._ Cette rue conduisoit  un march qui a t transfr
prs la porte Saint-Honor, et c'est de l qu'elle avoit pris son nom;
elle a son entre dans la rue Daguesseau et dans celle de Surne.

_Rue Sainte-Marie._ Elle va de la rue des Batailles dans la nouvelle
rue de Lubeck.

_Ruelle Sainte-Marie._ Elle est situe  l'extrmit de la rue des
Batailles, du ct de la barrire.

_Rue de Marigny._ On donne ce nom  une avenue plante d'arbres, qui
aboutit d'un ct  la rue du Faubourg-Saint-Honor, de l'autre aux
Champs-lyses; elle est situe en face de l'htel Beauveau, et se
prolonge le long de celui que fit btir la marquise de Pompadour, et
qui appartint depuis  son frre le marquis de Marigny. Elle fut
ouverte lors des nouvelles plantations qui furent faites par ordre de
ce directeur gnral des btiments, jardins, etc.

1ere _Rue de Matignon_. Elle aboutissoit, d'un ct, dans la rue des
Orties, de l'autre, par un retour d'querre, dans le cul-de-sac de
Saint-Thomas-du-Louvre. Cet emplacement formoit, au quinzime sicle,
l'htel, la place et les jardins de la Petite-Bretagne, qui avoient
appartenu au duc de Bretagne. Elle devoit son nom  M. Jacques de
Matignon, comte de Thorigny, qui y fit btir un htel. (Cette rue a
t dtruite.)

2e _Rue de Matignon_. Elle aboutit d'un ct  la rue du
Faubourg-Saint-Honor, de l'autre aux Champs-lyses, vis--vis
l'alle des Veuves. C'toit autrefois une prolongation de la petite
rue Verte.

_Rue de Milan._ C'est le nom que l'on a donn depuis 1789  un chemin
sans nom situ prs de la barrire de Courcelles.

_Rue de Miromesnil._ Elle a t ouverte en 1779, et aboutit d'un ct
 la rue du Faubourg-Saint-Honor, de l'autre  celle de la Ppinire;
elle doit son nom au chancelier Maupeou, qui toit de cette famille.

_Rue des Moineaux._ Elle a une de ses extrmits dans la rue
Neuve-Saint-Roch, l'autre dans celle des Orties. Elle toit connue
sous ce nom ds l'an 1561[633].

          [Note 633: Arch. de l'archev.]

_Rue de Montpensier._ On a donn ce nom  une partie de la rue de
Valois qui donne dans celle de Rohan.

Il y a une autre rue de Montpensier qui longe le Palais-Royal, depuis
le thtre Franais jusqu' l'angle oppos.

_Rue de Mouceaux._ C'est une rue perce depuis 1780, qui donne d'un
ct dans la rue du Faubourg-du-Roule, de l'autre dans celle de
Courcelles.

_Rue des Moulins._ Elle donne, d'un bout,  l'extrmit de la rue
l'vque, de l'autre dans la rue Thrse, et doit son nom  deux
Moulins situs sur la butte Saint-Roch, auxquels elle conduisoit, et
qu'on a dtruits lorsqu'aprs avoir aplani cette butte on a couvert de
maisons l'espace qu'elle occupoit. Cette rue existoit ds 1624[634].

          [Note 634: Arch. de l'archev.]

_Rue des Mulets._ Elle traverse de la rue d'Argenteuil dans celle des
Moineaux. Le voisinage des moulins pourroit bien lui avoir fait donner
le nom qu'elle porte,  cause des mulets qui portoient le bl et
rapportoient la farine; elle est indique dans le censier de
l'archevch, de 1663.

_Rue Saint-Nicaise._ Elle va de la rue Saint-Honor dans celle des
Orties, et occupe l'emplacement du rempart de l'enceinte de Charles V.
Elle doit son nom  une chapelle de Saint-Nicaise qui servoit 
l'usage de l'hpital des Quinze-Vingts vers le milieu du 15e
sicle[635].

          [Note 635: La galerie neuve des Tuileries traverse le
          terrain sur lequel cette partie de la rue toit situe.]

_Rue de l'Oratoire._ Elle est situe vis--vis la rue de Mouceaux.
C'toit un chemin sans nom avant 1789.

1re _Rue des Orties_. Elle rgnoit le long des galeries du Louvre;
elle a port en 1603 le nom de _Saint-Nicolas-du-Louvre_, en 1622
celui de _rue des Galeries_[636]. On appeloit aussi cet endroit le
rempart du Louvre. Jaillot dit que c'toit anciennement un mur qui
rgnoit le long du quai, et qui pouvoit tre garni d'orties, d'o
cette rue ainsi que la suivante auront reu leur nom[637].

          [Note 636: Arch. de l'archev.]

          [Note 637: Quelques auteurs font terminer cette rue au
          second guichet, et, depuis cet endroit jusqu' la cour des
          Tuileries, l'appellent rue _de la Monnoie_, _de la
          Monnoie-du-Louvre_ et _de la Petite-Monnoie_. Elle a t
          dtruite.]

2e _Rue des Orties_. Elle va de la rue Sainte-Anne  celle
d'Argenteuil. Cette rue se trouve mentionne sous ce nom dans le
censier de l'archevch, de 1623.

_Rue de la Ppinire._ Cette rue, qui se prolonge le long de l'espace
qu'occupoit, avant la rvolution, la ppinire du roi, n'a pris le nom
qu'elle porte que depuis 1780. Avant cette poque, c'toit un chemin
sans nom. Elle donne, d'un ct, dans la rue de Courcelles, de
l'autre, dans celle des Porcherons, situe hors du quartier[638].

          [Note 638: Il y a une caserne d'infanterie dans cette rue.]

_Rue de Poitiers._ Cette rue nouvelle, perce depuis 1780, aboutit
d'un ct dans la rue Neuve-de-Berri, de l'autre dans celle
d'Angoulme.

_Rue du Pont._ Cette petite ruelle est situe entre la grande rue de
Chaillot et la rue Basse du mme nom.

_Rue de Ponthieu._ Cette rue, perce en mme temps que la rue
Poitiers, est situe dans la mme direction, mais plus prs de
l'avenue de Neuilly; elle communique galement dans les rues
Neuve-de-Berri et d'Angoulme.

_Rue Quatremre._ Cette rue, qui devoit son nom  une famille connue
de Paris, a t aussi ouverte  travers les champs qui bornoient
auparavant la rue d'Anjou. Elle fait la continuation de cette rue, et
va aboutir  celle de la Ppinire[639].

          [Note 639: La rue _Quatremre_ a maintenant perdu son nom,
          et fait suite  la rue d'Anjou.]

_Rue du Rempart._ Elle va d'un bout dans la rue Saint-Honor, de
l'autre dans celle de Richelieu; elle doit son nom  une partie de
l'enceinte de Charles VI sur laquelle elle est situe. En 1636, elle
s'appeloit rue _Champin_.

_Rue du Chemin-du-Rempart._ Elle commence au coin de la rue de Surne,
et rgne le long du rempart jusqu' l'entre du faubourg Saint-Honor;
c'est ce qui lui en a fait donner le nom. Elle portoit anciennement
celui de _Chevilly_. La partie oppose se nomme rue Basse-du-Rempart,
parce qu'elle est effectivement plus basse que le boulevart[640].

          [Note 640: C'est dans cette rue qu'est la principale entre
          du march Daguesseau.]

_Rue de Richelieu._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce
quartier commence  la rue Saint-Honor et finit  la rue
Neuve-des-Petits-Champs. Le cardinal de Richelieu ayant fait btir le
Palais-Royal, et abattre  cet effet les anciens murs de la clture de
Charles V, on ouvrit cette rue. Elle fut d'abord nomme _Royale_;
mais, peu aprs, elle prit le nom de Richelieu.

_Rue Neuve-Saint-Roch._ Elle donne d'un ct dans la rue Saint-Honor,
et de l'autre dans la rue Neuve-des-Petits-Champs; cette rue doit son
nom  l'glise Saint-Roch, dont la principale entre y toit situe
avant qu'on l'et rebtie. Elle s'appeloit auparavant rue de
_Gaillon_. _Sauval_ dit qu'on la nommoit, en 1495 la ruelle
_Michaut-Riegnaut_, en 1521 _Michaut-Regnaut_, et en 1578 rue de
_Gaillon_, du nom de l'htel qui en faisoit le coin.

_Rue du Rocher._ Elle fait suite  la rue de l'Arcade et se prolonge
jusqu' la barrire de Mouceaux. C'toit un chemin sans nom avant
1789.

_Rue de Rohan._ Cette rue, situe en face de celle de Richelieu, sur
l'ancien terrain des Quinze-Vingts, communique d'un ct avec la rue
Saint-Honor, de l'autre aboutit  la rue de Chartres.

_Rue Roqupine._ La rue Roqupine a t perce en mme temps que la
rue d'Astorg, et donne d'un ct dans la rue Verte, de l'autre  la
jonction des rues d'Anjou et Quatremre. Elle se prolongeoit autrefois
jusqu' la rue de l'Arcade: ce passage a t ferm.

_Rue du Roule._ C'est la continuation de la rue du
Faubourg-Saint-Honor. Elle doit son nom au petit village du Roule,
runi  celui de la Ville-l'vque, et dclar ensuite faubourg de
Paris. Ce village a port au treizime sicle les noms de _Rollus_ ou
_Rotulus_; on le distinguoit en haut et bas Roule, et plusieurs titres
font mention d'une lproserie ou maladrerie qui s'y trouvoit situe,
et qu'on a souvent appele l'_Htel du bas Rolle_ et _Htel du Roule_.

_Rue Rousselet._ Cette rue, perce le long de l'emplacement de
l'ancien Colyse, donne d'un ct dans les Champs-lyses, de l'autre
dans la rue du Colyse.

1re _Rue Royale_. Elle va de la rue Neuve-des-Petits-Champs dans la
rue Thrse. On l'a nomme d'abord rue Neuve-de-Richelieu. On lui
donna ensuite le nom de Royale, lorsqu'on fit porter le nom de la
Reine  celle dans laquelle elle aboutit.

2e _Rue Royale_. Elle va de la rue Saint-Honor  la place Louis XV, 
laquelle elle sert de principale entre de ce ct; elle a t trace
en mme temps que cette place[641].

          [Note 641: Cette rue est fameuse par l'vnement dsastreux
          arriv le 30 mai 1770, au milieu des ftes donnes 
          l'occasion du mariage du dauphin. On venoit de tirer un feu
          d'artifice sur la place Louis XV; la foule des spectateurs,
          se portant dans la rue Royale, y rencontra une foule non
          moins nombreuse qui venoit du ct oppos; et de la violence
          de ces deux masses qui s'entre-choquoient, il rsulta un tel
          dsordre, une presse si horrible, que plus de 300 personnes
          restrent mortes sur la place, sans compter un grand nombre
          d'autres qui moururent aprs, des suites de leurs
          blessures.]

_Rue des Saussaies._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Faubourg-Saint-Honor, et de l'autre aux extrmits des rues de Surne
et de la Ville-l'vque. Elle a port les noms de rue des _Carrires_,
de la _Couldraie_, des _Saussaies_[642], de _Chemin de la
Saussaie_[643], vraisemblablement parce qu'il y avoit dans ce terrain
des carrires, des coudres et des saules. Plus anciennement elle avoit
t appele _ruelle Baudet_.

          [Note 642: T. I, p. 162.]

          [Note 643: Cens. de l'archev., 1665.]

_Rue de la Sourdire._ Elle va de la rue Saint-Honor au cul-de-sac de
la Corderie; elle doit son nom  M. de La Faye, sieur de la Sourdire,
qui avoit sa maison dans cet endroit. Ce n'toit, au milieu du
dix-septime sicle, qu'une longue alle qui rgnoit le long de cette
maison et de ses jardins. On voit, par un procs-verbal de 1640, qu'il
y avoit trois maisons contigus qui passrent au sieur _Guiet de
l'pine_; et le passage, ayant t largi, prit le nom de
_l'pine-Guiet_, et de _Guiet-l'pine_. Il est ainsi dsign en 1663;
mais ds l'anne suivante on le voit sous le nom de la _Sourdire_,
qu'il a conserv.

 l'extrmit de cette rue se trouve le cul-de-sac _de la Corderie_.
On l'a aussi appel autrefois cul-de-sac _Pronnelle_, dnomination
prise de son emplacement, qu'on nommoit ainsi. On y entre par la rue
Neuve-Saint-Roch. C'est maintenant une rue ouverte sur le march
Saint-Honor, et qui porte le mme nom.

Le passage qui conduisoit de cette rue aux Jacobins toit une ruelle
ou cul-de-sac nomm le cul-de-sac de _Saint-Hyacinthe_, du nom d'un
des saints de cet ordre.

_Rue de Surne._ Elle aboutit  la rue des Saussaies et au boulevart.
C'toit anciennement un simple chemin qui conduisoit au village de
Surne; et le cimetire de la Magdeleine y toit situ. C'est dans cet
endroit qu'on avoit d'abord plac le march Daguesseau.

_Rue Thrse._ Elle va de la rue Sainte-Anne  la rue Ventadour. On
l'ouvrit lorsqu'on aplanit la butte Saint-Roch; et le nom qu'elle
porte lui fut donn en l'honneur de Marie-Thrse d'Autriche, pouse
de Louis XIV. Il parot cependant qu'elle ne le reut qu'aprs la mort
de cette princesse: car ce n'est que depuis 1692 qu'on la trouve
distingue de la rue du Hasard, et indique sous le nom de rue
Thrse.

_Rue Saint-Thomas-du-Louvre._ Elle aboutissoit d'un cot  la rue
Saint-Honor et  la place du Palais-Royal, de l'autre  la rue des
Orties et aux galeries du Louvre. Ce nom lui vient d'une glise de
Saint-Thomas, situe dans cette rue, et que depuis sa reconstruction
on appela Saint-Louis-du-Louvre. On la nommoit anciennement la rue des
Chanoines, _Strata Canonicorum_. On lui donna ensuite le nom qu'elle
porte aujourd'hui, _Vicus S. Thom de Lupera_ en 1242; _S. Thomas de
Lupara_ en 1256, et de _Lupera_ en 1288[644].

          [Note 644: Cart. de Sorbonne, fol. 147.--_Cart. S. Germ.
          Autiss._, folio 52. La partie de cette rue qui dpassoit la
          place du Carrousel a t dtruite.]

_Rue Traversire._ Elle est ainsi nomme parce qu'elle traverse de la
rue Saint-Honor dans celle de Richelieu. Dans quelques titres qui
remontent jusqu' 1623, elle est appele rue _Traversante_, _de la
Brasserie_ et _du Bton Royal_.

Dans cette rue est un cul-de-sac nomm le cul-de-sac _de la
Brasserie_; il doit ce nom  une maison dite de la Brasserie, qui en
faisoit le coin en 1668.

_Rue de Valois._ Elle a t perce sur l'emplacement des
Quinze-Vingts, et donne d'un ct dans la rue Saint-Honor, de l'autre
dans celle de Rohan.

Il y a une seconde _rue de Valois_ qui donne d'un bout dans la rue
Saint-Honor, et de l'autre se prolonge le long du Palais-Royal
jusqu'au passage Radziville, o elle donne dans la rue de Beaujolois.

Une troisime _rue de Valois_, situe devant le jardin de Mouceaux,
aboutit d'un ct  la rue de Courcelles, et se prolonge jusqu' la
barrire qui porte aussi le nom de Mouceaux.

_Rue de Ventadour._ Elle aboutit d'un ct dans la rue
Neuve-des-Petits-Champs, et de l'autre dans la rue Thrse. On la nommoit
autrefois _rue Saint-Victor_; ensuite elle s'est prolonge jusqu' la rue
des Moineaux, et sous le nom de _Ventadour_ ou de _Lionne_, elle se
continuoit en 1673 au-del de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Elle tient
le nom qu'elle porte maintenant de la famille de Ventadour.

_Petite rue Verte._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Honor, de l'autre dans la rue Verte.

_Alle des Veuves._ Cette alle, qui termine les Champs-lyses, donne
d'un bout dans la grande alle, de l'autre sur le quai,  l'extrmit
du Cours-la-Reine.

_Rue Villedo._ Elle traverse de la rue Sainte-Anne dans la rue de
Richelieu; et doit son nom aux sieurs Guillaume et Franois
_Villedo_, intendants gnraux des btiments du roi et des
ponts-et-chausses, qui avoient, en 1667, plusieurs possessions  la
butte Saint-Roch, sur lesquelles cette rue a t ouverte.

_Rue des Vignes._ Elle aboutit  la grande rue de Chaillot en entrant
par l'avenue: c'toit un chemin sans nom avant 1789.

_Rue de la Ville-l'vque._ Elle commence  la rue de l'Arcade, 
l'ancienne extrmit de la rue de la Magdelaine, et finit  la rue des
Saussaies. Son nom lui vient du territoire sur lequel elle est situe,
qui appartenoit  l'vque et au chapitre de Notre-Dame, et dont
plusieurs titres du treizime sicle font mention sous le mme nom de
_Villa Episcopi_.


PASSAGES.

Ils sont nombreux dans ce quartier et principalement autour du
Palais-Royal.

_Passage Radziville._ Il est situ dans l'angle des rues de Valois et
de Beaujolois, et donne  l'entre de la rue des Bons-Enfants.

_Passages_ sans nom de la rue de Beaujolois dans la rue
Neuve-des-Petits-Champs. Il y en a deux, l'un avant, l'autre aprs la
rue Vivienne.

_Passage du caf de Foi._ Il donne de la rue Montpensier dans la rue
de Richelieu.

Plusieurs autres passages sans nom communiquent encore le long de la
rue Montpensier  divers points de la rue de Richelieu.

_Passage Saint-Guillaume._ Il communique de la rue Traversire  la
rue de Richelieu.

_Passage Saint-Roch._ Il est situ auprs de cette glise et
communique de la rue Saint-Honor  la rue d'Argenteuil.


QUAIS.

_Quai des galeries du Louvre._ Il commence au premier guichet, appel
_de la rue Froi-Manteau_, et finit au bout du Pont-Royal.  l'entre
de ce quai est le port _Saint-Nicolas_, lequel a pris son nom de
l'glise collgiale qui en toit voisine. C'est  ce port
qu'abordoient, avant la rvolution, les marchandises qui venoient des
pays trangers en remontant la Seine. C'est encore l que l'on
dcharge aujourd'hui les barques qui apportent les productions de la
Normandie, etc. Avant la construction du nouveau pont, dit _Pont des
Arts_, on passoit la rivire  cet endroit dans des bateaux.

_Quai des Tuileries_ ou _de la Confrence_. Il commence au bout du
Pont-Royal, et finit  l'endroit o toit anciennement la porte dont
il a pris le nom. C'est de l'entre de ce quai que partent, tous les
jours, les galiotes de Saint-Cloud et de Sve.

_Port aux Pierres._ Il est situ vis--vis le Cours-la-Reine.

_Quai de la Savonnerie._ Il commence  l'extrmit du Cours-la-Reine,
et finit  la barrire des Bons-Hommes. On le nomme maintenant quai
_de Billy_ et _de la Confrence_.


ANTIQUITS ROMAINES

DCOUVERTES DANS LE QUARTIER DU PALAIS-ROYAL.

Il a paru vraisemblable  plusieurs historiens de Paris que[645],
sous la domination des Romains, la cit de Paris avoit commenc 
tendre ses faubourgs sur la rive septentrionale du fleuve dont elle
est entoure:  dfaut de monuments historiques, des restes
d'antiquits qu'on y a trouvs sur divers points et  diverses poques
ont dmontr jusqu' l'vidence ce qui n'avoit d'abord t qu'une
simple conjecture.

          [Note 645: _Voyez_ Discours prlimin., p. xiij.]

Des dbris de voies romaines, que le temps n'a point entirement
dtruits, indiquent des communications tablies avec plusieurs lieux
environnants, tels que Clichi, Pierre-Laie, Pontoise, Saint-Denis,
Pierre-Fite, etc.; et d'autres monuments qui ne peuvent exister que
dans l'enceinte des villes, prouvent que cette partie septentrionale,
depuis couverte de forts et de marcages, toit alors habite: voici
ce que l'on a dcouvert dans le quartier que nous venons de dcrire.

_Aquduc de Chaillot._ Cet aquduc souterrain, dont les premires
constructions toient tablies sur les hauteurs de Chaillot, et  la
source des eaux minrales qui existent encore aujourd'hui dans cet
endroit, traversoit l'emplacement des Champ-lyses, et probablement
celui qu'occupe aujourd'hui le jardin des Tuileries, pour venir
aboutir au jardin du Palais-Royal. Les travaux que l'on faisoit en
1763 pour la formation de la place Louis XV procurrent la dcouverte
des canaux de conduite de cet aquduc; et l'on dcouvrit en mme temps
 Chaillot un reste de maonnerie antique qui avoit fait partie de ses
constructions. M. le comte de Caylus a publi  ce sujet une
dissertation[646].

          [Note 646: Recueil d'antiq., t. II, p. 375.]

_Bassins antiques du Palais-Royal._ Ils furent dcouverts en 1781,
lors des fouilles que l'on fit dans le jardin de ce palais pour
tablir les fondations de ses nouvelles galeries. Le premier, qui
gisoit  trois pieds au-dessous du sol, et  l'extrmit mridionale
de ce jardin, prsentoit un carr de vingt pieds de dimension sur ses
quatre cts. Au mme endroit furent trouves des mdailles
d'Aurlien, de Diocltien, de Posthume, de Magnence, de Crispe, de
Valentinien Ier; ce qui semble indiquer une construction qui ne
remonte pas au-del du quatrime sicle.

Le second bassin, beaucoup plus vaste que le premier, et trouv dans
la partie septentrionale du mme jardin, s'tendoit  cinq pieds sous
terre, depuis le point de la galerie o est situ le caf de Foi,
jusqu'au passage de Radziville. Tous les deux toient videmment de
construction romaine; et une circonstance assez remarquable, c'est que
la direction de l'aquduc, reconnue par M. de Caylus depuis Chaillot
jusqu' la place Louis XV, continuant d'tre prolonge en ligne
droite, seroit venue prcisment aboutir au premier de ces deux
bassins[647].

          [Note 647: _Voyez_ Observ. sur quelques antiq. rom., etc.,
          par M. _Bourignon de Saintes_.]


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Palais-Royal._ La cour de ce palais qui donne sur la rue Saint-Honor
et qui sert d'entre  la partie de cet difice qu'occupe M. le duc
d'Orlans, doit tre incessamment ferme au public; et  ct de cette
cour il a t perc un nouveau passage formant une galerie qu'orne une
colonnade d'ordonnance dorique. Ce passage, dans lequel on a pratiqu
des boutiques, traverse le pristyle dont on avoit fait
provisoirement, pendant quelques annes, la bourse de Paris, et vient
communiquer  la seconde cour que borne au nord la galerie de bois.

Au milieu du jardin, dont les deux extrmits sont ornes de tapis de
verdure, s'lve une gerbe d'eau formant un jet d'environ dix-huit
pieds de hauteur, qui retombe dans un grand bassin circulaire, et
rpand ainsi de la fracheur au milieu de cette promenade jusqu'alors
peu agrable  cause de son extrme aridit.

_Thtre du Vaudeville._ Ce thtre a t lev sur l'emplacement de
l'ancien Vauxhall, vis--vis le Palais-Royal, et  l'entre des rues
de Chartres et de Saint-Thomas-du-Louvre qu'il borde des deux cts.
C'est un difice qui,  l'extrieur, n'a pas d'autre apparence que
celle d'une maison particulire. La salle qu'il contient est petite et
n'a de mme rien qui mrite d'tre remarqu.

_Palais des Tuileries._ Toutes les constructions qui obstruoient la
faade de ce monument, du ct de la place du Carrousel, ont t
abattues; et le terrain qu'elles occupoient a t chang en une vaste
cour qui s'tend jusqu'au premier guichet de la grande galerie, et que
ferme une grille en fer d'un beau travail. Cette grille a trois
entres: la premire au milieu et vis--vis l'arc de triomphe dont
nous allons bientt parler, les deux autres de chaque ct, et entre
des massifs carrs en pierre formant pidestaux, qui supportent des
statues colossales de Victoires, assises et entoures de divers
attributs. Avant qu'on y et plac ces statues, traites dans le style
de la dcoration monumentale, les quatre chevaux de bronze antique
enlevs  la ville de Venise avoient t levs sur ces pidestaux.

_Intrieur du palais._ Cet intrieur a subi de grands changements
dans sa dcoration. Sous le vestibule on a pratiqu un nouvel escalier
d'une belle architecture qui conduit d'un ct aux galeries
suprieures de la chapelle et au thtre, de l'autre  la salle des
marchaux. Ces diverses pices ont subi, tant dans leur disposition
que dans leur architecture, de grands et heureux changements. Les
galeries au rez-de-chausse du ct du jardin ont t dcores, sous
toutes les arcades qui les composent, de statues antiques ou copies
de l'antique, reprsentant des personnages romains, matrones et
snateurs.

_Jardin des Tuileries._ Sans rien changer  la belle ordonnance et aux
grandes masses de ce jardin, on l'a achev dans quelques dtails qui,
jusqu'alors, avoient t ngligs et qui en compltent la symtrie.
C'est principalement du ct du pont tournant qu'ont t faits en ce
genre les travaux les plus importants. L'orangerie a t abattue ainsi
que les constructions qui obstruoient toute cette extrmit du jardin;
et sur cet emplacement on a form deux larges terrasses parfaitement
symtriques, qui se dessinent en fer  cheval et viennent finir en
pente douce des deux cts du grand bassin. Ces deux terrasses ont t
plantes d'arbres formant alles et bosquets; elles sont entoures de
fosss du ct de la place Louis XV, et revtues d'un mur solide en
bossages. Chaque angle extrieur du parapet est orn d'un lion en
marbre blanc.

Les deux autres terrasses dites des _Feuillans_ et _du bord de l'eau_
ont t plantes d'arbres. La premire est ferme d'une grille toute
semblable  celle qui termine la cour du chteau. Cette grille, qui
s'tend depuis le pavillon Marsan jusqu' l'extrmit du jardin, et
qui forme ainsi l'un des cts de la rue de Rivoli dans presque toute
sa longueur, est soutenue de distance en distance par des piliers
carrs sur lesquels on a plac des vases en marbre blanc d'une forme
lgante. La terrasse du _bord de l'eau_ est orne de belles copies
en bronze de quelques-unes des statues les plus clbres de
l'antiquit, le Laocoon, l'Apollon du Belvdre, l'Hercule Tlphe, la
Diane de Versailles, etc. On communique du chteau  cette terrasse
par une galerie souterraine; ce qui en fait une promenade particulire
pour les princes, et que l'on peut isoler en un instant du reste du
jardin, en fermant toutes les grilles dont elle est entoure.

Enfin tous les compartiments du parterre, jusqu'alors ferms seulement
par des barrires en bois, ont t entours de balustrades de fer; et
plusieurs statues nouvelles en bronze et en marbre, ou modernes ou
copies de l'antique, ont t rpandues autour des bassins,  l'entre
de ce parterre et sur la lisire du bois.

_Grande galerie_ (ct du midi).  l'extrieur et dans toute la partie
construite par _Mtezeau_, il a t perc des arcades au nombre de
vingt-huit, et tabli dans le vaste rez-de-chausse qui rgne le long
de ces arcades, des corps-de-garde et une orangerie. Dans toute la
longueur de ce btiment jusqu'au pavillon de l'Infante, on a pratiqu
dans le toit des jours qui clairent la galerie intrieure o est
expose la collection des tableaux du roi, collection qui abonde en
chefs-d'oeuvre de toutes les coles, et que l'on considre comme la
plus belle de l'Europe, tant par le nombre que par l'excellence des
morceaux dont elle est compose. Des colonnes de marbre du plus grand
prix, des bustes, des ciselures en bronze dor, forment la dcoration
de cette galerie magnifique.  son extrmit est le salon d'exposition
des tableaux de l'cole franaise, dont l'entre donne sur un escalier
du plus grand style. Cet escalier communique au muse des statues
antiques, plus nombreux et plus vari que celui du Vatican, aussi
riche peut-tre en chefs-d'oeuvre du premier ordre, et qui se compose
de toute la clbre collection Borghse, des antiques qui
appartenoient anciennement au roi, et de beaucoup d'autres statues
tires de la Villa-Albani, du Vatican, et de plusieurs collections
particulires. Ce muse comprend tout le rez-de-chausse dont se
composoient autrefois les appartements de la reine, ainsi que la
fameuse salle du vieux Louvre dite des _Cent-Suisses_, que dcorent
les admirables sculptures de Jean Goujon.

_Galerie_ (ct du nord). Cette galerie, parallle  celle qui est
connue sous le nom de _grande galerie_, construite sur les mmes
dimensions, et qui doit aboutir  la partie oppose du vieux Louvre, a
t commence, il y a environ quinze ans, du ct des Tuileries, et se
prolonge en ce moment jusqu' la rue de Rohan, offrant dj une suite
de vingt-une arcades, toutes semblables  celles de l'autre galerie
qui sont en regard. La faade extrieure qui donne sur la rue de
Rivoli se compose de croises spares par des niches destines sans
doute  recevoir des statues; au-dessus rgne une longue corniche
soutenue par des consoles. Tout cet ensemble a de la noblesse et de la
simplicit, peut-tre mme trop de simplicit pour la demeure d'un
grand souverain. L'intrieur de cette galerie est divis en
appartements destins  tre habits par des personnes que leurs
emplois attachent  la cour.

_Arc de triomphe._ Ce monument, que Buonaparte fit lever en 1806, 
la gloire, disoit-il, des armes franoises, et qui n'toit rellement
que le monument de son insolence et de son orgueil, n'a point t
abattu depuis la restauration; et _il existe encore_ ainsi que _la
colonne de la place Vendme_!...

Cette construction prsente une largeur de soixante pieds sur
quarante-cinq de hauteur. Sa profondeur est de vingt pieds et demi. Sa
double faade se compose de trois arcades; et deux arcades perces
dans chacune de ses faces latrales correspondent de l'une  l'autre
et traversent les trois arcades de la faade. Huit colonnes de marbre
rouge de Languedoc, d'ordre corinthien, enrichies de bases et de
chapiteaux en bronze dor, ornent l'extrieur de cette composition; 
l'aplomb de ces colonnes et au-devant de l'attique s'lvent autant de
statues de soldats franais de diverses armes, dont les costumes
forment, avec les bas-reliefs et les ornements traits dans le style
antique dont les votes et les cintres des arcades sont couverts, une
disparate qui n'est pas de trs-bon got. Ce sont des Fleuves, des
Naades, des Victoires, etc.; toutes ces sculptures ont t traites
d'une grande manire et avec une dlicatesse trs-rare d'excution.

Six bas-reliefs en marbre blanc qui retraoient les vnements les
plus remarquables de la campagne de 1805, dcoroient les quatre faces
de cet arc de triomphe. Ceux-l ont du moins t enlevs en 1815 pour
ne plus jamais reparotre. Au-dessus de l'attique que surmontoit un
double socle s'levoit un quadrige qu'accompagnoient deux Victoires,
et auquel on avoit attel les quatre fameux chevaux de bronze dont
nous avons dj parl. Ce quadrige attendoit la statue de
l'usurpateur; il a t enlev en mme temps que les bas-reliefs. Le
char et les Victoires en plomb dor toient de la main de M. Lemot, et
l'on y reconnoissoit le grand style, et la belle excution de cet
artiste clbre.

_L'glise Saint-Roch._ On a rendu  cette glise quelques-uns des
tableaux qui lui avoient t enlevs, entre autres celui du Doyen (la
gurison des ardents), et celui de Vien (saint Denis prchant la foi
en France). Plusieurs chapelles ont t ornes de bas-reliefs,
reprsentant des sujets tirs de la vie de N. S. par M. Desenne; et le
mme artiste a excut pour la chapelle du Calvaire un groupe du
Christ au tombeau, dont l'excution mrite des loges. Saint-Roch
possde encore plusieurs tableaux modernes qui lui ont t donns par
la ville de Paris.

On a de mme rendu  cette glise les monuments spulcraux dont elle
avoit t dpouille, et l'on y a en outre dpos quelques-uns des
monuments enlevs aux glises qui ont t dtruites pendant la
rvolution, entre autres le tombeau du cardinal Dubois, et celui de
Henri de Lorraine, comte d'Harcourt.

_March Saint-Honor._ Ce march a t ouvert et construit sur
l'emplacement du couvent des Jacobins. Il est divis en quatre
compartiments couverts d'une simple toiture que portent des piliers de
bois faonns en colonnes; deux rues y communiquent de la rue
Saint-Honor et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et la place au
milieu de laquelle il s'lve forme un carr entour de maisons.

_Colonne de la place Vendme._ Cette colonne, qui, nous l'esprons,
disparotra un jour, pour l'honneur de la France, de la place qu'elle
occupe, et la rendra  la statue questre du grand roi, qui s'y
levoit autrefois, fut, de mme que l'arc de triomphe, commence par
ordre de Buonaparte aprs la campagne de 1805, et finie seulement en
1810.

Elle a 218 pieds de haut, y compris son pidestal dont la hauteur est
de 21 pieds et demi. Son diamtre est de 12 pieds; et toute sa
surface, y compris le pidestal, le chapiteau et son amortissement,
est revtue de fortes lames de bronze, charges de bas-reliefs. Ceux
du pidestal reprsentent des trophes d'armes; les autres, qui
s'lvent en spirale jusqu'au fate du monument,  l'imitation des
colonnes Trajane et Antonine, offrent l'histoire monumentale de cette
campagne de 1805,  l'occasion de laquelle a t conu et excut ce
monument.

Buonaparte, qui, peu de temps auparavant, avoit refus une statue que
ses flatteurs lui offroient, disant qu' la postrit seule
appartenoit le droit de la lui riger, si elle l'en jugeoit digne,
changea bientt d'avis, et fit placer sur la calotte de cette colonne,
qui toit l'un des points les plus levs de Paris, sa statue pdestre
vtue  la romaine. Cette statue colossale, de dix pieds de
proportion, avoit t excute par le sculpteur Chaudet. Elle a t
renverse en 1814;  sa place s'lve le drapeau blanc; et le
contraste trange qu'il offre avec le monument qui lui sert de support
peut donner matire  bien des rflexions.

_Champs-lyses._  l'entre de cette promenade, on a plac deux
groupes en marbre qui ornoient autrefois le parc de Marly. Ces
groupes, excuts par _Coustou_ jeune, reprsentent deux chevaux qui
se cabrent et qui sont retenus par deux hommes nus.

_Arc de triomphe de l'toile._ Le projet de cet arc de triomphe fut
encore conu en 1805. Il fut commenc avec des travaux et des dpenses
normes, sur les dessins de l'architecte Chalgrin, et abandonn, nous
ne savons pourquoi, lorsque la construction en toit dj fort
avance[648]. Il est construit sur la plus grande chelle des
monuments de ce genre; et peut-tre et-il t le plus colossal de
tous ceux qui existent maintenant. Sa hauteur et t de 138 pieds, sa
profondeur de 68. C'est une belle masse dont l'aspect est imposant et
dont la situation  la porte Chaillot toit une des plus heureuses
qu'il ft possible de rencontrer, ce monument pouvant y tre vu de
tout Paris et de ses environs jusqu' Neuilly. Il n'y a pas
d'apparence qu'il soit jamais achev.

          [Note 648: Elle toit parvenue jusqu' la naissance du
          cintre de grande arcade.]

_Pont des Invalides._ Ce pont, qui sert de communication du quai de
la Confrence au Champ-de-Mars et  l'cole-Militaire, s'lve en
ligne droite sur cinq arches surbaisses. Il est orn entre chaque
arche et au-dessus de chaque pilier d'une couronne de laurier au
milieu de laquelle est grav en relief le chiffre [JL] surmont d'une
couronne royale. Ce pont, de la coupe la plus lgante et la plus
hardie, est considr avec juste raison comme le plus beau de Paris.
Il portoit, pendant la rvolution, le nom de pont d'Ina; et des
aigles ployes remplissoient l'espace qu'occupe aujourd'hui le
chiffre du roi.

_glise de la Magdeleine._ Buonaparte avoit voulu faire de cette
glise, commence avant la rvolution, un _Temple de la Gloire_; et un
concours avoit t ouvert pour l'excution de ce bizarre et ridicule
projet. Alors les constructions dj faites prouvrent quelques
changements dans leur ordonnance. Les travaux toutefois se
poursuivirent lentement et n'ont t repris avec quelque activit que
depuis le retour du roi, o le monument a subi encore quelques
changements nouveaux pour tre rendu  sa premire destination. Deux
rangs de colonnes corinthiennes, de six pieds de diamtre, en dcorent
la faade; et l'difice sur les trois autres faces est entour d'un
pristyle form par un seul rang de colonnes du mme ordre et de la
mme dimension. Cette glise doit avoir 264 pieds de longueur dans
oeuvre, non compris le portail et la chapelle de la communion. Sa
largeur, aussi dans oeuvre, et sans y comprendre les porches des
portes latrales sera de 138 pieds. Elle sera, dit-on, surmonte d'un
dme, et le matre-autel s'lvera au milieu du choeur. Toute cette
ordonnance est d'un grand caractre; et l'glise de la Magdeleine,
lorsqu'elle aura t acheve, sera sans doute, dans son ensemble, la
plus belle glise moderne de Paris: mais aura-t-elle le caractre
imposant et religieux de nos superbes basiliques gothiques? nous en
doutons: cette architecture gothique semble appartenir spcialement
au christianisme; et il ne nous semble pas que rien, sous ce rapport,
puisse jamais l'galer ou la remplacer.

_Chapelle spulcrale de Louis XVI et de Marie Antoinette, reine de
France._ Ce monument, lev  la mmoire de ces deux augustes victimes,
est presque entirement achev: du ct du rond-point il donne sur la rue
d'Anjou, et l'entre principale semble devoir tre dans la rue de
l'Arcade, un peu plus bas que la rue Neuve-des-Mathurins. L'difice a la
forme d'un carr long: ses deux faces latrales se composent chacune de
neuf arcades, qui probablement seront fermes par des grilles et
figureront des charniers. Du ct de la faade principale on monte
quelques marches qui conduisent  une espce de vestibule ou petite
chapelle; un second escalier mne  une plate-forme leve de dix  douze
pieds au-dessus du sol:  son extrmit s'lvent sur un perron quatre
colonnes doriques avec fronton qui forment l'entre de la principale
chapelle. Les trois ronds-points qui la terminent semblent indiquer
qu'elle formera trois divisions; et son exhaussement prouve qu'elle doit
tre accompagne de chapelles souterraines. Cette composition a le
caractre spulcral qui lui convient, et fait honneur  l'architecte qui
l'a excute. On a le projet de l'enrichir d'un grand nombre de
sculptures, d'ornements, bas-reliefs, etc., que l'on excute en ce moment.

_Abattoir du Roule._ Il est situ  l'extrmit de la rue de
Miromesnil.  la fin du troisime volume de cet ouvrage, nous
entrerons dans quelques dtails sur les divers difices de ce genre
que l'on a levs  diverses extrmits de Paris, et qui peuvent tre
mis au nombre des tablissements les plus utiles que l'on ait forms
pour la commodit et la salubrit de cette capitale.


RUES NOUVELLES.

_Rue d'Astorg._ On a prolong cette rue  travers la rue d'Anjou
jusque dans celle de la Ppinire.

_Rue de la Bienfaisance._ Elle aboutit d'un ct  la rue du Rocher et
de l'autre  la rue de Miromesnil.

_Rue Castiglione._ Elle a t ouverte sur le terrain des Capucins, et
aboutit d'un ct  la rue de Rivoli, de l'autre  la rue
Saint-Honor, vis--vis la place Vendme.

_Rue de la Croix du Roule._ C'est un chemin qui traverse les champs,
et qui communique de la rue du Faubourg-du-Roule  la barrire de
Courcelles.

_Rue Duphot._ Elle aboutit d'un ct au boulevart de la Magdeleine, de
l'autre  la rue Saint-Honor. Le nom qu'elle porte est celui d'un
gnral franais.

_Rue Gast._ Elle donne d'un ct dans la rue basse Saint-Pierre, de
l'autre dans la rue des Batailles.

_Rue des Gourdes._ C'est un chemin parallle  l'alle des Veuves,
qui, d'un ct, aboutit  l'avenue de Neuilly, de l'autre vient finir
 la ruelle des Blanchisseuses. Dans cette rue des Gourdes vient
aboutir une autre rue sans nom qui longe le jardin Marbeuf.

_Rue des Grsillons._ Elle donne d'un ct dans la rue du Rocher, de
l'autre dans celle de Miromesnil.

_Rue Saint-Hyacinthe._ Elle traverse de la rue de la Sourdire au
March Saint-Honor.

_Rue Saint-Jean-Baptiste._ Elle donne d'un bout dans la rue
Saint-Michel, de l'autre dans celle de la Ppinire.

_Rue Neuve-du-Luxembourg._ La continuation de cette rue depuis la rue
Saint-Honor vient se terminer  la rue de Rivoli.

_Rue du March Saint-Honor._ Elle va de la rue Saint-Honor  la rue
Neuve-des-Petits-Champs, traversant le March qui porte ce nom.

_Rue des Maisons-Neuves._ Cette rue, perce vis--vis la rue d'Astorg,
et dans la mme direction, aboutit d'un ct  celle de la Ppinire,
de l'autre  la Voirie.

_Rue Saint-Michel._ Elle aboutit aux rues Saint-Jean-Baptiste et des
Maisons-Neuves.

_Rue de Mondovi._ Elle commence  l'angle de la rue du Mont-Thabor, et
vient aboutir  la rue de Rivoli.

_Rue Montaigne._ Elle commence au rond-point des Champs-lyses, et
vient aboutir  la rue du Faubourg-du-Roule.

_Rue du Mont-Thabor._ Elle se termine par un cul-de-sac qui traverse
la rue Castiglione, et va aboutir  la rue Mondovi.

_Rue Notre-Dame-de-Grace._ Elle donne d'un bout dans la rue d'Anjou,
de l'autre dans celle de la Magdeleine.

_Rue de Ponthieu._ Cette rue a t prolonge jusque dans la rue
Montaigne.

_Rue Richepanse._ Elle donne dans la rue Saint-Honor et dans la rue
Duphot. Le nom qu'elle porte est celui d'un gnral franais.

_Rue de Rivoli._ Elle commence  la rue de Rohan, et se prolongeant le
long de la galerie neuve du chteau et du jardin des Tuileries, vient
aboutir  la place Louis XV. Toutes les maisons de cette rue sont de
la mme lvation, et se composent d'un rez-de-chausse formant une
longue suite d'arcades d'une belle proportion, au-dessus duquel
s'lvent trois tages avec mansardes. C'est la plus belle rue de
Paris.

_Rue de la Grande-Voirie._ Elle donne d'un bout dans la rue des
Grsillons, et finit de l'autre par un cul-de-sac, traversant la rue
de la Petite-Voirie.

_Rue de la Petite-Voirie._ Elle donne d'un ct dans la rue des
Maisons-Neuves, et de l'autre dans celle de la Bienfaisance.


PASSAGES.

_Passage Delorme._ Il communique de la rue de Rivoli  la rue
Saint-Honor.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES.

PREMIER VOLUME.--SECONDE PARTIE.


                                                                 Pages

QUARTIER SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

  Paris sous Hugues-Capet, Robert, Henri Ier, Philippe Ier,
  Louis-le-Gros, Louis-le-Jeune et Philippe-Auguste                471

  Le Grand-Chtelet                                                509

  Saint-Leufroi                                                    530

  La Grande-Boucherie                                              537

  Saint-Jacques-de-la-Boucherie                                    542

  Des confrries                                                   559

  L'hpital de Sainte-Catherine                                    570

  Saint-Josse                                                      573

  Le chapitre du Saint-Spulcre                                    577

  Les religieuses de Saint-Magloire                                582

  Saint-Leu et Saint-Gilles                                        588

  Htels                                                           594

  Rues et Places                                                   597

  Quais                                                            612

  Monuments nouveaux, etc.                                     _Ibid._


QUARTIER SAINTE-OPPORTUNE.

  Origine du quartier                                              616

  Le For-l'vque                                                  620

  Le Grenier  sel                                                 624

  Saint-loi                                                       626

  Les Six Corps                                                    630

  Sainte-Opportune                                                 641

  Htels                                                           653

  Rues et places                                                   660

  Quais                                                            674

  Rues et places nouvelles                                         675


QUARTIER DU LOUVRE, OU SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

  Paris sous Louis VIII, Louis IX (saint Louis), Philippe III,
  Philippe IV, Louis X, Philippe V, Charles IV, Philippe VI,
  Jean                                                             676

  Saint-Germain-l'Auxerrois                                        740

  Le Louvre                                                        762

  Acadmies                                                        802

  La Congrgation des prtres de l'Oratoire de N. S. J. C.         810

  Saint-Honor                                                     817

  Htels                                                           822

  Fontaines                                                        832

  Rues et places                                                   839

  Monuments nouveaux, etc.                                         850

  Rues et places nouvelles                                         854


QUARTIER DU PALAIS-ROYAL.

  Origine du quartier                                              856

  Saint-Louis et Saint-Nicolas-du-Louvre                           862

  Le Palais-Royal                                                  872

  La place du Palais-Royal et le Chteau-d'Eau                     901

  Hpital royal des Quinze-Vingts                                  903

  Place du Carrousel                                               912

  Le Palais des Tuileries                                          915

  La grande Galerie                                                931

  Le jardin des Tuileries                                          944

  Porte de la Confrence                                           955

  Saint-Roch                                                       959

  Communaut de Sainte-Anne                                        969

  Jacobins de la rue Saint-Honor                                  971

  Place Vendme                                                    975

  Les Feuillans de la rue Saint-Honor                             982

  Les Capucins de la rue Saint-Honor                              992

  Les religieuses de l'Assomption                                  999

  Les Filles de la Conception                                     1006

  La place Louis XV et le Garde-Meuble                            1009

  Cours-la-Reine et Champs-lyses                                1015

  Pont Louis XVI                                                  1018

  L'glise de la Magdeleine                                       1020

  Les Bndictines de la Ville-l'vque                           1026

  Saint-Philippe-du-Roule                                         1029

  Chapelle Beaujon, ddie  saint Nicolas                        1035

  Hospice Beaujon                                                 1038

  Saint-Pierre-de-Chaillot                                        1039

  Sainte-Perrine                                                  1044

  Pompe  feu                                                     1046

  Manufacture royale de la Savonnerie                             1048

  La Visitation de Chaillot                                       1051

  Les Minimes de Chaillot                                         1053

  Htels                                                          1058

  Fontaines                                                       1072

  Rues et places du quartier du Palais-Royal                      1075

  Quais                                                           1094

  Antiquits romaines                                          _Ibid._

  Monuments nouveaux, etc.                                        1096

  Rues nouvelles                                                  1106


_Erratum._ Page 487, ligne 2, habilement _s'opposer_; lisez,
_l'opposer_.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

--L'ancre de la note 565 tant absente dans le livre d'origine, elle a
t plac lors de la cration de ce fichier.

--L'ancre de la note 628 est absente dans le livre d'origine.

--Page 1104: Un chiffre reprsentant deux L (le premier tant reflt)
a t reprsent par [JL].

--L'erratum prsent dans l'original a t corrig.

--Autres corrections effectues:

----Note 189: "On lit dans Sauval que ce difice existoit encore en
1432." a t remplac par "On lit dans Sauval que cet difice existoit
encore en 1432."

----Page 520: "il toit dfendu aux comtes et aux autres officiers" a t remplac par
"il toit dfendu aux comtes et aux autres officiers".

----Page 828: "Albert de Gondi, duc de Retz et marchal de France,
l'acheta en 1378 des enfants" a t remplac par "Albert de Gondi, duc
de Retz et marchal de France, l'acheta en 1578 des enfants".

----Page 859: "En 2581, Henri III fit commencer les nouveaux" a t
remplac par "En 1581, Henri III fit commencer les nouveaux".]






End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 2/8), by Jacques-Maximilien Benjamin de Saint-Victor

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